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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:10:46 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Bourdonnements + +Author: Alphonse Karr + +Release Date: January 22, 2012 [EBook #38643] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe et la ponctuation +d'origine ont été conservées et n'ont pas été harmonisées. + + + + + BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE + + ALPHONSE KARR + + BOURDONNEMENTS + + [Illustration] + + PARIS + + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + + ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + + RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + 1880 + + + + + D'ALPHONSE KARR + + BOURDONNEMENTS + + + + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +OEUVRES COMPLÈTES + +D'ALPHONSE KARR + +Format grand in-18. + + + AGATHE ET CÉCILE 1 vol. + L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX 1 -- + LE CHEMIN DE PLUS COURT 1 -- + CLOTILDE 1 -- + CLOVIS GOSSELIN 1 -- + LE CREDO DU JARDINIER 1 -- + CONTES ET NOUVELLES 1 -- + LES DENTS DU DRAGON 1 -- + DE LOIN ET DE PRÈS 1 -- + DIEU ET DIABLE 1 -- + ENCORE LES FEMMES 1 -- + EN FUMANT 1 -- + L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR 1 -- + FA DIÈSE 1 -- + LA FAMILLE ALAIN 1 -- + LES FEMMES 1 -- + FEU BRESSIER 1 -- + LES FLEURS 1 -- + LES GAIETÉS ROMAINES 1 -- + GRAINS DE BON SENS 1 -- + LES GUÊPES 6 -- + HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN 1 -- + HORTENSE 1 -- + LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN 1 -- + LE LIVRE DE BORD 4 -- + LA MAISON CLOSE 1 -- + MENUS PROPOS 1 -- + MIDI A QUATORZE HEURES 1 -- + NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER 1 -- + ON DEMANDE UN TYRAN 1 -- + LA PÊCHE EN EAU DOUCE ET EN EAU SALÉE 1 -- + PENDANT LA PLUIE 1 -- + LA PÉNÉLOPE NORMANDE 1 -- + PLUS ÇA CHANGE 1 -- + ... PLUS C'EST LA MÊME CHOSE 1 -- + UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS 1 -- + POUR NE PAS ÊTRE TREIZE 1 -- + LA PROMENADE DES ANGLAIS 1 -- + PROMENADES AU BORD DE LA MER 1 -- + PROMENADE HORS DE MON JARDIN 1 -- + LA QUEUE D'OR 1 -- + RAOUL 1 -- + ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES 1 -- + LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE 1 -- + SOUS LES ORANGERS 1 -- + SOUS LES TILLEULS 1 -- + SUR LA PLAGE 1 -- + TROIS CENTS PAGES 1 -- + UNE HEURE TROP TARD 1 -- + VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN 1 -- + + +PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2. + + + + + BOURDONNEMENTS + + PAR + + ALPHONSE KARR + + PARIS + + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + + ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + + RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + 1880 + + Droits de reproduction et de traduction réservés + + + + +A JEANNE BOUYER + + + + +BOURDONNEMENTS + + +J'avais dans le temps constaté l'extrême différence qui existait chez +les femmes, entre la pudeur d'eau douce et la pudeur d'eau salée,--du +temps que je vivais à Paris, à Étretat et à Sainte-Adresse. + +A Paris, les bains de femmes dans la rivière étaient scrupuleusement +entourés de planches et couverts au-dessus, pour que les anges mêmes +ne pussent jeter sur les baigneuses un regard indiscret. + +Si des nageurs «en pleine eau», s'approchaient de ces forteresses +hermétiquement fermées, des employés des bains les injuriaient, et des +gendarmes qui se promènent en bateau sur la Seine, faisaient quelques +menaces, et quelquefois arrêtaient les délinquants. + +A la mer, au contraire, les femmes se baignaient presque pêle-mêle +avec des hommes vêtus d'un simple caleçon, et se faisaient porter à la +mer par des baigneurs payés.--Une corde marquait seule une séparation +entre les sexes; la décence consistait pour elles à être assez laides, +et elles l'étaient, en effet, dans des sacs de laine avec des bonnets +de toile cirée sur la tête,--peut-être est-ce le genre de décence qui +protège le plus efficacement la vertu. + +Cependant, les hommes bien élevés se baignaient d'eux-mêmes à une +certaine distance des femmes,--distance que les femmes pouvaient +augmenter à leur gré. D'ailleurs, les femmes restaient au bord et les +hommes presque tous nageaient plus ou moins au large: seulement, comme +il arrivait qu'un mari inquiet désirât rester près de sa femme,--qu'un +père voulût enseigner à nager à sa fille,--ou surveiller ses premiers +essais, on imagina de tendre deux cordes au lieu d'une;--ces deux +cordes formaient trois compartiments sur la plage,--à l'extrême +gauche, les femmes,--à l'extrême droite, les hommes,--et au milieu, +les hommes et les femmes, femmes et maris, pères et filles, etc., qui +voulaient se baigner ensemble. + +Cela parut suffisant pendant de longues années; d'un côté, la laideur +du costume des femmes, leur pâleur allant quelquefois jusqu'au +vert,--de l'autre, les hommes d'autant plus laids, au contraire, pour +la plupart, qu'ils étaient moins vêtus,--tout semblait préserver les +deux sexes de pensées dangereuses. + + +Aujourd'hui, je vois par les journaux de modes que tout cela est +changé;--les femmes se sont enfin demandé pourquoi, elles qui se +montrent si volontiers à demi nues dans les salons où les hommes +sont astreints à la cravate et à la décence la plus rigoureuse, +se laisseraient plus longtemps empaqueter dans des sacs +disgracieux,--elles qui ont tant de si jolies choses à laisser voir, +tandis que les hommes faisaient une assez laide exhibition de leur +personne,--elles décidèrent qu'il fallait rappeler les hommes à une +décence qui est un devoir pour des êtres si disgraciés,--et reprendre +pour elles-mêmes le privilège de se montrer généreuses. + +On décida alors, pour commencer, que les hommes ne se baigneraient +plus que vêtus. + +La plupart s'y soumirent--à l'exception de quelques nageurs +enthousiastes, qui avaient besoin de l'entière liberté de leurs +mouvements, et aimaient mieux se livrer à leur exercice favori, que de +«poser» sur la plage avec de l'eau jusqu'à la ceinture.--Il est une +raison de cette résignation au costume, de la part de la plupart des +baigneurs, et je le dirai à quelques lignes d'ici. + +Cette gêne imposée aux hommes satisfaisait les scrupules des +femmes,--elles avaient assez accordé à la pudeur, en la faisant porter +aux hommes, comme elles leur font porter leur ombrelle et leur +éventail,--elles déclarèrent qu'elles pouvaient porter de moins en +fait de costume, ce qu'elles obligeaient les hommes à porter de +plus,--ça employait autant d'étoffe, et ça revenait à la même +superficie de peau humaine voilée. + +Elles adoptèrent alors ces costumes, que je vois figurés dans les +journaux de modes,--costumes qui, au lieu d'enlaidir, rendent +jolies,--parce qu'ils permettent certains artifices, certaine +exagérations, certains mensonges,--costumes qui donnent, enfin, +l'occasion de se décolleter à la fois par en haut, comme les femmes du +monde et par en bas comme les danseuses. + +Disons maintenant la cause principale de la résignation de la plupart +des hommes, au costume et à la pudeur méticuleuse qui leur étaient +imposés. + +La vie sociale, la vie des cités, la vie du monde n'est pas aussi +défavorable, il s'en faut, à la race féminine qu'à la race masculine. + +Les femmes vivant dans les villes y acquièrent une apparence plus +délicate, l'étiolement leur donne cette sorte d'élégance et de grâce +morbides, genre de beauté littéraire, très et trop à la mode vers +1830, époque du règne de la femme maigre, frêle, éthérée, immatérielle +et un peu verte. + +Les femmes vivant dans les villes y deviennent pour ainsi dire «plus +femmes», au gré de certaines idées de gens qui «ne s'y connaissent +pas». + +Les hommes, au contraire, y deviennent «moins hommes», les muscles +s'atrophient, les bras sont débiles, les jambes sont grêles, rien ne +grossit que le ventre. La décence, la pudeur qu'on leur imposait, +étaient pour leur vanité une circonstance des plus heureuses--en leur +ordonnant de cacher leur laideur. + +Ajoutons que pour cette même classe de gens, beaucoup plus nombreuse +qu'on ne croit, qui n'entendent rien à la beauté des femmes, tout ce +qu'une femme montre, des choses qu'on est convenu de ne pas +montrer--passe pour beauté, appas, attraits et charme. + +Et notez que les femmes ne sont pas toutes très éloignées de cette +opinion, et beaucoup croient se préparer un triomphe et accorder une +faveur, en laissant voir n'importe quoi de leur aimable personne, +fût-ce très incorrect et très laid. + + +Quelqu'un de bête m'écrit..... mais non--c'est peut-être quelqu'un de +triste, prenons un ton plus sérieux. + +On m'écrit qu'un écrivain usurpant mon nom, frappe à terre des femmes, +des enfants et des hommes vaincus et désarmés. + +Tout porte à croire que cette façon de s'énoncer est un +euphémisme,--et que c'est à moi que s'adresse le reproche,--autrement +on m'eût envoyé les chapitres ou articles faussement signés de mon +nom--et on m'eût demandé si je m'en reconnaissais l'auteur,--à quoi +j'eusse répondu--_oui_--ou _non_. + +_On_ ajoute quelques injures,--puis des menaces. + + +La missive n'est pas signée--ou du moins est signée: «Le frère d'un +transporté.» + +S'il est quelqu'un à qui il soit absurde et injuste d'adresser un +pareil reproche, c'est certainement moi.--Il n'y a pas huit jours que +je me déclarais partisan de l'amnistie pour les entraînés +repentants--et que je demandais pour eux et pour leur famille, non +plus la transportation, mais la colonisation--qui leur permît de faire +peau neuve, de commencer une autre vie, en rompant avec de mauvais +antécédents et des entraînements dangereux--et des engagements +criminels. + +Je suis donc loin de «frapper des femmes et des enfants» puisque je +cherche et je propose un moyen de leur ramener un père, non plus +pilier de cabaret et de club--et en sa qualité de travailleur, +abandonnant le métier qui est le patrimoine et le pain de sa +famille;--un père toujours sur le point de se faire tuer et de +retourner en prison;--mais, au contraire, un père rendu à ses +devoirs, à une vie laborieuse, à sa famille et à ses enfants; aimé, +respecté par eux et par tout le monde. + + +Quant au mot «de vaincus»--je n'accorde pas cet adjectif honorable aux +hommes de la Commune;--c'est en se battant contre les Prussiens qu'on +avait la chance d'être vainqueur ou vaincu,--mais en se battant contre +les lois de son pays, en fusillant les ôtages, en incendiant les +monuments, on n'est pas vaincu, on est repris de justice et puni. + + +Relativement aux injures, elles sont bêtes, grossières, et je ne m'en +sens nullement blessé;--des injures non signées ne peuvent s'élever à +l'état d'insulte--pour moi qui, depuis que j'écris, n'ai pas tracé une +ligne sans la signer, comme il est honnête et loyal de le faire, j'ai +le droit de tenir en dédain complet des anonymes, pseudonymes, etc. + +Je ferai remarquer en passant qu'on ne signe pas au journal de Me +Gambetta. + +Je ferai remarquer également qu'en république il faudrait obéir aux +lois, les respecter et les faire respecter;--car il y a une loi non +abrogée, qui déclare la signature obligatoire. + +Il y a une loi antérieure dont je ne parle pas--qui prescrit +d'assumer, en signant, la responsabilité de ses écrits;--c'est la loi +de l'honneur, la loi de la dignité, la loi de la probité. + +Passons donc sur les injures. + + +Quant aux menaces--je demeure à Saint-Raphaël (Var), _maison +Close_;--en sortant de la gare, on gagne le bord de la mer, puis on +suit la mer par un chemin bordé de myrtes, en laissant la mer à droite +jusqu'à ce qu'on trouve une vieille maison assez pauvre et +heureuse;--maison basse--à peu près couverte et cachée par les +chèvrefeuilles, les passiflores et les jasmins:--devant la porte est +un canot blanc--_la Girelle_--il n'y a pas moyen de se tromper. + +On m'y trouve presque toujours. + +Et, en me prévenant, on peut être sûr de me rencontrer. + +C'est l'affaire d'un quart d'heure. + + +M. X*** est un bohême, importun, ennuyeux, quémandeur opiniâtre;--un +de ceux qu'il appelle ses amis et qu'il persécute de ses visites +intéressées, a recommandé à plusieurs reprises à son secrétaire de ne +plus le laisser parvenir jusqu'à lui. + +L'autre jour il trompe toutes les consignes: X***, sa victime, ayant +réussi à le congédier, le reconduit pour être sûr qu'il s'en va, et +dit à son secrétaire: «Comment m'avez-vous exposé encore à une visite +de cet homme? + +--Monsieur, je vous en ai sauvé dix fois--mais il ne se décourage +pas--on le renvoie par la porte, il rentre par la fenêtre. + +--Eh bien, puisque ça ne réussit pas, il faut vous y prendre +autrement, et faire... le contraire;--la première fois qu'il viendra, +jetez-le par la fenêtre, nous verrons s'il rentre par la porte.» + + +Il est horriblement triste et désolant d'être auprès du petit lit d'un +enfant malade,--d'avoir dans la main une potion qui doit le sauver, et +de voir l'enfant, par ignorance, refuser de boire la potion, en +serrant les dents convulsivement. + + +Il est effrayant de voir un homme en état de somnambulisme, marcher +dans la direction d'une fenêtre qu'il prend pour une porte; il est +irritant, après l'avoir secoué pour le réveiller, de le voir, les yeux +ouverts, vous soutenir que cette fenêtre est en réalité une porte, que +c'est par là qu'il veut sortir et descendre, et que vous lui ferez +plaisir de le laisser tranquille, puis se débarrasser de vous et se +remettre en marche vers cette fenêtre où vous savez qu'il ne va pas +descendre, mais se précipiter. + + +C'est ce chagrin, c'est cette irritation que j'éprouve lorsque vivant +dans la retraite, étudiant, méditant, cherchant sans cesse,--demandant +à la sagesse des anciens, assidûment feuilletés + + Nocturnâ versate manu, versate diurnâ + +et à ma propre expérience, quelque remède pour la maladie régnante, +j'ai la conviction que j'ai trouvé ce remède. + +Lorsque ayant visité la maison par le dedans et par le dehors, muni de +cette lampe qui s'allume, hélas! bien tard, la sagesse de +l'expérience,--je dis avec certitude: ça c'est une fenêtre par +laquelle vous tomberez broyé sur le pavé,--ici, est un escalier, puis +une porte par laquelle vous sortirez sans danger de la vieille maison. + +Et lorsque je le dis en vain. + + +Par exemple, tout le monde est d'accord que la dissolution de +l'Assemblée des représentants est imminente, et qu'on ne tardera +probablement guères à faire de nouvelles élections. Personne n'ignore +les résultats jusqu'ici de ce mensonge imbécile et mortel du suffrage +dit universel. + +Il a approuvé le crime du Deux Décembre,--il a approuvé et appuyé +toutes les folies de l'empire, jusqu'à la guerre déclarée à la +Prusse,--crime et folie à la fois. Plus tard, il a envoyé à +l'Assemblée, et, de là, dans les places, un tas d'avocats sans études, +sans talents, sans conviction, sans patriotisme;--plus tard, il a fait +nommer M. Barodet à Paris,--et M. Ranc à Lyon,--les cinq cent mille +habitants de Lyon ne connaissant pas plus M. Ranc que les deux +millions d'habitants de Paris ne connaissaient M. Barodet; élections +qui pouvaient avoir un bon côté, c'est de mettre en pleine lumière le +mensonge du suffrage dit universel, par lequel les deux millions +d'habitants de Paris et les cinq cent mille habitants de Lyon +ne font qu'obéir à deux ou trois douzaines d'intrigants, +d'ambitieux, d'avides, qui en réalité votent seuls et font +voter les autres à leur fantaisie; c'est-à-dire, que le suffrage +censitaire si justement détruit était mille fois plus près du +véritable suffrage universel, que ne l'est le mensonge qui usurpe +son nom aujourd'hui,--c'est-à-dire, que jamais un pays n'a si +bêtement et si pompeusement fait l'abandon de sa volonté et de +sa dignité et le sacrifice de ses plus chers intérêts. + + +Eh bien, c'est sous l'empire de ce mensonge dangereux et peut-être +mortel, de ce mode de vocation auquel vous devez déjà tant de misères +et de hontes, que vous voyez tout le monde résolu à affronter de +nouvelles élections. + +Ceux qui soupçonnent ces dangers,--se contentent de se préparer à +éluder, à influencer, à chicaner, à tricher. + + +Mais, ô aveugles volontaires, ô sourds opiniâtres,--ouvrez donc enfin +les yeux et les oreilles,--regardez et écoutez. + +Savez-vous ce que de nouvelles élections,--faites demain,--dans les +conditions du suffrage prétendu universel,--vous donneront probablement? +L'empire,--l'empire de Strasbourg et de Boulogne,-- l'empire du +Deux Décembre,--l'empire de la guerre du Mexique,--l'empire de la +guerre de Prusse,--l'empire de Metz et de Sedan. + +Ou la Commune,--une prétendue république dans laquelle, Pyat, Vermesh, +Cluseret, Pascal Grousset, ne tarderont pas à être débordés et +dépassés.--Une nouvelle terreur pendant laquelle ceux qui croient +follement conduire et commander aujourd'hui, MM. Thiers, Perier, +Dufaure, ne gagneront que de ne faire partie que de la seconde fournée +d'otages,--MM. Naquet, Arago, Blanc, Hugo, Gambetta, étant réservés +pour la troisième. + +Et, dans l'une et l'autre des deux chances. + +L'empire, si c'est lui qui l'emporte, ayant pour successeur la +Commune. + +La Commune amenant nécessairement une dictature militaire; car, dans +l'un et l'autre cas, il ne s'agit pas de savoir si nous aurons l'un ou +l'autre, mais de savoir lequel des deux passera le premier. + +Deux points principaux, deux points nécessaires, indispensables d'une +réforme électorale: + +1º Le domicile réel des candidats, sinon dans l'arrondissement, du +moins dans le département où ils se présentent; + +2º Le renouvellement de l'Assemblée par fractions. + +J'ai plus d'une fois développé les raisons irréfutées, parce qu'elles +sont irréfutables, de ces deux conditions. + +Pour la première, vous échappez à la direction despotique de deux ou +trois coteries qui exercent la plus odieuse, la plus absurde et la +plus dangereuse des tyrannies,--et vous arrivez enfin à ce +raisonnement simple et sans réplique. + +Pour un représentant, il faut deux choses: + +1º Que les électeurs qui le choisissent le connaissent; + +2º Que le représentant connaisse le pays, les gens et les intérêts +qu'il doit représenter. + +Par la seconde, vous évitez les courants, les torrents, les incendies, +les fièvres,--les accès de folie. + +Ajoutez un troisième point,--l'Assemblée permanente,--plus de +vacances, plus de prorogations,--des congés individuels motivés. + +Peut-être ces congés pourraient être plus nombreux et plus longs, si, +par exemple, en même temps qu'un membre de la droite demande un congé, +il s'arrange pour qu'un membre de la gauche et deux membres des +centres en demandent un en même temps. + +Il va sans dire qu'on surveillera l'insolente et déshonnête bêtise de +voter pour les absents. + + +Encore une autre pierre fondamentale de l'édifice dont je me suis +occupé souvent--surtout depuis trois ans,--c'est-à-dire depuis qu'il y +a assez de ruines et de démolitions, pour qu'on puisse, sans scrupule, +proposer d'édifier quelque chose. + + +L'impôt. + +L'impôt--c'est-à-dire la contribution de tous les membres de la nation +aux dépenses publiques,--malgré les critiques, les promesses, etc., a +toujours été en augmentant dans une proportion presque fantastique. + +Je me souviens encore du temps où, dans ma petite jeunesse, le mot de +milliard était, pour les Français,--un mot vague, indéterminé,--comme +le _sexcenta_ des latins voulant dire... beaucoup,--un monceau,--un +tas,--trop[1]. Quand on nous enseignait l'arithmétique dans les +écoles, on nous faisait épeler une fois une longue rangée de chiffres +dont le dernier, en comptant de droite à gauche, s'appelait +_milliard_, et de préférence _un billion_. C'était tout ce qu'on nous +en disait, et il n'en était plus question. + + [1] Apud nos sexcenta dicere pro infinito numero fere usitatum. + + DONAT. + + Sexcentas proinde scribito jam mihi dicas. + + TÉRENCE. + +Au commencement de la Restauration, il y eut une terrible explosion, à +cause du milliard de l'indemnité des émigrés--et le mot devint à la +mode. Dans les assemblées, les orateurs de l'opposition, constatant +l'accroissement des budgets,--disaient:--Nous arriverons à un budget +d'_un milliard_;--ça passait pour une hyperbole, et les gens calmes, +_sensés_, levaient les épaules. + + +Aujourd'hui nous voyons le budget pour 1874 être de deux milliards, +cinq cent trente-trois millions, deux cent soixante-deux mille cent +quatre-vingt dix-neuf francs (ou, d'après un autre tableau: +2,532,689,922). + +Dont il faut déduire--disons-le ici pour mémoire,--nous y +reviendrons,--pour frais de régie, de perception, et d'exploitation +des impôts et revenus publics--non pas cent cinquante ou deux cents +millions, comme je le disais il y a quelque temps par peur d'exagérer, +mais deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit +mille quatre cent quarante-neuf francs. + + +C'est lourd, si on se rappelle surtout que sous Louis XIV, le plus +fastueux des monarques, le plus cueilleur de lauriers et de myrtes, et +cueillant les lauriers et les myrtes avec toutes les aises du luxe et +une insigne prodigalité--les revenus de l'État, qu'on appelait alors +les revenus du Roi, montaient à 117 millions de francs. Il est vrai +que l'on dépensait en moyenne trois cent trente millions--et qu'il +faut à peu près doubler la somme si l'on a égard à la différence de la +valeur de l'argent. + +Mais ce n'est pas la grosseur, ce n'est pas la pesanteur du budget qui +sont le sujet de mon entretien d'aujourd'hui avec mes lecteurs. + +Je ne suis pas d'ailleurs assez grand financier pour me risquer trop +au large dans les chiffres,--je vais donc raisonner en chiffres ronds, +en chiffres du moins très arrondis, pour conformer la besogne à mes +aptitudes médiocres, et aussi parce que cela suffit pour démontrer... +ce que je veux démontrer. + + +Je suppose donc un budget de trois milliards--trois milliards à +demander à la France, c'est-à-dire, pour compter également en chiffres +ronds, à trente millions de contribuables, ce serait cent francs, si +je ne me trompe, que chaque individu aurait à donner. + +Eh bien,--il n'y a pas besoin d'être un profond mathématicien pour +décider qu'il n'est pas un Français qui ne donne plus de cent francs +par an à l'État, si on compte que chaque bouchée qu'on mange paye un +impôt,--chaque condiment qui assaisonne cette bouchée paye un impôt, +de même, chaque gorgée qu'on boit, vin, liqueurs, café, thé, etc. + +Chaque pièce de vêtement, plusieurs impôts,--comme matière première, +patente, l'étoffe, le fil, les aiguilles, etc. + +De même, la lumière, huile, bougies, allumettes. + +De même, chaque lettre qu'on écrit,--le papier, la plume, etc. + +On paye pour chaque pipe, cigare ou cigarette. + +On paye chaque fois qu'on éternue, le tabac en poudre imposé comme le +tabac à fumer. + +On paye quand on dort,--on paye quand on meurt. + +Je ne parle là que des impôts indirects,--il y a encore les impôts +directs. + + +Si bien que chaque personne ne fait pas un mouvement, ne prend pas un +plaisir, ne satisfait pas un besoin, ne fait pas une action quelconque +pour lesquels il ne faille payer,--si bien que la vie de l'homme, +aujourd'hui, semble avoir pour but de _faire_ de l'argent pour l'État, +comme un cheval ou un mulet attelé à une noria, à un manège,--et +tournant en rond,--monte sans cesse de l'eau pour son maître. + +Notez bien que je ne blâme pas, je constate;--loin de moi la pensée +ridicule et injuste de m'élever contre la contribution légitime que +tout citoyen doit aux besoins communs; d'ailleurs, personne ne +pourrait séparément, pour une somme décuple de celle qu'il donne pour +sa part à l'État, se procurer les avantages, les commodités, la +protection qu'il en reçoit;--je ne blâme que la base et le mode de +perception, et ce n'est pas là d'ailleurs le sujet de mon calcul. + +Je veux simplement établir qu'il n'est personne qui ne donne plus et +beaucoup plus de cent francs par an, en réunissant les contributions +directes et les contributions indirectes: additionnez les dépenses +misérables et indispensables du plus pauvre,--et vous verrez si,--tout +compris,--le fisc, ne prélève pas sur lui, sous diverses +dénominations, plus de trente centimes par jour. + +Or, si le plus pauvre paye sa part égale des trois milliards, il faut +reconnaître que celui qui est un peu moins pauvre, que celui qui est +aisé, que celui qui est riche, que celui qui est très riche, payent +deux fois, dix fois, cent fois, mille fois,--les cent francs qui, +fournis par chacun des trente millions de Français, forment la somme +des trois milliards. + +Que l'on ne me fasse pas ici de chicane de centimes, ce calcul n'a pas +besoin d'être absolument rigoureux pour établir la vérité que je veux +prouver. + + +C'est-à-dire que, si l'État reçoit trois milliards, les contribuables +versent beaucoup davantage, peut-être le double, surtout si nous +ajoutons à ces droits qui frappent tous sans exception, et beaucoup de +choses plusieurs fois et sous des noms variés;--si nous ajoutons les +abus du commerce qui, non content de bénéficier sur la chose vendue, +bénéficie aussi sur l'impôt,--en vendant dix centimes, par exemple, la +boîte d'allumettes, vendue autrefois cinq centimes, et frappée de deux +centimes de droit par le fisc. + +Beaucoup de marchands bénéficient encore par la fraude sur la +quantité, sur la qualité,--et spéculent sur le crédit. + + +Il est donc parfaitement évident que les contribuables donnent +beaucoup plus d'argent que l'État n'en reçoit. + +Pourquoi? + +Je vais vous le faire comprendre par une image bien simple. + +Il y a quelques instants, j'arrosais un carré de mon jardin,--mon +matelot allait puiser l'eau dans des arrosoirs à une grande mare, +entourée d'un bois de lauriers-roses, et me les apportait;--le carré +que j'avais à arroser était assez éloigné de cette mare,--je ne tardai +pas à remarquer que les arrosoirs remplis à la mare, ne m'arrivaient +qu'à moitié pleins, puis je vis que le chemin qu'ils avaient à +parcourir se trouvait inutilement arrosé,--je regardai les arrosoirs, +ils étaient _dessoudés_ et percés, et laissaient échapper une partie +de l'eau,--et j'en allai prendre d'autres. + +C'est l'histoire des impôts: + +Des impôts dont une partie reste en route dans le chemin qu'ils ont à +faire depuis la bourse, rendue flasque, des contribuables, jusques aux +coffres de l'État. + +C'est, comme le dit Plaute, que «on porte la pluie dans un crible» +_imbrem in cribrum_. + +C'est déjà un assez grand trou à l'arrosoir et au crible que celui par +lequel s'échappent les deux cent quarante-six millions, trois cent +quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf francs, que coûtent +les frais de perception. + +Et pourquoi la perception des impôts coûte-t-elle deux cent +quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit mille, quatre cent +quarante-neuf francs? + +Parce que, à cause de leur nombre et de leur variété infinie, le +ministère des finances y occupe soixante-seize mille employés,--parce +qu'il faut que ces soixante-seize mille employés soient logés, +nourris, vêtus, etc., etc., payés, etc.,--parce que les droits +exorbitants mis sur certains objets excitent à la fraude devenue aussi +très productive, et qu'il faut une armée de douaniers pour empêcher +une petite partie de cette fraude. + +Parce que l'argent qui passe par tant de mains risque fort de subir la +destinée d'une pièce de vin qui traverse la France, remise +successivement aux soins de dix voituriers qui se la transmettent de +l'un à l'autre, chacun l'ayant plus ou moins «_piquée_» pendant la +part du chemin qu'il avait à faire,--c'est-à-dire lui ayant emprunté +de quoi satisfaire sa soif sur des routes poudreuses. + +Supposez même que, sur soixante-seize mille employés, il ne s'en +trouve pas un seul capable de rien détourner, repousse, si vous +voulez, avec indignation toute idée de pillage,--vous ne pourrez du +moins nier ce qu'on appelle le «coulage». + +Faites transporter, à travers une longue étendue de pays, par cent +personnes échelonnées sur la route, dix kilogrammes de miel; que +chacun arrivé au terme de son étape, de son relais, vide son pot dans +le pot de son successeur qui doit continuer la route;--pour quelque +peu que la route soit longue et qu'il ne soit resté aux parois de +chaque pot que ce qu'il a été impossible d'en ôter, vous me direz ce +qu'il vous arrivera au terme du voyage de vos dix kilogrammes de miel. + + +Longtemps avant moi on a proposé de remplacer ces impôts, ces droits +si chèrement, si puérilement, si arbitrairement multipliés et +variés--par un impôt unique sur le revenu. + +On a répondu à cette proposition par des cris de terreur et +d'angoisses. + +1º Parce qu'on n'a pas compris:--On a l'habitude d'appeler en France +_revenu_ les rentes des capitalistes, le produit que tirent les gens +nés ou devenus riches des terres, des maisons, des actions, etc. + +Ceux-là ont cru que l'impôt ne frapperait qu'eux seuls--ce qui serait +en effet une injustice,--une injustice presque aussi monstrueuse que +celle en sens contraire qui, en réalité, aujourd'hui ne soumet à +l'impôt ni la rente, ni les opérations de bourse. + +2º Parce que le Français, qui crie volontiers à la réforme pour +taquiner le pouvoir, a, au fond, très peur de tout progrès et de toute +nouveauté. + +Les uns, par une terreur vague et non raisonnée, les autres, parce que +les abus que le progrès détruirait sont tous le patrimoine d'un assez +grand nombre de gens. + +On n'a pas assez expliqué au public que par _revenu_ on doit entendre +le produit des rentes, des propriétés, mais aussi de tout commerce, de +tout travail,--que si le revenu de A se compose des rentes de ses +terres, des dividendes de ses actions, etc.,--le revenu de B se +compose du prix de ses journées de travail en piochant, en labourant, +en fendant du bois. + +Ceux qui ont compris--et ceux qui n'ont pu feindre de ne pas +comprendre,--ont objecté la difficulté de l'évaluation, le _choquant_, +le _blessant_ des investigations--la facilité de certaines +dissimulations, etc., etc. + +On leur a répondu qu'on se contenterait d'à peu près et de +l'établissement de catégories, comme on fait pour les patentes par +exemple. + +Quant aux dissimulations, croyez-vous qu'il ne s'en fait pas sur le +chiffre des ventes et des achats--sur la réalité des locations? +comptez-vous pour rien la fraude surexcitée sur cette multitude +d'objets imposés--et pensez-vous que les recherches sur le revenu +seront jamais aussi choquantes que les perquisitions faites parfois +par la douane jusques sous la chemise des femmes? + +J'avais d'ailleurs trouvé, et j'en avais été très heureux, une formule +qui faisait de la fixation et de la perception des impôts, la chose la +plus simple du monde: + +La chambre des députés, chaque année, déciderait que, vu les besoins +de l'État, chaque habitant de la France contribuerait aux revenus +publics pour une quantité de journées égales pour tous, journées de +revenu, de gain ou de travail. Ainsi, supposons que l'on fixe pour une +année, ou pour une série d'années, la quote-part de chacun à +vingt-cinq journées--par exemple: + +L'ouvrier qui gagne trois francs par jour payera soixante-quinze +francs. + +Le négociant ou le marchand qui gagne vingt-cinq mille francs par +an--aura à payer vingt-cinq fois soixante et quelques francs. + +De même le rentier, le propriétaire--vingt-cinq journées de son +revenu. + + +Tout d'abord cet impôt unique, supprimant une grande partie de l'armée +de soixante-seize mille hommes du ministère des finances, supprimant +l'autre armée de la douane, ce n'est pas beaucoup d'en conclure que +sur les deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit +mille, quatre cent quarante-neuf francs, on épargnerait au moins cent +cinquante millions pour commencer. + +La fraude n'aurait plus aucune raison de s'exercer. + +Les nécessités de l'existence--«la vie»--seraient à bas prix,--les +charges de l'État seraient supportées équitablement pour tous. Je dis +_équitablement_ et non _également_, car pour que la répartition soit +équitable, il faut qu'elle ne soit pas égale,--tous ne peuvent pas +donner la même somme, mais tous peuvent donner le même nombre de jours +de leur revenu, rentes, bénéfices ou travail. + +C'est simple, c'est juste, ça ne se fait pas--ça ne se fera peut-être +jamais. + +Parce que, + +Je le répète: les abus sont le patrimoine d'un trop grand nombre de +gens qui les défendent avec désespoir. + +On continuera le système des impôts directs et indirects. + +Système aussi raisonnable que serait celui qui consisterait à conduire +l'eau d'une source à une fontaine, non par un aqueduc direct, maçonné +et cimenté, mais par une quantité de petits ruisseaux, ruisselets, +rigoles, serpentant et faisant «méandres» à travers des plaines +sablonneuses et altérées. + + +Je voudrais bien savoir ce que signifie ce qu'on appelle: + +Le droit + +De telle ou telle famille, de telle ou telle personne de gouverner +la France?--La France est-elle un fief, une terre, une maison, un +chapeau dont quelqu'un est le propriétaire,--pouvant _user_ et +_abuser_,--pouvant vendre, céder, morceler à sa fantaisie,--un roi +n'est-il pas un mandataire, un fonctionnaire--accepté ou choisi par la +nation,--payé par elle? + +Il paraît que ce n'est plus comme cela qu'on l'entend;--on dit les +d'Orléans renoncent à _leurs droits_ et reconnaissent _les droits de +Henri V_, mais Napoléon IV maintient _ses droits_.--Nous avons donc +été des insurgés, des usurpateurs, des simoniaques (car il s'agit du +droit divin), des filous,--tout le temps qu'ils ont dû s'absenter. + +Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que les partisans de ces divers +candidats finissent par dire comme cet avocat des _Plaideurs_: + + On force le cellier qui nous sert de refuge. + +Ou comme cet avocat contemporain qui, plaidant pour la femme dans un +procès en séparation, s'écrie: «Aujourd'hui on nous accuse,--mais +hier, j'ai les lettres, on «baisait _notre_ bec rose». + +Ils arrivent à dire «nos droits», en voici un exemple curieux que le +hasard qui est gai--heureusement--s'est amusé à amener. + +C'est dans un journal bonapartiste, _le Pays_, du 13 septembre;--il +attaque avec une mauvaise humeur qui n'exclut pas la verve, au +contraire, les prétentions des légitimistes:--«Ils ont, dit-il, les +mains pleines de leurs parchemins, de ce qu'ils appellent _leurs +droits_.» + +Et il se moque avec raison de ces prétendus droits, mais le hasard +s'est, dis-je, amusé à faire que, précisément sur la même ligne, que +ces mots imprimés en italique pour souligner le sarcasme, + +_Leurs droits_, + +Dans la colonne à côté, mais précisément faisant suite, si on continue +la ligne, on lit: + +«Nos droits,» mots qui, cette fois, ne sont pas soulignés;--mots que +l'auteur de l'article avait écrit soixante lignes plus haut,--à un ou +deux feuillets de distance, mais que le hasard a rapprochés ainsi: + + «Il faut que ces royalistes + aient perdu le sens commun + pour s'imaginer que nous «Ils ont les mains pleines + allons fouler aux pieds NOS de leurs parchemins de ce + DROITS.» qu'ils appellent LEURS DROITS.» + (_Première colonne au bas de (_Deuxième colonne également + la page._) au bas de la page._) + +Peut-être est-ce rendre un service en ce moment à messeigneurs les +archevêques et évêques de leur rappeler qu'en écrivant trop souvent +dans les journaux, comme ils le font depuis quelque temps, ils +compromettent singulièrement leurs chances de béatification et de +canonisation. Il existe du pape Benoît XIV, sur les béatifications et +canonisations, un ouvrage célèbre et curieux, où il est parfaitement +expliqué que c'est un grand obstacle que d'avoir écrit,--pour un +candidat à la sainteté: + +«On examine jusqu'aux moindres opuscules,--on fait une censure exacte +et rigoureuse;--dans le doute, le promoteur de la foi prend le parti +le plus rigide:--un système suspect par sa nouveauté,--un écrit sur +des questions frivoles,--un sentiment qui choque celui des saints +pères et du commun des chrétiens, etc.,--ce sont des taches +ineffaçables pour lesquelles on impose un éternel silence à la cause +(de béatification ou canonisation) proposée». + +Il a été fait quelque bruit du mandement de Mgr Guibert, archevêque de +Paris. + + +Non, jamais monarque n'a été traité, fût-ce par un membre de la +Commune,--comme le roi Victor-Emmanuel est traité par Mgr Guibert,--à +tel point que, dans une séance de la commission de permanence, un +député a interpellé le ministre des affaires étrangères à ce +sujet.--M. de Broglie a répondu que les évêques sont libres dans leurs +mandements.--M. de Broglie me paraît se tromper singulièrement dans +son appréciation:--quand un évêque fait imprimer et publie des écrits, +il doit être soumis au droit commun et aux lois qui régissent la +presse.--Je ne pense pas qu'on permette à aucun écrivain, à aucun +journaliste, de parler d'un roi allié de la France comme Mgr Guibert +parle du roi d'Italie.--Mgr Guibert, qui n'est pas forcé d'écrire, et +qui semble forcé de montrer de la modération et de la charité, n'a +aucun titre pour faire, par la voie de la presse, ce qui serait +interdit à un autre. + +En outre, ce mandement contient une provocation à la haine et à la +guerre,--à peine voilée par la phraséologie tortueuse et alambiquée et +édulcorée des écrits de ce genre. + + L'envahissement de Rome a été la violation la plus audacieuse + des conditions de la vie du monde chrétien. C'est un attentat au + premier chef contre la religion et contre la société. + + Comment le temps, qui guérit tant de maux, pourrait-il adoucir + une douleur chaque jour renouvelée, à mesure que se déroulent + une à une, dans toutes les portions de l'univers chrétien, les + fatales conséquences de l'attentat consommé au centre de la + catholicité? Est-ce quand le gouvernement spirituel est à la + merci de puissances ennemies, quand la parole du Souverain + Pontife ne peut franchir les murs de sa prison sans rencontrer + l'outrage et la contradiction. + + Pour les fautes des individus, le châtiment providentiel peut + être différé jusqu'à la vie future; mais les nations, dont + l'existence est circonscrite dans les limites de ce monde, ne + sauraient recueillir dans une prospérité durable le fruit des + crimes dont l'histoire les accusera d'avoir été les auteurs ou + les complices. + + Nous ne pouvons croire que les puissances européennes + s'aveuglent obstinément et restent toujours indifférentes devant + une situation qui blesse profondément les sentiments et la + conscience d'une portion si notable de leurs sujets. Un jour + viendra où elles sentiront l'inévitable nécessité de réparer un + désordre qu'elles avaient le devoir et la facilité de prévenir. + + Comment admettre, en effet, que la _paix puisse être conservée_ + parmi les peuples avec un régime qui, remontant _violemment le + cours des âges_, nous ramène au règne brutal de la force, + _efface d'un trait de longs siècles de civilisation chrétienne_, + refuse à l'Église sa place dans le concert des sociétés qu'elle + a formées, et la met hors la loi au milieu d'un _monde qui vit + de ses bienfaits_? Comment le calme des esprits et la stabilité + des institutions pourraient-ils s'allier avec un état de choses + qui constitue pour deux cents millions de _catholiques_, + c'est-à-dire pour l'élite de l'_humanité civilisée_, un grief + perpétuel qui a ses racines dans la conscience même? + + Quand, entre ceux qui gardent le _Pape captif_, et ceux qui + voudraient tenir captive la parole des évêques, l'alliance + devient de plus en plus étroite, est-ce alors que les + catholiques pourraient déposer leurs justes ressentiments contre + l'invasion sacrilège de Rome? + + Ceux qui auront sacrifié l'Église à leur ambition seront + sacrifiés à leur tour. + + _Une terre qui dévorera_ ceux qui persisteront à l'occuper par + la violence et l'injuste. + + Le bras de Dieu, qui n'est pas raccourci, saura rassembler les + pierres dispersées de l'édifice et le rétablir sur les débris de + l'oeuvre des hommes. + + Alors son Pontife _et son Roi_, ayant recouvré sa liberté, _du + haut du balcon_ de Saint-Pierre, bénira encore _la ville et le + monde_. + +Rien au monde ne me choque autant que l'inégalité devant la loi et +devant la justice, messieurs les évêques veulent se faire +journalistes, malgré l'avertissement que leur a donné le pape Benoît +XIV des obstacles que la plume met à leur salut. + +Ils doivent subir toutes les chances attachées au métier qu'ils +exercent volontairement.--Pourquoi le gouvernement, qui suspend les +journaux, ne suspend-il pas les évêques journalistes, quand leurs +écrits sont un danger pour la paix? pourquoi le gouvernement se +contente-t-il de «regretter» ces écrits?--Au moins, devrait-il +mentionner l'intensité et la durée de ces regrets,--comme on dit pour +les deuils de cour,--«le gouvernement regrettera pendant huit +jours,--pendant quinze jours, le dernier mandement de M. l'archevêque +Guibert.» + + +Les bijoux des femmes: colliers, bracelets, bagues, etc., ont tous la +forme d'un anneau; et sont, en réalité, les anneaux d'une chaîne dont +le bout est dans la main du diable. + + +Réunissez toutes les légendes, tous les mystères, toutes les fables de +toutes les religions; ajoutez-y les contes de fées;--eh bien, il sera +beaucoup moins bête de croire à tout cela, que de croire qu'il n'y a +pas de Dieu. + + +Il se présente en ce moment une circonstance qui doit chagriner M. +Thiers, parce que l'accusation dont il est l'objet de la part d'un +journal,--aujourd'hui le plus lu de tous,--viendrait gâter et tacher, +pour ainsi dire, la plus belle page de sa vie. + +On sait que sa maison de la place Saint-Georges a été pillée et +démolie par les brigands de la Commune et que l'Assemblée des +représentants de la France, par une décision très glorieuse pour M. +Thiers, a prononcé que cette maison serait rebâtie aux frais de +l'État.--La somme nécessaire pour cette reconstruction a été fixée par +des experts à un million cinquante-trois mille francs. + +On ne connaît qu'un précédent dans l'histoire, c'est lorsque, l'an de +Rome 697, le Sénat romain ordonna que les maisons de Cicéron, pillées +et démolies par des communards de ce temps-là, sous la conduite de +Clodius, seraient relevées et reconstruites aux frais de la +République. + + +M. Thiers a touché l'argent,--a attendu assez longtemps avant de +mettre les ouvriers à la besogne,--cette besogne est aujourd'hui +terminée, et bientôt M. Thiers va rentrer chez lui;--non, hélas! pour +s'y livrer à «ses chères études», mais pour y recevoir en conciliabule +ceux qu'il a combattus toute sa vie. + +Dont il a fait fusiller les pères en 1832 et 1834. + +Dont il a fait fusiller et déporter les frères en 1871. + +Les amis de ceux qui ont démoli cette maison, et dont quelques-uns +ont mis la main à la besogne;--ceux qui ont refusé de répudier leur +solidarité avec les assassins, les voleurs et les incendiaires de la +Commune,--et dont aujourd'hui il est l'allié,--dont il se croit le +chef, et qu'il compte jouer plus tard; tandis qu'eux ne voient en lui, +comme ils l'ont avoué, qu'un «cheval de renfort» pour gravir jusqu'au +sommet du Capitole,--où ils lui préparent le sort que les Sabins +firent subir à Tarpéia qui les avait introduits dans la citadelle, et +qu'ils écrasèrent sous le poids de leurs boucliers. + + +Or, le journal dont je parlais tout à l'heure a publié avec de +minutieux détails et des chiffres auxquels on ne peut refuser au moins +une grande vraisemblance, un article prétendant établir que M. Thiers, +à la suite d'agiotages sur l'argent reçu, de trafics de terrains avec +les entrepreneurs, de délais qui ont permis au million de produire des +intérêts, pourrait, sa maison reconstruite, mettre dans sa poche le +million qu'il se trouverait ainsi avoir gagné sur sa maison. + +Un ami de M. Thiers a fait, dans un autre journal, une réponse qui a +le malheur de ne réfuter que mollement l'attaque et d'avouer même une +partie des faits avancés,--à savoir les trafics de terrains. + + +Nul doute que M. Thiers ne prenne la parole lui-même, et que, +continuant l'orateur romain, il ne fasse une réponse triomphante, en +pendant au célèbre discours «pour sa maison», _pro domo suâ_, que +prononça Cicéron. + + +Il est permis de s'étonner d'une chose: M. Thiers, qui a dû concevoir +un légitime orgueil de la décision de l'Assemblée nationale, qui le +traitait comme le sénat de la république romaine avait traité Cicéron, +n'a pas manqué de relire alors dans l'histoire les détails de ce +précédent si glorieux pour lui, et, lorsque les députés français +suivaient l'exemple des sénateurs romains, d'étudier et de suivre +lui-même l'exemple de Cicéron. + +L'oubli de ce soin est ce qui amène le chagrin qu'on lui fait +aujourd'hui. + + +Tout le monde semble d'accord sur un point,--c'est que la somme +évaluée pour la maison de M. Thiers dépassait la valeur de la +construction détruite,--et permettait non pas de la rétablir +identiquement telle qu'elle était, mais d'en construire une autre plus +grande et plus belle, ce qui est beaucoup moins bien,--car, le mieux +eût été de n'y ajouter qu'une plaque de marbre commémorative et du +crime et de la réparation. + +Voyons donc ce qui se passa au sujet, non pas de la maison, mais des +trois maisons de Cicéron détruites par Clodius et les émeutiers. + +La destruction des maisons de Cicéron avait été plus complète encore +que la destruction de la maison de M. Thiers; ses ennemis «arrachèrent +jusqu'aux arbres qu'ils plantèrent dans leurs propres jardins[2]». + + [2] Ma maison du _Mont-Palatin_ était transportée chez un des deux + consuls; celle du _Tusculum_ chez l'autre. Les colonnes de marbre + étaient portées chez la belle-mère d'un consul, les arbres mêmes + y étaient transplantés; _etiam arbores transferebantur_. + + (_Lettre à Atticus._) + +Il laissa le sénat et les experts déterminer sans son intervention, et +c'est seulement à son ami le plus intime, Atticus, qu'il confia que +les sommes allouées étaient mesquines et au-dessous de la valeur +réelle des propriétés démolies,--_illiberaliter_.--Cette estimation +fit murmurer non seulement les «honnêtes gens», mais aussi le +peuple.--D'où vient cela; dit Cicéron à Atticus?--Cela vient d'une +certaine pudeur de ma part,--j'aurais pu, dit-on, refuser la somme +comme insuffisante, et demander résolument davantage. + +«Les consuls ont traité avec les entrepreneurs,» _consules +locarunt_,--et plus loin: «On reconstruit d'après le marché passé par +les consuls,» _consulum ex locatione reficiebantur_. + +Et, à ce moment, Cicéron était fort ruiné et fort dépourvu +d'argent;--J'ai épuisé, dit-il, la bourse de mes amis: _amicorum +benignitas exhausta est_. + + +Ce qui cause mon étonnement dont je parlais tout à l'heure, c'est +qu'un lettré comme M. Thiers--après avoir naturellement relu avec un +orgueil bien légitime, je le répète, les rapports, les similitudes que +les événements et la faveur de ses concitoyens mettaient entre lui et +une des plus grandes figures de l'antiquité, n'ait pas cherché et +trouvé dans cette lecture les moyens d'augmenter encore la +ressemblance des situations;--n'ait pas demandé que les «consuls» les +députés fissent eux-mêmes les conventions et les marchés avec les +entrepreneurs, se tenant entièrement à l'écart de la question +d'argent. + +Il aurait évité le reproche que tenteront de lui faire ses ennemis, +d'avoir tiré un bénéfice matériel d'une situation à laquelle c'était +seulement de la gloire qu'il y avait à demander,--reproche auquel il +va sans doute répondre victorieusement, ne pouvant souffrir que +l'histoire, au lieu d'une similitude, ait à enregistrer une parodie. + + +On n'oserait vraiment compter ceux pour lesquels nos désastres ont été +un bonheur et qui ne voudraient pour rien au monde que «ça ne fût pas +arrivé».--Prenez vous-même, lecteur, le soin d'interroger un à un les +hommes aujourd'hui en vue,--moi je n'en ai pas le courage. + + +M. Thiers n'est jamais descendu du pouvoir, il en a toujours été +précipité,--et jamais il n'y est resté longtemps, parce qu'il n'a ni +principes, ni convictions. Le pouvoir n'est pas pour lui un moyen +d'appliquer telles ou telles idées;--loin de là, le pouvoir est le +but, et, au besoin, il sacrifiera ses idées pour y grimper ou s'y +maintenir. + +Jamais on ne l'a vu, lorsqu'il n'est pas ministre, mettre honnêtement +et loyalement ses talents et ses aptitudes, qui sont une puissance, au +service du gouvernement et du pays;--il a lui-même appelé la situation +en ce cas: «Être sur le pavé.» Il n'a plus de devoirs, il n'a plus de +rôle; si ce n'est d'escalader de nouveau le pouvoir par tous les +moyens.--Quand il est au pouvoir, dans certaines circonstances, il y +rend des services, lorsque ces services peuvent consolider sa +situation, mais souvent les périls contre lesquels il nous défend, +c'est lui qui les a créés. + +A force de pousser le gouvernement de Juillet sur des pentes et au +bord du précipice,--jeu qu'il jouait sinon de concert, du moins +simultanément avec M. Guizot,--il est venu un jour où il n'a pu +l'empêcher d'y tomber. + +Sans ses intrigues, en 1848, une république modérée, sous la +présidence de Cavaignac, qui avait fait ses preuves et donné de +terribles gages, aurait alors été instituée, et nous aurions évité +l'Empire et la Commune. Son but aujourd'hui est de rendre la fausse +république de MM. Pyat, Naquet, Grousset, Gambetta, Ferrand, Gaillard +père, etc., tellement imminente, qu'on ait recours à lui pour la +couper en deux, c'est-à-dire pour former d'une partie du centre droit, +du centre gauche et des moins compromis de la gauche, un parti, une +majorité, qui puisse lutter contre l'extrême gauche;--il n'est +nullement certain, le cas échéant, qu'il y réussisse, parce que le +parti de MM. Cluseret, Lacour, Gambetta, Pyat se sert de lui, comme il +se sert d'eux. + +M. Pelletan l'a dit: il n'est pour eux qu'un cheval de renfort. + + +La politique, le jeu de M. Thiers, c'est le jeu de ce chirurgien qui +poignardait le soir dans son quartier des passants, qu'on lui +apportait ensuite naturellement à panser chez lui où il s'était hâté +de rentrer. + +C'est ce que faisaient certains «sauveteurs» qui jetaient des gens à +l'eau, puis les en tiraient et réclamaient la récompense. + +M. Thiers désigne aux gamins les maisons dont il faut casser les +vitres, il leur indique les tas où on peut prendre des pierres, puis +ensuite, il passe devant ces mêmes maisons en criant: + +«_V'là_ l'vitrrier.» + + +Mais c'est odieux, disait-on à un homme,--vous avez des querelles avec +vos amis,--des procès avec vos parents!--Et avec qui voulez-vous que +j'aie des querelles et des procès, répondit-il;--les autres..., je ne +les connais pas, ou je n'ai pas d'intérêts à démêler avec eux. + + +Voici le prince Napoléon Jérôme,--qui est venu apporter au parti +bonapartiste une nouvelle cause de division.--Ce parti, de l'aveu d'un +de ses membres les plus ardents, compte aujourd'hui trois +sous-partis,--les rouhéristes, les jérômistes et les «épileptiques». + +Il paraît que la guerre que le fils de Jérôme veut faire à son +petit-cousin, ne sera pas difficile, ni bégueule sur le choix des +armes et des moyens,--plusieurs journaux ont publié à ce sujet une +pièce assez curieuse. + + +Un des procédés de propagande adoptés concurremment par les +légitimistes et les bonapartistes,--a été l'émission de nombreuses +photographies;--c'est sur les beautés de leurs candidats, sur le +charme de leurs visages qu'ils semblent compter pour leur concilier +les coeurs, + + Yeux, col, sein, port, teint, taille, en eux tout est charmant, + +--cela se comprendrait mieux si le suffrage, dit universel, n'excluait +pas la moitié de la nation, c'est-à-dire les femmes, du droit de +voter,--et, à vrai dire, je n'ai jamais pu trouver de raison +suffisante de cette exclusion. + +Le comte de Chambord, Henri V, disent les légitimistes, a un front, a +des yeux, a une physionomie, a surtout une voix,--ah! quelle voix! + +Le prince impérial, disent les bonapartistes, a la beauté de sa mère, +et comme elle «le cou un peu long, portant gracieusement la tête en +avant»;--malgré sa jeunesse, on voit déjà qu'il aura la poitrine +large, etc. + + +Ah! il s'agit de portraits,--s'est dit le fils de Jérôme,--eh bien, je +suis moi-même un portrait,--je suis le portrait vivant de l'empereur +Napoléon Ier; les autres, ni le père, ni le fils, ne lui ressemblent +en rien, et il y a pour cela une raison bien naturelle, c'est qu'ils +ne sont pas de la famille. + +Et là-dessus on montre en petit comité et l'on menace de publier--le +_fac simile_ d'un testament de Napoléon Ier qui contiendrait ceci: + +«Napoléon Ier prévoyait l'extinction de sa descendance directe. Dans +le cas du décès du roi de Rome, il recommandait à ses héritiers +«d'écarter du trône la branche du roi Louis de Hollande», sous ce +prétexte que le roi Louis avait été l'un des premiers à l'abandonner +dans la mauvaise fortune, et peut-être aussi parce que la légèreté +bien connue de la reine Hortense n'était guère de nature à garantir +l'intégrité de sa race.» + +C'est vif. + + +Ceux qui vivaient et étaient un peu «répandus» vers 1836,--à l'époque +de la première tentative de Louis Bonaparte,--et qui avaient vu la +révolution de Juillet se faire au cri bizarrement incohérent de «vive +Napoléon et la liberté», s'étonnaient qu'une revendication de la +succession du trône impérial, revendication qui ne pouvait s'appuyer +que sur la «légende napoléonienne» vulgarisée, embellie, ornée, +enjolivée par presque tous les écrivains du temps, comme arme de +guerre contre «la Restauration», Victor Hugo, Bérenger, M. Thiers, +etc., et des journalistes comme Armand Carrel, et à peu près tous +libéraux--fût faite par un neveu de l'empereur,--et par ce neveu-là, +lorsqu'il y avait à Paris deux fils de Napoléon parfaitement +connus,--l'un, dans le monde, et y jouissant d'une légitime +considération, le comte Walewski,--et l'autre un peu en dehors du +monde, un certain comte Léon, qui, dans un procès intenté à sa mère, +femme d'un diplomate allemand, et gagné contre elle, avait fait +judiciairement constater son impériale extraction pour revendiquer une +somme d'argent que lui avait laissée son père.--Celui-ci présentait +une particularité singulière,--c'était une ressemblance des plus +frappantes avec Napoléon Ier. + + +Il était lié avec Nestor Roqueplan, alors rédacteur en chef du +_Figaro_.--Je me souviens qu'un matin, arrivant à la cité Bergère, je +le trouvai faisant des armes avec Nestor,--je pris le fleuret à mon +tour, nous déjeunâmes ensuite, et passâmes plusieurs heures +ensemble.--Nestor s'apercevait de l'attention que je portais au visage +du jeune homme, et me dit: «Je vois ton étonnement.» + +«Je vais d'abord l'accroître, et je te l'expliquerai ensuite.» + +En effet, nous vîmes bientôt entrer Étienne, un coiffeur de la rue +Vivienne, auquel le _Figaro_ d'alors avait fait une célébrité. + +«Vous allez, lui dit Nestor, couper les cheveux à monsieur, en vous +conformant au modèle que voici:» + +Et il jeta sur sa toilette une pièce de cinq francs à l'effigie de +Napoléon Ier. + +L'artiste se mit à la besogne, avec toute l'application possible,--et, +l'opération terminée, la ressemblance était si frappante, qu'Étienne, +enthousiasmé, s'écria: «vive l'empereur!» + +Le comte Léon a depuis borné son ambition à devenir, après des luttes +longues et opiniâtres, colonel ou lieutenant-colonel de la garde +nationale de Saint-Denis. + + +Faute des fils de Napoléon,--tous deux alors bien connus à Paris,--il +semblait que si la légende devait adopter un des neveux de +«l'empereur», c'était celui qui, sans avoir avec lui une ressemblance +aussi frappante que celle du comte Léon, possédait cependant cette +ressemblance à un degré très remarqué? C'était Napoléon, fils de +Jérôme,--il est vrai que le prince avait pris de l'embonpoint encore +très jeune,--et la première fois que je le vis, c'était à +Saint-Germain, à _Monte-Cristo_,--chez Alexandre Dumas;--Dumas, en me +reconduisant, me dit: «Hein! quelle ressemblance!» + +--Oui, lui répondis-je, il ressemble à Napoléon, mais à Napoléon au +retour de l'île d'Elbe. + +En effet, Napoléon à l'époque qui précéda les «Cent jours»,--avait +singulièrement engraissé, ses traits s'étaient «empâtés» et étaient +devenus assez différents des traits de l'empereur... de 1804 à 1812, +et tout à fait différents de ceux de Bonaparte premier consul. + + +Ce n'est pas la première fois qu'il court ou que l'on fait courir des +bruits peu favorables à la légitimité de la naissance de +Louis-Napoléon, légalement fils de Louis, roi de Hollande et +d'Hortense Beauharnais. + +Il faut dire que des bruits de ce genre,--des bruits au moins de +supposition d'enfant, n'ont jamais manqué à aucune naissance +d'héritier d'un trône,--né... à propos. + +On ne les a pas ménagés à l'occasion du duc de Reichstadt, fils de +Napoléon Ier et de Marie-Louise. + +On ne s'en est pas privé à propos de la naissance posthume du fils de +Caroline de Naples et du duc de Berry, assassiné à l'Opéra par +Louvel;--le duc de Bordeaux, depuis comte de Chambord,--on comprend +quel appui est venu plus tard donner à la malveillance, et très +probablement à la calomnie--l'aventure de sa mère en Vendée et au +château de Blaye. + +Ces rumeurs, naturellement inventées ou fomentées par les ennemis +politiques, sont tellement connues, tellement prévues même, qu'il en +est sorti l'usage peu décent de faire accoucher les reines presque en +public. + +On ne doit donc pas attacher plus d'importance qu'il ne convient à ces +«potins politiques». Je n'aurais pas le premier «levé ce lièvre» dont +je connaissais cependant «le gîte» et je n'en parle qu'après dix +journaux; mais il peut être d'un certain intérêt de voir ce qui a pu +donner lieu aux bruits qui ont couru ou que l'on a fait courir sur la +naissance de Napoléon III,--bruits auxquels Jérôme, le frère de +Napoléon et son fils, ne se privaient pas de faire des allusions très +détaillées, lorsqu'ils étaient mécontents du neveu et du cousin auquel +cependant ils devaient leur fortune. + +Je vais à ce sujet feuilleter des mémoires qui ont été publiés peu de +temps après les événements «sur la cour de Louis Napoléon, roi de +Hollande». + +Outre l'origine des bruits que l'on prête au prince Jérôme l'intention +d'exploiter, j'y «cueillerai» quelques détails curieux sur les +relations de Napoléon Ier avec ses frères. + +L'auteur de ces mémoires, publiés par Ladvocat, dit de lui-même: +«L'auteur, par ses fonctions et ses relations sociales, placé sur le +théâtre des événements, a vu se dérouler sous ses yeux les scènes +qu'il raconte,--il a assisté à la représentation,--il a connu et +fréquenté les acteurs qui y figuraient». + + +C'est en 1802 que Napoléon maria son frère Louis à Hortense-Fanny de +Beauharnais, fille de Joséphine,--et «il n'avait, disent les +contemporains, consulté ni le coeur, ni le goût de l'un ni +de l'autre des deux époux.»--Des bruits même, probablement des +calomnies,--avaient couru sur l'affection que Napoléon portait à sa +belle-fille;--ce mariage peut être cité entre ceux qui n'ont pas eu +même leur «lune de miel». + +En 1806,--une députation de la république Batave,--composée du +«vice-amiral _Verhuell_[3], etc.,» vint offrir la couronne de Hollande +au prince Louis,--qui ne s'appelait plus déjà Louis Bonaparte, mais +Louis Napoléon, le nom de baptême du brillant général, du premier +consul, de l'empereur, étant devenu le nom de famille de tous les +Bonaparte.--Cette ambassade était plus que probablement l'exécution +d'une convention faite déjà par la diplomatie. + + [3] Le vice-amiral Verhuell avait été au service de + France.--C'était un homme distingué, il passa de lieutenant de + vaisseau vice-amiral, il fut d'abord ministre de la marine du roi + Louis, maréchal du royaume, comte de Sevenaar, Grand-Croix de + l'ordre de l'Union, etc., puis, ambassadeur à la cour de France. + A cette faveur succéda une disgrâce complète, il prit alors du + service en France, où il fut _très bien_ traité et retrouva la + faveur qu'il avait perdue en Hollande. + +Louis partit avec sa femme pour la Hollande. + + +Les couronnes royales n'ont pas le privilège que les anciens +attribuaient aux couronnes de lierre, elles ne préservent pas de +l'ivresse,--au contraire. + +Louis prit sa royauté au sérieux,--il ne comprit pas que les +«couronnes» données par Napoléon à ses frères,--étaient des +euphémismes brillants, et que ces rois nommés par lui n'étaient ni +plus ni moins que des préfets recevant les ordres des Tuileries.--Le +rôle assigné particulièrement à Louis avait un côté assez odieux; +l'intention arrêtée déjà de Napoléon était d'incorporer, d'annexer la +Hollande à la France, et le «roi» Louis devait opérer la transition. + +Appelé à Paris, il s'avisa de dire à son frère: + +«_La Hollande est lasse d'être le jouet de la France_» et, de retour +dans «ses États», les trouvant déjà envahis par une armée française, +commandée par le duc de Reggio,--il rassembla au pavillon royal de +Harlem _ses_ ministres et _ses_ généraux;--il croyait avoir des +généraux et des ministres,--et proposa une défense désespérée en +commençant par percer les digues et inonder Amsterdam plutôt que de la +livrer aux Français, etc.--Cet avis fut repoussé par le conseil.--Le +duc de Reggio entra dans la capitale avec l'armée française, et Louis +s'en alla à Toeplitz;--son frère, par un décret du 10 juillet 1810, +_réunit_ la Hollande à la France, et Amsterdam reçut le titre de +«troisième bonne ville de l'empire français»; Paris et Lyon étant les +deux premières. + + +Revenons sur nos pas pour voir ce qui a pu donner lieu au bruit que, +dit-on, et il faut n'accepter cet _on dit_ qu'avec réserve, le fils de +Jérôme a l'intention d'exploiter. + +Dès avant la nomination de Louis au trône de Hollande, en +1806, Hortense et lui vivaient séparés et en très mauvaise +intelligence;--cependant elle consentit à venir en Hollande être +reine, et elle arriva avec lui dans ses États le 18 juin 1806. + +Mais elle ne tarda pas à s'y ennuyer. + +Voici comment s'explique à ce sujet l'auteur des mémoires que j'ai +sous les yeux: «La reine exerçait un grand charme autour d'elle, mais +il existait entre elle et le roi une désunion fâcheuse, et dont +l'évidence affligeait leur cour,--ceux qui étaient dans le secret des +antécédents, assuraient que cet éloignement de Louis pour sa femme +existait même avant l'époque de leur mariage décidé entre Napoléon et +Joséphine, sans que Louis ni Hortense eussent été consultés». + +A la suite d'un voyage qu'ils firent ensemble à certaines eaux des +Pyrénées au mois d'avril 1807, et comme ils passaient par Paris pour +retourner en Hollande, la reine resta à Paris.--Donnons encore la +parole à l'auteur des mémoires: «Louis fit venir une troupe de +comédiens français et donna des bals, mais l'absence de la reine +frappait ces assemblées, consacrées au plaisir, d'une langueur, d'une +monotonie très apparentes; on se rappelait combien à La Haye sa +spirituelle vivacité savait animer les cercles où elle brillait avec +tant de charme». + +Et, un peu plus loin: + +«Louis, en allant souvent au spectacle, s'était, dit-on, doucement +habitué à encourager le talent très distingué d'une jeune émule de la +célèbre Mars.» + +Or, la reine ne revint en Hollande qu'en 1809, elle s'y ennuya encore; +«la désunion évidente du roi et de la reine attristait leur cour; elle +alla passer quelques jours au château de _Loo_, et de là, sans que son +époux connût ses intentions, elle s'échappa de la Hollande, où le roi, +_malgré son éloignement pour elle, voulait la retenir_.» + +Quelque temps auparavant Louis avait fait un voyage à Paris; mais, dit +l'auteur des mémoires, «il descendit chez _madame mère_; il aurait pu +occuper son hôtel, mais la reine l'habitait, et c'était pour le roi +une puissante raison de s'en éloigner». + +Dans un autre passage il parle de «la santé chancelante du roi de +Hollande». + +«Depuis longtemps des douleurs rhumatismales lui avaient paralysé la +main droite, et il boitait des suites d'une chute de cheval»; et +ailleurs: «Le roi était habituellement d'une mauvaise santé, et cette +disposition, qui augmentait sans cesse, donnait à son caractère +quelque chose de triste et de morose, il éprouvait un malaise presque +continuel, etc.» + + +Louis-Napoléon, Napoléon III, est né à Paris, aux Tuileries, le 20 +avril 1808;--or, on rappelait que la reine avait quitté son mari en +1807, après un voyage aux Pyrénées, entrepris au mois de mai +1807,--voyage après lequel les époux ne se revirent qu'en 1809;--la +malveillance prétendait qu'ils étaient très probablement séparés +au mois d'août 1807, époque de la conception probable de +Louis-Napoléon,--parce que, disaient les ennemis, le roi ne pouvait +rester plus longtemps hors de ses États, et qu'on ne peut admettre que +cette absence de la Hollande se fût prolongée plus de trois +mois,--mais ce que la malveillance prétendait, elle ne le prouvait +pas; cette absence peut avoir été assez longue, car elle le fut trop +pour son peuple,--«ce fut pendant cette absence qu'eut lieu le traité +de Tilsitt, où il s'agissait de puissants intérêts pour la Hollande». + + +Donc la malveillance a beau rapprocher et la mauvaise santé du roi, et +son éloignement pour la reine, et leur séparation en 1807, et d'autres +circonstances dont il ne me convient pas de parler,--elle ne peut en +tirer que des probabilités,--mais point de certitude;--si l'on se +rappelle surtout, en l'appliquant aux tendresses conjugales, ce que +les musulmans disent à propos de l'adultère. «On peut supposer une +femme coupable dès l'instant qu'elle est restée enfermée seule avec un +homme le temps de faire cuire un oeuf à la coque.» + +La séparation du roi et de la reine de Hollande, en 1807, a pu donner +lieu à des commentaires, mais ne fournit nullement les conditions +d'une preuve,--ce qui s'est passé en Hollande pendant le séjour de +Louis et d'Hortense aux Pyrénées, portant au contraire à croire qu'il +a pu se prolonger jusqu'au mois d'août, malgré les puissantes raisons +qui, d'autre part, devaient le rendre plus court. + + +Mais ce qui est tout à fait prouvé, c'est l'irritation qu'avait +conservée Napoléon contre son frère Louis, et qui ne le montre pas +disposé à appeler sa descendance à sa succession. + +Il suffit de lire quelques passages de ses lettres à ce frère presque +rebelle. + +Avant de citer ces passages, j'en extrairai trois phrases +intéressantes: + +«Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue d'y avoir pensé.» +(27 mars 1808.) + +«Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs depuis Clovis jusqu'au +concile du salut public, je me tiens solidaire de tout.» (20 décembre +1808.) + +«Comment la connaissance de mon caractère, qui est de marcher droit à +mon but sans qu'aucune considération puisse m'arrêter, ne vous +a-t-elle pas éclairé?» (20 mai 1810.) + + +17 août 1808.--«Il est inutile de me faire des étalages de principes.» + +20 décembre 1808.--«Monsieur mon frère, je réponds à la lettre de +Votre Majesté: + +»Votre Majesté en montant sur le trône de Hollande a oublié qu'elle +était française. + +»Votre majesté a imploré ma générosité, fait appel à mes sentiments de +frère, et a promis de changer de conduite.--... Votre Majesté est +revenue à son système, il est vrai qu'alors j'étais à Vienne, et +j'avais une pesante guerre sur les bras.» + +»Vos maréchaux sont une caricature.» + + +20 mai 1810.--«Vous brisez vous-même votre sceptre. + +»En vous mettant sur le trône de Hollande, j'avais cru y placer un +citoyen français; vous avez suivi une route diamétralement opposée, je +me suis vu forcé de vous interdire la France, et de m'emparer d'une +partie de votre pays. + +»Vous vous montrez mauvais Français. + +»Le sort en est jeté, vous êtes incorrigible. + +»Vous ne voulez pas régner longtemps. + +»Soyez bon Français de coeur, ou votre peuple vous chassera, et vous +sortirez de la Hollande l'objet de la risée des Hollandais;--c'est +avec de la raison et de la politique que l'on gouverne les États, et +non avec une lymphe âcre et viciée.» + + +23 mai 1810.--«Par vos folies vous ruinez la Hollande, je ne veux pas +que vous envoyiez de ministre en Autriche. + +»Ne m'écrivez plus de vos phrases ordinaires, voilà trois ans que vous +me les répétez, et chaque instant en prouve la fausseté. + +»C'est la dernière lettre de ma vie que je vous écris.» + + +Ce ne sont pas certes là des dispositions fraternelles, ni +amicales,--et elles ne durent pas s'améliorer lorsque Louis, s'évadant +du trône, se réfugia en Bohême, refusa d'obéir à l'ordre qui lui fut +transmis le 12 octobre 1810. + +«L'empereur entend que le prince Louis soit rentré en France le 1er +décembre prochain, sous peine d'être considéré comme désobéissant au +chef de sa famille et traité comme tel», etc. + +Ni lorsqu'il publia une protestation contre «l'usurpation» de son +frère à l'égard de la Hollande, etc. + +«En mon nom, au nom de la nation hollandaise, je déclare la prétendue +réunion de la Hollande à la France, mentionnée dans le décret de +l'empereur mon frère, en date du 9 juillet passé, comme nulle et de +nul effet, illégale, injuste, arbitraire aux yeux de Dieu et des +hommes, dont elle blesse tous les droits; se réservant, la nation et +le roi, de faire valoir leurs justes droits quand les circonstances le +permettront. + +«Donné à Toeplitz, en Bohême. Le présent acte écrit et signé de ma +main, et scellé du sceau de l'État, ce 1er août 1810. + + «Signé: LOUIS-NAPOLÉON.» + + +Voici, du reste, ce que Napoléon disait de son frère Louis, à +Sainte-Hélène: + +«Louis a de l'esprit, n'est point méchant; mais avec ces qualités, un +homme peut faire bien des sottises, et causer bien du mal. + +»L'esprit de Louis est naturellement porté à la bizarrerie. + +»Courant après une réputation de sensibilité et de bienfaisance, +incapable par lui-même de grandes vues, susceptible tout au plus de +détails locaux, Louis ne s'est montré qu'un _roi-préfet_.» + +Il faut voir comme son frère le traitait quand il essayait d'être +autre chose. Les quelques phrases citées ci-dessus n'en peuvent donner +qu'une faible idée. + +«Louis n'avait pu être bien avec sa femme que très peu de mois. +Beaucoup d'exigence de sa part, beaucoup de légèreté de la part +d'Hortense: voilà les torts réciproques. + +»Toutefois, ils s'aimaient en s'épousant, ils s'étaient voulus l'un et +l'autre.» + +Là Napoléon dément un des bruits signalés plus haut. + +«Ce mariage, au reste, était le résultat des intrigues de Joséphine +qui y trouvait son compte.» + +«A mon retour de l'île d'Elbe, Louis m'écrivit une longue lettre pour +revenir auprès de moi. Croirait-on qu'une de ses conditions était +qu'il aurait la liberté de divorcer avec Hortense? Je maltraitai fort +le négociateur, pour avoir osé se charger d'une telle absurdité. + +»Peut-être trouverait-on une atténuation aux travers d'esprit de +Louis, dans le cruel état de sa santé, l'âge où elle s'est dérangée, +les circonstances atroces qui l'ont causée, et qui doivent avoir +singulièrement influé sur son moral.» + + +Il faudrait certes que les sentiments et les opinions de Napoléon se +fussent singulièrement modifiés dans le peu de temps qui s'écoula +jusqu'à la mort, pour qu'il pût faire entrer dans ses prévisions et +ses désirs d'avoir pour successeur un fils de Louis et d'Hortense. + + +Mais, si en groupant les circonstances que je viens de rapporter, il +était facile à la malveillance d'en tirer les conséquences dont il est +question dans le prétendu testament dont on parle,--néanmoins, faute +de preuves évidentes, il faut toujours en revenir à la loi,--_is pater +est quem nuptiæ demonstrant_ et à «l'oeuf à la coque.» + + +Je ne veux pas croire à ce projet que l'on prête au prince fils de +Jérôme,--et eût-il pensé un moment à «tirer ce pétard», le bon sens, +on dit qu'il en a, le ferait hésiter en pensant qu'on lui objecterait, +qu'il n'a jamais, du moins publiquement, émis de doutes sur la +légitimité de son cousin, tant que ce cousin a été empereur des +Français, et lui a donné des titres, des grades et, dit-on, beaucoup +d'argent. + + +Du reste, abandonnant le point qui conteste la paternité de Louis, si +on veut appuyer le bruit en question sur les dispositions de Napoléon +à l'égard de Louis et d'Hortense, on pourrait répondre par le portrait +que fit à Sainte-Hélène le même Napoléon de son plus jeune frère +Jérôme, le père du prince Napoléon: + +«Jérôme était un prodigue dont les débordements avaient été criants; +il les avait poussés jusqu'au hideux du libertinage. Son excuse, +peut-être, pouvait se trouver dans son âge et dans ce dont il s'était +entouré.» + +Cependant, il faut tout dire,--les dernières impressions de Napoléon +étaient plus favorables,--et surtout il prenait beaucoup plus au +sérieux la mère du prince Napoléon que sa belle-fille la reine +Hortense. + +«Au retour de l'île d'Elbe, Jérôme semblait avoir beaucoup gagné, et +donner de grandes espérances.» + +«Jérôme, en mûrissant, eût été propre à gouverner; je découvrais en +lui de véritables espérances.» + +«Il existait un beau témoignage en sa faveur: c'est l'amour qu'il +avait inspiré à sa femme. La conduite de celle-ci, lorsque, après ma +chute, son père, ce terrible roi de Wurtemberg si despotique, si dur, +a voulu la faire divorcer, est admirable. + +«Cette princesse s'est inscrite dès lors, de ses propres mains, dans +l'histoire.» + + +Combien de fois on a dit de moi:--Comme il a eu raison à telle +époque!--sans presque jamais dire:--Comme il a raison aujourd'hui! + +On regrettera de ne pas l'avoir écouté plus attentivement et de +l'avoir laissé parler dans une sorte de désert relatif,--_vox +clamantis in deserto_. + +Et on lui rendra alors quelque justice. + + +Certes, il m'eût été agréable qu'on n'attendît pas ma mort pour me la +rendre cette justice,--et qu'on m'en escomptât une partie de mon +vivant,--mais tel est le sort; on attend pour donner quelques louanges +à un homme que ça ne puisse plus lui faire de plaisir, et que ça ne +serve qu'à rabaisser ceux qui lui survivent. + + +Lorsque je me vois seul,--marcher en sens inverse de l'opinion +publique du moment, comme un homme qui remonte le courant d'une foule +et dévoue ses côtes aux coudes d'autrui, il m'arrive parfois de douter +de moi et de me demander si ce n'est pas moi qui me trompe. + +Mais lorsque l'événement vient me donner raison, + +Lorsque la bourgeoisie censitaire de 1830 a renversé, sans le faire +exprès, le trône de Louis-Philippe,--ou plutôt son propre +trône,--comme je l'en avais menacée tant de fois, + +Lorsque les ultras et les pseudo-républicains ont fait l'Empire--comme +je l'avais prévu, + +Lorsque l'Empire est tombé par les causes que j'avais vues et +annoncées, + +Lorsque la troisième république a été à peu près tuée par ses +prétendus enfants,--et précisément comme je le crie depuis deux +ans,--je ne puis m'empêcher de dire moi-même: + +J'avais raison, je ne m'étais pas trompé, j'avais bien vu. + +Je crois bien qu'aujourd'hui encore je vois clair, je vois bien, je +vois juste. + +Et ce que je vois aussi, c'est qu'on attendra l'événement, et +l'événement sera une catastrophe, pour dire encore:--Comme il avait +raison hier,--il y a un an,--il y a..... n'essayons pas de voir au +delà d'un an. + + +Il est un mot,--un nom qui a deux sens en français,--c'est le nom de +_Cassandre_.--Cassandre était la fille de Priam, qui avait reçu le don +de prophétie, mais qui, ayant refusé de payer ce don au gré du galant +Apollon, fut condamnée à n'être jamais crue. + +Cassandre, c'est aussi le nom, dans l'ancienne comédie, des pères +ganaches, dupés, bafoués,--qui n'écoutent ni les avertissements, ni +les conseils, et réservent leur confiance à Pierrot qui les vole, à +Arlequin qui caresse leurs filles, à Scapin qui les met dans le sac et +leur donne des coups de bâton;--les Cassandres, ceux qui haussent les +épaules quand Cassandre leur dit: Défiez-vous de Pierrot, d'Arlequin +et de Scapin. + +Lorsque le cheval de bois, _machina foeta armis_, entre dans les murs +de la ville par une brèche qu'y font les Troyens eux-mêmes, + +Cassandre, dit Énée, ouvre la bouche et nous prédit ce qui allait +arriver. + + Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris + Ora..... + +Mais Apollon avait décidé que les imbéciles Troyens ne la croiraient +jamais. + + ... Dei jussu non unquàm credita Teucris. + +J'ai, il est vrai, épars dans le monde, un auditoire d'amis connus et +inconnus qui me lisent fidèlement depuis trente ans, dont quelques-uns +me crient de loin:--Courage,--vous avez raison,--nous sommes avec +vous. + +Mais ils sont tous éparpillés, ne forment pas corps,--sont isolés +comme moi,--un peu paresseux ou découragés,--et s'occupent peu ou +point de multiplier mes lecteurs. + +Les moineaux se réunissent sur les toits pour se chamailler, les oies +volent en troupe, les hannetons et les chenilles s'amassent en +tas;--mais les rossignols vivent et gazouillent solitaires dans les +aubépines. + +J'ai quelquefois cherché le secret du peu d'influence que j'exerce sur +le présent, en même temps qu'une certaine autorité à l'égard du passé. + +Voici ce que j'ai trouvé: + +Il y a toujours en France une folie épidémique, dominante, +régnante;--tout le monde devenant fou à la fois, et de la même folie, +personne ne s'aperçoit de la folie commune; lorsque tout le monde va +aux Tuileries ou à l'Hôtel de Ville,--que deux ou trois veuillent +arrêter cette foule et marchent en sens inverse, on les bouscule, on +les fait tourner, ils sont heureux si on ne les foule pas aux pieds; +tout le monde crie: + +Vive la charte! + +Vive la réforme! + +A Berlin! + +Qui peut entendre une seule voix qui dit: Ne crions pas tant et +agissons mieux? + +A ces cris tumultueux, d'autres cris ne tarderont pas à succéder,--la +foule prendra bientôt une autre direction, mais ce seront des clameurs +aussi violentes, aussi furieuses, aussi assourdissantes, des _à bas_ +remplaçant des _vivats_,--une folie contraire, mais une folie égale, +une course aussi effrénée, mais dans le sens précisément +contraire;--hier, on courait à Charybde; aujourd'hui, on court à +Scylla;--toujours on court, et toujours à l'écueil. + + +L'écrivain, l'homme politique, le philosophe--qui ne partage pas la +folie du moment, n'est jamais l'objet de cette popularité +enthousiaste, de cet engouement--qui seront à peu de temps de là +remplacés par le dénigrement et le mépris, lorsque viendra le moment +de s'enthousiasmer, de s'engouer pour la folie contraire. + + +L'homme qui marche seul, qui ne s'affilie à aucun parti, à aucune +coterie, à aucune complicité,--non seulement n'a point d'allié, mais +encombre les chemins, ralentit et éclaire la marche, et semble un +témoin importun, peut-être moqueur, peut-être dénonciateur. + +C'est au moins un gêneur, c'est peut-être un gendarme. + + +Un publiciste a dit: + +«En politique, l'indépendance, la modération, l'impartialité, c'est la +condamnation à l'isolement. + +»En politique, tous les hommes suspects de bonne foi sont tenus en +quarantaine perpétuelle par les coteries.» + + +Ainsi, voyez ma situation à l'égard du parti soi-disant +républicain:--je professe les principes qu'ils arborent,--j'attaque +les abus qu'ils feignent d'attaquer,--je dis ce qu'ils braillent,--je +demande le progrès qu'ils font semblant d'exiger; mais il s'agit bien +des principes, des abus, des progrès!--il s'agit d'une association, +d'un complot entre les membres d'une coterie--combattant sous un +drapeau de pièces et de morceaux,--la culotte d'arlequin au bout d'un +bâton,--pour arriver au partage du butin. + + +Lorsque la partie est finie, gagnée par les uns, perdue par les +autres; lorsque les enjeux sont ramassés, les gagnants n'ont plus peur +qu'on dévoile leurs _tours_, leurs _trucs_, comme on dit aujourd'hui; +les perdants ont pris leur parti, songent à la revanche, et ne sont +pas fâchés qu'on leur dise pourquoi et comment ils ont perdu. + + +Autre point:--Je n'ai ménagé aucune vérité au gouvernement de +Louis-Philippe,--mais lorsqu'il est tombé, j'ai écrit: «Je regrette de +n'avoir pas été l'ami de cette famille, pour avoir à le rester.» + +J'ai harcelé sans relâche Napoléon III, tant qu'il a été debout et +puissant;--lorsqu'il a été renversé, j'avais dit tout ce que j'avais à +dire, je me suis tu;--alors les couards ont pensé que c'était le +moment de se montrer; ils ont sorti le museau de leurs caves, et ils +ont crié, braillé, hurlé les invectives, les injures, les +grossièretés,--et un jour, comme moi je me taisais--ils m'ont appelé +bonapartiste. + + +Pendant le règne de M. Thiers:--j'ai rappelé son passé, j'ai dit +quelles craintes on en pouvait, on en devait concevoir pour l'avenir; +quand il a été à terre, j'ai pensé que la besogne était faite; on ne +m'a pas, que je sache, encore appelé thiériste, mais je ne lis pas +tous les bons petits carrés de papier qui s'impriment; d'ailleurs, en +ce moment, on accable de louanges celui qu'on appelait naguère «le +sinistre vieillard»;--on essaye d'atteler de nouveau avec des +guirlandes de fleurs le cheval de renfort qui a un moment rompu ses +harnais. + +Le plus souvent on répète quand il n'y a plus de danger ce que j'ai +écrit au moment du combat,--ce qui fait que je suis toujours seul; or, +comme je ne compte pas changer ni de caractère, ni de manière de voir +et d'agir,--il en sera toujours de même jusqu'à la fin, et il faut s'y +résigner et attendre. + + +O Bourgeois,--successeur des rois, et roi toi-même, aujourd'hui que ta +destinée est grande et que ton pouvoir est immense, tu as attaqué tous +les abus, tous les privilèges, et tu as eu soin de ne pas trop les +détériorer;--tu les possèdes aujourd'hui, et, grâce à tes précautions +et à tes ménagements, ils sont encore en assez bon état pour exciter +l'envie d'une autre classe qui a pour le moment ramassé ton ancienne +indignation contre ces mêmes abus, en attendant qu'elle puisse à son +tour les conquérir. + +O Bourgeois! tu es roi, tu es législateur, tu es militaire, tu es tout +ce que tu as daigné être, et cela, sans études accablantes, sans +soucis rongeurs, cela à mesure que tu te fatigues d'être ferblantier, +ou que tu t'ennuies d'être droguiste, ou que tes facultés, un peu +éteintes, semblent à ton fils ou à ton gendre ne plus suffire à ton +commerce de bonneterie. + +Bourgeois, tu règnes et tu gouvernes; Bourgeois, tu as escompté le +royaume du ciel qui t'était promis contre le royaume de la +terre;--Bourgeois, tu es grand, tu es fort, tu es nombreux surtout, +etc. + + +C'est la Bourgeoisie qui a renversé l'ancienne royauté et l'ancienne +aristocratie,--le peuple n'y a contribué que de quelques coups de +fusil tirés et reçus sans savoir pourquoi. + +Et cela devait être ainsi. + +La haine la plus vivace est celle qui a pour origine l'envie; l'envie +est une sorte d'amour lâche et honteux,--l'on n'envie, comme l'on +n'aime, que ce qui a un certain degré de possibilité,--le peuple +n'enviait pas le faste et les dignités de l'aristocratie, cela était +trop loin de lui pour que les yeux en fussent blessés ou éblouis. + +La Bourgeoisie s'est fait un roi bourgeois avec un chapeau gris pour +couronne et un parapluie pour sceptre;--puis, les talons rouges de la +finance, les roués du comptoir s'en sont donné à coeur joie, ils se +sont mis à jouer gauchement de leur petit mieux, à parodier les rôles +de ceux qu'ils avaient supplantés,--avouant ainsi qu'ils les avaient +attaqués non par haine pour les renverser, mais par envie pour prendre +leur place. + +Ils se sont gorgés de tout, ils ont mis de vieilles armoiries sur +leurs voitures et sur leur papier à lettre, ils ont fait rouler leur +vaisselle d'argent par les escaliers pour la bossuer et lui donner un +air d'argenterie de famille. + +Ils se sont emparés de tout, ils sont devenus tout. . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . + +Malheureusement pour eux, les bourgeois n'ont pas compris leur +situation.--Ils ressemblent à la chatte métamorphosée en femme de la +fable, qui, en voyant une souris, se jeta à quatre pattes et la +poursuivit sous le lit,--ils ressemblent à ce garçon de café devenu +millionnaire, qui, surpris par un bruit de sonnette, ne pouvait +s'empêcher de crier: voilà! + +Ils s'étaient accoutumés à attaquer la royauté, et aujourd'hui, sans +le faire exprès, ils ne peuvent s'empêcher, un peu par air et beaucoup +par habitude, de se mêler aux attaques dont la nouvelle royauté est +l'objet à son tour. + +Ils ne voient pas, les malheureux, que c'est leur royauté à eux, que +c'est eux qu'on attaque, que c'est eux qu'on veut détruire. + +Louis-Philippe est un roi bourgeois, et le roi des bourgeois: ils +devraient se relayer autour de lui pour défendre, de tout ce qu'ils +ont de courage et de sang, chacun des poils de sa barbe. + +Car, s'ils le laissent renverser, que dis-je? s'ils aident à le +renverser, ils sont perdus à jamais, ils expriment leur usurpation et +l'orgie à laquelle ils se livrent avec tant de confiance,--leur +puissance deviendra un rêve pour eux-mêmes, et leurs enfants +refuseront d'y croire. + +La royauté se meurt,--la bourgeoisie se tue. + +Eh bien, ce que je viens de dire à la bourgeoisie et à propos de la +bourgeoisie, c'est en 1841 (octobre), et en 1846 (juillet), que je +l'écrivais dans les _Guêpes_ de ce temps-là, où il est facile de le +retrouver. Si je reproduis ce fragment, c'est pour prouver à mes +lecteurs que j'ai la vue bonne, que je prévoyais ce qui allait +arriver, même les «nouvelles couches sociales»,--et par conséquent +leur donner confiance en ce que je leur dis aujourd'hui. + +Car, aujourd'hui, j'ai la conviction que je ne me trompe pas +davantage,--je sais, je vois,--les nouvelles _Guêpes_ ont dit et +disent des vérités bien importantes, bien salutaires sur presque tous +les points,--et je crains qu'il ne m'arrive encore--après moi sans +doute, cette fois, ce qui m'est arrivé toute ma vie. + +Et cependant, quand l'Assemblée était encore à Bordeaux, les _Guêpes_ +n'ont-elles pas annoncé la Commune, n'ont-elles pas lu dans le passé +de M. Thiers le rôle qu'il joue aujourd'hui? + +Mais voir d'un peu loin, avoir raison trop tôt, ça ne sert pas +beaucoup aux autres, et ça inflige à celui qui a cette infirmité le +supplice que subit l'homme qui va du Palais-Royal à la Bourse, en +descendant la rue Vivienne, à l'heure où la foule la remonte, de la +Bourse au Palais-Royal, pour aller dîner; ses côtes sont vouées aux +coudes de ses concitoyens. + + +_La loi électorale d'abord._--C'est le pilotis indispensable pour +bâtir dans le marécage où nous barbottons en attendant que nous nous y +noyions. + +Mais arrêtons-nous un moment encore sur le rapport de M. de Ventavon, +et sur la nécessité de mettre un terme à _la guerre civile_ où vit la +France depuis trois ans,--guerre, non point encore les armes à la +main,--mais où chacun aiguise ou charge les armes. + +Il est inutile de faire des enquêtes sur les complots des +bonapartistes,--pourquoi cette enquête? Tout le monde sait bien que +les bonapartistes conspirent, mais les légitimistes aussi conspirent, +mais les pseudo-républicains aussi conspirent,--qui est-ce qui ne +conspire pas? Tout le monde conspire,--et à peu près de la même +manière. + +Chaque parti voudrait que le Maréchal empêchât les autres de +conspirer. + + +Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui va au sermon,--on +prêchait précisément contre l'usure;--notre homme est très touché, +passe plusieurs fois sa manche sur ses yeux, et, le sermon fini, va +féliciter le prédicateur:--«Ah! mon père, que vous avez bien +parlé,--quelle joie! quelle éloquence! combien je vous remercie pour +ma part! + +--Mais, répondit le prédicateur,--voyez comme on est méchant ici et +comme il faut se défier des langues! ne m'avait-on pas assuré que vous +étiez le plus formidable entre les quatre usuriers qui ruinent cette +ville? + +--On ne vous a pas trompé, mon père. + +--Mais, alors, aurais-je été assez heureux pour vous dégoûter de... +ce... métier? + +--Pas le moins du monde, mon père, mais j'espère que vous aurez +dégoûté mes trois concurrents.» + + +Est-il donc vrai que ce peuple, autrefois si spirituel, soit devenu +assez bête pour qu'il y ait un danger sérieux pour lui dans ces +exhibitions de portraits,--dans cette lutte de photographies à +laquelle se livrent les légitimistes et les bonapartistes. + + +Virgile peint les abeilles voltigeant autour des lis et remplissant +l'espace de murmures menaçants. + +Mais il nous dit que cela se passe sur les rives du Léthé, où les uns +et les autres vont boire les longs oublis[4]. + + [4] .... Apes.... + Candida circum, + Lilia funduntur, + Strepit omnis murmura campus. + ..... Lethoei ad fluminis undas, + Securus latices et longa oblivia potant. + +Les pseudo-républicains ne distribuent pas de portraits,--ils n'en ont +pas besoin,--d'abord, ils ne sont pas jolis, jolis! et d'ailleurs, si +la France est privée pour le moment de voir MM. Pyat, Vermesch, etc., +tous les jours à la gare Saint-Lazare, on peut contempler MM. Naquet, +Gambette, etc., etc. + + +Je ne me rappelle pas, si j'ai cité déjà un exemple curieux de cette +bizarrerie que j'ai trouvée dans l'histoire:--Maximin associa son fils +à l'empire et n'en donna pour raison que la beauté du jeune homme. + +«J'ai nommé mon fils empereur, écrivit-il au Sénat, pour que le peuple +romain et le Sénat puissent dire qu'ils n'ont jamais eu un plus bel +empereur[5].» + + [5] Nunquam pulchriorem imperatorem habuisse. + + J. CAPITOLINUS. + +L'_annonce_ et la _réclame_ appliquées au suffrage universel doivent +faire rire... les autres peuples.--«Prenez n'importe quoi ou même rien +du tout, disait le _Bourgeois de Paris_, annoncez-le énormément, et +vous en vendrez tant que vous voudrez.» + +Je m'étonne qu'on n'ait pas encore promis des primes, «une montre à +remontoir», par exemple,--aux électeurs qui voteront pour l'un ou pour +l'autre des prétendants. + + +Villemain se plaignait un jour de la haine des partis: «Qu'ils +m'attaquent, disait-il, j'ai été, je suis aux affaires;--mais que leur +ont fait mes deux pauvres petites filles pour qu'on répande le bruit +qu'elles me ressemblent?» + +M. de Chambord prétend avoir «étudié l'histoire»; nous savons +l'histoire qu'on leur enseigne. + +Il est toute une bibliothèque, où chaque volume porte en lettres d'or, +sur la couverture, ces mots significatifs: + + _Expurgé, à l'usage du Dauphin._ + +Expurgatum, ad usum Delphini. + +Il devrait savoir que Louis XIII est l'inventeur du tricolore: + +Incarnat, bleu et blanc. + + +Qu'il s'était emparé des trois couleurs et y tenait beaucoup. + +En effet, dans une ordonnance du 25 septembre 1629, on lit: + +«Fait très expresses défenses à toutes personnes, de quelques qualités +qu'elles soient, de faire porter dorénavant à leurs pages et laquais +des habits d'_incarnat_, _bleu_ et _blanc_, dont sont vêtus les pages, +valets à pied et autres officiers du Roy, et à tous tailleurs +d'habits, fripiers, etc., de faire ou vendre des habits de ces +couleurs, sous peine d'être _déclarés infâmes_, de subir la +confiscation et une punition corporelle.» + +Fort de ce précédent, M. de Chambord ne se fût peut-être pas exposé à +«remporter son drapeau blanc». + + +Un mot de Jules Janin: + +On lui envoie un jour une feuille qu'il ne recevait pas d'ordinaire. + +--Tiens! pourquoi t'envoie-t-on ce journal? lui demande Th. Burette. + +--C'est probablement qu'on m'y «_abîme_». + +Il déchire la bande, et lit. + +--Eh bien, dit Burette, que disent-ils? + +--Peuh! que je n'ai pas d'esprit... des bêtises! + + +_M. le comte de Chambord_,--voulant absolument faire quelque chose de +son drapeau blanc, vient d'en faire: + +LE LINCEUL DE LA LÉGITIMITÉ et de la royauté du droit divin. + + +Le 7 septembre 1870,--on était en pleine guerre,--les citoyens membres +de la commission départementale provisoire du département de +l'Isère,--séant à Grenoble,--n'ont rien de plus pressé que de briser +les entraves que la tyrannie avait imposées aux citoyens marchands de +vins et cabaretiers et à leur honorable clientèle «buveurs très +précieux», orateurs de balcon, hommes politiques de taverne, et +«travailleurs» altérés.--Tous les gouvernements qui voulaient vivre et +pensaient qu'il fallait montrer au moins un semblant de moralité, +avaient placé les cafés, cabarets, tavernes, etc., sous une +surveillance spéciale; ces temps-là sont passés,--il n'y a pas assez, +il ne saurait y avoir trop de ces endroits où l'on vend le vin +frelaté, l'ivresse, la haine, la folie, l'abrutissement, au litre et à +la bouteille. + +Voici le morceau: + + «Par dérogation au régime de la liberté industrielle, + l'ouverture et l'exploitation des débits de boissons ont été + subordonnées à une autorisation préfectorale par un décret du 29 + décembre 1851. + + »Ce décret doit aujourd'hui être considéré comme non avenu. + + »En conséquence, l'établissement de tout café, cabaret ou autre + débit de boissons est placé, dans l'étendue du département de + l'Isère, sous le régime du droit commun. + + »Grenoble, le 7 septembre 1870. + + »La commission départementale provisoire: + + »JULHIET, RECOURA, BOVIER-LAPIERRE, E. DUPOUX, A. BRUN.» + +L'introduction d'abord, l'invasion ensuite des avocats dans les +assemblées publiques a corrompu et avili le langage parlementaire. + +Je voudrais affirmer et expliquer ce fait incontestable, selon moi, +sans commettre d'injustice envers de grands et réels talents, et sans +blesser les quelques amis que j'ai dans cette profession. + +Ce n'est pas une attaque que je veux faire, c'est une observation. + +Les avocats aiment à s'intituler les «défenseurs de la veuve et de +l'orphelin»,--j'ai fait remarquer déjà que la veuve et l'orphelin +n'auraient pas besoin d'un avocat qui les défendît, s'il ne se +trouvait pas en face un avocat qui les attaquât. + +La profession d'avocat amène nécessairement ceci que celui qui +l'exerce doit combattre souvent pour une cause qui ne l'intéresse en +rien, pour une cause qui n'est peut-être pas la bonne, de telle sorte +que s'il eût eu à choisir, il se fût chargé plus volontiers de la +cause adverse. Il s'ensuit naturellement que les colères sont feintes +et les emportements simulés. + +Que c'est une escrime où l'on s'agite beaucoup, où l'on frappe +bruyamment la terre avec des sandales retentissantes, où l'on voit +briller et s'entrechoquer avec un bruit strident des lames de +fer,--mais où les fleurets innocents sont «boutonnés», les poitrines +préservées par un plastron et le visage garanti par un masque. + +Il serait du plus mauvais goût de se fâcher d'un coup de bouton de +plus ou de moins reçu dans l'assaut;--on prendra sa revanche un +autre jour, et l'on voit souvent deux avocats en sueur, après +s'être escrimés avec ardeur l'un contre l'autre, après avoir +échangé les démentis, les imputations, les accusations les plus +flétrissantes,--traverser, en se tenant par le bras, la salle des +Pas-Perdus et s'en aller déjeuner ensemble à un certain café dont j'ai +oublié le nom,--le café d'Aguesseau, je crois,--sur la place du Palais +de Justice. + +Cette indifférence sur les horions échangés, cette immunité convenue, +les avocats représentants les transportent dans les assemblées, et ne +remarquent pas toujours assez qu'ils ont souvent pour adversaires dans +la discussion des hommes qui n'ont pas les mêmes habitudes, et peuvent +se sentir et se déclarer offensés de certaines intempérances, de +certains _lapsus_ de langue qui n'ont rien de choquant entre avocats. + +Ajoutez que ce ne sont pas le plus souvent les premiers, les plus +diserts d'entre les avocats qui abandonnent le Palais pour la Chambre, +les maîtres de la parole, les véritables orateurs,--que ce sont le +plus souvent ceux qui n'ont pas su se faire une place dans leur +profession; des avocats de cour d'assises, quelque chose comme les +acteurs de mélodrames, habitués à tenir beaucoup plus de compte de +l'action souvent immodérée, de l'emphase, de la boursouflure, des +grands gestes, des éclats de voix, des coups de poing sur la barre, +etc., que des artifices et des délicatesses du langage, de la science, +de la discussion, de la force des arguments, etc. + + +Certes, s'il n'y avait dans une assemblée qu'un, deux, trois, dix +avocats, ils prendraient graduellement le diapason de cette Assemblée, +et perdraient l'accent du terroir, comme la plupart des gens du nord +et du midi perdent plus ou moins leur accent à Paris, s'ils ont soin +de n'y pas vivre entre eux. + +Mais comme ils sont beaucoup plus, beaucoup trop nombreux, comme ils +parlent plus souvent et plus longtemps que les autres, au lieu de +prendre le diapason, ils l'imposent; au lieu de perdre leur accent, +ils le donnent aux autres, et on en arrive à cet oubli des +convenances, à ces échanges d'injures quelquefois grossières, auxquels +il nous est donné d'assister, et qui tiennent plus de «l'engueulement» +que de l'éloquence, et conduisent naturellement au pugilat. Ajoutez +encore que, par suite de l'habitude du Palais, les avocats, accoutumés +à ne pas s'offenser de certaines intempérances, sont tout étonnés +quand d'autres s'en offensent, et ne se croient pas obligés de donner +des réparations qu'ils ne demanderaient pas. + + +Or, la corruption et l'avilissement du langage sont les causes ou les +effets, mais à coup sûr les signes du relâchement et de l'abaissement +des esprits. Les Grecs disaient: «On parle comme on vit.» + +Et Sénèque: + +«Partout où vous verrez que l'on tiendra et que l'on aimera un langage +corrompu, ne doutez pas que les moeurs n'y soient dépravées.» + + +_Ubicunque videris orationem corruptam placere, ibi mores quoque a +recto descivisse non erit dubium._ + + +Une autre cause contribue à faire perdre au langage français cette +urbanité, cette finesse dans la plaisanterie et l'ironie--qui, +lorsqu'elles blessaient, faisaient du moins des blessures honnêtes et +propres; on se piquait, on se perçait avec de belles épées de pur +acier, aujourd'hui on se sert d'instruments que la justice appelle +«_contondants_», de bâtons, de marteaux, de pierres qui meurtrissent +et font «des bleus» comme le coup de poing reçu l'autre jour par Me +Gambetta, ou de mauvais couteaux rouillés, ébréchés, etc. + +Cette autre cause est dans les journaux. Certes la presse compte un +certain nombre d'écrivains distingués, experts dans la science de bien +dire, maîtres de leur plume, mais combien, en échange, remplissent les +journaux de leur prose, qui n'ont fait aucune étude de l'art d'écrire, +qui remplacent les arguments par les injures et la dialectique par la +grossièreté? Il en est de même dans les clubs, dans les réunions +soi-disant politiques, etc. + +D'autre part, on ne lit plus guère que les journaux dont les meilleurs +présentent pour le moins des spécimens de négligences qui s'expliquent +par la nécessité de l'improvisation: la langue, la belle langue +française, s'altère, se corrompt et menace de se perdre. + + +Le spectacle qu'ont présenté tour à tour, ces jours derniers, et +l'Assemblée des représentants de la France, et les gares du chemin de +fer, où nous avons vu «l'éloquence de la tribune» dégénérer par une +pente douce et naturelle en coups de poing et en coups de canne, +n'était pas précisément ce qu'on appelle un joli spectacle, mais ce +pourrait, ce devrait être un spectacle édifiant et instructif. + + +Me Gambetta, soutenant au tribunal qu'il _n'a_ reçu _que_ un coup de +poing--quand M. de Sainte-Croix affirme lui avoir donné un +soufflet,--rappelle M. de Talleyrand recevant un soufflet de +Monbreuil, et s'écriant à l'instant même: «Ah! quel coup de poing!» + + +Les délicats, s'ils consentaient à se mêler de cette affaire mal +commencée et mal conduite, diraient que l'intention de donner un +soufflet suffit pour constater l'insulte,--et que,--entre gens bien +élevés, parmi lesquels les soufflets donnés et surtout les soufflets +reçus sont extrêmement rares, il suffit, dans les cas extrêmes, que +l'insulteur--chose peu ordinaire--fasse un geste de la main ou du +gant, pour que son adversaire, d'un mot ou d'un autre geste, fasse +comprendre qu'il tient le soufflet pour reçu et que l'affaire regarde +les témoins. + +Quant à la proposition qui paraît ne pas aboutir d'une liste de dix +combattants,--elle est renouvelée des Horaces et des Curiaces, +du combat des trente, etc., et très près de nous--lors de +l'emprisonnement à Blaye de la duchesse de Berry--les chevaliers de la +duchesse de Berry envoyèrent une liste au _National_,--affaire qui fut +arrêtée par l'annonce officielle de la grossesse de la duchesse. + + +M. Clémenceau, demandant raison d'une insulte faite à Me Gambetta,--me +rappelle «la _Jolie fille de Perth_», ce beau roman de Walter Scott +que je citais il y a peu de temps. + +Il y a encore là un combat de clan contre clan et un terrible +combat,--le clan Chattam contre le clan de Quhèle,--trente contre +trente. + +Le clan Quhèle a pour chef un jeune homme, Eachin, élevé loin des +montagnes, de la chasse et des exercices guerriers; son tempérament, +plus fort que sa volonté, lui refuse la farouche valeur de ses +compagnons et de ses adversaires,--mais son père nourricier, le géant +Torquil du Chêne, l'entourant avec ses huit fils qui ne laisseront pas +approcher de lui le terrible armurier Henry,--crie à ses fils: «Mourez +pour Eachin!»