diff options
Diffstat (limited to '38996-0.txt')
| -rw-r--r-- | 38996-0.txt | 4096 |
1 files changed, 4096 insertions, 0 deletions
diff --git a/38996-0.txt b/38996-0.txt new file mode 100644 index 0000000..0e5fcee --- /dev/null +++ b/38996-0.txt @@ -0,0 +1,4096 @@ +The Project Gutenberg EBook of Dix contes modernes des meilleurs auteurs +du jour, by Guy de Maupassant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Dix contes modernes des meilleurs auteurs du jour + +Author: Guy de Maupassant + Paul Arène + Jacques Normand + Henry de Forge + François de Nion + Ernest Daudet + Alphonse Daudet + Ernest Laut + Montjoyeux + Jean du Rébrac + +Editor: H. A. Potter + +Release Date: February 27, 2012 [EBook #38996] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX CONTES MODERNES *** + + + + +Produced by Al Haines, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + +DIX CONTES MODERNES + +_DES MEILLEURS AUTEURS +DU JOUR_ + +EDITED BY + +H. A. POTTER, A.B. + +HEAD TEACHER, GIRLS' HIGH SCHOOL +BROOKLYN, N.Y. + +WITH NOTES AND ENGLISH PARAPHRASES +FOR RETRANSLATION + +[Illustration: colophon; International +modern +language +series] + +GINN & COMPANY + +BOSTON NEW YORK CHICAGO LONDON + +COPYRIGHT, 1900, BY + +H. A. POTTER + +ALL RIGHTS RESERVED +314.11 + +=The Athenæum Press= + +GINN & COMPANY PROPRIETORS + +BOSTON U.S.A. + + + + +PREFACE. + + +The following collection of short stories contains material which is +absolutely new; the stories are from the pens of the most popular +writers of the day, and it is hoped that a favorable reception will be +given them by all who are interested in French. + +The collection, as a whole, gives an excellent example of the French +language as it is spoken and written to-day. The stories are all fairly +easy, adapted to second-year reading, and even to third-year classes in +preparatory schools and to first-year students in the higher +institutions. The notes are intended to elucidate the more unusual +grammatical difficulties and to explain the historical references. + +At the end of the volume are to be found free adaptations in English of +the French text; the idea of these paraphrases is to give an ease and +freedom of expression to the pupil, by leaving the grammatical drill as +such aside, and to cultivate his confidence in himself and his ability +to turn his English thoughts into French. According to the editor's +experience nothing equals such translations, based upon known texts, and +often repeated until they are learned; nor has any better way been +found, it seems, to enlarge the student's diction, and to bring him, by +easy stages, to a realization of the beauty, conciseness, and elegance +of the French language. + +H. A. P. + + + + +CONTENTS. + + + PAGE + + L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS _Guy de Maupassant_ 1 + + L'ONCLE SAMBUQ _Paul Arène_ 11 + + L'HISTOIRE LA PLUS DRÔLE _Jacques Normand_ 18 + + LA CHARGE DES MORTS _Henry de Forge_ 22 + + LE PETIT HOMME ROUGE _François de Nion_ 29 + + LA BATAILLE DE FRŒSCHWILLER _Ernest Daudet_ 34 + + LE MAUVAIS ZOUAVE _Alphonse Daudet_ 46 + + UN MARIAGE _Ernest Laut_ 51 + + POUR LE RUBAN _Montjoyeux_ 60 + + PAROLE D'HONNEUR _Jean du Rébrac_ 66 + + + + +DIX CONTES MODERNES. + + + + +L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS. + +PAR GUY DE MAUPASSANT. + + +Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs se +jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait avec +peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il +avait plats et fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant, +nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants qu'il +adorait, et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait +désespérément les tendresses et les petits soins. Il aimait se lever +tard et se coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire de la +bière dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux +dans l'existence disparaît avec la vie; et il gardait au cœur une +haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les +canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les +baïonnettes, se sentant incapable de manœuvrer assez vivement cette +arme rapide pour défendre son gros ventre. + +Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son +manteau, à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux +siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route. + +S'il était tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et +les élèverait? A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les +dettes qu'il avait contractées en partant pour leur laisser quelque +argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois. + +Au commencement des batailles, il se sentait dans les jambes de telles +faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute +l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait +le poil sur sa peau. + +Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse. + +Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie; et il fut un jour envoyé +en reconnaissance avec un faible détachement qui devait simplement +explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme +dans la campagne et rien n'indiquait une résistance préparée. + +Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée +que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les +arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs, et une troupe de +francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main, +s'élança en avant, la baïonnette au fusil. + +Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu +qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le +saisit; mais il songea aussi qu'il courait comme une tortue en +comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un +troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas de lui un large fossé +plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à pieds +joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un pont dans +une rivière. + +Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de +lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et +il tomba lourdement assis sur un lit de pierres. + +Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait. +Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec +précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de +branchages enlacés, allant le plus vite possible en s'éloignant du lieu +du combat. Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un lièvre +au milieu des hautes herbes sèches. + +Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris, et +des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent. +Tout redevint muet et calme. + +Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable. +C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des +feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le cœur de Walter Schnaffs +en battit à grands coups pressés. + +La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit à +songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son +armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer +l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances +qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se sentait +plus ce courage! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter +les marches et affronter les dangers de toutes les minutes. + +Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à +la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette +perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait manger, manger +tous les jours. + +Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le +territoire ennemi, loin de ceux qui pouvaient le défendre. Des frissons +lui couraient sur la peau. + +Soudain il pensa: "Si seulement j'étais prisonnier!" Et son cœur +frémit de désir, d'un désir violent, immodéré, d'être prisonnier des +Français. Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles +et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison bien +gardée. Prisonnier! Quel rêve! + +Et sa résolution fut prise immédiatement: + +--Je vais me constituer prisonnier. + +Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais +il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et +par des terreurs nouvelles. + +Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des +images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme. + +Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son +casque à pointe, par la campagne. + +S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un +Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le +massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs +pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des +vaincus exaspérés. + +S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés, +sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une +heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé +contre un mur en face de douze canons de fusil, dont les petits trous +ronds et noirs semblaient le regarder. + +S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde +le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier +parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il +entendait déjà les détonations irrégulières des soldats, couchés dans +les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ, +s'affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait +entrer dans sa chair. + +Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue. + +La nuit était tout à fait venue, la nuit froide et noire. Il ne bougeait +plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans +les ténèbres. Un lapin tapant au bord d'un terrier, faillit faire +s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme, +le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il +écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans l'ombre; et il +s'imaginait à tout moment entendre marcher près de lui. + +Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à +travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un +soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés +soudain; son cœur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit. + +Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu du +ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des +champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim +aiguë. + +Il bâillait, la bouche humide, à la pensée du saucisson, du bon +saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal. + +Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et +se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il +établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution, +combattu, malheureux, tiraillé par les raisons contraires. + +Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le +passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail +dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en +lui faisant bien comprendre qu'il se rendait. + +Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit +sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies. + +Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit +village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines! +Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un +grand château flanqué de tourelles. + +Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien +que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de +ses entrailles. + +Et la nuit encore tomba sur lui. + +Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil +fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé. + +L'aurore de nouveau se leva sur sa tête. Il se remit en observation. +Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle +entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il +se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. Puis +des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son +cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se +glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand +corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé. + +Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse +et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers le +village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois +paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'épaule, +et il replongea dans sa cachette. + +Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé, +et se mit en route, courbé, craintif, le cœur battant, vers le +château lointain, préférant entrer là-dedans plutôt qu'au village qui +lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres. + +Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte; et une +forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénètre +brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs, +qui le crispa, le fit haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant +au cœur une audace désespérée. + +Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la +fenêtre. + +Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. Mais soudain une +bonne demeure béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous +les regards suivirent le sien! + +On aperçut l'ennemi! + +Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!... + +Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur huit +tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée +tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte +du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et +passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec +la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait, +toujours debout dans sa fenêtre. + +Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et +s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler comme +un fiévreux; mais une terreur le retenait, le paralysait encore. Il +écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, des +pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet +tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des bruits +sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied +des murs, des corps humains sautant du premier étage. + +Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château +devint silencieux comme un tombeau. + +Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se mit +à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint d'être +interrompu trop tôt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux +mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des +paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac, +gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prêt à crever +à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et +se déblayait l'œsophage comme on lave un conduit bouché. + +Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles; +puis, soûl de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des +hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son +uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux +se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans +ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des +choses et des faits. + + * * * * * + +Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres +du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour. + +Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et +parfois un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe +d'acier. + +Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fenêtres +seules brillaient encore au rez-de-chaussée. + +Soudain, une voix tonnante hurla: + +--En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants! + +Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres +s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, brisa, creva tout, +envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux +cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter +Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le +culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la +tête. + +Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé, +et fou de peur. + +Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied +sur le ventre en vociférant: + +--Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous! + +Le Prussien n'entendit que ce seul mot "prisonnier," et il gémit: "_Ya, +ya, ya_." + +Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité +par ses vainqueurs, qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs +s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue. + +Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier! + +Un autre officier entra et prononça: + +--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été +blessés. Nous restons maîtres de la place. + +Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra: "Victoire!" + +Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche: + +"Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite, +emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes +hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains." + +Le jeune officier reprit: + +--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel? + +Le colonel répondit: + +--Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de +l'artillerie et des forces supérieures. + +Et il donna l'ordre de repartir. + +La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit +en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garroté, tenu par +six guerriers, le revolver au poing. + +Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait +avec prudence, faisant halte de temps en temps. + +Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, dont +la garde nationale avait accompli ce fait d'armes. + +La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le +casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes +levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille +au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens. + +Le colonel hurlait: + +--Veillez à la sûreté du captif! + +On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter +Schnaffs jeté dedans, libre de liens. + +Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment. + +Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis +quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser éperdument en +levant les bras et les jambes, à danser en poussant des rires +frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur. + +Il était prisonnier! Sauvé! + + * * * * * + +C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après six +heures seulement d'occupation. + +Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête +des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré. + + + + +L'ONCLE SAMBUQ. + +PAR PAUL ARÈNE. + + +A force de raconter l'histoire de l'oncle Sambuq et d'escompter son +héritage, le bon Trophime Cogolin, plus connu aux alentours du fort +Saint-Jean sous le nom de Patron Tréfume, avait fini par y croire. + +La vérité est que ce Pierre Sambuq, un assez méchant drôle, le désespoir +de sa famille, s'était embarqué mousse vers 1848 à bord d'un trois-mâts +américain, et que, depuis, on manquait totalement de nouvelles. Mais une +vérité aussi simple semblait un peu trop simple pour nos Marseillais +compatriotes du capitaine Pamphile: leur imagination se chargea de +l'embellir. + +Certain jour, Patron Tréfume ayant renouvelé connaissance avec un +matelot qui, précisément, revenait de naviguer aux États-Unis, eut +l'idée de lui offrir un verre de mastic passé en contrebande. Il +l'interrogea sur le cas de Pierre Sambuq; et le matelot, par politesse, +dans le dessein de faire plaisir à Patron Tréfume et à sa femme, raconta +avoir, en effet, rencontré plusieurs fois sur les quais de New-York un +particulier, extraordinairement riche, et qui ressemblait au Sambuq +disparu comme une goutte d'eau à une autre goutte d'eau. + +Il n'en fallut pas davantage pour établir la légende. + +D'abord ce particulier ne ressemblait pas seulement au Pierre Sambuq +disparu, c'était bel et bien le Sambuq véritable. Reconnu par le +matelot: + +--Embrasse bien tout le monde là-bas, à la Tourette. Dis-leur de ne pas +s'inquiéter et qu'ils patientent. Je n'ai pas oublié les miens, ils ne +perdront rien pour attendre!... + +Puis il avait confié au matelot une boîte de riches présents que +celui-ci malheureusement venait