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+Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+Title: La Vie en Famille
+ Comment Vivre à Deux?
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+Author: Bernard-Marie-Henri Gausseron
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+Release Date: March 15, 2012 [EBook #39156]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE ***
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+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
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+ LA VIE EN FAMILLE
+
+
+ COMMENT
+
+ VIVRE A DEUX?
+
+ PAR
+
+ B.-H. GAUSSERON
+
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+ DEUX MOITIES FONT UN ENTIER
+
+ A LA DÉCOUVERTE--LES ENNEMIS
+
+ MIEL ET FIEL
+
+ SABLES MOUVANTS--CRAQUEMENTS ET RUINE
+
+ CE QUI ME SOUTIENT--AIMER ET CROIRE
+
+ LE NERF DE LA GUERRE
+
+ LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
+
+ LA FÉE DU FOYER--LA GRANDE JOIE
+
+ HOME, SWEET HOME!
+
+
+ PARIS
+
+ A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
+
+ 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+ COMMENT
+
+ VIVRE A DEUX?
+
+
+
+
+ DU MÊME AUTEUR
+
+
+ DOIT-ON SE MARIER?
+
+ Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50
+
+
+ COMMENT ÉLEVER NOS ENFANTS?
+
+ Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50
+
+
+ QUE FAIRE DE NOS FILLES?
+
+ Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50
+
+
+ QUE FERONT NOS GARÇONS?
+
+ Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50
+
+
+ OU EST LE BONHEUR?
+
+
+ Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50
+
+
+ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+ LA VIE EN FAMILLE
+
+ COMMENT
+
+ VIVRE A DEUX?
+
+ PAR
+
+ B.-H. GAUSSERON
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
+
+ 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+COMMENT
+
+VIVRE A DEUX?
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+DEUX MOITIÉS FONT UN ENTIER
+
+
+Le lecteur qui nous a suivi bienveillamment dans le cours de ces
+études de morale pratique et familière, sait ce que nous pensons sur
+la question du mariage[1]. Nous n'y revenons ici que comme entrée en
+matière et pour mémoire. Il serait, en effet, assez oiseux de
+rechercher les conditions de la vie heureuse à deux, si l'on n'avait,
+au préalable, acquis la conviction que ni l'homme, d'un côté, ni la
+femme, de l'autre, ne sont faits pour vivre seuls. Or cette vie à
+deux--homme et femme--c'est justement, avec toutes les différences,
+profondes et troublantes parfois, qu'y apportent les climats, les
+races, les religions et les degrés de civilisation,--le mariage.
+
+ [1] Voir _Doit-on se marier?_ Paris, Librairie illustrée; 1 vol.
+ in-18.
+
+Il y a deux manières bien tranchées de le considérer, ou plutôt d'en
+parler. Les uns y cherchent matière à raillerie, et, rééditant avec
+constance des plaisanteries et des satires aussi vieilles que
+l'institution, font de l'esprit ou de l'_humour_ à bon marché. Les
+autres le prennent pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour l'élément
+primordial et constitutif de nos sociétés.
+
+Les premiers, d'ailleurs, ne s'en marient pas moins que les seconds.
+
+Sans nous attarder aux plaisanteries et gausseries dont le thème
+général et les données ordinaires sont connus de tous, nous citerons,
+comme spécimen plus rare, une boutade d'Anglais atrabilaire recueillie
+dans le _Spectator_:
+
+«Je ne trouve, dit l'écrivain, dans cette première partie du siècle
+dix-huitième, que deux couples qui aient réussi: le premier est un
+capitaine de navire et sa femme qui, depuis le soir de leur mariage,
+ne se sont plus vus du tout. Le second est un honnête couple du
+voisinage; le mari, homme d'un bon sens solide et un peu vulgaire,
+d'un tempérament paisible: la femme, muette.»
+
+Ceci n'est donné que comme un fait d'observation. Mais la conséquence
+en découle tout naturellement, et l'on a vite fait de la formuler en
+loi.
+
+«Est-ce qu'il y a du mal à aimer son mari?» demande, dans une comédie
+de la même époque, une jeune femme à l'indispensable marquis. Et le
+marquis de répondre: «Du moins, il y a du ridicule. A la cour, un
+homme se marie pour avoir des héritiers, une femme pour avoir un nom,
+et c'est tout ce qu'elle a de commun avec son mari[2].»
+
+ [2] D'Allainval: _L'Ecole des Maris_. 1728.
+
+Ces deux moitiés-là ont beau se rapprocher: elles ne sauraient
+évidemment constituer un tout. Une demi-poire et une demi-pêche ne
+feront jamais un fruit complet.
+
+Un autre critique à prétentions moralisantes ne va pas jusqu'à nier
+que, dans l'union conjugale, l'homme et la femme ne se doivent l'un à
+l'autre. Mais il fait une remarque qui mérite d'autant plus d'être
+signalée qu'elle a été refaite plus tard par un des plus fameux
+théoriciens de l'avenir.
+
+«Je n'ai point, dit-il, connu de mari qui ne fût plus ou moins
+touché de la mort de sa femme. Les plus impérieuses et les plus
+acariâtres sont presque toujours celles qu'on regrette le plus:
+on ne s'en console point. L'humeur et la patience des hommes ont
+vraisemblablement besoin d'être exercées. La perte d'une femme douce
+et compatissante ne laisse pas le même vuide[3].»
+
+ [3] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._
+ Nlle éd. Londres et Paris, 1783, 2 vol. in-16.
+
+De même Stendhal: «En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont
+tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a un
+proverbe parmi les femmes sur les félicités de cet état.» Et il
+conclut: «Il n'y a donc pas d'égalité dans le contrat d'union.»
+
+On voit avec les yeux qu'on a, et ce qui paraît bleu au grand nombre
+semble rouge à quelques-uns. Pour mon compte, j'ai rencontré au moins
+autant de veuves désolées que de veufs accablés de regrets. Je crois
+même que, lorsque le veuvage survient après plusieurs années de
+ménage, si l'impression ressentie diffère selon les sexes, c'est chez
+la femme qu'elle est le plus durable. Je ne parle, est-il besoin de le
+dire, ni des écervelées, ni des névrosées, ni de celles qui se font
+appeler les _grandes mondaines_ par les journaux.
+
+Il est des esprits plus sérieux, qui ne discutent pas les mérites, la
+nécessité physique et sociale de la vie à deux, mais qui reculent
+devant le mariage à cause de son caractère perpétuel, de son
+indissolubilité.
+
+«Le mariage, dit Selden, est une affaire désespérée: les grenouilles,
+chez Esope, étaient extrêmement sages: elles avaient bien envie d'un
+peu d'eau, mais elles ne voulaient pas sauter dans le puits, parce
+qu'elles n'auraient plus été capables d'en sortir.»
+
+Il n'entre point dans notre plan d'examiner ici cette question.
+Mariage religieux, mariage civil, union libre même avec les garanties
+que les enfants et la société peuvent réclamer: séparation,
+annulation, divorce,--toutes ces formes diverses de consécration ou de
+dissolution de la vie à deux ne sont pas ce qui nous occupe. Nous
+n'avons qu'à répondre ce que répondait naguère M. Alexandre Dumas à un
+journal anglais: «Le mariage étant un acte qui dépend absolument de la
+volonté des individus, que ceux qui veulent se marier se marient; que
+ceux qui ne veulent pas se marier ne se marient pas. Quant à ceux qui
+ont été mal et malgré eux mariés, disent-ils, le divorce existant dans
+tous les pays régis par la loi civile et l'annulation du mariage dans
+tous les pays régis par la loi ecclésiastique, qu'ils fassent rompre
+leur mariage par la magistrature ou qu'ils le fassent annuler par
+l'Église. Comme c'est simple!»
+
+Ce n'est peut-être pas tout à fait aussi simple qu'il plaît au grand
+écrivain de le dire; mais, enfin, c'est la vérité.
+
+On raconte que Socrate ayant fait un discours sur le mariage, tous les
+célibataires dans l'auditoire prirent la résolution de se marier à la
+première occasion, et tous les hommes mariés montèrent immédiatement à
+cheval pour se rendre auprès de leurs femmes au galop.
+
+Et Socrate est un des plus fameux mal mariés dont l'histoire fasse
+mention.
+
+Ce doit être sous le coup de quelque discours ou objurgation semblable
+que le rédacteur du _Tattler_ écrivait: «Ce ne serait pas une mauvaise
+chose que le vieux célibataire, qui vit dans le mépris du mariage, fût
+obligé de donner sa dot à la vieille fille qui est disposée à y
+entrer.»
+
+C'est ce que chantait Thérésa:
+
+ Nous voulons un impôt
+ Sur les célibataires!
+
+Le caustique Chamfort ne voit point de moyen de guérir le mal du
+mariage; il est de l'avis d'Arlequin dans la farce italienne,
+lorsqu'il dit, «à propos des travers de chaque sexe, que nous serions
+tous parfaits si nous n'étions ni hommes ni femmes.»
+
+Il est piquant d'entendre _il signore Arlequino_ souhaiter à tous
+d'être changés en Auvergnats.
+
+Le même Chamfort rapporte ce mot, qui a dû être repris depuis, pour
+servir de légende à quelque caricature de journal pour rire:
+
+«Vous bâillez, disait une femme à son mari.--Ma chère amie, lui dit
+celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je
+m'ennuie.»
+
+Cela ne prouve pas en faveur de l'esprit du personnage. On ne s'ennuie
+guère que dans la compagnie d'un sot. Mais nous touchons ici, à
+travers l'enveloppe d'une assez grossière ironie, la véritable formule
+de la vie à deux. Vivre à deux c'est se compléter, se fondre, s'unir,
+en un mot, c'est-à-dire n'être qu'un.
+
+Aussi n'est-il pas étonnant que le mariage, l'union légale et quasi
+indissoluble de l'homme et de la femme, ait été si souvent comparé à
+la fois au paradis et à l'enfer:
+
+«Nous voyons bon nombre de gens tant heureux à ceste rencontre, dit
+Rabelais, qu'en leur mariage semble reluire quelque idée et
+représentation des joyes du paradis. Autres y sont tant malheureux,
+que les diables qui tentent les hermites par les desers ne le sont
+davantage.»
+
+«Que pensez-vous du mariage?» dit la duchesse de Malfy dans une pièce
+de Webster; et Antonio répond:
+
+ «Je le considère comme ceux qui nient le purgatoire;
+ il contient, ou le ciel, ou l'enfer;
+ il n'y a point un troisième lieu en lui.»
+
+Le risque est gros à courir, à moins qu'il n'y ait là quelque
+exagération, comme il arrive fréquemment aux imaginations vives qui,
+d'un bond, vont de l'une à l'autre extrémité d'un sujet. Il me semble
+bien que l'atmosphère conjugale n'est pas toujours et exclusivement ou
+éblouissante de soleil, ou bouleversée par la tempête. Il y a des
+temps gris et doux, qui ne sont pas les moins agréables, au goût de
+bien des gens.
+
+«Je suis marié, j'ai près de cinquante ans, ma femme en a vingt-cinq,
+dit M. Guizot, dans l'ouvrage posthume intitulé: _Le Temps passé_;
+point de commentaire, je vous prie; nous sommes des gens raisonnables
+et heureux, cela n'est pas si rare qu'on le pense.»
+
+Il faut croire que le tableau de ce bonheur serait moins fidèlement
+peint en couleurs éclatantes qu'en grisaille.
+
+Quoi qu'il en soit, on ne peut que se ranger à l'avis du _vicaire_ de
+Goldsmith, lequel pensait «que l'honnête homme qui se marie et élève
+une nombreuse famille rend plus de services que celui qui reste
+célibataire et se contente de parler de la population.»
+
+Malthus ferait des objections et des calculs. Mais qui est-ce qui
+croit aujourd'hui aux objections et aux calculs de Malthus, hors ceux
+que leur intérêt de caste ou leur égoïsme personnel entraîne à y
+croire?
+
+Le vieux proverbe part d'un point de vue moins général, mais non moins
+pratique, lorsqu'il dit:
+
+ De bonnes armes est armé
+ Qui à bonne femme est marié.
+
+Et comme rien n'est malicieux comme la sagesse des nations, le vieux
+proverbe ajoute:
+
+ Tel homme, telle femme;
+
+montrant ainsi que c'est à l'être le plus fort de former le plus
+faible, et que, dans le ménage, le rôle d'éducateur appartient au
+mari. Il y a, d'ailleurs, réciprocité, et ce que la force--j'entends
+l'énergie de caractère--de l'homme doit faire sur la femme, la douceur
+de la femme le doit faire sur l'homme. «Quand la femme traite bien son
+mari, il en vaut mieux[4].»
+
+ [4] _Encyclopédie des Proverbes._
+
+
+Cette action mutuelle est trop évidente pour qu'il soit nécessaire d'y
+insister. Mais elle est trop intéressante aussi pour que les
+moralistes et les sociologues--excusez le mot--ne l'aient pas étudiée
+sous tous ses aspects et dans tous ses effets. L'évêque Landriot a dit
+avec un vrai bonheur d'expression:
+
+«Le frottement du caractère de la femme sur celui de l'homme imite
+l'action de la pierre ponce: il enlève les aspérités, il polit.»
+
+Ailleurs, en ces termes pompeux qu'affectionne l'éloquence de la
+chaire, mais avec beaucoup de justesse et de netteté, il fait le
+départ entre le rôle de l'homme et celui de la femme dans le mécanisme
+de la vie à deux. «A l'homme la force, dit-il, le courage et une
+certaine austérité dans l'intérieur de la famille. Cette austérité, je
+n'en veux pas dire de mal, car elle est nécessaire, et sans elle la
+famille se dissoudrait dans un excès de molle bonté; mais elle ne
+suffit pas, et son complément est dans le coeur et sur les lèvres de
+la femme. Quand le mari fait entendre cette voix pleine d'autorité
+qui met partout le mouvement et la vie, la femme arrive et, comme
+l'huile de suavité, elle se glisse à travers les rouages, elle adoucit
+les frottements, elle facilite l'exécution... A une parole énergique
+et paternelle, elle joint un conseil de mère, un mot de son coeur, un
+regard affectueux; et cette sage combinaison d'efforts continus fait
+que tout va bien dans la famille.»
+
+C'est ce que madame Necker avait essayé d'exprimer, sans pouvoir
+éviter une subtilité et une sécheresse aussi peu propres à convaincre
+qu'à persuader. Voici la phrase: «Pour ajouter aux synonymes _mener_
+et _conduire_, il me semble qu'on pourrait dire: dans un ménage bien
+assorti, la femme doit _mener_ et le mari doit _conduire_; l'un tient
+au sentiment et l'autre à la réflexion.»
+
+Quelle que soit la forme donnée à la pensée, le fond en est toujours
+le même: la femme et l'homme sont nécessaires l'un à l'autre. De même
+qu'il faut que deux nuages se rencontrent pour que se dégage de chacun
+d'eux l'électricité qu'ils renferment, de même les énergies, les
+puissances, les qualités de l'homme et de la femme ne se manifestent
+en leur plein que lorsqu'ils sont unis et qu'ils s'influencent
+mutuellement.
+
+«Une femme n'est jamais par elle-même tout ce qu'elle peut être, dit
+Ch. de Rémusat; il importe à sa perfection qu'elle soit aimée et
+qu'elle soit heureuse.»
+
+Heureuse dans son amour et par son amour,--cela ne va-t-il pas de soi?
+
+Ce n'est pas à dire, répétons-le, que le mariage ait en soi, et
+indépendamment de toute circonstance extérieure et de tout effort
+personnel, la vertu de donner à chacun des époux réunis ce qui lui
+manquait lorsqu'il était seul. C'est une condition--la meilleure, sans
+doute--pour l'acquérir; mais là encore nous sommes les artisans de
+notre propre bonheur. Aussi H. Raisson dit-il fort justement: «Le
+mariage donne de l'étendue ou à notre bonheur ou à nos misères.»
+Addison l'avait dit avant lui:
+
+«Le mariage agrandit le théâtre de notre bonheur et de nos misères. Un
+mariage d'amour est agréable; un mariage d'intérêt commode; et un
+mariage où les deux choses se rencontrent, heureux. Un heureux mariage
+a en soi tous les plaisirs de l'amitié, toutes les jouissances du bon
+sens et de la raison, et, de fait, toutes les douceurs de la vie.»
+
+Un des plus anciens et des plus nobles dépôts de la sagesse humaine
+chez les hommes de notre race, le livre des Védas, contient cette
+maxime: «L'homme n'est complet que par la femme, et tout homme qui ne
+se marie pas dès l'âge de la virilité doit être noté d'infamie.» Il
+dit encore: «La femme est l'âme de l'humanité.» Belle parole qui,
+comme le fait remarquer M. Armand Hayem dans son livre _Le Mariage_,
+remet en mémoire un mot de Prudhon frappé au même coin: «La femme est
+la conscience de l'homme personnifiée.»
+
+«Ainsi, ajoute M. Hayem, c'est une manière de l'homme de se compléter
+que de s'unir à la femme.»
+
+C'est même la seule, déclarons-le.
+
+Il y a, sur les vieilles filles et les vieux garçons, un double
+proverbe à rimes trop triviales pour que je le rapporte ici, mais qui
+dénote bien le sentiment populaire à cet égard. Ce sentiment
+n'éclate-t-il pas, d'ailleurs, avec une force irrésistible dans
+l'unanimité de toutes les langues à faire du mot _moitié_ le synonyme
+d'époux?
+
+Une anecdote, racontée par M. Lorédan Larchey dans son ouvrage
+intitulé: _Nos vieux Proverbes_, fait sentir d'une façon poignante que
+cette métaphore apparente est bien, après tout, l'expression d'une
+réalité. On nous saura gré de la transcrire:
+
+«Un jour, dans la Loire-Inférieure, nous vîmes une pauvre petite
+vieille filant solitaire à la porte d'une chaumière perdue sur les
+rives du lac de Grandlieu.
+
+»Au moment où nous passions, une pluie d'orage la contraignit de
+rentrer, en nous offrant l'abri de son toit. Tout, dans l'unique
+pièce, était d'une extrême propreté; et, comme on l'en complimentait,
+elle dit:
+
+»--Hé! mon Dieu! je n'y ai point de mérite, je suis toute seule.
+
+»--Et vous avez toujours été de même?
+
+»--Dame, non! j'avais un mari, mais, hélas! sa compagnie m'a quittée.
+
+»Elle se tut en essuyant une larme. Et je n'oublierai jamais comment
+elle avait su, en trois mots, faire mesurer le vide profond laissé par
+la mort de son homme.»
+
+Le couple humain, souche de la famille et embryon de la société, est
+donc un tout parfait, formé de deux moitiés distinctes. Mais pour que
+l'entier se constitue et se maintienne, il est indispensable que ces
+deux moitiés s'adaptent de telle sorte que ni tiraillements ni chocs
+ne parviennent à les séparer.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+A LA DÉCOUVERTE
+
+
+Ce que je sais le mieux c'est mon commencement, s'écriait l'Intimé. Il
+n'est guère de jeune marié qui puisse en dire autant. On se trouve, du
+jour au lendemain, lancé dans des eaux inconnues, où il faut naviguer
+à la découverte. La moindre imprudence peut être funeste. Toute fausse
+manoeuvre peut faire prendre une direction qui éloignera à jamais du
+port, si elle n'amène pas du premier coup le naufrage. On ne saurait
+donc trop consulter la boussole et se conformer aux règles de la
+navigation, au début de ce voyage au long cours dans des mers
+ignorées.
+
+Ce sont ces dangers qu'ont en vue les moralistes et les pères de
+famille lorsqu'ils mettent en garde contre les unions précipitées.
+
+«Dans la jeunesse, dit Ferrand dans ses conseils à son fils, on est
+exposé souvent à se laisser séduire par les apparences; on croit voir
+des avantages réels dans ce qui n'en a que les dehors. On contracte
+étourdiment un lien indissoluble; on reconnaît trop tard son erreur:
+l'union se perd, l'aigreur s'en mêle, de là les séparations, les
+scandales publics, et la mauvaise éducation que reçoivent presque
+toujours des enfants nés d'un mariage mal assorti.»
+
+Il dit encore: «Il est affreux d'être uni à un être dont la société
+est un tourment qui ne doit finir qu'avec la vie; surtout gardez-vous
+de vous laisser séduire par les charmes de sa figure, avant de savoir
+quel est son caractère... La figure passe, le caractère reste; et l'on
+se trouve condamné aux regrets d'avoir été trompé, et de l'être pour
+toujours.»
+
+«Beauté de femme n'enrichit homme», dit le proverbe.
+
+Pour éviter cet écueil, on a conseillé de n'arriver au mariage
+qu'après de longues fiançailles, permettant aux futurs époux de bien
+se connaître avant de s'engager. C'est ainsi que nous lisons dans un
+des _Essais_ du _Spectator_: «Généralement les mariages où il y a le
+plus d'amour et de constance sont ceux qu'une longue cour a précédés.
+Il faut que la passion jette des racines et acquière de la force,
+avant d'y greffer le mariage. Une longue suite d'espérance et
+d'attente fixe l'idée dans notre esprit, et nous habitue à la
+tendresse pour la personne aimée.»
+
+L'écrivain anglais ne s'arrête pas là. Il nous donne les indices
+d'après lesquels on pourra pronostiquer l'avenir du ménage:
+
+«Un bon naturel et une humeur égale vous donneront pour la vie une
+compagne--ou un compagnon--facile; la vertu et le bon sens, un ami
+agréable;--l'amour et la constance, une bonne femme--ou un bon mari.»
+
+
+Il est vrai qu'il ajoute cette remarque amère:
+
+«Pour une personne que l'on rencontre avec ces qualités à la fois, on
+en trouve cent qui n'en ont pas même une.»
+
+Espérons que la proportion n'est pas exacte, et ne soyons pas trop
+exigeants, chacun de notre côté. Si le jeune mari ne se sent pas
+toutes les qualités requises, de quel droit les réclamerait-il chez sa
+femme? Et réciproquement. Que celles qu'on a fassent oublier celles
+qu'on n'a pas, et que l'indulgence mutuelle supplée finalement à ce
+qui fait défaut. Et puis, s'il est bon d'avoir un idéal très élevé et
+d'en poursuivre la réalisation, c'est chez soi et en vue de sa propre
+amélioration, bien plus que chez autrui. Dans les rêves du jeune
+homme, la fiancée prend des allures d'ange; et quand la jeune fille
+évoque l'image de celui qui sera son mari, à peine les flamboyants
+chérubins ou les séraphins doux et charmants de Jéhovah paraissent-ils
+dignes de lui être comparés. Mais, comme le dit excellemment
+Fontenelle, «les choses ne passent point de l'imagination à la
+réalité, qu'il n'y ait de la perte,» et c'est ce qu'il est bien
+important de ne point oublier. C'est le meilleur moyen de ne pas
+donner raison au proverbe:
+
+ Aujourd'hui marié, demain marri.
+
+La grande part de responsabilité--je ne dis pas toute la
+responsabilité,--à cette époque des débuts, appartient à celui des
+deux époux qui a, d'ordinaire, le plus d'expérience, le plus de
+sang-froid, la volonté la plus nette et la plus ferme, c'est-à-dire à
+l'homme. «Le bonheur d'un ménage, fait dire fort justement à un de ses
+personnages un romancier contemporain, dépend plus souvent du mari que
+de la femme: à lui de bien diriger sa barque, de savoir où il veut
+aller. A moins de se heurter à une nature exceptionnelle, à un
+tempérament terrible, on doit pouvoir se créer l'existence que l'on
+cherche en se mariant[5].»
+
+ [5] G. Toudouze, _Le Train jaune_.
+
+Le spirituel auteur d'un petit livre publié chez J.-P. Roret, en
+1829, sous le titre de _Code Conjugal_, Horace Raisson, éclaire d'une
+comparaison saisissante ce que nous voulons faire comprendre ici.
+«S'il faut en tout temps, écrit-il, être attentif à écarter les sujets
+de désordre, on doit s'y appliquer davantage encore dans le
+commencement de son union. Rien n'est plus aisé que de séparer deux
+pièces de bois fraîchement unies ensemble: au bout de quelque temps,
+on a peine à les détacher par le fer et le feu.»
+
+Il insiste et ajoute avec un grand bon sens: «La lune de miel est le
+véritable moment critique du mariage. Tout en en savourant la douceur,
+il faut se tracer pour l'avenir une ligne de conduite fixe et
+immuable, et ne pas imiter ces maris, charmants durant le premier
+quartier, et détestables dès la pleine lune.
+
+»... En ménage (et la lune de miel est déjà du ménage), il faut,
+avant tout, du naturel. La seule manière de prolonger la lune de miel
+est donc de ne pas jouer le rôle d'amant-mari, et de se montrer dès le
+premier jour ce que l'on sera constamment.»
+
+C'est une pensée analogue qui fait dire à madame de Lambert dans son
+opuscule sur l'amitié: «Nous sommes d'ordinaire avec les autres comme
+nous sommes avec nous-mêmes. Les personnes sages savent établir la
+paix chez eux, et la communiquent aux autres. Sénèque dit: «J'ai assez
+profité pour apprendre à être mon ami.» Quiconque sait vivre avec
+soi-même, sait vivre avec les autres. Les caractères doux et paisibles
+répandent de l'onction sur tout ce qui les approche.»
+
+Montrons-nous donc tels que nous sommes, mais tâchons d'être bons et
+commodes à vivre. Ce serait pallier le mal pour un temps plus ou moins
+bref, mais nullement le guérir, que se revêtir d'un masque, changer
+artificiellement et artificieusement nos allures, exprimer des
+sentiments qui ne sont point nôtres, faire, en un mot, fût-ce pour le
+plus louable des motifs, le personnage de Faux-Semblant.
+
+Croyons-en l'observation de madame de Rémusat: «Dans un nouveau
+ménage, si un caractère se prononce avec rudesse, le plus doux plie
+et ruse; c'est assurément la femme qui se soumet ainsi le plus
+souvent; mais quelquefois aussi c'est l'homme. Au surplus, alors, quel
+que soit le trompeur ou le trompé, le but de l'association est manqué;
+je n'espère plus de tendresse, ni d'estime, là où je ne vois ni
+confiance ni sincérité.»
+
+Ce n'est pas qu'il soit interdit d'être adroit. C'est fourbe et vil
+qu'il ne faut pas être. La vie isolée est, dans toutes les conditions,
+un art complexe et difficile; combien plus la vie à deux! Nous
+n'hésiterons donc pas à transcrire les conseils, à la fois mondains,
+sages et pratiques, qu'Horace Raisson donne au nouvel époux qui
+rencontre inopinément chez sa jeune femme des habitudes et des goûts
+opposés aux siens ou en désaccord avec son état dans le monde.
+
+«Un mari, suppose-t-il, aime l'étude, la simplicité, la retraite; sa
+femme ne se plaît que dans le monde, le faste, la dissipation;
+sera-t-il nécessaire que l'un sacrifie son bonheur au caprice de
+l'autre? La philosophie conjugale n'est-elle pas alors un devoir,
+presque une vertu? Il y a toujours danger à contrarier un vif désir ou
+une habitude dès longtemps contractée; le plus sage est de laisser une
+jeune femme satisfaire ses goûts de danse, de parure, de spectacles,
+au lieu de s'opposer à sa volonté. On fait ainsi naître la satiété, où
+l'on aurait aiguillonné le caprice, et la soumission se montre
+bientôt, où se fût stimulée la résistance.»
+
+Je ne sais au juste ce que Raisson entendait par soumission et
+résistance, et je ne veux point revenir sur ce que j'ai eu l'occasion
+de déclarer à propos de l'obéissance, dont le code fait aux femmes une
+obligation au bénéfice des maris. Pour nous, l'arbitraire est toujours
+de la tyrannie, et le mari n'a de droit sur la conduite de sa femme
+que celui qu'il puise dans une raison plus mûre et une expérience plus
+étendue. C'est dans ces limites seulement et avec cette interprétation
+que je me range à la méthode préconisée par Horace Raisson dans le
+passage qui précède; et je conclus d'autant plus facilement avec lui
+que «l'art d'obtenir beaucoup consiste à ne rien exiger».
+
+De tout ce qui vient d'être dit,--insistons sur ce point,--la femme
+peut et doit faire son profit, aussi bien que l'homme. Les préjugés
+dûs à une éducation surannée, mais à laquelle bien peu de jeunes
+filles échappent encore, une timidité exagérée et hors de place, des
+scrupules d'autant plus tenaces qu'ils sont dictés par l'ignorance,
+des maladresses de parole ou d'action qui sont des naïvetés et que le
+mari ressent parfois comme des injures, des riens de mille sortes qui
+tirent une importance capitale du moment et du lieu, sont souvent des
+semences que la jeune femme jette étourdiment sur le terrain conjugal,
+encore inexploré, et qui, si le mari ne sarcle ces mauvaises herbes à
+mesure qu'elles germent, porteront une moisson de querelles, de
+désordre et de destruction.
+
+Si donc le jeune mari, en raison de son éducation physique,
+intellectuelle et morale, encore plus qu'en raison d'une supériorité
+quelconque de nature dont il serait vain d'arguer, est presque
+toujours le plus directement responsable, des deux côtés la tâche est
+égale; car les doigts délicats de la femme peuvent, aussi bien que la
+rude main de l'homme, briser, dès le départ, le vase trop fragile du
+bonheur commun.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES ENNEMIS
+
+
+Les parages où les jeunes mariés ont à diriger le navire conjugal leur
+sont inconnus; mais ils sont, en outre, sillonnés de courants perfides
+et semés d'écueils.
+
+Les personnes mêmes qui, jusqu'alors, avaient été pour le jeune homme
+et la jeune fille les guides et les appuis les plus sûrs, deviennent
+trop souvent, sinon des ennemis déclarés, du moins des amis égoïstes
+dont les conseils sont pernicieux et les prétentions destructrices de
+la paix entre les époux.
+
+Loin de nous la pensée de rompre les liens de famille pour mieux
+resserrer le noeud conjugal. Un mariage devrait être, à vrai dire, la
+greffe d'une famille sur une autre, et les parents des deux mariés
+devraient se sentir intimement unis les uns aux autres dans l'intime
+union de leurs enfants. Malheureusement il n'en va pas toujours ainsi.
+Il semble au père et à la mère, lorsque l'enfant--surtout la
+fille--forme un nouveau ménage, que c'est leur bien dont on les prive.
+Les plus raisonnables se font difficilement à l'idée de ne plus
+exercer de contrôle, de ne plus être les guides et les maîtres de leur
+enfant. Après avoir si longtemps remorqué--au prix souvent de combien
+de peines et de sacrifices!--la jeune barque, ils sont tout désolés et
+déconcertés de la voir voguer de ses propres voiles, de conserve avec
+un autre vaisseau qui leur est inconnu. De là des douleurs et des
+regrets infiniment respectables, mais qui se traduisent quelquefois
+dans la vie pratique par des efforts inconsidérés pour garder la haute
+influence, dont ils usent naturellement en sens inverse de celle qui
+devrait légitimement dominer la leur.
+
+La lutte qui s'ensuit nécessairement n'est pas de nature à établir
+l'harmonie dans le jeune ménage. On a vu des femmes, incapables de se
+soustraire à la domination--disons, si vous voulez, à la tendresse--de
+leur mère, se mettre, à ce propos, en révolte ouverte contre le mari
+et quitter la maison conjugale, pour reprendre, dans la maison
+paternelle, la posture d'enfant soumise dont l'éducation leur avait
+donné le pli. Parmi les garçons, de tels exemples sont infiniment plus
+rares, mais on en trouverait.
+
+Les parents sont bien coupables ou bien aveugles qui, ne sachant pas
+vaincre leurs sentiments d'affection égoïste, ne se résignent pas à
+abdiquer ce qu'ils appellent leurs droits, même au lendemain du
+mariage de leurs enfants.
+
+Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée! Personne plus que nous
+n'est touché du spectacle qu'offrent certaines familles, plus
+nombreuses qu'on ne le croit, où la plus douce entente règne entre
+tous, depuis les grands parents jusqu'aux petits-enfants. Le respect
+des uns, la condescendance des autres, l'affection de tous unissent
+admirablement les coeurs sans entraver les volontés. C'est à ce
+résultat qu'il faut tendre, et l'on peut toujours espérer d'y arriver.
+Il vaut bien, d'ailleurs, qu'on se gêne un peu dans les commencements,
+que l'on consente à des concessions, qu'on se soumette à des
+sacrifices. «Il faut se conformer aux habitudes, au ton, à la manière
+de la famille dans laquelle on entre, sous peine de voir la paix
+bannie de son ménage», dit fort sagement Horace Raisson.
+
+Je goûte moins cet autre conseil présenté sous forme de maxime: «Si
+les belles-mères savaient dissimuler, les brus se taire, et les maris
+prendre patience, toutes les familles seraient en paix.»
+
+Se taire, quand on n'a rien de bon ou d'agréable à dire, est, à coup
+sûr, fort sage; et, quoi qu'on ait raconté de la langue des femmes, la
+jeune épouse, en songeant que le bonheur de celui qu'elle aime et le
+sien propre sont en jeu, ne devra pas trouver l'effort au-dessus
+d'elle. Mais pourquoi la belle-mère dissimulerait-elle, et qu'a-t-elle
+à dissimuler? Le mot est vilain et la chose plus vilaine encore.
+Pourquoi lui supposer des sentiments inavouables, de la jalousie, du
+dépit, de la haine, contre celle que son fils a choisie pour compagne?
+Si son coeur est agité de telles passions, ce n'est pas à les
+dissimuler qu'elle doit travailler de toutes ses forces; c'est à les
+combattre, à les déraciner, à les détruire. Elle y parviendra
+assurément, si c'est son fils qu'elle aime, et non pas elle en son
+fils.
+
+Une Anglaise, Mrs. Chapone, donne d'excellents conseils à la jeune
+mariée à propos des relations qu'elle aura à entretenir avec la
+famille et les amis de son mari. Nous ne pouvons mieux faire que de
+les transcrire. «Votre conduite vis-à-vis de ses amis particuliers et
+de ses proches parents, dit-elle à la nouvelle épouse, auront le plus
+important effet sur votre bonheur mutuel. Si vous n'adoptez pas ses
+sentiments en ce qui les concerne, votre union restera très
+imparfaite, et mille incidents désagréables en surgiront
+constamment...
+
+«Il faut prendre grand soin de partager, extérieurement du moins,
+votre respect et votre affection d'une manière égale et honnête entre
+les parents de votre mari et les vôtres. Il serait heureux que vos
+sentiments pussent être les mêmes pour les uns comme pour les autres;
+mais, que cela soit ou non, le devoir et la sagesse vous obligent à
+cultiver autant que possible le bon vouloir et l'amitié de la famille
+qui vous a adoptée, sans préjudice de l'affection et de la gratitude
+dont vous ne pouvez manquer, j'en suis sûr, à l'égard de la vôtre.»
+
+Que la bru fasse preuve de ces sentiments, et, si la belle-mère lui
+refuse une part dans son affection,--que voulez-vous?--la belle-mère
+méritera tous les sarcasmes et toutes les malédictions que la satire
+populaire lui a toujours si libéralement octroyés.
