summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:11:39 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:11:39 -0700
commit942086bee1a8fcf8fd33cfbf4cffba0179318324 (patch)
treefa8938a9cb8fc86161fd63618e22ff311dc85a1d
initial commit of ebook 38996HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--38996-0.txt4096
-rw-r--r--38996-0.zipbin0 -> 74799 bytes
-rw-r--r--38996-8.txt4096
-rw-r--r--38996-8.zipbin0 -> 74272 bytes
-rw-r--r--38996-h.zipbin0 -> 1033254 bytes
-rw-r--r--38996-h/38996-h.htm4057
-rw-r--r--38996-h/images/cover.jpgbin0 -> 149771 bytes
-rw-r--r--38996-h/images/cover_lg.jpgbin0 -> 516882 bytes
-rw-r--r--38996-h/images/ill_front-lg.pngbin0 -> 221780 bytes
-rw-r--r--38996-h/images/ill_front.pngbin0 -> 91693 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
13 files changed, 12265 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/38996-0.txt b/38996-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..0e5fcee
--- /dev/null
+++ b/38996-0.txt
@@ -0,0 +1,4096 @@
+The Project Gutenberg EBook of Dix contes modernes des meilleurs auteurs
+du jour, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Dix contes modernes des meilleurs auteurs du jour
+
+Author: Guy de Maupassant
+ Paul Arène
+ Jacques Normand
+ Henry de Forge
+ François de Nion
+ Ernest Daudet
+ Alphonse Daudet
+ Ernest Laut
+ Montjoyeux
+ Jean du Rébrac
+
+Editor: H. A. Potter
+
+Release Date: February 27, 2012 [EBook #38996]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX CONTES MODERNES ***
+
+
+
+
+Produced by Al Haines, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+
+DIX CONTES MODERNES
+
+_DES MEILLEURS AUTEURS
+DU JOUR_
+
+EDITED BY
+
+H. A. POTTER, A.B.
+
+HEAD TEACHER, GIRLS' HIGH SCHOOL
+BROOKLYN, N.Y.
+
+WITH NOTES AND ENGLISH PARAPHRASES
+FOR RETRANSLATION
+
+[Illustration: colophon; International
+modern
+language
+series]
+
+GINN & COMPANY
+
+BOSTON NEW YORK CHICAGO LONDON
+
+COPYRIGHT, 1900, BY
+
+H. A. POTTER
+
+ALL RIGHTS RESERVED
+314.11
+
+=The Athenæum Press=
+
+GINN & COMPANY PROPRIETORS
+
+BOSTON U.S.A.
+
+
+
+
+PREFACE.
+
+
+The following collection of short stories contains material which is
+absolutely new; the stories are from the pens of the most popular
+writers of the day, and it is hoped that a favorable reception will be
+given them by all who are interested in French.
+
+The collection, as a whole, gives an excellent example of the French
+language as it is spoken and written to-day. The stories are all fairly
+easy, adapted to second-year reading, and even to third-year classes in
+preparatory schools and to first-year students in the higher
+institutions. The notes are intended to elucidate the more unusual
+grammatical difficulties and to explain the historical references.
+
+At the end of the volume are to be found free adaptations in English of
+the French text; the idea of these paraphrases is to give an ease and
+freedom of expression to the pupil, by leaving the grammatical drill as
+such aside, and to cultivate his confidence in himself and his ability
+to turn his English thoughts into French. According to the editor's
+experience nothing equals such translations, based upon known texts, and
+often repeated until they are learned; nor has any better way been
+found, it seems, to enlarge the student's diction, and to bring him, by
+easy stages, to a realization of the beauty, conciseness, and elegance
+of the French language.
+
+H. A. P.
+
+
+
+
+CONTENTS.
+
+
+ PAGE
+
+ L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS _Guy de Maupassant_ 1
+
+ L'ONCLE SAMBUQ _Paul Arène_ 11
+
+ L'HISTOIRE LA PLUS DRÔLE _Jacques Normand_ 18
+
+ LA CHARGE DES MORTS _Henry de Forge_ 22
+
+ LE PETIT HOMME ROUGE _François de Nion_ 29
+
+ LA BATAILLE DE FRÅ’SCHWILLER _Ernest Daudet_ 34
+
+ LE MAUVAIS ZOUAVE _Alphonse Daudet_ 46
+
+ UN MARIAGE _Ernest Laut_ 51
+
+ POUR LE RUBAN _Montjoyeux_ 60
+
+ PAROLE D'HONNEUR _Jean du Rébrac_ 66
+
+
+
+
+DIX CONTES MODERNES.
+
+
+
+
+L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.
+
+PAR GUY DE MAUPASSANT.
+
+
+Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs se
+jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait avec
+peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il
+avait plats et fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant,
+nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants qu'il
+adorait, et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait
+désespérément les tendresses et les petits soins. Il aimait se lever
+tard et se coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire de la
+bière dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux
+dans l'existence disparaît avec la vie; et il gardait au cœur une
+haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les
+canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les
+baïonnettes, se sentant incapable de manœuvrer assez vivement cette
+arme rapide pour défendre son gros ventre.
+
+Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son
+manteau, à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux
+siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route.
+
+S'il était tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et
+les élèverait? A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les
+dettes qu'il avait contractées en partant pour leur laisser quelque
+argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.
+
+Au commencement des batailles, il se sentait dans les jambes de telles
+faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute
+l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait
+le poil sur sa peau.
+
+Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.
+
+Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie; et il fut un jour envoyé
+en reconnaissance avec un faible détachement qui devait simplement
+explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme
+dans la campagne et rien n'indiquait une résistance préparée.
+
+Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée
+que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les
+arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs, et une troupe de
+francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,
+s'élança en avant, la baïonnette au fusil.
+
+Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu
+qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le
+saisit; mais il songea aussi qu'il courait comme une tortue en
+comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un
+troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas de lui un large fossé
+plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à pieds
+joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un pont dans
+une rivière.
+
+Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de
+lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et
+il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.
+
+Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait.
+Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec
+précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de
+branchages enlacés, allant le plus vite possible en s'éloignant du lieu
+du combat. Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un lièvre
+au milieu des hautes herbes sèches.
+
+Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris, et
+des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent.
+Tout redevint muet et calme.
+
+Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable.
+C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des
+feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le cœur de Walter Schnaffs
+en battit à grands coups pressés.
+
+La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit à
+songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son
+armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer
+l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances
+qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se sentait
+plus ce courage! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter
+les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.
+
+Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à
+la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette
+perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait manger, manger
+tous les jours.
+
+Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le
+territoire ennemi, loin de ceux qui pouvaient le défendre. Des frissons
+lui couraient sur la peau.
+
+Soudain il pensa: "Si seulement j'étais prisonnier!" Et son cœur
+frémit de désir, d'un désir violent, immodéré, d'être prisonnier des
+Français. Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles
+et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison bien
+gardée. Prisonnier! Quel rêve!
+
+Et sa résolution fut prise immédiatement:
+
+--Je vais me constituer prisonnier.
+
+Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais
+il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et
+par des terreurs nouvelles.
+
+Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des
+images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme.
+
+Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son
+casque à pointe, par la campagne.
+
+S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un
+Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le
+massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs
+pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des
+vaincus exaspérés.
+
+S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés,
+sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une
+heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé
+contre un mur en face de douze canons de fusil, dont les petits trous
+ronds et noirs semblaient le regarder.
+
+S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde
+le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier
+parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il
+entendait déjà les détonations irrégulières des soldats, couchés dans
+les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ,
+s'affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait
+entrer dans sa chair.
+
+Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue.
+
+La nuit était tout à fait venue, la nuit froide et noire. Il ne bougeait
+plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans
+les ténèbres. Un lapin tapant au bord d'un terrier, faillit faire
+s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme,
+le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il
+écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans l'ombre; et il
+s'imaginait à tout moment entendre marcher près de lui.
+
+Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à
+travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un
+soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés
+soudain; son cœur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit.
+
+Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu du
+ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des
+champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim
+aiguë.
+
+Il bâillait, la bouche humide, à la pensée du saucisson, du bon
+saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal.
+
+Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et
+se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il
+établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution,
+combattu, malheureux, tiraillé par les raisons contraires.
+
+Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le
+passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail
+dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en
+lui faisant bien comprendre qu'il se rendait.
+
+Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit
+sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies.
+
+Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit
+village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines!
+Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un
+grand château flanqué de tourelles.
+
+Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien
+que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de
+ses entrailles.
+
+Et la nuit encore tomba sur lui.
+
+Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil
+fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé.
+
+L'aurore de nouveau se leva sur sa tête. Il se remit en observation.
+Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle
+entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il
+se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. Puis
+des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son
+cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se
+glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand
+corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé.
+
+Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse
+et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers le
+village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois
+paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'épaule,
+et il replongea dans sa cachette.
+
+Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé,
+et se mit en route, courbé, craintif, le cœur battant, vers le
+château lointain, préférant entrer là-dedans plutôt qu'au village qui
+lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres.
+
+Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte; et une
+forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénètre
+brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs,
+qui le crispa, le fit haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant
+au cœur une audace désespérée.
+
+Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la
+fenêtre.
+
+Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. Mais soudain une
+bonne demeure béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous
+les regards suivirent le sien!
+
+On aperçut l'ennemi!
+
+Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!...
+
+Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur huit
+tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée
+tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte
+du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et
+passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec
+la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait,
+toujours debout dans sa fenêtre.
+
+Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et
+s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler comme
+un fiévreux; mais une terreur le retenait, le paralysait encore. Il
+écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, des
+pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet
+tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des bruits
+sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied
+des murs, des corps humains sautant du premier étage.
+
+Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château
+devint silencieux comme un tombeau.
+
+Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se mit
+à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint d'être
+interrompu trop tôt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux
+mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des
+paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac,
+gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prêt à crever
+à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et
+se déblayait l'œsophage comme on lave un conduit bouché.
+
+Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles;
+puis, soûl de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des
+hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son
+uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux
+se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans
+ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des
+choses et des faits.
+
+ * * * * *
+
+Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres
+du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour.
+
+Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et
+parfois un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe
+d'acier.
+
+Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fenêtres
+seules brillaient encore au rez-de-chaussée.
+
+Soudain, une voix tonnante hurla:
+
+--En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants!
+
+Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres
+s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, brisa, creva tout,
+envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux
+cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter
+Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le
+culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la
+tête.
+
+Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé,
+et fou de peur.
+
+Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied
+sur le ventre en vociférant:
+
+--Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!
+
+Le Prussien n'entendit que ce seul mot "prisonnier," et il gémit: "_Ya,
+ya, ya_."
+
+Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité
+par ses vainqueurs, qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs
+s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue.
+
+Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier!
+
+Un autre officier entra et prononça:
+
+--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été
+blessés. Nous restons maîtres de la place.
+
+Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra: "Victoire!"
+
+Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche:
+
+"Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite,
+emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes
+hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains."
+
+Le jeune officier reprit:
+
+--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?
+
+Le colonel répondit:
+
+--Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de
+l'artillerie et des forces supérieures.
+
+Et il donna l'ordre de repartir.
+
+La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit
+en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garroté, tenu par
+six guerriers, le revolver au poing.
+
+Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait
+avec prudence, faisant halte de temps en temps.
+
+Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, dont
+la garde nationale avait accompli ce fait d'armes.
+
+La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le
+casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes
+levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille
+au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens.
+
+Le colonel hurlait:
+
+--Veillez à la sûreté du captif!
+
+On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter
+Schnaffs jeté dedans, libre de liens.
+
+Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment.
+
+Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis
+quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser éperdument en
+levant les bras et les jambes, à danser en poussant des rires
+frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur.
+
+Il était prisonnier! Sauvé!
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après six
+heures seulement d'occupation.
+
+Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête
+des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré.
+
+
+
+
+L'ONCLE SAMBUQ.
+
+PAR PAUL ARÈNE.
+
+
+A force de raconter l'histoire de l'oncle Sambuq et d'escompter son
+héritage, le bon Trophime Cogolin, plus connu aux alentours du fort
+Saint-Jean sous le nom de Patron Tréfume, avait fini par y croire.
+
+La vérité est que ce Pierre Sambuq, un assez méchant drôle, le désespoir
+de sa famille, s'était embarqué mousse vers 1848 à bord d'un trois-mâts
+américain, et que, depuis, on manquait totalement de nouvelles. Mais une
+vérité aussi simple semblait un peu trop simple pour nos Marseillais
+compatriotes du capitaine Pamphile: leur imagination se chargea de
+l'embellir.
+
+Certain jour, Patron Tréfume ayant renouvelé connaissance avec un
+matelot qui, précisément, revenait de naviguer aux États-Unis, eut
+l'idée de lui offrir un verre de mastic passé en contrebande. Il
+l'interrogea sur le cas de Pierre Sambuq; et le matelot, par politesse,
+dans le dessein de faire plaisir à Patron Tréfume et à sa femme, raconta
+avoir, en effet, rencontré plusieurs fois sur les quais de New-York un
+particulier, extraordinairement riche, et qui ressemblait au Sambuq
+disparu comme une goutte d'eau à une autre goutte d'eau.
+
+Il n'en fallut pas davantage pour établir la légende.
+
+D'abord ce particulier ne ressemblait pas seulement au Pierre Sambuq
+disparu, c'était bel et bien le Sambuq véritable. Reconnu par le
+matelot:
+
+--Embrasse bien tout le monde là-bas, à la Tourette. Dis-leur de ne pas
+s'inquiéter et qu'ils patientent. Je n'ai pas oublié les miens, ils ne
+perdront rien pour attendre!...
+
+Puis il avait confié au matelot une boîte de riches présents que
+celui-ci malheureusement venait de perdre dans un naufrage.
+
+Au commencement l'oncle Sambuq était simplement très riche; après deux
+ou trois ans il posséda je ne sais combien de millions, des plantations,
+des esclaves, des mines d'or, des puits à pétrole, en un mot tout ce
+qu'un oncle d'Amérique doit posséder.
+
+Les Tréfume étaient devenus un objet d'envie pour le quartier; et les
+voisins ne parlaient plus que de l'oncle Sambuq, le soir, sur le pas des
+portes, dans les quatre ou cinq rues étroites et raides où cascade un
+ruisseau pavé qui part de la place de Lenche et va roulant jusqu'au
+vieux port dont on aperçoit les bouts de mâts au bas de la pente, des
+tomates et des pelures d'oranges.
+
+Les Tréfume, eux, patientaient:
+
+--Il peut vivre, le pauvre! aussi longtemps que Dieu voudra; ce n'est
+pas nous qui le presserons....
+
+Seulement, à Endoume, sur le mur de leur cabanon dont la porte, unique
+ouverture, regarde la mer et le soleil entre deux roches calcinées, ils
+avaient fait peindre par un cousin décorateur du Grand-Théâtre une sorte
+de palais féerique mêlant en un invraisemblable fouillis la vision de
+l'Alhambra et de Venise, avec des minarets, des coupoles, des jardins
+suspendus, des embarcadères à balustres, un pont des Soupirs, un
+pavillon sur l'eau, et qui était censée représenter le cabanon tel qu'on
+le reconstruirait, à la même place, après l'héritage.
+
+Et ces braves gens vivaient heureux, se croyant riches, l'étant presque;
+tant le réel et la chimère se confondent aisément dans certains cerveaux
+ingénus.
+
+Mais voilà qu'au moment où personne ne s'y attendait, une lettre arrive
+de New-York, portant le timbre de l'ambassade.
+
+Patron Tréfume la promena tout le jour sur lui, pour la montrer aux
+amis, mais sans oser rompre le cachet. Le soir seulement de ses doigts
+qui tremblaient, il se décida à l'ouvrir solennellement, en famille.
+
+Cette lettre que vous auriez pu croire, d'après le poids, bourrée de
+billets de banque, contenait seulement, papier laconique, l'acte de
+décès de Pierre Sambuq.
+
+--Alors il est mort?... dit la femme.
+
+--Eh! oui qu'il est mort, pecaïre! puisque l'ambassadeur l'écrit. Il se
+fit un silence; et, quoiqu'on n'eût guère jamais connu cet oncle Sambuq,
+en se forçant un peu, on arriva à le pleurer.
+
+La femme reprit:
+
+--Quoique ça, ton ambassadeur, il ne parle pas de l'héritage.
+
+--Tu voudrais peut-être qu'il nous en parle tout de suite, de but en
+blanc, comme s'il nous croyait affamés.... Ce ne serait pas convenable.
+Nous n'avons qu'à attendre. Il va nous écrire une autre lettre au
+premier jour.
+
+Malheureusement l'ambassadeur, sans doute par négligence, n'écrivit pas
+d'autre lettre; et remplaçant les tranquilles rêves dont ils se
+berçaient autrefois, une fièvre, la fièvre de l'or, s'empara des
+malheureux Tréfume. Ils rêvaient des millions de l'oncle Sambuq.
+L'existence en était troublée. Et même au cabanon, les dimanches, le
+soleil leur semblait sans flamme, l'aïoli sans saveur et la
+bouillabaisse sans parfum.
+
+Si bien qu'un matin le patron déclara que décidément il voulait faire le
+voyage.
+
+--Je peux bien m'absenter un mois ou deux. L'aîné, pendant ce temps,
+mènera la barque. Mille francs ne sont pas la mort d'un homme; et je
+sens que je tomberais malade si je n'allais pas voir un peu de quoi il
+retourne à ce New-York!
+
+Tout le monde approuva. D'ailleurs qu'on approuvât ou non, la chose
+importait peu à Patron Tréfume. Quand Patron Tréfume avait une idée dans
+la tête, il ne l'avait pas ailleurs, comme on dit.
+
+Il fallait s'embarquer au Havre; ce qui mit Patron Tréfume de méchante
+humeur, car il considéra comme volé l'argent du trajet en chemin de fer.
+
+Mais la vue de la mer le rasséréna, bien qu'il trouvât la Manche un peu
+verte et qu'il ne s'expliquât pas très exactement à quoi pouvait servir
+cette invention des marées.
+
+Par exemple, le transatlantique énorme et luisant de partout, avec son
+peuple peu bruyant de marins et de passagers, l'or de ses salons,
+l'acier de sa machine, le plongea dès le premier moment dans une
+admiration presque religieuse.
+
+De huit jours il ne parla pas, rôdant d'un bout du pont à l'autre, et
+s'accoudant parfois au bordage pour s'étonner, par comparaison, de
+l'énorme hauteur des vagues.
+
+La parole ne lui revint, avec la conscience de ce qu'il allait chercher
+à New-York, que vers la fin de la traversée.
+
+Alors, il s'inquiéta sérieusement et voulut conter son
+affaire--l'héritage de l'oncle Sambuq--au sous-commissaire, un
+compatriote qui lui inspirait confiance. Mais celui-ci, pressé comme
+l'est toujours un sous-commissaire la veille des débarquements, se
+débarrassa du bonhomme en lui conseillant de s'adresser à deux grands
+escogriffes roux, d'aspect américain, qui se promenaient toujours seuls.
+
+--Ces messieurs vous renseigneront mieux que moi, ils connaissent
+New-York comme leur poche.
+
+Ravi de connaître des gens qui connaissaient si bien New-York, Patron
+Tréfume s'attache dès lors à leurs pas, les poursuivant partout: à
+l'arrière, sur le promenoir, dans l'étroit couloir des cabines, et
+cherchant un moyen de lier conversation avec eux.
+
+Ceux-ci n'avaient pas l'air de se prêter à ses avances. Et chaque fois
+que Patron Tréfume s'approchait, chapeau à la main:
+
+--Bien le bonjour, pardon, excuse! Ce serait pour savoir si par
+hasard...
+
+Ils lui tournaient le dos vivement, avec un gloussement irrité et vague
+qui avait l'air d'être de l'anglais.
+
+--Pour ne pas être avenants, ils ne sont pas avenants! soupirait
+Tréfume.
+
+Mais il se consolait en songeant que chaque peuple a ses usages.
+
+Cependant, les deux soi-disant Américains, intrigués par les allures de
+cet homme au parler bizarre, interrogèrent à leur tour le
+sous-commissaire, lequel, de plus en plus pressé, mais toujours farceur,
+répondit:
+
+--Vous savez qu'il y a eu à Paris un vol considérable? Eh bien! je
+parierais que cet homme n'est autre qu'Ernest, notre plus célèbre
+détective, qui, sur la piste des voleurs et pour détourner les soupçons,
+se sera déguisé en Marseillais.
+
+Sur quoi, s'étant entre-regardés, les deux Américains descendirent
+s'enfermer dans leur cabine d'où ils ne sortirent plus, même lorsque le
+bateau, arrivant en vue de New-York, tout le monde monta sur le pont
+pour admirer le panorama de la rade.
+
+Au débarquement, le bon Tréfume les chercha en vain; ils avaient dû,
+dans le brouhaha de la descente, trouver l'occasion de se faufiler
+incognito.
+
+--L'ambassade, monsieur! Pourriez-vous m'indiquer le chemin de
+l'ambassade?...
+
+C'était Patron Tréfume qui, égaré depuis le matin dans un échiquier
+d'avenues et de rues se ressemblant, toutes impitoyablement numérotées,
+essayait pour la millième fois d'obtenir un renseignement. Mais allez
+donc vous faire entendre dans une ville de sauvages où tout le monde
+parle anglais! Et fourbu, accablé d'ennuis, il songeait avec mélancolie
+que l'oncle Sambuq, pour arranger les choses, aurait bien fait d'aller
+mourir ailleurs.
+
+Tout à coup, qui aperçoit-il? Un des Américains du paquebot. Oh! c'est
+bien lui, quoiqu'il ait changé de vêtements et qu'il se soit fait couper
+les cheveux et la barbe.
+
+--Monsieur! monsieur!...
+
+L'autre entend et file. Mais cette fois il n'échappera pas. Patron
+Tréfume s'accroche à lui comme à une suprême espérance. L'Américain a
+les jambes longues, mais Tréfume les a solides.
+
+--Eh quoi! ce gaillard-là, qui connaît New-York comme sa poche, ne me
+rendrait pas le service de me dire où il faut aller?...
+
+L'Américain a beau fuir, raser les murs, contourner les angles des rues,
+Patron Tréfume, courant toujours, ne se laisse pas distancer d'une
+semelle.
+
+Enfin, harassé, n'en pouvant plus, l'homme se réfugie dans un bar.
+Patron Tréfume l'a suivi:
+
+--Bien le bonjour, pardon, excuse; ce serait pour savoir si par
+hasard...
+
+L'Américain est devenu tout pâle.
+
+--Chut! dit-il à Tréfume en excellent français; pas de bruit, de
+scandale inutile; asseyons-nous là dans ce coin.
+
+--Voilà qui va bien! pense Tréfume.
+
+Mais l'Américain continue:
+
+--Je sais pourquoi vous venez à New-York; êtes-vous homme à nous
+entendre?
+
+--Pourquoi pas? répond Tréfume, qui croit qu'il s'agit de l'héritage; on
+peut toujours s'entendre entre braves gens.
+
+--Braves gens ou non, voici dans ce portefeuille cinquante mille francs
+en bank-notes. Si vous voulez, ils sont à vous, avec une somme égale
+qu'un inconnu vous remettra au moment du départ, quand la _Bretagne_
+lèvera l'ancre. Car la _Bretagne_ part ce soir, et vous partirez avec
+elle. Est-ce dit?
+
+--C'est dit!
+
+--Maintenant, topez là, nous ne nous sommes jamais vus.
+
+Patron Tréfume faisait d'inutiles efforts pour comprendre. Il accepta
+pourtant: cent mille francs, c'est une somme; et puis il commençait à en
+avoir assez de leur New-York.
+
+Les conventions furent des deux côtés loyalement tenues.
+
+Et voilà comment, ayant eu la chance d'être pris pour un mouchard,
+Patron Tréfume se trouva héritier de l'oncle Sambuq, mort insolvable à
+l'hôpital.
+
+Patron Tréfume, d'ailleurs, n'a pas encore bien compris, mais ce détail
+ne le trouble guère. Il déclare même volontiers, aux heures de Bourse,
+quand, ayant passé la redingote, il va siroter sa demi-tasse au Café
+Turc, qu'en fait d'affaires rondement menées, ces Américains sont
+décidément le premier des peuples.
+
+
+
+
+L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.
+
+PAR JACQUES NORMAND.
+
+
+L'histoire la plus drôle de ma vie, m'écrit l'aimable poète? Vous
+m'embarrassez beaucoup, mon cher confrère. D'abord ai-je eu des
+histoires vraiment drôles, et parmi ces histoires vraiment drôles quelle
+est la plus drôle?
+
+Enfin, en remontant le fleuve des souvenirs, j'en retrouve une... que je
+vous donne telle quelle, sans fioritures, pour ce qu'elle vaut.
+
+C'était en 1872, après la guerre. J'avais pris part au siège de Paris
+comme simple moblot. J'avais vingt-deux ans à peine, un mètre
+quatre-vingts de taille, une santé robuste, malgré les fatigues du
+siège, et une belle barbe qui s'étalait en deux longues pointes sur ma
+poitrine et dont j'étais très fier. Bref un homme fait et solide. En bon
+patriote... que je suis toujours (je vous avoue être très vieux jeu!)
+j'avais souffert profondément des malheurs du pays. J'avais été humilié
+non seulement de la supériorité militaire, mais... comment dirais-je?...
+de la supériorité scolaire de nos ennemis.
+
+Beaucoup d'Allemands parlaient le français, et fort bien, tandis que
+nous!... Comme première revanche je voulus apprendre l'allemand. Au
+collège j'avais pioché l'anglais et après quelques courts séjours en
+Angleterre je le parlais passablement; mais je ne savais pas un traître
+mot de la langue de Schiller et de Gœthe. Je me mis courageusement à
+étudier la méthode Ollendorff qui, soit dit en passant, et sans vouloir
+faire de réclame à mon ami Ollendorff, est une excellente méthode; je
+pris des leçons d'un non moins excellent professeur, le Dr Karpelès,
+recommandé par le même Ollendorff. Au bout de six mois je commençais à
+me débrouiller. Mais un séjour dans le pays était indispensable. Or,
+aller en Allemagne aussitôt après la guerre... cela me serrait le
+cœur. Il le fallait cependant. Je choisis un pays pas trop allemand,
+récemment annexé: le Hanovre. On y parle d'ailleurs l'allemand le plus
+pur. L'ami d'un ami de mes parents avait écrit à son correspondant de
+là-bas pour lui demander l'adresse d'une pension de jeunes gens. On
+avait indiqué le Dr Davisson dans la ville de Hanovre même.
+Nourriture excellente; instruction soignée; une vingtaine d'élèves, pas
+plus.... En route pour la pension Davisson!
+
+Par une jolie matinée de juillet, je sonnais à la porte du docteur. Je
+fus assez étonné, quand, cette porte ouverte, je me trouvai dans une
+cour où quelques jeunes garçons, dont l'âge pouvait varier entre huit
+ans au moins et quatorze au plus, jouaient aux billes, à la toupie, au
+ballon et à d'autres jeux plutôt enfantins.
+
+Le Dr Davisson accourait. C'était un petit vieillard rasé, maigre,
+pétulant, à lunettes, à favoris gris, à toque de velours, un échappé des
+contes d'Hoffmann. Je me nommai. Il eut un mouvement de surprise, me
+regarda de haut en bas, de bas en haut, avec ma haute stature, ma grande
+barbe, mon aspect de gaillard ayant fait campagne.
+
+--Ah! ah! c'est vous... vous êtes l'élève qui m'a été recommandé par M.
+X....?
+
+Pendant ce temps les jeunes garçons, intrigués, avaient cessé leurs jeux
+et m'entouraient curieusement. Je me faisais un peu l'impression de
+Gulliver à Lilliput.
+
+--Oui, c'est moi, _Herr Doctor_: mes bagages sont dans la voiture...
+et...
+
+Le docteur prit courageusement son parti et avec un geste circulaire:
+"Mais c'est une pension de petits garçons, ici! M. X...., en m'écrivant,
+a négligé de me dire votre âge. Il a dit seulement: un jeune
+Français.... J'ai cru que vous aviez dans les douze ans!"
+
+J'étais fort embarrassé! La perspective de rester au milieu de tous ces
+gamins me souriait peu, mais, d'un autre côté, l'air brave homme du
+docteur me séduisait. Et puis, que ferais-je tout seul dans cette ville
+où je ne connaissais personne; dans ce pays qui était l'ennemi, et plus
+encore, le vainqueur du mien?
+
+--Voulez-vous tout de même de moi? dis-je au docteur. Et j'ajoutai en
+riant: "Je vous promets d'être bien sage."
+
+Il dit lui-même en me tendant la main: "Essayons!..."
+
+ * * * * *
+
+Je suis resté deux mois chez le Dr Davisson. J'étais la "grande
+classe." J'étais admiré et envié par mes jeunes camarades anglais,
+américains ou allemands. Pendant les études, j'étais seul sur le premier
+banc, devant le professeur. Ce banc était trop bas pour mes grandes
+jambes et me les sciait à mi-cuisse. J'étais obligé de me tenir de côté.
+Un peu trop court le lit que j'occupais dans une chambre à part.
+(J'avais évité le dortoir.) Mais stoïque, j'avais voulu pour ne pas
+donner le mauvais exemple, me soumettre autant que possible à la règle
+de la maison. On m'avait seulement dispensé de jouer aux billes pendant
+les récréations et aussi de l'"allumage de la pipe."
+
+Cet allumage consistait en ceci. Quand un élève était premier, il avait
+l'honneur d'allumer la pipe, la grosse pipe en porcelaine, la _Pfeife_
+du docteur. J'ai été plusieurs fois premier: mais, en ce cas, c'était le
+second qui allumait la pipe.
+
+M. Davisson était un brave homme qui demeurait très attaché à la
+dynastie et détestait les Prussiens. Il m'en disait le plus grand mal.
+C'était toujours ça! Quant à mes progrès, ils furent considérables.
+J'étais récompensé de mon courage. Au bout de deux mois, je parlais très
+convenablement l'allemand. Seulement, il y a vingt-six ans de cela, et
+je l'ai pas mal oublié. Si je veux retrouver ce que j'ai perdu, il me
+faudra retourner à Hanovre et me remettre en pension! J'y réfléchirai.
+
+
+
+
+LA CHARGE DES MORTS.
+
+PAR HENRY DE FORGE.
+
+
+I.
+
+Comme le soir tombait sur la bataille encore indécise laissant l'armée
+russe en une position vraiment critique, le général prince Rouknine, qui
+commandait l'aile gauche, se sentant tourné par l'ennemi, donna aux
+quelques Cosaques qui lui restaient l'ordre de charger.
+
+Il ne s'agissait de rien moins que de déloger deux mille Turcs fortement
+établis dans le village de Karkow avec des batteries d'artillerie; il
+fallait absolument que les Russes pussent les chasser de là, s'ils ne
+voulaient pas se trouver enveloppés....
+
+Cela était nécessaire pour que l'issue du combat changeât et que la
+marche en avant sur Plewna pût être continuée.
+
+Mais la tentative était d'autant plus difficile que les soldats qui
+occupaient Karkow faisaient tous partie de la garde particulière du
+Sultan, et c'étaient de grands diables d'hommes de six pieds de haut,
+qui ne s'étonnaient de rien, n'avaient peur de rien et avaient pour
+principe de ne jamais laisser un ennemi à terre sans lui tracer dans le
+dos, à coups de poignard, le croissant rouge de Mahomet.
+
+Le prince Rouknine savait cela.
+
+Aussi, lorsqu'il se décida à envoyer contre eux ses cinq cents derniers
+Cosaques, tout ce qui lui restait de son fameux régiment de l'Oural, il
+comprit qu'il les envoyait à la mort et que pas un ne reviendrait....
+
+Il fit appeler leur capitaine, un beau blond avec des yeux très bleus,
+qui se nommait Serge Frithiof et qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans.
+
+Froidement il lui dit:
+
+--Monsieur, vous allez avoir l'honneur de charger. Vous lancerez vos
+chevaux à toute vitesse sur le village de Karkow, que l'infanterie
+ennemie occupe en ce moment. Si vous arrivez à enlever la position, la
+trouée sera faite et notre armée sera sauvée. Mais vous vous battrez
+dans la proportion de un contre quatre et c'est pour la plupart d'entre
+vous la mort certaine. Si Karkow est repris et si le passage est libre
+grâce à vous, vous ferez résonner la cloche de l'église, et je serai
+prévenu. Si aucun son ne tinte dans les airs, c'est que l'armée russe
+doit succomber et que pas un de vous ne sera vivant.
+
+Le capitaine abaissa lentement son sabre en signe d'acquiescement.
+
+C'était un rude soldat que ce Serge Frithiof, malgré son regard doux
+comme un regard de femme.
+
+Puis, à mi-voix, il murmura ces simples mots:
+
+--La cloche sonnera!
+
+
+II.
+
+Les boulets pleuvaient tout autour des Cosaques, dont les chevaux se
+cabraient furieux, l'écume aux dents.
+
+Serge Frithiof leva le bras.
+
+Une clameur sauvage retentit, et la masse sombre des cavaliers s'ébranla
+au grand galop pour traverser le ravin de Karkow.
+
+Ils étaient effrayants, ces géants courbés sur leurs selles, la lance en
+avant; selon les ordres du capitaine, ils avaient tout de suite cessé
+leurs cris rauques et l'on n'entendait plus que le bruit sourd et
+formidable du galop des chevaux.
+
+Quand les soldats de la Garde turque virent arriver cet ouragan, les
+plus hardis d'entre eux, ceux-là qui ignoraient même qu'on pût trembler,
+eurent un frisson.
+
+Le choc fut épouvantable. Chaque coup de sabre tranchait une tête,
+chaque coup de fusil abattait son homme. Et il y avait des ruisseaux de
+sang le long des maisons.
+
+Mais les Cosaques étaient décimés.
+
+Sentant, néanmoins, ses troupes ébranlées, le général turc leur fit
+effectuer un mouvement en arrière qui dégageait le village; puis,
+confiant dans la supériorité du nombre, il leur fit prendre position à
+un kilomètre de là, près d'une ferme abandonnée, d'où l'artillerie
+pourrait tirer.
+
+Karkow était pris, mais la trouée n'était pas faite!
+
+Serge Frithiof blêmit de rage: il aurait voulu être tué, vraiment, et
+voilà que la mort l'épargnait.
+
+--L'armée peut être sauvée par vous! avait dit le général prince
+Rouknine.
+
+Coûte que coûte, il fallait donc continuer cette charge folle qui venait
+de faire reculer l'ennemi; mais comment, puisque l'escadron était réduit
+à quelques cavaliers?...
+
+Le capitaine rassembla ses Cosaques sur la grande place de Karkow et les
+compta. Ils étaient soixante à peine. Plus de quatre cents cadavres
+jonchaient les rues du village, à côté des cadavres turcs.
+
+Les chevaux, sans cavaliers, erraient par troupes, docilement. Peu
+d'entre eux avaient été touchés, car toutes les balles, bien dirigées,
+avaient frappé les hommes en pleine poitrine. Et il n'y avait que des
+morts à terre, les soldats du Sultan n'ayant pas oublié le croissant
+sanglant de Mahomet.
+
+Le soir tombait; des lueurs roses éclairaient doucement l'horrible
+spectacle, des lueurs qui se mouraient sur le champ de bataille qui
+allait être un champ de déroute.
+
+Serge restait silencieux, très sombre.
+
+Il avait au cœur une colère folle, un désespoir d'être là, impuissant
+contre un ennemi qu'il avait vaincu cependant. Soudain, une pensée
+traversa son cerveau, une pensée fantastique. Il passa la main sur son
+front, comme s'il voulait en chasser un cauchemar. Ses yeux très bleus
+avaient un reflet singulier, et tout bas il murmura:
+
+--Nous allons continuer la charge!
+
+Se tournant vers ses hommes, il ajouta:
+
+--Vous irez ramasser tous les morts qui sont tombés dans le village et
+vous arrêterez les chevaux errants, puis vous remettrez en selle les
+corps, solidement attachés sur les chevaux avec la courroie des lances.
+
+Un frisson parcourut les rangs.
+
+Que voulait le capitaine? Il devenait fou! Mettre en selle des cadavres,
+profaner le repos des soldats tués à l'ennemi! Il y eut un moment
+d'hésitation.
+
+--Faites! répéta l'officier froidement.
+
+Les Cosaques obéirent.
+
+Il leur fut facile de ramener les chevaux qui se groupaient ensemble,
+par habitude, et d'une main vigoureuse ils soulevèrent les cadavres
+sanglants pour les dresser sur les étriers.
+
+La scène était terrible, et ces hommes qui, tout à l'heure, avaient
+montré tant de courage, devenaient blêmes en accomplissant l'affreuse
+besogne.
+
+--A cheval, vous autres! cria Serge Frithiof, une fois qu'il eut vu
+reformé son ancien escadron, un escadron de soldats qui ne vivaient
+plus.
+
+Les soixante Cosaques, les mains rouges de sang, vinrent reprendre leur
+place, en tête des rangs.
+
+--Nous allons charger une seconde fois! dit le capitaine.
+
+--Y penses-tu, petit père? fit l'un des Cosaques; avec de pareils
+cavaliers!
+
+Partons en tête, répondit l'officier; leurs chevaux suivront les
+nôtres!
+
+
+III.
+
+L'escadron s'ébranla, et, sur le chemin en pente qui descendait de
+Karkow vers la ferme où était l'ennemi, la charge recommença.
+
+Les Turcs, qui avaient vu tomber sous leurs coups la plupart des soldats
+russes, se croyaient tranquilles maintenant, et ils furent étrangement
+surpris lorsqu'ils entendirent à nouveau le bruit de cette chevauchée
+qui approchait.
+
+Au cri d'alarme des sentinelles, ils se déployèrent en bataille et
+firent feu sur toute la ligne.
+
+Quarante Cosaques roulèrent à terre: c'étaient ceux des premiers rangs,
+ceux qui vivaient!
+
+Pendant ce temps, les autres continuaient de charger, invulnérables!
+
+Le capitaine Serge brandissait son sabre au-dessus des têtes, et les
+chevaux, emballés maintenant, galopaient avec une effroyable vitesse.
+
+Les soldats turcs ne concevaient point ce qui se passait. D'où pouvait
+venir cet escadron? Quels étaient ces démons qui recevaient les balles
+sans broncher, courbés très bas sur leurs selles, sans une parole, sans
+un cri?
+
+En cette nuit tombante, cette charge était comme une course des légendes
+héroïques; on ne distinguait pas le nombre des chevaux, et l'on pouvait
+croire que c'était toute la cavalerie russe, toute une armée fantôme qui
+arrivait!
+
+Les premiers rangs d'infanterie fléchirent, les autres ne tardèrent pas
+à reculer, et, comprenant tout à coup, se rendant compte, les Turcs
+abandonnèrent leurs armes en s'enfuyant.
+
+Ce fut alors une épouvantable débâcle.
+
+La position était enlevée, et le passage devenait libre enfin.
+
+Serge Frithiof, qui avait été encore épargné par les balles, se retourna
+et vit que son escadron était là, presque entier, dans son ordre
+habituel, tant les chevaux étaient dociles; les rudes bêtes s'étaient
+toutes arrêtées derrière lui, quand il avait crié: "Halte!" et elles
+restaient maintenant immobiles, tête basse, couvertes d'écume.
+
+La plupart de leurs cavaliers étaient demeurés en selle, car les
+courroies des lances étaient solides.
+
+Et quelques instants après, dans la nuit, la cloche du village sonna,
+tintant le glas....
+
+
+IV.
+
+La victoire était possible, certaine même, puisque la trouée avait été
+faite sous la charge héroïque et que les Turcs abandonnaient leurs
+positions.
+
+Le général prince Rouknine, en entendant la cloche, se découvrit,
+comprenant que ses fidèles Cosaques s'étaient bien battus, se sacrifiant
+pour sauver le reste de l'armée.
+
+Et cet homme qui, dans sa longue vie avait vu tant de combats et
+d'exploits, pleura.
+
+Avec son état-major, il se porta au galop du côté de Karkow, mais il
+avait le cœur serré, craignant de voir à terre tous ses beaux
+Cosaques,--et sa joie de vaincre était mêlée de douleur!
+
+Il déboucha sur la grande place du village.
+
+Quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir soudain, rangées en bataille,
+comme pour la parade, les lignes noires de l'escadron!
+
+Ils étaient bien trois cents cavaliers environ, le capitaine Serge
+Frithiof à leur tête.
+
+La nuit était venue; mais il faisait un clair de lune magnifique, un de
+ces admirables clairs de lune d'Orient qui donnent aux choses des
+reflets étranges.
+
+Le capitaine Serge s'avança à la rencontre du général.
+
+--Karkow est libre! fit-il en saluant du sabre.
+
+--Vous avez donc pu charger? demanda le prince.
+
+--Deux fois de suite, car il a fallu chasser l'ennemi d'une ferme où il
+s'était retranché!
+
+--Et vous avez eu beaucoup d'hommes tués, capitaine?
+
+--Tous mes hommes!
+
+En disant ces mots, Serge Frithiof se redressa.
+
+--Mais alors, demanda le prince Rouknine, quels soldats sont donc là,
+debout sur leurs chevaux?
+
+--Nos braves Cosaques, héroïques jusque dans la mort!
+
+Le prince Rouknine s'approcha et il vit, penchées sur le cou des
+chevaux, éclairées par la lumière blafarde de la lune, les têtes mortes
+qui se balançaient aux mouvements des montures.
+
+
+
+
+LE PETIT HOMME ROUGE.
+
+PAR FRANÇOIS DE NION.
+
+
+C'est le soir même des terribles journées d'octobre que la Reine et moi,
+son humble servante, nous vîmes dans un des couloirs du vieux Louvre
+cette affreuse figure dont aujourd'hui même encore--à l'heure lointaine
+où j'écris ces lignes,--je ne puis oublier les traits, ni, malgré tout,
+méconnaître la réalité.
+
+Je raconterai d'autre part notre voyage de Versailles à Paris dans un
+torrent de têtes hideuses qui semblaient porter nos carrosses comme
+l'eau d'un fleuve une barque périlleuse. Têtes sanglantes et têtes
+sinistres, je vous vois danser autour de nous, les unes au bout d'une
+pique avec vos prunelles rigides et vos muscles tordus; les autres au
+niveau de nos visages, les yeux hagards et les bouches hurlant des
+injures.
+
+L'horrible jour, froid, pluvieux, sombre!
+
+Le soir même il fallut s'occuper de se loger dans les appartements des
+Tuileries qui n'avaient pas été chauffés depuis l'enfance de Louis XV.
+Tout y était dans un désordre sinistre. Le pauvre Dauphin, habitué à son
+palais de Versailles, se pressait contre sa mère, effrayé par ces murs
+délabrés.
+
+--Tout ici est bien laid, maman, murmurait-il.
+
+Et Marie-Antoinette lui répondait:
+
+--Louis XIV logeait ici, mon fils, nous ne devons pas être plus
+difficiles que lui.
+
+Dès que ses enfants furent endormis dans des lits préparés à la hâte, la
+Reine m'appela et me dit:
+
+--Venez avec moi, comtesse; le Roi est couché, mais pour moi je ne
+saurais dormir sans avoir parcouru ces appartements et m'être assurée
+que je n'ai pas à redouter le fer d'un assassin veillant dans ces
+ténèbres contre les jours de Sa Majesté.
+
+ * * * * *
+
+Je pris un bougeoir. C'était le bougeoir du coucher dans la chambre du
+Roi à Versailles, le long bougeoir de vermeil à deux bougies si
+ardemment ambitionné par les courtisans, pour qui le tenir était un
+grand honneur; on l'avait emporté malgré le désarroi. Je pris ce
+bougeoir et je marchai devant la Reine, éclairant notre ronde nocturne à
+travers le palais sombre.
+
+Les cent Suisses étaient campés dans la vaste galerie du centre, qui fut
+depuis la salle des maréchaux; de ce côté il n'y avait rien à craindre.
+Nous tournâmes dans un appartement qui donnait sur les jardins et sur la
+Seine. Il faisait clair de lune; certaines fenêtres conservaient encore
+les petits vitraux plombés du temps des Médicis. Leurs verres grossiers,
+en culs de bouteilles, laissaient transparaître une lumière verdâtre qui
+tachait le visage de la Reine et me la montra soudain comme un fantôme
+en son vêtement blanc. Je me souviens que mes doigts tremblèrent et que
+les bougies que je tenais pleurèrent sur le parquet.
+
+--Vous avez peur? me dit-elle. Vous étiez plus brave tantôt.
+
+Et elle daigna ajouter:
+
+--J'ai été témoin de votre courage et de votre fidélité; je ne les
+oublierai jamais... si toutefois j'ai encore longtemps pour me souvenir.
+
+--Oh! madame, m'écriai-je.
+
+Mais d'un geste doux et souverain elle m'indiquait une porte.
+
+--Je ne sais ce qu'il y a de ce côté-ci des appartements. Dans mes rares
+séjours à Paris je n'ai jamais été si loin.
+
+Je jetai un coup d'œil par un des carreaux de vitre: nous dominions
+la Seine et le vent faisait trembler, en les balançant, les grands
+arbres de la grève, mêlant leurs branches noires dans les rayons
+argentés de l'astre des nuits.
+
+--C'est, me dit la Reine, que nous sommes à la porte qui fait
+communiquer le château avec la galerie du Louvre.
+
+ * * * * *
+
+Un frisson involontaire me saisit: il me semblait que derrière cette
+frêle planche aux moulures dorées et peintes par Coypel, tout le vieux
+mystère du Louvre tragique s'agitait. Je n'étais pas très savante en
+histoire de France--juste ce qu'on en apprend en même temps que sa
+généalogie,--mais je me rappelais des récits terribles et des légendes
+sinistres. Ce palais, disait-on, était parcouru par des spectres
+étranges. Cependant la Reine me commandait d'ouvrir et d'une main
+tremblante je tournai le bouton de la serrure.
+
+Un coup de vent me frappa au visage et faillit éteindre mes bougies; je
+les protégeai de la main en les élevant pour dissiper l'obscurité; leur
+faible rayonnement faisait remuer des ombres que je jugeais effrayantes;
+mais la Reine éleva la voix:
+
+--On aurait dû placer ici un factionnaire dont on fût sûr. Dieu sait
+jusqu'où ce corridor peut conduire!
+
+Car nous distinguions maintenant une longue galerie qui semblait
+s'étendre à l'infini.
+
+--Allons, dit Marie-Antoinette; il faut voir.
+
+Et comme j'osai représenter à ma souveraine qu'il était nécessaire au
+moins d'appeler des gardes pour accompagner Sa Majesté, elle me fit
+signe de la suivre et s'avança la première.
+
+Cette partie du Louvre fut reliée aux Tuileries par les architectes de
+Louis XIV; elle était alors, par suite de transformations essayées, puis
+renoncées, un désordre et un chaos. Nous errâmes dans un dédale de
+corridors coupés de marches et faisant cent détours, rencontrant parfois
+de brusques escaliers en vis, semblant descendre au centre de la terre,
+et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées. Les
+voûtes sous lesquelles nous marchions étaient basses, gothiques,
+supportées par des bustes d'animaux à faces de monstres. La Reine
+murmura d'une voix basse comme un souffle:
+
+--Nous sommes dans la partie qui n'a pas été touchée; c'est le vieux
+palais de Charles IX et d'Henri III. Ces pierres ont dû voir bien des
+événements.
+
+ * * * * *
+
+A ce moment nous entendîmes distinctement un bruit léger à quelques pas
+de nous. Nous nous trouvions alors au centre d'une sorte d'étoile où
+venaient aboutir des couloirs obscurs. Le sentiment naturel de ce que je
+devais à ma souveraine vainquit ma faiblesse et je m'élançai devant
+Marie-Antoinette en élevant en l'air mon bougeoir de vermeil. Une forme
+bizarre apparaissait semblant descendre un à un les degrés taillés dans
+la pierre des murs; c'était une façon de petit homme vêtu de la manière
+qu'on représente les bourgeois du temps passé, avec des chausses à
+trousses, une casaque tailladée, et coiffé d'un chaperon à oreillère et
+à queue pendante. Mes tremblantes mains dirigeaient la lumière de son
+côté et nous vîmes qu'il _était tout habillé de rouge_.
+
+Au cri que je ne pus retenir, cet être affreux, qui me parut avoir les
+traits d'un vieillard et la taille d'un enfant, leva la tête et,
+remontant brusquement, d'un vif élan, les degrés qu'il était en train de
+descendre, nous le vîmes s'élever tout d'un coup comme s'il voulait
+donner de la tête contre la voûte et disparaître.
+
+Marie-Antoinette était immobile et pâle; j'osai saisir sa main glacée.
+
+--Rentrons, me dit-elle; rien d'humain ne nous menace en ces lieux. Sans
+doute que la Providence a voulu m'attirer jusqu'ici pour m'avertir par
+un signe des dangers qui menacent la monarchie.
+
+--Votre Majesté pense donc?...
+
+--Que nous venons de voir le petit homme rouge, celui qui erre dans les
+détours du Louvre quand le roi de France est en péril. Je ne sais si
+notre croyance catholique nous permet d'ajouter foi à cette
+superstition; mais comment douter du témoignage de nos yeux?
+
+Nous rentrâmes; elle impassible, moi terrifiée. Tout dormait dans le
+château. J'aidai la Reine à se dévêtir sans ces étiquettes qui lui
+avaient tant pesé et je l'entendis murmurer comme à elle-même:
+
+--Je crains tout pour le Roi. Quant à moi je suis étrangère; ils
+m'assassineront; que deviendront nos pauvres enfants?
+
+La douleur de cette Reine dans ce palais de désastres dépassait tout ce
+que les tragédies ont pu concevoir de terrible....
+
+ * * * * *
+
+Je suis la dernière servante de la monarchie qui ai vu, de mes yeux vu,
+_le petit homme rouge du Louvre_.
+
+
+
+
+LA BATAILLE DE FRÅ’SCHWILLER
+
+(RÉCIT D'UN TÉMOIN.)
+
+PAR ERNEST DAUDET.
+
+
+Cette nuit du août 1870 est restée dans ma mémoire comme la plus
+émouvante que j'aie passée jamais. Nous étions campés un peu en arrière
+de Frœschwiller. Vers dix heures, après s'être assuré que ses troupes
+avaient le nécessaire, que partout les sentinelles étaient à leur poste,
+le général était rentré dans une maison de paysan, construite au milieu
+d'un vallonnement formé par deux collines basses dont les troupes
+occupaient les pentes.
+
+Cette maison, presque une chaumière, avait été abandonnée par son
+propriétaire, et le général s'y était installé avec son état-major. Il
+prit avec nous un léger repas; puis il se jeta tout habillé sur un
+matelas, en me laissant le soin de le réveiller, si cela était
+nécessaire. Je sortis et allai m'asseoir sur le devant de la maison. La
+nuit était obscure, bien qu'il y eût des étoiles au ciel, le temps doux,
+et le silence profond, troublé seulement par des bruits de pieds de
+chevaux frappant le sol, les cris des grand'gardes accueillant les
+rondes par le "Qui vive!" traditionnel.
+
+ * * * * *
+
+Tout à coup, dans le solennel silence de la nuit que je raconte, le
+galop d'un cheval se fit entendre, se rapprochant de moi. Je prêtai
+l'oreille. Les cris des sentinelles se succédaient avec rapidité, et
+trois minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un officier d'état-major,
+guidé par un cavalier de la division, s'arrêtait devant la maison que
+nous occupions.
+
+--Le général? demanda-t-il avec l'accent d'un homme qui vient de fournir
+une longue traite.
+
+--Il est là: il s'est jeté tout habillé sur un lit; je suis son officier
+d'ordonnance.
+
+--Veuillez le réveiller alors, capitaine; dépêches du général en chef.
+
+J'entrai précipitamment dans la chaumière, et en apprenant de quoi il
+s'agissait, le général fut immédiatement sur pied. En le voyant, l'aide
+de camp salua respectueusement et dit:
+
+--Voici les dépêches, mon général. J'avais ordre de ne les remettre qu'à
+vous-même.
+
+Il les avait à peine remises que, sans attendre un mot de remerciement,
+il piqua des deux et s'éloigna à fond de train, suivi par le cavalier
+qui l'avait amené jusqu'à nous.
+
+--Cela m'a l'air de vouloir chauffer, murmura à mon oreille l'un des
+officiers du général.
+
+Nous nous tenions attentifs et immobiles, à quelques pas de ce dernier.
+Par son ordre, un soldat avait apporté une lanterne à la lueur de
+laquelle il lut la dépêche qu'il venait de recevoir. La clarté blanche
+donnait en plein sur son visage, dont je pouvais ainsi observer tous les
+mouvements, et mes yeux s'attachaient sur ses traits, impatient que
+j'étais de connaître la vérité. Mais la figure du général demeura
+impassible. Aucun tressaillement ne fit trembler ses joues. Seulement,
+quand il releva la tête, je crus voir dans ses yeux une expression de
+résolution et de défi que je ne lui connaissais pas; en même temps,
+d'une voix ferme et nette, il nous dit:
+
+--Je crois, messieurs, que vos ardeurs ne tarderont pas à être
+satisfaites et que ma division livrera aujourd'hui sa première bataille.
+
+--Je ne m'étais pas trompé, fit de nouveau l'aide de camp qui m'avait
+précédemment parlé.
+
+Le général, qui avait réfléchi un moment, ne demeura pas longtemps
+silencieux; il reprit:
+
+--Les nouvelles que voilà nous obligent à un mouvement immédiat. Venez,
+messieurs, recevoir mes ordres.
+
+Tandis que le général, une carte sous les yeux, dictait ses ordres pour
+les chefs qui relevaient de son commandement, ceux-ci se présentèrent.
+Il les leur communiqua de vive voix; puis ils causèrent rapidement à
+voix basse pendant quelques instants. Chacun de ces petits épisodes se
+gravait dans mon esprit, et j'en ai retenu les moindres détails. Cette
+chambre à peine éclairée par des bougies fichées dans des bouteilles;
+sur la table grossière, couverte de taches, une carte étendue et autour
+du groupe formé par les généraux, quelques officiers allant et venant
+discrètement: tel est le spectacle dont j'ai gardé le souvenir.
+
+Quelques instants après, des bruits de tambour retentirent. Il y eut,
+sur toute la surface occupée par nos troupes, un grand mouvement, et en
+moins d'une heure, toute la division se trouva sous les armes, la soupe
+mangée, tentes et bagages pliés, en un mot prête à se mettre en route.
+Une lieue nous séparait du point où nous devions nous rendre. Elle fut
+si rapidement franchie, qu'à cinq heures du matin le général m'envoya
+auprès du maréchal pour lui faire connaître que ses ordres étaient
+exécutés. Je parcourus à cheval une assez longue distance à la recherche
+du quartier général. De tous côtés je voyais des troupes prendre
+position, et ce spectacle me confirmait dans cette pensée que le général
+ne s'était pas trompé et que nous allions assister à une grande
+bataille.
+
+C'est guidé par ces troupes que je parvins à rencontrer le maréchal. Il
+était sur pied, se promenant de long en large en attendant le jour. Je
+fis la commission dont j'étais chargé; et il ne me répondit qu'un mot:
+
+--Dites à votre général que je compte sur lui.
+
+Je revins prendre mon poste. L'horizon blanchissait sous les premiers
+rayons du crépuscule. En face de moi, dans une brume qui donnait à tous
+les objets un aspect vaporeux, se dessinait vigoureusement un radieux
+paysage. C'étaient des gorges basses et profondes, formées par deux
+contreforts de la chaîne des Vosges, et qui s'ouvrent sur la basse
+Alsace, entre Haguenau et Wissembourg. Au-dessus, les hautes montagnes
+formaient un demi-cercle et semblaient être le cadre naturel de ce coin
+charmant qui, tout à l'heure, devait être ensanglanté.
+
+Quand je fus de retour auprès du général, le jour était venu et je pus
+me rendre compte des positions occupées par la division. Nous étions
+appuyés à notre droite par une colline, dont des troupes placées sous
+les ordres d'un autre général occupaient les pentes. A notre gauche,
+nous avions un petit bois derrière lequel notre artillerie se trouvait
+embusquée. Nous pouvions donc attendre en sûreté; notre position
+paraissait en quelque sorte inexpugnable. Tout à coup, sur les hauteurs
+en face de nous, nous vîmes luire au jour levant des uniformes
+allemands.
+
+Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, quand, soudain éclata une
+violente canonnade. La bataille commençait. Je regardai ma montre, il
+était sept heures du matin.
+
+ * * * * *
+
+A dater de ce moment, ma mémoire s'obscurcit, mes souvenirs se troublent
+et il me devient impossible de suivre, l'un après l'autre, les épisodes
+de cette mémorable journée. Je les raconte ici comme ils se présentent à
+ma pensée. Pendant plus d'une heure, je ne fis qu'aller et venir à la
+suite du général qui se portait à toute minute sur tel ou tel point.
+
+Nous nous attendions d'un instant à l'autre à être appelés à prendre
+part au combat; mais, jusqu'à ce moment, nous étions demeurés
+immobiles, essayant d'en suivre les péripéties, et appelant de tous nos
+vœux l'ordre qui nous enjoindrait de marcher. De quelque côté que se
+portassent nos regards, ils ne découvraient que nuages blancs disséminés
+sur le paysage. Ces nuages indiquaient les points où la bataille était
+plus vive; c'était la fumée des canons.
+
+Tout à coup, nous reçûmes l'ordre d'avancer. Le général parcourut au
+galop le front de ses troupes: puis, brandissant son épée, il prononça
+d'une voix retentissante les paroles du commandement que d'autres voix
+répétèrent après lui. Nous voilà en route. Le bruit de la canonnade qui
+gronde partout autour de nous assourdit nos oreilles. L'air est saturé
+d'odeur de poudre, et il nous semble, au fur et à mesure que nous nous
+rapprochons des points sur lesquels l'action a acquis le plus
+d'intensité, que nous allons mettre le pied dans une ardente fournaise.
+Nous débouchons brusquement dans une plaine où des masses de troupes
+sont engagées.
+
+Je distingue alors nettement nos soldats rapprochés de minute en minute
+des bataillons allemands. Les nôtres sont éprouvés déjà cruellement par
+les batteries prussiennes qui tirent incessamment, et qui nous causent
+de grandes pertes. Mais elles n'arrêtent pas leur ardeur surexcitée par
+le bruit qui s'est répandu que la droite de l'ennemi est repoussée. Nous
+passons à notre tour sous les feux de ces batteries. Devant nous et
+protégée par elles est massée l'infanterie allemande. C'est sur ce point
+que nous nous dirigeons. Mon sang s'échauffe, ma chair tressaille, ma
+bouche est sèche et je suis moi-même surpris que mon cœur n'éprouve
+aucune pitié devant les morts qui tombent autour de moi. Ils sont déjà
+nombreux. On voit les cadavres épars, encore dans l'attitude qu'ils ont
+prise en tombant. Puis ce sont les blessés dont les cris déchireraient
+l'âme, s'il ne suffisait de quelques minutes pour l'aguerrir et la
+rendre insensible aux tragédies de ce sanglant spectacle. Au milieu de
+ce vacarme effroyable, je suis arrêté tout à coup par une voix qui crie:
+
+--Capitaine, capitaine, par pitié!
+
+Je me retourne. Au pied d'un chêne, un jeune chasseur de Vincennes est
+étendu. Son visage est imberbe. Il est blond, et, en le voyant de près,
+il me semble que c'est un enfant. Ses deux jambes sont brisées, et il
+attend la mort en disant au chirurgien, qui essaye de le soulager:
+
+--Laissez donc, monsieur le major, il n'y a rien à faire.
+
+--Vous m'appelez, mon ami? lui dis-je en poussant mon cheval vers lui.
+
+--La bataille est-elle gagnée? me demande-t-il fiévreusement.
+
+--Elle commence à peine.
+
+--Ma foi, tant pis. Avant de mourir j'aurais voulu savoir...
+
+Il s'arrête. L'horrible souffrance qu'il éprouve lui coupe la parole.
+Mais cette crise dure à peine quelques secondes, et alors je vois le
+pauvre petit chasseur, se redressant autant qu'il peut le faire, la face
+livide, l'œil assombri déjà par la mort qui s'avance, et je l'entends
+crier:
+
+--Vive la France!
+
+Puis, il retombe; à ce cri d'héroïque soldat succède une plainte
+d'enfant et je n'entends plus que ces mots coupés par des hoquets
+d'agonie:
+
+--Maman, chère maman!
+
+ * * * * *
+
+--Nom de nom! que faites-vous donc là, Rocheray?
+
+Je me retourne brusquement. J'ai reconnu la voix de mon général. Je
+m'arrache au navrant spectacle que je viens de décrire; je suis mon chef
+qui regarde et encourage ses troupes formées en bataillons. Elles
+s'avancent, en obligeant l'ennemi placé devant elles à redoubler son
+feu roulant et non interrompu. Nous ne sommes plus qu'à une courte
+distance des bataillons allemands. Encore une minute et nous allons les
+aborder à la baïonnette. Nous nous préparons à combattre avec
+acharnement; car ceux qui sont en face de nous ont l'avantage de la
+position. Placés sur une hauteur couronnée par leur artillerie, ils nous
+menacent d'une manière terrible.
