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+The Project Gutenberg EBook of Observations grammaticales sur quelques
+articles du Dictionnaire du mauvais langage, by Guy-Marie Deplace
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Observations grammaticales sur quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage
+
+Author: Guy-Marie Deplace
+
+Release Date: January 24, 2012 [EBook #38660]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS GRAMMATICALES ***
+
+
+
+
+Produced by Anna Tuinman, Valérie Leduc, Hugo Voisard and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+ OBSERVATIONS GRAMMATICALES
+
+ SUR
+
+ QUELQUES ARTICLES DU DICTIONNAIRE
+ DU MAUVAIS LANGAGE.
+
+ PAR G.-M. DEPLACE.
+
+
+ _Grammatica plus habet in recessu
+ quam in fronte promittit._
+ QUINTIL. cap. IV.
+
+
+ À LYON,
+ De l'Imprimerie de BALLANCHE père et fils,
+ aux Halles de la Grenette.
+
+ 1810.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+Le _Mauvais Langage corrigé_ est, sans contredit, un livre utile et
+propre à faire disparoître un grand nombre de locutions vicieuses
+usitées à Lyon, même parmi les personnes qui se piquent de parler
+correctement. Néanmoins un pareil ouvrage, pour répondre à son titre,
+me paroît exiger un travail beaucoup plus étendu et sur-tout plus
+approfondi que celui que M. Molard vient de publier.
+
+Il est naturel que l'attention du Lexicographe se porte d'abord sur
+les mots considérés séparément et sans rapport à leur construction
+grammaticale. Il faut faire connoître ceux que proscrit le bon usage,
+en déterminer la valeur précise, et indiquer avec justesse ceux qu'il
+convient de leur substituer. Mais est-il à propos de comprendre dans
+cette nomenclature les expressions qui n'appartiennent qu'aux
+dernières classes du peuple? Les gens qui les emploient n'achètent pas
+de dictionnaire; ils ne lisent pas. Et d'ailleurs on feroit des
+volumes si l'on vouloit recueillir cette foule de mots bizarres,
+ridicules, dénaturés de mille manières, et souvent créés par l'ouvrier
+ignorant, au moment même où il en a besoin pour rendre sa pensée. Un
+livre de grammaire n'est destiné qu'aux personnes qui mettent quelque
+intérêt à bien parler, et ce n'est certainement pas de la bouche de
+ces personnes que sortent des mots tels que ceux-ci: _agotiau_,
+_apincher_, _bleusir_, _cologne_, _égrafiner_, et tant d'autres que je
+me dispense de citer.
+
+Mais ce ne sont pas seulement les termes surannés, impropres ou
+barbares qui altèrent la pureté de la langue. Les alliances de mots
+que le goût réprouve, l'emploi irrégulier de certains temps ou de
+certaines personnes des verbes, la mauvaise construction des autres
+parties du discours, en un mot, les fautes locales contre la syntaxe,
+fautes si communes et si graves, voilà, ce me semble, ce qui doit
+principalement occuper l'écrivain qui veut être le réformateur du
+langage.
+
+Toutefois, en embrassant les divers objets dont je viens de parler, il
+n'atteindra son but qu'autant que ses jugemens exprimés d'une manière
+nette, exacte et précise, seront d'ailleurs conformes aux règles d'une
+saine logique et aux décisions de ceux dont l'autorité en fait de
+langue est universellement reconnue. Il lui importe par-dessus tout de
+ne rejeter un mot, une phrase, qu'après avoir acquis la certitude que
+cette phrase, ce mot, méritent de l'être. Sans cette précaution, on
+censure souvent ce qu'on ignore: à un mot précieux par son exactitude,
+on en substitue un autre qui n'exprime que vaguement la même idée, et
+l'on appauvrit ainsi la langue au lieu de l'épurer.
+
+Un livre de la nature de celui dont il s'agit ici, ne doit donc
+contenir que des décisions fondées sur des principes fixes et
+incontestables. Il faut qu'on ne puisse pas élever le moindre doute
+sur les assertions du grammairien qui prononce en maître, et que si
+par hasard le lecteur peu docile veut remonter aux sources, il n'en
+revienne qu'avec plus de défiance de lui-même et plus de respect pour
+l'écrivain.
+
+Quel que soit d'ailleurs le mérite du Dictionnaire de M. Molard, il ne
+réunit malheureusement pas tous les caractères dont je viens de
+parler, et l'on risqueroit plus d'une fois de s'égarer en le suivant
+aveuglément. La plupart des articles qui le composent sont exacts;
+mais il en est encore un bien grand nombre qui renferment des
+décisions absolument opposées à celles des maîtres. Quelquefois ce
+Grammairien condamne des expressions admises par l'Académie, et les
+remplace par d'autres beaucoup moins précises. D'autres fois, il
+cherche à étayer ses opinions par des principes que l'usage et la
+logique s'accordent à rejeter. Ces erreurs sont d'autant plus
+dangereuses que le nom de l'auteur suffit aux yeux de bien des gens
+pour leur donner du crédit.[1] Il me paroît important de les faire
+connoître, et c'est le but des Observations que l'on va lire. Il n'y
+sera pas question du style de l'auteur; mon intention n'est point de
+m'arrêter à ce qui lui est personnel. En prenant la plume, je n'ai
+d'autre motif que celui d'être utile, et d'éclairer l'ignorance de
+quelques personnes consacrées à l'éducation, qui, lorsqu'on leur
+assure que telle ou telle expression est exacte, se contentent de
+répondre que cette expression est condamnée dans le Dictionnaire du
+mauvais langage.
+
+ [Note 1: Cela a lieu sur-tout dans quelques pensions.
+
+ On feroit un livre vraiment curieux si l'on recueilloit toutes les
+ locutions vicieuses que certaines personnes substituent au bon
+ langage avec l'intention de corriger celui qui est mauvais. Ici
+ l'on dit qu'on va _promener_, là qu'on ne _mouche_ pas; ailleurs,
+ on recommande à une demoiselle de se tenir _droit_, etc. M. Molard
+ condamne les deux premières de ces locutions; il autorise la
+ troisième.]
+
+Je suivrai dans mes Observations l'ordre alphabétique adopté par M.
+Molard: je rapporterai fidèlement ses articles; mes remarques
+viendront après.
+
+
+_Nota._ Je dois avertir que lorsque je cite l'Académie, je n'entends
+parler que du dernier Dictionnaire qu'elle a elle-même publié,
+Dictionnaire qu'il ne faut point confondre avec ceux qui depuis quinze
+à vingt ans ont paru sous le nom de cette illustre compagnie, et qui
+ne font pas autorité.
+
+
+
+
+OBSERVATIONS GRAMMATICALES
+
+SUR QUELQUES ARTICLES DU DICTIONNAIRE DU MAUVAIS LANGAGE.
+
+
+
+
+I.
+
+
+ À. On ne doit pas sous-entendre cette préposition dans la phrase
+ suivante et autres semblables: ma curiosité a failli _être punie_.
+ Dites, à être punie.
+
+ Faillir ne se construit pas avec la préposition _de_.
+
+
+FAILLIR _à_ et FAILLIR _de_ sont deux locutions également françoises,
+et autorisées, en ces termes, par l'Académie: «On dit qu'une chose _a
+failli à arriver, d'arriver_, pour dire qu'elle a été sur le point
+d'arriver, qu'il a tenu à peu qu'elle n'arrivât. _Il a failli à être
+assassiné_; _j'ai failli à tomber_, _j'ai failli de tomber_. Toutes
+ces phrases sont du style familier.»
+
+
+
+
+II.
+
+
+ AFFAIRÉ. Il est très-_affairé_. Quoique cette expression soit
+ généralement répandue, elle n'en est pas moins vicieuse.
+
+
+En lisant le Dictionnaire de M. Molard, je n'ai pu qu'être étonné de
+voir que l'auteur eût si souvent oublié de consulter l'Académie.
+_Affairé_ n'est point une expression vicieuse. On dit d'un homme qui a
+beaucoup d'affaires, qu'il est _très-affairé_. C'est un mot du style
+familier.
+
+
+
+
+III.
+
+
+ AIR. Doit-on dire cette femme a l'_air_ bon ou a l'_air_ bonne?
+ Les sentimens sont partagés. Ceux qui soutiennent qu'il faut dire
+ a l'_air bon_, disent que c'est le mot _air_ qui régit
+ l'adjectif; car c'est l'air qui est bon..... M. Domergue nous
+ apprend que M. de Laharpe (pris pour juge) décida qu'il falloit
+ dire: cette soupe a l'_air_ bonne. Voici sans doute la raison sur
+ laquelle il fondoit sa décision. Quand on dit: cette soupe a
+ l'_air bonne_, il y a ellipse; c'est comme si l'on disoit cette
+ soupe _paroît_ bonne; cette soupe, a l'air d'être bonne. _Les mots
+ a l'air étant l'équivalent du verbe_ paroît, _il s'en suit que
+ l'adjectif doit s'accorder avec le mot soupe qui est du
+ féminin....._ Je crois que l'usage a décidé la question; par-tout
+ on dit: cette soupe a l'air _bonne_..... Je ne condamne aucune des
+ deux façons de parler.
+
+
+Je doute fort que M. de Laharpe ait donné la décision qu'on lui
+attribue, et les raisons sur lesquelles M. Molard croit que cette
+décision a pu être fondée, ne me paroissent rien moins que solide. Je
+vais les examiner.
+
+«Il y a ellipse, dit Dumarsais, quand on supprime dans le discours
+quelque mot qui seroit exprimé selon la construction pleine.»
+
+Si _a l'air_ signifie _paroît_, où sont, je le demande, les mots
+supprimés dans cette phrase: Cette femme a l'air _bonne_? Où est
+l'ellipse? Il est aisé de voir que M. Molard s'est trompé sur ce
+premier point, et que ce ne sont pas les mots _avoir l'air_, mais
+_avoir l'air d'être_, qui sont l'équivalent de paroître. En ce cas, à
+quoi bon employer l'ellipse dans une phrase où la construction
+naturelle est tout-à-la-fois plus régulière et plus claire?
+
+En second lieu, si lorsque une locution peut être remplacée par une
+autre _équivalente_, on est obligé de se conformer à la construction
+qu'exige la locution substituée, quelles ne seront pas les
+conséquences d'un pareil principe? Il sera permis de dire: Cet homme a
+la mine _fier_, cet enfant a la mine _méchant_; et l'on justifiera ce
+langage barbare par des raisons telles que celles-ci: _Avoir la mine_
+signifie _paroître_; ou bien par cette autre: il y a ellipse; _Avoir
+la mine méchant_, signifie _avoir la mine d'être méchant_.
+
+Au lieu de ces singuliers raisonnemens, ne vaut-il pas mieux
+reconnoître que dans le cas dont nous parlons, comme dans tous les
+autres, l'adjectif se rapporte au substantif auquel il est joint et
+s'accorde avec lui? Et l'Académie ne consacre-t-elle pas ce principe,
+lorsque parlant en général et sans désigner le sujet, elle cite ces
+locutions: Avoir l'air guerrier, avoir l'air spirituel, avoir l'air
+hautain? Ne tranche-t-elle pas la question lorsqu'après ces exemples,
+elle ajoute encore ceci: «On dit avoir l'_air bon_, avoir l'_air
+mauvais_, pour dire avoir la mine d'un bon homme ou d'un méchant
+homme»? Est-il possible de ne pas voir que dans ces phrases, les mots
+_bon_, _mauvais_ se rapportent nécessairement au substantif _air_
+exprimé, et non pas à un sujet dont l'infinitif _avoir_ fait
+abstraction?
+
+
+
+
+IV.
+
+
+ AMATEUR. Ce mot a-t-il un féminin?... Il me semble que l'analogie
+ nous autorise à donner un féminin à ce mot. On dit une
+ _spectatrice_, une _actrice_, une force _créatrice_... Il faut
+ donc donner à _amateur_ une inflexion féminine.
+
+
+En général, M. Molard ne reconnoît comme françois que les mots qui se
+trouvent dans l'Académie. N'étoit-il pas naturel d'appliquer ce
+principe en cette occasion? Pour décider la question qu'il propose
+ici, il suffit d'ouvrir le Dictionnaire qui fait autorité. Ce
+Dictionnaire n'admet que le masculin dans _amateur_, tandis qu'il
+donne un féminin à _spectateur_, à _acteur_, etc. Il faut donc s'en
+tenir là. Il me seroit facile de citer une multitude de mots qui ne
+sont pas françois, quoiqu'ils aient en leur faveur l'espèce d'analogie
+qu'invoque M. Molard. Les principes de l'analogie ne prouveront jamais
+que tels ou tels mots doivent exister dans une langue; ils ne servent
+qu'à indiquer la manière la plus régulière de les employer, en cas
+qu'on les adopte.
