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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:10:46 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Bourdonnements, by Alphonse Karr
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Bourdonnements
+
+Author: Alphonse Karr
+
+Release Date: January 22, 2012 [EBook #38643]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe et la ponctuation
+d'origine ont été conservées et n'ont pas été harmonisées.
+
+
+
+
+ BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
+
+ ALPHONSE KARR
+
+ BOURDONNEMENTS
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+ RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+ 1880
+
+
+
+
+ D'ALPHONSE KARR
+
+ BOURDONNEMENTS
+
+
+
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+OEUVRES COMPLÈTES
+
+D'ALPHONSE KARR
+
+Format grand in-18.
+
+
+ AGATHE ET CÉCILE 1 vol.
+ L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX 1 --
+ LE CHEMIN DE PLUS COURT 1 --
+ CLOTILDE 1 --
+ CLOVIS GOSSELIN 1 --
+ LE CREDO DU JARDINIER 1 --
+ CONTES ET NOUVELLES 1 --
+ LES DENTS DU DRAGON 1 --
+ DE LOIN ET DE PRÈS 1 --
+ DIEU ET DIABLE 1 --
+ ENCORE LES FEMMES 1 --
+ EN FUMANT 1 --
+ L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR 1 --
+ FA DIÈSE 1 --
+ LA FAMILLE ALAIN 1 --
+ LES FEMMES 1 --
+ FEU BRESSIER 1 --
+ LES FLEURS 1 --
+ LES GAIETÉS ROMAINES 1 --
+ GRAINS DE BON SENS 1 --
+ LES GUÊPES 6 --
+ HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN 1 --
+ HORTENSE 1 --
+ LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN 1 --
+ LE LIVRE DE BORD 4 --
+ LA MAISON CLOSE 1 --
+ MENUS PROPOS 1 --
+ MIDI A QUATORZE HEURES 1 --
+ NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER 1 --
+ ON DEMANDE UN TYRAN 1 --
+ LA PÊCHE EN EAU DOUCE ET EN EAU SALÉE 1 --
+ PENDANT LA PLUIE 1 --
+ LA PÉNÉLOPE NORMANDE 1 --
+ PLUS ÇA CHANGE 1 --
+ ... PLUS C'EST LA MÊME CHOSE 1 --
+ UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS 1 --
+ POUR NE PAS ÊTRE TREIZE 1 --
+ LA PROMENADE DES ANGLAIS 1 --
+ PROMENADES AU BORD DE LA MER 1 --
+ PROMENADE HORS DE MON JARDIN 1 --
+ LA QUEUE D'OR 1 --
+ RAOUL 1 --
+ ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES 1 --
+ LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE 1 --
+ SOUS LES ORANGERS 1 --
+ SOUS LES TILLEULS 1 --
+ SUR LA PLAGE 1 --
+ TROIS CENTS PAGES 1 --
+ UNE HEURE TROP TARD 1 --
+ VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN 1 --
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.
+
+
+
+
+ BOURDONNEMENTS
+
+ PAR
+
+ ALPHONSE KARR
+
+ PARIS
+
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+ RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+ 1880
+
+ Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+A JEANNE BOUYER
+
+
+
+
+BOURDONNEMENTS
+
+
+J'avais dans le temps constaté l'extrême différence qui existait chez
+les femmes, entre la pudeur d'eau douce et la pudeur d'eau salée,--du
+temps que je vivais à Paris, à Étretat et à Sainte-Adresse.
+
+A Paris, les bains de femmes dans la rivière étaient scrupuleusement
+entourés de planches et couverts au-dessus, pour que les anges mêmes
+ne pussent jeter sur les baigneuses un regard indiscret.
+
+Si des nageurs «en pleine eau», s'approchaient de ces forteresses
+hermétiquement fermées, des employés des bains les injuriaient, et des
+gendarmes qui se promènent en bateau sur la Seine, faisaient quelques
+menaces, et quelquefois arrêtaient les délinquants.
+
+A la mer, au contraire, les femmes se baignaient presque pêle-mêle
+avec des hommes vêtus d'un simple caleçon, et se faisaient porter à la
+mer par des baigneurs payés.--Une corde marquait seule une séparation
+entre les sexes; la décence consistait pour elles à être assez laides,
+et elles l'étaient, en effet, dans des sacs de laine avec des bonnets
+de toile cirée sur la tête,--peut-être est-ce le genre de décence qui
+protège le plus efficacement la vertu.
+
+Cependant, les hommes bien élevés se baignaient d'eux-mêmes à une
+certaine distance des femmes,--distance que les femmes pouvaient
+augmenter à leur gré. D'ailleurs, les femmes restaient au bord et les
+hommes presque tous nageaient plus ou moins au large: seulement, comme
+il arrivait qu'un mari inquiet désirât rester près de sa femme,--qu'un
+père voulût enseigner à nager à sa fille,--ou surveiller ses premiers
+essais, on imagina de tendre deux cordes au lieu d'une;--ces deux
+cordes formaient trois compartiments sur la plage,--à l'extrême
+gauche, les femmes,--à l'extrême droite, les hommes,--et au milieu,
+les hommes et les femmes, femmes et maris, pères et filles, etc., qui
+voulaient se baigner ensemble.
+
+Cela parut suffisant pendant de longues années; d'un côté, la laideur
+du costume des femmes, leur pâleur allant quelquefois jusqu'au
+vert,--de l'autre, les hommes d'autant plus laids, au contraire, pour
+la plupart, qu'ils étaient moins vêtus,--tout semblait préserver les
+deux sexes de pensées dangereuses.
+
+
+Aujourd'hui, je vois par les journaux de modes que tout cela est
+changé;--les femmes se sont enfin demandé pourquoi, elles qui se
+montrent si volontiers à demi nues dans les salons où les hommes
+sont astreints à la cravate et à la décence la plus rigoureuse,
+se laisseraient plus longtemps empaqueter dans des sacs
+disgracieux,--elles qui ont tant de si jolies choses à laisser voir,
+tandis que les hommes faisaient une assez laide exhibition de leur
+personne,--elles décidèrent qu'il fallait rappeler les hommes à une
+décence qui est un devoir pour des êtres si disgraciés,--et reprendre
+pour elles-mêmes le privilège de se montrer généreuses.
+
+On décida alors, pour commencer, que les hommes ne se baigneraient
+plus que vêtus.
+
+La plupart s'y soumirent--à l'exception de quelques nageurs
+enthousiastes, qui avaient besoin de l'entière liberté de leurs
+mouvements, et aimaient mieux se livrer à leur exercice favori, que de
+«poser» sur la plage avec de l'eau jusqu'à la ceinture.--Il est une
+raison de cette résignation au costume, de la part de la plupart des
+baigneurs, et je le dirai à quelques lignes d'ici.
+
+Cette gêne imposée aux hommes satisfaisait les scrupules des
+femmes,--elles avaient assez accordé à la pudeur, en la faisant porter
+aux hommes, comme elles leur font porter leur ombrelle et leur
+éventail,--elles déclarèrent qu'elles pouvaient porter de moins en
+fait de costume, ce qu'elles obligeaient les hommes à porter de
+plus,--ça employait autant d'étoffe, et ça revenait à la même
+superficie de peau humaine voilée.
+
+Elles adoptèrent alors ces costumes, que je vois figurés dans les
+journaux de modes,--costumes qui, au lieu d'enlaidir, rendent
+jolies,--parce qu'ils permettent certains artifices, certaine
+exagérations, certains mensonges,--costumes qui donnent, enfin,
+l'occasion de se décolleter à la fois par en haut, comme les femmes du
+monde et par en bas comme les danseuses.
+
+Disons maintenant la cause principale de la résignation de la plupart
+des hommes, au costume et à la pudeur méticuleuse qui leur étaient
+imposés.
+
+La vie sociale, la vie des cités, la vie du monde n'est pas aussi
+défavorable, il s'en faut, à la race féminine qu'à la race masculine.
+
+Les femmes vivant dans les villes y acquièrent une apparence plus
+délicate, l'étiolement leur donne cette sorte d'élégance et de grâce
+morbides, genre de beauté littéraire, très et trop à la mode vers
+1830, époque du règne de la femme maigre, frêle, éthérée, immatérielle
+et un peu verte.
+
+Les femmes vivant dans les villes y deviennent pour ainsi dire «plus
+femmes», au gré de certaines idées de gens qui «ne s'y connaissent
+pas».
+
+Les hommes, au contraire, y deviennent «moins hommes», les muscles
+s'atrophient, les bras sont débiles, les jambes sont grêles, rien ne
+grossit que le ventre. La décence, la pudeur qu'on leur imposait,
+étaient pour leur vanité une circonstance des plus heureuses--en leur
+ordonnant de cacher leur laideur.
+
+Ajoutons que pour cette même classe de gens, beaucoup plus nombreuse
+qu'on ne croit, qui n'entendent rien à la beauté des femmes, tout ce
+qu'une femme montre, des choses qu'on est convenu de ne pas
+montrer--passe pour beauté, appas, attraits et charme.
+
+Et notez que les femmes ne sont pas toutes très éloignées de cette
+opinion, et beaucoup croient se préparer un triomphe et accorder une
+faveur, en laissant voir n'importe quoi de leur aimable personne,
+fût-ce très incorrect et très laid.
+
+
+Quelqu'un de bête m'écrit..... mais non--c'est peut-être quelqu'un de
+triste, prenons un ton plus sérieux.
+
+On m'écrit qu'un écrivain usurpant mon nom, frappe à terre des femmes,
+des enfants et des hommes vaincus et désarmés.
+
+Tout porte à croire que cette façon de s'énoncer est un
+euphémisme,--et que c'est à moi que s'adresse le reproche,--autrement
+on m'eût envoyé les chapitres ou articles faussement signés de mon
+nom--et on m'eût demandé si je m'en reconnaissais l'auteur,--à quoi
+j'eusse répondu--_oui_--ou _non_.
+
+_On_ ajoute quelques injures,--puis des menaces.
+
+
+La missive n'est pas signée--ou du moins est signée: «Le frère d'un
+transporté.»
+
+S'il est quelqu'un à qui il soit absurde et injuste d'adresser un
+pareil reproche, c'est certainement moi.--Il n'y a pas huit jours que
+je me déclarais partisan de l'amnistie pour les entraînés
+repentants--et que je demandais pour eux et pour leur famille, non
+plus la transportation, mais la colonisation--qui leur permît de faire
+peau neuve, de commencer une autre vie, en rompant avec de mauvais
+antécédents et des entraînements dangereux--et des engagements
+criminels.
+
+Je suis donc loin de «frapper des femmes et des enfants» puisque je
+cherche et je propose un moyen de leur ramener un père, non plus
+pilier de cabaret et de club--et en sa qualité de travailleur,
+abandonnant le métier qui est le patrimoine et le pain de sa
+famille;--un père toujours sur le point de se faire tuer et de
+retourner en prison;--mais, au contraire, un père rendu à ses
+devoirs, à une vie laborieuse, à sa famille et à ses enfants; aimé,
+respecté par eux et par tout le monde.
+
+
+Quant au mot «de vaincus»--je n'accorde pas cet adjectif honorable aux
+hommes de la Commune;--c'est en se battant contre les Prussiens qu'on
+avait la chance d'être vainqueur ou vaincu,--mais en se battant contre
+les lois de son pays, en fusillant les ôtages, en incendiant les
+monuments, on n'est pas vaincu, on est repris de justice et puni.
+
+
+Relativement aux injures, elles sont bêtes, grossières, et je ne m'en
+sens nullement blessé;--des injures non signées ne peuvent s'élever à
+l'état d'insulte--pour moi qui, depuis que j'écris, n'ai pas tracé une
+ligne sans la signer, comme il est honnête et loyal de le faire, j'ai
+le droit de tenir en dédain complet des anonymes, pseudonymes, etc.
+
+Je ferai remarquer en passant qu'on ne signe pas au journal de Me
+Gambetta.
+
+Je ferai remarquer également qu'en république il faudrait obéir aux
+lois, les respecter et les faire respecter;--car il y a une loi non
+abrogée, qui déclare la signature obligatoire.
+
+Il y a une loi antérieure dont je ne parle pas--qui prescrit
+d'assumer, en signant, la responsabilité de ses écrits;--c'est la loi
+de l'honneur, la loi de la dignité, la loi de la probité.
+
+Passons donc sur les injures.
+
+
+Quant aux menaces--je demeure à Saint-Raphaël (Var), _maison
+Close_;--en sortant de la gare, on gagne le bord de la mer, puis on
+suit la mer par un chemin bordé de myrtes, en laissant la mer à droite
+jusqu'à ce qu'on trouve une vieille maison assez pauvre et
+heureuse;--maison basse--à peu près couverte et cachée par les
+chèvrefeuilles, les passiflores et les jasmins:--devant la porte est
+un canot blanc--_la Girelle_--il n'y a pas moyen de se tromper.
+
+On m'y trouve presque toujours.
+
+Et, en me prévenant, on peut être sûr de me rencontrer.
+
+C'est l'affaire d'un quart d'heure.
+
+
+M. X*** est un bohême, importun, ennuyeux, quémandeur opiniâtre;--un
+de ceux qu'il appelle ses amis et qu'il persécute de ses visites
+intéressées, a recommandé à plusieurs reprises à son secrétaire de ne
+plus le laisser parvenir jusqu'à lui.
+
+L'autre jour il trompe toutes les consignes: X***, sa victime, ayant
+réussi à le congédier, le reconduit pour être sûr qu'il s'en va, et
+dit à son secrétaire: «Comment m'avez-vous exposé encore à une visite
+de cet homme?
+
+--Monsieur, je vous en ai sauvé dix fois--mais il ne se décourage
+pas--on le renvoie par la porte, il rentre par la fenêtre.
+
+--Eh bien, puisque ça ne réussit pas, il faut vous y prendre
+autrement, et faire... le contraire;--la première fois qu'il viendra,
+jetez-le par la fenêtre, nous verrons s'il rentre par la porte.»
+
+
+Il est horriblement triste et désolant d'être auprès du petit lit d'un
+enfant malade,--d'avoir dans la main une potion qui doit le sauver, et
+de voir l'enfant, par ignorance, refuser de boire la potion, en
+serrant les dents convulsivement.
+
+
+Il est effrayant de voir un homme en état de somnambulisme, marcher
+dans la direction d'une fenêtre qu'il prend pour une porte; il est
+irritant, après l'avoir secoué pour le réveiller, de le voir, les yeux
+ouverts, vous soutenir que cette fenêtre est en réalité une porte, que
+c'est par là qu'il veut sortir et descendre, et que vous lui ferez
+plaisir de le laisser tranquille, puis se débarrasser de vous et se
+remettre en marche vers cette fenêtre où vous savez qu'il ne va pas
+descendre, mais se précipiter.
+
+
+C'est ce chagrin, c'est cette irritation que j'éprouve lorsque vivant
+dans la retraite, étudiant, méditant, cherchant sans cesse,--demandant
+à la sagesse des anciens, assidûment feuilletés
+
+ Nocturnâ versate manu, versate diurnâ
+
+et à ma propre expérience, quelque remède pour la maladie régnante,
+j'ai la conviction que j'ai trouvé ce remède.
+
+Lorsque ayant visité la maison par le dedans et par le dehors, muni de
+cette lampe qui s'allume, hélas! bien tard, la sagesse de
+l'expérience,--je dis avec certitude: ça c'est une fenêtre par
+laquelle vous tomberez broyé sur le pavé,--ici, est un escalier, puis
+une porte par laquelle vous sortirez sans danger de la vieille maison.
+
+Et lorsque je le dis en vain.
+
+
+Par exemple, tout le monde est d'accord que la dissolution de
+l'Assemblée des représentants est imminente, et qu'on ne tardera
+probablement guères à faire de nouvelles élections. Personne n'ignore
+les résultats jusqu'ici de ce mensonge imbécile et mortel du suffrage
+dit universel.
+
+Il a approuvé le crime du Deux Décembre,--il a approuvé et appuyé
+toutes les folies de l'empire, jusqu'à la guerre déclarée à la
+Prusse,--crime et folie à la fois. Plus tard, il a envoyé à
+l'Assemblée, et, de là, dans les places, un tas d'avocats sans études,
+sans talents, sans conviction, sans patriotisme;--plus tard, il a fait
+nommer M. Barodet à Paris,--et M. Ranc à Lyon,--les cinq cent mille
+habitants de Lyon ne connaissant pas plus M. Ranc que les deux
+millions d'habitants de Paris ne connaissaient M. Barodet; élections
+qui pouvaient avoir un bon côté, c'est de mettre en pleine lumière le
+mensonge du suffrage dit universel, par lequel les deux millions
+d'habitants de Paris et les cinq cent mille habitants de Lyon
+ne font qu'obéir à deux ou trois douzaines d'intrigants,
+d'ambitieux, d'avides, qui en réalité votent seuls et font
+voter les autres à leur fantaisie; c'est-à-dire, que le suffrage
+censitaire si justement détruit était mille fois plus près du
+véritable suffrage universel, que ne l'est le mensonge qui usurpe
+son nom aujourd'hui,--c'est-à-dire, que jamais un pays n'a si
+bêtement et si pompeusement fait l'abandon de sa volonté et de
+sa dignité et le sacrifice de ses plus chers intérêts.
+
+
+Eh bien, c'est sous l'empire de ce mensonge dangereux et peut-être
+mortel, de ce mode de vocation auquel vous devez déjà tant de misères
+et de hontes, que vous voyez tout le monde résolu à affronter de
+nouvelles élections.
+
+Ceux qui soupçonnent ces dangers,--se contentent de se préparer à
+éluder, à influencer, à chicaner, à tricher.
+
+
+Mais, ô aveugles volontaires, ô sourds opiniâtres,--ouvrez donc enfin
+les yeux et les oreilles,--regardez et écoutez.
+
+Savez-vous ce que de nouvelles élections,--faites demain,--dans les
+conditions du suffrage prétendu universel,--vous donneront probablement?
+L'empire,--l'empire de Strasbourg et de Boulogne,-- l'empire du
+Deux Décembre,--l'empire de la guerre du Mexique,--l'empire de la
+guerre de Prusse,--l'empire de Metz et de Sedan.
+
+Ou la Commune,--une prétendue république dans laquelle, Pyat, Vermesh,
+Cluseret, Pascal Grousset, ne tarderont pas à être débordés et
+dépassés.--Une nouvelle terreur pendant laquelle ceux qui croient
+follement conduire et commander aujourd'hui, MM. Thiers, Perier,
+Dufaure, ne gagneront que de ne faire partie que de la seconde fournée
+d'otages,--MM. Naquet, Arago, Blanc, Hugo, Gambetta, étant réservés
+pour la troisième.
+
+Et, dans l'une et l'autre des deux chances.
+
+L'empire, si c'est lui qui l'emporte, ayant pour successeur la
+Commune.
+
+La Commune amenant nécessairement une dictature militaire; car, dans
+l'un et l'autre cas, il ne s'agit pas de savoir si nous aurons l'un ou
+l'autre, mais de savoir lequel des deux passera le premier.
+
+Deux points principaux, deux points nécessaires, indispensables d'une
+réforme électorale:
+
+1º Le domicile réel des candidats, sinon dans l'arrondissement, du
+moins dans le département où ils se présentent;
+
+2º Le renouvellement de l'Assemblée par fractions.
+
+J'ai plus d'une fois développé les raisons irréfutées, parce qu'elles
+sont irréfutables, de ces deux conditions.
+
+Pour la première, vous échappez à la direction despotique de deux ou
+trois coteries qui exercent la plus odieuse, la plus absurde et la
+plus dangereuse des tyrannies,--et vous arrivez enfin à ce
+raisonnement simple et sans réplique.
+
+Pour un représentant, il faut deux choses:
+
+1º Que les électeurs qui le choisissent le connaissent;
+
+2º Que le représentant connaisse le pays, les gens et les intérêts
+qu'il doit représenter.
+
+Par la seconde, vous évitez les courants, les torrents, les incendies,
+les fièvres,--les accès de folie.
+
+Ajoutez un troisième point,--l'Assemblée permanente,--plus de
+vacances, plus de prorogations,--des congés individuels motivés.
+
+Peut-être ces congés pourraient être plus nombreux et plus longs, si,
+par exemple, en même temps qu'un membre de la droite demande un congé,
+il s'arrange pour qu'un membre de la gauche et deux membres des
+centres en demandent un en même temps.
+
+Il va sans dire qu'on surveillera l'insolente et déshonnête bêtise de
+voter pour les absents.
+
+
+Encore une autre pierre fondamentale de l'édifice dont je me suis
+occupé souvent--surtout depuis trois ans,--c'est-à-dire depuis qu'il y
+a assez de ruines et de démolitions, pour qu'on puisse, sans scrupule,
+proposer d'édifier quelque chose.
+
+
+L'impôt.
+
+L'impôt--c'est-à-dire la contribution de tous les membres de la nation
+aux dépenses publiques,--malgré les critiques, les promesses, etc., a
+toujours été en augmentant dans une proportion presque fantastique.
+
+Je me souviens encore du temps où, dans ma petite jeunesse, le mot de
+milliard était, pour les Français,--un mot vague, indéterminé,--comme
+le _sexcenta_ des latins voulant dire... beaucoup,--un monceau,--un
+tas,--trop[1]. Quand on nous enseignait l'arithmétique dans les
+écoles, on nous faisait épeler une fois une longue rangée de chiffres
+dont le dernier, en comptant de droite à gauche, s'appelait
+_milliard_, et de préférence _un billion_. C'était tout ce qu'on nous
+en disait, et il n'en était plus question.
+
+ [1] Apud nos sexcenta dicere pro infinito numero fere usitatum.
+
+ DONAT.
+
+ Sexcentas proinde scribito jam mihi dicas.
+
+ TÉRENCE.
+
+Au commencement de la Restauration, il y eut une terrible explosion, à
+cause du milliard de l'indemnité des émigrés--et le mot devint à la
+mode. Dans les assemblées, les orateurs de l'opposition, constatant
+l'accroissement des budgets,--disaient:--Nous arriverons à un budget
+d'_un milliard_;--ça passait pour une hyperbole, et les gens calmes,
+_sensés_, levaient les épaules.
+
+
+Aujourd'hui nous voyons le budget pour 1874 être de deux milliards,
+cinq cent trente-trois millions, deux cent soixante-deux mille cent
+quatre-vingt dix-neuf francs (ou, d'après un autre tableau:
+2,532,689,922).
+
+Dont il faut déduire--disons-le ici pour mémoire,--nous y
+reviendrons,--pour frais de régie, de perception, et d'exploitation
+des impôts et revenus publics--non pas cent cinquante ou deux cents
+millions, comme je le disais il y a quelque temps par peur d'exagérer,
+mais deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit
+mille quatre cent quarante-neuf francs.
+
+
+C'est lourd, si on se rappelle surtout que sous Louis XIV, le plus
+fastueux des monarques, le plus cueilleur de lauriers et de myrtes, et
+cueillant les lauriers et les myrtes avec toutes les aises du luxe et
+une insigne prodigalité--les revenus de l'État, qu'on appelait alors
+les revenus du Roi, montaient à 117 millions de francs. Il est vrai
+que l'on dépensait en moyenne trois cent trente millions--et qu'il
+faut à peu près doubler la somme si l'on a égard à la différence de la
+valeur de l'argent.
+
+Mais ce n'est pas la grosseur, ce n'est pas la pesanteur du budget qui
+sont le sujet de mon entretien d'aujourd'hui avec mes lecteurs.
+
+Je ne suis pas d'ailleurs assez grand financier pour me risquer trop
+au large dans les chiffres,--je vais donc raisonner en chiffres ronds,
+en chiffres du moins très arrondis, pour conformer la besogne à mes
+aptitudes médiocres, et aussi parce que cela suffit pour démontrer...
+ce que je veux démontrer.
+
+
+Je suppose donc un budget de trois milliards--trois milliards à
+demander à la France, c'est-à-dire, pour compter également en chiffres
+ronds, à trente millions de contribuables, ce serait cent francs, si
+je ne me trompe, que chaque individu aurait à donner.
+
+Eh bien,--il n'y a pas besoin d'être un profond mathématicien pour
+décider qu'il n'est pas un Français qui ne donne plus de cent francs
+par an à l'État, si on compte que chaque bouchée qu'on mange paye un
+impôt,--chaque condiment qui assaisonne cette bouchée paye un impôt,
+de même, chaque gorgée qu'on boit, vin, liqueurs, café, thé, etc.
+
+Chaque pièce de vêtement, plusieurs impôts,--comme matière première,
+patente, l'étoffe, le fil, les aiguilles, etc.
+
+De même, la lumière, huile, bougies, allumettes.
+
+De même, chaque lettre qu'on écrit,--le papier, la plume, etc.
+
+On paye pour chaque pipe, cigare ou cigarette.
+
+On paye chaque fois qu'on éternue, le tabac en poudre imposé comme le
+tabac à fumer.
+
+On paye quand on dort,--on paye quand on meurt.
+
+Je ne parle là que des impôts indirects,--il y a encore les impôts
+directs.
+
+
+Si bien que chaque personne ne fait pas un mouvement, ne prend pas un
+plaisir, ne satisfait pas un besoin, ne fait pas une action quelconque
+pour lesquels il ne faille payer,--si bien que la vie de l'homme,
+aujourd'hui, semble avoir pour but de _faire_ de l'argent pour l'État,
+comme un cheval ou un mulet attelé à une noria, à un manège,--et
+tournant en rond,--monte sans cesse de l'eau pour son maître.
+
+Notez bien que je ne blâme pas, je constate;--loin de moi la pensée
+ridicule et injuste de m'élever contre la contribution légitime que
+tout citoyen doit aux besoins communs; d'ailleurs, personne ne
+pourrait séparément, pour une somme décuple de celle qu'il donne pour
+sa part à l'État, se procurer les avantages, les commodités, la
+protection qu'il en reçoit;--je ne blâme que la base et le mode de
+perception, et ce n'est pas là d'ailleurs le sujet de mon calcul.
+
+Je veux simplement établir qu'il n'est personne qui ne donne plus et
+beaucoup plus de cent francs par an, en réunissant les contributions
+directes et les contributions indirectes: additionnez les dépenses
+misérables et indispensables du plus pauvre,--et vous verrez si,--tout
+compris,--le fisc, ne prélève pas sur lui, sous diverses
+dénominations, plus de trente centimes par jour.
+
+Or, si le plus pauvre paye sa part égale des trois milliards, il faut
+reconnaître que celui qui est un peu moins pauvre, que celui qui est
+aisé, que celui qui est riche, que celui qui est très riche, payent
+deux fois, dix fois, cent fois, mille fois,--les cent francs qui,
+fournis par chacun des trente millions de Français, forment la somme
+des trois milliards.
+
+Que l'on ne me fasse pas ici de chicane de centimes, ce calcul n'a pas
+besoin d'être absolument rigoureux pour établir la vérité que je veux
+prouver.
+
+
+C'est-à-dire que, si l'État reçoit trois milliards, les contribuables
+versent beaucoup davantage, peut-être le double, surtout si nous
+ajoutons à ces droits qui frappent tous sans exception, et beaucoup de
+choses plusieurs fois et sous des noms variés;--si nous ajoutons les
+abus du commerce qui, non content de bénéficier sur la chose vendue,
+bénéficie aussi sur l'impôt,--en vendant dix centimes, par exemple, la
+boîte d'allumettes, vendue autrefois cinq centimes, et frappée de deux
+centimes de droit par le fisc.
+
+Beaucoup de marchands bénéficient encore par la fraude sur la
+quantité, sur la qualité,--et spéculent sur le crédit.
+
+
+Il est donc parfaitement évident que les contribuables donnent
+beaucoup plus d'argent que l'État n'en reçoit.
+
+Pourquoi?
+
+Je vais vous le faire comprendre par une image bien simple.
+
+Il y a quelques instants, j'arrosais un carré de mon jardin,--mon
+matelot allait puiser l'eau dans des arrosoirs à une grande mare,
+entourée d'un bois de lauriers-roses, et me les apportait;--le carré
+que j'avais à arroser était assez éloigné de cette mare,--je ne tardai
+pas à remarquer que les arrosoirs remplis à la mare, ne m'arrivaient
+qu'à moitié pleins, puis je vis que le chemin qu'ils avaient à
+parcourir se trouvait inutilement arrosé,--je regardai les arrosoirs,
+ils étaient _dessoudés_ et percés, et laissaient échapper une partie
+de l'eau,--et j'en allai prendre d'autres.
+
+C'est l'histoire des impôts:
+
+Des impôts dont une partie reste en route dans le chemin qu'ils ont à
+faire depuis la bourse, rendue flasque, des contribuables, jusques aux
+coffres de l'État.
+
+C'est, comme le dit Plaute, que «on porte la pluie dans un crible»
+_imbrem in cribrum_.
+
+C'est déjà un assez grand trou à l'arrosoir et au crible que celui par
+lequel s'échappent les deux cent quarante-six millions, trois cent
+quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf francs, que coûtent
+les frais de perception.
+
+Et pourquoi la perception des impôts coûte-t-elle deux cent
+quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit mille, quatre cent
+quarante-neuf francs?
+
+Parce que, à cause de leur nombre et de leur variété infinie, le
+ministère des finances y occupe soixante-seize mille employés,--parce
+qu'il faut que ces soixante-seize mille employés soient logés,
+nourris, vêtus, etc., etc., payés, etc.,--parce que les droits
+exorbitants mis sur certains objets excitent à la fraude devenue aussi
+très productive, et qu'il faut une armée de douaniers pour empêcher
+une petite partie de cette fraude.
+
+Parce que l'argent qui passe par tant de mains risque fort de subir la
+destinée d'une pièce de vin qui traverse la France, remise
+successivement aux soins de dix voituriers qui se la transmettent de
+l'un à l'autre, chacun l'ayant plus ou moins «_piquée_» pendant la
+part du chemin qu'il avait à faire,--c'est-à-dire lui ayant emprunté
+de quoi satisfaire sa soif sur des routes poudreuses.
+
+Supposez même que, sur soixante-seize mille employés, il ne s'en
+trouve pas un seul capable de rien détourner, repousse, si vous
+voulez, avec indignation toute idée de pillage,--vous ne pourrez du
+moins nier ce qu'on appelle le «coulage».
+
+Faites transporter, à travers une longue étendue de pays, par cent
+personnes échelonnées sur la route, dix kilogrammes de miel; que
+chacun arrivé au terme de son étape, de son relais, vide son pot dans
+le pot de son successeur qui doit continuer la route;--pour quelque
+peu que la route soit longue et qu'il ne soit resté aux parois de
+chaque pot que ce qu'il a été impossible d'en ôter, vous me direz ce
+qu'il vous arrivera au terme du voyage de vos dix kilogrammes de miel.
+
+
+Longtemps avant moi on a proposé de remplacer ces impôts, ces droits
+si chèrement, si puérilement, si arbitrairement multipliés et
+variés--par un impôt unique sur le revenu.
+
+On a répondu à cette proposition par des cris de terreur et
+d'angoisses.
+
+1º Parce qu'on n'a pas compris:--On a l'habitude d'appeler en France
+_revenu_ les rentes des capitalistes, le produit que tirent les gens
+nés ou devenus riches des terres, des maisons, des actions, etc.
+
+Ceux-là ont cru que l'impôt ne frapperait qu'eux seuls--ce qui serait
+en effet une injustice,--une injustice presque aussi monstrueuse que
+celle en sens contraire qui, en réalité, aujourd'hui ne soumet à
+l'impôt ni la rente, ni les opérations de bourse.
+
+2º Parce que le Français, qui crie volontiers à la réforme pour
+taquiner le pouvoir, a, au fond, très peur de tout progrès et de toute
+nouveauté.
+
+Les uns, par une terreur vague et non raisonnée, les autres, parce que
+les abus que le progrès détruirait sont tous le patrimoine d'un assez
+grand nombre de gens.
+
+On n'a pas assez expliqué au public que par _revenu_ on doit entendre
+le produit des rentes, des propriétés, mais aussi de tout commerce, de
+tout travail,--que si le revenu de A se compose des rentes de ses
+terres, des dividendes de ses actions, etc.,--le revenu de B se
+compose du prix de ses journées de travail en piochant, en labourant,
+en fendant du bois.
+
+Ceux qui ont compris--et ceux qui n'ont pu feindre de ne pas
+comprendre,--ont objecté la difficulté de l'évaluation, le _choquant_,
+le _blessant_ des investigations--la facilité de certaines
+dissimulations, etc., etc.
+
+On leur a répondu qu'on se contenterait d'à peu près et de
+l'établissement de catégories, comme on fait pour les patentes par
+exemple.
+
+Quant aux dissimulations, croyez-vous qu'il ne s'en fait pas sur le
+chiffre des ventes et des achats--sur la réalité des locations?
+comptez-vous pour rien la fraude surexcitée sur cette multitude
+d'objets imposés--et pensez-vous que les recherches sur le revenu
+seront jamais aussi choquantes que les perquisitions faites parfois
+par la douane jusques sous la chemise des femmes?
+
+J'avais d'ailleurs trouvé, et j'en avais été très heureux, une formule
+qui faisait de la fixation et de la perception des impôts, la chose la
+plus simple du monde:
+
+La chambre des députés, chaque année, déciderait que, vu les besoins
+de l'État, chaque habitant de la France contribuerait aux revenus
+publics pour une quantité de journées égales pour tous, journées de
+revenu, de gain ou de travail. Ainsi, supposons que l'on fixe pour une
+année, ou pour une série d'années, la quote-part de chacun à
+vingt-cinq journées--par exemple:
+
+L'ouvrier qui gagne trois francs par jour payera soixante-quinze
+francs.
+
+Le négociant ou le marchand qui gagne vingt-cinq mille francs par
+an--aura à payer vingt-cinq fois soixante et quelques francs.
+
+De même le rentier, le propriétaire--vingt-cinq journées de son
+revenu.
+
+
+Tout d'abord cet impôt unique, supprimant une grande partie de l'armée
+de soixante-seize mille hommes du ministère des finances, supprimant
+l'autre armée de la douane, ce n'est pas beaucoup d'en conclure que
+sur les deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit
+mille, quatre cent quarante-neuf francs, on épargnerait au moins cent
+cinquante millions pour commencer.
+
+La fraude n'aurait plus aucune raison de s'exercer.
+
+Les nécessités de l'existence--«la vie»--seraient à bas prix,--les
+charges de l'État seraient supportées équitablement pour tous. Je dis
+_équitablement_ et non _également_, car pour que la répartition soit
+équitable, il faut qu'elle ne soit pas égale,--tous ne peuvent pas
+donner la même somme, mais tous peuvent donner le même nombre de jours
+de leur revenu, rentes, bénéfices ou travail.
+
+C'est simple, c'est juste, ça ne se fait pas--ça ne se fera peut-être
+jamais.
+
+Parce que,
+
+Je le répète: les abus sont le patrimoine d'un trop grand nombre de
+gens qui les défendent avec désespoir.
+
+On continuera le système des impôts directs et indirects.
+
+Système aussi raisonnable que serait celui qui consisterait à conduire
+l'eau d'une source à une fontaine, non par un aqueduc direct, maçonné
+et cimenté, mais par une quantité de petits ruisseaux, ruisselets,
+rigoles, serpentant et faisant «méandres» à travers des plaines
+sablonneuses et altérées.
+
+
+Je voudrais bien savoir ce que signifie ce qu'on appelle:
+
+Le droit
+
+De telle ou telle famille, de telle ou telle personne de gouverner
+la France?--La France est-elle un fief, une terre, une maison, un
+chapeau dont quelqu'un est le propriétaire,--pouvant _user_ et
+_abuser_,--pouvant vendre, céder, morceler à sa fantaisie,--un roi
+n'est-il pas un mandataire, un fonctionnaire--accepté ou choisi par la
+nation,--payé par elle?
+
+Il paraît que ce n'est plus comme cela qu'on l'entend;--on dit les
+d'Orléans renoncent à _leurs droits_ et reconnaissent _les droits de
+Henri V_, mais Napoléon IV maintient _ses droits_.--Nous avons donc
+été des insurgés, des usurpateurs, des simoniaques (car il s'agit du
+droit divin), des filous,--tout le temps qu'ils ont dû s'absenter.
+
+Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que les partisans de ces divers
+candidats finissent par dire comme cet avocat des _Plaideurs_:
+
+ On force le cellier qui nous sert de refuge.
+
+Ou comme cet avocat contemporain qui, plaidant pour la femme dans un
+procès en séparation, s'écrie: «Aujourd'hui on nous accuse,--mais
+hier, j'ai les lettres, on «baisait _notre_ bec rose».
+
+Ils arrivent à dire «nos droits», en voici un exemple curieux que le
+hasard qui est gai--heureusement--s'est amusé à amener.
+
+C'est dans un journal bonapartiste, _le Pays_, du 13 septembre;--il
+attaque avec une mauvaise humeur qui n'exclut pas la verve, au
+contraire, les prétentions des légitimistes:--«Ils ont, dit-il, les
+mains pleines de leurs parchemins, de ce qu'ils appellent _leurs
+droits_.»
+
+Et il se moque avec raison de ces prétendus droits, mais le hasard
+s'est, dis-je, amusé à faire que, précisément sur la même ligne, que
+ces mots imprimés en italique pour souligner le sarcasme,
+
+_Leurs droits_,
+
+Dans la colonne à côté, mais précisément faisant suite, si on continue
+la ligne, on lit:
+
+«Nos droits,» mots qui, cette fois, ne sont pas soulignés;--mots que
+l'auteur de l'article avait écrit soixante lignes plus haut,--à un ou
+deux feuillets de distance, mais que le hasard a rapprochés ainsi:
+
+ «Il faut que ces royalistes
+ aient perdu le sens commun
+ pour s'imaginer que nous «Ils ont les mains pleines
+ allons fouler aux pieds NOS de leurs parchemins de ce
+ DROITS.» qu'ils appellent LEURS DROITS.»
+ (_Première colonne au bas de (_Deuxième colonne également
+ la page._) au bas de la page._)
+
+Peut-être est-ce rendre un service en ce moment à messeigneurs les
+archevêques et évêques de leur rappeler qu'en écrivant trop souvent
+dans les journaux, comme ils le font depuis quelque temps, ils
+compromettent singulièrement leurs chances de béatification et de
+canonisation. Il existe du pape Benoît XIV, sur les béatifications et
+canonisations, un ouvrage célèbre et curieux, où il est parfaitement
+expliqué que c'est un grand obstacle que d'avoir écrit,--pour un
+candidat à la sainteté:
+
+«On examine jusqu'aux moindres opuscules,--on fait une censure exacte
+et rigoureuse;--dans le doute, le promoteur de la foi prend le parti
+le plus rigide:--un système suspect par sa nouveauté,--un écrit sur
+des questions frivoles,--un sentiment qui choque celui des saints
+pères et du commun des chrétiens, etc.,--ce sont des taches
+ineffaçables pour lesquelles on impose un éternel silence à la cause
+(de béatification ou canonisation) proposée».
+
+Il a été fait quelque bruit du mandement de Mgr Guibert, archevêque de
+Paris.
+
+
+Non, jamais monarque n'a été traité, fût-ce par un membre de la
+Commune,--comme le roi Victor-Emmanuel est traité par Mgr Guibert,--à
+tel point que, dans une séance de la commission de permanence, un
+député a interpellé le ministre des affaires étrangères à ce
+sujet.--M. de Broglie a répondu que les évêques sont libres dans leurs
+mandements.--M. de Broglie me paraît se tromper singulièrement dans
+son appréciation:--quand un évêque fait imprimer et publie des écrits,
+il doit être soumis au droit commun et aux lois qui régissent la
+presse.--Je ne pense pas qu'on permette à aucun écrivain, à aucun
+journaliste, de parler d'un roi allié de la France comme Mgr Guibert
+parle du roi d'Italie.--Mgr Guibert, qui n'est pas forcé d'écrire, et
+qui semble forcé de montrer de la modération et de la charité, n'a
+aucun titre pour faire, par la voie de la presse, ce qui serait
+interdit à un autre.
+
+En outre, ce mandement contient une provocation à la haine et à la
+guerre,--à peine voilée par la phraséologie tortueuse et alambiquée et
+édulcorée des écrits de ce genre.
+
+ L'envahissement de Rome a été la violation la plus audacieuse
+ des conditions de la vie du monde chrétien. C'est un attentat au
+ premier chef contre la religion et contre la société.
+
+ Comment le temps, qui guérit tant de maux, pourrait-il adoucir
+ une douleur chaque jour renouvelée, à mesure que se déroulent
+ une à une, dans toutes les portions de l'univers chrétien, les
+ fatales conséquences de l'attentat consommé au centre de la
+ catholicité? Est-ce quand le gouvernement spirituel est à la
+ merci de puissances ennemies, quand la parole du Souverain
+ Pontife ne peut franchir les murs de sa prison sans rencontrer
+ l'outrage et la contradiction.
+
+ Pour les fautes des individus, le châtiment providentiel peut
+ être différé jusqu'à la vie future; mais les nations, dont
+ l'existence est circonscrite dans les limites de ce monde, ne
+ sauraient recueillir dans une prospérité durable le fruit des
+ crimes dont l'histoire les accusera d'avoir été les auteurs ou
+ les complices.
+
+ Nous ne pouvons croire que les puissances européennes
+ s'aveuglent obstinément et restent toujours indifférentes devant
+ une situation qui blesse profondément les sentiments et la
+ conscience d'une portion si notable de leurs sujets. Un jour
+ viendra où elles sentiront l'inévitable nécessité de réparer un
+ désordre qu'elles avaient le devoir et la facilité de prévenir.
+
+ Comment admettre, en effet, que la _paix puisse être conservée_
+ parmi les peuples avec un régime qui, remontant _violemment le
+ cours des âges_, nous ramène au règne brutal de la force,
+ _efface d'un trait de longs siècles de civilisation chrétienne_,
+ refuse à l'Église sa place dans le concert des sociétés qu'elle
+ a formées, et la met hors la loi au milieu d'un _monde qui vit
+ de ses bienfaits_? Comment le calme des esprits et la stabilité
+ des institutions pourraient-ils s'allier avec un état de choses
+ qui constitue pour deux cents millions de _catholiques_,
+ c'est-à-dire pour l'élite de l'_humanité civilisée_, un grief
+ perpétuel qui a ses racines dans la conscience même?
+
+ Quand, entre ceux qui gardent le _Pape captif_, et ceux qui
+ voudraient tenir captive la parole des évêques, l'alliance
+ devient de plus en plus étroite, est-ce alors que les
+ catholiques pourraient déposer leurs justes ressentiments contre
+ l'invasion sacrilège de Rome?
+
+ Ceux qui auront sacrifié l'Église à leur ambition seront
+ sacrifiés à leur tour.
+
+ _Une terre qui dévorera_ ceux qui persisteront à l'occuper par
+ la violence et l'injuste.
+
+ Le bras de Dieu, qui n'est pas raccourci, saura rassembler les
+ pierres dispersées de l'édifice et le rétablir sur les débris de
+ l'oeuvre des hommes.
+
+ Alors son Pontife _et son Roi_, ayant recouvré sa liberté, _du
+ haut du balcon_ de Saint-Pierre, bénira encore _la ville et le
+ monde_.
+
+Rien au monde ne me choque autant que l'inégalité devant la loi et
+devant la justice, messieurs les évêques veulent se faire
+journalistes, malgré l'avertissement que leur a donné le pape Benoît
+XIV des obstacles que la plume met à leur salut.
+
+Ils doivent subir toutes les chances attachées au métier qu'ils
+exercent volontairement.--Pourquoi le gouvernement, qui suspend les
+journaux, ne suspend-il pas les évêques journalistes, quand leurs
+écrits sont un danger pour la paix? pourquoi le gouvernement se
+contente-t-il de «regretter» ces écrits?--Au moins, devrait-il
+mentionner l'intensité et la durée de ces regrets,--comme on dit pour
+les deuils de cour,--«le gouvernement regrettera pendant huit
+jours,--pendant quinze jours, le dernier mandement de M. l'archevêque
+Guibert.»
+
+
+Les bijoux des femmes: colliers, bracelets, bagues, etc., ont tous la
+forme d'un anneau; et sont, en réalité, les anneaux d'une chaîne dont
+le bout est dans la main du diable.
+
+
+Réunissez toutes les légendes, tous les mystères, toutes les fables de
+toutes les religions; ajoutez-y les contes de fées;--eh bien, il sera
+beaucoup moins bête de croire à tout cela, que de croire qu'il n'y a
+pas de Dieu.
+
+
+Il se présente en ce moment une circonstance qui doit chagriner M.
+Thiers, parce que l'accusation dont il est l'objet de la part d'un
+journal,--aujourd'hui le plus lu de tous,--viendrait gâter et tacher,
+pour ainsi dire, la plus belle page de sa vie.
+
+On sait que sa maison de la place Saint-Georges a été pillée et
+démolie par les brigands de la Commune et que l'Assemblée des
+représentants de la France, par une décision très glorieuse pour M.
+Thiers, a prononcé que cette maison serait rebâtie aux frais de
+l'État.--La somme nécessaire pour cette reconstruction a été fixée par
+des experts à un million cinquante-trois mille francs.
+
+On ne connaît qu'un précédent dans l'histoire, c'est lorsque, l'an de
+Rome 697, le Sénat romain ordonna que les maisons de Cicéron, pillées
+et démolies par des communards de ce temps-là, sous la conduite de
+Clodius, seraient relevées et reconstruites aux frais de la
+République.
+
+
+M. Thiers a touché l'argent,--a attendu assez longtemps avant de
+mettre les ouvriers à la besogne,--cette besogne est aujourd'hui
+terminée, et bientôt M. Thiers va rentrer chez lui;--non, hélas! pour
+s'y livrer à «ses chères études», mais pour y recevoir en conciliabule
+ceux qu'il a combattus toute sa vie.
+
+Dont il a fait fusiller les pères en 1832 et 1834.
+
+Dont il a fait fusiller et déporter les frères en 1871.
+
+Les amis de ceux qui ont démoli cette maison, et dont quelques-uns
+ont mis la main à la besogne;--ceux qui ont refusé de répudier leur
+solidarité avec les assassins, les voleurs et les incendiaires de la
+Commune,--et dont aujourd'hui il est l'allié,--dont il se croit le
+chef, et qu'il compte jouer plus tard; tandis qu'eux ne voient en lui,
+comme ils l'ont avoué, qu'un «cheval de renfort» pour gravir jusqu'au
+sommet du Capitole,--où ils lui préparent le sort que les Sabins
+firent subir à Tarpéia qui les avait introduits dans la citadelle, et
+qu'ils écrasèrent sous le poids de leurs boucliers.
+
+
+Or, le journal dont je parlais tout à l'heure a publié avec de
+minutieux détails et des chiffres auxquels on ne peut refuser au moins
+une grande vraisemblance, un article prétendant établir que M. Thiers,
+à la suite d'agiotages sur l'argent reçu, de trafics de terrains avec
+les entrepreneurs, de délais qui ont permis au million de produire des
+intérêts, pourrait, sa maison reconstruite, mettre dans sa poche le
+million qu'il se trouverait ainsi avoir gagné sur sa maison.
+
+Un ami de M. Thiers a fait, dans un autre journal, une réponse qui a
+le malheur de ne réfuter que mollement l'attaque et d'avouer même une
+partie des faits avancés,--à savoir les trafics de terrains.
+
+
+Nul doute que M. Thiers ne prenne la parole lui-même, et que,
+continuant l'orateur romain, il ne fasse une réponse triomphante, en
+pendant au célèbre discours «pour sa maison», _pro domo suâ_, que
+prononça Cicéron.
+
+
+Il est permis de s'étonner d'une chose: M. Thiers, qui a dû concevoir
+un légitime orgueil de la décision de l'Assemblée nationale, qui le
+traitait comme le sénat de la république romaine avait traité Cicéron,
+n'a pas manqué de relire alors dans l'histoire les détails de ce
+précédent si glorieux pour lui, et, lorsque les députés français
+suivaient l'exemple des sénateurs romains, d'étudier et de suivre
+lui-même l'exemple de Cicéron.
+
+L'oubli de ce soin est ce qui amène le chagrin qu'on lui fait
+aujourd'hui.
+
+
+Tout le monde semble d'accord sur un point,--c'est que la somme
+évaluée pour la maison de M. Thiers dépassait la valeur de la
+construction détruite,--et permettait non pas de la rétablir
+identiquement telle qu'elle était, mais d'en construire une autre plus
+grande et plus belle, ce qui est beaucoup moins bien,--car, le mieux
+eût été de n'y ajouter qu'une plaque de marbre commémorative et du
+crime et de la réparation.
+
+Voyons donc ce qui se passa au sujet, non pas de la maison, mais des
+trois maisons de Cicéron détruites par Clodius et les émeutiers.
+
+La destruction des maisons de Cicéron avait été plus complète encore
+que la destruction de la maison de M. Thiers; ses ennemis «arrachèrent
+jusqu'aux arbres qu'ils plantèrent dans leurs propres jardins[2]».
+
+ [2] Ma maison du _Mont-Palatin_ était transportée chez un des deux
+ consuls; celle du _Tusculum_ chez l'autre. Les colonnes de marbre
+ étaient portées chez la belle-mère d'un consul, les arbres mêmes
+ y étaient transplantés; _etiam arbores transferebantur_.
+
+ (_Lettre à Atticus._)
+
+Il laissa le sénat et les experts déterminer sans son intervention, et
+c'est seulement à son ami le plus intime, Atticus, qu'il confia que
+les sommes allouées étaient mesquines et au-dessous de la valeur
+réelle des propriétés démolies,--_illiberaliter_.--Cette estimation
+fit murmurer non seulement les «honnêtes gens», mais aussi le
+peuple.--D'où vient cela; dit Cicéron à Atticus?--Cela vient d'une
+certaine pudeur de ma part,--j'aurais pu, dit-on, refuser la somme
+comme insuffisante, et demander résolument davantage.
+
+«Les consuls ont traité avec les entrepreneurs,» _consules
+locarunt_,--et plus loin: «On reconstruit d'après le marché passé par
+les consuls,» _consulum ex locatione reficiebantur_.
+
+Et, à ce moment, Cicéron était fort ruiné et fort dépourvu
+d'argent;--J'ai épuisé, dit-il, la bourse de mes amis: _amicorum
+benignitas exhausta est_.
+
+
+Ce qui cause mon étonnement dont je parlais tout à l'heure, c'est
+qu'un lettré comme M. Thiers--après avoir naturellement relu avec un
+orgueil bien légitime, je le répète, les rapports, les similitudes que
+les événements et la faveur de ses concitoyens mettaient entre lui et
+une des plus grandes figures de l'antiquité, n'ait pas cherché et
+trouvé dans cette lecture les moyens d'augmenter encore la
+ressemblance des situations;--n'ait pas demandé que les «consuls» les
+députés fissent eux-mêmes les conventions et les marchés avec les
+entrepreneurs, se tenant entièrement à l'écart de la question
+d'argent.
+
+Il aurait évité le reproche que tenteront de lui faire ses ennemis,
+d'avoir tiré un bénéfice matériel d'une situation à laquelle c'était
+seulement de la gloire qu'il y avait à demander,--reproche auquel il
+va sans doute répondre victorieusement, ne pouvant souffrir que
+l'histoire, au lieu d'une similitude, ait à enregistrer une parodie.
+
+
+On n'oserait vraiment compter ceux pour lesquels nos désastres ont été
+un bonheur et qui ne voudraient pour rien au monde que «ça ne fût pas
+arrivé».--Prenez vous-même, lecteur, le soin d'interroger un à un les
+hommes aujourd'hui en vue,--moi je n'en ai pas le courage.
+
+
+M. Thiers n'est jamais descendu du pouvoir, il en a toujours été
+précipité,--et jamais il n'y est resté longtemps, parce qu'il n'a ni
+principes, ni convictions. Le pouvoir n'est pas pour lui un moyen
+d'appliquer telles ou telles idées;--loin de là, le pouvoir est le
+but, et, au besoin, il sacrifiera ses idées pour y grimper ou s'y
+maintenir.
+
+Jamais on ne l'a vu, lorsqu'il n'est pas ministre, mettre honnêtement
+et loyalement ses talents et ses aptitudes, qui sont une puissance, au
+service du gouvernement et du pays;--il a lui-même appelé la situation
+en ce cas: «Être sur le pavé.» Il n'a plus de devoirs, il n'a plus de
+rôle; si ce n'est d'escalader de nouveau le pouvoir par tous les
+moyens.--Quand il est au pouvoir, dans certaines circonstances, il y
+rend des services, lorsque ces services peuvent consolider sa
+situation, mais souvent les périls contre lesquels il nous défend,
+c'est lui qui les a créés.
+
+A force de pousser le gouvernement de Juillet sur des pentes et au
+bord du précipice,--jeu qu'il jouait sinon de concert, du moins
+simultanément avec M. Guizot,--il est venu un jour où il n'a pu
+l'empêcher d'y tomber.
+
+Sans ses intrigues, en 1848, une république modérée, sous la
+présidence de Cavaignac, qui avait fait ses preuves et donné de
+terribles gages, aurait alors été instituée, et nous aurions évité
+l'Empire et la Commune. Son but aujourd'hui est de rendre la fausse
+république de MM. Pyat, Naquet, Grousset, Gambetta, Ferrand, Gaillard
+père, etc., tellement imminente, qu'on ait recours à lui pour la
+couper en deux, c'est-à-dire pour former d'une partie du centre droit,
+du centre gauche et des moins compromis de la gauche, un parti, une
+majorité, qui puisse lutter contre l'extrême gauche;--il n'est
+nullement certain, le cas échéant, qu'il y réussisse, parce que le
+parti de MM. Cluseret, Lacour, Gambetta, Pyat se sert de lui, comme il
+se sert d'eux.
+
+M. Pelletan l'a dit: il n'est pour eux qu'un cheval de renfort.
+
+
+La politique, le jeu de M. Thiers, c'est le jeu de ce chirurgien qui
+poignardait le soir dans son quartier des passants, qu'on lui
+apportait ensuite naturellement à panser chez lui où il s'était hâté
+de rentrer.
+
+C'est ce que faisaient certains «sauveteurs» qui jetaient des gens à
+l'eau, puis les en tiraient et réclamaient la récompense.
+
+M. Thiers désigne aux gamins les maisons dont il faut casser les
+vitres, il leur indique les tas où on peut prendre des pierres, puis
+ensuite, il passe devant ces mêmes maisons en criant:
+
+«_V'là_ l'vitrrier.»
+
+
+Mais c'est odieux, disait-on à un homme,--vous avez des querelles avec
+vos amis,--des procès avec vos parents!--Et avec qui voulez-vous que
+j'aie des querelles et des procès, répondit-il;--les autres..., je ne
+les connais pas, ou je n'ai pas d'intérêts à démêler avec eux.
+
+
+Voici le prince Napoléon Jérôme,--qui est venu apporter au parti
+bonapartiste une nouvelle cause de division.--Ce parti, de l'aveu d'un
+de ses membres les plus ardents, compte aujourd'hui trois
+sous-partis,--les rouhéristes, les jérômistes et les «épileptiques».
+
+Il paraît que la guerre que le fils de Jérôme veut faire à son
+petit-cousin, ne sera pas difficile, ni bégueule sur le choix des
+armes et des moyens,--plusieurs journaux ont publié à ce sujet une
+pièce assez curieuse.
+
+
+Un des procédés de propagande adoptés concurremment par les
+légitimistes et les bonapartistes,--a été l'émission de nombreuses
+photographies;--c'est sur les beautés de leurs candidats, sur le
+charme de leurs visages qu'ils semblent compter pour leur concilier
+les coeurs,
+
+ Yeux, col, sein, port, teint, taille, en eux tout est charmant,
+
+--cela se comprendrait mieux si le suffrage, dit universel, n'excluait
+pas la moitié de la nation, c'est-à-dire les femmes, du droit de
+voter,--et, à vrai dire, je n'ai jamais pu trouver de raison
+suffisante de cette exclusion.
+
+Le comte de Chambord, Henri V, disent les légitimistes, a un front, a
+des yeux, a une physionomie, a surtout une voix,--ah! quelle voix!
+
+Le prince impérial, disent les bonapartistes, a la beauté de sa mère,
+et comme elle «le cou un peu long, portant gracieusement la tête en
+avant»;--malgré sa jeunesse, on voit déjà qu'il aura la poitrine
+large, etc.
+
+
+Ah! il s'agit de portraits,--s'est dit le fils de Jérôme,--eh bien, je
+suis moi-même un portrait,--je suis le portrait vivant de l'empereur
+Napoléon Ier; les autres, ni le père, ni le fils, ne lui ressemblent
+en rien, et il y a pour cela une raison bien naturelle, c'est qu'ils
+ne sont pas de la famille.
+
+Et là-dessus on montre en petit comité et l'on menace de publier--le
+_fac simile_ d'un testament de Napoléon Ier qui contiendrait ceci:
+
+«Napoléon Ier prévoyait l'extinction de sa descendance directe. Dans
+le cas du décès du roi de Rome, il recommandait à ses héritiers
+«d'écarter du trône la branche du roi Louis de Hollande», sous ce
+prétexte que le roi Louis avait été l'un des premiers à l'abandonner
+dans la mauvaise fortune, et peut-être aussi parce que la légèreté
+bien connue de la reine Hortense n'était guère de nature à garantir
+l'intégrité de sa race.»
+
+C'est vif.
+
+
+Ceux qui vivaient et étaient un peu «répandus» vers 1836,--à l'époque
+de la première tentative de Louis Bonaparte,--et qui avaient vu la
+révolution de Juillet se faire au cri bizarrement incohérent de «vive
+Napoléon et la liberté», s'étonnaient qu'une revendication de la
+succession du trône impérial, revendication qui ne pouvait s'appuyer
+que sur la «légende napoléonienne» vulgarisée, embellie, ornée,
+enjolivée par presque tous les écrivains du temps, comme arme de
+guerre contre «la Restauration», Victor Hugo, Bérenger, M. Thiers,
+etc., et des journalistes comme Armand Carrel, et à peu près tous
+libéraux--fût faite par un neveu de l'empereur,--et par ce neveu-là,
+lorsqu'il y avait à Paris deux fils de Napoléon parfaitement
+connus,--l'un, dans le monde, et y jouissant d'une légitime
+considération, le comte Walewski,--et l'autre un peu en dehors du
+monde, un certain comte Léon, qui, dans un procès intenté à sa mère,
+femme d'un diplomate allemand, et gagné contre elle, avait fait
+judiciairement constater son impériale extraction pour revendiquer une
+somme d'argent que lui avait laissée son père.--Celui-ci présentait
+une particularité singulière,--c'était une ressemblance des plus
+frappantes avec Napoléon Ier.
+
+
+Il était lié avec Nestor Roqueplan, alors rédacteur en chef du
+_Figaro_.--Je me souviens qu'un matin, arrivant à la cité Bergère, je
+le trouvai faisant des armes avec Nestor,--je pris le fleuret à mon
+tour, nous déjeunâmes ensuite, et passâmes plusieurs heures
+ensemble.--Nestor s'apercevait de l'attention que je portais au visage
+du jeune homme, et me dit: «Je vois ton étonnement.»
+
+«Je vais d'abord l'accroître, et je te l'expliquerai ensuite.»
+
+En effet, nous vîmes bientôt entrer Étienne, un coiffeur de la rue
+Vivienne, auquel le _Figaro_ d'alors avait fait une célébrité.
+
+«Vous allez, lui dit Nestor, couper les cheveux à monsieur, en vous
+conformant au modèle que voici:»
+
+Et il jeta sur sa toilette une pièce de cinq francs à l'effigie de
+Napoléon Ier.
+
+L'artiste se mit à la besogne, avec toute l'application possible,--et,
+l'opération terminée, la ressemblance était si frappante, qu'Étienne,
+enthousiasmé, s'écria: «vive l'empereur!»
+
+Le comte Léon a depuis borné son ambition à devenir, après des luttes
+longues et opiniâtres, colonel ou lieutenant-colonel de la garde
+nationale de Saint-Denis.
+
+
+Faute des fils de Napoléon,--tous deux alors bien connus à Paris,--il
+semblait que si la légende devait adopter un des neveux de
+«l'empereur», c'était celui qui, sans avoir avec lui une ressemblance
+aussi frappante que celle du comte Léon, possédait cependant cette
+ressemblance à un degré très remarqué? C'était Napoléon, fils de
+Jérôme,--il est vrai que le prince avait pris de l'embonpoint encore
+très jeune,--et la première fois que je le vis, c'était à
+Saint-Germain, à _Monte-Cristo_,--chez Alexandre Dumas;--Dumas, en me
+reconduisant, me dit: «Hein! quelle ressemblance!»
+
+--Oui, lui répondis-je, il ressemble à Napoléon, mais à Napoléon au
+retour de l'île d'Elbe.
+
+En effet, Napoléon à l'époque qui précéda les «Cent jours»,--avait
+singulièrement engraissé, ses traits s'étaient «empâtés» et étaient
+devenus assez différents des traits de l'empereur... de 1804 à 1812,
+et tout à fait différents de ceux de Bonaparte premier consul.
+
+
+Ce n'est pas la première fois qu'il court ou que l'on fait courir des
+bruits peu favorables à la légitimité de la naissance de
+Louis-Napoléon, légalement fils de Louis, roi de Hollande et
+d'Hortense Beauharnais.
+
+Il faut dire que des bruits de ce genre,--des bruits au moins de
+supposition d'enfant, n'ont jamais manqué à aucune naissance
+d'héritier d'un trône,--né... à propos.
+
+On ne les a pas ménagés à l'occasion du duc de Reichstadt, fils de
+Napoléon Ier et de Marie-Louise.
+
+On ne s'en est pas privé à propos de la naissance posthume du fils de
+Caroline de Naples et du duc de Berry, assassiné à l'Opéra par
+Louvel;--le duc de Bordeaux, depuis comte de Chambord,--on comprend
+quel appui est venu plus tard donner à la malveillance, et très
+probablement à la calomnie--l'aventure de sa mère en Vendée et au
+château de Blaye.
+
+Ces rumeurs, naturellement inventées ou fomentées par les ennemis
+politiques, sont tellement connues, tellement prévues même, qu'il en
+est sorti l'usage peu décent de faire accoucher les reines presque en
+public.
+
+On ne doit donc pas attacher plus d'importance qu'il ne convient à ces
+«potins politiques». Je n'aurais pas le premier «levé ce lièvre» dont
+je connaissais cependant «le gîte» et je n'en parle qu'après dix
+journaux; mais il peut être d'un certain intérêt de voir ce qui a pu
+donner lieu aux bruits qui ont couru ou que l'on a fait courir sur la
+naissance de Napoléon III,--bruits auxquels Jérôme, le frère de
+Napoléon et son fils, ne se privaient pas de faire des allusions très
+détaillées, lorsqu'ils étaient mécontents du neveu et du cousin auquel
+cependant ils devaient leur fortune.
+
+Je vais à ce sujet feuilleter des mémoires qui ont été publiés peu de
+temps après les événements «sur la cour de Louis Napoléon, roi de
+Hollande».
+
+Outre l'origine des bruits que l'on prête au prince Jérôme l'intention
+d'exploiter, j'y «cueillerai» quelques détails curieux sur les
+relations de Napoléon Ier avec ses frères.
+
+L'auteur de ces mémoires, publiés par Ladvocat, dit de lui-même:
+«L'auteur, par ses fonctions et ses relations sociales, placé sur le
+théâtre des événements, a vu se dérouler sous ses yeux les scènes
+qu'il raconte,--il a assisté à la représentation,--il a connu et
+fréquenté les acteurs qui y figuraient».
+
+
+C'est en 1802 que Napoléon maria son frère Louis à Hortense-Fanny de
+Beauharnais, fille de Joséphine,--et «il n'avait, disent les
+contemporains, consulté ni le coeur, ni le goût de l'un ni
+de l'autre des deux époux.»--Des bruits même, probablement des
+calomnies,--avaient couru sur l'affection que Napoléon portait à sa
+belle-fille;--ce mariage peut être cité entre ceux qui n'ont pas eu
+même leur «lune de miel».
+
+En 1806,--une députation de la république Batave,--composée du
+«vice-amiral _Verhuell_[3], etc.,» vint offrir la couronne de Hollande
+au prince Louis,--qui ne s'appelait plus déjà Louis Bonaparte, mais
+Louis Napoléon, le nom de baptême du brillant général, du premier
+consul, de l'empereur, étant devenu le nom de famille de tous les
+Bonaparte.--Cette ambassade était plus que probablement l'exécution
+d'une convention faite déjà par la diplomatie.
+
+ [3] Le vice-amiral Verhuell avait été au service de
+ France.--C'était un homme distingué, il passa de lieutenant de
+ vaisseau vice-amiral, il fut d'abord ministre de la marine du roi
+ Louis, maréchal du royaume, comte de Sevenaar, Grand-Croix de
+ l'ordre de l'Union, etc., puis, ambassadeur à la cour de France.
+ A cette faveur succéda une disgrâce complète, il prit alors du
+ service en France, où il fut _très bien_ traité et retrouva la
+ faveur qu'il avait perdue en Hollande.
+
+Louis partit avec sa femme pour la Hollande.
+
+
+Les couronnes royales n'ont pas le privilège que les anciens
+attribuaient aux couronnes de lierre, elles ne préservent pas de
+l'ivresse,--au contraire.
+
+Louis prit sa royauté au sérieux,--il ne comprit pas que les
+«couronnes» données par Napoléon à ses frères,--étaient des
+euphémismes brillants, et que ces rois nommés par lui n'étaient ni
+plus ni moins que des préfets recevant les ordres des Tuileries.--Le
+rôle assigné particulièrement à Louis avait un côté assez odieux;
+l'intention arrêtée déjà de Napoléon était d'incorporer, d'annexer la
+Hollande à la France, et le «roi» Louis devait opérer la transition.
+
+Appelé à Paris, il s'avisa de dire à son frère:
+
+«_La Hollande est lasse d'être le jouet de la France_» et, de retour
+dans «ses États», les trouvant déjà envahis par une armée française,
+commandée par le duc de Reggio,--il rassembla au pavillon royal de
+Harlem _ses_ ministres et _ses_ généraux;--il croyait avoir des
+généraux et des ministres,--et proposa une défense désespérée en
+commençant par percer les digues et inonder Amsterdam plutôt que de la
+livrer aux Français, etc.--Cet avis fut repoussé par le conseil.--Le
+duc de Reggio entra dans la capitale avec l'armée française, et Louis
+s'en alla à Toeplitz;--son frère, par un décret du 10 juillet 1810,
+_réunit_ la Hollande à la France, et Amsterdam reçut le titre de
+«troisième bonne ville de l'empire français»; Paris et Lyon étant les
+deux premières.
+
+
+Revenons sur nos pas pour voir ce qui a pu donner lieu au bruit que,
+dit-on, et il faut n'accepter cet _on dit_ qu'avec réserve, le fils de
+Jérôme a l'intention d'exploiter.
+
+Dès avant la nomination de Louis au trône de Hollande, en
+1806, Hortense et lui vivaient séparés et en très mauvaise
+intelligence;--cependant elle consentit à venir en Hollande être
+reine, et elle arriva avec lui dans ses États le 18 juin 1806.
+
+Mais elle ne tarda pas à s'y ennuyer.
+
+Voici comment s'explique à ce sujet l'auteur des mémoires que j'ai
+sous les yeux: «La reine exerçait un grand charme autour d'elle, mais
+il existait entre elle et le roi une désunion fâcheuse, et dont
+l'évidence affligeait leur cour,--ceux qui étaient dans le secret des
+antécédents, assuraient que cet éloignement de Louis pour sa femme
+existait même avant l'époque de leur mariage décidé entre Napoléon et
+Joséphine, sans que Louis ni Hortense eussent été consultés».
+
+A la suite d'un voyage qu'ils firent ensemble à certaines eaux des
+Pyrénées au mois d'avril 1807, et comme ils passaient par Paris pour
+retourner en Hollande, la reine resta à Paris.--Donnons encore la
+parole à l'auteur des mémoires: «Louis fit venir une troupe de
+comédiens français et donna des bals, mais l'absence de la reine
+frappait ces assemblées, consacrées au plaisir, d'une langueur, d'une
+monotonie très apparentes; on se rappelait combien à La Haye sa
+spirituelle vivacité savait animer les cercles où elle brillait avec
+tant de charme».
+
+Et, un peu plus loin:
+
+«Louis, en allant souvent au spectacle, s'était, dit-on, doucement
+habitué à encourager le talent très distingué d'une jeune émule de la
+célèbre Mars.»
+
+Or, la reine ne revint en Hollande qu'en 1809, elle s'y ennuya encore;
+«la désunion évidente du roi et de la reine attristait leur cour; elle
+alla passer quelques jours au château de _Loo_, et de là, sans que son
+époux connût ses intentions, elle s'échappa de la Hollande, où le roi,
+_malgré son éloignement pour elle, voulait la retenir_.»
+
+Quelque temps auparavant Louis avait fait un voyage à Paris; mais, dit
+l'auteur des mémoires, «il descendit chez _madame mère_; il aurait pu
+occuper son hôtel, mais la reine l'habitait, et c'était pour le roi
+une puissante raison de s'en éloigner».
+
+Dans un autre passage il parle de «la santé chancelante du roi de
+Hollande».
+
+«Depuis longtemps des douleurs rhumatismales lui avaient paralysé la
+main droite, et il boitait des suites d'une chute de cheval»; et
+ailleurs: «Le roi était habituellement d'une mauvaise santé, et cette
+disposition, qui augmentait sans cesse, donnait à son caractère
+quelque chose de triste et de morose, il éprouvait un malaise presque
+continuel, etc.»
+
+
+Louis-Napoléon, Napoléon III, est né à Paris, aux Tuileries, le 20
+avril 1808;--or, on rappelait que la reine avait quitté son mari en
+1807, après un voyage aux Pyrénées, entrepris au mois de mai
+1807,--voyage après lequel les époux ne se revirent qu'en 1809;--la
+malveillance prétendait qu'ils étaient très probablement séparés
+au mois d'août 1807, époque de la conception probable de
+Louis-Napoléon,--parce que, disaient les ennemis, le roi ne pouvait
+rester plus longtemps hors de ses États, et qu'on ne peut admettre que
+cette absence de la Hollande se fût prolongée plus de trois
+mois,--mais ce que la malveillance prétendait, elle ne le prouvait
+pas; cette absence peut avoir été assez longue, car elle le fut trop
+pour son peuple,--«ce fut pendant cette absence qu'eut lieu le traité
+de Tilsitt, où il s'agissait de puissants intérêts pour la Hollande».
+
+
+Donc la malveillance a beau rapprocher et la mauvaise santé du roi, et
+son éloignement pour la reine, et leur séparation en 1807, et d'autres
+circonstances dont il ne me convient pas de parler,--elle ne peut en
+tirer que des probabilités,--mais point de certitude;--si l'on se
+rappelle surtout, en l'appliquant aux tendresses conjugales, ce que
+les musulmans disent à propos de l'adultère. «On peut supposer une
+femme coupable dès l'instant qu'elle est restée enfermée seule avec un
+homme le temps de faire cuire un oeuf à la coque.»
+
+La séparation du roi et de la reine de Hollande, en 1807, a pu donner
+lieu à des commentaires, mais ne fournit nullement les conditions
+d'une preuve,--ce qui s'est passé en Hollande pendant le séjour de
+Louis et d'Hortense aux Pyrénées, portant au contraire à croire qu'il
+a pu se prolonger jusqu'au mois d'août, malgré les puissantes raisons
+qui, d'autre part, devaient le rendre plus court.
+
+
+Mais ce qui est tout à fait prouvé, c'est l'irritation qu'avait
+conservée Napoléon contre son frère Louis, et qui ne le montre pas
+disposé à appeler sa descendance à sa succession.
+
+Il suffit de lire quelques passages de ses lettres à ce frère presque
+rebelle.
+
+Avant de citer ces passages, j'en extrairai trois phrases
+intéressantes:
+
+«Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue d'y avoir pensé.»
+(27 mars 1808.)
+
+«Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs depuis Clovis jusqu'au
+concile du salut public, je me tiens solidaire de tout.» (20 décembre
+1808.)
+
+«Comment la connaissance de mon caractère, qui est de marcher droit à
+mon but sans qu'aucune considération puisse m'arrêter, ne vous
+a-t-elle pas éclairé?» (20 mai 1810.)
+
+
+17 août 1808.--«Il est inutile de me faire des étalages de principes.»
+
+20 décembre 1808.--«Monsieur mon frère, je réponds à la lettre de
+Votre Majesté:
+
+»Votre Majesté en montant sur le trône de Hollande a oublié qu'elle
+était française.
+
+»Votre majesté a imploré ma générosité, fait appel à mes sentiments de
+frère, et a promis de changer de conduite.--... Votre Majesté est
+revenue à son système, il est vrai qu'alors j'étais à Vienne, et
+j'avais une pesante guerre sur les bras.»
+
+»Vos maréchaux sont une caricature.»
+
+
+20 mai 1810.--«Vous brisez vous-même votre sceptre.
+
+»En vous mettant sur le trône de Hollande, j'avais cru y placer un
+citoyen français; vous avez suivi une route diamétralement opposée, je
+me suis vu forcé de vous interdire la France, et de m'emparer d'une
+partie de votre pays.
+
+»Vous vous montrez mauvais Français.
+
+»Le sort en est jeté, vous êtes incorrigible.
+
+»Vous ne voulez pas régner longtemps.
+
+»Soyez bon Français de coeur, ou votre peuple vous chassera, et vous
+sortirez de la Hollande l'objet de la risée des Hollandais;--c'est
+avec de la raison et de la politique que l'on gouverne les États, et
+non avec une lymphe âcre et viciée.»
+
+
+23 mai 1810.--«Par vos folies vous ruinez la Hollande, je ne veux pas
+que vous envoyiez de ministre en Autriche.
+
+»Ne m'écrivez plus de vos phrases ordinaires, voilà trois ans que vous
+me les répétez, et chaque instant en prouve la fausseté.
+
+»C'est la dernière lettre de ma vie que je vous écris.»
+
+
+Ce ne sont pas certes là des dispositions fraternelles, ni
+amicales,--et elles ne durent pas s'améliorer lorsque Louis, s'évadant
+du trône, se réfugia en Bohême, refusa d'obéir à l'ordre qui lui fut
+transmis le 12 octobre 1810.
+
+«L'empereur entend que le prince Louis soit rentré en France le 1er
+décembre prochain, sous peine d'être considéré comme désobéissant au
+chef de sa famille et traité comme tel», etc.
+
+Ni lorsqu'il publia une protestation contre «l'usurpation» de son
+frère à l'égard de la Hollande, etc.
+
+«En mon nom, au nom de la nation hollandaise, je déclare la prétendue
+réunion de la Hollande à la France, mentionnée dans le décret de
+l'empereur mon frère, en date du 9 juillet passé, comme nulle et de
+nul effet, illégale, injuste, arbitraire aux yeux de Dieu et des
+hommes, dont elle blesse tous les droits; se réservant, la nation et
+le roi, de faire valoir leurs justes droits quand les circonstances le
+permettront.
+
+«Donné à Toeplitz, en Bohême. Le présent acte écrit et signé de ma
+main, et scellé du sceau de l'État, ce 1er août 1810.
+
+ «Signé: LOUIS-NAPOLÉON.»
+
+
+Voici, du reste, ce que Napoléon disait de son frère Louis, à
+Sainte-Hélène:
+
+«Louis a de l'esprit, n'est point méchant; mais avec ces qualités, un
+homme peut faire bien des sottises, et causer bien du mal.
+
+»L'esprit de Louis est naturellement porté à la bizarrerie.
+
+»Courant après une réputation de sensibilité et de bienfaisance,
+incapable par lui-même de grandes vues, susceptible tout au plus de
+détails locaux, Louis ne s'est montré qu'un _roi-préfet_.»
+
+Il faut voir comme son frère le traitait quand il essayait d'être
+autre chose. Les quelques phrases citées ci-dessus n'en peuvent donner
+qu'une faible idée.
+
+«Louis n'avait pu être bien avec sa femme que très peu de mois.
+Beaucoup d'exigence de sa part, beaucoup de légèreté de la part
+d'Hortense: voilà les torts réciproques.
+
+»Toutefois, ils s'aimaient en s'épousant, ils s'étaient voulus l'un et
+l'autre.»
+
+Là Napoléon dément un des bruits signalés plus haut.
+
+«Ce mariage, au reste, était le résultat des intrigues de Joséphine
+qui y trouvait son compte.»
+
+«A mon retour de l'île d'Elbe, Louis m'écrivit une longue lettre pour
+revenir auprès de moi. Croirait-on qu'une de ses conditions était
+qu'il aurait la liberté de divorcer avec Hortense? Je maltraitai fort
+le négociateur, pour avoir osé se charger d'une telle absurdité.
+
+»Peut-être trouverait-on une atténuation aux travers d'esprit de
+Louis, dans le cruel état de sa santé, l'âge où elle s'est dérangée,
+les circonstances atroces qui l'ont causée, et qui doivent avoir
+singulièrement influé sur son moral.»
+
+
+Il faudrait certes que les sentiments et les opinions de Napoléon se
+fussent singulièrement modifiés dans le peu de temps qui s'écoula
+jusqu'à la mort, pour qu'il pût faire entrer dans ses prévisions et
+ses désirs d'avoir pour successeur un fils de Louis et d'Hortense.
+
+
+Mais, si en groupant les circonstances que je viens de rapporter, il
+était facile à la malveillance d'en tirer les conséquences dont il est
+question dans le prétendu testament dont on parle,--néanmoins, faute
+de preuves évidentes, il faut toujours en revenir à la loi,--_is pater
+est quem nuptiæ demonstrant_ et à «l'oeuf à la coque.»
+
+
+Je ne veux pas croire à ce projet que l'on prête au prince fils de
+Jérôme,--et eût-il pensé un moment à «tirer ce pétard», le bon sens,
+on dit qu'il en a, le ferait hésiter en pensant qu'on lui objecterait,
+qu'il n'a jamais, du moins publiquement, émis de doutes sur la
+légitimité de son cousin, tant que ce cousin a été empereur des
+Français, et lui a donné des titres, des grades et, dit-on, beaucoup
+d'argent.
+
+
+Du reste, abandonnant le point qui conteste la paternité de Louis, si
+on veut appuyer le bruit en question sur les dispositions de Napoléon
+à l'égard de Louis et d'Hortense, on pourrait répondre par le portrait
+que fit à Sainte-Hélène le même Napoléon de son plus jeune frère
+Jérôme, le père du prince Napoléon:
+
+«Jérôme était un prodigue dont les débordements avaient été criants;
+il les avait poussés jusqu'au hideux du libertinage. Son excuse,
+peut-être, pouvait se trouver dans son âge et dans ce dont il s'était
+entouré.»
+
+Cependant, il faut tout dire,--les dernières impressions de Napoléon
+étaient plus favorables,--et surtout il prenait beaucoup plus au
+sérieux la mère du prince Napoléon que sa belle-fille la reine
+Hortense.
+
+«Au retour de l'île d'Elbe, Jérôme semblait avoir beaucoup gagné, et
+donner de grandes espérances.»
+
+«Jérôme, en mûrissant, eût été propre à gouverner; je découvrais en
+lui de véritables espérances.»
+
+«Il existait un beau témoignage en sa faveur: c'est l'amour qu'il
+avait inspiré à sa femme. La conduite de celle-ci, lorsque, après ma
+chute, son père, ce terrible roi de Wurtemberg si despotique, si dur,
+a voulu la faire divorcer, est admirable.
+
+«Cette princesse s'est inscrite dès lors, de ses propres mains, dans
+l'histoire.»
+
+
+Combien de fois on a dit de moi:--Comme il a eu raison à telle
+époque!--sans presque jamais dire:--Comme il a raison aujourd'hui!
+
+On regrettera de ne pas l'avoir écouté plus attentivement et de
+l'avoir laissé parler dans une sorte de désert relatif,--_vox
+clamantis in deserto_.
+
+Et on lui rendra alors quelque justice.
+
+
+Certes, il m'eût été agréable qu'on n'attendît pas ma mort pour me la
+rendre cette justice,--et qu'on m'en escomptât une partie de mon
+vivant,--mais tel est le sort; on attend pour donner quelques louanges
+à un homme que ça ne puisse plus lui faire de plaisir, et que ça ne
+serve qu'à rabaisser ceux qui lui survivent.
+
+
+Lorsque je me vois seul,--marcher en sens inverse de l'opinion
+publique du moment, comme un homme qui remonte le courant d'une foule
+et dévoue ses côtes aux coudes d'autrui, il m'arrive parfois de douter
+de moi et de me demander si ce n'est pas moi qui me trompe.
+
+Mais lorsque l'événement vient me donner raison,
+
+Lorsque la bourgeoisie censitaire de 1830 a renversé, sans le faire
+exprès, le trône de Louis-Philippe,--ou plutôt son propre
+trône,--comme je l'en avais menacée tant de fois,
+
+Lorsque les ultras et les pseudo-républicains ont fait l'Empire--comme
+je l'avais prévu,
+
+Lorsque l'Empire est tombé par les causes que j'avais vues et
+annoncées,
+
+Lorsque la troisième république a été à peu près tuée par ses
+prétendus enfants,--et précisément comme je le crie depuis deux
+ans,--je ne puis m'empêcher de dire moi-même:
+
+J'avais raison, je ne m'étais pas trompé, j'avais bien vu.
+
+Je crois bien qu'aujourd'hui encore je vois clair, je vois bien, je
+vois juste.
+
+Et ce que je vois aussi, c'est qu'on attendra l'événement, et
+l'événement sera une catastrophe, pour dire encore:--Comme il avait
+raison hier,--il y a un an,--il y a..... n'essayons pas de voir au
+delà d'un an.
+
+
+Il est un mot,--un nom qui a deux sens en français,--c'est le nom de
+_Cassandre_.--Cassandre était la fille de Priam, qui avait reçu le don
+de prophétie, mais qui, ayant refusé de payer ce don au gré du galant
+Apollon, fut condamnée à n'être jamais crue.
+
+Cassandre, c'est aussi le nom, dans l'ancienne comédie, des pères
+ganaches, dupés, bafoués,--qui n'écoutent ni les avertissements, ni
+les conseils, et réservent leur confiance à Pierrot qui les vole, à
+Arlequin qui caresse leurs filles, à Scapin qui les met dans le sac et
+leur donne des coups de bâton;--les Cassandres, ceux qui haussent les
+épaules quand Cassandre leur dit: Défiez-vous de Pierrot, d'Arlequin
+et de Scapin.
+
+Lorsque le cheval de bois, _machina foeta armis_, entre dans les murs
+de la ville par une brèche qu'y font les Troyens eux-mêmes,
+
+Cassandre, dit Énée, ouvre la bouche et nous prédit ce qui allait
+arriver.
+
+ Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris
+ Ora.....
+
+Mais Apollon avait décidé que les imbéciles Troyens ne la croiraient
+jamais.
+
+ ... Dei jussu non unquàm credita Teucris.
+
+J'ai, il est vrai, épars dans le monde, un auditoire d'amis connus et
+inconnus qui me lisent fidèlement depuis trente ans, dont quelques-uns
+me crient de loin:--Courage,--vous avez raison,--nous sommes avec
+vous.
+
+Mais ils sont tous éparpillés, ne forment pas corps,--sont isolés
+comme moi,--un peu paresseux ou découragés,--et s'occupent peu ou
+point de multiplier mes lecteurs.
+
+Les moineaux se réunissent sur les toits pour se chamailler, les oies
+volent en troupe, les hannetons et les chenilles s'amassent en
+tas;--mais les rossignols vivent et gazouillent solitaires dans les
+aubépines.
+
+J'ai quelquefois cherché le secret du peu d'influence que j'exerce sur
+le présent, en même temps qu'une certaine autorité à l'égard du passé.
+
+Voici ce que j'ai trouvé:
+
+Il y a toujours en France une folie épidémique, dominante,
+régnante;--tout le monde devenant fou à la fois, et de la même folie,
+personne ne s'aperçoit de la folie commune; lorsque tout le monde va
+aux Tuileries ou à l'Hôtel de Ville,--que deux ou trois veuillent
+arrêter cette foule et marchent en sens inverse, on les bouscule, on
+les fait tourner, ils sont heureux si on ne les foule pas aux pieds;
+tout le monde crie:
+
+Vive la charte!
+
+Vive la réforme!
+
+A Berlin!
+
+Qui peut entendre une seule voix qui dit: Ne crions pas tant et
+agissons mieux?
+
+A ces cris tumultueux, d'autres cris ne tarderont pas à succéder,--la
+foule prendra bientôt une autre direction, mais ce seront des clameurs
+aussi violentes, aussi furieuses, aussi assourdissantes, des _à bas_
+remplaçant des _vivats_,--une folie contraire, mais une folie égale,
+une course aussi effrénée, mais dans le sens précisément
+contraire;--hier, on courait à Charybde; aujourd'hui, on court à
+Scylla;--toujours on court, et toujours à l'écueil.
+
+
+L'écrivain, l'homme politique, le philosophe--qui ne partage pas la
+folie du moment, n'est jamais l'objet de cette popularité
+enthousiaste, de cet engouement--qui seront à peu de temps de là
+remplacés par le dénigrement et le mépris, lorsque viendra le moment
+de s'enthousiasmer, de s'engouer pour la folie contraire.
+
+
+L'homme qui marche seul, qui ne s'affilie à aucun parti, à aucune
+coterie, à aucune complicité,--non seulement n'a point d'allié, mais
+encombre les chemins, ralentit et éclaire la marche, et semble un
+témoin importun, peut-être moqueur, peut-être dénonciateur.
+
+C'est au moins un gêneur, c'est peut-être un gendarme.
+
+
+Un publiciste a dit:
+
+«En politique, l'indépendance, la modération, l'impartialité, c'est la
+condamnation à l'isolement.
+
+»En politique, tous les hommes suspects de bonne foi sont tenus en
+quarantaine perpétuelle par les coteries.»
+
+
+Ainsi, voyez ma situation à l'égard du parti soi-disant
+républicain:--je professe les principes qu'ils arborent,--j'attaque
+les abus qu'ils feignent d'attaquer,--je dis ce qu'ils braillent,--je
+demande le progrès qu'ils font semblant d'exiger; mais il s'agit bien
+des principes, des abus, des progrès!--il s'agit d'une association,
+d'un complot entre les membres d'une coterie--combattant sous un
+drapeau de pièces et de morceaux,--la culotte d'arlequin au bout d'un
+bâton,--pour arriver au partage du butin.
+
+
+Lorsque la partie est finie, gagnée par les uns, perdue par les
+autres; lorsque les enjeux sont ramassés, les gagnants n'ont plus peur
+qu'on dévoile leurs _tours_, leurs _trucs_, comme on dit aujourd'hui;
+les perdants ont pris leur parti, songent à la revanche, et ne sont
+pas fâchés qu'on leur dise pourquoi et comment ils ont perdu.
+
+
+Autre point:--Je n'ai ménagé aucune vérité au gouvernement de
+Louis-Philippe,--mais lorsqu'il est tombé, j'ai écrit: «Je regrette de
+n'avoir pas été l'ami de cette famille, pour avoir à le rester.»
+
+J'ai harcelé sans relâche Napoléon III, tant qu'il a été debout et
+puissant;--lorsqu'il a été renversé, j'avais dit tout ce que j'avais à
+dire, je me suis tu;--alors les couards ont pensé que c'était le
+moment de se montrer; ils ont sorti le museau de leurs caves, et ils
+ont crié, braillé, hurlé les invectives, les injures, les
+grossièretés,--et un jour, comme moi je me taisais--ils m'ont appelé
+bonapartiste.
+
+
+Pendant le règne de M. Thiers:--j'ai rappelé son passé, j'ai dit
+quelles craintes on en pouvait, on en devait concevoir pour l'avenir;
+quand il a été à terre, j'ai pensé que la besogne était faite; on ne
+m'a pas, que je sache, encore appelé thiériste, mais je ne lis pas
+tous les bons petits carrés de papier qui s'impriment; d'ailleurs, en
+ce moment, on accable de louanges celui qu'on appelait naguère «le
+sinistre vieillard»;--on essaye d'atteler de nouveau avec des
+guirlandes de fleurs le cheval de renfort qui a un moment rompu ses
+harnais.
+
+Le plus souvent on répète quand il n'y a plus de danger ce que j'ai
+écrit au moment du combat,--ce qui fait que je suis toujours seul; or,
+comme je ne compte pas changer ni de caractère, ni de manière de voir
+et d'agir,--il en sera toujours de même jusqu'à la fin, et il faut s'y
+résigner et attendre.
+
+
+O Bourgeois,--successeur des rois, et roi toi-même, aujourd'hui que ta
+destinée est grande et que ton pouvoir est immense, tu as attaqué tous
+les abus, tous les privilèges, et tu as eu soin de ne pas trop les
+détériorer;--tu les possèdes aujourd'hui, et, grâce à tes précautions
+et à tes ménagements, ils sont encore en assez bon état pour exciter
+l'envie d'une autre classe qui a pour le moment ramassé ton ancienne
+indignation contre ces mêmes abus, en attendant qu'elle puisse à son
+tour les conquérir.
+
+O Bourgeois! tu es roi, tu es législateur, tu es militaire, tu es tout
+ce que tu as daigné être, et cela, sans études accablantes, sans
+soucis rongeurs, cela à mesure que tu te fatigues d'être ferblantier,
+ou que tu t'ennuies d'être droguiste, ou que tes facultés, un peu
+éteintes, semblent à ton fils ou à ton gendre ne plus suffire à ton
+commerce de bonneterie.
+
+Bourgeois, tu règnes et tu gouvernes; Bourgeois, tu as escompté le
+royaume du ciel qui t'était promis contre le royaume de la
+terre;--Bourgeois, tu es grand, tu es fort, tu es nombreux surtout,
+etc.
+
+
+C'est la Bourgeoisie qui a renversé l'ancienne royauté et l'ancienne
+aristocratie,--le peuple n'y a contribué que de quelques coups de
+fusil tirés et reçus sans savoir pourquoi.
+
+Et cela devait être ainsi.
+
+La haine la plus vivace est celle qui a pour origine l'envie; l'envie
+est une sorte d'amour lâche et honteux,--l'on n'envie, comme l'on
+n'aime, que ce qui a un certain degré de possibilité,--le peuple
+n'enviait pas le faste et les dignités de l'aristocratie, cela était
+trop loin de lui pour que les yeux en fussent blessés ou éblouis.
+
+La Bourgeoisie s'est fait un roi bourgeois avec un chapeau gris pour
+couronne et un parapluie pour sceptre;--puis, les talons rouges de la
+finance, les roués du comptoir s'en sont donné à coeur joie, ils se
+sont mis à jouer gauchement de leur petit mieux, à parodier les rôles
+de ceux qu'ils avaient supplantés,--avouant ainsi qu'ils les avaient
+attaqués non par haine pour les renverser, mais par envie pour prendre
+leur place.
+
+Ils se sont gorgés de tout, ils ont mis de vieilles armoiries sur
+leurs voitures et sur leur papier à lettre, ils ont fait rouler leur
+vaisselle d'argent par les escaliers pour la bossuer et lui donner un
+air d'argenterie de famille.
+
+Ils se sont emparés de tout, ils sont devenus tout. . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+
+Malheureusement pour eux, les bourgeois n'ont pas compris leur
+situation.--Ils ressemblent à la chatte métamorphosée en femme de la
+fable, qui, en voyant une souris, se jeta à quatre pattes et la
+poursuivit sous le lit,--ils ressemblent à ce garçon de café devenu
+millionnaire, qui, surpris par un bruit de sonnette, ne pouvait
+s'empêcher de crier: voilà!
+
+Ils s'étaient accoutumés à attaquer la royauté, et aujourd'hui, sans
+le faire exprès, ils ne peuvent s'empêcher, un peu par air et beaucoup
+par habitude, de se mêler aux attaques dont la nouvelle royauté est
+l'objet à son tour.
+
+Ils ne voient pas, les malheureux, que c'est leur royauté à eux, que
+c'est eux qu'on attaque, que c'est eux qu'on veut détruire.
+
+Louis-Philippe est un roi bourgeois, et le roi des bourgeois: ils
+devraient se relayer autour de lui pour défendre, de tout ce qu'ils
+ont de courage et de sang, chacun des poils de sa barbe.
+
+Car, s'ils le laissent renverser, que dis-je? s'ils aident à le
+renverser, ils sont perdus à jamais, ils expriment leur usurpation et
+l'orgie à laquelle ils se livrent avec tant de confiance,--leur
+puissance deviendra un rêve pour eux-mêmes, et leurs enfants
+refuseront d'y croire.
+
+La royauté se meurt,--la bourgeoisie se tue.
+
+Eh bien, ce que je viens de dire à la bourgeoisie et à propos de la
+bourgeoisie, c'est en 1841 (octobre), et en 1846 (juillet), que je
+l'écrivais dans les _Guêpes_ de ce temps-là, où il est facile de le
+retrouver. Si je reproduis ce fragment, c'est pour prouver à mes
+lecteurs que j'ai la vue bonne, que je prévoyais ce qui allait
+arriver, même les «nouvelles couches sociales»,--et par conséquent
+leur donner confiance en ce que je leur dis aujourd'hui.
+
+Car, aujourd'hui, j'ai la conviction que je ne me trompe pas
+davantage,--je sais, je vois,--les nouvelles _Guêpes_ ont dit et
+disent des vérités bien importantes, bien salutaires sur presque tous
+les points,--et je crains qu'il ne m'arrive encore--après moi sans
+doute, cette fois, ce qui m'est arrivé toute ma vie.
+
+Et cependant, quand l'Assemblée était encore à Bordeaux, les _Guêpes_
+n'ont-elles pas annoncé la Commune, n'ont-elles pas lu dans le passé
+de M. Thiers le rôle qu'il joue aujourd'hui?
+
+Mais voir d'un peu loin, avoir raison trop tôt, ça ne sert pas
+beaucoup aux autres, et ça inflige à celui qui a cette infirmité le
+supplice que subit l'homme qui va du Palais-Royal à la Bourse, en
+descendant la rue Vivienne, à l'heure où la foule la remonte, de la
+Bourse au Palais-Royal, pour aller dîner; ses côtes sont vouées aux
+coudes de ses concitoyens.
+
+
+_La loi électorale d'abord._--C'est le pilotis indispensable pour
+bâtir dans le marécage où nous barbottons en attendant que nous nous y
+noyions.
+
+Mais arrêtons-nous un moment encore sur le rapport de M. de Ventavon,
+et sur la nécessité de mettre un terme à _la guerre civile_ où vit la
+France depuis trois ans,--guerre, non point encore les armes à la
+main,--mais où chacun aiguise ou charge les armes.
+
+Il est inutile de faire des enquêtes sur les complots des
+bonapartistes,--pourquoi cette enquête? Tout le monde sait bien que
+les bonapartistes conspirent, mais les légitimistes aussi conspirent,
+mais les pseudo-républicains aussi conspirent,--qui est-ce qui ne
+conspire pas? Tout le monde conspire,--et à peu près de la même
+manière.
+
+Chaque parti voudrait que le Maréchal empêchât les autres de
+conspirer.
+
+
+Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui va au sermon,--on
+prêchait précisément contre l'usure;--notre homme est très touché,
+passe plusieurs fois sa manche sur ses yeux, et, le sermon fini, va
+féliciter le prédicateur:--«Ah! mon père, que vous avez bien
+parlé,--quelle joie! quelle éloquence! combien je vous remercie pour
+ma part!
+
+--Mais, répondit le prédicateur,--voyez comme on est méchant ici et
+comme il faut se défier des langues! ne m'avait-on pas assuré que vous
+étiez le plus formidable entre les quatre usuriers qui ruinent cette
+ville?
+
+--On ne vous a pas trompé, mon père.
+
+--Mais, alors, aurais-je été assez heureux pour vous dégoûter de...
+ce... métier?
+
+--Pas le moins du monde, mon père, mais j'espère que vous aurez
+dégoûté mes trois concurrents.»
+
+
+Est-il donc vrai que ce peuple, autrefois si spirituel, soit devenu
+assez bête pour qu'il y ait un danger sérieux pour lui dans ces
+exhibitions de portraits,--dans cette lutte de photographies à
+laquelle se livrent les légitimistes et les bonapartistes.
+
+
+Virgile peint les abeilles voltigeant autour des lis et remplissant
+l'espace de murmures menaçants.
+
+Mais il nous dit que cela se passe sur les rives du Léthé, où les uns
+et les autres vont boire les longs oublis[4].
+
+ [4] .... Apes....
+ Candida circum,
+ Lilia funduntur,
+ Strepit omnis murmura campus.
+ ..... Lethoei ad fluminis undas,
+ Securus latices et longa oblivia potant.
+
+Les pseudo-républicains ne distribuent pas de portraits,--ils n'en ont
+pas besoin,--d'abord, ils ne sont pas jolis, jolis! et d'ailleurs, si
+la France est privée pour le moment de voir MM. Pyat, Vermesch, etc.,
+tous les jours à la gare Saint-Lazare, on peut contempler MM. Naquet,
+Gambette, etc., etc.
+
+
+Je ne me rappelle pas, si j'ai cité déjà un exemple curieux de cette
+bizarrerie que j'ai trouvée dans l'histoire:--Maximin associa son fils
+à l'empire et n'en donna pour raison que la beauté du jeune homme.
+
+«J'ai nommé mon fils empereur, écrivit-il au Sénat, pour que le peuple
+romain et le Sénat puissent dire qu'ils n'ont jamais eu un plus bel
+empereur[5].»
+
+ [5] Nunquam pulchriorem imperatorem habuisse.
+
+ J. CAPITOLINUS.
+
+L'_annonce_ et la _réclame_ appliquées au suffrage universel doivent
+faire rire... les autres peuples.--«Prenez n'importe quoi ou même rien
+du tout, disait le _Bourgeois de Paris_, annoncez-le énormément, et
+vous en vendrez tant que vous voudrez.»
+
+Je m'étonne qu'on n'ait pas encore promis des primes, «une montre à
+remontoir», par exemple,--aux électeurs qui voteront pour l'un ou pour
+l'autre des prétendants.
+
+
+Villemain se plaignait un jour de la haine des partis: «Qu'ils
+m'attaquent, disait-il, j'ai été, je suis aux affaires;--mais que leur
+ont fait mes deux pauvres petites filles pour qu'on répande le bruit
+qu'elles me ressemblent?»
+
+M. de Chambord prétend avoir «étudié l'histoire»; nous savons
+l'histoire qu'on leur enseigne.
+
+Il est toute une bibliothèque, où chaque volume porte en lettres d'or,
+sur la couverture, ces mots significatifs:
+
+ _Expurgé, à l'usage du Dauphin._
+
+Expurgatum, ad usum Delphini.
+
+Il devrait savoir que Louis XIII est l'inventeur du tricolore:
+
+Incarnat, bleu et blanc.
+
+
+Qu'il s'était emparé des trois couleurs et y tenait beaucoup.
+
+En effet, dans une ordonnance du 25 septembre 1629, on lit:
+
+«Fait très expresses défenses à toutes personnes, de quelques qualités
+qu'elles soient, de faire porter dorénavant à leurs pages et laquais
+des habits d'_incarnat_, _bleu_ et _blanc_, dont sont vêtus les pages,
+valets à pied et autres officiers du Roy, et à tous tailleurs
+d'habits, fripiers, etc., de faire ou vendre des habits de ces
+couleurs, sous peine d'être _déclarés infâmes_, de subir la
+confiscation et une punition corporelle.»
+
+Fort de ce précédent, M. de Chambord ne se fût peut-être pas exposé à
+«remporter son drapeau blanc».
+
+
+Un mot de Jules Janin:
+
+On lui envoie un jour une feuille qu'il ne recevait pas d'ordinaire.
+
+--Tiens! pourquoi t'envoie-t-on ce journal? lui demande Th. Burette.
+
+--C'est probablement qu'on m'y «_abîme_».
+
+Il déchire la bande, et lit.
+
+--Eh bien, dit Burette, que disent-ils?
+
+--Peuh! que je n'ai pas d'esprit... des bêtises!
+
+
+_M. le comte de Chambord_,--voulant absolument faire quelque chose de
+son drapeau blanc, vient d'en faire:
+
+LE LINCEUL DE LA LÉGITIMITÉ et de la royauté du droit divin.
+
+
+Le 7 septembre 1870,--on était en pleine guerre,--les citoyens membres
+de la commission départementale provisoire du département de
+l'Isère,--séant à Grenoble,--n'ont rien de plus pressé que de briser
+les entraves que la tyrannie avait imposées aux citoyens marchands de
+vins et cabaretiers et à leur honorable clientèle «buveurs très
+précieux», orateurs de balcon, hommes politiques de taverne, et
+«travailleurs» altérés.--Tous les gouvernements qui voulaient vivre et
+pensaient qu'il fallait montrer au moins un semblant de moralité,
+avaient placé les cafés, cabarets, tavernes, etc., sous une
+surveillance spéciale; ces temps-là sont passés,--il n'y a pas assez,
+il ne saurait y avoir trop de ces endroits où l'on vend le vin
+frelaté, l'ivresse, la haine, la folie, l'abrutissement, au litre et à
+la bouteille.
+
+Voici le morceau:
+
+ «Par dérogation au régime de la liberté industrielle,
+ l'ouverture et l'exploitation des débits de boissons ont été
+ subordonnées à une autorisation préfectorale par un décret du 29
+ décembre 1851.
+
+ »Ce décret doit aujourd'hui être considéré comme non avenu.
+
+ »En conséquence, l'établissement de tout café, cabaret ou autre
+ débit de boissons est placé, dans l'étendue du département de
+ l'Isère, sous le régime du droit commun.
+
+ »Grenoble, le 7 septembre 1870.
+
+ »La commission départementale provisoire:
+
+ »JULHIET, RECOURA, BOVIER-LAPIERRE, E. DUPOUX, A. BRUN.»
+
+L'introduction d'abord, l'invasion ensuite des avocats dans les
+assemblées publiques a corrompu et avili le langage parlementaire.
+
+Je voudrais affirmer et expliquer ce fait incontestable, selon moi,
+sans commettre d'injustice envers de grands et réels talents, et sans
+blesser les quelques amis que j'ai dans cette profession.
+
+Ce n'est pas une attaque que je veux faire, c'est une observation.
+
+Les avocats aiment à s'intituler les «défenseurs de la veuve et de
+l'orphelin»,--j'ai fait remarquer déjà que la veuve et l'orphelin
+n'auraient pas besoin d'un avocat qui les défendît, s'il ne se
+trouvait pas en face un avocat qui les attaquât.
+
+La profession d'avocat amène nécessairement ceci que celui qui
+l'exerce doit combattre souvent pour une cause qui ne l'intéresse en
+rien, pour une cause qui n'est peut-être pas la bonne, de telle sorte
+que s'il eût eu à choisir, il se fût chargé plus volontiers de la
+cause adverse. Il s'ensuit naturellement que les colères sont feintes
+et les emportements simulés.
+
+Que c'est une escrime où l'on s'agite beaucoup, où l'on frappe
+bruyamment la terre avec des sandales retentissantes, où l'on voit
+briller et s'entrechoquer avec un bruit strident des lames de
+fer,--mais où les fleurets innocents sont «boutonnés», les poitrines
+préservées par un plastron et le visage garanti par un masque.
+
+Il serait du plus mauvais goût de se fâcher d'un coup de bouton de
+plus ou de moins reçu dans l'assaut;--on prendra sa revanche un
+autre jour, et l'on voit souvent deux avocats en sueur, après
+s'être escrimés avec ardeur l'un contre l'autre, après avoir
+échangé les démentis, les imputations, les accusations les plus
+flétrissantes,--traverser, en se tenant par le bras, la salle des
+Pas-Perdus et s'en aller déjeuner ensemble à un certain café dont j'ai
+oublié le nom,--le café d'Aguesseau, je crois,--sur la place du Palais
+de Justice.
+
+Cette indifférence sur les horions échangés, cette immunité convenue,
+les avocats représentants les transportent dans les assemblées, et ne
+remarquent pas toujours assez qu'ils ont souvent pour adversaires dans
+la discussion des hommes qui n'ont pas les mêmes habitudes, et peuvent
+se sentir et se déclarer offensés de certaines intempérances, de
+certains _lapsus_ de langue qui n'ont rien de choquant entre avocats.
+
+Ajoutez que ce ne sont pas le plus souvent les premiers, les plus
+diserts d'entre les avocats qui abandonnent le Palais pour la Chambre,
+les maîtres de la parole, les véritables orateurs,--que ce sont le
+plus souvent ceux qui n'ont pas su se faire une place dans leur
+profession; des avocats de cour d'assises, quelque chose comme les
+acteurs de mélodrames, habitués à tenir beaucoup plus de compte de
+l'action souvent immodérée, de l'emphase, de la boursouflure, des
+grands gestes, des éclats de voix, des coups de poing sur la barre,
+etc., que des artifices et des délicatesses du langage, de la science,
+de la discussion, de la force des arguments, etc.
+
+
+Certes, s'il n'y avait dans une assemblée qu'un, deux, trois, dix
+avocats, ils prendraient graduellement le diapason de cette Assemblée,
+et perdraient l'accent du terroir, comme la plupart des gens du nord
+et du midi perdent plus ou moins leur accent à Paris, s'ils ont soin
+de n'y pas vivre entre eux.
+
+Mais comme ils sont beaucoup plus, beaucoup trop nombreux, comme ils
+parlent plus souvent et plus longtemps que les autres, au lieu de
+prendre le diapason, ils l'imposent; au lieu de perdre leur accent,
+ils le donnent aux autres, et on en arrive à cet oubli des
+convenances, à ces échanges d'injures quelquefois grossières, auxquels
+il nous est donné d'assister, et qui tiennent plus de «l'engueulement»
+que de l'éloquence, et conduisent naturellement au pugilat. Ajoutez
+encore que, par suite de l'habitude du Palais, les avocats, accoutumés
+à ne pas s'offenser de certaines intempérances, sont tout étonnés
+quand d'autres s'en offensent, et ne se croient pas obligés de donner
+des réparations qu'ils ne demanderaient pas.
+
+
+Or, la corruption et l'avilissement du langage sont les causes ou les
+effets, mais à coup sûr les signes du relâchement et de l'abaissement
+des esprits. Les Grecs disaient: «On parle comme on vit.»
+
+Et Sénèque:
+
+«Partout où vous verrez que l'on tiendra et que l'on aimera un langage
+corrompu, ne doutez pas que les moeurs n'y soient dépravées.»
+
+
+_Ubicunque videris orationem corruptam placere, ibi mores quoque a
+recto descivisse non erit dubium._
+
+
+Une autre cause contribue à faire perdre au langage français cette
+urbanité, cette finesse dans la plaisanterie et l'ironie--qui,
+lorsqu'elles blessaient, faisaient du moins des blessures honnêtes et
+propres; on se piquait, on se perçait avec de belles épées de pur
+acier, aujourd'hui on se sert d'instruments que la justice appelle
+«_contondants_», de bâtons, de marteaux, de pierres qui meurtrissent
+et font «des bleus» comme le coup de poing reçu l'autre jour par Me
+Gambetta, ou de mauvais couteaux rouillés, ébréchés, etc.
+
+Cette autre cause est dans les journaux. Certes la presse compte un
+certain nombre d'écrivains distingués, experts dans la science de bien
+dire, maîtres de leur plume, mais combien, en échange, remplissent les
+journaux de leur prose, qui n'ont fait aucune étude de l'art d'écrire,
+qui remplacent les arguments par les injures et la dialectique par la
+grossièreté? Il en est de même dans les clubs, dans les réunions
+soi-disant politiques, etc.
