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diff --git a/39156-8.txt b/39156-8.txt new file mode 100644 index 0000000..68fddf8 --- /dev/null +++ b/39156-8.txt @@ -0,0 +1,5509 @@ +Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: La Vie en Famille + Comment Vivre à Deux? + +Author: Bernard-Marie-Henri Gausseron + +Release Date: March 15, 2012 [EBook #39156] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + + LA VIE EN FAMILLE + + + COMMENT + + VIVRE A DEUX? + + PAR + + B.-H. GAUSSERON + + + DEUX MOITIES FONT UN ENTIER + + A LA DÉCOUVERTE--LES ENNEMIS + + MIEL ET FIEL + + SABLES MOUVANTS--CRAQUEMENTS ET RUINE + + CE QUI ME SOUTIENT--AIMER ET CROIRE + + LE NERF DE LA GUERRE + + LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES + + LA FÉE DU FOYER--LA GRANDE JOIE + + HOME, SWEET HOME! + + + PARIS + + A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE + + 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 + + Tous droits réservés. + + + + + COMMENT + + VIVRE A DEUX? + + + + + DU MÊME AUTEUR + + + DOIT-ON SE MARIER? + + Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50 + + + COMMENT ÉLEVER NOS ENFANTS? + + Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50 + + + QUE FAIRE DE NOS FILLES? + + Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50 + + + QUE FERONT NOS GARÇONS? + + Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50 + + + OU EST LE BONHEUR? + + + Un beau volume in-18 jésus 3 fr. 50 + + +ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + + LA VIE EN FAMILLE + + COMMENT + + VIVRE A DEUX? + + PAR + + B.-H. GAUSSERON + + [Illustration] + + PARIS + + A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE + + 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 + + Tous droits réservés. + + + + +COMMENT + +VIVRE A DEUX? + + + + +CHAPITRE PREMIER + +DEUX MOITIÉS FONT UN ENTIER + + +Le lecteur qui nous a suivi bienveillamment dans le cours de ces +études de morale pratique et familière, sait ce que nous pensons sur +la question du mariage[1]. Nous n'y revenons ici que comme entrée en +matière et pour mémoire. Il serait, en effet, assez oiseux de +rechercher les conditions de la vie heureuse à deux, si l'on n'avait, +au préalable, acquis la conviction que ni l'homme, d'un côté, ni la +femme, de l'autre, ne sont faits pour vivre seuls. Or cette vie à +deux--homme et femme--c'est justement, avec toutes les différences, +profondes et troublantes parfois, qu'y apportent les climats, les +races, les religions et les degrés de civilisation,--le mariage. + + [1] Voir _Doit-on se marier?_ Paris, Librairie illustrée; 1 vol. + in-18. + +Il y a deux manières bien tranchées de le considérer, ou plutôt d'en +parler. Les uns y cherchent matière à raillerie, et, rééditant avec +constance des plaisanteries et des satires aussi vieilles que +l'institution, font de l'esprit ou de l'_humour_ à bon marché. Les +autres le prennent pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour l'élément +primordial et constitutif de nos sociétés. + +Les premiers, d'ailleurs, ne s'en marient pas moins que les seconds. + +Sans nous attarder aux plaisanteries et gausseries dont le thème +général et les données ordinaires sont connus de tous, nous citerons, +comme spécimen plus rare, une boutade d'Anglais atrabilaire recueillie +dans le _Spectator_: + +«Je ne trouve, dit l'écrivain, dans cette première partie du siècle +dix-huitième, que deux couples qui aient réussi: le premier est un +capitaine de navire et sa femme qui, depuis le soir de leur mariage, +ne se sont plus vus du tout. Le second est un honnête couple du +voisinage; le mari, homme d'un bon sens solide et un peu vulgaire, +d'un tempérament paisible: la femme, muette.» + +Ceci n'est donné que comme un fait d'observation. Mais la conséquence +en découle tout naturellement, et l'on a vite fait de la formuler en +loi. + +«Est-ce qu'il y a du mal à aimer son mari?» demande, dans une comédie +de la même époque, une jeune femme à l'indispensable marquis. Et le +marquis de répondre: «Du moins, il y a du ridicule. A la cour, un +homme se marie pour avoir des héritiers, une femme pour avoir un nom, +et c'est tout ce qu'elle a de commun avec son mari[2].» + + [2] D'Allainval: _L'Ecole des Maris_. 1728. + +Ces deux moitiés-là ont beau se rapprocher: elles ne sauraient +évidemment constituer un tout. Une demi-poire et une demi-pêche ne +feront jamais un fruit complet. + +Un autre critique à prétentions moralisantes ne va pas jusqu'à nier +que, dans l'union conjugale, l'homme et la femme ne se doivent l'un à +l'autre. Mais il fait une remarque qui mérite d'autant plus d'être +signalée qu'elle a été refaite plus tard par un des plus fameux +théoriciens de l'avenir. + +«Je n'ai point, dit-il, connu de mari qui ne fût plus ou moins +touché de la mort de sa femme. Les plus impérieuses et les plus +acariâtres sont presque toujours celles qu'on regrette le plus: +on ne s'en console point. L'humeur et la patience des hommes ont +vraisemblablement besoin d'être exercées. La perte d'une femme douce +et compatissante ne laisse pas le même vuide[3].» + + [3] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._ + Nlle éd. Londres et Paris, 1783, 2 vol. in-16. + +De même Stendhal: «En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont +tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a un +proverbe parmi les femmes sur les félicités de cet état.» Et il +conclut: «Il n'y a donc pas d'égalité dans le contrat d'union.» + +On voit avec les yeux qu'on a, et ce qui paraît bleu au grand nombre +semble rouge à quelques-uns. Pour mon compte, j'ai rencontré au moins +autant de veuves désolées que de veufs accablés de regrets. Je crois +même que, lorsque le veuvage survient après plusieurs années de +ménage, si l'impression ressentie diffère selon les sexes, c'est chez +la femme qu'elle est le plus durable. Je ne parle, est-il besoin de le +dire, ni des écervelées, ni des névrosées, ni de celles qui se font +appeler les _grandes mondaines_ par les journaux. + +Il est des esprits plus sérieux, qui ne discutent pas les mérites, la +nécessité physique et sociale de la vie à deux, mais qui reculent +devant le mariage à cause de son caractère perpétuel, de son +indissolubilité. + +«Le mariage, dit Selden, est une affaire désespérée: les grenouilles, +chez Esope, étaient extrêmement sages: elles avaient bien envie d'un +peu d'eau, mais elles ne voulaient pas sauter dans le puits, parce +qu'elles n'auraient plus été capables d'en sortir.» + +Il n'entre point dans notre plan d'examiner ici cette question. +Mariage religieux, mariage civil, union libre même avec les garanties +que les enfants et la société peuvent réclamer: séparation, +annulation, divorce,--toutes ces formes diverses de consécration ou de +dissolution de la vie à deux ne sont pas ce qui nous occupe. Nous +n'avons qu'à répondre ce que répondait naguère M. Alexandre Dumas à un +journal anglais: «Le mariage étant un acte qui dépend absolument de la +volonté des individus, que ceux qui veulent se marier se marient; que +ceux qui ne veulent pas se marier ne se marient pas. Quant à ceux qui +ont été mal et malgré eux mariés, disent-ils, le divorce existant dans +tous les pays régis par la loi civile et l'annulation du mariage dans +tous les pays régis par la loi ecclésiastique, qu'ils fassent rompre +leur mariage par la magistrature ou qu'ils le fassent annuler par +l'Église. Comme c'est simple!» + +Ce n'est peut-être pas tout à fait aussi simple qu'il plaît au grand +écrivain de le dire; mais, enfin, c'est la vérité. + +On raconte que Socrate ayant fait un discours sur le mariage, tous les +célibataires dans l'auditoire prirent la résolution de se marier à la +première occasion, et tous les hommes mariés montèrent immédiatement à +cheval pour se rendre auprès de leurs femmes au galop. + +Et Socrate est un des plus fameux mal mariés dont l'histoire fasse +mention. + +Ce doit être sous le coup de quelque discours ou objurgation semblable +que le rédacteur du _Tattler_ écrivait: «Ce ne serait pas une mauvaise +chose que le vieux célibataire, qui vit dans le mépris du mariage, fût +obligé de donner sa dot à la vieille fille qui est disposée à y +entrer.» + +C'est ce que chantait Thérésa: + + Nous voulons un impôt + Sur les célibataires! + +Le caustique Chamfort ne voit point de moyen de guérir le mal du +mariage; il est de l'avis d'Arlequin dans la farce italienne, +lorsqu'il dit, «à propos des travers de chaque sexe, que nous serions +tous parfaits si nous n'étions ni hommes ni femmes.» + +Il est piquant d'entendre _il signore Arlequino_ souhaiter à tous +d'être changés en Auvergnats. + +Le même Chamfort rapporte ce mot, qui a dû être repris depuis, pour +servir de légende à quelque caricature de journal pour rire: + +«Vous bâillez, disait une femme à son mari.--Ma chère amie, lui dit +celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je +m'ennuie.» + +Cela ne prouve pas en faveur de l'esprit du personnage. On ne s'ennuie +guère que dans la compagnie d'un sot. Mais nous touchons ici, à +travers l'enveloppe d'une assez grossière ironie, la véritable formule +de la vie à deux. Vivre à deux c'est se compléter, se fondre, s'unir, +en un mot, c'est-à-dire n'être qu'un. + +Aussi n'est-il pas étonnant que le mariage, l'union légale et quasi +indissoluble de l'homme et de la femme, ait été si souvent comparé à +la fois au paradis et à l'enfer: + +«Nous voyons bon nombre de gens tant heureux à ceste rencontre, dit +Rabelais, qu'en leur mariage semble reluire quelque idée et +représentation des joyes du paradis. Autres y sont tant malheureux, +que les diables qui tentent les hermites par les desers ne le sont +davantage.» + +«Que pensez-vous du mariage?» dit la duchesse de Malfy dans une pièce +de Webster; et Antonio répond: + + «Je le considère comme ceux qui nient le purgatoire; + il contient, ou le ciel, ou l'enfer; + il n'y a point un troisième lieu en lui.» + +Le risque est gros à courir, à moins qu'il n'y ait là quelque +exagération, comme il arrive fréquemment aux imaginations vives qui, +d'un bond, vont de l'une à l'autre extrémité d'un sujet. Il me semble +bien que l'atmosphère conjugale n'est pas toujours et exclusivement ou +éblouissante de soleil, ou bouleversée par la tempête. Il y a des +temps gris et doux, qui ne sont pas les moins agréables, au goût de +bien des gens. + +«Je suis marié, j'ai près de cinquante ans, ma femme en a vingt-cinq, +dit M. Guizot, dans l'ouvrage posthume intitulé: _Le Temps passé_; +point de commentaire, je vous prie; nous sommes des gens raisonnables +et heureux, cela n'est pas si rare qu'on le pense.» + +Il faut croire que le tableau de ce bonheur serait moins fidèlement +peint en couleurs éclatantes qu'en grisaille. + +Quoi qu'il en soit, on ne peut que se ranger à l'avis du _vicaire_ de +Goldsmith, lequel pensait «que l'honnête homme qui se marie et élève +une nombreuse famille rend plus de services que celui qui reste +célibataire et se contente de parler de la population.» + +Malthus ferait des objections et des calculs. Mais qui est-ce qui +croit aujourd'hui aux objections et aux calculs de Malthus, hors ceux +que leur intérêt de caste ou leur égoïsme personnel entraîne à y +croire? + +Le vieux proverbe part d'un point de vue moins général, mais non moins +pratique, lorsqu'il dit: + + De bonnes armes est armé + Qui à bonne femme est marié. + +Et comme rien n'est malicieux comme la sagesse des nations, le vieux +proverbe ajoute: + + Tel homme, telle femme; + +montrant ainsi que c'est à l'être le plus fort de former le plus +faible, et que, dans le ménage, le rôle d'éducateur appartient au +mari. Il y a, d'ailleurs, réciprocité, et ce que la force--j'entends +l'énergie de caractère--de l'homme doit faire sur la femme, la douceur +de la femme le doit faire sur l'homme. «Quand la femme traite bien son +mari, il en vaut mieux[4].» + + [4] _Encyclopédie des Proverbes._ + + +Cette action mutuelle est trop évidente pour qu'il soit nécessaire d'y +insister. Mais elle est trop intéressante aussi pour que les +moralistes et les sociologues--excusez le mot--ne l'aient pas étudiée +sous tous ses aspects et dans tous ses effets. L'évêque Landriot a dit +avec un vrai bonheur d'expression: + +«Le frottement du caractère de la femme sur celui de l'homme imite +l'action de la pierre ponce: il enlève les aspérités, il polit.» + +Ailleurs, en ces termes pompeux qu'affectionne l'éloquence de la +chaire, mais avec beaucoup de justesse et de netteté, il fait le +départ entre le rôle de l'homme et celui de la femme dans le mécanisme +de la vie à deux. «A l'homme la force, dit-il, le courage et une +certaine austérité dans l'intérieur de la famille. Cette austérité, je +n'en veux pas dire de mal, car elle est nécessaire, et sans elle la +famille se dissoudrait dans un excès de molle bonté; mais elle ne +suffit pas, et son complément est dans le coeur et sur les lèvres de +la femme. Quand le mari fait entendre cette voix pleine d'autorité +qui met partout le mouvement et la vie, la femme arrive et, comme +l'huile de suavité, elle se glisse à travers les rouages, elle adoucit +les frottements, elle facilite l'exécution... A une parole énergique +et paternelle, elle joint un conseil de mère, un mot de son coeur, un +regard affectueux; et cette sage combinaison d'efforts continus fait +que tout va bien dans la famille.» + +C'est ce que madame Necker avait essayé d'exprimer, sans pouvoir +éviter une subtilité et une sécheresse aussi peu propres à convaincre +qu'à persuader. Voici la phrase: «Pour ajouter aux synonymes _mener_ +et _conduire_, il me semble qu'on pourrait dire: dans un ménage bien +assorti, la femme doit _mener_ et le mari doit _conduire_; l'un tient +au sentiment et l'autre à la réflexion.» + +Quelle que soit la forme donnée à la pensée, le fond en est toujours +le même: la femme et l'homme sont nécessaires l'un à l'autre. De même +qu'il faut que deux nuages se rencontrent pour que se dégage de chacun +d'eux l'électricité qu'ils renferment, de même les énergies, les +puissances, les qualités de l'homme et de la femme ne se manifestent +en leur plein que lorsqu'ils sont unis et qu'ils s'influencent +mutuellement. + +«Une femme n'est jamais par elle-même tout ce qu'elle peut être, dit +Ch. de Rémusat; il importe à sa perfection qu'elle soit aimée et +qu'elle soit heureuse.» + +Heureuse dans son amour et par son amour,--cela ne va-t-il pas de soi? + +Ce n'est pas à dire, répétons-le, que le mariage ait en soi, et +indépendamment de toute circonstance extérieure et de tout effort +personnel, la vertu de donner à chacun des époux réunis ce qui lui +manquait lorsqu'il était seul. C'est une condition--la meilleure, sans +doute--pour l'acquérir; mais là encore nous sommes les artisans de +notre propre bonheur. Aussi H. Raisson dit-il fort justement: «Le +mariage donne de l'étendue ou à notre bonheur ou à nos misères.» +Addison l'avait dit avant lui: + +«Le mariage agrandit le théâtre de notre bonheur et de nos misères. Un +mariage d'amour est agréable; un mariage d'intérêt commode; et un +mariage où les deux choses se rencontrent, heureux. Un heureux mariage +a en soi tous les plaisirs de l'amitié, toutes les jouissances du bon +sens et de la raison, et, de fait, toutes les douceurs de la vie.» + +Un des plus anciens et des plus nobles dépôts de la sagesse humaine +chez les hommes de notre race, le livre des Védas, contient cette +maxime: «L'homme n'est complet que par la femme, et tout homme qui ne +se marie pas dès l'âge de la virilité doit être noté d'infamie.» Il +dit encore: «La femme est l'âme de l'humanité.» Belle parole qui, +comme le fait remarquer M. Armand Hayem dans son livre _Le Mariage_, +remet en mémoire un mot de Prudhon frappé au même coin: «La femme est +la conscience de l'homme personnifiée.» + +«Ainsi, ajoute M. Hayem, c'est une manière de l'homme de se compléter +que de s'unir à la femme.» + +C'est même la seule, déclarons-le. + +Il y a, sur les vieilles filles et les vieux garçons, un double +proverbe à rimes trop triviales pour que je le rapporte ici, mais qui +dénote bien le sentiment populaire à cet égard. Ce sentiment +n'éclate-t-il pas, d'ailleurs, avec une force irrésistible dans +l'unanimité de toutes les langues à faire du mot _moitié_ le synonyme +d'époux? + +Une anecdote, racontée par M. Lorédan Larchey dans son ouvrage +intitulé: _Nos vieux Proverbes_, fait sentir d'une façon poignante que +cette métaphore apparente est bien, après tout, l'expression d'une +réalité. On nous saura gré de la transcrire: + +«Un jour, dans la Loire-Inférieure, nous vîmes une pauvre petite +vieille filant solitaire à la porte d'une chaumière perdue sur les +rives du lac de Grandlieu. + +»Au moment où nous passions, une pluie d'orage la contraignit de +rentrer, en nous offrant l'abri de son toit. Tout, dans l'unique +pièce, était d'une extrême propreté; et, comme on l'en complimentait, +elle dit: + +»--Hé! mon Dieu! je n'y ai point de mérite, je suis toute seule. + +»--Et vous avez toujours été de même? + +»--Dame, non! j'avais un mari, mais, hélas! sa compagnie m'a quittée. + +»Elle se tut en essuyant une larme. Et je n'oublierai jamais comment +elle avait su, en trois mots, faire mesurer le vide profond laissé par +la mort de son homme.» + +Le couple humain, souche de la famille et embryon de la société, est +donc un tout parfait, formé de deux moitiés distinctes. Mais pour que +l'entier se constitue et se maintienne, il est indispensable que ces +deux moitiés s'adaptent de telle sorte que ni tiraillements ni chocs +ne parviennent à les séparer. + + + + +CHAPITRE II + +A LA DÉCOUVERTE + + +Ce que je sais le mieux c'est mon commencement, s'écriait l'Intimé. Il +n'est guère de jeune marié qui puisse en dire autant. On se trouve, du +jour au lendemain, lancé dans des eaux inconnues, où il faut naviguer +à la découverte. La moindre imprudence peut être funeste. Toute fausse +manoeuvre peut faire prendre une direction qui éloignera à jamais du +port, si elle n'amène pas du premier coup le naufrage. On ne saurait +donc trop consulter la boussole et se conformer aux règles de la +navigation, au début de ce voyage au long cours dans des mers +ignorées. + +Ce sont ces dangers qu'ont en vue les moralistes et les pères de +famille lorsqu'ils mettent en garde contre les unions précipitées. + +«Dans la jeunesse, dit Ferrand dans ses conseils à son fils, on est +exposé souvent à se laisser séduire par les apparences; on croit voir +des avantages réels dans ce qui n'en a que les dehors. On contracte +étourdiment un lien indissoluble; on reconnaît trop tard son erreur: +l'union se perd, l'aigreur s'en mêle, de là les séparations, les +scandales publics, et la mauvaise éducation que reçoivent presque +toujours des enfants nés d'un mariage mal assorti.» + +Il dit encore: «Il est affreux d'être uni à un être dont la société +est un tourment qui ne doit finir qu'avec la vie; surtout gardez-vous +de vous laisser séduire par les charmes de sa figure, avant de savoir +quel est son caractère... La figure passe, le caractère reste; et l'on +se trouve condamné aux regrets d'avoir été trompé, et de l'être pour +toujours.» + +«Beauté de femme n'enrichit homme», dit le proverbe. + +Pour éviter cet écueil, on a conseillé de n'arriver au mariage +qu'après de longues fiançailles, permettant aux futurs époux de bien +se connaître avant de s'engager. C'est ainsi que nous lisons dans un +des _Essais_ du _Spectator_: «Généralement les mariages où il y a le +plus d'amour et de constance sont ceux qu'une longue cour a précédés. +Il faut que la passion jette des racines et acquière de la force, +avant d'y greffer le mariage. Une longue suite d'espérance et +d'attente fixe l'idée dans notre esprit, et nous habitue à la +tendresse pour la personne aimée.» + +L'écrivain anglais ne s'arrête pas là. Il nous donne les indices +d'après lesquels on pourra pronostiquer l'avenir du ménage: + +«Un bon naturel et une humeur égale vous donneront pour la vie une +compagne--ou un compagnon--facile; la vertu et le bon sens, un ami +agréable;--l'amour et la constance, une bonne femme--ou un bon mari.» + + +Il est vrai qu'il ajoute cette remarque amère: + +«Pour une personne que l'on rencontre avec ces qualités à la fois, on +en trouve cent qui n'en ont pas même une.» + +Espérons que la proportion n'est pas exacte, et ne soyons pas trop +exigeants, chacun de notre côté. Si le jeune mari ne se sent pas +toutes les qualités requises, de quel droit les réclamerait-il chez sa +femme? Et réciproquement. Que celles qu'on a fassent oublier celles +qu'on n'a pas, et que l'indulgence mutuelle supplée finalement à ce +qui fait défaut. Et puis, s'il est bon d'avoir un idéal très élevé et +d'en poursuivre la réalisation, c'est chez soi et en vue de sa propre +amélioration, bien plus que chez autrui. Dans les rêves du jeune +homme, la fiancée prend des allures d'ange; et quand la jeune fille +évoque l'image de celui qui sera son mari, à peine les flamboyants +chérubins ou les séraphins doux et charmants de Jéhovah paraissent-ils +dignes de lui être comparés. Mais, comme le dit excellemment +Fontenelle, «les choses ne passent point de l'imagination à la +réalité, qu'il n'y ait de la perte,» et c'est ce qu'il est bien +important de ne point oublier. C'est le meilleur moyen de ne pas +donner raison au proverbe: + + Aujourd'hui marié, demain marri. + +La grande part de responsabilité--je ne dis pas toute la +responsabilité,--à cette époque des débuts, appartient à celui des +deux époux qui a, d'ordinaire, le plus d'expérience, le plus de +sang-froid, la volonté la plus nette et la plus ferme, c'est-à-dire à +l'homme. «Le bonheur d'un ménage, fait dire fort justement à un de ses +personnages un romancier contemporain, dépend plus souvent du mari que +de la femme: à lui de bien diriger sa barque, de savoir où il veut +aller. A moins de se heurter à une nature exceptionnelle, à un +tempérament terrible, on doit pouvoir se créer l'existence que l'on +cherche en se mariant[5].» + + [5] G. Toudouze, _Le Train jaune_. + +Le spirituel auteur d'un petit livre publié chez J.-P. Roret, en +1829, sous le titre de _Code Conjugal_, Horace Raisson, éclaire d'une +comparaison saisissante ce que nous voulons faire comprendre ici. +«S'il faut en tout temps, écrit-il, être attentif à écarter les sujets +de désordre, on doit s'y appliquer davantage encore dans le +commencement de son union. Rien n'est plus aisé que de séparer deux +pièces de bois fraîchement unies ensemble: au bout de quelque temps, +on a peine à les détacher par le fer et le feu.» + +Il insiste et ajoute avec un grand bon sens: «La lune de miel est le +véritable moment critique du mariage. Tout en en savourant la douceur, +il faut se tracer pour l'avenir une ligne de conduite fixe et +immuable, et ne pas imiter ces maris, charmants durant le premier +quartier, et détestables dès la pleine lune. + +»... En ménage (et la lune de miel est déjà du ménage), il faut, +avant tout, du naturel. La seule manière de prolonger la lune de miel +est donc de ne pas jouer le rôle d'amant-mari, et de se montrer dès le +premier jour ce que l'on sera constamment.» + +C'est une pensée analogue qui fait dire à madame de Lambert dans son +opuscule sur l'amitié: «Nous sommes d'ordinaire avec les autres comme +nous sommes avec nous-mêmes. Les personnes sages savent établir la +paix chez eux, et la communiquent aux autres. Sénèque dit: «J'ai assez +profité pour apprendre à être mon ami.» Quiconque sait vivre avec +soi-même, sait vivre avec les autres. Les caractères doux et paisibles +répandent de l'onction sur tout ce qui les approche.» + +Montrons-nous donc tels que nous sommes, mais tâchons d'être bons et +commodes à vivre. Ce serait pallier le mal pour un temps plus ou moins +bref, mais nullement le guérir, que se revêtir d'un masque, changer +artificiellement et artificieusement nos allures, exprimer des +sentiments qui ne sont point nôtres, faire, en un mot, fût-ce pour le +plus louable des motifs, le personnage de Faux-Semblant. + +Croyons-en l'observation de madame de Rémusat: «Dans un nouveau +ménage, si un caractère se prononce avec rudesse, le plus doux plie +et ruse; c'est assurément la femme qui se soumet ainsi le plus +souvent; mais quelquefois aussi c'est l'homme. Au surplus, alors, quel +que soit le trompeur ou le trompé, le but de l'association est manqué; +je n'espère plus de tendresse, ni d'estime, là où je ne vois ni +confiance ni sincérité.» + +Ce n'est pas qu'il soit interdit d'être adroit. C'est fourbe et vil +qu'il ne faut pas être. La vie isolée est, dans toutes les conditions, +un art complexe et difficile; combien plus la vie à deux! Nous +n'hésiterons donc pas à transcrire les conseils, à la fois mondains, +sages et pratiques, qu'Horace Raisson donne au nouvel époux qui +rencontre inopinément chez sa jeune femme des habitudes et des goûts +opposés aux siens ou en désaccord avec son état dans le monde. + +«Un mari, suppose-t-il, aime l'étude, la simplicité, la retraite; sa +femme ne se plaît que dans le monde, le faste, la dissipation; +sera-t-il nécessaire que l'un sacrifie son bonheur au caprice de +l'autre? La philosophie conjugale n'est-elle pas alors un devoir, +presque une vertu? Il y a toujours danger à contrarier un vif désir ou +une habitude dès longtemps contractée; le plus sage est de laisser une +jeune femme satisfaire ses goûts de danse, de parure, de spectacles, +au lieu de s'opposer à sa volonté. On fait ainsi naître la satiété, où +l'on aurait aiguillonné le caprice, et la soumission se montre +bientôt, où se fût stimulée la résistance.» + +Je ne sais au juste ce que Raisson entendait par soumission et +résistance, et je ne veux point revenir sur ce que j'ai eu l'occasion +de déclarer à propos de l'obéissance, dont le code fait aux femmes une +obligation au bénéfice des maris. Pour nous, l'arbitraire est toujours +de la tyrannie, et le mari n'a de droit sur la conduite de sa femme +que celui qu'il puise dans une raison plus mûre et une expérience plus +étendue. C'est dans ces limites seulement et avec cette interprétation +que je me range à la méthode préconisée par Horace Raisson dans le +passage qui précède; et je conclus d'autant plus facilement avec lui +que «l'art d'obtenir beaucoup consiste à ne rien exiger». + +De tout ce qui vient d'être dit,--insistons sur ce point,--la femme +peut et doit faire son profit, aussi bien que l'homme. Les préjugés +dûs à une éducation surannée, mais à laquelle bien peu de jeunes +filles échappent encore, une timidité exagérée et hors de place, des +scrupules d'autant plus tenaces qu'ils sont dictés par l'ignorance, +des maladresses de parole ou d'action qui sont des naïvetés et que le +mari ressent parfois comme des injures, des riens de mille sortes qui +tirent une importance capitale du moment et du lieu, sont souvent des +semences que la jeune femme jette étourdiment sur le terrain conjugal, +encore inexploré, et qui, si le mari ne sarcle ces mauvaises herbes à +mesure qu'elles germent, porteront une moisson de querelles, de +désordre et de destruction. + +Si donc le jeune mari, en raison de son éducation physique, +intellectuelle et morale, encore plus qu'en raison d'une supériorité +quelconque de nature dont il serait vain d'arguer, est presque +toujours le plus directement responsable, des deux côtés la tâche est +égale; car les doigts délicats de la femme peuvent, aussi bien que la +rude main de l'homme, briser, dès le départ, le vase trop fragile du +bonheur commun. + + + + +CHAPITRE III + +LES ENNEMIS + + +Les parages où les jeunes mariés ont à diriger le navire conjugal leur +sont inconnus; mais ils sont, en outre, sillonnés de courants perfides +et semés d'écueils. + +Les personnes mêmes qui, jusqu'alors, avaient été pour le jeune homme +et la jeune fille les guides et les appuis les plus sûrs, deviennent +trop souvent, sinon des ennemis déclarés, du moins des amis égoïstes +dont les conseils sont pernicieux et les prétentions destructrices de +la paix entre les époux. + +Loin de nous la pensée de rompre les liens de famille pour mieux +resserrer le noeud conjugal. Un mariage devrait être, à vrai dire, la +greffe d'une famille sur une autre, et les parents des deux mariés +devraient se sentir intimement unis les uns aux autres dans l'intime +union de leurs enfants. Malheureusement il n'en va pas toujours ainsi. +Il semble au père et à la mère, lorsque l'enfant--surtout la +fille--forme un nouveau ménage, que c'est leur bien dont on les prive. +Les plus raisonnables se font difficilement à l'idée de ne plus +exercer de contrôle, de ne plus être les guides et les maîtres de leur +enfant. Après avoir si longtemps remorqué--au prix souvent de combien +de peines et de sacrifices!--la jeune barque, ils sont tout désolés et +déconcertés de la voir voguer de ses propres voiles, de conserve avec +un autre vaisseau qui leur est inconnu. De là des douleurs et des +regrets infiniment respectables, mais qui se traduisent quelquefois +dans la vie pratique par des efforts inconsidérés pour garder la haute +influence, dont ils usent naturellement en sens inverse de celle qui +devrait légitimement dominer la leur. + +La lutte qui s'ensuit nécessairement n'est pas de nature à établir +l'harmonie dans le jeune ménage. On a vu des femmes, incapables de se +soustraire à la domination--disons, si vous voulez, à la tendresse--de +leur mère, se mettre, à ce propos, en révolte ouverte contre le mari +et quitter la maison conjugale, pour reprendre, dans la maison +paternelle, la posture d'enfant soumise dont l'éducation leur avait +donné le pli. Parmi les garçons, de tels exemples sont infiniment plus +rares, mais on en trouverait. + +Les parents sont bien coupables ou bien aveugles qui, ne sachant pas +vaincre leurs sentiments d'affection égoïste, ne se résignent pas à +abdiquer ce qu'ils appellent leurs droits, même au lendemain du +mariage de leurs enfants. + +Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée! Personne plus que nous +n'est touché du spectacle qu'offrent certaines familles, plus +nombreuses qu'on ne le croit, où la plus douce entente règne entre +tous, depuis les grands parents jusqu'aux petits-enfants. Le respect +des uns, la condescendance des autres, l'affection de tous unissent +admirablement les coeurs sans entraver les volontés. C'est à ce +résultat qu'il faut tendre, et l'on peut toujours espérer d'y arriver. +Il vaut bien, d'ailleurs, qu'on se gêne un peu dans les commencements, +que l'on consente à des concessions, qu'on se soumette à des +sacrifices. «Il faut se conformer aux habitudes, au ton, à la manière +de la famille dans laquelle on entre, sous peine de voir la paix +bannie de son ménage», dit fort sagement Horace Raisson. + +Je goûte moins cet autre conseil présenté sous forme de maxime: «Si +les belles-mères savaient dissimuler, les brus se taire, et les maris +prendre patience, toutes les familles seraient en paix.» + +Se taire, quand on n'a rien de bon ou d'agréable à dire, est, à coup +sûr, fort sage; et, quoi qu'on ait raconté de la langue des femmes, la +jeune épouse, en songeant que le bonheur de celui qu'elle aime et le +sien propre sont en jeu, ne devra pas trouver l'effort au-dessus +d'elle. Mais pourquoi la belle-mère dissimulerait-elle, et qu'a-t-elle +à dissimuler? Le mot est vilain et la chose plus vilaine encore. +Pourquoi lui supposer des sentiments inavouables, de la jalousie, du +dépit, de la haine, contre celle que son fils a choisie pour compagne? +Si son coeur est agité de telles passions, ce n'est pas à les +dissimuler qu'elle doit travailler de toutes ses forces; c'est à les +combattre, à les déraciner, à les détruire. Elle y parviendra +assurément, si c'est son fils qu'elle aime, et non pas elle en son +fils. + +Une Anglaise, Mrs. Chapone, donne d'excellents conseils à la jeune +mariée à propos des relations qu'elle aura à entretenir avec la +famille et les amis de son mari. Nous ne pouvons mieux faire que de +les transcrire. «Votre conduite vis-à-vis de ses amis particuliers et +de ses proches parents, dit-elle à la nouvelle épouse, auront le plus +important effet sur votre bonheur mutuel. Si vous n'adoptez pas ses +sentiments en ce qui les concerne, votre union restera très +imparfaite, et mille incidents désagréables en surgiront +constamment... + +«Il faut prendre grand soin de partager, extérieurement du moins, +votre respect et votre affection d'une manière égale et honnête entre +les parents de votre mari et les vôtres. Il serait heureux que vos +sentiments pussent être les mêmes pour les uns comme pour les autres; +mais, que cela soit ou non, le devoir et la sagesse vous obligent à +cultiver autant que possible le bon vouloir et l'amitié de la famille +qui vous a adoptée, sans préjudice de l'affection et de la gratitude +dont vous ne pouvez manquer, j'en suis sûr, à l'égard de la vôtre.» + +Que la bru fasse preuve de ces sentiments, et, si la belle-mère lui +refuse une part dans son affection,--que voulez-vous?