+
+C'est bien à regret que nous avons dû commencer par les parents cette
+revue des ennemis que doit redouter le jeune ménage. Mais quand on a
+à dire une vérité désagréable, mieux vaut la dire du premier coup.
+C'est à eux, d'un côté, et aux nouveaux mariés de l'autre, de ne pas
+changer en un fléau, également funeste au bonheur de tous, l'affection
+profonde par laquelle le père, la mère et les enfants se sentent liés
+les uns aux autres. Il suffit de s'imposer, d'une part, des
+ménagements et des respects dont les fils et les filles ne se doivent
+départir jamais, et, de l'autre, un peu de désintéressement, disons
+même, si vous voulez, d'abnégation. Le problème n'est insoluble pour
+personne, et on le voit bien, après tout, au grand nombre de ceux qui
+le résolvent.
+
+Une autre catégorie d'ennemis, moins intéressants et plus perfides,
+est celle des amies d'enfance. Il faut lire, dans le _Code conjugal_
+d'Horace Raisson, les pages de fine physiologie qu'il leur consacre.
+«Dès qu'il est question dans le monde du mariage d'une jeune personne,
+les amies de pension accourent: à leurs questions volubiles, on juge
+que c'est la curiosité bien plus qu'un tendre intérêt qui les
+excite... «Tu te maries? ton prétendu est-il aimable, beau?...
+l'aimes-tu?... voyons la corbeille?» Puis viennent les commentaires,
+les projets. On se quitte: celles qui sont filles lèvent au ciel un
+regard d'envie; celles qui sont mariées poussent un soupir de regret
+ou de souvenance.
+
+«Après la noce, où les amies de pension se sont fait remarquer par
+leur petit air important, les visites deviennent plus fréquentes;
+chaque jour on propose, on engage quelque partie nouvelle. La
+promenade, les marchands, la campagne, le spectacle s'emparent si bien
+de tous les moments de la jeune femme, que son mari trouve à peine le
+temps de l'entrevoir dans le cours de la journée.
+
+«C'est là le moindre inconvénient de ce redoublement de tendresse
+renouvelée du pensionnat.
+
+«Mais le mari hasarde un léger reproche; sa femme reconnaît son tort
+involontaire, et promet sincèrement de ne plus se laisser ainsi ravir
+le temps qu'elle peut passer si heureuse près de l'époux qu'elle aime.
+Elle refuse donc les invitations que ses amies viennent lui faire.
+Celles-ci s'étonnent, se piquent, la pressent de questions; la jeune
+femme avoue enfin que son mari paraît désirer la voir plus souvent
+près de lui.--Ah! Monsieur est jaloux!--Non, il m'aime.--Le despote!
+laisse-le faire, ce sera bientôt une tyrannie; que tu seras heureuse,
+ainsi claquemurée! Mon mari a voulu me mener ainsi; j'ai bien souffert
+à le contrarier; maintenant il en passe par où je veux.--Mais, mes
+amies, vous vous méprenez; mon mari n'exige rien, ne se plaint de
+rien; je pense seulement que, sans fuir le plaisir, je puis lui
+consacrer plus d'instants.--Pauvre petite! si douce, si résignée...
+Puis arrive le chapitre des conseils. «Leur instance est d'abord bien
+faible; mais, à force de revenir à la charge, de répéter des plaintes,
+de faire des comparaisons, de saisir de fausses apparences, elles
+tournent bientôt la tête de la jeune épouse, qui troque enfin le
+bonheur contre la dissipation.»
+
+Le tableau qui précède, et qui n'est point chargé, explique et
+justifie cet autre passage qui pourrait sembler, au premier abord,
+dépasser la vérité.
+
+«Beaucoup de maris redoutent pour leurs femmes la société des jeunes
+gens, et préfèrent les voir entourées de femmes; ils ont tort. On
+pourrait dire avec justesse: «Les amies de pension ont plus désuni de
+ménages que les galants.»
+
+Il est clair que ces remarques sont applicables à tous les degrés de
+l'échelle sociale. Il n'est pas nécessaire d'avoir été «en pension»
+pour avoir des dangers analogues à redouter et à fuir. Les amies
+d'atelier, les voisines, les habituées de la loge de la concierge
+opèrent, dans un milieu différent, de la même manière pour amener les
+mêmes résultats.
+
+L'homme, de son côté, n'a pas à veiller avec moins de soin à ne pas se
+laisser circonvenir par ses amis de la veille qui, s'ils ne
+l'entraînent pas à conserver en dehors de chez lui les habitudes de la
+vie de garçon, ont vite fait de les apporter avec eux dans son
+intérieur, qu'ils envahissent et où ils s'installent avec le
+sans-façon et l'empressement de célibataires convaincus qu'on ne se
+marie qu'à leur bénéfice.
+
+«Les nouveaux mariés doivent apporter un soin sévère dans le choix des
+personnes qui, reçues habituellement chez eux, passeront dans le monde
+pour les amis de la maison. On juge de la portée, des opinions, du
+caractère des gens, par les liaisons qu'ils forment; et souvent les
+amitiés d'un mari compromettent la réputation et le bonheur de sa
+femme.»
+
+Sans prendre à la lettre l'exclamation d'un misanthrope: «O mes amis,
+n'ayez jamais d'amis!» on peut dire que les jeunes époux ne sauraient,
+chacun pour leur part, être trop réservés dans le choix des amis
+qu'ils admettent dans leur intimité, et qu'il doit suffire qu'une
+personne ne plaise pas à l'un d'eux pour que la maison lui soit
+irrévocablement fermée.
+
+Depuis qu'il y a des gens qui commandent et des gens qui
+obéissent--bien ou mal,--on répète sur tous les tons et avec toutes
+les variantes: _Notre ennemi, c'est notre maître_. Il serait tout
+aussi exact de renverser la proposition et de dire: _Notre ennemi,
+c'est qui nous sert_.
+
+«Il n'est point de métier plus mal fait, ni plus chèrement payé que
+celui de domestique», dit l'auteur des _Doutes sur différentes
+opinions reçues dans la Société_.
+
+Il en était ainsi bien avant lui, et je crois que, depuis la fin de
+l'époque patriarcale, le bon serviteur a toujours été une perle rare
+et de grand prix. On a pu dire avec raison qu'au dix-huitième siècle
+le métier de valet menait à tout, même aux plus grands honneurs et aux
+plus hautes charges de l'État. Aujourd'hui les avenues sont encombrées
+par d'autres professions, chacun le sait; mais les exigences des
+domestiques n'en vont pas moins croissant. Une chronique signée Alfred
+Baude, que je lisais naguère dans le journal _l'Estafette_, m'en
+fournit deux exemples amusants. Je ne saurais en garantir
+l'authenticité, mais ils n'ont, par le temps qui court, rien
+d'invraisemblable.
+
+«Le duc de B... avait besoin d'un valet de chambre. Un monsieur se
+présente avec la physionomie et la tenue d'un notaire.
+
+»--Monsieur le duc, je souffre d'une dyspepsie, je ne puis manger de
+boeuf et ne peux boire que du bordeaux.
+
+»--Soit!
+
+»--Monsieur le duc, mon médecin me défend de veiller le soir et exige
+que je sois toujours couché à dix heures.
+
+»--Soit!
+
+»--Monsieur le duc, j'ai quelques amis que je reçois une fois par
+semaine, et une fois par semaine aussi j'ai l'habitude d'aller au
+spectacle; j'espère que vous voudrez bien me donner ces deux soirées.
+
+»--Mon cher, reprit froidement le duc de B..., ma maison ne saurait
+vous convenir, cherchez-en une autre, et si par hasard vous trouviez
+une seconde place comme celle-là, dites-le-moi, j'y mettrai mon fils.»
+
+Lord Henry Seymour racontait qu'il avait trouvé une fois un valet de
+chambre qui lui plaisait beaucoup. Au moment de l'arrêter, le valet
+s'inclina et dit: «Je ne peux entrer au service de Votre Seigneurie.
+
+»--Pourquoi donc? fit lord Henry, fort intrigué.
+
+»Votre Seigneurie a le pied trop petit, je ne pourrais jamais entrer
+dans ses bottes».
+
+Leurs investigations vont au delà de la chaussure, au delà même de la
+garde-robe et de l'office. Le caractère, la nature morale de leurs
+maîtres et de leurs maîtresses est scrutée et analysée par eux, non
+sans perspicacité, en ce qui se rapporte à leurs intérêts immédiats.
+Voici un document précieux, trouvé providentiellement dans un livre de
+cuisine:
+
+«La femme de chambre du premier nous a dit hier: «Retenez bien ceci:
+Toute maîtresse grasse est pleurnicheuse et collante; toute maîtresse
+maigre est agacée et agaçante; toute maîtresse petite est volontaire
+et hautaine; toute maîtresse grande et mince est orgueilleuse et
+défiante.»
+
+Nous laissons la responsabilité de ce morceau de physio-psychologie à
+M. Alfred Baude, qui l'a mis au jour. Mais nous nous associons
+volontiers aux réflexions suivantes:
+
+«Nous nous plaignons de ce que nos domestiques nous détestent,
+et comment voulez-vous qu'ils nous aiment. Nous inquiétons-nous
+d'eux? Quand leur vient-il de notre part un mot affectueux, une
+parole qui prouve que nous nous intéressons à eux?--Jamais!
+Nourris--blanchis--logés--éclairés--c'est tout.--Et cependant, l'être
+humain a besoin d'autre chose.
+
+»Les domestiques ne trouvant plus dans leurs maîtres que des
+automates, absolument sans coeur, se groupent entre eux et forment une
+espèce de franc-maçonnerie dont l'unique but est de piller et de
+ridiculiser l'ennemi commun, le Maître. Que faire? Avant tout, traitez
+vos serviteurs comme on traite de grands enfants.
+
+»Ils le sont par leur éducation si rudimentaire et par leur position
+inférieure. De temps en temps une bonne parole, un bon sourire, un
+encouragement; vous ne soupçonnez pas combien vous vous en trouverez
+mieux. Puis, pour combattre cette déplorable habitude qu'ont les
+domestiques de changer à chaque instant de place, n'acceptez jamais un
+nouveau serviteur s'il ne vous apporte pas la preuve qu'il est resté
+au minimum deux ans dans la maison d'où il sort. Ah! si chacun de nous
+prenait cet engagement, quelle rapide amélioration dans notre mal! Et
+puis, songez quelquefois à l'axiome de Beaumarchais: «Aux qualités
+qu'on exige d'un domestique, connaissez-vous beaucoup de maîtres qui
+fussent dignes d'être valets?...»
+
+»En finissant, il est de toute justice de dire qu'il y a souvent de
+nobles coeurs dans la livrée. Que d'exemples ne pourrait-on citer: je
+n'en connais pas de plus touchant que celui-ci:
+
+«Un ancien négociant avait tout perdu: sa femme, ses enfants, sa
+fortune; il ne lui restait qu'une vieille domestique. Cette pauvre
+femme s'attacha à lui avec un admirable dévouement. Il était atteint
+d'une affreuse maladie de la peau; elle le soigna nuit et jour. Ce
+n'est pas tout; elle allait voir les vieux amis de son maître à son
+insu, et obtenait quelques secours. Un matin elle rentrait harassée;
+elle entend des éclats de voix et des rires, elle s'arrête et écoute:
+on se moquait d'elle, son vieux maître contrefaisait sa voix.
+
+»--Ah! dit-elle, mon premier mouvement fut de m'en aller en courant,
+puis je songeai qu'il était vieux, malade, qu'il avait besoin de moi;
+je retins mes larmes et remuai bruyamment la clef dans la serrure
+avant d'entrer.»
+
+«Un honneste serviteur, dit le vieux gentilhomme français de La
+Hoguette, dans son _Testament_, est le surveillant de son maître, et
+un bon maître l'exemplaire de son serviteur. C'est pourquoi il n'y a
+point de combinaison entre les hommes, après celle du mari et de la
+femme, qui ait plus besoin d'estre bien faite que celle-ci.»
+
+J'ai rarement vu la moralité du contrat entre maître et serviteur
+dégagée avec plus de netteté, d'élévation et d'éloquence que dans ces
+lignes, que je suis heureux d'exhumer:
+
+«Que penses-tu que fasse pour moi celui que tu crois un serviteur? Il
+me sert; tu te trompes, il se sert: le même travail qu'il feroit en sa
+maison pour vivre, il le fait en la mienne; s'il m'engage sa volonté
+pour me rendre quelque service, la mienne lui demeure en ôtage pour
+son salaire; si je trouve mon compte en ce qu'il fait pour moi, il y
+trouve le sien aussi; s'il se mêle de mes affaires, on s'aperçoit
+qu'il ne néglige pas les siennes; s'il fait valoir ma terre, il en
+partage les fruits à l'aise avec moi; s'il m'appreste à manger, il en
+taste le premier, il y contribuë de sa peine, et moi de toute la
+dépense. Notre communauté se découvre en tant de choses, que tout bien
+considéré, je trouve que l'assemblage du serviteur avec le maître
+n'est autre chose qu'une société qui se fait entre le pauvre et le
+riche pour leur utilité commune, en laquelle il n'y a aucune
+différence que le nom.»
+
+Un peu plus loin, de La Hoguette dit encore: «Tout service fait sans
+affection est sans goût; si on me le rend à regret, quoi qu'il me soit
+dû, je le reçois encore plus à regret; il n'y a que la chaleur du
+coeur toute seule qui le puisse bien assaisonner. Cela étant,
+faisons-nous aimer de nos serviteurs; pour en estre aimé il les faut
+aimer: l'amitié ne reçoit que ce seul change.»
+
+Charron avait exprimé plus didactiquement la même pensée:
+
+ «Traitter humainement ses serviteurs, et chercher plustost à se
+ faire aimer que craindre est tesmoignage de bonne nature: les
+ rudoyer par trop, monstre une ame cruelle, et que la volonté est
+ toute pareille envers les autres hommes, mais que le defaut de
+ puissance empesche l'execution. Aussi avoir soin de leur santé
+ et instruction de ce qui est requis pour leur bien et salut.»
+
+Fénelon y revient souvent. Nous avons eu l'occasion, dans les livres
+qui ont précédé celui-ci, de toucher plus d'une fois à la question
+des domestiques, et d'en parler dans le même sens[6].
+
+ [6] _Doit-on se marier?_ p. 169 et suiv.--_Comment élever nos
+ enfants?_ p. 213 et suiv.--_Que faire de nos filles?_ pp. 231 et
+ suiv., 297, 308.
+
+Il résume tout, pour ainsi dire, dans ce passage:
+
+«Tâchez de vous faire aimer de vos gens sans aucune basse familiarité:
+n'entrez pas en conversation avec eux; mais aussi ne craignez pas de
+leur parler assez souvent avec affection et sans hauteur sur leurs
+besoins. Qu'ils soient assurés de trouver du conseil et de la
+compassion: ne les reprenez point aigrement de leurs défauts; n'en
+paraissez ni surpris ni rebuté, tant que vous espérez qu'ils ne seront
+pas incorrigibles; faites-leur entendre doucement raison, et souffrez
+d'eux souvent pour le service, afin d'être en état de les convaincre
+de sang-froid que c'est sans chagrin et sans impatience que vous leur
+parlez, bien moins pour votre service que pour leur intérêt.»
+
+On comprend que la conduite des domestiques et notre conduite vis à
+vis d'eux soient une difficulté de chaque instant dans le ménage. Cela
+introduit une complication extrême et de très désagréable nature dans
+la vie à deux; et si nous ne tenions, pour de délicates raisons de
+discrétion que l'on appréciera sans doute, à rester dans les
+généralités, il nous serait facile de mettre le doigt sur bien des
+plaies, ouvertes et entretenues dans le coeur des époux par les
+domestiques ou à leur occasion. Nous nous contenterons de citer ce
+qu'Horace Raisson dit de la femme de chambre:
+
+«La femme de chambre a une grande influence sur la fidélité conjugale.
+Confidente née des secrets du ménage, adroite et fière, elle sera
+toujours disposée à en abuser; sotte, elle commettra à tous propos des
+inconséquences ou des balourdises. C'est un art difficile et rare, que
+celui de bien styler une femme de chambre.»
+
+Bien stylée ou non, la femme de chambre est souvent un instrument de
+désunion entre les époux. Son service, plus personnel, qui la met à
+chaque instant en contact avec les maîtres, la rend plus dangereuse en
+lui donnant plus de moyens pour faire du mal. Mais ses collègues des
+deux sexes, à la cuisine, à l'écurie, dans l'antichambre, à la loge,
+ne lui cèdent en rien lorsque l'occasion se présente ou qu'elle peut
+se faire naître. Le nombre de ménages ébranlés, chagrinés, disloqués,
+détruits par les jalousies que ces gens suscitent, par leurs faux
+rapports, leurs insinuations perfides, leurs lettres anonymes, leurs
+complaisances insinuantes, leurs manoeuvres de toutes sortes, à la
+fois basses et audacieuses, est littéralement inimaginable.
+
+Certes ce n'est pas nous qui trouverons mauvais que les maîtres
+rendent aux serviteurs la vie plus douce, en s'intéressant à eux et en
+leur accordant une affectueuse attention. Mais qu'ils prennent garde?
+La pente de la familiarité est facile, et s'ils s'y laissent une fois
+glisser, ils ne pourront plus retenir ni leurs domestiques ni eux:
+
+«Dès que vous oubliez votre place vis-à-vis d'un domestique, vous
+l'autorisez à oublier la sienne vis-à-vis de vous», dit Ferrand, et
+il dit vrai.
+
+C'est ainsi que le bonheur conjugal, comme toutes les choses
+précieuses et délicates, est entouré, assiégé par une foule d'ennemis
+avides. On croirait voir des guêpes attaquant un beau fruit, au moment
+où sa maturité parfaite le rend le plus délicieux.
+
+Mais que de fois, sans compter les guêpes et autres insectes de
+l'extérieur, le fruit ne porte-t-il pas en lui son ver rongeur! «Le
+plus dangereux ennemi du bonheur des jeunes femmes, et par contre-coup
+du repos des maris, dit le _Code conjugal_, c'est l'imagination. Le
+jour où elles se croient opprimées, il n'est rien qu'elles ne soient
+capables d'entreprendre pour s'affranchir, ou du moins se venger; leur
+refuser une chose juste, c'est allumer en elles la volonté de
+l'obtenir et le désir d'en abuser.»
+
+Rien n'est plus désolant que de voir des jeunes femmes, entourées de
+tout ce qui donne et assure le bonheur, devenir ainsi les victimes
+d'elles-mêmes, et empoisonner ceux qu'elles aiment le mieux du
+chagrin de leurs imaginaires griefs. Dans tous les cas, si la passion
+n'est pas portée au point que tout ce qui n'est pas elle soit
+indifférent, si l'on a encore quelque souci de l'opinion du monde,
+quelque respect de soi, quelque espoir ou quelque désir que les maux
+dont on souffre se guérissent un jour, ayons toujours présent à
+l'esprit ce conseil dont on sent de plus en plus la justesse à mesure
+que l'expérience nous instruit: «On agit sagement en cachant avec un
+soin égal les douceurs et les amertumes du mariage[7].»
+
+ [7] H. Raisson: _Code conjugal_.
+
+Pour clore ce chapitre, nous répéterons la prière facétieusement
+judicieuse que des préoccupations de même ordre inspiraient au vieux
+compilateur de proverbes G. Meurier:
+
+ De toute femme qui se farde,
+ De personne double et languarde,
+ De fille qui se recommande,
+ De vallet qui commande,
+ De chair sallé sans moutarde.
+ De petit disner qui trop tarde,--
+ De languards en nos maisons,
+ De fille oiseuse et menteuse,...
+ De serviteur remply de paresse,
+ De chambrière mal soigneuse,
+ De bourse vuide et creuse,--
+ De maison envinée,--
+ De chausse déchirée,
+ De fiebvre aigue enracinée,
+ D'ennemy familier et privé,
+ D'amy simulé et réconcilié,
+ Et de choir en deptes toute cette année,
+ _Libera nos, Domine!_
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+MIEL ET FIEL
+
+
+«Chez les anciens, les jeunes gens qui sacrifiaient à Junon nuptiale
+ôtaient le fiel de la victime immolée, et le jetaient au loin, pour
+témoigner leur résolution de bannir de leur union la colère et
+l'amertume[8].»
+
+ [8] Horace Raisson, _Code Conjugal_.
+
+L'auteur ne nous dit pas si le symbole était véridique ou menteur.
+Mais l'histoire des moeurs, qui domine l'histoire des gouvernements,
+le dit pour lui. Les plus anciens témoignages prouvent assez que les
+passions humaines ont, de tout temps et partout, fait à peu près la
+même somme de ravages, et que beaucoup de ceux qui avaient jeté au
+loin le fiel de la victime avaient conservé leur propre fiel en leurs
+flancs.
+
+C'est cela qu'il faut arracher, dès le seuil du mariage, et jeter au
+vent pour qu'il le dessèche et l'emporte. On l'a proclamé bien des
+fois: le temps des symboles et des mythes est accompli; nous sommes
+arrivés à l'époque du fait. C'est à nous de faire passer cette image
+des rites antiques dans la réalité, et c'est à ce prix seul que la vie
+à deux donnera sa pleine source de joies individuelles et de forces
+actives contribuant au bien social.
+
+Je trouve, dans les écrits d'une Anglaise, Mrs. Chapone, que j'ai déjà
+eu l'occasion de citer, une page qui développe avec une calme
+élévation et un rare bon sens la pensée que je viens d'indiquer. Se
+reportant aux conditions qui s'imposent aux mariés, vis-à-vis de leur
+famille respective, Mrs. Chapone demande à la jeune femme: «Si c'est
+un devoir important d'éviter toute discussion et tous désagréments
+avec ceux qui sont de la proche parenté de votre mari, de quelle
+conséquence n'est-il pas d'éviter toutes les occasions d'avoir du
+ressentiment l'un contre l'autre!»
+
+Elle poursuit: «Quoi qu'on puisse dire des _querelles d'amoureux_,
+croyez-moi, celles des gens mariés ont toujours d'épouvantables
+conséquences, pour peu qu'elles aient quelque durée ou quelque
+gravité. Si on les laisse amener des expressions d'amertume ou de
+mépris, ou trahir chez l'un des époux un sentiment habituel d'aversion
+ou de répugnance pour quelque particularité physique ou morale de
+l'autre, ce sont là des blessures qui ne se guérissent presque jamais
+complètement... Le souvenir douloureux de ce qui s'est passé
+surviendra souvent aux heures les plus tendres, et la moindre
+bagatelle le réveillera et le renouvellera. Il faut, dès le début,
+être particulièrement en garde contre cette source de malheur. De
+nouveaux mariés, dans l'excès même de leur amour, se laissent parfois
+aller à de petites scènes de jalousie et à des querelles puériles,
+qui, tout d'abord, aboutissent peut-être à un redoublement de
+tendresse, mais qui, souvent répétées, perdent leurs agréables effets,
+et ne tardent pas à en produire d'autres d'une nature tout opposée. La
+dispute devient chaque fois plus sérieuse; la jalousie et la défiance
+poussent des racines; le caractère se gâte des deux côtés; les
+habitudes d'aigreur, de contradiction, d'interprétation méchante
+prennent le dessus et finissent par dominer toute autre affection qui
+leur a donné naissance. Ne perdez jamais de vue que le bonheur du
+mariage repose tout entier sur une solide et permanente amitié,--à
+quoi rien n'est plus opposé que la jalousie et la défiance. Ces
+défauts ne sont pas moins contraires aux vrais intérêts de la passion.
+Vous ne gagnerez jamais rien à exiger de l'affection de votre mari
+plus qu'elle ne peut naturellement vous donner; la peur d'alarmer
+votre jalousie et d'amener une querelle pourra bien le forcer à
+feindre une tendresse plus vive que celle qu'il ressent; mais cet
+effort, cette contrainte même diminue et par degrés éteint réellement
+cette tendresse. Si donc il paraissait moins affectueux et moins
+attentif que vous ne le désirez, il faut ou réveiller sa passion en
+déployant quelque grâce nouvelle, quelque charme irrésistible de
+douceur et de sensibilité, ou bien vous conformer, du moins en
+apparence, au degré d'affection que son exemple prescrit; car c'est
+votre rôle de suivre modestement sa direction, plutôt que de lui faire
+sentir le désagrément de ne pas être capable de marcher du même pas
+que lui. La vérité est que c'est l'orgueil, plutôt que la tendresse,
+qui d'ordinaire dicte à une personne susceptible ses déraisonnables
+exigences; et cet orgueil est récompensé, comme il le mérite, par des
+mortifications et le froid éloignement de ceux qui en souffrent.»
+
+Ce qu'il y a de particulier dans cet état, et ce que Mrs. Chapone fait
+bien ressortir, c'est que l'amour travaille ici contre lui-même. Or
+l'amour étant aveugle, comme chacun sait, ni l'un ni l'autre des époux
+ne s'aperçoivent du dommage causé, de la sape de plus en plus
+profonde qui se creuse et fera crouler l'édifice. Au contraire, il
+arrive qu'ils prennent goût à ces reproches et à ces querelles,
+sachant quels rapprochements, quels élans de passion les suivent.
+Comme ces gourmands au palais blasé qui ont besoin de tous les feux du
+poivre, du piment et du _curry_ pour goûter la saveur d'un mets, les
+caresses de l'amour leur semblent fades s'ils ne les font précéder de
+l'orage des paroles injurieuses ou amères, et parfois--je le dis quoi
+qu'il m'en coûte--de la grêle des coups.
+
+Mais, de même que ces abus de condiments gâtent l'estomac, les scènes
+de ménage, quelque tendre qu'en soit le dénouement ordinaire, gâtent
+le coeur. Un jour vient où la récompense ne paraît pas valoir le prix
+dont on l'achète, et le moindre mal qui puisse résulter de telles
+coutumes matrimoniales, c'est que l'impression de lassitude et de
+dégoût se produise chez les deux époux à la fois. Ils sont, du moins,
+en condition de reconnaître en même temps leur tort et de s'en
+corriger, ou, s'ils s'en sentent incapables, de s'entendre pour se
+créer, soit dans le mariage, soit en dehors, un _modus vivendi_ où la
+part du scandale, toujours trop grande, sera réduite à son minimum.
+
+«Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par
+intérêt», dit Vauvenargues. Aussi ne faisons-nous pas appel au seul
+intérêt. C'est à l'intelligence et au coeur que nous nous adressons à
+la fois pour mettre en garde les nouveaux époux contre ces mouvements
+désordonnés de la passion qui s'use elle-même et, comme le fruit
+décevant des rivages de la Mer Morte, ne laisse qu'une cendre amère
+dans la bouche des étourdis qui pensaient y puiser des jouissances
+toujours renouvelées et sans cesse de plus haut goût.
+
+Il faut être doux parce qu'on a du plaisir à l'être: parce qu'il n'est
+rien de meilleur au monde que d'être agréable à qui l'on aime, et que,
+quand le mari trouve que sa femme est bonne et que la femme trouve que
+son mari est bon, ils ont à eux deux ramené sur terre, pour eux et
+ceux qui les entourent, le paradis.
+
+Le sujet est trop grave pour admettre la plaisanterie vulgaire qui n'a
+pour effet que le rire physique, lorsque son ineptie ou sa trivialité
+ne font pas hausser les épaules d'impatience et d'ennui. On ne
+s'attend donc pas à trouver ici la répétition des éternelles sottises
+sur la couleur du ménage et autres gaudrioles de la même farine. On ne
+m'en voudra pourtant pas, je l'espère, de rapporter, dans un intérêt
+de curiosité d'autant plus permise qu'elle se rattache étroitement à
+la question qui nous occupe, une explication assez ingénieuse et
+inattendue de la couleur jaune prise comme symbole conjugal.
+
+L'auteur des _Mémoires historiques et galans_ pense qu'Ovide, en
+représentant l'Hymen _croceo velatus amictu_, «a voulu sans doute nous
+faire une leçon de ce qui est si essentiel au mariage. Les soucis
+d'une famille dont vous vous chargez, le risque que vous courez de
+tant de coups de fortune, la jalousie inévitable que vous avez d'une
+femme, pour peu qu'elle vous agrée, ou que votre honneur vous touche,
+ne sont-ce pas autant de sujets de jaunisse! et n'est-ce pas une
+merveille, si le tempérament le plus vigoureux et le plus enjoué ne
+tombe pas dans un état ictérique?»
+
+La jalousie est, à coup sûr, la disposition morale la plus propre à
+faire naître cet état, et il n'est guère de description de jaloux ou
+de jalouse qui ne soit marquée de ce trait: _jaune comme un coing_.
+C'est en effet celle qui met le plus de bile dans le sang, la passion
+fielleuse par excellence.
+
+«Toute jalousie, dit un ancien poète anglais[9], doit toujours être
+étranglée à sa naissance; ou le temps conspirera bientôt à la rendre
+assez forte pour surmonter la vérité.»
+
+ [9] Sir William Davenant.
+
+Le propre de la jalousie, en effet, est de donner aux visions que le
+soupçon fait surgir dans l'esprit le relief et la certitude de la
+réalité. Le jaloux objective les images qui hantent son cerveau avec
+une intensité curieuse pour l'observateur et formidable pour les
+époux. Car, sans insister sur cette facilité qu'a le jaloux--ou la
+jalouse--à se croire certain de ce qu'il imagine, surtout si c'est
+incroyable et monstrueux,--la jalousie crée, dans la vie à deux, tous
+les maux, et ne saurait en guérir un seul. C'est ce que voyait Fuller
+lorsqu'il écrivait: «Là où la jalousie est le geôlier, beaucoup
+s'échappent de leur prison; elle ouvre plus de voies au vice qu'elle
+n'en ferme.» La comédie de tous les âges et de tous les peuples a
+trouvé dans cette idée une source inépuisable de situations plaisantes
+et douloureuses à la fois, qui, à défaut des exemples que fournit en
+abondance l'expérience journalière de la vie, peuvent servir de
+documents et d'enseignement.
+
+Le dicton populaire: «On n'est jaloux que de ce qu'on aime» n'est vrai
+que par rapport à un amour égoïste qui, tout en se portant sur autrui,
+n'est proprement que l'amour-propre ou l'amour de soi. Nous concevons
+la douleur immense, l'irrémédiable désespoir que peut jeter dans un
+coeur aimant la découverte de la trahison de l'être aimé. Nous
+concevons encore, tout en les blâmant et en les regrettant, les
+mouvements impétueux qui poussent en ces circonstances les personnes
+violentes et passionnées à des excès que les cours d'assises
+condamnent ou acquittent, au hasard de l'impression produite sur des
+jurés sensibles. Mais nous ne saurions considérer la jalousie _à
+priori_, si l'on peut dire, celle qui obsède l'esprit au fort même de
+l'amour partagé et qui, à défaut de motifs, se forge des catastrophes
+chimériques et se nourrit avidement du poison des soupçons, que comme
+une maladie morale dont il faut se guérir à tout prix, si l'on ne veut
+faire son propre malheur en même temps que le malheur de celui ou de
+celle qu'on aime plus que tout au monde, bien qu'en l'aimant fort mal.
+
+En de pareilles maladies, il n'y a guère qu'un médecin et qu'un
+remède, à savoir la volonté. Mais, hélas! on ne veut pas, ou l'on ne
+peut pas vouloir. Il y a des maux où l'on se complaît, des plaies
+qu'on prend un âcre plaisir à aviver, des douleurs dont il est
+voluptueux de souffrir. La jalousie est une de ces tortures qui font
+goûter à leurs victimes les délices de la damnation.
+
+On rapporte de Ninon de Lenclos cette parole: «Jamais une femme ne
+sait mauvais gré à son mari de plaire à plusieurs femmes, pourvu
+qu'elle soit toujours préférée.»
+
+Malheureusement, en fait de mariage, l'autorité de Ninon est médiocre.
+Et puis de son temps, le fatalisme de la passion et l'irresponsabilité
+de la névrose étaient choses peu connues, qui ne troublaient guère la
+raison des gens. En ce temps-là, et même plus tard, on pouvait espérer
+convaincre et persuader par un dilemme, et l'auteur des
+_Considérations sur le Génie et les Moeurs de ce siècle_ ne perdait
+pas sa peine en écrivant: «C'est faire une cruelle injure à une femme
+sage, que de lui témoigner de la jalousie; c'est faire trop d'honneur
+à une femme galante, et donner beau jeu à une coquette.»
+
+Il laissait au lecteur le soin facile de retourner la proposition à
+l'usage de la femme envers le mari.
+
+Aujourd'hui l'arsenal du raisonnement ne fournit point d'arme capable
+de porter un coup sûr, et, pour combattre les erreurs du sentiment,
+c'est au sentiment qu'il faut avoir recours. La seule considération
+qui puisse, croyons-nous, contrebalancer la jalousie dans une âme
+infestée de ce venin, c'est le désir de faire le bonheur de l'être
+aimé. Si la passion maudite laisse au jaloux une minute de
+clairvoyance et qu'il ait conscience des tourments qu'il inflige, il
+se guérira ou se dominera. S'il ne le faisait, son amour serait
+méprisable, car ce ne serait, répétons-le, qu'un égoïsme sans pitié.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+SABLES MOUVANTS
+
+
+Comment assurer la navigation de la barque conjugale sur les eaux mal
+sondées de la vie? On relève çà et là des écueils, des récifs, des
+promontoires où la mer se brise avec les épaves qu'elle entraîne, des
+points fixes où le péril est constant. On y établit des signaux; on y
+allume des phares; des pilotes indiquent les passes, les heures de
+marée, les courants, les tourbillons et les remous, et conduisent au
+port prochain. Mais ce que feux, balises, ancres, conseils de pilote
+sont impuissants à signaler, ce sont les hauts fonds changeants, les
+bancs de sable que le jusant déplace, qui, là où tout à l'heure les
+vaisseaux à grand tirant passaient voiles dehors et barre au vent,
+arrêtent les humbles barques sans leur laisser même l'espoir de se
+renflouer au flot prochain.
+
+Contre ce danger de tous les parages et de tous les instants, il n'y a
+qu'une défense: la prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut
+avoir la sonde en main, l'oeil au guet, être prêt à la manoeuvre et ne
+pas s'y tromper d'un brin de fil.
+
+Notre tâche, à nous, est de déterminer, aussi exactement que possible,
+les circonstances dans lesquelles on est le plus exposé à donner dans
+ces sables mouvants.
+
+ Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire,
+
+a versifié le sage Boileau.
+
+Gardons-nous donc également de la disposition habituelle à la
+pusillanimité, et des sursauts de frayeur qui ébranlent les nerfs et
+troublent le cerveau. Mais ne nous laissons pas aller à une sécurité
+qui est trompeuse dès qu'elle endort. Les conditions qui semblent le
+mieux faites pour éloigner toute alarme, sont quelquefois grosses
+d'accidents. «Il ne suffit pas, dit avec raison le _Spectator_, pour
+faire un mariage heureux, que l'humeur des deux époux soit semblable;
+je pourrais citer cent couples qui n'ont pas gardé le moindre
+sentiment d'amour l'un pour l'autre et qui sont pourtant tellement
+semblables d'humeur que, s'ils n'étaient pas déjà mariés, le monde
+entier les déclarerait faits pour être mari et femme.»
