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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:10:48 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Observations grammaticales sur quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage + +Author: Guy-Marie Deplace + +Release Date: January 24, 2012 [EBook #38660] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS GRAMMATICALES *** + + + + +Produced by Anna Tuinman, Valérie Leduc, Hugo Voisard and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + OBSERVATIONS GRAMMATICALES + + SUR + + QUELQUES ARTICLES DU DICTIONNAIRE + DU MAUVAIS LANGAGE. + + PAR G.-M. DEPLACE. + + + _Grammatica plus habet in recessu + quam in fronte promittit._ + QUINTIL. cap. IV. + + + À LYON, + De l'Imprimerie de BALLANCHE père et fils, + aux Halles de la Grenette. + + 1810. + + + + +PRÉFACE. + + +Le _Mauvais Langage corrigé_ est, sans contredit, un livre utile et +propre à faire disparoître un grand nombre de locutions vicieuses +usitées à Lyon, même parmi les personnes qui se piquent de parler +correctement. Néanmoins un pareil ouvrage, pour répondre à son titre, +me paroît exiger un travail beaucoup plus étendu et sur-tout plus +approfondi que celui que M. Molard vient de publier. + +Il est naturel que l'attention du Lexicographe se porte d'abord sur +les mots considérés séparément et sans rapport à leur construction +grammaticale. Il faut faire connoître ceux que proscrit le bon usage, +en déterminer la valeur précise, et indiquer avec justesse ceux qu'il +convient de leur substituer. Mais est-il à propos de comprendre dans +cette nomenclature les expressions qui n'appartiennent qu'aux +dernières classes du peuple? Les gens qui les emploient n'achètent pas +de dictionnaire; ils ne lisent pas. Et d'ailleurs on feroit des +volumes si l'on vouloit recueillir cette foule de mots bizarres, +ridicules, dénaturés de mille manières, et souvent créés par l'ouvrier +ignorant, au moment même où il en a besoin pour rendre sa pensée. Un +livre de grammaire n'est destiné qu'aux personnes qui mettent quelque +intérêt à bien parler, et ce n'est certainement pas de la bouche de +ces personnes que sortent des mots tels que ceux-ci: _agotiau_, +_apincher_, _bleusir_, _cologne_, _égrafiner_, et tant d'autres que je +me dispense de citer. + +Mais ce ne sont pas seulement les termes surannés, impropres ou +barbares qui altèrent la pureté de la langue. Les alliances de mots +que le goût réprouve, l'emploi irrégulier de certains temps ou de +certaines personnes des verbes, la mauvaise construction des autres +parties du discours, en un mot, les fautes locales contre la syntaxe, +fautes si communes et si graves, voilà, ce me semble, ce qui doit +principalement occuper l'écrivain qui veut être le réformateur du +langage. + +Toutefois, en embrassant les divers objets dont je viens de parler, il +n'atteindra son but qu'autant que ses jugemens exprimés d'une manière +nette, exacte et précise, seront d'ailleurs conformes aux règles d'une +saine logique et aux décisions de ceux dont l'autorité en fait de +langue est universellement reconnue. Il lui importe par-dessus tout de +ne rejeter un mot, une phrase, qu'après avoir acquis la certitude que +cette phrase, ce mot, méritent de l'être. Sans cette précaution, on +censure souvent ce qu'on ignore: à un mot précieux par son exactitude, +on en substitue un autre qui n'exprime que vaguement la même idée, et +l'on appauvrit ainsi la langue au lieu de l'épurer. + +Un livre de la nature de celui dont il s'agit ici, ne doit donc +contenir que des décisions fondées sur des principes fixes et +incontestables. Il faut qu'on ne puisse pas élever le moindre doute +sur les assertions du grammairien qui prononce en maître, et que si +par hasard le lecteur peu docile veut remonter aux sources, il n'en +revienne qu'avec plus de défiance de lui-même et plus de respect pour +l'écrivain. + +Quel que soit d'ailleurs le mérite du Dictionnaire de M. Molard, il ne +réunit malheureusement pas tous les caractères dont je viens de +parler, et l'on risqueroit plus d'une fois de s'égarer en le suivant +aveuglément. La plupart des articles qui le composent sont exacts; +mais il en est encore un bien grand nombre qui renferment des +décisions absolument opposées à celles des maîtres. Quelquefois ce +Grammairien condamne des expressions admises par l'Académie, et les +remplace par d'autres beaucoup moins précises. D'autres fois, il +cherche à étayer ses opinions par des principes que l'usage et la +logique s'accordent à rejeter. Ces erreurs sont d'autant plus +dangereuses que le nom de l'auteur suffit aux yeux de bien des gens +pour leur donner du crédit.[1] Il me paroît important de les faire +connoître, et c'est le but des Observations que l'on va lire. Il n'y +sera pas question du style de l'auteur; mon intention n'est point de +m'arrêter à ce qui lui est personnel. En prenant la plume, je n'ai +d'autre motif que celui d'être utile, et d'éclairer l'ignorance de +quelques personnes consacrées à l'éducation, qui, lorsqu'on leur +assure que telle ou telle expression est exacte, se contentent de +répondre que cette expression est condamnée dans le Dictionnaire du +mauvais langage. + + [Note 1: Cela a lieu sur-tout dans quelques pensions. + + On feroit un livre vraiment curieux si l'on recueilloit toutes les + locutions vicieuses que certaines personnes substituent au bon + langage avec l'intention de corriger celui qui est mauvais. Ici + l'on dit qu'on va _promener_, là qu'on ne _mouche_ pas; ailleurs, + on recommande à une demoiselle de se tenir _droit_, etc. M. Molard + condamne les deux premières de ces locutions; il autorise la + troisième.] + +Je suivrai dans mes Observations l'ordre alphabétique adopté par M. +Molard: je rapporterai fidèlement ses articles; mes remarques +viendront après. + + +_Nota._ Je dois avertir que lorsque je cite l'Académie, je n'entends +parler que du dernier Dictionnaire qu'elle a elle-même publié, +Dictionnaire qu'il ne faut point confondre avec ceux qui depuis quinze +à vingt ans ont paru sous le nom de cette illustre compagnie, et qui +ne font pas autorité. + + + + +OBSERVATIONS GRAMMATICALES + +SUR QUELQUES ARTICLES DU DICTIONNAIRE DU MAUVAIS LANGAGE. + + + + +I. + + + À. On ne doit pas sous-entendre cette préposition dans la phrase + suivante et autres semblables: ma curiosité a failli _être punie_. + Dites, à être punie. + + Faillir ne se construit pas avec la préposition _de_. + + +FAILLIR _à_ et FAILLIR _de_ sont deux locutions également françoises, +et autorisées, en ces termes, par l'Académie: «On dit qu'une chose _a +failli à arriver, d'arriver_, pour dire qu'elle a été sur le point +d'arriver, qu'il a tenu à peu qu'elle n'arrivât. _Il a failli à être +assassiné_; _j'ai failli à tomber_, _j'ai failli de tomber_. Toutes +ces phrases sont du style familier.» + + + + +II. + + + AFFAIRÉ. Il est très-_affairé_. Quoique cette expression soit + généralement répandue, elle n'en est pas moins vicieuse. + + +En lisant le Dictionnaire de M. Molard, je n'ai pu qu'être étonné de +voir que l'auteur eût si souvent oublié de consulter l'Académie. +_Affairé_ n'est point une expression vicieuse. On dit d'un homme qui a +beaucoup d'affaires, qu'il est _très-affairé_. C'est un mot du style +familier. + + + + +III. + + + AIR. Doit-on dire cette femme a l'_air_ bon ou a l'_air_ bonne? + Les sentimens sont partagés. Ceux qui soutiennent qu'il faut dire + a l'_air bon_, disent que c'est le mot _air_ qui régit + l'adjectif; car c'est l'air qui est bon..... M. Domergue nous + apprend que M. de Laharpe (pris pour juge) décida qu'il falloit + dire: cette soupe a l'_air_ bonne. Voici sans doute la raison sur + laquelle il fondoit sa décision. Quand on dit: cette soupe a + l'_air bonne_, il y a ellipse; c'est comme si l'on disoit cette + soupe _paroît_ bonne; cette soupe, a l'air d'être bonne. _Les mots + a l'air étant l'équivalent du verbe_ paroît, _il s'en suit que + l'adjectif doit s'accorder avec le mot soupe qui est du + féminin....._ Je crois que l'usage a décidé la question; par-tout + on dit: cette soupe a l'air _bonne_..... Je ne condamne aucune des + deux façons de parler. + + +Je doute fort que M. de Laharpe ait donné la décision qu'on lui +attribue, et les raisons sur lesquelles M. Molard croit que cette +décision a pu être fondée, ne me paroissent rien moins que solide. Je +vais les examiner. + +«Il y a ellipse, dit Dumarsais, quand on supprime dans le discours +quelque mot qui seroit exprimé selon la construction pleine.» + +Si _a l'air_ signifie _paroît_, où sont, je le demande, les mots +supprimés dans cette phrase: Cette femme a l'air _bonne_? Où est +l'ellipse? Il est aisé de voir que M. Molard s'est trompé sur ce +premier point, et que ce ne sont pas les mots _avoir l'air_, mais +_avoir l'air d'être_, qui sont l'équivalent de paroître. En ce cas, à +quoi bon employer l'ellipse dans une phrase où la construction +naturelle est tout-à-la-fois plus régulière et plus claire? + +En second lieu, si lorsque une locution peut être remplacée par une +autre _équivalente_, on est obligé de se conformer à la construction +qu'exige la locution substituée, quelles ne seront pas les +conséquences d'un pareil principe? Il sera permis de dire: Cet homme a +la mine _fier_, cet enfant a la mine _méchant_; et l'on justifiera ce +langage barbare par des raisons telles que celles-ci: _Avoir la mine_ +signifie _paroître_; ou bien par cette autre: il y a ellipse; _Avoir +la mine méchant_, signifie _avoir la mine d'être méchant_. + +Au lieu de ces singuliers raisonnemens, ne vaut-il pas mieux +reconnoître que dans le cas dont nous parlons, comme dans tous les +autres, l'adjectif se rapporte au substantif auquel il est joint et +s'accorde avec lui? Et l'Académie ne consacre-t-elle pas ce principe, +lorsque parlant en général et sans désigner le sujet, elle cite ces +locutions: Avoir l'air guerrier, avoir l'air spirituel, avoir l'air +hautain? Ne tranche-t-elle pas la question lorsqu'après ces exemples, +elle ajoute encore ceci: «On dit avoir l'_air bon_, avoir l'_air +mauvais_, pour dire avoir la mine d'un bon homme ou d'un méchant +homme»? Est-il possible de ne pas voir que dans ces phrases, les mots +_bon_, _mauvais_ se rapportent nécessairement au substantif _air_ +exprimé, et non pas à un sujet dont l'infinitif _avoir_ fait +abstraction? + + + + +IV. + + + AMATEUR. Ce mot a-t-il un féminin?... Il me semble que l'analogie + nous autorise à donner un féminin à ce mot. On dit une + _spectatrice_, une _actrice_, une force _créatrice_... Il faut + donc donner à _amateur_ une inflexion féminine. + + +En général, M. Molard ne reconnoît comme françois que les mots qui se +trouvent dans l'Académie. N'étoit-il pas naturel d'appliquer ce +principe en cette occasion? Pour décider la question qu'il propose +ici, il suffit d'ouvrir le Dictionnaire qui fait autorité. Ce +Dictionnaire n'admet que le masculin dans _amateur_, tandis qu'il +donne un féminin à _spectateur_, à _acteur_, etc. Il faut donc s'en +tenir là. Il me seroit facile de citer une multitude de mots qui ne +sont pas françois, quoiqu'ils aient en leur faveur l'espèce d'analogie +qu'invoque M. Molard. Les principes de l'analogie ne prouveront jamais +que tels ou tels mots doivent exister dans une langue; ils ne servent +qu'à indiquer la manière la plus régulière de les employer, en cas +qu'on les adopte. + + + + +V. + + + BALUSTRE. Sorte de petit pilier façonné..... Il ne faut pas + confondre ce mot avec _balustrade_; celui-ci est un assemblage de + _balustres_. Cependant l'Académie leur donne quelquefois la même + signification. + + +Le mot _balustrade_ ne peut jamais signifier un seul pilier; mais +_balustre_ peut, quand on le veut, être employé pour _balustrade_. En +ce sens, il est autorisé, non-seulement par l'Académie, mais encore +par nos meilleurs écrivains. S'il falloit n'entendre par _balustre_ +qu'un _pilier façonné_, le dernier de ces vers de Boileau: + + Ici s'offre un perron; là, règne un corridor; + Là, ce balcon s'enferme en un _balustre_ d'or.[2] + +deviendroit absolument inintelligible. + + [Note 2: Art poétique, chant premier.] + + + + +VI. + + + BENNE. C'est une de ces expressions locales nécessaires, ou parce + que l'invention des choses qu'elles désignent est de fraîche date, + ou parce que l'instrument a une forme particulière. + + BENOT. Dites, _banneau_. + + +BENNE, BENNEAU, BANNEAU, ne se trouvent point dans le Dictionnaire de +l'Académie. Le Dictionnaire de Trévoux les admet tous les trois, et ne +donne la préférence à aucun. Il les définit également: vaisseaux de +bois qui servent à contenir les liquides, le blé, la vendange, la +chaux, etc. Ces mots viennent du latin _benna_, qu'on retrouve dans +Varron, et du diminutif _benellus_ qu'employoient les écrivains du +moyen âge. + +_Benneau_ et _benel_ signifioient aussi autrefois une espèce de +chariot. Ces mots, pris dans les deux sens, sont très-anciens. + + + + +VII. + + + BRETAGNE. Pièce de fonte qu'on applique au fond de la cheminée. + Dites, _plaque_ ou _contre-mur_. + + +CONTRE-MUR, pris dans le sens que lui donne ici M. Molard, n'est pas +françois. Un _contre-mur_ est un mur que l'on bâtit le long d'un +autre, pour le conserver. On fortifie quelquefois le mur d'une +terrasse par un _contre-mur_. + + + + +VIII. + + + BROCHE DE BAS. Petite verge de fer. Dites, _aiguille_, s. f.; + _aiguille de bas_. Dans ce sens, _broche_ et _brocher_ ont + vieilli. + + +BROCHE est françois dans le sens que M. Molard indique. L'Académie ne +dit point que ce mot ait vieilli. + + + + +IX. + + + CANEÇONS. Sorte de culotte de toile ou de coton. Dites, + _caleçons_, s. m. pl.; donnez-moi des caleçons. Ce mot s'emploie + _toujours_ au pluriel. + + +M. Molard assujettit à la même règle les mots _pincette_ et +_tenaille_. L'Académie n'emploie _caleçon_ qu'au singulier. _Caleçon_ +de toile; se mettre en _caleçon_; être en _caleçon_. Le Dictionnaire +de Trévoux s'exprime de même, et ajoute seulement qu'on _peut_ +employer ce mot au pluriel. Quant aux mots _pincette_ et _tenaille_, +l'Académie cite des exemples du singulier comme du pluriel. + + + + +X. + + + CAPON, CAPONNER. Qui a peur. Ces deux mots ne sont pas françois. + Dites, _poltron_, _poltronner_. + + +CAPON, CAPONNER sont françois, mais n'expriment pas l'idée qu'on y +attache à Lyon. Un _capon_ est un joueur rusé et fin, attentif à +prendre toute sorte d'avantages aux jeux d'adresse. _Caponner_ c'est +user de ruse, d'adresse au jeu. Ces deux termes sont populaires. + + + + +XI. + + + CARABASSE. Vendre la carabasse; dites; découvrir le pot aux roses. + + +Pour conserver la figure, on pourroit dire, ce me semble, vendre la +calebasse. L'Académie n'autorise-t-elle pas cette locution en citant +celle-ci: Frauder la calebasse? + + + + +XII. + + + CARNIER. Sac où l'on met le gibier; dites, _carnacière_, s. f. + + +La troisième syllabe de ce mot ne prend pas un _c_; d'après +l'Académie, il faut écrire _carnassière_. + + + + +XIII. + + + CHAÎNE D'OIGNONS. Acheter une chaîne d'oignons; dites, acheter une + _glane_ d'oignons. + + +Une _glane_ d'oignons et une _chaîne_ d'oignons ne sont pas une même +chose. _Glane_, à proprement parler, signifie une poignée d'épis que +l'on ramasse après que les gerbes ont été emportées. C'est le +substantif de _glaner_. Il se dit par extension des fruits, des +légumes, etc. Ainsi une _glane_ d'oignons signifie une poignée +d'oignons. Le mot le plus propre à désigner ce que le peuple entend +par une _chaîne_ d'oignons, est _chapelet d'oignons_. Cette locution +se trouve dans l'Académie. + + + + +XIV. + + + CHAUFFE-LIT. Bassin ayant un couvercle percé de plusieurs trous, + et servant à chauffer le lit; dites, _bassinoire_. Par la même + raison vous direz, _bassiner_, et non pas _chauffer_ un lit. + + +CHAUFFE-LIT est une expression que l'on trouve dans nos anciens +Dictionnaires. L'Académie ne l'admet pas. Le Dictionnaire de Trévoux +le place au nombre des mots françois, et le définit ainsi: Ce qui sert +à chauffer un lit, soit une bassinoire, un moine, ou autres +ustensiles. + +Quant à cette locution: _chauffer un lit_, elle est françoise. +L'Académie dit: _Chauffer un lit_ avec une bassinoire, _chauffer des +draps_; et M. Molard l'emploie lui-même dans l'article où il la +condamne. _Chauffer_ ne désigne que l'action; _bassiner_ exprime +à-la-fois l'action et l'instrument avec lequel on la fait. + + + + +XV. + + + CHERCHER. On ne doit pas dire être à la cherche de quelque chose; + mais dites, _être à la poursuite_. + + +ÊTRE À LA POURSUITE n'est pas l'équivalent d'être à la _cherche_. Je +crois qu'il faut dire être à la _recherche_. Le mot _poursuite_ se +rapportant aux personnes, suppose qu'elles fuient. On est à la +_poursuite_ des ennemis. Appliqué aux choses, il donne à entendre +qu'elles peuvent nous échapper. On est à la poursuite d'un emploi. +_Recherche_ signifie _perquisition_. On est _à la recherche_ d'un +objet lorsqu'on s'occupe de découvrir où il est. + + + + +XVI. + + + CLASSIQUE. Ce mot ne s'employoit autrefois que pour désigner les + auteurs approuvés et qui ont une grande autorité; c'est la + définition qu'on en trouve dans le Dictionnaire de l'Académie; + mais celui de Trévoux et quelques autres disent que cet adjectif + désigne aussi les livres dont on fait usage en classe. Laharpe + l'emploie dans ce sens, ainsi que Geoffroi, et l'usage paroît + avoir consacré cette nouvelle signification. + + +L'origine du mot _classique_ doit être cherchée dans la langue latine +de laquelle nous l'avons emprunté. Les citoyens de Rome étoient, comme +l'on sait, divisés en diverses classes. Ceux de la première se +nommoient exclusivement CLASSIQUES, _cives classici_. On donna dans la +suite aux témoins recommandables par leur probité et leurs vertus +morales l'épithète de CLASSIQUES, _testes classici_. Enfin ce mot +s'appliqua par extension aux auteurs dont l'excellence et le mérite +étoient universellement reconnus, et c'est ainsi que l'on trouve dans +Aulu-Gelle cette expression, AUTEURS CLASSIQUES, _scriptores +classici_. Ces citoyens, ces témoins, ces auteurs, chacun sous des +rapports différens, faisoient _autorité_. L'opinion des premiers, les +dépositions des seconds, le langage des troisièmes, servoient en +quelque sorte de modèle et de règle. Peut-on douter que ce ne soit sur +ces notions qu'est basée la définition de l'Académie françoise? +Comment quelques Grammairiens n'ont-ils pas reconnu, aux termes dont +elle se sert, qu'elle a voulu consacrer en quelque sorte le sens +qu'indique une étymologie si glorieuse?[3] + + [Note 3: Les Dictionnaires italiens et espagnols définissent le mot + _classique_ d'une manière qui rappelle évidemment la même + étymologie.] + +Les personnes qui parlent bien se conforment encore aujourd'hui à la +décision de l'Académie. L'Encyclopédie, dans un long article consacré +à développer le sens précis du mot _classique_, déclare «qu'on peut +être applaudi, plaire, devenir célèbre parmi ses contemporains, et +cependant n'être jamais un _auteur classique_; que ce droit +n'appartient qu'aux _meilleurs écrivains_ de la nation la plus +éclairée et la plus polie, etc.» + +«Je voudrois, dit Boileau, que la France pût avoir ses auteurs +_classiques_, aussi bien que l'Italie. _Pour cela, il nous faudroit un +certain nombre de livres qui fussent déclarés exempts de fautes quant +au style._ Quel est le tribunal qui aura droit de prononcer là-dessus, +si ce n'est l'Académie?» Boileau propose ensuite un travail +grammatical sur les bonnes traductions, parce que, dit-il, «les +bonnes traductions avouées par l'Académie, en même temps qu'elles +seroient comme des modèles pour bien écrire, serviroient aussi de +modèles pour bien penser.» + +L'abbé d'Olivet juge l'idée de Boileau _solide_; mais il doute qu'il +convienne de préférer des traductions, et appliquant à Racine et à +Boileau lui-même ce que ce dernier dit des auteurs qui doivent servir +de modèles, «Je suis, dit-il, persuadé avec toute la France, qu'ils +mériteroient incontestablement tous les deux d'être mis à la tête de +nos auteurs _classiques_, si l'on avoit marqué le très-petit nombre de +fautes où ils sont tombés.» + +Que l'on ôte au mot _classique_ la signification consacrée par +l'Académie, ou qu'on en rende seulement le sens incertain en lui +associant une acception nouvelle, et dès-lors ce que l'on vient de +lire, comme ce que nos écrivains ont cru dire de plus juste et de plus +précis pour caractériser les modèles qu'offre notre littérature, ne +sera plus senti, et même ne pourra plus l'être. D'Olivet, +l'Encyclopédie, l'Académie, hésitoient en quelque sorte à proclamer +_classiques_ nos plus beaux chefs-d'oeuvre. Boileau vouloit que ce +jugement fût réservé à un tribunal; et aujourd'hui on donnera ce nom à +une méthode, à un vocabulaire, à une traduction interlinéaire, à un +cours de thèmes, en un mot, au plus petit comme au moins important de +tous les livres, pourvu qu'il soit _en usage dans les classes_! Cela +ne fait-il pas pitié? + +On répondra sans doute que dans le cas dont je viens de parler, le mot +_classique_ n'a plus le même sens que lorsqu'il est question de nos +grands écrivains. Il faut bien le supposer; autrement la sottise +seroit trop forte. Mais alors, je le demande, à quel signe +reconnoîtra-t-on ce second sens si différent du premier? Quel moyen +d'éviter la confusion, lorsqu'il sera permis de dire également des +oeuvres de Racine et des rudimens de Bistac, que ce sont des +_classiques_? Et à quelle fin dénaturer ainsi une expression dont +tout le mérite consiste dans l'unité de l'idée qu'on y attache? +Beaucoup de gens, je le sais, disent _livres classiques_, au lieu de +_livres de classe_, parce qu'ils confondent les uns et les autres, ou +parce qu'ils trouvent la première de ces locutions plus commode et +plus rapide. Mais en voyant la multitude d'ouvrages sur l'éducation +dont nous sommes inondés, décorés par leurs auteurs du nom de +_classiques_, auroit-on bien tort de soupçonner que c'est la noblesse +primitive du mot qui a flatté la vanité de cette foule d'écrivains +médiocres par lesquels il est employé? Il n'y a pas, dans la langue +françoise, de terme dont l'amour-propre littéraire doive être plus +jaloux; et je sens combien il seroit doux de pouvoir, à l'aide d'une +heureuse équivoque, se dire à soi-même: les oeuvres de Racine, de +Boileau, de Pascal, sont _classiques_, et les miennes aussi. + +M. Molard s'appuie de quelques autorités; il dit: Le Dictionnaire de +Trévoux et quelques autres, déclarent que cet adjectif désigne aussi +_les livres dont on fait usage en classe_. + +Il y a dans cette phrase beaucoup plus d'adresse qu'on n'imagine. On +ne peut mieux dire, et ne dire pas ce que dit le Dictionnaire de +Trévoux. Voici ce qu'on y trouve. + +«_Classique_ ne se dit guère que des _auteurs qu'on lit dans les +classes_, _dans les écoles_, ou qui ont grande autorité. Saint Thomas +et Le Maître des sentences sont des _classiques_ en théologie; Virgile +et Cicéron, dans les Humanités, etc.» + +Je ne sais si mes lecteurs ne verront pas quelque différence entre ces +paroles que M. Molard prête au Dictionnaire de Trévoux, _les livres +dont on fait usage en classe_, et celles-ci que j'ai extraites +textuellement, _les auteurs qu'on lit dans les classes_. Je crois +apercevoir entre ces deux manières de parler, la même nuance qu'entre +celles-ci: _Faire usage des rudimens_ de Bistac, et _lire Cicéron_ ou +_Horace_. + +On s'autorise encore de M. de Laharpe. J'ai lu avec quelque attention +les oeuvres de cet illustre écrivain, et je les ai consultées plus +d'une fois sur des questions de grammaire et de littérature. J'y ai +trouvé des phrases telles que celles-ci: + +«Que de choses à connoître encore dans ce que nous croyons savoir le +mieux! Qui de nous, en relisant nos _classiques_, n'est pas souvent +étonné d'y voir ce qu'il n'avoit pas encore vu?»[4] + + [Note 4: Cours de Littér., tom. 1.er] + +«Un autre genre de défauts peut leur faire illusion (aux jeunes +étudians) dans un auteur tel que Fontenelle; et s'ils ne sont pas bien +accoutumés par la lecture des _classiques_ à ne goûter que ce qui est +sain, l'abus qu'il fait de son esprit, et ses agrémens recherchés +pourront leur paroître ce qu'il y a de plus charmant et de plus +parfait.»[5] + + [Note 5: Ibid., tom. 2.] + +Il n'est pas besoin de dire ce que signifie dans ces exemples le mot +_classique_. M. de Laharpe parle comme l'Académie, cela est +incontestable. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est qu'il se soit servi +de la même expression dans le sens restreint de _livre de classe_. On +est d'autant plus porté à le croire, qu'en parlant des _Délices_ et +des _Élégances de la langue latine_, il dit: «Ce sont les titres de +quelques _livres de classe_.»[6] N'auroit-il pas employé cette +locution _livres classiques_ si elle eût eu à ses yeux le même sens? +Tout le monde connoît d'ailleurs l'aversion qu'il avoit pour les mots +nouveaux, et son zèle à défendre la langue contre toute espèce de +néologisme. + + [Note 6: Cours de Littérature, _t. XVI, p. 160_.] + +Il seroit malgré cela très-possible que M. de Laharpe eût donné à +certains livres _de classe_ le nom de _classiques_; cela prouveroit +qu'il regardoit comme tels quelques uns des ouvrages employés dans les +colléges et dans les écoles, chose qui est vraie et dont personne ne +doute; mais cela ne montreroit pas qu'il suffit, selon lui, qu'un +livre _soit en usage dans les classes_ pour mériter la dénomination de +_classique_, chose qui fait précisément le sujet de la question. + +Je n'ignore pas que le mot _classique_ n'a pas toujours été pris dans +un sens rigoureux. Plus d'une fois, lorsqu'on a complimenté un auteur, +on a encensé sa vanité en donnant le nom de _classique_ à son livre; +mais en cette circonstance même, l'expression dont il s'agit a +conservé presque toute sa valeur. M. de Voltaire écrivant à l'abbé +d'Olivet, lui disoit: «Tous ceux qui parlent en public doivent étudier +votre Traité de la Prosodie; c'est un livre _classique_ qui durera +autant que la langue françoise.» Qu'à cette manière de parler, _c'est +un livre classique_, on substitue celle-ci, c'est _un livre de +classe_; et que l'on décide quels seroient en ce cas la délicatesse et +le mérite du compliment. + +Au reste, je ne nie point que plusieurs écrivains estimables de ces +derniers temps n'aient employé le mot _classique_ dans le sens de M. +Molard. J'avoue encore que chez les libraires, tous les livres de +classe sont des _classiques_. Un compilateur qui travaille pour un +collége, dit qu'il fait un _classique_. Il n'y a pas jusqu'aux +élémens d'arithmétique, de géographie, aux abécédaires même qu'on +n'appelle _classiques_. L'usage peut finir par faire la loi, et +l'Académie par obéir: mais alors il faudra une expression nouvelle +pour rendre ce que les personnes qui parlent bien entendent par +_classique_. Ce mot le plus beau, le plus précieux de notre langue, +perdra toute sa noblesse; il sera dégradé. + + + + +XVII. + + + CORNE DE CERF. Dites, _bois de cerf_. + + +Il est des circonstances où l'on pécheroit en suivant cette décision. +On ne doit pas se servir du mot _corne_ lorsqu'il est question de la +tête et du bois d'un cerf; mais lorsqu'on ne fait attention qu'à la +matière, le mot _corne_ est françois. On dit: un couteau emmanché de +_corne_ de cerf; de la raclure de _corne_ de cerf; de la gelée de +_corne_ de cerf. Si dans ces locutions, on employoit le mot _bois_, on +feroit une faute grossière. + + + + +XVIII. + + + DÉFIER. Je _défie votre_ ami de courir aussi vîte que moi; il faut + dire: Je _défie à votre_ ami, c'est-à-dire, je fais défi _à_ votre + ami. + + +Je _défie à votre_ ami, n'est pas françois, et la phrase que M. Molard +censure est exacte. On verra par la suite que ce Grammairien est +souvent trompé par des raisonnemens tels que celui-ci: on dit, je fais +_défi à_; donc il faut dire _défier à_. + +DÉFIER, suivant l'Académie, est un verbe _actif_ qui, dans quelque +sens qu'il soit employé, veut toujours un régime simple, comme on le +voit par les exemples suivans qu'elle cite: Le prince qui déclaroit la +guerre, envoyoit défier _l'autre_ par un héraut.--Il ne faut jamais +défier _un fou_.--Je _vous_ défie de deviner.--Je _le_ défie d'être +plus votre serviteur que moi. + + + + +XIX. + + + DÉPÊCHER. _Dépêchez vîte._ Cette expression renferme un véritable + pléonasme; le dernier mot est superflu. Dites seulement, + _dépêchez_. Ce mot emporte avec lui l'idée de vîtesse. + + +Faire remarquer qu'une phrase renferme un _véritable pléonasme_, ce +n'est pas prouver qu'elle est vicieuse. «Il y a pléonasme, dit +Dumarsais, lorsqu'il y a dans la phrase quelque mot superflu; en sorte +que le sens n'en seroit pas moins entendu quand ce mot ne seroit pas +exprimé..... Lorsque ces mots superflus quant au sens, servent à +donner au discours ou plus de grâce, ou plus de netteté, ou _plus de +force et d'énergie_, ils font une figure approuvée.» C'est ce qui a +lieu dans la phrase critiquée par M. Molard; le mot _vîte_ ajoute une +nouvelle force à la signification du verbe _dépêcher_. Aussi +l'Académie n'a pas craint de faire un pléonasme absolument semblable, +dans la phrase suivante: Dépêchez _promptement_ ce que vous avez à +faire. + + + + +XX. + + + DINDE..... Pour l'ordinaire les noms d'animaux, principalement + ceux d'oiseaux et de poissons, ne distinguent pas les sexes..... + On ne distingue les sexes _qu'à l'égard des animaux qui nous + intéressent_, tels que _cheval, jument_; _coq, poule_; _boeuf, + vache_; _chien, chienne_. + + +Si l'on suivoit le principe de M. Molard, on risqueroit fort de +s'égarer. Il n'y a sur ce point d'autre règle que l'usage. On dit +_lion, lionne_; _tigre, tigresse_, etc. En quoi ces bêtes féroces nous +_intéressent_-elles? _Lièvre_ n'a pas de féminin. Cet animal est-il +moins _intéressant_ pour nous que ceux que j'ai d'abord nommés? +L'Académie admet le mot _renarde_, féminin de renard; l'Encyclopédie +et quelques Grammairiens le rejettent. La question entre ces autorités +se réduit-elle à savoir si l'animal dont il s'agit est _intéressant_? + + + + +XXI. + + + DONNER. En jouant aux cartes..... On ne doit pas dire c'est à moi + à _faire_; mais vous direz, c'est à moi à _donner_. + + +L'Académie ne pense pas comme M. Molard. Selon elle, «_faire_ se dit +absolument en parlant des jeux de cartes, où chacun donne les cartes à +son tour. À qui est-ce à _faire_? c'est à vous à _faire_?» + + + + +XXII. + + + DROIT. On dit à une demoiselle, tenez-vous _droit_, et non pas + _droite_, parce que ce mot est employé adverbialement. + + +Cette décision est erronnée. Il n'est pas plus permis de dire à une +demoiselle, tenez-vous _droit_, que tenez-vous _penché_, tenez-vous +_courbé_. Il faut dire: tenez-vous _droite_, _penchée_, _courbée_. + +DROIT, considéré comme _adverbe_, signifie _directement_, _par le plus +court chemin_. Ainsi l'on dit très-bien: cette demoiselle marche +_droit_. Cette personne va _droit_ au but. Cette route mène _droit_ à +Paris. On peut employer cette expression dans le sens propre et dans +le sens figuré. + +DROIT, dans la phrase condamnée par M. Molard, est un _adjectif_ qui +signifie _ce qui est perpendiculaire_, _ce qui ne penche d'aucun +côté_. Cette décision n'est pas de moi; elle est de l'Académie dont +j'ai pour ainsi dire emprunté tous les termes. À la définition que +l'on vient de lire, elle ajoute ces deux exemples: se tenir _droit_; +ce mur n'est pas _droit_. + + + + +XXIII. + + + ÉCHEVETTE. Dites, _petit écheveau_, ou _botte_ de fil. + + FLOTTE DE FIL. Dites, _écheveau_, _botte_ de fil. + + +Il ne faut jamais dire _botte_ au lieu de _flotte_ ou d'_échevette_; +la langue françoise n'admet que _écheveau_. Si la _botte_, de l'aveu +de M. Molard, est l'assemblage de plusieurs _écheveaux_, comment se +fait-il qu'il propose d'employer ce mot pour désigner un _petit +écheveau_? + + + + +XXIV. + + + ÉDUQUER. Il est à présumer que ceux qui s'expriment ainsi ont reçu + eux-mêmes une fort mauvaise éducation. + + +Je ne veux point m'arrêter à contester à M. Molard la vérité de cette +assertion; mais il ajoute: «M. Roubaud, dans ses Synonymes, a pris la +défense de ce mot.» M. Roubaud, l'un de nos Grammairiens les plus +profonds, auroit-il reçu une fort mauvaise éducation, ou prendroit-il +la défense de gens mal élevés? + + + + +XXV. + + + ENDÉVER. Ce mot signifie avoir un grand dépit de quelque chose. On + l'emploie mal-à-propos dans le sens de _contrarier_: ils m'ont + fait _endéver_. + + +Dans la phrase que cite M. Molard, _endêver_ n'a point le sens de +_contrarier_. Il n'auroit cette signification que dans une phrase +semblable à celle-ci: ils m'ont _endêvé_. Mais personne ne s'exprime +de la sorte. Que dans la phrase critiquée on substitue au mot +_endêver_ la définition donnée par M. Molard, on aura: Ils m'ont fait +_avoir grand dépit_, ce qui est exact. Cette locution est populaire. + + + + +XXVI. + + + EXEMPLE. _Suivez_ les bons exemples qu'on vous donne, et non pas + _imitez_ les bons exemples. + + _Imiter l'exemple_ pour dire _suivre l'exemple_, rien de plus + commun que cette erreur de langage. On _imite_ la conduite, on + _suit_ l'exemple. + + +La prétendue erreur de langage que critique M. Molard a été commise +par nos meilleurs écrivains. On la trouve dans presque tous les +livres du grand siècle, selon la remarque de Bouhours lui-même, qui +cependant ne croit pas cette locution _de la dernière pureté_. +_Imiter_ un exemple est certainement l'expression propre. _Suivre_, +construit avec _exemple_, n'est employé qu'au figuré. Si l'on dit +_imiter_ les vertus, les actions de quelqu'un, c'est que l'on +considère ces vertus, ces actions comme des _exemples_; de même que +l'on dit copier une tête, un paysage, parce que l'on considère cette +tête, ce paysage, comme des modèles. Il y a quelques différences entre +_suivre_ et _imiter_ un exemple. L'abbé Roubaud les a assignées avec +assez de justesse. «Il faut, dit ce Grammairien, tâcher d'_imiter_ les +beaux exemples, pour en donner, du moins, de bons à _suivre_.» M. +Piestre, dans sa Synonymie françoise, remarque avec raison que _suivre +l'exemple_, ne se dit qu'en matière de moeurs; et qu'en fait d'arts +et de littérature, on doit dire _imiter un exemple_. Mais il ne +restreint point la signification de cette locution, comme il +restreint celle de la première. + +Aux raisons que je viens de donner, ajoutons l'autorité des +Dictionnaires. Voici comment s'exprime celui de Trévoux: «On dit +très-bien et très-élégamment _imiter des exemples_, quand il s'agit +d'éloquence, de poésie, de peinture, etc. On le dit même à l'égard des +actions et des moeurs..... Les latins ont dit aussi _imitari +exemplum_.» + +Quant à l'Académie, ce qui prouve que non-seulement elle admet le mot +_imiter_ dans les cas dont nous parlons, mais encore qu'elle le +regarde comme plus littéral, c'est qu'elle définit l'exemple, ce qui +peut être _imité_. D'après M. Molard, elle auroit dû dire: ce qui peut +être _suivi_. + + + + +XXVII. + + + GARANTE. Femme qui sert de caution. Ce mot n'est pas employé + ordinairement au féminin en style de négociation, parce que + rarement les femmes sont admises à servir de caution. + + +GARANT signifiant simplement quelqu'un qui répond du fait d'autrui ou +du sien propre, fait au féminin _garante_.[7] L'Académie ajoute que +quelques-uns s'en sont aussi servis dans _le style de négociation_, +c'est-à-dire dans le style spécialement consacré aux traités et autres +affaires publiques. L'exemple que l'Académie cite ne laisse pas le +moindre doute à cet égard: La Reine s'est rendue _garante_ de ce +traité. + + [Note 7: Gattel ne donne pas de féminin à _garant_. Il admet + cependant _garante_, en parlant de traités politiques. _La Suède + est garante_, etc.] + + + + +XXVIII. + + + GARDE-ROBE. Construction en bois, propre à serrer des habits ou du + linge. Il faut se servir du mot _armoire_, subs. fém.; soit que + cette construction ait un fond ou qu'elle n'en ait pas: une belle + _armoire_. La _garde-robe_ est le lieu où l'on renferme les + habillemens d'_un prince_. On dit d'un simple particulier qu'il a + une riche _garde-robe_ pour dire qu'il a un grand nombre de beaux + habillemens, sans avoir égard au lieu où il les tient. Mais en + toute autre circonstance, le mot _garde-robe_ s'entend d'une + construction qui regarde le maçon, et non pas le charpentier. + + +La GARDE-ROBE est la _chambre_ destinée à contenir le linge, les +habits, les hardes de jour et de nuit, etc. L'Académie dont j'emprunte +les termes, ne fait pas de distinction à cet égard entre le _prince_ +et le _particulier_. Elle ne dit pas que le mot _garde-robe_ doive +s'entendre d'une construction qui regarde le maçon, parce que +l'ouvrier ne change ni la nature, ni la destination de la chose. Elle +se sert, il est vrai, du mot _chambre_: mais les Grammairiens +n'emploient pas cette dernière expression. Ils définissent la +_garde-robe_; le _lieu_ où l'on serre les habits. C'est ainsi que +s'expriment l'auteur des Convenances grammaticales et M. de Wailly. +S'ils ont raison, quand une _armoire_ est le _lieu_ ou l'on serre des +hardes, on peut l'appeler _garde-robe_. + +Les mêmes Grammairiens appellent _garde-robe_, subs. masc., un +fourreau ou surtout de toile, pour conserver les vêtemens. Ménage dit +la même chose dans ses Observations sur la langue françoise. +L'Académie n'en parle pas. + + + + +XXIX. + + + GARNISSAIRE. Soldat qui loge chez le débiteur du gouvernement; + dites, _garnisaire_ subs. masc., du mot _garnison_. Nous devons + cette expression au régime révolutionnaire; avant cette époque on + se servait du mot _séquestre_. Il est à désirer qu'on supprime ce + mot qui devient inutile, puisque nous en avons un équivalent. + + +Il s'en faut bien que _séquestre_ soit l'équivalent de _garnisaire_. +La signification de ces deux mots est absolument différente. +_Séquestre_, subs. masc., est un terme de droit dont on se sert pour +désigner une personne _quelconque_, à la garde de laquelle sont +confiées les choses séquestrées par ordre de la justice. On s'assure +de la probité et de la solvabilité d'un _séquestre_, avant de +l'employer en cette qualité. Le _garnisaire_, comme le dit fort bien +M. Molard, _n'est qu'un soldat qui loge chez le débiteur du +Gouvernement_. Il n'a aucune fonction à remplir; rien n'est confié à +sa surveillance et à sa garde. C'est un hôte forcé dont la présence +incommode n'a d'autre but que de contraindre celui chez lequel il est, +d'obéir à la loi, et d'acquitter sa dette. + + + + +XXX. + + + GENTIL, GENTILLE. Cet écolier est bien _gentil_; dites, laborieux, + diligent. _Gentil_ veut dire _joli_, _délicat_. Une gentille + bergère. + + +GENTIL signifie non-seulement _joli_, _délicat_, mais encore _qui +plaît_, _qui est aimable_. + +Ces phrases ironiques admises par l'Académie, «je vous trouve bien +_gentil_, vous êtes un _gentil_ compagnon,» ne signifient +très-certainement pas, je vous trouve bien _joli_, vous êtes un +_délicat_ compagnon. Qui ne sait d'ailleurs qu'un enfant fort _laid_ +peut être fort _gentil_, et un enfant fort _joli_ ne l'être pas? «On +est _gentil_ par l'air et les manières, dit Roubaud; il ne faut que +des traits gracieux pour être _joli_. Sans ces traits, avec l'agrément +des façons, on est _gentil_.» Il est bien vrai que _gentil_ ne +signifie pas _diligent_, _laborieux_; mais la _diligence_ et l'amour +du travail sont des qualités qui rendent aimable; elles influent sur +les _manières_, et peuvent faire dire quelquefois d'un _écolier_ qu'il +est bien _gentil_. + + + + +XXXI. + + + GRAVÉ. Il est _gravé_ de petite vérole. Dites, _marqué_ de petite + vérole. + + +GRAVÉ DE PETITE VÉROLE est une locution exacte qui, outre la +précision, a pour elle l'autorité du bon usage. Il suffit d'ouvrir les +Dictionnaires pour s'en convaincre. L'Académie dit: «Avoir le visage +_gravé_ de petite vérole.--On dit qu'un homme est tout _gravé_ de +petite vérole, pour dire qu'il est extrêmement _marqué_.» _Gravé_ +exprime plus fortement l'idée que _marqué_ ne fait qu'indiquer. + + + + +XXXII. + + + GRAVIR une montagne. Ce verbe n'est pas transitif. Dites, _gravir_ + sur une montagne. On croît que l'étymologie de ce verbe est + _gravatè ire_, _aller péniblement_. + + +La décision de M. Molard, fondée d'ailleurs sur des exemples cités +dans l'Académie, n'est pas admise par plusieurs écrivains. On n'est +pas d'accord sur l'étymologie. Quelques Grammairiens font dériver +_gravir_ de l'italien _gradire_, _monter par degrés_. D'autres vont +chercher son origine dans _grapire_ et _grapare_, verbes latins du +moyen âge, qui signifient _gripper_, _saisir fortement_, parce que, +disent-ils, lorsqu'on _gravit_, on s'attache aux pierres, aux rochers, +etc. En suivant cette étymologie, on donne à _gravir_, une +signification active. Le Dictionnaire de Trévoux l'admet: _Gravir une +montagne_. On en trouve des exemples dans de bons auteurs; je l'ai vu +dans un de nos poètes. + +Au reste, quand même le verbe _gravir_ seroit neutre, il ne faudroit +pas croire que ce fût une raison pour ne pas dire _gravir une +montagne_. Cette locution ne me paroît pas moins exacte que celle-ci: +_monter_ une montagne, _descendre_ les degrés. Dans ces phrases, +_monter des pierres_ sur un bâtiment, _descendre du vin_ à la cave, +les verbes _monter_ et _descendre_ sont _actifs_, et ont pour régime +les mots qui les suivent. On monte, on descend réellement les objets +dont on parle, c'est-à-dire, qu'on les transporte plus haut ou plus +bas qu'ils ne sont. Mais il n'en est pas de même dans les premières +phrases que j'ai citées; et les mots _montagne_ et _degrés_, qui +d'abord semblent être immédiatement dépendans du verbe, sont le régime +d'une préposition sous-entendue. + + + + +XXXIII. + + + HYPOCONDRE. Cet homme est _hypocondre_, c'est-à-dire mélancolique. + Dites, _hypocondriaque_. Le premier mot est le nom de _la + maladie_, et le second le nom du _malade_ en tant qu'il est + affecté de cette maladie. _Hypocondre_ est un substantif, + _hypocondriaque_ est un adjectif. + + +HYPOCONDRE n'est point le nom d'une maladie; c'est un terme +d'anatomie par lequel on désigne les parties latérales de la région +supérieure du bas-ventre. Il est possible que je me trompe en parlant +de choses que j'entends fort peu, mais du moins je me tromperai en +suivant l'Académie. Elle ne donne pas de nom particulier à la maladie +causée par le vice des hypocondres[8], et se contente de dire que +celui qui en est atteint est _hypocondriaque_. À l'article +_hypocondre_, elle ajoute cette remarque: «On dit figurément et +abusivement d'un homme bizarre et extravagant qu'il est _hypocondre_, +que c'est un _hypocondre_. Cet abus n'a lieu que dans la +conversation.» + + [Note 8: Il me semble que les médecins appellent cette maladie + _hypocondrie_.] + +Malgré l'_abus_, bien des gens seront incorrigibles. Quelques-uns +s'autoriseront de ce passage de Boileau, dans sa Satyre de l'homme. + + Jamais l'homme, dis-moi, vit-il la bête folle, + Sacrifier à l'homme, adorer son idole, + Lui venir, comme au Dieu des saisons et des vents, + Demander à genoux la pluie ou le beau temps? + Non. Mais cent fois la bête a vu l'homme _hypocondre_ + Adorer le métal que lui-même il fit fondre. + +D'autres se souviendront de ces vers de Lafontaine, dans la fable de +la Chatte métamorphosée en femme: + + Jamais la dame la plus belle + Ne charma tant son favori + Que fait cette épouse nouvelle + Son _hypocondre_ de mari. + +et ils continueront ainsi à dire de certaines gens qu'ils sont +_hypocondres_. + + + + +XXXIV. + + + JETER. Ne dites pas: cette plaie _jette_; mais cette plaie + _suppure_. + + +Dites, si vous voulez, cette plaie _jette_. _Jeter_, selon l'Académie, +«se dit des ulcères, des apostèmes, des plaies, etc. Cette apostème +_jette_ du pus; ces ulcères, ces pustules _jettent_ beaucoup. Sa plaie +commence à _jeter_.» + + + + +XXXV. + + + LE. L'adverbe _bien_ veut l'article; _bien des gens_ s'estiment + plus qu'ils ne valent..... On supprime l'article après _beaucoup_, + parce que c'est l'équivalent de ces mots, _une grande quantité_. + + +J'ai déjà fait remarquer combien il est dangereux en grammaire +d'établir le principe que M. Molard répète ici. + +1.º S'il est vrai que l'on dit _beaucoup de_, et non pas _beaucoup +des_, parce que _beaucoup_ est l'_équivalent_ de _grande quantité_, +pourquoi ne diroit-on pas _bien de gens_ au lieu de _bien des gens_? +_Bien_ n'est-il pas aussi dans ce cas l'_équivalent_ de _grande +quantité_? + +2.º _Beaucoup_ est-il toujours l'équivalent de _une grande quantité_? +Le prétendre, ce seroit dire que cette phrase: j'ai beaucoup de +plaisir à vous voir, signifie j'ai _une grande quantité_ de plaisir à +vous voir, ce qui est absurde. + +Je placerai ici une autre observation sur le mot _beaucoup_. M. +Molard condamne d'une manière absolue cette locution, il s'en faut _de +beaucoup_, et veut qu'on supprime le _de_[9]. Cette règle n'est pas +exacte; voici celle que donne l'Académie: «On dit _il s'en faut +beaucoup_ pour dire qu'il y a une grande différence. _Le cadet n'est +pas si sage que l'aîné, il s'en faut beaucoup._ Et on dit _il s'en +faut de beaucoup_ pour dire que la quantité qui devoit y être n'y est +pas. _Vous croyez m'avoir tout rendu; il s'en faut de beaucoup._» + + [Note 9: Mauv. lang. corr., au mot _Falloir_.] + + + + +XXXVI. + + + LIT DE CAMP. Dites, _lit de sangle_. + + +Un _lit de camp_ n'est point un _lit de sangle_. Ces deux expressions +sont également françoises; mais il ne faut pas prendre l'une pour +l'autre. On appelle _lit de camp_ ou _lit brisé_ un lit dont les pieds +se brisent, se démontent, et que l'on peut transporter dans une +malle, etc. Le _lit de sangle_ est fait de sangles attachées à deux +pièces de bois soutenues par deux pieds qui se croisent. + + + + +XXXVII. + + + MALGRÉ que..... _Moyennant_ que. _Malgré_, _moyennant_ sont des + prépositions qui, en cette qualité, demandent un complément, et + qui ne peuvent pas être suivies de la conjonction que. + + +Je réunis ces locutions dont M. Molard a fait deux articles séparés. +On les trouve dans les anciens Dictionnaires. «Je ferai cette choses +_moyennant qu'il_ me dédommage, dit le Dictionnaire de Trévoux.»[10] +On ne s'en sert plus aujourd'hui. Mais le principe d'après lequel M. +Molard les condamne est absolument faux. Rien n'est plus commun que +l'union du _que_ conjonction avec une préposition. Les mots _avant_, +_dès_, _depuis_, _outre_, _pendant_, _pour_, etc. sont certainement +des prépositions, et cependant l'on dit _avant que_, _dès que_, +_depuis que_, _outre que_, _pendant que_, _pour que_, etc. + + [Note 10: Voyez aussi l'Essai sur les Convenances grammaticales.] + + + + +XXXVIII. + + + MOI. Ne dites pas, menez moi-zi; mais dites, menez m'y. + + +L'Académie tient un tout autre langage. Voici comment elle s'exprime: + +«La particule _y_, unie au pronom _me_, _ne se met jamais après le +verbe_. On dira bien, vous _m'y_ attendrez, je vous prie de _m'y_ +mener; mais on ne dira pas, _attendez m'y_, _menez m'y_.» + +D'après cette règle, on voit que l'Académie veut qu'en ce cas on donne +à la phrase un autre tour, au moyen duquel le pronom précède le verbe. +Cependant quelques Grammairiens estimables proposent de dire: +_menez-y-moi_, _arrêtes-y-toi_. Il faut convenir que ces manières de +parler sont bien dures. + + + + +XXXIX. + + + MORAL signifie qui a trait aux moeurs, et non qui a des + moeurs. _Immoral_ se dit des choses et non des personnes. Dites, + des livres _immoraux_, une conduite _immorale_. Mais ne dites pas, + un jeune homme _immoral_. + + +MORAL signifie non-seulement ce qui a trait aux moeurs, mais encore +ce _qui renferme une bonne morale_, _une morale saine_. L'Académie dit +en ce sens: cela est fort _moral_. Depuis quelques années, plusieurs +écrivains emploient le mot _moral_ en parlant des personnes, cet homme +est _moral_, pour dire qu'il a des moeurs; on fait aussi de _moral_ +un substantif: le _moral_ influe sur le physique. Ces manières de +parler ne sont pas encore consacrées. + +Quant à _immoral_, il n'est point dans le Dictionnaire qui fait +autorité; c'est un mot nouveau. Les Dictionnaires publiés sous le nom +de l'Académie l'ont adopté, et disent qu'il s'emploie en parlant des +_personnes_ et des _choses_. Voici comment ils le définissent.[11] + + [Note 11: Voyez les Dictionnaires publiés sous ces titres: + _Dictionnaire de l'Académie, revu par l'Académie + elle-même_.