+
+D'autre part, on ne lit plus guère que les journaux dont les meilleurs
+présentent pour le moins des spécimens de négligences qui s'expliquent
+par la nécessité de l'improvisation: la langue, la belle langue
+française, s'altère, se corrompt et menace de se perdre.
+
+
+Le spectacle qu'ont présenté tour à tour, ces jours derniers, et
+l'Assemblée des représentants de la France, et les gares du chemin de
+fer, où nous avons vu «l'éloquence de la tribune» dégénérer par une
+pente douce et naturelle en coups de poing et en coups de canne,
+n'était pas précisément ce qu'on appelle un joli spectacle, mais ce
+pourrait, ce devrait être un spectacle édifiant et instructif.
+
+
+Me Gambetta, soutenant au tribunal qu'il _n'a_ reçu _que_ un coup de
+poing--quand M. de Sainte-Croix affirme lui avoir donné un
+soufflet,--rappelle M. de Talleyrand recevant un soufflet de
+Monbreuil, et s'écriant à l'instant même: «Ah! quel coup de poing!»
+
+
+Les délicats, s'ils consentaient à se mêler de cette affaire mal
+commencée et mal conduite, diraient que l'intention de donner un
+soufflet suffit pour constater l'insulte,--et que,--entre gens bien
+élevés, parmi lesquels les soufflets donnés et surtout les soufflets
+reçus sont extrêmement rares, il suffit, dans les cas extrêmes, que
+l'insulteur--chose peu ordinaire--fasse un geste de la main ou du
+gant, pour que son adversaire, d'un mot ou d'un autre geste, fasse
+comprendre qu'il tient le soufflet pour reçu et que l'affaire regarde
+les témoins.
+
+Quant à la proposition qui paraît ne pas aboutir d'une liste de dix
+combattants,--elle est renouvelée des Horaces et des Curiaces,
+du combat des trente, etc., et très près de nous--lors de
+l'emprisonnement à Blaye de la duchesse de Berry--les chevaliers de la
+duchesse de Berry envoyèrent une liste au _National_,--affaire qui fut
+arrêtée par l'annonce officielle de la grossesse de la duchesse.
+
+
+M. Clémenceau, demandant raison d'une insulte faite à Me Gambetta,--me
+rappelle «la _Jolie fille de Perth_», ce beau roman de Walter Scott
+que je citais il y a peu de temps.
+
+Il y a encore là un combat de clan contre clan et un terrible
+combat,--le clan Chattam contre le clan de Quhèle,--trente contre
+trente.
+
+Le clan Quhèle a pour chef un jeune homme, Eachin, élevé loin des
+montagnes, de la chasse et des exercices guerriers; son tempérament,
+plus fort que sa volonté, lui refuse la farouche valeur de ses
+compagnons et de ses adversaires,--mais son père nourricier, le géant
+Torquil du Chêne, l'entourant avec ses huit fils qui ne laisseront pas
+approcher de lui le terrible armurier Henry,--crie à ses fils: «Mourez
+pour Eachin!»--Puis, à mesure qu'un des gardes du corps est
+renversé--Torquil s'écrie: «Un autre qui meurt pour Eachin!»
+
+Ils sont tous tués,--et alors Eachin jette ses armes, se précipite
+dans la rivière et se sauve--peut-être à Saint-Sébastien.
+
+
+On aime à s'en prendre à ses ennemis de ses calamités, de ses
+déboires, mais le plus souvent il serait plus juste et plus vrai de se
+les attribuer à soi-même,--tous les partis, tous les gouvernements
+périssent par leurs ultras.
+
+
+A peine rentré en France, derrière les baïonnettes étrangères, Louis
+XVIII dut en ressortir.
+
+Pourquoi?
+
+Voilà ce que disait un bon Français de ce temps-là:
+
+«Les Bourbons s'en retournent parce que, au lieu de rentrer chez nous,
+ils ont voulu rentrer chez eux.»
+
+
+En 1816,--remonté de nouveau sur le trône, Louis XVIII se plaignait de
+ses amis, et prenait des précautions contre eux. Le comte Decazes,
+ministre de la police générale, père, je crois, du duc actuel, qui
+doit être comte de Cazes et Duc de Glusberg, écrivait aux préfets, au
+nom du Roi, le 12 septembre;--il les engageait à surveiller et à
+écarter les Belcastel et les Dahirel de ce temps-là: «_Les amis
+insensés qui ébranleraient le trône en voulant le servir autrement que
+le Roi ne veut l'être; qui, dans leur aveuglement, osent dicter des
+lois à la sagesse, et prétendent gouverner pour lui_,--le Roi ne veut
+aucune exagération.»
+
+A cette même époque, un préfet recevait l'ordre de «_repousser des
+élections MM. tels et tels, et notamment M. le marquis de Clermont
+Mont-Saint-Jean, comme_ trop royalistes».
+
+J'ai sous les yeux une lettre du marquis où il s'en plaint;--on
+répandait à profusion, et le gouvernement n'était pas étranger à cette
+propagation, un écrit où on lisait:
+
+_Il y a des gens qui voudraient le Roi sans charte, le rétablissement
+des privilèges détruits et oubliés; l'anéantissement des institutions
+libérales, qui aspirent à faire reculer l'opinion d'un demi-siècle, à
+replacer la France sous un ordre de choses dont les éléments
+n'existent plus._
+
+Cela peut se répéter aujourd'hui, mais avec deux différences, l'une
+petite, l'autre grande,--la première que, au lieu d'_un demi-siècle_,
+il faut dire: presque un siècle;
+
+La seconde, c'est qu'il faut mettre le Roi,--M. de Chambord,--au
+nombre de ceux qui sont «trop royalistes» et qui n'ébranlent pas le
+trône par cette seule raison qu'il n'y a pas de trône et qu'ils
+rendent impossible d'en élever un.
+
+
+C'est offenser un musulman que de lui demander des nouvelles de ses
+femmes. Sans aller tout à fait aussi loin dans la réserve à l'égard du
+beau sexe, il a été longtemps en France considéré comme une règle,
+dans la bonne compagnie, de ne pas parler d'une honnête femme dans un
+lieu public; une femme ne se serait pas facilement consolée
+d'apprendre que son nom avait été lu dans un journal, et si cela était
+arrivé par hasard, le journaliste aurait dû faire réparation au mari,
+au frère ou au fils de la femme offensée. Je ne veux pas parler du
+temps où le «gazetier» eût été «bâtonné» par «la livrée» et n'eût pu
+obtenir que M. le duc trois étoiles ou le marquis quatre étoiles
+condescendît à lui donner satisfaction les armes à la main.
+
+C'était alors une forme terrible et écrasante du blâme de dire d'une
+femme: _elle fait parler d'elle_; on ne prenait pas la peine
+d'expliquer si c'était en bien ou en mal, il suffisait qu'on parlât
+d'elle et qu'elle y eût donné lieu.
+
+
+Il n'y avait alors aucune chance pour une honnête femme d'être connue
+du «public».
+
+Tout cela est changé aujourd'hui. Est-ce mieux? J'en doute beaucoup.
+Les femmes y ont-elles gagné? Je suis convaincu du contraire. A qui la
+faute? On ne risque guère de se tromper, en attribuant à peu près
+toujours à un sexe les fautes et les sottises de l'autre. On a cité ce
+mot d'un chef de la police qui, lorsqu'un crime lui était dénoncé,
+demandait: où est la femme. En effet, presque toujours, les crimes des
+hommes sont commis non pas précisément à l'instigation des femmes,
+mais pour les femmes ou à propos des femmes. Quant à elles, elles ne
+nous font pas tant d'honneur, elles ne font guères pour nous que des
+sottises.
+
+Il paraît évident que la vie des cercles, qui laissait les femmes
+seules à la maison, est ce qui leur a donné l'idée d'en sortir
+elles-mêmes.
+
+
+Il y a encore la question des courtisanes. Sous la régence et sous
+Louis XV, époques qui ne brillaient pas précisément par la sévérité
+des moeurs, il y avait un certain nombre «d'impures» en renom;--elles
+étaient richement entretenues, par de grands seigneurs et des
+financiers que cela ne ruinait pas, du moins pour la plupart--et qui
+ne prenaient pas sur le train de leur maisons et les dépenses de leurs
+femmes. Ceux qui payaient ces «impures» étaient loin de les traiter
+sur le pied de l'égalité, elles faisaient partie de leur domesticité.
+On disait: _la_ une telle appartient en ce moment au duc de ***--au
+«traitant» un tel--à l'évêque de ***. Elles ne se piquaient pas, je
+pense, de fidélité, mais alors être ce qu'on appelle aujourd'hui leur
+«amant de coeur», et ce qu'on appelait alors leur «greluchon»,
+c'est-à-dire se servir d'elles sans les payer, était réputé assez
+honteux pour que l'entreteneur en titre ne daignât pas s'en offenser,
+ou se crût suffisamment vengé par l'humiliation de son rival
+clandestin;--elles ne trouvaient guère, d'ailleurs, ces «délassements»
+de leur coeur qu'avec des hommes de leur classe.
+
+On l'a dit avec raison, il y avait dans les mauvaises moeurs et la
+mauvaise compagnie de ce temps-là, encore quelque chose qui manque aux
+bonnes moeurs et à la bonne compagnie d'aujourd'hui.
+
+Il est rare aujourd'hui qu'une de ces filles soit entretenue par un
+seul homme; on a appliqué à leur industrie l'idée qui a présidé à la
+création des cercles. Un grand nombre de gens, moyennant une
+rétribution relativement insignifiante, jouissent dans un local commun
+d'un luxe que presque aucun ne pourrait se procurer chez lui avec sa
+fortune personnelle.
+
+Grâce à l'association on a sa part des faveurs d'une femme richement
+vêtue, magnifiquement meublée, ayant des diamants, une maison montée,
+des chevaux, des voitures, etc., dont chacun ne paye qu'une part
+minime et jouit entièrement pendant le jour, l'heure ou le quart
+d'heure que lui rapporte son nombre «d'actions», et il est convenu que
+ce n'est plus ni honteux ni répugnant.
+
+Le bon marché relatif apporté par la «coopération» à l'amour vénal a
+dû multiplier singulièrement le nombre de ces filles, et en
+augmentant, dans une proportion encore plus forte, le nombre des gens
+qui vivent avec elles, leur faire une large place dans la société. Un
+élément nouveau est venu modifier encore leur situation. Certains
+journalistes, m'assure-t-on, un très petit nombre, je veux absolument
+le croire, tiennent à honneur d'être actionnaires, sans débourser;
+d'être «aimés pour eux-mêmes», de souper chez elles et avec elles aux
+dépens des actionnaires payants,--ou, du moins, ils les payent, eux,
+en renommée et en gloire. Ils mentionnent leur présence aux premières
+représentations, aux courses, etc., ils vantent leur beauté, décrivent
+leurs toilettes,--les «annoncent», leur font des «réclames» et
+achalandent leurs boutiques dans lesquelles ils ont un certain
+intérêt.
+
+
+Aussi, aujourd'hui, tout le monde les connaît,--les «honnêtes femmes»
+les regardent, les examinent, en parlent, blâment ou louent leur
+parure,--s'informent de leur couturière, de leur marchande de modes,
+et s'efforcent de les imiter, c'est-à-dire d'accepter une lutte où
+elles sont nécessairement vaincues, irritées, humiliées, car la plus
+honnête femme du monde ne peut guère ruiner qu'un mari et un amant,
+tandis que ces «impures» lèvent des impositions et perçoivent des
+tributs et des droits sur le public tout entier.
+
+
+La foule, le vulgaire confond facilement la célébrité, la
+«famosité»--avec la renommée, avec la gloire. Les femmes du monde ont
+senti de l'humiliation de la notoriété donnée aux courtisanes. Eh
+quoi! on fait savoir à l'univers que cette fille est jolie, bien
+faite,--qu'elle a les yeux noirs, les cheveux rouges,--qu'elle est
+habillée de telle ou telle façon,--qu'elle assistait à la première
+représentation de telle pièce de Dumas ou de Feuillet. Mais j'y étais
+aussi à cette représentation, et il me semble que je suis au moins
+aussi jolie qu'elle--et j'avais une robe charmante et une coiffure
+délicieuse,--et tous les regards auraient été pour elle:--j'aurais été
+là comme si je n'y avais pas été! on n'aurait pas daigné me remarquer,
+m'apercevoir!
+
+Du moins, c'est ce que doivent penser les lecteurs des journaux dans
+toute la France et dans le monde entier.
+
+De là, le désir ardent qui s'empare d'un certain nombre de femmes du
+monde; elles veulent qu'on parle d'elles, elles veulent lire aussi
+leurs noms dans les journaux,--elles veulent que les lecteurs de ces
+feuilles sachent qu'elles aussi sont jolies et bien mises.
+Quelques-unes donnent des fêtes, des soirées, des bals, des raouts,
+instituent des loteries de bienfaisance, où elles ont soin d'avoir
+quelques journalistes pour lesquels elles font des frais
+particuliers,--et, le lendemain, elles brisent fiévreusement la bande
+du journal et cherchent leur nom.
+
+Leur nom... imprimé.
+
+Quelques-unes, les «timides», disent encore: C'est ennuyeux les
+journaux, on ne peut plus faire un pas sans y lire son nom,--mais que
+le journaliste ne les ait pas nommées, décrites, détaillées, il pourra
+attendre en vain une nouvelle invitation.
+
+
+Les moyens de «paraître» sont nécessairement variés;--un des moyens
+les plus ambitionnés est d'écrire;--on intrigue pour glisser un
+article dans une revue, le plus souvent sous un pseudonyme, non par
+pudeur, mais par coquetterie, par raffinement; c'est un voile de plus
+à laisser lever, et on le laisse lever par tout le monde, un voile
+qu'on dérange soi-même si on ne réussit pas à trouver des audacieux,
+des «insolents».
+
+Telle autre a adopté «la partie» des bons mots,--des mots hardis, des
+mots risqués.
+
+Telle autre se contente de ne porter que les modes d'après-demain.
+
+On veut être vue, on veut être imprimée,--on se montre partout,--et
+s'il se passe un mois pour les unes, une semaine pour les autres sans
+qu'elles aient vu leur nom imprimé, elles s'évertuent à chercher par
+quelle nouvelle audace, par quelle nouvelle extravagance elles peuvent
+réveiller la publicité paresseuse, indifférente, fatiguée, blasée ou
+endormie.
+
+La pudeur des femmes ne consiste pas seulement dans les vêtements;
+leur vie aussi a sa pudeur et doit avoir ses voiles comme leur corps.
+Si la beauté de la femme est l'ornement de la maison, sa vertu, sa
+chasteté, sa réserve sont des roses qui l'embaument et la parfument.
+La femme qui vit dehors rentre à l'état de rose sur laquelle on a
+marché;--heureuse si elle n'a fait que perdre son parfum, et si elle
+ne rapporte pas des odeurs suspectes.
+
+
+Une lectrice m'interrompt:--«Mais, monsieur, la vie que vous voulez
+nous imposer serait parfaitement ennuyeuse. Pourquoi cette monstrueuse
+inégalité entre nous et messieurs les hommes?
+
+--Je ne veux rien vous imposer, chère dame, et si j'ai l'air de vous
+enlever ce que vous appelez l'égalité, c'est pour vous assurer au
+contraire l'égalité véritable, ou plutôt la supériorité, la royauté
+élective et renouvelée tous les jours dans la maison dont vous êtes la
+souveraine.»
+
+
+De même, celles d'entre vous qui, en se décolletant et en offrant au
+regard de trop forts échantillons de leurs charmes, se trompent si
+elles croient faire naître ainsi l'amour;--elles ne peuvent qu'exciter
+des fantaisies lascives, des désirs violents peut-être, mais
+passagers, peu faits pour flatter un orgueil honnête. Elles me
+rappellent ce prédicateur, qui disait à propos de l'amour: «Encore,
+si ça durait un siècle ces voluptés profanes; si ça durait un an, si
+ça durait un jour, si ça durait une heure, on comprendrait peut-être
+qu'on les payât de son salut éternel,--mais non... zag-zag-zag-zag...
+et... damné.»
+
+
+Soyez certaine, chère dame, que l'on n'a envie d'entrer que dans les
+maisons fermées,--la femme, non seulement la plus honnête, mais aussi
+la plus heureuse, est celle dont on ne parle pas,--comme on a dit:
+Heureuse la nation qui n'aurait pas d'histoire.
+
+
+Il est un autre point auquel ne paraissent pas songer les femmes qui
+veulent à tout prix faire parler d'elles,--c'est que, grâce à la
+soudaineté de leurs impressions, grâce à l'irresponsabilité de leurs
+actes, il n'y aurait pas moyen de les admettre dans la société, si la
+loi et les usages ne leur donnaient un éditeur responsable à qui l'on
+puisse demander satisfaction de certains excès de langue et de
+certains procédés violents, le mari, le père, le frère,--au besoin
+même l'amant, celui-ci avec certains détours et certaines précautions.
+
+
+La responsabilité qu'elles leur font encourir devrait, ce me semble,
+suffire pour les faire réfléchir à l'occasion.
+
+
+Madame la princesse de Metternich avait, sous l'empire, fini par
+appartenir à la publicité;--les journaux décrivaient régulièrement ses
+toilettes et publiaient ses «mots»;--elle s'amusait de ce bruit, de ce
+froufrou de ses jupes et de sa langue, et l'encourageait. Si bien que
+je ne crois pas aujourd'hui sortir des convenances en parlant d'elle,
+moi, si réservé d'ordinaire sur le chapitre des femmes, qui ne parle
+jamais dans les _Guêpes_ ni des femmes honnêtes, par respect pour
+elles, ni des autres par respect pour moi.
+
+
+Eh bien! grâce à cette habitude de parler haut, de parler à la
+cantonade, d'être toujours en représentations, madame de Metternich
+vient d'amener entre son mari et le comte de Montebello, un duel qui,
+par hasard, n'a pas eu de conséquences funestes.
+
+
+Autre exemple: Il est de ce temps-ci une autre personne qui a
+provoqué, obtenu, escaladé la notoriété avec plus d'ardeur et de
+préméditation, et par des moyens plus violents, c'est madame
+Ratazzi,--madame de Solms,--qui s'appelait avant son second mariage,
+la _princesse_ de Solms. Elle a, à propos d'une de ses publications,
+failli, dans le temps, faire battre son frère et son premier mari avec
+quelqu'un que je ne nommerai pas,--et un roman, publié par elle dans
+les dernières années de l'empire, a attiré à son second mari Ratazzi
+vingt provocations auxquelles il a cru pouvoir ne pas répondre,--sans
+quoi ce serait probablement d'un coup de pistolet ou d'un coup d'épée
+qu'il serait mort.
+
+
+M. de Mahy,--député, membre de la commission de permanence,--se plaint
+amèrement de la suppression des «chambrées» de Toulouse.--«C'est,
+dit-il, dans une lettre publiée par les journaux, une tendance
+désastreuse.»
+
+Nous allons un peu parler des chambrées.--Nous commencerons par
+produire en partie une circulaire du préfet de Vaucluse; cette
+circulaire traite la question avec un grand bon sens.
+
+Nous ferons à son sujet deux ou trois observations;--puis, nous
+donnerons la parole à mon gendre, à mon fils Léon Bouyer, qui est
+Provençal, qui en est heureux et fier, qui aime son pays, et qui
+constate avec chagrin l'extension que prend dans les campagnes la
+tache d'huile, la tache de moisissure, le chancre des dangereuses
+théories, ou mieux, billevesées démagogiques.--Je le prie de nous
+expliquer ce que c'est en effet que «les chambrées».
+
+
+M. le préfet de Vaucluse se trompe lorsqu'il dit: «Les chambrées sont
+inconnues dans le reste de la France».
+
+M. Mercier, il y a un mois encore, préfet du Var, destitué à la suite,
+je crois, d'un différend avec le préfet maritime de Toulon, en avait
+fait fermer déjà une certaine quantité.
+
+
+_Le préfet de Vaucluse à MM. les sous-préfets et maires du
+département._
+
+ »MESSIEURS,
+
+«Le grand nombre de chambrées existant exceptionnellement sur certains
+points de ce département, et en particulier dans l'arrondissement
+d'Apt, a attiré mon attention, comme celle de la plupart de mes
+prédécesseurs, dont les préoccupations à ce sujet ont laissé des
+traces écrites que j'ai utilement consultées.
+
+»Depuis quinze mois que j'administre ce pays, je me suis livré à une
+étude attentive et assidue de cette question, et il est résulté de
+l'expérience acquise et de tous les renseignements recueillis, que les
+chambrées exercent, en général, une fâcheuse influence dans le milieu
+où elles sont établies.
+
+»Il est des communes où la majeure partie de la population valide est
+enrôlée dans les chambrées. Il arrive alors que le foyer est déserté,
+que les femmes et les enfants sont délaissés, et que la vie de famille
+est profondément atteinte.
+
+»On joue fréquemment dans les chambrées. On y perd son argent, son
+temps, et souvent aussi sa liberté et son indépendance. La chambrée
+est habituellement un foyer politique d'autant plus dangereux que la
+contradiction n'y existe pas, que l'on s'y exalte dans une même
+opinion, que quelques hommes influents y dominent, et qu'il est rare
+que l'unique journal qu'on y lit, quand on en reçoit un, ne soit pas
+une feuille d'opposition contre les principes de l'ordre social.
+
+»On peut donc dire avec certitude que, presque partout, la
+condition sous laquelle ces sortes d'associations ont été
+autorisées,--l'interdiction des discussions politiques,--est
+perpétuellement enfreinte.
+
+»Cela est si vrai que, dans beaucoup de chambrées, s'étalaient, il y a
+moins d'une année, des emblèmes séditieux dont j'ai dû prescrire
+l'enlèvement.
+
+»Je suis informé que, sauf de rares exceptions, les chambrées
+continuent à être en quelque sorte des clubs en permanence, d'autant
+plus à craindre que l'accès en est fermé à l'autorité.
+
+»Dans ces circonstances, ayant la volonté et le devoir de servir les
+intérêts moraux de ce département, j'ai décidé que les chambrées
+précédemment autorisées ou tolérées seraient fermées. Les arrêtés de
+dissolution ont été ou seront adressés à MM. les maires.
+
+»En agissant ainsi, j'ai la conscience de rendre service à ce pays, de
+le restituer aux saines et moralisatrices influences de la famille, à
+la pratique des devoirs du foyer, et de l'affranchir de la tutelle de
+quelques personnes, d'autant plus écoutées qu'elles s'adressent à des
+hommes que le défaut de culture intellectuelle livre sans défense aux
+excitations et aux sophismes de l'erreur.
+
+»Les chambrées, inconnues dans le reste de la France, constituent une
+exception dans ce département. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . .
+
+»Les cafés et les cabarets ne manquent pas dans les communes, et ceux
+pour qui la chambrée cessera d'exister pourront s'y réunir avec leurs
+concitoyens, traiter leurs affaires et s'y distraire honnêtement et au
+grand jour, sous la surveillance de l'autorité.
+
+»Là, du moins, sur ce terrain accessible à tous, la fusion des
+opinions peut se faire et produire l'apaisement, dont nous avons plus
+que jamais besoin dans nos malheurs.»
+
+
+Ma première remarque, sur la circulaire de M. le préfet de Vaucluse,
+est que ce qu'il dit avec raison contre les chambrées, s'applique
+parfaitement aux cercles; j'en ai déjà parlé, j'y reviendrai.
+
+La seconde, c'est que les cafés et les cabarets, moins dangereux,
+selon lui, sous le rapport politique, ne le sont pas moins sous le
+rapport des moeurs et de la dissolution de la famille.
+
+Je dis _selon lui_; car le café et le cabaret ne consistent pas
+seulement dans la partie vitrée, toute grande ouverte au public;--il
+n'est guère de cabaret ou de café qui n'ait une salle séparée, ne
+donnant pas sur la rue ou sur la place où est la façade du cabaret ou
+du café, mais ayant une entrée particulière par une autre rue, et
+située, soit derrière le cabaret ou café, soit au-dessus.
+
+Cette salle, réservée aux bons clients, aux habitués respectables,
+n'accepte pas les prescriptions de la police concernant ce genre
+d'établissement;--elle s'ouvre ou continue à rester ouverte après
+l'heure réglementaire de la fermeture des cabarets et cafés;--on y
+joue, on y joue relativement gros jeu,--on y discourt, et on s'y livre
+à de petites menées politiques.
+
+
+Les cabarets et les cafés sont la ruine et la perte des ouvriers et
+des paysans,--ils sont, comme les chambrées, la destruction de la
+famille, il n'y a plus de patrie.
+
+J'ai dit comment,--sans illégalité, sans arbitraire, on pourrait en
+trois mois faire fermer _spontanément_ les deux tiers des cabarets et
+des cafés.
+
+Il suffirait d'exercer une surveillance inflexible,--sur la qualité et
+la quantité de leurs marchandises:
+
+1º Exiger que toute denrée livrée au consommateur ne lui fût présentée
+que sous son véritable nom et sa provenance réelle;
+
+2º Punir sévèrement toute altération, toute sophistication, tout
+mélange.
+
+
+Ici une parenthèse pour citer un exemple:
+
+La fausse bière,--la bière artificielle et malsaine--se vend
+aujourd'hui au verre, au bock, je crois, aussi cher qu'on vendait
+autrefois la bouteille de la bière faite d'orge et de houblon,--deux
+éléments qui n'entrent plus dans la fabrication de la plupart des
+bières que pour une part plus ou moins minime, et qui souvent en sont
+complètement absents.
+
+3º Puis de supprimer le crédit, en ne reconnaissant plus légalement
+les dettes de cabaret et de café;
+
+4º En affranchissant et en dégrevant d'impôts le vin que l'ouvrier
+achète et emporte chez lui pour les besoins de sa famille,--en
+reportant ces impôts sur celui qui se boit au cabaret,--jusqu'au jour
+où on en viendra au seul impôt loyal et équitable,--l'impôt unique sur
+le revenu.
+
+Il est incontestable que ces quatre articles non pas seulement
+édictés, mais mis en pratique,--amèneraient en trois mois la fermeture
+volontaire des deux tiers de ces établissements si désastreux.
+
+
+Il y a quelque temps, j'en parlai à un fonctionnaire public d'ordre
+supérieur, qui vint me voir en passant;--je lui demandai s'il avait
+quelque objection à faire à ma proposition, et s'il doutait de son
+efficacité;--il me répondit qu'il n'avait aucune objection, et qu'il
+était aussi convaincu que moi du résultat.
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien, par les impôts indirects, l'État est l'associé né des
+cafés, cabarets, etc., et partage leurs bénéfices,--et on n'en ferme
+quelques-uns de temps en temps,--que lorsqu'on y est contraint par un
+scandale.
+
+--Mais c'est une immoralité, c'est un crime,--ces établissements si
+multipliés aujourd'hui détruisent l'estomac et le cerveau...
+
+--Que voulez-vous?
+
+
+Il en est de même des journaux, surtout des journaux soi-disant
+républicains, qui se sont donné, qui se donneront bien de garde de
+reproduire ce que j'ai écrit à ce sujet;--les cafés, les cabarets
+comptent pour beaucoup sur leurs listes d'abonnés, et les clients de
+ces établissements forment la majorité de leurs lecteurs; ceux-là
+surtout qui s'intitulent «indépendants», et portent le plus le chapeau
+sur l'oreille en parlant aux rois et aux ministres... patients, sont
+dans la dépendance la plus absolue de ces débitants.
+
+
+Il serait temps que l'on prît un parti,--les ouvriers sont aujourd'hui
+bien et dûment empoisonnés,--je parle de ceux qui s'intitulent
+«travailleurs» et ont pour «signe particulier» qu'ils ne travaillent
+pas.
+
+On veut passer, on passe aujourd'hui à ceux qu'il y a trois ans on
+appelait si dédaigneusement «les ruraux».
+
+A ceux dont le bon sens plus robuste, les appétits moins surexcités,
+semblaient devoir résister plus énergiquement.
+
+
+Voici comment se crée la _chambrée_: Quelques jeunes paysans
+s'assemblent, jaloux de _faire les hommes_, en exerçant leur droit de
+réunion. Dans le peuple, être membre d'une chambrée, c'est revêtir une
+sorte de robe virile; on dit: «En telle année je faisais ou ne faisais
+pas encore partie de la chambrée.» A ce noyau, se joignent quelques
+membres dissidents d'une autre société, et on choisit le nom que
+portera désormais l'association. Quelquefois on la met sous le vocable
+d'un saint considérable du pays: _Saint Hermentaire_ ou _saint
+Auxile_; sous le règne d'un préfet à poigne, on choisit habilement un
+nom qui puisse rendre l'administration clémente et l'autorisation
+facile. On s'appelle alors: _Les amis de l'ordre_, ou _Les enfants de
+la paix_. Mais un beau titre pour une chambrée, un de ces titres qui
+excitent l'envie et l'admiration des sociétés rivales, c'est celui que
+personne ne comprend: _Les amis du progrès_, c'est bien; _La
+philanthrope_, encore mieux; _Les droits de l'homme_, voilà ce qui
+peut s'appeler un nom!
+
+_La chambrée_, ou pour parler comme les gens de Provence, _la
+Chambre_, que l'on appelle aussi _la Société_, est baptisée; la
+préfecture a donné l'autorisation, on a loué dans la vieille ville une
+chambre et une cuisine, il ne reste plus qu'à acheter le mobilier
+commun: quelques tables grossières, quelques brocs, verres et poêlons,
+et quatre de ces antiques lampes provençales, des _vioro_, composées
+d'un pied de fer ou en terre surmonté d'une boule de verre pleine
+d'huile, dans laquelle trempe une mèche fumeuse; puis, au jour de
+l'inauguration, chaque membre arrive, portant sur sa tête une chaise
+qui reste sa propriété individuelle. Quant au service, il est fait à
+tour de rôle par chacun des associés qui prend alors le nom de
+semainier.
+
+Au début, _la Chambre_ n'était qu'un lieu de réunion où les
+cultivateurs venaient, après une journée bien remplie, attendre
+l'heure du coucher et vidaient un verre de vin en causant de
+l'apparence des récoltes et du prix des denrées. Puis, l'hiver,
+pendant les _derniers jours_ (les jours gras, les derniers jours... de
+carnaval), la partie jeune de l'Assemblée se cotisait, louait un
+tambourin. On amenait le soir les soeurs et les filles, et tout ce
+monde dansait gaiement; les couples _carégnaient_ (c'est le flirter
+des Anglais), et bien des contre danses se terminaient par un mariage
+après la récolte des olives.
+
+C'était l'âge d'or de la chambrée; mais un jour, une des fortes têtes
+de la réunion, un jeune, qui avait _uno grosso litturo_ (une grosse
+lecture, beaucoup d'instruction), apporta un journal et lut à haute
+voix un article dans lequel il était dit: «Que l'avenir appartenait
+aux travailleurs, que le peuple qui cultivait la terre avait le droit
+de la posséder et qu'il fallait déclarer une guerre à mort à l'infâme
+capital.»
+
+Les vieux comprenaient de temps en temps, et hochaient la tête sans
+rien dire, les jeunes couvraient d'un murmure flatteur la voix du
+lecteur.
+
+Celui-ci, fier de son succès de lettré, recommença les jours suivants.
+Peu à peu, il eut des envieux et des imitateurs; tous ceux qui avaient
+fréquenté pendant six mois l'école des frères, et qui déchiffraient la
+lettre moulée, se mirent à lire et à commenter les plus mauvais
+journaux, et l'un d'eux amena un soir le fameux M. Raynaud, dit
+_mangegalline_, épicier failli et l'un des chefs du parti rouge.
+
+M. Raynaud vint débagouler, en provençal, tous les lieux communs,
+toutes les rengaines qui traînent sur les tables d'estaminet. Il avait
+l'éloquence facile du fainéant qui a beaucoup bavardé et la mémoire
+ornée d'articles de journaux, et quand il s'était embarqué trop
+légèrement dans une phrase dont il ne pouvait sortir, il la finissait
+brillamment en français. L'auditoire ne comprenait plus et se
+regardait émerveillé en murmurant: «Aquéou charro ben», «Celui-là
+parle bien.» L'orateur emporta tous les suffrages en dépeignant le
+propriétaire, le maître, avec une ironie charmante, en plaignant le
+paysan de son dur travail et en appelant les sociétaires: «frères», ce
+qui lui gagna tout particulièrement le coeur de Basset, dit _Pati_
+(cloaque), cureur de puits de son état.
+
+Il revint plusieurs fois, M. Raynaud; il affilia la société à
+_l'Alliance républicaine_ ou à toute autre forme de la Sociale, et
+pour séduire ces pauvres gens qui ne savaient pas lire, il surexcita
+tous les besoins de luxe, tous les instincts mauvais. Et quoi qu'ils
+en disent dans leurs journaux, quelles bourdes les émissaires du parti
+républicain répandent dans le peuple! quelles grosses sottises ils
+lui font avaler!--Ainsi, il est parfaitement sûr que le paysan croit
+que si la vraie république, _la sainte, venait_, son bourgeois irait
+piocher la vigne, pendant que lui, Gros-Pierre, magnifiquement couvert
+d'une redingote marron, le regarderait suer au soleil, tout en buvant
+de la limonade gazeuse sous un olivier.
+
+Ce levain de haine contre celui qui possède se traduit dans les
+chambrées d'une façon originale et naïve. Dans le langage plaisant, on
+affecte de parler du propriétaire comme s'il était le fermier et du
+fermier comme s'il était le maître.
+
+--«Dis donc, Nique? (Dominique), ton fermier s'est marié.
+
+--Eh! oui, Zozelé.
+
+--Sais-tu qu'il a pris une _poulido fumello_ (une jolie femme).»
+
+Et la conversation continue souvent d'une façon obscène.
+
+Car le jeune paysan est devenu débauché; au lieu de faire la cour à sa
+promise, sous le grand ormeau du marché, aux veillées du soir, il
+court à la chambrée se gaver d'échaudés et de foie de porc à la poêle,
+mets qu'il croit luxueux, et s'en va chercher, pour finir sa nuit,
+des amours au rabais.
+
+--«Que voulez-vous,--disait l'un d'eux un jour,--nous faisons les
+riches autant que nos moyens nous le permettent.»
+
+
+Aussi, la chambrée qui, au début, ne s'ouvrait que le soir, est tout
+le jour occupée par quelques oisifs. Dans nos villes du midi, les
+_travailladous_, les travailleurs de terre, habitent en grand nombre
+dans ce qu'on appelle partout la vieille ville. Tous les matins, ils
+partent pour aller aux environs cultiver le morceau de bien qui leur
+appartient en propre ou qu'ils tiennent à moitié du petit bourgeois;
+d'autres, exploitant des terrains plus importants et plus éloignés,
+restent dans les fermes. Qu'un nuage passe sur le soleil et laisse
+tomber quelques gouttes de pluie, le paysan quitte sa charrue et
+rentre à la maison.
+
+--«Eh bien, tu ne fais rien, dit la femme?
+
+--_Tè!_ tu veux que je travaille par un temps pareil? A quoi bon se
+laver la peau pour les maîtres.
+
+--Mais c'est bien pour toi aussi.
+
+--Va bien. On sait ce qu'on sait; si le bien nous appartenait... M.
+Raynaud nous parlait l'autre jour...
+
+--Qu'est-ce qu'il disait encore ce ruiné?
+
+--Il disait que la terre... que c'est nous... que, enfin, il faut
+nommer Gambetta, et que tout ça changerait.
+
+--Ton bavard de M. Raynaud, je voudrais que le diable...»
+
+La ménagère bougonne, le mari siffle un air, va _se changer_ et part
+pour la chambrée, brandissant fièrement le parapluie de cotonnade
+rouge, signe du ménage cossu. Au bout d'un quart d'heure la pluie
+cesse, le soleil reparaît. «Heu! dit notre homme, à présent que je me
+suis _détourné_ (dérangé du travail), autant vaut que j'aille voir les
+amis.»
+
+Il arrive à la société, trouve nombreuse compagnie, parle, fume, boit,
+mange du foie grillé, joue sa quote-part contre celle du voisin, perd,
+continue à jouer et rentre chez lui à une heure avancée, un peu gris
+et ayant perdu quinze ou vingt francs de mangeaille et de boisson.
+
+Le lendemain, il se lève brisé, ayant comme on dit dans le peuple «mal
+aux cheveux et froid aux yeux» il ne met pas de coeur à la besogne,
+maudit le bourgeois, et se promet de voter pour MM. Cotte et Gambetta
+qui doivent le mener par la république dans ce pays de cocagne où on
+boit toujours du bleu sans être saoul, où on mange du foie de porc à
+la poêle toute la journée.
+
+Et essayez de démontrer au paysan qu'on le trompe, qu'on le bafoue,
+qu'il ne doit pas, dans son intérêt même, voter pour MM. tels et tels
+qu'il ne connaît pas.
+
+Il vous répondra:
+
+--«_Voui, voui_, mais si je ne vote pas pour lui, les autres diront
+que j'ai peur, que je trahis, et je ne pourrai plus paraître.»
+
+Et un monsieur Ferouillat se trouve député.
+
+ L. B.
+
+
+Voilà le mal,--mais quel est le remède?
+
+Car, fermer les chambrées ne suffit pas,--à l'habitant des champs
+comme à l'habitant des villes--il faut des distractions, des plaisirs.
+
+Eh bien, il suffit de se rappeler,--et de substituer des plaisirs
+amusants, à des plaisirs ennuyeux.
+
+Il faut remettre en honneur et à la mode les jeux d'adresse et
+d'exercice,--la paume, le ballon,--les boules,--la course,--le
+saut,--la natation, etc.--Il faut exciter l'émulation par des prix
+capables d'être désirés, des prix distribués dans des fêtes
+périodiques, auxquelles on donnerait un éclat joyeux,--la fête des
+semailles, la fête de la moisson,--la fête des vendanges,--et bien
+d'autres.
+
+Surtout dans ces pays envahis aujourd'hui par la politique,--dans ces
+pays que la Providence avait voulu rendre heureux entre tous, en
+donnant à la terre une parure plus variée et plus parfumée, et aux
+habitants des besoins peu nombreux et faciles à satisfaire.
+
+Où c'est un état de cueillir des roses,--et des fleurs d'orangers.
+
+Dans ces pays qui font penser à ce que les Maures disaient de
+Grenade,--que «le Paradis est placé précisément dans la partie du ciel
+qui est au-dessus de Grenade».
+
+Dans ces pays où le mauvais temps est si rare, qu'on le demande...
+«histoire de changer».
+
+Et les _festins_,--les _romérages_,--la danse au son de la musette et
+du tambourin;--ces fêtes où les femmes et les filles, aujourd'hui
+laissées injustement et tristement à la maison, ont leur part,--et
+dont elles font l'ornement, le charme, la politesse... et même la
+police;--car vos bêtes de cafés, de cabarets, de chambrées, excluent
+les femmes de vos divertissements, les femmes dont la présence et la
+société vous civiliseraient et vous dégrossiraient;--tandis que vos
+réunions d'hommes, vos clubs, vos chambrées, vous font retomber en
+sauvagerie.
+
+C'est devant les femmes que les jeunes gens disputeraient les prix des
+jeux d'adresse et d'exercice,--et leur présence doublerait la valeur
+des prix.
+
+
+Il faudrait aussi que les curés fissent leur part dans cette
+régénération,--non pas comme on essaye de le faire aujourd'hui en
+exhumant de vieilles superstitions,--en s'occupant de dogmes obscurs
+et de miracles trop clairs,--qui écartent beaucoup de gens des
+cérémonies de l'Église.
+
+En se bornant à la morale,--dans laquelle il ne peut y avoir ni
+sectes, ni hérésies, en cessant de prêcher contre la danse,--qui,
+après tout, vaut mieux que le cabaret, le café, les chambrées et la
+politique.
+
+Il faudrait que, échappant à l'influence des avocats et autres commis
+voyageurs en politique, chaque ville, chaque village, n'eût à nommer,
+en fait d'élections, qu'un habitant de la ville ou du village, qui
+irait voter au chef-lieu.--Un délégué qu'on connaîtrait depuis sa
+naissance et qui connaîtrait le pays et les intérêts qu'il doit
+représenter et défendre.
+
+Mais qui s'occupe de cela?--Tout le monde est absorbé par la «question
+politique», c'est-à-dire les intrigues, les manoeuvres, les
+menées,--pour se hisser au pouvoir et à l'argent, ou pour y pousser
+des associés et complices qui ont promis de partager.
+
+
+La république est la forme de gouvernement la plus équitable, la plus
+puissante, la plus noble de toutes. Elle peut admettre sans
+révolutions, sans sinistres, sans désastres, tous les progrès, toutes
+les modifications; elle peut même, grâce à son élasticité, satisfaire
+aux caprices des «Athéniens couronnés de violettes» [Greek: athênaioi
+iostephagoi]--sans exposer le pays à des convulsions.
+
+De plus, il semble que ce soit aujourd'hui le seul gouvernement
+possible pour la France, cet ingouvernable pays,--et qu'on y descend
+par la force invincible des choses,--il semble que les obstacles ne
+peuvent que retarder, de temps en temps, le cours de ce fleuve,
+l'obliger à décrire quelques méandres, ou à briser ou surmonter ces
+obstacles en grondant et écumant.
+
+Seule la république ne renverse absolument les prétentions et les
+espérances de personne, elle ne fait que les ajourner, puisque la
+carrière reste sans cesse ouverte.
+
+
+Mes préférences raisonnées sont donc pour la république.
+
+Mais, il y a à la république un obstacle puissant, terrible, peut-être
+invincible,--qui l'a déjà fait échouer deux fois, et paraît s'occuper
+fort de la faire échouer une troisième,--c'est le parti soi-disant
+républicain.
+
+Et aucun des autres partis n'est en réalité aussi hostile, aussi
+mortel à l'idée républicaine que le parti soi-disant républicain.
+
+C'est qu'il n'y a que peu ou point de républicains,--c'est que presque
+tous ceux qui se disent républicains et qui sont du «parti
+républicain», ont sur la république les idées les plus fausses, les
+plus absurdes, les plus injustes, les plus dangereuses, les plus
+saugrenues.
+
+D'abord, ils prétendent rester «parti» même sous la république;--la
+république, selon eux, _appartient_ à quelques groupes d'_ayant faim_
+et d'_ayant soif_, rassemblés autour d'un certain nombre de
+bavards;--à peine au pouvoir ils se divisent entre eux les places, les
+fonctions, les traitements surtout, sans aucun souci des capacités, de
+l'intelligence, des études, du caractère;--c'est une horde victorieuse
+qui se partage, ou plutôt s'arrache le butin.
+
+Si bien qu'on peut dire de ce parti républicain--qui achève en ce
+moment de mettre à mort la troisième république, ce que je disais un
+jour d'une certaine ville: «Climat heureux, végétation luxuriante,
+ciel de saphir, un paradis où il n'y a, comme dans le paradis de la
+Genèse, que quelque chose de trop, les habitants.»
+
+Nous voyons encore aujourd'hui les «chefs de ce parti» refuser
+publiquement de couper la queue de voleurs, d'assassins,
+d'incendiaires, qui forment dans leur armée le corps sur lequel ils
+comptent le plus.
+
+Nous voyons ces chefs avides, ignorants, lâches, tout prêts à
+recommencer ou à laisser recommencer et la terreur de 1793, et la
+terreur de 1871.
+
+Si bien que nous sommes dans cette triste et presque inextricable
+situation:
+
+«La république est aujourd'hui la seule forme de gouvernement
+possible, et elle est impossible.»
+
+ Il vaut mieux tirer à la rame
+ Que d'aller chercher la raison
+ Dans les replis d'une anagramme.
+
+ COLLETET.
+
+Un journal bonapartiste racontait dernièrement que la _Gazette de
+France_, dans son numéro du 14 décembre 1848, s'était amusée à faire
+une anagramme.
+
+Elle avait fait remarquer qu'avec les lettres qui composent les mots:
+
+ _Louis-Napoléon Bonaparte_,
+
+On pouvait écrire:
+
+ _Elu par la nation._
+
+«Tout est dans tout», avec les 24 lettres de l'alphabet on peut écrire
+l'Iliade et l'Odyssée et même le toast de M. Piccon, ce n'est pas la
+première fois que l'on s'amuse à de pareilles puérilités.
+
+
+La ligue trouva, dans _Henri de Valois_, vilain Hérodes.
+
+Comme anagramme, c'était mieux réussi que celle de la _Gazette de
+France_, parce que toutes les lettres d'une phrase étaient employées
+dans l'autre, tandis qu'après l'opération de la _Gazette_ il en reste
+six ou sept qui n'ont rien de fatidique.
+
+Après le 18 brumaire, car ces prédictions ont malheureusement coutume
+d'être faites après les événements, on trouva dans les mots:
+
+_Révolution française_,
+
+_Un Corse la finira_,
+
+Et il ne restait que de quoi faire le mot _veto_, alors à la mode.
+
+
+Plus près de nous, sous le règne de Louis-Philippe,--un ami, un
+rédacteur de la _Gazette de France_, qui depuis se brouilla fort avec
+elle, M. Antoine Madrolle,--se livra à des exercices de ce genre très
+curieux;--il commença par écraser les Algériens d'une terrible
+anagramme, c'était son arme favorite.
+
+«_Algériens_, dit-il, ont pour anagramme heureux, _galériens_.»
+
+Puis il passe à Napoléon Ier, il faut dire qu'alors Napoléon Ier était
+détrôné depuis vingt-cinq ans, et mort depuis dix-neuf ans.
+
+
+M. Antoine Madrolle trouva l'histoire de Napoléon dans l'Apocalypse de
+saint Jean (ix.-11) où on lit: «l'Ange de l'abîme s'appelle
+
+Apolyon»
+
+Et dans Jérémie, v.-6,
+
+«Le lion des forêts ([Greek: napoleôn]) les frappa.»
+
+De Apolyon, il est d'ailleurs facile de faire Napoléon,--en ajoutant
+[Greek: neon] _nouveau_, _neapolyon_, nouvel ange de l'abîme.
+
+Et ensuite il décomposait le nom en retranchant chaque fois une
+lettre.
+
+ Napoleôn -- [Greek: neapoleôn] -- nouvel ange de l'abîme
+ .apoleôn -- [Greek: apoleôn] -- détruisant
+ ..poleôn -- [Greek: poleôn] -- des cités
+ ...oleôn -- [Greek: oleôn] -- le lion
+ ....leôn -- [Greek: leôn] -- des peuples
+ .....eôn -- [Greek: eôn] -- allant
+ ......ôn -- [Greek: ôn] -- étant
+
+Puis en intervertissant un peu l'ordre des mots, on obtenait pour
+résultat:
+
+«Napoléon, le nouvel ange de l'abîme étant le lion des peuples, allait
+détruisant les cités.»
+
+
+Ce n'est pas tout, M. Madrolle, passant du grec au latin et de
+l'anagramme à l'acrostiche, et prétendant que:
+
+«Il n'est pas d'enfantillages pour la Providence», ajoutait qu'on
+aurait pu prévoir l'anéantissement de la famille entière des
+Bonaparte,--puisque chacune des lettres initiales de leurs noms forme
+le mot _nihil_, rien.
+
+ [N] apoléon
+ [I] osephus
+ [H] ieronimus (Jérôme)
+ [I] oachimus (Joachim Murat)
+ [L] udovicus et Lucianus.
+
+Après avoir livré ces belles choses à la publicité, M. Madrolle veut
+montrer qu'il ne frappe pas que sur les morts, il rappelle qu'il a
+houspillé sévèrement ses amis de la _Gazette de France_, de _la
+Quotidienne_, de _l'Ami de la Religion_, des _Débats_, etc.
+
+Je ne parle pas des journaux libéraux, ça allait de soi-même.
+
+«_Ce sont_, dit M. Madrolle en parlant des journaux légitimistes et
+religieux, _toutes choses dont j'aime, dont j'ai embrassé récemment
+encore les personnes,--mais l'attaque et même l'indignation, la haine
+selon la charité est la plus grande des charités_.»
+
+
+Il n'est pas sans intérêt de voir M. A. Madrolle accuser les
+légitimistes, les Dahirel de son... temps, de «provoquer le
+radicalisme et les révolutions».
+
+«A la tête des journaux, dit-il, qui provoquent le radicalisme et les
+révolutions, cette _Gazette_ usurpée _de France_, laquelle
+transformant sa soutane en bonnets rouges, et faisant de la _réforme_
+en rabat, s'est toujours mise et lourdement aux genoux de tous les
+pouvoirs qu'elle a redoutés pour elle-même (voy. l'histoire des
+variations de la _Gazette_ par M. Crétineau-Joly).
+
+»_L'Ami de la Religion_, assez discrédité, même dans le clergé, pour
+mériter l'épithète de _bedeau_ de la littérature, dont il devrait être
+ecclésiastique, _L'ami de la Religion_, qui suffirait pour affadir la
+religion, comme la _Gazette_ affadirait la France, etc.
+
+»_La Quotidienne_, manufacture de coteries dans les coteries, de
+commérages, de michauderies,--de colportage d'actions de 25,000
+francs, aujourd'hui cotées à 5 francs,--et se prétendant, aujourd'hui
+qu'elle est _passée_, le _Journal de l'Avenir_.
+
+»Et le _Journal des Débats_... le _Julien_, le _Juif_, le _Judas_...
+etc[6].»
+
+ [6] _La grandeur de la patrie et ses destinées_, par A. Madrolle.
+
+Saperlipopette... ça n'est pas de main-morte.
+
+M. Veuillot ne fera pas mieux le jour où il se brouillera avec ses
+amis d'aujourd'hui, ce que ne considéreront pas comme impossible ceux
+qui ont lu dans les _Guêpes_ l'histoire de quelques-unes de ses
+«variations» à propos de la république et de la royauté.
+
+
+Lorsqu'il fut question de l'annexion de Nice et de la Savoie à la
+France, je m'y montrai très opposé dans divers écrits que je publiai
+alors.
+
+Je suis ennemi irréconciliable des conquêtes, des annexions, etc., et
+cela autant dans l'intérêt des conquérants que des conquis, des
+«annexants» que des annexés.
+
+Je crie alors aux conquérants et aux «annexants,» aux rois cueilleurs
+de palmes et moissonneurs de lauriers: «Mais, malheureux, vous en avez
+déjà trop de pays et de sujets pour la façon dont vous les gouvernez.
+
+»Vous faites entrer malgré elles dans votre famille des populations
+qui seront ennemies pendant cent ans, etc.»
+
+Je conseillai donc alors aux habitants de Nice de bien réfléchir, de
+comprendre qu'ils allaient renoncer à être Italiens au moment où
+l'Italie renaissait,--pour devenir Français au moment où la France
+voyait la liberté s'endormir pour un temps sous l'empire.
+
+Je leur disais: «On va vous consulter, je sais bien quelles influences
+on fera agir,--mais si vous mettez résolument dans les urnes un nombre
+de NON considérable, on n'osera pas vous annexer.»
+
+J'ai encore un écrit signé de noms très honorables que m'adressa
+alors, pour me remercier, une commission italienne.
+
+
+L'annexion néanmoins fut prononcée à une immense majorité;--je pris
+alors la parole dans les journaux du pays, et je dis: «Vous l'avez
+voulu, la chose est faite;--comme cette situation ne pourrait plus
+changer sans honte ou sans désastres pour la France, vous trouverez
+tous les Français et moi-même, si contraire au principe des annexions,
+résolus à maintenir celle que vous venez d'accepter.»
+
+
+La ville de Nice, depuis son annexion, a sous certains rapports acquis
+de grands développements.--Quelques habitants constituent encore, il
+est vrai, un parti _séparatiste_,--ce parti comme beaucoup d'autres
+partis, compte un petit nombre d'esprits honnêtes, convaincus, élevés,
+mais aussi des gens qui aiment mieux être mécontents d'un gouvernement
+quelconque, que d'être mécontents d'eux-mêmes,--qui se plaisent à
+attribuer au gouvernement français, comme ils l'attribueraient demain
+au gouvernement italien, les résultats de leur paresse ou de leur
+incapacité.--Si ce parti italien a fait sans grand danger quelques
+tentatives de désordre,--ces tentatives sont dues aux suggestions d'un
+ou deux hommes qui, après avoir favorisé traîtreusement l'annexion,
+ont dû à cette opération une fortune rapide et scandaleuse, et
+feignent, pour se faire pardonner, par certains aveugles, moins la
+trahison que la fortune, une haine irréconciliable, mais prudente
+contre la France.
+
+
+Or, un de ces jours derniers, un des députés des Alpes-Maritimes,--_il
+signor Piccone_,--a mis en lumière un grand et triomphant argument
+contre les banquets politiques, la faconde des balcons d'auberges et
+l'éloquence entre deux vins.
+
+Il y a bien longtemps que je me suis élevé contre cette sotte idée de
+traiter des affaires et de la fortune d'une nation dans un lieu, et
+dans une situation où personne ne voudrait traiter de l'achat ou de la
+vente d'un porc ou d'un sac de blé,--idée que j'avais traduite ainsi:
+«La patrie est en danger, mangeons du veau.»
+
+Les Français ont été sévèrement punis pour «le crime du veau», comme
+dit la Genèse; c'est à un banquet imaginé par de grands citoyens qui
+n'ont pas osé y assister, qu'est due la révolution de 1848, et ensuite
+l'Empire, et ensuite la guerre contre la Prusse et la Commune.
+
+Toujours est-il que M. Piccone est un avocat déjà âgé, qui a voté pour
+l'annexion, ou l'a acceptée, puisqu'il a sollicité et obtenu l'honneur
+de représenter, dans une assemblée française, les Alpes-Maritimes, et
+a prêté serment à cette occasion.
+
+De plus, lors de son entrée à l'Assemblée de Tours, le 9 mars 1871, il
+a publiquement protesté de son dévouement à la France et affirmé que
+c'était lui faire une grande injustice que de le croire séparatiste,
+etc.
+
+Eh bien, cet honorable représentant,--un des jours de cette semaine,
+s'est trouvé à un banquet, où, malgré les instances de quelques amis,
+il a cru devoir prendre la parole; voici les choses que les auditeurs
+qui se sont cru le jouet d'un rêve, ont entendu sortir d'une bouche
+d'ordinaire prudente et qui a prononcé, en d'autres temps, des paroles
+complètement contraires:
+
+«En présence de ces chers compatriotes italiens, mon coeur tressaille
+de joie, et je sens renaître en moi toutes mes aspirations et tous mes
+sentiments italiens.
+
+»J'ai la ferme confiance que, _dans un temps que je ne crois pas
+éloigné_, cette belle Nice, cette Iphigénie, cette héroïque sacrifiée,
+cette rançon de l'indépendance italienne, _reviendra à sa vraie
+patrie_. Pour cela, je serais prêt à sacrifier tous mes intérêts et
+ma famille, et vous savez si je l'aime!
+
+»Si, pour ce beau jour, je n'étais plus de ce monde pour saluer le
+retour de Nice à la mère-patrie, mes cendres électrisées, j'en suis
+certain, renaîtraient pour me permettre de prendre part à la fête
+commune!»
+
+On assure que, le lendemain, M. Piccone a été bien étonné lorsqu'il a
+vu son toast imprimé;--il a compris sans doute qu'après une pareille
+incartade, il ne pouvait guère s'empêcher de donner une démission que
+la Chambre devrait lui imposer.
+
+Et comme c'est, paraît-il, un homme pas méchant, inoffensif et assez
+aimé,--j'ai cru devoir prendre sa défense, en faisant savoir en France
+que le repas était assez avancé, qu'il faisait chaud, et que les vins
+du pays tels que le _Bellet_ et le _Braquet de Bellet_ sont
+extrêmement capiteux.
+
+
+L'affaire du député Piccon--«qui s'est noyé dans un verre de vin comme
+d'autres mauvais nageurs se noient dans un verre d'eau» n'a été, pour
+Bergondi, que la goutte qui a fait déborder le vase.
+
+Je me rappelle un exemple étrange d'un suicide déterminé ainsi et
+d'une façon plus extraordinaire, par un incident cette fois
+insignifiant.
+
+J'ai connu un peintre, élève d'Isabey--appelé Eugène de R*** ayant
+lui-même quelque talent, mais une paresse qui annulait ce talent; il
+avait éprouvé et supporté sans plier à peu près tous les malheurs
+imaginables;--il était pauvre, harcelé par des créanciers; une femme
+qu'il aimait et qui, par son travail,--elle donnait des leçons de
+piano,--avait apporté une sorte d'aisance momentanée dans la maison,
+avait pris un amant et avait mis E. de R. à la porte.
+
+Il n'avait pas bronché;--il fumait sa pipe avec la même sérénité, ne
+se plaignait jamais--et on n'avait pas vu diminuer une certaine gaieté
+calme et froide qu'il possédait.
+
+Un jour il va se promener à Saint-Germain--avec l'intention de rentrer
+dîner à Paris--il monte au pavillon de Henri IV sur une espèce de
+tour--se fait servir de la bière et allume sa pipe;--là il s'oublie,
+et tout à coup entend siffler une locomotive qui part en se couvrant
+d'un panache de fumée, c'est le train qui devait le ramener à Paris.
+«Ah! s'écria-t-il, c'est trop fort, c'est trop.....» il se jette la
+tête en bas du haut du pavillon et se brise le crâne sur le pavé.
+
+Il avait du malheur, du guignon, ce qu'il en pouvait porter, ce qu'il
+en _tenait_--cette goutte faisait déborder le vase.
+
+
+Romieux, du temps qu'il était journaliste, disait: «Les journaux
+quotidiens ont un défaut, c'est qu'il faut les faire tous les
+jours--la veille, comme le veau froid.»
+
+Voyez aussi les grands carrés de papier s'évertuer à remplir le vide
+que leur fait la prorogation;--comme les Sept sages du _Banquet_ de
+Plutarque, ils se proposent mutuellement des énigmes, des charades,
+des _devinettes_;--quelques-uns vont jusqu'à s'intercaler à la
+littérature, et rendent compte d'ouvrages dont l'auteur ou le libraire
+ont déposé à leurs bureaux les «deux exemplaires» d'usage, depuis six
+mois.
+
+
+De là l'importance donnée à l'incident de Piccon.
+
+Un toast ridicule d'un vieil avocat léger qui avait bu.
+
+Les journaux sont tombés sur cette proie, selon une locution
+populaire, comme «misère sur pauvreté».
+
+Piccon est célèbre, Piccon est illustre, Piccon est aujourd'hui connu
+du monde entier, et il serait renommé aux prochaines élections si on
+admettait le système de M. de Girardin, c'est-à-dire plus de
+département, plus de circonscription;--chaque électeur mettant sur son
+bulletin un seul nom,--et les six cents Français dont les noms
+auraient réuni le plus de suffrages envoyés à l'Assemblée.
+
+C'est un des rêves les plus saugrenus qu'ait jamais faits «le premier
+de nos publicistes» comme l'appellent certains journalistes, donneurs
+de sobriquets, qui dînent chez lui.
+
+Je ne traiterai pas sérieusement cette idée peu sensée, je n'y ferai
+que deux objections: la première, c'est qu'il y a pour les
+départements, pour les arrondissements des intérêts particuliers et
+locaux qui doivent être représentés et défendus--et dont ces
+notoriétés prises à même la France, et presque toutes à Paris, ne
+sauraient pas le premier mot.
+
+La seconde est qu'il n'y a pas six cents hommes qui soient connus par
+tout le monde en France, que les suffrages tomberaient sur un petit
+nombre de noms connus et surtout de noms à la mode,--les lions du
+moment,--par suite de quoi on enverrait à la Chambre six cents
+Parisiens,--si, par hasard, ce que je ne crois pas, on en trouvait six
+cents,--dont quatre cents romanciers, musiciens, peintres, sculpteurs,
+journalistes, acteurs, chanteurs, etc., et deux cents phénomènes,
+repris de justice, pas toujours pour la politique,--ou auteurs d'une
+extravagance commise dans la semaine des élections.
+
+Le jeune homme qui a avalé la fourchette serait sûr de son
+élection;--on renommerait l'avocat Piccon, et peut-être M. de Girardin
+qui, depuis son enthousiasme pour la guerre de Prusse qui lui a fait
+en plein Opéra se jeter hors de sa loge en criant: à Berlin! à
+Berlin!--ne pourrait trouver dans un seul arrondissement un nombre de
+naïfs suffisant et n'aurait pas trop d'écrémer toute la France de ses
+crédules.
+
+
+Un avis pour les marchandes de modes et les femmes à court
+d'inventions: ne serait-il pas opportun de rechercher ce que c'était
+que la coiffure _Hurlu-brelu_ dont parle madame de Sévigné? Il est
+vrai qu'elle paraît peu séduite par cette nouveauté d'alors:
+
+«Les coiffures _Hurlu-brelu_, dit-elle, m'ont fort divertie; il en est
+que l'on voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit
+Ninon, à un printemps d'hôtellerie, comme deux gouttes d'eau.»
+
+Ne serait-il pas également nécessaire de retrouver ce que c'était que
+cette «souris qui faisait si bien dans les cheveux noirs» de la
+belle-soeur de madame de Grignon.
+
+Qu'est-ce aussi que «deux petits fers qu'on se mettait à la coiffure»
+et cette mode faisait des martyrs.
+
+_Ces deux petits fers s'enfoncent dans les tempes, empêchent la
+circulation, font des abcès: les unes en meurent, les autres, plus
+heureuses, n'en ont que le visage allongé d'une aune, pâles comme des
+mortes... mais la jeunesse qui revient de loin se remet avec le
+temps._
+
+Rappelons aussi une madame de Montbrun _qui s'entourait et
+s'enveloppait de couronnes--qui trouvait madame de Grignon négligée de
+se montrer sans rouge et de laisser voir la couleur de la chair et des
+petites veines_.
+
+_Elle croit qu'il est de la bienséance d'habiller son visage, et parce
+que vous montrez celui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez
+toute négligée et déshabillée._
+
+Puisque je suis en train de citer, empruntons à Lady Morgan quelques
+lignes sur les modes qu'elle trouva à Paris en 1816.
+
+
+«J'ai souvent, dit-elle, assisté à la toilette de quelques-unes de mes
+amies de France, et je m'amusais beaucoup des questions que leur
+faisaient leurs femmes de chambre sur le sujet important de la
+toilette du jour. «Quelle coiffure madame a-t-elle choisie? Veut-elle
+être coiffée à la Ninon ou à la grecque? Madame est charmante à la
+Sévigné, et superbe à l'Agrippine.» L'humeur de la belle personne
+décide de la parure du jour, et lance dans le monde une fière
+républicaine avec une tête à la romaine, ou une royaliste outrée
+«frisée naturellement» à la Pompadour. «Je suis bien malade
+aujourd'hui,» disait l'aimable Joséphine, qui, malgré son sang, était
+bien Française: «donnez-moi un chapeau qui sente la petite santé.» On
+lui présenta un chapeau pour une santé délicate. «Mais fi donc!
+dit-elle: croyez-vous que je vais mourir?» On lui en apporta un autre
+qui annonçait plus de santé. «Allons, s'écria-t-elle d'un air
+languissant: vous me trouvez donc bien robuste?» Je tiens cette
+anecdote d'une personne de distinction qui était à son lever, qui
+admirait ses vertus, et qui riait de ses caprices.»
+
+J'emprunte à madame de Genlis ce détail, que c'est madame de Polignac,
+favorite de la Reine Marie-Antoinette, qui «imagina la mode de
+rabattre les cheveux de manière à cacher le front, la seule chose
+défectueuse de sa figure--ce qui rendit son visage tout à fait
+ravissant».
+
+
+J'emprunte, et à je ne sais plus qui, ces deux faits que je trouve
+dans ma mémoire:
+
+L'un, qu'il y avait autrefois en France, sous Louis XIV, Louis XV et
+Louis XVI, des dentelles d'hiver et des dentelles d'été.
+
+«Comment, monsieur, dit une femme de la cour à un de ses amis, en
+regardant ses manchettes... de la _malines_ au mois de mai!
+
+--C'est que je suis enrhumé.»
+
+
+On connaît une lettre de Louis XV au maréchal de Richelieu où le roi
+parlant de lui-même à la troisième personne, comme César dans ses
+commentaires, avec cette différence que César, parlant de lui-même,
+dit simplement «César» tandis que Louis XV se désigne par ces mots:
+«Sa Majesté». Dans cette lettre le Roi fait part au gentilhomme, qu'il
+appelait son ami, d'une décision importante qu'il a prise au sujet des
+parasols, question qui avait beaucoup agité la cour.
+
+«Sa majesté, dit-il, a décidé l'affaire des parasols; et la décision a
+été que les dames et les duchesses pourraient en avoir à la
+promenade.»
+
+
+Mon Dieu! chacun veut le salut du pays; mais le mal est que chacun
+veut le faire soi-même avec le titre et surtout le traitement y
+attaché.
+
+
+On a écrit de Rome que «le 9 avril 1874, Sa Sainteté Pie IX a reçu en
+audience publique lady Herbert».--Cette dame, dit la note reproduite
+par plusieurs journaux, après en avoir demandé la permission au
+Souverain Pontife, a «chaussé ses lunettes vertes» et lui a lu un
+discours,--après quoi «elle a offert au Saint-Père une somme de
+quatre-vingt-dix mille francs, produit d'une quête faite en
+Angleterre parmi les jeunes filles pauvres.»
+
+Le pape, disent les journaux qui ont publié ce fait, l'a remerciée
+cordialement «et lui a, à son tour, adressé un discours».
+
+
+Aucun journal ne reproduit ce discours, qu'un hasard heureux et la
+complaisance d'un ami ont mis sous mes yeux.
+
+Il m'est difficile de comprendre pourquoi les journaux, se disant
+exclusivement catholiques, qui donnent parfois une publicité fâcheuse
+à d'autres discours de Sa Sainteté, ont gardé le silence à l'égard de
+celui-ci. En effet, les fidèles ont souvent vu avec chagrin, dans les
+allocutions, dont le chef de l'Église n'est pas avare, un peu
+d'exagération quant à sa prétendue captivité, et un attachement aussi
+puéril que peu chrétien au pouvoir temporel, dont plusieurs de ses
+prédécesseurs au siège de Saint-Pierre ont si malheureusement abusé.
+
+Tandis que le discours que les mêmes journaux ont omis de reproduire
+respire d'un bout à l'autre et le sentiment évangélique le plus pur,
+et le mépris des richesses dont le Christ et ses apôtres et les
+premiers évêques ont donné de si salutaires exemples, et cette
+charité, cet amour des pauvres que l'Homme-Dieu a si éloquemment
+prêches à ses disciples.
+
+J'ai attendu une semaine, croyant chaque jour, mais en vain, voir ce
+discours imprimé--et aujourd'hui je prends le parti de le publier
+moi-même.
+
+
+«Ma chère fille, lady Herbert, a dit le Saint-Père--je vous remercie
+cordialement et je vous charge de remercier pour moi les jeunes filles
+pauvres d'Angleterre du présent que vous m'offrez de leur part.
+
+»A ce sujet, je vous adresserai quelques questions auxquelles je vous
+prie de répondre avec une entière franchise et une complète liberté.
+
+»Vous comprenez, ma chère fille, que mes regards se portent sans cesse
+sur la grande famille qui m'a été confiée, sur le monde chrétien, et
+que, autant qu'il est en moi, je me tiens au courant de ses intérêts,
+de ses besoins, de ses douleurs et de ses joies.
+
+»On m'a dit et j'ai lu d'étranges choses à propos du pays que vous
+habitez.--Ces renseignements sont peu conformes aux apparences, et je
+profite de l'occasion qui se présente pour savoir de vous s'ils sont
+tout à fait inexacts ou exagérés.
+
+»L'Angleterre passe dans le monde pour la plus riche des nations
+modernes;--c'est chez elle, ai-je lu, que le temps et le travail ont
+accumulé le plus de capitaux, créé le plus d'instruments de production
+et conséquemment de richesse et de puissance.--L'Angleterre couvre les
+mers de ses flottes, son pavillon recule son empire jusqu'aux limites
+du monde, toutes les parties du globe sont tributaires de sa marine et
+de ses manufactures;--elle a conquis, dans l'Inde seulement, cent
+vingt millions de sujets qui à la fois travaillent pour elle, et lui
+achètent, de gré ou de force, les produits de ce qu'on est convenu
+d'appeler «la mère patrie» même quand on pourrait l'accuser de se
+montrer quelquefois un peu marâtre;--elle exerce parfois avec une
+énergie extraordinaire une sorte d'épicerie à main armée comme elle
+l'a fait à l'égard des Chinois, «clients malgré eux», qu'elle oblige à
+lui acheter l'opium qui les rend idiots et qui les tue;--l'Angleterre
+semble avoir atteint le plus haut degré de richesse auquel une nation
+puisse parvenir.
+
+»Suis-je bien renseigné?»
+
+Ici l'honorable lady Herbert témoigna par un signe d'assentiment que
+cette opinion, si flatteuse pour sa nation, était fondée sur les faits
+et sur la vérité!
+
+Le Saint-Père continua:
+
+«Mais, est-il vrai également que ce brillant tableau a un triste
+envers? Est-il vrai que la plus riche des nations est en même temps
+celle qui compte le plus de pauvres, et celle chez laquelle la misère
+présente l'aspect le plus déplorable?»
+
+Lady Herbert ne répondit pas.
+
+«Je vais, continua Sa Sainteté, vous répéter ce que j'ai lu et ce qui
+m'a été dit à ce sujet:
+
+»On m'assure que cette nation si riche a la plus grande partie de sa
+population réduite à la misère, et qu'on ne connaît pas la misère
+quand on ne l'a pas vue en Angleterre.--J'ai lu dans une revue
+Britannique, la _Quarterly review_, que la généralité de la population
+chez vous est condamnée à une pauvreté sans remède et ne soutient sa
+misérable existence que par le secours d'une charité que détermine la
+crainte de son désespoir.
+
+»J'ai lu dans _Westminster review_ que le paysan lui-même, moins
+malheureux cependant que l'ouvrier des manufactures, descend par
+degrés vers une situation que bientôt il ne pourra plus supporter.
+
+»J'ai lu que, à une date assez récente que j'ai oubliée, on comptait
+en Angleterre un misérable sur treize individus.--J'ai lu, dans un
+rapport d'un médecin anglais, que les habitations des ouvriers
+pauvres, à Londres même, sont inférieures aux plus sales étables.
+
+»J'ai lu aussi que la misère amène, non seulement les hommes, mais
+aussi les femmes de cette classe, à une hideuse ivrognerie--et que
+cette même misère jette un nombre effroyable de femmes, de filles et
+même d'enfants, dans la prostitution;--un magistrat anglais évaluait
+le nombre des prostituées, à Londres, à 50 000;--un autre, à 80
+000--et M. Talbot, secrétaire d'une société de moralisation, dit
+«qu'il n'y a pas de pays, pas de cités où la prostitution soit
+pratiquée si ouvertement, si systématiquement et avec une telle
+étendue qu'en Angleterre et à Londres»; et il ajoute que «chaque
+année la maladie et le suicide enlèvent à Londres, 8 000 prostituées».
+
+»Dites-moi, ma chère fille, continua le Saint-Père, si on m'a trompé
+ou si ces faits déplorables sont conformes à la vérité.»
+
+Lady Herbert--baissa la tête, rougit et reconnut que ces faits étaient
+vrais.
+
+«Alors, dit le Saint-Père d'une voix énergique, vous allez remporter
+cet argent.--Ne servît-il qu'à sauver chez vous quelques centaines de
+femmes de la misère et de la faim, de l'ivrognerie, de la
+prostitution, il sera employé plus utilement, plus chrétiennement qu'à
+être donné à un serviteur de Dieu--qui est très riche et qui
+d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux l'exemple du Christ
+qui a vécu pauvre toute sa vie--n'a jamais possédé qu'une seule
+robe,--n'avait pas une pierre pour reposer sa tête, et a dit à ses
+disciples, ainsi que le rapporte l'apôtre saint Luc:
+
+
+_Ne vous mettez point en peine de ce que vous mangerez ou boirez, ni
+comment vous serez vêtus._
+
+_Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumônes._
+
+
+»Donc, ma chère fille, lady Herbert, vous allez reporter cet argent
+chez vous et le distribuer avec discernement à vos pauvres
+compatriotes pour en retirer, du moins un certain nombre, et de la
+misère et des vices qu'elle engendre fatalement.
+
+»Sur quoi, au nom de Dieu, je vous donne ma bénédiction apostolique
+pour vous et pour celles qui vous ont envoyée.»
+
+Lady Herbert s'agenouilla devant le Pape, baisa sa mule et remporta
+les quatre-vingt-dix mille francs en Angleterre où ils vont avoir
+l'emploi que le Saint-Père a prescrit.
+
+Il me semble qu'un tel acte et un tel discours méritaient la
+publicité, au moins autant que les cancans politiques rapportés ou
+inventés quotidiennement par les journaux.
+
+
+Il paraît que M. Jules Favre et mon vieux bon et spirituel camarade
+Legouvé s'en vont distribuant le pain de leur parole,--en Belgique.
+
+E. Legouvé n'a pas hérité seulement de l'immortalité de son père, il
+a reçu aussi de lui le culte de la femme et il a accru ce gracieux
+héritage en joignant au culte quelques essais de culture.
+
+La femme, ses charmes, son éducation, son rôle, ses droits, ses
+devoirs, sont sans doute le sujet fécond de ses conférences.
+
+Me Jules Favre, dont l'éloquence a passé de tout temps pour être plus
+aigre que suave,--paraît avoir changé de muse et marche sur les traces
+de Legouvé; mais, en qualité de membre du parti pseudo-républicain et
+d'ex-révolutionnaire, ce qu'il traite surtout, c'est la question «des
+droits»,--ce thème n'est pas sans danger quand on ne considère pas les
+droits comme l'envers des devoirs;--c'est un thème semblable,
+opiniâtrement développé dans les journaux, dans les clubs, aux
+balcons, qui a enivré et empoisonné une partie du peuple
+français,--abêtissant les uns, rendant les autres furieux, tous
+misérables.
+
+
+Je n'ai vu que dans la rue les femmes belges, lorsque, quittant la
+France en 1852, après le crime de Décembre, j'allai serrer la main de
+quelques amis réfugiés en Belgique, où je ne restai que peu de jours,
+pensant avec raison que, puisqu'il fallait quitter la France, il était
+sage de se diriger du côté du soleil.
+
+
+Je ne puis donc savoir quelle est la situation que font aux belles
+belges et les lois et les moeurs de leur pays.--Quant à la France,
+c'est une autre affaire, j'en sais quelque peu plus long.
+
+
+Les femmes, en France, ne possèdent aucune puissance, mais elles en
+exercent une immense;--les lois les traitent en mineures, en enfants,
+les moeurs les traitent en divinités;--du moins, pendant une partie de
+leur vie, pour celles qui ne sont que belles ou jolies, pendant toute
+leur vie pour celles qui ont de l'esprit et de la bonté, et savent
+rester femmes en cessant d'être jeunes femmes,--et continuer à
+dérouler le peloton de leur vie féminine, au lieu de rompre le fil en
+le tendant trop pour essayer d'étirer la partie déjà dévidée.
+
+Les femmes en France ne peuvent rien faire, il est vrai, mais elles
+font tout faire,--à moins qu'elles n'empêchent tout.
+
+Il est des femmes qui réclament amèrement et aigrement les droits,
+parce qu'on ne les a pas mises à même de pratiquer les plus doux des
+devoirs, et qui demandent l'égalité;--je suis tenté de dire:--Et nous
+aussi nous la demandons aux femmes en faveur de leurs tyrans
+idolâtres.
+
+
+L'homme et la femme ne sont que les deux moitiés de l'être
+humain,--une jolie idée mythologique voulait que cet être humain n'eût
+été séparé qu'à la sortie du «jardin des délices», et qu'une
+taquinerie nouvelle eût mêlé toutes ces moitiés comme un jeu de
+cartes, ou comme la fée Grognon dans le beau conte de «Gracieuse et
+Percinet» mêle les plumes de tous les oiseaux que la «belle et
+infortunée» _Gracieuse_ doit réunir par petits tas appartenant à
+chaque oiseau «entre deux soleils».
+
+Les moitiés séparées se sont mises à se rechercher à travers le monde,
+ce qui amène des erreurs, des quiproquos, des essais; mais quand le
+deux vraies moitiés se retrouvent et se réunissent, la vie redevient
+pour elles le «jardin des délices».
+
+Et qui n'a pas un jour rencontré une femme qu'on voit pour la première
+fois, et que cependant on croit reconnaître, et à laquelle, au lieu
+des paroles banales d'une première conversation, on est tenté de dire:
+Enfin! te voilà, et je te retrouve.
+
+Il n'y a que sottise à faire des comparaisons entre l'homme et la
+femme, et des disputes de préséance et de supériorité.
+
+
+A condition que la femme soit bien femme, et que l'homme soit un vrai
+homme,--la femme, en tant que femme, est infiniment supérieure à
+l'homme, qui lui est supérieur, à son tour, dans ses fonctions
+d'homme.--Cette comparaison n'a dû avoir lieu qu'après que certains
+hommes se sont efféminés et ont aimé les bijoux, les dentelles, et se
+sont fait friser,--après que certaines femmes ont essayé de prendre
+des airs et des allures viriles, et d'afficher des idées et des
+sentiments masculins.
+
+La femme a, dans la vie, ses fonctions physiques et morales par
+lesquelles l'homme ne peut la suppléer, et sans lesquelles l'homme est
+un être incomplet;--l'homme a ses aptitudes et ses fonctions que la
+femme ne peut usurper sans devenir ridicule, odieuse, répugnante.
+
+
+L'égalité ne consiste pas à être et à faire tous la même chose;
+l'égalité consiste à s'acquitter également bien, également librement,
+chacun de ses fonctions particulières.
+
+L'homme doit être le ministre des relations extérieures, du commerce
+et de la guerre.
+
+A la femme appartiennent les ministères de l'intérieur et des
+finances.
+
+
+La femme égale de l'homme, c'est la femme du sauvage; lui, va à la
+chasse et à la pêche et rapporte du gibier et du poisson;--elle, fait
+cuire le gibier et le poisson pour les repas,--et coupe, taille et
+coud les vêtements avec les peaux de bêtes sauvages ou la laine des
+troupeaux.
+
+La femme égale de l'homme, c'est la femme du porteur d'eau,--lui est
+dans les brancards, elle accroche sur le côté une sangle avec laquelle
+elle tire une part moindre, mais une part,--sa part.
+
+Mais la femme dont le mari travaille, et qui, elle, ne dirige pas sa
+maison avec une sage économie, ne nourrit pas ses enfants,--passe une
+partie de son temps dans les rues et dans les endroits de réunions, la
+femme qui n'a pour occupation que de «s'habiller, babiller et se
+déshabiller», cette femme-là n'est pas l'égale de son mari. C'est une
+femme «légalement entretenue».
+
+
+Mais je me laisse entraîner,--revenons à notre sujet:
+
+
+La France n'a-t-elle donc plus besoin d'enseignement, que nos
+notoriétés vont professer leurs doctrines à l'étranger?
+
+Tout va-t-il donc chez nous le mieux du monde, que nous ayons le
+loisir de nous occuper d'éclairer et de moraliser les autres, et ces
+pauvres Belges ont-ils tant besoin de nos leçons et de nos exemples?
+
+Hélas! il faut le reconnaître, les Belges sont plus sages que les
+Français, et la preuve c'est qu'ils sont plus heureux;--ils jouissent
+d'une liberté réglée par les lois de façon à ce que la liberté de
+chacun ait pour limite la liberté des autres; et ils obéissent aux
+lois, ce qui est le seul moyen de n'avoir jamais à obéir qu'aux lois.
+
+
+Donc, en fait de bonnes doctrines, de sages leçons, de principes
+salutaires, il ne me semble pas que nous ayons plus que le nécessaire
+et le besoin, et conséquemment ce n'est pas encore le moment de
+travailler en ce genre pour l'exportation.
+
+
+Aux temps racontés par Plutarque, où les rois envoyaient des énigmes à
+deviner aux philosophes, il en est une qui est restée célèbre.
+
+Amasis, roi d'Égypte, conseillé par Bias, répondit à un roi d'Éthiopie
+qui l'avait défié de boire la mer, en mettant pour enjeu plusieurs
+villes et leurs habitants: «Je boirai la mer, mais je ne boirai que la
+mer,--commencez donc par détourner les fleuves et les rivières qui s'y
+jettent.»
+
+Cette solution pourrait s'appliquer au suffrage universel;
+
+Oui, le suffrage de tous peut amener de bons choix et de bonnes
+élections, mais à condition de supprimer les influences étrangères,
+les cabarets, les cafés, les journaux, les clubs, les balcons, etc.
+
+Et vous ne pouvez guères plus supprimer tout cela, qu'empêcher les
+fleuves de descendre à la mer,--alors vous ne pouvez «boire la mer».
+
+
+Mais il faudrait lutter courageusement et opiniâtrément contre ces
+influences;--il faudrait résolument descendre dans l'arène,--aux
+carrés de papier il faudrait opposer des carrés de papiers;--aux
+images des images, aux orateurs des orateurs;--aux associations des
+associations;--aux conjurations des conjurations;--à des troupes
+disciplinées des troupes disciplinées.
+
+Il ne suffit pas de suspendre, de supprimer des journaux, de saisir
+des images, de défendre des réunions. Il faudrait écrire d'autres
+journaux, dessiner d'autres images, provoquer d'autres réunions.
+
+J'ai dit plus d'une fois, après avoir étudié toute ma vie ces
+questions, comment il serait facile aux soi-disant conservateurs de
+battre leurs adversaires sur le terrain de la presse,--mais où sont
+les conservateurs?
+
+
+Ah! si la société était franchement divisée en deux camps; l'un
+combattant pour la justice et pour les lois, comme l'autre combattant
+pour la violence et l'anarchie,--la lutte serait pour le moins
+égale,--mais elle ne l'est pas, parce que les ennemis de la Société
+l'attaquent avec ensemble, et se réservent de faire et probablement,
+de se disputer les parts après la victoire et sur les ruines,--tandis
+que les soi-disant conservateurs divisent leurs efforts; chacun veut
+protéger exclusivement sa part déjà faite; personne n'est aux remparts
+de la ville attaquée, chacun se contente de défendre tant bien que mal
+sa propre maison.
+
+Chacun des partis qui, se supposant réunis, s'intitulent
+conservateurs--est aussi éloigné, aussi ennemi pour le moins de ses
+associés que de ses adversaires.
+
+Chacun espère, au jour du naufrage, flotter sur son morceau de bois,
+sur sa bûche; on ne songe pas à faire de toutes ces bûches réunies un
+radeau, une arche qui sauverait tout le monde.
+
+Chacun a son drapeau sous lequel il prétend réunir les autres qui ont
+chacun la même prétention à son égard; on ne comprend pas qu'il ne
+s'agit pas de Henri V, de Bonaparte IV, de Louis-Philippe II, de
+Mac-Mahon I, et de Broglie 0,--qu'il s'agit de la société.
+
+
+La partie serait égale si chacun mettait son drapeau dans sa
+poche,--ou, si c'est un trop grand effort à demander, si on accrochait
+tous les drapeaux à la même hampe--et si, fût-ce sous la culotte
+d'Arlequin, on obéissait résolument à une seule et même tactique, à
+une seule et même discipline.
+
+
+Mais, telle que la bataille s'engage, la partie n'est pas égale--et le
+flot de l'anarchie et de la barbarie gronde et va monter,--il monte
+déjà.
+
+Je suis effrayé de voir que les soi-disant conservateurs reculent
+devant une réforme électorale radicale--et qu'ils s'avancent
+étourdiment à une bataille aussi imprudemment engagée--que la guerre
+contre la Prusse l'a été par l'Empire, sans alliances, sans troupes,
+sans vivres, sans munitions.
+
+
+Je l'ai dit, je l'ai répété sous toutes les formes,--ceux même, et le
+nombre n'en est pas méprisable, qui m'écrivent que j'ai raison,--ne
+font aucun effort sérieux pour mettre en pratique ce qu'ils
+approuvent--et ce qu'ils reconnaissent être une voie de salut.
+
+
+Je reviens donc aux prédications de Me Jules Favre,--le vieux
+diable,--qui depuis quelque temps parle beaucoup de Jéhovah et de la
+Bible--et aux conférences de Legouvé.
+
+Et je dis:
+
+Le suffrage dit universel tel qu'il se pratique aujourd'hui étant
+accepté,--il n'existe aucune raison pour que les femmes soient exclues
+du droit de voter,--du choix des représentants et du gouvernement de
+la France dépendent, pour les femmes aussi bien que pour les hommes,
+et leur liberté et leur fortune,--la fortune et la vie de leurs
+enfants.
+
+Pour qu'elles fussent privées justement du suffrage, il faudrait
+établir que la plus intelligente des femmes est encore moins
+intelligente que le plus stupide des hommes; tandis au contraire que
+la femme naît mieux douée que l'homme;--voyez une petite fille et un
+petit garçon du même âge,--voyez dans les classes sans culture, comme
+la femme est supérieure à l'homme,--voyez comme, dans presque tous
+les ménages d'ouvriers, ceux qui prospèrent sont ceux où la femme
+conduit l'embarcation et «tient la barre».
+
+L'homme, je le veux bien, je le crois même, est plus capable
+d'acquérir, d'apprendre, de se perfectionner,--même en faisant la part
+qu'ont dans cette infériorité relative des femmes, leur tempérament,
+leur éducation et nos moeurs.
+
+Mais dans ce mode de suffrage, où c'est le nombre seul qui
+décide;--les votants des classes cultivées et plus ou moins éclairées
+ne comptent que pour la moindre part de beaucoup. Si on n'arrive pas à
+une réforme électorale sérieuse,
+
+Si on veut continuer à décider tout par le nombre,--de quel droit et
+pour quelle raison enlèvera-t-on le droit de suffrage à la moitié des
+membres de la nation?
+
+Je vote pour le vote des femmes.
+
+
+La France a été,--et est peut-être encore dans une grande perplexité;
+
+On ne savait plus ce qu'était devenu le comte de Chambord.
+
+LE ROY,
+
+Comme disent les journaux rouges, roses, tricolores, etc., se vengeant
+par l'Y de l'U que les journaux légitimistes ont autrefois obstinément
+ajouté ou restitué au nom de Bonaparte, qu'ils écrivaient
+B_u_onaparte,--terribles représailles.
+
+Le Roy avait disparu.
+
+Aucun Dahirel, aucun Brun, aucun Belcastel, aucun Proculus n'affirmait
+l'avoir vu monter au ciel comme Romulus.
+
+Qu'était-il devenu?
+
+On le cherchait comme une épingle,--on le cherchait jusque dans les
+tiroirs.
+
+Certains journaux du P. P. R. s'écrièrent un jour qu'ils l'avaient
+trouvé:
+
+Il est en France!
+
+Il est à Paris!
+
+Il est à Versailles!
+
+Un d'eux donna même son adresse exacte, le roi est chez M. de la
+Rochette, rue Saint-Louis, numéro 3.
+
+A quoi un journal henriquinquiste répondit:
+
+M. de la Rochette ne demeure pas rue Saint-Louis, mais rue Colbert.
+
+Alors c'est qu'il est chez M. de Vaussay.
+
+Il n'est pas chez M. de Vaussay.
+
+Alors il est à Paris, quartier de François Ier, tout près d'un
+couvent.
+
+Il est chez les pères rédemptoristes,--il est à Dampierre, chez la
+duchesse de Luynes,
+
+Il est à Vienne,
+
+Il est à Froshdorff,
+
+Il est à Nanterre,
+
+Il était hier matin au père Monsabré.
+
+Il était hier soir à la _Fille de Madame Angot_.
+
+On l'a vu aux courses,--il se cache dans l'égout collecteur,--non,
+dans un souterrain des Tuileries,--il est déguisé en turc,--non, en
+joueur d'orgue,--non, en dame de la halle,--vous vous trompez tous...
+il s'est blotti dans l'armure de François Ier,--non, je l'ai reconnu
+sous l'habit d'un huissier de la Chambre des députés.
+
+Et, encore aujourd'hui, les uns disent: il n'est et n'a été nulle part
+des endroits désignés,--il n'a revêtu aucun des déguisements cités.
+
+Et les autres disent: il a habité, il a revêtu tour à tour et tous les
+endroits et tous les déguisements.
+
+Je continuerai à traduire ce jeu plus innocent dans les résultats que
+dans ses intentions, par les phases du jeu des échecs.
+
+Le roi blanc à la troisième case du chevalier,
+
+Le roi à la quatrième case du fou de sa dame,
+
+Le roi roque,
+
+Le pion du fou du roi, un pas,
+
+Le fou du roi donne échec,
+
+Le fou prend le fou,
+
+Le fou du roi à la seconde case de son roi,
+
+Le roi à la case de son fou.
+
+
+Sérieusement il n'y aurait peut-être qu'un moyen de mettre d'accord le
+pays presque entier;
+
+Ce serait une _restauration de la légitimité_.
+
+La France à peu près entière se lèverait contre cette restauration.
+
+Il y a trois générations aujourd'hui existantes, dont la première déjà
+clairsemée sur le champ de bataille de la vie,--_rari nantes_--date
+des premières années de ce siècle: toutes trois ont été nourries et
+élevées dans l'horreur de la restauration et du gouvernement dit
+«légitime et de droit divin».
+
+Cette haine invétérée est poussée si loin non seulement par un grand
+nombre de républicains modérés, mais aussi par les bourgeois libéraux,
+qui forment la majorité des esprits en France, que vous les verriez se
+replier sur le parti soi-disant républicain et s'allier aux
+«pétroleurs», plutôt que de subir une nouvelle restauration.
+
+Et,--je ne voudrais fâcher personne, mais l'amour de la vérité et ma
+conscience m'obligent à dire que le projectile le plus employé contre
+une pareille surprise si elle pouvait avoir lieu, serait le «trognon»
+de pommes.
+
+
+Je reçois une fâcheuse nouvelle; un «ami» m'avait envoyé de Rome le
+discours de S. S. Pie IX à Lady Herbert, discours que je m'étais
+empressé de publier, le trouvant de tout point chrétien et
+évangélique. Eh bien! il paraît que cet «ami» n'est pas un ami--que,
+au contraire, il a abusé de ma crédulité,--que ce discours n'a pas été
+tenu, et que Pie IX a tranquillement encaissé les quatre-vingt-dix
+mille francs.
+
+Un journal italien qui se publie à Rome, l'_Italie_, avait,--d'après
+les _Guêpes_,--publié ce discours et avait, comme elles, rendu un
+juste hommage aux sentiments qui l'avaient inspiré.
+
+Mais voilà que la _Voce della Verità_, journal catholique, ou journal
+officiel ou officieux de la cour de Rome, gourmande l'_Italie_ à ce
+sujet.
+
+Je lis en effet, dans ce dernier journal, les lignes que voici:
+
+
+«La _Voce della Verità_ nous a bien diverti hier soir, en nous
+prouvant, par les faits, qu'elle est d'une ingénuité à nulle autre
+pareille.
+
+»Nous nous expliquons.
+
+»Dans notre numéro du 23 avril nous avons reproduit, d'après les
+_Guêpes_ d'Alphonse Karr et en citant la source, un prétendu discours
+du pape à lady Herbert, qui lui avait apporté quatre-vingt-dix mille
+francs au nom des bonnes et des cuisinières anglaises. Ce morceau de
+prose était tout empreint de cette... ironie dont le..... solitaire de
+la _Maison-Close_ a... le..... secret.
+
+»M. Alphonse Karr, vous vous le rappelez, faisait dire au pape qu'il
+ne pouvait pas accepter cette somme, parce qu'elle venait d'un pays où
+la misère est plus grande et plus affreuse que partout ailleurs, et Sa
+Sainteté terminait ainsi:
+
+«Vous allez remporter cet argent; ne servît-il qu'à sauver chez vous
+quelques centaines de femmes de la misère, de la faim, de
+l'ivrognerie, de la prostitution, il sera employé plus utilement, plus
+chrétiennement qu'à être donné à un serviteur de Dieu, qui est très
+riche, et qui, d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux
+l'exemple du Christ qui a vécu pauvre toute sa vie,--n'a jamais
+possédé qu'une seule robe,--n'avait pas une pierre où reposer sa
+tête.»
+
+»Eh bien! hier soir, 1er mai, la _Voce della Verità_ publiait un
+article de fond pour proclamer nettement que nous avions été mal
+informé, et que le pape, bien loin de refuser la somme offerte par
+lady Herbert, s'est empressé de l'accepter.»
+
+Pourquoi la _Voce della Verità_ adresse-t-elle son démenti à
+l'_Italie_, au lieu de l'adresser aux _Guêpes_?
+
+
+Dix journaux italiens: _Il Secolo_, de Milan, _Il Pungolo_, _Il
+Corriere di Milano_, _Il Rinnovamento_, de Venise, _La Nazione_, de
+Florence, etc., etc., enregistrent, avec des commentaires, le démenti
+de la _Voce della Verità_.--C'est un éclat de rire général.
+
+Disons donc que nous avons été mal informés, l'_Italie_ par les
+_Guêpes_, les _Guêpes_ par un faux ami,--que le pape n'a pas tenu ce
+discours si évangélique, et qu'il a encaissé les quatre-vingt-dix
+mille francs, avec sérénité.
+
+Je retrouve dans mes vieux papiers quelques pages que j'ai écrites du
+temps du dernier empire,--je vais les reproduire ici.
+
+Ça répondra une fois de plus aux bons petits papiers rouges et aux
+bêtats qui m'ont appelé bonapartiste, parce que, ayant dit, quand
+l'empereur était à l'apogée de sa puissance, tout ce que j'ai pensé et
+tout ce que j'ai voulu dire,--je n'ai pas eu besoin de me mêler au
+concert d'injures, dont eux silencieux pendant son règne, ils l'ont
+accablé après sa chute.
+
+C'est à l'époque où l'impératrice faisait ce voyage singulier, resté
+inexpliqué,--et dont, avec toutes sortes de précautions, on blâmait
+les dépenses.
+
+
+On s'occupe beaucoup en ce moment du prochain voyage en Égypte et en
+Turquie de S. M. l'impératrice des Français, et on se récrie, à propos
+de la somme considérable qu'on prétend nécessaire pour cette
+excursion.
+
+Je me vois obligé de constater douloureusement que, lors des
+prochaines cantates, il faudra remplacer l'expression usitée «peuple
+français, peuple de braves,» par
+
+ Peuple français, peuple de pingres,
+
+ou
+
+ Peuple français, peuple de pleutres.
+
+Je ne suis pas fâché de donner des rimes difficiles aux faiseurs de
+cantates.
+
+Cherchez des rimes à pingres et à pleutres, ô faiseurs de cantates.
+
+
+Le voyage de S. M. l'Impératrice est, selon les uns, un voyage
+d'agrément; selon les autres, une dixième croisade ayant pour but de
+revendiquer et de reconquérir les «saints lieux».
+
+Si c'est un voyage d'agrément, qu'est-ce, ô bourgeois! qu'une pauvre
+somme de quelques millions pour l'Impératrice, comparée aux excursions
+ruineuses que font vos _moitiés_, à Nice, à Bade, à Trouville, etc.
+
+Vous connaissiez l'Empereur actuel quand vous l'avez élu président de
+la République. Vous n'avez pas acheté «chat en poche».
+
+Vous saviez sa vie publique et sa petite vie. La presse, qui prenait
+alors d'assez grandes libertés, ne vous a rien caché. Vous le
+connaissiez encore mieux, après le 2 décembre, quand vous l'avez nommé
+Empereur.
+
+Vous saviez bien qu'entre ses qualités il ne fallait pas compter la
+simplicité d'Henri IV, qui se plaignait d'avoir des pourpoints troués
+au coude; ni celle de Frédéric II, chez lequel, à sa mort, on ne
+trouva que six chemises en assez mauvais état.
+
+Il n'y avait aucune chance qu'il choisît pour la faire impératrice,
+une de ces «bonnes femmes», faites à l'exemple de la femme de
+Charlemagne, laquelle savait le compte de ses jambons, et se plaignait
+qu'on en eût «volé deux dans son cellier».
+
+Ils n'eussent été ni l'un ni l'autre l'empereur ni l'impératrice de
+l'époque où nous vivons. Et d'ailleurs, si vous aimiez la simplicité,
+vous eussiez gardé ce bon soliveau de Louis-Philippe, dont la femme ne
+sortait guère, et n'a jamais vu les petits journaux citer sa toilette.
+Pas plus, du reste, que celle de ses filles et belles-filles.
+
+Si vous avez renvoyé Louis-Philippe, et si vous l'avez remplacé par
+Louis-Napoléon, ce n'est pas, je le suppose, pour avoir plus de
+liberté.
+
+Vous saviez parfaitement ce que vous faisiez: l'Empereur actuel avait
+beaucoup écrit, beaucoup agi en public. Vous l'avez nommé par deux
+fois à une immense majorité, donc il vous plaisait tel qu'il est.
+
+On dit l'impératrice fort belle; je ne l'ai jamais vue, et ne puis
+donner mon opinion à ce sujet. De cette beauté vous avez, ô bourgeois!
+été fiers et heureux. Les journaux de modes et les petits journaux,
+qui ne le feraient pas s'ils ne pensaient pas vous être agréables, ne
+vous laissent ignorer aucune de ses toilettes. A chaque instant vous
+lisez, même dans les journaux politiques: L'Impératrice a présidé le
+conseil des ministres avec sagesse, cela va sans dire; mais aussi avec
+une robe de telle étoffe, de telle couleur, et on ajoute la
+description des «biais», des «volants» des «entre-deux», etc.
+
+Et vous voudriez que votre Impératrice, reine de la mode en France,
+allât humilier la France à l'étranger, en y montrant des vieux
+chapeaux et des robes à la mode d'avant-hier!
+
+Il ne faut pas avoir des impératrices, ou il faut s'en faire honneur.
+Tenez, lisez-moi un peu la petite anecdote que voici:
+
+
+Vers 1570, à Londres, dans une taverne voisine de ce qui était alors
+la Bourse, un négociant anglais, nommé Thomas Gresham, prenait
+silencieusement son pot d'_ale_, dans un coin.
+
+Son attention fut attirée par la conversation d'un juif allemand qui
+buvait et fumait à une autre table, avec quelques autres marchands,
+amis ou connaissances dont il prenait congé.
+
+--Ainsi donc, vous partez, Samuel?
+
+--Que voulez-vous? Voilà trois mois que j'assiège la cour, et je dois
+prendre pour une victoire, pour un succès, pour un bonheur, d'avoir
+enfin obtenu un refus formel et définitif.
+
+--Et vous remportez votre _perle_?
+
+--Oui, certes. La reine l'a gardée quatre jours, et je pense que ce
+n'est pas sans chagrin qu'elle m'a fait dire, en la rendant, qu'elle
+ne se décidait pas à faire une si grosse dépense.
+
+--Vous demandiez?...
+
+--Vingt mille livres sterling.
+
+--C'est un denier.
+
+--Bah! de l'argent, ça se trouve, les rois surtout, dans la poche de
+leurs sujets; mais une perle, unique par sa grosseur, par la
+perfection de sa forme, par sa couleur, par son éclat et sa limpidité,
+une perle dont la pareille n'existe pas dans le monde, ce n'est pas
+une occasion à laisser échapper pour une si grande princesse.
+
+--Et qu'allez-vous faire?
+
+--Je vais aller l'offrir à la cour de France et à la cour d'Espagne,
+puisque cette pauvre reine n'a pas le moyen.
+
+--Quand partez-vous?
+
+--Ce soir, à la marée.
+
+Tom Gresham prit la parole, et dit au juif:
+
+--Voudriez-vous, monsieur, retarder votre départ d'un jour, et me
+faire l'honneur de dîner avec moi tantôt; je prends la liberté
+d'inviter également vos amis et toutes les personnes qui nous
+entendent. Le dîner aura lieu dans cette salle même où nous sommes, et
+j'espère qu'il vous satisfera. Nous aurons pour convives quelques amis
+lapidaires et joailliers devant lesquels vous nous montrerez cette
+fameuse perle.
+
+--Volontiers. Quant à la perle, je la porte toujours sur moi.
+
+Tous les convives furent exacts. Le dîner était abondant et exquis.
+
+Quand on arriva aux toasts, Thomas Gresham demanda à voir la perle. Le
+juif la sortit de son escarcelle, et elle fit le tour de la table: les
+joailliers surtout la considérèrent avec religion, et déclarèrent que
+le prix de vingt mille livres sterling n'était pas exagéré.
+
+Thomas Gresham tira froidement d'un grand portefeuille la somme de
+vingt mille livres, la donna au juif, et dit:
+
+--Maintenant la perle est à moi. C'est bien la perle que vous avez dit
+ce matin être trop chère pour la pauvre reine d'Angleterre?
+
+--Oui.
+
+--Très bien! Messieurs, faites emplir vos verres et nous allons porter
+un toast.
+
+Sur un signe du marchand, on lui apporta un mortier de marbre, il y
+mit la perle, la broya, en versa la poussière dans son verre, puis se
+levant:
+
+--Messieurs, tout le monde debout! Je bois à la santé de la reine
+Élisabeth (_virgin queen_), la vierge de la Grande-Bretagne!
+
+Quel est le Français qui ferait cela aujourd'hui pour son impératrice?
+Et pourtant, on dit qu'Élisabeth était loin d'être belle.
+
+
+Ah! vous croyez qu'on a pour rien de belles reines et de belles
+impératrices!
+
+Tenez, Joséphine, qui n'était pas une beauté, mais avait été une des
+reines de la mode avec madame Tallien, eh bien! une publication assez
+récente (l'Empire aussi a eu ses Dangeau) établit qu'en brumaire an
+XIII, Napoléon, qui n'était encore que consul, dut payer à
+mademoiselle Martin huit cent soixante-quatre francs trente-trois
+centimes, pour neuf pots de _rouge_ à quatre-vingt-seize francs le pot
+(je ne comprends pas les treize centimes).
+
+Il n'y avait pas moyen d'y tenir, il fut obligé de se faire empereur
+un mois après, et le pape le sacra le 2 décembre.
+
+Et on put voir alors qu'elle se privait de rouge, la pauvre! car, sur
+les mêmes livres, on trouva, pour 1807 et 1808, une nouvelle
+fourniture de rouge payée en 1809, alors qu'elle était impératrice et
+allait cesser de l'être. La note monte, pour mademoiselle Martin, à
+mille sept cent quarante-neuf francs, cinquante-huit centimes.
+
+Et pour mademoiselle _Chameton_, à six cents soixante-quinze francs,
+cinquante-cinq centimes.
+
+
+Mais qu'est-ce que tout cela, en comparaison des reines et des
+impératrices de l'antiquité?
+
+Tenez, en voici une très belle, qui voyageait aussi en Égypte.
+
+Eh bien! comparez la pompe qui l'entoure à la pompe moderne, mesquine
+et chicanée, qui va entourer l'Impératrice des Français voyageant dans
+les mêmes contrées. C'est à rougir de notre mesquinerie, sans avoir à
+payer des notes chez mademoiselle Martin et chez mademoiselle
+Chameton.
+
+Feuilletons un gros Plutarque in-folio, traduction d'Amyot, qui fait
+ma gloire; c'est une édition de 1583, dix ans avant la mort d'Amyot.
+
+Et parlons un peu de Cléopâtre.
+
+«La reine d'Egypte se mit sur le fleuve Cydnus dedans un bateau, dont
+la pouple étoit d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent, qu'on
+manioit au son et à la cadence d'une musique de flustes, hautbois,
+cythres, violes et autres instruments dont on jouait dedans. Et au
+reste, quant à sa personne, elle étoit couchée dessous un pavillon
+d'or tissu, vestue et accoustrée toute en la sorte qu'on peint
+ordinairement Vénus; et auprès d'elle, d'un costé et d'autre de jolis
+petits enfantelets, habillés ne plus ne moins que les peintres ont
+accoustumé de portraire les amours, avec des esventaux en leurs mains,
+dont ils l'esventoyent. Ses femmes et damoiselles semblablement les
+plus belles estoyent habillées en nymphes néréides qui sont les fées
+des eaux, et comme les Grâces, les unes appuyées sur le timon, les
+autres sur les chables et cordages du bateau, duquel il sortait de
+merveilleusement douces et souefves odeurs de perfums, qui
+remplissoient les rives toutes couvertes d'une foule innumérable.»
+
+
+A la bonne heure, ça vaut la peine d'être reine et d'être belle.
+Tandis qu'aujourd'hui, une impératrice ne peut pas s'habiller mieux,
+ne peut pas s'habiller autrement que la femme d'un banquier, d'un gros
+industriel,--disons mieux--que les beautés vénales, maîtresses du
+public: c'est à dégoûter d'être reine et impératrice.
+
+Croyez-vous que mesdemoiselles Marion et de Lermina, lectrices de Sa
+Majesté, seront habillées en néréides?
+
+Croyez-vous que mesdames de la Poëze et de Saulcy, ses dames
+d'honneur, seront en courtes tuniques de pourpre s'arrêtant au genou,
+appuyées sur les câbles et cordages?
+
+Pas le moins du monde: elles seront habillées comme tout le monde, les
+voiles du bâtiment seront en toile blanche, et, en fait de «souefves
+odeurs et perfums», il y aura la fumée de la vapeur.
+
+Pouah!
+
+
+C'est comme cela aujourd'hui, les peuples ont fait leurs maîtres comme
+ils ont fait leurs dieux, à leur image; un homme plus grand, plus
+gros, plus méchant, mais toujours un homme.
+
+
+Tenez, cette fête du centenaire de Napoléon Ier dont on fait tant de
+bruit, eh bien! qu'est-ce que cela en comparaison des fêtes que
+donnaient les Césars romains?
+
+Les mêmes mâts de cocagne, les mêmes saucissons, les mêmes pièces de
+théâtre jouées entre quelques planches aux Champs-Élysées, par des
+acteurs de 99e ordre, les spectacles gratis, ceux qu'on donne tous les
+jours au public moyennant un ou deux francs par personne.
+
+
+Certes, Napoléon Ier était un grand cueilleur de palmes et de
+lauriers, un grand guerrier. Il est vrai que dans le jeu qu'il jouait
+contre le sort, il joua double, triple, quintuple à la fin dans une
+martingale effrénée, et qu'il a perdu les dernières parties; de sorte
+que le total se solde pour la France en appoint de défaites, en
+dépopulation d'hommes et d'argent, en diminution de territoire.
+
+Mais enfin il a tué au moins autant d'hommes que ceux qui en ont tué
+le plus dans ce genre d'industrie si prisé, si admiré par les hommes.
+
+Je n'ai pas le compte de Napoléon Ier.
+
+Mais César se vantait d'avoir tué onze cent quatre-vingt douze mille
+hommes, dit Pline, et il ne parle pas des guerres civiles: _stragem
+civilium bellorum non prodendo_.
+
+Et Pompée a consacré lui-même dans le temple de Minerve un monument
+pour qu'on n'oublie pas qu'il a tué, mis en fuite ou forcé à se
+rendre: _fusis, occisis aut in deditionem acceptis_ douze cent
+quatre-vingt-trois mille hommes.
+
+Ajoutons, malgré les mensonges des bulletins--qui ne sont pas inventés
+d'hier,--qu'il faut compter un nombre sinon tout à fait égal, du moins
+correspondant, de leurs concitoyens, dont ils ne parlent pas.