+
+--Allons, mes enfants! crie et répète le général qui galope autour de sa
+division, en nous entraînant à sa suite, sans se soucier des balles qui
+sifflent à ses oreilles et des obus qui éclatent devant nous, allons! il
+va falloir grimper là-dessus. Du courage et du jarret surtout!
+
+Ce n'est rien ces quelques mots, mais cela suffit pour encourager les
+soldats. Nous nous élançons sur ces pentes heureusement peu abruptes.
+
+Tout à coup, sur la droite de l'ennemi, venue on ne sait par où,
+apparaît comme par enchantement, en poussant des cris terribles, une
+véritable nuée de démons. Ce sont des turcos, facilement reconnaissables
+à leur teint et à leur costume. Je ne saurais traduire l'effet qu'ils
+produisent; ils causent aux Allemands une profonde terreur qui nous aide
+à avoir raison d'eux. Semblables à des chacals, les turcos qui les ont
+surpris se jettent dans leurs rangs, combattant les uns avec la
+baïonnette, les autres à coups de crosse. C'est une lutte corps à corps,
+pleine d'imprécations et de hurlements sauvages. Les corps tombent sous
+les coups, et nous rendons aux Allemands tout le mal que, depuis trois
+heures, ils nous ont fait.
+
+Quant aux Prussiens, c'en est fait d'eux sur ce point, ils ne battent
+pas en retraite, ils fuient pêle-mêle, terrifiés, sourds aux cris de
+leurs officiers et poursuivis par les turcos, auxquels la pitié est
+inconnue et qui tuent impitoyablement. L'artillerie qui nous menaçait
+tout à l'heure ne se fait plus entendre. Nous ignorons ce qui se passe
+d'un autre côté; mais pour notre part, nous avons gagné la partie.
+
+ * * * * *
+
+Il est environ midi. Mettant pied à terre un moment, je bois une gorgée
+d'eau-de-vie que me présente un soldat. Puis, je regarde, tâchant de
+deviner où en est la bataille. Mais le champ sur lequel elle est engagée
+se déroule si vaste que je ne vois rien, si ce n'est la fumée des canons
+et parfois, au milieu des épais nuages qu'elle forme, des actions
+isolées dont il est difficile d'apprécier l'importance ou de suivre les
+péripéties. Ce que je constate dans toutes les parties du paysage qu'à
+l'aide d'une lorgnette je peux embrasser, c'est que sur tous les points
+où les troupes sont aux prises, les Allemands sont beaucoup plus
+nombreux que les Français.
+
+Cependant le temps se passe. Nous attendons des ordres; ils n'arrivent
+pas. A trois heures, nous sommes toujours au même point. Mais à ce
+moment un grand mouvement se fait sur notre droite. En face de nous,
+d'une des gorges qui ferment la sortie de la vallée, nous voyons
+déboucher une grande masse de Prussiens. Ce sont des troupes fraîches
+que l'ennemi fait marcher contre nous.
+
+En même temps, il couronne d'artillerie les hauteurs voisines. Bientôt
+nous sommes cruellement éprouvés par le feu de ces canons qui protègent
+l'arrivée de ce corps de réserve. Pour le coup, on ne va pas sans doute
+nous laisser immobiles. Notre secours doit être nécessaire dans une
+circonstance aussi critique, au moment où commence la partie que l'on
+croyait terminée.
+
+En effet, le général reçoit successivement plusieurs ordres pressés,
+d'après lesquels il formule ses instructions que ses officiers
+d'ordonnance transmettent à ses subordonnés. Au bout d'un quart d'heure
+nous sommes en route, nous gagnons la plaine, et tandis qu'au-dessus de
+nos têtes se croisent les boulets et les obus, nous nous dirigeons
+contre les Allemands. De tous les chemins, de tous les sentiers,
+débouchent des troupes qui viennent se joindre à nous. Mais elles sont
+exténuées, étant debout et combattant depuis le matin, tandis que
+l'ennemi qu'elles ont devant elles est frais et reposé.
+
+En outre, il est trois fois plus nombreux que nous, et il suffit, pour
+s'en convaincre, de voir cette multitude de casques à pointes, de
+casquettes bleues, dont l'acier et les vives couleurs brillent au
+soleil. On nous a groupés autour d'un ruisseau bordé d'arbres, qui sont
+pour nous un abri, et c'est de là que nous commençons à tirer sans
+interrompre sur cette avalanche humaine qui grossit sans cesse et nous
+envahit de toutes parts.
+
+Le général est soucieux. Je m'approche de lui, et il me fait remarquer
+que les batteries qui nous protégeaient sur le plateau que nous avons
+abandonné, sont éteintes pour la plupart, et que c'est maintenant sur
+nous que l'ennemi envoie ses projectiles. Comme il finit de parler, un
+obus vient tomber en sifflant à quelques pas de nous; il éclate, et j'ai
+le temps de voir un de ses débris frapper au visage mon brave général.
+Mais au même instant mon cheval effrayé se cabre, et part à fond de
+train, quels que soient mes efforts pour le retenir.
+
+ * * * * *
+
+En quelques minutes, je franchis une énorme distance, et je vais me
+jeter dans un groupe de cuirassiers qui poursuivent des uhlans; je me
+joins à eux.
+
+Mais que pouvons-nous faire contre cette effroyable accumulation de
+troupes et de canons? Les intrépides cuirassiers, les énergiques
+chasseurs ont beau se ruer furieusement contre ces fantassins appuyés de
+tous côtés par de l'artillerie, ils sont arrêtés en route et obligés de
+renoncer à la partie. Pour la seconde fois, nous revenons en désordre au
+point de départ. Mais la moitié de notre effectif est restée en route.
+La plupart de nos officiers supérieurs ont disparu, et dans l'escadron
+auquel je me suis joint, c'est un sous-lieutenant qui commande. Tandis
+que d'un œil désespéré, la rage au cœur, impuissants, vaincus,
+nous ne demandons qu'à mourir, nous voyons arriver vers nous le maréchal
+entouré seulement d'un petit groupe d'officiers.
+
+Ses vêtements sont couverts de poussière et de boue, son visage est
+noirci en maints endroits, comme par des traînées de poudre. Une flamme
+sombre anime son regard. Il fait quelques pas vers le général qui nous
+commande et lui dit:
+
+--Général, il faut charger là-dessus.
+
+En prononçant ces paroles, il a mis pied à terre et de sa main droite
+qui tient une grosse lorgnette noire, il désigne la masse confuse de
+Prussiens.
+
+--Maréchal, nous avons chargé deux fois. J'ai perdu la moitié de mes
+hommes.
+
+Et à son tour, il montre au commandant en chef ses escadrons décimés et,
+parmi les cavaliers qui lui restent, un certain nombre en train de
+panser les blessures légères qu'ils ont reçues pendant les charges
+héroïques qui viennent d'avoir lieu.
+
+--Peu importe, général, il faut recommencer, il le faut.
+
+Le général, qui avait mis pied à terre, ne réplique pas, s'incline et se
+dirige vers son cheval. Mais le maréchal fait deux pas derrière lui,
+l'appelle, l'arrête d'un geste, et ajoute:
+
+--Oui, il le faut. Mais auparavant, général, embrassons-nous.
+
+Les deux vieillards échangent une accolade. Puis, ils remontent à
+cheval. Et tandis que l'un s'éloigne, l'autre crie d'une voix
+retentissante: "Cuirassiers, en avant!" Un formidable hourrah retentit;
+et comme nous avions le diable au corps électrisés par un patriotisme
+désespéré et par je ne sais quel attrait que la mort semble avoir pour
+nous en ce moment, nous nous élançons de nouveau. Ébranlant le sol, nous
+traversons la plaine.
+
+ * * * * *
+
+A peine avons-nous fait quelques pas que les obus et les balles pleuvent
+sur nous drus comme grêle et causent dans nos rangs d'indescriptibles
+ravages. Chevaux et cavaliers roulent pêle-mêle, et, détail horrible,
+nous sommes si violemment lancés, que nous ne pouvons retenir nos
+chevaux qui passent sur les malheureux désarçonnés et les écrasent. Le
+feu de l'ennemi redouble d'intensité. Evidemment notre audace confond
+les Allemands et accroît leur fureur. Mais cette fois rien ne nous
+arrête, nous serrons les rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent et nous
+venons enfin nous heurter contre les citadelles vivantes, hérissées de
+baïonnettes qui se sont abaissées pour nous recevoir.
+
+C'est un choc terrible, une confusion inexprimable, un spectacle qu'on
+ne décrit pas. Je ne sais comment il se peut faire que je me trouve au
+milieu de Prussiens qui, successivement, tirent sur moi à bout portant
+sans m'atteindre. Plus heureux, j'en étends deux à mes pieds avec mon
+revolver. Un officier à cheval bondit alors de mon côté, le sabre levé.
+Je suis perdu, car au même instant j'ai senti pénétrer dans la main qui
+tient mon arme la pointe d'une baïonnette et je me trouve ainsi désarmé.
+Heureusement, mon cheval se cabre, se dresse avec épouvante sur ses
+jarrets, et c'est sur son poitrail que tombe le coup qui m'était destiné
+et qui, d'ailleurs, ne lui cause qu'une blessure sans gravité. Je
+cherche une issue et me voilà de plus en plus pressé. Mais une voix se
+fait entendre:
+
+--Nous voilà, capitaine. Attendez, canailles!
+
+Je vois un sabre luire au soleil et tomber lourdement sur le cou de
+l'officier qui m'a menacé. Il est renversé sur son cheval. Je suis libre
+de ce côté, et mes libérateurs sont trois cuirassiers qui, en me voyant
+perdu, ont couru à mon secours. Je leur rends grâce.
+
+--C'est inutile, mon capitaine, dit le plus âgé d'entre eux. Le plus
+important maintenant c'est de décamper. Il ne va pas faire bon pour nous
+ici.
+
+Nous nous frayons un passage et, étant parvenus à nous dégager, nous
+nous mettons à galoper côte à côte. Un petit bois se trouve à notre
+droite; nous nous y jetons. Un grand nombre de fuyards ont fait comme
+nous, et je suis frappé en constatant que nous pourrions encore former
+un solide noyau. Je fais part de mon sentiment au cuirassier; il me
+répond simplement:
+
+--Dame! si vous pensez que ce soit utile.
+
+Je vais élever la voix pour arrêter ceux qui fuient. Mais je vois
+arriver vers nous plusieurs officiers d'état-major. Un d'eux me crie en
+passant:
+
+--Je porte l'ordre de faire sonner la retraite. La bataille est perdue.
+
+
+
+
+LE MAUVAIS ZOUAVE.
+
+PAR ALPHONSE DAUDET.
+
+
+Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'était pas content ce
+soir-là.
+
+D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur
+un banc, devant sa porte, pour savourer cette bonne lassitude que donne
+le poids du travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les
+apprentis, il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche, en
+regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là le bonhomme resta
+dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il
+comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme:
+
+--Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-être reçu du régiment quelque
+mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être
+malade...
+
+Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire
+trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la
+nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème.
+
+A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère.
+
+--Ah! les gueux! ah! les canailles!...
+
+--A qui en as-tu, voyons, Lory?
+
+Il éclata.
+
+--J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce
+matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus, bras
+dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment
+disent-ils ça?... opté pour la nationalité de Prusse.... Et dire que
+tous les jours nous en voyons revenir, de ces faux Alsaciens!...
+Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?
+
+La mère essaya de les défendre.
+
+--Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute, à
+ces enfants.... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les
+envoie!... Ils ont le mal du pays, là-bas; et la tentation est bien
+forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats.
+
+Lory donna un grand coup de poing sur la table.
+
+--Tais-toi, la mère!... vous autres femmes, vous n'y entendez rien. A
+force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous
+rapetissez tout à la taille de vos marmots.... Eh bien, moi, je te dis
+que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des lâches,
+et que si par malheur notre Christian était capable d'une infamie
+pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai servi
+sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à travers
+le corps.
+
+Et terrible, à demi levé, il montrait sa longue latte de chasseur pendue
+à la muraille au-dessus du portrait de son fils, un portrait de zouave
+fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête figure d'Alsacien,
+toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que
+font les couleurs vives à la grande lumière, cela le calma subitement,
+et il se mit à rire.
+
+--Je suis bien bon de me monter la tête.... Comme si notre Christian
+pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant la
+guerre?...
+
+Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner
+gaiement et s'en alla sitôt après avoir vidé une couple de chopes à la
+_Ville de Strasbourg_.
+
+Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois
+petits blondins qu'on entend gazouiller dans la chambre à côté, comme
+un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser devant
+la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et pense
+en elle-même:
+
+--Oui je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats.... Mais c'est
+égal! Leurs mères sont bien heureuses de les revoir.
+
+Elle se rappelle le temps où le sien avant de partir pour l'armée, était
+là, à cette même heure du jour, en train de soigner le petit jardin.
+Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les
+cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en entrant aux
+zouaves.
+
+Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur
+les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui
+qui vient d'entrer longe le mur comme un voleur, se glisse entre les
+ruches....
+
+--Bonjour, maman!
+
+Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme,
+honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays
+avec les autres, et, depuis une heure rôde autour de la maison,
+attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais
+elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu,
+embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons: qu'il s'ennuyait du
+pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux; avec ça la discipline
+devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient "Prussien" à cause
+de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à
+le regarder pour le croire. Toujours causant ils sont entrés dans la
+salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour
+embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n'a pas faim.
+Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups d'eau
+par-dessus toutes les tournées de bières et de vin blanc qu'il s'est
+payées depuis le matin au cabaret.
+
+Mais quelqu'un marche dans la cour, c'est le forgeron qui rentre.
+
+--Christian, voilà ton père, vite, cache-toi, que j'aie le temps de lui
+parler, de lui expliquer, et elle le pousse derrière le grand poêle de
+faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la
+chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première chose
+que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras... il
+comprend tout.
+
+--Christian est ici!... dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son
+sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est
+blotti, blême, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber.
+
+La mère se jette entre eux.
+
+--Lory, Lory, ne le tue pas... c'est moi qui lui ai écrit de revenir,
+que tu avais besoin de lui à la forge....
+
+Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur
+chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et de
+larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus.... Le forgeron
+s'arrête, et regardant sa femme:
+
+--Ah! c'est toi qui l'as fait revenir... alors c'est bon, qu'il aille se
+coucher. Je verrai demain ce que j'ai à faire.
+
+Le lendemain, Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de
+cauchemars et de terreurs, sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre
+d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées de
+houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les marteaux
+sonnent sur l'enclume.... La mère est à son chevet; elle ne l'a pas
+quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. Le
+vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu'au matin il a marché dans la
+maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires; et à
+présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement habillé
+comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau et le
+bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au lit.
+"Allons, haut!... lève-toi."
+
+Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave.
+
+--Non, pas ça... dit le père sérieusement.
+
+Et la mère toute craintive: "Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres."
+
+--Donne-lui les miens... moi je n'en ai plus besoin.
+
+Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme, la
+petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se passe
+autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route....
+
+--Maintenant descendons, dit-il ensuite et tous trois descendent à la
+forge sans se parler.... Le soufflet ronfle; tout le monde est au
+travail. En revoyant ce hangar grand ouvert auquel il pensait tant
+là-bas, le zouave se rappelle son enfance, et comme il a joué là
+longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge
+toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de
+tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; mais en levant
+les yeux il rencontre toujours un regard inexorable.
+
+Enfin le forgeron se décide à parler.
+
+--Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils... tout cela est à toi...
+Et tout cela aussi! ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin qui
+s'ouvre là-bas, au fond, plein de soleil et d'abeilles, dans le cadre
+enfumé de la porte....
+
+--Les ruches, la vigne, la maison, tout t'appartient.... Puisque tu as
+sacrifié ton honneur à ces choses, c'est bien le moins que tu les
+gardes.... Te voilà maître ici... moi, je pars.... Tu dois cinq ans à la
+France, je vais les payer pour toi.
+
+--Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille.
+
+--Père!... supplie l'enfant.... Mais le forgeron est déjà parti,
+marchant à grands pas, sans se retourner....
+
+A Sidi-del-Abbès, au dépôt du 3e zouaves, il y a depuis quelques
+jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans.
+
+
+
+
+UN MARIAGE.
+
+PAR ERNEST LAUT.
+
+
+Ce jour-là la grande ville industrielle se reposait.
+
+Par les calmes faubourgs, vides du fracas des marteaux et du halètement
+des machines, j'avais flâné tout un matin de soleil, et je m'en revenais
+à travers les rues silencieuses, lorsque, arrivé aux abords de l'Hôtel
+de Ville, je tombai au beau milieu d'une affluence de travailleurs
+endimanchés: blouses fraîchement dépliées, pantalons de drap noir,
+casquettes de soie.
+
+Tous ces braves gens emplissaient les cabarets avoisinants, circulaient
+sur les trottoirs, causaient, l'air joyeux.
+
+Je m'étais arrêté à les observer, quand, soudain un mouvement se
+produisit dans cette foule; un jeune homme accourait en criant:
+
+--Vlà la noce!
+
+Tout de suite, je supposai qu'on allait célébrer le mariage du maître de
+quelque grosse industrie, et j'en conclus que tous les éléments de
+l'usine s'étaient rassemblés là pour faire honneur au patron.
+
+Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, au lieu des brillants
+équipages que j'attendais, je vis apparaître, au bout de la rue de la
+Mairie, le cortège nuptial, cortège pédestre et simple s'il en fut: en
+tête les deux époux, derrière les quatre témoins,--c'était tout!
+
+L'enthousiasme des spectateurs n'en fut pas moins bouillant, je dois le
+dire.
+
+Ils se rangèrent de chaque côté de la rue, et quand les époux passèrent
+entre ces deux haies humaines, une immense clameur s'éleva:
+
+--Vive la mariée!
+
+Et la mariée sourit, envoyant de-ci, de-là, de la tête et de la main,
+des bonjours amicaux.
+
+C'était une grande fille brune de vingt-cinq ans environ, à la poitrine
+creuse, à la taille un peu voûtée déjà. Modestement vêtue d'une jupe et
+d'un caraco de mérinos noir, elle était coiffée d'un bonnet blanc tout
+orné de cette dentelle commune appelée "bisette," que les dentellières
+du Nord fabriquent encore à la main. Sur son visage d'une pâleur mate,
+aux traits empreints d'une grande douceur, mais fatigués, flétris
+prématurément par le travail; dans ses grands yeux noirs, inquiets et
+sombres, une expression de joie ineffable, presque d'orgueil, rayonnait.
+
+Le marié, un solide gaillard d'une trentaine d'années, ne paraissait pas
+moins heureux; appuyé de la main gauche sur le bras de sa femme, et se
+laissant guider par elle, il esquissait de la main droite de grands
+gestes incohérents qui traduisaient tout à la fois sa gratitude et son
+bonheur.
+
+Et, pourtant, l'expression de sa joie ne se reflétait pas dans son
+regard: les yeux vitreux et fixes, la tête haute, il allait, comme dans
+un rêve, la démarche raide, le pas incertain.
+
+Je compris que le pauvre garçon était aveugle.
+
+Le couple avait franchi la porte de l'Hôtel-de-Ville; derrière lui, la
+foule des ouvriers s'engouffra.
+
+Je demeurais sur le trottoir avec une douzaine de curieux du voisinage,
+lorsque quelques retardataires passèrent auprès de nous, se dirigeant
+vers la mairie.
+
+L'un d'eux me reconnut. C'était un vieux contre-maître qui, plusieurs
+années auparavant, m'avait guidé dans la visite d'une usine. Il
+m'aborda:
+
+--Ça vous étonne, faut croire, cette noce-là? me dit-il en souriant.
+
+J'avouai que j'étais intrigué au plus haut point.
+
+--Parbleu! reprit-il, c'est qu'il y aurait là pour vous une belle
+histoire à imprimer sur les gazettes. Voulez-vous que je vous la conte?
+Au fait, on se passera bien de moi là-bas. Entrons à l'estaminet du
+Chansonnier; la bière y est bonne, et, devant une canette, nous
+causerons tout à notre aise.
+
+Ainsi fîmes-nous. Le bonhomme bourra méthodiquement sa "boraine de
+Nimy," l'alluma à la "vaclette,"--à la chaufferette, veux-je
+dire,--puis, ayant levé le couvercle d'étain, il versa deux verres d'une
+bière blonde comme l'or, cogna le sien contre le mien, le lampa tout
+d'une haleine, et, s'étant soigneusement essuyé la moustache, il me fit
+le récit qui va suivre.
+
+ * * * * *
+
+"Vous est-il arrivé parfois de passer rue des Fèves, une des voies les
+plus fréquentées du quartier industriel de la ville? Oui. En ce cas,
+vous n'avez pas manqué de remarquer un immeuble considérable où, sur les
+trois faces d'une cour large et profonde, s'élèvent de lourdes bâtisses
+sans cesse couronnées d'un épais nuage de fumée.
+
+"Là, du fin matin au brun soir, éclatent les sifflets stridents des
+machines et retentit le choc formidable des marteaux-pilons.
+
+"Les ateliers de grosse chaudronnerie de MM. Van Helmen fils, auxquels
+appartiennent tous les ouvriers que vous venez de voir ici rassemblés,
+tiennent le fond et l'un des côtés de la cour. L'autre face est à
+présent inoccupée. Elle abritait naguère les ateliers de forge et
+fonderie de fer de la maison Varinard, dont la déconfiture--vous vous en
+souvenez sans doute?--a fait tant de bruit l'an dernier.
+
+"C'est là que travaillait Jean Gobert, le pauvre garçon que vous venez
+de voir passer.
+
+"Ouvrier modèle, intelligent, laborieux, estimé de ses chefs, c'était
+aussi un joyeux luron aimé de ses camarades. Dans nos réunions des
+lundis, à l'estaminet du Vieux-Pèlerin, il n'y en avait pas un comme lui
+pour nous distraire. Il savait toutes les plus belles chansons du pays;
+il fallait entendre comme il vous les chantait!...
+
+"Pauvre fieu!... Je le vois encore, le jour de son accident, traverser
+la grande cour, soutenu par deux ouvriers de l'usine.... Une paille de
+fer rouge venait de lui crever l'œil droit.... Le fourgon de
+l'hôpital l'attendait à la porte, et il allait, pâle, hagard,
+chancelant, la face ensanglantée, les traits contractés par la douleur,
+mais sans une plainte, sans un cri.
+
+"Il devait rester de longs jours à l'hospice et en sortir aveugle.
+
+"La cruelle opération qu'il avait subie paraissait avoir réussi, et l'on
+espérait que, du moins, il conserverait son œil gauche. Mais nos
+quinquets, voyez-vous, c'est un peu comme ces frères jumeaux qui ne
+peuvent vivre séparés. Que l'un s'en aille, l'autre ne tarde pas à
+mourir à son tour.
+
+"Au moment où l'on comptait voir notre pauvre ami entrer en
+convalescence, une maladie terrible, conséquence terrible, conséquence
+fatale de l'accident, se déclara. Tous les efforts des chirurgiens
+furent inutiles. Jean Gobert était condamné à ne plus revoir la lumière
+du jour.
+
+"Et pourtant, le mauvais sort qui le poursuivait ne cessa pas de
+s'acharner après lui: un événement se préparait qui devait mettre le
+comble à ses malheurs.
+
+"Tandis que Gobert était à l'hospice, la maison Varinard périclitait de
+plus en plus. Le patron--le beau Varinard, comme on l'appelait dans
+toute la ville--viveur et joueur, fréquentait plus volontiers les
+tripots que les ateliers de la fonderie. L'usine, livrée aux employés,
+marchait cahin-caha, à la va comme-je-te-pousse; les commandes n'étaient
+jamais livrées au jour fixé; si bien que, peu à peu, la clientèle,
+mécontente, s'éloignait.
+
+"Une catastrophe était imminente.
+
+"Elle se produisit alors que Gobert, sorti de l'hôpital depuis un mois à
+peine, n'avait touché qu'une très faible partie de la pension qu'on lui
+faisait à la fonderie.
+
+"Un matin, le bruit se répandit que Varinard avait d'une enjambée gagné
+la Belgique, laissant derrière lui un passif considérable.
+
+"Et nous vîmes venir les gens de justice. Ils emportèrent les livres et
+les papiers, mirent les scellés partout, fermèrent l'usine. Résultat:
+deux cents travailleurs sur le pavé, et notre pauvre aveugle à tout
+jamais privé du modeste subside qui lui assurait l'existence!
+
+"Cette fois, le coup fut trop dur pour lui: quand il se vit ainsi, seul,
+infirme et dénué de tout, il fut pris d'un si violent désespoir qu'on
+craignit un instant qu'il n'attentât à ses jours.
+
+"Pourtant, il n'eut pas trop à souffrir tout d'abord. On le fit profiter
+des subventions accordées aux ouvriers sans travail de l'usine Varinard.
+Mais cela ne devait durer toujours: il fallut aviser.
+
+"On pensa que, pour ne pas froisser son amour-propre, l'aumône qui le
+ferait vivre devait lui venir d'ouvriers comme lui, et voici comment on
+s'y prit:
+
+"Avec l'autorisation du patron, on construisit à l'entrée de la grande
+cour une logette en bois fermée de toutes parts, sauf du côté qui
+donnait sur la rue, et, cela fait, nous y conduisîmes notre aveugle,
+afin qu'il put y recueillir les bienfaits de la charité publique.
+
+"Ah! ce ne fut pas chose commode de l'y décider.
+
+"--Mendier! disait-il avec des sanglots dans la voix, il va donc falloir
+mendier!
+
+"Nous lui fîmes comprendre qu'il n'y avait point de déshonneur à
+recevoir l'aide de ses camarades, et, pressé par la nécessité, rouge de
+honte, il se laissa emmener.
+
+"Il ne voulut pas, d'ailleurs, demeurer inactif; avec des fils d'acier
+et de laiton que nous lui portions, il travaillait à tâtons tout le long
+du jour, faisant des chaînettes et de menus objets qu'il vendait aux
+passants.
+
+"Mais c'est surtout des ouvriers de la chaudronnerie Van Helmen et des
+usines environnantes que lui arrivait le secours le plus efficace; pas
+un de nous, les jours de quinzaine, ne fût entré à l'estaminet pour
+boire une canette ou n'eût regagné son logis avant d'avoir porté son
+obole au travailleur aveugle et malheureux.
+
+"Ainsi, Jean Gobert put vivre à l'abri du besoin pendant la plus grande
+partie de l'an dernier.
+
+"Vint l'hiver. Vous savez s'il fut rude et terrible pour les pauvres
+gens! Gobert, immobile dans sa guérite, transi de froid, grelottant du
+matin au soir, lui qui naguère vivait dans le brasier des forges, ne
+résista pas aux températures du mois de décembre. Pris d'un accès de
+bronchite, il dut rester dans sa chambrette et garder le lit.
+
+"Nous crûmes parer au contre-temps en plaçant sur la planchette de la
+petite loge un tronc avec cette inscription:
+
+"_N'oubliez pas le pauvre aveugle qui est malade!_
+
+"Mais, en plein hiver, pense-t-on à s'arrêter dans les rues pour lire
+des pancartes?...
+
+"Les recettes étaient pitoyables et l'aveugle cloué sur son grabat, se
+désolait en voyant venir le premier de l'an et en songeant à toutes ces
+journées de réjouissances et de charité.
+
+"Que faire?...
+
+"Nous ne savions à quoi nous résoudre, quand un secours inespéré nous
+arriva.
+
+"Dans une mansarde voisine de celle de Gobert habitait une pauvre fille
+orpheline, dentellière de son état, qui, touchée du malheur de
+l'infirme s'était généreusement proposée pour lui donner des soins.
+Courbée sur son carreau à dentelles, elle endormait notre malade au
+cliquetis de ses fuseaux, lui préparait des tisanes, lui donnait ses
+potions et veillait sur lui avec un inaltérable dévouement. Elle avait
+entendu les plaintes de l'aveugle, vu notre embarras. Elle me prit à
+part:
+
+"--Si j'y allais, moi, demander l'aumône pour lui?
+
+"--Vous feriez cela?...
+
+"--On peut toujours essayer!
+
+"Le lendemain, dès le matin, elle était à son poste, et, tout le jour,
+de ses doigts bleuis, elle tressa sa dentelle en plein air, interrompant
+son travail de temps à autre pour implorer l'aide des passants.
+
+"--C'est pour le pauvre aveugle qui est malade! disait-elle; "n'oubliez
+pas le malheureux!"
+
+"L'infortune, quelque intéressante qu'elle soit par elle-même, ne perd
+jamais rien quand une voix douce et deux jolis yeux sollicitent pour
+elle; les sous affluèrent, et la brave fille rentra le soir, toute
+joyeuse, apportant le produit de sa collecte.
+
+"--Si je vous ai abandonné aujourd'hui, dit-elle à Gobert, en versant
+les sous sur la table, c'était pour me faire votre demoiselle de
+comptoir, et comme je n'ai pas trop mal réussi, je recommencerai demain
+et tous les autres jours, jusqu'à ce que vous soyez guéri!
+
+"Les recettes montèrent encore les jours suivants. L'histoire du
+dévouement de la jeune dentellière s'était répandue dans tous les
+ateliers; des patrons d'usine, qui l'avaient entendu conter, passèrent
+par là tout exprès, et le soir, on trouva des pièces blanches et même un
+ou deux louis d'or mêlés aux humbles gros sous des travailleurs. Si bien
+que Gobert, enfin guéri de sa bronchite, se trouva, pour la première
+fois de sa vie, à la tête de quelques économies.
+
+"Comme dans les contes du temps passé, la fortune lui était venue en
+dormant.
+
+"La fin de l'histoire, vous la devinez sans peine.
+
+"Ces deux braves cœurs s'étaient compris, et il advint que la
+reconnaissance fit naître l'amour. Un beau lundi, Gobert et son amie
+nous arrivèrent à l'estaminet du Vieux Pèlerin. Le garçon était tout
+ému:
+
+"--Camarades, déclara-t-il, voilà de quoi il s'agit: on s'aime bien tous
+les deux, on voudrait se marier et on vient vous demander d'être de la
+noce; voulez-vous?...
+
+"Si on voulait? ah! saprebleu!...
+
+"Le lendemain je racontai la chose à l'atelier. On résolut que tout le
+monde en serait. M. François Van Helmen lui-même, le grand patron,
+prétendit contribuer à l'éclat de la cérémonie. Il a obtenu de la mairie
+que le mariage se fasse un jour de fête, pour ne pas troubler les
+travaux de l'usine. En outre, c'est lui qui offre le repas de noces, et
+tout à l'heure il viendra présider le banquet préparé pour nous dans les
+salles de danse du Moulin-Galant, là-bas au fond de l'Esplanade: trois
+cents couverts, pas un de moins!"
+
+ * * * * *
+
+--Donc, conclut mon interlocuteur, voilà pourquoi vous nous voyez tous
+ici ce matin: nous avons voulu, avant de nous mettre à table, donner une
+preuve d'amitié à notre camarade, un témoignage d'admiration à sa femme
+et leur faire une escorte d'honneur à la mairie et à l'église le jour de
+leur épousailles.
+
+Et cela dit, le vieil ouvrier remplit une dernière fois les verres.
+
+--A la santé de la mariée, monsieur!
+
+--A la santé de la mariée! Nous sortîmes.
+
+Au même instant, la noce quittait la mairie; Jean Gobert et sa femme
+radieux et fiers, prirent la tête du cortège.
+
+Le vieux contre-maître me serra la main et rejoignit les ouvriers qui,
+par files de quatre, se mirent en route, d'un pas rythmé, derrière les
+nouveaux époux.
+
+Et tandis que je m'en allais, tout songeur, commentant en mon esprit ce
+bel exemple de solidarité, de loin en loin m'arrivait encore, poussé par
+trois cents poitrines vigoureuses comme des soufflets de forge, le
+joyeux cri des travailleurs:
+
+--Vive la mariée!
+
+
+
+
+POUR LE RUBAN.
+
+PAR MONTJOYEUX.
+
+
+Dans la petite commune de Nançay, en Sologne, vivait un brave homme du
+nom d'Olivier Folichon. Il y vivait sans rien faire, d'une pension de
+neuf cents francs que lui servait le gouvernement. Cette double qualité
+de retraité et de bourgeois sans métier lui avait d'emblée conquis le
+respect. A la campagne, si médiocre que soit votre revenu, du moment que
+vous n'exercez aucun emploi, que vous ne travaillez pas à la terre et
+que vous émargez à titre d'ancien fonctionnaire, vous attirez
+l'attention et commandez l'estime.
+
+Dans les premiers temps, Folichon restait à l'écart et ne fréquentait
+personne. Il demeurait confiné dans la masure que lui avait louée Mme
+Crétu, épicière-mercière-aubergiste, sans chercher à pénétrer dans ce
+milieu villageois hermétiquement fermé à quiconque n'est pas du pays.
+Tout étranger, à plus forte raison tout Parisien, y est considéré comme
+un intrus dangereux. Allez dire aux Solognots qu'un Parisien est leur
+compatriote: s'ils ne vous répondent pas que vous mentez, c'est qu'ils
+n'oseront pas; mais soyez sûrs qu'ils le pensent. Seule, votre
+inscription sur la feuille des retraites a chance de vous protéger
+contre l'ostracisme traditionnel.
+
+Donc, à son arrivée, le nouvel habitant servait de sujet de conversation
+aux clients de l'auberge.
+
+--Quel est donc cet homme-là? demandait l'un.
+
+--Je ne sais point, répondait un autre.
+
+--Ce sont de ces gens qu'on ignore d'où ça vient, qui arrivent chez
+nous sans rien dire, et puis on apprend après qu'il s'est passé des
+choses....
+
+Mais la mère Crétu piaillait:
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Sosthènes? Le connaissez-vous, ou ne le
+connaissez-vous pas, cet homme-là?
+
+--Quant à dire que je ne le connais pas, je le connais, puisque je l'ai
+vu; mais maintenant pour dire que je le connais autrement, je ne le
+connais point....
+
+--Alors, ce sont des méchancetés.... Ce n'est pas un gars comme vous,
+bien sûr, qui n'a jamais su faire grand'chose; c'est un homme éduqué,
+qui s'appelle M. Folichon et qui était fonctionnaire à Paris; la preuve,
+c'est que l'instituteur qui tient les écritures à la mairie me l'a dit,
+et que le gouvernement lui fait des rentes; il ne faut pas voir partout
+des malintentionnés.
+
+Elle ajouta, comme argument décisif:
+
+--C'est un homme bien honnête qui m'a payé ma location sans marchander,
+et qui porte un ruban tricolore à sa boutonnière....
+
+--Pour ça, sûr, c'est vrai, fit un consommateur. Je l'ai vu ce matin, et
+je lui ai dit bonjour, et il a même ôté son chapeau....
+
+--Là! Vous voyez, s'écria la mère Crétu, que c'est un brave homme?...
+
+Sosthènes se défendit. Si M. Folichon portait un ruban, dame! ce n'était
+pas le premier venu. Seulement, il fallait connaître les gens. A présent
+qu'on l'avait renseigné, ça lui suffisait et il n'avait pas de raisons
+de lui en vouloir.
+
+--Et pas fier! reprit celui qui avait vu le ruban tricolore. Il répond
+au salut de tout le monde....
+
+--Mais, demande encore Sosthènes, qu'est-ce que c'est que cette
+décoration-là?
+
+Après une minute de silence embarrassé, la voix de la mère Crétu glapit
+de nouveau:
+
+--Ça se donne à ceux qui ont sauvé le drapeau....
+
+Dans le fond, un vieux de la vieille se leva, ôta son bonnet. Puis tous
+se découvrirent l'un et l'autre.
+
+Olivier Folichon pouvait dès lors circuler dans le bourg; il ne devait
+plus récolter que des hommages et des marques d'amitié. A partir de ce
+jour, quand il entrait à l'auberge boire un coup chez sa propriétaire,
+les langues s'arrêtaient, les verres s'immobilisaient dans les mains,
+les visages prenaient un air recueilli, comme à l'église au moment de
+l'élévation, et personne ne buvait avant que le sauveur du drapeau n'eût
+donné le signal en disant:
+
+--A la vôtre, messieurs!...
+
+La considération dont il se sentait entouré finit par le gonfler
+d'estime pour lui-même. Il ne marchait plus comme auparavant; ses pas
+étaient mesurés, majestueux; sa tête se relevait de noble façon. Et sa
+modestie disparue ne s'étonnait point des hommages qu'elle attribuait au
+simple sentiment de la justice.
+
+Il devenait la curiosité de Nançay. On en parlait comme on parle d'un
+monument historique, et le village s'enorgueillissait de le posséder.
+Quand des touristes, des bicyclistes passaient et demandaient à la mère
+Crétu s'il y avait, dans la localité, quelque ruine à visiter, quelque
+vieux moellon à gratter:
+
+--Non, répondait-elle, mais nous avons ici M. Folichon, celui qui a
+sauvé deux drapeaux....
+
+Ce qui ajoutait un rayon de plus au glorieux souvenir évoqué et consacré
+par le ruban tricolore, c'était l'espèce de mystère qui planait sur le
+fait d'armes d'antan. Chaque fois que la curiosité avait essayé d'y
+toucher:
+
+--Laissez donc! interrompait Folichon. Cela ne vaut pas la peine qu'on
+en parle; j'ai fait mon devoir, ni plus ni moins....
+
+Et les Solognots, bien que déçus, n'en admiraient que davantage leur
+héros. Sa réputation, franchissant l'enceinte du bourg, était parvenue
+jusqu'au château des Ebéniers où résidait, pendant les chasses, le comte
+Oscar de la Nèfle, gentilhomme périgourdin, hospitalier et sans morgue,
+quoiqu'il se vantât sans sourire de porter un des plus beaux noms de
+France.
+
+Les nobles oreilles du comte avaient recueilli quelques vagues rumeurs
+au sujet du pensionné de l'Etat, et il s'était enquis auprès de son
+garde-chef, pour supplément d'édification.
+
+--C'est, dit le garde sans hésiter, un ancien militaire qui touche une
+rente du ministre de la Guerre, pour avoir sauvé son régiment en 70....
+
+--Palsembleu! s'exclama le comte qui avait lu Ponson du Terrail et le
+relisait encore, allez de ce pas me quérir ce preux capitaine et lui
+dire qu'il me tarde grandement de lui donner l'accolade....
+
+Folichon fut admis à l'honneur de toucher la main du dernier des Nèfles.
+
+--Contez-moi donc, mon brave, en quelle occurrence vous sauvâtes...
+
+--Oh! monsieur le comte, cela ne vaut pas la peine qu'on en parle; j'ai
+fait mon devoir, ni plus ni moins....
+
+Le comte Oscar n'insista point, par discrétion, et garda la meilleure
+impression de l'entrevue. Et il répétait à chacun de ses invités:
+
+--Voilà un homme vraiment brave, vraiment modeste.... Il ne m'a pas dit
+un mot de son acte d'héroïsme. Saluons-le, messeigneurs, car la race de
+ces gens-là va s'éteignant....
+
+Le châtelain cessa de l'appeler "le père Folichon" et lui donna du
+"Monsieur" gros comme le bras. Il se constitua son panégyriste; il
+raconta partout la légende du régiment arraché au désastre, légende
+sortie toute radieuse de son cerveau. A Paris, tous ses amis connurent
+par le détail l'histoire du 38e dragons, miraculeusement soustrait à
+la boucherie, et pour les décider à venir se raser aux Ebéniers, il leur
+promettait la vue du héros en chair et en os. Peu à peu, sous l'effort
+de l'imagination gasconne, il s'écrivit en la mémoire de toute une bande
+de hobereaux, qui la propageaient fièrement chez leurs fermiers et parmi
+la valetaille, une page nouvelle et consolante à intercaler dans
+l'épopée de nos défaites. Le Périgord entier s'enthousiasma pour les
+prouesses de celui qu'il nommait Olivier, comme il eût dit Bayard. Et le
+jour vint où la légende, retour du Midi, s'implanta dans les pays de
+Vierzon, de Romorantin, de Sancerre, de Saint-Amand et de Bourges,
+légende définitive dans laquelle Folichon, tout seul, délivrait un corps
+d'armée et manquait de capturer l'empereur d'Allemagne.
+
+Il n'y eut bientôt qu'un cri dans le Cher, justement en proie aux
+ardeurs d'une campagne électorale: "Comment une République qui se
+respecte se croit-elle quitte envers le plus dévoué de ses enfants, en
+lui accordant une simple médaille de sauvetage?" Ce fut un tollé de
+réprobation générale. Chacun des candidats, en un style approprié, prit
+Folichon pour tremplin. Chacun jura d'employer son influence à le faire
+décorer de la Légion d'honneur. Le rallié et le conservateur s'y
+engagèrent solennellement dans leur profession de foi.
+
+Cependant le radical, qui ne semblait pas disposer de la
+Grande-Chancellerie, s'avisa de tirer au clair les titres du vieux
+combattant devenu sa bête noire. Il n'eut pas de peine à voir aboutir sa
+petite enquête, et un beau matin on put lire, dans les quarante-trois
+communes de sa circonscription, un placard libellé en ces termes:
+
+"Le nommé Folichon (Olivier), autour duquel la réaction mène un tel
+tapage, est un ancien employé de l'octroi de Paris, retraité et
+pensionné après trente ans de loyaux services.
+
+"Etant d'inspection réglementaire quai de Bercy, le 7 juillet 1875, à
+deux heures de relevée, il aperçut un ivrogne, lequel, étendu à plat
+ventre, les lèvres à fleur d'eau, cherchait à boire. Il l'a tiré par les
+pieds, ramené au poste et fait dégorger tout son saoul.
+
+"A cette occasion, sur un rapport motivé, le nommé Folichon (Olivier)
+s'est vu décerner la médaille de sauvetage, dont il porte le ruban à
+l'heure qu'il est."
+
+Ceux de Nançay n'en pouvaient croire leurs yeux.
+
+--Alors, c'est la vérité, ce qu'il y a d'écrit sur l'affiche? interrogea
+la mère Crétu dont la voix tremblait.
+
+--Mais oui, répondit le foudre de guerre qui avait failli prendre au
+collet l'empereur d'Allemagne.
+
+Et, toujours modeste, il ajouta:
+
+--Est-ce que je vous ai jamais dit le contraire?
+
+
+
+
+PAROLE D'HONNEUR.
+
+PAR JEAN DU RÉBRAC.
+
+
+Ce n'était encore qu'un enfant de seize ans, et, cependant, on allait le
+fusiller.
+
+La compagnie de fédérés à laquelle il appartenait venait d'être mise en
+déroute par l'armée de Versailles. Pris les armes à la main, en même
+temps qu'une dizaine de ses camarades, il avait été amené avec eux au
+poste de la mairie du XIe arrondissement.
+
+Frappé de sa jeunesse et de l'étonnante sérénité de sa physionomie, le
+commandant avait donné l'ordre de surseoir à son égard, et de le garder
+à vue pendant qu'on allait procéder, au pied de la barricade voisine, à
+l'exécution de ses compagnons.
+
+Apprenti typographe, au moment où le démon de la guerre vint s'abattre
+sur la France, il vivait tranquille et heureux entre son père et sa
+mère, de paisibles travailleurs qui ne s'occupaient pas même de la
+politique.
+
+Dès le début, les Prussiens avaient tué son père. Les privations du
+siège, les longues stations à la porte des bouchers et des boulangers,
+les pieds dans la neige et dans la glace, avaient couché sa mère sur le
+triste lit de misère, où elle se mourait lentement.
+
+Un jour qu'il était allé, comme tant d'autres, au risque de se faire
+tuer, cueillir des pommes de terre dans la plaine Saint-Denis, en
+rampant sur la terre profondément durcie par la gelée, une balle
+prussienne était venue lui fracasser une épaule.
+
+Plus tard, un peu pour manger, un peu par crainte, il avait cru devoir
+s'enrôler dans l'armée de la Commune. Comme beaucoup de ses camarades,
+il n'avait marché qu'à regret. Il n'avait pas du tout le cœur à cette
+lutte fratricide. Et, maintenant, sur le point de payer de sa vie un
+concours de fatalités inexorables, il se félicitait au moins de n'avoir
+pas une seule mort à se reprocher. Il en était bien sûr, et pour cause.
+
+Pourtant, qu'il eût tué, ou non, on allait lui ôter la vie. Cela lui
+donnait une bien triste idée de la logique des choses. Aussi, lui
+importait-il fort peu maintenant de vivre, ou de mourir. Ce qu'il avait
+vu, ce qu'il avait souffert en quelques mois, lui causait une réelle
+épouvante de la vie. Certes, il lui était pénible de quitter, au milieu
+de ce monde méchant, sa bonne mère qu'il aimait tant; mais il se
+consolait un peu en pensant que, très probablement, elle n'avait plus
+elle-même bien longtemps à souffrir. Quand il l'avait quitté, il y avait
+déjà quatre jours, elle était fort affaiblie. "Mon pauvre enfant," lui
+avait-elle dit, "embrasse-moi bien, car j'ai le pressentiment que je ne
+te reverrai pas."
+
+Ah! pensait-il, si on voulait bien avoir confiance en lui, si on
+consentait à lui donner une heure de liberté; il courrait auprès d'elle,
+et il reviendrait de lui-même, se remettre aux mains de ceux qui
+paraissaient avoir soif de son sang. Il en donnerait sa parole
+d'honneur, et il la tiendrait. Pourquoi manquerait-il à sa parole?
+
+Il en était là de ses funèbres réflexions quand, soudain, le commandant,
+suivi de plusieurs officiers, s'approcha de lui.
+
+--A nous deux, maintenant, mon gaillard. Tu sais ce qui t'attend?
+
+--Oui, mon commandant, et je suis prêt.
+
+--Vraiment! si prêt que cela? Tu n'as donc pas peur de la mort?
+
+--Moins peur que de la vie. J'ai tant vécu depuis six mois, et j'ai vu
+tant de si vilaines choses que la mort me paraît belle et désirable à
+côté de la vie.
+
+--N'empêche que si je te donnais tout de suite à choisir, tu
+n'hésiterais pas un instant. Si je te disais: "Prends tes jambes à ton
+cou, et fiche-moi le camp," ce serait vite fait, hein? mon bonhomme; et
+l'on ne te reverrait pas ici?
+
+--Eh bien, mon commandant, essayez-en. Pour la rareté du fait,
+mettez-moi à l'épreuve. La chose en vaut la peine. Un de plus ou de
+moins à fusiller, peu vous importe. Une heure de liberté, pas plus. Vous
+verrez si je serai exact au rendez-vous, et si la mort me fait peur.
+
+--Oui da! tu n'es pas bête, mais tu me crois un peu trop naïf. Une fois
+libre, loin d'ici, tu reviendrais comme ça, bonnement, te faire
+fusiller, du même pas que tu irais à un rendez-vous d'amour? Ce serait
+en effet singulier, mais ce n'est pas à moi que tu feras accroire ça.
+
+--Ecoutez, mon commandant, vous ne me paraissez pas méchant. C'est que,
+sans doute, vous avez eu une bonne mère. Cette mère, vous l'aimez
+certainement par-dessus tout. Si, comme moi, vous étiez sur le point de
+mourir, votre dernière pensée serait pour elle. Vous béniriez celui qui
+pourrait vous donner la suprême consolation de la presser sur votre
+cœur une dernière fois. Eh bien! mon commandant, faites pour moi ce
+que vous souhaiteriez qu'on fît pour vous. Accordez-moi une heure de
+liberté pour aller embrasser ma mère, et je vous donne ma parole
+d'honneur de revenir ensuite me remettre entre vos mains....
+
+Pendant que le jeune homme parlait, le commandant allait et venait, en
+tourmentant sa moustache, et en faisant de visibles efforts pour
+repousser l'émotion qui l'envahissait. "Ma parole," murmura-t-il, "ce
+gamin-là parle comme un chevalier d'autrefois."
+
+Tout à coup, il s'arrêta en face de son prisonnier, les sourcils
+froncés, la figure sévère:
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+--Victor Oury.
+
+--Ton âge?
+
+--Seize ans le 15 juillet prochain.
+
+--Où demeure ta mère?
+
+--A Belleville.
+
+--Pourquoi l'as-tu quittée? Pourquoi as-tu suivi les fédérés?
+
+--Il fallait bien manger. Puis des camarades, des voisins, menaçaient de
+me fusiller si je ne marchais pas avec eux. Ils disaient que j'étais
+assez grand pour faire mon devoir. Ma pauvre mère eut peur et me
+conseilla, en pleurant, de faire comme les autres.
+
+--Tu n'as donc plus ton père?
+
+--Il a été tué.
+
+--Où cela?
+
+--Au Bourget.
+
+--Eh bien! c'est entendu, dit le commandant d'un air solennel, après
+avoir un moment réfléchi, tu vas aller embrasser ta mère. Tu m'as donné
+ta parole d'honneur d'être ici dans une heure. C'est bien. Moi, je te
+donne jusqu'à ce soir. Allons! file!
+
+Il partit comme un trait.
+
+Vingt minutes plus tard, il frappait à la porte de sa mère. La voisine
+qui la soignait vint lui ouvrir. En l'apercevant, elle poussa une
+exclamation de joyeuse surprise. Tout le monde le croyait mort. Il
+voulut se précipiter dans la chambre de sa mère. La femme l'arrêta.
+
+--N'entre pas, lui dit-elle à voix basse. Ta mère repose.
+
+Impatient, il n'entendait qu'à moitié ce que la brave femme lui disait.
+Il crut percevoir un faible appel de son nom. Aussitôt, il se dirigea,
+sur la pointe des pieds, vers le lit de sa mère. Il ne s'était pas
+trompé; la malade avait les yeux grands ouverts.
+
+--Victor! s'écria-t-elle d'une voix affaiblie.
+
+En même temps, sans proférer un mot, son fils tombait dans ses bras.
+
+Alors, ce jeune homme que nous avons vu jusqu'ici indifférent,
+impassible, devant la mort, ne peut plus que sangloter. Dans les bras de
+sa mère, il redevient un enfant, il a peur, il se désespère.
+
+La pauvre femme, à qui le contact de son fils semblait rendre toutes ses
+forces, essayait en vain de le consoler. "Pourquoi pleurer ainsi, mon
+enfant bien-aimé?" lui disait-elle. "Je ne veux plus que tu me quittes.
+Tu n'as donc plus rien à craindre. Tu vas jeter à la rue ce costume de
+malheur que je ne veux plus voir. Moi, je vais me dépêcher de guérir. Je
+me sens déjà beaucoup mieux depuis que tu es là.... Tu vas te remettre
+au travail, et tu ne tarderas pas à être tout à fait un homme. Bientôt,
+le passé ne sera plus pour nous que comme un épouvantable rêve que le
+temps finira par nous faire oublier."
+
+Elle embrassa à plusieurs reprises son cher désespéré, puis elle laissa
+retomber sa tête fatiguée sur l'oreiller, et s'abandonna à une
+méditation pleine de confiance en l'avenir.
+
+Immobile, presque honteux de sa défaillance, le malheureux jeune homme
+s'efforçait silencieusement à se ressaisir. Quand il releva la tête, se
+jugeant de nouveau plus fort que la mort, il vit que sa pauvre mère,
+cédant à la douce réaction qui résultait de la joie et de la quiétude
+qu'elle éprouvait, s'était endormie profondément. Cela acheva de lui
+rendre toute son énergie. Peut-être la Providence avait-elle voulu lui
+faciliter ainsi l'accomplissement de son devoir, et lui éviter une scène
+de désolation plus déchirante que la première. Il résolut d'en profiter
+en s'éloignant sur-le-champ. Il effleura d'un long baiser le front de
+sa bonne mère, la contempla encore quelques instants pendant qu'elle
+semblait lui sourire, puis il sortit précipitamment de la chambre et
+s'en alla, aussi vite qu'il était venu, sans regarder autour de lui,
+sans voir personne.
+
+--Comment! déjà? fit le commandant stupéfait.
+
+--Est-ce que je ne vous avais pas donné ma parole?
+
+--Sans doute, mais il me semble que tu t'es bien pressé. Sans manquer à
+ta parole, tu aurais pu rester un peu plus longtemps auprès de ta mère.
+
+--Ma pauvre mère!... Après une scène de larmes où j'ai senti un moment
+mon courage m'abandonner, larmes de joie pour elle, larmes de désespoir
+pour moi, elle s'est endormie d'un sommeil si profond, si calme, si
+heureux que je n'ai pas eu la force d'attendre son réveil pour la
+quitter à jamais. Elle s'était endormie en songeant avec bonheur que je
+ne me séparerais plus d'elle. Qui sait si, au dernier moment, je
+n'aurais pas faibli? Maintenant, mon commandant, je n'ai plus qu'une
+prière à vous faire, c'est d'en finir avec moi le plus vite possible.
+
+Le commandant observait ce jeune homme avec étonnement, et malgré lui,
+ses yeux se mouillaient de pitié et d'admiration.
+
+--Et si je te faisais grâce?
+
+--Eh bien, mon commandant, je l'accepterais avec plaisir, parce qu'en
+même temps vous feriez grâce à ma pauvre mère.
+
+--Allons! tu es décidément un brave garçon, et tu ne méritais pas de
+tant souffrir. Tu peux t'en aller.... Auparavant, viens que je
+t'embrasse.... Bien. Maintenant, sauve-toi, et vivement. Va rejoindre ta
+mère, et aime-là toujours bien.
+
+En même temps, le bon commandant prenait le jeune homme par les épaules,
+et le poussait doucement dehors.
+
+--C'eût été vraiment dommage, dit-il à ses officiers en se retournant.
+
+Victor ne courut pas, il vola à Belleville. Heureusement sa mère dormait
+toujours, mais d'un sommeil qui semblait péniblement agité. Il n'osait
+pas la réveiller, pourtant il aurait bien voulu l'embrasser et lui faire
+partager sa joie.
+
+Tout à coup, elle se dressa en criant:
+
+--Victor!... mon enfant!... grâce!... grâce!... Ah! tu es là, fit-elle
+en s'éveillant. C'est bien toi? En même temps elle le palpait et le
+serrait alternativement dans ses bras tout en le couvrant de
+baisers.--Ah! mon pauvre enfant!... mon cher enfant!... finit-elle par
+dire, je rêvais qu'on allait te fusiller.
+
+C'eût été, en effet, grand dommage qu'on l'eût fusillé, ce petit
+communard malgré lui, car il est aujourd'hui l'un des officiers les plus
+distingués de notre armée d'Orient.
+
+
+
+
+NOTES.
+
+
+
+
+L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.
+
+
+2 17. =les arrêta net=: _stopped them short_.
+
+2 18. =francs-tireurs=: the _guerrillas_, independent military detachments
+waging the war in their own fashion, and acknowledging no allegiance to
+the commanding general. The word _franc-tireur_ is used for the
+_individual_ as well as for the _corps_ to which such individual
+belongs.
+
+3 2. =ornière=: _rut_; here, _excavation_.
+
+4 16-17. =ils en feraient une bouillie, une pâtée=: _they would make
+mince-meat or a pie out of him_.
+
+4 21. =histoire de rire=: _matter of laughing; just to amuse themselves_.
+
+6 5-6. =n'entendant rien que les plaintes sourdes de ses entrailles=:
+_hearing nothing but the dull gnawing in his stomach_.
+
+7 1. =qui le crispa=: _which made him shudder_.
+
+8 25. =nom d'un nom=: a softened form of an oath.
+
+9 3. =chamarré d'or=: _covered with gold lace_.
+
+9 19. =agenda de commerce=: _a drummer's note-book_; as though he were
+jotting down an order for merchandise.
+
+10 10. =un aïeul=: here, _an old man_.
+
+
+
+
+L'ONCLE SAMBUQ.
+
+
+11 7. =trois-mâts=: _three-masted schooner_.
+
+11 14-15. =un verre de mastic passé en contrebande=: _a glass of mastic
+which had been smuggled into the country_.
+
+12 9. =un oncle d'Amérique=: a common phrase, denoting a rich person or
+an unforeseen inheritance; according to the Continental idea, all
+Americans are enormously rich.
+
+12 21. =cabanon=: _hut_.
+
+12 25. =fouillis=: _confusion_.
+
+12 28. =censée=: _thought, intended_.
+
+13 11. =pecaïre=: a Provençal expression, which can here be rendered _dear
+me_. It is a universal exclamation in the south of France to denote
+surprise, pity, joy, or almost any other emotion.
+
+13 16. =quoique ça=: _nevertheless_.
+
+13 19. =de but en blanc=: _without any preliminaries, point blank_.
+
+13 28. =aïoli=: a Provençal dish, composed of oil, garlic, and codfish.
+
+13 29. =bouillabaisse=: a sort of fish chowder, with garlic; it is the
+national dish of the inhabitants of Marseilles.
+
+14 1. =voir un peu de quoi il retourne à ce New York=: _just see what is
+going on in that big New York_. Notice the disdain expressed by the ce;
+compare with the scornful use of _iste_ in Latin.
+
+14 11. =Manche=: _the English Channel_, well named _Manche_, from its
+sleeve-like form.
+
+14 26. =sous-commissaire=: _assistant purser_.
+
+14 28. =escogriffe=: _sharper_.
+
+16 3. =fourbu=: _worn out, tired to death_.
+
+16 10. =filer=: _to spin_, then _to spin along, to run fast_.
+
+17 7. =topez là=: _let's shake on it_.
+
+17 10. =leur=: cf. note on p. 14, l. I, _ce_.
+
+
+
+
+L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.
+
+
+18 7. =que je vous donne telle quelle=: _which I'll tell you just as it
+is_.
+
+18 10. =moblot=: _soldier of the mobile_. The _mobile_ is the reserve
+force of the French army, called under arms in case of war, and then
+only to replace on garrison duty the regular soldiers who have gone to
+the front. The _moblots_ go to battle only as a last extremity, when
+regular troops no longer exist.
+
+18 16. =vieux jeu=: _of the old school_.
+
+19 7. =cela me serrait le cœur=: _the thought of that made my heart
+ache_.
+
+19 11. =pension=: _boarding school_; the word also signifies _a boarding
+house_.
+
+19 20. =jouaient aux billes=: _were playing (at) marbles_.
+
+19 24. =un échappé des contes d'Hoffmann=: _as if he had escaped from one
+of Hoffmann's stories_. Hoffmann, a German writer of fantastic stories,
+was born Jan. 24, 1776; died June 25, 1822.
+
+19 27. =gaillard ayant fait campagne=: _robust, independent-looking
+fellow, who had been through the war_.
+
+20 19-20. =me les sciait à mi-cuisse=: _sawed into the middle of my
+thighs_.
+
+21 6. =je l'ai pas mal oublié=: _I have forgotten most of it_.
+
+
+
+
+LA CHARGE DES MORTS.
+
+
+22 4. =tourné=: _flanked_.
+
+26 1. =s'ébranla=: _got under way_.
+
+26 15. =emballés=: _running away, on a mad gallop_.
+
+26 29. =débâcle=: _rout, confusion_.
+
+27 8. =tintant le glas=: _sounding the death knell_.
+
+
+
+
+LE PETIT HOMME ROUGE.
+
+
+29 8. =torrent=: _flood, swarm_; both the living and the dead are here
+meant.
+
+29 17. =Tuileries=: in ancient times the site of brick yards or a tile
+manufactory; later the very center of Paris and occupied by the
+magnificent palace, home of the French monarchy, which was burned during
+the Commune directly after the war of 1870-71. The ground is now laid
+out as a park.
+
+30 13. =Suisse=: the Swiss yeomen were, on account of their sturdy
+character and reliability, entrusted with royal guard duty from early
+monarchical times; hence the word _Suisse_ has come to mean _royal
+guards_.
+
+30 14. =maréchaux=: the royal title of _maréchal_, now extinct in the
+French army, was the highest office in the gift of the king.
+
+30 19. =en culs de bouteilles=: _rounded like bottle ends_.
+
+32 6. =escaliers en vis=: _winding stairway_.
+
+32 7-8. =et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées=:
+_and which stopped before the walled-up opening of old doors_.
+
+32 24-25. =des chausses à trousses=: _balloon breeches_.
+
+32 25. =casaque tailladée=: _slashed loose coat_.
+
+32 25-26. =coiffé d'un chaperon à oreillère et à queue pendante=: _his
+head covered with a hood and earlaps, with a tassel hanging from it_.
+
+33 19. =je suis étrangère=: Marie Antoinette, consort of Louis XVI, was of
+Austrian blood.
+
+
+
+
+LA BATAILLE DE FRÅ’SCHWILLER.
+
+
+35 2. =qui vient de fournir une longue traite=: _who has just ridden a
+long distance_.
+
+35 14. =il piqua des deux=: i.e. _des deux éperons_; _he dug both spurs
+into his horse_.
+
+35 14. =à fond de train=: _at the top of his speed_.
+
+36 6. =qui relevaient de son commandement=: _who were under him_.
+
+36 11. =fichées=: _placées, mises_.
+
+37 5-6. =contreforts=: _spurs of a mountain range_.
+
+38 13-14. =au fur et à mesure=: _according as_.
+
+39 26. =hoquets d'agonie=: _dying gasps_.
+
+39 28. =nom de nom=: an abbreviated and softened form of an oath.
+
+39 30. =navrant=: _painful_.
+
+40 13. =du jarret=: _muscle_. The _jarret_ is the sinew connecting the
+thigh and the calf of the leg.
+
+40 23. =turcos=: a corps of the army.
