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+The Project Gutenberg EBook of Bourdonnements, by Alphonse Karr
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Bourdonnements
+
+Author: Alphonse Karr
+
+Release Date: January 22, 2012 [EBook #38643]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS ***
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+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe et la ponctuation
+d'origine ont été conservées et n'ont pas été harmonisées.
+
+
+
+
+ BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
+
+ ALPHONSE KARR
+
+ BOURDONNEMENTS
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+ RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+ 1880
+
+
+
+
+ D'ALPHONSE KARR
+
+ BOURDONNEMENTS
+
+
+
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+OEUVRES COMPLÈTES
+
+D'ALPHONSE KARR
+
+Format grand in-18.
+
+
+ AGATHE ET CÉCILE 1 vol.
+ L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX 1 --
+ LE CHEMIN DE PLUS COURT 1 --
+ CLOTILDE 1 --
+ CLOVIS GOSSELIN 1 --
+ LE CREDO DU JARDINIER 1 --
+ CONTES ET NOUVELLES 1 --
+ LES DENTS DU DRAGON 1 --
+ DE LOIN ET DE PRÈS 1 --
+ DIEU ET DIABLE 1 --
+ ENCORE LES FEMMES 1 --
+ EN FUMANT 1 --
+ L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR 1 --
+ FA DIÈSE 1 --
+ LA FAMILLE ALAIN 1 --
+ LES FEMMES 1 --
+ FEU BRESSIER 1 --
+ LES FLEURS 1 --
+ LES GAIETÉS ROMAINES 1 --
+ GRAINS DE BON SENS 1 --
+ LES GUÊPES 6 --
+ HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN 1 --
+ HORTENSE 1 --
+ LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN 1 --
+ LE LIVRE DE BORD 4 --
+ LA MAISON CLOSE 1 --
+ MENUS PROPOS 1 --
+ MIDI A QUATORZE HEURES 1 --
+ NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER 1 --
+ ON DEMANDE UN TYRAN 1 --
+ LA PÊCHE EN EAU DOUCE ET EN EAU SALÉE 1 --
+ PENDANT LA PLUIE 1 --
+ LA PÉNÉLOPE NORMANDE 1 --
+ PLUS ÇA CHANGE 1 --
+ ... PLUS C'EST LA MÊME CHOSE 1 --
+ UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS 1 --
+ POUR NE PAS ÊTRE TREIZE 1 --
+ LA PROMENADE DES ANGLAIS 1 --
+ PROMENADES AU BORD DE LA MER 1 --
+ PROMENADE HORS DE MON JARDIN 1 --
+ LA QUEUE D'OR 1 --
+ RAOUL 1 --
+ ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES 1 --
+ LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE 1 --
+ SOUS LES ORANGERS 1 --
+ SOUS LES TILLEULS 1 --
+ SUR LA PLAGE 1 --
+ TROIS CENTS PAGES 1 --
+ UNE HEURE TROP TARD 1 --
+ VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN 1 --
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.
+
+
+
+
+ BOURDONNEMENTS
+
+ PAR
+
+ ALPHONSE KARR
+
+ PARIS
+
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+ RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+ 1880
+
+ Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+A JEANNE BOUYER
+
+
+
+
+BOURDONNEMENTS
+
+
+J'avais dans le temps constaté l'extrême différence qui existait chez
+les femmes, entre la pudeur d'eau douce et la pudeur d'eau salée,--du
+temps que je vivais à Paris, à Étretat et à Sainte-Adresse.
+
+A Paris, les bains de femmes dans la rivière étaient scrupuleusement
+entourés de planches et couverts au-dessus, pour que les anges mêmes
+ne pussent jeter sur les baigneuses un regard indiscret.
+
+Si des nageurs «en pleine eau», s'approchaient de ces forteresses
+hermétiquement fermées, des employés des bains les injuriaient, et des
+gendarmes qui se promènent en bateau sur la Seine, faisaient quelques
+menaces, et quelquefois arrêtaient les délinquants.
+
+A la mer, au contraire, les femmes se baignaient presque pêle-mêle
+avec des hommes vêtus d'un simple caleçon, et se faisaient porter à la
+mer par des baigneurs payés.--Une corde marquait seule une séparation
+entre les sexes; la décence consistait pour elles à être assez laides,
+et elles l'étaient, en effet, dans des sacs de laine avec des bonnets
+de toile cirée sur la tête,--peut-être est-ce le genre de décence qui
+protège le plus efficacement la vertu.
+
+Cependant, les hommes bien élevés se baignaient d'eux-mêmes à une
+certaine distance des femmes,--distance que les femmes pouvaient
+augmenter à leur gré. D'ailleurs, les femmes restaient au bord et les
+hommes presque tous nageaient plus ou moins au large: seulement, comme
+il arrivait qu'un mari inquiet désirât rester près de sa femme,--qu'un
+père voulût enseigner à nager à sa fille,--ou surveiller ses premiers
+essais, on imagina de tendre deux cordes au lieu d'une;--ces deux
+cordes formaient trois compartiments sur la plage,--à l'extrême
+gauche, les femmes,--à l'extrême droite, les hommes,--et au milieu,
+les hommes et les femmes, femmes et maris, pères et filles, etc., qui
+voulaient se baigner ensemble.
+
+Cela parut suffisant pendant de longues années; d'un côté, la laideur
+du costume des femmes, leur pâleur allant quelquefois jusqu'au
+vert,--de l'autre, les hommes d'autant plus laids, au contraire, pour
+la plupart, qu'ils étaient moins vêtus,--tout semblait préserver les
+deux sexes de pensées dangereuses.
+
+
+Aujourd'hui, je vois par les journaux de modes que tout cela est
+changé;--les femmes se sont enfin demandé pourquoi, elles qui se
+montrent si volontiers à demi nues dans les salons où les hommes
+sont astreints à la cravate et à la décence la plus rigoureuse,
+se laisseraient plus longtemps empaqueter dans des sacs
+disgracieux,--elles qui ont tant de si jolies choses à laisser voir,
+tandis que les hommes faisaient une assez laide exhibition de leur
+personne,--elles décidèrent qu'il fallait rappeler les hommes à une
+décence qui est un devoir pour des êtres si disgraciés,--et reprendre
+pour elles-mêmes le privilège de se montrer généreuses.
+
+On décida alors, pour commencer, que les hommes ne se baigneraient
+plus que vêtus.
+
+La plupart s'y soumirent--à l'exception de quelques nageurs
+enthousiastes, qui avaient besoin de l'entière liberté de leurs
+mouvements, et aimaient mieux se livrer à leur exercice favori, que de
+«poser» sur la plage avec de l'eau jusqu'à la ceinture.--Il est une
+raison de cette résignation au costume, de la part de la plupart des
+baigneurs, et je le dirai à quelques lignes d'ici.
+
+Cette gêne imposée aux hommes satisfaisait les scrupules des
+femmes,--elles avaient assez accordé à la pudeur, en la faisant porter
+aux hommes, comme elles leur font porter leur ombrelle et leur
+éventail,--elles déclarèrent qu'elles pouvaient porter de moins en
+fait de costume, ce qu'elles obligeaient les hommes à porter de
+plus,--ça employait autant d'étoffe, et ça revenait à la même
+superficie de peau humaine voilée.
+
+Elles adoptèrent alors ces costumes, que je vois figurés dans les
+journaux de modes,--costumes qui, au lieu d'enlaidir, rendent
+jolies,--parce qu'ils permettent certains artifices, certaine
+exagérations, certains mensonges,--costumes qui donnent, enfin,
+l'occasion de se décolleter à la fois par en haut, comme les femmes du
+monde et par en bas comme les danseuses.
+
+Disons maintenant la cause principale de la résignation de la plupart
+des hommes, au costume et à la pudeur méticuleuse qui leur étaient
+imposés.
+
+La vie sociale, la vie des cités, la vie du monde n'est pas aussi
+défavorable, il s'en faut, à la race féminine qu'à la race masculine.
+
+Les femmes vivant dans les villes y acquièrent une apparence plus
+délicate, l'étiolement leur donne cette sorte d'élégance et de grâce
+morbides, genre de beauté littéraire, très et trop à la mode vers
+1830, époque du règne de la femme maigre, frêle, éthérée, immatérielle
+et un peu verte.
+
+Les femmes vivant dans les villes y deviennent pour ainsi dire «plus
+femmes», au gré de certaines idées de gens qui «ne s'y connaissent
+pas».
+
+Les hommes, au contraire, y deviennent «moins hommes», les muscles
+s'atrophient, les bras sont débiles, les jambes sont grêles, rien ne
+grossit que le ventre. La décence, la pudeur qu'on leur imposait,
+étaient pour leur vanité une circonstance des plus heureuses--en leur
+ordonnant de cacher leur laideur.
+
+Ajoutons que pour cette même classe de gens, beaucoup plus nombreuse
+qu'on ne croit, qui n'entendent rien à la beauté des femmes, tout ce
+qu'une femme montre, des choses qu'on est convenu de ne pas
+montrer--passe pour beauté, appas, attraits et charme.
+
+Et notez que les femmes ne sont pas toutes très éloignées de cette
+opinion, et beaucoup croient se préparer un triomphe et accorder une
+faveur, en laissant voir n'importe quoi de leur aimable personne,
+fût-ce très incorrect et très laid.
+
+
+Quelqu'un de bête m'écrit..... mais non--c'est peut-être quelqu'un de
+triste, prenons un ton plus sérieux.
+
+On m'écrit qu'un écrivain usurpant mon nom, frappe à terre des femmes,
+des enfants et des hommes vaincus et désarmés.
+
+Tout porte à croire que cette façon de s'énoncer est un
+euphémisme,--et que c'est à moi que s'adresse le reproche,--autrement
+on m'eût envoyé les chapitres ou articles faussement signés de mon
+nom--et on m'eût demandé si je m'en reconnaissais l'auteur,--à quoi
+j'eusse répondu--_oui_--ou _non_.
+
+_On_ ajoute quelques injures,--puis des menaces.
+
+
+La missive n'est pas signée--ou du moins est signée: «Le frère d'un
+transporté.»
+
+S'il est quelqu'un à qui il soit absurde et injuste d'adresser un
+pareil reproche, c'est certainement moi.--Il n'y a pas huit jours que
+je me déclarais partisan de l'amnistie pour les entraînés
+repentants--et que je demandais pour eux et pour leur famille, non
+plus la transportation, mais la colonisation--qui leur permît de faire
+peau neuve, de commencer une autre vie, en rompant avec de mauvais
+antécédents et des entraînements dangereux--et des engagements
+criminels.
+
+Je suis donc loin de «frapper des femmes et des enfants» puisque je
+cherche et je propose un moyen de leur ramener un père, non plus
+pilier de cabaret et de club--et en sa qualité de travailleur,
+abandonnant le métier qui est le patrimoine et le pain de sa
+famille;--un père toujours sur le point de se faire tuer et de
+retourner en prison;--mais, au contraire, un père rendu à ses
+devoirs, à une vie laborieuse, à sa famille et à ses enfants; aimé,
+respecté par eux et par tout le monde.
+
+
+Quant au mot «de vaincus»--je n'accorde pas cet adjectif honorable aux
+hommes de la Commune;--c'est en se battant contre les Prussiens qu'on
+avait la chance d'être vainqueur ou vaincu,--mais en se battant contre
+les lois de son pays, en fusillant les ôtages, en incendiant les
+monuments, on n'est pas vaincu, on est repris de justice et puni.
+
+
+Relativement aux injures, elles sont bêtes, grossières, et je ne m'en
+sens nullement blessé;--des injures non signées ne peuvent s'élever à
+l'état d'insulte--pour moi qui, depuis que j'écris, n'ai pas tracé une
+ligne sans la signer, comme il est honnête et loyal de le faire, j'ai
+le droit de tenir en dédain complet des anonymes, pseudonymes, etc.
+
+Je ferai remarquer en passant qu'on ne signe pas au journal de Me
+Gambetta.
+
+Je ferai remarquer également qu'en république il faudrait obéir aux
+lois, les respecter et les faire respecter;--car il y a une loi non
+abrogée, qui déclare la signature obligatoire.
+
+Il y a une loi antérieure dont je ne parle pas--qui prescrit
+d'assumer, en signant, la responsabilité de ses écrits;--c'est la loi
+de l'honneur, la loi de la dignité, la loi de la probité.
+
+Passons donc sur les injures.
+
+
+Quant aux menaces--je demeure à Saint-Raphaël (Var), _maison
+Close_;--en sortant de la gare, on gagne le bord de la mer, puis on
+suit la mer par un chemin bordé de myrtes, en laissant la mer à droite
+jusqu'à ce qu'on trouve une vieille maison assez pauvre et
+heureuse;--maison basse--à peu près couverte et cachée par les
+chèvrefeuilles, les passiflores et les jasmins:--devant la porte est
+un canot blanc--_la Girelle_--il n'y a pas moyen de se tromper.
+
+On m'y trouve presque toujours.
+
+Et, en me prévenant, on peut être sûr de me rencontrer.
+
+C'est l'affaire d'un quart d'heure.