+
+
+
+
+V.
+
+
+ BALUSTRE. Sorte de petit pilier façonné..... Il ne faut pas
+ confondre ce mot avec _balustrade_; celui-ci est un assemblage de
+ _balustres_. Cependant l'Académie leur donne quelquefois la même
+ signification.
+
+
+Le mot _balustrade_ ne peut jamais signifier un seul pilier; mais
+_balustre_ peut, quand on le veut, être employé pour _balustrade_. En
+ce sens, il est autorisé, non-seulement par l'Académie, mais encore
+par nos meilleurs écrivains. S'il falloit n'entendre par _balustre_
+qu'un _pilier façonné_, le dernier de ces vers de Boileau:
+
+ Ici s'offre un perron; là, règne un corridor;
+ Là, ce balcon s'enferme en un _balustre_ d'or.[2]
+
+deviendroit absolument inintelligible.
+
+ [Note 2: Art poétique, chant premier.]
+
+
+
+
+VI.
+
+
+ BENNE. C'est une de ces expressions locales nécessaires, ou parce
+ que l'invention des choses qu'elles désignent est de fraîche date,
+ ou parce que l'instrument a une forme particulière.
+
+ BENOT. Dites, _banneau_.
+
+
+BENNE, BENNEAU, BANNEAU, ne se trouvent point dans le Dictionnaire de
+l'Académie. Le Dictionnaire de Trévoux les admet tous les trois, et ne
+donne la préférence à aucun. Il les définit également: vaisseaux de
+bois qui servent à contenir les liquides, le blé, la vendange, la
+chaux, etc. Ces mots viennent du latin _benna_, qu'on retrouve dans
+Varron, et du diminutif _benellus_ qu'employoient les écrivains du
+moyen âge.
+
+_Benneau_ et _benel_ signifioient aussi autrefois une espèce de
+chariot. Ces mots, pris dans les deux sens, sont très-anciens.
+
+
+
+
+VII.
+
+
+ BRETAGNE. Pièce de fonte qu'on applique au fond de la cheminée.
+ Dites, _plaque_ ou _contre-mur_.
+
+
+CONTRE-MUR, pris dans le sens que lui donne ici M. Molard, n'est pas
+françois. Un _contre-mur_ est un mur que l'on bâtit le long d'un
+autre, pour le conserver. On fortifie quelquefois le mur d'une
+terrasse par un _contre-mur_.
+
+
+
+
+VIII.
+
+
+ BROCHE DE BAS. Petite verge de fer. Dites, _aiguille_, s. f.;
+ _aiguille de bas_. Dans ce sens, _broche_ et _brocher_ ont
+ vieilli.
+
+
+BROCHE est françois dans le sens que M. Molard indique. L'Académie ne
+dit point que ce mot ait vieilli.
+
+
+
+
+IX.
+
+
+ CANEÇONS. Sorte de culotte de toile ou de coton. Dites,
+ _caleçons_, s. m. pl.; donnez-moi des caleçons. Ce mot s'emploie
+ _toujours_ au pluriel.
+
+
+M. Molard assujettit à la même règle les mots _pincette_ et
+_tenaille_. L'Académie n'emploie _caleçon_ qu'au singulier. _Caleçon_
+de toile; se mettre en _caleçon_; être en _caleçon_. Le Dictionnaire
+de Trévoux s'exprime de même, et ajoute seulement qu'on _peut_
+employer ce mot au pluriel. Quant aux mots _pincette_ et _tenaille_,
+l'Académie cite des exemples du singulier comme du pluriel.
+
+
+
+
+X.
+
+
+ CAPON, CAPONNER. Qui a peur. Ces deux mots ne sont pas françois.
+ Dites, _poltron_, _poltronner_.
+
+
+CAPON, CAPONNER sont françois, mais n'expriment pas l'idée qu'on y
+attache à Lyon. Un _capon_ est un joueur rusé et fin, attentif à
+prendre toute sorte d'avantages aux jeux d'adresse. _Caponner_ c'est
+user de ruse, d'adresse au jeu. Ces deux termes sont populaires.
+
+
+
+
+XI.
+
+
+ CARABASSE. Vendre la carabasse; dites; découvrir le pot aux roses.
+
+
+Pour conserver la figure, on pourroit dire, ce me semble, vendre la
+calebasse. L'Académie n'autorise-t-elle pas cette locution en citant
+celle-ci: Frauder la calebasse?
+
+
+
+
+XII.
+
+
+ CARNIER. Sac où l'on met le gibier; dites, _carnacière_, s. f.
+
+
+La troisième syllabe de ce mot ne prend pas un _c_; d'après
+l'Académie, il faut écrire _carnassière_.
+
+
+
+
+XIII.
+
+
+ CHAÎNE D'OIGNONS. Acheter une chaîne d'oignons; dites, acheter une
+ _glane_ d'oignons.
+
+
+Une _glane_ d'oignons et une _chaîne_ d'oignons ne sont pas une même
+chose. _Glane_, à proprement parler, signifie une poignée d'épis que
+l'on ramasse après que les gerbes ont été emportées. C'est le
+substantif de _glaner_. Il se dit par extension des fruits, des
+légumes, etc. Ainsi une _glane_ d'oignons signifie une poignée
+d'oignons. Le mot le plus propre à désigner ce que le peuple entend
+par une _chaîne_ d'oignons, est _chapelet d'oignons_. Cette locution
+se trouve dans l'Académie.
+
+
+
+
+XIV.
+
+
+ CHAUFFE-LIT. Bassin ayant un couvercle percé de plusieurs trous,
+ et servant à chauffer le lit; dites, _bassinoire_. Par la même
+ raison vous direz, _bassiner_, et non pas _chauffer_ un lit.
+
+
+CHAUFFE-LIT est une expression que l'on trouve dans nos anciens
+Dictionnaires. L'Académie ne l'admet pas. Le Dictionnaire de Trévoux
+le place au nombre des mots françois, et le définit ainsi: Ce qui sert
+à chauffer un lit, soit une bassinoire, un moine, ou autres
+ustensiles.
+
+Quant à cette locution: _chauffer un lit_, elle est françoise.
+L'Académie dit: _Chauffer un lit_ avec une bassinoire, _chauffer des
+draps_; et M. Molard l'emploie lui-même dans l'article où il la
+condamne. _Chauffer_ ne désigne que l'action; _bassiner_ exprime
+à-la-fois l'action et l'instrument avec lequel on la fait.
+
+
+
+
+XV.
+
+
+ CHERCHER. On ne doit pas dire être à la cherche de quelque chose;
+ mais dites, _être à la poursuite_.
+
+
+ÊTRE À LA POURSUITE n'est pas l'équivalent d'être à la _cherche_. Je
+crois qu'il faut dire être à la _recherche_. Le mot _poursuite_ se
+rapportant aux personnes, suppose qu'elles fuient. On est à la
+_poursuite_ des ennemis. Appliqué aux choses, il donne à entendre
+qu'elles peuvent nous échapper. On est à la poursuite d'un emploi.
+_Recherche_ signifie _perquisition_. On est _à la recherche_ d'un
+objet lorsqu'on s'occupe de découvrir où il est.
+
+
+
+
+XVI.
+
+
+ CLASSIQUE. Ce mot ne s'employoit autrefois que pour désigner les
+ auteurs approuvés et qui ont une grande autorité; c'est la
+ définition qu'on en trouve dans le Dictionnaire de l'Académie;
+ mais celui de Trévoux et quelques autres disent que cet adjectif
+ désigne aussi les livres dont on fait usage en classe. Laharpe
+ l'emploie dans ce sens, ainsi que Geoffroi, et l'usage paroît
+ avoir consacré cette nouvelle signification.
+
+
+L'origine du mot _classique_ doit être cherchée dans la langue latine
+de laquelle nous l'avons emprunté. Les citoyens de Rome étoient, comme
+l'on sait, divisés en diverses classes. Ceux de la première se
+nommoient exclusivement CLASSIQUES, _cives classici_. On donna dans la
+suite aux témoins recommandables par leur probité et leurs vertus
+morales l'épithète de CLASSIQUES, _testes classici_. Enfin ce mot
+s'appliqua par extension aux auteurs dont l'excellence et le mérite
+étoient universellement reconnus, et c'est ainsi que l'on trouve dans
+Aulu-Gelle cette expression, AUTEURS CLASSIQUES, _scriptores
+classici_. Ces citoyens, ces témoins, ces auteurs, chacun sous des
+rapports différens, faisoient _autorité_. L'opinion des premiers, les
+dépositions des seconds, le langage des troisièmes, servoient en
+quelque sorte de modèle et de règle. Peut-on douter que ce ne soit sur
+ces notions qu'est basée la définition de l'Académie françoise?
+Comment quelques Grammairiens n'ont-ils pas reconnu, aux termes dont
+elle se sert, qu'elle a voulu consacrer en quelque sorte le sens
+qu'indique une étymologie si glorieuse?[3]
+
+ [Note 3: Les Dictionnaires italiens et espagnols définissent le mot
+ _classique_ d'une manière qui rappelle évidemment la même
+ étymologie.]
+
+Les personnes qui parlent bien se conforment encore aujourd'hui à la
+décision de l'Académie. L'Encyclopédie, dans un long article consacré
+à développer le sens précis du mot _classique_, déclare «qu'on peut
+être applaudi, plaire, devenir célèbre parmi ses contemporains, et
+cependant n'être jamais un _auteur classique_; que ce droit
+n'appartient qu'aux _meilleurs écrivains_ de la nation la plus
+éclairée et la plus polie, etc.»
+
+«Je voudrois, dit Boileau, que la France pût avoir ses auteurs
+_classiques_, aussi bien que l'Italie. _Pour cela, il nous faudroit un
+certain nombre de livres qui fussent déclarés exempts de fautes quant
+au style._ Quel est le tribunal qui aura droit de prononcer là-dessus,
+si ce n'est l'Académie?» Boileau propose ensuite un travail
+grammatical sur les bonnes traductions, parce que, dit-il, «les
+bonnes traductions avouées par l'Académie, en même temps qu'elles
+seroient comme des modèles pour bien écrire, serviroient aussi de
+modèles pour bien penser.»
+
+L'abbé d'Olivet juge l'idée de Boileau _solide_; mais il doute qu'il
+convienne de préférer des traductions, et appliquant à Racine et à
+Boileau lui-même ce que ce dernier dit des auteurs qui doivent servir
+de modèles, «Je suis, dit-il, persuadé avec toute la France, qu'ils
+mériteroient incontestablement tous les deux d'être mis à la tête de
+nos auteurs _classiques_, si l'on avoit marqué le très-petit nombre de
+fautes où ils sont tombés.»
+
+Que l'on ôte au mot _classique_ la signification consacrée par
+l'Académie, ou qu'on en rende seulement le sens incertain en lui
+associant une acception nouvelle, et dès-lors ce que l'on vient de
+lire, comme ce que nos écrivains ont cru dire de plus juste et de plus
+précis pour caractériser les modèles qu'offre notre littérature, ne
+sera plus senti, et même ne pourra plus l'être. D'Olivet,
+l'Encyclopédie, l'Académie, hésitoient en quelque sorte à proclamer
+_classiques_ nos plus beaux chefs-d'oeuvre. Boileau vouloit que ce
+jugement fût réservé à un tribunal; et aujourd'hui on donnera ce nom à
+une méthode, à un vocabulaire, à une traduction interlinéaire, à un
+cours de thèmes, en un mot, au plus petit comme au moins important de
+tous les livres, pourvu qu'il soit _en usage dans les classes_! Cela
+ne fait-il pas pitié?
+
+On répondra sans doute que dans le cas dont je viens de parler, le mot
+_classique_ n'a plus le même sens que lorsqu'il est question de nos
+grands écrivains. Il faut bien le supposer; autrement la sottise
+seroit trop forte. Mais alors, je le demande, à quel signe
+reconnoîtra-t-on ce second sens si différent du premier? Quel moyen
+d'éviter la confusion, lorsqu'il sera permis de dire également des
+oeuvres de Racine et des rudimens de Bistac, que ce sont des
+_classiques_? Et à quelle fin dénaturer ainsi une expression dont
+tout le mérite consiste dans l'unité de l'idée qu'on y attache?