+
+Qui se ressemble s'assemble; les angles sortants s'adaptent aux angles
+rentrants; les électricités de nom contraire s'attirent et celles de
+même nom se repoussent; on se plaît par les contrastes, et on se
+complète par les différences; tout s'accepte plutôt que les
+incompatibilités d'humeur.--Voilà une liste de termes contradictoires
+qu'on pourrait indéfiniment allonger. Les maximes se démentent les
+unes les autres et elles n'en sont pas moins vraies chacune en son
+particulier. On voit dès lors sur quel terrain mouvant nous marchons,
+et de quelle absolue nécessité sont la netteté du coup d'oeil et la
+souplesse des allures dans ce domaine du relatif.
+
+Pour l'homme, le premier soin, c'est de jeter au rebut un stock
+d'opinions et d'idées courantes sur la femme, dont les jeunes gens et
+les vieux célibataires font leur évangile quotidien. On lit dans les
+Védas: «Celui qui méprise une femme méprise sa mère.» Beaucoup
+d'hommes ne croient pas manquer à leur mère en entretenant sur les
+femmes en général des théories plus que sceptiques. Qu'ils méditent le
+précepte des Védas. Le Français a trop vive dans l'esprit la vieille
+logique des races dont il est un rejeton, pour ne pas comprendre la
+rigoureuse vérité de cette parole de nos ancêtres aryens. Il y
+ajoutera finement ce corollaire: Qui méprise une femme méprise sa
+femme; et il concluera que le respect de la femme est une condition
+essentielle dans la constitution de la famille, car si le mari, ayant
+eu commerce avant le mariage avec tant de femmes qu'il se croyait le
+droit de mépriser, généralise les données plus ou moins exactes de
+son expérience de jeune homme, et n'accorde son estime à sa femme que
+sous bénéfice d'inventaire, comment l'élèvera-t-il ou la
+maintiendra-t-il à la hauteur de sa mission, et pourquoi ses enfants
+ne la mépriseraient-ils pas aussi?
+
+Ce respect se traduit de diverses façons, suivant les positions
+sociales et l'éducation reçue. Il suffit qu'il existe. Un critérium à
+peu près certain, c'est le ton de politesse qui règne entre les époux.
+«L'intimité, dit l'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues
+dans la société_, qui doit exclure le compliment et la cérémonie, se
+détruit infailliblement dès qu'on en bannit la politesse.»
+
+On entend bien--l'auteur prend soin de l'indiquer--qu'il ne s'agit pas
+ici de formules banales et de conventionnalités mondaines, mais bien
+de cette politesse de coeur qui inspire l'aménité des manières et
+répand autour d'elle comme une chaude atmosphère de bienveillance et
+d'affection.
+
+Cette politesse entre époux manque souvent. On en a fait mille fois la
+remarque. Si, dans une compagnie, un homme néglige avec affectation
+une femme et s'efforce d'être aimable avec les autres, il y a gros à
+parier qu'il est le mari de la première.
+
+«J'étais, raconte Chamfort, à table à côté d'un homme qui me demanda
+si la femme qu'il avait devant lui n'était pas la femme de celui qui
+était à côté d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas
+dit un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou
+il ne la connaît pas, ou c'est sa femme.»
+
+S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait eu de cesse qu'il n'eût fait
+sa connaissance: c'était bien sa femme.
+
+Les résultats d'une telle conduite sont faciles à prévoir. La femme,
+justement froissée, se sent éloignée et s'éloigne; et les privautés,
+souvent grossières, du tête à tête, par lesquelles tant de malotrus
+pensent compenser les froideurs et les dédains marqués en public,
+sont, dans les circonstances, le contraire de ce qu'il faudrait pour
+la ramener.
+
+Les rudesses, les mots qui bafouent ou rabrouent dans l'intimité,
+doivent avoir, et ont, un effet analogue. «Si on savait, dit une
+romancière contemporaine qui se cache sous le pseudonyme d'Ary Ecilaw,
+combien, pour une femme à qui son mari n'en accorde jamais, la
+sympathie a une attirance! combien il est doux et dangereux de se voir
+comprise par un autre, ou bien de s'entendre répéter qu'on est une
+sotte!»
+
+On voit où cela mène, et ce qui se trouve fatalement au bout.
+
+Vous creusez un fossé, vous y poussez votre compagne, et vous vous
+indignez de la culbute!... Vous êtes de plaisants compagnons!
+
+Ce que nous venons de dire ne s'applique pas moins aux dames qu'aux
+messieurs. Les femmes, même les mieux élevées et les plus entichées de
+belles manières, ont une remarquable propension à lâcher la bride aux
+gros mots dans l'intimité du foyer, en s'adressant à leurs maris.
+L'être idéal, immatériel, qui, dirait-on, ne touche pas terre, se
+nourrit d'ambroisie, et apparaît avec de vagues ailes d'ange dans le
+dos, sait, à l'occasion, se servir d'un vocabulaire dont rougirait le
+plumage du Vert-Vert des nonnes de Gresset. Les mots sont comme de
+fines flèches empennées et barbelées. Ils pénètrent profondément et
+restent dans la blessure qu'ils enveniment. On a de l'indulgence, de
+l'indifférence; on secoue les épaules; on rit ou l'on a pitié. Mais,
+si fort qu'on soit, on est atteint, et, si l'amour y résiste, ce n'est
+pas sans s'affaiblir ou sans y prendre de l'aigreur.
+
+Cette grossièreté provocante et acerbe n'est, d'ailleurs, pas plus à
+redouter que je ne sais quelle vulgarité de propos, assez commune chez
+les femmes, et dont l'effet le plus certain chez le mari est
+l'impatience ou l'écoeurement. L'auteur de _A Woman's Thoughts upon
+Women (Pensées d'une femme sur les femmes)_ a représenté en traits
+assez vifs ce côté du caractère féminin.
+
+«Celle qui, à l'instant où l'infortuné mari rentre à la maison,
+s'attache à lui avec un long récit de griefs domestiques, réels ou
+imaginaires,--lui disant que le boucher n'apporte jamais sa viande à
+l'heure, que le boulanger marque des pains en trop, qu'elle est sûre
+que la cuisinière boit, que le cousin de Mary a prélevé son dîner hier
+sur le gigot de mouton,--eh bien, une telle femme mérite ce qu'elle
+reçoit: froideur, paroles aigres, empressement à se plonger dans
+quelque journal; quelquefois un cigare allumé de colère, une promenade
+dehors, sans invitation de l'accompagner, ou le cercle. Pauvre petite
+femme! Elle reste à pleurer sur son foyer solitaire, ne s'avouant pas
+qu'elle a tort, mais seulement qu'elle est très malheureuse et très
+mal traitée. Pourrait-on se permettre de recommander à son attention
+une maxime qui vaut de l'or?--«N'importunez jamais un homme de choses
+auxquelles il ne peut remédier ou qu'il ne comprend pas....»--Et quand
+il revient, l'honnête homme! peut-être un peu repentant de son côté,
+il n'y a qu'une conduite que je conseille à toutes les femmes
+sensées: l'entourer de ses bras et retenir sa langue.»
+
+«Le bonheur conjugal, dit Carmen Sylva (on sait que tel est le nom
+dont il plaît à la reine de Roumanie de signer ses écrits), est
+souvent compromis par une simple différence de vocabulaire.»
+
+Efforcez-vous donc, jeunes époux, de parler la même langue, et, s'il
+est nécessaire, que celui des deux qui sait le moins prenne des leçons
+de l'autre, simplement, naturellement, avec la naïveté du coeur et la
+docilité de l'amour.
+
+On trouve, dans Henri Heine, cette très juste remarque, suivie d'une
+comparaison que chacun peut varier suivant ses sensations et son goût:
+
+«Rien de triste, pour un homme instruit, comme de vivre avec une femme
+qui ne sait rien.
+
+»Il éprouve l'ennui vague et très réel que donne dans une chambre la
+vue d'une pendule qui ne va pas.»
+
+Ou qui va trop et bat la berloque. Telles ces «bonnes bourgeoises»,
+que montre Mercier dans son _Tableau de Paris_, «qui dissertent à
+perte de vue sur des riens, érigent en événements les moindres
+incidents domestiques, parlent des méfaits de leurs servantes comme de
+crimes publics et ne trouvent d'autre diversion à une conversation
+oiseuse qu'un jeu non moins oiseux.»
+
+Plus d'un homme intelligent, cultivé, voué, par goût ou par nécessité
+de position, à la science, ou aux lettres, ou aux arts, s'est trouvé,
+avant de s'en être rendu compte, attelé à une «bourgeoise» de cette
+sorte. Quelquefois le courage manque, on jette le manche après la
+cognée, et, le mariage étant un piège, on s'en dépêtre comme on peut.
+Le plus souvent on fait la part du feu, on s'arrange pour dédoubler
+son existence, et, content de trouver à l'intérieur certaines
+satisfactions matérielles au-delà desquelles il serait vain de rien
+prétendre, on cherche au dehors l'accomplissement des promesses que le
+mariage n'a pas tenues.
+
+La chose ne se fait ni sans tiraillements, ni sans douleurs. Car si
+rien n'est «plus embarrassant que d'avoir pour femme ou pour mari une
+personne ridicule, lorsqu'on ne l'est pas soi-même», et si «c'est un
+sujet habituel d'humiliation, ou tout au moins d'inquiétude[10]», il
+est difficile d'en prendre son parti, et encore plus difficile de
+faire entendre raison à celui des deux qui prête à rire, la nature
+humaine étant ainsi faite que les prétentions sont d'autant plus
+étendues et exigeantes que le mérite est mince et de mauvais aloi.
+
+ [10] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._
+
+C'est bien là «ce tourment de toutes les minutes dont parle Philarète
+Chasles, qui s'empare de nous quand nulle sympathie d'intelligence ne
+nous attache à ce que notre coeur aime.» Jean-Paul Richter a tracé le
+tableau poignant de ce supplice en des pages que je demande la
+permission de reproduire dans la traduction que le grand critique que
+je viens de citer en donnait il y a près de cinquante ans[11].
+
+ [11] Ph. Chasles, _Caractères et Paysages_; p. 67. Paris, 1883,
+ in-8o.
+
+«Une mort intellectuelle saisit le jeune homme; il s'assit dans le
+vieux fauteuil et couvrit ses yeux de ses mains. Il vit se soulever
+cette brume qui nous cache l'avenir; à ses regards se révéla sa vie
+future, vaste espace aride, couvert de cendres et des débris de feux
+éteints; perspective désolée, jonchée de feuillages jaunis, de rameaux
+desséchés et d'ossements qui blanchissent sur le sable. Il reconnut
+que l'abîme entre son coeur et celui de Lenette irait toujours se
+creusant, il le reconnut avec un désespoir profond, avec une netteté
+désolante. Jamais tu ne peux revenir, ancien amour, amour si pur et si
+beau. Lenette ne quittera jamais son obstination, sa froide réserve,
+ses habitudes étroites. Son coeur est à jamais frappé de mort, sa tête
+est fermée à jamais à toute pensée; elle est destinée à ne le
+comprendre jamais, à ne jamais l'aimer...
+
+«Lenette était assise et continuait de travailler sans rien dire. Son
+coeur blessé reculait devant les regards et les paroles, comme on se
+garantirait de l'atteinte des vents glacés. La nuit tombait; elle
+n'alla pas chercher de lumière, elle aimait mieux l'obscurité.
+
+«Alors on entendit tout à coup un musicien errant s'accompagner avec
+la harpe, pendant que son enfant jouait de la flûte...
+
+»Leurs coeurs étaient pleins et serrés. L'harmonie vint les frapper
+comme de mille piqûres. Jamais notre âme ne parle plus haut que
+lorsque la musique l'éveille; rossignol, qui ne chante jamais mieux
+qu'après un écho sonore. Ah! que d'anciennes espérances surgissent
+tout à coup! Combien de souvenirs il retrouva quand les arpèges de la
+harpe rappelèrent les temps passés à sa mémoire! Il se revoyait jeune,
+plein de désirs, confiant en l'avenir, cherchant un coeur fait pour
+l'aimer, un esprit fait pour le comprendre... Joies perdues! promesses
+menteuses! que de désappointements! Où est celle qui devait lui payer
+son amour par du bonheur?
+
+«_Je ne l'ai point trouvée!_ Ces mots retentissaient comme une
+dissonance au milieu de la mélodie. Ses parents bien-aimés, les
+bocages de la maison maternelle reparaissaient à ses yeux; la musique
+les évoquait, ainsi que les amis et les affections de son premier
+âge... Et maintenant pas une âme pour l'entendre, pas un être qui
+l'aime!...
+
+»Les musiciens se turent. Cette pause solennelle augmenta son émotion;
+il s'approcha de Lenette, et d'une voix tremblante il lui dit: _Allez
+donner cela aux musiciens_. A peine les derniers mots furent
+intelligibles. La clarté des bougies de la maison située en face
+frappait le visage de Lenette; elle avait, à son approche, affecté
+d'essuyer la vitre que son haleine avait ternie. Il s'aperçut que des
+torrents de larmes muettes s'échappaient de ses yeux.
+
+»_Lenette_, dit-il plus doucement, _je vous en prie, portez-leur cela,
+ils vont s'en aller_.
+
+»Elle prit la pièce de monnaie; leurs regards se rencontrèrent, mais
+ceux de la femme étaient déjà secs, tant leurs âmes étaient devenues
+étrangères l'une à l'autre! Ils étaient parvenus à cet état
+déplorable, où une émotion commune n'échauffe et ne réconcilie pas. Le
+besoin d'affections partagées inondait son être, mais le coeur de
+Lenette n'était plus à lui. Il aurait voulu l'aimer, il en sentait
+l'impossibilité déchirante; il connaissait cette nature aride et
+vulgaire. Il s'assit dans l'embrasure de la fenêtre, sur laquelle il
+appuya son front brûlant. Lenette y avait par hasard placé son
+mouchoir trempé de ses larmes; car la malheureuse créature, après une
+journée de contrainte, avait beaucoup pleuré.
+
+»Ce mouchoir humide frappa le jeune homme comme un remords. Les
+musiciens recommencèrent; la voix et la flûte seules chantaient:
+
+ Les morts sont morts, c'en est fait pour toujours!
+
+»Une angoisse nouvelle le saisit comme un linceul de glace. Il pressa
+le mouchoir sur ses yeux humides, et répéta en sanglotant:
+
+»--Oui, oui, c'en est fait pour toujours!
+
+»La pensée du trépas se présenta à lui; ce fut une espérance; il lui
+sembla que les musiciens, en marquant la mesure, sonnaient les
+dernières heures de sa vie; il se vit descendre dans le tombeau et
+respira.
+
+»Bientôt il entendit Lenette entrer et allumer une chandelle. Il alla
+vers elle et lui donna le mouchoir. Si désolé, si navré, si abattu, il
+avait besoin de se rattacher à un être humain quel qu'il fût. Lenette
+n'était plus la femme de son choix; mais elle souffrait, mais elle
+avait pleuré. Lentement, sans se baisser, sans prononcer un mot, il
+l'enlaça de ses bras et l'attira; mais elle détourna la tête
+froidement, avec dégoût, se dérobant à son baiser. Il en ressentit une
+peine aiguë.
+
+»_Suis-je donc plus heureux que toi?_ dit-il.
+
+»Puis, laissant tomber sa tête sur celle de Lenette, il la pressa sur
+son sein. Vains embrassements! Alors des profondeurs de son âme, mille
+voix jaillirent et répétèrent: C'en est fait pour toujours?»
+
+Le besoin de distractions extérieures, de divertissements, de fêtes,
+de plaisirs mondains est un écueil trop connu et contre lequel on est,
+de toute part, trop mis en garde pour que nous y insistions. Pour être
+intéressant et vraiment pratique, il faudrait entrer dans le détail.
+Mais la revue, même rapide, des occasions et des formes de dissipation
+que la vie du monde offre chaque jour, remplirait tout un volume
+aisément. Force nous est donc de nous en tenir à l'expression
+généralisée de notre pensée.
+
+Eh quoi! dira-t-on. Vous ne permettez même pas qu'on danse?...--Si
+vraiment, faites de la musique, chantez, dansez, amusez-vous de mille
+manières, mais faites-le franchement, sans apprêt ni arrière-pensée,
+et surtout dans des conditions telles que vos devoirs ne restent pas
+en souffrance à la maison.
+
+Ce n'est pas ce qu'il y a de plus facile, s'il faut en croire le _Code
+conjugal_ d'Horace Raisson: «Le bal, tel que nos usages l'ont fait, a
+cessé d'être une distraction agréable; les apprêts en sont un travail,
+le plaisir en est une fatigue, et le résultat un danger.»
+
+Je retrouve, dans de vieux papiers, des vers juvéniles qu'en raison du
+sujet traité je me hasarde à transcrire. A défaut d'autre mérite, ils
+ont celui d'être inédits:
+
+
+I
+
+ Un bal est, à vrai dire, une superbe chose.
+ Tournoyer en ayant sur la tête une rose,
+ Un bleuet, des épis, des fruits ou du foin vert
+ Artistement montés avec du fil de fer,
+ C'est un bonheur auquel s'abandonnent les femmes
+ Sans pouvoir résister. L'horizon que les flammes
+ Du soleil d'Orient empourprent au matin,
+ Ne brille guère auprès des habits de satin
+ Irisés de reflets par la lueur des lustres,
+ Les larges escaliers, les piliers, les balustres,
+ Les salles où l'on se presse, et les parquets cirés
+ Où le novice tombe, et les vieux murs dorés,
+ Et l'orchestre entassé dans une loge étroite,
+ Les hommes saluant du geste, à gauche, à droite,
+ Les femmes portant rouge et dents et cheveux faux,
+ Se cherchant l'une à l'autre, en riant, des défauts,--
+ Oh! c'est un beau coup d'oeil! plus beau que, dans les plaines,
+ Les sapins se courbant aux nocturnes haleines;
+ Que les buissons d'avril pleins de fleurs et d'oiseaux,
+ Et la chanson du vent à travers les roseaux.
+ Le poète est un fou que l'on comprend à peine;
+ Il croit donc à la femme une âme plus qu'humaine,
+ Puisqu'il l'adore ainsi qu'on adorerait Dieu,
+ Et qu'il souffre de voir tant d'hommes au milieu
+ De ces femmes faisant, pour cela seul venues,
+ Des exhibitions de leurs épaules nues!
+ Ces regards, ces souris que l'on jette en passant;
+ Ces valses où le sein palpite, frémissant
+ Sous la main d'un butor qui raille ou qui s'enivre;
+ Cette école où la nuit, pour apprendre à bien vivre,
+ Va la fille au front pur que sa mère conduit,--
+ Il croit que tout cela ne vaut pas un réduit
+ Obscur, sous le feuillage, alors que le ciel sombre
+ S'illumine des feux lointains d'astres sans nombre,
+ Et que l'air, se chargeant de la rosée en pleurs,
+ Fait monter au cerveau le doux parfum des fleurs.
+
+
+II
+
+ En bas: des murs, des fleurs, du sable, des feuillages;
+ Un filet d'eau tombant d'un roc en coquillages;
+ Une glace au milieu d'arbrisseaux enlacés
+ (Meuble tout pastoral!); des lampions bercés
+ Au vent qui souffle frais sous l'étroit péristyle.
+ En haut, de grands salons empire, d'un beau style,
+ Où l'or des murs fait mal aux yeux enthousiasmés
+ De voir des fleurs parmi des flambeaux allumés;
+ Les hautbois de l'orchestre envoient des notes aigres.
+ Des vieux, en cheveux teints, verts-galants, très allègres,
+ Choisissent pour danser les filles de quinze ans,
+ Et leur tiennent, tout bas, de ces discours plaisants
+ Qui font rougir toujours, et quelquefois sourire;
+ --Le grand âge, en effet, autorise à tout dire.--
+ Les jeunes vont traînant parmi le tourbillon
+ Des mamans de grand poids, au teint de vermillon,
+ Ou portent en leurs bras de laides filles maigres,
+ Exhalant les parfums, les sels et les vinaigres
+ Du lointain Orient, fabriqués à Paris;
+ Et l'amour, le chagrin, les haines, les mépris
+ S'enchaînent par les mains en dansant, face à face,
+ L'orage dans le fond, le calme à la surface;
+ Calme plus effrayant que, dans les hautes mers,
+ L'âpre lutte des vents contre les flots amers.
+
+
+III
+
+ Oh! ce qui vaut bien mieux que ces bals où l'on sue,
+ Où l'air vous pèse au front ainsi qu'une massue;
+ Où pour mieux respirer, on brise d'un bâton
+ Les fenêtres[12]; où fleurs, tulle, fil de laiton,
+ Satin, franges, rubans, paillettes et dentelles
+ Dont s'enorgueillissaient follement les plus belles,
+ Sur le parquet fumant sont couchés au matin,
+ Comme de vains flacons après un grand festin;
+ Où d'appétit la femme à l'homme le dispute,
+ Engloutissant gâteaux et sorbets dans la lutte;--
+ Oh! ce qui vaut bien mieux, c'est un profond amour
+ Où l'étoile la nuit, et le soleil le jour,
+ Comme en un lac d'azur calme, se réfléchissent.
+ Lorsque les rameaux verts en cadence fléchissent,
+ Que le ramier gémit auprès du nid natal,--
+ Loin des vaines rumeurs qui bourdonnent au bal,
+ Il est bon, il est doux, au fond des solitudes,
+ A l'abri du mensonge et de ses turpitudes,
+ De voir s'épanouir, comme une douce fleur,
+ Une femme ingénue, à l'âme grande, au coeur
+ Pur, et croyant encore au bien dans ce vieux monde;
+ De sentir, en ce siècle où l'égoïsme abonde,
+ Que l'on vit pour une autre, et qu'on ne va pas seul,
+ Mais que, si le trépas vous jetait son linceul,
+ Un doux être mourrait de votre mort peut-être.
+ L'amour--oui, je le sais--est le sublime maître
+ Qui répand l'harmonie à flots sur l'univers,
+ Et met une auréole aux fronts d'ombre couverts...
+
+ [12] Historique: l'auteur a été témoin du fait dans un grand bal
+ officiel de province.
+
+
+De la dissipation à la paresse, il n'y a qu'un pas. La femme dissipée,
+lorsqu'elle ne trouve pas au dehors l'aliment propre à la frivolité de
+son esprit, lorsqu'elle est obligée, pour une raison ou pour une
+autre, de rester chez elle au lieu de se répandre dans le monde, se
+réfugie dans les rêves de la nonchalance et devient invariablement
+paresseuse. De même dans toute femme d'intérieur paresseuse il y a
+l'étoffe d'une dissipée.
+
+«O femme, s'écrie poétiquement l'Américain Washington Irving, tu sais
+l'heure où revient le brave chef de la maison, lorsque la chaleur et
+le fardeau du jour sont passés. Ne le laisse pas alors, harassé de
+fatigue et accablé de découragement, trouver, en arrivant à sa
+demeure, que les pieds qui doivent accourir à sa rencontre errent au
+loin, que la douce main qui doit essuyer la sueur de son front frappe
+à la porte de maisons étrangères.»
+
+Ceci pour les _mesdames Benoîton_. Ecoutons Michelet nous parler des
+casanières oisives, dont le cercle d'opérations s'étend du cabinet de
+toilette à la salle à manger, de la salle à manger à la chaise longue
+du boudoir, et de la chaise longue au lit. Les personnes malades, par
+suite souvent d'une activité trop grande, à qui ce programme est un
+supplice imposé, sont naturellement en dehors de nos appréciations.
+
+«La femme qui laisse tout le soin du ménage à ses domestiques, et
+reste dans sa propre maison comme un hors-d'oeuvre, perd bientôt
+l'équilibre, disait dès sa jeunesse l'illustre historien. Elle est
+prise d'ennui, elle bâille ou se fâche injustement à tort et à
+travers, comme il arrive chez ce pauvre T... qui n'a pas même son
+cabinet à lui pour s'y réfugier et s'y faire un peu de silence. Rien
+de plus triste. Une femme désoeuvrée ou mal occupée, ce qui revient à
+peu près au même, est un véritable fléau pour le travailleur. Je ne
+saurais seul ordonner ma maison, la parer, mais je sens très bien que
+l'ordre, l'harmonie dans l'ameublement est, comme dans la toilette,
+une des puissances de la femme pour enserrer l'homme, assurer sa
+fidélité.
+
+»Combien on doit se déraciner plus aisément d'un amour qui n'a pas ses
+harmonies![13]»
+
+ [13] J. Michelet: _Mon Journal_.
+
+Stendhal pousse le procès plus loin, et découvre une des causes pour
+lesquelles les ménages des riches sont si étrangement sujets à la
+désunion, à la désaffection, à l'indifférence et au dégoût. Il pose
+d'abord en principe que «sans travail il n'y a pas de bonheur».
+Passant à l'application, il ajoute:
+
+«Une femme qui a quatre enfants et dix mille livres de rente
+_travaille_ en faisant des bas ou une robe pour ses filles. Mais il
+est impossible d'accorder qu'une femme qui a carrosse à elle travaille
+en faisant une broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques
+petites lueurs de vanité, il est impossible qu'elle y mette aucun
+intérêt; elle ne travaille pas.
+
+»Donc, son bonheur est gravement compromis.»
+
+Quant à celui du mari, mieux vaut ne pas en parler.
+
+Je trouve, dans un livre anglais d'observation fine et juste, dû à une
+femme, une série de portraits pris dans le vif du ménage et
+présentant, non sans une pointe de satire, les principales variétés de
+la maîtresse de maison. Nos lecteurs y prendront plaisir et nos
+lectrices en feront leur profit.
+
+«Voici Mrs. Smith. Vous n'entrerez jamais chez cette dame sans
+entendre parler de changements dans son organisation domestique; vous
+ne frapperez guère quatre fois à sa porte sans qu'une fille inconnue
+vienne vous ouvrir. Compter le nombre de servantes que Mrs. Smith a
+eues depuis son mariage embarrasserait son fils aîné lui-même, bien
+qu'il commence à apprendre la table de Pythagore. Sur plusieurs
+vingtaines il est absolument impossible que toutes aient été si
+absolument mauvaises; pourtant, à l'entendre, des suppôts de Satan
+sous forme femelle n'auraient pas été pires que celles par qui sa
+maison a toujours été hantée;--cuisinières qui vendent les fritures et
+donnent au policeman les restes du rôti; femmes de chambre qui ne
+savent que frotter et récurer, servir à table, laver la vaisselle, et
+se tenir propres pour répondre à la porte, mais qui--le
+croiriez-vous?--n'ont jamais pu apprendre à bien coudre et à repasser
+le linge fin! Bonnes d'enfant vicieusement jolies, ou se croyant
+telles, qui ont l'impudence de s'acheter des chapeaux «exactement
+comme mon dernier», avec des fleurs à l'intérieur! Pauvre Mrs. Smith!
+La question des servantes absorbe son âme entière. Toute sa vie est un
+combat domestique, combat de petitesses, à coups d'épingles, à coups
+de dents et de griffes. Elle a une bonne maison; elle--je veux dire le
+mari, qui est généreux--donne de bons gages; mais pas une servante ne
+veut rester à son service.
+
+»Et pourquoi? Parce qu'elle n'a pas ce qu'il faut pour être maîtresse.
+Elle ne sait pas gouverner; elle ne sait que donner des ordres au
+hasard; elle ne sait pas blâmer,--elle ne sait que gronder. Sans
+dignité réelle, elle essaie constamment d'en assumer l'apparence. Elle
+n'a que peu ou point d'éducation, mais personne ne porte sur
+l'ignorance des jugements aussi durs qu'elle... Une servante un peu
+intelligente a vite fait de découvrir qu'elle n'est pas «une dame»;
+que, de fait, si on la dépouillait de ses robes de satin, qu'on vendît
+sa voiture et qu'on lui fît habiter le sous-sol au lieu du salon,
+Mrs. Smith ne serait pas d'un brin supérieure à sa cuisinière...
+
+»La maison de Miss Brown est établie sur un plan tout différent. On
+n'y entendra jamais les petites querelles domestiques, les mesquines
+discussions entre la maîtresse et la bonne, injustice d'un côté et
+impertinence de l'autre. Miss Brown n'aurait jamais l'idée de chercher
+querelle à une servante, pas plus qu'à son chien ou à son chat, ou à
+toute autre créature inférieure. Elle remplit strictement son devoir
+de maîtresse; elle paie régulièrement les gages,--gages très modérés,
+certainement,--car ses revenus sont fort au-dessous de sa naissance et
+de son éducation; elle n'exige aucun service extra; elle est d'une
+stricte exactitude à accorder à ses servantes les congés qu'elle
+doit,--à savoir le temps de l'office, de deux dimanches l'un, et une
+journée par mois. Son administration est économe sans être ladre. Il
+faut que tout aille avec la régularité d'une horloge; sinon, un renvoi
+immédiat s'ensuit, car Miss Brown n'aime pas à avoir des reproches à
+adresser, même à la distance hautaine où elle se tient. C'est une
+personne consciencieuse et honorable, qui ne demande pas plus qu'elle
+ne donne elle-même; et ses servantes la respectent. Mais elles
+ressentent de l'effroi devant elle; elles ne l'aiment pas. Il y a
+comme un large gouffre entre leur humanité et la sienne. On ne
+croirait jamais que ses servantes et elle sont des femmes de même
+chair et de même sang, et qu'elles finiront de même en poussière et en
+cendres. Elle est bien servie, bien obéie, et c'est justice; mais--et
+c'est justice encore--elle n'obtient ni sympathie ni confiance...
+
+»Dans la famille très considérée de Jones, il y a les servantes les
+plus considérées du monde, adroites, vives, attentives, très
+convaincues de leur valeur et de leurs capacités. Elles s'habillent
+avec tout autant d'élégance que «la famille»; elles sortent avec des
+ombrelles le dimanche et sur l'adresse de leurs lettres elles font
+mettre «Mademoiselle». Elles conservent jalousement leurs privilèges
+et titres acquis, depuis les cadeaux des fournisseurs et la
+conversation, devant la porte entr'ouverte, avec un nombre illimité de
+soupirants, jusqu'au droit chèrement apprécié de répondre vertement à
+madame quand celle-ci risque une plainte. Et madame--bonne et facile
+créature--n'ose pas trop en risquer; elle souffre maint désagrément,
+sans compter quelques dommages réels, plutôt que de donner un
+équitable coup de balai dans sa maison et d'anéantir en leur germe des
+fléaux qui bientôt envahiront tout comme des traînées d'herbes
+parasites...
+
+»Voici maintenant le gouvernement de Mrs. Robinson. Depuis longtemps
+elle laisse aller les rênes, se renverse en arrière et sommeille. Où
+son ménage ira, Dieu seul le sait! La maison est absolument livrée à
+elle-même. La maîtresse est trop bonne pour blâmer personne à propos
+de n'importe quoi,--elle est aussi trop inactive pour faire quoi que
+ce soit par elle-même ou pour montrer à le faire. Je suppose qu'elle a
+des yeux, et cependant on pourrait écrire son nom dans la poussière
+sur tous les meubles de la maison. Sans doute elle aime à avoir le
+visage propre et à porter une robe décente, car elle n'est pas sans
+avoir des goûts délicats; cependant, pour Betty, sa bonne à tout
+faire, ces deux avantages paraissent être un luxe impossible à
+atteindre. Mrs. Robinson ne peut pas, ou se figure qu'elle ne peut
+pas, se procurer une «bonne» servante,--c'est-à-dire une femme
+capable, responsable, qui demande des gages en rapport avec ses
+services;--en conséquence, elle se contente de la pauvre Betty, fille
+pleine de bonnes intentions, mais incapable de remplir les fonctions
+dont elle s'est chargée, et qui ne semble pas susceptible d'apprendre
+jamais à le devenir... Mais, quelle que soit l'insuffisance des
+servantes, toute maîtresse n'a-t-elle pas toujours, pour y suppléer en
+une certaine mesure, l'intelligence de son cerveau, et, au pis aller,
+l'activité de ses deux mains? Avez-vous jamais considéré cette
+dernière éventualité, ma bonne Mrs. Robinson? Betty aurait-elle moins
+de respect pour vous si elle vous voyait, tous les matins, épousseter
+une ou deux chaises ou abattre quelques araignées tapies dans leurs
+toiles,--faisant entrer en elle, en même temps que la honte de sa
+négligence, la conviction que ce qu'elle ne fait pas, sa maîtresse le
+fera! Seriez-vous moins aimable aux yeux de votre mari, s'il
+découvrait que c'est vous qui avez fait d'abord, et qui avez ensuite
+enseigné à Betty à faire, le dîner qui lui agrée? Aurait-il moins de
+plaisir à caresser vos doigts délicats, s'il y apercevait quelques
+piqûres d'aiguille gagnées à orner ou à raccommoder les choses du
+ménage?...
+
+»Voyez plutôt Mrs. Johnson. Je doute qu'elle soit plus riche que Mrs.
+Robinson. Elle s'est mariée à dix-neuf ans, ignorante comme une
+pensionnaire. Elle et sa cuisinière se sont instruites ensemble.
+Aujourd'hui encore, j'imagine que si l'on complimentait celle-ci sur
+quelque dîner de cérémonie, elle recevrait modestement les éloges en
+disant: C'est nous deux qui l'avons fait, madame et moi. Et cependant
+tout est si bien ordonné et va si régulièrement que l'arrivée inopinée
+d'un hôte ne nécessiterait qu'un couvert de plus sur la table et une
+paire de draps blancs dans le lit de la chambre de réserve. Quant aux
+bonnes d'enfant, Mrs. Johnson les a supprimées dès que ses fils ont pu
+marcher seuls. Si elle n'a pas d'autres enfants, ces deux garçons
+goûteront le bonheur infini de n'avoir jamais eu pour les soigner et
+les conduire d'autre femme que leur mère. Sans doute, c'est pour elle
+une vie très laborieuse, souvent pénible, et ses servantes le savent.
+Elles la voient occupée du matin au soir, toujours heureuse et gaie,
+mais toujours occupée. Elles auraient honte de rester oisives et
+feraient tout au monde pour rendre les choses moins pénibles à
+madame[14].»
+
+ [14] _A Woman's Thoughts upon Women._
+
+La galerie n'est peut-être pas complète, mais elle se termine bien par
+une figure à qui toute femme doit vouloir ressembler. Que si
+quelqu'une n'y parvient pas, ou si même elle est trop dévoyée ou trop
+indifférente pour y tâcher, elle n'aura qu'elle à blâmer de la perte
+du bonheur qu'on a le droit d'attendre de la vie à deux. Le pire,
+c'est que le blâme lui viendra d'autre part. Je laisse de côté
+l'opinion du monde, d'autant plus sévère qu'on lui sacrifie davantage;
+mais le mari n'est pas aveugle, et il sait d'où proviennent les
+ennuis, les mécomptes, les désagréments et les désillusions de toute
+espèce qu'il rencontre chaque jour et à tout propos dans son ménage,
+et qui finissent par lui en rendre le séjour insupportable, sinon
+odieux. Comment en saurait-il gré à celle qui devait faire de sa
+maison un lieu de repos et de délices, et qui en fait l'habitacle du
+gaspillage, du désordre et de la confusion? L'amour le plus robuste
+n'y résiste qu'un temps. Que faire? Se plaindre, s'emporter, parler en
+maître irrité, mais impuissant? A quoi bon?