de perdre dans un naufrage. + +Au commencement l'oncle Sambuq était simplement très riche; après deux +ou trois ans il posséda je ne sais combien de millions, des plantations, +des esclaves, des mines d'or, des puits à pétrole, en un mot tout ce +qu'un oncle d'Amérique doit posséder. + +Les Tréfume étaient devenus un objet d'envie pour le quartier; et les +voisins ne parlaient plus que de l'oncle Sambuq, le soir, sur le pas des +portes, dans les quatre ou cinq rues étroites et raides où cascade un +ruisseau pavé qui part de la place de Lenche et va roulant jusqu'au +vieux port dont on aperçoit les bouts de mâts au bas de la pente, des +tomates et des pelures d'oranges. + +Les Tréfume, eux, patientaient: + +--Il peut vivre, le pauvre! aussi longtemps que Dieu voudra; ce n'est +pas nous qui le presserons.... + +Seulement, à Endoume, sur le mur de leur cabanon dont la porte, unique +ouverture, regarde la mer et le soleil entre deux roches calcinées, ils +avaient fait peindre par un cousin décorateur du Grand-Théâtre une sorte +de palais féerique mêlant en un invraisemblable fouillis la vision de +l'Alhambra et de Venise, avec des minarets, des coupoles, des jardins +suspendus, des embarcadères à balustres, un pont des Soupirs, un +pavillon sur l'eau, et qui était censée représenter le cabanon tel qu'on +le reconstruirait, à la même place, après l'héritage. + +Et ces braves gens vivaient heureux, se croyant riches, l'étant presque; +tant le réel et la chimère se confondent aisément dans certains cerveaux +ingénus. + +Mais voilà qu'au moment où personne ne s'y attendait, une lettre arrive +de New-York, portant le timbre de l'ambassade. + +Patron Tréfume la promena tout le jour sur lui, pour la montrer aux +amis, mais sans oser rompre le cachet. Le soir seulement de ses doigts +qui tremblaient, il se décida à l'ouvrir solennellement, en famille. + +Cette lettre que vous auriez pu croire, d'après le poids, bourrée de +billets de banque, contenait seulement, papier laconique, l'acte de +décès de Pierre Sambuq. + +--Alors il est mort?... dit la femme. + +--Eh! oui qu'il est mort, pecaïre! puisque l'ambassadeur l'écrit. Il se +fit un silence; et, quoiqu'on n'eût guère jamais connu cet oncle Sambuq, +en se forçant un peu, on arriva à le pleurer. + +La femme reprit: + +--Quoique ça, ton ambassadeur, il ne parle pas de l'héritage. + +--Tu voudrais peut-être qu'il nous en parle tout de suite, de but en +blanc, comme s'il nous croyait affamés.... Ce ne serait pas convenable. +Nous n'avons qu'à attendre. Il va nous écrire une autre lettre au +premier jour. + +Malheureusement l'ambassadeur, sans doute par négligence, n'écrivit pas +d'autre lettre; et remplaçant les tranquilles rêves dont ils se +berçaient autrefois, une fièvre, la fièvre de l'or, s'empara des +malheureux Tréfume. Ils rêvaient des millions de l'oncle Sambuq. +L'existence en était troublée. Et même au cabanon, les dimanches, le +soleil leur semblait sans flamme, l'aïoli sans saveur et la +bouillabaisse sans parfum. + +Si bien qu'un matin le patron déclara que décidément il voulait faire le +voyage. + +--Je peux bien m'absenter un mois ou deux. L'aîné, pendant ce temps, +mènera la barque. Mille francs ne sont pas la mort d'un homme; et je +sens que je tomberais malade si je n'allais pas voir un peu de quoi il +retourne à ce New-York! + +Tout le monde approuva. D'ailleurs qu'on approuvât ou non, la chose +importait peu à Patron Tréfume. Quand Patron Tréfume avait une idée dans +la tête, il ne l'avait pas ailleurs, comme on dit. + +Il fallait s'embarquer au Havre; ce qui mit Patron Tréfume de méchante +humeur, car il considéra comme volé l'argent du trajet en chemin de fer. + +Mais la vue de la mer le rasséréna, bien qu'il trouvât la Manche un peu +verte et qu'il ne s'expliquât pas très exactement à quoi pouvait servir +cette invention des marées. + +Par exemple, le transatlantique énorme et luisant de partout, avec son +peuple peu bruyant de marins et de passagers, l'or de ses salons, +l'acier de sa machine, le plongea dès le premier moment dans une +admiration presque religieuse. + +De huit jours il ne parla pas, rôdant d'un bout du pont à l'autre, et +s'accoudant parfois au bordage pour s'étonner, par comparaison, de +l'énorme hauteur des vagues. + +La parole ne lui revint, avec la conscience de ce qu'il allait chercher +à New-York, que vers la fin de la traversée. + +Alors, il s'inquiéta sérieusement et voulut conter son +affaire--l'héritage de l'oncle Sambuq--au sous-commissaire, un +compatriote qui lui inspirait confiance. Mais celui-ci, pressé comme +l'est toujours un sous-commissaire la veille des débarquements, se +débarrassa du bonhomme en lui conseillant de s'adresser à deux grands +escogriffes roux, d'aspect américain, qui se promenaient toujours seuls. + +--Ces messieurs vous renseigneront mieux que moi, ils connaissent +New-York comme leur poche. + +Ravi de connaître des gens qui connaissaient si bien New-York, Patron +Tréfume s'attache dès lors à leurs pas, les poursuivant partout: à +l'arrière, sur le promenoir, dans l'étroit couloir des cabines, et +cherchant un moyen de lier conversation avec eux. + +Ceux-ci n'avaient pas l'air de se prêter à ses avances. Et chaque fois +que Patron Tréfume s'approchait, chapeau à la main: + +--Bien le bonjour, pardon, excuse! Ce serait pour savoir si par +hasard... + +Ils lui tournaient le dos vivement, avec un gloussement irrité et vague +qui avait l'air d'être de l'anglais. + +--Pour ne pas être avenants, ils ne sont pas avenants! soupirait +Tréfume. + +Mais il se consolait en songeant que chaque peuple a ses usages. + +Cependant, les deux soi-disant Américains, intrigués par les allures de +cet homme au parler bizarre, interrogèrent à leur tour le +sous-commissaire, lequel, de plus en plus pressé, mais toujours farceur, +répondit: + +--Vous savez qu'il y a eu à Paris un vol considérable? Eh bien! je +parierais que cet homme n'est autre qu'Ernest, notre plus célèbre +détective, qui, sur la piste des voleurs et pour détourner les soupçons, +se sera déguisé en Marseillais. + +Sur quoi, s'étant entre-regardés, les deux Américains descendirent +s'enfermer dans leur cabine d'où ils ne sortirent plus, même lorsque le +bateau, arrivant en vue de New-York, tout le monde monta sur le pont +pour admirer le panorama de la rade. + +Au débarquement, le bon Tréfume les chercha en vain; ils avaient dû, +dans le brouhaha de la descente, trouver l'occasion de se faufiler +incognito. + +--L'ambassade, monsieur! Pourriez-vous m'indiquer le chemin de +l'ambassade?... + +C'était Patron Tréfume qui, égaré depuis le matin dans un échiquier +d'avenues et de rues se ressemblant, toutes impitoyablement numérotées, +essayait pour la millième fois d'obtenir un renseignement. Mais allez +donc vous faire entendre dans une ville de sauvages où tout le monde +parle anglais! Et fourbu, accablé d'ennuis, il songeait avec mélancolie +que l'oncle Sambuq, pour arranger les choses, aurait bien fait d'aller +mourir ailleurs. + +Tout à coup, qui aperçoit-il? Un des Américains du paquebot. Oh! c'est +bien lui, quoiqu'il ait changé de vêtements et qu'il se soit fait couper +les cheveux et la barbe. + +--Monsieur! monsieur!... + +L'autre entend et file. Mais cette fois il n'échappera pas. Patron +Tréfume s'accroche à lui comme à une suprême espérance. L'Américain a +les jambes longues, mais Tréfume les a solides. + +--Eh quoi! ce gaillard-là, qui connaît New-York comme sa poche, ne me +rendrait pas le service de me dire où il faut aller?... + +L'Américain a beau fuir, raser les murs, contourner les angles des rues, +Patron Tréfume, courant toujours, ne se laisse pas distancer d'une +semelle. + +Enfin, harassé, n'en pouvant plus, l'homme se réfugie dans un bar. +Patron Tréfume l'a suivi: + +--Bien le bonjour, pardon, excuse; ce serait pour savoir si par +hasard... + +L'Américain est devenu tout pâle. + +--Chut! dit-il à Tréfume en excellent français; pas de bruit, de +scandale inutile; asseyons-nous là dans ce coin. + +--Voilà qui va bien! pense Tréfume. + +Mais l'Américain continue: + +--Je sais pourquoi vous venez à New-York; êtes-vous homme à nous +entendre? + +--Pourquoi pas? répond Tréfume, qui croit qu'il s'agit de l'héritage; on +peut toujours s'entendre entre braves gens. + +--Braves gens ou non, voici dans ce portefeuille cinquante mille francs +en bank-notes. Si vous voulez, ils sont à vous, avec une somme égale +qu'un inconnu vous remettra au moment du départ, quand la _Bretagne_ +lèvera l'ancre. Car la _Bretagne_ part ce soir, et vous partirez avec +elle. Est-ce dit? + +--C'est dit! + +--Maintenant, topez là, nous ne nous sommes jamais vus. + +Patron Tréfume faisait d'inutiles efforts pour comprendre. Il accepta +pourtant: cent mille francs, c'est une somme; et puis il commençait à en +avoir assez de leur New-York. + +Les conventions furent des deux côtés loyalement tenues. + +Et voilà comment, ayant eu la chance d'être pris pour un mouchard, +Patron Tréfume se trouva héritier de l'oncle Sambuq, mort insolvable à +l'hôpital. + +Patron Tréfume, d'ailleurs, n'a pas encore bien compris, mais ce détail +ne le trouble guère. Il déclare même volontiers, aux heures de Bourse, +quand, ayant passé la redingote, il va siroter sa demi-tasse au Café +Turc, qu'en fait d'affaires rondement menées, ces Américains sont +décidément le premier des peuples. + + + + +L'HISTOIRE LA PLUS DROLE. + +PAR JACQUES NORMAND. + + +L'histoire la plus drôle de ma vie, m'écrit l'aimable poète? Vous +m'embarrassez beaucoup, mon cher confrère. D'abord ai-je eu des +histoires vraiment drôles, et parmi ces histoires vraiment drôles quelle +est la plus drôle? + +Enfin, en remontant le fleuve des souvenirs, j'en retrouve une... que je +vous donne telle quelle, sans fioritures, pour ce qu'elle vaut. + +C'était en 1872, après la guerre. J'avais pris part au siège de Paris +comme simple moblot. J'avais vingt-deux ans à peine, un mètre +quatre-vingts de taille, une santé robuste, malgré les fatigues du +siège, et une belle barbe qui s'étalait en deux longues pointes sur ma +poitrine et dont j'étais très fier. Bref un homme fait et solide. En bon +patriote... que je suis toujours (je vous avoue être très vieux jeu!) +j'avais souffert profondément des malheurs du pays. J'avais été humilié +non seulement de la supériorité militaire, mais... comment dirais-je?... +de la supériorité scolaire de nos ennemis. + +Beaucoup d'Allemands parlaient le français, et fort bien, tandis que +nous!... Comme première revanche je voulus apprendre l'allemand. Au +collège j'avais pioché l'anglais et après quelques courts séjours en +Angleterre je le parlais passablement; mais je ne savais pas un traître +mot de la langue de Schiller et de Gœthe. Je me mis courageusement à +étudier la méthode Ollendorff qui, soit dit en passant, et sans vouloir +faire de réclame à mon ami Ollendorff, est une excellente méthode; je +pris des leçons d'un non moins excellent professeur, le Dr Karpelès, +recommandé par le même Ollendorff. Au bout de six mois je commençais à +me débrouiller. Mais un séjour dans le pays était indispensable. Or, +aller en Allemagne aussitôt après la guerre... cela me serrait le +cœur. Il le fallait cependant. Je choisis un pays pas trop allemand, +récemment annexé: le Hanovre. On y parle d'ailleurs l'allemand le plus +pur. L'ami d'un ami de mes parents avait écrit à son correspondant de +là-bas pour lui demander l'adresse d'une pension de jeunes gens. On +avait indiqué le Dr Davisson dans la ville de Hanovre même. +Nourriture excellente; instruction soignée; une vingtaine d'élèves, pas +plus.... En route pour la pension Davisson! + +Par une jolie matinée de juillet, je sonnais à la porte du docteur. Je +fus assez étonné, quand, cette porte ouverte, je me trouvai dans une +cour où quelques jeunes garçons, dont l'âge pouvait varier entre huit +ans au moins et quatorze au plus, jouaient aux billes, à la toupie, au +ballon et à d'autres jeux plutôt enfantins. + +Le Dr Davisson accourait. C'était un petit vieillard rasé, maigre, +pétulant, à lunettes, à favoris gris, à toque de velours, un échappé des +contes d'Hoffmann. Je me nommai. Il eut un mouvement de surprise, me +regarda de haut en bas, de bas en haut, avec ma haute stature, ma grande +barbe, mon aspect de gaillard ayant fait campagne. + +--Ah! ah! c'est vous... vous êtes l'élève qui m'a été recommandé par M. +X....? + +Pendant ce temps les jeunes garçons, intrigués, avaient cessé leurs jeux +et m'entouraient curieusement. Je me faisais un peu l'impression de +Gulliver à Lilliput. + +--Oui, c'est moi, _Herr Doctor_: mes bagages sont dans la voiture... +et... + +Le docteur prit courageusement son parti et avec un geste circulaire: +"Mais c'est une pension de petits garçons, ici! M. X...., en m'écrivant, +a négligé de me dire votre âge. Il a dit seulement: un jeune +Français.... J'ai cru que vous aviez dans les douze ans!" + +J'étais fort embarrassé! La perspective de rester au milieu de tous ces +gamins me souriait peu, mais, d'un autre côté, l'air brave homme du +docteur me séduisait. Et puis, que ferais-je tout seul dans cette ville +où je ne connaissais personne; dans ce pays qui était l'ennemi, et plus +encore, le vainqueur du mien? + +--Voulez-vous tout de même de moi? dis-je au docteur. Et j'ajoutai en +riant: "Je vous promets d'être bien sage." + +Il dit lui-même en me tendant la main: "Essayons!..." + + * * * * * + +Je suis resté deux mois chez le Dr Davisson. J'étais la "grande +classe." J'étais admiré et envié par mes jeunes camarades anglais, +américains ou allemands. Pendant les études, j'étais seul sur le premier +banc, devant le professeur. Ce banc était trop bas pour mes grandes +jambes et me les sciait à mi-cuisse. J'étais obligé de me tenir de côté. +Un peu trop court le lit que j'occupais dans une chambre à part. +(J'avais évité le dortoir.) Mais stoïque, j'avais voulu pour ne pas +donner le mauvais exemple, me soumettre autant que possible à la règle +de la maison. On m'avait seulement dispensé de jouer aux billes pendant +les récréations et aussi de l'"allumage de la pipe." + +Cet allumage consistait en ceci. Quand un élève était premier, il avait +l'honneur d'allumer la pipe, la grosse pipe en porcelaine, la _Pfeife_ +du docteur. J'ai été plusieurs fois premier: mais, en ce cas, c'était le +second qui allumait la pipe. + +M. Davisson était un brave homme qui demeurait très attaché à la +dynastie et détestait les Prussiens. Il m'en disait le plus grand mal. +C'était toujours ça! Quant à mes progrès, ils furent considérables. +J'étais récompensé de mon courage. Au bout de deux mois, je parlais très +convenablement l'allemand. Seulement, il y a vingt-six ans de cela, et +je l'ai pas mal oublié. Si je veux retrouver ce que j'ai perdu, il me +faudra retourner à Hanovre et me remettre en pension! J'y réfléchirai. + + + + +LA CHARGE DES MORTS. + +PAR HENRY DE FORGE. + + +I. + +Comme le soir tombait sur la bataille encore indécise laissant l'armée +russe en une position vraiment critique, le général prince Rouknine, qui +commandait l'aile gauche, se sentant tourné par l'ennemi, donna aux +quelques Cosaques qui lui restaient l'ordre de charger. + +Il ne s'agissait de rien moins que de déloger deux mille Turcs fortement +établis dans le village de Karkow avec des batteries d'artillerie; il +fallait absolument que les Russes pussent les chasser de là, s'ils ne +voulaient pas se trouver enveloppés.... + +Cela était nécessaire pour que l'issue du combat changeât et que la +marche en avant sur Plewna pût être continuée. + +Mais la tentative était d'autant plus difficile que les soldats qui +occupaient Karkow faisaient tous partie de la garde particulière du +Sultan, et c'étaient de grands diables d'hommes de six pieds de haut, +qui ne s'étonnaient de rien, n'avaient peur de rien et avaient pour +principe de ne jamais laisser un ennemi à terre sans lui tracer dans le +dos, à coups de poignard, le croissant rouge de Mahomet. + +Le prince Rouknine savait cela. + +Aussi, lorsqu'il se décida à envoyer contre eux ses cinq cents derniers +Cosaques, tout ce qui lui restait de son fameux régiment de l'Oural, il +comprit qu'il les envoyait à la mort et que pas un ne reviendrait.... + +Il fit appeler leur capitaine, un beau blond avec des yeux très bleus, +qui se nommait Serge Frithiof et qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans. + +Froidement il lui dit: + +--Monsieur, vous allez avoir l'honneur de charger. Vous lancerez vos +chevaux à toute vitesse sur le village de Karkow, que l'infanterie +ennemie occupe en ce moment. Si vous arrivez à enlever la position, la +trouée sera faite et notre armée sera sauvée. Mais vous vous battrez +dans la proportion de un contre quatre et c'est pour la plupart d'entre +vous la mort certaine. Si Karkow est repris et si le passage est libre +grâce à vous, vous ferez résonner la cloche de l'église, et je serai +prévenu. Si aucun son ne tinte dans les airs, c'est que l'armée russe +doit succomber et que pas un de vous ne sera vivant. + +Le capitaine abaissa lentement son sabre en signe d'acquiescement. + +C'était un rude soldat que ce Serge Frithiof, malgré son regard doux +comme un regard de femme. + +Puis, à mi-voix, il murmura ces simples mots: + +--La cloche sonnera! + + +II. + +Les boulets pleuvaient tout autour des Cosaques, dont les chevaux se +cabraient furieux, l'écume aux dents. + +Serge Frithiof leva le bras. + +Une clameur sauvage retentit, et la masse sombre des cavaliers s'ébranla +au grand galop pour traverser le ravin de Karkow. + +Ils étaient effrayants, ces géants courbés sur leurs selles, la lance en +avant; selon les ordres du capitaine, ils avaient tout de suite cessé +leurs cris rauques et l'on n'entendait plus que le bruit sourd et +formidable du galop des chevaux. + +Quand les soldats de la Garde turque virent arriver cet ouragan, les +plus hardis d'entre eux, ceux-là qui ignoraient même qu'on pût trembler, +eurent un frisson. + +Le choc fut épouvantable. Chaque coup de sabre tranchait une tête, +chaque coup de fusil abattait son homme. Et il y avait des ruisseaux de +sang le long des maisons. + +Mais les Cosaques étaient décimés. + +Sentant, néanmoins, ses troupes ébranlées, le général turc leur fit +effectuer un mouvement en arrière qui dégageait le village; puis, +confiant dans la supériorité du nombre, il leur fit prendre position à +un kilomètre de là, près d'une ferme abandonnée, d'où l'artillerie +pourrait tirer. + +Karkow était pris, mais la trouée n'était pas faite! + +Serge Frithiof blêmit de rage: il aurait voulu être tué, vraiment, et +voilà que la mort l'épargnait. + +--L'armée peut être sauvée par vous! avait dit le général prince +Rouknine. + +Coûte que coûte, il fallait donc continuer cette charge folle qui venait +de faire reculer l'ennemi; mais comment, puisque l'escadron était réduit +à quelques cavaliers?... + +Le capitaine rassembla ses Cosaques sur la grande place de Karkow et les +compta. Ils étaient soixante à peine. Plus de quatre cents cadavres +jonchaient les rues du village, à côté des cadavres turcs. + +Les chevaux, sans cavaliers, erraient par troupes, docilement. Peu +d'entre eux avaient été touchés, car toutes les balles, bien dirigées, +avaient frappé les hommes en pleine poitrine. Et il n'y avait que des +morts à terre, les soldats du Sultan n'ayant pas oublié le croissant +sanglant de Mahomet. + +Le soir tombait; des lueurs roses éclairaient doucement l'horrible +spectacle, des lueurs qui se mouraient sur le champ de bataille qui +allait être un champ de déroute. + +Serge restait silencieux, très sombre. + +Il avait au cœur une colère folle, un désespoir d'être là, impuissant +contre un ennemi qu'il avait vaincu cependant. Soudain, une pensée +traversa son cerveau, une pensée fantastique. Il passa la main sur son +front, comme s'il voulait en chasser un cauchemar. Ses yeux très bleus +avaient un reflet singulier, et tout bas il murmura: + +--Nous allons continuer la charge! + +Se tournant vers ses hommes, il ajouta: + +--Vous irez ramasser tous les morts qui sont tombés dans le village et +vous arrêterez les chevaux errants, puis vous remettrez en selle les +corps, solidement attachés sur les chevaux avec la courroie des lances. + +Un frisson parcourut les rangs. + +Que voulait le capitaine? Il devenait fou! Mettre en selle des cadavres, +profaner