+
+Si on pouvait prévoir de pareils grands hommes, ne serait-il pas sage,
+et d'une bonne police, de les étouffer le jour de leur naissance?
+
+
+Eh bien! quoique Napoléon vaille bien César et Pompée, que sera-ce que
+ces fêtes du centenaire? Tenez, à côté d'ici, à Nice, le maire-député
+Malausséna a adressé une proclamation au peuple Niçois, proclamation
+dans laquelle il annonce qu'on ne reculera devant aucuns frais pour
+donner à cette fête du grand homme tout l'éclat, toute la
+magnificence, etc.
+
+Et alors, ça finit par des «courses de vélocipèdes».
+
+
+Les courses de vélocipèdes manquaient aux Romains.
+
+Mais Pompée, quand il donnait une fête, faisait tuer 600 lions et 410
+panthères dans le Cirque. Héliogabale représentait des batailles
+navales sur des canaux remplis de vin. Néron jetait au peuple des
+boules de loto avec des numéros qui correspondaient à des lots
+d'oiseaux, de mets rares, de mesures de blé, de riches vêtements, de
+l'or, de l'argent, des maisons, des esclaves, des îles, des terres,
+etc.
+
+Héliogabale, quand il donnait à dîner, faisait mêler des topazes aux
+lentilles, des perles au riz, des pois d'or aux pois verts, et, à la
+fin du dîner, il se retirait brusquement, parce que du plafond
+tombaient des violettes en telle quantité que les convives étaient
+étouffés dessous.
+
+Le même faisait répandre de la poudre d'or sur le chemin qu'il avait à
+parcourir pour aller à son cheval ou à sa voiture.
+
+
+Quand le gouvernement actuel a voulu embellir Paris, l'orner de rues
+larges et droites, bordées de palais et de casernes, que d'affaires!
+que de difficultés! que de jugements et expropriations! que
+d'arbitrages! que de délais! et, après la chose faite, que de
+critiques, que de réclamations!
+
+Tandis que, du temps des Romains, Néron trouve un jour que les vieux
+édifices sont laids, que les rues sont étroites et tortueuses.
+_Offensus deformitate veterum ædificiorum et angustiis flexurisque
+vicorum._
+
+Eh bien! il met tranquillement le feu à la ville _incendit_ et on la
+reconstruit.
+
+
+En comparaison de ces grands Césars romains, c'est un bien humble
+métier aujourd'hui que le métier de roi et d'empereur, et on ne
+saurait témoigner assez de reconnaissance à ceux qui poussent encore
+le dévouement pour leur pays assez loin pour en accepter la corvée
+sans compensation.
+
+
+Autre point de vue. Octave trahit, tue, proscrit; il s'arrête quand il
+est fatigué. Eh bien! avec quelques bouts de terre confisqués, avec
+quelques dîners, quelque peu d'argent distribué à une douzaine
+d'écrivains et de poètes, il n'a plus tué, il n'a plus proscrit; c'est
+un dieu.
+
+Louis XIV a refait le même coup. De son temps, ça valait encore la
+peine, et si la postérité l'a remis à sa taille, c'est par la bêtise
+de quelques-uns de ses écrivains gagés, qui ont voulu diminuer ses
+petitesses au lieu de les cacher; de même que, de ce temps-ci, la
+publication des lettres de l'empereur Napoléon Ier, publication faite
+par sa famille, a été, pour sa mémoire, un coup terrible.
+
+
+Mais aujourd'hui le métier n'en vaut plus rien, le gouvernement n'a
+avec lui, c'est-à-dire à lui, qu'une demi-douzaine d'écrivains de
+troisième ordre, et, derrière ceux-là, une troupe inconnue.
+
+
+Pour ce qui est des Virgile, des Ovide, des Horace, des Racine, des
+Molière, des Corneille de ce temps-ci il faut s'en passer.
+
+
+Revenons donc à ceci: pour montrer aux populations lointaines de
+l'Orient une impératrice française avec une magnificence digne de sa
+beauté et de la vanité de la France, quelques millions, c'est pour
+rien..., au prix où est le beurre, comme disait Rabelais.
+
+
+Voilà pour le cas où le voyage en Égypte et en Turquie serait un
+voyage d'agrément.
+
+Mais si, comme beaucoup le croient, c'est un voyage ayant une portée
+et un but éminemment politiques et civilisateurs, vous êtes mille fois
+plus pingres que pleutres.
+
+
+Si ce voyage a pour but de revendiquer et de reconquérir les saints
+lieux, Jérusalem, le Saint-Sépulcre; si c'est la dixième croisade, au
+lieu de chicaner la dépense, supputez l'économie en vous rappelant un
+peu les autres.
+
+Surtout si cette croisade et cette revendication de Jérusalem ont pour
+résultat de résoudre la grande difficulté de Rome.
+
+Si l'on a pris en considération une idée que j'ai émise ici même.
+
+Si Jérusalem, rendue par le Sultan et le titre de roi de Jérusalem
+donné par le roi Victor-Emmanuel, qui le porte dans ses titres, on
+décide ensuite le pape à aller établir le siège de l'Église là où fut
+son berceau, à aller garder lui-même le Saint-Sépulcre, Rome redevient
+naturellement la capitale de l'Italie, sans secousse, sans révolution
+et la parole de la France est dégagée.
+
+En ce cas-là, chicanez donc sur vos mauvais millions.
+
+Voyez ce que vous ont coûté les autres croisades.
+
+A la deuxième croisade, la femme de Louis VII, Éléonore d'Aquitaine,
+mène une vie tellement gaie, que le roi la répudie, qu'elle épouse
+Henry, duc de Normandie, qui devient roi d'Angleterre, lui porte en
+dot les plus belles provinces de France, et cause entre les deux
+nations plus de deux cents ans de terribles guerres.
+
+Il y avait alors quelque chose de bien commode pour les rois.
+Aujourd'hui, si un irrespectueux, un maladroit, un impie attaque la
+majesté royale, on ne peut que le mettre en jugement et le condamner à
+l'amende et à la prison, tandis qu'en ce temps-là, le pape vous
+l'excommuniait bel et bien.
+
+A la troisième croisade, Philippe Auguste lève _la saladine_, l'impôt
+du dixième des meubles et immeubles et des revenus de ses sujets.
+
+A la septième, Louis IX, qui fut assez s...aint pour faire deux fois
+la même s...ainteté, se laisse prendre et il faut donner 8 000 besans
+d'or pour sa rançon, à peu près huit millions comme on croit les
+dépenser aujourd'hui, mais on a de plus les frais de la guerre, et la
+perte des hommes tués par le cimeterre des Sarrasins et par la peste.
+
+Pour la neuvième croisade, celle contre les Albigeois, le crime odieux
+du pape Innocent III, qui donna la croix aux fanatiques, et de
+l'église catholique,--cette croisade des chrétiens contre les
+chrétiens, des Français contre les Français, pendant laquelle, rien
+que dans la ville de Béziers, en 1209, on massacre 60 000 hommes: je
+pense qu'elle a coûté assez cher.
+
+
+D'autres politiques veulent voir dans le voyage d'agrément de
+l'impératrice un voyage de distraction... politique.
+
+L'impératrice est Espagnole, et d'une piété qui ne peut que
+s'accroître à ce moment de la vie dont elle doit approcher, où la
+beauté ayant acquis tout son développement, tout son épanouissement,
+n'a plus aucune chance de croître encore: et les femmes aiment à
+s'occuper d'autre chose.
+
+Les prêtres, dit-on, l'attendent là, et, déjà, comptent sur son
+influence légitime pour faire prolonger l'occupation de Rome. Quelques
+essais, à ce sujet, assure-t-on, leur ont déjà réussi.
+
+D'autre part, l'occupation de Rome devient bien embarrassante, et on
+profiterait de ce que l'impératrice serait... sortie, pour prendre un
+parti auquel, présente, elle mettrait obstacle.
+
+
+Tout cela n'est peut-être pas vrai, peut-être même faudra-t-il
+retrancher quelques centimes des huit millions.
+
+Mon but, en traitant ce sujet, a été simplement de reprocher aux huit
+millions de Français qui ont élu Louis-Napoléon, leur pingrerie et
+leur pleutrerie; ils n'étaient pas forcés d'avoir un empereur, ils
+l'ont élu volontairement, ils ont voulu en avoir un. Leurs plaintes et
+leurs chicanes, aujourd'hui, sont du plus mauvais goût; ils n'ont même
+pas un franc à donner par tête, car nous qui n'avons pas voté avec
+eux, nous en donnerons notre part.
+
+
+Allons, j'ai pitié des faiseurs de cantates, et je vais leur dire les
+rimes que je sais à _pingres_ et à _pleutres_.
+
+_Malingres_ et _Ingres_ pour la première; _feutres_ et _neutres_ pour
+la seconde.
+
+Du reste, le sujet et le point de vue que je leur fournis les
+_sortiraient_ un peu du vulgaire et du ressassé.--J'attends des
+remerciements.
+
+
+«M. de Lamartine a été contre les fortifications courageux et
+éloquent, M. Dufaure a été vrai et raisonnable, mais n'a pas tardé à
+s'en repentir, M. Garnier-Pagès[7] a été non seulement spirituel et
+sensé, mais il s'est intrépidement séparé de son parti,
+etc...........»
+
+ [7] Le frère de celui d'aujourd'hui.
+
+Je disais encore:
+
+«Paris sans fortifications peut être pris, mais impossible à garder.»
+
+Puis j'ajoutais,--et là j'ai été glorieusement démenti par les
+Parisiens:
+
+
+«Paris fortifié au prix de la fortune publique, Paris attaqué ne
+tiendra pas une semaine;--que les fraises manquent pendant trois
+jours, et Paris ouvrira ses portes.»
+
+J'ai assez, pendant trente ans, dit la vérité, prédit ce qui devait
+arriver pour n'être pas embarrassé de dire: cette fois je me suis
+trompé.
+
+Plaidons cependant les circonstances atténuantes:
+
+Si vous voulez ne prendre ma phrase que pour une hyperbole et lui
+accorder l'indulgence que l'on a pour les hyperboles, en se réservant
+de les réduire à une proportion légitime et raisonnable,--vous y
+verrez alors que ce qui devait faire succomber Paris ce n'était pas le
+défaut ou l'insuffisance des fortifications, c'était la famine;--les
+Prussiens ne sont pas entrés de vive force dans Paris;--Paris s'est
+rendu après avoir souffert de la faim et après avoir élevé l'habitude
+de manger des rats et l'habitude aussi de ne pas manger aux
+proportions de l'héroïsme et même d'une mode.
+
+Les fortifications eussent été doubles, triples,--elles n'eussent pas
+arrêté la famine.
+
+Pendant que je fais ma confession, je dois la faire entière.
+
+
+«Les propriétaires, disais-je, ne voudront pas exposer leurs maisons:
+aussitôt qu'une bombe descendra par la cheminée se mêler aux légumes
+du pot-au-feu,--ils capituleront.»
+
+«Ceux qui se battront à Paris sont ceux qui n'y possèdent rien.»
+
+Presque autant d'erreurs que de mots, la classe aisée et la classe
+riche, ont fourni pour une grande part les traits individuels de
+dévouement et même d'héroïsme qui, s'ils n'ont pas sauvé la France,
+ont sauvé l'honneur du nom et du caractère français,--tandis qu'une
+partie du peuple,--une faible partie je veux le croire,--enivrée,
+empoisonnée, abrutie par les orateurs de club et de balcon, se
+réservait pour la guerre civile, l'assassinat, le vol et l'incendie.
+
+Tout en reconnaissant que je me suis trompé sur les détails,--je
+persiste à me montrer contraire aux fortifications de Paris--et je
+répéterais encore aujourd'hui ce que je disais alors:
+
+«Paris non fortifié, c'est le roi des échecs,--quand il est mat la
+partie est perdue, on ne le prend pas.
+
+»Paris c'est une ville de rendez-vous pour le monde entier, c'est la
+capitale du plaisir, de l'esprit, etc.
+
+»C'est là que viennent se reposer les Rois exilés par les peuples, et
+les peuples destitués par les Rois;--c'est là que de toute part on
+vient étaler ses joies et cacher ses misères.
+
+»Paris c'est la grande _canongate_ du monde entier.
+
+»L'ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis, il est au milieu de
+vous;--l'invasion! mais elle est faite;--votre ville! mais elle est
+prise par les brouillons, par les bavards, par les ambitieux de bas
+étage, par les avocats plus ou moins parvenus, par les fabricants de
+chandelles enrichis et mécontents.
+
+»Invasion plus cruelle mille fois que celle de l'étranger, car
+l'étranger respecterait Paris;--Paris où il vient s'amuser.--Paris son
+rêve, son Eldorado,--Paris qui appartient au monde et auquel le monde
+appartient.
+
+Et là,--je ne me trompais pas assez;--Paris pris, mat;--les Prussiens
+s'en sont retournés;--peut-être craignaient-ils plus les Parisiens
+dans leurs murs que derrière leurs murs. Toujours est-il qu'ils s'en
+sont retournés;--le roi-Paris était mat, la partie était perdue pour
+nous; nous avons payé l'enjeu énorme mis sur table par l'empire--et
+doublé, quand la partie était évidemment perdue, par Me Gambetta et
+consorts.
+
+Mais Paris a cependant subi réellement le sort d'une ville assiégée et
+prise par les Barbares,--mais ce ne sont pas les Prussiens qui ont tué
+les prêtres, les sénateurs et les généraux;--ce ne sont pas les
+Prussiens qui ont incendié les monuments de Paris.
+
+Ce sont les électeurs de Me Gambetta;--c'est cette queue de piliers
+d'estaminet, de souteneurs de filles, de gredins, de voleurs,
+d'assassins, dont Me Gambetta a osé dire en pleine Assemblée des
+représentants de la France qu'il ne voulait pas se séparer.
+
+En quoi il ne disait cependant pas la vérité, car il a eu soin de se
+séparer d'eux lorsqu'ils ont dû faire le coup de fusil; il s'est
+séparé d'eux lorsqu'ils lui criaient du fond des cachots:--O vous dont
+les paroles nous ont conduits où nous sommes, venez nous défendre,
+venez parler pour nous.
+
+
+Je redirais encore aujourd'hui ce que je disais en 1841.
+
+«Les grands peuples libres se sont défendus avec des murailles de
+poitrines et de bras--les peuples dégénérés, fatigués, déchus, se
+cachent derrière des montagnes de pierre.»
+
+Les murailles de poitrines et de bras--que le canon peut abattre, mais
+que le tambour relève.
+
+Aujourd'hui, toute ville, toute capitale assiégée surtout, se rend
+dans un temps plus ou moins long, si elle ne reçoit pas de secours du
+dehors.--Et je dis: les capitales surtout, parce que l'agrandissement
+incessant qu'elles subissent, et l'agglomération de la population les
+condamnent rapidement à la famine.
+
+On a plus ou moins fortifié toutes les capitales, et à bien peu
+d'exceptions près, chaque fois qu'un peuple a laissé arriver l'ennemi
+jusque devant sa capitale, elle a été prise.
+
+Londres--dans une île cependant, sans parler de l'invasion de Jules
+César, a été prise par les Danois, en 1013, et par les Normands, en
+1066.
+
+Vienne a été prise par Rodolphe Ier, en 1277; par Mathias Corvin, en
+1485; sans Sobieski, les Turcs la prenaient en 1683; les Français
+l'ont prise en 1805 et en 1809.
+
+Moscou a été prise en 1367, en 1382, en 1408, en 1451 et en 1477 par
+les Tartares; en 1611 par les Polonais; en 1812, par les Français.
+
+Madrid, par les Maures, en 1109; par les Français en 1808.
+
+Turin, saccagée par Annibal et prise par les Français en 1640, en
+1796, en 1798, en 1800.
+
+Berlin a été prise par les Autrichiens et les Russes, en 1760, et par
+les Français, en 1806.
+
+Lisbonne, par les Maures, au VIIIe siècle; reprise aux Maures par
+Alphonse, en 1145 et par les Français en 1807.
+
+Et Paris--Paris fut sauvé, dit-on, par une sainte Geneviève, lorsque
+Attila faisait mine de l'attaquer; mais il fut pris en 486 par Clovis;
+en 1420, par les Anglais; en 1593, par Henri IV; puis en 1814, en 1815
+et en 1871.
+
+Parlerons-nous des capitales anciennes;--de Rome, prise par les
+Gaulois;--de Carthage, détruite par Scipion, l'an de Rome 146,
+détruite de nouveau par les Vandales en 439 et par les Arabes en
+693;--d'Athènes, prise par les Lacédémoniens et plus tard par Sylla.
+
+Oui, mais pour faire remarquer que
+
+Sparte, la ville sans murailles,
+
+Seule n'a jamais été prise tant qu'il y a eu des Spartiates,--et que
+ce ne fut qu'en 1460 que Mahomet II s'en empara et en 1463 que
+Sigismond-Malatesta la brûla de rage de ne pouvoir la prendre; mais
+alors, en 1460 et en 1463, il y avait plusieurs siècles qu'elle
+n'existait plus.
+
+La presse, depuis l'invention des _reporters_ et l'émulation qui
+s'établit entre eux, met tout le monde dans une maison de verre, et de
+verre grossissant. Je crois qu'il n'est personne, je parle de ceux
+dont la vie est le plus simple, pure, honnête, qui aime à penser que
+ce qu'il fait dans les vingt-quatre heures, jour et nuit, sera imprimé
+et raconté et publié.
+
+Dernièrement, je voyais rapporter dans un journal un propos tenu à
+table par un des convives;--cette publicité avait changé la nature du
+propos, qui, jeté au milieu de cent autres dans un dîner, n'était
+qu'une fusée éteinte en parlant, mais imprimée devenait une insulte
+que son auteur n'avait pas voulu faire. Le convive réclama,--le
+_reporter_ répliqua en établissant la véracité de son assertion, et en
+prenant à témoins et les autres convives et le maître de la maison. Il
+me semble que l'hospitalité souffre beaucoup de semblables procédés,
+que toute liberté est ainsi enlevée aux improvisations gaies d'un
+repas en commun,--que c'est un attentat contre les plaisirs de la
+société.
+
+Et ajoutons plus sérieusement:
+
+Un manque de loyauté.
+
+Chez les anciens, ce qui s'était dit à table ne devait pas être répété
+au dehors;--je ne sais plus si c'est Plutarque qui a dit:
+
+«Je hais le convive qui a trop de mémoire.»
+
+Dans beaucoup de salles à manger alors et depuis, une rose était
+sculptée ou peinte au milieu du plafond et au-dessus de la table.
+
+La rose était l'emblème du silence.--Harpocrate, le dieu muet, que les
+anciens plaçaient à la porte des temples et sur leurs cachets,--est
+presque toujours représenté avec une rose à la main.--Les poètes ont
+dit que cette rose lui avait été donnée par l'Amour, pour qu'il ne
+divulgât pas une aventure dont le hasard l'avait rendu témoin.
+
+Newton, explique une locution familière aux Allemands et aux Anglais
+«sous la rose», ou «ceci soit dit sous la rose».
+
+«Quand d'aimables et gais compagnons, se réunissent pour faire bonne
+chère, ils conviennent qu'aucun des joyeux propos tenus pendant le
+repas ne sera divulgué, et la phrase qu'ils emploient,--est que ces
+propos sont tenus «sous la rose»,--on a coutume, en effet, de
+suspendre une rose au-dessus de la table, afin de rappeler à la
+compagnie l'obligation du secret.»
+
+Peacham, dans son ouvrage intitulé: «La vérité de notre temps--the
+truth of our times», rapporte qu'il a vu souvent (1638), en beaucoup
+d'endroits de l'Angleterre et des Pays-Bas, une rose peinte au milieu
+du plafond de la salle à manger.
+
+
+J'ai lu autrefois que M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, refusa
+de faire, selon l'usage, l'éloge de son prédécesseur..... parce qu'il
+était roturier.
+
+
+On vient d'ériger sur une des places de Paris une statue équestre,
+destinée à consacrer la mémoire légendaire de la Pucelle d'Orléans.
+
+Je regrette qu'on n'ait pas pensé à une chose: Un jour que je visitais
+le château d'Eu, je vis sur une cheminée une petite statuette, ouvrage
+de la princesse Marie, fille du roi Louis-Philippe, qui était morte
+quelque temps auparavant.
+
+Cette statuette n'est pas celle que l'on connaît et qui a été
+reproduite à un si grand nombre d'exemplaires. Dans celle dont je
+parle, la Pucelle est à cheval; elle vient de frapper de sa hache un
+Anglais qui est étendu devant les pieds du cheval;--elle est à la fois
+glorieuse et saisie d'épouvante de son premier meurtre,--elle retient
+d'une main son cheval qui s'irrite,--elle ne veut pas qu'il marche sur
+l'ennemi vaincu,--son autre main laisse pendre sa hache teinte de sang
+pour la première fois. Son attitude, son visage expriment à la fois
+l'orgueil, l'horreur, l'étonnement.
+
+J'aurais voulu qu'on choisît cette statue pour le monument élevé à
+Jeanne d'Arc.
+
+
+L'État, marchand d'allumettes, n'a peut-être pas fait d'aussi bonnes
+affaires qu'on le lui avait promis,--parce que, avant de vendre, il
+faut beaucoup payer,--sans parler de la fraude qu'encourage, par de
+magnifiques primes, ce système absurde d'impôts variés,--et que les
+marchands, réputés honnêtes, ne se font que peu ou point de scrupules
+de pratiquer directement ou indirectement.
+
+
+La Banque de France a pensé que si la France pouvait, sans honte, se
+faire marchande d'allumettes, elle pouvait, elle, à plus forte raison
+et sans déroger, entreprendre une petite industrie à peu près de même
+valeur.
+
+Depuis quelque temps, elle vend de petits sacs de toile sur lesquels
+elle ne doit pas gagner moins de 75 à 100 pour 100,--la question
+serait d'en vendre assez, et ce serait une de ses plus fructueuses
+opérations.
+
+
+La Banque semble s'efforcer de retirer les petites coupures de ses
+billets;--on dit qu'elle est effrayée du nombre de billets faux de
+cinq et de vingt francs qui sont en circulation.
+
+Tous les journaux parlent d'une trouvaille faite par des enfants, de
+faux billets de vingt francs d'une imitation parfaite, pour une somme
+de cent mille francs selon les uns, de deux cent mille selon les
+autres.
+
+Pourquoi cette préférence des faussaires pour les petits billets, qui
+nécessitent un travail plus souvent répété pour les faire, et des
+risques plus multipliés pour les faire passer?
+
+J'en sais deux causes; il y en a peut-être d'autres.
+
+La première est que l'on reçoit un billet de vingt francs et surtout
+un billet de cinq francs sans beaucoup l'examiner,--il n'en est pas de
+même des billets--de mille, de cinq cents, etc.
+
+La seconde cause est que ces billets sont horriblement mal
+fabriqués,--imprimés sur le premier papier venu, tantôt mince, tantôt
+épais et se déchirant facilement--l'imitation en est beaucoup plus
+facile.
+
+Il faut dire que, à part nos billets de mille et de cinq cents francs,
+qui sont bien fabriqués et présentent des difficultés presque
+insurmontables aux contrefacteurs, les billets de la Banque de France
+sont les plus laids et les plus faciles à contrefaire qu'il y ait en
+Europe.
+
+J'ai vu l'autre jour des billets russes;--au centre est un beau
+portrait de Catherine II;--la couleur des billets est celle du prisme,
+de l'arc-en-ciel ou d'une bulle de savon;--des nuances rouges, bleues,
+etc., fondues et ineffaçables, car j'ai demandé à voir un billet
+ancien pour le comparer au neuf qu'on me montrait; les couleurs de
+celui qui avait circulé pendant plusieurs années n'étaient que
+légèrement pâlies.--Les billets américains sont remarquables par la
+perfection de la gravure; les portraits de Francklin, de Washington,
+et d'autres présidents font plaisir à regarder comme des miniatures.
+
+De plus, les uns et les autres peuvent se chiffonner comme du linge,
+mais ne se déchirent pas comme les billets français et italiens.
+
+Pour pouvoir retirer ces billets sans une précipitation et un scandale
+qui les déprécieraient, on a fait frapper pour une grosse somme de
+pièces de cent sous, cette monnaie qui rappelle par son poids, la
+monnaie de fer des Spartiates.
+
+Or, je pense qu'il en est à Paris et dans les succursales comme à
+Nice; si on change à la Banque un billet de mille ou de cinq cents
+francs, il faut prendre la moitié de la somme en pièces de cent sous.
+
+
+Pour moi--c'est avec certain plaisir que j'ai reçu l'autre jour
+quelques-unes de ces bonnes grosses pièces qui avaient, dans ces
+derniers temps, presque disparu--et je n'ai pu m'empêcher de songer
+combien cette pièce de cent sous a perdu de sa valeur ou combien les
+choses qui s'achètent sont devenues plus chères.
+
+Je me suis rappelé le temps où, avec une pièce de cent sous dans ma
+poche, j'invitais hardiment trois amis à dîner avec moi, rue
+Neuve-des-Petits-Champs ou cour des Fontaines;--quatre amis si le
+festin avait lieu chez Flicoteau, au quartier Latin;--cinq, si c'était
+à Saint-Ouen;--le repas se composant à Saint-Ouen d'un énorme pain et
+de cervelas et du vin rose et un peu pointu d'Argenteuil, à cinq sous
+le litre,--et ces repas sont des meilleurs dont je me souvienne.
+
+Et j'ai rapproché ce souvenir d'un autre souvenir récent--c'est que, à
+mon dernier voyage à Paris, me trouvant un matin sur le boulevard,
+j'entrai au café Anglais et demandai à déjeuner, j'étais préoccupé, je
+lisais et me contentais de répondre par un signe de tête affirmatif
+aux questions du garçon qui me servait.--Je m'arrêtai quand je n'eus
+plus faim et demandai la carte à payer--dix-huit francs--notez que je
+n'avais bu que de la bière.
+
+Je ne m'en suis pas consolé,--je ne m'en consolerai jamais; ce fut et
+c'est encore pour moi un chagrin, une humiliation, un remords.--Je me
+comparai en rougissant à Lucullus, à Trimalcion, à Vitellius, à Grimod
+de la Reynière, à tous les gourmands célèbres;--je pensai à combien
+de mes vieux amis d'autrefois j'aurai pu, il y a trente ans, donner à
+déjeuner avec dix-huit francs--et quel bon déjeuner--dans l'île de
+Saint-Ouen ou de Saint-Denis--dans la grande herbe fleurie et
+parfumée.
+
+Je me rappelai mes _bons dîners_--je n'appelle pas un «bon dîner» un
+dîner qu'on mange seul, et je sais combien la gaieté, la confiance et
+l'abandon sont pour beaucoup dans un dîner;--aucun n'avait coûté
+dix-huit francs;--j'étais si honteux, si bourrelé, que je fis voeu de
+ne refuser pendant vingt-quatre heures l'aumône à aucun mendiant,--et
+que je donnai quelques sous à des enfants pauvrement vêtus que je vis
+assis sur un escalier et qui ne me demandaient rien.
+
+
+L'argent déjà n'est qu'un signe représentatif;--sa valeur n'est qu'une
+convention;--en effet, on serait bien embarrassé à l'heure du dîner,
+si on ne trouvait que des pièces de cinq ou de vingt francs en échange
+des siennes;--mais, enfin, la convention est ancienne, et, d'ailleurs,
+le métal, l'or et l'argent sont agréables aux yeux,--le son de l'or
+est agréable à l'oreille (que cette assertion ne me fasse pas prendre
+pour un avare),--d'ailleurs, un avare sérieux n'oserait pas faire
+sonner son or--ça pourrait le trahir.
+
+Mais, les billets! quand on pense que contre un tas suffisant de ces
+carrés de papier--on peut avoir des forêts sombres, des prairies
+embaumées, des rivières murmurantes,--des bois de rosiers, des champs
+de jonquilles, d'anémones, etc.
+
+Je ne veux pas parler des femmes,--c'est si hideux de penser qu'une
+femme se vend--et, d'ailleurs, j'ai là-dessus des idées très
+arrêtées qu'il serait bien sain et bien moral que tout le monde
+partageât,--c'est qu'une femme qu'on paye ne vaut jamais que cinq
+francs,--pour ceux qui ont le malheur d'aimer et d'acheter l'amour
+tout fait et d'occasion.
+
+
+Donc,--le papier est un signe représentatif très médiocre, très laid
+et qui a beaucoup plus de chances de destruction que l'or et
+l'argent;--le feu et l'eau peuvent le détruire--et l'imitation en est
+beaucoup plus facile que celle des espèces monnayées.
+
+Eh bien, j'ai vu presque tout le monde embarrassé et un peu contrarié
+de la réapparition de la pièce de cinq francs; en effet, cinq cents
+francs de cette monnaie c'est un poids--et ça ne peut se porter que
+visiblement:--un homme qui vient de changer un billet de mille francs
+à la Banque et qui reçoit forcément cinq cents francs en pièces de
+cinq francs est obligé de rentrer chez lui pour se débarrasser du
+fardeau.
+
+Cette contrariété étrange qui a accueilli la résurrection de la pièce
+de cinq francs--s'explique en partie par une considération que je
+constatais tout à l'heure, l'augmentation du prix de tout.--Il y a
+trente ans, un homme aisé sortait plein de sécurité à l'égard des
+dépenses possibles avec quatre ou six pièces de cinq francs réparties
+entre les deux poches de son gilet; le même n'oserait sortir
+aujourd'hui sans avoir cent francs dans sa poche: avec cent francs on
+est chargé, à mon avis, comme un mulet.
+
+
+En vérité, je vous le dis, ou plutôt je vous le redis: Si, dans la loi
+électorale que vous élaborez, vous n'établissez pas la condition du
+domicile pour les candidats,--vous verrez de nouveau les Barodet élus
+à Paris, et les Ranc à Lyon;--vous verrez, à la honte et au danger du
+pays, Me Challemel, élu quatre fois,--Me Gambetta, trois ou quatre
+fois.--Il y a trois mois, j'aurais dit six fois et peut-être
+davantage, mais pour le moment il est fort descendu dans la
+popularité.
+
+Vous verrez élire par le peuple souverain, et Vermesh, et Cluseret, et
+Pascal Grousset, et les deux Gaillard.
+
+L'article de loi à faire à ce sujet est bien simple et impossible à
+contredire, je vous l'ai déjà donné:
+
+
+Attendu que, pour représenter un département, ou mieux un
+arrondissement et ses intérêts, il faut les connaître;
+
+Attendu que, pour choisir un représentant, il faut le connaître;
+
+Ne pourra être élu représentant d'un arrondissement qu'un
+habitant réel ayant au moins cinq années de domicile réel dans
+l'arrondissement.
+
+
+Avez-vous, étant enfant, joué au bouchon?
+
+Avez-vous joué à la boule?
+
+Avez-vous seulement aux Champs-Élysées regardé jouer à la boule?
+
+Eh bien!
+
+Au bouchon, on place, sur un bouchon debout, la mise en sous de chacun
+des joueurs; puis, d'une distance convenue, chacun essaye à son tour,
+en lançant une pièce de deux sous ou de cinq francs, d'abattre le
+bouchon et de faire tomber, en les éparpillant plus ou moins, les
+pièces qui sont dessus;--mais, avant de «couper» c'est-à-dire de
+renverser le bouchon, le joueur a soin de jeter une autre pièce qu'il
+doit placer le plus près possible du bouchon,--parce que les sous
+tombés appartiennent à la pièce qui en sera le plus près.
+
+Aux boules il s'agit également, d'une distance fixée, de placer une de
+ses boules le plus près possible d'une boule plus petite qui sert de
+but.
+
+Mais, si une des deux boules est destinée à occuper cette place,
+l'autre est employée à «tirer», c'est-à-dire à repousser, à enlever la
+boule trop bien placée de l'adversaire.
+
+Eh bien, un des malheurs de notre pays--c'est que tous les joueurs
+sont des _coupeurs_ et des _tireurs_,--savent renverser le
+bouchon--savent écarter la boule de l'adversaire--mais ne savent ni
+placer la première pièce, ni la première boule.
+
+En d'autres termes--tous sapeurs, habiles à démolir, aucun architecte
+ni maçon.
+
+
+Ce n'est pas seulement par la politique que nous redescendons et
+manifestons une rechute en sauvagerie.
+
+Je voyais l'autre jour, dans un compartiment d'un wagon de première
+classe de chemin de fer, un jeune homme «bien mis», qui n'avait l'air
+ni plus bête ni plus grossier que beaucoup d'autres, s'étaler sur sa
+banquette et mettre ses pieds sur la banquette en face de lui,--sans
+songer que, à cette place salie par ses bottes, à la première station,
+un voyageur, une femme peut-être, pouvait venir s'asseoir.--Et ce
+n'est pas une exception, une excentricité; cette rusticité égoïste se
+montre à chaque instant.
+
+J'avoue que je m'accoutume difficilement à des actes pareils, et qu'il
+m'arrive parfois de désirer que ces grossièretés générales se
+particularisent assez à mon égard, pour que j'aie le droit de m'en
+fâcher sans trop étonner les gens qui le plus souvent sont naïvement
+grossiers, sans méchanceté, et par un égoïsme imbécile,--et aussi par
+la suite de la vie des cercles et des cafés où on vit entre
+hommes,--hors de la société des femmes, société qui seule peut achever
+l'éducation d'un homme;--quand je parle de la société des femmes, je
+ne parle pas des femmes qu'on paye, je parle de celles auxquelles il
+faut plaire.
+
+
+Chez les Romains, les femmes gardaient leur nom,--mais, si elles ne
+prenaient pas le nom de leur mari, elles ne prenaient pas non plus les
+titres de leurs fonctions et de leurs dignités.
+
+La femme d'un consul n'était pas madame la consule, la femme d'un
+sénateur ou d'un dictateur ou d'un tribun, madame la sénatrice, la
+dictatrice, la tribune.
+
+
+Je comprends que, dans la société moderne, avec l'invention de la
+noblesse héréditaire, une femme prenne le titre de son mari.--La
+noblesse, par une convention étrange, étant plus honorée à mesure
+qu'elle s'éloigne des actes qui l'ont méritée,--cette noblesse
+n'entraîne pas des fonctions qu'une femme ne puisse remplir aussi bien
+que l'homme;--mais la femme d'un général, d'un amiral, d'un
+ministre,--s'appelant madame la générale, l'amirale, on n'ose pas dire
+la ministresse,--cela n'a aucune raison d'être,--ces titres désignant
+des fonctions que les femmes ne partagent pas.
+
+
+A propos de la noblesse,--un descendant d'un héros du moyen âge est de
+beaucoup plus noble que celui de ses ancêtres qui a gagné la noblesse.
+
+Si on avait le sens commun on ne proscrirait pas la noblesse
+héréditaire,--c'est un grand encouragement et une belle récompense
+que de laisser à ses enfants un nom glorieux et honoré.
+
+Mais on ferait, en sens inverse, ce qu'on fait pour les hommes de
+couleur,--l'enfant d'un blanc et d'une négresse est mulâtre,--l'enfant
+du mulâtre est quarteron, l'enfant du quarteron est, je crois,
+métis,--puis la marque bleuâtre des ongles disparaît, et les
+descendants d'un nègre sont réputés blancs après un nombre suffisant
+de générations;--de même, le fils du duc serait marquis ou comte, le
+fils du comte, baron,--à la seconde génération ils seraient
+chevaliers,--à la troisième, ceux qui voudraient être nobles se
+mettraient en mesure de gagner à leur tour la noblesse pour eux et
+pour les deux générations qui leur succéderaient.
+
+
+On a souvent répété que Buffon avait un tel culte pour la nature, pour
+sa plume et pour lui-même, qu'il n'écrivait qu'en habit habillé avec
+des manchettes.
+
+J'ai entendu citer une femme qui respectait si fort l'amour, qu'elle
+n'écrivait jamais à son amant qu'après s'être baignée, parfumée et
+mise en grande toilette.
+
+
+Les besoins et les habitudes se sont graduellement si fort accrus et
+exaspérés, qu'un partage égal des choses destinées à les satisfaire
+semblerait aujourd'hui rendre tout le monde misérable;--de là cette
+situation sociale plus triste et plus terrible que, pour que
+quelques-uns aient assez à leur gré, il faut qu'un grand nombre aient
+insuffisamment, et un autre grand nombre n'aient rien du tout, de
+sorte que la vie n'est plus une loterie où il y a de petits et de gros
+lots,--mais un certain nombre de gros lots, et une très grande
+quantité de billets blancs et de billets d'attrape, comme se plaisait
+à en faire Héliogabale, selon l'historien Lampride,--certains billets
+donnant des maisons de campagne, ou dix livres d'or,--et certains
+autres dix laitues ou dix mouches.
+
+Si bien que dans les rêves de bouleversement de la société que font
+les déshérités, les paresseux et ceux qu'on appelle les «partageux»,
+ils ne pensent plus à partager,--les morceaux leur sembleraient trop
+petits,--mais à dépouiller les autres plus favorisés, et à prendre à
+leur tour les gros lots.
+
+
+Sans aller si loin, il y a des professions et des intérêts qui ne
+peuvent «aller» et obtenir satisfaction qu'au détriment d'une partie
+de la société; il est telle profession dont ceux qui l'exercent
+considéreraient comme mauvaise année, une année de disette et de
+famine, l'année où les hommes négligeraient de s'entre-dévorer par des
+procès.
+
+Telle autre où on appellerait année funeste, celle où il n'y aurait
+ni épidémie, ni maladies et où tout le monde se porterait bien.
+
+
+C'est surtout à l'égard des pauvres qu'on risque d'être injuste, si on
+n'est que juste, et si on ne met pas, comme un appoint de poids et une
+_tare_, la charité dans le plateau de la balance.
+
+
+Un pauvre demande l'aumône à la porte d'une église,--une femme qui en
+sort, lui répond: «Dieu vous assiste.
+
+--Madame, dit un passant, vous renvoyez ce pauvre à la Providence;
+vous ne comprenez donc pas que c'est la Providence qui vous l'envoie.»
+
+
+De tous temps les artisans de troubles et de séditions ont pris soit
+«la liberté de tous», soit le «bien public», pour prétexte et pour
+enseigne.
+
+Sans remonter aux Grecs et aux Romains, chez lesquels, comme le dit
+Salluste de Catilina et de ses complices:
+
+«Chacun ne songeait qu'à se rendre riche et puissant, sous ombre
+d'amour du bien public»;
+
+Commines explique, dans ses Mémoires, que dans la guerre que les
+princes et les seigneurs firent à Louis XI pour «le bien public du
+royaume», le duc de Berry appelait le «bien public» qu'on lui donnât
+la Normandie en apanage, et le comte de Charolais entendait par ces
+mêmes mots de «bien public» qu'on lui livrât les villes sur la rivière
+de Somme,--Amiens, Abbeville, Péronne, etc.
+
+
+On s'étonne habituellement de voir les princes, et, à leur imitation,
+les gens en place, rechercher et aimer les hommes médiocres;--Louis
+XIV a vendu et livré le secret, en disant à un homme qui lui demandait
+justice et établissait des droits,--«Il n'y a pas de droits, sous mon
+règne, tout est faveur.»
+
+Les princes et les hommes en place veulent qu'on leur soit obligé et
+redevable de tout.--En élevant un homme considérable, ils ne feraient
+que rendre justice, tandis qu'en protégeant, en comblant un médiocre,
+ils accordent une grâce qui leur rend l'homme dépendant et
+servile,--ce qu'exprime très bien la locution assez populaire «se
+faire des créatures».
+
+Cependant «la vraie science du gouvernement, c'est la science ou
+l'instinct du choix».
+
+
+La république comme l'entendent trop de gens en France ne consiste pas
+à vivre sous des lois justes et égales, mais à s'emparer à son tour
+des places, de l'argent, des honneurs et des abus qu'on ne combat pas
+pour les renverser, mais pour les conquérir.
+
+Je ne sais plus qui, vers 1790, exprimait nettement cette situation en
+disant: «Louis XVI était, il y a quelques mois, Roi et maître de
+vingt-quatre millions de sujets,--aujourd'hui il est le seul sujet de
+vingt-quatre millions de Rois».
+
+Alors comme aujourd'hui la difficulté était de savoir comment cette
+nation de potentats poserait les limites de ses vingt-quatre millions
+ou trente millions d'empires.
+
+
+Voici pour les journaux légitimistes le vrai moment de restaurer un
+mot raconté autrefois par une gazette allemande, vers 1810; qu'ils se
+hâtent, car les bonapartistes pourraient le prendre pour le fils de
+Napoléon III:
+
+«Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, étant en exil, fut invité à
+assister au couronnement d'une rosière dans une ville qui s'appelle
+comme... Blankenberg; il posa la couronne sur la tête de la jeune
+fille qui fit une belle révérence, et dit: «Monseigneur, Dieu vous le
+rende.»
+
+
+Être bien mise pour une femme, c'est s'habiller autant d'après sa
+situation de fortune que d'après sa taille, son teint, la couleur de
+ses cheveux et celle de ses yeux:--tout doit être harmonie.--Le goût
+et la distinction suppléent la richesse et souvent triomphent d'elle.
+
+Combien de publications à propos de la mode, dans les journaux ou
+ailleurs,--persuadent aux femmes qu'_il faut_--avoir tant de robes,
+tant de chapeaux,--et de telles robes, et de tels chapeaux;--c'est
+cher, mais _on ne peut pas faire autrement_,--c'est de toute
+nécessité,--c'est impossible,--mais ce n'est pas une raison, il le
+faut.
+
+ .............. Je m'indigne à l'aspect
+ De femmes, que le monde accueille avec respect;
+ Telle a su se placer, par un bon mariage,
+ Courtisane prudente, à l'abri du chômage;
+ Ça s'appelle une «femme honnête», du mari,
+ Des enfants, du foyer ne prenant nul souci;
+ Et, ne s'informant pas si, pour parer l'idole,
+ Le pauvre époux--travaille... emprunte... joue... ou vole.
+ --Les _filles_... on les quitte alors que leur beauté
+ Ou le caprice passe.--A perpétuité,
+ La «femme honnête», infirme et laide devenue,
+ A, le code à la main, droit d'être... entretenue;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le bonheur légitime... est si cher aujourd'hui,
+ Qu'on n'ose plus aimer que la femme d'autrui;
+ Et, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,
+ Au banquet de l'amour il vit en parasite.
+
+ * * * * *
+
+On raconte du shah de Perse une remarque singulière. «--Qu'est-ce qui
+vous a le plus frappé dans votre voyage en France? lui demanda une
+femme.
+
+--C'est notre folie d'entretenir à grands frais des harems où nous
+nourrissons, habillons, etc., sous la garde d'eunuques, de nombreuses
+femmes qui ne nous aiment pas et que nous n'aimons guère,--avec
+lesquelles nous n'éprouvons jamais ni une incertitude, ni une émotion,
+le désir étant très certainement suivi et quelquefois précédé de la
+possession,--tandis qu'en France, sans eunuques, sans sérail fermé,
+chaque Français a ses femmes, son harem éparpillé bien plus nombreux
+que les nôtres, dans les maisons de ses amis et connaissances; femmes
+gardées, nourries, habillées par lesdits amis et lesdites
+connaissances.
+
+
+Vivant comme je vis, comme j'ai presque toujours vécu, le plus souvent
+solitaire, à la campagne, dans les bois, sur les plages de la mer, en
+face des merveilles de la nature,--bien plus grandes encore pour ceux
+qui les étudient que pour ceux qui ne font que les contempler;--j'ai
+dû souvent penser au créateur souverain,--jamais, je ne me suis permis
+de lui donner un corps, ni une forme,--d'en faire un homme agrandi et
+grossi, de lui attribuer mes idées, mes passions, mes faiblesses.
+
+Me servant des sentiments et de la raison qu'il m'a donnés, et heureux
+de trouver d'accord et les sentiments et la raison,--j'ai supposé,
+j'ai cru qu'il est tout-puissant, souverainement juste, souverainement
+bon,--ces deux dernières qualités dérivant naturellement de la
+première.
+
+J'ai beaucoup médité sur cet Être suprême;--mais, quand j'ai vu que:
+
+De même que, quand on regarde le soleil, on voit d'abord rouge, puis
+noir, et on voit voltiger et danser devant les yeux, comme des
+myriades d'étincelles blanches; de même, quand on veut scruter
+certains arcanes, s'enfoncer dans certaines méditations, l'esprit
+aussi s'éblouit, voit des flammes et de l'ombre, puis sautillantes des
+folies, des sottises, des saugrenuités.
+
+J'ai accepté ces bornes à la vue de l'esprit, comme celles imposées à
+la vue des yeux;--je me suis soumis, et ne me suis plus permis de me
+livrer à ces méditations sans résultat possible, que de loin en loin.
+
+
+Dans les choses humaines, en effet, le contraire du faux est
+vrai;--mais, il est des questions sur lesquelles l'esprit ne peut
+concevoir ni l'un ni l'autre des deux contraires.
+
+Ainsi l'univers, je ne dis pas notre monde, je dis l'univers, a-t-il
+eu un commencement, aura-t-il une fin?
+
+Si on se dit oui, on se demande: et avant ce commencement, et après la
+fin?
+
+Si on se répond non,--cette pensée de toujours en avant et en arrière
+donne le vertige,--nous ne pouvons résoudre ni l'une ni l'autre des
+deux hypothèses contradictoires, dont une cependant est la
+vérité;--aussi, un jour qu'un homme que je connaissais assez peu, vint
+me voir et me demanda ce que je pensais de l'immortalité de l'âme,--je
+lui répondis: «Mon cher, je n'y pense qu'une fois par an, pour ne pas
+devenir fou ou imbécile,--j'y ai pensé hier,--revenez dans un an.»
+
+
+A personne, plus qu'à moi peut-être, les cieux n'ont «raconté la
+gloire de Dieu», personne n'a peut-être vu autant de levers et de
+couchers du soleil--à leur avantage;--j'ai étudié les brins d'herbe et
+les insectes, et je dois à cette étude des joies et des ivresses
+ineffables;--j'ai sans cesse questionné la nature,--et je puis dire
+comme je ne sais plus quel saint,--je crois cependant que c'est saint
+Bernard:--«Les chênes et les hêtres ont été mes maîtres.»--Je suis
+donc plutôt un homme religieux;--eh bien! on ne saurait se figurer
+combien les religions et les prêtres m'ont gêné, m'ont choqué.--Il y a
+longtemps que j'ai écrit pour la première fois, dans un livre d'études
+de botanique et d'entomologie, saisi d'admiration pour les prodiges
+que ces études me faisaient découvrir dans les plus petits des
+êtres,--_maximus in minimis Deus_.
+
+«En présence de tant de merveilles,--où sont les ânes qui demandent
+des miracles et les charlatans qui en font.»
+
+J'ai lu les miracles de toutes les religions,--je n'en ai jamais
+trouvé un qui me causât, à beaucoup près, autant d'étonnement et
+d'admiration, qu'une petite graine de réséda, renfermant des plantes,
+des fleurs, des parfums pour toujours,--qu'un oeuf de mouche
+ichneumon, pondu dans le corps d'une chenille vivante, qui doit,
+morte, servir de nourriture au ver qui naîtra de l'oeuf de la mouche,
+et cet oeuf contenant pour toujours des générations infinies
+d'ichneumons.
+
+
+--Comme vous êtes sérieuse, Madame!
+
+Je ne vous ai jamais vue rire,--même des mots et des choses
+qui faisaient éclater ou pouffer tout le monde autour de
+vous;--auriez-vous donc quelque grand chagrin au coeur?
+
+--Non, mais seulement les rides au coin des yeux se composent d'un
+certain nombre de sourires,--et je ne veux pas me chiffonner le
+visage.
+
+En France et surtout à Paris, il ne s'agit que de parler;--quand un
+homme a parlé, on ne s'informe pas de ce qu'il pense, de ce qu'il a
+fait, de ce qu'il fait;--il est jugé,--on ne se rappelle même pas s'il
+a dit le contraire à une autre époque,--on ne se rappelle rien après
+six mois.
+
+L'honnête homme n'est pas celui qui fait de belles ou de bonnes
+actions, c'est celui qui fait de belles phrases,--et encore on tient
+facilement pour belles les phrases ampoulées et retentissantes; un
+seul propos inconsidéré, une phrase mal venue, peut faire à celui qui
+les laisse échapper un tort que ne lui feraient pas cent sottises et
+même des crimes,--et que ne répareront pas et n'effaceront pas vingt
+ans d'intégrité et de services rendus,--heureusement qu'il y a la
+_prescription_ de six mois.
+
+
+L'alliance du prince Jérôme Napoléon, avec un journal soi-disant
+républicain, fait un certain bruit;--sous l'Empire, le fils de Jérôme
+vivait dans un cercle d'opposants.--Il jouait déjà à la branche
+cadette, et son cousin ne s'y fiait pas plus que de raison.
+
+Je me rappelle que, lors de la guerre d'Italie,--Napoléon III lui
+donna et il accepta le commandement d'un corps d'armée qui se tint
+toujours hors de l'action,--on prêta alors cette réponse à l'empereur
+auquel on disait: «Vous auriez aussi bien fait de le laisser à Paris
+auprès de l'impératrice et de son fils,--au lieu de le laisser ici à
+«croquer le marmot».
+
+--J'aime mieux, dit-il, qu'il croque le _marmot_ ici, que de le
+croquer aux Tuileries.»
+
+
+Voici une histoire qu'on m'a contée;--est-elle vraie? je
+l'ignore,--cependant j'ai vu la femme.
+
+Mais.....
+
+On se rappelle ce charlatan qui disait: «J'ai guéri le roi du
+Maroc,--à preuve, voici sa peau.»
+
+Et cet autre, qui annonçait l'exhibition du fruit des amours d'une
+carpe et d'un lapin, disait aux spectateurs:
+
+«Voici le lapin dans cette cage--et la carpe dans ce baquet, le père
+et la mère;--quant à l'enfant, il est pour le moment au Jardin des
+Plantes, où M. de Lacépède, grand animalier de France, m'a prié de le
+faire conduire.»
+
+Voici l'histoire:
+
+Lord ****,--après avoir triomphé de nombreux obstacles, obtint, il y a
+une douzaine d'années, la main de miss ****; de l'aveu de tous ceux
+qui les ont connus, c'était la plus ravissante jeune fille qu'on pût
+voir;--on me l'a montrée, et c'est encore une très belle personne; les
+charmes de son esprit égalaient ceux de sa figure; on ne parle pas de
+son caractère, mais la suite de l'histoire indique une grande fermeté
+et une rare résolution.--La passion de lord **** était causée plus par
+les obstacles encore que par les séductions de cette jeune beauté;--au
+bout de quelques mois, il fut désenchanté--et ne montra plus que de la
+froideur.
+
+Lady *** essaya--de la tendresse,--des larmes,--puis de la
+coquetterie,--tout fut inutile;--elle s'indigna,--à l'indignation
+succédèrent l'indifférence et le mépris.
+
+Un peu plus tard,--elle se vit très entourée, très courtisée;--une
+femme, dans sa situation, est un peu comme au pillage,--d'autant qu'on
+n'a pas à craindre le chapitre des exigences, des conditions, des
+réparations,--le mariage.
+
+Or, il arriva que lady ****, dédaignée, abandonnée par son mari, finit
+par n'être pas insensible à la cour assidue de M. ****; naturellement
+les amants ont un immense avantage sur les maris,--les maris
+fussent-ils tendres, fidèles, etc.
+
+L'amoureux--ne se montre que deux ou trois heures par jour tout au
+plus,--toujours sous les armes, toujours en représentation,--toujours
+en proie au désir de l'inconnu, n'ayant à s'occuper que de l'amour, à
+parler que de l'amour;--s'il est fatigué ou s'il s'ennuie, il lui est
+toujours loisible de faire des _sorties_ magnifiques et
+intéressantes;--il voudrait passer sa vie à des genoux adorés,
+mais--la prudence, les convenances, le respect humain, il se sacrifie.
+
+Qu'il dépense pour cent francs par mois en bouquets, il a l'apparence
+d'un homme magnifique,--il serait heureux de donner des diamants, des
+perles, des étoiles, mais... que dirait-on? Et le mari, comme on
+l'envie lui qui a le droit de donner tout cela.
+
+Le mari, au contraire, se montre au moins douze heures par
+jour,--parfois fatigué, malade, préoccupé;--supposons-le amoureux de
+sa femme,--quelle différence,--il use de «ses droits», le vilain mot,
+la vilaine chose!--A des intervalles plus ou moins rapprochés ou
+éloignés,--supposons-le,--je le veux bien,--très délicat, demandant,
+sollicitant,--ça n'est jamais comme celui qui demande une grâce, un
+sacrifice,--une faute,--un crime.
+
+D'ailleurs,--l'amoureux, lui, demande toujours.
+
+Le mari ne peut pas ne penser qu'aux bouquets;--il faut qu'il gagne et
+donne de l'argent pour le loyer, pour les domestiques, pour la
+nourriture quotidienne,--pour le bois, pour les torchons,
+etc.--Quelquefois, il doit refuser, faire des observations, conseiller
+des économies, etc.; quelque sédentaire qu'il soit,--il sort
+quelquefois,--va voir des amis,--et il n'est pas forcé de sortir, lui!
+
+Quelle est donc la différence entre un amoureux et un mari comme lord
+**** qui n'a eu pour sa femme qu'une fantaisie éteinte,--qui est
+retourné à sa vie de garçon; qui va au cercle, aux courses, à la
+chasse,--dîne au cabaret, entretient quelque femme, etc.?
+
+Lady **** faisait cette comparaison et la faisait douloureusement
+d'abord,--haineusement ensuite, cependant elle avait des
+principes.--Le plus grand espoir qu'elle permît de concevoir à
+l'amoureux M. ***,--c'était de l'épouser, si le hasard ou la
+Providence lui rendait jamais sa liberté;--ce n'était pas comme cette
+fille d'honneur de la cour d'Angleterre dont parle madame de Sévigné:
+«le roi l'avait remarquée, elle s'était sentie quelque disposition à
+ne point le haïr, par suite de quoi elle arrivait grosse de sept
+mois».
+
+A l'époque où Lady **** ne considérait plus son mari que comme un
+obstacle à son bonheur,--lord *** se trouva précisément dans les mêmes
+dispositions à l'égard de sa femme;--il était saisi d'une fantaisie,
+d'un caprice violent pour une femme de théâtre; celle-ci surfaisait sa
+marchandise,--elle ne songeait pas à se faire épouser par un homme
+marié, mais elle laissait entendre qu'elle n'aurait rien... contre un
+enlèvement et une installation sérieuse à l'étranger.
+
+Tout amoureux qu'était lord ****, le _kant_, le respect de certaines
+convenances, lui rendaient impossible une telle équipée,--seulement il
+disait quelquefois en soupirant: «--Ah! si je devenais veuf!»
+
+Quant à la belle, elle ne voulait pas accepter une seconde place dans
+la vie de son adorateur,--il fallait qu'il brûlât ses vaisseaux.
+
+Un jour lord **** demanda à sa femme un entretien particulier,--et il
+lui dit:
+
+«Madame, le lien qui nous unit est devenu une chaîne;--nous en
+souffrons tous les deux.--Vous êtes une femme trop honnête, je suis un
+homme trop bien élevé pour rompre cette chaîne avec scandale.--Je ne
+sais aucun moyen que nous devenions tous deux en même temps veufs l'un
+de l'autre,--mais j'en trouve un pour qu'un de nous deux le devienne
+dans un temps assez court;--lequel des deux s'en ira, lequel des deux
+restera;--la Providence ou le hasard en décideront; celui qui survivra
+sera heureux, celui qui mourra cessera d'être infortuné. Ce que j'ai à
+vous proposer, c'est une sorte de duel décent;--j'ai en Irlande un
+château, une propriété entourée de marais,--ni mes ancêtres, ni moi,
+nous n'y sommes allés séjourner en été ni en automne:--il y règne des
+fièvres paludéennes qui font beaucoup de victimes parmi les gens du
+pays, mais qui ne pardonnent presque jamais aux étrangers;--que
+diriez-vous d'une petite retraite de trois mois dans ce château?--La
+saison est favorable, deux de mes fermiers viennent d'y mourir de
+fièvre _pernicieuse_;--pour le monde,--nous aurons l'air de deux
+époux--qui, sur un regain de tendresse,--vont grignoter dans la
+solitude--un nouveau quartier de lune de miel.
+
+Lady **** fut d'abord un peu étonnée, un peu effrayée même;--elle
+resta quelques instants sans répondre;--puis, envisageant rapidement
+le présent et l'avenir, elle dit d'une voix ferme:--Quand
+partons-nous?
+
+--Le plus tôt possible,--le temps de faire, chacun de notre côté, nos
+dispositions testamentaires,--et, pour vous, de préparer vos
+toilettes.
+
+Huit jours après, les deux époux étaient à leur château;--marécages,
+brumes épaisses le soir,--humidité invincible, c'était complet;--chacun
+d'eux, chaque matin, interrogeait avec anxiété le visage de son.....
+adversaire.
+
+Au bout d'un mois.
+
+--Milady,--je vous fais mon sincère compliment, jamais vous n'avez été
+aussi fraîche.
+
+--Recevez le mien, mylord, si cependant c'en est un,--vous engraissez.
+
+--C'est que je m'ennuie.
+
+--Tout le monde n'a pas le moyen d'en mourir.
+
+--Sérieusement, est-ce que vous mettez du rouge?
+
+--Non.
+
+--Vos joues sont des pêches veloutées... mais alors... ça ne va pas.
+
+--Si vous vous ennuyez, pourquoi ne chassez-vous pas à cheval, avec
+vos voisins?
+
+--Ah! vous voulez que je vous rende des points, et que je fasse
+entrer, dans mon jeu, la chance de me rompre le cou;--ça n'est pas
+honnête,--cependant il y aurait un moyen;--nous donnerions des bals,
+et vous vous engageriez à ne pas manquer une contredanse, ni une
+valse, ça égalisera le jeu;--je risquerai de me casser les
+reins,--mais vous vous exposerez à la fluxion de poitrine,--ça vous
+va-t-il?
+
+--Oui.
+
+On donne des bals, on chasse,--pas le moindre accident à la chasse,
+pas le plus léger rhume après les bals.
+
+Il se passe un mois.
+
+--Milady, vous rajeunissez, vous êtes plus blanche et plus rose que
+lorsque je vous ai épousée.
+
+--Vous, mylord, vous prenez décidément du ventre.
+
+--C'est un coup manqué,--nous ne ferons rien ici.--Mais j'ai une autre
+proposition à vous faire.
+
+--Faites.
+
+--Il y a le choléra en Allemagne.
+
+--Je l'ai lu sur un journal.
+
+--Que diriez-vous d'un voyage à Vienne, ça s'expliquerait, pour le
+monde, par la curiosité bien naturelle à une femme de voir
+l'exposition--et par la complaisance sans bornes d'un époux amoureux.
+
+Une fois à Vienne, on chercherait les localités où les cas sont les
+plus nombreux, et on irait s'y installer.
+
+--Quand partons-nous?
+
+--Après-demain.
+
+--Je serai prête.
+
+Voilà ce qu'on m'a raconté,--en me montrant Lady **** qui revient
+d'Allemagne en grand deuil,--et j'ai tout lieu de croire mon narrateur
+bien informé, car j'ai vu par hasard une de ses cartes, et il
+s'appelle M. ***, et il est parti le même jour que Milady.
+
+
+Sous le règne de Louis-Philippe, j'ai connu un vieux député,--qui...
+ressemblait à beaucoup d'autres:--il était député de l'opposition,
+mais d'une opposition bénigne, modérée, conciliante;--il ne parlait
+jamais,--votait avec le centre gauche,--faisait les commissions de ses
+administrés et de leurs femmes,--apostillait leurs demandes pour les
+bureaux de tabacs et les bureaux de poste,--procurait à ceux qui
+venaient à Paris des billets pour la Chambre des députés, les musées,
+aux jours réservés, les Gobelins, etc. Il était, pour ainsi dire,
+député à vie;--ses commettants voulaient un député de l'opposition,
+mais qui se maintînt pourtant avec les ministres dans des relations
+assez bienveillantes pour pouvoir, à l'occasion, obtenir d'eux pour
+son département une justice,--une faveur, peut-être même une petite
+injustice;--il avait sa petite part de menues chatteries pour ses
+représentés,--mais j'avais eu une ou deux occasions de remarquer que,
+lorsqu'il s'agissait de lui-même ou de ses proches, il obtenait des
+faveurs dépassant de beaucoup le crédit que je lui supposais.
+
+
+Un jour que je le trouvai écrivant à un ministre pour solliciter je ne
+sais quelle position importante pour son gendre,--je ne lui cachai
+pas le peu de chances qu'il me semblait avoir de réussir.
+
+--Je sais que c'est difficile, me dit-il, mais je fais jouer mon grand
+moyen.
+
+Je voulus connaître ce grand moyen.
+
+--Le roi personnellement, me dit-il, m'a fait espérer que je serais un
+jour pair de France;--plusieurs ministres ont fait également miroiter
+ce leurre à mes yeux,--lorsqu'il s'agit d'un vote important et où la
+majorité est incertaine; c'est l'avantage d'appartenir à un des deux
+centres;--sans évolution scandaleuse, on peut se rapprocher de la
+frontière de droite ou de la frontière de gauche, on est réputé
+«flottant» et, comme tel, appoint disponible.
+
+Eh bien! lorsque je tiens beaucoup à obtenir une faveur... je la
+demande... mais... je demande en même temps la pairie;--quant à la
+pairie, on est parfaitement décidé à ne me la jamais conférer,--mais
+on ne veut pas me mécontenter et s'exposer à perdre une voix qui, à un
+jour donné, peut avoir sa valeur.
+
+On a depuis longtemps épuisé pour moi toutes les formules connues,
+pour rendre un refus le moins choquant possible,--les regrets
+sincères,--les promesses pour une autre occasion, etc.,--il faudrait
+aujourd'hui recommencer le cercle.
+
+Eh bien! quand je _veux_ me faire donner quelque chose,--je demande en
+même temps la pairie,--je rappelle, avec les dates, la promesse de Sa
+Majesté, les espérances données par tel ou tel ministre.--Eh bien! ça
+n'a jamais manqué: on regrette vivement que les circonstances ne
+permettent pas, etc., mais on saisit avec empressement, en attendant
+une occasion meilleure, de m'être agréable, en m'accordant... l'autre
+chose.--C'est ainsi que ça va se passer pour mon gendre, et je
+considère sa nomination comme aussi certaine que si je l'avais dans ma
+poche.
+
+C'est ainsi que je me suis fait donner d'emblée,--en passant
+par-dessus tous les droits,--un bureau de tabac pour une ancienne
+gouvernante dont il m'importait de me débarrasser et qui ne voulait me
+quitter, me lâcher, qu'à ce prix-là;--j'ai demandé un bureau de tabac
+pour elle, et la pairie pour moi;--huit jours après elle avait son
+bureau de tabac et ma rançon se trouvait payée.»
+
+Je n'aime pas beaucoup la justice qui se fait après un bouleversement
+ou une révolution.--Les vaincus désarmés sont jugés par leurs
+vainqueurs qui quelquefois viennent d'avoir peur, ce qui rend
+naturellement l'homme assez méchant--et encore, après la bataille,
+l'opinion publique fait deux lots:--tout ce qui s'est fait de
+cruautés, de crimes, par les deux partis est le lot des vaincus; tout
+le peu qui s'est fait de traits de courage, de fermeté, de générosité,
+forme le lot des vainqueurs.
+
+Ainsi, ceux qui, au coup d'État de Décembre,--ont pris les armes pour
+défendre des lois si audacieusement violées par le prince-président de
+la République,--ont été appelés «insurgés» par cet insurgé--et ont été
+emprisonnés, exilés et tués comme insurgés.
+
+
+Mais comme dans ces justices qui suivent la défaite des uns et la
+victoire des autres, il faudrait que la moitié du pays emprisonnât,
+exilât, tuât l'autre moitié,--comme, après tout, les luttes de la
+politique se passent à peine entre cent mille personnes y prenant une
+part active;--le reste,--troupeau ignorant, se mettant à la suite du
+vainqueur,--on prend le parti de ne punir qu'une petite quantité des
+vaincus--qu'ils aient commis ou non d'autres crimes que d'être
+vaincus.
+
+
+Autrefois--dans le cas d'insurrection militaire--on décimait les
+révoltés,--on les faisait ranger au hasard sur une ligne, puis on
+comptait, et, chaque fois qu'on arrivait à dix, on faisait sortir ce
+dixième des rangs, et on le passait par les armes.
+
+C'est ce qu'on fait aujourd'hui dans la justice appelée «justice
+politique», avec une modification et un progrès, c'est qu'on triche le
+hasard;--on ne met pas les justiciables sur une ligne, et on fait
+tomber le chiffre dix sur qui on veut; il se fait ainsi un certain
+nombre de «boucs émissaires» d'_Azazel_, d'_Apopompées_ que l'on
+charge de tous les péchés d'Israël;--après quoi, les autres, comme dit
+le prophète, «deviennent blancs comme neige, leurs péchés eussent-ils
+été rouges comme l'écarlate».
+
+
+En général, il serait difficile de dire ce qui décide l'opinion dans
+le choix de ces boucs infortunés--qui ne sont pas toujours innocents,
+mais qui ne sont pas plus coupables et souvent le sont moins que le
+voisin de droite et de gauche, celui qui est derrière et celui qui est
+devant.
+
+Ainsi, messieurs Ollivier et de Grammont déclarent la guerre à la
+Prusse, et nous jettent dans une défaite, des désastres, des misères
+et une ruine écrites d'avance, puisque la France n'avait ni alliances,
+ni armées, ni munitions, ni vivres.--M. Leboeuf affirme à la face du
+pays que tout est prêt--qu'il «ne manque pas un bouton de guêtre»
+lorsque, si les boutons de guêtres ne manquaient pas, il n'y avait que
+cela qui ne manquât pas.
+
+Nous sommes vaincus, écrasés,--Me Gambetta prend la suite du sinistre,
+parce que c'était la seule voie ouverte pour monter au pouvoir;--il
+continue cette guerre avec des chances encore plus mauvaises qu'elle
+n'avait été commencée; il double le nombre de nos morts, il ajoute à
+nos désastres la perte de deux provinces et une rançon double de celle
+dont les Prussiens se seraient contentés;--ses acolytes, ses affidés,
+ses amis, plus hostiles au pays que les Prussiens, sont convaincus
+d'avoir, au moyen de fournitures qu'il leur a données, envoyé au
+combat les soldats et les recrues sans vêtements, sans souliers, sans
+armes, sans vivres, sans munitions;--il est lui-même accusé devant un
+tribunal anglais d'avoir reçu des pots-de-vin.
+
+D'autre part, le maréchal Bazaine,--je m'en rapporte au jugement qui
+l'a frappé,--est accusé d'avoir mal fait la guerre;--les uns pensent
+qu'il a cédé à des idées confuses d'une ambition assez vague,--les
+autres qu'il a manqué de résolution comme chef tout en reconnaissant
+son extrême bravoure comme soldat,--d'autres que la situation où il se
+trouvait était au-dessus de ses capacités, etc.
+
+Il est condamné à mort.
+
+Pendant ce temps, Me Ollivier, sous les orangers d'Italie, prépare son
+discours pour l'Académie et vient tranquillement le lire à Paris; M.
+de Grammont, M. Leboeuf et Me Gambetta reprennent leur vie ordinaire,
+et personne ne songe à leur demander aucun compte.
+
+
+Prenons un autre exemple.--Un certain nombre d'avocats de langue et de
+plume, enivrent, empoisonnent le peuple dans Paris et dans tous les
+grands centres.
+
+La guerre finie contre l'étranger, il faut faire une guerre plus
+triste contre des Français.
+
+Me Gambetta, qui, au moyen des hordes empoisonnées par lui, est arrivé
+au pouvoir, aux dignités et surtout aux traitements, les abandonne
+momentanément--et va attendre l'issue du combat sous les orangers
+d'Espagne, comme Me Ollivier sous les orangers d'Italie.
+
+Puis comme, à la suite de la commune, il se trouve tombé du pouvoir,
+il revient se mettre à la tête de ses hordes qui se composent de gens
+égarés, enivrés, empoisonnés par lui et par ses complices, mais aussi
+de voleurs, d'assassins et d'incendiaires, et il déclare publiquement
+qu'il n'entend pas se séparer d'eux.
+
+
+C'est alors qu'on condamne M. Rochefort à une détention perpétuelle à
+Nouméa.
+
+Il y avait bien aussi M. Ranc et beaucoup d'autres, mais M. Ranc n'a
+été inquiété que lorsqu'il s'est fait nommer député comme Me
+Gambetta,--avant cela on le laissait tranquillement être membre du
+conseil municipal de Paris;--des autres, il n'est plus question.
+
+Je n'ai pas partagé l'engouement qu'a inspiré M. Rochefort vers la fin
+de l'Empire;--c'était un gamin spirituel,--doué non de cette sorte
+d'esprit que j'appelle «la raison ornée et armée», mais de cet esprit
+parisien qui ne recule pas devant le jeu de mots et les lazzis, et
+prend un air de hardiesse en s'attaquant au pouvoir, sans autre raison
+que le succès que le public a coutume de faire à ce genre
+d'attaque;--il n'avait rien étudié, ne savait rien, et naturellement
+décidait de tout,--mais on le prit tellement au sérieux qu'il finit
+par s'y prendre lui-même;--il devint l'objet de l'engouement
+public,--et, enivré par les applaudissements et le succès,--fit comme
+le chanteur auquel on crie: bis,--après l'ut de poitrine, il s'efforce
+de donner le contre-ut.
+
+Qu'il ait fait du mal, je le veux bien;--qu'il ait mêlé sa petite
+drogue à la boisson capiteuse et toxique qu'on versait au peuple,
+qu'il ait surtout fourni le sucre et le citron qui lui donnaient un
+goût plus agréable et masquaient le venin, je le veux encore.
+
+Mais en se rendant bien compte de son inconscience, il est évident
+qu'il a été un de ces boucs émissaires dont je parlais en
+commençant;--qu'il a subi la suite nécessaire de l'engouement dont il
+avait été l'objet, et que sa condamnation est sévère quand on regarde
+ceux qui ont joué le même rôle avec plus de conscience de leurs actes,
+et qui sont députés, ambassadeurs, et seront peut-être ministres
+demain.
+
+Puisque j'en suis venu à parler de M. Rochefort, je dirai que je ne
+partage pas non plus la colère que donne son évasion à beaucoup de
+gens.--Les seuls prisonniers qui n'aient pas le droit de s'évader sont
+ceux qui sont prisonniers sur parole, et ce n'était pas son cas.
+
+Il a très bien fait son rôle de prisonnier,--ce sont ses geôliers qui
+n'ont pas bien fait leur rôle de geôliers.
+
+
+Il y aurait bien dans le fait de cette évasion une leçon pour les
+victimes de ces chefs, ou mieux de ces exploiteurs de l'opposition;
+les soldats payent et les chefs échappent,--mais ils ont bien pardonné
+à Me Gambetta de les avoir abandonnés, et au moment de la bataille et
+au moment de la punition.
+
+Me Ollivier, à côté duquel on a fait tomber le nº 10 sur M. Bazaine,
+comme à côté de M. de Grammont, de M. Leboeuf, de Me Gambetta, etc.,
+Me Ollivier pense que rien ne l'empêche de venir reprendre part aux
+affaires politiques d'un pays qu'il a perdu;--il vient de publier une
+lettre très bizarre, dont je dois dire quelques mots:
+
+
+Il semblerait qu'ayant par son ambition et sa légèreté attiré sur la
+France un des plus grands désastres que contienne notre histoire, Me
+Ollivier et ses complices n'avaient que deux partis à prendre:
+
+Le premier, de courir auprès de leur empereur et de se faire tuer
+autour de lui--et avec lui autant que possible--pour apaiser les mânes
+de tant de victimes qu'ils avaient faites.
+
+Le second parti, moins beau, moins expiatoire, était de passer dans
+une retraite absolue le reste d'une vie maudite,--détestée par les
+mères, _matribus detestata_, comme dit Tacite.
+
+Mais:
+
+
+Me Ollivier sait que pour les sottises et pour les crimes politiques,
+la prescription s'acquiert naturellement au bout de six mois--le plus
+long terme où puisse s'étendre la mémoire française.
+
+Donc, quatre ou cinq fois six mois s'étant écoulés, Me Ollivier
+n'ayant été ni fusillé, ni exilé, ni emprisonné; le sort de la
+vindicte publique étant tombé sur d'autres; M. Bazaine à
+Sainte-Marguerite payant pour tous; son histoire était tout à fait
+oubliée.
+
+Rien donc ne l'empêchait de venir reprendre sa place dans la politique
+et son rang «à la queue» des compétiteurs du pouvoir, et vous allez le
+voir, aux prochaines élections, demander, comme candidat, un
+témoignage de confiance à ses compatriotes.--Prêt à tout recommencer.
+
+Voici les hardiesses saugrenues qu'imprime Me Ollivier:
+
+«_L'émulation s'établira entre les deux formes de la démocratie: la
+république et l'empire._
+
+»_Si la république prévaut, les impérialistes accepteront sans
+arrière-pensée la décision souveraine; ils reconnaîtront que le
+gouvernement de la république doit être confié à ceux qui ont eu foi
+en elle, alors que d'autres la déclaraient impossible, et leur seule
+ambition sera d'apporter l'aide et le conseil._
+
+«_Si l'empire obtient l'avantage, les républicains pourront adhérer
+sans humiliation à un gouvernement qui ne sera pas sorti d'un coup de
+force ou de surprise, et les impérialistes leur feront une place à
+côté d'eux dans la direction de l'État._
+
+«_Dans les deux hypothèses, pas de proscription, l'oubli cordial du
+passé, une seule loi de salut public: l'interdiction d'attaquer, de
+contester et même de discuter le verdict national, sous les peines les
+plus sévères, l'exil perpétuel, par exemple._
+
+«_Et alors, nous redeviendrons la grande nation, etc._»
+
+Surtout si Me Ollivier est, dans le premier cas, appelé à «_donner
+aide et conseil_», et, dans le second, si «_on lui fait une place dans
+la direction de l'État_».
+
+Me Ollivier, on le voit, ressemble à ces joueurs timides qui, à la
+roulette, mettent leur pièce de cinq ou de vingt francs,--sur la raie
+qui sépare deux numéros,--en partageant ainsi leur mise entre deux
+chances; _à cheval_ sur 93 et 52,--sur la commune et sur l'empire.
+
+
+Je suis scrupuleusement les débats du procès Bazaine,--je vois
+jusqu'ici ce que disait Turenne:--«Je serais embarrassé, non pas de
+commander, mais de manoeuvrer et de tenir dans la main une armée de
+plus de trente mille hommes.»
+
+Une guerre déclarée et commencée avec une imprudence puérile, comme le
+dit un journal, dans le même numéro où il brûle tant d'encens devant
+l'impératrice,--sans penser que mener un peuple à une guerre terrible,
+sans préparatifs, sans alliances, c'est-à-dire à la ruine et à
+l'humiliation, etc.,--est à peu près un des plus grands crimes
+qui se puissent commettre,--cette guerre imprudente, folle,
+criminelle,--conduite au hasard, sans plan, sans vigueur, sans
+enthousiasme, sans discipline, sans commandement et sans obéissance.
+
+Eh bien! en voyant ces hésitations, ces ordres non donnés ou mal
+donnés,--mal obéis ou pas obéis du tout, ce relâchement absolu de
+discipline, ces vertiges, ces paniques;
+
+Je me dis--il ne faut pas juger ces gens-là d'après un type de
+guerrier héroïque, et je dirais fabuleux--si nous n'en avions pas chez
+nous de nombreux exemples. Il ne faut chercher là ni des Léonidas, ni
+des La Tour-d'Auvergne--ni des Cambronne, ni des «boiteux de
+Vincennes», et quand j'ajoute à ce que je lis--ce que l'on m'a conté à
+Pontarlier, lors de l'entrée de l'armée française en Suisse, si j'y
+ajoute ce que j'ai vu en Suisse de mes yeux, et beaucoup d'autres
+choses dont je ne veux pas parler encore,--à part un nombre assez
+grand heureusement de dévouements et d'héroïsmes individuels, nombre
+qui s'accroîtrait sans doute de beaucoup de ceux qui sont restés
+inconnus;
+
+Il faut reconnaître que la France a subi à ce moment,--espérons que ce
+n'est qu'une crise--un abaissement terrible et effrayant de son niveau
+moral, que tout le procès jusqu'ici n'a fait que constater
+douloureusement et peut-être sans utilité.
+
+
+Donc pour juger le maréchal Bazaine, il faut arriver à l'affaire
+Régnier, fouiller ses relations avec les Prussiens, c'est-à-dire
+examiner si--il n'a pas rêvé un moment, de faire, d'accord avec
+l'Impératrice et les Prussiens, et au moyen d'une nombreuse armée
+neutralisée contre les Prussiens, mais restée disponible pour dominer
+son pays,--une sorte de nouvel empire bâtard, avec une régence où il
+y aurait été quelque chose comme lieutenant général ou maire du
+palais, là est le procès, là serait le crime,--sur lequel je ne puis
+ni dois encore exprimer d'opinion--et pour la constatation et la
+négation duquel il faudrait étudier le caractère et les antécédents du
+maréchal,--et voir si sa conduite au Mexique n'a pas été calomniée.
+
+
+Le procès Bazaine fait songer naturellement à la guerre.
+
+Il arrive aujourd'hui précisément le contraire de ce qui serait à
+désirer, en supposant le progrès moral et philosophique, c'est-à-dire
+que le nombre des soldats composant une armée va tous les jours
+s'augmentant; les rois font comme ces braves joueurs blasés qui
+arrivent à jouer au bésigue avec quatre jeux.
+
+En songeant au nombre prodigieux d'hommes qui composent aujourd'hui
+une armée, n'est-il pas juste de dire que, après la victoire, la part
+de gloire qui appartient au général en chef doit être singulièrement
+restreinte, et c'est surtout à un _Miltiade_ d'aujourd'hui que
+l'Athénien _Socharès_ serait fondé à dire:
+
+--Miltiade, quand tu auras combattu seul, tu pourras demander une
+couronne pour toi seul. Constatons donc, dès aujourd'hui, qu'un peuple
+victorieux a le droit de ne pas admettre que ce soit son roi qui ait
+seul remporté la victoire sur l'ennemi vaincu, et veuille étendre les
+droits et les privilèges de cette victoire jusque sur et contre son
+peuple vainqueur.
+
+
+Aujourd'hui, les conditions du courage militaire sont changées, on ne
+peut le nier, et cela est à la gloire du peuple français, que les
+armes à longue portée ont été inventées et adoptées pour se mettre à
+l'abri de la célèbre _furia francese_, et ne la combattre que du plus
+loin possible.
+
+Ce n'est que contrainte et forcée que la France a dû adopter à son
+tour ces nouvelles armes pour rapprocher les distances, et, en tenant
+compte des dates de l'adoption du fusil Dreyse et du fusil Chassepot,
+on peut dire que le fusil Dreyse a été, dans l'origine, une arme
+défensive, défensive en tenant celui qui la portait à la plus grande
+distance possible d'un ennemi redouté. En poursuivant les déductions
+de ce point de vue on pourrait dire aussi que le fusil Dreyse est une
+arme de lièvre et le chassepot une arme de chasseur. Le premier
+augmentait la distance, le second, étant le second, la rapprochait.
+
+
+Par exemple, pour conserver entre deux peuples l'avantage relatif de
+la population, une fois que chacun aurait mis sous les armes le nombre
+dont il dispose, pourquoi chacun ne mettrait-il pas en ligne seulement
+la dixième ou la vingtième partie de ses forces? La situation relative
+serait absolument la même, et il serait fait une grande économie de
+sang et d'argent.
+
+Quant à la stricte et honnête exécution de la convention, aujourd'hui
+que la guerre a lieu comme un duel entre deux particuliers pour une
+question de point d'honneur, pourquoi ne prendrait-on pas des témoins
+que chacun choisirait parmi les peuples neutres?
+
+Toujours est-il que le courage d'aujourd'hui doit se composer surtout
+de résignation, de sang-froid, avec une nuance nécessaire de
+fatalisme. Ce nouveau courage, on l'aura, on l'a déjà.
+
+Mais ne serait-il pas plus logique, plus progressif, plus humain,
+moins ruineux de faire le contraire de ce qu'on a fait et de ce qu'on
+fait, c'est-à-dire d'exposer toujours moins d'hommes à ce qu'on peut
+aujourd'hui, plus que jamais, appeler les hasards de la guerre.
+
+D'autres personnes disent et écrivent: C'est une question entre le
+fusil Dreyse et le fusil Chassepot.
+
+Alors, le mieux serait de remplacer les armées par des cibles. Les
+Prussiens pourraient tirer sur un bonhomme de bois et de toile
+représentant un soldat français pour donner une satisfaction au reste
+d'idées anciennes, et les Français sur un Prussien de bois; celui qui
+aurait touché son ennemi de bois du plus grand nombre de coups serait
+réputé vainqueur.
+
+On pourrait également décider les questions en litige, aux dés, à pile
+ou face, à la courte paille,--tout serait moins cruellement bête que
+les formes ordinaires de la guerre.
+
+
+M. de Bazaine, condamné à l'unanimité par le tribunal à la peine de
+mort, a vu sa peine commuée et réduite à vingt ans de détention.
+
+L'accusation de trahison écartée, le procès ne devait pas être fait,
+et M. Thiers avait raison de ne pas vouloir le faire;--trop de gens
+auraient dû s'asseoir sur la sellette à côté de M. de Bazaine. Quant
+au condamné, il avait en réserve un trésor amassé d'actes de bravoure,
+qui, de soldat, l'avait fait maréchal, et avec lequel la première
+moitié de sa vie a payé la rançon de la seconde, partant quittes--le
+pays ne lui doit plus rien que l'oubli;--il n'est pas fusillé, mais il
+est effacé, supprimé, annulé.
+
+
+Cette peine de la détention, qui n'est pas irrévocable comme la
+mort--sera à son tour commuée et abrégée--et, dès à présent, elle est
+fort supportable:--l'île Sainte-Marguerite est un des plus charmants
+endroits de la terre; un climat doux et égal--des orangers, des
+myrtes, des oliviers, des ombrages parfumés--une mer bleue et limpide
+murmurant sur des plages fleuries.--Supposez un homme aimant la vie,
+puisqu'il a remercié celui qui la lui laissait, et ne prenant pas son
+aventure trop au tragique,--ayant comme on l'assure autour de lui sa
+femme et ses enfants--il est difficile de le considérer comme un objet
+de pitié.
+
+Je ne puis, au contraire, m'empêcher de songer que, sauf la cause de
+la détention, s'il avait été possible dès ma première jeunesse
+d'obtenir la même peine pour un fait laissant l'honneur parfaitement
+sauf, je me serais trouvé complétement heureux d'être frappé de la
+même condamnation, et n'aurais demandé qu'un seul adoucissement--à
+savoir, que la peine de vingt ans de détention fût commuée en une
+détention perpétuelle qui ne me laissât pas craindre d'être un jour
+forcé de quitter un si charmant séjour--où j'aurais, en outre, été
+nourri, logé et vêtu par l'État, c'est-à-dire exempt de tous soucis.
+
+
+Le mode de publication des _Guêpes_ ayant donné sur elles aux journaux
+une avance de huit jours dont ils ont usé largement pour parler de
+l'évasion de M. de Bazaine,--il semblerait qu'il ne doit rester aux
+_Guêpes_ rien à dire à ce sujet,--c'est une erreur:
+
+Les carrés de papier de toutes couleurs se sont mis naturellement en
+campagne et en chasse, et personne n'étant résigné à rentrer
+«bredouille», semblables à certains chasseurs qui, pour ne pas exciter
+le sourire et les quolibets des passants, remplissent leurs
+carniers--si lourds quand ils sont vides--de foin et d'herbe, ils ont
+ramassé partout cancans, potins, ramages, bourdes, qu'ils ont appelés
+_détails précieux puisés à des sources autorisées_ et auxquels ils ont
+ajouté quelques descriptions de l'île Sainte-Marguerite prises dans
+les «guides».
+
+
+Le résumé de tous les récits, qui se sont faits des emprunts mutuels,
+est ceci:
+
+«M. de Bazaine est descendu sur les rochers au pied de la citadelle,
+au moyen d'une corde à noeuds.--Madame de Bazaine et un jeune homme,
+son parent, ont loué à Cannes, au milieu de la nuit, un canot, avec
+lequel ils ont accosté ces mêmes rochers;--M. de Bazaine est monté sur
+le canot--qui les a portés tous les trois sur un navire italien qui
+les attendait au large.»
+
+
+J'ai quelques rectifications à faire à ces récits; ces rectifications
+les voici:
+
+M. de Bazaine n'est pas descendu avec une corde à noeuds.
+
+Madame de Bazaine et son parent n'ont pas pris un canot à Cannes et
+n'ont pas accosté les rochers au pied de la forteresse;--ils n'ont
+pas rejoint avec ce canot le navire italien.
+
+
+M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou qu'on a
+laissée ouverte,--et il est allé au côté opposé de l'île, c'est-à-dire
+«sous le vent» où il a trouvé non pas un canot conduit par une femme
+et un jeune homme,--mais une bonne et forte chaloupe bordant au moins
+quatre avirons, et montée par quatre vigoureux rameurs, plus un homme
+à la barre, envoyés du navire italien, et qui y sont retournés.
+
+
+Comment sais-je cela?
+
+Je ne le sais pas,--mais je le vois,--et qui plus est, je le prouve:
+
+M. de Bazaine, qui est déjà vieux et très gros, n'a pu descendre avec
+une corde de la très grande hauteur où était sa chambre, dont les
+fenêtres étaient en outre fermées de barres de fer;--ç'aurait été une
+opération très difficile même pour un homme mince et dans la force de
+l'âge,--plus difficile encore, puisqu'on ne dit pas que les barres de
+fer aient été sciées, ni brisées, puisqu'il lui aurait fallu passer au
+travers des barreaux;--je n'admets pas que ses gardiens n'aient pas
+regardé s'il était dans sa chambre.
+
+
+Admettons cependant cette difficulté vaincue: le prisonnier serait
+tombé à côté d'une sentinelle; or, par ces nuits où souffle le
+mistral, le ciel est sans nuages et les nuits sont très claires.
+
+Admettons encore que, assez mince pour passer entre deux barreaux de
+fer, assez léger, assez fort, assez souple, pour opérer cette
+descente, il ait en outre été assez heureux pour ne pas attirer
+l'attention d'une sentinelle, cette attention eût été éveillée par le
+bruit qu'eût fait un canot en accostant les rochers;--et, d'ailleurs,
+on ne pouvait faire entrer dans un plan d'évasion la distraction d'une
+sentinelle dont l'attention serait provoquée à la fois par deux
+circonstances;--on n'y pouvait non plus faire entrer l'absence
+d'étonnement et de curiosité causés par une femme et un jeune homme
+prenant un canot à Cannes et se dirigeant vers l'île Sainte-Marguerite
+par un temps pareil.
+
+Mais ce n'est rien.
+
+
+Cette nuit même, dans la nuit d'hier à aujourd'hui, 17 août,
+c'est-à-dire quelques heures avant celle où je prends la plume, à peu
+près dans les mêmes parages que l'île Sainte-Marguerite, nous avions
+des filets à la mer; vers une heure du matin le mistral a commencé à
+souffler,--et nous sommes partis trois sur la _Girelle_, un canot très
+maniable, pour aller relever nos filets qui pouvaient se trouver en
+danger;--des trois hommes l'un était mon matelot, pêcheur de
+profession;--l'autre, mon fils, Léon Bouyer, un jeune homme de trente
+ans, très vigoureux, très exercé, très amariné, et moi qui, depuis
+longtemps, ai l'habitude à la mer de compter pour un homme.
+
+Eh bien! le mistral ne faisait que commencer à souffler,--et nos
+filets n'étaient qu'à une petite distance;--cependant nous eûmes
+besoin de toutes nos forces bien employées pour aller tirer les
+filets, et surtout revenir.
+
+Une heure plus tard, lorsque le vent, prenant de la force, eut
+achevé de soulever la mer, cette opération eût été peut-être
+impossible:--cependant de toute cette nuit le mistral a été très loin
+de souffler aussi fort que dans la nuit de l'évasion de M. de Bazaine.
+
+
+Il y a en face de la «Maison close» à deux kilomètres, un îlot
+«_le Lion de mer_» placé et orienté précisément comme l'île
+Sainte-Marguerite.--Eh bien! nous avons été tous les trois d'accord
+que, s'il nous avait fallu accoster l'îlot, il nous eût été, surtout
+une heure plus tard, impossible de le faire «au vent», c'est-à-dire du
+côté où le vent faisait déferler la mer sur les rochers,--et que nous
+aurions eu déjà quelque peine à accoster «sous le vent», c'est-à-dire
+du côté opposé.
+
+Or, c'est «au vent» de l'île Sainte-Marguerite, et par un vent
+beaucoup plus fort, qu'une femme qui «ne sait pas du tout ramer», et
+un jeune homme qui «ne le sait que très peu» et «ayant tous deux le
+mal de mer», auraient fait ce qu'il eût été impossible à trois hommes
+vigoureux et exercés à la mer de faire dans des conditions moins
+difficiles; car, je le répète, dans la nuit d'hier le vent était
+beaucoup moins fort, et l'île Sainte-Marguerite est trois fois loin de
+Cannes comme le _Lion de mer_ l'est de Saint-Raphaël,--et il fallait
+parcourir tout le trajet en recevant les lames par le travers du
+canot.
+
+Donc,--un canot monté par une femme et un jeune homme n'a pas fait ce
+trajet;--aucun canot n'a accosté sur les rochers «au vent» de l'île.
+
+C'est «sous le vent», de l'autre côté de l'île qu'a accosté non pas un
+canot pris à Cannes, mais une bonne chaloupe montée par cinq hommes
+vigoureux, et envoyée par le navire italien, et ayant à lutter pour
+aller et venir contre une très grosse mer.
+
+
+Donc, M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou
+qu'on a laissée ouverte, et il est allé de l'autre côté de l'île
+monter sur la chaloupe du navire italien;--si madame de Bazaine et son
+parent étaient sur cette chaloupe, c'était comme passagers,--et pour
+voir plus tôt le prisonnier.
+
+C'est pour moi--et c'est pour mes deux compagnons, aussi évident que
+si nous l'avions vu.
+
+
+Un journal a cependant, à propos du prisonnier évadé, recueilli un
+détail d'un autre genre et très peu important en lui-même, mais dont
+je dois dire un mot: En parlant du séjour de M. de Bazaine à l'île
+Sainte-Marguerite, ce journal fait savoir que «M. Karr envoyait les
+_Guêpes_ à M. de Bazaine».
+
+Si nous rapprochions cette mention d'un article paru précédemment dans
+un autre journal qui demandait la suppression des _Guêpes_,--ça
+pourrait avoir l'air d'une invitation à l'autorité de regarder un peu
+si le maître des _Guêpes_ ne serait pas quelque peu complice de
+l'évasion;--en effet, il habite le pays, il a des embarcations,--et il
+envoyait les _Guêpes_ à M. de Bazaine, etc.
+
+
+Certes, ce n'est pas, je le sais, l'intention du journaliste; ce n'est
+pas à l'autorité et à la police qu'il veut me dénoncer, mais à
+«l'opinion» et je m'étonne de ne pas avoir vu en faire déjà leur
+profit: les bons petits papiers rouges qui ont quelquefois si bêtement
+appelé bonapartiste celui de tous les écrivains contemporains qui a le
+plus opiniâtrement combattu l'Empire.
+
+
+Eh bien, le fait est vrai,--j'envoyais les _Guêpes_ à M. de
+Bazaine;--comment? pourquoi? je vais le dire à mes lecteurs:
+
+
+Je fus, il y a quelques mois, très surpris, un matin, de recevoir une
+lettre signée «_de Bazaine_».
+
+M. de Bazaine me remerciait de l'envoi d'un numéro des _Guêpes_ «qu'il
+avait lu avec grand plaisir» et faisait quelques réflexions sur son
+jugement et sa situation, etc.
+
+Or, je ne lui avais pas envoyé de numéro des _Guêpes_; je cherchai le
+numéro dont il parlait--et je devinai que quelque ami à lui pouvait le
+lui avoir adressé,--parce que j'y faisais mention des trois ou quatre
+boucs «émissaires» sur lesquels l'opinion publique et la sévérité du
+gouvernement faisaient tomber toutes les fautes du plus grand
+nombre,--et je citais quelques-uns de ceux qui, aussi coupables que M.
+de Bazaine, étaient non seulement en liberté, mais occupaient des
+places et émargeaient au budget.
+
+A la lecture de cette lettre, je fus un moment embarrassé,--j'ai
+l'habitude de dire la vérité; or dire: je ne vous ai rien envoyé, à un
+prisonnier qui avait ressenti un moment de plaisir de l'envoi, c'était
+plus dur que je n'avais la force de l'être;--accepter les
+remerciements... ce n'était pas tout à fait honnête... c'est cependant
+ce que je fis,--je ne répondis pas à M. de Bazaine,--parce que je
+n'avais rien d'agréable à lui dire,--mais je donnai l'ordre de
+continuer à lui envoyer les _Guêpes_ qu'il a dû recevoir jusqu'à son
+départ.
+
+
+Entre les sottises qui ont été dites sur cette évasion, il faut noter
+celle qui consiste à faire au prisonnier un nouveau crime de son
+évasion;--quelques-uns ont même prétendu qu'il avait manqué à
+l'honneur, «étant prisonnier sur parole».--Disons d'abord que le
+prisonnier qui n'est pas prisonnier sur parole a toujours le droit
+naturel de s'en aller,--et c'est tellement le sentiment général
+que,--à la nouvelle d'une évasion, le premier mouvement de tout
+lecteur est de désirer qu'on ne reprenne pas le prisonnier,--et que ce
+n'est qu'après réflexions qu'on pense au crime, à la justice de
+l'_expiation_, et à la sûreté publique.
+
+Le frère de M. de Bazaine a déjà écrit aux journaux que M. de Bazaine
+n'avait pas donné sa parole de rester en prison, et que personne
+d'ailleurs n'avait fait la sottise de la lui demander.
+
+
+J'ajouterai que, prisonnier sur parole, je me croirais obligé par cet
+engagement, à la condition qu'il serait accepté et exécuté de part et
+d'autre;--mais je m'en croirais délié si on y ajoutait des grilles,
+des verroux, des sentinelles, etc.
+
+Certes, si on avait mis M. de Bazaine dans l'île Sainte-Marguerite en
+lui demandant sa parole de n'en point sortir, si jugeant cette parole
+suffisante, on ne l'avait ni «bouclé» ni verrouillé;--il n'aurait dû
+dans aucun cas faire un pas hors de l'île,--mais il en était tout
+autrement.
+
+Le traitement que subissait M. de Bazaine était bizarre.
+
+Si l'accusation, c'est-à-dire la trahison, avait été admise par le
+tribunal, la mort était le châtiment mérité et obligé,--mais les juges
+avaient écarté la trahison, et avaient condamné le maréchal à
+mort,--pour obéir à la sévérité des lois militaires auxquelles il
+avait manqué, mais ils avaient signé un recours en grâce.
+
+L'emprisonnement pour vingt ans, est probablement plus qu'à perpétuité
+pour un homme de soixante-six ou soixante-sept ans, usé par les
+fatigues de la guerre, par le chagrin, les blessures, etc.,--mais cet
+emprisonnement dans la charmante île Sainte-Marguerite était
+cependant un sort relativement assez doux.
+
+
+Disons en passant qu'un des journalistes qui ont écrit à ce sujet, a
+vu un rocher aride dans l'île Sainte-Marguerite, qui est une forêt de
+pins, de myrtes et d'arbousiers, avec un grand jardin d'orangers.
+
+
+Mais ce traitement était beaucoup moins doux du moment que M. de
+Bazaine était enfermé dans la sorte de citadelle qui avait servi de
+prison au «masque de fer»,--sans pouvoir mettre le pied dehors.--En
+même temps, par un contraste singulier avec cette rigueur extrême, on
+lui accordait la faveur d'avoir non seulement sa famille, mais un ami
+auprès de lui.
+
+
+Mon impression sur M. de Bazaine est celle-ci: il est libre, il ne
+reçoit plus et ne lit plus les _Guêpes_, et, d'ailleurs, il s'en
+soucie aujourd'hui médiocrement;--elles ont joué pour lui le rôle de
+l'araignée apprivoisée par Pellisson à la Bastille.--Je n'hésite pas à
+dire, je l'ai d'ailleurs déjà dit dans le temps, en d'autres termes:
+
+Peut-être sommes-nous un peu gâtés par nos études classiques,--par
+Léonidas et les Thermopyles,--par Cynégire,--par Horatius Coclès,--par
+l'_Horace_ de Corneille,--_qu'il mourût_,--mais nous avons dans notre
+histoire des faits nombreux qui ne le cèdent pas à ceux de
+l'antiquité,--l'histoire du chevalier d'Assas,--l'histoire du vaisseau
+_le Vengeur_,--celle de Cambronne et des grenadiers de la vieille
+garde à Waterloo, et plusieurs faits en Afrique;--nous sommes devenus
+difficiles et sévères quand on ne se conduit pas tout à fait comme ces
+héros.
+
+Cependant il m'a semblé voir dans le maréchal de Bazaine, n'essayant
+pas de faire une trouée, non pas un homme qui a manqué de bravoure,
+ses preuves étaient faites, mais un homme qui n'avait pas assez
+précise l'idée du devoir,--et obéissait à je ne sais quelles velléités
+d'ambition vague, dont on pourrait retrouver la trace dans sa conduite
+au Mexique,--velléités qui lui ont inspiré la pensée criminelle qu'il
+pourrait peut-être, non pour la France, mais pour lui, avoir mieux à
+faire d'une grosse armée, la dernière,--que de la risquer dans une
+bataille désespérée.
+
+Pour résumer et en finir sur l'affaire de l'évasion, M. de Bazaine a
+eu des aides non seulement hors de l'île, mais dans l'île;--quant à
+madame de Bazaine, même en supprimant la légende du canot et des
+avirons, elle a accompli très honorablement ses devoirs de femme, et
+elle a acquis des droits à l'estime et à la sympathie de tout le
+monde.
+
+
+Pour les intelligences dans l'île,--nous vivons à une époque où
+presque personne ne fait _banco_ sur un numéro ou sur une couleur;--ça
+a été la ruine du gouvernement de Juillet, et ça a achevé de
+précipiter Napoléon III.
+
+On veut se sauver la mise en tous cas, et on place, comme à la
+roulette, les joueurs prudents, son _louis_ ou sa pièce de cinq francs
+à cheval sur quatre numéros.
+
+Et comme un proverbe qu'on retrouve dans toutes les langues.
+
+«On allume un cierge pour Dieu, mais aussi, au moins une petite
+chandelle pour le diable.»
+
+
+N. B. _Tout ce qui précède était écrit le 17 août, on m'envoie,
+aujourd'hui 20, les épreuves à corriger, j'ai ajouté seulement la
+mention faite par madame de Bazaine elle-même, qu'elle et son cousin
+ne savent pas ramer et avaient le mal de mer._
+
+_Et j'ajoute ici aujourd'hui_,--qu'elle s'est très agréablement moquée
+des «reporters», qui l'ont poursuivie et relancée dans son voyage.
+
+
+Lorsque, la semaine dernière, j'avais dû exprimer mon opinion sur
+l'évasion de l'île Sainte-Marguerite, madame Bazaine n'avait pas
+encore fait publier son petit roman;--une circonstance remarquable
+cependant, et qui a dû donner à penser aux magistrats chargés de
+l'instruction, c'est que les journalistes envoyés sur les lieux
+n'avaient pas attendu à poursuivre et à rejoindre M. et madame Bazaine
+dans leur fuite pour être trompés et pour rencontrer et accueillir
+précisément le même petit roman,--moins quelques ornements de
+style.--Il y avait donc à Cannes ou dans l'île, ou à Cannes et dans
+l'île, d'autres personnes intéressées à tromper, à égarer l'opinion,
+et à propager le feuilleton en question--avec des circonstances
+convenues pour ne pas compromettre les assistances reçues, en y
+comprenant le capitaine du navire italien, qui, probablement, en
+savait plus long sur ce qui se passait, que n'en savait la compagnie à
+laquelle appartient le bâtiment.
+
+Certes, M. et madame Bazaine et M. Rull devaient tenir la promesse
+qu'ils avaient sans doute faite de ne laisser planer de soupçons sur
+personne,--mais puisque la situation avait l'inconvénient d'obliger à
+ne pas dire la vérité, il eût été plus digne, très certainement, et
+peut-être plus utile aux personnes qu'on devait ménager, d'ajouter
+moins de broderies et de fioritures.
+
+
+En fait de mensonge, il y a, il me semble, quatre règles à observer:
+
+La première, c'est de ne pas en faire;
+
+La seconde, c'est de n'admettre cette nécessité que pour sauver les
+autres;
+
+La troisième, c'est de les faire si bien que l'on soit seul à jamais
+savoir qu'on a menti, et c'est déjà assez fâcheux;
+
+La dernière est de se borner au strict nécessaire,--de ne pas se
+complaire aux détails, aux agréments, aux galons, aux enjolivements,
+aux broderies.
+
+Je comparerai cette situation à celle d'un malheureux qui s'introduit
+dans une maison,--poussé non seulement par sa propre faim, ce ne
+serait pas une raison suffisante, mais par la faim de sa femme et de
+ses enfants;--s'il ne vole que du pain, ce n'est certes pas moi qui,
+juré, aurais le courage de le condamner,--mais il en sera autrement
+s'il vole des hors-d'oeuvre, des desserts, des confitures, etc.
+
+
+Le récit de madame Bazaine, avalé par les journalistes avec l'avidité,
+avec la gloutonnerie des requins affamés dans le sillage d'un navire,
+n'a fait que me confirmer dans mon opinion, et, comme on dit à
+l'école, me donner «la preuve de mon addition».
+
+Dès l'instant que madame Bazaine ne voulait pas se borner au strict
+nécessaire, à l'indispensable, et voulait faire de son récit un petit
+morceau littéraire,--peut-être eût-elle dû montrer plus de confiance à
+celui des journalistes qui avait pris la tête de la poursuite et avait
+le premier atteint les fugitifs, et le prier de lui faire quelques
+observations critiques;--une fois certain de tenir le «morceau», le
+journaliste plus calme, pour suivre ma comparaison de tout à l'heure,
+n'aurait plus imité ce requin légendaire dans lequel les matelots
+retrouvèrent un camarade disparu avec tous ses vêtements et sa
+pipe;--il eût certainement biffé certains détails oiseux contre
+lesquels Boileau conseille de se tenir en garde, et donné au récit au
+moins un peu plus de la vraisemblance qui lui manque, vraisemblance
+dont peut se passer la vérité, mais qui est indispensable au mensonge.
+
+
+Constatons en passant que je ne me permets de critiquer madame Bazaine
+que comme feuilletoniste; comme femme je rends hommage à son courage,
+à son énergie, à son dévouement,--qui n'avaient pas besoin, pour être
+appréciés, d'ornements étrangers et d'agréments postiches.
+
+
+Dans la nécessité toujours fâcheuse de ne pas dire la vérité, à cause
+de ceux qu'on ne devait pas compromettre,--il eût été, je le repète,
+plus facile, plus digne, et plus utile à ceux dont on voulait
+détourner les soupçons, de ne faire que la dissimuler,--d'écrire
+simplement au ministre: «Ne cherchez pas de complices à l'évasion de
+M. Bazaine,--deux seules personnes ont eu connaissance du projet et
+ont aidé à l'exécution, madame Bazaine et M. Rull.»
+
+
+Plus un mensonge est gros, plus il présente de surface, plus il doit
+montrer de côtés faibles,--plus une ville est étendue, plus elle a de
+chances d'offrir aux assiégeants un point peu ou pas fortifié où on
+peut faire brèche.
+
+Par exemple, à quoi bon le détail des allumettes?
+
+Si c'était vrai, ça ne servirait qu'à prouver qu'il fallait qu'on fût
+bien certain qu'il n'y avait pas danger à provoquer l'attention des
+sentinelles; mais, je ne dirai pas seulement pour les marins, mais
+pour le dernier des canotiers de la Seine, c'est une chose connue que
+la difficulté de faire prendre feu à une allumette, avec le moindre
+vent sur la mer ou sur la rivière,--même depuis que c'est l'État qui
+les vend, circonstance qui avait fait espérer qu'elles seraient
+meilleures, ce qui est loin de s'être réalisé.
+
+Or, dans la nuit de l'évasion, il faisait un de ces vents que, sur la
+côte normande, on appelle «un vent à décorner les boeufs» et sur les
+plages provençales «à arracher la queue aux ânes».
+
+
+Quelques autres détails assez curieux donnés par madame Bazaine:
+
+Madame Bazaine et son neveu, ne sachant ramer ni l'un ni l'autre,
+après avoir accosté un rocher battu par une mer furieuse, et s'être
+maintenus dans le ressac,--ce que n'auraient pu faire les deux
+meilleurs matelots--et ayant perdu un aviron, recueillent le
+prisonnier et gagnent tranquillement à la rame le navire italien à
+plus d'une demi-lieue de l'île;--on accoste le navire.
+
+On monte à bord et on présente M. Bazaine comme un vieux domestique
+qu'on est allé chercher à la _villa_ qu'on occupe à Cannes; mais on a
+raconté que les vêtements de M. Bazaine sont en lambeaux,--et on ne
+dit pas que le capitaine et l'équipage aient été un peu surpris de la
+livrée de ces jeunes gens riches qui payent un navire mille francs par
+jour pour se promener sur la mer par le mistral, et y subir les
+conséquences, comme le dit madame Bazaine «d'un horrible mal de mer
+dont elle est restée brisée». Puis on envoya un matelot à terre
+remettre à sa place le canot que madame Bazaine et son neveu ont si
+lestement mis à la mer.--Arrêtons-nous un moment sur ce point:--la
+position de la Croisette, lieu désigné par le récit, l'expose à
+recevoir en plein les lames énormes que cette nuit-là le mistral
+devait soulever sur les bas-fonds de cette partie de la plage;--donc,
+les pêcheurs et les marins avaient dû remonter leurs embarcations
+assez haut pour les mettre à l'abri,--c'était une besogne qui aurait
+demandé deux hommes solides que de redescendre un canot, et il eût
+fallu qu'ils fussent expérimentés, surtout pour «l'enflouer», car, à
+moins de le tenir absolument le «nez au vent», ce qui n'était pas
+facile, la moindre déviation eût opposé à la lame le flanc du canot,
+et la deuxième ou la troisième lame, peut-être la première, l'eût
+rempli, coulé, roulé et brisé;--mais ce n'est rien encore,--on a
+enfloué le canot, on a accosté les roches de l'île, on a gagné le
+navire, et on renvoie par un matelot du bord le canot à la place
+précise où on l'avait pris;--je le veux bien; le matelot arrive à
+terre, abandonne le canot, et... retourne au navire.--Comment? à la
+nage? c'est aussi fort que la descente de M. Bazaine avec des
+ficelles...
+
+Il faudrait prendre une à une chacune des lignes du récit dicté et
+signé par madame Bazaine, et dans chaque ligne on signalerait souvent
+une invraisemblance, plus souvent encore une impossibilité.