+Beaucoup de gens, je le sais, disent _livres classiques_, au lieu de
+_livres de classe_, parce qu'ils confondent les uns et les autres, ou
+parce qu'ils trouvent la première de ces locutions plus commode et
+plus rapide. Mais en voyant la multitude d'ouvrages sur l'éducation
+dont nous sommes inondés, décorés par leurs auteurs du nom de
+_classiques_, auroit-on bien tort de soupçonner que c'est la noblesse
+primitive du mot qui a flatté la vanité de cette foule d'écrivains
+médiocres par lesquels il est employé? Il n'y a pas, dans la langue
+françoise, de terme dont l'amour-propre littéraire doive être plus
+jaloux; et je sens combien il seroit doux de pouvoir, à l'aide d'une
+heureuse équivoque, se dire à soi-même: les oeuvres de Racine, de
+Boileau, de Pascal, sont _classiques_, et les miennes aussi.
+
+M. Molard s'appuie de quelques autorités; il dit: Le Dictionnaire de
+Trévoux et quelques autres, déclarent que cet adjectif désigne aussi
+_les livres dont on fait usage en classe_.
+
+Il y a dans cette phrase beaucoup plus d'adresse qu'on n'imagine. On
+ne peut mieux dire, et ne dire pas ce que dit le Dictionnaire de
+Trévoux. Voici ce qu'on y trouve.
+
+«_Classique_ ne se dit guère que des _auteurs qu'on lit dans les
+classes_, _dans les écoles_, ou qui ont grande autorité. Saint Thomas
+et Le Maître des sentences sont des _classiques_ en théologie; Virgile
+et Cicéron, dans les Humanités, etc.»
+
+Je ne sais si mes lecteurs ne verront pas quelque différence entre ces
+paroles que M. Molard prête au Dictionnaire de Trévoux, _les livres
+dont on fait usage en classe_, et celles-ci que j'ai extraites
+textuellement, _les auteurs qu'on lit dans les classes_. Je crois
+apercevoir entre ces deux manières de parler, la même nuance qu'entre
+celles-ci: _Faire usage des rudimens_ de Bistac, et _lire Cicéron_ ou
+_Horace_.
+
+On s'autorise encore de M. de Laharpe. J'ai lu avec quelque attention
+les oeuvres de cet illustre écrivain, et je les ai consultées plus
+d'une fois sur des questions de grammaire et de littérature. J'y ai
+trouvé des phrases telles que celles-ci:
+
+«Que de choses à connoître encore dans ce que nous croyons savoir le
+mieux! Qui de nous, en relisant nos _classiques_, n'est pas souvent
+étonné d'y voir ce qu'il n'avoit pas encore vu?»[4]
+
+ [Note 4: Cours de Littér., tom. 1.er]
+
+«Un autre genre de défauts peut leur faire illusion (aux jeunes
+étudians) dans un auteur tel que Fontenelle; et s'ils ne sont pas bien
+accoutumés par la lecture des _classiques_ à ne goûter que ce qui est
+sain, l'abus qu'il fait de son esprit, et ses agrémens recherchés
+pourront leur paroître ce qu'il y a de plus charmant et de plus
+parfait.»[5]
+
+ [Note 5: Ibid., tom. 2.]
+
+Il n'est pas besoin de dire ce que signifie dans ces exemples le mot
+_classique_. M. de Laharpe parle comme l'Académie, cela est
+incontestable. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est qu'il se soit servi
+de la même expression dans le sens restreint de _livre de classe_. On
+est d'autant plus porté à le croire, qu'en parlant des _Délices_ et
+des _Élégances de la langue latine_, il dit: «Ce sont les titres de
+quelques _livres de classe_.»[6] N'auroit-il pas employé cette
+locution _livres classiques_ si elle eût eu à ses yeux le même sens?
+Tout le monde connoît d'ailleurs l'aversion qu'il avoit pour les mots
+nouveaux, et son zèle à défendre la langue contre toute espèce de
+néologisme.
+
+ [Note 6: Cours de Littérature, _t. XVI, p. 160_.]
+
+Il seroit malgré cela très-possible que M. de Laharpe eût donné à
+certains livres _de classe_ le nom de _classiques_; cela prouveroit
+qu'il regardoit comme tels quelques uns des ouvrages employés dans les
+colléges et dans les écoles, chose qui est vraie et dont personne ne
+doute; mais cela ne montreroit pas qu'il suffit, selon lui, qu'un
+livre _soit en usage dans les classes_ pour mériter la dénomination de
+_classique_, chose qui fait précisément le sujet de la question.
+
+Je n'ignore pas que le mot _classique_ n'a pas toujours été pris dans
+un sens rigoureux. Plus d'une fois, lorsqu'on a complimenté un auteur,
+on a encensé sa vanité en donnant le nom de _classique_ à son livre;
+mais en cette circonstance même, l'expression dont il s'agit a
+conservé presque toute sa valeur. M. de Voltaire écrivant à l'abbé
+d'Olivet, lui disoit: «Tous ceux qui parlent en public doivent étudier
+votre Traité de la Prosodie; c'est un livre _classique_ qui durera
+autant que la langue françoise.» Qu'à cette manière de parler, _c'est
+un livre classique_, on substitue celle-ci, c'est _un livre de
+classe_; et que l'on décide quels seroient en ce cas la délicatesse et
+le mérite du compliment.
+
+Au reste, je ne nie point que plusieurs écrivains estimables de ces
+derniers temps n'aient employé le mot _classique_ dans le sens de M.
+Molard. J'avoue encore que chez les libraires, tous les livres de
+classe sont des _classiques_. Un compilateur qui travaille pour un
+collége, dit qu'il fait un _classique_. Il n'y a pas jusqu'aux
+élémens d'arithmétique, de géographie, aux abécédaires même qu'on
+n'appelle _classiques_. L'usage peut finir par faire la loi, et
+l'Académie par obéir: mais alors il faudra une expression nouvelle
+pour rendre ce que les personnes qui parlent bien entendent par
+_classique_. Ce mot le plus beau, le plus précieux de notre langue,
+perdra toute sa noblesse; il sera dégradé.
+
+
+
+
+XVII.
+
+
+ CORNE DE CERF. Dites, _bois de cerf_.
+
+
+Il est des circonstances où l'on pécheroit en suivant cette décision.
+On ne doit pas se servir du mot _corne_ lorsqu'il est question de la
+tête et du bois d'un cerf; mais lorsqu'on ne fait attention qu'à la
+matière, le mot _corne_ est françois. On dit: un couteau emmanché de
+_corne_ de cerf; de la raclure de _corne_ de cerf; de la gelée de
+_corne_ de cerf. Si dans ces locutions, on employoit le mot _bois_, on
+feroit une faute grossière.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+
+ DÉFIER. Je _défie votre_ ami de courir aussi vîte que moi; il faut
+ dire: Je _défie à votre_ ami, c'est-à-dire, je fais défi _à_ votre
+ ami.
+
+
+Je _défie à votre_ ami, n'est pas françois, et la phrase que M. Molard
+censure est exacte. On verra par la suite que ce Grammairien est
+souvent trompé par des raisonnemens tels que celui-ci: on dit, je fais
+_défi à_; donc il faut dire _défier à_.
+
+DÉFIER, suivant l'Académie, est un verbe _actif_ qui, dans quelque
+sens qu'il soit employé, veut toujours un régime simple, comme on le
+voit par les exemples suivans qu'elle cite: Le prince qui déclaroit la
+guerre, envoyoit défier _l'autre_ par un héraut.--Il ne faut jamais
+défier _un fou_.--Je _vous_ défie de deviner.--Je _le_ défie d'être
+plus votre serviteur que moi.
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+ DÉPÊCHER. _Dépêchez vîte._ Cette expression renferme un véritable
+ pléonasme; le dernier mot est superflu. Dites seulement,
+ _dépêchez_. Ce mot emporte avec lui l'idée de vîtesse.
+
+
+Faire remarquer qu'une phrase renferme un _véritable pléonasme_, ce
+n'est pas prouver qu'elle est vicieuse. «Il y a pléonasme, dit
+Dumarsais, lorsqu'il y a dans la phrase quelque mot superflu; en sorte
+que le sens n'en seroit pas moins entendu quand ce mot ne seroit pas
+exprimé..... Lorsque ces mots superflus quant au sens, servent à
+donner au discours ou plus de grâce, ou plus de netteté, ou _plus de
+force et d'énergie_, ils font une figure approuvée.» C'est ce qui a
+lieu dans la phrase critiquée par M. Molard; le mot _vîte_ ajoute une
+nouvelle force à la signification du verbe _dépêcher_. Aussi
+l'Académie n'a pas craint de faire un pléonasme absolument semblable,
+dans la phrase suivante: Dépêchez _promptement_ ce que vous avez à
+faire.
+
+
+
+
+XX.
+
+
+ DINDE..... Pour l'ordinaire les noms d'animaux, principalement
+ ceux d'oiseaux et de poissons, ne distinguent pas les sexes.....
+ On ne distingue les sexes _qu'à l'égard des animaux qui nous
+ intéressent_, tels que _cheval, jument_; _coq, poule_; _boeuf,
+ vache_; _chien, chienne_.
+
+
+Si l'on suivoit le principe de M. Molard, on risqueroit fort de
+s'égarer. Il n'y a sur ce point d'autre règle que l'usage. On dit
+_lion, lionne_; _tigre, tigresse_, etc. En quoi ces bêtes féroces nous
+_intéressent_-elles? _Lièvre_ n'a pas de féminin. Cet animal est-il
+moins _intéressant_ pour nous que ceux que j'ai d'abord nommés?
+L'Académie admet le mot _renarde_, féminin de renard; l'Encyclopédie
+et quelques Grammairiens le rejettent. La question entre ces autorités
+se réduit-elle à savoir si l'animal dont il s'agit est _intéressant_?
+
+
+
+
+XXI.
+
+
+ DONNER. En jouant aux cartes..... On ne doit pas dire c'est à moi
+ à _faire_; mais vous direz, c'est à moi à _donner_.
+
+
+L'Académie ne pense pas comme M. Molard. Selon elle, «_faire_ se dit
+absolument en parlant des jeux de cartes, où chacun donne les cartes à
+son tour. À qui est-ce à _faire_? c'est à vous à _faire_?»
+
+
+
+
+XXII.
+
+
+ DROIT. On dit à une demoiselle, tenez-vous _droit_, et non pas
+ _droite_, parce que ce mot est employé adverbialement.
+
+
+Cette décision est erronnée. Il n'est pas plus permis de dire à une
+demoiselle, tenez-vous _droit_, que tenez-vous _penché_, tenez-vous
+_courbé_. Il faut dire: tenez-vous _droite_, _penchée_, _courbée_.
+
+DROIT, considéré comme _adverbe_, signifie _directement_, _par le plus
+court chemin_. Ainsi l'on dit très-bien: cette demoiselle marche
+_droit_. Cette personne va _droit_ au but. Cette route mène _droit_ à
+Paris. On peut employer cette expression dans le sens propre et dans
+le sens figuré.
+
+DROIT, dans la phrase condamnée par M. Molard, est un _adjectif_ qui
+signifie _ce qui est perpendiculaire_, _ce qui ne penche d'aucun
+côté_. Cette décision n'est pas de moi; elle est de l'Académie dont
+j'ai pour ainsi dire emprunté tous les termes. À la définition que
+l'on vient de lire, elle ajoute ces deux exemples: se tenir _droit_;
+ce mur n'est pas _droit_.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+
+ ÉCHEVETTE. Dites, _petit écheveau_, ou _botte_ de fil.
+
+ FLOTTE DE FIL. Dites, _écheveau_, _botte_ de fil.
+
+
+Il ne faut jamais dire _botte_ au lieu de _flotte_ ou d'_échevette_;
+la langue françoise n'admet que _écheveau_. Si la _botte_, de l'aveu
+de M. Molard, est l'assemblage de plusieurs _écheveaux_, comment se
+fait-il qu'il propose d'employer ce mot pour désigner un _petit
+écheveau_?
+
+
+
+
+XXIV.
+
+
+ ÉDUQUER. Il est à présumer que ceux qui s'expriment ainsi ont reçu
+ eux-mêmes une fort mauvaise éducation.