+
+43 31. =échangent une accolade=: _embrace each other_.
+
+45 15. =Dame!= _Well!_ The derivation of _dame_ is the Latin vocative
+_Domine_, _O Lord_; quite remote from an English expression of similar
+consonance. It is a choice exclamation, essentially Parisian, and used
+by all people of education; ladies use the term as the Englishwoman uses
+"Gracious!"
+
+45 15. =soit=: the subjunctive here well expresses the doubt in the
+trooper's mind. The idea of doubt or possibility is the basis of all
+subjunctive.
+
+
+
+
+LE MAUVAIS ZOUAVE.
+
+
+46 8-9. =bonhomme=: _the fellow; un homme bon_ is _a good man_.
+
+46 16. =trois petits blondins couleur d'épis brûlés=: _three little
+tow-headed children_.
+
+46 21. =A qui en as-tu?= _With whom are you vexed?_ The same construction
+in his answer: "_j'en ai à cinq ou six drôles_," _I can't stand five or
+six rascals_.
+
+47 1. After the war of 1870-71, the inhabitants of the conquered
+provinces had the privilege of _opter_, or choosing between the French
+and German as their future nationality; this "choice" was made under
+certain vexatious restrictions, and those who chose to remain French, as
+the blacksmith in this story, had a disagreeable lot.
+
+47 3. =Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?= _What on earth have they
+made them drink?_
+
+47 13-14. =vous rapetissez tout à la taille de vos marmots=: _you narrow
+down everything to the size of your children_.
+
+47 20-21. =latte de chasseur=: _his regimental sword_.
+
+47 29. =descendu=: _brought down_, i.e. _killed_.
+
+47 32. =chopes=: _large glasses_, "schooners."
+
+49 6. =la chechia=: _the cap_.
+
+49 28. =chevet=: _the head of the bed_.
+
+50 10-11. =l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route=: _the tin
+case which contains his military papers_.
+
+
+
+
+UN MARIAGE.
+
+
+51 5-6. =au beau milieu d'une affluence=: _right in the midst of a crowd_,
+etc.
+
+51 22. =s'il en fut=: _as could be_; the bridal procession was of the
+utmost simplicity.
+
+52 8. =caraco de mérinos noir=: _a black wool jacket_.
+
+52 30. =contre-maître=: _overseer_.
+
+52 33. =faut croire=: _I suppose_.
+
+53 4. =on se passera bien de moi=: _they will get along all right without
+me_.
+
+53 8. ="boraine de Nimy,"... "vaclette"=: _boraine de Nimy_, a kind of
+pipe; _vaclette_ is explained by the words which follow.
+
+53 11. =cogna le sien contre le mien=: _clinked glasses with me_.
+
+53 11. =le lampa tout d'une haleine=: _drank it all in one gulp_.
+
+53 20. =du fin matin au brun soir=: _from early morning till late at
+night_.
+
+53 21-22. =marteaux-pilons=: _trip hammers_; the immense hammers of the
+iron works.
+
+54 1. =luron=: _a good fellow_.
+
+54 6. =Pauvre fieu=: (_pauvre fils_) _poor fellow_.
+
+54 8-9. =Une paille de fer rouge venait de lui crever l'œil droit=: _a
+spark of red-hot iron had just put out his right eye_.
+
+54 9. =Le fourgon de l'hôpital=: _the hospital ambulance_.
+
+54 17. =quinquets=: _lamps_; here slang for _eyes_; "our two blinkers."
+
+54 19. =Que l'un s'en aille=: _que_ here means _if,--if you lose one of
+them_.
+
+54 31. =viveur et joueur=: _a high liver and gambler_.
+
+54 33-34. =marchait cahin-caha, à la comme-je-te-pousse=: _got on any
+which way, just as luck would have it_.
+
+55 8. =passif=: a mercantile term,--_liabilities_. The assets of a concern
+are its _actif_.
+
+55 12. =sur le pavé=: _on the street, without work_.
+
+55 13. =à tout jamais=: _forever_.
+
+55 17-18. =qu'il n'attentât à ses jours=: _lest he might commit suicide_.
+
+56 4. =fils d'acier et de laiton=: _steel and brass wire_. _Fil_ is _wire,
+thread_; _le fils_ is _the son_.
+
+56 22. =un tronc=: _a charity box_.
+
+56 25. =pancartes=: _notices, inscriptions_.
+
+56 34. =dentellière de son état=: _a lace worker by trade_.
+
+57 3. =au cliquetis de ses fuseaux=: _by the clicking of her embroidery
+needles_.
+
+57 24. =demoiselle de comptoir=: _cashier_.
+
+
+
+
+POUR LE RUBAN.
+
+
+60. =Pour le ruban=: the ribbon worn in the buttonhole, which shows its
+wearer to be a member of the Legion of Honor.
+
+60 8. =émarger=: _to receive money from the government_.
+
+60 16. =instrus=: (_intrus_) _an intruder_.
+
+62 23. =moellon=: _a rough stone_.
+
+62 29. =d'antan=: (_d'autre fois_) _in former times_.
+
+63 4. =périgourdin=: _of Périgord_, the old name of a locality in France,
+near Bordeaux.
+
+63 14-15. =Ponson du Terrail=: a cheap author of penny dreadfuls and
+serial stories, many of which deal with antiquity and use the antiquated
+language of the following lines.
+
+64 5. =hobereaux=: _country squires_.
+
+64 6. =valetaille=: _the serving people_.
+
+64 10. =Bayard=: the _chevalier sans peur et sans reproche_, as he is
+universally known in history. One of the most sympathetic figures of
+French history, the type of the nobleman and hero, who was equally
+adroit at keeping an entire hostile army at bay, alone, stationed at the
+entrance of the bridge, and at honoring beauty and wit. He died in 1524.
+
+64 23. =rallié=: this word is perhaps equivalent to the term "Mug-wump."
+
+64 25-26. =qui ne semblait pas disposer de la Grande-Chancellerie=: _who
+did not claim to boss the whole chancery_.
+
+65 2. =de relevée=: _afternoon_.
+
+
+
+
+PAROLE D'HONNEUR.
+
+
+66 3. =fédérés=: the _communards_, that is, the revolutionary section
+which fought against the established government, fired the _Tuileries_
+and the _Cour des Comptes_ (the Chamber of Deputies) directly after the
+end of the Franco-Prussian war; the _fédérés_ sought to create political
+disturbances immediately after the withdrawal of the Prussian troops
+from Paris.
+
+66 4. =armée de Versailles=: Paris was in the hands of the Prussians;
+therefore the French government withdrew to Versailles and from thence
+directed public affairs; hence the name "Versailles army," equivalent to
+the government troops.
+
+66 7. =arrondissement=: _ward_. Paris is divided into wards, each with its
+_maire_, its _mairie_ (city hall), and _député_ (congressman); all the
+_arrondissements_ are, however, united for civil government under the
+prefect of the department. The departments (like the counties of an
+American state) have likewise their _arrondissements_. There are
+eighty-six departments in France.
+
+66 9. =surseoir= = _remettre: to delay, to put off_.
+
+66 18. =les longues stations à la porte des bouchers=. During the siege of
+Paris the people bought _bons_, or checks, from the government, upon
+presentation of which their limited rations were supplied; long lines
+were formed in front of the dealers in food products; as the winter
+weather was extremely severe, this caused great physical suffering and
+sickness to many, especially to those of the poorer class, as the mother
+in the story.
+
+67 2. =armée de la Commune=: _the armée des fédérés_; see note on p. 66,
+l. 3.
+
+67 27. =Il en était là de ses funèbres réflexions=: _he was at that point
+with his doleful thoughts_.
+
+68 4. =N'empêche que si=: _all the same, if,_ etc.
+
+68 5-6. =Prends tes jambes à ton cou=: _hurry up, pick up your heels_.
+
+68 6. =fiche-moi le camp=: _get out of here_.
+
+68 13. =Oui da!= _Come now!_
+
+68 17. =accroire=: _believe, swallow that_.
+
+68 31. =en tourmentant sa moustache=: _twirling his moustache_.
+
+70 7-8. =ne peut plus que sangloter=: _could do nothing but sob, broke
+down completely_. The French often uses the present of the verb in vivid
+narration where the English uses the past.
+
+70 19-20. =que le temps finira par nous faire oublier=: _which time will
+make us gradually forget_.
+
+70 26. =s'efforçait... à se ressaisir=: _tried to regain his composure_.
+
+72 15. =communard=: see note on p. 66, l. 3; a soldier in the army of the
+commune.
+
+
+
+
+ENGLISH PARAPHRASES.
+
+FOR RETRANSLATION INTO FRENCH.
+
+
+
+
+L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.
+
+
+The hero of this story was with the German army during the last war
+between Germany and France. He hated guns and cannon and he missed very
+much his pretty wife and his children. He preferred to get up late and
+go to bed early and, above all, to eat lots of good things and drink
+beer. But now that he was [a] soldier, he was forced to pass the night
+on the ground, well wrapped up in his military cloak; and he wept often,
+thinking of the debts which he had contracted. If he was killed there
+would be no one to bring up his little ones. At the beginning he was
+afraid of the bullets which whistled close to his head, and he passed
+his entire time in an extreme terror.
+
+When he was in the north of France, he was sent with a few companies to
+see if there were any French soldiers in the neighborhood. Everything
+was calm and he was walking along without thinking of the danger, when
+suddenly a band of guerrillas came out of the woods and fired at the
+Germans.
+
+Walter Schnaffs knew that he could not run as fast as the Frenchmen,
+because he was so fat, and, looking around for a way to retreat, he
+perceived a ditch almost covered with dry brush-wood. He jumped in and
+fell to the bottom of what was really a deep hole. Soon all the noise of
+the struggle stopped, and night came on.
+
+The poor fellow did not know what to do. He was horribly frightened, and
+he began to be very hungry. He still wore his uniform, and he thought to
+himself: "If I were only a prisoner of war, then, at least, I should not
+be hungry, and I could pass my time until the end of the war without
+any apprehension of bullets and sabres."
+
+But new fears came to him: if he should meet any country people, he was
+sure that they would kill him with their scythes and pickaxes and their
+shovels; and the guerrillas would shoot him just to have a good time and
+see him leaning against the wall.
+
+In the midst of these terrible reflections he fell asleep, and when he
+awoke he saw the sun shining almost above his head. He was so hungry
+that his stomach pained him, and the thought of the good sausage which
+he used to eat as a soldier made his mouth water. The idea came to him
+to attack a rustic who was alone, take away his shovel from him, and dig
+the ditch still deeper in order to hide himself better; then he felt
+that he was going mad, and finally he resolved to start for the château
+in the distance rather than suffer longer.
+
+In the lower windows, which were open, he saw lights, and he smelt the
+pleasant odor of cooked meat, and without a moment's reflection he
+opened the window and entered the room. All the servants were dining
+around the large table, and seeing the German soldier they uttered
+horrible cries and rushed toward the door at the end of the hall. The
+chairs were overturned, and in three seconds the room was empty.
+
+Walter did not know what to think; but hunger spoke louder than his
+other emotions, and he sat down at the table and began to eat and drink.
+He emptied all the plates and all the bottles, and he could scarcely
+breathe; slowly his eyes closed in spite of him, his head dropped on the
+table, and he fell asleep.
+
+Some hours afterwards a great noise was heard; the windows were broken
+in and fifty men, armed to the teeth, rushed in, seized the German, and
+bound him hand and foot. He was scarcely awake, but he was glad to be a
+prisoner, smiled, and kept on saying, "Ja, ja." The colonel took a
+notebook from his pocket and wrote: "After a terrible combat the
+Prussians beat a retreat, leaving many wounded and prisoners in our
+hands."
+
+They ordered Walter to go with them to the prison in the town, some
+miles from the château, and the colonel was decorated with the Cross of
+the Legion of Honor for his bravery.
+
+
+
+
+L'ONCLE SAMBUQ.
+
+
+The truth of all this story is that a bad fellow, the black sheep of his
+family, had embarked as cabin boy on an American schooner, had gone to
+New York, and there died, poor and unknown. But in the country around
+Marseilles they thought that he was rich and that his nephew would get
+his property.
+
+One day a sailor who was returning from the United States met Tréfume,
+and told him that he had seen Uncle Sambuq on the docks at New York, and
+that he had lost in a shipwreck the presents which had been entrusted to
+him. At first people said that Uncle Sambuq was rich; then that he had
+slaves and gold mines and everything else. Everybody envied Tréfume, and
+the latter was happy, believing himself rich.
+
+One day they received a letter from the French ambassador in the United
+States, saying that Uncle Sambuq was dead; that was all; not a word
+about his property. They cried a little, then the wife asked: "Why does
+he not speak about the money?" "That would not be proper," answered
+Tréfume. "He will soon write another letter." The days passed and
+nothing arrived; at last Tréfume took it into his head (had the idea) to
+embark at Le Havre and to go to America. The immense ship, with its
+splendid cabins and its passengers, caused in him a religious awe, and
+he did not speak for a week; then, toward the end of his voyage, he
+remembered the object of his journey, and he asked the purser, who was
+very busy on the eve of landing, where he should go. "Those gentlemen
+will give you better information than I," said he, "for they are
+Americans, and are well acquainted with New York." The purser said this
+to get rid of Tréfume. These gentlemen were always alone and spoke to no
+one, and did not take kindly to the attempts of Tréfume to speak with
+them. Every time he approached them they turned him their backs. But
+they, too, made curious by the appearance of the strange man, asked the
+purser who he was, and the latter, a practical joker, answered: "You
+know that he is a detective disguised as a Marseilles fisherman, to get
+on the track of some robbers."
+
+Thereupon the two Americans shut themselves up in their cabin, and did
+not even come out to admire the harbor of New York when everybody was on
+deck. Tréfume sought the French embassy everywhere at New York, but as
+he did not speak English he could get no information. Suddenly he caught
+sight of one of the two Americans whom he had seen on the ship. He ran
+after him, and at last the man took refuge in a saloon. "Good morning,
+sir," said Tréfume. "Hush," answered the other, who was really a robber,
+and who thought that Tréfume wanted to arrest him, "hush, here is fifty
+thousand francs, and if you leave New York by the _Bretagne_ this
+evening an unknown man will give you fifty thousand more." Tréfume did
+not understand a word of all this, but he was tired of New York, and he
+accepted the bargain. When he returned to Marseilles, he said that
+really the Americans do business very quickly, and that they are the
+foremost of the nations of the earth.
+
+
+
+
+L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.
+
+
+I am at loss to tell the funniest story of my whole life; but going back
+over the current of my recollections I find one, which, perhaps, is of
+no great value.
+
+I had taken part in the siege of Paris when I was scarcely twenty-three
+years old and I was a strong and well-built fellow; I was very proud of
+my light beard, but I was humiliated at the learning of our enemies. We
+Frenchmen spoke scarcely a word of German, while they spoke our language
+very well, in spite of their German accent. When the war was finished,
+my first thought was to learn German.
+
+I had studied English more or less at the high school, and I spoke it
+fairly well, but I have no need to tell you that the language of Goethe
+was a dead letter to me. Nevertheless I began to study the best method
+that I could find, and I took lessons from a famous teacher, and after
+four months I commenced to feel the need of going to Germany. A friend
+of mine gave me the address of a boys' boarding school at Hanover,
+where the purest German is spoken. They assured me that the table was
+good and that the teacher was the best possible. Therefore I started,
+and arrived at the school on a fine May morning. Through the open door I
+saw several small boys in the yard, who were spinning tops and playing
+marbles and all sorts of children's games. The oldest of them was not
+more than thirteen years of age, and the youngest was about seven.
+
+When I told Dr. Davisson my name he looked me all over, made a gesture
+of surprise, and finally said: "What! Mr. X recommended you to come to
+my school? Don't you see that this is a boarding school for small boys?
+Your friend, when he wrote me about you, neglected to tell me your age."
+
+I did not know what to say, but remembering that I was all alone in that
+city, I thought I might learn German with the doctor. I said, holding
+out my hand to him: "My baggage is in the carriage, and if I promised
+you to behave well would you take me all the same?" "We can at least
+try," answered he.
+
+The desks were too low for me, the bed in the dormitory was too short,
+but I was bound not to set a bad example, so I remained four months with
+the doctor. I was in the highest class, and I made lots of progress;
+therefore I was rewarded for my trouble, and when I left the school I
+spoke German very well.
+
+
+
+
+LA CHARGE DES MORTS.
+
+
+The battle had lasted all day, and at night it was still undecided; it
+was necessary to make a charge on two thousand Turks with a battery of
+artillery, otherwise the Russians could not continue their forward march
+on Plevna. It was a difficult affair, for the Turks were afraid of
+nothing; but the Russian general, who knew well all this, decided to
+send against them his last and best regiment. To their commander he
+said: "Occupy the enemy's position over there with your men. They are
+four to one of you, and many of you will find a sure death there. If you
+are successful, ring the church bell, and I shall thus know that the
+Russian army is saved." The commander, in spite of his gentle air, was a
+good soldier; he answered: "I shall take the city."
+
+The horses of the Russians reared as the bullets rained about them; it
+was frightful to hear the noise of the horses galloping at the top of
+their speed in order to cross the ravine; the soldiers did not utter a
+single cry, in accordance with the orders of the commander; on all sides
+the men fell, and the shock was awful. The Turks retreated a little and
+finally took a better station a mile from the city, in order to use
+their artillery. Almost all the Russians had been killed, and,
+reassembling his men, the commander found that he had but eighty left;
+the fate of the entire Russian army depended upon him, and nevertheless
+the Turks were not beaten. The horses that had lost their riders were
+well trained; they grouped themselves together, and it was easy to
+collect them. Then a thought entered the commander's head; he ordered
+the dead riders to be tied to their horses; this was a terrible task for
+the few soldiers who remained; they asked each other if their commander
+had become mad. Then Serge put himself once more at the head of his
+squadron, composed of a few living soldiers and of many dead ones. He
+gave the command to charge. The Turks, who thought that their enemy had
+been conquered, were greatly troubled by this new attack; but when, at
+last, they saw that the Russian cavalry was an army of ghosts, as it
+seemed, they turned and fled. The day was won; but only a few horsemen
+remained. The bell of the village church was rung. The commanding
+general of the Russian army arrived; by the devotion of that regiment
+the victory was assured to the Russians.
+
+
+
+
+LE PETIT HOMME ROUGE.
+
+
+The queen, Marie Antoinette, had left the palace of Versailles on a
+dark, rainy day, and had come to the Tuileries with the king and the
+dauphin. There they saw that awful figure which he who knows the history
+of France cannot mistake. The legend relates that when the monarchy is
+in danger, a little man, clothed in red, wanders around the halls of the
+palace; and it is a fact, for many people have seen him. On arriving,
+the royal family found that the apartments had not been warmed, and that
+everything was in disorder. Accustomed to the luxury of Versailles, the
+dauphin was frightened by the confusion, and he murmured: "These rooms
+are very ugly, mamma." The servants had hastily prepared the beds, and
+the dauphin went to bed and soon fell asleep. The great king Louis XIV
+had slept in those rooms, and the queen said rightly that one ought not
+to be more fastidious than he. Marie Antoinette feared that an assassin
+might be lurking in the dark apartments, so she called one of her maids
+of honor and together they went through the rooms. The queen gave a
+candlestick to her friend, and took one herself. In the direction of the
+marshals' hall there was nothing to fear, for the Swiss guards were
+encamped there; it was a magnificent moonlight night, but the queen's
+fingers trembled a little. She was not afraid, but during her short
+stays in Paris she had never been so far in the palace. She gave a
+glance at the great trees and at the Seine, which was visible through
+the windows. They opened the door which leads into the Louvre, and a
+shudder seized both the women as they thought of the forbidding legend
+of the ghosts which stalked through the palace. The key did not turn
+easily in the lock, but when the door was opened a gust of wind almost
+extinguished the candles. The darkness was terrifying, and the queen
+said: "If they had placed a guard here he could tell us to what point
+this corridor can take us. But there are no guards, so let us see; it is
+not necessary to call the guards." They wandered about some time in the
+old Gothic halls; finally they stopped, and the queen said: "This is the
+old palace." The maid heard a slight noise, and on turning around she
+saw a strange form, clad in the manner of a man of the fifteenth
+century; he was dressed in red. The ladies could not restrain a cry, and
+hearing this the form disappeared all of a sudden. They remained
+motionless for several minutes. Then the queen said: "Heaven wanted to
+warn me of the danger which threatens the monarchy. Let us go back. For
+myself, I am not afraid, but the king--they will kill him." And they
+returned to the room where the child was sleeping. The little red man
+has not been seen since.
+
+
+
+
+LA BATAILLE DE FRÅ’SCHWILLER.
+
+
+The general had set up his headquarters in a little house which
+resembled a thatched-roof-hut. He was extremely tired, and he threw
+himself on the bed without undressing and fell asleep. Suddenly in the
+distance we heard the galloping of a horse; soon an aide of the
+commanding general appeared, crying out: "Please awaken the general; I
+have orders for him."
+
+Our general soon got up and read the dispatches by the light of a
+lantern which a soldier held, motionless, at a few steps from his
+officer. It was impossible to know the meaning of the orders from the
+general's expression as he read them. Soon, however, he turned to us and
+said: "My troops will give battle to the enemy to-morrow morning, if I
+am not mistaken. The news which I have received will force us to move
+forward immediately."
+
+He called his officers and gave his orders, some verbal, others written;
+the map of the country was under his eyes, and he spoke in a low voice
+with several officers. Then the drums beat, and in less than an hour our
+division had folded its tents, eaten its morning soup, and had arrived
+at the place where it was to go. This time the general was not mistaken;
+we were going to be present at our first battle. Five minutes afterwards
+there was a lively cannonade, and the battle had commenced. I cannot
+give you the details of that memorable day; I relate a few incidents as
+I remember them. We received the order to advance; the noise of the guns
+deafened our ears; the air was saturated with the odor of powder; it was
+like a burning furnace when we charged over the plain; we passed the
+fire of the enemy's batteries in the midst of all this noise. I heard
+some one cry "Captain!" At the foot of an oak tree one of my comrades
+was wounded and dying. His terrible suffering hindered him from
+speaking; his only question was, "Is the battle lost or won?"
+
+The bullets were whistling about our ears; we were going to charge with
+fixed bayonets. It was a hand-to-hand struggle, and men were falling on
+all sides, but we were forced to beat a retreat.
+
+ * * * * *
+
+It was about twelve o'clock; I drank a swallow of water while waiting
+for new orders. It would be difficult for you to appreciate my feelings.
+I saw by my field-glass that the Germans were much more numerous than
+the French. Then came other hasty orders; we were tired to death, but
+the enemy were fresh. Everybody was very anxious. I approached the
+general; while I was speaking with him a shell burst at our feet, a bit
+of it struck me in the face, and my horse reared and set off at a great
+gallop in spite of my efforts to hold him back.
+
+ * * * * *
+
+I passed over a great distance in a very few minutes. What could the
+French army do against so many men and cannon? Most of our higher
+officers had disappeared. Our clothes were covered with mud and dust,
+our faces were blackened by the powder; nevertheless the order came
+again: "You must charge once more!" "I have already lost half of my
+men," was the answer. No matter! We must begin over again; the ground
+shakes under us as we advance.
+
+ * * * * *
+
+The shock is terrible. An officer fires straight at me, but I cut off
+his arm. I see the swords gleam all about me; three troopers come to my
+rescue. "Come, captain," they say, "the battle is lost. We are ordered
+to sound the retreat." Several officers of the general's staff repeat
+the command, and the day is lost.
+
+
+
+
+LE MAUVAIS ZOUAVE.
+
+
+The blacksmith usually put out his fire as soon as the sun set. He liked
+to sit before his door and see his apprentices go by, and thus rest
+himself after the burden of the day. But this day he came home directly
+and sat down at table. He was evidently in a very bad humor; his wife
+looked at him without daring to ask him anything. She had a nice supper
+on the white tablecloth; a good salad and some cream radishes. The
+blacksmith had no appetite, and at last he burst out: "Oh! what rascals
+they are, those young French soldiers whom I have seen with the
+Prussians this morning; they are not true Frenchmen, otherwise they
+would not have left their regiment and chosen to be Prussians. It is
+entirely their fault, and I don't believe that they are at all homesick;
+I can't understand why they come back. They must be cowards; I hope that
+our son will not be capable of such an infamy, for if it were true, I
+should rather kill him with my sword. But what's the good of getting
+excited? Our boy was in the war against the Germans." With that he began
+to laugh, and this idea put him in good humor again. He dined merrily,
+and then went to the tavern to pass a couple of hours. His wife remained
+alone. She took up her work and began to mend the stockings, after
+putting the little children to bed. She thought of her son, who, before
+being a soldier, used to water the garden and care for the house.
+Suddenly the gate of the garden opened; as the dogs had not barked, she
+was sure that it was no robber who glided along the wall as though he
+was afraid of being seen. Yes! It was her boy who stood before her with
+a sunburned complexion. He had come back to his native village,
+deserting his post in the French army. She had not the courage to scold
+him, because he told her that the discipline was so hard, and he was
+always hungry and thirsty. Suddenly they heard some one walking in the
+garden, and the boy had only the time to hide behind the stove when his
+father entered. The old man saw the military cap on the table; he
+understood in a minute that his son was there. Furious, he ran for his
+sword and rushed toward the stove where the boy was hidden. The mother
+cried out: "Don't kill him! It is my fault, because I told him to come
+back." The blacksmith stopped, and then said: "Well, to-morrow we shall
+see what to do. Go to bed now." All night the mother remained near the
+bed of her child, because she was afraid of the father. The old man did
+not go to bed all night long; he walked up and down in the garden,
+thinking of what he was to do. The next morning he appeared before his
+wife and child, clad as if for travelling, with a large hat and a stout,
+iron-bound stick. "Come, get up," said he to his son. "Give me your
+uniform and take my clothes; since you have sacrificed your honor for
+love of your home, take this house and this garden. The blacksmith shop
+and everything else here belong to you. I am going to Algiers to pay the
+debt which you owe to France." It was in vain that the wife and child
+besought him to remain; he left the house without turning around, and
+remained five years in the army in place of his son.
+
+
+
+
+UN MARIAGE.
+
+
+All the workingmen of the great city had put on their Sunday clothes;
+they were walking on the sidewalks and were talking together, when
+suddenly some one cried out: "Here is the wedding procession." My
+surprise was great when I saw at the other end of the street only the
+bridal pair and behind them four witnesses. I had supposed that this
+must be the wedding day of the owner of the factory, since the crowd was
+so great and was formed like two hedges on each side of the street. The
+couple smiled at their friends, and waved to them a friendly salute. The
+young man was leaning on the arm of the girl, and allowed himself to be
+guided by her. He carried his head high, and his eyes were fixed and
+glassy, and I saw that he was blind. After the couple had passed the
+door of the town hall I remained on the sidewalk, when a workingman whom
+I knew, an overseer in the factory, passed by. Together we entered a
+coffee house, and he told me the story of the couple: "The young fellow
+used to work in the great iron works; he was a model workman, and his
+comrades were very fond of him. One day there was an accident; a bit of
+iron entered his eye, and the ambulance was called to carry him to the
+hospital. He had to undergo a terrible operation, which did not succeed,
+for he lost both his eyes. His employer promised him a small pension,
+but in a short time the factory failed and all the workmen were without
+work. Of course the pension of the blind fellow stopped; the lawyers
+came and shut up the factory and took possession of all the account
+books. This was a hard blow for Jean; he was blind, sick, alone, and he
+was deprived of the small sum which assured to him his daily bread. We
+had to think it over, and at last, with the permission of the overseer,
+we built a little box at the entrance to the factory, where the blind
+man could sit and beg. It was no disgrace for him to beg, but he blushed
+with shame at the thought; in order not to be idle he made little
+objects of wire, which he sold. One day, however, during the terrible
+winter which followed, Jean fell sick and was forced to stay in bed. We
+placed a little collection box at his seat, but no one stopped to give
+pennies when it was so cold. There was a young girl near the attic where
+Jean was lying sick; she was touched by his misfortune, so she took her
+lace (she was a lace maker) and seated herself at the box. When any one
+passed she said: 'Don't forget the poor blind man.' Many people came to
+see her there, and she carried home her collection, in which there were
+not only the pennies of the workingmen, but also silver and gold pieces
+from richer people. She succeeded so well that she did the same thing
+the next day and all the following days, until Jean was finally cured of
+his sickness. You can easily guess the end of the story. Jean said to
+his comrades one day that he wanted to marry the generous lace maker,
+and he invited them all to his wedding. The marriage did not disarrange
+the daily work in the factory, because to-day is a holiday. The chief
+owner paid for the wedding dinner, and now you see why we are all here
+this morning. We wanted to prove our friendship for the poor blind
+fellow." As he finished speaking, the married couple left the town hall,
+and everybody cried out: "Long live the bride!"
+
+
+
+
+POUR LE RUBAN.
+
+
+When one lives in the country without working, one is sure to win the
+respect of all the village inhabitants. Although Olivier had only nine
+hundred francs income, yet he found this very true.
+
+On arriving at Nançay, he remained very much by himself in the small
+room which he had rented in the village inn. From the very start
+everybody in Nançay had talked about him; those who patronized the inn
+asked: "Who on earth is that man?" "I don't know him very well," was the
+answer, "but he is an honest man, and he pays for his little room
+without trying to beat me down. He used to be a bookkeeper at the city
+hall in Paris, and they say that the government gives him a pension.
+Then, too, you see that he wears a ribbon in his buttonhole, and that
+proves that he is an honorable man." Some one asked again: "What is that
+decoration?" and an old man answered in an embarrassed voice, "Oh, I
+know! They give that to a man who has rescued the flag in battle." From
+that moment Olivier was famous in the village. When he entered the inn
+everybody stopped drinking and saluted him. He commenced to be puffed up
+by the respect by which he was greeted. The people, however, said that
+it was only his modesty. Thus he became a curiosity, and bicyclists as
+they passed the inn would ask to see M. Olivier, who had once rescued
+the flag. Everybody admired the hero, and a nobleman in the neighborhood
+sent for him and asked him for the story of his noble deed. M. Olivier,
+however, answered: "It is not worth while to tell the story of the
+affair. I only did my duty." A brave man does not like to talk about his
+heroic deeds. Thus, even at Paris, the story was known; only there,
+instead of repeating it as a legend, the nobleman told it as a true
+story to all his friends, saying: "It was the 37th dragoons, who were
+saved from death and destruction by the man whom you can see in flesh
+and blood if you will only promise to come and visit me at Nançay." It
+happened that the country was in the throes of a political election.
+Each candidate, in order to get more votes, promised to have M. Olivier
+decorated with the Cross of the Legion of Honor instead of the simple
+medal which he wore. No one thought of investigating the title of the
+old soldier to the decoration, until one day the Radical candidate made
+a little inquiry, and then he had posted a notice saying that M. Olivier
+was only a former policeman who had once pulled a drunken man away from
+the river. The man was only trying to drink a little water, but on a
+report of the circumstance the government granted Olivier the medal.
+This was too much for the inhabitants of Nançay; they asked to see
+Olivier, and one of them demanded, in a trembling voice, if it was true;
+and Olivier answered modestly: "Did I ever say the contrary?"
+
+
+
+
+PAROLE D'HONNEUR.
+
+
+They had taken the poor boy with arms in his hands, and the company of
+soldiers was going to shoot him. He was only eighteen years old, and the
+execution was to take place at the foot of the neighboring barricade.
+The poor little apprentice used to live with his parents without ever
+thinking of politics; but after the death of his father, killed by the
+Prussians during that terrible winter, when the streets were covered
+with snow and ice, the boy used to go and gather potatoes in the fields.
+One day he was severely wounded by a Prussian bullet, and then he
+enlisted, with many of his comrades, in the army. He had no heart in the
+struggle, and he was sure to die soon. If he could only give his life to
+his country! But now he was captured, and in thinking of all he had
+suffered he did not care whether he lived or died. It was certainly very
+hard to leave the mother whom he loved so well, but the thought consoled
+him that she was very sick, and that she would not have to suffer much
+longer. He would say good-by and...
+
+"Come now, my youngster, you know what you have to expect," said a voice
+behind him. The young fellow looked up and saw an officer who was
+followed by several soldiers. "Are you ready for us, and are you not
+afraid?" "No, captain, I am not afraid of anything," was the proud
+answer of the boy. "I'm sure, if I told you to get out of here just as
+quickly as you can, that it would be soon done. I should never see you
+again." "Well, just try me for an hour, not a moment more. I'll give you
+my word of honor, and I'll keep it. At any rate, it wouldn't matter very
+much whether you shoot one more or less, and if I promise, I shall keep
+my word." "Come," said the captain, "you must think that I am very
+stupid. It would indeed be strange if you returned to get killed. You
+can't make me believe that." "Listen, captain; my mother is at the point
+of death; I must kiss her once more, and then, on my word of honor, I
+will deliver myself into your hands. Just grant me one hour of liberty
+and I will bless you for this supreme consolation." The voice of the
+youth trembled with emotion. The officer was evidently struck by the
+force of the words, for, taking on a very stern expression, he demanded:
+"What is your name? How old are you? Where does your mother live? Why
+did you leave home? Where is your father?" The boy told his story, and
+added that his mother lived near, at Belleville. The captain thought a
+moment, and then said: "Go ahead; I'll give you until this evening."
+
+Our hero rushed away, and after ten minutes he entered his mother's
+home. He entered the room on tiptoe, for they told him that she was
+asleep. They were mistaken; the sick woman opened her eyes. Without
+saying a word the son rushed into her arms and sobbed as though his
+heart would break. "You have nothing to fear," said the mother; "take
+off that costume, return to your work, and I will hurry up and get well.
+You see that I am already very much better. Time will make us forget
+this horrible dream of war and death." These words tired the mother, and
+she let her head fall back on the pillow, closed her eyes, and fell
+asleep. The young man imprinted a kiss on his mother's forehead, looked
+at her a few minutes in silence, and then ran from the room. Without
+stopping, he returned to the captain, who was greatly astonished to see
+him so soon. He looked at him in astonishment as the boy told the story
+of his mother.
+
+"You are really a very brave boy," said he, at last, "and I am going to
+pardon you. Return to your mother; it would be a pity to shoot such a
+brave fellow." The son flew back to his mother's house. She awoke as he
+came in, and cried out: "Victor, where are you?" The boy became later a
+famous officer in the French army.
+
+COPYRIGHT, 1900, BY
+
+H. A. POTTER
+
+ALL RIGHTS RESERVED
+
+314.11
+
+The Athen[ae]um Press
+
+GINN & COMPANY PROPRIETORS BOSTON U.S.A.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Dix contes modernes des meilleurs
+auteurs du jour, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX CONTES MODERNES ***
+
+***** This file should be named 38996-0.txt or 38996-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/9/9/38996/
+
+Produced by Al Haines, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/38996-0.zip b/38996-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..90befaf
--- /dev/null
+++ b/38996-0.zip
Binary files differ
diff --git a/38996-8.txt b/38996-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..0e2ac1a
--- /dev/null
+++ b/38996-8.txt
@@ -0,0 +1,4096 @@
+The Project Gutenberg EBook of Dix contes modernes des meilleurs auteurs
+du jour, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Dix contes modernes des meilleurs auteurs du jour
+
+Author: Guy de Maupassant
+ Paul Arène
+ Jacques Normand
+ Henry de Forge
+ François de Nion
+ Ernest Daudet
+ Alphonse Daudet
+ Ernest Laut
+ Montjoyeux
+ Jean du Rébrac
+
+Editor: H. A. Potter
+
+Release Date: February 27, 2012 [EBook #38996]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX CONTES MODERNES ***
+
+
+
+
+Produced by Al Haines, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+
+DIX CONTES MODERNES
+
+_DES MEILLEURS AUTEURS
+DU JOUR_
+
+EDITED BY
+
+H. A. POTTER, A.B.
+
+HEAD TEACHER, GIRLS' HIGH SCHOOL
+BROOKLYN, N.Y.
+
+WITH NOTES AND ENGLISH PARAPHRASES
+FOR RETRANSLATION
+
+[Illustration: colophon; International
+modern
+language
+series]
+
+GINN & COMPANY
+
+BOSTON NEW YORK CHICAGO LONDON
+
+COPYRIGHT, 1900, BY
+
+H. A. POTTER
+
+ALL RIGHTS RESERVED
+314.11
+
+=The Athenæum Press=
+
+GINN & COMPANY PROPRIETORS
+
+BOSTON U.S.A.
+
+
+
+
+PREFACE.
+
+
+The following collection of short stories contains material which is
+absolutely new; the stories are from the pens of the most popular
+writers of the day, and it is hoped that a favorable reception will be
+given them by all who are interested in French.
+
+The collection, as a whole, gives an excellent example of the French
+language as it is spoken and written to-day. The stories are all fairly
+easy, adapted to second-year reading, and even to third-year classes in
+preparatory schools and to first-year students in the higher
+institutions. The notes are intended to elucidate the more unusual
+grammatical difficulties and to explain the historical references.
+
+At the end of the volume are to be found free adaptations in English of
+the French text; the idea of these paraphrases is to give an ease and
+freedom of expression to the pupil, by leaving the grammatical drill as
+such aside, and to cultivate his confidence in himself and his ability
+to turn his English thoughts into French. According to the editor's
+experience nothing equals such translations, based upon known texts, and
+often repeated until they are learned; nor has any better way been
+found, it seems, to enlarge the student's diction, and to bring him, by
+easy stages, to a realization of the beauty, conciseness, and elegance
+of the French language.
+
+H. A. P.
+
+
+
+
+CONTENTS.
+
+
+ PAGE
+
+ L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS _Guy de Maupassant_ 1
+
+ L'ONCLE SAMBUQ _Paul Arène_ 11
+
+ L'HISTOIRE LA PLUS DRÔLE _Jacques Normand_ 18
+
+ LA CHARGE DES MORTS _Henry de Forge_ 22
+
+ LE PETIT HOMME ROUGE _François de Nion_ 29
+
+ LA BATAILLE DE FROESCHWILLER _Ernest Daudet_ 34
+
+ LE MAUVAIS ZOUAVE _Alphonse Daudet_ 46
+
+ UN MARIAGE _Ernest Laut_ 51
+
+ POUR LE RUBAN _Montjoyeux_ 60
+
+ PAROLE D'HONNEUR _Jean du Rébrac_ 66
+
+
+
+
+DIX CONTES MODERNES.
+
+
+
+
+L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.
+
+PAR GUY DE MAUPASSANT.
+
+
+Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs se
+jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait avec
+peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il
+avait plats et fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant,
+nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants qu'il
+adorait, et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait
+désespérément les tendresses et les petits soins. Il aimait se lever
+tard et se coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire de la
+bière dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux
+dans l'existence disparaît avec la vie; et il gardait au coeur une
+haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les
+canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les
+baïonnettes, se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette
+arme rapide pour défendre son gros ventre.
+
+Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son
+manteau, à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux
+siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route.
+
+S'il était tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et
+les élèverait? A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les
+dettes qu'il avait contractées en partant pour leur laisser quelque
+argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.
+
+Au commencement des batailles, il se sentait dans les jambes de telles
+faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute
+l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait
+le poil sur sa peau.
+
+Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.
+
+Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie; et il fut un jour envoyé
+en reconnaissance avec un faible détachement qui devait simplement
+explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme
+dans la campagne et rien n'indiquait une résistance préparée.
+
+Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée
+que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les
+arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs, et une troupe de
+francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,
+s'élança en avant, la baïonnette au fusil.
+
+Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu
+qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le
+saisit; mais il songea aussi qu'il courait comme une tortue en
+comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un
+troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas de lui un large fossé
+plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à pieds
+joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un pont dans
+une rivière.
+
+Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de
+lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et
+il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.
+
+Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait.
+Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec
+précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de
+branchages enlacés, allant le plus vite possible en s'éloignant du lieu
+du combat. Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un lièvre
+au milieu des hautes herbes sèches.
+
+Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris, et
+des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent.
+Tout redevint muet et calme.
+
+Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable.
+C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des
+feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs
+en battit à grands coups pressés.
+
+La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit à
+songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son
+armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer
+l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances
+qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se sentait
+plus ce courage! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter
+les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.
+
+Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à
+la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette
+perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait manger, manger
+tous les jours.
+
+Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le
+territoire ennemi, loin de ceux qui pouvaient le défendre. Des frissons
+lui couraient sur la peau.
+
+Soudain il pensa: "Si seulement j'étais prisonnier!" Et son coeur
+frémit de désir, d'un désir violent, immodéré, d'être prisonnier des
+Français. Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles
+et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison bien
+gardée. Prisonnier! Quel rêve!
+
+Et sa résolution fut prise immédiatement:
+
+--Je vais me constituer prisonnier.
+
+Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais
+il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et
+par des terreurs nouvelles.
+
+Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des
+images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme.
+
+Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son
+casque à pointe, par la campagne.
+
+S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un
+Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le
+massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs
+pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des
+vaincus exaspérés.
+
+S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés,
+sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une
+heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé
+contre un mur en face de douze canons de fusil, dont les petits trous
+ronds et noirs semblaient le regarder.
+
+S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde
+le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier
+parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il
+entendait déjà les détonations irrégulières des soldats, couchés dans
+les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ,
+s'affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait
+entrer dans sa chair.
+
+Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue.
+
+La nuit était tout à fait venue, la nuit froide et noire. Il ne bougeait
+plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans
+les ténèbres. Un lapin tapant au bord d'un terrier, faillit faire
+s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme,
+le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il
+écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans l'ombre; et il
+s'imaginait à tout moment entendre marcher près de lui.
+
+Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à
+travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un
+soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés
+soudain; son coeur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit.
+
+Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu du
+ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des
+champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim
+aiguë.
+
+Il bâillait, la bouche humide, à la pensée du saucisson, du bon
+saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal.
+
+Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et
+se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il
+établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution,
+combattu, malheureux, tiraillé par les raisons contraires.
+
+Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le
+passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail
+dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en
+lui faisant bien comprendre qu'il se rendait.
+
+Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit
+sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies.
+
+Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit
+village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines!
+Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un
+grand château flanqué de tourelles.
+
+Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien
+que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de
+ses entrailles.
+
+Et la nuit encore tomba sur lui.
+
+Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil
+fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé.
+
+L'aurore de nouveau se leva sur sa tête. Il se remit en observation.
+Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle
+entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il
+se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. Puis
+des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son
+cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se
+glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand
+corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé.
+
+Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse
+et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers le
+village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois
+paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'épaule,
+et il replongea dans sa cachette.
+
+Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé,
+et se mit en route, courbé, craintif, le coeur battant, vers le
+château lointain, préférant entrer là-dedans plutôt qu'au village qui
+lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres.
+
+Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte; et une
+forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénètre
+brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs,
+qui le crispa, le fit haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant
+au coeur une audace désespérée.
+
+Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la
+fenêtre.
+
+Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. Mais soudain une
+bonne demeure béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous
+les regards suivirent le sien!
+
+On aperçut l'ennemi!
+
+Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!...
+
+Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur huit
+tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée
+tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte
+du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et
+passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec
+la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait,
+toujours debout dans sa fenêtre.
+
+Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et
+s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler comme
+un fiévreux; mais une terreur le retenait, le paralysait encore. Il
+écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, des
+pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet
+tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des bruits
+sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied
+des murs, des corps humains sautant du premier étage.
+
+Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château
+devint silencieux comme un tombeau.
+
+Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se mit
+à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint d'être
+interrompu trop tôt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux
+mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des
+paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac,
+gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prêt à crever
+à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et
+se déblayait l'oesophage comme on lave un conduit bouché.
+
+Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles;
+puis, soûl de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des
+hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son
+uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux
+se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans
+ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des
+choses et des faits.
+
+ * * * * *
+
+Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres
+du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour.
+
+Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et
+parfois un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe
+d'acier.
+
+Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fenêtres
+seules brillaient encore au rez-de-chaussée.
+
+Soudain, une voix tonnante hurla:
+
+--En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants!
+
+Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres
+s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, brisa, creva tout,
+envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux
+cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter
+Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le
+culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la
+tête.
+
+Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé,
+et fou de peur.
+
+Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied
+sur le ventre en vociférant:
+
+--Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!
+
+Le Prussien n'entendit que ce seul mot "prisonnier," et il gémit: "_Ya,
+ya, ya_."
+
+Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité
+par ses vainqueurs, qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs
+s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue.
+
+Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier!
+
+Un autre officier entra et prononça:
+
+--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été
+blessés. Nous restons maîtres de la place.
+
+Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra: "Victoire!"
+
+Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche:
+
+"Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite,
+emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes
+hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains."
+
+Le jeune officier reprit:
+
+--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?
+
+Le colonel répondit:
+
+--Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de
+l'artillerie et des forces supérieures.
+
+Et il donna l'ordre de repartir.
+
+La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit
+en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garroté, tenu par
+six guerriers, le revolver au poing.
+
+Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait
+avec prudence, faisant halte de temps en temps.
+
+Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, dont
+la garde nationale avait accompli ce fait d'armes.
+
+La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le
+casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes
+levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille
+au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens.
+
+Le colonel hurlait:
+
+--Veillez à la sûreté du captif!
+
+On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter
+Schnaffs jeté dedans, libre de liens.
+
+Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment.
+
+Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis
+quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser éperdument en
+levant les bras et les jambes, à danser en poussant des rires
+frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur.
+
+Il était prisonnier! Sauvé!
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après six
+heures seulement d'occupation.
+
+Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête
+des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré.
+
+
+
+
+L'ONCLE SAMBUQ.
+
+PAR PAUL ARÈNE.
+
+
+A force de raconter l'histoire de l'oncle Sambuq et d'escompter son
+héritage, le bon Trophime Cogolin, plus connu aux alentours du fort
+Saint-Jean sous le nom de Patron Tréfume, avait fini par y croire.
+
+La vérité est que ce Pierre Sambuq, un assez méchant drôle, le désespoir
+de sa famille, s'était embarqué mousse vers 1848 à bord d'un trois-mâts
+américain, et que, depuis, on manquait totalement de nouvelles. Mais une
+vérité aussi simple semblait un peu trop simple pour nos Marseillais
+compatriotes du capitaine Pamphile: leur imagination se chargea de
+l'embellir.
+
+Certain jour, Patron Tréfume ayant renouvelé connaissance avec un
+matelot qui, précisément, revenait de naviguer aux États-Unis, eut
+l'idée de lui offrir un verre de mastic passé en contrebande. Il
+l'interrogea sur le cas de Pierre Sambuq; et le matelot, par politesse,
+dans le dessein de faire plaisir à Patron Tréfume et à sa femme, raconta
+avoir, en effet, rencontré plusieurs fois sur les quais de New-York un
+particulier, extraordinairement riche, et qui ressemblait au Sambuq
+disparu comme une goutte d'eau à une autre goutte d'eau.
+
+Il n'en fallut pas davantage pour établir la légende.
+
+D'abord ce particulier ne ressemblait pas seulement au Pierre Sambuq
+disparu, c'était bel et bien le Sambuq véritable. Reconnu par le
+matelot:
+
+--Embrasse bien tout le monde là-bas, à la Tourette. Dis-leur de ne pas
+s'inquiéter et qu'ils patientent. Je n'ai pas oublié les miens, ils ne
+perdront rien pour attendre!...
+
+Puis il avait confié au matelot une boîte de riches présents que
+celui-ci malheureusement venait de perdre dans un naufrage.
+
+Au commencement l'oncle Sambuq était simplement très riche; après deux
+ou trois ans il posséda je ne sais combien de millions, des plantations,
+des esclaves, des mines d'or, des puits à pétrole, en un mot tout ce
+qu'un oncle d'Amérique doit posséder.
+
+Les Tréfume étaient devenus un objet d'envie pour le quartier; et les
+voisins ne parlaient plus que de l'oncle Sambuq, le soir, sur le pas des
+portes, dans les quatre ou cinq rues étroites et raides où cascade un
+ruisseau pavé qui part de la place de Lenche et va roulant jusqu'au
+vieux port dont on aperçoit les bouts de mâts au bas de la pente, des
+tomates et des pelures d'oranges.
+
+Les Tréfume, eux, patientaient:
+
+--Il peut vivre, le pauvre! aussi longtemps que Dieu voudra; ce n'est
+pas nous qui le presserons....
+
+Seulement, à Endoume, sur le mur de leur cabanon dont la porte, unique
+ouverture, regarde la mer et le soleil entre deux roches calcinées, ils
+avaient fait peindre par un cousin décorateur du Grand-Théâtre une sorte
+de palais féerique mêlant en un invraisemblable fouillis la vision de
+l'Alhambra et de Venise, avec des minarets, des coupoles, des jardins
+suspendus, des embarcadères à balustres, un pont des Soupirs, un
+pavillon sur l'eau, et qui était censée représenter le cabanon tel qu'on
+le reconstruirait, à la même place, après l'héritage.
+
+Et ces braves gens vivaient heureux, se croyant riches, l'étant presque;
+tant le réel et la chimère se confondent aisément dans certains cerveaux
+ingénus.
+
+Mais voilà qu'au moment où personne ne s'y attendait, une lettre arrive
+de New-York, portant le timbre de l'ambassade.
+
+Patron Tréfume la promena tout le jour sur lui, pour la montrer aux
+amis, mais sans oser rompre le cachet. Le soir seulement de ses doigts
+qui tremblaient, il se décida à l'ouvrir solennellement, en famille.
+
+Cette lettre que vous auriez pu croire, d'après le poids, bourrée de
+billets de banque, contenait seulement, papier laconique, l'acte de
+décès de Pierre Sambuq.
+
+--Alors il est mort?... dit la femme.
+
+--Eh! oui qu'il est mort, pecaïre! puisque l'ambassadeur l'écrit. Il se
+fit un silence; et, quoiqu'on n'eût guère jamais connu cet oncle Sambuq,
+en se forçant un peu, on arriva à le pleurer.
+
+La femme reprit:
+
+--Quoique ça, ton ambassadeur, il ne parle pas de l'héritage.
+
+--Tu voudrais peut-être qu'il nous en parle tout de suite, de but en
+blanc, comme s'il nous croyait affamés.... Ce ne serait pas convenable.
+Nous n'avons qu'à attendre. Il va nous écrire une autre lettre au
+premier jour.
+
+Malheureusement l'ambassadeur, sans doute par négligence, n'écrivit pas
+d'autre lettre; et remplaçant les tranquilles rêves dont ils se
+berçaient autrefois, une fièvre, la fièvre de l'or, s'empara des
+malheureux Tréfume. Ils rêvaient des millions de l'oncle Sambuq.
+L'existence en était troublée. Et même au cabanon, les dimanches, le
+soleil leur semblait sans flamme, l'aïoli sans saveur et la
+bouillabaisse sans parfum.
+
+Si bien qu'un matin le patron déclara que décidément il voulait faire le
+voyage.
+
+--Je peux bien m'absenter un mois ou deux. L'aîné, pendant ce temps,
+mènera la barque. Mille francs ne sont pas la mort d'un homme; et je
+sens que je tomberais malade si je n'allais pas voir un peu de quoi il
+retourne à ce New-York!
+
+Tout le monde approuva. D'ailleurs qu'on approuvât ou non, la chose
+importait peu à Patron Tréfume. Quand Patron Tréfume avait une idée dans
+la tête, il ne l'avait pas ailleurs, comme on dit.
+
+Il fallait s'embarquer au Havre; ce qui mit Patron Tréfume de méchante
+humeur, car il considéra comme volé l'argent du trajet en chemin de fer.
+
+Mais la vue de la mer le rasséréna, bien qu'il trouvât la Manche un peu
+verte et qu'il ne s'expliquât pas très exactement à quoi pouvait servir
+cette invention des marées.
+
+Par exemple, le transatlantique énorme et luisant de partout, avec son
+peuple peu bruyant de marins et de passagers, l'or de ses salons,
+l'acier de sa machine, le plongea dès le premier moment dans une
+admiration presque religieuse.
+
+De huit jours il ne parla pas, rôdant d'un bout du pont à l'autre, et
+s'accoudant parfois au bordage pour s'étonner, par comparaison, de
+l'énorme hauteur des vagues.
+
+La parole ne lui revint, avec la conscience de ce qu'il allait chercher
+à New-York, que vers la fin de la traversée.
+
+Alors, il s'inquiéta sérieusement et voulut conter son
+affaire--l'héritage de l'oncle Sambuq--au sous-commissaire, un
+compatriote qui lui inspirait confiance. Mais celui-ci, pressé comme
+l'est toujours un sous-commissaire la veille des débarquements, se
+débarrassa du bonhomme en lui conseillant de s'adresser à deux grands
+escogriffes roux, d'aspect américain, qui se promenaient toujours seuls.
+
+--Ces messieurs vous renseigneront mieux que moi, ils connaissent
+New-York comme leur poche.
+
+Ravi de connaître des gens qui connaissaient si bien New-York, Patron
+Tréfume s'attache dès lors à leurs pas, les poursuivant partout: à
+l'arrière, sur le promenoir, dans l'étroit couloir des cabines, et
+cherchant un moyen de lier conversation avec eux.
+
+Ceux-ci n'avaient pas l'air de se prêter à ses avances. Et chaque fois
+que Patron Tréfume s'approchait, chapeau à la main:
+
+--Bien le bonjour, pardon, excuse! Ce serait pour savoir si par
+hasard...
+
+Ils lui tournaient le dos vivement, avec un gloussement irrité et vague
+qui avait l'air d'être de l'anglais.
+
+--Pour ne pas être avenants, ils ne sont pas avenants! soupirait
+Tréfume.
+
+Mais il se consolait en songeant que chaque peuple a ses usages.
+
+Cependant, les deux soi-disant Américains, intrigués par les allures de
+cet homme au parler bizarre, interrogèrent à leur tour le
+sous-commissaire, lequel, de plus en plus pressé, mais toujours farceur,
+répondit:
+
+--Vous savez qu'il y a eu à Paris un vol considérable? Eh bien! je
+parierais que cet homme n'est autre qu'Ernest, notre plus célèbre
+détective, qui, sur la piste des voleurs et pour détourner les soupçons,
+se sera déguisé en Marseillais.
+
+Sur quoi, s'étant entre-regardés, les deux Américains descendirent
+s'enfermer dans leur cabine d'où ils ne sortirent plus, même lorsque le
+bateau, arrivant en vue de New-York, tout le monde monta sur le pont
+pour admirer le panorama de la rade.
+
+Au débarquement, le bon Tréfume les chercha en vain; ils avaient dû,
+dans le brouhaha de la descente, trouver l'occasion de se faufiler
+incognito.
+
+--L'ambassade, monsieur! Pourriez-vous m'indiquer le chemin de
+l'ambassade?...
+
+C'était Patron Tréfume qui, égaré depuis le matin dans un échiquier
+d'avenues et de rues se ressemblant, toutes impitoyablement numérotées,
+essayait pour la millième fois d'obtenir un renseignement. Mais allez
+donc vous faire entendre dans une ville de sauvages où tout le monde
+parle anglais! Et fourbu, accablé d'ennuis, il songeait avec mélancolie
+que l'oncle Sambuq, pour arranger les choses, aurait bien fait d'aller
+mourir ailleurs.
+
+Tout à coup, qui aperçoit-il? Un des Américains du paquebot. Oh! c'est
+bien lui, quoiqu'il ait changé de vêtements et qu'il se soit fait couper
+les cheveux et la barbe.
+
+--Monsieur! monsieur!...
+
+L'autre entend et file. Mais cette fois il n'échappera pas. Patron
+Tréfume s'accroche à lui comme à une suprême espérance. L'Américain a
+les jambes longues, mais Tréfume les a solides.
+
+--Eh quoi! ce gaillard-là, qui connaît New-York comme sa poche, ne me
+rendrait pas le service de me dire où il faut aller?...
+
+L'Américain a beau fuir, raser les murs, contourner les angles des rues,
+Patron Tréfume, courant toujours, ne se laisse pas distancer d'une
+semelle.
+
+Enfin, harassé, n'en pouvant plus, l'homme se réfugie dans un bar.
+Patron Tréfume l'a suivi:
+
+--Bien le bonjour, pardon, excuse; ce serait pour savoir si par
+hasard...
+
+L'Américain est devenu tout pâle.
+
+--Chut! dit-il à Tréfume en excellent français; pas de bruit, de
+scandale inutile; asseyons-nous là dans ce coin.
+
+--Voilà qui va bien! pense Tréfume.
+
+Mais l'Américain continue:
+
+--Je sais pourquoi vous venez à New-York; êtes-vous homme à nous
+entendre?
+
+--Pourquoi pas? répond Tréfume, qui croit qu'il s'agit de l'héritage; on
+peut toujours s'entendre entre braves gens.
+
+--Braves gens ou non, voici dans ce portefeuille cinquante mille francs
+en bank-notes. Si vous voulez, ils sont à vous, avec une somme égale
+qu'un inconnu vous remettra au moment du départ, quand la _Bretagne_
+lèvera l'ancre. Car la _Bretagne_ part ce soir, et vous partirez avec
+elle. Est-ce dit?
+
+--C'est dit!
+
+--Maintenant, topez là, nous ne nous sommes jamais vus.
+
+Patron Tréfume faisait d'inutiles efforts pour comprendre. Il accepta
+pourtant: cent mille francs, c'est une somme; et puis il commençait à en
+avoir assez de leur New-York.
+
+Les conventions furent des deux côtés loyalement tenues.
+
+Et voilà comment, ayant eu la chance d'être pris pour un mouchard,
+Patron Tréfume se trouva héritier de l'oncle Sambuq, mort insolvable à
+l'hôpital.
+
+Patron Tréfume, d'ailleurs, n'a pas encore bien compris, mais ce détail
+ne le trouble guère. Il déclare même volontiers, aux heures de Bourse,
+quand, ayant passé la redingote, il va siroter sa demi-tasse au Café
+Turc, qu'en fait d'affaires rondement menées, ces Américains sont
+décidément le premier des peuples.
+
+
+
+
+L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.
+
+PAR JACQUES NORMAND.
+
+
+L'histoire la plus drôle de ma vie, m'écrit l'aimable poète? Vous
+m'embarrassez beaucoup, mon cher confrère. D'abord ai-je eu des
+histoires vraiment drôles, et parmi ces histoires vraiment drôles quelle
+est la plus drôle?
+
+Enfin, en remontant le fleuve des souvenirs, j'en retrouve une... que je
+vous donne telle quelle, sans fioritures, pour ce qu'elle vaut.
+
+C'était en 1872, après la guerre. J'avais pris part au siège de Paris
+comme simple moblot. J'avais vingt-deux ans à peine, un mètre
+quatre-vingts de taille, une santé robuste, malgré les fatigues du
+siège, et une belle barbe qui s'étalait en deux longues pointes sur ma
+poitrine et dont j'étais très fier. Bref un homme fait et solide. En bon
+patriote... que je suis toujours (je vous avoue être très vieux jeu!)
+j'avais souffert profondément des malheurs du pays. J'avais été humilié
+non seulement de la supériorité militaire, mais... comment dirais-je?...
+de la supériorité scolaire de nos ennemis.
+
+Beaucoup d'Allemands parlaient le français, et fort bien, tandis que
+nous!... Comme première revanche je voulus apprendre l'allemand. Au
+collège j'avais pioché l'anglais et après quelques courts séjours en
+Angleterre je le parlais passablement; mais je ne savais pas un traître
+mot de la langue de Schiller et de Goethe. Je me mis courageusement à
+étudier la méthode Ollendorff qui, soit dit en passant, et sans vouloir
+faire de réclame à mon ami Ollendorff, est une excellente méthode; je
+pris des leçons d'un non moins excellent professeur, le Dr Karpelès,
+recommandé par le même Ollendorff. Au bout de six mois je commençais à
+me débrouiller. Mais un séjour dans le pays était indispensable. Or,
+aller en Allemagne aussitôt après la guerre... cela me serrait le
+coeur. Il le fallait cependant. Je choisis un pays pas trop allemand,
+récemment annexé: le Hanovre. On y parle d'ailleurs l'allemand le plus
+pur. L'ami d'un ami de mes parents avait écrit à son correspondant de
+là-bas pour lui demander l'adresse d'une pension de jeunes gens. On
+avait indiqué le Dr Davisson dans la ville de Hanovre même.
+Nourriture excellente; instruction soignée; une vingtaine d'élèves, pas
+plus.... En route pour la pension Davisson!
+
+Par une jolie matinée de juillet, je sonnais à la porte du docteur. Je
+fus assez étonné, quand, cette porte ouverte, je me trouvai dans une
+cour où quelques jeunes garçons, dont l'âge pouvait varier entre huit
+ans au moins et quatorze au plus, jouaient aux billes, à la toupie, au
+ballon et à d'autres jeux plutôt enfantins.
+
+Le Dr Davisson accourait. C'était un petit vieillard rasé, maigre,
+pétulant, à lunettes, à favoris gris, à toque de velours, un échappé des
+contes d'Hoffmann. Je me nommai. Il eut un mouvement de surprise, me
+regarda de haut en bas, de bas en haut, avec ma haute stature, ma grande
+barbe, mon aspect de gaillard ayant fait campagne.
+
+--Ah! ah! c'est vous... vous êtes l'élève qui m'a été recommandé par M.
+X....?
+
+Pendant ce temps les jeunes garçons, intrigués, avaient cessé leurs jeux
+et m'entouraient curieusement. Je me faisais un peu l'impression de
+Gulliver à Lilliput.