+
+
+J'ai reçu à ce sujet une lettre de Léon Gatayes,--lui qui, pendant
+longtemps, n'avait pas de plus agréable passe-temps que de faire la
+traversée du Havre à Honfleur à cheval sur le beaupré du paquebot, par
+des mers houleuses, ce qui, à chaque mouvement de tangage, le faisait
+plonger dans l'eau jusqu'aux hanches.--Gatayes, qui connaît et la mer
+et les bateaux, a pris pendant deux jours le récit de madame Bazaine
+pour une plaisanterie inventée par le journal qui le publiait, et il
+s'empressait d'acheter les numéros suivants pour y lire l'aveu de la
+mystification; puis, quand il a été convaincu que c'était «sérieux»,
+alors il a ri «à en être malade».
+
+
+Outre la lettre de Léon Gatayes, et plusieurs autres, j'en ai reçu une
+d'un inconnu qui me fait de vifs et puérils reproches et me dit
+quelques injures assez sottes à propos de mon appréciation de
+l'évasion.
+
+Je ne parlerais pas de cette lettre sans un détail que voici:
+
+Mes lecteurs n'ont peut-être pas remarqué qu'ayant, dans des chapitres
+précédents, appelé le prisonnier de l'île Sainte-Marguerite M. _de_
+Bazaine, je l'appelle aujourd'hui M. Bazaine.
+
+Il paraît que ce _de_ ne lui appartient pas; d'ordinaire, dans le
+doute, j'aime mieux donner un _de_ en trop, qu'un _de_ en moins.
+
+Ça m'est si égal!
+
+Mais mon correspondant se trompe fort, si, par sa remarque et la
+suppression du _de_, il croit diminuer l'homme qui s'est, hélas!
+suffisamment diminué lui-même.
+
+Sortir d'une famille de petits bourgeois ou même d'artisans, ce que
+j'ignore, mais ce qu'affirme celui qui m'écrit, pour arriver à être
+général d'armée, maréchal de France et sénateur;--c'était avoir
+parcouru plus glorieusement un plus grand chemin.--Plus le point de
+départ est bas, plus celui qui arrive au sommet s'est élevé.
+
+Il est triste que ça ne lui ait servi qu'à tomber de plus haut.
+
+Quelques journaux, selon leur couleur,--ont appelé M. Bazaine: le
+_maréchal_ ou l'_ex-maréchal_.
+
+M. Bazaine ayant été dégradé par un tribunal régulier, c'est manquer
+au respect dû à la loi et à la justice que de lui conserver un titre
+qui ne lui appartient plus.
+
+L'appeler _ex-maréchal_, c'est accoler à son nom chaque fois qu'on le
+prononce une épithète flétrissante en deux lettres, c'est manquer au
+respect qu'on doit à divers degrés au malheur même mérité, c'est
+marcher sur un homme abattu, sur un homme à terre.
+
+C'est donc en sachant très bien ce que je fais et pourquoi je le fais,
+que je l'appelle,--M. Bazaine--ou de Bazaine.
+
+
+Les journaux ont publié une lettre d'une des deux Anglaises que la
+police a un moment cherchées, et dont, mieux informée, elle a
+abandonné la poursuite.
+
+Cette lettre est de la plus ridicule outrecuidance et menace la France
+du courroux du gouvernement anglais.
+
+Ces deux personnes, une _dame_ et une _demoiselle_, avaient pris
+l'habitude d'aller le soir faire de la musique et chanter en bateau
+sous les fenêtres du prisonnier;--il est peu décent et peu convenable
+de braver les lois d'un pays auquel on demande l'hospitalité et son
+soleil pour sa chlorose,--et l'autorité locale a eu un grand tort;
+elle aurait dû avertir ces personnes une fois, et à un second accès de
+ces fantaisies hystériques, leur faire passer une nuit au violon
+pêle-mêle avec les autres demoiselles qui _flirtent_ trop tard ou dans
+les endroits non autorisés.
+
+Il paraît que le colonel Villette allait flirter de plus près, et
+passait chez ces prime-donne d'opérette des soirées extrêmement
+agréables.
+
+En général, dans cette évasion, il y a trop d'opéra-comique et trop de
+roman.
+
+Trop de _Richard Coeur-de-lion_ pour les _miss_.
+
+Trop de _Monte-Cristo_ pour madame Bazaine.
+
+
+Pourquoi parle-t-on encore de M. Bazaine? N'a-t-on pas épuisé les
+bourdes et les billevesées et les naïvetés? Va-t-on crier à l'orgueil
+si je constate que les _Guêpes_ seules ont vu clair?
+
+L'enquête qui, dit-on, est terminée, ne regarde pas M. Bazaine,--elle
+regarde ceux qui sont accusés d'avoir manqué à leur devoir et désobéi
+à la loi.
+
+Quant à lui,--il a fini d'exister et comme homme politique et comme
+homme de guerre; il ne peut être utile à personne, et il ne peut faire
+du mal qu'au parti qui l'accueillera;--comptez ce que sa visite à
+Arenemberg a déjà fait perdre de terrain à la veuve et au fils de
+Napoléon III.
+
+M. Bazaine--regrettera peut-être avant qu'il soit peu, l'asile de
+l'île Sainte-Marguerite et demandera à y rentrer.
+
+
+On m'écrit: Voilà M. Bazaine libre,--mais que va-t-il faire de sa
+liberté?
+
+
+M. Francisque Sarcey,--qui a comme moi appartenu à l'Université, a
+traité dernièrement une question dont les _Guêpes_ se sont occupées
+autrefois à plusieurs reprises,--la question des _pensums_ dans les
+lycées, collèges, etc.
+
+Il en a blâmé l'abus, j'en ai plus d'une fois blâmé l'usage,--il
+prêche la modération, j'ai prêché la suppression,--il ne les admet que
+dans certains cas, je ne les admets dans aucun.
+
+Il donne avec beaucoup de raison et de sagacité pratique, comme cause
+de la difficulté que présente la discipline d'une classe,--le nombre
+exorbitant des élèves qui la composent;--en effet, au collège Bourbon
+(Aliàs Bonaparte,--Condorcet,--Fontanes, etc.), où j'ai été élève et
+professeur,--chaque classe était composée de deux divisions et chaque
+division au moins de soixante élèves.
+
+
+Je ne sais si M. Sarcey,--a ajouté aux difficultés que présente un
+pareil nombre pour maintenir la discipline,--l'impossibilité de faire
+marcher soixante élèves du même pas; d'où il s'ensuit que, sur
+soixante élèves, il y en a à peine dix ou douze qui suivent réellement
+le cours,--et que le reste perd complètement son temps et son
+ennui,--de sorte que j'affirme que l'élève qui, à un concours, est le
+dernier en rhétorique, ne serait pas le premier dans la classe de
+sixième qu'il a quittée six ans auparavant,--d'où il faut tirer la
+conséquence que ces six années sont jetées au vent.
+
+
+Revenons aux pensums:
+
+Les «pensums voraces»,--punition qui consiste à faire copier,
+
+Pendant la récréation,
+
+A un enfant,--un certain nombre de vers latins, grecs ou français,--ou
+cinq fois les verbes,--je _bavarde_,--je _fais du bruit_,--je
+_réponds_,--je _raisonne_, etc.
+
+J'ai connu des élèves qui ne jouaient pas deux fois par semaine, étant
+sans cesse «écrasés de pensums», terme consacré et accepté par les
+professeurs et les élèves.
+
+J'en ai connu qui ne jouaient jamais.
+
+Or, à cet âge, on ne contestera pas,
+
+Que les enfants ont autant besoin d'exercice que de latin,--et que, au
+point de vue de la santé, ils en ont beaucoup plus besoin;
+
+Qu'il faut être homme avant d'être bachelier;
+
+Que la France a beaucoup trop de bacheliers et qu'il est à craindre
+qu'elle n'ait pas assez d'hommes.
+
+
+C'est déjà beaucoup pour les enfants de passer tous les jours une
+dizaine d'heures assis sur des bancs, dans des classes souvent trop
+petites, toujours trop peu aérées;--à cet âge tout est développement
+et croissance,--à cet âge on prépare la santé ou les maladies de toute
+la vie,--«la récréation» doit compenser et réparer les inconvénients,
+disons mieux, les dangers de ces heures renfermées et sédentaires, par
+des jeux violents, des exercices fougueux.--Eh bien, ce sont les plus
+vifs d'entre les enfants, les plus turbulents, c'est-à-dire ceux qui
+ont naturellement le plus besoin de mouvement, qui ont le moins de
+récréation,--qui passent le plus d'heures tristes,--assis et
+immobiles.
+
+C'est comme cela que l'on fait des hommes chétifs, malingres, méchants
+et lâches.
+
+
+Ne pourrait-on pas, disais-je déjà il y a vingt ans, au lieu de ces
+punitions ridicules qui consistent à faire copier aux enfants une
+centaine de vers pendant huit ans,--ne pourrait-on pas imaginer des
+punitions qui ne leur enlèveraient pas le grand air et un exercice
+indispensable à leur santé et aux développements de leur être
+physique?--Les priver de récréation, c'est-à-dire de jeux actifs,
+violents, bruyants même, c'est aussi absurde que si on leur
+retranchait, par punition, une partie de leur nourriture.
+
+On a imaginé le pain sec par punition, il est vrai, mais ça n'a pas
+inventé la diète.
+
+
+Il faut absolument supprimer les _pensums_;--_voraces_, comme les
+appelle Victor Hugo,--le premier Hugo,--Hugo, à la fois l'ancien et le
+superbe,--dans ces vers divinement beaux,--_Ce qui se passait aux
+Feuillantines._
+
+_Voraces_, car ils dévorent la joie, la gaieté, la force et la santé
+des enfants,--et les remplacent par l'ennui,--que dans la même pièce
+Hugo peint si admirablement:
+
+ L'ennui,
+ Ce pédant, né dans Londres, un dimanche en décembre.
+
+Et je proposais de remplacer les pensums par une occupation «non
+amusante», qui exercerait les forces en plein air,--bêcher la terre,
+tirer de l'eau à un puits, porter du sable sur une brouette, arroser
+le jardin, etc.
+
+Ces _corvées_ substituées au _pensum_, tout en privant l'écolier
+paresseux et insubordonné des jeux qui l'amusent, ne le priveraient
+pas de l'air et de l'exercice, sans lesquels il ne peut ni vivre ni se
+développer.
+
+Un jour, je crus avoir gagné en partie mon procès, je ne sais plus
+quel «grand maître de l'université», on appelait alors ainsi le
+ministre de l'instruction publique,--fit un demi-coup d'État. C'était
+vers 1840, je crois;--il n'osa pas supprimer le pensum,--cette antique
+euménide, mais il le réduisit à n'occuper «qu'une partie de la
+récréation». On mettait des limites à la _voracité_ du pensum,--il ne
+dévorerait plus qu'une partie des récréations, qu'une partie de la
+santé des enfants: il les dévorait, il ne fera plus que les grignoter.
+
+Ce n'était pas assez, mais
+
+C'était un pas en avant, j'attendis;
+
+A cet ukase du grand maître,--je fus joyeux et fier,--et je retrouve
+dans un écrit d'alors ce chant de triomphe:
+
+«O Lycéens, vous qui serez la postérité, ne l'oubliez pas; c'est moi
+qui, le premier, ai osé attaquer cet ogre redouté, le pensum; c'est à
+moi que vous devrez prochainement sa destruction; c'est à moi que vous
+devrez d'être des jeunes hommes, sains, vigoureux, souples et
+hardis,--honnêtes et francs;--vous apprendrez à vos enfants que si
+Hercule a détruit l'hydre de Lerne, si Ulysse a tué Polyphème et
+Thésée le Minotaure,--Alphonse Karr a vaincu et tué le pensum,--_hæc
+otia fecit_.»
+
+Mais ou le ministre pensa à autre chose et ne surveilla pas
+l'exécution de ses ordres,--la _question politique_ était déjà
+inventée,--ou il fut remplacé par un autre ministre.
+
+
+Dernièrement M. Jules Simon,--un autre des boucs émissaires du
+moment,--dans son passage au ministère de l'instruction publique,
+avait apporté des modifications très utiles et très sensées,--son
+successeur, ses successeurs plutôt, car les changements sont
+fréquents, se sont empressés de détruire ces modifications.
+
+En effet,--voici un homme qui arrive aux affaires, on lui confie un
+portefeuille.--Va-t-il continuer son prédécesseur? Jamais, car alors
+pourquoi lui aurait-on donné sa place, il se serait mieux que personne
+continué lui-même; laissera-t-il les choses dans l'état où il les
+trouve? Pas davantage, pour plusieurs raisons;--il n'est arrivé au
+pouvoir qu'en déblatérant avec une coterie contre ceux dont on voulait
+prendre les places et en annonçant que tout irait bien aussitôt que
+les membres de la coterie dont il fait partie auraient remplacé les
+ministres, membres d'une autre coterie;--laisser debout ce que faisait
+le ministre qu'on remplace, ce serait se donner un démenti,--il ne
+perdait donc pas la France, comme on l'avait tant répété; on veut
+faire soi-même ou avoir fait quelque chose,--on ne fera probablement
+pas mieux, mais on fera autrement;--le moyen le plus facile de faire
+quelque chose, c'est de défaire;--un démolit en vingt-quatre heures ce
+qu'un autre a mis dix ans à bâtir;--d'ailleurs, nos hommes politiques,
+comme la plupart des Français, sont presque tous sapeurs et
+démolisseurs;--les maçons et les architectes sont rares.
+
+
+Comment faire un progrès quelconque, surtout dans l'instruction et
+l'agriculture,--avec ces changements fréquents de ministres?--Aux uns
+comme aux autres, on ne demande ni aptitudes, ni études spéciales.--Il
+est un jeu d'enfants qui consiste à énumérer les divers métiers et les
+outils ou instruments nécessaires pour les exercer;--on saute sur le
+dos d'un camarade, momentanément «cheval» et on le remplace si l'on
+hésite.
+
+«Pour faire un bon maçon,--tirlifaut, tirlifaut,--une truelle, une
+règle, une auge, etc.»
+
+A ce jeu-là, les enfants diraient: «Pour faire un bon ministre,
+tirlifaut,--connaître quelque peu les affaires qu'il va avoir à
+diriger.»
+
+Erreur.--Pour être un bon ministre, il faut, selon le ministère qui
+arrive, faire partie du centre droit ou de la gauche,--de telle ou
+telle coterie.
+
+M. un tel est proposé pour ministre de l'agriculture ou de
+l'instruction publique, parce qu'il votait contre le ministère
+précédent avec MM. tels et tels dans une question de politique
+étrangère qui a renversé ce ministère.
+
+Et?...
+
+Quoi... et?... ça suffit.
+
+
+Est-il besoin de faire remarquer à mes lecteurs que les seuls
+ministres qui ont eu une influence heureuse sur leur pays sont ceux
+qui, par une longue station au pouvoir, ont pu appliquer au système
+étudié des idées longtemps élaborées,--marcher en ligne droite ou
+sinueuse, à un but connu et défini d'avance, Sully, Richelieu,
+Colbert, etc.
+
+Comment veut-on que les affaires progressent ou seulement se
+maintiennent avec ces gens qui traversent le pouvoir, montent,
+descendent, remontent pour redescendre encore?
+
+On ne marche même pas en zigzag,--en marchant en zigzag, on marcherait
+et on arriverait tôt ou tard quelque part, on va, on revient, on
+tourne, on piétine.
+
+Ceux qui sont au pouvoir se défendent contre l'assaut de ceux qu'ils
+ont renversés,--et ne font rien autre.
+
+Ceux qui font le siège du pouvoir, harcèlent, fatiguent, entravent
+sans relâche ceux qui les ont remplacés et qu'ils veulent remplacer à
+leur tour.
+
+
+--Mais, direz-vous, sous une monarchie, il y a le roi qui peut avoir
+ses idées, son plan,--et les faire suivre par ses ministres.
+
+--Parlez-vous de la monarchie du droit divin? elle a un
+inconvénient; elle n'existe plus et n'existera jamais en France
+désormais;--d'ailleurs, ces princes nés sur le trône, sans expérience
+de la vie ni des affaires,--très mal élevés,--nourris dans l'erreur et
+le mensonge, quand il s'est passé quelque chose de sérieux sous leur
+règne, n'y ont contribué qu'en laissant faire.
+
+Quant à la monarchie constitutionnelle-représentative, ce n'est pas le
+roi qui choisit ses ministres, c'est la majorité de l'Assemblée qui
+les lui impose, les renverse, les change au hasard de ses caprices et
+des coalitions qui ne permettront jamais plus à aucun ministère
+d'avoir une certaine durée.
+
+
+Ces ministres, auxquels on ne demande que d'appartenir à la coterie
+momentanément triomphante,--ressemblent à ce grand seigneur économe
+qui, ayant à remplacer son cocher et son valet de pied,--fait passer
+un examen à ceux qui se présentent pour remplir ces fonctions.
+
+Le cocher est-il habile, doux pour les chevaux, ne buvant pas
+l'avoine, connaissant la ville?
+
+Le valet de pied est-il honnête, civil, _usagé_?
+
+Vous n'y êtes pas,--il examine si leur taille et leur corpulence leur
+permettent d'occuper et de remplir, sans les faire crever ou sans
+faire trop de plis,--les habits de livrée encore tout neufs qu'il
+vient de faire faire pour les deux coquins qu'il a chassés.
+
+Ils rappellent aussi un autre personnage qui écrivait à son intendant:
+«Envoyez-moi un domestique qui s'appelle _Jean_.»
+
+
+C'est pourquoi,
+
+Si nous devons être gouvernés par la république,--ou par une royauté
+constitutionnelle,
+
+Il faut absolument,--que le président nomme pour tout le temps
+de son mandat,--que le roi nomme pour dix ans, des _ministres
+d'affaires_,--pris, non dans l'Assemblée, mais parmi les notoriétés
+spéciales,--qui ne pourraient être renversés qu'à la suite d'une
+accusation de malversation ou de trahison, portée devant une haute
+cour.
+
+Qu'ensuite on livre,--comme on fait des loques rouges aux
+grenouilles,--l'amorce des portefeuilles aux ambitieux, aux
+présomptueux, aux bavards, aux déclassés, aux décavés, etc., etc.,
+qui seraient renversés, remplacés, supplantés,--tant qu'on
+voudrait,--on les appellerait ministres de langue,--ministres de...
+blague,--ministres de maroquin;--ils auraient des portefeuilles
+rouges, verts, bleus, blancs,--comme les jockeys ont des vestes.
+
+Outre le grand portefeuille, ils en porteraient deux petits au collet
+de leur habit.
+
+Ils jaseraient, discourraient, s'injurieraient, déclameraient,--tant
+qu'ils voudraient;--on autoriserait des _agences des poules_ des
+ministres de maroquin,--ça amuserait la galerie,--on jouerait, on
+parierait,--mais on jouerait chacun son argent,--on ne mettrait plus
+au jeu la fortune et l'honneur de la France.
+
+Car ces ministres... de la blague n'auraient aucune influence sur les
+affaires,--aucune autorité,--ils pourraient dire des sottises et des
+inepties et des énormités,--sans aucun danger pour le pays;--alors ça
+pourrait être drôle et même farce de voir Me Gambetta ou Me Laurier
+ministre,--et ça ne serait pas un péril.
+
+Comme traitement...
+
+Ah! là est un point délicat.
+
+Comme traitement on leur accorderait, on leur allouerait...
+
+Une faveur toute spéciale, une distinction unique et des plus
+honorables,
+
+SEULS,
+
+Ils ne toucheraient pas l'_indemnité des députés_;
+
+Ce qui les élèverait prodigieusement au-dessus de leurs collègues.
+
+Tous les jours, il y aurait lutte d'éloquence, tournois d'injures,
+assaut de... blague.
+
+Tous les mois, on changerait les ministres..., j'entends les
+ministres... de maroquin,--les autres, les ministres d'affaires,
+travailleraient ailleurs.
+
+On ferait et on apposerait des affiches,--on publierait à l'avance les
+noms des orateurs et des lutteurs.
+
+
+Il y aurait là de quoi satisfaire les politiques de café, de cabaret
+et de chambrées.
+
+Les journaux jugeraient les coups.
+
+Les ministres d'affaires, tous les trois mois, rendraient compte de
+leur administration, qu'on ne pourrait discuter que pendant
+vingt-quatre heures.
+
+
+Cela me paraît tout à fait indispensable, si nous avons la république
+ou une royauté représentative.
+
+Mais je ne cache à personne que tous les jours s'accroît d'une manière
+inquiétante le nombre des gens qui, pour dans six ans et demi,
+demandent:
+
+ _Un Tyran._
+
+On parle d'un pétitionnement sur une large échelle.
+
+
+Le procès fait aux complices présumés de l'évasion de M. Bazaine est
+commencé lorsque j'écris ces lignes, et sera jugé quand elles
+paraîtront.
+
+L'accusation, jusqu'ici, a accepté une base fausse, la fable ridicule
+d'un jeune homme qui sait peu ramer et d'une femme qui ne le sait pas
+du tout,--c'est-à-dire hors d'état de traverser en bateau, en ligne
+droite, le lac d'Enghien, et peut-être le grand bassin des
+Tuileries,--menant, par une _grosse mer_,--une embarcation à une
+demi-lieue de distance, et accostant des rochers sur lesquels la mer
+déferle avec fureur.
+
+C'est-à-dire exécutant une manoeuvre qu'il n'est pas du tout prouvé
+qu'eussent pu exécuter deux marins vigoureux et exercés.
+
+Tous les juges et tous les jurys de la terre,--tous les peuples de
+tous les pays viendraient me dire: Madame Bazaine et M. Rull ont, dans
+la nuit de l'évasion, pris un canot à Cannes et ont accosté les
+rochers _au vent_ de l'île Sainte-Marguerite, je dirais sans hésiter:
+
+Ça n'est pas vrai.
+
+
+Une figure intéressante, c'est celle de M. le colonel Villette,
+partageant la captivité de son général.
+
+J'avoue que je m'attendais à ce qu'en peu de mots, disant au tribunal
+les causes de son amitié pour M. Bazaine, expliquant l'influence
+physique et morale qu'exerçait la captivité sur le prisonnier,--M.
+Villette avouerait sans réticences la part qu'il avait prise à
+l'évasion,--et s'en remettrait pour la peine à la justice du tribunal.
+
+J'aurais défié les juges les plus rigides de n'être pas touchés de
+cette attitude et de ne pas demander à la loi toutes ses
+indulgences,--le jugement étant suivi immédiatement d'une demande en
+grâce adressée par le tribunal au président de la République,--qui
+n'aurait pu la repousser.--Il a préféré nier,--disons alors qu'il n'a
+pas aidé M. Bazaine,--mais disons aussi que son innocence le diminue.
+
+
+Une circonstance remarquable,--c'est la contradiction flagrante des
+témoignages.
+
+Parmi ces témoignages, il en est plusieurs qui me paraîtraient
+suspects si j'étais le procureur de la République;--c'est, entre
+autres, celui du capitaine du navire italien, qui pourrait bien avoir
+agi à l'insu de ses commanditaires.
+
+Et celui du cantinier Rocca, qui a loué l'embarcation et qui a été,
+après l'évasion, disent les journaux, _largement récompensé_ de
+l'inquiétude qu'il a eue sur le sort de son canot.
+
+
+Quant à «la fameuse corde», le directeur de la prison nie complètement
+la possibilité pour «M. Bazaine, _fatigué, très gros, maladroit des
+mains et ayant mal aux jambes_» de s'en être servi pour son évasion.
+
+
+Qu'il me soit cependant permis de dire,--que la justice a atteint son
+but, qu'elle a frappé les «coupables».
+
+Mais,
+
+Qu'elle a fait ce qui arrive à certains chasseurs habiles et
+expérimentés;
+
+Elle a
+
+«Tiré au juger.»
+
+C'est-à-dire que, sachant ou pensant que le chevreuil, ou le lièvre,
+ou le renard est dans un buisson ou dans un fourré, calculant
+rapidement, intuitivement, depuis quel temps il y est entré, le chemin
+qu'il a pu y faire, l'instinct qui le porte à se blottir,--le chasseur
+ou la justice, sans voir précisément le chevreuil ou le renard, vise
+le point du hallier, du fourré, du buisson où il le pense caché,--et
+l'atteint par un effet de sagacité, d'intelligence, de lucidité,
+d'esprit et de déduction logique.
+
+
+On doit donc conclure et admettre sans hésitation que la justice a
+frappé juste,--a frappé en réalité des accusés ayant contribué à
+l'évasion de M. Bazaine, soit par aide, soit par connivence, soit par
+négligence.
+
+Mais,
+
+Les a-t-elle frappés tous?
+
+A-t-elle pu discerner les circonstances? A-t-elle su la vérité sur les
+détails, sur les assertions?
+
+Mon opinion formelle est qu'on n'a pas su ou qu'on n'a pas dit la
+vérité.
+
+
+M. Bazaine, prisonnier à l'île Sainte-Marguerite, s'est évadé,--il a
+été aidé par le secours, la connivence, la négligence de tels et
+tels,--lesquels sont condamnés à expier ce délit par un emprisonnement
+plus ou moins long,--le jugement est parfaitement équitable,--il n'y a
+pas à cela la plus petite objection à faire,--je n'en fais aucune.
+
+Mais _je ne crois pas_ que M. Bazaine soit descendu au moyen d'une
+corde _de la forteresse_, la négation du colonel Villette appuie
+beaucoup mon opinion à ce sujet,--il a pu croire qu'il répondait à
+cette question: Avez-vous aidé à l'évasion de M. Bazaine, _au moyen
+d'une corde dont vous teniez le bout_?
+
+
+_Je suis parfaitement certain, que Mme Bazaine et M. Rull n'ont pas
+accosté l'île «au vent» et les rochers sur lesquels la mer
+déferlait,--avec un canot pris à Cannes._
+
+Sur le premier point, je me suis déjà expliqué suffisamment,--et
+d'ailleurs je dis seulement sur ce point: _je ne crois pas_,--je
+n'insiste donc pas.
+
+Mais, sur le second point;--après avoir déjà affirmé que, cette
+nuit-là,--trois hommes dont je faisais partie,--trois hommes
+vigoureux et très exercés à la mer, dont un marin de profession, sont
+convaincus qu'ils n'auraient pu faire--ce que prétendent avoir fait M.
+Rull, sachant peu ramer, et madame Bazaine, ne le sachant pas du
+tout,--j'affirme de nouveau que, si l'embarcation qui a porté M.
+Bazaine au navire italien--venait de ce navire, comme je le crois, non
+seulement elle bordait quatre ou six avirons pour le moins, et était
+montée par cinq hommes;
+
+J'affirme de plus, que, même ainsi montée, l'embarcation n'a pas
+accosté l'île et les rochers _au vent_, c'est-à-dire là où madame
+Bazaine prétend les avoir accostés,--comme il est nécessaire pour le
+roman, et comme l'_instruction_ semble l'avoir admis.
+
+Je continue à penser que le capitaine du _Ricasoli_ a peut-être, à
+l'insu de ses armateurs, fourni l'embarcation.
+
+Quant au cantinier Rocca et à son canot,--je défie qu'on me trouve un
+autre marin--confiant à des inconnus, surtout à un jeune homme et une
+femme, la nuit, par un mauvais temps,--il était très mauvais cette
+nuit-là,--une embarcation, qui lui coûte au moins trois cents
+francs,--en se contentant d'un louis pour cautionnement;--de plus, le
+maître de barque devait être et savait qu'il devait être réprimandé et
+puni:
+
+1º Pour exposer ces deux personnes à une mort à peu près certaine;
+
+2º Pour leur avoir fourni les moyens d'accoster l'île qui renfermait
+un prisonnier d'État.
+
+Je répète que madame Bazaine ne sachant pas du tout ramer,--et M. Rull
+le sachant très peu,
+
+_Sont incapables de traverser en plein jour et de beau temps, en ligne
+droite, le grand bassin des Tuileries._
+
+
+Je ne connais qu'une analogie à ce haut fait maritime,--et je suis
+forcé de l'emprunter à un poème du Tasse,--son premier poème.
+
+_Renaud de Montauban, fils du duc Aymon de Dordogne._--Renaud et
+Florinde qui est un homme, malgré son nom féminin, montent un petit
+navire qui les conduit seul, sans pilote et sans matelots, aux
+diverses aventures qu'ils doivent mettre à fin.
+
+C'est dans le chant 8e de _Rinaldo innamorato_.
+
+Je ne parlerai pas de l'épisode de la visite, dans l'île, du préfet
+des Alpes-Maritimes,--et du refus fait par le ministère public de lui
+adresser quelques questions.
+
+
+M. de Mac-Mahon se souvient-il qu'une des promesses qu'il fit,
+lorsqu'il succéda à M. Thiers, est celle-ci: Que la présidence serait
+le règne de la justice et de la loi.--Cette promesse fut, comme elle
+devait l'être, accueillie avec faveur,--surtout venant d'un homme dont
+la réputation de loyauté est si bien établie.
+
+Eh bien! voici M. Bazaine dégradé, en prison, au moins moralement--en
+partie ruiné, et M. Ollivier, M. de Grammont, M. Leboeuf, qui ont fait
+cette guerre criminelle, ne sont pas inquiétés.
+
+
+Quelqu'un, après avoir lu le rapport sur le camp de Conlie, peut-il
+dire en conscience que Me Gambetta n'ait pas commis, en cette
+circonstance, des crimes au moins aussi punissables que ceux reprochés
+à M. Bazaine?
+
+Si c'est là le règne de la justice et de la loi, il faut que ce soient
+deux mots que M. le président de la république entend autrement que
+moi.
+
+
+Il y a quelques temps,--l'année dernière, je crois, il se créa à Nice
+une sorte de journal--qui exprimait une fois par semaine la plus
+véhémente indignation contre le jeu en général, et, en particulier,
+contre la maison de jeu de Monaco.
+
+Je suis parfaitement d'accord avec tous ceux qui s'élèvent contre le
+jeu comme passion,--je ne le suis pas avec ceux qui pensent réprimer
+cette passion en fermant les maisons de jeu,--je parle des maisons
+ouvertes,--placées sous la surveillance de la police--et où les
+chances que courent les joueurs sont connues et immuables.
+
+Depuis la fermeture des maisons de jeu en France, le monde des cercles
+où l'on joue plus ou moins gros jeu s'est prodigieusement accru,--les
+tripots clandestins ne se comptent plus.
+
+Dans les maisons de jeu, on n'est pas exposé à la fraude, à la
+tricherie,--par une raison bien simple, c'est que le banquier du
+trente et quarante et de la roulette n'en a pas besoin,--les
+combinaisons connues, visibles de ces jeux, lui assurent d'avance et
+inévitablement la certitude de gagner;--dans ces maisons on ne perd
+que l'argent qu'on a, on ne joue pas sur parole, etc.
+
+C'est laid, quoique très orné, mais à la manière des égouts qu'il faut
+bien bâtir et entretenir tant qu'il y a des ruisseaux;--tandis que les
+cercles et les tripots sont des flaques d'eau, des fanges sans
+écoulement et qui s'étendent partout.
+
+Revenons à mon anecdote.
+
+L'indignation exprimée périodiquement et opiniâtrement contre la
+maison de jeu de Monaco, un horrible et charmant coin de terre, un des
+asiles les plus splendidement ornés que le vice se soit jamais
+construits--, par le journal en question, n'était pas inexorable;--les
+moralistes austères qui le rédigeaient, étaient simplement des drôles
+qui avaient imaginé de jouer contre M. Blanc, le seigneur et Satan de
+cet enfer,--un jeu autre que la roulette et le trente et quarante,--et
+auquel ils espéraient bien gagner;--ils lui firent savoir que,
+moyennant je ne sais quelle assez grosse somme d'argent, il dépendait
+de lui de changer le blâme en approbation et les invectives en éloges.
+
+On trouva moyen de leur faire répéter cette proposition devant des
+témoins invisibles,--et on fourra lesdits moralistes en prison.
+
+Depuis ce temps M. Blanc est, dit-on, poursuivi de l'idée fixe de ce
+genre d'exploitation,--auquel on assure qu'il s'est soumis plus d'une
+fois,--et il voit partout du «chantage»; c'est ainsi que les
+chevaliers d'industrie,--d'accord sur ce point, ce qui leur arrive
+rarement, avec la justice,--appellent ce genre de vol.
+
+Dernièrement, dans les jardins de Monaco,--un étranger s'est tiré un
+coup de pistolet;--naturellement on courut faire part de l'aventure à
+M. Blanc.
+
+«Ça, dit-il,--un suicide?--c'est du chantage.»
+
+
+Quand vous allez faire une nouvelle constitution, ne prévoyez ni grand
+homme, ni homme débonnaire, ni homme intelligent,--fabriquez votre
+tournebroche de façon que dogue ou caniche, terre-neuve ou
+king-charles,--lévrier ou carlin puisse le faire également tourner et
+surtout n'en puisse sortir.
+
+Que quelle que soit la personne que le hasard, l'intrigue, l'hérédité,
+votre caprice vous donneront pour maître, elle ne puisse vous causer
+que de petits ennuis, de médiocres contrariétés, de minces
+désagréments.--Mais qu'il ne dépende pas d'elle, conquérant ou
+pacifique, despote ou débonnaire, homme de génie ou crétin,--de vous
+jeter dans de vrais malheurs, dans de réels désastres.
+
+
+Et cette constitution ainsi faite,--nommez qui vous voudrez,--roi,
+empereur, président, sultan, czar, hospodar, sophi, protecteur, khan,
+etc.
+
+Livrez-vous à votre nature papillonne, à laquelle vous ne pouvez
+d'ailleurs pas résister.
+
+Ne croyez plus que vous êtes des révolutionnaires, des esclaves
+altérés de liberté, mais reconnaissez que vous êtes simplement des
+domestiques capricieux qui aiment à changer de maîtres.
+
+Changez de gouvernement, changez de drapeau, changez de morale,
+changez de politique, changez d'engouements, changez de
+fétiches,--mais seulement après qu'une constitution vous aura enfermés
+dans un rond inflexible, où tous ces changements ne pourront pas vous
+empêcher de garder deux chemises, pour pouvoir en changer aussi.
+
+
+Il continue à être fort question de la prolongation des pouvoirs de M.
+de Mac-Mahon.
+
+Si la chose a lieu, c'est une occasion dont il faudrait profiter pour
+déterminer en quoi consistent les pouvoirs du président de la
+République,--une occasion aussi, en les prolongeant, de faire dire aux
+gens: «Tiens, on les prolonge, ils ne sont donc pas éternels.»--De
+fixer les limites de ces pouvoirs, etc.
+
+Tout le temps que M. Thiers est resté sur le trône, j'ai opiniâtrément
+demandé qu'on fît ce qu'on aurait dû faire la veille du premier jour
+de son règne.
+
+Un dessin, une propriété, un pouvoir, n'existent que par leurs limites
+et leurs bornes; le crayon.
+
+
+Je ne vais plus guère au théâtre depuis bien longtemps,--à tel point
+que je n'ai pas vu ma comédie des _Roses jaunes_, jouée au
+Théâtre-Français, il y a quelques années.
+
+Je me souviens cependant d'une sorte de scène qui se jouait autrefois
+sur les théâtres machinés, et qui doit être encore bien plus fréquente
+depuis la mode des féeries, des pièces à tableaux, à grand spectacle,
+à femmes et à décors, etc.
+
+En ce temps-là, ça avait lieu surtout au Cirque Olympique: pour
+disposer les décors, les trappes, les _trucs_,--pour donner le temps
+de s'habiller à une armée de figurants et de se déshabiller à une
+armée de figurantes, il fallait des entr'actes extrêmement longs.
+
+Le public s'impatientait.
+
+En vain, l'orchestre jouait une ouverture, deux ouvertures, trois
+ouvertures.
+
+En vain, cédant aux voeux du paradis, il jouait _la Marseillaise_, _le
+Chant du Départ_, etc.
+
+Si l'autorité trouvait mauvais, dangereux, subversif, qu'on jouât ces
+airs,--le public les réclamait, les exigeait avec ardeur,--parfois le
+commissaire parlait au public;--ça avait bien vite fait de dépenser
+une petite demi-heure,--mais, souvent, l'autorité laissait faire, et
+on entendait une fois, deux fois, trois fois pour son agrément, ces
+beaux airs qu'on a fini par déshonorer.
+
+Mais pour les entendre quatre, cinq, six fois,--il aurait fallu que
+ça chagrinât quelqu'un,--sans quoi il n'y avait plus de plaisir.
+
+Alors on imitait le cri des animaux,--on jetait des pelures d'oranges
+et de pommes.
+
+Si on avisait quelqu'un debout sur le devant d'une loge, causant avec
+les personnes placées au fond, on criait: Face au parterre, jusqu'à ce
+que le spectateur finît par comprendre qu'il s'agissait de lui,--et
+obéît à l'injonction.
+
+
+Du temps de Louis XV,--quelques abbés allaient au théâtre; si l'on en
+voyait un dans une loge auprès d'une femme, on criait jusqu'à ce que
+l'abbé eût mis ses deux mains sur le velours de la loge,--ou s'en fût
+allé.
+
+Faute de ce divertissement, aujourd'hui perdu,--il reste encore
+celui-ci:
+
+Un homme et une femme sont seuls dans une loge; que l'homme se
+rapproche et se penche pour parler de plus près à la personne qui est
+avec lui,--le paradis, ou poulailler, se partage en deux camps; les
+uns crient:
+
+Il l'embrassera.
+
+Les autres:
+
+Il ne l'embrassera pas.
+
+J'ai vu une seule fois l'homme ainsi en scène malgré lui, baiser la
+main de la femme, et être couvert d'applaudissements.
+
+
+Voici ce que les directeurs de ces théâtres, ou les auteurs, avaient
+imaginé, et ce que probablement ils font encore aujourd'hui.
+
+Entre deux grands actes, à décors, à costumes, à _trucs_, à mise en
+scène, à évolutions, etc.;--ils placent un petit acte, un tableau,
+insignifiant, sans intérêt, un hors-d'oeuvre,--un dialogue quelconque
+entre des personnages secondaires de la pièce, ou des acteurs qui
+n'ont pas à changer de costume.--Pour ce tableau, une toile de fond
+tombe à trois mètres de la rampe,--c'est un salon, ou une forêt, ou un
+palais, ou une mansarde, ou une prison, ou la mer, peu importe; le
+rideau levé, cet espace, avec l'avant-scène, suffit pour que deux ou
+trois acteurs puissent y réciter un bout de dialogue, faisant cinq ou
+six pas de largeur et deux ou trois sur la profondeur, en venant
+jusque sur les quinquets.--Ce bout de dialogue est généralement
+accompagné du bruit des marteaux et de la voix des machinistes;--ça
+n'est pas _poignant_, comme action; ça n'est pas navrant, comme
+intérêt;--mais ça occupe les yeux et un peu l'esprit des
+spectateurs;--ils attendent que ça finisse, comme on attend sous une
+porte qu'une pluie d'orage cesse de tomber.
+
+Or, pendant ce temps, ces machinistes qui crient,--ces marteaux
+qui frappent, préparent l'acte suivant avec ses décors, ses
+splendeurs, ses surprises;--pendant ce temps, on change ou on revêt
+les costumes,--on se groupe sur le théâtre,--les régisseurs
+placent les figurants et les figurantes,--on fait l'appel des
+_accessoires_,--quand on est prêt, l'acte postiche est fini,--on
+baisse le rideau,--l'orchestre joue quelques mesures,--on frappe les
+trois coups, et le public applaudit... la brièveté de l'entr'acte,--il
+est bien disposé et rien ne l'empêche de se livrer à l'admiration que
+lui cause ensuite le lever du rideau.
+
+
+Eh bien! le règne de M. Thiers,--le pacte de Bordeaux,--la présidence
+de M. de Mac-Mahon, c'est le tableau entre deux actes,--on cause, on
+jase, on discute, on se querelle ou on fait semblant de se quereller
+sur le devant de la scène, les pieds sur la rampe,--mais tout ça, ça
+manque de profondeur,--le public ne prête qu'une attention médiocre
+ou distraite à ce que débitent les quelques acteurs qui n'ont pas à
+changer de costume, ou les _utilités_, ou les _comparses_ qui occupent
+le devant du théâtre; mais ce qui l'intéresse, c'est de tâcher de
+surprendre et la signification des coups de marteau, et quelques
+paroles des machinistes,--de saisir, par les bruits qu'on dissimule le
+plus possible, si c'est sur le côté _cour_, ou le côté _jardin_, à
+droite ou à gauche, que l'on place les décors et les portants;--au
+lieu de trouver que la voix des machinistes et les marteaux empêchent
+d'entendre les acteurs, on aurait envie de faire taire les acteurs
+pour prêter ses deux oreilles et toute son attention au bruit des
+marteaux et à la voix des machinistes, et de leur crier: Silence!
+laissez-nous entendre le bruit.
+
+
+Que fait-on là, derrière cette toile du fond?
+
+Quand le rideau s'abaissera, puis se relèvera pour tout de bon,
+
+Qu'est-ce que le théâtre va représenter?
+
+Un palais ou une place publique?
+
+Un péristyle ou un balcon?
+
+La salle du trône ou une taverne?
+
+Un jardin ou une forêt?
+
+Une rue ou un grand chemin?
+
+
+Et quels seront les personnages en scène? On entend piétiner, il y en
+aura beaucoup.
+
+Seigneurs ou hommes du peuple?
+
+Dames de la cour ou bohémiennes?
+
+Bourgeoises ou danseuses?
+
+Est-ce un ballet à la cour ou une _danse_ qu'on donne ou reçoit dans
+la rue?
+
+Est-ce la république radicale, l'internationale, la commune?
+
+Est-ce la royauté légitime? La fusion?
+
+La république modérée? _Idem_ conservatrice? _Idem_ sans républicains?
+
+Est-ce la royauté constitutionnelle? _Idem_ libérale? _Idem_ sans roi?
+
+Est-ce le drapeau rouge? Est-ce le drapeau blanc? Est-ce le drapeau
+tricolore?
+
+Blanc, avec cravate tricolore? tricolore, avec cravate blanche?
+tricolore, avec fleurs de lis? Tricolore, avec abeilles?
+
+Est-ce l'aigle? Est-ce le coq? Est-ce une branche de lis,--ou un
+bouquet de violettes?
+
+Est-ce Henri V? Philippe II? Napoléon IV? Adolphe Ier? Gaillard père
+et fils?
+
+On frappe à gauche, on cogne à droite,
+
+La toile! la toile!
+
+Ah! voilà l'orchestre...
+
+
+La Marseillaise!
+
+Vive Henri IV!
+
+La Parisienne!
+
+La Reine Hortense!
+
+Bon voyage, M. Dumollet!
+
+Charmante Gabrielle!
+
+O Richard, ô mon roi!
+
+Le Chant du Départ!
+
+Les Girondins!
+
+Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!
+
+
+D'abord, la Marseillaise!
+
+Non, d'abord la Reine Hortense!
+
+Non, d'abord vive Henri IV!
+
+Non, d'abord la Parisienne!
+
+Non! tous les airs à la fois!
+
+La toile! la toile!
+
+Eh bien!--voilà où nous en sommes.
+
+Parlons un peu des roses.
+
+
+Charles Ier, roi d'Angleterre, monte sur l'échafaud, condamné pour
+crime de haute trahison contre la nation, le 30 janvier 1648. Un
+Anglais, lord Chesterfield, dit à ce sujet: «Cet acte fut fort blâmé;
+si cependant il n'avait pas eu lieu, il ne nous resterait plus de
+libertés.»
+
+On raconte que le roi portait au moment de sa mort la Jarretière que
+les membres de l'ordre ne doivent, dit-on, jamais quitter; la sienne
+était couverte de quatre cents diamants.
+
+Une jeune fille se glissa dans la foule, et put donner au malheureux
+roi une rose qu'il respira plusieurs fois avant de mourir.
+
+
+Une autre personne royale, dont la fin ne fut pas moins lamentable,
+est Marie-Antoinette.
+
+Sans son supplice, et surtout sans les jours de misère qui ont précédé
+ce supplice, l'histoire la traiterait plus sévèrement; tandis que,
+purifiée par le malheur, elle est restée une figure intéressante.
+
+
+Un des grands chagrins de sa vie a été l'_Histoire du collier_.
+
+Un joaillier avait présenté à la reine un collier de diamants de
+1,600,000 francs; et elle l'avait refusé, le trouvant trop cher.
+
+Une comtesse de Lamotte (Jeanne de Valois), descendant de la famille
+royale des Valois par un fils naturel de Henri II, persuada au
+cardinal de Rohan que la reine accepterait de lui ce collier. Le
+cardinal acheta le collier, qu'il ne paya pas, le remit à la comtesse
+qui se chargeait de le donner à la reine, et lui procura la nuit dans
+un bosquet une entrevue avec une fille qui s'était fait une profession
+de sa ressemblance avec Marie-Antoinette. L'affaire fut connue par les
+réclamations du joaillier. Le roi fit mettre en jugement la comtesse
+de Lamotte et le cardinal. La comtesse fut condamnée à être fouettée
+et marquée, et mise à la Salpêtrière, d'où elle s'évada et se réfugia
+en Angleterre.--Le cardinal fut acquitté. C'est l'explication la plus
+probable et la plus acceptée de cette fameuse _affaire du collier_ sur
+laquelle il est toujours resté quelque obscurité, et qui a été
+racontée et surtout commentée en beaucoup de façons différentes.
+
+
+Marie-Antoinette, qui se résigna à la mort et mourut noblement, ne se
+résigna pas à l'outrecuidance du cardinal qui avait cru pouvoir
+acheter la reine.
+
+Elle écrivait à sa soeur, l'archiduchesse Marie-Christine:
+
+
+«Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère soeur, quelle est mon
+indignation du jugement que le parlement vient de prononcer... c'est
+une insulte affreuse, et je suis noyée dans des larmes de désespoir.
+Quoi! un homme qui a pu avoir l'audace de se prêter à cette sotte et
+infâme scène du bosquet! qui a supposé qu'il avait eu un rendez-vous
+de la reine de France, de la femme de son roi; que la reine avait reçu
+de lui une rose, et avait souffert qu'il se jetât à ses pieds!... être
+sacrifiée à un prêtre parjure, intrigant, impudique, quelle douleur!»
+
+
+Il y a bien de la femme et de la reine dans ces plaintes; elle ne
+parle même pas de l'argent et du collier,--ce qui lui fait horreur,
+c'est ce qui ressemblerait à de l'amour.--Un rendez-vous! se jeter à
+ses pieds! lui offrir une rose!
+
+
+A propos du pape captif,--des misères de l'Église,--des mandements
+des évêques,--ordonnant des prières pour obtenir du ciel la fin de ces
+calamités fabuleuses;
+
+Et, entre les lignes, provoquant à la guerre pour rétablir leur
+puissance monstrueuse qui s'écroule;
+
+Il n'est pas hors de propos, non pas de remonter aux martyrs, mais de
+rappeler les traitements que fit subir Napoléon Ier à deux papes,--Pie
+VI et Pie VII, et de se demander si ces deux prédécesseurs de Pie IX,
+ne se seraient pas volontiers arrangés du martyre de convention et des
+misères factices du pape actuel;--martyre, captivité, misères, qui
+rappellent singulièrement les faux boiteux, les faux manchots, les
+faux aveugles, qui étalent dans les rues leurs infirmités retouchées
+et repeintes le matin.
+
+Pie VI voit ses principales villes prises par le général
+Bonaparte,--on lui fait livrer ses plus beaux tableaux et trente et un
+millions d'argent.--Bientôt détrôné, il est conduit mourant et enfermé
+à la Chartreuse de Florence, où un lieutenant de gendarmerie donne à
+celui qui le lui amène un écrit conçu en ces termes:
+
+«Reçu un Pape en mauvais état.»
+
+Pie VII est élu,--le premier consul devient empereur,--il _prie_ le
+pape de venir le couronner à Notre-Dame de Paris,--on lui recommande
+d'amener une douzaine de cardinaux,--il marchande et n'en amène que
+quatre;--«On fit galoper le Saint-Père vers Paris, dit le cardinal
+Conzalvi, comme un aumônier que son maître appellerait pour dire une
+messe.»--A Fontainebleau, il doit attendre l'empereur qui est à la
+chasse;--le jour du sacre, l'empereur se fait attendre une heure et
+demie.
+
+L'empereur veut divorcer avec Joséphine; les lois françaises, les lois
+de l'Église s'y opposent, il brave les unes et les autres. C'était en
+1810;--ordre aux principaux cardinaux de se rendre à Paris,--on leur
+donne vingt-quatre heures pour se mettre en route.--A Paris, ils
+reçoivent l'ordre d'assister au mariage de Bonaparte avec
+l'archiduchesse Marie-Louise;--ils refusent; Napoléon était excommunié
+depuis un an,--et ce mariage, pour l'Église qui n'avait pas admis le
+divorce avec Joséphine, était un acte de bigamie;--on les chasse du
+palais et de Paris,--et on leur fait savoir que leurs biens
+ecclésiastiques et privés sont confisqués;--on leur avait enlevé leurs
+robes rouges,--ils n'étaient plus cardinaux, et on leur défendait
+d'en porter les insignes.
+
+Pie VII est pris dans Rome par le général Miollis; on l'amène à
+Savone, puis à Fontainebleau où il reste dans une vraie captivité
+jusqu'en 1814.
+
+Le ciel détourne du Saint-Père actuel les vraies misères qu'ont subies
+ses prédécesseurs,--et lui fasse la grâce de supporter avec plus de
+patience, de résignation et moins d'hyperboles, les désagréments de sa
+situation actuelle.
+
+
+A propos de la discussion puérile sur la couleur du drapeau, rappelons
+que le premier drapeau des anciens Romains a été une botte de foin au
+haut d'une pique; mais cette botte de foin, on lui obéissait, on
+l'honorait, on la suivait au combat.
+
+ Signum erat e fæno, sed erat reverentia fæno.
+
+Je ne suis pas sûr que ma mémoire retrouve ce vers tel qu'il est.
+
+
+J'ai promis une petite citation de M. Veuillot, qui veut aujourd'hui
+qu'on rétablisse la royauté du droit divin,--c'est-à-dire le roi sous
+le prêtre,--Saül sous Samuel,--a exprimé à d'autres époques des idées
+assez différentes. Je trouve dans la _Revue libérale_, publiée en
+1867, quelques-unes de ces idées reproduites (_Univers_, 26 février
+1848), je cite d'après cette _Revue_--(tout prêt à rectifier s'il y a
+erreur). M. Veuillot, imitant les sacrificateurs antiques, s'était
+couvert d'un voile de pourpre ou plutôt du bonnet rouge.
+
+ Purpureo velare comas adopertus amictu.
+
+ VIRGILE.
+
+«La révolution de 1848 est une notification de la Providence. La
+monarchie succombe sous le poids de ses fautes; elle n'a plus
+aujourd'hui de partisans. Jamais trône n'a croulé d'une façon plus
+humiliante. Que la République française mette l'Église en possession
+de la liberté, il n'y aura pas de meilleurs républicains que les
+catholiques français.»
+
+ (_Univers_, 26 février 1848.)
+
+«Une révolte à Vienne! M. de Metternich renversé! Personne ne sait en
+France, à l'heure où nous écrivons, si l'empereur est encore sur le
+trône. Ce que tout le monde sait bien, c'est qu'il n'y est pas pour
+longtemps. La Lombardie est libre, la Bohême est indépendante, la
+Galicie s'échappe des entrailles du monstre qui l'avait mutilée avant
+de l'engloutir: gage certain d'une résurrection plus entière et plus
+prochaine. Tous ces gouvernements tomberont, moins encore par la force
+du choc que sous le poids de leur indignité. _La monarchie meurt de
+gangrène sénile._ Elle attend à peine qu'on lui dise: Nous ne voulons
+plus de toi, va-t-en! Le coup n'est plus nécessaire, le geste suffit.»
+
+ (_Univers_, 21 mars 1848.)
+
+Et six mois après:
+
+«De graves et douloureuses nouvelles arrivent aujourd'hui de Vienne.
+La capitale de l'Autriche est en pleine insurrection et l'empereur a
+pris la fuite.»
+
+
+«Nous n'oserions, dit la _Revue Libérale_, citer les passages de
+certains articles de l'_Univers_, signés Louis Veuillot, et relatifs
+au président de la République. Même dans une citation rétrospective,
+la violence de l'attaque ne serait pas tolérée. Nous renvoyons le
+lecteur curieux de s'instruire aux numéros de l'_Univers_ du 24 et du
+28 novembre 1851.»
+
+La note change après le coup d'État:
+
+«Il n'y a ni à choisir, ni à récriminer, ni à délibérer, il faut
+soutenir le gouvernement. Sa cause est celle de l'ordre social.....
+Plus encore aujourd'hui qu'avant le 2 décembre, nous disons aux hommes
+d'ordre: le président de la République est votre général, ne vous
+séparez pas de lui, ne désertez pas. Si vous ne triomphez pas avec
+lui, vous serez vaincus avec lui, et irréparablement vaincus.
+Ralliez-vous aujourd'hui, demain il sera trop tard pour votre salut ou
+pour votre honneur!»
+
+ (_Univers_, 5 décembre 1851.)
+
+«Le 2 décembre est la date la plus anti-révolutionnaire qu'il y ait
+dans notre histoire. Depuis le 2 décembre, il y a en France un
+gouvernement et une armée, une tête et un bras. A l'abri de cette
+double force, toute poitrine honnête respire, tout bon désir espère.
+Le 2 décembre est tombée l'insolence du mal, et ceux qui menaçaient la
+société sont abattus. Depuis le 2 décembre, il y a encore en France
+une place pour le bien, une garantie pour la paix, un avenir pour la
+civilisation. On peut espérer que la loi régnera et non pas le crime;
+que la raison aura raison.»
+
+ (_Univers_, 19 décembre 1851.)
+
+
+On me racontait l'autre jour--qu'un officier, après avoir conclu, des
+bruits qui courent, que l'officier qui n'accomplirait pas «ses devoirs
+religieux» pourrait bien être mal noté, et voir au moins retarder son
+avancement, annonça à ses camarades qu'il allait prendre les
+devants--et se confesser dès le lendemain.
+
+Le matin, il entre dans une église,--cherche un confessionnal;--une
+femme, qui était dedans, en sort;--il n'a pu s'empêcher de la
+regarder du coin de l'oeil,--néanmoins il va s'agenouiller à la
+place qu'elle quitte,--mais son esprit est troublé,--il ne sait
+plus que dire au prêtre;--celui-ci l'aide à dire la première moitié
+du _Confiteor_,--puis.... attend;--l'officier cherche, hésite... et
+finit par dire:
+
+«Mon père, il fait bien chaud.»
+
+
+Le public français a aujourd'hui une police mieux faite qu'aucun roi,
+à aucune époque, n'a pu se flatter d'en avoir une.
+
+Les journaux, beaucoup mieux faits qu'autrefois sous ce rapport, sont
+à l'affût et à la poursuite de toutes les nouvelles. Aussitôt qu'une
+personne, par son rang, sa fortune, sa beauté, un mérite, un
+ridicule, un crime quelconque, attire l'attention publique, on la
+place sous la haute surveillance des _chroniqueurs_. Les chroniqueurs
+aux champs, il n'y a plus pour cette personne de vie privée, il n'est
+pas un coin, fût-il le plus secret de son appartement, où elle puisse
+avoir la conviction d'être seule.
+
+A table, à la toilette, à la promenade, en voyage, au lit, elle est
+accompagnée, épiée, observée. Elle a mangé ceci ou cela, elle porte
+des chemises brodées (ici l'adresse de la brodeuse) elle a été saluée
+par M** et M***; elle ne l'a pas été par M****; elle a souri à M*****.
+
+Il y avait hier deux oreillers à son lit, elle ronfle, elle a une
+fausse dent à la mâchoire supérieure à gauche, elle se sert pour sa
+«toilette intime» disent cyniquement la plupart des journaux du monde,
+de telle eau ou de tel vinaigre, etc.
+
+Tenez, j'ai copié dans le temps textuellement quelques lignes que
+j'avais lues dans divers journaux.
+
+«Mademoiselle Marion (la lectrice de l'impératrice, je crois), a eu le
+mal de mer.»
+
+«S. M. l'Impératrice elle-même, tel jour, à telle heure, a eu mal au
+coeur.»
+
+«Le général Frossard, à Bastia, tel jour, à telle heure, a eu de
+fortes coliques.»
+
+«Tel jour, à telle heure, l'empereur a présidé le conseil des
+ministres; le chef de l'État, pendant les deux heures qu'a duré le
+conseil, a dû faire de fréquentes absences.»
+
+Je copie donc textuellement. Il n'y aurait rien eu de plaisant à
+inventer de pareils détails, et j'ajoutais en note.
+
+«On a parlé d'abdication ces jours-ci; il y aurait vraiment de quoi,
+ne fût-ce, comme le Misanthrope de Molière, que
+
+ Pour trouver sur la terre un endroit écarté,
+ Où... d'avoir la colique... on ait la liberté.»
+
+Il est vrai que cette publicité donnée à tous les actes de l'existence
+quotidienne ne déplaît pas à tout le monde.
+
+Un chroniqueur--cette variété de chroniqueur s'appelle
+_reporter_,--fait savoir à «une illustration quelconque» que tel jour,
+à telle heure, il viendra lui prendre mesure d'une chronique.
+
+«L'illustration» se prépare.
+
+Il est dix heures, vite, mettez sur cette table les livres que j'ai
+choisis dans ma bibliothèque; sur ce petit pupitre, près de mon lit,
+ce volume que j'ai acheté hier... un ouvrage du chroniqueur. Quel mal
+j'ai eu à y trouver une apparence de pensée qu'on puisse citer.
+Avez-vous eu soin de couper les feuilles jusqu'aux deux tiers du
+volume? Froissez un peu la couverture. Coiffons-nous... un peu de
+désordre dans les cheveux..... ma robe de chambre de velours. Ah!
+faites disparaître ce livre de*** Ils sont très mal ensemble.
+
+Le portier est-il monté? A-t-il la livrée qu'il a dû emprunter au
+domestique du baron? Dans cette potiche, ce tabac turc que j'ai fait
+prendre hier chez Ernest... très bien... et les deux pipes turques:
+pourvu que ça ne me fasse pas mal au coeur...; baissez les rideaux.
+
+On sonne, le _sujet_ se regarde une dernière fois dans une glace et
+étudie un sourire, il se place à sa table, le front dans une main.
+
+On a reçu le chroniqueur d'un air mystérieux, on ne croit pas que
+monsieur y soit, cependant si monsieur veut dire son nom...
+
+--Ah! c'est bien différent: pour monsieur, monsieur y est.
+
+Entrée du chroniqueur,--_le modèle_ a soin de se montrer autant que
+possible de profil;--il fait succéder _un regard inspiré_ à un _regard
+profond_, il cite le passage appris la veille, la pensée extraite du
+livre du chroniqueur.
+
+Il répond à toutes les questions.
+
+--Quel âge avez-vous? Aimez-vous les épinards? Votre dernière
+maîtresse était-elle brune ou blonde? Êtes-vous brave? Travaillez-vous
+beaucoup? Quel est votre tailleur?
+
+Quelques jours après, on lit dans un journal:
+
+«Je suis allé surprendre X... un matin; la porte m'a été ouverte par
+des laquais en belle livrée; j'ai trouvé X... au travail, ayant auprès
+de lui une pipe turque dont, selon sa vieille habitude, il aspirait de
+temps en temps une bouffée (description des spirales de la fumée); il
+m'en a fait donner une semblable. C'est du tabac d'Orient, du
+_latakié_ que le khédive d'Égypte lui a envoyé après lui avoir fait
+une visite de quatre heures; il l'a invité à l'ouverture de l'Isthme,
+mais il n'ira pas; il ne veut pas se rencontrer avec l'impératrice
+dont les gracieusetés probables l'embarrasseraient.
+
+»Il vit très retiré, il ne reçoit que des illustrations.
+
+»Sa physionomie: le profil est..., le nez..., le regard tantôt
+investigateur et profond, tantôt inspiré. Il travaille beaucoup et
+passe une partie de ses nuits à lire les meilleurs ouvrages
+contemporains, et il fait, en causant, les plus heureuses citations.
+Il n'aime pas les épinards, il adore au contraire les femmes rousses;
+plusieurs princesses étrangères ont vu leurs avances repoussées parce
+qu'elles sont brunes ou blondes; il a eu des duels nombreux sur
+lesquels il a toujours gardé le plus profond silence, cela aurait
+compromis beaucoup de grandes dames. Il se fait habiller par le
+célèbre***.»
+
+Le _sujet_ achète dix exemplaires du journal, lit l'article dans les
+dix exemplaires, et dit à tout le monde: «Que c'est donc
+insupportable: vous savez comme je suis modeste et comme je déteste
+qu'on parle de moi. Eh bien! je ne sais comment ce chroniqueur a
+fait... mais c'est que c'est très exact. Quel ennui!»
+
+
+Il faut des temps aussi abandonnés, aussi incertains que les nôtres,
+pour qu'une question comme celle de la couleur du drapeau, prenne
+l'importance qu'elle semble avoir en ce moment;--il m'est impossible
+de la prendre plus au sérieux que la question qui se produisait de
+savoir si «le futur roi» porterait la perruque de Louis XIV ou la
+petite queue poudrée, appelée «salsifis», de Louis XVIII.--Il ne
+m'appartient pas de donner des avis;--les diseurs de vérités sont peu
+appelés dans le conseil des rois,--même candidats; mais de même que
+j'avais dit au gouvernement de Bordeaux: «En vous installant à
+Versailles, vous laissez à la Commune le titre de gouvernement de
+Paris,»--je dirais à la royauté imminente, dit-on: «Vous laissez aux
+bonapartistes le drapeau tricolore.»
+
+Le nom de Louis XVIII, qui m'est venu sous la plume, me rappelle
+1815;--j'avais alors sept ans, mais il logeait à la maison deux
+oncles,--capitaines de cavalerie,--qui avaient fait les guerres de
+l'empire,--et on parlait beaucoup aux coins de la cheminée de famille.
+
+Il y avait alors au Palais-Royal trois ou quatre cafés,--où les gardes
+du corps--et les officiers de l'armée royaliste, d'une part, et
+d'autre part les officiers démissionnaires ou destitués de l'empire,
+se plaisaient à se rencontrer, se donnaient des sortes de rendez-vous
+tacites, pour se braver, se provoquer, se quereller et se battre.
+
+Il y avait le café de la Paix, le café Lemblin et le café Valois.
+
+On commençait par se grouper,--échanger des regards hostiles,
+dédaigneux, provocants, puis tout à coup les royalistes chantaient en
+choeur sur l'air de la Carmagnole:
+
+ Que ferons-nous des trois couleurs?
+ Le rouge, c'est le sang,
+ Le bleu, c'est les brigands,
+ Le blanc, c'est la franchise,
+ C'est la devise
+ Des Bourbons.
+
+Les bonapartistes, qui commençaient à se mélanger de républicains,
+répondaient:
+
+ Que ferons-nous des trois couleurs?
+ Le bleu, c'est la candeur,
+ Le rouge, la valeur,
+ Le blanc, c'est la bêtise,
+ C'est la devise
+ Des Bourbons.
+
+On se levait en tumulte,--on se lançait les verres, les bouteilles,
+les tabourets,--on cassait les glaces, on cassait les têtes,--on
+prenait des rendez-vous pour le lendemain.
+
+J'ai voyagé il y a quelque temps avec des officiers;--selon eux,
+l'armée n'accepterait que difficilement le drapeau blanc;--le drapeau
+tricolore est pour eux comme une religion;--il serait donc impolitique
+et dangereux de le laisser aux bonapartistes.
+
+Le fils de Louis Napoléon en a dit quelques mots à Chislehurst.
+
+
+Les bonapartistes ont déjà plus que leur part de couleurs:--ils ont le
+violet et ils ont aussi le vert;--comme je l'ai appris en feuilletant
+un livre publié par M. Jules Pautet de Parois, sous-préfet de Sisteron
+(Basses-Alpes), et intitulé:
+
+ MANUEL COMPLET DU BLASON
+
+ _Ou Code héraldique, archéologique et
+ historique_
+
+ A Paris, Librairie encyclopédique de Roret.
+
+On voit qu'il s'agit là d'un livre au moins sérieux.
+
+A la page 147, S. M. Napoléon III est désigné sous le surnom de
+_Napoléon le Sage_.
+
+C'est à propos de ses armes, et voici ce qu'ajoute M. Jules Pautet.
+
+ NAPOLÉON III, _le Sage_.
+
+«Ses armes sont d'un noble symbolisme: l'aigle d'or est le signe de la
+gloire, de la grandeur, de la victoire et de la force.
+
+»Elle est d'or, parce qu'elle vivifie comme le soleil et la lumière,
+en champ d'azur qui est le champ de France...
+
+»Le casque est d'or, etc.; il est de front pour tout voir et tout
+embrasser...; le globe est le signe d'un pouvoir qui, par sa grandeur,
+sa sainteté et sa légitimité, rayonne sur le monde...
+
+»Les lambrequins sont d'or comme pouvoir pur, brillant et sans tache.»
+
+»D'argent, de gueules et d'azur, comme réunissant tous les partis; de
+_sinople, couleur particulière de Sa Majesté Napoléon III_ (_?_),
+couleur de l'espérance qu'avait la France de son salut par une main
+napoléonienne; salut réalisé par Napoléon III; les abeilles
+symbolisent la sollicitude de l'Empereur pour les classes laborieuses,
+etc.»
+
+A la page 165:
+
+«Après ces prophétiques armoiries, contemplons avec bonheur cette
+aigle impériale qui vient de nouveau planer sur la France, étendre ses
+ailes sur ce beau pays, et le sauver de l'anarchie par la _grâce de
+Dieu_ et le _voeu unanime_ du peuple français...»
+
+Vous voyez «argent, gueules et azur» blanc, rouge, bleu;--ajoutez le
+violet et le vert;--il ne reste à prendre que le jaune.
+
+Encore quatre lignes du sous-préfet de Sisteron, il s'agit du
+Deux-Décembre.
+
+«Une journée à jamais féconde, célèbre et sainte, dans laquelle le
+prince a terrassé l'anarchie, relevé les lois, sauvé la France et le
+monde ébranlés.» (P. 165, ligne 25.)
+
+
+Dans les éventualités de la royauté, résultat de la fusion, on
+s'occupe beaucoup du Pape et d'une chance de guerre avec l'Italie à
+son sujet.
+
+Je ne vois pas que les intérêts des papes soient si intimement liés à
+ceux des rois de France,--sans parler de Grégoire VIII, d'Alexandre
+VI, etc.
+
+Jules II excommunia le bon Louis XII, le père du peuple, mit la
+France en interdit et en fit cadeau à Henri VIII d'Angleterre.
+
+Mais ne rappelons que les relations du roi Henri IV, dont Henri V a la
+prétention d'être le successeur immédiat,--avec les deux papes qui ont
+vécu de son temps.
+
+Sixte V déclara Henri IV et toute la maison des Bourbons «hérétiques,
+relaps, ennemis de Dieu et de l'Église»,--et comme tels il les
+déclarait déchus de tous leurs droits, indignes de posséder aucun
+fief;--il déclara aussi les sujets de Henri IV dégagés du serment de
+fidélité, etc.
+
+Henri fit afficher aux portes du Vatican que Sixte V, soi-disant pape,
+en avait menti,--que c'était lui-même qu'on devait regarder comme
+hérétique, excommunié et antechrist,--se réservant le droit de punir
+en lui ou _ses successeurs_ l'affront qu'il venait de faire;--il
+invitait tous les rois, princes et _républiques_ de la chrétienté à se
+joindre à lui pour châtier la témérité de Sixte et des autres
+brouillons.
+
+
+Plus tard, lorsque Henri IV se crut obligé de faire lever
+l'excommunication qui pesait sur lui,--il faut voir avec quelle
+insolence le successeur de Sixte V, Clément VIII, abusa de la
+situation.
+
+MM. d'Ossat et Duperron, évêque d'Évreux, depuis cardinal, furent
+chargés de traiter à la cour de Rome l'affaire de l'absolution du roi.
+
+Cette absolution fut «accordée» premièrement en consistoire
+public;--le sieur Duperron, représentant «la personne du roi», se mit
+à genoux devant le souverain pontife;--Clément VIII, dans cette
+posture, lui donna quelques coups de baguette adressés au
+roi,--pendant que le choeur chantait le psaume _Miserere_.
+
+
+Voici les principaux des articles imposés au roi et accordés par ses
+représentants:
+
+--Il obéira aux mandements du Saint-Siège.
+
+--Le roi montrera par faits et par dicts, et même en donnant les
+honneurs et dignités du royaume, que les catholiques lui sont très
+chers, de façon que chacun comprenne qu'il désire qu'en France soit et
+fleurisse une seule religion, et icelle la catholique romaine.
+
+--Le roi dira tous les jours le chapelet de Notre-Dame,--et le
+mercredi les litanies,--et le samedi le rosaire de Notre-Dame,--gardera
+les jeûnes et autres commandements de l'Église, oyra la messe tous
+les jours.
+
+--Le roi bâtira, en chaque province du royaume, un monastère d'hommes
+ou de femmes.
+
+--Il se confessera et communiera en public quatre fois pour le moins
+par chaque an.
+
+Etc., etc.
+
+
+Une des chances de succès pour les pèlerinages, ce sont les petites
+croix, amulettes, scapulaires, etc., de diverses couleurs, auxquelles
+beaucoup des pèlerins sauront bien un peu plus tard, sinon dans
+la rue, au moins dans les salons, faire jouer le rôle des
+décorations;--nous avions les as de coeur rouges de Marie
+Alacoque;--la croix également rouge de Lourdes;--les pèlerins de
+Sainte-Radegonde portaient une petite croix violette bordée de
+blanc;--le journal, auquel j'emprunte ce fait, dit que plusieurs
+d'entre les pèlerins réunissaient déjà le ruban rouge de Lourdes au
+ruban violet de Sainte-Radegonde;--on arrivera à la brochette.
+
+Je trouve que les pèlerinages, en ressuscitant, se sont débarrassés de
+beaucoup des austérités qui devaient contribuer à les rendre
+méritoires.
+
+Aujourd'hui on se rend aux divers sanctuaires dans de bon wagons
+capitonnés, en chemin de fer;--il se rencontre de bonnes âmes pour
+payer les places à ceux qui n'ont pas d'argent.
+
+Autrefois les pèlerinages se faisaient pieds nus.
+
+--Une reine de France, Catherine de Médicis, je crois, envoie à
+Jérusalem un pèlerin qui devait faire le trajet à pieds nus, trois pas
+en avant et un pas en arrière;--ce fut un bourgeois de _Verberie_, qui
+se présenta et accomplit religieusement le voeu de la reine;--on le
+fit surveiller, et, à son retour, on lui donna une somme d'argent et
+des lettres de noblesse;--ses armes représentaient une croix et une
+palme.
+
+Si les six pèlerins, dont parle Rabelais, eussent voyagé en chemin de
+fer et couché dans de bonnes auberges, il ne leur fût pas arrivé ce
+que raconte le curé de Meudon:--Gargantua les cueillit avec de
+magnifiques laitues, parmi lesquelles ils étaient couchés pour passer
+la nuit,--et les mangea sans s'en apercevoir.
+
+
+Pour beaucoup de gamins, d'oisifs, d'habitués d'estaminet, de piliers
+de brasserie, de forts au billard et au bésigue,--se dire
+républicains, ça leur donne, du moins ils le croient, l'air d'être des
+hommes forts et énergiques;--ces habitudes de café entraînent celle de
+bavarder, de réciter le soir les tartines lues dans les journaux du
+matin, d'acquérir une certaine facilité à débagouler un certain nombre
+de phrases sans s'arrêter.
+
+L'ouvrier,--le mauvais ouvrier,--l'ouvrier qui ne travaille
+pas,--celui qui par antiphrase s'intitule «le travailleur», se compare
+au bon ouvrier, à celui qui travaille,--qui n'a pas le loisir
+d'apprendre par coeur les élucubrations des journaux,--alors il juge
+que celui-ci «n'a pas de conversation», il se trouve supérieur à
+lui,--et quelquefois le lui fait croire.
+
+
+Une chose qu'on semble ne pas savoir du tout en France,--c'est que le
+gouvernement républicain est celui de tous qui donne le moins de
+liberté,--surtout de cette liberté de fantaisie dont celui qui la
+prend est l'arbitre;--sous la république, la loi doit être absolue,
+inflexible, elle doit être obéie, non pas seulement avec respect,
+avec soumission, avec abnégation, elle doit être obéie avec religion,
+avec orgueil, avec fanatisme.
+
+Un roi débonnaire, bien assis et non menacé, peut lâcher un peu la
+bride à ses sujets pour un temps;--un tyran peut s'amuser à abandonner
+tout à fait les rênes, ne fût-ce que pour corrompre le peuple et
+l'amener à se complaire dans l'esclavage; mais la république, c'est la
+_lex ferrea, lex ænea_,--la loi de fer et de bronze--la loi
+implacable, inexorable,--qui ne reconnaît pas de petite
+désobéissance,--de désobéissance vénielle.
+
+Hélas! est-il dit que ce peuple français si heureusement doué, si
+favorisé par la Providence--dont l'histoire entière n'est peut-être
+pas plus belle que celle des autres peuples,--mais a de plus belles et
+surtout de plus brillantes pages;--est-il arrêté dans les arrêts de la
+Providence qu'après avoir été si longtemps jeune, ardent, aimable,
+amoureux, poète, chevalier,--il doit arriver à la vieillesse et à la
+décrépitude sans avoir passé par l'âge mûr et par la virilité, et
+tomber dans une seconde et sénile et dernière enfance?
+
+Quant à la question du drapeau, le comte de Chambord ressemble à un
+homme qui, se disant bon nageur et voyant un autre homme qui se noie,
+discuterait, sur le bord de la mer, la couleur du caleçon qu'il
+convient de mettre pour aller à son secours.
+
+
+Grâce à une idée due au ministère qui vient de tomber, la France va
+sortir d'un grand embarras; il est juste, il est bien de lui témoigner
+la reconnaissance qui lui est due, au moment de sa chute.
+
+Ce qui perd la France, c'est la production exagérée de grands
+hommes;--c'est un phénomène dont on trouve parfois d'autres exemples
+dans l'histoire naturelle.
+
+Par exemple, j'avais à Saint-Raphaël deux paons--mâle et femelle; la
+femelle a couvé tous les ans, mais jamais les oeufs n'ont produit que
+des mâles; ces mâles sont magnifiques, c'est vrai, quand ils traînent
+dans les allées du jardin leur splendide manteau vert et bleu, ou
+lorsqu'ils étalent en éventail au soleil leur queue constellée d'yeux
+de saphirs et d'émeraudes;--mais, cependant, c'était une anomalie
+brillante par suite de laquelle, d'abord et tout de suite, mes hôtes
+si richement vêtus auraient passé leur vie à se battre et à
+s'entre-plumer, et, d'ici à quelques années, la race se serait
+éteinte; heureusement qu'un voisin généreux m'a donné des femelles.
+
+
+Un autre exemple et qui date de bien longtemps:
+
+Mon père aimait les jardins, avait semé des tulipes avec Mehul et
+s'était montré aux premiers rangs dans la révolution qui, dans la
+culture ou plutôt dans le culte et la religion des tulipes, avait
+substitué les fonds blancs aux fonds jaunes.
+
+Il m'apporta un jour à Sainte-Adresse une petite boîte pleine
+de graines de giroflées;--c'était une magnifique espèce, le
+gros «cocardeau rouge» mais avec des rameaux et des fleurs
+démesurées.--J'en eu de quoi semer plusieurs années de suite; mais,
+après cela, je perdis l'espèce--parce que tous les plans qui levèrent
+me donnèrent des fleurs doubles et que pas une seule giroflée ne
+produisit des fleurs simples qui sentent, font de la graine et se
+reproduisent.
+
+La France produit en abondance, en surabondance même, des grands
+hommes de toutes sortes;--elle manque d'agriculteurs, d'ouvriers, de
+bourgeois--elle manque même d'avocats--ce dernier point a besoin
+d'être expliqué et va l'être à son tour. Quant aux agriculteurs et aux
+ouvriers, par l'accroissement exagéré des villes et la tendance
+imprudente et sottement protégée par les gouvernements, les hommes
+quittent tous les jours en plus grand nombre les champs pour les
+villes; une fois dans les villes, ils commencent par se faire
+ouvriers, mais ils ne tardent guère à devenir de grands politiques,
+passant une partie de leurs journées au café, au cabaret, à lire les
+journaux, à entendre et au besoin faire des discours et à miner,
+bouleverser et gouverner leur pays.
+
+
+Pour les bourgeois, ils mettent un _de_ devant leur nom, vont aux
+pèlerinages de Lourdes et de la Salette, parient aux courses et
+entretiennent en société et en pique-nique--des courtisanes à cheveux
+rouges--et disent: nous autres--ma maison, mes ancêtres, mon rang.
+
+Les avocats ne peuvent plus défendre..... ni attaquer la veuve et
+l'orphelin, ou, comme on disait du célèbre Ch. d'E,
+
+ Il défendait la veuve, et faisait l'orphelin.
+
+D'autres devoirs leur incombent;--ils doivent faire des discours sur
+les balcons, sur les tables d'auberges et de cabaret, ils doivent
+devenir députés, ministres, présidents de la république.
+
+Donc la France ne produit plus que des paons mâles et des giroflées à
+fleurs doubles:--c'est beau, c'est brillant, c'est riche,--mais dans
+un temps donné, l'espèce se perdrait comme cela est arrivé pour mes
+giroflées, comme cela a failli arriver pour mes paons;--en attendant,
+on se bat, on s'entre-plume, etc.
+
+
+Eh bien, le ministère de Broglie avait compris que la France,
+produisant trop de grands hommes pour sa consommation, devait être
+consommée par eux. On avait bien la chambre des représentants,--mais
+c'est étroit, c'est mesquin; on donne asile à peine à sept cents
+intelligences supérieures, à sept cents génies, à sept cents
+politiques laborieux et sagaces, à sept cents grands orateurs--à sept
+cents grands citoyens--à sept cents incorruptibilités, à sept cents
+désintéressements, à sept cents dévouements.
+
+Mais qu'est-ce que sept cents casés quand tant de milliers restent à
+la porte?--C'est alors que le ministère de Broglie se montra à la fois
+intelligent et du danger que courait le pays et du caractère français:
+il pensa à une seconde Assemblée où on pourrait mettre encore sept
+cents Richelieu, sept cents Démosthènes, sept cents Décius,
+etc.,--c'est peu, mais c'est toujours ça;--une rallonge à la table.
+
+Mais comment nommer cette seconde Assemblée? Sénat? c'est usé, il n'en
+faut plus.--Les sénats des deux empires n'avaient pas laissé de traces
+brillantes.
+
+
+De même qu'un jour il n'a plus fallu de _conscription_, ni de
+_gendarmerie_, ni de _droits réunis_, alors on a obéi au sentiment
+public, on a aboli la _conscription_, la _gendarmerie_ et les _droits
+réunis_, on les a, aux applaudissements de toute la France, remplacés
+par le _recrutement_, la _garde municipale_ et les _contributions
+indirectes_, qui sont exactement la même chose. Le ministère depuis a
+imaginé non pas de créer un nouveau _sénat_, fi donc!--mais un _haut
+conseil_. Espérons que cette grande idée sera ramassée par ses
+successeurs.
+
+
+FIN
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Bourdonnements, by Alphonse Karr
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS ***
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
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+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Literary Archive Foundation
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+status with the IRS.
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Bourdonnements, by Alphonse Karr
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Bourdonnements
+
+Author: Alphonse Karr
+
+Release Date: January 22, 2012 [EBook #38643]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+</pre>
+
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+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été conservées et n'ont pas été harmonisées.
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+<p><a id="Page_I"></a></p>
+
+<h1 class="p4"><span class="large">BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE</span><br />
+<span class="large">ALPHONSE KARR</span><br />
+BOURDONNEMENTS</h1>
+
+<div class="p4 figcenter">
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+</div>
+
+<p class="p4 center">PARIS<br />
+<small>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</small><br />
+<small>ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</small><br />
+<small>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</small><br />
+<small>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</small></p>
+
+<hr class="c5" />
+<p class="center">1880</p>
+<p><a id="Page_II"></a></p>
+
+<p class="p4"><a id="Page_III"></a></p>
+
+
+<h2><small>&OElig;UVRES COMPLÈTES</small><br />
+D'ALPHONSE KARR<br />
+<small>BOURDONNEMENTS</small></h2>
+
+<p><a id="Page_IV"></a></p>
+
+<p class="p4 center">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center">&OElig;UVRES COMPLÈTES</p>
+
+<p class="center large">D'ALPHONSE KARR</p>
+
+<p class="center"><small>Format grand in-18.</small></p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="ads">
+<tr>
+ <td>AGATHE ET CÉCILE</td>
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+<tr>
+ <td>L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX</td>
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+<tr>
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+ <td class="tdr">1</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>CLOTILDE</td>
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+<tr>
+ <td>CLOVIS GOSSELIN</td>
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+<tr>
+ <td>LE CREDO DU JARDINIER</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>CONTES ET NOUVELLES</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>LES DENTS DU DRAGON</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>DE LOIN ET DE PRÈS</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>DIEU ET DIABLE</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>ENCORE LES FEMMES</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>EN FUMANT</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>FA DIÈZE</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
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+<tr>
+ <td>LA FAMILLE ALLAIN</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>LES FEMMES</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>FEU BRESSIER</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>LES FLEURS</td>
+ <td class="tdr">1</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>LES GAIETÉS ROMAINES</td>
+ <td class="tdr">1</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>GENEVIÈVE</td>
+ <td class="tdr">1</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>GRAINS DE BON SENS</td>
+ <td class="tdr">1</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>LES GUÊPES</td>
+ <td class="tdr">6</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>HORTENSE</td>
+ <td class="tdr">1</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>LE LIVRE DE BORD</td>
+ <td class="tdr">1</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>LA MAISON CLOSE</td>
+ <td class="tdr">1</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>MENUS PROPOS</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>MIDI A QUATORZE HEURES</td>
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+ <td>NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>ON DEMANDE UN TYRAN</td>
+ <td class="tdr">1</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>LA PÊCHE EN EAU DOUCE<br />
+ ET EN EAU SALÉE</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>PENDANT LA PLUIE</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>LA PÉNÊLOPE NORMANDE</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>PLUS ÇA CHANGE</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>... PLUS C'EST LA MÊME CHOSE</td>
+ <td class="tdr">1</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS</td>
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+</tr>
+<tr>
+ <td>POUR NE PAS ÊTRE TREIZE</td>
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+<tr>
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+<tr>
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+<tr>
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+</tr>
+</table>
+
+<p class="p4 center">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.</p>
+
+<p><a id="Page_V"></a></p>
+
+<h2><small>BOURDONNEMENTS</small><br />
+<small>PAR</small><br />
+ALPHONSE KARR</h2>
+
+<div class="p4 figcenter">
+<img src="images/colophon.jpg" width="267" height="182" alt="logo" title="" />
+</div>
+
+<p class="p4 center">PARIS<br />
+<small>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</small><br />
+<small>ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</small><br />
+<small>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</small><br />
+<small>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</small></p>
+
+<hr class="c5" />
+<p class="center">1880</p>
+
+<p class="p2 center">Droits de reproduction et de traduction réservés</p>
+
+<p class="p4 center">A JEANNE BOUYER</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
+
+<h2>BOURDONNEMENTS</h2>
+
+<p class="p2">J'avais dans le temps constaté l'extrême différence
+qui existait chez les femmes, entre la pudeur
+d'eau douce et la pudeur d'eau salée,&mdash;du
+temps que je vivais à Paris, à Étretat et à Sainte-Adresse.</p>
+
+<p>A Paris, les bains de femmes dans la rivière
+étaient scrupuleusement entourés de planches et
+couverts au-dessus, pour que les anges mêmes
+ne pussent jeter sur les baigneuses un regard
+indiscret.</p>
+
+<p>Si des nageurs «en pleine eau», s'approchaient
+de ces forteresses hermétiquement fermées, des
+employés des bains les injuriaient, et des gendarmes
+<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
+qui se promènent en bateau sur la Seine,
+faisaient quelques menaces, et quelquefois arrêtaient
+les délinquants.</p>
+
+<p>A la mer, au contraire, les femmes se baignaient
+presque pêle-mêle avec des hommes
+vêtus d'un simple caleçon, et se faisaient porter
+à la mer par des baigneurs payés.&mdash;Une corde
+marquait seule une séparation entre les sexes;
+la décence consistait pour elles à être assez
+laides, et elles l'étaient, en effet, dans des sacs
+de laine avec des bonnets de toile cirée sur la
+tête,&mdash;peut-être est-ce le genre de décence
+qui protège le plus efficacement la vertu.</p>
+
+<p>Cependant, les hommes bien élevés se baignaient
+d'eux-mêmes à une certaine distance des
+femmes,&mdash;distance que les femmes pouvaient
+augmenter à leur gré. D'ailleurs, les femmes
+restaient au bord et les hommes presque tous
+nageaient plus ou moins au large: seulement,
+comme il arrivait qu'un mari inquiet désirât rester
+près de sa femme,&mdash;qu'un père voulût enseigner
+à nager à sa fille,&mdash;ou surveiller ses
+premiers essais, on imagina de tendre deux
+cordes au lieu d'une;&mdash;ces deux cordes formaient
+trois compartiments sur la plage,&mdash;à
+<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
+l'extrême gauche, les femmes,&mdash;à l'extrême
+droite, les hommes,&mdash;et au milieu, les hommes
+et les femmes, femmes et maris, pères et
+filles, etc., qui voulaient se baigner ensemble.</p>
+
+<p>Cela parut suffisant pendant de longues années;
+d'un côté, la laideur du costume des
+femmes, leur pâleur allant quelquefois jusqu'au
+vert,&mdash;de l'autre, les hommes d'autant plus
+laids, au contraire, pour la plupart, qu'ils étaient
+moins vêtus,&mdash;tout semblait préserver les deux
+sexes de pensées dangereuses.</p>
+
+<p class="p2">Aujourd'hui, je vois par les journaux de modes
+que tout cela est changé;&mdash;les femmes se sont
+enfin demandé pourquoi, elles qui se montrent
+si volontiers à demi nues dans les salons où les
+hommes sont astreints à la cravate et à la décence
+la plus rigoureuse, se laisseraient plus
+longtemps empaqueter dans des sacs disgracieux,&mdash;elles
+qui ont tant de si jolies choses à
+laisser voir, tandis que les hommes faisaient
+une assez laide exhibition de leur personne,&mdash;elles
+décidèrent qu'il fallait rappeler les
+hommes à une décence qui est un devoir pour des
+êtres si disgraciés,&mdash;et reprendre pour elles-mêmes
+<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
+le privilège de se montrer généreuses.</p>
+
+<p>On décida alors, pour commencer, que les
+hommes ne se baigneraient plus que vêtus.</p>
+
+<p>La plupart s'y soumirent&mdash;à l'exception de
+quelques nageurs enthousiastes, qui avaient besoin
+de l'entière liberté de leurs mouvements, et
+aimaient mieux se livrer à leur exercice favori,
+que de «poser» sur la plage avec de l'eau jusqu'à
+la ceinture.&mdash;Il est une raison de cette résignation
+au costume, de la part de la plupart des
+baigneurs, et je le dirai à quelques lignes d'ici.</p>
+
+<p>Cette gêne imposée aux hommes satisfaisait
+les scrupules des femmes,&mdash;elles avaient assez
+accordé à la pudeur, en la faisant porter aux
+hommes, comme elles leur font porter leur ombrelle
+et leur éventail,&mdash;elles déclarèrent
+qu'elles pouvaient porter de moins en fait de
+costume, ce qu'elles obligeaient les hommes à
+porter de plus,&mdash;ça employait autant d'étoffe,
+et ça revenait à la même superficie de peau humaine
+voilée.</p>
+
+<p>Elles adoptèrent alors ces costumes, que je vois
+figurés dans les journaux de modes,&mdash;costumes
+qui, au lieu d'enlaidir, rendent jolies,&mdash;parce
+qu'ils permettent certains artifices, certaine
+<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
+exagérations, certains mensonges,&mdash;costumes
+qui donnent, enfin, l'occasion de se décolleter à la
+fois par en haut, comme les femmes du monde et
+par en bas comme les danseuses.</p>
+
+<p>Disons maintenant la cause principale de la
+résignation de la plupart des hommes, au costume
+et à la pudeur méticuleuse qui leur étaient
+imposés.</p>
+
+<p>La vie sociale, la vie des cités, la vie du monde
+n'est pas aussi défavorable, il s'en faut, à la race
+féminine qu'à la race masculine.</p>
+
+<p>Les femmes vivant dans les villes y acquièrent
+une apparence plus délicate, l'étiolement leur
+donne cette sorte d'élégance et de grâce morbides,
+genre de beauté littéraire, très et trop à la mode
+vers 1830, époque du règne de la femme maigre,
+frêle, éthérée, immatérielle et un peu verte.</p>
+
+<p>Les femmes vivant dans les villes y deviennent
+pour ainsi dire «plus femmes», au gré de certaines
+idées de gens qui «ne s'y connaissent pas».</p>
+
+<p>Les hommes, au contraire, y deviennent
+«moins hommes», les muscles s'atrophient,
+les bras sont débiles, les jambes sont grêles, rien
+ne grossit que le ventre. La décence, la pudeur
+qu'on leur imposait, étaient pour leur vanité une
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+circonstance des plus heureuses&mdash;en leur ordonnant
+de cacher leur laideur.</p>
+
+<p>Ajoutons que pour cette même classe de gens,
+beaucoup plus nombreuse qu'on ne croit, qui
+n'entendent rien à la beauté des femmes, tout ce
+qu'une femme montre, des choses qu'on est convenu
+de ne pas montrer&mdash;passe pour beauté,
+appas, attraits et charme.</p>
+
+<p>Et notez que les femmes ne sont pas toutes
+très éloignées de cette opinion, et beaucoup
+croient se préparer un triomphe et accorder une
+faveur, en laissant voir n'importe quoi de leur
+aimable personne, fût-ce très incorrect et très laid.</p>
+
+<p class="p2">Quelqu'un de bête m'écrit..... mais non&mdash;c'est
+peut-être quelqu'un de triste, prenons un
+ton plus sérieux.</p>
+
+<p>On m'écrit qu'un écrivain usurpant mon nom,
+frappe à terre des femmes, des enfants et des
+hommes vaincus et désarmés.</p>
+
+<p>Tout porte à croire que cette façon de s'énoncer
+est un euphémisme,&mdash;et que c'est à moi
+que s'adresse le reproche,&mdash;autrement on m'eût
+envoyé les chapitres ou articles faussement signés
+de mon nom&mdash;et on m'eût demandé si je
+<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
+m'en reconnaissais l'auteur,&mdash;à quoi j'eusse répondu&mdash;<i>oui</i>&mdash;ou
+<i>non</i>.</p>
+
+<p><i>On</i> ajoute quelques injures,&mdash;puis des menaces.</p>
+
+<p class="p2">La missive n'est pas signée&mdash;ou du moins est
+signée: «Le frère d'un transporté.»</p>
+
+<p>S'il est quelqu'un à qui il soit absurde et injuste
+d'adresser un pareil reproche, c'est certainement
+moi.&mdash;Il n'y a pas huit jours que je me
+déclarais partisan de l'amnistie pour les entraînés
+repentants&mdash;et que je demandais pour eux
+et pour leur famille, non plus la transportation,
+mais la colonisation&mdash;qui leur permît de faire
+peau neuve, de commencer une autre vie, en
+rompant avec de mauvais antécédents et des entraînements
+dangereux&mdash;et des engagements
+criminels.</p>
+
+<p>Je suis donc loin de «frapper des femmes et
+des enfants» puisque je cherche et je propose
+un moyen de leur ramener un père, non plus pilier
+de cabaret et de club&mdash;et en sa qualité de
+travailleur, abandonnant le métier qui est le patrimoine
+et le pain de sa famille;&mdash;un père toujours
+sur le point de se faire tuer et de retourner
+<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+en prison;&mdash;mais, au contraire, un père rendu
+à ses devoirs, à une vie laborieuse, à sa famille
+et à ses enfants; aimé, respecté par eux et par
+tout le monde.</p>
+
+<p class="p2">Quant au mot «de vaincus»&mdash;je n'accorde
+pas cet adjectif honorable aux hommes de la
+Commune;&mdash;c'est en se battant contre les Prussiens
+qu'on avait la chance d'être vainqueur ou
+vaincu,&mdash;mais en se battant contre les lois
+de son pays, en fusillant les ôtages, en incendiant
+les monuments, on n'est pas vaincu, on est repris
+de justice et puni.</p>
+
+<p class="p2">Relativement aux injures, elles sont bêtes,
+grossières, et je ne m'en sens nullement blessé;&mdash;des
+injures non signées ne peuvent s'élever à
+l'état d'insulte&mdash;pour moi qui, depuis que j'écris,
+n'ai pas tracé une ligne sans la signer,
+comme il est honnête et loyal de le faire, j'ai le
+droit de tenir en dédain complet des anonymes,
+pseudonymes, etc.</p>
+
+<p>Je ferai remarquer en passant qu'on ne signe
+pas au journal de M<sup>e</sup> Gambetta.</p>
+
+<p>Je ferai remarquer également qu'en république
+<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
+il faudrait obéir aux lois, les respecter et les
+faire respecter;&mdash;car il y a une loi non abrogée,
+qui déclare la signature obligatoire.</p>
+
+<p>Il y a une loi antérieure dont je ne parle pas&mdash;qui
+prescrit d'assumer, en signant, la responsabilité
+de ses écrits;&mdash;c'est la loi de l'honneur,
+la loi de la dignité, la loi de la probité.</p>
+
+<p>Passons donc sur les injures.</p>
+
+<p class="p2">Quant aux menaces&mdash;je demeure à Saint-Raphaël
+(Var), <i>maison Close</i>;&mdash;en sortant de la
+gare, on gagne le bord de la mer, puis on suit la
+mer par un chemin bordé de myrtes, en laissant
+la mer à droite jusqu'à ce qu'on trouve une
+vieille maison assez pauvre et heureuse;&mdash;maison
+basse&mdash;à peu près couverte et cachée par
+les chèvrefeuilles, les passiflores et les jasmins:&mdash;devant
+la porte est un canot blanc&mdash;<i>la Girelle</i>&mdash;il
+n'y a pas moyen de se tromper.</p>
+
+<p>On m'y trouve presque toujours.</p>
+
+<p>Et, en me prévenant, on peut être sûr de me
+rencontrer.</p>
+
+<p>C'est l'affaire d'un quart d'heure.</p>
+
+<p class="p2">M. X*** est un bohême, importun, ennuyeux,
+<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
+quémandeur opiniâtre;&mdash;un de ceux qu'il appelle
+ses amis et qu'il persécute de ses visites intéressées,
+a recommandé à plusieurs reprises à
+son secrétaire de ne plus le laisser parvenir jusqu'à
+lui.</p>
+
+<p>L'autre jour il trompe toutes les consignes:
+X***, sa victime, ayant réussi à le congédier, le reconduit
+pour être sûr qu'il s'en va, et dit à son
+secrétaire: «Comment m'avez-vous exposé encore
+à une visite de cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous en ai sauvé dix fois&mdash;mais
+il ne se décourage pas&mdash;on le renvoie par
+la porte, il rentre par la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisque ça ne réussit pas, il faut
+vous y prendre autrement, et faire... le contraire;&mdash;la
+première fois qu'il viendra, jetez-le par la
+fenêtre, nous verrons s'il rentre par la porte.»</p>
+
+<p class="p2">Il est horriblement triste et désolant d'être auprès
+du petit lit d'un enfant malade,&mdash;d'avoir
+dans la main une potion qui doit le sauver, et de
+voir l'enfant, par ignorance, refuser de boire la
+potion, en serrant les dents convulsivement.</p>
+
+<p class="p2">Il est effrayant de voir un homme en état de
+<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
+somnambulisme, marcher dans la direction
+d'une fenêtre qu'il prend pour une porte; il est
+irritant, après l'avoir secoué pour le réveiller,
+de le voir, les yeux ouverts, vous soutenir que
+cette fenêtre est en réalité une porte, que c'est
+par là qu'il veut sortir et descendre, et que vous
+lui ferez plaisir de le laisser tranquille, puis se
+débarrasser de vous et se remettre en marche
+vers cette fenêtre où vous savez qu'il ne va pas
+descendre, mais se précipiter.</p>
+
+<p class="p2">C'est ce chagrin, c'est cette irritation que j'éprouve
+lorsque vivant dans la retraite, étudiant,
+méditant, cherchant sans cesse,&mdash;demandant
+à la sagesse des anciens, assidûment feuilletés</p>
+
+<p class="font 90 center">Nocturnâ versate manu, versate diurnâ</p>
+
+<p>et à ma propre expérience, quelque remède pour
+la maladie régnante, j'ai la conviction que j'ai
+trouvé ce remède.</p>
+
+<p>Lorsque ayant visité la maison par le dedans
+et par le dehors, muni de cette lampe qui s'allume,
+hélas! bien tard, la sagesse de l'expérience,&mdash;je
+dis avec certitude: ça c'est une fenêtre par
+<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
+laquelle vous tomberez broyé sur le pavé,&mdash;ici,
+est un escalier, puis une porte par laquelle vous
+sortirez sans danger de la vieille maison.</p>
+
+<p>Et lorsque je le dis en vain.</p>
+
+<p class="p2">Par exemple, tout le monde est d'accord que
+la dissolution de l'Assemblée des représentants
+est imminente, et qu'on ne tardera probablement
+guères à faire de nouvelles élections. Personne
+n'ignore les résultats jusqu'ici de ce mensonge
+imbécile et mortel du suffrage dit universel.</p>
+
+<p>Il a approuvé le crime du Deux Décembre,&mdash;il
+a approuvé et appuyé toutes les folies de l'empire,
+jusqu'à la guerre déclarée à la Prusse,&mdash;crime
+et folie à la fois. Plus tard, il a envoyé à
+l'Assemblée, et, de là, dans les places, un tas d'avocats
+sans études, sans talents, sans conviction,
+sans patriotisme;&mdash;plus tard, il a fait nommer
+M. Barodet à Paris,&mdash;et M. Ranc à Lyon,&mdash;les
+cinq cent mille habitants de Lyon ne connaissant
+pas plus M. Ranc que les deux millions
+d'habitants de Paris ne connaissaient M. Barodet;
+élections qui pouvaient avoir un bon côté,
+c'est de mettre en pleine lumière le mensonge
+du suffrage dit universel, par lequel les deux
+<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
+millions d'habitants de Paris et les cinq cent
+mille habitants de Lyon ne font qu'obéir à deux
+ou trois douzaines d'intrigants, d'ambitieux, d'avides,
+qui en réalité votent seuls et font voter les
+autres à leur fantaisie; c'est-à-dire, que le suffrage
+censitaire si justement détruit était mille
+fois plus près du véritable suffrage universel, que
+ne l'est le mensonge qui usurpe son nom aujourd'hui,&mdash;c'est-à-dire,
+que jamais un pays n'a si
+bêtement et si pompeusement fait l'abandon de
+sa volonté et de sa dignité et le sacrifice de ses
+plus chers intérêts.</p>
+
+<p class="p2">Eh bien, c'est sous l'empire de ce mensonge
+dangereux et peut-être mortel, de ce mode de
+vocation auquel vous devez déjà tant de misères
+et de hontes, que vous voyez tout le monde résolu
+à affronter de nouvelles élections.</p>
+
+<p>Ceux qui soupçonnent ces dangers,&mdash;se contentent
+de se préparer à éluder, à influencer, à
+chicaner, à tricher.</p>
+
+<p class="p2">Mais, ô aveugles volontaires, ô sourds opiniâtres,&mdash;ouvrez
+donc enfin les yeux et les
+oreilles,&mdash;regardez et écoutez.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
+Savez-vous ce que de nouvelles élections,&mdash;faites
+demain,&mdash;dans les conditions du suffrage
+prétendu universel,&mdash;vous donneront probablement?
+L'empire,&mdash;l'empire de Strasbourg et de
+Boulogne,&mdash;l'empire du Deux Décembre,&mdash;l'empire
+de la guerre du Mexique,&mdash;l'empire de la
+guerre de Prusse,&mdash;l'empire de Metz et de Sedan.</p>
+
+<p>Ou la Commune,&mdash;une prétendue république
+dans laquelle, Pyat, Vermesh, Cluseret, Pascal
+Grousset, ne tarderont pas à être débordés et
+dépassés.&mdash;Une nouvelle terreur pendant laquelle
+ceux qui croient follement conduire et
+commander aujourd'hui, MM. Thiers, Perier, Dufaure,
+ne gagneront que de ne faire partie que
+de la seconde fournée d'otages,&mdash;MM. Naquet,
+Arago, Blanc, Hugo, Gambetta, étant réservés
+pour la troisième.</p>
+
+<p>Et, dans l'une et l'autre des deux chances.</p>
+
+<p>L'empire, si c'est lui qui l'emporte, ayant pour
+successeur la Commune.</p>
+
+<p>La Commune amenant nécessairement une
+dictature militaire; car, dans l'un et l'autre cas,
+il ne s'agit pas de savoir si nous aurons l'un ou
+l'autre, mais de savoir lequel des deux passera
+le premier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
+Deux points principaux, deux points nécessaires,
+indispensables d'une réforme électorale:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Le domicile réel des candidats, sinon dans
+l'arrondissement, du moins dans le département
+où ils se présentent;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Le renouvellement de l'Assemblée par fractions.</p>
+
+<p>J'ai plus d'une fois développé les raisons irréfutées,
+parce qu'elles sont irréfutables, de ces deux
+conditions.</p>
+
+<p>Pour la première, vous échappez à la direction
+despotique de deux ou trois coteries qui exercent
+la plus odieuse, la plus absurde et la plus
+dangereuse des tyrannies,&mdash;et vous arrivez
+enfin à ce raisonnement simple et sans réplique.</p>
+
+<p>Pour un représentant, il faut deux choses:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Que les électeurs qui le choisissent le connaissent;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Que le représentant connaisse le pays, les
+gens et les intérêts qu'il doit représenter.</p>
+
+<p>Par la seconde, vous évitez les courants, les
+torrents, les incendies, les fièvres,&mdash;les accès de
+folie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
+Ajoutez un troisième point,&mdash;l'Assemblée
+permanente,&mdash;plus de vacances, plus de prorogations,&mdash;des
+congés individuels motivés.</p>
+
+<p>Peut-être ces congés pourraient être plus nombreux
+et plus longs, si, par exemple, en même
+temps qu'un membre de la droite demande un
+congé, il s'arrange pour qu'un membre de la
+gauche et deux membres des centres en demandent
+un en même temps.</p>
+
+<p>Il va sans dire qu'on surveillera l'insolente et
+déshonnête bêtise de voter pour les absents.</p>
+
+<p class="p2">Encore une autre pierre fondamentale de l'édifice
+dont je me suis occupé souvent&mdash;surtout
+depuis trois ans,&mdash;c'est-à-dire depuis qu'il y a
+assez de ruines et de démolitions, pour qu'on
+puisse, sans scrupule, proposer d'édifier quelque
+chose.</p>
+
+<p class="p2">L'impôt.</p>
+
+<p>L'impôt&mdash;c'est-à-dire la contribution de tous
+les membres de la nation aux dépenses publiques,&mdash;malgré
+les critiques, les promesses, etc.,
+a toujours été en augmentant dans une proportion
+presque fantastique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
+Je me souviens encore du temps où, dans ma
+petite jeunesse, le mot de milliard était, pour
+les Français,&mdash;un mot vague, indéterminé,&mdash;comme
+le <i>sexcenta</i> des latins voulant dire...
+beaucoup,&mdash;un monceau,&mdash;un tas,&mdash;trop<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.