--_Dictionnaire de l'Académie, avec les mots + nouveaux_.] + +«_Immoral_, qui est contraire à la morale, qui est sans principes de +morale. Caractère _immoral_. Ouvrage _immoral_. C'est l'homme le plus +_immoral_ que je connoisse.» + + + + +XL. + + + MOUCHE À MIEL. Dites, _abeille_. + + +Le mot _mouche à miel_ n'est pas moins exact que celui d'_abeille_. Il +se trouve dans tous les Dictionnaires, et l'Académie le cite deux +fois, l'une à l'article _Mouche_, et l'autre à l'article _Miel_. +D'ailleurs qui ne connoît la fable que Lafontaine lui-même a +intitulée, _Les Frêlons_ et les _Mouches à miel_? + + + + +XLI. + + + OFFICIER DE GÉNIE. Il ne faut pas confondre un _officier du génie_ + avec un _officier de génie_. La première expression désigne le + corps où sert l'officier, et la seconde indique la qualité de son + esprit. + + +Je ne sais où M. Molard a pris cette distinction subtile; elle n'est +pas fondée. On dit un _officier de génie_, comme on dit un officier +_de guerre_, un officier _de marine_, un officier _de justice_. +Lorsqu'on parle en général, on supprime l'article, et l'on emploie la +préposition _de_. L'équivoque n'est à craindre que pour ceux qui ne +savent pas bien le françois. C'est à _l'homme_ et non pas à la +_profession_ qu'il faut associer les qualités bonnes ou mauvaises qui +appartiennent plus à l'un qu'à l'autre. Ainsi on ne dira pas un +général _de génie_, un officier _de génie_, un magistrat _de génie_, +pour dire qu'un général, un officier, un magistrat, ont _du génie_. +Ce seroit la même chose que si l'on disoit un général _d'esprit_, un +officier _d'esprit_, un magistrat _d'esprit_, pour dire qu'un général, +un officier, un magistrat, ont _de l'esprit_. Mais on dira très-bien, +ce général, cet officier, ce magistrat sont des _hommes d'esprit_, des +_hommes de génie_. + + + + +XLII. + + + PAIRE. Une chose unique composée de deux pièces. Dites, une + _paire_. _Une paire de bas, une paire de ciseaux_, etc. + + +Rien n'est plus important qu'une bonne définition. Celle-ci, empruntée +de l'Académie, n'est pas exacte, parce que, considérée séparément, +elle ne détermine qu'une des nombreuses significations du mot. +L'auteur ne songeoit sans doute qu'à l'un des exemples qu'il a donnés, +une _paire de ciseaux_, et oublioit le premier. On ne dira jamais +qu'une paire de bas, ou une paire de boeufs, soit une _chose unique +composée de deux pièces_. _Paire_ se dit aussi de deux animaux de +même espèce, ou de deux choses qui vont ensemble. _Une paire_ de +pigeons, _une paire_ de gants. + + + + +XLIII. + + + PARDONNER. _Pardonnez ceux_ qui vous ont offensé. Cette phrase + renferme un solécisme. Le mot pardonner signifie _donner_ pardon; + or, on donne pardon à quelqu'un. Dites, _pardonnez à ceux_, etc. + et non _pardonnez ceux_, etc. + + +Cette décision est juste; mais la raison qu'on en donne est fausse. M. +Molard part toujours de ce principe erronné, que des locutions +_équivalentes_ pour le sens doivent avoir une construction semblable. +On ne sauroit admettre cette règle, sans dénaturer la langue et la +rendre barbare. On s'en convaincra par l'application que je vais en +faire aux deux exemples suivans. + +_Absoudre_, _congédier_, signifient _donner l'absolution_, _donner +congé_; or, on donne l'absolution, on donne congé _à_ quelqu'un. +Dites donc, absoudre _à_ quelqu'un; congédier _à_ quelqu'un. En +Grammaire, comme en toute autre matière, il est aisé de reconnoître la +fausseté d'un principe, par l'absurdité des conséquences. + + + + +XLIV. + + + PARESOL. Dites, _parasol_. Ce nom est composé de _para_ et de + _sol_. Le premier est une préposition grecque, qui signifie + _contre_, c'est-à-dire contre le soleil; il signifie aussi à côté. + J'en dis autant des mots _parepluie_, _parevent_: on doit dire, + parapluie, paravent, en vertu de la même observation. + + +C'est probablement la première fois qu'on a donné à _parasol_ une +pareille étymologie. _Parasol_ vient de l'italien _para sole_. +_Parare_, en italien, signifie entr'autres choses garantir, défendre +contre les incommodités, en éloignant l'objet incommode; le verbe +françois _parer_ a aussi quelquefois le même sens. C'est ce que disent +les étymologistes, et entr'autres Ménage, qui ajoute que la parasol a +été ainsi nommé, _quia solem arcet_. Cette remarque s'applique +également aux mots _paravent_ et _parapluie_. + + + + +XLV. + + + PARFAITEMENT. Je suis _très-parfaitement_, ou bien _parfaitement_ + convaincu. Les mots _parfaitement_ et _parfait_ ne peuvent pas + être modifiés en _plus_ ou en _moins_. Car on ne peut rien ajouter + à ce qui est _parfait_....... On ne dira donc pas: _un des modèles + les plus parfaits_. La _perfection_ est une qualité absolue: elle + rejette toute modification en plus et en moins. La _perfection_ + est au plus haut degré; il n'y a que les qualités relatives qui + admettent le plus ou le moins. + + +La _perfection_, considérée comme qualité _absolue_, ne convient qu'à +Dieu. Toute _perfection_ dans les hommes et dans leurs ouvrages n'est +que _relative_, et admet par conséquent le _plus_ ou le _moins_. On +ne sauroit indiquer un ouvrage si _parfait_ qu'on ne pût en concevoir +un _plus parfait_ encore. Aussi le mot _parfait_ a-t-il un positif, un +comparatif et un superlatif dans toutes les langues. Les écrivains du +siècle de Louis XIV l'emploient très-souvent dans ces divers degrés de +signification. Il me seroit aisé d'en citer de nombreux exemples; je +me contenterai de rapporter les phrases suivantes, prises dans les +écrits de trois hommes qui certainement savoient le françois. + +«Démosthène et Cicéron, dit Rollin, sont des modèles d'éloquence _les +plus parfaits_.»[12] + + [Note 12: Traité des études.] + +«Ce quelque chose qui est en moi et qui pense, dit La Bruyère, s'il +doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a +toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnoisse comme sa +cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature +universelle, ou qui pense, ou qui soit plus noble et _plus parfaite_ +que ce qui pense.»[13] + + [Note 13: Caract. de La Bruyère, chap. des esprits forts.] + +«Le _plus parfait_ de tous les anges, dit Bossuet, qui avoit été aussi +le plus superbe, se trouva le plus mal-faisant comme le plus +malheureux.»[14] + + [Note 14: Discours sur l'histoire universelle.] + + M. de Laharpe a également employé l'adjectif _parfait_ au + comparatif. _Voy._ la phrase citée, pag. 29 de ces Observations. + + + + +XLVI. + + + PATTE. On dit proverbialement _faire sa patte_, pour dire faire + son profit dans une place. Cet intendant a bien fait _sa patte_. + Cette expression n'est pas françoise; dites, il a fait son + _magot_, expression populaire. + + +MAGOT signifie _amas d'argent caché_; _faire son magot_ veut donc +dire, faire un amas d'argent caché. Un homme qui veut passer +_incognito_ d'un pays dans un autre, _fait son magot_, et s'en va. La +locution que propose M. Molard n'emporte pas avec elle l'idée de +_profit_ que le peuple attache à celle-ci, _faire sa patte_. Pour +exprimer cette idée, il faut dire, _faire ses orges_. + +«On dit proverbialement et figurément qu'un homme a _bien fait ses +orges_ dans une affaire, dans un emploi, pour dire qu'il y a _fait un +grand profit_.»[15] + + [Note 15: Voyez l'Académie, au mot _orge_.] + + + + +XLVII. + + + PHYSIQUE. Cet homme a un beau _physique_. Ce mot n'avoit pas + autrefois la signification de _taille_, de _stature_. L'Académie + ne lui donne pas cette acception. Mais depuis quelque temps on en + fait un nom masculin qui signifie _tournure_. + + +PHYSIQUE ne signifie point encore aujourd'hui _taille_, _stature_. Un +homme d'une belle taille, d'une haute stature, n'a pas toujours un +beau _physique_. Il n'est pas moins inexact d'en faire le synonyme de +_tournure_. Voici comment s'expriment sur ce mot les derniers +Dictionnaires publiés sous le nom de l'Académie: + +«On dit substantivement au masculin, le _physique_ d'un homme, pour +désigner sa _constitution naturelle_, et aussi son _apparence_. _Un +bon physique; il a un beau physique.»_ + + + + +XLVIII. + + + PLEIN. Il a _tout plein de bontés_ pour moi; dites, il a + _beaucoup_ de bontés pour moi. + + +La locution que critique ici M. Molard, est du style familier. Il +m'étoit souvent arrivé de la condamner, lorsqu'enfin je trouvai +quelqu'un qui me dit: Quelle différence de construction voyez-vous, +Monsieur, entre cette locution, _tout plein de bontés_, et celle-ci, +_tout plein de gens_?--Aucune, répliquai-je.--Eh bien! si l'Académie +admet la seconde, puisque, de votre aveu, la première lui est +semblable, pourquoi la rejetteriez-vous?--Il s'agit de vérifier ce que +dit l'Académie. + +Nous vérifiâmes, et je vis, ou du moins je crus voir que j'avois tort. + + + + +XLIX. + + + PRÉPOSITION. Il faut répéter la préposition devant les mots qui + n'ont pas une signification à-peu-près semblable. Vous ne direz + pas: ce bouquet est composé _de_ roses, oeillets et myrte; il + faut répéter la préposition _de_. + + +L'abbé Girard, dans ses Discours sur les vrais principes de la langue +françoise, et M. de Wailly, dans sa Grammaire, prescrivent la même +règle. Mais il est aisé, ce me semble, de faire voir que ces +grammairiens estimables se trompent en cette occasion. Pour ne pas +sortir de l'exemple cité par M. Molard, s'il est vrai qu'il faille +répéter la préposition devant les mots _qui n'ont pas une +signification à-peu-près semblable_, on sera obligé de dire: + +_Avec_ des oeillets, _avec_ des roses et _avec_ du myrte, on feroit +un beau bouquet. + +On péchera, au contraire, en disant: + +_Avec_ des oeillets, des roses et du myrte, on feroit, etc. + +Or, je le demande, quel est le Grammairien qui osera approuver la +première de ces phrases, et blâmer la seconde? + +En admettant le principe que je combats, il y aura encore une faute +dans ces exemples: _parmi_ les frères et les soeurs; _entre_ la France +et la Suède; _contre_ la raison et la foi; _malgré_ son or et son +crédit; _après_ mes objections et vos réponses; _excepté_ François +I.er et Charles-Quint, etc. + +Et pour être exact, il faudra dire: _Parmi_ les frères et _parmi_ les +soeurs; _entre_ la France et _entre_ la Suède; _après_ mes +objections et _après_ vos réponses, etc. En vérité, y eut-il jamais +erreur plus palpable? Je serois trop long, si je voulois rappeler ici +ce qu'on écrit les Grammairiens pour réduire à des principes fixes ce +qui regarde cette matière. Sans prétendre donner une règle absolue et +invariable sur un point qui dépend principalement de l'usage, je me +contente de dire d'après quelques autorités, qu'en général les +prépositions composées de plusieurs syllabes ne se répètent pas, et +qu'au contraire les monosyllabes se répètent, et c'est ce qui a pu +tromper MM. Girard et de Wailly. Car il est à remarquer que ces +écrivains, ainsi que M. Molard, n'ont justifié leur décision que par +des exemples dans lesquels les prépositions sont monosyllabes. + + + + +L. + + + PRÈS ne doit pas s'employer pour le mot _auprès_; _près de_ est + opposé à _loin de_; _auprès de_ exprime une idée d'_entour_. Il + est demeuré _près_ de l'église; j'ai mes enfans _auprès_ de moi. + + +AUPRÈS DE n'emporte pas l'idée _d'entour_. On dit très-bien avec +l'Académie: Sa maison est _auprès_ de la mienne, il loge _auprès_ de +l'église, la rivière passe _auprès_ de la ville; comme on dit, sa +maison est _près_ de la mienne, il loge _près_ de l'église, la rivière +passe _près_ de la ville. + +Vaugelas donne aux deux locutions dont nous parlons une signification +semblable. Il ajoute qu'_auprès_ se construit également avec un nom de +_personne_ et un nom de _chose_, il est _auprès_ de moi; il loge +_auprès_ de l'église: et _près_, avec un nom de _chose_ seulement, il +est _près_ du palais. Cette opinion est confirmée par Patru et Thomas +Corneille. Selon d'autres Grammairiens, _auprès_, d'ailleurs synonyme +de _près_, exprimeroit en outre une plus grande proximité. Cette +distinction est peut-être trop subtile. + + + + +LI. + + + PRÊT, PRÈS. Ces prépositions ne peuvent pas être employées + indifféremment. Ne dites pas le sang est _prêt_ à couler; mais + dites, _près_ de couler. Car l'adjectif _prêt_ signifie _préparé_, + _disposé_..... Le mot _près_ marque l'approche..... On trouve + quelquefois cette faute dans Racine et dans les ouvrages de J.-J. + Rousseau. + + +La plupart des Grammairiens décident comme M. Molard, et j'ai partagé +long-temps leur opinion. Il me semble aujourd'hui que la règle qu'ils +donnent est trop absolue, et que dans sa généralité elle est +contraire, non-seulement à l'usage suivi par nos bons écrivains, mais +à l'Académie elle-même. + +Il y a cent ans, que l'on écrivoit également _prest à_ et _prest de_. +Dans les deux cas, on donnoit à _prest_ un féminin, et l'on disoit +_preste à_, _preste de_. Il semble même qu'on évitât d'employer _près_ +dans les constructions dont il s'agit ici. Bouhours, l'un des plus +illustres Grammairiens du temps, autorise les deux locutions que j'ai +citées. Elles étoient encore usitées vers le milieu du 18.e siècle: +les Dictionnaires le constatent. On trouve dans celui de TRÉVOUX, +édition de 1771, des phrases telles que celles-ci: Ville _prête_ de se +rendre. Fille _prête_ de se marier, etc. + +Aujourd'hui on ne dit plus _prêt de_; en ce cas on emploie la +préposition _près_, et _près de_ signifie toujours _sur le point +de_.[16] Mais _prêt à_ n'a-t-il jamais le même sens, et sa +signification est-elle toujours restreinte à celle-ci, _disposé à_, +_préparé à_? c'est ce qu'il s'agit de décider. M. Molard prononce +affirmativement, et ajoute que Racine et J.-J. Rousseau ont péché +contre cette règle. Si ces écrivains étoient seuls, peut-être +hésiterois-je moins; mais le nombre et le caractère de ceux qui ont +parlé comme eux, m'effraie et me retient. Je n'ose condamner des +_coupables_ tels que Bossuet, Rollin, Boileau, Pascal, Racine le fils, +Lefranc de Pompignan, la plupart de leurs contemporains, et même +plusieurs de nos auteurs modernes les plus célèbres. + + [Note 16: Il est à remarquer qu'autrefois _prêt de_, _prête de_ + signifioient également _disposé à_ et sur _le point de_. Nous + venons de voir que les Lexicographes de Trévoux ont dit _ville + prête de se rendre_; ce qui certainement veut dire: ville _sur le + point de_ se rendre. Vaugelas, dans sa traduction de Quinte-Curce, + fait dire aux soldats d'Alexandre: «Nous sommes tout _prests_ + d'aller où vous voudrez.» Ce qui ne signifie pas moins + incontestablement: Nous sommes _disposés_ à aller où vous + voudrez.] + +Dans l'Oraison funèbre du chancelier Le Tellier, Bossuet s'exprime +ainsi: «Enfin _prêt_ à rendre l'ame, je rends grâces à Dieu, dit le +chancelier, de voir défaillir mon corps avant mon esprit.» + +«Rome _prête_ à succomber, dit Rollin, se soutint principalement +durant ses malheurs par la confiance et la sagesse du sénat.» + +«Voyez-vous, dit Boileau, la terre ouverte jusqu'en son centre, +l'enfer _prêt_ à paroître?» + +«Il est injuste qu'on s'attache à nous, dit Pascal, quoiqu'on le fasse +avec plaisir et volontairement; nous tromperons ceux à qui nous en +ferons naître le désir. Car nous ne sommes la fin de personne, et +nous n'avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pas _prêts_ à +mourir? et ainsi l'objet de leur attachement mourroit.» + +M. Lefranc, en parlant des impies, dit: + + Le faux calme dont ils jouissent + Est toujours _prêt à_ se troubler. + Un éclair seul les fait trembler; + Ils blasphèment, mais ils frémissent. + +Racine le fils termine le dernier chant de son Poëme sur la Religion, +par ces vers: + + À la fin de mes chants, je me hâte d'atteindre, + Et si je ne sentois ma voix _prête à s'éteindre_, + Vous me verriez, etc. + +M. de Fontanes, dans le Discours qu'il prononça sur la tombe de M. de +Laharpe, dit en parlant de cet illustre écrivain: + +«Les injustices se réparoient; nous étions _prêts_ à le revoir dans ce +sanctuaire des lettres et du goût dont il étoit le plus ferme +soutien.» + +Il me seroit aisé de pousser beaucoup plus loin mes citations; celles +que j'ai produites me paroissent devoir suffire. + +Le passage que j'ai cité de Pascal, est vicieux, je le sais. Les +anciens Grammairiens ont enseigné qu'il ne faut pas employer +indifféremment ces deux locutions, _prêt de mourir_[17], et _prêt à +mourir_. Bouhours fonde cette exception sur la nécessité d'éviter +l'équivoque qui peut avoir lieu, et il me paroît que c'est en général +la seule attention qu'aient eue nos bons auteurs. Il est, du reste, +certain que _Pascal_ a écrit _prêt à mourir_; et cette faute ne prouve +que davantage à mes yeux l'usage dans lequel on étoit d'employer _prêt +à_, pour signifier également _sur le point de_, et _disposé_, _préparé +à_, en laissant aux phrases antécédentes le soin de déterminer celui +des deux sens dans lequel il falloit l'entendre. Nos éditions +actuelles des _Pensées_, portent: «Ne sommes-nous pas _près de_ +mourir?» Cette correction est récente: elle fut faite pour la première +fois dans l'édition de 1783. + + [Note 17: J'écris ici _prêt_ de mourir, parce que c'est ainsi + qu'on écrivoit dans le 17.e siècle.] + +Je sais encore que M. de Wailly critique le passage de Rollin. Mais +a-t-il raison? Et ne devoit-il tenir aucun compte des autres écrivains +qui ont parlé comme _Rollin_, entr'autres de Bossuet et de Boileau? +«Rome, dit M. de Wailly, étoit sur le point de succomber; mais elle +n'y étoit pas _disposée_. Donc, il falloit dire _près de succomber_, +et non pas _prête à succomber_.» Cette remarque suppose toujours ce +qui est en question, savoir que _prêt_ n'a pas d'autre signification +que celle de _disposé_, et ce point me ramène à l'Académie, dont j'ai +parlé d'abord. + +D'après l'Académie, _prêt_ signifie non-seulement _préparé_, +_disposé_, comme le prétend M. Molard, mais encore _qui est en état de +faire_, ou _de souffrir quelque chose_. La dernière partie de cette +définition auroit pu, ce me semble, être exprimée avec plus de netteté +et de justesse. Cependant, malgré son obscurité, on voit d'abord +qu'elle donne plus de latitude à la signification du mot _prêt_; et +certainement dans ce premier exemple, qui vient à la suite, le dîner +est _prêt à_ servir, _prêt_ signifie non pas _disposé_, mais en état +d'_être servi_.[18] En second lieu, ne suffit-il pas quelquefois +qu'une personne ou une chose soit _sur le point de_, pour être _en +état de_, dans la _situation de_? Ce qui me fait croire que c'est la +pensée de l'Académie, c'est qu'elle fournit encore cet exemple: Une +maison qui est _prête_ à tomber. Or, je le demande, cela veut-il dire +une maison qui est _préparée_, _disposée à tomber_, ou bien une maison +qui est _sur le point de tomber_? Que l'on rapproche maintenant ces +deux phrases, l'une de Rollin, critiquée par M. de Wailly, et l'autre, +citée comme régulière par l'Académie: + + Rome _prête à_ succomber, + Une maison _prête à_ tomber. + +et que l'on prononce. S'il y a quelque différence entre ces deux +exemples, à coup sûr elle est bien subtile. + + [Note 18: Ce seroit une chose fort intéressante que l'examen des + locutions dans lesquelles le verbe actif est employé dans un sens + passif, comme dans ces phrases: _Prêt_ à servir, bon à manger, qui + signifient bon à _être mangé_, prêt à _être servi_. Mais ce n'est + pas ici le lieu.] + +Je finirai cette discussion par une observation importante. Tout le +monde connoît les Remarques de l'abbé d'Olivet. Cet illustre +Grammairien a pris soin de relever dans Racine, non-seulement les mots +_qui ont vieilli_, mais encore les _phrases où il a cru entrevoir +quelque sorte d'irrégularité_. Du nombre des pièces qu'il a examinées, +sont Phèdre et Bérénice, et dans ces pièces, on lit les vers suivans: + + Et que les vains secours cessent de rappeler + Un reste de chaleur _tout prêt_ à s'exhaler. + + PHÈDRE, act. I, scèn. 3. + + Je sens bien que sans vous, je ne saurois plus vivre, + Que mon coeur de moi-même est _prêt_ à s'éloigner. + + BÉRÉNICE, act. IV, scèn. 5. + +Comment l'abbé d'Olivet n'a-t-il pas _entrevu_ dans ces vers et autres +semblables _quelque sorte d'irrégularité_? Comment dans un examen où +il _suppose_ que les fautes, _les vraies fautes se réduisent à si +peu_, ce sont encore ses termes, comment, dis-je, n'a-t-il pas censuré +ce que M. Molard appelle une _faute_? Ne seroit-ce pas parce qu'il a +jugé que Racine avoit parlé d'une manière _régulière_ en cette +rencontre?[19] + + [Note 19: M. Luneau de Boisjermain garde également le silence sur + cette prétendue faute de Racine.] + + + + +LII. + + + QUADRUPLER. Prononcez ce mot comme s'il étoit écrit ainsi: + _couadrupler_..... Il faut prononcer de même la première syllabe + du mot _quaterne_, _in-quarto_; mais non dans _quatre_, + _quatrain_, _équestre_, et beaucoup d'autres. + + +ÉQUESTRE ne se prononce pas _ékestre_. Ménage, persuadé que chez les +Latins les mots _qui_, _quoe_, _quod_ se prononçoient _ki_, _koe_, +_kod_, fait une règle générale de cette sorte de prononciation, et +veut, par exemple, que l'on dise _acatique_ pour _aquatique_, en quoi +il se trompe. Cependant il excepte cinq à six mots parmi lesquels se +trouve _équestre_, que quelques personnes prononçoient dès-lors comme +le veut M. Molard. Prononcez, dit Dumarsais, _ue_ dans _équestre_, +comme dans _écuelle_, _casuel_, _annuel_. L'Académie donne la même +règle. + + + + +LIII. + + + RAVE. Petite _rave_; dites, _raifort_. + + +RAVE, en ce sens, n'est pas moins françois que _raifort_. Voici ce que +dit l'Académie: «On appelle aussi et plus communément _rave_, cette +plante potagère dont la racine est d'un rouge foncé, tendre, +succulente, cassante, et bonne à manger.» + + + + +LIV. + + + RAFROIDIR. Ne dites pas, le dîner _rafroidit_; mais dites, _se + refroidit_, en prononçant l'e muet. + + +REFROIDIR est un verbe que l'on peut employer comme actif, comme +neutre et comme réciproque. Ainsi il n'est pas moins exact de dire le +_dîner refroidit_, que le _dîner se refroidit_. + + + + +LV. + + + REMPAILLER, pour exprimer l'action de remettre la paille à des + chaises. Ce mot ne se trouve pas dans l'Académie. Dites, + _empailler_ une chaise. Cependant ce réduplicatif me paroît + nécessaire pour exprimer l'action par laquelle on remet de la + paille à une chaise. On pourroit dire _rempailler_, comme on dit + _refaire_. + + +S'il n'est pas permis d'employer _rempailler_, il ne faudra pas se +servir non plus de _repeindre_, _retailler_, _rouvrir_, _repolir_, +pour dire, peindre, tailler, ouvrir, polir une seconde fois; car +toutes ces expressions, comme celle que condamne M. Molard, ne se +trouvent point dans l'Académie. Rien n'est plus ordinaire que de voir +des personnes d'ailleurs très-instruites, rejeter un très-grand nombre +de _réduplicatifs_ que l'on trouve dans nos meilleurs auteurs, anciens +et modernes, et s'autoriser sur ce point du silence de l'Académie. Il +me semble que plus on veut être sévère en matière de langage, plus on +doit se tenir sur ses gardes, afin de ne condamner que ce qui doit +l'être. C'est sur-tout alors qu'il importe de connoître le plan +d'après lequel a été fait un Dictionnaire, et d'en bien saisir +l'esprit. M. Molard se seroit dispensé de faire l'article qui donne +lieu à ces remarques, s'il eût eu l'attention de lire, ou plutôt s'il +se fût rappelé la Préface du Dictionnaire de l'Académie. Les +rédacteurs s'expriment ainsi: + +«Il a paru qu'il _n'étoit pas nécessaire_ de rapporter le +_réduplicatif_ de chaque verbe, lorsque ce _réduplicatif_ ne signifie +que la réitération de la même action, comme _reparler_ qui ne veut +dire que _parler une seconde fois_. Mais lorsqu'un verbe, qui dans un +sens est _réduplicatif_, a un autre sens dans lequel il ne l'est +point, comme _redire_, qui signifie souvent autre chose que _dire une +seconde fois_, on lui donne une place dans son rang alphabétique.»[20] + + [Note 20: Préface du Diction. de l'Acad., p. IV.