+
+
+M. X*** est un bohême, importun, ennuyeux, quémandeur opiniâtre;--un
+de ceux qu'il appelle ses amis et qu'il persécute de ses visites
+intéressées, a recommandé à plusieurs reprises à son secrétaire de ne
+plus le laisser parvenir jusqu'à lui.
+
+L'autre jour il trompe toutes les consignes: X***, sa victime, ayant
+réussi à le congédier, le reconduit pour être sûr qu'il s'en va, et
+dit à son secrétaire: «Comment m'avez-vous exposé encore à une visite
+de cet homme?
+
+--Monsieur, je vous en ai sauvé dix fois--mais il ne se décourage
+pas--on le renvoie par la porte, il rentre par la fenêtre.
+
+--Eh bien, puisque ça ne réussit pas, il faut vous y prendre
+autrement, et faire... le contraire;--la première fois qu'il viendra,
+jetez-le par la fenêtre, nous verrons s'il rentre par la porte.»
+
+
+Il est horriblement triste et désolant d'être auprès du petit lit d'un
+enfant malade,--d'avoir dans la main une potion qui doit le sauver, et
+de voir l'enfant, par ignorance, refuser de boire la potion, en
+serrant les dents convulsivement.
+
+
+Il est effrayant de voir un homme en état de somnambulisme, marcher
+dans la direction d'une fenêtre qu'il prend pour une porte; il est
+irritant, après l'avoir secoué pour le réveiller, de le voir, les yeux
+ouverts, vous soutenir que cette fenêtre est en réalité une porte, que
+c'est par là qu'il veut sortir et descendre, et que vous lui ferez
+plaisir de le laisser tranquille, puis se débarrasser de vous et se
+remettre en marche vers cette fenêtre où vous savez qu'il ne va pas
+descendre, mais se précipiter.
+
+
+C'est ce chagrin, c'est cette irritation que j'éprouve lorsque vivant
+dans la retraite, étudiant, méditant, cherchant sans cesse,--demandant
+à la sagesse des anciens, assidûment feuilletés
+
+ Nocturnâ versate manu, versate diurnâ
+
+et à ma propre expérience, quelque remède pour la maladie régnante,
+j'ai la conviction que j'ai trouvé ce remède.
+
+Lorsque ayant visité la maison par le dedans et par le dehors, muni de
+cette lampe qui s'allume, hélas! bien tard, la sagesse de
+l'expérience,--je dis avec certitude: ça c'est une fenêtre par
+laquelle vous tomberez broyé sur le pavé,--ici, est un escalier, puis
+une porte par laquelle vous sortirez sans danger de la vieille maison.
+
+Et lorsque je le dis en vain.
+
+
+Par exemple, tout le monde est d'accord que la dissolution de
+l'Assemblée des représentants est imminente, et qu'on ne tardera
+probablement guères à faire de nouvelles élections. Personne n'ignore
+les résultats jusqu'ici de ce mensonge imbécile et mortel du suffrage
+dit universel.
+
+Il a approuvé le crime du Deux Décembre,--il a approuvé et appuyé
+toutes les folies de l'empire, jusqu'à la guerre déclarée à la
+Prusse,--crime et folie à la fois. Plus tard, il a envoyé à
+l'Assemblée, et, de là, dans les places, un tas d'avocats sans études,
+sans talents, sans conviction, sans patriotisme;--plus tard, il a fait
+nommer M. Barodet à Paris,--et M. Ranc à Lyon,--les cinq cent mille
+habitants de Lyon ne connaissant pas plus M. Ranc que les deux
+millions d'habitants de Paris ne connaissaient M. Barodet; élections
+qui pouvaient avoir un bon côté, c'est de mettre en pleine lumière le
+mensonge du suffrage dit universel, par lequel les deux millions
+d'habitants de Paris et les cinq cent mille habitants de Lyon
+ne font qu'obéir à deux ou trois douzaines d'intrigants,
+d'ambitieux, d'avides, qui en réalité votent seuls et font
+voter les autres à leur fantaisie; c'est-à-dire, que le suffrage
+censitaire si justement détruit était mille fois plus près du
+véritable suffrage universel, que ne l'est le mensonge qui usurpe
+son nom aujourd'hui,--c'est-à-dire, que jamais un pays n'a si
+bêtement et si pompeusement fait l'abandon de sa volonté et de
+sa dignité et le sacrifice de ses plus chers intérêts.
+
+
+Eh bien, c'est sous l'empire de ce mensonge dangereux et peut-être
+mortel, de ce mode de vocation auquel vous devez déjà tant de misères
+et de hontes, que vous voyez tout le monde résolu à affronter de
+nouvelles élections.
+
+Ceux qui soupçonnent ces dangers,--se contentent de se préparer à
+éluder, à influencer, à chicaner, à tricher.
+
+
+Mais, ô aveugles volontaires, ô sourds opiniâtres,--ouvrez donc enfin
+les yeux et les oreilles,--regardez et écoutez.
+
+Savez-vous ce que de nouvelles élections,--faites demain,--dans les
+conditions du suffrage prétendu universel,--vous donneront probablement?
+L'empire,--l'empire de Strasbourg et de Boulogne,-- l'empire du
+Deux Décembre,--l'empire de la guerre du Mexique,--l'empire de la
+guerre de Prusse,--l'empire de Metz et de Sedan.
+
+Ou la Commune,--une prétendue république dans laquelle, Pyat, Vermesh,
+Cluseret, Pascal Grousset, ne tarderont pas à être débordés et
+dépassés.--Une nouvelle terreur pendant laquelle ceux qui croient
+follement conduire et commander aujourd'hui, MM. Thiers, Perier,
+Dufaure, ne gagneront que de ne faire partie que de la seconde fournée
+d'otages,--MM. Naquet, Arago, Blanc, Hugo, Gambetta, étant réservés
+pour la troisième.
+
+Et, dans l'une et l'autre des deux chances.
+
+L'empire, si c'est lui qui l'emporte, ayant pour successeur la
+Commune.
+
+La Commune amenant nécessairement une dictature militaire; car, dans
+l'un et l'autre cas, il ne s'agit pas de savoir si nous aurons l'un ou
+l'autre, mais de savoir lequel des deux passera le premier.
+
+Deux points principaux, deux points nécessaires, indispensables d'une
+réforme électorale:
+
+1º Le domicile réel des candidats, sinon dans l'arrondissement, du
+moins dans le département où ils se présentent;
+
+2º Le renouvellement de l'Assemblée par fractions.
+
+J'ai plus d'une fois développé les raisons irréfutées, parce qu'elles
+sont irréfutables, de ces deux conditions.
+
+Pour la première, vous échappez à la direction despotique de deux ou
+trois coteries qui exercent la plus odieuse, la plus absurde et la
+plus dangereuse des tyrannies,--et vous arrivez enfin à ce
+raisonnement simple et sans réplique.
+
+Pour un représentant, il faut deux choses:
+
+1º Que les électeurs qui le choisissent le connaissent;
+
+2º Que le représentant connaisse le pays, les gens et les intérêts
+qu'il doit représenter.
+
+Par la seconde, vous évitez les courants, les torrents, les incendies,
+les fièvres,--les accès de folie.
+
+Ajoutez un troisième point,--l'Assemblée permanente,--plus de
+vacances, plus de prorogations,--des congés individuels motivés.
+
+Peut-être ces congés pourraient être plus nombreux et plus longs, si,
+par exemple, en même temps qu'un membre de la droite demande un congé,
+il s'arrange pour qu'un membre de la gauche et deux membres des
+centres en demandent un en même temps.
+
+Il va sans dire qu'on surveillera l'insolente et déshonnête bêtise de
+voter pour les absents.
+
+
+Encore une autre pierre fondamentale de l'édifice dont je me suis
+occupé souvent--surtout depuis trois ans,--c'est-à-dire depuis qu'il y
+a assez de ruines et de démolitions, pour qu'on puisse, sans scrupule,
+proposer d'édifier quelque chose.
+
+
+L'impôt.
+
+L'impôt--c'est-à-dire la contribution de tous les membres de la nation
+aux dépenses publiques,--malgré les critiques, les promesses, etc., a
+toujours été en augmentant dans une proportion presque fantastique.
+
+Je me souviens encore du temps où, dans ma petite jeunesse, le mot de
+milliard était, pour les Français,--un mot vague, indéterminé,--comme
+le _sexcenta_ des latins voulant dire... beaucoup,--un monceau,--un
+tas,--trop[1]. Quand on nous enseignait l'arithmétique dans les
+écoles, on nous faisait épeler une fois une longue rangée de chiffres
+dont le dernier, en comptant de droite à gauche, s'appelait
+_milliard_, et de préférence _un billion_. C'était tout ce qu'on nous
+en disait, et il n'en était plus question.
+
+ [1] Apud nos sexcenta dicere pro infinito numero fere usitatum.
+
+ DONAT.
+
+ Sexcentas proinde scribito jam mihi dicas.
+
+ TÉRENCE.
+
+Au commencement de la Restauration, il y eut une terrible explosion, à
+cause du milliard de l'indemnité des émigrés--et le mot devint à la
+mode. Dans les assemblées, les orateurs de l'opposition, constatant
+l'accroissement des budgets,--disaient:--Nous arriverons à un budget
+d'_un milliard_;--ça passait pour une hyperbole, et les gens calmes,
+_sensés_, levaient les épaules.
+
+
+Aujourd'hui nous voyons le budget pour 1874 être de deux milliards,
+cinq cent trente-trois millions, deux cent soixante-deux mille cent
+quatre-vingt dix-neuf francs (ou, d'après un autre tableau:
+2,532,689,922).
+
+Dont il faut déduire--disons-le ici pour mémoire,--nous y
+reviendrons,--pour frais de régie, de perception, et d'exploitation
+des impôts et revenus publics--non pas cent cinquante ou deux cents
+millions, comme je le disais il y a quelque temps par peur d'exagérer,
+mais deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit
+mille quatre cent quarante-neuf francs.
+
+
+C'est lourd, si on se rappelle surtout que sous Louis XIV, le plus
+fastueux des monarques, le plus cueilleur de lauriers et de myrtes, et
+cueillant les lauriers et les myrtes avec toutes les aises du luxe et
+une insigne prodigalité--les revenus de l'État, qu'on appelait alors
+les revenus du Roi, montaient à 117 millions de francs. Il est vrai
+que l'on dépensait en moyenne trois cent trente millions--et qu'il
+faut à peu près doubler la somme si l'on a égard à la différence de la
+valeur de l'argent.
+
+Mais ce n'est pas la grosseur, ce n'est pas la pesanteur du budget qui
+sont le sujet de mon entretien d'aujourd'hui avec mes lecteurs.
+
+Je ne suis pas d'ailleurs assez grand financier pour me risquer trop
+au large dans les chiffres,--je vais donc raisonner en chiffres ronds,
+en chiffres du moins très arrondis, pour conformer la besogne à mes
+aptitudes médiocres, et aussi parce que cela suffit pour démontrer...
+ce que je veux démontrer.
+
+
+Je suppose donc un budget de trois milliards--trois milliards à
+demander à la France, c'est-à-dire, pour compter également en chiffres
+ronds, à trente millions de contribuables, ce serait cent francs, si
+je ne me trompe, que chaque individu aurait à donner.
+
+Eh bien,--il n'y a pas besoin d'être un profond mathématicien pour
+décider qu'il n'est pas un Français qui ne donne plus de cent francs
+par an à l'État, si on compte que chaque bouchée qu'on mange paye un
+impôt,--chaque condiment qui assaisonne cette bouchée paye un impôt,
+de même, chaque gorgée qu'on boit, vin, liqueurs, café, thé, etc.
+
+Chaque pièce de vêtement, plusieurs impôts,--comme matière première,
+patente, l'étoffe, le fil, les aiguilles, etc.
+
+De même, la lumière, huile, bougies, allumettes.
+
+De même, chaque lettre qu'on écrit,--le papier, la plume, etc.
+
+On paye pour chaque pipe, cigare ou cigarette.
+
+On paye chaque fois qu'on éternue, le tabac en poudre imposé comme le
+tabac à fumer.
+
+On paye quand on dort,--on paye quand on meurt.
+
+Je ne parle là que des impôts indirects,--il y a encore les impôts
+directs.
+
+
+Si bien que chaque personne ne fait pas un mouvement, ne prend pas un
+plaisir, ne satisfait pas un besoin, ne fait pas une action quelconque
+pour lesquels il ne faille payer,--si bien que la vie de l'homme,
+aujourd'hui, semble avoir pour but de _faire_ de l'argent pour l'État,
+comme un cheval ou un mulet attelé à une noria, à un manège,--et
+tournant en rond,--monte sans cesse de l'eau pour son maître.
+
+Notez bien que je ne blâme pas, je constate;--loin de moi la pensée
+ridicule et injuste de m'élever contre la contribution légitime que
+tout citoyen doit aux besoins communs; d'ailleurs, personne ne
+pourrait séparément, pour une somme décuple de celle qu'il donne pour
+sa part à l'État, se procurer les avantages, les commodités, la
+protection qu'il en reçoit;--je ne blâme que la base et le mode de
+perception, et ce n'est pas là d'ailleurs le sujet de mon calcul.