+Quand on nous enseignait l'arithmétique dans
+les écoles, on nous faisait épeler une fois une
+longue rangée de chiffres dont le dernier, en
+comptant de droite à gauche, s'appelait <i>milliard</i>,
+et de préférence <i>un billion</i>. C'était tout ce qu'on
+nous en disait, et il n'en était plus question.</p>
+
+<p>Au commencement de la Restauration, il y eut
+une terrible explosion, à cause du milliard de
+l'indemnité des émigrés&mdash;et le mot devint à
+la mode. Dans les assemblées, les orateurs de
+l'opposition, constatant l'accroissement des budgets,&mdash;disaient:&mdash;Nous
+arriverons à un budget
+d'<i>un milliard</i>;&mdash;ça passait pour une hyperbole,
+et les gens calmes, <i>sensés</i>, levaient les épaules.</p>
+
+<p class="p2">Aujourd'hui nous voyons le budget pour 1874
+être de deux milliards, cinq cent trente-trois
+<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
+millions, deux cent soixante-deux mille cent
+quatre-vingt dix-neuf francs (ou, d'après un autre
+tableau: 2,532,689,922).</p>
+
+<p>Dont il faut déduire&mdash;disons-le ici pour mémoire,&mdash;nous
+y reviendrons,&mdash;pour frais de
+régie, de perception, et d'exploitation des impôts
+et revenus publics&mdash;non pas cent cinquante
+ou deux cents millions, comme je le disais
+il y a quelque temps par peur d'exagérer, mais
+deux cent quarante-six millions, trois cent
+quatre-vingt-huit mille quatre cent quarante-neuf
+francs.</p>
+
+<p class="p2">C'est lourd, si on se rappelle surtout que sous
+Louis XIV, le plus fastueux des monarques, le
+plus cueilleur de lauriers et de myrtes, et cueillant
+les lauriers et les myrtes avec toutes les
+aises du luxe et une insigne prodigalité&mdash;les
+revenus de l'État, qu'on appelait alors les revenus
+du Roi, montaient à 117 millions de francs. Il est
+vrai que l'on dépensait en moyenne trois cent
+trente millions&mdash;et qu'il faut à peu près doubler
+la somme si l'on a égard à la différence de
+la valeur de l'argent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
+Mais ce n'est pas la grosseur, ce n'est pas la
+pesanteur du budget qui sont le sujet de mon
+entretien d'aujourd'hui avec mes lecteurs.</p>
+
+<p>Je ne suis pas d'ailleurs assez grand financier
+pour me risquer trop au large dans les chiffres,&mdash;je
+vais donc raisonner en chiffres ronds, en
+chiffres du moins très arrondis, pour conformer
+la besogne à mes aptitudes médiocres, et aussi
+parce que cela suffit pour démontrer... ce que je
+veux démontrer.</p>
+
+<p class="p2">Je suppose donc un budget de trois milliards&mdash;trois
+milliards à demander à la France, c'est-à-dire,
+pour compter également en chiffres ronds,
+à trente millions de contribuables, ce serait cent
+francs, si je ne me trompe, que chaque individu
+aurait à donner.</p>
+
+<p>Eh bien,&mdash;il n'y a pas besoin d'être un profond
+mathématicien pour décider qu'il n'est pas
+un Français qui ne donne plus de cent francs
+par an à l'État, si on compte que chaque bouchée
+qu'on mange paye un impôt,&mdash;chaque condiment
+qui assaisonne cette bouchée paye un impôt,
+de même, chaque gorgée qu'on boit, vin,
+liqueurs, café, thé, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
+Chaque pièce de vêtement, plusieurs impôts,&mdash;comme
+matière première, patente, l'étoffe, le
+fil, les aiguilles, etc.</p>
+
+<p>De même, la lumière, huile, bougies, allumettes.</p>
+
+<p>De même, chaque lettre qu'on écrit,&mdash;le papier,
+la plume, etc.</p>
+
+<p>On paye pour chaque pipe, cigare ou cigarette.</p>
+
+<p>On paye chaque fois qu'on éternue, le tabac
+en poudre imposé comme le tabac à fumer.</p>
+
+<p>On paye quand on dort,&mdash;on paye quand on
+meurt.</p>
+
+<p>Je ne parle là que des impôts indirects,&mdash;il
+y a encore les impôts directs.</p>
+
+<p class="p2">Si bien que chaque personne ne fait pas un
+mouvement, ne prend pas un plaisir, ne satisfait
+pas un besoin, ne fait pas une action quelconque
+pour lesquels il ne faille payer,&mdash;si bien que la
+vie de l'homme, aujourd'hui, semble avoir pour
+but de <i>faire</i> de l'argent pour l'État, comme un
+cheval ou un mulet attelé à une noria, à un manège,&mdash;et
+tournant en rond,&mdash;monte sans
+cesse de l'eau pour son maître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
+Notez bien que je ne blâme pas, je constate;&mdash;loin
+de moi la pensée ridicule et injuste de
+m'élever contre la contribution légitime que tout
+citoyen doit aux besoins communs; d'ailleurs,
+personne ne pourrait séparément, pour une
+somme décuple de celle qu'il donne pour sa part
+à l'État, se procurer les avantages, les commodités,
+la protection qu'il en reçoit;&mdash;je ne blâme
+que la base et le mode de perception, et ce n'est
+pas là d'ailleurs le sujet de mon calcul.</p>
+
+<p>Je veux simplement établir qu'il n'est personne
+qui ne donne plus et beaucoup plus de
+cent francs par an, en réunissant les contributions
+directes et les contributions indirectes:
+additionnez les dépenses misérables et indispensables
+du plus pauvre,&mdash;et vous verrez si,&mdash;tout
+compris,&mdash;le fisc, ne prélève pas sur lui,
+sous diverses dénominations, plus de trente centimes
+par jour.</p>
+
+<p>Or, si le plus pauvre paye sa part égale des
+trois milliards, il faut reconnaître que celui qui
+est un peu moins pauvre, que celui qui est aisé,
+que celui qui est riche, que celui qui est très
+riche, payent deux fois, dix fois, cent fois, mille
+fois,&mdash;les cent francs qui, fournis par chacun
+<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
+des trente millions de Français, forment la
+somme des trois milliards.</p>
+
+<p>Que l'on ne me fasse pas ici de chicane de
+centimes, ce calcul n'a pas besoin d'être absolument
+rigoureux pour établir la vérité que je veux
+prouver.</p>
+
+<p class="p2">C'est-à-dire que, si l'État reçoit trois milliards,
+les contribuables versent beaucoup davantage,
+peut-être le double, surtout si nous ajoutons à
+ces droits qui frappent tous sans exception, et
+beaucoup de choses plusieurs fois et sous des
+noms variés;&mdash;si nous ajoutons les abus du
+commerce qui, non content de bénéficier sur la
+chose vendue, bénéficie aussi sur l'impôt,&mdash;en
+vendant dix centimes, par exemple, la boîte d'allumettes,
+vendue autrefois cinq centimes, et
+frappée de deux centimes de droit par le fisc.</p>
+
+<p>Beaucoup de marchands bénéficient encore
+par la fraude sur la quantité, sur la qualité,&mdash;et
+spéculent sur le crédit.</p>
+
+<p class="p2">Il est donc parfaitement évident que les contribuables
+donnent beaucoup plus d'argent que
+l'État n'en reçoit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
+Pourquoi?</p>
+
+<p>Je vais vous le faire comprendre par une
+image bien simple.</p>
+
+<p>Il y a quelques instants, j'arrosais un carré de
+mon jardin,&mdash;mon matelot allait puiser l'eau
+dans des arrosoirs à une grande mare, entourée
+d'un bois de lauriers-roses, et me les apportait;&mdash;le
+carré que j'avais à arroser était assez
+éloigné de cette mare,&mdash;je ne tardai pas à remarquer
+que les arrosoirs remplis à la mare,
+ne m'arrivaient qu'à moitié pleins, puis je vis
+que le chemin qu'ils avaient à parcourir se trouvait
+inutilement arrosé,&mdash;je regardai les arrosoirs,
+ils étaient <i>dessoudés</i> et percés, et laissaient
+échapper une partie de l'eau,&mdash;et j'en allai
+prendre d'autres.</p>
+
+<p>C'est l'histoire des impôts:</p>
+
+<p>Des impôts dont une partie reste en route
+dans le chemin qu'ils ont à faire depuis la
+bourse, rendue flasque, des contribuables, jusques
+aux coffres de l'État.</p>
+
+<p>C'est, comme le dit Plaute, que «on porte la
+pluie dans un crible» <i>imbrem in cribrum</i>.</p>
+
+<p>C'est déjà un assez grand trou à l'arrosoir
+et au crible que celui par lequel s'échappent
+<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
+les deux cent quarante-six millions, trois cent
+quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf
+francs, que coûtent les frais de perception.</p>
+
+<p>Et pourquoi la perception des impôts coûte-t-elle
+deux cent quarante-six millions, trois cent
+quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf
+francs?</p>
+
+<p>Parce que, à cause de leur nombre et de leur
+variété infinie, le ministère des finances y occupe
+soixante-seize mille employés,&mdash;parce qu'il faut
+que ces soixante-seize mille employés soient
+logés, nourris, vêtus, etc., etc., payés, etc.,&mdash;parce
+que les droits exorbitants mis sur certains
+objets excitent à la fraude devenue aussi très
+productive, et qu'il faut une armée de douaniers
+pour empêcher une petite partie de cette fraude.</p>
+
+<p>Parce que l'argent qui passe par tant de mains
+risque fort de subir la destinée d'une pièce de
+vin qui traverse la France, remise successivement
+aux soins de dix voituriers qui se la transmettent
+de l'un à l'autre, chacun l'ayant plus ou
+moins «<i>piquée</i>» pendant la part du chemin qu'il
+avait à faire,&mdash;c'est-à-dire lui ayant emprunté
+de quoi satisfaire sa soif sur des routes poudreuses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
+Supposez même que, sur soixante-seize mille
+employés, il ne s'en trouve pas un seul capable
+de rien détourner, repousse, si vous voulez, avec
+indignation toute idée de pillage,&mdash;vous ne
+pourrez du moins nier ce qu'on appelle le «coulage».</p>
+
+<p>Faites transporter, à travers une longue étendue
+de pays, par cent personnes échelonnées
+sur la route, dix kilogrammes de miel; que chacun
+arrivé au terme de son étape, de son relais,
+vide son pot dans le pot de son successeur qui
+doit continuer la route;&mdash;pour quelque peu
+que la route soit longue et qu'il ne soit resté
+aux parois de chaque pot que ce qu'il a été impossible
+d'en ôter, vous me direz ce qu'il vous
+arrivera au terme du voyage de vos dix kilogrammes
+de miel.</p>
+
+<p class="p2">Longtemps avant moi on a proposé de remplacer
+ces impôts, ces droits si chèrement, si
+puérilement, si arbitrairement multipliés et variés&mdash;par
+un impôt unique sur le revenu.</p>
+
+<p>On a répondu à cette proposition par des cris
+de terreur et d'angoisses.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Parce qu'on n'a pas compris:&mdash;On a l'habitude
+<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
+d'appeler en France <i>revenu</i> les rentes des
+capitalistes, le produit que tirent les gens nés
+ou devenus riches des terres, des maisons, des
+actions, etc.</p>
+
+<p>Ceux-là ont cru que l'impôt ne frapperait
+qu'eux seuls&mdash;ce qui serait en effet une injustice,&mdash;une
+injustice presque aussi monstrueuse
+que celle en sens contraire qui, en réalité, aujourd'hui
+ne soumet à l'impôt ni la rente, ni les
+opérations de bourse.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Parce que le Français, qui crie volontiers à
+la réforme pour taquiner le pouvoir, a, au fond,
+très peur de tout progrès et de toute nouveauté.</p>
+
+<p>Les uns, par une terreur vague et non raisonnée,
+les autres, parce que les abus que le
+progrès détruirait sont tous le patrimoine d'un
+assez grand nombre de gens.</p>
+
+<p>On n'a pas assez expliqué au public que par
+<i>revenu</i> on doit entendre le produit des rentes,
+des propriétés, mais aussi de tout commerce,
+de tout travail,&mdash;que si le revenu de A se compose
+des rentes de ses terres, des dividendes de
+ses actions, etc.,&mdash;le revenu de B se compose
+du prix de ses journées de travail en piochant,
+en labourant, en fendant du bois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
+Ceux qui ont compris&mdash;et ceux qui n'ont pu
+feindre de ne pas comprendre,&mdash;ont objecté la
+difficulté de l'évaluation, le <i>choquant</i>, le <i>blessant</i>
+des investigations&mdash;la facilité de certaines dissimulations,
+etc., etc.</p>
+
+<p>On leur a répondu qu'on se contenterait d'à
+peu près et de l'établissement de catégories,
+comme on fait pour les patentes par exemple.</p>
+
+<p>Quant aux dissimulations, croyez-vous qu'il
+ne s'en fait pas sur le chiffre des ventes et des
+achats&mdash;sur la réalité des locations? comptez-vous
+pour rien la fraude surexcitée sur cette
+multitude d'objets imposés&mdash;et pensez-vous
+que les recherches sur le revenu seront jamais
+aussi choquantes que les perquisitions faites
+parfois par la douane jusques sous la chemise
+des femmes?</p>
+
+<p>J'avais d'ailleurs trouvé, et j'en avais été très
+heureux, une formule qui faisait de la fixation et
+de la perception des impôts, la chose la plus
+simple du monde:</p>
+
+<p>La chambre des députés, chaque année, déciderait
+que, vu les besoins de l'État, chaque habitant
+de la France contribuerait aux revenus publics
+pour une quantité de journées égales pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
+tous, journées de revenu, de gain ou de travail.
+Ainsi, supposons que l'on fixe pour une année,
+ou pour une série d'années, la quote-part de
+chacun à vingt-cinq journées&mdash;par exemple:</p>
+
+<p>L'ouvrier qui gagne trois francs par jour
+payera soixante-quinze francs.</p>
+
+<p>Le négociant ou le marchand qui gagne vingt-cinq
+mille francs par an&mdash;aura à payer vingt-cinq
+fois soixante et quelques francs.</p>
+
+<p>De même le rentier, le propriétaire&mdash;vingt-cinq
+journées de son revenu.</p>
+
+<p class="p2">Tout d'abord cet impôt unique, supprimant
+une grande partie de l'armée de soixante-seize
+mille hommes du ministère des finances, supprimant
+l'autre armée de la douane, ce n'est pas
+beaucoup d'en conclure que sur les deux cent
+quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit
+mille, quatre cent quarante-neuf francs, on
+épargnerait au moins cent cinquante millions
+pour commencer.</p>
+
+<p>La fraude n'aurait plus aucune raison de
+s'exercer.</p>
+
+<p>Les nécessités de l'existence&mdash;«la vie»&mdash;seraient
+à bas prix,&mdash;les charges de l'État seraient
+<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
+supportées équitablement pour tous. Je
+dis <i>équitablement</i> et non <i>également</i>, car pour
+que la répartition soit équitable, il faut qu'elle ne
+soit pas égale,&mdash;tous ne peuvent pas donner la
+même somme, mais tous peuvent donner le
+même nombre de jours de leur revenu, rentes,
+bénéfices ou travail.</p>
+
+<p>C'est simple, c'est juste, ça ne se fait pas&mdash;ça
+ne se fera peut-être jamais.</p>
+
+<p>Parce que,</p>
+
+<p>Je le répète: les abus sont le patrimoine d'un
+trop grand nombre de gens qui les défendent
+avec désespoir.</p>
+
+<p>On continuera le système des impôts directs et
+indirects.</p>
+
+<p>Système aussi raisonnable que serait celui qui
+consisterait à conduire l'eau d'une source à une
+fontaine, non par un aqueduc direct, maçonné et
+cimenté, mais par une quantité de petits ruisseaux,
+ruisselets, rigoles, serpentant et faisant
+«méandres» à travers des plaines sablonneuses
+et altérées.</p>
+
+<p class="p2">Je voudrais bien savoir ce que signifie ce qu'on
+appelle:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
+Le droit</p>
+
+<p>De telle ou telle famille, de telle ou telle personne
+de gouverner la France?&mdash;La France est-elle
+un fief, une terre, une maison, un chapeau
+dont quelqu'un est le propriétaire,&mdash;pouvant
+<i>user</i> et <i>abuser</i>,&mdash;pouvant vendre, céder, morceler
+à sa fantaisie,&mdash;un roi n'est-il pas un
+mandataire, un fonctionnaire&mdash;accepté ou
+choisi par la nation,&mdash;payé par elle?</p>
+
+<p>Il paraît que ce n'est plus comme cela qu'on
+l'entend;&mdash;on dit les d'Orléans renoncent à <i>leurs
+droits</i> et reconnaissent <i>les droits de Henri V</i>,
+mais Napoléon IV maintient <i>ses droits</i>.&mdash;Nous
+avons donc été des insurgés, des usurpateurs,
+des simoniaques (car il s'agit du droit divin),
+des filous,&mdash;tout le temps qu'ils ont dû s'absenter.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que les partisans
+de ces divers candidats finissent par dire
+comme cet avocat des <i>Plaideurs</i>:</p>
+
+<p class="quote">On force le cellier qui nous sert de refuge.</p>
+
+<p>Ou comme cet avocat contemporain qui, plaidant
+pour la femme dans un procès en séparation,
+s'écrie: «Aujourd'hui on nous accuse,&mdash;mais
+<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
+hier, j'ai les lettres, on «baisait <i>notre</i> bec
+rose».</p>
+
+<p>Ils arrivent à dire «nos droits», en voici un
+exemple curieux que le hasard qui est gai&mdash;heureusement&mdash;s'est
+amusé à amener.</p>
+
+<p>C'est dans un journal bonapartiste, <i>le Pays</i>,
+du 13 septembre;&mdash;il attaque avec une mauvaise
+humeur qui n'exclut pas la verve, au contraire,
+les prétentions des légitimistes:&mdash;«Ils ont, dit-il,
+les mains pleines de leurs parchemins, de ce
+qu'ils appellent <i>leurs droits</i>.»</p>
+
+<p>Et il se moque avec raison de ces prétendus
+droits, mais le hasard s'est, dis-je, amusé à faire
+que, précisément sur la même ligne, que ces
+mots imprimés en italique pour souligner le sarcasme,</p>
+
+<p><i>Leurs droits</i>,</p>
+
+<p>Dans la colonne à côté, mais précisément faisant
+suite, si on continue la ligne, on lit:</p>
+
+<p>«Nos droits,» mots qui, cette fois, ne sont
+pas soulignés;&mdash;mots que l'auteur de l'article
+avait écrit soixante lignes plus haut,&mdash;à un ou
+deux feuillets de distance, mais que le hasard a
+rapprochés ainsi:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span></p>
+<div class="font90">
+<table border="0" class="left2" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="colonnes">
+<tr>
+<td colspan="2">«Il faut que ces royalistes<br />
+aient perdu le sens commun<br />
+pour s'imaginer que nous <span class="i4">«Ils ont les mains pleines</span><br />
+allons fouler aux pieds <span class="smcap">NOS</span><span class="i4">de leurs parchemins de ce</span><br />
+<span class="smcap">DROITS</span>.»<span class="i12">qu'ils appellent <span class="smcap">LEURS DROITS</span>.</span>»<br />
+(<i>Première colonne au bas <span class="i4">(Deuxième colonne également au bas</span></i><br />
+<span class="i2"><i>de la page.</i>) <span class="i10"><i> de la page.</i>)</span></span></td>
+</tr>
+</table>
+</div>
+
+<p>Peut-être est-ce rendre un service en ce moment
+à messeigneurs les archevêques et évêques
+de leur rappeler qu'en écrivant trop souvent
+dans les journaux, comme ils le font depuis quelque
+temps, ils compromettent singulièrement
+leurs chances de béatification et de canonisation.
+Il existe du pape Benoît XIV, sur les béatifications
+et canonisations, un ouvrage célèbre et curieux,
+où il est parfaitement expliqué que c'est un grand
+obstacle que d'avoir écrit,&mdash;pour un candidat à
+la sainteté:</p>
+
+
+<p>«On examine jusqu'aux moindres opuscules,&mdash;on
+fait une censure exacte et rigoureuse;&mdash;dans
+le doute, le promoteur de la foi prend le
+parti le plus rigide:&mdash;un système suspect par
+sa nouveauté,&mdash;un écrit sur des questions frivoles,&mdash;un
+sentiment qui choque celui des
+saints pères et du commun des chrétiens, etc.,&mdash;ce
+sont des taches ineffaçables pour lesquelles
+<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
+on impose un éternel silence à la cause (de béatification
+ou canonisation) proposée».</p>
+
+<p>Il a été fait quelque bruit du mandement de
+Mgr Guibert, archevêque de Paris.</p>
+
+<p class="p2">Non, jamais monarque n'a été traité, fût-ce
+par un membre de la Commune,&mdash;comme le roi
+Victor-Emmanuel est traité par Mgr Guibert,&mdash;à
+tel point que, dans une séance de la commission
+de permanence, un député a interpellé le
+ministre des affaires étrangères à ce sujet.&mdash;M.
+de Broglie a répondu que les évêques sont
+libres dans leurs mandements.&mdash;M. de Broglie
+me paraît se tromper singulièrement dans son
+appréciation:&mdash;quand un évêque fait imprimer
+et publie des écrits, il doit être soumis au droit
+commun et aux lois qui régissent la presse.&mdash;Je
+ne pense pas qu'on permette à aucun écrivain, à
+aucun journaliste, de parler d'un roi allié de la
+France comme Mgr Guibert parle du roi d'Italie.&mdash;Mgr
+Guibert, qui n'est pas forcé d'écrire,
+et qui semble forcé de montrer de la modération
+et de la charité, n'a aucun titre pour faire, par
+la voie de la presse, ce qui serait interdit à un
+autre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
+En outre, ce mandement contient une provocation
+à la haine et à la guerre,&mdash;à peine voilée
+par la phraséologie tortueuse et alambiquée et
+édulcorée des écrits de ce genre.</p>
+
+<div class="blocquote">
+<p>L'envahissement de Rome a été la violation la plus audacieuse
+des conditions de la vie du monde chrétien. C'est un attentat
+au premier chef contre la religion et contre la société.</p>
+
+<p>Comment le temps, qui guérit tant de maux, pourrait-il adoucir
+une douleur chaque jour renouvelée, à mesure que se déroulent
+une à une, dans toutes les portions de l'univers chrétien,
+les fatales conséquences de l'attentat consommé au centre de
+la catholicité? Est-ce quand le gouvernement spirituel est à la
+merci de puissances ennemies, quand la parole du Souverain
+Pontife ne peut franchir les murs de sa prison sans rencontrer
+l'outrage et la contradiction.</p>
+
+<p>Pour les fautes des individus, le châtiment providentiel peut
+être différé jusqu'à la vie future; mais les nations, dont l'existence
+est circonscrite dans les limites de ce monde, ne sauraient
+recueillir dans une prospérité durable le fruit des crimes
+dont l'histoire les accusera d'avoir été les auteurs ou les complices.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons croire que les puissances européennes s'aveuglent
+obstinément et restent toujours indifférentes devant
+une situation qui blesse profondément les sentiments et la conscience
+d'une portion si notable de leurs sujets. Un jour viendra
+où elles sentiront l'inévitable nécessité de réparer un désordre
+qu'elles avaient le devoir et la facilité de prévenir.</p>
+
+<p>Comment admettre, en effet, que la <i>paix puisse être conservée</i>
+parmi les peuples avec un régime qui, remontant <i>violemment le
+cours des âges</i>, nous ramène au règne brutal de la force, <i>efface
+d'un trait de longs siècles de civilisation chrétienne</i>, refuse à
+l'Église sa place dans le concert des sociétés qu'elle a formées,
+et la met hors la loi au milieu d'un <i>monde qui vit de ses bienfaits</i>?
+Comment le calme des esprits et la stabilité des institutions
+pourraient-ils s'allier avec un état de choses qui constitue
+<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
+pour deux cents millions de <i>catholiques</i>, c'est-à-dire pour l'élite
+de l'<i>humanité civilisée</i>, un grief perpétuel qui a ses racines dans
+la conscience même?</p>
+
+<p>Quand, entre ceux qui gardent le <i>Pape captif</i>, et ceux qui
+voudraient tenir captive la parole des évêques, l'alliance devient
+de plus en plus étroite, est-ce alors que les catholiques
+pourraient déposer leurs justes ressentiments contre l'invasion
+sacrilège de Rome?</p>
+
+<p>Ceux qui auront sacrifié l'Église à leur ambition seront sacrifiés
+à leur tour.</p>
+
+<p><i>Une terre qui dévorera</i> ceux qui persisteront à l'occuper par
+la violence et l'injuste.</p>
+
+<p>Le bras de Dieu, qui n'est pas raccourci, saura rassembler
+les pierres dispersées de l'édifice et le rétablir sur les débris
+de l'&oelig;uvre des hommes.</p>
+
+<p>Alors son Pontife <i>et son Roi</i>, ayant recouvré sa liberté, <i>du
+haut du balcon</i> de Saint-Pierre, bénira encore <i>la ville et le
+monde</i>.</p>
+</div>
+
+
+<p class="p2">Rien au monde ne me choque autant que l'inégalité
+devant la loi et devant la justice, messieurs
+les évêques veulent se faire journalistes,
+malgré l'avertissement que leur a donné le pape
+Benoît XIV des obstacles que la plume met à leur
+salut.</p>
+
+<p>Ils doivent subir toutes les chances attachées au
+métier qu'ils exercent volontairement.&mdash;Pourquoi
+le gouvernement, qui suspend les journaux,
+ne suspend-il pas les évêques journalistes, quand
+leurs écrits sont un danger pour la paix? pourquoi
+le gouvernement se contente-t-il de «regretter»
+<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
+ces écrits?&mdash;Au moins, devrait-il
+mentionner l'intensité et la durée de ces regrets,&mdash;comme
+on dit pour les deuils de cour,&mdash;«le
+gouvernement regrettera pendant huit jours,&mdash;pendant
+quinze jours, le dernier mandement de
+M. l'archevêque Guibert.»</p>
+
+<p class="p2">Les bijoux des femmes: colliers, bracelets, bagues,
+etc., ont tous la forme d'un anneau; et
+sont, en réalité, les anneaux d'une chaîne dont
+le bout est dans la main du diable.</p>
+
+<p class="p2">Réunissez toutes les légendes, tous les mystères,
+toutes les fables de toutes les religions;
+ajoutez-y les contes de fées;&mdash;eh bien, il sera
+beaucoup moins bête de croire à tout cela, que
+de croire qu'il n'y a pas de Dieu.</p>
+
+<p class="p2">Il se présente en ce moment une circonstance
+qui doit chagriner M. Thiers, parce que l'accusation
+dont il est l'objet de la part d'un journal,&mdash;aujourd'hui
+le plus lu de tous,&mdash;viendrait
+gâter et tacher, pour ainsi dire, la plus belle page
+de sa vie.</p>
+
+<p>On sait que sa maison de la place Saint-Georges
+<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
+a été pillée et démolie par les brigands de la
+Commune et que l'Assemblée des représentants de
+la France, par une décision très glorieuse pour
+M. Thiers, a prononcé que cette maison serait
+rebâtie aux frais de l'État.&mdash;La somme nécessaire
+pour cette reconstruction a été fixée par des
+experts à un million cinquante-trois mille francs.</p>
+
+<p>On ne connaît qu'un précédent dans l'histoire,
+c'est lorsque, l'an de Rome 697, le Sénat romain
+ordonna que les maisons de Cicéron, pillées et
+démolies par des communards de ce temps-là,
+sous la conduite de Clodius, seraient relevées et
+reconstruites aux frais de la République.</p>
+
+<p class="p2">M. Thiers a touché l'argent,&mdash;a attendu assez
+longtemps avant de mettre les ouvriers à la besogne,&mdash;cette
+besogne est aujourd'hui terminée,
+et bientôt M. Thiers va rentrer chez lui;&mdash;non,
+hélas! pour s'y livrer à «ses chères études»,
+mais pour y recevoir en conciliabule ceux qu'il a
+combattus toute sa vie.</p>
+
+<p>Dont il a fait fusiller les pères en 1832 et 1834.</p>
+
+<p>Dont il a fait fusiller et déporter les frères en
+1871.</p>
+
+<p>Les amis de ceux qui ont démoli cette maison,
+<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
+et dont quelques-uns ont mis la main à la besogne;&mdash;ceux
+qui ont refusé de répudier leur
+solidarité avec les assassins, les voleurs et les incendiaires
+de la Commune,&mdash;et dont aujourd'hui
+il est l'allié,&mdash;dont il se croit le chef, et
+qu'il compte jouer plus tard; tandis qu'eux ne
+voient en lui, comme ils l'ont avoué, qu'un
+«cheval de renfort» pour gravir jusqu'au sommet
+du Capitole,&mdash;où ils lui préparent le
+sort que les Sabins firent subir à Tarpéia qui les
+avait introduits dans la citadelle, et qu'ils écrasèrent
+sous le poids de leurs boucliers.</p>
+
+<p class="p2">Or, le journal dont je parlais tout à l'heure a
+publié avec de minutieux détails et des chiffres
+auxquels on ne peut refuser au moins une grande
+vraisemblance, un article prétendant établir que
+M. Thiers, à la suite d'agiotages sur l'argent reçu,
+de trafics de terrains avec les entrepreneurs, de
+délais qui ont permis au million de produire des
+intérêts, pourrait, sa maison reconstruite, mettre
+dans sa poche le million qu'il se trouverait ainsi
+avoir gagné sur sa maison.</p>
+
+<p>Un ami de M. Thiers a fait, dans un autre journal,
+une réponse qui a le malheur de ne réfuter
+<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
+que mollement l'attaque et d'avouer même une
+partie des faits avancés,&mdash;à savoir les trafics de
+terrains.</p>
+
+<p class="p2">Nul doute que M. Thiers ne prenne la parole
+lui-même, et que, continuant l'orateur romain,
+il ne fasse une réponse triomphante, en pendant
+au célèbre discours «pour sa maison», <i>pro
+domo suâ</i>, que prononça Cicéron.</p>
+
+<p class="p2">Il est permis de s'étonner d'une chose:
+M. Thiers, qui a dû concevoir un légitime orgueil
+de la décision de l'Assemblée nationale, qui le
+traitait comme le sénat de la république romaine
+avait traité Cicéron, n'a pas manqué de
+relire alors dans l'histoire les détails de ce précédent
+si glorieux pour lui, et, lorsque les députés
+français suivaient l'exemple des sénateurs
+romains, d'étudier et de suivre lui-même
+l'exemple de Cicéron.</p>
+
+<p>L'oubli de ce soin est ce qui amène le chagrin
+qu'on lui fait aujourd'hui.</p>
+
+<p class="p2">Tout le monde semble d'accord sur un point,&mdash;c'est
+que la somme évaluée pour la maison de
+<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
+M. Thiers dépassait la valeur de la construction
+détruite,&mdash;et permettait non pas de la rétablir
+identiquement telle qu'elle était, mais d'en construire
+une autre plus grande et plus belle, ce qui
+est beaucoup moins bien,&mdash;car, le mieux eût
+été de n'y ajouter qu'une plaque de marbre commémorative
+et du crime et de la réparation.</p>
+
+<p>Voyons donc ce qui se passa au sujet, non pas
+de la maison, mais des trois maisons de Cicéron
+détruites par Clodius et les émeutiers.</p>
+
+<p>La destruction des maisons de Cicéron avait
+été plus complète encore que la destruction de
+la maison de M. Thiers; ses ennemis «arrachèrent
+jusqu'aux arbres qu'ils plantèrent dans leurs
+propres jardins<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>».</p>
+
+<p>Il laissa le sénat et les experts déterminer
+sans son intervention, et c'est seulement à son
+ami le plus intime, Atticus, qu'il confia que les
+sommes allouées étaient mesquines et au-dessous
+de la valeur réelle des propriétés démolies,&mdash;<i>illiberaliter</i>.&mdash;Cette
+estimation fit murmurer
+<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
+non seulement les «honnêtes gens», mais
+aussi le peuple.&mdash;D'où vient cela; dit Cicéron à
+Atticus?&mdash;Cela vient d'une certaine pudeur de
+ma part,&mdash;j'aurais pu, dit-on, refuser la somme
+comme insuffisante, et demander résolument davantage.</p>
+
+<p>«Les consuls ont traité avec les entrepreneurs,»
+<i>consules locarunt</i>,&mdash;et plus loin: «On
+reconstruit d'après le marché passé par les consuls,»
+<i>consulum ex locatione reficiebantur</i>.</p>
+
+<p>Et, à ce moment, Cicéron était fort ruiné et
+fort dépourvu d'argent;&mdash;J'ai épuisé, dit-il, la
+bourse de mes amis: <i>amicorum benignitas exhausta
+est</i>.</p>
+
+<p class="p2">Ce qui cause mon étonnement dont je parlais
+tout à l'heure, c'est qu'un lettré comme M. Thiers&mdash;après
+avoir naturellement relu avec un orgueil
+bien légitime, je le répète, les rapports, les
+similitudes que les événements et la faveur de
+ses concitoyens mettaient entre lui et une des
+plus grandes figures de l'antiquité, n'ait pas
+cherché et trouvé dans cette lecture les moyens
+d'augmenter encore la ressemblance des situations;&mdash;n'ait
+pas demandé que les «consuls»
+<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
+les députés fissent eux-mêmes les conventions et
+les marchés avec les entrepreneurs, se tenant
+entièrement à l'écart de la question d'argent.</p>
+
+<p>Il aurait évité le reproche que tenteront de lui
+faire ses ennemis, d'avoir tiré un bénéfice matériel
+d'une situation à laquelle c'était seulement
+de la gloire qu'il y avait à demander,&mdash;reproche
+auquel il va sans doute répondre victorieusement,
+ne pouvant souffrir que l'histoire, au
+lieu d'une similitude, ait à enregistrer une parodie.</p>
+
+<p class="p2">On n'oserait vraiment compter ceux pour lesquels
+nos désastres ont été un bonheur et qui ne
+voudraient pour rien au monde que «ça ne fût
+pas arrivé».&mdash;Prenez vous-même, lecteur, le
+soin d'interroger un à un les hommes aujourd'hui
+en vue,&mdash;moi je n'en ai pas le courage.</p>
+
+<p class="p2">M. Thiers n'est jamais descendu du pouvoir,
+il en a toujours été précipité,&mdash;et jamais il n'y
+est resté longtemps, parce qu'il n'a ni principes,
+ni convictions. Le pouvoir n'est pas pour lui un
+moyen d'appliquer telles ou telles idées;&mdash;loin
+de là, le pouvoir est le but, et, au besoin, il sacrifiera
+<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
+ses idées pour y grimper ou s'y maintenir.</p>
+
+<p>Jamais on ne l'a vu, lorsqu'il n'est pas ministre,
+mettre honnêtement et loyalement ses talents et
+ses aptitudes, qui sont une puissance, au service
+du gouvernement et du pays;&mdash;il a lui-même
+appelé la situation en ce cas: «Être sur le pavé.»
+Il n'a plus de devoirs, il n'a plus de rôle; si ce
+n'est d'escalader de nouveau le pouvoir par tous
+les moyens.&mdash;Quand il est au pouvoir, dans certaines
+circonstances, il y rend des services, lorsque
+ces services peuvent consolider sa situation,
+mais souvent les périls contre lesquels il nous défend,
+c'est lui qui les a créés.</p>
+
+<p>A force de pousser le gouvernement de Juillet
+sur des pentes et au bord du précipice,&mdash;jeu
+qu'il jouait sinon de concert, du moins simultanément
+avec M. Guizot,&mdash;il est venu un jour
+où il n'a pu l'empêcher d'y tomber.</p>
+
+<p>Sans ses intrigues, en 1848, une république
+modérée, sous la présidence de Cavaignac, qui
+avait fait ses preuves et donné de terribles gages,
+aurait alors été instituée, et nous aurions évité
+l'Empire et la Commune. Son but aujourd'hui est
+de rendre la fausse république de MM. Pyat, Naquet,
+<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
+Grousset, Gambetta, Ferrand, Gaillard
+père, etc., tellement imminente, qu'on ait recours
+à lui pour la couper en deux, c'est-à-dire
+pour former d'une partie du centre droit, du
+centre gauche et des moins compromis de la
+gauche, un parti, une majorité, qui puisse lutter
+contre l'extrême gauche;&mdash;il n'est nullement
+certain, le cas échéant, qu'il y réussisse, parce
+que le parti de MM. Cluseret, Lacour, Gambetta,
+Pyat se sert de lui, comme il se sert d'eux.</p>
+
+<p>M. Pelletan l'a dit: il n'est pour eux qu'un
+cheval de renfort.</p>
+
+<p class="p2">La politique, le jeu de M. Thiers, c'est le jeu
+de ce chirurgien qui poignardait le soir dans son
+quartier des passants, qu'on lui apportait ensuite
+naturellement à panser chez lui où il s'était hâté
+de rentrer.</p>
+
+<p>C'est ce que faisaient certains «sauveteurs»
+qui jetaient des gens à l'eau, puis les en tiraient
+et réclamaient la récompense.</p>
+
+<p>M. Thiers désigne aux gamins les maisons
+dont il faut casser les vitres, il leur indique les
+tas où on peut prendre des pierres, puis ensuite,
+il passe devant ces mêmes maisons en criant:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
+«<i>V'là</i> l'vitrrier.»</p>
+
+<p class="p2">Mais c'est odieux, disait-on à un homme,&mdash;vous
+avez des querelles avec vos amis,&mdash;des
+procès avec vos parents!&mdash;Et avec qui voulez-vous
+que j'aie des querelles et des procès, répondit-il;&mdash;les
+autres..., je ne les connais pas, ou
+je n'ai pas d'intérêts à démêler avec eux.</p>
+
+<p class="p2">Voici le prince Napoléon Jérôme,&mdash;qui est
+venu apporter au parti bonapartiste une nouvelle
+cause de division.&mdash;Ce parti, de l'aveu d'un de
+ses membres les plus ardents, compte aujourd'hui
+trois sous-partis,&mdash;les rouhéristes, les jérômistes
+et les «épileptiques».</p>
+
+<p>Il paraît que la guerre que le fils de Jérôme
+veut faire à son petit-cousin, ne sera pas difficile,
+ni bégueule sur le choix des armes et des
+moyens,&mdash;plusieurs journaux ont publié à ce
+sujet une pièce assez curieuse.</p>
+
+<p class="p2">Un des procédés de propagande adoptés concurremment
+par les légitimistes et les bonapartistes,&mdash;a
+été l'émission de nombreuses photographies;&mdash;c'est
+sur les beautés de leurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
+candidats, sur le charme de leurs visages qu'ils
+semblent compter pour leur concilier les c&oelig;urs,</p>
+
+<p class="quote">Yeux, col, sein, port, teint, taille, en eux tout est charmant,</p>
+
+<p>&mdash;cela se comprendrait mieux si le suffrage, dit
+universel, n'excluait pas la moitié de la nation,
+c'est-à-dire les femmes, du droit de voter,&mdash;et,
+à vrai dire, je n'ai jamais pu trouver de raison
+suffisante de cette exclusion.</p>
+
+<p>Le comte de Chambord, Henri V, disent les légitimistes,
+a un front, a des yeux, a une physionomie,
+a surtout une voix,&mdash;ah! quelle voix!</p>
+
+<p>Le prince impérial, disent les bonapartistes,
+a la beauté de sa mère, et comme elle «le cou
+un peu long, portant gracieusement la tête en
+avant»;&mdash;malgré sa jeunesse, on voit déjà qu'il
+aura la poitrine large, etc.</p>
+
+<p class="p2">Ah! il s'agit de portraits,&mdash;s'est dit le fils de
+Jérôme,&mdash;eh bien, je suis moi-même un portrait,&mdash;je
+suis le portrait vivant de l'empereur
+Napoléon I<sup>er</sup>; les autres, ni le père, ni le fils, ne
+lui ressemblent en rien, et il y a pour cela une
+raison bien naturelle, c'est qu'ils ne sont pas de
+la famille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
+Et là-dessus on montre en petit comité et l'on
+menace de publier&mdash;le <i>fac simile</i> d'un testament
+de Napoléon I<sup>er</sup> qui contiendrait ceci:</p>
+
+<p>«Napoléon I<sup>er</sup> prévoyait l'extinction de sa descendance
+directe. Dans le cas du décès du roi de
+Rome, il recommandait à ses héritiers «d'écarter
+du trône la branche du roi Louis de Hollande»,
+sous ce prétexte que le roi Louis avait été l'un
+des premiers à l'abandonner dans la mauvaise
+fortune, et peut-être aussi parce que la légèreté
+bien connue de la reine Hortense n'était guère
+de nature à garantir l'intégrité de sa race.»</p>
+
+<p>C'est vif.</p>
+
+<p class="p2">Ceux qui vivaient et étaient un peu «répandus»
+vers 1836,&mdash;à l'époque de la première tentative
+de Louis Bonaparte,&mdash;et qui avaient vu la
+révolution de Juillet se faire au cri bizarrement
+incohérent de «vive Napoléon et la liberté», s'étonnaient
+qu'une revendication de la succession
+du trône impérial, revendication qui ne pouvait
+s'appuyer que sur la «légende napoléonienne»
+vulgarisée, embellie, ornée, enjolivée par presque
+tous les écrivains du temps, comme arme de
+guerre contre «la Restauration», Victor Hugo,
+<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
+Bérenger, M. Thiers, etc., et des journalistes
+comme Armand Carrel, et à peu près tous libéraux&mdash;fût
+faite par un neveu de l'empereur,&mdash;et
+par ce neveu-là, lorsqu'il y avait à Paris deux
+fils de Napoléon parfaitement connus,&mdash;l'un,
+dans le monde, et y jouissant d'une légitime considération,
+le comte Walewski,&mdash;et l'autre un
+peu en dehors du monde, un certain comte Léon,
+qui, dans un procès intenté à sa mère, femme
+d'un diplomate allemand, et gagné contre elle,
+avait fait judiciairement constater son impériale
+extraction pour revendiquer une somme d'argent
+que lui avait laissée son père.&mdash;Celui-ci présentait
+une particularité singulière,&mdash;c'était une ressemblance
+des plus frappantes avec Napoléon I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p class="p2">Il était lié avec Nestor Roqueplan, alors rédacteur
+en chef du <i>Figaro</i>.&mdash;Je me souviens
+qu'un matin, arrivant à la cité Bergère, je le
+trouvai faisant des armes avec Nestor,&mdash;je pris
+le fleuret à mon tour, nous déjeunâmes ensuite,
+et passâmes plusieurs heures ensemble.&mdash;Nestor
+s'apercevait de l'attention que je portais au visage
+du jeune homme, et me dit: «Je vois ton
+étonnement.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
+«Je vais d'abord l'accroître, et je te l'expliquerai
+ensuite.»</p>
+
+<p>En effet, nous vîmes bientôt entrer Étienne,
+un coiffeur de la rue Vivienne, auquel le <i>Figaro</i>
+d'alors avait fait une célébrité.</p>
+
+<p>«Vous allez, lui dit Nestor, couper les cheveux
+à monsieur, en vous conformant au modèle que
+voici:»</p>
+
+<p>Et il jeta sur sa toilette une pièce de cinq
+francs à l'effigie de Napoléon I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>L'artiste se mit à la besogne, avec toute l'application
+possible,&mdash;et, l'opération terminée, la
+ressemblance était si frappante, qu'Étienne, enthousiasmé,
+s'écria: «vive l'empereur!»</p>
+
+<p>Le comte Léon a depuis borné son ambition à
+devenir, après des luttes longues et opiniâtres,
+colonel ou lieutenant-colonel de la garde nationale
+de Saint-Denis.</p>
+
+<p class="p2">Faute des fils de Napoléon,&mdash;tous deux alors
+bien connus à Paris,&mdash;il semblait que si la légende
+devait adopter un des neveux de «l'empereur»,
+c'était celui qui, sans avoir avec lui une
+ressemblance aussi frappante que celle du comte
+Léon, possédait cependant cette ressemblance à
+<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
+un degré très remarqué? C'était Napoléon, fils
+de Jérôme,&mdash;il est vrai que le prince avait pris
+de l'embonpoint encore très jeune,&mdash;et la première
+fois que je le vis, c'était à Saint-Germain, à
+<i>Monte-Cristo</i>,&mdash;chez Alexandre Dumas;&mdash;Dumas,
+en me reconduisant, me dit: «Hein!
+quelle ressemblance!»</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui répondis-je, il ressemble à Napoléon,
+mais à Napoléon au retour de l'île d'Elbe.</p>
+
+<p>En effet, Napoléon à l'époque qui précéda les
+«Cent jours»,&mdash;avait singulièrement engraissé,
+ses traits s'étaient «empâtés» et étaient devenus
+assez différents des traits de l'empereur... de
+1804 à 1812, et tout à fait différents de ceux de
+Bonaparte premier consul.</p>
+
+<p class="p2">Ce n'est pas la première fois qu'il court ou
+que l'on fait courir des bruits peu favorables à
+la légitimité de la naissance de Louis-Napoléon,
+légalement fils de Louis, roi de Hollande et
+d'Hortense Beauharnais.</p>
+
+<p>Il faut dire que des bruits de ce genre,&mdash;des
+bruits au moins de supposition d'enfant, n'ont
+jamais manqué à aucune naissance d'héritier
+d'un trône,&mdash;né... à propos.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
+On ne les a pas ménagés à l'occasion du duc
+de Reichstadt, fils de Napoléon I<sup>er</sup> et de Marie-Louise.</p>
+
+<p>On ne s'en est pas privé à propos de la naissance
+posthume du fils de Caroline de Naples et
+du duc de Berry, assassiné à l'Opéra par Louvel;&mdash;le
+duc de Bordeaux, depuis comte de Chambord,&mdash;on
+comprend quel appui est venu plus
+tard donner à la malveillance, et très probablement
+à la calomnie&mdash;l'aventure de sa mère en
+Vendée et au château de Blaye.</p>
+
+<p>Ces rumeurs, naturellement inventées ou fomentées
+par les ennemis politiques, sont tellement
+connues, tellement prévues même, qu'il
+en est sorti l'usage peu décent de faire accoucher
+les reines presque en public.</p>
+
+<p>On ne doit donc pas attacher plus d'importance
+qu'il ne convient à ces «potins politiques».
+Je n'aurais pas le premier «levé ce lièvre» dont
+je connaissais cependant «le gîte» et je n'en
+parle qu'après dix journaux; mais il peut être
+d'un certain intérêt de voir ce qui a pu donner
+lieu aux bruits qui ont couru ou que l'on a fait
+courir sur la naissance de Napoléon III,&mdash;bruits
+auxquels Jérôme, le frère de Napoléon et son
+<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
+fils, ne se privaient pas de faire des allusions très
+détaillées, lorsqu'ils étaient mécontents du neveu
+et du cousin auquel cependant ils devaient leur
+fortune.</p>
+
+<p>Je vais à ce sujet feuilleter des mémoires qui
+ont été publiés peu de temps après les événements
+«sur la cour de Louis Napoléon, roi de
+Hollande».</p>
+
+<p>Outre l'origine des bruits que l'on prête au
+prince Jérôme l'intention d'exploiter, j'y «cueillerai»
+quelques détails curieux sur les relations
+de Napoléon I<sup>er</sup> avec ses frères.</p>
+
+<p>L'auteur de ces mémoires, publiés par Ladvocat,
+dit de lui-même: «L'auteur, par ses fonctions
+et ses relations sociales, placé sur le théâtre
+des événements, a vu se dérouler sous ses yeux
+les scènes qu'il raconte,&mdash;il a assisté à la représentation,&mdash;il
+a connu et fréquenté les acteurs
+qui y figuraient».</p>
+
+<p class="p2">C'est en 1802 que Napoléon maria son frère
+Louis à Hortense-Fanny de Beauharnais, fille de
+Joséphine,&mdash;et «il n'avait, disent les contemporains,
+consulté ni le c&oelig;ur, ni le goût de l'un ni
+de l'autre des deux époux.»&mdash;Des bruits même,
+<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
+probablement des calomnies,&mdash;avaient couru sur
+l'affection que Napoléon portait à sa belle-fille;&mdash;ce
+mariage peut être cité entre ceux qui n'ont
+pas eu même leur «lune de miel».</p>
+
+<p>En 1806,&mdash;une députation de la république
+Batave,&mdash;composée du «vice-amiral <i>Verhuell</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>,
+etc.,» vint offrir la couronne de Hollande
+au prince Louis,&mdash;qui ne s'appelait plus
+déjà Louis Bonaparte, mais Louis Napoléon, le
+nom de baptême du brillant général, du premier
+consul, de l'empereur, étant devenu le nom de
+famille de tous les Bonaparte.&mdash;Cette ambassade
+était plus que probablement l'exécution
+d'une convention faite déjà par la diplomatie.</p>
+
+<p>Louis partit avec sa femme pour la Hollande.</p>
+
+<p class="p2">Les couronnes royales n'ont pas le privilège
+que les anciens attribuaient aux couronnes de
+<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
+lierre, elles ne préservent pas de l'ivresse,&mdash;au
+contraire.</p>
+
+<p>Louis prit sa royauté au sérieux,&mdash;il ne comprit
+pas que les «couronnes» données par Napoléon
+à ses frères,&mdash;étaient des euphémismes
+brillants, et que ces rois nommés par lui n'étaient
+ni plus ni moins que des préfets recevant
+les ordres des Tuileries.&mdash;Le rôle assigné particulièrement
+à Louis avait un côté assez odieux;
+l'intention arrêtée déjà de Napoléon était d'incorporer,
+d'annexer la Hollande à la France, et
+le «roi» Louis devait opérer la transition.</p>
+
+<p>Appelé à Paris, il s'avisa de dire à son frère:</p>
+
+<p>«<i>La Hollande est lasse d'être le jouet de la
+France</i>» et, de retour dans «ses États», les trouvant
+déjà envahis par une armée française, commandée
+par le duc de Reggio,&mdash;il rassembla au
+pavillon royal de Harlem <i>ses</i> ministres et <i>ses</i> généraux;&mdash;il
+croyait avoir des généraux et des
+ministres,&mdash;et proposa une défense désespérée
+en commençant par percer les digues et inonder
+Amsterdam plutôt que de la livrer aux Français,
+etc.&mdash;Cet avis fut repoussé par le conseil.&mdash;Le
+duc de Reggio entra dans la capitale avec
+l'armée française, et Louis s'en alla à T&oelig;plitz;&mdash;son
+<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
+frère, par un décret du 10 juillet 1810, <i>réunit</i>
+la Hollande à la France, et Amsterdam reçut le
+titre de «troisième bonne ville de l'empire français»;
+Paris et Lyon étant les deux premières.</p>
+
+<p class="p2">Revenons sur nos pas pour voir ce qui a pu
+donner lieu au bruit que, dit-on, et il faut n'accepter
+cet <i>on dit</i> qu'avec réserve, le fils de Jérôme
+a l'intention d'exploiter.</p>
+
+<p>Dès avant la nomination de Louis au trône de
+Hollande, en 1806, Hortense et lui vivaient séparés
+et en très mauvaise intelligence;&mdash;cependant
+elle consentit à venir en Hollande être reine, et
+elle arriva avec lui dans ses États le 18 juin 1806.</p>
+
+<p>Mais elle ne tarda pas à s'y ennuyer.</p>
+
+<p>Voici comment s'explique à ce sujet l'auteur
+des mémoires que j'ai sous les yeux: «La reine
+exerçait un grand charme autour d'elle, mais il
+existait entre elle et le roi une désunion fâcheuse,
+et dont l'évidence affligeait leur cour,&mdash;ceux
+qui étaient dans le secret des antécédents,
+assuraient que cet éloignement de Louis pour sa
+femme existait même avant l'époque de leur mariage
+décidé entre Napoléon et Joséphine, sans
+que Louis ni Hortense eussent été consultés».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
+A la suite d'un voyage qu'ils firent ensemble à
+certaines eaux des Pyrénées au mois d'avril 1807,
+et comme ils passaient par Paris pour retourner
+en Hollande, la reine resta à Paris.&mdash;Donnons
+encore la parole à l'auteur des mémoires:
+«Louis fit venir une troupe de comédiens français
+et donna des bals, mais l'absence de la reine
+frappait ces assemblées, consacrées au plaisir,
+d'une langueur, d'une monotonie très apparentes;
+on se rappelait combien à La Haye sa
+spirituelle vivacité savait animer les cercles où
+elle brillait avec tant de charme».</p>
+
+<p>Et, un peu plus loin:</p>
+
+<p>«Louis, en allant souvent au spectacle, s'était,
+dit-on, doucement habitué à encourager le talent
+très distingué d'une jeune émule de la célèbre
+Mars.»</p>
+
+<p>Or, la reine ne revint en Hollande qu'en 1809,
+elle s'y ennuya encore; «la désunion évidente du
+roi et de la reine attristait leur cour; elle alla
+passer quelques jours au château de <i>Loo</i>, et de là,
+sans que son époux connût ses intentions, elle
+s'échappa de la Hollande, où le roi, <i>malgré son
+éloignement pour elle, voulait la retenir</i>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
+Quelque temps auparavant Louis avait fait un
+voyage à Paris; mais, dit l'auteur des mémoires,
+«il descendit chez <i>madame mère</i>; il aurait pu
+occuper son hôtel, mais la reine l'habitait, et
+c'était pour le roi une puissante raison de s'en
+éloigner».</p>
+
+<p>Dans un autre passage il parle de «la santé
+chancelante du roi de Hollande».</p>
+
+<p>«Depuis longtemps des douleurs rhumatismales
+lui avaient paralysé la main droite, et il
+boitait des suites d'une chute de cheval»; et ailleurs:
+«Le roi était habituellement d'une mauvaise
+santé, et cette disposition, qui augmentait
+sans cesse, donnait à son caractère quelque chose
+de triste et de morose, il éprouvait un malaise
+presque continuel, etc.»</p>
+
+<p class="p2">Louis-Napoléon, Napoléon III, est né à Paris,
+aux Tuileries, le 20 avril 1808;&mdash;or, on rappelait
+que la reine avait quitté son mari en 1807,
+après un voyage aux Pyrénées, entrepris au mois
+de mai 1807,&mdash;voyage après lequel les époux
+ne se revirent qu'en 1809;&mdash;la malveillance
+prétendait qu'ils étaient très probablement séparés
+au mois d'août 1807, époque de la conception
+<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
+probable de Louis-Napoléon,&mdash;parce que,
+disaient les ennemis, le roi ne pouvait rester
+plus longtemps hors de ses États, et qu'on ne
+peut admettre que cette absence de la Hollande
+se fût prolongée plus de trois mois,&mdash;mais ce
+que la malveillance prétendait, elle ne le prouvait
+pas; cette absence peut avoir été assez longue,
+car elle le fut trop pour son peuple,&mdash;«ce fut
+pendant cette absence qu'eut lieu le traité de
+Tilsitt, où il s'agissait de puissants intérêts pour
+la Hollande».</p>
+
+<p class="p2">Donc la malveillance a beau rapprocher et la
+mauvaise santé du roi, et son éloignement pour
+la reine, et leur séparation en 1807, et d'autres
+circonstances dont il ne me convient pas de parler,&mdash;elle
+ne peut en tirer que des probabilités,&mdash;mais
+point de certitude;&mdash;si l'on se rappelle
+surtout, en l'appliquant aux tendresses conjugales,
+ce que les musulmans disent à propos de
+l'adultère. «On peut supposer une femme coupable
+dès l'instant qu'elle est restée enfermée
+seule avec un homme le temps de faire cuire un
+&oelig;uf à la coque.»</p>
+
+<p>La séparation du roi et de la reine de Hollande,
+<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
+en 1807, a pu donner lieu à des commentaires,
+mais ne fournit nullement les conditions
+d'une preuve,&mdash;ce qui s'est passé en Hollande
+pendant le séjour de Louis et d'Hortense aux Pyrénées,
+portant au contraire à croire qu'il a pu se
+prolonger jusqu'au mois d'août, malgré les puissantes
+raisons qui, d'autre part, devaient le rendre
+plus court.</p>
+
+<p class="p2">Mais ce qui est tout à fait prouvé, c'est l'irritation
+qu'avait conservée Napoléon contre son
+frère Louis, et qui ne le montre pas disposé à
+appeler sa descendance à sa succession.</p>
+
+<p>Il suffit de lire quelques passages de ses lettres
+à ce frère presque rebelle.</p>
+
+<p>Avant de citer ces passages, j'en extrairai trois
+phrases intéressantes:</p>
+
+<p>«Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on
+avoue d'y avoir pensé.» (27 mars 1808.)</p>
+
+<p>«Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs
+depuis Clovis jusqu'au concile du salut public, je
+me tiens solidaire de tout.» (20 décembre 1808.)</p>
+
+<p>«Comment la connaissance de mon caractère,
+qui est de marcher droit à mon but sans
+qu'aucune considération puisse m'arrêter,
+<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
+ne vous a-t-elle pas éclairé?» (20 mai 1810.)</p>
+
+
+<p>17 août 1808.&mdash;«Il est inutile de me faire
+des étalages de principes.»</p>
+
+<p>20 décembre 1808.&mdash;«Monsieur mon frère,
+je réponds à la lettre de Votre Majesté:</p>
+
+<p>»Votre Majesté en montant sur le trône de Hollande
+a oublié qu'elle était française.</p>
+
+<p>»Votre majesté a imploré ma générosité, fait
+appel à mes sentiments de frère, et a promis de
+changer de conduite.&mdash;... Votre Majesté est revenue
+à son système, il est vrai qu'alors j'étais à
+Vienne, et j'avais une pesante guerre sur les
+bras.»</p>
+
+<p>»Vos maréchaux sont une caricature.»</p>
+
+
+<p>20 mai 1810.&mdash;«Vous brisez vous-même votre
+sceptre.</p>
+
+<p>»En vous mettant sur le trône de Hollande,
+j'avais cru y placer un citoyen français; vous avez
+suivi une route diamétralement opposée, je me
+suis vu forcé de vous interdire la France, et de
+m'emparer d'une partie de votre pays.</p>
+
+<p>»Vous vous montrez mauvais Français.</p>
+
+<p>»Le sort en est jeté, vous êtes incorrigible.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
+»Vous ne voulez pas régner longtemps.</p>
+
+<p>»Soyez bon Français de c&oelig;ur, ou votre peuple
+vous chassera, et vous sortirez de la Hollande
+l'objet de la risée des Hollandais;&mdash;c'est avec
+de la raison et de la politique que l'on gouverne
+les États, et non avec une lymphe âcre et viciée.»</p>
+
+
+<p>23 mai 1810.&mdash;«Par vos folies vous ruinez la
+Hollande, je ne veux pas que vous envoyiez de
+ministre en Autriche.</p>
+
+<p>»Ne m'écrivez plus de vos phrases ordinaires,
+voilà trois ans que vous me les répétez, et chaque
+instant en prouve la fausseté.</p>
+
+<p>»C'est la dernière lettre de ma vie que je vous
+écris.»</p>
+
+<p class="p2">Ce ne sont pas certes là des dispositions fraternelles,
+ni amicales,&mdash;et elles ne durent pas
+s'améliorer lorsque Louis, s'évadant du trône, se
+réfugia en Bohême, refusa d'obéir à l'ordre qui
+lui fut transmis le 12 octobre 1810.</p>
+
+<p>«L'empereur entend que le prince Louis soit
+rentré en France le 1<sup>er</sup> décembre prochain, sous
+peine d'être considéré comme désobéissant au
+chef de sa famille et traité comme tel», etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
+Ni lorsqu'il publia une protestation contre
+«l'usurpation» de son frère à l'égard de la Hollande,
+etc.</p>
+
+<p>«En mon nom, au nom de la nation hollandaise,
+je déclare la prétendue réunion de la Hollande
+à la France, mentionnée dans le décret de
+l'empereur mon frère, en date du 9 juillet passé,
+comme nulle et de nul effet, illégale, injuste, arbitraire
+aux yeux de Dieu et des hommes, dont
+elle blesse tous les droits; se réservant, la nation
+et le roi, de faire valoir leurs justes droits quand
+les circonstances le permettront.</p>
+
+<p>«Donné à T&oelig;plitz, en Bohême. Le présent acte
+écrit et signé de ma main, et scellé du sceau de
+l'État, ce 1<sup>er</sup> août 1810.</p>
+
+<p class="right">«Signé: LOUIS-NAPOLÉON.»</p>
+
+<p class="p2">Voici, du reste, ce que Napoléon disait de son
+frère Louis, à Sainte-Hélène:</p>
+
+<p>«Louis a de l'esprit, n'est point méchant;
+mais avec ces qualités, un homme peut faire bien
+des sottises, et causer bien du mal.</p>
+
+<p>»L'esprit de Louis est naturellement porté à
+la bizarrerie.</p>
+
+<p>»Courant après une réputation de sensibilité
+<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
+et de bienfaisance, incapable par lui-même de
+grandes vues, susceptible tout au plus de détails
+locaux, Louis ne s'est montré qu'un <i>roi-préfet</i>.»</p>
+
+<p>Il faut voir comme son frère le traitait quand
+il essayait d'être autre chose. Les quelques
+phrases citées ci-dessus n'en peuvent donner
+qu'une faible idée.</p>
+
+<p>«Louis n'avait pu être bien avec sa femme
+que très peu de mois. Beaucoup d'exigence de sa
+part, beaucoup de légèreté de la part d'Hortense:
+voilà les torts réciproques.</p>
+
+<p>»Toutefois, ils s'aimaient en s'épousant, ils
+s'étaient voulus l'un et l'autre.»</p>
+
+<p>Là Napoléon dément un des bruits signalés
+plus haut.</p>
+
+<p>«Ce mariage, au reste, était le résultat des intrigues
+de Joséphine qui y trouvait son compte.»</p>
+
+<p>«A mon retour de l'île d'Elbe, Louis m'écrivit
+une longue lettre pour revenir auprès de
+moi. Croirait-on qu'une de ses conditions était
+qu'il aurait la liberté de divorcer avec Hortense?
+Je maltraitai fort le négociateur, pour avoir osé
+se charger d'une telle absurdité.</p>
+
+<p>»Peut-être trouverait-on une atténuation aux
+travers d'esprit de Louis, dans le cruel état de sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
+santé, l'âge où elle s'est dérangée, les circonstances
+atroces qui l'ont causée, et qui doivent
+avoir singulièrement influé sur son moral.»</p>
+
+<p class="p2">Il faudrait certes que les sentiments et les opinions
+de Napoléon se fussent singulièrement
+modifiés dans le peu de temps qui s'écoula jusqu'à
+la mort, pour qu'il pût faire entrer dans ses
+prévisions et ses désirs d'avoir pour successeur
+un fils de Louis et d'Hortense.</p>
+
+<p class="p2">Mais, si en groupant les circonstances que je
+viens de rapporter, il était facile à la malveillance
+d'en tirer les conséquences dont il est
+question dans le prétendu testament dont on
+parle,&mdash;néanmoins, faute de preuves évidentes,
+il faut toujours en revenir à la loi,&mdash;<i>is pater
+est quem nuptiæ demonstrant</i> et à «l'&oelig;uf à la
+coque.»</p>
+
+<p class="p2">Je ne veux pas croire à ce projet que l'on prête
+au prince fils de Jérôme,&mdash;et eût-il pensé un
+moment à «tirer ce pétard», le bon sens, on
+dit qu'il en a, le ferait hésiter en pensant qu'on
+lui objecterait, qu'il n'a jamais, du moins publiquement,
+<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
+émis de doutes sur la légitimité
+de son cousin, tant que ce cousin a été empereur
+des Français, et lui a donné des titres, des grades
+et, dit-on, beaucoup d'argent.</p>
+
+<p class="p2">Du reste, abandonnant le point qui conteste la
+paternité de Louis, si on veut appuyer le bruit
+en question sur les dispositions de Napoléon à
+l'égard de Louis et d'Hortense, on pourrait répondre
+par le portrait que fit à Sainte-Hélène le
+même Napoléon de son plus jeune frère Jérôme,
+le père du prince Napoléon:</p>
+
+<p>«Jérôme était un prodigue dont les débordements
+avaient été criants; il les avait poussés
+jusqu'au hideux du libertinage. Son excuse,
+peut-être, pouvait se trouver dans son âge et dans
+ce dont il s'était entouré.»</p>
+
+<p>Cependant, il faut tout dire,&mdash;les dernières
+impressions de Napoléon étaient plus favorables,&mdash;et
+surtout il prenait beaucoup plus au sérieux
+la mère du prince Napoléon que sa belle-fille la
+reine Hortense.</p>
+
+<p>«Au retour de l'île d'Elbe, Jérôme semblait
+avoir beaucoup gagné, et donner de grandes espérances.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
+«Jérôme, en mûrissant, eût été propre à gouverner;
+je découvrais en lui de véritables espérances.»</p>
+
+<p>«Il existait un beau témoignage en sa faveur:
+c'est l'amour qu'il avait inspiré à sa femme. La
+conduite de celle-ci, lorsque, après ma chute, son
+père, ce terrible roi de Wurtemberg si despotique,
+si dur, a voulu la faire divorcer, est admirable.</p>
+
+<p>«Cette princesse s'est inscrite dès lors, de ses
+propres mains, dans l'histoire.»</p>
+
+<p class="p2">Combien de fois on a dit de moi:&mdash;Comme
+il a eu raison à telle époque!&mdash;sans presque jamais
+dire:&mdash;Comme il a raison aujourd'hui!</p>
+
+<p>On regrettera de ne pas l'avoir écouté plus attentivement
+et de l'avoir laissé parler dans une
+sorte de désert relatif,&mdash;<i>vox clamantis in deserto</i>.</p>
+
+<p>Et on lui rendra alors quelque justice.</p>
+
+<p class="p2">Certes, il m'eût été agréable qu'on n'attendît
+pas ma mort pour me la rendre cette justice,&mdash;et
+qu'on m'en escomptât une partie de mon vivant,&mdash;mais
+tel est le sort; on attend pour donner
+quelques louanges à un homme que ça ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
+puisse plus lui faire de plaisir, et que ça ne serve
+qu'à rabaisser ceux qui lui survivent.</p>
+
+<p class="p2">Lorsque je me vois seul,&mdash;marcher en sens
+inverse de l'opinion publique du moment, comme
+un homme qui remonte le courant d'une foule et
+dévoue ses côtes aux coudes d'autrui, il m'arrive
+parfois de douter de moi et de me demander si ce
+n'est pas moi qui me trompe.</p>
+
+<p>Mais lorsque l'événement vient me donner
+raison,</p>
+
+<p>Lorsque la bourgeoisie censitaire de 1830 a
+renversé, sans le faire exprès, le trône de Louis-Philippe,&mdash;ou
+plutôt son propre trône,&mdash;comme
+je l'en avais menacée tant de fois,</p>
+
+<p>Lorsque les ultras et les pseudo-républicains
+ont fait l'Empire&mdash;comme je l'avais prévu,</p>
+
+<p>Lorsque l'Empire est tombé par les causes que
+j'avais vues et annoncées,</p>
+
+<p>Lorsque la troisième république a été à peu près
+tuée par ses prétendus enfants,&mdash;et précisément
+comme je le crie depuis deux ans,&mdash;je ne puis
+m'empêcher de dire moi-même:</p>
+
+<p>J'avais raison, je ne m'étais pas trompé, j'avais
+bien vu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
+Je crois bien qu'aujourd'hui encore je vois
+clair, je vois bien, je vois juste.</p>
+
+<p>Et ce que je vois aussi, c'est qu'on attendra
+l'événement, et l'événement sera une catastrophe,
+pour dire encore:&mdash;Comme il avait raison hier,&mdash;il
+y a un an,&mdash;il y a..... n'essayons pas de voir
+au delà d'un an.</p>
+
+<p class="p2">Il est un mot,&mdash;un nom qui a deux sens en
+français,&mdash;c'est le nom de <i>Cassandre</i>.&mdash;Cassandre
+était la fille de Priam, qui avait reçu le
+don de prophétie, mais qui, ayant refusé de payer
+ce don au gré du galant Apollon, fut condamnée
+à n'être jamais crue.</p>
+
+<p>Cassandre, c'est aussi le nom, dans l'ancienne
+comédie, des pères ganaches, dupés, bafoués,&mdash;qui
+n'écoutent ni les avertissements, ni les conseils,
+et réservent leur confiance à Pierrot qui les
+vole, à Arlequin qui caresse leurs filles, à Scapin
+qui les met dans le sac et leur donne des coups
+de bâton;&mdash;les Cassandres, ceux qui haussent
+les épaules quand Cassandre leur dit: Défiez-vous
+de Pierrot, d'Arlequin et de Scapin.</p>
+
+<p>Lorsque le cheval de bois, <i>machina f&oelig;ta
+armis</i>, entre dans les murs de la ville par
+<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
+une brèche qu'y font les Troyens eux-mêmes,</p>
+
+<p>Cassandre, dit Énée, ouvre la bouche et nous
+prédit ce qui allait arriver.</p>
+
+<p class="blockquote">Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris<br />
+Ora.....</p>
+
+<p>Mais Apollon avait décidé que les imbéciles
+Troyens ne la croiraient jamais.</p>
+
+<p class="blockquote">... Dei jussu non unquàm credita Teucris.</p>
+
+<p>J'ai, il est vrai, épars dans le monde, un auditoire
+d'amis connus et inconnus qui me lisent fidèlement
+depuis trente ans, dont quelques-uns
+me crient de loin:&mdash;Courage,&mdash;vous avez raison,&mdash;nous
+sommes avec vous.</p>
+
+<p>Mais ils sont tous éparpillés, ne forment pas
+corps,&mdash;sont isolés comme moi,&mdash;un peu paresseux
+ou découragés,&mdash;et s'occupent peu ou point
+de multiplier mes lecteurs.</p>
+
+<p>Les moineaux se réunissent sur les toits pour
+se chamailler, les oies volent en troupe, les hannetons
+et les chenilles s'amassent en tas;&mdash;mais
+les rossignols vivent et gazouillent solitaires dans
+les aubépines.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
+J'ai quelquefois cherché le secret du peu d'influence
+que j'exerce sur le présent, en même temps
+qu'une certaine autorité à l'égard du passé.</p>
+
+<p>Voici ce que j'ai trouvé:</p>
+
+<p>Il y a toujours en France une folie épidémique,
+dominante, régnante;&mdash;tout le monde devenant
+fou à la fois, et de la même folie, personne ne
+s'aperçoit de la folie commune; lorsque tout le
+monde va aux Tuileries ou à l'Hôtel de Ville,&mdash;que
+deux ou trois veuillent arrêter cette foule et
+marchent en sens inverse, on les bouscule, on les
+fait tourner, ils sont heureux si on ne les foule
+pas aux pieds; tout le monde crie:</p>
+
+<p>Vive la charte!</p>
+
+<p>Vive la réforme!</p>
+
+<p>A Berlin!</p>
+
+<p>Qui peut entendre une seule voix qui dit: Ne
+crions pas tant et agissons mieux?</p>
+
+<p>A ces cris tumultueux, d'autres cris ne tarderont
+pas à succéder,&mdash;la foule prendra bientôt
+une autre direction, mais ce seront des clameurs
+aussi violentes, aussi furieuses, aussi assourdissantes,
+des <i>à bas</i> remplaçant des <i>vivats</i>,&mdash;une
+folie contraire, mais une folie égale, une course
+aussi effrénée, mais dans le sens précisément
+<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
+contraire;&mdash;hier, on courait à Charybde; aujourd'hui,
+on court à Scylla;&mdash;toujours on court, et
+toujours à l'écueil.</p>
+
+<p class="p2">L'écrivain, l'homme politique, le philosophe&mdash;qui
+ne partage pas la folie du moment, n'est jamais
+l'objet de cette popularité enthousiaste, de
+cet engouement&mdash;qui seront à peu de temps de
+là remplacés par le dénigrement et le mépris,
+lorsque viendra le moment de s'enthousiasmer,
+de s'engouer pour la folie contraire.</p>
+
+<p class="p2">L'homme qui marche seul, qui ne s'affilie à
+aucun parti, à aucune coterie, à aucune complicité,&mdash;non
+seulement n'a point d'allié, mais encombre
+les chemins, ralentit et éclaire la marche,
+et semble un témoin importun, peut-être moqueur,
+peut-être dénonciateur.</p>
+
+<p>C'est au moins un gêneur, c'est peut-être un
+gendarme.</p>
+
+<p class="p2">Un publiciste a dit:</p>
+
+<p>«En politique, l'indépendance, la modération,
+l'impartialité, c'est la condamnation à l'isolement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
+»En politique, tous les hommes suspects de
+bonne foi sont tenus en quarantaine perpétuelle
+par les coteries.»</p>
+
+<p class="p2">Ainsi, voyez ma situation à l'égard du parti
+soi-disant républicain:&mdash;je professe les principes
+qu'ils arborent,&mdash;j'attaque les abus qu'ils
+feignent d'attaquer,&mdash;je dis ce qu'ils braillent,&mdash;je
+demande le progrès qu'ils font semblant
+d'exiger; mais il s'agit bien des principes, des
+abus, des progrès!&mdash;il s'agit d'une association,
+d'un complot entre les membres d'une coterie&mdash;combattant
+sous un drapeau de pièces et de morceaux,&mdash;la
+culotte d'arlequin au bout d'un bâton,&mdash;pour
+arriver au partage du butin.</p>
+
+<p class="p2">Lorsque la partie est finie, gagnée par les uns,
+perdue par les autres; lorsque les enjeux sont
+ramassés, les gagnants n'ont plus peur qu'on
+dévoile leurs <i>tours</i>, leurs <i>trucs</i>, comme on dit
+aujourd'hui; les perdants ont pris leur parti,
+songent à la revanche, et ne sont pas fâchés qu'on
+leur dise pourquoi et comment ils ont perdu.</p>
+
+<p class="p2">Autre point:&mdash;Je n'ai ménagé aucune vérité
+<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
+au gouvernement de Louis-Philippe,&mdash;mais lorsqu'il
+est tombé, j'ai écrit: «Je regrette de n'avoir
+pas été l'ami de cette famille, pour avoir à le rester.»</p>
+
+<p>J'ai harcelé sans relâche Napoléon III, tant qu'il
+a été debout et puissant;&mdash;lorsqu'il a été renversé,
+j'avais dit tout ce que j'avais à dire, je me
+suis tu;&mdash;alors les couards ont pensé que c'était
+le moment de se montrer; ils ont sorti le
+museau de leurs caves, et ils ont crié, braillé,
+hurlé les invectives, les injures, les grossièretés,&mdash;et
+un jour, comme moi je me taisais&mdash;ils
+m'ont appelé bonapartiste.</p>
+
+<p class="p2">Pendant le règne de M. Thiers:&mdash;j'ai rappelé
+son passé, j'ai dit quelles craintes on en pouvait, on
+en devait concevoir pour l'avenir; quand il a été à
+terre, j'ai pensé que la besogne était faite; on ne
+m'a pas, que je sache, encore appelé thiériste, mais
+je ne lis pas tous les bons petits carrés de papier
+qui s'impriment; d'ailleurs, en ce moment, on
+accable de louanges celui qu'on appelait naguère
+«le sinistre vieillard»;&mdash;on essaye d'atteler
+de nouveau avec des guirlandes de fleurs le cheval
+de renfort qui a un moment rompu ses harnais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
+Le plus souvent on répète quand il n'y a plus
+de danger ce que j'ai écrit au moment du combat,&mdash;ce
+qui fait que je suis toujours seul; or, comme
+je ne compte pas changer ni de caractère, ni de
+manière de voir et d'agir,&mdash;il en sera toujours
+de même jusqu'à la fin, et il faut s'y résigner et
+attendre.</p>
+
+<p class="p2">O Bourgeois,&mdash;successeur des rois, et roi toi-même,
+aujourd'hui que ta destinée est grande et
+que ton pouvoir est immense, tu as attaqué tous
+les abus, tous les privilèges, et tu as eu soin de
+ne pas trop les détériorer;&mdash;tu les possèdes aujourd'hui,
+et, grâce à tes précautions et à tes
+ménagements, ils sont encore en assez bon état
+pour exciter l'envie d'une autre classe qui a
+pour le moment ramassé ton ancienne indignation
+contre ces mêmes abus, en attendant qu'elle
+puisse à son tour les conquérir.</p>
+
+<p>O Bourgeois! tu es roi, tu es législateur, tu es
+militaire, tu es tout ce que tu as daigné être, et
+cela, sans études accablantes, sans soucis rongeurs,
+cela à mesure que tu te fatigues d'être
+ferblantier, ou que tu t'ennuies d'être droguiste,
+ou que tes facultés, un peu éteintes, semblent à
+<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
+ton fils ou à ton gendre ne plus suffire à ton
+commerce de bonneterie.</p>
+
+<p>Bourgeois, tu règnes et tu gouvernes; Bourgeois,
+tu as escompté le royaume du ciel qui
+t'était promis contre le royaume de la terre;&mdash;Bourgeois,
+tu es grand, tu es fort, tu es nombreux
+surtout, etc.</p>
+
+<p class="p2">C'est la Bourgeoisie qui a renversé l'ancienne
+royauté et l'ancienne aristocratie,&mdash;le peuple
+n'y a contribué que de quelques coups de fusil
+tirés et reçus sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p>Et cela devait être ainsi.</p>
+
+<p>La haine la plus vivace est celle qui a pour
+origine l'envie; l'envie est une sorte d'amour
+lâche et honteux,&mdash;l'on n'envie, comme l'on
+n'aime, que ce qui a un certain degré de possibilité,&mdash;le
+peuple n'enviait pas le faste et les dignités
+de l'aristocratie, cela était trop loin de lui
+pour que les yeux en fussent blessés ou éblouis.</p>
+
+<p>La Bourgeoisie s'est fait un roi bourgeois avec
+un chapeau gris pour couronne et un parapluie
+pour sceptre;&mdash;puis, les talons rouges de la
+finance, les roués du comptoir s'en sont donné
+à c&oelig;ur joie, ils se sont mis à jouer gauchement
+<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
+de leur petit mieux, à parodier les rôles de ceux
+qu'ils avaient supplantés,&mdash;avouant ainsi qu'ils
+les avaient attaqués non par haine pour les renverser,
+mais par envie pour prendre leur place.</p>
+
+<p>Ils se sont gorgés de tout, ils ont mis de
+vieilles armoiries sur leurs voitures et sur leur
+papier à lettre, ils ont fait rouler leur vaisselle
+d'argent par les escaliers pour la bossuer et lui
+donner un air d'argenterie de famille.</p>
+
+<p>Ils se sont emparés de tout, ils sont devenus tout<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Malheureusement pour eux, les bourgeois
+n'ont pas compris leur situation.&mdash;Ils ressemblent
+à la chatte métamorphosée en femme de
+la fable, qui, en voyant une souris, se jeta à
+quatre pattes et la poursuivit sous le lit,&mdash;ils
+ressemblent à ce garçon de café devenu millionnaire,
+qui, surpris par un bruit de sonnette, ne
+pouvait s'empêcher de crier: voilà!</p>
+
+<p>Ils s'étaient accoutumés à attaquer la royauté,
+et aujourd'hui, sans le faire exprès, ils ne peuvent
+s'empêcher, un peu par air et beaucoup par
+habitude, de se mêler aux attaques dont la nouvelle
+royauté est l'objet à son tour.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
+Ils ne voient pas, les malheureux, que c'est
+leur royauté à eux, que c'est eux qu'on attaque,
+que c'est eux qu'on veut détruire.</p>
+
+<p>Louis-Philippe est un roi bourgeois, et le roi
+des bourgeois: ils devraient se relayer autour de
+lui pour défendre, de tout ce qu'ils ont de courage
+et de sang, chacun des poils de sa barbe.</p>
+
+<p>Car, s'ils le laissent renverser, que dis-je? s'ils
+aident à le renverser, ils sont perdus à jamais,
+ils expriment leur usurpation et l'orgie à laquelle
+ils se livrent avec tant de confiance,&mdash;leur puissance
+deviendra un rêve pour eux-mêmes, et
+leurs enfants refuseront d'y croire.</p>
+
+<p>La royauté se meurt,&mdash;la bourgeoisie se
+tue.</p>
+
+<p>Eh bien, ce que je viens de dire à la bourgeoisie
+et à propos de la bourgeoisie, c'est en
+1841 (octobre), et en 1846 (juillet), que je l'écrivais
+dans les <i>Guêpes</i> de ce temps-là, où il est facile
+de le retrouver. Si je reproduis ce fragment,
+c'est pour prouver à mes lecteurs que j'ai la vue
+bonne, que je prévoyais ce qui allait arriver,
+même les «nouvelles couches sociales»,&mdash;et
+par conséquent leur donner confiance en ce que
+je leur dis aujourd'hui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
+Car, aujourd'hui, j'ai la conviction que je ne
+me trompe pas davantage,&mdash;je sais, je vois,&mdash;les
+nouvelles <i>Guêpes</i> ont dit et disent des vérités
+bien importantes, bien salutaires sur presque
+tous les points,&mdash;et je crains qu'il ne m'arrive
+encore&mdash;après moi sans doute, cette fois, ce qui
+m'est arrivé toute ma vie.</p>
+
+<p>Et cependant, quand l'Assemblée était encore
+à Bordeaux, les <i>Guêpes</i> n'ont-elles pas annoncé
+la Commune, n'ont-elles pas lu dans le passé de
+M. Thiers le rôle qu'il joue aujourd'hui?</p>
+
+<p>Mais voir d'un peu loin, avoir raison trop tôt,
+ça ne sert pas beaucoup aux autres, et ça inflige
+à celui qui a cette infirmité le supplice que subit
+l'homme qui va du Palais-Royal à la Bourse, en
+descendant la rue Vivienne, à l'heure où la foule
+la remonte, de la Bourse au Palais-Royal, pour
+aller dîner; ses côtes sont vouées aux coudes de
+ses concitoyens.</p>
+
+
+<p><i>La loi électorale d'abord.</i>&mdash;C'est le pilotis
+indispensable pour bâtir dans le marécage où
+nous barbottons en attendant que nous nous y
+noyions.</p>
+
+<p>Mais arrêtons-nous un moment encore sur le
+<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
+rapport de M. de Ventavon, et sur la nécessité
+de mettre un terme à <i>la guerre civile</i> où vit la
+France depuis trois ans,&mdash;guerre, non point
+encore les armes à la main,&mdash;mais où chacun
+aiguise ou charge les armes.</p>
+
+<p>Il est inutile de faire des enquêtes sur les complots
+des bonapartistes,&mdash;pourquoi cette enquête?
+Tout le monde sait bien que les bonapartistes
+conspirent, mais les légitimistes aussi
+conspirent, mais les pseudo-républicains aussi
+conspirent,&mdash;qui est-ce qui ne conspire pas?
+Tout le monde conspire,&mdash;et à peu près de la
+même manière.</p>
+
+<p>Chaque parti voudrait que le Maréchal empêchât
+les autres de conspirer.</p>
+
+<p class="p2">Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui
+va au sermon,&mdash;on prêchait précisément contre
+l'usure;&mdash;notre homme est très touché, passe
+plusieurs fois sa manche sur ses yeux, et, le sermon
+fini, va féliciter le prédicateur:&mdash;«Ah!
+mon père, que vous avez bien parlé,&mdash;quelle
+joie! quelle éloquence! combien je vous remercie
+pour ma part!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondit le prédicateur,&mdash;voyez
+<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
+comme on est méchant ici et comme il faut se
+défier des langues! ne m'avait-on pas assuré que
+vous étiez le plus formidable entre les quatre
+usuriers qui ruinent cette ville?</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous a pas trompé, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, alors, aurais-je été assez heureux pour
+vous dégoûter de... ce... métier?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, mon père, mais
+j'espère que vous aurez dégoûté mes trois concurrents.»</p>
+
+<p class="p2">Est-il donc vrai que ce peuple, autrefois si
+spirituel, soit devenu assez bête pour qu'il y ait
+un danger sérieux pour lui dans ces exhibitions
+de portraits,&mdash;dans cette lutte de photographies
+à laquelle se livrent les légitimistes et les
+bonapartistes.</p>
+
+<p class="p2">Virgile peint les abeilles voltigeant autour des lis
+et remplissant l'espace de murmures menaçants.</p>
+
+<p>Mais il nous dit que cela se passe sur les rives
+du Léthé, où les uns et les autres vont boire les
+longs oublis<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
+Les pseudo-républicains ne distribuent pas de
+portraits,&mdash;ils n'en ont pas besoin,&mdash;d'abord,
+ils ne sont pas jolis, jolis! et d'ailleurs, si
+la France est privée pour le moment de voir
+MM. Pyat, Vermesch, etc., tous les jours à la gare
+Saint-Lazare, on peut contempler MM. Naquet,
+Gambette, etc., etc.</p>
+
+<p class="p2">Je ne me rappelle pas, si j'ai cité déjà un
+exemple curieux de cette bizarrerie que j'ai
+trouvée dans l'histoire:&mdash;Maximin associa son
+fils à l'empire et n'en donna pour raison que la
+beauté du jeune homme.</p>
+
+<p>«J'ai nommé mon fils empereur, écrivit-il au
+Sénat, pour que le peuple romain et le Sénat
+puissent dire qu'ils n'ont jamais eu un plus bel
+empereur<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.»</p>
+
+<p class="p2">L'<i>annonce</i> et la <i>réclame</i> appliquées au suffrage
+universel doivent faire rire... les autres peuples.&mdash;«Prenez
+n'importe quoi ou même rien du
+<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
+tout, disait le <i>Bourgeois de Paris</i>, annoncez-le
+énormément, et vous en vendrez tant que vous
+voudrez.»</p>
+
+<p>Je m'étonne qu'on n'ait pas encore promis
+des primes, «une montre à remontoir», par
+exemple,&mdash;aux électeurs qui voteront pour l'un
+ou pour l'autre des prétendants.</p>
+
+<p class="p2">Villemain se plaignait un jour de la haine des
+partis: «Qu'ils m'attaquent, disait-il, j'ai été, je
+suis aux affaires;&mdash;mais que leur ont fait mes
+deux pauvres petites filles pour qu'on répande
+le bruit qu'elles me ressemblent?»</p>
+
+<p>M. de Chambord prétend avoir «étudié l'histoire»;
+nous savons l'histoire qu'on leur enseigne.</p>
+
+<p>Il est toute une bibliothèque, où chaque volume
+porte en lettres d'or, sur la couverture, ces mots
+significatifs:</p>
+
+<p class="quote"><i>Expurgé, à l'usage du Dauphin.</i></p>
+
+<p>Expurgatum, ad usum Delphini.</p>
+
+<p>Il devrait savoir que Louis XIII est l'inventeur
+du tricolore:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
+Incarnat, bleu et blanc.</p>
+
+<p class="p2">Qu'il s'était emparé des trois couleurs et y tenait
+beaucoup.</p>
+
+<p>En effet, dans une ordonnance du 25 septembre
+1629, on lit:</p>
+
+<p>«Fait très expresses défenses à toutes personnes,
+de quelques qualités qu'elles soient, de
+faire porter dorénavant à leurs pages et laquais
+des habits d'<i>incarnat</i>, <i>bleu</i> et <i>blanc</i>, dont sont
+vêtus les pages, valets à pied et autres officiers
+du Roy, et à tous tailleurs d'habits, fripiers, etc.,
+de faire ou vendre des habits de ces couleurs,
+sous peine d'être <i>déclarés infâmes</i>, de subir la
+confiscation et une punition corporelle.»</p>
+
+<p>Fort de ce précédent, M. de Chambord ne se
+fût peut-être pas exposé à «remporter son drapeau
+blanc».</p>
+
+<p class="p2">Un mot de Jules Janin:</p>
+
+<p>On lui envoie un jour une feuille qu'il ne recevait
+pas d'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! pourquoi t'envoie-t-on ce journal?
+lui demande Th. Burette.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
+&mdash;C'est probablement qu'on m'y «<i>abîme</i>».</p>
+
+<p>Il déchire la bande, et lit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Burette, que disent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! que je n'ai pas d'esprit... des bêtises!</p>
+
+<p class="p2"><i>M. le comte de Chambord</i>,&mdash;voulant absolument
+faire quelque chose de son drapeau blanc,
+vient d'en faire:</p>
+
+<p><span class="smcap">LE LINCEUL DE LA LÉGITIMITÉ</span> et de la royauté
+du droit divin.</p>
+
+<p class="p2">Le 7 septembre 1870,&mdash;on était en pleine
+guerre,&mdash;les citoyens membres de la commission
+départementale provisoire du département
+de l'Isère,&mdash;séant à Grenoble,&mdash;n'ont rien de
+plus pressé que de briser les entraves que la tyrannie
+avait imposées aux citoyens marchands de
+vins et cabaretiers et à leur honorable clientèle
+«buveurs très précieux», orateurs de balcon,
+hommes politiques de taverne, et «travailleurs»
+altérés.&mdash;Tous les gouvernements qui voulaient
+vivre et pensaient qu'il fallait montrer au moins
+un semblant de moralité, avaient placé les cafés,
+cabarets, tavernes, etc., sous une surveillance
+<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
+spéciale; ces temps-là sont passés,&mdash;il n'y a pas
+assez, il ne saurait y avoir trop de ces endroits
+où l'on vend le vin frelaté, l'ivresse, la haine, la
+folie, l'abrutissement, au litre et à la bouteille.</p>
+
+<p>Voici le morceau:</p>
+
+<div class="blocquote">
+<p>«Par dérogation au régime de la liberté industrielle, l'ouverture
+et l'exploitation des débits de boissons ont été subordonnées
+à une autorisation préfectorale par un décret du
+29 décembre 1851.</p>
+
+<p>»Ce décret doit aujourd'hui être considéré comme non
+avenu.</p>
+
+<p>»En conséquence, l'établissement de tout café, cabaret ou
+autre débit de boissons est placé, dans l'étendue du département
+de l'Isère, sous le régime du droit commun.</p>
+
+<p class="left15">»Grenoble, le 7 septembre 1870.<br />
+<span class="i2">»La commission départementale provisoire:</span></p>
+
+<p><span class="smcap">»Julhiet, Recoura, Bovier-Lapierre, E. Dupoux, A. Brun.»</span></p>
+</div>
+
+<p>L'introduction d'abord, l'invasion ensuite des
+avocats dans les assemblées publiques a corrompu
+et avili le langage parlementaire.</p>
+
+<p>Je voudrais affirmer et expliquer ce fait incontestable,
+selon moi, sans commettre d'injustice
+envers de grands et réels talents, et sans blesser
+les quelques amis que j'ai dans cette profession.</p>
+
+<p>Ce n'est pas une attaque que je veux faire, c'est
+une observation.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
+Les avocats aiment à s'intituler les «défenseurs
+de la veuve et de l'orphelin»,&mdash;j'ai fait remarquer
+déjà que la veuve et l'orphelin n'auraient
+pas besoin d'un avocat qui les défendît, s'il ne
+se trouvait pas en face un avocat qui les attaquât.</p>
+
+<p>La profession d'avocat amène nécessairement
+ceci que celui qui l'exerce doit combattre souvent
+pour une cause qui ne l'intéresse en rien, pour une
+cause qui n'est peut-être pas la bonne, de telle
+sorte que s'il eût eu à choisir, il se fût chargé
+plus volontiers de la cause adverse. Il s'ensuit naturellement
+que les colères sont feintes et les
+emportements simulés.</p>
+
+<p>Que c'est une escrime où l'on s'agite beaucoup,
+où l'on frappe bruyamment la terre avec des sandales
+retentissantes, où l'on voit briller et s'entrechoquer
+avec un bruit strident des lames de
+fer,&mdash;mais où les fleurets innocents sont «boutonnés»,
+les poitrines préservées par un plastron
+et le visage garanti par un masque.</p>
+
+<p>Il serait du plus mauvais goût de se fâcher
+d'un coup de bouton de plus ou de moins reçu
+dans l'assaut;&mdash;on prendra sa revanche un
+autre jour, et l'on voit souvent deux avocats en
+sueur, après s'être escrimés avec ardeur l'un
+<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
+contre l'autre, après avoir échangé les démentis,
+les imputations, les accusations les plus flétrissantes,&mdash;traverser,
+en se tenant par le bras, la
+salle des Pas-Perdus et s'en aller déjeuner ensemble
+à un certain café dont j'ai oublié le nom,&mdash;le
+café d'Aguesseau, je crois,&mdash;sur la place
+du Palais de Justice.</p>
+
+<p>Cette indifférence sur les horions échangés,
+cette immunité convenue, les avocats représentants
+les transportent dans les assemblées, et ne
+remarquent pas toujours assez qu'ils ont souvent
+pour adversaires dans la discussion des hommes
+qui n'ont pas les mêmes habitudes, et peuvent se
+sentir et se déclarer offensés de certaines intempérances,
+de certains <i>lapsus</i> de langue qui n'ont
+rien de choquant entre avocats.</p>
+
+<p>Ajoutez que ce ne sont pas le plus souvent les
+premiers, les plus diserts d'entre les avocats qui
+abandonnent le Palais pour la Chambre, les
+maîtres de la parole, les véritables orateurs,&mdash;que
+ce sont le plus souvent ceux qui n'ont pas su
+se faire une place dans leur profession; des avocats
+de cour d'assises, quelque chose comme les
+acteurs de mélodrames, habitués à tenir beaucoup
+plus de compte de l'action souvent immodérée,
+<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
+de l'emphase, de la boursouflure, des
+grands gestes, des éclats de voix, des coups de
+poing sur la barre, etc., que des artifices et des
+délicatesses du langage, de la science, de la discussion,
+de la force des arguments, etc.</p>
+
+<p class="p2">Certes, s'il n'y avait dans une assemblée qu'un,
+deux, trois, dix avocats, ils prendraient graduellement
+le diapason de cette Assemblée, et perdraient
+l'accent du terroir, comme la plupart des
+gens du nord et du midi perdent plus ou moins
+leur accent à Paris, s'ils ont soin de n'y pas
+vivre entre eux.</p>
+
+<p>Mais comme ils sont beaucoup plus, beaucoup
+trop nombreux, comme ils parlent plus souvent
+et plus longtemps que les autres, au lieu de
+prendre le diapason, ils l'imposent; au lieu de
+perdre leur accent, ils le donnent aux autres, et
+on en arrive à cet oubli des convenances, à ces
+échanges d'injures quelquefois grossières, auxquels
+il nous est donné d'assister, et qui tiennent
+plus de «l'engueulement» que de l'éloquence,
+et conduisent naturellement au pugilat. Ajoutez
+encore que, par suite de l'habitude du Palais, les
+avocats, accoutumés à ne pas s'offenser de certaines
+<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
+intempérances, sont tout étonnés quand
+d'autres s'en offensent, et ne se croient pas
+obligés de donner des réparations qu'ils ne demanderaient
+pas.</p>
+
+<p class="p2">Or, la corruption et l'avilissement du langage
+sont les causes ou les effets, mais à coup sûr les
+signes du relâchement et de l'abaissement des esprits.
+Les Grecs disaient: «On parle comme on
+vit.»</p>
+
+<p>Et Sénèque:</p>
+
+<p>«Partout où vous verrez que l'on tiendra et
+que l'on aimera un langage corrompu, ne doutez
+pas que les m&oelig;urs n'y soient dépravées.»</p>
+
+<p class="quote"><i>Ubicunque videris orationem corruptam placere,
+ibi mores quoque a recto descivisse non erit
+dubium.</i></p>
+
+<p class="p2">Une autre cause contribue à faire perdre au
+langage français cette urbanité, cette finesse
+dans la plaisanterie et l'ironie&mdash;qui, lorsqu'elles
+blessaient, faisaient du moins des blessures honnêtes
+et propres; on se piquait, on se perçait
+avec de belles épées de pur acier, aujourd'hui on
+<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
+se sert d'instruments que la justice appelle «<i>contondants</i>»,
+de bâtons, de marteaux, de pierres
+qui meurtrissent et font «des bleus» comme le
+coup de poing reçu l'autre jour par M<sup>e</sup> Gambetta,
+ou de mauvais couteaux rouillés, ébréchés, etc.</p>
+
+<p>Cette autre cause est dans les journaux. Certes
+la presse compte un certain nombre d'écrivains
+distingués, experts dans la science de bien dire,
+maîtres de leur plume, mais combien, en échange,
+remplissent les journaux de leur prose, qui n'ont
+fait aucune étude de l'art d'écrire, qui remplacent
+les arguments par les injures et la dialectique par
+la grossièreté? Il en est de même dans les clubs,
+dans les réunions soi-disant politiques, etc.</p>
+
+<p>D'autre part, on ne lit plus guère que les
+journaux dont les meilleurs présentent pour le
+moins des spécimens de négligences qui s'expliquent
+par la nécessité de l'improvisation: la
+langue, la belle langue française, s'altère, se
+corrompt et menace de se perdre.</p>
+
+<p class="p2">Le spectacle qu'ont présenté tour à tour, ces
+jours derniers, et l'Assemblée des représentants
+de la France, et les gares du chemin de fer, où
+nous avons vu «l'éloquence de la tribune» dégénérer
+<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
+par une pente douce et naturelle en
+coups de poing et en coups de canne, n'était pas
+précisément ce qu'on appelle un joli spectacle,
+mais ce pourrait, ce devrait être un spectacle édifiant
+et instructif.</p>
+
+<p class="p2">M<sup>e</sup> Gambetta, soutenant au tribunal qu'il <i>n'a</i>
+reçu <i>que</i> un coup de poing&mdash;quand M. de Sainte-Croix
+affirme lui avoir donné un soufflet,&mdash;rappelle
+M. de Talleyrand recevant un soufflet de
+Monbreuil, et s'écriant à l'instant même: «Ah!
+quel coup de poing!»</p>
+
+<p class="p2">Les délicats, s'ils consentaient à se mêler de
+cette affaire mal commencée et mal conduite, diraient
+que l'intention de donner un soufflet suffit
+pour constater l'insulte,&mdash;et que,&mdash;entre gens
+bien élevés, parmi lesquels les soufflets donnés
+et surtout les soufflets reçus sont extrêmement
+rares, il suffit, dans les cas extrêmes, que l'insulteur&mdash;chose
+peu ordinaire&mdash;fasse un geste
+de la main ou du gant, pour que son adversaire,
+d'un mot ou d'un autre geste, fasse comprendre
+qu'il tient le soufflet pour reçu et que l'affaire regarde
+les témoins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
+Quant à la proposition qui paraît ne pas aboutir
+d'une liste de dix combattants,&mdash;elle est renouvelée
+des Horaces et des Curiaces, du combat des
+trente, etc., et très près de nous&mdash;lors de l'emprisonnement
+à Blaye de la duchesse de Berry&mdash;les
+chevaliers de la duchesse de Berry envoyèrent une
+liste au <i>National</i>,&mdash;affaire qui fut arrêtée par
+l'annonce officielle de la grossesse de la duchesse.</p>
+
+<p class="p2">M. Clémenceau, demandant raison d'une insulte
+faite à M<sup>e</sup> Gambetta,&mdash;me rappelle «la
+<i>Jolie fille de Perth</i>», ce beau roman de Walter
+Scott que je citais il y a peu de temps.</p>
+
+<p>Il y a encore là un combat de clan contre clan
+et un terrible combat,&mdash;le clan Chattam contre
+le clan de Quhèle,&mdash;trente contre trente.</p>
+
+<p>Le clan Quhèle a pour chef un jeune homme,
+Eachin, élevé loin des montagnes, de la chasse
+et des exercices guerriers; son tempérament,
+plus fort que sa volonté, lui refuse la farouche valeur
+de ses compagnons et de ses adversaires,&mdash;mais
+son père nourricier, le géant Torquil du
+Chêne, l'entourant avec ses huit fils qui ne laisseront
+pas approcher de lui le terrible armurier
+Henry,&mdash;crie à ses fils: «Mourez pour Eachin!»&mdash;Puis,
+<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
+à mesure qu'un des gardes du
+corps est renversé&mdash;Torquil s'écrie: «Un autre
+qui meurt pour Eachin!»</p>
+
+<p>Ils sont tous tués,&mdash;et alors Eachin jette ses
+armes, se précipite dans la rivière et se sauve&mdash;peut-être
+à Saint-Sébastien.</p>
+
+<p class="p2">On aime à s'en prendre à ses ennemis de ses
+calamités, de ses déboires, mais le plus souvent
+il serait plus juste et plus vrai de se les attribuer
+à soi-même,&mdash;tous les partis, tous les gouvernements
+périssent par leurs ultras.</p>
+
+<p class="p2">A peine rentré en France, derrière les baïonnettes
+étrangères, Louis XVIII dut en ressortir.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p>Voilà ce que disait un bon Français de ce temps-là:</p>
+
+<p>«Les Bourbons s'en retournent parce que, au
+lieu de rentrer chez nous, ils ont voulu rentrer
+chez eux.»</p>
+
+<p class="p2">En 1816,&mdash;remonté de nouveau sur le trône,
+Louis XVIII se plaignait de ses amis, et prenait
+des précautions contre eux. Le comte Decazes,
+<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
+ministre de la police générale, père, je crois, du
+duc actuel, qui doit être comte de Cazes et
+Duc de Glusberg, écrivait aux préfets, au nom du
+Roi, le 12 septembre;&mdash;il les engageait à surveiller
+et à écarter les Belcastel et les Dahirel de
+ce temps-là: «<i>Les amis insensés qui ébranleraient
+le trône en voulant le servir autrement que le Roi
+ne veut l'être; qui, dans leur aveuglement, osent
+dicter des lois à la sagesse, et prétendent gouverner
+pour lui</i>,&mdash;le Roi ne veut aucune exagération.»</p>
+
+<p>A cette même époque, un préfet recevait l'ordre
+de «<i>repousser des élections MM. tels et tels,
+et notamment M. le marquis de Clermont Mont-Saint-Jean,
+comme</i> trop royalistes».</p>
+
+<p>J'ai sous les yeux une lettre du marquis où il
+s'en plaint;&mdash;on répandait à profusion, et le
+gouvernement n'était pas étranger à cette propagation,
+un écrit où on lisait:</p>
+
+<p><i>Il y a des gens qui voudraient le Roi sans
+charte, le rétablissement des privilèges détruits et
+oubliés; l'anéantissement des institutions libérales,
+qui aspirent à faire reculer l'opinion d'un
+demi-siècle, à replacer la France sous un ordre de
+choses dont les éléments n'existent plus.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
+Cela peut se répéter aujourd'hui, mais avec
+deux différences, l'une petite, l'autre grande,&mdash;la
+première que, au lieu d'<i>un demi-siècle</i>, il faut
+dire: presque un siècle;</p>
+
+<p>La seconde, c'est qu'il faut mettre le Roi,&mdash;M.
+de Chambord,&mdash;au nombre de ceux qui
+sont «trop royalistes» et qui n'ébranlent pas
+le trône par cette seule raison qu'il n'y a pas
+de trône et qu'ils rendent impossible d'en élever
+un.</p>
+
+<p class="p2">C'est offenser un musulman que de lui demander
+des nouvelles de ses femmes. Sans aller
+tout à fait aussi loin dans la réserve à l'égard du
+beau sexe, il a été longtemps en France considéré
+comme une règle, dans la bonne compagnie, de
+ne pas parler d'une honnête femme dans un lieu
+public; une femme ne se serait pas facilement
+consolée d'apprendre que son nom avait été lu
+dans un journal, et si cela était arrivé par hasard,
+le journaliste aurait dû faire réparation au
+mari, au frère ou au fils de la femme offensée. Je
+ne veux pas parler du temps où le «gazetier»
+eût été «bâtonné» par «la livrée» et n'eût pu
+obtenir que M. le duc trois étoiles ou le marquis
+<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
+quatre étoiles condescendît à lui donner satisfaction
+les armes à la main.</p>
+
+<p>C'était alors une forme terrible et écrasante
+du blâme de dire d'une femme: <i>elle fait parler
+d'elle</i>; on ne prenait pas la peine d'expliquer
+si c'était en bien ou en mal, il suffisait qu'on parlât
+d'elle et qu'elle y eût donné lieu.</p>
+
+<p class="p2">Il n'y avait alors aucune chance pour une honnête
+femme d'être connue du «public».</p>
+
+<p>Tout cela est changé aujourd'hui. Est-ce
+mieux? J'en doute beaucoup. Les femmes y ont-elles
+gagné? Je suis convaincu du contraire. A
+qui la faute? On ne risque guère de se tromper,
+en attribuant à peu près toujours à un sexe les
+fautes et les sottises de l'autre. On a cité ce mot
+d'un chef de la police qui, lorsqu'un crime lui
+était dénoncé, demandait: où est la femme. En
+effet, presque toujours, les crimes des hommes
+sont commis non pas précisément à l'instigation
+des femmes, mais pour les femmes ou à propos
+des femmes. Quant à elles, elles ne nous font pas
+tant d'honneur, elles ne font guères pour nous
+que des sottises.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
+Il paraît évident que la vie des cercles, qui
+laissait les femmes seules à la maison, est ce qui
+leur a donné l'idée d'en sortir elles-mêmes.</p>
+
+<p class="p2">Il y a encore la question des courtisanes. Sous
+la régence et sous Louis XV, époques qui ne brillaient
+pas précisément par la sévérité des m&oelig;urs,
+il y avait un certain nombre «d'impures» en
+renom;&mdash;elles étaient richement entretenues,
+par de grands seigneurs et des financiers que
+cela ne ruinait pas, du moins pour la plupart&mdash;et
+qui ne prenaient pas sur le train de leur
+maisons et les dépenses de leurs femmes. Ceux
+qui payaient ces «impures» étaient loin de les
+traiter sur le pied de l'égalité, elles faisaient
+partie de leur domesticité. On disait: <i>la</i> une
+telle appartient en ce moment au duc de ***&mdash;au
+«traitant» un tel&mdash;à l'évêque de ***. Elles ne se
+piquaient pas, je pense, de fidélité, mais alors
+être ce qu'on appelle aujourd'hui leur «amant
+de c&oelig;ur», et ce qu'on appelait alors leur «greluchon»,
+c'est-à-dire se servir d'elles sans les
+payer, était réputé assez honteux pour que l'entreteneur
+en titre ne daignât pas s'en offenser,
+ou se crût suffisamment vengé par l'humiliation
+<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
+de son rival clandestin;&mdash;elles ne trouvaient
+guère, d'ailleurs, ces «délassements» de leur
+c&oelig;ur qu'avec des hommes de leur classe.</p>
+
+<p>On l'a dit avec raison, il y avait dans les mauvaises
+m&oelig;urs et la mauvaise compagnie de ce
+temps-là, encore quelque chose qui manque aux
+bonnes m&oelig;urs et à la bonne compagnie d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Il est rare aujourd'hui qu'une de ces filles soit
+entretenue par un seul homme; on a appliqué à
+leur industrie l'idée qui a présidé à la création
+des cercles. Un grand nombre de gens, moyennant
+une rétribution relativement insignifiante,
+jouissent dans un local commun d'un luxe que
+presque aucun ne pourrait se procurer chez lui
+avec sa fortune personnelle.</p>
+
+<p>Grâce à l'association on a sa part des faveurs
+d'une femme richement vêtue, magnifiquement
+meublée, ayant des diamants, une maison
+montée, des chevaux, des voitures, etc., dont
+chacun ne paye qu'une part minime et jouit entièrement
+pendant le jour, l'heure ou le quart
+d'heure que lui rapporte son nombre «d'actions»,
+et il est convenu que ce n'est plus ni honteux
+ni répugnant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
+Le bon marché relatif apporté par la «coopération»
+à l'amour vénal a dû multiplier singulièrement
+le nombre de ces filles, et en augmentant,
+dans une proportion encore plus forte, le
+nombre des gens qui vivent avec elles, leur faire
+une large place dans la société. Un élément nouveau
+est venu modifier encore leur situation.
+Certains journalistes, m'assure-t-on, un très petit
+nombre, je veux absolument le croire, tiennent
+à honneur d'être actionnaires, sans débourser;
+d'être «aimés pour eux-mêmes», de souper
+chez elles et avec elles aux dépens des actionnaires
+payants,&mdash;ou, du moins, ils les payent, eux, en
+renommée et en gloire. Ils mentionnent leur
+présence aux premières représentations, aux
+courses, etc., ils vantent leur beauté, décrivent
+leurs toilettes,&mdash;les «annoncent», leur font
+des «réclames» et achalandent leurs boutiques
+dans lesquelles ils ont un certain intérêt.</p>
+
+<p class="p2">Aussi, aujourd'hui, tout le monde les connaît,&mdash;les
+«honnêtes femmes» les regardent, les examinent,
+en parlent, blâment ou louent leur
+parure,&mdash;s'informent de leur couturière, de
+leur marchande de modes, et s'efforcent de les
+<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
+imiter, c'est-à-dire d'accepter une lutte où elles
+sont nécessairement vaincues, irritées, humiliées,
+car la plus honnête femme du monde ne
+peut guère ruiner qu'un mari et un amant,
+tandis que ces «impures» lèvent des impositions
+et perçoivent des tributs et des droits sur
+le public tout entier.</p>
+
+<p class="p2">La foule, le vulgaire confond facilement la
+célébrité, la «famosité»&mdash;avec la renommée,
+avec la gloire. Les femmes du monde ont senti
+de l'humiliation de la notoriété donnée aux
+courtisanes. Eh quoi! on fait savoir à l'univers
+que cette fille est jolie, bien faite,&mdash;qu'elle a
+les yeux noirs, les cheveux rouges,&mdash;qu'elle est
+habillée de telle ou telle façon,&mdash;qu'elle assistait
+à la première représentation de telle pièce
+de Dumas ou de Feuillet. Mais j'y étais aussi à
+cette représentation, et il me semble que je suis
+au moins aussi jolie qu'elle&mdash;et j'avais une robe
+charmante et une coiffure délicieuse,&mdash;et tous
+les regards auraient été pour elle:&mdash;j'aurais été
+là comme si je n'y avais pas été! on n'aurait pas
+daigné me remarquer, m'apercevoir!</p>
+
+<p>Du moins, c'est ce que doivent penser les lecteurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
+des journaux dans toute la France et dans
+le monde entier.</p>
+
+<p>De là, le désir ardent qui s'empare d'un certain
+nombre de femmes du monde; elles veulent
+qu'on parle d'elles, elles veulent lire aussi leurs
+noms dans les journaux,&mdash;elles veulent que les
+lecteurs de ces feuilles sachent qu'elles aussi
+sont jolies et bien mises. Quelques-unes donnent
+des fêtes, des soirées, des bals, des raouts, instituent
+des loteries de bienfaisance, où elles ont
+soin d'avoir quelques journalistes pour lesquels
+elles font des frais particuliers,&mdash;et, le lendemain,
+elles brisent fiévreusement la bande du
+journal et cherchent leur nom.</p>
+
+<p>Leur nom... imprimé.</p>
+
+<p>Quelques-unes, les «timides», disent encore:
+C'est ennuyeux les journaux, on ne peut plus
+faire un pas sans y lire son nom,&mdash;mais que le
+journaliste ne les ait pas nommées, décrites,
+détaillées, il pourra attendre en vain une nouvelle
+invitation.</p>
+
+<p class="p2">Les moyens de «paraître» sont nécessairement
+variés;&mdash;un des moyens les plus ambitionnés
+est d'écrire;&mdash;on intrigue pour glisser
+<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
+un article dans une revue, le plus souvent sous
+un pseudonyme, non par pudeur, mais par coquetterie,
+par raffinement; c'est un voile de plus
+à laisser lever, et on le laisse lever par tout le
+monde, un voile qu'on dérange soi-même si on
+ne réussit pas à trouver des audacieux, des «insolents».</p>
+
+<p>Telle autre a adopté «la partie» des bons
+mots,&mdash;des mots hardis, des mots risqués.</p>
+
+<p>Telle autre se contente de ne porter que les
+modes d'après-demain.</p>
+
+<p>On veut être vue, on veut être imprimée,&mdash;on
+se montre partout,&mdash;et s'il se passe un mois
+pour les unes, une semaine pour les autres sans
+qu'elles aient vu leur nom imprimé, elles s'évertuent
+à chercher par quelle nouvelle audace, par
+quelle nouvelle extravagance elles peuvent réveiller
+la publicité paresseuse, indifférente, fatiguée,
+blasée ou endormie.</p>
+
+<p>La pudeur des femmes ne consiste pas seulement
+dans les vêtements; leur vie aussi a sa
+pudeur et doit avoir ses voiles comme leur corps.