+
+ Quereller en mariage
+ N'accroist grain, bien n'héritage,
+
+non plus qu'il ne donne les qualités dont manquent les époux.
+
+Le plus sage prend patience, supporte tout ce qu'il peut le plus
+longtemps qu'il le peut, et, lorsqu'il est à bout, prend son chapeau
+et s'en va.
+
+Où va-t-il? On peut le supposer, et la femme en a l'instinct, lorsque,
+seule et dépitée, elle se dit: S'il ne se plaît plus chez lui, c'est
+qu'il ne m'aime plus, car s'il m'aimait, comment se trouverait-il
+mieux ailleurs?
+
+Le raisonnement peut être bon, mais il y manque l'aveu qu'elle ne se
+rend pas aimable, et que le résultat dont elle souffre tant, elle a
+tout fait pour l'obtenir.
+
+C'est ce que dit, en termes peu différents, le _Code Conjugal_:
+
+«Il est un point dans le mariage sur lequel on n'insiste pas assez;
+c'est que l'infidélité des maris, cette source permanente de trouble,
+de querelles et de réciprocités, est la plupart du temps le résultat
+du peu de peine que les femmes prennent pour leur plaire. Combien de
+jeunes personnes, charmantes avant le mariage, se croient, une fois
+unies à celui qu'elles enviaient pour époux, dispensées d'amabilité,
+de prévenances, de douceur même. Un jeune homme, avant de songer à se
+marier, a nécessairement connu le monde, étudié les femmes; il sait
+que l'on tenterait en vain, par des plaintes, de réformer leurs
+travers; il se tait donc, et se console de son mieux en s'éloignant
+d'un intérieur qui lui offre trop peu d'attraits. Mais la femme, dont
+toute l'expérience se borne à des souvenirs de pension, s'étonne
+d'abord, cherche à s'expliquer cette injurieuse froideur, et bientôt,
+de la bouderie passe aux reproches et à l'exagération.
+
+»Une telle union sera pour les deux époux une source de peines et de
+maux.»
+
+La conduite de l'homme, son scepticisme, son ironie, son dédain pour
+les faiblesses ou les ignorances féminines, sa vanité souvent cruelle
+pour l'amour-propre et les susceptibilités de sa compagne, peuvent
+amener inversement le même effet. En ce cas il est encore plus
+coupable, puisque, étant le plus fort et le plus éclairé, il doit être
+le plus raisonnable et le plus maître de lui.
+
+Sans doute, comme le dit Horace Raisson, «si trouver toujours sa femme
+aimable n'est guère possible, l'être toujours soi-même n'est guère
+plus aisé.» Les caractères les plus unis ont leurs inégalités, et
+personne n'est à l'abri des influences fâcheuses qu'exerce sur la
+disposition de l'esprit une contrariété, un accident, une inquiétude,
+un malaise physique, parfois même une simple variation dans
+l'atmosphère. Mais les époux dignes de ce nom ne songeront jamais à en
+faire vis-à-vis l'un de l'autre un sujet de rancune ou de reproches;
+au contraire, devant le chagrin de l'un, l'autre redoublera de
+prévenances, de tendresse et d'entrain, pour l'en guérir. Et il l'en
+guérira sûrement, car, comme l'a si bien remarqué sir John Lubbock,
+«un ami gai est comme un jour ensoleillé qui jette son éclat sur tout
+autour de lui.»
+
+Ce qu'il faut éviter avec le plus grand soin, c'est que le ton morose
+et revêche ne devienne habituel. On s'accoutume à gronder, à
+déprécier, à se plaindre, à trouver tout de travers et à se mettre en
+travers de tout. Rien de plus pernicieux pour la paix commune.
+
+«La mauvaise humeur est l'hiver des ménages», a-t-on dit[15]. L'image
+est d'une vérité saisissante, et fait passer comme un frisson.
+
+ [15] Horace Raisson: _Code Conjugal_.
+
+Un moraliste du siècle dernier[16] remarque que «l'humeur est
+ordinairement le défaut des âmes sensibles». Cette sensibilité même,
+qui fait qu'on est vivement ébranlé par les moindres choses, donne de
+l'importance aux plus petites contrariétés, lesquelles, se répétant de
+toute nécessité à chaque instant dans la vie, finissent par altérer le
+caractère, l'assombrir ou l'aigrir. Les femmes, qui sont naturellement
+plus sensibles que les hommes, doivent donc être particulièrement en
+garde contre ces exagérations de la sensibilité qui font les
+personnes acerbes, revêches et acariâtres.
+
+ [16] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._
+
+Le même écrivain ajoute, toujours parlant de l'humeur: «Elle rend le
+commerce difficile et fâcheux. Lorsque le caprice s'y joint, il n'y a
+plus moyen d'y tenir. Autant vaudroit-il vivre avec la folie.»
+
+Un des hommes les plus distingués de l'Angleterre contemporaine, sir
+John Lubbock, exprime une pensée analogue mais plus réconfortante,
+dans son livre _The Pleasures of Life (Les Plaisirs de la Vie)_.
+
+«Comme on pourrait le plus souvent, s'écrie-t-il, rendre heureux le
+foyer domestique, n'étaient les sottes querelles ou les malentendus,
+comme on les nomme si justement! C'est notre faute si nous sommes
+grognons et de mauvaise humeur; et même, bien que ceci soit moins
+facile, nous ne sommes pas forcés de nous laisser rendre malheureux
+par l'humeur chagrine ou le mauvais caractère des autres.»
+
+Nous n'avons, en effet, qu'à dominer tout du haut de la sérénité de
+notre propre esprit. Mais si la recette est simple, tout le monde
+n'est pas en état de l'exécuter. Mieux vaut peut-être souffrir de
+l'humeur chagrine de son compagnon ou de sa compagne, et travailler,
+avec toute l'ardeur et la force communicative de la sympathie, à lui
+rendre le calme et la joie.
+
+Mais, quoi qu'il en soit des relations des époux entre eux, il
+«importe surtout de se garder d'un travers trop commun: celui de se
+plaindre à autrui des torts réels ou apparents de sa femme... Les
+fautes d'une femme retombent toujours sur son mari; le moins qui
+puisse lui arriver, c'est le blâme d'avoir fait un mauvais choix[17].»
+
+ [17] Horace Raisson: _Code Conjugal_.
+
+Si c'est le mari qui se plaint, il se rend odieux ou ridicule, et,
+parvînt-il à exciter la pitié, il n'en serait que plus pitoyable.
+
+Fuller donne à ce propos un conseil que les jeunes maris oublient
+souvent par trop d'ardeur, et que les vieux négligent parce que,
+d'ordinaire, plus on est vieux et plus on aime à geindre.
+
+«Défauts cachés sont à moitié pardonnés, dit-il. Tout le monde sait
+que c'est double travail de raccommoder les choses à la maison et de
+faire la langue des gens au dehors. Aussi un bon mari ne blâme-t-il
+jamais publiquement sa femme. Un reproche public est comme une
+pénitence infligée devant tous ceux qui sont présents; après quoi,
+beaucoup cherchent moins à se réformer qu'à se venger.»
+
+Cela n'empêche pas le tableau que trace M. Gustave Toudouze, dans un
+de ses romans[18], d'être lamentablement exact.
+
+ [18] _Le Train jaune._
+
+«Oh! s'écrie-t-il, cette paix menteuse de certains ménages, qui
+semblent les plus unis, les meilleurs des ménages, et qui, souvent, ne
+sont que de petits enfers!
+
+»Dehors, sous les yeux du monde, tout paraît calme, enviable; au
+dedans, tout est remué, turbulent, tiraillé par les mille secrètes
+misères des êtres incompatibles liés au même anneau. La surface est
+unie, miroitante, reflétant la paix, la joie; le fond est boueux,
+agité, traversé de monstres invisibles; fond et surface d'étang, d'eau
+dormante.
+
+»Qui devinera derrière ce masque les bouderies, les disputes, les
+froids de glace succédant aux colères rouges, les allusions mesquines
+et cruelles se renouvelant sans cesse, les froissements
+d'amour-propre, les souffrances morales ou physiques, les puérilités
+méchantes, toute la guerre misérable et renaissante que se font deux
+natures qui ne se comprennent pas et que chaque jour sépare
+davantage?»
+
+Et que servirait-il qu'on les devinât? Ayons la pudeur de nos plaies
+et ne faisons pas concurrence aux misérables qui étalent le long des
+chemins leurs moignons rouges et leurs ulcères purulents.
+
+Même pour les cas désespérés dont le romancier parle, s'il y a encore
+une chance de cure, c'est dans la discrétion qu'elle gît. «Toute
+maison divisée contre elle-même périra», dit l'Écriture. Combien plus
+est-ce vrai pour les maisons dont les divisions sont proclamées à la
+face du monde!
+
+Quand un mari et une femme sont avertis que leur mésintelligence est
+connue de ceux qu'ils fréquentent, il semble que le monde entier se
+mette entre eux pour empêcher tout accommodement. Aucune faute n'est
+plus irrémissible, aucune catastrophe plus irréparable que celle où
+l'on est poussé par l'amour-propre ou le respect humain.
+
+Le grand point, ici comme ailleurs, est d'aller droit devant soi,
+faisant son devoir suivant les dictées de sa conscience, sans
+s'inquiéter des applaudissements ou des clabauderies des spectateurs.
+La vie à deux demande, sans doute, plus de complaisance, d'indulgence,
+de compromis et de sacrifices qu'aucune autre; mais n'exagérons rien
+et, tout en étant attentifs et dévoués, ne soyons ni timorés, ni
+tatillons. «Le bonheur dans l'habitude doit être ménagé avec sagesse
+si l'on veut assurer à l'amour sa durée», dit Michelet. Il dit aussi:
+«Servons ceux que nous aimons dans les choses importantes, mais ne
+nous dépensons pas en _pièces de quatre sous_.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+CRAQUEMENTS ET RUINE
+
+
+Engagé dans ces sables mouvants, dont nous venons d'exposer
+succinctement la nature et la changeante topographie, le navire
+conjugal ne tarde pas à craquer de toutes parts, jusqu'à ce qu'un coup
+de vent ou la poussée des vagues en détermine la dislocation finale.
+
+«C'est en ménage surtout que l'on doit méditer ce proverbe: _La
+discorde des matelots submerge le vaisseau_[19].»
+
+ [19] Horace Raisson, _Code conjugal_.
+
+Ici, les matelots ne sont que deux; s'ils ne manoeuvrent pas
+ensemble, le navire nécessairement périt.
+
+Quand on en a pris son parti avant le mariage, qu'on n'a vu, dans
+l'union contractée, qu'une association de convenances ou d'intérêts,
+les conséquences, quelles qu'elles soient, sont acceptables
+puisqu'elles sont prévues; mais, si rien ne tourne au tragique, tout
+est lamentablement nauséabond et plat. C'est une situation plus à la
+mode de son temps que de nos jours, que Chamfort dépeint en ces
+quelques lignes: «Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme,
+prend une fille d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est comme ma
+femme»; prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en
+disant: «C'est comme une telle»; ainsi de suite.»
+
+On dirait que ce gentilhomme ne s'est marié que pour être plus libre.
+Sinon, pourquoi se mariait-il?
+
+La liberté, d'ailleurs, en de semblables occurrences, est réciproque.
+Sous leur commune raison sociale, le mari et la femme vivent chacun
+de son côté, et le mariage ainsi compris n'a rien à faire avec le
+problème de la vie à deux.
+
+Mais cette philosophie parfaite, dont le bonhomme La Fontaine a donné
+l'exemple et la formule, n'est ni à la portée ni au goût de tout le
+monde. Horace Raisson parle de «ces esprits chatouilleux, de ces
+caractères intraitables, qu'un rien effraie ou rebute», et il déclare
+fort sensément que «c'est à eux de savoir rester dans le célibat, ou
+de se résigner à faire ici-bas l'apprentissage du purgatoire.»
+
+Sans parler de ceux-là, qui ne sont pas plus propres à se marier qu'un
+paralytique à faire un soldat, que de maris et de femmes empoisonnent
+leur vie conjugale et la rendent impossible, faute de comprendre qu'on
+ne reçoit qu'autant qu'on donne, et que tout autre marché est pure et
+simple duperie.
+
+«Je ne comprends pas, dit La Bruyère, comment un mari qui s'abandonne
+à son humeur et à sa complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et
+se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare, qui
+est trop négligé dans son ajustement, brusque dans ses réponses,
+incivil, froid et taciturne, peut espérer de défendre le coeur d'une
+jeune femme contre les entreprises de son galant qui emploie la parure
+et la magnificence, la complaisance, les soins, l'empressement, les
+dons, la flatterie.»
+
+Et, de fait, pourquoi la femme ne rendrait-elle pas à son époux
+
+ Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace?
+
+D'un autre côté, si la femme fait au mari la vie dure, quand même elle
+resterait physiquement vertueuse et plus inapprochable qu'un dragon,
+le mari sera comparable aux ascètes qui se plaisent au cilice et se
+délectent à la fustigation, s'il ne quête pas sur terrain prohibé les
+douceurs et la tendresse qu'on lui refuse en ses légitimes domaines.
+
+Lorsque les choses en sont arrivées à ce point, il se produit
+d'ordinaire une réédition du fameux débat du chasseur et du lapin. Le
+chasseur tue le lapin, mais c'est le lapin qui avait commencé. De
+même, c'est la première victime qui presque toujours reçoit les
+reproches et porte la responsabilité de fautes qu'elle n'a partagées
+qu'après en avoir souffert. Dans cette lutte devant l'opinion, la
+femme ne le cède en rien à l'homme en ardeur, en ruse, en astucieuse
+audace, et si elle est le plus souvent accablée, c'est que l'homme a
+plus de moyens qu'elle d'agir sur le mécanisme social, aussi bien
+vis-à-vis de la justice mondaine que vis-à-vis de la justice des
+tribunaux.
+
+Il serait pourtant du devoir de l'homme, précisément parce qu'il est
+le plus fort, de laisser à la femme l'avantage dans un combat dont
+l'issue doit, après tout, les délivrer l'un et l'autre. D'ailleurs,
+s'il n'a pas toujours les premiers torts, il est bien rare qu'il n'en
+ait pas d'équivalents à ceux de la femme, au moins, sans compter
+celui--le plus grave--de n'avoir pas su--lui, le guide et le
+soutien--user de son expérience et de son autorité pour, dès le début,
+empêcher les faux pas.
+
+En somme, la question est de détail et presque oiseuse. Avant d'en
+venir là, la courtoisie a dû être si souvent et si outrageusement
+violée de part et d'autre, qu'on ne peut guère s'attendre, au moment
+décisif, à ce qu'elle reprenne ses droits.
+
+Nous n'insisterons pas et nous nous contenterons d'indiquer les trois
+solutions entre lesquelles les époux, irréparablement désunis de fait,
+ont le choix: conserver les apparences de la vie commune, par respect
+pour soi-même, par intérêt pour les enfants, afin de ne pas donner son
+nom et sa personne en pâture au scandale, et de maintenir du moins le
+cadre de la famille pour les êtres chers qui y ont reçu le jour et les
+premiers soins;
+
+La séparation de corps, qui éloigne les époux l'un de l'autre sans
+dissoudre l'union, et laisse une porte ouverte au retour;
+
+Le divorce, qui, tout en sauvegardant autant que faire se peut les
+droits (je ne parle pas des sentiments, car lorsque la loi touche aux
+sentiments, elle fait songer aux doigts d'un jardinier sur les ailes
+d'un papillon) des enfants, rend a chacun des époux sa liberté
+première, et leur permet ou de vivre désormais seuls ou de recommencer
+avec un autre, dans des conditions présumées meilleures, leur
+expérience de la vie à deux.
+
+Nous ne discuterons pas la valeur respective de ces trois solutions.
+Nous recherchons comment on peut le mieux et le plus heureusement
+vivre à deux, et non le mode préférable de mettre fin à cette vie et
+de trancher l'unité sociale par moitiés. Cependant, dans tous les cas
+où ce serait possible, et il en est bien peu où ce ne le soit pas,
+nous inclinerions décidément vers la première. «Mieux vault deslier
+que couper», lit-on dans les proverbes de G. Meurier. C'est le seul
+moyen de maintenir aux yeux du monde la dignité de son existence, tout
+en dénouant des liens trop durs à porter; c'est aussi le seul moyen,
+nous le répétons, de conserver aux enfants un milieu familial que rien
+ne peut remplacer, quelque restreint et refroidi qu'il soit; car de ce
+que l'amour a cessé, ou même a fait place à l'aversion entre le mari
+et la femme, il ne saurait s'ensuivre que, dans le désastre, l'amour
+du père et de la mère pour les enfants ait également péri. Enfin, là
+où les apparences sont maintenues, la réalité peut toujours reprendre
+corps et, de quelques ruines qu'ait été fait le bûcher, on ne nous
+persuadera pas que, semblable au phénix, l'amour ne puisse parfois
+renaître de ses cendres.
+
+C'est une chance qui vaut bien la peine qu'on la coure.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+CE QUI LIE SOUTIENT
+
+
+C'est avec une sensation de soulagement réel que nous nous trouvons au
+bout de ce long et attristant chemin de croix, dont la première
+station est à la mairie, le jour du mariage, et la dernière au
+tribunal, le jour du divorce. Ce chemin de croix, il nous fallait le
+faire, à la suite des couples malheureux qui expient si chèrement
+tantôt l'erreur initiale, tantôt les imprudences ou les fautes
+commises pendant le cours de la vie à deux. Le meilleur moyen de bien
+faire voir la route, en un terrain non frayé, c'est de marquer les
+obstacles qui la coupent, les fondrières et précipices qui la
+bordent. La besogne est faite, nous n'y reviendrons plus.
+
+Quiconque a lu des vers de mirliton connaît cet élégant distique:
+
+ Les liens du mariage,
+ Sont un doux esclavage.
+
+Des liens, un esclavage,--fût-il doux,--cela n'a rien de bien tentant.
+C'est pourtant en ces termes qu'on parle communément du mariage, soit
+en vers, soit en prose. Noeuds, chaînes, fardeau, boulet, domination,
+tyrannie, servitude, varient l'expression, mais ne touchent pas au
+fond de la métaphore. Sans doute elle n'a pas surgi sans raison dans
+la langue des peuples, et les mauvais plaisants seuls n'auraient pas
+suffi à la répandre si universellement. Assurément elle a répondu à un
+fait réel. Elle y répond encore, puisque le fait reste écrit dans la
+loi: la femme doit obéissance au mari. Mais les moeurs sont plus
+fortes que les lois, et, de jour en jour, les moeurs bannissent du
+mariage la notion de domination d'un côté et de soumission de
+l'autre, pour y substituer l'accord raisonné et affectueux de deux
+volontés libres, dont les effets tendent à s'aider et à se compléter
+mutuellement.
+
+Au seizième siècle, Shakespeare pouvait écrire:
+
+ Ton mari est ton seigneur; ta vie, ton gardien,
+ ton chef, ton souverain; celui qui s'inquiète de toi
+ et de ton entretien; qui livre son corps
+ au travail pénible, et sur mer et sur terre;
+ veillant la nuit dans les orages, le jour au froid,
+ pendant que tu es chaudement couchée à la maison bien en sûreté;
+ et il ne demande de toi d'autre tribut
+ que de l'amour, un air aimable, et une véritable obéissance,--
+ paiement trop modique pour une dette si grande.
+ Le même devoir que le sujet doit au prince,
+ la femme le doit à son mari;
+ et, lorsqu'elle est volontaire, acariâtre, maussade, aigre,
+ et insoumise à son honnête volonté,
+ qu'est-elle autre chose qu'une impure et déclarée rebelle,
+ qu'une perverse traîtresse, vis-à-vis de son seigneur aimant?
+ J'ai honte que les femmes soient si simples
+ que d'offrir la guerre là où elles devraient demander à genoux la
+ paix,
+ ou que de rechercher la règle, la suprématie et la domination,
+ là où elles sont tenues de servir, d'aimer et d'obéir.
+
+Tirade qui fait songer, comme le remarquait naguère M. Auguste Vitu,
+dans une de ses chroniques théâtrales, à la célèbre boutade que
+Molière mettait, au siècle suivant, dans la bouche d'un de ses bons
+bourgeois:
+
+ Du côté de la barbe est la toute-puissance.
+ Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
+ Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité...
+ Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
+ Montre d'obéissance au chef qui le conduit,
+ Le valet à son maître, un enfant à son père,
+ A son supérieur le moindre petit frère,
+ N'approche point encor de la docilité,
+ Et de l'obéissance et de l'humilité,
+ Et du profond respect où la femme doit être
+ Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître!
+
+Le poète lauréat d'Angleterre, lord Tennyson, parlant, il y a quarante
+ans, de la vie à deux, disait que la femme devait être à l'homme
+«comme une musique parfaite adaptée à de nobles paroles», et ajoutait
+que c'est le rôle de l'homme de commander, et celui de la femme
+d'obéir. Sur quoi Miss Wedgwood, dans un des journaux de la maison
+Cassell et Cie, _Le Monde de la Femme_ (_The Woman's World_, juin
+1888), fait cette remarque: «Ce passage assigne sa date au poème.
+Aujourd'hui, il y a encore des hommes qui commandent et des femmes qui
+obéissent; mais l'obéissance a cessé d'être l'idéal du mariage.»
+
+Il n'y a qu'à s'en féliciter. Toute sujétion implique contrainte, et
+toute contrainte d'un être libre implique bassesse, plus encore pour
+la personne qui l'impose que pour celle qui doit la supporter.
+
+Il n'en est pas moins vrai que la vie à deux crée des devoirs
+réciproques, diversifiés par la différence des aptitudes et des
+fonctions dans les deux moitiés de l'unité conjugale, et que
+l'application à ces devoirs est la condition essentielle du bonheur et
+de la durée de l'union.
+
+On a dit: «L'homme fait son état, la femme le reçoit.» C'est en effet
+sur la conduite, les manières, le ton de son mari, qu'une jeune épouse
+se règle[20].»
+
+ [20] H. Raisson.
+
+Ce sont donc les devoirs du mari qu'il importe de déterminer d'abord.
+Ces devoirs, selon la juste observation de l'auteur du _Code
+conjugal_, «se trouvent écrits en quelque sorte dans la comparaison de
+sa constitution et de celle de sa femme. La force, la fermeté, le
+courage, la gravité en sont les principaux caractères. C'est donc à
+lui à défendre, délibérer, prévoir. Il lui est toujours facile de
+communiquer de la résolution, de la fermeté à sa compagne, d'étendre
+ses vues, d'élever ses sentiments, et de la délivrer de ces
+hésitations, de ces craintes, auxquelles sa constitution plus faible
+l'assujétit.»
+
+C'est ce que dit, en termes plus généraux et plus poétiques, W.
+Secker:
+
+«La femme est le trésor du mari, et le mari doit être l'armure de la
+femme. Dans les ténèbres, il doit être le soleil qui la dirige; dans
+le danger, le bouclier qui la protège.»
+
+A peu près sur le même ton, l'Anglais Dodsley nous dit: «Elle est la
+maîtresse de la maison; traite-la donc avec égards, pour que tes
+serviteurs puissent lui obéir.
+
+»Ne te montre pas, sans motif, contraire à ses goûts; puisqu'elle
+partage tes peines, fais-la participer à tes plaisirs.
+
+»Reprends ses fautes avec ménagement; n'exige pas avec rigueur qu'elle
+te soit soumise.
+
+»Dépose tes secrets dans son sein; ses avis partent du coeur, elle ne
+te trompera pas; sois-lui fidèlement attaché, car elle est la mère de
+tes enfants.
+
+»Si les maladies et les souffrances viennent l'assaillir, que ta
+tendresse soulage son affliction; un regard de sensibilité ou d'amour
+adoucira sa douleur, ou modérera sa peine, et lui sera d'un plus grand
+secours que tous les médecins.
+
+»Considère la faiblesse de son être; la délicatesse de ses formes;
+n'use pas de sévérité avec elle, souviens-toi de tes imperfections.»
+
+Hippothadie dit à Panurge, dans le grand livre de François Rabelais:
+«Vous, de vostre costé, l'entretiendrez en amitié conjugale,
+continuerez en preud'hommie, luy monstrerez bon exemple, vivrez
+pudiquement, chastement, vertueusement en vostre mariage, comme voulez
+qu'elle de son costé vive.»
+
+Tous ceux qui ont envisagé la question au point de vue pratique,
+sérieusement et sincèrement, parlent de même. «Vivez avec votre femme
+dans la plus grande union, dit un magistrat à son fils, au lendemain
+de la Révolution; ayez pour elle tous les égards, tous les soins qui
+établissent la confiance et font naître l'intimité. Ne la gênez en
+rien dans ses goûts; n'usez de l'autorité de mari pour la refuser que
+dans les cas où elle aurait des volontés dont les conséquences
+seraient dangereuses; et même alors, n'employez jamais que l'empire de
+la raison, auquel elle finira nécessairement par céder.»
+
+Un peu auparavant, l'auteur du livre _Les_ _Moeurs_ s'exprimait
+ainsi: «Qu'un mari qui veut être aimé travaille à s'en rendre digne;
+qu'après vingt ans il se montre aussi attentif à ne point offenser,
+qu'au temps où il rechercha sa compagne. On gagne plus à conserver un
+coeur qu'à le conquérir. L'amour, l'honneur, les soins complaisants
+perpétuent les douceurs de l'hymen. Qu'il se souvienne donc que si,
+dans l'accord des deux sons, c'est toujours la basse qui domine, de
+même, dans un ménage réglé et uni, l'ordre et l'harmonie sont surtout
+l'effet des mesures sages du mari.»
+
+Et tout cela se résume en cette grave et véridique parole de William
+Cobbett: «Jamais un mauvais mari n'a été un homme heureux.»
+
+Est-ce à dire que tous les bons maris sont heureux? Hélas! les défauts
+se rencontrent des deux parts, et rien ne vient d'un des époux qui
+n'ait son action, agréable ou douloureuse, sur l'autre.
+
+Dans les citations qui précèdent, il a été, et à juste titre, souvent
+question des égards, des attentions, de la politesse, que le mari
+doit à sa compagne, et sans lesquels la vie commune s'enlise peu à peu
+dans les vases sans fond de l'indifférence et de la grossièreté. Le
+_Code Conjugal_ fait une distinction ingénieuse et nécessaire entre
+les égards dont nul galant homme ne se départ vis-à-vis de toute
+personne du sexe, et cette politesse du coeur que seule la tendresse
+peut dicter. «Il faut se garder, dit-il, de confondre les égards et
+les politesses; ce sont choses fort dissemblables, et plus d'un mari,
+pour n'avoir pas su établir cette subtile distinction, a vu la paix
+déserter son ménage.
+
+»Un mari confie à sa femme ses peines, ses inquiétudes; il la consulte
+sur ses intérêts, et ne s'embarque pas dans une opération difficile
+avant d'avoir pris son avis: voilà des égards!
+
+»Attentif, prévenant, un autre est constamment aux ordres de sa femme;
+il l'accompagne au bal, au spectacle, ne va pas dans le monde sans
+elle, rentre toujours avec un visage aimable, risque même parfois un
+galant compliment: voilà de la politesse!
+
+»M. de Labouisse, le plus ferme champion du conjugalisme, a dû dire
+quelque part, en parodiant un mot célèbre: «On doit des égards à
+toutes les femmes, on ne doit des politesses qu'à la sienne.»
+
+»Il y a toutefois une exception à cette règle générale.
+
+»Dans les mariages d'argent, qu'on appelle plus décemment mariages de
+convenance, les égards sont seuls rigoureusement dûs.»
+
+Ceci, c'est la part du mari. Mais tout reste incomplet, dans le
+ménage, s'il n'y a qu'un seul des époux en jeu. C'est ce que rappelle,
+avec une remarquable netteté, cette page du journal d'Addison, _The
+Spectator_:
+
+«Un homme a assez à faire de vaincre ses voeux et désirs
+déraisonnables; mais c'est en vain qu'il y arrive, s'il a ceux d'une
+autre à satisfaire. Qu'il mette son orgueil dans sa femme et sa
+famille: qu'il leur donne toutes les commodités de la vie, comme s'il
+en tirait vanité; mais que ce soit cet orgueil innocent, et non leurs
+extravagants désirs, qu'il consulte en cela... Nous rions, et nous ne
+pesons pas cette soumission à la femme avec la gravité qu'une chose de
+cette importance mérite... Une fois que vous lui avez cédé, vous
+n'êtes plus son gardien et son protecteur, comme la nature vous y
+destinait; mais en vous faisant le complaisant de ses faiblesses, vous
+vous êtes rendu incapable d'éviter les malheurs où elles vous
+conduiront l'un et l'autre, et vous verrez l'heure où elle vous
+reprochera elle-même votre complaisance à son égard. C'est, il est
+vrai, la plus difficile conquête que nous puissions arriver à faire
+sur nous-mêmes, que de résister au chagrin de ce qui nous charme. Mais
+que le coeur souffre, que l'angoisse soit aussi poignante et
+douloureuse que possible, c'est chose qu'il vous faut endurer et
+traverser, si vous voulez vivre en _gentleman_, ou vous rendre
+témoignage à vous-même que vous êtes un homme de probité. Le vieux
+raisonnement: «Vous ne m'aimez pas, si vous me refusez ceci», dont on
+s'est d'abord servi pour obtenir une bagatelle, amènera, par son
+succès coutumier, le malheureux homme qui y cède à abandonner jusqu'à
+la cause de la patrie et de l'honneur.»
+
+Un écrivain, qui donne à un journal du matin des chroniques mondaines
+justement remarquées pour la connaissance des personnes et
+l'expérience des choses dont il y fait preuve, consacrait un article,
+à propos des noces d'argent du prince et de la princesse de Galles, à
+rechercher la part qui revient à la femme dans le bonheur du
+ménage[21]. On ne trouvera pas mauvais que je rappelle ces pages, où
+le ton alerte ne nuit pas aux vues justes.
+
+ [21] Santillane, dans le _Gil Blas_ du 10 mars 1888.
+
+«L'art d'être heureux en ménage est beaucoup plus simple qu'un vain
+peuple ne pense et que la majorité des moralistes ne le prétend. Il
+consiste dans une indulgence perpétuelle de la femme envers l'homme et
+dans la courtoisie invincible de celui-ci envers celle-là. Pour que le
+foyer conjugal soit aimé, il faut que la fille d'Ève qui le préside
+le fasse aimable, et c'est seulement au prix de concessions
+incessantes qu'elle atteindra ce but. Le mari est un grand enfant, un
+grand enfant terrible, si vous voulez, avec les caprices duquel
+l'épouse doit compter, de manière à bénéficier du total de l'addition.
+Vouloir heurter de front ses caprices, s'élever de haut contre ses
+fantaisies, s'ériger en censeur implacable, se dresser en justicier
+infaillible, est une folie, et j'ajouterai, une mystification, de la
+part de l'épouse, et qui peut lui coûter le bonheur de sa vie. La
+femme, au foyer conjugal, doit être un camarade facile, agréable et de
+bonne composition, et non point un pion en jupon, pionnant de
+pionnerie.
+
+»L'homme n'est pas parfait, chacun sait ça, et c'est à composer avec
+ses imperfections que doit s'appliquer la femme. Ce n'est point la
+faute du mari, comme le prétend la comédie, qui rend la plupart du
+temps les ménages malheureux, c'est la faute de l'épouse, c'est sa
+fausse interprétation des situations, son inintelligence de l'art des
+nuances, sa maladresse dans la conduite de ses propres intérêts.
+Ainsi, neuf fois sur dix, les dissensions intestines dans les ménages
+parisiens, ayant d'autre part toutes les conditions de fortune, d'âge,
+d'éducation pour être heureux, viennent du goût trop vif montré par le
+mari pour la vie au dehors, la libre allure de l'existence, le grand
+air à respirer à pleins poumons sans contrôle. La femme s'effraie de
+cette école buissonnière qu'elle s'imagine entachée de tous les
+attentats contre le respect conjugal; elle jette feu et flamme, crie à
+la trahison, agite les foudres vengeresses, multiplie les scènes sur
+les scènes, et finalement fait de son foyer un enfer,--ce qui est une
+étrange façon d'y ramener l'époux émancipé. Ah! l'inhabile et la
+malavisée!... Comme elle ferait oeuvre plus féconde pour son bonheur
+en n'ayant point l'air de s'apercevoir des envolées de son époux, en
+ne leur faisant point l'honneur de leur attacher plus d'importance
+qu'elles ne comportent, en ne leur prêtant point à son égard une
+signification offensante qu'elles ne sauraient avoir! Il plaît à
+monsieur de s'égarer sur les plates-bandes, c'est affaire à ses pas;
+il lui convient de temps à autre de secouer la bride conjugale et de
+jouer à la vie de garçon, qu'il satisfasse son humeur; ayant bon
+souper, bon gîte et le reste à domicile, il veut manger à la table
+d'hôte, courir les champs et coucher à la belle étoile, qu'il s'en
+passe la fantaisie! C'est l'histoire du pigeon de la fable. Vous
+verrez, si vous lui laissez la route ouverte, comme il se lassera vite
+de sa liberté; comme, maudissant sa curiosité, tirant l'aile et
+traînant le pied, il saura reprendre de lui-même le chemin du foyer et
+de combien de plaisirs il paiera votre peine!...
+
+»La femme ne se doute pas assez de la somme de bonheur qu'elle se met
+sur la planche en ne faisant pas de son intérieur une prison sévère,
+en n'invoquant pas à tout propos les règlements du mariage. Moins elle
+élevera de barrières devant sa porte, moins son mari cherchera à
+s'échapper. C'est par l'atmosphère qu'ils respirent dans leur
+intérieur que les hommes y sont retenus, ce n'est point par les
+articles du Code ou les revendications de la morale proclamées à hauts
+cris. Plus une femme est irréprochable, plus elle est respectueuse de
+toutes les charges du foyer, plus elle peut se montrer facile,
+conciliante, indulgente; car, sûre de la considération invincible de
+son mari, elle sait bien qu'une heure sonnera où il lui reviendra, à
+tout jamais, cette fois, comme à la seule et véritable amie, à la
+compagne au coeur éprouvé, au dévouement infaillible. L'indulgence de
+la femme dans la première période du mariage, c'est sa félicité
+assurée pour la dernière, l'affection de son mari se grandissant alors
+du repentir de ses torts à son égard et de toute la reconnaissance
+qu'il lui doit. En faisant acte de conciliation et d'abnégation, elle
+a joué à qui perd gagne et sauve sa mise de bonheur.
+
+»Et ce rôle lui est facile, car les enfants sont là pour l'accaparer
+tout entière, la distraire, lui rendre les heures rapides. Le mari
+s'échappe du foyer un peu plus qu'il ne faudrait, qu'importe! Les
+enfants y restent, eux, pour le remplacer, pour l'y rappeler, pour y
+plaider sa cause, pour lui garder intact le coeur même qu'il éprouve.