+
+--Oui, c'est moi, _Herr Doctor_: mes bagages sont dans la voiture...
+et...
+
+Le docteur prit courageusement son parti et avec un geste circulaire:
+"Mais c'est une pension de petits garçons, ici! M. X...., en m'écrivant,
+a négligé de me dire votre âge. Il a dit seulement: un jeune
+Français.... J'ai cru que vous aviez dans les douze ans!"
+
+J'étais fort embarrassé! La perspective de rester au milieu de tous ces
+gamins me souriait peu, mais, d'un autre côté, l'air brave homme du
+docteur me séduisait. Et puis, que ferais-je tout seul dans cette ville
+où je ne connaissais personne; dans ce pays qui était l'ennemi, et plus
+encore, le vainqueur du mien?
+
+--Voulez-vous tout de même de moi? dis-je au docteur. Et j'ajoutai en
+riant: "Je vous promets d'être bien sage."
+
+Il dit lui-même en me tendant la main: "Essayons!..."
+
+ * * * * *
+
+Je suis resté deux mois chez le Dr Davisson. J'étais la "grande
+classe." J'étais admiré et envié par mes jeunes camarades anglais,
+américains ou allemands. Pendant les études, j'étais seul sur le premier
+banc, devant le professeur. Ce banc était trop bas pour mes grandes
+jambes et me les sciait à mi-cuisse. J'étais obligé de me tenir de côté.
+Un peu trop court le lit que j'occupais dans une chambre à part.
+(J'avais évité le dortoir.) Mais stoïque, j'avais voulu pour ne pas
+donner le mauvais exemple, me soumettre autant que possible à la règle
+de la maison. On m'avait seulement dispensé de jouer aux billes pendant
+les récréations et aussi de l'"allumage de la pipe."
+
+Cet allumage consistait en ceci. Quand un élève était premier, il avait
+l'honneur d'allumer la pipe, la grosse pipe en porcelaine, la _Pfeife_
+du docteur. J'ai été plusieurs fois premier: mais, en ce cas, c'était le
+second qui allumait la pipe.
+
+M. Davisson était un brave homme qui demeurait très attaché à la
+dynastie et détestait les Prussiens. Il m'en disait le plus grand mal.
+C'était toujours ça! Quant à mes progrès, ils furent considérables.
+J'étais récompensé de mon courage. Au bout de deux mois, je parlais très
+convenablement l'allemand. Seulement, il y a vingt-six ans de cela, et
+je l'ai pas mal oublié. Si je veux retrouver ce que j'ai perdu, il me
+faudra retourner à Hanovre et me remettre en pension! J'y réfléchirai.
+
+
+
+
+LA CHARGE DES MORTS.
+
+PAR HENRY DE FORGE.
+
+
+I.
+
+Comme le soir tombait sur la bataille encore indécise laissant l'armée
+russe en une position vraiment critique, le général prince Rouknine, qui
+commandait l'aile gauche, se sentant tourné par l'ennemi, donna aux
+quelques Cosaques qui lui restaient l'ordre de charger.
+
+Il ne s'agissait de rien moins que de déloger deux mille Turcs fortement
+établis dans le village de Karkow avec des batteries d'artillerie; il
+fallait absolument que les Russes pussent les chasser de là, s'ils ne
+voulaient pas se trouver enveloppés....
+
+Cela était nécessaire pour que l'issue du combat changeât et que la
+marche en avant sur Plewna pût être continuée.
+
+Mais la tentative était d'autant plus difficile que les soldats qui
+occupaient Karkow faisaient tous partie de la garde particulière du
+Sultan, et c'étaient de grands diables d'hommes de six pieds de haut,
+qui ne s'étonnaient de rien, n'avaient peur de rien et avaient pour
+principe de ne jamais laisser un ennemi à terre sans lui tracer dans le
+dos, à coups de poignard, le croissant rouge de Mahomet.
+
+Le prince Rouknine savait cela.
+
+Aussi, lorsqu'il se décida à envoyer contre eux ses cinq cents derniers
+Cosaques, tout ce qui lui restait de son fameux régiment de l'Oural, il
+comprit qu'il les envoyait à la mort et que pas un ne reviendrait....
+
+Il fit appeler leur capitaine, un beau blond avec des yeux très bleus,
+qui se nommait Serge Frithiof et qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans.
+
+Froidement il lui dit:
+
+--Monsieur, vous allez avoir l'honneur de charger. Vous lancerez vos
+chevaux à toute vitesse sur le village de Karkow, que l'infanterie
+ennemie occupe en ce moment. Si vous arrivez à enlever la position, la
+trouée sera faite et notre armée sera sauvée. Mais vous vous battrez
+dans la proportion de un contre quatre et c'est pour la plupart d'entre
+vous la mort certaine. Si Karkow est repris et si le passage est libre
+grâce à vous, vous ferez résonner la cloche de l'église, et je serai
+prévenu. Si aucun son ne tinte dans les airs, c'est que l'armée russe
+doit succomber et que pas un de vous ne sera vivant.
+
+Le capitaine abaissa lentement son sabre en signe d'acquiescement.
+
+C'était un rude soldat que ce Serge Frithiof, malgré son regard doux
+comme un regard de femme.
+
+Puis, à mi-voix, il murmura ces simples mots:
+
+--La cloche sonnera!
+
+
+II.
+
+Les boulets pleuvaient tout autour des Cosaques, dont les chevaux se
+cabraient furieux, l'écume aux dents.
+
+Serge Frithiof leva le bras.
+
+Une clameur sauvage retentit, et la masse sombre des cavaliers s'ébranla
+au grand galop pour traverser le ravin de Karkow.
+
+Ils étaient effrayants, ces géants courbés sur leurs selles, la lance en
+avant; selon les ordres du capitaine, ils avaient tout de suite cessé
+leurs cris rauques et l'on n'entendait plus que le bruit sourd et
+formidable du galop des chevaux.
+
+Quand les soldats de la Garde turque virent arriver cet ouragan, les
+plus hardis d'entre eux, ceux-là qui ignoraient même qu'on pût trembler,
+eurent un frisson.
+
+Le choc fut épouvantable. Chaque coup de sabre tranchait une tête,
+chaque coup de fusil abattait son homme. Et il y avait des ruisseaux de
+sang le long des maisons.
+
+Mais les Cosaques étaient décimés.
+
+Sentant, néanmoins, ses troupes ébranlées, le général turc leur fit
+effectuer un mouvement en arrière qui dégageait le village; puis,
+confiant dans la supériorité du nombre, il leur fit prendre position à
+un kilomètre de là, près d'une ferme abandonnée, d'où l'artillerie
+pourrait tirer.
+
+Karkow était pris, mais la trouée n'était pas faite!
+
+Serge Frithiof blêmit de rage: il aurait voulu être tué, vraiment, et
+voilà que la mort l'épargnait.
+
+--L'armée peut être sauvée par vous! avait dit le général prince
+Rouknine.
+
+Coûte que coûte, il fallait donc continuer cette charge folle qui venait
+de faire reculer l'ennemi; mais comment, puisque l'escadron était réduit
+à quelques cavaliers?...
+
+Le capitaine rassembla ses Cosaques sur la grande place de Karkow et les
+compta. Ils étaient soixante à peine. Plus de quatre cents cadavres
+jonchaient les rues du village, à côté des cadavres turcs.
+
+Les chevaux, sans cavaliers, erraient par troupes, docilement. Peu
+d'entre eux avaient été touchés, car toutes les balles, bien dirigées,
+avaient frappé les hommes en pleine poitrine. Et il n'y avait que des
+morts à terre, les soldats du Sultan n'ayant pas oublié le croissant
+sanglant de Mahomet.
+
+Le soir tombait; des lueurs roses éclairaient doucement l'horrible
+spectacle, des lueurs qui se mouraient sur le champ de bataille qui
+allait être un champ de déroute.
+
+Serge restait silencieux, très sombre.
+
+Il avait au coeur une colère folle, un désespoir d'être là, impuissant
+contre un ennemi qu'il avait vaincu cependant. Soudain, une pensée
+traversa son cerveau, une pensée fantastique. Il passa la main sur son
+front, comme s'il voulait en chasser un cauchemar. Ses yeux très bleus
+avaient un reflet singulier, et tout bas il murmura:
+
+--Nous allons continuer la charge!
+
+Se tournant vers ses hommes, il ajouta:
+
+--Vous irez ramasser tous les morts qui sont tombés dans le village et
+vous arrêterez les chevaux errants, puis vous remettrez en selle les
+corps, solidement attachés sur les chevaux avec la courroie des lances.
+
+Un frisson parcourut les rangs.
+
+Que voulait le capitaine? Il devenait fou! Mettre en selle des cadavres,
+profaner le repos des soldats tués à l'ennemi! Il y eut un moment
+d'hésitation.
+
+--Faites! répéta l'officier froidement.
+
+Les Cosaques obéirent.
+
+Il leur fut facile de ramener les chevaux qui se groupaient ensemble,
+par habitude, et d'une main vigoureuse ils soulevèrent les cadavres
+sanglants pour les dresser sur les étriers.
+
+La scène était terrible, et ces hommes qui, tout à l'heure, avaient
+montré tant de courage, devenaient blêmes en accomplissant l'affreuse
+besogne.
+
+--A cheval, vous autres! cria Serge Frithiof, une fois qu'il eut vu
+reformé son ancien escadron, un escadron de soldats qui ne vivaient
+plus.
+
+Les soixante Cosaques, les mains rouges de sang, vinrent reprendre leur
+place, en tête des rangs.
+
+--Nous allons charger une seconde fois! dit le capitaine.
+
+--Y penses-tu, petit père? fit l'un des Cosaques; avec de pareils
+cavaliers!
+
+Partons en tête, répondit l'officier; leurs chevaux suivront les
+nôtres!
+
+
+III.
+
+L'escadron s'ébranla, et, sur le chemin en pente qui descendait de
+Karkow vers la ferme où était l'ennemi, la charge recommença.
+
+Les Turcs, qui avaient vu tomber sous leurs coups la plupart des soldats
+russes, se croyaient tranquilles maintenant, et ils furent étrangement
+surpris lorsqu'ils entendirent à nouveau le bruit de cette chevauchée
+qui approchait.
+
+Au cri d'alarme des sentinelles, ils se déployèrent en bataille et
+firent feu sur toute la ligne.
+
+Quarante Cosaques roulèrent à terre: c'étaient ceux des premiers rangs,
+ceux qui vivaient!
+
+Pendant ce temps, les autres continuaient de charger, invulnérables!
+
+Le capitaine Serge brandissait son sabre au-dessus des têtes, et les
+chevaux, emballés maintenant, galopaient avec une effroyable vitesse.
+
+Les soldats turcs ne concevaient point ce qui se passait. D'où pouvait
+venir cet escadron? Quels étaient ces démons qui recevaient les balles
+sans broncher, courbés très bas sur leurs selles, sans une parole, sans
+un cri?
+
+En cette nuit tombante, cette charge était comme une course des légendes
+héroïques; on ne distinguait pas le nombre des chevaux, et l'on pouvait
+croire que c'était toute la cavalerie russe, toute une armée fantôme qui
+arrivait!
+
+Les premiers rangs d'infanterie fléchirent, les autres ne tardèrent pas
+à reculer, et, comprenant tout à coup, se rendant compte, les Turcs
+abandonnèrent leurs armes en s'enfuyant.
+
+Ce fut alors une épouvantable débâcle.
+
+La position était enlevée, et le passage devenait libre enfin.
+
+Serge Frithiof, qui avait été encore épargné par les balles, se retourna
+et vit que son escadron était là, presque entier, dans son ordre
+habituel, tant les chevaux étaient dociles; les rudes bêtes s'étaient
+toutes arrêtées derrière lui, quand il avait crié: "Halte!" et elles
+restaient maintenant immobiles, tête basse, couvertes d'écume.
+
+La plupart de leurs cavaliers étaient demeurés en selle, car les
+courroies des lances étaient solides.
+
+Et quelques instants après, dans la nuit, la cloche du village sonna,
+tintant le glas....
+
+
+IV.
+
+La victoire était possible, certaine même, puisque la trouée avait été
+faite sous la charge héroïque et que les Turcs abandonnaient leurs
+positions.
+
+Le général prince Rouknine, en entendant la cloche, se découvrit,
+comprenant que ses fidèles Cosaques s'étaient bien battus, se sacrifiant
+pour sauver le reste de l'armée.
+
+Et cet homme qui, dans sa longue vie avait vu tant de combats et
+d'exploits, pleura.
+
+Avec son état-major, il se porta au galop du côté de Karkow, mais il
+avait le coeur serré, craignant de voir à terre tous ses beaux
+Cosaques,--et sa joie de vaincre était mêlée de douleur!
+
+Il déboucha sur la grande place du village.
+
+Quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir soudain, rangées en bataille,
+comme pour la parade, les lignes noires de l'escadron!
+
+Ils étaient bien trois cents cavaliers environ, le capitaine Serge
+Frithiof à leur tête.
+
+La nuit était venue; mais il faisait un clair de lune magnifique, un de
+ces admirables clairs de lune d'Orient qui donnent aux choses des
+reflets étranges.
+
+Le capitaine Serge s'avança à la rencontre du général.
+
+--Karkow est libre! fit-il en saluant du sabre.
+
+--Vous avez donc pu charger? demanda le prince.
+
+--Deux fois de suite, car il a fallu chasser l'ennemi d'une ferme où il
+s'était retranché!
+
+--Et vous avez eu beaucoup d'hommes tués, capitaine?
+
+--Tous mes hommes!
+
+En disant ces mots, Serge Frithiof se redressa.
+
+--Mais alors, demanda le prince Rouknine, quels soldats sont donc là,
+debout sur leurs chevaux?
+
+--Nos braves Cosaques, héroïques jusque dans la mort!
+
+Le prince Rouknine s'approcha et il vit, penchées sur le cou des
+chevaux, éclairées par la lumière blafarde de la lune, les têtes mortes
+qui se balançaient aux mouvements des montures.
+
+
+
+
+LE PETIT HOMME ROUGE.
+
+PAR FRANÇOIS DE NION.
+
+
+C'est le soir même des terribles journées d'octobre que la Reine et moi,
+son humble servante, nous vîmes dans un des couloirs du vieux Louvre
+cette affreuse figure dont aujourd'hui même encore--à l'heure lointaine
+où j'écris ces lignes,--je ne puis oublier les traits, ni, malgré tout,
+méconnaître la réalité.
+
+Je raconterai d'autre part notre voyage de Versailles à Paris dans un
+torrent de têtes hideuses qui semblaient porter nos carrosses comme
+l'eau d'un fleuve une barque périlleuse. Têtes sanglantes et têtes
+sinistres, je vous vois danser autour de nous, les unes au bout d'une
+pique avec vos prunelles rigides et vos muscles tordus; les autres au
+niveau de nos visages, les yeux hagards et les bouches hurlant des
+injures.
+
+L'horrible jour, froid, pluvieux, sombre!
+
+Le soir même il fallut s'occuper de se loger dans les appartements des
+Tuileries qui n'avaient pas été chauffés depuis l'enfance de Louis XV.
+Tout y était dans un désordre sinistre. Le pauvre Dauphin, habitué à son
+palais de Versailles, se pressait contre sa mère, effrayé par ces murs
+délabrés.
+
+--Tout ici est bien laid, maman, murmurait-il.
+
+Et Marie-Antoinette lui répondait:
+
+--Louis XIV logeait ici, mon fils, nous ne devons pas être plus
+difficiles que lui.
+
+Dès que ses enfants furent endormis dans des lits préparés à la hâte, la
+Reine m'appela et me dit:
+
+--Venez avec moi, comtesse; le Roi est couché, mais pour moi je ne
+saurais dormir sans avoir parcouru ces appartements et m'être assurée
+que je n'ai pas à redouter le fer d'un assassin veillant dans ces
+ténèbres contre les jours de Sa Majesté.
+
+ * * * * *
+
+Je pris un bougeoir. C'était le bougeoir du coucher dans la chambre du
+Roi à Versailles, le long bougeoir de vermeil à deux bougies si
+ardemment ambitionné par les courtisans, pour qui le tenir était un
+grand honneur; on l'avait emporté malgré le désarroi. Je pris ce
+bougeoir et je marchai devant la Reine, éclairant notre ronde nocturne à
+travers le palais sombre.
+
+Les cent Suisses étaient campés dans la vaste galerie du centre, qui fut
+depuis la salle des maréchaux; de ce côté il n'y avait rien à craindre.
+Nous tournâmes dans un appartement qui donnait sur les jardins et sur la
+Seine. Il faisait clair de lune; certaines fenêtres conservaient encore
+les petits vitraux plombés du temps des Médicis. Leurs verres grossiers,
+en culs de bouteilles, laissaient transparaître une lumière verdâtre qui
+tachait le visage de la Reine et me la montra soudain comme un fantôme
+en son vêtement blanc. Je me souviens que mes doigts tremblèrent et que
+les bougies que je tenais pleurèrent sur le parquet.
+
+--Vous avez peur? me dit-elle. Vous étiez plus brave tantôt.
+
+Et elle daigna ajouter:
+
+--J'ai été témoin de votre courage et de votre fidélité; je ne les
+oublierai jamais... si toutefois j'ai encore longtemps pour me souvenir.
+
+--Oh! madame, m'écriai-je.
+
+Mais d'un geste doux et souverain elle m'indiquait une porte.
+
+--Je ne sais ce qu'il y a de ce côté-ci des appartements. Dans mes rares
+séjours à Paris je n'ai jamais été si loin.
+
+Je jetai un coup d'oeil par un des carreaux de vitre: nous dominions
+la Seine et le vent faisait trembler, en les balançant, les grands
+arbres de la grève, mêlant leurs branches noires dans les rayons
+argentés de l'astre des nuits.
+
+--C'est, me dit la Reine, que nous sommes à la porte qui fait
+communiquer le château avec la galerie du Louvre.
+
+ * * * * *
+
+Un frisson involontaire me saisit: il me semblait que derrière cette
+frêle planche aux moulures dorées et peintes par Coypel, tout le vieux
+mystère du Louvre tragique s'agitait. Je n'étais pas très savante en
+histoire de France--juste ce qu'on en apprend en même temps que sa
+généalogie,--mais je me rappelais des récits terribles et des légendes
+sinistres. Ce palais, disait-on, était parcouru par des spectres
+étranges. Cependant la Reine me commandait d'ouvrir et d'une main
+tremblante je tournai le bouton de la serrure.
+
+Un coup de vent me frappa au visage et faillit éteindre mes bougies; je
+les protégeai de la main en les élevant pour dissiper l'obscurité; leur
+faible rayonnement faisait remuer des ombres que je jugeais effrayantes;
+mais la Reine éleva la voix:
+
+--On aurait dû placer ici un factionnaire dont on fût sûr. Dieu sait
+jusqu'où ce corridor peut conduire!
+
+Car nous distinguions maintenant une longue galerie qui semblait
+s'étendre à l'infini.
+
+--Allons, dit Marie-Antoinette; il faut voir.
+
+Et comme j'osai représenter à ma souveraine qu'il était nécessaire au
+moins d'appeler des gardes pour accompagner Sa Majesté, elle me fit
+signe de la suivre et s'avança la première.
+
+Cette partie du Louvre fut reliée aux Tuileries par les architectes de
+Louis XIV; elle était alors, par suite de transformations essayées, puis
+renoncées, un désordre et un chaos. Nous errâmes dans un dédale de
+corridors coupés de marches et faisant cent détours, rencontrant parfois
+de brusques escaliers en vis, semblant descendre au centre de la terre,
+et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées. Les
+voûtes sous lesquelles nous marchions étaient basses, gothiques,
+supportées par des bustes d'animaux à faces de monstres. La Reine
+murmura d'une voix basse comme un souffle:
+
+--Nous sommes dans la partie qui n'a pas été touchée; c'est le vieux
+palais de Charles IX et d'Henri III. Ces pierres ont dû voir bien des
+événements.
+
+ * * * * *
+
+A ce moment nous entendîmes distinctement un bruit léger à quelques pas
+de nous. Nous nous trouvions alors au centre d'une sorte d'étoile où
+venaient aboutir des couloirs obscurs. Le sentiment naturel de ce que je
+devais à ma souveraine vainquit ma faiblesse et je m'élançai devant
+Marie-Antoinette en élevant en l'air mon bougeoir de vermeil. Une forme
+bizarre apparaissait semblant descendre un à un les degrés taillés dans
+la pierre des murs; c'était une façon de petit homme vêtu de la manière
+qu'on représente les bourgeois du temps passé, avec des chausses à
+trousses, une casaque tailladée, et coiffé d'un chaperon à oreillère et
+à queue pendante. Mes tremblantes mains dirigeaient la lumière de son
+côté et nous vîmes qu'il _était tout habillé de rouge_.
+
+Au cri que je ne pus retenir, cet être affreux, qui me parut avoir les
+traits d'un vieillard et la taille d'un enfant, leva la tête et,
+remontant brusquement, d'un vif élan, les degrés qu'il était en train de
+descendre, nous le vîmes s'élever tout d'un coup comme s'il voulait
+donner de la tête contre la voûte et disparaître.
+
+Marie-Antoinette était immobile et pâle; j'osai saisir sa main glacée.
+
+--Rentrons, me dit-elle; rien d'humain ne nous menace en ces lieux. Sans
+doute que la Providence a voulu m'attirer jusqu'ici pour m'avertir par
+un signe des dangers qui menacent la monarchie.
+
+--Votre Majesté pense donc?...
+
+--Que nous venons de voir le petit homme rouge, celui qui erre dans les
+détours du Louvre quand le roi de France est en péril. Je ne sais si
+notre croyance catholique nous permet d'ajouter foi à cette
+superstition; mais comment douter du témoignage de nos yeux?
+
+Nous rentrâmes; elle impassible, moi terrifiée. Tout dormait dans le
+château. J'aidai la Reine à se dévêtir sans ces étiquettes qui lui
+avaient tant pesé et je l'entendis murmurer comme à elle-même:
+
+--Je crains tout pour le Roi. Quant à moi je suis étrangère; ils
+m'assassineront; que deviendront nos pauvres enfants?
+
+La douleur de cette Reine dans ce palais de désastres dépassait tout ce
+que les tragédies ont pu concevoir de terrible....
+
+ * * * * *
+
+Je suis la dernière servante de la monarchie qui ai vu, de mes yeux vu,
+_le petit homme rouge du Louvre_.
+
+
+
+
+LA BATAILLE DE FROEHWILLER
+
+(RÉCIT D'UN TÉMOIN.)
+
+PAR ERNEST DAUDET.
+
+
+Cette nuit du août 1870 est restée dans ma mémoire comme la plus
+émouvante que j'aie passée jamais. Nous étions campés un peu en arrière
+de Froeschwiller. Vers dix heures, après s'être assuré que ses troupes
+avaient le nécessaire, que partout les sentinelles étaient à leur poste,
+le général était rentré dans une maison de paysan, construite au milieu
+d'un vallonnement formé par deux collines basses dont les troupes
+occupaient les pentes.
+
+Cette maison, presque une chaumière, avait été abandonnée par son
+propriétaire, et le général s'y était installé avec son état-major. Il
+prit avec nous un léger repas; puis il se jeta tout habillé sur un
+matelas, en me laissant le soin de le réveiller, si cela était
+nécessaire. Je sortis et allai m'asseoir sur le devant de la maison. La
+nuit était obscure, bien qu'il y eût des étoiles au ciel, le temps doux,
+et le silence profond, troublé seulement par des bruits de pieds de
+chevaux frappant le sol, les cris des grand'gardes accueillant les
+rondes par le "Qui vive!" traditionnel.
+
+ * * * * *
+
+Tout à coup, dans le solennel silence de la nuit que je raconte, le
+galop d'un cheval se fit entendre, se rapprochant de moi. Je prêtai
+l'oreille. Les cris des sentinelles se succédaient avec rapidité, et
+trois minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un officier d'état-major,
+guidé par un cavalier de la division, s'arrêtait devant la maison que
+nous occupions.
+
+--Le général? demanda-t-il avec l'accent d'un homme qui vient de fournir
+une longue traite.
+
+--Il est là: il s'est jeté tout habillé sur un lit; je suis son officier
+d'ordonnance.
+
+--Veuillez le réveiller alors, capitaine; dépêches du général en chef.
+
+J'entrai précipitamment dans la chaumière, et en apprenant de quoi il
+s'agissait, le général fut immédiatement sur pied. En le voyant, l'aide
+de camp salua respectueusement et dit:
+
+--Voici les dépêches, mon général. J'avais ordre de ne les remettre qu'à
+vous-même.
+
+Il les avait à peine remises que, sans attendre un mot de remerciement,
+il piqua des deux et s'éloigna à fond de train, suivi par le cavalier
+qui l'avait amené jusqu'à nous.
+
+--Cela m'a l'air de vouloir chauffer, murmura à mon oreille l'un des
+officiers du général.
+
+Nous nous tenions attentifs et immobiles, à quelques pas de ce dernier.
+Par son ordre, un soldat avait apporté une lanterne à la lueur de
+laquelle il lut la dépêche qu'il venait de recevoir. La clarté blanche
+donnait en plein sur son visage, dont je pouvais ainsi observer tous les
+mouvements, et mes yeux s'attachaient sur ses traits, impatient que
+j'étais de connaître la vérité. Mais la figure du général demeura
+impassible. Aucun tressaillement ne fit trembler ses joues. Seulement,
+quand il releva la tête, je crus voir dans ses yeux une expression de
+résolution et de défi que je ne lui connaissais pas; en même temps,
+d'une voix ferme et nette, il nous dit:
+
+--Je crois, messieurs, que vos ardeurs ne tarderont pas à être
+satisfaites et que ma division livrera aujourd'hui sa première bataille.
+
+--Je ne m'étais pas trompé, fit de nouveau l'aide de camp qui m'avait
+précédemment parlé.
+
+Le général, qui avait réfléchi un moment, ne demeura pas longtemps
+silencieux; il reprit:
+
+--Les nouvelles que voilà nous obligent à un mouvement immédiat. Venez,
+messieurs, recevoir mes ordres.
+
+Tandis que le général, une carte sous les yeux, dictait ses ordres pour
+les chefs qui relevaient de son commandement, ceux-ci se présentèrent.
+Il les leur communiqua de vive voix; puis ils causèrent rapidement à
+voix basse pendant quelques instants. Chacun de ces petits épisodes se
+gravait dans mon esprit, et j'en ai retenu les moindres détails. Cette
+chambre à peine éclairée par des bougies fichées dans des bouteilles;
+sur la table grossière, couverte de taches, une carte étendue et autour
+du groupe formé par les généraux, quelques officiers allant et venant
+discrètement: tel est le spectacle dont j'ai gardé le souvenir.
+
+Quelques instants après, des bruits de tambour retentirent. Il y eut,
+sur toute la surface occupée par nos troupes, un grand mouvement, et en
+moins d'une heure, toute la division se trouva sous les armes, la soupe
+mangée, tentes et bagages pliés, en un mot prête à se mettre en route.
+Une lieue nous séparait du point où nous devions nous rendre. Elle fut
+si rapidement franchie, qu'à cinq heures du matin le général m'envoya
+auprès du maréchal pour lui faire connaître que ses ordres étaient
+exécutés. Je parcourus à cheval une assez longue distance à la recherche
+du quartier général. De tous côtés je voyais des troupes prendre
+position, et ce spectacle me confirmait dans cette pensée que le général
+ne s'était pas trompé et que nous allions assister à une grande
+bataille.
+
+C'est guidé par ces troupes que je parvins à rencontrer le maréchal. Il
+était sur pied, se promenant de long en large en attendant le jour. Je
+fis la commission dont j'étais chargé; et il ne me répondit qu'un mot:
+
+--Dites à votre général que je compte sur lui.
+
+Je revins prendre mon poste. L'horizon blanchissait sous les premiers
+rayons du crépuscule. En face de moi, dans une brume qui donnait à tous
+les objets un aspect vaporeux, se dessinait vigoureusement un radieux
+paysage. C'étaient des gorges basses et profondes, formées par deux
+contreforts de la chaîne des Vosges, et qui s'ouvrent sur la basse
+Alsace, entre Haguenau et Wissembourg. Au-dessus, les hautes montagnes
+formaient un demi-cercle et semblaient être le cadre naturel de ce coin
+charmant qui, tout à l'heure, devait être ensanglanté.
+
+Quand je fus de retour auprès du général, le jour était venu et je pus
+me rendre compte des positions occupées par la division. Nous étions
+appuyés à notre droite par une colline, dont des troupes placées sous
+les ordres d'un autre général occupaient les pentes. A notre gauche,
+nous avions un petit bois derrière lequel notre artillerie se trouvait
+embusquée. Nous pouvions donc attendre en sûreté; notre position
+paraissait en quelque sorte inexpugnable. Tout à coup, sur les hauteurs
+en face de nous, nous vîmes luire au jour levant des uniformes
+allemands.
+
+Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, quand, soudain éclata une
+violente canonnade. La bataille commençait. Je regardai ma montre, il
+était sept heures du matin.
+
+ * * * * *
+
+A dater de ce moment, ma mémoire s'obscurcit, mes souvenirs se troublent
+et il me devient impossible de suivre, l'un après l'autre, les épisodes
+de cette mémorable journée. Je les raconte ici comme ils se présentent à
+ma pensée. Pendant plus d'une heure, je ne fis qu'aller et venir à la
+suite du général qui se portait à toute minute sur tel ou tel point.
+
+Nous nous attendions d'un instant à l'autre à être appelés à prendre
+part au combat; mais, jusqu'à ce moment, nous étions demeurés
+immobiles, essayant d'en suivre les péripéties, et appelant de tous nos
+voeux l'ordre qui nous enjoindrait de marcher. De quelque côté que se
+portassent nos regards, ils ne découvraient que nuages blancs disséminés
+sur le paysage. Ces nuages indiquaient les points où la bataille était
+plus vive; c'était la fumée des canons.
+
+Tout à coup, nous reçûmes l'ordre d'avancer. Le général parcourut au
+galop le front de ses troupes: puis, brandissant son épée, il prononça
+d'une voix retentissante les paroles du commandement que d'autres voix
+répétèrent après lui. Nous voilà en route. Le bruit de la canonnade qui
+gronde partout autour de nous assourdit nos oreilles. L'air est saturé
+d'odeur de poudre, et il nous semble, au fur et à mesure que nous nous
+rapprochons des points sur lesquels l'action a acquis le plus
+d'intensité, que nous allons mettre le pied dans une ardente fournaise.
+Nous débouchons brusquement dans une plaine où des masses de troupes
+sont engagées.
+
+Je distingue alors nettement nos soldats rapprochés de minute en minute
+des bataillons allemands. Les nôtres sont éprouvés déjà cruellement par
+les batteries prussiennes qui tirent incessamment, et qui nous causent
+de grandes pertes. Mais elles n'arrêtent pas leur ardeur surexcitée par
+le bruit qui s'est répandu que la droite de l'ennemi est repoussée. Nous
+passons à notre tour sous les feux de ces batteries. Devant nous et
+protégée par elles est massée l'infanterie allemande. C'est sur ce point
+que nous nous dirigeons. Mon sang s'échauffe, ma chair tressaille, ma
+bouche est sèche et je suis moi-même surpris que mon coeur n'éprouve
+aucune pitié devant les morts qui tombent autour de moi. Ils sont déjà
+nombreux. On voit les cadavres épars, encore dans l'attitude qu'ils ont
+prise en tombant. Puis ce sont les blessés dont les cris déchireraient
+l'âme, s'il ne suffisait de quelques minutes pour l'aguerrir et la
+rendre insensible aux tragédies de ce sanglant spectacle. Au milieu de
+ce vacarme effroyable, je suis arrêté tout à coup par une voix qui crie:
+
+--Capitaine, capitaine, par pitié!
+
+Je me retourne. Au pied d'un chêne, un jeune chasseur de Vincennes est
+étendu. Son visage est imberbe. Il est blond, et, en le voyant de près,
+il me semble que c'est un enfant. Ses deux jambes sont brisées, et il
+attend la mort en disant au chirurgien, qui essaye de le soulager:
+
+--Laissez donc, monsieur le major, il n'y a rien à faire.
+
+--Vous m'appelez, mon ami? lui dis-je en poussant mon cheval vers lui.
+
+--La bataille est-elle gagnée? me demande-t-il fiévreusement.
+
+--Elle commence à peine.
+
+--Ma foi, tant pis. Avant de mourir j'aurais voulu savoir...
+
+Il s'arrête. L'horrible souffrance qu'il éprouve lui coupe la parole.
+Mais cette crise dure à peine quelques secondes, et alors je vois le
+pauvre petit chasseur, se redressant autant qu'il peut le faire, la face
+livide, l'oeil assombri déjà par la mort qui s'avance, et je l'entends
+crier:
+
+--Vive la France!
+
+Puis, il retombe; à ce cri d'héroïque soldat succède une plainte
+d'enfant et je n'entends plus que ces mots coupés par des hoquets
+d'agonie:
+
+--Maman, chère maman!
+
+ * * * * *
+
+--Nom de nom! que faites-vous donc là, Rocheray?
+
+Je me retourne brusquement. J'ai reconnu la voix de mon général. Je
+m'arrache au navrant spectacle que je viens de décrire; je suis mon chef
+qui regarde et encourage ses troupes formées en bataillons. Elles
+s'avancent, en obligeant l'ennemi placé devant elles à redoubler son
+feu roulant et non interrompu. Nous ne sommes plus qu'à une courte
+distance des bataillons allemands. Encore une minute et nous allons les
+aborder à la baïonnette. Nous nous préparons à combattre avec
+acharnement; car ceux qui sont en face de nous ont l'avantage de la
+position. Placés sur une hauteur couronnée par leur artillerie, ils nous
+menacent d'une manière terrible.
+
+--Allons, mes enfants! crie et répète le général qui galope autour de sa
+division, en nous entraînant à sa suite, sans se soucier des balles qui
+sifflent à ses oreilles et des obus qui éclatent devant nous, allons! il
+va falloir grimper là-dessus. Du courage et du jarret surtout!
+
+Ce n'est rien ces quelques mots, mais cela suffit pour encourager les
+soldats. Nous nous élançons sur ces pentes heureusement peu abruptes.
+
+Tout à coup, sur la droite de l'ennemi, venue on ne sait par où,
+apparaît comme par enchantement, en poussant des cris terribles, une
+véritable nuée de démons. Ce sont des turcos, facilement reconnaissables
+à leur teint et à leur costume. Je ne saurais traduire l'effet qu'ils
+produisent; ils causent aux Allemands une profonde terreur qui nous aide
+à avoir raison d'eux. Semblables à des chacals, les turcos qui les ont
+surpris se jettent dans leurs rangs, combattant les uns avec la
+baïonnette, les autres à coups de crosse. C'est une lutte corps à corps,
+pleine d'imprécations et de hurlements sauvages. Les corps tombent sous
+les coups, et nous rendons aux Allemands tout le mal que, depuis trois
+heures, ils nous ont fait.
+
+Quant aux Prussiens, c'en est fait d'eux sur ce point, ils ne battent
+pas en retraite, ils fuient pêle-mêle, terrifiés, sourds aux cris de
+leurs officiers et poursuivis par les turcos, auxquels la pitié est
+inconnue et qui tuent impitoyablement. L'artillerie qui nous menaçait
+tout à l'heure ne se fait plus entendre. Nous ignorons ce qui se passe
+d'un autre côté; mais pour notre part, nous avons gagné la partie.
+
+ * * * * *
+
+Il est environ midi. Mettant pied à terre un moment, je bois une gorgée
+d'eau-de-vie que me présente un soldat. Puis, je regarde, tâchant de
+deviner où en est la bataille. Mais le champ sur lequel elle est engagée
+se déroule si vaste que je ne vois rien, si ce n'est la fumée des canons
+et parfois, au milieu des épais nuages qu'elle forme, des actions
+isolées dont il est difficile d'apprécier l'importance ou de suivre les
+péripéties. Ce que je constate dans toutes les parties du paysage qu'à
+l'aide d'une lorgnette je peux embrasser, c'est que sur tous les points
+où les troupes sont aux prises, les Allemands sont beaucoup plus
+nombreux que les Français.
+
+Cependant le temps se passe. Nous attendons des ordres; ils n'arrivent
+pas. A trois heures, nous sommes toujours au même point. Mais à ce
+moment un grand mouvement se fait sur notre droite. En face de nous,
+d'une des gorges qui ferment la sortie de la vallée, nous voyons
+déboucher une grande masse de Prussiens. Ce sont des troupes fraîches
+que l'ennemi fait marcher contre nous.
+
+En même temps, il couronne d'artillerie les hauteurs voisines. Bientôt
+nous sommes cruellement éprouvés par le feu de ces canons qui protègent
+l'arrivée de ce corps de réserve. Pour le coup, on ne va pas sans doute
+nous laisser immobiles. Notre secours doit être nécessaire dans une
+circonstance aussi critique, au moment où commence la partie que l'on
+croyait terminée.
+
+En effet, le général reçoit successivement plusieurs ordres pressés,
+d'après lesquels il formule ses instructions que ses officiers
+d'ordonnance transmettent à ses subordonnés. Au bout d'un quart d'heure
+nous sommes en route, nous gagnons la plaine, et tandis qu'au-dessus de
+nos têtes se croisent les boulets et les obus, nous nous dirigeons
+contre les Allemands. De tous les chemins, de tous les sentiers,
+débouchent des troupes qui viennent se joindre à nous. Mais elles sont
+exténuées, étant debout et combattant depuis le matin, tandis que
+l'ennemi qu'elles ont devant elles est frais et reposé.
+
+En outre, il est trois fois plus nombreux que nous, et il suffit, pour
+s'en convaincre, de voir cette multitude de casques à pointes, de
+casquettes bleues, dont l'acier et les vives couleurs brillent au
+soleil. On nous a groupés autour d'un ruisseau bordé d'arbres, qui sont
+pour nous un abri, et c'est de là que nous commençons à tirer sans
+interrompre sur cette avalanche humaine qui grossit sans cesse et nous
+envahit de toutes parts.
+
+Le général est soucieux. Je m'approche de lui, et il me fait remarquer
+que les batteries qui nous protégeaient sur le plateau que nous avons
+abandonné, sont éteintes pour la plupart, et que c'est maintenant sur
+nous que l'ennemi envoie ses projectiles. Comme il finit de parler, un
+obus vient tomber en sifflant à quelques pas de nous; il éclate, et j'ai
+le temps de voir un de ses débris frapper au visage mon brave général.
+Mais au même instant mon cheval effrayé se cabre, et part à fond de
+train, quels que soient mes efforts pour le retenir.
+
+ * * * * *
+
+En quelques minutes, je franchis une énorme distance, et je vais me
+jeter dans un groupe de cuirassiers qui poursuivent des uhlans; je me
+joins à eux.
+
+Mais que pouvons-nous faire contre cette effroyable accumulation de
+troupes et de canons? Les intrépides cuirassiers, les énergiques
+chasseurs ont beau se ruer furieusement contre ces fantassins appuyés de
+tous côtés par de l'artillerie, ils sont arrêtés en route et obligés de
+renoncer à la partie. Pour la seconde fois, nous revenons en désordre au
+point de départ. Mais la moitié de notre effectif est restée en route.
+La plupart de nos officiers supérieurs ont disparu, et dans l'escadron
+auquel je me suis joint, c'est un sous-lieutenant qui commande. Tandis
+que d'un oeil désespéré, la rage au coeur, impuissants, vaincus,
+nous ne demandons qu'à mourir, nous voyons arriver vers nous le maréchal
+entouré seulement d'un petit groupe d'officiers.
+
+Ses vêtements sont couverts de poussière et de boue, son visage est
+noirci en maints endroits, comme par des traînées de poudre. Une flamme
+sombre anime son regard. Il fait quelques pas vers le général qui nous
+commande et lui dit:
+
+--Général, il faut charger là-dessus.
+
+En prononçant ces paroles, il a mis pied à terre et de sa main droite
+qui tient une grosse lorgnette noire, il désigne la masse confuse de
+Prussiens.
+
+--Maréchal, nous avons chargé deux fois. J'ai perdu la moitié de mes
+hommes.
+
+Et à son tour, il montre au commandant en chef ses escadrons décimés et,
+parmi les cavaliers qui lui restent, un certain nombre en train de
+panser les blessures légères qu'ils ont reçues pendant les charges
+héroïques qui viennent d'avoir lieu.
+
+--Peu importe, général, il faut recommencer, il le faut.
+
+Le général, qui avait mis pied à terre, ne réplique pas, s'incline et se
+dirige vers son cheval. Mais le maréchal fait deux pas derrière lui,
+l'appelle, l'arrête d'un geste, et ajoute:
+
+--Oui, il le faut. Mais auparavant, général, embrassons-nous.
+
+Les deux vieillards échangent une accolade. Puis, ils remontent à
+cheval. Et tandis que l'un s'éloigne, l'autre crie d'une voix
+retentissante: "Cuirassiers, en avant!" Un formidable hourrah retentit;
+et comme nous avions le diable au corps électrisés par un patriotisme
+désespéré et par je ne sais quel attrait que la mort semble avoir pour
+nous en ce moment, nous nous élançons de nouveau. Ébranlant le sol, nous
+traversons la plaine.
+
+ * * * * *
+
+A peine avons-nous fait quelques pas que les obus et les balles pleuvent
+sur nous drus comme grêle et causent dans nos rangs d'indescriptibles
+ravages. Chevaux et cavaliers roulent pêle-mêle, et, détail horrible,
+nous sommes si violemment lancés, que nous ne pouvons retenir nos
+chevaux qui passent sur les malheureux désarçonnés et les écrasent. Le
+feu de l'ennemi redouble d'intensité. Evidemment notre audace confond
+les Allemands et accroît leur fureur. Mais cette fois rien ne nous
+arrête, nous serrons les rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent et nous
+venons enfin nous heurter contre les citadelles vivantes, hérissées de
+baïonnettes qui se sont abaissées pour nous recevoir.
+
+C'est un choc terrible, une confusion inexprimable, un spectacle qu'on
+ne décrit pas. Je ne sais comment il se peut faire que je me trouve au
+milieu de Prussiens qui, successivement, tirent sur moi à bout portant
+sans m'atteindre. Plus heureux, j'en étends deux à mes pieds avec mon
+revolver. Un officier à cheval bondit alors de mon côté, le sabre levé.
+Je suis perdu, car au même instant j'ai senti pénétrer dans la main qui
+tient mon arme la pointe d'une baïonnette et je me trouve ainsi désarmé.
+Heureusement, mon cheval se cabre, se dresse avec épouvante sur ses
+jarrets, et c'est sur son poitrail que tombe le coup qui m'était destiné
+et qui, d'ailleurs, ne lui cause qu'une blessure sans gravité. Je
+cherche une issue et me voilà de plus en plus pressé. Mais une voix se
+fait entendre:
+
+--Nous voilà, capitaine. Attendez, canailles!
+
+Je vois un sabre luire au soleil et tomber lourdement sur le cou de
+l'officier qui m'a menacé. Il est renversé sur son cheval. Je suis libre
+de ce côté, et mes libérateurs sont trois cuirassiers qui, en me voyant
+perdu, ont couru à mon secours. Je leur rends grâce.
+
+--C'est inutile, mon capitaine, dit le plus âgé d'entre eux. Le plus
+important maintenant c'est de décamper. Il ne va pas faire bon pour nous
+ici.
+
+Nous nous frayons un passage et, étant parvenus à nous dégager, nous
+nous mettons à galoper côte à côte. Un petit bois se trouve à notre
+droite; nous nous y jetons. Un grand nombre de fuyards ont fait comme
+nous, et je suis frappé en constatant que nous pourrions encore former
+un solide noyau. Je fais part de mon sentiment au cuirassier; il me
+répond simplement:
+
+--Dame! si vous pensez que ce soit utile.
+
+Je vais élever la voix pour arrêter ceux qui fuient. Mais je vois
+arriver vers nous plusieurs officiers d'état-major. Un d'eux me crie en
+passant:
+
+--Je porte l'ordre de faire sonner la retraite. La bataille est perdue.
+
+
+
+
+LE MAUVAIS ZOUAVE.
+
+PAR ALPHONSE DAUDET.
+
+
+Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'était pas content ce
+soir-là.
+
+D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur
+un banc, devant sa porte, pour savourer cette bonne lassitude que donne
+le poids du travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les
+apprentis, il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche, en
+regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là le bonhomme resta
+dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il
+comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme:
+
+--Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-être reçu du régiment quelque
+mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être
+malade...
+
+Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire
+trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la
+nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème.
+
+A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère.
+
+--Ah! les gueux! ah! les canailles!...
+
+--A qui en as-tu, voyons, Lory?
+
+Il éclata.
+
+--J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce
+matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus, bras
+dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment
+disent-ils ça?... opté pour la nationalité de Prusse.... Et dire que
+tous les jours nous en voyons revenir, de ces faux Alsaciens!...
+Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?
+
+La mère essaya de les défendre.
+
+--Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute, à
+ces enfants.... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les
+envoie!... Ils ont le mal du pays, là-bas; et la tentation est bien
+forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats.
+
+Lory donna un grand coup de poing sur la table.
+
+--Tais-toi, la mère!... vous autres femmes, vous n'y entendez rien. A
+force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous
+rapetissez tout à la taille de vos marmots.... Eh bien, moi, je te dis
+que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des lâches,
+et que si par malheur notre Christian était capable d'une infamie
+pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai servi
+sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à travers
+le corps.
+
+Et terrible, à demi levé, il montrait sa longue latte de chasseur pendue
+à la muraille au-dessus du portrait de son fils, un portrait de zouave
+fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête figure d'Alsacien,
+toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que
+font les couleurs vives à la grande lumière, cela le calma subitement,
+et il se mit à rire.
+
+--Je suis bien bon de me monter la tête.... Comme si notre Christian
+pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant la
+guerre?...
+
+Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner
+gaiement et s'en alla sitôt après avoir vidé une couple de chopes à la
+_Ville de Strasbourg_.
+
+Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois
+petits blondins qu'on entend gazouiller dans la chambre à côté, comme
+un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser devant
+la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et pense
+en elle-même:
+
+--Oui je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats.... Mais c'est
+égal! Leurs mères sont bien heureuses de les revoir.
+
+Elle se rappelle le temps où le sien avant de partir pour l'armée, était
+là, à cette même heure du jour, en train de soigner le petit jardin.
+Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les
+cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en entrant aux
+zouaves.
+
+Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur
+les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui
+qui vient d'entrer longe le mur comme un voleur, se glisse entre les
+ruches....
+
+--Bonjour, maman!
+
+Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme,
+honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays
+avec les autres, et, depuis une heure rôde autour de la maison,
+attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais
+elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu,
+embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons: qu'il s'ennuyait du
+pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux; avec ça la discipline
+devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient "Prussien" à cause
+de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à
+le regarder pour le croire. Toujours causant ils sont entrés dans la
+salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour
+embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n'a pas faim.
+Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups d'eau
+par-dessus toutes les tournées de bières et de vin blanc qu'il s'est
+payées depuis le matin au cabaret.
+
+Mais quelqu'un marche dans la cour, c'est le forgeron qui rentre.
+
+--Christian, voilà ton père, vite, cache-toi, que j'aie le temps de lui
+parler, de lui expliquer, et elle le pousse derrière le grand poêle de
+faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la
+chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première chose
+que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras... il
+comprend tout.
+
+--Christian est ici!... dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son
+sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est
+blotti, blême, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber.
+
+La mère se jette entre eux.
+
+--Lory, Lory, ne le tue pas... c'est moi qui lui ai écrit de revenir,
+que tu avais besoin de lui à la forge....
+
+Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur
+chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et de
+larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus.... Le forgeron
+s'arrête, et regardant sa femme:
+
+--Ah! c'est toi qui l'as fait revenir... alors c'est bon, qu'il aille se
+coucher. Je verrai demain ce que j'ai à faire.
+
+Le lendemain, Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de
+cauchemars et de terreurs, sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre
+d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées de
+houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les marteaux
+sonnent sur l'enclume.... La mère est à son chevet; elle ne l'a pas
+quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. Le
+vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu'au matin il a marché dans la
+maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires; et à
+présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement habillé
+comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau et le
+bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au lit.
+"Allons, haut!... lève-toi."
+
+Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave.
+
+--Non, pas ça... dit le père sérieusement.
+
+Et la mère toute craintive: "Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres."
+
+--Donne-lui les miens... moi je n'en ai plus besoin.
+
+Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme, la
+petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se passe
+autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route....
+
+--Maintenant descendons, dit-il ensuite et tous trois descendent à la
+forge sans se parler.... Le soufflet ronfle; tout le monde est au
+travail. En revoyant ce hangar grand ouvert auquel il pensait tant
+là-bas, le zouave se rappelle son enfance, et comme il a joué là
+longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge
+toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de
+tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; mais en levant
+les yeux il rencontre toujours un regard inexorable.
+
+Enfin le forgeron se décide à parler.
+
+--Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils... tout cela est à toi...
+Et tout cela aussi! ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin qui
+s'ouvre là-bas, au fond, plein de soleil et d'abeilles, dans le cadre
+enfumé de la porte....
+
+--Les ruches, la vigne, la maison, tout t'appartient.... Puisque tu as
+sacrifié ton honneur à ces choses, c'est bien le moins que tu les
+gardes.... Te voilà maître ici... moi, je pars.... Tu dois cinq ans à la
+France, je vais les payer pour toi.
+
+--Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille.
+
+--Père!... supplie l'enfant.... Mais le forgeron est déjà parti,
+marchant à grands pas, sans se retourner....
+
+A Sidi-del-Abbès, au dépôt du 3e zouaves, il y a depuis quelques
+jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans.
+
+
+
+
+UN MARIAGE.
+
+PAR ERNEST LAUT.
+
+
+Ce jour-là la grande ville industrielle se reposait.
+
+Par les calmes faubourgs, vides du fracas des marteaux et du halètement
+des machines, j'avais flâné tout un matin de soleil, et je m'en revenais
+à travers les rues silencieuses, lorsque, arrivé aux abords de l'Hôtel
+de Ville, je tombai au beau milieu d'une affluence de travailleurs
+endimanchés: blouses fraîchement dépliées, pantalons de drap noir,
+casquettes de soie.
+
+Tous ces braves gens emplissaient les cabarets avoisinants, circulaient
+sur les trottoirs, causaient, l'air joyeux.
+
+Je m'étais arrêté à les observer, quand, soudain un mouvement se
+produisit dans cette foule; un jeune homme accourait en criant:
+
+--Vlà la noce!
+
+Tout de suite, je supposai qu'on allait célébrer le mariage du maître de
+quelque grosse industrie, et j'en conclus que tous les éléments de
+l'usine s'étaient rassemblés là pour faire honneur au patron.
+
+Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, au lieu des brillants
+équipages que j'attendais, je vis apparaître, au bout de la rue de la
+Mairie, le cortège nuptial, cortège pédestre et simple s'il en fut: en
+tête les deux époux, derrière les quatre témoins,--c'était tout!
+
+L'enthousiasme des spectateurs n'en fut pas moins bouillant, je dois le
+dire.
+
+Ils se rangèrent de chaque côté de la rue, et quand les époux passèrent
+entre ces deux haies humaines, une immense clameur s'éleva:
+
+--Vive la mariée!
+
+Et la mariée sourit, envoyant de-ci, de-là, de la tête et de la main,
+des bonjours amicaux.
+
+C'était une grande fille brune de vingt-cinq ans environ, à la poitrine
+creuse, à la taille un peu voûtée déjà. Modestement vêtue d'une jupe et
+d'un caraco de mérinos noir, elle était coiffée d'un bonnet blanc tout
+orné de cette dentelle commune appelée "bisette," que les dentellières
+du Nord fabriquent encore à la main. Sur son visage d'une pâleur mate,
+aux traits empreints d'une grande douceur, mais fatigués, flétris
+prématurément par le travail; dans ses grands yeux noirs, inquiets et
+sombres, une expression de joie ineffable, presque d'orgueil, rayonnait.
+
+Le marié, un solide gaillard d'une trentaine d'années, ne paraissait pas
+moins heureux; appuyé de la main gauche sur le bras de sa femme, et se
+laissant guider par elle, il esquissait de la main droite de grands
+gestes incohérents qui traduisaient tout à la fois sa gratitude et son
+bonheur.
+
+Et, pourtant, l'expression de sa joie ne se reflétait pas dans son
+regard: les yeux vitreux et fixes, la tête haute, il allait, comme dans
+un rêve, la démarche raide, le pas incertain.
+
+Je compris que le pauvre garçon était aveugle.
+
+Le couple avait franchi la porte de l'Hôtel-de-Ville; derrière lui, la
+foule des ouvriers s'engouffra.
+
+Je demeurais sur le trottoir avec une douzaine de curieux du voisinage,
+lorsque quelques retardataires passèrent auprès de nous, se dirigeant
+vers la mairie.
+
+L'un d'eux me reconnut. C'était un vieux contre-maître qui, plusieurs
+années auparavant, m'avait guidé dans la visite d'une usine. Il
+m'aborda:
+
+--Ça vous étonne, faut croire, cette noce-là? me dit-il en souriant.
+
+J'avouai que j'étais intrigué au plus haut point.
+
+--Parbleu! reprit-il, c'est qu'il y aurait là pour vous une belle
+histoire à imprimer sur les gazettes. Voulez-vous que je vous la conte?
+Au fait, on se passera bien de moi là-bas. Entrons à l'estaminet du
+Chansonnier; la bière y est bonne, et, devant une canette, nous
+causerons tout à notre aise.
+
+Ainsi fîmes-nous. Le bonhomme bourra méthodiquement sa "boraine de
+Nimy," l'alluma à la "vaclette,"--à la chaufferette, veux-je
+dire,--puis, ayant levé le couvercle d'étain, il versa deux verres d'une
+bière blonde comme l'or, cogna le sien contre le mien, le lampa tout
+d'une haleine, et, s'étant soigneusement essuyé la moustache, il me fit
+le récit qui va suivre.
+
+ * * * * *
+
+"Vous est-il arrivé parfois de passer rue des Fèves, une des voies les
+plus fréquentées du quartier industriel de la ville? Oui. En ce cas,
+vous n'avez pas manqué de remarquer un immeuble considérable où, sur les
+trois faces d'une cour large et profonde, s'élèvent de lourdes bâtisses
+sans cesse couronnées d'un épais nuage de fumée.
+
+"Là, du fin matin au brun soir, éclatent les sifflets stridents des
+machines et retentit le choc formidable des marteaux-pilons.
+
+"Les ateliers de grosse chaudronnerie de MM. Van Helmen fils, auxquels
+appartiennent tous les ouvriers que vous venez de voir ici rassemblés,
+tiennent le fond et l'un des côtés de la cour. L'autre face est à
+présent inoccupée. Elle abritait naguère les ateliers de forge et
+fonderie de fer de la maison Varinard, dont la déconfiture--vous vous en
+souvenez sans doute?--a fait tant de bruit l'an dernier.
+
+"C'est là que travaillait Jean Gobert, le pauvre garçon que vous venez
+de voir passer.
+
+"Ouvrier modèle, intelligent, laborieux, estimé de ses chefs, c'était
+aussi un joyeux luron aimé de ses camarades. Dans nos réunions des
+lundis, à l'estaminet du Vieux-Pèlerin, il n'y en avait pas un comme lui
+pour nous distraire. Il savait toutes les plus belles chansons du pays;
+il fallait entendre comme il vous les chantait!...
+
+"Pauvre fieu!... Je le vois encore, le jour de son accident, traverser
+la grande cour, soutenu par deux ouvriers de l'usine.... Une paille de
+fer rouge venait de lui crever l'oeil droit.... Le fourgon de
+l'hôpital l'attendait à la porte, et il allait, pâle, hagard,
+chancelant, la face ensanglantée, les traits contractés par la douleur,
+mais sans une plainte, sans un cri.
+
+"Il devait rester de longs jours à l'hospice et en sortir aveugle.
+
+"La cruelle opération qu'il avait subie paraissait avoir réussi, et l'on
+espérait que, du moins, il conserverait son oeil gauche. Mais nos
+quinquets, voyez-vous, c'est un peu comme ces frères jumeaux qui ne
+peuvent vivre séparés. Que l'un s'en aille, l'autre ne tarde pas à
+mourir à son tour.
+
+"Au moment où l'on comptait voir notre pauvre ami entrer en
+convalescence, une maladie terrible, conséquence terrible, conséquence
+fatale de l'accident, se déclara. Tous les efforts des chirurgiens
+furent inutiles. Jean Gobert était condamné à ne plus revoir la lumière
+du jour.
+
+"Et pourtant, le mauvais sort qui le poursuivait ne cessa pas de
+s'acharner après lui: un événement se préparait qui devait mettre le
+comble à ses malheurs.
+
+"Tandis que Gobert était à l'hospice, la maison Varinard périclitait de
+plus en plus. Le patron--le beau Varinard, comme on l'appelait dans
+toute la ville--viveur et joueur, fréquentait plus volontiers les
+tripots que les ateliers de la fonderie. L'usine, livrée aux employés,
+marchait cahin-caha, à la va comme-je-te-pousse; les commandes n'étaient
+jamais livrées au jour fixé; si bien que, peu à peu, la clientèle,
+mécontente, s'éloignait.
+
+"Une catastrophe était imminente.
+
+"Elle se produisit alors que Gobert, sorti de l'hôpital depuis un mois à
+peine, n'avait touché qu'une très faible partie de la pension qu'on lui
+faisait à la fonderie.
+
+"Un matin, le bruit se répandit que Varinard avait d'une enjambée gagné
+la Belgique, laissant derrière lui un passif considérable.
+
+"Et nous vîmes venir les gens de justice. Ils emportèrent les livres et
+les papiers, mirent les scellés partout, fermèrent l'usine. Résultat:
+deux cents travailleurs sur le pavé, et notre pauvre aveugle à tout
+jamais privé du modeste subside qui lui assurait l'existence!
+
+"Cette fois, le coup fut trop dur pour lui: quand il se vit ainsi, seul,
+infirme et dénué de tout, il fut pris d'un si violent désespoir qu'on
+craignit un instant qu'il n'attentât à ses jours.
+
+"Pourtant, il n'eut pas trop à souffrir tout d'abord. On le fit profiter
+des subventions accordées aux ouvriers sans travail de l'usine Varinard.
+Mais cela ne devait durer toujours: il fallut aviser.
+
+"On pensa que, pour ne pas froisser son amour-propre, l'aumône qui le
+ferait vivre devait lui venir d'ouvriers comme lui, et voici comment on
+s'y prit:
+
+"Avec l'autorisation du patron, on construisit à l'entrée de la grande
+cour une logette en bois fermée de toutes parts, sauf du côté qui
+donnait sur la rue, et, cela fait, nous y conduisîmes notre aveugle,
+afin qu'il put y recueillir les bienfaits de la charité publique.
+
+"Ah! ce ne fut pas chose commode de l'y décider.
+
+"--Mendier! disait-il avec des sanglots dans la voix, il va donc falloir
+mendier!
+
+"Nous lui fîmes comprendre qu'il n'y avait point de déshonneur à
+recevoir l'aide de ses camarades, et, pressé par la nécessité, rouge de
+honte, il se laissa emmener.
+
+"Il ne voulut pas, d'ailleurs, demeurer inactif; avec des fils d'acier
+et de laiton que nous lui portions, il travaillait à tâtons tout le long
+du jour, faisant des chaînettes et de menus objets qu'il vendait aux
+passants.
+
+"Mais c'est surtout des ouvriers de la chaudronnerie Van Helmen et des
+usines environnantes que lui arrivait le secours le plus efficace; pas
+un de nous, les jours de quinzaine, ne fût entré à l'estaminet pour
+boire une canette ou n'eût regagné son logis avant d'avoir porté son
+obole au travailleur aveugle et malheureux.
+
+"Ainsi, Jean Gobert put vivre à l'abri du besoin pendant la plus grande
+partie de l'an dernier.
+
+"Vint l'hiver. Vous savez s'il fut rude et terrible pour les pauvres
+gens! Gobert, immobile dans sa guérite, transi de froid, grelottant du
+matin au soir, lui qui naguère vivait dans le brasier des forges, ne
+résista pas aux températures du mois de décembre. Pris d'un accès de
+bronchite, il dut rester dans sa chambrette et garder le lit.
+
+"Nous crûmes parer au contre-temps en plaçant sur la planchette de la
+petite loge un tronc avec cette inscription:
+
+"_N'oubliez pas le pauvre aveugle qui est malade!_
+
+"Mais, en plein hiver, pense-t-on à s'arrêter dans les rues pour lire
+des pancartes?...
+
+"Les recettes étaient pitoyables et l'aveugle cloué sur son grabat, se
+désolait en voyant venir le premier de l'an et en songeant à toutes ces
+journées de réjouissances et de charité.
+
+"Que faire?...
+
+"Nous ne savions à quoi nous résoudre, quand un secours inespéré nous
+arriva.
+
+"Dans une mansarde voisine de celle de Gobert habitait une pauvre fille
+orpheline, dentellière de son état, qui, touchée du malheur de
+l'infirme s'était généreusement proposée pour lui donner des soins.