+
+
+Je ne veux point m'arrêter à contester à M. Molard la vérité de cette
+assertion; mais il ajoute: «M. Roubaud, dans ses Synonymes, a pris la
+défense de ce mot.» M. Roubaud, l'un de nos Grammairiens les plus
+profonds, auroit-il reçu une fort mauvaise éducation, ou prendroit-il
+la défense de gens mal élevés?
+
+
+
+
+XXV.
+
+
+ ENDÉVER. Ce mot signifie avoir un grand dépit de quelque chose. On
+ l'emploie mal-à-propos dans le sens de _contrarier_: ils m'ont
+ fait _endéver_.
+
+
+Dans la phrase que cite M. Molard, _endêver_ n'a point le sens de
+_contrarier_. Il n'auroit cette signification que dans une phrase
+semblable à celle-ci: ils m'ont _endêvé_. Mais personne ne s'exprime
+de la sorte. Que dans la phrase critiquée on substitue au mot
+_endêver_ la définition donnée par M. Molard, on aura: Ils m'ont fait
+_avoir grand dépit_, ce qui est exact. Cette locution est populaire.
+
+
+
+
+XXVI.
+
+
+ EXEMPLE. _Suivez_ les bons exemples qu'on vous donne, et non pas
+ _imitez_ les bons exemples.
+
+ _Imiter l'exemple_ pour dire _suivre l'exemple_, rien de plus
+ commun que cette erreur de langage. On _imite_ la conduite, on
+ _suit_ l'exemple.
+
+
+La prétendue erreur de langage que critique M. Molard a été commise
+par nos meilleurs écrivains. On la trouve dans presque tous les
+livres du grand siècle, selon la remarque de Bouhours lui-même, qui
+cependant ne croit pas cette locution _de la dernière pureté_.
+_Imiter_ un exemple est certainement l'expression propre. _Suivre_,
+construit avec _exemple_, n'est employé qu'au figuré. Si l'on dit
+_imiter_ les vertus, les actions de quelqu'un, c'est que l'on
+considère ces vertus, ces actions comme des _exemples_; de même que
+l'on dit copier une tête, un paysage, parce que l'on considère cette
+tête, ce paysage, comme des modèles. Il y a quelques différences entre
+_suivre_ et _imiter_ un exemple. L'abbé Roubaud les a assignées avec
+assez de justesse. «Il faut, dit ce Grammairien, tâcher d'_imiter_ les
+beaux exemples, pour en donner, du moins, de bons à _suivre_.» M.
+Piestre, dans sa Synonymie françoise, remarque avec raison que _suivre
+l'exemple_, ne se dit qu'en matière de moeurs; et qu'en fait d'arts
+et de littérature, on doit dire _imiter un exemple_. Mais il ne
+restreint point la signification de cette locution, comme il
+restreint celle de la première.
+
+Aux raisons que je viens de donner, ajoutons l'autorité des
+Dictionnaires. Voici comment s'exprime celui de Trévoux: «On dit
+très-bien et très-élégamment _imiter des exemples_, quand il s'agit
+d'éloquence, de poésie, de peinture, etc. On le dit même à l'égard des
+actions et des moeurs..... Les latins ont dit aussi _imitari
+exemplum_.»
+
+Quant à l'Académie, ce qui prouve que non-seulement elle admet le mot
+_imiter_ dans les cas dont nous parlons, mais encore qu'elle le
+regarde comme plus littéral, c'est qu'elle définit l'exemple, ce qui
+peut être _imité_. D'après M. Molard, elle auroit dû dire: ce qui peut
+être _suivi_.
+
+
+
+
+XXVII.
+
+
+ GARANTE. Femme qui sert de caution. Ce mot n'est pas employé
+ ordinairement au féminin en style de négociation, parce que
+ rarement les femmes sont admises à servir de caution.
+
+
+GARANT signifiant simplement quelqu'un qui répond du fait d'autrui ou
+du sien propre, fait au féminin _garante_.[7] L'Académie ajoute que
+quelques-uns s'en sont aussi servis dans _le style de négociation_,
+c'est-à-dire dans le style spécialement consacré aux traités et autres
+affaires publiques. L'exemple que l'Académie cite ne laisse pas le
+moindre doute à cet égard: La Reine s'est rendue _garante_ de ce
+traité.
+
+ [Note 7: Gattel ne donne pas de féminin à _garant_. Il admet
+ cependant _garante_, en parlant de traités politiques. _La Suède
+ est garante_, etc.]
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+
+ GARDE-ROBE. Construction en bois, propre à serrer des habits ou du
+ linge. Il faut se servir du mot _armoire_, subs. fém.; soit que
+ cette construction ait un fond ou qu'elle n'en ait pas: une belle
+ _armoire_. La _garde-robe_ est le lieu où l'on renferme les
+ habillemens d'_un prince_. On dit d'un simple particulier qu'il a
+ une riche _garde-robe_ pour dire qu'il a un grand nombre de beaux
+ habillemens, sans avoir égard au lieu où il les tient. Mais en
+ toute autre circonstance, le mot _garde-robe_ s'entend d'une
+ construction qui regarde le maçon, et non pas le charpentier.
+
+
+La GARDE-ROBE est la _chambre_ destinée à contenir le linge, les
+habits, les hardes de jour et de nuit, etc. L'Académie dont j'emprunte
+les termes, ne fait pas de distinction à cet égard entre le _prince_
+et le _particulier_. Elle ne dit pas que le mot _garde-robe_ doive
+s'entendre d'une construction qui regarde le maçon, parce que
+l'ouvrier ne change ni la nature, ni la destination de la chose. Elle
+se sert, il est vrai, du mot _chambre_: mais les Grammairiens
+n'emploient pas cette dernière expression. Ils définissent la
+_garde-robe_; le _lieu_ où l'on serre les habits. C'est ainsi que
+s'expriment l'auteur des Convenances grammaticales et M. de Wailly.
+S'ils ont raison, quand une _armoire_ est le _lieu_ ou l'on serre des
+hardes, on peut l'appeler _garde-robe_.
+
+Les mêmes Grammairiens appellent _garde-robe_, subs. masc., un
+fourreau ou surtout de toile, pour conserver les vêtemens. Ménage dit
+la même chose dans ses Observations sur la langue françoise.
+L'Académie n'en parle pas.
+
+
+
+
+XXIX.
+
+
+ GARNISSAIRE. Soldat qui loge chez le débiteur du gouvernement;
+ dites, _garnisaire_ subs. masc., du mot _garnison_. Nous devons
+ cette expression au régime révolutionnaire; avant cette époque on
+ se servait du mot _séquestre_. Il est à désirer qu'on supprime ce
+ mot qui devient inutile, puisque nous en avons un équivalent.
+
+
+Il s'en faut bien que _séquestre_ soit l'équivalent de _garnisaire_.
+La signification de ces deux mots est absolument différente.
+_Séquestre_, subs. masc., est un terme de droit dont on se sert pour
+désigner une personne _quelconque_, à la garde de laquelle sont
+confiées les choses séquestrées par ordre de la justice. On s'assure
+de la probité et de la solvabilité d'un _séquestre_, avant de
+l'employer en cette qualité. Le _garnisaire_, comme le dit fort bien
+M. Molard, _n'est qu'un soldat qui loge chez le débiteur du
+Gouvernement_. Il n'a aucune fonction à remplir; rien n'est confié à
+sa surveillance et à sa garde. C'est un hôte forcé dont la présence
+incommode n'a d'autre but que de contraindre celui chez lequel il est,
+d'obéir à la loi, et d'acquitter sa dette.
+
+
+
+
+XXX.
+
+
+ GENTIL, GENTILLE. Cet écolier est bien _gentil_; dites, laborieux,
+ diligent. _Gentil_ veut dire _joli_, _délicat_. Une gentille
+ bergère.
+
+
+GENTIL signifie non-seulement _joli_, _délicat_, mais encore _qui
+plaît_, _qui est aimable_.
+
+Ces phrases ironiques admises par l'Académie, «je vous trouve bien
+_gentil_, vous êtes un _gentil_ compagnon,» ne signifient
+très-certainement pas, je vous trouve bien _joli_, vous êtes un
+_délicat_ compagnon. Qui ne sait d'ailleurs qu'un enfant fort _laid_
+peut être fort _gentil_, et un enfant fort _joli_ ne l'être pas? «On
+est _gentil_ par l'air et les manières, dit Roubaud; il ne faut que
+des traits gracieux pour être _joli_. Sans ces traits, avec l'agrément
+des façons, on est _gentil_.» Il est bien vrai que _gentil_ ne
+signifie pas _diligent_, _laborieux_; mais la _diligence_ et l'amour
+du travail sont des qualités qui rendent aimable; elles influent sur
+les _manières_, et peuvent faire dire quelquefois d'un _écolier_ qu'il
+est bien _gentil_.
+
+
+
+
+XXXI.
+
+
+ GRAVÉ. Il est _gravé_ de petite vérole. Dites, _marqué_ de petite
+ vérole.
+
+
+GRAVÉ DE PETITE VÉROLE est une locution exacte qui, outre la
+précision, a pour elle l'autorité du bon usage. Il suffit d'ouvrir les
+Dictionnaires pour s'en convaincre. L'Académie dit: «Avoir le visage
+_gravé_ de petite vérole.--On dit qu'un homme est tout _gravé_ de
+petite vérole, pour dire qu'il est extrêmement _marqué_.» _Gravé_
+exprime plus fortement l'idée que _marqué_ ne fait qu'indiquer.
+
+
+
+
+XXXII.
+
+
+ GRAVIR une montagne. Ce verbe n'est pas transitif. Dites, _gravir_
+ sur une montagne. On croît que l'étymologie de ce verbe est
+ _gravatè ire_, _aller péniblement_.
+
+
+La décision de M. Molard, fondée d'ailleurs sur des exemples cités
+dans l'Académie, n'est pas admise par plusieurs écrivains. On n'est
+pas d'accord sur l'étymologie. Quelques Grammairiens font dériver
+_gravir_ de l'italien _gradire_, _monter par degrés_. D'autres vont
+chercher son origine dans _grapire_ et _grapare_, verbes latins du
+moyen âge, qui signifient _gripper_, _saisir fortement_, parce que,
+disent-ils, lorsqu'on _gravit_, on s'attache aux pierres, aux rochers,
+etc. En suivant cette étymologie, on donne à _gravir_, une
+signification active. Le Dictionnaire de Trévoux l'admet: _Gravir une
+montagne_. On en trouve des exemples dans de bons auteurs; je l'ai vu
+dans un de nos poètes.
+
+Au reste, quand même le verbe _gravir_ seroit neutre, il ne faudroit
+pas croire que ce fût une raison pour ne pas dire _gravir une
+montagne_. Cette locution ne me paroît pas moins exacte que celle-ci:
+_monter_ une montagne, _descendre_ les degrés. Dans ces phrases,
+_monter des pierres_ sur un bâtiment, _descendre du vin_ à la cave,
+les verbes _monter_ et _descendre_ sont _actifs_, et ont pour régime
+les mots qui les suivent. On monte, on descend réellement les objets
+dont on parle, c'est-à-dire, qu'on les transporte plus haut ou plus
+bas qu'ils ne sont. Mais il n'en est pas de même dans les premières
+phrases que j'ai citées; et les mots _montagne_ et _degrés_, qui
+d'abord semblent être immédiatement dépendans du verbe, sont le régime
+d'une préposition sous-entendue.
+
+
+
+
+XXXIII.
+
+
+ HYPOCONDRE. Cet homme est _hypocondre_, c'est-à-dire mélancolique.
+ Dites, _hypocondriaque_. Le premier mot est le nom de _la
+ maladie_, et le second le nom du _malade_ en tant qu'il est
+ affecté de cette maladie. _Hypocondre_ est un substantif,
+ _hypocondriaque_ est un adjectif.
+
+
+HYPOCONDRE n'est point le nom d'une maladie; c'est un terme
+d'anatomie par lequel on désigne les parties latérales de la région
+supérieure du bas-ventre. Il est possible que je me trompe en parlant
+de choses que j'entends fort peu, mais du moins je me tromperai en
+suivant l'Académie. Elle ne donne pas de nom particulier à la maladie
+causée par le vice des hypocondres[8], et se contente de dire que
+celui qui en est atteint est _hypocondriaque_. À l'article
+_hypocondre_, elle ajoute cette remarque: «On dit figurément et
+abusivement d'un homme bizarre et extravagant qu'il est _hypocondre_,
+que c'est un _hypocondre_. Cet abus n'a lieu que dans la
+conversation.»