--Puis, à mesure qu'un des gardes du corps est +renversé--Torquil s'écrie: «Un autre qui meurt pour Eachin!» + +Ils sont tous tués,--et alors Eachin jette ses armes, se précipite +dans la rivière et se sauve--peut-être à Saint-Sébastien. + + +On aime à s'en prendre à ses ennemis de ses calamités, de ses +déboires, mais le plus souvent il serait plus juste et plus vrai de se +les attribuer à soi-même,--tous les partis, tous les gouvernements +périssent par leurs ultras. + + +A peine rentré en France, derrière les baïonnettes étrangères, Louis +XVIII dut en ressortir. + +Pourquoi? + +Voilà ce que disait un bon Français de ce temps-là: + +«Les Bourbons s'en retournent parce que, au lieu de rentrer chez nous, +ils ont voulu rentrer chez eux.» + + +En 1816,--remonté de nouveau sur le trône, Louis XVIII se plaignait de +ses amis, et prenait des précautions contre eux. Le comte Decazes, +ministre de la police générale, père, je crois, du duc actuel, qui +doit être comte de Cazes et Duc de Glusberg, écrivait aux préfets, au +nom du Roi, le 12 septembre;--il les engageait à surveiller et à +écarter les Belcastel et les Dahirel de ce temps-là: «_Les amis +insensés qui ébranleraient le trône en voulant le servir autrement que +le Roi ne veut l'être; qui, dans leur aveuglement, osent dicter des +lois à la sagesse, et prétendent gouverner pour lui_,--le Roi ne veut +aucune exagération.» + +A cette même époque, un préfet recevait l'ordre de «_repousser des +élections MM. tels et tels, et notamment M. le marquis de Clermont +Mont-Saint-Jean, comme_ trop royalistes». + +J'ai sous les yeux une lettre du marquis où il s'en plaint;--on +répandait à profusion, et le gouvernement n'était pas étranger à cette +propagation, un écrit où on lisait: + +_Il y a des gens qui voudraient le Roi sans charte, le rétablissement +des privilèges détruits et oubliés; l'anéantissement des institutions +libérales, qui aspirent à faire reculer l'opinion d'un demi-siècle, à +replacer la France sous un ordre de choses dont les éléments +n'existent plus._ + +Cela peut se répéter aujourd'hui, mais avec deux différences, l'une +petite, l'autre grande,--la première que, au lieu d'_un demi-siècle_, +il faut dire: presque un siècle; + +La seconde, c'est qu'il faut mettre le Roi,--M. de Chambord,--au +nombre de ceux qui sont «trop royalistes» et qui n'ébranlent pas le +trône par cette seule raison qu'il n'y a pas de trône et qu'ils +rendent impossible d'en élever un. + + +C'est offenser un musulman que de lui demander des nouvelles de ses +femmes. Sans aller tout à fait aussi loin dans la réserve à l'égard du +beau sexe, il a été longtemps en France considéré comme une règle, +dans la bonne compagnie, de ne pas parler d'une honnête femme dans un +lieu public; une femme ne se serait pas facilement consolée +d'apprendre que son nom avait été lu dans un journal, et si cela était +arrivé par hasard, le journaliste aurait dû faire réparation au mari, +au frère ou au fils de la femme offensée. Je ne veux pas parler du +temps où le «gazetier» eût été «bâtonné» par «la livrée» et n'eût pu +obtenir que M. le duc trois étoiles ou le marquis quatre étoiles +condescendît à lui donner satisfaction les armes à la main. + +C'était alors une forme terrible et écrasante du blâme de dire d'une +femme: _elle fait parler d'elle_; on ne prenait pas la peine +d'expliquer si c'était en bien ou en mal, il suffisait qu'on parlât +d'elle et qu'elle y eût donné lieu. + + +Il n'y avait alors aucune chance pour une honnête femme d'être connue +du «public». + +Tout cela est changé aujourd'hui. Est-ce mieux? J'en doute beaucoup. +Les femmes y ont-elles gagné? Je suis convaincu du contraire. A qui la +faute? On ne risque guère de se tromper, en attribuant à peu près +toujours à un sexe les fautes et les sottises de l'autre. On a cité ce +mot d'un chef de la police qui, lorsqu'un crime lui était dénoncé, +demandait: où est la femme. En effet, presque toujours, les crimes des +hommes sont commis non pas précisément à l'instigation des femmes, +mais pour les femmes ou à propos des femmes. Quant à elles, elles ne +nous font pas tant d'honneur, elles ne font guères pour nous que des +sottises. + +Il paraît évident que la vie des cercles, qui laissait les femmes +seules à la maison, est ce qui leur a donné l'idée d'en sortir +elles-mêmes. + + +Il y a encore la question des courtisanes. Sous la régence et sous +Louis XV, époques qui ne brillaient pas précisément par la sévérité +des moeurs, il y avait un certain nombre «d'impures» en renom;--elles +étaient richement entretenues, par de grands seigneurs et des +financiers que cela ne ruinait pas, du moins pour la plupart--et qui +ne prenaient pas sur le train de leur maisons et les dépenses de leurs +femmes. Ceux qui payaient ces «impures» étaient loin de les traiter +sur le pied de l'égalité, elles faisaient partie de leur domesticité. +On disait: _la_ une telle appartient en ce moment au duc de ***--au +«traitant» un tel--à l'évêque de ***. Elles ne se piquaient pas, je +pense, de fidélité, mais alors être ce qu'on appelle aujourd'hui leur +«amant de coeur», et ce qu'on appelait alors leur «greluchon», +c'est-à-dire se servir d'elles sans les payer, était réputé assez +honteux pour que l'entreteneur en titre ne daignât pas s'en offenser, +ou se crût suffisamment vengé par l'humiliation de son rival +clandestin;--elles ne trouvaient guère, d'ailleurs, ces «délassements» +de leur coeur qu'avec des hommes de leur classe. + +On l'a dit avec raison, il y avait dans les mauvaises moeurs et la +mauvaise compagnie de ce temps-là, encore quelque chose qui manque aux +bonnes moeurs et à la bonne compagnie d'aujourd'hui. + +Il est rare aujourd'hui qu'une de ces filles soit entretenue par un +seul homme; on a appliqué à leur industrie l'idée qui a présidé à la +création des cercles. Un grand nombre de gens, moyennant une +rétribution relativement insignifiante, jouissent dans un local commun +d'un luxe que presque aucun ne pourrait se procurer chez lui avec sa +fortune personnelle. + +Grâce à l'association on a sa part des faveurs d'une femme richement +vêtue, magnifiquement meublée, ayant des diamants, une maison montée, +des chevaux, des voitures, etc., dont chacun ne paye qu'une part +minime et jouit entièrement pendant le jour, l'heure ou le quart +d'heure que lui rapporte son nombre «d'actions», et il est convenu que +ce n'est plus ni honteux ni répugnant. + +Le bon marché relatif apporté par la «coopération» à l'amour vénal a +dû multiplier singulièrement le nombre de ces filles, et en +augmentant, dans une proportion encore plus forte, le nombre des gens +qui vivent avec elles, leur faire une large place dans la société. Un +élément nouveau est venu modifier encore leur situation. Certains +journalistes, m'assure-t-on, un très petit nombre, je veux absolument +le croire, tiennent à honneur d'être actionnaires, sans débourser; +d'être «aimés pour eux-mêmes», de souper chez elles et avec elles aux +dépens des actionnaires payants,--ou, du moins, ils les payent, eux, +en renommée et en gloire. Ils mentionnent leur présence aux premières +représentations, aux courses, etc., ils vantent leur beauté, décrivent +leurs toilettes,--les «annoncent», leur font des «réclames» et +achalandent leurs boutiques dans lesquelles ils ont un certain +intérêt. + + +Aussi, aujourd'hui, tout le monde les connaît,--les «honnêtes femmes» +les regardent, les examinent, en parlent, blâment ou louent leur +parure,--s'informent de leur couturière, de leur marchande de modes, +et s'efforcent de les imiter, c'est-à-dire d'accepter une lutte où +elles sont nécessairement vaincues, irritées, humiliées, car la plus +honnête femme du monde ne peut guère ruiner qu'un mari et un amant, +tandis que ces «impures» lèvent des impositions et perçoivent des +tributs et des droits sur le public tout entier. + + +La foule, le vulgaire confond facilement la célébrité, la +«famosité»--avec la renommée, avec la gloire. Les femmes du monde ont +senti de l'humiliation de la notoriété donnée aux courtisanes. Eh +quoi! on fait savoir à l'univers que cette fille est jolie, bien +faite,--qu'elle a les yeux noirs, les cheveux rouges,--qu'elle est +habillée de telle ou telle façon,--qu'elle assistait à la première +représentation de telle pièce de Dumas ou de Feuillet. Mais j'y étais +aussi à cette représentation, et il me semble que je suis au moins +aussi jolie qu'elle--et j'avais une robe charmante et une coiffure +délicieuse,--et tous les regards auraient été pour elle:--j'aurais été +là comme si je n'y avais pas été! on n'aurait pas daigné me remarquer, +m'apercevoir! + +Du moins, c'est ce que doivent penser les lecteurs des journaux dans +toute la France et dans le monde entier. + +De là, le désir ardent qui s'empare d'un certain nombre de femmes du +monde; elles veulent qu'on parle d'elles, elles veulent lire aussi +leurs noms dans les journaux,--elles veulent que les lecteurs de ces +feuilles sachent qu'elles aussi sont jolies et bien mises. +Quelques-unes donnent des fêtes, des soirées, des bals, des raouts, +instituent des loteries de bienfaisance, où elles ont soin d'avoir +quelques journalistes pour lesquels elles font des frais +particuliers,--et, le lendemain, elles brisent fiévreusement la bande +du journal et cherchent leur nom. + +Leur nom... imprimé. + +Quelques-unes, les «timides», disent encore: C'est ennuyeux les +journaux, on ne peut plus faire un pas sans y lire son nom,--mais que +le journaliste ne les ait pas nommées, décrites, détaillées, il pourra +attendre en vain une nouvelle invitation. + + +Les moyens de «paraître» sont nécessairement variés;--un des moyens +les plus ambitionnés est d'écrire;--on intrigue pour glisser un +article dans une revue, le plus souvent sous un pseudonyme, non par +pudeur, mais par coquetterie, par raffinement; c'est un voile de plus +à laisser lever, et on le laisse lever par tout le monde, un voile +qu'on dérange soi-même si on ne réussit pas à trouver des audacieux, +des «insolents». + +Telle autre a adopté «la partie» des bons mots,--des mots hardis, des +mots risqués. + +Telle autre se contente de ne porter que les modes d'après-demain. + +On veut être vue, on veut être imprimée,--on se montre partout,--et +s'il se passe un mois pour les unes, une semaine pour les autres sans +qu'elles aient vu leur nom imprimé, elles s'évertuent à chercher par +quelle nouvelle audace, par quelle nouvelle extravagance elles peuvent +réveiller la publicité paresseuse, indifférente, fatiguée, blasée ou +endormie. + +La pudeur des femmes ne consiste pas seulement dans les vêtements; +leur vie aussi a sa pudeur et doit avoir ses voiles comme leur corps. +Si la beauté de la femme est l'ornement de la maison, sa vertu, sa +chasteté, sa réserve sont des roses qui l'embaument et la parfument. +La femme qui vit dehors rentre à l'état de rose sur laquelle on a +marché;--heureuse si elle n'a fait que perdre son parfum, et si elle +ne rapporte pas des odeurs suspectes. + + +Une lectrice m'interrompt:--«Mais, monsieur, la vie que vous voulez +nous imposer serait parfaitement ennuyeuse. Pourquoi cette monstrueuse +inégalité entre nous et messieurs les hommes? + +--Je ne veux rien vous imposer, chère dame, et si j'ai l'air de vous +enlever ce que vous appelez l'égalité, c'est pour vous assurer au +contraire l'égalité véritable, ou plutôt la supériorité, la royauté +élective et renouvelée tous les jours dans la maison dont vous êtes la +souveraine.» + + +De même, celles d'entre vous qui, en se décolletant et en offrant au +regard de trop forts échantillons de leurs charmes, se trompent si +elles croient faire naître ainsi l'amour;--elles ne peuvent qu'exciter +des fantaisies lascives, des désirs violents peut-être, mais +passagers, peu faits pour flatter un orgueil honnête. Elles me +rappellent ce prédicateur, qui disait à propos de l'amour: «Encore, +si ça durait un siècle ces voluptés profanes; si ça durait un an, si +ça durait un jour, si ça durait une heure, on comprendrait peut-être +qu'on les payât de son salut éternel,--mais non... zag-zag-zag-zag... +et... damné.» + + +Soyez certaine, chère dame, que l'on n'a envie d'entrer que dans les +maisons fermées,--la femme, non seulement la plus honnête, mais aussi +la plus heureuse, est celle dont on ne parle pas,--comme on a dit: +Heureuse la nation qui n'aurait pas d'histoire. + + +Il est un autre point auquel ne paraissent pas songer les femmes qui +veulent à tout prix faire parler d'elles,--c'est que, grâce à la +soudaineté de leurs impressions, grâce à l'irresponsabilité de leurs +actes, il n'y aurait pas moyen de les admettre dans la société, si la +loi et les usages ne leur donnaient un éditeur responsable à qui l'on +puisse demander satisfaction de certains excès de langue et de +certains procédés violents, le mari, le père, le frère,--au besoin +même l'amant, celui-ci avec certains détours et certaines précautions. + + +La responsabilité qu'elles leur font encourir devrait, ce me semble, +suffire pour les faire réfléchir à l'occasion. + + +Madame la princesse de Metternich avait, sous l'empire, fini par +appartenir à la publicité;--les journaux décrivaient régulièrement ses +toilettes et publiaient ses «mots»;--elle s'amusait de ce bruit, de ce +froufrou de ses jupes et de sa langue, et l'encourageait. Si bien que +je ne crois pas aujourd'hui sortir des convenances en parlant d'elle, +moi, si réservé d'ordinaire sur le chapitre des femmes, qui ne parle +jamais dans les _Guêpes_ ni des femmes honnêtes, par respect pour +elles, ni des autres par respect pour moi. + + +Eh bien! grâce à cette habitude de parler haut, de parler à la +cantonade, d'être toujours en représentations, madame de Metternich +vient d'amener entre son mari et le comte de Montebello, un duel qui, +par hasard, n'a pas eu de conséquences funestes. + + +Autre exemple: Il est de ce temps-ci une autre personne qui a +provoqué, obtenu, escaladé la notoriété avec plus d'ardeur et de +préméditation, et par des moyens plus violents, c'est madame +Ratazzi,--madame de Solms,--qui s'appelait avant son second mariage, +la _princesse_ de Solms. Elle a, à propos d'une de ses publications, +failli, dans le temps, faire battre son frère et son premier mari avec +quelqu'un que je ne nommerai pas,--et un roman, publié par elle dans +les dernières années de l'empire, a attiré à son second mari Ratazzi +vingt provocations auxquelles il a cru pouvoir ne pas répondre,--sans +quoi ce serait probablement d'un coup de pistolet ou d'un coup d'épée +qu'il serait mort. + + +M. de Mahy,--député, membre de la commission de permanence,--se plaint +amèrement de la suppression des «chambrées» de Toulouse.--«C'est, +dit-il, dans une lettre publiée par les journaux, une tendance +désastreuse.» + +Nous allons un peu parler des chambrées.--Nous commencerons par +produire en partie une circulaire du préfet de Vaucluse; cette +circulaire traite la question avec un grand bon sens. + +Nous ferons à son sujet deux ou trois observations;--puis, nous +donnerons la parole à mon gendre, à mon fils Léon Bouyer, qui est +Provençal, qui en est heureux et fier, qui aime son pays, et qui +constate avec chagrin l'extension que prend dans les campagnes la +tache d'huile, la tache de moisissure, le chancre des dangereuses +théories, ou mieux, billevesées démagogiques.--Je le prie de nous +expliquer ce que c'est en effet que «les chambrées». + + +M. le préfet de Vaucluse se trompe lorsqu'il dit: «Les chambrées sont +inconnues dans le reste de la France». + +M. Mercier, il y a un mois encore, préfet du Var, destitué à la suite, +je crois, d'un différend avec le préfet maritime de Toulon, en avait +fait fermer déjà une certaine quantité. + + +_Le préfet de Vaucluse à MM. les sous-préfets et maires du +département._ + + »MESSIEURS, + +«Le grand nombre de chambrées existant exceptionnellement sur certains +points de ce département, et en particulier dans l'arrondissement +d'Apt, a attiré mon attention, comme celle de la plupart de mes +prédécesseurs, dont les préoccupations à ce sujet ont laissé des +traces écrites que j'ai utilement consultées. + +»Depuis quinze mois que j'administre ce pays, je me suis livré à une +étude attentive et assidue de cette question, et il est résulté de +l'expérience acquise et de tous les renseignements recueillis, que les +chambrées exercent, en général, une fâcheuse influence dans le milieu +où elles sont établies. + +»Il est des communes où la majeure partie de la population valide est +enrôlée dans les chambrées. Il arrive alors que le foyer est déserté, +que les femmes et les enfants sont délaissés, et que la vie de famille +est profondément atteinte. + +»On joue fréquemment dans les chambrées. On y perd son argent, son +temps, et souvent aussi sa liberté et son indépendance. La chambrée +est habituellement un foyer politique d'autant plus dangereux que la +contradiction n'y existe pas, que l'on s'y exalte dans une même +opinion, que quelques hommes influents y dominent, et qu'il est rare +que l'unique journal qu'on y lit, quand on en reçoit un, ne soit pas +une feuille d'opposition contre les principes de l'ordre social. + +»On peut donc dire avec certitude que, presque partout, la +condition sous laquelle ces sortes d'associations ont été +autorisées,--l'interdiction des discussions politiques,--est +perpétuellement enfreinte. + +»Cela est si vrai que, dans beaucoup de chambrées, s'étalaient, il y a +moins d'une année, des emblèmes séditieux dont j'ai dû prescrire +l'enlèvement. + +»Je suis informé que, sauf de rares exceptions, les chambrées +continuent à être en quelque sorte des clubs en permanence, d'autant +plus à craindre que l'accès en est fermé à l'autorité. + +»Dans ces circonstances, ayant la volonté et le devoir de servir les +intérêts moraux de ce département, j'ai décidé que les chambrées +précédemment autorisées ou tolérées seraient fermées. Les arrêtés de +dissolution ont été ou seront adressés à MM. les maires. + +»En agissant ainsi, j'ai la conscience de rendre service à ce pays, de +le restituer aux saines et moralisatrices influences de la famille, à +la pratique des devoirs du foyer, et de l'affranchir de la tutelle de +quelques personnes, d'autant plus écoutées qu'elles s'adressent à des +hommes que le défaut de culture intellectuelle livre sans défense aux +excitations et aux sophismes de l'erreur. + +»Les chambrées, inconnues dans le reste de la France, constituent une +exception dans ce département. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . + +»Les cafés et les cabarets ne manquent pas dans les communes, et ceux +pour qui la chambrée cessera d'exister pourront s'y réunir avec leurs +concitoyens, traiter leurs affaires et s'y distraire honnêtement et au +grand jour, sous la surveillance de l'autorité. + +»Là, du moins, sur ce terrain accessible à tous, la fusion des +opinions peut se faire et produire l'apaisement, dont nous avons plus +que jamais besoin dans nos malheurs.» + + +Ma première remarque, sur la circulaire de M. le préfet de Vaucluse, +est que ce qu'il dit avec raison contre les chambrées, s'applique +parfaitement aux cercles; j'en ai déjà parlé, j'y reviendrai. + +La seconde, c'est que les cafés et les cabarets, moins dangereux, +selon lui, sous le rapport politique, ne le sont pas moins sous le +rapport des moeurs et de la dissolution de la famille. + +Je dis _selon lui_; car le café et le cabaret ne consistent pas +seulement dans la partie vitrée, toute grande ouverte au public;--il +n'est guère de cabaret ou de café qui n'ait une salle séparée, ne +donnant pas sur la rue ou sur la place où est la façade du cabaret ou +du café, mais ayant une entrée particulière par une autre rue, et +située, soit derrière le cabaret ou café, soit au-dessus. + +Cette salle, réservée aux bons clients, aux habitués respectables, +n'accepte pas les prescriptions de la police concernant ce genre +d'établissement;--elle s'ouvre ou continue à rester ouverte après +l'heure réglementaire de la fermeture des cabarets et cafés;--on y +joue, on y joue relativement gros jeu,--on y discourt, et on s'y livre +à de petites menées politiques. + + +Les cabarets et les cafés sont la ruine et la perte des ouvriers et +des paysans,--ils sont, comme les chambrées, la destruction de la +famille, il n'y a plus de patrie. + +J'ai dit comment,--sans illégalité, sans arbitraire, on pourrait en +trois mois faire fermer _spontanément_ les deux tiers des cabarets et +des cafés. + +Il suffirait d'exercer une surveillance inflexible,--sur la qualité et +la quantité de leurs marchandises: + +1º Exiger que toute denrée livrée au consommateur ne lui fût présentée +que sous son véritable nom et sa provenance réelle; + +2º Punir sévèrement toute altération, toute sophistication, tout +mélange. + + +Ici une parenthèse pour citer un exemple: + +La fausse bière,--la bière artificielle et malsaine--se vend +aujourd'hui au verre, au bock, je crois, aussi cher qu'on vendait +autrefois la bouteille de la bière faite d'orge et de houblon,--deux +éléments qui n'entrent plus dans la fabrication de la plupart des +bières que pour une part plus ou moins minime, et qui souvent en sont +complètement absents. + +3º Puis de supprimer le crédit, en ne reconnaissant plus légalement +les dettes de cabaret et de café; + +4º En affranchissant et en dégrevant d'impôts le vin que l'ouvrier +achète et emporte chez lui pour les besoins de sa famille,--en +reportant ces impôts sur celui qui se boit au cabaret,--jusqu'au jour +où on en viendra au seul impôt loyal et équitable,--l'impôt unique sur +le revenu. + +Il est incontestable que ces quatre articles non pas seulement +édictés, mais mis en pratique,--amèneraient en trois mois la fermeture +volontaire des deux tiers de ces établissements si désastreux. + + +Il y a quelque temps, j'en parlai à un fonctionnaire public d'ordre +supérieur, qui vint me voir en passant;--je lui demandai s'il avait +quelque objection à faire à ma proposition, et s'il doutait de son +efficacité;--il me répondit qu'il n'avait aucune objection, et qu'il +était aussi convaincu que moi du résultat. + +--Eh bien! + +--Eh bien, par les impôts indirects, l'État est l'associé né des +cafés, cabarets, etc., et partage leurs bénéfices,--et on n'en ferme +quelques-uns de temps en temps,--que lorsqu'on y est contraint par un +scandale. + +--Mais c'est une immoralité, c'est un crime,--ces établissements si +multipliés aujourd'hui détruisent l'estomac et le cerveau... + +--Que voulez-vous? + + +Il en est de même des journaux, surtout des journaux soi-disant +républicains, qui se sont donné, qui se donneront bien de garde de +reproduire ce que j'ai écrit à ce sujet;--les cafés, les cabarets +comptent pour beaucoup sur leurs listes d'abonnés, et les clients de +ces établissements forment la majorité de leurs lecteurs; ceux-là +surtout qui s'intitulent «indépendants», et portent le plus le chapeau +sur l'oreille en parlant aux rois et aux ministres... patients, sont +dans la dépendance la plus absolue de ces débitants. + + +Il serait temps que l'on prît un parti,--les ouvriers sont aujourd'hui +bien et dûment empoisonnés,--je parle de ceux qui s'intitulent +«travailleurs» et ont pour «signe particulier» qu'ils ne travaillent +pas. + +On veut passer, on passe aujourd'hui à ceux qu'il y a trois ans on +appelait si dédaigneusement «les ruraux». + +A ceux dont le bon sens plus robuste, les appétits moins surexcités, +semblaient devoir résister plus énergiquement. + + +Voici comment se crée la _chambrée_: Quelques jeunes paysans +s'assemblent, jaloux de _faire les hommes_, en exerçant leur droit de +réunion. Dans le peuple, être membre d'une chambrée, c'est revêtir une +sorte de robe virile; on dit: «En telle année je faisais ou ne faisais +pas encore partie de la chambrée.» A ce noyau, se joignent quelques +membres dissidents d'une autre société, et on choisit le nom que +portera désormais l'association. Quelquefois on la met sous le vocable +d'un saint considérable du pays: _Saint Hermentaire_ ou _saint +Auxile_; sous le règne d'un préfet à poigne, on choisit habilement un +nom qui puisse rendre l'administration clémente et l'autorisation +facile. On s'appelle alors: _Les amis de l'ordre_, ou _Les enfants de +la paix_. Mais un beau titre pour une chambrée, un de ces titres qui +excitent l'envie et l'admiration des sociétés rivales, c'est celui que +personne ne comprend: _Les amis du progrès_, c'est bien; _La +philanthrope_, encore mieux; _Les droits de l'homme_, voilà ce qui +peut s'appeler un nom! + +_La chambrée_, ou pour parler comme les gens de Provence, _la +Chambre_, que l'on appelle aussi _la Société_, est baptisée; la +préfecture a donné l'autorisation, on a loué dans la vieille ville une +chambre et une cuisine, il ne reste plus qu'à acheter le mobilier +commun: quelques tables grossières, quelques brocs, verres et poêlons, +et quatre de ces antiques lampes provençales, des _vioro_, composées +d'un pied de fer ou en terre surmonté d'une boule de verre pleine +d'huile, dans laquelle trempe une mèche fumeuse; puis, au jour de +l'inauguration, chaque membre arrive, portant sur sa tête une chaise +qui reste sa propriété individuelle. Quant au service, il est fait à +tour de rôle par chacun des associés qui prend alors le nom de +semainier. + +Au début, _la Chambre_ n'était qu'un lieu de réunion où les +cultivateurs venaient, après une journée bien remplie, attendre +l'heure du coucher et vidaient un verre de vin en causant de +l'apparence des récoltes et du prix des denrées. Puis, l'hiver, +pendant les _derniers jours_ (les jours gras, les derniers jours... de +carnaval), la partie jeune de l'Assemblée se cotisait, louait un +tambourin. On amenait le soir les soeurs et les filles, et tout ce +monde dansait gaiement; les couples _carégnaient_ (c'est le flirter +des Anglais), et bien des contre danses se terminaient par un mariage +après la récolte des olives. + +C'était l'âge d'or de la chambrée; mais un jour, une des fortes têtes +de la réunion, un jeune, qui avait _uno grosso litturo_ (une grosse +lecture, beaucoup d'instruction), apporta un journal et lut à haute +voix un article dans lequel il était dit: «Que l'avenir appartenait +aux travailleurs, que le peuple qui cultivait la terre avait le droit +de la posséder et qu'il fallait déclarer une guerre à mort à l'infâme +capital.» + +Les vieux comprenaient de temps en temps, et hochaient la tête sans +rien dire, les jeunes couvraient d'un murmure flatteur la voix du +lecteur. + +Celui-ci, fier de son succès de lettré, recommença les jours suivants. +Peu à peu, il eut des envieux et des imitateurs; tous ceux qui avaient +fréquenté pendant six mois l'école des frères, et qui déchiffraient la +lettre moulée, se mirent à lire et à commenter les plus mauvais +journaux, et l'un d'eux amena un soir le fameux M. Raynaud, dit +_mangegalline_, épicier failli et l'un des chefs du parti rouge. + +M. Raynaud vint débagouler, en provençal, tous les lieux communs, +toutes les rengaines qui traînent sur les tables d'estaminet. Il avait +l'éloquence facile du fainéant qui a beaucoup bavardé et la mémoire +ornée d'articles de journaux, et quand il s'était embarqué trop +légèrement dans une phrase dont il ne pouvait sortir, il la finissait +brillamment en français. L'auditoire ne comprenait plus et se +regardait émerveillé en murmurant: «Aquéou charro ben», «Celui-là +parle bien.» L'orateur emporta tous les suffrages en dépeignant le +propriétaire, le maître, avec une ironie charmante, en plaignant le +paysan de son dur travail et en appelant les sociétaires: «frères», ce +qui lui gagna tout particulièrement le coeur de Basset, dit _Pati_ +(cloaque), cureur de puits de son état. + +Il revint plusieurs fois, M. Raynaud; il affilia la société à +_l'Alliance républicaine_ ou à toute autre forme de la Sociale, et +pour séduire ces pauvres gens qui ne savaient pas lire, il surexcita +tous les besoins de luxe, tous les instincts mauvais. Et quoi qu'ils +en disent dans leurs journaux, quelles bourdes les émissaires du parti +républicain répandent dans le peuple! quelles grosses sottises ils +lui font avaler!--Ainsi, il est parfaitement sûr que le paysan croit +que si la vraie république, _la sainte, venait_, son bourgeois irait +piocher la vigne, pendant que lui, Gros-Pierre, magnifiquement couvert +d'une redingote marron, le regarderait suer au soleil, tout en buvant +de la limonade gazeuse sous un olivier. + +Ce levain de haine contre celui qui possède se traduit dans les +chambrées d'une façon originale et naïve. Dans le langage plaisant, on +affecte de parler du propriétaire comme s'il était le fermier et du +fermier comme s'il était le maître. + +--«Dis donc, Nique? (Dominique), ton fermier s'est marié. + +--Eh! oui, Zozelé. + +--Sais-tu qu'il a pris une _poulido fumello_ (une jolie femme).» + +Et la conversation continue souvent d'une façon obscène. + +Car le jeune paysan est devenu débauché; au lieu de faire la cour à sa +promise, sous le grand ormeau du marché, aux veillées du soir, il +court à la chambrée se gaver d'échaudés et de foie de porc à la poêle, +mets qu'il croit luxueux, et s'en va chercher, pour finir sa nuit, +des amours au rabais. + +--«Que voulez-vous,--disait l'un d'eux un jour,--nous faisons les +riches autant que nos moyens nous le permettent.» + + +Aussi, la chambrée qui, au début, ne s'ouvrait que le soir, est tout +le jour occupée par quelques oisifs. Dans nos villes du midi, les +_travailladous_, les travailleurs de terre, habitent en grand nombre +dans ce qu'on appelle partout la vieille ville. Tous les matins, ils +partent pour aller aux environs cultiver le morceau de bien qui leur +appartient en propre ou qu'ils tiennent à moitié du petit bourgeois; +d'autres, exploitant des terrains plus importants et plus éloignés, +restent dans les fermes. Qu'un nuage passe sur le soleil et laisse +tomber quelques gouttes de pluie, le paysan quitte sa charrue et +rentre à la maison. + +--«Eh bien, tu ne fais rien, dit la femme? + +--_Tè!_ tu veux que je travaille par un temps pareil? A quoi bon se +laver la peau pour les maîtres. + +--Mais c'est bien pour toi aussi. + +--Va bien. On sait ce qu'on sait; si le bien nous appartenait... M. +Raynaud nous parlait l'autre jour... + +--Qu'est-ce qu'il disait encore ce ruiné? + +--Il disait que la terre... que c'est nous... que, enfin, il faut +nommer Gambetta, et que tout ça changerait. + +--Ton bavard de M. Raynaud, je voudrais que le diable...» + +La ménagère bougonne, le mari siffle un air, va _se changer_ et part +pour la chambrée, brandissant fièrement le parapluie de cotonnade +rouge, signe du ménage cossu. Au bout d'un quart d'heure la pluie +cesse, le soleil reparaît. «Heu! dit notre homme, à présent que je me +suis _détourné_ (dérangé du travail), autant vaut que j'aille voir les +amis.» + +Il arrive à la société, trouve nombreuse compagnie, parle, fume, boit, +mange du foie grillé, joue sa quote-part contre celle du voisin, perd, +continue à jouer et rentre chez lui à une heure avancée, un peu gris +et ayant perdu quinze ou vingt francs de mangeaille et de boisson. + +Le lendemain, il se lève brisé, ayant comme on dit dans le peuple «mal +aux cheveux et froid aux yeux» il ne met pas de coeur à la besogne, +maudit le bourgeois, et se promet de voter pour MM. Cotte et Gambetta +qui doivent le mener par la république dans ce pays de cocagne où on +boit toujours du bleu sans être saoul, où on mange du foie de porc à +la poêle toute la journée. + +Et essayez de démontrer au paysan qu'on le trompe, qu'on le bafoue, +qu'il ne doit pas, dans son intérêt même, voter pour MM. tels et tels +qu'il ne connaît pas. + +Il vous répondra: + +--«_Voui, voui_, mais si je ne vote pas pour lui, les autres diront +que j'ai peur, que je trahis, et je ne pourrai plus paraître.» + +Et un monsieur Ferouillat se trouve député. + + L. B. + + +Voilà le mal,--mais quel est le remède? + +Car, fermer les chambrées ne suffit pas,--à l'habitant des champs +comme à l'habitant des villes--il faut des distractions, des plaisirs. + +Eh bien, il suffit de se rappeler,--et de substituer des plaisirs +amusants, à des plaisirs ennuyeux. + +Il faut remettre en honneur et à la mode les jeux d'adresse et +d'exercice,--la paume, le ballon,--les boules,--la course,--le +saut,--la natation, etc.--Il faut exciter l'émulation par des prix +capables d'être désirés, des prix distribués dans des fêtes +périodiques, auxquelles on donnerait un éclat joyeux,--la fête des +semailles, la fête de la moisson,--la fête des vendanges,--et bien +d'autres. + +Surtout dans ces pays envahis aujourd'hui par la politique,--dans ces +pays que la Providence avait voulu rendre heureux entre tous, en +donnant à la terre une parure plus variée et plus parfumée, et aux +habitants des besoins peu nombreux et faciles à satisfaire. + +Où c'est un état de cueillir des roses,--et des fleurs d'orangers. + +Dans ces pays qui font penser à ce que les Maures disaient de +Grenade,--que «le Paradis est placé précisément dans la partie du ciel +qui est au-dessus de Grenade». + +Dans ces pays où le mauvais temps est si rare, qu'on le demande... +«histoire de changer». + +Et les _festins_,--les _romérages_,--la danse au son de la musette et +du tambourin;--ces fêtes où les femmes et les filles, aujourd'hui +laissées injustement et tristement à la maison, ont leur part,--et +dont elles font l'ornement, le charme, la politesse... et même la +police;--car vos bêtes de cafés, de cabarets, de chambrées, excluent +les femmes de vos divertissements, les femmes dont la présence et la +société vous civiliseraient et vous dégrossiraient;--tandis que vos +réunions d'hommes, vos clubs, vos chambrées, vous font retomber en +sauvagerie. + +C'est devant les femmes que les jeunes gens disputeraient les prix des +jeux d'adresse et d'exercice,--et leur présence doublerait la valeur +des prix. + + +Il faudrait aussi que les curés fissent leur part dans cette +régénération,--non pas comme on essaye de le faire aujourd'hui en +exhumant de vieilles superstitions,--en s'occupant de dogmes obscurs +et de miracles trop clairs,--qui écartent beaucoup de gens des +cérémonies de l'Église. + +En se bornant à la morale,--dans laquelle il ne peut y avoir ni +sectes, ni hérésies, en cessant de prêcher contre la danse,--qui, +après tout, vaut mieux que le cabaret, le café, les chambrées et la +politique. + +Il faudrait que, échappant à l'influence des avocats et autres commis +voyageurs en politique, chaque ville, chaque village, n'eût à nommer, +en fait d'élections, qu'un habitant de la ville ou du village, qui +irait voter au chef-lieu.--Un délégué qu'on connaîtrait depuis sa +naissance et qui connaîtrait le pays et les intérêts qu'il doit +représenter et défendre. + +Mais qui s'occupe de cela?--Tout le monde est absorbé par la «question +politique», c'est-à-dire les intrigues, les manoeuvres, les +menées,--pour se hisser au pouvoir et à l'argent, ou pour y pousser +des associés et complices qui ont promis de partager. + + +La république est la forme de gouvernement la plus équitable, la plus +puissante, la plus noble de toutes. Elle peut admettre sans +révolutions, sans sinistres, sans désastres, tous les progrès, toutes +les modifications; elle peut même, grâce à son élasticité, satisfaire +aux caprices des «Athéniens couronnés de violettes» [Greek: athênaioi +iostephagoi]--sans exposer le pays à des convulsions. + +De plus, il semble que ce soit aujourd'hui le seul gouvernement +possible pour la France, cet ingouvernable pays,--et qu'on y descend +par la force invincible des choses,--il semble que les obstacles ne +peuvent que retarder, de temps en temps, le cours de ce fleuve, +l'obliger à décrire quelques méandres, ou à briser ou surmonter ces +obstacles en grondant et écumant. + +Seule la république ne renverse absolument les prétentions et les +espérances de personne, elle ne fait que les ajourner, puisque la +carrière reste sans cesse ouverte. + + +Mes préférences raisonnées sont donc pour la république. + +Mais, il y a à la république un obstacle puissant, terrible, peut-être +invincible,--qui l'a déjà fait échouer deux fois, et paraît s'occuper +fort de la faire échouer une troisième,--c'est le parti soi-disant +républicain. + +Et aucun des autres partis n'est en réalité aussi hostile, aussi +mortel à l'idée républicaine que le parti soi-disant républicain. + +C'est qu'il n'y a que peu ou point de républicains,--c'est que presque +tous ceux qui se disent républicains et qui sont du «parti +républicain», ont sur la république les idées les plus fausses, les +plus absurdes, les plus injustes, les plus dangereuses, les plus +saugrenues. + +D'abord, ils prétendent rester «parti» même sous la république;--la +république, selon eux, _appartient_ à quelques groupes d'_ayant faim_ +et d'_ayant soif_, rassemblés autour d'un certain nombre de +bavards;--à peine au pouvoir ils se divisent entre eux les places, les +fonctions, les traitements surtout, sans aucun souci des capacités, de +l'intelligence, des études, du caractère;--c'est une horde victorieuse +qui se partage, ou plutôt s'arrache le butin. + +Si bien qu'on peut dire de ce parti républicain--qui achève en ce +moment de mettre à mort la troisième république, ce que je disais un +jour d'une certaine ville: «Climat heureux, végétation luxuriante, +ciel de saphir, un paradis où il n'y a, comme dans le paradis de la +Genèse, que quelque chose de trop, les habitants.» + +Nous voyons encore aujourd'hui les «chefs de ce parti» refuser +publiquement de couper la queue de voleurs, d'assassins, +d'incendiaires, qui forment dans leur armée le corps sur lequel ils +comptent le plus. + +Nous voyons ces chefs avides, ignorants, lâches, tout prêts à +recommencer ou à laisser recommencer et la terreur de 1793, et la +terreur de 1871. + +Si bien que nous sommes dans cette triste et presque inextricable +situation: + +«La république est aujourd'hui la seule forme de gouvernement +possible, et elle est impossible.» + + Il vaut mieux tirer à la rame + Que d'aller chercher la raison + Dans les replis d'une anagramme. + + COLLETET. + +Un journal bonapartiste racontait dernièrement que la _Gazette de +France_, dans son numéro du 14 décembre 1848, s'était amusée à faire +une anagramme. + +Elle avait fait remarquer qu'avec les lettres qui composent les mots: + + _Louis-Napoléon Bonaparte_, + +On pouvait écrire: + + _Elu par la nation._ + +«Tout est dans tout», avec les 24 lettres de l'alphabet on peut écrire +l'Iliade et l'Odyssée et même le toast de M. Piccon, ce n'est pas la +première fois que l'on s'amuse à de pareilles puérilités. + + +La ligue trouva, dans _Henri de Valois_, vilain Hérodes. + +Comme anagramme, c'était mieux réussi que celle de la _Gazette de +France_, parce que toutes les lettres d'une phrase étaient employées +dans l'autre, tandis qu'après l'opération de la _Gazette_ il en reste +six ou sept qui n'ont rien de fatidique. + +Après le 18 brumaire, car ces prédictions ont malheureusement coutume +d'être faites après les événements, on trouva dans les mots: + +_Révolution française_, + +_Un Corse la finira_, + +Et il ne restait que de quoi faire le mot _veto_, alors à la mode. + + +Plus près de nous, sous le règne de Louis-Philippe,--un ami, un +rédacteur de la _Gazette de France_, qui depuis se brouilla fort avec +elle, M. Antoine Madrolle,--se livra à des exercices de ce genre très +curieux;--il commença par écraser les Algériens d'une terrible +anagramme, c'était son arme favorite. + +«_Algériens_, dit-il, ont pour anagramme heureux, _galériens_.» + +Puis il passe à Napoléon Ier, il faut dire qu'alors Napoléon Ier était +détrôné depuis vingt-cinq ans, et mort depuis dix-neuf ans. + + +M. Antoine Madrolle trouva l'histoire de Napoléon dans l'Apocalypse de +saint Jean (ix.-11) où on lit: «l'Ange de l'abîme s'appelle + +Apolyon» + +Et dans Jérémie, v.-6, + +«Le lion des forêts ([Greek: napoleôn]) les frappa.» + +De Apolyon, il est d'ailleurs facile de faire Napoléon,--en ajoutant +[Greek: neon] _nouveau_, _neapolyon_, nouvel ange de l'abîme. + +Et ensuite il décomposait le nom en retranchant chaque fois une +lettre. + + Napoleôn -- [Greek: neapoleôn] -- nouvel ange de l'abîme + .apoleôn -- [Greek: apoleôn] -- détruisant + ..poleôn -- [Greek: poleôn] -- des cités + ...oleôn -- [Greek: oleôn] -- le lion + ....leôn -- [Greek: leôn] -- des peuples + .....eôn -- [Greek: eôn] -- allant + ......ôn -- [Greek: ôn] -- étant + +Puis en intervertissant un peu l'ordre des mots, on obtenait pour +résultat: + +«Napoléon, le nouvel ange de l'abîme étant le lion des peuples, allait +détruisant les cités.» + + +Ce n'est pas tout, M. Madrolle, passant du grec au latin et de +l'anagramme à l'acrostiche, et prétendant que: + +«Il n'est pas d'enfantillages pour la Providence», ajoutait qu'on +aurait pu prévoir l'anéantissement de la famille entière des +Bonaparte,--puisque chacune des lettres initiales de leurs noms forme +le mot _nihil_, rien. + + [N] apoléon + [I] osephus + [H] ieronimus (Jérôme) + [I] oachimus (Joachim Murat) + [L] udovicus et Lucianus. + +Après avoir livré ces belles choses à la publicité, M. Madrolle veut +montrer qu'il ne frappe pas que sur les morts, il rappelle qu'il a +houspillé sévèrement ses amis de la _Gazette de France_, de _la +Quotidienne_, de _l'Ami de la Religion_, des _Débats_, etc. + +Je ne parle pas des journaux libéraux, ça allait de soi-même. + +«_Ce sont_, dit M. Madrolle en parlant des journaux légitimistes et +religieux, _toutes choses dont j'aime, dont j'ai embrassé récemment +encore les personnes,--mais l'attaque et même l'indignation, la haine +selon la charité est la plus grande des charités_.» + + +Il n'est pas sans intérêt de voir M. A. Madrolle accuser les +légitimistes, les Dahirel de son... temps, de «provoquer le +radicalisme et les révolutions». + +«A la tête des journaux, dit-il, qui provoquent le radicalisme et les +révolutions, cette _Gazette_ usurpée _de France_, laquelle +transformant sa soutane en bonnets rouges, et faisant de la _réforme_ +en rabat, s'est toujours mise et lourdement aux genoux de tous les +pouvoirs qu'elle a redoutés pour elle-même (voy. l'histoire des +variations de la _Gazette_ par M. Crétineau-Joly). + +»_L'Ami de la Religion_, assez discrédité, même dans le clergé, pour +mériter l'épithète de _bedeau_ de la littérature, dont il devrait être +ecclésiastique, _L'ami de la Religion_, qui suffirait pour affadir la +religion, comme la _Gazette_ affadirait la France, etc. + +»_La Quotidienne_, manufacture de coteries dans les coteries, de +commérages, de michauderies,--de colportage d'actions de 25,000 +francs, aujourd'hui cotées à 5 francs,--et se prétendant, aujourd'hui +qu'elle est _passée_, le _Journal de l'Avenir_. + +»Et le _Journal des Débats_... le _Julien_, le _Juif_, le _Judas_... +etc[6].» + + [6] _La grandeur de la patrie et ses destinées_, par A. Madrolle. + +Saperlipopette... ça n'est pas de main-morte. + +M. Veuillot ne fera pas mieux le jour où il se brouillera avec ses +amis d'aujourd'hui, ce que ne considéreront pas comme impossible ceux +qui ont lu dans les _Guêpes_ l'histoire de quelques-unes de ses +«variations» à propos de la république et de la royauté. + + +Lorsqu'il fut question de l'annexion de Nice et de la Savoie à la +France, je m'y montrai très opposé dans divers écrits que je publiai +alors. + +Je suis ennemi irréconciliable des conquêtes, des annexions, etc., et +cela autant dans l'intérêt des conquérants que des conquis, des +«annexants» que des annexés. + +Je crie alors aux conquérants et aux «annexants,» aux rois cueilleurs +de palmes et moissonneurs de lauriers: «Mais, malheureux, vous en avez +déjà trop de pays et de sujets pour la façon dont vous les gouvernez. + +»Vous faites entrer malgré elles dans votre famille des populations +qui seront ennemies pendant cent ans, etc.» + +Je conseillai donc alors aux habitants de Nice de bien réfléchir, de +comprendre qu'ils allaient renoncer à être Italiens au moment où +l'Italie renaissait,--pour devenir Français au moment où la France +voyait la liberté s'endormir pour un temps sous l'empire. + +Je leur disais: «On va vous consulter, je sais bien quelles influences +on fera agir,--mais si vous mettez résolument dans les urnes un nombre +de NON considérable, on n'osera pas vous annexer.» + +J'ai encore un écrit signé de noms très honorables que m'adressa +alors, pour me remercier, une commission italienne. + + +L'annexion néanmoins fut prononcée à une immense majorité;--je pris +alors la parole dans les journaux du pays, et je dis: «Vous l'avez +voulu, la chose est faite;--comme cette situation ne pourrait plus +changer sans honte ou sans désastres pour la France, vous trouverez +tous les Français et moi-même, si contraire au principe des annexions, +résolus à maintenir celle que vous venez d'accepter.» + + +La ville de Nice, depuis son annexion, a sous certains rapports acquis +de grands développements.--Quelques habitants constituent encore, il +est vrai, un parti _séparatiste_,--ce parti comme beaucoup d'autres +partis, compte un petit nombre d'esprits honnêtes, convaincus, élevés, +mais aussi des gens qui aiment mieux être mécontents d'un gouvernement +quelconque, que d'être mécontents d'eux-mêmes,--qui se plaisent à +attribuer au gouvernement français, comme ils l'attribueraient demain +au gouvernement italien, les résultats de leur paresse ou de leur +incapacité.--Si ce parti italien a fait sans grand danger quelques +tentatives de désordre,--ces tentatives sont dues aux suggestions d'un +ou deux hommes qui, après avoir favorisé traîtreusement l'annexion, +ont dû à cette opération une fortune rapide et scandaleuse, et +feignent, pour se faire pardonner, par certains aveugles, moins la +trahison que la fortune, une haine irréconciliable, mais prudente +contre la France. + + +Or, un de ces jours derniers, un des députés des Alpes-Maritimes,--_il +signor Piccone_,--a mis en lumière un grand et triomphant argument +contre les banquets politiques, la faconde des balcons d'auberges et +l'éloquence entre deux vins. + +Il y a bien longtemps que je me suis élevé contre cette sotte idée de +traiter des affaires et de la fortune d'une nation dans un lieu, et +dans une situation où personne ne voudrait traiter de l'achat ou de la +vente d'un porc ou d'un sac de blé,--idée que j'avais traduite ainsi: +«La patrie est en danger, mangeons du veau.» + +Les Français ont été sévèrement punis pour «le crime du veau», comme +dit la Genèse; c'est à un banquet imaginé par de grands citoyens qui +n'ont pas osé y assister, qu'est due la révolution de 1848, et ensuite +l'Empire, et ensuite la guerre contre la Prusse et la Commune. + +Toujours est-il que M. Piccone est un avocat déjà âgé, qui a voté pour +l'annexion, ou l'a acceptée, puisqu'il a sollicité et obtenu l'honneur +de représenter, dans une assemblée française, les Alpes-Maritimes, et +a prêté serment à cette occasion. + +De plus, lors de son entrée à l'Assemblée de Tours, le 9 mars 1871, il +a publiquement protesté de son dévouement à la France et affirmé que +c'était lui faire une grande injustice que de le croire séparatiste, +etc. + +Eh bien, cet honorable représentant,--un des jours de cette semaine, +s'est trouvé à un banquet, où, malgré les instances de quelques amis, +il a cru devoir prendre la parole; voici les choses que les auditeurs +qui se sont cru le jouet d'un rêve, ont entendu sortir d'une bouche +d'ordinaire prudente et qui a prononcé, en d'autres temps, des paroles +complètement contraires: + +«En présence de ces chers compatriotes italiens, mon coeur tressaille +de joie, et je sens renaître en moi toutes mes aspirations et tous mes +sentiments italiens. + +»J'ai la ferme confiance que, _dans un temps que je ne crois pas +éloigné_, cette belle Nice, cette Iphigénie, cette héroïque sacrifiée, +cette rançon de l'indépendance italienne, _reviendra à sa vraie +patrie_. Pour cela, je serais prêt à sacrifier tous mes intérêts et +ma famille, et vous savez si je l'aime! + +»Si, pour ce beau jour, je n'étais plus de ce monde pour saluer le +retour de Nice à la mère-patrie, mes cendres électrisées, j'en suis +certain, renaîtraient pour me permettre de prendre part à la fête +commune!» + +On assure que, le lendemain, M. Piccone a été bien étonné lorsqu'il a +vu son toast imprimé;--il a compris sans doute qu'après une pareille +incartade, il ne pouvait guère s'empêcher de donner une démission que +la Chambre devrait lui imposer. + +Et comme c'est, paraît-il, un homme pas méchant, inoffensif et assez +aimé,--j'ai cru devoir prendre sa défense, en faisant savoir en France +que le repas était assez avancé, qu'il faisait chaud, et que les vins +du pays tels que le _Bellet_ et le _Braquet de Bellet_ sont +extrêmement capiteux. + + +L'affaire du député Piccon--«qui s'est noyé dans un verre de vin comme +d'autres mauvais nageurs se noient dans un verre d'eau» n'a été, pour +Bergondi, que la goutte qui a fait déborder le vase. + +Je me rappelle un exemple étrange d'un suicide déterminé ainsi et +d'une façon plus extraordinaire, par un incident cette fois +insignifiant. + +J'ai connu un peintre, élève d'Isabey--appelé Eugène de R*** ayant +lui-même quelque talent, mais une paresse qui annulait ce talent; il +avait éprouvé et supporté sans plier à peu près tous les malheurs +imaginables;--il était pauvre, harcelé par des créanciers; une femme +qu'il aimait et qui, par son travail,--elle donnait des leçons de +piano,--avait apporté une sorte d'aisance momentanée dans la maison, +avait pris un amant et avait mis E. de R. à la porte. + +Il n'avait pas bronché;--il fumait sa pipe avec la même sérénité, ne +se plaignait jamais--et on n'avait pas vu diminuer une certaine gaieté +calme et froide qu'il possédait. + +Un jour il va se promener à Saint-Germain--avec l'intention de rentrer +dîner à Paris--il monte au pavillon de Henri IV sur une espèce de +tour--se fait servir de la bière et allume sa pipe;--là il s'oublie, +et tout à coup entend siffler une locomotive qui part en se couvrant +d'un panache de fumée, c'est le train qui devait le ramener à Paris. +«Ah! s'écria-t-il, c'est trop fort, c'est trop.....» il se jette la +tête en bas du haut du pavillon et se brise le crâne sur le pavé. + +Il avait du malheur, du guignon, ce qu'il en pouvait porter, ce qu'il +en _tenait_--cette goutte faisait déborder le vase. + + +Romieux, du temps qu'il était journaliste, disait: «Les journaux +quotidiens ont un défaut, c'est qu'il faut les faire tous les +jours--la veille, comme le veau froid.» + +Voyez aussi les grands carrés de papier s'évertuer à remplir le vide +que leur fait la prorogation;--comme les Sept sages du _Banquet_ de +Plutarque, ils se proposent mutuellement des énigmes, des charades, +des _devinettes_;--quelques-uns vont jusqu'à s'intercaler à la +littérature, et rendent compte d'ouvrages dont l'auteur ou le libraire +ont déposé à leurs bureaux les «deux exemplaires» d'usage, depuis six +mois. + + +De là l'importance donnée à l'incident de Piccon. + +Un toast ridicule d'un vieil avocat léger qui avait bu. + +Les journaux sont tombés sur cette proie, selon une locution +populaire, comme «misère sur pauvreté». + +Piccon est célèbre, Piccon est illustre, Piccon est aujourd'hui connu +du monde entier, et il serait renommé aux prochaines élections si on +admettait le système de M. de Girardin, c'est-à-dire plus de +département, plus de circonscription;--chaque électeur mettant sur son +bulletin un seul nom,--et les six cents Français dont les noms +auraient réuni le plus de suffrages envoyés à l'Assemblée. + +C'est un des rêves les plus saugrenus qu'ait jamais faits «le premier +de nos publicistes» comme l'appellent certains journalistes, donneurs +de sobriquets, qui dînent chez lui. + +Je ne traiterai pas sérieusement cette idée peu sensée, je n'y ferai +que deux objections: la première, c'est qu'il y a pour les +départements, pour les arrondissements des intérêts particuliers et +locaux qui doivent être représentés et défendus--et dont ces +notoriétés prises à même la France, et presque toutes à Paris, ne +sauraient pas le premier mot. + +La seconde est qu'il n'y a pas six cents hommes qui soient connus par +tout le monde en France, que les suffrages tomberaient sur un petit +nombre de noms connus et surtout de noms à la mode,--les lions du +moment,--par suite de quoi on enverrait à la Chambre six cents +Parisiens,--si, par hasard, ce que je ne crois pas, on en trouvait six +cents,--dont quatre cents romanciers, musiciens, peintres, sculpteurs, +journalistes, acteurs, chanteurs, etc., et deux cents phénomènes, +repris de justice, pas toujours pour la politique,--ou auteurs d'une +extravagance commise dans la semaine des élections. + +Le jeune homme qui a avalé la fourchette serait sûr de son +élection;--on renommerait l'avocat Piccon, et peut-être M. de Girardin +qui, depuis son enthousiasme pour la guerre de Prusse qui lui a fait +en plein Opéra se jeter hors de sa loge en criant: à Berlin! à +Berlin!--ne pourrait trouver dans un seul arrondissement un nombre de +naïfs suffisant et n'aurait pas trop d'écrémer toute la France de ses +crédules. + + +Un avis pour les marchandes de modes et les femmes à court +d'inventions: ne serait-il pas opportun de rechercher ce que c'était +que la coiffure _Hurlu-brelu_ dont parle madame de Sévigné? Il est +vrai qu'elle paraît peu séduite par cette nouveauté d'alors: + +«Les coiffures _Hurlu-brelu_, dit-elle, m'ont fort divertie; il en est +que l'on voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit +Ninon, à un printemps d'hôtellerie, comme deux gouttes d'eau.» + +Ne serait-il pas également nécessaire de retrouver ce que c'était que +cette «souris qui faisait si bien dans les cheveux noirs» de la +belle-soeur de madame de Grignon. + +Qu'est-ce aussi que «deux petits fers qu'on se mettait à la coiffure» +et cette mode faisait des martyrs. + +_Ces deux petits fers s'enfoncent dans les tempes, empêchent la +circulation, font des abcès: les unes en meurent, les autres, plus +heureuses, n'en ont que le visage allongé d'une aune, pâles comme des +mortes... mais la jeunesse qui revient de loin se remet avec le +temps._ + +Rappelons aussi une madame de Montbrun _qui s'entourait et +s'enveloppait de couronnes--qui trouvait madame de Grignon négligée de +se montrer sans rouge et de laisser voir la couleur de la chair et des +petites veines_. + +_Elle croit qu'il est de la bienséance d'habiller son visage, et parce +que vous montrez celui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez +toute négligée et déshabillée._ + +Puisque je suis en train de citer, empruntons à Lady Morgan quelques +lignes sur les modes qu'elle trouva à Paris en 1816. + + +«J'ai souvent, dit-elle, assisté à la toilette de quelques-unes de mes +amies de France, et je m'amusais beaucoup des questions que leur +faisaient leurs femmes de chambre sur le sujet important de la +toilette du jour. «Quelle coiffure madame a-t-elle choisie? Veut-elle +être coiffée à la Ninon ou à la grecque? Madame est charmante à la +Sévigné, et superbe à l'Agrippine.» L'humeur de la belle personne +décide de la parure du jour, et lance dans le monde une fière +républicaine avec une tête à la romaine, ou une royaliste outrée +«frisée naturellement» à la Pompadour. «Je suis bien malade +aujourd'hui,» disait l'aimable Joséphine, qui, malgré son sang, était +bien Française: «donnez-moi un chapeau qui sente la petite santé.» On +lui présenta un chapeau pour une santé délicate. «Mais fi donc! +dit-elle: croyez-vous que je vais mourir?» On lui en apporta un autre +qui annonçait plus de santé. «Allons, s'écria-t-elle d'un air +languissant: vous me trouvez donc bien robuste?» Je tiens cette +anecdote d'une personne de distinction qui était à son lever, qui +admirait ses vertus, et qui riait de ses caprices.» + +J'emprunte à madame de Genlis ce détail, que c'est madame de Polignac, +favorite de la Reine Marie-Antoinette, qui «imagina la mode de +rabattre les cheveux de manière à cacher le front, la seule chose +défectueuse de sa figure--ce qui rendit son visage tout à fait +ravissant». + + +J'emprunte, et à je ne sais plus qui, ces deux faits que je trouve +dans ma mémoire: + +L'un, qu'il y avait autrefois en France, sous Louis XIV, Louis XV et +Louis XVI, des dentelles d'hiver et des dentelles d'été. + +«Comment, monsieur, dit une femme de la cour à un de ses amis, en +regardant ses manchettes... de la _malines_ au mois de mai! + +--C'est que je suis enrhumé.» + + +On connaît une lettre de Louis XV au maréchal de Richelieu où le roi +parlant de lui-même à la troisième personne, comme César dans ses +commentaires, avec cette différence que César, parlant de lui-même, +dit simplement «César» tandis que Louis XV se désigne par ces mots: +«Sa Majesté». Dans cette lettre le Roi fait part au gentilhomme, qu'il +appelait son ami, d'une décision importante qu'il a prise au sujet des +parasols, question qui avait beaucoup agité la cour. + +«Sa majesté, dit-il, a décidé l'affaire des parasols; et la décision a +été que les dames et les duchesses pourraient en avoir à la +promenade.» + + +Mon Dieu! chacun veut le salut du pays; mais le mal est que chacun +veut le faire soi-même avec le titre et surtout le traitement y +attaché. + + +On a écrit de Rome que «le 9 avril 1874, Sa Sainteté Pie IX a reçu en +audience publique lady Herbert».--Cette dame, dit la note reproduite +par plusieurs journaux, après en avoir demandé la permission au +Souverain Pontife, a «chaussé ses lunettes vertes» et lui a lu un +discours,--après quoi «elle a offert au Saint-Père une somme de +quatre-vingt-dix mille francs, produit d'une quête faite en +Angleterre parmi les jeunes filles pauvres.» + +Le pape, disent les journaux qui ont publié ce fait, l'a remerciée +cordialement «et lui a, à son tour, adressé un discours». + + +Aucun journal ne reproduit ce discours, qu'un hasard heureux et la +complaisance d'un ami ont mis sous mes yeux. + +Il m'est difficile de comprendre pourquoi les journaux, se disant +exclusivement catholiques, qui donnent parfois une publicité fâcheuse +à d'autres discours de Sa Sainteté, ont gardé le silence à l'égard de +celui-ci. En effet, les fidèles ont souvent vu avec chagrin, dans les +allocutions, dont le chef de l'Église n'est pas avare, un peu +d'exagération quant à sa prétendue captivité, et un attachement aussi +puéril que peu chrétien au pouvoir temporel, dont plusieurs de ses +prédécesseurs au siège de Saint-Pierre ont si malheureusement abusé. + +Tandis que le discours que les mêmes journaux ont omis de reproduire +respire d'un bout à l'autre et le sentiment évangélique le plus pur, +et le mépris des richesses dont le Christ et ses apôtres et les +premiers évêques ont donné de si salutaires exemples, et cette +charité, cet amour des pauvres que l'Homme-Dieu a si éloquemment +prêches à ses disciples. + +J'ai attendu une semaine, croyant chaque jour, mais en vain, voir ce +discours imprimé--et aujourd'hui je prends le parti de le publier +moi-même. + + +«Ma chère fille, lady Herbert, a dit le Saint-Père--je vous remercie +cordialement et je vous charge de remercier pour moi les jeunes filles +pauvres d'Angleterre du présent que vous m'offrez de leur part. + +»A ce sujet, je vous adresserai quelques questions auxquelles je vous +prie de répondre avec une entière franchise et une complète liberté. + +»Vous comprenez, ma chère fille, que mes regards se portent sans cesse +sur la grande famille qui m'a été confiée, sur le monde chrétien, et +que, autant qu'il est en moi, je me tiens au courant de ses intérêts, +de ses besoins, de ses douleurs et de ses joies. + +»On m'a dit et j'ai lu d'étranges choses à propos du pays que vous +habitez.--Ces renseignements sont peu conformes aux apparences, et je +profite de l'occasion qui se présente pour savoir de vous s'ils sont +tout à fait inexacts ou exagérés. + +»L'Angleterre passe dans le monde pour la plus riche des nations +modernes;--c'est chez elle, ai-je lu, que le temps et le travail ont +accumulé le plus de capitaux, créé le plus d'instruments de production +et conséquemment de richesse et de puissance.--L'Angleterre couvre les +mers de ses flottes, son pavillon recule son empire jusqu'aux limites +du monde, toutes les parties du globe sont tributaires de sa marine et +de ses manufactures;--elle a conquis, dans l'Inde seulement, cent +vingt millions de sujets qui à la fois travaillent pour elle, et lui +achètent, de gré ou de force, les produits de ce qu'on est convenu +d'appeler «la mère patrie» même quand on pourrait l'accuser de se +montrer quelquefois un peu marâtre;--elle exerce parfois avec une +énergie extraordinaire une sorte d'épicerie à main armée comme elle +l'a fait à l'égard des Chinois, «clients malgré eux», qu'elle oblige à +lui acheter l'opium qui les rend idiots et qui les tue;--l'Angleterre +semble avoir atteint le plus haut degré de richesse auquel une nation +puisse parvenir. + +»Suis-je bien renseigné?» + +Ici l'honorable lady Herbert témoigna par un signe d'assentiment que +cette opinion, si flatteuse pour sa nation, était fondée sur les faits +et sur la vérité! + +Le Saint-Père continua: + +«Mais, est-il vrai également que ce brillant tableau a un triste +envers? Est-il vrai que la plus riche des nations est en même temps +celle qui compte le plus de pauvres, et celle chez laquelle la misère +présente l'aspect le plus déplorable?» + +Lady Herbert ne répondit pas. + +«Je vais, continua Sa Sainteté, vous répéter ce que j'ai lu et ce qui +m'a été dit à ce sujet: + +»On m'assure que cette nation si riche a la plus grande partie de sa +population réduite à la misère, et qu'on ne connaît pas la misère +quand on ne l'a pas vue en Angleterre.--J'ai lu dans une revue +Britannique, la _Quarterly review_, que la généralité de la population +chez vous est condamnée à une pauvreté sans remède et ne soutient sa +misérable existence que par le secours d'une charité que détermine la +crainte de son désespoir. + +»J'ai lu dans _Westminster review_ que le paysan lui-même, moins +malheureux cependant que l'ouvrier des manufactures, descend par +degrés vers une situation que bientôt il ne pourra plus supporter. + +»J'ai lu que, à une date assez récente que j'ai oubliée, on comptait +en Angleterre un misérable sur treize individus.--J'ai lu, dans un +rapport d'un médecin anglais, que les habitations des ouvriers +pauvres, à Londres même, sont inférieures aux plus sales étables. + +»J'ai lu aussi que la misère amène, non seulement les hommes, mais +aussi les femmes de cette classe, à une hideuse ivrognerie--et que +cette même misère jette un nombre effroyable de femmes, de filles et +même d'enfants, dans la prostitution;--un magistrat anglais évaluait +le nombre des prostituées, à Londres, à 50 000;--un autre, à 80 +000--et M. Talbot, secrétaire d'une société de moralisation, dit +«qu'il n'y a pas de pays, pas de cités où la prostitution soit +pratiquée si ouvertement, si systématiquement et avec une telle +étendue qu'en Angleterre et à Londres»; et il ajoute que «chaque +année la maladie et le suicide enlèvent à Londres, 8 000 prostituées». + +»Dites-moi, ma chère fille, continua le Saint-Père, si on m'a trompé +ou si ces faits déplorables sont conformes à la vérité.» + +Lady Herbert--baissa la tête, rougit et reconnut que ces faits étaient +vrais. + +«Alors, dit le Saint-Père d'une voix énergique, vous allez remporter +cet argent.--Ne servît-il qu'à sauver chez vous quelques centaines de +femmes de la misère et de la faim, de l'ivrognerie, de la +prostitution, il sera employé plus utilement, plus chrétiennement qu'à +être donné à un serviteur de Dieu--qui est très riche et qui +d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux l'exemple du Christ +qui a vécu pauvre toute sa vie--n'a jamais possédé qu'une seule +robe,--n'avait pas une pierre pour reposer sa tête, et a dit à ses +disciples, ainsi que le rapporte l'apôtre saint Luc: + + +_Ne vous mettez point en peine de ce que vous mangerez ou boirez, ni +comment vous serez vêtus._ + +_Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumônes._ + + +»Donc, ma chère fille, lady Herbert, vous allez reporter cet argent +chez vous et le distribuer avec discernement à vos pauvres +compatriotes pour en retirer, du moins un certain nombre, et de la +misère et des vices qu'elle engendre fatalement. + +»Sur quoi, au nom de Dieu, je vous donne ma bénédiction apostolique +pour vous et pour celles qui vous ont envoyée.» + +Lady Herbert s'agenouilla devant le Pape, baisa sa mule et remporta +les quatre-vingt-dix mille francs en Angleterre où ils vont avoir +l'emploi que le Saint-Père a prescrit. + +Il me semble qu'un tel acte et un tel discours méritaient la +publicité, au moins autant que les cancans politiques rapportés ou +inventés quotidiennement par les journaux. + + +Il paraît que M. Jules Favre et mon vieux bon et spirituel camarade +Legouvé s'en vont distribuant le pain de leur parole,--en Belgique. + +E. Legouvé n'a pas hérité seulement de l'immortalité de son père, il +a reçu aussi de lui le culte de la femme et il a accru ce gracieux +héritage en joignant au culte quelques essais de culture. + +La femme, ses charmes, son éducation, son rôle, ses droits, ses +devoirs, sont sans doute le sujet fécond de ses conférences. + +Me Jules Favre, dont l'éloquence a passé de tout temps pour être plus +aigre que suave,--paraît avoir changé de muse et marche sur les traces +de Legouvé; mais, en qualité de membre du parti pseudo-républicain et +d'ex-révolutionnaire, ce qu'il traite surtout, c'est la question «des +droits»,--ce thème n'est pas sans danger quand on ne considère pas les +droits comme l'envers des devoirs;--c'est un thème semblable, +opiniâtrement développé dans les journaux, dans les clubs, aux +balcons, qui a enivré et empoisonné une partie du peuple +français,--abêtissant les uns, rendant les autres furieux, tous +misérables. + + +Je n'ai vu que dans la rue les femmes belges, lorsque, quittant la +France en 1852, après le crime de Décembre, j'allai serrer la main de +quelques amis réfugiés en Belgique, où je ne restai que peu de jours, +pensant avec raison que, puisqu'il fallait quitter la France, il était +sage de se diriger du côté du soleil. + + +Je ne puis donc savoir quelle est la situation que font aux belles +belges et les lois et les moeurs de leur pays.--Quant à la France, +c'est une autre affaire, j'en sais quelque peu plus long. + + +Les femmes, en France, ne possèdent aucune puissance, mais elles en +exercent une immense;--les lois les traitent en mineures, en enfants, +les moeurs les traitent en divinités;--du moins, pendant une partie de +leur vie, pour celles qui ne sont que belles ou jolies, pendant toute +leur vie pour celles qui ont de l'esprit et de la bonté, et savent +rester femmes en cessant d'être jeunes femmes,--et continuer à +dérouler le peloton de leur vie féminine, au lieu de rompre le fil en +le tendant trop pour essayer d'étirer la partie déjà dévidée. + +Les femmes en France ne peuvent rien faire, il est vrai, mais elles +font tout faire,--à moins qu'elles n'empêchent tout. + +Il est des femmes qui réclament amèrement et aigrement les droits, +parce qu'on ne les a pas mises à même de pratiquer les plus doux des +devoirs, et qui demandent l'égalité;--je suis tenté de dire:--Et nous +aussi nous la demandons aux femmes en faveur de leurs tyrans +idolâtres. + + +L'homme et la femme ne sont que les deux moitiés de l'être +humain,--une jolie idée mythologique voulait que cet être humain n'eût +été séparé qu'à la sortie du «jardin des délices», et qu'une +taquinerie nouvelle eût mêlé toutes ces moitiés comme un jeu de +cartes, ou comme la fée Grognon dans le beau conte de «Gracieuse et +Percinet» mêle les plumes de tous les oiseaux que la «belle et +infortunée» _Gracieuse_ doit réunir par petits tas appartenant à +chaque oiseau «entre deux soleils». + +Les moitiés séparées se sont mises à se rechercher à travers le monde, +ce qui amène des erreurs, des quiproquos, des essais; mais quand le +deux vraies moitiés se retrouvent et se réunissent, la vie redevient +pour elles le «jardin des délices». + +Et qui n'a pas un jour rencontré une femme qu'on voit pour la première +fois, et que cependant on croit reconnaître, et à laquelle, au lieu +des paroles banales d'une première conversation, on est tenté de dire: +Enfin! te voilà, et je te retrouve. + +Il n'y a que sottise à faire des comparaisons entre l'homme et la +femme, et des disputes de préséance et de supériorité. + + +A condition que la femme soit bien femme, et que l'homme soit un vrai +homme,--la femme, en tant que femme, est infiniment supérieure à +l'homme, qui lui est supérieur, à son tour, dans ses fonctions +d'homme.--Cette comparaison n'a dû avoir lieu qu'après que certains +hommes se sont efféminés et ont aimé les bijoux, les dentelles, et se +sont fait friser,--après que certaines femmes ont essayé de prendre +des airs et des allures viriles, et d'afficher des idées et des +sentiments masculins. + +La femme a, dans la vie, ses fonctions physiques et morales par +lesquelles l'homme ne peut la suppléer, et sans lesquelles l'homme est +un être incomplet;--l'homme a ses aptitudes et ses fonctions que la +femme ne peut usurper sans devenir ridicule, odieuse, répugnante. + + +L'égalité ne consiste pas à être et à faire tous la même chose; +l'égalité consiste à s'acquitter également bien, également librement, +chacun de ses fonctions particulières. + +L'homme doit être le ministre des relations extérieures, du commerce +et de la guerre. + +A la femme appartiennent les ministères de l'intérieur et des +finances. + + +La femme égale de l'homme, c'est la femme du sauvage; lui, va à la +chasse et à la pêche et rapporte du gibier et du poisson;--elle, fait +cuire le gibier et le poisson pour les repas,--et coupe, taille et +coud les vêtements avec les peaux de bêtes sauvages ou la laine des +troupeaux. + +La femme égale de l'homme, c'est la femme du porteur d'eau,--lui est +dans les brancards, elle accroche sur le côté une sangle avec laquelle +elle tire une part moindre, mais une part,--sa part. + +Mais la femme dont le mari travaille, et qui, elle, ne dirige pas sa +maison avec une sage économie, ne nourrit pas ses enfants,--passe une +partie de son temps dans les rues et dans les endroits de réunions, la +femme qui n'a pour occupation que de «s'habiller, babiller et se +déshabiller», cette femme-là n'est pas l'égale de son mari. C'est une +femme «légalement entretenue». + + +Mais je me laisse entraîner,--revenons à notre sujet: + + +La France n'a-t-elle donc plus besoin d'enseignement, que nos +notoriétés vont professer leurs doctrines à l'étranger? + +Tout va-t-il donc chez nous le mieux du monde, que nous ayons le +loisir de nous occuper d'éclairer et de moraliser les autres, et ces +pauvres Belges ont-ils tant besoin de nos leçons et de nos exemples? + +Hélas! il faut le reconnaître, les Belges sont plus sages que les +Français, et la preuve c'est qu'ils sont plus heureux;--ils jouissent +d'une liberté réglée par les lois de façon à ce que la liberté de +chacun ait pour limite la liberté des autres; et ils obéissent aux +lois, ce qui est le seul moyen de n'avoir jamais à obéir qu'aux lois. + + +Donc, en fait de bonnes doctrines, de sages leçons, de principes +salutaires, il ne me semble pas que nous ayons plus que le nécessaire +et le besoin, et conséquemment ce n'est pas encore le moment de +travailler en ce genre pour l'exportation. + + +Aux temps racontés par Plutarque, où les rois envoyaient des énigmes à +deviner aux philosophes, il en est une qui est restée célèbre. + +Amasis, roi d'Égypte, conseillé par Bias, répondit à un roi d'Éthiopie +qui l'avait défié de boire la mer, en mettant pour enjeu plusieurs +villes et leurs habitants: «Je boirai la mer, mais je ne boirai que la +mer,--commencez donc par détourner les fleuves et les rivières qui s'y +jettent.» + +Cette solution pourrait s'appliquer au suffrage universel; + +Oui, le suffrage de tous peut amener de bons choix et de bonnes +élections, mais à condition de supprimer les influences étrangères, +les cabarets, les cafés, les journaux, les clubs, les balcons, etc. + +Et vous ne pouvez guères plus supprimer tout cela, qu'empêcher les +fleuves de descendre à la mer,--alors vous ne pouvez «boire la mer». + + +Mais il faudrait lutter courageusement et opiniâtrément contre ces +influences;--il faudrait résolument descendre dans l'arène,--aux +carrés de papier il faudrait opposer des carrés de papiers;--aux +images des images, aux orateurs des orateurs;--aux associations des +associations;--aux conjurations des conjurations;--à des troupes +disciplinées des troupes disciplinées. + +Il ne suffit pas de suspendre, de supprimer des journaux, de saisir +des images, de défendre des réunions. Il faudrait écrire d'autres +journaux, dessiner d'autres images, provoquer d'autres réunions. + +J'ai dit plus d'une fois, après avoir étudié toute ma vie ces +questions, comment il serait facile aux soi-disant conservateurs de +battre leurs adversaires sur le terrain de la presse,--mais où sont +les conservateurs? + + +Ah! si la société était franchement divisée en deux camps; l'un +combattant pour la justice et pour les lois, comme l'autre combattant +pour la violence et l'anarchie,--la lutte serait pour le moins +égale,--mais elle ne l'est pas, parce que les ennemis de la Société +l'attaquent avec ensemble, et se réservent de faire et probablement, +de se disputer les parts après la victoire et sur les ruines,--tandis +que les soi-disant conservateurs divisent leurs efforts; chacun veut +protéger exclusivement sa part déjà faite; personne n'est aux remparts +de la ville attaquée, chacun se contente de défendre tant bien que mal +sa propre maison. + +Chacun des partis qui, se supposant réunis, s'intitulent +conservateurs--est aussi éloigné, aussi ennemi pour le moins de ses +associés que de ses adversaires. + +Chacun espère, au jour du naufrage, flotter sur son morceau de bois, +sur sa bûche; on ne songe pas à faire de toutes ces bûches réunies un +radeau, une arche qui sauverait tout le monde. + +Chacun a son drapeau sous lequel il prétend réunir les autres qui ont +chacun la même prétention à son égard; on ne comprend pas qu'il ne +s'agit pas de Henri V, de Bonaparte IV, de Louis-Philippe II, de +Mac-Mahon I, et de Broglie 0,--qu'il s'agit de la société. + + +La partie serait égale si chacun mettait son drapeau dans sa +poche,--ou, si c'est un trop grand effort à demander, si on accrochait +tous les drapeaux à la même hampe--et si, fût-ce sous la culotte +d'Arlequin, on obéissait résolument à une seule et même tactique, à +une seule et même discipline. + + +Mais, telle que la bataille s'engage, la partie n'est pas égale--et le +flot de l'anarchie et de la barbarie gronde et va monter,--il monte +déjà. + +Je suis effrayé de voir que les soi-disant conservateurs reculent +devant une réforme électorale radicale--et qu'ils s'avancent +étourdiment à une bataille aussi imprudemment engagée--que la guerre +contre la Prusse l'a été par l'Empire, sans alliances, sans troupes, +sans vivres, sans munitions. + + +Je l'ai dit, je l'ai répété sous toutes les formes,--ceux même, et le +nombre n'en est pas méprisable, qui m'écrivent que j'ai raison,--ne +font aucun effort sérieux pour mettre en pratique ce qu'ils +approuvent--et ce qu'ils reconnaissent être une voie de salut. + + +Je reviens donc aux prédications de Me Jules Favre,--le vieux +diable,--qui depuis quelque temps parle beaucoup de Jéhovah et de la +Bible--et aux conférences de Legouvé. + +Et je dis: + +Le suffrage dit universel tel qu'il se pratique aujourd'hui étant +accepté,--il n'existe aucune raison pour que les femmes soient exclues +du droit de voter,--du choix des représentants et du gouvernement de +la France dépendent, pour les femmes aussi bien que pour les hommes, +et leur liberté et leur fortune,--la fortune et la vie de leurs +enfants. + +Pour qu'elles fussent privées justement du suffrage, il faudrait +établir que la plus intelligente des femmes est encore moins +intelligente que le plus stupide des hommes; tandis au contraire que +la femme naît mieux douée que l'homme;--voyez une petite fille et un +petit garçon du même âge,--voyez dans les classes sans culture, comme +la femme est supérieure à l'homme,--voyez comme, dans presque tous +les ménages d'ouvriers, ceux qui prospèrent sont ceux où la femme +conduit l'embarcation et «tient la barre». + +L'homme, je le veux bien, je le crois même, est plus capable +d'acquérir, d'apprendre, de se perfectionner,--même en faisant la part +qu'ont dans cette infériorité relative des femmes, leur tempérament, +leur éducation et nos moeurs. + +Mais dans ce mode de suffrage, où c'est le nombre seul qui +décide;--les votants des classes cultivées et plus ou moins éclairées +ne comptent que pour la moindre part de beaucoup. Si on n'arrive pas à +une réforme électorale sérieuse, + +Si on veut continuer à décider tout par le nombre,--de quel droit et +pour quelle raison enlèvera-t-on le droit de suffrage à la moitié des +membres de la nation? + +Je vote pour le vote des femmes. + + +La France a été,--et est peut-être encore dans une grande perplexité; + +On ne savait plus ce qu'était devenu le comte de Chambord. + +LE ROY, + +Comme disent les journaux rouges, roses, tricolores, etc., se vengeant +par l'Y de l'U que les journaux légitimistes ont autrefois obstinément +ajouté ou restitué au nom de Bonaparte, qu'ils écrivaient +B_u_onaparte,--terribles représailles. + +Le Roy avait disparu. + +Aucun Dahirel, aucun Brun, aucun Belcastel, aucun Proculus n'affirmait +l'avoir vu monter au ciel comme Romulus. + +Qu'était-il devenu? + +On le cherchait comme une épingle,--on le cherchait jusque dans les +tiroirs. + +Certains journaux du P. P. R. s'écrièrent un jour qu'ils l'avaient +trouvé: + +Il est en France! + +Il est à Paris! + +Il est à Versailles! + +Un d'eux donna même son adresse exacte, le roi est chez M. de la +Rochette, rue Saint-Louis, numéro 3. + +A quoi un journal henriquinquiste répondit: + +M. de la Rochette ne demeure pas rue Saint-Louis, mais rue Colbert. + +Alors c'est qu'il est chez M. de Vaussay. + +Il n'est pas chez M. de Vaussay. + +Alors il est à Paris, quartier de François Ier, tout près d'un +couvent. + +Il est chez les pères rédemptoristes,--il est à Dampierre, chez la +duchesse de Luynes, + +Il est à Vienne, + +Il est à Froshdorff, + +Il est à Nanterre, + +Il était hier matin au père Monsabré. + +Il était hier soir à la _Fille de Madame Angot_. + +On l'a vu aux courses,--il se cache dans l'égout collecteur,--non, +dans un souterrain des Tuileries,--il est déguisé en turc,--non, en +joueur d'orgue,--non, en dame de la halle,--vous vous trompez tous... +il s'est blotti dans l'armure de François Ier,--non, je l'ai reconnu +sous l'habit d'un huissier de la Chambre des députés. + +Et, encore aujourd'hui, les uns disent: il n'est et n'a été nulle part +des endroits désignés,--il n'a revêtu aucun des déguisements cités. + +Et les autres disent: il a habité, il a revêtu tour à tour et tous les +endroits et tous les déguisements. + +Je continuerai à traduire ce jeu plus innocent dans les résultats que +dans ses intentions, par les phases du jeu des échecs. + +Le roi blanc à la troisième case du chevalier, + +Le roi à la quatrième case du fou de sa dame, + +Le roi roque, + +Le pion du fou du roi, un pas, + +Le fou du roi donne échec, + +Le fou prend le fou, + +Le fou du roi à la seconde case de son roi, + +Le roi à la case de son fou. + + +Sérieusement il n'y aurait peut-être qu'un moyen de mettre d'accord le +pays presque entier; + +Ce serait une _restauration de la légitimité_. + +La France à peu près entière se lèverait contre cette restauration. + +Il y a trois générations aujourd'hui existantes, dont la première déjà +clairsemée sur le champ de bataille de la vie,--_rari nantes_--date +des premières années de ce siècle: toutes trois ont été nourries et +élevées dans l'horreur de la restauration et du gouvernement dit +«légitime et de droit divin». + +Cette haine invétérée est poussée si loin non seulement par un grand +nombre de républicains modérés, mais aussi par les bourgeois libéraux, +qui forment la majorité des esprits en France, que vous les verriez se +replier sur le parti soi-disant républicain et s'allier aux +«pétroleurs», plutôt que de subir une nouvelle restauration. + +Et,--je ne voudrais fâcher personne, mais l'amour de la vérité et ma +conscience m'obligent à dire que le projectile le plus employé contre +une pareille surprise si elle pouvait avoir lieu, serait le «trognon» +de pommes. + + +Je reçois une fâcheuse nouvelle; un «ami» m'avait envoyé de Rome le +discours de S. S. Pie IX à Lady Herbert, discours que je m'étais +empressé de publier, le trouvant de tout point chrétien et +évangélique. Eh bien! il paraît que cet «ami» n'est pas un ami--que, +au contraire, il a abusé de ma crédulité,--que ce discours n'a pas été +tenu, et que Pie IX a tranquillement encaissé les quatre-vingt-dix +mille francs. + +Un journal italien qui se publie à Rome, l'_Italie_, avait,--d'après +les _Guêpes_,--publié ce discours et avait, comme elles, rendu un +juste hommage aux sentiments qui l'avaient inspiré. + +Mais voilà que la _Voce della Verità_, journal catholique, ou journal +officiel ou officieux de la cour de Rome, gourmande l'_Italie_ à ce +sujet. + +Je lis en effet, dans ce dernier journal, les lignes que voici: + + +«La _Voce della Verità_ nous a bien diverti hier soir, en nous +prouvant, par les faits, qu'elle est d'une ingénuité à nulle autre +pareille. + +»Nous nous expliquons. + +»Dans notre numéro du 23 avril nous avons reproduit, d'après les +_Guêpes_ d'Alphonse Karr et en citant la source, un prétendu discours +du pape à lady Herbert, qui lui avait apporté quatre-vingt-dix mille +francs au nom des bonnes et des cuisinières anglaises. Ce morceau de +prose était tout empreint de cette... ironie dont le..... solitaire de +la _Maison-Close_ a... le..... secret. + +»M. Alphonse Karr, vous vous le rappelez, faisait dire au pape qu'il +ne pouvait pas accepter cette somme, parce qu'elle venait d'un pays où +la misère est plus grande et plus affreuse que partout ailleurs, et Sa +Sainteté terminait ainsi: + +«Vous allez remporter cet argent; ne servît-il qu'à sauver chez vous +quelques centaines de femmes de la misère, de la faim, de +l'ivrognerie, de la prostitution, il sera employé plus utilement, plus +chrétiennement qu'à être donné à un serviteur de Dieu, qui est très +riche, et qui, d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux +l'exemple du Christ qui a vécu pauvre toute sa vie,--n'a jamais +possédé qu'une seule robe,--n'avait pas une pierre où reposer sa +tête.» + +»Eh bien! hier soir, 1er mai, la _Voce della Verità_ publiait un +article de fond pour proclamer nettement que nous avions été mal +informé, et que le pape, bien loin de refuser la somme offerte par +lady Herbert, s'est empressé de l'accepter.» + +Pourquoi la _Voce della Verità_ adresse-t-elle son démenti à +l'_Italie_, au lieu de l'adresser aux _Guêpes_? + + +Dix journaux italiens: _Il Secolo_, de Milan, _Il Pungolo_, _Il +Corriere di Milano_, _Il Rinnovamento_, de Venise, _La Nazione_, de +Florence, etc., etc., enregistrent, avec des commentaires, le démenti +de la _Voce della Verità_.--C'est un éclat de rire général. + +Disons donc que nous avons été mal informés, l'_Italie_ par les +_Guêpes_, les _Guêpes_ par un faux ami,--que le pape n'a pas tenu ce +discours si évangélique, et qu'il a encaissé les quatre-vingt-dix +mille francs, avec sérénité. + +Je retrouve dans mes vieux papiers quelques pages que j'ai écrites du +temps du dernier empire,--je vais les reproduire ici. + +Ça répondra une fois de plus aux bons petits papiers rouges et aux +bêtats qui m'ont appelé bonapartiste, parce que, ayant dit, quand +l'empereur était à l'apogée de sa puissance, tout ce que j'ai pensé et +tout ce que j'ai voulu dire,--je n'ai pas eu besoin de me mêler au +concert d'injures, dont eux silencieux pendant son règne, ils l'ont +accablé après sa chute. + +C'est à l'époque où l'impératrice faisait ce voyage singulier, resté +inexpliqué,--et dont, avec toutes sortes de précautions, on blâmait +les dépenses. + + +On s'occupe beaucoup en ce moment du prochain voyage en Égypte et en +Turquie de S. M. l'impératrice des Français, et on se récrie, à propos +de la somme considérable qu'on prétend nécessaire pour cette +excursion. + +Je me vois obligé de constater douloureusement que, lors des +prochaines cantates, il faudra remplacer l'expression usitée «peuple +français, peuple de braves,» par + + Peuple français, peuple de pingres, + +ou + + Peuple français, peuple de pleutres. + +Je ne suis pas fâché de donner des rimes difficiles aux faiseurs de +cantates. + +Cherchez des rimes à pingres et à pleutres, ô faiseurs de cantates. + + +Le voyage de S. M. l'Impératrice est, selon les uns, un voyage +d'agrément; selon les autres, une dixième croisade ayant pour but de +revendiquer et de reconquérir les «saints lieux». + +Si c'est un voyage d'agrément, qu'est-ce, ô bourgeois! qu'une pauvre +somme de quelques millions pour l'Impératrice, comparée aux excursions +ruineuses que font vos _moitiés_, à Nice, à Bade, à Trouville, etc. + +Vous connaissiez l'Empereur actuel quand vous l'avez élu président de +la République. Vous n'avez pas acheté «chat en poche». + +Vous saviez sa vie publique et sa petite vie. La presse, qui prenait +alors d'assez grandes libertés, ne vous a rien caché. Vous le +connaissiez encore mieux, après le 2 décembre, quand vous l'avez nommé +Empereur. + +Vous saviez bien qu'entre ses qualités il ne fallait pas compter la +simplicité d'Henri IV, qui se plaignait d'avoir des pourpoints troués +au coude; ni celle de Frédéric II, chez lequel, à sa mort, on ne +trouva que six chemises en assez mauvais état. + +Il n'y avait aucune chance qu'il choisît pour la faire impératrice, +une de ces «bonnes femmes», faites à l'exemple de la femme de +Charlemagne, laquelle savait le compte de ses jambons, et se plaignait +qu'on en eût «volé deux dans son cellier». + +Ils n'eussent été ni l'un ni l'autre l'empereur ni l'impératrice de +l'époque où nous vivons. Et d'ailleurs, si vous aimiez la simplicité, +vous eussiez gardé ce bon soliveau de Louis-Philippe, dont la femme ne +sortait guère, et n'a jamais vu les petits journaux citer sa toilette. +Pas plus, du reste, que celle de ses filles et belles-filles. + +Si vous avez renvoyé Louis-Philippe, et si vous l'avez remplacé par +Louis-Napoléon, ce n'est pas, je le suppose, pour avoir plus de +liberté. + +Vous saviez parfaitement ce que vous faisiez: l'Empereur actuel avait +beaucoup écrit, beaucoup agi en public. Vous l'avez nommé par deux +fois à une immense majorité, donc il vous plaisait tel qu'il est. + +On dit l'impératrice fort belle; je ne l'ai jamais vue, et ne puis +donner mon opinion à ce sujet. De cette beauté vous avez, ô bourgeois! +été fiers et heureux. Les journaux de modes et les petits journaux, +qui ne le feraient pas s'ils ne pensaient pas vous être agréables, ne +vous laissent ignorer aucune de ses toilettes. A chaque instant vous +lisez, même dans les journaux politiques: L'Impératrice a présidé le +conseil des ministres avec sagesse, cela va sans dire; mais aussi avec +une robe de telle étoffe, de telle couleur, et on ajoute la +description des «biais», des «volants» des «entre-deux», etc. + +Et vous voudriez que votre Impératrice, reine de la mode en France, +allât humilier la France à l'étranger, en y montrant des vieux +chapeaux et des robes à la mode d'avant-hier! + +Il ne faut pas avoir des impératrices, ou il faut s'en faire honneur. +Tenez, lisez-moi un peu la petite anecdote que voici: + + +Vers 1570, à Londres, dans une taverne voisine de ce qui était alors +la Bourse, un négociant anglais, nommé Thomas Gresham, prenait +silencieusement son pot d'_ale_, dans un coin. + +Son attention fut attirée par la conversation d'un juif allemand qui +buvait et fumait à une autre table, avec quelques autres marchands, +amis ou connaissances dont il prenait congé. + +--Ainsi donc, vous partez, Samuel? + +--Que voulez-vous? Voilà trois mois que j'assiège la cour, et je dois +prendre pour une victoire, pour un succès, pour un bonheur, d'avoir +enfin obtenu un refus formel et définitif. + +--Et vous remportez votre _perle_? + +--Oui, certes. La reine l'a gardée quatre jours, et je pense que ce +n'est pas sans chagrin qu'elle m'a fait dire, en la rendant, qu'elle +ne se décidait pas à faire une si grosse dépense. + +--Vous demandiez?... + +--Vingt mille livres sterling. + +--C'est un denier. + +--Bah! de l'argent, ça se trouve, les rois surtout, dans la poche de +leurs sujets; mais une perle, unique par sa grosseur, par la +perfection de sa forme, par sa couleur, par son éclat et sa limpidité, +une perle dont la pareille n'existe pas dans le monde, ce n'est pas +une occasion à laisser échapper pour une si grande princesse. + +--Et qu'allez-vous faire? + +--Je vais aller l'offrir à la cour de France et à la cour d'Espagne, +puisque cette pauvre reine n'a pas le moyen. + +--Quand partez-vous? + +--Ce soir, à la marée. + +Tom Gresham prit la parole, et dit au juif: + +--Voudriez-vous, monsieur, retarder votre départ d'un jour, et me +faire l'honneur de dîner avec moi tantôt; je prends la liberté +d'inviter également vos amis et toutes les personnes qui nous +entendent. Le dîner aura lieu dans cette salle même où nous sommes, et +j'espère qu'il vous satisfera. Nous aurons pour convives quelques amis +lapidaires et joailliers devant lesquels vous nous montrerez cette +fameuse perle. + +--Volontiers. Quant à la perle, je la porte toujours sur moi. + +Tous les convives furent exacts. Le dîner était abondant et exquis. + +Quand on arriva aux toasts, Thomas Gresham demanda à voir la perle. Le +juif la sortit de son escarcelle, et elle fit le tour de la table: les +joailliers surtout la considérèrent avec religion, et déclarèrent que +le prix de vingt mille livres sterling n'était pas exagéré. + +Thomas Gresham tira froidement d'un grand portefeuille la somme de +vingt mille livres, la donna au juif, et dit: + +--Maintenant la perle est à moi. C'est bien la perle que vous avez dit +ce matin être trop chère pour la pauvre reine d'Angleterre? + +--Oui. + +--Très bien! Messieurs, faites emplir vos verres et nous allons porter +un toast. + +Sur un signe du marchand, on lui apporta un mortier de marbre, il y +mit la perle, la broya, en versa la poussière dans son verre, puis se +levant: + +--Messieurs, tout le monde debout! Je bois à la santé de la reine +Élisabeth (_virgin queen_), la vierge de la Grande-Bretagne! + +Quel est le Français qui ferait cela aujourd'hui pour son impératrice? +Et pourtant, on dit qu'Élisabeth était loin d'être belle. + + +Ah! vous croyez qu'on a pour rien de belles reines et de belles +impératrices! + +Tenez, Joséphine, qui n'était pas une beauté, mais avait été une des +reines de la mode avec madame Tallien, eh bien! une publication assez +récente (l'Empire aussi a eu ses Dangeau) établit qu'en brumaire an +XIII, Napoléon, qui n'était encore que consul, dut payer à +mademoiselle Martin huit cent soixante-quatre francs trente-trois +centimes, pour neuf pots de _rouge_ à quatre-vingt-seize francs le pot +(je ne comprends pas les treize centimes). + +Il n'y avait pas moyen d'y tenir, il fut obligé de se faire empereur +un mois après, et le pape le sacra le 2 décembre. + +Et on put voir alors qu'elle se privait de rouge, la pauvre! car, sur +les mêmes livres, on trouva, pour 1807 et 1808, une nouvelle +fourniture de rouge payée en 1809, alors qu'elle était impératrice et +allait cesser de l'être. La note monte, pour mademoiselle Martin, à +mille sept cent quarante-neuf francs, cinquante-huit centimes. + +Et pour mademoiselle _Chameton_, à six cents soixante-quinze francs, +cinquante-cinq centimes. + + +Mais qu'est-ce que tout cela, en comparaison des reines et des +impératrices de l'antiquité? + +Tenez, en voici une très belle, qui voyageait aussi en Égypte. + +Eh bien! comparez la pompe qui l'entoure à la pompe moderne, mesquine +et chicanée, qui va entourer l'Impératrice des Français voyageant dans +les mêmes contrées. C'est à rougir de notre mesquinerie, sans avoir à +payer des notes chez mademoiselle Martin et chez mademoiselle +Chameton. + +Feuilletons un gros Plutarque in-folio, traduction d'Amyot, qui fait +ma gloire; c'est une édition de 1583, dix ans avant la mort d'Amyot. + +Et parlons un peu de Cléopâtre. + +«La reine d'Egypte se mit sur le fleuve Cydnus dedans un bateau, dont +la pouple étoit d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent, qu'on +manioit au son et à la cadence d'une musique de flustes, hautbois, +cythres, violes et autres instruments dont on jouait dedans. Et au +reste, quant à sa personne, elle étoit couchée dessous un pavillon +d'or tissu, vestue et accoustrée toute en la sorte qu'on peint +ordinairement Vénus; et auprès d'elle, d'un costé et d'autre de jolis +petits enfantelets, habillés ne plus ne moins que les peintres ont +accoustumé de portraire les amours, avec des esventaux en leurs mains, +dont ils l'esventoyent. Ses femmes et damoiselles semblablement les +plus belles estoyent habillées en nymphes néréides qui sont les fées +des eaux, et comme les Grâces, les unes appuyées sur le timon, les +autres sur les chables et cordages du bateau, duquel il sortait de +merveilleusement douces et souefves odeurs de perfums, qui +remplissoient les rives toutes couvertes d'une foule innumérable.» + + +A la bonne heure, ça vaut la peine d'être reine et d'être belle. +Tandis qu'aujourd'hui, une impératrice ne peut pas s'habiller mieux, +ne peut pas s'habiller autrement que la femme d'un banquier, d'un gros +industriel,--disons mieux--que les beautés vénales, maîtresses du +public: c'est à dégoûter d'être reine et impératrice. + +Croyez-vous que mesdemoiselles Marion et de Lermina, lectrices de Sa +Majesté, seront habillées en néréides? + +Croyez-vous que mesdames de la Poëze et de Saulcy, ses dames +d'honneur, seront en courtes tuniques de pourpre s'arrêtant au genou, +appuyées sur les câbles et cordages? + +Pas le moins du monde: elles seront habillées comme tout le monde, les +voiles du bâtiment seront en toile blanche, et, en fait de «souefves +odeurs et perfums», il y aura la fumée de la vapeur. + +Pouah! + + +C'est comme cela aujourd'hui, les peuples ont fait leurs maîtres comme +ils ont fait leurs dieux, à leur image; un homme plus grand, plus +gros, plus méchant, mais toujours un homme. + + +Tenez, cette fête du centenaire de Napoléon Ier dont on fait tant de +bruit, eh bien! qu'est-ce que cela en comparaison des fêtes que +donnaient les Césars romains? + +Les mêmes mâts de cocagne, les mêmes saucissons, les mêmes pièces de +théâtre jouées entre quelques planches aux Champs-Élysées, par des +acteurs de 99e ordre, les spectacles gratis, ceux qu'on donne tous les +jours au public moyennant un ou deux francs par personne. + + +Certes, Napoléon Ier était un grand cueilleur de palmes et de +lauriers, un grand guerrier. Il est vrai que dans le jeu qu'il jouait +contre le sort, il joua double, triple, quintuple à la fin dans une +martingale effrénée, et qu'il a perdu les dernières parties; de sorte +que le total se solde pour la France en appoint de défaites, en +dépopulation d'hommes et d'argent, en diminution de territoire. + +Mais enfin il a tué au moins autant d'hommes que ceux qui en ont tué +le plus dans ce genre d'industrie si prisé, si admiré par les hommes. + +Je n'ai pas le compte de Napoléon Ier. + +Mais César se vantait d'avoir tué onze cent quatre-vingt douze mille +hommes, dit Pline, et il ne parle pas des guerres civiles: _stragem +civilium bellorum non prodendo_. + +Et Pompée a consacré lui-même dans le temple de Minerve un monument +pour qu'on n'oublie pas qu'il a tué, mis en fuite ou forcé à se +rendre: _fusis, occisis aut in deditionem acceptis_ douze cent +quatre-vingt-trois mille hommes. + +Ajoutons, malgré les mensonges des bulletins--qui ne sont pas inventés +d'hier,--qu'il faut compter un nombre sinon tout à fait égal, du moins +correspondant, de leurs concitoyens, dont ils ne parlent pas. + +Si on pouvait prévoir de pareils grands hommes, ne serait-il pas sage, +et d'une bonne police, de les étouffer le jour de leur naissance? + + +Eh bien! quoique Napoléon vaille bien César et Pompée, que sera-ce que +ces fêtes du centenaire? Tenez, à côté d'ici, à Nice, le maire-député +Malausséna a adressé une proclamation au peuple Niçois, proclamation +dans laquelle il annonce qu'on ne reculera devant aucuns frais pour +donner à cette fête du grand homme tout l'éclat, toute la +magnificence, etc. + +Et alors, ça finit par des «courses de vélocipèdes». + + +Les courses de vélocipèdes manquaient aux Romains. + +Mais Pompée, quand il donnait une fête, faisait tuer 600 lions et 410 +panthères dans le Cirque. Héliogabale représentait des batailles +navales sur des canaux remplis de vin. Néron jetait au peuple des +boules de loto avec des numéros qui correspondaient à des lots +d'oiseaux, de mets rares, de mesures de blé, de riches vêtements, de +l'or, de l'argent, des maisons, des esclaves, des îles, des terres, +etc. + +Héliogabale, quand il donnait à dîner, faisait mêler des topazes aux +lentilles, des perles au riz, des pois d'or aux pois verts, et, à la +fin du dîner, il se retirait brusquement, parce que du plafond +tombaient des violettes en telle quantité que les convives étaient +étouffés dessous. + +Le même faisait répandre de la poudre d'or sur le chemin qu'il avait à +parcourir pour aller à son cheval ou à sa voiture. + + +Quand le gouvernement actuel a voulu embellir Paris, l'orner de rues +larges et droites, bordées de palais et de casernes, que d'affaires! +que de difficultés! que de jugements et expropriations! que +d'arbitrages! que de délais! et, après la chose faite, que de +critiques, que de réclamations! + +Tandis que, du temps des Romains, Néron trouve un jour que les vieux +édifices sont laids, que les rues sont étroites et tortueuses. +_Offensus deformitate veterum ædificiorum et angustiis flexurisque +vicorum._ + +Eh bien! il met tranquillement le feu à la ville _incendit_ et on la +reconstruit. + + +En comparaison de ces grands Césars romains, c'est un bien humble +métier aujourd'hui que le métier de roi et d'empereur, et on ne +saurait témoigner assez de reconnaissance à ceux qui poussent encore +le dévouement pour leur pays assez loin pour en accepter la corvée +sans compensation. + + +Autre point de vue. Octave trahit, tue, proscrit; il s'arrête quand il +est fatigué. Eh bien! avec quelques bouts de terre confisqués, avec +quelques dîners, quelque peu d'argent distribué à une douzaine +d'écrivains et de poètes, il n'a plus tué, il n'a plus proscrit; c'est +un dieu. + +Louis XIV a refait le même coup. De son temps, ça valait encore la +peine, et si la postérité l'a remis à sa taille, c'est par la bêtise +de quelques-uns de ses écrivains gagés, qui ont voulu diminuer ses +petitesses au lieu de les cacher; de même que, de ce temps-ci, la +publication des lettres de l'empereur Napoléon Ier, publication faite +par sa famille, a été, pour sa mémoire, un coup terrible. + + +Mais aujourd'hui le métier n'en vaut plus rien, le gouvernement n'a +avec lui, c'est-à-dire à lui, qu'une demi-douzaine d'écrivains de +troisième ordre, et, derrière ceux-là, une troupe inconnue. + + +Pour ce qui est des Virgile, des Ovide, des Horace, des Racine, des +Molière, des Corneille de ce temps-ci il faut s'en passer. + + +Revenons donc à ceci: pour montrer aux populations lointaines de +l'Orient une impératrice française avec une magnificence digne de sa +beauté et de la vanité de la France, quelques millions, c'est pour +rien..., au prix où est le beurre, comme disait Rabelais. + + +Voilà pour le cas où le voyage en Égypte et en Turquie serait un +voyage d'agrément. + +Mais si, comme beaucoup le croient, c'est un voyage ayant une portée +et un but éminemment politiques et civilisateurs, vous êtes mille fois +plus pingres que pleutres. + + +Si ce voyage a pour but de revendiquer et de reconquérir les saints +lieux, Jérusalem, le Saint-Sépulcre; si c'est la dixième croisade, au +lieu de chicaner la dépense, supputez l'économie en vous rappelant un +peu les autres. + +Surtout si cette croisade et cette revendication de Jérusalem ont pour +résultat de résoudre la grande difficulté de Rome. + +Si l'on a pris en considération une idée que j'ai émise ici même. + +Si Jérusalem, rendue par le Sultan et le titre de roi de Jérusalem +donné par le roi Victor-Emmanuel, qui le porte dans ses titres, on +décide ensuite le pape à aller établir le siège de l'Église là où fut +son berceau, à aller garder lui-même le Saint-Sépulcre, Rome redevient +naturellement la capitale de l'Italie, sans secousse, sans révolution +et la parole de la France est dégagée. + +En ce cas-là, chicanez donc sur vos mauvais millions. + +Voyez ce que vous ont coûté les autres croisades. + +A la deuxième croisade, la femme de Louis VII, Éléonore d'Aquitaine, +mène une vie tellement gaie, que le roi la répudie, qu'elle épouse +Henry, duc de Normandie, qui devient roi d'Angleterre, lui porte en +dot les plus belles provinces de France, et cause entre les deux +nations plus de deux cents ans de terribles guerres. + +Il y avait alors quelque chose de bien commode pour les rois. +Aujourd'hui, si un irrespectueux, un maladroit, un impie attaque la +majesté royale, on ne peut que le mettre en jugement et le condamner à +l'amende et à la prison, tandis qu'en ce temps-là, le pape vous +l'excommuniait bel et bien. + +A la troisième croisade, Philippe Auguste lève _la saladine_, l'impôt +du dixième des meubles et immeubles et des revenus de ses sujets. + +A la septième, Louis IX, qui fut assez s...aint pour faire deux fois +la même s...ainteté, se laisse prendre et il faut donner 8 000 besans +d'or pour sa rançon, à peu près huit millions comme on croit les +dépenser aujourd'hui, mais on a de plus les frais de la guerre, et la +perte des hommes tués par le cimeterre des Sarrasins et par la peste. + +Pour la neuvième croisade, celle contre les Albigeois, le crime odieux +du pape Innocent III, qui donna la croix aux fanatiques, et de +l'église catholique,--cette croisade des chrétiens contre les +chrétiens, des Français contre les Français, pendant laquelle, rien +que dans la ville de Béziers, en 1209, on massacre 60 000 hommes: je +pense qu'elle a coûté assez cher. + + +D'autres politiques veulent voir dans le voyage d'agrément de +l'impératrice un voyage de distraction... politique. + +L'impératrice est Espagnole, et d'une piété qui ne peut que +s'accroître à ce moment de la vie dont elle doit approcher, où la +beauté ayant acquis tout son développement, tout son épanouissement, +n'a plus aucune chance de croître encore: et les femmes aiment à +s'occuper d'autre chose. + +Les prêtres, dit-on, l'attendent là, et, déjà, comptent sur son +influence légitime pour faire prolonger l'occupation de Rome. Quelques +essais, à ce sujet, assure-t-on, leur ont déjà réussi. + +D'autre part, l'occupation de Rome devient bien embarrassante, et on +profiterait de ce que l'impératrice serait... sortie, pour prendre un +parti auquel, présente, elle mettrait obstacle. + + +Tout cela n'est peut-être pas vrai, peut-être même faudra-t-il +retrancher quelques centimes des huit millions. + +Mon but, en traitant ce sujet, a été simplement de reprocher aux huit +millions de Français qui ont élu Louis-Napoléon, leur pingrerie et +leur pleutrerie; ils n'étaient pas forcés d'avoir un empereur, ils +l'ont élu volontairement, ils ont voulu en avoir un. Leurs plaintes et +leurs chicanes, aujourd'hui, sont du plus mauvais goût; ils n'ont même +pas un franc à donner par tête, car nous qui n'avons pas voté avec +eux, nous en donnerons notre part. + + +Allons, j'ai pitié des faiseurs de cantates, et je vais leur dire les +rimes que je sais à _pingres_ et à _pleutres_. + +_Malingres_ et _Ingres_ pour la première; _feutres_ et _neutres_ pour +la seconde. + +Du reste, le sujet et le point de vue que je leur fournis les +_sortiraient_ un peu du vulgaire et du ressassé.