le repos des soldats tués à l'ennemi! Il y eut un moment +d'hésitation. + +--Faites! répéta l'officier froidement. + +Les Cosaques obéirent. + +Il leur fut facile de ramener les chevaux qui se groupaient ensemble, +par habitude, et d'une main vigoureuse ils soulevèrent les cadavres +sanglants pour les dresser sur les étriers. + +La scène était terrible, et ces hommes qui, tout à l'heure, avaient +montré tant de courage, devenaient blêmes en accomplissant l'affreuse +besogne. + +--A cheval, vous autres! cria Serge Frithiof, une fois qu'il eut vu +reformé son ancien escadron, un escadron de soldats qui ne vivaient +plus. + +Les soixante Cosaques, les mains rouges de sang, vinrent reprendre leur +place, en tête des rangs. + +--Nous allons charger une seconde fois! dit le capitaine. + +--Y penses-tu, petit père? fit l'un des Cosaques; avec de pareils +cavaliers! + +Partons en tête, répondit l'officier; leurs chevaux suivront les +nôtres! + + +III. + +L'escadron s'ébranla, et, sur le chemin en pente qui descendait de +Karkow vers la ferme où était l'ennemi, la charge recommença. + +Les Turcs, qui avaient vu tomber sous leurs coups la plupart des soldats +russes, se croyaient tranquilles maintenant, et ils furent étrangement +surpris lorsqu'ils entendirent à nouveau le bruit de cette chevauchée +qui approchait. + +Au cri d'alarme des sentinelles, ils se déployèrent en bataille et +firent feu sur toute la ligne. + +Quarante Cosaques roulèrent à terre: c'étaient ceux des premiers rangs, +ceux qui vivaient! + +Pendant ce temps, les autres continuaient de charger, invulnérables! + +Le capitaine Serge brandissait son sabre au-dessus des têtes, et les +chevaux, emballés maintenant, galopaient avec une effroyable vitesse. + +Les soldats turcs ne concevaient point ce qui se passait. D'où pouvait +venir cet escadron? Quels étaient ces démons qui recevaient les balles +sans broncher, courbés très bas sur leurs selles, sans une parole, sans +un cri? + +En cette nuit tombante, cette charge était comme une course des légendes +héroïques; on ne distinguait pas le nombre des chevaux, et l'on pouvait +croire que c'était toute la cavalerie russe, toute une armée fantôme qui +arrivait! + +Les premiers rangs d'infanterie fléchirent, les autres ne tardèrent pas +à reculer, et, comprenant tout à coup, se rendant compte, les Turcs +abandonnèrent leurs armes en s'enfuyant. + +Ce fut alors une épouvantable débâcle. + +La position était enlevée, et le passage devenait libre enfin. + +Serge Frithiof, qui avait été encore épargné par les balles, se retourna +et vit que son escadron était là, presque entier, dans son ordre +habituel, tant les chevaux étaient dociles; les rudes bêtes s'étaient +toutes arrêtées derrière lui, quand il avait crié: "Halte!" et elles +restaient maintenant immobiles, tête basse, couvertes d'écume. + +La plupart de leurs cavaliers étaient demeurés en selle, car les +courroies des lances étaient solides. + +Et quelques instants après, dans la nuit, la cloche du village sonna, +tintant le glas.... + + +IV. + +La victoire était possible, certaine même, puisque la trouée avait été +faite sous la charge héroïque et que les Turcs abandonnaient leurs +positions. + +Le général prince Rouknine, en entendant la cloche, se découvrit, +comprenant que ses fidèles Cosaques s'étaient bien battus, se sacrifiant +pour sauver le reste de l'armée. + +Et cet homme qui, dans sa longue vie avait vu tant de combats et +d'exploits, pleura. + +Avec son état-major, il se porta au galop du côté de Karkow, mais il +avait le cœur serré, craignant de voir à terre tous ses beaux +Cosaques,--et sa joie de vaincre était mêlée de douleur! + +Il déboucha sur la grande place du village. + +Quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir soudain, rangées en bataille, +comme pour la parade, les lignes noires de l'escadron! + +Ils étaient bien trois cents cavaliers environ, le capitaine Serge +Frithiof à leur tête. + +La nuit était venue; mais il faisait un clair de lune magnifique, un de +ces admirables clairs de lune d'Orient qui donnent aux choses des +reflets étranges. + +Le capitaine Serge s'avança à la rencontre du général. + +--Karkow est libre! fit-il en saluant du sabre. + +--Vous avez donc pu charger? demanda le prince. + +--Deux fois de suite, car il a fallu chasser l'ennemi d'une ferme où il +s'était retranché! + +--Et vous avez eu beaucoup d'hommes tués, capitaine? + +--Tous mes hommes! + +En disant ces mots, Serge Frithiof se redressa. + +--Mais alors, demanda le prince Rouknine, quels soldats sont donc là, +debout sur leurs chevaux? + +--Nos braves Cosaques, héroïques jusque dans la mort! + +Le prince Rouknine s'approcha et il vit, penchées sur le cou des +chevaux, éclairées par la lumière blafarde de la lune, les têtes mortes +qui se balançaient aux mouvements des montures. + + + + +LE PETIT HOMME ROUGE. + +PAR FRANÇOIS DE NION. + + +C'est le soir même des terribles journées d'octobre que la Reine et moi, +son humble servante, nous vîmes dans un des couloirs du vieux Louvre +cette affreuse figure dont aujourd'hui même encore--à l'heure lointaine +où j'écris ces lignes,--je ne puis oublier les traits, ni, malgré tout, +méconnaître la réalité. + +Je raconterai d'autre part notre voyage de Versailles à Paris dans un +torrent de têtes hideuses qui semblaient porter nos carrosses comme +l'eau d'un fleuve une barque périlleuse. Têtes sanglantes et têtes +sinistres, je vous vois danser autour de nous, les unes au bout d'une +pique avec vos prunelles rigides et vos muscles tordus; les autres au +niveau de nos visages, les yeux hagards et les bouches hurlant des +injures. + +L'horrible jour, froid, pluvieux, sombre! + +Le soir même il fallut s'occuper de se loger dans les appartements des +Tuileries qui n'avaient pas été chauffés depuis l'enfance de Louis XV. +Tout y était dans un désordre sinistre. Le pauvre Dauphin, habitué à son +palais de Versailles, se pressait contre sa mère, effrayé par ces murs +délabrés. + +--Tout ici est bien laid, maman, murmurait-il. + +Et Marie-Antoinette lui répondait: + +--Louis XIV logeait ici, mon fils, nous ne devons pas être plus +difficiles que lui. + +Dès que ses enfants furent endormis dans des lits préparés à la hâte, la +Reine m'appela et me dit: + +--Venez avec moi, comtesse; le Roi est couché, mais pour moi je ne +saurais dormir sans avoir parcouru ces appartements et m'être assurée +que je n'ai pas à redouter le fer d'un assassin veillant dans ces +ténèbres contre les jours de Sa Majesté. + + * * * * * + +Je pris un bougeoir. C'était le bougeoir du coucher dans la chambre du +Roi à Versailles, le long bougeoir de vermeil à deux bougies si +ardemment ambitionné par les courtisans, pour qui le tenir était un +grand honneur; on l'avait emporté malgré le désarroi. Je pris ce +bougeoir et je marchai devant la Reine, éclairant notre ronde nocturne à +travers le palais sombre. + +Les cent Suisses étaient campés dans la vaste galerie du centre, qui fut +depuis la salle des maréchaux; de ce côté il n'y avait rien à craindre. +Nous tournâmes dans un appartement qui donnait sur les jardins et sur la +Seine. Il faisait clair de lune; certaines fenêtres conservaient encore +les petits vitraux plombés du temps des Médicis. Leurs verres grossiers, +en culs de bouteilles, laissaient transparaître une lumière verdâtre qui +tachait le visage de la Reine et me la montra soudain comme un fantôme +en son vêtement blanc. Je me souviens que mes doigts tremblèrent et que +les bougies que je tenais pleurèrent sur le parquet. + +--Vous avez peur? me dit-elle. Vous étiez plus brave tantôt. + +Et elle daigna ajouter: + +--J'ai été témoin de votre courage et de votre fidélité; je ne les +oublierai jamais... si toutefois j'ai encore longtemps pour me souvenir. + +--Oh! madame, m'écriai-je. + +Mais d'un geste doux et souverain elle m'indiquait une porte. + +--Je ne sais ce qu'il y a de ce côté-ci des appartements. Dans mes rares +séjours à Paris je n'ai jamais été si loin. + +Je jetai un coup d'œil par un des carreaux de vitre: nous dominions +la Seine et le vent faisait trembler, en les balançant, les grands +arbres de la grève, mêlant leurs branches noires dans les rayons +argentés de l'astre des nuits. + +--C'est, me dit la Reine, que nous sommes à la porte qui fait +communiquer le château avec la galerie du Louvre. + + * * * * * + +Un frisson involontaire me saisit: il me semblait que derrière cette +frêle planche aux moulures dorées et peintes par Coypel, tout le vieux +mystère du Louvre tragique s'agitait. Je n'étais pas très savante en +histoire de France--juste ce qu'on en apprend en même temps que sa +généalogie,--mais je me rappelais des récits terribles et des légendes +sinistres. Ce palais, disait-on, était parcouru par des spectres +étranges. Cependant la Reine me commandait d'ouvrir et d'une main +tremblante je tournai le bouton de la serrure. + +Un coup de vent me frappa au visage et faillit éteindre mes bougies; je +les protégeai de la main en les élevant pour dissiper l'obscurité; leur +faible rayonnement faisait remuer des ombres que je jugeais effrayantes; +mais la Reine éleva la voix: + +--On aurait dû placer ici un factionnaire dont on fût sûr. Dieu sait +jusqu'où ce corridor peut conduire! + +Car nous distinguions maintenant une longue galerie qui semblait +s'étendre à l'infini. + +--Allons, dit Marie-Antoinette; il faut voir. + +Et comme j'osai représenter à ma souveraine qu'il était nécessaire au +moins d'appeler des gardes pour accompagner Sa Majesté, elle me fit +signe de la suivre et s'avança la première. + +Cette partie du Louvre fut reliée aux Tuileries par les architectes de +Louis XIV; elle était alors, par suite de transformations essayées, puis +renoncées, un désordre et un chaos. Nous errâmes dans un dédale de +corridors coupés de marches et faisant cent détours, rencontrant parfois +de brusques escaliers en vis, semblant descendre au centre de la terre, +et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées. Les +voûtes sous lesquelles nous marchions étaient basses, gothiques, +supportées par des bustes d'animaux à faces de monstres. La Reine +murmura d'une voix basse comme un souffle: + +--Nous sommes dans la partie qui n'a pas été touchée; c'est le vieux +palais de Charles IX et d'Henri III. Ces pierres ont dû voir bien des +événements. + + * * * * * + +A ce moment nous entendîmes distinctement un bruit léger à quelques pas +de nous. Nous nous trouvions alors au centre d'une sorte d'étoile où +venaient aboutir des couloirs obscurs. Le sentiment naturel de ce que je +devais à ma souveraine vainquit ma faiblesse et je m'élançai devant +Marie-Antoinette en élevant en l'air mon bougeoir de vermeil. Une forme +bizarre apparaissait semblant descendre un à un les degrés taillés dans +la pierre des murs; c'était une façon de petit homme vêtu de la manière +qu'on représente les bourgeois du temps passé, avec des chausses à +trousses, une casaque tailladée, et coiffé d'un chaperon à oreillère et +à queue pendante. Mes tremblantes mains dirigeaient la lumière de son +côté et nous vîmes qu'il _était tout habillé de rouge_. + +Au cri que je ne pus retenir, cet être affreux, qui me parut avoir les +traits d'un vieillard et la taille d'un enfant, leva la tête et, +remontant brusquement, d'un vif élan, les degrés qu'il était en train de +descendre, nous le vîmes s'élever tout d'un coup comme s'il voulait +donner de la tête contre la voûte et disparaître. + +Marie-Antoinette était immobile et pâle; j'osai saisir sa main glacée. + +--Rentrons, me dit-elle; rien d'humain ne nous menace en ces lieux. Sans +doute que la Providence a voulu m'attirer jusqu'ici pour m'avertir par +un signe des dangers qui menacent la monarchie. + +--Votre Majesté pense donc?... + +--Que nous venons de voir le petit homme rouge, celui qui erre dans les +détours du Louvre quand le roi de France est en péril. Je ne sais si +notre croyance catholique nous permet d'ajouter foi à cette +superstition; mais comment douter du témoignage de nos yeux? + +Nous rentrâmes; elle impassible, moi terrifiée. Tout dormait dans le +château. J'aidai la Reine à se dévêtir sans ces étiquettes qui lui +avaient tant pesé et je l'entendis murmurer comme à elle-même: + +--Je crains tout pour le Roi. Quant à moi je suis étrangère; ils +m'assassineront; que deviendront nos pauvres enfants? + +La douleur de cette Reine dans ce palais de désastres dépassait tout ce +que les tragédies ont pu concevoir de terrible.... + + * * * * * + +Je suis la dernière servante de la monarchie qui ai vu, de mes yeux vu, +_le petit homme rouge du Louvre_. + + + + +LA BATAILLE DE FRŒSCHWILLER + +(RÉCIT D'UN TÉMOIN.) + +PAR ERNEST DAUDET. + + +Cette nuit du août 1870 est restée dans ma mémoire comme la plus +émouvante que j'aie passée jamais. Nous étions campés un peu en arrière +de Frœschwiller. Vers dix heures, après s'être assuré que ses troupes +avaient le nécessaire, que partout les sentinelles étaient à leur poste, +le général était rentré dans une maison de paysan, construite au milieu +d'un vallonnement formé par deux collines basses dont les troupes +occupaient les pentes. + +Cette maison, presque une chaumière, avait été abandonnée par son +propriétaire, et le général s'y était installé avec son état-major. Il +prit avec nous un léger repas; puis il se jeta tout habillé sur un +matelas, en me laissant le soin de le réveiller, si cela était +nécessaire. Je sortis et allai m'asseoir sur le devant de la maison. La +nuit était obscure, bien qu'il y eût des étoiles au ciel, le temps doux, +et le silence profond, troublé seulement par des bruits de pieds de +chevaux frappant le sol, les cris des grand'gardes accueillant les +rondes par le "Qui vive!" traditionnel. + + * * * * * + +Tout à coup, dans le solennel silence de la nuit que je raconte, le +galop d'un cheval se fit entendre, se rapprochant de moi. Je prêtai +l'oreille. Les cris des sentinelles se succédaient avec rapidité, et +trois minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un officier d'état-major, +guidé par un cavalier de la division, s'arrêtait devant la maison que +nous occupions. + +--Le général? demanda-t-il avec l'accent d'un homme qui vient de fournir +une longue traite. + +--Il est là: il s'est jeté tout habillé sur un lit; je suis son officier +d'ordonnance. + +--Veuillez le réveiller alors, capitaine; dépêches du général en chef. + +J'entrai précipitamment dans la chaumière, et en apprenant de quoi il +s'agissait, le général fut immédiatement sur pied. En le voyant, l'aide +de camp salua respectueusement et dit: + +--Voici les dépêches, mon général. J'avais ordre de ne les remettre qu'à +vous-même. + +Il les avait à peine remises que, sans attendre un mot de remerciement, +il piqua des deux et s'éloigna à fond de train, suivi par le cavalier +qui l'avait amené jusqu'à nous. + +--Cela m'a l'air de vouloir chauffer, murmura à mon oreille l'un des +officiers du général. + +Nous nous tenions attentifs et immobiles, à quelques pas de ce dernier. +Par son ordre, un soldat avait apporté une lanterne à la lueur de +laquelle il lut la dépêche qu'il venait de recevoir. La clarté blanche +donnait en plein sur son visage, dont je pouvais ainsi observer tous les +mouvements, et mes yeux s'attachaient sur ses traits, impatient que +j'étais de connaître la vérité. Mais la figure du général demeura +impassible. Aucun tressaillement ne fit trembler ses joues. Seulement, +quand il releva la tête, je crus voir dans ses yeux une expression de +résolution et de défi que je ne lui connaissais pas; en même temps, +d'une voix ferme et nette, il nous dit: + +--Je crois, messieurs, que vos ardeurs ne tarderont pas à être +satisfaites et que ma division livrera aujourd'hui sa première bataille. + +--Je ne m'étais pas trompé, fit de nouveau l'aide de camp qui m'avait +précédemment parlé. + +Le général, qui avait réfléchi un moment, ne demeura pas longtemps +silencieux; il reprit: + +--Les nouvelles que voilà nous obligent à un mouvement immédiat. Venez, +messieurs, recevoir mes ordres. + +Tandis que le général, une carte sous les yeux, dictait ses ordres pour +les chefs qui relevaient de son commandement, ceux-ci se présentèrent. +Il les leur communiqua de vive voix; puis ils causèrent rapidement à +voix basse pendant quelques instants. Chacun de ces petits épisodes se +gravait dans mon esprit, et j'en ai retenu les moindres détails. Cette +chambre à peine éclairée par des bougies fichées dans des bouteilles; +sur la table grossière, couverte de taches, une carte étendue et autour +du groupe formé par les généraux, quelques officiers allant et venant +discrètement: tel est le spectacle dont j'ai gardé le souvenir. + +Quelques instants après, des bruits de tambour retentirent. Il y eut, +sur toute la surface occupée par nos troupes, un grand mouvement, et en +moins d'une heure, toute la division se trouva sous les armes, la soupe +mangée, tentes et bagages pliés, en un mot prête à se mettre en route. +Une lieue nous séparait du point où nous devions nous rendre. Elle fut +si rapidement franchie, qu'à cinq heures du matin le général m'envoya +auprès du maréchal pour lui faire connaître que ses ordres étaient +exécutés. Je parcourus à cheval une assez longue distance à la recherche +du quartier général. De tous côtés je voyais des troupes prendre +position, et ce spectacle me confirmait dans cette pensée que le général +ne s'était pas trompé et que nous allions assister à une grande +bataille. + +C'est guidé par ces troupes que je parvins à rencontrer le maréchal. Il +était sur pied, se promenant de long en large en attendant le jour. Je +fis la commission dont j'étais chargé; et il ne me répondit qu'un mot: + +--Dites à votre général que je compte sur lui. + +Je revins prendre mon poste. L'horizon blanchissait sous les premiers +rayons du crépuscule. En face de moi, dans une brume qui donnait à tous +les objets un aspect vaporeux, se dessinait vigoureusement un radieux +paysage. C'étaient des gorges basses et profondes, formées par deux +contreforts de la chaîne des Vosges, et qui s'ouvrent sur la basse +Alsace, entre Haguenau et Wissembourg. Au-dessus, les hautes montagnes +formaient un demi-cercle et semblaient être le cadre naturel de ce coin +charmant qui, tout à l'heure, devait être ensanglanté. + +Quand je fus de retour auprès du général, le jour était venu et je pus +me rendre compte des positions occupées par la division. Nous étions +appuyés à notre droite par une colline, dont des troupes placées sous +les ordres d'un autre général occupaient les pentes. A notre gauche, +nous avions un petit bois derrière lequel notre artillerie se trouvait +embusquée. Nous pouvions donc attendre en sûreté; notre position +paraissait en quelque sorte inexpugnable. Tout à coup, sur les hauteurs +en face de nous, nous vîmes luire au jour levant des uniformes +allemands. + +Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, quand, soudain éclata une +violente canonnade. La bataille commençait. Je regardai ma montre, il +était sept heures du matin. + + * * * * * + +A dater de ce moment, ma mémoire s'obscurcit, mes souvenirs se troublent +et il me devient impossible de suivre, l'un après l'autre, les épisodes +de cette mémorable journée. Je les raconte ici comme ils se présentent à +ma pensée. Pendant plus d'une heure, je ne fis qu'aller et venir à la +suite du général qui se portait à toute minute sur tel ou tel point. + +Nous nous attendions d'un instant à l'autre à être appelés à prendre +part au combat; mais, jusqu'à ce moment, nous étions demeurés +immobiles, essayant d'en suivre les péripéties, et appelant de tous nos +vœux l'ordre qui nous enjoindrait de marcher. De quelque côté que se +portassent nos regards, ils ne découvraient que nuages blancs disséminés +sur le paysage. Ces nuages indiquaient les points où la bataille était +plus vive; c'était la fumée des canons. + +Tout à coup, nous reçûmes l'ordre d'avancer. Le général parcourut au +galop le front de ses troupes: puis, brandissant son épée, il prononça +d'une voix retentissante les paroles du commandement que d'autres voix +répétèrent après lui. Nous voilà en route. Le bruit de la canonnade qui +gronde partout autour de nous assourdit nos oreilles. L'air est saturé +d'odeur de poudre, et il nous semble, au fur et à mesure que nous nous +rapprochons des points sur