+
+ [Note 8: Il me semble que les médecins appellent cette maladie
+ _hypocondrie_.]
+
+Malgré l'_abus_, bien des gens seront incorrigibles. Quelques-uns
+s'autoriseront de ce passage de Boileau, dans sa Satyre de l'homme.
+
+ Jamais l'homme, dis-moi, vit-il la bête folle,
+ Sacrifier à l'homme, adorer son idole,
+ Lui venir, comme au Dieu des saisons et des vents,
+ Demander à genoux la pluie ou le beau temps?
+ Non. Mais cent fois la bête a vu l'homme _hypocondre_
+ Adorer le métal que lui-même il fit fondre.
+
+D'autres se souviendront de ces vers de Lafontaine, dans la fable de
+la Chatte métamorphosée en femme:
+
+ Jamais la dame la plus belle
+ Ne charma tant son favori
+ Que fait cette épouse nouvelle
+ Son _hypocondre_ de mari.
+
+et ils continueront ainsi à dire de certaines gens qu'ils sont
+_hypocondres_.
+
+
+
+
+XXXIV.
+
+
+ JETER. Ne dites pas: cette plaie _jette_; mais cette plaie
+ _suppure_.
+
+
+Dites, si vous voulez, cette plaie _jette_. _Jeter_, selon l'Académie,
+«se dit des ulcères, des apostèmes, des plaies, etc. Cette apostème
+_jette_ du pus; ces ulcères, ces pustules _jettent_ beaucoup. Sa plaie
+commence à _jeter_.»
+
+
+
+
+XXXV.
+
+
+ LE. L'adverbe _bien_ veut l'article; _bien des gens_ s'estiment
+ plus qu'ils ne valent..... On supprime l'article après _beaucoup_,
+ parce que c'est l'équivalent de ces mots, _une grande quantité_.
+
+
+J'ai déjà fait remarquer combien il est dangereux en grammaire
+d'établir le principe que M. Molard répète ici.
+
+1.º S'il est vrai que l'on dit _beaucoup de_, et non pas _beaucoup
+des_, parce que _beaucoup_ est l'_équivalent_ de _grande quantité_,
+pourquoi ne diroit-on pas _bien de gens_ au lieu de _bien des gens_?
+_Bien_ n'est-il pas aussi dans ce cas l'_équivalent_ de _grande
+quantité_?
+
+2.º _Beaucoup_ est-il toujours l'équivalent de _une grande quantité_?
+Le prétendre, ce seroit dire que cette phrase: j'ai beaucoup de
+plaisir à vous voir, signifie j'ai _une grande quantité_ de plaisir à
+vous voir, ce qui est absurde.
+
+Je placerai ici une autre observation sur le mot _beaucoup_. M.
+Molard condamne d'une manière absolue cette locution, il s'en faut _de
+beaucoup_, et veut qu'on supprime le _de_[9]. Cette règle n'est pas
+exacte; voici celle que donne l'Académie: «On dit _il s'en faut
+beaucoup_ pour dire qu'il y a une grande différence. _Le cadet n'est
+pas si sage que l'aîné, il s'en faut beaucoup._ Et on dit _il s'en
+faut de beaucoup_ pour dire que la quantité qui devoit y être n'y est
+pas. _Vous croyez m'avoir tout rendu; il s'en faut de beaucoup._»
+
+ [Note 9: Mauv. lang. corr., au mot _Falloir_.]
+
+
+
+
+XXXVI.
+
+
+ LIT DE CAMP. Dites, _lit de sangle_.
+
+
+Un _lit de camp_ n'est point un _lit de sangle_. Ces deux expressions
+sont également françoises; mais il ne faut pas prendre l'une pour
+l'autre. On appelle _lit de camp_ ou _lit brisé_ un lit dont les pieds
+se brisent, se démontent, et que l'on peut transporter dans une
+malle, etc. Le _lit de sangle_ est fait de sangles attachées à deux
+pièces de bois soutenues par deux pieds qui se croisent.
+
+
+
+
+XXXVII.
+
+
+ MALGRÉ que..... _Moyennant_ que. _Malgré_, _moyennant_ sont des
+ prépositions qui, en cette qualité, demandent un complément, et
+ qui ne peuvent pas être suivies de la conjonction que.
+
+
+Je réunis ces locutions dont M. Molard a fait deux articles séparés.
+On les trouve dans les anciens Dictionnaires. «Je ferai cette choses
+_moyennant qu'il_ me dédommage, dit le Dictionnaire de Trévoux.»[10]
+On ne s'en sert plus aujourd'hui. Mais le principe d'après lequel M.
+Molard les condamne est absolument faux. Rien n'est plus commun que
+l'union du _que_ conjonction avec une préposition. Les mots _avant_,
+_dès_, _depuis_, _outre_, _pendant_, _pour_, etc. sont certainement
+des prépositions, et cependant l'on dit _avant que_, _dès que_,
+_depuis que_, _outre que_, _pendant que_, _pour que_, etc.
+
+ [Note 10: Voyez aussi l'Essai sur les Convenances grammaticales.]
+
+
+
+
+XXXVIII.
+
+
+ MOI. Ne dites pas, menez moi-zi; mais dites, menez m'y.
+
+
+L'Académie tient un tout autre langage. Voici comment elle s'exprime:
+
+«La particule _y_, unie au pronom _me_, _ne se met jamais après le
+verbe_. On dira bien, vous _m'y_ attendrez, je vous prie de _m'y_
+mener; mais on ne dira pas, _attendez m'y_, _menez m'y_.»
+
+D'après cette règle, on voit que l'Académie veut qu'en ce cas on donne
+à la phrase un autre tour, au moyen duquel le pronom précède le verbe.
+Cependant quelques Grammairiens estimables proposent de dire:
+_menez-y-moi_, _arrêtes-y-toi_. Il faut convenir que ces manières de
+parler sont bien dures.
+
+
+
+
+XXXIX.
+
+
+ MORAL signifie qui a trait aux moeurs, et non qui a des
+ moeurs. _Immoral_ se dit des choses et non des personnes. Dites,
+ des livres _immoraux_, une conduite _immorale_. Mais ne dites pas,
+ un jeune homme _immoral_.
+
+
+MORAL signifie non-seulement ce qui a trait aux moeurs, mais encore
+ce _qui renferme une bonne morale_, _une morale saine_. L'Académie dit
+en ce sens: cela est fort _moral_. Depuis quelques années, plusieurs
+écrivains emploient le mot _moral_ en parlant des personnes, cet homme
+est _moral_, pour dire qu'il a des moeurs; on fait aussi de _moral_
+un substantif: le _moral_ influe sur le physique. Ces manières de
+parler ne sont pas encore consacrées.
+
+Quant à _immoral_, il n'est point dans le Dictionnaire qui fait
+autorité; c'est un mot nouveau. Les Dictionnaires publiés sous le nom
+de l'Académie l'ont adopté, et disent qu'il s'emploie en parlant des
+_personnes_ et des _choses_. Voici comment ils le définissent.[11]
+
+ [Note 11: Voyez les Dictionnaires publiés sous ces titres:
+ _Dictionnaire de l'Académie, revu par l'Académie
+ elle-même_.--_Dictionnaire de l'Académie, avec les mots
+ nouveaux_.]
+
+«_Immoral_, qui est contraire à la morale, qui est sans principes de
+morale. Caractère _immoral_. Ouvrage _immoral_. C'est l'homme le plus
+_immoral_ que je connoisse.»
+
+
+
+
+XL.
+
+
+ MOUCHE À MIEL. Dites, _abeille_.
+
+
+Le mot _mouche à miel_ n'est pas moins exact que celui d'_abeille_. Il
+se trouve dans tous les Dictionnaires, et l'Académie le cite deux
+fois, l'une à l'article _Mouche_, et l'autre à l'article _Miel_.
+D'ailleurs qui ne connoît la fable que Lafontaine lui-même a
+intitulée, _Les Frêlons_ et les _Mouches à miel_?
+
+
+
+
+XLI.
+
+
+ OFFICIER DE GÉNIE. Il ne faut pas confondre un _officier du génie_
+ avec un _officier de génie_. La première expression désigne le
+ corps où sert l'officier, et la seconde indique la qualité de son
+ esprit.
+
+
+Je ne sais où M. Molard a pris cette distinction subtile; elle n'est
+pas fondée. On dit un _officier de génie_, comme on dit un officier
+_de guerre_, un officier _de marine_, un officier _de justice_.
+Lorsqu'on parle en général, on supprime l'article, et l'on emploie la
+préposition _de_. L'équivoque n'est à craindre que pour ceux qui ne
+savent pas bien le françois. C'est à _l'homme_ et non pas à la
+_profession_ qu'il faut associer les qualités bonnes ou mauvaises qui
+appartiennent plus à l'un qu'à l'autre. Ainsi on ne dira pas un
+général _de génie_, un officier _de génie_, un magistrat _de génie_,
+pour dire qu'un général, un officier, un magistrat, ont _du génie_.
+Ce seroit la même chose que si l'on disoit un général _d'esprit_, un
+officier _d'esprit_, un magistrat _d'esprit_, pour dire qu'un général,
+un officier, un magistrat, ont _de l'esprit_. Mais on dira très-bien,
+ce général, cet officier, ce magistrat sont des _hommes d'esprit_, des
+_hommes de génie_.
+
+
+
+
+XLII.
+
+
+ PAIRE. Une chose unique composée de deux pièces. Dites, une
+ _paire_. _Une paire de bas, une paire de ciseaux_, etc.
+
+
+Rien n'est plus important qu'une bonne définition. Celle-ci, empruntée
+de l'Académie, n'est pas exacte, parce que, considérée séparément,
+elle ne détermine qu'une des nombreuses significations du mot.
+L'auteur ne songeoit sans doute qu'à l'un des exemples qu'il a donnés,
+une _paire de ciseaux_, et oublioit le premier. On ne dira jamais
+qu'une paire de bas, ou une paire de boeufs, soit une _chose unique
+composée de deux pièces_. _Paire_ se dit aussi de deux animaux de
+même espèce, ou de deux choses qui vont ensemble. _Une paire_ de
+pigeons, _une paire_ de gants.
+
+
+
+
+XLIII.
+
+
+ PARDONNER. _Pardonnez ceux_ qui vous ont offensé. Cette phrase
+ renferme un solécisme. Le mot pardonner signifie _donner_ pardon;
+ or, on donne pardon à quelqu'un. Dites, _pardonnez à ceux_, etc.
+ et non _pardonnez ceux_, etc.
+
+
+Cette décision est juste; mais la raison qu'on en donne est fausse. M.
+Molard part toujours de ce principe erronné, que des locutions
+_équivalentes_ pour le sens doivent avoir une construction semblable.
+On ne sauroit admettre cette règle, sans dénaturer la langue et la
+rendre barbare. On s'en convaincra par l'application que je vais en
+faire aux deux exemples suivans.
+
+_Absoudre_, _congédier_, signifient _donner l'absolution_, _donner
+congé_; or, on donne l'absolution, on donne congé _à_ quelqu'un.
+Dites donc, absoudre _à_ quelqu'un; congédier _à_ quelqu'un. En
+Grammaire, comme en toute autre matière, il est aisé de reconnoître la
+fausseté d'un principe, par l'absurdité des conséquences.
+
+
+
+
+XLIV.
+
+
+ PARESOL. Dites, _parasol_. Ce nom est composé de _para_ et de
+ _sol_. Le premier est une préposition grecque, qui signifie
+ _contre_, c'est-à-dire contre le soleil; il signifie aussi à côté.
+ J'en dis autant des mots _parepluie_, _parevent_: on doit dire,
+ parapluie, paravent, en vertu de la même observation.
+
+
+C'est probablement la première fois qu'on a donné à _parasol_ une
+pareille étymologie. _Parasol_ vient de l'italien _para sole_.
+_Parare_, en italien, signifie entr'autres choses garantir, défendre
+contre les incommodités, en éloignant l'objet incommode; le verbe
+françois _parer_ a aussi quelquefois le même sens. C'est ce que disent
+les étymologistes, et entr'autres Ménage, qui ajoute que la parasol a
+été ainsi nommé, _quia solem arcet_. Cette remarque s'applique
+également aux mots _paravent_ et _parapluie_.
+
+
+
+
+XLV.