--J'attends des +remerciements. + + +«M. de Lamartine a été contre les fortifications courageux et +éloquent, M. Dufaure a été vrai et raisonnable, mais n'a pas tardé à +s'en repentir, M. Garnier-Pagès[7] a été non seulement spirituel et +sensé, mais il s'est intrépidement séparé de son parti, +etc...........» + + [7] Le frère de celui d'aujourd'hui. + +Je disais encore: + +«Paris sans fortifications peut être pris, mais impossible à garder.» + +Puis j'ajoutais,--et là j'ai été glorieusement démenti par les +Parisiens: + + +«Paris fortifié au prix de la fortune publique, Paris attaqué ne +tiendra pas une semaine;--que les fraises manquent pendant trois +jours, et Paris ouvrira ses portes.» + +J'ai assez, pendant trente ans, dit la vérité, prédit ce qui devait +arriver pour n'être pas embarrassé de dire: cette fois je me suis +trompé. + +Plaidons cependant les circonstances atténuantes: + +Si vous voulez ne prendre ma phrase que pour une hyperbole et lui +accorder l'indulgence que l'on a pour les hyperboles, en se réservant +de les réduire à une proportion légitime et raisonnable,--vous y +verrez alors que ce qui devait faire succomber Paris ce n'était pas le +défaut ou l'insuffisance des fortifications, c'était la famine;--les +Prussiens ne sont pas entrés de vive force dans Paris;--Paris s'est +rendu après avoir souffert de la faim et après avoir élevé l'habitude +de manger des rats et l'habitude aussi de ne pas manger aux +proportions de l'héroïsme et même d'une mode. + +Les fortifications eussent été doubles, triples,--elles n'eussent pas +arrêté la famine. + +Pendant que je fais ma confession, je dois la faire entière. + + +«Les propriétaires, disais-je, ne voudront pas exposer leurs maisons: +aussitôt qu'une bombe descendra par la cheminée se mêler aux légumes +du pot-au-feu,--ils capituleront.» + +«Ceux qui se battront à Paris sont ceux qui n'y possèdent rien.» + +Presque autant d'erreurs que de mots, la classe aisée et la classe +riche, ont fourni pour une grande part les traits individuels de +dévouement et même d'héroïsme qui, s'ils n'ont pas sauvé la France, +ont sauvé l'honneur du nom et du caractère français,--tandis qu'une +partie du peuple,--une faible partie je veux le croire,--enivrée, +empoisonnée, abrutie par les orateurs de club et de balcon, se +réservait pour la guerre civile, l'assassinat, le vol et l'incendie. + +Tout en reconnaissant que je me suis trompé sur les détails,--je +persiste à me montrer contraire aux fortifications de Paris--et je +répéterais encore aujourd'hui ce que je disais alors: + +«Paris non fortifié, c'est le roi des échecs,--quand il est mat la +partie est perdue, on ne le prend pas. + +»Paris c'est une ville de rendez-vous pour le monde entier, c'est la +capitale du plaisir, de l'esprit, etc. + +»C'est là que viennent se reposer les Rois exilés par les peuples, et +les peuples destitués par les Rois;--c'est là que de toute part on +vient étaler ses joies et cacher ses misères. + +»Paris c'est la grande _canongate_ du monde entier. + +»L'ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis, il est au milieu de +vous;--l'invasion! mais elle est faite;--votre ville! mais elle est +prise par les brouillons, par les bavards, par les ambitieux de bas +étage, par les avocats plus ou moins parvenus, par les fabricants de +chandelles enrichis et mécontents. + +»Invasion plus cruelle mille fois que celle de l'étranger, car +l'étranger respecterait Paris;--Paris où il vient s'amuser.--Paris son +rêve, son Eldorado,--Paris qui appartient au monde et auquel le monde +appartient. + +Et là,--je ne me trompais pas assez;--Paris pris, mat;--les Prussiens +s'en sont retournés;--peut-être craignaient-ils plus les Parisiens +dans leurs murs que derrière leurs murs. Toujours est-il qu'ils s'en +sont retournés;--le roi-Paris était mat, la partie était perdue pour +nous; nous avons payé l'enjeu énorme mis sur table par l'empire--et +doublé, quand la partie était évidemment perdue, par Me Gambetta et +consorts. + +Mais Paris a cependant subi réellement le sort d'une ville assiégée et +prise par les Barbares,--mais ce ne sont pas les Prussiens qui ont tué +les prêtres, les sénateurs et les généraux;--ce ne sont pas les +Prussiens qui ont incendié les monuments de Paris. + +Ce sont les électeurs de Me Gambetta;--c'est cette queue de piliers +d'estaminet, de souteneurs de filles, de gredins, de voleurs, +d'assassins, dont Me Gambetta a osé dire en pleine Assemblée des +représentants de la France qu'il ne voulait pas se séparer. + +En quoi il ne disait cependant pas la vérité, car il a eu soin de se +séparer d'eux lorsqu'ils ont dû faire le coup de fusil; il s'est +séparé d'eux lorsqu'ils lui criaient du fond des cachots:--O vous dont +les paroles nous ont conduits où nous sommes, venez nous défendre, +venez parler pour nous. + + +Je redirais encore aujourd'hui ce que je disais en 1841. + +«Les grands peuples libres se sont défendus avec des murailles de +poitrines et de bras--les peuples dégénérés, fatigués, déchus, se +cachent derrière des montagnes de pierre.» + +Les murailles de poitrines et de bras--que le canon peut abattre, mais +que le tambour relève. + +Aujourd'hui, toute ville, toute capitale assiégée surtout, se rend +dans un temps plus ou moins long, si elle ne reçoit pas de secours du +dehors.--Et je dis: les capitales surtout, parce que l'agrandissement +incessant qu'elles subissent, et l'agglomération de la population les +condamnent rapidement à la famine. + +On a plus ou moins fortifié toutes les capitales, et à bien peu +d'exceptions près, chaque fois qu'un peuple a laissé arriver l'ennemi +jusque devant sa capitale, elle a été prise. + +Londres--dans une île cependant, sans parler de l'invasion de Jules +César, a été prise par les Danois, en 1013, et par les Normands, en +1066. + +Vienne a été prise par Rodolphe Ier, en 1277; par Mathias Corvin, en +1485; sans Sobieski, les Turcs la prenaient en 1683; les Français +l'ont prise en 1805 et en 1809. + +Moscou a été prise en 1367, en 1382, en 1408, en 1451 et en 1477 par +les Tartares; en 1611 par les Polonais; en 1812, par les Français. + +Madrid, par les Maures, en 1109; par les Français en 1808. + +Turin, saccagée par Annibal et prise par les Français en 1640, en +1796, en 1798, en 1800. + +Berlin a été prise par les Autrichiens et les Russes, en 1760, et par +les Français, en 1806. + +Lisbonne, par les Maures, au VIIIe siècle; reprise aux Maures par +Alphonse, en 1145 et par les Français en 1807. + +Et Paris--Paris fut sauvé, dit-on, par une sainte Geneviève, lorsque +Attila faisait mine de l'attaquer; mais il fut pris en 486 par Clovis; +en 1420, par les Anglais; en 1593, par Henri IV; puis en 1814, en 1815 +et en 1871. + +Parlerons-nous des capitales anciennes;--de Rome, prise par les +Gaulois;--de Carthage, détruite par Scipion, l'an de Rome 146, +détruite de nouveau par les Vandales en 439 et par les Arabes en +693;--d'Athènes, prise par les Lacédémoniens et plus tard par Sylla. + +Oui, mais pour faire remarquer que + +Sparte, la ville sans murailles, + +Seule n'a jamais été prise tant qu'il y a eu des Spartiates,--et que +ce ne fut qu'en 1460 que Mahomet II s'en empara et en 1463 que +Sigismond-Malatesta la brûla de rage de ne pouvoir la prendre; mais +alors, en 1460 et en 1463, il y avait plusieurs siècles qu'elle +n'existait plus. + +La presse, depuis l'invention des _reporters_ et l'émulation qui +s'établit entre eux, met tout le monde dans une maison de verre, et de +verre grossissant. Je crois qu'il n'est personne, je parle de ceux +dont la vie est le plus simple, pure, honnête, qui aime à penser que +ce qu'il fait dans les vingt-quatre heures, jour et nuit, sera imprimé +et raconté et publié. + +Dernièrement, je voyais rapporter dans un journal un propos tenu à +table par un des convives;--cette publicité avait changé la nature du +propos, qui, jeté au milieu de cent autres dans un dîner, n'était +qu'une fusée éteinte en parlant, mais imprimée devenait une insulte +que son auteur n'avait pas voulu faire. Le convive réclama,--le +_reporter_ répliqua en établissant la véracité de son assertion, et en +prenant à témoins et les autres convives et le maître de la maison. Il +me semble que l'hospitalité souffre beaucoup de semblables procédés, +que toute liberté est ainsi enlevée aux improvisations gaies d'un +repas en commun,--que c'est un attentat contre les plaisirs de la +société. + +Et ajoutons plus sérieusement: + +Un manque de loyauté. + +Chez les anciens, ce qui s'était dit à table ne devait pas être répété +au dehors;--je ne sais plus si c'est Plutarque qui a dit: + +«Je hais le convive qui a trop de mémoire.» + +Dans beaucoup de salles à manger alors et depuis, une rose était +sculptée ou peinte au milieu du plafond et au-dessus de la table. + +La rose était l'emblème du silence.--Harpocrate, le dieu muet, que les +anciens plaçaient à la porte des temples et sur leurs cachets,--est +presque toujours représenté avec une rose à la main.--Les poètes ont +dit que cette rose lui avait été donnée par l'Amour, pour qu'il ne +divulgât pas une aventure dont le hasard l'avait rendu témoin. + +Newton, explique une locution familière aux Allemands et aux Anglais +«sous la rose», ou «ceci soit dit sous la rose». + +«Quand d'aimables et gais compagnons, se réunissent pour faire bonne +chère, ils conviennent qu'aucun des joyeux propos tenus pendant le +repas ne sera divulgué, et la phrase qu'ils emploient,--est que ces +propos sont tenus «sous la rose»,--on a coutume, en effet, de +suspendre une rose au-dessus de la table, afin de rappeler à la +compagnie l'obligation du secret.» + +Peacham, dans son ouvrage intitulé: «La vérité de notre temps--the +truth of our times», rapporte qu'il a vu souvent (1638), en beaucoup +d'endroits de l'Angleterre et des Pays-Bas, une rose peinte au milieu +du plafond de la salle à manger. + + +J'ai lu autrefois que M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, refusa +de faire, selon l'usage, l'éloge de son prédécesseur..... parce qu'il +était roturier. + + +On vient d'ériger sur une des places de Paris une statue équestre, +destinée à consacrer la mémoire légendaire de la Pucelle d'Orléans. + +Je regrette qu'on n'ait pas pensé à une chose: Un jour que je visitais +le château d'Eu, je vis sur une cheminée une petite statuette, ouvrage +de la princesse Marie, fille du roi Louis-Philippe, qui était morte +quelque temps auparavant. + +Cette statuette n'est pas celle que l'on connaît et qui a été +reproduite à un si grand nombre d'exemplaires. Dans celle dont je +parle, la Pucelle est à cheval; elle vient de frapper de sa hache un +Anglais qui est étendu devant les pieds du cheval;--elle est à la fois +glorieuse et saisie d'épouvante de son premier meurtre,--elle retient +d'une main son cheval qui s'irrite,--elle ne veut pas qu'il marche sur +l'ennemi vaincu,--son autre main laisse pendre sa hache teinte de sang +pour la première fois. Son attitude, son visage expriment à la fois +l'orgueil, l'horreur, l'étonnement. + +J'aurais voulu qu'on choisît cette statue pour le monument élevé à +Jeanne d'Arc. + + +L'État, marchand d'allumettes, n'a peut-être pas fait d'aussi bonnes +affaires qu'on le lui avait promis,--parce que, avant de vendre, il +faut beaucoup payer,--sans parler de la fraude qu'encourage, par de +magnifiques primes, ce système absurde d'impôts variés,--et que les +marchands, réputés honnêtes, ne se font que peu ou point de scrupules +de pratiquer directement ou indirectement. + + +La Banque de France a pensé que si la France pouvait, sans honte, se +faire marchande d'allumettes, elle pouvait, elle, à plus forte raison +et sans déroger, entreprendre une petite industrie à peu près de même +valeur. + +Depuis quelque temps, elle vend de petits sacs de toile sur lesquels +elle ne doit pas gagner moins de 75 à 100 pour 100,--la question +serait d'en vendre assez, et ce serait une de ses plus fructueuses +opérations. + + +La Banque semble s'efforcer de retirer les petites coupures de ses +billets;--on dit qu'elle est effrayée du nombre de billets faux de +cinq et de vingt francs qui sont en circulation. + +Tous les journaux parlent d'une trouvaille faite par des enfants, de +faux billets de vingt francs d'une imitation parfaite, pour une somme +de cent mille francs selon les uns, de deux cent mille selon les +autres. + +Pourquoi cette préférence des faussaires pour les petits billets, qui +nécessitent un travail plus souvent répété pour les faire, et des +risques plus multipliés pour les faire passer? + +J'en sais deux causes; il y en a peut-être d'autres. + +La première est que l'on reçoit un billet de vingt francs et surtout +un billet de cinq francs sans beaucoup l'examiner,--il n'en est pas de +même des billets--de mille, de cinq cents, etc. + +La seconde cause est que ces billets sont horriblement mal +fabriqués,--imprimés sur le premier papier venu, tantôt mince, tantôt +épais et se déchirant facilement--l'imitation en est beaucoup plus +facile. + +Il faut dire que, à part nos billets de mille et de cinq cents francs, +qui sont bien fabriqués et présentent des difficultés presque +insurmontables aux contrefacteurs, les billets de la Banque de France +sont les plus laids et les plus faciles à contrefaire qu'il y ait en +Europe. + +J'ai vu l'autre jour des billets russes;--au centre est un beau +portrait de Catherine II;--la couleur des billets est celle du prisme, +de l'arc-en-ciel ou d'une bulle de savon;--des nuances rouges, bleues, +etc., fondues et ineffaçables, car j'ai demandé à voir un billet +ancien pour le comparer au neuf qu'on me montrait; les couleurs de +celui qui avait circulé pendant plusieurs années n'étaient que +légèrement pâlies.--Les billets américains sont remarquables par la +perfection de la gravure; les portraits de Francklin, de Washington, +et d'autres présidents font plaisir à regarder comme des miniatures. + +De plus, les uns et les autres peuvent se chiffonner comme du linge, +mais ne se déchirent pas comme les billets français et italiens. + +Pour pouvoir retirer ces billets sans une précipitation et un scandale +qui les déprécieraient, on a fait frapper pour une grosse somme de +pièces de cent sous, cette monnaie qui rappelle par son poids, la +monnaie de fer des Spartiates. + +Or, je pense qu'il en est à Paris et dans les succursales comme à +Nice; si on change à la Banque un billet de mille ou de cinq cents +francs, il faut prendre la moitié de la somme en pièces de cent sous. + + +Pour moi--c'est avec certain plaisir que j'ai reçu l'autre jour +quelques-unes de ces bonnes grosses pièces qui avaient, dans ces +derniers temps, presque disparu--et je n'ai pu m'empêcher de songer +combien cette pièce de cent sous a perdu de sa valeur ou combien les +choses qui s'achètent sont devenues plus chères. + +Je me suis rappelé le temps où, avec une pièce de cent sous dans ma +poche, j'invitais hardiment trois amis à dîner avec moi, rue +Neuve-des-Petits-Champs ou cour des Fontaines;--quatre amis si le +festin avait lieu chez Flicoteau, au quartier Latin;--cinq, si c'était +à Saint-Ouen;--le repas se composant à Saint-Ouen d'un énorme pain et +de cervelas et du vin rose et un peu pointu d'Argenteuil, à cinq sous +le litre,--et ces repas sont des meilleurs dont je me souvienne. + +Et j'ai rapproché ce souvenir d'un autre souvenir récent--c'est que, à +mon dernier voyage à Paris, me trouvant un matin sur le boulevard, +j'entrai au café Anglais et demandai à déjeuner, j'étais préoccupé, je +lisais et me contentais de répondre par un signe de tête affirmatif +aux questions du garçon qui me servait.--Je m'arrêtai quand je n'eus +plus faim et demandai la carte à payer--dix-huit francs--notez que je +n'avais bu que de la bière. + +Je ne m'en suis pas consolé,--je ne m'en consolerai jamais; ce fut et +c'est encore pour moi un chagrin, une humiliation, un remords.--Je me +comparai en rougissant à Lucullus, à Trimalcion, à Vitellius, à Grimod +de la Reynière, à tous les gourmands célèbres;--je pensai à combien +de mes vieux amis d'autrefois j'aurai pu, il y a trente ans, donner à +déjeuner avec dix-huit francs--et quel bon déjeuner--dans l'île de +Saint-Ouen ou de Saint-Denis--dans la grande herbe fleurie et +parfumée. + +Je me rappelai mes _bons dîners_--je n'appelle pas un «bon dîner» un +dîner qu'on mange seul, et je sais combien la gaieté, la confiance et +l'abandon sont pour beaucoup dans un dîner;--aucun n'avait coûté +dix-huit francs;--j'étais si honteux, si bourrelé, que je fis voeu de +ne refuser pendant vingt-quatre heures l'aumône à aucun mendiant,--et +que je donnai quelques sous à des enfants pauvrement vêtus que je vis +assis sur un escalier et qui ne me demandaient rien. + + +L'argent déjà n'est qu'un signe représentatif;--sa valeur n'est qu'une +convention;--en effet, on serait bien embarrassé à l'heure du dîner, +si on ne trouvait que des pièces de cinq ou de vingt francs en échange +des siennes;--mais, enfin, la convention est ancienne, et, d'ailleurs, +le métal, l'or et l'argent sont agréables aux yeux,--le son de l'or +est agréable à l'oreille (que cette assertion ne me fasse pas prendre +pour un avare),--d'ailleurs, un avare sérieux n'oserait pas faire +sonner son or--ça pourrait le trahir. + +Mais, les billets! quand on pense que contre un tas suffisant de ces +carrés de papier--on peut avoir des forêts sombres, des prairies +embaumées, des rivières murmurantes,--des bois de rosiers, des champs +de jonquilles, d'anémones, etc. + +Je ne veux pas parler des femmes,--c'est si hideux de penser qu'une +femme se vend--et, d'ailleurs, j'ai là-dessus des idées très +arrêtées qu'il serait bien sain et bien moral que tout le monde +partageât,--c'est qu'une femme qu'on paye ne vaut jamais que cinq +francs,--pour ceux qui ont le malheur d'aimer et d'acheter l'amour +tout fait et d'occasion. + + +Donc,--le papier est un signe représentatif très médiocre, très laid +et qui a beaucoup plus de chances de destruction que l'or et +l'argent;--le feu et l'eau peuvent le détruire--et l'imitation en est +beaucoup plus facile que celle des espèces monnayées. + +Eh bien, j'ai vu presque tout le monde embarrassé et un peu contrarié +de la réapparition de la pièce de cinq francs; en effet, cinq cents +francs de cette monnaie c'est un poids--et ça ne peut se porter que +visiblement:--un homme qui vient de changer un billet de mille francs +à la Banque et qui reçoit forcément cinq cents francs en pièces de +cinq francs est obligé de rentrer chez lui pour se débarrasser du +fardeau. + +Cette contrariété étrange qui a accueilli la résurrection de la pièce +de cinq francs--s'explique en partie par une considération que je +constatais tout à l'heure, l'augmentation du prix de tout.--Il y a +trente ans, un homme aisé sortait plein de sécurité à l'égard des +dépenses possibles avec quatre ou six pièces de cinq francs réparties +entre les deux poches de son gilet; le même n'oserait sortir +aujourd'hui sans avoir cent francs dans sa poche: avec cent francs on +est chargé, à mon avis, comme un mulet. + + +En vérité, je vous le dis, ou plutôt je vous le redis: Si, dans la loi +électorale que vous élaborez, vous n'établissez pas la condition du +domicile pour les candidats,--vous verrez de nouveau les Barodet élus +à Paris, et les Ranc à Lyon;--vous verrez, à la honte et au danger du +pays, Me Challemel, élu quatre fois,--Me Gambetta, trois ou quatre +fois.--Il y a trois mois, j'aurais dit six fois et peut-être +davantage, mais pour le moment il est fort descendu dans la +popularité. + +Vous verrez élire par le peuple souverain, et Vermesh, et Cluseret, et +Pascal Grousset, et les deux Gaillard. + +L'article de loi à faire à ce sujet est bien simple et impossible à +contredire, je vous l'ai déjà donné: + + +Attendu que, pour représenter un département, ou mieux un +arrondissement et ses intérêts, il faut les connaître; + +Attendu que, pour choisir un représentant, il faut le connaître; + +Ne pourra être élu représentant d'un arrondissement qu'un +habitant réel ayant au moins cinq années de domicile réel dans +l'arrondissement. + + +Avez-vous, étant enfant, joué au bouchon? + +Avez-vous joué à la boule? + +Avez-vous seulement aux Champs-Élysées regardé jouer à la boule? + +Eh bien! + +Au bouchon, on place, sur un bouchon debout, la mise en sous de chacun +des joueurs; puis, d'une distance convenue, chacun essaye à son tour, +en lançant une pièce de deux sous ou de cinq francs, d'abattre le +bouchon et de faire tomber, en les éparpillant plus ou moins, les +pièces qui sont dessus;--mais, avant de «couper» c'est-à-dire de +renverser le bouchon, le joueur a soin de jeter une autre pièce qu'il +doit placer le plus près possible du bouchon,--parce que les sous +tombés appartiennent à la pièce qui en sera le plus près. + +Aux boules il s'agit également, d'une distance fixée, de placer une de +ses boules le plus près possible d'une boule plus petite qui sert de +but. + +Mais, si une des deux boules est destinée à occuper cette place, +l'autre est employée à «tirer», c'est-à-dire à repousser, à enlever la +boule trop bien placée de l'adversaire. + +Eh bien, un des malheurs de notre pays--c'est que tous les joueurs +sont des _coupeurs_ et des _tireurs_,--savent renverser le +bouchon--savent écarter la boule de l'adversaire--mais ne savent ni +placer la première pièce, ni la première boule. + +En d'autres termes--tous sapeurs, habiles à démolir, aucun architecte +ni maçon. + + +Ce n'est pas seulement par la politique que nous redescendons et +manifestons une rechute en sauvagerie. + +Je voyais l'autre jour, dans un compartiment d'un wagon de première +classe de chemin de fer, un jeune homme «bien mis», qui n'avait l'air +ni plus bête ni plus grossier que beaucoup d'autres, s'étaler sur sa +banquette et mettre ses pieds sur la banquette en face de lui,--sans +songer que, à cette place salie par ses bottes, à la première station, +un voyageur, une femme peut-être, pouvait venir s'asseoir.--Et ce +n'est pas une exception, une excentricité; cette rusticité égoïste se +montre à chaque instant. + +J'avoue que je m'accoutume difficilement à des actes pareils, et qu'il +m'arrive parfois de désirer que ces grossièretés générales se +particularisent assez à mon égard, pour que j'aie le droit de m'en +fâcher sans trop étonner les gens qui le plus souvent sont naïvement +grossiers, sans méchanceté, et par un égoïsme imbécile,--et aussi par +la suite de la vie des cercles et des cafés où on vit entre +hommes,--hors de la société des femmes, société qui seule peut achever +l'éducation d'un homme;--quand je parle de la société des femmes, je +ne parle pas des femmes qu'on paye, je parle de celles auxquelles il +faut plaire. + + +Chez les Romains, les femmes gardaient leur nom,--mais, si elles ne +prenaient pas le nom de leur mari, elles ne prenaient pas non plus les +titres de leurs fonctions et de leurs dignités. + +La femme d'un consul n'était pas madame la consule, la femme d'un +sénateur ou d'un dictateur ou d'un tribun, madame la sénatrice, la +dictatrice, la tribune. + + +Je comprends que, dans la société moderne, avec l'invention de la +noblesse héréditaire, une femme prenne le titre de son mari.--La +noblesse, par une convention étrange, étant plus honorée à mesure +qu'elle s'éloigne des actes qui l'ont méritée,--cette noblesse +n'entraîne pas des fonctions qu'une femme ne puisse remplir aussi bien +que l'homme;--mais la femme d'un général, d'un amiral, d'un +ministre,--s'appelant madame la générale, l'amirale, on n'ose pas dire +la ministresse,--cela n'a aucune raison d'être,--ces titres désignant +des fonctions que les femmes ne partagent pas. + + +A propos de la noblesse,--un descendant d'un héros du moyen âge est de +beaucoup plus noble que celui de ses ancêtres qui a gagné la noblesse. + +Si on avait le sens commun on ne proscrirait pas la noblesse +héréditaire,--c'est un grand encouragement et une belle récompense +que de laisser à ses enfants un nom glorieux et honoré. + +Mais on ferait, en sens inverse, ce qu'on fait pour les hommes de +couleur,--l'enfant d'un blanc et d'une négresse est mulâtre,--l'enfant +du mulâtre est quarteron, l'enfant du quarteron est, je crois, +métis,--puis la marque bleuâtre des ongles disparaît, et les +descendants d'un nègre sont réputés blancs après un nombre suffisant +de générations;--de même, le fils du duc serait marquis ou comte, le +fils du comte, baron,--à la seconde génération ils seraient +chevaliers,--à la troisième, ceux qui voudraient être nobles se +mettraient en mesure de gagner à leur tour la noblesse pour eux et +pour les deux générations qui leur succéderaient. + + +On a souvent répété que Buffon avait un tel culte pour la nature, pour +sa plume et pour lui-même, qu'il n'écrivait qu'en habit habillé avec +des manchettes. + +J'ai entendu citer une femme qui respectait si fort l'amour, qu'elle +n'écrivait jamais à son amant qu'après s'être baignée, parfumée et +mise en grande toilette. + + +Les besoins et les habitudes se sont graduellement si fort accrus et +exaspérés, qu'un partage égal des choses destinées à les satisfaire +semblerait aujourd'hui rendre tout le monde misérable;--de là cette +situation sociale plus triste et plus terrible que, pour que +quelques-uns aient assez à leur gré, il faut qu'un grand nombre aient +insuffisamment, et un autre grand nombre n'aient rien du tout, de +sorte que la vie n'est plus une loterie où il y a de petits et de gros +lots,--mais un certain nombre de gros lots, et une très grande +quantité de billets blancs et de billets d'attrape, comme se plaisait +à en faire Héliogabale, selon l'historien Lampride,--certains billets +donnant des maisons de campagne, ou dix livres d'or,--et certains +autres dix laitues ou dix mouches. + +Si bien que dans les rêves de bouleversement de la société que font +les déshérités, les paresseux et ceux qu'on appelle les «partageux», +ils ne pensent plus à partager,--les morceaux leur sembleraient trop +petits,--mais à dépouiller les autres plus favorisés, et à prendre à +leur tour les gros lots. + + +Sans aller si loin, il y a des professions et des intérêts qui ne +peuvent «aller» et obtenir satisfaction qu'au détriment d'une partie +de la société; il est telle profession dont ceux qui l'exercent +considéreraient comme mauvaise année, une année de disette et de +famine, l'année où les hommes négligeraient de s'entre-dévorer par des +procès. + +Telle autre où on appellerait année funeste, celle où il n'y aurait +ni épidémie, ni maladies et où tout le monde se porterait bien. + + +C'est surtout à l'égard des pauvres qu'on risque d'être injuste, si on +n'est que juste, et si on ne met pas, comme un appoint de poids et une +_tare_, la charité dans le plateau de la balance. + + +Un pauvre demande l'aumône à la porte d'une église,--une femme qui en +sort, lui répond: «Dieu vous assiste. + +--Madame, dit un passant, vous renvoyez ce pauvre à la Providence; +vous ne comprenez donc pas que c'est la Providence qui vous l'envoie.» + + +De tous temps les artisans de troubles et de séditions ont pris soit +«la liberté de tous», soit le «bien public», pour prétexte et pour +enseigne. + +Sans remonter aux Grecs et aux Romains, chez lesquels, comme le dit +Salluste de Catilina et de ses complices: + +«Chacun ne songeait qu'à se rendre riche et puissant, sous ombre +d'amour du bien public»; + +Commines explique, dans ses Mémoires, que dans la guerre que les +princes et les seigneurs firent à Louis XI pour «le bien public du +royaume», le duc de Berry appelait le «bien public» qu'on lui donnât +la Normandie en apanage, et le comte de Charolais entendait par ces +mêmes mots de «bien public» qu'on lui livrât les villes sur la rivière +de Somme,--Amiens, Abbeville, Péronne, etc. + + +On s'étonne habituellement de voir les princes, et, à leur imitation, +les gens en place, rechercher et aimer les hommes médiocres;--Louis +XIV a vendu et livré le secret, en disant à un homme qui lui demandait +justice et établissait des droits,--«Il n'y a pas de droits, sous mon +règne, tout est faveur.» + +Les princes et les hommes en place veulent qu'on leur soit obligé et +redevable de tout.--En élevant un homme considérable, ils ne feraient +que rendre justice, tandis qu'en protégeant, en comblant un médiocre, +ils accordent une grâce qui leur rend l'homme dépendant et +servile,--ce qu'exprime très bien la locution assez populaire «se +faire des créatures». + +Cependant «la vraie science du gouvernement, c'est la science ou +l'instinct du choix». + + +La république comme l'entendent trop de gens en France ne consiste pas +à vivre sous des lois justes et égales, mais à s'emparer à son tour +des places, de l'argent, des honneurs et des abus qu'on ne combat pas +pour les renverser, mais pour les conquérir. + +Je ne sais plus qui, vers 1790, exprimait nettement cette situation en +disant: «Louis XVI était, il y a quelques mois, Roi et maître de +vingt-quatre millions de sujets,--aujourd'hui il est le seul sujet de +vingt-quatre millions de Rois». + +Alors comme aujourd'hui la difficulté était de savoir comment cette +nation de potentats poserait les limites de ses vingt-quatre millions +ou trente millions d'empires. + + +Voici pour les journaux légitimistes le vrai moment de restaurer un +mot raconté autrefois par une gazette allemande, vers 1810; qu'ils se +hâtent, car les bonapartistes pourraient le prendre pour le fils de +Napoléon III: + +«Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, étant en exil, fut invité à +assister au couronnement d'une rosière dans une ville qui s'appelle +comme... Blankenberg; il posa la couronne sur la tête de la jeune +fille qui fit une belle révérence, et dit: «Monseigneur, Dieu vous le +rende.» + + +Être bien mise pour une femme, c'est s'habiller autant d'après sa +situation de fortune que d'après sa taille, son teint, la couleur de +ses cheveux et celle de ses yeux:--tout doit être harmonie.--Le goût +et la distinction suppléent la richesse et souvent triomphent d'elle. + +Combien de publications à propos de la mode, dans les journaux ou +ailleurs,--persuadent aux femmes qu'_il faut_--avoir tant de robes, +tant de chapeaux,--et de telles robes, et de tels chapeaux;--c'est +cher, mais _on ne peut pas faire autrement_,--c'est de toute +nécessité,--c'est impossible,--mais ce n'est pas une raison, il le +faut. + + .............. Je m'indigne à l'aspect + De femmes, que le monde accueille avec respect; + Telle a su se placer, par un bon mariage, + Courtisane prudente, à l'abri du chômage; + Ça s'appelle une «femme honnête», du mari, + Des enfants, du foyer ne prenant nul souci; + Et, ne s'informant pas si, pour parer l'idole, + Le pauvre époux--travaille... emprunte... joue... ou vole. + --Les _filles_... on les quitte alors que leur beauté + Ou le caprice passe.--A perpétuité, + La «femme honnête», infirme et laide devenue, + A, le code à la main, droit d'être... entretenue; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le bonheur légitime... est si cher aujourd'hui, + Qu'on n'ose plus aimer que la femme d'autrui; + Et, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite, + Au banquet de l'amour il vit en parasite. + + * * * * * + +On raconte du shah de Perse une remarque singulière. «--Qu'est-ce qui +vous a le plus frappé dans votre voyage en France? lui demanda une +femme. + +--C'est notre folie d'entretenir à grands frais des harems où nous +nourrissons, habillons, etc., sous la garde d'eunuques, de nombreuses +femmes qui ne nous aiment pas et que nous n'aimons guère,--avec +lesquelles nous n'éprouvons jamais ni une incertitude, ni une émotion, +le désir étant très certainement suivi et quelquefois précédé de la +possession,--tandis qu'en France, sans eunuques, sans sérail fermé, +chaque Français a ses femmes, son harem éparpillé bien plus nombreux +que les nôtres, dans les maisons de ses amis et connaissances; femmes +gardées, nourries, habillées par lesdits amis et lesdites +connaissances. + + +Vivant comme je vis, comme j'ai presque toujours vécu, le plus souvent +solitaire, à la campagne, dans les bois, sur les plages de la mer, en +face des merveilles de la nature,--bien plus grandes encore pour ceux +qui les étudient que pour ceux qui ne font que les contempler;--j'ai +dû souvent penser au créateur souverain,--jamais, je ne me suis permis +de lui donner un corps, ni une forme,--d'en faire un homme agrandi et +grossi, de lui attribuer mes idées, mes passions, mes faiblesses. + +Me servant des sentiments et de la raison qu'il m'a donnés, et heureux +de trouver d'accord et les sentiments et la raison,--j'ai supposé, +j'ai cru qu'il est tout-puissant, souverainement juste, souverainement +bon,--ces deux dernières qualités dérivant naturellement de la +première. + +J'ai beaucoup médité sur cet Être suprême;--mais, quand j'ai vu que: + +De même que, quand on regarde le soleil, on voit d'abord rouge, puis +noir, et on voit voltiger et danser devant les yeux, comme des +myriades d'étincelles blanches; de même, quand on veut scruter +certains arcanes, s'enfoncer dans certaines méditations, l'esprit +aussi s'éblouit, voit des flammes et de l'ombre, puis sautillantes des +folies, des sottises, des saugrenuités. + +J'ai accepté ces bornes à la vue de l'esprit, comme celles imposées à +la vue des yeux;--je me suis soumis, et ne me suis plus permis de me +livrer à ces méditations sans résultat possible, que de loin en loin. + + +Dans les choses humaines, en effet, le contraire du faux est +vrai;--mais, il est des questions sur lesquelles l'esprit ne peut +concevoir ni l'un ni l'autre des deux contraires. + +Ainsi l'univers, je ne dis pas notre monde, je dis l'univers, a-t-il +eu un commencement, aura-t-il une fin? + +Si on se dit oui, on se demande: et avant ce commencement, et après la +fin? + +Si on se répond non,--cette pensée de toujours en avant et en arrière +donne le vertige,--nous ne pouvons résoudre ni l'une ni l'autre des +deux hypothèses contradictoires, dont une cependant est la +vérité;--aussi, un jour qu'un homme que je connaissais assez peu, vint +me voir et me demanda ce que je pensais de l'immortalité de l'âme,--je +lui répondis: «Mon cher, je n'y pense qu'une fois par an, pour ne pas +devenir fou ou imbécile,--j'y ai pensé hier,--revenez dans un an.» + + +A personne, plus qu'à moi peut-être, les cieux n'ont «raconté la +gloire de Dieu», personne n'a peut-être vu autant de levers et de +couchers du soleil--à leur avantage;--j'ai étudié les brins d'herbe et +les insectes, et je dois à cette étude des joies et des ivresses +ineffables;--j'ai sans cesse questionné la nature,--et je puis dire +comme je ne sais plus quel saint,--je crois cependant que c'est saint +Bernard:--«Les chênes et les hêtres ont été mes maîtres.»--Je suis +donc plutôt un homme religieux;--eh bien! on ne saurait se figurer +combien les religions et les prêtres m'ont gêné, m'ont choqué.--Il y a +longtemps que j'ai écrit pour la première fois, dans un livre d'études +de botanique et d'entomologie, saisi d'admiration pour les prodiges +que ces études me faisaient découvrir dans les plus petits des +êtres,--_maximus in minimis Deus_. + +«En présence de tant de merveilles,--où sont les ânes qui demandent +des miracles et les charlatans qui en font.» + +J'ai lu les miracles de toutes les religions,--je n'en ai jamais +trouvé un qui me causât, à beaucoup près, autant d'étonnement et +d'admiration, qu'une petite graine de réséda, renfermant des plantes, +des fleurs, des parfums pour toujours,--qu'un oeuf de mouche +ichneumon, pondu dans le corps d'une chenille vivante, qui doit, +morte, servir de nourriture au ver qui naîtra de l'oeuf de la mouche, +et cet oeuf contenant pour toujours des générations infinies +d'ichneumons. + + +--Comme vous êtes sérieuse, Madame! + +Je ne vous ai jamais vue rire,--même des mots et des choses +qui faisaient éclater ou pouffer tout le monde autour de +vous;--auriez-vous donc quelque grand chagrin au coeur? + +--Non, mais seulement les rides au coin des yeux se composent d'un +certain nombre de sourires,--et je ne veux pas me chiffonner le +visage. + +En France et surtout à Paris, il ne s'agit que de parler;--quand un +homme a parlé, on ne s'informe pas de ce qu'il pense, de ce qu'il a +fait, de ce qu'il fait;--il est jugé,--on ne se rappelle même pas s'il +a dit le contraire à une autre époque,--on ne se rappelle rien après +six mois. + +L'honnête homme n'est pas celui qui fait de belles ou de bonnes +actions, c'est celui qui fait de belles phrases,--et encore on tient +facilement pour belles les phrases ampoulées et retentissantes; un +seul propos inconsidéré, une phrase mal venue, peut faire à celui qui +les laisse échapper un tort que ne lui feraient pas cent sottises et +même des crimes,--et que ne répareront pas et n'effaceront pas vingt +ans d'intégrité et de services rendus,--heureusement qu'il y a la +_prescription_ de six mois. + + +L'alliance du prince Jérôme Napoléon, avec un journal soi-disant +républicain, fait un certain bruit;--sous l'Empire, le fils de Jérôme +vivait dans un cercle d'opposants.--Il jouait déjà à la branche +cadette, et son cousin ne s'y fiait pas plus que de raison. + +Je me rappelle que, lors de la guerre d'Italie,--Napoléon III lui +donna et il accepta le commandement d'un corps d'armée qui se tint +toujours hors de l'action,--on prêta alors cette réponse à l'empereur +auquel on disait: «Vous auriez aussi bien fait de le laisser à Paris +auprès de l'impératrice et de son fils,--au lieu de le laisser ici à +«croquer le marmot». + +--J'aime mieux, dit-il, qu'il croque le _marmot_ ici, que de le +croquer aux Tuileries.» + + +Voici une histoire qu'on m'a contée;--est-elle vraie? je +l'ignore,--cependant j'ai vu la femme. + +Mais..... + +On se rappelle ce charlatan qui disait: «J'ai guéri le roi du +Maroc,--à preuve, voici sa peau.» + +Et cet autre, qui annonçait l'exhibition du fruit des amours d'une +carpe et d'un lapin, disait aux spectateurs: + +«Voici le lapin dans cette cage--et la carpe dans ce baquet, le père +et la mère;--quant à l'enfant, il est pour le moment au Jardin des +Plantes, où M. de Lacépède, grand animalier de France, m'a prié de le +faire conduire.» + +Voici l'histoire: + +Lord ****,--après avoir triomphé de nombreux obstacles, obtint, il y a +une douzaine d'années, la main de miss ****; de l'aveu de tous ceux +qui les ont connus, c'était la plus ravissante jeune fille qu'on pût +voir;--on me l'a montrée, et c'est encore une très belle personne; les +charmes de son esprit égalaient ceux de sa figure; on ne parle pas de +son caractère, mais la suite de l'histoire indique une grande fermeté +et une rare résolution.--La passion de lord **** était causée plus par +les obstacles encore que par les séductions de cette jeune beauté;--au +bout de quelques mois, il fut désenchanté--et ne montra plus que de la +froideur. + +Lady *** essaya--de la tendresse,--des larmes,--puis de la +coquetterie,--tout fut inutile;--elle s'indigna,--à l'indignation +succédèrent l'indifférence et le mépris. + +Un peu plus tard,--elle se vit très entourée, très courtisée;--une +femme, dans sa situation, est un peu comme au pillage,--d'autant qu'on +n'a pas à craindre le chapitre des exigences, des conditions, des +réparations,--le mariage. + +Or, il arriva que lady ****, dédaignée, abandonnée par son mari, finit +par n'être pas insensible à la cour assidue de M. ****; naturellement +les amants ont un immense avantage sur les maris,--les maris +fussent-ils tendres, fidèles, etc. + +L'amoureux--ne se montre que deux ou trois heures par jour tout au +plus,--toujours sous les armes, toujours en représentation,--toujours +en proie au désir de l'inconnu, n'ayant à s'occuper que de l'amour, à +parler que de l'amour;--s'il est fatigué ou s'il s'ennuie, il lui est +toujours loisible de faire des _sorties_ magnifiques et +intéressantes;--il voudrait passer sa vie à des genoux adorés, +mais--la prudence, les convenances, le respect humain, il se sacrifie. + +Qu'il dépense pour cent francs par mois en bouquets, il a l'apparence +d'un homme magnifique,--il serait heureux de donner des diamants, des +perles, des étoiles, mais... que dirait-on? Et le mari, comme on +l'envie lui qui a le droit de donner tout cela. + +Le mari, au contraire, se montre au moins douze heures par +jour,--parfois fatigué, malade, préoccupé;--supposons-le amoureux de +sa femme,--quelle différence,--il use de «ses droits», le vilain mot, +la vilaine chose!--A des intervalles plus ou moins rapprochés ou +éloignés,--supposons-le,--je le veux bien,--très délicat, demandant, +sollicitant,--ça n'est jamais comme celui qui demande une grâce, un +sacrifice,--une faute,--un crime. + +D'ailleurs,--l'amoureux, lui, demande toujours. + +Le mari ne peut pas ne penser qu'aux bouquets;--il faut qu'il gagne et +donne de l'argent pour le loyer, pour les domestiques, pour la +nourriture quotidienne,--pour le bois, pour les torchons, +etc.--Quelquefois, il doit refuser, faire des observations, conseiller +des économies, etc.; quelque sédentaire qu'il soit,--il sort +quelquefois,--va voir des amis,--et il n'est pas forcé de sortir, lui! + +Quelle est donc la différence entre un amoureux et un mari comme lord +**** qui n'a eu pour sa femme qu'une fantaisie éteinte,--qui est +retourné à sa vie de garçon; qui va au cercle, aux courses, à la +chasse,--dîne au cabaret, entretient quelque femme, etc.? + +Lady **** faisait cette comparaison et la faisait douloureusement +d'abord,--haineusement ensuite, cependant elle avait des +principes.--Le plus grand espoir qu'elle permît de concevoir à +l'amoureux M. ***,--c'était de l'épouser, si le hasard ou la +Providence lui rendait jamais sa liberté;--ce n'était pas comme cette +fille d'honneur de la cour d'Angleterre dont parle madame de Sévigné: +«le roi l'avait remarquée, elle s'était sentie quelque disposition à +ne point le haïr, par suite de quoi elle arrivait grosse de sept +mois». + +A l'époque où Lady **** ne considérait plus son mari que comme un +obstacle à son bonheur,--lord *** se trouva précisément dans les mêmes +dispositions à l'égard de sa femme;--il était saisi d'une fantaisie, +d'un caprice violent pour une femme de théâtre; celle-ci surfaisait sa +marchandise,--elle ne songeait pas à se faire épouser par un homme +marié, mais elle laissait entendre qu'elle n'aurait rien... contre un +enlèvement et une installation sérieuse à l'étranger. + +Tout amoureux qu'était lord ****, le _kant_, le respect de certaines +convenances, lui rendaient impossible une telle équipée,--seulement il +disait quelquefois en soupirant: «--Ah! si je devenais veuf!» + +Quant à la belle, elle ne voulait pas accepter une seconde place dans +la vie de son adorateur,--il fallait qu'il brûlât ses vaisseaux. + +Un jour lord **** demanda à sa femme un entretien particulier,--et il +lui dit: + +«Madame, le lien qui nous unit est devenu une chaîne;--nous en +souffrons tous les deux.--Vous êtes une femme trop honnête, je suis un +homme trop bien élevé pour rompre cette chaîne avec scandale.--Je ne +sais aucun moyen que nous devenions tous deux en même temps veufs l'un +de l'autre,--mais j'en trouve un pour qu'un de nous deux le devienne +dans un temps assez court;--lequel des deux s'en ira, lequel des deux +restera;--la Providence ou le hasard en décideront; celui qui survivra +sera heureux, celui qui mourra cessera d'être infortuné. Ce que j'ai à +vous proposer, c'est une sorte de duel décent;--j'ai en Irlande un +château, une propriété entourée de marais,--ni mes ancêtres, ni moi, +nous n'y sommes allés séjourner en été ni en automne:--il y règne des +fièvres paludéennes qui font beaucoup de victimes parmi les gens du +pays, mais qui ne pardonnent presque jamais aux étrangers;--que +diriez-vous d'une petite retraite de trois mois dans ce château?--La +saison est favorable, deux de mes fermiers viennent d'y mourir de +fièvre _pernicieuse_;--pour le monde,--nous aurons l'air de deux +époux--qui, sur un regain de tendresse,--vont grignoter dans la +solitude--un nouveau quartier de lune de miel. + +Lady **** fut d'abord un peu étonnée, un peu effrayée même;--elle +resta quelques instants sans répondre;--puis, envisageant rapidement +le présent et l'avenir, elle dit d'une voix ferme:--Quand +partons-nous? + +--Le plus tôt possible,--le temps de faire, chacun de notre côté, nos +dispositions testamentaires,--et, pour vous, de préparer vos +toilettes. + +Huit jours après, les deux époux étaient à leur château;--marécages, +brumes épaisses le soir,--humidité invincible, c'était complet;--chacun +d'eux, chaque matin, interrogeait avec anxiété le visage de son..... +adversaire. + +Au bout d'un mois. + +--Milady,--je vous fais mon sincère compliment, jamais vous n'avez été +aussi fraîche. + +--Recevez le mien, mylord, si cependant c'en est un,--vous engraissez. + +--C'est que je m'ennuie. + +--Tout le monde n'a pas le moyen d'en mourir. + +--Sérieusement, est-ce que vous mettez du rouge? + +--Non. + +--Vos joues sont des pêches veloutées... mais alors... ça ne va pas. + +--Si vous vous ennuyez, pourquoi ne chassez-vous pas à cheval, avec +vos voisins? + +--Ah! vous voulez que je vous rende des points, et que je fasse +entrer, dans mon jeu, la chance de me rompre le cou;--ça n'est pas +honnête,--cependant il y aurait un moyen;--nous donnerions des bals, +et vous vous engageriez à ne pas manquer une contredanse, ni une +valse, ça égalisera le jeu;--je risquerai de me casser les +reins,--mais vous vous exposerez à la fluxion de poitrine,--ça vous +va-t-il? + +--Oui. + +On donne des bals, on chasse,--pas le moindre accident à la chasse, +pas le plus léger rhume après les bals. + +Il se passe un mois. + +--Milady, vous rajeunissez, vous êtes plus blanche et plus rose que +lorsque je vous ai épousée. + +--Vous, mylord, vous prenez décidément du ventre. + +--C'est un coup manqué,--nous ne ferons rien ici.--Mais j'ai une autre +proposition à vous faire. + +--Faites. + +--Il y a le choléra en Allemagne. + +--Je l'ai lu sur un journal. + +--Que diriez-vous d'un voyage à Vienne, ça s'expliquerait, pour le +monde, par la curiosité bien naturelle à une femme de voir +l'exposition--et par la complaisance sans bornes d'un époux amoureux. + +Une fois à Vienne, on chercherait les localités où les cas sont les +plus nombreux, et on irait s'y installer. + +--Quand partons-nous? + +--Après-demain. + +--Je serai prête. + +Voilà ce qu'on m'a raconté,--en me montrant Lady **** qui revient +d'Allemagne en grand deuil,--et j'ai tout lieu de croire mon narrateur +bien informé, car j'ai vu par hasard une de ses cartes, et il +s'appelle M. ***, et il est parti le même jour que Milady. + + +Sous le règne de Louis-Philippe, j'ai connu un vieux député,--qui... +ressemblait à beaucoup d'autres:--il était député de l'opposition, +mais d'une opposition bénigne, modérée, conciliante;--il ne parlait +jamais,--votait avec le centre gauche,--faisait les commissions de ses +administrés et de leurs femmes,--apostillait leurs demandes pour les +bureaux de tabacs et les bureaux de poste,--procurait à ceux qui +venaient à Paris des billets pour la Chambre des députés, les musées, +aux jours réservés, les Gobelins, etc. Il était, pour ainsi dire, +député à vie;--ses commettants voulaient un député de l'opposition, +mais qui se maintînt pourtant avec les ministres dans des relations +assez bienveillantes pour pouvoir, à l'occasion, obtenir d'eux pour +son département une justice,--une faveur, peut-être même une petite +injustice;--il avait sa petite part de menues chatteries pour ses +représentés,--mais j'avais eu une ou deux occasions de remarquer que, +lorsqu'il s'agissait de lui-même ou de ses proches, il obtenait des +faveurs dépassant de beaucoup le crédit que je lui supposais. + + +Un jour que je le trouvai écrivant à un ministre pour solliciter je ne +sais quelle position importante pour son gendre,--je ne lui cachai +pas le peu de chances qu'il me semblait avoir de réussir. + +--Je sais que c'est difficile, me dit-il, mais je fais jouer mon grand +moyen. + +Je voulus connaître ce grand moyen. + +--Le roi personnellement, me dit-il, m'a fait espérer que je serais un +jour pair de France;--plusieurs ministres ont fait également miroiter +ce leurre à mes yeux,--lorsqu'il s'agit d'un vote important et où la +majorité est incertaine; c'est l'avantage d'appartenir à un des deux +centres;--sans évolution scandaleuse, on peut se rapprocher de la +frontière de droite ou de la frontière de gauche, on est réputé +«flottant» et, comme tel, appoint disponible. + +Eh bien! lorsque je tiens beaucoup à obtenir une faveur... je la +demande... mais... je demande en même temps la pairie;--quant à la +pairie, on est parfaitement décidé à ne me la jamais conférer,--mais +on ne veut pas me mécontenter et s'exposer à perdre une voix qui, à un +jour donné, peut avoir sa valeur. + +On a depuis longtemps épuisé pour moi toutes les formules connues, +pour rendre un refus le moins choquant possible,--les regrets +sincères,--les promesses pour une autre occasion, etc.,--il faudrait +aujourd'hui recommencer le cercle. + +Eh bien! quand je _veux_ me faire donner quelque chose,--je demande en +même temps la pairie,--je rappelle, avec les dates, la promesse de Sa +Majesté, les espérances données par tel ou tel ministre.--Eh bien! ça +n'a jamais manqué: on regrette vivement que les circonstances ne +permettent pas, etc., mais on saisit avec empressement, en attendant +une occasion meilleure, de m'être agréable, en m'accordant... l'autre +chose.--C'est ainsi que ça va se passer pour mon gendre, et je +considère sa nomination comme aussi certaine que si je l'avais dans ma +poche. + +C'est ainsi que je me suis fait donner d'emblée,--en passant +par-dessus tous les droits,--un bureau de tabac pour une ancienne +gouvernante dont il m'importait de me débarrasser et qui ne voulait me +quitter, me lâcher, qu'à ce prix-là;--j'ai demandé un bureau de tabac +pour elle, et la pairie pour moi;--huit jours après elle avait son +bureau de tabac et ma rançon se trouvait payée.» + +Je n'aime pas beaucoup la justice qui se fait après un bouleversement +ou une révolution.--Les vaincus désarmés sont jugés par leurs +vainqueurs qui quelquefois viennent d'avoir peur, ce qui rend +naturellement l'homme assez méchant--et encore, après la bataille, +l'opinion publique fait deux lots:--tout ce qui s'est fait de +cruautés, de crimes, par les deux partis est le lot des vaincus; tout +le peu qui s'est fait de traits de courage, de fermeté, de générosité, +forme le lot des vainqueurs. + +Ainsi, ceux qui, au coup d'État de Décembre,--ont pris les armes pour +défendre des lois si audacieusement violées par le prince-président de +la République,--ont été appelés «insurgés» par cet insurgé--et ont été +emprisonnés, exilés et tués comme insurgés. + + +Mais comme dans ces justices qui suivent la défaite des uns et la +victoire des autres, il faudrait que la moitié du pays emprisonnât, +exilât, tuât l'autre moitié,--comme, après tout, les luttes de la +politique se passent à peine entre cent mille personnes y prenant une +part active;--le reste,--troupeau ignorant, se mettant à la suite du +vainqueur,--on prend le parti de ne punir qu'une petite quantité des +vaincus--qu'ils aient commis ou non d'autres crimes que d'être +vaincus. + + +Autrefois--dans le cas d'insurrection militaire--on décimait les +révoltés,--on les faisait ranger au hasard sur une ligne, puis on +comptait, et, chaque fois qu'on arrivait à dix, on faisait sortir ce +dixième des rangs, et on le passait par les armes. + +C'est ce qu'on fait aujourd'hui dans la justice appelée «justice +politique», avec une modification et un progrès, c'est qu'on triche le +hasard;--on ne met pas les justiciables sur une ligne, et on fait +tomber le chiffre dix sur qui on veut; il se fait ainsi un certain +nombre de «boucs émissaires» d'_Azazel_, d'_Apopompées_ que l'on +charge de tous les péchés d'Israël;--après quoi, les autres, comme dit +le prophète, «deviennent blancs comme neige, leurs péchés eussent-ils +été rouges comme l'écarlate». + + +En général, il serait difficile de dire ce qui décide l'opinion dans +le choix de ces boucs infortunés--qui ne sont pas toujours innocents, +mais qui ne sont pas plus coupables et souvent le sont moins que le +voisin de droite et de gauche, celui qui est derrière et celui qui est +devant. + +Ainsi, messieurs Ollivier et de Grammont déclarent la guerre à la +Prusse, et nous jettent dans une défaite, des désastres, des misères +et une ruine écrites d'avance, puisque la France n'avait ni alliances, +ni armées, ni munitions, ni vivres.--M. Leboeuf affirme à la face du +pays que tout est prêt--qu'il «ne manque pas un bouton de guêtre» +lorsque, si les boutons de guêtres ne manquaient pas, il n'y avait que +cela qui ne manquât pas. + +Nous sommes vaincus, écrasés,--Me Gambetta prend la suite du sinistre, +parce que c'était la seule voie ouverte pour monter au pouvoir;--il +continue cette guerre avec des chances encore plus mauvaises qu'elle +n'avait été commencée; il double le nombre de nos morts, il ajoute à +nos désastres la perte de deux provinces et une rançon double de celle +dont les Prussiens se seraient contentés;--ses acolytes, ses affidés, +ses amis, plus hostiles au pays que les Prussiens, sont convaincus +d'avoir, au moyen de fournitures qu'il leur a données, envoyé au +combat les soldats et les recrues sans vêtements, sans souliers, sans +armes, sans vivres, sans munitions;--il est lui-même accusé devant un +tribunal anglais d'avoir reçu des pots-de-vin. + +D'autre part, le maréchal Bazaine,--je m'en rapporte au jugement qui +l'a frappé,--est accusé d'avoir mal fait la guerre;--les uns pensent +qu'il a cédé à des idées confuses d'une ambition assez vague,--les +autres qu'il a manqué de résolution comme chef tout en reconnaissant +son extrême bravoure comme soldat,--d'autres que la situation où il se +trouvait était au-dessus de ses capacités, etc. + +Il est condamné à mort. + +Pendant ce temps, Me Ollivier, sous les orangers d'Italie, prépare son +discours pour l'Académie et vient tranquillement le lire à Paris; M. +de Grammont, M. Leboeuf et Me Gambetta reprennent leur vie ordinaire, +et personne ne songe à leur demander aucun compte. + + +Prenons un autre exemple.--Un certain nombre d'avocats de langue et de +plume, enivrent, empoisonnent le peuple dans Paris et dans tous les +grands centres. + +La guerre finie contre l'étranger, il faut faire une guerre plus +triste contre des Français. + +Me Gambetta, qui, au moyen des hordes empoisonnées par lui, est arrivé +au pouvoir, aux dignités et surtout aux traitements, les abandonne +momentanément--et va attendre l'issue du combat sous les orangers +d'Espagne, comme Me Ollivier sous les orangers d'Italie. + +Puis comme, à la suite de la commune, il se trouve tombé du pouvoir, +il revient se mettre à la tête de ses hordes qui se composent de gens +égarés, enivrés, empoisonnés par lui et par ses complices, mais aussi +de voleurs, d'assassins et d'incendiaires, et il déclare publiquement +qu'il n'entend pas se séparer d'eux. + + +C'est alors qu'on condamne M. Rochefort à une détention perpétuelle à +Nouméa. + +Il y avait bien aussi M. Ranc et beaucoup d'autres, mais M. Ranc n'a +été inquiété que lorsqu'il s'est fait nommer député comme Me +Gambetta,--avant cela on le laissait tranquillement être membre du +conseil municipal de Paris;--des autres, il n'est plus question. + +Je n'ai pas partagé l'engouement qu'a inspiré M. Rochefort vers la fin +de l'Empire;--c'était un gamin spirituel,--doué non de cette sorte +d'esprit que j'appelle «la raison ornée et armée», mais de cet esprit +parisien qui ne recule pas devant le jeu de mots et les lazzis, et +prend un air de hardiesse en s'attaquant au pouvoir, sans autre raison +que le succès que le public a coutume de faire à ce genre +d'attaque;--il n'avait rien étudié, ne savait rien, et naturellement +décidait de tout,--mais on le prit tellement au sérieux qu'il finit +par s'y prendre lui-même;--il devint l'objet de l'engouement +public,--et, enivré par les applaudissements et le succès,--fit comme +le chanteur auquel on crie: bis,--après l'ut de poitrine, il s'efforce +de donner le contre-ut. + +Qu'il ait fait du mal, je le veux bien;--qu'il ait mêlé sa petite +drogue à la boisson capiteuse et toxique qu'on versait au peuple, +qu'il ait surtout fourni le sucre et le citron qui lui donnaient un +goût plus agréable et masquaient le venin, je le veux encore. + +Mais en se rendant bien compte de son inconscience, il est évident +qu'il a été un de ces boucs émissaires dont je parlais en +commençant;--qu'il a subi la suite nécessaire de l'engouement dont il +avait été l'objet, et que sa condamnation est sévère quand on regarde +ceux qui ont joué le même rôle avec plus de conscience de leurs actes, +et qui sont députés, ambassadeurs, et seront peut-être ministres +demain. + +Puisque j'en suis venu à parler de M. Rochefort, je dirai que je ne +partage pas non plus la colère que donne son évasion à beaucoup de +gens.--Les seuls prisonniers qui n'aient pas le droit de s'évader sont +ceux qui sont prisonniers sur parole, et ce n'était pas son cas. + +Il a très bien fait son rôle de prisonnier,--ce sont ses geôliers qui +n'ont pas bien fait leur rôle de geôliers. + + +Il y aurait bien dans le fait de cette évasion une leçon pour les +victimes de ces chefs, ou mieux de ces exploiteurs de l'opposition; +les soldats payent et les chefs échappent,--mais ils ont bien pardonné +à Me Gambetta de les avoir abandonnés, et au moment de la bataille et +au moment de la punition. + +Me Ollivier, à côté duquel on a fait tomber le nº 10 sur M. Bazaine, +comme à côté de M. de Grammont, de M. Leboeuf, de Me Gambetta, etc., +Me Ollivier pense que rien ne l'empêche de venir reprendre part aux +affaires politiques d'un pays qu'il a perdu;--il vient de publier une +lettre très bizarre, dont je dois dire quelques mots: + + +Il semblerait qu'ayant par son ambition et sa légèreté attiré sur la +France un des plus grands désastres que contienne notre histoire, Me +Ollivier et ses complices n'avaient que deux partis à prendre: + +Le premier, de courir auprès de leur empereur et de se faire tuer +autour de lui--et avec lui autant que possible--pour apaiser les mânes +de tant de victimes qu'ils avaient faites. + +Le second parti, moins beau, moins expiatoire, était de passer dans +une retraite absolue le reste d'une vie maudite,--détestée par les +mères, _matribus detestata_, comme dit Tacite. + +Mais: + + +Me Ollivier sait que pour les sottises et pour les crimes politiques, +la prescription s'acquiert naturellement au bout de six mois--le plus +long terme où puisse s'étendre la mémoire française. + +Donc, quatre ou cinq fois six mois s'étant écoulés, Me Ollivier +n'ayant été ni fusillé, ni exilé, ni emprisonné; le sort de la +vindicte publique étant tombé sur d'autres; M. Bazaine à +Sainte-Marguerite payant pour tous; son histoire était tout à fait +oubliée. + +Rien donc ne l'empêchait de venir reprendre sa place dans la politique +et son rang «à la queue» des compétiteurs du pouvoir, et vous allez le +voir, aux prochaines élections, demander, comme candidat, un +témoignage de confiance à ses compatriotes.--Prêt à tout recommencer. + +Voici les hardiesses saugrenues qu'imprime Me Ollivier: + +«_L'émulation s'établira entre les deux formes de la démocratie: la +république et l'empire._ + +»_Si la république prévaut, les impérialistes accepteront sans +arrière-pensée la décision souveraine; ils reconnaîtront que le +gouvernement de la république doit être confié à ceux qui ont eu foi +en elle, alors que d'autres la déclaraient impossible, et leur seule +ambition sera d'apporter l'aide et le conseil._ + +«_Si l'empire obtient l'avantage, les républicains pourront adhérer +sans humiliation à un gouvernement qui ne sera pas sorti d'un coup de +force ou de surprise, et les impérialistes leur feront une place à +côté d'eux dans la direction de l'État._ + +«_Dans les deux hypothèses, pas de proscription, l'oubli cordial du +passé, une seule loi de salut public: l'interdiction d'attaquer, de +contester et même de discuter le verdict national, sous les peines les +plus sévères, l'exil perpétuel, par exemple._ + +«_Et alors, nous redeviendrons la grande nation, etc._» + +Surtout si Me Ollivier est, dans le premier cas, appelé à «_donner +aide et conseil_», et, dans le second, si «_on lui fait une place dans +la direction de l'État_». + +Me Ollivier, on le voit, ressemble à ces joueurs timides qui, à la +roulette, mettent leur pièce de cinq ou de vingt francs,--sur la raie +qui sépare deux numéros,--en partageant ainsi leur mise entre deux +chances; _à cheval_ sur 93 et 52,--sur la commune et sur l'empire. + + +Je suis scrupuleusement les débats du procès Bazaine,--je vois +jusqu'ici ce que disait Turenne:--«Je serais embarrassé, non pas de +commander, mais de manoeuvrer et de tenir dans la main une armée de +plus de trente mille hommes.» + +Une guerre déclarée et commencée avec une imprudence puérile, comme le +dit un journal, dans le même numéro où il brûle tant d'encens devant +l'impératrice,--sans penser que mener un peuple à une guerre terrible, +sans préparatifs, sans alliances, c'est-à-dire à la ruine et à +l'humiliation, etc.,--est à peu près un des plus grands crimes +qui se puissent commettre,--cette guerre imprudente, folle, +criminelle,--conduite au hasard, sans plan, sans vigueur, sans +enthousiasme, sans discipline, sans commandement et sans obéissance. + +Eh bien! en voyant ces hésitations, ces ordres non donnés ou mal +donnés,--mal obéis ou pas obéis du tout, ce relâchement absolu de +discipline, ces vertiges, ces paniques; + +Je me dis--il ne faut pas juger ces gens-là d'après un type de +guerrier héroïque, et je dirais fabuleux--si nous n'en avions pas chez +nous de nombreux exemples. Il ne faut chercher là ni des Léonidas, ni +des La Tour-d'Auvergne--ni des Cambronne, ni des «boiteux de +Vincennes», et quand j'ajoute à ce que je lis--ce que l'on m'a conté à +Pontarlier, lors de l'entrée de l'armée française en Suisse, si j'y +ajoute ce que j'ai vu en Suisse de mes yeux, et beaucoup d'autres +choses dont je ne veux pas parler encore,--à part un nombre assez +grand heureusement de dévouements et d'héroïsmes individuels, nombre +qui s'accroîtrait sans doute de beaucoup de ceux qui sont restés +inconnus; + +Il faut reconnaître que la France a subi à ce moment,--espérons que ce +n'est qu'une crise--un abaissement terrible et effrayant de son niveau +moral, que tout le procès jusqu'ici n'a fait que constater +douloureusement et peut-être sans utilité. + + +Donc pour juger le maréchal Bazaine, il faut arriver à l'affaire +Régnier, fouiller ses relations avec les Prussiens, c'est-à-dire +examiner si--il n'a pas rêvé un moment, de faire, d'accord avec +l'Impératrice et les Prussiens, et au moyen d'une nombreuse armée +neutralisée contre les Prussiens, mais restée disponible pour dominer +son pays,--une sorte de nouvel empire bâtard, avec une régence où il +y aurait été quelque chose comme lieutenant général ou maire du +palais, là est le procès, là serait le crime,--sur lequel je ne puis +ni dois encore exprimer d'opinion--et pour la constatation et la +négation duquel il faudrait étudier le caractère et les antécédents du +maréchal,--et voir si sa conduite au Mexique n'a pas été calomniée. + + +Le procès Bazaine fait songer naturellement à la guerre. + +Il arrive aujourd'hui précisément le contraire de ce qui serait à +désirer, en supposant le progrès moral et philosophique, c'est-à-dire +que le nombre des soldats composant une armée va tous les jours +s'augmentant; les rois font comme ces braves joueurs blasés qui +arrivent à jouer au bésigue avec quatre jeux. + +En songeant au nombre prodigieux d'hommes qui composent aujourd'hui +une armée, n'est-il pas juste de dire que, après la victoire, la part +de gloire qui appartient au général en chef doit être singulièrement +restreinte, et c'est surtout à un _Miltiade_ d'aujourd'hui que +l'Athénien _Socharès_ serait fondé à dire: + +--Miltiade, quand tu auras combattu seul, tu pourras demander une +couronne pour toi seul. Constatons donc, dès aujourd'hui, qu'un peuple +victorieux a le droit de ne pas admettre que ce soit son roi qui ait +seul remporté la victoire sur l'ennemi vaincu, et veuille étendre les +droits et les privilèges de cette victoire jusque sur et contre son +peuple vainqueur. + + +Aujourd'hui, les conditions du courage militaire sont changées, on ne +peut le nier, et cela est à la gloire du peuple français, que les +armes à longue portée ont été inventées et adoptées pour se mettre à +l'abri de la célèbre _furia francese_, et ne la combattre que du plus +loin possible. + +Ce n'est que contrainte et forcée que la France a dû adopter à son +tour ces nouvelles armes pour rapprocher les distances, et, en tenant +compte des dates de l'adoption du fusil Dreyse et du fusil Chassepot, +on peut dire que le fusil Dreyse a été, dans l'origine, une arme +défensive, défensive en tenant celui qui la portait à la plus grande +distance possible d'un ennemi redouté. En poursuivant les déductions +de ce point de vue on pourrait dire aussi que le fusil Dreyse est une +arme de lièvre et le chassepot une arme de chasseur. Le premier +augmentait la distance, le second, étant le second, la rapprochait. + + +Par exemple, pour conserver entre deux peuples l'avantage relatif de +la population, une fois que chacun aurait mis sous les armes le nombre +dont il dispose, pourquoi chacun ne mettrait-il pas en ligne seulement +la dixième ou la vingtième partie de ses forces? La situation relative +serait absolument la même, et il serait fait une grande économie de +sang et d'argent. + +Quant à la stricte et honnête exécution de la convention, aujourd'hui +que la guerre a lieu comme un duel entre deux particuliers pour une +question de point d'honneur, pourquoi ne prendrait-on pas des témoins +que chacun choisirait parmi les peuples neutres? + +Toujours est-il que le courage d'aujourd'hui doit se composer surtout +de résignation, de sang-froid, avec une nuance nécessaire de +fatalisme. Ce nouveau courage, on l'aura, on l'a déjà. + +Mais ne serait-il pas plus logique, plus progressif, plus humain, +moins ruineux de faire le contraire de ce qu'on a fait et de ce qu'on +fait, c'est-à-dire d'exposer toujours moins d'hommes à ce qu'on peut +aujourd'hui, plus que jamais, appeler les hasards de la guerre. + +D'autres personnes disent et écrivent: C'est une question entre le +fusil Dreyse et le fusil Chassepot. + +Alors, le mieux serait de remplacer les armées par des cibles. Les +Prussiens pourraient tirer sur un bonhomme de bois et de toile +représentant un soldat français pour donner une satisfaction au reste +d'idées anciennes, et les Français sur un Prussien de bois; celui qui +aurait touché son ennemi de bois du plus grand nombre de coups serait +réputé vainqueur. + +On pourrait également décider les questions en litige, aux dés, à pile +ou face, à la courte paille,--tout serait moins cruellement bête que +les formes ordinaires de la guerre. + + +M. de Bazaine, condamné à l'unanimité par le tribunal à la peine de +mort, a vu sa peine commuée et réduite à vingt ans de détention. + +L'accusation de trahison écartée, le procès ne devait pas être fait, +et M. Thiers avait raison de ne pas vouloir le faire;--trop de gens +auraient dû s'asseoir sur la sellette à côté de M. de Bazaine. Quant +au condamné, il avait en réserve un trésor amassé d'actes de bravoure, +qui, de soldat, l'avait fait maréchal, et avec lequel la première +moitié de sa vie a payé la rançon de la seconde, partant quittes--le +pays ne lui doit plus rien que l'oubli;--il n'est pas fusillé, mais il +est effacé, supprimé, annulé. + + +Cette peine de la détention, qui n'est pas irrévocable comme la +mort--sera à son tour commuée et abrégée--et, dès à présent, elle est +fort supportable:--l'île Sainte-Marguerite est un des plus charmants +endroits de la terre; un climat doux et égal--des orangers, des +myrtes, des oliviers, des ombrages parfumés--une mer bleue et limpide +murmurant sur des plages fleuries.--Supposez un homme aimant la vie, +puisqu'il a remercié celui qui la lui laissait, et ne prenant pas son +aventure trop au tragique,--ayant comme on l'assure autour de lui sa +femme et ses enfants--il est difficile de le considérer comme un objet +de pitié. + +Je ne puis, au contraire, m'empêcher de songer que, sauf la cause de +la détention, s'il avait été possible dès ma première jeunesse +d'obtenir la même peine pour un fait laissant l'honneur parfaitement +sauf, je me serais trouvé complétement heureux d'être frappé de la +même condamnation, et n'aurais demandé qu'un seul adoucissement--à +savoir, que la peine de vingt ans de détention fût commuée en une +détention perpétuelle qui ne me laissât pas craindre d'être un jour +forcé de quitter un si charmant séjour--où j'aurais, en outre, été +nourri, logé et vêtu par l'État, c'est-à-dire exempt de tous soucis. + + +Le mode de publication des _Guêpes_ ayant donné sur elles aux journaux +une avance de huit jours dont ils ont usé largement pour parler de +l'évasion de M. de Bazaine,--il semblerait qu'il ne doit rester aux +_Guêpes_ rien à dire à ce sujet,--c'est une erreur: + +Les carrés de papier de toutes couleurs se sont mis naturellement en +campagne et en chasse, et personne n'étant résigné à rentrer +«bredouille», semblables à certains chasseurs qui, pour ne pas exciter +le sourire et les quolibets des passants, remplissent leurs +carniers--si lourds quand ils sont vides--de foin et d'herbe, ils ont +ramassé partout cancans, potins, ramages, bourdes, qu'ils ont appelés +_détails précieux puisés à des sources autorisées_ et auxquels ils ont +ajouté quelques descriptions de l'île Sainte-Marguerite prises dans +les «guides». + + +Le résumé de tous les récits, qui se sont faits des emprunts mutuels, +est ceci: + +«M. de Bazaine est descendu sur les rochers au pied de la citadelle, +au moyen d'une corde à noeuds.--Madame de Bazaine et un jeune homme, +son parent, ont loué à Cannes, au milieu de la nuit, un canot, avec +lequel ils ont accosté ces mêmes rochers;--M. de Bazaine est monté sur +le canot--qui les a portés tous les trois sur un navire italien qui +les attendait au large.» + + +J'ai quelques rectifications à faire à ces récits; ces rectifications +les voici: + +M. de Bazaine n'est pas descendu avec une corde à noeuds. + +Madame de Bazaine et son parent n'ont pas pris un canot à Cannes et +n'ont pas accosté les rochers au pied de la forteresse;--ils n'ont +pas rejoint avec ce canot le navire italien. + + +M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou qu'on a +laissée ouverte,--et il est allé au côté opposé de l'île, c'est-à-dire +«sous le vent» où il a trouvé non pas un canot conduit par une femme +et un jeune homme,--mais une bonne et forte chaloupe bordant au moins +quatre avirons, et montée par quatre vigoureux rameurs, plus un homme +à la barre, envoyés du navire italien, et qui y sont retournés. + + +Comment sais-je cela? + +Je ne le sais pas,--mais je le vois,--et qui plus est, je le prouve: + +M. de Bazaine, qui est déjà vieux et très gros, n'a pu descendre avec +une corde de la très grande hauteur où était sa chambre, dont les +fenêtres étaient en outre fermées de barres de fer;--ç'aurait été une +opération très difficile même pour un homme mince et dans la force de +l'âge,--plus difficile encore, puisqu'on ne dit pas que les barres de +fer aient été sciées, ni brisées, puisqu'il lui aurait fallu passer au +travers des barreaux;--je n'admets pas que ses gardiens n'aient pas +regardé s'il était dans sa chambre. + + +Admettons cependant cette difficulté vaincue: le prisonnier serait +tombé à côté d'une sentinelle; or, par ces nuits où souffle le +mistral, le ciel est sans nuages et les nuits sont très claires. + +Admettons encore que, assez mince pour passer entre deux barreaux de +fer, assez léger, assez fort, assez souple, pour opérer cette +descente, il ait en outre été assez heureux pour ne pas attirer +l'attention d'une sentinelle, cette attention eût été éveillée par le +bruit qu'eût fait un canot en accostant les rochers;--et, d'ailleurs, +on ne pouvait faire entrer dans un plan d'évasion la distraction d'une +sentinelle dont l'attention serait provoquée à la fois par deux +circonstances;--on n'y pouvait non plus faire entrer l'absence +d'étonnement et de curiosité causés par une femme et un jeune homme +prenant un canot à Cannes et se dirigeant vers l'île Sainte-Marguerite +par un temps pareil. + +Mais ce n'est rien. + + +Cette nuit même, dans la nuit d'hier à aujourd'hui, 17 août, +c'est-à-dire quelques heures avant celle où je prends la plume, à peu +près dans les mêmes parages que l'île Sainte-Marguerite, nous avions +des filets à la mer; vers une heure du matin le mistral a commencé à +souffler,--et nous sommes partis trois sur la _Girelle_, un canot très +maniable, pour aller relever nos filets qui pouvaient se trouver en +danger;--des trois hommes l'un était mon matelot, pêcheur de +profession;--l'autre, mon fils, Léon Bouyer, un jeune homme de trente +ans, très vigoureux, très exercé, très amariné, et moi qui, depuis +longtemps, ai l'habitude à la mer de compter pour un homme. + +Eh bien! le mistral ne faisait que commencer à souffler,--et nos +filets n'étaient qu'à une petite distance;--cependant nous eûmes +besoin de toutes nos forces bien employées pour aller tirer les +filets, et surtout revenir. + +Une heure plus tard, lorsque le vent, prenant de la force, eut +achevé de soulever la mer, cette opération eût été peut-être +impossible:--cependant de toute cette nuit le mistral a été très loin +de souffler aussi fort que dans la nuit de l'évasion de M. de Bazaine. + + +Il y a en face de la «Maison close» à deux kilomètres, un îlot +«_le Lion de mer_» placé et orienté précisément comme l'île +Sainte-Marguerite.--Eh bien! nous avons été tous les trois d'accord +que, s'il nous avait fallu accoster l'îlot, il nous eût été, surtout +une heure plus tard, impossible de le faire «au vent», c'est-à-dire du +côté où le vent faisait déferler la mer sur les rochers,--et que nous +aurions eu déjà quelque peine à accoster «sous le vent», c'est-à-dire +du côté opposé. + +Or, c'est «au vent» de l'île Sainte-Marguerite, et par un vent +beaucoup plus fort, qu'une femme qui «ne sait pas du tout ramer», et +un jeune homme qui «ne le sait que très peu» et «ayant tous deux le +mal de mer», auraient fait ce qu'il eût été impossible à trois hommes +vigoureux et exercés à la mer de faire dans des conditions moins +difficiles; car, je le répète, dans la nuit d'hier le vent était +beaucoup moins fort, et l'île Sainte-Marguerite est trois fois loin de +Cannes comme le _Lion de mer_ l'est de Saint-Raphaël,--et il fallait +parcourir tout le trajet en recevant les lames par le travers du +canot. + +Donc,--un canot monté par une femme et un jeune homme n'a pas fait ce +trajet;--aucun canot n'a accosté sur les rochers «au vent» de l'île. + +C'est «sous le vent», de l'autre côté de l'île qu'a accosté non pas un +canot pris à Cannes, mais une bonne chaloupe montée par cinq hommes +vigoureux, et envoyée par le navire italien, et ayant à lutter pour +aller et venir contre une très grosse mer. + + +Donc, M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou +qu'on a laissée ouverte, et il est allé de l'autre côté de l'île +monter sur la chaloupe du navire italien;--si madame de Bazaine et son +parent étaient sur cette chaloupe, c'était comme passagers,--et pour +voir plus tôt le prisonnier. + +C'est pour moi--et c'est pour mes deux compagnons, aussi évident que +si nous l'avions vu. + + +Un journal a cependant, à propos du prisonnier évadé, recueilli un +détail d'un autre genre et très peu important en lui-même, mais dont +je dois dire un mot: En parlant du séjour de M. de Bazaine à l'île +Sainte-Marguerite, ce journal fait savoir que «M. Karr envoyait les +_Guêpes_ à M. de Bazaine». + +Si nous rapprochions cette mention d'un article paru précédemment dans +un autre journal qui demandait la suppression des _Guêpes_,--ça +pourrait avoir l'air d'une invitation à l'autorité de regarder un peu +si le maître des _Guêpes_ ne serait pas quelque peu complice de +l'évasion;--en effet, il habite le pays, il a des embarcations,--et il +envoyait les _Guêpes_ à M. de Bazaine, etc. + + +Certes, ce n'est pas, je le sais, l'intention du journaliste; ce n'est +pas à l'autorité et à la police qu'il veut me dénoncer, mais à +«l'opinion» et je m'étonne de ne pas avoir vu en faire déjà leur +profit: les bons petits papiers rouges qui ont quelquefois si bêtement +appelé bonapartiste celui de tous les écrivains contemporains qui a le +plus opiniâtrement combattu l'Empire. + + +Eh bien, le fait est vrai,--j'envoyais les _Guêpes_ à M. de +Bazaine;--comment? pourquoi? je vais le dire à mes lecteurs: + + +Je fus, il y a quelques mois, très surpris, un matin, de recevoir une +lettre signée «_de Bazaine_». + +M. de Bazaine me remerciait de l'envoi d'un numéro des _Guêpes_ «qu'il +avait lu avec grand plaisir» et faisait quelques réflexions sur son +jugement et sa situation, etc. + +Or, je ne lui avais pas envoyé de numéro des _Guêpes_; je cherchai le +numéro dont il parlait--et je devinai que quelque ami à lui pouvait le +lui avoir adressé,--parce que j'y faisais mention des trois ou quatre +boucs «émissaires» sur lesquels l'opinion publique et la sévérité du +gouvernement faisaient tomber toutes les fautes du plus grand +nombre,--et je citais quelques-uns de ceux qui, aussi coupables que M. +de Bazaine, étaient non seulement en liberté, mais occupaient des +places et émargeaient au budget. + +A la lecture de cette lettre, je fus un moment embarrassé,--j'ai +l'habitude de dire la vérité; or dire: je ne vous ai rien envoyé, à un +prisonnier qui avait ressenti un moment de plaisir de l'envoi, c'était +plus dur que je n'avais la force de l'être;--accepter les +remerciements... ce n'était pas tout à fait honnête... c'est cependant +ce que je fis,--je ne répondis pas à M. de Bazaine,--parce que je +n'avais rien d'agréable à lui dire,--mais je donnai l'ordre de +continuer à lui envoyer les _Guêpes_ qu'il a dû recevoir jusqu'à son +départ. + + +Entre les sottises qui ont été dites sur cette évasion, il faut noter +celle qui consiste à faire au prisonnier un nouveau crime de son +évasion;--quelques-uns ont même prétendu qu'il avait manqué à +l'honneur, «étant prisonnier sur parole».--Disons d'abord que le +prisonnier qui n'est pas prisonnier sur parole a toujours le droit +naturel de s'en aller,--et c'est tellement le sentiment général +que,--à la nouvelle d'une évasion, le premier mouvement de tout +lecteur est de désirer qu'on ne reprenne pas le prisonnier,--et que ce +n'est qu'après réflexions qu'on pense au crime, à la justice de +l'_expiation_, et à la sûreté publique. + +Le frère de M. de Bazaine a déjà écrit aux journaux que M. de Bazaine +n'avait pas donné sa parole de rester en prison, et que personne +d'ailleurs n'avait fait la sottise de la lui demander. + + +J'ajouterai que, prisonnier sur parole, je me croirais obligé par cet +engagement, à la condition qu'il serait accepté et exécuté de part et +d'autre;--mais je m'en croirais délié si on y ajoutait des grilles, +des verroux, des sentinelles, etc. + +Certes, si on avait mis M. de Bazaine dans l'île Sainte-Marguerite en +lui demandant sa parole de n'en point sortir, si jugeant cette parole +suffisante, on ne l'avait ni «bouclé» ni verrouillé;--il n'aurait dû +dans aucun cas faire un pas hors de l'île,--mais il en était tout +autrement. + +Le traitement que subissait M. de Bazaine était bizarre. + +Si l'accusation, c'est-à-dire la trahison, avait été admise par le +tribunal, la mort était le châtiment mérité et obligé,--mais les juges +avaient écarté la trahison, et avaient condamné le maréchal à +mort,--pour obéir à la sévérité des lois militaires auxquelles il +avait manqué, mais ils avaient signé un recours en grâce. + +L'emprisonnement pour vingt ans, est probablement plus qu'à perpétuité +pour un homme de soixante-six ou soixante-sept ans, usé par les +fatigues de la guerre, par le chagrin, les blessures, etc.,--mais cet +emprisonnement dans la charmante île Sainte-Marguerite était +cependant un sort relativement assez doux. + + +Disons en passant qu'un des journalistes qui ont écrit à ce sujet, a +vu un rocher aride dans l'île Sainte-Marguerite, qui est une forêt de +pins, de myrtes et d'arbousiers, avec un grand jardin d'orangers. + + +Mais ce traitement était beaucoup moins doux du moment que M. de +Bazaine était enfermé dans la sorte de citadelle qui avait servi de +prison au «masque de fer»,--sans pouvoir mettre le pied dehors.--En +même temps, par un contraste singulier avec cette rigueur extrême, on +lui accordait la faveur d'avoir non seulement sa famille, mais un ami +auprès de lui. + + +Mon impression sur M. de Bazaine est celle-ci: il est libre, il ne +reçoit plus et ne lit plus les _Guêpes_, et, d'ailleurs, il s'en +soucie aujourd'hui médiocrement;--elles ont joué pour lui le rôle de +l'araignée apprivoisée par Pellisson à la Bastille.--Je n'hésite pas à +dire, je l'ai d'ailleurs déjà dit dans le temps, en d'autres termes: + +Peut-être sommes-nous un peu gâtés par nos études classiques,--par +Léonidas et les Thermopyles,--par Cynégire,--par Horatius Coclès,--par +l'_Horace_ de Corneille,--_qu'il mourût_,--mais nous avons dans notre +histoire des faits nombreux qui ne le cèdent pas à ceux de +l'antiquité,--l'histoire du chevalier d'Assas,--l'histoire du vaisseau +_le Vengeur_,--celle de Cambronne et des grenadiers de la vieille +garde à Waterloo, et plusieurs faits en Afrique;--nous sommes devenus +difficiles et sévères quand on ne se conduit pas tout à fait comme ces +héros. + +Cependant il m'a semblé voir dans le maréchal de Bazaine, n'essayant +pas de faire une trouée, non pas un homme qui a manqué de bravoure, +ses preuves étaient faites, mais un homme qui n'avait pas assez +précise l'idée du devoir,--et obéissait à je ne sais quelles velléités +d'ambition vague, dont on pourrait retrouver la trace dans sa conduite +au Mexique,--velléités qui lui ont inspiré la pensée criminelle qu'il +pourrait peut-être, non pour la France, mais pour lui, avoir mieux à +faire d'une grosse armée, la dernière,--que de la risquer dans une +bataille désespérée. + +Pour résumer et en finir sur l'affaire de l'évasion, M. de Bazaine a +eu des aides non seulement hors de l'île, mais dans l'île;--quant à +madame de Bazaine, même en supprimant la légende du canot et des +avirons, elle a accompli très honorablement ses devoirs de femme, et +elle a acquis des droits à l'estime et à la sympathie de tout le +monde. + + +Pour les intelligences dans l'île,--nous vivons à une époque où +presque personne ne fait _banco_ sur un numéro ou sur une couleur;--ça +a été la ruine du gouvernement de Juillet, et ça a achevé de +précipiter Napoléon III. + +On veut se sauver la mise en tous cas, et on place, comme à la +roulette, les joueurs prudents, son _louis_ ou sa pièce de cinq francs +à cheval sur quatre numéros. + +Et comme un proverbe qu'on retrouve dans toutes les langues. + +«On allume un cierge pour Dieu, mais aussi, au moins une petite +chandelle pour le diable.» + + +N. B. _Tout ce qui précède était écrit le 17 août, on m'envoie, +aujourd'hui 20, les épreuves à corriger, j'ai ajouté seulement la +mention faite par madame de Bazaine elle-même, qu'elle et son cousin +ne savent pas ramer et avaient le mal de mer._ + +_Et j'ajoute ici aujourd'hui_,--qu'elle s'est très agréablement moquée +des «reporters», qui l'ont poursuivie et relancée dans son voyage. + + +Lorsque, la semaine dernière, j'avais dû exprimer mon opinion sur +l'évasion de l'île Sainte-Marguerite, madame Bazaine n'avait pas +encore fait publier son petit roman;--une circonstance remarquable +cependant, et qui a dû donner à penser aux magistrats chargés de +l'instruction, c'est que les journalistes envoyés sur les lieux +n'avaient pas attendu à poursuivre et à rejoindre M. et madame Bazaine +dans leur fuite pour être trompés et pour rencontrer et accueillir +précisément le même petit roman,--moins quelques ornements de +style.--Il y avait donc à Cannes ou dans l'île, ou à Cannes et dans +l'île, d'autres personnes intéressées à tromper, à égarer l'opinion, +et à propager le feuilleton en question--avec des circonstances +convenues pour ne pas compromettre les assistances reçues, en y +comprenant le capitaine du navire italien, qui, probablement, en +savait plus long sur ce qui se passait, que n'en savait la compagnie à +laquelle appartient le bâtiment. + +Certes, M. et madame Bazaine et M. Rull devaient tenir la promesse +qu'ils avaient sans doute faite de ne laisser planer de soupçons sur +personne,--mais puisque la situation avait l'inconvénient d'obliger à +ne pas dire la vérité, il eût été plus digne, très certainement, et +peut-être plus utile aux personnes qu'on devait ménager, d'ajouter +moins de broderies et de fioritures. + + +En fait de mensonge, il y a, il me semble, quatre règles à observer: + +La première, c'est de ne pas en faire; + +La seconde, c'est de n'admettre cette nécessité que pour sauver les +autres; + +La troisième, c'est de les faire si bien que l'on soit seul à jamais +savoir qu'on a menti, et c'est déjà assez fâcheux; + +La dernière est de se borner au strict nécessaire,--de ne pas se +complaire aux détails, aux agréments, aux galons, aux enjolivements, +aux broderies. + +Je comparerai cette situation à celle d'un malheureux qui s'introduit +dans une maison,--poussé non seulement par sa propre faim, ce ne +serait pas une raison suffisante, mais par la faim de sa femme et de +ses enfants;--s'il ne vole que du pain, ce n'est certes pas moi qui, +juré, aurais le courage de le condamner,--mais il en sera autrement +s'il vole des hors-d'oeuvre, des desserts, des confitures, etc. + + +Le récit de madame Bazaine, avalé par les journalistes avec l'avidité, +avec la gloutonnerie des requins affamés dans le sillage d'un navire, +n'a fait que me confirmer dans mon opinion, et, comme on dit à +l'école, me donner «la preuve de mon addition». + +Dès l'instant que madame Bazaine ne voulait pas se borner au strict +nécessaire, à l'indispensable, et voulait faire de son récit un petit +morceau littéraire,--peut-être eût-elle dû montrer plus de confiance à +celui des journalistes qui avait pris la tête de la poursuite et avait +le premier atteint les fugitifs, et le prier de lui faire quelques +observations critiques;--une fois certain de tenir le «morceau», le +journaliste plus calme, pour suivre ma comparaison de tout à l'heure, +n'aurait plus imité ce requin légendaire dans lequel les matelots +retrouvèrent un camarade disparu avec tous ses vêtements et sa +pipe;--il eût certainement biffé certains détails oiseux contre +lesquels Boileau conseille de se tenir en garde, et donné au récit au +moins un peu plus de la vraisemblance qui lui manque, vraisemblance +dont peut se passer la vérité, mais qui est indispensable au mensonge. + + +Constatons en passant que je ne me permets de critiquer madame Bazaine +que comme feuilletoniste; comme femme je rends hommage à son courage, +à son énergie, à son dévouement,--qui n'avaient pas besoin, pour être +appréciés, d'ornements étrangers et d'agréments postiches. + + +Dans la nécessité toujours fâcheuse de ne pas dire la vérité, à cause +de ceux qu'on ne devait pas compromettre,--il eût été, je le repète, +plus facile, plus digne, et plus utile à ceux dont on voulait +détourner les soupçons, de ne faire que la dissimuler,--d'écrire +simplement au ministre: «Ne cherchez pas de complices à l'évasion de +M. Bazaine,--deux seules personnes ont eu connaissance du projet et +ont aidé à l'exécution, madame Bazaine et M. Rull.» + + +Plus un mensonge est gros, plus il présente de surface, plus il doit +montrer de côtés faibles,--plus une ville est étendue, plus elle a de +chances d'offrir aux assiégeants un point peu ou pas fortifié où on +peut faire brèche. + +Par exemple, à quoi bon le détail des allumettes? + +Si c'était vrai, ça ne servirait qu'à prouver qu'il fallait qu'on fût +bien certain qu'il n'y avait pas danger à provoquer l'attention des +sentinelles; mais, je ne dirai pas seulement pour les marins, mais +pour le dernier des canotiers de la Seine, c'est une chose connue que +la difficulté de faire prendre feu à une allumette, avec le moindre +vent sur la mer ou sur la rivière,--même depuis que c'est l'État qui +les vend, circonstance qui avait fait espérer qu'elles seraient +meilleures, ce qui est loin de s'être réalisé. + +Or, dans la nuit de l'évasion, il faisait un de ces vents que, sur la +côte normande, on appelle «un vent à décorner les boeufs» et sur les +plages provençales «à arracher la queue aux ânes». + + +Quelques autres détails assez curieux donnés par madame Bazaine: + +Madame Bazaine et son neveu, ne sachant ramer ni l'un ni l'autre, +après avoir accosté un rocher battu par une mer furieuse, et s'être +maintenus dans le ressac,--ce que n'auraient pu faire les deux +meilleurs matelots--et ayant perdu un aviron, recueillent le +prisonnier et gagnent tranquillement à la rame le navire italien à +plus d'une demi-lieue de l'île;--on accoste le navire. + +On monte à bord et on présente M. Bazaine comme un vieux domestique +qu'on est allé chercher à la _villa_ qu'on occupe à Cannes; mais on a +raconté que les vêtements de M. Bazaine sont en lambeaux,--et on ne +dit pas que le capitaine et l'équipage aient été un peu surpris de la +livrée de ces jeunes gens riches qui payent un navire mille francs par +jour pour se promener sur la mer par le mistral, et y subir les +conséquences, comme le dit madame Bazaine «d'un horrible mal de mer +dont elle est restée brisée». Puis on envoya un matelot à terre +remettre à sa place le canot que madame Bazaine et son neveu ont si +lestement mis à la mer.