lesquels l'action a acquis le plus +d'intensité, que nous allons mettre le pied dans une ardente fournaise. +Nous débouchons brusquement dans une plaine où des masses de troupes +sont engagées. + +Je distingue alors nettement nos soldats rapprochés de minute en minute +des bataillons allemands. Les nôtres sont éprouvés déjà cruellement par +les batteries prussiennes qui tirent incessamment, et qui nous causent +de grandes pertes. Mais elles n'arrêtent pas leur ardeur surexcitée par +le bruit qui s'est répandu que la droite de l'ennemi est repoussée. Nous +passons à notre tour sous les feux de ces batteries. Devant nous et +protégée par elles est massée l'infanterie allemande. C'est sur ce point +que nous nous dirigeons. Mon sang s'échauffe, ma chair tressaille, ma +bouche est sèche et je suis moi-même surpris que mon cœur n'éprouve +aucune pitié devant les morts qui tombent autour de moi. Ils sont déjà +nombreux. On voit les cadavres épars, encore dans l'attitude qu'ils ont +prise en tombant. Puis ce sont les blessés dont les cris déchireraient +l'âme, s'il ne suffisait de quelques minutes pour l'aguerrir et la +rendre insensible aux tragédies de ce sanglant spectacle. Au milieu de +ce vacarme effroyable, je suis arrêté tout à coup par une voix qui crie: + +--Capitaine, capitaine, par pitié! + +Je me retourne. Au pied d'un chêne, un jeune chasseur de Vincennes est +étendu. Son visage est imberbe. Il est blond, et, en le voyant de près, +il me semble que c'est un enfant. Ses deux jambes sont brisées, et il +attend la mort en disant au chirurgien, qui essaye de le soulager: + +--Laissez donc, monsieur le major, il n'y a rien à faire. + +--Vous m'appelez, mon ami? lui dis-je en poussant mon cheval vers lui. + +--La bataille est-elle gagnée? me demande-t-il fiévreusement. + +--Elle commence à peine. + +--Ma foi, tant pis. Avant de mourir j'aurais voulu savoir... + +Il s'arrête. L'horrible souffrance qu'il éprouve lui coupe la parole. +Mais cette crise dure à peine quelques secondes, et alors je vois le +pauvre petit chasseur, se redressant autant qu'il peut le faire, la face +livide, l'œil assombri déjà par la mort qui s'avance, et je l'entends +crier: + +--Vive la France! + +Puis, il retombe; à ce cri d'héroïque soldat succède une plainte +d'enfant et je n'entends plus que ces mots coupés par des hoquets +d'agonie: + +--Maman, chère maman! + + * * * * * + +--Nom de nom! que faites-vous donc là, Rocheray? + +Je me retourne brusquement. J'ai reconnu la voix de mon général. Je +m'arrache au navrant spectacle que je viens de décrire; je suis mon chef +qui regarde et encourage ses troupes formées en bataillons. Elles +s'avancent, en obligeant l'ennemi placé devant elles à redoubler son +feu roulant et non interrompu. Nous ne sommes plus qu'à une courte +distance des bataillons allemands. Encore une minute et nous allons les +aborder à la baïonnette. Nous nous préparons à combattre avec +acharnement; car ceux qui sont en face de nous ont l'avantage de la +position. Placés sur une hauteur couronnée par leur artillerie, ils nous +menacent d'une manière terrible. + +--Allons, mes enfants! crie et répète le général qui galope autour de sa +division, en nous entraînant à sa suite, sans se soucier des balles qui +sifflent à ses oreilles et des obus qui éclatent devant nous, allons! il +va falloir grimper là-dessus. Du courage et du jarret surtout! + +Ce n'est rien ces quelques mots, mais cela suffit pour encourager les +soldats. Nous nous élançons sur ces pentes heureusement peu abruptes. + +Tout à coup, sur la droite de l'ennemi, venue on ne sait par où, +apparaît comme par enchantement, en poussant des cris terribles, une +véritable nuée de démons. Ce sont des turcos, facilement reconnaissables +à leur teint et à leur costume. Je ne saurais traduire l'effet qu'ils +produisent; ils causent aux Allemands une profonde terreur qui nous aide +à avoir raison d'eux. Semblables à des chacals, les turcos qui les ont +surpris se jettent dans leurs rangs, combattant les uns avec la +baïonnette, les autres à coups de crosse. C'est une lutte corps à corps, +pleine d'imprécations et de hurlements sauvages. Les corps tombent sous +les coups, et nous rendons aux Allemands tout le mal que, depuis trois +heures, ils nous ont fait. + +Quant aux Prussiens, c'en est fait d'eux sur ce point, ils ne battent +pas en retraite, ils fuient pêle-mêle, terrifiés, sourds aux cris de +leurs officiers et poursuivis par les turcos, auxquels la pitié est +inconnue et qui tuent impitoyablement. L'artillerie qui nous menaçait +tout à l'heure ne se fait plus entendre. Nous ignorons ce qui se passe +d'un autre côté; mais pour notre part, nous avons gagné la partie. + + * * * * * + +Il est environ midi. Mettant pied à terre un moment, je bois une gorgée +d'eau-de-vie que me présente un soldat. Puis, je regarde, tâchant de +deviner où en est la bataille. Mais le champ sur lequel elle est engagée +se déroule si vaste que je ne vois rien, si ce n'est la fumée des canons +et parfois, au milieu des épais nuages qu'elle forme, des actions +isolées dont il est difficile d'apprécier l'importance ou de suivre les +péripéties. Ce que je constate dans toutes les parties du paysage qu'à +l'aide d'une lorgnette je peux embrasser, c'est que sur tous les points +où les troupes sont aux prises, les Allemands sont beaucoup plus +nombreux que les Français. + +Cependant le temps se passe. Nous attendons des ordres; ils n'arrivent +pas. A trois heures, nous sommes toujours au même point. Mais à ce +moment un grand mouvement se fait sur notre droite. En face de nous, +d'une des gorges qui ferment la sortie de la vallée, nous voyons +déboucher une grande masse de Prussiens. Ce sont des troupes fraîches +que l'ennemi fait marcher contre nous. + +En même temps, il couronne d'artillerie les hauteurs voisines. Bientôt +nous sommes cruellement éprouvés par le feu de ces canons qui protègent +l'arrivée de ce corps de réserve. Pour le coup, on ne va pas sans doute +nous laisser immobiles. Notre secours doit être nécessaire dans une +circonstance aussi critique, au moment où commence la partie que l'on +croyait terminée. + +En effet, le général reçoit successivement plusieurs ordres pressés, +d'après lesquels il formule ses instructions que ses officiers +d'ordonnance transmettent à ses subordonnés. Au bout d'un quart d'heure +nous sommes en route, nous gagnons la plaine, et tandis qu'au-dessus de +nos têtes se croisent les boulets et les obus, nous nous dirigeons +contre les Allemands. De tous les chemins, de tous les sentiers, +débouchent des troupes qui viennent se joindre à nous. Mais elles sont +exténuées, étant debout et combattant depuis le matin, tandis que +l'ennemi qu'elles ont devant elles est frais et reposé. + +En outre, il est trois fois plus nombreux que nous, et il suffit, pour +s'en convaincre, de voir cette multitude de casques à pointes, de +casquettes bleues, dont l'acier et les vives couleurs brillent au +soleil. On nous a groupés autour d'un ruisseau bordé d'arbres, qui sont +pour nous un abri, et c'est de là que nous commençons à tirer sans +interrompre sur cette avalanche humaine qui grossit sans cesse et nous +envahit de toutes parts. + +Le général est soucieux. Je m'approche de lui, et il me fait remarquer +que les batteries qui nous protégeaient sur le plateau que nous avons +abandonné, sont éteintes pour la plupart, et que c'est maintenant sur +nous que l'ennemi envoie ses projectiles. Comme il finit de parler, un +obus vient tomber en sifflant à quelques pas de nous; il éclate, et j'ai +le temps de voir un de ses débris frapper au visage mon brave général. +Mais au même instant mon cheval effrayé se cabre, et part à fond de +train, quels que soient mes efforts pour le retenir. + + * * * * * + +En quelques minutes, je franchis une énorme distance, et je vais me +jeter dans un groupe de cuirassiers qui poursuivent des uhlans; je me +joins à eux. + +Mais que pouvons-nous faire contre cette effroyable accumulation de +troupes et de canons? Les intrépides cuirassiers, les énergiques +chasseurs ont beau se ruer furieusement contre ces fantassins appuyés de +tous côtés par de l'artillerie, ils sont arrêtés en route et obligés de +renoncer à la partie. Pour la seconde fois, nous revenons en désordre au +point de départ. Mais la moitié de notre effectif est restée en route. +La plupart de nos officiers supérieurs ont disparu, et dans l'escadron +auquel je me suis joint, c'est un sous-lieutenant qui commande. Tandis +que d'un œil désespéré, la rage au cœur, impuissants, vaincus, +nous ne demandons qu'à mourir, nous voyons arriver vers nous le maréchal +entouré seulement d'un petit groupe d'officiers. + +Ses vêtements sont couverts de poussière et de boue, son visage est +noirci en maints endroits, comme par des traînées de poudre. Une flamme +sombre anime son regard. Il fait quelques pas vers le général qui nous +commande et lui dit: + +--Général, il faut charger là-dessus. + +En prononçant ces paroles, il a mis pied à terre et de sa main droite +qui tient une grosse lorgnette noire, il désigne la masse confuse de +Prussiens. + +--Maréchal, nous avons chargé deux fois. J'ai perdu la moitié de mes +hommes. + +Et à son tour, il montre au commandant en chef ses escadrons décimés et, +parmi les cavaliers qui lui restent, un certain nombre en train de +panser les blessures légères qu'ils ont reçues pendant les charges +héroïques qui viennent d'avoir lieu. + +--Peu importe, général, il faut recommencer, il le faut. + +Le général, qui avait mis pied à terre, ne réplique pas, s'incline et se +dirige vers son cheval. Mais le maréchal fait deux pas derrière lui, +l'appelle, l'arrête d'un geste, et ajoute: + +--Oui, il le faut. Mais auparavant, général, embrassons-nous. + +Les deux vieillards échangent une accolade. Puis, ils remontent à +cheval. Et tandis que l'un s'éloigne, l'autre crie d'une voix +retentissante: "Cuirassiers, en avant!" Un formidable hourrah retentit; +et comme nous avions le diable au corps électrisés par un patriotisme +désespéré et par je ne sais quel attrait que la mort semble avoir pour +nous en ce moment, nous nous élançons de nouveau. Ébranlant le sol, nous +traversons la plaine. + + * * * * * + +A peine avons-nous fait quelques pas que les obus et les balles pleuvent +sur nous drus comme grêle et causent dans nos rangs d'indescriptibles +ravages. Chevaux et cavaliers roulent pêle-mêle, et, détail horrible, +nous sommes si violemment lancés, que nous ne pouvons retenir nos +chevaux qui passent sur les malheureux désarçonnés et les écrasent. Le +feu de l'ennemi redouble d'intensité. Evidemment notre audace confond +les Allemands et accroît leur fureur. Mais cette fois rien ne nous +arrête, nous serrons les rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent et nous +venons enfin nous heurter contre les citadelles vivantes, hérissées de +baïonnettes qui se sont abaissées pour nous recevoir. + +C'est un choc terrible, une confusion inexprimable, un spectacle qu'on +ne décrit pas. Je ne sais comment il se peut faire que je me trouve au +milieu de Prussiens qui, successivement, tirent sur moi à bout portant +sans m'atteindre. Plus heureux, j'en étends deux à mes pieds avec mon +revolver. Un officier à cheval bondit alors de mon côté, le sabre levé. +Je suis perdu, car au même instant j'ai senti pénétrer dans la main qui +tient mon arme la pointe d'une baïonnette et je me trouve ainsi désarmé. +Heureusement, mon cheval se cabre, se dresse avec épouvante sur ses +jarrets, et c'est sur son poitrail que tombe le coup qui m'était destiné +et qui, d'ailleurs, ne lui cause qu'une blessure sans gravité. Je +cherche une issue et me voilà de plus en plus pressé. Mais une voix se +fait entendre: + +--Nous voilà, capitaine. Attendez, canailles! + +Je vois un sabre luire au soleil et tomber lourdement sur le cou de +l'officier qui m'a menacé. Il est renversé sur son cheval. Je suis libre +de ce côté, et mes libérateurs sont trois cuirassiers qui, en me voyant +perdu, ont couru à mon secours. Je leur rends grâce. + +--C'est inutile, mon capitaine, dit le plus âgé d'entre eux. Le plus +important maintenant c'est de décamper. Il ne va pas faire bon pour nous +ici. + +Nous nous frayons un passage et, étant parvenus à nous dégager, nous +nous mettons à galoper côte à côte. Un petit bois se trouve à notre +droite; nous nous y jetons. Un grand nombre de fuyards ont fait comme +nous, et je suis frappé en constatant que nous pourrions encore former +un solide noyau. Je fais part de mon sentiment au cuirassier; il me +répond simplement: + +--Dame! si vous pensez que ce soit utile. + +Je vais élever la voix pour arrêter ceux qui fuient. Mais je vois +arriver vers nous plusieurs officiers d'état-major. Un d'eux me crie en +passant: + +--Je porte l'ordre de faire sonner la retraite. La bataille est perdue. + + + + +LE MAUVAIS ZOUAVE. + +PAR ALPHONSE DAUDET. + + +Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'était pas content ce +soir-là. + +D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur +un banc, devant sa porte, pour savourer cette bonne lassitude que donne +le poids du travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les +apprentis, il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche, en +regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là le bonhomme resta +dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il +comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme: + +--Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-être reçu du régiment quelque +mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être +malade... + +Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire +trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la +nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème. + +A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère. + +--Ah! les gueux! ah! les canailles!... + +--A qui en as-tu, voyons, Lory? + +Il éclata. + +--J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce +matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus, bras +dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment +disent-ils ça?... opté pour la nationalité de Prusse.... Et dire que +tous les jours nous en voyons revenir, de ces faux Alsaciens!... +Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire? + +La mère essaya de les défendre. + +--Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute, à +ces enfants.... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les +envoie!... Ils ont le mal du pays, là-bas; et la tentation est bien +forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats. + +Lory donna un grand coup de poing sur la table. + +--Tais-toi, la mère!... vous autres femmes, vous n'y entendez rien. A +force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous +rapetissez tout à la taille de vos marmots.... Eh bien, moi, je te dis +que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des lâches, +et que si par malheur notre Christian était capable d'une infamie +pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai servi +sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à travers +le corps. + +Et terrible, à demi levé, il montrait sa longue latte de chasseur pendue +à la muraille au-dessus du portrait de son fils, un portrait de zouave +fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête figure d'Alsacien, +toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que +font les couleurs vives à la grande lumière, cela le calma subitement, +et il se mit à rire. + +--Je suis bien bon de me monter la tête.... Comme si notre Christian +pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant la +guerre?... + +Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner +gaiement et s'en alla sitôt après avoir vidé une couple de chopes à la +_Ville de Strasbourg_. + +Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois +petits blondins qu'on entend gazouiller dans la chambre à côté, comme +un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser devant +la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et pense +en elle-même: + +--Oui je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats.... Mais c'est +égal! Leurs mères sont bien heureuses de les revoir. + +Elle se rappelle le temps où le sien avant de partir pour l'armée, était +là, à cette même heure du jour, en train de soigner le petit jardin. +Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les +cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en entrant aux +zouaves. + +Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur +les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui +qui vient d'entrer longe le mur comme un voleur, se glisse entre les +ruches.... + +--Bonjour, maman! + +Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme, +honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays +avec les autres, et, depuis une heure rôde autour de la maison, +attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais +elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu, +embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons: qu'il s'ennuyait du +pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux; avec ça la discipline +devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient "Prussien" à cause +de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à +le regarder pour le croire. Toujours causant ils sont entrés dans la +salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour +embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n'a pas faim. +Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups d'eau +par-dessus toutes les tournées de bières et de vin blanc qu'il s'est +payées depuis le matin au cabaret. + +Mais quelqu'un marche dans la cour, c'est le forgeron qui rentre. + +--Christian, voilà ton père, vite, cache-toi, que j'aie le temps de lui +parler, de lui expliquer, et elle le pousse derrière le grand poêle de +faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la +chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première chose +que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras... il +comprend tout. + +--Christian est ici!... dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son +sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est +blotti, blême, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber. + +La mère se jette entre eux. + +--Lory, Lory, ne le tue pas... c'est moi qui lui ai écrit de revenir, +que tu avais besoin de lui à la forge.... + +Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur +chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et de +larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus.... Le forgeron +s'arrête, et regardant sa femme: + +--Ah! c'est toi qui l'as fait revenir... alors c'est bon, qu'il aille se +coucher. Je verrai demain ce que j'ai à faire. + +Le lendemain, Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de +cauchemars et de terreurs, sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre +d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées de +houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les marteaux +sonnent sur l'enclume.... La mère est à son chevet; elle ne l'a pas +quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. Le +vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu'au matin il a marché dans la +maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires; et à +présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement habillé +comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau et le +bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au lit. +"Allons, haut!... lève-toi." + +Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave. + +--Non, pas ça... dit le père sérieusement. + +Et la mère toute craintive: "Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres." + +--Donne-lui les miens... moi je n'en ai plus besoin. + +Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme, la +petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se passe +autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route.... + +--Maintenant descendons, dit-il ensuite et tous trois descendent à la +forge sans se parler.... Le soufflet ronfle; tout le monde est au +travail. En revoyant ce hangar grand ouvert auquel il pensait tant +là-bas, le zouave se rappelle son enfance, et comme il a joué là +longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge +toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de +tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; mais en levant +les yeux il rencontre toujours un regard inexorable. + +Enfin le forgeron se décide à parler. + +--Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils... tout cela est à toi... +Et tout cela aussi! ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin qui +s'ouvre là-bas, au fond, plein de soleil et d'abeilles, dans le cadre +enfumé de la porte.... + +--Les ruches, la vigne, la maison, tout t'appartient.... Puisque tu as +sacrifié ton honneur à ces choses, c'est bien le moins que tu les +gardes.... Te voilà maître ici... moi, je pars.... Tu dois cinq ans à la +France, je vais les payer pour toi. + +--Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille. + +--Père!... supplie l'enfant.... Mais le forgeron est déjà parti, +marchant à grands pas, sans se retourner.... + +A Sidi-del-Abbès, au dépôt du 3e zouaves, il y a depuis quelques +jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans. + + + + +UN MARIAGE. + +PAR ERNEST LAUT. + + +Ce jour-là la grande ville industrielle se reposait. + +Par les calmes faubourgs, vides du fracas des marteaux et du halètement +des machines, j'avais flâné tout un matin de soleil, et je m'en revenais +à travers les rues silencieuses, lorsque, arrivé aux abords de l'Hôtel +de Ville, je tombai au beau milieu d'une affluence de travailleurs +endimanchés: blouses fraîchement dépliées, pantalons de drap noir, +casquettes de soie. + +Tous ces braves gens emplissaient les cabarets avoisinants, circulaient +sur les trottoirs, causaient, l'air joyeux. + +Je m'étais arrêté à les observer, quand, soudain un mouvement se +produisit dans cette foule; un jeune homme accourait en criant: + +--Vlà la noce! + +Tout de suite, je supposai qu'on allait célébrer le mariage du maître de +quelque grosse industrie, et j'en conclus que tous les éléments de +l'usine s'étaient rassemblés là pour faire honneur au patron. + +Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, au lieu des brillants +équipages que j'attendais, je vis apparaître, au bout de la rue de la +Mairie, le cortège nuptial, cortège pédestre et simple s'il en fut: en +tête les deux époux, derrière les quatre témoins,--c'était tout! + +L'enthousiasme des spectateurs n'en fut pas moins bouillant, je dois le +dire. + +Ils se rangèrent de chaque côté de la rue, et quand les époux passèrent +entre ces deux haies humaines, une immense clameur s'éleva: + +--Vive la mariée! + +Et la mariée sourit, envoyant de-ci, de-là, de la tête et de la main, +des bonjours amicaux. + +C'était une grande fille brune de vingt-cinq ans environ, à la poitrine +creuse, à la taille un peu voûtée déjà. Modestement vêtue d'une jupe et +d'un caraco de mérinos noir, elle était coiffée d'un bonnet blanc tout +orné de cette dentelle commune appelée "bisette," que les dentellières +du Nord fabriquent encore à la main. Sur son visage d'une pâleur mate, +aux traits empreints d'une grande douceur, mais fatigués, flétris +prématurément par le travail; dans ses grands yeux noirs, inquiets et +sombres, une expression de joie ineffable, presque d'orgueil, rayonnait. + +Le marié, un solide gaillard d'une trentaine d'années, ne paraissait pas +moins heureux; appuyé de la main gauche sur le bras de sa femme, et se +laissant guider par elle, il esquissait de la main droite de grands +gestes incohérents qui traduisaient tout à la fois sa gratitude et son +bonheur. + +Et, pourtant, l'expression de sa joie ne se reflétait pas dans son +regard: les yeux vitreux et fixes, la tête haute, il allait, comme dans +un rêve, la démarche raide, le pas incertain. + +Je compris que le pauvre garçon était aveugle. + +Le couple avait franchi la porte de l'Hôtel-de-Ville; derrière lui, la +foule des ouvriers s'engouffra. + +Je demeurais sur le trottoir avec une douzaine de curieux du voisinage, +lorsque quelques retardataires passèrent auprès de nous, se dirigeant +vers la mairie. + +L'un d'eux me reconnut. C'était un vieux contre-maître qui, plusieurs +années auparavant, m'avait guidé dans la visite d'une usine. Il +m'aborda: + +--Ça vous étonne, faut croire, cette noce-là? me dit-il en souriant. + +J'avouai que j'étais intrigué au plus haut point. + +--Parbleu! reprit-il, c'est qu'il y aurait là pour vous une belle +histoire à imprimer sur les gazettes. Voulez-vous que je vous la conte? +Au fait, on se passera bien de moi là-bas. Entrons à l'estaminet du +Chansonnier; la bière y est bonne, et, devant une canette, nous +causerons tout à notre aise. + +Ainsi fîmes-nous. Le bonhomme bourra méthodiquement sa "boraine de +Nimy," l'alluma à la "vaclette,"--à la chaufferette, veux-je +dire,--puis, ayant levé le couvercle d'étain, il versa deux verres d'une +bière blonde comme l'or, cogna le sien contre le mien, le lampa tout +d'une haleine, et, s'étant soigneusement essuyé la moustache, il me fit +le récit qui va suivre. + + * * * * * + +"Vous est-il arrivé parfois de passer rue des Fèves, une des voies les +plus fréquentées du quartier industriel de la ville? Oui. En ce cas, +vous n'avez pas manqué de remarquer un immeuble considérable où, sur les +trois faces d'une cour large et profonde, s'élèvent de lourdes bâtisses +sans cesse couronnées d'un épais nuage de fumée. + +"Là, du fin matin au brun soir, éclatent les sifflets stridents des +machines et retentit le choc formidable des marteaux-pilons. + +"Les ateliers de grosse chaudronnerie de MM. Van Helmen fils, auxquels +appartiennent tous les ouvriers que vous venez de voir ici rassemblés, +tiennent le fond et l'un des côtés de la cour. L'autre face est à +présent inoccupée. Elle abritait naguère les ateliers de forge et +fonderie de fer de la maison Varinard, dont la déconfiture--vous vous en +souvenez sans doute?--a fait tant de bruit l'an dernier. + +"C'est là que travaillait Jean Gobert, le pauvre garçon que vous venez +de voir passer. + +"Ouvrier modèle, intelligent, laborieux, estimé de ses chefs, c'était +aussi un joyeux luron aimé de ses camarades. Dans nos réunions des +lundis, à l'estaminet du Vieux-Pèlerin, il n'y en avait pas un comme lui +pour nous distraire. Il savait toutes les plus belles chansons du pays; +il fallait entendre comme il vous les chantait!... + +"Pauvre fieu!... Je le vois encore, le jour de son accident, traverser +la grande cour, soutenu par deux ouvriers de l'usine.... Une paille de +fer rouge venait de lui crever l'œil droit.... Le fourgon de +l'hôpital l'attendait à la porte, et il allait, pâle, hagard, +chancelant, la face ensanglantée, les traits contractés par la douleur, +mais sans une plainte, sans un cri. + +"Il devait rester de longs jours à l'hospice et en sortir aveugle. + +"La cruelle opération qu'il avait subie paraissait avoir réussi, et l'on +espérait que, du moins, il conserverait son œil gauche. Mais nos +quinquets, voyez-vous, c'est un peu comme ces frères jumeaux qui ne +peuvent vivre séparés. Que l'un s'en aille, l'autre ne tarde pas à +mourir à son tour. + +"Au moment où l'on comptait voir notre pauvre ami entrer en +convalescence, une maladie terrible, conséquence terrible, conséquence +fatale de l'accident, se déclara. Tous les efforts des chirurgiens +furent inutiles. Jean Gobert était condamné à ne plus revoir la lumière +du jour. + +"Et pourtant, le mauvais sort qui le poursuivait ne cessa pas de +s'acharner après lui: un événement se préparait qui devait mettre le +comble à ses malheurs. + +"Tandis que Gobert était à l'hospice, la maison Varinard périclitait de +plus en plus. Le patron--le beau Varinard, comme on l'appelait dans +toute la ville--viveur et joueur, fréquentait plus volontiers les +tripots que les ateliers de la fonderie. L'usine, livrée aux employés, +marchait cahin-caha, à la va comme-je-te-pousse; les commandes n'étaient +jamais livrées au jour fixé; si bien que, peu à peu, la clientèle, +mécontente, s'éloignait. + +"Une catastrophe était imminente. + +"Elle se produisit alors que Gobert, sorti de l'hôpital depuis un mois à +peine, n'avait touché qu'une très faible partie de la pension qu'on lui +faisait à la fonderie. + +"Un matin, le bruit se répandit que Varinard avait d'une enjambée gagné +la Belgique, laissant derrière lui un passif considérable. + +"Et nous vîmes venir les gens de justice. Ils emportèrent les livres et +les papiers, mirent les scellés partout, fermèrent l'usine. Résultat: +deux cents travailleurs sur le pavé, et notre pauvre aveugle à tout +jamais privé du modeste subside qui lui assurait l'existence! + +"Cette fois, le coup fut trop dur pour lui: quand il se vit ainsi, seul, +infirme et dénué de tout, il fut pris d'un si violent désespoir qu'on +craignit un instant qu'il n'attentât à ses jours. + +"Pourtant, il n'eut pas trop à souffrir tout d'abord. On le fit profiter +des subventions accordées aux ouvriers sans travail de l'usine Varinard. +Mais cela ne devait durer toujours: il fallut aviser. + +"On pensa que, pour ne pas froisser son amour-propre, l'aumône qui le +ferait vivre devait lui venir d'ouvriers comme lui, et voici comment on +s'y prit: + +"Avec l'autorisation du patron, on construisit à l'entrée de la grande +cour une logette en bois fermée de toutes parts, sauf du côté qui +donnait sur la rue, et, cela fait, nous y conduisîmes notre aveugle, +afin qu'il put y recueillir les bienfaits de la charité publique. + +"Ah! ce ne fut pas chose commode de l'y décider. + +"--Mendier! disait-il avec des sanglots dans la voix, il va donc falloir +mendier! + +"Nous lui fîmes comprendre qu'il n'y avait point de déshonneur à +recevoir l'aide de ses camarades, et, pressé par la nécessité, rouge de +honte, il se laissa emmener. + +"Il ne voulut pas, d'ailleurs, demeurer inactif; avec des fils d'acier +et de laiton que nous lui portions, il travaillait à tâtons tout le long +du jour, faisant des chaînettes et de menus objets qu'il vendait aux +passants. + +"Mais c'est surtout des ouvriers de la chaudronnerie Van Helmen et des +usines environnantes que lui arrivait le secours le plus efficace; pas +un de nous, les jours de quinzaine, ne fût entré à l'estaminet pour +boire une canette ou n'eût regagné son logis avant d'avoir porté son +obole au travailleur aveugle et malheureux. + +"Ainsi, Jean Gobert put vivre à l'abri du besoin pendant la plus grande +partie de l'an dernier. + +"Vint l'hiver. Vous savez s'il fut rude et terrible pour les pauvres +gens! Gobert, immobile dans sa guérite, transi de froid, grelottant du +matin au soir, lui qui naguère vivait dans le brasier des forges, ne +résista pas aux températures du mois de décembre. Pris d'un accès de +bronchite, il dut rester dans sa chambrette et garder le lit. + +"Nous crûmes parer au contre-temps en plaçant sur la planchette de la +petite loge un tronc avec cette inscription: + +"_N'oubliez pas le pauvre aveugle qui est malade!_ + +"Mais, en plein hiver, pense-t-on à s'arrêter dans les rues pour lire +des pancartes?... + +"Les recettes étaient pitoyables et l'aveugle cloué sur son grabat, se +désolait en voyant venir le premier de l'an et en songeant à toutes ces +journées de réjouissances et de charité. + +"Que faire?... + +"Nous ne savions à quoi nous résoudre, quand un secours inespéré nous +arriva. + +"Dans une mansarde voisine de celle de Gobert habitait une pauvre fille +orpheline, dentellière de son état, qui, touchée du malheur de +l'infirme s'était généreusement proposée pour lui donner des soins. +Courbée sur son carreau à dentelles, elle endormait notre malade au +cliquetis de ses fuseaux, lui préparait des tisanes, lui donnait ses +potions et veillait sur lui avec un inaltérable dévouement. Elle avait +entendu les plaintes de l'aveugle, vu notre embarras. Elle me prit à +part: + +"--Si j'y allais, moi, demander l'aumône pour lui? + +"--Vous feriez cela?... + +"--On peut toujours essayer! + +"Le lendemain, dès le matin, elle était à son poste, et, tout le jour, +de ses doigts bleuis, elle tressa sa dentelle en plein air, interrompant +son travail de temps à autre pour implorer l'aide des passants. + +"--C'est pour le pauvre aveugle qui est malade! disait-elle; "n'oubliez +pas le malheureux!" + +"L'infortune, quelque intéressante qu'elle soit par elle-même, ne perd +jamais rien quand une voix douce et deux jolis yeux sollicitent pour +elle; les sous affluèrent, et la brave fille rentra le soir, toute +joyeuse, apportant le produit de sa collecte. + +"--Si je vous ai abandonné aujourd'hui, dit-elle à Gobert, en versant +les sous sur la table, c'était pour me faire votre demoiselle de +comptoir, et comme je n'ai pas trop mal réussi, je recommencerai demain +et tous les autres jours, jusqu'à ce que vous soyez guéri! + +"Les recettes montèrent encore les jours suivants. L'histoire du +dévouement de la jeune dentellière s'était répandue dans tous les +ateliers; des patrons d'usine, qui l'avaient entendu conter, passèrent +par là tout exprès, et le soir, on trouva des pièces blanches et même un +ou deux louis d'or mêlés aux humbles gros sous des travailleurs. Si bien +que Gobert, enfin guéri de sa bronchite, se trouva, pour la première +fois de sa vie, à la tête de quelques économies. + +"Comme dans les contes du temps passé, la fortune lui était venue en +dormant. + +"La fin de l'histoire, vous la devinez sans peine. + +"Ces deux braves cœurs s'étaient compris, et il advint que la +reconnaissance fit naître l'amour. Un beau lundi, Gobert et son amie +nous arrivèrent à l'estaminet du Vieux Pèlerin. Le garçon était tout +ému: + +"--Camarades, déclara-t-il, voilà de quoi il s'agit: on s'aime bien tous +les deux, on voudrait se marier et on vient vous demander d'être de la +noce; voulez-vous?... + +"Si on voulait? ah! saprebleu!... + +"Le lendemain je racontai la chose à l'atelier. On résolut que tout le +monde en serait. M. François Van Helmen lui-même, le grand patron, +prétendit contribuer à l'éclat de la cérémonie. Il a obtenu de la mairie +que le mariage se fasse un jour de fête, pour ne pas troubler les +travaux de l'usine. En outre, c'est lui qui offre le repas de noces, et +tout à l'heure il viendra présider le banquet préparé pour nous dans les +salles de danse du Moulin-Galant, là-bas au fond de l'Esplanade: trois +cents couverts, pas un de moins!" + + * * * * * + +--Donc, conclut mon interlocuteur, voilà pourquoi vous nous voyez tous +ici ce matin: nous avons voulu, avant de nous mettre à table, donner une +preuve d'amitié à notre camarade, un témoignage d'admiration à sa femme +et leur faire une escorte d'honneur à la mairie et à l'église le jour de +leur épousailles. + +Et cela dit, le vieil ouvrier remplit une dernière fois les verres. + +--A la santé de la mariée, monsieur! + +--A la santé de la mariée! Nous sortîmes. + +Au même instant, la noce quittait la mairie; Jean Gobert et sa femme +radieux et fiers, prirent la tête du cortège. + +Le vieux contre-maître me serra la main et rejoignit les ouvriers qui, +par files de quatre, se mirent en route, d'un pas rythmé, derrière les +nouveaux époux. + +Et tandis que je m'en allais, tout songeur, commentant en mon esprit ce +bel exemple de solidarité, de loin en loin m'arrivait encore, poussé par +trois cents poitrines vigoureuses comme des soufflets de forge, le +joyeux cri des travailleurs: + +--Vive la mariée! + + + + +POUR LE RUBAN. + +PAR MONTJOYEUX. + + +Dans la petite commune de Nançay, en Sologne, vivait un brave homme du +nom d'Olivier Folichon. Il y vivait sans rien faire, d'une pension de +neuf cents francs que lui servait le gouvernement. Cette double qualité +de retraité et de bourgeois sans métier lui avait d'emblée conquis le +respect. A la campagne, si médiocre que soit votre revenu, du moment que +vous n'exercez aucun emploi, que vous ne travaillez pas à la terre et +que vous émargez à titre d'ancien fonctionnaire, vous attirez +l'attention et commandez l'estime. + +Dans les premiers temps, Folichon restait à l'écart et ne fréquentait +personne. Il demeurait confiné dans la masure que lui avait louée Mme +Crétu, épicière-mercière-aubergiste, sans chercher à pénétrer dans ce +milieu villageois hermétiquement fermé à quiconque n'est pas du pays. +Tout étranger, à plus forte raison tout Parisien, y est considéré comme +un intrus dangereux. Allez dire aux Solognots qu'un Parisien est leur +compatriote: s'ils ne vous répondent pas que vous mentez, c'est qu'ils +n'oseront pas; mais soyez sûrs qu'ils le pensent. Seule, votre +inscription sur la feuille des retraites a chance de vous protéger +contre l'ostracisme traditionnel. + +Donc, à son arrivée, le nouvel habitant servait de sujet de conversation +aux clients de l'auberge. + +--Quel est donc cet homme-là? demandait l'un. + +--Je ne sais point, répondait un autre. + +--Ce sont de ces gens qu'on ignore d'où ça vient, qui arrivent chez +nous sans rien dire, et puis on apprend après qu'il s'est passé des +choses.... + +Mais la mère Crétu piaillait: + +--Qu'est-ce que vous dites, Sosthènes? Le connaissez-vous, ou ne le +connaissez-vous pas, cet homme-là? + +--Quant à dire que je ne le connais pas, je le connais, puisque je l'ai +vu; mais maintenant pour dire que je le connais autrement, je ne le +connais point.... + +--Alors, ce sont des méchancetés.... Ce n'est pas un gars comme vous, +bien sûr, qui n'a jamais su faire grand'chose; c'est un homme éduqué, +qui s'appelle M. Folichon et qui était fonctionnaire à Paris; la preuve, +c'est que l'instituteur qui tient les écritures à la mairie me l'a dit, +et que le gouvernement lui fait des rentes; il ne faut pas voir partout +des malintentionnés. + +Elle ajouta, comme argument décisif: + +--C'est un homme bien honnête qui m'a payé ma location sans marchander, +et qui porte un ruban tricolore à sa boutonnière.... + +--Pour ça, sûr, c'est vrai, fit un consommateur. Je l'ai vu ce matin, et +je lui ai dit bonjour, et il a même ôté son chapeau.... + +--Là! Vous voyez, s'écria la mère Crétu, que c'est un brave homme?... + +Sosthènes se défendit. Si M. Folichon portait un ruban, dame! ce n'était +pas le premier venu. Seulement, il fallait connaître les gens. A présent +qu'on l'avait renseigné, ça lui suffisait et il n'avait pas de raisons +de lui en vouloir. + +--Et pas fier! reprit celui qui avait vu le ruban tricolore. Il répond +au salut de tout le monde.... + +--Mais, demande encore Sosthènes, qu'est-ce que c'est que cette +décoration-là? + +Après une minute de silence embarrassé, la voix de la mère Crétu glapit +de nouveau: + +--Ça se donne à ceux qui ont sauvé le drapeau.... + +Dans le fond, un vieux de la vieille se leva, ôta son bonnet. Puis tous +se découvrirent l'un et l'autre. + +Olivier Folichon pouvait dès lors circuler dans le bourg; il ne devait +plus récolter que des hommages et des marques d'amitié. A partir de ce +jour, quand il entrait à l'auberge boire un coup chez sa propriétaire, +les langues s'arrêtaient, les verres s'immobilisaient dans les mains, +les visages prenaient un air recueilli, comme à l'église au moment de +l'élévation, et personne ne buvait avant que le sauveur du drapeau n'eût +donné le signal en disant: + +--A la vôtre, messieurs!... + +La considération dont il se sentait entouré finit par le gonfler +d'estime pour lui-même. Il ne marchait plus comme auparavant; ses pas +étaient mesurés, majestueux; sa tête se relevait de noble façon. Et sa +modestie disparue ne s'étonnait point des hommages qu'elle attribuait au +simple sentiment de la justice. + +Il devenait la curiosité de Nançay. On en parlait comme on parle d'un +monument historique, et le village s'enorgueillissait de le posséder. +Quand des touristes, des bicyclistes passaient et demandaient à la mère +Crétu s'il y avait, dans la localité, quelque ruine à visiter, quelque +vieux moellon à gratter: + +--Non, répondait-elle, mais nous avons ici M. Folichon, celui qui a +sauvé deux drapeaux.... + +Ce qui ajoutait un rayon de plus au glorieux souvenir évoqué et consacré +par le ruban tricolore, c'était l'espèce de mystère qui planait sur le +fait d'armes d'antan. Chaque fois que la curiosité avait essayé d'y +toucher: + +--Laissez donc! interrompait Folichon. Cela ne vaut pas la peine qu'on +en parle; j'ai fait mon devoir, ni plus ni moins.... + +Et les Solognots, bien que déçus, n'en