+Ah! les enfants dans le ménage, quelle aide et quelle force, et comme
+le devoir lui devient facile, la résignation aimable, dès qu'on les
+regarde!...
+
+»Dans la première phase du mariage, la mère absorbe l'épouse et il
+n'est point de femme, si dévouée qu'elle soit à son mari, qui ne soit
+prête à le sacrifier à ses enfants. C'est même ce souci si intense, si
+exclusif de l'enfant, au détriment du mari, qui amène le
+refroidissement des rapports dans tant de ménages et pousse au dehors
+du logis le chef de la communauté. Il voudrait associer sa compagne à
+ses distractions, jouir de sa compagnie, triompher de sa beauté dans
+les endroits publics, dans les salons, à toutes les manifestations de
+la vie parisienne. Rêve impossible! Madame a ses enfants qui la
+retiennent au gîte, qui l'intéressent avant tout, qui lui prennent
+tous ses instants comme toutes ses préoccupations. Il faut qu'elle
+aille aux cours, au collège, au catéchisme, que sais-je? Elle n'a pas
+le loisir de s'amuser, elle! Que Monsieur ne se prive pas pour cela,
+d'ailleurs, des plaisirs auxquels il aspire; elle en serait désolée; à
+chacun son rôle! Elle s'en tient au sien et le sien, à ses yeux, est
+celui de la mère.
+
+»Monsieur profite de la permission, prend la clef des champs et se
+fait une douce habitude de vivre autant qu'il peut en dehors de la
+maison. Doit-on lui en faire un crime? Il se sacrifie, lui aussi, à sa
+façon, aux enfants.
+
+»Il faut bien le reconnaître, dans la classe des honnêtes femmes, des
+épouses impeccables, on ne s'efforce guère, la plupart du temps, de
+retenir le mari dans les liens conjugaux en les rendant aimables et
+attrayants. Je viens de vous signaler la place absorbante tenue par
+l'enfant dans l'existence des femmes, mais, en dehors de l'enfant,
+combien peu se donnent la peine de payer de leur personne en faveur
+du mari. Voyez l'indifférence montrée par la majorité des femmes sur
+leur propre compte, dès qu'elles n'ont que leur ménage pour théâtre de
+leurs exploits. Dès qu'elles ont mis le pied sur le seuil de leur
+porte, il semble qu'elles oublient les premiers éléments de cet art de
+plaire qu'elles pratiquaient si joliment dans le salon voisin,
+quelques minutes auparavant. Au lieu de cet air enjoué qui faisait
+tourner toutes les têtes, de ces répliques vives et fines qui
+faisaient ouvrir toutes les oreilles, un visage terne, une attitude
+morne, une conversation paresseuse.
+
+»Du côté de la toilette, même jeu: à la robe chatoyante et charmeuse
+qui traînait tous les désirs dans ses sillons soyeux, succède le
+négligé, et quel négligé souvent! Les bandeaux sont défaits, les
+pantoufles banales remplacent les souliers provocants, le molleton du
+_Bonheur des dames_ couvre les épaules qui s'accommodaient si bien de
+la robe de la bonne faiseuse; c'est un enterrement complet de grâce et
+de séduction.
+
+«Tout cela est bien assez bon pour la maison!» pense notre fille
+d'Ève. La fausse idée! et la preuve, c'est la promptitude avec
+laquelle le fils d'Adam, son mari, lui annonce «qu'il a affaire» à la
+Bourse, au cercle, ou ailleurs. Les femmes doivent à leurs maris, a
+dit je ne sais plus qui, leurs qualités, leurs travers et surtout leur
+coquetterie! Cela est bien vrai. Il faut de l'attrayant dans le
+ménage, ou gare!...»
+
+L'homme n'a pas plus le droit que sa compagne de se négliger,
+moralement ou physiquement dans son intérieur. Autrement, il créerait
+les mêmes inconvénients et s'exposerait aux mêmes dangers.
+
+Ce sujet, que je ne veux qu'effleurer, me remet en mémoire une
+amusante épigramme empruntée à la correspondance inédite de madame
+Roland.
+
+ En grasseyant, la divine Chloé
+ Disait un jour: «Qu'importe un oeil, un nez!
+ Est-ce le corps? C'est l'âme que l'on aime.
+ L'étui n'est rien.» Voici dans l'instant même
+ Que de l'armée arrive son amant;
+ Taffetas noir, étendu sur la face,
+ Y couvre un nez qui fut jadis charmant,
+ Ou bien plutôt n'en couvre que la place.
+ Il voit Chloé, veut voler dans ses bras.
+ Chloé recule et sent mourir sa flamme.
+ «Mon Dieu! dit-elle, est-il possible, hélas!
+ Qu'un nez de moins change si fort une âme?»
+
+C'est là de la morale facile, dira-t-on. Et qu'importe, si c'est de la
+morale pratique! La vie est assez hérissée de difficultés naturelles
+sans qu'on la traverse encore, pour le plaisir, de banquettes
+irlandaises et de serpentines artificielles. Je ne vois guère qu'une
+chose sur laquelle le journaliste passe trop légèrement: c'est
+lorsqu'il parle des relations du mari et de ses enfants. Il semble que
+les enfants n'appartiennent qu'à la mère, que le père n'ait à leur
+donner ni sympathies ni soins. Cela arrive souvent, le plus souvent
+même, malgré bien des exemples du contraire, dans le monde pour lequel
+le chroniqueur écrit. Mais comme c'est tant pis pour les pères, dans
+ce monde-là! Ailleurs, partout où le mari relaie, en ce qu'il peut, sa
+compagne dans les soins à donner aux petits, partout où il prend, si
+je puis dire, une part de la maternité,--et rien ne touche plus
+délicieusement la mère,--l'enfant, bien loin d'être une cause
+d'éloignement ou de refroidissement entre les époux, est entre eux la
+plus douce et la plus irrésistible des attractions.
+
+Ce n'est pas à des ménages semblables que s'appliquent les remarques,
+les objurgations d'une femme chez laquelle les entraînements
+politiques n'ont pu ni alourdir l'esprit, ni refroidir le coeur. La
+femme est mère, elle est nourrice; le mari se plaint d'être réveillé,
+dit madame Sévérine; on fait chambre à part. Adieu l'amour! Monsieur
+ira à ses affaires, bientôt à ses plaisirs; Madame ne démarre plus du
+logis; l'un court et l'autre couve!
+
+»Eh bien! non! ce n'est pas le rôle de la femme, cela, et je ne
+saurais trop le répéter. Certes, il faut aimer ses enfants, et les
+protéger et les défendre, ces chères petites créatures qui sont la
+chair de notre chair et le fruit de notre amour.
+
+»Mais il faut aimer par-dessus tout--écoutez bien ceci, mes jeunes
+contemporaines,--il faut aimer par dessus-tout «son homme», comme
+disent les femmes du peuple qui ont le sens juste en ces sortes de
+choses, car la vie leur est bien plus dure et bien plus enseignante
+qu'à nous.
+
+»Et, par aimer, je n'entends pas seulement la fièvre des amoureuses,
+mais la bonne tendresse qui réconforte, remet le coeur en place et le
+cerveau à point. La maman! je ne m'en dédis pas...
+
+»Jeunes ou vieilles, allez, soyons des mamans dans la vie,--la maman
+des enfants, la maman de notre mari, la maman de nos amis, la maman
+des pauvres, de tout ce qui souffre et de tout ce qui se plaint. Nous
+trouverons des railleurs, soit; mais la petite bête que nous avons là,
+dans notre corset, à gauche, aura bon chaud et sera contente.»
+
+Oh! l'indulgence, la patience, le pardon de la femme, jamais on n'en
+vantera assez la précieuse et réconfortante vertu. «En soignant
+tendrement mes faiblesses, déclare, au grand honneur de sa femme, un
+auteur écossais[22], elle m'a guéri des plus nuisibles. Elle est
+devenue prudente par affection; et bien qu'elle soit d'une nature très
+généreuse, elle a appris l'économie dans son amour pour moi. Elle m'a
+doucement arraché à mes dissipations; elle a donné des tuteurs à un
+caractère faible et irrésolu; elle a poussé mon indolence à tous les
+efforts qui m'ont été utiles ou honorables; et elle s'est toujours
+trouvée là pour gourmander mon insouciance ou mon imprévoyance. C'est
+à elle que je dois ce que je suis, à elle que je dois ce que je
+serai.»
+
+ [22] Macintosh.
+
+Un prélat catholique[23], tout en se plaçant à un point de vue plus
+général et plus élevé, tenait dans la chaire un langage identique. «Un
+homme, s'écriait-il, peut avoir de grands défauts, de grands vices; il
+peut avoir ses heures d'irritation, où il traitera sa compagne avec
+des termes aussi durs qu'injustes: n'importe, si la femme est ce
+qu'elle doit être, il la respectera malgré lui, il aura en elle toute
+sa confiance; et malgré les paroles violentes auxquelles souvent la
+passion fait semblant de croire quand elle les profère, le coeur
+restera fidèle, le coeur s'inclinera devant la vertu, le coeur aura
+confiance; car c'est un autre privilège de la vérité, qu'il n'est pas
+permis à l'homme de mépriser longtemps et sérieusement une vertu que
+rien n'ébranle et qui persiste au milieu des plus dures épreuves.»
+
+ [23] Landriot.
+
+Tel est le mariage: «L'école la plus sûre de l'ordre, de la bonté, de
+l'humanité, qui sont des qualités bien autrement nécessaires que
+l'instruction et le talent.»
+
+C'est Mirabeau qui l'a dit, et il serait difficile de le récuser comme
+partial.
+
+L'auteur de _La Sagesse_, le vieux Charron, a écrit à ce sujet
+quelques lignes où se sent une émotion contenue, assez rare dans son
+oeuvre. «Mariage, dit-il, est un sage marché, un lien et une cousture
+sainte et inviolable, une convention honorable; s'il est bien façonné
+et bien pris, il n'y a rien de plus beau au monde, c'est une douce
+société de vie: pleine de constance, de fiance, et d'un nombre infini
+d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles.»
+
+J'emprunte encore cette page au _Spectator_ d'Addison:
+
+«Le mariage est une institution faite pour être la scène incessante
+d'autant de bonheur que notre être en est capable. Deux personnes qui
+se sont choisies entre toutes, dans le dessein d'être l'une à l'autre
+un encouragement et une joie, se sont, par cet acte même, engagées à
+être de bonne humeur, affables, discrètes, indulgentes, patientes,
+gaies, en face des fragilités et imperfections de l'une ou de l'autre
+d'entre elles, et cela jusqu'à la fin de leur vie... Lorsque cette
+union est ainsi gardée, les circonstances les plus indifférentes font
+éprouver du plaisir. Leur condition est une source incessante de
+joies. L'homme marié peut dire: Si le monde entier me rejette, il y a
+un être que j'aime absolument, qui me recevra avec joie et transport,
+et qui se croira obligée de redoubler de tendresse et de caresses pour
+moi, à cause de la tristesse dans laquelle elle me voit plongé. Je
+n'ai pas besoin de dissimuler les chagrins de mon coeur pour lui être
+agréable; ces chagrins mêmes ravivent son affection.
+
+»Cette passion qu'on a l'un pour l'autre, lorsqu'elle est une fois
+bien fixée, entre dans la constitution même de l'être, et y coule
+aussi aisément et silencieusement que le sang dans les veines...»
+
+Douce manière de traverser la vie, appuyés l'un sur l'autre, bravant
+les mêmes dangers, savourant les mêmes joies, se relevant aux faux pas
+et se retenant aux heurts sans jamais tomber tout à fait, car le
+devoir, l'estime et l'affection les entourent d'indissolubles
+attaches, et ce qui lie soutient!
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+AIMER ET CROIRE
+
+
+Il n'est pas difficile, après ce qui a été dit déjà, de dégager, comme
+conclusion, cette véritable formule de la vie à deux: Aimer et croire.
+Ne craignons pas, cependant, d'y insister: c'est le point essentiel
+entre tous.
+
+Le roi Alphonse de Portugal prétendait que, pour vivre en paix dans le
+mariage, il faut que l'homme soit sourd, et la femme aveugle.--Le roi
+Alphonse de Portugal parlait en cynique qui plaisante. Certes l'homme
+doit être sourd aux calomnies, aux médisances, aux insinuations
+perfides auxquelles la meilleure des femmes peut être en butte et, de
+même, la femme doit être aveugle, en ce sens qu'elle ne doit pas
+épier les pas et démarches du mari, l'espionnage étant chose vile, et
+qu'elle doit s'en remettre aveuglément à lui du soin des intérêts
+communs au dehors. Ce n'était point ce qu'entendait le roi Alphonse de
+Portugal, ou je me trompe fort; et c'est en quoi lui-même se trompait.
+L'homme, au contraire, n'ouvrira jamais assez l'oreille pour écouter
+les paroles de tendresse et d'abandon de la femme qui l'aime; et
+jamais la femme n'aura assez d'yeux pour regarder les attentions, les
+efforts et les travaux d'un mari qui la veut heureuse.
+
+Croit-on qu'il était aveugle ou sourd le couple qu'Addison nous peint
+dans ce tableau d'une si délicieuse pureté de touche et d'une si
+parfaite exactitude de trait:
+
+«Lætitia est jolie, modeste, tendre, et a assez de jugement; elle a
+épousé Eraste, qui est doué d'un goût général pour la plupart des
+choses de l'intelligence et de l'art. Partout où Lætitia va en visite,
+elle a le plaisir d'entendre répéter qu'Eraste a bien dit ou bien
+fait telle ou telle chose. Depuis son mariage, Eraste est plus élégant
+dans son costume que jamais, et, dans le monde, il est aussi
+complaisant pour Lætitia que pour toute autre dame. Je l'ai vu lui
+donner son éventail, qui était tombé, avec toute la galanterie d'un
+amoureux. Lorsqu'ils prennent l'air ensemble, Eraste cultive toujours
+son esprit, et, avec un tour d'imagination qui lui est particulier,
+lui donne des aperçus de choses dont elle n'avait aucune notion
+auparavant. Lætitia est ravie de voir un monde nouveau ouvert ainsi
+devant elle, et s'attache d'autant plus à l'homme qui lui donne un
+enseignement si agréable. Eraste a encore poussé plus loin; non
+seulement il la fait chaque jour plus aimante pour lui, mais il la
+fait infiniment plus satisfaite d'elle-même. Eraste trouve, dans tout
+ce qu'elle dit ou observe, une justesse ou une beauté dont Lætitia
+elle-même ne se doutait pas, et, avec son aide, elle a découvert chez
+elle cent bonnes qualités et perfections auxquelles elle n'avait
+jamais auparavant songé. Eraste, avec la complaisance la plus fertile
+du monde, à l'aide d'insinuations lointaines, trouve le moyen de lui
+faire dire ou proposer presque tout ce qu'il désire, et il accueille
+la chose comme une découverte venant d'elle, et il lui en donne tout
+le crédit.
+
+»Eraste a beaucoup de goût pour la peinture. L'autre jour il emmena
+Lætitia voir une collection de tableaux.--Je vais quelquefois faire
+visite à cet heureux couple. Comme nous nous promenions, la semaine
+dernière, dans la longue galerie, avant le dîner: «J'ai mis de
+l'argent dans des peintures dernièrement, dit Eraste. J'ai acheté
+cette Vénus et cet Adonis purement sur l'avis de Lætitia. Cela me
+coûte soixante guinées, et ce matin on m'en a offert cent.» Je me
+tournai vers Lætitia, et vis ses joues briller de plaisir, pendant
+qu'elle lançait à Eraste un regard, le plus tendre et le plus aimant
+que j'aie jamais surpris.»
+
+Le contraste ne se fait pas attendre; en voici qui auraient besoin
+d'être aveugles et sourds:
+
+«Flavilla a épousé Tom Tawdry. Elle a été séduite par son habit
+galonné et la riche dragonne de son épée. Mais elle a la mortification
+de voir Tom méprisé par toutes les personnes honorables de son sexe.
+Tom n'a rien à faire après dîner, qu'à décider s'il se taillera les
+ongles dehors ou chez lui. Depuis qu'il est marié, il n'a rien dit à
+Flavilla que celle-ci n'ait pu entendre dire aussi bien par sa femme
+de chambre. Néanmoins il prend grand soin de maintenir l'autorité
+arrogante et maussade d'un mari. Si Flavilla se permet d'affirmer quoi
+que ce soit, Tom immédiatement la contredit, avec un juron en guise de
+préface, et un: «Ma chère, je dois vous dire que vous débitez
+d'abominables sottises.» Flavilla avait le coeur aussi bien disposé
+pour toutes les tendresses de l'amour que Lætitia; mais comme l'amour
+ne survit pas longtemps à l'estime, il est difficile de décider
+actuellement si c'est la haine ou le mépris qui l'emporte dans
+l'esprit de la malheureuse Flavilla pour celui avec lequel elle est
+obligée de mener jusqu'au bout la vie.»
+
+C'est toujours là qu'il en faut revenir, à l'amour, à l'estime, à la
+confiance réciproque. Quand on fait tout pour mériter ces sentiments
+de son compagnon, ce n'est pas encore assez: il faut tout faire pour
+les lui accorder. Et il est, très malheureusement, des natures pour
+qui le second effort est incomparablement plus difficile que le
+premier.
+
+«Vous, femmes et mères, s'écrie Léon Tolstoï, vous savez le bonheur de
+l'amour pour l'époux, ce bonheur qui n'a point de fin, qui ne se brise
+point comme tous les autres, mais qui est l'aurore d'un bonheur
+nouveau, l'amour pour l'enfant.»
+
+Et, comme c'est une dualité qui est l'unité dans la famille, ce
+bonheur, que l'époux donne, n'est pas moins vivement goûté par lui. Se
+sentir aimé de celle qu'on aime, il n'est point de félicité comparable
+dans la vie, point de joie aussi pleine et délicieuse dont soit
+capable notre coeur.
+
+Une précieuse prédisposition à cet amour qui parfume et dore tout,
+c'est la bonté. «L'homme bon, écrivait M. Guizot, trouve presque
+toujours que sa femme a raison; il n'est pas enchanté quand il peut
+lui prouver qu'elle a tort; il ne craint pas qu'on ait plus d'esprit
+que lui, il a dans son coeur un trésor dont il fait jouir tous ceux
+qui l'entourent, sans que le fond s'épuise jamais.»
+
+De même la douceur qui, quand elle est sincère, n'est que la plus
+aimable forme de la bonté, «est l'arme la plus puissante des femmes,
+et celles que le bonheur n'a pas favorisées en peuvent surtout, dans
+une union mal assortie, faire chaque jour l'expérience. Quoi qu'il en
+coûte, il faut supporter avec bonté, avec patience du moins, les
+défauts ou les torts d'un mari, lui céder sans répugnance, déférer à
+ses volontés. Jamais de tels sacrifices ne sont entièrement perdus par
+celle qui les fait. Si un mari est raisonnable et bon, il aime à l'en
+dédommager; s'il ne l'est pas, la douceur est encore le moyen le plus
+efficace pour le ramener à son devoir; elle triomphe tôt ou tard[24].»
+
+ [24] Horace Raisson: _Code conjugal_.
+
+Sir John Lubbock n'a pas d'autres conseils à donner à l'un comme à
+l'autre des époux. «Combien cette charité, qui supporte tout, croit
+tout, espère tout, endure tout, serait efficace, dit-il, pour adoucir
+et dissiper les chagrins de la vie et ajouter au bonheur du foyer
+domestique! Le foyer domestique assurément peut être un hâvre de repos
+contre les orages et les périls du monde. Mais pour le rendre tel, il
+ne faut pas se contenter de le parer de bonnes intentions, il faut le
+faire brillant et joyeux.
+
+»Si notre vie est une vie de peine et de souffrance, si le monde
+extérieur est froid et lugubre, quel plaisir de revenir à
+l'ensoleillement d'heureux visages et à la chaleur de coeurs que nous
+aimons!»
+
+La puissance de l'amour,--je dis de l'amour familial, calme, reposé,
+constant et quotidien, non point de ces grands coups de passion qui
+emportent comme un vent de tempête et laissent retomber à plat,--n'est
+ici nullement exagérée. Elle va bien plus loin et n'a d'autre terme
+que l'héroïsme. C'est cet héroïsme que M. Georges Duruy a voulu
+caractériser, lorsqu'il dit dans l'avant-propos d'une de ses récentes
+nouvelles, _Victoire d'âme_: «L'amour chez une femme plus âgée que son
+mari ou que son amant, chez une femme qui aime avec ses sens, tout
+autant qu'avec son coeur, peut arriver à se spiritualiser, à se
+_sublimer_, à prendre quelque chose de si _maternel_, qu'il n'y a plus
+place en lui pour rien de ce qui est seulement suggestion de la chair.
+C'est le dernier terme de l'amour, le plus haut.»
+
+Et en effet, si les termes de désintéressement et d'abnégation
+laissent encore, quand on les creuse jusqu'au fond, toucher le tuf de
+l'amour de soi, on peut dire qu'une personne, homme ou femme, n'en
+aime entièrement une autre que lorsqu'elle rapporte à soi toutes les
+joies et tout le bonheur de celle qu'elle aime, et qu'elle n'y
+rapporte que cela. Ne compter pour rien ses propres peines et ses
+propres douleurs, ne sentir qu'à travers un autre, mettre toute sa vie
+dans la vie de l'être aimé, voilà l'amour dans sa plénitude et sa
+perfection. Bien peu, il est vrai, en sont possédés à ce point; mais
+tout le monde peut le concevoir et y aspirer.
+
+ Le seul bien qui nous intéresse,
+ Crois-m'en, car je l'ai médité,
+ C'est le trésor de la tendresse
+ Plus humain que la vérité,
+
+a dit un poète philosophe[25].
+
+ [25] Sully-Prudhomme, _Le Bonheur_.
+
+Ce trésor de la tendresse, nous le portons tous en nous. Mais, hélas!
+comme un vin généreux s'aigrit dans un vaisseau impur, ce trésor se
+tourne trop souvent en fléau et en malédiction.
+
+«Qui sait aimer n'a jamais fait souffrir», déclare un proverbe,
+rigoureusement vrai. Mais que de gens aiment sans savoir aimer, et
+font de leur amour un instrument à deux tranchants avec lequel ils se
+déchirent eux-mêmes en torturant ceux qu'ils aiment! Nous ne
+reviendrons pas sur ce triste sujet; il suffit de s'y être arrêté
+pendant un chapitre[26]. Mais il était indispensable de le rappeler
+ici: «la jalousie, le soupçon, le reproche sont les sources les plus
+fécondes de désunion; l'indulgence aimable, la confiance sans bornes,
+rendent seuls durables les vrais attachements: l'on n'est pas tenté de
+courir après le bonheur, lorsque, sans efforts, on est assuré de le
+trouver chez soi[27].»
+
+ [26] Chap. IV, _Miel et Fiel_.
+
+ [27] Horace Raisson.
+
+Les médecins ne sont pas moins explicites et affirmatifs sur ce point
+que les moralistes.
+
+«La confiance, écrit le Dr Debray, est la pierre fondamentale sur
+laquelle repose l'édifice du mariage. Si cette pierre manque,
+l'édifice s'écroule et, avec lui, la tranquillité, le bonheur.»
+
+Un poète a dit:
+
+ Aimer, c'est la moitié de vivre.
+
+Il le prenait, si je ne me trompe, au sens mystique et religieux. Pour
+nous, aimer et croire, c'est tout un. La jalousie, qui vit de
+soupçons et prend ses imaginations détestables pour la réalité, est
+une déformation de l'amour, et le pire ennemi du bonheur dans la vie à
+deux. Les retours, les élans, les repentirs, les larmes de regret, les
+embrassements passionnés, qui coupent d'ordinaire les accès de cette
+maladie noire, procurent peut-être de fortes et inattendues
+jouissances, mais ces emportements de l'esprit ou des sens ne sont pas
+plus l'amour que l'intoxication de l'alcool n'est une alimentation.
+D'ailleurs, les plaies se cicatrisent mal sous ces caresses, car, à la
+première fantaisie, les mains qui les ont faites et qui cherchaient à
+les fermer, s'acharneront, avec je ne sais quelle âcre et douloureuse
+volupté, à les rouvrir et à les multiplier.
+
+«Combien plus heureux ce ménage où le coeur des époux est attiré par
+une confiance réciproque, où la fusion des âmes existe, où elles se
+penchent naturellement l'une vers l'autre, comme deux vases dont le
+premier renferme une liqueur qui est nécessaire au second. Le mari,
+dans cette vie de confiance mutuelle, verse dans l'âme de la femme
+l'intelligence, la lumière, la vigueur et le conseil; la femme, de son
+côté, ombrage la tête de son époux avec une couronne de fleurs
+gracieuses; elle lui donne, comme un arbre fécond, la fraîcheur et les
+fruits de l'âme aimante; elle le dédommage des peines de la vie, elle
+essuie ses larmes, elle glisse dans ses veines une huile de joie et de
+bonheur[28].»
+
+ [28] Landriot: _La Femme forte_.
+
+Et que l'on ne croie pas que cette source bénie se tarit avec l'âge.
+Ecoutez plutôt encore le même auteur, s'adressant à la femme mariée
+depuis longtemps:
+
+«On dit que le vin est le lait des vieillards: cette parole est encore
+plus vraie du vin de l'affection. Vous devez avoir dans votre coeur
+quelques gouttes de ce vieux vin; vous devez en avoir en abondance
+pour peu que vous ayez conservé celui de la jeunesse et de l'âge mûr.
+Donnez-en tous les jours une coupe remplie jusqu'au bord à votre
+mari, qui déjà succombe et dont le front porte les traces de la fin de
+son automne et du commencement de l'hiver.»
+
+«Aimer et croire», il n'est pas d'autre recette, répétons-le, pour
+extraire de la vie à deux tout le bonheur humain.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LE NERF DE LA GUERRE
+
+
+Le nerf de la guerre est aussi le grand ressort du ménage. Après nous
+être occupé des conditions morales de la vie à deux, il est temps
+d'aborder l'étude des conditions matérielles dans lesquelles cette vie
+peut le plus aisément se maintenir et se développer. Nous n'écrivons
+pas pour une classe de la société plutôt que pour une autre. Afin
+d'éviter les redites, les doubles emplois et les divisions qui
+grossiraient ce livre outre toute mesure, c'est à la moyenne que nous
+nous adressons d'ordinaire; mais les plus riches comme les plus
+pauvres peuvent faire leur profit de nos calculs et de nos conseils.
+C'est à eux de les adapter à leur position sociale: il n'y a là qu'une
+affaire de proportion.
+
+Il faut de l'argent pour vivre, peu ou prou. Strictement, il en faut
+plus pour vivre à deux que seul, bien que, dans la pratique, l'homme
+célibataire dépense presque toujours autant, si ce n'est plus, que
+l'homme en ménage.
+
+Cet argent provient du patrimoine ou du travail. Tantôt c'est le mari
+qui le possède ou le gagne; tantôt la femme l'apporte en dot; tantôt,
+et c'est le cas le plus fréquent, la dot de la femme vient s'ajouter
+au capital ou au revenu du mari. Il est donc naturel, prudent,
+nécessaire même de supputer, avant le mariage, les ressources qu'on
+peut arriver à mettre en commun et de s'assurer si ces revenus sont
+suffisants pour faire face aux nécessités de la vie à deux. Nous
+renvoyons, pour le fond de cette question, à ce que nous en avons dit
+dans _Doit-on se marier?_ Constatons seulement que si l'or est une
+chimere dont il faut savoir se servir, comme le chantait si bien
+Scribe, l'art de s'en servir sans danger n'est pas commun, et qu'en
+tout cas cette chimère, en dépit des facilités qu'elle apporte à
+l'existence, ne fait pourtant point le bonheur.
+
+Dans l'épopée finnoise, _le Kalevala_, Ilmarinnen, le forgeron divin,
+forge une fiancée d'or et d'argent pour Weinamoinen. Celui-ci, content
+d'abord d'avoir une femme si riche, la trouve bientôt intolérablement
+froide, car, malgré feux et fourrures, chaque fois qu'il la touche,
+elle le glace.
+
+Pour être vieille, l'allégorie ne manque pas encore d'actualité.
+
+«Sous Louis XIV, une bourgeoise de Paris, ayant de vingt à trente
+mille livres de dot, épousait un avocat. Avec trente-cinq à quarante
+mille livres, elle devenait la femme d'un trésorier de France. Si sa
+dot s'élevait de quarante-cinq à soixante-quinze mille livres, on la
+mariait à un conseiller au Parlement. Apportait-elle de deux cent à
+six cent mille livres, elle pouvait prétendre à un gentilhomme
+titré[29].»
+
+ [29] Vicomte de Broc, _La France pendant l'ancien régime_.
+
+Les chiffres ne sont plus les mêmes, non plus que les désignations des
+positions sociales; mais, en fait de prétentions dans les alliances,
+les choses n'ont guère changé, que je sache. Du reste, il ne m'est pas
+prouvé,--au contraire--que ces trocs d'une dot contre une position ou
+un titre aient jamais assuré des unions heureuses, pas plus sous
+l'ancien régime que sous le nouveau.
+
+C'est pourquoi je partage l'avis de l'Anglais Henry Taylor, qui
+écrivait dans un petit livre fort sensé, intitulé: _Notes from Life_:
+«Eu égard à la quantité de choses dont le concours est requis pour
+faire un bon mari et un heureux ménage, le père risque d'imposer de
+cruelles limites au choix de sa fille, lorsqu'il ajoute la richesse
+aux qualités nécessaires au prétendant. Même les mariages pauvres
+faits par l'imprévoyance ont moins de chances de finir mal que les
+mariages riches faits par la contrainte.»
+
+Seulement cette exigence vient aussi souvent, sinon plus, du côté du
+garçon que du côté de la fille, et elle est alors encore plus à
+blâmer. Tout homme qui, par son travail ou sa fortune propre, est à
+même de vivre convenablement dans le milieu social où il évolue, et
+qui recule devant le mariage parce qu'il a peur d'imposer des
+privations à sa femme et à ses enfants, est un égoïste qui ne craint,
+à vrai dire, que pour la satisfaction de ses goûts[30].
+
+ [30] Voy. _Doit-on se marier?_ ch. IV, V et XI.
+
+L'union contractée, que les ressources soient petites ou
+grandes,--«c'est un point délicat et sur lequel les avis seront
+longtemps partagés, que celui de savoir si, dans un ménage bien réglé,
+la bourse doit être commune et la clef du secrétaire en double
+partie.»
+
+Le _Code conjugal_, qui pose la question, la résout ainsi: «Certes, il
+n'appartient pas à la femme de s'ingérer dans la question des revenus
+communs, et il y aurait folie à elle d'avoir une telle prétention;
+mais il est naturel qu'elle participe à tous les avantages que procure
+la fortune. Dans la plupart des ménages parisiens, le mari alloue à sa
+femme une somme fixe pour sa toilette et sa dépense particulière. Rien
+ne nous semble moins convenable. Une femme, obligée d'attendre la fin
+du mois pour toucher ses appointements, ses gages, ne se trouve pas
+obligée à plus d'économie, et se voit parfois contrainte d'ajourner le
+mémoire d'une couturière, d'une modiste, d'un bijoutier. C'est en
+confiant sans réserve à sa femme la garde entière de la fortune
+commune, qu'on l'intéresse à n'en user qu'avec sagesse et économie.
+
+»Quant à ces maris, comme on en voit trop, refusant à leurs femmes les
+moyens de paraître ainsi qu'il convient à leur état dans le monde;
+grondant, criant misère à tout propos, nous n'en parlerons pas. C'est
+une mauvaise économie que celle qui met une femme aux prises entre la
+coquetterie et la sagesse. Le bonhomme Platon écrivait, il y a quelque
+mille ans: «Il semble que l'or et la vertu soient placés des deux
+côtés d'une balance, et qu'on ne puisse ajouter au poids du premier
+sans que l'autre devienne au même instant plus léger.»
+
+Voilà qui est bien, et nous n'allons pas contre la justesse de ces
+observations. Nous ne saurions cependant admettre comme absolu le
+verdict qu'Horace Raisson porte contre le système qui consiste à
+ouvrir à la femme, sur le budget commun, un crédit mensuel
+proportionné au revenu des époux et aux besoins de la maison. Elle
+sait au juste sur quoi elle peut compter, et c'est à elle à ne pas se
+mettre dans le cas que redoute l'auteur du _Code conjugal_, cas
+fâcheux assurément, mais qui l'est moins encore que la tentation de
+puiser les yeux fermés dans la bourse commune, et peut-être finalement
+de l'épuiser.
+
+Cela n'implique, d'ailleurs, ni défiance, ni mauvaise volonté, ni
+gestion arbitraire de la part du mari. C'est une simple règle posée
+d'un mutuel accord, et qui n'empêche en aucune façon les deux époux
+d'avoir la plus parfaite unité de vues, de bourse et d'intérêts. On
+s'engage, après mûre considération, à ne dépenser, pour l'entretien
+courant de la maison et les articles de toilette, qu'une somme
+déterminée. C'est prudence et raison que d'agir ainsi.
+
+ Femme mariée doit être simple,
+ Et porter la guimpe,
+
+dit un proverbe du quinzième siècle. La guimpe change de forme et de
+nom avec les temps et les modes. Mais ce qui ne change pas, c'est le
+précepte de simplicité donné dans ces vers naïfs. Nous ne voulons pas
+dire que la femme mariée ne doive pas se mettre suivant sa fortune,
+son rang, les convenances et les habitudes du monde dans lequel elle
+vit; mais elle doit toujours conserver cette simplicité relative qui
+distingue la femme d'intérieur, la mère de famille de celles pour qui
+la vie n'a d'autres obligations que leurs caprices et leurs plaisirs.
+
+«L'économie domestique n'est pas une vertu brillante, disait Mercier,
+mais elle compose une vertu solide, et une des plus belles que je
+connaisse. Elle est le fondement des maisons, ainsi que des grands
+établissements: ce sont les racines obscures qui nourrissent les
+pompeux feuillages de ces arbres qui portent leur front dans la nue.
+La misère est une source continuelle de soucis rongeurs,
+d'inquiétudes, de peines d'esprit, d'insomnies cruelles: elle est
+conseillère de plusieurs actions basses et iniques. L'économie, qui
+chasse tous ces tourments, qui nous met à couvert de ces épines, est
+tout à la fois et le soutien consolant de notre vie, et la sauvegarde
+de notre vertu; c'est un doux oreiller où nous sommeillons sans
+crainte de l'avenir, toujours obscur. L'économie enfin est la vertu la
+plus utile à la génération qui doit succéder: elle embrasse donc deux
+âges à la fois: privilège qui n'appartient guère qu'à elle.»
+
+Sans s'élever à des considérations si élevées, ni surtout à une langue
+si fleurie, un autre moraliste de la même époque[31] s'exprime ainsi:
+
+ [31] Ferrand.