--Arrêtons-nous un moment sur ce point:--la +position de la Croisette, lieu désigné par le récit, l'expose à +recevoir en plein les lames énormes que cette nuit-là le mistral +devait soulever sur les bas-fonds de cette partie de la plage;--donc, +les pêcheurs et les marins avaient dû remonter leurs embarcations +assez haut pour les mettre à l'abri,--c'était une besogne qui aurait +demandé deux hommes solides que de redescendre un canot, et il eût +fallu qu'ils fussent expérimentés, surtout pour «l'enflouer», car, à +moins de le tenir absolument le «nez au vent», ce qui n'était pas +facile, la moindre déviation eût opposé à la lame le flanc du canot, +et la deuxième ou la troisième lame, peut-être la première, l'eût +rempli, coulé, roulé et brisé;--mais ce n'est rien encore,--on a +enfloué le canot, on a accosté les roches de l'île, on a gagné le +navire, et on renvoie par un matelot du bord le canot à la place +précise où on l'avait pris;--je le veux bien; le matelot arrive à +terre, abandonne le canot, et... retourne au navire.--Comment? à la +nage? c'est aussi fort que la descente de M. Bazaine avec des +ficelles... + +Il faudrait prendre une à une chacune des lignes du récit dicté et +signé par madame Bazaine, et dans chaque ligne on signalerait souvent +une invraisemblance, plus souvent encore une impossibilité. + + +J'ai reçu à ce sujet une lettre de Léon Gatayes,--lui qui, pendant +longtemps, n'avait pas de plus agréable passe-temps que de faire la +traversée du Havre à Honfleur à cheval sur le beaupré du paquebot, par +des mers houleuses, ce qui, à chaque mouvement de tangage, le faisait +plonger dans l'eau jusqu'aux hanches.--Gatayes, qui connaît et la mer +et les bateaux, a pris pendant deux jours le récit de madame Bazaine +pour une plaisanterie inventée par le journal qui le publiait, et il +s'empressait d'acheter les numéros suivants pour y lire l'aveu de la +mystification; puis, quand il a été convaincu que c'était «sérieux», +alors il a ri «à en être malade». + + +Outre la lettre de Léon Gatayes, et plusieurs autres, j'en ai reçu une +d'un inconnu qui me fait de vifs et puérils reproches et me dit +quelques injures assez sottes à propos de mon appréciation de +l'évasion. + +Je ne parlerais pas de cette lettre sans un détail que voici: + +Mes lecteurs n'ont peut-être pas remarqué qu'ayant, dans des chapitres +précédents, appelé le prisonnier de l'île Sainte-Marguerite M. _de_ +Bazaine, je l'appelle aujourd'hui M. Bazaine. + +Il paraît que ce _de_ ne lui appartient pas; d'ordinaire, dans le +doute, j'aime mieux donner un _de_ en trop, qu'un _de_ en moins. + +Ça m'est si égal! + +Mais mon correspondant se trompe fort, si, par sa remarque et la +suppression du _de_, il croit diminuer l'homme qui s'est, hélas! +suffisamment diminué lui-même. + +Sortir d'une famille de petits bourgeois ou même d'artisans, ce que +j'ignore, mais ce qu'affirme celui qui m'écrit, pour arriver à être +général d'armée, maréchal de France et sénateur;--c'était avoir +parcouru plus glorieusement un plus grand chemin.--Plus le point de +départ est bas, plus celui qui arrive au sommet s'est élevé. + +Il est triste que ça ne lui ait servi qu'à tomber de plus haut. + +Quelques journaux, selon leur couleur,--ont appelé M. Bazaine: le +_maréchal_ ou l'_ex-maréchal_. + +M. Bazaine ayant été dégradé par un tribunal régulier, c'est manquer +au respect dû à la loi et à la justice que de lui conserver un titre +qui ne lui appartient plus. + +L'appeler _ex-maréchal_, c'est accoler à son nom chaque fois qu'on le +prononce une épithète flétrissante en deux lettres, c'est manquer au +respect qu'on doit à divers degrés au malheur même mérité, c'est +marcher sur un homme abattu, sur un homme à terre. + +C'est donc en sachant très bien ce que je fais et pourquoi je le fais, +que je l'appelle,--M. Bazaine--ou de Bazaine. + + +Les journaux ont publié une lettre d'une des deux Anglaises que la +police a un moment cherchées, et dont, mieux informée, elle a +abandonné la poursuite. + +Cette lettre est de la plus ridicule outrecuidance et menace la France +du courroux du gouvernement anglais. + +Ces deux personnes, une _dame_ et une _demoiselle_, avaient pris +l'habitude d'aller le soir faire de la musique et chanter en bateau +sous les fenêtres du prisonnier;--il est peu décent et peu convenable +de braver les lois d'un pays auquel on demande l'hospitalité et son +soleil pour sa chlorose,--et l'autorité locale a eu un grand tort; +elle aurait dû avertir ces personnes une fois, et à un second accès de +ces fantaisies hystériques, leur faire passer une nuit au violon +pêle-mêle avec les autres demoiselles qui _flirtent_ trop tard ou dans +les endroits non autorisés. + +Il paraît que le colonel Villette allait flirter de plus près, et +passait chez ces prime-donne d'opérette des soirées extrêmement +agréables. + +En général, dans cette évasion, il y a trop d'opéra-comique et trop de +roman. + +Trop de _Richard Coeur-de-lion_ pour les _miss_. + +Trop de _Monte-Cristo_ pour madame Bazaine. + + +Pourquoi parle-t-on encore de M. Bazaine? N'a-t-on pas épuisé les +bourdes et les billevesées et les naïvetés? Va-t-on crier à l'orgueil +si je constate que les _Guêpes_ seules ont vu clair? + +L'enquête qui, dit-on, est terminée, ne regarde pas M. Bazaine,--elle +regarde ceux qui sont accusés d'avoir manqué à leur devoir et désobéi +à la loi. + +Quant à lui,--il a fini d'exister et comme homme politique et comme +homme de guerre; il ne peut être utile à personne, et il ne peut faire +du mal qu'au parti qui l'accueillera;--comptez ce que sa visite à +Arenemberg a déjà fait perdre de terrain à la veuve et au fils de +Napoléon III. + +M. Bazaine--regrettera peut-être avant qu'il soit peu, l'asile de +l'île Sainte-Marguerite et demandera à y rentrer. + + +On m'écrit: Voilà M. Bazaine libre,--mais que va-t-il faire de sa +liberté? + + +M. Francisque Sarcey,--qui a comme moi appartenu à l'Université, a +traité dernièrement une question dont les _Guêpes_ se sont occupées +autrefois à plusieurs reprises,--la question des _pensums_ dans les +lycées, collèges, etc. + +Il en a blâmé l'abus, j'en ai plus d'une fois blâmé l'usage,--il +prêche la modération, j'ai prêché la suppression,--il ne les admet que +dans certains cas, je ne les admets dans aucun. + +Il donne avec beaucoup de raison et de sagacité pratique, comme cause +de la difficulté que présente la discipline d'une classe,--le nombre +exorbitant des élèves qui la composent;--en effet, au collège Bourbon +(Aliàs Bonaparte,--Condorcet,--Fontanes, etc.), où j'ai été élève et +professeur,--chaque classe était composée de deux divisions et chaque +division au moins de soixante élèves. + + +Je ne sais si M. Sarcey,--a ajouté aux difficultés que présente un +pareil nombre pour maintenir la discipline,--l'impossibilité de faire +marcher soixante élèves du même pas; d'où il s'ensuit que, sur +soixante élèves, il y en a à peine dix ou douze qui suivent réellement +le cours,--et que le reste perd complètement son temps et son +ennui,--de sorte que j'affirme que l'élève qui, à un concours, est le +dernier en rhétorique, ne serait pas le premier dans la classe de +sixième qu'il a quittée six ans auparavant,--d'où il faut tirer la +conséquence que ces six années sont jetées au vent. + + +Revenons aux pensums: + +Les «pensums voraces»,--punition qui consiste à faire copier, + +Pendant la récréation, + +A un enfant,--un certain nombre de vers latins, grecs ou français,--ou +cinq fois les verbes,--je _bavarde_,--je _fais du bruit_,--je +_réponds_,--je _raisonne_, etc. + +J'ai connu des élèves qui ne jouaient pas deux fois par semaine, étant +sans cesse «écrasés de pensums», terme consacré et accepté par les +professeurs et les élèves. + +J'en ai connu qui ne jouaient jamais. + +Or, à cet âge, on ne contestera pas, + +Que les enfants ont autant besoin d'exercice que de latin,--et que, au +point de vue de la santé, ils en ont beaucoup plus besoin; + +Qu'il faut être homme avant d'être bachelier; + +Que la France a beaucoup trop de bacheliers et qu'il est à craindre +qu'elle n'ait pas assez d'hommes. + + +C'est déjà beaucoup pour les enfants de passer tous les jours une +dizaine d'heures assis sur des bancs, dans des classes souvent trop +petites, toujours trop peu aérées;--à cet âge tout est développement +et croissance,--à cet âge on prépare la santé ou les maladies de toute +la vie,--«la récréation» doit compenser et réparer les inconvénients, +disons mieux, les dangers de ces heures renfermées et sédentaires, par +des jeux violents, des exercices fougueux.--Eh bien, ce sont les plus +vifs d'entre les enfants, les plus turbulents, c'est-à-dire ceux qui +ont naturellement le plus besoin de mouvement, qui ont le moins de +récréation,--qui passent le plus d'heures tristes,--assis et +immobiles. + +C'est comme cela que l'on fait des hommes chétifs, malingres, méchants +et lâches. + + +Ne pourrait-on pas, disais-je déjà il y a vingt ans, au lieu de ces +punitions ridicules qui consistent à faire copier aux enfants une +centaine de vers pendant huit ans,--ne pourrait-on pas imaginer des +punitions qui ne leur enlèveraient pas le grand air et un exercice +indispensable à leur santé et aux développements de leur être +physique?--Les priver de récréation, c'est-à-dire de jeux actifs, +violents, bruyants même, c'est aussi absurde que si on leur +retranchait, par punition, une partie de leur nourriture. + +On a imaginé le pain sec par punition, il est vrai, mais ça n'a pas +inventé la diète. + + +Il faut absolument supprimer les _pensums_;--_voraces_, comme les +appelle Victor Hugo,--le premier Hugo,--Hugo, à la fois l'ancien et le +superbe,--dans ces vers divinement beaux,--_Ce qui se passait aux +Feuillantines._ + +_Voraces_, car ils dévorent la joie, la gaieté, la force et la santé +des enfants,--et les remplacent par l'ennui,--que dans la même pièce +Hugo peint si admirablement: + + L'ennui, + Ce pédant, né dans Londres, un dimanche en décembre. + +Et je proposais de remplacer les pensums par une occupation «non +amusante», qui exercerait les forces en plein air,--bêcher la terre, +tirer de l'eau à un puits, porter du sable sur une brouette, arroser +le jardin, etc. + +Ces _corvées_ substituées au _pensum_, tout en privant l'écolier +paresseux et insubordonné des jeux qui l'amusent, ne le priveraient +pas de l'air et de l'exercice, sans lesquels il ne peut ni vivre ni se +développer. + +Un jour, je crus avoir gagné en partie mon procès, je ne sais plus +quel «grand maître de l'université», on appelait alors ainsi le +ministre de l'instruction publique,--fit un demi-coup d'État. C'était +vers 1840, je crois;--il n'osa pas supprimer le pensum,--cette antique +euménide, mais il le réduisit à n'occuper «qu'une partie de la +récréation». On mettait des limites à la _voracité_ du pensum,--il ne +dévorerait plus qu'une partie des récréations, qu'une partie de la +santé des enfants: il les dévorait, il ne fera plus que les grignoter. + +Ce n'était pas assez, mais + +C'était un pas en avant, j'attendis; + +A cet ukase du grand maître,--je fus joyeux et fier,--et je retrouve +dans un écrit d'alors ce chant de triomphe: + +«O Lycéens, vous qui serez la postérité, ne l'oubliez pas; c'est moi +qui, le premier, ai osé attaquer cet ogre redouté, le pensum; c'est à +moi que vous devrez prochainement sa destruction; c'est à moi que vous +devrez d'être des jeunes hommes, sains, vigoureux, souples et +hardis,--honnêtes et francs;--vous apprendrez à vos enfants que si +Hercule a détruit l'hydre de Lerne, si Ulysse a tué Polyphème et +Thésée le Minotaure,--Alphonse Karr a vaincu et tué le pensum,--_hæc +otia fecit_.» + +Mais ou le ministre pensa à autre chose et ne surveilla pas +l'exécution de ses ordres,--la _question politique_ était déjà +inventée,--ou il fut remplacé par un autre ministre. + + +Dernièrement M. Jules Simon,--un autre des boucs émissaires du +moment,--dans son passage au ministère de l'instruction publique, +avait apporté des modifications très utiles et très sensées,--son +successeur, ses successeurs plutôt, car les changements sont +fréquents, se sont empressés de détruire ces modifications. + +En effet,--voici un homme qui arrive aux affaires, on lui confie un +portefeuille.--Va-t-il continuer son prédécesseur? Jamais, car alors +pourquoi lui aurait-on donné sa place, il se serait mieux que personne +continué lui-même; laissera-t-il les choses dans l'état où il les +trouve? Pas davantage, pour plusieurs raisons;--il n'est arrivé au +pouvoir qu'en déblatérant avec une coterie contre ceux dont on voulait +prendre les places et en annonçant que tout irait bien aussitôt que +les membres de la coterie dont il fait partie auraient remplacé les +ministres, membres d'une autre coterie;--laisser debout ce que faisait +le ministre qu'on remplace, ce serait se donner un démenti,--il ne +perdait donc pas la France, comme on l'avait tant répété; on veut +faire soi-même ou avoir fait quelque chose,--on ne fera probablement +pas mieux, mais on fera autrement;--le moyen le plus facile de faire +quelque chose, c'est de défaire;--un démolit en vingt-quatre heures ce +qu'un autre a mis dix ans à bâtir;--d'ailleurs, nos hommes politiques, +comme la plupart des Français, sont presque tous sapeurs et +démolisseurs;--les maçons et les architectes sont rares. + + +Comment faire un progrès quelconque, surtout dans l'instruction et +l'agriculture,--avec ces changements fréquents de ministres?--Aux uns +comme aux autres, on ne demande ni aptitudes, ni études spéciales.--Il +est un jeu d'enfants qui consiste à énumérer les divers métiers et les +outils ou instruments nécessaires pour les exercer;--on saute sur le +dos d'un camarade, momentanément «cheval» et on le remplace si l'on +hésite. + +«Pour faire un bon maçon,--tirlifaut, tirlifaut,--une truelle, une +règle, une auge, etc.» + +A ce jeu-là, les enfants diraient: «Pour faire un bon ministre, +tirlifaut,--connaître quelque peu les affaires qu'il va avoir à +diriger.» + +Erreur.--Pour être un bon ministre, il faut, selon le ministère qui +arrive, faire partie du centre droit ou de la gauche,--de telle ou +telle coterie. + +M. un tel est proposé pour ministre de l'agriculture ou de +l'instruction publique, parce qu'il votait contre le ministère +précédent avec MM. tels et tels dans une question de politique +étrangère qui a renversé ce ministère. + +Et?... + +Quoi... et?... ça suffit. + + +Est-il besoin de faire remarquer à mes lecteurs que les seuls +ministres qui ont eu une influence heureuse sur leur pays sont ceux +qui, par une longue station au pouvoir, ont pu appliquer au système +étudié des idées longtemps élaborées,--marcher en ligne droite ou +sinueuse, à un but connu et défini d'avance, Sully, Richelieu, +Colbert, etc. + +Comment veut-on que les affaires progressent ou seulement se +maintiennent avec ces gens qui traversent le pouvoir, montent, +descendent, remontent pour redescendre encore? + +On ne marche même pas en zigzag,--en marchant en zigzag, on marcherait +et on arriverait tôt ou tard quelque part, on va, on revient, on +tourne, on piétine. + +Ceux qui sont au pouvoir se défendent contre l'assaut de ceux qu'ils +ont renversés,--et ne font rien autre. + +Ceux qui font le siège du pouvoir, harcèlent, fatiguent, entravent +sans relâche ceux qui les ont remplacés et qu'ils veulent remplacer à +leur tour. + + +--Mais, direz-vous, sous une monarchie, il y a le roi qui peut avoir +ses idées, son plan,--et les faire suivre par ses ministres. + +--Parlez-vous de la monarchie du droit divin? elle a un +inconvénient; elle n'existe plus et n'existera jamais en France +désormais;--d'ailleurs, ces princes nés sur le trône, sans expérience +de la vie ni des affaires,--très mal élevés,--nourris dans l'erreur et +le mensonge, quand il s'est passé quelque chose de sérieux sous leur +règne, n'y ont contribué qu'en laissant faire. + +Quant à la monarchie constitutionnelle-représentative, ce n'est pas le +roi qui choisit ses ministres, c'est la majorité de l'Assemblée qui +les lui impose, les renverse, les change au hasard de ses caprices et +des coalitions qui ne permettront jamais plus à aucun ministère +d'avoir une certaine durée. + + +Ces ministres, auxquels on ne demande que d'appartenir à la coterie +momentanément triomphante,--ressemblent à ce grand seigneur économe +qui, ayant à remplacer son cocher et son valet de pied,--fait passer +un examen à ceux qui se présentent pour remplir ces fonctions. + +Le cocher est-il habile, doux pour les chevaux, ne buvant pas +l'avoine, connaissant la ville? + +Le valet de pied est-il honnête, civil, _usagé_? + +Vous n'y êtes pas,--il examine si leur taille et leur corpulence leur +permettent d'occuper et de remplir, sans les faire crever ou sans +faire trop de plis,--les habits de livrée encore tout neufs qu'il +vient de faire faire pour les deux coquins qu'il a chassés. + +Ils rappellent aussi un autre personnage qui écrivait à son intendant: +«Envoyez-moi un domestique qui s'appelle _Jean_.» + + +C'est pourquoi, + +Si nous devons être gouvernés par la république,--ou par une royauté +constitutionnelle, + +Il faut absolument,--que le président nomme pour tout le temps +de son mandat,--que le roi nomme pour dix ans, des _ministres +d'affaires_,--pris, non dans l'Assemblée, mais parmi les notoriétés +spéciales,--qui ne pourraient être renversés qu'à la suite d'une +accusation de malversation ou de trahison, portée devant une haute +cour. + +Qu'ensuite on livre,--comme on fait des loques rouges aux +grenouilles,--l'amorce des portefeuilles aux ambitieux, aux +présomptueux, aux bavards, aux déclassés, aux décavés, etc., etc., +qui seraient renversés, remplacés, supplantés,--tant qu'on +voudrait,--on les appellerait ministres de langue,--ministres de... +blague,--ministres de maroquin;--ils auraient des portefeuilles +rouges, verts, bleus, blancs,--comme les jockeys ont des vestes. + +Outre le grand portefeuille, ils en porteraient deux petits au collet +de leur habit. + +Ils jaseraient, discourraient, s'injurieraient, déclameraient,--tant +qu'ils voudraient;--on autoriserait des _agences des poules_ des +ministres de maroquin,--ça amuserait la galerie,--on jouerait, on +parierait,--mais on jouerait chacun son argent,--on ne mettrait plus +au jeu la fortune et l'honneur de la France. + +Car ces ministres... de la blague n'auraient aucune influence sur les +affaires,--aucune autorité,--ils pourraient dire des sottises et des +inepties et des énormités,--sans aucun danger pour le pays;--alors ça +pourrait être drôle et même farce de voir Me Gambetta ou Me Laurier +ministre,--et ça ne serait pas un péril. + +Comme traitement... + +Ah! là est un point délicat. + +Comme traitement on leur accorderait, on leur allouerait... + +Une faveur toute spéciale, une distinction unique et des plus +honorables, + +SEULS, + +Ils ne toucheraient pas l'_indemnité des députés_; + +Ce qui les élèverait prodigieusement au-dessus de leurs collègues. + +Tous les jours, il y aurait lutte d'éloquence, tournois d'injures, +assaut de... blague. + +Tous les mois, on changerait les ministres..., j'entends les +ministres... de maroquin,--les autres, les ministres d'affaires, +travailleraient ailleurs. + +On ferait et on apposerait des affiches,--on publierait à l'avance les +noms des orateurs et des lutteurs. + + +Il y aurait là de quoi satisfaire les politiques de café, de cabaret +et de chambrées. + +Les journaux jugeraient les coups. + +Les ministres d'affaires, tous les trois mois, rendraient compte de +leur administration, qu'on ne pourrait discuter que pendant +vingt-quatre heures. + + +Cela me paraît tout à fait indispensable, si nous avons la république +ou une royauté représentative. + +Mais je ne cache à personne que tous les jours s'accroît d'une manière +inquiétante le nombre des gens qui, pour dans six ans et demi, +demandent: + + _Un Tyran._ + +On parle d'un pétitionnement sur une large échelle. + + +Le procès fait aux complices présumés de l'évasion de M. Bazaine est +commencé lorsque j'écris ces lignes, et sera jugé quand elles +paraîtront. + +L'accusation, jusqu'ici, a accepté une base fausse, la fable ridicule +d'un jeune homme qui sait peu ramer et d'une femme qui ne le sait pas +du tout,--c'est-à-dire hors d'état de traverser en bateau, en ligne +droite, le lac d'Enghien, et peut-être le grand bassin des +Tuileries,--menant, par une _grosse mer_,--une embarcation à une +demi-lieue de distance, et accostant des rochers sur lesquels la mer +déferle avec fureur. + +C'est-à-dire exécutant une manoeuvre qu'il n'est pas du tout prouvé +qu'eussent pu exécuter deux marins vigoureux et exercés. + +Tous les juges et tous les jurys de la terre,--tous les peuples de +tous les pays viendraient me dire: Madame Bazaine et M. Rull ont, dans +la nuit de l'évasion, pris un canot à Cannes et ont accosté les +rochers _au vent_ de l'île Sainte-Marguerite, je dirais sans hésiter: + +Ça n'est pas vrai. + + +Une figure intéressante, c'est celle de M. le colonel Villette, +partageant la captivité de son général. + +J'avoue que je m'attendais à ce qu'en peu de mots, disant au tribunal +les causes de son amitié pour M. Bazaine, expliquant l'influence +physique et morale qu'exerçait la captivité sur le prisonnier,--M. +Villette avouerait sans réticences la part qu'il avait prise à +l'évasion,--et s'en remettrait pour la peine à la justice du tribunal. + +J'aurais défié les juges les plus rigides de n'être pas touchés de +cette attitude et de ne pas demander à la loi toutes ses +indulgences,--le jugement étant suivi immédiatement d'une demande en +grâce adressée par le tribunal au président de la République,--qui +n'aurait pu la repousser.--Il a préféré nier,--disons alors qu'il n'a +pas aidé M. Bazaine,--mais disons aussi que son innocence le diminue. + + +Une circonstance remarquable,--c'est la contradiction flagrante des +témoignages. + +Parmi ces témoignages, il en est plusieurs qui me paraîtraient +suspects si j'étais le procureur de la République;--c'est, entre +autres, celui du capitaine du navire italien, qui pourrait bien avoir +agi à l'insu de ses commanditaires. + +Et celui du cantinier Rocca, qui a loué l'embarcation et qui a été, +après l'évasion, disent les journaux, _largement récompensé_ de +l'inquiétude qu'il a eue sur le sort de son canot. + + +Quant à «la fameuse corde», le directeur de la prison nie complètement +la possibilité pour «M. Bazaine, _fatigué, très gros, maladroit des +mains et ayant mal aux jambes_» de s'en être servi pour son évasion. + + +Qu'il me soit cependant permis de dire,--que la justice a atteint son +but, qu'elle a frappé les «coupables». + +Mais, + +Qu'elle a fait ce qui arrive à certains chasseurs habiles et +expérimentés; + +Elle a + +«Tiré au juger.» + +C'est-à-dire que, sachant ou pensant que le chevreuil, ou le lièvre, +ou le renard est dans un buisson ou dans un fourré, calculant +rapidement, intuitivement, depuis quel temps il y est entré, le chemin +qu'il a pu y faire, l'instinct qui le porte à se blottir,--le chasseur +ou la justice, sans voir précisément le chevreuil ou le renard, vise +le point du hallier, du fourré, du buisson où il le pense caché,--et +l'atteint par un effet de sagacité, d'intelligence, de lucidité, +d'esprit et de déduction logique. + + +On doit donc conclure et admettre sans hésitation que la justice a +frappé juste,--a frappé en réalité des accusés ayant contribué à +l'évasion de M. Bazaine, soit par aide, soit par connivence, soit par +négligence. + +Mais, + +Les a-t-elle frappés tous? + +A-t-elle pu discerner les circonstances? A-t-elle su la vérité sur les +détails, sur les assertions? + +Mon opinion formelle est qu'on n'a pas su ou qu'on n'a pas dit la +vérité. + + +M. Bazaine, prisonnier à l'île Sainte-Marguerite, s'est évadé,--il a +été aidé par le secours, la connivence, la négligence de tels et +tels,--lesquels sont condamnés à expier ce délit par un emprisonnement +plus ou moins long,--le jugement est parfaitement équitable,--il n'y a +pas à cela la plus petite objection à faire,--je n'en fais aucune. + +Mais _je ne crois pas_ que M. Bazaine soit descendu au moyen d'une +corde _de la forteresse_, la négation du colonel Villette appuie +beaucoup mon opinion à ce sujet,--il a pu croire qu'il répondait à +cette question: Avez-vous aidé à l'évasion de M. Bazaine, _au moyen +d'une corde dont vous teniez le bout_? + + +_Je suis parfaitement certain, que Mme Bazaine et M. Rull n'ont pas +accosté l'île «au vent» et les rochers sur lesquels la mer +déferlait,--avec un canot pris à Cannes._ + +Sur le premier point, je me suis déjà expliqué suffisamment,--et +d'ailleurs je dis seulement sur ce point: _je ne crois pas_,--je +n'insiste donc pas. + +Mais, sur le second point;--après avoir déjà affirmé que, cette +nuit-là,--trois hommes dont je faisais partie,--trois hommes +vigoureux et très exercés à la mer, dont un marin de profession, sont +convaincus qu'ils n'auraient pu faire--ce que prétendent avoir fait M. +Rull, sachant peu ramer, et madame Bazaine, ne le sachant pas du +tout,--j'affirme de nouveau que, si l'embarcation qui a porté M. +Bazaine au navire italien--venait de ce navire, comme je le crois, non +seulement elle bordait quatre ou six avirons pour le moins, et était +montée par cinq hommes; + +J'affirme de plus, que, même ainsi montée, l'embarcation n'a pas +accosté l'île et les rochers _au vent_, c'est-à-dire là où madame +Bazaine prétend les avoir accostés,--comme il est nécessaire pour le +roman, et comme l'_instruction_ semble l'avoir admis. + +Je continue à penser que le capitaine du _Ricasoli_ a peut-être, à +l'insu de ses armateurs, fourni l'embarcation. + +Quant au cantinier Rocca et à son canot,--je défie qu'on me trouve un +autre marin--confiant à des inconnus, surtout à un jeune homme et une +femme, la nuit, par un mauvais temps,--il était très mauvais cette +nuit-là,--une embarcation, qui lui coûte au moins trois cents +francs,--en se contentant d'un louis pour cautionnement;--de plus, le +maître de barque devait être et savait qu'il devait être réprimandé et +puni: + +1º Pour exposer ces deux personnes à une mort à peu près certaine; + +2º Pour leur avoir fourni les moyens d'accoster l'île qui renfermait +un prisonnier d'État. + +Je répète que madame Bazaine ne sachant pas du tout ramer,--et M. Rull +le sachant très peu, + +_Sont incapables de traverser en plein jour et de beau temps, en ligne +droite, le grand bassin des Tuileries._ + + +Je ne connais qu'une analogie à ce haut fait maritime,--et je suis +forcé de l'emprunter à un poème du Tasse,--son premier poème. + +_Renaud de Montauban, fils du duc Aymon de Dordogne._--Renaud et +Florinde qui est un homme, malgré son nom féminin, montent un petit +navire qui les conduit seul, sans pilote et sans matelots, aux +diverses aventures qu'ils doivent mettre à fin. + +C'est dans le chant 8e de _Rinaldo innamorato_. + +Je ne parlerai pas de l'épisode de la visite, dans l'île, du préfet +des Alpes-Maritimes,--et du refus fait par le ministère public de lui +adresser quelques questions. + + +M. de Mac-Mahon se souvient-il qu'une des promesses qu'il fit, +lorsqu'il succéda à M. Thiers, est celle-ci: Que la présidence serait +le règne de la justice et de la loi.--Cette promesse fut, comme elle +devait l'être, accueillie avec faveur,--surtout venant d'un homme dont +la réputation de loyauté est si bien établie. + +Eh bien! voici M. Bazaine dégradé, en prison, au moins moralement--en +partie ruiné, et M. Ollivier, M. de Grammont, M. Leboeuf, qui ont fait +cette guerre criminelle, ne sont pas inquiétés. + + +Quelqu'un, après avoir lu le rapport sur le camp de Conlie, peut-il +dire en conscience que Me Gambetta n'ait pas commis, en cette +circonstance, des crimes au moins aussi punissables que ceux reprochés +à M. Bazaine? + +Si c'est là le règne de la justice et de la loi, il faut que ce soient +deux mots que M. le président de la république entend autrement que +moi. + + +Il y a quelques temps,--l'année dernière, je crois, il se créa à Nice +une sorte de journal--qui exprimait une fois par semaine la plus +véhémente indignation contre le jeu en général, et, en particulier, +contre la maison de jeu de Monaco. + +Je suis parfaitement d'accord avec tous ceux qui s'élèvent contre le +jeu comme passion,--je ne le suis pas avec ceux qui pensent réprimer +cette passion en fermant les maisons de jeu,--je parle des maisons +ouvertes,--placées sous la surveillance de la police--et où les +chances que courent les joueurs sont connues et immuables. + +Depuis la fermeture des maisons de jeu en France, le monde des cercles +où l'on joue plus ou moins gros jeu s'est prodigieusement accru,--les +tripots clandestins ne se comptent plus. + +Dans les maisons de jeu, on n'est pas exposé à la fraude, à la +tricherie,--par une raison bien simple, c'est que le banquier du +trente et quarante et de la roulette n'en a pas besoin,--les +combinaisons connues, visibles de ces jeux, lui assurent d'avance et +inévitablement la certitude de gagner;--dans ces maisons on ne perd +que l'argent qu'on a, on ne joue pas sur parole, etc. + +C'est laid, quoique très orné, mais à la manière des égouts qu'il faut +bien bâtir et entretenir tant qu'il y a des ruisseaux;--tandis que les +cercles et les tripots sont des flaques d'eau, des fanges sans +écoulement et qui s'étendent partout. + +Revenons à mon anecdote. + +L'indignation exprimée périodiquement et opiniâtrement contre la +maison de jeu de Monaco, un horrible et charmant coin de terre, un des +asiles les plus splendidement ornés que le vice se soit jamais +construits--, par le journal en question, n'était pas inexorable;--les +moralistes austères qui le rédigeaient, étaient simplement des drôles +qui avaient imaginé de jouer contre M. Blanc, le seigneur et Satan de +cet enfer,--un jeu autre que la roulette et le trente et quarante,--et +auquel ils espéraient bien gagner;--ils lui firent savoir que, +moyennant je ne sais quelle assez grosse somme d'argent, il dépendait +de lui de changer le blâme en approbation et les invectives en éloges. + +On trouva moyen de leur faire répéter cette proposition devant des +témoins invisibles,--et on fourra lesdits moralistes en prison. + +Depuis ce temps M. Blanc est, dit-on, poursuivi de l'idée fixe de ce +genre d'exploitation,--auquel on assure qu'il s'est soumis plus d'une +fois,--et il voit partout du «chantage»; c'est ainsi que les +chevaliers d'industrie,--d'accord sur ce point, ce qui leur arrive +rarement, avec la justice,--appellent ce genre de vol. + +Dernièrement, dans les jardins de Monaco,--un étranger s'est tiré un +coup de pistolet;--naturellement on courut faire part de l'aventure à +M. Blanc. + +«Ça, dit-il,--un suicide?--c'est du chantage.» + + +Quand vous allez faire une nouvelle constitution, ne prévoyez ni grand +homme, ni homme débonnaire, ni homme intelligent,--fabriquez votre +tournebroche de façon que dogue ou caniche, terre-neuve ou +king-charles,--lévrier ou carlin puisse le faire également tourner et +surtout n'en puisse sortir. + +Que quelle que soit la personne que le hasard, l'intrigue, l'hérédité, +votre caprice vous donneront pour maître, elle ne puisse vous causer +que de petits ennuis, de médiocres contrariétés, de minces +désagréments.--Mais qu'il ne dépende pas d'elle, conquérant ou +pacifique, despote ou débonnaire, homme de génie ou crétin,--de vous +jeter dans de vrais malheurs, dans de réels désastres. + + +Et cette constitution ainsi faite,--nommez qui vous voudrez,--roi, +empereur, président, sultan, czar, hospodar, sophi, protecteur, khan, +etc. + +Livrez-vous à votre nature papillonne, à laquelle vous ne pouvez +d'ailleurs pas résister. + +Ne croyez plus que vous êtes des révolutionnaires, des esclaves +altérés de liberté, mais reconnaissez que vous êtes simplement des +domestiques capricieux qui aiment à changer de maîtres. + +Changez de gouvernement, changez de drapeau, changez de morale, +changez de politique, changez d'engouements, changez de +fétiches,--mais seulement après qu'une constitution vous aura enfermés +dans un rond inflexible, où tous ces changements ne pourront pas vous +empêcher de garder deux chemises, pour pouvoir en changer aussi. + + +Il continue à être fort question de la prolongation des pouvoirs de M. +de Mac-Mahon. + +Si la chose a lieu, c'est une occasion dont il faudrait profiter pour +déterminer en quoi consistent les pouvoirs du président de la +République,--une occasion aussi, en les prolongeant, de faire dire aux +gens: «Tiens, on les prolonge, ils ne sont donc pas éternels.»--De +fixer les limites de ces pouvoirs, etc. + +Tout le temps que M. Thiers est resté sur le trône, j'ai opiniâtrément +demandé qu'on fît ce qu'on aurait dû faire la veille du premier jour +de son règne. + +Un dessin, une propriété, un pouvoir, n'existent que par leurs limites +et leurs bornes; le crayon. + + +Je ne vais plus guère au théâtre depuis bien longtemps,--à tel point +que je n'ai pas vu ma comédie des _Roses jaunes_, jouée au +Théâtre-Français, il y a quelques années. + +Je me souviens cependant d'une sorte de scène qui se jouait autrefois +sur les théâtres machinés, et qui doit être encore bien plus fréquente +depuis la mode des féeries, des pièces à tableaux, à grand spectacle, +à femmes et à décors, etc. + +En ce temps-là, ça avait lieu surtout au Cirque Olympique: pour +disposer les décors, les trappes, les _trucs_,--pour donner le temps +de s'habiller à une armée de figurants et de se déshabiller à une +armée de figurantes, il fallait des entr'actes extrêmement longs. + +Le public s'impatientait. + +En vain, l'orchestre jouait une ouverture, deux ouvertures, trois +ouvertures. + +En vain, cédant aux voeux du paradis, il jouait _la Marseillaise_, _le +Chant du Départ_, etc. + +Si l'autorité trouvait mauvais, dangereux, subversif, qu'on jouât ces +airs,--le public les réclamait, les exigeait avec ardeur,--parfois le +commissaire parlait au public;--ça avait bien vite fait de dépenser +une petite demi-heure,--mais, souvent, l'autorité laissait faire, et +on entendait une fois, deux fois, trois fois pour son agrément, ces +beaux airs qu'on a fini par déshonorer. + +Mais pour les entendre quatre, cinq, six fois,--il aurait fallu que +ça chagrinât quelqu'un,--sans quoi il n'y avait plus de plaisir. + +Alors on imitait le cri des animaux,--on jetait des pelures d'oranges +et de pommes. + +Si on avisait quelqu'un debout sur le devant d'une loge, causant avec +les personnes placées au fond, on criait: Face au parterre, jusqu'à ce +que le spectateur finît par comprendre qu'il s'agissait de lui,--et +obéît à l'injonction. + + +Du temps de Louis XV,--quelques abbés allaient au théâtre; si l'on en +voyait un dans une loge auprès d'une femme, on criait jusqu'à ce que +l'abbé eût mis ses deux mains sur le velours de la loge,--ou s'en fût +allé. + +Faute de ce divertissement, aujourd'hui perdu,--il reste encore +celui-ci: + +Un homme et une femme sont seuls dans une loge; que l'homme se +rapproche et se penche pour parler de plus près à la personne qui est +avec lui,--le paradis, ou poulailler, se partage en deux camps; les +uns crient: + +Il l'embrassera. + +Les autres: + +Il ne l'embrassera pas. + +J'ai vu une seule fois l'homme ainsi en scène malgré lui, baiser la +main de la femme, et être couvert d'applaudissements. + + +Voici ce que les directeurs de ces théâtres, ou les auteurs, avaient +imaginé, et ce que probablement ils font encore aujourd'hui. + +Entre deux grands actes, à décors, à costumes, à _trucs_, à mise en +scène, à évolutions, etc.;--ils placent un petit acte, un tableau, +insignifiant, sans intérêt, un hors-d'oeuvre,--un dialogue quelconque +entre des personnages secondaires de la pièce, ou des acteurs qui +n'ont pas à changer de costume.--Pour ce tableau, une toile de fond +tombe à trois mètres de la rampe,--c'est un salon, ou une forêt, ou un +palais, ou une mansarde, ou une prison, ou la mer, peu importe; le +rideau levé, cet espace, avec l'avant-scène, suffit pour que deux ou +trois acteurs puissent y réciter un bout de dialogue, faisant cinq ou +six pas de largeur et deux ou trois sur la profondeur, en venant +jusque sur les quinquets.--Ce bout de dialogue est généralement +accompagné du bruit des marteaux et de la voix des machinistes;--ça +n'est pas _poignant_, comme action; ça n'est pas navrant, comme +intérêt;--mais ça occupe les yeux et un peu l'esprit des +spectateurs;--ils attendent que ça finisse, comme on attend sous une +porte qu'une pluie d'orage cesse de tomber. + +Or, pendant ce temps, ces machinistes qui crient,--ces marteaux +qui frappent, préparent l'acte suivant avec ses décors, ses +splendeurs, ses surprises;--pendant ce temps, on change ou on revêt +les costumes,--on se groupe sur le théâtre,--les régisseurs +placent les figurants et les figurantes,--on fait l'appel des +_accessoires_,--quand on est prêt, l'acte postiche est fini,--on +baisse le rideau,--l'orchestre joue quelques mesures,--on frappe les +trois coups, et le public applaudit... la brièveté de l'entr'acte,--il +est bien disposé et rien ne l'empêche de se livrer à l'admiration que +lui cause ensuite le lever du rideau. + + +Eh bien! le règne de M. Thiers,--le pacte de Bordeaux,--la présidence +de M. de Mac-Mahon, c'est le tableau entre deux actes,--on cause, on +jase, on discute, on se querelle ou on fait semblant de se quereller +sur le devant de la scène, les pieds sur la rampe,--mais tout ça, ça +manque de profondeur,--le public ne prête qu'une attention médiocre +ou distraite à ce que débitent les quelques acteurs qui n'ont pas à +changer de costume, ou les _utilités_, ou les _comparses_ qui occupent +le devant du théâtre; mais ce qui l'intéresse, c'est de tâcher de +surprendre et la signification des coups de marteau, et quelques +paroles des machinistes,--de saisir, par les bruits qu'on dissimule le +plus possible, si c'est sur le côté _cour_, ou le côté _jardin_, à +droite ou à gauche, que l'on place les décors et les portants;--au +lieu de trouver que la voix des machinistes et les marteaux empêchent +d'entendre les acteurs, on aurait envie de faire taire les acteurs +pour prêter ses deux oreilles et toute son attention au bruit des +marteaux et à la voix des machinistes, et de leur crier: Silence! +laissez-nous entendre le bruit. + + +Que fait-on là, derrière cette toile du fond? + +Quand le rideau s'abaissera, puis se relèvera pour tout de bon, + +Qu'est-ce que le théâtre va représenter? + +Un palais ou une place publique? + +Un péristyle ou un balcon? + +La salle du trône ou une taverne? + +Un jardin ou une forêt? + +Une rue ou un grand chemin? + + +Et quels seront les personnages en scène? On entend piétiner, il y en +aura beaucoup. + +Seigneurs ou hommes du peuple? + +Dames de la cour ou bohémiennes? + +Bourgeoises ou danseuses? + +Est-ce un ballet à la cour ou une _danse_ qu'on donne ou reçoit dans +la rue? + +Est-ce la république radicale, l'internationale, la commune? + +Est-ce la royauté légitime? La fusion? + +La république modérée? _Idem_ conservatrice? _Idem_ sans républicains? + +Est-ce la royauté constitutionnelle? _Idem_ libérale? _Idem_ sans roi? + +Est-ce le drapeau rouge? Est-ce le drapeau blanc? Est-ce le drapeau +tricolore? + +Blanc, avec cravate tricolore? tricolore, avec cravate blanche? +tricolore, avec fleurs de lis? Tricolore, avec abeilles? + +Est-ce l'aigle? Est-ce le coq? Est-ce une branche de lis,--ou un +bouquet de violettes? + +Est-ce Henri V? Philippe II? Napoléon IV? Adolphe Ier? Gaillard père +et fils? + +On frappe à gauche, on cogne à droite, + +La toile! la toile! + +Ah! voilà l'orchestre... + + +La Marseillaise! + +Vive Henri IV! + +La Parisienne! + +La Reine Hortense! + +Bon voyage, M. Dumollet! + +Charmante Gabrielle! + +O Richard, ô mon roi! + +Le Chant du Départ! + +Les Girondins! + +Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille! + + +D'abord, la Marseillaise! + +Non, d'abord la Reine Hortense! + +Non, d'abord vive Henri IV! + +Non, d'abord la Parisienne! + +Non! tous les airs à la fois! + +La toile! la toile! + +Eh bien!--voilà où nous en sommes. + +Parlons un peu des roses. + + +Charles Ier, roi d'Angleterre, monte sur l'échafaud, condamné pour +crime de haute trahison contre la nation, le 30 janvier 1648. Un +Anglais, lord Chesterfield, dit à ce sujet: «Cet acte fut fort blâmé; +si cependant il n'avait pas eu lieu, il ne nous resterait plus de +libertés.» + +On raconte que le roi portait au moment de sa mort la Jarretière que +les membres de l'ordre ne doivent, dit-on, jamais quitter; la sienne +était couverte de quatre cents diamants. + +Une jeune fille se glissa dans la foule, et put donner au malheureux +roi une rose qu'il respira plusieurs fois avant de mourir. + + +Une autre personne royale, dont la fin ne fut pas moins lamentable, +est Marie-Antoinette. + +Sans son supplice, et surtout sans les jours de misère qui ont précédé +ce supplice, l'histoire la traiterait plus sévèrement; tandis que, +purifiée par le malheur, elle est restée une figure intéressante. + + +Un des grands chagrins de sa vie a été l'_Histoire du collier_. + +Un joaillier avait présenté à la reine un collier de diamants de +1,600,000 francs; et elle l'avait refusé, le trouvant trop cher. + +Une comtesse de Lamotte (Jeanne de Valois), descendant de la famille +royale des Valois par un fils naturel de Henri II, persuada au +cardinal de Rohan que la reine accepterait de lui ce collier. Le +cardinal acheta le collier, qu'il ne paya pas, le remit à la comtesse +qui se chargeait de le donner à la reine, et lui procura la nuit dans +un bosquet une entrevue avec une fille qui s'était fait une profession +de sa ressemblance avec Marie-Antoinette. L'affaire fut connue par les +réclamations du joaillier. Le roi fit mettre en jugement la comtesse +de Lamotte et le cardinal. La comtesse fut condamnée à être fouettée +et marquée, et mise à la Salpêtrière, d'où elle s'évada et se réfugia +en Angleterre.--Le cardinal fut acquitté. C'est l'explication la plus +probable et la plus acceptée de cette fameuse _affaire du collier_ sur +laquelle il est toujours resté quelque obscurité, et qui a été +racontée et surtout commentée en beaucoup de façons différentes. + + +Marie-Antoinette, qui se résigna à la mort et mourut noblement, ne se +résigna pas à l'outrecuidance du cardinal qui avait cru pouvoir +acheter la reine. + +Elle écrivait à sa soeur, l'archiduchesse Marie-Christine: + + +«Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère soeur, quelle est mon +indignation du jugement que le parlement vient de prononcer... c'est +une insulte affreuse, et je suis noyée dans des larmes de désespoir. +Quoi! un homme qui a pu avoir l'audace de se prêter à cette sotte et +infâme scène du bosquet! qui a supposé qu'il avait eu un rendez-vous +de la reine de France, de la femme de son roi; que la reine avait reçu +de lui une rose, et avait souffert qu'il se jetât à ses pieds!... être +sacrifiée à un prêtre parjure, intrigant, impudique, quelle douleur!» + + +Il y a bien de la femme et de la reine dans ces plaintes; elle ne +parle même pas de l'argent et du collier,--ce qui lui fait horreur, +c'est ce qui ressemblerait à de l'amour.--Un rendez-vous! se jeter à +ses pieds! lui offrir une rose! + + +A propos du pape captif,--des misères de l'Église,--des mandements +des évêques,--ordonnant des prières pour obtenir du ciel la fin de ces +calamités fabuleuses; + +Et, entre les lignes, provoquant à la guerre pour rétablir leur +puissance monstrueuse qui s'écroule; + +Il n'est pas hors de propos, non pas de remonter aux martyrs, mais de +rappeler les traitements que fit subir Napoléon Ier à deux papes,--Pie +VI et Pie VII, et de se demander si ces deux prédécesseurs de Pie IX, +ne se seraient pas volontiers arrangés du martyre de convention et des +misères factices du pape actuel;--martyre, captivité, misères, qui +rappellent singulièrement les faux boiteux, les faux manchots, les +faux aveugles, qui étalent dans les rues leurs infirmités retouchées +et repeintes le matin. + +Pie VI voit ses principales villes prises par le général +Bonaparte,--on lui fait livrer ses plus beaux tableaux et trente et un +millions d'argent.--Bientôt détrôné, il est conduit mourant et enfermé +à la Chartreuse de Florence, où un lieutenant de gendarmerie donne à +celui qui le lui amène un écrit conçu en ces termes: + +«Reçu un Pape en mauvais état.» + +Pie VII est élu,--le premier consul devient empereur,--il _prie_ le +pape de venir le couronner à Notre-Dame de Paris,--on lui recommande +d'amener une douzaine de cardinaux,--il marchande et n'en amène que +quatre;--«On fit galoper le Saint-Père vers Paris, dit le cardinal +Conzalvi, comme un aumônier que son maître appellerait pour dire une +messe.»--A Fontainebleau, il doit attendre l'empereur qui est à la +chasse;--le jour du sacre, l'empereur se fait attendre une heure et +demie. + +L'empereur veut divorcer avec Joséphine; les lois françaises, les lois +de l'Église s'y opposent, il brave les unes et les autres. C'était en +1810;--ordre aux principaux cardinaux de se rendre à Paris,--on leur +donne vingt-quatre heures pour se mettre en route.--A Paris, ils +reçoivent l'ordre d'assister au mariage de Bonaparte avec +l'archiduchesse Marie-Louise;--ils refusent; Napoléon était excommunié +depuis un an,--et ce mariage, pour l'Église qui n'avait pas admis le +divorce avec Joséphine, était un acte de bigamie;--on les chasse du +palais et de Paris,--et on leur fait savoir que leurs biens +ecclésiastiques et privés sont confisqués;--on leur avait enlevé leurs +robes rouges,--ils n'étaient plus cardinaux, et on leur défendait +d'en porter les insignes. + +Pie VII est pris dans Rome par le général Miollis; on l'amène à +Savone, puis à Fontainebleau où il reste dans une vraie captivité +jusqu'en 1814. + +Le ciel détourne du Saint-Père actuel les vraies misères qu'ont subies +ses prédécesseurs,--et lui fasse la grâce de supporter avec plus de +patience, de résignation et moins d'hyperboles, les désagréments de sa +situation actuelle. + + +A propos de la discussion puérile sur la couleur du drapeau, rappelons +que le premier drapeau des anciens Romains a été une botte de foin au +haut d'une pique; mais cette botte de foin, on lui obéissait, on +l'honorait, on la suivait au combat. + + Signum erat e fæno, sed erat reverentia fæno. + +Je ne suis pas sûr que ma mémoire retrouve ce vers tel qu'il est. + + +J'ai promis une petite citation de M. Veuillot, qui veut aujourd'hui +qu'on rétablisse la royauté du droit divin,--c'est-à-dire le roi sous +le prêtre,--Saül sous Samuel,--a exprimé à d'autres époques des idées +assez différentes. Je trouve dans la _Revue libérale_, publiée en +1867, quelques-unes de ces idées reproduites (_Univers_, 26 février +1848), je cite d'après cette _Revue_--(tout prêt à rectifier s'il y a +erreur). M. Veuillot, imitant les sacrificateurs antiques, s'était +couvert d'un voile de pourpre ou plutôt du bonnet rouge. + + Purpureo velare comas adopertus amictu. + + VIRGILE. + +«La révolution de 1848 est une notification de la Providence. La +monarchie succombe sous le poids de ses fautes; elle n'a plus +aujourd'hui de partisans. Jamais trône n'a croulé d'une façon plus +humiliante. Que la République française mette l'Église en possession +de la liberté, il n'y aura pas de meilleurs républicains que les +catholiques français.» + + (_Univers_, 26 février 1848.) + +«Une révolte à Vienne! M. de Metternich renversé! Personne ne sait en +France, à l'heure où nous écrivons, si l'empereur est encore sur le +trône. Ce que tout le monde sait bien, c'est qu'il n'y est pas pour +longtemps. La Lombardie est libre, la Bohême est indépendante, la +Galicie s'échappe des entrailles du monstre qui l'avait mutilée avant +de l'engloutir: gage certain d'une résurrection plus entière et plus +prochaine. Tous ces gouvernements tomberont, moins encore par la force +du choc que sous le poids de leur indignité. _La monarchie meurt de +gangrène sénile._ Elle attend à peine qu'on lui dise: Nous ne voulons +plus de toi, va-t-en! Le coup n'est plus nécessaire, le geste suffit.» + + (_Univers_, 21 mars 1848.) + +Et six mois après: + +«De graves et douloureuses nouvelles arrivent aujourd'hui de Vienne. +La capitale de l'Autriche est en pleine insurrection et l'empereur a +pris la fuite.» + + +«Nous n'oserions, dit la _Revue Libérale_, citer les passages de +certains articles de l'_Univers_, signés Louis Veuillot, et relatifs +au président de la République. Même dans une citation rétrospective, +la violence de l'attaque ne serait pas tolérée. Nous renvoyons le +lecteur curieux de s'instruire aux numéros de l'_Univers_ du 24 et du +28 novembre 1851.» + +La note change après le coup d'État: + +«Il n'y a ni à choisir, ni à récriminer, ni à délibérer, il faut +soutenir le gouvernement. Sa cause est celle de l'ordre social..... +Plus encore aujourd'hui qu'avant le 2 décembre, nous disons aux hommes +d'ordre: le président de la République est votre général, ne vous +séparez pas de lui, ne désertez pas. Si vous ne triomphez pas avec +lui, vous serez vaincus avec lui, et irréparablement vaincus. +Ralliez-vous aujourd'hui, demain il sera trop tard pour votre salut ou +pour votre honneur!» + + (_Univers_, 5 décembre 1851.) + +«Le 2 décembre est la date la plus anti-révolutionnaire qu'il y ait +dans notre histoire. Depuis le 2 décembre, il y a en France un +gouvernement et une armée, une tête et un bras. A l'abri de cette +double force, toute poitrine honnête respire, tout bon désir espère. +Le 2 décembre est tombée l'insolence du mal, et ceux qui menaçaient la +société sont abattus. Depuis le 2 décembre, il y a encore en France +une place pour le bien, une garantie pour la paix, un avenir pour la +civilisation. On peut espérer que la loi régnera et non pas le crime; +que la raison aura raison.» + + (_Univers_, 19 décembre 1851.) + + +On me racontait l'autre jour--qu'un officier, après avoir conclu, des +bruits qui courent, que l'officier qui n'accomplirait pas «ses devoirs +religieux» pourrait bien être mal noté, et voir au moins retarder son +avancement, annonça à ses camarades qu'il allait prendre les +devants--et se confesser dès le lendemain. + +Le matin, il entre dans une église,--cherche un confessionnal;--une +femme, qui était dedans, en sort;--il n'a pu s'empêcher de la +regarder du coin de l'oeil,--néanmoins il va s'agenouiller à la +place qu'elle quitte,--mais son esprit est troublé,--il ne sait +plus que dire au prêtre;--celui-ci l'aide à dire la première moitié +du _Confiteor_,--puis.... attend;--l'officier cherche, hésite... et +finit par dire: + +«Mon père, il fait bien chaud.» + + +Le public français a aujourd'hui une police mieux faite qu'aucun roi, +à aucune époque, n'a pu se flatter d'en avoir une. + +Les journaux, beaucoup mieux faits qu'autrefois sous ce rapport, sont +à l'affût et à la poursuite de toutes les nouvelles. Aussitôt qu'une +personne, par son rang, sa fortune, sa beauté, un mérite, un +ridicule, un crime quelconque, attire l'attention publique, on la +place sous la haute surveillance des _chroniqueurs_. Les chroniqueurs +aux champs, il n'y a plus pour cette personne de vie privée, il n'est +pas un coin, fût-il le plus secret de son appartement, où elle puisse +avoir la conviction d'être seule. + +A table, à la toilette, à la promenade, en voyage, au lit, elle est +accompagnée, épiée, observée. Elle a mangé ceci ou cela, elle porte +des chemises brodées (ici l'adresse de la brodeuse) elle a été saluée +par M** et M***; elle ne l'a pas été par M****; elle a souri à M*****. + +Il y avait hier deux oreillers à son lit, elle ronfle, elle a une +fausse dent à la mâchoire supérieure à gauche, elle se sert pour sa +«toilette intime» disent cyniquement la plupart des journaux du monde, +de telle eau ou de tel vinaigre, etc. + +Tenez, j'ai copié dans le temps textuellement quelques lignes que +j'avais lues dans divers journaux. + +«Mademoiselle Marion (la lectrice de l'impératrice, je crois), a eu le +mal de mer.» + +«S. M. l'Impératrice elle-même, tel jour, à telle heure, a eu mal au +coeur.» + +«Le général Frossard, à Bastia, tel jour, à telle heure, a eu de +fortes coliques.» + +«Tel jour, à telle heure, l'empereur a présidé le conseil des +ministres; le chef de l'État, pendant les deux heures qu'a duré le +conseil, a dû faire de fréquentes absences.» + +Je copie donc textuellement. Il n'y aurait rien eu de plaisant à +inventer de pareils détails, et j'ajoutais en note. + +«On a parlé d'abdication ces jours-ci; il y aurait vraiment de quoi, +ne fût-ce, comme le Misanthrope de Molière, que + + Pour trouver sur la terre un endroit écarté, + Où... d'avoir la colique... on ait la liberté.» + +Il est vrai que cette publicité donnée à tous les actes de l'existence +quotidienne ne déplaît pas à tout le monde. + +Un chroniqueur--cette variété de chroniqueur s'appelle +_reporter_,--fait savoir à «une illustration quelconque» que tel jour, +à telle heure, il viendra lui prendre mesure d'une chronique. + +«L'illustration» se prépare. + +Il est dix heures, vite, mettez sur cette table les livres que j'ai +choisis dans ma bibliothèque; sur ce petit pupitre, près de mon lit, +ce volume que j'ai acheté hier... un ouvrage du chroniqueur. Quel mal +j'ai eu à y trouver une apparence de pensée qu'on puisse citer. +Avez-vous eu soin de couper les feuilles jusqu'aux deux tiers du +volume? Froissez un peu la couverture. Coiffons-nous... un peu de +désordre dans les cheveux..... ma robe de chambre de velours. Ah! +faites disparaître ce livre de*** Ils sont très mal ensemble. + +Le portier est-il monté? A-t-il la livrée qu'il a dû emprunter au +domestique du baron? Dans cette potiche, ce tabac turc que j'ai fait +prendre hier chez Ernest... très bien... et les deux pipes turques: +pourvu que ça ne me fasse pas mal au coeur...; baissez les rideaux. + +On sonne, le _sujet_ se regarde une dernière fois dans une glace et +étudie un sourire, il se place à sa table, le front dans une main. + +On a reçu le chroniqueur d'un air mystérieux, on ne croit pas que +monsieur y soit, cependant si monsieur veut dire son nom... + +--Ah! c'est bien différent: pour monsieur, monsieur y est. + +Entrée du chroniqueur,--_le modèle_ a soin de se montrer autant que +possible de profil;--il fait succéder _un regard inspiré_ à un _regard +profond_, il cite le passage appris la veille, la pensée extraite du +livre du chroniqueur. + +Il répond à toutes les questions. + +--Quel âge avez-vous? Aimez-vous les épinards? Votre dernière +maîtresse était-elle brune ou blonde? Êtes-vous brave? Travaillez-vous +beaucoup? Quel est votre tailleur? + +Quelques jours après, on lit dans un journal: + +«Je suis allé surprendre X... un matin; la porte m'a été ouverte par +des laquais en belle livrée; j'ai trouvé X... au travail, ayant auprès +de lui une pipe turque dont, selon sa vieille habitude, il aspirait de +temps en temps une bouffée (description des spirales de la fumée); il +m'en a fait donner une semblable. C'est du tabac d'Orient, du +_latakié_ que le khédive d'Égypte lui a envoyé après lui avoir fait +une visite de quatre heures; il l'a invité à l'ouverture de l'Isthme, +mais il n'ira pas; il ne veut pas se rencontrer avec l'impératrice +dont les gracieusetés probables l'embarrasseraient. + +»Il vit très retiré, il ne reçoit que des illustrations. + +»Sa physionomie: le profil est..., le nez..., le regard tantôt +investigateur et profond, tantôt inspiré. Il travaille beaucoup et +passe une partie de ses nuits à lire les meilleurs ouvrages +contemporains, et il fait, en causant, les plus heureuses citations. +Il n'aime pas les épinards, il adore au contraire les femmes rousses; +plusieurs princesses étrangères ont vu leurs avances repoussées parce +qu'elles sont brunes ou blondes; il a eu des duels nombreux sur +lesquels il a toujours gardé le plus profond silence, cela aurait +compromis beaucoup de grandes dames. Il se fait habiller par le +célèbre***.» + +Le _sujet_ achète dix exemplaires du journal, lit l'article dans les +dix exemplaires, et dit à tout le monde: «Que c'est donc +insupportable: vous savez comme je suis modeste et comme je déteste +qu'on parle de moi. Eh bien! je ne sais comment ce chroniqueur a +fait... mais c'est que c'est très exact. Quel ennui!» + + +Il faut des temps aussi abandonnés, aussi incertains que les nôtres, +pour qu'une question comme celle de la couleur du drapeau, prenne +l'importance qu'elle semble avoir en ce moment;--il m'est impossible +de la prendre plus au sérieux que la question qui se produisait de +savoir si «le futur roi» porterait la perruque de Louis XIV ou la +petite queue poudrée, appelée «salsifis», de Louis XVIII.--Il ne +m'appartient pas de donner des avis;--les diseurs de vérités sont peu +appelés dans le conseil des rois,--même candidats; mais de même que +j'avais dit au gouvernement de Bordeaux: «En vous installant à +Versailles, vous laissez à la Commune le titre de gouvernement de +Paris,»--je dirais à la royauté imminente, dit-on: «Vous laissez aux +bonapartistes le drapeau tricolore.» + +Le nom de Louis XVIII, qui m'est venu sous la plume, me rappelle +1815;--j'avais alors sept ans, mais il logeait à la maison deux +oncles,--capitaines de cavalerie,--qui avaient fait les guerres de +l'empire,--et on parlait beaucoup aux coins de la cheminée de famille. + +Il y avait alors au Palais-Royal trois ou quatre cafés,--où les gardes +du corps--et les officiers de l'armée royaliste, d'une part, et +d'autre part les officiers démissionnaires ou destitués de l'empire, +se plaisaient à se rencontrer, se donnaient des sortes de rendez-vous +tacites, pour se braver, se provoquer, se quereller et se battre. + +Il y avait le café de la Paix, le café Lemblin et le café Valois. + +On commençait par se grouper,--échanger des regards hostiles, +dédaigneux, provocants, puis tout à coup les royalistes chantaient en +choeur sur l'air de la Carmagnole: + + Que ferons-nous des trois couleurs? + Le rouge, c'est le sang, + Le bleu, c'est les brigands, + Le blanc, c'est la franchise, + C'est la devise + Des Bourbons. + +Les bonapartistes, qui commençaient à se mélanger de républicains, +répondaient: + + Que ferons-nous des trois couleurs? + Le bleu, c'est la candeur, + Le rouge, la valeur, + Le blanc, c'est la bêtise, + C'est la devise + Des Bourbons. + +On se levait en tumulte,--on se lançait les verres, les bouteilles, +les tabourets,--on cassait les glaces, on cassait les têtes,--on +prenait des rendez-vous pour le lendemain. + +J'ai voyagé il y a quelque temps avec des officiers;--selon eux, +l'armée n'accepterait que difficilement le drapeau blanc;--le drapeau +tricolore est pour eux comme une religion;--il serait donc impolitique +et dangereux de le laisser aux bonapartistes. + +Le fils de Louis Napoléon en a dit quelques mots à Chislehurst. + + +Les bonapartistes ont déjà plus que leur part de couleurs:--ils ont le +violet et ils ont aussi le vert;--comme je l'ai appris en feuilletant +un livre publié par M. Jules Pautet de Parois, sous-préfet de Sisteron +(Basses-Alpes), et intitulé: + + MANUEL COMPLET DU BLASON + + _Ou Code héraldique, archéologique et + historique_ + + A Paris, Librairie encyclopédique de Roret. + +On voit qu'il s'agit là d'un livre au moins sérieux. + +A la page 147, S. M. Napoléon III est désigné sous le surnom de +_Napoléon le Sage_. + +C'est à propos de ses armes, et voici ce qu'ajoute M. Jules Pautet. + + NAPOLÉON III, _le Sage_. + +«Ses armes sont d'un noble symbolisme: l'aigle d'or est le signe de la +gloire, de la grandeur, de la victoire et de la force. + +»Elle est d'or, parce qu'elle vivifie comme le soleil et la lumière, +en champ d'azur qui est le champ de France... + +»Le casque est d'or, etc.; il est de front pour tout voir et tout +embrasser...; le globe est le signe d'un pouvoir qui, par sa grandeur, +sa sainteté et sa légitimité, rayonne sur le monde... + +»Les lambrequins sont d'or comme pouvoir pur, brillant et sans tache.» + +»D'argent, de gueules et d'azur, comme réunissant tous les partis; de +_sinople, couleur particulière de Sa Majesté Napoléon III_ (_?_), +couleur de l'espérance qu'avait la France de son salut par une main +napoléonienne; salut réalisé par Napoléon III; les abeilles +symbolisent la sollicitude de l'Empereur pour les classes laborieuses, +etc.» + +A la page 165: + +«Après ces prophétiques armoiries, contemplons avec bonheur cette +aigle impériale qui vient de nouveau planer sur la France, étendre ses +ailes sur ce beau pays, et le sauver de l'anarchie par la _grâce de +Dieu_ et le _voeu unanime_ du peuple français...» + +Vous voyez «argent, gueules et azur» blanc, rouge, bleu;--ajoutez le +violet et le vert;--il ne reste à prendre que le jaune. + +Encore quatre lignes du sous-préfet de Sisteron, il s'agit du +Deux-Décembre. + +«Une journée à jamais féconde, célèbre et sainte, dans laquelle le +prince a terrassé l'anarchie, relevé les lois, sauvé la France et le +monde ébranlés.» (P. 165, ligne 25.) + + +Dans les éventualités de la royauté, résultat de la fusion, on +s'occupe beaucoup du Pape et d'une chance de guerre avec l'Italie à +son sujet. + +Je ne vois pas que les intérêts des papes soient si intimement liés à +ceux des rois de France,--sans parler de Grégoire VIII, d'Alexandre +VI, etc. + +Jules II excommunia le bon Louis XII, le père du peuple, mit la +France en interdit et en fit cadeau à Henri VIII d'Angleterre. + +Mais ne rappelons que les relations du roi Henri IV, dont Henri V a la +prétention d'être le successeur immédiat,--avec les deux papes qui ont +vécu de son temps. + +Sixte V déclara Henri IV et toute la maison des Bourbons «hérétiques, +relaps, ennemis de Dieu et de l'Église»,--et comme tels il les +déclarait déchus de tous leurs droits, indignes de posséder aucun +fief;--il déclara aussi les sujets de Henri IV dégagés du serment de +fidélité, etc. + +Henri fit afficher aux portes du Vatican que Sixte V, soi-disant pape, +en avait menti,--que c'était lui-même qu'on devait regarder comme +hérétique, excommunié et antechrist,--se réservant le droit de punir +en lui ou _ses successeurs_ l'affront qu'il venait de faire;--il +invitait tous les rois, princes et _républiques_ de la chrétienté à se +joindre à lui pour châtier la témérité de Sixte et des autres +brouillons. + + +Plus tard, lorsque Henri IV se crut obligé de faire lever +l'excommunication qui pesait sur lui,--il faut voir avec quelle +insolence le successeur de Sixte V, Clément VIII, abusa de la +situation. + +MM. d'Ossat et Duperron, évêque d'Évreux, depuis cardinal, furent +chargés de traiter à la cour de Rome l'affaire de l'absolution du roi. + +Cette absolution fut «accordée» premièrement en consistoire +public;--le sieur Duperron, représentant «la personne du roi», se mit +à genoux devant le souverain pontife;--Clément VIII, dans cette +posture, lui donna quelques coups de baguette adressés au +roi,--pendant que le choeur chantait le psaume _Miserere_. + + +Voici les principaux des articles imposés au roi et accordés par ses +représentants: + +--Il obéira aux mandements du Saint-Siège. + +--Le roi montrera par faits et par dicts, et même en donnant les +honneurs et dignités du royaume, que les catholiques lui sont très +chers, de façon que chacun comprenne qu'il désire qu'en France soit et +fleurisse une seule religion, et icelle la catholique romaine. + +--Le roi dira tous les jours le chapelet de Notre-Dame,--et le +mercredi les litanies,--et le samedi le rosaire de Notre-Dame,--gardera +les jeûnes et autres commandements de l'Église, oyra la messe tous +les jours. + +--Le roi bâtira, en chaque province du royaume, un monastère d'hommes +ou de femmes. + +--Il se confessera et communiera en public quatre fois pour le moins +par chaque an. + +Etc., etc. + + +Une des chances de succès pour les pèlerinages, ce sont les petites +croix, amulettes, scapulaires, etc., de diverses couleurs, auxquelles +beaucoup des pèlerins sauront bien un peu plus tard, sinon dans +la rue, au moins dans les salons, faire jouer le rôle des +décorations;--nous avions les as de coeur rouges de Marie +Alacoque;--la croix également rouge de Lourdes;--les pèlerins de +Sainte-Radegonde portaient une petite croix violette bordée de +blanc;--le journal, auquel j'emprunte ce fait, dit que plusieurs +d'entre les pèlerins réunissaient déjà le ruban rouge de Lourdes au +ruban violet de Sainte-Radegonde;--on arrivera à la brochette. + +Je trouve que les pèlerinages, en ressuscitant, se sont débarrassés de +beaucoup des austérités qui devaient contribuer à les rendre +méritoires. + +Aujourd'hui on se rend aux divers sanctuaires dans de bon wagons +capitonnés, en chemin de fer;--il se rencontre de bonnes âmes pour +payer les places à ceux qui n'ont pas d'argent. + +Autrefois les pèlerinages se faisaient pieds nus. + +--Une reine de France, Catherine de Médicis, je crois, envoie à +Jérusalem un pèlerin qui devait faire le trajet à pieds nus, trois pas +en avant et un pas en arrière;--ce fut un bourgeois de _Verberie_, qui +se présenta et accomplit religieusement le voeu de la reine;--on le +fit surveiller, et, à son retour, on lui donna une somme d'argent et +des lettres de noblesse;--ses armes représentaient une croix et une +palme. + +Si les six pèlerins, dont parle Rabelais, eussent voyagé en chemin de +fer et couché dans de bonnes auberges, il ne leur fût pas arrivé ce +que raconte le curé de Meudon:--Gargantua les cueillit avec de +magnifiques laitues, parmi lesquelles ils étaient couchés pour passer +la nuit,--et les mangea sans s'en apercevoir. + + +Pour beaucoup de gamins, d'oisifs, d'habitués d'estaminet, de piliers +de brasserie, de forts au billard et au bésigue,--se dire +républicains, ça leur donne, du moins ils le croient, l'air d'être des +hommes forts et énergiques;--ces habitudes de café entraînent celle de +bavarder, de réciter le soir les tartines lues dans les journaux du +matin, d'acquérir une certaine facilité à débagouler un certain nombre +de phrases sans s'arrêter. + +L'ouvrier,--le mauvais ouvrier,--l'ouvrier qui ne travaille +pas,--celui qui par antiphrase s'intitule «le travailleur», se compare +au bon ouvrier, à celui qui travaille,--qui n'a pas le loisir +d'apprendre par coeur les élucubrations des journaux,--alors il juge +que celui-ci «n'a pas de conversation», il se trouve supérieur à +lui,--et quelquefois le lui fait croire. + + +Une chose qu'on semble ne pas savoir du tout en France,--c'est que le +gouvernement républicain est celui de tous qui donne le moins de +liberté,--surtout de cette liberté de fantaisie dont celui qui la +prend est l'arbitre;--sous la république, la loi doit être absolue, +inflexible, elle doit être obéie, non pas seulement avec respect, +avec soumission, avec abnégation, elle doit être obéie avec religion, +avec orgueil, avec fanatisme. + +Un roi débonnaire, bien assis et non menacé, peut lâcher un peu la +bride à ses sujets pour un temps;--un tyran peut s'amuser à abandonner +tout à fait les rênes, ne fût-ce que pour corrompre le peuple et +l'amener à se complaire dans l'esclavage; mais la république, c'est la +_lex ferrea, lex ænea_,--la loi de fer et de bronze--la loi +implacable, inexorable,--qui ne reconnaît pas de petite +désobéissance,--de désobéissance vénielle. + +Hélas! est-il dit que ce peuple français si heureusement doué, si +favorisé par la Providence--dont l'histoire entière n'est peut-être +pas plus belle que celle des autres peuples,--mais a de plus belles et +surtout de plus brillantes pages;--est-il arrêté dans les arrêts de la +Providence qu'après avoir été si longtemps jeune, ardent, aimable, +amoureux, poète, chevalier,--il doit arriver à la vieillesse et à la +décrépitude sans avoir passé par l'âge mûr et par la virilité, et +tomber dans une seconde et sénile et dernière enfance? + +Quant à la question du drapeau, le comte de Chambord ressemble à un +homme qui, se disant bon nageur et voyant un autre homme qui se noie, +discuterait, sur le bord de la mer, la couleur du caleçon qu'il +convient de mettre pour aller à son secours. + + +Grâce à une idée due au ministère qui vient de tomber, la France va +sortir d'un grand embarras; il est juste, il est bien de lui témoigner +la reconnaissance qui lui est due, au moment de sa chute. + +Ce qui perd la France, c'est la production exagérée de grands +hommes;--c'est un phénomène dont on trouve parfois d'autres exemples +dans l'histoire naturelle. + +Par exemple, j'avais à Saint-Raphaël deux paons--mâle et femelle; la +femelle a couvé tous les ans, mais jamais les oeufs n'ont produit que +des mâles; ces mâles sont magnifiques, c'est vrai, quand ils traînent +dans les allées du jardin leur splendide manteau vert et bleu, ou +lorsqu'ils étalent en éventail au soleil leur queue constellée d'yeux +de saphirs et d'émeraudes;--mais, cependant, c'était une anomalie +brillante par suite de laquelle, d'abord et tout de suite, mes hôtes +si richement vêtus auraient passé leur vie à se battre et à +s'entre-plumer, et, d'ici à quelques années, la race se serait +éteinte; heureusement qu'un voisin généreux m'a donné des femelles. + + +Un autre exemple et qui date de bien longtemps: + +Mon père aimait les jardins, avait semé des tulipes avec Mehul et +s'était montré aux premiers rangs dans la révolution qui, dans la +culture ou plutôt dans le culte et la religion des tulipes, avait +substitué les fonds blancs aux fonds jaunes. + +Il m'apporta un jour à Sainte-Adresse une petite boîte pleine +de graines de giroflées;--c'était une magnifique espèce, le +gros «cocardeau rouge» mais avec des rameaux et des fleurs +démesurées.--J'en eu de quoi semer plusieurs années de suite; mais, +après cela, je perdis l'espèce--parce que tous les plans qui levèrent +me donnèrent des fleurs doubles et que pas une seule giroflée ne +produisit des fleurs simples qui sentent, font de la graine et se +reproduisent. + +La France produit en abondance, en surabondance même, des grands +hommes de toutes sortes;--elle manque d'agriculteurs, d'ouvriers, de +bourgeois--elle manque même d'avocats--ce dernier point a besoin +d'être expliqué et va l'être à son tour. Quant aux agriculteurs et aux +ouvriers, par l'accroissement exagéré des villes et la tendance +imprudente et sottement protégée par les gouvernements, les hommes +quittent tous les jours en plus grand nombre les champs pour les +villes; une fois dans les villes, ils commencent par se faire +ouvriers, mais ils ne tardent guère à devenir de grands politiques, +passant une partie de leurs journées au café, au cabaret, à lire les +journaux, à entendre et au besoin faire des discours et à miner, +bouleverser et gouverner leur pays. + + +Pour les bourgeois, ils mettent un _de_ devant leur nom, vont aux +pèlerinages de Lourdes et de la Salette, parient aux courses et +entretiennent en société et en pique-nique--des courtisanes à cheveux +rouges--et disent: nous autres--ma maison, mes ancêtres, mon rang. + +Les avocats ne peuvent plus défendre..... ni attaquer la veuve et +l'orphelin, ou, comme on disait du célèbre Ch. d'E, + + Il défendait la veuve, et faisait l'orphelin. + +D'autres devoirs leur incombent;--ils doivent faire des discours sur +les balcons, sur les tables d'auberges et de cabaret, ils doivent +devenir députés, ministres, présidents de la république. + +Donc la France ne produit plus que des paons mâles et des giroflées à +fleurs doubles:--c'est beau, c'est brillant, c'est riche,--mais dans +un temps donné, l'espèce se perdrait comme cela est arrivé pour mes +giroflées, comme cela a failli arriver pour mes paons;--en attendant, +on se bat, on s'entre-plume, etc. + + +Eh bien, le ministère de Broglie avait compris que la France, +produisant trop de grands hommes pour sa consommation, devait être +consommée par eux. On avait bien la chambre des représentants,--mais +c'est étroit, c'est mesquin; on donne asile à peine à sept cents +intelligences supérieures, à sept cents génies, à sept cents +politiques laborieux et sagaces, à sept cents grands orateurs--à sept +cents grands citoyens--à sept cents incorruptibilités, à sept cents +désintéressements, à sept cents dévouements. + +Mais qu'est-ce que sept cents casés quand tant de milliers restent à +la porte?--C'est alors que le ministère de Broglie se montra à la fois +intelligent et du danger que courait le pays et du caractère français: +il pensa à une seconde Assemblée où on pourrait mettre encore sept +cents Richelieu, sept cents Démosthènes, sept cents Décius, +etc.,--c'est peu, mais c'est toujours ça;--une rallonge à la table. + +Mais comment nommer cette seconde Assemblée? Sénat? c'est usé, il n'en +faut plus.--Les sénats des deux empires n'avaient pas laissé de traces +brillantes. + + +De même qu'un jour il n'a plus fallu de _conscription_, ni de +_gendarmerie_, ni de _droits réunis_, alors on a obéi au sentiment +public, on a aboli la _conscription_, la _gendarmerie_ et les _droits +réunis_, on les a, aux applaudissements de toute la France, remplacés +par le _recrutement_, la _garde municipale_ et les _contributions +indirectes_, qui sont exactement la même chose. Le ministère depuis a +imaginé non pas de créer un nouveau _sénat_, fi donc!--mais un _haut +conseil_. Espérons que cette grande idée sera ramassée par ses +successeurs. + + +FIN + + +PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Bourdonnements, by Alphonse Karr + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS *** + +***** This file should be named 38643-8.txt or 38643-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/8/6/4/38643/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Bourdonnements + +Author: Alphonse Karr + +Release Date: January 22, 2012 [EBook #38643] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été conservées et n'ont pas été harmonisées. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> +<p><a id="Page_I"></a></p> + +<h1 class="p4"><span class="large">BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE</span><br /> +<span class="large">ALPHONSE KARR</span><br /> +BOURDONNEMENTS</h1> + +<div class="p4 figcenter"> +<img src="images/colophon.jpg" width="267" height="182" alt="logo" title="" /> +</div> + +<p class="p4 center">PARIS<br /> +<small>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</small><br /> +<small>ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</small><br /> +<small>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</small><br /> +<small>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</small></p> + +<hr class="c5" /> +<p class="center">1880</p> +<p><a id="Page_II"></a></p> + +<p class="p4"><a id="Page_III"></a></p> + + +<h2><small>ŒUVRES COMPLÈTES</small><br /> +D'ALPHONSE KARR<br /> +<small>BOURDONNEMENTS</small></h2> + +<p><a id="Page_IV"></a></p> + +<p class="p4 center">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p> +<hr class="c5" /> + +<p class="center">ŒUVRES COMPLÈTES</p> + +<p class="center large">D'ALPHONSE KARR</p> + +<p class="center"><small>Format grand in-18.</small></p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="ads"> +<tr> + <td>AGATHE ET CÉCILE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LE CHEMIN DE PLUS COURT</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>CLOTILDE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>CLOVIS GOSSELIN</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LE CREDO DU JARDINIER</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>CONTES ET NOUVELLES</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LES DENTS DU DRAGON</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>DE LOIN ET DE PRÈS</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>DIEU ET DIABLE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>ENCORE LES FEMMES</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>EN FUMANT</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>FA DIÈZE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LA FAMILLE ALLAIN</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LES FEMMES</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>FEU BRESSIER</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LES FLEURS</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LES GAIETÉS ROMAINES</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>GENEVIÈVE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>GRAINS DE BON SENS</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LES GUÊPES</td> + <td class="tdr">6</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>HORTENSE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LE LIVRE DE BORD</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LA MAISON CLOSE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>MENUS PROPOS</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>MIDI A QUATORZE HEURES</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>ON DEMANDE UN TYRAN</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LA PÊCHE EN EAU DOUCE<br /> + ET EN EAU SALÉE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> +</tr> +<tr> + <td>PENDANT LA PLUIE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LA PÉNÊLOPE NORMANDE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>PLUS ÇA CHANGE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>... PLUS C'EST LA MÊME CHOSE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>POUR NE PAS ÊTRE TREIZE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LA PROMENADE DES ANGLAIS</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>PROMENADES AU BORD DE LA MER</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>PROMENADES HORS DE MON JARDIN</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LA QUEUE D'OR</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>RAOUL</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>SOUS LES ORANGERS</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>SOUS LES TILLEULS</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>SUR LA PLAGE</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>TROIS CENTS PAGES</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>UNE HEURE TROP TARD</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +<tr> + <td>VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN</td> + <td class="tdr">1</td> + <td>—</td> +</tr> +</table> + +<p class="p4 center">PARIS.—IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.</p> + +<p><a id="Page_V"></a></p> + +<h2><small>BOURDONNEMENTS</small><br /> +<small>PAR</small><br /> +ALPHONSE KARR</h2> + +<div class="p4 figcenter"> +<img src="images/colophon.jpg" width="267" height="182" alt="logo" title="" /> +</div> + +<p class="p4 center">PARIS<br /> +<small>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</small><br /> +<small>ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</small><br /> +<small>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</small><br /> +<small>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</small></p> + +<hr class="c5" /> +<p class="center">1880</p> + +<p class="p2 center">Droits de reproduction et de traduction réservés</p> + +<p class="p4 center">A JEANNE BOUYER</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> + +<h2>BOURDONNEMENTS</h2> + +<p class="p2">J'avais dans le temps constaté l'extrême différence +qui existait chez les femmes, entre la pudeur +d'eau douce et la pudeur d'eau salée,—du +temps que je vivais à Paris, à Étretat et à Sainte-Adresse.</p> + +<p>A Paris, les bains de femmes dans la rivière +étaient scrupuleusement entourés de planches et +couverts au-dessus, pour que les anges mêmes +ne pussent jeter sur les baigneuses un regard +indiscret.</p> + +<p>Si des nageurs «en pleine eau», s'approchaient +de ces forteresses hermétiquement fermées, des +employés des bains les injuriaient, et des gendarmes +<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span> +qui se promènent en bateau sur la Seine, +faisaient quelques menaces, et quelquefois arrêtaient +les délinquants.</p> + +<p>A la mer, au contraire, les femmes se baignaient +presque pêle-mêle avec des hommes +vêtus d'un simple caleçon, et se faisaient porter +à la mer par des baigneurs payés.—Une corde +marquait seule une séparation entre les sexes; +la décence consistait pour elles à être assez +laides, et elles l'étaient, en effet, dans des sacs +de laine avec des bonnets de toile cirée sur la +tête,—peut-être est-ce le genre de décence +qui protège le plus efficacement la vertu.</p> + +<p>Cependant, les hommes bien élevés se baignaient +d'eux-mêmes à une certaine distance des +femmes,—distance que les femmes pouvaient +augmenter à leur gré. D'ailleurs, les femmes +restaient au bord et les hommes presque tous +nageaient plus ou moins au large: seulement, +comme il arrivait qu'un mari inquiet désirât rester +près de sa femme,—qu'un père voulût enseigner +à nager à sa fille,—ou surveiller ses +premiers essais, on imagina de tendre deux +cordes au lieu d'une;—ces deux cordes formaient +trois compartiments sur la plage,—à +<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span> +l'extrême gauche, les femmes,—à l'extrême +droite, les hommes,—et au milieu, les hommes +et les femmes, femmes et maris, pères et +filles, etc., qui voulaient se baigner ensemble.</p> + +<p>Cela parut suffisant pendant de longues années; +d'un côté, la laideur du costume des +femmes, leur pâleur allant quelquefois jusqu'au +vert,—de l'autre, les hommes d'autant plus +laids, au contraire, pour la plupart, qu'ils étaient +moins vêtus,—tout semblait préserver les deux +sexes de pensées dangereuses.</p> + +<p class="p2">Aujourd'hui, je vois par les journaux de modes +que tout cela est changé;—les femmes se sont +enfin demandé pourquoi, elles qui se montrent +si volontiers à demi nues dans les salons où les +hommes sont astreints à la cravate et à la décence +la plus rigoureuse, se laisseraient plus +longtemps empaqueter dans des sacs disgracieux,—elles +qui ont tant de si jolies choses à +laisser voir, tandis que les hommes faisaient +une assez laide exhibition de leur personne,—elles +décidèrent qu'il fallait rappeler les +hommes à une décence qui est un devoir pour des +êtres si disgraciés,—et reprendre pour elles-mêmes +<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> +le privilège de se montrer généreuses.</p> + +<p>On décida alors, pour commencer, que les +hommes ne se baigneraient plus que vêtus.</p> + +<p>La plupart s'y soumirent—à l'exception de +quelques nageurs enthousiastes, qui avaient besoin +de l'entière liberté de leurs mouvements, et +aimaient mieux se livrer à leur exercice favori, +que de «poser» sur la plage avec de l'eau jusqu'à +la ceinture.—Il est une raison de cette résignation +au costume, de la part de la plupart des +baigneurs, et je le dirai à quelques lignes d'ici.</p> + +<p>Cette gêne imposée aux hommes satisfaisait +les scrupules des femmes,—elles avaient assez +accordé à la pudeur, en la faisant porter aux +hommes, comme elles leur font porter leur ombrelle +et leur éventail,—elles déclarèrent +qu'elles pouvaient porter de moins en fait de +costume, ce qu'elles obligeaient les hommes à +porter de plus,—ça employait autant d'étoffe, +et ça revenait à la même superficie de peau humaine +voilée.</p> + +<p>Elles adoptèrent alors ces costumes, que je vois +figurés dans les journaux de modes,—costumes +qui, au lieu d'enlaidir, rendent jolies,—parce +qu'ils permettent certains artifices, certaine +<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> +exagérations, certains mensonges,—costumes +qui donnent, enfin, l'occasion de se décolleter à la +fois par en haut, comme les femmes du monde et +par en bas comme les danseuses.</p> + +<p>Disons maintenant la cause principale de la +résignation de la plupart des hommes, au costume +et à la pudeur méticuleuse qui leur étaient +imposés.</p> + +<p>La vie sociale, la vie des cités, la vie du monde +n'est pas aussi défavorable, il s'en faut, à la race +féminine qu'à la race masculine.</p> + +<p>Les femmes vivant dans les villes y acquièrent +une apparence plus délicate, l'étiolement leur +donne cette sorte d'élégance et de grâce morbides, +genre de beauté littéraire, très et trop à la mode +vers 1830, époque du règne de la femme maigre, +frêle, éthérée, immatérielle et un peu verte.</p> + +<p>Les femmes vivant dans les villes y deviennent +pour ainsi dire «plus femmes», au gré de certaines +idées de gens qui «ne s'y connaissent pas».</p> + +<p>Les hommes, au contraire, y deviennent +«moins hommes», les muscles s'atrophient, +les bras sont débiles, les jambes sont grêles, rien +ne grossit que le ventre. La décence, la pudeur +qu'on leur imposait, étaient pour leur vanité une +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +circonstance des plus heureuses—en leur ordonnant +de cacher leur laideur.</p> + +<p>Ajoutons que pour cette même classe de gens, +beaucoup plus nombreuse qu'on ne croit, qui +n'entendent rien à la beauté des femmes, tout ce +qu'une femme montre, des choses qu'on est convenu +de ne pas montrer—passe pour beauté, +appas, attraits et charme.</p> + +<p>Et notez que les femmes ne sont pas toutes +très éloignées de cette opinion, et beaucoup +croient se préparer un triomphe et accorder une +faveur, en laissant voir n'importe quoi de leur +aimable personne, fût-ce très incorrect et très laid.</p> + +<p class="p2">Quelqu'un de bête m'écrit..... mais non—c'est +peut-être quelqu'un de triste, prenons un +ton plus sérieux.</p> + +<p>On m'écrit qu'un écrivain usurpant mon nom, +frappe à terre des femmes, des enfants et des +hommes vaincus et désarmés.</p> + +<p>Tout porte à croire que cette façon de s'énoncer +est un euphémisme,—et que c'est à moi +que s'adresse le reproche,—autrement on m'eût +envoyé les chapitres ou articles faussement signés +de mon nom—et on m'eût demandé si je +<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> +m'en reconnaissais l'auteur,—à quoi j'eusse répondu—<i>oui</i>—ou +<i>non</i>.</p> + +<p><i>On</i> ajoute quelques injures,—puis des menaces.</p> + +<p class="p2">La missive n'est pas signée—ou du moins est +signée: «Le frère d'un transporté.»</p> + +<p>S'il est quelqu'un à qui il soit absurde et injuste +d'adresser un pareil reproche, c'est certainement +moi.—Il n'y a pas huit jours que je me +déclarais partisan de l'amnistie pour les entraînés +repentants—et que je demandais pour eux +et pour leur famille, non plus la transportation, +mais la colonisation—qui leur permît de faire +peau neuve, de commencer une autre vie, en +rompant avec de mauvais antécédents et des entraînements +dangereux—et des engagements +criminels.</p> + +<p>Je suis donc loin de «frapper des femmes et +des enfants» puisque je cherche et je propose +un moyen de leur ramener un père, non plus pilier +de cabaret et de club—et en sa qualité de +travailleur, abandonnant le métier qui est le patrimoine +et le pain de sa famille;—un père toujours +sur le point de se faire tuer et de retourner +<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> +en prison;—mais, au contraire, un père rendu +à ses devoirs, à une vie laborieuse, à sa famille +et à ses enfants; aimé, respecté par eux et par +tout le monde.</p> + +<p class="p2">Quant au mot «de vaincus»—je n'accorde +pas cet adjectif honorable aux hommes de la +Commune;—c'est en se battant contre les Prussiens +qu'on avait la chance d'être vainqueur ou +vaincu,—mais en se battant contre les lois +de son pays, en fusillant les ôtages, en incendiant +les monuments, on n'est pas vaincu, on est repris +de justice et puni.</p> + +<p class="p2">Relativement aux injures, elles sont bêtes, +grossières, et je ne m'en sens nullement blessé;—des +injures non signées ne peuvent s'élever à +l'état d'insulte—pour moi qui, depuis que j'écris, +n'ai pas tracé une ligne sans la signer, +comme il est honnête et loyal de le faire, j'ai le +droit de tenir en dédain complet des anonymes, +pseudonymes, etc.</p> + +<p>Je ferai remarquer en passant qu'on ne signe +pas au journal de M<sup>e</sup> Gambetta.</p> + +<p>Je ferai remarquer également qu'en république +<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> +il faudrait obéir aux lois, les respecter et les +faire respecter;—car il y a une loi non abrogée, +qui déclare la signature obligatoire.</p> + +<p>Il y a une loi antérieure dont je ne parle pas—qui +prescrit d'assumer, en signant, la responsabilité +de ses écrits;—c'est la loi de l'honneur, +la loi de la dignité, la loi de la probité.</p> + +<p>Passons donc sur les injures.</p> + +<p class="p2">Quant aux menaces—je demeure à Saint-Raphaël +(Var), <i>maison Close</i>;—en sortant de la +gare, on gagne le bord de la mer, puis on suit la +mer par un chemin bordé de myrtes, en laissant +la mer à droite jusqu'à ce qu'on trouve une +vieille maison assez pauvre et heureuse;—maison +basse—à peu près couverte et cachée par +les chèvrefeuilles, les passiflores et les jasmins:—devant +la porte est un canot blanc—<i>la Girelle</i>—il +n'y a pas moyen de se tromper.</p> + +<p>On m'y trouve presque toujours.</p> + +<p>Et, en me prévenant, on peut être sûr de me +rencontrer.</p> + +<p>C'est l'affaire d'un quart d'heure.</p> + +<p class="p2">M. X*** est un bohême, importun, ennuyeux, +<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> +quémandeur opiniâtre;—un de ceux qu'il appelle +ses amis et qu'il persécute de ses visites intéressées, +a recommandé à plusieurs reprises à +son secrétaire de ne plus le laisser parvenir jusqu'à +lui.</p> + +<p>L'autre jour il trompe toutes les consignes: +X***, sa victime, ayant réussi à le congédier, le reconduit +pour être sûr qu'il s'en va, et dit à son +secrétaire: «Comment m'avez-vous exposé encore +à une visite de cet homme?</p> + +<p>—Monsieur, je vous en ai sauvé dix fois—mais +il ne se décourage pas—on le renvoie par +la porte, il rentre par la fenêtre.</p> + +<p>—Eh bien, puisque ça ne réussit pas, il faut +vous y prendre autrement, et faire... le contraire;—la +première fois qu'il viendra, jetez-le par la +fenêtre, nous verrons s'il rentre par la porte.»</p> + +<p class="p2">Il est horriblement triste et désolant d'être auprès +du petit lit d'un enfant malade,—d'avoir +dans la main une potion qui doit le sauver, et de +voir l'enfant, par ignorance, refuser de boire la +potion, en serrant les dents convulsivement.</p> + +<p class="p2">Il est effrayant de voir un homme en état de +<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> +somnambulisme, marcher dans la direction +d'une fenêtre qu'il prend pour une porte; il est +irritant, après l'avoir secoué pour le réveiller, +de le voir, les yeux ouverts, vous soutenir que +cette fenêtre est en réalité une porte, que c'est +par là qu'il veut sortir et descendre, et que vous +lui ferez plaisir de le laisser tranquille, puis se +débarrasser de vous et se remettre en marche +vers cette fenêtre où vous savez qu'il ne va pas +descendre, mais se précipiter.</p> + +<p class="p2">C'est ce chagrin, c'est cette irritation que j'éprouve +lorsque vivant dans la retraite, étudiant, +méditant, cherchant sans cesse,—demandant +à la sagesse des anciens, assidûment feuilletés</p> + +<p class="font 90 center">Nocturnâ versate manu, versate diurnâ</p> + +<p>et à ma propre expérience, quelque remède pour +la maladie régnante, j'ai la conviction que j'ai +trouvé ce remède.</p> + +<p>Lorsque ayant visité la maison par le dedans +et par le dehors, muni de cette lampe qui s'allume, +hélas! bien tard, la sagesse de l'expérience,—je +dis avec certitude: ça c'est une fenêtre par +<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> +laquelle vous tomberez broyé sur le pavé,—ici, +est un escalier, puis une porte par laquelle vous +sortirez sans danger de la vieille maison.</p> + +<p>Et lorsque je le dis en vain.</p> + +<p class="p2">Par exemple, tout le monde est d'accord que +la dissolution de l'Assemblée des représentants +est imminente, et qu'on ne tardera probablement +guères à faire de nouvelles élections. Personne +n'ignore les résultats jusqu'ici de ce mensonge +imbécile et mortel du suffrage dit universel.</p> + +<p>Il a approuvé le crime du Deux Décembre,—il +a approuvé et appuyé toutes les folies de l'empire, +jusqu'à la guerre déclarée à la Prusse,—crime +et folie à la fois. Plus tard, il a envoyé à +l'Assemblée, et, de là, dans les places, un tas d'avocats +sans études, sans talents, sans conviction, +sans patriotisme;—plus tard, il a fait nommer +M. Barodet à Paris,—et M. Ranc à Lyon,—les +cinq cent mille habitants de Lyon ne connaissant +pas plus M. Ranc que les deux millions +d'habitants de Paris ne connaissaient M. Barodet; +élections qui pouvaient avoir un bon côté, +c'est de mettre en pleine lumière le mensonge +du suffrage dit universel, par lequel les deux +<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> +millions d'habitants de Paris et les cinq cent +mille habitants de Lyon ne font qu'obéir à deux +ou trois douzaines d'intrigants, d'ambitieux, d'avides, +qui en réalité votent seuls et font voter les +autres à leur fantaisie; c'est-à-dire, que le suffrage +censitaire si justement détruit était mille +fois plus près du véritable suffrage universel, que +ne l'est le mensonge qui usurpe son nom aujourd'hui,—c'est-à-dire, +que jamais un pays n'a si +bêtement et si pompeusement fait l'abandon de +sa volonté et de sa dignité et le sacrifice de ses +plus chers intérêts.</p> + +<p class="p2">Eh bien, c'est sous l'empire de ce mensonge +dangereux et peut-être mortel, de ce mode de +vocation auquel vous devez déjà tant de misères +et de hontes, que vous voyez tout le monde résolu +à affronter de nouvelles élections.</p> + +<p>Ceux qui soupçonnent ces dangers,—se contentent +de se préparer à éluder, à influencer, à +chicaner, à tricher.</p> + +<p class="p2">Mais, ô aveugles volontaires, ô sourds opiniâtres,—ouvrez +donc enfin les yeux et les +oreilles,—regardez et écoutez.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> +Savez-vous ce que de nouvelles élections,—faites +demain,—dans les conditions du suffrage +prétendu universel,—vous donneront probablement? +L'empire,—l'empire de Strasbourg et de +Boulogne,—l'empire du Deux Décembre,—l'empire +de la guerre du Mexique,—l'empire de la +guerre de Prusse,—l'empire de Metz et de Sedan.</p> + +<p>Ou la Commune,—une prétendue république +dans laquelle, Pyat, Vermesh, Cluseret, Pascal +Grousset, ne tarderont pas à être débordés et +dépassés.—Une nouvelle terreur pendant laquelle +ceux qui croient follement conduire et +commander aujourd'hui, MM. Thiers, Perier, Dufaure, +ne gagneront que de ne faire partie que +de la seconde fournée d'otages,—MM. Naquet, +Arago, Blanc, Hugo, Gambetta, étant réservés +pour la troisième.</p> + +<p>Et, dans l'une et l'autre des deux chances.</p> + +<p>L'empire, si c'est lui qui l'emporte, ayant pour +successeur la Commune.