+Si la beauté de la femme est l'ornement de la
+maison, sa vertu, sa chasteté, sa réserve sont
+des roses qui l'embaument et la parfument. La
+<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
+femme qui vit dehors rentre à l'état de rose sur
+laquelle on a marché;&mdash;heureuse si elle n'a
+fait que perdre son parfum, et si elle ne rapporte
+pas des odeurs suspectes.</p>
+
+<p class="p2">Une lectrice m'interrompt:&mdash;«Mais, monsieur,
+la vie que vous voulez nous imposer serait
+parfaitement ennuyeuse. Pourquoi cette monstrueuse
+inégalité entre nous et messieurs les
+hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux rien vous imposer, chère dame,
+et si j'ai l'air de vous enlever ce que vous appelez
+l'égalité, c'est pour vous assurer au contraire
+l'égalité véritable, ou plutôt la supériorité, la
+royauté élective et renouvelée tous les jours dans
+la maison dont vous êtes la souveraine.»</p>
+
+<p class="p2">De même, celles d'entre vous qui, en se décolletant
+et en offrant au regard de trop forts
+échantillons de leurs charmes, se trompent si
+elles croient faire naître ainsi l'amour;&mdash;elles
+ne peuvent qu'exciter des fantaisies lascives, des
+désirs violents peut-être, mais passagers, peu
+faits pour flatter un orgueil honnête. Elles me
+rappellent ce prédicateur, qui disait à propos de
+<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
+l'amour: «Encore, si ça durait un siècle ces voluptés
+profanes; si ça durait un an, si ça durait
+un jour, si ça durait une heure, on comprendrait
+peut-être qu'on les payât de son salut éternel,&mdash;mais
+non... zag-zag-zag-zag... et... damné.»</p>
+
+<p class="p2">Soyez certaine, chère dame, que l'on n'a envie
+d'entrer que dans les maisons fermées,&mdash;la
+femme, non seulement la plus honnête, mais
+aussi la plus heureuse, est celle dont on ne
+parle pas,&mdash;comme on a dit: Heureuse la nation
+qui n'aurait pas d'histoire.</p>
+
+<p class="p2">Il est un autre point auquel ne paraissent pas
+songer les femmes qui veulent à tout prix faire
+parler d'elles,&mdash;c'est que, grâce à la soudaineté
+de leurs impressions, grâce à l'irresponsabilité
+de leurs actes, il n'y aurait pas moyen de les admettre
+dans la société, si la loi et les usages ne
+leur donnaient un éditeur responsable à qui l'on
+puisse demander satisfaction de certains excès
+de langue et de certains procédés violents, le
+mari, le père, le frère,&mdash;au besoin même l'amant,
+celui-ci avec certains détours et certaines
+précautions.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
+La responsabilité qu'elles leur font encourir
+devrait, ce me semble, suffire pour les faire réfléchir
+à l'occasion.</p>
+
+<p class="p2">Madame la princesse de Metternich avait, sous
+l'empire, fini par appartenir à la publicité;&mdash;les
+journaux décrivaient régulièrement ses toilettes
+et publiaient ses «mots»;&mdash;elle s'amusait
+de ce bruit, de ce froufrou de ses jupes et de sa
+langue, et l'encourageait. Si bien que je ne crois
+pas aujourd'hui sortir des convenances en parlant
+d'elle, moi, si réservé d'ordinaire sur le
+chapitre des femmes, qui ne parle jamais dans
+les <i>Guêpes</i> ni des femmes honnêtes, par respect
+pour elles, ni des autres par respect pour
+moi.</p>
+
+<p class="p2">Eh bien! grâce à cette habitude de parler
+haut, de parler à la cantonade, d'être toujours
+en représentations, madame de Metternich vient
+d'amener entre son mari et le comte de Montebello,
+un duel qui, par hasard, n'a pas eu de
+conséquences funestes.</p>
+
+<p class="p2">Autre exemple: Il est de ce temps-ci une autre
+<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
+personne qui a provoqué, obtenu, escaladé la
+notoriété avec plus d'ardeur et de préméditation,
+et par des moyens plus violents, c'est madame
+Ratazzi,&mdash;madame de Solms,&mdash;qui s'appelait
+avant son second mariage, la <i>princesse</i> de Solms.
+Elle a, à propos d'une de ses publications, failli,
+dans le temps, faire battre son frère et son premier
+mari avec quelqu'un que je ne nommerai
+pas,&mdash;et un roman, publié par elle dans les
+dernières années de l'empire, a attiré à son
+second mari Ratazzi vingt provocations auxquelles
+il a cru pouvoir ne pas répondre,&mdash;sans
+quoi ce serait probablement d'un coup
+de pistolet ou d'un coup d'épée qu'il serait
+mort.</p>
+
+<p class="p2">M. de Mahy,&mdash;député, membre de la commission
+de permanence,&mdash;se plaint amèrement de
+la suppression des «chambrées» de Toulouse.&mdash;«C'est,
+dit-il, dans une lettre publiée par les journaux,
+une tendance désastreuse.»</p>
+
+<p>Nous allons un peu parler des chambrées.&mdash;Nous
+commencerons par produire en partie une
+circulaire du préfet de Vaucluse; cette circulaire
+traite la question avec un grand bon sens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
+Nous ferons à son sujet deux ou trois observations;&mdash;puis,
+nous donnerons la parole à mon
+gendre, à mon fils Léon Bouyer, qui est Provençal,
+qui en est heureux et fier, qui aime son pays, et
+qui constate avec chagrin l'extension que prend
+dans les campagnes la tache d'huile, la tache
+de moisissure, le chancre des dangereuses théories,
+ou mieux, billevesées démagogiques.&mdash;Je
+le prie de nous expliquer ce que c'est en effet que
+«les chambrées».</p>
+
+<p class="p2">M. le préfet de Vaucluse se trompe lorsqu'il
+dit: «Les chambrées sont inconnues dans le
+reste de la France».</p>
+
+<p>M. Mercier, il y a un mois encore, préfet du
+Var, destitué à la suite, je crois, d'un différend
+avec le préfet maritime de Toulon, en avait fait
+fermer déjà une certaine quantité.</p>
+
+<div class="blocquote">
+<p class="center"><i>Le préfet de Vaucluse à MM. les sous-préfets<br />
+et maires du département.</i></p>
+
+<p class="left5">»<span class="smcap">Messieurs</span>,</p>
+
+<p>«Le grand nombre de chambrées existant exceptionnellement
+sur certains points de ce département,
+<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
+et en particulier dans l'arrondissement
+d'Apt, a attiré mon attention, comme celle
+de la plupart de mes prédécesseurs, dont les
+préoccupations à ce sujet ont laissé des traces
+écrites que j'ai utilement consultées.</p>
+
+<p>»Depuis quinze mois que j'administre ce pays,
+je me suis livré à une étude attentive et assidue
+de cette question, et il est résulté de l'expérience
+acquise et de tous les renseignements recueillis,
+que les chambrées exercent, en général, une fâcheuse
+influence dans le milieu où elles sont
+établies.</p>
+
+<p>»Il est des communes où la majeure partie de
+la population valide est enrôlée dans les chambrées.
+Il arrive alors que le foyer est déserté, que
+les femmes et les enfants sont délaissés, et que
+la vie de famille est profondément atteinte.</p>
+
+<p>»On joue fréquemment dans les chambrées. On
+y perd son argent, son temps, et souvent aussi sa
+liberté et son indépendance. La chambrée est habituellement
+un foyer politique d'autant plus dangereux
+que la contradiction n'y existe pas, que
+l'on s'y exalte dans une même opinion, que quelques
+hommes influents y dominent, et qu'il est
+rare que l'unique journal qu'on y lit, quand on
+<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
+en reçoit un, ne soit pas une feuille d'opposition
+contre les principes de l'ordre social.</p>
+
+<p>»On peut donc dire avec certitude que, presque
+partout, la condition sous laquelle ces sortes
+d'associations ont été autorisées,&mdash;l'interdiction
+des discussions politiques,&mdash;est perpétuellement
+enfreinte.</p>
+
+<p>»Cela est si vrai que, dans beaucoup de chambrées,
+s'étalaient, il y a moins d'une année, des
+emblèmes séditieux dont j'ai dû prescrire l'enlèvement.</p>
+
+<p>»Je suis informé que, sauf de rares exceptions,
+les chambrées continuent à être en quelque
+sorte des clubs en permanence, d'autant
+plus à craindre que l'accès en est fermé à l'autorité.</p>
+
+<p>»Dans ces circonstances, ayant la volonté et le
+devoir de servir les intérêts moraux de ce département,
+j'ai décidé que les chambrées précédemment
+autorisées ou tolérées seraient fermées.
+Les arrêtés de dissolution ont été ou seront adressés
+à MM. les maires.</p>
+
+<p>»En agissant ainsi, j'ai la conscience de rendre
+service à ce pays, de le restituer aux saines
+et moralisatrices influences de la famille, à la
+<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
+pratique des devoirs du foyer, et de l'affranchir
+de la tutelle de quelques personnes, d'autant plus
+écoutées qu'elles s'adressent à des hommes que
+le défaut de culture intellectuelle livre sans
+défense aux excitations et aux sophismes de l'erreur.</p>
+
+<p>»Les chambrées, inconnues dans le reste de
+la France, constituent une exception dans ce département.
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>»Les cafés et les cabarets ne manquent pas
+dans les communes, et ceux pour qui la chambrée
+cessera d'exister pourront s'y réunir avec
+leurs concitoyens, traiter leurs affaires et s'y distraire
+honnêtement et au grand jour, sous la surveillance
+de l'autorité.</p>
+
+<p>»Là, du moins, sur ce terrain accessible à tous,
+la fusion des opinions peut se faire et produire
+l'apaisement, dont nous avons plus que jamais
+besoin dans nos malheurs.»</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Ma première remarque, sur la circulaire de
+M. le préfet de Vaucluse, est que ce qu'il dit avec
+raison contre les chambrées, s'applique parfaitement
+aux cercles; j'en ai déjà parlé, j'y reviendrai.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
+La seconde, c'est que les cafés et les cabarets,
+moins dangereux, selon lui, sous le rapport politique,
+ne le sont pas moins sous le rapport des
+m&oelig;urs et de la dissolution de la famille.</p>
+
+<p>Je dis <i>selon lui</i>; car le café et le cabaret ne consistent
+pas seulement dans la partie vitrée, toute
+grande ouverte au public;&mdash;il n'est guère de
+cabaret ou de café qui n'ait une salle séparée,
+ne donnant pas sur la rue ou sur la place où est la
+façade du cabaret ou du café, mais ayant une entrée
+particulière par une autre rue, et située, soit
+derrière le cabaret ou café, soit au-dessus.</p>
+
+<p>Cette salle, réservée aux bons clients, aux habitués
+respectables, n'accepte pas les prescriptions
+de la police concernant ce genre d'établissement;&mdash;elle
+s'ouvre ou continue à rester ouverte après
+l'heure réglementaire de la fermeture des cabarets
+et cafés;&mdash;on y joue, on y joue relativement
+gros jeu,&mdash;on y discourt, et on s'y livre à de
+petites menées politiques.</p>
+
+<p class="p2">Les cabarets et les cafés sont la ruine et la perte
+des ouvriers et des paysans,&mdash;ils sont, comme
+les chambrées, la destruction de la famille, il n'y
+a plus de patrie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
+J'ai dit comment,&mdash;sans illégalité, sans arbitraire,
+on pourrait en trois mois faire fermer <i>spontanément</i>
+les deux tiers des cabarets et des cafés.</p>
+
+<p>Il suffirait d'exercer une surveillance inflexible,&mdash;sur
+la qualité et la quantité de leurs marchandises:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Exiger que toute denrée livrée au consommateur
+ne lui fût présentée que sous son véritable
+nom et sa provenance réelle;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Punir sévèrement toute altération, toute sophistication,
+tout mélange.</p>
+
+<p class="p2">Ici une parenthèse pour citer un exemple:</p>
+
+<p>La fausse bière,&mdash;la bière artificielle et malsaine&mdash;se
+vend aujourd'hui au verre, au bock, je crois,
+aussi cher qu'on vendait autrefois la bouteille
+de la bière faite d'orge et de houblon,&mdash;deux éléments
+qui n'entrent plus dans la fabrication de la
+plupart des bières que pour une part plus ou
+moins minime, et qui souvent en sont complètement
+absents.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Puis de supprimer le crédit, en ne reconnaissant
+plus légalement les dettes de cabaret et de
+café;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> En affranchissant et en dégrevant d'impôts
+<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
+le vin que l'ouvrier achète et emporte chez lui
+pour les besoins de sa famille,&mdash;en reportant ces
+impôts sur celui qui se boit au cabaret,&mdash;jusqu'au
+jour où on en viendra au seul impôt loyal et équitable,&mdash;l'impôt
+unique sur le revenu.</p>
+
+<p>Il est incontestable que ces quatre articles non
+pas seulement édictés, mais mis en pratique,&mdash;amèneraient
+en trois mois la fermeture volontaire
+des deux tiers de ces établissements si désastreux.</p>
+
+<p class="p2">Il y a quelque temps, j'en parlai à un fonctionnaire
+public d'ordre supérieur, qui vint me voir en
+passant;&mdash;je lui demandai s'il avait quelque
+objection à faire à ma proposition, et s'il doutait de
+son efficacité;&mdash;il me répondit qu'il n'avait
+aucune objection, et qu'il était aussi convaincu
+que moi du résultat.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, par les impôts indirects, l'État est
+l'associé né des cafés, cabarets, etc., et partage
+leurs bénéfices,&mdash;et on n'en ferme quelques-uns
+de temps en temps,&mdash;que lorsqu'on y est contraint
+par un scandale.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une immoralité, c'est un crime,&mdash;ces
+<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
+établissements si multipliés aujourd'hui
+détruisent l'estomac et le cerveau...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p class="p2">Il en est de même des journaux, surtout des
+journaux soi-disant républicains, qui se sont donné,
+qui se donneront bien de garde de reproduire
+ce que j'ai écrit à ce sujet;&mdash;les cafés, les
+cabarets comptent pour beaucoup sur leurs listes
+d'abonnés, et les clients de ces établissements
+forment la majorité de leurs lecteurs; ceux-là
+surtout qui s'intitulent «indépendants», et portent
+le plus le chapeau sur l'oreille en parlant
+aux rois et aux ministres... patients, sont dans
+la dépendance la plus absolue de ces débitants.</p>
+
+<p class="p2">Il serait temps que l'on prît un parti,&mdash;les
+ouvriers sont aujourd'hui bien et dûment empoisonnés,&mdash;je
+parle de ceux qui s'intitulent «travailleurs»
+et ont pour «signe particulier» qu'ils
+ne travaillent pas.</p>
+
+<p>On veut passer, on passe aujourd'hui à ceux
+qu'il y a trois ans on appelait si dédaigneusement
+«les ruraux».</p>
+
+<p>A ceux dont le bon sens plus robuste, les appétits
+<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
+moins surexcités, semblaient devoir résister
+plus énergiquement.</p>
+
+<p class="p2">Voici comment se crée la <i>chambrée</i>: Quelques
+jeunes paysans s'assemblent, jaloux de <i>faire les
+hommes</i>, en exerçant leur droit de réunion. Dans
+le peuple, être membre d'une chambrée, c'est revêtir
+une sorte de robe virile; on dit: «En telle
+année je faisais ou ne faisais pas encore partie
+de la chambrée.» A ce noyau, se joignent quelques
+membres dissidents d'une autre société, et
+on choisit le nom que portera désormais l'association.
+Quelquefois on la met sous le vocable
+d'un saint considérable du pays: <i>Saint Hermentaire</i>
+ou <i>saint Auxile</i>; sous le règne d'un préfet
+à poigne, on choisit habilement un nom qui puisse
+rendre l'administration clémente et l'autorisation
+facile. On s'appelle alors: <i>Les amis de l'ordre</i>,
+ou <i>Les enfants de la paix</i>. Mais un beau titre
+pour une chambrée, un de ces titres qui excitent
+l'envie et l'admiration des sociétés rivales, c'est
+celui que personne ne comprend: <i>Les amis du
+progrès</i>, c'est bien; <i>La philanthrope</i>, encore
+mieux; <i>Les droits de l'homme</i>, voilà ce qui peut
+s'appeler un nom!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
+<i>La chambrée</i>, ou pour parler comme les gens
+de Provence, <i>la Chambre</i>, que l'on appelle aussi
+<i>la Société</i>, est baptisée; la préfecture a donné
+l'autorisation, on a loué dans la vieille ville une
+chambre et une cuisine, il ne reste plus qu'à
+acheter le mobilier commun: quelques tables
+grossières, quelques brocs, verres et poêlons, et
+quatre de ces antiques lampes provençales, des
+<i>vioro</i>, composées d'un pied de fer ou en terre
+surmonté d'une boule de verre pleine d'huile,
+dans laquelle trempe une mèche fumeuse; puis,
+au jour de l'inauguration, chaque membre arrive,
+portant sur sa tête une chaise qui reste sa
+propriété individuelle. Quant au service, il est
+fait à tour de rôle par chacun des associés qui
+prend alors le nom de semainier.</p>
+
+<p>Au début, <i>la Chambre</i> n'était qu'un lieu de
+réunion où les cultivateurs venaient, après une
+journée bien remplie, attendre l'heure du coucher
+et vidaient un verre de vin en causant de
+l'apparence des récoltes et du prix des denrées.
+Puis, l'hiver, pendant les <i>derniers jours</i> (les
+jours gras, les derniers jours... de carnaval), la
+partie jeune de l'Assemblée se cotisait, louait un
+tambourin. On amenait le soir les s&oelig;urs
+<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
+et les filles, et tout ce monde dansait gaiement;
+les couples <i>carégnaient</i> (c'est le flirter des Anglais),
+et bien des contre danses se terminaient
+par un mariage après la récolte des olives.</p>
+
+<p>C'était l'âge d'or de la chambrée; mais un jour,
+une des fortes têtes de la réunion, un jeune,
+qui avait <i>uno grosso litturo</i> (une grosse lecture,
+beaucoup d'instruction), apporta un journal et
+lut à haute voix un article dans lequel il était
+dit: «Que l'avenir appartenait aux travailleurs,
+que le peuple qui cultivait la terre avait le droit
+de la posséder et qu'il fallait déclarer une guerre
+à mort à l'infâme capital.»</p>
+
+<p>Les vieux comprenaient de temps en temps, et
+hochaient la tête sans rien dire, les jeunes couvraient
+d'un murmure flatteur la voix du lecteur.</p>
+
+<p>Celui-ci, fier de son succès de lettré, recommença
+les jours suivants. Peu à peu, il eut des
+envieux et des imitateurs; tous ceux qui avaient
+fréquenté pendant six mois l'école des frères, et
+qui déchiffraient la lettre moulée, se mirent à
+lire et à commenter les plus mauvais journaux,
+et l'un d'eux amena un soir le fameux M. Raynaud,
+dit <i>mangegalline</i>, épicier failli et l'un
+des chefs du parti rouge.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
+M. Raynaud vint débagouler, en provençal,
+tous les lieux communs, toutes les rengaines qui
+traînent sur les tables d'estaminet. Il avait
+l'éloquence facile du fainéant qui a beaucoup
+bavardé et la mémoire ornée d'articles de journaux,
+et quand il s'était embarqué trop légèrement
+dans une phrase dont il ne pouvait sortir,
+il la finissait brillamment en français. L'auditoire
+ne comprenait plus et se regardait émerveillé
+en murmurant: «Aquéou charro ben»,
+«Celui-là parle bien.» L'orateur emporta tous
+les suffrages en dépeignant le propriétaire, le
+maître, avec une ironie charmante, en plaignant
+le paysan de son dur travail et en appelant les
+sociétaires: «frères», ce qui lui gagna tout particulièrement
+le c&oelig;ur de Basset, dit <i>Pati</i> (cloaque),
+cureur de puits de son état.</p>
+
+<p>Il revint plusieurs fois, M. Raynaud; il affilia
+la société à <i>l'Alliance républicaine</i> ou à toute
+autre forme de la Sociale, et pour séduire ces
+pauvres gens qui ne savaient pas lire, il surexcita
+tous les besoins de luxe, tous les instincts
+mauvais. Et quoi qu'ils en disent dans leurs journaux,
+quelles bourdes les émissaires du parti
+républicain répandent dans le peuple! quelles
+<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
+grosses sottises ils lui font avaler!&mdash;Ainsi, il
+est parfaitement sûr que le paysan croit que si la
+vraie république, <i>la sainte, venait</i>, son bourgeois
+irait piocher la vigne, pendant que lui,
+Gros-Pierre, magnifiquement couvert d'une redingote
+marron, le regarderait suer au soleil,
+tout en buvant de la limonade gazeuse sous un
+olivier.</p>
+
+<p>Ce levain de haine contre celui qui possède se
+traduit dans les chambrées d'une façon originale
+et naïve. Dans le langage plaisant, on affecte
+de parler du propriétaire comme s'il était le
+fermier et du fermier comme s'il était le maître.</p>
+
+<p>&mdash;«Dis donc, Nique? (Dominique), ton fermier
+s'est marié.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, Zozelé.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu qu'il a pris une <i>poulido fumello</i> (une
+jolie femme).»</p>
+
+<p>Et la conversation continue souvent d'une façon
+obscène.</p>
+
+<p>Car le jeune paysan est devenu débauché; au
+lieu de faire la cour à sa promise, sous le grand
+ormeau du marché, aux veillées du soir, il court
+à la chambrée se gaver d'échaudés et de foie de
+porc à la poêle, mets qu'il croit luxueux, et s'en
+<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
+va chercher, pour finir sa nuit, des amours au
+rabais.</p>
+
+<p>&mdash;«Que voulez-vous,&mdash;disait l'un d'eux un
+jour,&mdash;nous faisons les riches autant que nos
+moyens nous le permettent.»</p>
+
+<p class="p2">Aussi, la chambrée qui, au début, ne s'ouvrait
+que le soir, est tout le jour occupée par quelques
+oisifs. Dans nos villes du midi, les <i>travailladous</i>,
+les travailleurs de terre, habitent en grand nombre
+dans ce qu'on appelle partout la vieille ville.
+Tous les matins, ils partent pour aller aux environs
+cultiver le morceau de bien qui leur appartient
+en propre ou qu'ils tiennent à moitié du
+petit bourgeois; d'autres, exploitant des terrains
+plus importants et plus éloignés, restent dans
+les fermes. Qu'un nuage passe sur le soleil et
+laisse tomber quelques gouttes de pluie, le paysan
+quitte sa charrue et rentre à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien, tu ne fais rien, dit la femme?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Tè!</i> tu veux que je travaille par un temps
+pareil? A quoi bon se laver la peau pour les
+maîtres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est bien pour toi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Va bien. On sait ce qu'on sait; si le bien
+<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
+nous appartenait... M. Raynaud nous parlait
+l'autre jour...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il disait encore ce ruiné?</p>
+
+<p>&mdash;Il disait que la terre... que c'est nous...
+que, enfin, il faut nommer Gambetta, et que
+tout ça changerait.</p>
+
+<p>&mdash;Ton bavard de M. Raynaud, je voudrais
+que le diable...»</p>
+
+<p>La ménagère bougonne, le mari siffle un air,
+va <i>se changer</i> et part pour la chambrée, brandissant
+fièrement le parapluie de cotonnade rouge,
+signe du ménage cossu. Au bout d'un quart
+d'heure la pluie cesse, le soleil reparaît. «Heu!
+dit notre homme, à présent que je me suis <i>détourné</i>
+(dérangé du travail), autant vaut que
+j'aille voir les amis.»</p>
+
+<p>Il arrive à la société, trouve nombreuse compagnie,
+parle, fume, boit, mange du foie grillé,
+joue sa quote-part contre celle du voisin, perd,
+continue à jouer et rentre chez lui à une heure
+avancée, un peu gris et ayant perdu quinze ou
+vingt francs de mangeaille et de boisson.</p>
+
+<p>Le lendemain, il se lève brisé, ayant comme
+on dit dans le peuple «mal aux cheveux et froid
+aux yeux» il ne met pas de c&oelig;ur à la besogne,
+<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
+maudit le bourgeois, et se promet de voter pour
+MM. Cotte et Gambetta qui doivent le mener par
+la république dans ce pays de cocagne où on boit
+toujours du bleu sans être saoul, où on mange
+du foie de porc à la poêle toute la journée.</p>
+
+<p>Et essayez de démontrer au paysan qu'on le
+trompe, qu'on le bafoue, qu'il ne doit pas, dans
+son intérêt même, voter pour MM. tels et tels
+qu'il ne connaît pas.</p>
+
+<p>Il vous répondra:</p>
+
+<p>&mdash;«<i>Voui, voui</i>, mais si je ne vote pas pour
+lui, les autres diront que j'ai peur, que je trahis,
+et je ne pourrai plus paraître.»</p>
+
+<p>Et un monsieur Ferouillat se trouve député.<br />
+<span class="i20">L. B.</span></p>
+
+<p class="p2">Voilà le mal,&mdash;mais quel est le remède?</p>
+
+<p>Car, fermer les chambrées ne suffit pas,&mdash;à
+l'habitant des champs comme à l'habitant
+des villes&mdash;il faut des distractions, des plaisirs.</p>
+
+<p>Eh bien, il suffit de se rappeler,&mdash;et de substituer
+des plaisirs amusants, à des plaisirs ennuyeux.</p>
+
+<p>Il faut remettre en honneur et à la mode les
+<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
+jeux d'adresse et d'exercice,&mdash;la paume, le
+ballon,&mdash;les boules,&mdash;la course,&mdash;le saut,&mdash;la
+natation, etc.&mdash;Il faut exciter l'émulation
+par des prix capables d'être désirés, des prix
+distribués dans des fêtes périodiques, auxquelles
+on donnerait un éclat joyeux,&mdash;la fête des semailles,
+la fête de la moisson,&mdash;la fête des vendanges,&mdash;et
+bien d'autres.</p>
+
+<p>Surtout dans ces pays envahis aujourd'hui par
+la politique,&mdash;dans ces pays que la Providence
+avait voulu rendre heureux entre tous, en donnant
+à la terre une parure plus variée et plus
+parfumée, et aux habitants des besoins peu nombreux
+et faciles à satisfaire.</p>
+
+<p>Où c'est un état de cueillir des roses,&mdash;et des
+fleurs d'orangers.</p>
+
+<p>Dans ces pays qui font penser à ce que les
+Maures disaient de Grenade,&mdash;que «le Paradis
+est placé précisément dans la partie du ciel
+qui est au-dessus de Grenade».</p>
+
+<p>Dans ces pays où le mauvais temps est si rare,
+qu'on le demande... «histoire de changer».</p>
+
+<p>Et les <i>festins</i>,&mdash;les <i>romérages</i>,&mdash;la danse au
+son de la musette et du tambourin;&mdash;ces fêtes
+où les femmes et les filles, aujourd'hui laissées
+<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
+injustement et tristement à la maison, ont leur
+part,&mdash;et dont elles font l'ornement, le charme,
+la politesse... et même la police;&mdash;car vos bêtes
+de cafés, de cabarets, de chambrées, excluent
+les femmes de vos divertissements, les femmes
+dont la présence et la société vous civiliseraient
+et vous dégrossiraient;&mdash;tandis que vos réunions
+d'hommes, vos clubs, vos chambrées, vous
+font retomber en sauvagerie.</p>
+
+<p>C'est devant les femmes que les jeunes gens
+disputeraient les prix des jeux d'adresse et
+d'exercice,&mdash;et leur présence doublerait la valeur
+des prix.</p>
+
+<p class="p2">Il faudrait aussi que les curés fissent leur part
+dans cette régénération,&mdash;non pas comme on
+essaye de le faire aujourd'hui en exhumant de
+vieilles superstitions,&mdash;en s'occupant de dogmes
+obscurs et de miracles trop clairs,&mdash;qui écartent
+beaucoup de gens des cérémonies de l'Église.</p>
+
+<p>En se bornant à la morale,&mdash;dans laquelle il
+ne peut y avoir ni sectes, ni hérésies, en cessant
+de prêcher contre la danse,&mdash;qui, après tout,
+vaut mieux que le cabaret, le café, les chambrées
+et la politique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
+Il faudrait que, échappant à l'influence des
+avocats et autres commis voyageurs en politique,
+chaque ville, chaque village, n'eût à nommer, en
+fait d'élections, qu'un habitant de la ville ou du
+village, qui irait voter au chef-lieu.&mdash;Un délégué
+qu'on connaîtrait depuis sa naissance et
+qui connaîtrait le pays et les intérêts qu'il doit
+représenter et défendre.</p>
+
+<p>Mais qui s'occupe de cela?&mdash;Tout le monde
+est absorbé par la «question politique», c'est-à-dire
+les intrigues, les man&oelig;uvres, les menées,&mdash;pour
+se hisser au pouvoir et à l'argent, ou
+pour y pousser des associés et complices qui ont
+promis de partager.</p>
+
+<p class="p2">La république est la forme de gouvernement
+la plus équitable, la plus puissante, la plus noble
+de toutes. Elle peut admettre sans révolutions,
+sans sinistres, sans désastres, tous les progrès,
+toutes les modifications; elle peut même, grâce à
+son élasticité, satisfaire aux caprices des «Athéniens
+couronnés de violettes» &#945;&#952;&#951;&#957;&#945;&#953;&#959;&#953; &#953;&#959;&#963;&#964;&#949;&#966;&#945;&#947;&#959;&#953;&mdash;sans
+exposer le pays à des convulsions.</p>
+
+<p>De plus, il semble que ce soit aujourd'hui le
+seul gouvernement possible pour la France, cet
+<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
+ingouvernable pays,&mdash;et qu'on y descend par
+la force invincible des choses,&mdash;il semble que
+les obstacles ne peuvent que retarder, de temps
+en temps, le cours de ce fleuve, l'obliger à décrire
+quelques méandres, ou à briser ou surmonter
+ces obstacles en grondant et écumant.</p>
+
+<p>Seule la république ne renverse absolument
+les prétentions et les espérances de personne,
+elle ne fait que les ajourner, puisque la carrière
+reste sans cesse ouverte.</p>
+
+<p class="p2">Mes préférences raisonnées sont donc pour la
+république.</p>
+
+<p>Mais, il y a à la république un obstacle puissant,
+terrible, peut-être invincible,&mdash;qui l'a
+déjà fait échouer deux fois, et paraît s'occuper
+fort de la faire échouer une troisième,&mdash;c'est
+le parti soi-disant républicain.</p>
+
+<p>Et aucun des autres partis n'est en réalité
+aussi hostile, aussi mortel à l'idée républicaine
+que le parti soi-disant républicain.</p>
+
+<p>C'est qu'il n'y a que peu ou point de républicains,&mdash;c'est
+que presque tous ceux qui se disent
+républicains et qui sont du «parti républicain»,
+ont sur la république les idées les plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
+fausses, les plus absurdes, les plus injustes, les
+plus dangereuses, les plus saugrenues.</p>
+
+<p>D'abord, ils prétendent rester «parti» même
+sous la république;&mdash;la république, selon eux,
+<i>appartient</i> à quelques groupes d'<i>ayant faim</i> et
+d'<i>ayant soif</i>, rassemblés autour d'un certain nombre
+de bavards;&mdash;à peine au pouvoir ils se divisent
+entre eux les places, les fonctions, les traitements
+surtout, sans aucun souci des capacités,
+de l'intelligence, des études, du caractère;&mdash;c'est
+une horde victorieuse qui se partage, ou
+plutôt s'arrache le butin.</p>
+
+<p>Si bien qu'on peut dire de ce parti républicain&mdash;qui
+achève en ce moment de mettre à mort la
+troisième république, ce que je disais un jour
+d'une certaine ville: «Climat heureux, végétation
+luxuriante, ciel de saphir, un paradis où il
+n'y a, comme dans le paradis de la Genèse, que
+quelque chose de trop, les habitants.»</p>
+
+<p>Nous voyons encore aujourd'hui les «chefs de
+ce parti» refuser publiquement de couper la
+queue de voleurs, d'assassins, d'incendiaires,
+qui forment dans leur armée le corps sur lequel
+ils comptent le plus.</p>
+
+<p>Nous voyons ces chefs avides, ignorants, lâches,
+<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
+tout prêts à recommencer ou à laisser recommencer
+et la terreur de 1793, et la terreur de 1871.</p>
+
+<p>Si bien que nous sommes dans cette triste et
+presque inextricable situation:</p>
+
+<p>«La république est aujourd'hui la seule forme
+de gouvernement possible, et elle est impossible.»</p>
+
+<p class="blockquote">Il vaut mieux tirer à la rame<br />
+Que d'aller chercher la raison<br />
+Dans les replis d'une anagramme.<br />
+<span class="i12 smcap">Colletet.</span></p>
+
+<p>Un journal bonapartiste racontait dernièrement
+que la <i>Gazette de France</i>, dans son numéro
+du 14 décembre 1848, s'était amusée à faire
+une anagramme.</p>
+
+<p>Elle avait fait remarquer qu'avec les lettres
+qui composent les mots:</p>
+
+<p class="center"><i>Louis-Napoléon Bonaparte</i>,</p>
+
+<p>On pouvait écrire:</p>
+
+<p class="center"><i>Elu par la nation.</i></p>
+
+<p>«Tout est dans tout», avec les 24 lettres de
+l'alphabet on peut écrire l'Iliade et l'Odyssée et
+même le toast de M. Piccon, ce n'est pas la première
+<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
+fois que l'on s'amuse à de pareilles puérilités.</p>
+
+<p class="p2">La ligue trouva, dans <i>Henri de Valois</i>, vilain
+Hérodes.</p>
+
+<p>Comme anagramme, c'était mieux réussi que
+celle de la <i>Gazette de France</i>, parce que toutes
+les lettres d'une phrase étaient employées dans
+l'autre, tandis qu'après l'opération de la <i>Gazette</i>
+il en reste six ou sept qui n'ont rien de fatidique.</p>
+
+<p>Après le 18 brumaire, car ces prédictions ont
+malheureusement coutume d'être faites après les
+événements, on trouva dans les mots:</p>
+
+<p><i>Révolution française</i>,</p>
+
+<p><i>Un Corse la finira</i>,</p>
+
+<p>Et il ne restait que de quoi faire le mot <i>veto</i>,
+alors à la mode.</p>
+
+<p class="p2">Plus près de nous, sous le règne de Louis-Philippe,&mdash;un
+ami, un rédacteur de la <i>Gazette
+de France</i>, qui depuis se brouilla fort avec elle,
+M. Antoine Madrolle,&mdash;se livra à des exercices
+de ce genre très curieux;&mdash;il commença par
+écraser les Algériens d'une terrible anagramme,
+c'était son arme favorite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
+«<i>Algériens</i>, dit-il, ont pour anagramme heureux,
+<i>galériens</i>.»</p>
+
+<p>Puis il passe à Napoléon I<sup>er</sup>, il faut dire qu'alors
+Napoléon I<sup>er</sup> était détrôné depuis vingt-cinq ans,
+et mort depuis dix-neuf ans.</p>
+
+<p class="p2">M. Antoine Madrolle trouva l'histoire de Napoléon
+dans l'Apocalypse de saint Jean (ix.-11)
+où on lit: «l'Ange de l'abîme s'appelle</p>
+
+<p>Apolyon»</p>
+
+<p>Et dans Jérémie, v.-6,</p>
+
+<p>«Le lion des forêts (&#957;&#945;&#960;&#959;&#955;&#949;&#969;&#957;) les frappa.»</p>
+
+<p>De Apolyon, il est d'ailleurs facile de faire Napoléon,&mdash;en
+ajoutant &#957;&#949;&#959;&#957; <i>nouveau</i>, <i>neapolyon</i>,
+nouvel ange de l'abîme.</p>
+
+<p>Et ensuite il décomposait le nom en retranchant
+chaque fois une lettre.</p>
+
+<p class="left5 font90">Napoleôn &mdash; &#957;&#949;&#945;&#960;&#959;&#955;&#949;&#969;&#957; &mdash; nouvel ange de l'abîme<br />
+. apoleôn &mdash; &#945;&#960;&#959;&#955;&#949;&#969;&#957; &mdash; détruisant<br />
+. . poleôn &mdash; &#960;&#959;&#955;&#949;&#969;&#957; &mdash; des cités<br />
+. . . oleôn &mdash; &#959;&#955;&#949;&#969;&#957; &mdash; le lion<br />
+. . . . leôn &mdash; &#955;&#949;&#969;&#957; &mdash; des peuples<br />
+. . . . . eôn &mdash; &#949;&#969;&#957; &mdash; allant<br />
+. . . . . . ôn &mdash; &#969;&#957; &mdash; étant</p>
+
+<p>Puis en intervertissant un peu l'ordre des mots,
+on obtenait pour résultat:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
+«Napoléon, le nouvel ange de l'abîme étant le
+lion des peuples, allait détruisant les cités.»</p>
+
+<p class="p2">Ce n'est pas tout, M. Madrolle, passant du grec
+au latin et de l'anagramme à l'acrostiche, et prétendant
+que:</p>
+
+<p>«Il n'est pas d'enfantillages pour la Providence»,
+ajoutait qu'on aurait pu prévoir l'anéantissement
+de la famille entière des Bonaparte,&mdash;puisque
+chacune des lettres initiales de leurs noms
+forme le mot <i>nihil</i>, rien.</p>
+
+<p class="left5 font90">[N] apoléon<br />
+&nbsp;[I] osephus<br />
+[H] ieronimus (Jérôme)<br />
+&nbsp;[I] oachimus (Joachim Murat)<br />
+[L] udovicus et Lucianus.</p>
+
+<p>Après avoir livré ces belles choses à la publicité,
+M. Madrolle veut montrer qu'il ne frappe pas
+que sur les morts, il rappelle qu'il a houspillé
+sévèrement ses amis de la <i>Gazette de France</i>,
+de <i>la Quotidienne</i>, de <i>l'Ami de la Religion</i>, des
+<i>Débats</i>, etc.</p>
+
+<p>Je ne parle pas des journaux libéraux, ça allait
+de soi-même.</p>
+
+<p>«<i>Ce sont</i>, dit M. Madrolle en parlant des journaux
+<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
+légitimistes et religieux, <i>toutes choses dont
+j'aime, dont j'ai embrassé récemment encore les
+personnes,&mdash;mais l'attaque et même l'indignation,
+la haine selon la charité est la plus grande
+des charités</i>.»</p>
+
+<p class="p2">Il n'est pas sans intérêt de voir M. A. Madrolle
+accuser les légitimistes, les Dahirel de son...
+temps, de «provoquer le radicalisme et les révolutions».</p>
+
+<p>«A la tête des journaux, dit-il, qui provoquent
+le radicalisme et les révolutions, cette <i>Gazette</i>
+usurpée <i>de France</i>, laquelle transformant sa soutane
+en bonnets rouges, et faisant de la <i>réforme</i>
+en rabat, s'est toujours mise et lourdement aux
+genoux de tous les pouvoirs qu'elle a redoutés
+pour elle-même (voy. l'histoire des variations de
+la <i>Gazette</i> par M. Crétineau-Joly).</p>
+
+<p>»<i>L'Ami de la Religion</i>, assez discrédité, même
+dans le clergé, pour mériter l'épithète de <i>bedeau</i>
+de la littérature, dont il devrait être ecclésiastique,
+<i>L'ami de la Religion</i>, qui suffirait pour
+affadir la religion, comme la <i>Gazette</i> affadirait la
+France, etc.</p>
+
+<p>»<i>La Quotidienne</i>, manufacture de coteries
+<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
+dans les coteries, de commérages, de michauderies,&mdash;de
+colportage d'actions de 25,000 francs,
+aujourd'hui cotées à 5 francs,&mdash;et se prétendant,
+aujourd'hui qu'elle est <i>passée</i>, le <i>Journal de l'Avenir</i>.</p>
+
+<p>»Et le <i>Journal des Débats</i>... le <i>Julien</i>, le <i>Juif</i>,
+le <i>Judas</i>... etc.<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>»</p>
+
+<p>Saperlipopette... ça n'est pas de main-morte.</p>
+
+<p>M. Veuillot ne fera pas mieux le jour où il se
+brouillera avec ses amis d'aujourd'hui, ce que ne
+considéreront pas comme impossible ceux qui ont
+lu dans les <i>Guêpes</i> l'histoire de quelques-unes de
+ses «variations» à propos de la république et de
+la royauté.</p>
+
+<p class="p2">Lorsqu'il fut question de l'annexion de Nice et
+de la Savoie à la France, je m'y montrai très opposé
+dans divers écrits que je publiai alors.</p>
+
+<p>Je suis ennemi irréconciliable des conquêtes,
+des annexions, etc., et cela autant dans l'intérêt
+des conquérants que des conquis, des «annexants»
+que des annexés.</p>
+
+<p>Je crie alors aux conquérants et aux «annexants,»
+<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
+aux rois cueilleurs de palmes et moissonneurs
+de lauriers: «Mais, malheureux, vous
+en avez déjà trop de pays et de sujets pour la façon
+dont vous les gouvernez.</p>
+
+<p>»Vous faites entrer malgré elles dans votre
+famille des populations qui seront ennemies pendant
+cent ans, etc.»</p>
+
+<p>Je conseillai donc alors aux habitants de Nice
+de bien réfléchir, de comprendre qu'ils allaient
+renoncer à être Italiens au moment où l'Italie renaissait,&mdash;pour
+devenir Français au moment où
+la France voyait la liberté s'endormir pour un
+temps sous l'empire.</p>
+
+<p>Je leur disais: «On va vous consulter, je sais
+bien quelles influences on fera agir,&mdash;mais si
+vous mettez résolument dans les urnes un nombre
+de <span class="smcap">NON</span> considérable, on n'osera pas vous
+annexer.»</p>
+
+<p>J'ai encore un écrit signé de noms très honorables
+que m'adressa alors, pour me remercier,
+une commission italienne.</p>
+
+<p class="p2">L'annexion néanmoins fut prononcée à une immense
+majorité;&mdash;je pris alors la parole dans
+les journaux du pays, et je dis: «Vous l'avez
+<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
+voulu, la chose est faite;&mdash;comme cette situation
+ne pourrait plus changer sans honte ou sans
+désastres pour la France, vous trouverez tous les
+Français et moi-même, si contraire au principe
+des annexions, résolus à maintenir celle que
+vous venez d'accepter.»</p>
+
+<p class="p2">La ville de Nice, depuis son annexion, a sous
+certains rapports acquis de grands développements.&mdash;Quelques
+habitants constituent encore,
+il est vrai, un parti <i>séparatiste</i>,&mdash;ce parti comme
+beaucoup d'autres partis, compte un petit nombre
+d'esprits honnêtes, convaincus, élevés, mais aussi
+des gens qui aiment mieux être mécontents d'un
+gouvernement quelconque, que d'être mécontents
+d'eux-mêmes,&mdash;qui se plaisent à attribuer au
+gouvernement français, comme ils l'attribueraient
+demain au gouvernement italien, les résultats de
+leur paresse ou de leur incapacité.&mdash;Si ce parti
+italien a fait sans grand danger quelques tentatives
+de désordre,&mdash;ces tentatives sont dues aux
+suggestions d'un ou deux hommes qui, après avoir
+favorisé traîtreusement l'annexion, ont dû à cette
+opération une fortune rapide et scandaleuse, et
+feignent, pour se faire pardonner, par certains
+<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
+aveugles, moins la trahison que la fortune, une
+haine irréconciliable, mais prudente contre la
+France.</p>
+
+<p class="p2">Or, un de ces jours derniers, un des députés
+des Alpes-Maritimes,&mdash;<i>il signor Piccone</i>,&mdash;a
+mis en lumière un grand et triomphant argument
+contre les banquets politiques, la faconde des balcons
+d'auberges et l'éloquence entre deux vins.</p>
+
+<p>Il y a bien longtemps que je me suis élevé contre
+cette sotte idée de traiter des affaires et de la fortune
+d'une nation dans un lieu, et dans une situation
+où personne ne voudrait traiter de l'achat
+ou de la vente d'un porc ou d'un sac de blé,&mdash;idée
+que j'avais traduite ainsi: «La patrie est en
+danger, mangeons du veau.»</p>
+
+<p>Les Français ont été sévèrement punis pour «le
+crime du veau», comme dit la Genèse; c'est à un
+banquet imaginé par de grands citoyens qui n'ont
+pas osé y assister, qu'est due la révolution de 1848,
+et ensuite l'Empire, et ensuite la guerre contre la
+Prusse et la Commune.</p>
+
+<p>Toujours est-il que M. Piccone est un avocat
+déjà âgé, qui a voté pour l'annexion, ou l'a
+acceptée, puisqu'il a sollicité et obtenu l'honneur
+<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
+de représenter, dans une assemblée française,
+les Alpes-Maritimes, et a prêté serment à cette
+occasion.</p>
+
+<p>De plus, lors de son entrée à l'Assemblée de
+Tours, le 9 mars 1871, il a publiquement protesté
+de son dévouement à la France et affirmé que
+c'était lui faire une grande injustice que de le
+croire séparatiste, etc.</p>
+
+<p>Eh bien, cet honorable représentant,&mdash;un des
+jours de cette semaine, s'est trouvé à un banquet,
+où, malgré les instances de quelques amis, il a cru
+devoir prendre la parole; voici les choses que les
+auditeurs qui se sont cru le jouet d'un rêve, ont
+entendu sortir d'une bouche d'ordinaire prudente
+et qui a prononcé, en d'autres temps, des paroles
+complètement contraires:</p>
+
+<p>«En présence de ces chers compatriotes italiens,
+mon c&oelig;ur tressaille de joie, et je sens renaître
+en moi toutes mes aspirations et tous mes
+sentiments italiens.</p>
+
+<p>»J'ai la ferme confiance que, <i>dans un temps
+que je ne crois pas éloigné</i>, cette belle Nice, cette
+Iphigénie, cette héroïque sacrifiée, cette rançon
+de l'indépendance italienne, <i>reviendra à sa vraie
+patrie</i>. Pour cela, je serais prêt à sacrifier tous mes
+<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
+intérêts et ma famille, et vous savez si je l'aime!</p>
+
+<p>»Si, pour ce beau jour, je n'étais plus de ce
+monde pour saluer le retour de Nice à la mère-patrie,
+mes cendres électrisées, j'en suis certain,
+renaîtraient pour me permettre de prendre part
+à la fête commune!»</p>
+
+<p>On assure que, le lendemain, M. Piccone a été
+bien étonné lorsqu'il a vu son toast imprimé;&mdash;il
+a compris sans doute qu'après une pareille incartade,
+il ne pouvait guère s'empêcher de donner
+une démission que la Chambre devrait lui imposer.</p>
+
+<p>Et comme c'est, paraît-il, un homme pas méchant,
+inoffensif et assez aimé,&mdash;j'ai cru devoir
+prendre sa défense, en faisant savoir en France
+que le repas était assez avancé, qu'il faisait chaud,
+et que les vins du pays tels que le <i>Bellet</i> et le
+<i>Braquet de Bellet</i> sont extrêmement capiteux.</p>
+
+<p class="p2">L'affaire du député Piccon&mdash;«qui s'est noyé
+dans un verre de vin comme d'autres mauvais
+nageurs se noient dans un verre d'eau» n'a été,
+pour Bergondi, que la goutte qui a fait déborder
+le vase.</p>
+
+<p>Je me rappelle un exemple étrange d'un suicide
+déterminé ainsi et d'une façon plus extraordinaire,
+<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
+par un incident cette fois insignifiant.</p>
+
+<p>J'ai connu un peintre, élève d'Isabey&mdash;appelé
+Eugène de R*** ayant lui-même quelque talent,
+mais une paresse qui annulait ce talent; il avait
+éprouvé et supporté sans plier à peu près tous
+les malheurs imaginables;&mdash;il était pauvre,
+harcelé par des créanciers; une femme qu'il aimait
+et qui, par son travail,&mdash;elle donnait des
+leçons de piano,&mdash;avait apporté une sorte d'aisance
+momentanée dans la maison, avait pris un
+amant et avait mis E. de R. à la porte.</p>
+
+<p>Il n'avait pas bronché;&mdash;il fumait sa pipe avec
+la même sérénité, ne se plaignait jamais&mdash;et on
+n'avait pas vu diminuer une certaine gaieté calme
+et froide qu'il possédait.</p>
+
+<p>Un jour il va se promener à Saint-Germain&mdash;avec
+l'intention de rentrer dîner à Paris&mdash;il
+monte au pavillon de Henri IV sur une espèce de
+tour&mdash;se fait servir de la bière et allume sa
+pipe;&mdash;là il s'oublie, et tout à coup entend
+siffler une locomotive qui part en se couvrant
+d'un panache de fumée, c'est le train qui devait
+le ramener à Paris. «Ah! s'écria-t-il, c'est trop
+fort, c'est trop.....» il se jette la tête en bas du
+haut du pavillon et se brise le crâne sur le pavé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
+Il avait du malheur, du guignon, ce qu'il en
+pouvait porter, ce qu'il en <i>tenait</i>&mdash;cette goutte
+faisait déborder le vase.</p>
+
+<p class="p2">Romieux, du temps qu'il était journaliste, disait:
+«Les journaux quotidiens ont un défaut,
+c'est qu'il faut les faire tous les jours&mdash;la veille,
+comme le veau froid.»</p>
+
+<p>Voyez aussi les grands carrés de papier s'évertuer
+à remplir le vide que leur fait la prorogation;&mdash;comme
+les Sept sages du <i>Banquet</i> de
+Plutarque, ils se proposent mutuellement des
+énigmes, des charades, des <i>devinettes</i>;&mdash;quelques-uns
+vont jusqu'à s'intercaler à la littérature,
+et rendent compte d'ouvrages dont l'auteur ou
+le libraire ont déposé à leurs bureaux les «deux
+exemplaires» d'usage, depuis six mois.</p>
+
+<p class="p2">De là l'importance donnée à l'incident de
+Piccon.</p>
+
+<p>Un toast ridicule d'un vieil avocat léger qui
+avait bu.</p>
+
+<p>Les journaux sont tombés sur cette proie, selon
+une locution populaire, comme «misère sur
+pauvreté».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
+Piccon est célèbre, Piccon est illustre, Piccon
+est aujourd'hui connu du monde entier, et il serait
+renommé aux prochaines élections si on admettait
+le système de M. de Girardin, c'est-à-dire
+plus de département, plus de circonscription;&mdash;chaque
+électeur mettant sur son bulletin un seul
+nom,&mdash;et les six cents Français dont les noms
+auraient réuni le plus de suffrages envoyés à
+l'Assemblée.</p>
+
+<p>C'est un des rêves les plus saugrenus qu'ait
+jamais faits «le premier de nos publicistes»
+comme l'appellent certains journalistes, donneurs
+de sobriquets, qui dînent chez lui.</p>
+
+<p>Je ne traiterai pas sérieusement cette idée peu
+sensée, je n'y ferai que deux objections: la première,
+c'est qu'il y a pour les départements, pour
+les arrondissements des intérêts particuliers
+et locaux qui doivent être représentés et défendus&mdash;et
+dont ces notoriétés prises à même
+la France, et presque toutes à Paris, ne sauraient
+pas le premier mot.</p>
+
+<p>La seconde est qu'il n'y a pas six cents
+hommes qui soient connus par tout le monde
+en France, que les suffrages tomberaient sur un
+petit nombre de noms connus et surtout de noms
+<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
+à la mode,&mdash;les lions du moment,&mdash;par suite
+de quoi on enverrait à la Chambre six cents Parisiens,&mdash;si,
+par hasard, ce que je ne crois pas,
+on en trouvait six cents,&mdash;dont quatre cents
+romanciers, musiciens, peintres, sculpteurs, journalistes,
+acteurs, chanteurs, etc., et deux cents
+phénomènes, repris de justice, pas toujours pour
+la politique,&mdash;ou auteurs d'une extravagance
+commise dans la semaine des élections.</p>
+
+<p>Le jeune homme qui a avalé la fourchette serait
+sûr de son élection;&mdash;on renommerait l'avocat
+Piccon, et peut-être M. de Girardin qui,
+depuis son enthousiasme pour la guerre de Prusse
+qui lui a fait en plein Opéra se jeter hors de sa
+loge en criant: à Berlin! à Berlin!&mdash;ne pourrait
+trouver dans un seul arrondissement un
+nombre de naïfs suffisant et n'aurait pas trop
+d'écrémer toute la France de ses crédules.</p>
+
+<p class="p2">Un avis pour les marchandes de modes et les
+femmes à court d'inventions: ne serait-il pas opportun
+de rechercher ce que c'était que la coiffure
+<i>Hurlu-brelu</i> dont parle madame de Sévigné?
+Il est vrai qu'elle paraît peu séduite par cette
+nouveauté d'alors:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
+«Les coiffures <i>Hurlu-brelu</i>, dit-elle, m'ont fort
+divertie; il en est que l'on voudrait souffleter.
+La Choiseul ressemblait, comme dit Ninon, à un
+printemps d'hôtellerie, comme deux gouttes
+d'eau.»</p>
+
+<p>Ne serait-il pas également nécessaire de retrouver
+ce que c'était que cette «souris qui faisait
+si bien dans les cheveux noirs» de la belle-s&oelig;ur
+de madame de Grignon.</p>
+
+<p>Qu'est-ce aussi que «deux petits fers qu'on
+se mettait à la coiffure» et cette mode faisait
+des martyrs.</p>
+
+<p><i>Ces deux petits fers s'enfoncent dans les
+tempes, empêchent la circulation, font des abcès:
+les unes en meurent, les autres, plus heureuses,
+n'en ont que le visage allongé d'une aune,
+pâles comme des mortes... mais la jeunesse qui revient
+de loin se remet avec le temps.</i></p>
+
+<p>Rappelons aussi une madame de Montbrun
+<i>qui s'entourait et s'enveloppait de couronnes&mdash;qui
+trouvait madame de Grignon négligée de se
+montrer sans rouge et de laisser voir la couleur
+de la chair et des petites veines</i>.</p>
+
+<p><i>Elle croit qu'il est de la bienséance d'habiller
+son visage, et parce que vous montrez celui que
+<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
+Dieu vous a donné, vous lui paraissez toute
+négligée et déshabillée.</i></p>
+
+<p>Puisque je suis en train de citer, empruntons
+à Lady Morgan quelques lignes sur les modes
+qu'elle trouva à Paris en 1816.</p>
+
+
+<p>«J'ai souvent, dit-elle, assisté à la toilette de
+quelques-unes de mes amies de France, et je
+m'amusais beaucoup des questions que leur faisaient
+leurs femmes de chambre sur le sujet important
+de la toilette du jour. «Quelle coiffure
+madame a-t-elle choisie? Veut-elle être coiffée
+à la Ninon ou à la grecque? Madame est charmante
+à la Sévigné, et superbe à l'Agrippine.»
+L'humeur de la belle personne décide de la parure
+du jour, et lance dans le monde une fière
+républicaine avec une tête à la romaine, ou une
+royaliste outrée «frisée naturellement» à la Pompadour.
+«Je suis bien malade aujourd'hui,» disait
+l'aimable Joséphine, qui, malgré son sang,
+était bien Française: «donnez-moi un chapeau
+qui sente la petite santé.» On lui présenta un
+chapeau pour une santé délicate. «Mais fi donc!
+dit-elle: croyez-vous que je vais mourir?» On
+lui en apporta un autre qui annonçait plus de
+<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
+santé. «Allons, s'écria-t-elle d'un air languissant:
+vous me trouvez donc bien robuste?» Je tiens
+cette anecdote d'une personne de distinction qui
+était à son lever, qui admirait ses vertus, et qui
+riait de ses caprices.»</p>
+
+<p>J'emprunte à madame de Genlis ce détail, que
+c'est madame de Polignac, favorite de la Reine
+Marie-Antoinette, qui «imagina la mode de rabattre
+les cheveux de manière à cacher le front,
+la seule chose défectueuse de sa figure&mdash;ce qui
+rendit son visage tout à fait ravissant».</p>
+
+<p class="p2">J'emprunte, et à je ne sais plus qui, ces deux
+faits que je trouve dans ma mémoire:</p>
+
+<p>L'un, qu'il y avait autrefois en France, sous
+Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, des dentelles
+d'hiver et des dentelles d'été.</p>
+
+<p>«Comment, monsieur, dit une femme de la cour
+à un de ses amis, en regardant ses manchettes...
+de la <i>malines</i> au mois de mai!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je suis enrhumé.»</p>
+
+<p class="p2">On connaît une lettre de Louis XV au maréchal
+de Richelieu où le roi parlant de lui-même à la
+troisième personne, comme César dans ses commentaires,
+<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
+avec cette différence que César, parlant
+de lui-même, dit simplement «César»
+tandis que Louis XV se désigne par ces mots:
+«Sa Majesté». Dans cette lettre le Roi fait part
+au gentilhomme, qu'il appelait son ami, d'une
+décision importante qu'il a prise au sujet des
+parasols, question qui avait beaucoup agité la
+cour.</p>
+
+<p>«Sa majesté, dit-il, a décidé l'affaire des parasols;
+et la décision a été que les dames et
+les duchesses pourraient en avoir à la promenade.»</p>
+
+<p class="p2">Mon Dieu! chacun veut le salut du pays; mais
+le mal est que chacun veut le faire soi-même
+avec le titre et surtout le traitement y attaché.</p>
+
+<p class="p2">On a écrit de Rome que «le 9 avril 1874, Sa
+Sainteté Pie IX a reçu en audience publique lady
+Herbert».&mdash;Cette dame, dit la note reproduite
+par plusieurs journaux, après en avoir
+demandé la permission au Souverain Pontife, a
+«chaussé ses lunettes vertes» et lui a lu un
+discours,&mdash;après quoi «elle a offert au Saint-Père
+une somme de quatre-vingt-dix mille francs,
+<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
+produit d'une quête faite en Angleterre parmi
+les jeunes filles pauvres.»</p>
+
+<p>Le pape, disent les journaux qui ont publié ce
+fait, l'a remerciée cordialement «et lui a, à son
+tour, adressé un discours».</p>
+
+<p class="p2">Aucun journal ne reproduit ce discours, qu'un
+hasard heureux et la complaisance d'un ami ont
+mis sous mes yeux.</p>
+
+<p>Il m'est difficile de comprendre pourquoi les
+journaux, se disant exclusivement catholiques,
+qui donnent parfois une publicité fâcheuse à
+d'autres discours de Sa Sainteté, ont gardé le
+silence à l'égard de celui-ci. En effet, les fidèles
+ont souvent vu avec chagrin, dans les allocutions,
+dont le chef de l'Église n'est pas avare, un
+peu d'exagération quant à sa prétendue captivité,
+et un attachement aussi puéril que peu
+chrétien au pouvoir temporel, dont plusieurs de
+ses prédécesseurs au siège de Saint-Pierre ont
+si malheureusement abusé.</p>
+
+<p>Tandis que le discours que les mêmes journaux
+ont omis de reproduire respire d'un bout
+à l'autre et le sentiment évangélique le plus
+pur, et le mépris des richesses dont le Christ et
+<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
+ses apôtres et les premiers évêques ont donné
+de si salutaires exemples, et cette charité, cet
+amour des pauvres que l'Homme-Dieu a si éloquemment
+prêches à ses disciples.</p>
+
+<p>J'ai attendu une semaine, croyant chaque
+jour, mais en vain, voir ce discours imprimé&mdash;et
+aujourd'hui je prends le parti de le publier
+moi-même.</p>
+
+
+<p>«Ma chère fille, lady Herbert, a dit le Saint-Père&mdash;je
+vous remercie cordialement et je vous
+charge de remercier pour moi les jeunes filles
+pauvres d'Angleterre du présent que vous m'offrez
+de leur part.</p>
+
+<p>»A ce sujet, je vous adresserai quelques questions
+auxquelles je vous prie de répondre avec
+une entière franchise et une complète liberté.</p>
+
+<p>»Vous comprenez, ma chère fille, que mes regards
+se portent sans cesse sur la grande famille
+qui m'a été confiée, sur le monde chrétien, et
+que, autant qu'il est en moi, je me tiens au courant
+de ses intérêts, de ses besoins, de ses douleurs
+et de ses joies.</p>
+
+<p>»On m'a dit et j'ai lu d'étranges choses à propos
+du pays que vous habitez.&mdash;Ces renseignements
+<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
+sont peu conformes aux apparences, et je
+profite de l'occasion qui se présente pour savoir
+de vous s'ils sont tout à fait inexacts ou exagérés.</p>
+
+<p>»L'Angleterre passe dans le monde pour la
+plus riche des nations modernes;&mdash;c'est chez
+elle, ai-je lu, que le temps et le travail ont
+accumulé le plus de capitaux, créé le plus d'instruments
+de production et conséquemment de
+richesse et de puissance.&mdash;L'Angleterre couvre
+les mers de ses flottes, son pavillon recule son
+empire jusqu'aux limites du monde, toutes les
+parties du globe sont tributaires de sa marine
+et de ses manufactures;&mdash;elle a conquis, dans
+l'Inde seulement, cent vingt millions de sujets
+qui à la fois travaillent pour elle, et lui achètent,
+de gré ou de force, les produits de ce qu'on est
+convenu d'appeler «la mère patrie» même quand
+on pourrait l'accuser de se montrer quelquefois
+un peu marâtre;&mdash;elle exerce parfois avec une
+énergie extraordinaire une sorte d'épicerie à
+main armée comme elle l'a fait à l'égard des
+Chinois, «clients malgré eux», qu'elle oblige à
+lui acheter l'opium qui les rend idiots et qui les
+tue;&mdash;l'Angleterre semble avoir atteint le plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
+haut degré de richesse auquel une nation puisse
+parvenir.</p>
+
+<p>»Suis-je bien renseigné?»</p>
+
+<p>Ici l'honorable lady Herbert témoigna par un
+signe d'assentiment que cette opinion, si flatteuse
+pour sa nation, était fondée sur les faits
+et sur la vérité!</p>
+
+<p>Le Saint-Père continua:</p>
+
+<p>«Mais, est-il vrai également que ce brillant
+tableau a un triste envers? Est-il vrai que la
+plus riche des nations est en même temps celle
+qui compte le plus de pauvres, et celle chez laquelle
+la misère présente l'aspect le plus déplorable?»</p>
+
+<p>Lady Herbert ne répondit pas.</p>
+
+<p>«Je vais, continua Sa Sainteté, vous répéter
+ce que j'ai lu et ce qui m'a été dit à ce sujet:</p>
+
+<p>»On m'assure que cette nation si riche a la
+plus grande partie de sa population réduite à la
+misère, et qu'on ne connaît pas la misère quand
+on ne l'a pas vue en Angleterre.&mdash;J'ai lu dans
+une revue Britannique, la <i>Quarterly review</i>, que
+la généralité de la population chez vous est condamnée
+à une pauvreté sans remède et ne soutient
+sa misérable existence que par le secours
+<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
+d'une charité que détermine la crainte de son
+désespoir.</p>
+
+<p>»J'ai lu dans <i>Westminster review</i> que le
+paysan lui-même, moins malheureux cependant
+que l'ouvrier des manufactures, descend par degrés
+vers une situation que bientôt il ne pourra
+plus supporter.</p>
+
+<p>»J'ai lu que, à une date assez récente que j'ai
+oubliée, on comptait en Angleterre un misérable
+sur treize individus.&mdash;J'ai lu, dans un rapport
+d'un médecin anglais, que les habitations des
+ouvriers pauvres, à Londres même, sont inférieures
+aux plus sales étables.</p>
+
+<p>»J'ai lu aussi que la misère amène, non seulement
+les hommes, mais aussi les femmes de
+cette classe, à une hideuse ivrognerie&mdash;et que
+cette même misère jette un nombre effroyable
+de femmes, de filles et même d'enfants, dans la
+prostitution;&mdash;un magistrat anglais évaluait
+le nombre des prostituées, à Londres, à 50 000;&mdash;un
+autre, à 80 000&mdash;et M. Talbot, secrétaire
+d'une société de moralisation, dit «qu'il n'y a pas
+de pays, pas de cités où la prostitution soit pratiquée
+si ouvertement, si systématiquement et
+avec une telle étendue qu'en Angleterre et à
+<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
+Londres»; et il ajoute que «chaque année
+la maladie et le suicide enlèvent à Londres,
+8 000 prostituées».</p>
+
+<p>»Dites-moi, ma chère fille, continua le Saint-Père,
+si on m'a trompé ou si ces faits déplorables
+sont conformes à la vérité.»</p>
+
+<p>Lady Herbert&mdash;baissa la tête, rougit et reconnut
+que ces faits étaient vrais.</p>
+
+<p>«Alors, dit le Saint-Père d'une voix énergique,
+vous allez remporter cet argent.&mdash;Ne
+servît-il qu'à sauver chez vous quelques centaines
+de femmes de la misère et de la faim, de l'ivrognerie,
+de la prostitution, il sera employé plus
+utilement, plus chrétiennement qu'à être donné
+à un serviteur de Dieu&mdash;qui est très riche et
+qui d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux
+l'exemple du Christ qui a vécu pauvre toute sa
+vie&mdash;n'a jamais possédé qu'une seule robe,&mdash;n'avait
+pas une pierre pour reposer sa tête, et a
+dit à ses disciples, ainsi que le rapporte l'apôtre
+saint Luc:</p>
+
+<p class="blockquote"><i>Ne vous mettez point en peine de ce que vous
+mangerez ou boirez, ni comment vous serez vêtus.</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
+<i>Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumônes.</i></p>
+
+<p>»Donc, ma chère fille, lady Herbert, vous
+allez reporter cet argent chez vous et le distribuer
+avec discernement à vos pauvres compatriotes
+pour en retirer, du moins un certain
+nombre, et de la misère et des vices qu'elle engendre
+fatalement.</p>
+
+<p>»Sur quoi, au nom de Dieu, je vous donne
+ma bénédiction apostolique pour vous et pour
+celles qui vous ont envoyée.»</p>
+
+<p>Lady Herbert s'agenouilla devant le Pape,
+baisa sa mule et remporta les quatre-vingt-dix
+mille francs en Angleterre où ils vont avoir l'emploi
+que le Saint-Père a prescrit.</p>
+
+<p>Il me semble qu'un tel acte et un tel discours
+méritaient la publicité, au moins autant que les
+cancans politiques rapportés ou inventés quotidiennement
+par les journaux.</p>
+
+<p class="p2">Il paraît que M. Jules Favre et mon vieux bon
+et spirituel camarade Legouvé s'en vont distribuant
+le pain de leur parole,&mdash;en Belgique.</p>
+
+<p>E. Legouvé n'a pas hérité seulement de l'immortalité
+<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
+de son père, il a reçu aussi de lui le
+culte de la femme et il a accru ce gracieux héritage
+en joignant au culte quelques essais de culture.</p>
+
+<p>La femme, ses charmes, son éducation, son
+rôle, ses droits, ses devoirs, sont sans doute le
+sujet fécond de ses conférences.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Jules Favre, dont l'éloquence a passé de
+tout temps pour être plus aigre que suave,&mdash;paraît
+avoir changé de muse et marche sur les
+traces de Legouvé; mais, en qualité de membre
+du parti pseudo-républicain et d'ex-révolutionnaire,
+ce qu'il traite surtout, c'est la question
+«des droits»,&mdash;ce thème n'est pas sans danger
+quand on ne considère pas les droits comme
+l'envers des devoirs;&mdash;c'est un thème semblable,
+opiniâtrement développé dans les journaux, dans
+les clubs, aux balcons, qui a enivré et empoisonné
+une partie du peuple français,&mdash;abêtissant
+les uns, rendant les autres furieux, tous
+misérables.</p>
+
+<p class="p2">Je n'ai vu que dans la rue les femmes belges,
+lorsque, quittant la France en 1852, après le
+crime de Décembre, j'allai serrer la main de
+<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
+quelques amis réfugiés en Belgique, où je ne
+restai que peu de jours, pensant avec raison
+que, puisqu'il fallait quitter la France, il était
+sage de se diriger du côté du soleil.</p>
+
+<p class="p2">Je ne puis donc savoir quelle est la situation
+que font aux belles belges et les lois et les m&oelig;urs
+de leur pays.&mdash;Quant à la France, c'est une
+autre affaire, j'en sais quelque peu plus long.</p>
+
+<p class="p2">Les femmes, en France, ne possèdent aucune
+puissance, mais elles en exercent une immense;&mdash;les
+lois les traitent en mineures, en enfants,
+les m&oelig;urs les traitent en divinités;&mdash;du moins,
+pendant une partie de leur vie, pour celles qui ne
+sont que belles ou jolies, pendant toute leur vie
+pour celles qui ont de l'esprit et de la bonté, et
+savent rester femmes en cessant d'être jeunes
+femmes,&mdash;et continuer à dérouler le peloton de
+leur vie féminine, au lieu de rompre le fil en le
+tendant trop pour essayer d'étirer la partie déjà
+dévidée.</p>
+
+<p>Les femmes en France ne peuvent rien faire, il
+est vrai, mais elles font tout faire,&mdash;à moins
+qu'elles n'empêchent tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
+Il est des femmes qui réclament amèrement et
+aigrement les droits, parce qu'on ne les a pas
+mises à même de pratiquer les plus doux des
+devoirs, et qui demandent l'égalité;&mdash;je suis
+tenté de dire:&mdash;Et nous aussi nous la demandons
+aux femmes en faveur de leurs tyrans idolâtres.</p>
+
+<p class="p2">L'homme et la femme ne sont que les deux
+moitiés de l'être humain,&mdash;une jolie idée mythologique
+voulait que cet être humain n'eût été
+séparé qu'à la sortie du «jardin des délices», et
+qu'une taquinerie nouvelle eût mêlé toutes ces
+moitiés comme un jeu de cartes, ou comme la
+fée Grognon dans le beau conte de «Gracieuse et
+Percinet» mêle les plumes de tous les oiseaux
+que la «belle et infortunée» <i>Gracieuse</i> doit réunir
+par petits tas appartenant à chaque oiseau
+«entre deux soleils».</p>
+
+<p>Les moitiés séparées se sont mises à se rechercher
+à travers le monde, ce qui amène des
+erreurs, des quiproquos, des essais; mais quand
+le deux vraies moitiés se retrouvent et se réunissent,
+la vie redevient pour elles le «jardin des
+délices».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
+Et qui n'a pas un jour rencontré une femme
+qu'on voit pour la première fois, et que cependant
+on croit reconnaître, et à laquelle, au lieu
+des paroles banales d'une première conversation,
+on est tenté de dire: Enfin! te voilà, et je te retrouve.</p>
+
+<p>Il n'y a que sottise à faire des comparaisons
+entre l'homme et la femme, et des disputes de
+préséance et de supériorité.</p>
+
+<p class="p2">A condition que la femme soit bien femme, et
+que l'homme soit un vrai homme,&mdash;la femme,
+en tant que femme, est infiniment supérieure à
+l'homme, qui lui est supérieur, à son tour, dans
+ses fonctions d'homme.&mdash;Cette comparaison
+n'a dû avoir lieu qu'après que certains hommes
+se sont efféminés et ont aimé les bijoux, les dentelles,
+et se sont fait friser,&mdash;après que certaines
+femmes ont essayé de prendre des airs et des
+allures viriles, et d'afficher des idées et des sentiments
+masculins.</p>
+
+<p>La femme a, dans la vie, ses fonctions physiques
+et morales par lesquelles l'homme ne peut
+la suppléer, et sans lesquelles l'homme est un
+être incomplet;&mdash;l'homme a ses aptitudes et ses
+<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
+fonctions que la femme ne peut usurper sans devenir
+ridicule, odieuse, répugnante.</p>
+
+<p class="p2">L'égalité ne consiste pas à être et à faire tous
+la même chose; l'égalité consiste à s'acquitter
+également bien, également librement, chacun de
+ses fonctions particulières.</p>
+
+<p>L'homme doit être le ministre des relations
+extérieures, du commerce et de la guerre.</p>
+
+<p>A la femme appartiennent les ministères de
+l'intérieur et des finances.</p>
+
+<p class="p2">La femme égale de l'homme, c'est la femme du
+sauvage; lui, va à la chasse et à la pêche et rapporte
+du gibier et du poisson;&mdash;elle, fait cuire le
+gibier et le poisson pour les repas,&mdash;et coupe,
+taille et coud les vêtements avec les peaux de
+bêtes sauvages ou la laine des troupeaux.</p>
+
+<p>La femme égale de l'homme, c'est la femme
+du porteur d'eau,&mdash;lui est dans les brancards,
+elle accroche sur le côté une sangle avec laquelle
+elle tire une part moindre, mais une part,&mdash;sa part.</p>
+
+<p>Mais la femme dont le mari travaille, et qui,
+elle, ne dirige pas sa maison avec une sage économie,
+<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
+ne nourrit pas ses enfants,&mdash;passe une
+partie de son temps dans les rues et dans les endroits
+de réunions, la femme qui n'a pour occupation
+que de «s'habiller, babiller et se déshabiller»,
+cette femme-là n'est pas l'égale de son
+mari. C'est une femme «légalement entretenue».</p>
+
+<p class="p2">Mais je me laisse entraîner,&mdash;revenons à notre
+sujet:</p>
+
+<p class="p2">La France n'a-t-elle donc plus besoin d'enseignement,
+que nos notoriétés vont professer leurs
+doctrines à l'étranger?</p>
+
+<p>Tout va-t-il donc chez nous le mieux du
+monde, que nous ayons le loisir de nous occuper
+d'éclairer et de moraliser les autres, et ces pauvres
+Belges ont-ils tant besoin de nos leçons et
+de nos exemples?</p>
+
+<p>Hélas! il faut le reconnaître, les Belges sont
+plus sages que les Français, et la preuve c'est
+qu'ils sont plus heureux;&mdash;ils jouissent d'une
+liberté réglée par les lois de façon à ce que la liberté
+de chacun ait pour limite la liberté des
+autres; et ils obéissent aux lois, ce qui est le seul
+moyen de n'avoir jamais à obéir qu'aux lois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
+Donc, en fait de bonnes doctrines, de sages leçons,
+de principes salutaires, il ne me semble
+pas que nous ayons plus que le nécessaire et le
+besoin, et conséquemment ce n'est pas encore
+le moment de travailler en ce genre pour l'exportation.</p>
+
+<p class="p2">Aux temps racontés par Plutarque, où les rois
+envoyaient des énigmes à deviner aux philosophes,
+il en est une qui est restée célèbre.</p>
+
+<p>Amasis, roi d'Égypte, conseillé par Bias, répondit
+à un roi d'Éthiopie qui l'avait défié de
+boire la mer, en mettant pour enjeu plusieurs
+villes et leurs habitants: «Je boirai la mer, mais
+je ne boirai que la mer,&mdash;commencez donc par
+détourner les fleuves et les rivières qui s'y jettent.»</p>
+
+<p>Cette solution pourrait s'appliquer au suffrage
+universel;</p>
+
+<p>Oui, le suffrage de tous peut amener de bons
+choix et de bonnes élections, mais à condition
+de supprimer les influences étrangères, les cabarets,
+les cafés, les journaux, les clubs, les
+balcons, etc.</p>
+
+<p>Et vous ne pouvez guères plus supprimer tout
+<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
+cela, qu'empêcher les fleuves de descendre à la
+mer,&mdash;alors vous ne pouvez «boire la mer».</p>
+
+<p class="p2">Mais il faudrait lutter courageusement et opiniâtrément
+contre ces influences;&mdash;il faudrait
+résolument descendre dans l'arène,&mdash;aux carrés
+de papier il faudrait opposer des carrés de papiers;&mdash;aux
+images des images, aux orateurs
+des orateurs;&mdash;aux associations des associations;&mdash;aux conjurations
+des conjurations;&mdash;à
+des troupes disciplinées des troupes disciplinées.</p>
+
+<p>Il ne suffit pas de suspendre, de supprimer
+des journaux, de saisir des images, de défendre
+des réunions. Il faudrait écrire d'autres journaux,
+dessiner d'autres images, provoquer d'autres
+réunions.</p>
+
+<p>J'ai dit plus d'une fois, après avoir étudié toute
+ma vie ces questions, comment il serait facile aux
+soi-disant conservateurs de battre leurs adversaires
+sur le terrain de la presse,&mdash;mais où sont
+les conservateurs?</p>
+
+<p class="p2">Ah! si la société était franchement divisée en
+deux camps; l'un combattant pour la justice et
+<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
+pour les lois, comme l'autre combattant pour la
+violence et l'anarchie,&mdash;la lutte serait pour le
+moins égale,&mdash;mais elle ne l'est pas, parce que
+les ennemis de la Société l'attaquent avec ensemble,
+et se réservent de faire et probablement,
+de se disputer les parts après la victoire et sur
+les ruines,&mdash;tandis que les soi-disant conservateurs
+divisent leurs efforts; chacun veut protéger
+exclusivement sa part déjà faite; personne n'est
+aux remparts de la ville attaquée, chacun se contente
+de défendre tant bien que mal sa propre
+maison.</p>
+
+<p>Chacun des partis qui, se supposant réunis,
+s'intitulent conservateurs&mdash;est aussi éloigné,
+aussi ennemi pour le moins de ses associés que
+de ses adversaires.</p>
+
+<p>Chacun espère, au jour du naufrage, flotter
+sur son morceau de bois, sur sa bûche; on ne
+songe pas à faire de toutes ces bûches réunies
+un radeau, une arche qui sauverait tout le
+monde.</p>
+
+<p>Chacun a son drapeau sous lequel il prétend
+réunir les autres qui ont chacun la même prétention
+à son égard; on ne comprend pas qu'il ne
+s'agit pas de Henri V, de Bonaparte IV, de Louis-Philippe II,
+<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
+de Mac-Mahon I, et de Broglie 0,&mdash;qu'il
+s'agit de la société.</p>
+
+<p class="p2">La partie serait égale si chacun mettait son
+drapeau dans sa poche,&mdash;ou, si c'est un trop
+grand effort à demander, si on accrochait tous
+les drapeaux à la même hampe&mdash;et si, fût-ce
+sous la culotte d'Arlequin, on obéissait résolument
+à une seule et même tactique, à une seule
+et même discipline.</p>
+
+<p class="p2">Mais, telle que la bataille s'engage, la partie
+n'est pas égale&mdash;et le flot de l'anarchie et de la
+barbarie gronde et va monter,&mdash;il monte déjà.</p>
+
+<p>Je suis effrayé de voir que les soi-disant conservateurs
+reculent devant une réforme électorale
+radicale&mdash;et qu'ils s'avancent étourdiment
+à une bataille aussi imprudemment engagée&mdash;que
+la guerre contre la Prusse l'a été par l'Empire,
+sans alliances, sans troupes, sans vivres,
+sans munitions.</p>
+
+<p class="p2">Je l'ai dit, je l'ai répété sous toutes les formes,&mdash;ceux
+même, et le nombre n'en est pas méprisable,
+qui m'écrivent que j'ai raison,&mdash;ne font
+<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
+aucun effort sérieux pour mettre en pratique ce
+qu'ils approuvent&mdash;et ce qu'ils reconnaissent
+être une voie de salut.</p>
+
+<p class="p2">Je reviens donc aux prédications de M<sup>e</sup> Jules
+Favre,&mdash;le vieux diable,&mdash;qui depuis quelque
+temps parle beaucoup de Jéhovah et de la Bible&mdash;et
+aux conférences de Legouvé.</p>
+
+<p>Et je dis:</p>
+
+<p>Le suffrage dit universel tel qu'il se pratique
+aujourd'hui étant accepté,&mdash;il n'existe aucune
+raison pour que les femmes soient exclues du droit
+de voter,&mdash;du choix des représentants et du
+gouvernement de la France dépendent, pour les
+femmes aussi bien que pour les hommes, et leur
+liberté et leur fortune,&mdash;la fortune et la vie
+de leurs enfants.</p>
+
+<p>Pour qu'elles fussent privées justement du suffrage,
+il faudrait établir que la plus intelligente
+des femmes est encore moins intelligente que le
+plus stupide des hommes; tandis au contraire
+que la femme naît mieux douée que l'homme;&mdash;voyez
+une petite fille et un petit garçon du
+même âge,&mdash;voyez dans les classes sans culture,
+comme la femme est supérieure à l'homme,&mdash;voyez
+<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
+comme, dans presque tous les ménages
+d'ouvriers, ceux qui prospèrent sont ceux où
+la femme conduit l'embarcation et «tient la
+barre».</p>
+
+<p>L'homme, je le veux bien, je le crois même,
+est plus capable d'acquérir, d'apprendre, de se
+perfectionner,&mdash;même en faisant la part qu'ont
+dans cette infériorité relative des femmes, leur
+tempérament, leur éducation et nos m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Mais dans ce mode de suffrage, où c'est le
+nombre seul qui décide;&mdash;les votants des
+classes cultivées et plus ou moins éclairées ne
+comptent que pour la moindre part de beaucoup.
+Si on n'arrive pas à une réforme électorale sérieuse,</p>
+
+<p>Si on veut continuer à décider tout par le
+nombre,&mdash;de quel droit et pour quelle raison
+enlèvera-t-on le droit de suffrage à la moitié des
+membres de la nation?</p>
+
+<p>Je vote pour le vote des femmes.</p>
+
+<p class="p2">La France a été,&mdash;et est peut-être encore
+dans une grande perplexité;</p>
+
+<p>On ne savait plus ce qu'était devenu le comte
+de Chambord.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
+<span class="smcap">Le Roy</span>,</p>
+
+<p>Comme disent les journaux rouges, roses,
+tricolores, etc., se vengeant par l'<span class="smcap">Y</span> de l'<span class="smcap">U</span> que
+les journaux légitimistes ont autrefois obstinément
+ajouté ou restitué au nom de Bonaparte,
+qu'ils écrivaient B<i>u</i>onaparte,&mdash;terribles représailles.</p>
+
+<p>Le Roy avait disparu.</p>
+
+<p>Aucun Dahirel, aucun Brun, aucun Belcastel,
+aucun Proculus n'affirmait l'avoir vu monter au
+ciel comme Romulus.</p>
+
+<p>Qu'était-il devenu?</p>
+
+<p>On le cherchait comme une épingle,&mdash;on le
+cherchait jusque dans les tiroirs.</p>
+
+<p>Certains journaux du P. P. R. s'écrièrent un
+jour qu'ils l'avaient trouvé:</p>
+
+<p>Il est en France!</p>
+
+<p>Il est à Paris!</p>
+
+<p>Il est à Versailles!</p>
+
+<p>Un d'eux donna même son adresse exacte, le
+roi est chez M. de la Rochette, rue Saint-Louis,
+numéro 3.</p>
+
+<p>A quoi un journal henriquinquiste répondit:</p>
+
+<p>M. de la Rochette ne demeure pas rue Saint-Louis,
+mais rue Colbert.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
+Alors c'est qu'il est chez M. de Vaussay.</p>
+
+<p>Il n'est pas chez M. de Vaussay.</p>
+
+<p>Alors il est à Paris, quartier de François I<sup>er</sup>,
+tout près d'un couvent.</p>
+
+<p>Il est chez les pères rédemptoristes,&mdash;il est
+à Dampierre, chez la duchesse de Luynes,</p>
+
+<p>Il est à Vienne,</p>
+
+<p>Il est à Froshdorff,</p>
+
+<p>Il est à Nanterre,</p>
+
+<p>Il était hier matin au père Monsabré.</p>
+
+<p>Il était hier soir à la <i>Fille de Madame Angot</i>.</p>
+
+<p>On l'a vu aux courses,&mdash;il se cache dans l'égout
+collecteur,&mdash;non, dans un souterrain des
+Tuileries,&mdash;il est déguisé en turc,&mdash;non, en
+joueur d'orgue,&mdash;non, en dame de la halle,&mdash;vous
+vous trompez tous... il s'est blotti dans l'armure
+de François I<sup>er</sup>,&mdash;non, je l'ai reconnu
+sous l'habit d'un huissier de la Chambre des députés.</p>
+
+<p>Et, encore aujourd'hui, les uns disent: il n'est
+et n'a été nulle part des endroits désignés,&mdash;il
+n'a revêtu aucun des déguisements cités.</p>
+
+<p>Et les autres disent: il a habité, il a revêtu tour
+à tour et tous les endroits et tous les déguisements.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
+Je continuerai à traduire ce jeu plus innocent
+dans les résultats que dans ses intentions, par les
+phases du jeu des échecs.</p>
+
+<p>Le roi blanc à la troisième case du chevalier,</p>
+
+<p>Le roi à la quatrième case du fou de sa dame,</p>
+
+<p>Le roi roque,</p>
+
+<p>Le pion du fou du roi, un pas,</p>
+
+<p>Le fou du roi donne échec,</p>
+
+<p>Le fou prend le fou,</p>
+
+<p>Le fou du roi à la seconde case de son roi,</p>
+
+<p>Le roi à la case de son fou.</p>
+
+<p class="p2">Sérieusement il n'y aurait peut-être qu'un
+moyen de mettre d'accord le pays presque entier;</p>
+
+<p>Ce serait une <i>restauration de la légitimité</i>.</p>
+
+<p>La France à peu près entière se lèverait contre
+cette restauration.</p>
+
+<p>Il y a trois générations aujourd'hui existantes,
+dont la première déjà clairsemée sur le champ
+de bataille de la vie,&mdash;<i>rari nantes</i>&mdash;date des
+premières années de ce siècle: toutes trois ont
+été nourries et élevées dans l'horreur de la restauration
+et du gouvernement dit «légitime et
+de droit divin».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
+Cette haine invétérée est poussée si loin non
+seulement par un grand nombre de républicains
+modérés, mais aussi par les bourgeois libéraux,
+qui forment la majorité des esprits en France,
+que vous les verriez se replier sur le parti soi-disant
+républicain et s'allier aux «pétroleurs»,
+plutôt que de subir une nouvelle restauration.</p>
+
+<p>Et,&mdash;je ne voudrais fâcher personne, mais
+l'amour de la vérité et ma conscience m'obligent
+à dire que le projectile le plus employé contre
+une pareille surprise si elle pouvait avoir lieu,
+serait le «trognon» de pommes.</p>
+
+<p class="p2">Je reçois une fâcheuse nouvelle; un «ami»
+m'avait envoyé de Rome le discours de S. S.
+Pie IX à Lady Herbert, discours que je m'étais
+empressé de publier, le trouvant de tout point
+chrétien et évangélique. Eh bien! il paraît que
+cet «ami» n'est pas un ami&mdash;que, au contraire,
+il a abusé de ma crédulité,&mdash;que ce discours
+n'a pas été tenu, et que Pie IX a tranquillement
+encaissé les quatre-vingt-dix mille francs.</p>
+
+<p>Un journal italien qui se publie à Rome, l'<i>Italie</i>,
+avait,&mdash;d'après les <i>Guêpes</i>,&mdash;publié ce
+discours et avait, comme elles, rendu un juste
+<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
+hommage aux sentiments qui l'avaient inspiré.</p>
+
+<p>Mais voilà que la <i>Voce della Verità</i>, journal
+catholique, ou journal officiel ou officieux de la
+cour de Rome, gourmande l'<i>Italie</i> à ce sujet.</p>
+
+<p>Je lis en effet, dans ce dernier journal, les
+lignes que voici:</p>
+
+
+<p>«La <i>Voce della Verità</i> nous a bien diverti
+hier soir, en nous prouvant, par les faits, qu'elle
+est d'une ingénuité à nulle autre pareille.</p>
+
+<p>»Nous nous expliquons.</p>
+
+<p>»Dans notre numéro du 23 avril nous avons
+reproduit, d'après les <i>Guêpes</i> d'Alphonse Karr et
+en citant la source, un prétendu discours du
+pape à lady Herbert, qui lui avait apporté quatre-vingt-dix
+mille francs au nom des bonnes et des
+cuisinières anglaises. Ce morceau de prose était
+tout empreint de cette... ironie dont le..... solitaire
+de la <i>Maison-Close</i> a... le..... secret.</p>
+
+<p>»M. Alphonse Karr, vous vous le rappelez, faisait
+dire au pape qu'il ne pouvait pas accepter cette
+somme, parce qu'elle venait d'un pays où la misère
+est plus grande et plus affreuse que partout
+ailleurs, et Sa Sainteté terminait ainsi:</p>
+
+<p>«Vous allez remporter cet argent; ne servît-il
+<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
+qu'à sauver chez vous quelques centaines de
+femmes de la misère, de la faim, de l'ivrognerie,
+de la prostitution, il sera employé plus utilement,
+plus chrétiennement qu'à être donné à
+un serviteur de Dieu, qui est très riche, et
+qui, d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les
+yeux l'exemple du Christ qui a vécu pauvre
+toute sa vie,&mdash;n'a jamais possédé qu'une
+seule robe,&mdash;n'avait pas une pierre où reposer
+sa tête.»</p>
+
+<p>»Eh bien! hier soir, 1<sup>er</sup> mai, la <i>Voce della Verità</i>
+publiait un article de fond pour proclamer
+nettement que nous avions été mal informé, et
+que le pape, bien loin de refuser la somme offerte
+par lady Herbert, s'est empressé de l'accepter.»</p>
+
+<p>Pourquoi la <i>Voce della Verità</i> adresse-t-elle
+son démenti à l'<i>Italie</i>, au lieu de l'adresser aux
+<i>Guêpes</i>?</p>
+
+<p class="p2">Dix journaux italiens: <i>Il Secolo</i>, de Milan, <i>Il
+Pungolo</i>, <i>Il Corriere di Milano</i>, <i>Il Rinnovamento</i>,
+de Venise, <i>La Nazione</i>, de Florence, etc., etc.,
+enregistrent, avec des commentaires, le démenti
+de la <i>Voce della Verità</i>.&mdash;C'est un éclat de rire
+général.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
+Disons donc que nous avons été mal informés,
+l'<i>Italie</i> par les <i>Guêpes</i>, les <i>Guêpes</i> par un faux
+ami,&mdash;que le pape n'a pas tenu ce discours si
+évangélique, et qu'il a encaissé les quatre-vingt-dix
+mille francs, avec sérénité.</p>
+
+<p>Je retrouve dans mes vieux papiers quelques
+pages que j'ai écrites du temps du dernier empire,&mdash;je
+vais les reproduire ici.</p>
+
+<p>Ça répondra une fois de plus aux bons petits
+papiers rouges et aux bêtats qui m'ont appelé bonapartiste,
+parce que, ayant dit, quand l'empereur
+était à l'apogée de sa puissance, tout ce que
+j'ai pensé et tout ce que j'ai voulu dire,&mdash;je
+n'ai pas eu besoin de me mêler au concert d'injures,
+dont eux silencieux pendant son règne,
+ils l'ont accablé après sa chute.</p>
+
+<p>C'est à l'époque où l'impératrice faisait ce voyage
+singulier, resté inexpliqué,&mdash;et dont, avec toutes
+sortes de précautions, on blâmait les dépenses.</p>
+
+<p class="p2">On s'occupe beaucoup en ce moment du prochain
+voyage en Égypte et en Turquie de S. M.
+l'impératrice des Français, et on se récrie, à propos
+de la somme considérable qu'on prétend nécessaire
+pour cette excursion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
+Je me vois obligé de constater douloureusement
+que, lors des prochaines cantates, il faudra
+remplacer l'expression usitée «peuple français,
+peuple de braves,» par</p>
+
+<p class="quote">Peuple français, peuple de pingres,</p>
+
+<p>ou</p>
+
+<p class="quote">Peuple français, peuple de pleutres.</p>
+
+<p>Je ne suis pas fâché de donner des rimes difficiles
+aux faiseurs de cantates.</p>
+
+<p>Cherchez des rimes à pingres et à pleutres, ô
+faiseurs de cantates.</p>
+
+<p class="p2">Le voyage de S. M. l'Impératrice est, selon les
+uns, un voyage d'agrément; selon les autres,
+une dixième croisade ayant pour but de revendiquer
+et de reconquérir les «saints lieux».</p>
+
+<p>Si c'est un voyage d'agrément, qu'est-ce, ô
+bourgeois! qu'une pauvre somme de quelques
+millions pour l'Impératrice, comparée aux excursions
+ruineuses que font vos <i>moitiés</i>, à Nice, à
+Bade, à Trouville, etc.</p>
+
+<p>Vous connaissiez l'Empereur actuel quand
+vous l'avez élu président de la République. Vous
+n'avez pas acheté «chat en poche».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
+Vous saviez sa vie publique et sa petite vie. La
+presse, qui prenait alors d'assez grandes libertés,
+ne vous a rien caché. Vous le connaissiez encore
+mieux, après le 2 décembre, quand vous l'avez
+nommé Empereur.</p>
+
+<p>Vous saviez bien qu'entre ses qualités il ne fallait
+pas compter la simplicité d'Henri IV, qui se
+plaignait d'avoir des pourpoints troués au coude;
+ni celle de Frédéric II, chez lequel, à sa mort,
+on ne trouva que six chemises en assez mauvais
+état.</p>
+
+<p>Il n'y avait aucune chance qu'il choisît pour la
+faire impératrice, une de ces «bonnes femmes»,
+faites à l'exemple de la femme de Charlemagne,
+laquelle savait le compte de ses jambons, et se
+plaignait qu'on en eût «volé deux dans son cellier».</p>
+
+<p>Ils n'eussent été ni l'un ni l'autre l'empereur ni
+l'impératrice de l'époque où nous vivons. Et d'ailleurs,
+si vous aimiez la simplicité, vous eussiez
+gardé ce bon soliveau de Louis-Philippe, dont la
+femme ne sortait guère, et n'a jamais vu les
+petits journaux citer sa toilette. Pas plus, du
+reste, que celle de ses filles et belles-filles.</p>
+
+<p>Si vous avez renvoyé Louis-Philippe, et si vous
+<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
+l'avez remplacé par Louis-Napoléon, ce n'est
+pas, je le suppose, pour avoir plus de liberté.</p>
+
+<p>Vous saviez parfaitement ce que vous faisiez:
+l'Empereur actuel avait beaucoup écrit, beaucoup
+agi en public. Vous l'avez nommé par deux
+fois à une immense majorité, donc il vous plaisait
+tel qu'il est.</p>
+
+<p>On dit l'impératrice fort belle; je ne l'ai jamais
+vue, et ne puis donner mon opinion à ce
+sujet. De cette beauté vous avez, ô bourgeois! été
+fiers et heureux. Les journaux de modes et les
+petits journaux, qui ne le feraient pas s'ils ne
+pensaient pas vous être agréables, ne vous laissent
+ignorer aucune de ses toilettes. A chaque instant
+vous lisez, même dans les journaux politiques:
+L'Impératrice a présidé le conseil des ministres
+avec sagesse, cela va sans dire; mais aussi avec
+une robe de telle étoffe, de telle couleur, et on
+ajoute la description des «biais», des «volants»
+des «entre-deux», etc.</p>
+
+<p>Et vous voudriez que votre Impératrice, reine
+de la mode en France, allât humilier la France à
+l'étranger, en y montrant des vieux chapeaux et
+des robes à la mode d'avant-hier!</p>
+
+<p>Il ne faut pas avoir des impératrices, ou il faut
+<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
+s'en faire honneur. Tenez, lisez-moi un peu la
+petite anecdote que voici:</p>
+
+<p class="p2">Vers 1570, à Londres, dans une taverne voisine
+de ce qui était alors la Bourse, un négociant
+anglais, nommé Thomas Gresham, prenait silencieusement
+son pot d'<i>ale</i>, dans un coin.</p>
+
+<p>Son attention fut attirée par la conversation
+d'un juif allemand qui buvait et fumait à une
+autre table, avec quelques autres marchands,
+amis ou connaissances dont il prenait congé.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, vous partez, Samuel?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? Voilà trois mois que j'assiège
+la cour, et je dois prendre pour une victoire,
+pour un succès, pour un bonheur, d'avoir
+enfin obtenu un refus formel et définitif.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous remportez votre <i>perle</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes. La reine l'a gardée quatre jours,
+et je pense que ce n'est pas sans chagrin qu'elle
+m'a fait dire, en la rendant, qu'elle ne se décidait
+pas à faire une si grosse dépense.</p>
+
+<p>&mdash;Vous demandiez?...</p>
+
+<p>&mdash;Vingt mille livres sterling.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un denier.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! de l'argent, ça se trouve, les rois surtout,
+<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
+dans la poche de leurs sujets; mais une
+perle, unique par sa grosseur, par la perfection
+de sa forme, par sa couleur, par son éclat et
+sa limpidité, une perle dont la pareille n'existe
+pas dans le monde, ce n'est pas une occasion
+à laisser échapper pour une si grande princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aller l'offrir à la cour de France et
+à la cour d'Espagne, puisque cette pauvre reine
+n'a pas le moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Quand partez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, à la marée.</p>
+
+<p>Tom Gresham prit la parole, et dit au juif:</p>
+
+<p>&mdash;Voudriez-vous, monsieur, retarder votre
+départ d'un jour, et me faire l'honneur de dîner
+avec moi tantôt; je prends la liberté d'inviter également
+vos amis et toutes les personnes qui nous
+entendent. Le dîner aura lieu dans cette salle
+même où nous sommes, et j'espère qu'il vous
+satisfera. Nous aurons pour convives quelques
+amis lapidaires et joailliers devant lesquels vous
+nous montrerez cette fameuse perle.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers. Quant à la perle, je la porte
+toujours sur moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
+Tous les convives furent exacts. Le dîner était
+abondant et exquis.</p>
+
+<p>Quand on arriva aux toasts, Thomas Gresham
+demanda à voir la perle. Le juif la sortit de son
+escarcelle, et elle fit le tour de la table: les joailliers
+surtout la considérèrent avec religion, et
+déclarèrent que le prix de vingt mille livres sterling
+n'était pas exagéré.</p>
+
+<p>Thomas Gresham tira froidement d'un grand
+portefeuille la somme de vingt mille livres, la
+donna au juif, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant la perle est à moi. C'est bien la
+perle que vous avez dit ce matin être trop chère
+pour la pauvre reine d'Angleterre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! Messieurs, faites emplir vos
+verres et nous allons porter un toast.</p>
+
+<p>Sur un signe du marchand, on lui apporta un
+mortier de marbre, il y mit la perle, la broya,
+en versa la poussière dans son verre, puis se
+levant:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, tout le monde debout! Je bois
+à la santé de la reine Élisabeth (<i>virgin queen</i>),
+la vierge de la Grande-Bretagne!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
+Quel est le Français qui ferait cela aujourd'hui
+pour son impératrice? Et pourtant, on dit qu'Élisabeth
+était loin d'être belle.</p>
+
+<p class="p2">Ah! vous croyez qu'on a pour rien de belles
+reines et de belles impératrices!</p>
+
+<p>Tenez, Joséphine, qui n'était pas une beauté,
+mais avait été une des reines de la mode avec
+madame Tallien, eh bien! une publication assez
+récente (l'Empire aussi a eu ses Dangeau) établit
+qu'en brumaire an XIII, Napoléon, qui n'était
+encore que consul, dut payer à mademoiselle
+Martin huit cent soixante-quatre francs trente-trois
+centimes, pour neuf pots de <i>rouge</i> à quatre-vingt-seize
+francs le pot (je ne comprends pas les
+treize centimes).</p>
+
+<p>Il n'y avait pas moyen d'y tenir, il fut obligé de
+se faire empereur un mois après, et le pape le
+sacra le 2 décembre.</p>
+
+<p>Et on put voir alors qu'elle se privait de rouge,
+la pauvre! car, sur les mêmes livres, on trouva,
+pour 1807 et 1808, une nouvelle fourniture de
+rouge payée en 1809, alors qu'elle était impératrice
+et allait cesser de l'être. La note monte,
+pour mademoiselle Martin, à mille sept cent
+<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
+quarante-neuf francs, cinquante-huit centimes.</p>
+
+<p>Et pour mademoiselle <i>Chameton</i>, à six cents
+soixante-quinze francs, cinquante-cinq centimes.</p>
+
+<p class="p2">Mais qu'est-ce que tout cela, en comparaison
+des reines et des impératrices de l'antiquité?</p>
+
+<p>Tenez, en voici une très belle, qui voyageait
+aussi en Égypte.</p>
+
+<p>Eh bien! comparez la pompe qui l'entoure à
+la pompe moderne, mesquine et chicanée, qui va
+entourer l'Impératrice des Français voyageant
+dans les mêmes contrées. C'est à rougir de notre
+mesquinerie, sans avoir à payer des notes chez
+mademoiselle Martin et chez mademoiselle Chameton.</p>
+
+<p>Feuilletons un gros Plutarque in-folio, traduction
+d'Amyot, qui fait ma gloire; c'est une
+édition de 1583, dix ans avant la mort d'Amyot.</p>
+
+<p>Et parlons un peu de Cléopâtre.</p>
+
+<p>«La reine d'Egypte se mit sur le fleuve Cydnus
+dedans un bateau, dont la pouple étoit d'or, les
+voiles de pourpre, les rames d'argent, qu'on manioit
+au son et à la cadence d'une musique de
+flustes, hautbois, cythres, violes et autres instruments
+dont on jouait dedans. Et au reste, quant
+<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
+à sa personne, elle étoit couchée dessous un pavillon
+d'or tissu, vestue et accoustrée toute en
+la sorte qu'on peint ordinairement Vénus; et
+auprès d'elle, d'un costé et d'autre de jolis petits
+enfantelets, habillés ne plus ne moins que
+les peintres ont accoustumé de portraire les
+amours, avec des esventaux en leurs mains,
+dont ils l'esventoyent. Ses femmes et damoiselles
+semblablement les plus belles estoyent
+habillées en nymphes néréides qui sont les fées
+des eaux, et comme les Grâces, les unes appuyées
+sur le timon, les autres sur les chables et cordages
+du bateau, duquel il sortait de merveilleusement
+douces et souefves odeurs de perfums,
+qui remplissoient les rives toutes couvertes d'une
+foule innumérable.»</p>
+
+<p class="p2">A la bonne heure, ça vaut la peine d'être reine
+et d'être belle. Tandis qu'aujourd'hui, une impératrice
+ne peut pas s'habiller mieux, ne peut pas
+s'habiller autrement que la femme d'un banquier,
+d'un gros industriel,&mdash;disons mieux&mdash;que les
+beautés vénales, maîtresses du public: c'est à
+dégoûter d'être reine et impératrice.</p>
+
+<p>Croyez-vous que mesdemoiselles Marion et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
+Lermina, lectrices de Sa Majesté, seront habillées
+en néréides?</p>
+
+<p>Croyez-vous que mesdames de la Poëze et de
+Saulcy, ses dames d'honneur, seront en courtes
+tuniques de pourpre s'arrêtant au genou, appuyées
+sur les câbles et cordages?</p>
+
+<p>Pas le moins du monde: elles seront habillées
+comme tout le monde, les voiles du bâtiment seront
+en toile blanche, et, en fait de «souefves
+odeurs et perfums», il y aura la fumée de la vapeur.</p>
+
+<p>Pouah!</p>
+
+<p class="p2">C'est comme cela aujourd'hui, les peuples ont
+fait leurs maîtres comme ils ont fait leurs dieux,
+à leur image; un homme plus grand, plus gros,
+plus méchant, mais toujours un homme.</p>
+
+<p class="p2">Tenez, cette fête du centenaire de Napoléon I<sup>er</sup>
+dont on fait tant de bruit, eh bien! qu'est-ce que
+cela en comparaison des fêtes que donnaient les
+Césars romains?</p>
+
+<p>Les mêmes mâts de cocagne, les mêmes saucissons,
+les mêmes pièces de théâtre jouées
+entre quelques planches aux Champs-Élysées,
+<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
+par des acteurs de 99<sup>e</sup> ordre, les spectacles
+gratis, ceux qu'on donne tous les jours au public
+moyennant un ou deux francs par personne.</p>
+
+<p class="p2">Certes, Napoléon I<sup>er</sup> était un grand cueilleur
+de palmes et de lauriers, un grand guerrier.
+Il est vrai que dans le jeu qu'il jouait contre
+le sort, il joua double, triple, quintuple à la
+fin dans une martingale effrénée, et qu'il a
+perdu les dernières parties; de sorte que le total
+se solde pour la France en appoint de défaites,
+en dépopulation d'hommes et d'argent, en diminution
+de territoire.</p>
+
+<p>Mais enfin il a tué au moins autant d'hommes
+que ceux qui en ont tué le plus dans ce genre
+d'industrie si prisé, si admiré par les hommes.</p>
+
+<p>Je n'ai pas le compte de Napoléon I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Mais César se vantait d'avoir tué onze cent
+quatre-vingt douze mille hommes, dit Pline, et il
+ne parle pas des guerres civiles: <i>stragem civilium
+bellorum non prodendo</i>.</p>
+
+<p>Et Pompée a consacré lui-même dans le temple
+de Minerve un monument pour qu'on n'oublie
+pas qu'il a tué, mis en fuite ou forcé à se rendre:
+<i>fusis, occisis aut in deditionem acceptis</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
+douze cent quatre-vingt-trois mille hommes.</p>
+
+<p>Ajoutons, malgré les mensonges des bulletins&mdash;qui
+ne sont pas inventés d'hier,&mdash;qu'il faut
+compter un nombre sinon tout à fait égal, du
+moins correspondant, de leurs concitoyens, dont
+ils ne parlent pas.</p>
+
+<p>Si on pouvait prévoir de pareils grands
+hommes, ne serait-il pas sage, et d'une bonne
+police, de les étouffer le jour de leur naissance?</p>
+
+<p class="p2">Eh bien! quoique Napoléon vaille bien César
+et Pompée, que sera-ce que ces fêtes du centenaire?
+Tenez, à côté d'ici, à Nice, le maire-député
+Malausséna a adressé une proclamation au peuple
+Niçois, proclamation dans laquelle il annonce
+qu'on ne reculera devant aucuns frais pour donner
+à cette fête du grand homme tout l'éclat,
+toute la magnificence, etc.</p>
+
+<p>Et alors, ça finit par des «courses de vélocipèdes».</p>
+
+<p class="p2">Les courses de vélocipèdes manquaient aux
+Romains.</p>
+
+<p>Mais Pompée, quand il donnait une fête, faisait
+tuer 600 lions et 410 panthères dans le Cirque.