--L'Académie n'a + pas été toujours fidelle à son plan. Malgré l'article qu'on vient + de lire, elle a placé dans son Dictionnaire quelques réduplicatifs + qui n'expriment que la _réitération de la même action_, tels que + _rebâtir_, _remoudre_, etc. C'est une des raisons qui ont pu + tromper ceux qui n'ont pas lu la Préface.] + + + + +LVI. + + + RÊVER, dans le sens de faire un songe en dormant, veut être suivi + de la préposition _de_, et non de la préposition _à_. On dit, j'ai + rêvé de vous, et non j'ai rêvé à vous, etc. + + +Le verbe _rêver_, dans le sens que lui donne M. Molard, rejette +quelquefois également la préposition _à_ et la préposition _de_. «Si +nous _rêvions_ toutes les nuits _la même chose_, dit Pascal, elle nous +affecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous les +jours.» + +L'Académie, au mot _rêver_, dit: «Il est quelquefois actif, _j'ai +rêvé_ telle chose; _voilà ce que j'ai rêvé_; vous _avez rêvé_ cela.» + + + + +LVII. + + + RIEN. Le mot _rien_ n'admet jamais les mots _pas_ et _point_, qui + sont le complément de la négation. Ainsi Racine _a eu tort_ de + dire dans les Plaideurs: + + On ne veut _pas rien_ faire ici qui vous déplaise. + + +La décision que l'on vient de lire est juste. Mais d'après les termes +dont M. Molard se sert en condamnant une phrase vicieuse en +elle-même, on pourroit croire que Racine ignoroit qu'il ne faut pas +construire le mot _rien_ avec la négation _pas_, et l'on _auroit +tort_. + +Autrefois, rien n'étoit plus commun dans certaines classes de la +société, que la locution vicieuse dont il s'agit ici. Racine l'a +placée à dessein dans la bouche du fils de Dandin, Léandre, qui, dans +la scène dont il est question, joue le rôle de commissaire. C'est ce +que fait observer Louis Racine, dans ses Remarques sur les tragédies +de son père; il déclare que cette faute a été commise _exprès_. M. +Luneau-de-Boisjermain trouve, il est vrai, cette apologie _puérile_; +cela n'étonne pas dans un homme qui s'imaginoit savoir mieux le +françois que celui dont il commentoit les oeuvres. L'abbé d'Olivet, +critique beaucoup plus éclairé, dit positivement: «Racine n'a usé de +ce barbarisme que pour faire rire.» Je n'ignore pas que ce Grammairien +ajoute: «Pourquoi chercher dans un langage corrompu le germe de la +bonne plaisanterie?» Mais cette question peut aussi bien s'appliquer +à ces vers: + + Quand je vois les états des Babyboniens, + Transférés des Serpens aux Nacédoniens, etc. + +qu'au vers qui fait le sujet de cet article. Comme ce _tort_, si c'en +est un, n'est pas celui que reproche M. Molard, et n'a aucun rapport à +la Grammaire, je ne m'y arrêterai pas. + + + + +LVIII. + + + SEILLE. Vaisseau de bois pour laver ou pour d'autres usages, et + dont les bords sont fort bas. Dites, _baquet_ ou petit cuvier. La + première de ces dénominations est générale; mais elle n'en est pas + moins vicieuse. On ne parviendra jamais à la proscrire à Lyon. + Peut-être exprime-t-elle un vaisseau d'une forme particulière, et + alors il n'est pas étonnant qu'on lui ait donné un nom + particulier. Quoiqu'il en soit, _il est bon de savoir qu'on ne le + trouve dans aucun Dictionnaire_. Je crois qu'il tire son origine + de [Greek: Sêgia], vase qui a la forme d'un seau. + + +SEILLE est un mot extrêmement ancien et qui se rencontre dans les +écrivains du 15.e et du 16.e siècle. Cette expression, employée dans +plusieurs provinces, n'a point été conservée par l'Académie. Je ne +vois pas _à quoi il pourroit être bon de savoir qu'on ne la trouve +dans aucun Dictionnaire_, en cas que cela fût vrai. Mais M. Molard a +avancé un fait bien hasardé, et n'a pas poussé très-loin ses +recherches, soit sur le mot, soit sur l'étymologie. _Seille_ se trouve +dans la plupart des Dictionnaires qui ont paru depuis 1600 jusqu'en +1771. Je me contente de rappeler celui du médecin Borel, connu sous le +nom de _Dictionnaire des termes du vieux françois_, celui de Ménage et +celui de Trévoux. Tous s'accordent à le faire dériver de _situla_ +comme _seau_ de _situlum_. Le Dictionnaire de Trévoux entre dans de +plus grands détails, et dit: «_Seille_, vieux mot qui signifie un +_seau_, s'emploie encore en beaucoup d'endroits..... Il signifie plus +particulièrement en quelques provinces, un vaisseau de bois sans fond +par le haut, et qui a la grosseur d'une feuillette.» + +On trouve même _seillet_, diminutif de _seille_, mot que nos aïeux +employoient comme synonyme de _benoitier_ ou _bénitier_, parce que le +bénitier a la forme d'une _petite seille_. + +Le Glossaire de Ducange fait dériver _seille_ de _sellus_, mot latin +du moyen âge, qui désignoit une mesure de choses liquides. + +Quant au mot [Greek: Sêgia], dont M. Molard veut que _seille_ tire son +origine, les auteurs que j'ai cités n'en parlent pas: d'ailleurs +[Greek: Sêgia] n'est pas grec. L'imprimeur s'est sûrement trompé; il +falloit dire, [Greek: Têlia], ou [Greek: Sêlia], mot qui désigne un +vase en forme de tonneau ouvert d'un côté, ou de grand _seau_ dans +lequel on faisoit le pain. + + + + +LIX. + + + SUEL. Place où l'on bat le blé. Dites, _aire_, s. m. _Cet aire_ + est fort _grand_. + + +C'est probablement par distraction que M. Molard donne une décision +pareille. Il est impossible qu'il ne sache pas que le substantif +_aire_ est féminin, et que conformément à l'Académie, il faut dire +_cette_ aire est fort _grande_.[21] + + [Note 21: Je ne connois qu'un Vocabulaire dans lequel le mot + _aire_ soit indiqué comme masculin; mais c'est une faute + d'impression d'autant plus évidente qu'on a fait _aire_ féminin + dans les exemples cités à la suite.] + + + + +LX. + + + TAILLEUSE. Celle qui fait des robes de femme; dites, _couturière_. + La _tailleuse_ est la _femme_ du tailleur. + + +TAILLEUSE n'est françois dans aucun sens; on s'en servoit autrefois +pour désigner une _couturière_: on le trouve avec cette signification +dans les anciens Dictionnaires. L'Académie l'a rejeté. Mais +_tailleuse_ ne se trouve nulle part pour désigner la femme d'un +_tailleur_. Cette manière d'entendre les substantifs ou les adjectifs +terminés en _eur_ qui ont le féminin en _euse_, n'est point dans +l'analogie de la langue françoise. + +L'Académie appelle _blanchisseuse_, _revendeuse_, _brodeuse_, etc. non +pas la _femme_ du _blanchisseur_, du _revendeur_, du _brodeur_, etc.; +mais bien la femme qui blanchit, qui revend, qui brode, etc. Si +_tailleuse_ eût été rangé parmi les noms françois, il auroit suivi la +même loi. Au reste, «_tailleuse_, pour signifier _couturière_, ne +vaut pas mieux, selon un ancien Dictionnaire, que _couturier_ pour +dire _tailleur_.» + + + + +LXI. + + + TAPER. Donner des coups à quelqu'un pour le battre; dites, + _frapper_. + + +TAPER, dans le sens de frapper, est une expression françoise, mais +populaire. L'Académie l'admet, et cite ces phrases: il l'a bien +_tapé_, je vous _taperai_ bien, etc. + + + + +LXII. + + + TAQUIER. Celui qui construit des bateaux. Ce mot n'est pas + françois. Je ne connois point de mot qui désigne ce genre + d'ouvrier. On peut dire _constructeur de bateaux_. + + +L'ouvrier qui construit un bateau, doit être désigné sous le nom de +_charpentier de bateau_, comme celui qui fait la charpente d'un +vaisseau s'appelle _charpentier de vaisseau_. + + + + +LXIII. + + + TERRE. Tomber _à terre_, et tomber _par terre_, ne signifient pas + tout-à-fait la même chose. Ce qui tombe _à terre_ tient à la + terre; ce qui tombe _par terre_ n'y tient pas. C'est la + distinction que met Roubaud entre ces deux locutions. + + +La distinction qu'établit ici M. Molard, entre _tomber à terre_ et +_tomber par terre_, est exprimée en termes si obscurs, que j'ai déjà +vu bien des personnes qu'elle a embarrassées. Mais son principal +défaut n'est pas d'être en quelque sorte inintelligible pour ceux qui +n'y apportent qu'une attention ordinaire; elle est absolument fausse. +Pour être exact, M. Molard devoit dire tout le contraire de ce qu'il a +dit. _Tomber par terre_ se dit d'une personne ou d'une chose qui +étant déjà _à terre_, tombe de sa hauteur; et _tomber à terre_ ne doit +s'employer qu'en parlant d'une personne ou d'un objet qui étant élevé +au-dessus de terre, tombe de haut. Cette distinction est de l'abbé +Girard. «Un homme, dit-il, qui passe dans une rue et qui vient à +tomber, _tombe par terre_, et non _à terre_, car il y est déjà. Mais +un couvreur à qui le pied manque sur un toit, _tombe à terre_, et non +_par terre_.» + +M. Molard cite à l'appui de son opinion, l'abbé Roubaud. M. Molard se +trompe; l'abbé Roubaud, dans ses Synonymes, n'a rien écrit sur le +verbe _tomber_. + + + + +LXIV. + + + VALTER. Il me fait valter sans cesse, pour dire, il me fait aller + et venir sans but et sans utilité. Ce mot n'est pas françois; il + faut exprimer l'idée qu'on lui attache par une périphrase. + + +Le mot que M. Molard condamne est françois. L'erreur de ceux qui +l'emploient ne consiste que dans la manière de le prononcer ou de +l'écrire. Il faut écrire _valeter_. + +«On dit d'un homme qui a été obligé de faire plusieurs démarches +pénibles et désagréables auprès de quelqu'un pour obtenir ce qu'il +demandoit, qu'il a été obligé de _valeter_; qu'on l'a fait _valeter_ +long-temps.» (_Dict. de l'Acad._) + + + + +LXV. + + + ZÉPHYR. Quand ce mot est écrit de cette manière, il signifie + l'_haleine des zéphyrs_. Alors il peut prendre le nombre pluriel. + _Zephyre_ signifiant l'amant de Flore, ne prend ni article, ni + pluriel, et se termine par un e muet. + + +ZÉPHYR ne signifie pas plus l'_haleine des zéphyrs_, que _aquilon_ ne +signifie le _souffle des aquilons_. On donne le nom de _zéphyr_ à +toute espèce de vent doux et agréable. On emploie ce mot au singulier +comme au pluriel. Les _doux zéphyrs_, _un zéphyr rafraîchissant_. + +Lorsque le _zéphyr_ est considéré comme une divinité mythologique, on +écrit et on prononce _Zéphyre_, sans article. + +Les anciens donnoient le nom de _zéphyrus_ à un vent violent venant du +couchant. + + _Eurum ad se Zephyrumque vocat._ VIRG. + +Quelques traducteurs rendent _Zephyrum_ par _Zéphyre_, et placent l'e +muet pour éviter la confusion qui pourroit sans cela avoir lieu avec +_zéphyr_.[22] L'Académie ne fait pas cette distinction. + + [Note 22: Voyez entr'autres Virgile, traduit par Binet.] + +Au reste, l'ortographe de _zéphyr_ a long-temps varié; nos premiers +poètes écrivoient _zéphyr_ ou _zéphyre_, selon que la mesure +l'exigeoit. Mais en prose, il falloit, selon Ménage, toujours dire le +_zéphyre_ au singulier, et les _zéphyrs_ au pluriel.[23] + + [Note 23: Observations sur la langue françoise.] + + + + +_ERRATA._ + + + Pag. vj de la Préface, lig. 14, _quelque soit_, lisez, _quel que + soit_, _etc._ + + Pag. 11, lig. 3 et 19, _M. de la Harpe_, lisez, _M. de Laharpe_. + + Pag. 40, lig. 15, _il y a quelque différence_, lisez, _il y a + quelques différences_. + + _Ibid._, lig. 16, _l'a assignée_, lisez, _les a assignées_. + + Pag. 48, _grappire_, _grappare_, lisez, _grapire_, _grapare_. + + Pag. 49, lig. 3, dans ces phrases _monter_, lisez, dans ces + phrases, _monter_, etc. + + Pag. 67, lig. 15, et pag. 68, lig. 7 et 11, _myrthe_, lisez, + _myrte_. + + + * * * * * + + +Notes de transcription + +Les mots indiqués _ainsi_ sont en italique dans le texte d'origine. +Les corrections de la liste ERRATA ont été apportées dans le texte. +Les coquilles ont été corrigées et les majuscules accentuées. La +graphie ancienne a été conservée. Nous croyons aussi que: + + à la page 95, «ortographe» dans la phrase «Au reste, l'ortographe + de _zéphyr_ a long-temps varié;» devrait se lire «orthographe». + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Observations grammaticales sur +quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage, by Guy-Marie Deplace + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS GRAMMATICALES *** + +***** This file should be named 38660-8.txt or 38660-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/6/6/38660/ + +Produced by Anna Tuinman, Valérie Leduc, Hugo Voisard and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Deplace + </title> + <style type="text/css"> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + +h1 { + text-align: center; + clear: both; + line-height: 2; + margin-bottom: 2em; + margin-top: 2em; +} + +h2,h3 { + text-align:center; + margin-top:3em; + margin-bottom: 2em; + clear: both; +} + +p { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; +} + +hr { + width: 15%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} + +.pagenum { + position: absolute; + left: 92%; + font-size: 80%; + text-align: right; +} + +.blockquot { + margin-left: 15%; + margin-right: 15%; + font-size: 90%; +} + +.citation { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + font-size: 80%; +} + +.center {text-align: center;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.footnotes {border: none; margin-top:1em; clear:both;} +.footnotes ol { + margin-left:0; + margin-right:0; + padding:0; + width:100%; + list-style-type:none; +} +.footnote { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + width:80%; + margin-bottom:0.75em; + font-size: 0.9em; + position:relative; +} +.footnote .label { + position: absolute; + left:-3em; + top:0; + text-align: left; +} +.fnanchor { + vertical-align:baseline; + position:relative; + bottom:0.4em; + font-size: .8em; + text-decoration: none; +} + +.poem { + margin-left:10%; + margin-right:10%; + text-align: left; + font-size: 90%; +} +.poem br {display: none;} +.poem span.i0 { + display: block; + margin-left: 0em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} +.poem span.i6 { + display: block; + margin-left: 6em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + +p.titre { + line-height: 1.5; + margin-bottom: 2em; + margin-top: 2em; + text-align: center; + text-indent: 0; +} +div.errata { + font-size: 90%; + margin-left: 15%; + margin-right: 10%; + margin-bottom: 2em; +} + +.big {font-size: 140%;} +.smaller {font-size: 80%;} +.tiny {font-size: 35%;} +.p2 {margin-top: 2em;} +.p4 {margin-top: 4em;} +.lsoff { list-style-type: none; } +.ral {text-align: right; margin-right: 10%;} +.tnote { + border: dashed 1px; + background-color: #F0FFFF; + margin-left: 20%; + margin-right: 20%; + padding-bottom: .5em; + padding-top: .5em; + padding-left: .5em; + padding-right: .5em; +} + + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Observations grammaticales sur quelques +articles du Dictionnaire du mauvais langage, by Guy-Marie Deplace + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Observations grammaticales sur quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage + +Author: Guy-Marie Deplace + +Release Date: January 24, 2012 [EBook #38660] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS GRAMMATICALES *** + + + + +Produced by Anna Tuinman, Valérie Leduc, Hugo Voisard and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="tnote"> +<p class="center"><b>Notes de transcription</b></p> + +<p>Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris. Les corrections +de la liste <a href="#ERRATA">ERRATA</a> ont été apportées dans le texte. Les coquilles ont +été corrigées et les majuscules accentuées. La graphie ancienne a été +conservée. Nous croyons également que :<br /></p> +<ul> + <li>«<a href="#ortographe">ortographe</a>» devrait se lire «orthographe».</li> +</ul></div> + +<h1><span class="big">OBSERVATIONS</span><br /> +GRAMMATICALES<br /> +<span class="tiny">SUR</span><br /> +<span class="smaller">QUELQUES ARTICLES DU DICTIONNAIRE<br /> +DU MAUVAIS LANGAGE.</span></h1> +<p class="titre p4"><span class="big smcap">Par G.-M. Deplace</span>.<span class="pagenum"><a id="Page_1"></a></span></p> +<p class="p2 ral"><em lang="la" xml:lang="la">Grammatica plus habet in recessu<br /> +quam in fronte promittit.</em><br /> +<span class="smcap">Quintil.</span> cap. <span class="smcap">IV.</span></p> +<p class="p4 center">À LYON,<br /> +De l'Imprimerie de <span class="smcap">Ballanche</span> père et fils,<br /> +aux Halles de la Grenette.<br /> +1810.<span class="pagenum"><a id="Page_2"></a></span></p> + +<h2 class="p4"><a id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_3"></a></span></p> + + +<p>Le <cite>Mauvais Langage corrigé</cite> est, sans contredit, un livre utile et +propre à faire disparoître un grand nombre de locutions vicieuses +usitées à Lyon, même parmi les personnes qui se piquent de parler +correctement. Néanmoins un pareil ouvrage, pour répondre à son titre, +me paroît exiger un travail beaucoup plus étendu et sur-tout plus +approfondi que celui que M. Molard vient de publier.</p> + +<p>Il est naturel que l'attention du Lexicographe se porte d'abord sur +les mots considérés séparément et sans rapport à leur construction +grammaticale. Il faut faire connoître ceux que proscrit le bon usage, +en déterminer la valeur précise, et indiquer avec justesse ceux qu'il +convient de leur substituer. Mais est-il à propos de comprendre<span class="pagenum"><a id="Page_4">[iv]</a></span> dans +cette nomenclature les expressions qui n'appartiennent qu'aux +dernières classes du peuple? Les gens qui les emploient n'achètent pas +de dictionnaire; ils ne lisent pas. Et d'ailleurs on feroit des +volumes si l'on vouloit recueillir cette foule de mots bizarres, +ridicules, dénaturés de mille manières, et souvent créés par l'ouvrier +ignorant, au moment même où il en a besoin pour rendre sa pensée. Un +livre de grammaire n'est destiné qu'aux personnes qui mettent quelque +intérêt à bien parler, et ce n'est certainement pas de la bouche de +ces personnes que sortent des mots tels que ceux-ci: <em>agotiau</em>, +<em>apincher</em>, <em>bleusir</em>, <em>cologne</em>, <em>égrafiner</em>, et tant d'autres que je +me dispense de citer.</p> + +<p>Mais ce ne sont pas seulement les termes surannés, impropres ou +barbares qui altèrent la pureté de la langue. Les alliances de mots +que le goût réprouve, l'emploi irrégulier de certains temps ou<span class="pagenum"><a id="Page_5">[v]</a></span> de +certaines personnes des verbes, la mauvaise construction des autres +parties du discours, en un mot, les fautes locales contre la syntaxe, +fautes si communes et si graves, voilà, ce me semble, ce qui doit +principalement occuper l'écrivain qui veut être le réformateur du +langage.</p> + +<p>Toutefois, en embrassant les divers objets dont je viens de parler, il +n'atteindra son but qu'autant que ses jugemens exprimés d'une manière +nette, exacte et précise, seront d'ailleurs conformes aux règles d'une +saine logique et aux décisions de ceux dont l'autorité en fait de +langue est universellement reconnue. Il lui importe par-dessus tout de +ne rejeter un mot, une phrase, qu'après avoir acquis la certitude que +cette phrase, ce mot, méritent de l'être. Sans cette précaution, on +censure souvent ce qu'on ignore: à un mot précieux par son exactitude, +on en substitue un autre qui n'exprime que vaguement la même idée, et +l'on appauvrit<span class="pagenum"><a id="Page_6">[vj]</a></span> ainsi la langue au lieu de l'épurer.</p> + +<p>Un livre de la nature de celui dont il s'agit ici, ne doit donc +contenir que des décisions fondées sur des principes fixes et +incontestables. Il faut qu'on ne puisse pas élever le moindre doute +sur les assertions du grammairien qui prononce en maître, et que si +par hasard le lecteur peu docile veut remonter aux sources, il n'en +revienne qu'avec plus de défiance de lui-même et plus de respect pour +l'écrivain.</p> + +<p>Quel que soit d'ailleurs le mérite du Dictionnaire de M. Molard, il ne +réunit malheureusement pas tous les caractères dont je viens de +parler, et l'on risqueroit plus d'une fois de s'égarer en le suivant +aveuglément. La plupart des articles qui le composent sont exacts; +mais il en est encore un bien grand nombre qui renferment des +décisions absolument opposées à celles des maîtres. Quelquefois ce +Grammairien condamne<span class="pagenum"><a id="Page_7">[vij]</a></span> des expressions admises par l'Académie, et les +remplace par d'autres beaucoup moins précises. D'autres fois, il +cherche à étayer ses opinions par des principes que l'usage et la +logique s'accordent à rejeter. Ces erreurs sont d'autant plus +dangereuses que le nom de l'auteur suffit aux yeux de bien des gens +pour leur donner du crédit.<a id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor" title="Voir note 1.">[1]</a> Il me paroît important de les faire +connoître, et c'est le but des Observations que l'on va lire. Il n'y +sera pas question du style de l'auteur; mon intention n'est point de +m'arrêter à ce qui lui est personnel. En prenant la plume,<span class="pagenum"><a id="Page_8">[viij]</a></span> je n'ai +d'autre motif que celui d'être utile, et d'éclairer l'ignorance de +quelques personnes consacrées à l'éducation, qui, lorsqu'on leur +assure que telle ou telle expression est exacte, se contentent de +répondre que cette expression est condamnée dans le Dictionnaire du +mauvais langage.</p> + +<p>Je suivrai dans mes Observations l'ordre alphabétique adopté par M. Molard: +je rapporterai fidèlement ses articles; mes remarques +viendront après.</p> + +<hr /> + +<p><em>Nota.</em> Je dois avertir que lorsque je cite l'Académie, je n'entends +parler que du dernier Dictionnaire qu'elle a elle-même publié, +Dictionnaire qu'il ne faut point confondre avec ceux qui depuis quinze +à vingt ans ont paru sous le nom de cette illustre compagnie, et qui +ne font pas autorité.</p> + + + +<h2><a id="OBSERVATIONS_GRAMMATICALES"></a>OBSERVATIONS GRAMMATICALES</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_9"></a></span></p> + +<p class="center big">SUR QUELQUES ARTICLES DU DICTIONNAIRE DU MAUVAIS LANGAGE.</p> + + + + +<h2><a id="I"></a>I.</h2> + + +<div class="blockquot"><p>À. On ne doit pas sous-entendre cette préposition dans la phrase +suivante et autres semblables: ma curiosité a failli <em>être punie</em>. +Dites, à être punie.</p> + +<p>Faillir ne se construit pas avec la préposition <em>de</em>.</p></div> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Faillir</span> <em>à</em> et <span class="smcap">faillir</span> <em>de</em> sont deux locutions également françoises, +et autorisées, en ces termes, par l'Académie: «On dit qu'une chose <em>a +failli à arriver, d'arriver</em>, pour dire qu'elle a été sur le point +d'arriver, qu'il a tenu à peu qu'elle<span class="pagenum"><a id="Page_10">[10]</a></span> n'arrivât. <em>Il a failli à être +assassiné</em>; <em>j'ai failli à tomber</em>, <em>j'ai failli de tomber</em>. Toutes +ces phrases sont du style familier.»</p> + + + + +<h2><a id="II"></a>II.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Affairé</span>. Il est très-<em>affairé</em>. Quoique cette expression soit +généralement répandue, elle n'en est pas moins vicieuse.</p> + +<hr /> + +<p>En lisant le Dictionnaire de M. Molard, je n'ai pu qu'être étonné de +voir que l'auteur eût si souvent oublié de consulter l'Académie. +<em>Affairé</em> n'est point une expression vicieuse. On dit d'un homme qui a +beaucoup d'affaires, qu'il est <em>très-affairé</em>. C'est un mot du style +familier.</p> + + + + +<h2><a id="III"></a>III.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Air</span>. Doit-on dire cette femme a l'<em>air</em> bon ou a l'<em>air</em> bonne? +Les sentimens sont partagés. Ceux qui soutiennent qu'il faut dire +a l'<em>air bon</em>, disent que c'est le mot <em>air</em> qui régit +l'adjectif;<span class="pagenum"><a id="Page_11">[11]</a></span> car c'est l'air qui est bon..... M. Domergue nous +apprend que M. de Laharpe (pris pour juge) décida qu'il falloit +dire: cette soupe a l'<em>air</em> bonne. Voici sans doute la raison sur +laquelle il fondoit sa décision. Quand on dit: cette soupe a +l'<em>air bonne</em>, il y a ellipse; c'est comme si l'on disoit cette +soupe <em>paroît</em> bonne; cette soupe, a l'air d'être bonne. <em>Les mots +a l'air étant l'équivalent du verbe</em> paroît, <em>il s'en suit que +l'adjectif doit s'accorder avec le mot soupe qui est du +féminin.....</em> Je crois que l'usage a décidé la question; par-tout +on dit: cette soupe a l'air <em>bonne</em>..... Je ne condamne aucune des +deux façons de parler.</p> + +<hr /> + +<p>Je doute fort que M. de Laharpe ait donné la décision qu'on lui +attribue, et les raisons sur lesquelles M. Molard croit que cette +décision a pu être fondée, ne me paroissent rien moins que solide. Je +vais les examiner.</p> + +<p>«Il<span class="pagenum"><a id="Page_12">[12]</a></span> y a ellipse, dit Dumarsais, quand on supprime dans le discours +quelque mot qui seroit exprimé selon la construction pleine.»</p> + +<p>Si <em>a l'air</em> signifie <em>paroît</em>, où sont, je le demande, les mots +supprimés dans cette phrase: Cette femme a l'air <em>bonne</em>? Où est +l'ellipse? Il est aisé de voir que M. Molard s'est trompé sur ce +premier point, et que ce ne sont pas les mots <em>avoir l'air</em>, mais +<em>avoir l'air d'être</em>, qui sont l'équivalent de paroître. En ce cas, à +quoi bon employer l'ellipse dans une phrase où la construction +naturelle est tout-à-la-fois plus régulière et plus claire?</p> + +<p>En second lieu, si lorsque une locution peut être remplacée par une +autre <em>équivalente</em>, on est obligé de se conformer à la construction +qu'exige la locution substituée, quelles ne seront pas les +conséquences d'un pareil principe? Il sera permis de dire: Cet homme a +la mine <em>fier</em>, cet enfant a la mine <em>méchant</em>; et l'on justifiera ce +langage barbare par des raisons telles que celles-ci: <em>Avoir la mine</em> +signifie <em>paroître</em>; ou bien par cette autre: il y a ellipse;<span class="pagenum"><a id="Page_13">[13]</a></span> <em>Avoir +la mine méchant</em>, signifie <em>avoir la mine d'être méchant</em>.