</p> + +<p>La Commune amenant nécessairement une +dictature militaire; car, dans l'un et l'autre cas, +il ne s'agit pas de savoir si nous aurons l'un ou +l'autre, mais de savoir lequel des deux passera +le premier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> +Deux points principaux, deux points nécessaires, +indispensables d'une réforme électorale:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Le domicile réel des candidats, sinon dans +l'arrondissement, du moins dans le département +où ils se présentent;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Le renouvellement de l'Assemblée par fractions.</p> + +<p>J'ai plus d'une fois développé les raisons irréfutées, +parce qu'elles sont irréfutables, de ces deux +conditions.</p> + +<p>Pour la première, vous échappez à la direction +despotique de deux ou trois coteries qui exercent +la plus odieuse, la plus absurde et la plus +dangereuse des tyrannies,—et vous arrivez +enfin à ce raisonnement simple et sans réplique.</p> + +<p>Pour un représentant, il faut deux choses:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Que les électeurs qui le choisissent le connaissent;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Que le représentant connaisse le pays, les +gens et les intérêts qu'il doit représenter.</p> + +<p>Par la seconde, vous évitez les courants, les +torrents, les incendies, les fièvres,—les accès de +folie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> +Ajoutez un troisième point,—l'Assemblée +permanente,—plus de vacances, plus de prorogations,—des +congés individuels motivés.</p> + +<p>Peut-être ces congés pourraient être plus nombreux +et plus longs, si, par exemple, en même +temps qu'un membre de la droite demande un +congé, il s'arrange pour qu'un membre de la +gauche et deux membres des centres en demandent +un en même temps.</p> + +<p>Il va sans dire qu'on surveillera l'insolente et +déshonnête bêtise de voter pour les absents.</p> + +<p class="p2">Encore une autre pierre fondamentale de l'édifice +dont je me suis occupé souvent—surtout +depuis trois ans,—c'est-à-dire depuis qu'il y a +assez de ruines et de démolitions, pour qu'on +puisse, sans scrupule, proposer d'édifier quelque +chose.</p> + +<p class="p2">L'impôt.</p> + +<p>L'impôt—c'est-à-dire la contribution de tous +les membres de la nation aux dépenses publiques,—malgré +les critiques, les promesses, etc., +a toujours été en augmentant dans une proportion +presque fantastique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> +Je me souviens encore du temps où, dans ma +petite jeunesse, le mot de milliard était, pour +les Français,—un mot vague, indéterminé,—comme +le <i>sexcenta</i> des latins voulant dire... +beaucoup,—un monceau,—un tas,—trop<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. +Quand on nous enseignait l'arithmétique dans +les écoles, on nous faisait épeler une fois une +longue rangée de chiffres dont le dernier, en +comptant de droite à gauche, s'appelait <i>milliard</i>, +et de préférence <i>un billion</i>. C'était tout ce qu'on +nous en disait, et il n'en était plus question.</p> + +<p>Au commencement de la Restauration, il y eut +une terrible explosion, à cause du milliard de +l'indemnité des émigrés—et le mot devint à +la mode. Dans les assemblées, les orateurs de +l'opposition, constatant l'accroissement des budgets,—disaient:—Nous +arriverons à un budget +d'<i>un milliard</i>;—ça passait pour une hyperbole, +et les gens calmes, <i>sensés</i>, levaient les épaules.</p> + +<p class="p2">Aujourd'hui nous voyons le budget pour 1874 +être de deux milliards, cinq cent trente-trois +<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> +millions, deux cent soixante-deux mille cent +quatre-vingt dix-neuf francs (ou, d'après un autre +tableau: 2,532,689,922).</p> + +<p>Dont il faut déduire—disons-le ici pour mémoire,—nous +y reviendrons,—pour frais de +régie, de perception, et d'exploitation des impôts +et revenus publics—non pas cent cinquante +ou deux cents millions, comme je le disais +il y a quelque temps par peur d'exagérer, mais +deux cent quarante-six millions, trois cent +quatre-vingt-huit mille quatre cent quarante-neuf +francs.</p> + +<p class="p2">C'est lourd, si on se rappelle surtout que sous +Louis XIV, le plus fastueux des monarques, le +plus cueilleur de lauriers et de myrtes, et cueillant +les lauriers et les myrtes avec toutes les +aises du luxe et une insigne prodigalité—les +revenus de l'État, qu'on appelait alors les revenus +du Roi, montaient à 117 millions de francs. Il est +vrai que l'on dépensait en moyenne trois cent +trente millions—et qu'il faut à peu près doubler +la somme si l'on a égard à la différence de +la valeur de l'argent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> +Mais ce n'est pas la grosseur, ce n'est pas la +pesanteur du budget qui sont le sujet de mon +entretien d'aujourd'hui avec mes lecteurs.</p> + +<p>Je ne suis pas d'ailleurs assez grand financier +pour me risquer trop au large dans les chiffres,—je +vais donc raisonner en chiffres ronds, en +chiffres du moins très arrondis, pour conformer +la besogne à mes aptitudes médiocres, et aussi +parce que cela suffit pour démontrer... ce que je +veux démontrer.</p> + +<p class="p2">Je suppose donc un budget de trois milliards—trois +milliards à demander à la France, c'est-à-dire, +pour compter également en chiffres ronds, +à trente millions de contribuables, ce serait cent +francs, si je ne me trompe, que chaque individu +aurait à donner.</p> + +<p>Eh bien,—il n'y a pas besoin d'être un profond +mathématicien pour décider qu'il n'est pas +un Français qui ne donne plus de cent francs +par an à l'État, si on compte que chaque bouchée +qu'on mange paye un impôt,—chaque condiment +qui assaisonne cette bouchée paye un impôt, +de même, chaque gorgée qu'on boit, vin, +liqueurs, café, thé, etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> +Chaque pièce de vêtement, plusieurs impôts,—comme +matière première, patente, l'étoffe, le +fil, les aiguilles, etc.</p> + +<p>De même, la lumière, huile, bougies, allumettes.</p> + +<p>De même, chaque lettre qu'on écrit,—le papier, +la plume, etc.</p> + +<p>On paye pour chaque pipe, cigare ou cigarette.</p> + +<p>On paye chaque fois qu'on éternue, le tabac +en poudre imposé comme le tabac à fumer.</p> + +<p>On paye quand on dort,—on paye quand on +meurt.</p> + +<p>Je ne parle là que des impôts indirects,—il +y a encore les impôts directs.</p> + +<p class="p2">Si bien que chaque personne ne fait pas un +mouvement, ne prend pas un plaisir, ne satisfait +pas un besoin, ne fait pas une action quelconque +pour lesquels il ne faille payer,—si bien que la +vie de l'homme, aujourd'hui, semble avoir pour +but de <i>faire</i> de l'argent pour l'État, comme un +cheval ou un mulet attelé à une noria, à un manège,—et +tournant en rond,—monte sans +cesse de l'eau pour son maître.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> +Notez bien que je ne blâme pas, je constate;—loin +de moi la pensée ridicule et injuste de +m'élever contre la contribution légitime que tout +citoyen doit aux besoins communs; d'ailleurs, +personne ne pourrait séparément, pour une +somme décuple de celle qu'il donne pour sa part +à l'État, se procurer les avantages, les commodités, +la protection qu'il en reçoit;—je ne blâme +que la base et le mode de perception, et ce n'est +pas là d'ailleurs le sujet de mon calcul.</p> + +<p>Je veux simplement établir qu'il n'est personne +qui ne donne plus et beaucoup plus de +cent francs par an, en réunissant les contributions +directes et les contributions indirectes: +additionnez les dépenses misérables et indispensables +du plus pauvre,—et vous verrez si,—tout +compris,—le fisc, ne prélève pas sur lui, +sous diverses dénominations, plus de trente centimes +par jour.</p> + +<p>Or, si le plus pauvre paye sa part égale des +trois milliards, il faut reconnaître que celui qui +est un peu moins pauvre, que celui qui est aisé, +que celui qui est riche, que celui qui est très +riche, payent deux fois, dix fois, cent fois, mille +fois,—les cent francs qui, fournis par chacun +<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> +des trente millions de Français, forment la +somme des trois milliards.</p> + +<p>Que l'on ne me fasse pas ici de chicane de +centimes, ce calcul n'a pas besoin d'être absolument +rigoureux pour établir la vérité que je veux +prouver.</p> + +<p class="p2">C'est-à-dire que, si l'État reçoit trois milliards, +les contribuables versent beaucoup davantage, +peut-être le double, surtout si nous ajoutons à +ces droits qui frappent tous sans exception, et +beaucoup de choses plusieurs fois et sous des +noms variés;—si nous ajoutons les abus du +commerce qui, non content de bénéficier sur la +chose vendue, bénéficie aussi sur l'impôt,—en +vendant dix centimes, par exemple, la boîte d'allumettes, +vendue autrefois cinq centimes, et +frappée de deux centimes de droit par le fisc.</p> + +<p>Beaucoup de marchands bénéficient encore +par la fraude sur la quantité, sur la qualité,—et +spéculent sur le crédit.</p> + +<p class="p2">Il est donc parfaitement évident que les contribuables +donnent beaucoup plus d'argent que +l'État n'en reçoit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> +Pourquoi?</p> + +<p>Je vais vous le faire comprendre par une +image bien simple.</p> + +<p>Il y a quelques instants, j'arrosais un carré de +mon jardin,—mon matelot allait puiser l'eau +dans des arrosoirs à une grande mare, entourée +d'un bois de lauriers-roses, et me les apportait;—le +carré que j'avais à arroser était assez +éloigné de cette mare,—je ne tardai pas à remarquer +que les arrosoirs remplis à la mare, +ne m'arrivaient qu'à moitié pleins, puis je vis +que le chemin qu'ils avaient à parcourir se trouvait +inutilement arrosé,—je regardai les arrosoirs, +ils étaient <i>dessoudés</i> et percés, et laissaient +échapper une partie de l'eau,—et j'en allai +prendre d'autres.</p> + +<p>C'est l'histoire des impôts:</p> + +<p>Des impôts dont une partie reste en route +dans le chemin qu'ils ont à faire depuis la +bourse, rendue flasque, des contribuables, jusques +aux coffres de l'État.</p> + +<p>C'est, comme le dit Plaute, que «on porte la +pluie dans un crible» <i>imbrem in cribrum</i>.</p> + +<p>C'est déjà un assez grand trou à l'arrosoir +et au crible que celui par lequel s'échappent +<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> +les deux cent quarante-six millions, trois cent +quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf +francs, que coûtent les frais de perception.</p> + +<p>Et pourquoi la perception des impôts coûte-t-elle +deux cent quarante-six millions, trois cent +quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf +francs?</p> + +<p>Parce que, à cause de leur nombre et de leur +variété infinie, le ministère des finances y occupe +soixante-seize mille employés,—parce qu'il faut +que ces soixante-seize mille employés soient +logés, nourris, vêtus, etc., etc., payés, etc.,—parce +que les droits exorbitants mis sur certains +objets excitent à la fraude devenue aussi très +productive, et qu'il faut une armée de douaniers +pour empêcher une petite partie de cette fraude.</p> + +<p>Parce que l'argent qui passe par tant de mains +risque fort de subir la destinée d'une pièce de +vin qui traverse la France, remise successivement +aux soins de dix voituriers qui se la transmettent +de l'un à l'autre, chacun l'ayant plus ou +moins «<i>piquée</i>» pendant la part du chemin qu'il +avait à faire,—c'est-à-dire lui ayant emprunté +de quoi satisfaire sa soif sur des routes poudreuses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> +Supposez même que, sur soixante-seize mille +employés, il ne s'en trouve pas un seul capable +de rien détourner, repousse, si vous voulez, avec +indignation toute idée de pillage,—vous ne +pourrez du moins nier ce qu'on appelle le «coulage».</p> + +<p>Faites transporter, à travers une longue étendue +de pays, par cent personnes échelonnées +sur la route, dix kilogrammes de miel; que chacun +arrivé au terme de son étape, de son relais, +vide son pot dans le pot de son successeur qui +doit continuer la route;—pour quelque peu +que la route soit longue et qu'il ne soit resté +aux parois de chaque pot que ce qu'il a été impossible +d'en ôter, vous me direz ce qu'il vous +arrivera au terme du voyage de vos dix kilogrammes +de miel.</p> + +<p class="p2">Longtemps avant moi on a proposé de remplacer +ces impôts, ces droits si chèrement, si +puérilement, si arbitrairement multipliés et variés—par +un impôt unique sur le revenu.</p> + +<p>On a répondu à cette proposition par des cris +de terreur et d'angoisses.</p> + +<p>1<sup>o</sup> Parce qu'on n'a pas compris:—On a l'habitude +<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> +d'appeler en France <i>revenu</i> les rentes des +capitalistes, le produit que tirent les gens nés +ou devenus riches des terres, des maisons, des +actions, etc.</p> + +<p>Ceux-là ont cru que l'impôt ne frapperait +qu'eux seuls—ce qui serait en effet une injustice,—une +injustice presque aussi monstrueuse +que celle en sens contraire qui, en réalité, aujourd'hui +ne soumet à l'impôt ni la rente, ni les +opérations de bourse.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Parce que le Français, qui crie volontiers à +la réforme pour taquiner le pouvoir, a, au fond, +très peur de tout progrès et de toute nouveauté.</p> + +<p>Les uns, par une terreur vague et non raisonnée, +les autres, parce que les abus que le +progrès détruirait sont tous le patrimoine d'un +assez grand nombre de gens.</p> + +<p>On n'a pas assez expliqué au public que par +<i>revenu</i> on doit entendre le produit des rentes, +des propriétés, mais aussi de tout commerce, +de tout travail,—que si le revenu de A se compose +des rentes de ses terres, des dividendes de +ses actions, etc.,—le revenu de B se compose +du prix de ses journées de travail en piochant, +en labourant, en fendant du bois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> +Ceux qui ont compris—et ceux qui n'ont pu +feindre de ne pas comprendre,—ont objecté la +difficulté de l'évaluation, le <i>choquant</i>, le <i>blessant</i> +des investigations—la facilité de certaines dissimulations, +etc., etc.</p> + +<p>On leur a répondu qu'on se contenterait d'à +peu près et de l'établissement de catégories, +comme on fait pour les patentes par exemple.</p> + +<p>Quant aux dissimulations, croyez-vous qu'il +ne s'en fait pas sur le chiffre des ventes et des +achats—sur la réalité des locations? comptez-vous +pour rien la fraude surexcitée sur cette +multitude d'objets imposés—et pensez-vous +que les recherches sur le revenu seront jamais +aussi choquantes que les perquisitions faites +parfois par la douane jusques sous la chemise +des femmes?</p> + +<p>J'avais d'ailleurs trouvé, et j'en avais été très +heureux, une formule qui faisait de la fixation et +de la perception des impôts, la chose la plus +simple du monde:</p> + +<p>La chambre des députés, chaque année, déciderait +que, vu les besoins de l'État, chaque habitant +de la France contribuerait aux revenus publics +pour une quantité de journées égales pour +<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> +tous, journées de revenu, de gain ou de travail. +Ainsi, supposons que l'on fixe pour une année, +ou pour une série d'années, la quote-part de +chacun à vingt-cinq journées—par exemple:</p> + +<p>L'ouvrier qui gagne trois francs par jour +payera soixante-quinze francs.</p> + +<p>Le négociant ou le marchand qui gagne vingt-cinq +mille francs par an—aura à payer vingt-cinq +fois soixante et quelques francs.</p> + +<p>De même le rentier, le propriétaire—vingt-cinq +journées de son revenu.</p> + +<p class="p2">Tout d'abord cet impôt unique, supprimant +une grande partie de l'armée de soixante-seize +mille hommes du ministère des finances, supprimant +l'autre armée de la douane, ce n'est pas +beaucoup d'en conclure que sur les deux cent +quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit +mille, quatre cent quarante-neuf francs, on +épargnerait au moins cent cinquante millions +pour commencer.</p> + +<p>La fraude n'aurait plus aucune raison de +s'exercer.</p> + +<p>Les nécessités de l'existence—«la vie»—seraient +à bas prix,—les charges de l'État seraient +<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> +supportées équitablement pour tous. Je +dis <i>équitablement</i> et non <i>également</i>, car pour +que la répartition soit équitable, il faut qu'elle ne +soit pas égale,—tous ne peuvent pas donner la +même somme, mais tous peuvent donner le +même nombre de jours de leur revenu, rentes, +bénéfices ou travail.</p> + +<p>C'est simple, c'est juste, ça ne se fait pas—ça +ne se fera peut-être jamais.</p> + +<p>Parce que,</p> + +<p>Je le répète: les abus sont le patrimoine d'un +trop grand nombre de gens qui les défendent +avec désespoir.</p> + +<p>On continuera le système des impôts directs et +indirects.</p> + +<p>Système aussi raisonnable que serait celui qui +consisterait à conduire l'eau d'une source à une +fontaine, non par un aqueduc direct, maçonné et +cimenté, mais par une quantité de petits ruisseaux, +ruisselets, rigoles, serpentant et faisant +«méandres» à travers des plaines sablonneuses +et altérées.</p> + +<p class="p2">Je voudrais bien savoir ce que signifie ce qu'on +appelle:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> +Le droit</p> + +<p>De telle ou telle famille, de telle ou telle personne +de gouverner la France?—La France est-elle +un fief, une terre, une maison, un chapeau +dont quelqu'un est le propriétaire,—pouvant +<i>user</i> et <i>abuser</i>,—pouvant vendre, céder, morceler +à sa fantaisie,—un roi n'est-il pas un +mandataire, un fonctionnaire—accepté ou +choisi par la nation,—payé par elle?</p> + +<p>Il paraît que ce n'est plus comme cela qu'on +l'entend;—on dit les d'Orléans renoncent à <i>leurs +droits</i> et reconnaissent <i>les droits de Henri V</i>, +mais Napoléon IV maintient <i>ses droits</i>.—Nous +avons donc été des insurgés, des usurpateurs, +des simoniaques (car il s'agit du droit divin), +des filous,—tout le temps qu'ils ont dû s'absenter.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que les partisans +de ces divers candidats finissent par dire +comme cet avocat des <i>Plaideurs</i>:</p> + +<p class="quote">On force le cellier qui nous sert de refuge.</p> + +<p>Ou comme cet avocat contemporain qui, plaidant +pour la femme dans un procès en séparation, +s'écrie: «Aujourd'hui on nous accuse,—mais +<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> +hier, j'ai les lettres, on «baisait <i>notre</i> bec +rose».</p> + +<p>Ils arrivent à dire «nos droits», en voici un +exemple curieux que le hasard qui est gai—heureusement—s'est +amusé à amener.</p> + +<p>C'est dans un journal bonapartiste, <i>le Pays</i>, +du 13 septembre;—il attaque avec une mauvaise +humeur qui n'exclut pas la verve, au contraire, +les prétentions des légitimistes:—«Ils ont, dit-il, +les mains pleines de leurs parchemins, de ce +qu'ils appellent <i>leurs droits</i>.»</p> + +<p>Et il se moque avec raison de ces prétendus +droits, mais le hasard s'est, dis-je, amusé à faire +que, précisément sur la même ligne, que ces +mots imprimés en italique pour souligner le sarcasme,</p> + +<p><i>Leurs droits</i>,</p> + +<p>Dans la colonne à côté, mais précisément faisant +suite, si on continue la ligne, on lit:</p> + +<p>«Nos droits,» mots qui, cette fois, ne sont +pas soulignés;—mots que l'auteur de l'article +avait écrit soixante lignes plus haut,—à un ou +deux feuillets de distance, mais que le hasard a +rapprochés ainsi:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span></p> +<div class="font90"> +<table border="0" class="left2" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="colonnes"> +<tr> +<td colspan="2">«Il faut que ces royalistes<br /> +aient perdu le sens commun<br /> +pour s'imaginer que nous <span class="i4">«Ils ont les mains pleines</span><br /> +allons fouler aux pieds <span class="smcap">NOS</span><span class="i4">de leurs parchemins de ce</span><br /> +<span class="smcap">DROITS</span>.»<span class="i12">qu'ils appellent <span class="smcap">LEURS DROITS</span>.</span>»<br /> +(<i>Première colonne au bas <span class="i4">(Deuxième colonne également au bas</span></i><br /> +<span class="i2"><i>de la page.</i>) <span class="i10"><i> de la page.</i>)</span></span></td> +</tr> +</table> +</div> + +<p>Peut-être est-ce rendre un service en ce moment +à messeigneurs les archevêques et évêques +de leur rappeler qu'en écrivant trop souvent +dans les journaux, comme ils le font depuis quelque +temps, ils compromettent singulièrement +leurs chances de béatification et de canonisation. +Il existe du pape Benoît XIV, sur les béatifications +et canonisations, un ouvrage célèbre et curieux, +où il est parfaitement expliqué que c'est un grand +obstacle que d'avoir écrit,—pour un candidat à +la sainteté:</p> + + +<p>«On examine jusqu'aux moindres opuscules,—on +fait une censure exacte et rigoureuse;—dans +le doute, le promoteur de la foi prend le +parti le plus rigide:—un système suspect par +sa nouveauté,—un écrit sur des questions frivoles,—un +sentiment qui choque celui des +saints pères et du commun des chrétiens, etc.,—ce +sont des taches ineffaçables pour lesquelles +<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> +on impose un éternel silence à la cause (de béatification +ou canonisation) proposée».</p> + +<p>Il a été fait quelque bruit du mandement de +Mgr Guibert, archevêque de Paris.</p> + +<p class="p2">Non, jamais monarque n'a été traité, fût-ce +par un membre de la Commune,—comme le roi +Victor-Emmanuel est traité par Mgr Guibert,—à +tel point que, dans une séance de la commission +de permanence, un député a interpellé le +ministre des affaires étrangères à ce sujet.—M. +de Broglie a répondu que les évêques sont +libres dans leurs mandements.—M. de Broglie +me paraît se tromper singulièrement dans son +appréciation:—quand un évêque fait imprimer +et publie des écrits, il doit être soumis au droit +commun et aux lois qui régissent la presse.—Je +ne pense pas qu'on permette à aucun écrivain, à +aucun journaliste, de parler d'un roi allié de la +France comme Mgr Guibert parle du roi d'Italie.—Mgr +Guibert, qui n'est pas forcé d'écrire, +et qui semble forcé de montrer de la modération +et de la charité, n'a aucun titre pour faire, par +la voie de la presse, ce qui serait interdit à un +autre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> +En outre, ce mandement contient une provocation +à la haine et à la guerre,—à peine voilée +par la phraséologie tortueuse et alambiquée et +édulcorée des écrits de ce genre.</p> + +<div class="blocquote"> +<p>L'envahissement de Rome a été la violation la plus audacieuse +des conditions de la vie du monde chrétien. C'est un attentat +au premier chef contre la religion et contre la société.</p> + +<p>Comment le temps, qui guérit tant de maux, pourrait-il adoucir +une douleur chaque jour renouvelée, à mesure que se déroulent +une à une, dans toutes les portions de l'univers chrétien, +les fatales conséquences de l'attentat consommé au centre de +la catholicité? Est-ce quand le gouvernement spirituel est à la +merci de puissances ennemies, quand la parole du Souverain +Pontife ne peut franchir les murs de sa prison sans rencontrer +l'outrage et la contradiction.</p> + +<p>Pour les fautes des individus, le châtiment providentiel peut +être différé jusqu'à la vie future; mais les nations, dont l'existence +est circonscrite dans les limites de ce monde, ne sauraient +recueillir dans une prospérité durable le fruit des crimes +dont l'histoire les accusera d'avoir été les auteurs ou les complices.</p> + +<p>Nous ne pouvons croire que les puissances européennes s'aveuglent +obstinément et restent toujours indifférentes devant +une situation qui blesse profondément les sentiments et la conscience +d'une portion si notable de leurs sujets. Un jour viendra +où elles sentiront l'inévitable nécessité de réparer un désordre +qu'elles avaient le devoir et la facilité de prévenir.</p> + +<p>Comment admettre, en effet, que la <i>paix puisse être conservée</i> +parmi les peuples avec un régime qui, remontant <i>violemment le +cours des âges</i>, nous ramène au règne brutal de la force, <i>efface +d'un trait de longs siècles de civilisation chrétienne</i>, refuse à +l'Église sa place dans le concert des sociétés qu'elle a formées, +et la met hors la loi au milieu d'un <i>monde qui vit de ses bienfaits</i>? +Comment le calme des esprits et la stabilité des institutions +pourraient-ils s'allier avec un état de choses qui constitue +<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> +pour deux cents millions de <i>catholiques</i>, c'est-à-dire pour l'élite +de l'<i>humanité civilisée</i>, un grief perpétuel qui a ses racines dans +la conscience même?</p> + +<p>Quand, entre ceux qui gardent le <i>Pape captif</i>, et ceux qui +voudraient tenir captive la parole des évêques, l'alliance devient +de plus en plus étroite, est-ce alors que les catholiques +pourraient déposer leurs justes ressentiments contre l'invasion +sacrilège de Rome?</p> + +<p>Ceux qui auront sacrifié l'Église à leur ambition seront sacrifiés +à leur tour.</p> + +<p><i>Une terre qui dévorera</i> ceux qui persisteront à l'occuper par +la violence et l'injuste.</p> + +<p>Le bras de Dieu, qui n'est pas raccourci, saura rassembler +les pierres dispersées de l'édifice et le rétablir sur les débris +de l'œuvre des hommes.</p> + +<p>Alors son Pontife <i>et son Roi</i>, ayant recouvré sa liberté, <i>du +haut du balcon</i> de Saint-Pierre, bénira encore <i>la ville et le +monde</i>.</p> +</div> + + +<p class="p2">Rien au monde ne me choque autant que l'inégalité +devant la loi et devant la justice, messieurs +les évêques veulent se faire journalistes, +malgré l'avertissement que leur a donné le pape +Benoît XIV des obstacles que la plume met à leur +salut.</p> + +<p>Ils doivent subir toutes les chances attachées au +métier qu'ils exercent volontairement.—Pourquoi +le gouvernement, qui suspend les journaux, +ne suspend-il pas les évêques journalistes, quand +leurs écrits sont un danger pour la paix? pourquoi +le gouvernement se contente-t-il de «regretter» +<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> +ces écrits?—Au moins, devrait-il +mentionner l'intensité et la durée de ces regrets,—comme +on dit pour les deuils de cour,—«le +gouvernement regrettera pendant huit jours,—pendant +quinze jours, le dernier mandement de +M. l'archevêque Guibert.»</p> + +<p class="p2">Les bijoux des femmes: colliers, bracelets, bagues, +etc., ont tous la forme d'un anneau; et +sont, en réalité, les anneaux d'une chaîne dont +le bout est dans la main du diable.</p> + +<p class="p2">Réunissez toutes les légendes, tous les mystères, +toutes les fables de toutes les religions; +ajoutez-y les contes de fées;—eh bien, il sera +beaucoup moins bête de croire à tout cela, que +de croire qu'il n'y a pas de Dieu.</p> + +<p class="p2">Il se présente en ce moment une circonstance +qui doit chagriner M. Thiers, parce que l'accusation +dont il est l'objet de la part d'un journal,—aujourd'hui +le plus lu de tous,—viendrait +gâter et tacher, pour ainsi dire, la plus belle page +de sa vie.</p> + +<p>On sait que sa maison de la place Saint-Georges +<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> +a été pillée et démolie par les brigands de la +Commune et que l'Assemblée des représentants de +la France, par une décision très glorieuse pour +M. Thiers, a prononcé que cette maison serait +rebâtie aux frais de l'État.—La somme nécessaire +pour cette reconstruction a été fixée par des +experts à un million cinquante-trois mille francs.</p> + +<p>On ne connaît qu'un précédent dans l'histoire, +c'est lorsque, l'an de Rome 697, le Sénat romain +ordonna que les maisons de Cicéron, pillées et +démolies par des communards de ce temps-là, +sous la conduite de Clodius, seraient relevées et +reconstruites aux frais de la République.</p> + +<p class="p2">M. Thiers a touché l'argent,—a attendu assez +longtemps avant de mettre les ouvriers à la besogne,—cette +besogne est aujourd'hui terminée, +et bientôt M. Thiers va rentrer chez lui;—non, +hélas! pour s'y livrer à «ses chères études», +mais pour y recevoir en conciliabule ceux qu'il a +combattus toute sa vie.</p> + +<p>Dont il a fait fusiller les pères en 1832 et 1834.</p> + +<p>Dont il a fait fusiller et déporter les frères en +1871.</p> + +<p>Les amis de ceux qui ont démoli cette maison, +<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> +et dont quelques-uns ont mis la main à la besogne;—ceux +qui ont refusé de répudier leur +solidarité avec les assassins, les voleurs et les incendiaires +de la Commune,—et dont aujourd'hui +il est l'allié,—dont il se croit le chef, et +qu'il compte jouer plus tard; tandis qu'eux ne +voient en lui, comme ils l'ont avoué, qu'un +«cheval de renfort» pour gravir jusqu'au sommet +du Capitole,—où ils lui préparent le +sort que les Sabins firent subir à Tarpéia qui les +avait introduits dans la citadelle, et qu'ils écrasèrent +sous le poids de leurs boucliers.</p> + +<p class="p2">Or, le journal dont je parlais tout à l'heure a +publié avec de minutieux détails et des chiffres +auxquels on ne peut refuser au moins une grande +vraisemblance, un article prétendant établir que +M. Thiers, à la suite d'agiotages sur l'argent reçu, +de trafics de terrains avec les entrepreneurs, de +délais qui ont permis au million de produire des +intérêts, pourrait, sa maison reconstruite, mettre +dans sa poche le million qu'il se trouverait ainsi +avoir gagné sur sa maison.</p> + +<p>Un ami de M. Thiers a fait, dans un autre journal, +une réponse qui a le malheur de ne réfuter +<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> +que mollement l'attaque et d'avouer même une +partie des faits avancés,—à savoir les trafics de +terrains.</p> + +<p class="p2">Nul doute que M. Thiers ne prenne la parole +lui-même, et que, continuant l'orateur romain, +il ne fasse une réponse triomphante, en pendant +au célèbre discours «pour sa maison», <i>pro +domo suâ</i>, que prononça Cicéron.</p> + +<p class="p2">Il est permis de s'étonner d'une chose: +M. Thiers, qui a dû concevoir un légitime orgueil +de la décision de l'Assemblée nationale, qui le +traitait comme le sénat de la république romaine +avait traité Cicéron, n'a pas manqué de +relire alors dans l'histoire les détails de ce précédent +si glorieux pour lui, et, lorsque les députés +français suivaient l'exemple des sénateurs +romains, d'étudier et de suivre lui-même +l'exemple de Cicéron.</p> + +<p>L'oubli de ce soin est ce qui amène le chagrin +qu'on lui fait aujourd'hui.</p> + +<p class="p2">Tout le monde semble d'accord sur un point,—c'est +que la somme évaluée pour la maison de +<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> +M. Thiers dépassait la valeur de la construction +détruite,—et permettait non pas de la rétablir +identiquement telle qu'elle était, mais d'en construire +une autre plus grande et plus belle, ce qui +est beaucoup moins bien,—car, le mieux eût +été de n'y ajouter qu'une plaque de marbre commémorative +et du crime et de la réparation.</p> + +<p>Voyons donc ce qui se passa au sujet, non pas +de la maison, mais des trois maisons de Cicéron +détruites par Clodius et les émeutiers.</p> + +<p>La destruction des maisons de Cicéron avait +été plus complète encore que la destruction de +la maison de M. Thiers; ses ennemis «arrachèrent +jusqu'aux arbres qu'ils plantèrent dans leurs +propres jardins<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>».</p> + +<p>Il laissa le sénat et les experts déterminer +sans son intervention, et c'est seulement à son +ami le plus intime, Atticus, qu'il confia que les +sommes allouées étaient mesquines et au-dessous +de la valeur réelle des propriétés démolies,—<i>illiberaliter</i>.—Cette +estimation fit murmurer +<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> +non seulement les «honnêtes gens», mais +aussi le peuple.—D'où vient cela; dit Cicéron à +Atticus?—Cela vient d'une certaine pudeur de +ma part,—j'aurais pu, dit-on, refuser la somme +comme insuffisante, et demander résolument davantage.</p> + +<p>«Les consuls ont traité avec les entrepreneurs,» +<i>consules locarunt</i>,—et plus loin: «On +reconstruit d'après le marché passé par les consuls,» +<i>consulum ex locatione reficiebantur</i>.</p> + +<p>Et, à ce moment, Cicéron était fort ruiné et +fort dépourvu d'argent;—J'ai épuisé, dit-il, la +bourse de mes amis: <i>amicorum benignitas exhausta +est</i>.</p> + +<p class="p2">Ce qui cause mon étonnement dont je parlais +tout à l'heure, c'est qu'un lettré comme M. Thiers—après +avoir naturellement relu avec un orgueil +bien légitime, je le répète, les rapports, les +similitudes que les événements et la faveur de +ses concitoyens mettaient entre lui et une des +plus grandes figures de l'antiquité, n'ait pas +cherché et trouvé dans cette lecture les moyens +d'augmenter encore la ressemblance des situations;—n'ait +pas demandé que les «consuls» +<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> +les députés fissent eux-mêmes les conventions et +les marchés avec les entrepreneurs, se tenant +entièrement à l'écart de la question d'argent.</p> + +<p>Il aurait évité le reproche que tenteront de lui +faire ses ennemis, d'avoir tiré un bénéfice matériel +d'une situation à laquelle c'était seulement +de la gloire qu'il y avait à demander,—reproche +auquel il va sans doute répondre victorieusement, +ne pouvant souffrir que l'histoire, au +lieu d'une similitude, ait à enregistrer une parodie.</p> + +<p class="p2">On n'oserait vraiment compter ceux pour lesquels +nos désastres ont été un bonheur et qui ne +voudraient pour rien au monde que «ça ne fût +pas arrivé».—Prenez vous-même, lecteur, le +soin d'interroger un à un les hommes aujourd'hui +en vue,—moi je n'en ai pas le courage.</p> + +<p class="p2">M. Thiers n'est jamais descendu du pouvoir, +il en a toujours été précipité,—et jamais il n'y +est resté longtemps, parce qu'il n'a ni principes, +ni convictions. Le pouvoir n'est pas pour lui un +moyen d'appliquer telles ou telles idées;—loin +de là, le pouvoir est le but, et, au besoin, il sacrifiera +<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> +ses idées pour y grimper ou s'y maintenir.</p> + +<p>Jamais on ne l'a vu, lorsqu'il n'est pas ministre, +mettre honnêtement et loyalement ses talents et +ses aptitudes, qui sont une puissance, au service +du gouvernement et du pays;—il a lui-même +appelé la situation en ce cas: «Être sur le pavé.» +Il n'a plus de devoirs, il n'a plus de rôle; si ce +n'est d'escalader de nouveau le pouvoir par tous +les moyens.—Quand il est au pouvoir, dans certaines +circonstances, il y rend des services, lorsque +ces services peuvent consolider sa situation, +mais souvent les périls contre lesquels il nous défend, +c'est lui qui les a créés.</p> + +<p>A force de pousser le gouvernement de Juillet +sur des pentes et au bord du précipice,—jeu +qu'il jouait sinon de concert, du moins simultanément +avec M. Guizot,—il est venu un jour +où il n'a pu l'empêcher d'y tomber.</p> + +<p>Sans ses intrigues, en 1848, une république +modérée, sous la présidence de Cavaignac, qui +avait fait ses preuves et donné de terribles gages, +aurait alors été instituée, et nous aurions évité +l'Empire et la Commune. Son but aujourd'hui est +de rendre la fausse république de MM. Pyat, Naquet, +<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> +Grousset, Gambetta, Ferrand, Gaillard +père, etc., tellement imminente, qu'on ait recours +à lui pour la couper en deux, c'est-à-dire +pour former d'une partie du centre droit, du +centre gauche et des moins compromis de la +gauche, un parti, une majorité, qui puisse lutter +contre l'extrême gauche;—il n'est nullement +certain, le cas échéant, qu'il y réussisse, parce +que le parti de MM. Cluseret, Lacour, Gambetta, +Pyat se sert de lui, comme il se sert d'eux.</p> + +<p>M. Pelletan l'a dit: il n'est pour eux qu'un +cheval de renfort.</p> + +<p class="p2">La politique, le jeu de M. Thiers, c'est le jeu +de ce chirurgien qui poignardait le soir dans son +quartier des passants, qu'on lui apportait ensuite +naturellement à panser chez lui où il s'était hâté +de rentrer.</p> + +<p>C'est ce que faisaient certains «sauveteurs» +qui jetaient des gens à l'eau, puis les en tiraient +et réclamaient la récompense.</p> + +<p>M. Thiers désigne aux gamins les maisons +dont il faut casser les vitres, il leur indique les +tas où on peut prendre des pierres, puis ensuite, +il passe devant ces mêmes maisons en criant:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> +«<i>V'là</i> l'vitrrier.»</p> + +<p class="p2">Mais c'est odieux, disait-on à un homme,—vous +avez des querelles avec vos amis,—des +procès avec vos parents!—Et avec qui voulez-vous +que j'aie des querelles et des procès, répondit-il;—les +autres..., je ne les connais pas, ou +je n'ai pas d'intérêts à démêler avec eux.</p> + +<p class="p2">Voici le prince Napoléon Jérôme,—qui est +venu apporter au parti bonapartiste une nouvelle +cause de division.—Ce parti, de l'aveu d'un de +ses membres les plus ardents, compte aujourd'hui +trois sous-partis,—les rouhéristes, les jérômistes +et les «épileptiques».</p> + +<p>Il paraît que la guerre que le fils de Jérôme +veut faire à son petit-cousin, ne sera pas difficile, +ni bégueule sur le choix des armes et des +moyens,—plusieurs journaux ont publié à ce +sujet une pièce assez curieuse.</p> + +<p class="p2">Un des procédés de propagande adoptés concurremment +par les légitimistes et les bonapartistes,—a +été l'émission de nombreuses photographies;—c'est +sur les beautés de leurs +<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> +candidats, sur le charme de leurs visages qu'ils +semblent compter pour leur concilier les cœurs,</p> + +<p class="quote">Yeux, col, sein, port, teint, taille, en eux tout est charmant,</p> + +<p>—cela se comprendrait mieux si le suffrage, dit +universel, n'excluait pas la moitié de la nation, +c'est-à-dire les femmes, du droit de voter,—et, +à vrai dire, je n'ai jamais pu trouver de raison +suffisante de cette exclusion.</p> + +<p>Le comte de Chambord, Henri V, disent les légitimistes, +a un front, a des yeux, a une physionomie, +a surtout une voix,—ah! quelle voix!</p> + +<p>Le prince impérial, disent les bonapartistes, +a la beauté de sa mère, et comme elle «le cou +un peu long, portant gracieusement la tête en +avant»;—malgré sa jeunesse, on voit déjà qu'il +aura la poitrine large, etc.</p> + +<p class="p2">Ah! il s'agit de portraits,—s'est dit le fils de +Jérôme,—eh bien, je suis moi-même un portrait,—je +suis le portrait vivant de l'empereur +Napoléon I<sup>er</sup>; les autres, ni le père, ni le fils, ne +lui ressemblent en rien, et il y a pour cela une +raison bien naturelle, c'est qu'ils ne sont pas de +la famille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> +Et là-dessus on montre en petit comité et l'on +menace de publier—le <i>fac simile</i> d'un testament +de Napoléon I<sup>er</sup> qui contiendrait ceci:</p> + +<p>«Napoléon I<sup>er</sup> prévoyait l'extinction de sa descendance +directe. Dans le cas du décès du roi de +Rome, il recommandait à ses héritiers «d'écarter +du trône la branche du roi Louis de Hollande», +sous ce prétexte que le roi Louis avait été l'un +des premiers à l'abandonner dans la mauvaise +fortune, et peut-être aussi parce que la légèreté +bien connue de la reine Hortense n'était guère +de nature à garantir l'intégrité de sa race.»</p> + +<p>C'est vif.</p> + +<p class="p2">Ceux qui vivaient et étaient un peu «répandus» +vers 1836,—à l'époque de la première tentative +de Louis Bonaparte,—et qui avaient vu la +révolution de Juillet se faire au cri bizarrement +incohérent de «vive Napoléon et la liberté», s'étonnaient +qu'une revendication de la succession +du trône impérial, revendication qui ne pouvait +s'appuyer que sur la «légende napoléonienne» +vulgarisée, embellie, ornée, enjolivée par presque +tous les écrivains du temps, comme arme de +guerre contre «la Restauration», Victor Hugo, +<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> +Bérenger, M. Thiers, etc., et des journalistes +comme Armand Carrel, et à peu près tous libéraux—fût +faite par un neveu de l'empereur,—et +par ce neveu-là, lorsqu'il y avait à Paris deux +fils de Napoléon parfaitement connus,—l'un, +dans le monde, et y jouissant d'une légitime considération, +le comte Walewski,—et l'autre un +peu en dehors du monde, un certain comte Léon, +qui, dans un procès intenté à sa mère, femme +d'un diplomate allemand, et gagné contre elle, +avait fait judiciairement constater son impériale +extraction pour revendiquer une somme d'argent +que lui avait laissée son père.—Celui-ci présentait +une particularité singulière,—c'était une ressemblance +des plus frappantes avec Napoléon I<sup>er</sup>.</p> + +<p class="p2">Il était lié avec Nestor Roqueplan, alors rédacteur +en chef du <i>Figaro</i>.—Je me souviens +qu'un matin, arrivant à la cité Bergère, je le +trouvai faisant des armes avec Nestor,—je pris +le fleuret à mon tour, nous déjeunâmes ensuite, +et passâmes plusieurs heures ensemble.—Nestor +s'apercevait de l'attention que je portais au visage +du jeune homme, et me dit: «Je vois ton +étonnement.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> +«Je vais d'abord l'accroître, et je te l'expliquerai +ensuite.»</p> + +<p>En effet, nous vîmes bientôt entrer Étienne, +un coiffeur de la rue Vivienne, auquel le <i>Figaro</i> +d'alors avait fait une célébrité.</p> + +<p>«Vous allez, lui dit Nestor, couper les cheveux +à monsieur, en vous conformant au modèle que +voici:»</p> + +<p>Et il jeta sur sa toilette une pièce de cinq +francs à l'effigie de Napoléon I<sup>er</sup>.</p> + +<p>L'artiste se mit à la besogne, avec toute l'application +possible,—et, l'opération terminée, la +ressemblance était si frappante, qu'Étienne, enthousiasmé, +s'écria: «vive l'empereur!»</p> + +<p>Le comte Léon a depuis borné son ambition à +devenir, après des luttes longues et opiniâtres, +colonel ou lieutenant-colonel de la garde nationale +de Saint-Denis.</p> + +<p class="p2">Faute des fils de Napoléon,—tous deux alors +bien connus à Paris,—il semblait que si la légende +devait adopter un des neveux de «l'empereur», +c'était celui qui, sans avoir avec lui une +ressemblance aussi frappante que celle du comte +Léon, possédait cependant cette ressemblance à +<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> +un degré très remarqué? C'était Napoléon, fils +de Jérôme,—il est vrai que le prince avait pris +de l'embonpoint encore très jeune,—et la première +fois que je le vis, c'était à Saint-Germain, à +<i>Monte-Cristo</i>,—chez Alexandre Dumas;—Dumas, +en me reconduisant, me dit: «Hein! +quelle ressemblance!»</p> + +<p>—Oui, lui répondis-je, il ressemble à Napoléon, +mais à Napoléon au retour de l'île d'Elbe.</p> + +<p>En effet, Napoléon à l'époque qui précéda les +«Cent jours»,—avait singulièrement engraissé, +ses traits s'étaient «empâtés» et étaient devenus +assez différents des traits de l'empereur... de +1804 à 1812, et tout à fait différents de ceux de +Bonaparte premier consul.</p> + +<p class="p2">Ce n'est pas la première fois qu'il court ou +que l'on fait courir des bruits peu favorables à +la légitimité de la naissance de Louis-Napoléon, +légalement fils de Louis, roi de Hollande et +d'Hortense Beauharnais.</p> + +<p>Il faut dire que des bruits de ce genre,—des +bruits au moins de supposition d'enfant, n'ont +jamais manqué à aucune naissance d'héritier +d'un trône,—né... à propos.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> +On ne les a pas ménagés à l'occasion du duc +de Reichstadt, fils de Napoléon I<sup>er</sup> et de Marie-Louise.</p> + +<p>On ne s'en est pas privé à propos de la naissance +posthume du fils de Caroline de Naples et +du duc de Berry, assassiné à l'Opéra par Louvel;—le +duc de Bordeaux, depuis comte de Chambord,—on +comprend quel appui est venu plus +tard donner à la malveillance, et très probablement +à la calomnie—l'aventure de sa mère en +Vendée et au château de Blaye.</p> + +<p>Ces rumeurs, naturellement inventées ou fomentées +par les ennemis politiques, sont tellement +connues, tellement prévues même, qu'il +en est sorti l'usage peu décent de faire accoucher +les reines presque en public.</p> + +<p>On ne doit donc pas attacher plus d'importance +qu'il ne convient à ces «potins politiques». +Je n'aurais pas le premier «levé ce lièvre» dont +je connaissais cependant «le gîte» et je n'en +parle qu'après dix journaux; mais il peut être +d'un certain intérêt de voir ce qui a pu donner +lieu aux bruits qui ont couru ou que l'on a fait +courir sur la naissance de Napoléon III,—bruits +auxquels Jérôme, le frère de Napoléon et son +<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> +fils, ne se privaient pas de faire des allusions très +détaillées, lorsqu'ils étaient mécontents du neveu +et du cousin auquel cependant ils devaient leur +fortune.</p> + +<p>Je vais à ce sujet feuilleter des mémoires qui +ont été publiés peu de temps après les événements +«sur la cour de Louis Napoléon, roi de +Hollande».</p> + +<p>Outre l'origine des bruits que l'on prête au +prince Jérôme l'intention d'exploiter, j'y «cueillerai» +quelques détails curieux sur les relations +de Napoléon I<sup>er</sup> avec ses frères.</p> + +<p>L'auteur de ces mémoires, publiés par Ladvocat, +dit de lui-même: «L'auteur, par ses fonctions +et ses relations sociales, placé sur le théâtre +des événements, a vu se dérouler sous ses yeux +les scènes qu'il raconte,—il a assisté à la représentation,—il +a connu et fréquenté les acteurs +qui y figuraient».</p> + +<p class="p2">C'est en 1802 que Napoléon maria son frère +Louis à Hortense-Fanny de Beauharnais, fille de +Joséphine,—et «il n'avait, disent les contemporains, +consulté ni le cœur, ni le goût de l'un ni +de l'autre des deux époux.»—Des bruits même, +<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> +probablement des calomnies,—avaient couru sur +l'affection que Napoléon portait à sa belle-fille;—ce +mariage peut être cité entre ceux qui n'ont +pas eu même leur «lune de miel».</p> + +<p>En 1806,—une députation de la république +Batave,—composée du «vice-amiral <i>Verhuell</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, +etc.,» vint offrir la couronne de Hollande +au prince Louis,—qui ne s'appelait plus +déjà Louis Bonaparte, mais Louis Napoléon, le +nom de baptême du brillant général, du premier +consul, de l'empereur, étant devenu le nom de +famille de tous les Bonaparte.—Cette ambassade +était plus que probablement l'exécution +d'une convention faite déjà par la diplomatie.</p> + +<p>Louis partit avec sa femme pour la Hollande.</p> + +<p class="p2">Les couronnes royales n'ont pas le privilège +que les anciens attribuaient aux couronnes de +<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> +lierre, elles ne préservent pas de l'ivresse,—au +contraire.</p> + +<p>Louis prit sa royauté au sérieux,—il ne comprit +pas que les «couronnes» données par Napoléon +à ses frères,—étaient des euphémismes +brillants, et que ces rois nommés par lui n'étaient +ni plus ni moins que des préfets recevant +les ordres des Tuileries.—Le rôle assigné particulièrement +à Louis avait un côté assez odieux; +l'intention arrêtée déjà de Napoléon était d'incorporer, +d'annexer la Hollande à la France, et +le «roi» Louis devait opérer la transition.</p> + +<p>Appelé à Paris, il s'avisa de dire à son frère:</p> + +<p>«<i>La Hollande est lasse d'être le jouet de la +France</i>» et, de retour dans «ses États», les trouvant +déjà envahis par une armée française, commandée +par le duc de Reggio,—il rassembla au +pavillon royal de Harlem <i>ses</i> ministres et <i>ses</i> généraux;—il +croyait avoir des généraux et des +ministres,—et proposa une défense désespérée +en commençant par percer les digues et inonder +Amsterdam plutôt que de la livrer aux Français, +etc.—Cet avis fut repoussé par le conseil.—Le +duc de Reggio entra dans la capitale avec +l'armée française, et Louis s'en alla à Tœplitz;—son +<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> +frère, par un décret du 10 juillet 1810, <i>réunit</i> +la Hollande à la France, et Amsterdam reçut le +titre de «troisième bonne ville de l'empire français»; +Paris et Lyon étant les deux premières.</p> + +<p class="p2">Revenons sur nos pas pour voir ce qui a pu +donner lieu au bruit que, dit-on, et il faut n'accepter +cet <i>on dit</i> qu'avec réserve, le fils de Jérôme +a l'intention d'exploiter.</p> + +<p>Dès avant la nomination de Louis au trône de +Hollande, en 1806, Hortense et lui vivaient séparés +et en très mauvaise intelligence;—cependant +elle consentit à venir en Hollande être reine, et +elle arriva avec lui dans ses États le 18 juin 1806.</p> + +<p>Mais elle ne tarda pas à s'y ennuyer.</p> + +<p>Voici comment s'explique à ce sujet l'auteur +des mémoires que j'ai sous les yeux: «La reine +exerçait un grand charme autour d'elle, mais il +existait entre elle et le roi une désunion fâcheuse, +et dont l'évidence affligeait leur cour,—ceux +qui étaient dans le secret des antécédents, +assuraient que cet éloignement de Louis pour sa +femme existait même avant l'époque de leur mariage +décidé entre Napoléon et Joséphine, sans +que Louis ni Hortense eussent été consultés».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> +A la suite d'un voyage qu'ils firent ensemble à +certaines eaux des Pyrénées au mois d'avril 1807, +et comme ils passaient par Paris pour retourner +en Hollande, la reine resta à Paris.—Donnons +encore la parole à l'auteur des mémoires: +«Louis fit venir une troupe de comédiens français +et donna des bals, mais l'absence de la reine +frappait ces assemblées, consacrées au plaisir, +d'une langueur, d'une monotonie très apparentes; +on se rappelait combien à La Haye sa +spirituelle vivacité savait animer les cercles où +elle brillait avec tant de charme».</p> + +<p>Et, un peu plus loin:</p> + +<p>«Louis, en allant souvent au spectacle, s'était, +dit-on, doucement habitué à encourager le talent +très distingué d'une jeune émule de la célèbre +Mars.»</p> + +<p>Or, la reine ne revint en Hollande qu'en 1809, +elle s'y ennuya encore; «la désunion évidente du +roi et de la reine attristait leur cour; elle alla +passer quelques jours au château de <i>Loo</i>, et de là, +sans que son époux connût ses intentions, elle +s'échappa de la Hollande, où le roi, <i>malgré son +éloignement pour elle, voulait la retenir</i>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> +Quelque temps auparavant Louis avait fait un +voyage à Paris; mais, dit l'auteur des mémoires, +«il descendit chez <i>madame mère</i>; il aurait pu +occuper son hôtel, mais la reine l'habitait, et +c'était pour le roi une puissante raison de s'en +éloigner».</p> + +<p>Dans un autre passage il parle de «la santé +chancelante du roi de Hollande».</p> + +<p>«Depuis longtemps des douleurs rhumatismales +lui avaient paralysé la main droite, et il +boitait des suites d'une chute de cheval»; et ailleurs: +«Le roi était habituellement d'une mauvaise +santé, et cette disposition, qui augmentait +sans cesse, donnait à son caractère quelque chose +de triste et de morose, il éprouvait un malaise +presque continuel, etc.»</p> + +<p class="p2">Louis-Napoléon, Napoléon III, est né à Paris, +aux Tuileries, le 20 avril 1808;—or, on rappelait +que la reine avait quitté son mari en 1807, +après un voyage aux Pyrénées, entrepris au mois +de mai 1807,—voyage après lequel les époux +ne se revirent qu'en 1809;—la malveillance +prétendait qu'ils étaient très probablement séparés +au mois d'août 1807, époque de la conception +<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> +probable de Louis-Napoléon,—parce que, +disaient les ennemis, le roi ne pouvait rester +plus longtemps hors de ses États, et qu'on ne +peut admettre que cette absence de la Hollande +se fût prolongée plus de trois mois,—mais ce +que la malveillance prétendait, elle ne le prouvait +pas; cette absence peut avoir été assez longue, +car elle le fut trop pour son peuple,—«ce fut +pendant cette absence qu'eut lieu le traité de +Tilsitt, où il s'agissait de puissants intérêts pour +la Hollande».</p> + +<p class="p2">Donc la malveillance a beau rapprocher et la +mauvaise santé du roi, et son éloignement pour +la reine, et leur séparation en 1807, et d'autres +circonstances dont il ne me convient pas de parler,—elle +ne peut en tirer que des probabilités,—mais +point de certitude;—si l'on se rappelle +surtout, en l'appliquant aux tendresses conjugales, +ce que les musulmans disent à propos de +l'adultère. «On peut supposer une femme coupable +dès l'instant qu'elle est restée enfermée +seule avec un homme le temps de faire cuire un +œuf à la coque.»</p> + +<p>La séparation du roi et de la reine de Hollande, +<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> +en 1807, a pu donner lieu à des commentaires, +mais ne fournit nullement les conditions +d'une preuve,—ce qui s'est passé en Hollande +pendant le séjour de Louis et d'Hortense aux Pyrénées, +portant au contraire à croire qu'il a pu se +prolonger jusqu'au mois d'août, malgré les puissantes +raisons qui, d'autre part, devaient le rendre +plus court.</p> + +<p class="p2">Mais ce qui est tout à fait prouvé, c'est l'irritation +qu'avait conservée Napoléon contre son +frère Louis, et qui ne le montre pas disposé à +appeler sa descendance à sa succession.</p> + +<p>Il suffit de lire quelques passages de ses lettres +à ce frère presque rebelle.</p> + +<p>Avant de citer ces passages, j'en extrairai trois +phrases intéressantes:</p> + +<p>«Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on +avoue d'y avoir pensé.» (27 mars 1808.)</p> + +<p>«Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs +depuis Clovis jusqu'au concile du salut public, je +me tiens solidaire de tout.» (20 décembre 1808.)</p> + +<p>«Comment la connaissance de mon caractère, +qui est de marcher droit à mon but sans +qu'aucune considération puisse m'arrêter, +<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> +ne vous a-t-elle pas éclairé?» (20 mai 1810.)</p> + + +<p>17 août 1808.—«Il est inutile de me faire +des étalages de principes.»</p> + +<p>20 décembre 1808.—«Monsieur mon frère, +je réponds à la lettre de Votre Majesté:</p> + +<p>»Votre Majesté en montant sur le trône de Hollande +a oublié qu'elle était française.</p> + +<p>»Votre majesté a imploré ma générosité, fait +appel à mes sentiments de frère, et a promis de +changer de conduite.—... Votre Majesté est revenue +à son système, il est vrai qu'alors j'étais à +Vienne, et j'avais une pesante guerre sur les +bras.»</p> + +<p>»Vos maréchaux sont une caricature.»</p> + + +<p>20 mai 1810.—«Vous brisez vous-même votre +sceptre.</p> + +<p>»En vous mettant sur le trône de Hollande, +j'avais cru y placer un citoyen français; vous avez +suivi une route diamétralement opposée, je me +suis vu forcé de vous interdire la France, et de +m'emparer d'une partie de votre pays.</p> + +<p>»Vous vous montrez mauvais Français.</p> + +<p>»Le sort en est jeté, vous êtes incorrigible.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> +»Vous ne voulez pas régner longtemps.</p> + +<p>»Soyez bon Français de cœur, ou votre peuple +vous chassera, et vous sortirez de la Hollande +l'objet de la risée des Hollandais;—c'est avec +de la raison et de la politique que l'on gouverne +les États, et non avec une lymphe âcre et viciée.»</p> + + +<p>23 mai 1810.—«Par vos folies vous ruinez la +Hollande, je ne veux pas que vous envoyiez de +ministre en Autriche.</p> + +<p>»Ne m'écrivez plus de vos phrases ordinaires, +voilà trois ans que vous me les répétez, et chaque +instant en prouve la fausseté.</p> + +<p>»C'est la dernière lettre de ma vie que je vous +écris.»</p> + +<p class="p2">Ce ne sont pas certes là des dispositions fraternelles, +ni amicales,—et elles ne durent pas +s'améliorer lorsque Louis, s'évadant du trône, se +réfugia en Bohême, refusa d'obéir à l'ordre qui +lui fut transmis le 12 octobre 1810.</p> + +<p>«L'empereur entend que le prince Louis soit +rentré en France le 1<sup>er</sup> décembre prochain, sous +peine d'être considéré comme désobéissant au +chef de sa famille et traité comme tel», etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> +Ni lorsqu'il publia une protestation contre +«l'usurpation» de son frère à l'égard de la Hollande, +etc.</p> + +<p>«En mon nom, au nom de la nation hollandaise, +je déclare la prétendue réunion de la Hollande +à la France, mentionnée dans le décret de +l'empereur mon frère, en date du 9 juillet passé, +comme nulle et de nul effet, illégale, injuste, arbitraire +aux yeux de Dieu et des hommes, dont +elle blesse tous les droits; se réservant, la nation +et le roi, de faire valoir leurs justes droits quand +les circonstances le permettront.</p> + +<p>«Donné à Tœplitz, en Bohême. Le présent acte +écrit et signé de ma main, et scellé du sceau de +l'État, ce 1<sup>er</sup> août 1810.</p> + +<p class="right">«Signé: LOUIS-NAPOLÉON.»</p> + +<p class="p2">Voici, du reste, ce que Napoléon disait de son +frère Louis, à Sainte-Hélène:</p> + +<p>«Louis a de l'esprit, n'est point méchant; +mais avec ces qualités, un homme peut faire bien +des sottises, et causer bien du mal.</p> + +<p>»L'esprit de Louis est naturellement porté à +la bizarrerie.</p> + +<p>»Courant après une réputation de sensibilité +<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> +et de bienfaisance, incapable par lui-même de +grandes vues, susceptible tout au plus de détails +locaux, Louis ne s'est montré qu'un <i>roi-préfet</i>.»</p> + +<p>Il faut voir comme son frère le traitait quand +il essayait d'être autre chose. Les quelques +phrases citées ci-dessus n'en peuvent donner +qu'une faible idée.</p> + +<p>«Louis n'avait pu être bien avec sa femme +que très peu de mois. Beaucoup d'exigence de sa +part, beaucoup de légèreté de la part d'Hortense: +voilà les torts réciproques.</p> + +<p>»Toutefois, ils s'aimaient en s'épousant, ils +s'étaient voulus l'un et l'autre.»</p> + +<p>Là Napoléon dément un des bruits signalés +plus haut.</p> + +<p>«Ce mariage, au reste, était le résultat des intrigues +de Joséphine qui y trouvait son compte.»</p> + +<p>«A mon retour de l'île d'Elbe, Louis m'écrivit +une longue lettre pour revenir auprès de +moi. Croirait-on qu'une de ses conditions était +qu'il aurait la liberté de divorcer avec Hortense? +Je maltraitai fort le négociateur, pour avoir osé +se charger d'une telle absurdité.</p> + +<p>»Peut-être trouverait-on une atténuation aux +travers d'esprit de Louis, dans le cruel état de sa +<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> +santé, l'âge où elle s'est dérangée, les circonstances +atroces qui l'ont causée, et qui doivent +avoir singulièrement influé sur son moral.»</p> + +<p class="p2">Il faudrait certes que les sentiments et les opinions +de Napoléon se fussent singulièrement +modifiés dans le peu de temps qui s'écoula jusqu'à +la mort, pour qu'il pût faire entrer dans ses +prévisions et ses désirs d'avoir pour successeur +un fils de Louis et d'Hortense.</p> + +<p class="p2">Mais, si en groupant les circonstances que je +viens de rapporter, il était facile à la malveillance +d'en tirer les conséquences dont il est +question dans le prétendu testament dont on +parle,—néanmoins, faute de preuves évidentes, +il faut toujours en revenir à la loi,—<i>is pater +est quem nuptiæ demonstrant</i> et à «l'œuf à la +coque.»</p> + +<p class="p2">Je ne veux pas croire à ce projet que l'on prête +au prince fils de Jérôme,—et eût-il pensé un +moment à «tirer ce pétard», le bon sens, on +dit qu'il en a, le ferait hésiter en pensant qu'on +lui objecterait, qu'il n'a jamais, du moins publiquement, +<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> +émis de doutes sur la légitimité +de son cousin, tant que ce cousin a été empereur +des Français, et lui a donné des titres, des grades +et, dit-on, beaucoup d'argent.</p> + +<p class="p2">Du reste, abandonnant le point qui conteste la +paternité de Louis, si on veut appuyer le bruit +en question sur les dispositions de Napoléon à +l'égard de Louis et d'Hortense, on pourrait répondre +par le portrait que fit à Sainte-Hélène le +même Napoléon de son plus jeune frère Jérôme, +le père du prince Napoléon:</p> + +<p>«Jérôme était un prodigue dont les débordements +avaient été criants; il les avait poussés +jusqu'au hideux du libertinage. Son excuse, +peut-être, pouvait se trouver dans son âge et dans +ce dont il s'était entouré.»</p> + +<p>Cependant, il faut tout dire,—les dernières +impressions de Napoléon étaient plus favorables,—et +surtout il prenait beaucoup plus au sérieux +la mère du prince Napoléon que sa belle-fille la +reine Hortense.</p> + +<p>«Au retour de l'île d'Elbe, Jérôme semblait +avoir beaucoup gagné, et donner de grandes espérances.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> +«Jérôme, en mûrissant, eût été propre à gouverner; +je découvrais en lui de véritables espérances.»</p> + +<p>«Il existait un beau témoignage en sa faveur: +c'est l'amour qu'il avait inspiré à sa femme. La +conduite de celle-ci, lorsque, après ma chute, son +père, ce terrible roi de Wurtemberg si despotique, +si dur, a voulu la faire divorcer, est admirable.</p> + +<p>«Cette princesse s'est inscrite dès lors, de ses +propres mains, dans l'histoire.»</p> + +<p class="p2">Combien de fois on a dit de moi:—Comme +il a eu raison à telle époque!—sans presque jamais +dire:—Comme il a raison aujourd'hui!</p> + +<p>On regrettera de ne pas l'avoir écouté plus attentivement +et de l'avoir laissé parler dans une +sorte de désert relatif,—<i>vox clamantis in deserto</i>.</p> + +<p>Et on lui rendra alors quelque justice.</p> + +<p class="p2">Certes, il m'eût été agréable qu'on n'attendît +pas ma mort pour me la rendre cette justice,—et +qu'on m'en escomptât une partie de mon vivant,—mais +tel est le sort; on attend pour donner +quelques louanges à un homme que ça ne +<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> +puisse plus lui faire de plaisir, et que ça ne serve +qu'à rabaisser ceux qui lui survivent.</p> + +<p class="p2">Lorsque je me vois seul,—marcher en sens +inverse de l'opinion publique du moment, comme +un homme qui remonte le courant d'une foule et +dévoue ses côtes aux coudes d'autrui, il m'arrive +parfois de douter de moi et de me demander si ce +n'est pas moi qui me trompe.</p> + +<p>Mais lorsque l'événement vient me donner +raison,</p> + +<p>Lorsque la bourgeoisie censitaire de 1830 a +renversé, sans le faire exprès, le trône de Louis-Philippe,—ou +plutôt son propre trône,—comme +je l'en avais menacée tant de fois,</p> + +<p>Lorsque les ultras et les pseudo-républicains +ont fait l'Empire—comme je l'avais prévu,</p> + +<p>Lorsque l'Empire est tombé par les causes que +j'avais vues et annoncées,</p> + +<p>Lorsque la troisième république a été à peu près +tuée par ses prétendus enfants,—et précisément +comme je le crie depuis deux ans,—je ne puis +m'empêcher de dire moi-même:</p> + +<p>J'avais raison, je ne m'étais pas trompé, j'avais +bien vu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> +Je crois bien qu'aujourd'hui encore je vois +clair, je vois bien, je vois juste.</p> + +<p>Et ce que je vois aussi, c'est qu'on attendra +l'événement, et l'événement sera une catastrophe, +pour dire encore:—Comme il avait raison hier,—il +y a un an,—il y a..... n'essayons pas de voir +au delà d'un an.</p> + +<p class="p2">Il est un mot,—un nom qui a deux sens en +français,—c'est le nom de <i>Cassandre</i>.—Cassandre +était la fille de Priam, qui avait reçu le +don de prophétie, mais qui, ayant refusé de payer +ce don au gré du galant Apollon, fut condamnée +à n'être jamais crue.</p> + +<p>Cassandre, c'est aussi le nom, dans l'ancienne +comédie, des pères ganaches, dupés, bafoués,—qui +n'écoutent ni les avertissements, ni les conseils, +et réservent leur confiance à Pierrot qui les +vole, à Arlequin qui caresse leurs filles, à Scapin +qui les met dans le sac et leur donne des coups +de bâton;—les Cassandres, ceux qui haussent +les épaules quand Cassandre leur dit: Défiez-vous +de Pierrot, d'Arlequin et de Scapin.</p> + +<p>Lorsque le cheval de bois, <i>machina fœta +armis</i>, entre dans les murs de la ville par +<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> +une brèche qu'y font les Troyens eux-mêmes,</p> + +<p>Cassandre, dit Énée, ouvre la bouche et nous +prédit ce qui allait arriver.</p> + +<p class="blockquote">Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris<br /> +Ora.....</p> + +<p>Mais Apollon avait décidé que les imbéciles +Troyens ne la croiraient jamais.</p> + +<p class="blockquote">... Dei jussu non unquàm credita Teucris.</p> + +<p>J'ai, il est vrai, épars dans le monde, un auditoire +d'amis connus et inconnus qui me lisent fidèlement +depuis trente ans, dont quelques-uns +me crient de loin:—Courage,—vous avez raison,—nous +sommes avec vous.</p> + +<p>Mais ils sont tous éparpillés, ne forment pas +corps,—sont isolés comme moi,—un peu paresseux +ou découragés,—et s'occupent peu ou point +de multiplier mes lecteurs.</p> + +<p>Les moineaux se réunissent sur les toits pour +se chamailler, les oies volent en troupe, les hannetons +et les chenilles s'amassent en tas;—mais +les rossignols vivent et gazouillent solitaires dans +les aubépines.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> +J'ai quelquefois cherché le secret du peu d'influence +que j'exerce sur le présent, en même temps +qu'une certaine autorité à l'égard du passé.</p> + +<p>Voici ce que j'ai trouvé:</p> + +<p>Il y a toujours en France une folie épidémique, +dominante, régnante;—tout le monde devenant +fou à la fois, et de la même folie, personne ne +s'aperçoit de la folie commune; lorsque tout le +monde va aux Tuileries ou à l'Hôtel de Ville,—que +deux ou trois veuillent arrêter cette foule et +marchent en sens inverse, on les bouscule, on les +fait tourner, ils sont heureux si on ne les foule +pas aux pieds; tout le monde crie:</p> + +<p>Vive la charte!</p> + +<p>Vive la réforme!</p> + +<p>A Berlin!</p> + +<p>Qui peut entendre une seule voix qui dit: Ne +crions pas tant et agissons mieux?</p> + +<p>A ces cris tumultueux, d'autres cris ne tarderont +pas à succéder,—la foule prendra bientôt +une autre direction, mais ce seront des clameurs +aussi violentes, aussi furieuses, aussi assourdissantes, +des <i>à bas</i> remplaçant des <i>vivats</i>,—une +folie contraire, mais une folie égale, une course +aussi effrénée, mais dans le sens précisément +<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> +contraire;—hier, on courait à Charybde; aujourd'hui, +on court à Scylla;—toujours on court, et +toujours à l'écueil.</p> + +<p class="p2">L'écrivain, l'homme politique, le philosophe—qui +ne partage pas la folie du moment, n'est jamais +l'objet de cette popularité enthousiaste, de +cet engouement—qui seront à peu de temps de +là remplacés par le dénigrement et le mépris, +lorsque viendra le moment de s'enthousiasmer, +de s'engouer pour la folie contraire.</p> + +<p class="p2">L'homme qui marche seul, qui ne s'affilie à +aucun parti, à aucune coterie, à aucune complicité,—non +seulement n'a point d'allié, mais encombre +les chemins, ralentit et éclaire la marche, +et semble un témoin importun, peut-être moqueur, +peut-être dénonciateur.</p> + +<p>C'est au moins un gêneur, c'est peut-être un +gendarme.</p> + +<p class="p2">Un publiciste a dit:</p> + +<p>«En politique, l'indépendance, la modération, +l'impartialité, c'est la condamnation à l'isolement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> +»En politique, tous les hommes suspects de +bonne foi sont tenus en quarantaine perpétuelle +par les coteries.»</p> + +<p class="p2">Ainsi, voyez ma situation à l'égard du parti +soi-disant républicain:—je professe les principes +qu'ils arborent,—j'attaque les abus qu'ils +feignent d'attaquer,—je dis ce qu'ils braillent,—je +demande le progrès qu'ils font semblant +d'exiger; mais il s'agit bien des principes, des +abus, des progrès!—il s'agit d'une association, +d'un complot entre les membres d'une coterie—combattant +sous un drapeau de pièces et de morceaux,—la +culotte d'arlequin au bout d'un bâton,—pour +arriver au partage du butin.</p> + +<p class="p2">Lorsque la partie est finie, gagnée par les uns, +perdue par les autres; lorsque les enjeux sont +ramassés, les gagnants n'ont plus peur qu'on +dévoile leurs <i>tours</i>, leurs <i>trucs</i>, comme on dit +aujourd'hui; les perdants ont pris leur parti, +songent à la revanche, et ne sont pas fâchés qu'on +leur dise pourquoi et comment ils ont perdu.</p> + +<p class="p2">Autre point:—Je n'ai ménagé aucune vérité +<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> +au gouvernement de Louis-Philippe,—mais lorsqu'il +est tombé, j'ai écrit: «Je regrette de n'avoir +pas été l'ami de cette famille, pour avoir à le rester.»</p> + +<p>J'ai harcelé sans relâche Napoléon III, tant qu'il +a été debout et puissant;—lorsqu'il a été renversé, +j'avais dit tout ce que j'avais à dire, je me +suis tu;—alors les couards ont pensé que c'était +le moment de se montrer; ils ont sorti le +museau de leurs caves, et ils ont crié, braillé, +hurlé les invectives, les injures, les grossièretés,—et +un jour, comme moi je me taisais—ils +m'ont appelé bonapartiste.</p> + +<p class="p2">Pendant le règne de M. Thiers:—j'ai rappelé +son passé, j'ai dit quelles craintes on en pouvait, on +en devait concevoir pour l'avenir; quand il a été à +terre, j'ai pensé que la besogne était faite; on ne +m'a pas, que je sache, encore appelé thiériste, mais +je ne lis pas tous les bons petits carrés de papier +qui s'impriment; d'ailleurs, en ce moment, on +accable de louanges celui qu'on appelait naguère +«le sinistre vieillard»;—on essaye d'atteler +de nouveau avec des guirlandes de fleurs le cheval +de renfort qui a un moment rompu ses harnais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> +Le plus souvent on répète quand il n'y a plus +de danger ce que j'ai écrit au moment du combat,—ce +qui fait que je suis toujours seul; or, comme +je ne compte pas changer ni de caractère, ni de +manière de voir et d'agir,—il en sera toujours +de même jusqu'à la fin, et il faut s'y résigner et +attendre.</p> + +<p class="p2">O Bourgeois,—successeur des rois, et roi toi-même, +aujourd'hui que ta destinée est grande et +que ton pouvoir est immense, tu as attaqué tous +les abus, tous les privilèges, et tu as eu soin de +ne pas trop les détériorer;—tu les possèdes aujourd'hui, +et, grâce à tes précautions et à tes +ménagements, ils sont encore en assez bon état +pour exciter l'envie d'une autre classe qui a +pour le moment ramassé ton ancienne indignation +contre ces mêmes abus, en attendant qu'elle +puisse à son tour les conquérir.</p> + +<p>O Bourgeois! tu es roi, tu es législateur, tu es +militaire, tu es tout ce que tu as daigné être, et +cela, sans études accablantes, sans soucis rongeurs, +cela à mesure que tu te fatigues d'être +ferblantier, ou que tu t'ennuies d'être droguiste, +ou que tes facultés, un peu éteintes, semblent à +<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> +ton fils ou à ton gendre ne plus suffire à ton +commerce de bonneterie.</p> + +<p>Bourgeois, tu règnes et tu gouvernes; Bourgeois, +tu as escompté le royaume du ciel qui +t'était promis contre le royaume de la terre;—Bourgeois, +tu es grand, tu es fort, tu es nombreux +surtout, etc.</p> + +<p class="p2">C'est la Bourgeoisie qui a renversé l'ancienne +royauté et l'ancienne aristocratie,—le peuple +n'y a contribué que de quelques coups de fusil +tirés et reçus sans savoir pourquoi.</p> + +<p>Et cela devait être ainsi.</p> + +<p>La haine la plus vivace est celle qui a pour +origine l'envie; l'envie est une sorte d'amour +lâche et honteux,—l'on n'envie, comme l'on +n'aime, que ce qui a un certain degré de possibilité,—le +peuple n'enviait pas le faste et les dignités +de l'aristocratie, cela était trop loin de lui +pour que les yeux en fussent blessés ou éblouis.</p> + +<p>La Bourgeoisie s'est fait un roi bourgeois avec +un chapeau gris pour couronne et un parapluie +pour sceptre;—puis, les talons rouges de la +finance, les roués du comptoir s'en sont donné +à cœur joie, ils se sont mis à jouer gauchement +<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> +de leur petit mieux, à parodier les rôles de ceux +qu'ils avaient supplantés,—avouant ainsi qu'ils +les avaient attaqués non par haine pour les renverser, +mais par envie pour prendre leur place.</p> + +<p>Ils se sont gorgés de tout, ils ont mis de +vieilles armoiries sur leurs voitures et sur leur +papier à lettre, ils ont fait rouler leur vaisselle +d'argent par les escaliers pour la bossuer et lui +donner un air d'argenterie de famille.</p> + +<p>Ils se sont emparés de tout, ils sont devenus tout<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Malheureusement pour eux, les bourgeois +n'ont pas compris leur situation.—Ils ressemblent +à la chatte métamorphosée en femme de +la fable, qui, en voyant une souris, se jeta à +quatre pattes et la poursuivit sous le lit,—ils +ressemblent à ce garçon de café devenu millionnaire, +qui, surpris par un bruit de sonnette, ne +pouvait s'empêcher de crier: voilà!</p> + +<p>Ils s'étaient accoutumés à attaquer la royauté, +et aujourd'hui, sans le faire exprès, ils ne peuvent +s'empêcher, un peu par air et beaucoup par +habitude, de se mêler aux attaques dont la nouvelle +royauté est l'objet à son tour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> +Ils ne voient pas, les malheureux, que c'est +leur royauté à eux, que c'est eux qu'on attaque, +que c'est eux qu'on veut détruire.</p> + +<p>Louis-Philippe est un roi bourgeois, et le roi +des bourgeois: ils devraient se relayer autour de +lui pour défendre, de tout ce qu'ils ont de courage +et de sang, chacun des poils de sa barbe.</p> + +<p>Car, s'ils le laissent renverser, que dis-je? s'ils +aident à le renverser, ils sont perdus à jamais, +ils expriment leur usurpation et l'orgie à laquelle +ils se livrent avec tant de confiance,—leur puissance +deviendra un rêve pour eux-mêmes, et +leurs enfants refuseront d'y croire.</p> + +<p>La royauté se meurt,—la bourgeoisie se +tue.</p> + +<p>Eh bien, ce que je viens de dire à la bourgeoisie +et à propos de la bourgeoisie, c'est en +1841 (octobre), et en 1846 (juillet), que je l'écrivais +dans les <i>Guêpes</i> de ce temps-là, où il est facile +de le retrouver. Si je reproduis ce fragment, +c'est pour prouver à mes lecteurs que j'ai la vue +bonne, que je prévoyais ce qui allait arriver, +même les «nouvelles couches sociales»,—et +par conséquent leur donner confiance en ce que +je leur dis aujourd'hui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> +Car, aujourd'hui, j'ai la conviction que je ne +me trompe pas davantage,—je sais, je vois,—les +nouvelles <i>Guêpes</i> ont dit et disent des vérités +bien importantes, bien salutaires sur presque +tous les points,—et je crains qu'il ne m'arrive +encore—après moi sans doute, cette fois, ce qui +m'est arrivé toute ma vie.</p> + +<p>Et cependant, quand l'Assemblée était encore +à Bordeaux, les <i>Guêpes</i> n'ont-elles pas annoncé +la Commune, n'ont-elles pas lu dans le passé de +M. Thiers le rôle qu'il joue aujourd'hui?</p> + +<p>Mais voir d'un peu loin, avoir raison trop tôt, +ça ne sert pas beaucoup aux autres, et ça inflige +à celui qui a cette infirmité le supplice que subit +l'homme qui va du Palais-Royal à la Bourse, en +descendant la rue Vivienne, à l'heure où la foule +la remonte, de la Bourse au Palais-Royal, pour +aller dîner; ses côtes sont vouées aux coudes de +ses concitoyens.</p> + + +<p><i>La loi électorale d'abord.</i>—C'est le pilotis +indispensable pour bâtir dans le marécage où +nous barbottons en attendant que nous nous y +noyions.</p> + +<p>Mais arrêtons-nous un moment encore sur le +<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> +rapport de M. de Ventavon, et sur la nécessité +de mettre un terme à <i>la guerre civile</i> où vit la +France depuis trois ans,—guerre, non point +encore les armes à la main,—mais où chacun +aiguise ou charge les armes.</p> + +<p>Il est inutile de faire des enquêtes sur les complots +des bonapartistes,—pourquoi cette enquête? +Tout le monde sait bien que les bonapartistes +conspirent, mais les légitimistes aussi +conspirent, mais les pseudo-républicains aussi +conspirent,—qui est-ce qui ne conspire pas? +Tout le monde conspire,—et à peu près de la +même manière.</p> + +<p>Chaque parti voudrait que le Maréchal empêchât +les autres de conspirer.</p> + +<p class="p2">Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui +va au sermon,—on prêchait précisément contre +l'usure;—notre homme est très touché, passe +plusieurs fois sa manche sur ses yeux, et, le sermon +fini, va féliciter le prédicateur:—«Ah! +mon père, que vous avez bien parlé,—quelle +joie! quelle éloquence! combien je vous remercie +pour ma part!</p> + +<p>—Mais, répondit le prédicateur,—voyez +<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> +comme on est méchant ici et comme il faut se +défier des langues! ne m'avait-on pas assuré que +vous étiez le plus formidable entre les quatre +usuriers qui ruinent cette ville?</p> + +<p>—On ne vous a pas trompé, mon père.</p> + +<p>—Mais, alors, aurais-je été assez heureux pour +vous dégoûter de... ce... métier?</p> + +<p>—Pas le moins du monde, mon père, mais +j'espère que vous aurez dégoûté mes trois concurrents.»</p> + +<p class="p2">Est-il donc vrai que ce peuple, autrefois si +spirituel, soit devenu assez bête pour qu'il y ait +un danger sérieux pour lui dans ces exhibitions +de portraits,—dans cette lutte de photographies +à laquelle se livrent les légitimistes et les +bonapartistes.</p> + +<p class="p2">Virgile peint les abeilles voltigeant autour des lis +et remplissant l'espace de murmures menaçants.</p> + +<p>Mais il nous dit que cela se passe sur les rives +du Léthé, où les uns et les autres vont boire les +longs oublis<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> +Les pseudo-républicains ne distribuent pas de +portraits,—ils n'en ont pas besoin,—d'abord, +ils ne sont pas jolis, jolis! et d'ailleurs, si +la France est privée pour le moment de voir +MM. Pyat, Vermesch, etc., tous les jours à la gare +Saint-Lazare, on peut contempler MM. Naquet, +Gambette, etc., etc.</p> + +<p class="p2">Je ne me rappelle pas, si j'ai cité déjà un +exemple curieux de cette bizarrerie que j'ai +trouvée dans l'histoire:—Maximin associa son +fils à l'empire et n'en donna pour raison que la +beauté du jeune homme.</p> + +<p>«J'ai nommé mon fils empereur, écrivit-il au +Sénat, pour que le peuple romain et le Sénat +puissent dire qu'ils n'ont jamais eu un plus bel +empereur<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.»</p> + +<p class="p2">L'<i>annonce</i> et la <i>réclame</i> appliquées au suffrage +universel doivent faire rire... les autres peuples.—«Prenez +n'importe quoi ou même rien du +<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> +tout, disait le <i>Bourgeois de Paris</i>, annoncez-le +énormément, et vous en vendrez tant que vous +voudrez.»</p> + +<p>Je m'étonne qu'on n'ait pas encore promis +des primes, «une montre à remontoir», par +exemple,—aux électeurs qui voteront pour l'un +ou pour l'autre des prétendants.</p> + +<p class="p2">Villemain se plaignait un jour de la haine des +partis: «Qu'ils m'attaquent, disait-il, j'ai été, je +suis aux affaires;—mais que leur ont fait mes +deux pauvres petites filles pour qu'on répande +le bruit qu'elles me ressemblent?»</p> + +<p>M. de Chambord prétend avoir «étudié l'histoire»; +nous savons l'histoire qu'on leur enseigne.</p> + +<p>Il est toute une bibliothèque, où chaque volume +porte en lettres d'or, sur la couverture, ces mots +significatifs:</p> + +<p class="quote"><i>Expurgé, à l'usage du Dauphin.</i></p> + +<p>Expurgatum, ad usum Delphini.</p> + +<p>Il devrait savoir que Louis XIII est l'inventeur +du tricolore:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> +Incarnat, bleu et blanc.</p> + +<p class="p2">Qu'il s'était emparé des trois couleurs et y tenait +beaucoup.</p> + +<p>En effet, dans une ordonnance du 25 septembre +1629, on lit:</p> + +<p>«Fait très expresses défenses à toutes personnes, +de quelques qualités qu'elles soient, de +faire porter dorénavant à leurs pages et laquais +des habits d'<i>incarnat</i>, <i>bleu</i> et <i>blanc</i>, dont sont +vêtus les pages, valets à pied et autres officiers +du Roy, et à tous tailleurs d'habits, fripiers, etc., +de faire ou vendre des habits de ces couleurs, +sous peine d'être <i>déclarés infâmes</i>, de subir la +confiscation et une punition corporelle.»</p> + +<p>Fort de ce précédent, M. de Chambord ne se +fût peut-être pas exposé à «remporter son drapeau +blanc».</p> + +<p class="p2">Un mot de Jules Janin:</p> + +<p>On lui envoie un jour une feuille qu'il ne recevait +pas d'ordinaire.</p> + +<p>—Tiens! pourquoi t'envoie-t-on ce journal? +lui demande Th. Burette.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> +—C'est probablement qu'on m'y «<i>abîme</i>».</p> + +<p>Il déchire la bande, et lit.</p> + +<p>—Eh bien, dit Burette, que disent-ils?</p> + +<p>—Peuh! que je n'ai pas d'esprit... des bêtises!</p> + +<p class="p2"><i>M. le comte de Chambord</i>,—voulant absolument +faire quelque chose de son drapeau blanc, +vient d'en faire:</p> + +<p><span class="smcap">LE LINCEUL DE LA LÉGITIMITÉ</span> et de la royauté +du droit divin.</p> + +<p class="p2">Le 7 septembre 1870,—on était en pleine +guerre,—les citoyens membres de la commission +départementale provisoire du département +de l'Isère,—séant à Grenoble,—n'ont rien de +plus pressé que de briser les entraves que la tyrannie +avait imposées aux citoyens marchands de +vins et cabaretiers et à leur honorable clientèle +«buveurs très précieux», orateurs de balcon, +hommes politiques de taverne, et «travailleurs» +altérés.—Tous les gouvernements qui voulaient +vivre et pensaient qu'il fallait montrer au moins +un semblant de moralité, avaient placé les cafés, +cabarets, tavernes, etc., sous une surveillance +<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> +spéciale; ces temps-là sont passés,—il n'y a pas +assez, il ne saurait y avoir trop de ces endroits +où l'on vend le vin frelaté, l'ivresse, la haine, la +folie, l'abrutissement, au litre et à la bouteille.</p> + +<p>Voici le morceau:</p> + +<div class="blocquote"> +<p>«Par dérogation au régime de la liberté industrielle, l'ouverture +et l'exploitation des débits de boissons ont été subordonnées +à une autorisation préfectorale par un décret du +29 décembre 1851.</p> + +<p>»Ce décret doit aujourd'hui être considéré comme non +avenu.</p> + +<p>»En conséquence, l'établissement de tout café, cabaret ou +autre débit de boissons est placé, dans l'étendue du département +de l'Isère, sous le régime du droit commun.</p> + +<p class="left15">»Grenoble, le 7 septembre 1870.<br /> +<span class="i2">»La commission départementale provisoire:</span></p> + +<p><span class="smcap">»Julhiet, Recoura, Bovier-Lapierre, E. Dupoux, A. Brun.»</span></p> +</div> + +<p>L'introduction d'abord, l'invasion ensuite des +avocats dans les assemblées publiques a corrompu +et avili le langage parlementaire.</p> + +<p>Je voudrais affirmer et expliquer ce fait incontestable, +selon moi, sans commettre d'injustice +envers de grands et réels talents, et sans blesser +les quelques amis que j'ai dans cette profession.</p> + +<p>Ce n'est pas une attaque que je veux faire, c'est +une observation.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> +Les avocats aiment à s'intituler les «défenseurs +de la veuve et de l'orphelin»,—j'ai fait remarquer +déjà que la veuve et l'orphelin n'auraient +pas besoin d'un avocat qui les défendît, s'il ne +se trouvait pas en face un avocat qui les attaquât.</p> + +<p>La profession d'avocat amène nécessairement +ceci que celui qui l'exerce doit combattre souvent +pour une cause qui ne l'intéresse en rien, pour une +cause qui n'est peut-être pas la bonne, de telle +sorte que s'il eût eu à choisir, il se fût chargé +plus volontiers de la cause adverse. Il s'ensuit naturellement +que les colères sont feintes et les +emportements simulés.</p> + +<p>Que c'est une escrime où l'on s'agite beaucoup, +où l'on frappe bruyamment la terre avec des sandales +retentissantes, où l'on voit briller et s'entrechoquer +avec un bruit strident des lames de +fer,—mais où les fleurets innocents sont «boutonnés», +les poitrines préservées par un plastron +et le visage garanti par un masque.</p> + +<p>Il serait du plus mauvais goût de se fâcher +d'un coup de bouton de plus ou de moins reçu +dans l'assaut;—on prendra sa revanche un +autre jour, et l'on voit souvent deux avocats en +sueur, après s'être escrimés avec ardeur l'un +<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> +contre l'autre, après avoir échangé les démentis, +les imputations, les accusations les plus flétrissantes,—traverser, +en se tenant par le bras, la +salle des Pas-Perdus et s'en aller déjeuner ensemble +à un certain café dont j'ai oublié le nom,—le +café d'Aguesseau, je crois,—sur la place +du Palais de Justice.</p> + +<p>Cette indifférence sur les horions échangés, +cette immunité convenue, les avocats représentants +les transportent dans les assemblées, et ne +remarquent pas toujours assez qu'ils ont souvent +pour adversaires dans la discussion des hommes +qui n'ont pas les mêmes habitudes, et peuvent se +sentir et se déclarer offensés de certaines intempérances, +de certains <i>lapsus</i> de langue qui n'ont +rien de choquant entre avocats.</p> + +<p>Ajoutez que ce ne sont pas le plus souvent les +premiers, les plus diserts d'entre les avocats qui +abandonnent le Palais pour la Chambre, les +maîtres de la parole, les véritables orateurs,—que +ce sont le plus souvent ceux qui n'ont pas su +se faire une place dans leur profession; des avocats +de cour d'assises, quelque chose comme les +acteurs de mélodrames, habitués à tenir beaucoup +plus de compte de l'action souvent immodérée, +<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> +de l'emphase, de la boursouflure, des +grands gestes, des éclats de voix, des coups de +poing sur la barre, etc., que des artifices et des +délicatesses du langage, de la science, de la discussion, +de la force des arguments, etc.</p> + +<p class="p2">Certes, s'il n'y avait dans une assemblée qu'un, +deux, trois, dix avocats, ils prendraient graduellement +le diapason de cette Assemblée, et perdraient +l'accent du terroir, comme la plupart des +gens du nord et du midi perdent plus ou moins +leur accent à Paris, s'ils ont soin de n'y pas +vivre entre eux.</p> + +<p>Mais comme ils sont beaucoup plus, beaucoup +trop nombreux, comme ils parlent plus souvent +et plus longtemps que les autres, au lieu de +prendre le diapason, ils l'imposent; au lieu de +perdre leur accent, ils le donnent aux autres, et +on en arrive à cet oubli des convenances, à ces +échanges d'injures quelquefois grossières, auxquels +il nous est donné d'assister, et qui tiennent +plus de «l'engueulement» que de l'éloquence, +et conduisent naturellement au pugilat. Ajoutez +encore que, par suite de l'habitude du Palais, les +avocats, accoutumés à ne pas s'offenser de certaines +<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> +intempérances, sont tout étonnés quand +d'autres s'en offensent, et ne se croient pas +obligés de donner des réparations qu'ils ne demanderaient +pas.</p> + +<p class="p2">Or, la corruption et l'avilissement du langage +sont les causes ou les effets, mais à coup sûr les +signes du relâchement et de l'abaissement des esprits. +Les Grecs disaient: «On parle comme on +vit.»</p> + +<p>Et Sénèque:</p> + +<p>«Partout où vous verrez que l'on tiendra et +que l'on aimera un langage corrompu, ne doutez +pas que les mœurs n'y soient dépravées.»</p> + +<p class="quote"><i>Ubicunque videris orationem corruptam placere, +ibi mores quoque a recto descivisse non erit +dubium.</i></p> + +<p class="p2">Une autre cause contribue à faire perdre au +langage français cette urbanité, cette finesse +dans la plaisanterie et l'ironie—qui, lorsqu'elles +blessaient, faisaient du moins des blessures honnêtes +et propres; on se piquait, on se perçait +avec de belles épées de pur acier, aujourd'hui on +<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> +se sert d'instruments que la justice appelle «<i>contondants</i>», +de bâtons, de marteaux, de pierres +qui meurtrissent et font «des bleus» comme le +coup de poing reçu l'autre jour par M<sup>e</sup> Gambetta, +ou de mauvais couteaux rouillés, ébréchés, etc.</p> + +<p>Cette autre cause est dans les journaux. Certes +la presse compte un certain nombre d'écrivains +distingués, experts dans la science de bien dire, +maîtres de leur plume, mais combien, en échange, +remplissent les journaux de leur prose, qui n'ont +fait aucune étude de l'art d'écrire, qui remplacent +les arguments par les injures et la dialectique par +la grossièreté? Il en est de même dans les clubs, +dans les réunions soi-disant politiques, etc.</p> + +<p>D'autre part, on ne lit plus guère que les +journaux dont les meilleurs présentent pour le +moins des spécimens de négligences qui s'expliquent +par la nécessité de l'improvisation: la +langue, la belle langue française, s'altère, se +corrompt et menace de se perdre.</p> + +<p class="p2">Le spectacle qu'ont présenté tour à tour, ces +jours derniers, et l'Assemblée des représentants +de la France, et les gares du chemin de fer, où +nous avons vu «l'éloquence de la tribune» dégénérer +<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> +par une pente douce et naturelle en +coups de poing et en coups de canne, n'était pas +précisément ce qu'on appelle un joli spectacle, +mais ce pourrait, ce devrait être un spectacle édifiant +et instructif.</p> + +<p class="p2">M<sup>e</sup> Gambetta, soutenant au tribunal qu'il <i>n'a</i> +reçu <i>que</i> un coup de poing—quand M. de Sainte-Croix +affirme lui avoir donné un soufflet,—rappelle +M. de Talleyrand recevant un soufflet de +Monbreuil, et s'écriant à l'instant même: «Ah! +quel coup de poing!»</p> + +<p class="p2">Les délicats, s'ils consentaient à se mêler de +cette affaire mal commencée et mal conduite, diraient +que l'intention de donner un soufflet suffit +pour constater l'insulte,—et que,—entre gens +bien élevés, parmi lesquels les soufflets donnés +et surtout les soufflets reçus sont extrêmement +rares, il suffit, dans les cas extrêmes, que l'insulteur—chose +peu ordinaire—fasse un geste +de la main ou du gant, pour que son adversaire, +d'un mot ou d'un autre geste, fasse comprendre +qu'il tient le soufflet pour reçu et que l'affaire regarde +les témoins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> +Quant à la proposition qui paraît ne pas aboutir +d'une liste de dix combattants,—elle est renouvelée +des Horaces et des Curiaces, du combat des +trente, etc., et très près de nous—lors de l'emprisonnement +à Blaye de la duchesse de Berry—les +chevaliers de la duchesse de Berry envoyèrent une +liste au <i>National</i>,—affaire qui fut arrêtée par +l'annonce officielle de la grossesse de la duchesse.</p> + +<p class="p2">M. Clémenceau, demandant raison d'une insulte +faite à M<sup>e</sup> Gambetta,—me rappelle «la +<i>Jolie fille de Perth</i>», ce beau roman de Walter +Scott que je citais il y a peu de temps.</p> + +<p>Il y a encore là un combat de clan contre clan +et un terrible combat,—le clan Chattam contre +le clan de Quhèle,—trente contre trente.</p> + +<p>Le clan Quhèle a pour chef un jeune homme, +Eachin, élevé loin des montagnes, de la chasse +et des exercices guerriers; son tempérament, +plus fort que sa volonté, lui refuse la farouche valeur +de ses compagnons et de ses adversaires,—mais +son père nourricier, le géant Torquil du +Chêne, l'entourant avec ses huit fils qui ne laisseront +pas approcher de lui le terrible armurier +Henry,—crie à ses fils: «Mourez pour Eachin!»—Puis, +<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> +à mesure qu'un des gardes du +corps est renversé—Torquil s'écrie: «Un autre +qui meurt pour Eachin!»</p> + +<p>Ils sont tous tués,—et alors Eachin jette ses +armes, se précipite dans la rivière et se sauve—peut-être +à Saint-Sébastien.</p> + +<p class="p2">On aime à s'en prendre à ses ennemis de ses +calamités, de ses déboires, mais le plus souvent +il serait plus juste et plus vrai de se les attribuer +à soi-même,—tous les partis, tous les gouvernements +périssent par leurs ultras.</p> + +<p class="p2">A peine rentré en France, derrière les baïonnettes +étrangères, Louis XVIII dut en ressortir.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p>Voilà ce que disait un bon Français de ce temps-là:</p> + +<p>«Les Bourbons s'en retournent parce que, au +lieu de rentrer chez nous, ils ont voulu rentrer +chez eux.»</p> + +<p class="p2">En 1816,—remonté de nouveau sur le trône, +Louis XVIII se plaignait de ses amis, et prenait +des précautions contre eux. Le comte Decazes, +<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> +ministre de la police générale, père, je crois, du +duc actuel, qui doit être comte de Cazes et +Duc de Glusberg, écrivait aux préfets, au nom du +Roi, le 12 septembre;—il les engageait à surveiller +et à écarter les Belcastel et les Dahirel de +ce temps-là: «<i>Les amis insensés qui ébranleraient +le trône en voulant le servir autrement que le Roi +ne veut l'être; qui, dans leur aveuglement, osent +dicter des lois à la sagesse, et prétendent gouverner +pour lui</i>,—le Roi ne veut aucune exagération.»</p> + +<p>A cette même époque, un préfet recevait l'ordre +de «<i>repousser des élections MM. tels et tels, +et notamment M. le marquis de Clermont Mont-Saint-Jean, +comme</i> trop royalistes».</p> + +<p>J'ai sous les yeux une lettre du marquis où il +s'en plaint;—on répandait à profusion, et le +gouvernement n'était pas étranger à cette propagation, +un écrit où on lisait:</p> + +<p><i>Il y a des gens qui voudraient le Roi sans +charte, le rétablissement des privilèges détruits et +oubliés; l'anéantissement des institutions libérales, +qui aspirent à faire reculer l'opinion d'un +demi-siècle, à replacer la France sous un ordre de +choses dont les éléments n'existent plus.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> +Cela peut se répéter aujourd'hui, mais avec +deux différences, l'une petite, l'autre grande,—la +première que, au lieu d'<i>un demi-siècle</i>, il faut +dire: presque un siècle;</p> + +<p>La seconde, c'est qu'il faut mettre le Roi,—M. +de Chambord,—au nombre de ceux qui +sont «trop royalistes» et qui n'ébranlent pas +le trône par cette seule raison qu'il n'y a pas +de trône et qu'ils rendent impossible d'en élever +un.</p> + +<p class="p2">C'est offenser un musulman que de lui demander +des nouvelles de ses femmes. Sans aller +tout à fait aussi loin dans la réserve à l'égard du +beau sexe, il a été longtemps en France considéré +comme une règle, dans la bonne compagnie, de +ne pas parler d'une honnête femme dans un lieu +public; une femme ne se serait pas facilement +consolée d'apprendre que son nom avait été lu +dans un journal, et si cela était arrivé par hasard, +le journaliste aurait dû faire réparation au +mari, au frère ou au fils de la femme offensée. Je +ne veux pas parler du temps où le «gazetier» +eût été «bâtonné» par «la livrée» et n'eût pu +obtenir que M. le duc trois étoiles ou le marquis +<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> +quatre étoiles condescendît à lui donner satisfaction +les armes à la main.</p> + +<p>C'était alors une forme terrible et écrasante +du blâme de dire d'une femme: <i>elle fait parler +d'elle</i>; on ne prenait pas la peine d'expliquer +si c'était en bien ou en mal, il suffisait qu'on parlât +d'elle et qu'elle y eût donné lieu.</p> + +<p class="p2">Il n'y avait alors aucune chance pour une honnête +femme d'être connue du «public».</p> + +<p>Tout cela est changé aujourd'hui. Est-ce +mieux? J'en doute beaucoup. Les femmes y ont-elles +gagné? Je suis convaincu du contraire. A +qui la faute? On ne risque guère de se tromper, +en attribuant à peu près toujours à un sexe les +fautes et les sottises de l'autre. On a cité ce mot +d'un chef de la police qui, lorsqu'un crime lui +était dénoncé, demandait: où est la femme. En +effet, presque toujours, les crimes des hommes +sont commis non pas précisément à l'instigation +des femmes, mais pour les femmes ou à propos +des femmes. Quant à elles, elles ne nous font pas +tant d'honneur, elles ne font guères pour nous +que des sottises.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> +Il paraît évident que la vie des cercles, qui +laissait les femmes seules à la maison, est ce qui +leur a donné l'idée d'en sortir elles-mêmes.</p> + +<p class="p2">Il y a encore la question des courtisanes. Sous +la régence et sous Louis XV, époques qui ne brillaient +pas précisément par la sévérité des mœurs, +il y avait un certain nombre «d'impures» en +renom;—elles étaient richement entretenues, +par de grands seigneurs et des financiers que +cela ne ruinait pas, du moins pour la plupart—et +qui ne prenaient pas sur le train de leur +maisons et les dépenses de leurs femmes. Ceux +qui payaient ces «impures» étaient loin de les +traiter sur le pied de l'égalité, elles faisaient +partie de leur domesticité. On disait: <i>la</i> une +telle appartient en ce moment au duc de ***—au +«traitant» un tel—à l'évêque de ***. Elles ne se +piquaient pas, je pense, de fidélité, mais alors +être ce qu'on appelle aujourd'hui leur «amant +de cœur», et ce qu'on appelait alors leur «greluchon», +c'est-à-dire se servir d'elles sans les +payer, était réputé assez honteux pour que l'entreteneur +en titre ne daignât pas s'en offenser, +ou se crût suffisamment vengé par l'humiliation +<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> +de son rival clandestin;—elles ne trouvaient +guère, d'ailleurs, ces «délassements» de leur +cœur qu'avec des hommes de leur classe.