+<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
+Héliogabale représentait des batailles navales
+sur des canaux remplis de vin. Néron jetait
+au peuple des boules de loto avec des numéros
+qui correspondaient à des lots d'oiseaux, de mets
+rares, de mesures de blé, de riches vêtements,
+de l'or, de l'argent, des maisons, des esclaves,
+des îles, des terres, etc.</p>
+
+<p>Héliogabale, quand il donnait à dîner, faisait
+mêler des topazes aux lentilles, des perles au riz,
+des pois d'or aux pois verts, et, à la fin du dîner,
+il se retirait brusquement, parce que du plafond
+tombaient des violettes en telle quantité que les
+convives étaient étouffés dessous.</p>
+
+<p>Le même faisait répandre de la poudre d'or
+sur le chemin qu'il avait à parcourir pour aller à
+son cheval ou à sa voiture.</p>
+
+<p class="p2">Quand le gouvernement actuel a voulu embellir
+Paris, l'orner de rues larges et droites, bordées
+de palais et de casernes, que d'affaires! que
+de difficultés! que de jugements et expropriations!
+que d'arbitrages! que de délais! et, après
+la chose faite, que de critiques, que de réclamations!</p>
+
+<p>Tandis que, du temps des Romains, Néron
+<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
+trouve un jour que les vieux édifices sont laids,
+que les rues sont étroites et tortueuses. <i>Offensus
+deformitate veterum ædificiorum et angustiis
+flexurisque vicorum.</i></p>
+
+<p>Eh bien! il met tranquillement le feu à la ville
+<i>incendit</i> et on la reconstruit.</p>
+
+<p class="p2">En comparaison de ces grands Césars romains,
+c'est un bien humble métier aujourd'hui que le
+métier de roi et d'empereur, et on ne saurait témoigner
+assez de reconnaissance à ceux qui
+poussent encore le dévouement pour leur pays
+assez loin pour en accepter la corvée sans compensation.</p>
+
+<p class="p2">Autre point de vue. Octave trahit, tue, proscrit;
+il s'arrête quand il est fatigué. Eh bien! avec
+quelques bouts de terre confisqués, avec quelques
+dîners, quelque peu d'argent distribué à
+une douzaine d'écrivains et de poètes, il n'a
+plus tué, il n'a plus proscrit; c'est un dieu.</p>
+
+<p>Louis XIV a refait le même coup. De son temps,
+ça valait encore la peine, et si la postérité l'a
+remis à sa taille, c'est par la bêtise de quelques-uns
+de ses écrivains gagés, qui ont voulu diminuer
+<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
+ses petitesses au lieu de les cacher; de
+même que, de ce temps-ci, la publication des
+lettres de l'empereur Napoléon I<sup>er</sup>, publication
+faite par sa famille, a été, pour sa mémoire, un
+coup terrible.</p>
+
+<p class="p2">Mais aujourd'hui le métier n'en vaut plus rien,
+le gouvernement n'a avec lui, c'est-à-dire à lui,
+qu'une demi-douzaine d'écrivains de troisième
+ordre, et, derrière ceux-là, une troupe inconnue.</p>
+
+<p class="p2">Pour ce qui est des Virgile, des Ovide, des
+Horace, des Racine, des Molière, des Corneille
+de ce temps-ci il faut s'en passer.</p>
+
+<p class="p2">Revenons donc à ceci: pour montrer aux populations
+lointaines de l'Orient une impératrice
+française avec une magnificence digne de sa
+beauté et de la vanité de la France, quelques millions,
+c'est pour rien..., au prix où est le beurre,
+comme disait Rabelais.</p>
+
+<p class="p2">Voilà pour le cas où le voyage en Égypte et en
+Turquie serait un voyage d'agrément.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
+Mais si, comme beaucoup le croient, c'est un
+voyage ayant une portée et un but éminemment
+politiques et civilisateurs, vous êtes mille fois
+plus pingres que pleutres.</p>
+
+<p class="p2">Si ce voyage a pour but de revendiquer et de
+reconquérir les saints lieux, Jérusalem, le Saint-Sépulcre;
+si c'est la dixième croisade, au lieu de
+chicaner la dépense, supputez l'économie en vous
+rappelant un peu les autres.</p>
+
+<p>Surtout si cette croisade et cette revendication
+de Jérusalem ont pour résultat de résoudre la
+grande difficulté de Rome.</p>
+
+<p>Si l'on a pris en considération une idée que
+j'ai émise ici même.</p>
+
+<p>Si Jérusalem, rendue par le Sultan et le titre
+de roi de Jérusalem donné par le roi Victor-Emmanuel,
+qui le porte dans ses titres, on décide
+ensuite le pape à aller établir le siège de l'Église
+là où fut son berceau, à aller garder lui-même le
+Saint-Sépulcre, Rome redevient naturellement la
+capitale de l'Italie, sans secousse, sans révolution
+et la parole de la France est dégagée.</p>
+
+<p>En ce cas-là, chicanez donc sur vos mauvais
+millions.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
+Voyez ce que vous ont coûté les autres croisades.</p>
+
+<p>A la deuxième croisade, la femme de Louis VII,
+Éléonore d'Aquitaine, mène une vie tellement
+gaie, que le roi la répudie, qu'elle épouse Henry,
+duc de Normandie, qui devient roi d'Angleterre,
+lui porte en dot les plus belles provinces de
+France, et cause entre les deux nations plus de
+deux cents ans de terribles guerres.</p>
+
+<p>Il y avait alors quelque chose de bien commode
+pour les rois. Aujourd'hui, si un irrespectueux,
+un maladroit, un impie attaque la majesté royale,
+on ne peut que le mettre en jugement et le condamner
+à l'amende et à la prison, tandis qu'en
+ce temps-là, le pape vous l'excommuniait bel et
+bien.</p>
+
+<p>A la troisième croisade, Philippe Auguste lève
+<i>la saladine</i>, l'impôt du dixième des meubles et
+immeubles et des revenus de ses sujets.</p>
+
+<p>A la septième, Louis IX, qui fut assez s...aint
+pour faire deux fois la même s...ainteté, se laisse
+prendre et il faut donner 8 000 besans d'or pour
+sa rançon, à peu près huit millions comme on
+croit les dépenser aujourd'hui, mais on a de plus
+les frais de la guerre, et la perte des hommes
+<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
+tués par le cimeterre des Sarrasins et par la
+peste.</p>
+
+<p>Pour la neuvième croisade, celle contre les
+Albigeois, le crime odieux du pape Innocent III,
+qui donna la croix aux fanatiques, et de l'église
+catholique,&mdash;cette croisade des chrétiens contre
+les chrétiens, des Français contre les Français,
+pendant laquelle, rien que dans la ville de Béziers,
+en 1209, on massacre 60 000 hommes:
+je pense qu'elle a coûté assez cher.</p>
+
+<p class="p2">D'autres politiques veulent voir dans le voyage
+d'agrément de l'impératrice un voyage de distraction...
+politique.</p>
+
+<p>L'impératrice est Espagnole, et d'une piété
+qui ne peut que s'accroître à ce moment de la
+vie dont elle doit approcher, où la beauté ayant
+acquis tout son développement, tout son épanouissement,
+n'a plus aucune chance de croître encore:
+et les femmes aiment à s'occuper d'autre
+chose.</p>
+
+<p>Les prêtres, dit-on, l'attendent là, et, déjà,
+comptent sur son influence légitime pour faire
+prolonger l'occupation de Rome. Quelques essais,
+à ce sujet, assure-t-on, leur ont déjà réussi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
+D'autre part, l'occupation de Rome devient
+bien embarrassante, et on profiterait de ce que
+l'impératrice serait... sortie, pour prendre un
+parti auquel, présente, elle mettrait obstacle.</p>
+
+<p class="p2">Tout cela n'est peut-être pas vrai, peut-être
+même faudra-t-il retrancher quelques centimes
+des huit millions.</p>
+
+<p>Mon but, en traitant ce sujet, a été simplement
+de reprocher aux huit millions de Français qui
+ont élu Louis-Napoléon, leur pingrerie et leur
+pleutrerie; ils n'étaient pas forcés d'avoir un empereur,
+ils l'ont élu volontairement, ils ont voulu
+en avoir un. Leurs plaintes et leurs chicanes, aujourd'hui,
+sont du plus mauvais goût; ils n'ont
+même pas un franc à donner par tête, car nous
+qui n'avons pas voté avec eux, nous en donnerons
+notre part.</p>
+
+<p class="p2">Allons, j'ai pitié des faiseurs de cantates, et je
+vais leur dire les rimes que je sais à <i>pingres</i> et à
+<i>pleutres</i>.</p>
+
+<p><i>Malingres</i> et <i>Ingres</i> pour la première; <i>feutres</i>
+et <i>neutres</i> pour la seconde.</p>
+
+<p>Du reste, le sujet et le point de vue que je leur
+<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
+fournis les <i>sortiraient</i> un peu du vulgaire et du
+ressassé.&mdash;J'attends des remerciements.</p>
+
+
+<p>«M. de Lamartine a été contre les fortifications
+courageux et éloquent, M. Dufaure a été vrai et
+raisonnable, mais n'a pas tardé à s'en repentir,
+M. Garnier-Pagès<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> a été non seulement spirituel
+et sensé, mais il s'est intrépidement séparé de
+son parti, etc...........»</p>
+
+<p>Je disais encore:</p>
+
+<p>«Paris sans fortifications peut être pris, mais
+impossible à garder.»</p>
+
+<p>Puis j'ajoutais,&mdash;et là j'ai été glorieusement
+démenti par les Parisiens:</p>
+
+
+<p>«Paris fortifié au prix de la fortune publique,
+Paris attaqué ne tiendra pas une semaine;&mdash;que
+les fraises manquent pendant trois jours, et Paris
+ouvrira ses portes.»</p>
+
+<p>J'ai assez, pendant trente ans, dit la vérité, prédit
+ce qui devait arriver pour n'être pas embarrassé
+de dire: cette fois je me suis trompé.</p>
+
+<p>Plaidons cependant les circonstances atténuantes:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
+Si vous voulez ne prendre ma phrase que pour
+une hyperbole et lui accorder l'indulgence que
+l'on a pour les hyperboles, en se réservant de les
+réduire à une proportion légitime et raisonnable,&mdash;vous
+y verrez alors que ce qui devait faire succomber
+Paris ce n'était pas le défaut ou l'insuffisance
+des fortifications, c'était la famine;&mdash;les
+Prussiens ne sont pas entrés de vive force dans
+Paris;&mdash;Paris s'est rendu après avoir souffert de
+la faim et après avoir élevé l'habitude de manger
+des rats et l'habitude aussi de ne pas manger aux
+proportions de l'héroïsme et même d'une mode.</p>
+
+<p>Les fortifications eussent été doubles, triples,&mdash;elles
+n'eussent pas arrêté la famine.</p>
+
+<p>Pendant que je fais ma confession, je dois la
+faire entière.</p>
+
+
+<p>«Les propriétaires, disais-je, ne voudront pas
+exposer leurs maisons: aussitôt qu'une bombe
+descendra par la cheminée se mêler aux légumes
+du pot-au-feu,&mdash;ils capituleront.»</p>
+
+<p>«Ceux qui se battront à Paris sont ceux qui
+n'y possèdent rien.»</p>
+
+<p>Presque autant d'erreurs que de mots, la classe
+aisée et la classe riche, ont fourni pour une
+<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
+grande part les traits individuels de dévouement
+et même d'héroïsme qui, s'ils n'ont pas sauvé la
+France, ont sauvé l'honneur du nom et du caractère
+français,&mdash;tandis qu'une partie du
+peuple,&mdash;une faible partie je veux le croire,&mdash;enivrée,
+empoisonnée, abrutie par les orateurs
+de club et de balcon, se réservait pour la guerre
+civile, l'assassinat, le vol et l'incendie.</p>
+
+<p>Tout en reconnaissant que je me suis trompé
+sur les détails,&mdash;je persiste à me montrer contraire
+aux fortifications de Paris&mdash;et je répéterais
+encore aujourd'hui ce que je disais
+alors:</p>
+
+<p>«Paris non fortifié, c'est le roi des échecs,&mdash;quand
+il est mat la partie est perdue, on ne le
+prend pas.</p>
+
+<p>»Paris c'est une ville de rendez-vous pour le
+monde entier, c'est la capitale du plaisir, de
+l'esprit, etc.</p>
+
+<p>»C'est là que viennent se reposer les Rois
+exilés par les peuples, et les peuples destitués
+par les Rois;&mdash;c'est là que de toute part on
+vient étaler ses joies et cacher ses misères.</p>
+
+<p>»Paris c'est la grande <i>canongate</i> du monde
+entier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
+»L'ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis,
+il est au milieu de vous;&mdash;l'invasion! mais elle
+est faite;&mdash;votre ville! mais elle est prise par
+les brouillons, par les bavards, par les ambitieux
+de bas étage, par les avocats plus ou moins parvenus,
+par les fabricants de chandelles enrichis
+et mécontents.</p>
+
+<p>»Invasion plus cruelle mille fois que celle de
+l'étranger, car l'étranger respecterait Paris;&mdash;Paris
+où il vient s'amuser.&mdash;Paris son rêve, son
+Eldorado,&mdash;Paris qui appartient au monde et
+auquel le monde appartient.</p>
+
+<p>Et là,&mdash;je ne me trompais pas assez;&mdash;Paris
+pris, mat;&mdash;les Prussiens s'en sont retournés;&mdash;peut-être
+craignaient-ils plus les Parisiens
+dans leurs murs que derrière leurs murs.
+Toujours est-il qu'ils s'en sont retournés;&mdash;le
+roi-Paris était mat, la partie était perdue pour
+nous; nous avons payé l'enjeu énorme mis sur
+table par l'empire&mdash;et doublé, quand la partie
+était évidemment perdue, par M<sup>e</sup> Gambetta et
+consorts.</p>
+
+<p>Mais Paris a cependant subi réellement le sort
+d'une ville assiégée et prise par les Barbares,&mdash;mais
+ce ne sont pas les Prussiens qui ont tué les
+<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
+prêtres, les sénateurs et les généraux;&mdash;ce ne
+sont pas les Prussiens qui ont incendié les monuments
+de Paris.</p>
+
+<p>Ce sont les électeurs de M<sup>e</sup> Gambetta;&mdash;c'est
+cette queue de piliers d'estaminet, de souteneurs
+de filles, de gredins, de voleurs, d'assassins, dont
+M<sup>e</sup> Gambetta a osé dire en pleine Assemblée des
+représentants de la France qu'il ne voulait pas se
+séparer.</p>
+
+<p>En quoi il ne disait cependant pas la vérité,
+car il a eu soin de se séparer d'eux lorsqu'ils ont
+dû faire le coup de fusil; il s'est séparé d'eux
+lorsqu'ils lui criaient du fond des cachots:&mdash;O
+vous dont les paroles nous ont conduits où nous
+sommes, venez nous défendre, venez parler pour
+nous.</p>
+
+<p class="p2">Je redirais encore aujourd'hui ce que je disais
+en 1841.</p>
+
+<p>«Les grands peuples libres se sont défendus
+avec des murailles de poitrines et de bras&mdash;les
+peuples dégénérés, fatigués, déchus, se cachent
+derrière des montagnes de pierre.»</p>
+
+<p>Les murailles de poitrines et de bras&mdash;que le
+canon peut abattre, mais que le tambour relève.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
+Aujourd'hui, toute ville, toute capitale assiégée
+surtout, se rend dans un temps plus ou moins
+long, si elle ne reçoit pas de secours du dehors.&mdash;Et
+je dis: les capitales surtout, parce que
+l'agrandissement incessant qu'elles subissent, et
+l'agglomération de la population les condamnent
+rapidement à la famine.</p>
+
+<p>On a plus ou moins fortifié toutes les capitales,
+et à bien peu d'exceptions près, chaque fois qu'un
+peuple a laissé arriver l'ennemi jusque devant sa
+capitale, elle a été prise.</p>
+
+<p>Londres&mdash;dans une île cependant, sans parler
+de l'invasion de Jules César, a été prise par
+les Danois, en 1013, et par les Normands, en
+1066.</p>
+
+<p>Vienne a été prise par Rodolphe I<sup>er</sup>, en 1277;
+par Mathias Corvin, en 1485; sans Sobieski, les
+Turcs la prenaient en 1683; les Français l'ont
+prise en 1805 et en 1809.</p>
+
+<p>Moscou a été prise en 1367, en 1382, en 1408,
+en 1451 et en 1477 par les Tartares; en 1611 par
+les Polonais; en 1812, par les Français.</p>
+
+<p>Madrid, par les Maures, en 1109; par les
+Français en 1808.</p>
+
+<p>Turin, saccagée par Annibal et prise par les
+<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
+Français en 1640, en 1796, en 1798, en 1800.</p>
+
+<p>Berlin a été prise par les Autrichiens et les
+Russes, en 1760, et par les Français, en 1806.</p>
+
+<p>Lisbonne, par les Maures, au <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> siècle; reprise
+aux Maures par Alphonse, en 1145 et par
+les Français en 1807.</p>
+
+<p>Et Paris&mdash;Paris fut sauvé, dit-on, par une
+sainte Geneviève, lorsque Attila faisait mine de
+l'attaquer; mais il fut pris en 486 par Clovis; en
+1420, par les Anglais; en 1593, par Henri IV;
+puis en 1814, en 1815 et en 1871.</p>
+
+<p>Parlerons-nous des capitales anciennes;&mdash;de
+Rome, prise par les Gaulois;&mdash;de Carthage,
+détruite par Scipion, l'an de Rome 146, détruite
+de nouveau par les Vandales en 439 et par les
+Arabes en 693;&mdash;d'Athènes, prise par les Lacédémoniens
+et plus tard par Sylla.</p>
+
+<p>Oui, mais pour faire remarquer que</p>
+
+<p>Sparte, la ville sans murailles,</p>
+
+<p>Seule n'a jamais été prise tant qu'il y a eu des
+Spartiates,&mdash;et que ce ne fut qu'en 1460 que
+Mahomet II s'en empara et en 1463 que Sigismond-Malatesta
+la brûla de rage de ne pouvoir
+la prendre; mais alors, en 1460 et en 1463, il y
+avait plusieurs siècles qu'elle n'existait plus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
+La presse, depuis l'invention des <i>reporters</i> et
+l'émulation qui s'établit entre eux, met tout le
+monde dans une maison de verre, et de verre
+grossissant. Je crois qu'il n'est personne, je parle
+de ceux dont la vie est le plus simple, pure, honnête,
+qui aime à penser que ce qu'il fait dans les
+vingt-quatre heures, jour et nuit, sera imprimé
+et raconté et publié.</p>
+
+<p>Dernièrement, je voyais rapporter dans un
+journal un propos tenu à table par un des convives;&mdash;cette
+publicité avait changé la nature
+du propos, qui, jeté au milieu de cent autres
+dans un dîner, n'était qu'une fusée éteinte en
+parlant, mais imprimée devenait une insulte que
+son auteur n'avait pas voulu faire. Le convive réclama,&mdash;le
+<i>reporter</i> répliqua en établissant la
+véracité de son assertion, et en prenant à témoins
+et les autres convives et le maître de la
+maison. Il me semble que l'hospitalité souffre
+beaucoup de semblables procédés, que toute liberté
+est ainsi enlevée aux improvisations gaies
+d'un repas en commun,&mdash;que c'est un attentat
+contre les plaisirs de la société.</p>
+
+<p>Et ajoutons plus sérieusement:</p>
+
+<p>Un manque de loyauté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
+Chez les anciens, ce qui s'était dit à table ne
+devait pas être répété au dehors;&mdash;je ne sais
+plus si c'est Plutarque qui a dit:</p>
+
+<p>«Je hais le convive qui a trop de mémoire.»</p>
+
+<p>Dans beaucoup de salles à manger alors et depuis,
+une rose était sculptée ou peinte au milieu
+du plafond et au-dessus de la table.</p>
+
+<p>La rose était l'emblème du silence.&mdash;Harpocrate,
+le dieu muet, que les anciens plaçaient à
+la porte des temples et sur leurs cachets,&mdash;est
+presque toujours représenté avec une rose à la
+main.&mdash;Les poètes ont dit que cette rose lui
+avait été donnée par l'Amour, pour qu'il ne divulgât
+pas une aventure dont le hasard l'avait
+rendu témoin.</p>
+
+<p>Newton, explique une locution familière aux
+Allemands et aux Anglais «sous la rose», ou
+«ceci soit dit sous la rose».</p>
+
+<p>«Quand d'aimables et gais compagnons, se
+réunissent pour faire bonne chère, ils conviennent
+qu'aucun des joyeux propos tenus pendant
+le repas ne sera divulgué, et la phrase qu'ils
+emploient,&mdash;est que ces propos sont tenus
+«sous la rose»,&mdash;on a coutume, en effet, de
+suspendre une rose au-dessus de la table, afin
+<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
+de rappeler à la compagnie l'obligation du secret.»</p>
+
+<p>Peacham, dans son ouvrage intitulé: «La vérité
+de notre temps&mdash;the truth of our times»,
+rapporte qu'il a vu souvent (1638), en beaucoup
+d'endroits de l'Angleterre et des Pays-Bas, une
+rose peinte au milieu du plafond de la salle à
+manger.</p>
+
+<p class="p2">J'ai lu autrefois que M. de Clermont-Tonnerre,
+évêque de Noyon, refusa de faire, selon l'usage,
+l'éloge de son prédécesseur..... parce qu'il était
+roturier.</p>
+
+<p class="p2">On vient d'ériger sur une des places de Paris
+une statue équestre, destinée à consacrer la mémoire
+légendaire de la Pucelle d'Orléans.</p>
+
+<p>Je regrette qu'on n'ait pas pensé à une chose:
+Un jour que je visitais le château d'Eu, je vis sur
+une cheminée une petite statuette, ouvrage
+de la princesse Marie, fille du roi Louis-Philippe,
+qui était morte quelque temps auparavant.</p>
+
+<p>Cette statuette n'est pas celle que l'on connaît
+et qui a été reproduite à un si grand nombre
+<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
+d'exemplaires. Dans celle dont je parle, la Pucelle
+est à cheval; elle vient de frapper de sa
+hache un Anglais qui est étendu devant les pieds
+du cheval;&mdash;elle est à la fois glorieuse et saisie
+d'épouvante de son premier meurtre,&mdash;elle retient
+d'une main son cheval qui s'irrite,&mdash;elle
+ne veut pas qu'il marche sur l'ennemi vaincu,&mdash;son
+autre main laisse pendre sa hache teinte
+de sang pour la première fois. Son attitude, son
+visage expriment à la fois l'orgueil, l'horreur,
+l'étonnement.</p>
+
+<p>J'aurais voulu qu'on choisît cette statue pour
+le monument élevé à Jeanne d'Arc.</p>
+
+<p class="p2">L'État, marchand d'allumettes, n'a peut-être
+pas fait d'aussi bonnes affaires qu'on le lui avait
+promis,&mdash;parce que, avant de vendre, il faut
+beaucoup payer,&mdash;sans parler de la fraude
+qu'encourage, par de magnifiques primes, ce
+système absurde d'impôts variés,&mdash;et que les
+marchands, réputés honnêtes, ne se font que peu
+ou point de scrupules de pratiquer directement
+ou indirectement.</p>
+
+<p class="p2">La Banque de France a pensé que si la France
+<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
+pouvait, sans honte, se faire marchande d'allumettes,
+elle pouvait, elle, à plus forte raison et
+sans déroger, entreprendre une petite industrie
+à peu près de même valeur.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, elle vend de petits sacs
+de toile sur lesquels elle ne doit pas gagner
+moins de 75 à 100 pour 100,&mdash;la question serait
+d'en vendre assez, et ce serait une de ses
+plus fructueuses opérations.</p>
+
+<p class="p2">La Banque semble s'efforcer de retirer les petites
+coupures de ses billets;&mdash;on dit qu'elle est
+effrayée du nombre de billets faux de cinq et de
+vingt francs qui sont en circulation.</p>
+
+<p>Tous les journaux parlent d'une trouvaille
+faite par des enfants, de faux billets de vingt
+francs d'une imitation parfaite, pour une somme
+de cent mille francs selon les uns, de deux cent
+mille selon les autres.</p>
+
+<p>Pourquoi cette préférence des faussaires pour
+les petits billets, qui nécessitent un travail plus
+souvent répété pour les faire, et des risques
+plus multipliés pour les faire passer?</p>
+
+<p>J'en sais deux causes; il y en a peut-être
+d'autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
+La première est que l'on reçoit un billet de
+vingt francs et surtout un billet de cinq francs
+sans beaucoup l'examiner,&mdash;il n'en est pas de
+même des billets&mdash;de mille, de cinq cents, etc.</p>
+
+<p>La seconde cause est que ces billets sont horriblement
+mal fabriqués,&mdash;imprimés sur le
+premier papier venu, tantôt mince, tantôt épais
+et se déchirant facilement&mdash;l'imitation en est
+beaucoup plus facile.</p>
+
+<p>Il faut dire que, à part nos billets de mille et
+de cinq cents francs, qui sont bien fabriqués et
+présentent des difficultés presque insurmontables
+aux contrefacteurs, les billets de la Banque
+de France sont les plus laids et les plus faciles
+à contrefaire qu'il y ait en Europe.</p>
+
+<p>J'ai vu l'autre jour des billets russes;&mdash;au
+centre est un beau portrait de Catherine II;&mdash;la
+couleur des billets est celle du prisme, de l'arc-en-ciel
+ou d'une bulle de savon;&mdash;des nuances
+rouges, bleues, etc., fondues et ineffaçables,
+car j'ai demandé à voir un billet ancien pour le
+comparer au neuf qu'on me montrait; les couleurs
+de celui qui avait circulé pendant plusieurs
+années n'étaient que légèrement pâlies.&mdash;Les
+billets américains sont remarquables par la perfection
+<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
+de la gravure; les portraits de Francklin,
+de Washington, et d'autres présidents font plaisir
+à regarder comme des miniatures.</p>
+
+<p>De plus, les uns et les autres peuvent se chiffonner
+comme du linge, mais ne se déchirent pas
+comme les billets français et italiens.</p>
+
+<p>Pour pouvoir retirer ces billets sans une précipitation
+et un scandale qui les déprécieraient,
+on a fait frapper pour une grosse somme de
+pièces de cent sous, cette monnaie qui rappelle
+par son poids, la monnaie de fer des Spartiates.</p>
+
+<p>Or, je pense qu'il en est à Paris et dans les
+succursales comme à Nice; si on change à la
+Banque un billet de mille ou de cinq cents
+francs, il faut prendre la moitié de la somme en
+pièces de cent sous.</p>
+
+<p class="p2">Pour moi&mdash;c'est avec certain plaisir que j'ai
+reçu l'autre jour quelques-unes de ces bonnes
+grosses pièces qui avaient, dans ces derniers
+temps, presque disparu&mdash;et je n'ai pu m'empêcher
+de songer combien cette pièce de cent sous
+a perdu de sa valeur ou combien les choses qui
+s'achètent sont devenues plus chères.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
+Je me suis rappelé le temps où, avec une pièce
+de cent sous dans ma poche, j'invitais hardiment
+trois amis à dîner avec moi, rue Neuve-des-Petits-Champs
+ou cour des Fontaines;&mdash;quatre
+amis si le festin avait lieu chez Flicoteau, au
+quartier Latin;&mdash;cinq, si c'était à Saint-Ouen;&mdash;le
+repas se composant à Saint-Ouen d'un énorme
+pain et de cervelas et du vin rose et un peu pointu
+d'Argenteuil, à cinq sous le litre,&mdash;et ces
+repas sont des meilleurs dont je me souvienne.</p>
+
+<p>Et j'ai rapproché ce souvenir d'un autre souvenir
+récent&mdash;c'est que, à mon dernier voyage
+à Paris, me trouvant un matin sur le boulevard,
+j'entrai au café Anglais et demandai à déjeuner,
+j'étais préoccupé, je lisais et me contentais de
+répondre par un signe de tête affirmatif aux
+questions du garçon qui me servait.&mdash;Je m'arrêtai
+quand je n'eus plus faim et demandai la
+carte à payer&mdash;dix-huit francs&mdash;notez que je
+n'avais bu que de la bière.</p>
+
+<p>Je ne m'en suis pas consolé,&mdash;je ne m'en
+consolerai jamais; ce fut et c'est encore pour
+moi un chagrin, une humiliation, un remords.&mdash;Je
+me comparai en rougissant à Lucullus, à
+Trimalcion, à Vitellius, à Grimod de la Reynière,
+<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
+à tous les gourmands célèbres;&mdash;je pensai à
+combien de mes vieux amis d'autrefois j'aurai
+pu, il y a trente ans, donner à déjeuner avec dix-huit
+francs&mdash;et quel bon déjeuner&mdash;dans l'île
+de Saint-Ouen ou de Saint-Denis&mdash;dans la
+grande herbe fleurie et parfumée.</p>
+
+<p>Je me rappelai mes <i>bons dîners</i>&mdash;je n'appelle
+pas un «bon dîner» un dîner qu'on mange seul,
+et je sais combien la gaieté, la confiance et l'abandon
+sont pour beaucoup dans un dîner;&mdash;aucun
+n'avait coûté dix-huit francs;&mdash;j'étais si honteux,
+si bourrelé, que je fis v&oelig;u de ne refuser
+pendant vingt-quatre heures l'aumône à aucun
+mendiant,&mdash;et que je donnai quelques sous à
+des enfants pauvrement vêtus que je vis assis sur
+un escalier et qui ne me demandaient rien.</p>
+
+<p class="p2">L'argent déjà n'est qu'un signe représentatif;&mdash;sa
+valeur n'est qu'une convention;&mdash;en effet,
+on serait bien embarrassé à l'heure du dîner, si
+on ne trouvait que des pièces de cinq ou de vingt
+francs en échange des siennes;&mdash;mais, enfin, la
+convention est ancienne, et, d'ailleurs, le métal,
+l'or et l'argent sont agréables aux yeux,&mdash;le son
+de l'or est agréable à l'oreille (que cette assertion
+<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
+ne me fasse pas prendre pour un avare),&mdash;d'ailleurs,
+un avare sérieux n'oserait pas faire sonner
+son or&mdash;ça pourrait le trahir.</p>
+
+<p>Mais, les billets! quand on pense que contre un
+tas suffisant de ces carrés de papier&mdash;on peut
+avoir des forêts sombres, des prairies embaumées,
+des rivières murmurantes,&mdash;des bois
+de rosiers, des champs de jonquilles, d'anémones,
+etc.</p>
+
+<p>Je ne veux pas parler des femmes,&mdash;c'est si
+hideux de penser qu'une femme se vend&mdash;et,
+d'ailleurs, j'ai là-dessus des idées très arrêtées
+qu'il serait bien sain et bien moral que tout le
+monde partageât,&mdash;c'est qu'une femme qu'on
+paye ne vaut jamais que cinq francs,&mdash;pour
+ceux qui ont le malheur d'aimer et d'acheter l'amour
+tout fait et d'occasion.</p>
+
+<p class="p2">Donc,&mdash;le papier est un signe représentatif
+très médiocre, très laid et qui a beaucoup plus
+de chances de destruction que l'or et l'argent;&mdash;le
+feu et l'eau peuvent le détruire&mdash;et l'imitation
+en est beaucoup plus facile que celle des
+espèces monnayées.</p>
+
+<p>Eh bien, j'ai vu presque tout le monde embarrassé
+<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
+et un peu contrarié de la réapparition
+de la pièce de cinq francs; en effet, cinq cents
+francs de cette monnaie c'est un poids&mdash;et ça ne
+peut se porter que visiblement:&mdash;un homme
+qui vient de changer un billet de mille francs à la
+Banque et qui reçoit forcément cinq cents francs
+en pièces de cinq francs est obligé de rentrer chez
+lui pour se débarrasser du fardeau.</p>
+
+<p>Cette contrariété étrange qui a accueilli la
+résurrection de la pièce de cinq francs&mdash;s'explique
+en partie par une considération que je constatais
+tout à l'heure, l'augmentation du prix de
+tout.&mdash;Il y a trente ans, un homme aisé sortait
+plein de sécurité à l'égard des dépenses possibles
+avec quatre ou six pièces de cinq francs réparties
+entre les deux poches de son gilet; le même n'oserait
+sortir aujourd'hui sans avoir cent francs
+dans sa poche: avec cent francs on est chargé, à
+mon avis, comme un mulet.</p>
+
+<p class="p2">En vérité, je vous le dis, ou plutôt je vous le
+redis: Si, dans la loi électorale que vous élaborez,
+vous n'établissez pas la condition du domicile
+pour les candidats,&mdash;vous verrez de nouveau
+les Barodet élus à Paris, et les Ranc à
+<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
+Lyon;&mdash;vous verrez, à la honte et au danger du
+pays, M<sup>e</sup> Challemel, élu quatre fois,&mdash;M<sup>e</sup> Gambetta,
+trois ou quatre fois.&mdash;Il y a trois mois,
+j'aurais dit six fois et peut-être davantage, mais
+pour le moment il est fort descendu dans la
+popularité.</p>
+
+<p>Vous verrez élire par le peuple souverain, et
+Vermesh, et Cluseret, et Pascal Grousset, et les
+deux Gaillard.</p>
+
+<p>L'article de loi à faire à ce sujet est bien
+simple et impossible à contredire, je vous l'ai
+déjà donné:</p>
+
+<p class="p2">Attendu que, pour représenter un département,
+ou mieux un arrondissement et ses intérêts, il
+faut les connaître;</p>
+
+<p>Attendu que, pour choisir un représentant, il
+faut le connaître;</p>
+
+<p>Ne pourra être élu représentant d'un arrondissement
+qu'un habitant réel ayant au moins
+cinq années de domicile réel dans l'arrondissement.</p>
+
+<p class="p2">Avez-vous, étant enfant, joué au bouchon?</p>
+
+<p>Avez-vous joué à la boule?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
+Avez-vous seulement aux Champs-Élysées regardé
+jouer à la boule?</p>
+
+<p>Eh bien!</p>
+
+<p>Au bouchon, on place, sur un bouchon debout,
+la mise en sous de chacun des joueurs;
+puis, d'une distance convenue, chacun essaye à
+son tour, en lançant une pièce de deux sous ou
+de cinq francs, d'abattre le bouchon et de faire
+tomber, en les éparpillant plus ou moins, les
+pièces qui sont dessus;&mdash;mais, avant de «couper»
+c'est-à-dire de renverser le bouchon, le
+joueur a soin de jeter une autre pièce qu'il doit
+placer le plus près possible du bouchon,&mdash;parce
+que les sous tombés appartiennent à la
+pièce qui en sera le plus près.</p>
+
+<p>Aux boules il s'agit également, d'une distance
+fixée, de placer une de ses boules le plus près
+possible d'une boule plus petite qui sert de but.</p>
+
+<p>Mais, si une des deux boules est destinée à
+occuper cette place, l'autre est employée à «tirer»,
+c'est-à-dire à repousser, à enlever la boule
+trop bien placée de l'adversaire.</p>
+
+<p>Eh bien, un des malheurs de notre pays&mdash;c'est
+que tous les joueurs sont des <i>coupeurs</i> et
+des <i>tireurs</i>,&mdash;savent renverser le bouchon&mdash;savent
+<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
+écarter la boule de l'adversaire&mdash;mais
+ne savent ni placer la première pièce, ni la première
+boule.</p>
+
+<p>En d'autres termes&mdash;tous sapeurs, habiles à
+démolir, aucun architecte ni maçon.</p>
+
+<p class="p2">Ce n'est pas seulement par la politique que
+nous redescendons et manifestons une rechute
+en sauvagerie.</p>
+
+<p>Je voyais l'autre jour, dans un compartiment
+d'un wagon de première classe de chemin de fer,
+un jeune homme «bien mis», qui n'avait l'air
+ni plus bête ni plus grossier que beaucoup d'autres,
+s'étaler sur sa banquette et mettre ses pieds
+sur la banquette en face de lui,&mdash;sans songer
+que, à cette place salie par ses bottes, à la première
+station, un voyageur, une femme peut-être,
+pouvait venir s'asseoir.&mdash;Et ce n'est pas une
+exception, une excentricité; cette rusticité
+égoïste se montre à chaque instant.</p>
+
+<p>J'avoue que je m'accoutume difficilement à
+des actes pareils, et qu'il m'arrive parfois de désirer
+que ces grossièretés générales se particularisent
+assez à mon égard, pour que j'aie le
+droit de m'en fâcher sans trop étonner les gens
+<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
+qui le plus souvent sont naïvement grossiers,
+sans méchanceté, et par un égoïsme imbécile,&mdash;et
+aussi par la suite de la vie des cercles et des
+cafés où on vit entre hommes,&mdash;hors de la société
+des femmes, société qui seule peut achever
+l'éducation d'un homme;&mdash;quand je parle de
+la société des femmes, je ne parle pas des
+femmes qu'on paye, je parle de celles auxquelles
+il faut plaire.</p>
+
+<p class="p2">Chez les Romains, les femmes gardaient leur
+nom,&mdash;mais, si elles ne prenaient pas le nom
+de leur mari, elles ne prenaient pas non
+plus les titres de leurs fonctions et de leurs
+dignités.</p>
+
+<p>La femme d'un consul n'était pas madame la
+consule, la femme d'un sénateur ou d'un dictateur
+ou d'un tribun, madame la sénatrice, la
+dictatrice, la tribune.</p>
+
+<p class="p2">Je comprends que, dans la société moderne,
+avec l'invention de la noblesse héréditaire, une
+femme prenne le titre de son mari.&mdash;La noblesse,
+par une convention étrange, étant plus
+honorée à mesure qu'elle s'éloigne des actes qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
+l'ont méritée,&mdash;cette noblesse n'entraîne pas
+des fonctions qu'une femme ne puisse remplir
+aussi bien que l'homme;&mdash;mais la femme d'un
+général, d'un amiral, d'un ministre,&mdash;s'appelant
+madame la générale, l'amirale, on n'ose pas
+dire la ministresse,&mdash;cela n'a aucune raison
+d'être,&mdash;ces titres désignant des fonctions que
+les femmes ne partagent pas.</p>
+
+<p class="p2">A propos de la noblesse,&mdash;un descendant
+d'un héros du moyen âge est de beaucoup plus
+noble que celui de ses ancêtres qui a gagné la
+noblesse.</p>
+
+<p>Si on avait le sens commun on ne proscrirait
+pas la noblesse héréditaire,&mdash;c'est un grand
+encouragement et une belle récompense que
+de laisser à ses enfants un nom glorieux et
+honoré.</p>
+
+<p>Mais on ferait, en sens inverse, ce qu'on fait
+pour les hommes de couleur,&mdash;l'enfant d'un
+blanc et d'une négresse est mulâtre,&mdash;l'enfant
+du mulâtre est quarteron, l'enfant du quarteron
+est, je crois, métis,&mdash;puis la marque bleuâtre
+des ongles disparaît, et les descendants d'un nègre
+sont réputés blancs après un nombre suffisant
+<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
+de générations;&mdash;de même, le fils du duc serait
+marquis ou comte, le fils du comte, baron,&mdash;à
+la seconde génération ils seraient chevaliers,&mdash;à
+la troisième, ceux qui voudraient être nobles
+se mettraient en mesure de gagner à leur tour la
+noblesse pour eux et pour les deux générations
+qui leur succéderaient.</p>
+
+<p class="p2">On a souvent répété que Buffon avait un tel
+culte pour la nature, pour sa plume et pour lui-même,
+qu'il n'écrivait qu'en habit habillé avec
+des manchettes.</p>
+
+<p>J'ai entendu citer une femme qui respectait si
+fort l'amour, qu'elle n'écrivait jamais à son amant
+qu'après s'être baignée, parfumée et mise en
+grande toilette.</p>
+
+<p class="p2">Les besoins et les habitudes se sont graduellement
+si fort accrus et exaspérés, qu'un partage
+égal des choses destinées à les satisfaire semblerait
+aujourd'hui rendre tout le monde misérable;&mdash;de
+là cette situation sociale plus triste et plus
+terrible que, pour que quelques-uns aient assez à
+leur gré, il faut qu'un grand nombre aient insuffisamment,
+et un autre grand nombre n'aient rien
+<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
+du tout, de sorte que la vie n'est plus une loterie
+où il y a de petits et de gros lots,&mdash;mais un certain
+nombre de gros lots, et une très grande
+quantité de billets blancs et de billets d'attrape,
+comme se plaisait à en faire Héliogabale, selon
+l'historien Lampride,&mdash;certains billets donnant
+des maisons de campagne, ou dix livres d'or,&mdash;et
+certains autres dix laitues ou dix mouches.</p>
+
+<p>Si bien que dans les rêves de bouleversement
+de la société que font les déshérités, les paresseux
+et ceux qu'on appelle les «partageux», ils
+ne pensent plus à partager,&mdash;les morceaux leur
+sembleraient trop petits,&mdash;mais à dépouiller les
+autres plus favorisés, et à prendre à leur tour les
+gros lots.</p>
+
+<p class="p2">Sans aller si loin, il y a des professions et des
+intérêts qui ne peuvent «aller» et obtenir satisfaction
+qu'au détriment d'une partie de la société;
+il est telle profession dont ceux qui l'exercent
+considéreraient comme mauvaise année, une
+année de disette et de famine, l'année où les
+hommes négligeraient de s'entre-dévorer par des
+procès.</p>
+
+<p>Telle autre où on appellerait année funeste,
+<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
+celle où il n'y aurait ni épidémie, ni maladies et
+où tout le monde se porterait bien.</p>
+
+<p class="p2">C'est surtout à l'égard des pauvres qu'on
+risque d'être injuste, si on n'est que juste, et
+si on ne met pas, comme un appoint de poids
+et une <i>tare</i>, la charité dans le plateau de la balance.</p>
+
+<p class="p2">Un pauvre demande l'aumône à la porte d'une
+église,&mdash;une femme qui en sort, lui répond:
+«Dieu vous assiste.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit un passant, vous renvoyez ce
+pauvre à la Providence; vous ne comprenez donc
+pas que c'est la Providence qui vous l'envoie.»</p>
+
+<p class="p2">De tous temps les artisans de troubles et de
+séditions ont pris soit «la liberté de tous», soit
+le «bien public», pour prétexte et pour enseigne.</p>
+
+<p>Sans remonter aux Grecs et aux Romains,
+chez lesquels, comme le dit Salluste de Catilina
+et de ses complices:</p>
+
+<p>«Chacun ne songeait qu'à se rendre riche et
+puissant, sous ombre d'amour du bien public»;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
+Commines explique, dans ses Mémoires, que
+dans la guerre que les princes et les seigneurs
+firent à Louis XI pour «le bien public du
+royaume», le duc de Berry appelait le «bien
+public» qu'on lui donnât la Normandie en apanage,
+et le comte de Charolais entendait par ces
+mêmes mots de «bien public» qu'on lui livrât
+les villes sur la rivière de Somme,&mdash;Amiens,
+Abbeville, Péronne, etc.</p>
+
+<p class="p2">On s'étonne habituellement de voir les princes,
+et, à leur imitation, les gens en place, rechercher
+et aimer les hommes médiocres;&mdash;Louis XIV a
+vendu et livré le secret, en disant à un homme
+qui lui demandait justice et établissait des droits,&mdash;«Il
+n'y a pas de droits, sous mon règne, tout
+est faveur.»</p>
+
+<p>Les princes et les hommes en place veulent
+qu'on leur soit obligé et redevable de tout.&mdash;En
+élevant un homme considérable, ils ne feraient
+que rendre justice, tandis qu'en protégeant, en
+comblant un médiocre, ils accordent une grâce
+qui leur rend l'homme dépendant et servile,&mdash;ce
+qu'exprime très bien la locution assez populaire
+«se faire des créatures».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
+Cependant «la vraie science du gouvernement,
+c'est la science ou l'instinct du choix».</p>
+
+<p class="p2">La république comme l'entendent trop de gens
+en France ne consiste pas à vivre sous des lois
+justes et égales, mais à s'emparer à son tour des
+places, de l'argent, des honneurs et des abus
+qu'on ne combat pas pour les renverser, mais
+pour les conquérir.</p>
+
+<p>Je ne sais plus qui, vers 1790, exprimait nettement
+cette situation en disant: «Louis XVI
+était, il y a quelques mois, Roi et maître de
+vingt-quatre millions de sujets,&mdash;aujourd'hui
+il est le seul sujet de vingt-quatre millions de
+Rois».</p>
+
+<p>Alors comme aujourd'hui la difficulté était de
+savoir comment cette nation de potentats poserait
+les limites de ses vingt-quatre millions ou
+trente millions d'empires.</p>
+
+<p class="p2">Voici pour les journaux légitimistes le vrai
+moment de restaurer un mot raconté autrefois
+par une gazette allemande, vers 1810; qu'ils se
+hâtent, car les bonapartistes pourraient le prendre
+pour le fils de Napoléon III:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
+«Le comte de Provence, depuis Louis XVIII,
+étant en exil, fut invité à assister au couronnement
+d'une rosière dans une ville qui s'appelle
+comme... Blankenberg; il posa la couronne sur
+la tête de la jeune fille qui fit une belle révérence,
+et dit: «Monseigneur, Dieu vous le rende.»</p>
+
+
+<p>Être bien mise pour une femme, c'est s'habiller
+autant d'après sa situation de fortune que
+d'après sa taille, son teint, la couleur de ses
+cheveux et celle de ses yeux:&mdash;tout doit être
+harmonie.&mdash;Le goût et la distinction suppléent
+la richesse et souvent triomphent d'elle.</p>
+
+<p>Combien de publications à propos de la mode,
+dans les journaux ou ailleurs,&mdash;persuadent
+aux femmes qu'<i>il faut</i>&mdash;avoir tant de robes,
+tant de chapeaux,&mdash;et de telles robes, et de
+tels chapeaux;&mdash;c'est cher, mais <i>on ne peut pas
+faire autrement</i>,&mdash;c'est de toute nécessité,&mdash;c'est
+impossible,&mdash;mais ce n'est pas une raison,
+il le faut.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">. . . . . . . . . . . . . . . . . . .Je m'indigne à l'aspect<br /></div>
+<div class="line">De femmes, que le monde accueille avec respect;<br /></div>
+<div class="line">Telle a su se placer, par un bon mariage,<br /></div>
+<div class="line">Courtisane prudente, à l'abri du chômage;<br /></div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span></div>
+<div class="line">Ça s'appelle une «femme honnête», du mari,<br /></div>
+<div class="line">Des enfants, du foyer ne prenant nul souci;<br /></div>
+<div class="line">Et, ne s'informant pas si, pour parer l'idole,<br /></div>
+<div class="line">Le pauvre époux&mdash;travaille... emprunte... joue... ou vole.<br /></div>
+<div class="line i1">&mdash;Les <i>filles</i>... on les quitte alors que leur beauté<br /></div>
+<div class="line">Ou le caprice passe.&mdash;A perpétuité,<br /></div>
+<div class="line">La «femme honnête», infirme et laide devenue,<br /></div>
+<div class="line">A, le code à la main, droit d'être... entretenue;<br /></div>
+<div class="line"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b><br /></div>
+<div class="line">Le bonheur légitime... est si cher aujourd'hui,<br /></div>
+<div class="line">Qu'on n'ose plus aimer que la femme d'autrui;<br /></div>
+<div class="line">Et, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,<br /></div>
+<div class="line">Au banquet de l'amour il vit en parasite.</div>
+</div></div>
+
+
+<p class="p2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+On raconte du shah de Perse une remarque
+singulière. «&mdash;Qu'est-ce qui vous a le plus frappé
+dans votre voyage en France? lui demanda une
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre folie d'entretenir à grands frais
+des harems où nous nourrissons, habillons, etc.,
+sous la garde d'eunuques, de nombreuses femmes
+qui ne nous aiment pas et que nous n'aimons
+guère,&mdash;avec lesquelles nous n'éprouvons jamais
+ni une incertitude, ni une émotion, le désir
+étant très certainement suivi et quelquefois précédé
+de la possession,&mdash;tandis qu'en France,
+sans eunuques, sans sérail fermé, chaque Français
+a ses femmes, son harem éparpillé bien plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
+nombreux que les nôtres, dans les maisons de
+ses amis et connaissances; femmes gardées,
+nourries, habillées par lesdits amis et lesdites
+connaissances.</p>
+
+<p class="p2">Vivant comme je vis, comme j'ai presque toujours
+vécu, le plus souvent solitaire, à la campagne,
+dans les bois, sur les plages de la mer, en
+face des merveilles de la nature,&mdash;bien plus
+grandes encore pour ceux qui les étudient que
+pour ceux qui ne font que les contempler;&mdash;j'ai
+dû souvent penser au créateur souverain,&mdash;jamais,
+je ne me suis permis de lui donner un
+corps, ni une forme,&mdash;d'en faire un homme
+agrandi et grossi, de lui attribuer mes idées,
+mes passions, mes faiblesses.</p>
+
+<p>Me servant des sentiments et de la raison qu'il
+m'a donnés, et heureux de trouver d'accord et
+les sentiments et la raison,&mdash;j'ai supposé, j'ai
+cru qu'il est tout-puissant, souverainement juste,
+souverainement bon,&mdash;ces deux dernières qualités
+dérivant naturellement de la première.</p>
+
+<p>J'ai beaucoup médité sur cet Être suprême;&mdash;mais,
+quand j'ai vu que:</p>
+
+<p>De même que, quand on regarde le soleil, on
+<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
+voit d'abord rouge, puis noir, et on voit voltiger
+et danser devant les yeux, comme des myriades
+d'étincelles blanches; de même, quand on veut
+scruter certains arcanes, s'enfoncer dans certaines
+méditations, l'esprit aussi s'éblouit, voit
+des flammes et de l'ombre, puis sautillantes des
+folies, des sottises, des saugrenuités.</p>
+
+<p>J'ai accepté ces bornes à la vue de l'esprit,
+comme celles imposées à la vue des yeux;&mdash;je
+me suis soumis, et ne me suis plus permis de me
+livrer à ces méditations sans résultat possible,
+que de loin en loin.</p>
+
+<p class="p2">Dans les choses humaines, en effet, le contraire
+du faux est vrai;&mdash;mais, il est des questions
+sur lesquelles l'esprit ne peut concevoir ni
+l'un ni l'autre des deux contraires.</p>
+
+<p>Ainsi l'univers, je ne dis pas notre monde, je
+dis l'univers, a-t-il eu un commencement, aura-t-il
+une fin?</p>
+
+<p>Si on se dit oui, on se demande: et avant ce
+commencement, et après la fin?</p>
+
+<p>Si on se répond non,&mdash;cette pensée de toujours
+en avant et en arrière donne le vertige,&mdash;nous
+ne pouvons résoudre ni l'une ni l'autre des
+<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
+deux hypothèses contradictoires, dont une cependant
+est la vérité;&mdash;aussi, un jour qu'un
+homme que je connaissais assez peu, vint me
+voir et me demanda ce que je pensais de l'immortalité
+de l'âme,&mdash;je lui répondis: «Mon
+cher, je n'y pense qu'une fois par an, pour ne pas
+devenir fou ou imbécile,&mdash;j'y ai pensé hier,&mdash;revenez
+dans un an.»</p>
+
+<p class="p2">A personne, plus qu'à moi peut-être, les cieux
+n'ont «raconté la gloire de Dieu», personne n'a
+peut-être vu autant de levers et de couchers du
+soleil&mdash;à leur avantage;&mdash;j'ai étudié les brins
+d'herbe et les insectes, et je dois à cette étude
+des joies et des ivresses ineffables;&mdash;j'ai sans
+cesse questionné la nature,&mdash;et je puis dire
+comme je ne sais plus quel saint,&mdash;je crois cependant
+que c'est saint Bernard:&mdash;«Les chênes
+et les hêtres ont été mes maîtres.»&mdash;Je suis
+donc plutôt un homme religieux;&mdash;eh bien! on
+ne saurait se figurer combien les religions et les
+prêtres m'ont gêné, m'ont choqué.&mdash;Il y a longtemps
+que j'ai écrit pour la première fois, dans
+un livre d'études de botanique et d'entomologie,
+saisi d'admiration pour les prodiges que ces
+<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
+études me faisaient découvrir dans les plus petits
+des êtres,&mdash;<i>maximus in minimis Deus</i>.</p>
+
+<p>«En présence de tant de merveilles,&mdash;où
+sont les ânes qui demandent des miracles et les
+charlatans qui en font.»</p>
+
+<p>J'ai lu les miracles de toutes les religions,&mdash;je
+n'en ai jamais trouvé un qui me causât, à
+beaucoup près, autant d'étonnement et d'admiration,
+qu'une petite graine de réséda, renfermant
+des plantes, des fleurs, des parfums pour
+toujours,&mdash;qu'un &oelig;uf de mouche ichneumon,
+pondu dans le corps d'une chenille vivante, qui
+doit, morte, servir de nourriture au ver qui naîtra
+de l'&oelig;uf de la mouche, et cet &oelig;uf contenant
+pour toujours des générations infinies d'ichneumons.</p>
+
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes sérieuse, Madame!</p>
+
+<p>Je ne vous ai jamais vue rire,&mdash;même des
+mots et des choses qui faisaient éclater ou pouffer
+tout le monde autour de vous;&mdash;auriez-vous
+donc quelque grand chagrin au c&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais seulement les rides au coin des
+yeux se composent d'un certain nombre de sourires,&mdash;et
+je ne veux pas me chiffonner le visage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
+En France et surtout à Paris, il ne s'agit que
+de parler;&mdash;quand un homme a parlé, on ne
+s'informe pas de ce qu'il pense, de ce qu'il a fait,
+de ce qu'il fait;&mdash;il est jugé,&mdash;on ne se rappelle
+même pas s'il a dit le contraire à une autre
+époque,&mdash;on ne se rappelle rien après six mois.</p>
+
+<p>L'honnête homme n'est pas celui qui fait de
+belles ou de bonnes actions, c'est celui qui fait
+de belles phrases,&mdash;et encore on tient facilement
+pour belles les phrases ampoulées et retentissantes;
+un seul propos inconsidéré, une
+phrase mal venue, peut faire à celui qui les laisse
+échapper un tort que ne lui feraient pas cent
+sottises et même des crimes,&mdash;et que ne répareront
+pas et n'effaceront pas vingt ans d'intégrité
+et de services rendus,&mdash;heureusement
+qu'il y a la <i>prescription</i> de six mois.</p>
+
+<p class="p2">L'alliance du prince Jérôme Napoléon, avec
+un journal soi-disant républicain, fait un certain
+bruit;&mdash;sous l'Empire, le fils de Jérôme vivait
+dans un cercle d'opposants.&mdash;Il jouait déjà à la
+branche cadette, et son cousin ne s'y fiait pas
+plus que de raison.</p>
+
+<p>Je me rappelle que, lors de la guerre d'Italie,&mdash;Napoléon
+<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
+III lui donna et il accepta le commandement
+d'un corps d'armée qui se tint toujours
+hors de l'action,&mdash;on prêta alors cette
+réponse à l'empereur auquel on disait: «Vous
+auriez aussi bien fait de le laisser à Paris auprès
+de l'impératrice et de son fils,&mdash;au lieu de le
+laisser ici à «croquer le marmot».</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux, dit-il, qu'il croque le <i>marmot</i>
+ici, que de le croquer aux Tuileries.»</p>
+
+<p class="p2">Voici une histoire qu'on m'a contée;&mdash;est-elle
+vraie? je l'ignore,&mdash;cependant j'ai vu la
+femme.</p>
+
+<p>Mais.....</p>
+
+<p>On se rappelle ce charlatan qui disait: «J'ai
+guéri le roi du Maroc,&mdash;à preuve, voici sa peau.»</p>
+
+<p>Et cet autre, qui annonçait l'exhibition du fruit
+des amours d'une carpe et d'un lapin, disait aux
+spectateurs:</p>
+
+<p>«Voici le lapin dans cette cage&mdash;et la carpe
+dans ce baquet, le père et la mère;&mdash;quant à
+l'enfant, il est pour le moment au Jardin des
+Plantes, où M. de Lacépède, grand animalier de
+France, m'a prié de le faire conduire.»</p>
+
+<p>Voici l'histoire:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
+Lord ****,&mdash;après avoir triomphé de nombreux
+obstacles, obtint, il y a une douzaine d'années,
+la main de miss ****; de l'aveu de tous ceux qui
+les ont connus, c'était la plus ravissante jeune
+fille qu'on pût voir;&mdash;on me l'a montrée, et
+c'est encore une très belle personne; les charmes
+de son esprit égalaient ceux de sa figure; on ne
+parle pas de son caractère, mais la suite de l'histoire
+indique une grande fermeté et une rare
+résolution.&mdash;La passion de lord **** était causée
+plus par les obstacles encore que par les séductions
+de cette jeune beauté;&mdash;au bout de quelques
+mois, il fut désenchanté&mdash;et ne montra
+plus que de la froideur.</p>
+
+<p>Lady *** essaya&mdash;de la tendresse,&mdash;des
+larmes,&mdash;puis de la coquetterie,&mdash;tout fut
+inutile;&mdash;elle s'indigna,&mdash;à l'indignation succédèrent
+l'indifférence et le mépris.</p>
+
+<p>Un peu plus tard,&mdash;elle se vit très entourée,
+très courtisée;&mdash;une femme, dans sa situation,
+est un peu comme au pillage,&mdash;d'autant qu'on
+n'a pas à craindre le chapitre des exigences, des
+conditions, des réparations,&mdash;le mariage.</p>
+
+<p>Or, il arriva que lady ****, dédaignée, abandonnée
+par son mari, finit par n'être pas insensible
+<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
+à la cour assidue de M. ****; naturellement les
+amants ont un immense avantage sur les maris,&mdash;les
+maris fussent-ils tendres, fidèles, etc.</p>
+
+<p>L'amoureux&mdash;ne se montre que deux ou trois
+heures par jour tout au plus,&mdash;toujours sous
+les armes, toujours en représentation,&mdash;toujours
+en proie au désir de l'inconnu, n'ayant à
+s'occuper que de l'amour, à parler que de l'amour;&mdash;s'il
+est fatigué ou s'il s'ennuie, il lui
+est toujours loisible de faire des <i>sorties</i> magnifiques
+et intéressantes;&mdash;il voudrait passer sa
+vie à des genoux adorés, mais&mdash;la prudence,
+les convenances, le respect humain, il se sacrifie.</p>
+
+<p>Qu'il dépense pour cent francs par mois en
+bouquets, il a l'apparence d'un homme magnifique,&mdash;il
+serait heureux de donner des diamants,
+des perles, des étoiles, mais... que dirait-on?
+Et le mari, comme on l'envie lui qui a le
+droit de donner tout cela.</p>
+
+<p>Le mari, au contraire, se montre au moins
+douze heures par jour,&mdash;parfois fatigué, malade,
+préoccupé;&mdash;supposons-le amoureux de
+sa femme,&mdash;quelle différence,&mdash;il use de «ses
+droits», le vilain mot, la vilaine chose!&mdash;A des
+intervalles plus ou moins rapprochés ou éloignés,&mdash;supposons-le,&mdash;je
+<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
+le veux bien,&mdash;très délicat,
+demandant, sollicitant,&mdash;ça n'est jamais
+comme celui qui demande une grâce, un sacrifice,&mdash;une
+faute,&mdash;un crime.</p>
+
+<p>D'ailleurs,&mdash;l'amoureux, lui, demande toujours.</p>
+
+<p>Le mari ne peut pas ne penser qu'aux bouquets;&mdash;il
+faut qu'il gagne et donne de l'argent
+pour le loyer, pour les domestiques, pour la
+nourriture quotidienne,&mdash;pour le bois, pour
+les torchons, etc.&mdash;Quelquefois, il doit refuser,
+faire des observations, conseiller des économies,
+etc.; quelque sédentaire qu'il soit,&mdash;il
+sort quelquefois,&mdash;va voir des amis,&mdash;et il
+n'est pas forcé de sortir, lui!</p>
+
+<p>Quelle est donc la différence entre un amoureux
+et un mari comme lord **** qui n'a eu pour
+sa femme qu'une fantaisie éteinte,&mdash;qui est retourné
+à sa vie de garçon; qui va au cercle, aux
+courses, à la chasse,&mdash;dîne au cabaret, entretient
+quelque femme, etc.?</p>
+
+<p>Lady **** faisait cette comparaison et la faisait
+douloureusement d'abord,&mdash;haineusement ensuite,
+cependant elle avait des principes.&mdash;Le
+plus grand espoir qu'elle permît de concevoir à
+<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
+l'amoureux M. ***,&mdash;c'était de l'épouser, si le
+hasard ou la Providence lui rendait jamais sa
+liberté;&mdash;ce n'était pas comme cette fille d'honneur
+de la cour d'Angleterre dont parle madame
+de Sévigné: «le roi l'avait remarquée, elle
+s'était sentie quelque disposition à ne point le
+haïr, par suite de quoi elle arrivait grosse de
+sept mois».</p>
+
+<p>A l'époque où Lady **** ne considérait plus son
+mari que comme un obstacle à son bonheur,&mdash;lord
+*** se trouva précisément dans les mêmes
+dispositions à l'égard de sa femme;&mdash;il était
+saisi d'une fantaisie, d'un caprice violent pour
+une femme de théâtre; celle-ci surfaisait sa marchandise,&mdash;elle
+ne songeait pas à se faire épouser
+par un homme marié, mais elle laissait entendre
+qu'elle n'aurait rien... contre un enlèvement et
+une installation sérieuse à l'étranger.</p>
+
+<p>Tout amoureux qu'était lord ****, le <i>kant</i>, le
+respect de certaines convenances, lui rendaient
+impossible une telle équipée,&mdash;seulement il disait
+quelquefois en soupirant: «&mdash;Ah! si je devenais
+veuf!»</p>
+
+<p>Quant à la belle, elle ne voulait pas accepter
+une seconde place dans la vie de son adorateur,&mdash;il
+<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
+fallait qu'il brûlât ses vaisseaux.</p>
+
+<p>Un jour lord **** demanda à sa femme un entretien
+particulier,&mdash;et il lui dit:</p>
+
+<p>«Madame, le lien qui nous unit est devenu
+une chaîne;&mdash;nous en souffrons tous les deux.&mdash;Vous
+êtes une femme trop honnête, je suis un
+homme trop bien élevé pour rompre cette chaîne
+avec scandale.&mdash;Je ne sais aucun moyen que
+nous devenions tous deux en même temps veufs
+l'un de l'autre,&mdash;mais j'en trouve un pour qu'un
+de nous deux le devienne dans un temps assez
+court;&mdash;lequel des deux s'en ira, lequel des deux
+restera;&mdash;la Providence ou le hasard en décideront;
+celui qui survivra sera heureux, celui qui
+mourra cessera d'être infortuné. Ce que j'ai à
+vous proposer, c'est une sorte de duel décent;&mdash;j'ai
+en Irlande un château, une propriété entourée
+de marais,&mdash;ni mes ancêtres, ni moi, nous n'y
+sommes allés séjourner en été ni en automne:&mdash;il
+y règne des fièvres paludéennes qui font
+beaucoup de victimes parmi les gens du pays,
+mais qui ne pardonnent presque jamais aux
+étrangers;&mdash;que diriez-vous d'une petite retraite
+de trois mois dans ce château?&mdash;La saison est
+favorable, deux de mes fermiers viennent d'y
+<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
+mourir de fièvre <i>pernicieuse</i>;&mdash;pour le monde,&mdash;nous
+aurons l'air de deux époux&mdash;qui, sur un
+regain de tendresse,&mdash;vont grignoter dans
+la solitude&mdash;un nouveau quartier de lune de
+miel.</p>
+
+<p>Lady **** fut d'abord un peu étonnée, un peu
+effrayée même;&mdash;elle resta quelques instants
+sans répondre;&mdash;puis, envisageant rapidement
+le présent et l'avenir, elle dit d'une voix ferme:&mdash;Quand
+partons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt possible,&mdash;le temps de faire,
+chacun de notre côté, nos dispositions testamentaires,&mdash;et,
+pour vous, de préparer vos toilettes.</p>
+
+<p>Huit jours après, les deux époux étaient à leur
+château;&mdash;marécages, brumes épaisses le soir,&mdash;humidité
+invincible, c'était complet;&mdash;chacun
+d'eux, chaque matin, interrogeait avec
+anxiété le visage de son..... adversaire.</p>
+
+<p>Au bout d'un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Milady,&mdash;je vous fais mon sincère compliment,
+jamais vous n'avez été aussi fraîche.</p>
+
+<p>&mdash;Recevez le mien, mylord, si cependant c'en
+est un,&mdash;vous engraissez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je m'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde n'a pas le moyen d'en mourir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
+&mdash;Sérieusement, est-ce que vous mettez du
+rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vos joues sont des pêches veloutées... mais
+alors... ça ne va pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous ennuyez, pourquoi ne chassez-vous
+pas à cheval, avec vos voisins?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voulez que je vous rende des points,
+et que je fasse entrer, dans mon jeu, la chance
+de me rompre le cou;&mdash;ça n'est pas honnête,&mdash;cependant
+il y aurait un moyen;&mdash;nous donnerions
+des bals, et vous vous engageriez à ne pas
+manquer une contredanse, ni une valse, ça égalisera
+le jeu;&mdash;je risquerai de me casser les
+reins,&mdash;mais vous vous exposerez à la fluxion
+de poitrine,&mdash;ça vous va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>On donne des bals, on chasse,&mdash;pas le moindre
+accident à la chasse, pas le plus léger rhume
+après les bals.</p>
+
+<p>Il se passe un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Milady, vous rajeunissez, vous êtes plus
+blanche et plus rose que lorsque je vous ai épousée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mylord, vous prenez décidément du
+ventre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
+&mdash;C'est un coup manqué,&mdash;nous ne ferons
+rien ici.&mdash;Mais j'ai une autre proposition à
+vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Faites.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a le choléra en Allemagne.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai lu sur un journal.</p>
+
+<p>&mdash;Que diriez-vous d'un voyage à Vienne, ça
+s'expliquerait, pour le monde, par la curiosité
+bien naturelle à une femme de voir l'exposition&mdash;et
+par la complaisance sans bornes d'un époux
+amoureux.</p>
+
+<p>Une fois à Vienne, on chercherait les localités où
+les cas sont les plus nombreux, et on irait s'y
+installer.</p>
+
+<p>&mdash;Quand partons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Après-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai prête.</p>
+
+<p>Voilà ce qu'on m'a raconté,&mdash;en me montrant
+Lady **** qui revient d'Allemagne en grand deuil,&mdash;et
+j'ai tout lieu de croire mon narrateur bien
+informé, car j'ai vu par hasard une de ses cartes,
+et il s'appelle M. ***, et il est parti le même
+jour que Milady.</p>
+
+<p class="p2">Sous le règne de Louis-Philippe, j'ai connu
+<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
+un vieux député,&mdash;qui... ressemblait à beaucoup
+d'autres:&mdash;il était député de l'opposition, mais
+d'une opposition bénigne, modérée, conciliante;&mdash;il
+ne parlait jamais,&mdash;votait avec le centre
+gauche,&mdash;faisait les commissions de ses administrés
+et de leurs femmes,&mdash;apostillait leurs
+demandes pour les bureaux de tabacs et les bureaux
+de poste,&mdash;procurait à ceux qui venaient
+à Paris des billets pour la Chambre des députés,
+les musées, aux jours réservés, les Gobelins, etc.
+Il était, pour ainsi dire, député à vie;&mdash;ses commettants
+voulaient un député de l'opposition,
+mais qui se maintînt pourtant avec les ministres
+dans des relations assez bienveillantes pour pouvoir,
+à l'occasion, obtenir d'eux pour son département
+une justice,&mdash;une faveur, peut-être
+même une petite injustice;&mdash;il avait sa petite
+part de menues chatteries pour ses représentés,&mdash;mais
+j'avais eu une ou deux occasions de remarquer
+que, lorsqu'il s'agissait de lui-même ou
+de ses proches, il obtenait des faveurs dépassant
+de beaucoup le crédit que je lui supposais.</p>
+
+<p class="p2">Un jour que je le trouvai écrivant à un ministre
+pour solliciter je ne sais quelle position importante
+<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
+pour son gendre,&mdash;je ne lui cachai
+pas le peu de chances qu'il me semblait avoir de
+réussir.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que c'est difficile, me dit-il, mais
+je fais jouer mon grand moyen.</p>
+
+<p>Je voulus connaître ce grand moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi personnellement, me dit-il, m'a fait
+espérer que je serais un jour pair de France;&mdash;plusieurs
+ministres ont fait également miroiter ce
+leurre à mes yeux,&mdash;lorsqu'il s'agit d'un vote
+important et où la majorité est incertaine; c'est
+l'avantage d'appartenir à un des deux centres;&mdash;sans
+évolution scandaleuse, on peut se rapprocher
+de la frontière de droite ou de la frontière
+de gauche, on est réputé «flottant» et,
+comme tel, appoint disponible.</p>
+
+<p>Eh bien! lorsque je tiens beaucoup à obtenir
+une faveur... je la demande... mais... je demande
+en même temps la pairie;&mdash;quant à la pairie,
+on est parfaitement décidé à ne me la jamais conférer,&mdash;mais
+on ne veut pas me mécontenter et
+s'exposer à perdre une voix qui, à un jour donné,
+peut avoir sa valeur.</p>
+
+<p>On a depuis longtemps épuisé pour moi toutes
+les formules connues, pour rendre un refus le
+<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
+moins choquant possible,&mdash;les regrets sincères,&mdash;les
+promesses pour une autre occasion, etc.,&mdash;il
+faudrait aujourd'hui recommencer le cercle.</p>
+
+<p>Eh bien! quand je <i>veux</i> me faire donner quelque
+chose,&mdash;je demande en même temps la
+pairie,&mdash;je rappelle, avec les dates, la promesse
+de Sa Majesté, les espérances données par
+tel ou tel ministre.&mdash;Eh bien! ça n'a jamais
+manqué: on regrette vivement que les circonstances
+ne permettent pas, etc., mais on saisit
+avec empressement, en attendant une occasion
+meilleure, de m'être agréable, en m'accordant...
+l'autre chose.&mdash;C'est ainsi que ça va se passer
+pour mon gendre, et je considère sa nomination
+comme aussi certaine que si je l'avais dans ma
+poche.</p>
+
+<p>C'est ainsi que je me suis fait donner d'emblée,&mdash;en
+passant par-dessus tous les droits,&mdash;un
+bureau de tabac pour une ancienne gouvernante
+dont il m'importait de me débarrasser et
+qui ne voulait me quitter, me lâcher, qu'à ce
+prix-là;&mdash;j'ai demandé un bureau de tabac pour
+elle, et la pairie pour moi;&mdash;huit jours après
+elle avait son bureau de tabac et ma rançon se
+trouvait payée.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
+Je n'aime pas beaucoup la justice qui se fait
+après un bouleversement ou une révolution.&mdash;Les
+vaincus désarmés sont jugés par leurs vainqueurs
+qui quelquefois viennent d'avoir peur,
+ce qui rend naturellement l'homme assez méchant&mdash;et
+encore, après la bataille, l'opinion
+publique fait deux lots:&mdash;tout ce qui s'est fait
+de cruautés, de crimes, par les deux partis est
+le lot des vaincus; tout le peu qui s'est fait de
+traits de courage, de fermeté, de générosité,
+forme le lot des vainqueurs.</p>
+
+<p>Ainsi, ceux qui, au coup d'État de Décembre,&mdash;ont
+pris les armes pour défendre des lois si
+audacieusement violées par le prince-président
+de la République,&mdash;ont été appelés «insurgés»
+par cet insurgé&mdash;et ont été emprisonnés, exilés
+et tués comme insurgés.</p>
+
+<p class="p2">Mais comme dans ces justices qui suivent la
+défaite des uns et la victoire des autres, il faudrait
+que la moitié du pays emprisonnât, exilât,
+tuât l'autre moitié,&mdash;comme, après tout, les
+luttes de la politique se passent à peine entre
+cent mille personnes y prenant une part active;&mdash;le
+reste,&mdash;troupeau ignorant, se mettant à la
+<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
+suite du vainqueur,&mdash;on prend le parti de ne
+punir qu'une petite quantité des vaincus&mdash;qu'ils
+aient commis ou non d'autres crimes que
+d'être vaincus.</p>
+
+<p class="p2">Autrefois&mdash;dans le cas d'insurrection militaire&mdash;on
+décimait les révoltés,&mdash;on les faisait
+ranger au hasard sur une ligne, puis on comptait,
+et, chaque fois qu'on arrivait à dix, on faisait
+sortir ce dixième des rangs, et on le passait par
+les armes.</p>
+
+<p>C'est ce qu'on fait aujourd'hui dans la justice
+appelée «justice politique», avec une modification
+et un progrès, c'est qu'on triche le hasard;&mdash;on
+ne met pas les justiciables sur une ligne,
+et on fait tomber le chiffre dix sur qui on veut;
+il se fait ainsi un certain nombre de «boucs
+émissaires» d'<i>Azazel</i>, d'<i>Apopompées</i> que l'on
+charge de tous les péchés d'Israël;&mdash;après quoi,
+les autres, comme dit le prophète, «deviennent
+blancs comme neige, leurs péchés eussent-ils
+été rouges comme l'écarlate».</p>
+
+<p class="p2">En général, il serait difficile de dire ce qui
+décide l'opinion dans le choix de ces boucs infortunés&mdash;qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
+ne sont pas toujours innocents,
+mais qui ne sont pas plus coupables et souvent
+le sont moins que le voisin de droite et de
+gauche, celui qui est derrière et celui qui est
+devant.</p>
+
+<p>Ainsi, messieurs Ollivier et de Grammont déclarent
+la guerre à la Prusse, et nous jettent
+dans une défaite, des désastres, des misères et
+une ruine écrites d'avance, puisque la France
+n'avait ni alliances, ni armées, ni munitions, ni
+vivres.&mdash;M. Leb&oelig;uf affirme à la face du pays
+que tout est prêt&mdash;qu'il «ne manque pas un
+bouton de guêtre» lorsque, si les boutons de
+guêtres ne manquaient pas, il n'y avait que cela
+qui ne manquât pas.</p>
+
+<p>Nous sommes vaincus, écrasés,&mdash;M<sup>e</sup> Gambetta
+prend la suite du sinistre, parce que c'était
+la seule voie ouverte pour monter au pouvoir;&mdash;il
+continue cette guerre avec des chances
+encore plus mauvaises qu'elle n'avait été commencée;
+il double le nombre de nos morts, il
+ajoute à nos désastres la perte de deux provinces
+et une rançon double de celle dont les Prussiens
+se seraient contentés;&mdash;ses acolytes, ses affidés,
+ses amis, plus hostiles au pays que les Prussiens,
+<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
+sont convaincus d'avoir, au moyen de fournitures
+qu'il leur a données, envoyé au combat les
+soldats et les recrues sans vêtements, sans souliers,
+sans armes, sans vivres, sans munitions;&mdash;il
+est lui-même accusé devant un tribunal anglais
+d'avoir reçu des pots-de-vin.</p>
+
+<p>D'autre part, le maréchal Bazaine,&mdash;je
+m'en rapporte au jugement qui l'a frappé,&mdash;est
+accusé d'avoir mal fait la guerre;&mdash;les uns
+pensent qu'il a cédé à des idées confuses d'une
+ambition assez vague,&mdash;les autres qu'il a
+manqué de résolution comme chef tout en reconnaissant
+son extrême bravoure comme soldat,&mdash;d'autres
+que la situation où il se trouvait était
+au-dessus de ses capacités, etc.</p>
+
+<p>Il est condamné à mort.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, M<sup>e</sup> Ollivier, sous les orangers
+d'Italie, prépare son discours pour l'Académie
+et vient tranquillement le lire à Paris;
+M. de Grammont, M. Leb&oelig;uf et M<sup>e</sup> Gambetta reprennent
+leur vie ordinaire, et personne ne songe
+à leur demander aucun compte.</p>
+
+<p class="p2">Prenons un autre exemple.&mdash;Un certain
+nombre d'avocats de langue et de plume, enivrent,
+<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
+empoisonnent le peuple dans Paris et
+dans tous les grands centres.</p>
+
+<p>La guerre finie contre l'étranger, il faut faire
+une guerre plus triste contre des Français.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Gambetta, qui, au moyen des hordes empoisonnées
+par lui, est arrivé au pouvoir, aux dignités
+et surtout aux traitements, les abandonne
+momentanément&mdash;et va attendre l'issue du
+combat sous les orangers d'Espagne, comme
+M<sup>e</sup> Ollivier sous les orangers d'Italie.</p>
+
+<p>Puis comme, à la suite de la commune, il se
+trouve tombé du pouvoir, il revient se mettre à
+la tête de ses hordes qui se composent de gens
+égarés, enivrés, empoisonnés par lui et par ses
+complices, mais aussi de voleurs, d'assassins et
+d'incendiaires, et il déclare publiquement qu'il
+n'entend pas se séparer d'eux.</p>
+
+<p class="p2">C'est alors qu'on condamne M. Rochefort à
+une détention perpétuelle à Nouméa.</p>
+
+<p>Il y avait bien aussi M. Ranc et beaucoup
+d'autres, mais M. Ranc n'a été inquiété que lorsqu'il
+s'est fait nommer député comme M<sup>e</sup> Gambetta,&mdash;avant
+cela on le laissait tranquillement
+être membre du conseil municipal de Paris;&mdash;des
+<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
+autres, il n'est plus question.</p>
+
+<p>Je n'ai pas partagé l'engouement qu'a inspiré
+M. Rochefort vers la fin de l'Empire;&mdash;c'était
+un gamin spirituel,&mdash;doué non de cette sorte
+d'esprit que j'appelle «la raison ornée et armée»,
+mais de cet esprit parisien qui ne recule pas
+devant le jeu de mots et les lazzis, et prend un
+air de hardiesse en s'attaquant au pouvoir, sans
+autre raison que le succès que le public a coutume
+de faire à ce genre d'attaque;&mdash;il n'avait
+rien étudié, ne savait rien, et naturellement décidait
+de tout,&mdash;mais on le prit tellement au
+sérieux qu'il finit par s'y prendre lui-même;&mdash;il
+devint l'objet de l'engouement public,&mdash;et,
+enivré par les applaudissements et le succès,&mdash;fit
+comme le chanteur auquel on crie: bis,&mdash;après
+l'ut de poitrine, il s'efforce de donner le
+contre-ut.</p>
+
+<p>Qu'il ait fait du mal, je le veux bien;&mdash;qu'il
+ait mêlé sa petite drogue à la boisson capiteuse
+et toxique qu'on versait au peuple, qu'il ait surtout
+fourni le sucre et le citron qui lui donnaient
+un goût plus agréable et masquaient le venin, je
+le veux encore.</p>
+
+<p>Mais en se rendant bien compte de son inconscience,
+<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
+il est évident qu'il a été un de ces
+boucs émissaires dont je parlais en commençant;&mdash;qu'il
+a subi la suite nécessaire de l'engouement
+dont il avait été l'objet, et que sa
+condamnation est sévère quand on regarde ceux
+qui ont joué le même rôle avec plus de conscience
+de leurs actes, et qui sont députés, ambassadeurs,
+et seront peut-être ministres demain.</p>
+
+<p>Puisque j'en suis venu à parler de M. Rochefort,
+je dirai que je ne partage pas non plus la
+colère que donne son évasion à beaucoup de gens.&mdash;Les
+seuls prisonniers qui n'aient pas le droit
+de s'évader sont ceux qui sont prisonniers sur parole,
+et ce n'était pas son cas.</p>
+
+<p>Il a très bien fait son rôle de prisonnier,&mdash;ce
+sont ses geôliers qui n'ont pas bien fait leur
+rôle de geôliers.</p>
+
+<p class="p2">Il y aurait bien dans le fait de cette évasion
+une leçon pour les victimes de ces chefs, ou mieux
+de ces exploiteurs de l'opposition; les soldats
+payent et les chefs échappent,&mdash;mais ils ont bien
+pardonné à M<sup>e</sup> Gambetta de les avoir abandonnés,
+et au moment de la bataille et au moment de la
+punition.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
+M<sup>e</sup> Ollivier, à côté duquel on a fait tomber le
+n<sup>o</sup> 10 sur M. Bazaine, comme à côté de M. de
+Grammont, de M. Leb&oelig;uf, de M<sup>e</sup> Gambetta, etc.,
+M<sup>e</sup> Ollivier pense que rien ne l'empêche de venir
+reprendre part aux affaires politiques d'un pays
+qu'il a perdu;&mdash;il vient de publier une lettre
+très bizarre, dont je dois dire quelques mots:</p>
+
+<p class="p2">Il semblerait qu'ayant par son ambition et sa
+légèreté attiré sur la France un des plus grands
+désastres que contienne notre histoire, M<sup>e</sup> Ollivier
+et ses complices n'avaient que deux partis à
+prendre:</p>
+
+<p>Le premier, de courir auprès de leur empereur
+et de se faire tuer autour de lui&mdash;et avec lui autant
+que possible&mdash;pour apaiser les mânes de
+tant de victimes qu'ils avaient faites.</p>
+
+<p>Le second parti, moins beau, moins expiatoire,
+était de passer dans une retraite absolue le reste
+d'une vie maudite,&mdash;détestée par les mères,
+<i>matribus detestata</i>, comme dit Tacite.</p>
+
+<p>Mais:</p>
+
+<p class="p2">M<sup>e</sup> Ollivier sait que pour les sottises et pour les
+crimes politiques, la prescription s'acquiert naturellement
+<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
+au bout de six mois&mdash;le plus long terme
+où puisse s'étendre la mémoire française.</p>
+
+<p>Donc, quatre ou cinq fois six mois s'étant écoulés,
+M<sup>e</sup> Ollivier n'ayant été ni fusillé, ni exilé, ni
+emprisonné; le sort de la vindicte publique étant
+tombé sur d'autres; M. Bazaine à Sainte-Marguerite
+payant pour tous; son histoire était tout
+à fait oubliée.</p>
+
+<p>Rien donc ne l'empêchait de venir reprendre
+sa place dans la politique et son rang «à la
+queue» des compétiteurs du pouvoir, et vous allez
+le voir, aux prochaines élections, demander,
+comme candidat, un témoignage de confiance à
+ses compatriotes.&mdash;Prêt à tout recommencer.</p>
+
+<p>Voici les hardiesses saugrenues qu'imprime
+M<sup>e</sup> Ollivier:</p>
+
+<p>«<i>L'émulation s'établira entre les deux formes
+de la démocratie: la république et l'empire.</i></p>
+
+<p>»<i>Si la république prévaut, les impérialistes accepteront
+sans arrière-pensée la décision souveraine;
+ils reconnaîtront que le gouvernement de
+la république doit être confié à ceux qui ont eu
+foi en elle, alors que d'autres la déclaraient impossible,
+et leur seule ambition sera d'apporter
+l'aide et le conseil.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
+«<i>Si l'empire obtient l'avantage, les républicains
+pourront adhérer sans humiliation à un gouvernement
+qui ne sera pas sorti d'un coup de force
+ou de surprise, et les impérialistes leur feront une
+place à côté d'eux dans la direction de l'État.</i></p>
+
+<p>«<i>Dans les deux hypothèses, pas de proscription,
+l'oubli cordial du passé, une seule loi de salut public:
+l'interdiction d'attaquer, de contester et
+même de discuter le verdict national, sous les peines
+les plus sévères, l'exil perpétuel, par exemple.</i></p>
+
+<p>«<i>Et alors, nous redeviendrons la grande nation,
+etc.</i>»</p>
+
+<p>Surtout si M<sup>e</sup> Ollivier est, dans le premier cas,
+appelé à «<i>donner aide et conseil</i>», et, dans le
+second, si «<i>on lui fait une place dans la direction
+de l'État</i>».</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Ollivier, on le voit, ressemble à ces joueurs
+timides qui, à la roulette, mettent leur pièce de
+cinq ou de vingt francs,&mdash;sur la raie qui sépare
+deux numéros,&mdash;en partageant ainsi leur mise
+entre deux chances; <i>à cheval</i> sur 93 et 52,&mdash;sur
+la commune et sur l'empire.</p>
+
+<p class="p2">Je suis scrupuleusement les débats du procès
+Bazaine,&mdash;je vois jusqu'ici ce que disait Turenne:&mdash;«Je
+<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
+serais embarrassé, non pas de
+commander, mais de man&oelig;uvrer et de tenir dans
+la main une armée de plus de trente mille
+hommes.»</p>
+
+<p>Une guerre déclarée et commencée avec une
+imprudence puérile, comme le dit un journal,
+dans le même numéro où il brûle tant d'encens
+devant l'impératrice,&mdash;sans penser que mener
+un peuple à une guerre terrible, sans préparatifs,
+sans alliances, c'est-à-dire à la ruine et à l'humiliation,
+etc.,&mdash;est à peu près un des plus grands
+crimes qui se puissent commettre,&mdash;cette guerre
+imprudente, folle, criminelle,&mdash;conduite au hasard,
+sans plan, sans vigueur, sans enthousiasme,
+sans discipline, sans commandement et sans
+obéissance.</p>
+
+<p>Eh bien! en voyant ces hésitations, ces ordres
+non donnés ou mal donnés,&mdash;mal obéis ou pas
+obéis du tout, ce relâchement absolu de discipline,
+ces vertiges, ces paniques;</p>
+
+<p>Je me dis&mdash;il ne faut pas juger ces gens-là
+d'après un type de guerrier héroïque, et je dirais
+fabuleux&mdash;si nous n'en avions pas chez nous de
+nombreux exemples. Il ne faut chercher là ni des
+Léonidas, ni des La Tour-d'Auvergne&mdash;ni des
+<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
+Cambronne, ni des «boiteux de Vincennes», et
+quand j'ajoute à ce que je lis&mdash;ce que l'on m'a
+conté à Pontarlier, lors de l'entrée de l'armée
+française en Suisse, si j'y ajoute ce que j'ai vu en
+Suisse de mes yeux, et beaucoup d'autres choses
+dont je ne veux pas parler encore,&mdash;à part un
+nombre assez grand heureusement de dévouements
+et d'héroïsmes individuels, nombre qui
+s'accroîtrait sans doute de beaucoup de ceux qui
+sont restés inconnus;</p>
+
+<p>Il faut reconnaître que la France a subi à ce
+moment,&mdash;espérons que ce n'est qu'une crise&mdash;un
+abaissement terrible et effrayant de son
+niveau moral, que tout le procès jusqu'ici n'a
+fait que constater douloureusement et peut-être
+sans utilité.</p>
+
+<p class="p2">Donc pour juger le maréchal Bazaine, il faut
+arriver à l'affaire Régnier, fouiller ses relations
+avec les Prussiens, c'est-à-dire examiner si&mdash;il
+n'a pas rêvé un moment, de faire, d'accord
+avec l'Impératrice et les Prussiens, et au moyen
+d'une nombreuse armée neutralisée contre les
+Prussiens, mais restée disponible pour dominer
+son pays,&mdash;une sorte de nouvel empire bâtard,
+<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
+avec une régence où il y aurait été quelque chose
+comme lieutenant général ou maire du palais,
+là est le procès, là serait le crime,&mdash;sur lequel
+je ne puis ni dois encore exprimer d'opinion&mdash;et
+pour la constatation et la négation duquel il
+faudrait étudier le caractère et les antécédents du
+maréchal,&mdash;et voir si sa conduite au Mexique
+n'a pas été calomniée.</p>
+
+<p class="p2">Le procès Bazaine fait songer naturellement à
+la guerre.</p>
+
+<p>Il arrive aujourd'hui précisément le contraire
+de ce qui serait à désirer, en supposant le progrès
+moral et philosophique, c'est-à-dire que le
+nombre des soldats composant une armée va tous
+les jours s'augmentant; les rois font comme ces
+braves joueurs blasés qui arrivent à jouer au bésigue
+avec quatre jeux.</p>
+
+<p>En songeant au nombre prodigieux d'hommes
+qui composent aujourd'hui une armée, n'est-il
+pas juste de dire que, après la victoire, la part
+de gloire qui appartient au général en chef doit
+être singulièrement restreinte, et c'est surtout à
+un <i>Miltiade</i> d'aujourd'hui que l'Athénien <i>Socharès</i>
+serait fondé à dire:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
+&mdash;Miltiade, quand tu auras combattu seul, tu
+pourras demander une couronne pour toi seul.
+Constatons donc, dès aujourd'hui, qu'un peuple
+victorieux a le droit de ne pas admettre que ce
+soit son roi qui ait seul remporté la victoire sur
+l'ennemi vaincu, et veuille étendre les droits et
+les privilèges de cette victoire jusque sur et
+contre son peuple vainqueur.</p>
+
+<p class="p2">Aujourd'hui, les conditions du courage militaire
+sont changées, on ne peut le nier, et cela
+est à la gloire du peuple français, que les armes à
+longue portée ont été inventées et adoptées pour
+se mettre à l'abri de la célèbre <i>furia francese</i>, et
+ne la combattre que du plus loin possible.</p>
+
+<p>Ce n'est que contrainte et forcée que la France
+a dû adopter à son tour ces nouvelles armes pour
+rapprocher les distances, et, en tenant compte
+des dates de l'adoption du fusil Dreyse et du
+fusil Chassepot, on peut dire que le fusil Dreyse a
+été, dans l'origine, une arme défensive, défensive
+en tenant celui qui la portait à la plus grande
+distance possible d'un ennemi redouté. En poursuivant
+les déductions de ce point de vue on
+pourrait dire aussi que le fusil Dreyse est une
+<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
+arme de lièvre et le chassepot une arme de chasseur.
+Le premier augmentait la distance, le second,
+étant le second, la rapprochait.</p>
+
+<p class="p2">Par exemple, pour conserver entre deux
+peuples l'avantage relatif de la population, une
+fois que chacun aurait mis sous les armes le
+nombre dont il dispose, pourquoi chacun ne mettrait-il
+pas en ligne seulement la dixième ou la
+vingtième partie de ses forces? La situation relative
+serait absolument la même, et il serait fait
+une grande économie de sang et d'argent.</p>
+
+<p>Quant à la stricte et honnête exécution de la
+convention, aujourd'hui que la guerre a lieu
+comme un duel entre deux particuliers pour une
+question de point d'honneur, pourquoi ne prendrait-on
+pas des témoins que chacun choisirait
+parmi les peuples neutres?</p>
+
+<p>Toujours est-il que le courage d'aujourd'hui
+doit se composer surtout de résignation, de
+sang-froid, avec une nuance nécessaire de fatalisme.
+Ce nouveau courage, on l'aura, on l'a
+déjà.</p>
+
+<p>Mais ne serait-il pas plus logique, plus progressif,
+plus humain, moins ruineux de faire le
+<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
+contraire de ce qu'on a fait et de ce qu'on fait,
+c'est-à-dire d'exposer toujours moins d'hommes
+à ce qu'on peut aujourd'hui, plus que jamais, appeler
+les hasards de la guerre.</p>
+
+<p>D'autres personnes disent et écrivent: C'est
+une question entre le fusil Dreyse et le fusil Chassepot.</p>
+
+<p>Alors, le mieux serait de remplacer les armées
+par des cibles. Les Prussiens pourraient tirer sur
+un bonhomme de bois et de toile représentant un
+soldat français pour donner une satisfaction au
+reste d'idées anciennes, et les Français sur un
+Prussien de bois; celui qui aurait touché son ennemi
+de bois du plus grand nombre de coups
+serait réputé vainqueur.</p>
+
+<p>On pourrait également décider les questions
+en litige, aux dés, à pile ou face, à la courte
+paille,&mdash;tout serait moins cruellement bête que
+les formes ordinaires de la guerre.</p>
+
+<p class="p2">M. de Bazaine, condamné à l'unanimité par le
+tribunal à la peine de mort, a vu sa peine commuée
+et réduite à vingt ans de détention.</p>
+
+<p>L'accusation de trahison écartée, le procès ne
+devait pas être fait, et M. Thiers avait raison de
+<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
+ne pas vouloir le faire;&mdash;trop de gens auraient
+dû s'asseoir sur la sellette à côté de M. de Bazaine.
+Quant au condamné, il avait en réserve un trésor
+amassé d'actes de bravoure, qui, de soldat, l'avait
+fait maréchal, et avec lequel la première moitié
+de sa vie a payé la rançon de la seconde, partant
+quittes&mdash;le pays ne lui doit plus rien que l'oubli;&mdash;il
+n'est pas fusillé, mais il est effacé, supprimé,
+annulé.</p>
+
+<p class="p2">Cette peine de la détention, qui n'est pas irrévocable
+comme la mort&mdash;sera à son tour commuée
+et abrégée&mdash;et, dès à présent, elle est fort
+supportable:&mdash;l'île Sainte-Marguerite est un
+des plus charmants endroits de la terre; un
+climat doux et égal&mdash;des orangers, des myrtes,
+des oliviers, des ombrages parfumés&mdash;une mer
+bleue et limpide murmurant sur des plages
+fleuries.&mdash;Supposez un homme aimant la vie,
+puisqu'il a remercié celui qui la lui laissait, et
+ne prenant pas son aventure trop au tragique,&mdash;ayant
+comme on l'assure autour de lui sa femme
+et ses enfants&mdash;il est difficile de le considérer
+comme un objet de pitié.</p>
+
+<p>Je ne puis, au contraire, m'empêcher de songer
+<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
+que, sauf la cause de la détention, s'il avait
+été possible dès ma première jeunesse d'obtenir
+la même peine pour un fait laissant l'honneur
+parfaitement sauf, je me serais trouvé complétement
+heureux d'être frappé de la même condamnation,
+et n'aurais demandé qu'un seul adoucissement&mdash;à
+savoir, que la peine de vingt ans de
+détention fût commuée en une détention perpétuelle
+qui ne me laissât pas craindre d'être un
+jour forcé de quitter un si charmant séjour&mdash;où
+j'aurais, en outre, été nourri, logé et vêtu
+par l'État, c'est-à-dire exempt de tous soucis.</p>
+
+<p class="p2">Le mode de publication des <i>Guêpes</i> ayant
+donné sur elles aux journaux une avance de huit
+jours dont ils ont usé largement pour parler de
+l'évasion de M. de Bazaine,&mdash;il semblerait qu'il
+ne doit rester aux <i>Guêpes</i> rien à dire à ce sujet,&mdash;c'est
+une erreur:</p>
+
+<p>Les carrés de papier de toutes couleurs se sont
+mis naturellement en campagne et en chasse, et
+personne n'étant résigné à rentrer «bredouille»,
+semblables à certains chasseurs qui, pour ne pas
+exciter le sourire et les quolibets des passants,
+remplissent leurs carniers&mdash;si lourds quand ils
+<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
+sont vides&mdash;de foin et d'herbe, ils ont ramassé
+partout cancans, potins, ramages, bourdes, qu'ils
+ont appelés <i>détails précieux puisés à des sources
+autorisées</i> et auxquels ils ont ajouté quelques
+descriptions de l'île Sainte-Marguerite prises dans
+les «guides».</p>
+
+<p class="p2">Le résumé de tous les récits, qui se sont faits
+des emprunts mutuels, est ceci:</p>
+
+<p>«M. de Bazaine est descendu sur les rochers
+au pied de la citadelle, au moyen d'une corde à
+n&oelig;uds.&mdash;Madame de Bazaine et un jeune
+homme, son parent, ont loué à Cannes, au milieu
+de la nuit, un canot, avec lequel ils ont accosté
+ces mêmes rochers;&mdash;M. de Bazaine est
+monté sur le canot&mdash;qui les a portés tous les
+trois sur un navire italien qui les attendait au
+large.»</p>
+
+<p class="p2">J'ai quelques rectifications à faire à ces récits;
+ces rectifications les voici:</p>
+
+<p>M. de Bazaine n'est pas descendu avec une
+corde à n&oelig;uds.</p>
+
+<p>Madame de Bazaine et son parent n'ont pas
+pris un canot à Cannes et n'ont pas accosté les
+<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
+rochers au pied de la forteresse;&mdash;ils n'ont
+pas rejoint avec ce canot le navire italien.</p>
+
+<p class="p2">M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui
+a ouverte ou qu'on a laissée ouverte,&mdash;et il est
+allé au côté opposé de l'île, c'est-à-dire «sous le
+vent» où il a trouvé non pas un canot conduit
+par une femme et un jeune homme,&mdash;mais une
+bonne et forte chaloupe bordant au moins quatre
+avirons, et montée par quatre vigoureux rameurs,
+plus un homme à la barre, envoyés du
+navire italien, et qui y sont retournés.</p>
+
+<p class="p2">Comment sais-je cela?</p>
+
+<p>Je ne le sais pas,&mdash;mais je le vois,&mdash;et qui
+plus est, je le prouve:</p>
+
+<p>M. de Bazaine, qui est déjà vieux et très gros,
+n'a pu descendre avec une corde de la très
+grande hauteur où était sa chambre, dont les fenêtres
+étaient en outre fermées de barres de fer;&mdash;ç'aurait
+été une opération très difficile même
+pour un homme mince et dans la force de l'âge,&mdash;plus
+difficile encore, puisqu'on ne dit pas que
+les barres de fer aient été sciées, ni brisées,
+puisqu'il lui aurait fallu passer au travers des
+<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
+barreaux;&mdash;je n'admets pas que ses gardiens
+n'aient pas regardé s'il était dans sa chambre.</p>
+
+<p class="p2">Admettons cependant cette difficulté vaincue:
+le prisonnier serait tombé à côté d'une sentinelle;
+or, par ces nuits où souffle le mistral, le
+ciel est sans nuages et les nuits sont très claires.</p>
+
+<p>Admettons encore que, assez mince pour passer
+entre deux barreaux de fer, assez léger, assez
+fort, assez souple, pour opérer cette descente,
+il ait en outre été assez heureux pour ne pas attirer
+l'attention d'une sentinelle, cette attention
+eût été éveillée par le bruit qu'eût fait un canot
+en accostant les rochers;&mdash;et, d'ailleurs, on ne
+pouvait faire entrer dans un plan d'évasion la
+distraction d'une sentinelle dont l'attention serait
+provoquée à la fois par deux circonstances;&mdash;on
+n'y pouvait non plus faire entrer l'absence
+d'étonnement et de curiosité causés par une
+femme et un jeune homme prenant un canot à
+Cannes et se dirigeant vers l'île Sainte-Marguerite
+par un temps pareil.</p>
+
+<p>Mais ce n'est rien.</p>
+
+<p class="p2">Cette nuit même, dans la nuit d'hier à aujourd'hui,
+<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
+17 août, c'est-à-dire quelques heures
+avant celle où je prends la plume, à peu près
+dans les mêmes parages que l'île Sainte-Marguerite,
+nous avions des filets à la mer; vers une
+heure du matin le mistral a commencé à souffler,&mdash;et
+nous sommes partis trois sur la <i>Girelle</i>,
+un canot très maniable, pour aller relever
+nos filets qui pouvaient se trouver en danger;&mdash;des
+trois hommes l'un était mon matelot, pêcheur
+de profession;&mdash;l'autre, mon fils, Léon
+Bouyer, un jeune homme de trente ans, très vigoureux,
+très exercé, très amariné, et moi qui,
+depuis longtemps, ai l'habitude à la mer de
+compter pour un homme.</p>
+
+<p>Eh bien! le mistral ne faisait que commencer
+à souffler,&mdash;et nos filets n'étaient qu'à une petite
+distance;&mdash;cependant nous eûmes besoin
+de toutes nos forces bien employées pour aller
+tirer les filets, et surtout revenir.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, lorsque le vent, prenant
+de la force, eut achevé de soulever la mer, cette
+opération eût été peut-être impossible:&mdash;cependant
+de toute cette nuit le mistral a été très
+loin de souffler aussi fort que dans la nuit de
+l'évasion de M. de Bazaine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
+Il y a en face de la «Maison close» à deux kilomètres,
+un îlot «<i>le Lion de mer</i>» placé et
+orienté précisément comme l'île Sainte-Marguerite.&mdash;Eh
+bien! nous avons été tous les trois
+d'accord que, s'il nous avait fallu accoster l'îlot,
+il nous eût été, surtout une heure plus tard, impossible
+de le faire «au vent», c'est-à-dire du
+côté où le vent faisait déferler la mer sur les rochers,&mdash;et
+que nous aurions eu déjà quelque
+peine à accoster «sous le vent», c'est-à-dire du
+côté opposé.</p>
+
+<p>Or, c'est «au vent» de l'île Sainte-Marguerite,
+et par un vent beaucoup plus fort, qu'une femme
+qui «ne sait pas du tout ramer», et un jeune
+homme qui «ne le sait que très peu» et «ayant
+tous deux le mal de mer», auraient fait ce qu'il
+eût été impossible à trois hommes vigoureux et
+exercés à la mer de faire dans des conditions
+moins difficiles; car, je le répète, dans la nuit
+d'hier le vent était beaucoup moins fort, et l'île
+Sainte-Marguerite est trois fois loin de Cannes
+comme le <i>Lion de mer</i> l'est de Saint-Raphaël,&mdash;et
+il fallait parcourir tout le trajet en recevant
+les lames par le travers du canot.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
+Donc,&mdash;un canot monté par une femme et un
+jeune homme n'a pas fait ce trajet;&mdash;aucun canot
+n'a accosté sur les rochers «au vent» de l'île.</p>
+
+<p>C'est «sous le vent», de l'autre côté de l'île
+qu'a accosté non pas un canot pris à Cannes,
+mais une bonne chaloupe montée par cinq
+hommes vigoureux, et envoyée par le navire italien,
+et ayant à lutter pour aller et venir contre
+une très grosse mer.</p>
+
+<p class="p2">Donc, M. de Bazaine est sorti par une porte
+qu'on lui a ouverte ou qu'on a laissée ouverte,
+et il est allé de l'autre côté de l'île monter sur
+la chaloupe du navire italien;&mdash;si madame de
+Bazaine et son parent étaient sur cette chaloupe,
+c'était comme passagers,&mdash;et pour voir plus tôt
+le prisonnier.</p>
+
+<p>C'est pour moi&mdash;et c'est pour mes deux compagnons,
+aussi évident que si nous l'avions vu.</p>
+
+<p class="p2">Un journal a cependant, à propos du prisonnier
+évadé, recueilli un détail d'un autre genre
+et très peu important en lui-même, mais dont je
+dois dire un mot: En parlant du séjour de M. de
+Bazaine à l'île Sainte-Marguerite, ce journal fait
+<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
+savoir que «M. Karr envoyait les <i>Guêpes</i> à M. de
+Bazaine».</p>
+
+<p>Si nous rapprochions cette mention d'un article
+paru précédemment dans un autre journal
+qui demandait la suppression des <i>Guêpes</i>,&mdash;ça
+pourrait avoir l'air d'une invitation à l'autorité
+de regarder un peu si le maître des <i>Guêpes</i> ne
+serait pas quelque peu complice de l'évasion;&mdash;en
+effet, il habite le pays, il a des embarcations,&mdash;et
+il envoyait les <i>Guêpes</i> à M. de Bazaine, etc.</p>
+
+<p class="p2">Certes, ce n'est pas, je le sais, l'intention du
+journaliste; ce n'est pas à l'autorité et à la police
+qu'il veut me dénoncer, mais à «l'opinion»
+et je m'étonne de ne pas avoir vu en faire déjà
+leur profit: les bons petits papiers rouges qui
+ont quelquefois si bêtement appelé bonapartiste
+celui de tous les écrivains contemporains qui a
+le plus opiniâtrement combattu l'Empire.</p>
+
+<p class="p2">Eh bien, le fait est vrai,&mdash;j'envoyais les <i>Guêpes</i>
+à M. de Bazaine;&mdash;comment? pourquoi? je vais
+le dire à mes lecteurs:</p>
+
+<p class="p2">Je fus, il y a quelques mois, très surpris, un
+<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
+matin, de recevoir une lettre signée «<i>de Bazaine</i>».</p>
+
+<p>M. de Bazaine me remerciait de l'envoi d'un
+numéro des <i>Guêpes</i> «qu'il avait lu avec grand
+plaisir» et faisait quelques réflexions sur son jugement
+et sa situation, etc.</p>
+
+<p>Or, je ne lui avais pas envoyé de numéro des
+<i>Guêpes</i>; je cherchai le numéro dont il parlait&mdash;et
+je devinai que quelque ami à lui pouvait le lui
+avoir adressé,&mdash;parce que j'y faisais mention
+des trois ou quatre boucs «émissaires» sur lesquels
+l'opinion publique et la sévérité du gouvernement
+faisaient tomber toutes les fautes du
+plus grand nombre,&mdash;et je citais quelques-uns
+de ceux qui, aussi coupables que M. de Bazaine,
+étaient non seulement en liberté, mais occupaient
+des places et émargeaient au budget.</p>
+
+<p>A la lecture de cette lettre, je fus un moment
+embarrassé,&mdash;j'ai l'habitude de dire la vérité;
+or dire: je ne vous ai rien envoyé, à un prisonnier
+qui avait ressenti un moment de plaisir de
+l'envoi, c'était plus dur que je n'avais la force
+de l'être;&mdash;accepter les remerciements... ce
+n'était pas tout à fait honnête... c'est cependant
+ce que je fis,&mdash;je ne répondis pas à M. de Bazaine,&mdash;parce
+<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
+que je n'avais rien d'agréable à
+lui dire,&mdash;mais je donnai l'ordre de continuer
+à lui envoyer les <i>Guêpes</i> qu'il a dû recevoir jusqu'à
+son départ.</p>
+
+<p class="p2">Entre les sottises qui ont été dites sur cette
+évasion, il faut noter celle qui consiste à faire au
+prisonnier un nouveau crime de son évasion;&mdash;quelques-uns
+ont même prétendu qu'il avait
+manqué à l'honneur, «étant prisonnier sur parole».&mdash;Disons
+d'abord que le prisonnier qui
+n'est pas prisonnier sur parole a toujours le droit
+naturel de s'en aller,&mdash;et c'est tellement le sentiment
+général que,&mdash;à la nouvelle d'une évasion,
+le premier mouvement de tout lecteur est
+de désirer qu'on ne reprenne pas le prisonnier,&mdash;et
+que ce n'est qu'après réflexions qu'on pense
+au crime, à la justice de l'<i>expiation</i>, et à la sûreté
+publique.</p>
+
+<p>Le frère de M. de Bazaine a déjà écrit aux
+journaux que M. de Bazaine n'avait pas donné sa
+parole de rester en prison, et que personne
+d'ailleurs n'avait fait la sottise de la lui demander.</p>
+
+<p class="p2">J'ajouterai que, prisonnier sur parole, je me
+<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
+croirais obligé par cet engagement, à la condition
+qu'il serait accepté et exécuté de part et d'autre;&mdash;mais
+je m'en croirais délié si on y ajoutait
+des grilles, des verroux, des sentinelles, etc.</p>
+
+<p>Certes, si on avait mis M. de Bazaine dans
+l'île Sainte-Marguerite en lui demandant sa parole
+de n'en point sortir, si jugeant cette parole
+suffisante, on ne l'avait ni «bouclé» ni verrouillé;&mdash;il
+n'aurait dû dans aucun cas faire
+un pas hors de l'île,&mdash;mais il en était tout autrement.</p>
+
+<p>Le traitement que subissait M. de Bazaine était
+bizarre.</p>
+
+<p>Si l'accusation, c'est-à-dire la trahison, avait
+été admise par le tribunal, la mort était le châtiment
+mérité et obligé,&mdash;mais les juges avaient
+écarté la trahison, et avaient condamné le maréchal
+à mort,&mdash;pour obéir à la sévérité des
+lois militaires auxquelles il avait manqué, mais
+ils avaient signé un recours en grâce.</p>
+
+<p>L'emprisonnement pour vingt ans, est probablement
+plus qu'à perpétuité pour un homme
+de soixante-six ou soixante-sept ans, usé par les
+fatigues de la guerre, par le chagrin, les blessures,
+etc.,&mdash;mais cet emprisonnement dans la
+<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
+charmante île Sainte-Marguerite était cependant
+un sort relativement assez doux.</p>
+
+<p class="p2">Disons en passant qu'un des journalistes qui
+ont écrit à ce sujet, a vu un rocher aride dans
+l'île Sainte-Marguerite, qui est une forêt de pins,
+de myrtes et d'arbousiers, avec un grand jardin
+d'orangers.</p>
+
+<p class="p2">Mais ce traitement était beaucoup moins doux
+du moment que M. de Bazaine était enfermé dans
+la sorte de citadelle qui avait servi de prison au
+«masque de fer»,&mdash;sans pouvoir mettre le
+pied dehors.&mdash;En même temps, par un contraste
+singulier avec cette rigueur extrême, on
+lui accordait la faveur d'avoir non seulement sa
+famille, mais un ami auprès de lui.</p>
+
+<p class="p2">Mon impression sur M. de Bazaine est celle-ci:
+il est libre, il ne reçoit plus et ne lit plus les
+<i>Guêpes</i>, et, d'ailleurs, il s'en soucie aujourd'hui
+médiocrement;&mdash;elles ont joué pour lui le rôle
+de l'araignée apprivoisée par Pellisson à la Bastille.&mdash;Je
+n'hésite pas à dire, je l'ai d'ailleurs
+déjà dit dans le temps, en d'autres termes:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
+Peut-être sommes-nous un peu gâtés par nos
+études classiques,&mdash;par Léonidas et les Thermopyles,&mdash;par
+Cynégire,&mdash;par Horatius Coclès,&mdash;par
+l'<i>Horace</i> de Corneille,&mdash;<i>qu'il mourût</i>,&mdash;mais
+nous avons dans notre histoire des
+faits nombreux qui ne le cèdent pas à ceux de
+l'antiquité,&mdash;l'histoire du chevalier d'Assas,&mdash;l'histoire
+du vaisseau <i>le Vengeur</i>,&mdash;celle de
+Cambronne et des grenadiers de la vieille garde
+à Waterloo, et plusieurs faits en Afrique;&mdash;nous
+sommes devenus difficiles et sévères quand on
+ne se conduit pas tout à fait comme ces héros.</p>
+
+<p>Cependant il m'a semblé voir dans le maréchal
+de Bazaine, n'essayant pas de faire une trouée,
+non pas un homme qui a manqué de bravoure,
+ses preuves étaient faites, mais un homme qui
+n'avait pas assez précise l'idée du devoir,&mdash;et
+obéissait à je ne sais quelles velléités d'ambition
+vague, dont on pourrait retrouver la trace
+dans sa conduite au Mexique,&mdash;velléités qui lui
+ont inspiré la pensée criminelle qu'il pourrait
+peut-être, non pour la France, mais pour lui,
+avoir mieux à faire d'une grosse armée, la dernière,&mdash;que
+de la risquer dans une bataille désespérée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
+Pour résumer et en finir sur l'affaire de l'évasion,
+M. de Bazaine a eu des aides non seulement
+hors de l'île, mais dans l'île;&mdash;quant à madame
+de Bazaine, même en supprimant la légende du
+canot et des avirons, elle a accompli très honorablement
+ses devoirs de femme, et elle a acquis
+des droits à l'estime et à la sympathie de
+tout le monde.</p>
+
+<p class="p2">Pour les intelligences dans l'île,&mdash;nous vivons
+à une époque où presque personne ne fait
+<i>banco</i> sur un numéro ou sur une couleur;&mdash;ça
+a été la ruine du gouvernement de Juillet, et ça
+a achevé de précipiter Napoléon III.</p>
+
+<p>On veut se sauver la mise en tous cas, et on
+place, comme à la roulette, les joueurs prudents,
+son <i>louis</i> ou sa pièce de cinq francs à cheval sur
+quatre numéros.</p>
+
+<p>Et comme un proverbe qu'on retrouve dans
+toutes les langues.</p>
+
+<p>«On allume un cierge pour Dieu, mais aussi,
+au moins une petite chandelle pour le diable.»</p>
+
+<p class="p2">N. B. <i>Tout ce qui précède était écrit le 17 août,
+on m'envoie, aujourd'hui 20, les épreuves à corriger,
+<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
+j'ai ajouté seulement la mention faite par
+madame de Bazaine elle-même, qu'elle et son cousin
+ne savent pas ramer et avaient le mal de mer.</i></p>
+
+<p><i>Et j'ajoute ici aujourd'hui</i>,&mdash;qu'elle s'est
+très agréablement moquée des «reporters», qui
+l'ont poursuivie et relancée dans son voyage.</p>
+
+<p class="p2">Lorsque, la semaine dernière, j'avais dû exprimer
+mon opinion sur l'évasion de l'île Sainte-Marguerite,
+madame Bazaine n'avait pas encore
+fait publier son petit roman;&mdash;une circonstance
+remarquable cependant, et qui a dû donner
+à penser aux magistrats chargés de l'instruction,
+c'est que les journalistes envoyés sur les
+lieux n'avaient pas attendu à poursuivre et à rejoindre
+M. et madame Bazaine dans leur fuite
+pour être trompés et pour rencontrer et accueillir
+précisément le même petit roman,&mdash;moins
+quelques ornements de style.&mdash;Il y avait donc
+à Cannes ou dans l'île, ou à Cannes et dans l'île,
+d'autres personnes intéressées à tromper, à égarer
+l'opinion, et à propager le feuilleton en question&mdash;avec
+des circonstances convenues pour ne
+pas compromettre les assistances reçues, en y
+comprenant le capitaine du navire italien, qui,
+<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
+probablement, en savait plus long sur ce qui se
+passait, que n'en savait la compagnie à laquelle
+appartient le bâtiment.</p>
+
+<p>Certes, M. et madame Bazaine et M. Rull devaient
+tenir la promesse qu'ils avaient sans doute
+faite de ne laisser planer de soupçons sur personne,&mdash;mais
+puisque la situation avait l'inconvénient
+d'obliger à ne pas dire la vérité, il eût
+été plus digne, très certainement, et peut-être
+plus utile aux personnes qu'on devait ménager,
+d'ajouter moins de broderies et de fioritures.</p>
+
+<p class="p2">En fait de mensonge, il y a, il me semble, quatre
+règles à observer:</p>
+
+<p>La première, c'est de ne pas en faire;</p>
+
+<p>La seconde, c'est de n'admettre cette nécessité
+que pour sauver les autres;</p>
+
+<p>La troisième, c'est de les faire si bien que l'on
+soit seul à jamais savoir qu'on a menti, et c'est
+déjà assez fâcheux;</p>
+
+<p>La dernière est de se borner au strict nécessaire,&mdash;de
+ne pas se complaire aux détails, aux
+agréments, aux galons, aux enjolivements, aux
+broderies.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
+Je comparerai cette situation à celle d'un
+malheureux qui s'introduit dans une maison,&mdash;poussé
+non seulement par sa propre faim, ce ne
+serait pas une raison suffisante, mais par la faim
+de sa femme et de ses enfants;&mdash;s'il ne vole que du
+pain, ce n'est certes pas moi qui, juré, aurais le
+courage de le condamner,&mdash;mais il en sera autrement
+s'il vole des hors-d'&oelig;uvre, des desserts,
+des confitures, etc.</p>
+
+<p class="p2">Le récit de madame Bazaine, avalé par les
+journalistes avec l'avidité, avec la gloutonnerie
+des requins affamés dans le sillage d'un navire,
+n'a fait que me confirmer dans mon opinion, et,
+comme on dit à l'école, me donner «la preuve
+de mon addition».</p>
+
+<p>Dès l'instant que madame Bazaine ne voulait
+pas se borner au strict nécessaire, à l'indispensable,
+et voulait faire de son récit un petit morceau
+littéraire,&mdash;peut-être eût-elle dû montrer
+plus de confiance à celui des journalistes qui
+avait pris la tête de la poursuite et avait le premier
+atteint les fugitifs, et le prier de lui faire quelques
+observations critiques;&mdash;une fois certain
+de tenir le «morceau», le journaliste plus calme,
+<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
+pour suivre ma comparaison de tout à l'heure,
+n'aurait plus imité ce requin légendaire dans
+lequel les matelots retrouvèrent un camarade
+disparu avec tous ses vêtements et sa pipe;&mdash;il
+eût certainement biffé certains détails oiseux
+contre lesquels Boileau conseille de se tenir en
+garde, et donné au récit au moins un peu plus
+de la vraisemblance qui lui manque, vraisemblance
+dont peut se passer la vérité, mais qui est
+indispensable au mensonge.</p>
+
+<p class="p2">Constatons en passant que je ne me permets
+de critiquer madame Bazaine que comme feuilletoniste;
+comme femme je rends hommage à son
+courage, à son énergie, à son dévouement,&mdash;qui
+n'avaient pas besoin, pour être appréciés,
+d'ornements étrangers et d'agréments postiches.</p>
+
+<p class="p2">Dans la nécessité toujours fâcheuse de ne pas
+dire la vérité, à cause de ceux qu'on ne devait
+pas compromettre,&mdash;il eût été, je le repète,
+plus facile, plus digne, et plus utile à ceux dont
+on voulait détourner les soupçons, de ne faire
+que la dissimuler,&mdash;d'écrire simplement au
+ministre: «Ne cherchez pas de complices à
+<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
+l'évasion de M. Bazaine,&mdash;deux seules personnes
+ont eu connaissance du projet et ont aidé à l'exécution,
+madame Bazaine et M. Rull.»</p>
+
+<p class="p2">Plus un mensonge est gros, plus il présente de
+surface, plus il doit montrer de côtés faibles,&mdash;plus
+une ville est étendue, plus elle a de
+chances d'offrir aux assiégeants un point peu
+ou pas fortifié où on peut faire brèche.</p>
+
+<p>Par exemple, à quoi bon le détail des allumettes?</p>
+
+<p>Si c'était vrai, ça ne servirait qu'à prouver
+qu'il fallait qu'on fût bien certain qu'il n'y avait
+pas danger à provoquer l'attention des sentinelles;
+mais, je ne dirai pas seulement pour les
+marins, mais pour le dernier des canotiers de la
+Seine, c'est une chose connue que la difficulté de
+faire prendre feu à une allumette, avec le moindre
+vent sur la mer ou sur la rivière,&mdash;même
+depuis que c'est l'État qui les vend, circonstance
+qui avait fait espérer qu'elles seraient meilleures,
+ce qui est loin de s'être réalisé.</p>
+
+<p>Or, dans la nuit de l'évasion, il faisait un de ces
+vents que, sur la côte normande, on appelle «un
+vent à décorner les b&oelig;ufs» et sur les plages
+<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
+provençales «à arracher la queue aux ânes».</p>
+
+<p class="p2">Quelques autres détails assez curieux donnés
+par madame Bazaine:</p>
+
+<p>Madame Bazaine et son neveu, ne sachant ramer
+ni l'un ni l'autre, après avoir accosté un rocher
+battu par une mer furieuse, et s'être maintenus
+dans le ressac,&mdash;ce que n'auraient pu faire
+les deux meilleurs matelots&mdash;et ayant perdu
+un aviron, recueillent le prisonnier et gagnent
+tranquillement à la rame le navire italien à plus
+d'une demi-lieue de l'île;&mdash;on accoste le navire.</p>
+
+<p>On monte à bord et on présente M. Bazaine
+comme un vieux domestique qu'on est allé chercher
+à la <i>villa</i> qu'on occupe à Cannes; mais on a
+raconté que les vêtements de M. Bazaine sont en
+lambeaux,&mdash;et on ne dit pas que le capitaine et
+l'équipage aient été un peu surpris de la livrée
+de ces jeunes gens riches qui payent un navire
+mille francs par jour pour se promener sur
+la mer par le mistral, et y subir les conséquences,
+comme le dit madame Bazaine «d'un
+horrible mal de mer dont elle est restée brisée».