+
+
+ PARFAITEMENT. Je suis _très-parfaitement_, ou bien _parfaitement_
+ convaincu. Les mots _parfaitement_ et _parfait_ ne peuvent pas
+ être modifiés en _plus_ ou en _moins_. Car on ne peut rien ajouter
+ à ce qui est _parfait_....... On ne dira donc pas: _un des modèles
+ les plus parfaits_. La _perfection_ est une qualité absolue: elle
+ rejette toute modification en plus et en moins. La _perfection_
+ est au plus haut degré; il n'y a que les qualités relatives qui
+ admettent le plus ou le moins.
+
+
+La _perfection_, considérée comme qualité _absolue_, ne convient qu'à
+Dieu. Toute _perfection_ dans les hommes et dans leurs ouvrages n'est
+que _relative_, et admet par conséquent le _plus_ ou le _moins_. On
+ne sauroit indiquer un ouvrage si _parfait_ qu'on ne pût en concevoir
+un _plus parfait_ encore. Aussi le mot _parfait_ a-t-il un positif, un
+comparatif et un superlatif dans toutes les langues. Les écrivains du
+siècle de Louis XIV l'emploient très-souvent dans ces divers degrés de
+signification. Il me seroit aisé d'en citer de nombreux exemples; je
+me contenterai de rapporter les phrases suivantes, prises dans les
+écrits de trois hommes qui certainement savoient le françois.
+
+«Démosthène et Cicéron, dit Rollin, sont des modèles d'éloquence _les
+plus parfaits_.»[12]
+
+ [Note 12: Traité des études.]
+
+«Ce quelque chose qui est en moi et qui pense, dit La Bruyère, s'il
+doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a
+toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnoisse comme sa
+cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature
+universelle, ou qui pense, ou qui soit plus noble et _plus parfaite_
+que ce qui pense.»[13]
+
+ [Note 13: Caract. de La Bruyère, chap. des esprits forts.]
+
+«Le _plus parfait_ de tous les anges, dit Bossuet, qui avoit été aussi
+le plus superbe, se trouva le plus mal-faisant comme le plus
+malheureux.»[14]
+
+ [Note 14: Discours sur l'histoire universelle.]
+
+ M. de Laharpe a également employé l'adjectif _parfait_ au
+ comparatif. _Voy._ la phrase citée, pag. 29 de ces Observations.
+
+
+
+
+XLVI.
+
+
+ PATTE. On dit proverbialement _faire sa patte_, pour dire faire
+ son profit dans une place. Cet intendant a bien fait _sa patte_.
+ Cette expression n'est pas françoise; dites, il a fait son
+ _magot_, expression populaire.
+
+
+MAGOT signifie _amas d'argent caché_; _faire son magot_ veut donc
+dire, faire un amas d'argent caché. Un homme qui veut passer
+_incognito_ d'un pays dans un autre, _fait son magot_, et s'en va. La
+locution que propose M. Molard n'emporte pas avec elle l'idée de
+_profit_ que le peuple attache à celle-ci, _faire sa patte_. Pour
+exprimer cette idée, il faut dire, _faire ses orges_.
+
+«On dit proverbialement et figurément qu'un homme a _bien fait ses
+orges_ dans une affaire, dans un emploi, pour dire qu'il y a _fait un
+grand profit_.»[15]
+
+ [Note 15: Voyez l'Académie, au mot _orge_.]
+
+
+
+
+XLVII.
+
+
+ PHYSIQUE. Cet homme a un beau _physique_. Ce mot n'avoit pas
+ autrefois la signification de _taille_, de _stature_. L'Académie
+ ne lui donne pas cette acception. Mais depuis quelque temps on en
+ fait un nom masculin qui signifie _tournure_.
+
+
+PHYSIQUE ne signifie point encore aujourd'hui _taille_, _stature_. Un
+homme d'une belle taille, d'une haute stature, n'a pas toujours un
+beau _physique_. Il n'est pas moins inexact d'en faire le synonyme de
+_tournure_. Voici comment s'expriment sur ce mot les derniers
+Dictionnaires publiés sous le nom de l'Académie:
+
+«On dit substantivement au masculin, le _physique_ d'un homme, pour
+désigner sa _constitution naturelle_, et aussi son _apparence_. _Un
+bon physique; il a un beau physique.»_
+
+
+
+
+XLVIII.
+
+
+ PLEIN. Il a _tout plein de bontés_ pour moi; dites, il a
+ _beaucoup_ de bontés pour moi.
+
+
+La locution que critique ici M. Molard, est du style familier. Il
+m'étoit souvent arrivé de la condamner, lorsqu'enfin je trouvai
+quelqu'un qui me dit: Quelle différence de construction voyez-vous,
+Monsieur, entre cette locution, _tout plein de bontés_, et celle-ci,
+_tout plein de gens_?--Aucune, répliquai-je.--Eh bien! si l'Académie
+admet la seconde, puisque, de votre aveu, la première lui est
+semblable, pourquoi la rejetteriez-vous?--Il s'agit de vérifier ce que
+dit l'Académie.
+
+Nous vérifiâmes, et je vis, ou du moins je crus voir que j'avois tort.
+
+
+
+
+XLIX.
+
+
+ PRÉPOSITION. Il faut répéter la préposition devant les mots qui
+ n'ont pas une signification à-peu-près semblable. Vous ne direz
+ pas: ce bouquet est composé _de_ roses, oeillets et myrte; il
+ faut répéter la préposition _de_.
+
+
+L'abbé Girard, dans ses Discours sur les vrais principes de la langue
+françoise, et M. de Wailly, dans sa Grammaire, prescrivent la même
+règle. Mais il est aisé, ce me semble, de faire voir que ces
+grammairiens estimables se trompent en cette occasion. Pour ne pas
+sortir de l'exemple cité par M. Molard, s'il est vrai qu'il faille
+répéter la préposition devant les mots _qui n'ont pas une
+signification à-peu-près semblable_, on sera obligé de dire:
+
+_Avec_ des oeillets, _avec_ des roses et _avec_ du myrte, on feroit
+un beau bouquet.
+
+On péchera, au contraire, en disant:
+
+_Avec_ des oeillets, des roses et du myrte, on feroit, etc.
+
+Or, je le demande, quel est le Grammairien qui osera approuver la
+première de ces phrases, et blâmer la seconde?
+
+En admettant le principe que je combats, il y aura encore une faute
+dans ces exemples: _parmi_ les frères et les soeurs; _entre_ la France
+et la Suède; _contre_ la raison et la foi; _malgré_ son or et son
+crédit; _après_ mes objections et vos réponses; _excepté_ François
+I.er et Charles-Quint, etc.
+
+Et pour être exact, il faudra dire: _Parmi_ les frères et _parmi_ les
+soeurs; _entre_ la France et _entre_ la Suède; _après_ mes
+objections et _après_ vos réponses, etc. En vérité, y eut-il jamais
+erreur plus palpable? Je serois trop long, si je voulois rappeler ici
+ce qu'on écrit les Grammairiens pour réduire à des principes fixes ce
+qui regarde cette matière. Sans prétendre donner une règle absolue et
+invariable sur un point qui dépend principalement de l'usage, je me
+contente de dire d'après quelques autorités, qu'en général les
+prépositions composées de plusieurs syllabes ne se répètent pas, et
+qu'au contraire les monosyllabes se répètent, et c'est ce qui a pu
+tromper MM. Girard et de Wailly. Car il est à remarquer que ces
+écrivains, ainsi que M. Molard, n'ont justifié leur décision que par
+des exemples dans lesquels les prépositions sont monosyllabes.
+
+
+
+
+L.
+
+
+ PRÈS ne doit pas s'employer pour le mot _auprès_; _près de_ est
+ opposé à _loin de_; _auprès de_ exprime une idée d'_entour_. Il
+ est demeuré _près_ de l'église; j'ai mes enfans _auprès_ de moi.
+
+
+AUPRÈS DE n'emporte pas l'idée _d'entour_. On dit très-bien avec
+l'Académie: Sa maison est _auprès_ de la mienne, il loge _auprès_ de
+l'église, la rivière passe _auprès_ de la ville; comme on dit, sa
+maison est _près_ de la mienne, il loge _près_ de l'église, la rivière
+passe _près_ de la ville.
+
+Vaugelas donne aux deux locutions dont nous parlons une signification
+semblable. Il ajoute qu'_auprès_ se construit également avec un nom de
+_personne_ et un nom de _chose_, il est _auprès_ de moi; il loge
+_auprès_ de l'église: et _près_, avec un nom de _chose_ seulement, il
+est _près_ du palais. Cette opinion est confirmée par Patru et Thomas
+Corneille. Selon d'autres Grammairiens, _auprès_, d'ailleurs synonyme
+de _près_, exprimeroit en outre une plus grande proximité. Cette
+distinction est peut-être trop subtile.
+
+
+
+
+LI.
+
+
+ PRÊT, PRÈS. Ces prépositions ne peuvent pas être employées
+ indifféremment. Ne dites pas le sang est _prêt_ à couler; mais
+ dites, _près_ de couler. Car l'adjectif _prêt_ signifie _préparé_,
+ _disposé_..... Le mot _près_ marque l'approche..... On trouve
+ quelquefois cette faute dans Racine et dans les ouvrages de J.-J.
+ Rousseau.
+
+
+La plupart des Grammairiens décident comme M. Molard, et j'ai partagé
+long-temps leur opinion. Il me semble aujourd'hui que la règle qu'ils
+donnent est trop absolue, et que dans sa généralité elle est
+contraire, non-seulement à l'usage suivi par nos bons écrivains, mais
+à l'Académie elle-même.
+
+Il y a cent ans, que l'on écrivoit également _prest à_ et _prest de_.
+Dans les deux cas, on donnoit à _prest_ un féminin, et l'on disoit
+_preste à_, _preste de_. Il semble même qu'on évitât d'employer _près_
+dans les constructions dont il s'agit ici. Bouhours, l'un des plus
+illustres Grammairiens du temps, autorise les deux locutions que j'ai
+citées. Elles étoient encore usitées vers le milieu du 18.e siècle:
+les Dictionnaires le constatent. On trouve dans celui de TRÉVOUX,
+édition de 1771, des phrases telles que celles-ci: Ville _prête_ de se
+rendre. Fille _prête_ de se marier, etc.
+
+Aujourd'hui on ne dit plus _prêt de_; en ce cas on emploie la
+préposition _près_, et _près de_ signifie toujours _sur le point
+de_.[16] Mais _prêt à_ n'a-t-il jamais le même sens, et sa
+signification est-elle toujours restreinte à celle-ci, _disposé à_,
+_préparé à_? c'est ce qu'il s'agit de décider. M. Molard prononce
+affirmativement, et ajoute que Racine et J.-J. Rousseau ont péché
+contre cette règle. Si ces écrivains étoient seuls, peut-être
+hésiterois-je moins; mais le nombre et le caractère de ceux qui ont
+parlé comme eux, m'effraie et me retient. Je n'ose condamner des
+_coupables_ tels que Bossuet, Rollin, Boileau, Pascal, Racine le fils,
+Lefranc de Pompignan, la plupart de leurs contemporains, et même
+plusieurs de nos auteurs modernes les plus célèbres.
+
+ [Note 16: Il est à remarquer qu'autrefois _prêt de_, _prête de_
+ signifioient également _disposé à_ et sur _le point de_. Nous
+ venons de voir que les Lexicographes de Trévoux ont dit _ville
+ prête de se rendre_; ce qui certainement veut dire: ville _sur le
+ point de_ se rendre. Vaugelas, dans sa traduction de Quinte-Curce,
+ fait dire aux soldats d'Alexandre: «Nous sommes tout _prests_
+ d'aller où vous voudrez.» Ce qui ne signifie pas moins
+ incontestablement: Nous sommes _disposés_ à aller où vous
+ voudrez.]
+
+Dans l'Oraison funèbre du chancelier Le Tellier, Bossuet s'exprime
+ainsi: «Enfin _prêt_ à rendre l'ame, je rends grâces à Dieu, dit le
+chancelier, de voir défaillir mon corps avant mon esprit.»
+
+«Rome _prête_ à succomber, dit Rollin, se soutint principalement
+durant ses malheurs par la confiance et la sagesse du sénat.»
+
+«Voyez-vous, dit Boileau, la terre ouverte jusqu'en son centre,
+l'enfer _prêt_ à paroître?»