+Courbée sur son carreau à dentelles, elle endormait notre malade au
+cliquetis de ses fuseaux, lui préparait des tisanes, lui donnait ses
+potions et veillait sur lui avec un inaltérable dévouement. Elle avait
+entendu les plaintes de l'aveugle, vu notre embarras. Elle me prit à
+part:
+
+"--Si j'y allais, moi, demander l'aumône pour lui?
+
+"--Vous feriez cela?...
+
+"--On peut toujours essayer!
+
+"Le lendemain, dès le matin, elle était à son poste, et, tout le jour,
+de ses doigts bleuis, elle tressa sa dentelle en plein air, interrompant
+son travail de temps à autre pour implorer l'aide des passants.
+
+"--C'est pour le pauvre aveugle qui est malade! disait-elle; "n'oubliez
+pas le malheureux!"
+
+"L'infortune, quelque intéressante qu'elle soit par elle-même, ne perd
+jamais rien quand une voix douce et deux jolis yeux sollicitent pour
+elle; les sous affluèrent, et la brave fille rentra le soir, toute
+joyeuse, apportant le produit de sa collecte.
+
+"--Si je vous ai abandonné aujourd'hui, dit-elle à Gobert, en versant
+les sous sur la table, c'était pour me faire votre demoiselle de
+comptoir, et comme je n'ai pas trop mal réussi, je recommencerai demain
+et tous les autres jours, jusqu'à ce que vous soyez guéri!
+
+"Les recettes montèrent encore les jours suivants. L'histoire du
+dévouement de la jeune dentellière s'était répandue dans tous les
+ateliers; des patrons d'usine, qui l'avaient entendu conter, passèrent
+par là tout exprès, et le soir, on trouva des pièces blanches et même un
+ou deux louis d'or mêlés aux humbles gros sous des travailleurs. Si bien
+que Gobert, enfin guéri de sa bronchite, se trouva, pour la première
+fois de sa vie, à la tête de quelques économies.
+
+"Comme dans les contes du temps passé, la fortune lui était venue en
+dormant.
+
+"La fin de l'histoire, vous la devinez sans peine.
+
+"Ces deux braves coeurs s'étaient compris, et il advint que la
+reconnaissance fit naître l'amour. Un beau lundi, Gobert et son amie
+nous arrivèrent à l'estaminet du Vieux Pèlerin. Le garçon était tout
+ému:
+
+"--Camarades, déclara-t-il, voilà de quoi il s'agit: on s'aime bien tous
+les deux, on voudrait se marier et on vient vous demander d'être de la
+noce; voulez-vous?...
+
+"Si on voulait? ah! saprebleu!...
+
+"Le lendemain je racontai la chose à l'atelier. On résolut que tout le
+monde en serait. M. François Van Helmen lui-même, le grand patron,
+prétendit contribuer à l'éclat de la cérémonie. Il a obtenu de la mairie
+que le mariage se fasse un jour de fête, pour ne pas troubler les
+travaux de l'usine. En outre, c'est lui qui offre le repas de noces, et
+tout à l'heure il viendra présider le banquet préparé pour nous dans les
+salles de danse du Moulin-Galant, là-bas au fond de l'Esplanade: trois
+cents couverts, pas un de moins!"
+
+ * * * * *
+
+--Donc, conclut mon interlocuteur, voilà pourquoi vous nous voyez tous
+ici ce matin: nous avons voulu, avant de nous mettre à table, donner une
+preuve d'amitié à notre camarade, un témoignage d'admiration à sa femme
+et leur faire une escorte d'honneur à la mairie et à l'église le jour de
+leur épousailles.
+
+Et cela dit, le vieil ouvrier remplit une dernière fois les verres.
+
+--A la santé de la mariée, monsieur!
+
+--A la santé de la mariée! Nous sortîmes.
+
+Au même instant, la noce quittait la mairie; Jean Gobert et sa femme
+radieux et fiers, prirent la tête du cortège.
+
+Le vieux contre-maître me serra la main et rejoignit les ouvriers qui,
+par files de quatre, se mirent en route, d'un pas rythmé, derrière les
+nouveaux époux.
+
+Et tandis que je m'en allais, tout songeur, commentant en mon esprit ce
+bel exemple de solidarité, de loin en loin m'arrivait encore, poussé par
+trois cents poitrines vigoureuses comme des soufflets de forge, le
+joyeux cri des travailleurs:
+
+--Vive la mariée!
+
+
+
+
+POUR LE RUBAN.
+
+PAR MONTJOYEUX.
+
+
+Dans la petite commune de Nançay, en Sologne, vivait un brave homme du
+nom d'Olivier Folichon. Il y vivait sans rien faire, d'une pension de
+neuf cents francs que lui servait le gouvernement. Cette double qualité
+de retraité et de bourgeois sans métier lui avait d'emblée conquis le
+respect. A la campagne, si médiocre que soit votre revenu, du moment que
+vous n'exercez aucun emploi, que vous ne travaillez pas à la terre et
+que vous émargez à titre d'ancien fonctionnaire, vous attirez
+l'attention et commandez l'estime.
+
+Dans les premiers temps, Folichon restait à l'écart et ne fréquentait
+personne. Il demeurait confiné dans la masure que lui avait louée Mme
+Crétu, épicière-mercière-aubergiste, sans chercher à pénétrer dans ce
+milieu villageois hermétiquement fermé à quiconque n'est pas du pays.
+Tout étranger, à plus forte raison tout Parisien, y est considéré comme
+un intrus dangereux. Allez dire aux Solognots qu'un Parisien est leur
+compatriote: s'ils ne vous répondent pas que vous mentez, c'est qu'ils
+n'oseront pas; mais soyez sûrs qu'ils le pensent. Seule, votre
+inscription sur la feuille des retraites a chance de vous protéger
+contre l'ostracisme traditionnel.
+
+Donc, à son arrivée, le nouvel habitant servait de sujet de conversation
+aux clients de l'auberge.
+
+--Quel est donc cet homme-là? demandait l'un.
+
+--Je ne sais point, répondait un autre.
+
+--Ce sont de ces gens qu'on ignore d'où ça vient, qui arrivent chez
+nous sans rien dire, et puis on apprend après qu'il s'est passé des
+choses....
+
+Mais la mère Crétu piaillait:
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Sosthènes? Le connaissez-vous, ou ne le
+connaissez-vous pas, cet homme-là?
+
+--Quant à dire que je ne le connais pas, je le connais, puisque je l'ai
+vu; mais maintenant pour dire que je le connais autrement, je ne le
+connais point....
+
+--Alors, ce sont des méchancetés.... Ce n'est pas un gars comme vous,
+bien sûr, qui n'a jamais su faire grand'chose; c'est un homme éduqué,
+qui s'appelle M. Folichon et qui était fonctionnaire à Paris; la preuve,
+c'est que l'instituteur qui tient les écritures à la mairie me l'a dit,
+et que le gouvernement lui fait des rentes; il ne faut pas voir partout
+des malintentionnés.
+
+Elle ajouta, comme argument décisif:
+
+--C'est un homme bien honnête qui m'a payé ma location sans marchander,
+et qui porte un ruban tricolore à sa boutonnière....
+
+--Pour ça, sûr, c'est vrai, fit un consommateur. Je l'ai vu ce matin, et
+je lui ai dit bonjour, et il a même ôté son chapeau....
+
+--Là! Vous voyez, s'écria la mère Crétu, que c'est un brave homme?...
+
+Sosthènes se défendit. Si M. Folichon portait un ruban, dame! ce n'était
+pas le premier venu. Seulement, il fallait connaître les gens. A présent
+qu'on l'avait renseigné, ça lui suffisait et il n'avait pas de raisons
+de lui en vouloir.
+
+--Et pas fier! reprit celui qui avait vu le ruban tricolore. Il répond
+au salut de tout le monde....
+
+--Mais, demande encore Sosthènes, qu'est-ce que c'est que cette
+décoration-là?
+
+Après une minute de silence embarrassé, la voix de la mère Crétu glapit
+de nouveau:
+
+--Ça se donne à ceux qui ont sauvé le drapeau....
+
+Dans le fond, un vieux de la vieille se leva, ôta son bonnet. Puis tous
+se découvrirent l'un et l'autre.
+
+Olivier Folichon pouvait dès lors circuler dans le bourg; il ne devait
+plus récolter que des hommages et des marques d'amitié. A partir de ce
+jour, quand il entrait à l'auberge boire un coup chez sa propriétaire,
+les langues s'arrêtaient, les verres s'immobilisaient dans les mains,
+les visages prenaient un air recueilli, comme à l'église au moment de
+l'élévation, et personne ne buvait avant que le sauveur du drapeau n'eût
+donné le signal en disant:
+
+--A la vôtre, messieurs!...
+
+La considération dont il se sentait entouré finit par le gonfler
+d'estime pour lui-même. Il ne marchait plus comme auparavant; ses pas
+étaient mesurés, majestueux; sa tête se relevait de noble façon. Et sa
+modestie disparue ne s'étonnait point des hommages qu'elle attribuait au
+simple sentiment de la justice.
+
+Il devenait la curiosité de Nançay. On en parlait comme on parle d'un
+monument historique, et le village s'enorgueillissait de le posséder.
+Quand des touristes, des bicyclistes passaient et demandaient à la mère
+Crétu s'il y avait, dans la localité, quelque ruine à visiter, quelque
+vieux moellon à gratter:
+
+--Non, répondait-elle, mais nous avons ici M. Folichon, celui qui a
+sauvé deux drapeaux....
+
+Ce qui ajoutait un rayon de plus au glorieux souvenir évoqué et consacré
+par le ruban tricolore, c'était l'espèce de mystère qui planait sur le
+fait d'armes d'antan. Chaque fois que la curiosité avait essayé d'y
+toucher:
+
+--Laissez donc! interrompait Folichon. Cela ne vaut pas la peine qu'on
+en parle; j'ai fait mon devoir, ni plus ni moins....
+
+Et les Solognots, bien que déçus, n'en admiraient que davantage leur
+héros. Sa réputation, franchissant l'enceinte du bourg, était parvenue
+jusqu'au château des Ebéniers où résidait, pendant les chasses, le comte
+Oscar de la Nèfle, gentilhomme périgourdin, hospitalier et sans morgue,
+quoiqu'il se vantât sans sourire de porter un des plus beaux noms de
+France.
+
+Les nobles oreilles du comte avaient recueilli quelques vagues rumeurs
+au sujet du pensionné de l'Etat, et il s'était enquis auprès de son
+garde-chef, pour supplément d'édification.
+
+--C'est, dit le garde sans hésiter, un ancien militaire qui touche une
+rente du ministre de la Guerre, pour avoir sauvé son régiment en 70....
+
+--Palsembleu! s'exclama le comte qui avait lu Ponson du Terrail et le
+relisait encore, allez de ce pas me quérir ce preux capitaine et lui
+dire qu'il me tarde grandement de lui donner l'accolade....
+
+Folichon fut admis à l'honneur de toucher la main du dernier des Nèfles.
+
+--Contez-moi donc, mon brave, en quelle occurrence vous sauvâtes...
+
+--Oh! monsieur le comte, cela ne vaut pas la peine qu'on en parle; j'ai
+fait mon devoir, ni plus ni moins....
+
+Le comte Oscar n'insista point, par discrétion, et garda la meilleure
+impression de l'entrevue. Et il répétait à chacun de ses invités:
+
+--Voilà un homme vraiment brave, vraiment modeste.... Il ne m'a pas dit
+un mot de son acte d'héroïsme. Saluons-le, messeigneurs, car la race de
+ces gens-là va s'éteignant....
+
+Le châtelain cessa de l'appeler "le père Folichon" et lui donna du
+"Monsieur" gros comme le bras. Il se constitua son panégyriste; il
+raconta partout la légende du régiment arraché au désastre, légende
+sortie toute radieuse de son cerveau. A Paris, tous ses amis connurent
+par le détail l'histoire du 38e dragons, miraculeusement soustrait à
+la boucherie, et pour les décider à venir se raser aux Ebéniers, il leur
+promettait la vue du héros en chair et en os. Peu à peu, sous l'effort
+de l'imagination gasconne, il s'écrivit en la mémoire de toute une bande
+de hobereaux, qui la propageaient fièrement chez leurs fermiers et parmi
+la valetaille, une page nouvelle et consolante à intercaler dans
+l'épopée de nos défaites. Le Périgord entier s'enthousiasma pour les
+prouesses de celui qu'il nommait Olivier, comme il eût dit Bayard. Et le
+jour vint où la légende, retour du Midi, s'implanta dans les pays de
+Vierzon, de Romorantin, de Sancerre, de Saint-Amand et de Bourges,
+légende définitive dans laquelle Folichon, tout seul, délivrait un corps
+d'armée et manquait de capturer l'empereur d'Allemagne.
+
+Il n'y eut bientôt qu'un cri dans le Cher, justement en proie aux
+ardeurs d'une campagne électorale: "Comment une République qui se
+respecte se croit-elle quitte envers le plus dévoué de ses enfants, en
+lui accordant une simple médaille de sauvetage?" Ce fut un tollé de
+réprobation générale. Chacun des candidats, en un style approprié, prit
+Folichon pour tremplin. Chacun jura d'employer son influence à le faire
+décorer de la Légion d'honneur. Le rallié et le conservateur s'y
+engagèrent solennellement dans leur profession de foi.
+
+Cependant le radical, qui ne semblait pas disposer de la
+Grande-Chancellerie, s'avisa de tirer au clair les titres du vieux
+combattant devenu sa bête noire. Il n'eut pas de peine à voir aboutir sa
+petite enquête, et un beau matin on put lire, dans les quarante-trois
+communes de sa circonscription, un placard libellé en ces termes:
+
+"Le nommé Folichon (Olivier), autour duquel la réaction mène un tel
+tapage, est un ancien employé de l'octroi de Paris, retraité et
+pensionné après trente ans de loyaux services.
+
+"Etant d'inspection réglementaire quai de Bercy, le 7 juillet 1875, à
+deux heures de relevée, il aperçut un ivrogne, lequel, étendu à plat
+ventre, les lèvres à fleur d'eau, cherchait à boire. Il l'a tiré par les
+pieds, ramené au poste et fait dégorger tout son saoul.
+
+"A cette occasion, sur un rapport motivé, le nommé Folichon (Olivier)
+s'est vu décerner la médaille de sauvetage, dont il porte le ruban à
+l'heure qu'il est."
+
+Ceux de Nançay n'en pouvaient croire leurs yeux.
+
+--Alors, c'est la vérité, ce qu'il y a d'écrit sur l'affiche? interrogea
+la mère Crétu dont la voix tremblait.
+
+--Mais oui, répondit le foudre de guerre qui avait failli prendre au
+collet l'empereur d'Allemagne.
+
+Et, toujours modeste, il ajouta:
+
+--Est-ce que je vous ai jamais dit le contraire?
+
+
+
+
+PAROLE D'HONNEUR.
+
+PAR JEAN DU RÉBRAC.
+
+
+Ce n'était encore qu'un enfant de seize ans, et, cependant, on allait le
+fusiller.
+
+La compagnie de fédérés à laquelle il appartenait venait d'être mise en
+déroute par l'armée de Versailles. Pris les armes à la main, en même
+temps qu'une dizaine de ses camarades, il avait été amené avec eux au
+poste de la mairie du XIe arrondissement.
+
+Frappé de sa jeunesse et de l'étonnante sérénité de sa physionomie, le
+commandant avait donné l'ordre de surseoir à son égard, et de le garder
+à vue pendant qu'on allait procéder, au pied de la barricade voisine, à
+l'exécution de ses compagnons.
+
+Apprenti typographe, au moment où le démon de la guerre vint s'abattre
+sur la France, il vivait tranquille et heureux entre son père et sa
+mère, de paisibles travailleurs qui ne s'occupaient pas même de la
+politique.
+
+Dès le début, les Prussiens avaient tué son père. Les privations du
+siège, les longues stations à la porte des bouchers et des boulangers,
+les pieds dans la neige et dans la glace, avaient couché sa mère sur le
+triste lit de misère, où elle se mourait lentement.
+
+Un jour qu'il était allé, comme tant d'autres, au risque de se faire
+tuer, cueillir des pommes de terre dans la plaine Saint-Denis, en
+rampant sur la terre profondément durcie par la gelée, une balle
+prussienne était venue lui fracasser une épaule.
+
+Plus tard, un peu pour manger, un peu par crainte, il avait cru devoir
+s'enrôler dans l'armée de la Commune. Comme beaucoup de ses camarades,
+il n'avait marché qu'à regret. Il n'avait pas du tout le coeur à cette
+lutte fratricide. Et, maintenant, sur le point de payer de sa vie un
+concours de fatalités inexorables, il se félicitait au moins de n'avoir
+pas une seule mort à se reprocher. Il en était bien sûr, et pour cause.
+
+Pourtant, qu'il eût tué, ou non, on allait lui ôter la vie. Cela lui
+donnait une bien triste idée de la logique des choses. Aussi, lui
+importait-il fort peu maintenant de vivre, ou de mourir. Ce qu'il avait
+vu, ce qu'il avait souffert en quelques mois, lui causait une réelle
+épouvante de la vie. Certes, il lui était pénible de quitter, au milieu
+de ce monde méchant, sa bonne mère qu'il aimait tant; mais il se
+consolait un peu en pensant que, très probablement, elle n'avait plus
+elle-même bien longtemps à souffrir. Quand il l'avait quitté, il y avait
+déjà quatre jours, elle était fort affaiblie. "Mon pauvre enfant," lui
+avait-elle dit, "embrasse-moi bien, car j'ai le pressentiment que je ne
+te reverrai pas."
+
+Ah! pensait-il, si on voulait bien avoir confiance en lui, si on
+consentait à lui donner une heure de liberté; il courrait auprès d'elle,
+et il reviendrait de lui-même, se remettre aux mains de ceux qui
+paraissaient avoir soif de son sang. Il en donnerait sa parole
+d'honneur, et il la tiendrait. Pourquoi manquerait-il à sa parole?
+
+Il en était là de ses funèbres réflexions quand, soudain, le commandant,
+suivi de plusieurs officiers, s'approcha de lui.
+
+--A nous deux, maintenant, mon gaillard. Tu sais ce qui t'attend?
+
+--Oui, mon commandant, et je suis prêt.
+
+--Vraiment! si prêt que cela? Tu n'as donc pas peur de la mort?
+
+--Moins peur que de la vie. J'ai tant vécu depuis six mois, et j'ai vu
+tant de si vilaines choses que la mort me paraît belle et désirable à
+côté de la vie.
+
+--N'empêche que si je te donnais tout de suite à choisir, tu
+n'hésiterais pas un instant. Si je te disais: "Prends tes jambes à ton
+cou, et fiche-moi le camp," ce serait vite fait, hein? mon bonhomme; et
+l'on ne te reverrait pas ici?
+
+--Eh bien, mon commandant, essayez-en. Pour la rareté du fait,
+mettez-moi à l'épreuve. La chose en vaut la peine. Un de plus ou de
+moins à fusiller, peu vous importe. Une heure de liberté, pas plus. Vous
+verrez si je serai exact au rendez-vous, et si la mort me fait peur.
+
+--Oui da! tu n'es pas bête, mais tu me crois un peu trop naïf. Une fois
+libre, loin d'ici, tu reviendrais comme ça, bonnement, te faire
+fusiller, du même pas que tu irais à un rendez-vous d'amour? Ce serait
+en effet singulier, mais ce n'est pas à moi que tu feras accroire ça.
+
+--Ecoutez, mon commandant, vous ne me paraissez pas méchant. C'est que,
+sans doute, vous avez eu une bonne mère. Cette mère, vous l'aimez
+certainement par-dessus tout. Si, comme moi, vous étiez sur le point de
+mourir, votre dernière pensée serait pour elle. Vous béniriez celui qui
+pourrait vous donner la suprême consolation de la presser sur votre
+coeur une dernière fois. Eh bien! mon commandant, faites pour moi ce
+que vous souhaiteriez qu'on fît pour vous. Accordez-moi une heure de
+liberté pour aller embrasser ma mère, et je vous donne ma parole
+d'honneur de revenir ensuite me remettre entre vos mains....
+
+Pendant que le jeune homme parlait, le commandant allait et venait, en
+tourmentant sa moustache, et en faisant de visibles efforts pour
+repousser l'émotion qui l'envahissait. "Ma parole," murmura-t-il, "ce
+gamin-là parle comme un chevalier d'autrefois."
+
+Tout à coup, il s'arrêta en face de son prisonnier, les sourcils
+froncés, la figure sévère:
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+--Victor Oury.
+
+--Ton âge?
+
+--Seize ans le 15 juillet prochain.
+
+--Où demeure ta mère?
+
+--A Belleville.
+
+--Pourquoi l'as-tu quittée? Pourquoi as-tu suivi les fédérés?
+
+--Il fallait bien manger. Puis des camarades, des voisins, menaçaient de
+me fusiller si je ne marchais pas avec eux. Ils disaient que j'étais
+assez grand pour faire mon devoir. Ma pauvre mère eut peur et me
+conseilla, en pleurant, de faire comme les autres.
+
+--Tu n'as donc plus ton père?
+
+--Il a été tué.
+
+--Où cela?
+
+--Au Bourget.
+
+--Eh bien! c'est entendu, dit le commandant d'un air solennel, après
+avoir un moment réfléchi, tu vas aller embrasser ta mère. Tu m'as donné
+ta parole d'honneur d'être ici dans une heure. C'est bien. Moi, je te
+donne jusqu'à ce soir. Allons! file!
+
+Il partit comme un trait.
+
+Vingt minutes plus tard, il frappait à la porte de sa mère. La voisine
+qui la soignait vint lui ouvrir. En l'apercevant, elle poussa une
+exclamation de joyeuse surprise. Tout le monde le croyait mort. Il
+voulut se précipiter dans la chambre de sa mère. La femme l'arrêta.
+
+--N'entre pas, lui dit-elle à voix basse. Ta mère repose.
+
+Impatient, il n'entendait qu'à moitié ce que la brave femme lui disait.
+Il crut percevoir un faible appel de son nom. Aussitôt, il se dirigea,
+sur la pointe des pieds, vers le lit de sa mère. Il ne s'était pas
+trompé; la malade avait les yeux grands ouverts.
+
+--Victor! s'écria-t-elle d'une voix affaiblie.
+
+En même temps, sans proférer un mot, son fils tombait dans ses bras.
+
+Alors, ce jeune homme que nous avons vu jusqu'ici indifférent,
+impassible, devant la mort, ne peut plus que sangloter. Dans les bras de
+sa mère, il redevient un enfant, il a peur, il se désespère.
+
+La pauvre femme, à qui le contact de son fils semblait rendre toutes ses
+forces, essayait en vain de le consoler. "Pourquoi pleurer ainsi, mon
+enfant bien-aimé?" lui disait-elle. "Je ne veux plus que tu me quittes.
+Tu n'as donc plus rien à craindre. Tu vas jeter à la rue ce costume de
+malheur que je ne veux plus voir. Moi, je vais me dépêcher de guérir. Je
+me sens déjà beaucoup mieux depuis que tu es là.... Tu vas te remettre
+au travail, et tu ne tarderas pas à être tout à fait un homme. Bientôt,
+le passé ne sera plus pour nous que comme un épouvantable rêve que le
+temps finira par nous faire oublier."
+
+Elle embrassa à plusieurs reprises son cher désespéré, puis elle laissa
+retomber sa tête fatiguée sur l'oreiller, et s'abandonna à une
+méditation pleine de confiance en l'avenir.
+
+Immobile, presque honteux de sa défaillance, le malheureux jeune homme
+s'efforçait silencieusement à se ressaisir. Quand il releva la tête, se
+jugeant de nouveau plus fort que la mort, il vit que sa pauvre mère,
+cédant à la douce réaction qui résultait de la joie et de la quiétude
+qu'elle éprouvait, s'était endormie profondément. Cela acheva de lui
+rendre toute son énergie. Peut-être la Providence avait-elle voulu lui
+faciliter ainsi l'accomplissement de son devoir, et lui éviter une scène
+de désolation plus déchirante que la première. Il résolut d'en profiter
+en s'éloignant sur-le-champ. Il effleura d'un long baiser le front de
+sa bonne mère, la contempla encore quelques instants pendant qu'elle
+semblait lui sourire, puis il sortit précipitamment de la chambre et
+s'en alla, aussi vite qu'il était venu, sans regarder autour de lui,
+sans voir personne.
+
+--Comment! déjà? fit le commandant stupéfait.
+
+--Est-ce que je ne vous avais pas donné ma parole?
+
+--Sans doute, mais il me semble que tu t'es bien pressé. Sans manquer à
+ta parole, tu aurais pu rester un peu plus longtemps auprès de ta mère.
+
+--Ma pauvre mère!... Après une scène de larmes où j'ai senti un moment
+mon courage m'abandonner, larmes de joie pour elle, larmes de désespoir
+pour moi, elle s'est endormie d'un sommeil si profond, si calme, si
+heureux que je n'ai pas eu la force d'attendre son réveil pour la
+quitter à jamais. Elle s'était endormie en songeant avec bonheur que je
+ne me séparerais plus d'elle. Qui sait si, au dernier moment, je
+n'aurais pas faibli? Maintenant, mon commandant, je n'ai plus qu'une
+prière à vous faire, c'est d'en finir avec moi le plus vite possible.
+
+Le commandant observait ce jeune homme avec étonnement, et malgré lui,
+ses yeux se mouillaient de pitié et d'admiration.
+
+--Et si je te faisais grâce?
+
+--Eh bien, mon commandant, je l'accepterais avec plaisir, parce qu'en
+même temps vous feriez grâce à ma pauvre mère.
+
+--Allons! tu es décidément un brave garçon, et tu ne méritais pas de
+tant souffrir. Tu peux t'en aller.... Auparavant, viens que je
+t'embrasse.... Bien. Maintenant, sauve-toi, et vivement. Va rejoindre ta
+mère, et aime-là toujours bien.
+
+En même temps, le bon commandant prenait le jeune homme par les épaules,
+et le poussait doucement dehors.
+
+--C'eût été vraiment dommage, dit-il à ses officiers en se retournant.
+
+Victor ne courut pas, il vola à Belleville. Heureusement sa mère dormait
+toujours, mais d'un sommeil qui semblait péniblement agité. Il n'osait
+pas la réveiller, pourtant il aurait bien voulu l'embrasser et lui faire
+partager sa joie.
+
+Tout à coup, elle se dressa en criant:
+
+--Victor!... mon enfant!... grâce!... grâce!... Ah! tu es là, fit-elle
+en s'éveillant. C'est bien toi? En même temps elle le palpait et le
+serrait alternativement dans ses bras tout en le couvrant de
+baisers.--Ah! mon pauvre enfant!... mon cher enfant!... finit-elle par
+dire, je rêvais qu'on allait te fusiller.
+
+C'eût été, en effet, grand dommage qu'on l'eût fusillé, ce petit
+communard malgré lui, car il est aujourd'hui l'un des officiers les plus
+distingués de notre armée d'Orient.
+
+
+
+
+NOTES.
+
+
+
+
+L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.
+
+
+2 17. =les arrêta net=: _stopped them short_.
+
+2 18. =francs-tireurs=: the _guerrillas_, independent military detachments
+waging the war in their own fashion, and acknowledging no allegiance to
+the commanding general. The word _franc-tireur_ is used for the
+_individual_ as well as for the _corps_ to which such individual
+belongs.
+
+3 2. =ornière=: _rut_; here, _excavation_.
+
+4 16-17. =ils en feraient une bouillie, une pâtée=: _they would make
+mince-meat or a pie out of him_.
+
+4 21. =histoire de rire=: _matter of laughing; just to amuse themselves_.
+
+6 5-6. =n'entendant rien que les plaintes sourdes de ses entrailles=:
+_hearing nothing but the dull gnawing in his stomach_.
+
+7 1. =qui le crispa=: _which made him shudder_.
+
+8 25. =nom d'un nom=: a softened form of an oath.
+
+9 3. =chamarré d'or=: _covered with gold lace_.
+
+9 19. =agenda de commerce=: _a drummer's note-book_; as though he were
+jotting down an order for merchandise.
+
+10 10. =un aïeul=: here, _an old man_.
+
+
+
+
+L'ONCLE SAMBUQ.
+
+
+11 7. =trois-mâts=: _three-masted schooner_.
+
+11 14-15. =un verre de mastic passé en contrebande=: _a glass of mastic
+which had been smuggled into the country_.
+
+12 9. =un oncle d'Amérique=: a common phrase, denoting a rich person or
+an unforeseen inheritance; according to the Continental idea, all
+Americans are enormously rich.
+
+12 21. =cabanon=: _hut_.
+
+12 25. =fouillis=: _confusion_.
+
+12 28. =censée=: _thought, intended_.
+
+13 11. =pecaïre=: a Provençal expression, which can here be rendered _dear
+me_. It is a universal exclamation in the south of France to denote
+surprise, pity, joy, or almost any other emotion.
+
+13 16. =quoique ça=: _nevertheless_.
+
+13 19. =de but en blanc=: _without any preliminaries, point blank_.
+
+13 28. =aïoli=: a Provençal dish, composed of oil, garlic, and codfish.
+
+13 29. =bouillabaisse=: a sort of fish chowder, with garlic; it is the
+national dish of the inhabitants of Marseilles.
+
+14 1. =voir un peu de quoi il retourne à ce New York=: _just see what is
+going on in that big New York_. Notice the disdain expressed by the ce;
+compare with the scornful use of _iste_ in Latin.
+
+14 11. =Manche=: _the English Channel_, well named _Manche_, from its
+sleeve-like form.
+
+14 26. =sous-commissaire=: _assistant purser_.
+
+14 28. =escogriffe=: _sharper_.
+
+16 3. =fourbu=: _worn out, tired to death_.
+
+16 10. =filer=: _to spin_, then _to spin along, to run fast_.
+
+17 7. =topez là=: _let's shake on it_.
+
+17 10. =leur=: cf. note on p. 14, l. I, _ce_.
+
+
+
+
+L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.
+
+
+18 7. =que je vous donne telle quelle=: _which I'll tell you just as it
+is_.
+
+18 10. =moblot=: _soldier of the mobile_. The _mobile_ is the reserve
+force of the French army, called under arms in case of war, and then
+only to replace on garrison duty the regular soldiers who have gone to
+the front. The _moblots_ go to battle only as a last extremity, when
+regular troops no longer exist.
+
+18 16. =vieux jeu=: _of the old school_.
+
+19 7. =cela me serrait le coeur=: _the thought of that made my heart
+ache_.
+
+19 11. =pension=: _boarding school_; the word also signifies _a boarding
+house_.
+
+19 20. =jouaient aux billes=: _were playing (at) marbles_.
+
+19 24. =un échappé des contes d'Hoffmann=: _as if he had escaped from one
+of Hoffmann's stories_. Hoffmann, a German writer of fantastic stories,
+was born Jan. 24, 1776; died June 25, 1822.
+
+19 27. =gaillard ayant fait campagne=: _robust, independent-looking
+fellow, who had been through the war_.
+
+20 19-20. =me les sciait à mi-cuisse=: _sawed into the middle of my
+thighs_.
+
+21 6. =je l'ai pas mal oublié=: _I have forgotten most of it_.
+
+
+
+
+LA CHARGE DES MORTS.
+
+
+22 4. =tourné=: _flanked_.
+
+26 1. =s'ébranla=: _got under way_.
+
+26 15. =emballés=: _running away, on a mad gallop_.
+
+26 29. =débâcle=: _rout, confusion_.
+
+27 8. =tintant le glas=: _sounding the death knell_.
+
+
+
+
+LE PETIT HOMME ROUGE.
+
+
+29 8. =torrent=: _flood, swarm_; both the living and the dead are here
+meant.
+
+29 17. =Tuileries=: in ancient times the site of brick yards or a tile
+manufactory; later the very center of Paris and occupied by the
+magnificent palace, home of the French monarchy, which was burned during
+the Commune directly after the war of 1870-71. The ground is now laid
+out as a park.
+
+30 13. =Suisse=: the Swiss yeomen were, on account of their sturdy
+character and reliability, entrusted with royal guard duty from early
+monarchical times; hence the word _Suisse_ has come to mean _royal
+guards_.
+
+30 14. =maréchaux=: the royal title of _maréchal_, now extinct in the
+French army, was the highest office in the gift of the king.
+
+30 19. =en culs de bouteilles=: _rounded like bottle ends_.
+
+32 6. =escaliers en vis=: _winding stairway_.
+
+32 7-8. =et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées=:
+_and which stopped before the walled-up opening of old doors_.
+
+32 24-25. =des chausses à trousses=: _balloon breeches_.
+
+32 25. =casaque tailladée=: _slashed loose coat_.
+
+32 25-26. =coiffé d'un chaperon à oreillère et à queue pendante=: _his
+head covered with a hood and earlaps, with a tassel hanging from it_.
+
+33 19. =je suis étrangère=: Marie Antoinette, consort of Louis XVI, was of
+Austrian blood.
+
+
+
+
+LA BATAILLE DE FROESCHWILLER.
+
+
+35 2. =qui vient de fournir une longue traite=: _who has just ridden a
+long distance_.
+
+35 14. =il piqua des deux=: i.e. _des deux éperons_; _he dug both spurs
+into his horse_.
+
+35 14. =à fond de train=: _at the top of his speed_.
+
+36 6. =qui relevaient de son commandement=: _who were under him_.
+
+36 11. =fichées=: _placées, mises_.
+
+37 5-6. =contreforts=: _spurs of a mountain range_.
+
+38 13-14. =au fur et à mesure=: _according as_.
+
+39 26. =hoquets d'agonie=: _dying gasps_.
+
+39 28. =nom de nom=: an abbreviated and softened form of an oath.
+
+39 30. =navrant=: _painful_.
+
+40 13. =du jarret=: _muscle_. The _jarret_ is the sinew connecting the
+thigh and the calf of the leg.
+
+40 23. =turcos=: a corps of the army.
+
+43 31. =échangent une accolade=: _embrace each other_.
+
+45 15. =Dame!= _Well!_ The derivation of _dame_ is the Latin vocative
+_Domine_, _O Lord_; quite remote from an English expression of similar
+consonance. It is a choice exclamation, essentially Parisian, and used
+by all people of education; ladies use the term as the Englishwoman uses
+"Gracious!"
+
+45 15. =soit=: the subjunctive here well expresses the doubt in the
+trooper's mind. The idea of doubt or possibility is the basis of all
+subjunctive.
+
+
+
+
+LE MAUVAIS ZOUAVE.
+
+
+46 8-9. =bonhomme=: _the fellow; un homme bon_ is _a good man_.
+
+46 16. =trois petits blondins couleur d'épis brûlés=: _three little
+tow-headed children_.
+
+46 21. =A qui en as-tu?= _With whom are you vexed?_ The same construction
+in his answer: "_j'en ai à cinq ou six drôles_," _I can't stand five or
+six rascals_.
+
+47 1. After the war of 1870-71, the inhabitants of the conquered
+provinces had the privilege of _opter_, or choosing between the French
+and German as their future nationality; this "choice" was made under
+certain vexatious restrictions, and those who chose to remain French, as
+the blacksmith in this story, had a disagreeable lot.
+
+47 3. =Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?= _What on earth have they
+made them drink?_
+
+47 13-14. =vous rapetissez tout à la taille de vos marmots=: _you narrow
+down everything to the size of your children_.
+
+47 20-21. =latte de chasseur=: _his regimental sword_.
+
+47 29. =descendu=: _brought down_, i.e. _killed_.
+
+47 32. =chopes=: _large glasses_, "schooners."
+
+49 6. =la chechia=: _the cap_.
+
+49 28. =chevet=: _the head of the bed_.
+
+50 10-11. =l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route=: _the tin
+case which contains his military papers_.
+
+
+
+
+UN MARIAGE.
+
+
+51 5-6. =au beau milieu d'une affluence=: _right in the midst of a crowd_,
+etc.
+
+51 22. =s'il en fut=: _as could be_; the bridal procession was of the
+utmost simplicity.
+
+52 8. =caraco de mérinos noir=: _a black wool jacket_.
+
+52 30. =contre-maître=: _overseer_.
+
+52 33. =faut croire=: _I suppose_.
+
+53 4. =on se passera bien de moi=: _they will get along all right without
+me_.
+
+53 8. ="boraine de Nimy,"... "vaclette"=: _boraine de Nimy_, a kind of
+pipe; _vaclette_ is explained by the words which follow.
+
+53 11. =cogna le sien contre le mien=: _clinked glasses with me_.
+
+53 11. =le lampa tout d'une haleine=: _drank it all in one gulp_.
+
+53 20. =du fin matin au brun soir=: _from early morning till late at
+night_.
+
+53 21-22. =marteaux-pilons=: _trip hammers_; the immense hammers of the
+iron works.
+
+54 1. =luron=: _a good fellow_.
+
+54 6. =Pauvre fieu=: (_pauvre fils_) _poor fellow_.
+
+54 8-9. =Une paille de fer rouge venait de lui crever l'oeil droit=: _a
+spark of red-hot iron had just put out his right eye_.
+
+54 9. =Le fourgon de l'hôpital=: _the hospital ambulance_.
+
+54 17. =quinquets=: _lamps_; here slang for _eyes_; "our two blinkers."
+
+54 19. =Que l'un s'en aille=: _que_ here means _if,--if you lose one of
+them_.
+
+54 31. =viveur et joueur=: _a high liver and gambler_.
+
+54 33-34. =marchait cahin-caha, à la comme-je-te-pousse=: _got on any
+which way, just as luck would have it_.
+
+55 8. =passif=: a mercantile term,--_liabilities_. The assets of a concern
+are its _actif_.
+
+55 12. =sur le pavé=: _on the street, without work_.
+
+55 13. =à tout jamais=: _forever_.
+
+55 17-18. =qu'il n'attentât à ses jours=: _lest he might commit suicide_.
+
+56 4. =fils d'acier et de laiton=: _steel and brass wire_. _Fil_ is _wire,
+thread_; _le fils_ is _the son_.
+
+56 22. =un tronc=: _a charity box_.
+
+56 25. =pancartes=: _notices, inscriptions_.
+
+56 34. =dentellière de son état=: _a lace worker by trade_.
+
+57 3. =au cliquetis de ses fuseaux=: _by the clicking of her embroidery
+needles_.
+
+57 24. =demoiselle de comptoir=: _cashier_.
+
+
+
+
+POUR LE RUBAN.
+
+
+60. =Pour le ruban=: the ribbon worn in the buttonhole, which shows its
+wearer to be a member of the Legion of Honor.
+
+60 8. =émarger=: _to receive money from the government_.
+
+60 16. =instrus=: (_intrus_) _an intruder_.
+
+62 23. =moellon=: _a rough stone_.
+
+62 29. =d'antan=: (_d'autre fois_) _in former times_.
+
+63 4. =périgourdin=: _of Périgord_, the old name of a locality in France,
+near Bordeaux.
+
+63 14-15. =Ponson du Terrail=: a cheap author of penny dreadfuls and
+serial stories, many of which deal with antiquity and use the antiquated
+language of the following lines.
+
+64 5. =hobereaux=: _country squires_.
+
+64 6. =valetaille=: _the serving people_.
+
+64 10. =Bayard=: the _chevalier sans peur et sans reproche_, as he is
+universally known in history. One of the most sympathetic figures of
+French history, the type of the nobleman and hero, who was equally
+adroit at keeping an entire hostile army at bay, alone, stationed at the
+entrance of the bridge, and at honoring beauty and wit. He died in 1524.
+
+64 23. =rallié=: this word is perhaps equivalent to the term "Mug-wump."
+
+64 25-26. =qui ne semblait pas disposer de la Grande-Chancellerie=: _who
+did not claim to boss the whole chancery_.
+
+65 2. =de relevée=: _afternoon_.
+
+
+
+
+PAROLE D'HONNEUR.
+
+
+66 3. =fédérés=: the _communards_, that is, the revolutionary section
+which fought against the established government, fired the _Tuileries_
+and the _Cour des Comptes_ (the Chamber of Deputies) directly after the
+end of the Franco-Prussian war; the _fédérés_ sought to create political
+disturbances immediately after the withdrawal of the Prussian troops
+from Paris.
+
+66 4. =armée de Versailles=: Paris was in the hands of the Prussians;
+therefore the French government withdrew to Versailles and from thence
+directed public affairs; hence the name "Versailles army," equivalent to
+the government troops.
+
+66 7. =arrondissement=: _ward_. Paris is divided into wards, each with its
+_maire_, its _mairie_ (city hall), and _député_ (congressman); all the
+_arrondissements_ are, however, united for civil government under the
+prefect of the department. The departments (like the counties of an
+American state) have likewise their _arrondissements_. There are
+eighty-six departments in France.
+
+66 9. =surseoir= = _remettre: to delay, to put off_.
+
+66 18. =les longues stations à la porte des bouchers=. During the siege of
+Paris the people bought _bons_, or checks, from the government, upon
+presentation of which their limited rations were supplied; long lines
+were formed in front of the dealers in food products; as the winter
+weather was extremely severe, this caused great physical suffering and
+sickness to many, especially to those of the poorer class, as the mother
+in the story.
+
+67 2. =armée de la Commune=: _the armée des fédérés_; see note on p. 66,
+l. 3.
+
+67 27. =Il en était là de ses funèbres réflexions=: _he was at that point
+with his doleful thoughts_.
+
+68 4. =N'empêche que si=: _all the same, if,_ etc.
+
+68 5-6. =Prends tes jambes à ton cou=: _hurry up, pick up your heels_.
+
+68 6. =fiche-moi le camp=: _get out of here_.
+
+68 13. =Oui da!= _Come now!_
+
+68 17. =accroire=: _believe, swallow that_.
+
+68 31. =en tourmentant sa moustache=: _twirling his moustache_.
+
+70 7-8. =ne peut plus que sangloter=: _could do nothing but sob, broke
+down completely_. The French often uses the present of the verb in vivid
+narration where the English uses the past.
+
+70 19-20. =que le temps finira par nous faire oublier=: _which time will
+make us gradually forget_.
+
+70 26. =s'efforçait... à se ressaisir=: _tried to regain his composure_.
+
+72 15. =communard=: see note on p. 66, l. 3; a soldier in the army of the
+commune.
+
+
+
+
+ENGLISH PARAPHRASES.
+
+FOR RETRANSLATION INTO FRENCH.
+
+
+
+
+L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.
+
+
+The hero of this story was with the German army during the last war
+between Germany and France. He hated guns and cannon and he missed very
+much his pretty wife and his children. He preferred to get up late and
+go to bed early and, above all, to eat lots of good things and drink
+beer. But now that he was [a] soldier, he was forced to pass the night
+on the ground, well wrapped up in his military cloak; and he wept often,
+thinking of the debts which he had contracted. If he was killed there
+would be no one to bring up his little ones. At the beginning he was
+afraid of the bullets which whistled close to his head, and he passed
+his entire time in an extreme terror.
+
+When he was in the north of France, he was sent with a few companies to
+see if there were any French soldiers in the neighborhood. Everything
+was calm and he was walking along without thinking of the danger, when
+suddenly a band of guerrillas came out of the woods and fired at the
+Germans.
+
+Walter Schnaffs knew that he could not run as fast as the Frenchmen,
+because he was so fat, and, looking around for a way to retreat, he
+perceived a ditch almost covered with dry brush-wood. He jumped in and
+fell to the bottom of what was really a deep hole. Soon all the noise of
+the struggle stopped, and night came on.
+
+The poor fellow did not know what to do. He was horribly frightened, and
+he began to be very hungry. He still wore his uniform, and he thought to
+himself: "If I were only a prisoner of war, then, at least, I should not
+be hungry, and I could pass my time until the end of the war without
+any apprehension of bullets and sabres."
+
+But new fears came to him: if he should meet any country people, he was
+sure that they would kill him with their scythes and pickaxes and their
+shovels; and the guerrillas would shoot him just to have a good time and
+see him leaning against the wall.
+
+In the midst of these terrible reflections he fell asleep, and when he
+awoke he saw the sun shining almost above his head. He was so hungry
+that his stomach pained him, and the thought of the good sausage which
+he used to eat as a soldier made his mouth water. The idea came to him
+to attack a rustic who was alone, take away his shovel from him, and dig
+the ditch still deeper in order to hide himself better; then he felt
+that he was going mad, and finally he resolved to start for the château
+in the distance rather than suffer longer.
+
+In the lower windows, which were open, he saw lights, and he smelt the
+pleasant odor of cooked meat, and without a moment's reflection he
+opened the window and entered the room. All the servants were dining
+around the large table, and seeing the German soldier they uttered
+horrible cries and rushed toward the door at the end of the hall. The
+chairs were overturned, and in three seconds the room was empty.
+
+Walter did not know what to think; but hunger spoke louder than his
+other emotions, and he sat down at the table and began to eat and drink.
+He emptied all the plates and all the bottles, and he could scarcely
+breathe; slowly his eyes closed in spite of him, his head dropped on the
+table, and he fell asleep.
+
+Some hours afterwards a great noise was heard; the windows were broken
+in and fifty men, armed to the teeth, rushed in, seized the German, and
+bound him hand and foot. He was scarcely awake, but he was glad to be a
+prisoner, smiled, and kept on saying, "Ja, ja." The colonel took a
+notebook from his pocket and wrote: "After a terrible combat the
+Prussians beat a retreat, leaving many wounded and prisoners in our
+hands."
+
+They ordered Walter to go with them to the prison in the town, some
+miles from the château, and the colonel was decorated with the Cross of
+the Legion of Honor for his bravery.
+
+
+
+
+L'ONCLE SAMBUQ.
+
+
+The truth of all this story is that a bad fellow, the black sheep of his
+family, had embarked as cabin boy on an American schooner, had gone to
+New York, and there died, poor and unknown. But in the country around
+Marseilles they thought that he was rich and that his nephew would get
+his property.
+
+One day a sailor who was returning from the United States met Tréfume,
+and told him that he had seen Uncle Sambuq on the docks at New York, and
+that he had lost in a shipwreck the presents which had been entrusted to
+him. At first people said that Uncle Sambuq was rich; then that he had
+slaves and gold mines and everything else. Everybody envied Tréfume, and
+the latter was happy, believing himself rich.
+
+One day they received a letter from the French ambassador in the United
+States, saying that Uncle Sambuq was dead; that was all; not a word
+about his property. They cried a little, then the wife asked: "Why does
+he not speak about the money?" "That would not be proper," answered
+Tréfume. "He will soon write another letter." The days passed and
+nothing arrived; at last Tréfume took it into his head (had the idea) to
+embark at Le Havre and to go to America. The immense ship, with its
+splendid cabins and its passengers, caused in him a religious awe, and
+he did not speak for a week; then, toward the end of his voyage, he
+remembered the object of his journey, and he asked the purser, who was
+very busy on the eve of landing, where he should go. "Those gentlemen
+will give you better information than I," said he, "for they are
+Americans, and are well acquainted with New York." The purser said this
+to get rid of Tréfume. These gentlemen were always alone and spoke to no
+one, and did not take kindly to the attempts of Tréfume to speak with
+them. Every time he approached them they turned him their backs. But
+they, too, made curious by the appearance of the strange man, asked the
+purser who he was, and the latter, a practical joker, answered: "You
+know that he is a detective disguised as a Marseilles fisherman, to get
+on the track of some robbers."
+
+Thereupon the two Americans shut themselves up in their cabin, and did
+not even come out to admire the harbor of New York when everybody was on
+deck. Tréfume sought the French embassy everywhere at New York, but as
+he did not speak English he could get no information. Suddenly he caught
+sight of one of the two Americans whom he had seen on the ship. He ran
+after him, and at last the man took refuge in a saloon. "Good morning,
+sir," said Tréfume. "Hush," answered the other, who was really a robber,
+and who thought that Tréfume wanted to arrest him, "hush, here is fifty
+thousand francs, and if you leave New York by the _Bretagne_ this
+evening an unknown man will give you fifty thousand more." Tréfume did
+not understand a word of all this, but he was tired of New York, and he
+accepted the bargain. When he returned to Marseilles, he said that
+really the Americans do business very quickly, and that they are the
+foremost of the nations of the earth.
+
+
+
+
+L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.
+
+
+I am at loss to tell the funniest story of my whole life; but going back
+over the current of my recollections I find one, which, perhaps, is of
+no great value.
+
+I had taken part in the siege of Paris when I was scarcely twenty-three
+years old and I was a strong and well-built fellow; I was very proud of
+my light beard, but I was humiliated at the learning of our enemies. We
+Frenchmen spoke scarcely a word of German, while they spoke our language
+very well, in spite of their German accent. When the war was finished,
+my first thought was to learn German.
+
+I had studied English more or less at the high school, and I spoke it
+fairly well, but I have no need to tell you that the language of Goethe
+was a dead letter to me. Nevertheless I began to study the best method
+that I could find, and I took lessons from a famous teacher, and after
+four months I commenced to feel the need of going to Germany. A friend
+of mine gave me the address of a boys' boarding school at Hanover,
+where the purest German is spoken. They assured me that the table was
+good and that the teacher was the best possible. Therefore I started,
+and arrived at the school on a fine May morning. Through the open door I
+saw several small boys in the yard, who were spinning tops and playing
+marbles and all sorts of children's games. The oldest of them was not
+more than thirteen years of age, and the youngest was about seven.
+
+When I told Dr. Davisson my name he looked me all over, made a gesture
+of surprise, and finally said: "What! Mr. X recommended you to come to
+my school? Don't you see that this is a boarding school for small boys?
+Your friend, when he wrote me about you, neglected to tell me your age."
+
+I did not know what to say, but remembering that I was all alone in that
+city, I thought I might learn German with the doctor. I said, holding
+out my hand to him: "My baggage is in the carriage, and if I promised
+you to behave well would you take me all the same?" "We can at least
+try," answered he.
+
+The desks were too low for me, the bed in the dormitory was too short,
+but I was bound not to set a bad example, so I remained four months with
+the doctor. I was in the highest class, and I made lots of progress;
+therefore I was rewarded for my trouble, and when I left the school I
+spoke German very well.
+
+
+
+
+LA CHARGE DES MORTS.
+
+
+The battle had lasted all day, and at night it was still undecided; it
+was necessary to make a charge on two thousand Turks with a battery of
+artillery, otherwise the Russians could not continue their forward march
+on Plevna. It was a difficult affair, for the Turks were afraid of
+nothing; but the Russian general, who knew well all this, decided to
+send against them his last and best regiment. To their commander he
+said: "Occupy the enemy's position over there with your men. They are
+four to one of you, and many of you will find a sure death there. If you
+are successful, ring the church bell, and I shall thus know that the
+Russian army is saved." The commander, in spite of his gentle air, was a
+good soldier; he answered: "I shall take the city."
+
+The horses of the Russians reared as the bullets rained about them; it
+was frightful to hear the noise of the horses galloping at the top of
+their speed in order to cross the ravine; the soldiers did not utter a
+single cry, in accordance with the orders of the commander; on all sides
+the men fell, and the shock was awful. The Turks retreated a little and
+finally took a better station a mile from the city, in order to use
+their artillery. Almost all the Russians had been killed, and,
+reassembling his men, the commander found that he had but eighty left;
+the fate of the entire Russian army depended upon him, and nevertheless
+the Turks were not beaten. The horses that had lost their riders were
+well trained; they grouped themselves together, and it was easy to
+collect them. Then a thought entered the commander's head; he ordered
+the dead riders to be tied to their horses; this was a terrible task for
+the few soldiers who remained; they asked each other if their commander
+had become mad. Then Serge put himself once more at the head of his
+squadron, composed of a few living soldiers and of many dead ones. He
+gave the command to charge. The Turks, who thought that their enemy had
+been conquered, were greatly troubled by this new attack; but when, at
+last, they saw that the Russian cavalry was an army of ghosts, as it
+seemed, they turned and fled. The day was won; but only a few horsemen
+remained. The bell of the village church was rung. The commanding
+general of the Russian army arrived; by the devotion of that regiment
+the victory was assured to the Russians.
+
+
+
+
+LE PETIT HOMME ROUGE.
+
+
+The queen, Marie Antoinette, had left the palace of Versailles on a
+dark, rainy day, and had come to the Tuileries with the king and the
+dauphin. There they saw that awful figure which he who knows the history
+of France cannot mistake. The legend relates that when the monarchy is
+in danger, a little man, clothed in red, wanders around the halls of the
+palace; and it is a fact, for many people have seen him. On arriving,
+the royal family found that the apartments had not been warmed, and that
+everything was in disorder. Accustomed to the luxury of Versailles, the
+dauphin was frightened by the confusion, and he murmured: "These rooms
+are very ugly, mamma." The servants had hastily prepared the beds, and
+the dauphin went to bed and soon fell asleep. The great king Louis XIV
+had slept in those rooms, and the queen said rightly that one ought not
+to be more fastidious than he. Marie Antoinette feared that an assassin
+might be lurking in the dark apartments, so she called one of her maids
+of honor and together they went through the rooms. The queen gave a
+candlestick to her friend, and took one herself. In the direction of the
+marshals' hall there was nothing to fear, for the Swiss guards were
+encamped there; it was a magnificent moonlight night, but the queen's
+fingers trembled a little. She was not afraid, but during her short
+stays in Paris she had never been so far in the palace. She gave a
+glance at the great trees and at the Seine, which was visible through
+the windows. They opened the door which leads into the Louvre, and a
+shudder seized both the women as they thought of the forbidding legend
+of the ghosts which stalked through the palace. The key did not turn
+easily in the lock, but when the door was opened a gust of wind almost
+extinguished the candles. The darkness was terrifying, and the queen
+said: "If they had placed a guard here he could tell us to what point
+this corridor can take us. But there are no guards, so let us see; it is
+not necessary to call the guards." They wandered about some time in the
+old Gothic halls; finally they stopped, and the queen said: "This is the
+old palace." The maid heard a slight noise, and on turning around she
+saw a strange form, clad in the manner of a man of the fifteenth
+century; he was dressed in red. The ladies could not restrain a cry, and
+hearing this the form disappeared all of a sudden. They remained
+motionless for several minutes. Then the queen said: "Heaven wanted to
+warn me of the danger which threatens the monarchy. Let us go back. For
+myself, I am not afraid, but the king--they will kill him." And they
+returned to the room where the child was sleeping. The little red man
+has not been seen since.
+
+
+
+
+LA BATAILLE DE FROESCHWILLER.
+
+
+The general had set up his headquarters in a little house which
+resembled a thatched-roof-hut. He was extremely tired, and he threw
+himself on the bed without undressing and fell asleep. Suddenly in the
+distance we heard the galloping of a horse; soon an aide of the
+commanding general appeared, crying out: "Please awaken the general; I
+have orders for him."
+
+Our general soon got up and read the dispatches by the light of a
+lantern which a soldier held, motionless, at a few steps from his
+officer. It was impossible to know the meaning of the orders from the
+general's expression as he read them. Soon, however, he turned to us and
+said: "My troops will give battle to the enemy to-morrow morning, if I
+am not mistaken. The news which I have received will force us to move
+forward immediately."
+
+He called his officers and gave his orders, some verbal, others written;
+the map of the country was under his eyes, and he spoke in a low voice
+with several officers. Then the drums beat, and in less than an hour our
+division had folded its tents, eaten its morning soup, and had arrived
+at the place where it was to go. This time the general was not mistaken;
+we were going to be present at our first battle. Five minutes afterwards
+there was a lively cannonade, and the battle had commenced. I cannot
+give you the details of that memorable day; I relate a few incidents as
+I remember them. We received the order to advance; the noise of the guns
+deafened our ears; the air was saturated with the odor of powder; it was
+like a burning furnace when we charged over the plain; we passed the
+fire of the enemy's batteries in the midst of all this noise. I heard
+some one cry "Captain!" At the foot of an oak tree one of my comrades
+was wounded and dying. His terrible suffering hindered him from
+speaking; his only question was, "Is the battle lost or won?"
+
+The bullets were whistling about our ears; we were going to charge with
+fixed bayonets. It was a hand-to-hand struggle, and men were falling on
+all sides, but we were forced to beat a retreat.
+
+ * * * * *
+
+It was about twelve o'clock; I drank a swallow of water while waiting
+for new orders. It would be difficult for you to appreciate my feelings.
+I saw by my field-glass that the Germans were much more numerous than
+the French. Then came other hasty orders; we were tired to death, but
+the enemy were fresh. Everybody was very anxious. I approached the
+general; while I was speaking with him a shell burst at our feet, a bit
+of it struck me in the face, and my horse reared and set off at a great
+gallop in spite of my efforts to hold him back.
+
+ * * * * *
+
+I passed over a great distance in a very few minutes. What could the
+French army do against so many men and cannon? Most of our higher
+officers had disappeared. Our clothes were covered with mud and dust,
+our faces were blackened by the powder; nevertheless the order came
+again: "You must charge once more!" "I have already lost half of my
+men," was the answer. No matter! We must begin over again; the ground
+shakes under us as we advance.
+
+ * * * * *
+
+The shock is terrible. An officer fires straight at me, but I cut off
+his arm. I see the swords gleam all about me; three troopers come to my
+rescue. "Come, captain," they say, "the battle is lost. We are ordered
+to sound the retreat." Several officers of the general's staff repeat
+the command, and the day is lost.
+
+
+
+
+LE MAUVAIS ZOUAVE.
+
+
+The blacksmith usually put out his fire as soon as the sun set. He liked
+to sit before his door and see his apprentices go by, and thus rest
+himself after the burden of the day. But this day he came home directly
+and sat down at table. He was evidently in a very bad humor; his wife
+looked at him without daring to ask him anything. She had a nice supper
+on the white tablecloth; a good salad and some cream radishes. The
+blacksmith had no appetite, and at last he burst out: "Oh! what rascals
+they are, those young French soldiers whom I have seen with the
+Prussians this morning; they are not true Frenchmen, otherwise they
+would not have left their regiment and chosen to be Prussians. It is
+entirely their fault, and I don't believe that they are at all homesick;
+I can't understand why they come back. They must be cowards; I hope that
+our son will not be capable of such an infamy, for if it were true, I
+should rather kill him with my sword. But what's the good of getting
+excited? Our boy was in the war against the Germans." With that he began
+to laugh, and this idea put him in good humor again. He dined merrily,
+and then went to the tavern to pass a couple of hours. His wife remained
+alone. She took up her work and began to mend the stockings, after
+putting the little children to bed. She thought of her son, who, before
+being a soldier, used to water the garden and care for the house.
+Suddenly the gate of the garden opened; as the dogs had not barked, she
+was sure that it was no robber who glided along the wall as though he
+was afraid of being seen. Yes! It was her boy who stood before her with
+a sunburned complexion. He had come back to his native village,
+deserting his post in the French army. She had not the courage to scold
+him, because he told her that the discipline was so hard, and he was
+always hungry and thirsty. Suddenly they heard some one walking in the
+garden, and the boy had only the time to hide behind the stove when his
+father entered. The old man saw the military cap on the table; he
+understood in a minute that his son was there. Furious, he ran for his
+sword and rushed toward the stove where the boy was hidden. The mother
+cried out: "Don't kill him! It is my fault, because I told him to come
+back." The blacksmith stopped, and then said: "Well, to-morrow we shall
+see what to do. Go to bed now." All night the mother remained near the
+bed of her child, because she was afraid of the father. The old man did
+not go to bed all night long; he walked up and down in the garden,
+thinking of what he was to do. The next morning he appeared before his
+wife and child, clad as if for travelling, with a large hat and a stout,
+iron-bound stick. "Come, get up," said he to his son. "Give me your
+uniform and take my clothes; since you have sacrificed your honor for
+love of your home, take this house and this garden. The blacksmith shop
+and everything else here belong to you. I am going to Algiers to pay the
+debt which you owe to France." It was in vain that the wife and child
+besought him to remain; he left the house without turning around, and
+remained five years in the army in place of his son.
+
+
+
+
+UN MARIAGE.
+
+
+All the workingmen of the great city had put on their Sunday clothes;
+they were walking on the sidewalks and were talking together, when
+suddenly some one cried out: "Here is the wedding procession." My
+surprise was great when I saw at the other end of the street only the
+bridal pair and behind them four witnesses. I had supposed that this
+must be the wedding day of the owner of the factory, since the crowd was
+so great and was formed like two hedges on each side of the street. The
+couple smiled at their friends, and waved to them a friendly salute. The
+young man was leaning on the arm of the girl, and allowed himself to be
+guided by her. He carried his head high, and his eyes were fixed and
+glassy, and I saw that he was blind. After the couple had passed the
+door of the town hall I remained on the sidewalk, when a workingman whom
+I knew, an overseer in the factory, passed by. Together we entered a
+coffee house, and he told me the story of the couple: "The young fellow
+used to work in the great iron works; he was a model workman, and his
+comrades were very fond of him. One day there was an accident; a bit of
+iron entered his eye, and the ambulance was called to carry him to the
+hospital. He had to undergo a terrible operation, which did not succeed,
+for he lost both his eyes. His employer promised him a small pension,
+but in a short time the factory failed and all the workmen were without
+work. Of course the pension of the blind fellow stopped; the lawyers
+came and shut up the factory and took possession of all the account
+books. This was a hard blow for Jean; he was blind, sick, alone, and he
+was deprived of the small sum which assured to him his daily bread. We
+had to think it over, and at last, with the permission of the overseer,
+we built a little box at the entrance to the factory, where the blind
+man could sit and beg. It was no disgrace for him to beg, but he blushed
+with shame at the thought; in order not to be idle he made little
+objects of wire, which he sold. One day, however, during the terrible
+winter which followed, Jean fell sick and was forced to stay in bed. We
+placed a little collection box at his seat, but no one stopped to give
+pennies when it was so cold. There was a young girl near the attic where
+Jean was lying sick; she was touched by his misfortune, so she took her
+lace (she was a lace maker) and seated herself at the box. When any one
+passed she said: 'Don't forget the poor blind man.' Many people came to
+see her there, and she carried home her collection, in which there were
+not only the pennies of the workingmen, but also silver and gold pieces
+from richer people. She succeeded so well that she did the same thing
+the next day and all the following days, until Jean was finally cured of
+his sickness. You can easily guess the end of the story. Jean said to
+his comrades one day that he wanted to marry the generous lace maker,
+and he invited them all to his wedding. The marriage did not disarrange
+the daily work in the factory, because to-day is a holiday. The chief
+owner paid for the wedding dinner, and now you see why we are all here
+this morning. We wanted to prove our friendship for the poor blind
+fellow." As he finished speaking, the married couple left the town hall,
+and everybody cried out: "Long live the bride!"