</p> + +<p>Au lieu de ces singuliers raisonnemens, ne vaut-il pas mieux +reconnoître que dans le cas dont nous parlons, comme dans tous les +autres, l'adjectif se rapporte au substantif auquel il est joint et +s'accorde avec lui? Et l'Académie ne consacre-t-elle pas ce principe, +lorsque parlant en général et sans désigner le sujet, elle cite ces +locutions: Avoir l'air guerrier, avoir l'air spirituel, avoir l'air +hautain? Ne tranche-t-elle pas la question lorsqu'après ces exemples, +elle ajoute encore ceci: «On dit avoir l'<em>air bon</em>, avoir l'<em>air +mauvais</em>, pour dire avoir la mine d'un bon homme ou d'un méchant +homme»? Est-il possible de ne pas voir que dans ces phrases, les mots +<em>bon</em>, <em>mauvais</em> se rapportent nécessairement au substantif <em>air</em> +exprimé, et non pas à un sujet dont l'infinitif <em>avoir</em> fait +abstraction?</p> + + + + +<h2><a id="IV"></a>IV.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_14">[14]</a></span></p> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Amateur</span>. Ce mot a-t-il un féminin?... Il me semble que l'analogie +nous autorise à donner un féminin à ce mot. On dit une +<em>spectatrice</em>, une <em>actrice</em>, une force <em>créatrice</em>... Il faut +donc donner à <em>amateur</em> une inflexion féminine.</p> + +<hr /> + +<p>En général, M. Molard ne reconnoît comme françois que les mots qui se +trouvent dans l'Académie. N'étoit-il pas naturel d'appliquer ce +principe en cette occasion? Pour décider la question qu'il propose +ici, il suffit d'ouvrir le Dictionnaire qui fait autorité. Ce +Dictionnaire n'admet que le masculin dans <em>amateur</em>, tandis qu'il +donne un féminin à <em>spectateur</em>, à <em>acteur</em>, etc. Il faut donc s'en +tenir là. Il me seroit facile de citer une multitude de mots qui ne +sont pas françois, quoiqu'ils aient en leur faveur l'espèce d'analogie +qu'invoque M. Molard. Les principes de l'analogie ne prouveront jamais +que tels ou tels mots doivent exister dans une langue; ils ne servent +qu'à indiquer la<span class="pagenum"><a id="Page_15">[15]</a></span> manière la plus régulière de les employer, en cas +qu'on les adopte.</p> + + + + +<h2><a id="V"></a>V.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Balustre</span>. Sorte de petit pilier façonné..... Il ne faut pas +confondre ce mot avec <em>balustrade</em>; celui-ci est un assemblage de +<em>balustres</em>. Cependant l'Académie leur donne quelquefois la même +signification.</p> + +<hr /> + +<p>Le mot <em>balustrade</em> ne peut jamais signifier un seul pilier; mais +<em>balustre</em> peut, quand on le veut, être employé pour <em>balustrade</em>. En +ce sens, il est autorisé, non-seulement par l'Académie, mais encore +par nos meilleurs écrivains. S'il falloit n'entendre par <em>balustre</em> +qu'un <em>pilier façonné</em>, le dernier de ces vers de Boileau:</p> + +<p class="poem"> +<span class="i0">Ici s'offre un perron; là, règne un corridor;</span><br /> +<span class="i0">Là, ce balcon s'enferme en un <em>balustre</em> d'or.<a id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor" title="Voir note 2.">[2]</a></span></p> + +<p>deviendroit absolument inintelligible.</p> + + + + +<h2><a id="VI"></a>VI.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_16">[16]</a></span></p> + + +<div class="blockquot"><p><span class="smcap">Benne</span>. C'est une de ces expressions locales nécessaires, ou parce +que l'invention des choses qu'elles désignent est de fraîche date, +ou parce que l'instrument a une forme particulière.</p> + +<p><span class="smcap">Benot</span>. Dites, <em>banneau</em>.</p></div> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Benne</span>, <span class="smcap">Benneau</span>, <span class="smcap">Banneau</span>, ne se trouvent point dans le Dictionnaire de +l'Académie. Le Dictionnaire de Trévoux les admet tous les trois, et ne +donne la préférence à aucun. Il les définit également: vaisseaux de +bois qui servent à contenir les liquides, le blé, la vendange, la +chaux, etc. Ces mots viennent du latin <em lang="la" xml:lang="la">benna</em>, qu'on retrouve dans +Varron, et du diminutif <em lang="la" xml:lang="la">benellus</em> qu'employoient les écrivains du +moyen âge.</p> + +<p><em>Benneau</em> et <em>benel</em> signifioient aussi autrefois une espèce de +chariot. Ces mots, pris dans les deux sens, sont très-anciens.</p> + + + + +<h2><a id="VII"></a>VII.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_17">[17]</a></span></p> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Bretagne</span>. Pièce de fonte qu'on applique au fond de la cheminée. +Dites, <em>plaque</em> ou <em>contre-mur</em>.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Contre-mur</span>, pris dans le sens que lui donne ici M. Molard, n'est pas +françois. Un <em>contre-mur</em> est un mur que l'on bâtit le long d'un +autre, pour le conserver. On fortifie quelquefois le mur d'une +terrasse par un <em>contre-mur</em>.</p> + + + + +<h2><a id="VIII"></a>VIII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Broche de Bas</span>. Petite verge de fer. Dites, <em>aiguille</em>, s. f.; +<em>aiguille de bas</em>. Dans ce sens, <em>broche</em> et <em>brocher</em> ont +vieilli.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Broche</span> est françois dans le sens que M. Molard indique. L'Académie ne +dit point que ce mot ait vieilli.</p> + + + + +<h2><a id="IX"></a>IX.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_18">[18]</a></span></p> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Caneçons</span>. Sorte de culotte de toile ou de coton. Dites, +<em>caleçons</em>, s. m. pl.; donnez-moi des caleçons. Ce mot s'emploie +<em>toujours</em> au pluriel.</p> + +<hr /> + +<p>M. Molard assujettit à la même règle les mots <em>pincette</em> et +<em>tenaille</em>. L'Académie n'emploie <em>caleçon</em> qu'au singulier. <em>Caleçon</em> +de toile; se mettre en <em>caleçon</em>; être en <em>caleçon</em>. Le Dictionnaire +de Trévoux s'exprime de même, et ajoute seulement qu'on <em>peut</em> +employer ce mot au pluriel. Quant aux mots <em>pincette</em> et <em>tenaille</em>, +l'Académie cite des exemples du singulier comme du pluriel.</p> + + + + +<h2><a id="X"></a>X.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Capon, Caponner.</span> Qui a peur. Ces deux mots ne sont pas françois. +Dites, <em>poltron</em>, <em>poltronner</em>.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Capon</span>, <span class="smcap">Caponner</span> sont françois, mais n'expriment pas l'idée qu'on y +attache à<span class="pagenum"><a id="Page_19">[19]</a></span> Lyon. Un <em>capon</em> est un joueur rusé et fin, attentif à +prendre toute sorte d'avantages aux jeux d'adresse. <em>Caponner</em> c'est +user de ruse, d'adresse au jeu. Ces deux termes sont populaires.</p> + + + + +<h2><a id="XI"></a>XI.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Carabasse.</span> Vendre la carabasse; dites; découvrir le pot aux roses.</p> + +<hr /> + +<p>Pour conserver la figure, on pourroit dire, ce me semble, vendre la +calebasse. L'Académie n'autorise-t-elle pas cette locution en citant +celle-ci: Frauder la calebasse?</p> + + + + +<h2><a id="XII"></a>XII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Carnier.</span> Sac où l'on met le gibier; dites, <em>carnacière</em>, s. f.</p> + +<hr /> + +<p>La troisième syllabe de ce mot ne prend pas un <em>c</em>; d'après +l'Académie, il faut écrire <em>carnassière</em>.</p> + + + + +<h2><a id="XIII"></a>XIII.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_20">[20]</a></span></p> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Chaîne d'oignons.</span> Acheter une chaîne d'oignons; dites, acheter une +<em>glane</em> d'oignons.</p> + +<hr /> + +<p>Une <em>glane</em> d'oignons et une <em>chaîne</em> d'oignons ne sont pas une même +chose. <em>Glane</em>, à proprement parler, signifie une poignée d'épis que +l'on ramasse après que les gerbes ont été emportées. C'est le +substantif de <em>glaner</em>. Il se dit par extension des fruits, des +légumes, etc. Ainsi une <em>glane</em> d'oignons signifie une poignée +d'oignons. Le mot le plus propre à désigner ce que le peuple entend +par une <em>chaîne</em> d'oignons, est <em>chapelet d'oignons</em>. Cette locution +se trouve dans l'Académie.</p> + + + + +<h2><a id="XIV"></a>XIV.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Chauffe-lit.</span> Bassin ayant un couvercle percé de plusieurs trous, +et servant à chauffer le lit; dites, <em>bassinoire</em>.<span class="pagenum"><a id="Page_21">[21]</a></span> Par la même +raison vous direz, <em>bassiner</em>, et non pas <em>chauffer</em> un lit.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Chauffe-lit</span> est une expression que l'on trouve dans nos anciens +Dictionnaires. L'Académie ne l'admet pas. Le Dictionnaire de Trévoux +le place au nombre des mots françois, et le définit ainsi: Ce qui sert +à chauffer un lit, soit une bassinoire, un moine, ou autres +ustensiles.</p> + +<p>Quant à cette locution: <em>chauffer un lit</em>, elle est françoise. +L'Académie dit: <em>Chauffer un lit</em> avec une bassinoire, <em>chauffer des +draps</em>; et M. Molard l'emploie lui-même dans l'article où il la +condamne. <em>Chauffer</em> ne désigne que l'action; <em>bassiner</em> exprime +à-la-fois l'action et l'instrument avec lequel on la fait.</p> + + + + +<h2><a id="XV"></a>XV.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Chercher.</span> On ne doit pas dire être à la cherche de quelque chose; +mais dites, <em>être à la poursuite</em>.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Être à la poursuite</span> n'est pas l'équivalent<span class="pagenum"><a id="Page_22">[22]</a></span> d'être à la <em>cherche</em>. Je +crois qu'il faut dire être à la <em>recherche</em>. Le mot <em>poursuite</em> se +rapportant aux personnes, suppose qu'elles fuient. On est à la +<em>poursuite</em> des ennemis. Appliqué aux choses, il donne à entendre +qu'elles peuvent nous échapper. On est à la poursuite d'un emploi. +<em>Recherche</em> signifie <em>perquisition</em>. On est <em>à la recherche</em> d'un +objet lorsqu'on s'occupe de découvrir où il est.</p> + + + + +<h2><a id="XVI"></a>XVI.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Classique.</span> Ce mot ne s'employoit autrefois que pour désigner les +auteurs approuvés et qui ont une grande autorité; c'est la +définition qu'on en trouve dans le Dictionnaire de l'Académie; +mais celui de Trévoux et quelques autres disent que cet adjectif +désigne aussi les livres dont on fait usage en classe. Laharpe +l'emploie dans ce sens, ainsi que Geoffroi, et l'usage paroît +avoir consacré cette nouvelle signification.</p> + +<hr /> + +<p>L'origine<span class="pagenum"><a id="Page_23">[23]</a></span> du mot <em>classique</em> doit être cherchée dans la langue latine +de laquelle nous l'avons emprunté. Les citoyens de Rome étoient, comme +l'on sait, divisés en diverses classes. Ceux de la première se +nommoient exclusivement <span class="smcap">Classiques</span>, <em>cives classici</em>. On donna dans la +suite aux témoins recommandables par leur probité et leurs vertus +morales l'épithète de <span class="smcap">classiques</span>, <em>testes classici</em>. Enfin ce mot +s'appliqua par extension aux auteurs dont l'excellence et le mérite +étoient universellement reconnus, et c'est ainsi que l'on trouve dans +Aulu-Gelle cette expression, <span class="smcap">auteurs classiques</span>, <em>scriptores +classici</em>. Ces citoyens, ces témoins, ces auteurs, chacun sous des +rapports différens, faisoient <em>autorité</em>. L'opinion des premiers, les +dépositions des seconds, le langage des troisièmes, servoient en +quelque sorte de modèle et de règle. Peut-on douter que ce ne soit sur +ces notions qu'est basée la définition de l'Académie françoise? +Comment quelques Grammairiens n'ont-ils pas reconnu, aux termes dont +elle se sert, qu'elle a voulu consacrer<span class="pagenum"><a id="Page_24">[24]</a></span> en quelque sorte le sens +qu'indique une étymologie si glorieuse?<a id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor" title="Voir note 3.">[3]</a></p> + + +<p>Les personnes qui parlent bien se conforment encore aujourd'hui à la +décision de l'Académie. L'Encyclopédie, dans un long article consacré +à développer le sens précis du mot <em>classique</em>, déclare «qu'on peut +être applaudi, plaire, devenir célèbre parmi ses contemporains, et +cependant n'être jamais un <em>auteur classique</em>; que ce droit +n'appartient qu'aux <em>meilleurs écrivains</em> de la nation la plus +éclairée et la plus polie, etc.»</p> + +<p>«Je voudrois, dit Boileau, que la France pût avoir ses auteurs +<em>classiques</em>, aussi bien que l'Italie. <em>Pour cela, il nous faudroit un +certain nombre de livres qui fussent déclarés exempts de fautes quant +au style.</em> Quel est le tribunal qui aura droit de prononcer là-dessus, +si ce n'est l'Académie?» Boileau propose ensuite un travail +grammatical<span class="pagenum"><a id="Page_25">[25]</a></span> sur les bonnes traductions, parce que, dit-il, «les +bonnes traductions avouées par l'Académie, en même temps qu'elles +seroient comme des modèles pour bien écrire, serviroient aussi de +modèles pour bien penser.»</p> + +<p>L'abbé d'Olivet juge l'idée de Boileau <em>solide</em>; mais il doute qu'il +convienne de préférer des traductions, et appliquant à Racine et à +Boileau lui-même ce que ce dernier dit des auteurs qui doivent servir +de modèles, «Je suis, dit-il, persuadé avec toute la France, qu'ils +mériteroient incontestablement tous les deux d'être mis à la tête de +nos auteurs <em>classiques</em>, si l'on avoit marqué le très-petit nombre de +fautes où ils sont tombés.»</p> + +<p>Que l'on ôte au mot <em>classique</em> la signification consacrée par +l'Académie, ou qu'on en rende seulement le sens incertain en lui +associant une acception nouvelle, et dès-lors ce que l'on vient de +lire, comme ce que nos écrivains ont cru dire de plus juste et de plus +précis pour caractériser les modèles qu'offre<span class="pagenum"><a id="Page_26">[26]</a></span> notre littérature, ne +sera plus senti, et même ne pourra plus l'être. D'Olivet, +l'Encyclopédie, l'Académie, hésitoient en quelque sorte à proclamer +<em>classiques</em> nos plus beaux chefs-d'œuvre. Boileau vouloit que ce +jugement fût réservé à un tribunal; et aujourd'hui on donnera ce nom à +une méthode, à un vocabulaire, à une traduction interlinéaire, à un +cours de thèmes, en un mot, au plus petit comme au moins important de +tous les livres, pourvu qu'il soit <em>en usage dans les classes</em>! Cela +ne fait-il pas pitié?</p> + +<p>On répondra sans doute que dans le cas dont je viens de parler, le mot +<em>classique</em> n'a plus le même sens que lorsqu'il est question de nos +grands écrivains. Il faut bien le supposer; autrement la sottise +seroit trop forte. Mais alors, je le demande, à quel signe +reconnoîtra-t-on ce second sens si différent du premier? Quel moyen +d'éviter la confusion, lorsqu'il sera permis de dire également des +œuvres de Racine et des rudimens de Bistac, que ce sont des +<em>classiques</em>?<span class="pagenum"><a id="Page_27">[27]</a></span> Et à quelle fin dénaturer ainsi une expression dont +tout le mérite consiste dans l'unité de l'idée qu'on y attache? +Beaucoup de gens, je le sais, disent <em>livres classiques</em>, au lieu de +<em>livres de classe</em>, parce qu'ils confondent les uns et les autres, ou +parce qu'ils trouvent la première de ces locutions plus commode et +plus rapide. Mais en voyant la multitude d'ouvrages sur l'éducation +dont nous sommes inondés, décorés par leurs auteurs du nom de +<em>classiques</em>, auroit-on bien tort de soupçonner que c'est la noblesse +primitive du mot qui a flatté la vanité de cette foule d'écrivains +médiocres par lesquels il est employé? Il n'y a pas, dans la langue +françoise, de terme dont l'amour-propre littéraire doive être plus +jaloux; et je sens combien il seroit doux de pouvoir, à l'aide d'une +heureuse équivoque, se dire à soi-même: les œuvres de Racine, de +Boileau, de Pascal, sont <em>classiques</em>, et les miennes aussi.</p> + +<p>M. Molard s'appuie de quelques autorités; il dit: Le Dictionnaire de +Trévoux et quelques autres, déclarent que cet adjectif<span class="pagenum"><a id="Page_28">[28]</a></span> désigne aussi +<em>les livres dont on fait usage en classe</em>.</p> + +<p>Il y a dans cette phrase beaucoup plus d'adresse qu'on n'imagine. On +ne peut mieux dire, et ne dire pas ce que dit le Dictionnaire de +Trévoux. Voici ce qu'on y trouve.</p> + +<p>«<em>Classique</em> ne se dit guère que des <em>auteurs qu'on lit dans les +classes</em>, <em>dans les écoles</em>, ou qui ont grande autorité. Saint Thomas +et Le Maître des sentences sont des <em>classiques</em> en théologie; Virgile +et Cicéron, dans les Humanités, etc.»</p> + +<p>Je ne sais si mes lecteurs ne verront pas quelque différence entre ces +paroles que M. Molard prête au Dictionnaire de Trévoux, <em>les livres +dont on fait usage en classe</em>, et celles-ci que j'ai extraites +textuellement, <em>les auteurs qu'on lit dans les classes</em>. Je crois +apercevoir entre ces deux manières de parler, la même nuance qu'entre +celles-ci: <em>Faire usage des rudimens</em> de Bistac, et <em>lire Cicéron</em> ou +<em>Horace</em>.</p> + +<p>On s'autorise encore de M. de Laharpe. J'ai<span class="pagenum"><a id="Page_29">[29]</a></span> lu avec quelque attention +les œuvres de cet illustre écrivain, et je les ai consultées plus +d'une fois sur des questions de grammaire et de littérature. J'y ai +trouvé des phrases telles que celles-ci:</p> + +<p>«Que de choses à connoître encore dans ce que nous croyons savoir le +mieux! Qui de nous, en relisant nos <em>classiques</em>, n'est pas souvent +étonné d'y voir ce qu'il n'avoit pas encore vu?»<a id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor" title="Voir note 4.">[4]</a></p> + + +<p>«Un autre genre de défauts peut leur faire illusion (aux jeunes +étudians) dans un auteur tel que Fontenelle; et s'ils ne sont pas bien +accoutumés par la lecture des <em>classiques</em> à ne goûter que ce qui est +sain, l'abus qu'il fait de son esprit, et ses agrémens recherchés +pourront leur paroître ce qu'il y a de plus charmant et de plus +parfait.»<a id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor" title="Voir note 5.">[5]</a></p> + + +<p>Il n'est pas besoin de dire ce que signifie dans ces exemples le mot +<em>classique</em>. M. de Laharpe parle comme l'Académie, cela est +incontestable. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est qu'il se soit servi +de la<span class="pagenum"><a id="Page_30">[30]</a></span> même expression dans le sens restreint de <em>livre de classe</em>. On +est d'autant plus porté à le croire, qu'en parlant des <em>Délices</em> et +des <em>Élégances de la langue latine</em>, il dit: «Ce sont les titres de +quelques <em>livres de classe</em>.»<a id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor" title="Voir note 6.">[6]</a> N'auroit-il pas employé cette +locution <em>livres classiques</em> si elle eût eu à ses yeux le même sens? +Tout le monde connoît d'ailleurs l'aversion qu'il avoit pour les mots +nouveaux, et son zèle à défendre la langue contre toute espèce de +néologisme.</p> + + +<p>Il seroit malgré cela très-possible que M. de Laharpe eût donné à +certains livres <em>de classe</em> le nom de <em>classiques</em>; cela prouveroit +qu'il regardoit comme tels quelques uns des ouvrages employés dans les +colléges et dans les écoles, chose qui est vraie et dont personne ne +doute; mais cela ne montreroit pas qu'il suffit, selon lui, qu'un +livre <em>soit en usage dans les classes</em> pour mériter la dénomination de +<em>classique</em>, chose qui fait précisément le sujet de la question.</p> + +<p>Je<span class="pagenum"><a id="Page_31">[31]</a></span> n'ignore pas que le mot <em>classique</em> n'a pas toujours été pris dans +un sens rigoureux. Plus d'une fois, lorsqu'on a complimenté un auteur, +on a encensé sa vanité en donnant le nom de <em>classique</em> à son livre; +mais en cette circonstance même, l'expression dont il s'agit a +conservé presque toute sa valeur. M. de Voltaire écrivant à l'abbé +d'Olivet, lui disoit: «Tous ceux qui parlent en public doivent étudier +votre Traité de la Prosodie; c'est un livre <em>classique</em> qui durera +autant que la langue françoise.» Qu'à cette manière de parler, <em>c'est +un livre classique</em>, on substitue celle-ci, c'est <em>un livre de +classe</em>; et que l'on décide quels seroient en ce cas la délicatesse et +le mérite du compliment.</p> + +<p>Au reste, je ne nie point que plusieurs écrivains estimables de ces +derniers temps n'aient employé le mot <em>classique</em> dans le sens de M. +Molard. J'avoue encore que chez les libraires, tous les livres de +classe sont des <em>classiques</em>. Un compilateur qui travaille pour un +collége, dit qu'il fait un <em>classique</em>. Il n'y a pas jusqu'aux<span class="pagenum"><a id="Page_32">[32]</a></span> +élémens d'arithmétique, de géographie, aux abécédaires même qu'on +n'appelle <em>classiques</em>. L'usage peut finir par faire la loi, et +l'Académie par obéir: mais alors il faudra une expression nouvelle +pour rendre ce que les personnes qui parlent bien entendent par +<em>classique</em>. Ce mot le plus beau, le plus précieux de notre langue, +perdra toute sa noblesse; il sera dégradé.</p> + + + + +<h2><a id="XVII"></a>XVII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Corne de Cerf.</span> Dites, <em>bois de cerf</em>.</p> + +<hr /> + +<p>Il est des circonstances où l'on pécheroit en suivant cette décision. +On ne doit pas se servir du mot <em>corne</em> lorsqu'il est question de la +tête et du bois d'un cerf; mais lorsqu'on ne fait attention qu'à la +matière, le mot <em>corne</em> est françois. On dit: un couteau emmanché de +<em>corne</em> de cerf; de la raclure de <em>corne</em> de cerf; de la gelée de +<em>corne</em> de cerf. Si dans ces locutions, on employoit le mot <em>bois</em>, on +feroit une faute grossière.</p> + + + + +<h2><a id="XVIII"></a>XVIII.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_33">[33]</a></span></p> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Défier.</span> Je <em>défie votre</em> ami de courir aussi vîte que moi; il faut +dire: Je <em>défie à votre</em> ami, c'est-à-dire, je fais défi <em>à</em> votre +ami.</p> + +<hr /> + +<p>Je <em>défie à votre</em> ami, n'est pas françois, et la phrase que M. Molard +censure est exacte. On verra par la suite que ce Grammairien est +souvent trompé par des raisonnemens tels que celui-ci: on dit, je fais +<em>défi à</em>; donc il faut dire <em>défier à</em>.</p> + +<p><span class="smcap">Défier</span>, suivant l'Académie, est un verbe <em>actif</em> qui, dans quelque +sens qu'il soit employé, veut toujours un régime simple, comme on le +voit par les exemples suivans qu'elle cite: Le prince qui déclaroit la +guerre, envoyoit défier <em>l'autre</em> par un héraut.—Il ne faut jamais +défier <em>un fou</em>.—Je <em>vous</em> défie de deviner.—Je <em>le</em> défie d'être +plus votre serviteur que moi.</p> + + + + +<h2><a id="XIX"></a>XIX.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_34">[34]</a></span></p> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Dépêcher.</span> <em>Dépêchez vîte.</em> Cette expression renferme un véritable +pléonasme; le dernier mot est superflu. Dites seulement, +<em>dépêchez</em>. Ce mot emporte avec lui l'idée de vîtesse.</p> + +<hr /> + +<p>Faire remarquer qu'une phrase renferme un <em>véritable pléonasme</em>, ce +n'est pas prouver qu'elle est vicieuse. «Il y a pléonasme, dit +Dumarsais, lorsqu'il y a dans la phrase quelque mot superflu; en sorte +que le sens n'en seroit pas moins entendu quand ce mot ne seroit pas +exprimé..... Lorsque ces mots superflus quant au sens, servent à +donner au discours ou plus de grâce, ou plus de netteté, ou <em>plus de +force et d'énergie</em>, ils font une figure approuvée.» C'est ce qui a +lieu dans la phrase critiquée par M. Molard; le mot <em>vîte</em> ajoute une +nouvelle force à la signification du verbe <em>dépêcher</em>. Aussi +l'Académie n'a pas craint de faire un pléonasme<span class="pagenum"><a id="Page_35">[35]</a></span> absolument semblable, +dans la phrase suivante: Dépêchez <em>promptement</em> ce que vous avez à +faire.</p> + + + + +<h2><a id="XX"></a>XX.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Dinde.....</span> Pour l'ordinaire les noms d'animaux, principalement +ceux d'oiseaux et de poissons, ne distinguent pas les sexes..... +On ne distingue les sexes <em>qu'à l'égard des animaux qui nous +intéressent</em>, tels que <em>cheval, jument</em>; <em>coq, poule</em>; <em>bœuf, +vache</em>; <em>chien, chienne</em>.