+
+«Il est injuste qu'on s'attache à nous, dit Pascal, quoiqu'on le fasse
+avec plaisir et volontairement; nous tromperons ceux à qui nous en
+ferons naître le désir. Car nous ne sommes la fin de personne, et
+nous n'avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pas _prêts_ à
+mourir? et ainsi l'objet de leur attachement mourroit.»
+
+M. Lefranc, en parlant des impies, dit:
+
+ Le faux calme dont ils jouissent
+ Est toujours _prêt à_ se troubler.
+ Un éclair seul les fait trembler;
+ Ils blasphèment, mais ils frémissent.
+
+Racine le fils termine le dernier chant de son Poëme sur la Religion,
+par ces vers:
+
+ À la fin de mes chants, je me hâte d'atteindre,
+ Et si je ne sentois ma voix _prête à s'éteindre_,
+ Vous me verriez, etc.
+
+M. de Fontanes, dans le Discours qu'il prononça sur la tombe de M. de
+Laharpe, dit en parlant de cet illustre écrivain:
+
+«Les injustices se réparoient; nous étions _prêts_ à le revoir dans ce
+sanctuaire des lettres et du goût dont il étoit le plus ferme
+soutien.»
+
+Il me seroit aisé de pousser beaucoup plus loin mes citations; celles
+que j'ai produites me paroissent devoir suffire.
+
+Le passage que j'ai cité de Pascal, est vicieux, je le sais. Les
+anciens Grammairiens ont enseigné qu'il ne faut pas employer
+indifféremment ces deux locutions, _prêt de mourir_[17], et _prêt à
+mourir_. Bouhours fonde cette exception sur la nécessité d'éviter
+l'équivoque qui peut avoir lieu, et il me paroît que c'est en général
+la seule attention qu'aient eue nos bons auteurs. Il est, du reste,
+certain que _Pascal_ a écrit _prêt à mourir_; et cette faute ne prouve
+que davantage à mes yeux l'usage dans lequel on étoit d'employer _prêt
+à_, pour signifier également _sur le point de_, et _disposé_, _préparé
+à_, en laissant aux phrases antécédentes le soin de déterminer celui
+des deux sens dans lequel il falloit l'entendre. Nos éditions
+actuelles des _Pensées_, portent: «Ne sommes-nous pas _près de_
+mourir?» Cette correction est récente: elle fut faite pour la première
+fois dans l'édition de 1783.
+
+ [Note 17: J'écris ici _prêt_ de mourir, parce que c'est ainsi
+ qu'on écrivoit dans le 17.e siècle.]
+
+Je sais encore que M. de Wailly critique le passage de Rollin. Mais
+a-t-il raison? Et ne devoit-il tenir aucun compte des autres écrivains
+qui ont parlé comme _Rollin_, entr'autres de Bossuet et de Boileau?
+«Rome, dit M. de Wailly, étoit sur le point de succomber; mais elle
+n'y étoit pas _disposée_. Donc, il falloit dire _près de succomber_,
+et non pas _prête à succomber_.» Cette remarque suppose toujours ce
+qui est en question, savoir que _prêt_ n'a pas d'autre signification
+que celle de _disposé_, et ce point me ramène à l'Académie, dont j'ai
+parlé d'abord.
+
+D'après l'Académie, _prêt_ signifie non-seulement _préparé_,
+_disposé_, comme le prétend M. Molard, mais encore _qui est en état de
+faire_, ou _de souffrir quelque chose_. La dernière partie de cette
+définition auroit pu, ce me semble, être exprimée avec plus de netteté
+et de justesse. Cependant, malgré son obscurité, on voit d'abord
+qu'elle donne plus de latitude à la signification du mot _prêt_; et
+certainement dans ce premier exemple, qui vient à la suite, le dîner
+est _prêt à_ servir, _prêt_ signifie non pas _disposé_, mais en état
+d'_être servi_.[18] En second lieu, ne suffit-il pas quelquefois
+qu'une personne ou une chose soit _sur le point de_, pour être _en
+état de_, dans la _situation de_? Ce qui me fait croire que c'est la
+pensée de l'Académie, c'est qu'elle fournit encore cet exemple: Une
+maison qui est _prête_ à tomber. Or, je le demande, cela veut-il dire
+une maison qui est _préparée_, _disposée à tomber_, ou bien une maison
+qui est _sur le point de tomber_? Que l'on rapproche maintenant ces
+deux phrases, l'une de Rollin, critiquée par M. de Wailly, et l'autre,
+citée comme régulière par l'Académie:
+
+ Rome _prête à_ succomber,
+ Une maison _prête à_ tomber.
+
+et que l'on prononce. S'il y a quelque différence entre ces deux
+exemples, à coup sûr elle est bien subtile.
+
+ [Note 18: Ce seroit une chose fort intéressante que l'examen des
+ locutions dans lesquelles le verbe actif est employé dans un sens
+ passif, comme dans ces phrases: _Prêt_ à servir, bon à manger, qui
+ signifient bon à _être mangé_, prêt à _être servi_. Mais ce n'est
+ pas ici le lieu.]
+
+Je finirai cette discussion par une observation importante. Tout le
+monde connoît les Remarques de l'abbé d'Olivet. Cet illustre
+Grammairien a pris soin de relever dans Racine, non-seulement les mots
+_qui ont vieilli_, mais encore les _phrases où il a cru entrevoir
+quelque sorte d'irrégularité_. Du nombre des pièces qu'il a examinées,
+sont Phèdre et Bérénice, et dans ces pièces, on lit les vers suivans:
+
+ Et que les vains secours cessent de rappeler
+ Un reste de chaleur _tout prêt_ à s'exhaler.
+
+ PHÈDRE, act. I, scèn. 3.
+
+ Je sens bien que sans vous, je ne saurois plus vivre,
+ Que mon coeur de moi-même est _prêt_ à s'éloigner.
+
+ BÉRÉNICE, act. IV, scèn. 5.
+
+Comment l'abbé d'Olivet n'a-t-il pas _entrevu_ dans ces vers et autres
+semblables _quelque sorte d'irrégularité_? Comment dans un examen où
+il _suppose_ que les fautes, _les vraies fautes se réduisent à si
+peu_, ce sont encore ses termes, comment, dis-je, n'a-t-il pas censuré
+ce que M. Molard appelle une _faute_? Ne seroit-ce pas parce qu'il a
+jugé que Racine avoit parlé d'une manière _régulière_ en cette
+rencontre?[19]
+
+ [Note 19: M. Luneau de Boisjermain garde également le silence sur
+ cette prétendue faute de Racine.]
+
+
+
+
+LII.
+
+
+ QUADRUPLER. Prononcez ce mot comme s'il étoit écrit ainsi:
+ _couadrupler_..... Il faut prononcer de même la première syllabe
+ du mot _quaterne_, _in-quarto_; mais non dans _quatre_,
+ _quatrain_, _équestre_, et beaucoup d'autres.
+
+
+ÉQUESTRE ne se prononce pas _ékestre_. Ménage, persuadé que chez les
+Latins les mots _qui_, _quoe_, _quod_ se prononçoient _ki_, _koe_,
+_kod_, fait une règle générale de cette sorte de prononciation, et
+veut, par exemple, que l'on dise _acatique_ pour _aquatique_, en quoi
+il se trompe. Cependant il excepte cinq à six mots parmi lesquels se
+trouve _équestre_, que quelques personnes prononçoient dès-lors comme
+le veut M. Molard. Prononcez, dit Dumarsais, _ue_ dans _équestre_,
+comme dans _écuelle_, _casuel_, _annuel_. L'Académie donne la même
+règle.
+
+
+
+
+LIII.
+
+
+ RAVE. Petite _rave_; dites, _raifort_.
+
+
+RAVE, en ce sens, n'est pas moins françois que _raifort_. Voici ce que
+dit l'Académie: «On appelle aussi et plus communément _rave_, cette
+plante potagère dont la racine est d'un rouge foncé, tendre,
+succulente, cassante, et bonne à manger.»
+
+
+
+
+LIV.
+
+
+ RAFROIDIR. Ne dites pas, le dîner _rafroidit_; mais dites, _se
+ refroidit_, en prononçant l'e muet.
+
+
+REFROIDIR est un verbe que l'on peut employer comme actif, comme
+neutre et comme réciproque. Ainsi il n'est pas moins exact de dire le
+_dîner refroidit_, que le _dîner se refroidit_.
+
+
+
+
+LV.
+
+
+ REMPAILLER, pour exprimer l'action de remettre la paille à des
+ chaises. Ce mot ne se trouve pas dans l'Académie. Dites,
+ _empailler_ une chaise. Cependant ce réduplicatif me paroît
+ nécessaire pour exprimer l'action par laquelle on remet de la
+ paille à une chaise. On pourroit dire _rempailler_, comme on dit
+ _refaire_.
+
+
+S'il n'est pas permis d'employer _rempailler_, il ne faudra pas se
+servir non plus de _repeindre_, _retailler_, _rouvrir_, _repolir_,
+pour dire, peindre, tailler, ouvrir, polir une seconde fois; car
+toutes ces expressions, comme celle que condamne M. Molard, ne se
+trouvent point dans l'Académie. Rien n'est plus ordinaire que de voir
+des personnes d'ailleurs très-instruites, rejeter un très-grand nombre
+de _réduplicatifs_ que l'on trouve dans nos meilleurs auteurs, anciens
+et modernes, et s'autoriser sur ce point du silence de l'Académie. Il
+me semble que plus on veut être sévère en matière de langage, plus on
+doit se tenir sur ses gardes, afin de ne condamner que ce qui doit
+l'être. C'est sur-tout alors qu'il importe de connoître le plan
+d'après lequel a été fait un Dictionnaire, et d'en bien saisir
+l'esprit. M. Molard se seroit dispensé de faire l'article qui donne
+lieu à ces remarques, s'il eût eu l'attention de lire, ou plutôt s'il
+se fût rappelé la Préface du Dictionnaire de l'Académie. Les
+rédacteurs s'expriment ainsi:
+
+«Il a paru qu'il _n'étoit pas nécessaire_ de rapporter le
+_réduplicatif_ de chaque verbe, lorsque ce _réduplicatif_ ne signifie
+que la réitération de la même action, comme _reparler_ qui ne veut
+dire que _parler une seconde fois_. Mais lorsqu'un verbe, qui dans un
+sens est _réduplicatif_, a un autre sens dans lequel il ne l'est
+point, comme _redire_, qui signifie souvent autre chose que _dire une
+seconde fois_, on lui donne une place dans son rang alphabétique.»[20]
+
+ [Note 20: Préface du Diction. de l'Acad., p. IV.--L'Académie n'a
+ pas été toujours fidelle à son plan. Malgré l'article qu'on vient
+ de lire, elle a placé dans son Dictionnaire quelques réduplicatifs
+ qui n'expriment que la _réitération de la même action_, tels que
+ _rebâtir_, _remoudre_, etc. C'est une des raisons qui ont pu
+ tromper ceux qui n'ont pas lu la Préface.]
+
+
+
+
+LVI.
+
+
+ RÊVER, dans le sens de faire un songe en dormant, veut être suivi
+ de la préposition _de_, et non de la préposition _à_. On dit, j'ai
+ rêvé de vous, et non j'ai rêvé à vous, etc.
+
+
+Le verbe _rêver_, dans le sens que lui donne M. Molard, rejette
+quelquefois également la préposition _à_ et la préposition _de_. «Si
+nous _rêvions_ toutes les nuits _la même chose_, dit Pascal, elle nous
+affecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous les
+jours.»
+
+L'Académie, au mot _rêver_, dit: «Il est quelquefois actif, _j'ai
+rêvé_ telle chose; _voilà ce que j'ai rêvé_; vous _avez rêvé_ cela.»
+
+
+
+
+LVII.
+
+
+ RIEN. Le mot _rien_ n'admet jamais les mots _pas_ et _point_, qui
+ sont le complément de la négation. Ainsi Racine _a eu tort_ de
+ dire dans les Plaideurs:
+
+ On ne veut _pas rien_ faire ici qui vous déplaise.
+
+
+La décision que l'on vient de lire est juste. Mais d'après les termes
+dont M. Molard se sert en condamnant une phrase vicieuse en
+elle-même, on pourroit croire que Racine ignoroit qu'il ne faut pas
+construire le mot _rien_ avec la négation _pas_, et l'on _auroit
+tort_.