+
+«L'avarice et la prodigalité sont deux extrêmes, entre lesquels se
+trouve une sage économie. Vous sentez que cette économie est toujours
+relative au rang que l'on occupe. Il faut toujours tenir un état
+conforme à son rang; mais quand vous outrez ce qu'il demande, vous
+vous ruinez, sans que personne vous en sache gré. Il en est de même de
+celui qui ne met aucun ordre dans sa maison; il peut être
+perpétuellement trompé par ses domestiques; et ce qu'on lui vole est
+perdu pour lui, sans qu'il s'en fasse honneur. Ainsi, plus la place
+que l'on occupe exige que l'on ait de domestiques, plus il faut les
+assujettir à une règle exacte, et les maintenir avec fermeté.»
+
+Tous ces conseils s'adressent autant à l'homme qu'à la femme. Il en
+est de même de ce passage, que nous empruntons à Henry Taylor:
+
+«L'art de vivre à l'aise consiste à régler son genre de vie d'un cran
+au dessous de ses moyens. Le confort et la jouissance dépendent plus
+de la facilité dans les détails de la dépense que d'un degré de plus
+ou de moins dans le genre de vie que l'on mène; et, chose qui a encore
+une bien autre importance, l'esprit est moins obsédé de questions
+d'argent.
+
+«Gardez-vous d'associer faussement dans votre esprit le plaisir avec
+la dépense,--de vous dire que, puisque le plaisir peut s'acheter avec
+de l'argent, l'argent ne saurait se dépenser sans procurer de
+plaisir.»
+
+Le proverbe qu'on répète encore dans certaines de nos provinces:
+
+ Assez n'y a si trop n'y a,
+
+ne signifie pas qu'il faut en avoir trop pour en avoir assez, mais
+bien qu'on n'en aura assez qu'autant qu'on mettra, quelle que soit
+d'ailleurs la chose à consommer, un surplus en réserve, ne serait-ce
+que pour se convaincre soi-même que, si l'on peut encore désirer au
+delà, ce qu'on a suffit réellement. En un mot, il faut se contenter
+non pas de ce qu'on a, mais d'un peu moins qu'on a.
+
+Notre proverbe est donc d'un degré plus sage que celui de G. Meurier:
+
+ Il faut prendre le pot au feu
+ Selon son estat et revenu,
+ Et qui guères n'a despendre peu.
+
+Charron a traité le sujet dans une page remarquable, que je demande la
+permission de rapporter.
+
+«Les préceptes et advis de mesnagerie principaux sont ceux-cy: 1.
+Acheter et despendre toutes choses en temps et saison, elles sont
+meilleures et à meilleur prix. 2. Garder que les choses qui sont en la
+maison ne se gastent et perissent, ou se perdent et s'emportent, cecy
+est principalement à la femme: à laquelle Aristote donne par preciput
+ceste authorité et ce soin. 3. Pourvoir premierement et
+principalement à ces trois, Necessité, Netteté, Ordre: et puis s'il y
+a moyen, l'on advisera à ces trois autres (mais les Sages ne s'en
+donneront pas grand peine: _non ampliter sed munditer convivium: plus
+salis quam sumptus_) Abondance, pompe et parade, exquise et riche
+façon. Le contraire se pratique souvent aux bonnes maisons, où il y
+aura licts garnis de soye, pourfilez d'or, et n'y aura qu'une
+couverture simple en hyver, sans aucune commodité de ce qui est le
+plus necessaire. Ainsi de tout le reste.
+
+»Regler sa despense: ce qui se fait en ostant la superfluë, sans
+faillir à la necessite, devoir et bienseance: un ducat en la bourse
+fait plus d'honneur que dix mal despendus, disait quelqu'un. Puis,
+mais c'est l'industrie et la suflisanse, faire mesme despense à
+moindre frais, et sur tout ne despendre jamais sur le gain advenir et
+esperé.
+
+»Avoir le soin et l'oeil sur tout: la vigilance et présence du
+maistre, dit le proverbe, engraisse le cheval et la terre. Mais pour
+le moins le maistre et la maistresse doivent celer leur ignorance et
+insuffisance aux affaires de la maison, et encores plus leur
+nonchalance, faisant mine de s'y entendre et d'y penser: car si les
+officiers et valets voyent que l'on ne s'en soucie, ils en feront de
+belles.»
+
+On le voit, la sagesse ne vieillit point. Elle était la même au temps
+des _OEconomiques_ qu'au seizième siècle; elle est la même encore
+aujourd'hui.
+
+L'administration générale de la fortune, le placement des fonds, les
+dépenses extérieures que l'homme est amené à faire par ses affaires ou
+ses distractions, ne nous occuperont pas ici. Ce que nous avons à en
+dire, et nous ne voulons en dire que peu, trouvera place au chapitre
+suivant. Mais, dans l'organisation intime de la vie à deux, dans le
+fonctionnement de cet organisme délicat dont le coeur est au foyer, la
+femme joue un si grand rôle, la façon dont elle emploie l'argent
+qu'elle a entre les mains a des conséquences telles, non seulement sur
+le bien-être, mais aussi sur le bonheur des deux époux, qu'il nous
+faut forcément entrer dans quelques détails. Nous les emprunterons à
+un livre oublié, oeuvre de deux dames qui y ont enseigné en bons
+termes et avec toute la lucidité du bon sens, le résultat de leur
+expérience. En voici le titre tout au long: _Manuel complet de la
+Maîtresse de maison et de la parfaite Ménagère, ou Guide pratique pour
+la gestion d'une maison à la ville et à la campagne, contenant les
+moyens d'y maintenir le bon ordre et d'y établir l'abondance_. Par
+madame Gacon-Dufour. Seconde édition, mise dans un nouvel ordre et
+très augmentée par madame Celnart. Paris, Roret, 1828; 1 vol. in-16.
+
+Tout, à peu près, est prévu dans les réflexions générales dont ces
+dames font précéder les instructions qu'elles donnent pour les divers
+soins du ménage, et nous croyons ne pouvoir mieux faire, malgré la
+longueur de la citation, que de les offrir à méditer.
+
+«_Ce n'est pas assez de faire le bien_, dit un livre de piété fort
+connu, _il faut le bien_ _faire_. Cette maxime toujours utile est
+indispensable en ménage, où tout doit être exécuté avec une méthode,
+un ordre constant. La première chose à faire est donc un sage calcul
+de ses moyens pécuniaires, une sage distribution de leurs produits, un
+invariable emploi de ses instans; la seconde est l'observation des
+règles que l'on s'est prescrites.
+
+»De concert avec son époux, la maîtresse de maison commencera par
+calculer ses revenus et ses dépenses: elle verra ce qu'il faut pour le
+loyer, le mobilier et son entretien, le chauffage, l'éclairage, les
+domestiques; elle allouera les frais des vêtemens, de la nourriture
+ordinaire, et les dépenses extraordinaires qu'elle pourra avoir à
+faire dans ce genre: ceux du blanchissage l'occuperont ensuite. Il est
+bon de subdiviser pour éviter l'erreur, et de dire, tant pour le mari,
+tant pour la femme, pour chaque enfant, etc. Elle songera ensuite aux
+menues dépenses qui s'attacheront spécialement à son état dans le
+monde et à celui de son époux, comme voyages, ports de lettres,
+réceptions, cadeaux, abonnements aux journaux, achats de livres,
+frais d'éducation, etc.; il faut toujours prévoir et même laisser un
+léger compte ouvert pour les dépenses imprévues, comme le remplacement
+d'objets perdus, cassés, la réparation de divers accidens, les soins
+qu'exigent de légères indispositions et autres choses semblables. Par
+là, on s'épargne à la fois et ces lamentations, ces regrets prolongés
+lorsqu'arrivent quelques-unes de ces contrariétés, et cette économie
+mal entendue qui, pour épargner le remplacement d'une vitre brisée,
+laisse pénétrer dans les appartemens une humidité nuisible, malsaine,
+qui gâte les meubles, occasionne des rhumes fatigans, dangereux
+peut-être... M. Say, dans ses _Principes d'Économie politique_, cite
+une famille de villageois ruinée pour avoir omis de mettre un loquet à
+une porte, qu'on se contentait de fermer au moyen d'une cheville de
+bois. Un porc, sur lequel ils comptaient pour payer leur terme,
+s'échappa par la porte mal fermée; en courant inutilement après, le
+fermier gagna une fluxion de poitrine; cette maladie acheva de le
+mettre à la misère, et ses meubles furent saisis par les huissiers. On
+sent comment, dans chaque ménage, des causes semblables peuvent
+produire de semblables effets.
+
+»Ce n'est pas assez d'avoir assigné pour chaque dépense, d'avoir songé
+même aux frais imprévus; il faut encore, il faut indispensablement
+s'arranger de manière à mettre de côté une partie de son revenu de
+chaque année. Si l'on n'avait point d'enfans, il serait bon de prendre
+cette précaution pour se prémunir contre les pertes, les maladies:
+jugez si l'on peut s'en dispenser lorsqu'on a une nombreuse famille,
+qu'il faut élever, pourvoir selon son état?... L'obligation
+d'économiser devient encore plus urgente, si la grande partie, si la
+totalité de vos revenus dépend d'une place que mille circonstances
+peuvent subitement vous ôter...
+
+»Il est encore une résolution que doit prendre une maîtresse de
+maison, sans se permettre une seule fois de l'oublier, c'est de payer
+comptant tout ce qu'elle achète, pour sa toilette surtout: les
+besoins du luxe sont, dans l'état actuel de nos moeurs, si bien mêlés
+aux besoins de la nécessité, ils sont si décevans, si variés, il est
+si facile de se laisser entraîner, qu'il faut se prémunir contre
+l'occasion, contre soi-même. Remet-on à payer plus tard, on achète
+avec facilité à mesure que les circonstances, l'attrait, la fantaisie
+excitent; on ne songe plus au paiement; les emplettes s'accumulent,
+les mémoires s'enflent, et l'instant de les acquitter est l'instant
+des troubles, des querelles, de la gêne. S'acquitte-t-on, au
+contraire, à mesure qu'on achète, on sent la valeur de l'argent, on
+retranche sur ce que sollicite l'occasion, on refuse à la fantaisie.
+Fait-on une dépense déraisonnable, l'aisance de son intérieur, les
+besoins de son mari, de ses enfans, qui souffrent de cette capricieuse
+emplette, donnent une forte leçon dont on se souvient à l'avenir. Du
+reste, quelque frivole que l'on soit, on voit avec regret cet échange
+d'une forte somme contre les brillantes bagatelles de la mode; et je
+suis persuadée que nos plus prodigues élégantes dissiperaient une
+fois moins d'argent si l'habitude de payer tout de suite leur
+permettait de réfléchir.
+
+«Ces points convenus, la maîtresse de maison aura un livre ouvert qui
+portera les sommes allouées pour chacune des dépenses mentionnées plus
+haut: elle écrira régulièrement les détails journaliers de chacune de
+ces dépenses; l'addition en sera faite chaque mois, et la
+récapitulation générale à la fin de l'année, afin de juger si l'ordre
+adopté dans la maison excède l'allocation des fonds; si, au contraire,
+l'allocation excède, ou si l'un et l'autre marchent également. On sent
+que, dans le premier cas, une réforme est urgente; que, dans le
+second, il faut attendre, avant d'augmenter sa dépense, que
+l'expérience de l'année suivante, de plusieurs années même, ait
+renouvelé cet excédent, car on ne saurait trop se précautionner contre
+les chances fâcheuses du sort et l'entraînement de la vanité...
+L'habitude d'un surcroît de dépense se prend bien vite, se quitte
+difficilement, et de courts succès engendrent de longs revers.»
+
+Un des chapitres les plus importants dans les fonctions de la
+maîtresse de maison est celui de la table ou de la nourriture.
+
+ Viande et boisson perdition de maison,
+
+déclare, non sans quelque vérité, un dicton populaire. Il faut
+pourtant boire et manger. La manière dont on le fait a même une grande
+influence sur l'agrément des rapports entre les deux époux, outre
+qu'elle intéresse au plus haut degré les finances du ménage. Voyons
+donc ce que disent mesdames Gacon-Dufour et Celnart sur un sujet où la
+femme est maîtresse absolue, agissant sans autre contrôle que la
+satisfaction ou le mécontentement gastronomique de son mari.
+
+«La maîtresse de maison doit considérer la nourriture sous le triple
+rapport de la santé, du plaisir et de l'économie...
+
+»Son premier soin sera de fixer des heures invariables pour les repas,
+d'après l'état de son mari et les habitudes reçues... Les heures une
+fois adoptées d'après les convenances de votre intérieur, que rien ne
+puisse les déranger, car si la domestique pense qu'on attendra, elle
+retardera ensuite; ou si elle est exacte et que vous ne le soyez pas,
+les ragoûts seront brûlés, les sauces tournées; on emploiera beaucoup
+plus de combustible, et il coûtera davantage pour manger un mauvais
+dîner. Que la règle de vos repas ait donc, en quelque sorte, force de
+loi; n'attendez jamais ni personne de la maison, ni convives invités;
+qu'on en soit bien persuadé, et que si l'on a besoin de faire avancer
+ou retarder l'heure des repas, on vous en prévienne à l'avance, afin
+que les préparatifs soient faits en conséquence et que les mets n'en
+souffrent pas. Outre l'ordre du temps du repas, la bonne ménagère
+veillera à l'ordre de leur composition...» Elle profitera «de la
+saison pour que sa table soit variée d'une manière agréable. Ce soin
+la dispensera de la recherche dans les assaisonnemens, témoignera de
+son attention pour le bien-être de son époux, et lui deviendra en très
+peu de temps chose si facile, qu'elle ne s'en apercevra même pas.
+
+»Les détails de la nourriture sont extrêmement multipliés, et
+cependant il faut tous les connaître... Pour y parvenir, il faut payer
+chaque mois le boulanger, le boucher, l'épicier, le charcutier, s'il y
+a lieu; porter leurs comptes sur le grand livre de dépenses, et avoir
+un autre petit livre sur lequel on inscrira chaque jour tout ce qui
+s'achètera pour la table; on en fera le relevé chaque semaine, et au
+bout du mois, additionnant les calculs des quatre semaines, on portera
+le total sur le grand livre...» On verra de cette façon «si la dépense
+est égale d'un mois à l'autre: on se rendra compte des motifs, des
+circonstances qui ont pu la diminuer ou l'accroître, et on ne dira
+jamais, comme trop de femmes: _Je ne sais pas comment cela se fait_.
+
+»Quelque fortune qu'ait la maîtresse de maison, quelque confiance
+qu'elle ait en ses domestiques, elle ne se contentera pas de commander
+les repas d'après ce qui a été dit précédemment; elle veillera à ce
+que les provisions journalières soient faites de bonne heure, afin de
+mieux choisir et de payer moins cher; elle examinera si le poids est
+juste, si les objets sont de bonne qualité; elle les fera disposer de
+la manière la plus avantageuse pour la garde, dans l'office de cuisine
+ou dans le garde-manger...» Elle prendra soin qu'aucun gaspillage ne
+se produise, que rien ne se perde et qu'on tire parti de tout. Légères
+économies, dira-t-on. «J'en conviens; mais nulle économie répétée
+n'est à dédaigner. _Les grandes économies du ménage_, dit M. Ch.
+Dupin, _portent toujours sur les objets à bon marché_...»
+
+L'art de conserver les substances alimentaires procurera à la bonne
+ménagère d'agréables et profitables économies. «Par là, elle se
+dispensera des frais de détail, toujours coûteux; elle épargnera la
+peine et le temps de ses domestiques, et, tout en exigeant moins, elle
+en retirera plus; car une domestique que l'on ne charge pas d'une
+multitude de commissions, de courses, de petits achats mal entendus,
+ayant beaucoup de temps de reste, peut en donner une partie au
+raccommodage du linge de cuisine, à la filature, etc... Survient-il à
+dîner quelques personnes que l'on n'attendait pas? on n'est point
+forcé de courir chez le traiteur; les provisions sont sous la main:
+que de fatigue, d'impatience, de frais et d'ennuis sont épargnés!...»
+
+L'impartialité nous force à dire ici que nous avons entendu des
+personnes fort compétentes vanter le système contraire, et assurer
+que, malgré la surveillance la plus active, les approvisionnements
+amènent forcément le gaspillage. _Provisions_, _profusion_, voilà leur
+mot d'ordre. Nous ne nous sentons point en état de prendre parti, mais
+nous croyons, sans malice, que, l'un et l'autre système, suivant les
+circonstances et celles qui les appliquent, sont fort bons. C'est le
+cas de répéter une fois de plus le proverbe anglais: Rien ne réussit
+comme le succès.
+
+«De toutes les économies mal entendues dont la maîtresse de maison
+doit se défendre, une des plus pernicieuses est celle qui aboutit au
+manque d'éclairage. Faute d'y voir on perd du temps, on casse les
+objets, on se heurte souvent d'une manière dangereuse. Si dans la
+nuit on se trouve subitement réveillé par quelque accident, les
+secours sont lens, et souvent même inefficaces, par cette raison. La
+ménagère doit donc établir un éclairage constant, suffisant, approprié
+aux divers endroits de la maison, aux différentes heures et
+occupations. Elle doit en ce genre avoir des provisions, les
+distribuer avec ordre, et surtout veiller à ce que tous les ustensiles
+soient tenus dans la plus grande propreté.»
+
+Le chauffage, les approvisionnements et l'aménagement des
+combustibles, donnent lieu à des observations analogues.
+
+Pour ce qui est du linge, il faut que la maîtresse de maison n'en ait
+ni trop, ni trop peu. «Trop, il jaunit sans servir, encombre les
+armoires, et c'est de l'argent inerte qui pourrait avoir un produit
+avantageux. Pas assez est peut-être pis encore: on n'a pas le temps de
+l'arranger, de le raccommoder convenablement; la nécessité des autres
+dépenses fait ajourner celle-ci; le linge s'altère de plus en plus,
+s'use bientôt tout à fait: il faut des frais extraordinaires pour le
+renouveler. Si on ne le peut, l'esprit de désordre s'introduit dans la
+maison...
+
+«Une chose indispensable, c'est de placer le linge à votre usage,
+ainsi que vos vêtemens, le linge et les habits de votre mari, de vos
+enfans, à portée de la chambre de chacun. Cette seule précaution
+épargne beaucoup de perte de temps, de confusion et d'ennui...
+
+»Tout le linge en général, et principalement les serviettes, doit être
+longtemps reprisé avec soin; mais il arrive un certain point où il
+n'est plus susceptible d'être raccommodé; alors le temps énorme qu'on
+emploie à sa réparation est un temps perdu. Quand le linge est ce que
+l'on appelle _élimé_, choisissez ce qu'il peut y avoir de bon dans les
+coins pour l'usage de vos enfants, ou pour mettre des pièces à celui
+qu'on peut raccommoder encore, et que le reste soit en réserve pour
+les cas de maladie... Chacun voit combien il est ennuyeusement onéreux
+d'employer beaucoup de temps, de payer de nombreuses journées
+d'ouvrières pour raccommoder du linge qui revient du blanchissage tout
+aussi mauvais qu'avant d'y aller. Voilà, s'il en fut jamais, une
+économie mal entendue...
+
+»Un état détaillé du linge, qui en marque le nombre, les diverses
+qualités, la date, le degré de bonté et d'usage, doit se trouver dans
+chaque armoire, et se vérifier tous les trois mois. Grâce à cette
+habitude, vous saurez à point nommé la quantité de linge qui
+s'approche plus ou moins de la réforme...
+
+»Il en est des habits comme de tout le reste; dit madame Pariset dans
+ses _Lettres sur l'Economie domestique_, «c'est l'arrangement et la
+propreté qui conservent tout, l'on a remarqué que les femmes les moins
+riches et qui dépensent le moins pour leur toilette sont souvent les
+mieux mises.» La nécessité de conserver ce qu'elles ne peuvent
+renouveler que rarement, l'habitude de l'ordre qu'inspire et facilite
+en général une fortune médiocre, voilà les raisons de cet avantage,
+qui surprend au premier abord.» Ajoutons-y le bon goût, que les
+richesses ne donnent pas.
+
+«Attendez pour adopter quelque mode, qu'elle se soit établie, et
+lorsqu'elle est d'une nature ridicule, attendez que l'usage général en
+ait presque fait une loi, car il arrive que ces modes grotesques ne
+durent qu'un mois, et qu'ensuite il est impossible de se servir de
+choses qui ont coûté fort cher. Au reste, gardez-vous de la manie de
+faire et de refaire sans cesse vos bonnets, vos fichus: comme la mode
+et la fantaisie varient continuellement, le temps s'use, l'étoffe
+disparaît dans ces mutations puériles, qui entraînent beaucoup de
+peines, de dépenses, font négliger le soin du ménage, et, en
+déplaisant avec raison au mari, amènent souvent l'humeur et la
+discorde. De plus, les petites filles prennent ce goût et, femmes,
+restent toujours de grandes enfants jouant à la poupée...
+
+»Quant aux emplettes des vêtemens, le temps en est à peu près fixé à
+chaque saison, afin d'avoir des choses plus nouvelles. Il importe de
+se garder des bons marchés, des choses passées de mode, puisque la
+mise d'une femme ne vaut que par la grâce et la fraîcheur. Mais il
+faut avant tout consulter les circonstances qui peuvent se rencontrer,
+comme les frais d'une maladie, un retard de paiement, une perte
+quelconque. C'est alors sur l'habillement, et surtout sur sa toilette
+personnelle que la maîtresse de maison doit faire porter la réduction
+nécessaire; son premier devoir comme son premier plaisir étant le
+bien-être continuel de son intérieur. Alors son mari ne s'apercevra
+point du sacrifice, ou s'il s'en aperçoit, ce sera pour chérir encore
+plus sa compagne...»
+
+Tout le chapitre XIX serait à citer. «Je n'ai, dit l'auteur, cessé
+jusqu'ici de prêcher l'ordre, et la régularité en est l'âme. Fixez le
+temps du sommeil pour chaque personne de votre maison; les femmes
+doivent dormir un peu plus que les hommes, et les enfants plus que les
+femmes. Que chez vous, en été, on se couche à dix heures et qu'on se
+lève à six, et pendant l'hiver à onze heures et à sept. Les
+domestiques doivent se coucher un peu après et se lever avant. Pour
+éviter toute discussion et tout prétexte à cet égard, mettez un
+réveille-matin dans leurs chambres...
+
+«Dès que vous serez levée, vous ferez préparer le cabinet, l'atelier,
+le laboratoire de votre mari, en un mot la pièce où il doit s'occuper;
+si un emploi quelconque l'appelle à bonne heure dehors, vous veillerez
+à ce qu'il prenne quelque chose de chaud. Donnez ensuite un coup
+d'oeil à toute la maison; voyez si la cuisine est propre; examinez les
+restes et le parti qu'on en peut tirer, ordonnez les repas du jour:
+veillez à faire nettoyer et préparer les chambres; tandis qu'on fera
+la vôtre, occupez-vous à mettre en ordre les comptes de la veille...
+Si vous avez de jeunes enfans, à l'heure déterminée pour leur lever,
+passez avec la bonne dans leur chambre, veillez à ce qu'on les
+habille, qu'on les peigne proprement, ou bien occupez-vous de ces
+soins, si doux pour une mère... Sachez toujours ce qu'ils font, même
+lorsqu'ils s'amusent.
+
+«... Ne laissez jamais la moindre dépense arriérée, même celle des
+ports de lettres chez le portier; fixez le temps que vous emploierez à
+l'éducation de vos enfans, et cela d'après leur âge, leur sexe, votre
+état. Si vous êtes seule, tout en vous occupant d'ouvrages à
+l'aiguille, nécessaires au bien-être de la maison, cultivez votre
+mémoire, exercez votre imagination sur quelque sujet littéraire, votre
+jugement sur quelque trait d'histoire; tâchez de pouvoir vous dire
+chaque jour: «Je n'ai pas perdu un moment pour les autres et pour
+moi-même.»
+
+«... Passez à vous distraire le temps qui suit immédiatement le repas,
+et fixez l'emploi habituel de vos soirées selon qu'il conviendra à
+votre mari. Tâchez d'y mettre un peu de variété; qu'il y ait chaque
+semaine une soirée pour aller au dehors, une pour se réunir entre
+amis, ou recevoir, si c'est votre usage; une autre pour la lecture,
+une autre pour les correspondances de politesse et d'amitié, etc.;
+toutes choses que vos goûts et votre position doivent nécessairement
+varier.
+
+»Fixez également les époques où vous paierez vos domestiques, soit
+chaque année, soit tous les six ou trois mois (ou tous les mois),
+comme il leur conviendra... Ne manquez jamais à leur donner leur
+argent au jour convenu, car, faute de cela, ils seront négligens et
+d'une arrogance outrageante... Parlez-leur avec bonté, mais ne les
+entretenez point pour vous-même; gardez-vous de ces moments
+d'épanchemens, où, malgré soi, on parle de ce qui intéresse: c'est le
+commencement de l'empire d'un domestique, ou tout au moins d'une
+familiarité qui finira par devenir insupportable, et à laquelle plus
+tard vous ne pourrez plus vous opposer... Fixez le temps qu'ils
+peuvent donner au maintien de leurs propres affaires; qu'ils aient le
+dimanche quelques heures de promenade ou de récréation. A l'occasion
+du premier de l'an et de votre fête, ainsi que de celle de votre mari,
+qu'ils aient une gratification, donnez-leur aussi quelques-uns des
+restes de vos vêtemens, mais qu'ils ne s'en fassent jamais un droit.
+Faire fréquemment et sans motif des cadeaux à ses domestiques, est
+leur inspirer cent fois plus d'exigence que de gratitude. Ne souffrez
+point qu'ils s'arrogent le droit de punir vos enfans; qu'ils soient
+pleinement convaincus qu'ils seront congédiés dès qu'ils les
+frapperont.
+
+«Quelque habileté qu'ait une domestique, si vous suspectez sa
+fidélité, il faut la congédier sans balancer, parce que c'est un vrai
+supplice de vivre avec quelqu'un dont on se défie. Vainement vous
+ôteriez vos clefs, vous prendriez toutes les précautions imaginables,
+elle trouverait à chaque instant le moyen de mettre votre vigilance en
+défaut; et, du reste, ces soins continuels sont bien la chose la plus
+ennuyeuse et la plus pénible. Le manque de moeurs ne doit trouver non
+plus aucune indulgence auprès de vous. Pour la malpropreté, l'humeur,
+la négligence, vous pourrez faire plusieurs représentations et fixer
+le temps que vous accordez pour que l'on se corrige de ces défauts;
+mais au bout du temps prescrit, s'il n'y a point d'amendement,
+avertissez que vous ne pouvez plus les souffrir. Quant à
+l'impertinence, quelle que soit la douceur que l'on trouve à
+pardonner, vous êtes forcée de ne la point tolérer, car on vous ferait
+ensuite la loi. Les domestiques sont comme les enfans, ce n'est qu'en
+montrant de la fermeté que l'on acquiert le droit d'avoir de la
+douceur. Pour tous les autres travers, l'oubli, l'étourderie,
+montrez-vous patiente, indulgente; au surplus, qu'en toute occasion on
+voie qu'il vous en coûte de gronder; acquittez-vous-en le plus
+brièvement possible. Si vous avez de l'humeur, gardez-vous de la
+passer sur vos domestiques, vous paieriez cet instant de pitoyable
+satisfaction par leur manque d'égards, d'attachement, d'obéissance
+même, car il est avéré que plus on crie, plus on exige, et moins on
+est obéi...
+
+»Ne souffrez pas que vos domestiques demeurent dans une inaction
+absolue, même en dehors de leur service; engagez-les à lire de bons
+livres, à raccommoder leurs effets, à soigner leurs affaires;
+opposez-vous aussi aux commérages et surtout gardez-vous d'imiter la
+plupart des maîtres qui, pour se débarrasser du bruit des enfans, les
+envoient le soir à la cuisine, c'est-à-dire à l'école des caquets, de
+la sottise, et c'est encore le moindre mal.
+
+»... Si vous connaissez le prix du temps, que vous chérissiez la
+propreté; que, juste et bonne, vous ne vous emportiez jamais sans
+cause et ne le fassiez en quelque sorte que malgré vous; si vous
+prenez garde à tout, et tirez parti de toutes choses, que vous
+gouverniez sagement votre maison, soyez sûre que vos domestiques
+seront laborieux, propres, dociles, économes, reconnaissans; ils
+vieilliront chez vous, feront partie de la famille et contribueront
+plus qu'on ne pense au bien-être de votre intérieur.
+
+»Il n'est pas besoin que j'appuie sur le désagrément de changer
+souvent de domestiques, car il faut ajourner forcément l'ordre,
+l'aisance du service, qui tiennent à l'habitude, ainsi que la
+confiance et l'affection. Que vos domestiques n'ignorent pas votre
+répugnance sur ce point: ils estimeront votre caractère; mais qu'ils
+sachent aussi que cette répugnance ne vous fera jamais tolérer un
+vice: ils redouteront votre fermeté.»
+
+Arrivée au bout de sa tâche,--nous n'avons, bien entendu, rapporté ici
+que les préceptes les plus généraux, à l'usage de tout le monde et
+praticables dans tous les cas,--l'auteur dit, sans fausse modestie, et
+avec l'honnête et simple accent de la vérité: «Je crois avoir donné
+tous les conseils véritablement utiles pour la conduite d'une maison:
+ce sera aux ménagères à suppléer à ce que je n'ai pu dire... mais je
+suis persuadée qu'une femme qui suivrait ces avis, qui se répéterait
+comme des maximes constantes: _ordre et propreté, ne rien laisser
+perdre, rendre tout utile ou agréable_, qui se regarderait comme
+l'artisan obligé du _bien-être_ de tous les siens, ferait la fortune,
+et, ce qui est mieux encore, le bonheur de sa maison.»
+
+On ne saurait trop y insister: la femme «doit faire régner l'ordre,
+l'économie et la plus exquise propreté dans l'intérieur de sa maison;
+il existe une foule de petits détails domestiques qui ne sont pas
+faits pour un mari; et c'est pourtant la négligence de ces riens
+importans qui ruine une fortune, parce que les dépenses, sans
+importance au premier coup d'oeil, sont journalières et reviennent à
+chaque instant[32].»
+
+ [32] Horace Raisson.
+
+Que le mari mette donc entre les mains d'une telle femme l'argent
+qu'il gagne ou qu'il reçoit, le nerf de la guerre, et elle saura,
+qu'il y en ait peu ou beaucoup, le manier avec assez d'intelligence et
+d'énergie pour sortir victorieuse de toutes les difficultés
+matérielles qui peuvent s'opposer à la félicité conjugale, au radieux
+et complet épanouissement de la vie à deux.
+
+Pour terminer par une note plus gaie ce chapitre un peu bourré de
+détails techniques et spéciaux, rappelons les dix commandements de la
+ménagère. Comme les dix commandements de l'Église, ils en supposent au
+moins douze autres dont le texte, pour n'être pas formulé, n'en a pas
+moins, dans tout ce que nous disons ici, son commentaire perpétuel.
+
+ 1. Dans la maison n'enfermeras
+ Tes enfants seuls aucunement.
+
+ 2. Allumettes ne laisseras
+ Traîner partout imprudemment.
+
+ 3. D'un bon grillage entoureras
+ Foyer qu'approche ton enfant.
+
+ 4. Eau bouillante ne laisseras
+ Dans son chemin un seul instant.
+
+ 5. Lampe à pétrole n'empliras
+ Sans bien l'éteindre auparavant.
+
+ 6. Jamais ton feu n'aviveras
+ Par ce pétrole follement.
+
+ 7. Ta citerne ne quitteras
+ Sans la fermer soigneusement.
+
+ 8. Dans le cuivre ne laisseras
+ Refroidir aucun aliment.
+
+ 9. Dans le zinc ne placeras
+ Fruits au vinaigre inconsciemment.
+
+ 10. Poisons toujours enfermeras
+ Pour éviter triste accident.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
+
+
+La sphère d'activité de la femme, c'est le ménage. Elle rayonne au
+dehors, mais tout doit s'y rapporter. L'homme, au contraire, a pour
+département les affaires extérieures, le maniement des fonds, les
+fonctions civiles et militaires, les intérêts politiques et
+industriels, les poursuites de littérature et d'art, les questions de
+compétition, d'avancement, de succès, de gain, tout ce qui constitue
+la lutte pour la vie; et la maison est pour lui le lieu du calme et du
+repos. C'est une grande faute d'intervertir les rôles ou d'empiéter de
+l'un sur l'autre: les résultats en sont souvent funestes, et rien ne
+prête à rire davantage.
+
+Le _Jean-Jean_ ne vaut pas mieux que la _virago_; seulement il est
+plus ridicule. A une époque où la rudesse des moeurs faisait qu'on
+n'en venait guère aux gros mots sans en venir aux coups, la _Coutume
+de Senlis_ (1375), entre autres, édictait contre de tels maris cette
+punition joyeuse:
+
+ «_Les maris qui se laissent battre par leurs femmes seront
+ contrains et condemnés à chevaucher sur un âne, le visaige par
+ devers la queue du dit âne._»
+
+«Il y a, dit La Bruyère, telle femme qui anéantit ou qui enterre son
+mari, au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention:
+vit-il encore, ne vit-il plus? On en doute. Il ne sert dans sa famille
+qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite
+soumission. Il ne lui est dû ni douaire, ni conventions; mais à cela
+près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari...
+Monsieur paie le rôtisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez
+madame qu'on a soupé.»
+
+Tout le monde peut mettre, sous ce portrait, le nom de quelque
+personne de connaissance, car, pour n'être pas très communs, les
+ménages institués sur ce modèle se rencontrent un peu partout. On lit
+dans l'ouvrage anglais _Pensées d'une femme sur les femmes_:
+«J'entendais un jour une femme mariée dire avec beaucoup de
+complaisance et de satisfaction: «Oh! monsieur m'épargne toute la
+peine dans l'intérieur du ménage; il fait le menu du dîner, va chez le
+boucher choisir la viande, paie toutes les notes, tient les comptes de
+la semaine, et ne me demande jamais de faire quoi que ce soit.» A part
+moi, je pensais: «Ma chère, si j'étais vous, j'aurais grand'honte et
+de moi-même et de M. X***.»
+
+Le fait est qu'il n'y a pas à tirer vanité d'un tel renversement de
+devoirs, qui n'est évidemment qu'un pur désordre.
+
+D'autres s'y prennent plus habilement, parce qu'au lieu d'être
+simplement des paresseuses ou des frivoles, elles sont ambitieuses et
+prétendent exercer leur gouvernement sur ce qui les regarde le moins.
+Madame de Rémusat nous donne le signalement de cette espèce.
+
+«Combien de femmes, dit-elle, toujours prêtes, aux yeux du public, à
+satisfaire les fantaisies frivoles, à exécuter les ordres de détail,
+usent l'autorité d'un mari sur une foule de minuties, pour ressaisir
+la liberté dans les occasions qui les intéressent, et acquièrent, par
+ce mélange habile de la complaisance et de la ruse, une indépendance
+très effective», et très dangereuse, ajoutons-le.