</p> + +<hr /> + +<p>Si l'on suivoit le principe de M. Molard, on risqueroit fort de +s'égarer. Il n'y a sur ce point d'autre règle que l'usage. On dit +<em>lion, lionne</em>; <em>tigre, tigresse</em>, etc. En quoi ces bêtes féroces nous +<em>intéressent</em>-elles? <em>Lièvre</em> n'a pas de féminin. Cet animal est-il +moins <em>intéressant</em> pour nous que ceux que j'ai d'abord nommés? +L'Académie admet le mot <em>renarde</em>, féminin de renard; l'Encyclopédie +et quelques Grammairiens le rejettent. La question entre ces autorités +se réduit-elle à savoir<span class="pagenum"><a id="Page_36">[36]</a></span> si l'animal dont il s'agit est <em>intéressant</em>?</p> + + + + +<h2><a id="XXI"></a>XXI.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Donner.</span> En jouant aux cartes..... On ne doit pas dire c'est à moi +à <em>faire</em>; mais vous direz, c'est à moi à <em>donner</em>.</p> + +<hr /> + +<p>L'Académie ne pense pas comme M. Molard. Selon elle, «<em>faire</em> se dit +absolument en parlant des jeux de cartes, où chacun donne les cartes à +son tour. À qui est-ce à <em>faire</em>? c'est à vous à <em>faire</em>?»</p> + + + + +<h2><a id="XXII"></a>XXII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Droit.</span> On dit à une demoiselle, tenez-vous <em>droit</em>, et non pas +<em>droite</em>, parce que ce mot est employé adverbialement.</p> + +<hr /> + +<p>Cette décision est erronnée. Il n'est pas plus permis de dire à une +demoiselle, tenez-vous <em>droit</em>, que tenez-vous <em>penché</em>, tenez-vous<span class="pagenum"><a id="Page_37">[37]</a></span> +<em>courbé</em>. Il faut dire: tenez-vous <em>droite</em>, <em>penchée</em>, <em>courbée</em>.</p> + +<p><span class="smcap">Droit</span>, considéré comme <em>adverbe</em>, signifie <em>directement</em>, <em>par le plus +court chemin</em>. Ainsi l'on dit très-bien: cette demoiselle marche +<em>droit</em>. Cette personne va <em>droit</em> au but. Cette route mène <em>droit</em> à +Paris. On peut employer cette expression dans le sens propre et dans +le sens figuré.</p> + +<p><span class="smcap">Droit</span>, dans la phrase condamnée par M. Molard, est un <em>adjectif</em> qui +signifie <em>ce qui est perpendiculaire</em>, <em>ce qui ne penche d'aucun +côté</em>. Cette décision n'est pas de moi; elle est de l'Académie dont +j'ai pour ainsi dire emprunté tous les termes. À la définition que +l'on vient de lire, elle ajoute ces deux exemples: se tenir <em>droit</em>; +ce mur n'est pas <em>droit</em>.</p> + + + + +<h2><a id="XXIII"></a>XXIII.</h2> + + +<div class="blockquot"><p><span class="smcap">Échevette.</span> Dites, <em>petit écheveau</em>, ou <em>botte</em> de fil.</p> + +<p><span class="smcap">Flotte de fil.</span> Dites, <em>écheveau</em>, <em>botte</em> de fil.</p></div> + +<hr /> + +<p>Il<span class="pagenum"><a id="Page_38">[38]</a></span> ne faut jamais dire <em>botte</em> au lieu de <em>flotte</em> ou d'<em>échevette</em>; +la langue françoise n'admet que <em>écheveau</em>. Si la <em>botte</em>, de l'aveu +de M. Molard, est l'assemblage de plusieurs <em>écheveaux</em>, comment se +fait-il qu'il propose d'employer ce mot pour désigner un <em>petit +écheveau?</em></p> + + + + +<h2><a id="XXIV"></a>XXIV.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Éduquer.</span> Il est à présumer que ceux qui s'expriment ainsi ont reçu +eux-mêmes une fort mauvaise éducation.</p> + +<hr /> + +<p>Je ne veux point m'arrêter à contester à M. Molard la vérité de cette +assertion; mais il ajoute: «M. Roubaud, dans ses Synonymes, a pris la +défense de ce mot.» M. Roubaud, l'un de nos Grammairiens les plus +profonds, auroit-il reçu une fort mauvaise éducation, ou prendroit-il +la défense de gens mal élevés?</p> + + + + +<h2><a id="XXV"></a>XXV.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Endéver.</span> Ce mot signifie avoir un grand dépit de quelque chose. On +l'emploie<span class="pagenum"><a id="Page_39">[39]</a></span> mal-à-propos dans le sens de <em>contrarier</em>: ils m'ont +fait <em>endéver</em>.</p> + +<hr /> + +<p>Dans la phrase que cite M. Molard, <em>endêver</em> n'a point le sens de +<em>contrarier</em>. Il n'auroit cette signification que dans une phrase +semblable à celle-ci: ils m'ont <em>endêvé</em>. Mais personne ne s'exprime +de la sorte. Que dans la phrase critiquée on substitue au mot +<em>endêver</em> la définition donnée par M. Molard, on aura: Ils m'ont fait +<em>avoir grand dépit</em>, ce qui est exact. Cette locution est populaire.</p> + + + + +<h2><a id="XXVI"></a>XXVI.</h2> + + +<div class="blockquot"><p><span class="smcap">Exemple.</span> <em>Suivez</em> les bons exemples qu'on vous donne, et non pas +<em>imitez</em> les bons exemples.</p> + +<p><em>Imiter l'exemple</em> pour dire <em>suivre l'exemple</em>, rien de plus +commun que cette erreur de langage. On <em>imite</em> la conduite, on +<em>suit</em> l'exemple.</p></div> + +<hr /> + +<p>La prétendue erreur de langage que critique M. Molard a été commise +par nos<span class="pagenum"><a id="Page_40">[40]</a></span> meilleurs écrivains. On la trouve dans presque tous les +livres du grand siècle, selon la remarque de Bouhours lui-même, qui +cependant ne croit pas cette locution <em>de la dernière pureté</em>. +<em>Imiter</em> un exemple est certainement l'expression propre. <em>Suivre</em>, +construit avec <em>exemple</em>, n'est employé qu'au figuré. Si l'on dit +<em>imiter</em> les vertus, les actions de quelqu'un, c'est que l'on +considère ces vertus, ces actions comme des <em>exemples</em>; de même que +l'on dit copier une tête, un paysage, parce que l'on considère cette +tête, ce paysage, comme des modèles. Il y a quelques différences entre +<em>suivre</em> et <em>imiter</em> un exemple. L'abbé Roubaud les a assignées avec +assez de justesse. «Il faut, dit ce Grammairien, tâcher d'<em>imiter</em> les +beaux exemples, pour en donner, du moins, de bons à <em>suivre</em>.» M. +Piestre, dans sa Synonymie françoise, remarque avec raison que <em>suivre +l'exemple</em>, ne se dit qu'en matière de mœurs; et qu'en fait d'arts +et de littérature, on doit dire <em>imiter un exemple</em>. Mais il ne +restreint point la signification de cette locution,<span class="pagenum"><a id="Page_41">[41]</a></span> comme il +restreint celle de la première.</p> + +<p>Aux raisons que je viens de donner, ajoutons l'autorité des +Dictionnaires. Voici comment s'exprime celui de Trévoux: «On dit +très-bien et très-élégamment <em>imiter des exemples</em>, quand il s'agit +d'éloquence, de poésie, de peinture, etc. On le dit même à l'égard des +actions et des mœurs..... Les latins ont dit aussi <em lang="la" xml:lang="la">imitari +exemplum</em>.»</p> + +<p>Quant à l'Académie, ce qui prouve que non-seulement elle admet le mot +<em>imiter</em> dans les cas dont nous parlons, mais encore qu'elle le +regarde comme plus littéral, c'est qu'elle définit l'exemple, ce qui +peut être <em>imité</em>. D'après M. Molard, elle auroit dû dire: ce qui peut +être <em>suivi</em>.</p> + + + + +<h2><a id="XXVII"></a>XXVII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Garante.</span> Femme qui sert de caution. Ce mot n'est pas employé +ordinairement au féminin en style de négociation, parce que +rarement les femmes<span class="pagenum"><a id="Page_42">[42]</a></span> sont admises à servir de caution.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Garant</span> signifiant simplement quelqu'un qui répond du fait d'autrui ou +du sien propre, fait au féminin <em>garante</em>.<a id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor" title="Voir note 7.">[7]</a> L'Académie ajoute que +quelques-uns s'en sont aussi servis dans <em>le style de négociation</em>, +c'est-à-dire dans le style spécialement consacré aux traités et autres +affaires publiques. L'exemple que l'Académie cite ne laisse pas le +moindre doute à cet égard: La Reine s'est rendue <em>garante</em> de ce +traité.</p> + + + + +<h2><a id="XXVIII"></a>XXVIII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Garde-robe.</span> Construction en bois, propre à serrer des habits ou du +linge. Il faut se servir du mot <em>armoire</em>, subs.<span class="pagenum"><a id="Page_43">[43]</a></span> fém.; soit que +cette construction ait un fond ou qu'elle n'en ait pas: une belle +<em>armoire</em>. La <em>garde-robe</em> est le lieu où l'on renferme les +habillemens d'<em>un prince</em>. On dit d'un simple particulier qu'il a +une riche <em>garde-robe</em> pour dire qu'il a un grand nombre de beaux +habillemens, sans avoir égard au lieu où il les tient. Mais en +toute autre circonstance, le mot <em>garde-robe</em> s'entend d'une +construction qui regarde le maçon, et non pas le charpentier.</p> + +<hr /> + +<p>La <span class="smcap">garde-robe</span> est la <em>chambre</em> destinée à contenir le linge, les +habits, les hardes de jour et de nuit, etc. L'Académie dont j'emprunte +les termes, ne fait pas de distinction à cet égard entre le <em>prince</em> +et le <em>particulier</em>. Elle ne dit pas que le mot <em>garde-robe</em> doive +s'entendre d'une construction qui regarde le maçon, parce que +l'ouvrier ne change ni la nature, ni la destination de la chose. Elle +se sert,<span class="pagenum"><a id="Page_44">[44]</a></span> il est vrai, du mot <em>chambre</em>: mais les Grammairiens +n'emploient pas cette dernière expression. Ils définissent la +<em>garde-robe</em>; le <em>lieu</em> où l'on serre les habits. C'est ainsi que +s'expriment l'auteur des Convenances grammaticales et M. de Wailly. +S'ils ont raison, quand une <em>armoire</em> est le <em>lieu</em> ou l'on serre des +hardes, on peut l'appeler <em>garde-robe</em>.</p> + +<p>Les mêmes Grammairiens appellent <em>garde-robe</em>, subs. masc., un +fourreau ou surtout de toile, pour conserver les vêtemens. Ménage dit +la même chose dans ses Observations sur la langue françoise. +L'Académie n'en parle pas.</p> + + + + +<h2><a id="XXIX"></a>XXIX.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Garnissaire.</span> Soldat qui loge chez le débiteur du gouvernement; +dites, <em>garnisaire</em> subs. masc., du mot <em>garnison</em>. Nous devons +cette expression au régime révolutionnaire; avant cette époque on +se servait du mot <em>séquestre</em>. Il est à désirer qu'on supprime ce +mot qui<span class="pagenum"><a id="Page_45">[45]</a></span> devient inutile, puisque nous en avons un équivalent.</p> + +<hr /> + +<p>Il s'en faut bien que <em>séquestre</em> soit l'équivalent de <em>garnisaire</em>. +La signification de ces deux mots est absolument différente. +<em>Séquestre</em>, subs. masc., est un terme de droit dont on se sert pour +désigner une personne <em>quelconque</em>, à la garde de laquelle sont +confiées les choses séquestrées par ordre de la justice. On s'assure +de la probité et de la solvabilité d'un <em>séquestre</em>, avant de +l'employer en cette qualité. Le <em>garnisaire</em>, comme le dit fort bien +M. Molard, <em>n'est qu'un soldat qui loge chez le débiteur du +Gouvernement</em>. Il n'a aucune fonction à remplir; rien n'est confié à +sa surveillance et à sa garde. C'est un hôte forcé dont la présence +incommode n'a d'autre but que de contraindre celui chez lequel il est, +d'obéir à la loi, et d'acquitter sa dette.</p> + + + + +<h2><a id="XXX"></a>XXX.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_46">[46]</a></span></p> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Gentil, gentille.</span> Cet écolier est bien <em>gentil</em>; dites, laborieux, +diligent. <em>Gentil</em> veut dire <em>joli</em>, <em>délicat</em>. Une gentille +bergère.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Gentil</span> signifie non-seulement <em>joli</em>, <em>délicat</em>, mais encore <em>qui +plaît</em>, <em>qui est aimable</em>.</p> + +<p>Ces phrases ironiques admises par l'Académie, «je vous trouve bien +<em>gentil</em>, vous êtes un <em>gentil</em> compagnon,» ne signifient +très-certainement pas, je vous trouve bien <em>joli</em>, vous êtes un +<em>délicat</em> compagnon. Qui ne sait d'ailleurs qu'un enfant fort <em>laid</em> +peut être fort <em>gentil</em>, et un enfant fort <em>joli</em> ne l'être pas? «On +est <em>gentil</em> par l'air et les manières, dit Roubaud; il ne faut que +des traits gracieux pour être <em>joli</em>. Sans ces traits, avec l'agrément +des façons, on est <em>gentil</em>.» Il est bien vrai que <em>gentil</em> ne +signifie pas <em>diligent</em>, <em>laborieux</em>; mais la<span class="pagenum"><a id="Page_47">[47]</a></span> <em>diligence</em> et l'amour +du travail sont des qualités qui rendent aimable; elles influent sur +les <em>manières</em>, et peuvent faire dire quelquefois d'un <em>écolier</em> qu'il +est bien <em>gentil</em>.</p> + + + + +<h2><a id="XXXI"></a>XXXI.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Gravé.</span> Il est <em>gravé</em> de petite vérole. Dites, <em>marqué</em> de petite +vérole.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Gravé de petite vérole</span> est une locution exacte qui, outre la +précision, a pour elle l'autorité du bon usage. Il suffit d'ouvrir les +Dictionnaires pour s'en convaincre. L'Académie dit: «Avoir le visage +<em>gravé</em> de petite vérole.—On dit qu'un homme est tout <em>gravé</em> de +petite vérole, pour dire qu'il est extrêmement <em>marqué</em>.» <em>Gravé</em> +exprime plus fortement l'idée que <em>marqué</em> ne fait qu'indiquer.</p> + + + + +<h2><a id="XXXII"></a>XXXII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Gravir</span> une montagne. Ce verbe n'est pas transitif. Dites, <em>gravir</em> +sur une<span class="pagenum"><a id="Page_48">[48]</a></span> montagne. On croît que l'étymologie de ce verbe est +<em lang="la" xml:lang="la">gravatè ire</em>, <em>aller péniblement</em>.</p> + +<hr /> + +<p>La décision de M. Molard, fondée d'ailleurs sur des exemples cités +dans l'Académie, n'est pas admise par plusieurs écrivains. On n'est +pas d'accord sur l'étymologie. Quelques Grammairiens font dériver +<em>gravir</em> de l'italien <em lang="it" xml:lang="it">gradire</em>, <em>monter par degrés</em>. D'autres vont +chercher son origine dans <em lang="la" xml:lang="la">grapire</em> et <em lang="la" xml:lang="la">grapare</em>, verbes latins du +moyen âge, qui signifient <em>gripper</em>, <em>saisir fortement</em>, parce que, +disent-ils, lorsqu'on <em>gravit</em>, on s'attache aux pierres, aux rochers, +etc. En suivant cette étymologie, on donne à <em>gravir</em>, une +signification active. Le Dictionnaire de Trévoux l'admet: <em>Gravir une +montagne</em>. On en trouve des exemples dans de bons auteurs; je l'ai vu +dans un de nos poètes.</p> + +<p>Au reste, quand même le verbe <em>gravir</em> seroit neutre, il ne faudroit +pas croire que ce fût une raison pour ne pas dire <em>gravir une +montagne</em>. Cette locution ne me<span class="pagenum"><a id="Page_49">[49]</a></span> paroît pas moins exacte que celle-ci: +<em>monter</em> une montagne, <em>descendre</em> les degrés. Dans ces phrases, +<em>monter des pierres</em> sur un bâtiment, <em>descendre du vin</em> à la cave, +les verbes <em>monter</em> et <em>descendre</em> sont <em>actifs</em>, et ont pour régime +les mots qui les suivent. On monte, on descend réellement les objets +dont on parle, c'est-à-dire, qu'on les transporte plus haut ou plus +bas qu'ils ne sont. Mais il n'en est pas de même dans les premières +phrases que j'ai citées; et les mots <em>montagne</em> et <em>degrés</em>, qui +d'abord semblent être immédiatement dépendans du verbe, sont le régime +d'une préposition sous-entendue.</p> + + + + +<h2><a id="XXXIII"></a>XXXIII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Hypocondre.</span> Cet homme est <em>hypocondre</em>, c'est-à-dire mélancolique. +Dites, <em>hypocondriaque</em>. Le premier mot est le nom de <em>la +maladie</em>, et le second le nom du <em>malade</em> en tant qu'il est +affecté de cette maladie. <em>Hypocondre</em> est un substantif, +<em>hypocondriaque</em> est un adjectif.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Hypocondre</span> n'est<span class="pagenum"><a id="Page_50">[50]</a></span> point le nom d'une maladie; c'est un terme +d'anatomie par lequel on désigne les parties latérales de la région +supérieure du bas-ventre. Il est possible que je me trompe en parlant +de choses que j'entends fort peu, mais du moins je me tromperai en +suivant l'Académie. Elle ne donne pas de nom particulier à la maladie +causée par le vice des hypocondres<a id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor" title="Voir note 8.">[8]</a>, et se contente de dire que +celui qui en est atteint est <em>hypocondriaque</em>. À l'article +<em>hypocondre</em>, elle ajoute cette remarque: «On dit figurément et +abusivement d'un homme bizarre et extravagant qu'il est <em>hypocondre</em>, +que c'est un <em>hypocondre</em>. Cet abus n'a lieu que dans la +conversation.»</p> + + +<p>Malgré l'<em>abus</em>, bien des gens seront incorrigibles. Quelques-uns +s'autoriseront de ce passage de Boileau, dans sa Satyre de l'homme.</p> + +<p class="poem"> +<span class="i0">Jamais l'homme, dis-moi, vit-il la bête folle,</span><br /> +<span class="i0">Sacrifier à l'homme, adorer son idole,</span><br /><span class="pagenum"><a id="Page_51">[51]</a></span> +<span class="i0">Lui venir, comme au Dieu des saisons et des vents,</span><br /> +<span class="i0">Demander à genoux la pluie ou le beau temps?</span><br /> +<span class="i0">Non. Mais cent fois la bête a vu l'homme <em>hypocondre</em></span><br /> +<span class="i0">Adorer le métal que lui-même il fit fondre.</span> +</p> + +<p>D'autres se souviendront de ces vers de Lafontaine, dans la fable de +la Chatte métamorphosée en femme:</p> + +<p class="poem"> +<span class="i0">Jamais la dame la plus belle</span><br /> +<span class="i0">Ne charma tant son favori</span><br /> +<span class="i0">Que fait cette épouse nouvelle</span><br /> +<span class="i0">Son <em>hypocondre</em> de mari.</span> +</p> + +<p>et ils continueront ainsi à dire de certaines gens qu'ils sont +<em>hypocondres</em>.</p> + + + + +<h2><a id="XXXIV"></a>XXXIV.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Jeter.</span> Ne dites pas: cette plaie <em>jette</em>; mais cette plaie +<em>suppure</em>.</p> + +<hr /> + +<p>Dites, si vous voulez, cette plaie <em>jette</em>. <em>Jeter</em>, selon l'Académie, +«se dit des ulcères, des apostèmes, des plaies, etc. Cette apostème +<em>jette</em> du pus; ces ulcères, ces pustules <em>jettent</em> beaucoup. Sa plaie +commence à <em>jeter</em>.»</p> + + + + +<h2><a id="XXXV"></a>XXXV.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_52">[52]</a></span></p> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Le.</span> L'adverbe <em>bien</em> veut l'article; <em>bien des gens</em> s'estiment +plus qu'ils ne valent..... On supprime l'article après <em>beaucoup</em>, +parce que c'est l'équivalent de ces mots, <em>une grande quantité</em>.</p> + +<hr /> + +<p>J'ai déjà fait remarquer combien il est dangereux en grammaire +d'établir le principe que M. Molard répète ici.</p> + +<p>1.<sup>o</sup> S'il est vrai que l'on dit <em>beaucoup de</em>, et non pas <em>beaucoup +des</em>, parce que <em>beaucoup</em> est l'<em>équivalent</em> de <em>grande quantité</em>, +pourquoi ne diroit-on pas <em>bien de gens</em> au lieu de <em>bien des gens</em>? +<em>Bien</em> n'est-il pas aussi dans ce cas l'<em>équivalent</em> de <em>grande +quantité</em>?</p> + +<p>2.<sup>o</sup> <em>Beaucoup</em> est-il toujours l'équivalent de <em>une grande quantité</em>? +Le prétendre, ce seroit dire que cette phrase: j'ai beaucoup de +plaisir à vous voir, signifie j'ai <em>une grande quantité</em> de plaisir à +vous voir, ce qui est absurde.</p> + +<p>Je<span class="pagenum"><a id="Page_53">[53]</a></span> placerai ici une autre observation sur le mot <em>beaucoup</em>. M. +Molard condamne d'une manière absolue cette locution, il s'en faut <em>de +beaucoup</em>, et veut qu'on supprime le <em>de</em><a id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor" title="Voir note 9.">[9]</a>. Cette règle n'est pas +exacte; voici celle que donne l'Académie: «On dit <em>il s'en faut +beaucoup</em> pour dire qu'il y a une grande différence. <em>Le cadet n'est +pas si sage que l'aîné, il s'en faut beaucoup.</em> Et on dit <em>il s'en +faut de beaucoup</em> pour dire que la quantité qui devoit y être n'y est +pas. <em>Vous croyez m'avoir tout rendu; il s'en faut de beaucoup.</em>»</p> + + + + +<h2><a id="XXXVI"></a>XXXVI.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Lit de camp.</span> Dites, <em>lit de sangle</em>.</p> + +<hr /> + +<p>Un <em>lit de camp</em> n'est point un <em>lit de sangle</em>. Ces deux expressions +sont également françoises; mais il ne faut pas prendre l'une pour +l'autre. On appelle <em>lit de camp</em> ou <em>lit brisé</em> un lit dont les pieds +se brisent, se démontent, et que l'on peut transporter dans une +malle,<span class="pagenum"><a id="Page_54">[54]</a></span> etc. Le <em>lit de sangle</em> est fait de sangles attachées à deux +pièces de bois soutenues par deux pieds qui se croisent.</p> + + + + +<h2><a id="XXXVII"></a>XXXVII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Malgré</span> que..... <em>Moyennant</em> que. <em>Malgré</em>, <em>moyennant</em> sont des +prépositions qui, en cette qualité, demandent un complément, et +qui ne peuvent pas être suivies de la conjonction que.</p> + +<hr /> + +<p>Je réunis ces locutions dont M. Molard a fait deux articles séparés. +On les trouve dans les anciens Dictionnaires. «Je ferai cette choses +<em>moyennant qu'il</em> me dédommage, dit le Dictionnaire de Trévoux.»<a id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor" title="Voir note 10.">[10]</a> +On ne s'en sert plus aujourd'hui. Mais le principe d'après lequel M. +Molard les condamne est absolument faux. Rien n'est plus commun que +l'union du <em>que</em> conjonction avec une préposition. Les mots <em>avant</em>, +<em>dès</em>, <em>depuis</em>, <em>outre</em>,<span class="pagenum"><a id="Page_55">[55]</a></span> <em>pendant</em>, <em>pour</em>, etc. sont certainement +des prépositions, et cependant l'on dit <em>avant que</em>, <em>dès que</em>, +<em>depuis que</em>, <em>outre que</em>, <em>pendant que</em>, <em>pour que</em>, etc.</p> + + + + +<h2><a id="XXXVIII"></a>XXXVIII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Moi.</span> Ne dites pas, menez moi-zi; mais dites, menez m'y.</p> + +<hr /> + +<p>L'Académie tient un tout autre langage. Voici comment elle s'exprime:</p> + +<p>«La particule <em>y</em>, unie au pronom <em>me</em>, <em>ne se met jamais après le +verbe</em>. On dira bien, vous <em>m'y</em> attendrez, je vous prie de <em>m'y</em> +mener; mais on ne dira pas, <em>attendez m'y</em>, <em>menez m'y</em>.»</p> + +<p>D'après cette règle, on voit que l'Académie veut qu'en ce cas on donne +à la phrase un autre tour, au moyen duquel le pronom précède le verbe. +Cependant quelques Grammairiens estimables proposent de dire: +<em>menez-y-moi</em>, <em>arrêtes-y-toi</em>. Il faut convenir que ces manières de +parler sont bien dures.</p> + + + + +<h2><a id="XXXIX"></a>XXXIX.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_56">[56]</a></span></p> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Moral</span> signifie qui a trait aux mœurs, et non qui a des +mœurs. <em>Immoral</em> se dit des choses et non des personnes. Dites, +des livres <em>immoraux</em>, une conduite <em>immorale</em>. Mais ne dites pas, +un jeune homme <em>immoral</em>.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Moral</span> signifie non-seulement ce qui a trait aux mœurs, mais encore +ce <em>qui renferme une bonne morale</em>, <em>une morale saine</em>. L'Académie dit +en ce sens: cela est fort <em>moral</em>. Depuis quelques années, plusieurs +écrivains emploient le mot <em>moral</em> en parlant des personnes, cet homme +est <em>moral</em>, pour dire qu'il a des mœurs; on fait aussi de <em>moral</em> +un substantif: le <em>moral</em> influe sur le physique. Ces manières de +parler ne sont pas encore consacrées.</p> + +<p>Quant à <em>immoral</em>, il n'est point dans le Dictionnaire qui fait +autorité; c'est un mot nouveau. Les Dictionnaires publiés sous le nom +de l'Académie l'ont adopté, et<span class="pagenum"><a id="Page_57">[57]</a></span> disent qu'il s'emploie en parlant des +<em>personnes</em> et des <em>choses</em>. Voici comment ils le définissent.