+
+
+
+
+POUR LE RUBAN.
+
+
+When one lives in the country without working, one is sure to win the
+respect of all the village inhabitants. Although Olivier had only nine
+hundred francs income, yet he found this very true.
+
+On arriving at Nançay, he remained very much by himself in the small
+room which he had rented in the village inn. From the very start
+everybody in Nançay had talked about him; those who patronized the inn
+asked: "Who on earth is that man?" "I don't know him very well," was the
+answer, "but he is an honest man, and he pays for his little room
+without trying to beat me down. He used to be a bookkeeper at the city
+hall in Paris, and they say that the government gives him a pension.
+Then, too, you see that he wears a ribbon in his buttonhole, and that
+proves that he is an honorable man." Some one asked again: "What is that
+decoration?" and an old man answered in an embarrassed voice, "Oh, I
+know! They give that to a man who has rescued the flag in battle." From
+that moment Olivier was famous in the village. When he entered the inn
+everybody stopped drinking and saluted him. He commenced to be puffed up
+by the respect by which he was greeted. The people, however, said that
+it was only his modesty. Thus he became a curiosity, and bicyclists as
+they passed the inn would ask to see M. Olivier, who had once rescued
+the flag. Everybody admired the hero, and a nobleman in the neighborhood
+sent for him and asked him for the story of his noble deed. M. Olivier,
+however, answered: "It is not worth while to tell the story of the
+affair. I only did my duty." A brave man does not like to talk about his
+heroic deeds. Thus, even at Paris, the story was known; only there,
+instead of repeating it as a legend, the nobleman told it as a true
+story to all his friends, saying: "It was the 37th dragoons, who were
+saved from death and destruction by the man whom you can see in flesh
+and blood if you will only promise to come and visit me at Nançay." It
+happened that the country was in the throes of a political election.
+Each candidate, in order to get more votes, promised to have M. Olivier
+decorated with the Cross of the Legion of Honor instead of the simple
+medal which he wore. No one thought of investigating the title of the
+old soldier to the decoration, until one day the Radical candidate made
+a little inquiry, and then he had posted a notice saying that M. Olivier
+was only a former policeman who had once pulled a drunken man away from
+the river. The man was only trying to drink a little water, but on a
+report of the circumstance the government granted Olivier the medal.
+This was too much for the inhabitants of Nançay; they asked to see
+Olivier, and one of them demanded, in a trembling voice, if it was true;
+and Olivier answered modestly: "Did I ever say the contrary?"
+
+
+
+
+PAROLE D'HONNEUR.
+
+
+They had taken the poor boy with arms in his hands, and the company of
+soldiers was going to shoot him. He was only eighteen years old, and the
+execution was to take place at the foot of the neighboring barricade.
+The poor little apprentice used to live with his parents without ever
+thinking of politics; but after the death of his father, killed by the
+Prussians during that terrible winter, when the streets were covered
+with snow and ice, the boy used to go and gather potatoes in the fields.
+One day he was severely wounded by a Prussian bullet, and then he
+enlisted, with many of his comrades, in the army. He had no heart in the
+struggle, and he was sure to die soon. If he could only give his life to
+his country! But now he was captured, and in thinking of all he had
+suffered he did not care whether he lived or died. It was certainly very
+hard to leave the mother whom he loved so well, but the thought consoled
+him that she was very sick, and that she would not have to suffer much
+longer. He would say good-by and...
+
+"Come now, my youngster, you know what you have to expect," said a voice
+behind him. The young fellow looked up and saw an officer who was
+followed by several soldiers. "Are you ready for us, and are you not
+afraid?" "No, captain, I am not afraid of anything," was the proud
+answer of the boy. "I'm sure, if I told you to get out of here just as
+quickly as you can, that it would be soon done. I should never see you
+again." "Well, just try me for an hour, not a moment more. I'll give you
+my word of honor, and I'll keep it. At any rate, it wouldn't matter very
+much whether you shoot one more or less, and if I promise, I shall keep
+my word." "Come," said the captain, "you must think that I am very
+stupid. It would indeed be strange if you returned to get killed. You
+can't make me believe that." "Listen, captain; my mother is at the point
+of death; I must kiss her once more, and then, on my word of honor, I
+will deliver myself into your hands. Just grant me one hour of liberty
+and I will bless you for this supreme consolation." The voice of the
+youth trembled with emotion. The officer was evidently struck by the
+force of the words, for, taking on a very stern expression, he demanded:
+"What is your name? How old are you? Where does your mother live? Why
+did you leave home? Where is your father?" The boy told his story, and
+added that his mother lived near, at Belleville. The captain thought a
+moment, and then said: "Go ahead; I'll give you until this evening."
+
+Our hero rushed away, and after ten minutes he entered his mother's
+home. He entered the room on tiptoe, for they told him that she was
+asleep. They were mistaken; the sick woman opened her eyes. Without
+saying a word the son rushed into her arms and sobbed as though his
+heart would break. "You have nothing to fear," said the mother; "take
+off that costume, return to your work, and I will hurry up and get well.
+You see that I am already very much better. Time will make us forget
+this horrible dream of war and death." These words tired the mother, and
+she let her head fall back on the pillow, closed her eyes, and fell
+asleep. The young man imprinted a kiss on his mother's forehead, looked
+at her a few minutes in silence, and then ran from the room. Without
+stopping, he returned to the captain, who was greatly astonished to see
+him so soon. He looked at him in astonishment as the boy told the story
+of his mother.
+
+"You are really a very brave boy," said he, at last, "and I am going to
+pardon you. Return to your mother; it would be a pity to shoot such a
+brave fellow." The son flew back to his mother's house. She awoke as he
+came in, and cried out: "Victor, where are you?" The boy became later a
+famous officer in the French army.
+
+COPYRIGHT, 1900, BY
+
+H. A. POTTER
+
+ALL RIGHTS RESERVED
+
+314.11
+
+The Athen[ae]um Press
+
+GINN & COMPANY PROPRIETORS BOSTON U.S.A.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Dix contes modernes des meilleurs
+auteurs du jour, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX CONTES MODERNES ***
+
+***** This file should be named 38996-8.txt or 38996-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/9/9/38996/
+
+Produced by Al Haines, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/38996-8.zip b/38996-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..4e1986a
--- /dev/null
+++ b/38996-8.zip
Binary files differ
diff --git a/38996-h.zip b/38996-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..e17f13b
--- /dev/null
+++ b/38996-h.zip
Binary files differ
diff --git a/38996-h/38996-h.htm b/38996-h/38996-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..a7f363b
--- /dev/null
+++ b/38996-h/38996-h.htm
@@ -0,0 +1,4057 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+ <head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Dix contes modernes, edited by H. A. POTTER.
+</title>
+<style type="text/css">
+ p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:2%;}
+
+.ast {text-align:center;text-indent:0%;margin-top:1%;margin-bottom:1%;}
+
+.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;}
+
+.eng {font-family:OLD ENGLISH TEXT MT, serif;font-weight:bold;
+text-decoration:underline;font-size:120%;}
+
+.r {text-align:right;margin-right: 5%;}
+
+small {font-size: 70%;}
+
+.smlc {text-align:center;text-indent:0%;font-size:70%;}
+
+ h1 {text-align:center;clear:both;margin-top:5%;}
+
+ h2 {margin-top:5%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both;
+ font-size:120%;}
+
+ h3 {margin-top:5%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both;}
+
+ hr.full {width: 50%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;}
+
+ table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;}
+
+ body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;}
+
+a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+ link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;}
+
+a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;}
+
+.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;}
+
+ img {border:none;}
+
+ sup {font-size:75%;}
+
+.figcenter {margin-top:3%;margin-bottom:3%;
+margin-left:auto;margin-right:auto;text-align:center;text-indent:0%;}
+</style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Dix contes modernes des meilleurs auteurs
+du jour, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Dix contes modernes des meilleurs auteurs du jour
+
+Author: Guy de Maupassant
+ Paul Arène
+ Jacques Normand
+ Henry de Forge
+ François de Nion
+ Ernest Daudet
+ Alphonse Daudet
+ Ernest Laut
+ Montjoyeux
+ Jean du Rébrac
+
+Editor: H. A. Potter
+
+Release Date: February 27, 2012 [EBook #38996]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX CONTES MODERNES ***
+
+
+
+
+Produced by Al Haines, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/cover_lg.jpg">
+<img src="images/cover.jpg" width="370" height="545" alt="image of the book&#39;s cover" title="image of the book&#39;s cover" /></a>
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill_front-lg.png">
+<img src="images/ill_front.png" width="358" height="550" alt="DIX CONTES MODERNES;
+DES MEILLEURS AUTEURS;
+DU JOUR;
+EDITED BY;
+H. A. POTTER, A.B.;
+Head Teacher, Girls&#39; High School;
+Brooklyn, N.Y.;
+WITH NOTES AND ENGLISH PARAPHRASES;
+FOR RETRANSLATION;
+International;
+modern;
+language;
+series;
+GINN &amp; COMPANY;
+BOSTON NEW YORK CHICAGO LONDON" title="DIX CONTES MODERNES;
+DES MEILLEURS AUTEURS;
+DU JOUR;
+EDITED BY;
+H. A. POTTER, A.B.;
+Head Teacher, Girls&#39; High School;
+Brooklyn, N.Y.;
+WITH NOTES AND ENGLISH PARAPHRASES;
+FOR RETRANSLATION;
+International;
+modern;
+language;
+series;
+GINN &amp; COMPANY;
+BOSTON NEW YORK CHICAGO LONDON" /></a>
+</p>
+
+<p class="smlc">C<small>OPYRIGHT</small>, 1900, <small>BY</small><br />
+H. A. POTTER<br />
+&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+ALL RIGHTS RESERVED<br />
+314.11<br /><br /><br />
+<span class="eng">The Athenæum Press</span><br />
+GINN &amp; COMPANY PROPRIETORS<br />
+BOSTON U.S.A.</p>
+
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PREFACE.</h2>
+
+<p>T<small>HE</small> following collection of short stories contains material which is
+absolutely new; the stories are from the pens of the most popular
+writers of the day, and it is hoped that a favorable reception will be
+given them by all who are interested in French.</p>
+
+<p>The collection, as a whole, gives an excellent example of the French
+language as it is spoken and written to-day. The stories are all fairly
+easy, adapted to second-year reading, and even to third-year classes in
+preparatory schools and to first-year students in the higher
+institutions. The notes are intended to elucidate the more unusual
+grammatical difficulties and to explain the historical references.</p>
+
+<p>At the end of the volume are to be found free adaptations in English of
+the French text; the idea of these paraphrases is to give an ease and
+freedom of expression to the pupil, by leaving the grammatical drill as
+such aside, and to cultivate his confidence in himself and his ability
+to turn his English thoughts into French. According to the editor's
+experience nothing equals such translations, based upon known texts, and
+often repeated until they are learned; nor has any better way been
+found, it seems, to enlarge the student's diction, and to bring him, by
+easy stages, to a realization of the beauty, conciseness, and elegance
+of the French language.</p>
+
+<p class="r">
+H. A. P.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="CONTENTS" id="CONTENTS"></a>CONTENTS.</h2>
+
+<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="CONTENTS">
+<tr><td colspan="3" align="right"><small>PAGE</small></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap"><a href="#LAVENTURE_DE_WALTER_SCHNAFFS">L'Aventure de Walter Schnaffs</a>&nbsp; &nbsp; &nbsp; </td><td> <i>Guy de Maupassant</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap"><a href="#LONCLE_SAMBUQ">L'Oncle Sambuq</a> </td><td> <i>Paul Arène</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_011">11</a></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap"><a href="#LHISTOIRE_LA_PLUS_DROLE">L'Histoire la Plus Drôle</a> </td><td> <i>Jacques Normand</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_018">18</a></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap"><a href="#LA_CHARGE_DES_MORTS">La Charge des Morts</a> </td><td> <i>Henry de Forge</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_022">22</a></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap"><a href="#LE_PETIT_HOMME_ROUGE">Le Petit Homme Rouge</a> </td><td> <i>François de Nion</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_029">29</a></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap"><a href="#LA_BATAILLE_DE_FROESCHWILLER">La Bataille de Fr&oelig;schwiller</a> </td><td> <i>Ernest Daudet</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_034">34</a></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap"><a href="#LE_MAUVAIS_ZOUAVE">Le Mauvais Zouave</a> </td><td> <i>Alphonse Daudet</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_046">46</a></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap"><a href="#UN_MARIAGE">Un Mariage</a> </td><td> <i>Ernest Laut</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_051">51</a></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap"><a href="#POUR_LE_RUBAN">Pour le Ruban</a> </td><td> <i>Montjoyeux</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_060">60</a></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap"><a href="#PAROLE_DHONNEUR">Parole d'Honneur</a> </td><td> <i>Jean du Rébrac</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_066">66</a></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap" colspan="3"><a href="#NOTES">Notes</a></td></tr>
+
+<tr><td class="smcap" colspan="3"><a href="#ENGLISH_PARAPHRASES">English Paraphrases</a></td></tr>
+
+</table>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1>DIX CONTES MODERNES.</h1>
+
+<h2><a name="LAVENTURE_DE_WALTER_SCHNAFFS" id="LAVENTURE_DE_WALTER_SCHNAFFS"></a>L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.<br /><br />
+<small>P<small>AR</small> GUY DE MAUPASSANT.</small></h2>
+
+<p>D<small>EPUIS</small> son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs se
+jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait avec
+peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il
+avait plats et fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant,
+nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants qu'il
+adorait, et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait
+désespérément les tendresses et les petits soins. Il aimait se lever
+tard et se coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire de la
+bière dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux
+dans l'existence disparaît avec la vie; et il gardait au c&oelig;ur une
+haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les
+canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les
+baïonnettes, se sentant incapable de man&oelig;uvrer assez vivement cette
+arme rapide pour défendre son gros ventre.</p>
+
+<p>Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son
+manteau, à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux
+siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route.</p>
+
+<p>S'il était tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et
+les élèverait? A l'heure même, ils n'étaient<a name="page_002" id="page_002"></a> pas riches, malgré les
+dettes qu'il avait contractées en partant pour leur laisser quelque
+argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.</p>
+
+<p>Au commencement des batailles, il se sentait dans les jambes de telles
+faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute
+l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait
+le poil sur sa peau.</p>
+
+<p>Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.</p>
+
+<p>Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie; et il fut un jour envoyé
+en reconnaissance avec un faible détachement qui devait simplement
+explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme
+dans la campagne et rien n'indiquait une résistance préparée.</p>
+
+<p>Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée
+que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les
+arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs, et une troupe de
+francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,
+s'élança en avant, la baïonnette au fusil.</p>
+
+<p>Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu
+qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le
+saisit; mais il songea aussi qu'il courait comme une tortue en
+comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un
+troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas de lui un large fossé
+plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à pieds
+joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un pont dans
+une rivière.</p>
+
+<p>Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de
+lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et
+il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.</p>
+
+<p>Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait.
+Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se<a name="page_003" id="page_003"></a> traîna avec
+précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de
+branchages enlacés, allant le plus vite possible en s'éloignant du lieu
+du combat. Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un lièvre
+au milieu des hautes herbes sèches.</p>
+
+<p>Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris, et
+des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent.
+Tout redevint muet et calme.</p>
+
+<p>Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable.
+C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des
+feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le c&oelig;ur de Walter Schnaffs
+en battit à grands coups pressés.</p>
+
+<p>La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit à
+songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son
+armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer
+l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances
+qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se sentait
+plus ce courage! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter
+les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.</p>
+
+<p>Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à
+la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette
+perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait manger, manger
+tous les jours.</p>
+
+<p>Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le
+territoire ennemi, loin de ceux qui pouvaient le défendre. Des frissons
+lui couraient sur la peau.</p>
+
+<p>Soudain il pensa: "Si seulement j'étais prisonnier!" Et son c&oelig;ur
+frémit de désir, d'un désir violent, immodéré, d'être prisonnier des
+Français. Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles
+et des sabres, sans appréhension<a name="page_004" id="page_004"></a> possible, dans une bonne prison bien
+gardée. Prisonnier! Quel rêve!</p>
+
+<p>Et sa résolution fut prise immédiatement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais me constituer prisonnier.</p>
+
+<p>Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais
+il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et
+par des terreurs nouvelles.</p>
+
+<p>Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des
+images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme.</p>
+
+<p>Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son
+casque à pointe, par la campagne.</p>
+
+<p>S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un
+Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le
+massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs
+pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des
+vaincus exaspérés.</p>
+
+<p>S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés,
+sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une
+heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé
+contre un mur en face de douze canons de fusil, dont les petits trous
+ronds et noirs semblaient le regarder.</p>
+
+<p>S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde
+le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier
+parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il
+entendait déjà les détonations irrégulières des soldats, couchés dans
+les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ,
+s'affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait
+entrer dans sa chair.</p>
+
+<p>Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue.<a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<p>La nuit était tout à fait venue, la nuit froide et noire. Il ne bougeait
+plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans
+les ténèbres. Un lapin tapant au bord d'un terrier, faillit faire
+s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme,
+le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il
+écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans l'ombre; et il
+s'imaginait à tout moment entendre marcher près de lui.</p>
+
+<p>Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à
+travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un
+soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés
+soudain; son c&oelig;ur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit.</p>
+
+<p>Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu du
+ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des
+champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim
+aiguë.</p>
+
+<p>Il bâillait, la bouche humide, à la pensée du saucisson, du bon
+saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal.</p>
+
+<p>Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et
+se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il
+établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution,
+combattu, malheureux, tiraillé par les raisons contraires.</p>
+
+<p>Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le
+passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail
+dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en
+lui faisant bien comprendre qu'il se rendait.</p>
+
+<p>Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit
+sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies.</p>
+
+<p>Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit
+village envoyait au ciel la fumée de ses toits,<a name="page_006" id="page_006"></a> la fumée des cuisines!
+Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un
+grand château flanqué de tourelles.</p>
+
+<p>Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien
+que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de
+ses entrailles.</p>
+
+<p>Et la nuit encore tomba sur lui.</p>
+
+<p>Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil
+fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé.</p>
+
+<p>L'aurore de nouveau se leva sur sa tête. Il se remit en observation.
+Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle
+entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il
+se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. Puis
+des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son
+cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se
+glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand
+corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé.</p>
+
+<p>Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse
+et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers le
+village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois
+paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'épaule,
+et il replongea dans sa cachette.</p>
+
+<p>Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé,
+et se mit en route, courbé, craintif, le c&oelig;ur battant, vers le
+château lointain, préférant entrer là-dedans plutôt qu'au village qui
+lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres.</p>
+
+<p>Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte; et une
+forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénètre
+brusquement dans le nez et jusqu'au<a name="page_007" id="page_007"></a> fond du ventre de Walter Schnaffs,
+qui le crispa, le fit haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant
+au c&oelig;ur une audace désespérée.</p>
+
+<p>Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la
+fenêtre.</p>
+
+<p>Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. Mais soudain une
+bonne demeure béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous
+les regards suivirent le sien!</p>
+
+<p>On aperçut l'ennemi!</p>
+
+<p>Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!...</p>
+
+<p>Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur huit
+tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée
+tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte
+du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et
+passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec
+la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait,
+toujours debout dans sa fenêtre.</p>
+
+<p>Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et
+s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler comme
+un fiévreux; mais une terreur le retenait, le paralysait encore. Il
+écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, des
+pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet
+tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des bruits
+sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied
+des murs, des corps humains sautant du premier étage.</p>
+
+<p>Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château
+devint silencieux comme un tombeau.</p>
+
+<p>Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se mit
+à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint d'être
+interrompu trop tôt, de n'en<a name="page_008" id="page_008"></a> pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux
+mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des
+paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac,
+gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prêt à crever
+à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et
+se déblayait l'&oelig;sophage comme on lave un conduit bouché.</p>
+
+<p>Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles;
+puis, soûl de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des
+hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son
+uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux
+se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans
+ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des
+choses et des faits.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres
+du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour.</p>
+
+<p>Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et
+parfois un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe
+d'acier.</p>
+
+<p>Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fenêtres
+seules brillaient encore au rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>Soudain, une voix tonnante hurla:</p>
+
+<p>&mdash;En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants!</p>
+
+<p>Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres
+s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, brisa, creva tout,
+envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux
+cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter
+Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le
+culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la
+tête.<a name="page_009" id="page_009"></a></p>
+
+<p>Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé,
+et fou de peur.</p>
+
+<p>Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied
+sur le ventre en vociférant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!</p>
+
+<p>Le Prussien n'entendit que ce seul mot "prisonnier," et il gémit: "<i>Ya,
+ya, ya</i>."</p>
+
+<p>Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité
+par ses vainqueurs, qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs
+s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue.</p>
+
+<p>Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier!</p>
+
+<p>Un autre officier entra et prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été
+blessés. Nous restons maîtres de la place.</p>
+
+<p>Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra: "Victoire!"</p>
+
+<p>Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche:</p>
+
+<p>"Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite,
+emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes
+hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains."</p>
+
+<p>Le jeune officier reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?</p>
+
+<p>Le colonel répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de
+l'artillerie et des forces supérieures.</p>
+
+<p>Et il donna l'ordre de repartir.</p>
+
+<p>La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit
+en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garroté, tenu par
+six guerriers, le revolver au poing.<a name="page_010" id="page_010"></a></p>
+
+<p>Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait
+avec prudence, faisant halte de temps en temps.</p>
+
+<p>Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, dont
+la garde nationale avait accompli ce fait d'armes.</p>
+
+<p>La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le
+casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes
+levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille
+au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens.</p>
+
+<p>Le colonel hurlait:</p>
+
+<p>&mdash;Veillez à la sûreté du captif!</p>
+
+<p>On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter
+Schnaffs jeté dedans, libre de liens.</p>
+
+<p>Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment.</p>
+
+<p>Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis
+quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser éperdument en
+levant les bras et les jambes, à danser en poussant des rires
+frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur.</p>
+
+<p>Il était prisonnier! Sauvé!</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après six
+heures seulement d'occupation.</p>
+
+<p>Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête
+des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré.<a name="page_011" id="page_011"></a></p>
+
+<h2><a name="LONCLE_SAMBUQ" id="LONCLE_SAMBUQ"></a>L'ONCLE SAMBUQ.<br /><br />
+<small>P<small>AR</small> PAUL ARÈNE.</small></h2>
+
+<p>A <small>FORCE</small> de raconter l'histoire de l'oncle Sambuq et d'escompter son
+héritage, le bon Trophime Cogolin, plus connu aux alentours du fort
+Saint-Jean sous le nom de Patron Tréfume, avait fini par y croire.</p>
+
+<p>La vérité est que ce Pierre Sambuq, un assez méchant drôle, le désespoir
+de sa famille, s'était embarqué mousse vers 1848 à bord d'un trois-mâts
+américain, et que, depuis, on manquait totalement de nouvelles. Mais une
+vérité aussi simple semblait un peu trop simple pour nos Marseillais
+compatriotes du capitaine Pamphile: leur imagination se chargea de
+l'embellir.</p>
+
+<p>Certain jour, Patron Tréfume ayant renouvelé connaissance avec un
+matelot qui, précisément, revenait de naviguer aux États-Unis, eut
+l'idée de lui offrir un verre de mastic passé en contrebande. Il
+l'interrogea sur le cas de Pierre Sambuq; et le matelot, par politesse,
+dans le dessein de faire plaisir à Patron Tréfume et à sa femme, raconta
+avoir, en effet, rencontré plusieurs fois sur les quais de New-York un
+particulier, extraordinairement riche, et qui ressemblait au Sambuq
+disparu comme une goutte d'eau à une autre goutte d'eau.</p>
+
+<p>Il n'en fallut pas davantage pour établir la légende.</p>
+
+<p>D'abord ce particulier ne ressemblait pas seulement au Pierre Sambuq
+disparu, c'était bel et bien le Sambuq véritable. Reconnu par le
+matelot:</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse bien tout le monde là-bas, à la Tourette.<a name="page_012" id="page_012"></a> Dis-leur de ne pas
+s'inquiéter et qu'ils patientent. Je n'ai pas oublié les miens, ils ne
+perdront rien pour attendre!...</p>
+
+<p>Puis il avait confié au matelot une boîte de riches présents que
+celui-ci malheureusement venait de perdre dans un naufrage.</p>
+
+<p>Au commencement l'oncle Sambuq était simplement très riche; après deux
+ou trois ans il posséda je ne sais combien de millions, des plantations,
+des esclaves, des mines d'or, des puits à pétrole, en un mot tout ce
+qu'un oncle d'Amérique doit posséder.</p>
+
+<p>Les Tréfume étaient devenus un objet d'envie pour le quartier; et les
+voisins ne parlaient plus que de l'oncle Sambuq, le soir, sur le pas des
+portes, dans les quatre ou cinq rues étroites et raides où cascade un
+ruisseau pavé qui part de la place de Lenche et va roulant jusqu'au
+vieux port dont on aperçoit les bouts de mâts au bas de la pente, des
+tomates et des pelures d'oranges.</p>
+
+<p>Les Tréfume, eux, patientaient:</p>
+
+<p>&mdash;Il peut vivre, le pauvre! aussi longtemps que Dieu voudra; ce n'est
+pas nous qui le presserons....</p>
+
+<p>Seulement, à Endoume, sur le mur de leur cabanon dont la porte, unique
+ouverture, regarde la mer et le soleil entre deux roches calcinées, ils
+avaient fait peindre par un cousin décorateur du Grand-Théâtre une sorte
+de palais féerique mêlant en un invraisemblable fouillis la vision de
+l'Alhambra et de Venise, avec des minarets, des coupoles, des jardins
+suspendus, des embarcadères à balustres, un pont des Soupirs, un
+pavillon sur l'eau, et qui était censée représenter le cabanon tel qu'on
+le reconstruirait, à la même place, après l'héritage.</p>
+
+<p>Et ces braves gens vivaient heureux, se croyant riches, l'étant presque;
+tant le réel et la chimère se confondent aisément dans certains cerveaux
+ingénus.</p>
+
+<p>Mais voilà qu'au moment où personne ne s'y attendait,<a name="page_013" id="page_013"></a> une lettre arrive
+de New-York, portant le timbre de l'ambassade.</p>
+
+<p>Patron Tréfume la promena tout le jour sur lui, pour la montrer aux
+amis, mais sans oser rompre le cachet. Le soir seulement de ses doigts
+qui tremblaient, il se décida à l'ouvrir solennellement, en famille.</p>
+
+<p>Cette lettre que vous auriez pu croire, d'après le poids, bourrée de
+billets de banque, contenait seulement, papier laconique, l'acte de
+décès de Pierre Sambuq.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il est mort?... dit la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui qu'il est mort, pecaïre! puisque l'ambassadeur l'écrit. Il se
+fit un silence; et, quoiqu'on n'eût guère jamais connu cet oncle Sambuq,
+en se forçant un peu, on arriva à le pleurer.</p>
+
+<p>La femme reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quoique ça, ton ambassadeur, il ne parle pas de l'héritage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu voudrais peut-être qu'il nous en parle tout de suite, de but en
+blanc, comme s'il nous croyait affamés.... Ce ne serait pas convenable.
+Nous n'avons qu'à attendre. Il va nous écrire une autre lettre au
+premier jour.</p>
+
+<p>Malheureusement l'ambassadeur, sans doute par négligence, n'écrivit pas
+d'autre lettre; et remplaçant les tranquilles rêves dont ils se
+berçaient autrefois, une fièvre, la fièvre de l'or, s'empara des
+malheureux Tréfume. Ils rêvaient des millions de l'oncle Sambuq.
+L'existence en était troublée. Et même au cabanon, les dimanches, le
+soleil leur semblait sans flamme, l'aïoli sans saveur et la
+bouillabaisse sans parfum.</p>
+
+<p>Si bien qu'un matin le patron déclara que décidément il voulait faire le
+voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Je peux bien m'absenter un mois ou deux. L'aîné, pendant ce temps,
+mènera la barque. Mille francs ne sont <a name="page_014" id="page_014"></a>pas la mort d'un homme; et je
+sens que je tomberais malade si je n'allais pas voir un peu de quoi il
+retourne à ce New-York!</p>
+
+<p>Tout le monde approuva. D'ailleurs qu'on approuvât ou non, la chose
+importait peu à Patron Tréfume. Quand Patron Tréfume avait une idée dans
+la tête, il ne l'avait pas ailleurs, comme on dit.</p>
+
+<p>Il fallait s'embarquer au Havre; ce qui mit Patron Tréfume de méchante
+humeur, car il considéra comme volé l'argent du trajet en chemin de fer.</p>
+
+<p>Mais la vue de la mer le rasséréna, bien qu'il trouvât la Manche un peu
+verte et qu'il ne s'expliquât pas très exactement à quoi pouvait servir
+cette invention des marées.</p>
+
+<p>Par exemple, le transatlantique énorme et luisant de partout, avec son
+peuple peu bruyant de marins et de passagers, l'or de ses salons,
+l'acier de sa machine, le plongea dès le premier moment dans une
+admiration presque religieuse.</p>
+
+<p>De huit jours il ne parla pas, rôdant d'un bout du pont à l'autre, et
+s'accoudant parfois au bordage pour s'étonner, par comparaison, de
+l'énorme hauteur des vagues.</p>
+
+<p>La parole ne lui revint, avec la conscience de ce qu'il allait chercher
+à New-York, que vers la fin de la traversée.</p>
+
+<p>Alors, il s'inquiéta sérieusement et voulut conter son
+affaire&mdash;l'héritage de l'oncle Sambuq&mdash;au sous-commissaire, un
+compatriote qui lui inspirait confiance. Mais celui-ci, pressé comme
+l'est toujours un sous-commissaire la veille des débarquements, se
+débarrassa du bonhomme en lui conseillant de s'adresser à deux grands
+escogriffes roux, d'aspect américain, qui se promenaient toujours seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs vous renseigneront mieux que moi, ils connaissent
+New-York comme leur poche.</p>
+
+<p>Ravi de connaître des gens qui connaissaient si bien New-York, Patron
+Tréfume s'attache dès lors à leurs pas, les poursuivant partout: à
+l'arrière, sur le promenoir, dans<a name="page_015" id="page_015"></a> l'étroit couloir des cabines, et
+cherchant un moyen de lier conversation avec eux.</p>
+
+<p>Ceux-ci n'avaient pas l'air de se prêter à ses avances. Et chaque fois
+que Patron Tréfume s'approchait, chapeau à la main:</p>
+
+<p>&mdash;Bien le bonjour, pardon, excuse! Ce serait pour savoir si par
+hasard...</p>
+
+<p>Ils lui tournaient le dos vivement, avec un gloussement irrité et vague
+qui avait l'air d'être de l'anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ne pas être avenants, ils ne sont pas avenants! soupirait
+Tréfume.</p>
+
+<p>Mais il se consolait en songeant que chaque peuple a ses usages.</p>
+
+<p>Cependant, les deux soi-disant Américains, intrigués par les allures de
+cet homme au parler bizarre, interrogèrent à leur tour le
+sous-commissaire, lequel, de plus en plus pressé, mais toujours farceur,
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il y a eu à Paris un vol considérable? Eh bien! je
+parierais que cet homme n'est autre qu'Ernest, notre plus célèbre
+détective, qui, sur la piste des voleurs et pour détourner les soupçons,
+se sera déguisé en Marseillais.</p>
+
+<p>Sur quoi, s'étant entre-regardés, les deux Américains descendirent
+s'enfermer dans leur cabine d'où ils ne sortirent plus, même lorsque le
+bateau, arrivant en vue de New-York, tout le monde monta sur le pont
+pour admirer le panorama de la rade.</p>
+
+<p>Au débarquement, le bon Tréfume les chercha en vain; ils avaient dû,
+dans le brouhaha de la descente, trouver l'occasion de se faufiler
+incognito.</p>
+
+<p>&mdash;L'ambassade, monsieur! Pourriez-vous m'indiquer le chemin de
+l'ambassade?...</p>
+
+<p>C'était Patron Tréfume qui, égaré depuis le matin dans un échiquier
+d'avenues et de rues se ressemblant, toutes impitoyablement numérotées,
+essayait pour la millième fois<a name="page_016" id="page_016"></a> d'obtenir un renseignement. Mais allez
+donc vous faire entendre dans une ville de sauvages où tout le monde
+parle anglais! Et fourbu, accablé d'ennuis, il songeait avec mélancolie
+que l'oncle Sambuq, pour arranger les choses, aurait bien fait d'aller
+mourir ailleurs.</p>
+
+<p>Tout à coup, qui aperçoit-il? Un des Américains du paquebot. Oh! c'est
+bien lui, quoiqu'il ait changé de vêtements et qu'il se soit fait couper
+les cheveux et la barbe.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! monsieur!...</p>
+
+<p>L'autre entend et file. Mais cette fois il n'échappera pas. Patron
+Tréfume s'accroche à lui comme à une suprême espérance. L'Américain a
+les jambes longues, mais Tréfume les a solides.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! ce gaillard-là, qui connaît New-York comme sa poche, ne me
+rendrait pas le service de me dire où il faut aller?...</p>
+
+<p>L'Américain a beau fuir, raser les murs, contourner les angles des rues,
+Patron Tréfume, courant toujours, ne se laisse pas distancer d'une
+semelle.</p>
+
+<p>Enfin, harassé, n'en pouvant plus, l'homme se réfugie dans un bar.
+Patron Tréfume l'a suivi:</p>
+
+<p>&mdash;Bien le bonjour, pardon, excuse; ce serait pour savoir si par
+hasard...</p>
+
+<p>L'Américain est devenu tout pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! dit-il à Tréfume en excellent français; pas de bruit, de
+scandale inutile; asseyons-nous là dans ce coin.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui va bien! pense Tréfume.</p>
+
+<p>Mais l'Américain continue:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais pourquoi vous venez à New-York; êtes-vous homme à nous
+entendre?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? répond Tréfume, qui croit qu'il s'agit de l'héritage; on
+peut toujours s'entendre entre braves gens.</p>
+
+<p>&mdash;Braves gens ou non, voici dans ce portefeuille cinquante<a name="page_017" id="page_017"></a> mille francs
+en bank-notes. Si vous voulez, ils sont à vous, avec une somme égale
+qu'un inconnu vous remettra au moment du départ, quand la <i>Bretagne</i>
+lèvera l'ancre. Car la <i>Bretagne</i> part ce soir, et vous partirez avec
+elle. Est-ce dit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, topez là, nous ne nous sommes jamais vus.</p>
+
+<p>Patron Tréfume faisait d'inutiles efforts pour comprendre. Il accepta
+pourtant: cent mille francs, c'est une somme; et puis il commençait à en
+avoir assez de leur New-York.</p>
+
+<p>Les conventions furent des deux côtés loyalement tenues.</p>
+
+<p>Et voilà comment, ayant eu la chance d'être pris pour un mouchard,
+Patron Tréfume se trouva héritier de l'oncle Sambuq, mort insolvable à
+l'hôpital.</p>
+
+<p>Patron Tréfume, d'ailleurs, n'a pas encore bien compris, mais ce détail
+ne le trouble guère. Il déclare même volontiers, aux heures de Bourse,
+quand, ayant passé la redingote, il va siroter sa demi-tasse au Café
+Turc, qu'en fait d'affaires rondement menées, ces Américains sont
+décidément le premier des peuples.<a name="page_018" id="page_018"></a></p>
+
+<h2><a name="LHISTOIRE_LA_PLUS_DROLE" id="LHISTOIRE_LA_PLUS_DROLE"></a>L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.<br /><br />
+<small>P<small>AR</small> JACQUES NORMAND.</small></h2>
+
+<p>L<small>'HISTOIRE</small> la plus drôle de ma vie, m'écrit l'aimable poète? Vous
+m'embarrassez beaucoup, mon cher confrère. D'abord ai-je eu des
+histoires vraiment drôles, et parmi ces histoires vraiment drôles quelle
+est la plus drôle?</p>
+
+<p>Enfin, en remontant le fleuve des souvenirs, j'en retrouve une... que je
+vous donne telle quelle, sans fioritures, pour ce qu'elle vaut.</p>
+
+<p>C'était en 1872, après la guerre. J'avais pris part au siège de Paris
+comme simple moblot. J'avais vingt-deux ans à peine, un mètre
+quatre-vingts de taille, une santé robuste, malgré les fatigues du
+siège, et une belle barbe qui s'étalait en deux longues pointes sur ma
+poitrine et dont j'étais très fier. Bref un homme fait et solide. En bon
+patriote... que je suis toujours (je vous avoue être très vieux jeu!)
+j'avais souffert profondément des malheurs du pays. J'avais été humilié
+non seulement de la supériorité militaire, mais... comment dirais-je?...
+de la supériorité scolaire de nos ennemis.</p>
+
+<p>Beaucoup d'Allemands parlaient le français, et fort bien, tandis que
+nous!... Comme première revanche je voulus apprendre l'allemand. Au
+collège j'avais pioché l'anglais et après quelques courts séjours en
+Angleterre je le parlais passablement; mais je ne savais pas un traître
+mot de la langue de Schiller et de G&oelig;the. Je me mis courageusement à
+étudier la méthode Ollendorff qui, soit dit en passant,<a name="page_019" id="page_019"></a> et sans vouloir
+faire de réclame à mon ami Ollendorff, est une excellente méthode; je
+pris des leçons d'un non moins excellent professeur, le D<sup>r</sup> Karpelès,
+recommandé par le même Ollendorff. Au bout de six mois je commençais à
+me débrouiller. Mais un séjour dans le pays était indispensable. Or,
+aller en Allemagne aussitôt après la guerre... cela me serrait le
+c&oelig;ur. Il le fallait cependant. Je choisis un pays pas trop allemand,
+récemment annexé: le Hanovre. On y parle d'ailleurs l'allemand le plus
+pur. L'ami d'un ami de mes parents avait écrit à son correspondant de
+là-bas pour lui demander l'adresse d'une pension de jeunes gens. On
+avait indiqué le D<sup>r</sup> Davisson dans la ville de Hanovre même.
+Nourriture excellente; instruction soignée; une vingtaine d'élèves, pas
+plus.... En route pour la pension Davisson!</p>
+
+<p>Par une jolie matinée de juillet, je sonnais à la porte du docteur. Je
+fus assez étonné, quand, cette porte ouverte, je me trouvai dans une
+cour où quelques jeunes garçons, dont l'âge pouvait varier entre huit
+ans au moins et quatorze au plus, jouaient aux billes, à la toupie, au
+ballon et à d'autres jeux plutôt enfantins.</p>
+
+<p>Le D<sup>r</sup> Davisson accourait. C'était un petit vieillard rasé, maigre,
+pétulant, à lunettes, à favoris gris, à toque de velours, un échappé des
+contes d'Hoffmann. Je me nommai. Il eut un mouvement de surprise, me
+regarda de haut en bas, de bas en haut, avec ma haute stature, ma grande
+barbe, mon aspect de gaillard ayant fait campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! c'est vous... vous êtes l'élève qui m'a été recommandé par M.
+X....?</p>
+
+<p>Pendant ce temps les jeunes garçons, intrigués, avaient cessé leurs jeux
+et m'entouraient curieusement. Je me faisais un peu l'impression de
+Gulliver à Lilliput.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, <i>Herr Doctor</i>: mes bagages sont dans la voiture...
+et...<a name="page_020" id="page_020"></a></p>
+
+<p>Le docteur prit courageusement son parti et avec un geste circulaire:
+"Mais c'est une pension de petits garçons, ici! M. X...., en m'écrivant,
+a négligé de me dire votre âge. Il a dit seulement: un jeune
+Français.... J'ai cru que vous aviez dans les douze ans!"</p>
+
+<p>J'étais fort embarrassé! La perspective de rester au milieu de tous ces
+gamins me souriait peu, mais, d'un autre côté, l'air brave homme du
+docteur me séduisait. Et puis, que ferais-je tout seul dans cette ville
+où je ne connaissais personne; dans ce pays qui était l'ennemi, et plus
+encore, le vainqueur du mien?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous tout de même de moi? dis-je au docteur. Et j'ajoutai en
+riant: "Je vous promets d'être bien sage."</p>
+
+<p>Il dit lui-même en me tendant la main: "Essayons!..."</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>Je suis resté deux mois chez le D<sup>r</sup> Davisson. J'étais la "grande
+classe." J'étais admiré et envié par mes jeunes camarades anglais,
+américains ou allemands. Pendant les études, j'étais seul sur le premier
+banc, devant le professeur. Ce banc était trop bas pour mes grandes
+jambes et me les sciait à mi-cuisse. J'étais obligé de me tenir de côté.
+Un peu trop court le lit que j'occupais dans une chambre à part.
+(J'avais évité le dortoir.) Mais stoïque, j'avais voulu pour ne pas
+donner le mauvais exemple, me soumettre autant que possible à la règle
+de la maison. On m'avait seulement dispensé de jouer aux billes pendant
+les récréations et aussi de l'"allumage de la pipe."</p>
+
+<p>Cet allumage consistait en ceci. Quand un élève était premier, il avait
+l'honneur d'allumer la pipe, la grosse pipe en porcelaine, la <i>Pfeife</i>
+du docteur. J'ai été plusieurs fois premier: mais, en ce cas, c'était le
+second qui allumait la pipe.</p>
+
+<p>M. Davisson était un brave homme qui demeurait très<a name="page_021" id="page_021"></a> attaché à la
+dynastie et détestait les Prussiens. Il m'en disait le plus grand mal.
+C'était toujours ça! Quant à mes progrès, ils furent considérables.
+J'étais récompensé de mon courage. Au bout de deux mois, je parlais très
+convenablement l'allemand. Seulement, il y a vingt-six ans de cela, et
+je l'ai pas mal oublié. Si je veux retrouver ce que j'ai perdu, il me
+faudra retourner à Hanovre et me remettre en pension! J'y réfléchirai.<a name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<h2><a name="LA_CHARGE_DES_MORTS" id="LA_CHARGE_DES_MORTS"></a>LA CHARGE DES MORTS.<br /><br />
+<small>P<small>AR</small> HENRY DE FORGE.</small></h2>
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>Comme le soir tombait sur la bataille encore indécise laissant l'armée
+russe en une position vraiment critique, le général prince Rouknine, qui
+commandait l'aile gauche, se sentant tourné par l'ennemi, donna aux
+quelques Cosaques qui lui restaient l'ordre de charger.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait de rien moins que de déloger deux mille Turcs fortement
+établis dans le village de Karkow avec des batteries d'artillerie; il
+fallait absolument que les Russes pussent les chasser de là, s'ils ne
+voulaient pas se trouver enveloppés....</p>
+
+<p>Cela était nécessaire pour que l'issue du combat changeât et que la
+marche en avant sur Plewna pût être continuée.</p>
+
+<p>Mais la tentative était d'autant plus difficile que les soldats qui
+occupaient Karkow faisaient tous partie de la garde particulière du
+Sultan, et c'étaient de grands diables d'hommes de six pieds de haut,
+qui ne s'étonnaient de rien, n'avaient peur de rien et avaient pour
+principe de ne jamais laisser un ennemi à terre sans lui tracer dans le
+dos, à coups de poignard, le croissant rouge de Mahomet.</p>
+
+<p>Le prince Rouknine savait cela.</p>
+
+<p>Aussi, lorsqu'il se décida à envoyer contre eux ses cinq cents derniers
+Cosaques, tout ce qui lui restait de son fameux régiment de l'Oural, il
+comprit qu'il les envoyait à la mort et que pas un ne reviendrait....<a name="page_023" id="page_023"></a></p>
+
+<p>Il fit appeler leur capitaine, un beau blond avec des yeux très bleus,
+qui se nommait Serge Frithiof et qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans.</p>
+
+<p>Froidement il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous allez avoir l'honneur de charger. Vous lancerez vos
+chevaux à toute vitesse sur le village de Karkow, que l'infanterie
+ennemie occupe en ce moment. Si vous arrivez à enlever la position, la
+trouée sera faite et notre armée sera sauvée. Mais vous vous battrez
+dans la proportion de un contre quatre et c'est pour la plupart d'entre
+vous la mort certaine. Si Karkow est repris et si le passage est libre
+grâce à vous, vous ferez résonner la cloche de l'église, et je serai
+prévenu. Si aucun son ne tinte dans les airs, c'est que l'armée russe
+doit succomber et que pas un de vous ne sera vivant.</p>
+
+<p>Le capitaine abaissa lentement son sabre en signe d'acquiescement.</p>
+
+<p>C'était un rude soldat que ce Serge Frithiof, malgré son regard doux
+comme un regard de femme.</p>
+
+<p>Puis, à mi-voix, il murmura ces simples mots:</p>
+
+<p>&mdash;La cloche sonnera!</p>
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Les boulets pleuvaient tout autour des Cosaques, dont les chevaux se
+cabraient furieux, l'écume aux dents.</p>
+
+<p>Serge Frithiof leva le bras.</p>
+
+<p>Une clameur sauvage retentit, et la masse sombre des cavaliers s'ébranla
+au grand galop pour traverser le ravin de Karkow.</p>
+
+<p>Ils étaient effrayants, ces géants courbés sur leurs selles, la lance en
+avant; selon les ordres du capitaine, ils avaient tout de suite cessé
+leurs cris rauques et l'on n'entendait plus que le bruit sourd et
+formidable du galop des chevaux.<a name="page_024" id="page_024"></a></p>
+
+<p>Quand les soldats de la Garde turque virent arriver cet ouragan, les
+plus hardis d'entre eux, ceux-là qui ignoraient même qu'on pût trembler,
+eurent un frisson.</p>
+
+<p>Le choc fut épouvantable. Chaque coup de sabre tranchait une tête,
+chaque coup de fusil abattait son homme. Et il y avait des ruisseaux de
+sang le long des maisons.</p>
+
+<p>Mais les Cosaques étaient décimés.</p>
+
+<p>Sentant, néanmoins, ses troupes ébranlées, le général turc leur fit
+effectuer un mouvement en arrière qui dégageait le village; puis,
+confiant dans la supériorité du nombre, il leur fit prendre position à
+un kilomètre de là, près d'une ferme abandonnée, d'où l'artillerie
+pourrait tirer.</p>
+
+<p>Karkow était pris, mais la trouée n'était pas faite!</p>
+
+<p>Serge Frithiof blêmit de rage: il aurait voulu être tué, vraiment, et
+voilà que la mort l'épargnait.</p>
+
+<p>&mdash;L'armée peut être sauvée par vous! avait dit le général prince
+Rouknine.</p>
+
+<p>Coûte que coûte, il fallait donc continuer cette charge folle qui venait
+de faire reculer l'ennemi; mais comment, puisque l'escadron était réduit
+à quelques cavaliers?...</p>
+
+<p>Le capitaine rassembla ses Cosaques sur la grande place de Karkow et les
+compta. Ils étaient soixante à peine. Plus de quatre cents cadavres
+jonchaient les rues du village, à côté des cadavres turcs.</p>
+
+<p>Les chevaux, sans cavaliers, erraient par troupes, docilement. Peu
+d'entre eux avaient été touchés, car toutes les balles, bien dirigées,
+avaient frappé les hommes en pleine poitrine. Et il n'y avait que des
+morts à terre, les soldats du Sultan n'ayant pas oublié le croissant
+sanglant de Mahomet.</p>
+
+<p>Le soir tombait; des lueurs roses éclairaient doucement l'horrible
+spectacle, des lueurs qui se mouraient sur le champ de bataille qui
+allait être un champ de déroute.</p>
+
+<p>Serge restait silencieux, très sombre.<a name="page_025" id="page_025"></a></p>
+
+<p>Il avait au c&oelig;ur une colère folle, un désespoir d'être là, impuissant
+contre un ennemi qu'il avait vaincu cependant. Soudain, une pensée
+traversa son cerveau, une pensée fantastique. Il passa la main sur son
+front, comme s'il voulait en chasser un cauchemar. Ses yeux très bleus
+avaient un reflet singulier, et tout bas il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons continuer la charge!</p>
+
+<p>Se tournant vers ses hommes, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez ramasser tous les morts qui sont tombés dans le village et
+vous arrêterez les chevaux errants, puis vous remettrez en selle les
+corps, solidement attachés sur les chevaux avec la courroie des lances.</p>
+
+<p>Un frisson parcourut les rangs.</p>
+
+<p>Que voulait le capitaine? Il devenait fou! Mettre en selle des cadavres,
+profaner le repos des soldats tués à l'ennemi! Il y eut un moment
+d'hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Faites! répéta l'officier froidement.</p>
+
+<p>Les Cosaques obéirent.</p>
+
+<p>Il leur fut facile de ramener les chevaux qui se groupaient ensemble,
+par habitude, et d'une main vigoureuse ils soulevèrent les cadavres
+sanglants pour les dresser sur les étriers.</p>
+
+<p>La scène était terrible, et ces hommes qui, tout à l'heure, avaient
+montré tant de courage, devenaient blêmes en accomplissant l'affreuse
+besogne.</p>
+
+<p>&mdash;A cheval, vous autres! cria Serge Frithiof, une fois qu'il eut vu
+reformé son ancien escadron, un escadron de soldats qui ne vivaient
+plus.</p>
+
+<p>Les soixante Cosaques, les mains rouges de sang, vinrent reprendre leur
+place, en tête des rangs.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons charger une seconde fois! dit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Y penses-tu, petit père? fit l'un des Cosaques; avec de pareils
+cavaliers!</p>
+
+<p>Partons en tête, répondit l'officier; leurs chevaux suivront les
+nôtres!<a name="page_026" id="page_026"></a></p>
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>L'escadron s'ébranla, et, sur le chemin en pente qui descendait de
+Karkow vers la ferme où était l'ennemi, la charge recommença.</p>
+
+<p>Les Turcs, qui avaient vu tomber sous leurs coups la plupart des soldats
+russes, se croyaient tranquilles maintenant, et ils furent étrangement
+surpris lorsqu'ils entendirent à nouveau le bruit de cette chevauchée
+qui approchait.</p>
+
+<p>Au cri d'alarme des sentinelles, ils se déployèrent en bataille et
+firent feu sur toute la ligne.</p>
+
+<p>Quarante Cosaques roulèrent à terre: c'étaient ceux des premiers rangs,
+ceux qui vivaient!</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les autres continuaient de charger, invulnérables!</p>
+
+<p>Le capitaine Serge brandissait son sabre au-dessus des têtes, et les
+chevaux, emballés maintenant, galopaient avec une effroyable vitesse.</p>
+
+<p>Les soldats turcs ne concevaient point ce qui se passait. D'où pouvait
+venir cet escadron? Quels étaient ces démons qui recevaient les balles
+sans broncher, courbés très bas sur leurs selles, sans une parole, sans
+un cri?</p>
+
+<p>En cette nuit tombante, cette charge était comme une course des légendes
+héroïques; on ne distinguait pas le nombre des chevaux, et l'on pouvait
+croire que c'était toute la cavalerie russe, toute une armée fantôme qui
+arrivait!</p>
+
+<p>Les premiers rangs d'infanterie fléchirent, les autres ne tardèrent pas
+à reculer, et, comprenant tout à coup, se rendant compte, les Turcs
+abandonnèrent leurs armes en s'enfuyant.</p>
+
+<p>Ce fut alors une épouvantable débâcle.</p>
+
+<p>La position était enlevée, et le passage devenait libre enfin.</p>
+
+<p>Serge Frithiof, qui avait été encore épargné par les balles, se retourna
+et vit que son escadron était là, presque entier,<a name="page_027" id="page_027"></a> dans son ordre
+habituel, tant les chevaux étaient dociles; les rudes bêtes s'étaient
+toutes arrêtées derrière lui, quand il avait crié: "Halte!" et elles
+restaient maintenant immobiles, tête basse, couvertes d'écume.</p>
+
+<p>La plupart de leurs cavaliers étaient demeurés en selle, car les
+courroies des lances étaient solides.</p>
+
+<p>Et quelques instants après, dans la nuit, la cloche du village sonna,
+tintant le glas....</p>
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<p>La victoire était possible, certaine même, puisque la trouée avait été
+faite sous la charge héroïque et que les Turcs abandonnaient leurs
+positions.</p>
+
+<p>Le général prince Rouknine, en entendant la cloche, se découvrit,
+comprenant que ses fidèles Cosaques s'étaient bien battus, se sacrifiant
+pour sauver le reste de l'armée.</p>
+
+<p>Et cet homme qui, dans sa longue vie avait vu tant de combats et
+d'exploits, pleura.</p>
+
+<p>Avec son état-major, il se porta au galop du côté de Karkow, mais il
+avait le c&oelig;ur serré, craignant de voir à terre tous ses beaux
+Cosaques,&mdash;et sa joie de vaincre était mêlée de douleur!</p>
+
+<p>Il déboucha sur la grande place du village.</p>
+
+<p>Quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir soudain, rangées en bataille,
+comme pour la parade, les lignes noires de l'escadron!</p>
+
+<p>Ils étaient bien trois cents cavaliers environ, le capitaine Serge
+Frithiof à leur tête.</p>
+
+<p>La nuit était venue; mais il faisait un clair de lune magnifique, un de
+ces admirables clairs de lune d'Orient qui donnent aux choses des
+reflets étranges.</p>
+
+<p>Le capitaine Serge s'avança à la rencontre du général.</p>
+
+<p>&mdash;Karkow est libre! fit-il en saluant du sabre.<a name="page_028" id="page_028"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc pu charger? demanda le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Deux fois de suite, car il a fallu chasser l'ennemi d'une ferme où il
+s'était retranché!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez eu beaucoup d'hommes tués, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Tous mes hommes!</p>
+
+<p>En disant ces mots, Serge Frithiof se redressa.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, demanda le prince Rouknine, quels soldats sont donc là,
+debout sur leurs chevaux?</p>
+
+<p>&mdash;Nos braves Cosaques, héroïques jusque dans la mort!</p>
+
+<p>Le prince Rouknine s'approcha et il vit, penchées sur le cou des
+chevaux, éclairées par la lumière blafarde de la lune, les têtes mortes
+qui se balançaient aux mouvements des montures.<a name="page_029" id="page_029"></a></p>
+
+<h2><a name="LE_PETIT_HOMME_ROUGE" id="LE_PETIT_HOMME_ROUGE"></a>LE PETIT HOMME ROUGE.<br /><br />
+<small>P<small>AR</small> FRANÇOIS DE NION.</small></h2>
+
+<p>C'<small>EST</small> le soir même des terribles journées d'octobre que la Reine et moi,
+son humble servante, nous vîmes dans un des couloirs du vieux Louvre
+cette affreuse figure dont aujourd'hui même encore&mdash;à l'heure lointaine
+où j'écris ces lignes,&mdash;je ne puis oublier les traits, ni, malgré tout,
+méconnaître la réalité.</p>
+
+<p>Je raconterai d'autre part notre voyage de Versailles à Paris dans un
+torrent de têtes hideuses qui semblaient porter nos carrosses comme
+l'eau d'un fleuve une barque périlleuse. Têtes sanglantes et têtes
+sinistres, je vous vois danser autour de nous, les unes au bout d'une
+pique avec vos prunelles rigides et vos muscles tordus; les autres au
+niveau de nos visages, les yeux hagards et les bouches hurlant des
+injures.</p>
+
+<p>L'horrible jour, froid, pluvieux, sombre!</p>
+
+<p>Le soir même il fallut s'occuper de se loger dans les appartements des
+Tuileries qui n'avaient pas été chauffés depuis l'enfance de Louis XV.
+Tout y était dans un désordre sinistre. Le pauvre Dauphin, habitué à son
+palais de Versailles, se pressait contre sa mère, effrayé par ces murs
+délabrés.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ici est bien laid, maman, murmurait-il.</p>
+
+<p>Et Marie-Antoinette lui répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Louis XIV logeait ici, mon fils, nous ne devons pas être plus
+difficiles que lui.</p>
+
+<p>Dès que ses enfants furent endormis dans des lits préparés à la hâte, la
+Reine m'appela et me dit:<a name="page_030" id="page_030"></a></p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi, comtesse; le Roi est couché, mais pour moi je ne
+saurais dormir sans avoir parcouru ces appartements et m'être assurée
+que je n'ai pas à redouter le fer d'un assassin veillant dans ces
+ténèbres contre les jours de Sa Majesté.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>Je pris un bougeoir. C'était le bougeoir du coucher dans la chambre du
+Roi à Versailles, le long bougeoir de vermeil à deux bougies si
+ardemment ambitionné par les courtisans, pour qui le tenir était un
+grand honneur; on l'avait emporté malgré le désarroi. Je pris ce
+bougeoir et je marchai devant la Reine, éclairant notre ronde nocturne à
+travers le palais sombre.</p>
+
+<p>Les cent Suisses étaient campés dans la vaste galerie du centre, qui fut
+depuis la salle des maréchaux; de ce côté il n'y avait rien à craindre.