+
+Le mari qui s'ingère dans les choses du ménage par esprit tatillon, ou
+par un sentiment jaloux et déplacé de son autorité, ne fait pas de
+meilleure besogne. «Il y a beaucoup d'hommes qui exercent ou
+prétendent exercer une surveillance minutieuse sur les dépenses du
+ménage: très certainement il vaudrait toujours mieux qu'une femme eût
+toute l'autorité domestique. Nous sommes faites pour les détails,
+nous avons le goût et l'intelligence des petites choses, et nous
+savons mieux que les hommes nous faire obéir des subalternes, tout en
+commandant avec plus de douceur[33].»
+
+ [33] Madame de Rémusat.
+
+Ce sont là des raisons; mais il y en a une autre, celle qu'exprime
+trivialement, mais énergiquement, le proverbe: «Chacun son métier,
+etc.» Que fera la femme, si vous lui prenez ses fonctions? Ne
+craignez-vous pas qu'elle n'occupe à des pensées ou à des oeuvres qui
+ne sont point faites pour vous plaire, les loisirs que vous lui créez?
+Et vous-même, ou vous êtes un membre inutile de la société, n'ayant
+rien à faire parmi vos semblables, ou vous négligez, pour usurper des
+soins qui ne sont pas les vôtres, les travaux qui vous incombent, les
+intérêts que vous avez à sauvegarder.
+
+De son côté, suivant la judicieuse remarque d'Horace Raisson, «la
+femme tire sa considération de celle dont elle sait entourer son
+époux; elle doit donc toujours paraître s'en rapporter à ses
+lumières, surtout en présence de témoins.»
+
+J'ai eu souvent l'occasion d'observer, dans des familles étrangères,
+la réserve extrême dans laquelle la femme se tient en public vis-à-vis
+du mari. Jamais un mot de contradiction, d'objection, de doute. Elle
+n'a pas d'autre avis que le chef de famille; elle ne parle pas avant
+lui, et quand il a parlé, tout est dit. Nous sommes loin des
+discussions, du ton tranchant ou agressif, des interventions
+personnelles aigre-douces, volontaires ou mutines, de l'étalage
+bruyant d'importance et d'autorité dont tant de femmes, dans nos
+ménages français, se font comme un point d'honneur. Eh bien, je ne
+veux pas contester l'influence de la Française sur les décisions et
+particulièrement sur l'humeur de son mari; mais la vérité me force à
+dire que jamais un homme ne fera rien sans avoir sérieusement consulté
+dans l'intimité cette femme qui s'efface tellement en public. Elles
+ont l'une et l'autre la satisfaction qu'elles recherchent: la
+première a l'influence effective et profonde, le respect et l'estime
+de son mari; la seconde, dont on dit: «elle n'a pas froid aux yeux,
+cette petite femme-là», ou «elle n'a pas sa langue dans sa poche», ou
+«c'est elle qui le fait filer doux!» et autres phrases ironiquement
+admiratives, voit ce même mari, dont elle ferme si lestement la bouche
+devant la galerie, la dédaigner, parfois la malmener, dans le tête à
+tête, et ne faire, en somme, que ce qu'il veut.
+
+Un journal littéraire anglais du siècle dernier, le _Tattler_, dit
+quelque part: «Le bon mari garde sa femme dans une saine ignorance de
+ce qu'elle n'a pas besoin de savoir.» Et plus loin: «Il ne sait pas
+grand'chose celui qui dit à sa femme tout ce qu'il sait.»
+
+On aurait grand tort d'en conclure que l'homme doit avoir, en tant que
+mari et chef du ménage, des secrets pour sa femme. Mais, de même qu'il
+lui messiérait de demander à celle-ci les comptes minutieux de son
+administration intérieure et la chronique détaillée de ses rapports
+quotidiens avec les fournisseurs et la cuisinière, de même--et à bien
+plus forte raison, car les intérêts d'autrui y sont presque toujours
+engagés,--ne la tiendra-t-il pas au courant, par le menu, de ses
+conversations d'affaires, des travaux de son emploi, des faits et
+gestes de ses commis, des confidences des gens qui le consultent, des
+intrigues et des _potins_ de ses collègues ou compétiteurs. Il
+risquerait fort, s'il le faisait, de troubler la paix d'esprit de sa
+femme en même temps que son propre jugement. Sans compter qu'en des
+cas nombreux il y a de l'indélicatesse, de la déshonnêteté et
+quelquefois du crime à révéler, même à la moitié de soi-même, ce qu'on
+a appris dans son bureau administratif ou dans son cabinet de
+consultation. Dans des cas semblables l'oreille gauche ne doit pas
+même entendre ce qui est dit à la droite, et le devoir strict est de
+se taire. Il n'est qu'un seul moyen de tenir ignoré ce qu'on ne veut
+pas qui soit su: c'est de ne le dire à personne, non pas même à soi,
+tout bas! Faut-il rappeler l'apologue de Midas?
+
+Bien entendu, il y a, suivant les circonstances, la nature des
+affaires, le caractère et la portée d'esprit de la femme, des degrés,
+des tempéraments, des nuances, dont le mari est juge. Autant il est
+nécessaire de se taire sur ce qui regarde autrui, autant il est
+toujours doux et souvent utile de parler avec confiance et sincérité
+de ce qui ne regarde que soi. «Une épouse, dit avec un grand bon sens
+Madame de Rémusat, doit se complaire dans la conversation d'un mari
+occupé des affaires publiques. Elle peut avoir d'elle à lui un avis
+sur son opinion s'il est membre d'une assemblée, sur son livre s'il
+est écrivain, sur son vote s'il n'est que citoyen; elle doit entrer
+dans ses projets relativement aux progrès de la science, de l'art ou
+du métier qu'il exerce. Eclairée et sensible, dévouée et prudente à la
+fois, presque toujours la raison s'applaudira de l'avoir consultée, et
+l'amour lui rapportera une part du succès.»
+
+A un autre point de vue, l'homme a, pour certaines choses laides de la
+vie, une science et une expérience forcément acquises au contact des
+autres hommes et dans l'entraînement de plaisirs et de liaisons
+irrégulières qui, dans notre étrange ordre social, sont pour les
+jeunes gens comme la préparation nécessaire, l'initiation obligatoire
+aux vertus de l'homme marié et à la pureté de la vie de famille. Il
+fera sagement de garder pour lui ses notions spéciales, et de
+conserver de son mieux à sa femme cette naïveté délicieuse, qui est
+l'ignorance du mal.
+
+Elle en sera mieux gardée dans son intérieur, pendant que lui
+travaillera au dehors. La fermentation des idées fausses ou malsaines
+dans une tête de femme est plus redoutable pour sa vertu que les
+douces et sollicitantes paroles des séducteurs. Si son imagination est
+pure, si nulle curiosité maladive ne la met en éveil, le mari, présent
+ou absent, suffira, avec les devoirs et les soins de son ménage,
+féconds en saines joies, à occuper son esprit. Si les affaires
+l'appellent au loin, il pourra, comme le dit Horace Raisson, voyager
+sans crainte, car il saura que chez lui, là-bas, la femme qu'il a
+laissée au foyer, la mère de ses enfants, _dimidium animæ suæ_,
+attend chaque jour avec anxiété l'heure où passe le facteur.
+
+ «Qu'il est à plaindre, s'écrie William Cobbett, l'homme qui ne
+ peut pas abandonner tout chez lui, et qui n'est pas bien sûr,
+ bien certain que tout est aussi en sûreté que s'il le tenait
+ dans sa main! Heureux le mari qui s'éloigne de sa maison et de
+ sa famille avec aussi peu d'inquiétude que l'on quitte une
+ auberge, et qui, à son retour, serait plus surpris d'avoir
+ quelque reproche à faire, qu'il ne le serait si le soleil
+ s'arrêtait tout à coup!...» Puis, parlant pour son compte, il
+ ajoute: «J'ai goûté les plaisirs inexprimables du chez-soi et de
+ la famille, et j'ai joui, en même temps, de la parfaite
+ indépendance du célibataire; sans cette indépendance, je
+ n'aurais jamais pu accomplir tant de travaux, car le plus petit
+ souci domestique m'eût enlevé toute mon énergie.»
+
+Telle est la force de la femme dans le monde. Non seulement elle crée
+et élève les hommes de l'avenir, mais elle complète et arme pour la
+lutte, en lui assurant la paix du foyer, son mari, l'homme du présent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA FÉE DU FOYER
+
+
+«Milton, disait quelqu'un au grand poète anglais après son troisième
+mariage, votre femme a la fraîcheur d'une rose.»--«Il se peut,
+répondit le pauvre poète, mais je suis aveugle et je n'en sens que les
+épines.»
+
+Ne recherchons pas si l'odorat manquait comme la vue à l'Homère des
+puritains. Il suffit de constater que sa femme n'était pas tout à fait
+une Xantippe et qu'en tant que mari, lui n'était rien moins qu'un
+Socrate.
+
+L'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues dans la société_
+pose ces deux axiomes à double tranchant:
+
+«Quelques femmes ne peuvent réussir à gouverner leurs maris; mais il
+n'y a pas un mari peut-être qui parvienne à gouverner sa femme...
+
+»On voit un petit nombre de maris faire la félicité de leurs femmes;
+c'est un phénomène que de rencontrer une femme qui fasse le bonheur de
+son mari.»
+
+Un moraliste d'une autre envergure, La Bruyère, avait dit déjà plus
+finement: «Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent leurs
+maris de se repentir, au moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou
+de trouver heureux celui qui n'en a point.»
+
+Voilà le ton sur lequel bon nombre d'hommes modérés, sensés,
+quelques-uns doués d'une grande acuité d'observation et d'une
+remarquable sagacité de jugement, parlent souvent des femmes. D'autres
+y ajoutent des plaisanteries au gros sel ou des ironies de
+pince-sans-rire, comme dans ces vers de Pope:
+
+ «Grande est la bénédiction d'avoir une femme prudente,
+ qui met un point d'arrêt aux luttes domestiques.
+ L'un de nous deux doit gouverner, et l'un obéir,
+ et puisque, chez l'homme, la raison a tout pouvoir,
+ laissons cet être frêle, la faible femme, faire ses volontés.
+ Les épouses, dans toute ma famille, ont gouverné
+ Leurs tendres maris et calmé leurs emportements.»
+
+L'homme qui ne voit dans la femme que la rivale de son autorité et qui
+fait du foyer le théâtre d'une lutte mesquine et sotte, répétera ces
+railleries et y ajoutera, de toute la bonne foi de son coeur égoïste
+et de son esprit borné. D'autres les répéteront et y ajouteront aussi,
+tantôt par fanfaronnade, tantôt par un niais respect humain et parce
+qu'avec les loups il faut hurler, tantôt enfin pour le seul plaisir de
+railler, par amour du paradoxe ou de la satire, sans se croire
+eux-mêmes et sans se soucier qu'on les croie.
+
+Nous qui nous tenons en dehors de ces catégories, qui n'avons d'autre
+préoccupation que la vérité et ne poursuivons d'autre but que le
+bonheur du couple humain, nous ne pouvons, tout en constatant des
+exceptions douloureuses, que sourire à tous ces discours amers ou
+comiques, et dire ce que nous savons et ce que nous voyons. Tâche
+aisée, lorsque tant d'autres, illustres par la pureté de leur vie et
+l'éclat de leur talent, l'ont vu et su avant nous, et que, pour le
+bien dire, nous n'avons qu'à reproduire leurs paroles.
+
+Voici, par exemple, le portrait de la jeune femme telle que la
+concevait Fénelon. C'est M. Octave Gréard qui en a recueilli et
+rassemblé les traits[34] «fermes et précis, dans le cadre de
+gentilhommière provinciale où Fénelon la place.» Voyez-la «levée de
+bonne heure pour ne pas se laisser gagner par le goût de l'oisiveté et
+l'habitude de la mollesse; arrêtant l'emploi de sa journée et
+répartissant le travail entre ses domestiques sans familiarité ni
+hauteur; consacrant à ses enfants tout le temps nécessaire pour les
+bien connaître et leur persuader les bonnes maximes; ayant toujours un
+ouvrage en train, non de ceux qui servent simplement de contenance,
+mais de ceux qui occupent de façon à ne point se laisser saisir par
+le plaisir de jouer, de discourir sur les modes, de s'exercer à de
+petites gentillesses de conversation; s'intéressant à la culture de
+ses terres; ne dédaignant aucune compagnie, car les gens les moins
+éclairés peuvent fournir, pour peu qu'on sache les faire parler de ce
+qu'ils savent, un enseignement profitable; attentive à tout ce qui
+touche au bonheur du «nombreux peuple qui l'entoure»; fondant de
+petites écoles pour l'instruction des pauvres et présidant des
+assemblées de charité pour le soulagement des malades; menant au
+milieu de ces occupations solides et utiles une existence régulière et
+pleine, plus concentrée qu'étendue, mais non sans élévation morale et
+animant tout autour d'elle du même sentiment de vie.»
+
+ [34] Oct. Gréard: _L'Education des Femmes par les femmes;
+ Fénelon_.
+
+Dans une donnée plus moderne et moins sévère, madame de Girardin nous
+offre cette charmante esquisse[35]: «Tout est gracieux dans un jeune
+établissement, tout parle d'amour, chaque objet du ménage est un gage
+d'union. Cette joie du luxe n'est pas de l'orgueil, c'est le premier
+plaisir de la propriété, c'est la vie intime, c'est la famille, c'est
+quelquefois même l'amour; comme on l'aime, cette argenterie et ce beau
+linge damassé qui vous appartiennent en commun avec le jeune homme que
+vous appeliez hier monsieur, et qui vous nommait avec respect
+mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers du ménage deviennent
+poétiques quand ils vous installent dans votre bonheur, quand ils
+viennent à chaque instant du jour vous prouver que vous êtes unis pour
+la vie, et que vous avez le droit de vous aimer!»
+
+ [35] _Lettres du vicomte de Launay._
+
+Nous n'attendrons pas qu'on nous dise que toutes les jeunes femmes ne
+sont pas châtelaines dans des gentilhommières et qu'il en est qui se
+marient sans argenterie ni linge damassé. Si le milieu est plus
+humble, les objets seront différents, mais les rapports entre ces
+objets, aussi bien que les idées qu'ils réveillent, resteront les
+mêmes. Le ménage de l'ouvrier est aussi riche en joies du coeur que
+le ménage de l'homme de finances, s'il ne l'est pas davantage. Et même
+lorsque la misère noire s'abat sur les déshérités et les parias, le
+dernier morceau de pain dur est moins amer à la bouche de l'homme qui
+le partage avec celle qu'il aime.
+
+Mais laissons ces situations extrêmes. Si dignes d'intérêt qu'elles
+soient--et rien ne l'est davantage,--nous ne nous les sommes point
+proposées pour étude en ces pages qui s'adressent à la moyenne des
+conditions dans notre état social. Il nous suffit de noter en passant
+la puissance de la femme pour adoucir la vie de l'homme, même
+lorsqu'elle est le plus rude, pour l'attirer et le retenir au foyer,
+même lorsqu'il est éteint et froid.
+
+Analysons, s'il se peut, ce charme souverain. D'où vient-il, et quels
+en sont les éléments!
+
+«On dit d'ordinaire que la beauté, quelque enchanteresse qu'elle soit
+avant le mariage, devient une chose indifférente après. Pourtant si la
+beauté est de telle nature que, non seulement elle attire
+l'admiration, mais qu'elle contribue à donner à cette admiration la
+profondeur de l'amour, je ne suis pas de ceux qui pensent que ce qui
+charmait l'amant doit être, du jour au lendemain, perdu pour le mari.»
+
+Ces paroles de Henry Taylor nous semblent fort sensées. Pour bien les
+comprendre, toutefois, il ne faut pas oublier que la beauté est chose
+essentiellement relative. Le sens esthétique peut être satisfait dans
+les conditions les plus diverses, quel que soit l'âge, quelle que soit
+même l'imperfection des traits ou des formes. Mais nier qu'il existe
+ou qu'il ait une influence considérable sur les sentiments, serait
+nier gratuitement l'évidence.
+
+Il est permis de dire avec le prélat catholique[36]: «La beauté ne
+peut qu'être nuisible, à moins qu'elle ne serve à faire marier
+avantageusement une fille. Mais comment y servira-t-elle, si elle
+n'est soutenue par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer
+d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse, à moins que
+sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d'un
+esprit réglé et sensibles aux qualités solides. Les personnes qui
+tirent toute leur gloire de leur beauté deviennent bientôt ridicules:
+elles arrivent, sans s'en apercevoir, à un certain âge où leur beauté
+se flétrit, et elles sont encore charmées d'elles-mêmes, quoique le
+monde, bien loin de l'être, en soit dégoûté. Enfin il est aussi
+déraisonnable de s'attacher uniquement à la beauté, que de vouloir
+mettre tout le mérite dans la force du corps, comme font les peuples
+barbares et sauvages.»
+
+ [36] Fénelon, _De l'Education des Filles_.
+
+Sans doute; mais ni la force du corps, ni la beauté ne sont quantités
+négligeables. Et, à moins que l'on n'ait affaire aux coquettes, la
+beauté ne se flétrit point si vite et ne devient pas si dégoûtante que
+Fénelon semble le croire. En tout cas, et quoi qu'en puisse penser le
+monde, le mari et la femme vieillissent ensemble, mais leurs souvenirs
+restent jeunes, et, aussi longtemps qu'ils s'aiment, ils se voient
+avec leurs yeux de fiancés. Elle est, à notre sens, encore plus
+touchante qu'ironique, l'aimable création du chansonnier qui a pour
+refrain:
+
+ C'était en dix-huit cent,
+ Souvenez-vous-en...
+
+Nombreux sont les couples qui, jusqu'au bout, se souviennent et vivent
+dans l'enchantement des premières heures, comme Monsieur et Madame
+Denis.
+
+Le _Code conjugal_ a donc raison lorsqu'il dit:
+
+«Une femme a besoin des grâces pour conserver l'affection de son mari;
+elle doit, même chez elle, être toujours mise avec une certaine
+recherche. Le soin, l'élégance, ont un charme innocent et secret, dont
+un mari, autant, plus qu'un autre peut-être, ne peut méconnaître
+l'attrait et la puissance.»
+
+Dans une conférence sur la vie de ménage dans l'antiquité,
+l'helléniste Egger disait, d'après Xénophon: «Le plus grand charme
+d'une femme sera toujours la fraîcheur même de la jeunesse et de la
+bonne santé; il s'entretiendra d'une manière simple et à peu de frais:
+que la maîtresse du logis se lève de bonne heure, qu'elle se mêle au
+travail de ses servantes, qu'elle mette la main à l'oeuvre, elle se
+portera d'autant mieux et vieillira moins vite.»
+
+Grâce, bonne santé, bonne humeur, sympathie, intelligence et amour du
+travail qui lui est propre, ne sont-ce pas là les éléments essentiels
+qui font de la femme la joie de l'homme, la protectrice et la
+directrice bienfaisante du foyer?
+
+A ce sujet, une Anglaise, d'un grand bon sens qui n'exclut pas la
+finesse, fait quelques remarques qui méritent d'être rapportées.
+
+«Une maîtresse de maison ne peut pas toujours avoir la parure des
+sourires, dit-elle fort justement. Il lui incombe parfois de trouver à
+reprendre, et il arrive à la faiblesse de la nature de ne pas s'en
+acquitter toujours avec toute la modération et toute la dignité
+convenables. Ne le faites donc jamais en présence de votre mari. Ne
+l'ennuyez pas du détail de vos griefs contre les domestiques et les
+fournisseurs, ni de vos méthodes d'administration intérieure. Mais
+surtout que rien de ce genre n'aigrisse ses repas, lorsqu'il vous
+arrive d'être en tête à tête à table. Dans son commerce avec le monde
+et dans ses affaires, il rencontrera souvent des choses qui ne peuvent
+manquer de blesser un esprit comme le sien, et qui peuvent quelquefois
+affecter son caractère. Mais lorsqu'il revient à la maison, qu'il y
+trouve tout serein et paisible, et que votre gaieté complaisante lui
+rende la bonne humeur et apaise toute inquiétude et tout ennui.
+
+»Efforcez-vous d'entrer dans ses occupations, de prendre ses goûts, de
+profiter de ses connaissances; que rien de ce qui l'intéresse ne
+paraisse vous être indifférent. C'est ainsi que vous vous rendrez pour
+lui une compagne et une amie délicieuse, en qui il sera toujours sûr
+de trouver cette sympathie qui est le ciment principal de l'amitié.
+Mais si vous affectez de parler de ses occupations comme au-dessus de
+vos capacités ou étrangères à vos goûts, vous ne sauriez lui être
+agréable de ce côté, et vous n'aurez plus à compter que sur vos
+charmes personnels, dont, hélas! le temps et l'habitude diminuent
+chaque jour la valeur... Craignez, entre toutes choses, qu'il ne
+s'ennuie ou se fatigue en votre compagnie. Si vous pouvez l'amener à
+lire avec vous, à faire de la musique avec vous, à vous enseigner une
+langue ou une science, alors vous aurez de l'amusement pour chaque
+heure de loisir, et rien ne nous rend plus chers l'un à l'autre qu'une
+semblable communauté d'études. Les connaissances, les perfections que
+vous recevrez de lui seront doublement précieuses à ses yeux, et
+certainement vous ne les acquerrez jamais avec tant d'agrément que de
+ses lèvres... Avec un tel maître, vous sentirez votre intelligence
+s'élargir et votre goût se raffiner bien au delà de votre attente; et
+la douce récompense de ses louanges vous inspirera assez d'ardeur et
+d'application pour surmonter facilement tout défaut de dispositions
+naturelles que vous pourriez avoir.»
+
+Conseils judicieux qui, s'ils étaient suivis, épargneraient, de part
+et d'autre, bien des déboires, et, disons le mot, bien des chutes! Ils
+ne s'adressent point à toutes, dira-t-on, non sans quelque vérité.
+Mais, encore une fois, les circonstances changent, et les applications
+d'un principe juste changent avec elles. C'est aux intéressés d'être
+assez de bonne volonté et de bonne foi pour en faire une raisonnable
+adaptation. D'ailleurs, à un point de vue général et, on peut le dire,
+qui ne souffre point d'exception, nous répéterons avec William
+Cobbett: «Je défie tout homme actif de pouvoir aimer une paresseuse
+plus d'un mois.» Un mois, deux mois, un an, plus ou moins, le temps,
+ici encore, ne fait rien à l'affaire, car il ne sera jamais bien long,
+et le résultat est toujours certain.
+
+En effet, les femmes «n'ont-elles pas des devoirs à remplir, mais des
+devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine? Ne sont-ce
+pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent
+tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent,
+décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain[37].»
+
+ [37] Fénelon.
+
+Ainsi parlait la vieille sagesse française: «La femme fait un mesnage
+ou deffait[38].»
+
+ [38] E. Meunier, _Trésor des Sentences_.
+
+Ainsi disait Charron: «Vaquer et estudier à la mesnagerie, c'est la
+plus utile et honorable science et occupation de la femme, c'est sa
+maistresse qualité, et qu'on doit en mariage chercher principalement
+en moyenne fortune: c'est le seul doüaire, qui sert à ruyner, ou à
+sauver les maisons, mais elle est rare.»
+
+Et il ajoutait,--ce qui est mélancolique: «Il y en a d'avaricieuses,
+mais de mesnagères peu.»
+
+Nous croyons qu'il y en a plus que n'en voyait l'élève de Montaigne;
+que beaucoup même savent d'instinct toutes les règles que nous
+exposons et s'y conforment. Car enfin les bons ménages, les maisons
+prospères ne sont pas tellement rares; et puisque c'est la femme qui
+en est la clef de voûte et la cheville ouvrière, il faut bien que, le
+plus souvent, elle connaisse et remplisse son devoir.
+
+Oui, on ne saurait trop le répéter, «dans toutes les positions de la
+vie, le bonheur et la prospérité du ménage reposent sur l'activité de
+la ménagère. Est-elle paresseuse, les domestiques sont paresseux, et
+ce qui est encore plus funeste, les enfants le seront aussi: on
+remettra au lendemain à exécuter les choses les plus pressantes, elles
+seront mal faites, et le plus souvent elles ne le seront pas du tout.
+Le dîner ne sera jamais prêt. Les courses, les visites ne seront pas
+faites à temps; et il en résultera des inconvénients de toute espèce.
+Il y aura toujours un arriéré effrayant de choses à moitié commencées,
+ce qui est, même chez les riches, un véritable fléau[39].»
+
+ [39] William Cobbett.
+
+Le _Code conjugal_ donne à ce propos un conseil précieux: Une épouse
+sage évite de se répandre trop dans le monde, et, par la trop
+fréquente exigence des petits devoirs de société, de contracter
+l'habitude du désoeuvrement. C'est dans l'intérieur de sa maison que
+l'on trouve surtout un bonheur solide et réel. «En restant d'ailleurs
+plus constamment dans son intérieur, une femme habitue son mari à y
+rester près d'elle.»
+
+Rien n'est à dédaigner dans les soins du ménage. La femme qui fait fi
+de certains détails comme trop grossiers et au-dessous d'elle, a
+l'esprit déplorablement faussé. Combien il avait un plus vif sentiment
+du beau et des réalités de la vie, l'ancien qui s'écriait:
+
+ «La belle chose à voir que des chaussures bien rangées de suite
+ et selon leur espèce; la belle chose que des vêtements séparés
+ selon leur usage; la belle chose que des vases de cuivre et des
+ ustensiles de table; la belle chose enfin (dût en rire quelque
+ écervelé, car un homme grave n'en rira pas) que de voir des
+ marmites rangées avec intelligence et symétrie[40].»
+
+ [40] Xénophon, cité par Egger.
+
+C'est ce qu'avait admirablement compris la femme supérieure par la
+beauté et par le talent, la grande artiste que fut Fanny Mendelssohn.
+Rien, fût-ce la musique, dit un de ses biographes, ne rompait le
+parfait équilibre de sa nature. Toutes les jouissances du coeur et de
+l'esprit se partageaient ses facultés, aucune ne les absorbait. «Fanny
+comprenait tout; elle s'enthousiasmait pour les grandes choses et
+s'intéressait aux petites; rien ne lui était étranger ou indifférent.
+Autant que les beautés de la nature et de l'art, elle sentait les
+charmes du foyer et la poésie de la vie domestique. L'artiste
+s'effaçait avec simplicité devant la mère de famille ou la ménagère.
+Elle ne manquait à aucun de ses devoirs, même les plus humbles. Dans
+une même journée elle dirigeait un orchestre chez elle et faisait des
+confitures. Elle quittait son piano pour revoir un mémoire de
+menuisier, et donnait dans une lettre à sa soeur des détails de
+musique et des recettes de cuisine; tout cela sans fausse simplicité,
+car rien n'était plus étranger à cette nature essentiellement vraie
+que l'affectation et ce qu'on appelle la pose.»
+
+Ne rions pas de ces recettes de cuisine. Rappelons-nous plutôt le
+plaisir que nous éprouvons tous devant une table élégante et bien
+servie, et la maussaderie que nous inspire un dîner tardif ou manqué.
+Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que nous sachions gré à celle qui
+prend soin de nous assurer une jouissance, et que nous nous sentions
+mal disposés envers celle qui, s'étant chargée de ce soin, s'en
+acquitte mal ou ne s'en préoccupe pas?
+
+«La bonne humeur, chez beaucoup de personnes, dépend de la bonne
+santé; la bonne santé de la bonne digestion; et la bonne digestion
+d'une nourriture saine, bien préparée, mangée en paix et avec plaisir.
+Les repas mal cuisinés, malpropres, sont une cause aussi forte de
+mauvaise humeur que maint ennui moral[41].»
+
+ [41] _A Woman's Thoughts upon Women._
+
+ * * * * *
+
+Michelet, disait avec plus de charme et de sympathie:
+
+ «Les femmes, quand elles veulent s'en donner la peine,
+ s'entendent à merveille à administrer le régime, à le varier
+ pour le meilleur entretien de la santé du corps et de l'âme.
+ Elles seules savent encore donner à la table un air de fête.
+ Avec quoi? Oh! bien peu de chose. Ce n'est souvent qu'un mets
+ mieux présenté, une fleur sur la salade, un fruit richement
+ coloré. Il n'en faut pas davantage pour réjouir les yeux et vous
+ mettre en appétit.»
+
+C'est pourtant de ces petites choses, de ces niaiseries, de ces riens,
+que le gros du bonheur est fait, et bon nombre d'hommes trouvent là
+leur idéal de félicité domestique. Aussi, sans retirer ce que nous
+avons dit ou rapporté à propos de la sympathie intellectuelle si
+désirable entre la femme et le mari, ne pouvons-nous pas ne pas
+souscrire à ce conseil d'Horace Raisson: «Une jeune femme fait
+sagement de ne se mêler que des affaires du ménage, et d'attendre que
+son mari lui confie les autres.»
+
+Mais encore une fois, lorsque le mari cherchera dans sa femme, comme
+il le fera toujours pour peu qu'il espère l'y trouver, la confidente
+et le soutien de ses espérances et de ses efforts, que cet appel à ce
+qu'il y a d'élevé dans les facultés de son esprit et de son coeur ne
+lui fasse ni dédaigner ni négliger les fonctions de ménagère et de
+mère de famille qui, pour humbles qu'elles paraissent, sont en réalité
+au-dessus de tout. «Une des lettres si reposées que madame Roland
+écrivait du Clos (23 mars 1785), la montre dans toute l'activité de la
+vie de famille, s'occupant, au sortir du lit, de son enfant et de son
+mari, faisant lever l'un, préparant à déjeuner à tous deux, puis les
+laissant ensemble au cabinet, tandis qu'elle va elle-même donner son
+coup d'oeil dans toute la maison, de la cave au grenier[42].»
+
+ [42] Oct. Gréard. _L'Éducation des Femmes par les Femmes; Madame
+ Roland._
+
+Et l'on sait si son mari avait des secrets pour celle-là.
+
+Une autre, qui savait à quoi s'en tenir, a appelé la gloire le tombeau
+du bonheur, plus sincère peut-être en ce cri que ne l'était Lamartine
+lorsqu'il écrivait, toujours en parlant de la gloire, ces vers fameux:
+
+ Plus j'ai sondé ce mot plus je l'ai trouvé vide,
+ Et je l'ai rejeté comme une écorce aride
+ Que les lèvres pressent en vain.
+
+Leur véritable gloire, aux femmes, un écrivain inconnu la déterminait
+au siècle dernier dans un opuscule que n'ouvrent plus que de rares
+curieux: «Par une prudence soumise, une habileté modeste, douce,
+adroite et sans art, elles excitent à la vertu, raniment les
+sentiments du bonheur et adoucissent tous les travaux de la vie
+humaine[43].»
+
+ [43] Bénoit Touzelli. _Apologie des Femmes._ Turin, 1798, in-8o.
+
+Naguère encore le grand poète du siècle, en peignant d'un trait
+héroïque les matrones de la cité romaine, traçait aux femmes modernes,
+surtout aux femmes de France, le programme de la gloire où elles
+doivent tendre:
+
+ Ce qui fit la beauté des Romaines antiques,
+ C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,
+ Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs,
+ Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs
+ Et leurs maris debout sur la porte Colline.
+
+Toujours et partout, suivant le mot de Bacon, les femmes, nos épouses,
+«sont nos maîtresses, durant la jeunesse, nos compagnes quand vient
+l'âge mûr, et nos nourrices dans la vieillesse.»
+
+Il y a longtemps que l'Ecriture traçait en paroles éloquentes, en
+métaphores enflammées, le portrait de cette femme idéale, de cette fée
+du foyer, que sont à des degrés divers toutes les mères de famille
+dignes de ce nom. Le morceau se trouve partout et nous ne le
+transcrirons pas une fois de plus. Mais on prendrait peut-être plaisir
+à en lire la paraphrase faite en vers naïfs par une Poitevine du
+seizième siècle, Catherine Neveu, demoiselle des Roches. A tout
+hasard, en voici quelques fragments:
+
+ Fuyant le doux languïr du paresseux sommeil
+ Ell' se lève au matin, premier que le soleil
+ Monstre ses beaux rayons, et puis faict un ouvrage
+ Ou de laine ou de lin, pour servir son mesnage,
+ Tirant de son labeur un utile plaisir...
+ Ainsi la dame sage ordonne sa famille,
+ Afin que son mary et ses fils et sa fille,
+ Ses servants, ses sujects, puissent avoir tousjours
+ Le pain, le drap, l'argent, pour leur donner secours
+ Contre la faim, le froid et maintes autres peines
+ Qui tourmentent souvent les pensées humaines...
+ Chacun la recoignoist pour ses perfections,
+ Son mary est prisé en tous lieux de la ville
+ Pour estre possesseur de femme si gentille:
+ Elle a dessus sa langue un coulant fleuve d'or,
+ Et tient en son esprit un précieux trésor
+ De grâce et de vertus...[44].»
+
+ [44] _La Femme forte._ Imitation de la même de Salomon, dédiée à
+ la Royne mère du Roy (_Les OEuvres de mesdames des Roches, de
+ Poictiers, mére et fille._) Paris, Langelier, 1579.
+
+«Qui trouvera la femme forte? demande l'évêque Landriot. La femme
+forte qui résiste aux chocs si nombreux de la vie, aux tristesses de
+familles, aux froissements d'intérieur, et à toutes ces peines intimes
+qui, semblables aux légions d'insectes en automne, assiègent
+continuellement le coeur de la femme; la femme forte qui préside avec
+une sagesse imperturbable aux travaux de sa maison, aux détails du
+ménage, aux soins des enfants, à la surveillance des domestiques et à
+l'ordonnance de cette multitude de petites affaires qui se succèdent
+dans la famille aussi rapidement que les nuages dans le ciel? Qui
+trouvera la femme forte, plus forte que le malheur, que les coups de
+la fortune, que les calomnies, que la malignité humaine; et qui, après
+le passage de toutes les vagues, demeure comme la colonne en mer pour
+éclairer et fortifier les pauvres naufragés!»
+
+Heureux, inexpressiblement heureux celui qui n'a qu'à regarder à son
+côté pour répondre: La voilà!
+
+C'est autant à l'un qu'à l'autre des deux époux qu'il appartient de
+faire qu'un tel bonheur ne soit pas rare.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LA GRANDE JOIE
+
+
+Le mythe biblique de la formation de la femme tirée de l'homme, chair
+de sa chair, os de ses os et sang de son sang, a une profonde
+signification. L'homme sans la femme n'est pas complet, il lui manque
+quelque chose de lui-même, et ce n'est que par son union avec la femme
+que se constitue vraiment l'unité de l'être humain. C'est aussi par là
+que s'assure physiologiquement la perpétuité de la race; et, comme il
+arrive chaque fois que les conventions sociales sont d'accord avec la
+nature, le but social du mariage aussi bien que la suprême joie des
+époux, c'est l'enfant.
+
+L'enfant, nous lui avons consacré, dans le cours de ces essais, bien
+des chapitres et même un volume tout entier[45]. Nous nous garderons
+de notre mieux de tomber dans des redites, n'ayant à le considérer ici
+que comme un facteur nouveau dans les éléments ordinaires et prévus de
+la vie à deux.
+
+ [45] _Comment élever nos enfants?_ Librairie illustrée, 1 vol.