+Puis on envoya un matelot à terre remettre à sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
+place le canot que madame Bazaine et son neveu
+ont si lestement mis à la mer.&mdash;Arrêtons-nous
+un moment sur ce point:&mdash;la position de la
+Croisette, lieu désigné par le récit, l'expose à recevoir
+en plein les lames énormes que cette nuit-là
+le mistral devait soulever sur les bas-fonds de
+cette partie de la plage;&mdash;donc, les pêcheurs et
+les marins avaient dû remonter leurs embarcations
+assez haut pour les mettre à l'abri,&mdash;c'était
+une besogne qui aurait demandé deux
+hommes solides que de redescendre un canot, et
+il eût fallu qu'ils fussent expérimentés, surtout
+pour «l'enflouer», car, à moins de le tenir absolument
+le «nez au vent», ce qui n'était pas facile,
+la moindre déviation eût opposé à la lame
+le flanc du canot, et la deuxième ou la troisième
+lame, peut-être la première, l'eût rempli, coulé,
+roulé et brisé;&mdash;mais ce n'est rien encore,&mdash;on
+a enfloué le canot, on a accosté les roches de
+l'île, on a gagné le navire, et on renvoie par un
+matelot du bord le canot à la place précise où on
+l'avait pris;&mdash;je le veux bien; le matelot arrive à
+terre, abandonne le canot, et... retourne au navire.&mdash;Comment?
+à la nage? c'est aussi fort que
+la descente de M. Bazaine avec des ficelles...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
+Il faudrait prendre une à une chacune des lignes
+du récit dicté et signé par madame Bazaine, et
+dans chaque ligne on signalerait souvent une invraisemblance,
+plus souvent encore une impossibilité.</p>
+
+<p class="p2">J'ai reçu à ce sujet une lettre de Léon Gatayes,&mdash;lui
+qui, pendant longtemps, n'avait pas de
+plus agréable passe-temps que de faire la traversée
+du Havre à Honfleur à cheval sur le beaupré
+du paquebot, par des mers houleuses, ce qui, à
+chaque mouvement de tangage, le faisait plonger
+dans l'eau jusqu'aux hanches.&mdash;Gatayes, qui
+connaît et la mer et les bateaux, a pris pendant
+deux jours le récit de madame Bazaine pour
+une plaisanterie inventée par le journal qui le
+publiait, et il s'empressait d'acheter les numéros
+suivants pour y lire l'aveu de la mystification;
+puis, quand il a été convaincu que
+c'était «sérieux», alors il a ri «à en être malade».</p>
+
+<p class="p2">Outre la lettre de Léon Gatayes, et plusieurs
+autres, j'en ai reçu une d'un inconnu qui me fait
+de vifs et puérils reproches et me dit quelques
+<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
+injures assez sottes à propos de mon appréciation
+de l'évasion.</p>
+
+<p>Je ne parlerais pas de cette lettre sans un détail
+que voici:</p>
+
+<p>Mes lecteurs n'ont peut-être pas remarqué
+qu'ayant, dans des chapitres précédents, appelé
+le prisonnier de l'île Sainte-Marguerite M. <i>de</i> Bazaine,
+je l'appelle aujourd'hui M. Bazaine.</p>
+
+<p>Il paraît que ce <i>de</i> ne lui appartient pas; d'ordinaire,
+dans le doute, j'aime mieux donner un
+<i>de</i> en trop, qu'un <i>de</i> en moins.</p>
+
+<p>Ça m'est si égal!</p>
+
+<p>Mais mon correspondant se trompe fort, si, par
+sa remarque et la suppression du <i>de</i>, il croit diminuer
+l'homme qui s'est, hélas! suffisamment
+diminué lui-même.</p>
+
+<p>Sortir d'une famille de petits bourgeois ou
+même d'artisans, ce que j'ignore, mais ce qu'affirme
+celui qui m'écrit, pour arriver à être général
+d'armée, maréchal de France et sénateur;&mdash;c'était
+avoir parcouru plus glorieusement un plus
+grand chemin.&mdash;Plus le point de départ est
+bas, plus celui qui arrive au sommet s'est élevé.</p>
+
+<p>Il est triste que ça ne lui ait servi qu'à tomber
+de plus haut.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
+Quelques journaux, selon leur couleur,&mdash;ont
+appelé M. Bazaine: le <i>maréchal</i> ou l'<i>ex-maréchal</i>.</p>
+
+<p>M. Bazaine ayant été dégradé par un tribunal
+régulier, c'est manquer au respect dû à la loi et
+à la justice que de lui conserver un titre qui ne
+lui appartient plus.</p>
+
+<p>L'appeler <i>ex-maréchal</i>, c'est accoler à son nom
+chaque fois qu'on le prononce une épithète flétrissante
+en deux lettres, c'est manquer au respect
+qu'on doit à divers degrés au malheur même
+mérité, c'est marcher sur un homme abattu, sur
+un homme à terre.</p>
+
+<p>C'est donc en sachant très bien ce que je fais
+et pourquoi je le fais, que je l'appelle,&mdash;M. Bazaine&mdash;ou
+de Bazaine.</p>
+
+<p class="p2">Les journaux ont publié une lettre d'une des
+deux Anglaises que la police a un moment cherchées,
+et dont, mieux informée, elle a abandonné
+la poursuite.</p>
+
+<p>Cette lettre est de la plus ridicule outrecuidance
+et menace la France du courroux du gouvernement
+anglais.</p>
+
+<p>Ces deux personnes, une <i>dame</i> et une <i>demoiselle</i>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
+avaient pris l'habitude d'aller le soir faire
+de la musique et chanter en bateau sous les fenêtres
+du prisonnier;&mdash;il est peu décent et peu
+convenable de braver les lois d'un pays auquel
+on demande l'hospitalité et son soleil pour sa
+chlorose,&mdash;et l'autorité locale a eu un grand
+tort; elle aurait dû avertir ces personnes une
+fois, et à un second accès de ces fantaisies hystériques,
+leur faire passer une nuit au violon
+pêle-mêle avec les autres demoiselles qui <i>flirtent</i>
+trop tard ou dans les endroits non autorisés.</p>
+
+<p>Il paraît que le colonel Villette allait flirter
+de plus près, et passait chez ces prime-donne
+d'opérette des soirées extrêmement agréables.</p>
+
+<p>En général, dans cette évasion, il y a trop d'opéra-comique
+et trop de roman.</p>
+
+<p>Trop de <i>Richard C&oelig;ur-de-lion</i> pour les <i>miss</i>.</p>
+
+<p>Trop de <i>Monte-Cristo</i> pour madame Bazaine.</p>
+
+<p class="p2">Pourquoi parle-t-on encore de M. Bazaine?
+N'a-t-on pas épuisé les bourdes et les billevesées
+et les naïvetés? Va-t-on crier à l'orgueil si je
+constate que les <i>Guêpes</i> seules ont vu clair?</p>
+
+<p>L'enquête qui, dit-on, est terminée, ne regarde
+pas M. Bazaine,&mdash;elle regarde ceux qui sont accusés
+<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
+d'avoir manqué à leur devoir et désobéi à
+la loi.</p>
+
+<p>Quant à lui,&mdash;il a fini d'exister et comme
+homme politique et comme homme de guerre;
+il ne peut être utile à personne, et il ne peut
+faire du mal qu'au parti qui l'accueillera;&mdash;comptez
+ce que sa visite à Arenemberg a déjà fait
+perdre de terrain à la veuve et au fils de Napoléon
+III.</p>
+
+<p>M. Bazaine&mdash;regrettera peut-être avant qu'il
+soit peu, l'asile de l'île Sainte-Marguerite et demandera
+à y rentrer.</p>
+
+<p class="p2">On m'écrit: Voilà M. Bazaine libre,&mdash;mais
+que va-t-il faire de sa liberté?</p>
+
+<p class="p2">M. Francisque Sarcey,&mdash;qui a comme moi
+appartenu à l'Université, a traité dernièrement
+une question dont les <i>Guêpes</i> se sont occupées
+autrefois à plusieurs reprises,&mdash;la question
+des <i>pensums</i> dans les lycées, collèges, etc.</p>
+
+<p>Il en a blâmé l'abus, j'en ai plus d'une fois
+blâmé l'usage,&mdash;il prêche la modération, j'ai
+prêché la suppression,&mdash;il ne les admet que
+dans certains cas, je ne les admets dans aucun.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
+Il donne avec beaucoup de raison et de sagacité
+pratique, comme cause de la difficulté que
+présente la discipline d'une classe,&mdash;le nombre
+exorbitant des élèves qui la composent;&mdash;en
+effet, au collège Bourbon (Aliàs Bonaparte,&mdash;Condorcet,&mdash;Fontanes,
+etc.), où j'ai été élève
+et professeur,&mdash;chaque classe était composée
+de deux divisions et chaque division au moins
+de soixante élèves.</p>
+
+<p class="p2">Je ne sais si M. Sarcey,&mdash;a ajouté aux difficultés
+que présente un pareil nombre pour maintenir
+la discipline,&mdash;l'impossibilité de faire
+marcher soixante élèves du même pas; d'où il
+s'ensuit que, sur soixante élèves, il y en a à peine
+dix ou douze qui suivent réellement le cours,&mdash;et
+que le reste perd complètement son temps et
+son ennui,&mdash;de sorte que j'affirme que l'élève
+qui, à un concours, est le dernier en rhétorique,
+ne serait pas le premier dans la classe de sixième
+qu'il a quittée six ans auparavant,&mdash;d'où il faut
+tirer la conséquence que ces six années sont jetées
+au vent.</p>
+
+<p class="p2">Revenons aux pensums:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
+Les «pensums voraces»,&mdash;punition qui consiste
+à faire copier,</p>
+
+<p>Pendant la récréation,</p>
+
+<p>A un enfant,&mdash;un certain nombre de vers latins,
+grecs ou français,&mdash;ou cinq fois les verbes,&mdash;je
+<i>bavarde</i>,&mdash;je <i>fais du bruit</i>,&mdash;je <i>réponds</i>,&mdash;je
+<i>raisonne</i>, etc.</p>
+
+<p>J'ai connu des élèves qui ne jouaient pas deux
+fois par semaine, étant sans cesse «écrasés de
+pensums», terme consacré et accepté par les
+professeurs et les élèves.</p>
+
+<p>J'en ai connu qui ne jouaient jamais.</p>
+
+<p>Or, à cet âge, on ne contestera pas,</p>
+
+<p>Que les enfants ont autant besoin d'exercice
+que de latin,&mdash;et que, au point de vue de la
+santé, ils en ont beaucoup plus besoin;</p>
+
+<p>Qu'il faut être homme avant d'être bachelier;</p>
+
+<p>Que la France a beaucoup trop de bacheliers
+et qu'il est à craindre qu'elle n'ait pas assez
+d'hommes.</p>
+
+<p class="p2">C'est déjà beaucoup pour les enfants de passer
+tous les jours une dizaine d'heures assis sur des
+bancs, dans des classes souvent trop petites,
+<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
+toujours trop peu aérées;&mdash;à cet âge tout est
+développement et croissance,&mdash;à cet âge on
+prépare la santé ou les maladies de toute la vie,&mdash;«la
+récréation» doit compenser et réparer
+les inconvénients, disons mieux, les dangers de
+ces heures renfermées et sédentaires, par des
+jeux violents, des exercices fougueux.&mdash;Eh bien,
+ce sont les plus vifs d'entre les enfants, les plus
+turbulents, c'est-à-dire ceux qui ont naturellement
+le plus besoin de mouvement, qui ont
+le moins de récréation,&mdash;qui passent le plus
+d'heures tristes,&mdash;assis et immobiles.</p>
+
+<p>C'est comme cela que l'on fait des hommes
+chétifs, malingres, méchants et lâches.</p>
+
+<p class="p2">Ne pourrait-on pas, disais-je déjà il y a vingt
+ans, au lieu de ces punitions ridicules qui consistent
+à faire copier aux enfants une centaine de
+vers pendant huit ans,&mdash;ne pourrait-on pas
+imaginer des punitions qui ne leur enlèveraient
+pas le grand air et un exercice indispensable à
+leur santé et aux développements de leur être
+physique?&mdash;Les priver de récréation, c'est-à-dire
+de jeux actifs, violents, bruyants même,
+c'est aussi absurde que si on leur retranchait,
+<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
+par punition, une partie de leur nourriture.</p>
+
+<p>On a imaginé le pain sec par punition, il est
+vrai, mais ça n'a pas inventé la diète.</p>
+
+<p class="p2">Il faut absolument supprimer les <i>pensums</i>;&mdash;<i>voraces</i>,
+comme les appelle Victor Hugo,&mdash;le
+premier Hugo,&mdash;Hugo, à la fois l'ancien et le
+superbe,&mdash;dans ces vers divinement beaux,&mdash;<i>Ce
+qui se passait aux Feuillantines.</i></p>
+
+<p><i>Voraces</i>, car ils dévorent la joie, la gaieté, la
+force et la santé des enfants,&mdash;et les remplacent
+par l'ennui,&mdash;que dans la même pièce Hugo
+peint si admirablement:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line i20">L'ennui,<br /></div>
+<div>Ce pédant, né dans Londres, un dimanche en décembre.</div>
+</div></div>
+
+<p>Et je proposais de remplacer les pensums par
+une occupation «non amusante», qui exercerait
+les forces en plein air,&mdash;bêcher la terre, tirer
+de l'eau à un puits, porter du sable sur une
+brouette, arroser le jardin, etc.</p>
+
+<p>Ces <i>corvées</i> substituées au <i>pensum</i>, tout en
+privant l'écolier paresseux et insubordonné des
+jeux qui l'amusent, ne le priveraient pas de l'air
+et de l'exercice, sans lesquels il ne peut ni vivre
+ni se développer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
+Un jour, je crus avoir gagné en partie mon
+procès, je ne sais plus quel «grand maître de
+l'université», on appelait alors ainsi le ministre
+de l'instruction publique,&mdash;fit un demi-coup
+d'État. C'était vers 1840, je crois;&mdash;il n'osa pas
+supprimer le pensum,&mdash;cette antique euménide,
+mais il le réduisit à n'occuper «qu'une
+partie de la récréation». On mettait des limites
+à la <i>voracité</i> du pensum,&mdash;il ne dévorerait plus
+qu'une partie des récréations, qu'une partie de
+la santé des enfants: il les dévorait, il ne fera
+plus que les grignoter.</p>
+
+<p>Ce n'était pas assez, mais</p>
+
+<p>C'était un pas en avant, j'attendis;</p>
+
+<p>A cet ukase du grand maître,&mdash;je fus joyeux
+et fier,&mdash;et je retrouve dans un écrit d'alors ce
+chant de triomphe:</p>
+
+<p>«O Lycéens, vous qui serez la postérité, ne
+l'oubliez pas; c'est moi qui, le premier, ai osé
+attaquer cet ogre redouté, le pensum; c'est à moi
+que vous devrez prochainement sa destruction;
+c'est à moi que vous devrez d'être des jeunes
+hommes, sains, vigoureux, souples et hardis,&mdash;honnêtes
+et francs;&mdash;vous apprendrez à vos
+enfants que si Hercule a détruit l'hydre de Lerne,
+<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
+si Ulysse a tué Polyphème et Thésée le Minotaure,&mdash;Alphonse
+Karr a vaincu et tué le pensum,&mdash;<i>hæc
+otia fecit</i>.»</p>
+
+<p>Mais ou le ministre pensa à autre chose et ne
+surveilla pas l'exécution de ses ordres,&mdash;la <i>question
+politique</i> était déjà inventée,&mdash;ou il fut
+remplacé par un autre ministre.</p>
+
+<p class="p2">Dernièrement M. Jules Simon,&mdash;un autre des
+boucs émissaires du moment,&mdash;dans son passage
+au ministère de l'instruction publique, avait
+apporté des modifications très utiles et très
+sensées,&mdash;son successeur, ses successeurs plutôt,
+car les changements sont fréquents, se sont
+empressés de détruire ces modifications.</p>
+
+<p>En effet,&mdash;voici un homme qui arrive aux
+affaires, on lui confie un portefeuille.&mdash;Va-t-il
+continuer son prédécesseur? Jamais, car alors
+pourquoi lui aurait-on donné sa place, il se serait
+mieux que personne continué lui-même; laissera-t-il
+les choses dans l'état où il les trouve? Pas
+davantage, pour plusieurs raisons;&mdash;il n'est
+arrivé au pouvoir qu'en déblatérant avec une
+coterie contre ceux dont on voulait prendre les
+places et en annonçant que tout irait bien aussitôt
+<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
+que les membres de la coterie dont il fait
+partie auraient remplacé les ministres, membres
+d'une autre coterie;&mdash;laisser debout ce que faisait
+le ministre qu'on remplace, ce serait se
+donner un démenti,&mdash;il ne perdait donc pas
+la France, comme on l'avait tant répété; on veut
+faire soi-même ou avoir fait quelque chose,&mdash;on
+ne fera probablement pas mieux, mais on
+fera autrement;&mdash;le moyen le plus facile de
+faire quelque chose, c'est de défaire;&mdash;un démolit
+en vingt-quatre heures ce qu'un autre a
+mis dix ans à bâtir;&mdash;d'ailleurs, nos hommes
+politiques, comme la plupart des Français, sont
+presque tous sapeurs et démolisseurs;&mdash;les maçons
+et les architectes sont rares.</p>
+
+<p class="p2">Comment faire un progrès quelconque, surtout
+dans l'instruction et l'agriculture,&mdash;avec ces
+changements fréquents de ministres?&mdash;Aux uns
+comme aux autres, on ne demande ni aptitudes,
+ni études spéciales.&mdash;Il est un jeu d'enfants qui
+consiste à énumérer les divers métiers et les outils
+ou instruments nécessaires pour les exercer;&mdash;on
+saute sur le dos d'un camarade, momentanément
+«cheval» et on le remplace si l'on hésite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
+«Pour faire un bon maçon,&mdash;tirlifaut, tirlifaut,&mdash;une
+truelle, une règle, une auge, etc.»</p>
+
+<p>A ce jeu-là, les enfants diraient: «Pour faire
+un bon ministre, tirlifaut,&mdash;connaître quelque
+peu les affaires qu'il va avoir à diriger.»</p>
+
+<p>Erreur.&mdash;Pour être un bon ministre, il faut,
+selon le ministère qui arrive, faire partie du
+centre droit ou de la gauche,&mdash;de telle ou telle
+coterie.</p>
+
+<p>M. un tel est proposé pour ministre de l'agriculture
+ou de l'instruction publique, parce qu'il
+votait contre le ministère précédent avec MM. tels
+et tels dans une question de politique étrangère
+qui a renversé ce ministère.</p>
+
+<p>Et?...</p>
+
+<p>Quoi... et?... ça suffit.</p>
+
+<p class="p2">Est-il besoin de faire remarquer à mes lecteurs
+que les seuls ministres qui ont eu une influence
+heureuse sur leur pays sont ceux qui, par une
+longue station au pouvoir, ont pu appliquer au
+système étudié des idées longtemps élaborées,&mdash;marcher
+en ligne droite ou sinueuse, à un but
+connu et défini d'avance, Sully, Richelieu, Colbert,
+etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
+Comment veut-on que les affaires progressent
+ou seulement se maintiennent avec ces gens qui
+traversent le pouvoir, montent, descendent, remontent
+pour redescendre encore?</p>
+
+<p>On ne marche même pas en zigzag,&mdash;en
+marchant en zigzag, on marcherait et on arriverait
+tôt ou tard quelque part, on va, on revient,
+on tourne, on piétine.</p>
+
+<p>Ceux qui sont au pouvoir se défendent contre
+l'assaut de ceux qu'ils ont renversés,&mdash;et ne
+font rien autre.</p>
+
+<p>Ceux qui font le siège du pouvoir, harcèlent,
+fatiguent, entravent sans relâche ceux qui les ont
+remplacés et qu'ils veulent remplacer à leur
+tour.</p>
+
+
+<p>&mdash;Mais, direz-vous, sous une monarchie, il y a
+le roi qui peut avoir ses idées, son plan,&mdash;et
+les faire suivre par ses ministres.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous de la monarchie du droit divin?
+elle a un inconvénient; elle n'existe plus et
+n'existera jamais en France désormais;&mdash;d'ailleurs,
+ces princes nés sur le trône, sans expérience
+de la vie ni des affaires,&mdash;très mal élevés,&mdash;nourris
+dans l'erreur et le mensonge, quand
+<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
+il s'est passé quelque chose de sérieux sous leur
+règne, n'y ont contribué qu'en laissant faire.</p>
+
+<p>Quant à la monarchie constitutionnelle-représentative,
+ce n'est pas le roi qui choisit ses ministres,
+c'est la majorité de l'Assemblée qui les
+lui impose, les renverse, les change au hasard
+de ses caprices et des coalitions qui ne permettront
+jamais plus à aucun ministère d'avoir une
+certaine durée.</p>
+
+<p class="p2">Ces ministres, auxquels on ne demande que
+d'appartenir à la coterie momentanément triomphante,&mdash;ressemblent
+à ce grand seigneur économe
+qui, ayant à remplacer son cocher et son
+valet de pied,&mdash;fait passer un examen à ceux
+qui se présentent pour remplir ces fonctions.</p>
+
+<p>Le cocher est-il habile, doux pour les chevaux,
+ne buvant pas l'avoine, connaissant la ville?</p>
+
+<p>Le valet de pied est-il honnête, civil, <i>usagé</i>?</p>
+
+<p>Vous n'y êtes pas,&mdash;il examine si leur taille
+et leur corpulence leur permettent d'occuper et
+de remplir, sans les faire crever ou sans faire trop
+de plis,&mdash;les habits de livrée encore tout neufs
+qu'il vient de faire faire pour les deux coquins
+qu'il a chassés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
+Ils rappellent aussi un autre personnage qui
+écrivait à son intendant: «Envoyez-moi un domestique
+qui s'appelle <i>Jean</i>.»</p>
+
+<p class="p2">C'est pourquoi,</p>
+
+<p>Si nous devons être gouvernés par la république,&mdash;ou
+par une royauté constitutionnelle,</p>
+
+<p>Il faut absolument,&mdash;que le président nomme
+pour tout le temps de son mandat,&mdash;que le roi
+nomme pour dix ans, des <i>ministres d'affaires</i>,&mdash;pris,
+non dans l'Assemblée, mais parmi les notoriétés
+spéciales,&mdash;qui ne pourraient être renversés
+qu'à la suite d'une accusation de malversation
+ou de trahison, portée devant une haute
+cour.</p>
+
+<p>Qu'ensuite on livre,&mdash;comme on fait des
+loques rouges aux grenouilles,&mdash;l'amorce des
+portefeuilles aux ambitieux, aux présomptueux,
+aux bavards, aux déclassés, aux décavés, etc., etc.,
+qui seraient renversés, remplacés, supplantés,&mdash;tant
+qu'on voudrait,&mdash;on les appellerait ministres
+de langue,&mdash;ministres de... blague,&mdash;ministres
+de maroquin;&mdash;ils auraient des portefeuilles
+rouges, verts, bleus, blancs,&mdash;comme
+les jockeys ont des vestes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
+Outre le grand portefeuille, ils en porteraient
+deux petits au collet de leur habit.</p>
+
+<p>Ils jaseraient, discourraient, s'injurieraient,
+déclameraient,&mdash;tant qu'ils voudraient;&mdash;on
+autoriserait des <i>agences des poules</i> des ministres
+de maroquin,&mdash;ça amuserait la galerie,&mdash;on
+jouerait, on parierait,&mdash;mais on jouerait chacun
+son argent,&mdash;on ne mettrait plus au jeu la fortune
+et l'honneur de la France.</p>
+
+<p>Car ces ministres... de la blague n'auraient aucune
+influence sur les affaires,&mdash;aucune autorité,&mdash;ils
+pourraient dire des sottises et des inepties
+et des énormités,&mdash;sans aucun danger pour
+le pays;&mdash;alors ça pourrait être drôle et même
+farce de voir M<sup>e</sup> Gambetta ou M<sup>e</sup> Laurier ministre,&mdash;et
+ça ne serait pas un péril.</p>
+
+<p>Comme traitement...</p>
+
+<p>Ah! là est un point délicat.</p>
+
+<p>Comme traitement on leur accorderait, on leur
+allouerait...</p>
+
+<p>Une faveur toute spéciale, une distinction
+unique et des plus honorables,</p>
+
+<p><span class="smcap">Seuls</span>,</p>
+
+<p>Ils ne toucheraient pas l'<i>indemnité des députés</i>;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
+Ce qui les élèverait prodigieusement au-dessus
+de leurs collègues.</p>
+
+<p>Tous les jours, il y aurait lutte d'éloquence,
+tournois d'injures, assaut de... blague.</p>
+
+<p>Tous les mois, on changerait les ministres...,
+j'entends les ministres... de maroquin,&mdash;les
+autres, les ministres d'affaires, travailleraient
+ailleurs.</p>
+
+<p>On ferait et on apposerait des affiches,&mdash;on
+publierait à l'avance les noms des orateurs et des
+lutteurs.</p>
+
+<p class="p2">Il y aurait là de quoi satisfaire les politiques
+de café, de cabaret et de chambrées.</p>
+
+<p>Les journaux jugeraient les coups.</p>
+
+<p>Les ministres d'affaires, tous les trois mois,
+rendraient compte de leur administration, qu'on
+ne pourrait discuter que pendant vingt-quatre
+heures.</p>
+
+<p class="p2">Cela me paraît tout à fait indispensable, si nous
+avons la république ou une royauté représentative.</p>
+
+<p>Mais je ne cache à personne que tous les jours
+s'accroît d'une manière inquiétante le nombre des
+gens qui, pour dans six ans et demi, demandent:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span></p>
+<p class="center"><i>Un Tyran.</i></p>
+
+<p>On parle d'un pétitionnement sur une large
+échelle.</p>
+
+<p class="p2">Le procès fait aux complices présumés de
+l'évasion de M. Bazaine est commencé lorsque
+j'écris ces lignes, et sera jugé quand elles paraîtront.</p>
+
+<p>L'accusation, jusqu'ici, a accepté une base
+fausse, la fable ridicule d'un jeune homme qui
+sait peu ramer et d'une femme qui ne le sait pas
+du tout,&mdash;c'est-à-dire hors d'état de traverser
+en bateau, en ligne droite, le lac d'Enghien, et
+peut-être le grand bassin des Tuileries,&mdash;menant,
+par une <i>grosse mer</i>,&mdash;une embarcation à
+une demi-lieue de distance, et accostant des rochers
+sur lesquels la mer déferle avec fureur.</p>
+
+<p>C'est-à-dire exécutant une man&oelig;uvre qu'il n'est
+pas du tout prouvé qu'eussent pu exécuter deux
+marins vigoureux et exercés.</p>
+
+<p>Tous les juges et tous les jurys de la terre,&mdash;tous
+les peuples de tous les pays viendraient me
+dire: Madame Bazaine et M. Rull ont, dans la
+nuit de l'évasion, pris un canot à Cannes et ont
+<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
+accosté les rochers <i>au vent</i> de l'île Sainte-Marguerite,
+je dirais sans hésiter:</p>
+
+<p>Ça n'est pas vrai.</p>
+
+<p class="p2">Une figure intéressante, c'est celle de M. le colonel
+Villette, partageant la captivité de son général.</p>
+
+<p>J'avoue que je m'attendais à ce qu'en peu de
+mots, disant au tribunal les causes de son amitié
+pour M. Bazaine, expliquant l'influence physique
+et morale qu'exerçait la captivité sur le prisonnier,&mdash;M.
+Villette avouerait sans réticences la
+part qu'il avait prise à l'évasion,&mdash;et s'en remettrait
+pour la peine à la justice du tribunal.</p>
+
+<p>J'aurais défié les juges les plus rigides de
+n'être pas touchés de cette attitude et de ne pas
+demander à la loi toutes ses indulgences,&mdash;le
+jugement étant suivi immédiatement d'une demande
+en grâce adressée par le tribunal au président
+de la République,&mdash;qui n'aurait pu la
+repousser.&mdash;Il a préféré nier,&mdash;disons alors
+qu'il n'a pas aidé M. Bazaine,&mdash;mais disons aussi
+que son innocence le diminue.</p>
+
+<p class="p2">Une circonstance remarquable,&mdash;c'est la contradiction
+flagrante des témoignages.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
+Parmi ces témoignages, il en est plusieurs qui
+me paraîtraient suspects si j'étais le procureur de
+la République;&mdash;c'est, entre autres, celui du capitaine
+du navire italien, qui pourrait bien avoir
+agi à l'insu de ses commanditaires.</p>
+
+<p>Et celui du cantinier Rocca, qui a loué l'embarcation
+et qui a été, après l'évasion, disent les
+journaux, <i>largement récompensé</i> de l'inquiétude
+qu'il a eue sur le sort de son canot.</p>
+
+<p class="p2">Quant à «la fameuse corde», le directeur
+de la prison nie complètement la possibilité pour
+«M. Bazaine, <i>fatigué, très gros, maladroit des
+mains et ayant mal aux jambes</i>» de s'en être
+servi pour son évasion.</p>
+
+<p class="p2">Qu'il me soit cependant permis de dire,&mdash;que
+la justice a atteint son but, qu'elle a frappé les
+«coupables».</p>
+
+<p>Mais,</p>
+
+<p>Qu'elle a fait ce qui arrive à certains chasseurs
+habiles et expérimentés;</p>
+
+<p>Elle a</p>
+
+<p>«Tiré au juger.»</p>
+
+<p>C'est-à-dire que, sachant ou pensant que le
+<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
+chevreuil, ou le lièvre, ou le renard est dans un
+buisson ou dans un fourré, calculant rapidement,
+intuitivement, depuis quel temps il y
+est entré, le chemin qu'il a pu y faire, l'instinct
+qui le porte à se blottir,&mdash;le chasseur ou la
+justice, sans voir précisément le chevreuil ou le
+renard, vise le point du hallier, du fourré, du
+buisson où il le pense caché,&mdash;et l'atteint par
+un effet de sagacité, d'intelligence, de lucidité,
+d'esprit et de déduction logique.</p>
+
+<p class="p2">On doit donc conclure et admettre sans hésitation
+que la justice a frappé juste,&mdash;a frappé
+en réalité des accusés ayant contribué à l'évasion
+de M. Bazaine, soit par aide, soit par connivence,
+soit par négligence.</p>
+
+<p>Mais,</p>
+
+<p>Les a-t-elle frappés tous?</p>
+
+<p>A-t-elle pu discerner les circonstances? A-t-elle
+su la vérité sur les détails, sur les assertions?</p>
+
+<p>Mon opinion formelle est qu'on n'a pas su ou
+qu'on n'a pas dit la vérité.</p>
+
+<p class="p2">M. Bazaine, prisonnier à l'île Sainte-Marguerite,
+<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
+s'est évadé,&mdash;il a été aidé par le secours,
+la connivence, la négligence de tels et tels,&mdash;lesquels
+sont condamnés à expier ce délit par
+un emprisonnement plus ou moins long,&mdash;le
+jugement est parfaitement équitable,&mdash;il n'y
+a pas à cela la plus petite objection à faire,&mdash;je
+n'en fais aucune.</p>
+
+<p>Mais <i>je ne crois pas</i> que M. Bazaine soit descendu
+au moyen d'une corde <i>de la forteresse</i>, la
+négation du colonel Villette appuie beaucoup
+mon opinion à ce sujet,&mdash;il a pu croire qu'il
+répondait à cette question: Avez-vous aidé à l'évasion
+de M. Bazaine, <i>au moyen d'une corde dont
+vous teniez le bout</i>?</p>
+
+
+<p><i>Je suis parfaitement certain, que M<sup>me</sup> Bazaine
+et M. Rull n'ont pas accosté l'île «au vent»
+et les rochers sur lesquels la mer déferlait,&mdash;avec
+un canot pris à Cannes.</i></p>
+
+<p>Sur le premier point, je me suis déjà expliqué
+suffisamment,&mdash;et d'ailleurs je dis seulement
+sur ce point: <i>je ne crois pas</i>,&mdash;je n'insiste donc
+pas.</p>
+
+<p>Mais, sur le second point;&mdash;après avoir déjà
+affirmé que, cette nuit-là,&mdash;trois hommes dont
+<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
+je faisais partie,&mdash;trois hommes vigoureux et
+très exercés à la mer, dont un marin de profession,
+sont convaincus qu'ils n'auraient pu faire&mdash;ce
+que prétendent avoir fait M. Rull, sachant
+peu ramer, et madame Bazaine, ne le sachant
+pas du tout,&mdash;j'affirme de nouveau que, si
+l'embarcation qui a porté M. Bazaine au navire
+italien&mdash;venait de ce navire, comme je le crois,
+non seulement elle bordait quatre ou six avirons
+pour le moins, et était montée par cinq
+hommes;</p>
+
+<p>J'affirme de plus, que, même ainsi montée,
+l'embarcation n'a pas accosté l'île et les rochers
+<i>au vent</i>, c'est-à-dire là où madame Bazaine prétend
+les avoir accostés,&mdash;comme il est nécessaire
+pour le roman, et comme l'<i>instruction</i> semble
+l'avoir admis.</p>
+
+<p>Je continue à penser que le capitaine du <i>Ricasoli</i>
+a peut-être, à l'insu de ses armateurs,
+fourni l'embarcation.</p>
+
+<p>Quant au cantinier Rocca et à son canot,&mdash;je
+défie qu'on me trouve un autre marin&mdash;confiant
+à des inconnus, surtout à un jeune homme
+et une femme, la nuit, par un mauvais temps,&mdash;il
+était très mauvais cette nuit-là,&mdash;une embarcation,
+<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
+qui lui coûte au moins trois cents
+francs,&mdash;en se contentant d'un louis pour cautionnement;&mdash;de
+plus, le maître de barque
+devait être et savait qu'il devait être réprimandé
+et puni:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Pour exposer ces deux personnes à une
+mort à peu près certaine;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Pour leur avoir fourni les moyens d'accoster
+l'île qui renfermait un prisonnier d'État.</p>
+
+<p>Je répète que madame Bazaine ne sachant pas
+du tout ramer,&mdash;et M. Rull le sachant très
+peu,</p>
+
+<p><i>Sont incapables de traverser en plein jour et
+de beau temps, en ligne droite, le grand bassin
+des Tuileries.</i></p>
+
+<p class="p2">Je ne connais qu'une analogie à ce haut fait
+maritime,&mdash;et je suis forcé de l'emprunter à un
+poème du Tasse,&mdash;son premier poème.</p>
+
+<p><i>Renaud de Montauban, fils du duc Aymon de
+Dordogne.</i>&mdash;Renaud et Florinde qui est un
+homme, malgré son nom féminin, montent un
+petit navire qui les conduit seul, sans pilote et
+sans matelots, aux diverses aventures qu'ils doivent
+mettre à fin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
+C'est dans le chant 8<sup>e</sup> de <i>Rinaldo innamorato</i>.</p>
+
+<p>Je ne parlerai pas de l'épisode de la visite,
+dans l'île, du préfet des Alpes-Maritimes,&mdash;et du
+refus fait par le ministère public de lui adresser
+quelques questions.</p>
+
+<p class="p2">M. de Mac-Mahon se souvient-il qu'une des
+promesses qu'il fit, lorsqu'il succéda à M. Thiers,
+est celle-ci: Que la présidence serait le règne de
+la justice et de la loi.&mdash;Cette promesse fut,
+comme elle devait l'être, accueillie avec faveur,&mdash;surtout
+venant d'un homme dont la réputation
+de loyauté est si bien établie.</p>
+
+<p>Eh bien! voici M. Bazaine dégradé, en prison,
+au moins moralement&mdash;en partie ruiné,
+et M. Ollivier, M. de Grammont, M. Leb&oelig;uf, qui
+ont fait cette guerre criminelle, ne sont pas inquiétés.</p>
+
+<p class="p2">Quelqu'un, après avoir lu le rapport sur le
+camp de Conlie, peut-il dire en conscience que
+M<sup>e</sup> Gambetta n'ait pas commis, en cette circonstance,
+des crimes au moins aussi punissables
+que ceux reprochés à M. Bazaine?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
+Si c'est là le règne de la justice et de la loi, il
+faut que ce soient deux mots que M. le président
+de la république entend autrement que
+moi.</p>
+
+<p class="p2">Il y a quelques temps,&mdash;l'année dernière, je
+crois, il se créa à Nice une sorte de journal&mdash;qui
+exprimait une fois par semaine la plus véhémente
+indignation contre le jeu en général, et,
+en particulier, contre la maison de jeu de Monaco.</p>
+
+<p>Je suis parfaitement d'accord avec tous ceux
+qui s'élèvent contre le jeu comme passion,&mdash;je
+ne le suis pas avec ceux qui pensent réprimer
+cette passion en fermant les maisons de jeu,&mdash;je
+parle des maisons ouvertes,&mdash;placées sous
+la surveillance de la police&mdash;et où les chances
+que courent les joueurs sont connues et immuables.</p>
+
+<p>Depuis la fermeture des maisons de jeu en
+France, le monde des cercles où l'on joue plus
+ou moins gros jeu s'est prodigieusement accru,&mdash;les
+tripots clandestins ne se comptent plus.</p>
+
+<p>Dans les maisons de jeu, on n'est pas exposé à
+la fraude, à la tricherie,&mdash;par une raison bien
+<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
+simple, c'est que le banquier du trente et quarante
+et de la roulette n'en a pas besoin,&mdash;les
+combinaisons connues, visibles de ces jeux, lui
+assurent d'avance et inévitablement la certitude
+de gagner;&mdash;dans ces maisons on ne perd que
+l'argent qu'on a, on ne joue pas sur parole, etc.</p>
+
+<p>C'est laid, quoique très orné, mais à la manière
+des égouts qu'il faut bien bâtir et entretenir
+tant qu'il y a des ruisseaux;&mdash;tandis que les
+cercles et les tripots sont des flaques d'eau, des
+fanges sans écoulement et qui s'étendent partout.</p>
+
+<p>Revenons à mon anecdote.</p>
+
+<p>L'indignation exprimée périodiquement et
+opiniâtrement contre la maison de jeu de Monaco,
+un horrible et charmant coin de terre, un des
+asiles les plus splendidement ornés que le vice
+se soit jamais construits&mdash;, par le journal en
+question, n'était pas inexorable;&mdash;les moralistes
+austères qui le rédigeaient, étaient simplement
+des drôles qui avaient imaginé de jouer
+contre M. Blanc, le seigneur et Satan de cet
+enfer,&mdash;un jeu autre que la roulette et le trente
+et quarante,&mdash;et auquel ils espéraient bien gagner;&mdash;ils
+lui firent savoir que, moyennant
+je ne sais quelle assez grosse somme d'argent,
+<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
+il dépendait de lui de changer le blâme
+en approbation et les invectives en éloges.</p>
+
+<p>On trouva moyen de leur faire répéter cette
+proposition devant des témoins invisibles,&mdash;et
+on fourra lesdits moralistes en prison.</p>
+
+<p>Depuis ce temps M. Blanc est, dit-on, poursuivi
+de l'idée fixe de ce genre d'exploitation,&mdash;auquel
+on assure qu'il s'est soumis plus d'une
+fois,&mdash;et il voit partout du «chantage»; c'est
+ainsi que les chevaliers d'industrie,&mdash;d'accord
+sur ce point, ce qui leur arrive rarement, avec
+la justice,&mdash;appellent ce genre de vol.</p>
+
+<p>Dernièrement, dans les jardins de Monaco,&mdash;un
+étranger s'est tiré un coup de pistolet;&mdash;naturellement
+on courut faire part de l'aventure
+à M. Blanc.</p>
+
+<p>«Ça, dit-il,&mdash;un suicide?&mdash;c'est du chantage.»</p>
+
+<p class="p2">Quand vous allez faire une nouvelle constitution,
+ne prévoyez ni grand homme, ni homme
+débonnaire, ni homme intelligent,&mdash;fabriquez
+votre tournebroche de façon que dogue ou caniche,
+terre-neuve ou king-charles,&mdash;lévrier ou
+carlin puisse le faire également tourner et surtout
+n'en puisse sortir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
+Que quelle que soit la personne que le hasard,
+l'intrigue, l'hérédité, votre caprice vous donneront
+pour maître, elle ne puisse vous causer que de
+petits ennuis, de médiocres contrariétés, de
+minces désagréments.&mdash;Mais qu'il ne dépende
+pas d'elle, conquérant ou pacifique, despote ou
+débonnaire, homme de génie ou crétin,&mdash;de
+vous jeter dans de vrais malheurs, dans de réels
+désastres.</p>
+
+<p class="p2">Et cette constitution ainsi faite,&mdash;nommez qui
+vous voudrez,&mdash;roi, empereur, président, sultan,
+czar, hospodar, sophi, protecteur, khan, etc.</p>
+
+<p>Livrez-vous à votre nature papillonne, à
+laquelle vous ne pouvez d'ailleurs pas résister.</p>
+
+<p>Ne croyez plus que vous êtes des révolutionnaires,
+des esclaves altérés de liberté, mais reconnaissez
+que vous êtes simplement des domestiques
+capricieux qui aiment à changer de maîtres.</p>
+
+<p>Changez de gouvernement, changez de drapeau,
+changez de morale, changez de politique,
+changez d'engouements, changez de fétiches,&mdash;mais
+seulement après qu'une constitution vous
+aura enfermés dans un rond inflexible, où tous
+ces changements ne pourront pas vous empêcher
+<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
+de garder deux chemises, pour pouvoir en changer
+aussi.</p>
+
+<p class="p2">Il continue à être fort question de la prolongation
+des pouvoirs de M. de Mac-Mahon.</p>
+
+<p>Si la chose a lieu, c'est une occasion dont il
+faudrait profiter pour déterminer en quoi consistent
+les pouvoirs du président de la République,&mdash;une
+occasion aussi, en les prolongeant,
+de faire dire aux gens: «Tiens, on les prolonge,
+ils ne sont donc pas éternels.»&mdash;De fixer les
+limites de ces pouvoirs, etc.</p>
+
+<p>Tout le temps que M. Thiers est resté sur le
+trône, j'ai opiniâtrément demandé qu'on fît ce
+qu'on aurait dû faire la veille du premier jour
+de son règne.</p>
+
+<p>Un dessin, une propriété, un pouvoir, n'existent
+que par leurs limites et leurs bornes; le
+crayon.</p>
+
+<p class="p2">Je ne vais plus guère au théâtre depuis bien
+longtemps,&mdash;à tel point que je n'ai pas vu ma
+comédie des <i>Roses jaunes</i>, jouée au Théâtre-Français,
+il y a quelques années.</p>
+
+<p>Je me souviens cependant d'une sorte de scène
+<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
+qui se jouait autrefois sur les théâtres machinés,
+et qui doit être encore bien plus fréquente
+depuis la mode des féeries, des pièces à tableaux,
+à grand spectacle, à femmes et à décors, etc.</p>
+
+<p>En ce temps-là, ça avait lieu surtout au Cirque
+Olympique: pour disposer les décors, les trappes,
+les <i>trucs</i>,&mdash;pour donner le temps de s'habiller
+à une armée de figurants et de se déshabiller à
+une armée de figurantes, il fallait des entr'actes
+extrêmement longs.</p>
+
+<p>Le public s'impatientait.</p>
+
+<p>En vain, l'orchestre jouait une ouverture, deux
+ouvertures, trois ouvertures.</p>
+
+<p>En vain, cédant aux v&oelig;ux du paradis, il jouait
+<i>la Marseillaise</i>, <i>le Chant du Départ</i>, etc.</p>
+
+<p>Si l'autorité trouvait mauvais, dangereux, subversif,
+qu'on jouât ces airs,&mdash;le public les réclamait,
+les exigeait avec ardeur,&mdash;parfois le
+commissaire parlait au public;&mdash;ça avait bien
+vite fait de dépenser une petite demi-heure,&mdash;mais,
+souvent, l'autorité laissait faire, et on entendait
+une fois, deux fois, trois fois pour son
+agrément, ces beaux airs qu'on a fini par déshonorer.</p>
+
+<p>Mais pour les entendre quatre, cinq, six fois,&mdash;il
+<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
+aurait fallu que ça chagrinât quelqu'un,&mdash;sans
+quoi il n'y avait plus de plaisir.</p>
+
+<p>Alors on imitait le cri des animaux,&mdash;on jetait
+des pelures d'oranges et de pommes.</p>
+
+<p>Si on avisait quelqu'un debout sur le devant
+d'une loge, causant avec les personnes placées
+au fond, on criait: Face au parterre, jusqu'à ce
+que le spectateur finît par comprendre qu'il s'agissait
+de lui,&mdash;et obéît à l'injonction.</p>
+
+<p class="p2">Du temps de Louis XV,&mdash;quelques abbés allaient
+au théâtre; si l'on en voyait un dans une
+loge auprès d'une femme, on criait jusqu'à ce
+que l'abbé eût mis ses deux mains sur le velours
+de la loge,&mdash;ou s'en fût allé.</p>
+
+<p>Faute de ce divertissement, aujourd'hui perdu,&mdash;il
+reste encore celui-ci:</p>
+
+<p>Un homme et une femme sont seuls dans une
+loge; que l'homme se rapproche et se penche
+pour parler de plus près à la personne qui est
+avec lui,&mdash;le paradis, ou poulailler, se partage
+en deux camps; les uns crient:</p>
+
+<p>Il l'embrassera.</p>
+
+<p>Les autres:</p>
+
+<p>Il ne l'embrassera pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
+J'ai vu une seule fois l'homme ainsi en scène
+malgré lui, baiser la main de la femme, et être
+couvert d'applaudissements.</p>
+
+<p class="p2">Voici ce que les directeurs de ces théâtres, ou
+les auteurs, avaient imaginé, et ce que probablement
+ils font encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>Entre deux grands actes, à décors, à costumes,
+à <i>trucs</i>, à mise en scène, à évolutions, etc.;&mdash;ils
+placent un petit acte, un tableau, insignifiant,
+sans intérêt, un hors-d'&oelig;uvre,&mdash;un dialogue
+quelconque entre des personnages secondaires
+de la pièce, ou des acteurs qui n'ont pas à changer
+de costume.&mdash;Pour ce tableau, une toile de
+fond tombe à trois mètres de la rampe,&mdash;c'est
+un salon, ou une forêt, ou un palais, ou une mansarde,
+ou une prison, ou la mer, peu importe;
+le rideau levé, cet espace, avec l'avant-scène,
+suffit pour que deux ou trois acteurs puissent y
+réciter un bout de dialogue, faisant cinq ou six
+pas de largeur et deux ou trois sur la profondeur,
+en venant jusque sur les quinquets.&mdash;Ce bout
+de dialogue est généralement accompagné du
+bruit des marteaux et de la voix des machinistes;&mdash;ça
+n'est pas <i>poignant</i>, comme action; ça n'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
+pas navrant, comme intérêt;&mdash;mais ça occupe
+les yeux et un peu l'esprit des spectateurs;&mdash;ils
+attendent que ça finisse, comme on attend sous
+une porte qu'une pluie d'orage cesse de tomber.</p>
+
+<p>Or, pendant ce temps, ces machinistes qui
+crient,&mdash;ces marteaux qui frappent, préparent
+l'acte suivant avec ses décors, ses splendeurs,
+ses surprises;&mdash;pendant ce temps, on change
+ou on revêt les costumes,&mdash;on se groupe sur
+le théâtre,&mdash;les régisseurs placent les figurants
+et les figurantes,&mdash;on fait l'appel des <i>accessoires</i>,&mdash;quand
+on est prêt, l'acte postiche est fini,&mdash;on
+baisse le rideau,&mdash;l'orchestre joue quelques
+mesures,&mdash;on frappe les trois coups, et le public
+applaudit... la brièveté de l'entr'acte,&mdash;il
+est bien disposé et rien ne l'empêche de se livrer
+à l'admiration que lui cause ensuite le lever du
+rideau.</p>
+
+<p class="p2">Eh bien! le règne de M. Thiers,&mdash;le pacte de
+Bordeaux,&mdash;la présidence de M. de Mac-Mahon,
+c'est le tableau entre deux actes,&mdash;on cause, on
+jase, on discute, on se querelle ou on fait semblant
+de se quereller sur le devant de la scène,
+les pieds sur la rampe,&mdash;mais tout ça, ça manque
+<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
+de profondeur,&mdash;le public ne prête qu'une attention
+médiocre ou distraite à ce que débitent
+les quelques acteurs qui n'ont pas à changer de
+costume, ou les <i>utilités</i>, ou les <i>comparses</i> qui occupent
+le devant du théâtre; mais ce qui l'intéresse,
+c'est de tâcher de surprendre et la signification
+des coups de marteau, et quelques paroles
+des machinistes,&mdash;de saisir, par les bruits
+qu'on dissimule le plus possible, si c'est sur le
+côté <i>cour</i>, ou le côté <i>jardin</i>, à droite ou à gauche,
+que l'on place les décors et les portants;&mdash;au
+lieu de trouver que la voix des machinistes et
+les marteaux empêchent d'entendre les acteurs,
+on aurait envie de faire taire les acteurs pour
+prêter ses deux oreilles et toute son attention au
+bruit des marteaux et à la voix des machinistes,
+et de leur crier: Silence! laissez-nous entendre
+le bruit.</p>
+
+<p class="p2">Que fait-on là, derrière cette toile du fond?</p>
+
+<p>Quand le rideau s'abaissera, puis se relèvera
+pour tout de bon,</p>
+
+<p>Qu'est-ce que le théâtre va représenter?</p>
+
+<p>Un palais ou une place publique?</p>
+
+<p>Un péristyle ou un balcon?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
+La salle du trône ou une taverne?</p>
+
+<p>Un jardin ou une forêt?</p>
+
+<p>Une rue ou un grand chemin?</p>
+
+<p class="p2">Et quels seront les personnages en scène? On
+entend piétiner, il y en aura beaucoup.</p>
+
+<p>Seigneurs ou hommes du peuple?</p>
+
+<p>Dames de la cour ou bohémiennes?</p>
+
+<p>Bourgeoises ou danseuses?</p>
+
+<p>Est-ce un ballet à la cour ou une <i>danse</i> qu'on
+donne ou reçoit dans la rue?</p>
+
+<p>Est-ce la république radicale, l'internationale,
+la commune?</p>
+
+<p>Est-ce la royauté légitime? La fusion?</p>
+
+<p>La république modérée? <i>Idem</i> conservatrice?
+<i>Idem</i> sans républicains?</p>
+
+<p>Est-ce la royauté constitutionnelle? <i>Idem</i> libérale?
+<i>Idem</i> sans roi?</p>
+
+<p>Est-ce le drapeau rouge? Est-ce le drapeau
+blanc? Est-ce le drapeau tricolore?</p>
+
+<p>Blanc, avec cravate tricolore? tricolore, avec
+cravate blanche? tricolore, avec fleurs de lis?
+Tricolore, avec abeilles?</p>
+
+<p>Est-ce l'aigle? Est-ce le coq? Est-ce une branche
+de lis,&mdash;ou un bouquet de violettes?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
+Est-ce Henri V? Philippe II? Napoléon IV?
+Adolphe I<sup>er</sup>? Gaillard père et fils?</p>
+
+<p>On frappe à gauche, on cogne à droite,</p>
+
+<p>La toile! la toile!</p>
+
+<p>Ah! voilà l'orchestre...</p>
+
+<p class="p2">La Marseillaise!</p>
+
+<p>Vive Henri IV!</p>
+
+<p>La Parisienne!</p>
+
+<p>La Reine Hortense!</p>
+
+<p>Bon voyage, M. Dumollet!</p>
+
+<p>Charmante Gabrielle!</p>
+
+<p>O Richard, ô mon roi!</p>
+
+<p>Le Chant du Départ!</p>
+
+<p>Les Girondins!</p>
+
+<p>Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!</p>
+
+<p class="p2">D'abord, la Marseillaise!</p>
+
+<p>Non, d'abord la Reine Hortense!</p>
+
+<p>Non, d'abord vive Henri IV!</p>
+
+<p>Non, d'abord la Parisienne!</p>
+
+<p>Non! tous les airs à la fois!</p>
+
+<p>La toile! la toile!</p>
+
+<p>Eh bien!&mdash;voilà où nous en sommes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
+Parlons un peu des roses.</p>
+
+<p class="p2">Charles I<sup>er</sup>, roi d'Angleterre, monte sur l'échafaud,
+condamné pour crime de haute trahison
+contre la nation, le 30 janvier 1648. Un Anglais,
+lord Chesterfield, dit à ce sujet: «Cet acte
+fut fort blâmé; si cependant il n'avait pas eu
+lieu, il ne nous resterait plus de libertés.»</p>
+
+<p>On raconte que le roi portait au moment de
+sa mort la Jarretière que les membres de l'ordre
+ne doivent, dit-on, jamais quitter; la sienne était
+couverte de quatre cents diamants.</p>
+
+<p>Une jeune fille se glissa dans la foule, et put
+donner au malheureux roi une rose qu'il respira
+plusieurs fois avant de mourir.</p>
+
+<p class="p2">Une autre personne royale, dont la fin ne fut
+pas moins lamentable, est Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>Sans son supplice, et surtout sans les jours de
+misère qui ont précédé ce supplice, l'histoire
+la traiterait plus sévèrement; tandis que, purifiée
+par le malheur, elle est restée une figure intéressante.</p>
+
+<p class="p2">Un des grands chagrins de sa vie a été l'<i>Histoire
+du collier</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
+Un joaillier avait présenté à la reine un collier
+de diamants de 1,600,000 francs; et elle l'avait
+refusé, le trouvant trop cher.</p>
+
+<p>Une comtesse de Lamotte (Jeanne de Valois),
+descendant de la famille royale des Valois par
+un fils naturel de Henri II, persuada au cardinal
+de Rohan que la reine accepterait de lui ce collier.
+Le cardinal acheta le collier, qu'il ne paya
+pas, le remit à la comtesse qui se chargeait de le
+donner à la reine, et lui procura la nuit dans un
+bosquet une entrevue avec une fille qui s'était
+fait une profession de sa ressemblance avec
+Marie-Antoinette. L'affaire fut connue par les
+réclamations du joaillier. Le roi fit mettre en jugement
+la comtesse de Lamotte et le cardinal.
+La comtesse fut condamnée à être fouettée et
+marquée, et mise à la Salpêtrière, d'où elle s'évada
+et se réfugia en Angleterre.&mdash;Le cardinal
+fut acquitté. C'est l'explication la plus probable
+et la plus acceptée de cette fameuse <i>affaire du
+collier</i> sur laquelle il est toujours resté quelque
+obscurité, et qui a été racontée et surtout commentée
+en beaucoup de façons différentes.</p>
+
+<p class="p2">Marie-Antoinette, qui se résigna à la mort et
+<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
+mourut noblement, ne se résigna pas à l'outrecuidance
+du cardinal qui avait cru pouvoir acheter
+la reine.</p>
+
+<p>Elle écrivait à sa s&oelig;ur, l'archiduchesse Marie-Christine:</p>
+
+
+<p>«Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère
+s&oelig;ur, quelle est mon indignation du jugement
+que le parlement vient de prononcer... c'est une
+insulte affreuse, et je suis noyée dans des larmes
+de désespoir. Quoi! un homme qui a pu avoir l'audace
+de se prêter à cette sotte et infâme scène du
+bosquet! qui a supposé qu'il avait eu un rendez-vous
+de la reine de France, de la femme de son
+roi; que la reine avait reçu de lui une rose, et
+avait souffert qu'il se jetât à ses pieds!... être sacrifiée
+à un prêtre parjure, intrigant, impudique,
+quelle douleur!»</p>
+
+<p class="p2">Il y a bien de la femme et de la reine dans ces
+plaintes; elle ne parle même pas de l'argent et
+du collier,&mdash;ce qui lui fait horreur, c'est ce qui
+ressemblerait à de l'amour.&mdash;Un rendez-vous!
+se jeter à ses pieds! lui offrir une rose!</p>
+
+<p class="p2">A propos du pape captif,&mdash;des misères de
+<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
+l'Église,&mdash;des mandements des évêques,&mdash;ordonnant
+des prières pour obtenir du ciel la fin
+de ces calamités fabuleuses;</p>
+
+<p>Et, entre les lignes, provoquant à la guerre pour
+rétablir leur puissance monstrueuse qui s'écroule;</p>
+
+<p>Il n'est pas hors de propos, non pas de remonter
+aux martyrs, mais de rappeler les traitements que
+fit subir Napoléon I<sup>er</sup> à deux papes,&mdash;Pie VI et
+Pie VII, et de se demander si ces deux prédécesseurs
+de Pie IX, ne se seraient pas volontiers arrangés
+du martyre de convention et des misères
+factices du pape actuel;&mdash;martyre, captivité,
+misères, qui rappellent singulièrement les faux
+boiteux, les faux manchots, les faux aveugles, qui
+étalent dans les rues leurs infirmités retouchées
+et repeintes le matin.</p>
+
+<p>Pie VI voit ses principales villes prises par le
+général Bonaparte,&mdash;on lui fait livrer ses plus
+beaux tableaux et trente et un millions d'argent.&mdash;Bientôt
+détrôné, il est conduit mourant et enfermé
+à la Chartreuse de Florence, où un lieutenant
+de gendarmerie donne à celui qui le lui
+amène un écrit conçu en ces termes:</p>
+
+<p>«Reçu un Pape en mauvais état.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
+Pie VII est élu,&mdash;le premier consul devient
+empereur,&mdash;il <i>prie</i> le pape de venir le couronner
+à Notre-Dame de Paris,&mdash;on lui recommande
+d'amener une douzaine de cardinaux,&mdash;il marchande
+et n'en amène que quatre;&mdash;«On fit
+galoper le Saint-Père vers Paris, dit le cardinal
+Conzalvi, comme un aumônier que son maître
+appellerait pour dire une messe.»&mdash;A Fontainebleau,
+il doit attendre l'empereur qui est à la
+chasse;&mdash;le jour du sacre, l'empereur se fait
+attendre une heure et demie.</p>
+
+<p>L'empereur veut divorcer avec Joséphine; les
+lois françaises, les lois de l'Église s'y opposent, il
+brave les unes et les autres. C'était en 1810;&mdash;ordre
+aux principaux cardinaux de se rendre à
+Paris,&mdash;on leur donne vingt-quatre heures pour
+se mettre en route.&mdash;A Paris, ils reçoivent l'ordre
+d'assister au mariage de Bonaparte avec l'archiduchesse
+Marie-Louise;&mdash;ils refusent; Napoléon
+était excommunié depuis un an,&mdash;et ce mariage,
+pour l'Église qui n'avait pas admis le divorce avec
+Joséphine, était un acte de bigamie;&mdash;on les
+chasse du palais et de Paris,&mdash;et on leur fait
+savoir que leurs biens ecclésiastiques et privés
+sont confisqués;&mdash;on leur avait enlevé leurs robes
+<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
+rouges,&mdash;ils n'étaient plus cardinaux, et on leur
+défendait d'en porter les insignes.</p>
+
+<p>Pie VII est pris dans Rome par le général Miollis;
+on l'amène à Savone, puis à Fontainebleau où
+il reste dans une vraie captivité jusqu'en 1814.</p>
+
+<p>Le ciel détourne du Saint-Père actuel les vraies
+misères qu'ont subies ses prédécesseurs,&mdash;et
+lui fasse la grâce de supporter avec plus de patience,
+de résignation et moins d'hyperboles, les
+désagréments de sa situation actuelle.</p>
+
+<p class="p2">A propos de la discussion puérile sur la couleur
+du drapeau, rappelons que le premier drapeau
+des anciens Romains a été une botte de foin
+au haut d'une pique; mais cette botte de foin, on
+lui obéissait, on l'honorait, on la suivait au combat.</p>
+
+<p class="quote">Signum erat e fæno, sed erat reverentia fæno.</p>
+
+<p>Je ne suis pas sûr que ma mémoire retrouve
+ce vers tel qu'il est.</p>
+
+<p class="p2">J'ai promis une petite citation de M. Veuillot,
+qui veut aujourd'hui qu'on rétablisse la royauté
+du droit divin,&mdash;c'est-à-dire le roi sous le
+prêtre,&mdash;Saül sous Samuel,&mdash;a exprimé à
+<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
+d'autres époques des idées assez différentes. Je
+trouve dans la <i>Revue libérale</i>, publiée en 1867,
+quelques-unes de ces idées reproduites (<i>Univers</i>,
+26 février 1848), je cite d'après cette <i>Revue</i>&mdash;(tout
+prêt à rectifier s'il y a erreur). M. Veuillot,
+imitant les sacrificateurs antiques, s'était couvert
+d'un voile de pourpre ou plutôt du bonnet rouge.</p>
+
+<p class="quote">Purpureo velare comas adopertus amictu.<br />
+<span class="i10 smcap">Virgile.</span></p>
+
+<p>«La révolution de 1848 est une notification
+de la Providence. La monarchie succombe sous
+le poids de ses fautes; elle n'a plus aujourd'hui
+de partisans. Jamais trône n'a croulé d'une façon
+plus humiliante. Que la République française
+mette l'Église en possession de la liberté, il n'y
+aura pas de meilleurs républicains que les catholiques
+français.»<span class="i4">(<i>Univers</i>, 26 février 1848.)</span></p>
+
+<p>«Une révolte à Vienne! M. de Metternich renversé!
+Personne ne sait en France, à l'heure où
+nous écrivons, si l'empereur est encore sur le
+trône. Ce que tout le monde sait bien, c'est qu'il
+n'y est pas pour longtemps. La Lombardie est libre,
+la Bohême est indépendante, la Galicie s'échappe
+<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
+des entrailles du monstre qui l'avait mutilée avant
+de l'engloutir: gage certain d'une résurrection
+plus entière et plus prochaine. Tous ces gouvernements
+tomberont, moins encore par la force
+du choc que sous le poids de leur indignité. <i>La
+monarchie meurt de gangrène sénile.</i> Elle attend
+à peine qu'on lui dise: Nous ne voulons plus de
+toi, va-t-en! Le coup n'est plus nécessaire, le geste
+suffit.» <span class="i4">(<i>Univers</i>, 21 mars 1848.)</span></p>
+
+<p>Et six mois après:</p>
+
+<p>«De graves et douloureuses nouvelles arrivent
+aujourd'hui de Vienne. La capitale de l'Autriche
+est en pleine insurrection et l'empereur a pris
+la fuite.»</p>
+
+
+<p>«Nous n'oserions, dit la <i>Revue Libérale</i>, citer
+les passages de certains articles de l'<i>Univers</i>, signés
+Louis Veuillot, et relatifs au président de la
+République. Même dans une citation rétrospective,
+la violence de l'attaque ne serait pas tolérée.
+Nous renvoyons le lecteur curieux de s'instruire
+aux numéros de l'<i>Univers</i> du 24 et du 28 novembre
+1851.»</p>
+
+<p>La note change après le coup d'État:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
+«Il n'y a ni à choisir, ni à récriminer, ni à délibérer,
+il faut soutenir le gouvernement. Sa cause
+est celle de l'ordre social..... Plus encore aujourd'hui
+qu'avant le 2 décembre, nous disons aux
+hommes d'ordre: le président de la République
+est votre général, ne vous séparez pas de lui, ne
+désertez pas. Si vous ne triomphez pas avec lui,
+vous serez vaincus avec lui, et irréparablement
+vaincus. Ralliez-vous aujourd'hui, demain il sera
+trop tard pour votre salut ou pour votre honneur!»
+<span class="i4">(<i>Univers</i>, 5 décembre 1851.)</span></p>
+
+<p>«Le 2 décembre est la date la plus anti-révolutionnaire
+qu'il y ait dans notre histoire. Depuis
+le 2 décembre, il y a en France un gouvernement
+et une armée, une tête et un bras. A l'abri de cette
+double force, toute poitrine honnête respire, tout
+bon désir espère. Le 2 décembre est tombée l'insolence
+du mal, et ceux qui menaçaient la société
+sont abattus. Depuis le 2 décembre, il y a encore
+en France une place pour le bien, une garantie
+pour la paix, un avenir pour la civilisation. On
+peut espérer que la loi régnera et non pas le
+crime; que la raison aura raison.» <span class="i4">(<i>Univers</i>, 19 décembre 1851.)</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
+On me racontait l'autre jour&mdash;qu'un officier,
+après avoir conclu, des bruits qui courent, que
+l'officier qui n'accomplirait pas «ses devoirs
+religieux» pourrait bien être mal noté, et voir
+au moins retarder son avancement, annonça à
+ses camarades qu'il allait prendre les devants&mdash;et
+se confesser dès le lendemain.</p>
+
+<p>Le matin, il entre dans une église,&mdash;cherche
+un confessionnal;&mdash;une femme, qui était dedans,
+en sort;&mdash;il n'a pu s'empêcher de la regarder
+du coin de l'&oelig;il,&mdash;néanmoins il va s'agenouiller
+à la place qu'elle quitte,&mdash;mais son
+esprit est troublé,&mdash;il ne sait plus que dire au
+prêtre;&mdash;celui-ci l'aide à dire la première
+moitié du <i>Confiteor</i>,&mdash;puis.... attend;&mdash;l'officier
+cherche, hésite... et finit par dire:</p>
+
+<p>«Mon père, il fait bien chaud.»</p>
+
+<p class="p2">Le public français a aujourd'hui une police
+mieux faite qu'aucun roi, à aucune époque, n'a
+pu se flatter d'en avoir une.</p>
+
+<p>Les journaux, beaucoup mieux faits qu'autrefois
+sous ce rapport, sont à l'affût et à la poursuite
+de toutes les nouvelles. Aussitôt qu'une
+personne, par son rang, sa fortune, sa beauté,
+<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
+un mérite, un ridicule, un crime quelconque,
+attire l'attention publique, on la place sous la
+haute surveillance des <i>chroniqueurs</i>. Les chroniqueurs
+aux champs, il n'y a plus pour cette personne
+de vie privée, il n'est pas un coin, fût-il
+le plus secret de son appartement, où elle puisse
+avoir la conviction d'être seule.</p>
+
+<p>A table, à la toilette, à la promenade, en
+voyage, au lit, elle est accompagnée, épiée,
+observée. Elle a mangé ceci ou cela, elle porte
+des chemises brodées (ici l'adresse de la brodeuse)
+elle a été saluée par M** et M***; elle ne l'a
+pas été par M****; elle a souri à M*****.</p>
+
+<p>Il y avait hier deux oreillers à son lit, elle ronfle,
+elle a une fausse dent à la mâchoire supérieure
+à gauche, elle se sert pour sa «toilette intime»
+disent cyniquement la plupart des journaux du
+monde, de telle eau ou de tel vinaigre, etc.</p>
+
+<p>Tenez, j'ai copié dans le temps textuellement
+quelques lignes que j'avais lues dans divers journaux.</p>
+
+<p>«Mademoiselle Marion (la lectrice de l'impératrice,
+je crois), a eu le mal de mer.»</p>
+
+<p>«S. M. l'Impératrice elle-même, tel jour, à
+telle heure, a eu mal au c&oelig;ur.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
+«Le général Frossard, à Bastia, tel jour, à
+telle heure, a eu de fortes coliques.»</p>
+
+<p>«Tel jour, à telle heure, l'empereur a présidé
+le conseil des ministres; le chef de l'État, pendant
+les deux heures qu'a duré le conseil, a dû
+faire de fréquentes absences.»</p>
+
+<p>Je copie donc textuellement. Il n'y aurait rien
+eu de plaisant à inventer de pareils détails, et
+j'ajoutais en note.</p>
+
+<p>«On a parlé d'abdication ces jours-ci; il y aurait
+vraiment de quoi, ne fût-ce, comme le
+Misanthrope de Molière, que</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Pour trouver sur la terre un endroit écarté,<br /></div>
+<div class="line">Où... d'avoir la colique... on ait la liberté.»<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Il est vrai que cette publicité donnée à tous
+les actes de l'existence quotidienne ne déplaît
+pas à tout le monde.</p>
+
+<p>Un chroniqueur&mdash;cette variété de chroniqueur
+s'appelle <i>reporter</i>,&mdash;fait savoir à «une
+illustration quelconque» que tel jour, à telle
+heure, il viendra lui prendre mesure d'une chronique.</p>
+
+<p>«L'illustration» se prépare.</p>
+
+<p>Il est dix heures, vite, mettez sur cette table
+<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
+les livres que j'ai choisis dans ma bibliothèque;
+sur ce petit pupitre, près de mon lit, ce volume
+que j'ai acheté hier... un ouvrage du chroniqueur.
+Quel mal j'ai eu à y trouver une apparence
+de pensée qu'on puisse citer. Avez-vous eu soin
+de couper les feuilles jusqu'aux deux tiers du
+volume? Froissez un peu la couverture. Coiffons-nous...
+un peu de désordre dans les cheveux.....
+ma robe de chambre de velours. Ah! faites disparaître
+ce livre de*** Ils sont très mal ensemble.</p>
+
+<p>Le portier est-il monté? A-t-il la livrée qu'il a
+dû emprunter au domestique du baron? Dans
+cette potiche, ce tabac turc que j'ai fait prendre
+hier chez Ernest... très bien... et les deux pipes
+turques: pourvu que ça ne me fasse pas mal au
+c&oelig;ur...; baissez les rideaux.</p>
+
+<p>On sonne, le <i>sujet</i> se regarde une dernière
+fois dans une glace et étudie un sourire, il se
+place à sa table, le front dans une main.</p>
+
+<p>On a reçu le chroniqueur d'un air mystérieux,
+on ne croit pas que monsieur y soit, cependant
+si monsieur veut dire son nom...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est bien différent: pour monsieur,
+monsieur y est.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
+Entrée du chroniqueur,&mdash;<i>le modèle</i> a soin de
+se montrer autant que possible de profil;&mdash;il
+fait succéder <i>un regard inspiré</i> à un <i>regard profond</i>,
+il cite le passage appris la veille, la pensée
+extraite du livre du chroniqueur.</p>
+
+<p>Il répond à toutes les questions.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avez-vous? Aimez-vous les épinards?
+Votre dernière maîtresse était-elle brune
+ou blonde? Êtes-vous brave? Travaillez-vous
+beaucoup? Quel est votre tailleur?</p>
+
+<p>Quelques jours après, on lit dans un journal:</p>
+
+<p>«Je suis allé surprendre X... un matin; la
+porte m'a été ouverte par des laquais en belle
+livrée; j'ai trouvé X... au travail, ayant auprès
+de lui une pipe turque dont, selon sa vieille habitude,
+il aspirait de temps en temps une bouffée
+(description des spirales de la fumée); il m'en a
+fait donner une semblable. C'est du tabac d'Orient,
+du <i>latakié</i> que le khédive d'Égypte lui a
+envoyé après lui avoir fait une visite de quatre
+heures; il l'a invité à l'ouverture de l'Isthme,
+mais il n'ira pas; il ne veut pas se rencontrer
+avec l'impératrice dont les gracieusetés probables
+l'embarrasseraient.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
+»Il vit très retiré, il ne reçoit que des illustrations.</p>
+
+<p>»Sa physionomie: le profil est..., le nez..., le
+regard tantôt investigateur et profond, tantôt
+inspiré. Il travaille beaucoup et passe une partie
+de ses nuits à lire les meilleurs ouvrages contemporains,
+et il fait, en causant, les plus heureuses
+citations. Il n'aime pas les épinards, il adore au
+contraire les femmes rousses; plusieurs princesses
+étrangères ont vu leurs avances repoussées
+parce qu'elles sont brunes ou blondes; il a
+eu des duels nombreux sur lesquels il a toujours
+gardé le plus profond silence, cela aurait compromis
+beaucoup de grandes dames. Il se fait
+habiller par le célèbre***.»</p>
+
+<p>Le <i>sujet</i> achète dix exemplaires du journal,
+lit l'article dans les dix exemplaires, et dit à tout
+le monde: «Que c'est donc insupportable: vous
+savez comme je suis modeste et comme je déteste
+qu'on parle de moi. Eh bien! je ne sais comment
+ce chroniqueur a fait... mais c'est que
+c'est très exact. Quel ennui!»</p>
+
+<p class="p2">Il faut des temps aussi abandonnés, aussi incertains
+que les nôtres, pour qu'une question
+<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
+comme celle de la couleur du drapeau, prenne
+l'importance qu'elle semble avoir en ce moment;&mdash;il
+m'est impossible de la prendre plus au sérieux
+que la question qui se produisait de savoir
+si «le futur roi» porterait la perruque de
+Louis XIV ou la petite queue poudrée, appelée
+«salsifis», de Louis XVIII.&mdash;Il ne m'appartient
+pas de donner des avis;&mdash;les diseurs de vérités
+sont peu appelés dans le conseil des rois,&mdash;même
+candidats; mais de même que j'avais dit
+au gouvernement de Bordeaux: «En vous installant
+à Versailles, vous laissez à la Commune le
+titre de gouvernement de Paris,»&mdash;je dirais à
+la royauté imminente, dit-on: «Vous laissez aux
+bonapartistes le drapeau tricolore.»</p>
+
+<p>Le nom de Louis XVIII, qui m'est venu sous
+la plume, me rappelle 1815;&mdash;j'avais alors sept
+ans, mais il logeait à la maison deux oncles,&mdash;capitaines
+de cavalerie,&mdash;qui avaient fait les
+guerres de l'empire,&mdash;et on parlait beaucoup
+aux coins de la cheminée de famille.</p>
+
+<p>Il y avait alors au Palais-Royal trois ou quatre
+cafés,&mdash;où les gardes du corps&mdash;et les officiers
+de l'armée royaliste, d'une part, et d'autre part
+les officiers démissionnaires ou destitués de l'empire,
+<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
+se plaisaient à se rencontrer, se donnaient
+des sortes de rendez-vous tacites, pour se braver,
+se provoquer, se quereller et se battre.</p>
+
+<p>Il y avait le café de la Paix, le café Lemblin et
+le café Valois.</p>
+
+<p>On commençait par se grouper,&mdash;échanger
+des regards hostiles, dédaigneux, provocants,
+puis tout à coup les royalistes chantaient en
+ch&oelig;ur sur l'air de la Carmagnole:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Que ferons-nous des trois couleurs?<br /></div>
+<div class="line">Le rouge, c'est le sang,<br /></div>
+<div class="line">Le bleu, c'est les brigands,<br /></div>
+<div class="line">Le blanc, c'est la franchise,<br /></div>
+<div class="line i2">C'est la devise<br /></div>
+<div class="line i2">Des Bourbons.<br /></div>
+</div></div>
+
+<p>Les bonapartistes, qui commençaient à se mélanger
+de républicains, répondaient:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Que ferons-nous des trois couleurs?<br /></div>
+<div class="line">Le bleu, c'est la candeur,<br /></div>
+<div class="line">Le rouge, la valeur,<br /></div>
+<div class="line">Le blanc, c'est la bêtise,<br /></div>
+<div class="line i2">C'est la devise<br /></div>
+<div class="line i2">Des Bourbons.</div>
+</div></div>
+
+<p>On se levait en tumulte,&mdash;on se lançait les
+verres, les bouteilles, les tabourets,&mdash;on cassait
+les glaces, on cassait les têtes,&mdash;on prenait
+des rendez-vous pour le lendemain.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
+J'ai voyagé il y a quelque temps avec des officiers;&mdash;selon
+eux, l'armée n'accepterait que difficilement
+le drapeau blanc;&mdash;le drapeau tricolore
+est pour eux comme une religion;&mdash;il
+serait donc impolitique et dangereux de le laisser
+aux bonapartistes.</p>
+
+<p>Le fils de Louis Napoléon en a dit quelques
+mots à Chislehurst.</p>
+
+<p class="p2">Les bonapartistes ont déjà plus que leur part
+de couleurs:&mdash;ils ont le violet et ils ont aussi le
+vert;&mdash;comme je l'ai appris en feuilletant un
+livre publié par M. Jules Pautet de Parois, sous-préfet
+de Sisteron (Basses-Alpes), et intitulé:</p>
+
+<p class="center">MANUEL COMPLET DU BLASON</p>
+
+<p class="center"><i>Ou Code héraldique, archéologique et
+historique</i></p>
+
+<p>A Paris, Librairie encyclopédique de Roret.</p>
+
+<p class="p2">On voit qu'il s'agit là d'un livre au moins sérieux.</p>
+
+<p>A la page 147, S. M. Napoléon III est désigné
+sous le surnom de <i>Napoléon le Sage</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
+C'est à propos de ses armes, et voici ce qu'ajoute
+M. Jules Pautet.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Napoléon III</span>, <i>le Sage</i>.</p>
+
+<p>«Ses armes sont d'un noble symbolisme:
+l'aigle d'or est le signe de la gloire, de la grandeur,
+de la victoire et de la force.</p>
+
+<p>»Elle est d'or, parce qu'elle vivifie comme le
+soleil et la lumière, en champ d'azur qui est le
+champ de France...</p>
+
+<p>»Le casque est d'or, etc.; il est de front pour
+tout voir et tout embrasser...; le globe est le
+signe d'un pouvoir qui, par sa grandeur, sa
+sainteté et sa légitimité, rayonne sur le monde...</p>
+
+<p>»Les lambrequins sont d'or comme pouvoir
+pur, brillant et sans tache.»</p>
+
+<p>»D'argent, de gueules et d'azur, comme réunissant
+tous les partis; de <i>sinople, couleur particulière
+de Sa Majesté Napoléon III</i> (<i>?</i>), couleur
+de l'espérance qu'avait la France de son salut
+par une main napoléonienne; salut réalisé par
+Napoléon III; les abeilles symbolisent la sollicitude
+de l'Empereur pour les classes laborieuses,
+etc.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
+A la page 165:</p>
+
+<p>«Après ces prophétiques armoiries, contemplons
+avec bonheur cette aigle impériale qui
+vient de nouveau planer sur la France, étendre
+ses ailes sur ce beau pays, et le sauver de l'anarchie
+par la <i>grâce de Dieu</i> et le <i>v&oelig;u unanime</i> du
+peuple français...»</p>
+
+<p>Vous voyez «argent, gueules et azur» blanc,
+rouge, bleu;&mdash;ajoutez le violet et le vert;&mdash;il
+ne reste à prendre que le jaune.</p>
+
+<p>Encore quatre lignes du sous-préfet de Sisteron,
+il s'agit du Deux-Décembre.</p>
+
+<p>«Une journée à jamais féconde, célèbre et
+sainte, dans laquelle le prince a terrassé l'anarchie,
+relevé les lois, sauvé la France et le monde
+ébranlés.» (P. 165, ligne 25.)</p>
+
+<p class="p2">Dans les éventualités de la royauté, résultat
+de la fusion, on s'occupe beaucoup du Pape
+et d'une chance de guerre avec l'Italie à son
+sujet.</p>
+
+<p>Je ne vois pas que les intérêts des papes soient
+si intimement liés à ceux des rois de France,&mdash;sans
+parler de Grégoire VIII, d'Alexandre VI, etc.</p>
+
+<p>Jules II excommunia le bon Louis XII, le père
+<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
+du peuple, mit la France en interdit et en fit cadeau
+à Henri VIII d'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais ne rappelons que les relations du roi
+Henri IV, dont Henri V a la prétention d'être le
+successeur immédiat,&mdash;avec les deux papes qui
+ont vécu de son temps.</p>
+
+<p>Sixte V déclara Henri IV et toute la maison des
+Bourbons «hérétiques, relaps, ennemis de Dieu
+et de l'Église»,&mdash;et comme tels il les déclarait
+déchus de tous leurs droits, indignes de posséder
+aucun fief;&mdash;il déclara aussi les sujets de
+Henri IV dégagés du serment de fidélité, etc.</p>
+
+<p>Henri fit afficher aux portes du Vatican que
+Sixte V, soi-disant pape, en avait menti,&mdash;que
+c'était lui-même qu'on devait regarder comme
+hérétique, excommunié et antechrist,&mdash;se réservant
+le droit de punir en lui ou <i>ses successeurs</i>
+l'affront qu'il venait de faire;&mdash;il invitait tous
+les rois, princes et <i>républiques</i> de la chrétienté à
+se joindre à lui pour châtier la témérité de Sixte
+et des autres brouillons.</p>
+
+<p class="p2">Plus tard, lorsque Henri IV se crut obligé de
+faire lever l'excommunication qui pesait sur lui,&mdash;il
+faut voir avec quelle insolence le successeur
+<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
+de Sixte V, Clément VIII, abusa de la situation.</p>
+
+<p>MM. d'Ossat et Duperron, évêque d'Évreux,
+depuis cardinal, furent chargés de traiter à la
+cour de Rome l'affaire de l'absolution du roi.</p>
+
+<p>Cette absolution fut «accordée» premièrement
+en consistoire public;&mdash;le sieur Duperron,
+représentant «la personne du roi», se
+mit à genoux devant le souverain pontife;&mdash;Clément
+VIII, dans cette posture, lui donna
+quelques coups de baguette adressés au roi,&mdash;pendant
+que le ch&oelig;ur chantait le psaume <i>Miserere</i>.</p>
+
+<p class="p2">Voici les principaux des articles imposés au
+roi et accordés par ses représentants:</p>
+
+<p>&mdash;Il obéira aux mandements du Saint-Siège.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi montrera par faits et par dicts, et
+même en donnant les honneurs et dignités du
+royaume, que les catholiques lui sont très chers,
+de façon que chacun comprenne qu'il désire
+qu'en France soit et fleurisse une seule religion,
+et icelle la catholique romaine.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi dira tous les jours le chapelet de
+Notre-Dame,&mdash;et le mercredi les litanies,&mdash;et
+le samedi le rosaire de Notre-Dame,&mdash;gardera
+<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
+les jeûnes et autres commandements de l'Église,
+oyra la messe tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi bâtira, en chaque province du
+royaume, un monastère d'hommes ou de femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Il se confessera et communiera en public
+quatre fois pour le moins par chaque an.</p>
+
+<p>Etc., etc.</p>
+
+<p class="p2">Une des chances de succès pour les pèlerinages,
+ce sont les petites croix, amulettes, scapulaires,
+etc., de diverses couleurs, auxquelles
+beaucoup des pèlerins sauront bien un peu plus
+tard, sinon dans la rue, au moins dans les salons,
+faire jouer le rôle des décorations;&mdash;nous
+avions les as de c&oelig;ur rouges de Marie Alacoque;&mdash;la
+croix également rouge de Lourdes;&mdash;les
+pèlerins de Sainte-Radegonde portaient une
+petite croix violette bordée de blanc;&mdash;le
+journal, auquel j'emprunte ce fait, dit que plusieurs
+d'entre les pèlerins réunissaient déjà le
+ruban rouge de Lourdes au ruban violet de
+Sainte-Radegonde;&mdash;on arrivera à la brochette.</p>
+
+<p>Je trouve que les pèlerinages, en ressuscitant,
+se sont débarrassés de beaucoup des austérités
+<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
+qui devaient contribuer à les rendre méritoires.</p>
+
+<p>Aujourd'hui on se rend aux divers sanctuaires
+dans de bon wagons capitonnés, en chemin de
+fer;&mdash;il se rencontre de bonnes âmes pour
+payer les places à ceux qui n'ont pas d'argent.</p>
+
+<p>Autrefois les pèlerinages se faisaient pieds
+nus.</p>
+
+<p>&mdash;Une reine de France, Catherine de Médicis,
+je crois, envoie à Jérusalem un pèlerin qui devait
+faire le trajet à pieds nus, trois pas en avant
+et un pas en arrière;&mdash;ce fut un bourgeois de
+<i>Verberie</i>, qui se présenta et accomplit religieusement
+le v&oelig;u de la reine;&mdash;on le fit surveiller,
+et, à son retour, on lui donna une somme d'argent
+et des lettres de noblesse;&mdash;ses armes représentaient
+une croix et une palme.</p>
+
+<p>Si les six pèlerins, dont parle Rabelais, eussent
+voyagé en chemin de fer et couché dans de
+bonnes auberges, il ne leur fût pas arrivé ce que
+raconte le curé de Meudon:&mdash;Gargantua les
+cueillit avec de magnifiques laitues, parmi lesquelles
+ils étaient couchés pour passer la nuit,&mdash;et
+les mangea sans s'en apercevoir.</p>
+
+<p class="p2">Pour beaucoup de gamins, d'oisifs, d'habitués
+<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
+d'estaminet, de piliers de brasserie, de forts au
+billard et au bésigue,&mdash;se dire républicains, ça
+leur donne, du moins ils le croient, l'air d'être
+des hommes forts et énergiques;&mdash;ces habitudes
+de café entraînent celle de bavarder, de réciter
+le soir les tartines lues dans les journaux du
+matin, d'acquérir une certaine facilité à débagouler
+un certain nombre de phrases sans s'arrêter.</p>
+
+<p>L'ouvrier,&mdash;le mauvais ouvrier,&mdash;l'ouvrier
+qui ne travaille pas,&mdash;celui qui par antiphrase
+s'intitule «le travailleur», se compare au bon
+ouvrier, à celui qui travaille,&mdash;qui n'a pas le
+loisir d'apprendre par c&oelig;ur les élucubrations
+des journaux,&mdash;alors il juge que celui-ci «n'a
+pas de conversation», il se trouve supérieur à
+lui,&mdash;et quelquefois le lui fait croire.</p>
+
+<p class="p2">Une chose qu'on semble ne pas savoir du tout
+en France,&mdash;c'est que le gouvernement républicain
+est celui de tous qui donne le moins de liberté,&mdash;surtout
+de cette liberté de fantaisie
+dont celui qui la prend est l'arbitre;&mdash;sous la
+république, la loi doit être absolue, inflexible,
+elle doit être obéie, non pas seulement avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
+respect, avec soumission, avec abnégation, elle
+doit être obéie avec religion, avec orgueil, avec
+fanatisme.</p>
+
+<p>Un roi débonnaire, bien assis et non menacé,
+peut lâcher un peu la bride à ses sujets pour un
+temps;&mdash;un tyran peut s'amuser à abandonner
+tout à fait les rênes, ne fût-ce que pour corrompre
+le peuple et l'amener à se complaire
+dans l'esclavage; mais la république, c'est la
+<i>lex ferrea, lex ænea</i>,&mdash;la loi de fer et de bronze&mdash;la
+loi implacable, inexorable,&mdash;qui ne reconnaît
+pas de petite désobéissance,&mdash;de désobéissance
+vénielle.</p>
+
+<p>Hélas! est-il dit que ce peuple français si
+heureusement doué, si favorisé par la Providence&mdash;dont
+l'histoire entière n'est peut-être pas
+plus belle que celle des autres peuples,&mdash;mais
+a de plus belles et surtout de plus brillantes
+pages;&mdash;est-il arrêté dans les arrêts de la
+Providence qu'après avoir été si longtemps jeune,
+ardent, aimable, amoureux, poète, chevalier,&mdash;il
+doit arriver à la vieillesse et à la décrépitude
+sans avoir passé par l'âge mûr et par la virilité,
+et tomber dans une seconde et sénile et dernière
+enfance?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
+Quant à la question du drapeau, le comte de
+Chambord ressemble à un homme qui, se disant
+bon nageur et voyant un autre homme qui se
+noie, discuterait, sur le bord de la mer, la couleur
+du caleçon qu'il convient de mettre pour
+aller à son secours.</p>
+
+<p class="p2">Grâce à une idée due au ministère qui vient
+de tomber, la France va sortir d'un grand embarras;
+il est juste, il est bien de lui témoigner
+la reconnaissance qui lui est due, au moment de
+sa chute.</p>
+
+<p>Ce qui perd la France, c'est la production exagérée
+de grands hommes;&mdash;c'est un phénomène
+dont on trouve parfois d'autres exemples dans
+l'histoire naturelle.</p>
+
+<p>Par exemple, j'avais à Saint-Raphaël deux
+paons&mdash;mâle et femelle; la femelle a couvé
+tous les ans, mais jamais les &oelig;ufs n'ont produit
+que des mâles; ces mâles sont magnifiques,
+c'est vrai, quand ils traînent dans les allées du
+jardin leur splendide manteau vert et bleu, ou
+lorsqu'ils étalent en éventail au soleil leur queue
+constellée d'yeux de saphirs et d'émeraudes;&mdash;mais,
+cependant, c'était une anomalie brillante
+<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
+par suite de laquelle, d'abord et tout de suite,
+mes hôtes si richement vêtus auraient passé leur
+vie à se battre et à s'entre-plumer, et, d'ici à
+quelques années, la race se serait éteinte; heureusement
+qu'un voisin généreux m'a donné des
+femelles.</p>
+
+<p class="p2">Un autre exemple et qui date de bien longtemps:</p>
+
+<p>Mon père aimait les jardins, avait semé des
+tulipes avec Mehul et s'était montré aux premiers
+rangs dans la révolution qui, dans la culture ou
+plutôt dans le culte et la religion des tulipes,
+avait substitué les fonds blancs aux fonds jaunes.</p>
+
+<p>Il m'apporta un jour à Sainte-Adresse une petite
+boîte pleine de graines de giroflées;&mdash;c'était
+une magnifique espèce, le gros «cocardeau
+rouge» mais avec des rameaux et des fleurs démesurées.&mdash;J'en
+eu de quoi semer plusieurs
+années de suite; mais, après cela, je perdis l'espèce&mdash;parce
+que tous les plans qui levèrent me
+donnèrent des fleurs doubles et que pas une seule
+giroflée ne produisit des fleurs simples qui sentent,
+font de la graine et se reproduisent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
+La France produit en abondance, en surabondance
+même, des grands hommes de toutes
+sortes;&mdash;elle manque d'agriculteurs, d'ouvriers,
+de bourgeois&mdash;elle manque même d'avocats&mdash;ce
+dernier point a besoin d'être expliqué et va
+l'être à son tour. Quant aux agriculteurs et aux
+ouvriers, par l'accroissement exagéré des villes
+et la tendance imprudente et sottement protégée
+par les gouvernements, les hommes quittent
+tous les jours en plus grand nombre les champs
+pour les villes; une fois dans les villes, ils commencent
+par se faire ouvriers, mais ils ne tardent
+guère à devenir de grands politiques, passant
+une partie de leurs journées au café, au cabaret,
+à lire les journaux, à entendre et au besoin faire
+des discours et à miner, bouleverser et gouverner
+leur pays.</p>
+
+<p class="p2">Pour les bourgeois, ils mettent un <i>de</i> devant
+leur nom, vont aux pèlerinages de Lourdes et de
+la Salette, parient aux courses et entretiennent
+en société et en pique-nique&mdash;des courtisanes à
+cheveux rouges&mdash;et disent: nous autres&mdash;ma
+maison, mes ancêtres, mon rang.</p>
+
+<p>Les avocats ne peuvent plus défendre..... ni
+<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
+attaquer la veuve et l'orphelin, ou, comme on
+disait du célèbre Ch. d'E,</p>
+
+<p class="quote">Il défendait la veuve, et faisait l'orphelin.</p>
+
+<p>D'autres devoirs leur incombent;&mdash;ils doivent
+faire des discours sur les balcons, sur les
+tables d'auberges et de cabaret, ils doivent devenir
+députés, ministres, présidents de la république.</p>
+
+<p>Donc la France ne produit plus que des paons
+mâles et des giroflées à fleurs doubles:&mdash;c'est
+beau, c'est brillant, c'est riche,&mdash;mais dans un
+temps donné, l'espèce se perdrait comme cela
+est arrivé pour mes giroflées, comme cela a failli
+arriver pour mes paons;&mdash;en attendant, on se
+bat, on s'entre-plume, etc.</p>
+
+<p class="p2">Eh bien, le ministère de Broglie avait compris
+que la France, produisant trop de grands hommes
+pour sa consommation, devait être consommée
+par eux. On avait bien la chambre des représentants,&mdash;mais
+c'est étroit, c'est mesquin; on
+donne asile à peine à sept cents intelligences supérieures,
+à sept cents génies, à sept cents politiques
+<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
+laborieux et sagaces, à sept cents grands
+orateurs&mdash;à sept cents grands citoyens&mdash;à sept
+cents incorruptibilités, à sept cents désintéressements,
+à sept cents dévouements.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce que sept cents casés quand tant
+de milliers restent à la porte?&mdash;C'est alors que
+le ministère de Broglie se montra à la fois intelligent
+et du danger que courait le pays et du
+caractère français: il pensa à une seconde Assemblée
+où on pourrait mettre encore sept cents
+Richelieu, sept cents Démosthènes, sept cents
+Décius, etc.,&mdash;c'est peu, mais c'est toujours ça;&mdash;une
+rallonge à la table.</p>
+
+<p>Mais comment nommer cette seconde Assemblée?
+Sénat? c'est usé, il n'en faut plus.&mdash;Les
+sénats des deux empires n'avaient pas laissé de
+traces brillantes.</p>
+
+<p class="p2">De même qu'un jour il n'a plus fallu de <i>conscription</i>,
+ni de <i>gendarmerie</i>, ni de <i>droits réunis</i>,
+alors on a obéi au sentiment public, on a aboli
+la <i>conscription</i>, la <i>gendarmerie</i> et les <i>droits réunis</i>,
+on les a, aux applaudissements de toute la France,
+remplacés par le <i>recrutement</i>, la <i>garde municipale</i>
+et les <i>contributions indirectes</i>, qui sont exactement
+<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
+la même chose. Le ministère depuis a imaginé
+non pas de créer un nouveau <i>sénat</i>, fi donc!&mdash;mais
+un <i>haut conseil</i>. Espérons que cette
+grande idée sera ramassée par ses successeurs.</p>
+
+<hr class="c15 p4" />
+<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
+Apud nos sexcenta dicere pro infinito numero fere usitatum.<br />
+<span class="i20 smcap">Donat.</span></p>
+
+<p>Sexcentas proinde scribito jam mihi dicas.<br />
+<span class="i20 smcap">Térence.</span></p>
+
+<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ma maison du <i>Mont-Palatin</i> était transportée chez un des
+deux consuls; celle du <i>Tusculum</i> chez l'autre. Les colonnes de
+marbre étaient portées chez la belle-mère d'un consul, les arbres
+mêmes y étaient transplantés; <i>etiam arbores transferebantur</i>.</p>
+
+<p class="right">(<i>Lettre à Atticus.</i>)</p>
+
+<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>Le vice-amiral Verhuell avait été au service de France.&mdash;C'était
+un homme distingué, il passa de lieutenant de vaisseau
+vice-amiral, il fut d'abord ministre de la marine du roi
+Louis, maréchal du royaume, comte de Sevenaar, Grand-Croix
+de l'ordre de l'Union, etc., puis, ambassadeur à la cour de
+France. A cette faveur succéda une disgrâce complète, il prit
+alors du service en France, où il fut <i>très bien</i> traité et retrouva
+la faveur qu'il avait perdue en Hollande.</p>
+
+<div><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a></div>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line"> . . . . Apes . . . .<br /></div>
+<div class="line i7">Candida circum,<br /></div>
+<div class="line">Lilia funduntur,<br /></div>
+<div class="line i7">Strepit omnis murmura campus.<br /></div>
+<div class="line">. . . . . . . . Leth&oelig;i ad fluminis undas,<br /></div>
+<div class="line">Securus latices et longa oblivia potant.<br /></div>
+</div></div>
+
+
+<p> <a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Nunquam pulchriorem imperatorem habuisse.<br />
+<span class="i10 smcap">J. Capitolinus.</span></p>
+
+<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>La grandeur de la patrie et ses destinées</i>, par A. Madrolle.</p>
+
+<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Le frère de celui d'aujourd'hui.</p>
+
+<p class="center">*<br />
+*&nbsp;&nbsp; *</p>
+
+ </div>
+</div>
+
+
+<p class="p4 center small">FIN</p>
+
+<p class="p4 center small">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Bourdonnements, by Alphonse Karr
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS ***
+
+***** This file should be named 38643-h.htm or 38643-h.zip *****
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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