+
+Je veux simplement établir qu'il n'est personne qui ne donne plus et
+beaucoup plus de cent francs par an, en réunissant les contributions
+directes et les contributions indirectes: additionnez les dépenses
+misérables et indispensables du plus pauvre,--et vous verrez si,--tout
+compris,--le fisc, ne prélève pas sur lui, sous diverses
+dénominations, plus de trente centimes par jour.
+
+Or, si le plus pauvre paye sa part égale des trois milliards, il faut
+reconnaître que celui qui est un peu moins pauvre, que celui qui est
+aisé, que celui qui est riche, que celui qui est très riche, payent
+deux fois, dix fois, cent fois, mille fois,--les cent francs qui,
+fournis par chacun des trente millions de Français, forment la somme
+des trois milliards.
+
+Que l'on ne me fasse pas ici de chicane de centimes, ce calcul n'a pas
+besoin d'être absolument rigoureux pour établir la vérité que je veux
+prouver.
+
+
+C'est-à-dire que, si l'État reçoit trois milliards, les contribuables
+versent beaucoup davantage, peut-être le double, surtout si nous
+ajoutons à ces droits qui frappent tous sans exception, et beaucoup de
+choses plusieurs fois et sous des noms variés;--si nous ajoutons les
+abus du commerce qui, non content de bénéficier sur la chose vendue,
+bénéficie aussi sur l'impôt,--en vendant dix centimes, par exemple, la
+boîte d'allumettes, vendue autrefois cinq centimes, et frappée de deux
+centimes de droit par le fisc.
+
+Beaucoup de marchands bénéficient encore par la fraude sur la
+quantité, sur la qualité,--et spéculent sur le crédit.
+
+
+Il est donc parfaitement évident que les contribuables donnent
+beaucoup plus d'argent que l'État n'en reçoit.
+
+Pourquoi?
+
+Je vais vous le faire comprendre par une image bien simple.
+
+Il y a quelques instants, j'arrosais un carré de mon jardin,--mon
+matelot allait puiser l'eau dans des arrosoirs à une grande mare,
+entourée d'un bois de lauriers-roses, et me les apportait;--le carré
+que j'avais à arroser était assez éloigné de cette mare,--je ne tardai
+pas à remarquer que les arrosoirs remplis à la mare, ne m'arrivaient
+qu'à moitié pleins, puis je vis que le chemin qu'ils avaient à
+parcourir se trouvait inutilement arrosé,--je regardai les arrosoirs,
+ils étaient _dessoudés_ et percés, et laissaient échapper une partie
+de l'eau,--et j'en allai prendre d'autres.
+
+C'est l'histoire des impôts:
+
+Des impôts dont une partie reste en route dans le chemin qu'ils ont à
+faire depuis la bourse, rendue flasque, des contribuables, jusques aux
+coffres de l'État.
+
+C'est, comme le dit Plaute, que «on porte la pluie dans un crible»
+_imbrem in cribrum_.
+
+C'est déjà un assez grand trou à l'arrosoir et au crible que celui par
+lequel s'échappent les deux cent quarante-six millions, trois cent
+quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf francs, que coûtent
+les frais de perception.
+
+Et pourquoi la perception des impôts coûte-t-elle deux cent
+quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit mille, quatre cent
+quarante-neuf francs?
+
+Parce que, à cause de leur nombre et de leur variété infinie, le
+ministère des finances y occupe soixante-seize mille employés,--parce
+qu'il faut que ces soixante-seize mille employés soient logés,
+nourris, vêtus, etc., etc., payés, etc.,--parce que les droits
+exorbitants mis sur certains objets excitent à la fraude devenue aussi
+très productive, et qu'il faut une armée de douaniers pour empêcher
+une petite partie de cette fraude.
+
+Parce que l'argent qui passe par tant de mains risque fort de subir la
+destinée d'une pièce de vin qui traverse la France, remise
+successivement aux soins de dix voituriers qui se la transmettent de
+l'un à l'autre, chacun l'ayant plus ou moins «_piquée_» pendant la
+part du chemin qu'il avait à faire,--c'est-à-dire lui ayant emprunté
+de quoi satisfaire sa soif sur des routes poudreuses.
+
+Supposez même que, sur soixante-seize mille employés, il ne s'en
+trouve pas un seul capable de rien détourner, repousse, si vous
+voulez, avec indignation toute idée de pillage,--vous ne pourrez du
+moins nier ce qu'on appelle le «coulage».
+
+Faites transporter, à travers une longue étendue de pays, par cent
+personnes échelonnées sur la route, dix kilogrammes de miel; que
+chacun arrivé au terme de son étape, de son relais, vide son pot dans
+le pot de son successeur qui doit continuer la route;--pour quelque
+peu que la route soit longue et qu'il ne soit resté aux parois de
+chaque pot que ce qu'il a été impossible d'en ôter, vous me direz ce
+qu'il vous arrivera au terme du voyage de vos dix kilogrammes de miel.
+
+
+Longtemps avant moi on a proposé de remplacer ces impôts, ces droits
+si chèrement, si puérilement, si arbitrairement multipliés et
+variés--par un impôt unique sur le revenu.
+
+On a répondu à cette proposition par des cris de terreur et
+d'angoisses.
+
+1º Parce qu'on n'a pas compris:--On a l'habitude d'appeler en France
+_revenu_ les rentes des capitalistes, le produit que tirent les gens
+nés ou devenus riches des terres, des maisons, des actions, etc.
+
+Ceux-là ont cru que l'impôt ne frapperait qu'eux seuls--ce qui serait
+en effet une injustice,--une injustice presque aussi monstrueuse que
+celle en sens contraire qui, en réalité, aujourd'hui ne soumet à
+l'impôt ni la rente, ni les opérations de bourse.
+
+2º Parce que le Français, qui crie volontiers à la réforme pour
+taquiner le pouvoir, a, au fond, très peur de tout progrès et de toute
+nouveauté.
+
+Les uns, par une terreur vague et non raisonnée, les autres, parce que
+les abus que le progrès détruirait sont tous le patrimoine d'un assez
+grand nombre de gens.
+
+On n'a pas assez expliqué au public que par _revenu_ on doit entendre
+le produit des rentes, des propriétés, mais aussi de tout commerce, de
+tout travail,--que si le revenu de A se compose des rentes de ses
+terres, des dividendes de ses actions, etc.,--le revenu de B se
+compose du prix de ses journées de travail en piochant, en labourant,
+en fendant du bois.
+
+Ceux qui ont compris--et ceux qui n'ont pu feindre de ne pas
+comprendre,--ont objecté la difficulté de l'évaluation, le _choquant_,
+le _blessant_ des investigations--la facilité de certaines
+dissimulations, etc., etc.
+
+On leur a répondu qu'on se contenterait d'à peu près et de
+l'établissement de catégories, comme on fait pour les patentes par
+exemple.
+
+Quant aux dissimulations, croyez-vous qu'il ne s'en fait pas sur le
+chiffre des ventes et des achats--sur la réalité des locations?
+comptez-vous pour rien la fraude surexcitée sur cette multitude
+d'objets imposés--et pensez-vous que les recherches sur le revenu
+seront jamais aussi choquantes que les perquisitions faites parfois
+par la douane jusques sous la chemise des femmes?
+
+J'avais d'ailleurs trouvé, et j'en avais été très heureux, une formule
+qui faisait de la fixation et de la perception des impôts, la chose la
+plus simple du monde:
+
+La chambre des députés, chaque année, déciderait que, vu les besoins
+de l'État, chaque habitant de la France contribuerait aux revenus
+publics pour une quantité de journées égales pour tous, journées de
+revenu, de gain ou de travail. Ainsi, supposons que l'on fixe pour une
+année, ou pour une série d'années, la quote-part de chacun à
+vingt-cinq journées--par exemple:
+
+L'ouvrier qui gagne trois francs par jour payera soixante-quinze
+francs.
+
+Le négociant ou le marchand qui gagne vingt-cinq mille francs par
+an--aura à payer vingt-cinq fois soixante et quelques francs.
+
+De même le rentier, le propriétaire--vingt-cinq journées de son
+revenu.
+
+
+Tout d'abord cet impôt unique, supprimant une grande partie de l'armée
+de soixante-seize mille hommes du ministère des finances, supprimant
+l'autre armée de la douane, ce n'est pas beaucoup d'en conclure que
+sur les deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit
+mille, quatre cent quarante-neuf francs, on épargnerait au moins cent
+cinquante millions pour commencer.
+
+La fraude n'aurait plus aucune raison de s'exercer.
+
+Les nécessités de l'existence--«la vie»--seraient à bas prix,--les
+charges de l'État seraient supportées équitablement pour tous. Je dis
+_équitablement_ et non _également_, car pour que la répartition soit
+équitable, il faut qu'elle ne soit pas égale,--tous ne peuvent pas
+donner la même somme, mais tous peuvent donner le même nombre de jours
+de leur revenu, rentes, bénéfices ou travail.
+
+C'est simple, c'est juste, ça ne se fait pas--ça ne se fera peut-être
+jamais.
+
+Parce que,
+
+Je le répète: les abus sont le patrimoine d'un trop grand nombre de
+gens qui les défendent avec désespoir.
+
+On continuera le système des impôts directs et indirects.
+
+Système aussi raisonnable que serait celui qui consisterait à conduire
+l'eau d'une source à une fontaine, non par un aqueduc direct, maçonné
+et cimenté, mais par une quantité de petits ruisseaux, ruisselets,
+rigoles, serpentant et faisant «méandres» à travers des plaines
+sablonneuses et altérées.
+
+
+Je voudrais bien savoir ce que signifie ce qu'on appelle:
+
+Le droit
+
+De telle ou telle famille, de telle ou telle personne de gouverner
+la France?--La France est-elle un fief, une terre, une maison, un
+chapeau dont quelqu'un est le propriétaire,--pouvant _user_ et
+_abuser_,--pouvant vendre, céder, morceler à sa fantaisie,--un roi
+n'est-il pas un mandataire, un fonctionnaire--accepté ou choisi par la
+nation,--payé par elle?
+
+Il paraît que ce n'est plus comme cela qu'on l'entend;--on dit les
+d'Orléans renoncent à _leurs droits_ et reconnaissent _les droits de
+Henri V_, mais Napoléon IV maintient _ses droits_.--Nous avons donc
+été des insurgés, des usurpateurs, des simoniaques (car il s'agit du
+droit divin), des filous,--tout le temps qu'ils ont dû s'absenter.
+
+Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que les partisans de ces divers
+candidats finissent par dire comme cet avocat des _Plaideurs_:
+
+ On force le cellier qui nous sert de refuge.
+
+Ou comme cet avocat contemporain qui, plaidant pour la femme dans un
+procès en séparation, s'écrie: «Aujourd'hui on nous accuse,--mais
+hier, j'ai les lettres, on «baisait _notre_ bec rose».
+
+Ils arrivent à dire «nos droits», en voici un exemple curieux que le
+hasard qui est gai--heureusement--s'est amusé à amener.
+
+C'est dans un journal bonapartiste, _le Pays_, du 13 septembre;--il
+attaque avec une mauvaise humeur qui n'exclut pas la verve, au
+contraire, les prétentions des légitimistes:--«Ils ont, dit-il, les
+mains pleines de leurs parchemins, de ce qu'ils appellent _leurs
+droits_.»
+
+Et il se moque avec raison de ces prétendus droits, mais le hasard
+s'est, dis-je, amusé à faire que, précisément sur la même ligne, que
+ces mots imprimés en italique pour souligner le sarcasme,
+
+_Leurs droits_,
+
+Dans la colonne à côté, mais précisément faisant suite, si on continue
+la ligne, on lit:
+
+«Nos droits,» mots qui, cette fois, ne sont pas soulignés;--mots que
+l'auteur de l'article avait écrit soixante lignes plus haut,--à un ou
+deux feuillets de distance, mais que le hasard a rapprochés ainsi:
+
+ «Il faut que ces royalistes
+ aient perdu le sens commun
+ pour s'imaginer que nous «Ils ont les mains pleines
+ allons fouler aux pieds NOS de leurs parchemins de ce
+ DROITS.» qu'ils appellent LEURS DROITS.»
+ (_Première colonne au bas de (_Deuxième colonne également
+ la page._) au bas de la page._)
+
+Peut-être est-ce rendre un service en ce moment à messeigneurs les
+archevêques et évêques de leur rappeler qu'en écrivant trop souvent
+dans les journaux, comme ils le font depuis quelque temps, ils
+compromettent singulièrement leurs chances de béatification et de
+canonisation. Il existe du pape Benoît XIV, sur les béatifications et
+canonisations, un ouvrage célèbre et curieux, où il est parfaitement
+expliqué que c'est un grand obstacle que d'avoir écrit,--pour un
+candidat à la sainteté:
+
+«On examine jusqu'aux moindres opuscules,--on fait une censure exacte
+et rigoureuse;--dans le doute, le promoteur de la foi prend le parti
+le plus rigide:--un système suspect par sa nouveauté,--un écrit sur
+des questions frivoles,--un sentiment qui choque celui des saints
+pères et du commun des chrétiens, etc.,--ce sont des taches
+ineffaçables pour lesquelles on impose un éternel silence à la cause
+(de béatification ou canonisation) proposée».