+
+Autrefois, rien n'étoit plus commun dans certaines classes de la
+société, que la locution vicieuse dont il s'agit ici. Racine l'a
+placée à dessein dans la bouche du fils de Dandin, Léandre, qui, dans
+la scène dont il est question, joue le rôle de commissaire. C'est ce
+que fait observer Louis Racine, dans ses Remarques sur les tragédies
+de son père; il déclare que cette faute a été commise _exprès_. M.
+Luneau-de-Boisjermain trouve, il est vrai, cette apologie _puérile_;
+cela n'étonne pas dans un homme qui s'imaginoit savoir mieux le
+françois que celui dont il commentoit les oeuvres. L'abbé d'Olivet,
+critique beaucoup plus éclairé, dit positivement: «Racine n'a usé de
+ce barbarisme que pour faire rire.» Je n'ignore pas que ce Grammairien
+ajoute: «Pourquoi chercher dans un langage corrompu le germe de la
+bonne plaisanterie?» Mais cette question peut aussi bien s'appliquer
+à ces vers:
+
+ Quand je vois les états des Babyboniens,
+ Transférés des Serpens aux Nacédoniens, etc.
+
+qu'au vers qui fait le sujet de cet article. Comme ce _tort_, si c'en
+est un, n'est pas celui que reproche M. Molard, et n'a aucun rapport à
+la Grammaire, je ne m'y arrêterai pas.
+
+
+
+
+LVIII.
+
+
+ SEILLE. Vaisseau de bois pour laver ou pour d'autres usages, et
+ dont les bords sont fort bas. Dites, _baquet_ ou petit cuvier. La
+ première de ces dénominations est générale; mais elle n'en est pas
+ moins vicieuse. On ne parviendra jamais à la proscrire à Lyon.
+ Peut-être exprime-t-elle un vaisseau d'une forme particulière, et
+ alors il n'est pas étonnant qu'on lui ait donné un nom
+ particulier. Quoiqu'il en soit, _il est bon de savoir qu'on ne le
+ trouve dans aucun Dictionnaire_. Je crois qu'il tire son origine
+ de [Greek: Sêgia], vase qui a la forme d'un seau.
+
+
+SEILLE est un mot extrêmement ancien et qui se rencontre dans les
+écrivains du 15.e et du 16.e siècle. Cette expression, employée dans
+plusieurs provinces, n'a point été conservée par l'Académie. Je ne
+vois pas _à quoi il pourroit être bon de savoir qu'on ne la trouve
+dans aucun Dictionnaire_, en cas que cela fût vrai. Mais M. Molard a
+avancé un fait bien hasardé, et n'a pas poussé très-loin ses
+recherches, soit sur le mot, soit sur l'étymologie. _Seille_ se trouve
+dans la plupart des Dictionnaires qui ont paru depuis 1600 jusqu'en
+1771. Je me contente de rappeler celui du médecin Borel, connu sous le
+nom de _Dictionnaire des termes du vieux françois_, celui de Ménage et
+celui de Trévoux. Tous s'accordent à le faire dériver de _situla_
+comme _seau_ de _situlum_. Le Dictionnaire de Trévoux entre dans de
+plus grands détails, et dit: «_Seille_, vieux mot qui signifie un
+_seau_, s'emploie encore en beaucoup d'endroits..... Il signifie plus
+particulièrement en quelques provinces, un vaisseau de bois sans fond
+par le haut, et qui a la grosseur d'une feuillette.»
+
+On trouve même _seillet_, diminutif de _seille_, mot que nos aïeux
+employoient comme synonyme de _benoitier_ ou _bénitier_, parce que le
+bénitier a la forme d'une _petite seille_.
+
+Le Glossaire de Ducange fait dériver _seille_ de _sellus_, mot latin
+du moyen âge, qui désignoit une mesure de choses liquides.
+
+Quant au mot [Greek: Sêgia], dont M. Molard veut que _seille_ tire son
+origine, les auteurs que j'ai cités n'en parlent pas: d'ailleurs
+[Greek: Sêgia] n'est pas grec. L'imprimeur s'est sûrement trompé; il
+falloit dire, [Greek: Têlia], ou [Greek: Sêlia], mot qui désigne un
+vase en forme de tonneau ouvert d'un côté, ou de grand _seau_ dans
+lequel on faisoit le pain.
+
+
+
+
+LIX.
+
+
+ SUEL. Place où l'on bat le blé. Dites, _aire_, s. m. _Cet aire_
+ est fort _grand_.
+
+
+C'est probablement par distraction que M. Molard donne une décision
+pareille. Il est impossible qu'il ne sache pas que le substantif
+_aire_ est féminin, et que conformément à l'Académie, il faut dire
+_cette_ aire est fort _grande_.[21]
+
+ [Note 21: Je ne connois qu'un Vocabulaire dans lequel le mot
+ _aire_ soit indiqué comme masculin; mais c'est une faute
+ d'impression d'autant plus évidente qu'on a fait _aire_ féminin
+ dans les exemples cités à la suite.]
+
+
+
+
+LX.
+
+
+ TAILLEUSE. Celle qui fait des robes de femme; dites, _couturière_.
+ La _tailleuse_ est la _femme_ du tailleur.
+
+
+TAILLEUSE n'est françois dans aucun sens; on s'en servoit autrefois
+pour désigner une _couturière_: on le trouve avec cette signification
+dans les anciens Dictionnaires. L'Académie l'a rejeté. Mais
+_tailleuse_ ne se trouve nulle part pour désigner la femme d'un
+_tailleur_. Cette manière d'entendre les substantifs ou les adjectifs
+terminés en _eur_ qui ont le féminin en _euse_, n'est point dans
+l'analogie de la langue françoise.
+
+L'Académie appelle _blanchisseuse_, _revendeuse_, _brodeuse_, etc. non
+pas la _femme_ du _blanchisseur_, du _revendeur_, du _brodeur_, etc.;
+mais bien la femme qui blanchit, qui revend, qui brode, etc. Si
+_tailleuse_ eût été rangé parmi les noms françois, il auroit suivi la
+même loi. Au reste, «_tailleuse_, pour signifier _couturière_, ne
+vaut pas mieux, selon un ancien Dictionnaire, que _couturier_ pour
+dire _tailleur_.»
+
+
+
+
+LXI.
+
+
+ TAPER. Donner des coups à quelqu'un pour le battre; dites,
+ _frapper_.
+
+
+TAPER, dans le sens de frapper, est une expression françoise, mais
+populaire. L'Académie l'admet, et cite ces phrases: il l'a bien
+_tapé_, je vous _taperai_ bien, etc.
+
+
+
+
+LXII.
+
+
+ TAQUIER. Celui qui construit des bateaux. Ce mot n'est pas
+ françois. Je ne connois point de mot qui désigne ce genre
+ d'ouvrier. On peut dire _constructeur de bateaux_.
+
+
+L'ouvrier qui construit un bateau, doit être désigné sous le nom de
+_charpentier de bateau_, comme celui qui fait la charpente d'un
+vaisseau s'appelle _charpentier de vaisseau_.
+
+
+
+
+LXIII.
+
+
+ TERRE. Tomber _à terre_, et tomber _par terre_, ne signifient pas
+ tout-à-fait la même chose. Ce qui tombe _à terre_ tient à la
+ terre; ce qui tombe _par terre_ n'y tient pas. C'est la
+ distinction que met Roubaud entre ces deux locutions.
+
+
+La distinction qu'établit ici M. Molard, entre _tomber à terre_ et
+_tomber par terre_, est exprimée en termes si obscurs, que j'ai déjà
+vu bien des personnes qu'elle a embarrassées. Mais son principal
+défaut n'est pas d'être en quelque sorte inintelligible pour ceux qui
+n'y apportent qu'une attention ordinaire; elle est absolument fausse.
+Pour être exact, M. Molard devoit dire tout le contraire de ce qu'il a
+dit. _Tomber par terre_ se dit d'une personne ou d'une chose qui
+étant déjà _à terre_, tombe de sa hauteur; et _tomber à terre_ ne doit
+s'employer qu'en parlant d'une personne ou d'un objet qui étant élevé
+au-dessus de terre, tombe de haut. Cette distinction est de l'abbé
+Girard. «Un homme, dit-il, qui passe dans une rue et qui vient à
+tomber, _tombe par terre_, et non _à terre_, car il y est déjà. Mais
+un couvreur à qui le pied manque sur un toit, _tombe à terre_, et non
+_par terre_.»
+
+M. Molard cite à l'appui de son opinion, l'abbé Roubaud. M. Molard se
+trompe; l'abbé Roubaud, dans ses Synonymes, n'a rien écrit sur le
+verbe _tomber_.
+
+
+
+
+LXIV.
+
+
+ VALTER. Il me fait valter sans cesse, pour dire, il me fait aller
+ et venir sans but et sans utilité. Ce mot n'est pas françois; il
+ faut exprimer l'idée qu'on lui attache par une périphrase.
+
+
+Le mot que M. Molard condamne est françois. L'erreur de ceux qui
+l'emploient ne consiste que dans la manière de le prononcer ou de
+l'écrire. Il faut écrire _valeter_.
+
+«On dit d'un homme qui a été obligé de faire plusieurs démarches
+pénibles et désagréables auprès de quelqu'un pour obtenir ce qu'il
+demandoit, qu'il a été obligé de _valeter_; qu'on l'a fait _valeter_
+long-temps.» (_Dict. de l'Acad._)
+
+
+
+
+LXV.
+
+
+ ZÉPHYR. Quand ce mot est écrit de cette manière, il signifie
+ l'_haleine des zéphyrs_. Alors il peut prendre le nombre pluriel.
+ _Zephyre_ signifiant l'amant de Flore, ne prend ni article, ni
+ pluriel, et se termine par un e muet.
+
+
+ZÉPHYR ne signifie pas plus l'_haleine des zéphyrs_, que _aquilon_ ne
+signifie le _souffle des aquilons_. On donne le nom de _zéphyr_ à
+toute espèce de vent doux et agréable. On emploie ce mot au singulier
+comme au pluriel. Les _doux zéphyrs_, _un zéphyr rafraîchissant_.
+
+Lorsque le _zéphyr_ est considéré comme une divinité mythologique, on
+écrit et on prononce _Zéphyre_, sans article.
+
+Les anciens donnoient le nom de _zéphyrus_ à un vent violent venant du
+couchant.
+
+ _Eurum ad se Zephyrumque vocat._ VIRG.
+
+Quelques traducteurs rendent _Zephyrum_ par _Zéphyre_, et placent l'e
+muet pour éviter la confusion qui pourroit sans cela avoir lieu avec
+_zéphyr_.[22] L'Académie ne fait pas cette distinction.
+
+ [Note 22: Voyez entr'autres Virgile, traduit par Binet.]
+
+Au reste, l'ortographe de _zéphyr_ a long-temps varié; nos premiers
+poètes écrivoient _zéphyr_ ou _zéphyre_, selon que la mesure
+l'exigeoit. Mais en prose, il falloit, selon Ménage, toujours dire le
+_zéphyre_ au singulier, et les _zéphyrs_ au pluriel.[23]
+
+ [Note 23: Observations sur la langue françoise.]
+
+
+
+
+_ERRATA._
+
+
+ Pag. vj de la Préface, lig. 14, _quelque soit_, lisez, _quel que
+ soit_, _etc._
+
+ Pag. 11, lig. 3 et 19, _M. de la Harpe_, lisez, _M. de Laharpe_.
+
+ Pag. 40, lig. 15, _il y a quelque différence_, lisez, _il y a
+ quelques différences_.
+
+ _Ibid._, lig. 16, _l'a assignée_, lisez, _les a assignées_.
+
+ Pag. 48, _grappire_, _grappare_, lisez, _grapire_, _grapare_.
+
+ Pag. 49, lig. 3, dans ces phrases _monter_, lisez, dans ces
+ phrases, _monter_, etc.
+
+ Pag. 67, lig. 15, et pag. 68, lig. 7 et 11, _myrthe_, lisez,
+ _myrte_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+Notes de transcription
+
+Les mots indiqués _ainsi_ sont en italique dans le texte d'origine.
+Les corrections de la liste ERRATA ont été apportées dans le texte.
+Les coquilles ont été corrigées et les majuscules accentuées. La
+graphie ancienne a été conservée. Nous croyons aussi que:
+
+ à la page 95, «ortographe» dans la phrase «Au reste, l'ortographe
+ de _zéphyr_ a long-temps varié;» devrait se lire «orthographe».
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Observations grammaticales sur
+quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage, by Guy-Marie Deplace
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS GRAMMATICALES ***
+
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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