--la belle-mère +méritera tous les sarcasmes et toutes les malédictions que la satire +populaire lui a toujours si libéralement octroyés. + +C'est bien à regret que nous avons dû commencer par les parents cette +revue des ennemis que doit redouter le jeune ménage. Mais quand on a +à dire une vérité désagréable, mieux vaut la dire du premier coup. +C'est à eux, d'un côté, et aux nouveaux mariés de l'autre, de ne pas +changer en un fléau, également funeste au bonheur de tous, l'affection +profonde par laquelle le père, la mère et les enfants se sentent liés +les uns aux autres. Il suffit de s'imposer, d'une part, des +ménagements et des respects dont les fils et les filles ne se doivent +départir jamais, et, de l'autre, un peu de désintéressement, disons +même, si vous voulez, d'abnégation. Le problème n'est insoluble pour +personne, et on le voit bien, après tout, au grand nombre de ceux qui +le résolvent. + +Une autre catégorie d'ennemis, moins intéressants et plus perfides, +est celle des amies d'enfance. Il faut lire, dans le _Code conjugal_ +d'Horace Raisson, les pages de fine physiologie qu'il leur consacre. +«Dès qu'il est question dans le monde du mariage d'une jeune personne, +les amies de pension accourent: à leurs questions volubiles, on juge +que c'est la curiosité bien plus qu'un tendre intérêt qui les +excite... «Tu te maries? ton prétendu est-il aimable, beau?... +l'aimes-tu?... voyons la corbeille?» Puis viennent les commentaires, +les projets. On se quitte: celles qui sont filles lèvent au ciel un +regard d'envie; celles qui sont mariées poussent un soupir de regret +ou de souvenance. + +«Après la noce, où les amies de pension se sont fait remarquer par +leur petit air important, les visites deviennent plus fréquentes; +chaque jour on propose, on engage quelque partie nouvelle. La +promenade, les marchands, la campagne, le spectacle s'emparent si bien +de tous les moments de la jeune femme, que son mari trouve à peine le +temps de l'entrevoir dans le cours de la journée. + +«C'est là le moindre inconvénient de ce redoublement de tendresse +renouvelée du pensionnat. + +«Mais le mari hasarde un léger reproche; sa femme reconnaît son tort +involontaire, et promet sincèrement de ne plus se laisser ainsi ravir +le temps qu'elle peut passer si heureuse près de l'époux qu'elle aime. +Elle refuse donc les invitations que ses amies viennent lui faire. +Celles-ci s'étonnent, se piquent, la pressent de questions; la jeune +femme avoue enfin que son mari paraît désirer la voir plus souvent +près de lui.--Ah! Monsieur est jaloux!--Non, il m'aime.--Le despote! +laisse-le faire, ce sera bientôt une tyrannie; que tu seras heureuse, +ainsi claquemurée! Mon mari a voulu me mener ainsi; j'ai bien souffert +à le contrarier; maintenant il en passe par où je veux.--Mais, mes +amies, vous vous méprenez; mon mari n'exige rien, ne se plaint de +rien; je pense seulement que, sans fuir le plaisir, je puis lui +consacrer plus d'instants.--Pauvre petite! si douce, si résignée... +Puis arrive le chapitre des conseils. «Leur instance est d'abord bien +faible; mais, à force de revenir à la charge, de répéter des plaintes, +de faire des comparaisons, de saisir de fausses apparences, elles +tournent bientôt la tête de la jeune épouse, qui troque enfin le +bonheur contre la dissipation.» + +Le tableau qui précède, et qui n'est point chargé, explique et +justifie cet autre passage qui pourrait sembler, au premier abord, +dépasser la vérité. + +«Beaucoup de maris redoutent pour leurs femmes la société des jeunes +gens, et préfèrent les voir entourées de femmes; ils ont tort. On +pourrait dire avec justesse: «Les amies de pension ont plus désuni de +ménages que les galants.» + +Il est clair que ces remarques sont applicables à tous les degrés de +l'échelle sociale. Il n'est pas nécessaire d'avoir été «en pension» +pour avoir des dangers analogues à redouter et à fuir. Les amies +d'atelier, les voisines, les habituées de la loge de la concierge +opèrent, dans un milieu différent, de la même manière pour amener les +mêmes résultats. + +L'homme, de son côté, n'a pas à veiller avec moins de soin à ne pas se +laisser circonvenir par ses amis de la veille qui, s'ils ne +l'entraînent pas à conserver en dehors de chez lui les habitudes de la +vie de garçon, ont vite fait de les apporter avec eux dans son +intérieur, qu'ils envahissent et où ils s'installent avec le +sans-façon et l'empressement de célibataires convaincus qu'on ne se +marie qu'à leur bénéfice. + +«Les nouveaux mariés doivent apporter un soin sévère dans le choix des +personnes qui, reçues habituellement chez eux, passeront dans le monde +pour les amis de la maison. On juge de la portée, des opinions, du +caractère des gens, par les liaisons qu'ils forment; et souvent les +amitiés d'un mari compromettent la réputation et le bonheur de sa +femme.» + +Sans prendre à la lettre l'exclamation d'un misanthrope: «O mes amis, +n'ayez jamais d'amis!» on peut dire que les jeunes époux ne sauraient, +chacun pour leur part, être trop réservés dans le choix des amis +qu'ils admettent dans leur intimité, et qu'il doit suffire qu'une +personne ne plaise pas à l'un d'eux pour que la maison lui soit +irrévocablement fermée. + +Depuis qu'il y a des gens qui commandent et des gens qui +obéissent--bien ou mal,--on répète sur tous les tons et avec toutes +les variantes: _Notre ennemi, c'est notre maître_. Il serait tout +aussi exact de renverser la proposition et de dire: _Notre ennemi, +c'est qui nous sert_. + +«Il n'est point de métier plus mal fait, ni plus chèrement payé que +celui de domestique», dit l'auteur des _Doutes sur différentes +opinions reçues dans la Société_. + +Il en était ainsi bien avant lui, et je crois que, depuis la fin de +l'époque patriarcale, le bon serviteur a toujours été une perle rare +et de grand prix. On a pu dire avec raison qu'au dix-huitième siècle +le métier de valet menait à tout, même aux plus grands honneurs et aux +plus hautes charges de l'État. Aujourd'hui les avenues sont encombrées +par d'autres professions, chacun le sait; mais les exigences des +domestiques n'en vont pas moins croissant. Une chronique signée Alfred +Baude, que je lisais naguère dans le journal _l'Estafette_, m'en +fournit deux exemples amusants. Je ne saurais en garantir +l'authenticité, mais ils n'ont, par le temps qui court, rien +d'invraisemblable. + +«Le duc de B... avait besoin d'un valet de chambre. Un monsieur se +présente avec la physionomie et la tenue d'un notaire. + +»--Monsieur le duc, je souffre d'une dyspepsie, je ne puis manger de +boeuf et ne peux boire que du bordeaux. + +»--Soit! + +»--Monsieur le duc, mon médecin me défend de veiller le soir et exige +que je sois toujours couché à dix heures. + +»--Soit! + +»--Monsieur le duc, j'ai quelques amis que je reçois une fois par +semaine, et une fois par semaine aussi j'ai l'habitude d'aller au +spectacle; j'espère que vous voudrez bien me donner ces deux soirées. + +»--Mon cher, reprit froidement le duc de B..., ma maison ne saurait +vous convenir, cherchez-en une autre, et si par hasard vous trouviez +une seconde place comme celle-là, dites-le-moi, j'y mettrai mon fils.» + +Lord Henry Seymour racontait qu'il avait trouvé une fois un valet de +chambre qui lui plaisait beaucoup. Au moment de l'arrêter, le valet +s'inclina et dit: «Je ne peux entrer au service de Votre Seigneurie. + +»--Pourquoi donc? fit lord Henry, fort intrigué. + +»Votre Seigneurie a le pied trop petit, je ne pourrais jamais entrer +dans ses bottes». + +Leurs investigations vont au delà de la chaussure, au delà même de la +garde-robe et de l'office. Le caractère, la nature morale de leurs +maîtres et de leurs maîtresses est scrutée et analysée par eux, non +sans perspicacité, en ce qui se rapporte à leurs intérêts immédiats. +Voici un document précieux, trouvé providentiellement dans un livre de +cuisine: + +«La femme de chambre du premier nous a dit hier: «Retenez bien ceci: +Toute maîtresse grasse est pleurnicheuse et collante; toute maîtresse +maigre est agacée et agaçante; toute maîtresse petite est volontaire +et hautaine; toute maîtresse grande et mince est orgueilleuse et +défiante.» + +Nous laissons la responsabilité de ce morceau de physio-psychologie à +M. Alfred Baude, qui l'a mis au jour. Mais nous nous associons +volontiers aux réflexions suivantes: + +«Nous nous plaignons de ce que nos domestiques nous détestent, +et comment voulez-vous qu'ils nous aiment. Nous inquiétons-nous +d'eux? Quand leur vient-il de notre part un mot affectueux, une +parole qui prouve que nous nous intéressons à eux?--Jamais! +Nourris--blanchis--logés--éclairés--c'est tout.--Et cependant, l'être +humain a besoin d'autre chose. + +»Les domestiques ne trouvant plus dans leurs maîtres que des +automates, absolument sans coeur, se groupent entre eux et forment une +espèce de franc-maçonnerie dont l'unique but est de piller et de +ridiculiser l'ennemi commun, le Maître. Que faire? Avant tout, traitez +vos serviteurs comme on traite de grands enfants. + +»Ils le sont par leur éducation si rudimentaire et par leur position +inférieure. De temps en temps une bonne parole, un bon sourire, un +encouragement; vous ne soupçonnez pas combien vous vous en trouverez +mieux. Puis, pour combattre cette déplorable habitude qu'ont les +domestiques de changer à chaque instant de place, n'acceptez jamais un +nouveau serviteur s'il ne vous apporte pas la preuve qu'il est resté +au minimum deux ans dans la maison d'où il sort. Ah! si chacun de nous +prenait cet engagement, quelle rapide amélioration dans notre mal! Et +puis, songez quelquefois à l'axiome de Beaumarchais: «Aux qualités +qu'on exige d'un domestique, connaissez-vous beaucoup de maîtres qui +fussent dignes d'être valets?...» + +»En finissant, il est de toute justice de dire qu'il y a souvent de +nobles coeurs dans la livrée. Que d'exemples ne pourrait-on citer: je +n'en connais pas de plus touchant que celui-ci: + +«Un ancien négociant avait tout perdu: sa femme, ses enfants, sa +fortune; il ne lui restait qu'une vieille domestique. Cette pauvre +femme s'attacha à lui avec un admirable dévouement. Il était atteint +d'une affreuse maladie de la peau; elle le soigna nuit et jour. Ce +n'est pas tout; elle allait voir les vieux amis de son maître à son +insu, et obtenait quelques secours. Un matin elle rentrait harassée; +elle entend des éclats de voix et des rires, elle s'arrête et écoute: +on se moquait d'elle, son vieux maître contrefaisait sa voix. + +»--Ah! dit-elle, mon premier mouvement fut de m'en aller en courant, +puis je songeai qu'il était vieux, malade, qu'il avait besoin de moi; +je retins mes larmes et remuai bruyamment la clef dans la serrure +avant d'entrer.» + +«Un honneste serviteur, dit le vieux gentilhomme français de La +Hoguette, dans son _Testament_, est le surveillant de son maître, et +un bon maître l'exemplaire de son serviteur. C'est pourquoi il n'y a +point de combinaison entre les hommes, après celle du mari et de la +femme, qui ait plus besoin d'estre bien faite que celle-ci.» + +J'ai rarement vu la moralité du contrat entre maître et serviteur +dégagée avec plus de netteté, d'élévation et d'éloquence que dans ces +lignes, que je suis heureux d'exhumer: + +«Que penses-tu que fasse pour moi celui que tu crois un serviteur? Il +me sert; tu te trompes, il se sert: le même travail qu'il feroit en sa +maison pour vivre, il le fait en la mienne; s'il m'engage sa volonté +pour me rendre quelque service, la mienne lui demeure en ôtage pour +son salaire; si je trouve mon compte en ce qu'il fait pour moi, il y +trouve le sien aussi; s'il se mêle de mes affaires, on s'aperçoit +qu'il ne néglige pas les siennes; s'il fait valoir ma terre, il en +partage les fruits à l'aise avec moi; s'il m'appreste à manger, il en +taste le premier, il y contribuë de sa peine, et moi de toute la +dépense. Notre communauté se découvre en tant de choses, que tout bien +considéré, je trouve que l'assemblage du serviteur avec le maître +n'est autre chose qu'une société qui se fait entre le pauvre et le +riche pour leur utilité commune, en laquelle il n'y a aucune +différence que le nom.» + +Un peu plus loin, de La Hoguette dit encore: «Tout service fait sans +affection est sans goût; si on me le rend à regret, quoi qu'il me soit +dû, je le reçois encore plus à regret; il n'y a que la chaleur du +coeur toute seule qui le puisse bien assaisonner. Cela étant, +faisons-nous aimer de nos serviteurs; pour en estre aimé il les faut +aimer: l'amitié ne reçoit que ce seul change.» + +Charron avait exprimé plus didactiquement la même pensée: + + «Traitter humainement ses serviteurs, et chercher plustost à se + faire aimer que craindre est tesmoignage de bonne nature: les + rudoyer par trop, monstre une ame cruelle, et que la volonté est + toute pareille envers les autres hommes, mais que le defaut de + puissance empesche l'execution. Aussi avoir soin de leur santé + et instruction de ce qui est requis pour leur bien et salut.» + +Fénelon y revient souvent. Nous avons eu l'occasion, dans les livres +qui ont précédé celui-ci, de toucher plus d'une fois à la question +des domestiques, et d'en parler dans le même sens[6]. + + [6] _Doit-on se marier?_ p. 169 et suiv.--_Comment élever nos + enfants?_ p. 213 et suiv.--_Que faire de nos filles?_ pp. 231 et + suiv., 297, 308. + +Il résume tout, pour ainsi dire, dans ce passage: + +«Tâchez de vous faire aimer de vos gens sans aucune basse familiarité: +n'entrez pas en conversation avec eux; mais aussi ne craignez pas de +leur parler assez souvent avec affection et sans hauteur sur leurs +besoins. Qu'ils soient assurés de trouver du conseil et de la +compassion: ne les reprenez point aigrement de leurs défauts; n'en +paraissez ni surpris ni rebuté, tant que vous espérez qu'ils ne seront +pas incorrigibles; faites-leur entendre doucement raison, et souffrez +d'eux souvent pour le service, afin d'être en état de les convaincre +de sang-froid que c'est sans chagrin et sans impatience que vous leur +parlez, bien moins pour votre service que pour leur intérêt.» + +On comprend que la conduite des domestiques et notre conduite vis à +vis d'eux soient une difficulté de chaque instant dans le ménage. Cela +introduit une complication extrême et de très désagréable nature dans +la vie à deux; et si nous ne tenions, pour de délicates raisons de +discrétion que l'on appréciera sans doute, à rester dans les +généralités, il nous serait facile de mettre le doigt sur bien des +plaies, ouvertes et entretenues dans le coeur des époux par les +domestiques ou à leur occasion. Nous nous contenterons de citer ce +qu'Horace Raisson dit de la femme de chambre: + +«La femme de chambre a une grande influence sur la fidélité conjugale. +Confidente née des secrets du ménage, adroite et fière, elle sera +toujours disposée à en abuser; sotte, elle commettra à tous propos des +inconséquences ou des balourdises. C'est un art difficile et rare, que +celui de bien styler une femme de chambre.» + +Bien stylée ou non, la femme de chambre est souvent un instrument de +désunion entre les époux. Son service, plus personnel, qui la met à +chaque instant en contact avec les maîtres, la rend plus dangereuse en +lui donnant plus de moyens pour faire du mal. Mais ses collègues des +deux sexes, à la cuisine, à l'écurie, dans l'antichambre, à la loge, +ne lui cèdent en rien lorsque l'occasion se présente ou qu'elle peut +se faire naître. Le nombre de ménages ébranlés, chagrinés, disloqués, +détruits par les jalousies que ces gens suscitent, par leurs faux +rapports, leurs insinuations perfides, leurs lettres anonymes, leurs +complaisances insinuantes, leurs manoeuvres de toutes sortes, à la +fois basses et audacieuses, est littéralement inimaginable. + +Certes ce n'est pas nous qui trouverons mauvais que les maîtres +rendent aux serviteurs la vie plus douce, en s'intéressant à eux et en +leur accordant une affectueuse attention. Mais qu'ils prennent garde? +La pente de la familiarité est facile, et s'ils s'y laissent une fois +glisser, ils ne pourront plus retenir ni leurs domestiques ni eux: + +«Dès que vous oubliez votre place vis-à-vis d'un domestique, vous +l'autorisez à oublier la sienne vis-à-vis de vous», dit Ferrand, et +il dit vrai. + +C'est ainsi que le bonheur conjugal, comme toutes les choses +précieuses et délicates, est entouré, assiégé par une foule d'ennemis +avides. On croirait voir des guêpes attaquant un beau fruit, au moment +où sa maturité parfaite le rend le plus délicieux. + +Mais que de fois, sans compter les guêpes et autres insectes de +l'extérieur, le fruit ne porte-t-il pas en lui son ver rongeur! «Le +plus dangereux ennemi du bonheur des jeunes femmes, et par contre-coup +du repos des maris, dit le _Code conjugal_, c'est l'imagination. Le +jour où elles se croient opprimées, il n'est rien qu'elles ne soient +capables d'entreprendre pour s'affranchir, ou du moins se venger; leur +refuser une chose juste, c'est allumer en elles la volonté de +l'obtenir et le désir d'en abuser.» + +Rien n'est plus désolant que de voir des jeunes femmes, entourées de +tout ce qui donne et assure le bonheur, devenir ainsi les victimes +d'elles-mêmes, et empoisonner ceux qu'elles aiment le mieux du +chagrin de leurs imaginaires griefs. Dans tous les cas, si la passion +n'est pas portée au point que tout ce qui n'est pas elle soit +indifférent, si l'on a encore quelque souci de l'opinion du monde, +quelque respect de soi, quelque espoir ou quelque désir que les maux +dont on souffre se guérissent un jour, ayons toujours présent à +l'esprit ce conseil dont on sent de plus en plus la justesse à mesure +que l'expérience nous instruit: «On agit sagement en cachant avec un +soin égal les douceurs et les amertumes du mariage[7].» + + [7] H. Raisson: _Code conjugal_. + +Pour clore ce chapitre, nous répéterons la prière facétieusement +judicieuse que des préoccupations de même ordre inspiraient au vieux +compilateur de proverbes G. Meurier: + + De toute femme qui se farde, + De personne double et languarde, + De fille qui se recommande, + De vallet qui commande, + De chair sallé sans moutarde. + De petit disner qui trop tarde,-- + De languards en nos maisons, + De fille oiseuse et menteuse,... + De serviteur remply de paresse, + De chambrière mal soigneuse, + De bourse vuide et creuse,-- + De maison envinée,-- + De chausse déchirée, + De fiebvre aigue enracinée, + D'ennemy familier et privé, + D'amy simulé et réconcilié, + Et de choir en deptes toute cette année, + _Libera nos, Domine!_ + + + + +CHAPITRE IV + +MIEL ET FIEL + + +«Chez les anciens, les jeunes gens qui sacrifiaient à Junon nuptiale +ôtaient le fiel de la victime immolée, et le jetaient au loin, pour +témoigner leur résolution de bannir de leur union la colère et +l'amertume[8].» + + [8] Horace Raisson, _Code Conjugal_. + +L'auteur ne nous dit pas si le symbole était véridique ou menteur. +Mais l'histoire des moeurs, qui domine l'histoire des gouvernements, +le dit pour lui. Les plus anciens témoignages prouvent assez que les +passions humaines ont, de tout temps et partout, fait à peu près la +même somme de ravages, et que beaucoup de ceux qui avaient jeté au +loin le fiel de la victime avaient conservé leur propre fiel en leurs +flancs. + +C'est cela qu'il faut arracher, dès le seuil du mariage, et jeter au +vent pour qu'il le dessèche et l'emporte. On l'a proclamé bien des +fois: le temps des symboles et des mythes est accompli; nous sommes +arrivés à l'époque du fait. C'est à nous de faire passer cette image +des rites antiques dans la réalité, et c'est à ce prix seul que la vie +à deux donnera sa pleine source de joies individuelles et de forces +actives contribuant au bien social. + +Je trouve, dans les écrits d'une Anglaise, Mrs. Chapone, que j'ai déjà +eu l'occasion de citer, une page qui développe avec une calme +élévation et un rare bon sens la pensée que je viens d'indiquer. Se +reportant aux conditions qui s'imposent aux mariés, vis-à-vis de leur +famille respective, Mrs. Chapone demande à la jeune femme: «Si c'est +un devoir important d'éviter toute discussion et tous désagréments +avec ceux qui sont de la proche parenté de votre mari, de quelle +conséquence n'est-il pas d'éviter toutes les occasions d'avoir du +ressentiment l'un contre l'autre!» + +Elle poursuit: «Quoi qu'on puisse dire des _querelles d'amoureux_, +croyez-moi, celles des gens mariés ont toujours d'épouvantables +conséquences, pour peu qu'elles aient quelque durée ou quelque +gravité. Si on les laisse amener des expressions d'amertume ou de +mépris, ou trahir chez l'un des époux un sentiment habituel d'aversion +ou de répugnance pour quelque particularité physique ou morale de +l'autre, ce sont là des blessures qui ne se guérissent presque jamais +complètement... Le souvenir douloureux de ce qui s'est passé +surviendra souvent aux heures les plus tendres, et la moindre +bagatelle le réveillera et le renouvellera. Il faut, dès le début, +être particulièrement en garde contre cette source de malheur. De +nouveaux mariés, dans l'excès même de leur amour, se laissent parfois +aller à de petites scènes de jalousie et à des querelles puériles, +qui, tout d'abord, aboutissent peut-être à un redoublement de +tendresse, mais qui, souvent répétées, perdent leurs agréables effets, +et ne tardent pas à en produire d'autres d'une nature tout opposée. La +dispute devient chaque fois plus sérieuse; la jalousie et la défiance +poussent des racines; le caractère se gâte des deux côtés; les +habitudes d'aigreur, de contradiction, d'interprétation méchante +prennent le dessus et finissent par dominer toute autre affection qui +leur a donné naissance. Ne perdez jamais de vue que le bonheur du +mariage repose tout entier sur une solide et permanente amitié,--à +quoi rien n'est plus opposé que la jalousie et la défiance. Ces +défauts ne sont pas moins contraires aux vrais intérêts de la passion. +Vous ne gagnerez jamais rien à exiger de l'affection de votre mari +plus qu'elle ne peut naturellement vous donner; la peur d'alarmer +votre jalousie et d'amener une querelle pourra bien le forcer à +feindre une tendresse plus vive que celle qu'il ressent; mais cet +effort, cette contrainte même diminue et par degrés éteint réellement +cette tendresse. Si donc il paraissait moins affectueux et moins +attentif que vous ne le désirez, il faut ou réveiller sa passion en +déployant quelque grâce nouvelle, quelque charme irrésistible de +douceur et de sensibilité, ou bien vous conformer, du moins en +apparence, au degré d'affection que son exemple prescrit; car c'est +votre rôle de suivre modestement sa direction, plutôt que de lui faire +sentir le désagrément de ne pas être capable de marcher du même pas +que lui. La vérité est que c'est l'orgueil, plutôt que la tendresse, +qui d'ordinaire dicte à une personne susceptible ses déraisonnables +exigences; et cet orgueil est récompensé, comme il le mérite, par des +mortifications et le froid éloignement de ceux qui en souffrent.» + +Ce qu'il y a de particulier dans cet état, et ce que Mrs. Chapone fait +bien ressortir, c'est que l'amour travaille ici contre lui-même. Or +l'amour étant aveugle, comme chacun sait, ni l'un ni l'autre des époux +ne s'aperçoivent du dommage causé, de la sape de plus en plus +profonde qui se creuse et fera crouler l'édifice. Au contraire, il +arrive qu'ils prennent goût à ces reproches et à ces querelles, +sachant quels rapprochements, quels élans de passion les suivent. +Comme ces gourmands au palais blasé qui ont besoin de tous les feux du +poivre, du piment et du _curry_ pour goûter la saveur d'un mets, les +caresses de l'amour leur semblent fades s'ils ne les font précéder de +l'orage des paroles injurieuses ou amères, et parfois--je le dis quoi +qu'il m'en coûte--de la grêle des coups. + +Mais, de même que ces abus de condiments gâtent l'estomac, les scènes +de ménage, quelque tendre qu'en soit le dénouement ordinaire, gâtent +le coeur. Un jour vient où la récompense ne paraît pas valoir le prix +dont on l'achète, et le moindre mal qui puisse résulter de telles +coutumes matrimoniales, c'est que l'impression de lassitude et de +dégoût se produise chez les deux époux à la fois. Ils sont, du moins, +en condition de reconnaître en même temps leur tort et de s'en +corriger, ou, s'ils s'en sentent incapables, de s'entendre pour se +créer, soit dans le mariage, soit en dehors, un _modus vivendi_ où la +part du scandale, toujours trop grande, sera réduite à son minimum. + +«Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par +intérêt», dit Vauvenargues. Aussi ne faisons-nous pas appel au seul +intérêt. C'est à l'intelligence et au coeur que nous nous adressons à +la fois pour mettre en garde les nouveaux époux contre ces mouvements +désordonnés de la passion qui s'use elle-même et, comme le fruit +décevant des rivages de la Mer Morte, ne laisse qu'une cendre amère +dans la bouche des étourdis qui pensaient y puiser des jouissances +toujours renouvelées et sans cesse de plus haut goût. + +Il faut être doux parce qu'on a du plaisir à l'être: parce qu'il n'est +rien de meilleur au monde que d'être agréable à qui l'on aime, et que, +quand le mari trouve que sa femme est bonne et que la femme trouve que +son mari est bon, ils ont à eux deux ramené sur terre, pour eux et +ceux qui les entourent, le paradis. + +Le sujet est trop grave pour admettre la plaisanterie vulgaire qui n'a +pour effet que le rire physique, lorsque son ineptie ou sa trivialité +ne font pas hausser les épaules d'impatience et d'ennui. On ne +s'attend donc pas à trouver ici la répétition des éternelles sottises +sur la couleur du ménage et autres gaudrioles de la même farine. On ne +m'en voudra pourtant pas, je l'espère, de rapporter, dans un intérêt +de curiosité d'autant plus permise qu'elle se rattache étroitement à +la question qui nous occupe, une explication assez ingénieuse et +inattendue de la couleur jaune prise comme symbole conjugal. + +L'auteur des _Mémoires historiques et galans_ pense qu'Ovide, en +représentant l'Hymen _croceo velatus amictu_, «a voulu sans doute nous +faire une leçon de ce qui est si essentiel au mariage. Les soucis +d'une famille dont vous vous chargez, le risque que vous courez de +tant de coups de fortune, la jalousie inévitable que vous avez d'une +femme, pour peu qu'elle vous agrée, ou que votre honneur vous touche, +ne sont-ce pas autant de sujets de jaunisse! et n'est-ce pas une +merveille, si le tempérament le plus vigoureux et le plus enjoué ne +tombe pas dans un état ictérique?» + +La jalousie est, à coup sûr, la disposition morale la plus propre à +faire naître cet état, et il n'est guère de description de jaloux ou +de jalouse qui ne soit marquée de ce trait: _jaune comme un coing_. +C'est en effet celle qui met le plus de bile dans le sang, la passion +fielleuse par excellence. + +«Toute jalousie, dit un ancien poète anglais[9], doit toujours être +étranglée à sa naissance; ou le temps conspirera bientôt à la rendre +assez forte pour surmonter la vérité.» + + [9] Sir William Davenant. + +Le propre de la jalousie, en effet, est de donner aux visions que le +soupçon fait surgir dans l'esprit le relief et la certitude de la +réalité. Le jaloux objective les images qui hantent son cerveau avec +une intensité curieuse pour l'observateur et formidable pour les +époux. Car, sans insister sur cette facilité qu'a le jaloux--ou la +jalouse--à se croire certain de ce qu'il imagine, surtout si c'est +incroyable et monstrueux,--la jalousie crée, dans la vie à deux, tous +les maux, et ne saurait en guérir un seul. C'est ce que voyait Fuller +lorsqu'il écrivait: «Là où la jalousie est le geôlier, beaucoup +s'échappent de leur prison; elle ouvre plus de voies au vice qu'elle +n'en ferme.» La comédie de tous les âges et de tous les peuples a +trouvé dans cette idée une source inépuisable de situations plaisantes +et douloureuses à la fois, qui, à défaut des exemples que fournit en +abondance l'expérience journalière de la vie, peuvent servir de +documents et d'enseignement. + +Le dicton populaire: «On n'est jaloux que de ce qu'on aime» n'est vrai +que par rapport à un amour égoïste qui, tout en se portant sur autrui, +n'est proprement que l'amour-propre ou l'amour de soi. Nous concevons +la douleur immense, l'irrémédiable désespoir que peut jeter dans un +coeur aimant la découverte de la trahison de l'être aimé. Nous +concevons encore, tout en les blâmant et en les regrettant, les +mouvements impétueux qui poussent en ces circonstances les personnes +violentes et passionnées à des excès que les cours d'assises +condamnent ou acquittent, au hasard de l'impression produite sur des +jurés sensibles. Mais nous ne saurions considérer la jalousie _à +priori_, si l'on peut dire, celle qui obsède l'esprit au fort même de +l'amour partagé et qui, à défaut de motifs, se forge des catastrophes +chimériques et se nourrit avidement du poison des soupçons, que comme +une maladie morale dont il faut se guérir à tout prix, si l'on ne veut +faire son propre malheur en même temps que le malheur de celui ou de +celle qu'on aime plus que tout au monde, bien qu'en l'aimant fort mal. + +En de pareilles maladies, il n'y a guère qu'un médecin et qu'un +remède, à savoir la volonté. Mais, hélas! on ne veut pas, ou l'on ne +peut pas vouloir. Il y a des maux où l'on se complaît, des plaies +qu'on prend un âcre plaisir à aviver, des douleurs dont il est +voluptueux de souffrir. La jalousie est une de ces tortures qui font +goûter à leurs victimes les délices de la damnation. + +On rapporte de Ninon de Lenclos cette parole: «Jamais une femme ne +sait mauvais gré à son mari de plaire à plusieurs femmes, pourvu +qu'elle soit toujours préférée.» + +Malheureusement, en fait de mariage, l'autorité de Ninon est médiocre. +Et puis de son temps, le fatalisme de la passion et l'irresponsabilité +de la névrose étaient choses peu connues, qui ne troublaient guère la +raison des gens. En ce temps-là, et même plus tard, on pouvait espérer +convaincre et persuader par un dilemme, et l'auteur des +_Considérations sur le Génie et les Moeurs de ce siècle_ ne perdait +pas sa peine en écrivant: «C'est faire une cruelle injure à une femme +sage, que de lui témoigner de la jalousie; c'est faire trop d'honneur +à une femme galante, et donner beau jeu à une coquette.» + +Il laissait au lecteur le soin facile de retourner la proposition à +l'usage de la femme envers le mari. + +Aujourd'hui l'arsenal du raisonnement ne fournit point d'arme capable +de porter un coup sûr, et, pour combattre les erreurs du sentiment, +c'est au sentiment qu'il faut avoir recours. La seule considération +qui puisse, croyons-nous, contrebalancer la jalousie dans une âme +infestée de ce venin, c'est le désir de faire le bonheur de l'être +aimé. Si la passion maudite laisse au jaloux une minute de +clairvoyance et qu'il ait conscience des tourments qu'il inflige, il +se guérira ou se dominera. S'il ne le faisait, son amour serait +méprisable, car ce ne serait, répétons-le, qu'un égoïsme sans pitié. + + + + +CHAPITRE V + +SABLES MOUVANTS + + +Comment assurer la navigation de la barque conjugale sur les eaux mal +sondées de la vie? On relève çà et là des écueils, des récifs, des +promontoires où la mer se brise avec les épaves qu'elle entraîne, des +points fixes où le péril est constant. On y établit des signaux; on y +allume des phares; des pilotes indiquent les passes, les heures de +marée, les courants, les tourbillons et les remous, et conduisent au +port prochain. Mais ce que feux, balises, ancres, conseils de pilote +sont impuissants à signaler, ce sont les hauts fonds changeants, les +bancs de sable que le jusant déplace, qui, là où tout à l'heure les +vaisseaux à grand tirant passaient voiles dehors et barre au vent, +arrêtent les humbles barques sans leur laisser même l'espoir de se +renflouer au flot prochain. + +Contre ce danger de tous les parages et de tous les instants, il n'y a +qu'une défense: la prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut +avoir la sonde en main, l'oeil au guet, être prêt à la manoeuvre et ne +pas s'y tromper d'un brin de fil. + +Notre tâche, à nous, est de déterminer, aussi exactement que possible, +les circonstances dans lesquelles on est le plus exposé à donner dans +ces sables mouvants. + + Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire, + +a versifié le sage Boileau. + +Gardons-nous donc également de la disposition habituelle à la +pusillanimité, et des sursauts de frayeur qui ébranlent les nerfs et +troublent le cerveau. Mais ne nous laissons pas aller à une sécurité +qui est trompeuse dès qu'elle endort. Les conditions qui semblent le +mieux faites pour éloigner toute alarme, sont quelquefois grosses +d'accidents. «Il ne suffit pas, dit avec raison le _Spectator_, pour +faire un mariage heureux, que l'humeur des deux époux soit semblable; +je pourrais citer cent couples qui n'ont pas gardé le moindre +sentiment d'amour l'un pour l'autre et qui sont pourtant tellement +semblables d'humeur que, s'ils n'étaient pas déjà mariés, le monde +entier les déclarerait faits pour être mari et femme.» + +Qui se ressemble s'assemble; les angles sortants s'adaptent aux angles +rentrants; les électricités de nom contraire s'attirent et celles de +même nom se repoussent; on se plaît par les contrastes, et on se +complète par les différences; tout s'accepte plutôt que les +incompatibilités d'humeur.