admiraient que davantage leur +héros. Sa réputation, franchissant l'enceinte du bourg, était parvenue +jusqu'au château des Ebéniers où résidait, pendant les chasses, le comte +Oscar de la Nèfle, gentilhomme périgourdin, hospitalier et sans morgue, +quoiqu'il se vantât sans sourire de porter un des plus beaux noms de +France. + +Les nobles oreilles du comte avaient recueilli quelques vagues rumeurs +au sujet du pensionné de l'Etat, et il s'était enquis auprès de son +garde-chef, pour supplément d'édification. + +--C'est, dit le garde sans hésiter, un ancien militaire qui touche une +rente du ministre de la Guerre, pour avoir sauvé son régiment en 70.... + +--Palsembleu! s'exclama le comte qui avait lu Ponson du Terrail et le +relisait encore, allez de ce pas me quérir ce preux capitaine et lui +dire qu'il me tarde grandement de lui donner l'accolade.... + +Folichon fut admis à l'honneur de toucher la main du dernier des Nèfles. + +--Contez-moi donc, mon brave, en quelle occurrence vous sauvâtes... + +--Oh! monsieur le comte, cela ne vaut pas la peine qu'on en parle; j'ai +fait mon devoir, ni plus ni moins.... + +Le comte Oscar n'insista point, par discrétion, et garda la meilleure +impression de l'entrevue. Et il répétait à chacun de ses invités: + +--Voilà un homme vraiment brave, vraiment modeste.... Il ne m'a pas dit +un mot de son acte d'héroïsme. Saluons-le, messeigneurs, car la race de +ces gens-là va s'éteignant.... + +Le châtelain cessa de l'appeler "le père Folichon" et lui donna du +"Monsieur" gros comme le bras. Il se constitua son panégyriste; il +raconta partout la légende du régiment arraché au désastre, légende +sortie toute radieuse de son cerveau. A Paris, tous ses amis connurent +par le détail l'histoire du 38e dragons, miraculeusement soustrait à +la boucherie, et pour les décider à venir se raser aux Ebéniers, il leur +promettait la vue du héros en chair et en os. Peu à peu, sous l'effort +de l'imagination gasconne, il s'écrivit en la mémoire de toute une bande +de hobereaux, qui la propageaient fièrement chez leurs fermiers et parmi +la valetaille, une page nouvelle et consolante à intercaler dans +l'épopée de nos défaites. Le Périgord entier s'enthousiasma pour les +prouesses de celui qu'il nommait Olivier, comme il eût dit Bayard. Et le +jour vint où la légende, retour du Midi, s'implanta dans les pays de +Vierzon, de Romorantin, de Sancerre, de Saint-Amand et de Bourges, +légende définitive dans laquelle Folichon, tout seul, délivrait un corps +d'armée et manquait de capturer l'empereur d'Allemagne. + +Il n'y eut bientôt qu'un cri dans le Cher, justement en proie aux +ardeurs d'une campagne électorale: "Comment une République qui se +respecte se croit-elle quitte envers le plus dévoué de ses enfants, en +lui accordant une simple médaille de sauvetage?" Ce fut un tollé de +réprobation générale. Chacun des candidats, en un style approprié, prit +Folichon pour tremplin. Chacun jura d'employer son influence à le faire +décorer de la Légion d'honneur. Le rallié et le conservateur s'y +engagèrent solennellement dans leur profession de foi. + +Cependant le radical, qui ne semblait pas disposer de la +Grande-Chancellerie, s'avisa de tirer au clair les titres du vieux +combattant devenu sa bête noire. Il n'eut pas de peine à voir aboutir sa +petite enquête, et un beau matin on put lire, dans les quarante-trois +communes de sa circonscription, un placard libellé en ces termes: + +"Le nommé Folichon (Olivier), autour duquel la réaction mène un tel +tapage, est un ancien employé de l'octroi de Paris, retraité et +pensionné après trente ans de loyaux services. + +"Etant d'inspection réglementaire quai de Bercy, le 7 juillet 1875, à +deux heures de relevée, il aperçut un ivrogne, lequel, étendu à plat +ventre, les lèvres à fleur d'eau, cherchait à boire. Il l'a tiré par les +pieds, ramené au poste et fait dégorger tout son saoul. + +"A cette occasion, sur un rapport motivé, le nommé Folichon (Olivier) +s'est vu décerner la médaille de sauvetage, dont il porte le ruban à +l'heure qu'il est." + +Ceux de Nançay n'en pouvaient croire leurs yeux. + +--Alors, c'est la vérité, ce qu'il y a d'écrit sur l'affiche? interrogea +la mère Crétu dont la voix tremblait. + +--Mais oui, répondit le foudre de guerre qui avait failli prendre au +collet l'empereur d'Allemagne. + +Et, toujours modeste, il ajouta: + +--Est-ce que je vous ai jamais dit le contraire? + + + + +PAROLE D'HONNEUR. + +PAR JEAN DU RÉBRAC. + + +Ce n'était encore qu'un enfant de seize ans, et, cependant, on allait le +fusiller. + +La compagnie de fédérés à laquelle il appartenait venait d'être mise en +déroute par l'armée de Versailles. Pris les armes à la main, en même +temps qu'une dizaine de ses camarades, il avait été amené avec eux au +poste de la mairie du XIe arrondissement. + +Frappé de sa jeunesse et de l'étonnante sérénité de sa physionomie, le +commandant avait donné l'ordre de surseoir à son égard, et de le garder +à vue pendant qu'on allait procéder, au pied de la barricade voisine, à +l'exécution de ses compagnons. + +Apprenti typographe, au moment où le démon de la guerre vint s'abattre +sur la France, il vivait tranquille et heureux entre son père et sa +mère, de paisibles travailleurs qui ne s'occupaient pas même de la +politique. + +Dès le début, les Prussiens avaient tué son père. Les privations du +siège, les longues stations à la porte des bouchers et des boulangers, +les pieds dans la neige et dans la glace, avaient couché sa mère sur le +triste lit de misère, où elle se mourait lentement. + +Un jour qu'il était allé, comme tant d'autres, au risque de se faire +tuer, cueillir des pommes de terre dans la plaine Saint-Denis, en +rampant sur la terre profondément durcie par la gelée, une balle +prussienne était venue lui fracasser une épaule. + +Plus tard, un peu pour manger, un peu par crainte, il avait cru devoir +s'enrôler dans l'armée de la Commune. Comme beaucoup de ses camarades, +il n'avait marché qu'à regret. Il n'avait pas du tout le cœur à cette +lutte fratricide. Et, maintenant, sur le point de payer de sa vie un +concours de fatalités inexorables, il se félicitait au moins de n'avoir +pas une seule mort à se reprocher. Il en était bien sûr, et pour cause. + +Pourtant, qu'il eût tué, ou non, on allait lui ôter la vie. Cela lui +donnait une bien triste idée de la logique des choses. Aussi, lui +importait-il fort peu maintenant de vivre, ou de mourir. Ce qu'il avait +vu, ce qu'il avait souffert en quelques mois, lui causait une réelle +épouvante de la vie. Certes, il lui était pénible de quitter, au milieu +de ce monde méchant, sa bonne mère qu'il aimait tant; mais il se +consolait un peu en pensant que, très probablement, elle n'avait plus +elle-même bien longtemps à souffrir. Quand il l'avait quitté, il y avait +déjà quatre jours, elle était fort affaiblie. "Mon pauvre enfant," lui +avait-elle dit, "embrasse-moi bien, car j'ai le pressentiment que je ne +te reverrai pas." + +Ah! pensait-il, si on voulait bien avoir confiance en lui, si on +consentait à lui donner une heure de liberté; il courrait auprès d'elle, +et il reviendrait de lui-même, se remettre aux mains de ceux qui +paraissaient avoir soif de son sang. Il en donnerait sa parole +d'honneur, et il la tiendrait. Pourquoi manquerait-il à sa parole? + +Il en était là de ses funèbres réflexions quand, soudain, le commandant, +suivi de plusieurs officiers, s'approcha de lui. + +--A nous deux, maintenant, mon gaillard. Tu sais ce qui t'attend? + +--Oui, mon commandant, et je suis prêt. + +--Vraiment! si prêt que cela? Tu n'as donc pas peur de la mort? + +--Moins peur que de la vie. J'ai tant vécu depuis six mois, et j'ai vu +tant de si vilaines choses que la mort me paraît belle et désirable à +côté de la vie. + +--N'empêche que si je te donnais tout de suite à choisir, tu +n'hésiterais pas un instant. Si je te disais: "Prends tes jambes à ton +cou, et fiche-moi le camp," ce serait vite fait, hein? mon bonhomme; et +l'on ne te reverrait pas ici? + +--Eh bien, mon commandant, essayez-en. Pour la rareté du fait, +mettez-moi à l'épreuve. La chose en vaut la peine. Un de plus ou de +moins à fusiller, peu vous importe. Une heure de liberté, pas plus. Vous +verrez si je serai exact au rendez-vous, et si la mort me fait peur. + +--Oui da! tu n'es pas bête, mais tu me crois un peu trop naïf. Une fois +libre, loin d'ici, tu reviendrais comme ça, bonnement, te faire +fusiller, du même pas que tu irais à un rendez-vous d'amour? Ce serait +en effet singulier, mais ce n'est pas à moi que tu feras accroire ça. + +--Ecoutez, mon commandant, vous ne me paraissez pas méchant. C'est que, +sans doute, vous avez eu une bonne mère. Cette mère, vous l'aimez +certainement par-dessus tout. Si, comme moi, vous étiez sur le point de +mourir, votre dernière pensée serait pour elle. Vous béniriez celui qui +pourrait vous donner la suprême consolation de la presser sur votre +cœur une dernière fois. Eh bien! mon commandant, faites pour moi ce +que vous souhaiteriez qu'on fît pour vous. Accordez-moi une heure de +liberté pour aller embrasser ma mère, et je vous donne ma parole +d'honneur de revenir ensuite me remettre entre vos mains.... + +Pendant que le jeune homme parlait, le commandant allait et venait, en +tourmentant sa moustache, et en faisant de visibles efforts pour +repousser l'émotion qui l'envahissait. "Ma parole," murmura-t-il, "ce +gamin-là parle comme un chevalier d'autrefois." + +Tout à coup, il s'arrêta en face de son prisonnier, les sourcils +froncés, la figure sévère: + +--Comment t'appelles-tu? + +--Victor Oury. + +--Ton âge? + +--Seize ans le 15 juillet prochain. + +--Où demeure ta mère? + +--A Belleville. + +--Pourquoi l'as-tu quittée? Pourquoi as-tu suivi les fédérés? + +--Il fallait bien manger. Puis des camarades, des voisins, menaçaient de +me fusiller si je ne marchais pas avec eux. Ils disaient que j'étais +assez grand pour faire mon devoir. Ma pauvre mère eut peur et me +conseilla, en pleurant, de faire comme les autres. + +--Tu n'as donc plus ton père? + +--Il a été tué. + +--Où cela? + +--Au Bourget. + +--Eh bien! c'est entendu, dit le commandant d'un air solennel, après +avoir un moment réfléchi, tu vas aller embrasser ta mère. Tu m'as donné +ta parole d'honneur d'être ici dans une heure. C'est bien. Moi, je te +donne jusqu'à ce soir. Allons! file! + +Il partit comme un trait. + +Vingt minutes plus tard, il frappait à la porte de sa mère. La voisine +qui la soignait vint lui ouvrir. En l'apercevant, elle poussa une +exclamation de joyeuse surprise. Tout le monde le croyait mort. Il +voulut se précipiter dans la chambre de sa mère. La femme l'arrêta. + +--N'entre pas, lui dit-elle à voix basse. Ta mère repose. + +Impatient, il n'entendait qu'à moitié ce que la brave femme lui disait. +Il crut percevoir un faible appel de son nom. Aussitôt, il se dirigea, +sur la pointe des pieds, vers le lit de sa mère. Il ne s'était pas +trompé; la malade avait les yeux grands ouverts. + +--Victor! s'écria-t-elle d'une voix affaiblie. + +En même temps, sans proférer un mot, son fils tombait dans ses bras. + +Alors, ce jeune homme que nous avons vu jusqu'ici indifférent, +impassible, devant la mort, ne peut plus que sangloter. Dans les bras de +sa mère, il redevient un enfant, il a peur, il se désespère. + +La pauvre femme, à qui le contact de son fils semblait rendre toutes ses +forces, essayait en vain de le consoler. "Pourquoi pleurer ainsi, mon +enfant bien-aimé?" lui disait-elle. "Je ne veux plus que tu me quittes. +Tu n'as donc plus rien à craindre. Tu vas jeter à la rue ce costume de +malheur que je ne veux plus voir. Moi, je vais me dépêcher de guérir. Je +me sens déjà beaucoup mieux depuis que tu es là.... Tu vas te remettre +au travail, et tu ne tarderas pas à être tout à fait un homme. Bientôt, +le passé ne sera plus pour nous que comme un épouvantable rêve que le +temps finira par nous faire oublier." + +Elle embrassa à plusieurs reprises son cher désespéré, puis elle laissa +retomber sa tête fatiguée sur l'oreiller, et s'abandonna à une +méditation pleine de confiance en l'avenir. + +Immobile, presque honteux de sa défaillance, le malheureux jeune homme +s'efforçait silencieusement à se ressaisir. Quand il releva la tête, se +jugeant de nouveau plus fort que la mort, il vit que sa pauvre mère, +cédant à la douce réaction qui résultait de la joie et de la quiétude +qu'elle éprouvait, s'était endormie profondément. Cela acheva de lui +rendre toute son énergie. Peut-être la Providence avait-elle voulu lui +faciliter ainsi l'accomplissement de son devoir, et lui éviter une scène +de désolation plus déchirante que la première. Il résolut d'en profiter +en s'éloignant sur-le-champ. Il effleura d'un long baiser le front de +sa bonne mère, la contempla encore quelques instants pendant qu'elle +semblait lui sourire, puis il sortit précipitamment de la chambre et +s'en alla, aussi vite qu'il était venu, sans regarder autour de lui, +sans voir personne. + +--Comment! déjà? fit le commandant stupéfait. + +--Est-ce que je ne vous avais pas donné ma parole? + +--Sans doute, mais il me semble que tu t'es bien pressé. Sans manquer à +ta parole, tu aurais pu rester un peu plus longtemps auprès de ta mère. + +--Ma pauvre mère!... Après une scène de larmes où j'ai senti un moment +mon courage m'abandonner, larmes de joie pour elle, larmes de désespoir +pour moi, elle s'est endormie d'un sommeil si profond, si calme, si +heureux que je n'ai pas eu la force d'attendre son réveil pour la +quitter à jamais. Elle s'était endormie en songeant avec bonheur que je +ne me séparerais plus d'elle. Qui sait si, au dernier moment, je +n'aurais pas faibli? Maintenant, mon commandant, je n'ai plus qu'une +prière à vous faire, c'est d'en finir avec moi le plus vite possible. + +Le commandant observait ce jeune homme avec étonnement, et malgré lui, +ses yeux se mouillaient de pitié et d'admiration. + +--Et si je te faisais grâce? + +--Eh bien, mon commandant, je l'accepterais avec plaisir, parce qu'en +même temps vous feriez grâce à ma pauvre mère. + +--Allons! tu es décidément un brave garçon, et tu ne méritais pas de +tant souffrir. Tu peux t'en aller.... Auparavant, viens que je +t'embrasse.... Bien. Maintenant, sauve-toi, et vivement. Va rejoindre ta +mère, et aime-là toujours bien. + +En même temps, le bon commandant prenait le jeune homme par les épaules, +et le poussait doucement dehors. + +--C'eût été vraiment dommage, dit-il à ses officiers en se retournant. + +Victor ne courut pas, il vola à Belleville. Heureusement sa mère dormait +toujours, mais d'un sommeil qui semblait péniblement agité. Il n'osait +pas la réveiller, pourtant il aurait bien voulu l'embrasser et lui faire +partager sa joie. + +Tout à coup, elle se dressa en criant: + +--Victor!... mon enfant!... grâce!... grâce!... Ah! tu es là, fit-elle +en s'éveillant. C'est bien toi? En même temps elle le palpait et le +serrait alternativement dans ses bras tout en le couvrant de +baisers.--Ah! mon pauvre enfant!... mon cher enfant!... finit-elle par +dire, je rêvais qu'on allait te fusiller. + +C'eût été, en effet, grand dommage qu'on l'eût fusillé, ce petit +communard malgré lui, car il est aujourd'hui l'un des officiers les plus +distingués de notre armée d'Orient. + + + + +NOTES. + + + + +L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS. + + +2 17. =les arrêta net=: _stopped them short_. + +2 18. =francs-tireurs=: the _guerrillas_, independent military detachments +waging the war in their own fashion, and acknowledging no allegiance to +the commanding general. The word _franc-tireur_ is used for the +_individual_ as well as for the _corps_ to which such individual +belongs. + +3 2. =ornière=: _rut_; here, _excavation_. + +4 16-17. =ils en feraient une bouillie, une pâtée=: _they would make +mince-meat or a pie out of him_. + +4 21. =histoire de rire=: _matter of laughing; just to amuse themselves_. + +6 5-6. =n'entendant rien que les plaintes sourdes de ses entrailles=: +_hearing nothing but the dull gnawing in his stomach_. + +7 1. =qui le crispa=: _which made him shudder_. + +8 25. =nom d'un nom=: a softened form of an oath. + +9 3. =chamarré d'or=: _covered with gold lace_. + +9 19. =agenda de commerce=: _a drummer's note-book_; as though he were +jotting down an order for merchandise. + +10 10. =un aïeul=: here, _an old man_. + + + + +L'ONCLE SAMBUQ. + + +11 7. =trois-mâts=: _three-masted schooner_. + +11 14-15. =un verre de mastic passé en contrebande=: _a glass of mastic +which had been smuggled into the country_. + +12 9. =un oncle d'Amérique=: a common phrase, denoting a rich person or +an unforeseen inheritance; according to the Continental idea, all +Americans are enormously rich. + +12 21. =cabanon=: _hut_. + +12 25. =fouillis=: _confusion_. + +12 28. =censée=: _thought, intended_. + +13 11. =pecaïre=: a Provençal expression, which can here be rendered _dear +me_. It is a universal exclamation in the south of France to denote +surprise, pity, joy, or almost any other emotion. + +13 16. =quoique ça=: _nevertheless_. + +13 19. =de but en blanc=: _without any preliminaries, point blank_. + +13 28. =aïoli=: a Provençal dish, composed of oil, garlic, and codfish. + +13 29. =bouillabaisse=: a sort of fish chowder, with garlic; it is the +national dish of the inhabitants of Marseilles. + +14 1. =voir un peu de quoi il retourne à ce New York=: _just see what is +going on in that big New York_. Notice the disdain expressed by the ce; +compare with the scornful use of _iste_ in Latin. + +14 11. =Manche=: _the English Channel_, well named _Manche_, from its +sleeve-like form. + +14 26. =sous-commissaire=: _assistant purser_. + +14 28. =escogriffe=: _sharper_. + +16 3. =fourbu=: _worn out, tired to death_. + +16 10. =filer=: _to spin_, then _to spin along, to run fast_. + +17 7. =topez là=: _let's shake on it_. + +17 10. =leur=: cf. note on p. 14, l. I, _ce_. + + + + +L'HISTOIRE LA PLUS DROLE. + + +18 7. =que je vous donne telle quelle=: _which I'll tell you just as it +is_. + +18 10. =moblot=: _soldier of the mobile_. The _mobile_ is the reserve +force of the French army, called under arms in case of war, and then +only to replace on garrison duty the regular soldiers who have gone to +the front. The _moblots_ go to battle only as a last extremity, when +regular troops no longer exist. + +18 16. =vieux jeu=: _of the old school_. + +19 7. =cela me serrait le cœur=: _the thought of that made my heart +ache_. + +19 11. =pension=: _boarding school_; the word also signifies _a boarding +house_. + +19 20. =jouaient aux billes=: _were playing (at) marbles_. + +19 24. =un échappé des contes d'Hoffmann=: _as if he had escaped from one +of Hoffmann's stories_. Hoffmann, a German writer of fantastic stories, +was born Jan. 24, 1776; died June 25, 1822. + +19 27. =gaillard ayant fait campagne=: _robust, independent-looking +fellow, who had been through the war_. + +20 19-20. =me les sciait à mi-cuisse=: _sawed into the middle of my +thighs_. + +21 6. =je l'ai pas mal oublié=: _I have forgotten most of it_. + + + + +LA CHARGE DES MORTS. + + +22 4. =tourné=: _flanked_. + +26 1. =s'ébranla=: _got under way_. + +26 15. =emballés=: _running away, on a mad gallop_. + +26 29. =débâcle=: _rout, confusion_. + +27 8. =tintant le glas=: _sounding the death knell_. + + + + +LE PETIT HOMME ROUGE. + + +29 8. =torrent=: _flood, swarm_; both the living and the dead are here +meant. + +29 17. =Tuileries=: in ancient times the site of brick yards or a tile +manufactory; later the very center of Paris and occupied by the +magnificent palace, home of the French monarchy, which was burned during +the Commune directly after the war of 1870-71. The ground is now laid +out as a park. + +30 13. =Suisse=: the Swiss yeomen were, on account of their sturdy +character and reliability, entrusted with royal guard duty from early +monarchical times; hence the word _Suisse_ has come to mean _royal +guards_. + +30 14. =maréchaux=: the royal title of _maréchal_, now extinct in the +French army, was the highest office in the gift of the king. + +30 19. =en culs de bouteilles=: _rounded like bottle ends_. + +32 6. =escaliers en vis=: _winding stairway_. + +32 7-8. =et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées=: +_and which stopped before the walled-up opening of old doors_. + +32 24-25. =des chausses à trousses=: _balloon breeches_. + +32 25. =casaque tailladée=: _slashed loose coat_. + +32 25-26. =coiffé d'un chaperon à oreillère et à queue pendante=: _his +head covered with a hood and earlaps, with a tassel hanging from it_. + +33 19. =je suis étrangère=: Marie Antoinette, consort of Louis XVI, was of +Austrian blood. + + + + +LA BATAILLE DE FRŒSCHWILLER. + + +35 2. =qui vient de fournir une longue traite=: _who has just ridden a +long distance_. + +35 14. =il piqua des deux=: i.e. _des deux éperons_; _he dug both spurs +into his horse_. + +35 14. =à fond de train=: _at the top of his speed_. + +36 6. =qui relevaient de son commandement=: _who were under him_. + +36 11. =fichées=: _placées, mises_. + +37 5-6. =contreforts=: _spurs of a mountain range_. + +38 13-14. =au fur et à mesure=: _according as_. + +39 26. =hoquets d'agonie=: _dying gasps_. + +39 28. =nom de nom=: an abbreviated and softened form of an oath. + +39 30. =navrant=: _painful_. + +40 13. =du jarret=: _muscle_. The _jarret_ is the sinew connecting the +thigh and the calf of the leg. + +40 23. =turcos=: a corps of the army. + +43 31. =échangent une accolade=: _embrace each other_. + +45 15. =Dame!