+ in-18.
+
+Un adage français du seizième siècle, souvent repris et commenté sous
+différentes formes, disait: «Enfans sont richesses de pauvres gens.»
+Et les commentateurs d'ajouter, pour ceux dont l'esprit est lent,
+qu'en effet les enfants des gens pauvres, et plus particulièrement des
+paysans, coûtent peu à nourrir, aident les parents dès leur bas âge,
+remplacent les valets de ferme, augmentent par leur travail les
+produits de l'exploitation, et sont ainsi source de richesses pour les
+pauvres.
+
+Ce sont là raisonnements d'économistes. Nous en apprécions la valeur,
+mais nos préoccupations, pour le moment du moins, ne se portent pas de
+ce côté. A notre point de vue,--celui des mères,--les enfants sont
+richesses pour tous. Richesses de coeur, trésors d'affections, vivants
+réservoirs de tendresse, sanction définitive de l'union des époux, qui
+renouvelle et perpétue leurs premiers sentiments d'amour.
+
+«Le mariage sans enfants, c'est le monde sans soleil», a dit Luther.
+
+Un romancier contemporain, qui, sans doute, ne songeait guère au mot
+du fameux réformateur, fait dire à un de ses personnages:
+
+«Le ménage sans enfants, quelle hérésie! C'est plus tard, devant le
+foyer vide, devant la glace des cendres froides, le tête à tête d'une
+vieille fille et d'un vieux garçon, deux vieux égoïstes, tout à leurs
+manies, à leurs rhumatismes, à leurs grincheries longuement aiguisées
+l'une contre l'autre comme deux lames de couteaux, tout au sentiment
+de leur inutilité dans la société, sans la douceur d'êtres à aimer,
+d'enfants, de petits-enfants, de toute cette vie neuve et fraîche,
+sortie de vous, coulée de votre sang, et vous rappelant votre enfance,
+votre jeunesse, adoucissant votre vieillesse de la caresse de
+ressouvenirs?... Ah! allez! Qu'est-ce qui peut rattacher à la vie,
+sans cela?...[46].»
+
+ [46] Gustave Toudouze.
+
+Il semble que les choses mêmes s'animent, s'illuminent à la présence
+de l'enfant. Lamartine a rendu cette impression subtile et vraie, ce
+_sunt gaudia rerum_, avec une émotion singulièrement communicative,
+quand il parle du temps
+
+ Où la maison vibrait comme un grand coeur de pierre
+ De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits,
+
+et où
+
+ La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
+ Dans les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.
+
+Un moraliste, qui s'est sérieusement occupé des questions qui touchent
+à la famille et que nous avons déjà cité, M. Armand Hayem, met sous
+nos yeux le contraste que présente la maison sans enfants à côté de
+la famille féconde[47].
+
+ [47] Arm. Hayem, _Le mariage_.
+
+«La stérilité, de quelque cause et de quelque part qu'elle vienne, en
+laissant une place vide dans le ménage, dénature le mariage et fait
+perdre souvent tout sens moral à la femme. La maternité est si bien
+faite pour elle, qu'avec la maternité, tout l'être féminin est emporté
+et anéanti. Il n'est point de mari, si aimé qu'il soit, qui puisse
+faire jaillir ce flot de tendresse inépuisable, de dévouement
+constant, d'amour qui tient aux entrailles; et il n'est point de femme
+qui puisse contenir longtemps ce flot dans son coeur sans le briser.
+Comprend-on tout ce qu'est l'enfant et tout ce qu'il peut sur la
+femme? Qu'est-ce que le lit nuptial sans le berceau? Une couchette
+d'amour! Mais le berceau? C'est la mère, c'est la famille!--On le
+croit vide et la femme y a déposé, dès le premier jour, son amour, son
+espérance: l'avenir!--Et si l'enfant ne vient pas, c'est tout cela
+qui meurt pour la femme et qu'elle ensevelit dans son âme.--Le pouvoir
+de l'enfant est immense.--Qui est-ce qui retient la femme au foyer?
+Qui est-ce qui y ramène le mari? Qui est-ce qui apaise toute querelle,
+fait taire toute colère, provoque tout pardon; rapproche, unit,
+enlace, entraîne?--Qui est-ce qui absorbe tout le coeur et tout le
+cerveau de la mère? Qui est-ce qui retient la femme près de céder au
+séducteur?--L'enfant!--il est l'âme du ménage, la vie de l'intérieur,
+l'attrait de l'homme, l'ange de la paix domestique, l'idole de la
+femme, la lumière de sa conscience, le plus sûr gardien de l'honneur
+conjugal.»
+
+Dans les _Instructions de M. Ferrand à son fils_, le père, pour mettre
+le jeune homme en garde contre la passion du jeu et lui montrer comme
+elle dépouille sa victime de tout sentiment humain, rapporte une
+lugubre anecdote: «Un très gros joueur de Paris, dit-il, laissait en
+province, dans une petite terre, sa femme et trois enfans, pendant que
+tous les jours il diminuait ou risquait leur fortune. Sa femme,
+instruite des pertes énormes qu'il faisait, et n'espérant plus le
+ramener par ses exhortations, lui envoya une très belle tabatière, sur
+laquelle elle avait fait peindre ses trois enfans avec cette devise:
+_Souvenez-vous d'eux_. C'était lui rappeler une idée qui devait
+l'arrêter à tout moment. Mais la passion du jeu fut plus forte que
+l'amour paternel; et après avoir perdu tout son bien, la tabatière fut
+la dernière chose qu'il joua et perdit.»
+
+Encore l'avait-il gardée pour suprême enjeu.
+
+Hélas! de tout temps et en tout pays on a pu faire la remarque
+exprimée par le grand poète dramatique anglais en des termes dont
+Philarète Chasles a su rendre la poignante énergie:
+
+«Le tissu des vices humains est mêlé de vertus, le tissu des vertus
+humaines est mêlé de crimes!»
+
+Mais laissons de côté les éternelles victimes des passions, ceux qui,
+trop dénués de résistance, trop mous de volonté, tournoient sous leur
+souffle comme le sabot sous le fouet. Qu'on les plaigne ou qu'on en
+ait horreur, laissons flotter à la dérive ces épaves d'humanité. Il
+n'en est pas moins vrai que l'enfant est le couronnement de la
+famille, le lien le plus fort entre les époux et leur meilleure joie,
+à tous les degrés de l'échelle sociale. «Les devoirs de la maternité,
+écrit fort justement un journaliste[48], sont les meilleurs agents de
+la moralisation populaire. Les mioches font revenir le père au foyer.
+C'est à eux que pensent les parents, quand ils portent leurs économies
+à la caisse d'épargne.
+
+ [48] Edmond Deschaumes, _Estafette_, 14 juin 1888.
+
+»Par les beaux dimanches d'été, les ménages d'ouvriers reviennent de
+la banlieue. C'est à peu près leur seul plaisir. La femme tient dans
+ses bras un bébé endormi. L'homme porte, sur sa robuste épaule, un
+gros garçon aux joues roses, tout fier d'être si commodément perché.
+Il n'y a place, sur ces figures satisfaites, ni pour la haine, ni pour
+l'envie. «J'en marie le plus que je peux!» me disait l'un des maires
+les plus intelligents de Paris. Développez donc chez l'homme et chez
+la femme le sentiment de la famille. Celui qui aime ses enfants, qui
+gagne à peu près sa vie en mettant quelques sous de côté, est bien
+près du bonheur. Je sais des bébés qui ont mieux fait comprendre à
+leur père la véritable question sociale que tous nos beaux parleurs
+réunis.»
+
+Eh! oui, comme le disait Horace Raisson, «qui aime tendrement ses
+enfants aime nécessairement sa femme», et il n'y a rien encore qui
+ressemble au bonheur comme l'amour.
+
+C'est dans de telles conditions que l'on peut en toute sécurité
+conclure avec le même auteur: «Si le mariage a ses chagrins, ses
+inquiétudes, il est le seul état aussi où l'on puisse espérer de
+réunir les douceurs de l'amitié, les plaisirs des sens et ceux de la
+raison; où l'on jouisse enfin de toute la somme de bonheur que la
+nature humaine puisse thésauriser.».
+
+«O Hymen! s'écriait le poète Southey, guérison de tous les maux,
+source de toutes les joies!
+
+ _Of every woe the cure,
+ Of every joy the source!_
+
+Mais, pour lui comme pour nous, derrière le Dieu Hymen, venait
+toujours la déesse Lucine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LES HÉMISPHÈRES DE MAGDEBOURG
+
+
+Rapprochées par l'amour, liées par la communauté des intérêts, les
+habitudes de la vie quotidienne, les douleurs et les joies éprouvées
+ensemble, encore plus que par les conventions et les lois, cimentées
+par la venue d'enfants qui sont comme la prolongation de leur être au
+delà de lui-même dans l'espace et dans le temps, les deux moitiés du
+groupe conjugal, mari et femme, sont désormais indissolublement unies.
+On peut les comparer à ces hémisphères de métal que la machine
+pneumatique soude tellement l'un à l'autre que toute force est
+impuissante à les séparer. S'il y pénètre un peu d'air, il est vrai,
+tout est détruit: la sphère, parfaite tout à l'heure, se fend et
+retombe en deux fragments qui gisent inertes sur le sol, lorsqu'ils ne
+s'y brisent pas. Mais pourquoi l'air, c'est-à-dire les dissentiments,
+les querelles, les outrages, la haine ou l'indifférence, pire que la
+haine, y pénétrerait-il, si ni l'un ni l'autre des époux ne donne la
+secousse qui ouvrira le robinet? Et pourquoi le feraient-ils
+lorsqu'ils ont une fois goûté l'ineffable joie de vivre deux en un, et
+de revivre en ses enfants?
+
+Madame Necker qui, suivant le dire de M. O. Gréard, était, «aux yeux
+de tous les contemporains, l'expression de ce qu'à la fin du
+dix-huitième siècle l'esprit français offrait de plus honnête et de
+plus sain», a écrit des _Réflexions sur le Divorce_ où elle expose les
+caractères qui doivent, à son sens, offrir les meilleurs ménages, les
+véritables _hémisphères de Magdebourg_ conjugaux. Nous empruntons à
+l'auteur si fin et si autorisé de _l'Éducation des Femmes par les
+Femmes_[49], l'analyse qu'il donne de ce morceau. Elle pose en
+principe tout d'abord que les meilleurs ménages sont ceux qui «à
+l'origine sont formés par la conformité des goûts et par l'opposition
+des caractères»; mais elle n'admet pas que les caractères ne puissent
+arriver à se fondre. «Les Zurichois, raconte-t-elle agréablement,
+enferment dans une tour, sur leur lac, pendant quinze jours,
+absolument tête à tête, le mari et la femme qui demandent le divorce
+pour incompatibilité d'humeur. Ils n'ont qu'une seule chambre, qu'un
+seul lit de repos, qu'une seule chaise, qu'un seul couteau, etc., en
+sorte que, pour s'asseoir, pour se reposer, pour se coucher, pour
+manger, ils dépendent absolument de leur complaisance réciproque; il
+est rare qu'ils ne soient pas réconciliés avant les quinze jours.» Ce
+qu'elle préconise sous le couvert de cette espèce de légende, c'est le
+mutuel sacrifice qui forme, par l'habitude, le plus solide des
+attachements et engendre la réciprocité d'une affection inséparable;
+elle compare le premier attrait de la jeunesse au lien qui soutient
+deux plantes nouvellement rapprochées; bientôt, ayant pris racine
+l'une à côté de l'autre, les deux plantes ne vivent plus que de la
+même substance, et c'est de cette communauté de vie qu'elles tirent
+leur force et leur éclat.
+
+ [49] M. Octave Gréard.
+
+»Dans les _Avis d'un père à sa fille_, le marquis de Halifax, inquiet
+de voir se multiplier les exemples de séparation conjugale, proposait
+d'instituer une cour de justice composée de femmes et chargée de
+prononcer souverainement entre elles sur les cas de désunion.
+Rousseau, par sa doctrine du libre choix en dehors du ménage, laissait
+l'épouse arbitre suprême de ses propres sentiments et l'autorisait à
+se faire honneur de ses écarts comme d'une vertu, sauf à lui inspirer
+ensuite un remords inutile. Madame Necker soumet simplement le mariage
+à la loi du devoir, en attachant à l'observation de cette loi les
+joies intimes qui sont, pour l'un et l'autre sexe, le prix du devoir
+fidèlement accompli.»
+
+Comme madame Necker a raison! J'en appelle à tous ceux qui en ont fait
+l'expérience, quelque chemin qu'ils aient pris.
+
+«Il est tres certain, dit le loyal gentilhomme de La Hoguette, qu'il
+est assez difficile d'avoir un même toit, un même foyer, une même
+table, un même lit, mêmes intérêts, mêmes enfans, et de vivre heureux
+sans avoir une même volonté. Toutes ces circonstances fournissent de
+moment en moment une nouvelle matière d'amour ou de haine, selon que
+les mariages sont bons ou mauvais. C'est pourquoi nous ne voyons point
+d'affection dont l'estrainte soit plus ferme que celle d'une bonne
+femme et d'un bon mari; parce qu'étant toujours ensemble ils se
+rendent à toute heure mille petits offices l'un à l'autre, qui sont
+autant de liens communs qui font de nouveaux noeuds en l'ame, dont
+l'un ne se relâche jamais que l'autre ne se resserre.»
+
+Et de fait, «il arrive souvent que le meilleur ami d'un homme est sa
+femme.» Horace Raisson n'est pas le seul à l'avoir remarqué. C'est
+même ce qui devrait arriver toujours.
+
+Madame de Rémusat l'indique avec non moins de noble fermeté que
+d'ingénieuse précision, lorsqu'elle écrit: «Une femme qui a su
+découvrir le secret des qualités ou des faiblesses de son mari,
+parviendra sans le blesser à l'avertir pour le bien de tous deux. Dans
+l'occasion, elle calmera son impétuosité ou pressera son indolence;
+s'il le faut, elle lui indiquera les vertus mêmes qui ne lui manquent
+qu'à cause d'elle; elle saura, par exemple, le préserver du repentir
+en consacrant d'avance, par un généreux consentement, le sacrifice
+d'une situation brillante dont la perte n'afflige souvent un mari que
+pour sa femme ou ses enfans. Un père, placé entre son devoir et le
+bien-être de sa famille, pourrait être tenté de transiger; sa
+conscience et sa tendresse doivent être en repos, si l'amour maternel
+a accepté son sacrifice.
+
+»... Je ne sais pas de spectacle plus touchant, qui découvre mieux ce
+qu'il y a de beau dans le coeur humain, que celui d'un citoyen placé
+entre un sentiment patriotique et les intérêts d'une famille digne
+d'être chérie: prêt à braver le malheur ou le danger, il hésite
+toutefois, mais non à cause de lui... C'est alors que les paroles
+courageuses de sa compagne viendront terminer ses incertitudes. Ou le
+pouvoir de la vertu n'est qu'un rêve, ou dans un pareil moment elle
+donnera à deux êtres qui s'entendent des émotions si supérieures, si
+pénétrantes, qu'elle les placera dans une région où le malheur ne
+porte pas.»
+
+Ces sentiments élevés, ces fiers mouvements de l'âme qui font, de la
+famille, la première assise des remparts de la patrie, et des deux
+époux, des héros, ne sauraient trop s'exalter à l'heure douteuse où
+nous sommes. L'égoïsme domestique ou familial--qu'importe le nom--plus
+pernicieux aux nations que l'égoïsme individuel, les avait naguère
+relégués trop loin au second plan. Si, comme nous le croyons, ce fut
+une cause de nos désastres, le châtiment a été sévère et suffira. Les
+hommes savent aujourd'hui partout en France, qu'on protège mieux sa
+femme et ses enfants en mourant pour eux qu'en tendant le front au
+joug de l'ennemi pour l'attendrir. Partout les femmes françaises
+sentent dans leurs entrailles de mère qu'il n'est pas de sacrifice, si
+douloureux soit-il, qui les trouve faibles lorsque le salut de la race
+est à ce prix.
+
+Écoutez cette courte histoire, si simplement racontée par Stendhal.
+
+«La plus jolie femme de Narbonne est une jeune Espagnole, à peine âgée
+de vingt ans, qui vit là fort retirée avec son mari, Espagnol aussi et
+officier en demi-solde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps,
+de donner un soufflet à un fat; le lendemain, sur le champ de
+bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole; nouveau déluge de
+propos affectés: «Mais, en vérité, c'est une horreur! Comment
+avez-vous pu dire cela à votre femme? Madame vient pour empêcher notre
+combat!--_Je viens vous enterrer!_» répond la jeune Espagnole.
+
+»Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme!»
+
+Heureuse et grande la femme qui peut tout entendre de son mari!
+
+ * * * * *
+
+Un Allemand[50] a dit, avec un luxe de comparaisons un peu outré, j'en
+conviens, mais de nature à faire quelque impression, me semble-t-il,
+sur l'imagination vive et tendre des femmes: «Le mari et la femme
+doivent être comme deux flambeaux brûlant ensemble, qui jettent dans
+la maison une plus vive lumière, ou comme deux fleurs odorantes
+attachées dans le même bouquet, pour en augmenter le doux parfum, ou
+comme deux instruments bien accordés qui, en jouant ensemble, font une
+musique d'autant plus mélodieuse. Le mari et la femme, qu'est-ce,
+sinon deux sources qui se rencontrent et se mêlent, de façon à ne
+former qu'un même courant?»
+
+ [50] W. Secker.
+
+Qu'on ne redoute pas, d'ailleurs, la monotonie que produit la
+répétition ou la persistance des sentiments, l'ennui, le dégoût
+qu'amène le cours du temps à travers une existence où les affections
+ne changent ni de nature ni d'objets. «Il y a des redites pour
+l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point pour le coeur.» Si
+l'ironique, le désabusé, le pessimiste Chamfort a dit cela, lui qui se
+plaisait surtout à sonder le coeur humain dans ses mauvais replis,
+c'est que la vérité l'y contraignait.
+
+ Vieilles amours et vieux tisons
+ Se rallument en toutes saisons.
+
+déclare un dicton plein du bon sens de nos aïeux.
+
+«Quand on répète, écrivait Jules Simon dans le _Devoir_, que l'amour
+est remplacé, à la fin, entre les époux, par une solide amitié, on
+veut dire seulement que les sens s'apaisent ou s'épuisent: car l'amour
+conjugal conserve tous les autres caractères de l'amour.»
+
+Et il ajoutait ce que tout ce livre est destiné à affirmer et à
+prouver: «N'en médisons pas, ne le dédaignons pas. Il n'y a sans lui
+ni dignité ni bonheur au foyer domestique.»
+
+Le poète[51] le sait bien lorsqu'il esquisse ce riant et touchant
+tableau:
+
+ Vois ces deux époux dont la tête tremble
+ Marcher côte à côte, heureux, sans parler,
+ A force de vivre à toute heure ensemble,
+ Vois, ils ont fini par se ressembler.
+
+ Descendons comme eux la pente insensible,
+ Laissons naître et fuir les brèves saisons.
+ En ne nous quittant que le moins possible,
+ Nous ne verrons pas que nous vieillissons.
+
+ C'est la récompense; on peut la prédire.
+ Les amants constants gardent, et très tard,
+ Sur leur lèvre pâle un jeune sourire,
+ Dans leurs yeux fanés un jeune regard.
+
+ Au fond du foyer, braise encor vivante,
+ Toujours la tendresse en eux brûle un peu.
+ L'habitude, honnête et bonne servante,
+ Ne laisse jamais s'éteindre le feu.
+
+ Leurs derniers printemps ont pour hirondelles
+ Les souvenirs chers de l'ancien bonheur.
+ Pour ne pas vieillir, soyons-nous fidèles,
+ Tendre et simple amie, ô coeur de mon coeur!
+
+ [51] François Coppée.
+
+Nous ne troublerons pas, par des développements désormais inutiles, la
+délicieuse impression que laissent ces vers. Mais peut-être nous
+sera-t-il permis de répéter un mot charmant sorti du coeur même de
+notre douce France:
+
+ Vieil en amours, hyver en fleurs[52].
+
+ [52] G. Meurier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+HOME! SWEET HOME!
+
+
+«Pour mon compte, dit J. Michelet dans son Journal, je ne comprends
+que deux femmes: celle qu'on peut associer à ses pensées, peut-être
+même à ses travaux; ou bien, la modeste ménagère qui, le jour,
+gouverne son petit royaume. Le soir, je la vois assise près de la
+table de travail. Elle file. A deux pas, le berceau, qu'elle endort au
+doux ronflement de son rouet.»
+
+On a vu que ces deux femmes peuvent n'en faire qu'une, et c'est alors
+surtout que la joie et le calme de l'intérieur sont assurés.
+
+Dans les classes où le travail de l'homme est insuffisant et doit être
+augmenté, pour entretenir la famille, des fruits du travail de la
+femme, on a remarqué que rien ne vaut le labeur fait à la maison,
+auprès des enfants, et, s'il se peut, de concert avec le mari.
+Malheureusement, les nécessités de notre état économique sont telles
+que femme et homme doivent souvent se quitter dès le matin, aller à
+des ateliers différents et ne se retrouver que le soir, harassés et
+moroses, devant un ménage en désordre et un âtre éteint. Les enfants
+se sont, pendant ce temps, gardés comme ils ont pu: tantôt la soeur
+aînée, fillette de sept à huit ans, veille sur ses petits frères;
+tantôt c'est une vieille du voisinage qui aurait grand'besoin d'une
+garde-malade pour elle-même: ou bien la mère, en courant au travail,
+s'arrête devant la crèche ou l'asile du quartier et y met les plus
+petits, et les plus grands vont à l'école lorsqu'ils ne s'arrêtent pas
+en chemin à recevoir l'éducation du ruisseau. La maison n'est plus
+qu'une tanière où l'on se réfugie le soir, et le lit conjugal qu'un
+grabat où s'étendent, dans la torpeur, les membres fatigués. L'homme
+prend son repas à la gargote, se chauffe et se surchauffe chez le
+distillateur, ne rentre plus qu'ivre et sans le sou, bat sa femme,
+bouscule ses enfants et cuve son eau-de-vie jusqu'au lendemain. Dix
+fois sur vingt la femme finit par en faire autant.
+
+Ce lugubre tableau a été tracé bien des fois par des pinceaux plus
+vigoureux que le nôtre. Mais il était utile de le remettre sous les
+yeux de nos lecteurs, pour leur faire mieux comprendre le bienfait
+inappréciable qu'est pour le pauvre et le travailleur un intérieur
+propre et bien tenu.
+
+«Je ne crois pas qu'on triomphe de l'alcoolisme par l'augmentation des
+droits sur l'alcool, dit Jules Simon. Ceux qui ont l'habitude de boire
+auront recours à des poisons plus grossiers et on n'aura fait
+qu'aggraver leur maladie. Ils s'adonnent presque tous à l'ivrognerie,
+parce que leurs maisons sont des taudis abominables auprès desquels
+les cellules des prisonniers sont des paradis. On ne videra les
+cabarets qu'en rendant la maison du pauvre habitable. Le vrai remède à
+la plupart des maux dont nous souffrons est la reconstitution de la
+vie de famille.»
+
+Tout le monde y trouverait son compte, d'ailleurs, et la richesse
+publique en augmenterait. M. Armand Hayem met en pleine lumière cette
+vérité: «Comme la famille offre la première image du groupe social,
+dit-il, elle offre aussi celle du groupe industriel. La maison devient
+l'atelier le plus productif, celui où règne le plus grand ordre, où le
+travail se divise le plus naturellement, où tout est épargné, ménagé,
+recueilli: le temps, la force, la matière, l'excédent; où se réfugie
+et s'observe la morale simple et attrayante. Tous les économistes
+conviennent que la famille est la meilleure combinaison de travail et
+l'atelier qui fournit la plus grande somme de produits avec le moins
+de frais.»
+
+Rabelais, le grand railleur qui, par une ironie plus amère que tout le
+reste, n'a pas voulu, dans son livre qui comprend tout, faire entrer
+l'amour, dit pourtant quelque part avec une sorte de gravité émue
+venant peut-être d'un retour sur lui-même: «Là où n'est femme,
+j'entends mère de famille et en mariage légitime, le malade est en
+grand estrif.» Hélas! le malade c'est l'homme, même quand il se porte
+bien. L'_estrif_, l'embarras, le danger, l'amertume de la vie ne
+saurait s'amoindrir ou s'adoucir pour lui tant qu'il est seul.
+
+Au contraire, il y a une telle félicité dans la vie commune de l'homme
+et de la femme s'aimant, se soutenant et s'aidant à travers les plus
+rudes épreuves, que William Cobbett a pu écrire sans être taxé de
+paradoxe:
+
+«Quand on a vu, comme moi, le pauvre laboureur rentrer à la nuit
+tombante par la petite porte de son jardin, les épaules chargées d'une
+provision de bois pour un ou deux jours, au moment où plusieurs jolies
+créatures, qui étaient depuis longtemps à guetter l'approche de leur
+père, se précipitent dans la chaumière pour annoncer la joyeuse
+nouvelle, et reviennent encore plus vite pour voler à sa rencontre,
+grimper sur ses genoux, ou se suspendre à ses vêtements; quand on a vu
+des scènes comme celle-ci, des scènes que j'ai souvent contemplées
+avec un sentiment de bonheur toujours nouveau, on se demande si une
+vie de privations n'est pas préférable à une vie d'aisance, et si des
+rapports constants et directs avec ses enfants, rapports que rien ne
+vient troubler, ne sont pas préférables à ceux en travers desquels
+viennent se placer précepteurs et domestiques, ce qui ne peut que
+produire une diminution d'affection.»
+
+Les Anglais passent pour avoir réalisé l'idéal de la vie de famille,
+de la vie du _home_, comme ils disent. Le _home_ n'aurait, à ce qu'on
+prétend, aucun équivalent dans les autres langues, particulièrement
+dans la nôtre. On oublie que ce terme est un mot allemand (_heim_);
+et, quand les Romains combattaient _pro aris et focis_, quand nous,
+Français, nous mettons au-dessus de tout l'honneur et la paix du
+_foyer_, il paraît qu'il reste encore dans le _home_ de nos voisins
+britanniques quelque chose que ni les Romains, ni nous, n'avons
+jamais connu. J'ai beau chercher, je ne trouve pas ce que peut
+être ce quelque chose, si ce n'est la banalité. Le _home_ anglais
+est, en effet, la plupart du temps, grand ouvert--non pas
+gratis--à l'étranger. Pour quelques shillings ou quelques livres
+sterling--suivant le genre de vie--par semaine, le premier venu y
+trouve le vivre et le couvert, _board and lodging_; de sorte qu'on a
+pu dire que, dans le Royaume-Uni, toute bonne ménagère se double d'une
+maîtresse d'hôtel.
+
+Quoi qu'il en soit, la vie du foyer, l'existence à deux, reflétée et
+répercutée dans les enfants, a été de tout temps chantée avec
+enthousiasme par les poètes anglais. Écoutons-en quelques-uns, parmi
+les moins connus.
+
+ Doux est le sourire du foyer, dit Kable; le regard qu'on se renvoie,
+ quand les coeurs l'un de l'autre sont sûrs;
+ douces toutes les joies qui se pressent dans le nid du ménage,
+ séjour de toutes les pures affections.
+
+Moins lyrique, Cotton écrit une strophe qui sent le polémiste:
+
+ Bien que les sots méprisent le doux pouvoir de l'Hymen
+ nous, qui rendons encore meilleures ses heures dorées,
+ nous savons, par une aimable expérience,
+ que le mariage, justement entendu,
+ donne à ceux qui sont tendres et bons
+ le paradis ici-bas.
+
+Ford reprend:
+
+ les joies du mariage sont le ciel sur la terre,
+ le paradis de la vie,... le repos de l'âme,
+ le nerf de la concorde,...
+ l'éternité des plaisirs.
+
+Voici une rafraîchissante scène d'intérieur tracée en cinq vers par J.
+S. Knowles:
+
+ ... Oui, un monde de bien-être
+ gît dans ce seul mot--la femme! Après une journée de luttes,
+ revenir l'esprit excédé, à la maison, le soir,
+ et trouver le feu joyeux, le doux repas,
+ où, orné de joues et d'yeux brillants de bonheur,
+ l'amour s'assied et, de son sourire, éclaire toute la table!
+
+Quoi de plus doux, et que rêver au-delà? Certes, on peut le répéter
+avec Moore:
+
+ C'est une félicité au-delà de tout ce qu'a raconté le poète,
+ lorsque deux êtres, enchaînés dans ce céleste lien,
+ le coeur jamais changeant, et le regard jamais refroidi,
+ s'aiment à travers toutes les épreuves, et s'aiment toujours
+ jusqu'à la mort!
+ Une heure d'une passion si sainte vaut
+ des siècles entiers de joie vagabonde, où le coeur n'est pour
+ rien;
+ et, oh! s'il est un état Elyséen sur terre,
+ c'est celui-là, c'est celui-là!
+
+Rien d'étonnant à ce que les élus qui goûtent ce plein bonheur
+terrestre soient portés à s'y absorber, à s'y confiner, oubliant le
+monde qui les entoure. Sans doute, on n'a pas le droit de s'enfermer
+en égoïstes dans sa double félicité, et la vie à deux n'a de vertu que
+parce qu'elle constitue, nous l'avons déjà dit plus d'une fois, la
+véritable unité sociale. D'ailleurs, ce danger d'isolement est petit,
+car bien rares sont ceux qui peuvent se passer de leurs semblables, et
+qui sont en mesure de profiter des services sociaux sans être
+obligés, à leur tour, de rendre personnellement et directement, par un
+travail quelconque, au moins une partie de ce qu'ils en retirent.
+Ceux-là mêmes ne sont pas inutiles, et il ne faudrait pas trop
+rigoureusement condamner l'égoïsme de leur félicité. On l'a fait
+remarquer, non sans raison, «un homme vertueux, une femme estimable,
+plus unis encore par le bonheur dont ils jouissent que par leurs
+serments, se séparent volontiers de la société pour être entièrement
+l'un à l'autre, mais ils ne sont pas perdus pour elle: ils peuvent y
+servir d'exemple[53].»
+
+[53] L. C. d'Arc, _Mes Loisirs_.
+
+Il n'en est pas moins vrai que les devoirs multiples de la vie sociale
+s'accordent parfaitement avec les obligations et les joies de la vie à
+deux. Nous n'en voulons pour témoignage que ce que le comte Beugnot,
+dans ses _Mémoires_, raconte de madame Roland, une des femmes qui,
+comme on sait, jouèrent le plus grand rôle dans les affaires publiques
+de notre pays. «Personne ne définissait mieux qu'elle les devoirs
+d'épouse et de mère, et ne prouvait plus éloquemment qu'une femme
+rencontre le bonheur dans l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le
+tableau des jouissances domestiques prenait dans sa bouche une teinte
+ravissante et douce; les larmes s'échappaient de ses yeux lorsqu'elle
+parlait de sa fille et de son mari.»
+
+Nous trouvons dans le _Journal_ de J. Michelet une scène plus humble,
+mais non moins touchante, et dont la place est naturellement marquée
+ici. Il s'agit des concierges de la maison qu'il habitait alors, et il
+rapporte avec émotion ce dont il fut, un soir, le témoin invisible et
+discret.
+
+«Le mari travaille tout le jour au dehors. Elle, garde la loge,
+surveille le va-et-vient des locataires, répond aux questions des
+survenants, soigne le ménage et l'enfant encore trop jeune pour aller
+à l'école. Ce soir-là donc, le mari me précédait de quelques pas. La
+nuit tombait. Il entre dans la loge éclairée par un beau feu de
+cheminée, et jette, avec sa casquette, ce mot bref: «Me voilà!» C'est
+tout son salut: ni mollesse, ni sensiblerie, et pourtant, que de
+choses tendres pour les siens, dans ces deux mots: «Me voilà!» Cela
+voulait dire: «Enfin, je vous retrouve, vous, et ma maison!» Cet
+homme, évidemment, a connu la tristesse des repas solitaires, ces
+repas,--j'en sais quelque chose,--où le miel même garderait une saveur
+amère. On sentait sa joie que ce temps fût passé pour ne plus revenir.
+L'enfant s'était emparé de ses genoux, et, de ses petites mains,
+caressait sa rude barbe. Elle, bien plus affinée que lui visiblement,
+était sa fête. Elle allait et venait de la cheminée à la table. Il y
+avait de la grâce dans ses moindres mouvements. Cette jolie scène
+d'intérieur m'a rappelé le vers d'Horace: _Mulier pudica exstrua
+lignis vetustis focum sacrum sub adventum viri lassi_.»
+
+Ainsi rien n'égale le contentement de la vie à deux, lorsque les
+époux, par une étude qui leur doit être chère, par des sacrifices
+mutuels que l'amour rend faciles et doux, sont arrivés à élaguer les
+causes d'aigreur et de dissentiment, et se sont fondus l'un dans
+l'autre jusqu'à réaliser ce qu'il y a de profond dans ce mot, si
+souvent dit à la légère, _être unis_.
+
+Un poète délicat a donné avec une grâce pénétrante l'impression de ce
+sentiment exquis dans un sonnet qui mérite de rester à côté de celui
+qui a seul fait jusqu'ici surnager le nom de Félix Arvers.
+
+ J'avais toujours rêvé le bonheur en ménage,
+ Comme un port où le coeur, trop longtemps agité,
+ Vient trouver, à la fin d'un long pèlerinage,
+ Un dernier jour de calme et de sérénité.
+
+ Une femme modeste, à peu près de mon âge,
+ Et deux petits enfants jouant à son côté;
+ Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage,
+ Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été.
+
+ J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente;
+ Je voulais une amie, une âme confidente,
+ Où cacher mes chagrins, qu'elle seule aurait lus;
+
+ Le ciel m'a donné plus que je n'osais prétendre;
+ L'amitié, par le temps, a pris un nom plus tendre,
+ Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus.
+
+Le paradis terrestre, dit un proverbe arabe qui nous servira de
+conclusion, se trouve pour l'homme dans les livres de la sagesse, dans
+les oeuvres de l'art, et dans le coeur de la femme.
+
+La femme le trouvera, sans qu'aucune autre source de joies honnêtes
+lui soit fermée d'ailleurs, dans les oeuvres de son ménage, dans
+l'amour de ses enfants et dans le coeur de son mari.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ I.--Deux moitiés font un entier 1
+
+ II.--A la découverte 19
+
+ III.--Les ennemis 31
+
+ IV.--Miel et fiel 57
+
+ V.--Sables mouvants 71
+
+ VI.--Craquements et ruine 115
+
+ VII.--Ce qui lie soutient 123
+
+ VIII.--Aimer et croire 151
+
+ IX.--Le nerf de la guerre 165
+
+ X.--Le ministère des affaires étrangères 205
+
+ XI.--La fée du foyer 217
+
+ XII.--La grande joie 243
+
+ XIII.--Les hémisphères de Magdebourg 253
+
+ XIV.--Home! Sweet home! 265
+
+
+ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE ***
+
+***** This file should be named 39156-8.txt or 39156-8.zip *****
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+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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