+Nous tournâmes dans un appartement qui donnait sur les jardins et sur la
+Seine. Il faisait clair de lune; certaines fenêtres conservaient encore
+les petits vitraux plombés du temps des Médicis. Leurs verres grossiers,
+en culs de bouteilles, laissaient transparaître une lumière verdâtre qui
+tachait le visage de la Reine et me la montra soudain comme un fantôme
+en son vêtement blanc. Je me souviens que mes doigts tremblèrent et que
+les bougies que je tenais pleurèrent sur le parquet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur? me dit-elle. Vous étiez plus brave tantôt.</p>
+
+<p>Et elle daigna ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été témoin de votre courage et de votre fidélité; je ne les
+oublierai jamais... si toutefois j'ai encore longtemps pour me souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, m'écriai-je.</p>
+
+<p>Mais d'un geste doux et souverain elle m'indiquait une porte.<a name="page_031" id="page_031"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce qu'il y a de ce côté-ci des appartements. Dans mes rares
+séjours à Paris je n'ai jamais été si loin.</p>
+
+<p>Je jetai un coup d'&oelig;il par un des carreaux de vitre: nous dominions
+la Seine et le vent faisait trembler, en les balançant, les grands
+arbres de la grève, mêlant leurs branches noires dans les rayons
+argentés de l'astre des nuits.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, me dit la Reine, que nous sommes à la porte qui fait
+communiquer le château avec la galerie du Louvre.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>Un frisson involontaire me saisit: il me semblait que derrière cette
+frêle planche aux moulures dorées et peintes par Coypel, tout le vieux
+mystère du Louvre tragique s'agitait. Je n'étais pas très savante en
+histoire de France&mdash;juste ce qu'on en apprend en même temps que sa
+généalogie,&mdash;mais je me rappelais des récits terribles et des légendes
+sinistres. Ce palais, disait-on, était parcouru par des spectres
+étranges. Cependant la Reine me commandait d'ouvrir et d'une main
+tremblante je tournai le bouton de la serrure.</p>
+
+<p>Un coup de vent me frappa au visage et faillit éteindre mes bougies; je
+les protégeai de la main en les élevant pour dissiper l'obscurité; leur
+faible rayonnement faisait remuer des ombres que je jugeais effrayantes;
+mais la Reine éleva la voix:</p>
+
+<p>&mdash;On aurait dû placer ici un factionnaire dont on fût sûr. Dieu sait
+jusqu'où ce corridor peut conduire!</p>
+
+<p>Car nous distinguions maintenant une longue galerie qui semblait
+s'étendre à l'infini.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Marie-Antoinette; il faut voir.</p>
+
+<p>Et comme j'osai représenter à ma souveraine qu'il était nécessaire au
+moins d'appeler des gardes pour accompagner Sa Majesté, elle me fit
+signe de la suivre et s'avança la première.<a name="page_032" id="page_032"></a></p>
+
+<p>Cette partie du Louvre fut reliée aux Tuileries par les architectes de
+Louis XIV; elle était alors, par suite de transformations essayées, puis
+renoncées, un désordre et un chaos. Nous errâmes dans un dédale de
+corridors coupés de marches et faisant cent détours, rencontrant parfois
+de brusques escaliers en vis, semblant descendre au centre de la terre,
+et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées. Les
+voûtes sous lesquelles nous marchions étaient basses, gothiques,
+supportées par des bustes d'animaux à faces de monstres. La Reine
+murmura d'une voix basse comme un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes dans la partie qui n'a pas été touchée; c'est le vieux
+palais de Charles IX et d'Henri III. Ces pierres ont dû voir bien des
+événements.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>A ce moment nous entendîmes distinctement un bruit léger à quelques pas
+de nous. Nous nous trouvions alors au centre d'une sorte d'étoile où
+venaient aboutir des couloirs obscurs. Le sentiment naturel de ce que je
+devais à ma souveraine vainquit ma faiblesse et je m'élançai devant
+Marie-Antoinette en élevant en l'air mon bougeoir de vermeil. Une forme
+bizarre apparaissait semblant descendre un à un les degrés taillés dans
+la pierre des murs; c'était une façon de petit homme vêtu de la manière
+qu'on représente les bourgeois du temps passé, avec des chausses à
+trousses, une casaque tailladée, et coiffé d'un chaperon à oreillère et
+à queue pendante. Mes tremblantes mains dirigeaient la lumière de son
+côté et nous vîmes qu'il <i>était tout habillé de rouge</i>.</p>
+
+<p>Au cri que je ne pus retenir, cet être affreux, qui me parut avoir les
+traits d'un vieillard et la taille d'un enfant, leva la tête et,
+remontant brusquement, d'un vif élan, les degrés qu'il était en train de
+descendre, nous le vîmes s'élever tout<a name="page_033" id="page_033"></a> d'un coup comme s'il voulait
+donner de la tête contre la voûte et disparaître.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette était immobile et pâle; j'osai saisir sa main glacée.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrons, me dit-elle; rien d'humain ne nous menace en ces lieux. Sans
+doute que la Providence a voulu m'attirer jusqu'ici pour m'avertir par
+un signe des dangers qui menacent la monarchie.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté pense donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Que nous venons de voir le petit homme rouge, celui qui erre dans les
+détours du Louvre quand le roi de France est en péril. Je ne sais si
+notre croyance catholique nous permet d'ajouter foi à cette
+superstition; mais comment douter du témoignage de nos yeux?</p>
+
+<p>Nous rentrâmes; elle impassible, moi terrifiée. Tout dormait dans le
+château. J'aidai la Reine à se dévêtir sans ces étiquettes qui lui
+avaient tant pesé et je l'entendis murmurer comme à elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;Je crains tout pour le Roi. Quant à moi je suis étrangère; ils
+m'assassineront; que deviendront nos pauvres enfants?</p>
+
+<p>La douleur de cette Reine dans ce palais de désastres dépassait tout ce
+que les tragédies ont pu concevoir de terrible....</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>Je suis la dernière servante de la monarchie qui ai vu, de mes yeux vu,
+<i>le petit homme rouge du Louvre</i>.<a name="page_034" id="page_034"></a></p>
+
+<h2><a name="LA_BATAILLE_DE_FROESCHWILLER" id="LA_BATAILLE_DE_FROESCHWILLER"></a>LA BATAILLE DE FR&OElig;SCHWILLER<br /><br />
+<small>(RÉCIT D'UN TÉMOIN.)</small><br /><br />
+<small>P<small>AR</small> ERNEST DAUDET.</small></h2>
+
+<p>C<small>ETTE</small> nuit du août 1870 est restée dans ma mémoire comme la plus
+émouvante que j'aie passée jamais. Nous étions campés un peu en arrière
+de Fr&oelig;schwiller. Vers dix heures, après s'être assuré que ses troupes
+avaient le nécessaire, que partout les sentinelles étaient à leur poste,
+le général était rentré dans une maison de paysan, construite au milieu
+d'un vallonnement formé par deux collines basses dont les troupes
+occupaient les pentes.</p>
+
+<p>Cette maison, presque une chaumière, avait été abandonnée par son
+propriétaire, et le général s'y était installé avec son état-major. Il
+prit avec nous un léger repas; puis il se jeta tout habillé sur un
+matelas, en me laissant le soin de le réveiller, si cela était
+nécessaire. Je sortis et allai m'asseoir sur le devant de la maison. La
+nuit était obscure, bien qu'il y eût des étoiles au ciel, le temps doux,
+et le silence profond, troublé seulement par des bruits de pieds de
+chevaux frappant le sol, les cris des grand'gardes accueillant les
+rondes par le "Qui vive!" traditionnel.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Tout à coup, dans le solennel silence de la nuit que je raconte, le
+galop d'un cheval se fit entendre, se rapprochant de moi. Je prêtai
+l'oreille. Les cris des sentinelles se succédaient avec rapidité, et
+trois minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un officier d'état-major,
+guidé par un cavalier de la division, s'arrêtait devant la maison que
+nous occupions.<a name="page_035" id="page_035"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le général? demanda-t-il avec l'accent d'un homme qui vient de fournir
+une longue traite.</p>
+
+<p>&mdash;Il est là: il s'est jeté tout habillé sur un lit; je suis son officier
+d'ordonnance.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez le réveiller alors, capitaine; dépêches du général en chef.</p>
+
+<p>J'entrai précipitamment dans la chaumière, et en apprenant de quoi il
+s'agissait, le général fut immédiatement sur pied. En le voyant, l'aide
+de camp salua respectueusement et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici les dépêches, mon général. J'avais ordre de ne les remettre qu'à
+vous-même.</p>
+
+<p>Il les avait à peine remises que, sans attendre un mot de remerciement,
+il piqua des deux et s'éloigna à fond de train, suivi par le cavalier
+qui l'avait amené jusqu'à nous.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'a l'air de vouloir chauffer, murmura à mon oreille l'un des
+officiers du général.</p>
+
+<p>Nous nous tenions attentifs et immobiles, à quelques pas de ce dernier.
+Par son ordre, un soldat avait apporté une lanterne à la lueur de
+laquelle il lut la dépêche qu'il venait de recevoir. La clarté blanche
+donnait en plein sur son visage, dont je pouvais ainsi observer tous les
+mouvements, et mes yeux s'attachaient sur ses traits, impatient que
+j'étais de connaître la vérité. Mais la figure du général demeura
+impassible. Aucun tressaillement ne fit trembler ses joues. Seulement,
+quand il releva la tête, je crus voir dans ses yeux une expression de
+résolution et de défi que je ne lui connaissais pas; en même temps,
+d'une voix ferme et nette, il nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, messieurs, que vos ardeurs ne tarderont pas à être
+satisfaites et que ma division livrera aujourd'hui sa première bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'étais pas trompé, fit de nouveau l'aide de camp qui m'avait
+précédemment parlé.<a name="page_036" id="page_036"></a></p>
+
+<p>Le général, qui avait réfléchi un moment, ne demeura pas longtemps
+silencieux; il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Les nouvelles que voilà nous obligent à un mouvement immédiat. Venez,
+messieurs, recevoir mes ordres.</p>
+
+<p>Tandis que le général, une carte sous les yeux, dictait ses ordres pour
+les chefs qui relevaient de son commandement, ceux-ci se présentèrent.
+Il les leur communiqua de vive voix; puis ils causèrent rapidement à
+voix basse pendant quelques instants. Chacun de ces petits épisodes se
+gravait dans mon esprit, et j'en ai retenu les moindres détails. Cette
+chambre à peine éclairée par des bougies fichées dans des bouteilles;
+sur la table grossière, couverte de taches, une carte étendue et autour
+du groupe formé par les généraux, quelques officiers allant et venant
+discrètement: tel est le spectacle dont j'ai gardé le souvenir.</p>
+
+<p>Quelques instants après, des bruits de tambour retentirent. Il y eut,
+sur toute la surface occupée par nos troupes, un grand mouvement, et en
+moins d'une heure, toute la division se trouva sous les armes, la soupe
+mangée, tentes et bagages pliés, en un mot prête à se mettre en route.
+Une lieue nous séparait du point où nous devions nous rendre. Elle fut
+si rapidement franchie, qu'à cinq heures du matin le général m'envoya
+auprès du maréchal pour lui faire connaître que ses ordres étaient
+exécutés. Je parcourus à cheval une assez longue distance à la recherche
+du quartier général. De tous côtés je voyais des troupes prendre
+position, et ce spectacle me confirmait dans cette pensée que le général
+ne s'était pas trompé et que nous allions assister à une grande
+bataille.</p>
+
+<p>C'est guidé par ces troupes que je parvins à rencontrer le maréchal. Il
+était sur pied, se promenant de long en large en attendant le jour. Je
+fis la commission dont j'étais chargé; et il ne me répondit qu'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Dites à votre général que je compte sur lui.<a name="page_037" id="page_037"></a></p>
+
+<p>Je revins prendre mon poste. L'horizon blanchissait sous les premiers
+rayons du crépuscule. En face de moi, dans une brume qui donnait à tous
+les objets un aspect vaporeux, se dessinait vigoureusement un radieux
+paysage. C'étaient des gorges basses et profondes, formées par deux
+contreforts de la chaîne des Vosges, et qui s'ouvrent sur la basse
+Alsace, entre Haguenau et Wissembourg. Au-dessus, les hautes montagnes
+formaient un demi-cercle et semblaient être le cadre naturel de ce coin
+charmant qui, tout à l'heure, devait être ensanglanté.</p>
+
+<p>Quand je fus de retour auprès du général, le jour était venu et je pus
+me rendre compte des positions occupées par la division. Nous étions
+appuyés à notre droite par une colline, dont des troupes placées sous
+les ordres d'un autre général occupaient les pentes. A notre gauche,
+nous avions un petit bois derrière lequel notre artillerie se trouvait
+embusquée. Nous pouvions donc attendre en sûreté; notre position
+paraissait en quelque sorte inexpugnable. Tout à coup, sur les hauteurs
+en face de nous, nous vîmes luire au jour levant des uniformes
+allemands.</p>
+
+<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, quand, soudain éclata une
+violente canonnade. La bataille commençait. Je regardai ma montre, il
+était sept heures du matin.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>A dater de ce moment, ma mémoire s'obscurcit, mes souvenirs se troublent
+et il me devient impossible de suivre, l'un après l'autre, les épisodes
+de cette mémorable journée. Je les raconte ici comme ils se présentent à
+ma pensée. Pendant plus d'une heure, je ne fis qu'aller et venir à la
+suite du général qui se portait à toute minute sur tel ou tel point.</p>
+
+<p>Nous nous attendions d'un instant à l'autre à être appelés à prendre
+part au combat; mais, jusqu'à ce moment, nous<a name="page_038" id="page_038"></a> étions demeurés
+immobiles, essayant d'en suivre les péripéties, et appelant de tous nos
+v&oelig;ux l'ordre qui nous enjoindrait de marcher. De quelque côté que se
+portassent nos regards, ils ne découvraient que nuages blancs disséminés
+sur le paysage. Ces nuages indiquaient les points où la bataille était
+plus vive; c'était la fumée des canons.</p>
+
+<p>Tout à coup, nous reçûmes l'ordre d'avancer. Le général parcourut au
+galop le front de ses troupes: puis, brandissant son épée, il prononça
+d'une voix retentissante les paroles du commandement que d'autres voix
+répétèrent après lui. Nous voilà en route. Le bruit de la canonnade qui
+gronde partout autour de nous assourdit nos oreilles. L'air est saturé
+d'odeur de poudre, et il nous semble, au fur et à mesure que nous nous
+rapprochons des points sur lesquels l'action a acquis le plus
+d'intensité, que nous allons mettre le pied dans une ardente fournaise.
+Nous débouchons brusquement dans une plaine où des masses de troupes
+sont engagées.</p>
+
+<p>Je distingue alors nettement nos soldats rapprochés de minute en minute
+des bataillons allemands. Les nôtres sont éprouvés déjà cruellement par
+les batteries prussiennes qui tirent incessamment, et qui nous causent
+de grandes pertes. Mais elles n'arrêtent pas leur ardeur surexcitée par
+le bruit qui s'est répandu que la droite de l'ennemi est repoussée. Nous
+passons à notre tour sous les feux de ces batteries. Devant nous et
+protégée par elles est massée l'infanterie allemande. C'est sur ce point
+que nous nous dirigeons. Mon sang s'échauffe, ma chair tressaille, ma
+bouche est sèche et je suis moi-même surpris que mon c&oelig;ur n'éprouve
+aucune pitié devant les morts qui tombent autour de moi. Ils sont déjà
+nombreux. On voit les cadavres épars, encore dans l'attitude qu'ils ont
+prise en tombant. Puis ce sont les blessés dont les cris déchireraient
+l'âme, s'il ne suffisait de quelques minutes pour l'aguerrir et la
+rendre insensible aux<a name="page_039" id="page_039"></a> tragédies de ce sanglant spectacle. Au milieu de
+ce vacarme effroyable, je suis arrêté tout à coup par une voix qui crie:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, capitaine, par pitié!</p>
+
+<p>Je me retourne. Au pied d'un chêne, un jeune chasseur de Vincennes est
+étendu. Son visage est imberbe. Il est blond, et, en le voyant de près,
+il me semble que c'est un enfant. Ses deux jambes sont brisées, et il
+attend la mort en disant au chirurgien, qui essaye de le soulager:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc, monsieur le major, il n'y a rien à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'appelez, mon ami? lui dis-je en poussant mon cheval vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;La bataille est-elle gagnée? me demande-t-il fiévreusement.</p>
+
+<p>&mdash;Elle commence à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, tant pis. Avant de mourir j'aurais voulu savoir...</p>
+
+<p>Il s'arrête. L'horrible souffrance qu'il éprouve lui coupe la parole.
+Mais cette crise dure à peine quelques secondes, et alors je vois le
+pauvre petit chasseur, se redressant autant qu'il peut le faire, la face
+livide, l'&oelig;il assombri déjà par la mort qui s'avance, et je l'entends
+crier:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la France!</p>
+
+<p>Puis, il retombe; à ce cri d'héroïque soldat succède une plainte
+d'enfant et je n'entends plus que ces mots coupés par des hoquets
+d'agonie:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, chère maman!</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>&mdash;Nom de nom! que faites-vous donc là, Rocheray?</p>
+
+<p>Je me retourne brusquement. J'ai reconnu la voix de mon général. Je
+m'arrache au navrant spectacle que je viens de décrire; je suis mon chef
+qui regarde et encourage ses troupes formées en bataillons. Elles
+s'avancent, en obligeant<a name="page_040" id="page_040"></a> l'ennemi placé devant elles à redoubler son
+feu roulant et non interrompu. Nous ne sommes plus qu'à une courte
+distance des bataillons allemands. Encore une minute et nous allons les
+aborder à la baïonnette. Nous nous préparons à combattre avec
+acharnement; car ceux qui sont en face de nous ont l'avantage de la
+position. Placés sur une hauteur couronnée par leur artillerie, ils nous
+menacent d'une manière terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mes enfants! crie et répète le général qui galope autour de sa
+division, en nous entraînant à sa suite, sans se soucier des balles qui
+sifflent à ses oreilles et des obus qui éclatent devant nous, allons! il
+va falloir grimper là-dessus. Du courage et du jarret surtout!</p>
+
+<p>Ce n'est rien ces quelques mots, mais cela suffit pour encourager les
+soldats. Nous nous élançons sur ces pentes heureusement peu abruptes.</p>
+
+<p>Tout à coup, sur la droite de l'ennemi, venue on ne sait par où,
+apparaît comme par enchantement, en poussant des cris terribles, une
+véritable nuée de démons. Ce sont des turcos, facilement reconnaissables
+à leur teint et à leur costume. Je ne saurais traduire l'effet qu'ils
+produisent; ils causent aux Allemands une profonde terreur qui nous aide
+à avoir raison d'eux. Semblables à des chacals, les turcos qui les ont
+surpris se jettent dans leurs rangs, combattant les uns avec la
+baïonnette, les autres à coups de crosse. C'est une lutte corps à corps,
+pleine d'imprécations et de hurlements sauvages. Les corps tombent sous
+les coups, et nous rendons aux Allemands tout le mal que, depuis trois
+heures, ils nous ont fait.</p>
+
+<p>Quant aux Prussiens, c'en est fait d'eux sur ce point, ils ne battent
+pas en retraite, ils fuient pêle-mêle, terrifiés, sourds aux cris de
+leurs officiers et poursuivis par les turcos, auxquels la pitié est
+inconnue et qui tuent impitoyablement. L'artillerie qui nous menaçait
+tout à l'heure ne se fait<a name="page_041" id="page_041"></a> plus entendre. Nous ignorons ce qui se passe
+d'un autre côté; mais pour notre part, nous avons gagné la partie.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>Il est environ midi. Mettant pied à terre un moment, je bois une gorgée
+d'eau-de-vie que me présente un soldat. Puis, je regarde, tâchant de
+deviner où en est la bataille. Mais le champ sur lequel elle est engagée
+se déroule si vaste que je ne vois rien, si ce n'est la fumée des canons
+et parfois, au milieu des épais nuages qu'elle forme, des actions
+isolées dont il est difficile d'apprécier l'importance ou de suivre les
+péripéties. Ce que je constate dans toutes les parties du paysage qu'à
+l'aide d'une lorgnette je peux embrasser, c'est que sur tous les points
+où les troupes sont aux prises, les Allemands sont beaucoup plus
+nombreux que les Français.</p>
+
+<p>Cependant le temps se passe. Nous attendons des ordres; ils n'arrivent
+pas. A trois heures, nous sommes toujours au même point. Mais à ce
+moment un grand mouvement se fait sur notre droite. En face de nous,
+d'une des gorges qui ferment la sortie de la vallée, nous voyons
+déboucher une grande masse de Prussiens. Ce sont des troupes fraîches
+que l'ennemi fait marcher contre nous.</p>
+
+<p>En même temps, il couronne d'artillerie les hauteurs voisines. Bientôt
+nous sommes cruellement éprouvés par le feu de ces canons qui protègent
+l'arrivée de ce corps de réserve. Pour le coup, on ne va pas sans doute
+nous laisser immobiles. Notre secours doit être nécessaire dans une
+circonstance aussi critique, au moment où commence la partie que l'on
+croyait terminée.</p>
+
+<p>En effet, le général reçoit successivement plusieurs ordres pressés,
+d'après lesquels il formule ses instructions que ses officiers
+d'ordonnance transmettent à ses subordonnés. Au bout d'un quart d'heure
+nous sommes en route, nous gagnons<a name="page_042" id="page_042"></a> la plaine, et tandis qu'au-dessus de
+nos têtes se croisent les boulets et les obus, nous nous dirigeons
+contre les Allemands. De tous les chemins, de tous les sentiers,
+débouchent des troupes qui viennent se joindre à nous. Mais elles sont
+exténuées, étant debout et combattant depuis le matin, tandis que
+l'ennemi qu'elles ont devant elles est frais et reposé.</p>
+
+<p>En outre, il est trois fois plus nombreux que nous, et il suffit, pour
+s'en convaincre, de voir cette multitude de casques à pointes, de
+casquettes bleues, dont l'acier et les vives couleurs brillent au
+soleil. On nous a groupés autour d'un ruisseau bordé d'arbres, qui sont
+pour nous un abri, et c'est de là que nous commençons à tirer sans
+interrompre sur cette avalanche humaine qui grossit sans cesse et nous
+envahit de toutes parts.</p>
+
+<p>Le général est soucieux. Je m'approche de lui, et il me fait remarquer
+que les batteries qui nous protégeaient sur le plateau que nous avons
+abandonné, sont éteintes pour la plupart, et que c'est maintenant sur
+nous que l'ennemi envoie ses projectiles. Comme il finit de parler, un
+obus vient tomber en sifflant à quelques pas de nous; il éclate, et j'ai
+le temps de voir un de ses débris frapper au visage mon brave général.
+Mais au même instant mon cheval effrayé se cabre, et part à fond de
+train, quels que soient mes efforts pour le retenir.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>En quelques minutes, je franchis une énorme distance, et je vais me
+jeter dans un groupe de cuirassiers qui poursuivent des uhlans; je me
+joins à eux.</p>
+
+<p>Mais que pouvons-nous faire contre cette effroyable accumulation de
+troupes et de canons? Les intrépides cuirassiers, les énergiques
+chasseurs ont beau se ruer furieusement contre ces fantassins appuyés de
+tous côtés par de l'artillerie,<a name="page_043" id="page_043"></a> ils sont arrêtés en route et obligés de
+renoncer à la partie. Pour la seconde fois, nous revenons en désordre au
+point de départ. Mais la moitié de notre effectif est restée en route.
+La plupart de nos officiers supérieurs ont disparu, et dans l'escadron
+auquel je me suis joint, c'est un sous-lieutenant qui commande. Tandis
+que d'un &oelig;il désespéré, la rage au c&oelig;ur, impuissants, vaincus,
+nous ne demandons qu'à mourir, nous voyons arriver vers nous le maréchal
+entouré seulement d'un petit groupe d'officiers.</p>
+
+<p>Ses vêtements sont couverts de poussière et de boue, son visage est
+noirci en maints endroits, comme par des traînées de poudre. Une flamme
+sombre anime son regard. Il fait quelques pas vers le général qui nous
+commande et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Général, il faut charger là-dessus.</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles, il a mis pied à terre et de sa main droite
+qui tient une grosse lorgnette noire, il désigne la masse confuse de
+Prussiens.</p>
+
+<p>&mdash;Maréchal, nous avons chargé deux fois. J'ai perdu la moitié de mes
+hommes.</p>
+
+<p>Et à son tour, il montre au commandant en chef ses escadrons décimés et,
+parmi les cavaliers qui lui restent, un certain nombre en train de
+panser les blessures légères qu'ils ont reçues pendant les charges
+héroïques qui viennent d'avoir lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, général, il faut recommencer, il le faut.</p>
+
+<p>Le général, qui avait mis pied à terre, ne réplique pas, s'incline et se
+dirige vers son cheval. Mais le maréchal fait deux pas derrière lui,
+l'appelle, l'arrête d'un geste, et ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il le faut. Mais auparavant, général, embrassons-nous.</p>
+
+<p>Les deux vieillards échangent une accolade. Puis, ils remontent à
+cheval. Et tandis que l'un s'éloigne, l'autre crie d'une voix
+retentissante: "Cuirassiers, en avant!" Un formidable hourrah retentit;
+et comme nous avions le diable<a name="page_044" id="page_044"></a> au corps électrisés par un patriotisme
+désespéré et par je ne sais quel attrait que la mort semble avoir pour
+nous en ce moment, nous nous élançons de nouveau. Ébranlant le sol, nous
+traversons la plaine.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>A peine avons-nous fait quelques pas que les obus et les balles pleuvent
+sur nous drus comme grêle et causent dans nos rangs d'indescriptibles
+ravages. Chevaux et cavaliers roulent pêle-mêle, et, détail horrible,
+nous sommes si violemment lancés, que nous ne pouvons retenir nos
+chevaux qui passent sur les malheureux désarçonnés et les écrasent. Le
+feu de l'ennemi redouble d'intensité. Evidemment notre audace confond
+les Allemands et accroît leur fureur. Mais cette fois rien ne nous
+arrête, nous serrons les rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent et nous
+venons enfin nous heurter contre les citadelles vivantes, hérissées de
+baïonnettes qui se sont abaissées pour nous recevoir.</p>
+
+<p>C'est un choc terrible, une confusion inexprimable, un spectacle qu'on
+ne décrit pas. Je ne sais comment il se peut faire que je me trouve au
+milieu de Prussiens qui, successivement, tirent sur moi à bout portant
+sans m'atteindre. Plus heureux, j'en étends deux à mes pieds avec mon
+revolver. Un officier à cheval bondit alors de mon côté, le sabre levé.
+Je suis perdu, car au même instant j'ai senti pénétrer dans la main qui
+tient mon arme la pointe d'une baïonnette et je me trouve ainsi désarmé.
+Heureusement, mon cheval se cabre, se dresse avec épouvante sur ses
+jarrets, et c'est sur son poitrail que tombe le coup qui m'était destiné
+et qui, d'ailleurs, ne lui cause qu'une blessure sans gravité. Je
+cherche une issue et me voilà de plus en plus pressé. Mais une voix se
+fait entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Nous voilà, capitaine. Attendez, canailles!</p>
+
+<p>Je vois un sabre luire au soleil et tomber lourdement sur<a name="page_045" id="page_045"></a> le cou de
+l'officier qui m'a menacé. Il est renversé sur son cheval. Je suis libre
+de ce côté, et mes libérateurs sont trois cuirassiers qui, en me voyant
+perdu, ont couru à mon secours. Je leur rends grâce.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, mon capitaine, dit le plus âgé d'entre eux. Le plus
+important maintenant c'est de décamper. Il ne va pas faire bon pour nous
+ici.</p>
+
+<p>Nous nous frayons un passage et, étant parvenus à nous dégager, nous
+nous mettons à galoper côte à côte. Un petit bois se trouve à notre
+droite; nous nous y jetons. Un grand nombre de fuyards ont fait comme
+nous, et je suis frappé en constatant que nous pourrions encore former
+un solide noyau. Je fais part de mon sentiment au cuirassier; il me
+répond simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Dame! si vous pensez que ce soit utile.</p>
+
+<p>Je vais élever la voix pour arrêter ceux qui fuient. Mais je vois
+arriver vers nous plusieurs officiers d'état-major. Un d'eux me crie en
+passant:</p>
+
+<p>&mdash;Je porte l'ordre de faire sonner la retraite. La bataille est perdue.<a name="page_046" id="page_046"></a></p>
+
+<h2><a name="LE_MAUVAIS_ZOUAVE" id="LE_MAUVAIS_ZOUAVE"></a>LE MAUVAIS ZOUAVE.<br /><br />
+<small>P<small>AR</small> ALPHONSE DAUDET.</small></h2>
+
+<p>L<small>E</small> grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'était pas content ce
+soir-là.</p>
+
+<p>D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur
+un banc, devant sa porte, pour savourer cette bonne lassitude que donne
+le poids du travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les
+apprentis, il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche, en
+regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là le bonhomme resta
+dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il
+comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-être reçu du régiment quelque
+mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être
+malade...</p>
+
+<p>Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire
+trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la
+nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème.</p>
+
+<p>A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les gueux! ah! les canailles!...</p>
+
+<p>&mdash;A qui en as-tu, voyons, Lory?</p>
+
+<p>Il éclata.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce
+matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus, bras
+dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment
+disent-ils ça?...<a name="page_047" id="page_047"></a> opté pour la nationalité de Prusse.... Et dire que
+tous les jours nous en voyons revenir, de ces faux Alsaciens!...
+Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?</p>
+
+<p>La mère essaya de les défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute, à
+ces enfants.... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les
+envoie!... Ils ont le mal du pays, là-bas; et la tentation est bien
+forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats.</p>
+
+<p>Lory donna un grand coup de poing sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, la mère!... vous autres femmes, vous n'y entendez rien. A
+force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous
+rapetissez tout à la taille de vos marmots.... Eh bien, moi, je te dis
+que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des lâches,
+et que si par malheur notre Christian était capable d'une infamie
+pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai servi
+sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à travers
+le corps.</p>
+
+<p>Et terrible, à demi levé, il montrait sa longue latte de chasseur pendue
+à la muraille au-dessus du portrait de son fils, un portrait de zouave
+fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête figure d'Alsacien,
+toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que
+font les couleurs vives à la grande lumière, cela le calma subitement,
+et il se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien bon de me monter la tête.... Comme si notre Christian
+pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant la
+guerre?...</p>
+
+<p>Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner
+gaiement et s'en alla sitôt après avoir vidé une couple de chopes à la
+<i>Ville de Strasbourg</i>.</p>
+
+<p>Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois
+petits blondins qu'on entend gazouiller dans la<a name="page_048" id="page_048"></a> chambre à côté, comme
+un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser devant
+la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et pense
+en elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;Oui je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats.... Mais c'est
+égal! Leurs mères sont bien heureuses de les revoir.</p>
+
+<p>Elle se rappelle le temps où le sien avant de partir pour l'armée, était
+là, à cette même heure du jour, en train de soigner le petit jardin.
+Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les
+cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en entrant aux
+zouaves.</p>
+
+<p>Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur
+les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui
+qui vient d'entrer longe le mur comme un voleur, se glisse entre les
+ruches....</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, maman!</p>
+
+<p>Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme,
+honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays
+avec les autres, et, depuis une heure rôde autour de la maison,
+attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais
+elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu,
+embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons: qu'il s'ennuyait du
+pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux; avec ça la discipline
+devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient "Prussien" à cause
+de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à
+le regarder pour le croire. Toujours causant ils sont entrés dans la
+salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour
+embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n'a pas faim.
+Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups d'eau
+par-dessus toutes les tournées de bières et de vin blanc qu'il s'est
+payées depuis le matin au cabaret.<a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<p>Mais quelqu'un marche dans la cour, c'est le forgeron qui rentre.</p>
+
+<p>&mdash;Christian, voilà ton père, vite, cache-toi, que j'aie le temps de lui
+parler, de lui expliquer, et elle le pousse derrière le grand poêle de
+faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la
+chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première chose
+que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras... il
+comprend tout.</p>
+
+<p>&mdash;Christian est ici!... dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son
+sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est
+blotti, blême, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber.</p>
+
+<p>La mère se jette entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Lory, Lory, ne le tue pas... c'est moi qui lui ai écrit de revenir,
+que tu avais besoin de lui à la forge....</p>
+
+<p>Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur
+chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et de
+larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus.... Le forgeron
+s'arrête, et regardant sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi qui l'as fait revenir... alors c'est bon, qu'il aille se
+coucher. Je verrai demain ce que j'ai à faire.</p>
+
+<p>Le lendemain, Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de
+cauchemars et de terreurs, sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre
+d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées de
+houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les marteaux
+sonnent sur l'enclume.... La mère est à son chevet; elle ne l'a pas
+quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. Le
+vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu'au matin il a marché dans la
+maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires; et à
+présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement habillé
+comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau et le
+bâton<a name="page_050" id="page_050"></a> de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au lit.
+"Allons, haut!... lève-toi."</p>
+
+<p>Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas ça... dit le père sérieusement.</p>
+
+<p>Et la mère toute craintive: "Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres."</p>
+
+<p>&mdash;Donne-lui les miens... moi je n'en ai plus besoin.</p>
+
+<p>Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme, la
+petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se passe
+autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route....</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant descendons, dit-il ensuite et tous trois descendent à la
+forge sans se parler.... Le soufflet ronfle; tout le monde est au
+travail. En revoyant ce hangar grand ouvert auquel il pensait tant
+là-bas, le zouave se rappelle son enfance, et comme il a joué là
+longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge
+toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de
+tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; mais en levant
+les yeux il rencontre toujours un regard inexorable.</p>
+
+<p>Enfin le forgeron se décide à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils... tout cela est à toi...
+Et tout cela aussi! ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin qui
+s'ouvre là-bas, au fond, plein de soleil et d'abeilles, dans le cadre
+enfumé de la porte....</p>
+
+<p>&mdash;Les ruches, la vigne, la maison, tout t'appartient.... Puisque tu as
+sacrifié ton honneur à ces choses, c'est bien le moins que tu les
+gardes.... Te voilà maître ici... moi, je pars.... Tu dois cinq ans à la
+France, je vais les payer pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Père!... supplie l'enfant.... Mais le forgeron est déjà parti,
+marchant à grands pas, sans se retourner....</p>
+
+<p>A Sidi-del-Abbès, au dépôt du 3<sup>e</sup> zouaves, il y a depuis quelques
+jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans.<a name="page_051" id="page_051"></a></p>
+
+<h2><a name="UN_MARIAGE" id="UN_MARIAGE"></a>UN MARIAGE.<br /><br />
+<small>P<small>AR</small> ERNEST LAUT.</small></h2>
+
+<p>C<small>E</small> jour-là la grande ville industrielle se reposait.</p>
+
+<p>Par les calmes faubourgs, vides du fracas des marteaux et du halètement
+des machines, j'avais flâné tout un matin de soleil, et je m'en revenais
+à travers les rues silencieuses, lorsque, arrivé aux abords de l'Hôtel
+de Ville, je tombai au beau milieu d'une affluence de travailleurs
+endimanchés: blouses fraîchement dépliées, pantalons de drap noir,
+casquettes de soie.</p>
+
+<p>Tous ces braves gens emplissaient les cabarets avoisinants, circulaient
+sur les trottoirs, causaient, l'air joyeux.</p>
+
+<p>Je m'étais arrêté à les observer, quand, soudain un mouvement se
+produisit dans cette foule; un jeune homme accourait en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Vlà la noce!</p>
+
+<p>Tout de suite, je supposai qu'on allait célébrer le mariage du maître de
+quelque grosse industrie, et j'en conclus que tous les éléments de
+l'usine s'étaient rassemblés là pour faire honneur au patron.</p>
+
+<p>Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, au lieu des brillants
+équipages que j'attendais, je vis apparaître, au bout de la rue de la
+Mairie, le cortège nuptial, cortège pédestre et simple s'il en fut: en
+tête les deux époux, derrière les quatre témoins,&mdash;c'était tout!</p>
+
+<p>L'enthousiasme des spectateurs n'en fut pas moins bouillant, je dois le
+dire.</p>
+
+<p>Ils se rangèrent de chaque côté de la rue, et quand les<a name="page_052" id="page_052"></a> époux passèrent
+entre ces deux haies humaines, une immense clameur s'éleva:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la mariée!</p>
+
+<p>Et la mariée sourit, envoyant de-ci, de-là, de la tête et de la main,
+des bonjours amicaux.</p>
+
+<p>C'était une grande fille brune de vingt-cinq ans environ, à la poitrine
+creuse, à la taille un peu voûtée déjà. Modestement vêtue d'une jupe et
+d'un caraco de mérinos noir, elle était coiffée d'un bonnet blanc tout
+orné de cette dentelle commune appelée "bisette," que les dentellières
+du Nord fabriquent encore à la main. Sur son visage d'une pâleur mate,
+aux traits empreints d'une grande douceur, mais fatigués, flétris
+prématurément par le travail; dans ses grands yeux noirs, inquiets et
+sombres, une expression de joie ineffable, presque d'orgueil, rayonnait.</p>
+
+<p>Le marié, un solide gaillard d'une trentaine d'années, ne paraissait pas
+moins heureux; appuyé de la main gauche sur le bras de sa femme, et se
+laissant guider par elle, il esquissait de la main droite de grands
+gestes incohérents qui traduisaient tout à la fois sa gratitude et son
+bonheur.</p>
+
+<p>Et, pourtant, l'expression de sa joie ne se reflétait pas dans son
+regard: les yeux vitreux et fixes, la tête haute, il allait, comme dans
+un rêve, la démarche raide, le pas incertain.</p>
+
+<p>Je compris que le pauvre garçon était aveugle.</p>
+
+<p>Le couple avait franchi la porte de l'Hôtel-de-Ville; derrière lui, la
+foule des ouvriers s'engouffra.</p>
+
+<p>Je demeurais sur le trottoir avec une douzaine de curieux du voisinage,
+lorsque quelques retardataires passèrent auprès de nous, se dirigeant
+vers la mairie.</p>
+
+<p>L'un d'eux me reconnut. C'était un vieux contre-maître qui, plusieurs
+années auparavant, m'avait guidé dans la visite d'une usine. Il
+m'aborda:</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous étonne, faut croire, cette noce-là? me dit-il en souriant.<a name="page_053" id="page_053"></a></p>
+
+<p>J'avouai que j'étais intrigué au plus haut point.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! reprit-il, c'est qu'il y aurait là pour vous une belle
+histoire à imprimer sur les gazettes. Voulez-vous que je vous la conte?
+Au fait, on se passera bien de moi là-bas. Entrons à l'estaminet du
+Chansonnier; la bière y est bonne, et, devant une canette, nous
+causerons tout à notre aise.</p>
+
+<p>Ainsi fîmes-nous. Le bonhomme bourra méthodiquement sa "boraine de
+Nimy," l'alluma à la "vaclette,"&mdash;à la chaufferette, veux-je
+dire,&mdash;puis, ayant levé le couvercle d'étain, il versa deux verres d'une
+bière blonde comme l'or, cogna le sien contre le mien, le lampa tout
+d'une haleine, et, s'étant soigneusement essuyé la moustache, il me fit
+le récit qui va suivre.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>"Vous est-il arrivé parfois de passer rue des Fèves, une des voies les
+plus fréquentées du quartier industriel de la ville? Oui. En ce cas,
+vous n'avez pas manqué de remarquer un immeuble considérable où, sur les
+trois faces d'une cour large et profonde, s'élèvent de lourdes bâtisses
+sans cesse couronnées d'un épais nuage de fumée.</p>
+
+<p>"Là, du fin matin au brun soir, éclatent les sifflets stridents des
+machines et retentit le choc formidable des marteaux-pilons.</p>
+
+<p>"Les ateliers de grosse chaudronnerie de MM. Van Helmen fils, auxquels
+appartiennent tous les ouvriers que vous venez de voir ici rassemblés,
+tiennent le fond et l'un des côtés de la cour. L'autre face est à
+présent inoccupée. Elle abritait naguère les ateliers de forge et
+fonderie de fer de la maison Varinard, dont la déconfiture&mdash;vous vous en
+souvenez sans doute?&mdash;a fait tant de bruit l'an dernier.</p>
+
+<p>"C'est là que travaillait Jean Gobert, le pauvre garçon que vous venez
+de voir passer.</p>
+
+<p>"Ouvrier modèle, intelligent, laborieux, estimé de ses<a name="page_054" id="page_054"></a> chefs, c'était
+aussi un joyeux luron aimé de ses camarades. Dans nos réunions des
+lundis, à l'estaminet du Vieux-Pèlerin, il n'y en avait pas un comme lui
+pour nous distraire. Il savait toutes les plus belles chansons du pays;
+il fallait entendre comme il vous les chantait!...</p>
+
+<p>"Pauvre fieu!... Je le vois encore, le jour de son accident, traverser
+la grande cour, soutenu par deux ouvriers de l'usine.... Une paille de
+fer rouge venait de lui crever l'&oelig;il droit.... Le fourgon de
+l'hôpital l'attendait à la porte, et il allait, pâle, hagard,
+chancelant, la face ensanglantée, les traits contractés par la douleur,
+mais sans une plainte, sans un cri.</p>
+
+<p>"Il devait rester de longs jours à l'hospice et en sortir aveugle.</p>
+
+<p>"La cruelle opération qu'il avait subie paraissait avoir réussi, et l'on
+espérait que, du moins, il conserverait son &oelig;il gauche. Mais nos
+quinquets, voyez-vous, c'est un peu comme ces frères jumeaux qui ne
+peuvent vivre séparés. Que l'un s'en aille, l'autre ne tarde pas à
+mourir à son tour.</p>
+
+<p>"Au moment où l'on comptait voir notre pauvre ami entrer en
+convalescence, une maladie terrible, conséquence terrible, conséquence
+fatale de l'accident, se déclara. Tous les efforts des chirurgiens
+furent inutiles. Jean Gobert était condamné à ne plus revoir la lumière
+du jour.</p>
+
+<p>"Et pourtant, le mauvais sort qui le poursuivait ne cessa pas de
+s'acharner après lui: un événement se préparait qui devait mettre le
+comble à ses malheurs.</p>
+
+<p>"Tandis que Gobert était à l'hospice, la maison Varinard périclitait de
+plus en plus. Le patron&mdash;le beau Varinard, comme on l'appelait dans
+toute la ville&mdash;viveur et joueur, fréquentait plus volontiers les
+tripots que les ateliers de la fonderie. L'usine, livrée aux employés,
+marchait cahin-caha, à la va comme-je-te-pousse; les commandes n'étaient
+jamais<a name="page_055" id="page_055"></a> livrées au jour fixé; si bien que, peu à peu, la clientèle,
+mécontente, s'éloignait.</p>
+
+<p>"Une catastrophe était imminente.</p>
+
+<p>"Elle se produisit alors que Gobert, sorti de l'hôpital depuis un mois à
+peine, n'avait touché qu'une très faible partie de la pension qu'on lui
+faisait à la fonderie.</p>
+
+<p>"Un matin, le bruit se répandit que Varinard avait d'une enjambée gagné
+la Belgique, laissant derrière lui un passif considérable.</p>
+
+<p>"Et nous vîmes venir les gens de justice. Ils emportèrent les livres et
+les papiers, mirent les scellés partout, fermèrent l'usine. Résultat:
+deux cents travailleurs sur le pavé, et notre pauvre aveugle à tout
+jamais privé du modeste subside qui lui assurait l'existence!</p>
+
+<p>"Cette fois, le coup fut trop dur pour lui: quand il se vit ainsi, seul,
+infirme et dénué de tout, il fut pris d'un si violent désespoir qu'on
+craignit un instant qu'il n'attentât à ses jours.</p>
+
+<p>"Pourtant, il n'eut pas trop à souffrir tout d'abord. On le fit profiter
+des subventions accordées aux ouvriers sans travail de l'usine Varinard.
+Mais cela ne devait durer toujours: il fallut aviser.</p>
+
+<p>"On pensa que, pour ne pas froisser son amour-propre, l'aumône qui le
+ferait vivre devait lui venir d'ouvriers comme lui, et voici comment on
+s'y prit:</p>
+
+<p>"Avec l'autorisation du patron, on construisit à l'entrée de la grande
+cour une logette en bois fermée de toutes parts, sauf du côté qui
+donnait sur la rue, et, cela fait, nous y conduisîmes notre aveugle,
+afin qu'il put y recueillir les bienfaits de la charité publique.</p>
+
+<p>"Ah! ce ne fut pas chose commode de l'y décider.</p>
+
+<p>"&mdash;Mendier! disait-il avec des sanglots dans la voix, il va donc falloir
+mendier!</p>
+
+<p>"Nous lui fîmes comprendre qu'il n'y avait point de déshonneur<a name="page_056" id="page_056"></a> à
+recevoir l'aide de ses camarades, et, pressé par la nécessité, rouge de
+honte, il se laissa emmener.</p>
+
+<p>"Il ne voulut pas, d'ailleurs, demeurer inactif; avec des fils d'acier
+et de laiton que nous lui portions, il travaillait à tâtons tout le long
+du jour, faisant des chaînettes et de menus objets qu'il vendait aux
+passants.</p>
+
+<p>"Mais c'est surtout des ouvriers de la chaudronnerie Van Helmen et des
+usines environnantes que lui arrivait le secours le plus efficace; pas
+un de nous, les jours de quinzaine, ne fût entré à l'estaminet pour
+boire une canette ou n'eût regagné son logis avant d'avoir porté son
+obole au travailleur aveugle et malheureux.</p>
+
+<p>"Ainsi, Jean Gobert put vivre à l'abri du besoin pendant la plus grande
+partie de l'an dernier.</p>
+
+<p>"Vint l'hiver. Vous savez s'il fut rude et terrible pour les pauvres
+gens! Gobert, immobile dans sa guérite, transi de froid, grelottant du
+matin au soir, lui qui naguère vivait dans le brasier des forges, ne
+résista pas aux températures du mois de décembre. Pris d'un accès de
+bronchite, il dut rester dans sa chambrette et garder le lit.</p>
+
+<p>"Nous crûmes parer au contre-temps en plaçant sur la planchette de la
+petite loge un tronc avec cette inscription:</p>
+
+<p>"<i>N'oubliez pas le pauvre aveugle qui est malade!</i></p>
+
+<p>"Mais, en plein hiver, pense-t-on à s'arrêter dans les rues pour lire
+des pancartes?...</p>
+
+<p>"Les recettes étaient pitoyables et l'aveugle cloué sur son grabat, se
+désolait en voyant venir le premier de l'an et en songeant à toutes ces
+journées de réjouissances et de charité.</p>
+
+<p>"Que faire?...</p>
+
+<p>"Nous ne savions à quoi nous résoudre, quand un secours inespéré nous
+arriva.</p>
+
+<p>"Dans une mansarde voisine de celle de Gobert habitait une pauvre fille
+orpheline, dentellière de son état, qui, touchée<a name="page_057" id="page_057"></a> du malheur de
+l'infirme s'était généreusement proposée pour lui donner des soins.
+Courbée sur son carreau à dentelles, elle endormait notre malade au
+cliquetis de ses fuseaux, lui préparait des tisanes, lui donnait ses
+potions et veillait sur lui avec un inaltérable dévouement. Elle avait
+entendu les plaintes de l'aveugle, vu notre embarras. Elle me prit à
+part:</p>
+
+<p>"&mdash;Si j'y allais, moi, demander l'aumône pour lui?</p>
+
+<p>"&mdash;Vous feriez cela?...</p>
+
+<p>"&mdash;On peut toujours essayer!</p>
+
+<p>"Le lendemain, dès le matin, elle était à son poste, et, tout le jour,
+de ses doigts bleuis, elle tressa sa dentelle en plein air, interrompant
+son travail de temps à autre pour implorer l'aide des passants.</p>
+
+<p>"&mdash;C'est pour le pauvre aveugle qui est malade! disait-elle; "n'oubliez
+pas le malheureux!"</p>
+
+<p>"L'infortune, quelque intéressante qu'elle soit par elle-même, ne perd
+jamais rien quand une voix douce et deux jolis yeux sollicitent pour
+elle; les sous affluèrent, et la brave fille rentra le soir, toute
+joyeuse, apportant le produit de sa collecte.</p>
+
+<p>"&mdash;Si je vous ai abandonné aujourd'hui, dit-elle à Gobert, en versant
+les sous sur la table, c'était pour me faire votre demoiselle de
+comptoir, et comme je n'ai pas trop mal réussi, je recommencerai demain
+et tous les autres jours, jusqu'à ce que vous soyez guéri!</p>
+
+<p>"Les recettes montèrent encore les jours suivants. L'histoire du
+dévouement de la jeune dentellière s'était répandue dans tous les
+ateliers; des patrons d'usine, qui l'avaient entendu conter, passèrent
+par là tout exprès, et le soir, on trouva des pièces blanches et même un
+ou deux louis d'or mêlés aux humbles gros sous des travailleurs. Si bien
+que Gobert, enfin guéri de sa bronchite, se trouva, pour la première
+fois de sa vie, à la tête de quelques économies.<a name="page_058" id="page_058"></a></p>
+
+<p>"Comme dans les contes du temps passé, la fortune lui était venue en
+dormant.</p>
+
+<p>"La fin de l'histoire, vous la devinez sans peine.</p>
+
+<p>"Ces deux braves c&oelig;urs s'étaient compris, et il advint que la
+reconnaissance fit naître l'amour. Un beau lundi, Gobert et son amie
+nous arrivèrent à l'estaminet du Vieux Pèlerin. Le garçon était tout
+ému:</p>
+
+<p>"&mdash;Camarades, déclara-t-il, voilà de quoi il s'agit: on s'aime bien tous
+les deux, on voudrait se marier et on vient vous demander d'être de la
+noce; voulez-vous?...</p>
+
+<p>"Si on voulait? ah! saprebleu!...</p>
+
+<p>"Le lendemain je racontai la chose à l'atelier. On résolut que tout le
+monde en serait. M. François Van Helmen lui-même, le grand patron,
+prétendit contribuer à l'éclat de la cérémonie. Il a obtenu de la mairie
+que le mariage se fasse un jour de fête, pour ne pas troubler les
+travaux de l'usine. En outre, c'est lui qui offre le repas de noces, et
+tout à l'heure il viendra présider le banquet préparé pour nous dans les
+salles de danse du Moulin-Galant, là-bas au fond de l'Esplanade: trois
+cents couverts, pas un de moins!"</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>&mdash;Donc, conclut mon interlocuteur, voilà pourquoi vous nous voyez tous
+ici ce matin: nous avons voulu, avant de nous mettre à table, donner une
+preuve d'amitié à notre camarade, un témoignage d'admiration à sa femme
+et leur faire une escorte d'honneur à la mairie et à l'église le jour de
+leur épousailles.</p>
+
+<p>Et cela dit, le vieil ouvrier remplit une dernière fois les verres.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de la mariée, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de la mariée! Nous sortîmes.</p>
+
+<p>Au même instant, la noce quittait la mairie; Jean Gobert et sa femme
+radieux et fiers, prirent la tête du cortège.<a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<p>Le vieux contre-maître me serra la main et rejoignit les ouvriers qui,
+par files de quatre, se mirent en route, d'un pas rythmé, derrière les
+nouveaux époux.</p>
+
+<p>Et tandis que je m'en allais, tout songeur, commentant en mon esprit ce
+bel exemple de solidarité, de loin en loin m'arrivait encore, poussé par
+trois cents poitrines vigoureuses comme des soufflets de forge, le
+joyeux cri des travailleurs:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la mariée!<a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<h2><a name="POUR_LE_RUBAN" id="POUR_LE_RUBAN"></a>POUR LE RUBAN.<br /><br />
+<small>P<small>AR</small> MONTJOYEUX.</small></h2>
+
+<p>D<small>ANS</small> la petite commune de Nançay, en Sologne, vivait un brave homme du
+nom d'Olivier Folichon. Il y vivait sans rien faire, d'une pension de
+neuf cents francs que lui servait le gouvernement. Cette double qualité
+de retraité et de bourgeois sans métier lui avait d'emblée conquis le
+respect. A la campagne, si médiocre que soit votre revenu, du moment que
+vous n'exercez aucun emploi, que vous ne travaillez pas à la terre et
+que vous émargez à titre d'ancien fonctionnaire, vous attirez
+l'attention et commandez l'estime.</p>
+
+<p>Dans les premiers temps, Folichon restait à l'écart et ne fréquentait
+personne. Il demeurait confiné dans la masure que lui avait louée Mme
+Crétu, épicière-mercière-aubergiste, sans chercher à pénétrer dans ce
+milieu villageois hermétiquement fermé à quiconque n'est pas du pays.
+Tout étranger, à plus forte raison tout Parisien, y est considéré comme
+un intrus dangereux. Allez dire aux Solognots qu'un Parisien est leur
+compatriote: s'ils ne vous répondent pas que vous mentez, c'est qu'ils
+n'oseront pas; mais soyez sûrs qu'ils le pensent. Seule, votre
+inscription sur la feuille des retraites a chance de vous protéger
+contre l'ostracisme traditionnel.</p>
+
+<p>Donc, à son arrivée, le nouvel habitant servait de sujet de conversation
+aux clients de l'auberge.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc cet homme-là? demandait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais point, répondait un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de ces gens qu'on ignore d'où ça vient, qui<a name="page_061" id="page_061"></a> arrivent chez
+nous sans rien dire, et puis on apprend après qu'il s'est passé des
+choses....</p>
+
+<p>Mais la mère Crétu piaillait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites, Sosthènes? Le connaissez-vous, ou ne le
+connaissez-vous pas, cet homme-là?</p>
+
+<p>&mdash;Quant à dire que je ne le connais pas, je le connais, puisque je l'ai
+vu; mais maintenant pour dire que je le connais autrement, je ne le
+connais point....</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ce sont des méchancetés.... Ce n'est pas un gars comme vous,
+bien sûr, qui n'a jamais su faire grand'chose; c'est un homme éduqué,
+qui s'appelle M. Folichon et qui était fonctionnaire à Paris; la preuve,
+c'est que l'instituteur qui tient les écritures à la mairie me l'a dit,
+et que le gouvernement lui fait des rentes; il ne faut pas voir partout
+des malintentionnés.</p>
+
+<p>Elle ajouta, comme argument décisif:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme bien honnête qui m'a payé ma location sans marchander,
+et qui porte un ruban tricolore à sa boutonnière....</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, sûr, c'est vrai, fit un consommateur. Je l'ai vu ce matin, et
+je lui ai dit bonjour, et il a même ôté son chapeau....</p>
+
+<p>&mdash;Là! Vous voyez, s'écria la mère Crétu, que c'est un brave homme?...</p>
+
+<p>Sosthènes se défendit. Si M. Folichon portait un ruban, dame! ce n'était
+pas le premier venu. Seulement, il fallait connaître les gens. A présent
+qu'on l'avait renseigné, ça lui suffisait et il n'avait pas de raisons
+de lui en vouloir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pas fier! reprit celui qui avait vu le ruban tricolore. Il répond
+au salut de tout le monde....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demande encore Sosthènes, qu'est-ce que c'est que cette
+décoration-là?</p>
+
+<p>Après une minute de silence embarrassé, la voix de la mère Crétu glapit
+de nouveau:<a name="page_062" id="page_062"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ça se donne à ceux qui ont sauvé le drapeau....</p>
+
+<p>Dans le fond, un vieux de la vieille se leva, ôta son bonnet. Puis tous
+se découvrirent l'un et l'autre.</p>
+
+<p>Olivier Folichon pouvait dès lors circuler dans le bourg; il ne devait
+plus récolter que des hommages et des marques d'amitié. A partir de ce
+jour, quand il entrait à l'auberge boire un coup chez sa propriétaire,
+les langues s'arrêtaient, les verres s'immobilisaient dans les mains,
+les visages prenaient un air recueilli, comme à l'église au moment de
+l'élévation, et personne ne buvait avant que le sauveur du drapeau n'eût
+donné le signal en disant:</p>
+
+<p>&mdash;A la vôtre, messieurs!...</p>
+
+<p>La considération dont il se sentait entouré finit par le gonfler
+d'estime pour lui-même. Il ne marchait plus comme auparavant; ses pas
+étaient mesurés, majestueux; sa tête se relevait de noble façon. Et sa
+modestie disparue ne s'étonnait point des hommages qu'elle attribuait au
+simple sentiment de la justice.</p>
+
+<p>Il devenait la curiosité de Nançay. On en parlait comme on parle d'un
+monument historique, et le village s'enorgueillissait de le posséder.
+Quand des touristes, des bicyclistes passaient et demandaient à la mère
+Crétu s'il y avait, dans la localité, quelque ruine à visiter, quelque
+vieux moellon à gratter:</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondait-elle, mais nous avons ici M. Folichon, celui qui a
+sauvé deux drapeaux....</p>
+
+<p>Ce qui ajoutait un rayon de plus au glorieux souvenir évoqué et consacré
+par le ruban tricolore, c'était l'espèce de mystère qui planait sur le
+fait d'armes d'antan. Chaque fois que la curiosité avait essayé d'y
+toucher:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc! interrompait Folichon. Cela ne vaut pas la peine qu'on
+en parle; j'ai fait mon devoir, ni plus ni moins....</p>
+
+<p>Et les Solognots, bien que déçus, n'en admiraient que<a name="page_063" id="page_063"></a> davantage leur
+héros. Sa réputation, franchissant l'enceinte du bourg, était parvenue
+jusqu'au château des Ebéniers où résidait, pendant les chasses, le comte
+Oscar de la Nèfle, gentilhomme périgourdin, hospitalier et sans morgue,
+quoiqu'il se vantât sans sourire de porter un des plus beaux noms de
+France.</p>
+
+<p>Les nobles oreilles du comte avaient recueilli quelques vagues rumeurs
+au sujet du pensionné de l'Etat, et il s'était enquis auprès de son
+garde-chef, pour supplément d'édification.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit le garde sans hésiter, un ancien militaire qui touche une
+rente du ministre de la Guerre, pour avoir sauvé son régiment en 70....</p>
+
+<p>&mdash;Palsembleu! s'exclama le comte qui avait lu Ponson du Terrail et le
+relisait encore, allez de ce pas me quérir ce preux capitaine et lui
+dire qu'il me tarde grandement de lui donner l'accolade....</p>
+
+<p>Folichon fut admis à l'honneur de toucher la main du dernier des Nèfles.</p>
+
+<p>&mdash;Contez-moi donc, mon brave, en quelle occurrence vous sauvâtes...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte, cela ne vaut pas la peine qu'on en parle; j'ai
+fait mon devoir, ni plus ni moins....</p>
+
+<p>Le comte Oscar n'insista point, par discrétion, et garda la meilleure
+impression de l'entrevue. Et il répétait à chacun de ses invités:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un homme vraiment brave, vraiment modeste.... Il ne m'a pas dit
+un mot de son acte d'héroïsme. Saluons-le, messeigneurs, car la race de
+ces gens-là va s'éteignant....</p>
+
+<p>Le châtelain cessa de l'appeler "le père Folichon" et lui donna du
+"Monsieur" gros comme le bras. Il se constitua son panégyriste; il
+raconta partout la légende du régiment arraché au désastre, légende
+sortie toute radieuse de son cerveau. A Paris, tous ses amis connurent
+par le détail<a name="page_064" id="page_064"></a> l'histoire du 38<sup>e</sup> dragons, miraculeusement soustrait à
+la boucherie, et pour les décider à venir se raser aux Ebéniers, il leur
+promettait la vue du héros en chair et en os. Peu à peu, sous l'effort
+de l'imagination gasconne, il s'écrivit en la mémoire de toute une bande
+de hobereaux, qui la propageaient fièrement chez leurs fermiers et parmi
+la valetaille, une page nouvelle et consolante à intercaler dans
+l'épopée de nos défaites. Le Périgord entier s'enthousiasma pour les
+prouesses de celui qu'il nommait Olivier, comme il eût dit Bayard. Et le
+jour vint où la légende, retour du Midi, s'implanta dans les pays de
+Vierzon, de Romorantin, de Sancerre, de Saint-Amand et de Bourges,
+légende définitive dans laquelle Folichon, tout seul, délivrait un corps
+d'armée et manquait de capturer l'empereur d'Allemagne.</p>
+
+<p>Il n'y eut bientôt qu'un cri dans le Cher, justement en proie aux
+ardeurs d'une campagne électorale: "Comment une République qui se
+respecte se croit-elle quitte envers le plus dévoué de ses enfants, en
+lui accordant une simple médaille de sauvetage?" Ce fut un tollé de
+réprobation générale. Chacun des candidats, en un style approprié, prit
+Folichon pour tremplin. Chacun jura d'employer son influence à le faire
+décorer de la Légion d'honneur. Le rallié et le conservateur s'y
+engagèrent solennellement dans leur profession de foi.</p>
+
+<p>Cependant le radical, qui ne semblait pas disposer de la
+Grande-Chancellerie, s'avisa de tirer au clair les titres du vieux
+combattant devenu sa bête noire. Il n'eut pas de peine à voir aboutir sa
+petite enquête, et un beau matin on put lire, dans les quarante-trois
+communes de sa circonscription, un placard libellé en ces termes:</p>
+
+<p>"Le nommé Folichon (Olivier), autour duquel la réaction mène un tel
+tapage, est un ancien employé de l'octroi de Paris, retraité et
+pensionné après trente ans de loyaux services.<a name="page_065" id="page_065"></a></p>
+
+<p>"Etant d'inspection réglementaire quai de Bercy, le 7 juillet 1875, à
+deux heures de relevée, il aperçut un ivrogne, lequel, étendu à plat
+ventre, les lèvres à fleur d'eau, cherchait à boire. Il l'a tiré par les
+pieds, ramené au poste et fait dégorger tout son saoul.</p>
+
+<p>"A cette occasion, sur un rapport motivé, le nommé Folichon (Olivier)
+s'est vu décerner la médaille de sauvetage, dont il porte le ruban à
+l'heure qu'il est."</p>
+
+<p>Ceux de Nançay n'en pouvaient croire leurs yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est la vérité, ce qu'il y a d'écrit sur l'affiche? interrogea
+la mère Crétu dont la voix tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, répondit le foudre de guerre qui avait failli prendre au
+collet l'empereur d'Allemagne.</p>
+
+<p>Et, toujours modeste, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je vous ai jamais dit le contraire?<a name="page_066" id="page_066"></a></p>
+
+<h2><a name="PAROLE_DHONNEUR" id="PAROLE_DHONNEUR"></a>PAROLE D'HONNEUR.<br /><br />
+<small>P<small>AR</small> JEAN DU RÉBRAC.</small></h2>
+
+<p>C<small>E</small> n'était encore qu'un enfant de seize ans, et, cependant, on allait le
+fusiller.</p>
+
+<p>La compagnie de fédérés à laquelle il appartenait venait d'être mise en
+déroute par l'armée de Versailles. Pris les armes à la main, en même
+temps qu'une dizaine de ses camarades, il avait été amené avec eux au
+poste de la mairie du XI<sup>e</sup> arrondissement.</p>
+
+<p>Frappé de sa jeunesse et de l'étonnante sérénité de sa physionomie, le
+commandant avait donné l'ordre de surseoir à son égard, et de le garder
+à vue pendant qu'on allait procéder, au pied de la barricade voisine, à
+l'exécution de ses compagnons.</p>
+
+<p>Apprenti typographe, au moment où le démon de la guerre vint s'abattre
+sur la France, il vivait tranquille et heureux entre son père et sa
+mère, de paisibles travailleurs qui ne s'occupaient pas même de la
+politique.</p>
+
+<p>Dès le début, les Prussiens avaient tué son père. Les privations du
+siège, les longues stations à la porte des bouchers et des boulangers,
+les pieds dans la neige et dans la glace, avaient couché sa mère sur le
+triste lit de misère, où elle se mourait lentement.</p>
+
+<p>Un jour qu'il était allé, comme tant d'autres, au risque de se faire
+tuer, cueillir des pommes de terre dans la plaine Saint-Denis, en
+rampant sur la terre profondément durcie par la gelée, une balle
+prussienne était venue lui fracasser une épaule.<a name="page_067" id="page_067"></a></p>
+
+<p>Plus tard, un peu pour manger, un peu par crainte, il avait cru devoir
+s'enrôler dans l'armée de la Commune. Comme beaucoup de ses camarades,
+il n'avait marché qu'à regret. Il n'avait pas du tout le c&oelig;ur à cette
+lutte fratricide. Et, maintenant, sur le point de payer de sa vie un
+concours de fatalités inexorables, il se félicitait au moins de n'avoir
+pas une seule mort à se reprocher. Il en était bien sûr, et pour cause.</p>
+
+<p>Pourtant, qu'il eût tué, ou non, on allait lui ôter la vie. Cela lui
+donnait une bien triste idée de la logique des choses. Aussi, lui
+importait-il fort peu maintenant de vivre, ou de mourir. Ce qu'il avait
+vu, ce qu'il avait souffert en quelques mois, lui causait une réelle
+épouvante de la vie. Certes, il lui était pénible de quitter, au milieu
+de ce monde méchant, sa bonne mère qu'il aimait tant; mais il se
+consolait un peu en pensant que, très probablement, elle n'avait plus
+elle-même bien longtemps à souffrir. Quand il l'avait quitté, il y avait
+déjà quatre jours, elle était fort affaiblie. "Mon pauvre enfant," lui
+avait-elle dit, "embrasse-moi bien, car j'ai le pressentiment que je ne
+te reverrai pas."</p>
+
+<p>Ah! pensait-il, si on voulait bien avoir confiance en lui, si on
+consentait à lui donner une heure de liberté; il courrait auprès d'elle,
+et il reviendrait de lui-même, se remettre aux mains de ceux qui
+paraissaient avoir soif de son sang. Il en donnerait sa parole
+d'honneur, et il la tiendrait. Pourquoi manquerait-il à sa parole?</p>
+
+<p>Il en était là de ses funèbres réflexions quand, soudain, le commandant,
+suivi de plusieurs officiers, s'approcha de lui.</p>
+
+<p>&mdash;A nous deux, maintenant, mon gaillard. Tu sais ce qui t'attend?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon commandant, et je suis prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! si prêt que cela? Tu n'as donc pas peur de la mort?<a name="page_068" id="page_068"></a></p>
+
+<p>&mdash;Moins peur que de la vie. J'ai tant vécu depuis six mois, et j'ai vu
+tant de si vilaines choses que la mort me paraît belle et désirable à
+côté de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;N'empêche que si je te donnais tout de suite à choisir, tu
+n'hésiterais pas un instant. Si je te disais: "Prends tes jambes à ton
+cou, et fiche-moi le camp," ce serait vite fait, hein? mon bonhomme; et
+l'on ne te reverrait pas ici?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon commandant, essayez-en. Pour la rareté du fait,
+mettez-moi à l'épreuve. La chose en vaut la peine. Un de plus ou de
+moins à fusiller, peu vous importe. Une heure de liberté, pas plus. Vous
+verrez si je serai exact au rendez-vous, et si la mort me fait peur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui da! tu n'es pas bête, mais tu me crois un peu trop naïf. Une fois
+libre, loin d'ici, tu reviendrais comme ça, bonnement, te faire
+fusiller, du même pas que tu irais à un rendez-vous d'amour? Ce serait
+en effet singulier, mais ce n'est pas à moi que tu feras accroire ça.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, mon commandant, vous ne me paraissez pas méchant. C'est que,
+sans doute, vous avez eu une bonne mère. Cette mère, vous l'aimez
+certainement par-dessus tout. Si, comme moi, vous étiez sur le point de
+mourir, votre dernière pensée serait pour elle. Vous béniriez celui qui
+pourrait vous donner la suprême consolation de la presser sur votre
+c&oelig;ur une dernière fois. Eh bien! mon commandant, faites pour moi ce
+que vous souhaiteriez qu'on fît pour vous. Accordez-moi une heure de
+liberté pour aller embrasser ma mère, et je vous donne ma parole
+d'honneur de revenir ensuite me remettre entre vos mains....</p>
+
+<p>Pendant que le jeune homme parlait, le commandant allait et venait, en
+tourmentant sa moustache, et en faisant de visibles efforts pour
+repousser l'émotion qui l'envahissait. "Ma parole," murmura-t-il, "ce
+gamin-là parle comme un chevalier d'autrefois.<a name="page_069" id="page_069"></a>"</p>
+
+<p>Tout à coup, il s'arrêta en face de son prisonnier, les sourcils
+froncés, la figure sévère:</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Victor Oury.</p>
+
+<p>&mdash;Ton âge?</p>
+
+<p>&mdash;Seize ans le 15 juillet prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Où demeure ta mère?</p>
+
+<p>&mdash;A Belleville.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'as-tu quittée? Pourquoi as-tu suivi les fédérés?</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait bien manger. Puis des camarades, des voisins, menaçaient de
+me fusiller si je ne marchais pas avec eux. Ils disaient que j'étais
+assez grand pour faire mon devoir. Ma pauvre mère eut peur et me
+conseilla, en pleurant, de faire comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as donc plus ton père?</p>
+
+<p>&mdash;Il a été tué.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Au Bourget.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est entendu, dit le commandant d'un air solennel, après
+avoir un moment réfléchi, tu vas aller embrasser ta mère. Tu m'as donné
+ta parole d'honneur d'être ici dans une heure. C'est bien. Moi, je te
+donne jusqu'à ce soir. Allons! file!</p>
+
+<p>Il partit comme un trait.</p>
+
+<p>Vingt minutes plus tard, il frappait à la porte de sa mère. La voisine
+qui la soignait vint lui ouvrir. En l'apercevant, elle poussa une
+exclamation de joyeuse surprise. Tout le monde le croyait mort. Il
+voulut se précipiter dans la chambre de sa mère. La femme l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;N'entre pas, lui dit-elle à voix basse. Ta mère repose.</p>
+
+<p>Impatient, il n'entendait qu'à moitié ce que la brave femme lui disait.