<a id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor" title="Voir note 11.">[11]</a></p> + + +<p>«<em>Immoral</em>, qui est contraire à la morale, qui est sans principes de +morale. Caractère <em>immoral</em>. Ouvrage <em>immoral</em>. C'est l'homme le plus +<em>immoral</em> que je connoisse.»</p> + + + + +<h2><a id="XL"></a>XL.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Mouche à miel.</span> Dites, <em>abeille</em>.</p> + +<hr /> + +<p>Le mot <em>mouche à miel</em> n'est pas moins exact que celui d'<em>abeille</em>. Il +se trouve dans tous les Dictionnaires, et l'Académie le cite deux +fois, l'une à l'article <em>Mouche</em>, et l'autre à l'article <em>Miel</em>. +D'ailleurs qui ne connoît la fable que Lafontaine lui-même a +intitulée, <em>Les Frêlons et les Mouches à miel</em>?</p> + + + + +<h2><a id="XLI"></a>XLI.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_58">[58]</a></span></p> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Officier de génie.</span> Il ne faut pas confondre un <em>officier du génie</em> +avec un <em>officier de génie</em>. La première expression désigne le +corps où sert l'officier, et la seconde indique la qualité de son +esprit.</p> + +<hr /> + +<p>Je ne sais où M. Molard a pris cette distinction subtile; elle n'est +pas fondée. On dit un <em>officier de génie</em>, comme on dit un officier +<em>de guerre</em>, un officier <em>de marine</em>, un officier <em>de justice</em>. +Lorsqu'on parle en général, on supprime l'article, et l'on emploie la +préposition <em>de</em>. L'équivoque n'est à craindre que pour ceux qui ne +savent pas bien le françois. C'est à <em>l'homme</em> et non pas à la +<em>profession</em> qu'il faut associer les qualités bonnes ou mauvaises qui +appartiennent plus à l'un qu'à l'autre. Ainsi on ne dira pas un +général <em>de génie</em>, un officier <em>de génie</em>, un magistrat <em>de génie</em>, +pour dire qu'un général, un officier, un magistrat, ont <em>du génie</em>.<span class="pagenum"><a id="Page_59">[59]</a></span> +Ce seroit la même chose que si l'on disoit un général <em>d'esprit</em>, un +officier <em>d'esprit</em>, un magistrat <em>d'esprit</em>, pour dire qu'un général, +un officier, un magistrat, ont <em>de l'esprit</em>. Mais on dira très-bien, +ce général, cet officier, ce magistrat sont des <em>hommes d'esprit</em>, des +<em>hommes de génie</em>.</p> + + + + +<h2><a id="XLII"></a>XLII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Paire.</span> Une chose unique composée de deux pièces. Dites, une +<em>paire</em>. <em>Une paire de bas, une paire de ciseaux</em>, etc.</p> + +<hr /> + +<p>Rien n'est plus important qu'une bonne définition. Celle-ci, empruntée +de l'Académie, n'est pas exacte, parce que, considérée séparément, +elle ne détermine qu'une des nombreuses significations du mot. +L'auteur ne songeoit sans doute qu'à l'un des exemples qu'il a donnés, +une <em>paire de ciseaux</em>, et oublioit le premier. On ne dira jamais +qu'une paire de bas, ou une paire de bœufs, soit une <em>chose unique +composée de deux pièces</em>. <em>Paire</em> se<span class="pagenum"><a id="Page_60">[60]</a></span> dit aussi de deux animaux de +même espèce, ou de deux choses qui vont ensemble. <em>Une paire</em> de +pigeons, <em>une paire</em> de gants.</p> + + + + +<h2><a id="XLIII"></a>XLIII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Pardonner.</span> <em>Pardonnez ceux</em> qui vous ont offensé. Cette phrase +renferme un solécisme. Le mot pardonner signifie <em>donner</em> pardon; +or, on donne pardon à quelqu'un. Dites, <em>pardonnez à ceux</em>, etc. +et non <em>pardonnez ceux</em>, etc.</p> + +<hr /> + +<p>Cette décision est juste; mais la raison qu'on en donne est fausse. M. +Molard part toujours de ce principe erronné, que des locutions +<em>équivalentes</em> pour le sens doivent avoir une construction semblable. +On ne sauroit admettre cette règle, sans dénaturer la langue et la +rendre barbare. On s'en convaincra par l'application que je vais en +faire aux deux exemples suivans.</p> + +<p><em>Absoudre</em>, <em>congédier</em>, signifient <em>donner l'absolution</em>, <em>donner +congé</em>; or, on donne l'absolution, on donne congé <em>à</em> quelqu'un. +Dites<span class="pagenum"><a id="Page_61">[61]</a></span> donc, absoudre <em>à</em> quelqu'un; congédier <em>à</em> quelqu'un. En +Grammaire, comme en toute autre matière, il est aisé de reconnoître la +fausseté d'un principe, par l'absurdité des conséquences.</p> + + + + +<h2><a id="XLIV"></a>XLIV.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Paresol.</span> Dites, <em>parasol</em>. Ce nom est composé de <em>para</em> et de +<em>sol</em>. Le premier est une préposition grecque, qui signifie +<em>contre</em>, c'est-à-dire contre le soleil; il signifie aussi à côté. +J'en dis autant des mots <em>parepluie</em>, <em>parevent</em>: on doit dire, +parapluie, paravent, en vertu de la même observation.</p> + +<hr /> + +<p>C'est probablement la première fois qu'on a donné à <em>parasol</em> une +pareille étymologie. <em>Parasol</em> vient de l'italien <em lang="it" xml:lang="it">para sole</em>. +<em lang="it" xml:lang="it">Parare</em>, en italien, signifie entr'autres choses garantir, défendre +contre les incommodités, en éloignant l'objet incommode; le verbe +françois <em>parer</em> a aussi quelquefois le même sens. C'est ce que disent +les étymologistes, et<span class="pagenum"><a id="Page_62">[62]</a></span> entr'autres Ménage, qui ajoute que la parasol a +été ainsi nommé, <em lang="la" xml:lang="la">quia solem arcet</em>. Cette remarque s'applique +également aux mots <em>paravent</em> et <em>parapluie</em>.</p> + + + + +<h2><a id="XLV"></a>XLV.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Parfaitement.</span> Je suis <em>très-parfaitement</em>, ou bien <em>parfaitement</em> +convaincu. Les mots <em>parfaitement</em> et <em>parfait</em> ne peuvent pas +être modifiés en <em>plus</em> ou en <em>moins</em>. Car on ne peut rien ajouter +à ce qui est <em>parfait</em>....... On ne dira donc pas: <em>un des modèles +les plus parfaits</em>. La <em>perfection</em> est une qualité absolue: elle +rejette toute modification en plus et en moins. La <em>perfection</em> +est au plus haut degré; il n'y a que les qualités relatives qui +admettent le plus ou le moins.</p> + +<hr /> + +<p>La <em>perfection</em>, considérée comme qualité <em>absolue</em>, ne convient qu'à +Dieu. Toute <em>perfection</em> dans les hommes et dans leurs ouvrages n'est +que <em>relative</em>, et<span class="pagenum"><a id="Page_63">[63]</a></span> admet par conséquent le <em>plus</em> ou le <em>moins</em>. On +ne sauroit indiquer un ouvrage si <em>parfait</em> qu'on ne pût en concevoir +un <em>plus parfait</em> encore. Aussi le mot <em>parfait</em> a-t-il un positif, un +comparatif et un superlatif dans toutes les langues. Les écrivains du +siècle de Louis XIV l'emploient très-souvent dans ces divers degrés de +signification. Il me seroit aisé d'en citer de nombreux exemples; je +me contenterai de rapporter les phrases suivantes, prises dans les +écrits de trois hommes qui certainement savoient le françois.</p> + +<p>«Démosthène et Cicéron, dit Rollin, sont des modèles d'éloquence <em>les +plus parfaits</em>.»<a id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor" title="Voir note 12.">[12]</a></p> + + +<p>«Ce quelque chose qui est en moi et qui pense, dit La Bruyère, s'il +doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a +toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnoisse comme sa +cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature +universelle,<span class="pagenum"><a id="Page_64">[64]</a></span> ou qui pense, ou qui soit plus noble et <em>plus parfaite</em> +que ce qui pense.»<a id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor" title="Voir note 13.">[13]</a></p> + + +<p>«Le <em>plus parfait</em> de tous les anges, dit Bossuet, qui avoit été aussi +le plus superbe, se trouva le plus mal-faisant comme le plus +malheureux.»<a id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor" title="Voir note 14.">[14]</a></p> + + + + +<h2><a id="XLVI"></a>XLVI.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Patte.</span> On dit proverbialement <em>faire sa patte</em>, pour dire faire +son profit dans une place. Cet intendant a bien fait <em>sa patte</em>. +Cette expression n'est pas françoise; dites, il a fait son +<em>magot</em>, expression populaire.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Magot</span> signifie <em>amas d'argent caché</em>; <em>faire son magot</em> veut donc +dire, faire un amas d'argent caché. Un homme qui veut passer +<em>incognito</em> d'un pays dans un autre,<span class="pagenum"><a id="Page_65">[65]</a></span> <em>fait son magot</em>, et s'en va. La +locution que propose M. Molard n'emporte pas avec elle l'idée de +<em>profit</em> que le peuple attache à celle-ci, <em>faire sa patte</em>. Pour +exprimer cette idée, il faut dire, <em>faire ses orges</em>.</p> + +<p>«On dit proverbialement et figurément qu'un homme a <em>bien fait ses +orges</em> dans une affaire, dans un emploi, pour dire qu'il y a <em>fait un +grand profit</em>.»<a id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor" title="Voir note 15.">[15]</a></p> + + + + +<h2><a id="XLVII"></a>XLVII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Physique.</span> Cet homme a un beau <em>physique</em>. Ce mot n'avoit pas +autrefois la signification de <em>taille</em>, de <em>stature</em>. L'Académie +ne lui donne pas cette acception. Mais depuis quelque temps on en +fait un nom masculin qui signifie <em>tournure</em>.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Physique</span> ne signifie point encore aujourd'hui <em>taille</em>, <em>stature</em>. Un +homme d'une<span class="pagenum"><a id="Page_66">[66]</a></span> belle taille, d'une haute stature, n'a pas toujours un +beau <em>physique</em>. Il n'est pas moins inexact d'en faire le synonyme de +<em>tournure</em>. Voici comment s'expriment sur ce mot les derniers +Dictionnaires publiés sous le nom de l'Académie:</p> + +<p>«On dit substantivement au masculin, le <em>physique</em> d'un homme, pour +désigner sa <em>constitution naturelle</em>, et aussi son <em>apparence</em>. <em>Un +bon physique; il a un beau physique.»</em></p> + + + + +<h2><a id="XLVIII"></a>XLVIII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Plein.</span> Il a <em>tout plein de bontés</em> pour moi; dites, il a +<em>beaucoup</em> de bontés pour moi.</p> + +<hr /> + +<p>La locution que critique ici M. Molard, est du style familier. Il +m'étoit souvent arrivé de la condamner, lorsqu'enfin je trouvai +quelqu'un qui me dit: Quelle différence de construction voyez-vous, +Monsieur, entre cette locution, <em>tout plein de bontés</em>,<span class="pagenum"><a id="Page_67">[67]</a></span> et celle-ci, +<em>tout plein de gens</em>?—Aucune, répliquai-je.—Eh bien! si l'Académie +admet la seconde, puisque, de votre aveu, la première lui est +semblable, pourquoi la rejetteriez-vous?—Il s'agit de vérifier ce que +dit l'Académie.</p> + +<p>Nous vérifiâmes, et je vis, ou du moins je crus voir que j'avois tort.</p> + + + + +<h2><a id="XLIX"></a>XLIX.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Préposition.</span> Il faut répéter la préposition devant les mots qui +n'ont pas une signification à-peu-près semblable. Vous ne direz +pas: ce bouquet est composé <em>de</em> roses, œillets et myrte; il +faut répéter la préposition <em>de</em>.</p> + +<hr /> + +<p>L'abbé Girard, dans ses Discours sur les vrais principes de la langue +françoise, et M. de Wailly, dans sa Grammaire, prescrivent la même +règle. Mais il est aisé, ce me semble, de faire voir que ces +grammairiens estimables se trompent en cette occasion. Pour ne pas +sortir de l'exemple<span class="pagenum"><a id="Page_68">[68]</a></span> cité par M. Molard, s'il est vrai qu'il faille +répéter la préposition devant les mots <em>qui n'ont pas une +signification à-peu-près semblable</em>, on sera obligé de dire:</p> + +<p><em>Avec</em> des œillets, <em>avec</em> des roses et <em>avec</em> du myrte, on feroit +un beau bouquet.</p> + +<p>On péchera, au contraire, en disant:</p> + +<p><em>Avec</em> des œillets, des roses et du myrte, on feroit, etc.</p> + +<p>Or, je le demande, quel est le Grammairien qui osera approuver la +première de ces phrases, et blâmer la seconde?</p> + +<p>En admettant le principe que je combats, il y aura encore une faute +dans ces exemples: <em>parmi</em> les frères et les sœurs; <em>entre</em> la +France et la Suède; <em>contre</em> la raison et la foi; <em>malgré</em> son or et +son crédit; <em>après</em> mes objections et vos réponses; <em>excepté</em> François +I.<sup>er</sup> et Charles-Quint, etc.</p> + +<p>Et pour être exact, il faudra dire: <em>Parmi</em> les frères et <em>parmi</em> les +sœurs; <em>entre</em> la France et <em>entre</em> la Suède; <em>après</em> mes<span class="pagenum"><a id="Page_69">[69]</a></span> +objections et <em>après</em> vos réponses, etc. En vérité, y eut-il jamais +erreur plus palpable? Je serois trop long, si je voulois rappeler ici +ce qu'on écrit les Grammairiens pour réduire à des principes fixes ce +qui regarde cette matière. Sans prétendre donner une règle absolue et +invariable sur un point qui dépend principalement de l'usage, je me +contente de dire d'après quelques autorités, qu'en général les +prépositions composées de plusieurs syllabes ne se répètent pas, et +qu'au contraire les monosyllabes se répètent, et c'est ce qui a pu +tromper MM. Girard et de Wailly. Car il est à remarquer que ces +écrivains, ainsi que M. Molard, n'ont justifié leur décision que par +des exemples dans lesquels les prépositions sont monosyllabes.</p> + + + + +<h2><a id="L"></a>L.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Près</span> ne doit pas s'employer pour le mot <em>auprès</em>; <em>près de</em> est +opposé à <em>loin de</em>; <em>auprès de</em> exprime une idée d'<em>entour</em>. Il +est demeuré <em>près</em> de l'église; j'ai mes enfans <em>auprès</em> de moi.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Auprès de</span> n'emporte<span class="pagenum"><a id="Page_70">[70]</a></span> pas l'idée <em>d'entour</em>. On dit très-bien avec +l'Académie: Sa maison est <em>auprès</em> de la mienne, il loge <em>auprès</em> de +l'église, la rivière passe <em>auprès</em> de la ville; comme on dit, sa +maison est <em>près</em> de la mienne, il loge <em>près</em> de l'église, la rivière +passe <em>près</em> de la ville.</p> + +<p>Vaugelas donne aux deux locutions dont nous parlons une signification +semblable. Il ajoute qu'<em>auprès</em> se construit également avec un nom de +<em>personne</em> et un nom de <em>chose</em>, il est <em>auprès</em> de moi; il loge +<em>auprès</em> de l'église: et <em>près</em>, avec un nom de <em>chose</em> seulement, il +est <em>près</em> du palais. Cette opinion est confirmée par Patru et Thomas +Corneille. Selon d'autres Grammairiens, <em>auprès</em>, d'ailleurs synonyme +de <em>près</em>, exprimeroit en outre une plus grande proximité. Cette +distinction est peut-être trop subtile.</p> + + + + +<h2><a id="LI"></a>LI.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Prêt, Près.</span> Ces prépositions ne peuvent pas être employées +indifféremment. Ne dites pas le sang est <em>prêt</em><span class="pagenum"><a id="Page_71">[71]</a></span> à couler; mais +dites, <em>près</em> de couler. Car l'adjectif <em>prêt</em> signifie <em>préparé</em>, +<em>disposé</em>..... Le mot <em>près</em> marque l'approche..... On trouve +quelquefois cette faute dans Racine et dans les ouvrages de J.-J. +Rousseau.</p> + +<hr /> + +<p>La plupart des Grammairiens décident comme M. Molard, et j'ai partagé +long-temps leur opinion. Il me semble aujourd'hui que la règle qu'ils +donnent est trop absolue, et que dans sa généralité elle est +contraire, non-seulement à l'usage suivi par nos bons écrivains, mais +à l'Académie elle-même.</p> + +<p>Il y a cent ans, que l'on écrivoit également <em>prest à</em> et <em>prest de</em>. +Dans les deux cas, on donnoit à <em>prest</em> un féminin, et l'on disoit +<em>preste à</em>, <em>preste de</em>. Il semble même qu'on évitât d'employer <em>près</em> +dans les constructions dont il s'agit ici. Bouhours, l'un des plus +illustres Grammairiens du temps, autorise les deux locutions que j'ai +citées. Elles étoient encore usitées vers le milieu du<span class="pagenum"><a id="Page_72">[72]</a></span> 18.<sup>e</sup> siècle: +les Dictionnaires le constatent. On trouve dans celui de <span class="smcap">Trévoux</span>, +édition de 1771, des phrases telles que celles-ci: Ville <em>prête</em> de se +rendre. Fille <em>prête</em> de se marier, etc.</p> + +<p>Aujourd'hui on ne dit plus <em>prêt de</em>; en ce cas on emploie la +préposition <em>près</em>, et <em>près de</em> signifie toujours <em>sur le point +de</em>.<a id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor" title="Voir note 16.">[16]</a> Mais <em>prêt à</em> n'a-t-il jamais le même sens, et sa +signification est-elle toujours restreinte à celle-ci, <em>disposé à</em>, +<em>préparé à</em>? c'est ce qu'il s'agit de décider. M. Molard prononce +affirmativement, et ajoute que Racine et J.-J. Rousseau ont péché<span class="pagenum"><a id="Page_73">[73]</a></span> +contre cette règle. Si ces écrivains étoient seuls, peut-être +hésiterois-je moins; mais le nombre et le caractère de ceux qui ont +parlé comme eux, m'effraie et me retient. Je n'ose condamner des +<em>coupables</em> tels que Bossuet, Rollin, Boileau, Pascal, Racine le fils, +Lefranc de Pompignan, la plupart de leurs contemporains, et même +plusieurs de nos auteurs modernes les plus célèbres.</p> + + +<p>Dans l'Oraison funèbre du chancelier Le Tellier, Bossuet s'exprime +ainsi: «Enfin <em>prêt</em> à rendre l'ame, je rends grâces à Dieu, dit le +chancelier, de voir défaillir mon corps avant mon esprit.»</p> + +<p>«Rome <em>prête</em> à succomber, dit Rollin, se soutint principalement +durant ses malheurs par la confiance et la sagesse du sénat.»</p> + +<p>«Voyez-vous, dit Boileau, la terre ouverte jusqu'en son centre, +l'enfer <em>prêt</em> à paroître?»</p> + +<p>«Il est injuste qu'on s'attache à nous, dit Pascal, quoiqu'on le fasse +avec plaisir et volontairement; nous tromperons ceux à qui nous en +ferons naître<span class="pagenum"><a id="Page_74">[74]</a></span> le désir. Car nous ne sommes la fin de personne, et +nous n'avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pas <em>prêts</em> à +mourir? et ainsi l'objet de leur attachement mourroit.»</p> + +<p>M. Lefranc, en parlant des impies, dit:</p> + +<p class="poem"> +<span class="i0">Le faux calme dont ils jouissent</span><br /> +<span class="i0">Est toujours <em>prêt à</em> se troubler.</span><br /> +<span class="i0">Un éclair seul les fait trembler;</span><br /> +<span class="i0">Ils blasphèment, mais ils frémissent.</span> +</p> + +<p>Racine le fils termine le dernier chant de son Poëme sur la Religion, +par ces vers:</p> + +<p class="poem"> +<span class="i0">À la fin de mes chants, je me hâte d'atteindre,</span><br /> +<span class="i0">Et si je ne sentois ma voix <em>prête à s'éteindre</em>,</span><br /> +<span class="i0">Vous me verriez, etc.</span> +</p> + +<p>M. de Fontanes, dans le Discours qu'il prononça sur la tombe de M. de +Laharpe, dit en parlant de cet illustre écrivain:</p> + +<p>«Les injustices se réparoient; nous étions <em>prêts</em> à le revoir dans ce +sanctuaire des lettres et du goût dont il étoit le plus ferme +soutien.»</p> + +<p>Il me seroit aisé de pousser beaucoup plus loin mes citations; celles +que j'ai produites me paroissent devoir suffire.</p> + +<p>Le<span class="pagenum"><a id="Page_75">[75]</a></span> passage que j'ai cité de Pascal, est vicieux, je le sais. Les +anciens Grammairiens ont enseigné qu'il ne faut pas employer +indifféremment ces deux locutions, <em>prêt de mourir</em><a id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor" title="Voir note 17.">[17]</a>, et <em>prêt à +mourir</em>. Bouhours fonde cette exception sur la nécessité d'éviter +l'équivoque qui peut avoir lieu, et il me paroît que c'est en général +la seule attention qu'aient eue nos bons auteurs. Il est, du reste, +certain que <em>Pascal</em> a écrit <em>prêt à mourir</em>; et cette faute ne prouve +que davantage à mes yeux l'usage dans lequel on étoit d'employer <em>prêt +à</em>, pour signifier également <em>sur le point de</em>, et <em>disposé</em>, <em>préparé +à</em>, en laissant aux phrases antécédentes le soin de déterminer celui +des deux sens dans lequel il falloit l'entendre. Nos éditions +actuelles des <em>Pensées</em>, portent: «Ne sommes-nous pas <em>près de</em> +mourir?» Cette correction est récente: elle fut faite pour la première +fois dans l'édition de 1783.</p> + + +<p>Je<span class="pagenum"><a id="Page_76">[76]</a></span> sais encore que M. de Wailly critique le passage de Rollin. Mais +a-t-il raison? Et ne devoit-il tenir aucun compte des autres écrivains +qui ont parlé comme <em>Rollin</em>, entr'autres de Bossuet et de Boileau? +«Rome, dit M. de Wailly, étoit sur le point de succomber; mais elle +n'y étoit pas <em>disposée</em>. Donc, il falloit dire <em>près de succomber</em>, +et non pas <em>prête à succomber</em>.» Cette remarque suppose toujours ce +qui est en question, savoir que <em>prêt</em> n'a pas d'autre signification +que celle de <em>disposé</em>, et ce point me ramène à l'Académie, dont j'ai +parlé d'abord.</p> + +<p>D'après l'Académie, <em>prêt</em> signifie non-seulement <em>préparé</em>, +<em>disposé</em>, comme le prétend M. Molard, mais encore <em>qui est en état de +faire</em>, ou <em>de souffrir quelque chose</em>. La dernière partie de cette +définition auroit pu, ce me semble, être exprimée avec plus de netteté +et de justesse. Cependant, malgré son obscurité, on voit d'abord +qu'elle donne plus de latitude à la signification du mot <em>prêt</em>; et +certainement dans ce premier exemple, qui vient<span class="pagenum"><a id="Page_77">[77]</a></span> à la suite, le dîner +est <em>prêt à</em> servir, <em>prêt</em> signifie non pas <em>disposé</em>, mais en état +d'<em>être servi</em>.<a id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor" title="Voir note 18.">[18]</a> En second lieu, ne suffit-il pas quelquefois +qu'une personne ou une chose soit <em>sur le point de</em>, pour être <em>en +état de</em>, dans la <em>situation de</em>? Ce qui me fait croire que c'est la +pensée de l'Académie, c'est qu'elle fournit encore cet exemple: Une +maison qui est <em>prête</em> à tomber. Or, je le demande, cela veut-il dire +une maison qui est <em>préparée</em>, <em>disposée à tomber</em>, ou bien une maison +qui est <em>sur le point de tomber</em>? Que l'on rapproche maintenant ces +deux phrases, l'une de Rollin, critiquée par M. de Wailly, et l'autre, +citée comme régulière par l'Académie:</p> + +<p class="poem"> +<span class="i0">Rome <em>prête à</em> succomber,</span><br /> +<span class="i0">Une maison <em>prête à</em> tomber.</span> +</p> + +<p>et<span class="pagenum"><a id="Page_78">[78]</a></span> que l'on prononce. S'il y a quelque différence entre ces deux +exemples, à coup sûr elle est bien subtile.</p> + + +<p>Je finirai cette discussion par une observation importante. Tout le +monde connoît les Remarques de l'abbé d'Olivet. Cet illustre +Grammairien a pris soin de relever dans Racine, non-seulement les mots +<em>qui ont vieilli</em>, mais encore les <em>phrases où il a cru entrevoir +quelque sorte d'irrégularité</em>. Du nombre des pièces qu'il a examinées, +sont Phèdre et Bérénice, et dans ces pièces, on lit les vers suivans:</p> + +<p class="poem"> +<span class="i0">Et que les vains secours cessent de rappeler</span><br /> +<span class="i0">Un reste de chaleur <em>tout prêt</em> à s'exhaler.</span><br /> +<span class="i6"><span class="smcap">Phèdre</span>, act. I, scèn. 3.</span> +</p> + +<p class="poem"> +<span class="i0">Je sens bien que sans vous, je ne saurois plus vivre,</span><br /> +<span class="i0">Que mon cœur de moi-même est <em>prêt</em> à s'éloigner.</span><br /> +<span class="i6"><span class="smcap">Bérénice</span>, act. IV, scèn. 5.</span> +</p> + +<p>Comment l'abbé d'Olivet n'a-t-il pas <em>entrevu</em> dans ces vers et autres +semblables <em>quelque sorte d'irrégularité</em>? Comment dans un examen où +il <em>suppose</em> que les fautes, <em>les vraies fautes se réduisent à si +peu</em>,<span class="pagenum"><a id="Page_79">[79]</a></span> ce sont encore ses termes, comment, dis-je, n'a-t-il pas censuré +ce que M. Molard appelle une <em>faute</em>? Ne seroit-ce pas parce qu'il a +jugé que Racine avoit parlé d'une manière <em>régulière</em> en cette +rencontre?