--Voilà une liste de termes contradictoires +qu'on pourrait indéfiniment allonger. Les maximes se démentent les +unes les autres et elles n'en sont pas moins vraies chacune en son +particulier. On voit dès lors sur quel terrain mouvant nous marchons, +et de quelle absolue nécessité sont la netteté du coup d'oeil et la +souplesse des allures dans ce domaine du relatif. + +Pour l'homme, le premier soin, c'est de jeter au rebut un stock +d'opinions et d'idées courantes sur la femme, dont les jeunes gens et +les vieux célibataires font leur évangile quotidien. On lit dans les +Védas: «Celui qui méprise une femme méprise sa mère.» Beaucoup +d'hommes ne croient pas manquer à leur mère en entretenant sur les +femmes en général des théories plus que sceptiques. Qu'ils méditent le +précepte des Védas. Le Français a trop vive dans l'esprit la vieille +logique des races dont il est un rejeton, pour ne pas comprendre la +rigoureuse vérité de cette parole de nos ancêtres aryens. Il y +ajoutera finement ce corollaire: Qui méprise une femme méprise sa +femme; et il concluera que le respect de la femme est une condition +essentielle dans la constitution de la famille, car si le mari, ayant +eu commerce avant le mariage avec tant de femmes qu'il se croyait le +droit de mépriser, généralise les données plus ou moins exactes de +son expérience de jeune homme, et n'accorde son estime à sa femme que +sous bénéfice d'inventaire, comment l'élèvera-t-il ou la +maintiendra-t-il à la hauteur de sa mission, et pourquoi ses enfants +ne la mépriseraient-ils pas aussi? + +Ce respect se traduit de diverses façons, suivant les positions +sociales et l'éducation reçue. Il suffit qu'il existe. Un critérium à +peu près certain, c'est le ton de politesse qui règne entre les époux. +«L'intimité, dit l'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues +dans la société_, qui doit exclure le compliment et la cérémonie, se +détruit infailliblement dès qu'on en bannit la politesse.» + +On entend bien--l'auteur prend soin de l'indiquer--qu'il ne s'agit pas +ici de formules banales et de conventionnalités mondaines, mais bien +de cette politesse de coeur qui inspire l'aménité des manières et +répand autour d'elle comme une chaude atmosphère de bienveillance et +d'affection. + +Cette politesse entre époux manque souvent. On en a fait mille fois la +remarque. Si, dans une compagnie, un homme néglige avec affectation +une femme et s'efforce d'être aimable avec les autres, il y a gros à +parier qu'il est le mari de la première. + +«J'étais, raconte Chamfort, à table à côté d'un homme qui me demanda +si la femme qu'il avait devant lui n'était pas la femme de celui qui +était à côté d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas +dit un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou +il ne la connaît pas, ou c'est sa femme.» + +S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait eu de cesse qu'il n'eût fait +sa connaissance: c'était bien sa femme. + +Les résultats d'une telle conduite sont faciles à prévoir. La femme, +justement froissée, se sent éloignée et s'éloigne; et les privautés, +souvent grossières, du tête à tête, par lesquelles tant de malotrus +pensent compenser les froideurs et les dédains marqués en public, +sont, dans les circonstances, le contraire de ce qu'il faudrait pour +la ramener. + +Les rudesses, les mots qui bafouent ou rabrouent dans l'intimité, +doivent avoir, et ont, un effet analogue. «Si on savait, dit une +romancière contemporaine qui se cache sous le pseudonyme d'Ary Ecilaw, +combien, pour une femme à qui son mari n'en accorde jamais, la +sympathie a une attirance! combien il est doux et dangereux de se voir +comprise par un autre, ou bien de s'entendre répéter qu'on est une +sotte!» + +On voit où cela mène, et ce qui se trouve fatalement au bout. + +Vous creusez un fossé, vous y poussez votre compagne, et vous vous +indignez de la culbute!... Vous êtes de plaisants compagnons! + +Ce que nous venons de dire ne s'applique pas moins aux dames qu'aux +messieurs. Les femmes, même les mieux élevées et les plus entichées de +belles manières, ont une remarquable propension à lâcher la bride aux +gros mots dans l'intimité du foyer, en s'adressant à leurs maris. +L'être idéal, immatériel, qui, dirait-on, ne touche pas terre, se +nourrit d'ambroisie, et apparaît avec de vagues ailes d'ange dans le +dos, sait, à l'occasion, se servir d'un vocabulaire dont rougirait le +plumage du Vert-Vert des nonnes de Gresset. Les mots sont comme de +fines flèches empennées et barbelées. Ils pénètrent profondément et +restent dans la blessure qu'ils enveniment. On a de l'indulgence, de +l'indifférence; on secoue les épaules; on rit ou l'on a pitié. Mais, +si fort qu'on soit, on est atteint, et, si l'amour y résiste, ce n'est +pas sans s'affaiblir ou sans y prendre de l'aigreur. + +Cette grossièreté provocante et acerbe n'est, d'ailleurs, pas plus à +redouter que je ne sais quelle vulgarité de propos, assez commune chez +les femmes, et dont l'effet le plus certain chez le mari est +l'impatience ou l'écoeurement. L'auteur de _A Woman's Thoughts upon +Women (Pensées d'une femme sur les femmes)_ a représenté en traits +assez vifs ce côté du caractère féminin. + +«Celle qui, à l'instant où l'infortuné mari rentre à la maison, +s'attache à lui avec un long récit de griefs domestiques, réels ou +imaginaires,--lui disant que le boucher n'apporte jamais sa viande à +l'heure, que le boulanger marque des pains en trop, qu'elle est sûre +que la cuisinière boit, que le cousin de Mary a prélevé son dîner hier +sur le gigot de mouton,--eh bien, une telle femme mérite ce qu'elle +reçoit: froideur, paroles aigres, empressement à se plonger dans +quelque journal; quelquefois un cigare allumé de colère, une promenade +dehors, sans invitation de l'accompagner, ou le cercle. Pauvre petite +femme! Elle reste à pleurer sur son foyer solitaire, ne s'avouant pas +qu'elle a tort, mais seulement qu'elle est très malheureuse et très +mal traitée. Pourrait-on se permettre de recommander à son attention +une maxime qui vaut de l'or?--«N'importunez jamais un homme de choses +auxquelles il ne peut remédier ou qu'il ne comprend pas....»--Et quand +il revient, l'honnête homme! peut-être un peu repentant de son côté, +il n'y a qu'une conduite que je conseille à toutes les femmes +sensées: l'entourer de ses bras et retenir sa langue.» + +«Le bonheur conjugal, dit Carmen Sylva (on sait que tel est le nom +dont il plaît à la reine de Roumanie de signer ses écrits), est +souvent compromis par une simple différence de vocabulaire.» + +Efforcez-vous donc, jeunes époux, de parler la même langue, et, s'il +est nécessaire, que celui des deux qui sait le moins prenne des leçons +de l'autre, simplement, naturellement, avec la naïveté du coeur et la +docilité de l'amour. + +On trouve, dans Henri Heine, cette très juste remarque, suivie d'une +comparaison que chacun peut varier suivant ses sensations et son goût: + +«Rien de triste, pour un homme instruit, comme de vivre avec une femme +qui ne sait rien. + +»Il éprouve l'ennui vague et très réel que donne dans une chambre la +vue d'une pendule qui ne va pas.» + +Ou qui va trop et bat la berloque. Telles ces «bonnes bourgeoises», +que montre Mercier dans son _Tableau de Paris_, «qui dissertent à +perte de vue sur des riens, érigent en événements les moindres +incidents domestiques, parlent des méfaits de leurs servantes comme de +crimes publics et ne trouvent d'autre diversion à une conversation +oiseuse qu'un jeu non moins oiseux.» + +Plus d'un homme intelligent, cultivé, voué, par goût ou par nécessité +de position, à la science, ou aux lettres, ou aux arts, s'est trouvé, +avant de s'en être rendu compte, attelé à une «bourgeoise» de cette +sorte. Quelquefois le courage manque, on jette le manche après la +cognée, et, le mariage étant un piège, on s'en dépêtre comme on peut. +Le plus souvent on fait la part du feu, on s'arrange pour dédoubler +son existence, et, content de trouver à l'intérieur certaines +satisfactions matérielles au-delà desquelles il serait vain de rien +prétendre, on cherche au dehors l'accomplissement des promesses que le +mariage n'a pas tenues. + +La chose ne se fait ni sans tiraillements, ni sans douleurs. Car si +rien n'est «plus embarrassant que d'avoir pour femme ou pour mari une +personne ridicule, lorsqu'on ne l'est pas soi-même», et si «c'est un +sujet habituel d'humiliation, ou tout au moins d'inquiétude[10]», il +est difficile d'en prendre son parti, et encore plus difficile de +faire entendre raison à celui des deux qui prête à rire, la nature +humaine étant ainsi faite que les prétentions sont d'autant plus +étendues et exigeantes que le mérite est mince et de mauvais aloi. + + [10] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._ + +C'est bien là «ce tourment de toutes les minutes dont parle Philarète +Chasles, qui s'empare de nous quand nulle sympathie d'intelligence ne +nous attache à ce que notre coeur aime.» Jean-Paul Richter a tracé le +tableau poignant de ce supplice en des pages que je demande la +permission de reproduire dans la traduction que le grand critique que +je viens de citer en donnait il y a près de cinquante ans[11]. + + [11] Ph. Chasles, _Caractères et Paysages_; p. 67. Paris, 1883, + in-8o. + +«Une mort intellectuelle saisit le jeune homme; il s'assit dans le +vieux fauteuil et couvrit ses yeux de ses mains. Il vit se soulever +cette brume qui nous cache l'avenir; à ses regards se révéla sa vie +future, vaste espace aride, couvert de cendres et des débris de feux +éteints; perspective désolée, jonchée de feuillages jaunis, de rameaux +desséchés et d'ossements qui blanchissent sur le sable. Il reconnut +que l'abîme entre son coeur et celui de Lenette irait toujours se +creusant, il le reconnut avec un désespoir profond, avec une netteté +désolante. Jamais tu ne peux revenir, ancien amour, amour si pur et si +beau. Lenette ne quittera jamais son obstination, sa froide réserve, +ses habitudes étroites. Son coeur est à jamais frappé de mort, sa tête +est fermée à jamais à toute pensée; elle est destinée à ne le +comprendre jamais, à ne jamais l'aimer... + +«Lenette était assise et continuait de travailler sans rien dire. Son +coeur blessé reculait devant les regards et les paroles, comme on se +garantirait de l'atteinte des vents glacés. La nuit tombait; elle +n'alla pas chercher de lumière, elle aimait mieux l'obscurité. + +«Alors on entendit tout à coup un musicien errant s'accompagner avec +la harpe, pendant que son enfant jouait de la flûte... + +»Leurs coeurs étaient pleins et serrés. L'harmonie vint les frapper +comme de mille piqûres. Jamais notre âme ne parle plus haut que +lorsque la musique l'éveille; rossignol, qui ne chante jamais mieux +qu'après un écho sonore. Ah! que d'anciennes espérances surgissent +tout à coup! Combien de souvenirs il retrouva quand les arpèges de la +harpe rappelèrent les temps passés à sa mémoire! Il se revoyait jeune, +plein de désirs, confiant en l'avenir, cherchant un coeur fait pour +l'aimer, un esprit fait pour le comprendre... Joies perdues! promesses +menteuses! que de désappointements! Où est celle qui devait lui payer +son amour par du bonheur? + +«_Je ne l'ai point trouvée!_ Ces mots retentissaient comme une +dissonance au milieu de la mélodie. Ses parents bien-aimés, les +bocages de la maison maternelle reparaissaient à ses yeux; la musique +les évoquait, ainsi que les amis et les affections de son premier +âge... Et maintenant pas une âme pour l'entendre, pas un être qui +l'aime!... + +»Les musiciens se turent. Cette pause solennelle augmenta son émotion; +il s'approcha de Lenette, et d'une voix tremblante il lui dit: _Allez +donner cela aux musiciens_. A peine les derniers mots furent +intelligibles. La clarté des bougies de la maison située en face +frappait le visage de Lenette; elle avait, à son approche, affecté +d'essuyer la vitre que son haleine avait ternie. Il s'aperçut que des +torrents de larmes muettes s'échappaient de ses yeux. + +»_Lenette_, dit-il plus doucement, _je vous en prie, portez-leur cela, +ils vont s'en aller_. + +»Elle prit la pièce de monnaie; leurs regards se rencontrèrent, mais +ceux de la femme étaient déjà secs, tant leurs âmes étaient devenues +étrangères l'une à l'autre! Ils étaient parvenus à cet état +déplorable, où une émotion commune n'échauffe et ne réconcilie pas. Le +besoin d'affections partagées inondait son être, mais le coeur de +Lenette n'était plus à lui. Il aurait voulu l'aimer, il en sentait +l'impossibilité déchirante; il connaissait cette nature aride et +vulgaire. Il s'assit dans l'embrasure de la fenêtre, sur laquelle il +appuya son front brûlant. Lenette y avait par hasard placé son +mouchoir trempé de ses larmes; car la malheureuse créature, après une +journée de contrainte, avait beaucoup pleuré. + +»Ce mouchoir humide frappa le jeune homme comme un remords. Les +musiciens recommencèrent; la voix et la flûte seules chantaient: + + Les morts sont morts, c'en est fait pour toujours! + +»Une angoisse nouvelle le saisit comme un linceul de glace. Il pressa +le mouchoir sur ses yeux humides, et répéta en sanglotant: + +»--Oui, oui, c'en est fait pour toujours! + +»La pensée du trépas se présenta à lui; ce fut une espérance; il lui +sembla que les musiciens, en marquant la mesure, sonnaient les +dernières heures de sa vie; il se vit descendre dans le tombeau et +respira. + +»Bientôt il entendit Lenette entrer et allumer une chandelle. Il alla +vers elle et lui donna le mouchoir. Si désolé, si navré, si abattu, il +avait besoin de se rattacher à un être humain quel qu'il fût. Lenette +n'était plus la femme de son choix; mais elle souffrait, mais elle +avait pleuré. Lentement, sans se baisser, sans prononcer un mot, il +l'enlaça de ses bras et l'attira; mais elle détourna la tête +froidement, avec dégoût, se dérobant à son baiser. Il en ressentit une +peine aiguë. + +»_Suis-je donc plus heureux que toi?_ dit-il. + +»Puis, laissant tomber sa tête sur celle de Lenette, il la pressa sur +son sein. Vains embrassements! Alors des profondeurs de son âme, mille +voix jaillirent et répétèrent: C'en est fait pour toujours?» + +Le besoin de distractions extérieures, de divertissements, de fêtes, +de plaisirs mondains est un écueil trop connu et contre lequel on est, +de toute part, trop mis en garde pour que nous y insistions. Pour être +intéressant et vraiment pratique, il faudrait entrer dans le détail. +Mais la revue, même rapide, des occasions et des formes de dissipation +que la vie du monde offre chaque jour, remplirait tout un volume +aisément. Force nous est donc de nous en tenir à l'expression +généralisée de notre pensée. + +Eh quoi! dira-t-on. Vous ne permettez même pas qu'on danse?...--Si +vraiment, faites de la musique, chantez, dansez, amusez-vous de mille +manières, mais faites-le franchement, sans apprêt ni arrière-pensée, +et surtout dans des conditions telles que vos devoirs ne restent pas +en souffrance à la maison. + +Ce n'est pas ce qu'il y a de plus facile, s'il faut en croire le _Code +conjugal_ d'Horace Raisson: «Le bal, tel que nos usages l'ont fait, a +cessé d'être une distraction agréable; les apprêts en sont un travail, +le plaisir en est une fatigue, et le résultat un danger.» + +Je retrouve, dans de vieux papiers, des vers juvéniles qu'en raison du +sujet traité je me hasarde à transcrire. A défaut d'autre mérite, ils +ont celui d'être inédits: + + +I + + Un bal est, à vrai dire, une superbe chose. + Tournoyer en ayant sur la tête une rose, + Un bleuet, des épis, des fruits ou du foin vert + Artistement montés avec du fil de fer, + C'est un bonheur auquel s'abandonnent les femmes + Sans pouvoir résister. L'horizon que les flammes + Du soleil d'Orient empourprent au matin, + Ne brille guère auprès des habits de satin + Irisés de reflets par la lueur des lustres, + Les larges escaliers, les piliers, les balustres, + Les salles où l'on se presse, et les parquets cirés + Où le novice tombe, et les vieux murs dorés, + Et l'orchestre entassé dans une loge étroite, + Les hommes saluant du geste, à gauche, à droite, + Les femmes portant rouge et dents et cheveux faux, + Se cherchant l'une à l'autre, en riant, des défauts,-- + Oh! c'est un beau coup d'oeil! plus beau que, dans les plaines, + Les sapins se courbant aux nocturnes haleines; + Que les buissons d'avril pleins de fleurs et d'oiseaux, + Et la chanson du vent à travers les roseaux. + Le poète est un fou que l'on comprend à peine; + Il croit donc à la femme une âme plus qu'humaine, + Puisqu'il l'adore ainsi qu'on adorerait Dieu, + Et qu'il souffre de voir tant d'hommes au milieu + De ces femmes faisant, pour cela seul venues, + Des exhibitions de leurs épaules nues! + Ces regards, ces souris que l'on jette en passant; + Ces valses où le sein palpite, frémissant + Sous la main d'un butor qui raille ou qui s'enivre; + Cette école où la nuit, pour apprendre à bien vivre, + Va la fille au front pur que sa mère conduit,-- + Il croit que tout cela ne vaut pas un réduit + Obscur, sous le feuillage, alors que le ciel sombre + S'illumine des feux lointains d'astres sans nombre, + Et que l'air, se chargeant de la rosée en pleurs, + Fait monter au cerveau le doux parfum des fleurs. + + +II + + En bas: des murs, des fleurs, du sable, des feuillages; + Un filet d'eau tombant d'un roc en coquillages; + Une glace au milieu d'arbrisseaux enlacés + (Meuble tout pastoral!); des lampions bercés + Au vent qui souffle frais sous l'étroit péristyle. + En haut, de grands salons empire, d'un beau style, + Où l'or des murs fait mal aux yeux enthousiasmés + De voir des fleurs parmi des flambeaux allumés; + Les hautbois de l'orchestre envoient des notes aigres. + Des vieux, en cheveux teints, verts-galants, très allègres, + Choisissent pour danser les filles de quinze ans, + Et leur tiennent, tout bas, de ces discours plaisants + Qui font rougir toujours, et quelquefois sourire; + --Le grand âge, en effet, autorise à tout dire.-- + Les jeunes vont traînant parmi le tourbillon + Des mamans de grand poids, au teint de vermillon, + Ou portent en leurs bras de laides filles maigres, + Exhalant les parfums, les sels et les vinaigres + Du lointain Orient, fabriqués à Paris; + Et l'amour, le chagrin, les haines, les mépris + S'enchaînent par les mains en dansant, face à face, + L'orage dans le fond, le calme à la surface; + Calme plus effrayant que, dans les hautes mers, + L'âpre lutte des vents contre les flots amers. + + +III + + Oh! ce qui vaut bien mieux que ces bals où l'on sue, + Où l'air vous pèse au front ainsi qu'une massue; + Où pour mieux respirer, on brise d'un bâton + Les fenêtres[12]; où fleurs, tulle, fil de laiton, + Satin, franges, rubans, paillettes et dentelles + Dont s'enorgueillissaient follement les plus belles, + Sur le parquet fumant sont couchés au matin, + Comme de vains flacons après un grand festin; + Où d'appétit la femme à l'homme le dispute, + Engloutissant gâteaux et sorbets dans la lutte;-- + Oh! ce qui vaut bien mieux, c'est un profond amour + Où l'étoile la nuit, et le soleil le jour, + Comme en un lac d'azur calme, se réfléchissent. + Lorsque les rameaux verts en cadence fléchissent, + Que le ramier gémit auprès du nid natal,-- + Loin des vaines rumeurs qui bourdonnent au bal, + Il est bon, il est doux, au fond des solitudes, + A l'abri du mensonge et de ses turpitudes, + De voir s'épanouir, comme une douce fleur, + Une femme ingénue, à l'âme grande, au coeur + Pur, et croyant encore au bien dans ce vieux monde; + De sentir, en ce siècle où l'égoïsme abonde, + Que l'on vit pour une autre, et qu'on ne va pas seul, + Mais que, si le trépas vous jetait son linceul, + Un doux être mourrait de votre mort peut-être. + L'amour--oui, je le sais--est le sublime maître + Qui répand l'harmonie à flots sur l'univers, + Et met une auréole aux fronts d'ombre couverts... + + [12] Historique: l'auteur a été témoin du fait dans un grand bal + officiel de province. + + +De la dissipation à la paresse, il n'y a qu'un pas. La femme dissipée, +lorsqu'elle ne trouve pas au dehors l'aliment propre à la frivolité de +son esprit, lorsqu'elle est obligée, pour une raison ou pour une +autre, de rester chez elle au lieu de se répandre dans le monde, se +réfugie dans les rêves de la nonchalance et devient invariablement +paresseuse. De même dans toute femme d'intérieur paresseuse il y a +l'étoffe d'une dissipée. + +«O femme, s'écrie poétiquement l'Américain Washington Irving, tu sais +l'heure où revient le brave chef de la maison, lorsque la chaleur et +le fardeau du jour sont passés. Ne le laisse pas alors, harassé de +fatigue et accablé de découragement, trouver, en arrivant à sa +demeure, que les pieds qui doivent accourir à sa rencontre errent au +loin, que la douce main qui doit essuyer la sueur de son front frappe +à la porte de maisons étrangères.» + +Ceci pour les _mesdames Benoîton_. Ecoutons Michelet nous parler des +casanières oisives, dont le cercle d'opérations s'étend du cabinet de +toilette à la salle à manger, de la salle à manger à la chaise longue +du boudoir, et de la chaise longue au lit. Les personnes malades, par +suite souvent d'une activité trop grande, à qui ce programme est un +supplice imposé, sont naturellement en dehors de nos appréciations. + +«La femme qui laisse tout le soin du ménage à ses domestiques, et +reste dans sa propre maison comme un hors-d'oeuvre, perd bientôt +l'équilibre, disait dès sa jeunesse l'illustre historien. Elle est +prise d'ennui, elle bâille ou se fâche injustement à tort et à +travers, comme il arrive chez ce pauvre T... qui n'a pas même son +cabinet à lui pour s'y réfugier et s'y faire un peu de silence. Rien +de plus triste. Une femme désoeuvrée ou mal occupée, ce qui revient à +peu près au même, est un véritable fléau pour le travailleur. Je ne +saurais seul ordonner ma maison, la parer, mais je sens très bien que +l'ordre, l'harmonie dans l'ameublement est, comme dans la toilette, +une des puissances de la femme pour enserrer l'homme, assurer sa +fidélité. + +»Combien on doit se déraciner plus aisément d'un amour qui n'a pas ses +harmonies![13]» + + [13] J. Michelet: _Mon Journal_. + +Stendhal pousse le procès plus loin, et découvre une des causes pour +lesquelles les ménages des riches sont si étrangement sujets à la +désunion, à la désaffection, à l'indifférence et au dégoût. Il pose +d'abord en principe que «sans travail il n'y a pas de bonheur». +Passant à l'application, il ajoute: + +«Une femme qui a quatre enfants et dix mille livres de rente +_travaille_ en faisant des bas ou une robe pour ses filles. Mais il +est impossible d'accorder qu'une femme qui a carrosse à elle travaille +en faisant une broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques +petites lueurs de vanité, il est impossible qu'elle y mette aucun +intérêt; elle ne travaille pas. + +»Donc, son bonheur est gravement compromis.» + +Quant à celui du mari, mieux vaut ne pas en parler. + +Je trouve, dans un livre anglais d'observation fine et juste, dû à une +femme, une série de portraits pris dans le vif du ménage et +présentant, non sans une pointe de satire, les principales variétés de +la maîtresse de maison. Nos lecteurs y prendront plaisir et nos +lectrices en feront leur profit. + +«Voici Mrs. Smith. Vous n'entrerez jamais chez cette dame sans +entendre parler de changements dans son organisation domestique; vous +ne frapperez guère quatre fois à sa porte sans qu'une fille inconnue +vienne vous ouvrir. Compter le nombre de servantes que Mrs. Smith a +eues depuis son mariage embarrasserait son fils aîné lui-même, bien +qu'il commence à apprendre la table de Pythagore. Sur plusieurs +vingtaines il est absolument impossible que toutes aient été si +absolument mauvaises; pourtant, à l'entendre, des suppôts de Satan +sous forme femelle n'auraient pas été pires que celles par qui sa +maison a toujours été hantée;--cuisinières qui vendent les fritures et +donnent au policeman les restes du rôti; femmes de chambre qui ne +savent que frotter et récurer, servir à table, laver la vaisselle, et +se tenir propres pour répondre à la porte, mais qui--le +croiriez-vous?--n'ont jamais pu apprendre à bien coudre et à repasser +le linge fin! Bonnes d'enfant vicieusement jolies, ou se croyant +telles, qui ont l'impudence de s'acheter des chapeaux «exactement +comme mon dernier», avec des fleurs à l'intérieur! Pauvre Mrs. Smith! +La question des servantes absorbe son âme entière. Toute sa vie est un +combat domestique, combat de petitesses, à coups d'épingles, à coups +de dents et de griffes. Elle a une bonne maison; elle--je veux dire le +mari, qui est généreux--donne de bons gages; mais pas une servante ne +veut rester à son service. + +»Et pourquoi? Parce qu'elle n'a pas ce qu'il faut pour être maîtresse. +Elle ne sait pas gouverner; elle ne sait que donner des ordres au +hasard; elle ne sait pas blâmer,--elle ne sait que gronder. Sans +dignité réelle, elle essaie constamment d'en assumer l'apparence. Elle +n'a que peu ou point d'éducation, mais personne ne porte sur +l'ignorance des jugements aussi durs qu'elle... Une servante un peu +intelligente a vite fait de découvrir qu'elle n'est pas «une dame»; +que, de fait, si on la dépouillait de ses robes de satin, qu'on vendît +sa voiture et qu'on lui fît habiter le sous-sol au lieu du salon, +Mrs. Smith ne serait pas d'un brin supérieure à sa cuisinière... + +»La maison de Miss Brown est établie sur un plan tout différent. On +n'y entendra jamais les petites querelles domestiques, les mesquines +discussions entre la maîtresse et la bonne, injustice d'un côté et +impertinence de l'autre. Miss Brown n'aurait jamais l'idée de chercher +querelle à une servante, pas plus qu'à son chien ou à son chat, ou à +toute autre créature inférieure. Elle remplit strictement son devoir +de maîtresse; elle paie régulièrement les gages,--gages très modérés, +certainement,--car ses revenus sont fort au-dessous de sa naissance et +de son éducation; elle n'exige aucun service extra; elle est d'une +stricte exactitude à accorder à ses servantes les congés qu'elle +doit,--à savoir le temps de l'office, de deux dimanches l'un, et une +journée par mois. Son administration est économe sans être ladre. Il +faut que tout aille avec la régularité d'une horloge; sinon, un renvoi +immédiat s'ensuit, car Miss Brown n'aime pas à avoir des reproches à +adresser, même à la distance hautaine où elle se tient. C'est une +personne consciencieuse et honorable, qui ne demande pas plus qu'elle +ne donne elle-même; et ses servantes la respectent. Mais elles +ressentent de l'effroi devant elle; elles ne l'aiment pas. Il y a +comme un large gouffre entre leur humanité et la sienne. On ne +croirait jamais que ses servantes et elle sont des femmes de même +chair et de même sang, et qu'elles finiront de même en poussière et en +cendres. Elle est bien servie, bien obéie, et c'est justice; mais--et +c'est justice encore--elle n'obtient ni sympathie ni confiance... + +»Dans la famille très considérée de Jones, il y a les servantes les +plus considérées du monde, adroites, vives, attentives, très +convaincues de leur valeur et de leurs capacités. Elles s'habillent +avec tout autant d'élégance que «la famille»; elles sortent avec des +ombrelles le dimanche et sur l'adresse de leurs lettres elles font +mettre «Mademoiselle». Elles conservent jalousement leurs privilèges +et titres acquis, depuis les cadeaux des fournisseurs et la +conversation, devant la porte entr'ouverte, avec un nombre illimité de +soupirants, jusqu'au droit chèrement apprécié de répondre vertement à +madame quand celle-ci risque une plainte. Et madame--bonne et facile +créature--n'ose pas trop en risquer; elle souffre maint désagrément, +sans compter quelques dommages réels, plutôt que de donner un +équitable coup de balai dans sa maison et d'anéantir en leur germe des +fléaux qui bientôt envahiront tout comme des traînées d'herbes +parasites... + +»Voici maintenant le gouvernement de Mrs. Robinson. Depuis longtemps +elle laisse aller les rênes, se renverse en arrière et sommeille. Où +son ménage ira, Dieu seul le sait! La maison est absolument livrée à +elle-même. La maîtresse est trop bonne pour blâmer personne à propos +de n'importe quoi,--elle est aussi trop inactive pour faire quoi que +ce soit par elle-même ou pour montrer à le faire. Je suppose qu'elle a +des yeux, et cependant on pourrait écrire son nom dans la poussière +sur tous les meubles de la maison. Sans doute elle aime à avoir le +visage propre et à porter une robe décente, car elle n'est pas sans +avoir des goûts délicats; cependant, pour Betty, sa bonne à tout +faire, ces deux avantages paraissent être un luxe impossible à +atteindre. Mrs. Robinson ne peut pas, ou se figure qu'elle ne peut +pas, se procurer une «bonne» servante,--c'est-à-dire une femme +capable, responsable, qui demande des gages en rapport avec ses +services;--en conséquence, elle se contente de la pauvre Betty, fille +pleine de bonnes intentions, mais incapable de remplir les fonctions +dont elle s'est chargée, et qui ne semble pas susceptible d'apprendre +jamais à le devenir... Mais, quelle que soit l'insuffisance des +servantes, toute maîtresse n'a-t-elle pas toujours, pour y suppléer en +une certaine mesure, l'intelligence de son cerveau, et, au pis aller, +l'activité de ses deux mains? Avez-vous jamais considéré cette +dernière éventualité, ma bonne Mrs. Robinson? Betty aurait-elle moins +de respect pour vous si elle vous voyait, tous les matins, épousseter +une ou deux chaises ou abattre quelques araignées tapies dans leurs +toiles,--faisant entrer en elle, en même temps que la honte de sa +négligence, la conviction que ce qu'elle ne fait pas, sa maîtresse le +fera! Seriez-vous moins aimable aux yeux de votre mari, s'il +découvrait que c'est vous qui avez fait d'abord, et qui avez ensuite +enseigné à Betty à faire, le dîner qui lui agrée? Aurait-il moins de +plaisir à caresser vos doigts délicats, s'il y apercevait quelques +piqûres d'aiguille gagnées à orner ou à raccommoder les choses du +ménage?... + +»Voyez plutôt Mrs. Johnson. Je doute qu'elle soit plus riche que Mrs. +Robinson. Elle s'est mariée à dix-neuf ans, ignorante comme une +pensionnaire. Elle et sa cuisinière se sont instruites ensemble. +Aujourd'hui encore, j'imagine que si l'on complimentait celle-ci sur +quelque dîner de cérémonie, elle recevrait modestement les éloges en +disant: C'est nous deux qui l'avons fait, madame et moi. Et cependant +tout est si bien ordonné et va si régulièrement que l'arrivée inopinée +d'un hôte ne nécessiterait qu'un couvert de plus sur la table et une +paire de draps blancs dans le lit de la chambre de réserve. Quant aux +bonnes d'enfant, Mrs. Johnson les a supprimées dès que ses fils ont pu +marcher seuls. Si elle n'a pas d'autres enfants, ces deux garçons +goûteront le bonheur infini de n'avoir jamais eu pour les soigner et +les conduire d'autre femme que leur mère. Sans doute, c'est pour elle +une vie très laborieuse, souvent pénible, et ses servantes le savent. +Elles la voient occupée du matin au soir, toujours heureuse et gaie, +mais toujours occupée. Elles auraient honte de rester oisives et +feraient tout au monde pour rendre les choses moins pénibles à +madame[14].» + + [14] _A Woman's Thoughts upon Women._ + +La galerie n'est peut-être pas complète, mais elle se termine bien par +une figure à qui toute femme doit vouloir ressembler. Que si +quelqu'une n'y parvient pas, ou si même elle est trop dévoyée ou trop +indifférente pour y tâcher, elle n'aura qu'elle à blâmer de la perte +du bonheur qu'on a le droit d'attendre de la vie à deux. Le pire, +c'est que le blâme lui viendra d'autre part. Je laisse de côté +l'opinion du monde, d'autant plus sévère qu'on lui sacrifie davantage; +mais le mari n'est pas aveugle, et il sait d'où proviennent les +ennuis, les mécomptes, les désagréments et les désillusions de toute +espèce qu'il rencontre chaque jour et à tout propos dans son ménage, +et qui finissent par lui en rendre le séjour insupportable, sinon +odieux. Comment en saurait-il gré à celle qui devait faire de sa +maison un lieu de repos et de délices, et qui en fait l'habitacle du +gaspillage, du désordre et de la confusion? L'amour le plus robuste +n'y résiste qu'un temps. Que faire? Se plaindre, s'emporter, parler en +maître irrité, mais impuissant? A quoi bon? + + Quereller en mariage + N'accroist grain, bien n'héritage, + +non plus qu'il ne donne les qualités dont manquent les époux. + +Le plus sage prend patience, supporte tout ce qu'il peut le plus +longtemps qu'il le peut, et, lorsqu'il est à bout, prend son chapeau +et s'en va. + +Où va-t-il? On peut le supposer, et la femme en a l'instinct, lorsque, +seule et dépitée, elle se dit: S'il ne se plaît plus chez lui, c'est +qu'il ne m'aime plus, car s'il m'aimait, comment se trouverait-il +mieux ailleurs? + +Le raisonnement peut être bon, mais il y manque l'aveu qu'elle ne se +rend pas aimable, et que le résultat dont elle souffre tant, elle a +tout fait pour l'obtenir. + +C'est ce que dit, en termes peu différents, le _Code Conjugal_: + +«Il est un point dans le mariage sur lequel on n'insiste pas assez; +c'est que l'infidélité des maris, cette source permanente de trouble, +de querelles et de réciprocités, est la plupart du temps le résultat +du peu de peine que les femmes prennent pour leur plaire. Combien de +jeunes personnes, charmantes avant le mariage, se croient, une fois +unies à celui qu'elles enviaient pour époux, dispensées d'amabilité, +de prévenances, de douceur même. Un jeune homme, avant de songer à se +marier, a nécessairement connu le monde, étudié les femmes; il sait +que l'on tenterait en vain, par des plaintes, de réformer leurs +travers; il se tait donc, et se console de son mieux en s'éloignant +d'un intérieur qui lui offre trop peu d'attraits. Mais la femme, dont +toute l'expérience se borne à des souvenirs de pension, s'étonne +d'abord, cherche à s'expliquer cette injurieuse froideur, et bientôt, +de la bouderie passe aux reproches et à l'exagération. + +»Une telle union sera pour les deux époux une source de peines et de +maux.» + +La conduite de l'homme, son scepticisme, son ironie, son dédain pour +les faiblesses ou les ignorances féminines, sa vanité souvent cruelle +pour l'amour-propre et les susceptibilités de sa compagne, peuvent +amener inversement le même effet. En ce cas il est encore plus +coupable, puisque, étant le plus fort et le plus éclairé, il doit être +le plus raisonnable et le plus maître de lui. + +Sans doute, comme le dit Horace Raisson, «si trouver toujours sa femme +aimable n'est guère possible, l'être toujours soi-même n'est guère +plus aisé.» Les caractères les plus unis ont leurs inégalités, et +personne n'est à l'abri des influences fâcheuses qu'exerce sur la +disposition de l'esprit une contrariété, un accident, une inquiétude, +un malaise physique, parfois même une simple variation dans +l'atmosphère. Mais les époux dignes de ce nom ne songeront jamais à en +faire vis-à-vis l'un de l'autre un sujet de rancune ou de reproches; +au contraire, devant le chagrin de l'un, l'autre redoublera de +prévenances, de tendresse et d'entrain, pour l'en guérir. Et il l'en +guérira sûrement, car, comme l'a si bien remarqué sir John Lubbock, +«un ami gai est comme un jour ensoleillé qui jette son éclat sur tout +autour de lui.» + +Ce qu'il faut éviter avec le plus grand soin, c'est que le ton morose +et revêche ne devienne habituel. On s'accoutume à gronder, à +déprécier, à se plaindre, à trouver tout de travers et à se mettre en +travers de tout. Rien de plus pernicieux pour la paix commune. + +«La mauvaise humeur est l'hiver des ménages», a-t-on dit[15]. L'image +est d'une vérité saisissante, et fait passer comme un frisson. + + [15] Horace Raisson: _Code Conjugal_. + +Un moraliste du siècle dernier[16] remarque que «l'humeur est +ordinairement le défaut des âmes sensibles». Cette sensibilité même, +qui fait qu'on est vivement ébranlé par les moindres choses, donne de +l'importance aux plus petites contrariétés, lesquelles, se répétant de +toute nécessité à chaque instant dans la vie, finissent par altérer le +caractère, l'assombrir ou l'aigrir. Les femmes, qui sont naturellement +plus sensibles que les hommes, doivent donc être particulièrement en +garde contre ces exagérations de la sensibilité qui font les +personnes acerbes, revêches et acariâtres. + + [16] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._ + +Le même écrivain ajoute, toujours parlant de l'humeur: «Elle rend le +commerce difficile et fâcheux. Lorsque le caprice s'y joint, il n'y a +plus moyen d'y tenir. Autant vaudroit-il vivre avec la folie.» + +Un des hommes les plus distingués de l'Angleterre contemporaine, sir +John Lubbock, exprime une pensée analogue mais plus réconfortante, +dans son livre _The Pleasures of Life (Les Plaisirs de la Vie)_. + +«Comme on pourrait le plus souvent, s'écrie-t-il, rendre heureux le +foyer domestique, n'étaient les sottes querelles ou les malentendus, +comme on les nomme si justement! C'est notre faute si nous sommes +grognons et de mauvaise humeur; et même, bien que ceci soit moins +facile, nous ne sommes pas forcés de nous laisser rendre malheureux +par l'humeur chagrine ou le mauvais caractère des autres.» + +Nous n'avons, en effet, qu'à dominer tout du haut de la sérénité de +notre propre esprit. Mais si la recette est simple, tout le monde +n'est pas en état de l'exécuter. Mieux vaut peut-être souffrir de +l'humeur chagrine de son compagnon ou de sa compagne, et travailler, +avec toute l'ardeur et la force communicative de la sympathie, à lui +rendre le calme et la joie. + +Mais, quoi qu'il en soit des relations des époux entre eux, il +«importe surtout de se garder d'un travers trop commun: celui de se +plaindre à autrui des torts réels ou apparents de sa femme... Les +fautes d'une femme retombent toujours sur son mari; le moins qui +puisse lui arriver, c'est le blâme d'avoir fait un mauvais choix[17].» + + [17] Horace Raisson: _Code Conjugal_. + +Si c'est le mari qui se plaint, il se rend odieux ou ridicule, et, +parvînt-il à exciter la pitié, il n'en serait que plus pitoyable. + +Fuller donne à ce propos un conseil que les jeunes maris oublient +souvent par trop d'ardeur, et que les vieux négligent parce que, +d'ordinaire, plus on est vieux et plus on aime à geindre. + +«Défauts cachés sont à moitié pardonnés, dit-il. Tout le monde sait +que c'est double travail de raccommoder les choses à la maison et de +faire la langue des gens au dehors. Aussi un bon mari ne blâme-t-il +jamais publiquement sa femme. Un reproche public est comme une +pénitence infligée devant tous ceux qui sont présents; après quoi, +beaucoup cherchent moins à se réformer qu'à se venger.» + +Cela n'empêche pas le tableau que trace M. Gustave Toudouze, dans un +de ses romans[18], d'être lamentablement exact. + + [18] _Le Train jaune._ + +«Oh! s'écrie-t-il, cette paix menteuse de certains ménages, qui +semblent les plus unis, les meilleurs des ménages, et qui, souvent, ne +sont que de petits enfers! + +»Dehors, sous les yeux du monde, tout paraît calme, enviable; au +dedans, tout est remué, turbulent, tiraillé par les mille secrètes +misères des êtres incompatibles liés au même anneau. La surface est +unie, miroitante, reflétant la paix, la joie; le fond est boueux, +agité, traversé de monstres invisibles; fond et surface d'étang, d'eau +dormante. + +»Qui devinera derrière ce masque les bouderies, les disputes, les +froids de glace succédant aux colères rouges, les allusions mesquines +et cruelles se renouvelant sans cesse, les froissements +d'amour-propre, les souffrances morales ou physiques, les puérilités +méchantes, toute la guerre misérable et renaissante que se font deux +natures qui ne se comprennent pas et que chaque jour sépare +davantage?» + +Et que servirait-il qu'on les devinât? Ayons la pudeur de nos plaies +et ne faisons pas concurrence aux misérables qui étalent le long des +chemins leurs moignons rouges et leurs ulcères purulents. + +Même pour les cas désespérés dont le romancier parle, s'il y a encore +une chance de cure, c'est dans la discrétion qu'elle gît. «Toute +maison divisée contre elle-même périra», dit l'Écriture. Combien plus +est-ce vrai pour les maisons dont les divisions sont proclamées à la +face du monde! + +Quand un mari et une femme sont avertis que leur mésintelligence est +connue de ceux qu'ils fréquentent, il semble que le monde entier se +mette entre eux pour empêcher tout accommodement. Aucune faute n'est +plus irrémissible, aucune catastrophe plus irréparable que celle où +l'on est poussé par l'amour-propre ou le respect humain. + +Le grand point, ici comme ailleurs, est d'aller droit devant soi, +faisant son devoir suivant les dictées de sa conscience, sans +s'inquiéter des applaudissements ou des clabauderies des spectateurs. +La vie à deux demande, sans doute, plus de complaisance, d'indulgence, +de compromis et de sacrifices qu'aucune autre; mais n'exagérons rien +et, tout en étant attentifs et dévoués, ne soyons ni timorés, ni +tatillons. «Le bonheur dans l'habitude doit être ménagé avec sagesse +si l'on veut assurer à l'amour sa durée», dit Michelet. Il dit aussi: +«Servons ceux que nous aimons dans les choses importantes, mais ne +nous dépensons pas en _pièces de quatre sous_.» + + + + +CHAPITRE VI + +CRAQUEMENTS ET RUINE + + +Engagé dans ces sables mouvants, dont nous venons d'exposer +succinctement la nature et la changeante topographie, le navire +conjugal ne tarde pas à craquer de toutes parts, jusqu'à ce qu'un coup +de vent ou la poussée des vagues en détermine la dislocation finale. + +«C'est en ménage surtout que l'on doit méditer ce proverbe: _La +discorde des matelots submerge le vaisseau_[19].» + + [19] Horace Raisson, _Code conjugal_. + +Ici, les matelots ne sont que deux; s'ils ne manoeuvrent pas +ensemble, le navire nécessairement périt. + +Quand on en a pris son parti avant le mariage, qu'on n'a vu, dans +l'union contractée, qu'une association de convenances ou d'intérêts, +les conséquences, quelles qu'elles soient, sont acceptables +puisqu'elles sont prévues; mais, si rien ne tourne au tragique, tout +est lamentablement nauséabond et plat. C'est une situation plus à la +mode de son temps que de nos jours, que Chamfort dépeint en ces +quelques lignes: «Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme, +prend une fille d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est comme ma +femme»; prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en +disant: «C'est comme une telle»; ainsi de suite.» + +On dirait que ce gentilhomme ne s'est marié que pour être plus libre. +Sinon, pourquoi se mariait-il? + +La liberté, d'ailleurs, en de semblables occurrences, est réciproque. +Sous leur commune raison sociale, le mari et la femme vivent chacun +de son côté, et le mariage ainsi compris n'a rien à faire avec le +problème de la vie à deux. + +Mais cette philosophie parfaite, dont le bonhomme La Fontaine a donné +l'exemple et la formule, n'est ni à la portée ni au goût de tout le +monde. Horace Raisson parle de «ces esprits chatouilleux, de ces +caractères intraitables, qu'un rien effraie ou rebute», et il déclare +fort sensément que «c'est à eux de savoir rester dans le célibat, ou +de se résigner à faire ici-bas l'apprentissage du purgatoire.» + +Sans parler de ceux-là, qui ne sont pas plus propres à se marier qu'un +paralytique à faire un soldat, que de maris et de femmes empoisonnent +leur vie conjugale et la rendent impossible, faute de comprendre qu'on +ne reçoit qu'autant qu'on donne, et que tout autre marché est pure et +simple duperie. + +«Je ne comprends pas, dit La Bruyère, comment un mari qui s'abandonne +à son humeur et à sa complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et +se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare, qui +est trop négligé dans son ajustement, brusque dans ses réponses, +incivil, froid et taciturne, peut espérer de défendre le coeur d'une +jeune femme contre les entreprises de son galant qui emploie la parure +et la magnificence, la complaisance, les soins, l'empressement, les +dons, la flatterie.» + +Et, de fait, pourquoi la femme ne rendrait-elle pas à son époux + + Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace? + +D'un autre côté, si la femme fait au mari la vie dure, quand même elle +resterait physiquement vertueuse et plus inapprochable qu'un dragon, +le mari sera comparable aux ascètes qui se plaisent au cilice et se +délectent à la fustigation, s'il ne quête pas sur terrain prohibé les +douceurs et la tendresse qu'on lui refuse en ses légitimes domaines. + +Lorsque les choses en sont arrivées à ce point, il se produit +d'ordinaire une réédition du fameux débat du chasseur et du lapin. Le +chasseur tue le lapin, mais c'est le lapin qui avait commencé. De +même, c'est la première victime qui presque toujours reçoit les +reproches et porte la responsabilité de fautes qu'elle n'a partagées +qu'après en avoir souffert. Dans cette lutte devant l'opinion, la +femme ne le cède en rien à l'homme en ardeur, en ruse, en astucieuse +audace, et si elle est le plus souvent accablée, c'est que l'homme a +plus de moyens qu'elle d'agir sur le mécanisme social, aussi bien +vis-à-vis de la justice mondaine que vis-à-vis de la justice des +tribunaux. + +Il serait pourtant du devoir de l'homme, précisément parce qu'il est +le plus fort, de laisser à la femme l'avantage dans un combat dont +l'issue doit, après tout, les délivrer l'un et l'autre. D'ailleurs, +s'il n'a pas toujours les premiers torts, il est bien rare qu'il n'en +ait pas d'équivalents à ceux de la femme, au moins, sans compter +celui--le plus grave--de n'avoir pas su--lui, le guide et le +soutien--user de son expérience et de son autorité pour, dès le début, +empêcher les faux pas. + +En somme, la question est de détail et presque oiseuse. Avant d'en +venir là, la courtoisie a dû être si souvent et si outrageusement +violée de part et d'autre, qu'on ne peut guère s'attendre, au moment +décisif, à ce qu'elle reprenne ses droits. + +Nous n'insisterons pas et nous nous contenterons d'indiquer les trois +solutions entre lesquelles les époux, irréparablement désunis de fait, +ont le choix: conserver les apparences de la vie commune, par respect +pour soi-même, par intérêt pour les enfants, afin de ne pas donner son +nom et sa personne en pâture au scandale, et de maintenir du moins le +cadre de la famille pour les êtres chers qui y ont reçu le jour et les +premiers soins; + +La séparation de corps, qui éloigne les époux l'un de l'autre sans +dissoudre l'union, et laisse une porte ouverte au retour; + +Le divorce, qui, tout en sauvegardant autant que faire se peut les +droits (je ne parle pas des sentiments, car lorsque la loi touche aux +sentiments, elle fait songer aux doigts d'un jardinier sur les ailes +d'un papillon) des enfants, rend a chacun des époux sa liberté +première, et leur permet ou de vivre désormais seuls ou de recommencer +avec un autre, dans des conditions présumées meilleures, leur +expérience de la vie à deux. + +Nous ne discuterons pas la valeur respective de ces trois solutions. +Nous recherchons comment on peut le mieux et le plus heureusement +vivre à deux, et non le mode préférable de mettre fin à cette vie et +de trancher l'unité sociale par moitiés. Cependant, dans tous les cas +où ce serait possible, et il en est bien peu où ce ne le soit pas, +nous inclinerions décidément vers la première. «Mieux vault deslier +que couper», lit-on dans les proverbes de G. Meurier. C'est le seul +moyen de maintenir aux yeux du monde la dignité de son existence, tout +en dénouant des liens trop durs à porter; c'est aussi le seul moyen, +nous le répétons, de conserver aux enfants un milieu familial que rien +ne peut remplacer, quelque restreint et refroidi qu'il soit; car de ce +que l'amour a cessé, ou même a fait place à l'aversion entre le mari +et la femme, il ne saurait s'ensuivre que, dans le désastre, l'amour +du père et de la mère pour les enfants ait également péri. Enfin, là +où les apparences sont maintenues, la réalité peut toujours reprendre +corps et, de quelques ruines qu'ait été fait le bûcher, on ne nous +persuadera pas que, semblable au phénix, l'amour ne puisse parfois +renaître de ses cendres. + +C'est une chance qui vaut bien la peine qu'on la coure. + + + + +CHAPITRE VII + +CE QUI LIE SOUTIENT + + +C'est avec une sensation de soulagement réel que nous nous trouvons au +bout de ce long et attristant chemin de croix, dont la première +station est à la mairie, le jour du mariage, et la dernière au +tribunal, le jour du divorce. Ce chemin de croix, il nous fallait le +faire, à la suite des couples malheureux qui expient si chèrement +tantôt l'erreur initiale, tantôt les imprudences ou les fautes +commises pendant le cours de la vie à deux. Le meilleur moyen de bien +faire voir la route, en un terrain non frayé, c'est de marquer les +obstacles qui la coupent, les fondrières et précipices qui la +bordent. La besogne est faite, nous n'y reviendrons plus. + +Quiconque a lu des vers de mirliton connaît cet élégant distique: + + Les liens du mariage, + Sont un doux esclavage. + +Des liens, un esclavage,--fût-il doux,--cela n'a rien de bien tentant. +C'est pourtant en ces termes qu'on parle communément du mariage, soit +en vers, soit en prose. Noeuds, chaînes, fardeau, boulet, domination, +tyrannie, servitude, varient l'expression, mais ne touchent pas au +fond de la métaphore. Sans doute elle n'a pas surgi sans raison dans +la langue des peuples, et les mauvais plaisants seuls n'auraient pas +suffi à la répandre si universellement. Assurément elle a répondu à un +fait réel. Elle y répond encore, puisque le fait reste écrit dans la +loi: la femme doit obéissance au mari. Mais les moeurs sont plus +fortes que les lois, et, de jour en jour, les moeurs bannissent du +mariage la notion de domination d'un côté et de soumission de +l'autre, pour y substituer l'accord raisonné et affectueux de deux +volontés libres, dont les effets tendent à s'aider et à se compléter +mutuellement. + +Au seizième siècle, Shakespeare pouvait écrire: + + Ton mari est ton seigneur; ta vie, ton gardien, + ton chef, ton souverain; celui qui s'inquiète de toi + et de ton entretien; qui livre son corps + au travail pénible, et sur mer et sur terre; + veillant la nuit dans les orages, le jour au froid, + pendant que tu es chaudement couchée à la maison bien en sûreté; + et il ne demande de toi d'autre tribut + que de l'amour, un air aimable, et une véritable obéissance,-- + paiement trop modique pour une dette si grande. + Le même devoir que le sujet doit au prince, + la femme le doit à son mari; + et, lorsqu'elle est volontaire, acariâtre, maussade, aigre, + et insoumise à son honnête volonté, + qu'est-elle autre chose qu'une impure et déclarée rebelle, + qu'une perverse traîtresse, vis-à-vis de son seigneur aimant? + J'ai honte que les femmes soient si simples + que d'offrir la guerre là où elles devraient demander à genoux la + paix, + ou que de rechercher la règle, la suprématie et la domination, + là où elles sont tenues de servir, d'aimer et d'obéir. + +Tirade qui fait songer, comme le remarquait naguère M. Auguste Vitu, +dans une de ses chroniques théâtrales, à la célèbre boutade que +Molière mettait, au siècle suivant, dans la bouche d'un de ses bons +bourgeois: + + Du côté de la barbe est la toute-puissance. + Bien qu'on soit deux moitiés de la société, + Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité... + Et ce que le soldat, dans son devoir instruit, + Montre d'obéissance au chef qui le conduit, + Le valet à son maître, un enfant à son père, + A son supérieur le moindre petit frère, + N'approche point encor de la docilité, + Et de l'obéissance et de l'humilité, + Et du profond respect où la femme doit être + Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître! + +Le poète lauréat d'Angleterre, lord Tennyson, parlant, il y a quarante +ans, de la vie à deux, disait que la femme devait être à l'homme +«comme une musique parfaite adaptée à de nobles paroles», et ajoutait +que c'est le rôle de l'homme de commander, et celui de la femme +d'obéir. Sur quoi Miss Wedgwood, dans un des journaux de la maison +Cassell et Cie, _Le Monde de la Femme_ (_The Woman's World_, juin +1888), fait cette remarque: «Ce passage assigne sa date au poème. +Aujourd'hui, il y a encore des hommes qui commandent et des femmes qui +obéissent; mais l'obéissance a cessé d'être l'idéal du mariage.» + +Il n'y a qu'à s'en féliciter. Toute sujétion implique contrainte, et +toute contrainte d'un être libre implique bassesse, plus encore pour +la personne qui l'impose que pour celle qui doit la supporter. + +Il n'en est pas moins vrai que la vie à deux crée des devoirs +réciproques, diversifiés par la différence des aptitudes et des +fonctions dans les deux moitiés de l'unité conjugale, et que +l'application à ces devoirs est la condition essentielle du bonheur et +de la durée de l'union. + +On a dit: «L'homme fait son état, la femme le reçoit.» C'est en effet +sur la conduite, les manières, le ton de son mari, qu'une jeune épouse +se règle[20].» + + [20] H. Raisson. + +Ce sont donc les devoirs du mari qu'il importe de déterminer d'abord. +Ces devoirs, selon la juste observation de l'auteur du _Code +conjugal_, «se trouvent écrits en quelque sorte dans la comparaison de +sa constitution et de celle de sa femme. La force, la fermeté, le +courage, la gravité en sont les principaux caractères. C'est donc à +lui à défendre, délibérer, prévoir. Il lui est toujours facile de +communiquer de la résolution, de la fermeté à sa compagne, d'étendre +ses vues, d'élever ses sentiments, et de la délivrer de ces +hésitations, de ces craintes, auxquelles sa constitution plus faible +l'assujétit.» + +C'est ce que dit, en termes plus généraux et plus poétiques, W. +Secker: + +«La femme est le trésor du mari, et le mari doit être l'armure de la +femme. Dans les ténèbres, il doit être le soleil qui la dirige; dans +le danger, le bouclier qui la protège.» + +A peu près sur le même ton, l'Anglais Dodsley nous dit: «Elle est la +maîtresse de la maison; traite-la donc avec égards, pour que tes +serviteurs puissent lui obéir. + +»Ne te montre pas, sans motif, contraire à ses goûts; puisqu'elle +partage tes peines, fais-la participer à tes plaisirs. + +»Reprends ses fautes avec ménagement; n'exige pas avec rigueur qu'elle +te soit soumise. + +»Dépose tes secrets dans son sein; ses avis partent du coeur, elle ne +te trompera pas; sois-lui fidèlement attaché, car elle est la mère de +tes enfants. + +»Si les maladies et les souffrances viennent l'assaillir, que ta +tendresse soulage son affliction; un regard de sensibilité ou d'amour +adoucira sa douleur, ou modérera sa peine, et lui sera d'un plus grand +secours que tous les médecins. + +»Considère la faiblesse de son être; la délicatesse de ses formes; +n'use pas de sévérité avec elle, souviens-toi de tes imperfections.» + +Hippothadie dit à Panurge, dans le grand livre de François Rabelais: +«Vous, de vostre costé, l'entretiendrez en amitié conjugale, +continuerez en preud'hommie, luy monstrerez bon exemple, vivrez +pudiquement, chastement, vertueusement en vostre mariage, comme voulez +qu'elle de son costé vive.» + +Tous ceux qui ont envisagé la question au point de vue pratique, +sérieusement et sincèrement, parlent de même. «Vivez avec votre femme +dans la plus grande union, dit un magistrat à son fils, au lendemain +de la Révolution; ayez pour elle tous les égards, tous les soins qui +établissent la confiance et font naître l'intimité. Ne la gênez en +rien dans ses goûts; n'usez de l'autorité de mari pour la refuser que +dans les cas où elle aurait des volontés dont les conséquences +seraient dangereuses; et même alors, n'employez jamais que l'empire de +la raison, auquel elle finira nécessairement par céder.» + +Un peu auparavant, l'auteur du livre _Les_ _Moeurs_ s'exprimait +ainsi: «Qu'un mari qui veut être aimé travaille à s'en rendre digne; +qu'après vingt ans il se montre aussi attentif à ne point offenser, +qu'au temps où il rechercha sa compagne. On gagne plus à conserver un +coeur qu'à le conquérir. L'amour, l'honneur, les soins complaisants +perpétuent les douceurs de l'hymen. Qu'il se souvienne donc que si, +dans l'accord des deux sons, c'est toujours la basse qui domine, de +même, dans un ménage réglé et uni, l'ordre et l'harmonie sont surtout +l'effet des mesures sages du mari.» + +Et tout cela se résume en cette grave et véridique parole de William +Cobbett: «Jamais un mauvais mari n'a été un homme heureux.» + +Est-ce à dire que tous les bons maris sont heureux? Hélas! les défauts +se rencontrent des deux parts, et rien ne vient d'un des époux qui +n'ait son action, agréable ou douloureuse, sur l'autre. + +Dans les citations qui précèdent, il a été, et à juste titre, souvent +question des égards, des attentions, de la politesse, que le mari +doit à sa compagne, et sans lesquels la vie commune s'enlise peu à peu +dans les vases sans fond de l'indifférence et de la grossièreté. Le +_Code Conjugal_ fait une distinction ingénieuse et nécessaire entre +les égards dont nul galant homme ne se départ vis-à-vis de toute +personne du sexe, et cette politesse du coeur que seule la tendresse +peut dicter. «Il faut se garder, dit-il, de confondre les égards et +les politesses; ce sont choses fort dissemblables, et plus d'un mari, +pour n'avoir pas su établir cette subtile distinction, a vu la paix +déserter son ménage. + +»Un mari confie à sa femme ses peines, ses inquiétudes; il la consulte +sur ses intérêts, et ne s'embarque pas dans une opération difficile +avant d'avoir pris son avis: voilà des égards! + +»Attentif, prévenant, un autre est constamment aux ordres de sa femme; +il l'accompagne au bal, au spectacle, ne va pas dans le monde sans +elle, rentre toujours avec un visage aimable, risque même parfois un +galant compliment: voilà de la politesse! + +»M. de Labouisse, le plus ferme champion du conjugalisme, a dû dire +quelque part, en parodiant un mot célèbre: «On doit des égards à +toutes les femmes, on ne doit des politesses qu'à la sienne.» + +»Il y a toutefois une exception à cette règle générale. + +»Dans les mariages d'argent, qu'on appelle plus décemment mariages de +convenance, les égards sont seuls rigoureusement dûs.» + +Ceci, c'est la part du mari. Mais tout reste incomplet, dans le +ménage, s'il n'y a qu'un seul des époux en jeu. C'est ce que rappelle, +avec une remarquable netteté, cette page du journal d'Addison, _The +Spectator_: + +«Un homme a assez à faire de vaincre ses voeux et désirs +déraisonnables; mais c'est en vain qu'il y arrive, s'il a ceux d'une +autre à satisfaire. Qu'il mette son orgueil dans sa femme et sa +famille: qu'il leur donne toutes les commodités de la vie, comme s'il +en tirait vanité; mais que ce soit cet orgueil innocent, et non leurs +extravagants désirs, qu'il consulte en cela... Nous rions, et nous ne +pesons pas cette soumission à la femme avec la gravité qu'une chose de +cette importance mérite... Une fois que vous lui avez cédé, vous +n'êtes plus son gardien et son protecteur, comme la nature vous y +destinait; mais en vous faisant le complaisant de ses faiblesses, vous +vous êtes rendu incapable d'éviter les malheurs où elles vous +conduiront l'un et l'autre, et vous verrez l'heure où elle vous +reprochera elle-même votre complaisance à son égard. C'est, il est +vrai, la plus difficile conquête que nous puissions arriver à faire +sur nous-mêmes, que de résister au chagrin de ce qui nous charme. Mais +que le coeur souffre, que l'angoisse soit aussi poignante et +douloureuse que possible, c'est chose qu'il vous faut endurer et +traverser, si vous voulez vivre en _gentleman_, ou vous rendre +témoignage à vous-même que vous êtes un homme de probité. Le vieux +raisonnement: «Vous ne m'aimez pas, si vous me refusez ceci», dont on +s'est d'abord servi pour obtenir une bagatelle, amènera, par son +succès coutumier, le malheureux homme qui y cède à abandonner jusqu'à +la cause de la patrie et de l'honneur.» + +Un écrivain, qui donne à un journal du matin des chroniques mondaines +justement remarquées pour la connaissance des personnes et +l'expérience des choses dont il y fait preuve, consacrait un article, +à propos des noces d'argent du prince et de la princesse de Galles, à +rechercher la part qui revient à la femme dans le bonheur du +ménage[21]. On ne trouvera pas mauvais que je rappelle ces pages, où +le ton alerte ne nuit pas aux vues justes. + + [21] Santillane, dans le _Gil Blas_ du 10 mars 1888. + +«L'art d'être heureux en ménage est beaucoup plus simple qu'un vain +peuple ne pense et que la majorité des moralistes ne le prétend. Il +consiste dans une indulgence perpétuelle de la femme envers l'homme et +dans la courtoisie invincible de celui-ci envers celle-là. Pour que le +foyer conjugal soit aimé, il faut que la fille d'Ève qui le préside +le fasse aimable, et c'est seulement au prix de concessions +incessantes qu'elle atteindra ce but. Le mari est un grand enfant, un +grand enfant terrible, si vous voulez, avec les caprices duquel +l'épouse doit compter, de manière à bénéficier du total de l'addition. +Vouloir heurter de front ses caprices, s'élever de haut contre ses +fantaisies, s'ériger en censeur implacable, se dresser en justicier +infaillible, est une folie, et j'ajouterai, une mystification, de la +part de l'épouse, et qui peut lui coûter le bonheur de sa vie. La +femme, au foyer conjugal, doit être un camarade facile, agréable et de +bonne composition, et non point un pion en jupon, pionnant de +pionnerie. + +»L'homme n'est pas parfait, chacun sait ça, et c'est à composer avec +ses imperfections que doit s'appliquer la femme. Ce n'est point la +faute du mari, comme le prétend la comédie, qui rend la plupart du +temps les ménages malheureux, c'est la faute de l'épouse, c'est sa +fausse interprétation des situations, son inintelligence de l'art des +nuances, sa maladresse dans la conduite de ses propres intérêts. +Ainsi, neuf fois sur dix, les dissensions intestines dans les ménages +parisiens, ayant d'autre part toutes les conditions de fortune, d'âge, +d'éducation pour être heureux, viennent du goût trop vif montré par le +mari pour la vie au dehors, la libre allure de l'existence, le grand +air à respirer à pleins poumons sans contrôle. La femme s'effraie de +cette école buissonnière qu'elle s'imagine entachée de tous les +attentats contre le respect conjugal; elle jette feu et flamme, crie à +la trahison, agite les foudres vengeresses, multiplie les scènes sur +les scènes, et finalement fait de son foyer un enfer,--ce qui est une +étrange façon d'y ramener l'époux émancipé. Ah! l'inhabile et la +malavisée!... Comme elle ferait oeuvre plus féconde pour son bonheur +en n'ayant point l'air de s'apercevoir des envolées de son époux, en +ne leur faisant point l'honneur de leur attacher plus d'importance +qu'elles ne comportent, en ne leur prêtant point à son égard une +signification offensante qu'elles ne sauraient avoir! Il plaît à +monsieur de s'égarer sur les plates-bandes, c'est affaire à ses pas; +il lui convient de temps à autre de secouer la bride conjugale et de +jouer à la vie de garçon, qu'il satisfasse son humeur; ayant bon +souper, bon gîte et le reste à domicile, il veut manger à la table +d'hôte, courir les champs et coucher à la belle étoile, qu'il s'en +passe la fantaisie! C'est l'histoire du pigeon de la fable. Vous +verrez, si vous lui laissez la route ouverte, comme il se lassera vite +de sa liberté; comme, maudissant sa curiosité, tirant l'aile et +traînant le pied, il saura reprendre de lui-même le chemin du foyer et +de combien de plaisirs il paiera votre peine!... + +»La femme ne se doute pas assez de la somme de bonheur qu'elle se met +sur la planche en ne faisant pas de son intérieur une prison sévère, +en n'invoquant pas à tout propos les règlements du mariage. Moins elle +élevera de barrières devant sa porte, moins son mari cherchera à +s'échapper. C'est par l'atmosphère qu'ils respirent dans leur +intérieur que les hommes y sont retenus, ce n'est point par les +articles du Code ou les revendications de la morale proclamées à hauts +cris. Plus une femme est irréprochable, plus elle est respectueuse de +toutes les charges du foyer, plus elle peut se montrer facile, +conciliante, indulgente; car, sûre de la considération invincible de +son mari, elle sait bien qu'une heure sonnera où il lui reviendra, à +tout jamais, cette fois, comme à la seule et véritable amie, à la +compagne au coeur éprouvé, au dévouement infaillible. L'indulgence de +la femme dans la première période du mariage, c'est sa félicité +assurée pour la dernière, l'affection de son mari se grandissant alors +du repentir de ses torts à son égard et de toute la reconnaissance +qu'il lui doit. En faisant acte de conciliation et d'abnégation, elle +a joué à qui perd gagne et sauve sa mise de bonheur. + +»Et ce rôle lui est facile, car les enfants sont là pour l'accaparer +tout entière, la distraire, lui rendre les heures rapides. Le mari +s'échappe du foyer un peu plus qu'il ne faudrait, qu'importe! Les +enfants y restent, eux, pour le remplacer, pour l'y rappeler, pour y +plaider sa cause, pour