</p> + +<p>On l'a dit avec raison, il y avait dans les mauvaises +mœurs et la mauvaise compagnie de ce +temps-là, encore quelque chose qui manque aux +bonnes mœurs et à la bonne compagnie d'aujourd'hui.</p> + +<p>Il est rare aujourd'hui qu'une de ces filles soit +entretenue par un seul homme; on a appliqué à +leur industrie l'idée qui a présidé à la création +des cercles. Un grand nombre de gens, moyennant +une rétribution relativement insignifiante, +jouissent dans un local commun d'un luxe que +presque aucun ne pourrait se procurer chez lui +avec sa fortune personnelle.</p> + +<p>Grâce à l'association on a sa part des faveurs +d'une femme richement vêtue, magnifiquement +meublée, ayant des diamants, une maison +montée, des chevaux, des voitures, etc., dont +chacun ne paye qu'une part minime et jouit entièrement +pendant le jour, l'heure ou le quart +d'heure que lui rapporte son nombre «d'actions», +et il est convenu que ce n'est plus ni honteux +ni répugnant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> +Le bon marché relatif apporté par la «coopération» +à l'amour vénal a dû multiplier singulièrement +le nombre de ces filles, et en augmentant, +dans une proportion encore plus forte, le +nombre des gens qui vivent avec elles, leur faire +une large place dans la société. Un élément nouveau +est venu modifier encore leur situation. +Certains journalistes, m'assure-t-on, un très petit +nombre, je veux absolument le croire, tiennent +à honneur d'être actionnaires, sans débourser; +d'être «aimés pour eux-mêmes», de souper +chez elles et avec elles aux dépens des actionnaires +payants,—ou, du moins, ils les payent, eux, en +renommée et en gloire. Ils mentionnent leur +présence aux premières représentations, aux +courses, etc., ils vantent leur beauté, décrivent +leurs toilettes,—les «annoncent», leur font +des «réclames» et achalandent leurs boutiques +dans lesquelles ils ont un certain intérêt.</p> + +<p class="p2">Aussi, aujourd'hui, tout le monde les connaît,—les +«honnêtes femmes» les regardent, les examinent, +en parlent, blâment ou louent leur +parure,—s'informent de leur couturière, de +leur marchande de modes, et s'efforcent de les +<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> +imiter, c'est-à-dire d'accepter une lutte où elles +sont nécessairement vaincues, irritées, humiliées, +car la plus honnête femme du monde ne +peut guère ruiner qu'un mari et un amant, +tandis que ces «impures» lèvent des impositions +et perçoivent des tributs et des droits sur +le public tout entier.</p> + +<p class="p2">La foule, le vulgaire confond facilement la +célébrité, la «famosité»—avec la renommée, +avec la gloire. Les femmes du monde ont senti +de l'humiliation de la notoriété donnée aux +courtisanes. Eh quoi! on fait savoir à l'univers +que cette fille est jolie, bien faite,—qu'elle a +les yeux noirs, les cheveux rouges,—qu'elle est +habillée de telle ou telle façon,—qu'elle assistait +à la première représentation de telle pièce +de Dumas ou de Feuillet. Mais j'y étais aussi à +cette représentation, et il me semble que je suis +au moins aussi jolie qu'elle—et j'avais une robe +charmante et une coiffure délicieuse,—et tous +les regards auraient été pour elle:—j'aurais été +là comme si je n'y avais pas été! on n'aurait pas +daigné me remarquer, m'apercevoir!</p> + +<p>Du moins, c'est ce que doivent penser les lecteurs +<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> +des journaux dans toute la France et dans +le monde entier.</p> + +<p>De là, le désir ardent qui s'empare d'un certain +nombre de femmes du monde; elles veulent +qu'on parle d'elles, elles veulent lire aussi leurs +noms dans les journaux,—elles veulent que les +lecteurs de ces feuilles sachent qu'elles aussi +sont jolies et bien mises. Quelques-unes donnent +des fêtes, des soirées, des bals, des raouts, instituent +des loteries de bienfaisance, où elles ont +soin d'avoir quelques journalistes pour lesquels +elles font des frais particuliers,—et, le lendemain, +elles brisent fiévreusement la bande du +journal et cherchent leur nom.</p> + +<p>Leur nom... imprimé.</p> + +<p>Quelques-unes, les «timides», disent encore: +C'est ennuyeux les journaux, on ne peut plus +faire un pas sans y lire son nom,—mais que le +journaliste ne les ait pas nommées, décrites, +détaillées, il pourra attendre en vain une nouvelle +invitation.</p> + +<p class="p2">Les moyens de «paraître» sont nécessairement +variés;—un des moyens les plus ambitionnés +est d'écrire;—on intrigue pour glisser +<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> +un article dans une revue, le plus souvent sous +un pseudonyme, non par pudeur, mais par coquetterie, +par raffinement; c'est un voile de plus +à laisser lever, et on le laisse lever par tout le +monde, un voile qu'on dérange soi-même si on +ne réussit pas à trouver des audacieux, des «insolents».</p> + +<p>Telle autre a adopté «la partie» des bons +mots,—des mots hardis, des mots risqués.</p> + +<p>Telle autre se contente de ne porter que les +modes d'après-demain.</p> + +<p>On veut être vue, on veut être imprimée,—on +se montre partout,—et s'il se passe un mois +pour les unes, une semaine pour les autres sans +qu'elles aient vu leur nom imprimé, elles s'évertuent +à chercher par quelle nouvelle audace, par +quelle nouvelle extravagance elles peuvent réveiller +la publicité paresseuse, indifférente, fatiguée, +blasée ou endormie.</p> + +<p>La pudeur des femmes ne consiste pas seulement +dans les vêtements; leur vie aussi a sa +pudeur et doit avoir ses voiles comme leur corps. +Si la beauté de la femme est l'ornement de la +maison, sa vertu, sa chasteté, sa réserve sont +des roses qui l'embaument et la parfument. La +<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> +femme qui vit dehors rentre à l'état de rose sur +laquelle on a marché;—heureuse si elle n'a +fait que perdre son parfum, et si elle ne rapporte +pas des odeurs suspectes.</p> + +<p class="p2">Une lectrice m'interrompt:—«Mais, monsieur, +la vie que vous voulez nous imposer serait +parfaitement ennuyeuse. Pourquoi cette monstrueuse +inégalité entre nous et messieurs les +hommes?</p> + +<p>—Je ne veux rien vous imposer, chère dame, +et si j'ai l'air de vous enlever ce que vous appelez +l'égalité, c'est pour vous assurer au contraire +l'égalité véritable, ou plutôt la supériorité, la +royauté élective et renouvelée tous les jours dans +la maison dont vous êtes la souveraine.»</p> + +<p class="p2">De même, celles d'entre vous qui, en se décolletant +et en offrant au regard de trop forts +échantillons de leurs charmes, se trompent si +elles croient faire naître ainsi l'amour;—elles +ne peuvent qu'exciter des fantaisies lascives, des +désirs violents peut-être, mais passagers, peu +faits pour flatter un orgueil honnête. Elles me +rappellent ce prédicateur, qui disait à propos de +<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> +l'amour: «Encore, si ça durait un siècle ces voluptés +profanes; si ça durait un an, si ça durait +un jour, si ça durait une heure, on comprendrait +peut-être qu'on les payât de son salut éternel,—mais +non... zag-zag-zag-zag... et... damné.»</p> + +<p class="p2">Soyez certaine, chère dame, que l'on n'a envie +d'entrer que dans les maisons fermées,—la +femme, non seulement la plus honnête, mais +aussi la plus heureuse, est celle dont on ne +parle pas,—comme on a dit: Heureuse la nation +qui n'aurait pas d'histoire.</p> + +<p class="p2">Il est un autre point auquel ne paraissent pas +songer les femmes qui veulent à tout prix faire +parler d'elles,—c'est que, grâce à la soudaineté +de leurs impressions, grâce à l'irresponsabilité +de leurs actes, il n'y aurait pas moyen de les admettre +dans la société, si la loi et les usages ne +leur donnaient un éditeur responsable à qui l'on +puisse demander satisfaction de certains excès +de langue et de certains procédés violents, le +mari, le père, le frère,—au besoin même l'amant, +celui-ci avec certains détours et certaines +précautions.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> +La responsabilité qu'elles leur font encourir +devrait, ce me semble, suffire pour les faire réfléchir +à l'occasion.</p> + +<p class="p2">Madame la princesse de Metternich avait, sous +l'empire, fini par appartenir à la publicité;—les +journaux décrivaient régulièrement ses toilettes +et publiaient ses «mots»;—elle s'amusait +de ce bruit, de ce froufrou de ses jupes et de sa +langue, et l'encourageait. Si bien que je ne crois +pas aujourd'hui sortir des convenances en parlant +d'elle, moi, si réservé d'ordinaire sur le +chapitre des femmes, qui ne parle jamais dans +les <i>Guêpes</i> ni des femmes honnêtes, par respect +pour elles, ni des autres par respect pour +moi.</p> + +<p class="p2">Eh bien! grâce à cette habitude de parler +haut, de parler à la cantonade, d'être toujours +en représentations, madame de Metternich vient +d'amener entre son mari et le comte de Montebello, +un duel qui, par hasard, n'a pas eu de +conséquences funestes.</p> + +<p class="p2">Autre exemple: Il est de ce temps-ci une autre +<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> +personne qui a provoqué, obtenu, escaladé la +notoriété avec plus d'ardeur et de préméditation, +et par des moyens plus violents, c'est madame +Ratazzi,—madame de Solms,—qui s'appelait +avant son second mariage, la <i>princesse</i> de Solms. +Elle a, à propos d'une de ses publications, failli, +dans le temps, faire battre son frère et son premier +mari avec quelqu'un que je ne nommerai +pas,—et un roman, publié par elle dans les +dernières années de l'empire, a attiré à son +second mari Ratazzi vingt provocations auxquelles +il a cru pouvoir ne pas répondre,—sans +quoi ce serait probablement d'un coup +de pistolet ou d'un coup d'épée qu'il serait +mort.</p> + +<p class="p2">M. de Mahy,—député, membre de la commission +de permanence,—se plaint amèrement de +la suppression des «chambrées» de Toulouse.—«C'est, +dit-il, dans une lettre publiée par les journaux, +une tendance désastreuse.»</p> + +<p>Nous allons un peu parler des chambrées.—Nous +commencerons par produire en partie une +circulaire du préfet de Vaucluse; cette circulaire +traite la question avec un grand bon sens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> +Nous ferons à son sujet deux ou trois observations;—puis, +nous donnerons la parole à mon +gendre, à mon fils Léon Bouyer, qui est Provençal, +qui en est heureux et fier, qui aime son pays, et +qui constate avec chagrin l'extension que prend +dans les campagnes la tache d'huile, la tache +de moisissure, le chancre des dangereuses théories, +ou mieux, billevesées démagogiques.—Je +le prie de nous expliquer ce que c'est en effet que +«les chambrées».</p> + +<p class="p2">M. le préfet de Vaucluse se trompe lorsqu'il +dit: «Les chambrées sont inconnues dans le +reste de la France».</p> + +<p>M. Mercier, il y a un mois encore, préfet du +Var, destitué à la suite, je crois, d'un différend +avec le préfet maritime de Toulon, en avait fait +fermer déjà une certaine quantité.</p> + +<div class="blocquote"> +<p class="center"><i>Le préfet de Vaucluse à MM. les sous-préfets<br /> +et maires du département.</i></p> + +<p class="left5">»<span class="smcap">Messieurs</span>,</p> + +<p>«Le grand nombre de chambrées existant exceptionnellement +sur certains points de ce département, +<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> +et en particulier dans l'arrondissement +d'Apt, a attiré mon attention, comme celle +de la plupart de mes prédécesseurs, dont les +préoccupations à ce sujet ont laissé des traces +écrites que j'ai utilement consultées.</p> + +<p>»Depuis quinze mois que j'administre ce pays, +je me suis livré à une étude attentive et assidue +de cette question, et il est résulté de l'expérience +acquise et de tous les renseignements recueillis, +que les chambrées exercent, en général, une fâcheuse +influence dans le milieu où elles sont +établies.</p> + +<p>»Il est des communes où la majeure partie de +la population valide est enrôlée dans les chambrées. +Il arrive alors que le foyer est déserté, que +les femmes et les enfants sont délaissés, et que +la vie de famille est profondément atteinte.</p> + +<p>»On joue fréquemment dans les chambrées. On +y perd son argent, son temps, et souvent aussi sa +liberté et son indépendance. La chambrée est habituellement +un foyer politique d'autant plus dangereux +que la contradiction n'y existe pas, que +l'on s'y exalte dans une même opinion, que quelques +hommes influents y dominent, et qu'il est +rare que l'unique journal qu'on y lit, quand on +<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> +en reçoit un, ne soit pas une feuille d'opposition +contre les principes de l'ordre social.</p> + +<p>»On peut donc dire avec certitude que, presque +partout, la condition sous laquelle ces sortes +d'associations ont été autorisées,—l'interdiction +des discussions politiques,—est perpétuellement +enfreinte.</p> + +<p>»Cela est si vrai que, dans beaucoup de chambrées, +s'étalaient, il y a moins d'une année, des +emblèmes séditieux dont j'ai dû prescrire l'enlèvement.</p> + +<p>»Je suis informé que, sauf de rares exceptions, +les chambrées continuent à être en quelque +sorte des clubs en permanence, d'autant +plus à craindre que l'accès en est fermé à l'autorité.</p> + +<p>»Dans ces circonstances, ayant la volonté et le +devoir de servir les intérêts moraux de ce département, +j'ai décidé que les chambrées précédemment +autorisées ou tolérées seraient fermées. +Les arrêtés de dissolution ont été ou seront adressés +à MM. les maires.</p> + +<p>»En agissant ainsi, j'ai la conscience de rendre +service à ce pays, de le restituer aux saines +et moralisatrices influences de la famille, à la +<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> +pratique des devoirs du foyer, et de l'affranchir +de la tutelle de quelques personnes, d'autant plus +écoutées qu'elles s'adressent à des hommes que +le défaut de culture intellectuelle livre sans +défense aux excitations et aux sophismes de l'erreur.</p> + +<p>»Les chambrées, inconnues dans le reste de +la France, constituent une exception dans ce département. +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>»Les cafés et les cabarets ne manquent pas +dans les communes, et ceux pour qui la chambrée +cessera d'exister pourront s'y réunir avec +leurs concitoyens, traiter leurs affaires et s'y distraire +honnêtement et au grand jour, sous la surveillance +de l'autorité.</p> + +<p>»Là, du moins, sur ce terrain accessible à tous, +la fusion des opinions peut se faire et produire +l'apaisement, dont nous avons plus que jamais +besoin dans nos malheurs.»</p> +</div> + +<p class="p2">Ma première remarque, sur la circulaire de +M. le préfet de Vaucluse, est que ce qu'il dit avec +raison contre les chambrées, s'applique parfaitement +aux cercles; j'en ai déjà parlé, j'y reviendrai.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> +La seconde, c'est que les cafés et les cabarets, +moins dangereux, selon lui, sous le rapport politique, +ne le sont pas moins sous le rapport des +mœurs et de la dissolution de la famille.</p> + +<p>Je dis <i>selon lui</i>; car le café et le cabaret ne consistent +pas seulement dans la partie vitrée, toute +grande ouverte au public;—il n'est guère de +cabaret ou de café qui n'ait une salle séparée, +ne donnant pas sur la rue ou sur la place où est la +façade du cabaret ou du café, mais ayant une entrée +particulière par une autre rue, et située, soit +derrière le cabaret ou café, soit au-dessus.</p> + +<p>Cette salle, réservée aux bons clients, aux habitués +respectables, n'accepte pas les prescriptions +de la police concernant ce genre d'établissement;—elle +s'ouvre ou continue à rester ouverte après +l'heure réglementaire de la fermeture des cabarets +et cafés;—on y joue, on y joue relativement +gros jeu,—on y discourt, et on s'y livre à de +petites menées politiques.</p> + +<p class="p2">Les cabarets et les cafés sont la ruine et la perte +des ouvriers et des paysans,—ils sont, comme +les chambrées, la destruction de la famille, il n'y +a plus de patrie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> +J'ai dit comment,—sans illégalité, sans arbitraire, +on pourrait en trois mois faire fermer <i>spontanément</i> +les deux tiers des cabarets et des cafés.</p> + +<p>Il suffirait d'exercer une surveillance inflexible,—sur +la qualité et la quantité de leurs marchandises:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Exiger que toute denrée livrée au consommateur +ne lui fût présentée que sous son véritable +nom et sa provenance réelle;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Punir sévèrement toute altération, toute sophistication, +tout mélange.</p> + +<p class="p2">Ici une parenthèse pour citer un exemple:</p> + +<p>La fausse bière,—la bière artificielle et malsaine—se +vend aujourd'hui au verre, au bock, je crois, +aussi cher qu'on vendait autrefois la bouteille +de la bière faite d'orge et de houblon,—deux éléments +qui n'entrent plus dans la fabrication de la +plupart des bières que pour une part plus ou +moins minime, et qui souvent en sont complètement +absents.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Puis de supprimer le crédit, en ne reconnaissant +plus légalement les dettes de cabaret et de +café;</p> + +<p>4<sup>o</sup> En affranchissant et en dégrevant d'impôts +<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> +le vin que l'ouvrier achète et emporte chez lui +pour les besoins de sa famille,—en reportant ces +impôts sur celui qui se boit au cabaret,—jusqu'au +jour où on en viendra au seul impôt loyal et équitable,—l'impôt +unique sur le revenu.</p> + +<p>Il est incontestable que ces quatre articles non +pas seulement édictés, mais mis en pratique,—amèneraient +en trois mois la fermeture volontaire +des deux tiers de ces établissements si désastreux.</p> + +<p class="p2">Il y a quelque temps, j'en parlai à un fonctionnaire +public d'ordre supérieur, qui vint me voir en +passant;—je lui demandai s'il avait quelque +objection à faire à ma proposition, et s'il doutait de +son efficacité;—il me répondit qu'il n'avait +aucune objection, et qu'il était aussi convaincu +que moi du résultat.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Eh bien, par les impôts indirects, l'État est +l'associé né des cafés, cabarets, etc., et partage +leurs bénéfices,—et on n'en ferme quelques-uns +de temps en temps,—que lorsqu'on y est contraint +par un scandale.</p> + +<p>—Mais c'est une immoralité, c'est un crime,—ces +<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> +établissements si multipliés aujourd'hui +détruisent l'estomac et le cerveau...</p> + +<p>—Que voulez-vous?</p> + +<p class="p2">Il en est de même des journaux, surtout des +journaux soi-disant républicains, qui se sont donné, +qui se donneront bien de garde de reproduire +ce que j'ai écrit à ce sujet;—les cafés, les +cabarets comptent pour beaucoup sur leurs listes +d'abonnés, et les clients de ces établissements +forment la majorité de leurs lecteurs; ceux-là +surtout qui s'intitulent «indépendants», et portent +le plus le chapeau sur l'oreille en parlant +aux rois et aux ministres... patients, sont dans +la dépendance la plus absolue de ces débitants.</p> + +<p class="p2">Il serait temps que l'on prît un parti,—les +ouvriers sont aujourd'hui bien et dûment empoisonnés,—je +parle de ceux qui s'intitulent «travailleurs» +et ont pour «signe particulier» qu'ils +ne travaillent pas.</p> + +<p>On veut passer, on passe aujourd'hui à ceux +qu'il y a trois ans on appelait si dédaigneusement +«les ruraux».</p> + +<p>A ceux dont le bon sens plus robuste, les appétits +<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> +moins surexcités, semblaient devoir résister +plus énergiquement.</p> + +<p class="p2">Voici comment se crée la <i>chambrée</i>: Quelques +jeunes paysans s'assemblent, jaloux de <i>faire les +hommes</i>, en exerçant leur droit de réunion. Dans +le peuple, être membre d'une chambrée, c'est revêtir +une sorte de robe virile; on dit: «En telle +année je faisais ou ne faisais pas encore partie +de la chambrée.» A ce noyau, se joignent quelques +membres dissidents d'une autre société, et +on choisit le nom que portera désormais l'association. +Quelquefois on la met sous le vocable +d'un saint considérable du pays: <i>Saint Hermentaire</i> +ou <i>saint Auxile</i>; sous le règne d'un préfet +à poigne, on choisit habilement un nom qui puisse +rendre l'administration clémente et l'autorisation +facile. On s'appelle alors: <i>Les amis de l'ordre</i>, +ou <i>Les enfants de la paix</i>. Mais un beau titre +pour une chambrée, un de ces titres qui excitent +l'envie et l'admiration des sociétés rivales, c'est +celui que personne ne comprend: <i>Les amis du +progrès</i>, c'est bien; <i>La philanthrope</i>, encore +mieux; <i>Les droits de l'homme</i>, voilà ce qui peut +s'appeler un nom!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> +<i>La chambrée</i>, ou pour parler comme les gens +de Provence, <i>la Chambre</i>, que l'on appelle aussi +<i>la Société</i>, est baptisée; la préfecture a donné +l'autorisation, on a loué dans la vieille ville une +chambre et une cuisine, il ne reste plus qu'à +acheter le mobilier commun: quelques tables +grossières, quelques brocs, verres et poêlons, et +quatre de ces antiques lampes provençales, des +<i>vioro</i>, composées d'un pied de fer ou en terre +surmonté d'une boule de verre pleine d'huile, +dans laquelle trempe une mèche fumeuse; puis, +au jour de l'inauguration, chaque membre arrive, +portant sur sa tête une chaise qui reste sa +propriété individuelle. Quant au service, il est +fait à tour de rôle par chacun des associés qui +prend alors le nom de semainier.</p> + +<p>Au début, <i>la Chambre</i> n'était qu'un lieu de +réunion où les cultivateurs venaient, après une +journée bien remplie, attendre l'heure du coucher +et vidaient un verre de vin en causant de +l'apparence des récoltes et du prix des denrées. +Puis, l'hiver, pendant les <i>derniers jours</i> (les +jours gras, les derniers jours... de carnaval), la +partie jeune de l'Assemblée se cotisait, louait un +tambourin. On amenait le soir les sœurs +<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> +et les filles, et tout ce monde dansait gaiement; +les couples <i>carégnaient</i> (c'est le flirter des Anglais), +et bien des contre danses se terminaient +par un mariage après la récolte des olives.</p> + +<p>C'était l'âge d'or de la chambrée; mais un jour, +une des fortes têtes de la réunion, un jeune, +qui avait <i>uno grosso litturo</i> (une grosse lecture, +beaucoup d'instruction), apporta un journal et +lut à haute voix un article dans lequel il était +dit: «Que l'avenir appartenait aux travailleurs, +que le peuple qui cultivait la terre avait le droit +de la posséder et qu'il fallait déclarer une guerre +à mort à l'infâme capital.»</p> + +<p>Les vieux comprenaient de temps en temps, et +hochaient la tête sans rien dire, les jeunes couvraient +d'un murmure flatteur la voix du lecteur.</p> + +<p>Celui-ci, fier de son succès de lettré, recommença +les jours suivants. Peu à peu, il eut des +envieux et des imitateurs; tous ceux qui avaient +fréquenté pendant six mois l'école des frères, et +qui déchiffraient la lettre moulée, se mirent à +lire et à commenter les plus mauvais journaux, +et l'un d'eux amena un soir le fameux M. Raynaud, +dit <i>mangegalline</i>, épicier failli et l'un +des chefs du parti rouge.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> +M. Raynaud vint débagouler, en provençal, +tous les lieux communs, toutes les rengaines qui +traînent sur les tables d'estaminet. Il avait +l'éloquence facile du fainéant qui a beaucoup +bavardé et la mémoire ornée d'articles de journaux, +et quand il s'était embarqué trop légèrement +dans une phrase dont il ne pouvait sortir, +il la finissait brillamment en français. L'auditoire +ne comprenait plus et se regardait émerveillé +en murmurant: «Aquéou charro ben», +«Celui-là parle bien.» L'orateur emporta tous +les suffrages en dépeignant le propriétaire, le +maître, avec une ironie charmante, en plaignant +le paysan de son dur travail et en appelant les +sociétaires: «frères», ce qui lui gagna tout particulièrement +le cœur de Basset, dit <i>Pati</i> (cloaque), +cureur de puits de son état.</p> + +<p>Il revint plusieurs fois, M. Raynaud; il affilia +la société à <i>l'Alliance républicaine</i> ou à toute +autre forme de la Sociale, et pour séduire ces +pauvres gens qui ne savaient pas lire, il surexcita +tous les besoins de luxe, tous les instincts +mauvais. Et quoi qu'ils en disent dans leurs journaux, +quelles bourdes les émissaires du parti +républicain répandent dans le peuple! quelles +<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> +grosses sottises ils lui font avaler!—Ainsi, il +est parfaitement sûr que le paysan croit que si la +vraie république, <i>la sainte, venait</i>, son bourgeois +irait piocher la vigne, pendant que lui, +Gros-Pierre, magnifiquement couvert d'une redingote +marron, le regarderait suer au soleil, +tout en buvant de la limonade gazeuse sous un +olivier.</p> + +<p>Ce levain de haine contre celui qui possède se +traduit dans les chambrées d'une façon originale +et naïve. Dans le langage plaisant, on affecte +de parler du propriétaire comme s'il était le +fermier et du fermier comme s'il était le maître.</p> + +<p>—«Dis donc, Nique? (Dominique), ton fermier +s'est marié.</p> + +<p>—Eh! oui, Zozelé.</p> + +<p>—Sais-tu qu'il a pris une <i>poulido fumello</i> (une +jolie femme).»</p> + +<p>Et la conversation continue souvent d'une façon +obscène.</p> + +<p>Car le jeune paysan est devenu débauché; au +lieu de faire la cour à sa promise, sous le grand +ormeau du marché, aux veillées du soir, il court +à la chambrée se gaver d'échaudés et de foie de +porc à la poêle, mets qu'il croit luxueux, et s'en +<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> +va chercher, pour finir sa nuit, des amours au +rabais.</p> + +<p>—«Que voulez-vous,—disait l'un d'eux un +jour,—nous faisons les riches autant que nos +moyens nous le permettent.»</p> + +<p class="p2">Aussi, la chambrée qui, au début, ne s'ouvrait +que le soir, est tout le jour occupée par quelques +oisifs. Dans nos villes du midi, les <i>travailladous</i>, +les travailleurs de terre, habitent en grand nombre +dans ce qu'on appelle partout la vieille ville. +Tous les matins, ils partent pour aller aux environs +cultiver le morceau de bien qui leur appartient +en propre ou qu'ils tiennent à moitié du +petit bourgeois; d'autres, exploitant des terrains +plus importants et plus éloignés, restent dans +les fermes. Qu'un nuage passe sur le soleil et +laisse tomber quelques gouttes de pluie, le paysan +quitte sa charrue et rentre à la maison.</p> + +<p>—«Eh bien, tu ne fais rien, dit la femme?</p> + +<p>—<i>Tè!</i> tu veux que je travaille par un temps +pareil? A quoi bon se laver la peau pour les +maîtres.</p> + +<p>—Mais c'est bien pour toi aussi.</p> + +<p>—Va bien. On sait ce qu'on sait; si le bien +<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> +nous appartenait... M. Raynaud nous parlait +l'autre jour...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il disait encore ce ruiné?</p> + +<p>—Il disait que la terre... que c'est nous... +que, enfin, il faut nommer Gambetta, et que +tout ça changerait.</p> + +<p>—Ton bavard de M. Raynaud, je voudrais +que le diable...»</p> + +<p>La ménagère bougonne, le mari siffle un air, +va <i>se changer</i> et part pour la chambrée, brandissant +fièrement le parapluie de cotonnade rouge, +signe du ménage cossu. Au bout d'un quart +d'heure la pluie cesse, le soleil reparaît. «Heu! +dit notre homme, à présent que je me suis <i>détourné</i> +(dérangé du travail), autant vaut que +j'aille voir les amis.»</p> + +<p>Il arrive à la société, trouve nombreuse compagnie, +parle, fume, boit, mange du foie grillé, +joue sa quote-part contre celle du voisin, perd, +continue à jouer et rentre chez lui à une heure +avancée, un peu gris et ayant perdu quinze ou +vingt francs de mangeaille et de boisson.</p> + +<p>Le lendemain, il se lève brisé, ayant comme +on dit dans le peuple «mal aux cheveux et froid +aux yeux» il ne met pas de cœur à la besogne, +<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> +maudit le bourgeois, et se promet de voter pour +MM. Cotte et Gambetta qui doivent le mener par +la république dans ce pays de cocagne où on boit +toujours du bleu sans être saoul, où on mange +du foie de porc à la poêle toute la journée.</p> + +<p>Et essayez de démontrer au paysan qu'on le +trompe, qu'on le bafoue, qu'il ne doit pas, dans +son intérêt même, voter pour MM. tels et tels +qu'il ne connaît pas.</p> + +<p>Il vous répondra:</p> + +<p>—«<i>Voui, voui</i>, mais si je ne vote pas pour +lui, les autres diront que j'ai peur, que je trahis, +et je ne pourrai plus paraître.»</p> + +<p>Et un monsieur Ferouillat se trouve député.<br /> +<span class="i20">L. B.</span></p> + +<p class="p2">Voilà le mal,—mais quel est le remède?</p> + +<p>Car, fermer les chambrées ne suffit pas,—à +l'habitant des champs comme à l'habitant +des villes—il faut des distractions, des plaisirs.</p> + +<p>Eh bien, il suffit de se rappeler,—et de substituer +des plaisirs amusants, à des plaisirs ennuyeux.</p> + +<p>Il faut remettre en honneur et à la mode les +<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> +jeux d'adresse et d'exercice,—la paume, le +ballon,—les boules,—la course,—le saut,—la +natation, etc.—Il faut exciter l'émulation +par des prix capables d'être désirés, des prix +distribués dans des fêtes périodiques, auxquelles +on donnerait un éclat joyeux,—la fête des semailles, +la fête de la moisson,—la fête des vendanges,—et +bien d'autres.</p> + +<p>Surtout dans ces pays envahis aujourd'hui par +la politique,—dans ces pays que la Providence +avait voulu rendre heureux entre tous, en donnant +à la terre une parure plus variée et plus +parfumée, et aux habitants des besoins peu nombreux +et faciles à satisfaire.</p> + +<p>Où c'est un état de cueillir des roses,—et des +fleurs d'orangers.</p> + +<p>Dans ces pays qui font penser à ce que les +Maures disaient de Grenade,—que «le Paradis +est placé précisément dans la partie du ciel +qui est au-dessus de Grenade».</p> + +<p>Dans ces pays où le mauvais temps est si rare, +qu'on le demande... «histoire de changer».</p> + +<p>Et les <i>festins</i>,—les <i>romérages</i>,—la danse au +son de la musette et du tambourin;—ces fêtes +où les femmes et les filles, aujourd'hui laissées +<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> +injustement et tristement à la maison, ont leur +part,—et dont elles font l'ornement, le charme, +la politesse... et même la police;—car vos bêtes +de cafés, de cabarets, de chambrées, excluent +les femmes de vos divertissements, les femmes +dont la présence et la société vous civiliseraient +et vous dégrossiraient;—tandis que vos réunions +d'hommes, vos clubs, vos chambrées, vous +font retomber en sauvagerie.</p> + +<p>C'est devant les femmes que les jeunes gens +disputeraient les prix des jeux d'adresse et +d'exercice,—et leur présence doublerait la valeur +des prix.</p> + +<p class="p2">Il faudrait aussi que les curés fissent leur part +dans cette régénération,—non pas comme on +essaye de le faire aujourd'hui en exhumant de +vieilles superstitions,—en s'occupant de dogmes +obscurs et de miracles trop clairs,—qui écartent +beaucoup de gens des cérémonies de l'Église.</p> + +<p>En se bornant à la morale,—dans laquelle il +ne peut y avoir ni sectes, ni hérésies, en cessant +de prêcher contre la danse,—qui, après tout, +vaut mieux que le cabaret, le café, les chambrées +et la politique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> +Il faudrait que, échappant à l'influence des +avocats et autres commis voyageurs en politique, +chaque ville, chaque village, n'eût à nommer, en +fait d'élections, qu'un habitant de la ville ou du +village, qui irait voter au chef-lieu.—Un délégué +qu'on connaîtrait depuis sa naissance et +qui connaîtrait le pays et les intérêts qu'il doit +représenter et défendre.</p> + +<p>Mais qui s'occupe de cela?—Tout le monde +est absorbé par la «question politique», c'est-à-dire +les intrigues, les manœuvres, les menées,—pour +se hisser au pouvoir et à l'argent, ou +pour y pousser des associés et complices qui ont +promis de partager.</p> + +<p class="p2">La république est la forme de gouvernement +la plus équitable, la plus puissante, la plus noble +de toutes. Elle peut admettre sans révolutions, +sans sinistres, sans désastres, tous les progrès, +toutes les modifications; elle peut même, grâce à +son élasticité, satisfaire aux caprices des «Athéniens +couronnés de violettes» αθηναιοι ιοστεφαγοι—sans +exposer le pays à des convulsions.</p> + +<p>De plus, il semble que ce soit aujourd'hui le +seul gouvernement possible pour la France, cet +<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> +ingouvernable pays,—et qu'on y descend par +la force invincible des choses,—il semble que +les obstacles ne peuvent que retarder, de temps +en temps, le cours de ce fleuve, l'obliger à décrire +quelques méandres, ou à briser ou surmonter +ces obstacles en grondant et écumant.</p> + +<p>Seule la république ne renverse absolument +les prétentions et les espérances de personne, +elle ne fait que les ajourner, puisque la carrière +reste sans cesse ouverte.</p> + +<p class="p2">Mes préférences raisonnées sont donc pour la +république.</p> + +<p>Mais, il y a à la république un obstacle puissant, +terrible, peut-être invincible,—qui l'a +déjà fait échouer deux fois, et paraît s'occuper +fort de la faire échouer une troisième,—c'est +le parti soi-disant républicain.</p> + +<p>Et aucun des autres partis n'est en réalité +aussi hostile, aussi mortel à l'idée républicaine +que le parti soi-disant républicain.</p> + +<p>C'est qu'il n'y a que peu ou point de républicains,—c'est +que presque tous ceux qui se disent +républicains et qui sont du «parti républicain», +ont sur la république les idées les plus +<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> +fausses, les plus absurdes, les plus injustes, les +plus dangereuses, les plus saugrenues.</p> + +<p>D'abord, ils prétendent rester «parti» même +sous la république;—la république, selon eux, +<i>appartient</i> à quelques groupes d'<i>ayant faim</i> et +d'<i>ayant soif</i>, rassemblés autour d'un certain nombre +de bavards;—à peine au pouvoir ils se divisent +entre eux les places, les fonctions, les traitements +surtout, sans aucun souci des capacités, +de l'intelligence, des études, du caractère;—c'est +une horde victorieuse qui se partage, ou +plutôt s'arrache le butin.</p> + +<p>Si bien qu'on peut dire de ce parti républicain—qui +achève en ce moment de mettre à mort la +troisième république, ce que je disais un jour +d'une certaine ville: «Climat heureux, végétation +luxuriante, ciel de saphir, un paradis où il +n'y a, comme dans le paradis de la Genèse, que +quelque chose de trop, les habitants.»</p> + +<p>Nous voyons encore aujourd'hui les «chefs de +ce parti» refuser publiquement de couper la +queue de voleurs, d'assassins, d'incendiaires, +qui forment dans leur armée le corps sur lequel +ils comptent le plus.</p> + +<p>Nous voyons ces chefs avides, ignorants, lâches, +<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> +tout prêts à recommencer ou à laisser recommencer +et la terreur de 1793, et la terreur de 1871.</p> + +<p>Si bien que nous sommes dans cette triste et +presque inextricable situation:</p> + +<p>«La république est aujourd'hui la seule forme +de gouvernement possible, et elle est impossible.»</p> + +<p class="blockquote">Il vaut mieux tirer à la rame<br /> +Que d'aller chercher la raison<br /> +Dans les replis d'une anagramme.<br /> +<span class="i12 smcap">Colletet.</span></p> + +<p>Un journal bonapartiste racontait dernièrement +que la <i>Gazette de France</i>, dans son numéro +du 14 décembre 1848, s'était amusée à faire +une anagramme.</p> + +<p>Elle avait fait remarquer qu'avec les lettres +qui composent les mots:</p> + +<p class="center"><i>Louis-Napoléon Bonaparte</i>,</p> + +<p>On pouvait écrire:</p> + +<p class="center"><i>Elu par la nation.</i></p> + +<p>«Tout est dans tout», avec les 24 lettres de +l'alphabet on peut écrire l'Iliade et l'Odyssée et +même le toast de M. Piccon, ce n'est pas la première +<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> +fois que l'on s'amuse à de pareilles puérilités.</p> + +<p class="p2">La ligue trouva, dans <i>Henri de Valois</i>, vilain +Hérodes.</p> + +<p>Comme anagramme, c'était mieux réussi que +celle de la <i>Gazette de France</i>, parce que toutes +les lettres d'une phrase étaient employées dans +l'autre, tandis qu'après l'opération de la <i>Gazette</i> +il en reste six ou sept qui n'ont rien de fatidique.</p> + +<p>Après le 18 brumaire, car ces prédictions ont +malheureusement coutume d'être faites après les +événements, on trouva dans les mots:</p> + +<p><i>Révolution française</i>,</p> + +<p><i>Un Corse la finira</i>,</p> + +<p>Et il ne restait que de quoi faire le mot <i>veto</i>, +alors à la mode.</p> + +<p class="p2">Plus près de nous, sous le règne de Louis-Philippe,—un +ami, un rédacteur de la <i>Gazette +de France</i>, qui depuis se brouilla fort avec elle, +M. Antoine Madrolle,—se livra à des exercices +de ce genre très curieux;—il commença par +écraser les Algériens d'une terrible anagramme, +c'était son arme favorite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> +«<i>Algériens</i>, dit-il, ont pour anagramme heureux, +<i>galériens</i>.»</p> + +<p>Puis il passe à Napoléon I<sup>er</sup>, il faut dire qu'alors +Napoléon I<sup>er</sup> était détrôné depuis vingt-cinq ans, +et mort depuis dix-neuf ans.</p> + +<p class="p2">M. Antoine Madrolle trouva l'histoire de Napoléon +dans l'Apocalypse de saint Jean (ix.-11) +où on lit: «l'Ange de l'abîme s'appelle</p> + +<p>Apolyon»</p> + +<p>Et dans Jérémie, v.-6,</p> + +<p>«Le lion des forêts (ναπολεων) les frappa.»</p> + +<p>De Apolyon, il est d'ailleurs facile de faire Napoléon,—en +ajoutant νεον <i>nouveau</i>, <i>neapolyon</i>, +nouvel ange de l'abîme.</p> + +<p>Et ensuite il décomposait le nom en retranchant +chaque fois une lettre.</p> + +<p class="left5 font90">Napoleôn — νεαπολεων — nouvel ange de l'abîme<br /> +. apoleôn — απολεων — détruisant<br /> +. . poleôn — πολεων — des cités<br /> +. . . oleôn — ολεων — le lion<br /> +. . . . leôn — λεων — des peuples<br /> +. . . . . eôn — εων — allant<br /> +. . . . . . ôn — ων — étant</p> + +<p>Puis en intervertissant un peu l'ordre des mots, +on obtenait pour résultat:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> +«Napoléon, le nouvel ange de l'abîme étant le +lion des peuples, allait détruisant les cités.»</p> + +<p class="p2">Ce n'est pas tout, M. Madrolle, passant du grec +au latin et de l'anagramme à l'acrostiche, et prétendant +que:</p> + +<p>«Il n'est pas d'enfantillages pour la Providence», +ajoutait qu'on aurait pu prévoir l'anéantissement +de la famille entière des Bonaparte,—puisque +chacune des lettres initiales de leurs noms +forme le mot <i>nihil</i>, rien.</p> + +<p class="left5 font90">[N] apoléon<br /> + [I] osephus<br /> +[H] ieronimus (Jérôme)<br /> + [I] oachimus (Joachim Murat)<br /> +[L] udovicus et Lucianus.</p> + +<p>Après avoir livré ces belles choses à la publicité, +M. Madrolle veut montrer qu'il ne frappe pas +que sur les morts, il rappelle qu'il a houspillé +sévèrement ses amis de la <i>Gazette de France</i>, +de <i>la Quotidienne</i>, de <i>l'Ami de la Religion</i>, des +<i>Débats</i>, etc.</p> + +<p>Je ne parle pas des journaux libéraux, ça allait +de soi-même.</p> + +<p>«<i>Ce sont</i>, dit M. Madrolle en parlant des journaux +<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> +légitimistes et religieux, <i>toutes choses dont +j'aime, dont j'ai embrassé récemment encore les +personnes,—mais l'attaque et même l'indignation, +la haine selon la charité est la plus grande +des charités</i>.»</p> + +<p class="p2">Il n'est pas sans intérêt de voir M. A. Madrolle +accuser les légitimistes, les Dahirel de son... +temps, de «provoquer le radicalisme et les révolutions».</p> + +<p>«A la tête des journaux, dit-il, qui provoquent +le radicalisme et les révolutions, cette <i>Gazette</i> +usurpée <i>de France</i>, laquelle transformant sa soutane +en bonnets rouges, et faisant de la <i>réforme</i> +en rabat, s'est toujours mise et lourdement aux +genoux de tous les pouvoirs qu'elle a redoutés +pour elle-même (voy. l'histoire des variations de +la <i>Gazette</i> par M. Crétineau-Joly).</p> + +<p>»<i>L'Ami de la Religion</i>, assez discrédité, même +dans le clergé, pour mériter l'épithète de <i>bedeau</i> +de la littérature, dont il devrait être ecclésiastique, +<i>L'ami de la Religion</i>, qui suffirait pour +affadir la religion, comme la <i>Gazette</i> affadirait la +France, etc.</p> + +<p>»<i>La Quotidienne</i>, manufacture de coteries +<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> +dans les coteries, de commérages, de michauderies,—de +colportage d'actions de 25,000 francs, +aujourd'hui cotées à 5 francs,—et se prétendant, +aujourd'hui qu'elle est <i>passée</i>, le <i>Journal de l'Avenir</i>.</p> + +<p>»Et le <i>Journal des Débats</i>... le <i>Julien</i>, le <i>Juif</i>, +le <i>Judas</i>... etc.<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>»</p> + +<p>Saperlipopette... ça n'est pas de main-morte.</p> + +<p>M. Veuillot ne fera pas mieux le jour où il se +brouillera avec ses amis d'aujourd'hui, ce que ne +considéreront pas comme impossible ceux qui ont +lu dans les <i>Guêpes</i> l'histoire de quelques-unes de +ses «variations» à propos de la république et de +la royauté.</p> + +<p class="p2">Lorsqu'il fut question de l'annexion de Nice et +de la Savoie à la France, je m'y montrai très opposé +dans divers écrits que je publiai alors.</p> + +<p>Je suis ennemi irréconciliable des conquêtes, +des annexions, etc., et cela autant dans l'intérêt +des conquérants que des conquis, des «annexants» +que des annexés.</p> + +<p>Je crie alors aux conquérants et aux «annexants,» +<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> +aux rois cueilleurs de palmes et moissonneurs +de lauriers: «Mais, malheureux, vous +en avez déjà trop de pays et de sujets pour la façon +dont vous les gouvernez.</p> + +<p>»Vous faites entrer malgré elles dans votre +famille des populations qui seront ennemies pendant +cent ans, etc.»</p> + +<p>Je conseillai donc alors aux habitants de Nice +de bien réfléchir, de comprendre qu'ils allaient +renoncer à être Italiens au moment où l'Italie renaissait,—pour +devenir Français au moment où +la France voyait la liberté s'endormir pour un +temps sous l'empire.</p> + +<p>Je leur disais: «On va vous consulter, je sais +bien quelles influences on fera agir,—mais si +vous mettez résolument dans les urnes un nombre +de <span class="smcap">NON</span> considérable, on n'osera pas vous +annexer.»</p> + +<p>J'ai encore un écrit signé de noms très honorables +que m'adressa alors, pour me remercier, +une commission italienne.</p> + +<p class="p2">L'annexion néanmoins fut prononcée à une immense +majorité;—je pris alors la parole dans +les journaux du pays, et je dis: «Vous l'avez +<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> +voulu, la chose est faite;—comme cette situation +ne pourrait plus changer sans honte ou sans +désastres pour la France, vous trouverez tous les +Français et moi-même, si contraire au principe +des annexions, résolus à maintenir celle que +vous venez d'accepter.»</p> + +<p class="p2">La ville de Nice, depuis son annexion, a sous +certains rapports acquis de grands développements.—Quelques +habitants constituent encore, +il est vrai, un parti <i>séparatiste</i>,—ce parti comme +beaucoup d'autres partis, compte un petit nombre +d'esprits honnêtes, convaincus, élevés, mais aussi +des gens qui aiment mieux être mécontents d'un +gouvernement quelconque, que d'être mécontents +d'eux-mêmes,—qui se plaisent à attribuer au +gouvernement français, comme ils l'attribueraient +demain au gouvernement italien, les résultats de +leur paresse ou de leur incapacité.—Si ce parti +italien a fait sans grand danger quelques tentatives +de désordre,—ces tentatives sont dues aux +suggestions d'un ou deux hommes qui, après avoir +favorisé traîtreusement l'annexion, ont dû à cette +opération une fortune rapide et scandaleuse, et +feignent, pour se faire pardonner, par certains +<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> +aveugles, moins la trahison que la fortune, une +haine irréconciliable, mais prudente contre la +France.</p> + +<p class="p2">Or, un de ces jours derniers, un des députés +des Alpes-Maritimes,—<i>il signor Piccone</i>,—a +mis en lumière un grand et triomphant argument +contre les banquets politiques, la faconde des balcons +d'auberges et l'éloquence entre deux vins.</p> + +<p>Il y a bien longtemps que je me suis élevé contre +cette sotte idée de traiter des affaires et de la fortune +d'une nation dans un lieu, et dans une situation +où personne ne voudrait traiter de l'achat +ou de la vente d'un porc ou d'un sac de blé,—idée +que j'avais traduite ainsi: «La patrie est en +danger, mangeons du veau.»</p> + +<p>Les Français ont été sévèrement punis pour «le +crime du veau», comme dit la Genèse; c'est à un +banquet imaginé par de grands citoyens qui n'ont +pas osé y assister, qu'est due la révolution de 1848, +et ensuite l'Empire, et ensuite la guerre contre la +Prusse et la Commune.</p> + +<p>Toujours est-il que M. Piccone est un avocat +déjà âgé, qui a voté pour l'annexion, ou l'a +acceptée, puisqu'il a sollicité et obtenu l'honneur +<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> +de représenter, dans une assemblée française, +les Alpes-Maritimes, et a prêté serment à cette +occasion.</p> + +<p>De plus, lors de son entrée à l'Assemblée de +Tours, le 9 mars 1871, il a publiquement protesté +de son dévouement à la France et affirmé que +c'était lui faire une grande injustice que de le +croire séparatiste, etc.</p> + +<p>Eh bien, cet honorable représentant,—un des +jours de cette semaine, s'est trouvé à un banquet, +où, malgré les instances de quelques amis, il a cru +devoir prendre la parole; voici les choses que les +auditeurs qui se sont cru le jouet d'un rêve, ont +entendu sortir d'une bouche d'ordinaire prudente +et qui a prononcé, en d'autres temps, des paroles +complètement contraires:</p> + +<p>«En présence de ces chers compatriotes italiens, +mon cœur tressaille de joie, et je sens renaître +en moi toutes mes aspirations et tous mes +sentiments italiens.</p> + +<p>»J'ai la ferme confiance que, <i>dans un temps +que je ne crois pas éloigné</i>, cette belle Nice, cette +Iphigénie, cette héroïque sacrifiée, cette rançon +de l'indépendance italienne, <i>reviendra à sa vraie +patrie</i>. Pour cela, je serais prêt à sacrifier tous mes +<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> +intérêts et ma famille, et vous savez si je l'aime!</p> + +<p>»Si, pour ce beau jour, je n'étais plus de ce +monde pour saluer le retour de Nice à la mère-patrie, +mes cendres électrisées, j'en suis certain, +renaîtraient pour me permettre de prendre part +à la fête commune!»</p> + +<p>On assure que, le lendemain, M. Piccone a été +bien étonné lorsqu'il a vu son toast imprimé;—il +a compris sans doute qu'après une pareille incartade, +il ne pouvait guère s'empêcher de donner +une démission que la Chambre devrait lui imposer.</p> + +<p>Et comme c'est, paraît-il, un homme pas méchant, +inoffensif et assez aimé,—j'ai cru devoir +prendre sa défense, en faisant savoir en France +que le repas était assez avancé, qu'il faisait chaud, +et que les vins du pays tels que le <i>Bellet</i> et le +<i>Braquet de Bellet</i> sont extrêmement capiteux.</p> + +<p class="p2">L'affaire du député Piccon—«qui s'est noyé +dans un verre de vin comme d'autres mauvais +nageurs se noient dans un verre d'eau» n'a été, +pour Bergondi, que la goutte qui a fait déborder +le vase.</p> + +<p>Je me rappelle un exemple étrange d'un suicide +déterminé ainsi et d'une façon plus extraordinaire, +<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> +par un incident cette fois insignifiant.</p> + +<p>J'ai connu un peintre, élève d'Isabey—appelé +Eugène de R*** ayant lui-même quelque talent, +mais une paresse qui annulait ce talent; il avait +éprouvé et supporté sans plier à peu près tous +les malheurs imaginables;—il était pauvre, +harcelé par des créanciers; une femme qu'il aimait +et qui, par son travail,—elle donnait des +leçons de piano,—avait apporté une sorte d'aisance +momentanée dans la maison, avait pris un +amant et avait mis E. de R. à la porte.</p> + +<p>Il n'avait pas bronché;—il fumait sa pipe avec +la même sérénité, ne se plaignait jamais—et on +n'avait pas vu diminuer une certaine gaieté calme +et froide qu'il possédait.</p> + +<p>Un jour il va se promener à Saint-Germain—avec +l'intention de rentrer dîner à Paris—il +monte au pavillon de Henri IV sur une espèce de +tour—se fait servir de la bière et allume sa +pipe;—là il s'oublie, et tout à coup entend +siffler une locomotive qui part en se couvrant +d'un panache de fumée, c'est le train qui devait +le ramener à Paris. «Ah! s'écria-t-il, c'est trop +fort, c'est trop.....» il se jette la tête en bas du +haut du pavillon et se brise le crâne sur le pavé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> +Il avait du malheur, du guignon, ce qu'il en +pouvait porter, ce qu'il en <i>tenait</i>—cette goutte +faisait déborder le vase.</p> + +<p class="p2">Romieux, du temps qu'il était journaliste, disait: +«Les journaux quotidiens ont un défaut, +c'est qu'il faut les faire tous les jours—la veille, +comme le veau froid.»</p> + +<p>Voyez aussi les grands carrés de papier s'évertuer +à remplir le vide que leur fait la prorogation;—comme +les Sept sages du <i>Banquet</i> de +Plutarque, ils se proposent mutuellement des +énigmes, des charades, des <i>devinettes</i>;—quelques-uns +vont jusqu'à s'intercaler à la littérature, +et rendent compte d'ouvrages dont l'auteur ou +le libraire ont déposé à leurs bureaux les «deux +exemplaires» d'usage, depuis six mois.</p> + +<p class="p2">De là l'importance donnée à l'incident de +Piccon.</p> + +<p>Un toast ridicule d'un vieil avocat léger qui +avait bu.</p> + +<p>Les journaux sont tombés sur cette proie, selon +une locution populaire, comme «misère sur +pauvreté».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> +Piccon est célèbre, Piccon est illustre, Piccon +est aujourd'hui connu du monde entier, et il serait +renommé aux prochaines élections si on admettait +le système de M. de Girardin, c'est-à-dire +plus de département, plus de circonscription;—chaque +électeur mettant sur son bulletin un seul +nom,—et les six cents Français dont les noms +auraient réuni le plus de suffrages envoyés à +l'Assemblée.</p> + +<p>C'est un des rêves les plus saugrenus qu'ait +jamais faits «le premier de nos publicistes» +comme l'appellent certains journalistes, donneurs +de sobriquets, qui dînent chez lui.</p> + +<p>Je ne traiterai pas sérieusement cette idée peu +sensée, je n'y ferai que deux objections: la première, +c'est qu'il y a pour les départements, pour +les arrondissements des intérêts particuliers +et locaux qui doivent être représentés et défendus—et +dont ces notoriétés prises à même +la France, et presque toutes à Paris, ne sauraient +pas le premier mot.</p> + +<p>La seconde est qu'il n'y a pas six cents +hommes qui soient connus par tout le monde +en France, que les suffrages tomberaient sur un +petit nombre de noms connus et surtout de noms +<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> +à la mode,—les lions du moment,—par suite +de quoi on enverrait à la Chambre six cents Parisiens,—si, +par hasard, ce que je ne crois pas, +on en trouvait six cents,—dont quatre cents +romanciers, musiciens, peintres, sculpteurs, journalistes, +acteurs, chanteurs, etc., et deux cents +phénomènes, repris de justice, pas toujours pour +la politique,—ou auteurs d'une extravagance +commise dans la semaine des élections.</p> + +<p>Le jeune homme qui a avalé la fourchette serait +sûr de son élection;—on renommerait l'avocat +Piccon, et peut-être M. de Girardin qui, +depuis son enthousiasme pour la guerre de Prusse +qui lui a fait en plein Opéra se jeter hors de sa +loge en criant: à Berlin! à Berlin!—ne pourrait +trouver dans un seul arrondissement un +nombre de naïfs suffisant et n'aurait pas trop +d'écrémer toute la France de ses crédules.</p> + +<p class="p2">Un avis pour les marchandes de modes et les +femmes à court d'inventions: ne serait-il pas opportun +de rechercher ce que c'était que la coiffure +<i>Hurlu-brelu</i> dont parle madame de Sévigné? +Il est vrai qu'elle paraît peu séduite par cette +nouveauté d'alors:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> +«Les coiffures <i>Hurlu-brelu</i>, dit-elle, m'ont fort +divertie; il en est que l'on voudrait souffleter. +La Choiseul ressemblait, comme dit Ninon, à un +printemps d'hôtellerie, comme deux gouttes +d'eau.»</p> + +<p>Ne serait-il pas également nécessaire de retrouver +ce que c'était que cette «souris qui faisait +si bien dans les cheveux noirs» de la belle-sœur +de madame de Grignon.</p> + +<p>Qu'est-ce aussi que «deux petits fers qu'on +se mettait à la coiffure» et cette mode faisait +des martyrs.</p> + +<p><i>Ces deux petits fers s'enfoncent dans les +tempes, empêchent la circulation, font des abcès: +les unes en meurent, les autres, plus heureuses, +n'en ont que le visage allongé d'une aune, +pâles comme des mortes... mais la jeunesse qui revient +de loin se remet avec le temps.</i></p> + +<p>Rappelons aussi une madame de Montbrun +<i>qui s'entourait et s'enveloppait de couronnes—qui +trouvait madame de Grignon négligée de se +montrer sans rouge et de laisser voir la couleur +de la chair et des petites veines</i>.</p> + +<p><i>Elle croit qu'il est de la bienséance d'habiller +son visage, et parce que vous montrez celui que +<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> +Dieu vous a donné, vous lui paraissez toute +négligée et déshabillée.</i></p> + +<p>Puisque je suis en train de citer, empruntons +à Lady Morgan quelques lignes sur les modes +qu'elle trouva à Paris en 1816.</p> + + +<p>«J'ai souvent, dit-elle, assisté à la toilette de +quelques-unes de mes amies de France, et je +m'amusais beaucoup des questions que leur faisaient +leurs femmes de chambre sur le sujet important +de la toilette du jour. «Quelle coiffure +madame a-t-elle choisie? Veut-elle être coiffée +à la Ninon ou à la grecque? Madame est charmante +à la Sévigné, et superbe à l'Agrippine.» +L'humeur de la belle personne décide de la parure +du jour, et lance dans le monde une fière +républicaine avec une tête à la romaine, ou une +royaliste outrée «frisée naturellement» à la Pompadour. +«Je suis bien malade aujourd'hui,» disait +l'aimable Joséphine, qui, malgré son sang, +était bien Française: «donnez-moi un chapeau +qui sente la petite santé.» On lui présenta un +chapeau pour une santé délicate. «Mais fi donc! +dit-elle: croyez-vous que je vais mourir?» On +lui en apporta un autre qui annonçait plus de +<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> +santé. «Allons, s'écria-t-elle d'un air languissant: +vous me trouvez donc bien robuste?» Je tiens +cette anecdote d'une personne de distinction qui +était à son lever, qui admirait ses vertus, et qui +riait de ses caprices.»</p> + +<p>J'emprunte à madame de Genlis ce détail, que +c'est madame de Polignac, favorite de la Reine +Marie-Antoinette, qui «imagina la mode de rabattre +les cheveux de manière à cacher le front, +la seule chose défectueuse de sa figure—ce qui +rendit son visage tout à fait ravissant».</p> + +<p class="p2">J'emprunte, et à je ne sais plus qui, ces deux +faits que je trouve dans ma mémoire:</p> + +<p>L'un, qu'il y avait autrefois en France, sous +Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, des dentelles +d'hiver et des dentelles d'été.</p> + +<p>«Comment, monsieur, dit une femme de la cour +à un de ses amis, en regardant ses manchettes... +de la <i>malines</i> au mois de mai!</p> + +<p>—C'est que je suis enrhumé.»</p> + +<p class="p2">On connaît une lettre de Louis XV au maréchal +de Richelieu où le roi parlant de lui-même à la +troisième personne, comme César dans ses commentaires, +<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> +avec cette différence que César, parlant +de lui-même, dit simplement «César» +tandis que Louis XV se désigne par ces mots: +«Sa Majesté». Dans cette lettre le Roi fait part +au gentilhomme, qu'il appelait son ami, d'une +décision importante qu'il a prise au sujet des +parasols, question qui avait beaucoup agité la +cour.</p> + +<p>«Sa majesté, dit-il, a décidé l'affaire des parasols; +et la décision a été que les dames et +les duchesses pourraient en avoir à la promenade.»</p> + +<p class="p2">Mon Dieu! chacun veut le salut du pays; mais +le mal est que chacun veut le faire soi-même +avec le titre et surtout le traitement y attaché.</p> + +<p class="p2">On a écrit de Rome que «le 9 avril 1874, Sa +Sainteté Pie IX a reçu en audience publique lady +Herbert».—Cette dame, dit la note reproduite +par plusieurs journaux, après en avoir +demandé la permission au Souverain Pontife, a +«chaussé ses lunettes vertes» et lui a lu un +discours,—après quoi «elle a offert au Saint-Père +une somme de quatre-vingt-dix mille francs, +<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> +produit d'une quête faite en Angleterre parmi +les jeunes filles pauvres.»</p> + +<p>Le pape, disent les journaux qui ont publié ce +fait, l'a remerciée cordialement «et lui a, à son +tour, adressé un discours».</p> + +<p class="p2">Aucun journal ne reproduit ce discours, qu'un +hasard heureux et la complaisance d'un ami ont +mis sous mes yeux.</p> + +<p>Il m'est difficile de comprendre pourquoi les +journaux, se disant exclusivement catholiques, +qui donnent parfois une publicité fâcheuse à +d'autres discours de Sa Sainteté, ont gardé le +silence à l'égard de celui-ci. En effet, les fidèles +ont souvent vu avec chagrin, dans les allocutions, +dont le chef de l'Église n'est pas avare, un +peu d'exagération quant à sa prétendue captivité, +et un attachement aussi puéril que peu +chrétien au pouvoir temporel, dont plusieurs de +ses prédécesseurs au siège de Saint-Pierre ont +si malheureusement abusé.</p> + +<p>Tandis que le discours que les mêmes journaux +ont omis de reproduire respire d'un bout +à l'autre et le sentiment évangélique le plus +pur, et le mépris des richesses dont le Christ et +<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span> +ses apôtres et les premiers évêques ont donné +de si salutaires exemples, et cette charité, cet +amour des pauvres que l'Homme-Dieu a si éloquemment +prêches à ses disciples.</p> + +<p>J'ai attendu une semaine, croyant chaque +jour, mais en vain, voir ce discours imprimé—et +aujourd'hui je prends le parti de le publier +moi-même.</p> + + +<p>«Ma chère fille, lady Herbert, a dit le Saint-Père—je +vous remercie cordialement et je vous +charge de remercier pour moi les jeunes filles +pauvres d'Angleterre du présent que vous m'offrez +de leur part.</p> + +<p>»A ce sujet, je vous adresserai quelques questions +auxquelles je vous prie de répondre avec +une entière franchise et une complète liberté.</p> + +<p>»Vous comprenez, ma chère fille, que mes regards +se portent sans cesse sur la grande famille +qui m'a été confiée, sur le monde chrétien, et +que, autant qu'il est en moi, je me tiens au courant +de ses intérêts, de ses besoins, de ses douleurs +et de ses joies.</p> + +<p>»On m'a dit et j'ai lu d'étranges choses à propos +du pays que vous habitez.—Ces renseignements +<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> +sont peu conformes aux apparences, et je +profite de l'occasion qui se présente pour savoir +de vous s'ils sont tout à fait inexacts ou exagérés.</p> + +<p>»L'Angleterre passe dans le monde pour la +plus riche des nations modernes;—c'est chez +elle, ai-je lu, que le temps et le travail ont +accumulé le plus de capitaux, créé le plus d'instruments +de production et conséquemment de +richesse et de puissance.—L'Angleterre couvre +les mers de ses flottes, son pavillon recule son +empire jusqu'aux limites du monde, toutes les +parties du globe sont tributaires de sa marine +et de ses manufactures;—elle a conquis, dans +l'Inde seulement, cent vingt millions de sujets +qui à la fois travaillent pour elle, et lui achètent, +de gré ou de force, les produits de ce qu'on est +convenu d'appeler «la mère patrie» même quand +on pourrait l'accuser de se montrer quelquefois +un peu marâtre;—elle exerce parfois avec une +énergie extraordinaire une sorte d'épicerie à +main armée comme elle l'a fait à l'égard des +Chinois, «clients malgré eux», qu'elle oblige à +lui acheter l'opium qui les rend idiots et qui les +tue;—l'Angleterre semble avoir atteint le plus +<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> +haut degré de richesse auquel une nation puisse +parvenir.</p> + +<p>»Suis-je bien renseigné?»</p> + +<p>Ici l'honorable lady Herbert témoigna par un +signe d'assentiment que cette opinion, si flatteuse +pour sa nation, était fondée sur les faits +et sur la vérité!</p> + +<p>Le Saint-Père continua:</p> + +<p>«Mais, est-il vrai également que ce brillant +tableau a un triste envers? Est-il vrai que la +plus riche des nations est en même temps celle +qui compte le plus de pauvres, et celle chez laquelle +la misère présente l'aspect le plus déplorable?»</p> + +<p>Lady Herbert ne répondit pas.</p> + +<p>«Je vais, continua Sa Sainteté, vous répéter +ce que j'ai lu et ce qui m'a été dit à ce sujet:</p> + +<p>»On m'assure que cette nation si riche a la +plus grande partie de sa population réduite à la +misère, et qu'on ne connaît pas la misère quand +on ne l'a pas vue en Angleterre.—J'ai lu dans +une revue Britannique, la <i>Quarterly review</i>, que +la généralité de la population chez vous est condamnée +à une pauvreté sans remède et ne soutient +sa misérable existence que par le secours +<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span> +d'une charité que détermine la crainte de son +désespoir.</p> + +<p>»J'ai lu dans <i>Westminster review</i> que le +paysan lui-même, moins malheureux cependant +que l'ouvrier des manufactures, descend par degrés +vers une situation que bientôt il ne pourra +plus supporter.</p> + +<p>»J'ai lu que, à une date assez récente que j'ai +oubliée, on comptait en Angleterre un misérable +sur treize individus.—J'ai lu, dans un rapport +d'un médecin anglais, que les habitations des +ouvriers pauvres, à Londres même, sont inférieures +aux plus sales étables.</p> + +<p>»J'ai lu aussi que la misère amène, non seulement +les hommes, mais aussi les femmes de +cette classe, à une hideuse ivrognerie—et que +cette même misère jette un nombre effroyable +de femmes, de filles et même d'enfants, dans la +prostitution;—un magistrat anglais évaluait +le nombre des prostituées, à Londres, à 50 000;—un +autre, à 80 000—et M. Talbot, secrétaire +d'une société de moralisation, dit «qu'il n'y a pas +de pays, pas de cités où la prostitution soit pratiquée +si ouvertement, si systématiquement et +avec une telle étendue qu'en Angleterre et à +<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> +Londres»; et il ajoute que «chaque année +la maladie et le suicide enlèvent à Londres, +8 000 prostituées».</p> + +<p>»Dites-moi, ma chère fille, continua le Saint-Père, +si on m'a trompé ou si ces faits déplorables +sont conformes à la vérité.»</p> + +<p>Lady Herbert—baissa la tête, rougit et reconnut +que ces faits étaient vrais.</p> + +<p>«Alors, dit le Saint-Père d'une voix énergique, +vous allez remporter cet argent.—Ne +servît-il qu'à sauver chez vous quelques centaines +de femmes de la misère et de la faim, de l'ivrognerie, +de la prostitution, il sera employé plus +utilement, plus chrétiennement qu'à être donné +à un serviteur de Dieu—qui est très riche et +qui d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux +l'exemple du Christ qui a vécu pauvre toute sa +vie—n'a jamais possédé qu'une seule robe,—n'avait +pas une pierre pour reposer sa tête, et a +dit à ses disciples, ainsi que le rapporte l'apôtre +saint Luc:</p> + +<p class="blockquote"><i>Ne vous mettez point en peine de ce que vous +mangerez ou boirez, ni comment vous serez vêtus.</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> +<i>Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumônes.</i></p> + +<p>»Donc, ma chère fille, lady Herbert, vous +allez reporter cet argent chez vous et le distribuer +avec discernement à vos pauvres compatriotes +pour en retirer, du moins un certain +nombre, et de la misère et des vices qu'elle engendre +fatalement.</p> + +<p>»Sur quoi, au nom de Dieu, je vous donne +ma bénédiction apostolique pour vous et pour +celles qui vous ont envoyée.»</p> + +<p>Lady Herbert s'agenouilla devant le Pape, +baisa sa mule et remporta les quatre-vingt-dix +mille francs en Angleterre où ils vont avoir l'emploi +que le Saint-Père a prescrit.</p> + +<p>Il me semble qu'un tel acte et un tel discours +méritaient la publicité, au moins autant que les +cancans politiques rapportés ou inventés quotidiennement +par les journaux.</p> + +<p class="p2">Il paraît que M. Jules Favre et mon vieux bon +et spirituel camarade Legouvé s'en vont distribuant +le pain de leur parole,—en Belgique.</p> + +<p>E. Legouvé n'a pas hérité seulement de l'immortalité +<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> +de son père, il a reçu aussi de lui le +culte de la femme et il a accru ce gracieux héritage +en joignant au culte quelques essais de culture.</p> + +<p>La femme, ses charmes, son éducation, son +rôle, ses droits, ses devoirs, sont sans doute le +sujet fécond de ses conférences.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Jules Favre, dont l'éloquence a passé de +tout temps pour être plus aigre que suave,—paraît +avoir changé de muse et marche sur les +traces de Legouvé; mais, en qualité de membre +du parti pseudo-républicain et d'ex-révolutionnaire, +ce qu'il traite surtout, c'est la question +«des droits»,—ce thème n'est pas sans danger +quand on ne considère pas les droits comme +l'envers des devoirs;—c'est un thème semblable, +opiniâtrement développé dans les journaux, dans +les clubs, aux balcons, qui a enivré et empoisonné +une partie du peuple français,—abêtissant +les uns, rendant les autres furieux, tous +misérables.</p> + +<p class="p2">Je n'ai vu que dans la rue les femmes belges, +lorsque, quittant la France en 1852, après le +crime de Décembre, j'allai serrer la main de +<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> +quelques amis réfugiés en Belgique, où je ne +restai que peu de jours, pensant avec raison +que, puisqu'il fallait quitter la France, il était +sage de se diriger du côté du soleil.</p> + +<p class="p2">Je ne puis donc savoir quelle est la situation +que font aux belles belges et les lois et les mœurs +de leur pays.—Quant à la France, c'est une +autre affaire, j'en sais quelque peu plus long.</p> + +<p class="p2">Les femmes, en France, ne possèdent aucune +puissance, mais elles en exercent une immense;—les +lois les traitent en mineures, en enfants, +les mœurs les traitent en divinités;—du moins, +pendant une partie de leur vie, pour celles qui ne +sont que belles ou jolies, pendant toute leur vie +pour celles qui ont de l'esprit et de la bonté, et +savent rester femmes en cessant d'être jeunes +femmes,—et continuer à dérouler le peloton de +leur vie féminine, au lieu de rompre le fil en le +tendant trop pour essayer d'étirer la partie déjà +dévidée.</p> + +<p>Les femmes en France ne peuvent rien faire, il +est vrai, mais elles font tout faire,—à moins +qu'elles n'empêchent tout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> +Il est des femmes qui réclament amèrement et +aigrement les droits, parce qu'on ne les a pas +mises à même de pratiquer les plus doux des +devoirs, et qui demandent l'égalité;—je suis +tenté de dire:—Et nous aussi nous la demandons +aux femmes en faveur de leurs tyrans idolâtres.</p> + +<p class="p2">L'homme et la femme ne sont que les deux +moitiés de l'être humain,—une jolie idée mythologique +voulait que cet être humain n'eût été +séparé qu'à la sortie du «jardin des délices», et +qu'une taquinerie nouvelle eût mêlé toutes ces +moitiés comme un jeu de cartes, ou comme la +fée Grognon dans le beau conte de «Gracieuse et +Percinet» mêle les plumes de tous les oiseaux +que la «belle et infortunée» <i>Gracieuse</i> doit réunir +par petits tas appartenant à chaque oiseau +«entre deux soleils».</p> + +<p>Les moitiés séparées se sont mises à se rechercher +à travers le monde, ce qui amène des +erreurs, des quiproquos, des essais; mais quand +le deux vraies moitiés se retrouvent et se réunissent, +la vie redevient pour elles le «jardin des +délices».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> +Et qui n'a pas un jour rencontré une femme +qu'on voit pour la première fois, et que cependant +on croit reconnaître, et à laquelle, au lieu +des paroles banales d'une première conversation, +on est tenté de dire: Enfin! te voilà, et je te retrouve.</p> + +<p>Il n'y a que sottise à faire des comparaisons +entre l'homme et la femme, et des disputes de +préséance et de supériorité.</p> + +<p class="p2">A condition que la femme soit bien femme, et +que l'homme soit un vrai homme,—la femme, +en tant que femme, est infiniment supérieure à +l'homme, qui lui est supérieur, à son tour, dans +ses fonctions d'homme.—Cette comparaison +n'a dû avoir lieu qu'après que certains hommes +se sont efféminés et ont aimé les bijoux, les dentelles, +et se sont fait friser,—après que certaines +femmes ont essayé de prendre des airs et des +allures viriles, et d'afficher des idées et des sentiments +masculins.</p> + +<p>La femme a, dans la vie, ses fonctions physiques +et morales par lesquelles l'homme ne peut +la suppléer, et sans lesquelles l'homme est un +être incomplet;—l'homme a ses aptitudes et ses +<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> +fonctions que la femme ne peut usurper sans devenir +ridicule, odieuse, répugnante.</p> + +<p class="p2">L'égalité ne consiste pas à être et à faire tous +la même chose; l'égalité consiste à s'acquitter +également bien, également librement, chacun de +ses fonctions particulières.</p> + +<p>L'homme doit être le ministre des relations +extérieures, du commerce et de la guerre.</p> + +<p>A la femme appartiennent les ministères de +l'intérieur et des finances.</p> + +<p class="p2">La femme égale de l'homme, c'est la femme du +sauvage; lui, va à la chasse et à la pêche et rapporte +du gibier et du poisson;—elle, fait cuire le +gibier et le poisson pour les repas,—et coupe, +taille et coud les vêtements avec les peaux de +bêtes sauvages ou la laine des troupeaux.</p> + +<p>La femme égale de l'homme, c'est la femme +du porteur d'eau,—lui est dans les brancards, +elle accroche sur le côté une sangle avec laquelle +elle tire une part moindre, mais une part,—sa part.</p> + +<p>Mais la femme dont le mari travaille, et qui, +elle, ne dirige pas sa maison avec une sage économie, +<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> +ne nourrit pas ses enfants,—passe une +partie de son temps dans les rues et dans les endroits +de réunions, la femme qui n'a pour occupation +que de «s'habiller, babiller et se déshabiller», +cette femme-là n'est pas l'égale de son +mari. C'est une femme «légalement entretenue».</p> + +<p class="p2">Mais je me laisse entraîner,—revenons à notre +sujet:</p> + +<p class="p2">La France n'a-t-elle donc plus besoin d'enseignement, +que nos notoriétés vont professer leurs +doctrines à l'étranger?</p> + +<p>Tout va-t-il donc chez nous le mieux du +monde, que nous ayons le loisir de nous occuper +d'éclairer et de moraliser les autres, et ces pauvres +Belges ont-ils tant besoin de nos leçons et +de nos exemples?</p> + +<p>Hélas! il faut le reconnaître, les Belges sont +plus sages que les Français, et la preuve c'est +qu'ils sont plus heureux;—ils jouissent d'une +liberté réglée par les lois de façon à ce que la liberté +de chacun ait pour limite la liberté des +autres; et ils obéissent aux lois, ce qui est le seul +moyen de n'avoir jamais à obéir qu'aux lois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> +Donc, en fait de bonnes doctrines, de sages leçons, +de principes salutaires, il ne me semble +pas que nous ayons plus que le nécessaire et le +besoin, et conséquemment ce n'est pas encore +le moment de travailler en ce genre pour l'exportation.</p> + +<p class="p2">Aux temps racontés par Plutarque, où les rois +envoyaient des énigmes à deviner aux philosophes, +il en est une qui est restée célèbre.</p> + +<p>Amasis, roi d'Égypte, conseillé par Bias, répondit +à un roi d'Éthiopie qui l'avait défié de +boire la mer, en mettant pour enjeu plusieurs +villes et leurs habitants: «Je boirai la mer, mais +je ne boirai que la mer,—commencez donc par +détourner les fleuves et les rivières qui s'y jettent.»</p> + +<p>Cette solution pourrait s'appliquer au suffrage +universel;</p> + +<p>Oui, le suffrage de tous peut amener de bons +choix et de bonnes élections, mais à condition +de supprimer les influences étrangères, les cabarets, +les cafés, les journaux, les clubs, les +balcons, etc.</p> + +<p>Et vous ne pouvez guères plus supprimer tout +<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> +cela, qu'empêcher les fleuves de descendre à la +mer,—alors vous ne pouvez «boire la mer».</p> + +<p class="p2">Mais il faudrait lutter courageusement et opiniâtrément +contre ces influences;—il faudrait +résolument descendre dans l'arène,—aux carrés +de papier il faudrait opposer des carrés de papiers;—aux +images des images, aux orateurs +des orateurs;—aux associations des associations;—aux conjurations +des conjurations;—à +des troupes disciplinées des troupes disciplinées.</p> + +<p>Il ne suffit pas de suspendre, de supprimer +des journaux, de saisir des images, de défendre +des réunions. Il faudrait écrire d'autres journaux, +dessiner d'autres images, provoquer d'autres +réunions.</p> + +<p>J'ai dit plus d'une fois, après avoir étudié toute +ma vie ces questions, comment il serait facile aux +soi-disant conservateurs de battre leurs adversaires +sur le terrain de la presse,—mais où sont +les conservateurs?</p> + +<p class="p2">Ah! si la société était franchement divisée en +deux camps; l'un combattant pour la justice et +<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span> +pour les lois, comme l'autre combattant pour la +violence et l'anarchie,—la lutte serait pour le +moins égale,—mais elle ne l'est pas, parce que +les ennemis de la Société l'attaquent avec ensemble, +et se réservent de faire et probablement, +de se disputer les parts après la victoire et sur +les ruines,—tandis que les soi-disant conservateurs +divisent leurs efforts; chacun veut protéger +exclusivement sa part déjà faite; personne n'est +aux remparts de la ville attaquée, chacun se contente +de défendre tant bien que mal sa propre +maison.</p> + +<p>Chacun des partis qui, se supposant réunis, +s'intitulent conservateurs—est aussi éloigné, +aussi ennemi pour le moins de ses associés que +de ses adversaires.</p> + +<p>Chacun espère, au jour du naufrage, flotter +sur son morceau de bois, sur sa bûche; on ne +songe pas à faire de toutes ces bûches réunies +un radeau, une arche qui sauverait tout le +monde.</p> + +<p>Chacun a son drapeau sous lequel il prétend +réunir les autres qui ont chacun la même prétention +à son égard; on ne comprend pas qu'il ne +s'agit pas de Henri V, de Bonaparte IV, de Louis-Philippe II, +<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> +de Mac-Mahon I, et de Broglie 0,—qu'il +s'agit de la société.</p> + +<p class="p2">La partie serait égale si chacun mettait son +drapeau dans sa poche,—ou, si c'est un trop +grand effort à demander, si on accrochait tous +les drapeaux à la même hampe—et si, fût-ce +sous la culotte d'Arlequin, on obéissait résolument +à une seule et même tactique, à une seule +et même discipline.</p> + +<p class="p2">Mais, telle que la bataille s'engage, la partie +n'est pas égale—et le flot de l'anarchie et de la +barbarie gronde et va monter,—il monte déjà.</p> + +<p>Je suis effrayé de voir que les soi-disant conservateurs +reculent devant une réforme électorale +radicale—et qu'ils s'avancent étourdiment +à une bataille aussi imprudemment engagée—que +la guerre contre la Prusse l'a été par l'Empire, +sans alliances, sans troupes, sans vivres, +sans munitions.</p> + +<p class="p2">Je l'ai dit, je l'ai répété sous toutes les formes,—ceux +même, et le nombre n'en est pas méprisable, +qui m'écrivent que j'ai raison,—ne font +<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> +aucun effort sérieux pour mettre en pratique ce +qu'ils approuvent—et ce qu'ils reconnaissent +être une voie de salut.</p> + +<p class="p2">Je reviens donc aux prédications de M<sup>e</sup> Jules +Favre,—le vieux diable,—qui depuis quelque +temps parle beaucoup de Jéhovah et de la Bible—et +aux conférences de Legouvé.</p> + +<p>Et je dis:</p> + +<p>Le suffrage dit universel tel qu'il se pratique +aujourd'hui étant accepté,—il n'existe aucune +raison pour que les femmes soient exclues du droit +de voter,—du choix des représentants et du +gouvernement de la France dépendent, pour les +femmes aussi bien que pour les hommes, et leur +liberté et leur fortune,—la fortune et la vie +de leurs enfants.</p> + +<p>Pour qu'elles fussent privées justement du suffrage, +il faudrait établir que la plus intelligente +des femmes est encore moins intelligente que le +plus stupide des hommes; tandis au contraire +que la femme naît mieux douée que l'homme;—voyez +une petite fille et un petit garçon du +même âge,—voyez dans les classes sans culture, +comme la femme est supérieure à l'homme,—voyez +<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span> +comme, dans presque tous les ménages +d'ouvriers, ceux qui prospèrent sont ceux où +la femme conduit l'embarcation et «tient la +barre».</p> + +<p>L'homme, je le veux bien, je le crois même, +est plus capable d'acquérir, d'apprendre, de se +perfectionner,—même en faisant la part qu'ont +dans cette infériorité relative des femmes, leur +tempérament, leur éducation et nos mœurs.</p> + +<p>Mais dans ce mode de suffrage, où c'est le +nombre seul qui décide;—les votants des +classes cultivées et plus ou moins éclairées ne +comptent que pour la moindre part de beaucoup. +Si on n'arrive pas à une réforme électorale sérieuse,</p> + +<p>Si on veut continuer à décider tout par le +nombre,—de quel droit et pour quelle raison +enlèvera-t-on le droit de suffrage à la moitié des +membres de la nation?</p> + +<p>Je vote pour le vote des femmes.</p> + +<p class="p2">La France a été,—et est peut-être encore +dans une grande perplexité;</p> + +<p>On ne savait plus ce qu'était devenu le comte +de Chambord.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> +<span class="smcap">Le Roy</span>,</p> + +<p>Comme disent les journaux rouges, roses, +tricolores, etc., se vengeant par l'<span class="smcap">Y</span> de l'<span class="smcap">U</span> que +les journaux légitimistes ont autrefois obstinément +ajouté ou restitué au nom de Bonaparte, +qu'ils écrivaient B<i>u</i>onaparte,—terribles représailles.</p> + +<p>Le Roy avait disparu.</p> + +<p>Aucun Dahirel, aucun Brun, aucun Belcastel, +aucun Proculus n'affirmait l'avoir vu monter au +ciel comme Romulus.</p> + +<p>Qu'était-il devenu?</p> + +<p>On le cherchait comme une épingle,—on le +cherchait jusque dans les tiroirs.</p> + +<p>Certains journaux du P. P. R. s'écrièrent un +jour qu'ils l'avaient trouvé:</p> + +<p>Il est en France!</p> + +<p>Il est à Paris!</p> + +<p>Il est à Versailles!</p> + +<p>Un d'eux donna même son adresse exacte, le +roi est chez M. de la Rochette, rue Saint-Louis, +numéro 3.</p> + +<p>A quoi un journal henriquinquiste répondit:</p> + +<p>M. de la Rochette ne demeure pas rue Saint-Louis, +mais rue Colbert.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> +Alors c'est qu'il est chez M. de Vaussay.</p> + +<p>Il n'est pas chez M. de Vaussay.</p> + +<p>Alors il est à Paris, quartier de François I<sup>er</sup>, +tout près d'un couvent.</p> + +<p>Il est chez les pères rédemptoristes,—il est +à Dampierre, chez la duchesse de Luynes,</p> + +<p>Il est à Vienne,</p> + +<p>Il est à Froshdorff,</p> + +<p>Il est à Nanterre,</p> + +<p>Il était hier matin au père Monsabré.</p> + +<p>Il était hier soir à la <i>Fille de Madame Angot</i>.</p> + +<p>On l'a vu aux courses,—il se cache dans l'égout +collecteur,—non, dans un souterrain des +Tuileries,—il est déguisé en turc,—non, en +joueur d'orgue,—non, en dame de la halle,—vous +vous trompez tous... il s'est blotti dans l'armure +de François I<sup>er</sup>,—non, je l'ai reconnu +sous l'habit d'un huissier de la Chambre des députés.</p> + +<p>Et, encore aujourd'hui, les uns disent: il n'est +et n'a été nulle part des endroits désignés,—il +n'a revêtu aucun des déguisements cités.</p> + +<p>Et les autres disent: il a habité, il a revêtu tour +à tour et tous les endroits et tous les déguisements.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> +Je continuerai à traduire ce jeu plus innocent +dans les résultats que dans ses intentions, par les +phases du jeu des échecs.</p> + +<p>Le roi blanc à la troisième case du chevalier,</p> + +<p>Le roi à la quatrième case du fou de sa dame,</p> + +<p>Le roi roque,</p> + +<p>Le pion du fou du roi, un pas,</p> + +<p>Le fou du roi donne échec,</p> + +<p>Le fou prend le fou,</p> + +<p>Le fou du roi à la seconde case de son roi,</p> + +<p>Le roi à la case de son fou.</p> + +<p class="p2">Sérieusement il n'y aurait peut-être qu'un +moyen de mettre d'accord le pays presque entier;</p> + +<p>Ce serait une <i>restauration de la légitimité</i>.</p> + +<p>La France à peu près entière se lèverait contre +cette restauration.</p> + +<p>Il y a trois générations aujourd'hui existantes, +dont la première déjà clairsemée sur le champ +de bataille de la vie,—<i>rari nantes</i>—date des +premières années de ce siècle: toutes trois ont +été nourries et élevées dans l'horreur de la restauration +et du gouvernement dit «légitime et +de droit divin».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> +Cette haine invétérée est poussée si loin non +seulement par un grand nombre de républicains +modérés, mais aussi par les bourgeois libéraux, +qui forment la majorité des esprits en France, +que vous les verriez se replier sur le parti soi-disant +républicain et s'allier aux «pétroleurs», +plutôt que de subir une nouvelle restauration.</p> + +<p>Et,—je ne voudrais fâcher personne, mais +l'amour de la vérité et ma conscience m'obligent +à dire que le projectile le plus employé contre +une pareille surprise si elle pouvait avoir lieu, +serait le «trognon» de pommes.</p> + +<p class="p2">Je reçois une fâcheuse nouvelle; un «ami» +m'avait envoyé de Rome le discours de S. S. +Pie IX à Lady Herbert, discours que je m'étais +empressé de publier, le trouvant de tout point +chrétien et évangélique. Eh bien! il paraît que +cet «ami» n'est pas un ami—que, au contraire, +il a abusé de ma crédulité,—que ce discours +n'a pas été tenu, et que Pie IX a tranquillement +encaissé les quatre-vingt-dix mille francs.</p> + +<p>Un journal italien qui se publie à Rome, l'<i>Italie</i>, +avait,—d'après les <i>Guêpes</i>,—publié ce +discours et avait, comme elles, rendu un juste +<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> +hommage aux sentiments qui l'avaient inspiré.</p> + +<p>Mais voilà que la <i>Voce della Verità</i>, journal +catholique, ou journal officiel ou officieux de la +cour de Rome, gourmande l'<i>Italie</i> à ce sujet.</p> + +<p>Je lis en effet, dans ce dernier journal, les +lignes que voici:</p> + + +<p>«La <i>Voce della Verità</i> nous a bien diverti +hier soir, en nous prouvant, par les faits, qu'elle +est d'une ingénuité à nulle autre pareille.</p> + +<p>»Nous nous expliquons.</p> + +<p>»Dans notre numéro du 23 avril nous avons +reproduit, d'après les <i>Guêpes</i> d'Alphonse Karr et +en citant la source, un prétendu discours du +pape à lady Herbert, qui lui avait apporté quatre-vingt-dix +mille francs au nom des bonnes et des +cuisinières anglaises. Ce morceau de prose était +tout empreint de cette... ironie dont le..... solitaire +de la <i>Maison-Close</i> a... le..... secret.</p> + +<p>»M. Alphonse Karr, vous vous le rappelez, faisait +dire au pape qu'il ne pouvait pas accepter cette +somme, parce qu'elle venait d'un pays où la misère +est plus grande et plus affreuse que partout +ailleurs, et Sa Sainteté terminait ainsi:</p> + +<p>«Vous allez remporter cet argent; ne servît-il +<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> +qu'à sauver chez vous quelques centaines de +femmes de la misère, de la faim, de l'ivrognerie, +de la prostitution, il sera employé plus utilement, +plus chrétiennement qu'à être donné à +un serviteur de Dieu, qui est très riche, et +qui, d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les +yeux l'exemple du Christ qui a vécu pauvre +toute sa vie,—n'a jamais possédé qu'une +seule robe,—n'avait pas une pierre où reposer +sa tête.»</p> + +<p>»Eh bien! hier soir, 1<sup>er</sup> mai, la <i>Voce della Verità</i> +publiait un article de fond pour proclamer +nettement que nous avions été mal informé, et +que le pape, bien loin de refuser la somme offerte +par lady Herbert, s'est empressé de l'accepter.»</p> + +<p>Pourquoi la <i>Voce della Verità</i> adresse-t-elle +son démenti à l'<i>Italie</i>, au lieu de l'adresser aux +<i>Guêpes</i>?</p> + +<p class="p2">Dix journaux italiens: <i>Il Secolo</i>, de Milan, <i>Il +Pungolo</i>, <i>Il Corriere di Milano</i>, <i>Il Rinnovamento</i>, +de Venise, <i>La Nazione</i>, de Florence, etc., etc., +enregistrent, avec des commentaires, le démenti +de la <i>Voce della Verità</i>.—C'est un éclat de rire +général.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> +Disons donc que nous avons été mal informés, +l'<i>Italie</i> par les <i>Guêpes</i>, les <i>Guêpes</i> par un faux +ami,—que le pape n'a pas tenu ce discours si +évangélique, et qu'il a encaissé les quatre-vingt-dix +mille francs, avec sérénité.</p> + +<p>Je retrouve dans mes vieux papiers quelques +pages que j'ai écrites du temps du dernier empire,—je +vais les reproduire ici.</p> + +<p>Ça répondra une fois de plus aux bons petits +papiers rouges et aux bêtats qui m'ont appelé bonapartiste, +parce que, ayant dit, quand l'empereur +était à l'apogée de sa puissance, tout ce que +j'ai pensé et tout ce que j'ai voulu dire,—je +n'ai pas eu besoin de me mêler au concert d'injures, +dont eux silencieux pendant son règne, +ils l'ont accablé après sa chute.</p> + +<p>C'est à l'époque où l'impératrice faisait ce voyage +singulier, resté inexpliqué,—et dont, avec toutes +sortes de précautions, on blâmait les dépenses.</p> + +<p class="p2">On s'occupe beaucoup en ce moment du prochain +voyage en Égypte et en Turquie de S. M. +l'impératrice des Français, et on se récrie, à propos +de la somme considérable qu'on prétend nécessaire +pour cette excursion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> +Je me vois obligé de constater douloureusement +que, lors des prochaines cantates, il faudra +remplacer l'expression usitée «peuple français, +peuple de braves,» par</p> + +<p class="quote">Peuple français, peuple de pingres,</p> + +<p>ou</p> + +<p class="quote">Peuple français, peuple de pleutres.</p> + +<p>Je ne suis pas fâché de donner des rimes difficiles +aux faiseurs de cantates.</p> + +<p>Cherchez des rimes à pingres et à pleutres, ô +faiseurs de cantates.</p> + +<p class="p2">Le voyage de S. M. l'Impératrice est, selon les +uns, un voyage d'agrément; selon les autres, +une dixième croisade ayant pour but de revendiquer +et de reconquérir les «saints lieux».</p> + +<p>Si c'est un voyage d'agrément, qu'est-ce, ô +bourgeois! qu'une pauvre somme de quelques +millions pour l'Impératrice, comparée aux excursions +ruineuses que font vos <i>moitiés</i>, à Nice, à +Bade, à Trouville, etc.</p> + +<p>Vous connaissiez l'Empereur actuel quand +vous l'avez élu président de la République. Vous +n'avez pas acheté «chat en poche».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> +Vous saviez sa vie publique et sa petite vie. La +presse, qui prenait alors d'assez grandes libertés, +ne vous a rien caché. Vous le connaissiez encore +mieux, après le 2 décembre, quand vous l'avez +nommé Empereur.</p> + +<p>Vous saviez bien qu'entre ses qualités il ne fallait +pas compter la simplicité d'Henri IV, qui se +plaignait d'avoir des pourpoints troués au coude; +ni celle de Frédéric II, chez lequel, à sa mort, +on ne trouva que six chemises en assez mauvais +état.</p> + +<p>Il n'y avait aucune chance qu'il choisît pour la +faire impératrice, une de ces «bonnes femmes», +faites à l'exemple de la femme de Charlemagne, +laquelle savait le compte de ses jambons, et se +plaignait qu'on en eût «volé deux dans son cellier».</p> + +<p>Ils n'eussent été ni l'un ni l'autre l'empereur ni +l'impératrice de l'époque où nous vivons. Et d'ailleurs, +si vous aimiez la simplicité, vous eussiez +gardé ce bon soliveau de Louis-Philippe, dont la +femme ne sortait guère, et n'a jamais vu les +petits journaux citer sa toilette. Pas plus, du +reste, que celle de ses filles et belles-filles.</p> + +<p>Si vous avez renvoyé Louis-Philippe, et si vous +<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> +l'avez remplacé par Louis-Napoléon, ce n'est +pas, je le suppose, pour avoir plus de liberté.</p> + +<p>Vous saviez parfaitement ce que vous faisiez: +l'Empereur actuel avait beaucoup écrit, beaucoup +agi en public. Vous l'avez nommé par deux +fois à une immense majorité, donc il vous plaisait +tel qu'il est.</p> + +<p>On dit l'impératrice fort belle; je ne l'ai jamais +vue, et ne puis donner mon opinion à ce +sujet. De cette beauté vous avez, ô bourgeois! été +fiers et heureux. Les journaux de modes et les +petits journaux, qui ne le feraient pas s'ils ne +pensaient pas vous être agréables, ne vous laissent +ignorer aucune de ses toilettes. A chaque instant +vous lisez, même dans les journaux politiques: +L'Impératrice a présidé le conseil des ministres +avec sagesse, cela va sans dire; mais aussi avec +une robe de telle étoffe, de telle couleur, et on +ajoute la description des «biais», des «volants» +des «entre-deux», etc.</p> + +<p>Et vous voudriez que votre Impératrice, reine +de la mode en France, allât humilier la France à +l'étranger, en y montrant des vieux chapeaux et +des robes à la mode d'avant-hier!</p> + +<p>Il ne faut pas avoir des impératrices, ou il faut +<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> +s'en faire honneur. Tenez, lisez-moi un peu la +petite anecdote que voici:</p> + +<p class="p2">Vers 1570, à Londres, dans une taverne voisine +de ce qui était alors la Bourse, un négociant +anglais, nommé Thomas Gresham, prenait silencieusement +son pot d'<i>ale</i>, dans un coin.</p> + +<p>Son attention fut attirée par la conversation +d'un juif allemand qui buvait et fumait à une +autre table, avec quelques autres marchands, +amis ou connaissances dont il prenait congé.</p> + +<p>—Ainsi donc, vous partez, Samuel?</p> + +<p>—Que voulez-vous? Voilà trois mois que j'assiège +la cour, et je dois prendre pour une victoire, +pour un succès, pour un bonheur, d'avoir +enfin obtenu un refus formel et définitif.</p> + +<p>—Et vous remportez votre <i>perle</i>?</p> + +<p>—Oui, certes. La reine l'a gardée quatre jours, +et je pense que ce n'est pas sans chagrin qu'elle +m'a fait dire, en la rendant, qu'elle ne se décidait +pas à faire une si grosse dépense.</p> + +<p>—Vous demandiez?...</p> + +<p>—Vingt mille livres sterling.</p> + +<p>—C'est un denier.</p> + +<p>—Bah! de l'argent, ça se trouve, les rois surtout, +<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span> +dans la poche de leurs sujets; mais une +perle, unique par sa grosseur, par la perfection +de sa forme, par sa couleur, par son éclat et +sa limpidité, une perle dont la pareille n'existe +pas dans le monde, ce n'est pas une occasion +à laisser échapper pour une si grande princesse.</p> + +<p>—Et qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Je vais aller l'offrir à la cour de France et +à la cour d'Espagne, puisque cette pauvre reine +n'a pas le moyen.</p> + +<p>—Quand partez-vous?</p> + +<p>—Ce soir, à la marée.</p> + +<p>Tom Gresham prit la parole, et dit au juif:</p> + +<p>—Voudriez-vous, monsieur, retarder votre +départ d'un jour, et me faire l'honneur de dîner +avec moi tantôt; je prends la liberté d'inviter également +vos amis et toutes les personnes qui nous +entendent. Le dîner aura lieu dans cette salle +même où nous sommes, et j'espère qu'il vous +satisfera. Nous aurons pour convives quelques +amis lapidaires et joailliers devant lesquels vous +nous montrerez cette fameuse perle.</p> + +<p>—Volontiers. Quant à la perle, je la porte +toujours sur moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> +Tous les convives furent exacts. Le dîner était +abondant et exquis.</p> + +<p>Quand on arriva aux toasts, Thomas Gresham +demanda à voir la perle. Le juif la sortit de son +escarcelle, et elle fit le tour de la table: les joailliers +surtout la considérèrent avec religion, et +déclarèrent que le prix de vingt mille livres sterling +n'était pas exagéré.</p> + +<p>Thomas Gresham tira froidement d'un grand +portefeuille la somme de vingt mille livres, la +donna au juif, et dit:</p> + +<p>—Maintenant la perle est à moi. C'est bien la +perle que vous avez dit ce matin être trop chère +pour la pauvre reine d'Angleterre?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Très bien! Messieurs, faites emplir vos +verres et nous allons porter un toast.</p> + +<p>Sur un signe du marchand, on lui apporta un +mortier de marbre, il y mit la perle, la broya, +en versa la poussière dans son verre, puis se +levant:</p> + +<p>—Messieurs, tout le monde debout! Je bois +à la santé de la reine Élisabeth (<i>virgin queen</i>), +la vierge de la Grande-Bretagne!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> +Quel est le Français qui ferait cela aujourd'hui +pour son impératrice? Et pourtant, on dit qu'Élisabeth +était loin d'être belle.</p> + +<p class="p2">Ah! vous croyez qu'on a pour rien de belles +reines et de belles impératrices!</p> + +<p>Tenez, Joséphine, qui n'était pas une beauté, +mais avait été une des reines de la mode avec +madame Tallien, eh bien! une publication assez +récente (l'Empire aussi a eu ses Dangeau) établit +qu'en brumaire an XIII, Napoléon, qui n'était +encore que consul, dut payer à mademoiselle +Martin huit cent soixante-quatre francs trente-trois +centimes, pour neuf pots de <i>rouge</i> à quatre-vingt-seize +francs le pot (je ne comprends pas les +treize centimes).</p> + +<p>Il n'y avait pas moyen d'y tenir, il fut obligé de +se faire empereur un mois après, et le pape le +sacra le 2 décembre.</p> + +<p>Et on put voir alors qu'elle se privait de rouge, +la pauvre! car, sur les mêmes livres, on trouva, +pour 1807 et 1808, une nouvelle fourniture de +rouge payée en 1809, alors qu'elle était impératrice +et allait cesser de l'être. La note monte, +pour mademoiselle Martin, à mille sept cent +<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> +quarante-neuf francs, cinquante-huit centimes.</p> + +<p>Et pour mademoiselle <i>Chameton</i>, à six cents +soixante-quinze francs, cinquante-cinq centimes.</p> + +<p class="p2">Mais qu'est-ce que tout cela, en comparaison +des reines et des impératrices de l'antiquité?</p> + +<p>Tenez, en voici une très belle, qui voyageait +aussi en Égypte.</p> + +<p>Eh bien! comparez la pompe qui l'entoure à +la pompe moderne, mesquine et chicanée, qui va +entourer l'Impératrice des Français voyageant +dans les mêmes contrées. C'est à rougir de notre +mesquinerie, sans avoir à payer des notes chez +mademoiselle Martin et chez mademoiselle Chameton.</p> + +<p>Feuilletons un gros Plutarque in-folio, traduction +d'Amyot, qui fait ma gloire; c'est une +édition de 1583, dix ans avant la mort d'Amyot.</p> + +<p>Et parlons un peu de Cléopâtre.</p> + +<p>«La reine d'Egypte se mit sur le fleuve Cydnus +dedans un bateau, dont la pouple étoit d'or, les +voiles de pourpre, les rames d'argent, qu'on manioit +au son et à la cadence d'une musique de +flustes, hautbois, cythres, violes et autres instruments +dont on jouait dedans. Et au reste, quant +<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> +à sa personne, elle étoit couchée dessous un pavillon +d'or tissu, vestue et accoustrée toute en +la sorte qu'on peint ordinairement Vénus; et +auprès d'elle, d'un costé et d'autre de jolis petits +enfantelets, habillés ne plus ne moins que +les peintres ont accoustumé de portraire les +amours, avec des esventaux en leurs mains, +dont ils l'esventoyent. Ses femmes et damoiselles +semblablement les plus belles estoyent +habillées en nymphes néréides qui sont les fées +des eaux, et comme les Grâces, les unes appuyées +sur le timon, les autres sur les chables et cordages +du bateau, duquel il sortait de merveilleusement +douces et souefves odeurs de perfums, +qui remplissoient les rives toutes couvertes d'une +foule innumérable.»