+
+Il a été fait quelque bruit du mandement de Mgr Guibert, archevêque de
+Paris.
+
+
+Non, jamais monarque n'a été traité, fût-ce par un membre de la
+Commune,--comme le roi Victor-Emmanuel est traité par Mgr Guibert,--à
+tel point que, dans une séance de la commission de permanence, un
+député a interpellé le ministre des affaires étrangères à ce
+sujet.--M. de Broglie a répondu que les évêques sont libres dans leurs
+mandements.--M. de Broglie me paraît se tromper singulièrement dans
+son appréciation:--quand un évêque fait imprimer et publie des écrits,
+il doit être soumis au droit commun et aux lois qui régissent la
+presse.--Je ne pense pas qu'on permette à aucun écrivain, à aucun
+journaliste, de parler d'un roi allié de la France comme Mgr Guibert
+parle du roi d'Italie.--Mgr Guibert, qui n'est pas forcé d'écrire, et
+qui semble forcé de montrer de la modération et de la charité, n'a
+aucun titre pour faire, par la voie de la presse, ce qui serait
+interdit à un autre.
+
+En outre, ce mandement contient une provocation à la haine et à la
+guerre,--à peine voilée par la phraséologie tortueuse et alambiquée et
+édulcorée des écrits de ce genre.
+
+ L'envahissement de Rome a été la violation la plus audacieuse
+ des conditions de la vie du monde chrétien. C'est un attentat au
+ premier chef contre la religion et contre la société.
+
+ Comment le temps, qui guérit tant de maux, pourrait-il adoucir
+ une douleur chaque jour renouvelée, à mesure que se déroulent
+ une à une, dans toutes les portions de l'univers chrétien, les
+ fatales conséquences de l'attentat consommé au centre de la
+ catholicité? Est-ce quand le gouvernement spirituel est à la
+ merci de puissances ennemies, quand la parole du Souverain
+ Pontife ne peut franchir les murs de sa prison sans rencontrer
+ l'outrage et la contradiction.
+
+ Pour les fautes des individus, le châtiment providentiel peut
+ être différé jusqu'à la vie future; mais les nations, dont
+ l'existence est circonscrite dans les limites de ce monde, ne
+ sauraient recueillir dans une prospérité durable le fruit des
+ crimes dont l'histoire les accusera d'avoir été les auteurs ou
+ les complices.
+
+ Nous ne pouvons croire que les puissances européennes
+ s'aveuglent obstinément et restent toujours indifférentes devant
+ une situation qui blesse profondément les sentiments et la
+ conscience d'une portion si notable de leurs sujets. Un jour
+ viendra où elles sentiront l'inévitable nécessité de réparer un
+ désordre qu'elles avaient le devoir et la facilité de prévenir.
+
+ Comment admettre, en effet, que la _paix puisse être conservée_
+ parmi les peuples avec un régime qui, remontant _violemment le
+ cours des âges_, nous ramène au règne brutal de la force,
+ _efface d'un trait de longs siècles de civilisation chrétienne_,
+ refuse à l'Église sa place dans le concert des sociétés qu'elle
+ a formées, et la met hors la loi au milieu d'un _monde qui vit
+ de ses bienfaits_? Comment le calme des esprits et la stabilité
+ des institutions pourraient-ils s'allier avec un état de choses
+ qui constitue pour deux cents millions de _catholiques_,
+ c'est-à-dire pour l'élite de l'_humanité civilisée_, un grief
+ perpétuel qui a ses racines dans la conscience même?
+
+ Quand, entre ceux qui gardent le _Pape captif_, et ceux qui
+ voudraient tenir captive la parole des évêques, l'alliance
+ devient de plus en plus étroite, est-ce alors que les
+ catholiques pourraient déposer leurs justes ressentiments contre
+ l'invasion sacrilège de Rome?
+
+ Ceux qui auront sacrifié l'Église à leur ambition seront
+ sacrifiés à leur tour.
+
+ _Une terre qui dévorera_ ceux qui persisteront à l'occuper par
+ la violence et l'injuste.
+
+ Le bras de Dieu, qui n'est pas raccourci, saura rassembler les
+ pierres dispersées de l'édifice et le rétablir sur les débris de
+ l'oeuvre des hommes.
+
+ Alors son Pontife _et son Roi_, ayant recouvré sa liberté, _du
+ haut du balcon_ de Saint-Pierre, bénira encore _la ville et le
+ monde_.
+
+Rien au monde ne me choque autant que l'inégalité devant la loi et
+devant la justice, messieurs les évêques veulent se faire
+journalistes, malgré l'avertissement que leur a donné le pape Benoît
+XIV des obstacles que la plume met à leur salut.
+
+Ils doivent subir toutes les chances attachées au métier qu'ils
+exercent volontairement.--Pourquoi le gouvernement, qui suspend les
+journaux, ne suspend-il pas les évêques journalistes, quand leurs
+écrits sont un danger pour la paix? pourquoi le gouvernement se
+contente-t-il de «regretter» ces écrits?--Au moins, devrait-il
+mentionner l'intensité et la durée de ces regrets,--comme on dit pour
+les deuils de cour,--«le gouvernement regrettera pendant huit
+jours,--pendant quinze jours, le dernier mandement de M. l'archevêque
+Guibert.»
+
+
+Les bijoux des femmes: colliers, bracelets, bagues, etc., ont tous la
+forme d'un anneau; et sont, en réalité, les anneaux d'une chaîne dont
+le bout est dans la main du diable.
+
+
+Réunissez toutes les légendes, tous les mystères, toutes les fables de
+toutes les religions; ajoutez-y les contes de fées;--eh bien, il sera
+beaucoup moins bête de croire à tout cela, que de croire qu'il n'y a
+pas de Dieu.
+
+
+Il se présente en ce moment une circonstance qui doit chagriner M.
+Thiers, parce que l'accusation dont il est l'objet de la part d'un
+journal,--aujourd'hui le plus lu de tous,--viendrait gâter et tacher,
+pour ainsi dire, la plus belle page de sa vie.
+
+On sait que sa maison de la place Saint-Georges a été pillée et
+démolie par les brigands de la Commune et que l'Assemblée des
+représentants de la France, par une décision très glorieuse pour M.
+Thiers, a prononcé que cette maison serait rebâtie aux frais de
+l'État.--La somme nécessaire pour cette reconstruction a été fixée par
+des experts à un million cinquante-trois mille francs.
+
+On ne connaît qu'un précédent dans l'histoire, c'est lorsque, l'an de
+Rome 697, le Sénat romain ordonna que les maisons de Cicéron, pillées
+et démolies par des communards de ce temps-là, sous la conduite de
+Clodius, seraient relevées et reconstruites aux frais de la
+République.
+
+
+M. Thiers a touché l'argent,--a attendu assez longtemps avant de
+mettre les ouvriers à la besogne,--cette besogne est aujourd'hui
+terminée, et bientôt M. Thiers va rentrer chez lui;--non, hélas! pour
+s'y livrer à «ses chères études», mais pour y recevoir en conciliabule
+ceux qu'il a combattus toute sa vie.
+
+Dont il a fait fusiller les pères en 1832 et 1834.
+
+Dont il a fait fusiller et déporter les frères en 1871.
+
+Les amis de ceux qui ont démoli cette maison, et dont quelques-uns
+ont mis la main à la besogne;--ceux qui ont refusé de répudier leur
+solidarité avec les assassins, les voleurs et les incendiaires de la
+Commune,--et dont aujourd'hui il est l'allié,--dont il se croit le
+chef, et qu'il compte jouer plus tard; tandis qu'eux ne voient en lui,
+comme ils l'ont avoué, qu'un «cheval de renfort» pour gravir jusqu'au
+sommet du Capitole,--où ils lui préparent le sort que les Sabins
+firent subir à Tarpéia qui les avait introduits dans la citadelle, et
+qu'ils écrasèrent sous le poids de leurs boucliers.
+
+
+Or, le journal dont je parlais tout à l'heure a publié avec de
+minutieux détails et des chiffres auxquels on ne peut refuser au moins
+une grande vraisemblance, un article prétendant établir que M. Thiers,
+à la suite d'agiotages sur l'argent reçu, de trafics de terrains avec
+les entrepreneurs, de délais qui ont permis au million de produire des
+intérêts, pourrait, sa maison reconstruite, mettre dans sa poche le
+million qu'il se trouverait ainsi avoir gagné sur sa maison.
+
+Un ami de M. Thiers a fait, dans un autre journal, une réponse qui a
+le malheur de ne réfuter que mollement l'attaque et d'avouer même une
+partie des faits avancés,--à savoir les trafics de terrains.
+
+
+Nul doute que M. Thiers ne prenne la parole lui-même, et que,
+continuant l'orateur romain, il ne fasse une réponse triomphante, en
+pendant au célèbre discours «pour sa maison», _pro domo suâ_, que
+prononça Cicéron.
+
+
+Il est permis de s'étonner d'une chose: M. Thiers, qui a dû concevoir
+un légitime orgueil de la décision de l'Assemblée nationale, qui le
+traitait comme le sénat de la république romaine avait traité Cicéron,
+n'a pas manqué de relire alors dans l'histoire les détails de ce
+précédent si glorieux pour lui, et, lorsque les députés français
+suivaient l'exemple des sénateurs romains, d'étudier et de suivre
+lui-même l'exemple de Cicéron.
+
+L'oubli de ce soin est ce qui amène le chagrin qu'on lui fait
+aujourd'hui.
+
+
+Tout le monde semble d'accord sur un point,--c'est que la somme
+évaluée pour la maison de M. Thiers dépassait la valeur de la
+construction détruite,--et permettait non pas de la rétablir
+identiquement telle qu'elle était, mais d'en construire une autre plus
+grande et plus belle, ce qui est beaucoup moins bien,--car, le mieux
+eût été de n'y ajouter qu'une plaque de marbre commémorative et du
+crime et de la réparation.
+
+Voyons donc ce qui se passa au sujet, non pas de la maison, mais des
+trois maisons de Cicéron détruites par Clodius et les émeutiers.
+
+La destruction des maisons de Cicéron avait été plus complète encore
+que la destruction de la maison de M. Thiers; ses ennemis «arrachèrent
+jusqu'aux arbres qu'ils plantèrent dans leurs propres jardins[2]».
+
+ [2] Ma maison du _Mont-Palatin_ était transportée chez un des deux
+ consuls; celle du _Tusculum_ chez l'autre. Les colonnes de marbre
+ étaient portées chez la belle-mère d'un consul, les arbres mêmes
+ y étaient transplantés; _etiam arbores transferebantur_.
+
+ (_Lettre à Atticus._)
+
+Il laissa le sénat et les experts déterminer sans son intervention, et
+c'est seulement à son ami le plus intime, Atticus, qu'il confia que
+les sommes allouées étaient mesquines et au-dessous de la valeur
+réelle des propriétés démolies,--_illiberaliter_.--Cette estimation
+fit murmurer non seulement les «honnêtes gens», mais aussi le
+peuple.--D'où vient cela; dit Cicéron à Atticus?--Cela vient d'une
+certaine pudeur de ma part,--j'aurais pu, dit-on, refuser la somme
+comme insuffisante, et demander résolument davantage.
+
+«Les consuls ont traité avec les entrepreneurs,» _consules
+locarunt_,--et plus loin: «On reconstruit d'après le marché passé par
+les consuls,» _consulum ex locatione reficiebantur_.
+
+Et, à ce moment, Cicéron était fort ruiné et fort dépourvu
+d'argent;--J'ai épuisé, dit-il, la bourse de mes amis: _amicorum
+benignitas exhausta est_.
+
+
+Ce qui cause mon étonnement dont je parlais tout à l'heure, c'est
+qu'un lettré comme M. Thiers--après avoir naturellement relu avec un
+orgueil bien légitime, je le répète, les rapports, les similitudes que
+les événements et la faveur de ses concitoyens mettaient entre lui et
+une des plus grandes figures de l'antiquité, n'ait pas cherché et
+trouvé dans cette lecture les moyens d'augmenter encore la
+ressemblance des situations;--n'ait pas demandé que les «consuls» les
+députés fissent eux-mêmes les conventions et les marchés avec les
+entrepreneurs, se tenant entièrement à l'écart de la question
+d'argent.
+
+Il aurait évité le reproche que tenteront de lui faire ses ennemis,
+d'avoir tiré un bénéfice matériel d'une situation à laquelle c'était
+seulement de la gloire qu'il y avait à demander,--reproche auquel il
+va sans doute répondre victorieusement, ne pouvant souffrir que
+l'histoire, au lieu d'une similitude, ait à enregistrer une parodie.
+
+
+On n'oserait vraiment compter ceux pour lesquels nos désastres ont été
+un bonheur et qui ne voudraient pour rien au monde que «ça ne fût pas
+arrivé».--Prenez vous-même, lecteur, le soin d'interroger un à un les
+hommes aujourd'hui en vue,--moi je n'en ai pas le courage.
+
+
+M. Thiers n'est jamais descendu du pouvoir, il en a toujours été
+précipité,--et jamais il n'y est resté longtemps, parce qu'il n'a ni
+principes, ni convictions. Le pouvoir n'est pas pour lui un moyen
+d'appliquer telles ou telles idées;--loin de là, le pouvoir est le
+but, et, au besoin, il sacrifiera ses idées pour y grimper ou s'y
+maintenir.