+Il crut percevoir un faible appel de son nom. Aussitôt, il se dirigea,
+sur la pointe des pieds, vers le<a name="page_070" id="page_070"></a> lit de sa mère. Il ne s'était pas
+trompé; la malade avait les yeux grands ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Victor! s'écria-t-elle d'une voix affaiblie.</p>
+
+<p>En même temps, sans proférer un mot, son fils tombait dans ses bras.</p>
+
+<p>Alors, ce jeune homme que nous avons vu jusqu'ici indifférent,
+impassible, devant la mort, ne peut plus que sangloter. Dans les bras de
+sa mère, il redevient un enfant, il a peur, il se désespère.</p>
+
+<p>La pauvre femme, à qui le contact de son fils semblait rendre toutes ses
+forces, essayait en vain de le consoler. "Pourquoi pleurer ainsi, mon
+enfant bien-aimé?" lui disait-elle. "Je ne veux plus que tu me quittes.
+Tu n'as donc plus rien à craindre. Tu vas jeter à la rue ce costume de
+malheur que je ne veux plus voir. Moi, je vais me dépêcher de guérir. Je
+me sens déjà beaucoup mieux depuis que tu es là.... Tu vas te remettre
+au travail, et tu ne tarderas pas à être tout à fait un homme. Bientôt,
+le passé ne sera plus pour nous que comme un épouvantable rêve que le
+temps finira par nous faire oublier."</p>
+
+<p>Elle embrassa à plusieurs reprises son cher désespéré, puis elle laissa
+retomber sa tête fatiguée sur l'oreiller, et s'abandonna à une
+méditation pleine de confiance en l'avenir.</p>
+
+<p>Immobile, presque honteux de sa défaillance, le malheureux jeune homme
+s'efforçait silencieusement à se ressaisir. Quand il releva la tête, se
+jugeant de nouveau plus fort que la mort, il vit que sa pauvre mère,
+cédant à la douce réaction qui résultait de la joie et de la quiétude
+qu'elle éprouvait, s'était endormie profondément. Cela acheva de lui
+rendre toute son énergie. Peut-être la Providence avait-elle voulu lui
+faciliter ainsi l'accomplissement de son devoir, et lui éviter une scène
+de désolation plus déchirante que la première. Il résolut d'en profiter
+en s'éloignant sur-le-champ.<a name="page_071" id="page_071"></a> Il effleura d'un long baiser le front de
+sa bonne mère, la contempla encore quelques instants pendant qu'elle
+semblait lui sourire, puis il sortit précipitamment de la chambre et
+s'en alla, aussi vite qu'il était venu, sans regarder autour de lui,
+sans voir personne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! déjà? fit le commandant stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne vous avais pas donné ma parole?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais il me semble que tu t'es bien pressé. Sans manquer à
+ta parole, tu aurais pu rester un peu plus longtemps auprès de ta mère.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre mère!... Après une scène de larmes où j'ai senti un moment
+mon courage m'abandonner, larmes de joie pour elle, larmes de désespoir
+pour moi, elle s'est endormie d'un sommeil si profond, si calme, si
+heureux que je n'ai pas eu la force d'attendre son réveil pour la
+quitter à jamais. Elle s'était endormie en songeant avec bonheur que je
+ne me séparerais plus d'elle. Qui sait si, au dernier moment, je
+n'aurais pas faibli? Maintenant, mon commandant, je n'ai plus qu'une
+prière à vous faire, c'est d'en finir avec moi le plus vite possible.</p>
+
+<p>Le commandant observait ce jeune homme avec étonnement, et malgré lui,
+ses yeux se mouillaient de pitié et d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je te faisais grâce?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon commandant, je l'accepterais avec plaisir, parce qu'en
+même temps vous feriez grâce à ma pauvre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! tu es décidément un brave garçon, et tu ne méritais pas de
+tant souffrir. Tu peux t'en aller.... Auparavant, viens que je
+t'embrasse.... Bien. Maintenant, sauve-toi, et vivement. Va rejoindre ta
+mère, et aime-là toujours bien.</p>
+
+<p>En même temps, le bon commandant prenait le jeune homme par les épaules,
+et le poussait doucement dehors.<a name="page_072" id="page_072"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'eût été vraiment dommage, dit-il à ses officiers en se retournant.</p>
+
+<p>Victor ne courut pas, il vola à Belleville. Heureusement sa mère dormait
+toujours, mais d'un sommeil qui semblait péniblement agité. Il n'osait
+pas la réveiller, pourtant il aurait bien voulu l'embrasser et lui faire
+partager sa joie.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle se dressa en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Victor!... mon enfant!... grâce!... grâce!... Ah! tu es là, fit-elle
+en s'éveillant. C'est bien toi? En même temps elle le palpait et le
+serrait alternativement dans ses bras tout en le couvrant de
+baisers.&mdash;Ah! mon pauvre enfant!... mon cher enfant!... finit-elle par
+dire, je rêvais qu'on allait te fusiller.</p>
+
+<p>C'eût été, en effet, grand dommage qu'on l'eût fusillé, ce petit
+communard malgré lui, car il est aujourd'hui l'un des officiers les plus
+distingués de notre armée d'Orient.<a name="page_073" id="page_073"></a></p>
+
+<h2><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES.</h2>
+
+<h3>L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.</h3>
+
+<p><a href="#page_002">2</a> 17. <b>les arrêta net</b>: <i>stopped them short</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_002">2</a> 18. <b>francs-tireurs</b>: the <i>guerrillas</i>, independent military detachments
+waging the war in their own fashion, and acknowledging no allegiance to
+the commanding general. The word <i>franc-tireur</i> is used for the
+<i>individual</i> as well as for the <i>corps</i> to which such individual
+belongs.</p>
+
+<p><a href="#page_003">3</a> 2. <b>ornière</b>: <i>rut</i>; here, <i>excavation</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_004">4</a> 16-17. <b>ils en feraient une bouillie, une pâtée</b>: <i>they would make
+mince-meat or a pie out of him</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_004">4</a> 21. <b>histoire de rire</b>: <i>matter of laughing; just to amuse themselves</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_006">6</a> 5-6. <b>n'entendant rien que les plaintes sourdes de ses entrailles</b>:
+<i>hearing nothing but the dull gnawing in his stomach</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_007">7</a> 1. <b>qui le crispa</b>: <i>which made him shudder</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_008">8</a> 25. <b>nom d'un nom</b>: a softened form of an oath.</p>
+
+<p><a href="#page_009">9</a> 3. <b>chamarré d'or</b>: <i>covered with gold lace</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_009">9</a> 19. <b>agenda de commerce</b>: <i>a drummer's note-book</i>; as though he were
+jotting down an order for merchandise.</p>
+
+<p><a href="#page_010">10</a> 10. <b>un aïeul</b>: here, <i>an old man</i>.</p>
+
+<h3>L'ONCLE SAMBUQ.</h3>
+
+<p><a href="#page_011">11</a> 7. <b>trois-mâts</b>: <i>three-masted schooner</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_011">11</a> 14-15. <b>un verre de mastic passé en contrebande</b>: <i>a glass of mastic
+which had been smuggled into the country</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_012">12</a> 9. <b>un oncle d'Amérique</b>: a common phrase, denoting a rich<a name="page_074" id="page_074"></a> person or
+an unforeseen inheritance; according to the Continental idea, all
+Americans are enormously rich.</p>
+
+<p><a href="#page_012">12</a> 21. <b>cabanon</b>: <i>hut</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_012">12</a> 25. <b>fouillis</b>: <i>confusion</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_012">12</a> 28. <b>censée</b>: <i>thought, intended</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_013">13</a> 11. <b>pecaïre</b>: a Provençal expression, which can here be rendered <i>dear
+me</i>. It is a universal exclamation in the south of France to denote
+surprise, pity, joy, or almost any other emotion.</p>
+
+<p><a href="#page_013">13</a> 16. <b>quoique ça</b>: <i>nevertheless</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_013">13</a> 19. <b>de but en blanc</b>: <i>without any preliminaries, point blank</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_013">13</a> 28. <b>aïoli</b>: a Provençal dish, composed of oil, garlic, and codfish.</p>
+
+<p><a href="#page_013">13</a> 29. <b>bouillabaisse</b>: a sort of fish chowder, with garlic; it is the
+national dish of the inhabitants of Marseilles.</p>
+
+<p><a href="#page_014">14</a> 1. <b>voir un peu de quoi il retourne à ce New York</b>: <i>just see what is
+going on in that big New York</i>. Notice the disdain expressed by the ce;
+compare with the scornful use of <i>iste</i> in Latin.</p>
+
+<p><a href="#page_014">14</a> 11. <b>Manche</b>: <i>the English Channel</i>, well named <i>Manche</i>, from its
+sleeve-like form.</p>
+
+<p><a href="#page_014">14</a> 26. <b>sous-commissaire</b>: <i>assistant purser</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_014">14</a> 28. <b>escogriffe</b>: <i>sharper</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_016">16</a> 3. <b>fourbu</b>: <i>worn out, tired to death</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_016">16</a> 10. <b>filer</b>: <i>to spin</i>, then <i>to spin along, to run fast</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_017">17</a> 7. <b>topez là</b>: <i>let's shake on it</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_017">17</a> 10. <b>leur</b>: cf. note on p. 14, l. I, <i>ce</i>.</p>
+
+<h3>L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.</h3>
+
+<p><a href="#page_018">18</a> 7. <b>que je vous donne telle quelle</b>: <i>which I'll tell you just as it
+is</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_018">18</a> 10. <b>moblot</b>: <i>soldier of the mobile</i>. The <i>mobile</i> is the reserve
+force of the French army, called under arms in case of war, and then
+only to replace on garrison duty the regular soldiers who have gone to
+the front. The <i>moblots</i> go to battle only as a last extremity, when
+regular troops no longer exist.</p>
+
+<p><a href="#page_018">18</a> 16. <b>vieux jeu</b>: <i>of the old school</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_019">19</a> 7. <b>cela me serrait le c&oelig;ur</b>: <i>the thought of that made my heart
+ache</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_019">19</a> 11. <b>pension</b>: <i>boarding school</i>; the word also signifies <i>a boarding
+house</i>.<a name="page_075" id="page_075"></a></p>
+
+<p><a href="#page_019">19</a> 20. <b>jouaient aux billes</b>: <i>were playing (at) marbles</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_019">19</a> 24. <b>un échappé des contes d'Hoffmann</b>: <i>as if he had escaped from one
+of Hoffmann's stories</i>. Hoffmann, a German writer of fantastic stories,
+was born Jan. 24, 1776; died June 25, 1822.</p>
+
+<p><a href="#page_019">19</a> 27. <b>gaillard ayant fait campagne</b>: <i>robust, independent-looking
+fellow, who had been through the war</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_020">20</a> 19-20. <b>me les sciait à mi-cuisse</b>: <i>sawed into the middle of my
+thighs</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_021">21</a> 6. <b>je l'ai pas mal oublié</b>: <i>I have forgotten most of it</i>.</p>
+
+<h3>LA CHARGE DES MORTS.</h3>
+
+<p><a href="#page_022">22</a> 4. <b>tourné</b>: <i>flanked</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_026">26</a> 1. <b>s'ébranla</b>: <i>got under way</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_026">26</a> 15. <b>emballés</b>: <i>running away, on a mad gallop</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_026">26</a> 29. <b>débâcle</b>: <i>rout, confusion</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_027">27</a> 8. <b>tintant le glas</b>: <i>sounding the death knell</i>.</p>
+
+<h3>LE PETIT HOMME ROUGE.</h3>
+
+<p><a href="#page_029">29</a> 8. <b>torrent</b>: <i>flood, swarm</i>; both the living and the dead are here
+meant.</p>
+
+<p><a href="#page_029">29</a> 17. <b>Tuileries</b>: in ancient times the site of brick yards or a tile
+manufactory; later the very center of Paris and occupied by the
+magnificent palace, home of the French monarchy, which was burned during
+the Commune directly after the war of 1870-71. The ground is now laid
+out as a park.</p>
+
+<p><a href="#page_030">30</a> 13. <b>Suisse</b>: the Swiss yeomen were, on account of their sturdy
+character and reliability, entrusted with royal guard duty from early
+monarchical times; hence the word <i>Suisse</i> has come to mean <i>royal
+guards</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_030">30</a> 14. <b>maréchaux</b>: the royal title of <i>maréchal</i>, now extinct in the
+French army, was the highest office in the gift of the king.</p>
+
+<p><a href="#page_030">30</a> 19. <b>en culs de bouteilles</b>: <i>rounded like bottle ends</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_032">32</a> 6. <b>escaliers en vis</b>: <i>winding stairway</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_032">32</a> 7-8. <b>et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées</b>:
+<i>and which stopped before the walled-up opening of old doors</i>.<a name="page_076" id="page_076"></a></p>
+
+<p><a href="#page_032">32</a> 24-25. <b>des chausses à trousses</b>: <i>balloon breeches</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_032">32</a> 25. <b>casaque tailladée</b>: <i>slashed loose coat</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_032">32</a> 25-26. <b>coiffé d'un chaperon à oreillère et à queue pendante</b>: <i>his
+head covered with a hood and earlaps, with a tassel hanging from it</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_033">33</a> 19. <b>je suis étrangère</b>: Marie Antoinette, consort of Louis XVI, was of
+Austrian blood.</p>
+
+<h3>LA BATAILLE DE FR&OElig;SCHWILLER.</h3>
+
+<p><a href="#page_035">35</a> 2. <b>qui vient de fournir une longue traite</b>: <i>who has just ridden a
+long distance</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_035">35</a> 14. <b>il piqua des deux</b>: i.e. <i>des deux éperons</i>; <i>he dug both spurs
+into his horse</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_035">35</a> 14. <b>à fond de train</b>: <i>at the top of his speed</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_036">36</a> 6. <b>qui relevaient de son commandement</b>: <i>who were under him</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_036">36</a> 11. <b>fichées</b>: <i>placées, mises</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_037">37</a> 5-6. <b>contreforts</b>: <i>spurs of a mountain range</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_038">38</a> 13-14. <b>au fur et à mesure</b>: <i>according as</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_039">39</a> 26. <b>hoquets d'agonie</b>: <i>dying gasps</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_039">39</a> 28. <b>nom de nom</b>: an abbreviated and softened form of an oath.</p>
+
+<p><a href="#page_039">39</a> 30. <b>navrant</b>: <i>painful</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_040">40</a> 13. <b>du jarret</b>: <i>muscle</i>. The <i>jarret</i> is the sinew connecting the
+thigh and the calf of the leg.</p>
+
+<p><a href="#page_040">40</a> 23. <b>turcos</b>: a corps of the army.</p>
+
+<p><a href="#page_043">43</a> 31. <b>échangent une accolade</b>: <i>embrace each other</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_045">45</a> 15. <b>Dame!</b> <i>Well!</i> The derivation of <i>dame</i> is the Latin vocative
+<i>Domine</i>, <i>O Lord</i>; quite remote from an English expression of similar
+consonance. It is a choice exclamation, essentially Parisian, and used
+by all people of education; ladies use the term as the Englishwoman uses
+"Gracious!"</p>
+
+<p><a href="#page_045">45</a> 15. <b>soit</b>: the subjunctive here well expresses the doubt in the
+trooper's mind. The idea of doubt or possibility is the basis of all
+subjunctive.</p>
+
+<h3>LE MAUVAIS ZOUAVE.</h3>
+
+<p><a href="#page_046">46</a> 8-9. <b>bonhomme</b>: <i>the fellow; un homme bon</i> is <i>a good man</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_046">46</a> 16. <b>trois petits blondins couleur d'épis brûlés</b>: <i>three little
+tow-headed children</i>.<a name="page_077" id="page_077"></a></p>
+
+<p><a href="#page_046">46</a> 21. <b>A qui en as-tu?</b> <i>With whom are you vexed?</i> The same construction
+in his answer: "<i>j'en ai à cinq ou six drôles</i>," <i>I can't stand five or
+six rascals</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_047">47</a> 1. After the war of 1870-71, the inhabitants of the conquered
+provinces had the privilege of <i>opter</i>, or choosing between the French
+and German as their future nationality; this "choice" was made under
+certain vexatious restrictions, and those who chose to remain French, as
+the blacksmith in this story, had a disagreeable lot.</p>
+
+<p><a href="#page_047">47</a> 3. <b>Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?</b> <i>What on earth have they
+made them drink?</i></p>
+
+<p><a href="#page_047">47</a> 13-14. <b>vous rapetissez tout à la taille de vos marmots</b>: <i>you narrow
+down everything to the size of your children</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_047">47</a> 20-21. <b>latte de chasseur</b>: <i>his regimental sword</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_047">47</a> 29. <b>descendu</b>: <i>brought down</i>, i.e. <i>killed</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_047">47</a> 32. <b>chopes</b>: <i>large glasses</i>, "schooners."</p>
+
+<p><a href="#page_049">49</a> 6. <b>la chechia</b>: <i>the cap</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_049">49</a> 28. <b>chevet</b>: <i>the head of the bed</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_050">50</a> 10-11. <b>l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route</b>: <i>the tin
+case which contains his military papers</i>.</p>
+
+<h3>UN MARIAGE.</h3>
+
+<p><a href="#page_051">51</a> 5-6. <b>au beau milieu d'une affluence</b>: <i>right in the midst of a crowd</i>,
+etc.</p>
+
+<p><a href="#page_051">51</a> 22. <b>s'il en fut</b>: <i>as could be</i>; the bridal procession was of the
+utmost simplicity.</p>
+
+<p><a href="#page_052">52</a> 8. <b>caraco de mérinos noir</b>: <i>a black wool jacket</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_052">52</a> 30. <b>contre-maître</b>: <i>overseer</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_052">52</a> 33. <b>faut croire</b>: <i>I suppose</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_053">53</a> 4. <b>on se passera bien de moi</b>: <i>they will get along all right without
+me</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_053">53</a> 8. <b>"boraine de Nimy,"... "vaclette"</b>: <i>boraine de Nimy</i>, a kind of
+pipe; <i>vaclette</i> is explained by the words which follow.</p>
+
+<p><a href="#page_053">53</a> 11. <b>cogna le sien contre le mien</b>: <i>clinked glasses with me</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_053">53</a> 11. <b>le lampa tout d'une haleine</b>: <i>drank it all in one gulp</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_053">53</a> 20. <b>du fin matin au brun soir</b>: <i>from early morning till late at
+night</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_053">53</a> 21-22. <b>marteaux-pilons</b>: <i>trip hammers</i>; the immense hammers of the
+iron works.<a name="page_078" id="page_078"></a></p>
+
+<p><a href="#page_054">54</a> 1. <b>luron</b>: <i>a good fellow</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_054">54</a> 6. <b>Pauvre fieu</b>: (<i>pauvre fils</i>) <i>poor fellow</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_054">54</a> 8-9. <b>Une paille de fer rouge venait de lui crever l'&oelig;il droit</b>: <i>a
+spark of red-hot iron had just put out his right eye</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_054">54</a> 9. <b>Le fourgon de l'hôpital</b>: <i>the hospital ambulance</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_054">54</a> 17. <b>quinquets</b>: <i>lamps</i>; here slang for <i>eyes</i>; "our two blinkers."</p>
+
+<p><a href="#page_054">54</a> 19. <b>Que l'un s'en aille</b>: <i>que</i> here means <i>if,&mdash;if you lose one of
+them</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_054">54</a> 31. <b>viveur et joueur</b>: <i>a high liver and gambler</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_054">54</a> 33-34. <b>marchait cahin-caha, à la comme-je-te-pousse</b>: <i>got on any
+which way, just as luck would have it</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_055">55</a> 8. <b>passif</b>: a mercantile term,&mdash;<i>liabilities</i>. The assets of a concern
+are its <i>actif</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_055">55</a> 12. <b>sur le pavé</b>: <i>on the street, without work</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_055">55</a> 13. <b>à tout jamais</b>: <i>forever</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_055">55</a> 17-18. <b>qu'il n'attentât à ses jours</b>: <i>lest he might commit suicide</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_056">56</a> 4. <b>fils d'acier et de laiton</b>: <i>steel and brass wire</i>. <i>Fil</i> is <i>wire,
+thread</i>; <i>le fils</i> is <i>the son</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_056">56</a> 22. <b>un tronc</b>: <i>a charity box</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_056">56</a> 25. <b>pancartes</b>: <i>notices, inscriptions</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_056">56</a> 34. <b>dentellière de son état</b>: <i>a lace worker by trade</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_057">57</a> 3. <b>au cliquetis de ses fuseaux</b>: <i>by the clicking of her embroidery
+needles</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_057">57</a> 24. <b>demoiselle de comptoir</b>: <i>cashier</i>.</p>
+
+<h3>POUR LE RUBAN.</h3>
+
+<p><a href="#page_060">60</a>. <b>Pour le ruban</b>: the ribbon worn in the buttonhole, which shows its
+wearer to be a member of the Legion of Honor.</p>
+
+<p><a href="#page_060">60</a> 8. <b>émarger</b>: <i>to receive money from the government</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_060">60</a> 16. <b>instrus</b>: (<i>intrus</i>) <i>an intruder</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_062">62</a> 23. <b>moellon</b>: <i>a rough stone</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_062">62</a> 29. <b>d'antan</b>: (<i>d'autre fois</i>) <i>in former times</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_063">63</a> 4. <b>périgourdin</b>: <i>of Périgord</i>, the old name of a locality in France,
+near Bordeaux.</p>
+
+<p><a href="#page_063">63</a> 14-15. <b>Ponson du Terrail</b>: a cheap author of penny dreadfuls and
+serial stories, many of which deal with antiquity and use the antiquated
+language of the following lines.<a name="page_079" id="page_079"></a></p>
+
+<p><a href="#page_064">64</a> 5. <b>hobereaux</b>: <i>country squires</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_064">64</a> 6. <b>valetaille</b>: <i>the serving people</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_064">64</a> 10. <b>Bayard</b>: the <i>chevalier sans peur et sans reproche</i>, as he is
+universally known in history. One of the most sympathetic figures of
+French history, the type of the nobleman and hero, who was equally
+adroit at keeping an entire hostile army at bay, alone, stationed at the
+entrance of the bridge, and at honoring beauty and wit. He died in 1524.</p>
+
+<p><a href="#page_064">64</a> 23. <b>rallié</b>: this word is perhaps equivalent to the term "Mug-wump."</p>
+
+<p><a href="#page_064">64</a> 25-26. <b>qui ne semblait pas disposer de la Grande-Chancellerie</b>: <i>who
+did not claim to boss the whole chancery</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_065">65</a> 2. <b>de relevée</b>: <i>afternoon</i>.</p>
+
+<h3>PAROLE D'HONNEUR.</h3>
+
+<p><a href="#page_066">66</a> 3. <b>fédérés</b>: the <i>communards</i>, that is, the revolutionary section
+which fought against the established government, fired the <i>Tuileries</i>
+and the <i>Cour des Comptes</i> (the Chamber of Deputies) directly after the
+end of the Franco-Prussian war; the <i>fédérés</i> sought to create political
+disturbances immediately after the withdrawal of the Prussian troops
+from Paris.</p>
+
+<p><a href="#page_066">66</a> 4. <b>armée de Versailles</b>: Paris was in the hands of the Prussians;
+therefore the French government withdrew to Versailles and from thence
+directed public affairs; hence the name "Versailles army," equivalent to
+the government troops.</p>
+
+<p><a href="#page_066">66</a> 7. <b>arrondissement</b>: <i>ward</i>. Paris is divided into wards, each with its
+<i>maire</i>, its <i>mairie</i> (city hall), and <i>député</i> (congressman); all the
+<i>arrondissements</i> are, however, united for civil government under the
+prefect of the department. The departments (like the counties of an
+American state) have likewise their <i>arrondissements</i>. There are
+eighty-six departments in France.</p>
+
+<p><a href="#page_066">66</a> 9. <b>surseoir</b> = <i>remettre: to delay, to put off</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_066">66</a> 18. <b>les longues stations à la porte des bouchers</b>. During the siege of
+Paris the people bought <i>bons</i>, or checks, from the government, upon
+presentation of which their limited rations were supplied; long lines
+were formed in front of the dealers in food products; as the winter
+weather was extremely severe, this caused great physical suffering and
+sickness to many, especially to those of the poorer class, as the mother
+in the story.<a name="page_080" id="page_080"></a></p>
+
+<p><a href="#page_067">67</a> 2. <b>armée de la Commune</b>: <i>the armée des fédérés</i>; see note on p. 66,
+l. 3.</p>
+
+<p><a href="#page_067">67</a> 27. <b>Il en était là de ses funèbres réflexions</b>: <i>he was at that point
+with his doleful thoughts</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_068">68</a> 4. <b>N'empêche que si</b>: <i>all the same, if,</i> etc.</p>
+
+<p><a href="#page_068">68</a> 5-6. <b>Prends tes jambes à ton cou</b>: <i>hurry up, pick up your heels</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_068">68</a> 6. <b>fiche-moi le camp</b>: <i>get out of here</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_068">68</a> 13. <b>Oui da!</b> <i>Come now!</i></p>
+
+<p><a href="#page_068">68</a> 17. <b>accroire</b>: <i>believe, swallow that</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_068">68</a> 31. <b>en tourmentant sa moustache</b>: <i>twirling his moustache</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_070">70</a> 7-8. <b>ne peut plus que sangloter</b>: <i>could do nothing but sob, broke
+down completely</i>. The French often uses the present of the verb in vivid
+narration where the English uses the past.</p>
+
+<p><a href="#page_070">70</a> 19-20. <b>que le temps finira par nous faire oublier</b>: <i>which time will
+make us gradually forget</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_070">70</a> 26. <b>s'efforçait... à se ressaisir</b>: <i>tried to regain his composure</i>.</p>
+
+<p><a href="#page_072">72</a> 15. <b>communard</b>: see note on p. 66, l. 3; a soldier in the army of the
+commune.<a name="page_081" id="page_081"></a></p>
+
+<h2><a name="ENGLISH_PARAPHRASES" id="ENGLISH_PARAPHRASES"></a>ENGLISH PARAPHRASES.<br /><br />
+<small>F<small>OR</small> R<small>ETRANSLATION INTO</small> F<small>RENCH</small>.</small></h2>
+
+<h3>
+<a href="#SCHNAFFS">L'aventure De Walter Schnaffs.</a><br />
+<a href="#SAMBUQ">L'oncle Sambuq.</a><br />
+<a href="#DROLE">L'histoire La Plus Drole.</a><br />
+<a href="#MORTS">La Charge Des Morts.</a><br />
+<a href="#ROUGE">Le Petit Homme Rouge.</a><br />
+<a href="#SCHWILLER">La Bataille De Fr&oelig;schwiller.</a><br />
+<a href="#ZOUAVE">Le Mauvais Zouave.</a><br />
+<a href="#UN_MARIAGE">Un Mariage.</a><br />
+<a href="#RUBAN">Pour Le Ruban.</a><br />
+<a href="#HONNEUR">Parole D'honneur.</a></h3>
+
+<h3>L'AVENTURE DE WALTER <a name="SCHNAFFS" id="SCHNAFFS"></a>SCHNAFFS.</h3>
+
+<p>T<small>HE</small> hero of this story was with the German army during the last war
+between Germany and France. He hated guns and cannon and he missed very
+much his pretty wife and his children. He preferred to get up late and
+go to bed early and, above all, to eat lots of good things and drink
+beer. But now that he was [a] soldier, he was forced to pass the night
+on the ground, well wrapped up in his military cloak; and he wept often,
+thinking of the debts which he had contracted. If he was killed there
+would be no one to bring up his little ones. At the beginning he was
+afraid of the bullets which whistled close to his head, and he passed
+his entire time in an extreme terror.</p>
+
+<p>When he was in the north of France, he was sent with a few companies to
+see if there were any French soldiers in the neighborhood. Everything
+was calm and he was walking along without thinking of the danger, when
+suddenly a band of guerrillas came out of the woods and fired at the
+Germans.</p>
+
+<p>Walter Schnaffs knew that he could not run as fast as the Frenchmen,
+because he was so fat, and, looking around for a way to retreat, he
+perceived a ditch almost covered with dry brush-wood. He jumped in and
+fell to the bottom of what was really a deep hole. Soon all the noise of
+the struggle stopped, and night came on.</p>
+
+<p>The poor fellow did not know what to do. He was horribly frightened, and
+he began to be very hungry. He still wore his uniform, and he thought to
+himself: "If I were only a prisoner of war, then, at least, I should not
+be hungry, and I could pass<a name="page_082" id="page_082"></a> my time until the end of the war without
+any apprehension of bullets and sabres."</p>
+
+<p>But new fears came to him: if he should meet any country people, he was
+sure that they would kill him with their scythes and pickaxes and their
+shovels; and the guerrillas would shoot him just to have a good time and
+see him leaning against the wall.</p>
+
+<p>In the midst of these terrible reflections he fell asleep, and when he
+awoke he saw the sun shining almost above his head. He was so hungry
+that his stomach pained him, and the thought of the good sausage which
+he used to eat as a soldier made his mouth water. The idea came to him
+to attack a rustic who was alone, take away his shovel from him, and dig
+the ditch still deeper in order to hide himself better; then he felt
+that he was going mad, and finally he resolved to start for the château
+in the distance rather than suffer longer.</p>
+
+<p>In the lower windows, which were open, he saw lights, and he smelt the
+pleasant odor of cooked meat, and without a moment's reflection he
+opened the window and entered the room. All the servants were dining
+around the large table, and seeing the German soldier they uttered
+horrible cries and rushed toward the door at the end of the hall. The
+chairs were overturned, and in three seconds the room was empty.</p>
+
+<p>Walter did not know what to think; but hunger spoke louder than his
+other emotions, and he sat down at the table and began to eat and drink.
+He emptied all the plates and all the bottles, and he could scarcely
+breathe; slowly his eyes closed in spite of him, his head dropped on the
+table, and he fell asleep.</p>
+
+<p>Some hours afterwards a great noise was heard; the windows were broken
+in and fifty men, armed to the teeth, rushed in, seized the German, and
+bound him hand and foot. He was scarcely awake, but he was glad to be a
+prisoner, smiled, and kept on saying, "Ja, ja." The colonel took a
+notebook from his pocket and wrote: "After a terrible combat the
+Prussians beat a retreat, leaving many wounded and prisoners in our
+hands."</p>
+
+<p>They ordered Walter to go with them to the prison in the town, some
+miles from the château, and the colonel was decorated with the Cross of
+the Legion of Honor for his bravery.<a name="page_083" id="page_083"></a></p>
+
+<h3>L'ONCLE <a name="SAMBUQ" id="SAMBUQ"></a>SAMBUQ.</h3>
+
+<p>T<small>HE</small> truth of all this story is that a bad fellow, the black sheep of his
+family, had embarked as cabin boy on an American schooner, had gone to
+New York, and there died, poor and unknown. But in the country around
+Marseilles they thought that he was rich and that his nephew would get
+his property.</p>
+
+<p>One day a sailor who was returning from the United States met Tréfume,
+and told him that he had seen Uncle Sambuq on the docks at New York, and
+that he had lost in a shipwreck the presents which had been entrusted to
+him. At first people said that Uncle Sambuq was rich; then that he had
+slaves and gold mines and everything else. Everybody envied Tréfume, and
+the latter was happy, believing himself rich.</p>
+
+<p>One day they received a letter from the French ambassador in the United
+States, saying that Uncle Sambuq was dead; that was all; not a word
+about his property. They cried a little, then the wife asked: "Why does
+he not speak about the money?" "That would not be proper," answered
+Tréfume. "He will soon write another letter." The days passed and
+nothing arrived; at last Tréfume took it into his head (had the idea) to
+embark at Le Havre and to go to America. The immense ship, with its
+splendid cabins and its passengers, caused in him a religious awe, and
+he did not speak for a week; then, toward the end of his voyage, he
+remembered the object of his journey, and he asked the purser, who was
+very busy on the eve of landing, where he should go. "Those gentlemen
+will give you better information than I," said he, "for they are
+Americans, and are well acquainted with New York." The purser said this
+to get rid of Tréfume. These gentlemen were always alone and spoke to no
+one, and did not take kindly to the attempts of Tréfume to speak with
+them. Every time he approached them they turned him their backs. But
+they, too, made curious by the appearance of the strange man, asked the
+purser who he was, and the latter, a practical joker, answered: "You
+know that he is a detective disguised as a Marseilles fisherman, to get
+on the track of some robbers."<a name="page_084" id="page_084"></a></p>
+
+<p>Thereupon the two Americans shut themselves up in their cabin, and did
+not even come out to admire the harbor of New York when everybody was on
+deck. Tréfume sought the French embassy everywhere at New York, but as
+he did not speak English he could get no information. Suddenly he caught
+sight of one of the two Americans whom he had seen on the ship. He ran
+after him, and at last the man took refuge in a saloon. "Good morning,
+sir," said Tréfume. "Hush," answered the other, who was really a robber,
+and who thought that Tréfume wanted to arrest him, "hush, here is fifty
+thousand francs, and if you leave New York by the <i>Bretagne</i> this
+evening an unknown man will give you fifty thousand more." Tréfume did
+not understand a word of all this, but he was tired of New York, and he
+accepted the bargain. When he returned to Marseilles, he said that
+really the Americans do business very quickly, and that they are the
+foremost of the nations of the earth.</p>
+
+<h3>L'HISTOIRE LA PLUS <a name="DROLE" id="DROLE"></a>DROLE.</h3>
+
+<p>I am at loss to tell the funniest story of my whole life; but going back
+over the current of my recollections I find one, which, perhaps, is of
+no great value.</p>
+
+<p>I had taken part in the siege of Paris when I was scarcely twenty-three
+years old and I was a strong and well-built fellow; I was very proud of
+my light beard, but I was humiliated at the learning of our enemies. We
+Frenchmen spoke scarcely a word of German, while they spoke our language
+very well, in spite of their German accent. When the war was finished,
+my first thought was to learn German.</p>
+
+<p>I had studied English more or less at the high school, and I spoke it
+fairly well, but I have no need to tell you that the language of Goethe
+was a dead letter to me. Nevertheless I began to study the best method
+that I could find, and I took lessons from a famous teacher, and after
+four months I commenced to feel the need of going to Germany. A friend
+of mine gave me<a name="page_085" id="page_085"></a> the address of a boys' boarding school at Hanover,
+where the purest German is spoken. They assured me that the table was
+good and that the teacher was the best possible. Therefore I started,
+and arrived at the school on a fine May morning. Through the open door I
+saw several small boys in the yard, who were spinning tops and playing
+marbles and all sorts of children's games. The oldest of them was not
+more than thirteen years of age, and the youngest was about seven.</p>
+
+<p>When I told Dr. Davisson my name he looked me all over, made a gesture
+of surprise, and finally said: "What! Mr. X recommended you to come to
+my school? Don't you see that this is a boarding school for small boys?
+Your friend, when he wrote me about you, neglected to tell me your age."</p>
+
+<p>I did not know what to say, but remembering that I was all alone in that
+city, I thought I might learn German with the doctor. I said, holding
+out my hand to him: "My baggage is in the carriage, and if I promised
+you to behave well would you take me all the same?" "We can at least
+try," answered he.</p>
+
+<p>The desks were too low for me, the bed in the dormitory was too short,
+but I was bound not to set a bad example, so I remained four months with
+the doctor. I was in the highest class, and I made lots of progress;
+therefore I was rewarded for my trouble, and when I left the school I
+spoke German very well.</p>
+
+<h3>LA CHARGE DES <a name="MORTS" id="MORTS"></a>MORTS.</h3>
+
+<p>T<small>HE</small> battle had lasted all day, and at night it was still undecided; it
+was necessary to make a charge on two thousand Turks with a battery of
+artillery, otherwise the Russians could not continue their forward march
+on Plevna. It was a difficult affair, for the Turks were afraid of
+nothing; but the Russian general, who knew well all this, decided to
+send against them his last and best regiment. To their commander he
+said: "Occupy the enemy's position over there with your men. They are
+four to one of you, and many of you will find a sure death there. If you
+are successful, ring<a name="page_086" id="page_086"></a> the church bell, and I shall thus know that the
+Russian army is saved." The commander, in spite of his gentle air, was a
+good soldier; he answered: "I shall take the city."</p>
+
+<p>The horses of the Russians reared as the bullets rained about them; it
+was frightful to hear the noise of the horses galloping at the top of
+their speed in order to cross the ravine; the soldiers did not utter a
+single cry, in accordance with the orders of the commander; on all sides
+the men fell, and the shock was awful. The Turks retreated a little and
+finally took a better station a mile from the city, in order to use
+their artillery. Almost all the Russians had been killed, and,
+reassembling his men, the commander found that he had but eighty left;
+the fate of the entire Russian army depended upon him, and nevertheless
+the Turks were not beaten. The horses that had lost their riders were
+well trained; they grouped themselves together, and it was easy to
+collect them. Then a thought entered the commander's head; he ordered
+the dead riders to be tied to their horses; this was a terrible task for
+the few soldiers who remained; they asked each other if their commander
+had become mad. Then Serge put himself once more at the head of his
+squadron, composed of a few living soldiers and of many dead ones. He
+gave the command to charge. The Turks, who thought that their enemy had
+been conquered, were greatly troubled by this new attack; but when, at
+last, they saw that the Russian cavalry was an army of ghosts, as it
+seemed, they turned and fled. The day was won; but only a few horsemen
+remained. The bell of the village church was rung. The commanding
+general of the Russian army arrived; by the devotion of that regiment
+the victory was assured to the Russians.</p>
+
+<h3>LE PETIT HOMME <a name="ROUGE" id="ROUGE"></a>ROUGE.</h3>
+
+<p>T<small>HE</small> queen, Marie Antoinette, had left the palace of Versailles on a
+dark, rainy day, and had come to the Tuileries with the king and the
+dauphin. There they saw that awful figure which he who knows the history
+of France cannot mistake. The legend<a name="page_087" id="page_087"></a> relates that when the monarchy is
+in danger, a little man, clothed in red, wanders around the halls of the
+palace; and it is a fact, for many people have seen him. On arriving,
+the royal family found that the apartments had not been warmed, and that
+everything was in disorder. Accustomed to the luxury of Versailles, the
+dauphin was frightened by the confusion, and he murmured: "These rooms
+are very ugly, mamma." The servants had hastily prepared the beds, and
+the dauphin went to bed and soon fell asleep. The great king Louis XIV
+had slept in those rooms, and the queen said rightly that one ought not
+to be more fastidious than he. Marie Antoinette feared that an assassin
+might be lurking in the dark apartments, so she called one of her maids
+of honor and together they went through the rooms. The queen gave a
+candlestick to her friend, and took one herself. In the direction of the
+marshals' hall there was nothing to fear, for the Swiss guards were
+encamped there; it was a magnificent moonlight night, but the queen's
+fingers trembled a little. She was not afraid, but during her short
+stays in Paris she had never been so far in the palace. She gave a
+glance at the great trees and at the Seine, which was visible through
+the windows. They opened the door which leads into the Louvre, and a
+shudder seized both the women as they thought of the forbidding legend
+of the ghosts which stalked through the palace. The key did not turn
+easily in the lock, but when the door was opened a gust of wind almost
+extinguished the candles. The darkness was terrifying, and the queen
+said: "If they had placed a guard here he could tell us to what point
+this corridor can take us. But there are no guards, so let us see; it is
+not necessary to call the guards." They wandered about some time in the
+old Gothic halls; finally they stopped, and the queen said: "This is the
+old palace." The maid heard a slight noise, and on turning around she
+saw a strange form, clad in the manner of a man of the fifteenth
+century; he was dressed in red. The ladies could not restrain a cry, and
+hearing this the form disappeared all of a sudden. They remained
+motionless for several minutes. Then the queen said: "Heaven wanted to
+warn me of the danger which threatens the monarchy. Let us go back. For
+myself, I am not afraid, but the king&mdash;they<a name="page_088" id="page_088"></a> will kill him." And they
+returned to the room where the child was sleeping. The little red man
+has not been seen since.</p>
+
+<h3>LA BATAILLE DE FR&OElig;<a name="SCHWILLER" id="SCHWILLER"></a>SCHWILLER.</h3>
+
+<p>T<small>HE</small> general had set up his headquarters in a little house which
+resembled a thatched-roof-hut. He was extremely tired, and he threw
+himself on the bed without undressing and fell asleep. Suddenly in the
+distance we heard the galloping of a horse; soon an aide of the
+commanding general appeared, crying out: "Please awaken the general; I
+have orders for him."</p>
+
+<p>Our general soon got up and read the dispatches by the light of a
+lantern which a soldier held, motionless, at a few steps from his
+officer. It was impossible to know the meaning of the orders from the
+general's expression as he read them. Soon, however, he turned to us and
+said: "My troops will give battle to the enemy to-morrow morning, if I
+am not mistaken. The news which I have received will force us to move
+forward immediately."</p>
+
+<p>He called his officers and gave his orders, some verbal, others written;
+the map of the country was under his eyes, and he spoke in a low voice
+with several officers. Then the drums beat, and in less than an hour our
+division had folded its tents, eaten its morning soup, and had arrived
+at the place where it was to go. This time the general was not mistaken;
+we were going to be present at our first battle. Five minutes afterwards
+there was a lively cannonade, and the battle had commenced. I cannot
+give you the details of that memorable day; I relate a few incidents as
+I remember them. We received the order to advance; the noise of the guns
+deafened our ears; the air was saturated with the odor of powder; it was
+like a burning furnace when we charged over the plain; we passed the
+fire of the enemy's batteries in the midst of all this noise. I heard
+some one cry "Captain!" At the foot of an oak tree one of my comrades
+was wounded and dying. His terrible suffering hindered him from
+speaking; his only question was, "Is the battle lost or won?"<a name="page_089" id="page_089"></a></p>
+
+<p>The bullets were whistling about our ears; we were going to charge with
+fixed bayonets. It was a hand-to-hand struggle, and men were falling on
+all sides, but we were forced to beat a retreat.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>It was about twelve o'clock; I drank a swallow of water while waiting
+for new orders. It would be difficult for you to appreciate my feelings.
+I saw by my field-glass that the Germans were much more numerous than
+the French. Then came other hasty orders; we were tired to death, but
+the enemy were fresh. Everybody was very anxious. I approached the
+general; while I was speaking with him a shell burst at our feet, a bit
+of it struck me in the face, and my horse reared and set off at a great
+gallop in spite of my efforts to hold him back.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>I passed over a great distance in a very few minutes. What could the
+French army do against so many men and cannon? Most of our higher
+officers had disappeared. Our clothes were covered with mud and dust,
+our faces were blackened by the powder; nevertheless the order came
+again: "You must charge once more!" "I have already lost half of my
+men," was the answer. No matter! We must begin over again; the ground
+shakes under us as we advance.</p>
+
+<p class="ast">* &nbsp; * &nbsp; *</p>
+
+<p>The shock is terrible. An officer fires straight at me, but I cut off
+his arm. I see the swords gleam all about me; three troopers come to my
+rescue. "Come, captain," they say, "the battle is lost. We are ordered
+to sound the retreat." Several officers of the general's staff repeat
+the command, and the day is lost.</p>
+
+<h3>LE MAUVAIS <a name="ZOUAVE" id="ZOUAVE"></a>ZOUAVE.</h3>
+
+<p>T<small>HE</small> blacksmith usually put out his fire as soon as the sun set. He liked
+to sit before his door and see his apprentices go by, and thus rest
+himself after the burden of the day. But this day he<a name="page_090" id="page_090"></a> came home directly
+and sat down at table. He was evidently in a very bad humor; his wife
+looked at him without daring to ask him anything. She had a nice supper
+on the white tablecloth; a good salad and some cream radishes. The
+blacksmith had no appetite, and at last he burst out: "Oh! what rascals
+they are, those young French soldiers whom I have seen with the
+Prussians this morning; they are not true Frenchmen, otherwise they
+would not have left their regiment and chosen to be Prussians. It is
+entirely their fault, and I don't believe that they are at all homesick;
+I can't understand why they come back. They must be cowards; I hope that
+our son will not be capable of such an infamy, for if it were true, I
+should rather kill him with my sword. But what's the good of getting
+excited? Our boy was in the war against the Germans." With that he began
+to laugh, and this idea put him in good humor again. He dined merrily,
+and then went to the tavern to pass a couple of hours. His wife remained
+alone. She took up her work and began to mend the stockings, after
+putting the little children to bed. She thought of her son, who, before
+being a soldier, used to water the garden and care for the house.
+Suddenly the gate of the garden opened; as the dogs had not barked, she
+was sure that it was no robber who glided along the wall as though he
+was afraid of being seen. Yes! It was her boy who stood before her with
+a sunburned complexion. He had come back to his native village,
+deserting his post in the French army. She had not the courage to scold
+him, because he told her that the discipline was so hard, and he was
+always hungry and thirsty. Suddenly they heard some one walking in the
+garden, and the boy had only the time to hide behind the stove when his
+father entered. The old man saw the military cap on the table; he
+understood in a minute that his son was there. Furious, he ran for his
+sword and rushed toward the stove where the boy was hidden. The mother
+cried out: "Don't kill him! It is my fault, because I told him to come
+back." The blacksmith stopped, and then said: "Well, to-morrow we shall
+see what to do. Go to bed now." All night the mother remained near the
+bed of her child, because she was afraid of the father. The old man did
+not go to bed all night long; he walked up and down in the garden,
+thinking of<a name="page_091" id="page_091"></a> what he was to do. The next morning he appeared before his
+wife and child, clad as if for travelling, with a large hat and a stout,
+iron-bound stick. "Come, get up," said he to his son. "Give me your
+uniform and take my clothes; since you have sacrificed your honor for
+love of your home, take this house and this garden. The blacksmith shop
+and everything else here belong to you. I am going to Algiers to pay the
+debt which you owe to France." It was in vain that the wife and child
+besought him to remain; he left the house without turning around, and
+remained five years in the army in place of his son.</p>
+
+<h3>UN <a name="MARIAGE" id="MARIAGE"></a>MARIAGE.</h3>
+
+<p>A<small>LL</small> the workingmen of the great city had put on their Sunday clothes;
+they were walking on the sidewalks and were talking together, when
+suddenly some one cried out: "Here is the wedding procession." My
+surprise was great when I saw at the other end of the street only the
+bridal pair and behind them four witnesses. I had supposed that this
+must be the wedding day of the owner of the factory, since the crowd was
+so great and was formed like two hedges on each side of the street. The
+couple smiled at their friends, and waved to them a friendly salute. The
+young man was leaning on the arm of the girl, and allowed himself to be
+guided by her. He carried his head high, and his eyes were fixed and
+glassy, and I saw that he was blind. After the couple had passed the
+door of the town hall I remained on the sidewalk, when a workingman whom
+I knew, an overseer in the factory, passed by. Together we entered a
+coffee house, and he told me the story of the couple: "The young fellow
+used to work in the great iron works; he was a model workman, and his
+comrades were very fond of him. One day there was an accident; a bit of
+iron entered his eye, and the ambulance was called to carry him to the
+hospital. He had to undergo a terrible operation, which did not succeed,
+for he lost both his eyes. His employer promised him a small pension,
+but in a short time the factory failed and<a name="page_092" id="page_092"></a> all the workmen were without
+work. Of course the pension of the blind fellow stopped; the lawyers
+came and shut up the factory and took possession of all the account
+books. This was a hard blow for Jean; he was blind, sick, alone, and he
+was deprived of the small sum which assured to him his daily bread. We
+had to think it over, and at last, with the permission of the overseer,
+we built a little box at the entrance to the factory, where the blind
+man could sit and beg. It was no disgrace for him to beg, but he blushed
+with shame at the thought; in order not to be idle he made little
+objects of wire, which he sold. One day, however, during the terrible
+winter which followed, Jean fell sick and was forced to stay in bed. We
+placed a little collection box at his seat, but no one stopped to give
+pennies when it was so cold. There was a young girl near the attic where
+Jean was lying sick; she was touched by his misfortune, so she took her
+lace (she was a lace maker) and seated herself at the box. When any one
+passed she said: 'Don't forget the poor blind man.' Many people came to
+see her there, and she carried home her collection, in which there were
+not only the pennies of the workingmen, but also silver and gold pieces
+from richer people. She succeeded so well that she did the same thing
+the next day and all the following days, until Jean was finally cured of
+his sickness. You can easily guess the end of the story. Jean said to
+his comrades one day that he wanted to marry the generous lace maker,
+and he invited them all to his wedding. The marriage did not disarrange
+the daily work in the factory, because to-day is a holiday. The chief
+owner paid for the wedding dinner, and now you see why we are all here
+this morning. We wanted to prove our friendship for the poor blind
+fellow." As he finished speaking, the married couple left the town hall,
+and everybody cried out: "Long live the bride!"</p>
+
+<h3>POUR LE <a name="RUBAN" id="RUBAN"></a>RUBAN.</h3>
+
+<p>W<small>HEN</small> one lives in the country without working, one is sure to win the
+respect of all the village inhabitants. Although Olivier had only nine
+hundred francs income, yet he found this very true.<a name="page_093" id="page_093"></a></p>
+
+<p>On arriving at Nançay, he remained very much by himself in the small
+room which he had rented in the village inn. From the very start
+everybody in Nançay had talked about him; those who patronized the inn
+asked: "Who on earth is that man?" "I don't know him very well," was the
+answer, "but he is an honest man, and he pays for his little room
+without trying to beat me down. He used to be a bookkeeper at the city
+hall in Paris, and they say that the government gives him a pension.
+Then, too, you see that he wears a ribbon in his buttonhole, and that
+proves that he is an honorable man." Some one asked again: "What is that
+decoration?" and an old man answered in an embarrassed voice, "Oh, I
+know! They give that to a man who has rescued the flag in battle." From
+that moment Olivier was famous in the village. When he entered the inn
+everybody stopped drinking and saluted him. He commenced to be puffed up
+by the respect by which he was greeted. The people, however, said that
+it was only his modesty. Thus he became a curiosity, and bicyclists as
+they passed the inn would ask to see M. Olivier, who had once rescued
+the flag. Everybody admired the hero, and a nobleman in the neighborhood
+sent for him and asked him for the story of his noble deed. M. Olivier,
+however, answered: "It is not worth while to tell the story of the
+affair. I only did my duty." A brave man does not like to talk about his
+heroic deeds. Thus, even at Paris, the story was known; only there,
+instead of repeating it as a legend, the nobleman told it as a true
+story to all his friends, saying: "It was the 37th dragoons, who were
+saved from death and destruction by the man whom you can see in flesh
+and blood if you will only promise to come and visit me at Nançay." It
+happened that the country was in the throes of a political election.
+Each candidate, in order to get more votes, promised to have M. Olivier
+decorated with the Cross of the Legion of Honor instead of the simple
+medal which he wore. No one thought of investigating the title of the
+old soldier to the decoration, until one day the Radical candidate made
+a little inquiry, and then he had posted a notice saying that M. Olivier
+was only a former policeman who had once pulled a drunken man away from
+the river. The man was only trying to drink a little water, but on a<a name="page_094" id="page_094"></a>
+report of the circumstance the government granted Olivier the medal.
+This was too much for the inhabitants of Nançay; they asked to see
+Olivier, and one of them demanded, in a trembling voice, if it was true;
+and Olivier answered modestly: "Did I ever say the contrary?"</p>
+
+<h3>PAROLE D'<a name="HONNEUR" id="HONNEUR"></a>HONNEUR.</h3>
+
+<p>T<small>HEY</small> had taken the poor boy with arms in his hands, and the company of
+soldiers was going to shoot him. He was only eighteen years old, and the
+execution was to take place at the foot of the neighboring barricade.
+The poor little apprentice used to live with his parents without ever
+thinking of politics; but after the death of his father, killed by the
+Prussians during that terrible winter, when the streets were covered
+with snow and ice, the boy used to go and gather potatoes in the fields.
+One day he was severely wounded by a Prussian bullet, and then he
+enlisted, with many of his comrades, in the army. He had no heart in the
+struggle, and he was sure to die soon. If he could only give his life to
+his country! But now he was captured, and in thinking of all he had
+suffered he did not care whether he lived or died. It was certainly very
+hard to leave the mother whom he loved so well, but the thought consoled
+him that she was very sick, and that she would not have to suffer much
+longer. He would say good-by and...</p>
+
+<p>"Come now, my youngster, you know what you have to expect," said a voice
+behind him. The young fellow looked up and saw an officer who was
+followed by several soldiers. "Are you ready for us, and are you not
+afraid?" "No, captain, I am not afraid of anything," was the proud
+answer of the boy. "I'm sure, if I told you to get out of here just as
+quickly as you can, that it would be soon done. I should never see you
+again." "Well, just try me for an hour, not a moment more. I'll give you
+my word of honor, and I'll keep it. At any rate, it wouldn't matter very
+much whether you shoot one more or less, and if I promise, I shall keep
+my word." "Come," said the captain, "you must think that I am very
+stupid.<a name="page_095" id="page_095"></a> It would indeed be strange if you returned to get killed. You
+can't make me believe that." "Listen, captain; my mother is at the point
+of death; I must kiss her once more, and then, on my word of honor, I
+will deliver myself into your hands. Just grant me one hour of liberty
+and I will bless you for this supreme consolation." The voice of the
+youth trembled with emotion. The officer was evidently struck by the
+force of the words, for, taking on a very stern expression, he demanded:
+"What is your name? How old are you? Where does your mother live? Why
+did you leave home? Where is your father?" The boy told his story, and
+added that his mother lived near, at Belleville. The captain thought a
+moment, and then said: "Go ahead; I'll give you until this evening."</p>
+
+<p>Our hero rushed away, and after ten minutes he entered his mother's
+home. He entered the room on tiptoe, for they told him that she was
+asleep. They were mistaken; the sick woman opened her eyes. Without
+saying a word the son rushed into her arms and sobbed as though his
+heart would break. "You have nothing to fear," said the mother; "take
+off that costume, return to your work, and I will hurry up and get well.
+You see that I am already very much better. Time will make us forget
+this horrible dream of war and death." These words tired the mother, and
+she let her head fall back on the pillow, closed her eyes, and fell
+asleep. The young man imprinted a kiss on his mother's forehead, looked
+at her a few minutes in silence, and then ran from the room. Without
+stopping, he returned to the captain, who was greatly astonished to see
+him so soon. He looked at him in astonishment as the boy told the story
+of his mother.</p>
+
+<p>"You are really a very brave boy," said he, at last, "and I am going to
+pardon you. Return to your mother; it would be a pity to shoot such a
+brave fellow." The son flew back to his mother's house. She awoke as he
+came in, and cried out: "Victor, where are you?" The boy became later a
+famous officer in the French army.<a name="page_096" id="page_096"></a></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="smlc">C<small>OPYRIGHT</small>, 1900, <small>BY</small><br />
+H. A. POTTER<br />
+&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+ALL RIGHTS RESERVED<br />
+314.11<br /><br /><br />
+<span class="eng">The Athenæum Press</span><br />
+GINN &amp; COMPANY PROPRIETORS<br />
+BOSTON U.S.A.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Dix contes modernes des meilleurs
+auteurs du jour, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX CONTES MODERNES ***
+
+***** This file should be named 38996-h.htm or 38996-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/9/9/38996/
+
+Produced by Al Haines, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/38996-h/images/cover.jpg b/38996-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..4d07d95
--- /dev/null
+++ b/38996-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/38996-h/images/cover_lg.jpg b/38996-h/images/cover_lg.jpg
new file mode 100644
index 0000000..50259d1
--- /dev/null
+++ b/38996-h/images/cover_lg.jpg
Binary files differ
diff --git a/38996-h/images/ill_front-lg.png b/38996-h/images/ill_front-lg.png
new file mode 100644
index 0000000..c9c9aa0
--- /dev/null
+++ b/38996-h/images/ill_front-lg.png
Binary files differ
diff --git a/38996-h/images/ill_front.png b/38996-h/images/ill_front.png
new file mode 100644
index 0000000..175d153
--- /dev/null
+++ b/38996-h/images/ill_front.png
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..50fb39d
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #38996 (https://www.gutenberg.org/ebooks/38996)