lui garder intact le coeur même qu'il éprouve. +Ah! les enfants dans le ménage, quelle aide et quelle force, et comme +le devoir lui devient facile, la résignation aimable, dès qu'on les +regarde!... + +»Dans la première phase du mariage, la mère absorbe l'épouse et il +n'est point de femme, si dévouée qu'elle soit à son mari, qui ne soit +prête à le sacrifier à ses enfants. C'est même ce souci si intense, si +exclusif de l'enfant, au détriment du mari, qui amène le +refroidissement des rapports dans tant de ménages et pousse au dehors +du logis le chef de la communauté. Il voudrait associer sa compagne à +ses distractions, jouir de sa compagnie, triompher de sa beauté dans +les endroits publics, dans les salons, à toutes les manifestations de +la vie parisienne. Rêve impossible! Madame a ses enfants qui la +retiennent au gîte, qui l'intéressent avant tout, qui lui prennent +tous ses instants comme toutes ses préoccupations. Il faut qu'elle +aille aux cours, au collège, au catéchisme, que sais-je? Elle n'a pas +le loisir de s'amuser, elle! Que Monsieur ne se prive pas pour cela, +d'ailleurs, des plaisirs auxquels il aspire; elle en serait désolée; à +chacun son rôle! Elle s'en tient au sien et le sien, à ses yeux, est +celui de la mère. + +»Monsieur profite de la permission, prend la clef des champs et se +fait une douce habitude de vivre autant qu'il peut en dehors de la +maison. Doit-on lui en faire un crime? Il se sacrifie, lui aussi, à sa +façon, aux enfants. + +»Il faut bien le reconnaître, dans la classe des honnêtes femmes, des +épouses impeccables, on ne s'efforce guère, la plupart du temps, de +retenir le mari dans les liens conjugaux en les rendant aimables et +attrayants. Je viens de vous signaler la place absorbante tenue par +l'enfant dans l'existence des femmes, mais, en dehors de l'enfant, +combien peu se donnent la peine de payer de leur personne en faveur +du mari. Voyez l'indifférence montrée par la majorité des femmes sur +leur propre compte, dès qu'elles n'ont que leur ménage pour théâtre de +leurs exploits. Dès qu'elles ont mis le pied sur le seuil de leur +porte, il semble qu'elles oublient les premiers éléments de cet art de +plaire qu'elles pratiquaient si joliment dans le salon voisin, +quelques minutes auparavant. Au lieu de cet air enjoué qui faisait +tourner toutes les têtes, de ces répliques vives et fines qui +faisaient ouvrir toutes les oreilles, un visage terne, une attitude +morne, une conversation paresseuse. + +»Du côté de la toilette, même jeu: à la robe chatoyante et charmeuse +qui traînait tous les désirs dans ses sillons soyeux, succède le +négligé, et quel négligé souvent! Les bandeaux sont défaits, les +pantoufles banales remplacent les souliers provocants, le molleton du +_Bonheur des dames_ couvre les épaules qui s'accommodaient si bien de +la robe de la bonne faiseuse; c'est un enterrement complet de grâce et +de séduction. + +«Tout cela est bien assez bon pour la maison!» pense notre fille +d'Ève. La fausse idée! et la preuve, c'est la promptitude avec +laquelle le fils d'Adam, son mari, lui annonce «qu'il a affaire» à la +Bourse, au cercle, ou ailleurs. Les femmes doivent à leurs maris, a +dit je ne sais plus qui, leurs qualités, leurs travers et surtout leur +coquetterie! Cela est bien vrai. Il faut de l'attrayant dans le +ménage, ou gare!...» + +L'homme n'a pas plus le droit que sa compagne de se négliger, +moralement ou physiquement dans son intérieur. Autrement, il créerait +les mêmes inconvénients et s'exposerait aux mêmes dangers. + +Ce sujet, que je ne veux qu'effleurer, me remet en mémoire une +amusante épigramme empruntée à la correspondance inédite de madame +Roland. + + En grasseyant, la divine Chloé + Disait un jour: «Qu'importe un oeil, un nez! + Est-ce le corps? C'est l'âme que l'on aime. + L'étui n'est rien.» Voici dans l'instant même + Que de l'armée arrive son amant; + Taffetas noir, étendu sur la face, + Y couvre un nez qui fut jadis charmant, + Ou bien plutôt n'en couvre que la place. + Il voit Chloé, veut voler dans ses bras. + Chloé recule et sent mourir sa flamme. + «Mon Dieu! dit-elle, est-il possible, hélas! + Qu'un nez de moins change si fort une âme?» + +C'est là de la morale facile, dira-t-on. Et qu'importe, si c'est de la +morale pratique! La vie est assez hérissée de difficultés naturelles +sans qu'on la traverse encore, pour le plaisir, de banquettes +irlandaises et de serpentines artificielles. Je ne vois guère qu'une +chose sur laquelle le journaliste passe trop légèrement: c'est +lorsqu'il parle des relations du mari et de ses enfants. Il semble que +les enfants n'appartiennent qu'à la mère, que le père n'ait à leur +donner ni sympathies ni soins. Cela arrive souvent, le plus souvent +même, malgré bien des exemples du contraire, dans le monde pour lequel +le chroniqueur écrit. Mais comme c'est tant pis pour les pères, dans +ce monde-là! Ailleurs, partout où le mari relaie, en ce qu'il peut, sa +compagne dans les soins à donner aux petits, partout où il prend, si +je puis dire, une part de la maternité,--et rien ne touche plus +délicieusement la mère,--l'enfant, bien loin d'être une cause +d'éloignement ou de refroidissement entre les époux, est entre eux la +plus douce et la plus irrésistible des attractions. + +Ce n'est pas à des ménages semblables que s'appliquent les remarques, +les objurgations d'une femme chez laquelle les entraînements +politiques n'ont pu ni alourdir l'esprit, ni refroidir le coeur. La +femme est mère, elle est nourrice; le mari se plaint d'être réveillé, +dit madame Sévérine; on fait chambre à part. Adieu l'amour! Monsieur +ira à ses affaires, bientôt à ses plaisirs; Madame ne démarre plus du +logis; l'un court et l'autre couve! + +»Eh bien! non! ce n'est pas le rôle de la femme, cela, et je ne +saurais trop le répéter. Certes, il faut aimer ses enfants, et les +protéger et les défendre, ces chères petites créatures qui sont la +chair de notre chair et le fruit de notre amour. + +»Mais il faut aimer par-dessus tout--écoutez bien ceci, mes jeunes +contemporaines,--il faut aimer par dessus-tout «son homme», comme +disent les femmes du peuple qui ont le sens juste en ces sortes de +choses, car la vie leur est bien plus dure et bien plus enseignante +qu'à nous. + +»Et, par aimer, je n'entends pas seulement la fièvre des amoureuses, +mais la bonne tendresse qui réconforte, remet le coeur en place et le +cerveau à point. La maman! je ne m'en dédis pas... + +»Jeunes ou vieilles, allez, soyons des mamans dans la vie,--la maman +des enfants, la maman de notre mari, la maman de nos amis, la maman +des pauvres, de tout ce qui souffre et de tout ce qui se plaint. Nous +trouverons des railleurs, soit; mais la petite bête que nous avons là, +dans notre corset, à gauche, aura bon chaud et sera contente.» + +Oh! l'indulgence, la patience, le pardon de la femme, jamais on n'en +vantera assez la précieuse et réconfortante vertu. «En soignant +tendrement mes faiblesses, déclare, au grand honneur de sa femme, un +auteur écossais[22], elle m'a guéri des plus nuisibles. Elle est +devenue prudente par affection; et bien qu'elle soit d'une nature très +généreuse, elle a appris l'économie dans son amour pour moi. Elle m'a +doucement arraché à mes dissipations; elle a donné des tuteurs à un +caractère faible et irrésolu; elle a poussé mon indolence à tous les +efforts qui m'ont été utiles ou honorables; et elle s'est toujours +trouvée là pour gourmander mon insouciance ou mon imprévoyance. C'est +à elle que je dois ce que je suis, à elle que je dois ce que je +serai.» + + [22] Macintosh. + +Un prélat catholique[23], tout en se plaçant à un point de vue plus +général et plus élevé, tenait dans la chaire un langage identique. «Un +homme, s'écriait-il, peut avoir de grands défauts, de grands vices; il +peut avoir ses heures d'irritation, où il traitera sa compagne avec +des termes aussi durs qu'injustes: n'importe, si la femme est ce +qu'elle doit être, il la respectera malgré lui, il aura en elle toute +sa confiance; et malgré les paroles violentes auxquelles souvent la +passion fait semblant de croire quand elle les profère, le coeur +restera fidèle, le coeur s'inclinera devant la vertu, le coeur aura +confiance; car c'est un autre privilège de la vérité, qu'il n'est pas +permis à l'homme de mépriser longtemps et sérieusement une vertu que +rien n'ébranle et qui persiste au milieu des plus dures épreuves.» + + [23] Landriot. + +Tel est le mariage: «L'école la plus sûre de l'ordre, de la bonté, de +l'humanité, qui sont des qualités bien autrement nécessaires que +l'instruction et le talent.» + +C'est Mirabeau qui l'a dit, et il serait difficile de le récuser comme +partial. + +L'auteur de _La Sagesse_, le vieux Charron, a écrit à ce sujet +quelques lignes où se sent une émotion contenue, assez rare dans son +oeuvre. «Mariage, dit-il, est un sage marché, un lien et une cousture +sainte et inviolable, une convention honorable; s'il est bien façonné +et bien pris, il n'y a rien de plus beau au monde, c'est une douce +société de vie: pleine de constance, de fiance, et d'un nombre infini +d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles.» + +J'emprunte encore cette page au _Spectator_ d'Addison: + +«Le mariage est une institution faite pour être la scène incessante +d'autant de bonheur que notre être en est capable. Deux personnes qui +se sont choisies entre toutes, dans le dessein d'être l'une à l'autre +un encouragement et une joie, se sont, par cet acte même, engagées à +être de bonne humeur, affables, discrètes, indulgentes, patientes, +gaies, en face des fragilités et imperfections de l'une ou de l'autre +d'entre elles, et cela jusqu'à la fin de leur vie... Lorsque cette +union est ainsi gardée, les circonstances les plus indifférentes font +éprouver du plaisir. Leur condition est une source incessante de +joies. L'homme marié peut dire: Si le monde entier me rejette, il y a +un être que j'aime absolument, qui me recevra avec joie et transport, +et qui se croira obligée de redoubler de tendresse et de caresses pour +moi, à cause de la tristesse dans laquelle elle me voit plongé. Je +n'ai pas besoin de dissimuler les chagrins de mon coeur pour lui être +agréable; ces chagrins mêmes ravivent son affection. + +»Cette passion qu'on a l'un pour l'autre, lorsqu'elle est une fois +bien fixée, entre dans la constitution même de l'être, et y coule +aussi aisément et silencieusement que le sang dans les veines...» + +Douce manière de traverser la vie, appuyés l'un sur l'autre, bravant +les mêmes dangers, savourant les mêmes joies, se relevant aux faux pas +et se retenant aux heurts sans jamais tomber tout à fait, car le +devoir, l'estime et l'affection les entourent d'indissolubles +attaches, et ce qui lie soutient! + + + + +CHAPITRE VIII + +AIMER ET CROIRE + + +Il n'est pas difficile, après ce qui a été dit déjà, de dégager, comme +conclusion, cette véritable formule de la vie à deux: Aimer et croire. +Ne craignons pas, cependant, d'y insister: c'est le point essentiel +entre tous. + +Le roi Alphonse de Portugal prétendait que, pour vivre en paix dans le +mariage, il faut que l'homme soit sourd, et la femme aveugle.--Le roi +Alphonse de Portugal parlait en cynique qui plaisante. Certes l'homme +doit être sourd aux calomnies, aux médisances, aux insinuations +perfides auxquelles la meilleure des femmes peut être en butte et, de +même, la femme doit être aveugle, en ce sens qu'elle ne doit pas +épier les pas et démarches du mari, l'espionnage étant chose vile, et +qu'elle doit s'en remettre aveuglément à lui du soin des intérêts +communs au dehors. Ce n'était point ce qu'entendait le roi Alphonse de +Portugal, ou je me trompe fort; et c'est en quoi lui-même se trompait. +L'homme, au contraire, n'ouvrira jamais assez l'oreille pour écouter +les paroles de tendresse et d'abandon de la femme qui l'aime; et +jamais la femme n'aura assez d'yeux pour regarder les attentions, les +efforts et les travaux d'un mari qui la veut heureuse. + +Croit-on qu'il était aveugle ou sourd le couple qu'Addison nous peint +dans ce tableau d'une si délicieuse pureté de touche et d'une si +parfaite exactitude de trait: + +«Lætitia est jolie, modeste, tendre, et a assez de jugement; elle a +épousé Eraste, qui est doué d'un goût général pour la plupart des +choses de l'intelligence et de l'art. Partout où Lætitia va en visite, +elle a le plaisir d'entendre répéter qu'Eraste a bien dit ou bien +fait telle ou telle chose. Depuis son mariage, Eraste est plus élégant +dans son costume que jamais, et, dans le monde, il est aussi +complaisant pour Lætitia que pour toute autre dame. Je l'ai vu lui +donner son éventail, qui était tombé, avec toute la galanterie d'un +amoureux. Lorsqu'ils prennent l'air ensemble, Eraste cultive toujours +son esprit, et, avec un tour d'imagination qui lui est particulier, +lui donne des aperçus de choses dont elle n'avait aucune notion +auparavant. Lætitia est ravie de voir un monde nouveau ouvert ainsi +devant elle, et s'attache d'autant plus à l'homme qui lui donne un +enseignement si agréable. Eraste a encore poussé plus loin; non +seulement il la fait chaque jour plus aimante pour lui, mais il la +fait infiniment plus satisfaite d'elle-même. Eraste trouve, dans tout +ce qu'elle dit ou observe, une justesse ou une beauté dont Lætitia +elle-même ne se doutait pas, et, avec son aide, elle a découvert chez +elle cent bonnes qualités et perfections auxquelles elle n'avait +jamais auparavant songé. Eraste, avec la complaisance la plus fertile +du monde, à l'aide d'insinuations lointaines, trouve le moyen de lui +faire dire ou proposer presque tout ce qu'il désire, et il accueille +la chose comme une découverte venant d'elle, et il lui en donne tout +le crédit. + +»Eraste a beaucoup de goût pour la peinture. L'autre jour il emmena +Lætitia voir une collection de tableaux.--Je vais quelquefois faire +visite à cet heureux couple. Comme nous nous promenions, la semaine +dernière, dans la longue galerie, avant le dîner: «J'ai mis de +l'argent dans des peintures dernièrement, dit Eraste. J'ai acheté +cette Vénus et cet Adonis purement sur l'avis de Lætitia. Cela me +coûte soixante guinées, et ce matin on m'en a offert cent.» Je me +tournai vers Lætitia, et vis ses joues briller de plaisir, pendant +qu'elle lançait à Eraste un regard, le plus tendre et le plus aimant +que j'aie jamais surpris.» + +Le contraste ne se fait pas attendre; en voici qui auraient besoin +d'être aveugles et sourds: + +«Flavilla a épousé Tom Tawdry. Elle a été séduite par son habit +galonné et la riche dragonne de son épée. Mais elle a la mortification +de voir Tom méprisé par toutes les personnes honorables de son sexe. +Tom n'a rien à faire après dîner, qu'à décider s'il se taillera les +ongles dehors ou chez lui. Depuis qu'il est marié, il n'a rien dit à +Flavilla que celle-ci n'ait pu entendre dire aussi bien par sa femme +de chambre. Néanmoins il prend grand soin de maintenir l'autorité +arrogante et maussade d'un mari. Si Flavilla se permet d'affirmer quoi +que ce soit, Tom immédiatement la contredit, avec un juron en guise de +préface, et un: «Ma chère, je dois vous dire que vous débitez +d'abominables sottises.» Flavilla avait le coeur aussi bien disposé +pour toutes les tendresses de l'amour que Lætitia; mais comme l'amour +ne survit pas longtemps à l'estime, il est difficile de décider +actuellement si c'est la haine ou le mépris qui l'emporte dans +l'esprit de la malheureuse Flavilla pour celui avec lequel elle est +obligée de mener jusqu'au bout la vie.» + +C'est toujours là qu'il en faut revenir, à l'amour, à l'estime, à la +confiance réciproque. Quand on fait tout pour mériter ces sentiments +de son compagnon, ce n'est pas encore assez: il faut tout faire pour +les lui accorder. Et il est, très malheureusement, des natures pour +qui le second effort est incomparablement plus difficile que le +premier. + +«Vous, femmes et mères, s'écrie Léon Tolstoï, vous savez le bonheur de +l'amour pour l'époux, ce bonheur qui n'a point de fin, qui ne se brise +point comme tous les autres, mais qui est l'aurore d'un bonheur +nouveau, l'amour pour l'enfant.» + +Et, comme c'est une dualité qui est l'unité dans la famille, ce +bonheur, que l'époux donne, n'est pas moins vivement goûté par lui. Se +sentir aimé de celle qu'on aime, il n'est point de félicité comparable +dans la vie, point de joie aussi pleine et délicieuse dont soit +capable notre coeur. + +Une précieuse prédisposition à cet amour qui parfume et dore tout, +c'est la bonté. «L'homme bon, écrivait M. Guizot, trouve presque +toujours que sa femme a raison; il n'est pas enchanté quand il peut +lui prouver qu'elle a tort; il ne craint pas qu'on ait plus d'esprit +que lui, il a dans son coeur un trésor dont il fait jouir tous ceux +qui l'entourent, sans que le fond s'épuise jamais.» + +De même la douceur qui, quand elle est sincère, n'est que la plus +aimable forme de la bonté, «est l'arme la plus puissante des femmes, +et celles que le bonheur n'a pas favorisées en peuvent surtout, dans +une union mal assortie, faire chaque jour l'expérience. Quoi qu'il en +coûte, il faut supporter avec bonté, avec patience du moins, les +défauts ou les torts d'un mari, lui céder sans répugnance, déférer à +ses volontés. Jamais de tels sacrifices ne sont entièrement perdus par +celle qui les fait. Si un mari est raisonnable et bon, il aime à l'en +dédommager; s'il ne l'est pas, la douceur est encore le moyen le plus +efficace pour le ramener à son devoir; elle triomphe tôt ou tard[24].» + + [24] Horace Raisson: _Code conjugal_. + +Sir John Lubbock n'a pas d'autres conseils à donner à l'un comme à +l'autre des époux. «Combien cette charité, qui supporte tout, croit +tout, espère tout, endure tout, serait efficace, dit-il, pour adoucir +et dissiper les chagrins de la vie et ajouter au bonheur du foyer +domestique! Le foyer domestique assurément peut être un hâvre de repos +contre les orages et les périls du monde. Mais pour le rendre tel, il +ne faut pas se contenter de le parer de bonnes intentions, il faut le +faire brillant et joyeux. + +»Si notre vie est une vie de peine et de souffrance, si le monde +extérieur est froid et lugubre, quel plaisir de revenir à +l'ensoleillement d'heureux visages et à la chaleur de coeurs que nous +aimons!» + +La puissance de l'amour,--je dis de l'amour familial, calme, reposé, +constant et quotidien, non point de ces grands coups de passion qui +emportent comme un vent de tempête et laissent retomber à plat,--n'est +ici nullement exagérée. Elle va bien plus loin et n'a d'autre terme +que l'héroïsme. C'est cet héroïsme que M. Georges Duruy a voulu +caractériser, lorsqu'il dit dans l'avant-propos d'une de ses récentes +nouvelles, _Victoire d'âme_: «L'amour chez une femme plus âgée que son +mari ou que son amant, chez une femme qui aime avec ses sens, tout +autant qu'avec son coeur, peut arriver à se spiritualiser, à se +_sublimer_, à prendre quelque chose de si _maternel_, qu'il n'y a plus +place en lui pour rien de ce qui est seulement suggestion de la chair. +C'est le dernier terme de l'amour, le plus haut.» + +Et en effet, si les termes de désintéressement et d'abnégation +laissent encore, quand on les creuse jusqu'au fond, toucher le tuf de +l'amour de soi, on peut dire qu'une personne, homme ou femme, n'en +aime entièrement une autre que lorsqu'elle rapporte à soi toutes les +joies et tout le bonheur de celle qu'elle aime, et qu'elle n'y +rapporte que cela. Ne compter pour rien ses propres peines et ses +propres douleurs, ne sentir qu'à travers un autre, mettre toute sa vie +dans la vie de l'être aimé, voilà l'amour dans sa plénitude et sa +perfection. Bien peu, il est vrai, en sont possédés à ce point; mais +tout le monde peut le concevoir et y aspirer. + + Le seul bien qui nous intéresse, + Crois-m'en, car je l'ai médité, + C'est le trésor de la tendresse + Plus humain que la vérité, + +a dit un poète philosophe[25]. + + [25] Sully-Prudhomme, _Le Bonheur_. + +Ce trésor de la tendresse, nous le portons tous en nous. Mais, hélas! +comme un vin généreux s'aigrit dans un vaisseau impur, ce trésor se +tourne trop souvent en fléau et en malédiction. + +«Qui sait aimer n'a jamais fait souffrir», déclare un proverbe, +rigoureusement vrai. Mais que de gens aiment sans savoir aimer, et +font de leur amour un instrument à deux tranchants avec lequel ils se +déchirent eux-mêmes en torturant ceux qu'ils aiment! Nous ne +reviendrons pas sur ce triste sujet; il suffit de s'y être arrêté +pendant un chapitre[26]. Mais il était indispensable de le rappeler +ici: «la jalousie, le soupçon, le reproche sont les sources les plus +fécondes de désunion; l'indulgence aimable, la confiance sans bornes, +rendent seuls durables les vrais attachements: l'on n'est pas tenté de +courir après le bonheur, lorsque, sans efforts, on est assuré de le +trouver chez soi[27].» + + [26] Chap. IV, _Miel et Fiel_. + + [27] Horace Raisson. + +Les médecins ne sont pas moins explicites et affirmatifs sur ce point +que les moralistes. + +«La confiance, écrit le Dr Debray, est la pierre fondamentale sur +laquelle repose l'édifice du mariage. Si cette pierre manque, +l'édifice s'écroule et, avec lui, la tranquillité, le bonheur.» + +Un poète a dit: + + Aimer, c'est la moitié de vivre. + +Il le prenait, si je ne me trompe, au sens mystique et religieux. Pour +nous, aimer et croire, c'est tout un. La jalousie, qui vit de +soupçons et prend ses imaginations détestables pour la réalité, est +une déformation de l'amour, et le pire ennemi du bonheur dans la vie à +deux. Les retours, les élans, les repentirs, les larmes de regret, les +embrassements passionnés, qui coupent d'ordinaire les accès de cette +maladie noire, procurent peut-être de fortes et inattendues +jouissances, mais ces emportements de l'esprit ou des sens ne sont pas +plus l'amour que l'intoxication de l'alcool n'est une alimentation. +D'ailleurs, les plaies se cicatrisent mal sous ces caresses, car, à la +première fantaisie, les mains qui les ont faites et qui cherchaient à +les fermer, s'acharneront, avec je ne sais quelle âcre et douloureuse +volupté, à les rouvrir et à les multiplier. + +«Combien plus heureux ce ménage où le coeur des époux est attiré par +une confiance réciproque, où la fusion des âmes existe, où elles se +penchent naturellement l'une vers l'autre, comme deux vases dont le +premier renferme une liqueur qui est nécessaire au second. Le mari, +dans cette vie de confiance mutuelle, verse dans l'âme de la femme +l'intelligence, la lumière, la vigueur et le conseil; la femme, de son +côté, ombrage la tête de son époux avec une couronne de fleurs +gracieuses; elle lui donne, comme un arbre fécond, la fraîcheur et les +fruits de l'âme aimante; elle le dédommage des peines de la vie, elle +essuie ses larmes, elle glisse dans ses veines une huile de joie et de +bonheur[28].» + + [28] Landriot: _La Femme forte_. + +Et que l'on ne croie pas que cette source bénie se tarit avec l'âge. +Ecoutez plutôt encore le même auteur, s'adressant à la femme mariée +depuis longtemps: + +«On dit que le vin est le lait des vieillards: cette parole est encore +plus vraie du vin de l'affection. Vous devez avoir dans votre coeur +quelques gouttes de ce vieux vin; vous devez en avoir en abondance +pour peu que vous ayez conservé celui de la jeunesse et de l'âge mûr. +Donnez-en tous les jours une coupe remplie jusqu'au bord à votre +mari, qui déjà succombe et dont le front porte les traces de la fin de +son automne et du commencement de l'hiver.» + +«Aimer et croire», il n'est pas d'autre recette, répétons-le, pour +extraire de la vie à deux tout le bonheur humain. + + + + +CHAPITRE IX + +LE NERF DE LA GUERRE + + +Le nerf de la guerre est aussi le grand ressort du ménage. Après nous +être occupé des conditions morales de la vie à deux, il est temps +d'aborder l'étude des conditions matérielles dans lesquelles cette vie +peut le plus aisément se maintenir et se développer. Nous n'écrivons +pas pour une classe de la société plutôt que pour une autre. Afin +d'éviter les redites, les doubles emplois et les divisions qui +grossiraient ce livre outre toute mesure, c'est à la moyenne que nous +nous adressons d'ordinaire; mais les plus riches comme les plus +pauvres peuvent faire leur profit de nos calculs et de nos conseils. +C'est à eux de les adapter à leur position sociale: il n'y a là qu'une +affaire de proportion. + +Il faut de l'argent pour vivre, peu ou prou. Strictement, il en faut +plus pour vivre à deux que seul, bien que, dans la pratique, l'homme +célibataire dépense presque toujours autant, si ce n'est plus, que +l'homme en ménage. + +Cet argent provient du patrimoine ou du travail. Tantôt c'est le mari +qui le possède ou le gagne; tantôt la femme l'apporte en dot; tantôt, +et c'est le cas le plus fréquent, la dot de la femme vient s'ajouter +au capital ou au revenu du mari. Il est donc naturel, prudent, +nécessaire même de supputer, avant le mariage, les ressources qu'on +peut arriver à mettre en commun et de s'assurer si ces revenus sont +suffisants pour faire face aux nécessités de la vie à deux. Nous +renvoyons, pour le fond de cette question, à ce que nous en avons dit +dans _Doit-on se marier?_ Constatons seulement que si l'or est une +chimere dont il faut savoir se servir, comme le chantait si bien +Scribe, l'art de s'en servir sans danger n'est pas commun, et qu'en +tout cas cette chimère, en dépit des facilités qu'elle apporte à +l'existence, ne fait pourtant point le bonheur. + +Dans l'épopée finnoise, _le Kalevala_, Ilmarinnen, le forgeron divin, +forge une fiancée d'or et d'argent pour Weinamoinen. Celui-ci, content +d'abord d'avoir une femme si riche, la trouve bientôt intolérablement +froide, car, malgré feux et fourrures, chaque fois qu'il la touche, +elle le glace. + +Pour être vieille, l'allégorie ne manque pas encore d'actualité. + +«Sous Louis XIV, une bourgeoise de Paris, ayant de vingt à trente +mille livres de dot, épousait un avocat. Avec trente-cinq à quarante +mille livres, elle devenait la femme d'un trésorier de France. Si sa +dot s'élevait de quarante-cinq à soixante-quinze mille livres, on la +mariait à un conseiller au Parlement. Apportait-elle de deux cent à +six cent mille livres, elle pouvait prétendre à un gentilhomme +titré[29].» + + [29] Vicomte de Broc, _La France pendant l'ancien régime_. + +Les chiffres ne sont plus les mêmes, non plus que les désignations des +positions sociales; mais, en fait de prétentions dans les alliances, +les choses n'ont guère changé, que je sache. Du reste, il ne m'est pas +prouvé,--au contraire--que ces trocs d'une dot contre une position ou +un titre aient jamais assuré des unions heureuses, pas plus sous +l'ancien régime que sous le nouveau. + +C'est pourquoi je partage l'avis de l'Anglais Henry Taylor, qui +écrivait dans un petit livre fort sensé, intitulé: _Notes from Life_: +«Eu égard à la quantité de choses dont le concours est requis pour +faire un bon mari et un heureux ménage, le père risque d'imposer de +cruelles limites au choix de sa fille, lorsqu'il ajoute la richesse +aux qualités nécessaires au prétendant. Même les mariages pauvres +faits par l'imprévoyance ont moins de chances de finir mal que les +mariages riches faits par la contrainte.» + +Seulement cette exigence vient aussi souvent, sinon plus, du côté du +garçon que du côté de la fille, et elle est alors encore plus à +blâmer. Tout homme qui, par son travail ou sa fortune propre, est à +même de vivre convenablement dans le milieu social où il évolue, et +qui recule devant le mariage parce qu'il a peur d'imposer des +privations à sa femme et à ses enfants, est un égoïste qui ne craint, +à vrai dire, que pour la satisfaction de ses goûts[30]. + + [30] Voy. _Doit-on se marier?_ ch. IV, V et XI. + +L'union contractée, que les ressources soient petites ou +grandes,--«c'est un point délicat et sur lequel les avis seront +longtemps partagés, que celui de savoir si, dans un ménage bien réglé, +la bourse doit être commune et la clef du secrétaire en double +partie.» + +Le _Code conjugal_, qui pose la question, la résout ainsi: «Certes, il +n'appartient pas à la femme de s'ingérer dans la question des revenus +communs, et il y aurait folie à elle d'avoir une telle prétention; +mais il est naturel qu'elle participe à tous les avantages que procure +la fortune. Dans la plupart des ménages parisiens, le mari alloue à sa +femme une somme fixe pour sa toilette et sa dépense particulière. Rien +ne nous semble moins convenable. Une femme, obligée d'attendre la fin +du mois pour toucher ses appointements, ses gages, ne se trouve pas +obligée à plus d'économie, et se voit parfois contrainte d'ajourner le +mémoire d'une couturière, d'une modiste, d'un bijoutier. C'est en +confiant sans réserve à sa femme la garde entière de la fortune +commune, qu'on l'intéresse à n'en user qu'avec sagesse et économie. + +»Quant à ces maris, comme on en voit trop, refusant à leurs femmes les +moyens de paraître ainsi qu'il convient à leur état dans le monde; +grondant, criant misère à tout propos, nous n'en parlerons pas. C'est +une mauvaise économie que celle qui met une femme aux prises entre la +coquetterie et la sagesse. Le bonhomme Platon écrivait, il y a quelque +mille ans: «Il semble que l'or et la vertu soient placés des deux +côtés d'une balance, et qu'on ne puisse ajouter au poids du premier +sans que l'autre devienne au même instant plus léger.» + +Voilà qui est bien, et nous n'allons pas contre la justesse de ces +observations. Nous ne saurions cependant admettre comme absolu le +verdict qu'Horace Raisson porte contre le système qui consiste à +ouvrir à la femme, sur le budget commun, un crédit mensuel +proportionné au revenu des époux et aux besoins de la maison. Elle +sait au juste sur quoi elle peut compter, et c'est à elle à ne pas se +mettre dans le cas que redoute l'auteur du _Code conjugal_, cas +fâcheux assurément, mais qui l'est moins encore que la tentation de +puiser les yeux fermés dans la bourse commune, et peut-être finalement +de l'épuiser. + +Cela n'implique, d'ailleurs, ni défiance, ni mauvaise volonté, ni +gestion arbitraire de la part du mari. C'est une simple règle posée +d'un mutuel accord, et qui n'empêche en aucune façon les deux époux +d'avoir la plus parfaite unité de vues, de bourse et d'intérêts. On +s'engage, après mûre considération, à ne dépenser, pour l'entretien +courant de la maison et les articles de toilette, qu'une somme +déterminée. C'est prudence et raison que d'agir ainsi. + + Femme mariée doit être simple, + Et porter la guimpe, + +dit un proverbe du quinzième siècle. La guimpe change de forme et de +nom avec les temps et les modes. Mais ce qui ne change pas, c'est le +précepte de simplicité donné dans ces vers naïfs. Nous ne voulons pas +dire que la femme mariée ne doive pas se mettre suivant sa fortune, +son rang, les convenances et les habitudes du monde dans lequel elle +vit; mais elle doit toujours conserver cette simplicité relative qui +distingue la femme d'intérieur, la mère de famille de celles pour qui +la vie n'a d'autres obligations que leurs caprices et leurs plaisirs. + +«L'économie domestique n'est pas une vertu brillante, disait Mercier, +mais elle compose une vertu solide, et une des plus belles que je +connaisse. Elle est le fondement des maisons, ainsi que des grands +établissements: ce sont les racines obscures qui nourrissent les +pompeux feuillages de ces arbres qui portent leur front dans la nue. +La misère est une source continuelle de soucis rongeurs, +d'inquiétudes, de peines d'esprit, d'insomnies cruelles: elle est +conseillère de plusieurs actions basses et iniques. L'économie, qui +chasse tous ces tourments, qui nous met à couvert de ces épines, est +tout à la fois et le soutien consolant de notre vie, et la sauvegarde +de notre vertu; c'est un doux oreiller où nous sommeillons sans +crainte de l'avenir, toujours obscur. L'économie enfin est la vertu la +plus utile à la génération qui doit succéder: elle embrasse donc deux +âges à la fois: privilège qui n'appartient guère qu'à elle.» + +Sans s'élever à des considérations si élevées, ni surtout à une langue +si fleurie, un autre moraliste de la même époque[31] s'exprime ainsi: + + [31] Ferrand. + +«L'avarice et la prodigalité sont deux extrêmes, entre lesquels se +trouve une sage économie. Vous sentez que cette économie est toujours +relative au rang que l'on occupe. Il faut toujours tenir un état +conforme à son rang; mais quand vous outrez ce qu'il demande, vous +vous ruinez, sans que personne vous en sache gré. Il en est de même de +celui qui ne met aucun ordre dans sa maison; il peut être +perpétuellement trompé par ses domestiques; et ce qu'on lui vole est +perdu pour lui, sans qu'il s'en fasse honneur. Ainsi, plus la place +que l'on occupe exige que l'on ait de domestiques, plus il faut les +assujettir à une règle exacte, et les maintenir avec fermeté.» + +Tous