= _Well!_ The derivation of _dame_ is the Latin vocative +_Domine_, _O Lord_; quite remote from an English expression of similar +consonance. It is a choice exclamation, essentially Parisian, and used +by all people of education; ladies use the term as the Englishwoman uses +"Gracious!" + +45 15. =soit=: the subjunctive here well expresses the doubt in the +trooper's mind. The idea of doubt or possibility is the basis of all +subjunctive. + + + + +LE MAUVAIS ZOUAVE. + + +46 8-9. =bonhomme=: _the fellow; un homme bon_ is _a good man_. + +46 16. =trois petits blondins couleur d'épis brûlés=: _three little +tow-headed children_. + +46 21. =A qui en as-tu?= _With whom are you vexed?_ The same construction +in his answer: "_j'en ai à cinq ou six drôles_," _I can't stand five or +six rascals_. + +47 1. After the war of 1870-71, the inhabitants of the conquered +provinces had the privilege of _opter_, or choosing between the French +and German as their future nationality; this "choice" was made under +certain vexatious restrictions, and those who chose to remain French, as +the blacksmith in this story, had a disagreeable lot. + +47 3. =Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?= _What on earth have they +made them drink?_ + +47 13-14. =vous rapetissez tout à la taille de vos marmots=: _you narrow +down everything to the size of your children_. + +47 20-21. =latte de chasseur=: _his regimental sword_. + +47 29. =descendu=: _brought down_, i.e. _killed_. + +47 32. =chopes=: _large glasses_, "schooners." + +49 6. =la chechia=: _the cap_. + +49 28. =chevet=: _the head of the bed_. + +50 10-11. =l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route=: _the tin +case which contains his military papers_. + + + + +UN MARIAGE. + + +51 5-6. =au beau milieu d'une affluence=: _right in the midst of a crowd_, +etc. + +51 22. =s'il en fut=: _as could be_; the bridal procession was of the +utmost simplicity. + +52 8. =caraco de mérinos noir=: _a black wool jacket_. + +52 30. =contre-maître=: _overseer_. + +52 33. =faut croire=: _I suppose_. + +53 4. =on se passera bien de moi=: _they will get along all right without +me_. + +53 8. ="boraine de Nimy,"... "vaclette"=: _boraine de Nimy_, a kind of +pipe; _vaclette_ is explained by the words which follow. + +53 11. =cogna le sien contre le mien=: _clinked glasses with me_. + +53 11. =le lampa tout d'une haleine=: _drank it all in one gulp_. + +53 20. =du fin matin au brun soir=: _from early morning till late at +night_. + +53 21-22. =marteaux-pilons=: _trip hammers_; the immense hammers of the +iron works. + +54 1. =luron=: _a good fellow_. + +54 6. =Pauvre fieu=: (_pauvre fils_) _poor fellow_. + +54 8-9. =Une paille de fer rouge venait de lui crever l'œil droit=: _a +spark of red-hot iron had just put out his right eye_. + +54 9. =Le fourgon de l'hôpital=: _the hospital ambulance_. + +54 17. =quinquets=: _lamps_; here slang for _eyes_; "our two blinkers." + +54 19. =Que l'un s'en aille=: _que_ here means _if,--if you lose one of +them_. + +54 31. =viveur et joueur=: _a high liver and gambler_. + +54 33-34. =marchait cahin-caha, à la comme-je-te-pousse=: _got on any +which way, just as luck would have it_. + +55 8. =passif=: a mercantile term,--_liabilities_. The assets of a concern +are its _actif_. + +55 12. =sur le pavé=: _on the street, without work_. + +55 13. =à tout jamais=: _forever_. + +55 17-18. =qu'il n'attentât à ses jours=: _lest he might commit suicide_. + +56 4. =fils d'acier et de laiton=: _steel and brass wire_. _Fil_ is _wire, +thread_; _le fils_ is _the son_. + +56 22. =un tronc=: _a charity box_. + +56 25. =pancartes=: _notices, inscriptions_. + +56 34. =dentellière de son état=: _a lace worker by trade_. + +57 3. =au cliquetis de ses fuseaux=: _by the clicking of her embroidery +needles_. + +57 24. =demoiselle de comptoir=: _cashier_. + + + + +POUR LE RUBAN. + + +60. =Pour le ruban=: the ribbon worn in the buttonhole, which shows its +wearer to be a member of the Legion of Honor. + +60 8. =émarger=: _to receive money from the government_. + +60 16. =instrus=: (_intrus_) _an intruder_. + +62 23. =moellon=: _a rough stone_. + +62 29. =d'antan=: (_d'autre fois_) _in former times_. + +63 4. =périgourdin=: _of Périgord_, the old name of a locality in France, +near Bordeaux. + +63 14-15. =Ponson du Terrail=: a cheap author of penny dreadfuls and +serial stories, many of which deal with antiquity and use the antiquated +language of the following lines. + +64 5. =hobereaux=: _country squires_. + +64 6. =valetaille=: _the serving people_. + +64 10. =Bayard=: the _chevalier sans peur et sans reproche_, as he is +universally known in history. One of the most sympathetic figures of +French history, the type of the nobleman and hero, who was equally +adroit at keeping an entire hostile army at bay, alone, stationed at the +entrance of the bridge, and at honoring beauty and wit. He died in 1524. + +64 23. =rallié=: this word is perhaps equivalent to the term "Mug-wump." + +64 25-26. =qui ne semblait pas disposer de la Grande-Chancellerie=: _who +did not claim to boss the whole chancery_. + +65 2. =de relevée=: _afternoon_. + + + + +PAROLE D'HONNEUR. + + +66 3. =fédérés=: the _communards_, that is, the revolutionary section +which fought against the established government, fired the _Tuileries_ +and the _Cour des Comptes_ (the Chamber of Deputies) directly after the +end of the Franco-Prussian war; the _fédérés_ sought to create political +disturbances immediately after the withdrawal of the Prussian troops +from Paris. + +66 4. =armée de Versailles=: Paris was in the hands of the Prussians; +therefore the French government withdrew to Versailles and from thence +directed public affairs; hence the name "Versailles army," equivalent to +the government troops. + +66 7. =arrondissement=: _ward_. Paris is divided into wards, each with its +_maire_, its _mairie_ (city hall), and _député_ (congressman); all the +_arrondissements_ are, however, united for civil government under the +prefect of the department. The departments (like the counties of an +American state) have likewise their _arrondissements_. There are +eighty-six departments in France. + +66 9. =surseoir= = _remettre: to delay, to put off_. + +66 18. =les longues stations à la porte des bouchers=. During the siege of +Paris the people bought _bons_, or checks, from the government, upon +presentation of which their limited rations were supplied; long lines +were formed in front of the dealers in food products; as the winter +weather was extremely severe, this caused great physical suffering and +sickness to many, especially to those of the poorer class, as the mother +in the story. + +67 2. =armée de la Commune=: _the armée des fédérés_; see note on p. 66, +l. 3. + +67 27. =Il en était là de ses funèbres réflexions=: _he was at that point +with his doleful thoughts_. + +68 4. =N'empêche que si=: _all the same, if,_ etc. + +68 5-6. =Prends tes jambes à ton cou=: _hurry up, pick up your heels_. + +68 6. =fiche-moi le camp=: _get out of here_. + +68 13. =Oui da!= _Come now!_ + +68 17. =accroire=: _believe, swallow that_. + +68 31. =en tourmentant sa moustache=: _twirling his moustache_. + +70 7-8. =ne peut plus que sangloter=: _could do nothing but sob, broke +down completely_. The French often uses the present of the verb in vivid +narration where the English uses the past. + +70 19-20. =que le temps finira par nous faire oublier=: _which time will +make us gradually forget_. + +70 26. =s'efforçait... à se ressaisir=: _tried to regain his composure_. + +72 15. =communard=: see note on p. 66, l. 3; a soldier in the army of the +commune. + + + + +ENGLISH PARAPHRASES. + +FOR RETRANSLATION INTO FRENCH. + + + + +L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS. + + +The hero of this story was with the German army during the last war +between Germany and France. He hated guns and cannon and he missed very +much his pretty wife and his children. He preferred to get up late and +go to bed early and, above all, to eat lots of good things and drink +beer. But now that he was [a] soldier, he was forced to pass the night +on the ground, well wrapped up in his military cloak; and he wept often, +thinking of the debts which he had contracted. If he was killed there +would be no one to bring up his little ones. At the beginning he was +afraid of the bullets which whistled close to his head, and he passed +his entire time in an extreme terror. + +When he was in the north of France, he was sent with a few companies to +see if there were any French soldiers in the neighborhood. Everything +was calm and he was walking along without thinking of the danger, when +suddenly a band of guerrillas came out of the woods and fired at the +Germans. + +Walter Schnaffs knew that he could not run as fast as the Frenchmen, +because he was so fat, and, looking around for a way to retreat, he +perceived a ditch almost covered with dry brush-wood. He jumped in and +fell to the bottom of what was really a deep hole. Soon all the noise of +the struggle stopped, and night came on. + +The poor fellow did not know what to do. He was horribly frightened, and +he began to be very hungry. He still wore his uniform, and he thought to +himself: "If I were only a prisoner of war, then, at least, I should not +be hungry, and I could pass my time until the end of the war without +any apprehension of bullets and sabres." + +But new fears came to him: if he should meet any country people, he was +sure that they would kill him with their scythes and pickaxes and their +shovels; and the guerrillas would shoot him just to have a good time and +see him leaning against the wall. + +In the midst of these terrible reflections he fell asleep, and when he +awoke he saw the sun shining almost above his head. He was so hungry +that his stomach pained him, and the thought of the good sausage which +he used to eat as a soldier made his mouth water. The idea came to him +to attack a rustic who was alone, take away his shovel from him, and dig +the ditch still deeper in order to hide himself better; then he felt +that he was going mad, and finally he resolved to start for the château +in the distance rather than suffer longer. + +In the lower windows, which were open, he saw lights, and he smelt the +pleasant odor of cooked meat, and without a moment's reflection he +opened the window and entered the room. All the servants were dining +around the large table, and seeing the German soldier they uttered +horrible cries and rushed toward the door at the end of the hall. The +chairs were overturned, and in three seconds the room was empty. + +Walter did not know what to think; but hunger spoke louder than his +other emotions, and he sat down at the table and began to eat and drink. +He emptied all the plates and all the bottles, and he could scarcely +breathe; slowly his eyes closed in spite of him, his head dropped on the +table, and he fell asleep. + +Some hours afterwards a great noise was heard; the windows were broken +in and fifty men, armed to the teeth, rushed in, seized the German, and +bound him hand and foot. He was scarcely awake, but he was glad to be a +prisoner, smiled, and kept on saying, "Ja, ja." The colonel took a +notebook from his pocket and wrote: "After a terrible combat the +Prussians beat a retreat, leaving many wounded and prisoners in our +hands." + +They ordered Walter to go with them to the prison in the town, some +miles from the château, and the colonel was decorated with the Cross of +the Legion of Honor for his bravery. + + + + +L'ONCLE SAMBUQ. + + +The truth of all this story is that a bad fellow, the black sheep of his +family, had embarked as cabin boy on an American schooner, had gone to +New York, and there died, poor and unknown. But in the country around +Marseilles they thought that he was rich and that his nephew would get +his property. + +One day a sailor who was returning from the United States met Tréfume, +and told him that he had seen Uncle Sambuq on the docks at New York, and +that he had lost in a shipwreck the presents which had been entrusted to +him. At first people said that Uncle Sambuq was rich; then that he had +slaves and gold mines and everything else. Everybody envied Tréfume, and +the latter was happy, believing himself rich. + +One day they received a letter from the French ambassador in the United +States, saying that Uncle Sambuq was dead; that was all; not a word +about his property. They cried a little, then the wife asked: "Why does +he not speak about the money?" "That would not be proper," answered +Tréfume. "He will soon write another letter." The days passed and +nothing arrived; at last Tréfume took it into his head (had the idea) to +embark at Le Havre and to go to America. The immense ship, with its +splendid cabins and its passengers, caused in him a religious awe, and +he did not speak for a week; then, toward the end of his voyage, he +remembered the object of his journey, and he asked the purser, who was +very busy on the eve of landing, where he should go. "Those gentlemen +will give you better information than I," said he, "for they are +Americans, and are well acquainted with New York." The purser said this +to get rid of Tréfume. These gentlemen were always alone and spoke to no +one, and did not take kindly to the attempts of Tréfume to speak with +them. Every time he approached them they turned him their backs. But +they, too, made curious by the appearance of the strange man, asked the +purser who he was, and the latter, a practical joker, answered: "You +know that he is a detective disguised as a Marseilles fisherman, to get +on the track of some robbers." + +Thereupon the two Americans shut themselves up in their cabin, and did +not even come out to admire the harbor of New York when everybody was on +deck. Tréfume sought the French embassy everywhere at New York, but as +he did not speak English he could get no information. Suddenly he caught +sight of one of the two Americans whom he had seen on the ship. He ran +after him, and at last the man took refuge in a saloon. "Good morning, +sir," said Tréfume. "Hush," answered the other, who was really a robber, +and who thought that Tréfume wanted to arrest him, "hush, here is fifty +thousand francs, and if you leave New York by the _Bretagne_ this +evening an unknown man will give you fifty thousand more." Tréfume did +not understand a word of all this, but he was tired of New York, and he +accepted the bargain. When he returned to Marseilles, he said that +really the Americans do business very quickly, and that they are the +foremost of the nations of the earth. + + + + +L'HISTOIRE LA PLUS DROLE. + + +I am at loss to tell the funniest story of my whole life; but going back +over the current of my recollections I find one, which, perhaps, is of +no great value. + +I had taken part in the siege of Paris when I was scarcely twenty-three +years old and I was a strong and well-built fellow; I was very proud of +my light beard, but I was humiliated at the learning of our enemies. We +Frenchmen spoke scarcely a word of German, while they spoke our language +very well, in spite of their German accent. When the war was finished, +my first thought was to learn German. + +I had studied English more or less at the high school, and I spoke it +fairly well, but I have no need to tell you that the language of Goethe +was a dead letter to me. Nevertheless I began to study the best method +that I could find, and I took lessons from a famous teacher, and after +four months I commenced to feel the need of going to Germany. A friend +of mine gave me the address of a boys' boarding school at Hanover, +where the purest German is spoken. They assured me that the table was +good and that the teacher was the best possible. Therefore I started, +and arrived at the school on a fine May morning. Through the open door I +saw several small boys in the yard, who were spinning tops and playing +marbles and all sorts of children's games. The oldest of them was not +more than thirteen years of age, and the youngest was about seven. + +When I told Dr. Davisson my name he looked me all over, made a gesture +of surprise, and finally said: "What! Mr. X recommended you to come to +my school? Don't you see that this is a boarding school for small boys? +Your friend, when he wrote me about you, neglected to tell me your age." + +I did not know what to say, but remembering that I was all alone in that +city, I thought I might learn German with the doctor. I said, holding +out my hand to him: "My baggage is in the carriage, and if I promised +you to behave well would you take me all the same?" "We can at least +try," answered he. + +The desks were too low for me, the bed in the dormitory was too short, +but I was bound not to set a bad example, so I remained four months with +the doctor. I was in the highest class, and I made lots of progress; +therefore I was rewarded for my trouble, and when I left the school I +spoke German very well. + + + + +LA CHARGE DES MORTS. + + +The battle had lasted all day, and at night it was still undecided; it +was necessary to make a charge on two thousand Turks with a battery of +artillery, otherwise the Russians could not continue their forward march +on Plevna. It was a difficult affair, for the Turks were afraid of +nothing; but the Russian general, who knew well all this, decided to +send against them his last and best regiment. To their commander he +said: "Occupy the enemy's position over there with your men. They are +four to one of you, and many of you will find a sure death there. If you +are successful, ring the church bell, and I shall thus know that the +Russian army is saved." The commander, in spite of his gentle air, was a +good soldier; he answered: "I shall take the city." + +The horses of the Russians reared as the bullets rained about them; it +was frightful to hear the noise of the horses galloping at the top of +their speed in order to cross the ravine; the soldiers did not utter a +single cry, in accordance with the orders of the commander; on all sides +the men fell, and the shock was awful. The Turks retreated a little and +finally took a better station a mile from the city, in order to use +their artillery. Almost all the Russians had been killed, and, +reassembling his men, the commander found that he had but eighty left; +the fate of the entire Russian army depended upon him, and nevertheless +the Turks were not beaten. The horses that had lost their riders were +well trained; they grouped themselves together, and it was easy to +collect them. Then a thought entered the commander's head; he ordered +the dead riders to be tied to their horses; this was a terrible task for +the few soldiers who remained; they asked each other if their commander +had become mad. Then Serge put himself once more at the head of his +squadron, composed of a few living soldiers and of many dead ones. He +gave the command to charge. The Turks, who thought that their enemy had +been conquered, were greatly troubled by this new attack; but when, at +last, they saw that the Russian cavalry was an army of ghosts, as it +seemed, they turned and fled. The day was won; but only a few horsemen +remained. The bell of the village church was rung. The commanding +general of the Russian army arrived; by the devotion of that regiment +the victory was assured to the Russians. + + + + +LE PETIT HOMME ROUGE. + + +The queen, Marie Antoinette, had left the palace of Versailles on a +dark, rainy day, and had come to the Tuileries with the king and the +dauphin. There they saw that awful figure which he who knows the history +of France cannot mistake. The legend relates that when the monarchy is +in danger, a little man, clothed in red, wanders around the halls of the +palace; and it is a fact, for many people have seen him. On arriving, +the royal family found that the apartments had not been warmed, and that +everything was in disorder. Accustomed to the luxury of Versailles, the +dauphin was frightened by the confusion, and he murmured: "These rooms +are very ugly, mamma." The servants had hastily prepared the beds, and +the dauphin went to bed and soon fell asleep. The great king Louis XIV +had slept in those rooms, and the queen said rightly that one ought not +to be more fastidious than he. Marie Antoinette feared that an assassin +might be lurking in the dark apartments, so she called one of her maids +of honor and together they went through the rooms. The queen gave a +candlestick to her friend, and took one herself. In the direction of the +marshals' hall there was nothing to fear, for the Swiss guards were +encamped there; it was a magnificent moonlight night, but the queen's +fingers trembled a little. She was not afraid, but during her short +stays in Paris she had never been so far in the palace. She gave a +glance at the great trees and at the Seine, which was visible through +the windows. They opened the door which leads into the Louvre, and a +shudder seized both the women as they thought of the forbidding legend +of the ghosts which stalked through the palace. The key did not turn +easily in the lock, but when the door was opened a gust of wind almost +extinguished the candles. The darkness was terrifying, and the queen +said: "If they had placed a guard here he could tell us to what point +this corridor can take us. But there are no guards, so let us see; it is +not necessary to call the guards." They wandered about some time in the +old Gothic halls; finally they stopped, and the queen said: "This is the +old palace." The maid heard a slight noise, and on turning around she +saw a strange form, clad in the manner of a man of the fifteenth +century; he was dressed in red. The ladies could not restrain a cry, and +hearing this the form disappeared all of a sudden. They remained +motionless for several minutes. Then the queen said: "Heaven wanted to +warn me of the danger which threatens the monarchy. Let us go back. For +myself, I am not afraid, but the king--they will kill him." And they +returned to the room where the child was sleeping. The little red man +has not been seen since. + + + + +LA BATAILLE DE FRŒSCHWILLER. + + +The general had set up his headquarters in a little house which +resembled a thatched-roof-hut. He was extremely tired, and he threw +himself on the bed without undressing and fell asleep. Suddenly in the +distance we heard the galloping of a horse; soon an aide of the +commanding general appeared, crying out: "Please awaken the general; I +have orders for him." + +Our general soon got up and read the dispatches by the light of a +lantern which a soldier held, motionless, at a few steps from his +officer. It was impossible to know the meaning of the orders from the +general's expression as he read them. Soon, however, he turned to us and +said: "My troops will give battle to the enemy to-morrow morning, if I +am not mistaken. The news which I have received will force us to move +forward immediately." + +He called his officers and gave his orders, some verbal, others written; +the map of the country was under his eyes, and he spoke in a low voice +with several officers. Then the drums beat, and in less than an hour our +division had folded its tents, eaten its morning soup, and had arrived +at the place where it was to go. This time the general was not mistaken; +we were going to be present at our first battle. Five minutes afterwards +there was a lively cannonade, and the battle had commenced. I cannot +give you the details of that memorable day; I relate a few incidents as +I remember them. We received the order to advance; the noise of the guns +deafened our ears; the air was saturated with the odor of powder; it was +like a burning furnace when we charged over the plain; we passed the +fire of the enemy's batteries in the midst of all this noise. I heard +some one cry "Captain!" At the foot of an oak tree one of my comrades +was wounded and dying. His terrible suffering hindered him from +speaking; his only question was, "Is the battle lost or won?" + +The bullets were whistling about our ears; we were going to charge with +fixed bayonets. It was a hand-to-hand struggle, and men were falling on +all sides, but we were forced to beat a retreat. + + * * * * * + +It was about twelve o'clock; I drank a swallow of water while waiting +for new orders. It would be difficult for you to appreciate my feelings. +I saw by my field-glass that the Germans were much more numerous than +the French. Then came other hasty orders; we were tired to death, but +the enemy were fresh. Everybody was very anxious. I approached the +general; while I was speaking with him a shell burst at our feet, a bit +of it struck me in the face, and my horse reared and set off at a great +gallop in spite of my efforts to hold him back. + + * * * * * + +I passed over a great distance in a very few minutes. What could the +French army do against so many men and cannon? Most of our higher +officers had disappeared. Our clothes were covered with mud and dust, +our faces were blackened by the powder; nevertheless the order came +again: "You must charge once more!" "I have already lost half of my +men," was the answer. No matter! We must begin over again; the ground +shakes under us as we advance. + + * * * * * + +The shock is terrible. An officer fires straight at me, but I cut off +his arm. I see the swords gleam all about me; three troopers come to my +rescue. "Come, captain," they say, "the battle is lost. We are ordered +to sound the retreat." Several officers of the general's staff repeat +the command, and the day is lost. + + + + +LE MAUVAIS ZOUAVE. + + +The blacksmith usually put out his fire as soon as the sun set. He liked +to sit before his door and see his apprentices go by, and thus rest +himself after the burden of the day. But this day he came home directly +and sat down at table. He was evidently in a very bad humor; his wife +looked at him without daring to ask him anything. She had a nice supper +on the white tablecloth; a good salad and some cream radishes. The +blacksmith had no appetite, and at last he burst out: "Oh! what rascals +they are, those young French soldiers whom I have seen with the +Prussians this morning; they are not true Frenchmen, otherwise they +would not have left their regiment and chosen to be Prussians. It is +entirely their fault, and I don't believe that they are at all homesick; +I can't understand why they come back. They must be cowards; I hope that +our son will not be capable of such an infamy, for if it were true, I +should rather kill him with my sword. But what's the good of getting +excited? Our boy was in the war against the Germans." With that he began +to laugh, and this idea put him in good humor again. He dined merrily, +and then went to the tavern to pass a couple of hours. His wife remained +alone. She took up her work and began to mend the stockings, after +putting the little children to bed. She thought of her son, who, before +being a soldier, used to water the garden and care for the house. +Suddenly the gate of the garden opened; as the dogs had not barked, she +was sure that it was no robber who glided along the wall as though he +was afraid of being seen. Yes! It was her boy who stood before her with +a sunburned complexion. He had come back to his native village, +deserting his post in the French army. She had not the courage to scold +him, because he told her that the discipline was so hard, and he was +always hungry and thirsty. Suddenly they heard some one walking in the +garden, and the boy had only the time to hide behind the stove when his +father entered. The old man saw the military cap on the table; he +understood in a minute that his son was there. Furious, he ran for his +sword and rushed toward the stove where the boy was hidden. The mother +cried out: "Don't kill him! It is my fault, because I told him to come +back." The blacksmith stopped, and then said: "Well, to-morrow we shall +see what to do. Go to bed now." All night the mother remained near the +bed of her child, because she was afraid of the father. The old man did +not go to bed all night long; he walked up and down in the garden, +thinking of what he was to do. The next morning he appeared before his +wife and child, clad as if for travelling, with a large hat and a stout, +iron-bound stick. "Come, get up," said he to his son. "Give me your +uniform and take my clothes; since you have sacrificed your honor for +love of your home, take this house and this garden. The blacksmith shop +and everything else here belong to you. I am going to Algiers to pay the +debt which you owe to France." It was in vain that the wife and child +besought him to remain; he left the house without turning around, and +remained five years in the army in place of his son. + + + + +UN MARIAGE. + + +All the workingmen of the great city had put on their Sunday clothes; +they were walking on the sidewalks and were talking together, when +suddenly some one cried out: "Here is the wedding procession." My +surprise was great when I saw at the other end of the street only the +bridal pair and behind them four witnesses. I had supposed that this +must be the wedding day of the owner of the factory, since the crowd was +so great and was formed like two hedges on each side of the street. The +couple smiled at their friends, and waved to them a friendly salute. The +young man was leaning on the arm of the girl, and allowed himself to be +guided by her. He carried his head high, and his eyes were fixed and +glassy, and I saw that he was blind. After the couple had passed the +door of the town hall I remained on the sidewalk, when a workingman whom +I knew, an overseer in the factory, passed by. Together we entered a +coffee house, and he told me the story of the couple: "The young fellow +used to work in the great iron works; he was a model workman, and his +comrades were very fond of him. One day there was an accident; a bit of +iron entered his eye, and the ambulance was called to carry him to the +hospital. He had to undergo a terrible operation, which did not succeed, +for he lost both his eyes. His employer promised him a small pension, +but in a short time the factory failed and all the workmen were without +work. Of course the pension of the blind fellow stopped; the lawyers +came and shut up the factory and took possession of all the account +books. This was a hard blow for Jean; he was blind, sick, alone, and he +was deprived of the small sum which assured to him his daily bread. We +had to think it over, and at last, with the permission of the overseer, +we built a little box at the entrance to the factory, where the blind +man could sit and beg. It was no disgrace for him to beg, but he blushed +with shame at the thought; in order not to be idle he made little +objects of wire, which he sold. One day, however, during the terrible +winter which followed, Jean fell sick and was forced to stay in bed. We +placed a little collection box at his seat, but no one stopped to give +pennies when it was so cold. There was a young girl near the attic where +Jean was lying sick; she was touched by his misfortune, so she took her +lace (she was a lace maker) and seated herself at the box. When any one +passed she said: 'Don't forget the poor blind man.' Many people came to +see her there, and she carried home her collection, in which there were +not only the pennies of the workingmen, but also silver and gold pieces +from richer people. She succeeded so well that she did the same thing +the next day and all the following days, until Jean was finally cured of +his sickness. You can easily guess the end of the story. Jean said to +his comrades one day that he wanted to marry the generous lace maker, +and he invited them all to his wedding. The marriage did not disarrange +the daily work in the factory, because to-day is a holiday. The chief +owner paid for the wedding dinner, and now you see why we are all here +this morning. We wanted to prove our friendship for the poor blind +fellow." As he finished speaking, the married couple left the town hall, +and everybody cried out: "Long live the bride!" + + + + +POUR LE RUBAN. + + +When one lives in the country without working, one is sure to win the +respect of all the village inhabitants. Although Olivier had only nine +hundred francs income, yet he found this very true. + +On arriving at Nançay, he remained very much by himself in the small +room which he had rented in the village inn. From the very start +everybody in Nançay had talked about him; those who patronized the inn +asked: "Who on earth is that man?" "I don't know him very well," was the +answer, "but he is an honest man, and he pays for his little room +without trying to beat me down. He used to be a bookkeeper at the city +hall in Paris, and they say that the government gives him a pension. +Then, too, you see that he wears a ribbon in his buttonhole, and that +proves that he is an honorable man." Some one asked again: "What is that +decoration?" and an old man answered in an embarrassed voice, "Oh, I +know! They give that to a man who has rescued the flag in battle." From +that moment Olivier was famous in the village. When he entered the inn +everybody stopped drinking and saluted him. He commenced to be puffed up +by the respect by which he was greeted. The people, however, said that +it was only his modesty. Thus he became a curiosity, and bicyclists as +they passed the inn would ask to see M. Olivier, who had once rescued +the flag. Everybody admired the hero, and a nobleman in the neighborhood +sent for him and asked him for the story of his noble deed. M. Olivier, +however, answered: "It is not worth while to tell the story of the +affair. I only did my duty." A brave man does not like to talk about his +heroic deeds. Thus, even at Paris, the story was known; only there, +instead of repeating it as a legend, the nobleman told it as a true +story to all his friends, saying: "It was the 37th dragoons, who were +saved from death and destruction by the man whom you can see in flesh +and blood if you will only promise to come and visit me at Nançay." It +happened that the country was in the throes of a political election. +Each candidate, in order to get more votes, promised to have M. Olivier +decorated with the Cross of the Legion of Honor instead of the simple +medal which he wore. No one thought of investigating the title of the +old soldier to the decoration, until one day the Radical candidate made +a little inquiry, and then he had posted a notice saying that M. Olivier +was only a former policeman who had once pulled a drunken man away from +the river. The man was only trying to drink a little water, but on a +report of the circumstance the government granted Olivier the medal. +This was too much for the inhabitants of Nançay; they asked to see +Olivier, and one of them demanded, in a trembling voice, if it was true; +and Olivier answered modestly: "Did I ever say the contrary?" + + + + +PAROLE D'HONNEUR. + + +They had taken the poor boy with arms in his hands, and the company of +soldiers was going to shoot him. He was only eighteen years old, and the +execution was to take place at the foot of the neighboring barricade. +The poor little apprentice used to live with his parents without ever +thinking of politics; but after the death of his father, killed by the +Prussians during that terrible winter, when the streets were covered +with snow and ice, the boy used to go and gather potatoes in the fields. +One day he was severely wounded by a Prussian bullet, and then he +enlisted, with many of his comrades, in the army. He had no heart in the +struggle, and he was sure to die soon. If he could only give his life to +his country! But now he was captured, and in thinking of all he had +suffered he did not care whether he lived or died. It was certainly very +hard to leave the mother whom he loved so well, but the thought consoled +him that she was very sick, and that she would not have to suffer much +longer. He would say good-by and... + +"Come now, my youngster, you know what you have to expect," said a voice +behind him. The young fellow looked up and saw an officer who was +followed by several soldiers. "Are you ready for us, and are you not +afraid?" "No, captain, I am not afraid of anything," was the proud +answer of the boy. "I'm sure, if I told you to get out of here just as +quickly as you can, that it would be soon done. I should never see you +again." "Well, just try me for an hour, not a moment more. I'll give you +my word of honor, and I'll keep it. At any rate, it wouldn't matter very +much whether you shoot one more or less, and if I promise, I shall keep +my word." "Come," said the captain, "you must think that I am very +stupid. It would indeed be strange if you returned to get killed. You +can't make me believe that." "Listen, captain; my mother is at the point +of death; I must kiss her once more, and then, on my word of honor, I +will deliver myself into your hands. Just grant me one hour of liberty +and I will bless you for this supreme consolation." The voice of the +youth trembled with emotion. The officer was evidently struck by the +force of the words, for, taking on a very stern expression, he demanded: +"What is your name? How old are you? Where does your mother live? Why +did you leave home? Where is your father?" The boy told his story, and +added that his mother lived near, at Belleville. The captain thought a +moment, and then said: "Go ahead; I'll give you until this evening." + +Our hero rushed away, and after ten minutes he entered his mother's +home. He entered the room on tiptoe, for they told him that she was +asleep. They were mistaken; the sick woman opened her eyes. Without +saying a word the son rushed into her arms and sobbed as though his +heart would break. "You have nothing to fear," said the mother; "take +off that costume, return to your work, and I will hurry up and get well. +You see that I am already very much better. Time will make us forget +this horrible dream of war and death." These words tired the mother, and +she let her head fall back on the pillow, closed her eyes, and fell +asleep. The young man imprinted a kiss on his mother's forehead, looked +at her a few minutes in silence, and then ran from the room. Without +stopping, he returned to the captain, who was greatly astonished to see +him so soon. He looked at him in astonishment as the boy told the story +of his mother. + +"You are really a very brave boy," said he, at last, "and I am going to +pardon you. Return to your mother; it would be a pity to shoot such a +brave fellow." The son flew back to his mother's house. She awoke as he +came in, and cried out: "Victor, where are you?" The boy became later a +famous officer in the French army. + +COPYRIGHT, 1900, BY + +H. A. POTTER + +ALL RIGHTS RESERVED + +314.11 + +The Athen[ae]um Press + +GINN & COMPANY PROPRIETORS BOSTON U.S.A. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Dix contes modernes des meilleurs +auteurs du jour, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIX CONTES MODERNES *** + +***** This file should be named 38996-0.txt or 38996-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/9/9/38996/ + +Produced by Al Haines, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