<a id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor" title="Voir note 19.">[19]</a></p> + + + + +<h2><a id="LII"></a>LII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Quadrupler.</span> Prononcez ce mot comme s'il étoit écrit ainsi: +<em>couadrupler</em>..... Il faut prononcer de même la première syllabe +du mot <em>quaterne</em>, <em>in-quarto</em>; mais non dans <em>quatre</em>, +<em>quatrain</em>, <em>équestre</em>, et beaucoup d'autres.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Équestre</span> ne se prononce pas <em>ékestre</em>. Ménage, persuadé que chez les +Latins les mots <em lang="la" xml:lang="la">qui</em>, <em lang="la" xml:lang="la">quœ</em>, <em lang="la" xml:lang="la">quod</em> se prononçoient <em>ki</em>, <em>kœ</em>, +<em>kod</em>, fait une règle générale de cette sorte de prononciation, et +veut, par exemple, que l'on dise <em>acatique</em> pour <em>aquatique</em>,<span class="pagenum"><a id="Page_80">[80]</a></span> en quoi +il se trompe. Cependant il excepte cinq à six mots parmi lesquels se +trouve <em>équestre</em>, que quelques personnes prononçoient dès-lors comme +le veut M. Molard. Prononcez, dit Dumarsais, <em>ue</em> dans <em>équestre</em>, +comme dans <em>écuelle</em>, <em>casuel</em>, <em>annuel</em>. L'Académie donne la même +règle.</p> + + + + +<h2><a id="LIII"></a>LIII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Rave.</span> Petite <em>rave</em>; dites, <em>raifort</em>.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Rave</span>, en ce sens, n'est pas moins françois que <em>raifort</em>. Voici ce que +dit l'Académie: «On appelle aussi et plus communément <em>rave</em>, cette +plante potagère dont la racine est d'un rouge foncé, tendre, +succulente, cassante, et bonne à manger.»</p> + + + + +<h2><a id="LIV"></a>LIV.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Rafroidir.</span> Ne dites pas, le dîner <em>rafroidit</em>; mais dites, <em>se +refroidit</em>, en prononçant l'e muet.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Refroidir<span class="pagenum"><a id="Page_81">[81]</a></span></span> est un verbe que l'on peut employer comme actif, comme +neutre et comme réciproque. Ainsi il n'est pas moins exact de dire le +<em>dîner refroidit</em>, que le <em>dîner se refroidit</em>.</p> + + + + +<h2><a id="LV"></a>LV.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Rempailler</span>, pour exprimer l'action de remettre la paille à des +chaises. Ce mot ne se trouve pas dans l'Académie. Dites, +<em>empailler</em> une chaise. Cependant ce réduplicatif me paroît +nécessaire pour exprimer l'action par laquelle on remet de la +paille à une chaise. On pourroit dire <em>rempailler</em>, comme on dit +<em>refaire</em>.</p> + +<hr /> + +<p>S'il n'est pas permis d'employer <em>rempailler</em>, il ne faudra pas se +servir non plus de <em>repeindre</em>, <em>retailler</em>, <em>rouvrir</em>, <em>repolir</em>, +pour dire, peindre, tailler, ouvrir, polir une seconde fois; car +toutes ces expressions, comme celle que condamne M. Molard, ne se +trouvent point<span class="pagenum"><a id="Page_82">[82]</a></span> dans l'Académie. Rien n'est plus ordinaire que de voir +des personnes d'ailleurs très-instruites, rejeter un très-grand nombre +de <em>réduplicatifs</em> que l'on trouve dans nos meilleurs auteurs, anciens +et modernes, et s'autoriser sur ce point du silence de l'Académie. Il +me semble que plus on veut être sévère en matière de langage, plus on +doit se tenir sur ses gardes, afin de ne condamner que ce qui doit +l'être. C'est sur-tout alors qu'il importe de connoître le plan +d'après lequel a été fait un Dictionnaire, et d'en bien saisir +l'esprit. M. Molard se seroit dispensé de faire l'article qui donne +lieu à ces remarques, s'il eût eu l'attention de lire, ou plutôt s'il +se fût rappelé la Préface du Dictionnaire de l'Académie. Les +rédacteurs s'expriment ainsi:</p> + +<p>«Il a paru qu'il <em>n'étoit pas nécessaire</em> de rapporter le +<em>réduplicatif</em> de chaque verbe, lorsque ce <em>réduplicatif</em> ne signifie +que la réitération de la même action, comme <em>reparler</em> qui ne veut +dire que <em>parler une seconde fois</em>. Mais lorsqu'un<span class="pagenum"><a id="Page_83">[83]</a></span> verbe, qui dans un +sens est <em>réduplicatif</em>, a un autre sens dans lequel il ne l'est +point, comme <em>redire</em>, qui signifie souvent autre chose que <em>dire une +seconde fois</em>, on lui donne une place dans son rang alphabétique.»<a id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor" title="Voir note 20.">[20]</a></p> + + + + +<h2><a id="LVI"></a>LVI.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Rêver</span>, dans le sens de faire un songe en dormant, veut être suivi +de la préposition <em>de</em>, et non de la préposition <em>à</em>. On dit, j'ai +rêvé de vous, et non j'ai rêvé à vous, etc.</p> + +<hr /> + +<p>Le verbe <em>rêver</em>, dans le sens que lui donne<span class="pagenum"><a id="Page_84">[84]</a></span> M. Molard, rejette +quelquefois également la préposition <em>à</em> et la préposition <em>de</em>. «Si +nous <em>rêvions</em> toutes les nuits <em>la même chose</em>, dit Pascal, elle nous +affecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous les +jours.»</p> + +<p>L'Académie, au mot <em>rêver</em>, dit: «Il est quelquefois actif, <em>j'ai +rêvé</em> telle chose; <em>voilà ce que j'ai rêvé</em>; vous <em>avez rêvé</em> cela.»</p> + + + + +<h2><a id="LVII"></a>LVII.</h2> + + +<div class="blockquot"><p><span class="smcap">Rien.</span> Le mot <em>rien</em> n'admet jamais les mots <em>pas</em> et <em>point</em>, qui +sont le complément de la négation. Ainsi Racine <em>a eu tort</em> de +dire dans les Plaideurs:</p> + +<p class="citation">On ne veut <em>pas rien</em> faire ici qui vous déplaise.</p></div> + +<hr /> + +<p>La décision que l'on vient de lire est juste. Mais d'après les termes +dont M. Molard se sert en condamnant une phrase vicieuse<span class="pagenum"><a id="Page_85">[85]</a></span> en +elle-même, on pourroit croire que Racine ignoroit qu'il ne faut pas +construire le mot <em>rien</em> avec la négation <em>pas</em>, et l'on <em>auroit +tort</em>.</p> + +<p>Autrefois, rien n'étoit plus commun dans certaines classes de la +société, que la locution vicieuse dont il s'agit ici. Racine l'a +placée à dessein dans la bouche du fils de Dandin, Léandre, qui, dans +la scène dont il est question, joue le rôle de commissaire. C'est ce +que fait observer Louis Racine, dans ses Remarques sur les tragédies +de son père; il déclare que cette faute a été commise <em>exprès</em>. M. +Luneau-de-Boisjermain trouve, il est vrai, cette apologie <em>puérile</em>; +cela n'étonne pas dans un homme qui s'imaginoit savoir mieux le +françois que celui dont il commentoit les œuvres. L'abbé d'Olivet, +critique beaucoup plus éclairé, dit positivement: «Racine n'a usé de +ce barbarisme que pour faire rire.» Je n'ignore pas que ce Grammairien +ajoute: «Pourquoi chercher dans un langage corrompu le germe de la +bonne plaisanterie?»<span class="pagenum"><a id="Page_86">[86]</a></span> Mais cette question peut aussi bien s'appliquer +à ces vers:</p> + +<p class="poem"> +<span class="i0">Quand je vois les états des Babyboniens,</span><br /> +<span class="i0">Transférés des Serpens aux Nacédoniens, etc.</span> +</p> + +<p>qu'au vers qui fait le sujet de cet article. Comme ce <em>tort</em>, si c'en +est un, n'est pas celui que reproche M. Molard, et n'a aucun rapport à +la Grammaire, je ne m'y arrêterai pas.</p> + + + + +<h2><a id="LVIII"></a>LVIII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Seille.</span> Vaisseau de bois pour laver ou pour d'autres usages, et +dont les bords sont fort bas. Dites, <em>baquet</em> ou petit cuvier. La +première de ces dénominations est générale; mais elle n'en est pas +moins vicieuse. On ne parviendra jamais à la proscrire à Lyon. +Peut-être exprime-t-elle un vaisseau d'une forme particulière, et +alors il n'est pas étonnant qu'on lui ait donné un nom +particulier. Quoiqu'il en soit,<span class="pagenum"><a id="Page_87">[87]</a></span> <em>il est bon de savoir qu'on ne le +trouve dans aucun Dictionnaire</em>. Je crois qu'il tire son origine +de <span lang="grc" xml:lang="grc">Σηγία</span>, vase qui a la forme d'un seau.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Seille</span> est un mot extrêmement ancien et qui se rencontre dans les +écrivains du 15.<sup>e</sup> et du 16.<sup>e</sup> siècle. Cette expression, employée dans +plusieurs provinces, n'a point été conservée par l'Académie. Je ne +vois pas <em>à quoi il pourroit être bon de savoir qu'on ne la trouve +dans aucun Dictionnaire</em>, en cas que cela fût vrai. Mais M. Molard a +avancé un fait bien hasardé, et n'a pas poussé très-loin ses +recherches, soit sur le mot, soit sur l'étymologie. <em>Seille</em> se trouve +dans la plupart des Dictionnaires qui ont paru depuis 1600 jusqu'en +1771. Je me contente de rappeler celui du médecin Borel, connu sous le +nom de <cite>Dictionnaire des termes du vieux françois</cite>, celui de Ménage et +celui de Trévoux.<span class="pagenum"><a id="Page_88">[88]</a></span> Tous s'accordent à le faire dériver de <em lang="la" xml:lang="la">situla</em> +comme <em>seau</em> de <em lang="la" xml:lang="la">situlum</em>. Le Dictionnaire de Trévoux entre dans de +plus grands détails, et dit: «<em>Seille</em>, vieux mot qui signifie un +<em>seau</em>, s'emploie encore en beaucoup d'endroits..... Il signifie plus +particulièrement en quelques provinces, un vaisseau de bois sans fond +par le haut, et qui a la grosseur d'une feuillette.»</p> + +<p>On trouve même <em>seillet</em>, diminutif de <em>seille</em>, mot que nos aïeux +employoient comme synonyme de <em>benoitier</em> ou <em>bénitier</em>, parce que le +bénitier a la forme d'une <em>petite seille</em>.</p> + +<p>Le Glossaire de Ducange fait dériver <em>seille</em> de <em lang="la" xml:lang="la">sellus</em>, mot latin +du moyen âge, qui désignoit une mesure de choses liquides.</p> + +<p>Quant au mot <span lang="grc" xml:lang="grc">Σηγία</span>, dont M. Molard veut que <em>seille</em> tire son +origine, les auteurs que j'ai cités n'en parlent pas: d'ailleurs +<span lang="grc" xml:lang="grc">Σηγία</span> n'est pas grec. L'imprimeur s'est sûrement trompé; il +falloit dire, <span lang="grc" xml:lang="grc">Τήλια</span>, ou <span lang="grc" xml:lang="grc">Σήλια</span>, mot qui désigne un +vase en<span class="pagenum"><a id="Page_89">[89]</a></span> forme de tonneau ouvert d'un côté, ou de grand <em>seau</em> dans +lequel on faisoit le pain.</p> + + + + +<h2><a id="LIX"></a>LIX.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Suel.</span> Place où l'on bat le blé. Dites, <em>aire</em>, s. m. <em>Cet aire</em> +est fort <em>grand</em>.</p> + +<hr /> + +<p>C'est probablement par distraction que M. Molard donne une décision +pareille. Il est impossible qu'il ne sache pas que le substantif +<em>aire</em> est féminin, et que conformément à l'Académie, il faut dire +<em>cette</em> aire est fort <em>grande</em>.<a id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor" title="Voir note 21.">[21]</a></p> + + + + +<h2><a id="LX"></a>LX.</h2><p><span class="pagenum"><a id="Page_90">[90]</a></span></p> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Tailleuse.</span> Celle qui fait des robes de femme; dites, <em>couturière</em>. +La <em>tailleuse</em> est la <em>femme</em> du tailleur.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Tailleuse</span> n'est françois dans aucun sens; on s'en servoit autrefois +pour désigner une <em>couturière</em>: on le trouve avec cette signification +dans les anciens Dictionnaires. L'Académie l'a rejeté. Mais +<em>tailleuse</em> ne se trouve nulle part pour désigner la femme d'un +<em>tailleur</em>. Cette manière d'entendre les substantifs ou les adjectifs +terminés en <em>eur</em> qui ont le féminin en <em>euse</em>, n'est point dans +l'analogie de la langue françoise.</p> + +<p>L'Académie appelle <em>blanchisseuse</em>, <em>revendeuse</em>, <em>brodeuse</em>, etc. non +pas la <em>femme</em> du <em>blanchisseur</em>, du <em>revendeur</em>, du <em>brodeur</em>, etc.; +mais bien la femme qui blanchit, qui revend, qui brode, etc. Si +<em>tailleuse</em> eût été rangé parmi les noms françois, il auroit suivi la +même loi. Au<span class="pagenum"><a id="Page_91">[91]</a></span> reste, «<em>tailleuse</em>, pour signifier <em>couturière</em>, ne +vaut pas mieux, selon un ancien Dictionnaire, que <em>couturier</em> pour +dire <em>tailleur</em>.»</p> + + + + +<h2><a id="LXI"></a>LXI.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Taper.</span> Donner des coups à quelqu'un pour le battre; dites, +<em>frapper</em>.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Taper</span>, dans le sens de frapper, est une expression françoise, mais +populaire. L'Académie l'admet, et cite ces phrases: il l'a bien +<em>tapé</em>, je vous <em>taperai</em> bien, etc.</p> + + + + +<h2><a id="LXII"></a>LXII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Taquier.</span> Celui qui construit des bateaux. Ce mot n'est pas +françois. Je ne connois point de mot qui désigne ce genre +d'ouvrier. On peut dire <em>constructeur de bateaux</em>.</p> + +<hr /> + +<p>L'ouvrier qui construit un bateau, doit être désigné sous le nom de +<em>charpentier de bateau</em>,<span class="pagenum"><a id="Page_92">[92]</a></span> comme celui qui fait la charpente d'un +vaisseau s'appelle <em>charpentier de vaisseau</em>.</p> + + + + +<h2><a id="LXIII"></a>LXIII.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Terre.</span> Tomber <em>à terre</em>, et tomber <em>par terre</em>, ne signifient pas +tout-à-fait la même chose. Ce qui tombe <em>à terre</em> tient à la +terre; ce qui tombe <em>par terre</em> n'y tient pas. C'est la +distinction que met Roubaud entre ces deux locutions.</p> + +<hr /> + +<p>La distinction qu'établit ici M. Molard, entre <em>tomber à terre</em> et +<em>tomber par terre</em>, est exprimée en termes si obscurs, que j'ai déjà +vu bien des personnes qu'elle a embarrassées. Mais son principal +défaut n'est pas d'être en quelque sorte inintelligible pour ceux qui +n'y apportent qu'une attention ordinaire; elle est absolument fausse. +Pour être exact, M. Molard devoit dire tout le contraire de ce qu'il a +dit. <em>Tomber par terre</em> se dit d'une personne<span class="pagenum"><a id="Page_93">[93]</a></span> ou d'une chose qui +étant déjà <em>à terre</em>, tombe de sa hauteur; et <em>tomber à terre</em> ne doit +s'employer qu'en parlant d'une personne ou d'un objet qui étant élevé +au-dessus de terre, tombe de haut. Cette distinction est de l'abbé +Girard. «Un homme, dit-il, qui passe dans une rue et qui vient à +tomber, <em>tombe par terre</em>, et non <em>à terre</em>, car il y est déjà. Mais +un couvreur à qui le pied manque sur un toit, <em>tombe à terre</em>, et non +<em>par terre</em>.»</p> + +<p>M. Molard cite à l'appui de son opinion, l'abbé Roubaud. M. Molard se +trompe; l'abbé Roubaud, dans ses Synonymes, n'a rien écrit sur le +verbe <em>tomber</em>.</p> + + + + +<h2><a id="LXIV"></a>LXIV.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Valter.</span> Il me fait valter sans cesse, pour dire, il me fait aller +et venir sans but et sans utilité. Ce mot n'est pas françois; il +faut exprimer l'idée qu'on lui attache par une périphrase.</p> + +<hr /> + +<p>Le<span class="pagenum"><a id="Page_94">[94]</a></span> mot que M. Molard condamne est françois. L'erreur de ceux qui +l'emploient ne consiste que dans la manière de le prononcer ou de +l'écrire. Il faut écrire <em>valeter</em>.</p> + +<p>«On dit d'un homme qui a été obligé de faire plusieurs démarches +pénibles et désagréables auprès de quelqu'un pour obtenir ce qu'il +demandoit, qu'il a été obligé de <em>valeter</em>; qu'on l'a fait <em>valeter</em> +long-temps.» (<cite>Dict. de l'Acad.</cite>)</p> + + + + +<h2><a id="LXV"></a>LXV.</h2> + + +<p class="blockquot"><span class="smcap">Zéphyr.</span> Quand ce mot est écrit de cette manière, il signifie +l'<em>haleine des zéphyrs</em>. Alors il peut prendre le nombre pluriel. +<em>Zephyre</em> signifiant l'amant de Flore, ne prend ni article, ni +pluriel, et se termine par un e muet.</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Zéphyr</span> ne signifie pas plus l'<em>haleine des zéphyrs</em>, que <em>aquilon</em> ne +signifie le <em>souffle des aquilons</em>. On donne le nom de<span class="pagenum"><a id="Page_95">[95]</a></span> <em>zéphyr</em> à +toute espèce de vent doux et agréable. On emploie ce mot au singulier +comme au pluriel. Les <em>doux zéphyrs</em>, <em>un zéphyr rafraîchissant</em>.</p> + +<p>Lorsque le <em>zéphyr</em> est considéré comme une divinité mythologique, on +écrit et on prononce <em>Zéphyre</em>, sans article.</p> + +<p>Les anciens donnoient le nom de <em>zéphyrus</em> à un vent violent venant du +couchant.</p> + +<p class="poem i0"><em lang="la" xml:lang="la">Eurum ad se Zephyrumque vocat.</em> <span class="smcap">Virg.</span></p> + +<p>Quelques traducteurs rendent <em lang="la" xml:lang="la">Zephyrum</em> par <em>Zéphyre</em>, et placent l'e +muet pour éviter la confusion qui pourroit sans cela avoir lieu avec +<em>zéphyr</em>.<a id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor" title="Voir note 22.">[22]</a> L'Académie ne fait pas cette distinction.</p> + + +<p>Au reste, l'<a id="ortographe">ortographe</a> de <em>zéphyr</em> a long-temps varié; nos premiers +poètes écrivoient <em>zéphyr</em> ou <em>zéphyre</em>, selon que la mesure +l'exigeoit. Mais en prose, il falloit, selon Ménage, toujours dire le +<em>zéphyre</em> au singulier, et les <em>zéphyrs</em> au pluriel.<a id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor" title="Voir note 23.">[23]</a></p> + + + + +<h3><a id="ERRATA"></a><em>ERRATA.</em></h3><p><span class="pagenum"><a id="Page_96">[96]</a></span></p> + + +<div class="errata"> +<ul class="lsoff"> +<li><a href="#Page_6">Pag. vj</a> de la Préface, lig. 14, <em>quelque soit</em>, lisez, <em>quel que +soit</em>, <em>etc.</em></li> + +<li><a href="#Page_11">Pag. 11</a>, lig. 3 et 19, <em>M. de la Harpe</em>, lisez, <em>M. de Laharpe</em>.</li> + +<li><a href="#Page_40">Pag. 40</a>, lig. 15, <em>il y a quelque différence</em>, lisez, <em>il y a +quelques différences</em>.</li> + +<li><em><a href="#Page_40">Ibid.</a></em>, lig. 16, <em>l'a assignée</em>, lisez, <em>les a assignées</em>.</li> + +<li><a href="#Page_48">Pag. 48</a>, <em>grappire</em>, <em>grappare</em>, lisez, <em lang="la" xml:lang="la">grapire</em>, <em lang="it" xml:lang="it">grapare</em>.</li> + +<li><a href="#Page_49">Pag. 49</a>, lig. 3, dans ces phrases <em>monter</em>, lisez, dans ces +phrases, <em>monter</em>, etc.</li> + +<li><a href="#Page_67">Pag. 67</a>, lig. 15, et <a href="#Page_68">pag. 68</a>, lig. 7 et 11, <em>myrthe</em>, lisez, +<em>myrte</em>.</li> +</ul></div> + +<div class="footnotes"> +<h3>NOTES :</h3> +<ol> +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_1_1"></a> Cela a lieu sur-tout dans quelques pensions.</p> +<p>On feroit un livre vraiment curieux si l'on recueilloit toutes les +locutions vicieuses que certaines personnes substituent au bon langage +avec l'intention de corriger celui qui est mauvais. Ici l'on dit qu'on +va <em>promener</em>, là qu'on ne <em>mouche</em> pas; ailleurs, on recommande à une +demoiselle de se tenir <em>droit</em>, etc. M. Molard condamne les deux +premières de ces locutions; il autorise la troisième.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_2_2"></a> Art poétique, chant premier.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_3_3"></a> Les Dictionnaires italiens et espagnols définissent +le mot <em>classique</em> d'une manière qui rappelle évidemment la +même étymologie.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_4_4"></a> Cours de Littér., tom. 1.<sup>er</sup></p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_5_5"></a> Ibid., tom. 2.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_6_6"></a> Cours de Littérature, <em>t. XVI, p. 160</em>.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_7_7"></a> Gattel ne donne pas de féminin à <em>garant</em>. Il admet +cependant <em>garante</em>, en parlant de traités politiques. <em>La Suède</em> +<em>est garante</em>, etc.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_8_8"></a> Il me semble que les médecins appellent cette maladie +<em>hypocondrie</em>.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_9_9"></a> Mauv. lang. corr., au mot <em>Falloir</em>.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_10_10"></a> Voyez aussi l'Essai sur les Convenances +grammaticales.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_11_11"></a> Voyez les Dictionnaires publiés sous ces titres: +<cite>Dictionnaire de l'Académie, revu par l'Académie +elle-même</cite>.—<cite>Dictionnaire de l'Académie, avec les mots nouveaux</cite>.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_12_12"></a> Traité des études.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_13_13"></a> Caract. de La Bruyère, chap. des esprits forts.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_14_14"></a> Discours sur l'histoire universelle.</p> +<p>M. de Laharpe a également employé l'adjectif <em>parfait</em> au +comparatif. <em>Voy.</em> la phrase citée, <a title="Voir page 29" href="#Page_29">pag. 29</a> de ces Observations.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_15_15"></a> Voyez l'Académie, au mot <em>orge</em>.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_16_16"></a> Il est à remarquer qu'autrefois <em>prêt de</em>, <em>prête +de</em> signifioient également <em>disposé à</em> et sur <em>le point de</em>. Nous +venons de voir que les Lexicographes de Trévoux ont dit <em>ville</em> +<em>prête de se rendre</em>; ce qui certainement veut dire: ville <em>sur le</em> +<em>point de</em> se rendre. Vaugelas, dans sa traduction de Quinte-Curce, +fait dire aux soldats d'Alexandre: «Nous sommes tout <em>prests</em> +d'aller où vous voudrez.» Ce qui ne signifie pas moins +incontestablement: Nous sommes <em>disposés</em> à aller où vous +voudrez.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_17_17"></a> J'écris ici <em>prêt</em> de mourir, parce que c'est ainsi +qu'on écrivoit dans le 17.<sup>e</sup> siècle.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_18_18"></a> Ce seroit une chose fort intéressante que l'examen +des locutions dans lesquelles le verbe actif est employé dans un +sens passif, comme dans ces phrases: <em>Prêt</em> à servir, bon à +manger, qui signifient bon à <em>être mangé</em>, prêt à <em>être servi</em>. +Mais ce n'est pas ici le lieu.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_19_19"></a> M. Luneau de Boisjermain garde également le silence +sur cette prétendue faute de Racine.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_20_20"></a> Préface du Diction. de l'Acad., p. <span class="smcap">IV.</span>—L'Académie +n'a pas été toujours fidelle à son plan. Malgré l'article qu'on +vient de lire, elle a placé dans son Dictionnaire quelques +réduplicatifs qui n'expriment que la <em>réitération de la même</em> +<em>action</em>, tels que <em>rebâtir</em>, <em>remoudre</em>, etc. C'est une des +raisons qui ont pu tromper ceux qui n'ont pas lu la Préface.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_21_21"></a> Je ne connois qu'un Vocabulaire dans lequel le mot +<em>aire</em> soit indiqué comme masculin; mais c'est une faute +d'impression d'autant plus évidente qu'on a fait <em>aire</em> féminin +dans les exemples cités à la suite.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_22_22"></a> Voyez entr'autres Virgile, traduit par Binet.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> </li> + +<li class="footnote"><p><a id="Footnote_23_23"></a> Observations sur la langue françoise.</p> +<a title="Retour" href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> </li> +</ol> +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Observations grammaticales sur +quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage, by Guy-Marie Deplace + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS GRAMMATICALES *** + +***** This file should be named 38660-h.htm or 38660-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/6/6/38660/ + +Produced by Anna Tuinman, Valérie Leduc, Hugo Voisard and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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