ces conseils s'adressent autant à l'homme qu'à la femme. Il en +est de même de ce passage, que nous empruntons à Henry Taylor: + +«L'art de vivre à l'aise consiste à régler son genre de vie d'un cran +au dessous de ses moyens. Le confort et la jouissance dépendent plus +de la facilité dans les détails de la dépense que d'un degré de plus +ou de moins dans le genre de vie que l'on mène; et, chose qui a encore +une bien autre importance, l'esprit est moins obsédé de questions +d'argent. + +«Gardez-vous d'associer faussement dans votre esprit le plaisir avec +la dépense,--de vous dire que, puisque le plaisir peut s'acheter avec +de l'argent, l'argent ne saurait se dépenser sans procurer de +plaisir.» + +Le proverbe qu'on répète encore dans certaines de nos provinces: + + Assez n'y a si trop n'y a, + +ne signifie pas qu'il faut en avoir trop pour en avoir assez, mais +bien qu'on n'en aura assez qu'autant qu'on mettra, quelle que soit +d'ailleurs la chose à consommer, un surplus en réserve, ne serait-ce +que pour se convaincre soi-même que, si l'on peut encore désirer au +delà, ce qu'on a suffit réellement. En un mot, il faut se contenter +non pas de ce qu'on a, mais d'un peu moins qu'on a. + +Notre proverbe est donc d'un degré plus sage que celui de G. Meurier: + + Il faut prendre le pot au feu + Selon son estat et revenu, + Et qui guères n'a despendre peu. + +Charron a traité le sujet dans une page remarquable, que je demande la +permission de rapporter. + +«Les préceptes et advis de mesnagerie principaux sont ceux-cy: 1. +Acheter et despendre toutes choses en temps et saison, elles sont +meilleures et à meilleur prix. 2. Garder que les choses qui sont en la +maison ne se gastent et perissent, ou se perdent et s'emportent, cecy +est principalement à la femme: à laquelle Aristote donne par preciput +ceste authorité et ce soin. 3. Pourvoir premierement et +principalement à ces trois, Necessité, Netteté, Ordre: et puis s'il y +a moyen, l'on advisera à ces trois autres (mais les Sages ne s'en +donneront pas grand peine: _non ampliter sed munditer convivium: plus +salis quam sumptus_) Abondance, pompe et parade, exquise et riche +façon. Le contraire se pratique souvent aux bonnes maisons, où il y +aura licts garnis de soye, pourfilez d'or, et n'y aura qu'une +couverture simple en hyver, sans aucune commodité de ce qui est le +plus necessaire. Ainsi de tout le reste. + +»Regler sa despense: ce qui se fait en ostant la superfluë, sans +faillir à la necessite, devoir et bienseance: un ducat en la bourse +fait plus d'honneur que dix mal despendus, disait quelqu'un. Puis, +mais c'est l'industrie et la suflisanse, faire mesme despense à +moindre frais, et sur tout ne despendre jamais sur le gain advenir et +esperé. + +»Avoir le soin et l'oeil sur tout: la vigilance et présence du +maistre, dit le proverbe, engraisse le cheval et la terre. Mais pour +le moins le maistre et la maistresse doivent celer leur ignorance et +insuffisance aux affaires de la maison, et encores plus leur +nonchalance, faisant mine de s'y entendre et d'y penser: car si les +officiers et valets voyent que l'on ne s'en soucie, ils en feront de +belles.» + +On le voit, la sagesse ne vieillit point. Elle était la même au temps +des _OEconomiques_ qu'au seizième siècle; elle est la même encore +aujourd'hui. + +L'administration générale de la fortune, le placement des fonds, les +dépenses extérieures que l'homme est amené à faire par ses affaires ou +ses distractions, ne nous occuperont pas ici. Ce que nous avons à en +dire, et nous ne voulons en dire que peu, trouvera place au chapitre +suivant. Mais, dans l'organisation intime de la vie à deux, dans le +fonctionnement de cet organisme délicat dont le coeur est au foyer, la +femme joue un si grand rôle, la façon dont elle emploie l'argent +qu'elle a entre les mains a des conséquences telles, non seulement sur +le bien-être, mais aussi sur le bonheur des deux époux, qu'il nous +faut forcément entrer dans quelques détails. Nous les emprunterons à +un livre oublié, oeuvre de deux dames qui y ont enseigné en bons +termes et avec toute la lucidité du bon sens, le résultat de leur +expérience. En voici le titre tout au long: _Manuel complet de la +Maîtresse de maison et de la parfaite Ménagère, ou Guide pratique pour +la gestion d'une maison à la ville et à la campagne, contenant les +moyens d'y maintenir le bon ordre et d'y établir l'abondance_. Par +madame Gacon-Dufour. Seconde édition, mise dans un nouvel ordre et +très augmentée par madame Celnart. Paris, Roret, 1828; 1 vol. in-16. + +Tout, à peu près, est prévu dans les réflexions générales dont ces +dames font précéder les instructions qu'elles donnent pour les divers +soins du ménage, et nous croyons ne pouvoir mieux faire, malgré la +longueur de la citation, que de les offrir à méditer. + +«_Ce n'est pas assez de faire le bien_, dit un livre de piété fort +connu, _il faut le bien_ _faire_. Cette maxime toujours utile est +indispensable en ménage, où tout doit être exécuté avec une méthode, +un ordre constant. La première chose à faire est donc un sage calcul +de ses moyens pécuniaires, une sage distribution de leurs produits, un +invariable emploi de ses instans; la seconde est l'observation des +règles que l'on s'est prescrites. + +»De concert avec son époux, la maîtresse de maison commencera par +calculer ses revenus et ses dépenses: elle verra ce qu'il faut pour le +loyer, le mobilier et son entretien, le chauffage, l'éclairage, les +domestiques; elle allouera les frais des vêtemens, de la nourriture +ordinaire, et les dépenses extraordinaires qu'elle pourra avoir à +faire dans ce genre: ceux du blanchissage l'occuperont ensuite. Il est +bon de subdiviser pour éviter l'erreur, et de dire, tant pour le mari, +tant pour la femme, pour chaque enfant, etc. Elle songera ensuite aux +menues dépenses qui s'attacheront spécialement à son état dans le +monde et à celui de son époux, comme voyages, ports de lettres, +réceptions, cadeaux, abonnements aux journaux, achats de livres, +frais d'éducation, etc.; il faut toujours prévoir et même laisser un +léger compte ouvert pour les dépenses imprévues, comme le remplacement +d'objets perdus, cassés, la réparation de divers accidens, les soins +qu'exigent de légères indispositions et autres choses semblables. Par +là, on s'épargne à la fois et ces lamentations, ces regrets prolongés +lorsqu'arrivent quelques-unes de ces contrariétés, et cette économie +mal entendue qui, pour épargner le remplacement d'une vitre brisée, +laisse pénétrer dans les appartemens une humidité nuisible, malsaine, +qui gâte les meubles, occasionne des rhumes fatigans, dangereux +peut-être... M. Say, dans ses _Principes d'Économie politique_, cite +une famille de villageois ruinée pour avoir omis de mettre un loquet à +une porte, qu'on se contentait de fermer au moyen d'une cheville de +bois. Un porc, sur lequel ils comptaient pour payer leur terme, +s'échappa par la porte mal fermée; en courant inutilement après, le +fermier gagna une fluxion de poitrine; cette maladie acheva de le +mettre à la misère, et ses meubles furent saisis par les huissiers. On +sent comment, dans chaque ménage, des causes semblables peuvent +produire de semblables effets. + +»Ce n'est pas assez d'avoir assigné pour chaque dépense, d'avoir songé +même aux frais imprévus; il faut encore, il faut indispensablement +s'arranger de manière à mettre de côté une partie de son revenu de +chaque année. Si l'on n'avait point d'enfans, il serait bon de prendre +cette précaution pour se prémunir contre les pertes, les maladies: +jugez si l'on peut s'en dispenser lorsqu'on a une nombreuse famille, +qu'il faut élever, pourvoir selon son état?... L'obligation +d'économiser devient encore plus urgente, si la grande partie, si la +totalité de vos revenus dépend d'une place que mille circonstances +peuvent subitement vous ôter... + +»Il est encore une résolution que doit prendre une maîtresse de +maison, sans se permettre une seule fois de l'oublier, c'est de payer +comptant tout ce qu'elle achète, pour sa toilette surtout: les +besoins du luxe sont, dans l'état actuel de nos moeurs, si bien mêlés +aux besoins de la nécessité, ils sont si décevans, si variés, il est +si facile de se laisser entraîner, qu'il faut se prémunir contre +l'occasion, contre soi-même. Remet-on à payer plus tard, on achète +avec facilité à mesure que les circonstances, l'attrait, la fantaisie +excitent; on ne songe plus au paiement; les emplettes s'accumulent, +les mémoires s'enflent, et l'instant de les acquitter est l'instant +des troubles, des querelles, de la gêne. S'acquitte-t-on, au +contraire, à mesure qu'on achète, on sent la valeur de l'argent, on +retranche sur ce que sollicite l'occasion, on refuse à la fantaisie. +Fait-on une dépense déraisonnable, l'aisance de son intérieur, les +besoins de son mari, de ses enfans, qui souffrent de cette capricieuse +emplette, donnent une forte leçon dont on se souvient à l'avenir. Du +reste, quelque frivole que l'on soit, on voit avec regret cet échange +d'une forte somme contre les brillantes bagatelles de la mode; et je +suis persuadée que nos plus prodigues élégantes dissiperaient une +fois moins d'argent si l'habitude de payer tout de suite leur +permettait de réfléchir. + +«Ces points convenus, la maîtresse de maison aura un livre ouvert qui +portera les sommes allouées pour chacune des dépenses mentionnées plus +haut: elle écrira régulièrement les détails journaliers de chacune de +ces dépenses; l'addition en sera faite chaque mois, et la +récapitulation générale à la fin de l'année, afin de juger si l'ordre +adopté dans la maison excède l'allocation des fonds; si, au contraire, +l'allocation excède, ou si l'un et l'autre marchent également. On sent +que, dans le premier cas, une réforme est urgente; que, dans le +second, il faut attendre, avant d'augmenter sa dépense, que +l'expérience de l'année suivante, de plusieurs années même, ait +renouvelé cet excédent, car on ne saurait trop se précautionner contre +les chances fâcheuses du sort et l'entraînement de la vanité... +L'habitude d'un surcroît de dépense se prend bien vite, se quitte +difficilement, et de courts succès engendrent de longs revers.» + +Un des chapitres les plus importants dans les fonctions de la +maîtresse de maison est celui de la table ou de la nourriture. + + Viande et boisson perdition de maison, + +déclare, non sans quelque vérité, un dicton populaire. Il faut +pourtant boire et manger. La manière dont on le fait a même une grande +influence sur l'agrément des rapports entre les deux époux, outre +qu'elle intéresse au plus haut degré les finances du ménage. Voyons +donc ce que disent mesdames Gacon-Dufour et Celnart sur un sujet où la +femme est maîtresse absolue, agissant sans autre contrôle que la +satisfaction ou le mécontentement gastronomique de son mari. + +«La maîtresse de maison doit considérer la nourriture sous le triple +rapport de la santé, du plaisir et de l'économie... + +»Son premier soin sera de fixer des heures invariables pour les repas, +d'après l'état de son mari et les habitudes reçues... Les heures une +fois adoptées d'après les convenances de votre intérieur, que rien ne +puisse les déranger, car si la domestique pense qu'on attendra, elle +retardera ensuite; ou si elle est exacte et que vous ne le soyez pas, +les ragoûts seront brûlés, les sauces tournées; on emploiera beaucoup +plus de combustible, et il coûtera davantage pour manger un mauvais +dîner. Que la règle de vos repas ait donc, en quelque sorte, force de +loi; n'attendez jamais ni personne de la maison, ni convives invités; +qu'on en soit bien persuadé, et que si l'on a besoin de faire avancer +ou retarder l'heure des repas, on vous en prévienne à l'avance, afin +que les préparatifs soient faits en conséquence et que les mets n'en +souffrent pas. Outre l'ordre du temps du repas, la bonne ménagère +veillera à l'ordre de leur composition...» Elle profitera «de la +saison pour que sa table soit variée d'une manière agréable. Ce soin +la dispensera de la recherche dans les assaisonnemens, témoignera de +son attention pour le bien-être de son époux, et lui deviendra en très +peu de temps chose si facile, qu'elle ne s'en apercevra même pas. + +»Les détails de la nourriture sont extrêmement multipliés, et +cependant il faut tous les connaître... Pour y parvenir, il faut payer +chaque mois le boulanger, le boucher, l'épicier, le charcutier, s'il y +a lieu; porter leurs comptes sur le grand livre de dépenses, et avoir +un autre petit livre sur lequel on inscrira chaque jour tout ce qui +s'achètera pour la table; on en fera le relevé chaque semaine, et au +bout du mois, additionnant les calculs des quatre semaines, on portera +le total sur le grand livre...» On verra de cette façon «si la dépense +est égale d'un mois à l'autre: on se rendra compte des motifs, des +circonstances qui ont pu la diminuer ou l'accroître, et on ne dira +jamais, comme trop de femmes: _Je ne sais pas comment cela se fait_. + +»Quelque fortune qu'ait la maîtresse de maison, quelque confiance +qu'elle ait en ses domestiques, elle ne se contentera pas de commander +les repas d'après ce qui a été dit précédemment; elle veillera à ce +que les provisions journalières soient faites de bonne heure, afin de +mieux choisir et de payer moins cher; elle examinera si le poids est +juste, si les objets sont de bonne qualité; elle les fera disposer de +la manière la plus avantageuse pour la garde, dans l'office de cuisine +ou dans le garde-manger...» Elle prendra soin qu'aucun gaspillage ne +se produise, que rien ne se perde et qu'on tire parti de tout. Légères +économies, dira-t-on. «J'en conviens; mais nulle économie répétée +n'est à dédaigner. _Les grandes économies du ménage_, dit M. Ch. +Dupin, _portent toujours sur les objets à bon marché_...» + +L'art de conserver les substances alimentaires procurera à la bonne +ménagère d'agréables et profitables économies. «Par là, elle se +dispensera des frais de détail, toujours coûteux; elle épargnera la +peine et le temps de ses domestiques, et, tout en exigeant moins, elle +en retirera plus; car une domestique que l'on ne charge pas d'une +multitude de commissions, de courses, de petits achats mal entendus, +ayant beaucoup de temps de reste, peut en donner une partie au +raccommodage du linge de cuisine, à la filature, etc... Survient-il à +dîner quelques personnes que l'on n'attendait pas? on n'est point +forcé de courir chez le traiteur; les provisions sont sous la main: +que de fatigue, d'impatience, de frais et d'ennuis sont épargnés!...» + +L'impartialité nous force à dire ici que nous avons entendu des +personnes fort compétentes vanter le système contraire, et assurer +que, malgré la surveillance la plus active, les approvisionnements +amènent forcément le gaspillage. _Provisions_, _profusion_, voilà leur +mot d'ordre. Nous ne nous sentons point en état de prendre parti, mais +nous croyons, sans malice, que, l'un et l'autre système, suivant les +circonstances et celles qui les appliquent, sont fort bons. C'est le +cas de répéter une fois de plus le proverbe anglais: Rien ne réussit +comme le succès. + +«De toutes les économies mal entendues dont la maîtresse de maison +doit se défendre, une des plus pernicieuses est celle qui aboutit au +manque d'éclairage. Faute d'y voir on perd du temps, on casse les +objets, on se heurte souvent d'une manière dangereuse. Si dans la +nuit on se trouve subitement réveillé par quelque accident, les +secours sont lens, et souvent même inefficaces, par cette raison. La +ménagère doit donc établir un éclairage constant, suffisant, approprié +aux divers endroits de la maison, aux différentes heures et +occupations. Elle doit en ce genre avoir des provisions, les +distribuer avec ordre, et surtout veiller à ce que tous les ustensiles +soient tenus dans la plus grande propreté.» + +Le chauffage, les approvisionnements et l'aménagement des +combustibles, donnent lieu à des observations analogues. + +Pour ce qui est du linge, il faut que la maîtresse de maison n'en ait +ni trop, ni trop peu. «Trop, il jaunit sans servir, encombre les +armoires, et c'est de l'argent inerte qui pourrait avoir un produit +avantageux. Pas assez est peut-être pis encore: on n'a pas le temps de +l'arranger, de le raccommoder convenablement; la nécessité des autres +dépenses fait ajourner celle-ci; le linge s'altère de plus en plus, +s'use bientôt tout à fait: il faut des frais extraordinaires pour le +renouveler. Si on ne le peut, l'esprit de désordre s'introduit dans la +maison... + +«Une chose indispensable, c'est de placer le linge à votre usage, +ainsi que vos vêtemens, le linge et les habits de votre mari, de vos +enfans, à portée de la chambre de chacun. Cette seule précaution +épargne beaucoup de perte de temps, de confusion et d'ennui... + +»Tout le linge en général, et principalement les serviettes, doit être +longtemps reprisé avec soin; mais il arrive un certain point où il +n'est plus susceptible d'être raccommodé; alors le temps énorme qu'on +emploie à sa réparation est un temps perdu. Quand le linge est ce que +l'on appelle _élimé_, choisissez ce qu'il peut y avoir de bon dans les +coins pour l'usage de vos enfants, ou pour mettre des pièces à celui +qu'on peut raccommoder encore, et que le reste soit en réserve pour +les cas de maladie... Chacun voit combien il est ennuyeusement onéreux +d'employer beaucoup de temps, de payer de nombreuses journées +d'ouvrières pour raccommoder du linge qui revient du blanchissage tout +aussi mauvais qu'avant d'y aller. Voilà, s'il en fut jamais, une +économie mal entendue... + +»Un état détaillé du linge, qui en marque le nombre, les diverses +qualités, la date, le degré de bonté et d'usage, doit se trouver dans +chaque armoire, et se vérifier tous les trois mois. Grâce à cette +habitude, vous saurez à point nommé la quantité de linge qui +s'approche plus ou moins de la réforme... + +»Il en est des habits comme de tout le reste; dit madame Pariset dans +ses _Lettres sur l'Economie domestique_, «c'est l'arrangement et la +propreté qui conservent tout, l'on a remarqué que les femmes les moins +riches et qui dépensent le moins pour leur toilette sont souvent les +mieux mises.» La nécessité de conserver ce qu'elles ne peuvent +renouveler que rarement, l'habitude de l'ordre qu'inspire et facilite +en général une fortune médiocre, voilà les raisons de cet avantage, +qui surprend au premier abord.» Ajoutons-y le bon goût, que les +richesses ne donnent pas. + +«Attendez pour adopter quelque mode, qu'elle se soit établie, et +lorsqu'elle est d'une nature ridicule, attendez que l'usage général en +ait presque fait une loi, car il arrive que ces modes grotesques ne +durent qu'un mois, et qu'ensuite il est impossible de se servir de +choses qui ont coûté fort cher. Au reste, gardez-vous de la manie de +faire et de refaire sans cesse vos bonnets, vos fichus: comme la mode +et la fantaisie varient continuellement, le temps s'use, l'étoffe +disparaît dans ces mutations puériles, qui entraînent beaucoup de +peines, de dépenses, font négliger le soin du ménage, et, en +déplaisant avec raison au mari, amènent souvent l'humeur et la +discorde. De plus, les petites filles prennent ce goût et, femmes, +restent toujours de grandes enfants jouant à la poupée... + +»Quant aux emplettes des vêtemens, le temps en est à peu près fixé à +chaque saison, afin d'avoir des choses plus nouvelles. Il importe de +se garder des bons marchés, des choses passées de mode, puisque la +mise d'une femme ne vaut que par la grâce et la fraîcheur. Mais il +faut avant tout consulter les circonstances qui peuvent se rencontrer, +comme les frais d'une maladie, un retard de paiement, une perte +quelconque. C'est alors sur l'habillement, et surtout sur sa toilette +personnelle que la maîtresse de maison doit faire porter la réduction +nécessaire; son premier devoir comme son premier plaisir étant le +bien-être continuel de son intérieur. Alors son mari ne s'apercevra +point du sacrifice, ou s'il s'en aperçoit, ce sera pour chérir encore +plus sa compagne...» + +Tout le chapitre XIX serait à citer. «Je n'ai, dit l'auteur, cessé +jusqu'ici de prêcher l'ordre, et la régularité en est l'âme. Fixez le +temps du sommeil pour chaque personne de votre maison; les femmes +doivent dormir un peu plus que les hommes, et les enfants plus que les +femmes. Que chez vous, en été, on se couche à dix heures et qu'on se +lève à six, et pendant l'hiver à onze heures et à sept. Les +domestiques doivent se coucher un peu après et se lever avant. Pour +éviter toute discussion et tout prétexte à cet égard, mettez un +réveille-matin dans leurs chambres... + +«Dès que vous serez levée, vous ferez préparer le cabinet, l'atelier, +le laboratoire de votre mari, en un mot la pièce où il doit s'occuper; +si un emploi quelconque l'appelle à bonne heure dehors, vous veillerez +à ce qu'il prenne quelque chose de chaud. Donnez ensuite un coup +d'oeil à toute la maison; voyez si la cuisine est propre; examinez les +restes et le parti qu'on en peut tirer, ordonnez les repas du jour: +veillez à faire nettoyer et préparer les chambres; tandis qu'on fera +la vôtre, occupez-vous à mettre en ordre les comptes de la veille... +Si vous avez de jeunes enfans, à l'heure déterminée pour leur lever, +passez avec la bonne dans leur chambre, veillez à ce qu'on les +habille, qu'on les peigne proprement, ou bien occupez-vous de ces +soins, si doux pour une mère... Sachez toujours ce qu'ils font, même +lorsqu'ils s'amusent. + +«... Ne laissez jamais la moindre dépense arriérée, même celle des +ports de lettres chez le portier; fixez le temps que vous emploierez à +l'éducation de vos enfans, et cela d'après leur âge, leur sexe, votre +état. Si vous êtes seule, tout en vous occupant d'ouvrages à +l'aiguille, nécessaires au bien-être de la maison, cultivez votre +mémoire, exercez votre imagination sur quelque sujet littéraire, votre +jugement sur quelque trait d'histoire; tâchez de pouvoir vous dire +chaque jour: «Je n'ai pas perdu un moment pour les autres et pour +moi-même.» + +«... Passez à vous distraire le temps qui suit immédiatement le repas, +et fixez l'emploi habituel de vos soirées selon qu'il conviendra à +votre mari. Tâchez d'y mettre un peu de variété; qu'il y ait chaque +semaine une soirée pour aller au dehors, une pour se réunir entre +amis, ou recevoir, si c'est votre usage; une autre pour la lecture, +une autre pour les correspondances de politesse et d'amitié, etc.; +toutes choses que vos goûts et votre position doivent nécessairement +varier. + +»Fixez également les époques où vous paierez vos domestiques, soit +chaque année, soit tous les six ou trois mois (ou tous les mois), +comme il leur conviendra... Ne manquez jamais à leur donner leur +argent au jour convenu, car, faute de cela, ils seront négligens et +d'une arrogance outrageante... Parlez-leur avec bonté, mais ne les +entretenez point pour vous-même; gardez-vous de ces moments +d'épanchemens, où, malgré soi, on parle de ce qui intéresse: c'est le +commencement de l'empire d'un domestique, ou tout au moins d'une +familiarité qui finira par devenir insupportable, et à laquelle plus +tard vous ne pourrez plus vous opposer... Fixez le temps qu'ils +peuvent donner au maintien de leurs propres affaires; qu'ils aient le +dimanche quelques heures de promenade ou de récréation. A l'occasion +du premier de l'an et de votre fête, ainsi que de celle de votre mari, +qu'ils aient une gratification, donnez-leur aussi quelques-uns des +restes de vos vêtemens, mais qu'ils ne s'en fassent jamais un droit. +Faire fréquemment et sans motif des cadeaux à ses domestiques, est +leur inspirer cent fois plus d'exigence que de gratitude. Ne souffrez +point qu'ils s'arrogent le droit de punir vos enfans; qu'ils soient +pleinement convaincus qu'ils seront congédiés dès qu'ils les +frapperont. + +«Quelque habileté qu'ait une domestique, si vous suspectez sa +fidélité, il faut la congédier sans balancer, parce que c'est un vrai +supplice de vivre avec quelqu'un dont on se défie. Vainement vous +ôteriez vos clefs, vous prendriez toutes les précautions imaginables, +elle trouverait à chaque instant le moyen de mettre votre vigilance en +défaut; et, du reste, ces soins continuels sont bien la chose la plus +ennuyeuse et la plus pénible. Le manque de moeurs ne doit trouver non +plus aucune indulgence auprès de vous. Pour la malpropreté, l'humeur, +la négligence, vous pourrez faire plusieurs représentations et fixer +le temps que vous accordez pour que l'on se corrige de ces défauts; +mais au bout du temps prescrit, s'il n'y a point d'amendement, +avertissez que vous ne pouvez plus les souffrir. Quant à +l'impertinence, quelle que soit la douceur que l'on trouve à +pardonner, vous êtes forcée de ne la point tolérer, car on vous ferait +ensuite la loi. Les domestiques sont comme les enfans, ce n'est qu'en +montrant de la fermeté que l'on acquiert le droit d'avoir de la +douceur. Pour tous les autres travers, l'oubli, l'étourderie, +montrez-vous patiente, indulgente; au surplus, qu'en toute occasion on +voie qu'il vous en coûte de gronder; acquittez-vous-en le plus +brièvement possible. Si vous avez de l'humeur, gardez-vous de la +passer sur vos domestiques, vous paieriez cet instant de pitoyable +satisfaction par leur manque d'égards, d'attachement, d'obéissance +même, car il est avéré que plus on crie, plus on exige, et moins on +est obéi... + +»Ne souffrez pas que vos domestiques demeurent dans une inaction +absolue, même en dehors de leur service; engagez-les à lire de bons +livres, à raccommoder leurs effets, à soigner leurs affaires; +opposez-vous aussi aux commérages et surtout gardez-vous d'imiter la +plupart des maîtres qui, pour se débarrasser du bruit des enfans, les +envoient le soir à la cuisine, c'est-à-dire à l'école des caquets, de +la sottise, et c'est encore le moindre mal. + +»... Si vous connaissez le prix du temps, que vous chérissiez la +propreté; que, juste et bonne, vous ne vous emportiez jamais sans +cause et ne le fassiez en quelque sorte que malgré vous; si vous +prenez garde à tout, et tirez parti de toutes choses, que vous +gouverniez sagement votre maison, soyez sûre que vos domestiques +seront laborieux, propres, dociles, économes, reconnaissans; ils +vieilliront chez vous, feront partie de la famille et contribueront +plus qu'on ne pense au bien-être de votre intérieur. + +»Il n'est pas besoin que j'appuie sur le désagrément de changer +souvent de domestiques, car il faut ajourner forcément l'ordre, +l'aisance du service, qui tiennent à l'habitude, ainsi que la +confiance et l'affection. Que vos domestiques n'ignorent pas votre +répugnance sur ce point: ils estimeront votre caractère; mais qu'ils +sachent aussi que cette répugnance ne vous fera jamais tolérer un +vice: ils redouteront votre fermeté.» + +Arrivée au bout de sa tâche,--nous n'avons, bien entendu, rapporté ici +que les préceptes les plus généraux, à l'usage de tout le monde et +praticables dans tous les cas,--l'auteur dit, sans fausse modestie, et +avec l'honnête et simple accent de la vérité: «Je crois avoir donné +tous les conseils véritablement utiles pour la conduite d'une maison: +ce sera aux ménagères à suppléer à ce que je n'ai pu dire... mais je +suis persuadée qu'une femme qui suivrait ces avis, qui se répéterait +comme des maximes constantes: _ordre et propreté, ne rien laisser +perdre, rendre tout utile ou agréable_, qui se regarderait comme +l'artisan obligé du _bien-être_ de tous les siens, ferait la fortune, +et, ce qui est mieux encore, le bonheur de sa maison.» + +On ne saurait trop y insister: la femme «doit faire régner l'ordre, +l'économie et la plus exquise propreté dans l'intérieur de sa maison; +il existe une foule de petits détails domestiques qui ne sont pas +faits pour un mari; et c'est pourtant la négligence de ces riens +importans qui ruine une fortune, parce que les dépenses, sans +importance au premier coup d'oeil, sont journalières et reviennent à +chaque instant[32].» + + [32] Horace Raisson. + +Que le mari mette donc entre les mains d'une telle femme l'argent +qu'il gagne ou qu'il reçoit, le nerf de la guerre, et elle saura, +qu'il y en ait peu ou beaucoup, le manier avec assez d'intelligence et +d'énergie pour sortir victorieuse de toutes les difficultés +matérielles qui peuvent s'opposer à la félicité conjugale, au radieux +et complet épanouissement de la vie à deux. + +Pour terminer par une note plus gaie ce chapitre un peu bourré de +détails techniques et spéciaux, rappelons les dix commandements de la +ménagère. Comme les dix commandements de l'Église, ils en supposent au +moins douze autres dont le texte, pour n'être pas formulé, n'en a pas +moins, dans tout ce que nous disons ici, son commentaire perpétuel. + + 1. Dans la maison n'enfermeras + Tes enfants seuls aucunement. + + 2. Allumettes ne laisseras + Traîner partout imprudemment. + + 3. D'un bon grillage entoureras + Foyer qu'approche ton enfant. + + 4. Eau bouillante ne laisseras + Dans son chemin un seul instant. + + 5. Lampe à pétrole n'empliras + Sans bien l'éteindre auparavant. + + 6. Jamais ton feu n'aviveras + Par ce pétrole follement. + + 7. Ta citerne ne quitteras + Sans la fermer soigneusement. + + 8. Dans le cuivre ne laisseras + Refroidir aucun aliment. + + 9. Dans le zinc ne placeras + Fruits au vinaigre inconsciemment. + + 10. Poisons toujours enfermeras + Pour éviter triste accident. + + + + +CHAPITRE X + +LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES + + +La sphère d'activité de la femme, c'est le ménage. Elle rayonne au +dehors, mais tout doit s'y rapporter. L'homme, au contraire, a pour +département les affaires extérieures, le maniement des fonds, les +fonctions civiles et militaires, les intérêts politiques et +industriels, les poursuites de littérature et d'art, les questions de +compétition, d'avancement, de succès, de gain, tout ce qui constitue +la lutte pour la vie; et la maison est pour lui le lieu du calme et du +repos. C'est une grande faute d'intervertir les rôles ou d'empiéter de +l'un sur l'autre: les résultats en sont souvent funestes, et rien ne +prête à rire davantage. + +Le _Jean-Jean_ ne vaut pas mieux que la _virago_; seulement il est +plus ridicule. A une époque où la rudesse des moeurs faisait qu'on +n'en venait guère aux gros mots sans en venir aux coups, la _Coutume +de Senlis_ (1375), entre autres, édictait contre de tels maris cette +punition joyeuse: + + «_Les maris qui se laissent battre par leurs femmes seront + contrains et condemnés à chevaucher sur un âne, le visaige par + devers la queue du dit âne._» + +«Il y a, dit La Bruyère, telle femme qui anéantit ou qui enterre son +mari, au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention: +vit-il encore, ne vit-il plus? On en doute. Il ne sert dans sa famille +qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite +soumission. Il ne lui est dû ni douaire, ni conventions; mais à cela +près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari... +Monsieur paie le rôtisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez +madame qu'on a soupé.» + +Tout le monde peut mettre, sous ce portrait, le nom de quelque +personne de connaissance, car, pour n'être pas très communs, les +ménages institués sur ce modèle se rencontrent un peu partout. On lit +dans l'ouvrage anglais _Pensées d'une femme sur les femmes_: +«J'entendais un jour une femme mariée dire avec beaucoup de +complaisance et de satisfaction: «Oh! monsieur m'épargne toute la +peine dans l'intérieur du ménage; il fait le menu du dîner, va chez le +boucher choisir la viande, paie toutes les notes, tient les comptes de +la semaine, et ne me demande jamais de faire quoi que ce soit.» A part +moi, je pensais: «Ma chère, si j'étais vous, j'aurais grand'honte et +de moi-même et de M. X***.» + +Le fait est qu'il n'y a pas à tirer vanité d'un tel renversement de +devoirs, qui n'est évidemment qu'un pur désordre. + +D'autres s'y prennent plus habilement, parce qu'au lieu d'être +simplement des paresseuses ou des frivoles, elles sont ambitieuses et +prétendent exercer leur gouvernement sur ce qui les regarde le moins. +Madame de Rémusat nous donne le signalement de cette espèce. + +«Combien de femmes, dit-elle, toujours prêtes, aux yeux du public, à +satisfaire les fantaisies frivoles, à exécuter les ordres de détail, +usent l'autorité d'un mari sur une foule de minuties, pour ressaisir +la liberté dans les occasions qui les intéressent, et acquièrent, par +ce mélange habile de la complaisance et de la ruse, une indépendance +très effective», et très dangereuse, ajoutons-le. + +Le mari qui s'ingère dans les choses du ménage par esprit tatillon, ou +par un sentiment jaloux et déplacé de son autorité, ne fait pas de +meilleure besogne. «Il y a beaucoup d'hommes qui exercent ou +prétendent exercer une surveillance minutieuse sur les dépenses du +ménage: très certainement il vaudrait toujours mieux qu'une femme eût +toute l'autorité domestique. Nous sommes faites pour les détails, +nous avons le goût et l'intelligence des petites choses, et nous +savons mieux que les hommes nous faire obéir des subalternes, tout en +commandant avec plus de douceur[33].» + + [33] Madame de Rémusat. + +Ce sont là des raisons; mais il y en a une autre, celle qu'exprime +trivialement, mais énergiquement, le proverbe: «Chacun son métier, +etc.» Que fera la femme, si vous lui prenez ses fonctions? Ne +craignez-vous pas qu'elle n'occupe à des pensées ou à des oeuvres qui +ne sont point faites pour vous plaire, les loisirs que vous lui créez? +Et vous-même, ou vous êtes un membre inutile de la société, n'ayant +rien à faire parmi vos semblables, ou vous négligez, pour usurper des +soins qui ne sont pas les vôtres, les travaux qui vous incombent, les +intérêts que vous avez à sauvegarder. + +De son côté, suivant la judicieuse remarque d'Horace Raisson, «la +femme tire sa considération de celle dont elle sait entourer son +époux; elle doit donc toujours paraître s'en rapporter à ses +lumières, surtout en présence de témoins.» + +J'ai eu souvent l'occasion d'observer, dans des familles étrangères, +la réserve extrême dans laquelle la femme se tient en public vis-à-vis +du mari. Jamais un mot de contradiction, d'objection, de doute. Elle +n'a pas d'autre avis que le chef de famille; elle ne parle pas avant +lui, et quand il a parlé, tout est dit. Nous sommes loin des +discussions, du ton tranchant ou agressif, des interventions +personnelles aigre-douces, volontaires ou mutines, de l'étalage +bruyant d'importance et d'autorité dont tant de femmes, dans nos +ménages français, se font comme un point d'honneur. Eh bien, je ne +veux pas contester l'influence de la Française sur les décisions et +particulièrement sur l'humeur de son mari; mais la vérité me force à +dire que jamais un homme ne fera rien sans avoir sérieusement consulté +dans l'intimité cette femme qui s'efface tellement en public. Elles +ont l'une et l'autre la satisfaction qu'elles recherchent: la +première a l'influence effective et profonde, le respect et l'estime +de son mari; la seconde, dont on dit: «elle n'a pas froid aux yeux, +cette petite femme-là», ou «elle n'a pas sa langue dans sa poche», ou +«c'est elle qui le fait filer doux!» et autres phrases ironiquement +admiratives, voit ce même mari, dont elle ferme si lestement la bouche +devant la galerie, la dédaigner, parfois la malmener, dans le tête à +tête, et ne faire, en somme, que ce qu'il veut. + +Un journal littéraire anglais du siècle dernier, le _Tattler_, dit +quelque part: «Le bon mari garde sa femme dans une saine ignorance de +ce qu'elle n'a pas besoin de savoir.» Et plus loin: «Il ne sait pas +grand'chose celui qui dit à sa femme tout ce qu'il sait.» + +On aurait grand tort d'en conclure que l'homme doit avoir, en tant que +mari et chef du ménage, des secrets pour sa femme. Mais, de même qu'il +lui messiérait de demander à celle-ci les comptes minutieux de son +administration intérieure et la chronique détaillée de ses rapports +quotidiens avec les fournisseurs et la cuisinière, de même--et à bien +plus forte raison, car les intérêts d'autrui y sont presque toujours +engagés,--ne la tiendra-t-il pas au courant, par le menu, de ses +conversations d'affaires, des travaux de son emploi, des faits et +gestes de ses commis, des confidences des gens qui le consultent, des +intrigues et des _potins_ de ses collègues ou compétiteurs. Il +risquerait fort, s'il le faisait, de troubler la paix d'esprit de sa +femme en même temps que son propre jugement. Sans compter qu'en des +cas nombreux il y a de l'indélicatesse, de la déshonnêteté et +quelquefois du crime à révéler, même à la moitié de soi-même, ce qu'on +a appris dans son bureau administratif ou dans son cabinet de +consultation. Dans des cas semblables l'oreille gauche ne doit pas +même entendre ce qui est dit à la droite, et le devoir strict est de +se taire. Il n'est qu'un seul moyen de tenir ignoré ce qu'on ne veut +pas qui soit su: c'est de ne le dire à personne, non pas même à soi, +tout bas! Faut-il rappeler l'apologue de Midas? + +Bien entendu, il y a, suivant les circonstances, la nature des +affaires, le caractère et la portée d'esprit de la femme, des degrés, +des tempéraments, des nuances, dont le mari est juge. Autant il est +nécessaire de se taire sur ce qui regarde autrui, autant il est +toujours doux et souvent utile de parler avec confiance et sincérité +de ce qui ne regarde que soi. «Une épouse, dit avec un grand bon sens +Madame de Rémusat, doit se complaire dans la conversation d'un mari +occupé des affaires publiques. Elle peut avoir d'elle à lui un avis +sur son opinion s'il est membre d'une assemblée, sur son livre s'il +est écrivain, sur son vote s'il n'est que citoyen; elle doit entrer +dans ses projets relativement aux progrès de la science, de l'art ou +du métier qu'il exerce. Eclairée et sensible, dévouée et prudente à la +fois, presque toujours la raison s'applaudira de l'avoir consultée, et +l'amour lui rapportera une part du succès.» + +A un autre point de vue, l'homme a, pour certaines choses laides de la +vie, une science et une expérience forcément acquises au contact des +autres hommes et dans l'entraînement de plaisirs et de liaisons +irrégulières qui, dans notre étrange ordre social, sont pour les +jeunes gens comme la préparation nécessaire, l'initiation obligatoire +aux vertus de l'homme marié et à la pureté de la vie de famille. Il +fera sagement de garder pour lui ses notions spéciales, et de +conserver de son mieux à sa femme cette naïveté délicieuse, qui est +l'ignorance du mal. + +Elle en sera mieux gardée dans son intérieur, pendant que lui +travaillera au dehors. La fermentation des idées fausses ou malsaines +dans une tête de femme est plus redoutable pour sa vertu que les +douces et sollicitantes paroles des séducteurs. Si son imagination est +pure, si nulle curiosité maladive ne la met en éveil, le mari, présent +ou absent, suffira, avec les devoirs et les soins de son ménage, +féconds en saines joies, à occuper son esprit. Si les affaires +l'appellent au loin, il pourra, comme le dit Horace Raisson, voyager +sans crainte, car il saura que chez lui, là-bas, la femme qu'il a +laissée au foyer, la mère de ses enfants, _dimidium animæ suæ_, +attend chaque jour avec anxiété l'heure où passe le facteur. + + «Qu'il est à plaindre, s'écrie William Cobbett, l'homme qui ne + peut pas abandonner tout chez lui, et qui n'est pas bien sûr, + bien certain que tout est aussi en sûreté que s'il le tenait + dans sa main! Heureux le mari qui s'éloigne de sa maison et de + sa famille avec aussi peu d'inquiétude que l'on quitte une + auberge, et qui, à son retour, serait plus surpris d'avoir + quelque reproche à faire, qu'il ne le serait si le soleil + s'arrêtait tout à coup!...» Puis, parlant pour son compte, il + ajoute: «J'ai goûté les plaisirs inexprimables du chez-soi et de + la famille, et j'ai joui, en même temps, de la parfaite + indépendance du célibataire; sans cette indépendance, je + n'aurais jamais pu accomplir tant de travaux, car le plus petit + souci domestique m'eût enlevé toute mon énergie.» + +Telle est la force de la femme dans le monde. Non seulement elle crée +et élève les hommes de l'avenir, mais elle complète et arme pour la +lutte, en lui assurant la paix du foyer, son mari, l'homme du présent. + + + + +CHAPITRE XI + +LA FÉE DU FOYER + + +«Milton, disait quelqu'un au grand poète anglais après son troisième +mariage, votre femme a la fraîcheur d'une rose.»--«Il se peut, +répondit le pauvre poète, mais je suis aveugle et je n'en sens que les +épines.» + +Ne recherchons pas si l'odorat manquait comme la vue à l'Homère des +puritains. Il suffit de constater que sa femme n'était pas tout à fait +une Xantippe et qu'en tant que mari, lui n'était rien moins qu'un +Socrate. + +L'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues dans la société_ +pose ces deux axiomes à double tranchant: + +«Quelques femmes ne peuvent réussir à gouverner leurs maris; mais il +n'y a pas un mari peut-être qui parvienne à gouverner sa femme... + +»On voit un petit nombre de maris faire la félicité de leurs femmes; +c'est un phénomène que de rencontrer une femme qui fasse le bonheur de +son mari.» + +Un moraliste d'une autre envergure, La Bruyère, avait dit déjà plus +finement: «Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent leurs +maris de se repentir, au moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou +de trouver heureux celui qui n'en a point.» + +Voilà le ton sur lequel bon nombre d'hommes modérés, sensés, +quelques-uns doués d'une grande acuité d'observation et d'une +remarquable sagacité de jugement, parlent souvent des femmes. D'autres +y ajoutent des plaisanteries au gros sel ou des ironies de +pince-sans-rire, comme dans ces vers de Pope: + + «Grande est la bénédiction d'avoir une femme prudente, + qui met un point d'arrêt aux luttes domestiques. + L'un de nous deux doit gouverner, et l'un obéir, + et puisque, chez l'homme, la raison a tout pouvoir, + laissons cet être frêle, la faible femme, faire ses volontés. + Les épouses, dans toute ma famille, ont gouverné + Leurs tendres maris et calmé leurs emportements.» + +L'homme qui ne voit dans la femme que la rivale de son autorité et qui +fait du foyer le théâtre d'une lutte mesquine et sotte, répétera ces +railleries et y ajoutera, de toute la bonne foi de son coeur égoïste +et de son esprit borné. D'autres les répéteront et y ajouteront aussi, +tantôt par fanfaronnade, tantôt par un niais respect humain et parce +qu'avec les loups il faut hurler, tantôt enfin pour le seul plaisir de +railler, par amour du paradoxe ou de la satire, sans se croire +eux-mêmes et sans se soucier qu'on les croie. + +Nous qui nous tenons en dehors de ces catégories, qui n'avons d'autre +préoccupation que la vérité et ne poursuivons d'autre but que le +bonheur du couple humain, nous ne pouvons, tout en constatant des +exceptions douloureuses, que sourire à tous ces discours amers ou +comiques, et dire ce que nous savons et ce que nous voyons. Tâche +aisée, lorsque tant d'autres, illustres par la pureté de leur vie et +l'éclat de leur talent, l'ont vu et su avant nous, et que, pour le +bien dire, nous n'avons qu'à reproduire leurs paroles. + +Voici, par exemple, le portrait de la jeune femme telle que la +concevait Fénelon. C'est M. Octave Gréard qui en a recueilli et +rassemblé les traits[34] «fermes et précis, dans le cadre de +gentilhommière provinciale où Fénelon la place.» Voyez-la «levée de +bonne heure pour ne pas se laisser gagner par le goût de l'oisiveté et +l'habitude de la mollesse; arrêtant l'emploi de sa journée et +répartissant le travail entre ses domestiques sans familiarité ni +hauteur; consacrant à ses enfants tout le temps nécessaire pour les +bien connaître et leur persuader les bonnes maximes; ayant toujours un +ouvrage en train, non de ceux qui servent simplement de contenance, +mais de ceux qui occupent de façon à ne point se laisser saisir par +le plaisir de jouer, de discourir sur les modes, de s'exercer à de +petites gentillesses de conversation; s'intéressant à la culture de +ses terres; ne dédaignant aucune compagnie, car les gens les moins +éclairés peuvent fournir, pour peu qu'on sache les faire parler de ce +qu'ils savent, un enseignement profitable; attentive à tout ce qui +touche au bonheur du «nombreux peuple qui l'entoure»; fondant de +petites écoles pour l'instruction des pauvres et présidant des +assemblées de charité pour le soulagement des malades; menant au +milieu de ces occupations solides et utiles une existence régulière et +pleine, plus concentrée qu'étendue, mais non sans élévation morale et +animant tout autour d'elle du même sentiment de vie.» + + [34] Oct. Gréard: _L'Education des Femmes par les femmes; + Fénelon_. + +Dans une donnée plus moderne et moins sévère, madame de Girardin nous +offre cette charmante esquisse[35]: «Tout est gracieux dans un jeune +établissement, tout parle d'amour, chaque objet du ménage est un gage +d'union. Cette joie du luxe n'est pas de l'orgueil, c'est le premier +plaisir de la propriété, c'est la vie intime, c'est la famille, c'est +quelquefois même l'amour; comme on l'aime, cette argenterie et ce beau +linge damassé qui vous appartiennent en commun avec le jeune homme que +vous appeliez hier monsieur, et qui vous nommait avec respect +mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers du ménage deviennent +poétiques quand ils vous installent dans votre bonheur, quand ils +viennent à chaque instant du jour vous prouver que vous êtes unis pour +la vie, et que vous avez le droit de vous aimer!» + + [35] _Lettres du vicomte de Launay._ + +Nous n'attendrons pas qu'on nous dise que toutes les jeunes femmes ne +sont pas châtelaines dans des gentilhommières et qu'il en est qui se +marient sans argenterie ni linge damassé. Si le milieu est plus +humble, les objets seront différents, mais les rapports entre ces +objets, aussi bien que les idées qu'ils réveillent, resteront les +mêmes. Le ménage de l'ouvrier est aussi riche en joies du coeur que +le ménage de l'homme de finances, s'il ne l'est pas davantage. Et même +lorsque la misère noire s'abat sur les déshérités et les parias, le +dernier morceau de pain dur est moins amer à la bouche de l'homme qui +le partage avec celle qu'il aime. + +Mais laissons ces situations extrêmes. Si dignes d'intérêt qu'elles +soient--et rien ne l'est davantage,--nous ne nous les sommes point +proposées pour étude en ces pages qui s'adressent à la moyenne des +conditions dans notre état social. Il nous suffit de noter en passant +la puissance de la femme pour adoucir la vie de l'homme, même +lorsqu'elle est le plus rude, pour l'attirer et le retenir au foyer, +même lorsqu'il est éteint et froid. + +Analysons, s'il se peut, ce charme souverain. D'où vient-il, et quels +en sont les éléments! + +«On dit d'ordinaire que la beauté, quelque enchanteresse qu'elle soit +avant le mariage, devient une chose indifférente après. Pourtant si la +beauté est de telle nature que, non seulement elle attire +l'admiration, mais qu'elle contribue à donner à cette admiration la +profondeur de l'amour, je ne suis pas de ceux qui pensent que ce qui +charmait l'amant doit être, du jour au lendemain, perdu pour le mari.» + +Ces paroles de Henry Taylor nous semblent fort sensées. Pour bien les +comprendre, toutefois, il ne faut pas oublier que la beauté est chose +essentiellement relative. Le sens esthétique peut être satisfait dans +les conditions les plus diverses, quel que soit l'âge, quelle que soit +même l'imperfection des traits ou des formes. Mais nier qu'il existe +ou qu'il ait une influence considérable sur les sentiments, serait +nier gratuitement l'évidence. + +Il est permis de dire avec le prélat catholique[36]: «La beauté ne +peut qu'être nuisible, à moins qu'elle ne serve à faire marier +avantageusement une fille. Mais comment y servira-t-elle, si elle +n'est soutenue par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer +d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse, à moins que +sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d'un +esprit réglé et sensibles aux qualités solides. Les personnes qui +tirent toute leur gloire de leur beauté deviennent bientôt ridicules: +elles arrivent, sans s'en apercevoir, à un certain âge où leur beauté +se flétrit, et elles sont encore charmées d'elles-mêmes, quoique le +monde, bien loin de l'être, en soit dégoûté. Enfin il est aussi +déraisonnable de s'attacher uniquement à la beauté, que de vouloir +mettre tout le mérite dans la force du corps, comme font les peuples +barbares et sauvages.» + + [36] Fénelon, _De l'Education des Filles_. + +Sans doute; mais ni la force du corps, ni la beauté ne sont quantités +négligeables. Et, à moins que l'on n'ait affaire aux coquettes, la +beauté ne se flétrit point si vite et ne devient pas si dégoûtante que +Fénelon semble le croire. En tout cas, et quoi qu'en puisse penser le +monde, le mari et la femme vieillissent ensemble, mais leurs souvenirs +restent jeunes, et, aussi longtemps qu'ils s'aiment, ils se voient +avec leurs yeux de fiancés. Elle est, à notre sens, encore plus +touchante qu'ironique, l'aimable création du chansonnier qui a pour +refrain: + + C'était en dix-huit cent, + Souvenez-vous-en... + +Nombreux sont les couples qui, jusqu'au bout, se souviennent et vivent +dans l'enchantement des premières heures, comme Monsieur et Madame +Denis. + +Le _Code conjugal_ a donc raison lorsqu'il dit: + +«Une femme a besoin des grâces pour conserver l'affection de son mari; +elle doit, même chez elle, être toujours mise avec une certaine +recherche. Le soin, l'élégance, ont un charme innocent et secret, dont +un mari, autant, plus qu'un autre peut-être, ne peut méconnaître +l'attrait et la puissance.» + +Dans une conférence sur la vie de ménage dans l'antiquité, +l'helléniste Egger disait, d'après Xénophon: «Le plus grand charme +d'une femme sera toujours la fraîcheur même de la jeunesse et de la +bonne santé; il s'entretiendra d'une manière simple et à peu de frais: +que la maîtresse du logis se lève de bonne heure, qu'elle se mêle au +travail de ses servantes, qu'elle mette la main à l'oeuvre, elle se +portera d'autant mieux et vieillira moins vite.» + +Grâce, bonne santé, bonne humeur, sympathie, intelligence et amour du +travail qui lui est propre, ne sont-ce pas là les éléments essentiels +qui font de la femme la joie de l'homme, la protectrice et la +directrice bienfaisante du foyer? + +A ce sujet, une Anglaise, d'un grand bon sens qui n'exclut pas la +finesse, fait quelques remarques qui méritent d'être rapportées. + +«Une maîtresse de maison ne peut pas toujours avoir la parure des +sourires, dit-elle fort justement. Il lui incombe parfois de trouver à +reprendre, et il arrive à la faiblesse de la nature de ne pas s'en +acquitter toujours avec toute la modération et toute la dignité +convenables. Ne le faites donc jamais en présence de votre mari. Ne +l'ennuyez pas du détail de vos griefs contre les domestiques et les +fournisseurs, ni de vos méthodes d'administration intérieure. Mais +surtout que rien de ce genre n'aigrisse ses repas, lorsqu'il vous +arrive d'être en tête à tête à table. Dans son commerce avec le monde +et dans ses affaires, il rencontrera souvent des choses qui ne peuvent +manquer de blesser un esprit comme le sien, et qui peuvent quelquefois +affecter son caractère. Mais lorsqu'il revient à la maison, qu'il y +trouve tout serein et paisible, et que votre gaieté complaisante lui +rende la bonne humeur et apaise toute inquiétude et tout ennui. + +»Efforcez-vous d'entrer dans ses occupations, de prendre ses goûts, de +profiter de ses connaissances; que rien de ce qui l'intéresse ne +paraisse vous être indifférent. C'est ainsi que vous vous rendrez pour +lui une compagne et une amie délicieuse, en qui il sera toujours sûr +de trouver cette sympathie qui est le ciment principal de l'amitié. +Mais si vous affectez de parler de ses occupations comme au-dessus de +vos capacités ou étrangères à vos goûts, vous ne sauriez lui être +agréable de ce côté, et vous n'aurez plus à compter que sur vos +charmes personnels, dont, hélas! le temps et l'habitude diminuent +chaque jour la valeur... Craignez, entre toutes choses, qu'il ne +s'ennuie ou se fatigue en votre compagnie. Si vous pouvez l'amener à +lire avec vous, à faire de la musique avec vous, à vous enseigner une +langue ou une science, alors vous aurez de l'amusement pour chaque +heure de loisir, et rien ne nous rend plus chers l'un à l'autre qu'une +semblable communauté d'études. Les connaissances, les perfections que +vous recevrez de lui seront doublement précieuses à ses yeux, et +certainement vous ne les acquerrez jamais avec tant d'agrément que de +ses lèvres... Avec un tel maître, vous sentirez votre intelligence +s'élargir et votre goût se raffiner bien au delà de votre attente; et +la douce récompense de ses louanges vous inspirera assez d'ardeur et +d'application pour surmonter facilement tout défaut de dispositions +naturelles que vous pourriez avoir.» + +Conseils judicieux qui, s'ils étaient suivis, épargneraient, de part +et d'autre, bien des déboires, et, disons le mot, bien des chutes! Ils +ne s'adressent point à toutes, dira-t-on, non sans quelque vérité. +Mais, encore une fois, les circonstances changent, et les applications +d'un principe juste changent avec elles. C'est aux intéressés d'être +assez de bonne volonté et de bonne foi pour en faire une raisonnable +adaptation. D'ailleurs, à un point de vue général et, on peut le dire, +qui ne souffre point d'exception, nous répéterons avec William +Cobbett: «Je défie tout homme actif de pouvoir aimer une paresseuse +plus d'un mois.» Un mois, deux mois, un an, plus ou moins, le temps, +ici encore, ne fait rien à l'affaire, car il ne sera jamais bien long, +et le résultat est toujours certain. + +En effet, les femmes «n'ont-elles pas des devoirs à remplir, mais des +devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine? Ne sont-ce +pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent +tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent, +décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain[37].» + + [37] Fénelon. + +Ainsi parlait la vieille sagesse française: «La femme fait un mesnage +ou deffait[38].» + + [38] E. Meunier, _Trésor des Sentences_. + +Ainsi disait Charron: «Vaquer et estudier à la mesnagerie, c'est la +plus utile et honorable science et occupation de la femme, c'est sa +maistresse qualité, et qu'on doit en mariage chercher principalement +en moyenne fortune: c'est le seul doüaire, qui sert à ruyner, ou à +sauver les maisons, mais elle est rare.» + +Et il ajoutait,--ce qui est mélancolique: «Il y en a d'avaricieuses, +mais de mesnagères peu.» + +Nous croyons qu'il y en a plus que n'en voyait l'élève de Montaigne; +que beaucoup même savent d'instinct toutes les règles que nous +exposons et s'y conforment. Car enfin les bons ménages, les maisons +prospères ne sont pas tellement rares; et puisque c'est la femme qui +en est la clef de voûte et la cheville ouvrière, il faut bien que, le +plus souvent, elle connaisse et remplisse son devoir. + +Oui, on ne saurait trop le répéter, «dans toutes les positions de la +vie, le bonheur et la prospérité du ménage reposent sur l'activité de +la ménagère. Est-elle paresseuse, les domestiques sont paresseux, et +ce qui est encore plus funeste, les enfants le seront aussi: on +remettra au lendemain à exécuter les choses les plus pressantes, elles +seront mal faites, et le plus souvent elles ne le seront pas du tout. +Le dîner ne sera jamais prêt. Les courses, les visites ne seront pas +faites à temps; et il en résultera des inconvénients de toute espèce. +Il y aura toujours un arriéré effrayant de choses à moitié commencées, +ce qui est, même chez les riches, un véritable fléau[39].» + + [39] William Cobbett. + +Le _Code conjugal_ donne à ce propos un conseil précieux: Une épouse +sage évite de se répandre trop dans le monde, et, par la trop +fréquente exigence des petits devoirs de société, de contracter +l'habitude du désoeuvrement. C'est dans l'intérieur de sa maison que +l'on trouve surtout un bonheur solide et réel. «En restant d'ailleurs +plus constamment dans son intérieur, une femme habitue son mari à y +rester près d'elle.» + +Rien n'est à dédaigner dans les soins du ménage. La femme qui fait fi +de certains détails comme trop grossiers et au-dessous d'elle, a +l'esprit déplorablement faussé. Combien il avait un plus vif sentiment +du beau et des réalités de la vie, l'ancien qui s'écriait: + + «La belle chose à voir que des chaussures bien rangées de suite + et selon leur espèce; la belle chose que des vêtements séparés + selon leur usage; la belle chose que des vases de cuivre et des + ustensiles de table; la belle chose enfin (dût en rire quelque + écervelé, car un homme grave n'en rira pas) que de voir des + marmites rangées avec intelligence et symétrie[40].» + + [40] Xénophon, cité par Egger. + +C'est ce qu'avait admirablement compris la femme supérieure par la +beauté et par le talent, la grande artiste que fut Fanny Mendelssohn. +Rien, fût-ce la musique, dit un de ses biographes, ne rompait le +parfait équilibre de sa nature. Toutes les jouissances du coeur et de +l'esprit se partageaient ses facultés, aucune ne les absorbait. «Fanny +comprenait tout; elle s'enthousiasmait pour les grandes choses et +s'intéressait aux petites; rien ne lui était étranger ou indifférent. +Autant que les beautés de la nature et de l'art, elle sentait les +charmes du foyer et la poésie de la vie domestique. L'artiste +s'effaçait avec simplicité devant la mère de famille ou la ménagère. +Elle ne manquait à aucun de ses devoirs, même les plus humbles. Dans +une même journée elle dirigeait un orchestre chez elle et faisait des +confitures. Elle quittait son piano pour revoir un mémoire de +menuisier, et donnait dans une lettre à sa soeur des détails de +musique et des recettes de cuisine; tout cela sans fausse simplicité, +car rien n'était plus étranger à cette nature essentiellement vraie +que l'affectation et ce qu'on appelle la pose.» + +Ne rions pas de ces recettes de cuisine. Rappelons-nous plutôt le +plaisir que nous éprouvons tous devant une table élégante et bien +servie, et la maussaderie que nous inspire un dîner tardif ou manqué. +Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que nous sachions gré à celle qui +prend soin de nous assurer une jouissance, et que nous nous sentions +mal disposés envers celle qui, s'étant chargée de ce soin, s'en +acquitte mal ou ne s'en préoccupe pas? + +«La bonne humeur, chez beaucoup de personnes, dépend de la bonne +santé; la bonne santé de la bonne digestion; et la bonne digestion +d'une nourriture saine, bien préparée, mangée en paix et avec plaisir. +Les repas mal cuisinés, malpropres, sont une cause aussi forte de +mauvaise humeur que maint ennui moral[41].» + + [41] _A Woman's Thoughts upon Women._ + + * * * * * + +Michelet, disait avec plus de charme et de sympathie: + + «Les femmes, quand elles veulent s'en donner la peine, + s'entendent à merveille à administrer le régime, à le varier + pour le meilleur entretien de la santé du corps et de l'âme. + Elles seules savent encore donner à la table un air de fête. + Avec quoi? Oh! bien peu de chose. Ce n'est souvent qu'un mets + mieux présenté, une fleur sur la salade, un fruit richement + coloré. Il n'en faut pas davantage pour réjouir les yeux et vous + mettre en appétit.» + +C'est pourtant de ces petites choses, de ces niaiseries, de ces riens, +que le gros du bonheur est fait, et bon nombre d'hommes trouvent là +leur idéal de félicité domestique. Aussi, sans retirer ce que nous +avons dit ou rapporté à propos de la sympathie intellectuelle si +désirable entre la femme et le mari, ne pouvons-nous pas ne pas +souscrire à ce conseil d'Horace Raisson: «Une jeune femme fait +sagement de ne se mêler que des affaires du ménage, et d'attendre que +son mari lui confie les autres.» + +Mais encore une fois, lorsque le mari cherchera dans sa femme, comme +il le fera toujours pour peu qu'il espère l'y trouver, la confidente +et le soutien de ses espérances et de ses efforts, que cet appel à ce +qu'il y a d'élevé dans les facultés de son esprit et de son coeur ne +lui fasse ni dédaigner ni négliger les fonctions de ménagère et de +mère de famille qui, pour humbles qu'elles paraissent, sont en réalité +au-dessus de tout. «Une des lettres si reposées que madame Roland +écrivait du Clos (23 mars 1785), la montre dans toute l'activité de la +vie de famille, s'occupant, au sortir du lit, de son enfant et de son +mari, faisant lever l'un, préparant à déjeuner à tous deux, puis les +laissant ensemble au cabinet, tandis qu'elle va elle-même donner son +coup d'oeil dans toute la maison, de la cave au grenier[42].» + + [42] Oct. Gréard. _L'Éducation des Femmes par les Femmes; Madame + Roland._ + +Et l'on sait si son mari avait des secrets pour celle-là. + +Une autre, qui savait à quoi s'en tenir, a appelé la gloire le tombeau +du bonheur, plus sincère peut-être en ce cri que ne l'était Lamartine +lorsqu'il écrivait, toujours en parlant de la gloire, ces vers fameux: + + Plus j'ai sondé ce mot plus je l'ai trouvé vide, + Et je l'ai rejeté comme une écorce aride + Que les lèvres pressent en vain. + +Leur véritable gloire, aux femmes, un écrivain inconnu la déterminait +au siècle dernier dans un opuscule que n'ouvrent plus que de rares +curieux: «Par une prudence soumise, une habileté modeste, douce, +adroite et sans art, elles excitent à la vertu, raniment les +sentiments du bonheur et adoucissent tous les travaux de la vie +humaine[43].» + + [43] Bénoit Touzelli. _Apologie des Femmes._ Turin, 1798, in-8o. + +Naguère encore le grand poète du siècle, en peignant d'un trait +héroïque les matrones de la cité romaine, traçait aux femmes modernes, +surtout aux femmes de France, le programme de la gloire où elles +doivent tendre: + + Ce qui fit la beauté des Romaines antiques, + C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques, + Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs, + Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs + Et leurs maris debout sur la porte Colline. + +Toujours et partout, suivant le mot de Bacon, les femmes, nos épouses, +«sont nos maîtresses, durant la jeunesse, nos compagnes quand vient +l'âge mûr, et nos nourrices dans la vieillesse.» + +Il y a longtemps que l'Ecriture traçait en paroles éloquentes, en +métaphores enflammées, le portrait de cette femme idéale, de cette fée +du foyer, que sont à des degrés divers toutes les mères de famille +dignes de ce nom. Le morceau se trouve partout et nous ne le +transcrirons pas une fois de plus. Mais on prendrait peut-être plaisir +à en lire la paraphrase faite en vers naïfs par une Poitevine du +seizième siècle, Catherine Neveu, demoiselle des Roches. A tout +hasard, en voici quelques fragments: + + Fuyant le doux languïr du paresseux sommeil + Ell' se lève au matin, premier que le soleil + Monstre ses beaux rayons, et puis faict un ouvrage + Ou de laine ou de lin, pour servir son mesnage, + Tirant de son labeur un utile plaisir... + Ainsi la dame sage ordonne sa famille, + Afin que son mary et ses fils et sa fille, + Ses servants, ses sujects, puissent avoir tousjours + Le pain, le drap, l'argent, pour leur donner secours + Contre la faim, le froid et maintes autres peines + Qui tourmentent souvent les pensées humaines... + Chacun la recoignoist pour ses perfections, + Son mary est prisé en tous lieux de la ville + Pour estre possesseur de femme si gentille: + Elle a dessus sa langue un coulant fleuve d'or, + Et tient en son esprit un précieux trésor + De grâce et de vertus...[44].» + + [44] _La Femme forte._ Imitation de la même de Salomon, dédiée à + la Royne mère du Roy (_Les OEuvres de mesdames des Roches, de + Poictiers, mére et fille._) Paris, Langelier, 1579. + +«Qui trouvera la femme forte? demande l'évêque Landriot. La femme +forte qui résiste aux chocs si nombreux de la vie, aux tristesses de +familles, aux froissements d'intérieur, et à toutes ces peines intimes +qui, semblables aux légions d'insectes en automne, assiègent +continuellement le coeur de la femme; la femme forte qui préside avec +une sagesse imperturbable aux travaux de sa maison, aux détails du +ménage, aux soins des enfants, à la surveillance des domestiques et à +l'ordonnance de cette multitude de petites affaires qui se succèdent +dans la famille aussi rapidement que les nuages dans le ciel? Qui +trouvera la femme forte, plus forte que le malheur, que les coups de +la fortune, que les calomnies, que la malignité humaine; et qui, après +le passage de toutes les vagues, demeure comme la colonne en mer pour +éclairer et fortifier les pauvres naufragés!» + +Heureux, inexpressiblement heureux celui qui n'a qu'à regarder à son +côté pour répondre: La voilà! + +C'est autant à l'un qu'à l'autre des deux époux qu'il appartient de +faire qu'un tel bonheur ne soit pas rare. + + + + +CHAPITRE XII + +LA GRANDE JOIE + + +Le mythe biblique de la formation de la femme tirée de l'homme, chair +de sa chair, os de ses os et sang de son sang, a une profonde +signification. L'homme sans la femme n'est pas complet, il lui manque +quelque chose de lui-même, et ce n'est que par son union avec la femme +que se constitue vraiment l'unité de l'être humain. C'est aussi par là +que s'assure physiologiquement la perpétuité de la race; et, comme il +arrive chaque fois que les conventions sociales sont d'accord avec la +nature, le but social du mariage aussi bien que la suprême joie des +époux, c'est l'enfant. + +L'enfant, nous lui avons consacré, dans le cours de ces essais, bien +des chapitres et même un volume tout entier[45]. Nous nous garderons +de notre mieux de tomber dans des redites, n'ayant à le considérer ici +que comme un facteur nouveau dans les éléments ordinaires et prévus de +la vie à deux. + + [45] _Comment élever nos enfants?