+
+Jamais on ne l'a vu, lorsqu'il n'est pas ministre, mettre honnêtement
+et loyalement ses talents et ses aptitudes, qui sont une puissance, au
+service du gouvernement et du pays;--il a lui-même appelé la situation
+en ce cas: «Être sur le pavé.» Il n'a plus de devoirs, il n'a plus de
+rôle; si ce n'est d'escalader de nouveau le pouvoir par tous les
+moyens.--Quand il est au pouvoir, dans certaines circonstances, il y
+rend des services, lorsque ces services peuvent consolider sa
+situation, mais souvent les périls contre lesquels il nous défend,
+c'est lui qui les a créés.
+
+A force de pousser le gouvernement de Juillet sur des pentes et au
+bord du précipice,--jeu qu'il jouait sinon de concert, du moins
+simultanément avec M. Guizot,--il est venu un jour où il n'a pu
+l'empêcher d'y tomber.
+
+Sans ses intrigues, en 1848, une république modérée, sous la
+présidence de Cavaignac, qui avait fait ses preuves et donné de
+terribles gages, aurait alors été instituée, et nous aurions évité
+l'Empire et la Commune. Son but aujourd'hui est de rendre la fausse
+république de MM. Pyat, Naquet, Grousset, Gambetta, Ferrand, Gaillard
+père, etc., tellement imminente, qu'on ait recours à lui pour la
+couper en deux, c'est-à-dire pour former d'une partie du centre droit,
+du centre gauche et des moins compromis de la gauche, un parti, une
+majorité, qui puisse lutter contre l'extrême gauche;--il n'est
+nullement certain, le cas échéant, qu'il y réussisse, parce que le
+parti de MM. Cluseret, Lacour, Gambetta, Pyat se sert de lui, comme il
+se sert d'eux.
+
+M. Pelletan l'a dit: il n'est pour eux qu'un cheval de renfort.
+
+
+La politique, le jeu de M. Thiers, c'est le jeu de ce chirurgien qui
+poignardait le soir dans son quartier des passants, qu'on lui
+apportait ensuite naturellement à panser chez lui où il s'était hâté
+de rentrer.
+
+C'est ce que faisaient certains «sauveteurs» qui jetaient des gens à
+l'eau, puis les en tiraient et réclamaient la récompense.
+
+M. Thiers désigne aux gamins les maisons dont il faut casser les
+vitres, il leur indique les tas où on peut prendre des pierres, puis
+ensuite, il passe devant ces mêmes maisons en criant:
+
+«_V'là_ l'vitrrier.»
+
+
+Mais c'est odieux, disait-on à un homme,--vous avez des querelles avec
+vos amis,--des procès avec vos parents!--Et avec qui voulez-vous que
+j'aie des querelles et des procès, répondit-il;--les autres..., je ne
+les connais pas, ou je n'ai pas d'intérêts à démêler avec eux.
+
+
+Voici le prince Napoléon Jérôme,--qui est venu apporter au parti
+bonapartiste une nouvelle cause de division.--Ce parti, de l'aveu d'un
+de ses membres les plus ardents, compte aujourd'hui trois
+sous-partis,--les rouhéristes, les jérômistes et les «épileptiques».
+
+Il paraît que la guerre que le fils de Jérôme veut faire à son
+petit-cousin, ne sera pas difficile, ni bégueule sur le choix des
+armes et des moyens,--plusieurs journaux ont publié à ce sujet une
+pièce assez curieuse.
+
+
+Un des procédés de propagande adoptés concurremment par les
+légitimistes et les bonapartistes,--a été l'émission de nombreuses
+photographies;--c'est sur les beautés de leurs candidats, sur le
+charme de leurs visages qu'ils semblent compter pour leur concilier
+les coeurs,
+
+ Yeux, col, sein, port, teint, taille, en eux tout est charmant,
+
+--cela se comprendrait mieux si le suffrage, dit universel, n'excluait
+pas la moitié de la nation, c'est-à-dire les femmes, du droit de
+voter,--et, à vrai dire, je n'ai jamais pu trouver de raison
+suffisante de cette exclusion.
+
+Le comte de Chambord, Henri V, disent les légitimistes, a un front, a
+des yeux, a une physionomie, a surtout une voix,--ah! quelle voix!
+
+Le prince impérial, disent les bonapartistes, a la beauté de sa mère,
+et comme elle «le cou un peu long, portant gracieusement la tête en
+avant»;--malgré sa jeunesse, on voit déjà qu'il aura la poitrine
+large, etc.
+
+
+Ah! il s'agit de portraits,--s'est dit le fils de Jérôme,--eh bien, je
+suis moi-même un portrait,--je suis le portrait vivant de l'empereur
+Napoléon Ier; les autres, ni le père, ni le fils, ne lui ressemblent
+en rien, et il y a pour cela une raison bien naturelle, c'est qu'ils
+ne sont pas de la famille.
+
+Et là-dessus on montre en petit comité et l'on menace de publier--le
+_fac simile_ d'un testament de Napoléon Ier qui contiendrait ceci:
+
+«Napoléon Ier prévoyait l'extinction de sa descendance directe. Dans
+le cas du décès du roi de Rome, il recommandait à ses héritiers
+«d'écarter du trône la branche du roi Louis de Hollande», sous ce
+prétexte que le roi Louis avait été l'un des premiers à l'abandonner
+dans la mauvaise fortune, et peut-être aussi parce que la légèreté
+bien connue de la reine Hortense n'était guère de nature à garantir
+l'intégrité de sa race.»
+
+C'est vif.
+
+
+Ceux qui vivaient et étaient un peu «répandus» vers 1836,--à l'époque
+de la première tentative de Louis Bonaparte,--et qui avaient vu la
+révolution de Juillet se faire au cri bizarrement incohérent de «vive
+Napoléon et la liberté», s'étonnaient qu'une revendication de la
+succession du trône impérial, revendication qui ne pouvait s'appuyer
+que sur la «légende napoléonienne» vulgarisée, embellie, ornée,
+enjolivée par presque tous les écrivains du temps, comme arme de
+guerre contre «la Restauration», Victor Hugo, Bérenger, M. Thiers,
+etc., et des journalistes comme Armand Carrel, et à peu près tous
+libéraux--fût faite par un neveu de l'empereur,--et par ce neveu-là,
+lorsqu'il y avait à Paris deux fils de Napoléon parfaitement
+connus,--l'un, dans le monde, et y jouissant d'une légitime
+considération, le comte Walewski,--et l'autre un peu en dehors du
+monde, un certain comte Léon, qui, dans un procès intenté à sa mère,
+femme d'un diplomate allemand, et gagné contre elle, avait fait
+judiciairement constater son impériale extraction pour revendiquer une
+somme d'argent que lui avait laissée son père.--Celui-ci présentait
+une particularité singulière,--c'était une ressemblance des plus
+frappantes avec Napoléon Ier.
+
+
+Il était lié avec Nestor Roqueplan, alors rédacteur en chef du
+_Figaro_.--Je me souviens qu'un matin, arrivant à la cité Bergère, je
+le trouvai faisant des armes avec Nestor,--je pris le fleuret à mon
+tour, nous déjeunâmes ensuite, et passâmes plusieurs heures
+ensemble.--Nestor s'apercevait de l'attention que je portais au visage
+du jeune homme, et me dit: «Je vois ton étonnement.»
+
+«Je vais d'abord l'accroître, et je te l'expliquerai ensuite.»
+
+En effet, nous vîmes bientôt entrer Étienne, un coiffeur de la rue
+Vivienne, auquel le _Figaro_ d'alors avait fait une célébrité.
+
+«Vous allez, lui dit Nestor, couper les cheveux à monsieur, en vous
+conformant au modèle que voici:»
+
+Et il jeta sur sa toilette une pièce de cinq francs à l'effigie de
+Napoléon Ier.
+
+L'artiste se mit à la besogne, avec toute l'application possible,--et,
+l'opération terminée, la ressemblance était si frappante, qu'Étienne,
+enthousiasmé, s'écria: «vive l'empereur!»
+
+Le comte Léon a depuis borné son ambition à devenir, après des luttes
+longues et opiniâtres, colonel ou lieutenant-colonel de la garde
+nationale de Saint-Denis.
+
+
+Faute des fils de Napoléon,--tous deux alors bien connus à Paris,--il
+semblait que si la légende devait adopter un des neveux de
+«l'empereur», c'était celui qui, sans avoir avec lui une ressemblance
+aussi frappante que celle du comte Léon, possédait cependant cette
+ressemblance à un degré très remarqué? C'était Napoléon, fils de
+Jérôme,--il est vrai que le prince avait pris de l'embonpoint encore
+très jeune,--et la première fois que je le vis, c'était à
+Saint-Germain, à _Monte-Cristo_,--chez Alexandre Dumas;--Dumas, en me
+reconduisant, me dit: «Hein! quelle ressemblance!»
+
+--Oui, lui répondis-je, il ressemble à Napoléon, mais à Napoléon au
+retour de l'île d'Elbe.
+
+En effet, Napoléon à l'époque qui précéda les «Cent jours»,--avait
+singulièrement engraissé, ses traits s'étaient «empâtés» et étaient
+devenus assez différents des traits de l'empereur... de 1804 à 1812,
+et tout à fait différents de ceux de Bonaparte premier consul.
+
+
+Ce n'est pas la première fois qu'il court ou que l'on fait courir des
+bruits peu favorables à la légitimité de la naissance de
+Louis-Napoléon, légalement fils de Louis, roi de Hollande et
+d'Hortense Beauharnais.
+
+Il faut dire que des bruits de ce genre,--des bruits au moins de
+supposition d'enfant, n'ont jamais manqué à aucune naissance
+d'héritier d'un trône,--né... à propos.
+
+On ne les a pas ménagés à l'occasion du duc de Reichstadt, fils de
+Napoléon Ier et de Marie-Louise.
+
+On ne s'en est pas privé à propos de la naissance posthume du fils de
+Caroline de Naples et du duc de Berry, assassiné à l'Opéra par
+Louvel;--le duc de Bordeaux, depuis comte de Chambord,--on comprend
+quel appui est venu plus tard donner à la malveillance, et très
+probablement à la calomnie--l'aventure de sa mère en Vendée et au
+château de Blaye.
+
+Ces rumeurs, naturellement inventées ou fomentées par les ennemis
+politiques, sont tellement connues, tellement prévues même, qu'il en
+est sorti l'usage peu décent de faire accoucher les reines presque en
+public.
+
+On ne doit donc pas attacher plus d'importance qu'il ne convient à ces
+«potins politiques». Je n'aurais pas le premier «levé ce lièvre» dont
+je connaissais cependant «le gîte» et je n'en parle qu'après dix
+journaux; mais il peut être d'un certain intérêt de voir ce qui a pu
+donner lieu aux bruits qui ont couru ou que l'on a fait courir sur la
+naissance de Napoléon III,--bruits auxquels Jérôme, le frère de
+Napoléon et son fils, ne se privaient pas de faire des allusions très
+détaillées, lorsqu'ils étaient mécontents du neveu et du cousin auquel
+cependant ils devaient leur fortune.
+
+Je vais à ce sujet feuilleter des mémoires qui ont été publiés peu de
+temps après les événements «sur la cour de Louis Napoléon, roi de
+Hollande».
+
+Outre l'origine des bruits que l'on prête au prince Jérôme l'intention
+d'exploiter, j'y «cueillerai» quelques détails curieux sur les
+relations de Napoléon Ier avec ses frères.
+
+L'auteur de ces mémoires, publiés par Ladvocat, dit de lui-même:
+«L'auteur, par ses fonctions et ses relations sociales, placé sur le
+théâtre des événements, a vu se dérouler sous ses yeux les scènes
+qu'il raconte,--il a assisté à la représentation,--il a connu et
+fréquenté les acteurs qui y figuraient».
+
+
+C'est en 1802 que Napoléon maria son frère Louis à Hortense-Fanny de
+Beauharnais, fille de Joséphine,--et «il n'avait, disent les
+contemporains, consulté ni le coeur, ni le goût de l'un ni
+de l'autre des deux époux.»--Des bruits même, probablement des
+calomnies,--avaient couru sur l'affection que Napoléon portait à sa
+belle-fille;--ce mariage peut être cité entre ceux qui n'ont pas eu
+même leur «lune de miel».
+
+En 1806,--une députation de la république Batave,--composée du
+«vice-amiral _Verhuell_[3], etc.,» vint offrir la couronne de Hollande
+au prince Louis,--qui ne s'appelait plus déjà Louis Bonaparte, mais
+Louis Napoléon, le nom de baptême du brillant général, du premier
+consul, de l'empereur, étant devenu le nom de famille de tous les
+Bonaparte.--Cette ambassade était plus que probablement l'exécution
+d'une convention faite déjà par la diplomatie.
+
+ [3] Le vice-amiral Verhuell avait été au service de
+ France.--C'était un homme distingué, il passa de lieutenant de
+ vaisseau vice-amiral, il fut d'abord ministre de la marine du roi
+ Louis, maréchal du royaume, comte de Sevenaar, Grand-Croix de
+ l'ordre de l'Union, etc., puis, ambassadeur à la cour de France.