</p> + +<p class="p2">A la bonne heure, ça vaut la peine d'être reine +et d'être belle. Tandis qu'aujourd'hui, une impératrice +ne peut pas s'habiller mieux, ne peut pas +s'habiller autrement que la femme d'un banquier, +d'un gros industriel,—disons mieux—que les +beautés vénales, maîtresses du public: c'est à +dégoûter d'être reine et impératrice.</p> + +<p>Croyez-vous que mesdemoiselles Marion et de +<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> +Lermina, lectrices de Sa Majesté, seront habillées +en néréides?</p> + +<p>Croyez-vous que mesdames de la Poëze et de +Saulcy, ses dames d'honneur, seront en courtes +tuniques de pourpre s'arrêtant au genou, appuyées +sur les câbles et cordages?</p> + +<p>Pas le moins du monde: elles seront habillées +comme tout le monde, les voiles du bâtiment seront +en toile blanche, et, en fait de «souefves +odeurs et perfums», il y aura la fumée de la vapeur.</p> + +<p>Pouah!</p> + +<p class="p2">C'est comme cela aujourd'hui, les peuples ont +fait leurs maîtres comme ils ont fait leurs dieux, +à leur image; un homme plus grand, plus gros, +plus méchant, mais toujours un homme.</p> + +<p class="p2">Tenez, cette fête du centenaire de Napoléon I<sup>er</sup> +dont on fait tant de bruit, eh bien! qu'est-ce que +cela en comparaison des fêtes que donnaient les +Césars romains?</p> + +<p>Les mêmes mâts de cocagne, les mêmes saucissons, +les mêmes pièces de théâtre jouées +entre quelques planches aux Champs-Élysées, +<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> +par des acteurs de 99<sup>e</sup> ordre, les spectacles +gratis, ceux qu'on donne tous les jours au public +moyennant un ou deux francs par personne.</p> + +<p class="p2">Certes, Napoléon I<sup>er</sup> était un grand cueilleur +de palmes et de lauriers, un grand guerrier. +Il est vrai que dans le jeu qu'il jouait contre +le sort, il joua double, triple, quintuple à la +fin dans une martingale effrénée, et qu'il a +perdu les dernières parties; de sorte que le total +se solde pour la France en appoint de défaites, +en dépopulation d'hommes et d'argent, en diminution +de territoire.</p> + +<p>Mais enfin il a tué au moins autant d'hommes +que ceux qui en ont tué le plus dans ce genre +d'industrie si prisé, si admiré par les hommes.</p> + +<p>Je n'ai pas le compte de Napoléon I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Mais César se vantait d'avoir tué onze cent +quatre-vingt douze mille hommes, dit Pline, et il +ne parle pas des guerres civiles: <i>stragem civilium +bellorum non prodendo</i>.</p> + +<p>Et Pompée a consacré lui-même dans le temple +de Minerve un monument pour qu'on n'oublie +pas qu'il a tué, mis en fuite ou forcé à se rendre: +<i>fusis, occisis aut in deditionem acceptis</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span> +douze cent quatre-vingt-trois mille hommes.</p> + +<p>Ajoutons, malgré les mensonges des bulletins—qui +ne sont pas inventés d'hier,—qu'il faut +compter un nombre sinon tout à fait égal, du +moins correspondant, de leurs concitoyens, dont +ils ne parlent pas.</p> + +<p>Si on pouvait prévoir de pareils grands +hommes, ne serait-il pas sage, et d'une bonne +police, de les étouffer le jour de leur naissance?</p> + +<p class="p2">Eh bien! quoique Napoléon vaille bien César +et Pompée, que sera-ce que ces fêtes du centenaire? +Tenez, à côté d'ici, à Nice, le maire-député +Malausséna a adressé une proclamation au peuple +Niçois, proclamation dans laquelle il annonce +qu'on ne reculera devant aucuns frais pour donner +à cette fête du grand homme tout l'éclat, +toute la magnificence, etc.</p> + +<p>Et alors, ça finit par des «courses de vélocipèdes».</p> + +<p class="p2">Les courses de vélocipèdes manquaient aux +Romains.</p> + +<p>Mais Pompée, quand il donnait une fête, faisait +tuer 600 lions et 410 panthères dans le Cirque. +<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> +Héliogabale représentait des batailles navales +sur des canaux remplis de vin. Néron jetait +au peuple des boules de loto avec des numéros +qui correspondaient à des lots d'oiseaux, de mets +rares, de mesures de blé, de riches vêtements, +de l'or, de l'argent, des maisons, des esclaves, +des îles, des terres, etc.</p> + +<p>Héliogabale, quand il donnait à dîner, faisait +mêler des topazes aux lentilles, des perles au riz, +des pois d'or aux pois verts, et, à la fin du dîner, +il se retirait brusquement, parce que du plafond +tombaient des violettes en telle quantité que les +convives étaient étouffés dessous.</p> + +<p>Le même faisait répandre de la poudre d'or +sur le chemin qu'il avait à parcourir pour aller à +son cheval ou à sa voiture.</p> + +<p class="p2">Quand le gouvernement actuel a voulu embellir +Paris, l'orner de rues larges et droites, bordées +de palais et de casernes, que d'affaires! que +de difficultés! que de jugements et expropriations! +que d'arbitrages! que de délais! et, après +la chose faite, que de critiques, que de réclamations!</p> + +<p>Tandis que, du temps des Romains, Néron +<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> +trouve un jour que les vieux édifices sont laids, +que les rues sont étroites et tortueuses. <i>Offensus +deformitate veterum ædificiorum et angustiis +flexurisque vicorum.</i></p> + +<p>Eh bien! il met tranquillement le feu à la ville +<i>incendit</i> et on la reconstruit.</p> + +<p class="p2">En comparaison de ces grands Césars romains, +c'est un bien humble métier aujourd'hui que le +métier de roi et d'empereur, et on ne saurait témoigner +assez de reconnaissance à ceux qui +poussent encore le dévouement pour leur pays +assez loin pour en accepter la corvée sans compensation.</p> + +<p class="p2">Autre point de vue. Octave trahit, tue, proscrit; +il s'arrête quand il est fatigué. Eh bien! avec +quelques bouts de terre confisqués, avec quelques +dîners, quelque peu d'argent distribué à +une douzaine d'écrivains et de poètes, il n'a +plus tué, il n'a plus proscrit; c'est un dieu.</p> + +<p>Louis XIV a refait le même coup. De son temps, +ça valait encore la peine, et si la postérité l'a +remis à sa taille, c'est par la bêtise de quelques-uns +de ses écrivains gagés, qui ont voulu diminuer +<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> +ses petitesses au lieu de les cacher; de +même que, de ce temps-ci, la publication des +lettres de l'empereur Napoléon I<sup>er</sup>, publication +faite par sa famille, a été, pour sa mémoire, un +coup terrible.</p> + +<p class="p2">Mais aujourd'hui le métier n'en vaut plus rien, +le gouvernement n'a avec lui, c'est-à-dire à lui, +qu'une demi-douzaine d'écrivains de troisième +ordre, et, derrière ceux-là, une troupe inconnue.</p> + +<p class="p2">Pour ce qui est des Virgile, des Ovide, des +Horace, des Racine, des Molière, des Corneille +de ce temps-ci il faut s'en passer.</p> + +<p class="p2">Revenons donc à ceci: pour montrer aux populations +lointaines de l'Orient une impératrice +française avec une magnificence digne de sa +beauté et de la vanité de la France, quelques millions, +c'est pour rien..., au prix où est le beurre, +comme disait Rabelais.</p> + +<p class="p2">Voilà pour le cas où le voyage en Égypte et en +Turquie serait un voyage d'agrément.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> +Mais si, comme beaucoup le croient, c'est un +voyage ayant une portée et un but éminemment +politiques et civilisateurs, vous êtes mille fois +plus pingres que pleutres.</p> + +<p class="p2">Si ce voyage a pour but de revendiquer et de +reconquérir les saints lieux, Jérusalem, le Saint-Sépulcre; +si c'est la dixième croisade, au lieu de +chicaner la dépense, supputez l'économie en vous +rappelant un peu les autres.</p> + +<p>Surtout si cette croisade et cette revendication +de Jérusalem ont pour résultat de résoudre la +grande difficulté de Rome.</p> + +<p>Si l'on a pris en considération une idée que +j'ai émise ici même.</p> + +<p>Si Jérusalem, rendue par le Sultan et le titre +de roi de Jérusalem donné par le roi Victor-Emmanuel, +qui le porte dans ses titres, on décide +ensuite le pape à aller établir le siège de l'Église +là où fut son berceau, à aller garder lui-même le +Saint-Sépulcre, Rome redevient naturellement la +capitale de l'Italie, sans secousse, sans révolution +et la parole de la France est dégagée.</p> + +<p>En ce cas-là, chicanez donc sur vos mauvais +millions.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> +Voyez ce que vous ont coûté les autres croisades.</p> + +<p>A la deuxième croisade, la femme de Louis VII, +Éléonore d'Aquitaine, mène une vie tellement +gaie, que le roi la répudie, qu'elle épouse Henry, +duc de Normandie, qui devient roi d'Angleterre, +lui porte en dot les plus belles provinces de +France, et cause entre les deux nations plus de +deux cents ans de terribles guerres.</p> + +<p>Il y avait alors quelque chose de bien commode +pour les rois. Aujourd'hui, si un irrespectueux, +un maladroit, un impie attaque la majesté royale, +on ne peut que le mettre en jugement et le condamner +à l'amende et à la prison, tandis qu'en +ce temps-là, le pape vous l'excommuniait bel et +bien.</p> + +<p>A la troisième croisade, Philippe Auguste lève +<i>la saladine</i>, l'impôt du dixième des meubles et +immeubles et des revenus de ses sujets.</p> + +<p>A la septième, Louis IX, qui fut assez s...aint +pour faire deux fois la même s...ainteté, se laisse +prendre et il faut donner 8 000 besans d'or pour +sa rançon, à peu près huit millions comme on +croit les dépenser aujourd'hui, mais on a de plus +les frais de la guerre, et la perte des hommes +<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> +tués par le cimeterre des Sarrasins et par la +peste.</p> + +<p>Pour la neuvième croisade, celle contre les +Albigeois, le crime odieux du pape Innocent III, +qui donna la croix aux fanatiques, et de l'église +catholique,—cette croisade des chrétiens contre +les chrétiens, des Français contre les Français, +pendant laquelle, rien que dans la ville de Béziers, +en 1209, on massacre 60 000 hommes: +je pense qu'elle a coûté assez cher.</p> + +<p class="p2">D'autres politiques veulent voir dans le voyage +d'agrément de l'impératrice un voyage de distraction... +politique.</p> + +<p>L'impératrice est Espagnole, et d'une piété +qui ne peut que s'accroître à ce moment de la +vie dont elle doit approcher, où la beauté ayant +acquis tout son développement, tout son épanouissement, +n'a plus aucune chance de croître encore: +et les femmes aiment à s'occuper d'autre +chose.</p> + +<p>Les prêtres, dit-on, l'attendent là, et, déjà, +comptent sur son influence légitime pour faire +prolonger l'occupation de Rome. Quelques essais, +à ce sujet, assure-t-on, leur ont déjà réussi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> +D'autre part, l'occupation de Rome devient +bien embarrassante, et on profiterait de ce que +l'impératrice serait... sortie, pour prendre un +parti auquel, présente, elle mettrait obstacle.</p> + +<p class="p2">Tout cela n'est peut-être pas vrai, peut-être +même faudra-t-il retrancher quelques centimes +des huit millions.</p> + +<p>Mon but, en traitant ce sujet, a été simplement +de reprocher aux huit millions de Français qui +ont élu Louis-Napoléon, leur pingrerie et leur +pleutrerie; ils n'étaient pas forcés d'avoir un empereur, +ils l'ont élu volontairement, ils ont voulu +en avoir un. Leurs plaintes et leurs chicanes, aujourd'hui, +sont du plus mauvais goût; ils n'ont +même pas un franc à donner par tête, car nous +qui n'avons pas voté avec eux, nous en donnerons +notre part.</p> + +<p class="p2">Allons, j'ai pitié des faiseurs de cantates, et je +vais leur dire les rimes que je sais à <i>pingres</i> et à +<i>pleutres</i>.</p> + +<p><i>Malingres</i> et <i>Ingres</i> pour la première; <i>feutres</i> +et <i>neutres</i> pour la seconde.</p> + +<p>Du reste, le sujet et le point de vue que je leur +<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> +fournis les <i>sortiraient</i> un peu du vulgaire et du +ressassé.—J'attends des remerciements.</p> + + +<p>«M. de Lamartine a été contre les fortifications +courageux et éloquent, M. Dufaure a été vrai et +raisonnable, mais n'a pas tardé à s'en repentir, +M. Garnier-Pagès<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> a été non seulement spirituel +et sensé, mais il s'est intrépidement séparé de +son parti, etc...........»</p> + +<p>Je disais encore:</p> + +<p>«Paris sans fortifications peut être pris, mais +impossible à garder.»</p> + +<p>Puis j'ajoutais,—et là j'ai été glorieusement +démenti par les Parisiens:</p> + + +<p>«Paris fortifié au prix de la fortune publique, +Paris attaqué ne tiendra pas une semaine;—que +les fraises manquent pendant trois jours, et Paris +ouvrira ses portes.»</p> + +<p>J'ai assez, pendant trente ans, dit la vérité, prédit +ce qui devait arriver pour n'être pas embarrassé +de dire: cette fois je me suis trompé.</p> + +<p>Plaidons cependant les circonstances atténuantes:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> +Si vous voulez ne prendre ma phrase que pour +une hyperbole et lui accorder l'indulgence que +l'on a pour les hyperboles, en se réservant de les +réduire à une proportion légitime et raisonnable,—vous +y verrez alors que ce qui devait faire succomber +Paris ce n'était pas le défaut ou l'insuffisance +des fortifications, c'était la famine;—les +Prussiens ne sont pas entrés de vive force dans +Paris;—Paris s'est rendu après avoir souffert de +la faim et après avoir élevé l'habitude de manger +des rats et l'habitude aussi de ne pas manger aux +proportions de l'héroïsme et même d'une mode.</p> + +<p>Les fortifications eussent été doubles, triples,—elles +n'eussent pas arrêté la famine.</p> + +<p>Pendant que je fais ma confession, je dois la +faire entière.</p> + + +<p>«Les propriétaires, disais-je, ne voudront pas +exposer leurs maisons: aussitôt qu'une bombe +descendra par la cheminée se mêler aux légumes +du pot-au-feu,—ils capituleront.»</p> + +<p>«Ceux qui se battront à Paris sont ceux qui +n'y possèdent rien.»</p> + +<p>Presque autant d'erreurs que de mots, la classe +aisée et la classe riche, ont fourni pour une +<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> +grande part les traits individuels de dévouement +et même d'héroïsme qui, s'ils n'ont pas sauvé la +France, ont sauvé l'honneur du nom et du caractère +français,—tandis qu'une partie du +peuple,—une faible partie je veux le croire,—enivrée, +empoisonnée, abrutie par les orateurs +de club et de balcon, se réservait pour la guerre +civile, l'assassinat, le vol et l'incendie.</p> + +<p>Tout en reconnaissant que je me suis trompé +sur les détails,—je persiste à me montrer contraire +aux fortifications de Paris—et je répéterais +encore aujourd'hui ce que je disais +alors:</p> + +<p>«Paris non fortifié, c'est le roi des échecs,—quand +il est mat la partie est perdue, on ne le +prend pas.</p> + +<p>»Paris c'est une ville de rendez-vous pour le +monde entier, c'est la capitale du plaisir, de +l'esprit, etc.</p> + +<p>»C'est là que viennent se reposer les Rois +exilés par les peuples, et les peuples destitués +par les Rois;—c'est là que de toute part on +vient étaler ses joies et cacher ses misères.</p> + +<p>»Paris c'est la grande <i>canongate</i> du monde +entier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span> +»L'ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis, +il est au milieu de vous;—l'invasion! mais elle +est faite;—votre ville! mais elle est prise par +les brouillons, par les bavards, par les ambitieux +de bas étage, par les avocats plus ou moins parvenus, +par les fabricants de chandelles enrichis +et mécontents.</p> + +<p>»Invasion plus cruelle mille fois que celle de +l'étranger, car l'étranger respecterait Paris;—Paris +où il vient s'amuser.—Paris son rêve, son +Eldorado,—Paris qui appartient au monde et +auquel le monde appartient.</p> + +<p>Et là,—je ne me trompais pas assez;—Paris +pris, mat;—les Prussiens s'en sont retournés;—peut-être +craignaient-ils plus les Parisiens +dans leurs murs que derrière leurs murs. +Toujours est-il qu'ils s'en sont retournés;—le +roi-Paris était mat, la partie était perdue pour +nous; nous avons payé l'enjeu énorme mis sur +table par l'empire—et doublé, quand la partie +était évidemment perdue, par M<sup>e</sup> Gambetta et +consorts.</p> + +<p>Mais Paris a cependant subi réellement le sort +d'une ville assiégée et prise par les Barbares,—mais +ce ne sont pas les Prussiens qui ont tué les +<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span> +prêtres, les sénateurs et les généraux;—ce ne +sont pas les Prussiens qui ont incendié les monuments +de Paris.</p> + +<p>Ce sont les électeurs de M<sup>e</sup> Gambetta;—c'est +cette queue de piliers d'estaminet, de souteneurs +de filles, de gredins, de voleurs, d'assassins, dont +M<sup>e</sup> Gambetta a osé dire en pleine Assemblée des +représentants de la France qu'il ne voulait pas se +séparer.</p> + +<p>En quoi il ne disait cependant pas la vérité, +car il a eu soin de se séparer d'eux lorsqu'ils ont +dû faire le coup de fusil; il s'est séparé d'eux +lorsqu'ils lui criaient du fond des cachots:—O +vous dont les paroles nous ont conduits où nous +sommes, venez nous défendre, venez parler pour +nous.</p> + +<p class="p2">Je redirais encore aujourd'hui ce que je disais +en 1841.</p> + +<p>«Les grands peuples libres se sont défendus +avec des murailles de poitrines et de bras—les +peuples dégénérés, fatigués, déchus, se cachent +derrière des montagnes de pierre.»</p> + +<p>Les murailles de poitrines et de bras—que le +canon peut abattre, mais que le tambour relève.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> +Aujourd'hui, toute ville, toute capitale assiégée +surtout, se rend dans un temps plus ou moins +long, si elle ne reçoit pas de secours du dehors.—Et +je dis: les capitales surtout, parce que +l'agrandissement incessant qu'elles subissent, et +l'agglomération de la population les condamnent +rapidement à la famine.</p> + +<p>On a plus ou moins fortifié toutes les capitales, +et à bien peu d'exceptions près, chaque fois qu'un +peuple a laissé arriver l'ennemi jusque devant sa +capitale, elle a été prise.</p> + +<p>Londres—dans une île cependant, sans parler +de l'invasion de Jules César, a été prise par +les Danois, en 1013, et par les Normands, en +1066.</p> + +<p>Vienne a été prise par Rodolphe I<sup>er</sup>, en 1277; +par Mathias Corvin, en 1485; sans Sobieski, les +Turcs la prenaient en 1683; les Français l'ont +prise en 1805 et en 1809.</p> + +<p>Moscou a été prise en 1367, en 1382, en 1408, +en 1451 et en 1477 par les Tartares; en 1611 par +les Polonais; en 1812, par les Français.</p> + +<p>Madrid, par les Maures, en 1109; par les +Français en 1808.</p> + +<p>Turin, saccagée par Annibal et prise par les +<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span> +Français en 1640, en 1796, en 1798, en 1800.</p> + +<p>Berlin a été prise par les Autrichiens et les +Russes, en 1760, et par les Français, en 1806.</p> + +<p>Lisbonne, par les Maures, au <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> siècle; reprise +aux Maures par Alphonse, en 1145 et par +les Français en 1807.</p> + +<p>Et Paris—Paris fut sauvé, dit-on, par une +sainte Geneviève, lorsque Attila faisait mine de +l'attaquer; mais il fut pris en 486 par Clovis; en +1420, par les Anglais; en 1593, par Henri IV; +puis en 1814, en 1815 et en 1871.</p> + +<p>Parlerons-nous des capitales anciennes;—de +Rome, prise par les Gaulois;—de Carthage, +détruite par Scipion, l'an de Rome 146, détruite +de nouveau par les Vandales en 439 et par les +Arabes en 693;—d'Athènes, prise par les Lacédémoniens +et plus tard par Sylla.</p> + +<p>Oui, mais pour faire remarquer que</p> + +<p>Sparte, la ville sans murailles,</p> + +<p>Seule n'a jamais été prise tant qu'il y a eu des +Spartiates,—et que ce ne fut qu'en 1460 que +Mahomet II s'en empara et en 1463 que Sigismond-Malatesta +la brûla de rage de ne pouvoir +la prendre; mais alors, en 1460 et en 1463, il y +avait plusieurs siècles qu'elle n'existait plus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> +La presse, depuis l'invention des <i>reporters</i> et +l'émulation qui s'établit entre eux, met tout le +monde dans une maison de verre, et de verre +grossissant. Je crois qu'il n'est personne, je parle +de ceux dont la vie est le plus simple, pure, honnête, +qui aime à penser que ce qu'il fait dans les +vingt-quatre heures, jour et nuit, sera imprimé +et raconté et publié.</p> + +<p>Dernièrement, je voyais rapporter dans un +journal un propos tenu à table par un des convives;—cette +publicité avait changé la nature +du propos, qui, jeté au milieu de cent autres +dans un dîner, n'était qu'une fusée éteinte en +parlant, mais imprimée devenait une insulte que +son auteur n'avait pas voulu faire. Le convive réclama,—le +<i>reporter</i> répliqua en établissant la +véracité de son assertion, et en prenant à témoins +et les autres convives et le maître de la +maison. Il me semble que l'hospitalité souffre +beaucoup de semblables procédés, que toute liberté +est ainsi enlevée aux improvisations gaies +d'un repas en commun,—que c'est un attentat +contre les plaisirs de la société.</p> + +<p>Et ajoutons plus sérieusement:</p> + +<p>Un manque de loyauté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> +Chez les anciens, ce qui s'était dit à table ne +devait pas être répété au dehors;—je ne sais +plus si c'est Plutarque qui a dit:</p> + +<p>«Je hais le convive qui a trop de mémoire.»</p> + +<p>Dans beaucoup de salles à manger alors et depuis, +une rose était sculptée ou peinte au milieu +du plafond et au-dessus de la table.</p> + +<p>La rose était l'emblème du silence.—Harpocrate, +le dieu muet, que les anciens plaçaient à +la porte des temples et sur leurs cachets,—est +presque toujours représenté avec une rose à la +main.—Les poètes ont dit que cette rose lui +avait été donnée par l'Amour, pour qu'il ne divulgât +pas une aventure dont le hasard l'avait +rendu témoin.</p> + +<p>Newton, explique une locution familière aux +Allemands et aux Anglais «sous la rose», ou +«ceci soit dit sous la rose».</p> + +<p>«Quand d'aimables et gais compagnons, se +réunissent pour faire bonne chère, ils conviennent +qu'aucun des joyeux propos tenus pendant +le repas ne sera divulgué, et la phrase qu'ils +emploient,—est que ces propos sont tenus +«sous la rose»,—on a coutume, en effet, de +suspendre une rose au-dessus de la table, afin +<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span> +de rappeler à la compagnie l'obligation du secret.»</p> + +<p>Peacham, dans son ouvrage intitulé: «La vérité +de notre temps—the truth of our times», +rapporte qu'il a vu souvent (1638), en beaucoup +d'endroits de l'Angleterre et des Pays-Bas, une +rose peinte au milieu du plafond de la salle à +manger.</p> + +<p class="p2">J'ai lu autrefois que M. de Clermont-Tonnerre, +évêque de Noyon, refusa de faire, selon l'usage, +l'éloge de son prédécesseur..... parce qu'il était +roturier.</p> + +<p class="p2">On vient d'ériger sur une des places de Paris +une statue équestre, destinée à consacrer la mémoire +légendaire de la Pucelle d'Orléans.</p> + +<p>Je regrette qu'on n'ait pas pensé à une chose: +Un jour que je visitais le château d'Eu, je vis sur +une cheminée une petite statuette, ouvrage +de la princesse Marie, fille du roi Louis-Philippe, +qui était morte quelque temps auparavant.</p> + +<p>Cette statuette n'est pas celle que l'on connaît +et qui a été reproduite à un si grand nombre +<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> +d'exemplaires. Dans celle dont je parle, la Pucelle +est à cheval; elle vient de frapper de sa +hache un Anglais qui est étendu devant les pieds +du cheval;—elle est à la fois glorieuse et saisie +d'épouvante de son premier meurtre,—elle retient +d'une main son cheval qui s'irrite,—elle +ne veut pas qu'il marche sur l'ennemi vaincu,—son +autre main laisse pendre sa hache teinte +de sang pour la première fois. Son attitude, son +visage expriment à la fois l'orgueil, l'horreur, +l'étonnement.</p> + +<p>J'aurais voulu qu'on choisît cette statue pour +le monument élevé à Jeanne d'Arc.</p> + +<p class="p2">L'État, marchand d'allumettes, n'a peut-être +pas fait d'aussi bonnes affaires qu'on le lui avait +promis,—parce que, avant de vendre, il faut +beaucoup payer,—sans parler de la fraude +qu'encourage, par de magnifiques primes, ce +système absurde d'impôts variés,—et que les +marchands, réputés honnêtes, ne se font que peu +ou point de scrupules de pratiquer directement +ou indirectement.</p> + +<p class="p2">La Banque de France a pensé que si la France +<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span> +pouvait, sans honte, se faire marchande d'allumettes, +elle pouvait, elle, à plus forte raison et +sans déroger, entreprendre une petite industrie +à peu près de même valeur.</p> + +<p>Depuis quelque temps, elle vend de petits sacs +de toile sur lesquels elle ne doit pas gagner +moins de 75 à 100 pour 100,—la question serait +d'en vendre assez, et ce serait une de ses +plus fructueuses opérations.</p> + +<p class="p2">La Banque semble s'efforcer de retirer les petites +coupures de ses billets;—on dit qu'elle est +effrayée du nombre de billets faux de cinq et de +vingt francs qui sont en circulation.</p> + +<p>Tous les journaux parlent d'une trouvaille +faite par des enfants, de faux billets de vingt +francs d'une imitation parfaite, pour une somme +de cent mille francs selon les uns, de deux cent +mille selon les autres.</p> + +<p>Pourquoi cette préférence des faussaires pour +les petits billets, qui nécessitent un travail plus +souvent répété pour les faire, et des risques +plus multipliés pour les faire passer?</p> + +<p>J'en sais deux causes; il y en a peut-être +d'autres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span> +La première est que l'on reçoit un billet de +vingt francs et surtout un billet de cinq francs +sans beaucoup l'examiner,—il n'en est pas de +même des billets—de mille, de cinq cents, etc.</p> + +<p>La seconde cause est que ces billets sont horriblement +mal fabriqués,—imprimés sur le +premier papier venu, tantôt mince, tantôt épais +et se déchirant facilement—l'imitation en est +beaucoup plus facile.</p> + +<p>Il faut dire que, à part nos billets de mille et +de cinq cents francs, qui sont bien fabriqués et +présentent des difficultés presque insurmontables +aux contrefacteurs, les billets de la Banque +de France sont les plus laids et les plus faciles +à contrefaire qu'il y ait en Europe.</p> + +<p>J'ai vu l'autre jour des billets russes;—au +centre est un beau portrait de Catherine II;—la +couleur des billets est celle du prisme, de l'arc-en-ciel +ou d'une bulle de savon;—des nuances +rouges, bleues, etc., fondues et ineffaçables, +car j'ai demandé à voir un billet ancien pour le +comparer au neuf qu'on me montrait; les couleurs +de celui qui avait circulé pendant plusieurs +années n'étaient que légèrement pâlies.—Les +billets américains sont remarquables par la perfection +<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span> +de la gravure; les portraits de Francklin, +de Washington, et d'autres présidents font plaisir +à regarder comme des miniatures.</p> + +<p>De plus, les uns et les autres peuvent se chiffonner +comme du linge, mais ne se déchirent pas +comme les billets français et italiens.</p> + +<p>Pour pouvoir retirer ces billets sans une précipitation +et un scandale qui les déprécieraient, +on a fait frapper pour une grosse somme de +pièces de cent sous, cette monnaie qui rappelle +par son poids, la monnaie de fer des Spartiates.</p> + +<p>Or, je pense qu'il en est à Paris et dans les +succursales comme à Nice; si on change à la +Banque un billet de mille ou de cinq cents +francs, il faut prendre la moitié de la somme en +pièces de cent sous.</p> + +<p class="p2">Pour moi—c'est avec certain plaisir que j'ai +reçu l'autre jour quelques-unes de ces bonnes +grosses pièces qui avaient, dans ces derniers +temps, presque disparu—et je n'ai pu m'empêcher +de songer combien cette pièce de cent sous +a perdu de sa valeur ou combien les choses qui +s'achètent sont devenues plus chères.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> +Je me suis rappelé le temps où, avec une pièce +de cent sous dans ma poche, j'invitais hardiment +trois amis à dîner avec moi, rue Neuve-des-Petits-Champs +ou cour des Fontaines;—quatre +amis si le festin avait lieu chez Flicoteau, au +quartier Latin;—cinq, si c'était à Saint-Ouen;—le +repas se composant à Saint-Ouen d'un énorme +pain et de cervelas et du vin rose et un peu pointu +d'Argenteuil, à cinq sous le litre,—et ces +repas sont des meilleurs dont je me souvienne.</p> + +<p>Et j'ai rapproché ce souvenir d'un autre souvenir +récent—c'est que, à mon dernier voyage +à Paris, me trouvant un matin sur le boulevard, +j'entrai au café Anglais et demandai à déjeuner, +j'étais préoccupé, je lisais et me contentais de +répondre par un signe de tête affirmatif aux +questions du garçon qui me servait.—Je m'arrêtai +quand je n'eus plus faim et demandai la +carte à payer—dix-huit francs—notez que je +n'avais bu que de la bière.</p> + +<p>Je ne m'en suis pas consolé,—je ne m'en +consolerai jamais; ce fut et c'est encore pour +moi un chagrin, une humiliation, un remords.—Je +me comparai en rougissant à Lucullus, à +Trimalcion, à Vitellius, à Grimod de la Reynière, +<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span> +à tous les gourmands célèbres;—je pensai à +combien de mes vieux amis d'autrefois j'aurai +pu, il y a trente ans, donner à déjeuner avec dix-huit +francs—et quel bon déjeuner—dans l'île +de Saint-Ouen ou de Saint-Denis—dans la +grande herbe fleurie et parfumée.</p> + +<p>Je me rappelai mes <i>bons dîners</i>—je n'appelle +pas un «bon dîner» un dîner qu'on mange seul, +et je sais combien la gaieté, la confiance et l'abandon +sont pour beaucoup dans un dîner;—aucun +n'avait coûté dix-huit francs;—j'étais si honteux, +si bourrelé, que je fis vœu de ne refuser +pendant vingt-quatre heures l'aumône à aucun +mendiant,—et que je donnai quelques sous à +des enfants pauvrement vêtus que je vis assis sur +un escalier et qui ne me demandaient rien.</p> + +<p class="p2">L'argent déjà n'est qu'un signe représentatif;—sa +valeur n'est qu'une convention;—en effet, +on serait bien embarrassé à l'heure du dîner, si +on ne trouvait que des pièces de cinq ou de vingt +francs en échange des siennes;—mais, enfin, la +convention est ancienne, et, d'ailleurs, le métal, +l'or et l'argent sont agréables aux yeux,—le son +de l'or est agréable à l'oreille (que cette assertion +<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span> +ne me fasse pas prendre pour un avare),—d'ailleurs, +un avare sérieux n'oserait pas faire sonner +son or—ça pourrait le trahir.</p> + +<p>Mais, les billets! quand on pense que contre un +tas suffisant de ces carrés de papier—on peut +avoir des forêts sombres, des prairies embaumées, +des rivières murmurantes,—des bois +de rosiers, des champs de jonquilles, d'anémones, +etc.</p> + +<p>Je ne veux pas parler des femmes,—c'est si +hideux de penser qu'une femme se vend—et, +d'ailleurs, j'ai là-dessus des idées très arrêtées +qu'il serait bien sain et bien moral que tout le +monde partageât,—c'est qu'une femme qu'on +paye ne vaut jamais que cinq francs,—pour +ceux qui ont le malheur d'aimer et d'acheter l'amour +tout fait et d'occasion.</p> + +<p class="p2">Donc,—le papier est un signe représentatif +très médiocre, très laid et qui a beaucoup plus +de chances de destruction que l'or et l'argent;—le +feu et l'eau peuvent le détruire—et l'imitation +en est beaucoup plus facile que celle des +espèces monnayées.</p> + +<p>Eh bien, j'ai vu presque tout le monde embarrassé +<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> +et un peu contrarié de la réapparition +de la pièce de cinq francs; en effet, cinq cents +francs de cette monnaie c'est un poids—et ça ne +peut se porter que visiblement:—un homme +qui vient de changer un billet de mille francs à la +Banque et qui reçoit forcément cinq cents francs +en pièces de cinq francs est obligé de rentrer chez +lui pour se débarrasser du fardeau.</p> + +<p>Cette contrariété étrange qui a accueilli la +résurrection de la pièce de cinq francs—s'explique +en partie par une considération que je constatais +tout à l'heure, l'augmentation du prix de +tout.—Il y a trente ans, un homme aisé sortait +plein de sécurité à l'égard des dépenses possibles +avec quatre ou six pièces de cinq francs réparties +entre les deux poches de son gilet; le même n'oserait +sortir aujourd'hui sans avoir cent francs +dans sa poche: avec cent francs on est chargé, à +mon avis, comme un mulet.</p> + +<p class="p2">En vérité, je vous le dis, ou plutôt je vous le +redis: Si, dans la loi électorale que vous élaborez, +vous n'établissez pas la condition du domicile +pour les candidats,—vous verrez de nouveau +les Barodet élus à Paris, et les Ranc à +<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> +Lyon;—vous verrez, à la honte et au danger du +pays, M<sup>e</sup> Challemel, élu quatre fois,—M<sup>e</sup> Gambetta, +trois ou quatre fois.—Il y a trois mois, +j'aurais dit six fois et peut-être davantage, mais +pour le moment il est fort descendu dans la +popularité.</p> + +<p>Vous verrez élire par le peuple souverain, et +Vermesh, et Cluseret, et Pascal Grousset, et les +deux Gaillard.</p> + +<p>L'article de loi à faire à ce sujet est bien +simple et impossible à contredire, je vous l'ai +déjà donné:</p> + +<p class="p2">Attendu que, pour représenter un département, +ou mieux un arrondissement et ses intérêts, il +faut les connaître;</p> + +<p>Attendu que, pour choisir un représentant, il +faut le connaître;</p> + +<p>Ne pourra être élu représentant d'un arrondissement +qu'un habitant réel ayant au moins +cinq années de domicile réel dans l'arrondissement.</p> + +<p class="p2">Avez-vous, étant enfant, joué au bouchon?</p> + +<p>Avez-vous joué à la boule?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> +Avez-vous seulement aux Champs-Élysées regardé +jouer à la boule?</p> + +<p>Eh bien!</p> + +<p>Au bouchon, on place, sur un bouchon debout, +la mise en sous de chacun des joueurs; +puis, d'une distance convenue, chacun essaye à +son tour, en lançant une pièce de deux sous ou +de cinq francs, d'abattre le bouchon et de faire +tomber, en les éparpillant plus ou moins, les +pièces qui sont dessus;—mais, avant de «couper» +c'est-à-dire de renverser le bouchon, le +joueur a soin de jeter une autre pièce qu'il doit +placer le plus près possible du bouchon,—parce +que les sous tombés appartiennent à la +pièce qui en sera le plus près.</p> + +<p>Aux boules il s'agit également, d'une distance +fixée, de placer une de ses boules le plus près +possible d'une boule plus petite qui sert de but.</p> + +<p>Mais, si une des deux boules est destinée à +occuper cette place, l'autre est employée à «tirer», +c'est-à-dire à repousser, à enlever la boule +trop bien placée de l'adversaire.</p> + +<p>Eh bien, un des malheurs de notre pays—c'est +que tous les joueurs sont des <i>coupeurs</i> et +des <i>tireurs</i>,—savent renverser le bouchon—savent +<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> +écarter la boule de l'adversaire—mais +ne savent ni placer la première pièce, ni la première +boule.</p> + +<p>En d'autres termes—tous sapeurs, habiles à +démolir, aucun architecte ni maçon.</p> + +<p class="p2">Ce n'est pas seulement par la politique que +nous redescendons et manifestons une rechute +en sauvagerie.</p> + +<p>Je voyais l'autre jour, dans un compartiment +d'un wagon de première classe de chemin de fer, +un jeune homme «bien mis», qui n'avait l'air +ni plus bête ni plus grossier que beaucoup d'autres, +s'étaler sur sa banquette et mettre ses pieds +sur la banquette en face de lui,—sans songer +que, à cette place salie par ses bottes, à la première +station, un voyageur, une femme peut-être, +pouvait venir s'asseoir.—Et ce n'est pas une +exception, une excentricité; cette rusticité +égoïste se montre à chaque instant.</p> + +<p>J'avoue que je m'accoutume difficilement à +des actes pareils, et qu'il m'arrive parfois de désirer +que ces grossièretés générales se particularisent +assez à mon égard, pour que j'aie le +droit de m'en fâcher sans trop étonner les gens +<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> +qui le plus souvent sont naïvement grossiers, +sans méchanceté, et par un égoïsme imbécile,—et +aussi par la suite de la vie des cercles et des +cafés où on vit entre hommes,—hors de la société +des femmes, société qui seule peut achever +l'éducation d'un homme;—quand je parle de +la société des femmes, je ne parle pas des +femmes qu'on paye, je parle de celles auxquelles +il faut plaire.</p> + +<p class="p2">Chez les Romains, les femmes gardaient leur +nom,—mais, si elles ne prenaient pas le nom +de leur mari, elles ne prenaient pas non +plus les titres de leurs fonctions et de leurs +dignités.</p> + +<p>La femme d'un consul n'était pas madame la +consule, la femme d'un sénateur ou d'un dictateur +ou d'un tribun, madame la sénatrice, la +dictatrice, la tribune.</p> + +<p class="p2">Je comprends que, dans la société moderne, +avec l'invention de la noblesse héréditaire, une +femme prenne le titre de son mari.—La noblesse, +par une convention étrange, étant plus +honorée à mesure qu'elle s'éloigne des actes qui +<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> +l'ont méritée,—cette noblesse n'entraîne pas +des fonctions qu'une femme ne puisse remplir +aussi bien que l'homme;—mais la femme d'un +général, d'un amiral, d'un ministre,—s'appelant +madame la générale, l'amirale, on n'ose pas +dire la ministresse,—cela n'a aucune raison +d'être,—ces titres désignant des fonctions que +les femmes ne partagent pas.</p> + +<p class="p2">A propos de la noblesse,—un descendant +d'un héros du moyen âge est de beaucoup plus +noble que celui de ses ancêtres qui a gagné la +noblesse.</p> + +<p>Si on avait le sens commun on ne proscrirait +pas la noblesse héréditaire,—c'est un grand +encouragement et une belle récompense que +de laisser à ses enfants un nom glorieux et +honoré.</p> + +<p>Mais on ferait, en sens inverse, ce qu'on fait +pour les hommes de couleur,—l'enfant d'un +blanc et d'une négresse est mulâtre,—l'enfant +du mulâtre est quarteron, l'enfant du quarteron +est, je crois, métis,—puis la marque bleuâtre +des ongles disparaît, et les descendants d'un nègre +sont réputés blancs après un nombre suffisant +<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> +de générations;—de même, le fils du duc serait +marquis ou comte, le fils du comte, baron,—à +la seconde génération ils seraient chevaliers,—à +la troisième, ceux qui voudraient être nobles +se mettraient en mesure de gagner à leur tour la +noblesse pour eux et pour les deux générations +qui leur succéderaient.</p> + +<p class="p2">On a souvent répété que Buffon avait un tel +culte pour la nature, pour sa plume et pour lui-même, +qu'il n'écrivait qu'en habit habillé avec +des manchettes.</p> + +<p>J'ai entendu citer une femme qui respectait si +fort l'amour, qu'elle n'écrivait jamais à son amant +qu'après s'être baignée, parfumée et mise en +grande toilette.</p> + +<p class="p2">Les besoins et les habitudes se sont graduellement +si fort accrus et exaspérés, qu'un partage +égal des choses destinées à les satisfaire semblerait +aujourd'hui rendre tout le monde misérable;—de +là cette situation sociale plus triste et plus +terrible que, pour que quelques-uns aient assez à +leur gré, il faut qu'un grand nombre aient insuffisamment, +et un autre grand nombre n'aient rien +<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> +du tout, de sorte que la vie n'est plus une loterie +où il y a de petits et de gros lots,—mais un certain +nombre de gros lots, et une très grande +quantité de billets blancs et de billets d'attrape, +comme se plaisait à en faire Héliogabale, selon +l'historien Lampride,—certains billets donnant +des maisons de campagne, ou dix livres d'or,—et +certains autres dix laitues ou dix mouches.</p> + +<p>Si bien que dans les rêves de bouleversement +de la société que font les déshérités, les paresseux +et ceux qu'on appelle les «partageux», ils +ne pensent plus à partager,—les morceaux leur +sembleraient trop petits,—mais à dépouiller les +autres plus favorisés, et à prendre à leur tour les +gros lots.</p> + +<p class="p2">Sans aller si loin, il y a des professions et des +intérêts qui ne peuvent «aller» et obtenir satisfaction +qu'au détriment d'une partie de la société; +il est telle profession dont ceux qui l'exercent +considéreraient comme mauvaise année, une +année de disette et de famine, l'année où les +hommes négligeraient de s'entre-dévorer par des +procès.</p> + +<p>Telle autre où on appellerait année funeste, +<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> +celle où il n'y aurait ni épidémie, ni maladies et +où tout le monde se porterait bien.</p> + +<p class="p2">C'est surtout à l'égard des pauvres qu'on +risque d'être injuste, si on n'est que juste, et +si on ne met pas, comme un appoint de poids +et une <i>tare</i>, la charité dans le plateau de la balance.</p> + +<p class="p2">Un pauvre demande l'aumône à la porte d'une +église,—une femme qui en sort, lui répond: +«Dieu vous assiste.</p> + +<p>—Madame, dit un passant, vous renvoyez ce +pauvre à la Providence; vous ne comprenez donc +pas que c'est la Providence qui vous l'envoie.»</p> + +<p class="p2">De tous temps les artisans de troubles et de +séditions ont pris soit «la liberté de tous», soit +le «bien public», pour prétexte et pour enseigne.</p> + +<p>Sans remonter aux Grecs et aux Romains, +chez lesquels, comme le dit Salluste de Catilina +et de ses complices:</p> + +<p>«Chacun ne songeait qu'à se rendre riche et +puissant, sous ombre d'amour du bien public»;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> +Commines explique, dans ses Mémoires, que +dans la guerre que les princes et les seigneurs +firent à Louis XI pour «le bien public du +royaume», le duc de Berry appelait le «bien +public» qu'on lui donnât la Normandie en apanage, +et le comte de Charolais entendait par ces +mêmes mots de «bien public» qu'on lui livrât +les villes sur la rivière de Somme,—Amiens, +Abbeville, Péronne, etc.</p> + +<p class="p2">On s'étonne habituellement de voir les princes, +et, à leur imitation, les gens en place, rechercher +et aimer les hommes médiocres;—Louis XIV a +vendu et livré le secret, en disant à un homme +qui lui demandait justice et établissait des droits,—«Il +n'y a pas de droits, sous mon règne, tout +est faveur.»</p> + +<p>Les princes et les hommes en place veulent +qu'on leur soit obligé et redevable de tout.—En +élevant un homme considérable, ils ne feraient +que rendre justice, tandis qu'en protégeant, en +comblant un médiocre, ils accordent une grâce +qui leur rend l'homme dépendant et servile,—ce +qu'exprime très bien la locution assez populaire +«se faire des créatures».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span> +Cependant «la vraie science du gouvernement, +c'est la science ou l'instinct du choix».</p> + +<p class="p2">La république comme l'entendent trop de gens +en France ne consiste pas à vivre sous des lois +justes et égales, mais à s'emparer à son tour des +places, de l'argent, des honneurs et des abus +qu'on ne combat pas pour les renverser, mais +pour les conquérir.</p> + +<p>Je ne sais plus qui, vers 1790, exprimait nettement +cette situation en disant: «Louis XVI +était, il y a quelques mois, Roi et maître de +vingt-quatre millions de sujets,—aujourd'hui +il est le seul sujet de vingt-quatre millions de +Rois».</p> + +<p>Alors comme aujourd'hui la difficulté était de +savoir comment cette nation de potentats poserait +les limites de ses vingt-quatre millions ou +trente millions d'empires.</p> + +<p class="p2">Voici pour les journaux légitimistes le vrai +moment de restaurer un mot raconté autrefois +par une gazette allemande, vers 1810; qu'ils se +hâtent, car les bonapartistes pourraient le prendre +pour le fils de Napoléon III:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> +«Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, +étant en exil, fut invité à assister au couronnement +d'une rosière dans une ville qui s'appelle +comme... Blankenberg; il posa la couronne sur +la tête de la jeune fille qui fit une belle révérence, +et dit: «Monseigneur, Dieu vous le rende.»</p> + + +<p>Être bien mise pour une femme, c'est s'habiller +autant d'après sa situation de fortune que +d'après sa taille, son teint, la couleur de ses +cheveux et celle de ses yeux:—tout doit être +harmonie.—Le goût et la distinction suppléent +la richesse et souvent triomphent d'elle.</p> + +<p>Combien de publications à propos de la mode, +dans les journaux ou ailleurs,—persuadent +aux femmes qu'<i>il faut</i>—avoir tant de robes, +tant de chapeaux,—et de telles robes, et de +tels chapeaux;—c'est cher, mais <i>on ne peut pas +faire autrement</i>,—c'est de toute nécessité,—c'est +impossible,—mais ce n'est pas une raison, +il le faut.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">. . . . . . . . . . . . . . . . . . .Je m'indigne à l'aspect<br /></div> +<div class="line">De femmes, que le monde accueille avec respect;<br /></div> +<div class="line">Telle a su se placer, par un bon mariage,<br /></div> +<div class="line">Courtisane prudente, à l'abri du chômage;<br /></div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span></div> +<div class="line">Ça s'appelle une «femme honnête», du mari,<br /></div> +<div class="line">Des enfants, du foyer ne prenant nul souci;<br /></div> +<div class="line">Et, ne s'informant pas si, pour parer l'idole,<br /></div> +<div class="line">Le pauvre époux—travaille... emprunte... joue... ou vole.<br /></div> +<div class="line i1">—Les <i>filles</i>... on les quitte alors que leur beauté<br /></div> +<div class="line">Ou le caprice passe.—A perpétuité,<br /></div> +<div class="line">La «femme honnête», infirme et laide devenue,<br /></div> +<div class="line">A, le code à la main, droit d'être... entretenue;<br /></div> +<div class="line"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b><br /></div> +<div class="line">Le bonheur légitime... est si cher aujourd'hui,<br /></div> +<div class="line">Qu'on n'ose plus aimer que la femme d'autrui;<br /></div> +<div class="line">Et, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,<br /></div> +<div class="line">Au banquet de l'amour il vit en parasite.</div> +</div></div> + + +<p class="p2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +On raconte du shah de Perse une remarque +singulière. «—Qu'est-ce qui vous a le plus frappé +dans votre voyage en France? lui demanda une +femme.</p> + +<p>—C'est notre folie d'entretenir à grands frais +des harems où nous nourrissons, habillons, etc., +sous la garde d'eunuques, de nombreuses femmes +qui ne nous aiment pas et que nous n'aimons +guère,—avec lesquelles nous n'éprouvons jamais +ni une incertitude, ni une émotion, le désir +étant très certainement suivi et quelquefois précédé +de la possession,—tandis qu'en France, +sans eunuques, sans sérail fermé, chaque Français +a ses femmes, son harem éparpillé bien plus +<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> +nombreux que les nôtres, dans les maisons de +ses amis et connaissances; femmes gardées, +nourries, habillées par lesdits amis et lesdites +connaissances.</p> + +<p class="p2">Vivant comme je vis, comme j'ai presque toujours +vécu, le plus souvent solitaire, à la campagne, +dans les bois, sur les plages de la mer, en +face des merveilles de la nature,—bien plus +grandes encore pour ceux qui les étudient que +pour ceux qui ne font que les contempler;—j'ai +dû souvent penser au créateur souverain,—jamais, +je ne me suis permis de lui donner un +corps, ni une forme,—d'en faire un homme +agrandi et grossi, de lui attribuer mes idées, +mes passions, mes faiblesses.</p> + +<p>Me servant des sentiments et de la raison qu'il +m'a donnés, et heureux de trouver d'accord et +les sentiments et la raison,—j'ai supposé, j'ai +cru qu'il est tout-puissant, souverainement juste, +souverainement bon,—ces deux dernières qualités +dérivant naturellement de la première.</p> + +<p>J'ai beaucoup médité sur cet Être suprême;—mais, +quand j'ai vu que:</p> + +<p>De même que, quand on regarde le soleil, on +<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> +voit d'abord rouge, puis noir, et on voit voltiger +et danser devant les yeux, comme des myriades +d'étincelles blanches; de même, quand on veut +scruter certains arcanes, s'enfoncer dans certaines +méditations, l'esprit aussi s'éblouit, voit +des flammes et de l'ombre, puis sautillantes des +folies, des sottises, des saugrenuités.</p> + +<p>J'ai accepté ces bornes à la vue de l'esprit, +comme celles imposées à la vue des yeux;—je +me suis soumis, et ne me suis plus permis de me +livrer à ces méditations sans résultat possible, +que de loin en loin.</p> + +<p class="p2">Dans les choses humaines, en effet, le contraire +du faux est vrai;—mais, il est des questions +sur lesquelles l'esprit ne peut concevoir ni +l'un ni l'autre des deux contraires.</p> + +<p>Ainsi l'univers, je ne dis pas notre monde, je +dis l'univers, a-t-il eu un commencement, aura-t-il +une fin?</p> + +<p>Si on se dit oui, on se demande: et avant ce +commencement, et après la fin?</p> + +<p>Si on se répond non,—cette pensée de toujours +en avant et en arrière donne le vertige,—nous +ne pouvons résoudre ni l'une ni l'autre des +<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> +deux hypothèses contradictoires, dont une cependant +est la vérité;—aussi, un jour qu'un +homme que je connaissais assez peu, vint me +voir et me demanda ce que je pensais de l'immortalité +de l'âme,—je lui répondis: «Mon +cher, je n'y pense qu'une fois par an, pour ne pas +devenir fou ou imbécile,—j'y ai pensé hier,—revenez +dans un an.»</p> + +<p class="p2">A personne, plus qu'à moi peut-être, les cieux +n'ont «raconté la gloire de Dieu», personne n'a +peut-être vu autant de levers et de couchers du +soleil—à leur avantage;—j'ai étudié les brins +d'herbe et les insectes, et je dois à cette étude +des joies et des ivresses ineffables;—j'ai sans +cesse questionné la nature,—et je puis dire +comme je ne sais plus quel saint,—je crois cependant +que c'est saint Bernard:—«Les chênes +et les hêtres ont été mes maîtres.»—Je suis +donc plutôt un homme religieux;—eh bien! on +ne saurait se figurer combien les religions et les +prêtres m'ont gêné, m'ont choqué.—Il y a longtemps +que j'ai écrit pour la première fois, dans +un livre d'études de botanique et d'entomologie, +saisi d'admiration pour les prodiges que ces +<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> +études me faisaient découvrir dans les plus petits +des êtres,—<i>maximus in minimis Deus</i>.</p> + +<p>«En présence de tant de merveilles,—où +sont les ânes qui demandent des miracles et les +charlatans qui en font.»</p> + +<p>J'ai lu les miracles de toutes les religions,—je +n'en ai jamais trouvé un qui me causât, à +beaucoup près, autant d'étonnement et d'admiration, +qu'une petite graine de réséda, renfermant +des plantes, des fleurs, des parfums pour +toujours,—qu'un œuf de mouche ichneumon, +pondu dans le corps d'une chenille vivante, qui +doit, morte, servir de nourriture au ver qui naîtra +de l'œuf de la mouche, et cet œuf contenant +pour toujours des générations infinies d'ichneumons.</p> + + +<p>—Comme vous êtes sérieuse, Madame!</p> + +<p>Je ne vous ai jamais vue rire,—même des +mots et des choses qui faisaient éclater ou pouffer +tout le monde autour de vous;—auriez-vous +donc quelque grand chagrin au cœur?</p> + +<p>—Non, mais seulement les rides au coin des +yeux se composent d'un certain nombre de sourires,—et +je ne veux pas me chiffonner le visage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> +En France et surtout à Paris, il ne s'agit que +de parler;—quand un homme a parlé, on ne +s'informe pas de ce qu'il pense, de ce qu'il a fait, +de ce qu'il fait;—il est jugé,—on ne se rappelle +même pas s'il a dit le contraire à une autre +époque,—on ne se rappelle rien après six mois.</p> + +<p>L'honnête homme n'est pas celui qui fait de +belles ou de bonnes actions, c'est celui qui fait +de belles phrases,—et encore on tient facilement +pour belles les phrases ampoulées et retentissantes; +un seul propos inconsidéré, une +phrase mal venue, peut faire à celui qui les laisse +échapper un tort que ne lui feraient pas cent +sottises et même des crimes,—et que ne répareront +pas et n'effaceront pas vingt ans d'intégrité +et de services rendus,—heureusement +qu'il y a la <i>prescription</i> de six mois.</p> + +<p class="p2">L'alliance du prince Jérôme Napoléon, avec +un journal soi-disant républicain, fait un certain +bruit;—sous l'Empire, le fils de Jérôme vivait +dans un cercle d'opposants.—Il jouait déjà à la +branche cadette, et son cousin ne s'y fiait pas +plus que de raison.</p> + +<p>Je me rappelle que, lors de la guerre d'Italie,—Napoléon +<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> +III lui donna et il accepta le commandement +d'un corps d'armée qui se tint toujours +hors de l'action,—on prêta alors cette +réponse à l'empereur auquel on disait: «Vous +auriez aussi bien fait de le laisser à Paris auprès +de l'impératrice et de son fils,—au lieu de le +laisser ici à «croquer le marmot».</p> + +<p>—J'aime mieux, dit-il, qu'il croque le <i>marmot</i> +ici, que de le croquer aux Tuileries.»</p> + +<p class="p2">Voici une histoire qu'on m'a contée;—est-elle +vraie? je l'ignore,—cependant j'ai vu la +femme.</p> + +<p>Mais.....</p> + +<p>On se rappelle ce charlatan qui disait: «J'ai +guéri le roi du Maroc,—à preuve, voici sa peau.»</p> + +<p>Et cet autre, qui annonçait l'exhibition du fruit +des amours d'une carpe et d'un lapin, disait aux +spectateurs:</p> + +<p>«Voici le lapin dans cette cage—et la carpe +dans ce baquet, le père et la mère;—quant à +l'enfant, il est pour le moment au Jardin des +Plantes, où M. de Lacépède, grand animalier de +France, m'a prié de le faire conduire.»</p> + +<p>Voici l'histoire:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> +Lord ****,—après avoir triomphé de nombreux +obstacles, obtint, il y a une douzaine d'années, +la main de miss ****; de l'aveu de tous ceux qui +les ont connus, c'était la plus ravissante jeune +fille qu'on pût voir;—on me l'a montrée, et +c'est encore une très belle personne; les charmes +de son esprit égalaient ceux de sa figure; on ne +parle pas de son caractère, mais la suite de l'histoire +indique une grande fermeté et une rare +résolution.—La passion de lord **** était causée +plus par les obstacles encore que par les séductions +de cette jeune beauté;—au bout de quelques +mois, il fut désenchanté—et ne montra +plus que de la froideur.</p> + +<p>Lady *** essaya—de la tendresse,—des +larmes,—puis de la coquetterie,—tout fut +inutile;—elle s'indigna,—à l'indignation succédèrent +l'indifférence et le mépris.</p> + +<p>Un peu plus tard,—elle se vit très entourée, +très courtisée;—une femme, dans sa situation, +est un peu comme au pillage,—d'autant qu'on +n'a pas à craindre le chapitre des exigences, des +conditions, des réparations,—le mariage.</p> + +<p>Or, il arriva que lady ****, dédaignée, abandonnée +par son mari, finit par n'être pas insensible +<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> +à la cour assidue de M. ****; naturellement les +amants ont un immense avantage sur les maris,—les +maris fussent-ils tendres, fidèles, etc.</p> + +<p>L'amoureux—ne se montre que deux ou trois +heures par jour tout au plus,—toujours sous +les armes, toujours en représentation,—toujours +en proie au désir de l'inconnu, n'ayant à +s'occuper que de l'amour, à parler que de l'amour;—s'il +est fatigué ou s'il s'ennuie, il lui +est toujours loisible de faire des <i>sorties</i> magnifiques +et intéressantes;—il voudrait passer sa +vie à des genoux adorés, mais—la prudence, +les convenances, le respect humain, il se sacrifie.</p> + +<p>Qu'il dépense pour cent francs par mois en +bouquets, il a l'apparence d'un homme magnifique,—il +serait heureux de donner des diamants, +des perles, des étoiles, mais... que dirait-on? +Et le mari, comme on l'envie lui qui a le +droit de donner tout cela.</p> + +<p>Le mari, au contraire, se montre au moins +douze heures par jour,—parfois fatigué, malade, +préoccupé;—supposons-le amoureux de +sa femme,—quelle différence,—il use de «ses +droits», le vilain mot, la vilaine chose!—A des +intervalles plus ou moins rapprochés ou éloignés,—supposons-le,—je +<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> +le veux bien,—très délicat, +demandant, sollicitant,—ça n'est jamais +comme celui qui demande une grâce, un sacrifice,—une +faute,—un crime.</p> + +<p>D'ailleurs,—l'amoureux, lui, demande toujours.</p> + +<p>Le mari ne peut pas ne penser qu'aux bouquets;—il +faut qu'il gagne et donne de l'argent +pour le loyer, pour les domestiques, pour la +nourriture quotidienne,—pour le bois, pour +les torchons, etc.—Quelquefois, il doit refuser, +faire des observations, conseiller des économies, +etc.; quelque sédentaire qu'il soit,—il +sort quelquefois,—va voir des amis,—et il +n'est pas forcé de sortir, lui!</p> + +<p>Quelle est donc la différence entre un amoureux +et un mari comme lord **** qui n'a eu pour +sa femme qu'une fantaisie éteinte,—qui est retourné +à sa vie de garçon; qui va au cercle, aux +courses, à la chasse,—dîne au cabaret, entretient +quelque femme, etc.?</p> + +<p>Lady **** faisait cette comparaison et la faisait +douloureusement d'abord,—haineusement ensuite, +cependant elle avait des principes.—Le +plus grand espoir qu'elle permît de concevoir à +<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> +l'amoureux M. ***,—c'était de l'épouser, si le +hasard ou la Providence lui rendait jamais sa +liberté;—ce n'était pas comme cette fille d'honneur +de la cour d'Angleterre dont parle madame +de Sévigné: «le roi l'avait remarquée, elle +s'était sentie quelque disposition à ne point le +haïr, par suite de quoi elle arrivait grosse de +sept mois».</p> + +<p>A l'époque où Lady **** ne considérait plus son +mari que comme un obstacle à son bonheur,—lord +*** se trouva précisément dans les mêmes +dispositions à l'égard de sa femme;—il était +saisi d'une fantaisie, d'un caprice violent pour +une femme de théâtre; celle-ci surfaisait sa marchandise,—elle +ne songeait pas à se faire épouser +par un homme marié, mais elle laissait entendre +qu'elle n'aurait rien... contre un enlèvement et +une installation sérieuse à l'étranger.</p> + +<p>Tout amoureux qu'était lord ****, le <i>kant</i>, le +respect de certaines convenances, lui rendaient +impossible une telle équipée,—seulement il disait +quelquefois en soupirant: «—Ah! si je devenais +veuf!»</p> + +<p>Quant à la belle, elle ne voulait pas accepter +une seconde place dans la vie de son adorateur,—il +<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> +fallait qu'il brûlât ses vaisseaux.</p> + +<p>Un jour lord **** demanda à sa femme un entretien +particulier,—et il lui dit:</p> + +<p>«Madame, le lien qui nous unit est devenu +une chaîne;—nous en souffrons tous les deux.—Vous +êtes une femme trop honnête, je suis un +homme trop bien élevé pour rompre cette chaîne +avec scandale.—Je ne sais aucun moyen que +nous devenions tous deux en même temps veufs +l'un de l'autre,—mais j'en trouve un pour qu'un +de nous deux le devienne dans un temps assez +court;—lequel des deux s'en ira, lequel des deux +restera;—la Providence ou le hasard en décideront; +celui qui survivra sera heureux, celui qui +mourra cessera d'être infortuné. Ce que j'ai à +vous proposer, c'est une sorte de duel décent;—j'ai +en Irlande un château, une propriété entourée +de marais,—ni mes ancêtres, ni moi, nous n'y +sommes allés séjourner en été ni en automne:—il +y règne des fièvres paludéennes qui font +beaucoup de victimes parmi les gens du pays, +mais qui ne pardonnent presque jamais aux +étrangers;—que diriez-vous d'une petite retraite +de trois mois dans ce château?—La saison est +favorable, deux de mes fermiers viennent d'y +<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span> +mourir de fièvre <i>pernicieuse</i>;—pour le monde,—nous +aurons l'air de deux époux—qui, sur un +regain de tendresse,—vont grignoter dans +la solitude—un nouveau quartier de lune de +miel.</p> + +<p>Lady **** fut d'abord un peu étonnée, un peu +effrayée même;—elle resta quelques instants +sans répondre;—puis, envisageant rapidement +le présent et l'avenir, elle dit d'une voix ferme:—Quand +partons-nous?</p> + +<p>—Le plus tôt possible,—le temps de faire, +chacun de notre côté, nos dispositions testamentaires,—et, +pour vous, de préparer vos toilettes.</p> + +<p>Huit jours après, les deux époux étaient à leur +château;—marécages, brumes épaisses le soir,—humidité +invincible, c'était complet;—chacun +d'eux, chaque matin, interrogeait avec +anxiété le visage de son..... adversaire.</p> + +<p>Au bout d'un mois.</p> + +<p>—Milady,—je vous fais mon sincère compliment, +jamais vous n'avez été aussi fraîche.</p> + +<p>—Recevez le mien, mylord, si cependant c'en +est un,—vous engraissez.</p> + +<p>—C'est que je m'ennuie.</p> + +<p>—Tout le monde n'a pas le moyen d'en mourir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> +—Sérieusement, est-ce que vous mettez du +rouge?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vos joues sont des pêches veloutées... mais +alors... ça ne va pas.</p> + +<p>—Si vous vous ennuyez, pourquoi ne chassez-vous +pas à cheval, avec vos voisins?</p> + +<p>—Ah! vous voulez que je vous rende des points, +et que je fasse entrer, dans mon jeu, la chance +de me rompre le cou;—ça n'est pas honnête,—cependant +il y aurait un moyen;—nous donnerions +des bals, et vous vous engageriez à ne pas +manquer une contredanse, ni une valse, ça égalisera +le jeu;—je risquerai de me casser les +reins,—mais vous vous exposerez à la fluxion +de poitrine,—ça vous va-t-il?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>On donne des bals, on chasse,—pas le moindre +accident à la chasse, pas le plus léger rhume +après les bals.</p> + +<p>Il se passe un mois.</p> + +<p>—Milady, vous rajeunissez, vous êtes plus +blanche et plus rose que lorsque je vous ai épousée.</p> + +<p>—Vous, mylord, vous prenez décidément du +ventre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> +—C'est un coup manqué,—nous ne ferons +rien ici.—Mais j'ai une autre proposition à +vous faire.</p> + +<p>—Faites.</p> + +<p>—Il y a le choléra en Allemagne.</p> + +<p>—Je l'ai lu sur un journal.</p> + +<p>—Que diriez-vous d'un voyage à Vienne, ça +s'expliquerait, pour le monde, par la curiosité +bien naturelle à une femme de voir l'exposition—et +par la complaisance sans bornes d'un époux +amoureux.</p> + +<p>Une fois à Vienne, on chercherait les localités où +les cas sont les plus nombreux, et on irait s'y +installer.</p> + +<p>—Quand partons-nous?</p> + +<p>—Après-demain.</p> + +<p>—Je serai prête.</p> + +<p>Voilà ce qu'on m'a raconté,—en me montrant +Lady **** qui revient d'Allemagne en grand deuil,—et +j'ai tout lieu de croire mon narrateur bien +informé, car j'ai vu par hasard une de ses cartes, +et il s'appelle M. ***, et il est parti le même +jour que Milady.</p> + +<p class="p2">Sous le règne de Louis-Philippe, j'ai connu +<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> +un vieux député,—qui... ressemblait à beaucoup +d'autres:—il était député de l'opposition, mais +d'une opposition bénigne, modérée, conciliante;—il +ne parlait jamais,—votait avec le centre +gauche,—faisait les commissions de ses administrés +et de leurs femmes,—apostillait leurs +demandes pour les bureaux de tabacs et les bureaux +de poste,—procurait à ceux qui venaient +à Paris des billets pour la Chambre des députés, +les musées, aux jours réservés, les Gobelins, etc. +Il était, pour ainsi dire, député à vie;—ses commettants +voulaient un député de l'opposition, +mais qui se maintînt pourtant avec les ministres +dans des relations assez bienveillantes pour pouvoir, +à l'occasion, obtenir d'eux pour son département +une justice,—une faveur, peut-être +même une petite injustice;—il avait sa petite +part de menues chatteries pour ses représentés,—mais +j'avais eu une ou deux occasions de remarquer +que, lorsqu'il s'agissait de lui-même ou +de ses proches, il obtenait des faveurs dépassant +de beaucoup le crédit que je lui supposais.</p> + +<p class="p2">Un jour que je le trouvai écrivant à un ministre +pour solliciter je ne sais quelle position importante +<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> +pour son gendre,—je ne lui cachai +pas le peu de chances qu'il me semblait avoir de +réussir.</p> + +<p>—Je sais que c'est difficile, me dit-il, mais +je fais jouer mon grand moyen.</p> + +<p>Je voulus connaître ce grand moyen.</p> + +<p>—Le roi personnellement, me dit-il, m'a fait +espérer que je serais un jour pair de France;—plusieurs +ministres ont fait également miroiter ce +leurre à mes yeux,—lorsqu'il s'agit d'un vote +important et où la majorité est incertaine; c'est +l'avantage d'appartenir à un des deux centres;—sans +évolution scandaleuse, on peut se rapprocher +de la frontière de droite ou de la frontière +de gauche, on est réputé «flottant» et, +comme tel, appoint disponible.</p> + +<p>Eh bien! lorsque je tiens beaucoup à obtenir +une faveur... je la demande... mais... je demande +en même temps la pairie;—quant à la pairie, +on est parfaitement décidé à ne me la jamais conférer,—mais +on ne veut pas me mécontenter et +s'exposer à perdre une voix qui, à un jour donné, +peut avoir sa valeur.</p> + +<p>On a depuis longtemps épuisé pour moi toutes +les formules connues, pour rendre un refus le +<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> +moins choquant possible,—les regrets sincères,—les +promesses pour une autre occasion, etc.,—il +faudrait aujourd'hui recommencer le cercle.</p> + +<p>Eh bien! quand je <i>veux</i> me faire donner quelque +chose,—je demande en même temps la +pairie,—je rappelle, avec les dates, la promesse +de Sa Majesté, les espérances données par +tel ou tel ministre.—Eh bien! ça n'a jamais +manqué: on regrette vivement que les circonstances +ne permettent pas, etc., mais on saisit +avec empressement, en attendant une occasion +meilleure, de m'être agréable, en m'accordant... +l'autre chose.—C'est ainsi que ça va se passer +pour mon gendre, et je considère sa nomination +comme aussi certaine que si je l'avais dans ma +poche.</p> + +<p>C'est ainsi que je me suis fait donner d'emblée,—en +passant par-dessus tous les droits,—un +bureau de tabac pour une ancienne gouvernante +dont il m'importait de me débarrasser et +qui ne voulait me quitter, me lâcher, qu'à ce +prix-là;—j'ai demandé un bureau de tabac pour +elle, et la pairie pour moi;—huit jours après +elle avait son bureau de tabac et ma rançon se +trouvait payée.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> +Je n'aime pas beaucoup la justice qui se fait +après un bouleversement ou une révolution.—Les +vaincus désarmés sont jugés par leurs vainqueurs +qui quelquefois viennent d'avoir peur, +ce qui rend naturellement l'homme assez méchant—et +encore, après la bataille, l'opinion +publique fait deux lots:—tout ce qui s'est fait +de cruautés, de crimes, par les deux partis est +le lot des vaincus; tout le peu qui s'est fait de +traits de courage, de fermeté, de générosité, +forme le lot des vainqueurs.</p> + +<p>Ainsi, ceux qui, au coup d'État de Décembre,—ont +pris les armes pour défendre des lois si +audacieusement violées par le prince-président +de la République,—ont été appelés «insurgés» +par cet insurgé—et ont été emprisonnés, exilés +et tués comme insurgés.</p> + +<p class="p2">Mais comme dans ces justices qui suivent la +défaite des uns et la victoire des autres, il faudrait +que la moitié du pays emprisonnât, exilât, +tuât l'autre moitié,—comme, après tout, les +luttes de la politique se passent à peine entre +cent mille personnes y prenant une part active;—le +reste,—troupeau ignorant, se mettant à la +<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> +suite du vainqueur,—on prend le parti de ne +punir qu'une petite quantité des vaincus—qu'ils +aient commis ou non d'autres crimes que +d'être vaincus.</p> + +<p class="p2">Autrefois—dans le cas d'insurrection militaire—on +décimait les révoltés,—on les faisait +ranger au hasard sur une ligne, puis on comptait, +et, chaque fois qu'on arrivait à dix, on faisait +sortir ce dixième des rangs, et on le passait par +les armes.</p> + +<p>C'est ce qu'on fait aujourd'hui dans la justice +appelée «justice politique», avec une modification +et un progrès, c'est qu'on triche le hasard;—on +ne met pas les justiciables sur une ligne, +et on fait tomber le chiffre dix sur qui on veut; +il se fait ainsi un certain nombre de «boucs +émissaires» d'<i>Azazel</i>, d'<i>Apopompées</i> que l'on +charge de tous les péchés d'Israël;—après quoi, +les autres, comme dit le prophète, «deviennent +blancs comme neige, leurs péchés eussent-ils +été rouges comme l'écarlate».</p> + +<p class="p2">En général, il serait difficile de dire ce qui +décide l'opinion dans le choix de ces boucs infortunés—qui +<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> +ne sont pas toujours innocents, +mais qui ne sont pas plus coupables et souvent +le sont moins que le voisin de droite et de +gauche, celui qui est derrière et celui qui est +devant.</p> + +<p>Ainsi, messieurs Ollivier et de Grammont déclarent +la guerre à la Prusse, et nous jettent +dans une défaite, des désastres, des misères et +une ruine écrites d'avance, puisque la France +n'avait ni alliances, ni armées, ni munitions, ni +vivres.—M. Lebœuf affirme à la face du pays +que tout est prêt—qu'il «ne manque pas un +bouton de guêtre» lorsque, si les boutons de +guêtres ne manquaient pas, il n'y avait que cela +qui ne manquât pas.</p> + +<p>Nous sommes vaincus, écrasés,—M<sup>e</sup> Gambetta +prend la suite du sinistre, parce que c'était +la seule voie ouverte pour monter au pouvoir;—il +continue cette guerre avec des chances +encore plus mauvaises qu'elle n'avait été commencée; +il double le nombre de nos morts, il +ajoute à nos désastres la perte de deux provinces +et une rançon double de celle dont les Prussiens +se seraient contentés;—ses acolytes, ses affidés, +ses amis, plus hostiles au pays que les Prussiens, +<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> +sont convaincus d'avoir, au moyen de fournitures +qu'il leur a données, envoyé au combat les +soldats et les recrues sans vêtements, sans souliers, +sans armes, sans vivres, sans munitions;—il +est lui-même accusé devant un tribunal anglais +d'avoir reçu des pots-de-vin.</p> + +<p>D'autre part, le maréchal Bazaine,—je +m'en rapporte au jugement qui l'a frappé,—est +accusé d'avoir mal fait la guerre;—les uns +pensent qu'il a cédé à des idées confuses d'une +ambition assez vague,—les autres qu'il a +manqué de résolution comme chef tout en reconnaissant +son extrême bravoure comme soldat,—d'autres +que la situation où il se trouvait était +au-dessus de ses capacités, etc.</p> + +<p>Il est condamné à mort.</p> + +<p>Pendant ce temps, M<sup>e</sup> Ollivier, sous les orangers +d'Italie, prépare son discours pour l'Académie +et vient tranquillement le lire à Paris; +M. de Grammont, M. Lebœuf et M<sup>e</sup> Gambetta reprennent +leur vie ordinaire, et personne ne songe +à leur demander aucun compte.</p> + +<p class="p2">Prenons un autre exemple.—Un certain +nombre d'avocats de langue et de plume, enivrent, +<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> +empoisonnent le peuple dans Paris et +dans tous les grands centres.</p> + +<p>La guerre finie contre l'étranger, il faut faire +une guerre plus triste contre des Français.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Gambetta, qui, au moyen des hordes empoisonnées +par lui, est arrivé au pouvoir, aux dignités +et surtout aux traitements, les abandonne +momentanément—et va attendre l'issue du +combat sous les orangers d'Espagne, comme +M<sup>e</sup> Ollivier sous les orangers d'Italie.</p> + +<p>Puis comme, à la suite de la commune, il se +trouve tombé du pouvoir, il revient se mettre à +la tête de ses hordes qui se composent de gens +égarés, enivrés, empoisonnés par lui et par ses +complices, mais aussi de voleurs, d'assassins et +d'incendiaires, et il déclare publiquement qu'il +n'entend pas se séparer d'eux.</p> + +<p class="p2">C'est alors qu'on condamne M. Rochefort à +une détention perpétuelle à Nouméa.</p> + +<p>Il y avait bien aussi M. Ranc et beaucoup +d'autres, mais M. Ranc n'a été inquiété que lorsqu'il +s'est fait nommer député comme M<sup>e</sup> Gambetta,—avant +cela on le laissait tranquillement +être membre du conseil municipal de Paris;—des +<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> +autres, il n'est plus question.</p> + +<p>Je n'ai pas partagé l'engouement qu'a inspiré +M. Rochefort vers la fin de l'Empire;—c'était +un gamin spirituel,—doué non de cette sorte +d'esprit que j'appelle «la raison ornée et armée», +mais de cet esprit parisien qui ne recule pas +devant le jeu de mots et les lazzis, et prend un +air de hardiesse en s'attaquant au pouvoir, sans +autre raison que le succès que le public a coutume +de faire à ce genre d'attaque;—il n'avait +rien étudié, ne savait rien, et naturellement décidait +de tout,—mais on le prit tellement au +sérieux qu'il finit par s'y prendre lui-même;—il +devint l'objet de l'engouement public,—et, +enivré par les applaudissements et le succès,—fit +comme le chanteur auquel on crie: bis,—après +l'ut de poitrine, il s'efforce de donner le +contre-ut.</p> + +<p>Qu'il ait fait du mal, je le veux bien;—qu'il +ait mêlé sa petite drogue à la boisson capiteuse +et toxique qu'on versait au peuple, qu'il ait surtout +fourni le sucre et le citron qui lui donnaient +un goût plus agréable et masquaient le venin, je +le veux encore.</p> + +<p>Mais en se rendant bien compte de son inconscience, +<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> +il est évident qu'il a été un de ces +boucs émissaires dont je parlais en commençant;—qu'il +a subi la suite nécessaire de l'engouement +dont il avait été l'objet, et que sa +condamnation est sévère quand on regarde ceux +qui ont joué le même rôle avec plus de conscience +de leurs actes, et qui sont députés, ambassadeurs, +et seront peut-être ministres demain.</p> + +<p>Puisque j'en suis venu à parler de M. Rochefort, +je dirai que je ne partage pas non plus la +colère que donne son évasion à beaucoup de gens.—Les +seuls prisonniers qui n'aient pas le droit +de s'évader sont ceux qui sont prisonniers sur parole, +et ce n'était pas son cas.</p> + +<p>Il a très bien fait son rôle de prisonnier,—ce +sont ses geôliers qui n'ont pas bien fait leur +rôle de geôliers.</p> + +<p class="p2">Il y aurait bien dans le fait de cette évasion +une leçon pour les victimes de ces chefs, ou mieux +de ces exploiteurs de l'opposition; les soldats +payent et les chefs échappent,—mais ils ont bien +pardonné à M<sup>e</sup> Gambetta de les avoir abandonnés, +et au moment de la bataille et au moment de la +punition.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> +M<sup>e</sup> Ollivier, à côté duquel on a fait tomber le +n<sup>o</sup> 10 sur M. Bazaine, comme à côté de M. de +Grammont, de M. Lebœuf, de M<sup>e</sup> Gambetta, etc., +M<sup>e</sup> Ollivier pense que rien ne l'empêche de venir +reprendre part aux affaires politiques d'un pays +qu'il a perdu;—il vient de publier une lettre +très bizarre, dont je dois dire quelques mots:</p> + +<p class="p2">Il semblerait qu'ayant par son ambition et sa +légèreté attiré sur la France un des plus grands +désastres que contienne notre histoire, M<sup>e</sup> Ollivier +et ses complices n'avaient que deux partis à +prendre:</p> + +<p>Le premier, de courir auprès de leur empereur +et de se faire tuer autour de lui—et avec lui autant +que possible—pour apaiser les mânes de +tant de victimes qu'ils avaient faites.</p> + +<p>Le second parti, moins beau, moins expiatoire, +était de passer dans une retraite absolue le reste +d'une vie maudite,—détestée par les mères, +<i>matribus detestata</i>, comme dit Tacite.</p> + +<p>Mais:</p> + +<p class="p2">M<sup>e</sup> Ollivier sait que pour les sottises et pour les +crimes politiques, la prescription s'acquiert naturellement +<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> +au bout de six mois—le plus long terme +où puisse s'étendre la mémoire française.</p> + +<p>Donc, quatre ou cinq fois six mois s'étant écoulés, +M<sup>e</sup> Ollivier n'ayant été ni fusillé, ni exilé, ni +emprisonné; le sort de la vindicte publique étant +tombé sur d'autres; M. Bazaine à Sainte-Marguerite +payant pour tous; son histoire était tout +à fait oubliée.</p> + +<p>Rien donc ne l'empêchait de venir reprendre +sa place dans la politique et son rang «à la +queue» des compétiteurs du pouvoir, et vous allez +le voir, aux prochaines élections, demander, +comme candidat, un témoignage de confiance à +ses compatriotes.—Prêt à tout recommencer.</p> + +<p>Voici les hardiesses saugrenues qu'imprime +M<sup>e</sup> Ollivier:</p> + +<p>«<i>L'émulation s'établira entre les deux formes +de la démocratie: la république et l'empire.</i></p> + +<p>»<i>Si la république prévaut, les impérialistes accepteront +sans arrière-pensée la décision souveraine; +ils reconnaîtront que le gouvernement de +la république doit être confié à ceux qui ont eu +foi en elle, alors que d'autres la déclaraient impossible, +et leur seule ambition sera d'apporter +l'aide et le conseil.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> +«<i>Si l'empire obtient l'avantage, les républicains +pourront adhérer sans humiliation à un gouvernement +qui ne sera pas sorti d'un coup de force +ou de surprise, et les impérialistes leur feront une +place à côté d'eux dans la direction de l'État.</i></p> + +<p>«<i>Dans les deux hypothèses, pas de proscription, +l'oubli cordial du passé, une seule loi de salut public: +l'interdiction d'attaquer, de contester et +même de discuter le verdict national, sous les peines +les plus sévères, l'exil perpétuel, par exemple.</i></p> + +<p>«<i>Et alors, nous redeviendrons la grande nation, +etc.</i>»</p> + +<p>Surtout si M<sup>e</sup> Ollivier est, dans le premier cas, +appelé à «<i>donner aide et conseil</i>», et, dans le +second, si «<i>on lui fait une place dans la direction +de l'État</i>».</p> + +<p>M<sup>e</sup> Ollivier, on le voit, ressemble à ces joueurs +timides qui, à la roulette, mettent leur pièce de +cinq ou de vingt francs,—sur la raie qui sépare +deux numéros,—en partageant ainsi leur mise +entre deux chances; <i>à cheval</i> sur 93 et 52,—sur +la commune et sur l'empire.</p> + +<p class="p2">Je suis scrupuleusement les débats du procès +Bazaine,—je vois jusqu'ici ce que disait Turenne:—«Je +<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span> +serais embarrassé, non pas de +commander, mais de manœuvrer et de tenir dans +la main une armée de plus de trente mille +hommes.»</p> + +<p>Une guerre déclarée et commencée avec une +imprudence puérile, comme le dit un journal, +dans le même numéro où il brûle tant d'encens +devant l'impératrice,—sans penser que mener +un peuple à une guerre terrible, sans préparatifs, +sans alliances, c'est-à-dire à la ruine et à l'humiliation, +etc.,—est à peu près un des plus grands +crimes qui se puissent commettre,—cette guerre +imprudente, folle, criminelle,—conduite au hasard, +sans plan, sans vigueur, sans enthousiasme, +sans discipline, sans commandement et sans +obéissance.</p> + +<p>Eh bien! en voyant ces hésitations, ces ordres +non donnés ou mal donnés,—mal obéis ou pas +obéis du tout, ce relâchement absolu de discipline, +ces vertiges, ces paniques;</p> + +<p>Je me dis—il ne faut pas juger ces gens-là +d'après un type de guerrier héroïque, et je dirais +fabuleux—si nous n'en avions pas chez nous de +nombreux exemples. Il ne faut chercher là ni des +Léonidas, ni des La Tour-d'Auvergne—ni des +<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> +Cambronne, ni des «boiteux de Vincennes», et +quand j'ajoute à ce que je lis—ce que l'on m'a +conté à Pontarlier, lors de l'entrée de l'armée +française en Suisse, si j'y ajoute ce que j'ai vu en +Suisse de mes yeux, et beaucoup d'autres choses +dont je ne veux pas parler encore,—à part un +nombre assez grand heureusement de dévouements +et d'héroïsmes individuels, nombre qui +s'accroîtrait sans doute de beaucoup de ceux qui +sont restés inconnus;</p> + +<p>Il faut reconnaître que la France a subi à ce +moment,—espérons que ce n'est qu'une crise—un +abaissement terrible et effrayant de son +niveau moral, que tout le procès jusqu'ici n'a +fait que constater douloureusement et peut-être +sans utilité.</p> + +<p class="p2">Donc pour juger le maréchal Bazaine, il faut +arriver à l'affaire Régnier, fouiller ses relations +avec les Prussiens, c'est-à-dire examiner si—il +n'a pas rêvé un moment, de faire, d'accord +avec l'Impératrice et les Prussiens, et au moyen +d'une nombreuse armée neutralisée contre les +Prussiens, mais restée disponible pour dominer +son pays,—une sorte de nouvel empire bâtard, +<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> +avec une régence où il y aurait été quelque chose +comme lieutenant général ou maire du palais, +là est le procès, là serait le crime,—sur lequel +je ne puis ni dois encore exprimer d'opinion—et +pour la constatation et la négation duquel il +faudrait étudier le caractère et les antécédents du +maréchal,—et voir si sa conduite au Mexique +n'a pas été calomniée.</p> + +<p class="p2">Le procès Bazaine fait songer naturellement à +la guerre.</p> + +<p>Il arrive aujourd'hui précisément le contraire +de ce qui serait à désirer, en supposant le progrès +moral et philosophique, c'est-à-dire que le +nombre des soldats composant une armée va tous +les jours s'augmentant; les rois font comme ces +braves joueurs blasés qui arrivent à jouer au bésigue +avec quatre jeux.</p> + +<p>En songeant au nombre prodigieux d'hommes +qui composent aujourd'hui une armée, n'est-il +pas juste de dire que, après la victoire, la part +de gloire qui appartient au général en chef doit +être singulièrement restreinte, et c'est surtout à +un <i>Miltiade</i> d'aujourd'hui que l'Athénien <i>Socharès</i> +serait fondé à dire:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> +—Miltiade, quand tu auras combattu seul, tu +pourras demander une couronne pour toi seul. +Constatons donc, dès aujourd'hui, qu'un peuple +victorieux a le droit de ne pas admettre que ce +soit son roi qui ait seul remporté la victoire sur +l'ennemi vaincu, et veuille étendre les droits et +les privilèges de cette victoire jusque sur et +contre son peuple vainqueur.</p> + +<p class="p2">Aujourd'hui, les conditions du courage militaire +sont changées, on ne peut le nier, et cela +est à la gloire du peuple français, que les armes à +longue portée ont été inventées et adoptées pour +se mettre à l'abri de la célèbre <i>furia francese</i>, et +ne la combattre que du plus loin possible.</p> + +<p>Ce n'est que contrainte et forcée que la France +a dû adopter à son tour ces nouvelles armes pour +rapprocher les distances, et, en tenant compte +des dates de l'adoption du fusil Dreyse et du +fusil Chassepot, on peut dire que le fusil Dreyse a +été, dans l'origine, une arme défensive, défensive +en tenant celui qui la portait à la plus grande +distance possible d'un ennemi redouté. En poursuivant +les déductions de ce point de vue on +pourrait dire aussi que le fusil Dreyse est une +<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> +arme de lièvre et le chassepot une arme de chasseur. +Le premier augmentait la distance, le second, +étant le second, la rapprochait.</p> + +<p class="p2">Par exemple, pour conserver entre deux +peuples l'avantage relatif de la population, une +fois que chacun aurait mis sous les armes le +nombre dont il dispose, pourquoi chacun ne mettrait-il +pas en ligne seulement la dixième ou la +vingtième partie de ses forces? La situation relative +serait absolument la même, et il serait fait +une grande économie de sang et d'argent.</p> + +<p>Quant à la stricte et honnête exécution de la +convention, aujourd'hui que la guerre a lieu +comme un duel entre deux particuliers pour une +question de point d'honneur, pourquoi ne prendrait-on +pas des témoins que chacun choisirait +parmi les peuples neutres?</p> + +<p>Toujours est-il que le courage d'aujourd'hui +doit se composer surtout de résignation, de +sang-froid, avec une nuance nécessaire de fatalisme. +Ce nouveau courage, on l'aura, on l'a +déjà.</p> + +<p>Mais ne serait-il pas plus logique, plus progressif, +plus humain, moins ruineux de faire le +<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> +contraire de ce qu'on a fait et de ce qu'on fait, +c'est-à-dire d'exposer toujours moins d'hommes +à ce qu'on peut aujourd'hui, plus que jamais, appeler +les hasards de la guerre.</p> + +<p>D'autres personnes disent et écrivent: C'est +une question entre le fusil Dreyse et le fusil Chassepot.</p> + +<p>Alors, le mieux serait de remplacer les armées +par des cibles. Les Prussiens pourraient tirer sur +un bonhomme de bois et de toile représentant un +soldat français pour donner une satisfaction au +reste d'idées anciennes, et les Français sur un +Prussien de bois; celui qui aurait touché son ennemi +de bois du plus grand nombre de coups +serait réputé vainqueur.</p> + +<p>On pourrait également décider les questions +en litige, aux dés, à pile ou face, à la courte +paille,—tout serait moins cruellement bête que +les formes ordinaires de la guerre.</p> + +<p class="p2">M. de Bazaine, condamné à l'unanimité par le +tribunal à la peine de mort, a vu sa peine commuée +et réduite à vingt ans de détention.</p> + +<p>L'accusation de trahison écartée, le procès ne +devait pas être fait, et M. Thiers avait raison de +<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> +ne pas vouloir le faire;—trop de gens auraient +dû s'asseoir sur la sellette à côté de M. de Bazaine. +Quant au condamné, il avait en réserve un trésor +amassé d'actes de bravoure, qui, de soldat, l'avait +fait maréchal, et avec lequel la première moitié +de sa vie a payé la rançon de la seconde, partant +quittes—le pays ne lui doit plus rien que l'oubli;—il +n'est pas fusillé, mais il est effacé, supprimé, +annulé.</p> + +<p class="p2">Cette peine de la détention, qui n'est pas irrévocable +comme la mort—sera à son tour commuée +et abrégée—et, dès à présent, elle est fort +supportable:—l'île Sainte-Marguerite est un +des plus charmants endroits de la terre; un +climat doux et égal—des orangers, des myrtes, +des oliviers, des ombrages parfumés—une mer +bleue et limpide murmurant sur des plages +fleuries.—Supposez un homme aimant la vie, +puisqu'il a remercié celui qui la lui laissait, et +ne prenant pas son aventure trop au tragique,—ayant +comme on l'assure autour de lui sa femme +et ses enfants—il est difficile de le considérer +comme un objet de pitié.</p> + +<p>Je ne puis, au contraire, m'empêcher de songer +<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> +que, sauf la cause de la détention, s'il avait +été possible dès ma première jeunesse d'obtenir +la même peine pour un fait laissant l'honneur +parfaitement sauf, je me serais trouvé complétement +heureux d'être frappé de la même condamnation, +et n'aurais demandé qu'un seul adoucissement—à +savoir, que la peine de vingt ans de +détention fût commuée en une détention perpétuelle +qui ne me laissât pas craindre d'être un +jour forcé de quitter un si charmant séjour—où +j'aurais, en outre, été nourri, logé et vêtu +par l'État, c'est-à-dire exempt de tous soucis.</p> + +<p class="p2">Le mode de publication des <i>Guêpes</i> ayant +donné sur elles aux journaux une avance de huit +jours dont ils ont usé largement pour parler de +l'évasion de M. de Bazaine,—il semblerait qu'il +ne doit rester aux <i>Guêpes</i> rien à dire à ce sujet,—c'est +une erreur:</p> + +<p>Les carrés de papier de toutes couleurs se sont +mis naturellement en campagne et en chasse, et +personne n'étant résigné à rentrer «bredouille», +semblables à certains chasseurs qui, pour ne pas +exciter le sourire et les quolibets des passants, +remplissent leurs carniers—si lourds quand ils +<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> +sont vides—de foin et d'herbe, ils ont ramassé +partout cancans, potins, ramages, bourdes, qu'ils +ont appelés <i>détails précieux puisés à des sources +autorisées</i> et auxquels ils ont ajouté quelques +descriptions de l'île Sainte-Marguerite prises dans +les «guides».</p> + +<p class="p2">Le résumé de tous les récits, qui se sont faits +des emprunts mutuels, est ceci:</p> + +<p>«M. de Bazaine est descendu sur les rochers +au pied de la citadelle, au moyen d'une corde à +nœuds.—Madame de Bazaine et un jeune +homme, son parent, ont loué à Cannes, au milieu +de la nuit, un canot, avec lequel ils ont accosté +ces mêmes rochers;—M. de Bazaine est +monté sur le canot—qui les a portés tous les +trois sur un navire italien qui les attendait au +large.»</p> + +<p class="p2">J'ai quelques rectifications à faire à ces récits; +ces rectifications les voici:</p> + +<p>M. de Bazaine n'est pas descendu avec une +corde à nœuds.</p> + +<p>Madame de Bazaine et son parent n'ont pas +pris un canot à Cannes et n'ont pas accosté les +<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> +rochers au pied de la forteresse;—ils n'ont +pas rejoint avec ce canot le navire italien.</p> + +<p class="p2">M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui +a ouverte ou qu'on a laissée ouverte,—et il est +allé au côté opposé de l'île, c'est-à-dire «sous le +vent» où il a trouvé non pas un canot conduit +par une femme et un jeune homme,—mais une +bonne et forte chaloupe bordant au moins quatre +avirons, et montée par quatre vigoureux rameurs, +plus un homme à la barre, envoyés du +navire italien, et qui y sont retournés.</p> + +<p class="p2">Comment sais-je cela?</p> + +<p>Je ne le sais pas,—mais je le vois,—et qui +plus est, je le prouve:</p> + +<p>M. de Bazaine, qui est déjà vieux et très gros, +n'a pu descendre avec une corde de la très +grande hauteur où était sa chambre, dont les fenêtres +étaient en outre fermées de barres de fer;—ç'aurait +été une opération très difficile même +pour un homme mince et dans la force de l'âge,—plus +difficile encore, puisqu'on ne dit pas que +les barres de fer aient été sciées, ni brisées, +puisqu'il lui aurait fallu passer au travers des +<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> +barreaux;—je n'admets pas que ses gardiens +n'aient pas regardé s'il était dans sa chambre.</p> + +<p class="p2">Admettons cependant cette difficulté vaincue: +le prisonnier serait tombé à côté d'une sentinelle; +or, par ces nuits où souffle le mistral, le +ciel est sans nuages et les nuits sont très claires.</p> + +<p>Admettons encore que, assez mince pour passer +entre deux barreaux de fer, assez léger, assez +fort, assez souple, pour opérer cette descente, +il ait en outre été assez heureux pour ne pas attirer +l'attention d'une sentinelle, cette attention +eût été éveillée par le bruit qu'eût fait un canot +en accostant les rochers;—et, d'ailleurs, on ne +pouvait faire entrer dans un plan d'évasion la +distraction d'une sentinelle dont l'attention serait +provoquée à la fois par deux circonstances;—on +n'y pouvait non plus faire entrer l'absence +d'étonnement et de curiosité causés par une +femme et un jeune homme prenant un canot à +Cannes et se dirigeant vers l'île Sainte-Marguerite +par un temps pareil.</p> + +<p>Mais ce n'est rien.</p> + +<p class="p2">Cette nuit même, dans la nuit d'hier à aujourd'hui, +<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> +17 août, c'est-à-dire quelques heures +avant celle où je prends la plume, à peu près +dans les mêmes parages que l'île Sainte-Marguerite, +nous avions des filets à la mer; vers une +heure du matin le mistral a commencé à souffler,—et +nous sommes partis trois sur la <i>Girelle</i>, +un canot très maniable, pour aller relever +nos filets qui pouvaient se trouver en danger;—des +trois hommes l'un était mon matelot, pêcheur +de profession;—l'autre, mon fils, Léon +Bouyer, un jeune homme de trente ans, très vigoureux, +très exercé, très amariné, et moi qui, +depuis longtemps, ai l'habitude à la mer de +compter pour un homme.</p> + +<p>Eh bien! le mistral ne faisait que commencer +à souffler,—et nos filets n'étaient qu'à une petite +distance;—cependant nous eûmes besoin +de toutes nos forces bien employées pour aller +tirer les filets, et surtout revenir.</p> + +<p>Une heure plus tard, lorsque le vent, prenant +de la force, eut achevé de soulever la mer, cette +opération eût été peut-être impossible:—cependant +de toute cette nuit le mistral a été très +loin de souffler aussi fort que dans la nuit de +l'évasion de M. de Bazaine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> +Il y a en face de la «Maison close» à deux kilomètres, +un îlot «<i>le Lion de mer</i>» placé et +orienté précisément comme l'île Sainte-Marguerite.—Eh +bien! nous avons été tous les trois +d'accord que, s'il nous avait fallu accoster l'îlot, +il nous eût été, surtout une heure plus tard, impossible +de le faire «au vent», c'est-à-dire du +côté où le vent faisait déferler la mer sur les rochers,—et +que nous aurions eu déjà quelque +peine à accoster «sous le vent», c'est-à-dire du +côté opposé.</p> + +<p>Or, c'est «au vent» de l'île Sainte-Marguerite, +et par un vent beaucoup plus fort, qu'une femme +qui «ne sait pas du tout ramer», et un jeune +homme qui «ne le sait que très peu» et «ayant +tous deux le mal de mer», auraient fait ce qu'il +eût été impossible à trois hommes vigoureux et +exercés à la mer de faire dans des conditions +moins difficiles; car, je le répète, dans la nuit +d'hier le vent était beaucoup moins fort, et l'île +Sainte-Marguerite est trois fois loin de Cannes +comme le <i>Lion de mer</i> l'est de Saint-Raphaël,—et +il fallait parcourir tout le trajet en recevant +les lames par le travers du canot.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> +Donc,—un canot monté par une femme et un +jeune homme n'a pas fait ce trajet;—aucun canot +n'a accosté sur les rochers «au vent» de l'île.</p> + +<p>C'est «sous le vent», de l'autre côté de l'île +qu'a accosté non pas un canot pris à Cannes, +mais une bonne chaloupe montée par cinq +hommes vigoureux, et envoyée par le navire italien, +et ayant à lutter pour aller et venir contre +une très grosse mer.</p> + +<p class="p2">Donc, M. de Bazaine est sorti par une porte +qu'on lui a ouverte ou qu'on a laissée ouverte, +et il est allé de l'autre côté de l'île monter sur +la chaloupe du navire italien;—si madame de +Bazaine et son parent étaient sur cette chaloupe, +c'était comme passagers,—et pour voir plus tôt +le prisonnier.</p> + +<p>C'est pour moi—et c'est pour mes deux compagnons, +aussi évident que si nous l'avions vu.</p> + +<p class="p2">Un journal a cependant, à propos du prisonnier +évadé, recueilli un détail d'un autre genre +et très peu important en lui-même, mais dont je +dois dire un mot: En parlant du séjour de M. de +Bazaine à l'île Sainte-Marguerite, ce journal fait +<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> +savoir que «M. Karr envoyait les <i>Guêpes</i> à M. de +Bazaine».</p> + +<p>Si nous rapprochions cette mention d'un article +paru précédemment dans un autre journal +qui demandait la suppression des <i>Guêpes</i>,—ça +pourrait avoir l'air d'une invitation à l'autorité +de regarder un peu si le maître des <i>Guêpes</i> ne +serait pas quelque peu complice de l'évasion;—en +effet, il habite le pays, il a des embarcations,—et +il envoyait les <i>Guêpes</i> à M. de Bazaine, etc.</p> + +<p class="p2">Certes, ce n'est pas, je le sais, l'intention du +journaliste; ce n'est pas à l'autorité et à la police +qu'il veut me dénoncer, mais à «l'opinion» +et je m'étonne de ne pas avoir vu en faire déjà +leur profit: les bons petits papiers rouges qui +ont quelquefois si bêtement appelé bonapartiste +celui de tous les écrivains contemporains qui a +le plus opiniâtrement combattu l'Empire.</p> + +<p class="p2">Eh bien, le fait est vrai,—j'envoyais les <i>Guêpes</i> +à M. de Bazaine;—comment? pourquoi? je vais +le dire à mes lecteurs:</p> + +<p class="p2">Je fus, il y a quelques mois, très surpris, un +<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> +matin, de recevoir une lettre signée «<i>de Bazaine</i>».</p> + +<p>M. de Bazaine me remerciait de l'envoi d'un +numéro des <i>Guêpes</i> «qu'il avait lu avec grand +plaisir» et faisait quelques réflexions sur son jugement +et sa situation, etc.</p> + +<p>Or, je ne lui avais pas envoyé de numéro des +<i>Guêpes</i>; je cherchai le numéro dont il parlait—et +je devinai que quelque ami à lui pouvait le lui +avoir adressé,—parce que j'y faisais mention +des trois ou quatre boucs «émissaires» sur lesquels +l'opinion publique et la sévérité du gouvernement +faisaient tomber toutes les fautes du +plus grand nombre,—et je citais quelques-uns +de ceux qui, aussi coupables que M. de Bazaine, +étaient non seulement en liberté, mais occupaient +des places et émargeaient au budget.