_ Librairie illustrée, 1 vol. + in-18. + +Un adage français du seizième siècle, souvent repris et commenté sous +différentes formes, disait: «Enfans sont richesses de pauvres gens.» +Et les commentateurs d'ajouter, pour ceux dont l'esprit est lent, +qu'en effet les enfants des gens pauvres, et plus particulièrement des +paysans, coûtent peu à nourrir, aident les parents dès leur bas âge, +remplacent les valets de ferme, augmentent par leur travail les +produits de l'exploitation, et sont ainsi source de richesses pour les +pauvres. + +Ce sont là raisonnements d'économistes. Nous en apprécions la valeur, +mais nos préoccupations, pour le moment du moins, ne se portent pas de +ce côté. A notre point de vue,--celui des mères,--les enfants sont +richesses pour tous. Richesses de coeur, trésors d'affections, vivants +réservoirs de tendresse, sanction définitive de l'union des époux, qui +renouvelle et perpétue leurs premiers sentiments d'amour. + +«Le mariage sans enfants, c'est le monde sans soleil», a dit Luther. + +Un romancier contemporain, qui, sans doute, ne songeait guère au mot +du fameux réformateur, fait dire à un de ses personnages: + +«Le ménage sans enfants, quelle hérésie! C'est plus tard, devant le +foyer vide, devant la glace des cendres froides, le tête à tête d'une +vieille fille et d'un vieux garçon, deux vieux égoïstes, tout à leurs +manies, à leurs rhumatismes, à leurs grincheries longuement aiguisées +l'une contre l'autre comme deux lames de couteaux, tout au sentiment +de leur inutilité dans la société, sans la douceur d'êtres à aimer, +d'enfants, de petits-enfants, de toute cette vie neuve et fraîche, +sortie de vous, coulée de votre sang, et vous rappelant votre enfance, +votre jeunesse, adoucissant votre vieillesse de la caresse de +ressouvenirs?... Ah! allez! Qu'est-ce qui peut rattacher à la vie, +sans cela?...[46].» + + [46] Gustave Toudouze. + +Il semble que les choses mêmes s'animent, s'illuminent à la présence +de l'enfant. Lamartine a rendu cette impression subtile et vraie, ce +_sunt gaudia rerum_, avec une émotion singulièrement communicative, +quand il parle du temps + + Où la maison vibrait comme un grand coeur de pierre + De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits, + +et où + + La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre, + Dans les beaux traits d'enfants nichés dans la maison. + +Un moraliste, qui s'est sérieusement occupé des questions qui touchent +à la famille et que nous avons déjà cité, M. Armand Hayem, met sous +nos yeux le contraste que présente la maison sans enfants à côté de +la famille féconde[47]. + + [47] Arm. Hayem, _Le mariage_. + +«La stérilité, de quelque cause et de quelque part qu'elle vienne, en +laissant une place vide dans le ménage, dénature le mariage et fait +perdre souvent tout sens moral à la femme. La maternité est si bien +faite pour elle, qu'avec la maternité, tout l'être féminin est emporté +et anéanti. Il n'est point de mari, si aimé qu'il soit, qui puisse +faire jaillir ce flot de tendresse inépuisable, de dévouement +constant, d'amour qui tient aux entrailles; et il n'est point de femme +qui puisse contenir longtemps ce flot dans son coeur sans le briser. +Comprend-on tout ce qu'est l'enfant et tout ce qu'il peut sur la +femme? Qu'est-ce que le lit nuptial sans le berceau? Une couchette +d'amour! Mais le berceau? C'est la mère, c'est la famille!--On le +croit vide et la femme y a déposé, dès le premier jour, son amour, son +espérance: l'avenir!--Et si l'enfant ne vient pas, c'est tout cela +qui meurt pour la femme et qu'elle ensevelit dans son âme.--Le pouvoir +de l'enfant est immense.--Qui est-ce qui retient la femme au foyer? +Qui est-ce qui y ramène le mari? Qui est-ce qui apaise toute querelle, +fait taire toute colère, provoque tout pardon; rapproche, unit, +enlace, entraîne?--Qui est-ce qui absorbe tout le coeur et tout le +cerveau de la mère? Qui est-ce qui retient la femme près de céder au +séducteur?--L'enfant!--il est l'âme du ménage, la vie de l'intérieur, +l'attrait de l'homme, l'ange de la paix domestique, l'idole de la +femme, la lumière de sa conscience, le plus sûr gardien de l'honneur +conjugal.» + +Dans les _Instructions de M. Ferrand à son fils_, le père, pour mettre +le jeune homme en garde contre la passion du jeu et lui montrer comme +elle dépouille sa victime de tout sentiment humain, rapporte une +lugubre anecdote: «Un très gros joueur de Paris, dit-il, laissait en +province, dans une petite terre, sa femme et trois enfans, pendant que +tous les jours il diminuait ou risquait leur fortune. Sa femme, +instruite des pertes énormes qu'il faisait, et n'espérant plus le +ramener par ses exhortations, lui envoya une très belle tabatière, sur +laquelle elle avait fait peindre ses trois enfans avec cette devise: +_Souvenez-vous d'eux_. C'était lui rappeler une idée qui devait +l'arrêter à tout moment. Mais la passion du jeu fut plus forte que +l'amour paternel; et après avoir perdu tout son bien, la tabatière fut +la dernière chose qu'il joua et perdit.» + +Encore l'avait-il gardée pour suprême enjeu. + +Hélas! de tout temps et en tout pays on a pu faire la remarque +exprimée par le grand poète dramatique anglais en des termes dont +Philarète Chasles a su rendre la poignante énergie: + +«Le tissu des vices humains est mêlé de vertus, le tissu des vertus +humaines est mêlé de crimes!» + +Mais laissons de côté les éternelles victimes des passions, ceux qui, +trop dénués de résistance, trop mous de volonté, tournoient sous leur +souffle comme le sabot sous le fouet. Qu'on les plaigne ou qu'on en +ait horreur, laissons flotter à la dérive ces épaves d'humanité. Il +n'en est pas moins vrai que l'enfant est le couronnement de la +famille, le lien le plus fort entre les époux et leur meilleure joie, +à tous les degrés de l'échelle sociale. «Les devoirs de la maternité, +écrit fort justement un journaliste[48], sont les meilleurs agents de +la moralisation populaire. Les mioches font revenir le père au foyer. +C'est à eux que pensent les parents, quand ils portent leurs économies +à la caisse d'épargne. + + [48] Edmond Deschaumes, _Estafette_, 14 juin 1888. + +»Par les beaux dimanches d'été, les ménages d'ouvriers reviennent de +la banlieue. C'est à peu près leur seul plaisir. La femme tient dans +ses bras un bébé endormi. L'homme porte, sur sa robuste épaule, un +gros garçon aux joues roses, tout fier d'être si commodément perché. +Il n'y a place, sur ces figures satisfaites, ni pour la haine, ni pour +l'envie. «J'en marie le plus que je peux!» me disait l'un des maires +les plus intelligents de Paris. Développez donc chez l'homme et chez +la femme le sentiment de la famille. Celui qui aime ses enfants, qui +gagne à peu près sa vie en mettant quelques sous de côté, est bien +près du bonheur. Je sais des bébés qui ont mieux fait comprendre à +leur père la véritable question sociale que tous nos beaux parleurs +réunis.» + +Eh! oui, comme le disait Horace Raisson, «qui aime tendrement ses +enfants aime nécessairement sa femme», et il n'y a rien encore qui +ressemble au bonheur comme l'amour. + +C'est dans de telles conditions que l'on peut en toute sécurité +conclure avec le même auteur: «Si le mariage a ses chagrins, ses +inquiétudes, il est le seul état aussi où l'on puisse espérer de +réunir les douceurs de l'amitié, les plaisirs des sens et ceux de la +raison; où l'on jouisse enfin de toute la somme de bonheur que la +nature humaine puisse thésauriser.». + +«O Hymen! s'écriait le poète Southey, guérison de tous les maux, +source de toutes les joies! + + _Of every woe the cure, + Of every joy the source!_ + +Mais, pour lui comme pour nous, derrière le Dieu Hymen, venait +toujours la déesse Lucine. + + + + +CHAPITRE XIII + +LES HÉMISPHÈRES DE MAGDEBOURG + + +Rapprochées par l'amour, liées par la communauté des intérêts, les +habitudes de la vie quotidienne, les douleurs et les joies éprouvées +ensemble, encore plus que par les conventions et les lois, cimentées +par la venue d'enfants qui sont comme la prolongation de leur être au +delà de lui-même dans l'espace et dans le temps, les deux moitiés du +groupe conjugal, mari et femme, sont désormais indissolublement unies. +On peut les comparer à ces hémisphères de métal que la machine +pneumatique soude tellement l'un à l'autre que toute force est +impuissante à les séparer. S'il y pénètre un peu d'air, il est vrai, +tout est détruit: la sphère, parfaite tout à l'heure, se fend et +retombe en deux fragments qui gisent inertes sur le sol, lorsqu'ils ne +s'y brisent pas. Mais pourquoi l'air, c'est-à-dire les dissentiments, +les querelles, les outrages, la haine ou l'indifférence, pire que la +haine, y pénétrerait-il, si ni l'un ni l'autre des époux ne donne la +secousse qui ouvrira le robinet? Et pourquoi le feraient-ils +lorsqu'ils ont une fois goûté l'ineffable joie de vivre deux en un, et +de revivre en ses enfants? + +Madame Necker qui, suivant le dire de M. O. Gréard, était, «aux yeux +de tous les contemporains, l'expression de ce qu'à la fin du +dix-huitième siècle l'esprit français offrait de plus honnête et de +plus sain», a écrit des _Réflexions sur le Divorce_ où elle expose les +caractères qui doivent, à son sens, offrir les meilleurs ménages, les +véritables _hémisphères de Magdebourg_ conjugaux. Nous empruntons à +l'auteur si fin et si autorisé de _l'Éducation des Femmes par les +Femmes_[49], l'analyse qu'il donne de ce morceau. Elle pose en +principe tout d'abord que les meilleurs ménages sont ceux qui «à +l'origine sont formés par la conformité des goûts et par l'opposition +des caractères»; mais elle n'admet pas que les caractères ne puissent +arriver à se fondre. «Les Zurichois, raconte-t-elle agréablement, +enferment dans une tour, sur leur lac, pendant quinze jours, +absolument tête à tête, le mari et la femme qui demandent le divorce +pour incompatibilité d'humeur. Ils n'ont qu'une seule chambre, qu'un +seul lit de repos, qu'une seule chaise, qu'un seul couteau, etc., en +sorte que, pour s'asseoir, pour se reposer, pour se coucher, pour +manger, ils dépendent absolument de leur complaisance réciproque; il +est rare qu'ils ne soient pas réconciliés avant les quinze jours.» Ce +qu'elle préconise sous le couvert de cette espèce de légende, c'est le +mutuel sacrifice qui forme, par l'habitude, le plus solide des +attachements et engendre la réciprocité d'une affection inséparable; +elle compare le premier attrait de la jeunesse au lien qui soutient +deux plantes nouvellement rapprochées; bientôt, ayant pris racine +l'une à côté de l'autre, les deux plantes ne vivent plus que de la +même substance, et c'est de cette communauté de vie qu'elles tirent +leur force et leur éclat. + + [49] M. Octave Gréard. + +»Dans les _Avis d'un père à sa fille_, le marquis de Halifax, inquiet +de voir se multiplier les exemples de séparation conjugale, proposait +d'instituer une cour de justice composée de femmes et chargée de +prononcer souverainement entre elles sur les cas de désunion. +Rousseau, par sa doctrine du libre choix en dehors du ménage, laissait +l'épouse arbitre suprême de ses propres sentiments et l'autorisait à +se faire honneur de ses écarts comme d'une vertu, sauf à lui inspirer +ensuite un remords inutile. Madame Necker soumet simplement le mariage +à la loi du devoir, en attachant à l'observation de cette loi les +joies intimes qui sont, pour l'un et l'autre sexe, le prix du devoir +fidèlement accompli.» + +Comme madame Necker a raison! J'en appelle à tous ceux qui en ont fait +l'expérience, quelque chemin qu'ils aient pris. + +«Il est tres certain, dit le loyal gentilhomme de La Hoguette, qu'il +est assez difficile d'avoir un même toit, un même foyer, une même +table, un même lit, mêmes intérêts, mêmes enfans, et de vivre heureux +sans avoir une même volonté. Toutes ces circonstances fournissent de +moment en moment une nouvelle matière d'amour ou de haine, selon que +les mariages sont bons ou mauvais. C'est pourquoi nous ne voyons point +d'affection dont l'estrainte soit plus ferme que celle d'une bonne +femme et d'un bon mari; parce qu'étant toujours ensemble ils se +rendent à toute heure mille petits offices l'un à l'autre, qui sont +autant de liens communs qui font de nouveaux noeuds en l'ame, dont +l'un ne se relâche jamais que l'autre ne se resserre.» + +Et de fait, «il arrive souvent que le meilleur ami d'un homme est sa +femme.» Horace Raisson n'est pas le seul à l'avoir remarqué. C'est +même ce qui devrait arriver toujours. + +Madame de Rémusat l'indique avec non moins de noble fermeté que +d'ingénieuse précision, lorsqu'elle écrit: «Une femme qui a su +découvrir le secret des qualités ou des faiblesses de son mari, +parviendra sans le blesser à l'avertir pour le bien de tous deux. Dans +l'occasion, elle calmera son impétuosité ou pressera son indolence; +s'il le faut, elle lui indiquera les vertus mêmes qui ne lui manquent +qu'à cause d'elle; elle saura, par exemple, le préserver du repentir +en consacrant d'avance, par un généreux consentement, le sacrifice +d'une situation brillante dont la perte n'afflige souvent un mari que +pour sa femme ou ses enfans. Un père, placé entre son devoir et le +bien-être de sa famille, pourrait être tenté de transiger; sa +conscience et sa tendresse doivent être en repos, si l'amour maternel +a accepté son sacrifice. + +»... Je ne sais pas de spectacle plus touchant, qui découvre mieux ce +qu'il y a de beau dans le coeur humain, que celui d'un citoyen placé +entre un sentiment patriotique et les intérêts d'une famille digne +d'être chérie: prêt à braver le malheur ou le danger, il hésite +toutefois, mais non à cause de lui... C'est alors que les paroles +courageuses de sa compagne viendront terminer ses incertitudes. Ou le +pouvoir de la vertu n'est qu'un rêve, ou dans un pareil moment elle +donnera à deux êtres qui s'entendent des émotions si supérieures, si +pénétrantes, qu'elle les placera dans une région où le malheur ne +porte pas.» + +Ces sentiments élevés, ces fiers mouvements de l'âme qui font, de la +famille, la première assise des remparts de la patrie, et des deux +époux, des héros, ne sauraient trop s'exalter à l'heure douteuse où +nous sommes. L'égoïsme domestique ou familial--qu'importe le nom--plus +pernicieux aux nations que l'égoïsme individuel, les avait naguère +relégués trop loin au second plan. Si, comme nous le croyons, ce fut +une cause de nos désastres, le châtiment a été sévère et suffira. Les +hommes savent aujourd'hui partout en France, qu'on protège mieux sa +femme et ses enfants en mourant pour eux qu'en tendant le front au +joug de l'ennemi pour l'attendrir. Partout les femmes françaises +sentent dans leurs entrailles de mère qu'il n'est pas de sacrifice, si +douloureux soit-il, qui les trouve faibles lorsque le salut de la race +est à ce prix. + +Écoutez cette courte histoire, si simplement racontée par Stendhal. + +«La plus jolie femme de Narbonne est une jeune Espagnole, à peine âgée +de vingt ans, qui vit là fort retirée avec son mari, Espagnol aussi et +officier en demi-solde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps, +de donner un soufflet à un fat; le lendemain, sur le champ de +bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole; nouveau déluge de +propos affectés: «Mais, en vérité, c'est une horreur! Comment +avez-vous pu dire cela à votre femme? Madame vient pour empêcher notre +combat!--_Je viens vous enterrer!_» répond la jeune Espagnole. + +»Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme!» + +Heureuse et grande la femme qui peut tout entendre de son mari! + + * * * * * + +Un Allemand[50] a dit, avec un luxe de comparaisons un peu outré, j'en +conviens, mais de nature à faire quelque impression, me semble-t-il, +sur l'imagination vive et tendre des femmes: «Le mari et la femme +doivent être comme deux flambeaux brûlant ensemble, qui jettent dans +la maison une plus vive lumière, ou comme deux fleurs odorantes +attachées dans le même bouquet, pour en augmenter le doux parfum, ou +comme deux instruments bien accordés qui, en jouant ensemble, font une +musique d'autant plus mélodieuse. Le mari et la femme, qu'est-ce, +sinon deux sources qui se rencontrent et se mêlent, de façon à ne +former qu'un même courant?» + + [50] W. Secker. + +Qu'on ne redoute pas, d'ailleurs, la monotonie que produit la +répétition ou la persistance des sentiments, l'ennui, le dégoût +qu'amène le cours du temps à travers une existence où les affections +ne changent ni de nature ni d'objets. «Il y a des redites pour +l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point pour le coeur.» Si +l'ironique, le désabusé, le pessimiste Chamfort a dit cela, lui qui se +plaisait surtout à sonder le coeur humain dans ses mauvais replis, +c'est que la vérité l'y contraignait. + + Vieilles amours et vieux tisons + Se rallument en toutes saisons. + +déclare un dicton plein du bon sens de nos aïeux. + +«Quand on répète, écrivait Jules Simon dans le _Devoir_, que l'amour +est remplacé, à la fin, entre les époux, par une solide amitié, on +veut dire seulement que les sens s'apaisent ou s'épuisent: car l'amour +conjugal conserve tous les autres caractères de l'amour.» + +Et il ajoutait ce que tout ce livre est destiné à affirmer et à +prouver: «N'en médisons pas, ne le dédaignons pas. Il n'y a sans lui +ni dignité ni bonheur au foyer domestique.» + +Le poète[51] le sait bien lorsqu'il esquisse ce riant et touchant +tableau: + + Vois ces deux époux dont la tête tremble + Marcher côte à côte, heureux, sans parler, + A force de vivre à toute heure ensemble, + Vois, ils ont fini par se ressembler. + + Descendons comme eux la pente insensible, + Laissons naître et fuir les brèves saisons. + En ne nous quittant que le moins possible, + Nous ne verrons pas que nous vieillissons. + + C'est la récompense; on peut la prédire. + Les amants constants gardent, et très tard, + Sur leur lèvre pâle un jeune sourire, + Dans leurs yeux fanés un jeune regard. + + Au fond du foyer, braise encor vivante, + Toujours la tendresse en eux brûle un peu. + L'habitude, honnête et bonne servante, + Ne laisse jamais s'éteindre le feu. + + Leurs derniers printemps ont pour hirondelles + Les souvenirs chers de l'ancien bonheur. + Pour ne pas vieillir, soyons-nous fidèles, + Tendre et simple amie, ô coeur de mon coeur! + + [51] François Coppée. + +Nous ne troublerons pas, par des développements désormais inutiles, la +délicieuse impression que laissent ces vers. Mais peut-être nous +sera-t-il permis de répéter un mot charmant sorti du coeur même de +notre douce France: + + Vieil en amours, hyver en fleurs[52]. + + [52] G. Meurier. + + + + +CHAPITRE XIV + +HOME! SWEET HOME! + + +«Pour mon compte, dit J. Michelet dans son Journal, je ne comprends +que deux femmes: celle qu'on peut associer à ses pensées, peut-être +même à ses travaux; ou bien, la modeste ménagère qui, le jour, +gouverne son petit royaume. Le soir, je la vois assise près de la +table de travail. Elle file. A deux pas, le berceau, qu'elle endort au +doux ronflement de son rouet.» + +On a vu que ces deux femmes peuvent n'en faire qu'une, et c'est alors +surtout que la joie et le calme de l'intérieur sont assurés. + +Dans les classes où le travail de l'homme est insuffisant et doit être +augmenté, pour entretenir la famille, des fruits du travail de la +femme, on a remarqué que rien ne vaut le labeur fait à la maison, +auprès des enfants, et, s'il se peut, de concert avec le mari. +Malheureusement, les nécessités de notre état économique sont telles +que femme et homme doivent souvent se quitter dès le matin, aller à +des ateliers différents et ne se retrouver que le soir, harassés et +moroses, devant un ménage en désordre et un âtre éteint. Les enfants +se sont, pendant ce temps, gardés comme ils ont pu: tantôt la soeur +aînée, fillette de sept à huit ans, veille sur ses petits frères; +tantôt c'est une vieille du voisinage qui aurait grand'besoin d'une +garde-malade pour elle-même: ou bien la mère, en courant au travail, +s'arrête devant la crèche ou l'asile du quartier et y met les plus +petits, et les plus grands vont à l'école lorsqu'ils ne s'arrêtent pas +en chemin à recevoir l'éducation du ruisseau. La maison n'est plus +qu'une tanière où l'on se réfugie le soir, et le lit conjugal qu'un +grabat où s'étendent, dans la torpeur, les membres fatigués. L'homme +prend son repas à la gargote, se chauffe et se surchauffe chez le +distillateur, ne rentre plus qu'ivre et sans le sou, bat sa femme, +bouscule ses enfants et cuve son eau-de-vie jusqu'au lendemain. Dix +fois sur vingt la femme finit par en faire autant. + +Ce lugubre tableau a été tracé bien des fois par des pinceaux plus +vigoureux que le nôtre. Mais il était utile de le remettre sous les +yeux de nos lecteurs, pour leur faire mieux comprendre le bienfait +inappréciable qu'est pour le pauvre et le travailleur un intérieur +propre et bien tenu. + +«Je ne crois pas qu'on triomphe de l'alcoolisme par l'augmentation des +droits sur l'alcool, dit Jules Simon. Ceux qui ont l'habitude de boire +auront recours à des poisons plus grossiers et on n'aura fait +qu'aggraver leur maladie. Ils s'adonnent presque tous à l'ivrognerie, +parce que leurs maisons sont des taudis abominables auprès desquels +les cellules des prisonniers sont des paradis. On ne videra les +cabarets qu'en rendant la maison du pauvre habitable. Le vrai remède à +la plupart des maux dont nous souffrons est la reconstitution de la +vie de famille.» + +Tout le monde y trouverait son compte, d'ailleurs, et la richesse +publique en augmenterait. M. Armand Hayem met en pleine lumière cette +vérité: «Comme la famille offre la première image du groupe social, +dit-il, elle offre aussi celle du groupe industriel. La maison devient +l'atelier le plus productif, celui où règne le plus grand ordre, où le +travail se divise le plus naturellement, où tout est épargné, ménagé, +recueilli: le temps, la force, la matière, l'excédent; où se réfugie +et s'observe la morale simple et attrayante. Tous les économistes +conviennent que la famille est la meilleure combinaison de travail et +l'atelier qui fournit la plus grande somme de produits avec le moins +de frais.» + +Rabelais, le grand railleur qui, par une ironie plus amère que tout le +reste, n'a pas voulu, dans son livre qui comprend tout, faire entrer +l'amour, dit pourtant quelque part avec une sorte de gravité émue +venant peut-être d'un retour sur lui-même: «Là où n'est femme, +j'entends mère de famille et en mariage légitime, le malade est en +grand estrif.» Hélas! le malade c'est l'homme, même quand il se porte +bien. L'_estrif_, l'embarras, le danger, l'amertume de la vie ne +saurait s'amoindrir ou s'adoucir pour lui tant qu'il est seul. + +Au contraire, il y a une telle félicité dans la vie commune de l'homme +et de la femme s'aimant, se soutenant et s'aidant à travers les plus +rudes épreuves, que William Cobbett a pu écrire sans être taxé de +paradoxe: + +«Quand on a vu, comme moi, le pauvre laboureur rentrer à la nuit +tombante par la petite porte de son jardin, les épaules chargées d'une +provision de bois pour un ou deux jours, au moment où plusieurs jolies +créatures, qui étaient depuis longtemps à guetter l'approche de leur +père, se précipitent dans la chaumière pour annoncer la joyeuse +nouvelle, et reviennent encore plus vite pour voler à sa rencontre, +grimper sur ses genoux, ou se suspendre à ses vêtements; quand on a vu +des scènes comme celle-ci, des scènes que j'ai souvent contemplées +avec un sentiment de bonheur toujours nouveau, on se demande si une +vie de privations n'est pas préférable à une vie d'aisance, et si des +rapports constants et directs avec ses enfants, rapports que rien ne +vient troubler, ne sont pas préférables à ceux en travers desquels +viennent se placer précepteurs et domestiques, ce qui ne peut que +produire une diminution d'affection.» + +Les Anglais passent pour avoir réalisé l'idéal de la vie de famille, +de la vie du _home_, comme ils disent. Le _home_ n'aurait, à ce qu'on +prétend, aucun équivalent dans les autres langues, particulièrement +dans la nôtre. On oublie que ce terme est un mot allemand (_heim_); +et, quand les Romains combattaient _pro aris et focis_, quand nous, +Français, nous mettons au-dessus de tout l'honneur et la paix du +_foyer_, il paraît qu'il reste encore dans le _home_ de nos voisins +britanniques quelque chose que ni les Romains, ni nous, n'avons +jamais connu. J'ai beau chercher, je ne trouve pas ce que peut +être ce quelque chose, si ce n'est la banalité. Le _home_ anglais +est, en effet, la plupart du temps, grand ouvert--non pas +gratis--à l'étranger. Pour quelques shillings ou quelques livres +sterling--suivant le genre de vie--par semaine, le premier venu y +trouve le vivre et le couvert, _board and lodging_; de sorte qu'on a +pu dire que, dans le Royaume-Uni, toute bonne ménagère se double d'une +maîtresse d'hôtel. + +Quoi qu'il en soit, la vie du foyer, l'existence à deux, reflétée et +répercutée dans les enfants, a été de tout temps chantée avec +enthousiasme par les poètes anglais. Écoutons-en quelques-uns, parmi +les moins connus. + + Doux est le sourire du foyer, dit Kable; le regard qu'on se renvoie, + quand les coeurs l'un de l'autre sont sûrs; + douces toutes les joies qui se pressent dans le nid du ménage, + séjour de toutes les pures affections. + +Moins lyrique, Cotton écrit une strophe qui sent le polémiste: + + Bien que les sots méprisent le doux pouvoir de l'Hymen + nous, qui rendons encore meilleures ses heures dorées, + nous savons, par une aimable expérience, + que le mariage, justement entendu, + donne à ceux qui sont tendres et bons + le paradis ici-bas. + +Ford reprend: + + les joies du mariage sont le ciel sur la terre, + le paradis de la vie,... le repos de l'âme, + le nerf de la concorde,... + l'éternité des plaisirs. + +Voici une rafraîchissante scène d'intérieur tracée en cinq vers par J. +S. Knowles: + + ... Oui, un monde de bien-être + gît dans ce seul mot--la femme! Après une journée de luttes, + revenir l'esprit excédé, à la maison, le soir, + et trouver le feu joyeux, le doux repas, + où, orné de joues et d'yeux brillants de bonheur, + l'amour s'assied et, de son sourire, éclaire toute la table! + +Quoi de plus doux, et que rêver au-delà? Certes, on peut le répéter +avec Moore: + + C'est une félicité au-delà de tout ce qu'a raconté le poète, + lorsque deux êtres, enchaînés dans ce céleste lien, + le coeur jamais changeant, et le regard jamais refroidi, + s'aiment à travers toutes les épreuves, et s'aiment toujours + jusqu'à la mort! + Une heure d'une passion si sainte vaut + des siècles entiers de joie vagabonde, où le coeur n'est pour + rien; + et, oh! s'il est un état Elyséen sur terre, + c'est celui-là, c'est celui-là! + +Rien d'étonnant à ce que les élus qui goûtent ce plein bonheur +terrestre soient portés à s'y absorber, à s'y confiner, oubliant le +monde qui les entoure. Sans doute, on n'a pas le droit de s'enfermer +en égoïstes dans sa double félicité, et la vie à deux n'a de vertu que +parce qu'elle constitue, nous l'avons déjà dit plus d'une fois, la +véritable unité sociale. D'ailleurs, ce danger d'isolement est petit, +car bien rares sont ceux qui peuvent se passer de leurs semblables, et +qui sont en mesure de profiter des services sociaux sans être +obligés, à leur tour, de rendre personnellement et directement, par un +travail quelconque, au moins une partie de ce qu'ils en retirent. +Ceux-là mêmes ne sont pas inutiles, et il ne faudrait pas trop +rigoureusement condamner l'égoïsme de leur félicité. On l'a fait +remarquer, non sans raison, «un homme vertueux, une femme estimable, +plus unis encore par le bonheur dont ils jouissent que par leurs +serments, se séparent volontiers de la société pour être entièrement +l'un à l'autre, mais ils ne sont pas perdus pour elle: ils peuvent y +servir d'exemple[53].» + +[53] L. C. d'Arc, _Mes Loisirs_. + +Il n'en est pas moins vrai que les devoirs multiples de la vie sociale +s'accordent parfaitement avec les obligations et les joies de la vie à +deux. Nous n'en voulons pour témoignage que ce que le comte Beugnot, +dans ses _Mémoires_, raconte de madame Roland, une des femmes qui, +comme on sait, jouèrent le plus grand rôle dans les affaires publiques +de notre pays. «Personne ne définissait mieux qu'elle les devoirs +d'épouse et de mère, et ne prouvait plus éloquemment qu'une femme +rencontre le bonheur dans l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le +tableau des jouissances domestiques prenait dans sa bouche une teinte +ravissante et douce; les larmes s'échappaient de ses yeux lorsqu'elle +parlait de sa fille et de son mari.» + +Nous trouvons dans le _Journal_ de J. Michelet une scène plus humble, +mais non moins touchante, et dont la place est naturellement marquée +ici. Il s'agit des concierges de la maison qu'il habitait alors, et il +rapporte avec émotion ce dont il fut, un soir, le témoin invisible et +discret. + +«Le mari travaille tout le jour au dehors. Elle, garde la loge, +surveille le va-et-vient des locataires, répond aux questions des +survenants, soigne le ménage et l'enfant encore trop jeune pour aller +à l'école. Ce soir-là donc, le mari me précédait de quelques pas. La +nuit tombait. Il entre dans la loge éclairée par un beau feu de +cheminée, et jette, avec sa casquette, ce mot bref: «Me voilà!» C'est +tout son salut: ni mollesse, ni sensiblerie, et pourtant, que de +choses tendres pour les siens, dans ces deux mots: «Me voilà!» Cela +voulait dire: «Enfin, je vous retrouve, vous, et ma maison!» Cet +homme, évidemment, a connu la tristesse des repas solitaires, ces +repas,--j'en sais quelque chose,--où le miel même garderait une saveur +amère. On sentait sa joie que ce temps fût passé pour ne plus revenir. +L'enfant s'était emparé de ses genoux, et, de ses petites mains, +caressait sa rude barbe. Elle, bien plus affinée que lui visiblement, +était sa fête. Elle allait et venait de la cheminée à la table. Il y +avait de la grâce dans ses moindres mouvements. Cette jolie scène +d'intérieur m'a rappelé le vers d'Horace: _Mulier pudica exstrua +lignis vetustis focum sacrum sub adventum viri lassi_.» + +Ainsi rien n'égale le contentement de la vie à deux, lorsque les +époux, par une étude qui leur doit être chère, par des sacrifices +mutuels que l'amour rend faciles et doux, sont arrivés à élaguer les +causes d'aigreur et de dissentiment, et se sont fondus l'un dans +l'autre jusqu'à réaliser ce qu'il y a de profond dans ce mot, si +souvent dit à la légère, _être unis_. + +Un poète délicat a donné avec une grâce pénétrante l'impression de ce +sentiment exquis dans un sonnet qui mérite de rester à côté de celui +qui a seul fait jusqu'ici surnager le nom de Félix Arvers. + + J'avais toujours rêvé le bonheur en ménage, + Comme un port où le coeur, trop longtemps agité, + Vient trouver, à la fin d'un long pèlerinage, + Un dernier jour de calme et de sérénité. + + Une femme modeste, à peu près de mon âge, + Et deux petits enfants jouant à son côté; + Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage, + Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été. + + J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente; + Je voulais une amie, une âme confidente, + Où cacher mes chagrins, qu'elle seule aurait lus; + + Le ciel m'a donné plus que je n'osais prétendre; + L'amitié, par le temps, a pris un nom plus tendre, + Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus. + +Le paradis terrestre, dit un proverbe arabe qui nous servira de +conclusion, se trouve pour l'homme dans les livres de la sagesse, dans +les oeuvres de l'art, et dans le coeur de la femme. + +La femme le trouvera, sans qu'aucune autre source de joies honnêtes +lui soit fermée d'ailleurs, dans les oeuvres de son ménage, dans +l'amour de ses enfants et dans le coeur de son mari. + + +FIN + + + + +TABLE + + + I.--Deux moitiés font un entier 1 + + II.--A la découverte 19 + + III.--Les ennemis 31 + + IV.--Miel et fiel 57 + + V.--Sables mouvants 71 + + VI.--Craquements et ruine 115 + + VII.--Ce qui lie soutient 123 + + VIII.--Aimer et croire 151 + + IX.--Le nerf de la guerre 165 + + X.--Le ministère des affaires étrangères 205 + + XI.--La fée du foyer 217 + + XII.--La grande joie 243 + + XIII.--Les hémisphères de Magdebourg 253 + + XIV.--Home! Sweet home! 265 + + +ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY. + + + + + +End of Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE *** + +***** This file should be named 39156-8.txt or 39156-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/1/5/39156/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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