+ A cette faveur succéda une disgrâce complète, il prit alors du
+ service en France, où il fut _très bien_ traité et retrouva la
+ faveur qu'il avait perdue en Hollande.
+
+Louis partit avec sa femme pour la Hollande.
+
+
+Les couronnes royales n'ont pas le privilège que les anciens
+attribuaient aux couronnes de lierre, elles ne préservent pas de
+l'ivresse,--au contraire.
+
+Louis prit sa royauté au sérieux,--il ne comprit pas que les
+«couronnes» données par Napoléon à ses frères,--étaient des
+euphémismes brillants, et que ces rois nommés par lui n'étaient ni
+plus ni moins que des préfets recevant les ordres des Tuileries.--Le
+rôle assigné particulièrement à Louis avait un côté assez odieux;
+l'intention arrêtée déjà de Napoléon était d'incorporer, d'annexer la
+Hollande à la France, et le «roi» Louis devait opérer la transition.
+
+Appelé à Paris, il s'avisa de dire à son frère:
+
+«_La Hollande est lasse d'être le jouet de la France_» et, de retour
+dans «ses États», les trouvant déjà envahis par une armée française,
+commandée par le duc de Reggio,--il rassembla au pavillon royal de
+Harlem _ses_ ministres et _ses_ généraux;--il croyait avoir des
+généraux et des ministres,--et proposa une défense désespérée en
+commençant par percer les digues et inonder Amsterdam plutôt que de la
+livrer aux Français, etc.--Cet avis fut repoussé par le conseil.--Le
+duc de Reggio entra dans la capitale avec l'armée française, et Louis
+s'en alla à Toeplitz;--son frère, par un décret du 10 juillet 1810,
+_réunit_ la Hollande à la France, et Amsterdam reçut le titre de
+«troisième bonne ville de l'empire français»; Paris et Lyon étant les
+deux premières.
+
+
+Revenons sur nos pas pour voir ce qui a pu donner lieu au bruit que,
+dit-on, et il faut n'accepter cet _on dit_ qu'avec réserve, le fils de
+Jérôme a l'intention d'exploiter.
+
+Dès avant la nomination de Louis au trône de Hollande, en
+1806, Hortense et lui vivaient séparés et en très mauvaise
+intelligence;--cependant elle consentit à venir en Hollande être
+reine, et elle arriva avec lui dans ses États le 18 juin 1806.
+
+Mais elle ne tarda pas à s'y ennuyer.
+
+Voici comment s'explique à ce sujet l'auteur des mémoires que j'ai
+sous les yeux: «La reine exerçait un grand charme autour d'elle, mais
+il existait entre elle et le roi une désunion fâcheuse, et dont
+l'évidence affligeait leur cour,--ceux qui étaient dans le secret des
+antécédents, assuraient que cet éloignement de Louis pour sa femme
+existait même avant l'époque de leur mariage décidé entre Napoléon et
+Joséphine, sans que Louis ni Hortense eussent été consultés».
+
+A la suite d'un voyage qu'ils firent ensemble à certaines eaux des
+Pyrénées au mois d'avril 1807, et comme ils passaient par Paris pour
+retourner en Hollande, la reine resta à Paris.--Donnons encore la
+parole à l'auteur des mémoires: «Louis fit venir une troupe de
+comédiens français et donna des bals, mais l'absence de la reine
+frappait ces assemblées, consacrées au plaisir, d'une langueur, d'une
+monotonie très apparentes; on se rappelait combien à La Haye sa
+spirituelle vivacité savait animer les cercles où elle brillait avec
+tant de charme».
+
+Et, un peu plus loin:
+
+«Louis, en allant souvent au spectacle, s'était, dit-on, doucement
+habitué à encourager le talent très distingué d'une jeune émule de la
+célèbre Mars.»
+
+Or, la reine ne revint en Hollande qu'en 1809, elle s'y ennuya encore;
+«la désunion évidente du roi et de la reine attristait leur cour; elle
+alla passer quelques jours au château de _Loo_, et de là, sans que son
+époux connût ses intentions, elle s'échappa de la Hollande, où le roi,
+_malgré son éloignement pour elle, voulait la retenir_.»
+
+Quelque temps auparavant Louis avait fait un voyage à Paris; mais, dit
+l'auteur des mémoires, «il descendit chez _madame mère_; il aurait pu
+occuper son hôtel, mais la reine l'habitait, et c'était pour le roi
+une puissante raison de s'en éloigner».
+
+Dans un autre passage il parle de «la santé chancelante du roi de
+Hollande».
+
+«Depuis longtemps des douleurs rhumatismales lui avaient paralysé la
+main droite, et il boitait des suites d'une chute de cheval»; et
+ailleurs: «Le roi était habituellement d'une mauvaise santé, et cette
+disposition, qui augmentait sans cesse, donnait à son caractère
+quelque chose de triste et de morose, il éprouvait un malaise presque
+continuel, etc.»
+
+
+Louis-Napoléon, Napoléon III, est né à Paris, aux Tuileries, le 20
+avril 1808;--or, on rappelait que la reine avait quitté son mari en
+1807, après un voyage aux Pyrénées, entrepris au mois de mai
+1807,--voyage après lequel les époux ne se revirent qu'en 1809;--la
+malveillance prétendait qu'ils étaient très probablement séparés
+au mois d'août 1807, époque de la conception probable de
+Louis-Napoléon,--parce que, disaient les ennemis, le roi ne pouvait
+rester plus longtemps hors de ses États, et qu'on ne peut admettre que
+cette absence de la Hollande se fût prolongée plus de trois
+mois,--mais ce que la malveillance prétendait, elle ne le prouvait
+pas; cette absence peut avoir été assez longue, car elle le fut trop
+pour son peuple,--«ce fut pendant cette absence qu'eut lieu le traité
+de Tilsitt, où il s'agissait de puissants intérêts pour la Hollande».
+
+
+Donc la malveillance a beau rapprocher et la mauvaise santé du roi, et
+son éloignement pour la reine, et leur séparation en 1807, et d'autres
+circonstances dont il ne me convient pas de parler,--elle ne peut en
+tirer que des probabilités,--mais point de certitude;--si l'on se
+rappelle surtout, en l'appliquant aux tendresses conjugales, ce que
+les musulmans disent à propos de l'adultère. «On peut supposer une
+femme coupable dès l'instant qu'elle est restée enfermée seule avec un
+homme le temps de faire cuire un oeuf à la coque.»
+
+La séparation du roi et de la reine de Hollande, en 1807, a pu donner
+lieu à des commentaires, mais ne fournit nullement les conditions
+d'une preuve,--ce qui s'est passé en Hollande pendant le séjour de
+Louis et d'Hortense aux Pyrénées, portant au contraire à croire qu'il
+a pu se prolonger jusqu'au mois d'août, malgré les puissantes raisons
+qui, d'autre part, devaient le rendre plus court.
+
+
+Mais ce qui est tout à fait prouvé, c'est l'irritation qu'avait
+conservée Napoléon contre son frère Louis, et qui ne le montre pas
+disposé à appeler sa descendance à sa succession.
+
+Il suffit de lire quelques passages de ses lettres à ce frère presque
+rebelle.
+
+Avant de citer ces passages, j'en extrairai trois phrases
+intéressantes:
+
+«Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue d'y avoir pensé.»
+(27 mars 1808.)
+
+«Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs depuis Clovis jusqu'au
+concile du salut public, je me tiens solidaire de tout.» (20 décembre
+1808.)
+
+«Comment la connaissance de mon caractère, qui est de marcher droit à
+mon but sans qu'aucune considération puisse m'arrêter, ne vous
+a-t-elle pas éclairé?» (20 mai 1810.)
+
+
+17 août 1808.--«Il est inutile de me faire des étalages de principes.»
+
+20 décembre 1808.--«Monsieur mon frère, je réponds à la lettre de
+Votre Majesté:
+
+»Votre Majesté en montant sur le trône de Hollande a oublié qu'elle
+était française.
+
+»Votre majesté a imploré ma générosité, fait appel à mes sentiments de
+frère, et a promis de changer de conduite.--... Votre Majesté est
+revenue à son système, il est vrai qu'alors j'étais à Vienne, et
+j'avais une pesante guerre sur les bras.»
+
+»Vos maréchaux sont une caricature.»
+
+
+20 mai 1810.--«Vous brisez vous-même votre sceptre.
+
+»En vous mettant sur le trône de Hollande, j'avais cru y placer un
+citoyen français; vous avez suivi une route diamétralement opposée, je
+me suis vu forcé de vous interdire la France, et de m'emparer d'une
+partie de votre pays.
+
+»Vous vous montrez mauvais Français.
+
+»Le sort en est jeté, vous êtes incorrigible.
+
+»Vous ne voulez pas régner longtemps.
+
+»Soyez bon Français de coeur, ou votre peuple vous chassera, et vous
+sortirez de la Hollande l'objet de la risée des Hollandais;--c'est
+avec de la raison et de la politique que l'on gouverne les États, et
+non avec une lymphe âcre et viciée.»
+
+
+23 mai 1810.--«Par vos folies vous ruinez la Hollande, je ne veux pas
+que vous envoyiez de ministre en Autriche.
+
+»Ne m'écrivez plus de vos phrases ordinaires, voilà trois ans que vous
+me les répétez, et chaque instant en prouve la fausseté.
+
+»C'est la dernière lettre de ma vie que je vous écris.»
+
+
+Ce ne sont pas certes là des dispositions fraternelles, ni
+amicales,--et elles ne durent pas s'améliorer lorsque Louis, s'évadant
+du trône, se réfugia en Bohême, refusa d'obéir à l'ordre qui lui fut
+transmis le 12 octobre 1810.
+
+«L'empereur entend que le prince Louis soit rentré en France le 1er
+décembre prochain, sous peine d'être considéré comme désobéissant au
+chef de sa famille et traité comme tel», etc.
+
+Ni lorsqu'il publia une protestation contre «l'usurpation» de son
+frère à l'égard de la Hollande, etc.
+
+«En mon nom, au nom de la nation hollandaise, je déclare la prétendue
+réunion de la Hollande à la France, mentionnée dans le décret de
+l'empereur mon frère, en date du 9 juillet passé, comme nulle et de
+nul effet, illégale, injuste, arbitraire aux yeux de Dieu et des
+hommes, dont elle blesse tous les droits; se réservant, la nation et
+le roi, de faire valoir leurs justes droits quand les circonstances le
+permettront.
+
+«Donné à Toeplitz, en Bohême. Le présent acte écrit et signé de ma
+main, et scellé du sceau de l'État, ce 1er août 1810.
+
+ «Signé: LOUIS-NAPOLÉON.»
+
+
+Voici, du reste, ce que Napoléon disait de son frère Louis, à
+Sainte-Hélène:
+
+«Louis a de l'esprit, n'est point méchant; mais avec ces qualités, un
+homme peut faire bien des sottises, et causer bien du mal.
+
+»L'esprit de Louis est naturellement porté à la bizarrerie.
+
+»Courant après une réputation de sensibilité et de bienfaisance,
+incapable par lui-même de grandes vues, susceptible tout au plus de
+détails locaux, Louis ne s'est montré qu'un _roi-préfet_.»
+
+Il faut voir comme son frère le traitait quand il essayait d'être
+autre chose. Les quelques phrases citées ci-dessus n'en peuvent donner
+qu'une faible idée.
+
+«Louis n'avait pu être bien avec sa femme que très peu de mois.
+Beaucoup d'exigence de sa part, beaucoup de légèreté de la part
+d'Hortense: voilà les torts réciproques.
+
+»Toutefois, ils s'aimaient en s'épousant, ils s'étaient voulus l'un et
+l'autre.»
+
+Là Napoléon dément un des bruits signalés plus haut.
+
+«Ce mariage, au reste, était le résultat des intrigues de Joséphine
+qui y trouvait son compte.»
+
+«A mon retour de l'île d'Elbe, Louis m'écrivit une longue lettre pour
+revenir auprès de moi. Croirait-on qu'une de ses conditions était
+qu'il aurait la liberté de divorcer avec Hortense? Je maltraitai fort
+le négociateur, pour avoir osé se charger d'une telle absurdité.
+
+»Peut-être trouverait-on une atténuation aux travers d'esprit de
+Louis, dans le cruel état de sa santé, l'âge où elle s'est dérangée,
+les circonstances atroces qui l'ont causée, et qui doivent avoir
+singulièrement influé sur son moral.»
+
+
+Il faudrait certes que les sentiments et les opinions de Napoléon se
+fussent singulièrement modifiés dans le peu de temps qui s'écoula
+jusqu'à la mort, pour qu'il pût faire entrer dans ses prévisions et
+ses désirs d'avoir pour successeur un fils de Louis et d'Hortense.
+
+
+Mais, si en groupant les circonstances que je viens de rapporter, il
+était facile à la malveillance d'en tirer les conséquences dont il est
+question dans le prétendu testament dont on parle,--néanmoins, faute
+de preuves évidentes, il faut toujours en revenir à la loi,--_is pater
+est quem nuptiæ demonstrant_ et à «l'oeuf à la coque.»