</p> + +<p>A la lecture de cette lettre, je fus un moment +embarrassé,—j'ai l'habitude de dire la vérité; +or dire: je ne vous ai rien envoyé, à un prisonnier +qui avait ressenti un moment de plaisir de +l'envoi, c'était plus dur que je n'avais la force +de l'être;—accepter les remerciements... ce +n'était pas tout à fait honnête... c'est cependant +ce que je fis,—je ne répondis pas à M. de Bazaine,—parce +<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> +que je n'avais rien d'agréable à +lui dire,—mais je donnai l'ordre de continuer +à lui envoyer les <i>Guêpes</i> qu'il a dû recevoir jusqu'à +son départ.</p> + +<p class="p2">Entre les sottises qui ont été dites sur cette +évasion, il faut noter celle qui consiste à faire au +prisonnier un nouveau crime de son évasion;—quelques-uns +ont même prétendu qu'il avait +manqué à l'honneur, «étant prisonnier sur parole».—Disons +d'abord que le prisonnier qui +n'est pas prisonnier sur parole a toujours le droit +naturel de s'en aller,—et c'est tellement le sentiment +général que,—à la nouvelle d'une évasion, +le premier mouvement de tout lecteur est +de désirer qu'on ne reprenne pas le prisonnier,—et +que ce n'est qu'après réflexions qu'on pense +au crime, à la justice de l'<i>expiation</i>, et à la sûreté +publique.</p> + +<p>Le frère de M. de Bazaine a déjà écrit aux +journaux que M. de Bazaine n'avait pas donné sa +parole de rester en prison, et que personne +d'ailleurs n'avait fait la sottise de la lui demander.</p> + +<p class="p2">J'ajouterai que, prisonnier sur parole, je me +<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> +croirais obligé par cet engagement, à la condition +qu'il serait accepté et exécuté de part et d'autre;—mais +je m'en croirais délié si on y ajoutait +des grilles, des verroux, des sentinelles, etc.</p> + +<p>Certes, si on avait mis M. de Bazaine dans +l'île Sainte-Marguerite en lui demandant sa parole +de n'en point sortir, si jugeant cette parole +suffisante, on ne l'avait ni «bouclé» ni verrouillé;—il +n'aurait dû dans aucun cas faire +un pas hors de l'île,—mais il en était tout autrement.</p> + +<p>Le traitement que subissait M. de Bazaine était +bizarre.</p> + +<p>Si l'accusation, c'est-à-dire la trahison, avait +été admise par le tribunal, la mort était le châtiment +mérité et obligé,—mais les juges avaient +écarté la trahison, et avaient condamné le maréchal +à mort,—pour obéir à la sévérité des +lois militaires auxquelles il avait manqué, mais +ils avaient signé un recours en grâce.</p> + +<p>L'emprisonnement pour vingt ans, est probablement +plus qu'à perpétuité pour un homme +de soixante-six ou soixante-sept ans, usé par les +fatigues de la guerre, par le chagrin, les blessures, +etc.,—mais cet emprisonnement dans la +<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> +charmante île Sainte-Marguerite était cependant +un sort relativement assez doux.</p> + +<p class="p2">Disons en passant qu'un des journalistes qui +ont écrit à ce sujet, a vu un rocher aride dans +l'île Sainte-Marguerite, qui est une forêt de pins, +de myrtes et d'arbousiers, avec un grand jardin +d'orangers.</p> + +<p class="p2">Mais ce traitement était beaucoup moins doux +du moment que M. de Bazaine était enfermé dans +la sorte de citadelle qui avait servi de prison au +«masque de fer»,—sans pouvoir mettre le +pied dehors.—En même temps, par un contraste +singulier avec cette rigueur extrême, on +lui accordait la faveur d'avoir non seulement sa +famille, mais un ami auprès de lui.</p> + +<p class="p2">Mon impression sur M. de Bazaine est celle-ci: +il est libre, il ne reçoit plus et ne lit plus les +<i>Guêpes</i>, et, d'ailleurs, il s'en soucie aujourd'hui +médiocrement;—elles ont joué pour lui le rôle +de l'araignée apprivoisée par Pellisson à la Bastille.—Je +n'hésite pas à dire, je l'ai d'ailleurs +déjà dit dans le temps, en d'autres termes:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> +Peut-être sommes-nous un peu gâtés par nos +études classiques,—par Léonidas et les Thermopyles,—par +Cynégire,—par Horatius Coclès,—par +l'<i>Horace</i> de Corneille,—<i>qu'il mourût</i>,—mais +nous avons dans notre histoire des +faits nombreux qui ne le cèdent pas à ceux de +l'antiquité,—l'histoire du chevalier d'Assas,—l'histoire +du vaisseau <i>le Vengeur</i>,—celle de +Cambronne et des grenadiers de la vieille garde +à Waterloo, et plusieurs faits en Afrique;—nous +sommes devenus difficiles et sévères quand on +ne se conduit pas tout à fait comme ces héros.</p> + +<p>Cependant il m'a semblé voir dans le maréchal +de Bazaine, n'essayant pas de faire une trouée, +non pas un homme qui a manqué de bravoure, +ses preuves étaient faites, mais un homme qui +n'avait pas assez précise l'idée du devoir,—et +obéissait à je ne sais quelles velléités d'ambition +vague, dont on pourrait retrouver la trace +dans sa conduite au Mexique,—velléités qui lui +ont inspiré la pensée criminelle qu'il pourrait +peut-être, non pour la France, mais pour lui, +avoir mieux à faire d'une grosse armée, la dernière,—que +de la risquer dans une bataille désespérée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span> +Pour résumer et en finir sur l'affaire de l'évasion, +M. de Bazaine a eu des aides non seulement +hors de l'île, mais dans l'île;—quant à madame +de Bazaine, même en supprimant la légende du +canot et des avirons, elle a accompli très honorablement +ses devoirs de femme, et elle a acquis +des droits à l'estime et à la sympathie de +tout le monde.</p> + +<p class="p2">Pour les intelligences dans l'île,—nous vivons +à une époque où presque personne ne fait +<i>banco</i> sur un numéro ou sur une couleur;—ça +a été la ruine du gouvernement de Juillet, et ça +a achevé de précipiter Napoléon III.</p> + +<p>On veut se sauver la mise en tous cas, et on +place, comme à la roulette, les joueurs prudents, +son <i>louis</i> ou sa pièce de cinq francs à cheval sur +quatre numéros.</p> + +<p>Et comme un proverbe qu'on retrouve dans +toutes les langues.</p> + +<p>«On allume un cierge pour Dieu, mais aussi, +au moins une petite chandelle pour le diable.»</p> + +<p class="p2">N. B. <i>Tout ce qui précède était écrit le 17 août, +on m'envoie, aujourd'hui 20, les épreuves à corriger, +<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> +j'ai ajouté seulement la mention faite par +madame de Bazaine elle-même, qu'elle et son cousin +ne savent pas ramer et avaient le mal de mer.</i></p> + +<p><i>Et j'ajoute ici aujourd'hui</i>,—qu'elle s'est +très agréablement moquée des «reporters», qui +l'ont poursuivie et relancée dans son voyage.</p> + +<p class="p2">Lorsque, la semaine dernière, j'avais dû exprimer +mon opinion sur l'évasion de l'île Sainte-Marguerite, +madame Bazaine n'avait pas encore +fait publier son petit roman;—une circonstance +remarquable cependant, et qui a dû donner +à penser aux magistrats chargés de l'instruction, +c'est que les journalistes envoyés sur les +lieux n'avaient pas attendu à poursuivre et à rejoindre +M. et madame Bazaine dans leur fuite +pour être trompés et pour rencontrer et accueillir +précisément le même petit roman,—moins +quelques ornements de style.—Il y avait donc +à Cannes ou dans l'île, ou à Cannes et dans l'île, +d'autres personnes intéressées à tromper, à égarer +l'opinion, et à propager le feuilleton en question—avec +des circonstances convenues pour ne +pas compromettre les assistances reçues, en y +comprenant le capitaine du navire italien, qui, +<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> +probablement, en savait plus long sur ce qui se +passait, que n'en savait la compagnie à laquelle +appartient le bâtiment.</p> + +<p>Certes, M. et madame Bazaine et M. Rull devaient +tenir la promesse qu'ils avaient sans doute +faite de ne laisser planer de soupçons sur personne,—mais +puisque la situation avait l'inconvénient +d'obliger à ne pas dire la vérité, il eût +été plus digne, très certainement, et peut-être +plus utile aux personnes qu'on devait ménager, +d'ajouter moins de broderies et de fioritures.</p> + +<p class="p2">En fait de mensonge, il y a, il me semble, quatre +règles à observer:</p> + +<p>La première, c'est de ne pas en faire;</p> + +<p>La seconde, c'est de n'admettre cette nécessité +que pour sauver les autres;</p> + +<p>La troisième, c'est de les faire si bien que l'on +soit seul à jamais savoir qu'on a menti, et c'est +déjà assez fâcheux;</p> + +<p>La dernière est de se borner au strict nécessaire,—de +ne pas se complaire aux détails, aux +agréments, aux galons, aux enjolivements, aux +broderies.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span> +Je comparerai cette situation à celle d'un +malheureux qui s'introduit dans une maison,—poussé +non seulement par sa propre faim, ce ne +serait pas une raison suffisante, mais par la faim +de sa femme et de ses enfants;—s'il ne vole que du +pain, ce n'est certes pas moi qui, juré, aurais le +courage de le condamner,—mais il en sera autrement +s'il vole des hors-d'œuvre, des desserts, +des confitures, etc.</p> + +<p class="p2">Le récit de madame Bazaine, avalé par les +journalistes avec l'avidité, avec la gloutonnerie +des requins affamés dans le sillage d'un navire, +n'a fait que me confirmer dans mon opinion, et, +comme on dit à l'école, me donner «la preuve +de mon addition».</p> + +<p>Dès l'instant que madame Bazaine ne voulait +pas se borner au strict nécessaire, à l'indispensable, +et voulait faire de son récit un petit morceau +littéraire,—peut-être eût-elle dû montrer +plus de confiance à celui des journalistes qui +avait pris la tête de la poursuite et avait le premier +atteint les fugitifs, et le prier de lui faire quelques +observations critiques;—une fois certain +de tenir le «morceau», le journaliste plus calme, +<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> +pour suivre ma comparaison de tout à l'heure, +n'aurait plus imité ce requin légendaire dans +lequel les matelots retrouvèrent un camarade +disparu avec tous ses vêtements et sa pipe;—il +eût certainement biffé certains détails oiseux +contre lesquels Boileau conseille de se tenir en +garde, et donné au récit au moins un peu plus +de la vraisemblance qui lui manque, vraisemblance +dont peut se passer la vérité, mais qui est +indispensable au mensonge.</p> + +<p class="p2">Constatons en passant que je ne me permets +de critiquer madame Bazaine que comme feuilletoniste; +comme femme je rends hommage à son +courage, à son énergie, à son dévouement,—qui +n'avaient pas besoin, pour être appréciés, +d'ornements étrangers et d'agréments postiches.</p> + +<p class="p2">Dans la nécessité toujours fâcheuse de ne pas +dire la vérité, à cause de ceux qu'on ne devait +pas compromettre,—il eût été, je le repète, +plus facile, plus digne, et plus utile à ceux dont +on voulait détourner les soupçons, de ne faire +que la dissimuler,—d'écrire simplement au +ministre: «Ne cherchez pas de complices à +<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> +l'évasion de M. Bazaine,—deux seules personnes +ont eu connaissance du projet et ont aidé à l'exécution, +madame Bazaine et M. Rull.»</p> + +<p class="p2">Plus un mensonge est gros, plus il présente de +surface, plus il doit montrer de côtés faibles,—plus +une ville est étendue, plus elle a de +chances d'offrir aux assiégeants un point peu +ou pas fortifié où on peut faire brèche.</p> + +<p>Par exemple, à quoi bon le détail des allumettes?</p> + +<p>Si c'était vrai, ça ne servirait qu'à prouver +qu'il fallait qu'on fût bien certain qu'il n'y avait +pas danger à provoquer l'attention des sentinelles; +mais, je ne dirai pas seulement pour les +marins, mais pour le dernier des canotiers de la +Seine, c'est une chose connue que la difficulté de +faire prendre feu à une allumette, avec le moindre +vent sur la mer ou sur la rivière,—même +depuis que c'est l'État qui les vend, circonstance +qui avait fait espérer qu'elles seraient meilleures, +ce qui est loin de s'être réalisé.</p> + +<p>Or, dans la nuit de l'évasion, il faisait un de ces +vents que, sur la côte normande, on appelle «un +vent à décorner les bœufs» et sur les plages +<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> +provençales «à arracher la queue aux ânes».</p> + +<p class="p2">Quelques autres détails assez curieux donnés +par madame Bazaine:</p> + +<p>Madame Bazaine et son neveu, ne sachant ramer +ni l'un ni l'autre, après avoir accosté un rocher +battu par une mer furieuse, et s'être maintenus +dans le ressac,—ce que n'auraient pu faire +les deux meilleurs matelots—et ayant perdu +un aviron, recueillent le prisonnier et gagnent +tranquillement à la rame le navire italien à plus +d'une demi-lieue de l'île;—on accoste le navire.</p> + +<p>On monte à bord et on présente M. Bazaine +comme un vieux domestique qu'on est allé chercher +à la <i>villa</i> qu'on occupe à Cannes; mais on a +raconté que les vêtements de M. Bazaine sont en +lambeaux,—et on ne dit pas que le capitaine et +l'équipage aient été un peu surpris de la livrée +de ces jeunes gens riches qui payent un navire +mille francs par jour pour se promener sur +la mer par le mistral, et y subir les conséquences, +comme le dit madame Bazaine «d'un +horrible mal de mer dont elle est restée brisée». +Puis on envoya un matelot à terre remettre à sa +<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> +place le canot que madame Bazaine et son neveu +ont si lestement mis à la mer.—Arrêtons-nous +un moment sur ce point:—la position de la +Croisette, lieu désigné par le récit, l'expose à recevoir +en plein les lames énormes que cette nuit-là +le mistral devait soulever sur les bas-fonds de +cette partie de la plage;—donc, les pêcheurs et +les marins avaient dû remonter leurs embarcations +assez haut pour les mettre à l'abri,—c'était +une besogne qui aurait demandé deux +hommes solides que de redescendre un canot, et +il eût fallu qu'ils fussent expérimentés, surtout +pour «l'enflouer», car, à moins de le tenir absolument +le «nez au vent», ce qui n'était pas facile, +la moindre déviation eût opposé à la lame +le flanc du canot, et la deuxième ou la troisième +lame, peut-être la première, l'eût rempli, coulé, +roulé et brisé;—mais ce n'est rien encore,—on +a enfloué le canot, on a accosté les roches de +l'île, on a gagné le navire, et on renvoie par un +matelot du bord le canot à la place précise où on +l'avait pris;—je le veux bien; le matelot arrive à +terre, abandonne le canot, et... retourne au navire.—Comment? +à la nage? c'est aussi fort que +la descente de M. Bazaine avec des ficelles...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> +Il faudrait prendre une à une chacune des lignes +du récit dicté et signé par madame Bazaine, et +dans chaque ligne on signalerait souvent une invraisemblance, +plus souvent encore une impossibilité.</p> + +<p class="p2">J'ai reçu à ce sujet une lettre de Léon Gatayes,—lui +qui, pendant longtemps, n'avait pas de +plus agréable passe-temps que de faire la traversée +du Havre à Honfleur à cheval sur le beaupré +du paquebot, par des mers houleuses, ce qui, à +chaque mouvement de tangage, le faisait plonger +dans l'eau jusqu'aux hanches.—Gatayes, qui +connaît et la mer et les bateaux, a pris pendant +deux jours le récit de madame Bazaine pour +une plaisanterie inventée par le journal qui le +publiait, et il s'empressait d'acheter les numéros +suivants pour y lire l'aveu de la mystification; +puis, quand il a été convaincu que +c'était «sérieux», alors il a ri «à en être malade».</p> + +<p class="p2">Outre la lettre de Léon Gatayes, et plusieurs +autres, j'en ai reçu une d'un inconnu qui me fait +de vifs et puérils reproches et me dit quelques +<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> +injures assez sottes à propos de mon appréciation +de l'évasion.</p> + +<p>Je ne parlerais pas de cette lettre sans un détail +que voici:</p> + +<p>Mes lecteurs n'ont peut-être pas remarqué +qu'ayant, dans des chapitres précédents, appelé +le prisonnier de l'île Sainte-Marguerite M. <i>de</i> Bazaine, +je l'appelle aujourd'hui M. Bazaine.</p> + +<p>Il paraît que ce <i>de</i> ne lui appartient pas; d'ordinaire, +dans le doute, j'aime mieux donner un +<i>de</i> en trop, qu'un <i>de</i> en moins.</p> + +<p>Ça m'est si égal!</p> + +<p>Mais mon correspondant se trompe fort, si, par +sa remarque et la suppression du <i>de</i>, il croit diminuer +l'homme qui s'est, hélas! suffisamment +diminué lui-même.</p> + +<p>Sortir d'une famille de petits bourgeois ou +même d'artisans, ce que j'ignore, mais ce qu'affirme +celui qui m'écrit, pour arriver à être général +d'armée, maréchal de France et sénateur;—c'était +avoir parcouru plus glorieusement un plus +grand chemin.—Plus le point de départ est +bas, plus celui qui arrive au sommet s'est élevé.</p> + +<p>Il est triste que ça ne lui ait servi qu'à tomber +de plus haut.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> +Quelques journaux, selon leur couleur,—ont +appelé M. Bazaine: le <i>maréchal</i> ou l'<i>ex-maréchal</i>.</p> + +<p>M. Bazaine ayant été dégradé par un tribunal +régulier, c'est manquer au respect dû à la loi et +à la justice que de lui conserver un titre qui ne +lui appartient plus.</p> + +<p>L'appeler <i>ex-maréchal</i>, c'est accoler à son nom +chaque fois qu'on le prononce une épithète flétrissante +en deux lettres, c'est manquer au respect +qu'on doit à divers degrés au malheur même +mérité, c'est marcher sur un homme abattu, sur +un homme à terre.</p> + +<p>C'est donc en sachant très bien ce que je fais +et pourquoi je le fais, que je l'appelle,—M. Bazaine—ou +de Bazaine.</p> + +<p class="p2">Les journaux ont publié une lettre d'une des +deux Anglaises que la police a un moment cherchées, +et dont, mieux informée, elle a abandonné +la poursuite.</p> + +<p>Cette lettre est de la plus ridicule outrecuidance +et menace la France du courroux du gouvernement +anglais.</p> + +<p>Ces deux personnes, une <i>dame</i> et une <i>demoiselle</i>, +<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> +avaient pris l'habitude d'aller le soir faire +de la musique et chanter en bateau sous les fenêtres +du prisonnier;—il est peu décent et peu +convenable de braver les lois d'un pays auquel +on demande l'hospitalité et son soleil pour sa +chlorose,—et l'autorité locale a eu un grand +tort; elle aurait dû avertir ces personnes une +fois, et à un second accès de ces fantaisies hystériques, +leur faire passer une nuit au violon +pêle-mêle avec les autres demoiselles qui <i>flirtent</i> +trop tard ou dans les endroits non autorisés.</p> + +<p>Il paraît que le colonel Villette allait flirter +de plus près, et passait chez ces prime-donne +d'opérette des soirées extrêmement agréables.</p> + +<p>En général, dans cette évasion, il y a trop d'opéra-comique +et trop de roman.</p> + +<p>Trop de <i>Richard Cœur-de-lion</i> pour les <i>miss</i>.</p> + +<p>Trop de <i>Monte-Cristo</i> pour madame Bazaine.</p> + +<p class="p2">Pourquoi parle-t-on encore de M. Bazaine? +N'a-t-on pas épuisé les bourdes et les billevesées +et les naïvetés? Va-t-on crier à l'orgueil si je +constate que les <i>Guêpes</i> seules ont vu clair?</p> + +<p>L'enquête qui, dit-on, est terminée, ne regarde +pas M. Bazaine,—elle regarde ceux qui sont accusés +<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> +d'avoir manqué à leur devoir et désobéi à +la loi.</p> + +<p>Quant à lui,—il a fini d'exister et comme +homme politique et comme homme de guerre; +il ne peut être utile à personne, et il ne peut +faire du mal qu'au parti qui l'accueillera;—comptez +ce que sa visite à Arenemberg a déjà fait +perdre de terrain à la veuve et au fils de Napoléon +III.</p> + +<p>M. Bazaine—regrettera peut-être avant qu'il +soit peu, l'asile de l'île Sainte-Marguerite et demandera +à y rentrer.</p> + +<p class="p2">On m'écrit: Voilà M. Bazaine libre,—mais +que va-t-il faire de sa liberté?</p> + +<p class="p2">M. Francisque Sarcey,—qui a comme moi +appartenu à l'Université, a traité dernièrement +une question dont les <i>Guêpes</i> se sont occupées +autrefois à plusieurs reprises,—la question +des <i>pensums</i> dans les lycées, collèges, etc.</p> + +<p>Il en a blâmé l'abus, j'en ai plus d'une fois +blâmé l'usage,—il prêche la modération, j'ai +prêché la suppression,—il ne les admet que +dans certains cas, je ne les admets dans aucun.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span> +Il donne avec beaucoup de raison et de sagacité +pratique, comme cause de la difficulté que +présente la discipline d'une classe,—le nombre +exorbitant des élèves qui la composent;—en +effet, au collège Bourbon (Aliàs Bonaparte,—Condorcet,—Fontanes, +etc.), où j'ai été élève +et professeur,—chaque classe était composée +de deux divisions et chaque division au moins +de soixante élèves.</p> + +<p class="p2">Je ne sais si M. Sarcey,—a ajouté aux difficultés +que présente un pareil nombre pour maintenir +la discipline,—l'impossibilité de faire +marcher soixante élèves du même pas; d'où il +s'ensuit que, sur soixante élèves, il y en a à peine +dix ou douze qui suivent réellement le cours,—et +que le reste perd complètement son temps et +son ennui,—de sorte que j'affirme que l'élève +qui, à un concours, est le dernier en rhétorique, +ne serait pas le premier dans la classe de sixième +qu'il a quittée six ans auparavant,—d'où il faut +tirer la conséquence que ces six années sont jetées +au vent.</p> + +<p class="p2">Revenons aux pensums:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span> +Les «pensums voraces»,—punition qui consiste +à faire copier,</p> + +<p>Pendant la récréation,</p> + +<p>A un enfant,—un certain nombre de vers latins, +grecs ou français,—ou cinq fois les verbes,—je +<i>bavarde</i>,—je <i>fais du bruit</i>,—je <i>réponds</i>,—je +<i>raisonne</i>, etc.</p> + +<p>J'ai connu des élèves qui ne jouaient pas deux +fois par semaine, étant sans cesse «écrasés de +pensums», terme consacré et accepté par les +professeurs et les élèves.</p> + +<p>J'en ai connu qui ne jouaient jamais.</p> + +<p>Or, à cet âge, on ne contestera pas,</p> + +<p>Que les enfants ont autant besoin d'exercice +que de latin,—et que, au point de vue de la +santé, ils en ont beaucoup plus besoin;</p> + +<p>Qu'il faut être homme avant d'être bachelier;</p> + +<p>Que la France a beaucoup trop de bacheliers +et qu'il est à craindre qu'elle n'ait pas assez +d'hommes.</p> + +<p class="p2">C'est déjà beaucoup pour les enfants de passer +tous les jours une dizaine d'heures assis sur des +bancs, dans des classes souvent trop petites, +<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span> +toujours trop peu aérées;—à cet âge tout est +développement et croissance,—à cet âge on +prépare la santé ou les maladies de toute la vie,—«la +récréation» doit compenser et réparer +les inconvénients, disons mieux, les dangers de +ces heures renfermées et sédentaires, par des +jeux violents, des exercices fougueux.—Eh bien, +ce sont les plus vifs d'entre les enfants, les plus +turbulents, c'est-à-dire ceux qui ont naturellement +le plus besoin de mouvement, qui ont +le moins de récréation,—qui passent le plus +d'heures tristes,—assis et immobiles.</p> + +<p>C'est comme cela que l'on fait des hommes +chétifs, malingres, méchants et lâches.</p> + +<p class="p2">Ne pourrait-on pas, disais-je déjà il y a vingt +ans, au lieu de ces punitions ridicules qui consistent +à faire copier aux enfants une centaine de +vers pendant huit ans,—ne pourrait-on pas +imaginer des punitions qui ne leur enlèveraient +pas le grand air et un exercice indispensable à +leur santé et aux développements de leur être +physique?—Les priver de récréation, c'est-à-dire +de jeux actifs, violents, bruyants même, +c'est aussi absurde que si on leur retranchait, +<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> +par punition, une partie de leur nourriture.</p> + +<p>On a imaginé le pain sec par punition, il est +vrai, mais ça n'a pas inventé la diète.</p> + +<p class="p2">Il faut absolument supprimer les <i>pensums</i>;—<i>voraces</i>, +comme les appelle Victor Hugo,—le +premier Hugo,—Hugo, à la fois l'ancien et le +superbe,—dans ces vers divinement beaux,—<i>Ce +qui se passait aux Feuillantines.</i></p> + +<p><i>Voraces</i>, car ils dévorent la joie, la gaieté, la +force et la santé des enfants,—et les remplacent +par l'ennui,—que dans la même pièce Hugo +peint si admirablement:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line i20">L'ennui,<br /></div> +<div>Ce pédant, né dans Londres, un dimanche en décembre.</div> +</div></div> + +<p>Et je proposais de remplacer les pensums par +une occupation «non amusante», qui exercerait +les forces en plein air,—bêcher la terre, tirer +de l'eau à un puits, porter du sable sur une +brouette, arroser le jardin, etc.</p> + +<p>Ces <i>corvées</i> substituées au <i>pensum</i>, tout en +privant l'écolier paresseux et insubordonné des +jeux qui l'amusent, ne le priveraient pas de l'air +et de l'exercice, sans lesquels il ne peut ni vivre +ni se développer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> +Un jour, je crus avoir gagné en partie mon +procès, je ne sais plus quel «grand maître de +l'université», on appelait alors ainsi le ministre +de l'instruction publique,—fit un demi-coup +d'État. C'était vers 1840, je crois;—il n'osa pas +supprimer le pensum,—cette antique euménide, +mais il le réduisit à n'occuper «qu'une +partie de la récréation». On mettait des limites +à la <i>voracité</i> du pensum,—il ne dévorerait plus +qu'une partie des récréations, qu'une partie de +la santé des enfants: il les dévorait, il ne fera +plus que les grignoter.</p> + +<p>Ce n'était pas assez, mais</p> + +<p>C'était un pas en avant, j'attendis;</p> + +<p>A cet ukase du grand maître,—je fus joyeux +et fier,—et je retrouve dans un écrit d'alors ce +chant de triomphe:</p> + +<p>«O Lycéens, vous qui serez la postérité, ne +l'oubliez pas; c'est moi qui, le premier, ai osé +attaquer cet ogre redouté, le pensum; c'est à moi +que vous devrez prochainement sa destruction; +c'est à moi que vous devrez d'être des jeunes +hommes, sains, vigoureux, souples et hardis,—honnêtes +et francs;—vous apprendrez à vos +enfants que si Hercule a détruit l'hydre de Lerne, +<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> +si Ulysse a tué Polyphème et Thésée le Minotaure,—Alphonse +Karr a vaincu et tué le pensum,—<i>hæc +otia fecit</i>.»</p> + +<p>Mais ou le ministre pensa à autre chose et ne +surveilla pas l'exécution de ses ordres,—la <i>question +politique</i> était déjà inventée,—ou il fut +remplacé par un autre ministre.</p> + +<p class="p2">Dernièrement M. Jules Simon,—un autre des +boucs émissaires du moment,—dans son passage +au ministère de l'instruction publique, avait +apporté des modifications très utiles et très +sensées,—son successeur, ses successeurs plutôt, +car les changements sont fréquents, se sont +empressés de détruire ces modifications.</p> + +<p>En effet,—voici un homme qui arrive aux +affaires, on lui confie un portefeuille.—Va-t-il +continuer son prédécesseur? Jamais, car alors +pourquoi lui aurait-on donné sa place, il se serait +mieux que personne continué lui-même; laissera-t-il +les choses dans l'état où il les trouve? Pas +davantage, pour plusieurs raisons;—il n'est +arrivé au pouvoir qu'en déblatérant avec une +coterie contre ceux dont on voulait prendre les +places et en annonçant que tout irait bien aussitôt +<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span> +que les membres de la coterie dont il fait +partie auraient remplacé les ministres, membres +d'une autre coterie;—laisser debout ce que faisait +le ministre qu'on remplace, ce serait se +donner un démenti,—il ne perdait donc pas +la France, comme on l'avait tant répété; on veut +faire soi-même ou avoir fait quelque chose,—on +ne fera probablement pas mieux, mais on +fera autrement;—le moyen le plus facile de +faire quelque chose, c'est de défaire;—un démolit +en vingt-quatre heures ce qu'un autre a +mis dix ans à bâtir;—d'ailleurs, nos hommes +politiques, comme la plupart des Français, sont +presque tous sapeurs et démolisseurs;—les maçons +et les architectes sont rares.</p> + +<p class="p2">Comment faire un progrès quelconque, surtout +dans l'instruction et l'agriculture,—avec ces +changements fréquents de ministres?—Aux uns +comme aux autres, on ne demande ni aptitudes, +ni études spéciales.—Il est un jeu d'enfants qui +consiste à énumérer les divers métiers et les outils +ou instruments nécessaires pour les exercer;—on +saute sur le dos d'un camarade, momentanément +«cheval» et on le remplace si l'on hésite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span> +«Pour faire un bon maçon,—tirlifaut, tirlifaut,—une +truelle, une règle, une auge, etc.»</p> + +<p>A ce jeu-là, les enfants diraient: «Pour faire +un bon ministre, tirlifaut,—connaître quelque +peu les affaires qu'il va avoir à diriger.»</p> + +<p>Erreur.—Pour être un bon ministre, il faut, +selon le ministère qui arrive, faire partie du +centre droit ou de la gauche,—de telle ou telle +coterie.</p> + +<p>M. un tel est proposé pour ministre de l'agriculture +ou de l'instruction publique, parce qu'il +votait contre le ministère précédent avec MM. tels +et tels dans une question de politique étrangère +qui a renversé ce ministère.</p> + +<p>Et?...</p> + +<p>Quoi... et?... ça suffit.</p> + +<p class="p2">Est-il besoin de faire remarquer à mes lecteurs +que les seuls ministres qui ont eu une influence +heureuse sur leur pays sont ceux qui, par une +longue station au pouvoir, ont pu appliquer au +système étudié des idées longtemps élaborées,—marcher +en ligne droite ou sinueuse, à un but +connu et défini d'avance, Sully, Richelieu, Colbert, +etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span> +Comment veut-on que les affaires progressent +ou seulement se maintiennent avec ces gens qui +traversent le pouvoir, montent, descendent, remontent +pour redescendre encore?</p> + +<p>On ne marche même pas en zigzag,—en +marchant en zigzag, on marcherait et on arriverait +tôt ou tard quelque part, on va, on revient, +on tourne, on piétine.</p> + +<p>Ceux qui sont au pouvoir se défendent contre +l'assaut de ceux qu'ils ont renversés,—et ne +font rien autre.</p> + +<p>Ceux qui font le siège du pouvoir, harcèlent, +fatiguent, entravent sans relâche ceux qui les ont +remplacés et qu'ils veulent remplacer à leur +tour.</p> + + +<p>—Mais, direz-vous, sous une monarchie, il y a +le roi qui peut avoir ses idées, son plan,—et +les faire suivre par ses ministres.</p> + +<p>—Parlez-vous de la monarchie du droit divin? +elle a un inconvénient; elle n'existe plus et +n'existera jamais en France désormais;—d'ailleurs, +ces princes nés sur le trône, sans expérience +de la vie ni des affaires,—très mal élevés,—nourris +dans l'erreur et le mensonge, quand +<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span> +il s'est passé quelque chose de sérieux sous leur +règne, n'y ont contribué qu'en laissant faire.</p> + +<p>Quant à la monarchie constitutionnelle-représentative, +ce n'est pas le roi qui choisit ses ministres, +c'est la majorité de l'Assemblée qui les +lui impose, les renverse, les change au hasard +de ses caprices et des coalitions qui ne permettront +jamais plus à aucun ministère d'avoir une +certaine durée.</p> + +<p class="p2">Ces ministres, auxquels on ne demande que +d'appartenir à la coterie momentanément triomphante,—ressemblent +à ce grand seigneur économe +qui, ayant à remplacer son cocher et son +valet de pied,—fait passer un examen à ceux +qui se présentent pour remplir ces fonctions.</p> + +<p>Le cocher est-il habile, doux pour les chevaux, +ne buvant pas l'avoine, connaissant la ville?</p> + +<p>Le valet de pied est-il honnête, civil, <i>usagé</i>?</p> + +<p>Vous n'y êtes pas,—il examine si leur taille +et leur corpulence leur permettent d'occuper et +de remplir, sans les faire crever ou sans faire trop +de plis,—les habits de livrée encore tout neufs +qu'il vient de faire faire pour les deux coquins +qu'il a chassés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span> +Ils rappellent aussi un autre personnage qui +écrivait à son intendant: «Envoyez-moi un domestique +qui s'appelle <i>Jean</i>.»</p> + +<p class="p2">C'est pourquoi,</p> + +<p>Si nous devons être gouvernés par la république,—ou +par une royauté constitutionnelle,</p> + +<p>Il faut absolument,—que le président nomme +pour tout le temps de son mandat,—que le roi +nomme pour dix ans, des <i>ministres d'affaires</i>,—pris, +non dans l'Assemblée, mais parmi les notoriétés +spéciales,—qui ne pourraient être renversés +qu'à la suite d'une accusation de malversation +ou de trahison, portée devant une haute +cour.</p> + +<p>Qu'ensuite on livre,—comme on fait des +loques rouges aux grenouilles,—l'amorce des +portefeuilles aux ambitieux, aux présomptueux, +aux bavards, aux déclassés, aux décavés, etc., etc., +qui seraient renversés, remplacés, supplantés,—tant +qu'on voudrait,—on les appellerait ministres +de langue,—ministres de... blague,—ministres +de maroquin;—ils auraient des portefeuilles +rouges, verts, bleus, blancs,—comme +les jockeys ont des vestes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span> +Outre le grand portefeuille, ils en porteraient +deux petits au collet de leur habit.</p> + +<p>Ils jaseraient, discourraient, s'injurieraient, +déclameraient,—tant qu'ils voudraient;—on +autoriserait des <i>agences des poules</i> des ministres +de maroquin,—ça amuserait la galerie,—on +jouerait, on parierait,—mais on jouerait chacun +son argent,—on ne mettrait plus au jeu la fortune +et l'honneur de la France.</p> + +<p>Car ces ministres... de la blague n'auraient aucune +influence sur les affaires,—aucune autorité,—ils +pourraient dire des sottises et des inepties +et des énormités,—sans aucun danger pour +le pays;—alors ça pourrait être drôle et même +farce de voir M<sup>e</sup> Gambetta ou M<sup>e</sup> Laurier ministre,—et +ça ne serait pas un péril.</p> + +<p>Comme traitement...</p> + +<p>Ah! là est un point délicat.</p> + +<p>Comme traitement on leur accorderait, on leur +allouerait...</p> + +<p>Une faveur toute spéciale, une distinction +unique et des plus honorables,</p> + +<p><span class="smcap">Seuls</span>,</p> + +<p>Ils ne toucheraient pas l'<i>indemnité des députés</i>;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span> +Ce qui les élèverait prodigieusement au-dessus +de leurs collègues.</p> + +<p>Tous les jours, il y aurait lutte d'éloquence, +tournois d'injures, assaut de... blague.</p> + +<p>Tous les mois, on changerait les ministres..., +j'entends les ministres... de maroquin,—les +autres, les ministres d'affaires, travailleraient +ailleurs.</p> + +<p>On ferait et on apposerait des affiches,—on +publierait à l'avance les noms des orateurs et des +lutteurs.</p> + +<p class="p2">Il y aurait là de quoi satisfaire les politiques +de café, de cabaret et de chambrées.</p> + +<p>Les journaux jugeraient les coups.</p> + +<p>Les ministres d'affaires, tous les trois mois, +rendraient compte de leur administration, qu'on +ne pourrait discuter que pendant vingt-quatre +heures.</p> + +<p class="p2">Cela me paraît tout à fait indispensable, si nous +avons la république ou une royauté représentative.</p> + +<p>Mais je ne cache à personne que tous les jours +s'accroît d'une manière inquiétante le nombre des +gens qui, pour dans six ans et demi, demandent:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span></p> +<p class="center"><i>Un Tyran.</i></p> + +<p>On parle d'un pétitionnement sur une large +échelle.</p> + +<p class="p2">Le procès fait aux complices présumés de +l'évasion de M. Bazaine est commencé lorsque +j'écris ces lignes, et sera jugé quand elles paraîtront.</p> + +<p>L'accusation, jusqu'ici, a accepté une base +fausse, la fable ridicule d'un jeune homme qui +sait peu ramer et d'une femme qui ne le sait pas +du tout,—c'est-à-dire hors d'état de traverser +en bateau, en ligne droite, le lac d'Enghien, et +peut-être le grand bassin des Tuileries,—menant, +par une <i>grosse mer</i>,—une embarcation à +une demi-lieue de distance, et accostant des rochers +sur lesquels la mer déferle avec fureur.</p> + +<p>C'est-à-dire exécutant une manœuvre qu'il n'est +pas du tout prouvé qu'eussent pu exécuter deux +marins vigoureux et exercés.</p> + +<p>Tous les juges et tous les jurys de la terre,—tous +les peuples de tous les pays viendraient me +dire: Madame Bazaine et M. Rull ont, dans la +nuit de l'évasion, pris un canot à Cannes et ont +<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span> +accosté les rochers <i>au vent</i> de l'île Sainte-Marguerite, +je dirais sans hésiter:</p> + +<p>Ça n'est pas vrai.</p> + +<p class="p2">Une figure intéressante, c'est celle de M. le colonel +Villette, partageant la captivité de son général.</p> + +<p>J'avoue que je m'attendais à ce qu'en peu de +mots, disant au tribunal les causes de son amitié +pour M. Bazaine, expliquant l'influence physique +et morale qu'exerçait la captivité sur le prisonnier,—M. +Villette avouerait sans réticences la +part qu'il avait prise à l'évasion,—et s'en remettrait +pour la peine à la justice du tribunal.</p> + +<p>J'aurais défié les juges les plus rigides de +n'être pas touchés de cette attitude et de ne pas +demander à la loi toutes ses indulgences,—le +jugement étant suivi immédiatement d'une demande +en grâce adressée par le tribunal au président +de la République,—qui n'aurait pu la +repousser.—Il a préféré nier,—disons alors +qu'il n'a pas aidé M. Bazaine,—mais disons aussi +que son innocence le diminue.</p> + +<p class="p2">Une circonstance remarquable,—c'est la contradiction +flagrante des témoignages.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span> +Parmi ces témoignages, il en est plusieurs qui +me paraîtraient suspects si j'étais le procureur de +la République;—c'est, entre autres, celui du capitaine +du navire italien, qui pourrait bien avoir +agi à l'insu de ses commanditaires.</p> + +<p>Et celui du cantinier Rocca, qui a loué l'embarcation +et qui a été, après l'évasion, disent les +journaux, <i>largement récompensé</i> de l'inquiétude +qu'il a eue sur le sort de son canot.</p> + +<p class="p2">Quant à «la fameuse corde», le directeur +de la prison nie complètement la possibilité pour +«M. Bazaine, <i>fatigué, très gros, maladroit des +mains et ayant mal aux jambes</i>» de s'en être +servi pour son évasion.</p> + +<p class="p2">Qu'il me soit cependant permis de dire,—que +la justice a atteint son but, qu'elle a frappé les +«coupables».</p> + +<p>Mais,</p> + +<p>Qu'elle a fait ce qui arrive à certains chasseurs +habiles et expérimentés;</p> + +<p>Elle a</p> + +<p>«Tiré au juger.»</p> + +<p>C'est-à-dire que, sachant ou pensant que le +<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span> +chevreuil, ou le lièvre, ou le renard est dans un +buisson ou dans un fourré, calculant rapidement, +intuitivement, depuis quel temps il y +est entré, le chemin qu'il a pu y faire, l'instinct +qui le porte à se blottir,—le chasseur ou la +justice, sans voir précisément le chevreuil ou le +renard, vise le point du hallier, du fourré, du +buisson où il le pense caché,—et l'atteint par +un effet de sagacité, d'intelligence, de lucidité, +d'esprit et de déduction logique.</p> + +<p class="p2">On doit donc conclure et admettre sans hésitation +que la justice a frappé juste,—a frappé +en réalité des accusés ayant contribué à l'évasion +de M. Bazaine, soit par aide, soit par connivence, +soit par négligence.</p> + +<p>Mais,</p> + +<p>Les a-t-elle frappés tous?</p> + +<p>A-t-elle pu discerner les circonstances? A-t-elle +su la vérité sur les détails, sur les assertions?</p> + +<p>Mon opinion formelle est qu'on n'a pas su ou +qu'on n'a pas dit la vérité.</p> + +<p class="p2">M. Bazaine, prisonnier à l'île Sainte-Marguerite, +<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span> +s'est évadé,—il a été aidé par le secours, +la connivence, la négligence de tels et tels,—lesquels +sont condamnés à expier ce délit par +un emprisonnement plus ou moins long,—le +jugement est parfaitement équitable,—il n'y +a pas à cela la plus petite objection à faire,—je +n'en fais aucune.</p> + +<p>Mais <i>je ne crois pas</i> que M. Bazaine soit descendu +au moyen d'une corde <i>de la forteresse</i>, la +négation du colonel Villette appuie beaucoup +mon opinion à ce sujet,—il a pu croire qu'il +répondait à cette question: Avez-vous aidé à l'évasion +de M. Bazaine, <i>au moyen d'une corde dont +vous teniez le bout</i>?</p> + + +<p><i>Je suis parfaitement certain, que M<sup>me</sup> Bazaine +et M. Rull n'ont pas accosté l'île «au vent» +et les rochers sur lesquels la mer déferlait,—avec +un canot pris à Cannes.</i></p> + +<p>Sur le premier point, je me suis déjà expliqué +suffisamment,—et d'ailleurs je dis seulement +sur ce point: <i>je ne crois pas</i>,—je n'insiste donc +pas.</p> + +<p>Mais, sur le second point;—après avoir déjà +affirmé que, cette nuit-là,—trois hommes dont +<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span> +je faisais partie,—trois hommes vigoureux et +très exercés à la mer, dont un marin de profession, +sont convaincus qu'ils n'auraient pu faire—ce +que prétendent avoir fait M. Rull, sachant +peu ramer, et madame Bazaine, ne le sachant +pas du tout,—j'affirme de nouveau que, si +l'embarcation qui a porté M. Bazaine au navire +italien—venait de ce navire, comme je le crois, +non seulement elle bordait quatre ou six avirons +pour le moins, et était montée par cinq +hommes;</p> + +<p>J'affirme de plus, que, même ainsi montée, +l'embarcation n'a pas accosté l'île et les rochers +<i>au vent</i>, c'est-à-dire là où madame Bazaine prétend +les avoir accostés,—comme il est nécessaire +pour le roman, et comme l'<i>instruction</i> semble +l'avoir admis.</p> + +<p>Je continue à penser que le capitaine du <i>Ricasoli</i> +a peut-être, à l'insu de ses armateurs, +fourni l'embarcation.</p> + +<p>Quant au cantinier Rocca et à son canot,—je +défie qu'on me trouve un autre marin—confiant +à des inconnus, surtout à un jeune homme +et une femme, la nuit, par un mauvais temps,—il +était très mauvais cette nuit-là,—une embarcation, +<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span> +qui lui coûte au moins trois cents +francs,—en se contentant d'un louis pour cautionnement;—de +plus, le maître de barque +devait être et savait qu'il devait être réprimandé +et puni:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Pour exposer ces deux personnes à une +mort à peu près certaine;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Pour leur avoir fourni les moyens d'accoster +l'île qui renfermait un prisonnier d'État.</p> + +<p>Je répète que madame Bazaine ne sachant pas +du tout ramer,—et M. Rull le sachant très +peu,</p> + +<p><i>Sont incapables de traverser en plein jour et +de beau temps, en ligne droite, le grand bassin +des Tuileries.</i></p> + +<p class="p2">Je ne connais qu'une analogie à ce haut fait +maritime,—et je suis forcé de l'emprunter à un +poème du Tasse,—son premier poème.</p> + +<p><i>Renaud de Montauban, fils du duc Aymon de +Dordogne.</i>—Renaud et Florinde qui est un +homme, malgré son nom féminin, montent un +petit navire qui les conduit seul, sans pilote et +sans matelots, aux diverses aventures qu'ils doivent +mettre à fin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span> +C'est dans le chant 8<sup>e</sup> de <i>Rinaldo innamorato</i>.</p> + +<p>Je ne parlerai pas de l'épisode de la visite, +dans l'île, du préfet des Alpes-Maritimes,—et du +refus fait par le ministère public de lui adresser +quelques questions.</p> + +<p class="p2">M. de Mac-Mahon se souvient-il qu'une des +promesses qu'il fit, lorsqu'il succéda à M. Thiers, +est celle-ci: Que la présidence serait le règne de +la justice et de la loi.—Cette promesse fut, +comme elle devait l'être, accueillie avec faveur,—surtout +venant d'un homme dont la réputation +de loyauté est si bien établie.</p> + +<p>Eh bien! voici M. Bazaine dégradé, en prison, +au moins moralement—en partie ruiné, +et M. Ollivier, M. de Grammont, M. Lebœuf, qui +ont fait cette guerre criminelle, ne sont pas inquiétés.</p> + +<p class="p2">Quelqu'un, après avoir lu le rapport sur le +camp de Conlie, peut-il dire en conscience que +M<sup>e</sup> Gambetta n'ait pas commis, en cette circonstance, +des crimes au moins aussi punissables +que ceux reprochés à M. Bazaine?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span> +Si c'est là le règne de la justice et de la loi, il +faut que ce soient deux mots que M. le président +de la république entend autrement que +moi.</p> + +<p class="p2">Il y a quelques temps,—l'année dernière, je +crois, il se créa à Nice une sorte de journal—qui +exprimait une fois par semaine la plus véhémente +indignation contre le jeu en général, et, +en particulier, contre la maison de jeu de Monaco.</p> + +<p>Je suis parfaitement d'accord avec tous ceux +qui s'élèvent contre le jeu comme passion,—je +ne le suis pas avec ceux qui pensent réprimer +cette passion en fermant les maisons de jeu,—je +parle des maisons ouvertes,—placées sous +la surveillance de la police—et où les chances +que courent les joueurs sont connues et immuables.</p> + +<p>Depuis la fermeture des maisons de jeu en +France, le monde des cercles où l'on joue plus +ou moins gros jeu s'est prodigieusement accru,—les +tripots clandestins ne se comptent plus.</p> + +<p>Dans les maisons de jeu, on n'est pas exposé à +la fraude, à la tricherie,—par une raison bien +<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span> +simple, c'est que le banquier du trente et quarante +et de la roulette n'en a pas besoin,—les +combinaisons connues, visibles de ces jeux, lui +assurent d'avance et inévitablement la certitude +de gagner;—dans ces maisons on ne perd que +l'argent qu'on a, on ne joue pas sur parole, etc.</p> + +<p>C'est laid, quoique très orné, mais à la manière +des égouts qu'il faut bien bâtir et entretenir +tant qu'il y a des ruisseaux;—tandis que les +cercles et les tripots sont des flaques d'eau, des +fanges sans écoulement et qui s'étendent partout.</p> + +<p>Revenons à mon anecdote.</p> + +<p>L'indignation exprimée périodiquement et +opiniâtrement contre la maison de jeu de Monaco, +un horrible et charmant coin de terre, un des +asiles les plus splendidement ornés que le vice +se soit jamais construits—, par le journal en +question, n'était pas inexorable;—les moralistes +austères qui le rédigeaient, étaient simplement +des drôles qui avaient imaginé de jouer +contre M. Blanc, le seigneur et Satan de cet +enfer,—un jeu autre que la roulette et le trente +et quarante,—et auquel ils espéraient bien gagner;—ils +lui firent savoir que, moyennant +je ne sais quelle assez grosse somme d'argent, +<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span> +il dépendait de lui de changer le blâme +en approbation et les invectives en éloges.</p> + +<p>On trouva moyen de leur faire répéter cette +proposition devant des témoins invisibles,—et +on fourra lesdits moralistes en prison.</p> + +<p>Depuis ce temps M. Blanc est, dit-on, poursuivi +de l'idée fixe de ce genre d'exploitation,—auquel +on assure qu'il s'est soumis plus d'une +fois,—et il voit partout du «chantage»; c'est +ainsi que les chevaliers d'industrie,—d'accord +sur ce point, ce qui leur arrive rarement, avec +la justice,—appellent ce genre de vol.</p> + +<p>Dernièrement, dans les jardins de Monaco,—un +étranger s'est tiré un coup de pistolet;—naturellement +on courut faire part de l'aventure +à M. Blanc.</p> + +<p>«Ça, dit-il,—un suicide?—c'est du chantage.»</p> + +<p class="p2">Quand vous allez faire une nouvelle constitution, +ne prévoyez ni grand homme, ni homme +débonnaire, ni homme intelligent,—fabriquez +votre tournebroche de façon que dogue ou caniche, +terre-neuve ou king-charles,—lévrier ou +carlin puisse le faire également tourner et surtout +n'en puisse sortir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span> +Que quelle que soit la personne que le hasard, +l'intrigue, l'hérédité, votre caprice vous donneront +pour maître, elle ne puisse vous causer que de +petits ennuis, de médiocres contrariétés, de +minces désagréments.—Mais qu'il ne dépende +pas d'elle, conquérant ou pacifique, despote ou +débonnaire, homme de génie ou crétin,—de +vous jeter dans de vrais malheurs, dans de réels +désastres.</p> + +<p class="p2">Et cette constitution ainsi faite,—nommez qui +vous voudrez,—roi, empereur, président, sultan, +czar, hospodar, sophi, protecteur, khan, etc.</p> + +<p>Livrez-vous à votre nature papillonne, à +laquelle vous ne pouvez d'ailleurs pas résister.</p> + +<p>Ne croyez plus que vous êtes des révolutionnaires, +des esclaves altérés de liberté, mais reconnaissez +que vous êtes simplement des domestiques +capricieux qui aiment à changer de maîtres.</p> + +<p>Changez de gouvernement, changez de drapeau, +changez de morale, changez de politique, +changez d'engouements, changez de fétiches,—mais +seulement après qu'une constitution vous +aura enfermés dans un rond inflexible, où tous +ces changements ne pourront pas vous empêcher +<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span> +de garder deux chemises, pour pouvoir en changer +aussi.</p> + +<p class="p2">Il continue à être fort question de la prolongation +des pouvoirs de M. de Mac-Mahon.</p> + +<p>Si la chose a lieu, c'est une occasion dont il +faudrait profiter pour déterminer en quoi consistent +les pouvoirs du président de la République,—une +occasion aussi, en les prolongeant, +de faire dire aux gens: «Tiens, on les prolonge, +ils ne sont donc pas éternels.»—De fixer les +limites de ces pouvoirs, etc.</p> + +<p>Tout le temps que M. Thiers est resté sur le +trône, j'ai opiniâtrément demandé qu'on fît ce +qu'on aurait dû faire la veille du premier jour +de son règne.</p> + +<p>Un dessin, une propriété, un pouvoir, n'existent +que par leurs limites et leurs bornes; le +crayon.</p> + +<p class="p2">Je ne vais plus guère au théâtre depuis bien +longtemps,—à tel point que je n'ai pas vu ma +comédie des <i>Roses jaunes</i>, jouée au Théâtre-Français, +il y a quelques années.</p> + +<p>Je me souviens cependant d'une sorte de scène +<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span> +qui se jouait autrefois sur les théâtres machinés, +et qui doit être encore bien plus fréquente +depuis la mode des féeries, des pièces à tableaux, +à grand spectacle, à femmes et à décors, etc.</p> + +<p>En ce temps-là, ça avait lieu surtout au Cirque +Olympique: pour disposer les décors, les trappes, +les <i>trucs</i>,—pour donner le temps de s'habiller +à une armée de figurants et de se déshabiller à +une armée de figurantes, il fallait des entr'actes +extrêmement longs.</p> + +<p>Le public s'impatientait.</p> + +<p>En vain, l'orchestre jouait une ouverture, deux +ouvertures, trois ouvertures.</p> + +<p>En vain, cédant aux vœux du paradis, il jouait +<i>la Marseillaise</i>, <i>le Chant du Départ</i>, etc.</p> + +<p>Si l'autorité trouvait mauvais, dangereux, subversif, +qu'on jouât ces airs,—le public les réclamait, +les exigeait avec ardeur,—parfois le +commissaire parlait au public;—ça avait bien +vite fait de dépenser une petite demi-heure,—mais, +souvent, l'autorité laissait faire, et on entendait +une fois, deux fois, trois fois pour son +agrément, ces beaux airs qu'on a fini par déshonorer.</p> + +<p>Mais pour les entendre quatre, cinq, six fois,—il +<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span> +aurait fallu que ça chagrinât quelqu'un,—sans +quoi il n'y avait plus de plaisir.</p> + +<p>Alors on imitait le cri des animaux,—on jetait +des pelures d'oranges et de pommes.</p> + +<p>Si on avisait quelqu'un debout sur le devant +d'une loge, causant avec les personnes placées +au fond, on criait: Face au parterre, jusqu'à ce +que le spectateur finît par comprendre qu'il s'agissait +de lui,—et obéît à l'injonction.</p> + +<p class="p2">Du temps de Louis XV,—quelques abbés allaient +au théâtre; si l'on en voyait un dans une +loge auprès d'une femme, on criait jusqu'à ce +que l'abbé eût mis ses deux mains sur le velours +de la loge,—ou s'en fût allé.</p> + +<p>Faute de ce divertissement, aujourd'hui perdu,—il +reste encore celui-ci:</p> + +<p>Un homme et une femme sont seuls dans une +loge; que l'homme se rapproche et se penche +pour parler de plus près à la personne qui est +avec lui,—le paradis, ou poulailler, se partage +en deux camps; les uns crient:</p> + +<p>Il l'embrassera.</p> + +<p>Les autres:</p> + +<p>Il ne l'embrassera pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span> +J'ai vu une seule fois l'homme ainsi en scène +malgré lui, baiser la main de la femme, et être +couvert d'applaudissements.</p> + +<p class="p2">Voici ce que les directeurs de ces théâtres, ou +les auteurs, avaient imaginé, et ce que probablement +ils font encore aujourd'hui.</p> + +<p>Entre deux grands actes, à décors, à costumes, +à <i>trucs</i>, à mise en scène, à évolutions, etc.;—ils +placent un petit acte, un tableau, insignifiant, +sans intérêt, un hors-d'œuvre,—un dialogue +quelconque entre des personnages secondaires +de la pièce, ou des acteurs qui n'ont pas à changer +de costume.—Pour ce tableau, une toile de +fond tombe à trois mètres de la rampe,—c'est +un salon, ou une forêt, ou un palais, ou une mansarde, +ou une prison, ou la mer, peu importe; +le rideau levé, cet espace, avec l'avant-scène, +suffit pour que deux ou trois acteurs puissent y +réciter un bout de dialogue, faisant cinq ou six +pas de largeur et deux ou trois sur la profondeur, +en venant jusque sur les quinquets.—Ce bout +de dialogue est généralement accompagné du +bruit des marteaux et de la voix des machinistes;—ça +n'est pas <i>poignant</i>, comme action; ça n'est +<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span> +pas navrant, comme intérêt;—mais ça occupe +les yeux et un peu l'esprit des spectateurs;—ils +attendent que ça finisse, comme on attend sous +une porte qu'une pluie d'orage cesse de tomber.</p> + +<p>Or, pendant ce temps, ces machinistes qui +crient,—ces marteaux qui frappent, préparent +l'acte suivant avec ses décors, ses splendeurs, +ses surprises;—pendant ce temps, on change +ou on revêt les costumes,—on se groupe sur +le théâtre,—les régisseurs placent les figurants +et les figurantes,—on fait l'appel des <i>accessoires</i>,—quand +on est prêt, l'acte postiche est fini,—on +baisse le rideau,—l'orchestre joue quelques +mesures,—on frappe les trois coups, et le public +applaudit... la brièveté de l'entr'acte,—il +est bien disposé et rien ne l'empêche de se livrer +à l'admiration que lui cause ensuite le lever du +rideau.</p> + +<p class="p2">Eh bien! le règne de M. Thiers,—le pacte de +Bordeaux,—la présidence de M. de Mac-Mahon, +c'est le tableau entre deux actes,—on cause, on +jase, on discute, on se querelle ou on fait semblant +de se quereller sur le devant de la scène, +les pieds sur la rampe,—mais tout ça, ça manque +<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span> +de profondeur,—le public ne prête qu'une attention +médiocre ou distraite à ce que débitent +les quelques acteurs qui n'ont pas à changer de +costume, ou les <i>utilités</i>, ou les <i>comparses</i> qui occupent +le devant du théâtre; mais ce qui l'intéresse, +c'est de tâcher de surprendre et la signification +des coups de marteau, et quelques paroles +des machinistes,—de saisir, par les bruits +qu'on dissimule le plus possible, si c'est sur le +côté <i>cour</i>, ou le côté <i>jardin</i>, à droite ou à gauche, +que l'on place les décors et les portants;—au +lieu de trouver que la voix des machinistes et +les marteaux empêchent d'entendre les acteurs, +on aurait envie de faire taire les acteurs pour +prêter ses deux oreilles et toute son attention au +bruit des marteaux et à la voix des machinistes, +et de leur crier: Silence! laissez-nous entendre +le bruit.</p> + +<p class="p2">Que fait-on là, derrière cette toile du fond?</p> + +<p>Quand le rideau s'abaissera, puis se relèvera +pour tout de bon,</p> + +<p>Qu'est-ce que le théâtre va représenter?</p> + +<p>Un palais ou une place publique?</p> + +<p>Un péristyle ou un balcon?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span> +La salle du trône ou une taverne?</p> + +<p>Un jardin ou une forêt?</p> + +<p>Une rue ou un grand chemin?</p> + +<p class="p2">Et quels seront les personnages en scène? On +entend piétiner, il y en aura beaucoup.</p> + +<p>Seigneurs ou hommes du peuple?</p> + +<p>Dames de la cour ou bohémiennes?</p> + +<p>Bourgeoises ou danseuses?</p> + +<p>Est-ce un ballet à la cour ou une <i>danse</i> qu'on +donne ou reçoit dans la rue?</p> + +<p>Est-ce la république radicale, l'internationale, +la commune?</p> + +<p>Est-ce la royauté légitime? La fusion?</p> + +<p>La république modérée? <i>Idem</i> conservatrice? +<i>Idem</i> sans républicains?</p> + +<p>Est-ce la royauté constitutionnelle? <i>Idem</i> libérale? +<i>Idem</i> sans roi?</p> + +<p>Est-ce le drapeau rouge? Est-ce le drapeau +blanc? Est-ce le drapeau tricolore?</p> + +<p>Blanc, avec cravate tricolore? tricolore, avec +cravate blanche? tricolore, avec fleurs de lis? +Tricolore, avec abeilles?</p> + +<p>Est-ce l'aigle? Est-ce le coq? Est-ce une branche +de lis,—ou un bouquet de violettes?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span> +Est-ce Henri V? Philippe II? Napoléon IV? +Adolphe I<sup>er</sup>? Gaillard père et fils?</p> + +<p>On frappe à gauche, on cogne à droite,</p> + +<p>La toile! la toile!</p> + +<p>Ah! voilà l'orchestre...</p> + +<p class="p2">La Marseillaise!</p> + +<p>Vive Henri IV!</p> + +<p>La Parisienne!</p> + +<p>La Reine Hortense!</p> + +<p>Bon voyage, M. Dumollet!</p> + +<p>Charmante Gabrielle!</p> + +<p>O Richard, ô mon roi!</p> + +<p>Le Chant du Départ!</p> + +<p>Les Girondins!</p> + +<p>Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!</p> + +<p class="p2">D'abord, la Marseillaise!</p> + +<p>Non, d'abord la Reine Hortense!</p> + +<p>Non, d'abord vive Henri IV!</p> + +<p>Non, d'abord la Parisienne!</p> + +<p>Non! tous les airs à la fois!</p> + +<p>La toile! la toile!</p> + +<p>Eh bien!—voilà où nous en sommes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span> +Parlons un peu des roses.</p> + +<p class="p2">Charles I<sup>er</sup>, roi d'Angleterre, monte sur l'échafaud, +condamné pour crime de haute trahison +contre la nation, le 30 janvier 1648. Un Anglais, +lord Chesterfield, dit à ce sujet: «Cet acte +fut fort blâmé; si cependant il n'avait pas eu +lieu, il ne nous resterait plus de libertés.»</p> + +<p>On raconte que le roi portait au moment de +sa mort la Jarretière que les membres de l'ordre +ne doivent, dit-on, jamais quitter; la sienne était +couverte de quatre cents diamants.</p> + +<p>Une jeune fille se glissa dans la foule, et put +donner au malheureux roi une rose qu'il respira +plusieurs fois avant de mourir.</p> + +<p class="p2">Une autre personne royale, dont la fin ne fut +pas moins lamentable, est Marie-Antoinette.</p> + +<p>Sans son supplice, et surtout sans les jours de +misère qui ont précédé ce supplice, l'histoire +la traiterait plus sévèrement; tandis que, purifiée +par le malheur, elle est restée une figure intéressante.</p> + +<p class="p2">Un des grands chagrins de sa vie a été l'<i>Histoire +du collier</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span> +Un joaillier avait présenté à la reine un collier +de diamants de 1,600,000 francs; et elle l'avait +refusé, le trouvant trop cher.</p> + +<p>Une comtesse de Lamotte (Jeanne de Valois), +descendant de la famille royale des Valois par +un fils naturel de Henri II, persuada au cardinal +de Rohan que la reine accepterait de lui ce collier. +Le cardinal acheta le collier, qu'il ne paya +pas, le remit à la comtesse qui se chargeait de le +donner à la reine, et lui procura la nuit dans un +bosquet une entrevue avec une fille qui s'était +fait une profession de sa ressemblance avec +Marie-Antoinette. L'affaire fut connue par les +réclamations du joaillier. Le roi fit mettre en jugement +la comtesse de Lamotte et le cardinal. +La comtesse fut condamnée à être fouettée et +marquée, et mise à la Salpêtrière, d'où elle s'évada +et se réfugia en Angleterre.—Le cardinal +fut acquitté. C'est l'explication la plus probable +et la plus acceptée de cette fameuse <i>affaire du +collier</i> sur laquelle il est toujours resté quelque +obscurité, et qui a été racontée et surtout commentée +en beaucoup de façons différentes.</p> + +<p class="p2">Marie-Antoinette, qui se résigna à la mort et +<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span> +mourut noblement, ne se résigna pas à l'outrecuidance +du cardinal qui avait cru pouvoir acheter +la reine.</p> + +<p>Elle écrivait à sa sœur, l'archiduchesse Marie-Christine:</p> + + +<p>«Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère +sœur, quelle est mon indignation du jugement +que le parlement vient de prononcer... c'est une +insulte affreuse, et je suis noyée dans des larmes +de désespoir. Quoi! un homme qui a pu avoir l'audace +de se prêter à cette sotte et infâme scène du +bosquet! qui a supposé qu'il avait eu un rendez-vous +de la reine de France, de la femme de son +roi; que la reine avait reçu de lui une rose, et +avait souffert qu'il se jetât à ses pieds!... être sacrifiée +à un prêtre parjure, intrigant, impudique, +quelle douleur!»</p> + +<p class="p2">Il y a bien de la femme et de la reine dans ces +plaintes; elle ne parle même pas de l'argent et +du collier,—ce qui lui fait horreur, c'est ce qui +ressemblerait à de l'amour.—Un rendez-vous! +se jeter à ses pieds! lui offrir une rose!</p> + +<p class="p2">A propos du pape captif,—des misères de +<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span> +l'Église,—des mandements des évêques,—ordonnant +des prières pour obtenir du ciel la fin +de ces calamités fabuleuses;</p> + +<p>Et, entre les lignes, provoquant à la guerre pour +rétablir leur puissance monstrueuse qui s'écroule;</p> + +<p>Il n'est pas hors de propos, non pas de remonter +aux martyrs, mais de rappeler les traitements que +fit subir Napoléon I<sup>er</sup> à deux papes,—Pie VI et +Pie VII, et de se demander si ces deux prédécesseurs +de Pie IX, ne se seraient pas volontiers arrangés +du martyre de convention et des misères +factices du pape actuel;—martyre, captivité, +misères, qui rappellent singulièrement les faux +boiteux, les faux manchots, les faux aveugles, qui +étalent dans les rues leurs infirmités retouchées +et repeintes le matin.</p> + +<p>Pie VI voit ses principales villes prises par le +général Bonaparte,—on lui fait livrer ses plus +beaux tableaux et trente et un millions d'argent.—Bientôt +détrôné, il est conduit mourant et enfermé +à la Chartreuse de Florence, où un lieutenant +de gendarmerie donne à celui qui le lui +amène un écrit conçu en ces termes:</p> + +<p>«Reçu un Pape en mauvais état.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span> +Pie VII est élu,—le premier consul devient +empereur,—il <i>prie</i> le pape de venir le couronner +à Notre-Dame de Paris,—on lui recommande +d'amener une douzaine de cardinaux,—il marchande +et n'en amène que quatre;—«On fit +galoper le Saint-Père vers Paris, dit le cardinal +Conzalvi, comme un aumônier que son maître +appellerait pour dire une messe.»—A Fontainebleau, +il doit attendre l'empereur qui est à la +chasse;—le jour du sacre, l'empereur se fait +attendre une heure et demie.</p> + +<p>L'empereur veut divorcer avec Joséphine; les +lois françaises, les lois de l'Église s'y opposent, il +brave les unes et les autres. C'était en 1810;—ordre +aux principaux cardinaux de se rendre à +Paris,—on leur donne vingt-quatre heures pour +se mettre en route.—A Paris, ils reçoivent l'ordre +d'assister au mariage de Bonaparte avec l'archiduchesse +Marie-Louise;—ils refusent; Napoléon +était excommunié depuis un an,—et ce mariage, +pour l'Église qui n'avait pas admis le divorce avec +Joséphine, était un acte de bigamie;—on les +chasse du palais et de Paris,—et on leur fait +savoir que leurs biens ecclésiastiques et privés +sont confisqués;—on leur avait enlevé leurs robes +<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span> +rouges,—ils n'étaient plus cardinaux, et on leur +défendait d'en porter les insignes.</p> + +<p>Pie VII est pris dans Rome par le général Miollis; +on l'amène à Savone, puis à Fontainebleau où +il reste dans une vraie captivité jusqu'en 1814.</p> + +<p>Le ciel détourne du Saint-Père actuel les vraies +misères qu'ont subies ses prédécesseurs,—et +lui fasse la grâce de supporter avec plus de patience, +de résignation et moins d'hyperboles, les +désagréments de sa situation actuelle.</p> + +<p class="p2">A propos de la discussion puérile sur la couleur +du drapeau, rappelons que le premier drapeau +des anciens Romains a été une botte de foin +au haut d'une pique; mais cette botte de foin, on +lui obéissait, on l'honorait, on la suivait au combat.</p> + +<p class="quote">Signum erat e fæno, sed erat reverentia fæno.</p> + +<p>Je ne suis pas sûr que ma mémoire retrouve +ce vers tel qu'il est.</p> + +<p class="p2">J'ai promis une petite citation de M. Veuillot, +qui veut aujourd'hui qu'on rétablisse la royauté +du droit divin,—c'est-à-dire le roi sous le +prêtre,—Saül sous Samuel,—a exprimé à +<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span> +d'autres époques des idées assez différentes. Je +trouve dans la <i>Revue libérale</i>, publiée en 1867, +quelques-unes de ces idées reproduites (<i>Univers</i>, +26 février 1848), je cite d'après cette <i>Revue</i>—(tout +prêt à rectifier s'il y a erreur). M. Veuillot, +imitant les sacrificateurs antiques, s'était couvert +d'un voile de pourpre ou plutôt du bonnet rouge.</p> + +<p class="quote">Purpureo velare comas adopertus amictu.<br /> +<span class="i10 smcap">Virgile.</span></p> + +<p>«La révolution de 1848 est une notification +de la Providence. La monarchie succombe sous +le poids de ses fautes; elle n'a plus aujourd'hui +de partisans. Jamais trône n'a croulé d'une façon +plus humiliante. Que la République française +mette l'Église en possession de la liberté, il n'y +aura pas de meilleurs républicains que les catholiques +français.»<span class="i4">(<i>Univers</i>, 26 février 1848.)</span></p> + +<p>«Une révolte à Vienne! M. de Metternich renversé! +Personne ne sait en France, à l'heure où +nous écrivons, si l'empereur est encore sur le +trône. Ce que tout le monde sait bien, c'est qu'il +n'y est pas pour longtemps. La Lombardie est libre, +la Bohême est indépendante, la Galicie s'échappe +<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span> +des entrailles du monstre qui l'avait mutilée avant +de l'engloutir: gage certain d'une résurrection +plus entière et plus prochaine. Tous ces gouvernements +tomberont, moins encore par la force +du choc que sous le poids de leur indignité. <i>La +monarchie meurt de gangrène sénile.</i> Elle attend +à peine qu'on lui dise: Nous ne voulons plus de +toi, va-t-en! Le coup n'est plus nécessaire, le geste +suffit.» <span class="i4">(<i>Univers</i>, 21 mars 1848.)</span></p> + +<p>Et six mois après:</p> + +<p>«De graves et douloureuses nouvelles arrivent +aujourd'hui de Vienne. La capitale de l'Autriche +est en pleine insurrection et l'empereur a pris +la fuite.»</p> + + +<p>«Nous n'oserions, dit la <i>Revue Libérale</i>, citer +les passages de certains articles de l'<i>Univers</i>, signés +Louis Veuillot, et relatifs au président de la +République. Même dans une citation rétrospective, +la violence de l'attaque ne serait pas tolérée. +Nous renvoyons le lecteur curieux de s'instruire +aux numéros de l'<i>Univers</i> du 24 et du 28 novembre +1851.»</p> + +<p>La note change après le coup d'État:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span> +«Il n'y a ni à choisir, ni à récriminer, ni à délibérer, +il faut soutenir le gouvernement. Sa cause +est celle de l'ordre social..... Plus encore aujourd'hui +qu'avant le 2 décembre, nous disons aux +hommes d'ordre: le président de la République +est votre général, ne vous séparez pas de lui, ne +désertez pas. Si vous ne triomphez pas avec lui, +vous serez vaincus avec lui, et irréparablement +vaincus. Ralliez-vous aujourd'hui, demain il sera +trop tard pour votre salut ou pour votre honneur!» +<span class="i4">(<i>Univers</i>, 5 décembre 1851.)</span></p> + +<p>«Le 2 décembre est la date la plus anti-révolutionnaire +qu'il y ait dans notre histoire. Depuis +le 2 décembre, il y a en France un gouvernement +et une armée, une tête et un bras. A l'abri de cette +double force, toute poitrine honnête respire, tout +bon désir espère. Le 2 décembre est tombée l'insolence +du mal, et ceux qui menaçaient la société +sont abattus. Depuis le 2 décembre, il y a encore +en France une place pour le bien, une garantie +pour la paix, un avenir pour la civilisation. On +peut espérer que la loi régnera et non pas le +crime; que la raison aura raison.» <span class="i4">(<i>Univers</i>, 19 décembre 1851.)</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span> +On me racontait l'autre jour—qu'un officier, +après avoir conclu, des bruits qui courent, que +l'officier qui n'accomplirait pas «ses devoirs +religieux» pourrait bien être mal noté, et voir +au moins retarder son avancement, annonça à +ses camarades qu'il allait prendre les devants—et +se confesser dès le lendemain.</p> + +<p>Le matin, il entre dans une église,—cherche +un confessionnal;—une femme, qui était dedans, +en sort;—il n'a pu s'empêcher de la regarder +du coin de l'œil,—néanmoins il va s'agenouiller +à la place qu'elle quitte,—mais son +esprit est troublé,—il ne sait plus que dire au +prêtre;—celui-ci l'aide à dire la première +moitié du <i>Confiteor</i>,—puis.... attend;—l'officier +cherche, hésite... et finit par dire:</p> + +<p>«Mon père, il fait bien chaud.»</p> + +<p class="p2">Le public français a aujourd'hui une police +mieux faite qu'aucun roi, à aucune époque, n'a +pu se flatter d'en avoir une.</p> + +<p>Les journaux, beaucoup mieux faits qu'autrefois +sous ce rapport, sont à l'affût et à la poursuite +de toutes les nouvelles. Aussitôt qu'une +personne, par son rang, sa fortune, sa beauté, +<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span> +un mérite, un ridicule, un crime quelconque, +attire l'attention publique, on la place sous la +haute surveillance des <i>chroniqueurs</i>. Les chroniqueurs +aux champs, il n'y a plus pour cette personne +de vie privée, il n'est pas un coin, fût-il +le plus secret de son appartement, où elle puisse +avoir la conviction d'être seule.</p> + +<p>A table, à la toilette, à la promenade, en +voyage, au lit, elle est accompagnée, épiée, +observée. Elle a mangé ceci ou cela, elle porte +des chemises brodées (ici l'adresse de la brodeuse) +elle a été saluée par M** et M***; elle ne l'a +pas été par M****; elle a souri à M*****.</p> + +<p>Il y avait hier deux oreillers à son lit, elle ronfle, +elle a une fausse dent à la mâchoire supérieure +à gauche, elle se sert pour sa «toilette intime» +disent cyniquement la plupart des journaux du +monde, de telle eau ou de tel vinaigre, etc.</p> + +<p>Tenez, j'ai copié dans le temps textuellement +quelques lignes que j'avais lues dans divers journaux.</p> + +<p>«Mademoiselle Marion (la lectrice de l'impératrice, +je crois), a eu le mal de mer.»</p> + +<p>«S. M. l'Impératrice elle-même, tel jour, à +telle heure, a eu mal au cœur.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span> +«Le général Frossard, à Bastia, tel jour, à +telle heure, a eu de fortes coliques.»</p> + +<p>«Tel jour, à telle heure, l'empereur a présidé +le conseil des ministres; le chef de l'État, pendant +les deux heures qu'a duré le conseil, a dû +faire de fréquentes absences.»</p> + +<p>Je copie donc textuellement. Il n'y aurait rien +eu de plaisant à inventer de pareils détails, et +j'ajoutais en note.</p> + +<p>«On a parlé d'abdication ces jours-ci; il y aurait +vraiment de quoi, ne fût-ce, comme le +Misanthrope de Molière, que</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Pour trouver sur la terre un endroit écarté,<br /></div> +<div class="line">Où... d'avoir la colique... on ait la liberté.»<br /></div> +</div></div> + +<p>Il est vrai que cette publicité donnée à tous +les actes de l'existence quotidienne ne déplaît +pas à tout le monde.</p> + +<p>Un chroniqueur—cette variété de chroniqueur +s'appelle <i>reporter</i>,—fait savoir à «une +illustration quelconque» que tel jour, à telle +heure, il viendra lui prendre mesure d'une chronique.</p> + +<p>«L'illustration» se prépare.</p> + +<p>Il est dix heures, vite, mettez sur cette table +<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span> +les livres que j'ai choisis dans ma bibliothèque; +sur ce petit pupitre, près de mon lit, ce volume +que j'ai acheté hier... un ouvrage du chroniqueur. +Quel mal j'ai eu à y trouver une apparence +de pensée qu'on puisse citer. Avez-vous eu soin +de couper les feuilles jusqu'aux deux tiers du +volume? Froissez un peu la couverture. Coiffons-nous... +un peu de désordre dans les cheveux..... +ma robe de chambre de velours. Ah! faites disparaître +ce livre de*** Ils sont très mal ensemble.</p> + +<p>Le portier est-il monté? A-t-il la livrée qu'il a +dû emprunter au domestique du baron? Dans +cette potiche, ce tabac turc que j'ai fait prendre +hier chez Ernest... très bien... et les deux pipes +turques: pourvu que ça ne me fasse pas mal au +cœur...; baissez les rideaux.</p> + +<p>On sonne, le <i>sujet</i> se regarde une dernière +fois dans une glace et étudie un sourire, il se +place à sa table, le front dans une main.</p> + +<p>On a reçu le chroniqueur d'un air mystérieux, +on ne croit pas que monsieur y soit, cependant +si monsieur veut dire son nom...</p> + +<p>—Ah! c'est bien différent: pour monsieur, +monsieur y est.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span> +Entrée du chroniqueur,—<i>le modèle</i> a soin de +se montrer autant que possible de profil;—il +fait succéder <i>un regard inspiré</i> à un <i>regard profond</i>, +il cite le passage appris la veille, la pensée +extraite du livre du chroniqueur.</p> + +<p>Il répond à toutes les questions.</p> + +<p>—Quel âge avez-vous? Aimez-vous les épinards? +Votre dernière maîtresse était-elle brune +ou blonde? Êtes-vous brave? Travaillez-vous +beaucoup? Quel est votre tailleur?</p> + +<p>Quelques jours après, on lit dans un journal:</p> + +<p>«Je suis allé surprendre X... un matin; la +porte m'a été ouverte par des laquais en belle +livrée; j'ai trouvé X... au travail, ayant auprès +de lui une pipe turque dont, selon sa vieille habitude, +il aspirait de temps en temps une bouffée +(description des spirales de la fumée); il m'en a +fait donner une semblable. C'est du tabac d'Orient, +du <i>latakié</i> que le khédive d'Égypte lui a +envoyé après lui avoir fait une visite de quatre +heures; il l'a invité à l'ouverture de l'Isthme, +mais il n'ira pas; il ne veut pas se rencontrer +avec l'impératrice dont les gracieusetés probables +l'embarrasseraient.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span> +»Il vit très retiré, il ne reçoit que des illustrations.</p> + +<p>»Sa physionomie: le profil est..., le nez..., le +regard tantôt investigateur et profond, tantôt +inspiré. Il travaille beaucoup et passe une partie +de ses nuits à lire les meilleurs ouvrages contemporains, +et il fait, en causant, les plus heureuses +citations. Il n'aime pas les épinards, il adore au +contraire les femmes rousses; plusieurs princesses +étrangères ont vu leurs avances repoussées +parce qu'elles sont brunes ou blondes; il a +eu des duels nombreux sur lesquels il a toujours +gardé le plus profond silence, cela aurait compromis +beaucoup de grandes dames. Il se fait +habiller par le célèbre***.»</p> + +<p>Le <i>sujet</i> achète dix exemplaires du journal, +lit l'article dans les dix exemplaires, et dit à tout +le monde: «Que c'est donc insupportable: vous +savez comme je suis modeste et comme je déteste +qu'on parle de moi. Eh bien! je ne sais comment +ce chroniqueur a fait... mais c'est que +c'est très exact. Quel ennui!»</p> + +<p class="p2">Il faut des temps aussi abandonnés, aussi incertains +que les nôtres, pour qu'une question +<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span> +comme celle de la couleur du drapeau, prenne +l'importance qu'elle semble avoir en ce moment;—il +m'est impossible de la prendre plus au sérieux +que la question qui se produisait de savoir +si «le futur roi» porterait la perruque de +Louis XIV ou la petite queue poudrée, appelée +«salsifis», de Louis XVIII.—Il ne m'appartient +pas de donner des avis;—les diseurs de vérités +sont peu appelés dans le conseil des rois,—même +candidats; mais de même que j'avais dit +au gouvernement de Bordeaux: «En vous installant +à Versailles, vous laissez à la Commune le +titre de gouvernement de Paris,»—je dirais à +la royauté imminente, dit-on: «Vous laissez aux +bonapartistes le drapeau tricolore.»</p> + +<p>Le nom de Louis XVIII, qui m'est venu sous +la plume, me rappelle 1815;—j'avais alors sept +ans, mais il logeait à la maison deux oncles,—capitaines +de cavalerie,—qui avaient fait les +guerres de l'empire,—et on parlait beaucoup +aux coins de la cheminée de famille.</p> + +<p>Il y avait alors au Palais-Royal trois ou quatre +cafés,—où les gardes du corps—et les officiers +de l'armée royaliste, d'une part, et d'autre part +les officiers démissionnaires ou destitués de l'empire, +<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span> +se plaisaient à se rencontrer, se donnaient +des sortes de rendez-vous tacites, pour se braver, +se provoquer, se quereller et se battre.</p> + +<p>Il y avait le café de la Paix, le café Lemblin et +le café Valois.</p> + +<p>On commençait par se grouper,—échanger +des regards hostiles, dédaigneux, provocants, +puis tout à coup les royalistes chantaient en +chœur sur l'air de la Carmagnole:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Que ferons-nous des trois couleurs?<br /></div> +<div class="line">Le rouge, c'est le sang,<br /></div> +<div class="line">Le bleu, c'est les brigands,<br /></div> +<div class="line">Le blanc, c'est la franchise,<br /></div> +<div class="line i2">C'est la devise<br /></div> +<div class="line i2">Des Bourbons.<br /></div> +</div></div> + +<p>Les bonapartistes, qui commençaient à se mélanger +de républicains, répondaient:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Que ferons-nous des trois couleurs?<br /></div> +<div class="line">Le bleu, c'est la candeur,<br /></div> +<div class="line">Le rouge, la valeur,<br /></div> +<div class="line">Le blanc, c'est la bêtise,<br /></div> +<div class="line i2">C'est la devise<br /></div> +<div class="line i2">Des Bourbons.</div> +</div></div> + +<p>On se levait en tumulte,—on se lançait les +verres, les bouteilles, les tabourets,—on cassait +les glaces, on cassait les têtes,—on prenait +des rendez-vous pour le lendemain.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span> +J'ai voyagé il y a quelque temps avec des officiers;—selon +eux, l'armée n'accepterait que difficilement +le drapeau blanc;—le drapeau tricolore +est pour eux comme une religion;—il +serait donc impolitique et dangereux de le laisser +aux bonapartistes.</p> + +<p>Le fils de Louis Napoléon en a dit quelques +mots à Chislehurst.</p> + +<p class="p2">Les bonapartistes ont déjà plus que leur part +de couleurs:—ils ont le violet et ils ont aussi le +vert;—comme je l'ai appris en feuilletant un +livre publié par M. Jules Pautet de Parois, sous-préfet +de Sisteron (Basses-Alpes), et intitulé:</p> + +<p class="center">MANUEL COMPLET DU BLASON</p> + +<p class="center"><i>Ou Code héraldique, archéologique et +historique</i></p> + +<p>A Paris, Librairie encyclopédique de Roret.</p> + +<p class="p2">On voit qu'il s'agit là d'un livre au moins sérieux.</p> + +<p>A la page 147, S. M. Napoléon III est désigné +sous le surnom de <i>Napoléon le Sage</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span> +C'est à propos de ses armes, et voici ce qu'ajoute +M. Jules Pautet.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Napoléon III</span>, <i>le Sage</i>.</p> + +<p>«Ses armes sont d'un noble symbolisme: +l'aigle d'or est le signe de la gloire, de la grandeur, +de la victoire et de la force.</p> + +<p>»Elle est d'or, parce qu'elle vivifie comme le +soleil et la lumière, en champ d'azur qui est le +champ de France...</p> + +<p>»Le casque est d'or, etc.; il est de front pour +tout voir et tout embrasser...; le globe est le +signe d'un pouvoir qui, par sa grandeur, sa +sainteté et sa légitimité, rayonne sur le monde...</p> + +<p>»Les lambrequins sont d'or comme pouvoir +pur, brillant et sans tache.»</p> + +<p>»D'argent, de gueules et d'azur, comme réunissant +tous les partis; de <i>sinople, couleur particulière +de Sa Majesté Napoléon III</i> (<i>?</i>), couleur +de l'espérance qu'avait la France de son salut +par une main napoléonienne; salut réalisé par +Napoléon III; les abeilles symbolisent la sollicitude +de l'Empereur pour les classes laborieuses, +etc.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span> +A la page 165:</p> + +<p>«Après ces prophétiques armoiries, contemplons +avec bonheur cette aigle impériale qui +vient de nouveau planer sur la France, étendre +ses ailes sur ce beau pays, et le sauver de l'anarchie +par la <i>grâce de Dieu</i> et le <i>vœu unanime</i> du +peuple français...»</p> + +<p>Vous voyez «argent, gueules et azur» blanc, +rouge, bleu;—ajoutez le violet et le vert;—il +ne reste à prendre que le jaune.</p> + +<p>Encore quatre lignes du sous-préfet de Sisteron, +il s'agit du Deux-Décembre.</p> + +<p>«Une journée à jamais féconde, célèbre et +sainte, dans laquelle le prince a terrassé l'anarchie, +relevé les lois, sauvé la France et le monde +ébranlés.» (P. 165, ligne 25.)</p> + +<p class="p2">Dans les éventualités de la royauté, résultat +de la fusion, on s'occupe beaucoup du Pape +et d'une chance de guerre avec l'Italie à son +sujet.</p> + +<p>Je ne vois pas que les intérêts des papes soient +si intimement liés à ceux des rois de France,—sans +parler de Grégoire VIII, d'Alexandre VI, etc.</p> + +<p>Jules II excommunia le bon Louis XII, le père +<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span> +du peuple, mit la France en interdit et en fit cadeau +à Henri VIII d'Angleterre.</p> + +<p>Mais ne rappelons que les relations du roi +Henri IV, dont Henri V a la prétention d'être le +successeur immédiat,—avec les deux papes qui +ont vécu de son temps.</p> + +<p>Sixte V déclara Henri IV et toute la maison des +Bourbons «hérétiques, relaps, ennemis de Dieu +et de l'Église»,—et comme tels il les déclarait +déchus de tous leurs droits, indignes de posséder +aucun fief;—il déclara aussi les sujets de +Henri IV dégagés du serment de fidélité, etc.</p> + +<p>Henri fit afficher aux portes du Vatican que +Sixte V, soi-disant pape, en avait menti,—que +c'était lui-même qu'on devait regarder comme +hérétique, excommunié et antechrist,—se réservant +le droit de punir en lui ou <i>ses successeurs</i> +l'affront qu'il venait de faire;—il invitait tous +les rois, princes et <i>républiques</i> de la chrétienté à +se joindre à lui pour châtier la témérité de Sixte +et des autres brouillons.</p> + +<p class="p2">Plus tard, lorsque Henri IV se crut obligé de +faire lever l'excommunication qui pesait sur lui,—il +faut voir avec quelle insolence le successeur +<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span> +de Sixte V, Clément VIII, abusa de la situation.</p> + +<p>MM. d'Ossat et Duperron, évêque d'Évreux, +depuis cardinal, furent chargés de traiter à la +cour de Rome l'affaire de l'absolution du roi.</p> + +<p>Cette absolution fut «accordée» premièrement +en consistoire public;—le sieur Duperron, +représentant «la personne du roi», se +mit à genoux devant le souverain pontife;—Clément +VIII, dans cette posture, lui donna +quelques coups de baguette adressés au roi,—pendant +que le chœur chantait le psaume <i>Miserere</i>.</p> + +<p class="p2">Voici les principaux des articles imposés au +roi et accordés par ses représentants:</p> + +<p>—Il obéira aux mandements du Saint-Siège.</p> + +<p>—Le roi montrera par faits et par dicts, et +même en donnant les honneurs et dignités du +royaume, que les catholiques lui sont très chers, +de façon que chacun comprenne qu'il désire +qu'en France soit et fleurisse une seule religion, +et icelle la catholique romaine.</p> + +<p>—Le roi dira tous les jours le chapelet de +Notre-Dame,—et le mercredi les litanies,—et +le samedi le rosaire de Notre-Dame,—gardera +<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span> +les jeûnes et autres commandements de l'Église, +oyra la messe tous les jours.</p> + +<p>—Le roi bâtira, en chaque province du +royaume, un monastère d'hommes ou de femmes.</p> + +<p>—Il se confessera et communiera en public +quatre fois pour le moins par chaque an.</p> + +<p>Etc., etc.</p> + +<p class="p2">Une des chances de succès pour les pèlerinages, +ce sont les petites croix, amulettes, scapulaires, +etc., de diverses couleurs, auxquelles +beaucoup des pèlerins sauront bien un peu plus +tard, sinon dans la rue, au moins dans les salons, +faire jouer le rôle des décorations;—nous +avions les as de cœur rouges de Marie Alacoque;—la +croix également rouge de Lourdes;—les +pèlerins de Sainte-Radegonde portaient une +petite croix violette bordée de blanc;—le +journal, auquel j'emprunte ce fait, dit que plusieurs +d'entre les pèlerins réunissaient déjà le +ruban rouge de Lourdes au ruban violet de +Sainte-Radegonde;—on arrivera à la brochette.</p> + +<p>Je trouve que les pèlerinages, en ressuscitant, +se sont débarrassés de beaucoup des austérités +<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span> +qui devaient contribuer à les rendre méritoires.</p> + +<p>Aujourd'hui on se rend aux divers sanctuaires +dans de bon wagons capitonnés, en chemin de +fer;—il se rencontre de bonnes âmes pour +payer les places à ceux qui n'ont pas d'argent.</p> + +<p>Autrefois les pèlerinages se faisaient pieds +nus.</p> + +<p>—Une reine de France, Catherine de Médicis, +je crois, envoie à Jérusalem un pèlerin qui devait +faire le trajet à pieds nus, trois pas en avant +et un pas en arrière;—ce fut un bourgeois de +<i>Verberie</i>, qui se présenta et accomplit religieusement +le vœu de la reine;—on le fit surveiller, +et, à son retour, on lui donna une somme d'argent +et des lettres de noblesse;—ses armes représentaient +une croix et une palme.</p> + +<p>Si les six pèlerins, dont parle Rabelais, eussent +voyagé en chemin de fer et couché dans de +bonnes auberges, il ne leur fût pas arrivé ce que +raconte le curé de Meudon:—Gargantua les +cueillit avec de magnifiques laitues, parmi lesquelles +ils étaient couchés pour passer la nuit,—et +les mangea sans s'en apercevoir.</p> + +<p class="p2">Pour beaucoup de gamins, d'oisifs, d'habitués +<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span> +d'estaminet, de piliers de brasserie, de forts au +billard et au bésigue,—se dire républicains, ça +leur donne, du moins ils le croient, l'air d'être +des hommes forts et énergiques;—ces habitudes +de café entraînent celle de bavarder, de réciter +le soir les tartines lues dans les journaux du +matin, d'acquérir une certaine facilité à débagouler +un certain nombre de phrases sans s'arrêter.</p> + +<p>L'ouvrier,—le mauvais ouvrier,—l'ouvrier +qui ne travaille pas,—celui qui par antiphrase +s'intitule «le travailleur», se compare au bon +ouvrier, à celui qui travaille,—qui n'a pas le +loisir d'apprendre par cœur les élucubrations +des journaux,—alors il juge que celui-ci «n'a +pas de conversation», il se trouve supérieur à +lui,—et quelquefois le lui fait croire.</p> + +<p class="p2">Une chose qu'on semble ne pas savoir du tout +en France,—c'est que le gouvernement républicain +est celui de tous qui donne le moins de liberté,—surtout +de cette liberté de fantaisie +dont celui qui la prend est l'arbitre;—sous la +république, la loi doit être absolue, inflexible, +elle doit être obéie, non pas seulement avec +<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span> +respect, avec soumission, avec abnégation, elle +doit être obéie avec religion, avec orgueil, avec +fanatisme.</p> + +<p>Un roi débonnaire, bien assis et non menacé, +peut lâcher un peu la bride à ses sujets pour un +temps;—un tyran peut s'amuser à abandonner +tout à fait les rênes, ne fût-ce que pour corrompre +le peuple et l'amener à se complaire +dans l'esclavage; mais la république, c'est la +<i>lex ferrea, lex ænea</i>,—la loi de fer et de bronze—la +loi implacable, inexorable,—qui ne reconnaît +pas de petite désobéissance,—de désobéissance +vénielle.</p> + +<p>Hélas! est-il dit que ce peuple français si +heureusement doué, si favorisé par la Providence—dont +l'histoire entière n'est peut-être pas +plus belle que celle des autres peuples,—mais +a de plus belles et surtout de plus brillantes +pages;—est-il arrêté dans les arrêts de la +Providence qu'après avoir été si longtemps jeune, +ardent, aimable, amoureux, poète, chevalier,—il +doit arriver à la vieillesse et à la décrépitude +sans avoir passé par l'âge mûr et par la virilité, +et tomber dans une seconde et sénile et dernière +enfance?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span> +Quant à la question du drapeau, le comte de +Chambord ressemble à un homme qui, se disant +bon nageur et voyant un autre homme qui se +noie, discuterait, sur le bord de la mer, la couleur +du caleçon qu'il convient de mettre pour +aller à son secours.</p> + +<p class="p2">Grâce à une idée due au ministère qui vient +de tomber, la France va sortir d'un grand embarras; +il est juste, il est bien de lui témoigner +la reconnaissance qui lui est due, au moment de +sa chute.</p> + +<p>Ce qui perd la France, c'est la production exagérée +de grands hommes;—c'est un phénomène +dont on trouve parfois d'autres exemples dans +l'histoire naturelle.</p> + +<p>Par exemple, j'avais à Saint-Raphaël deux +paons—mâle et femelle; la femelle a couvé +tous les ans, mais jamais les œufs n'ont produit +que des mâles; ces mâles sont magnifiques, +c'est vrai, quand ils traînent dans les allées du +jardin leur splendide manteau vert et bleu, ou +lorsqu'ils étalent en éventail au soleil leur queue +constellée d'yeux de saphirs et d'émeraudes;—mais, +cependant, c'était une anomalie brillante +<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span> +par suite de laquelle, d'abord et tout de suite, +mes hôtes si richement vêtus auraient passé leur +vie à se battre et à s'entre-plumer, et, d'ici à +quelques années, la race se serait éteinte; heureusement +qu'un voisin généreux m'a donné des +femelles.</p> + +<p class="p2">Un autre exemple et qui date de bien longtemps:</p> + +<p>Mon père aimait les jardins, avait semé des +tulipes avec Mehul et s'était montré aux premiers +rangs dans la révolution qui, dans la culture ou +plutôt dans le culte et la religion des tulipes, +avait substitué les fonds blancs aux fonds jaunes.</p> + +<p>Il m'apporta un jour à Sainte-Adresse une petite +boîte pleine de graines de giroflées;—c'était +une magnifique espèce, le gros «cocardeau +rouge» mais avec des rameaux et des fleurs démesurées.—J'en +eu de quoi semer plusieurs +années de suite; mais, après cela, je perdis l'espèce—parce +que tous les plans qui levèrent me +donnèrent des fleurs doubles et que pas une seule +giroflée ne produisit des fleurs simples qui sentent, +font de la graine et se reproduisent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span> +La France produit en abondance, en surabondance +même, des grands hommes de toutes +sortes;—elle manque d'agriculteurs, d'ouvriers, +de bourgeois—elle manque même d'avocats—ce +dernier point a besoin d'être expliqué et va +l'être à son tour. Quant aux agriculteurs et aux +ouvriers, par l'accroissement exagéré des villes +et la tendance imprudente et sottement protégée +par les gouvernements, les hommes quittent +tous les jours en plus grand nombre les champs +pour les villes; une fois dans les villes, ils commencent +par se faire ouvriers, mais ils ne tardent +guère à devenir de grands politiques, passant +une partie de leurs journées au café, au cabaret, +à lire les journaux, à entendre et au besoin faire +des discours et à miner, bouleverser et gouverner +leur pays.</p> + +<p class="p2">Pour les bourgeois, ils mettent un <i>de</i> devant +leur nom, vont aux pèlerinages de Lourdes et de +la Salette, parient aux courses et entretiennent +en société et en pique-nique—des courtisanes à +cheveux rouges—et disent: nous autres—ma +maison, mes ancêtres, mon rang.</p> + +<p>Les avocats ne peuvent plus défendre..... ni +<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span> +attaquer la veuve et l'orphelin, ou, comme on +disait du célèbre Ch. d'E,</p> + +<p class="quote">Il défendait la veuve, et faisait l'orphelin.</p> + +<p>D'autres devoirs leur incombent;—ils doivent +faire des discours sur les balcons, sur les +tables d'auberges et de cabaret, ils doivent devenir +députés, ministres, présidents de la république.</p> + +<p>Donc la France ne produit plus que des paons +mâles et des giroflées à fleurs doubles:—c'est +beau, c'est brillant, c'est riche,—mais dans un +temps donné, l'espèce se perdrait comme cela +est arrivé pour mes giroflées, comme cela a failli +arriver pour mes paons;—en attendant, on se +bat, on s'entre-plume, etc.</p> + +<p class="p2">Eh bien, le ministère de Broglie avait compris +que la France, produisant trop de grands hommes +pour sa consommation, devait être consommée +par eux. On avait bien la chambre des représentants,—mais +c'est étroit, c'est mesquin; on +donne asile à peine à sept cents intelligences supérieures, +à sept cents génies, à sept cents politiques +<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span> +laborieux et sagaces, à sept cents grands +orateurs—à sept cents grands citoyens—à sept +cents incorruptibilités, à sept cents désintéressements, +à sept cents dévouements.</p> + +<p>Mais qu'est-ce que sept cents casés quand tant +de milliers restent à la porte?—C'est alors que +le ministère de Broglie se montra à la fois intelligent +et du danger que courait le pays et du +caractère français: il pensa à une seconde Assemblée +où on pourrait mettre encore sept cents +Richelieu, sept cents Démosthènes, sept cents +Décius, etc.,—c'est peu, mais c'est toujours ça;—une +rallonge à la table.</p> + +<p>Mais comment nommer cette seconde Assemblée? +Sénat? c'est usé, il n'en faut plus.—Les +sénats des deux empires n'avaient pas laissé de +traces brillantes.</p> + +<p class="p2">De même qu'un jour il n'a plus fallu de <i>conscription</i>, +ni de <i>gendarmerie</i>, ni de <i>droits réunis</i>, +alors on a obéi au sentiment public, on a aboli +la <i>conscription</i>, la <i>gendarmerie</i> et les <i>droits réunis</i>, +on les a, aux applaudissements de toute la France, +remplacés par le <i>recrutement</i>, la <i>garde municipale</i> +et les <i>contributions indirectes</i>, qui sont exactement +<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span> +la même chose. Le ministère depuis a imaginé +non pas de créer un nouveau <i>sénat</i>, fi donc!—mais +un <i>haut conseil</i>. Espérons que cette +grande idée sera ramassée par ses successeurs.</p> + +<hr class="c15 p4" /> +<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> +Apud nos sexcenta dicere pro infinito numero fere usitatum.<br /> +<span class="i20 smcap">Donat.</span></p> + +<p>Sexcentas proinde scribito jam mihi dicas.<br /> +<span class="i20 smcap">Térence.</span></p> + +<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ma maison du <i>Mont-Palatin</i> était transportée chez un des +deux consuls; celle du <i>Tusculum</i> chez l'autre. Les colonnes de +marbre étaient portées chez la belle-mère d'un consul, les arbres +mêmes y étaient transplantés; <i>etiam arbores transferebantur</i>.</p> + +<p class="right">(<i>Lettre à Atticus.</i>)</p> + +<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>Le vice-amiral Verhuell avait été au service de France.—C'était +un homme distingué, il passa de lieutenant de vaisseau +vice-amiral, il fut d'abord ministre de la marine du roi +Louis, maréchal du royaume, comte de Sevenaar, Grand-Croix +de l'ordre de l'Union, etc., puis, ambassadeur à la cour de +France. A cette faveur succéda une disgrâce complète, il prit +alors du service en France, où il fut <i>très bien</i> traité et retrouva +la faveur qu'il avait perdue en Hollande.</p> + +<div><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a></div> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line"> . . . . Apes . . . .<br /></div> +<div class="line i7">Candida circum,<br /></div> +<div class="line">Lilia funduntur,<br /></div> +<div class="line i7">Strepit omnis murmura campus.<br /></div> +<div class="line">. . . . . . . . Lethœi ad fluminis undas,<br /></div> +<div class="line">Securus latices et longa oblivia potant.<br /></div> +</div></div> + + +<p> <a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Nunquam pulchriorem imperatorem habuisse.<br /> +<span class="i10 smcap">J. Capitolinus.</span></p> + +<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>La grandeur de la patrie et ses destinées</i>, par A. Madrolle.</p> + +<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Le frère de celui d'aujourd'hui.</p> + +<p class="center">*<br /> +* *</p> + + </div> +</div> + + +<p class="p4 center small">FIN</p> + +<p class="p4 center small">PARIS.—IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Bourdonnements, by Alphonse Karr + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS *** + +***** This file should be named 38643-h.htm or 38643-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/8/6/4/38643/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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