+
+
+Je ne veux pas croire à ce projet que l'on prête au prince fils de
+Jérôme,--et eût-il pensé un moment à «tirer ce pétard», le bon sens,
+on dit qu'il en a, le ferait hésiter en pensant qu'on lui objecterait,
+qu'il n'a jamais, du moins publiquement, émis de doutes sur la
+légitimité de son cousin, tant que ce cousin a été empereur des
+Français, et lui a donné des titres, des grades et, dit-on, beaucoup
+d'argent.
+
+
+Du reste, abandonnant le point qui conteste la paternité de Louis, si
+on veut appuyer le bruit en question sur les dispositions de Napoléon
+à l'égard de Louis et d'Hortense, on pourrait répondre par le portrait
+que fit à Sainte-Hélène le même Napoléon de son plus jeune frère
+Jérôme, le père du prince Napoléon:
+
+«Jérôme était un prodigue dont les débordements avaient été criants;
+il les avait poussés jusqu'au hideux du libertinage. Son excuse,
+peut-être, pouvait se trouver dans son âge et dans ce dont il s'était
+entouré.»
+
+Cependant, il faut tout dire,--les dernières impressions de Napoléon
+étaient plus favorables,--et surtout il prenait beaucoup plus au
+sérieux la mère du prince Napoléon que sa belle-fille la reine
+Hortense.
+
+«Au retour de l'île d'Elbe, Jérôme semblait avoir beaucoup gagné, et
+donner de grandes espérances.»
+
+«Jérôme, en mûrissant, eût été propre à gouverner; je découvrais en
+lui de véritables espérances.»
+
+«Il existait un beau témoignage en sa faveur: c'est l'amour qu'il
+avait inspiré à sa femme. La conduite de celle-ci, lorsque, après ma
+chute, son père, ce terrible roi de Wurtemberg si despotique, si dur,
+a voulu la faire divorcer, est admirable.
+
+«Cette princesse s'est inscrite dès lors, de ses propres mains, dans
+l'histoire.»
+
+
+Combien de fois on a dit de moi:--Comme il a eu raison à telle
+époque!--sans presque jamais dire:--Comme il a raison aujourd'hui!
+
+On regrettera de ne pas l'avoir écouté plus attentivement et de
+l'avoir laissé parler dans une sorte de désert relatif,--_vox
+clamantis in deserto_.
+
+Et on lui rendra alors quelque justice.
+
+
+Certes, il m'eût été agréable qu'on n'attendît pas ma mort pour me la
+rendre cette justice,--et qu'on m'en escomptât une partie de mon
+vivant,--mais tel est le sort; on attend pour donner quelques louanges
+à un homme que ça ne puisse plus lui faire de plaisir, et que ça ne
+serve qu'à rabaisser ceux qui lui survivent.
+
+
+Lorsque je me vois seul,--marcher en sens inverse de l'opinion
+publique du moment, comme un homme qui remonte le courant d'une foule
+et dévoue ses côtes aux coudes d'autrui, il m'arrive parfois de douter
+de moi et de me demander si ce n'est pas moi qui me trompe.
+
+Mais lorsque l'événement vient me donner raison,
+
+Lorsque la bourgeoisie censitaire de 1830 a renversé, sans le faire
+exprès, le trône de Louis-Philippe,--ou plutôt son propre
+trône,--comme je l'en avais menacée tant de fois,
+
+Lorsque les ultras et les pseudo-républicains ont fait l'Empire--comme
+je l'avais prévu,
+
+Lorsque l'Empire est tombé par les causes que j'avais vues et
+annoncées,
+
+Lorsque la troisième république a été à peu près tuée par ses
+prétendus enfants,--et précisément comme je le crie depuis deux
+ans,--je ne puis m'empêcher de dire moi-même:
+
+J'avais raison, je ne m'étais pas trompé, j'avais bien vu.
+
+Je crois bien qu'aujourd'hui encore je vois clair, je vois bien, je
+vois juste.
+
+Et ce que je vois aussi, c'est qu'on attendra l'événement, et
+l'événement sera une catastrophe, pour dire encore:--Comme il avait
+raison hier,--il y a un an,--il y a..... n'essayons pas de voir au
+delà d'un an.
+
+
+Il est un mot,--un nom qui a deux sens en français,--c'est le nom de
+_Cassandre_.--Cassandre était la fille de Priam, qui avait reçu le don
+de prophétie, mais qui, ayant refusé de payer ce don au gré du galant
+Apollon, fut condamnée à n'être jamais crue.
+
+Cassandre, c'est aussi le nom, dans l'ancienne comédie, des pères
+ganaches, dupés, bafoués,--qui n'écoutent ni les avertissements, ni
+les conseils, et réservent leur confiance à Pierrot qui les vole, à
+Arlequin qui caresse leurs filles, à Scapin qui les met dans le sac et
+leur donne des coups de bâton;--les Cassandres, ceux qui haussent les
+épaules quand Cassandre leur dit: Défiez-vous de Pierrot, d'Arlequin
+et de Scapin.
+
+Lorsque le cheval de bois, _machina foeta armis_, entre dans les murs
+de la ville par une brèche qu'y font les Troyens eux-mêmes,
+
+Cassandre, dit Énée, ouvre la bouche et nous prédit ce qui allait
+arriver.
+
+ Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris
+ Ora.....
+
+Mais Apollon avait décidé que les imbéciles Troyens ne la croiraient
+jamais.
+
+ ... Dei jussu non unquàm credita Teucris.
+
+J'ai, il est vrai, épars dans le monde, un auditoire d'amis connus et
+inconnus qui me lisent fidèlement depuis trente ans, dont quelques-uns
+me crient de loin:--Courage,--vous avez raison,--nous sommes avec
+vous.
+
+Mais ils sont tous éparpillés, ne forment pas corps,--sont isolés
+comme moi,--un peu paresseux ou découragés,--et s'occupent peu ou
+point de multiplier mes lecteurs.
+
+Les moineaux se réunissent sur les toits pour se chamailler, les oies
+volent en troupe, les hannetons et les chenilles s'amassent en
+tas;--mais les rossignols vivent et gazouillent solitaires dans les
+aubépines.
+
+J'ai quelquefois cherché le secret du peu d'influence que j'exerce sur
+le présent, en même temps qu'une certaine autorité à l'égard du passé.
+
+Voici ce que j'ai trouvé:
+
+Il y a toujours en France une folie épidémique, dominante,
+régnante;--tout le monde devenant fou à la fois, et de la même folie,
+personne ne s'aperçoit de la folie commune; lorsque tout le monde va
+aux Tuileries ou à l'Hôtel de Ville,--que deux ou trois veuillent
+arrêter cette foule et marchent en sens inverse, on les bouscule, on
+les fait tourner, ils sont heureux si on ne les foule pas aux pieds;
+tout le monde crie:
+
+Vive la charte!
+
+Vive la réforme!
+
+A Berlin!
+
+Qui peut entendre une seule voix qui dit: Ne crions pas tant et
+agissons mieux?
+
+A ces cris tumultueux, d'autres cris ne tarderont pas à succéder,--la
+foule prendra bientôt une autre direction, mais ce seront des clameurs
+aussi violentes, aussi furieuses, aussi assourdissantes, des _à bas_
+remplaçant des _vivats_,--une folie contraire, mais une folie égale,
+une course aussi effrénée, mais dans le sens précisément
+contraire;--hier, on courait à Charybde; aujourd'hui, on court à
+Scylla;--toujours on court, et toujours à l'écueil.
+
+
+L'écrivain, l'homme politique, le philosophe--qui ne partage pas la
+folie du moment, n'est jamais l'objet de cette popularité
+enthousiaste, de cet engouement--qui seront à peu de temps de là
+remplacés par le dénigrement et le mépris, lorsque viendra le moment
+de s'enthousiasmer, de s'engouer pour la folie contraire.
+
+
+L'homme qui marche seul, qui ne s'affilie à aucun parti, à aucune
+coterie, à aucune complicité,--non seulement n'a point d'allié, mais
+encombre les chemins, ralentit et éclaire la marche, et semble un
+témoin importun, peut-être moqueur, peut-être dénonciateur.
+
+C'est au moins un gêneur, c'est peut-être un gendarme.
+
+
+Un publiciste a dit:
+
+«En politique, l'indépendance, la modération, l'impartialité, c'est la
+condamnation à l'isolement.
+
+»En politique, tous les hommes suspects de bonne foi sont tenus en
+quarantaine perpétuelle par les coteries.»
+
+
+Ainsi, voyez ma situation à l'égard du parti soi-disant
+républicain:--je professe les principes qu'ils arborent,--j'attaque
+les abus qu'ils feignent d'attaquer,--je dis ce qu'ils braillent,--je
+demande le progrès qu'ils font semblant d'exiger; mais il s'agit bien
+des principes, des abus, des progrès!--il s'agit d'une association,
+d'un complot entre les membres d'une coterie--combattant sous un
+drapeau de pièces et de morceaux,--la culotte d'arlequin au bout d'un
+bâton,--pour arriver au partage du butin.
+
+
+Lorsque la partie est finie, gagnée par les uns, perdue par les
+autres; lorsque les enjeux sont ramassés, les gagnants n'ont plus peur
+qu'on dévoile leurs _tours_, leurs _trucs_, comme on dit aujourd'hui;
+les perdants ont pris leur parti, songent à la revanche, et ne sont
+pas fâchés qu'on leur dise pourquoi et comment ils ont perdu.
+
+
+Autre point:--Je n'ai ménagé aucune vérité au gouvernement de
+Louis-Philippe,--mais lorsqu'il est tombé, j'ai écrit: «Je regrette de
+n'avoir pas été l'ami de cette famille, pour avoir à le rester.»
+
+J'ai harcelé sans relâche Napoléon III, tant qu'il a été debout et
+puissant;--lorsqu'il a été renversé, j'avais dit tout ce que j'avais à
+dire, je me suis tu;--alors les couards ont pensé que c'était le
+moment de se montrer; ils ont sorti le museau de leurs caves, et ils
+ont crié, braillé, hurlé les invectives, les injures, les
+grossièretés,--et un jour, comme moi je me taisais--ils m'ont appelé
+bonapartiste.
+
+
+Pendant le règne de M. Thiers:--j'ai rappelé son passé, j'ai dit
+quelles craintes on en pouvait, on en devait concevoir pour l'avenir;
+quand il a été à terre, j'ai pensé que la besogne était faite; on ne
+m'a pas, que je sache, encore appelé thiériste, mais je ne lis pas
+tous les bons petits carrés de papier qui s'impriment; d'ailleurs, en
+ce moment, on accable de louanges celui qu'on appelait naguère «le
+sinistre vieillard»;--on essaye d'atteler de nouveau avec des
+guirlandes de fleurs le cheval de renfort qui a un moment rompu ses
+harnais.
+
+Le plus souvent on répète quand il n'y a plus de danger ce que j'ai
+écrit au moment du combat,--ce qui fait que je suis toujours seul; or,
+comme je ne compte pas changer ni de caractère, ni de manière de voir
+et d'agir,--il en sera toujours de même jusqu'à la fin, et il faut s'y
+résigner et attendre.
+
+
+O Bourgeois,--successeur des rois, et roi toi-même, aujourd'hui que ta
+destinée est grande et que ton pouvoir est immense, tu as attaqué tous
+les abus, tous les privilèges, et tu as eu soin de ne pas trop les
+détériorer;--tu les possèdes aujourd'hui, et, grâce à tes précautions
+et à tes ménagements, ils sont encore en assez bon état pour exciter
+l'envie d'une autre classe qui a pour le moment ramassé ton ancienne
+indignation contre ces mêmes abus, en attendant qu'elle puisse à son
+tour les conquérir.
+
+O Bourgeois! tu es roi, tu es législateur, tu es militaire, tu es tout
+ce que tu as daigné être, et cela, sans études accablantes, sans
+soucis rongeurs, cela à mesure que tu te fatigues d'être ferblantier,
+ou que tu t'ennuies d'être droguiste, ou que tes facultés, un peu
+éteintes, semblent à ton fils ou à ton gendre ne plus suffire à ton
+commerce de bonneterie.
+
+Bourgeois, tu règnes et tu gouvernes; Bourgeois, tu as escompté le
+royaume du ciel qui t'était promis contre le royaume de la
+terre;--Bourgeois, tu es grand, tu es fort, tu es nombreux surtout,
+etc.
+
+
+C'est la Bourgeoisie qui a renversé l'ancienne royauté et l'ancienne
+aristocratie,--le peuple n'y a contribué que de quelques coups de
+fusil tirés et reçus sans savoir pourquoi.
+
+Et cela devait être ainsi.
+
+La haine la plus vivace est celle qui a pour origine l'envie; l'envie
+est une sorte d'amour lâche et honteux,--l'on n'envie, comme l'on
+n'aime, que ce qui a un certain degré de possibilité,--le peuple
+n'enviait pas le faste et les dignités de l'aristocratie, cela était
+trop loin de lui pour que les yeux en fussent blessés ou éblouis.
+
+La Bourgeoisie s'est fait un roi bourgeois avec un chapeau gris pour
+couronne et un parapluie pour sceptre;--puis, les talons rouges de la
+finance, les roués du comptoir s'en sont donné à coeur joie, ils se
+sont mis à jouer gauchement de leur petit mieux, à parodier les rôles
+de ceux qu'ils avaient supplantés,--avouant ainsi qu'ils les avaient
+attaqués non par haine pour les renverser, mais par envie pour prendre
+leur place.
+
+Ils se sont gorgés de tout, ils ont mis de vieilles armoiries sur
+leurs voitures et sur leur papier à lettre, ils ont fait rouler leur
+vaisselle d'argent par les escaliers pour la bossuer et lui donner un
+air d'argenterie de famille.
+
+Ils se sont emparés de tout, ils sont devenus tout. . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . .
+
+Malheureusement pour eux, les bourgeois n'ont pas compris leur
+situation.--Ils ressemblent à la chatte métamorphosée en femme de la
+fable, qui, en voyant une souris, se jeta à quatre pattes et la
+poursuivit sous le lit,--ils ressemblent à ce garçon de café devenu
+millionnaire, qui, surpris par un bruit de sonnette, ne pouvait
+s'empêcher de crier: voilà!
+
+Ils s'étaient accoutumés à attaquer la royauté, et aujourd'hui, sans
+le faire exprès, ils ne peuvent s'empêcher, un peu par air et beaucoup
+par habitude, de se mêler aux attaques dont la nouvelle royauté est
+l'objet à son tour.
+
+Ils ne voient pas, les malheureux, que c'est leur royauté à eux, que
+c'est eux qu'on attaque, que c'est eux qu'on veut détruire.
+
+Louis-Philippe est un roi bourgeois, et le roi des bourgeois: ils
+devraient se relayer autour de lui pour défendre, de tout ce qu'ils
+ont de courage et de sang, chacun des poils de sa barbe.
+
+Car, s'ils le laissent renverser, que dis-je? s'ils aident à le
+renverser, ils sont perdus à jamais, ils expriment leur usurpation et
+l'orgie à laquelle ils se livrent avec tant de confiance,--leur
+puissance deviendra un rêve pour eux-mêmes, et leurs enfants
+refuseront d'y croire.
+
+La royauté se meurt,--la bourgeoisie se tue.
+
+Eh bien, ce que je viens de dire à la bourgeoisie et à propos de la
+bourgeoisie, c'est en 1841 (octobre), et en 1846 (juillet), que je
+l'écrivais dans les _Guêpes_ de ce temps-là, où il est facile de le
+retrouver. Si je reproduis ce fragment, c'est pour prouver à mes
+lecteurs que j'ai la vue bonne, que je prévoyais ce qui allait
+arriver, même les «nouvelles couches sociales»,--et par conséquent
+leur donner confiance en ce que je leur dis aujourd'hui.
+
+Car, aujourd'hui, j'ai la conviction que je ne me trompe pas
+davantage,--je sais, je vois,--les nouvelles _Guêpes_ ont dit et
+disent des vérités bien importantes, bien salutaires sur presque tous
+les points,--et je crains qu'il ne m'arrive encore--après moi sans
+doute, cette fois, ce qui m'est arrivé toute ma vie.
+
+Et cependant, quand l'Assemblée était encore à Bordeaux, les _Guêpes_
+n'ont-elles pas annoncé la Commune, n'ont-elles pas lu dans le passé
+de M. Thiers le rôle qu'il joue aujourd'hui?
+
+Mais voir d'un peu loin, avoir raison trop tôt, ça ne sert pas
+beaucoup aux autres, et ça inflige à celui qui a cette infirmité le
+supplice que subit l'homme qui va du Palais-Royal à la Bourse, en
+descendant la rue Vivienne, à l'heure où la foule la remonte, de la
+Bourse au Palais-Royal, pour aller dîner; ses côtes sont vouées aux
+coudes de ses concitoyens.
+
+
+_La loi électorale d'abord._--C'est le pilotis indispensable pour
+bâtir dans le marécage où nous barbottons en attendant que nous nous y
+noyions.
+
+Mais arrêtons-nous un moment encore sur le rapport de M. de Ventavon,
+et sur la nécessité de mettre un terme à _la guerre civile_ où vit la
+France depuis trois ans,--guerre, non point encore les armes à la
+main,--mais où chacun aiguise ou charge les armes.
+
+Il est inutile de faire des enquêtes sur les complots des
+bonapartistes,--pourquoi cette enquête? Tout le monde sait bien que
+les bonapartistes conspirent, mais les légitimistes aussi conspirent,
+mais les pseudo-républicains aussi conspirent,--qui est-ce qui ne
+conspire pas? Tout le monde conspire,--et à peu près de la même
+manière.
+
+Chaque parti voudrait que le Maréchal empêchât les autres de
+conspirer.
+
+
+Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui va au sermon,--on
+prêchait précisément contre l'usure;--notre homme est très touché,
+passe plusieurs fois sa manche sur ses yeux, et, le sermon fini, va
+féliciter le prédicateur:--«Ah! mon père, que vous avez bien
+parlé,--quelle joie! quelle éloquence! combien je vous remercie pour
+ma part!
+
+--Mais, répondit le prédicateur,--voyez comme on est méchant ici et
+comme il faut se défier des langues! ne m'avait-on pas assuré que vous
+étiez le plus formidable entre les quatre usuriers qui ruinent cette
+ville?
+
+--On ne vous a pas trompé, mon père.
+
+--Mais, alors, aurais-je été assez heureux pour vous dégoûter de...
+ce... métier?
+
+--Pas le moins du monde, mon père, mais j'espère que vous aurez
+dégoûté mes trois concurrents.»
+
+
+Est-il donc vrai que ce peuple, autrefois si spirituel, soit devenu
+assez bête pour qu'il y ait un danger sérieux pour lui dans ces
+exhibitions de portraits,--dans cette lutte de photographies à
+laquelle se livrent les légitimistes et les bonapartistes.
+
+
+Virgile peint les abeilles voltigeant autour des lis et remplissant
+l'espace de murmures menaçants.
+
+Mais il nous dit que cela se passe sur les rives du Léthé, où les uns
+et les autres vont boire les longs oublis[4].
+
+ [4] .... Apes....
+ Candida circum,
+ Lilia funduntur,
+ Strepit omnis murmura campus.
+ ..... Lethoei ad fluminis undas,
+ Securus latices et longa oblivia potant.
+
+Les pseudo-républicains ne distribuent pas de portraits,--ils n'en ont
+pas besoin,--d'abord, ils ne sont pas jolis, jolis! et d'ailleurs, si
+la France est privée pour le moment de voir MM. Pyat, Vermesch, etc.,
+tous les jours à la gare Saint-Lazare, on peut contempler MM. Naquet,
+Gambette, etc., etc.
+
+
+Je ne me rappelle pas, si j'ai cité déjà un exemple curieux de cette
+bizarrerie que j'ai trouvée dans l'histoire:--Maximin associa son fils
+à l'empire et n'en donna pour raison que la beauté du jeune homme.
+
+«J'ai nommé mon fils empereur, écrivit-il au Sénat, pour que le peuple
+romain et le Sénat puissent dire qu'ils n'ont jamais eu un plus bel
+empereur[5].»
+
+ [5] Nunquam pulchriorem imperatorem habuisse.
+
+ J. CAPITOLINUS.
+
+L'_annonce_ et la _réclame_ appliquées au suffrage universel doivent
+faire rire... les autres peuples.--«Prenez n'importe quoi ou même rien
+du tout, disait le _Bourgeois de Paris_, annoncez-le énormément, et
+vous en vendrez tant que vous voudrez.»
+
+Je m'étonne qu'on n'ait pas encore promis des primes, «une montre à
+remontoir», par exemple,--aux électeurs qui voteront pour l'un ou pour
+l'autre des prétendants.
+
+
+Villemain se plaignait un jour de la haine des partis: «Qu'ils
+m'attaquent, disait-il, j'ai été, je suis aux affaires;--mais que leur
+ont fait mes deux pauvres petites filles pour qu'on répande le bruit
+qu'elles me ressemblent?»
+
+M. de Chambord prétend avoir «étudié l'histoire»; nous savons
+l'histoire qu'on leur enseigne.
+
+Il est toute une bibliothèque, où chaque volume porte en lettres d'or,
+sur la couverture, ces mots significatifs:
+
+ _Expurgé, à l'usage du Dauphin._
+
+Expurgatum, ad usum Delphini.
+
+Il devrait savoir que Louis XIII est l'inventeur du tricolore:
+
+Incarnat, bleu et blanc.
+
+
+Qu'il s'était emparé des trois couleurs et y tenait beaucoup.
+
+En effet, dans une ordonnance du 25 septembre 1629, on lit:
+
+«Fait très expresses défenses à toutes personnes, de quelques qualités
+qu'elles soient, de faire porter dorénavant à leurs pages et laquais
+des habits d'_incarnat_, _bleu_ et _blanc_, dont sont vêtus les pages,
+valets à pied et autres officiers du Roy, et à tous tailleurs
+d'habits, fripiers, etc., de faire ou vendre des habits de ces
+couleurs, sous peine d'être _déclarés infâmes_, de subir la
+confiscation et une punition corporelle.»
+
+Fort de ce précédent, M. de Chambord ne se fût peut-être pas exposé à
+«remporter son drapeau blanc».
+
+
+Un mot de Jules Janin:
+
+On lui envoie un jour une feuille qu'il ne recevait pas d'ordinaire.
+
+--Tiens! pourquoi t'envoie-t-on ce journal? lui demande Th. Burette.
+
+--C'est probablement qu'on m'y «_abîme_».
+
+Il déchire la bande, et lit.
+
+--Eh bien, dit Burette, que disent-ils?
+
+--Peuh! que je n'ai pas d'esprit... des bêtises!
+
+
+_M. le comte de Chambord_,--voulant absolument faire quelque chose de
+son drapeau blanc, vient d'en faire:
+
+LE LINCEUL DE LA LÉGITIMITÉ et de la royauté du droit divin.
+
+
+Le 7 septembre 1870,--on était en pleine guerre,--les citoyens membres
+de la commission départementale provisoire du département de
+l'Isère,--séant à Grenoble,--n'ont rien de plus pressé que de briser
+les entraves que la tyrannie avait imposées aux citoyens marchands de
+vins et cabaretiers et à leur honorable clientèle «buveurs très
+précieux», orateurs de balcon, hommes politiques de taverne, et
+«travailleurs» altérés.--Tous les gouvernements qui voulaient vivre et
+pensaient qu'il fallait montrer au moins un semblant de moralité,
+avaient placé les cafés, cabarets, tavernes, etc., sous une
+surveillance spéciale; ces temps-là sont passés,--il n'y a pas assez,
+il ne saurait y avoir trop de ces endroits où l'on vend le vin
+frelaté, l'ivresse, la haine, la folie, l'abrutissement, au litre et à
+la bouteille.
+
+Voici le morceau:
+
+ «Par dérogation au régime de la liberté industrielle,
+ l'ouverture et l'exploitation des débits de boissons ont été
+ subordonnées à une autorisation préfectorale par un décret du 29
+ décembre 1851.
+
+ »Ce décret doit aujourd'hui être considéré comme non avenu.
+
+ »En conséquence, l'établissement de tout café, cabaret ou autre
+ débit de boissons est placé, dans l'étendue du département de
+ l'Isère, sous le régime du droit commun.
+
+ »Grenoble, le 7 septembre 1870.
+
+ »La commission départementale provisoire:
+
+ »JULHIET, RECOURA, BOVIER-LAPIERRE, E. DUPOUX, A. BRUN.»
+
+L'introduction d'abord, l'invasion ensuite des avocats dans les
+assemblées publiques a corrompu et avili le langage parlementaire.
+
+Je voudrais affirmer et expliquer ce fait incontestable, selon moi,
+sans commettre d'injustice envers de grands et réels talents, et sans
+blesser les quelques amis que j'ai dans cette profession.
+
+Ce n'est pas une attaque que je veux faire, c'est une observation.
+
+Les avocats aiment à s'intituler les «défenseurs de la veuve et de
+l'orphelin»,--j'ai fait remarquer déjà que la veuve et l'orphelin
+n'auraient pas besoin d'un avocat qui les défendît, s'il ne se
+trouvait pas en face un avocat qui les attaquât.
+
+La profession d'avocat amène nécessairement ceci que celui qui
+l'exerce doit combattre souvent pour une cause qui ne l'intéresse en
+rien, pour une cause qui n'est peut-être pas la bonne, de telle sorte
+que s'il eût eu à choisir, il se fût chargé plus volontiers de la
+cause adverse. Il s'ensuit naturellement que les colères sont feintes
+et les emportements simulés.
+
+Que c'est une escrime où l'on s'agite beaucoup, où l'on frappe
+bruyamment la terre avec des sandales retentissantes, où l'on voit
+briller et s'entrechoquer avec un bruit strident des lames de
+fer,--mais où les fleurets innocents sont «boutonnés», les poitrines
+préservées par un plastron et le visage garanti par un masque.
+
+Il serait du plus mauvais goût de se fâcher d'un coup de bouton de
+plus ou de moins reçu dans l'assaut;--on prendra sa revanche un
+autre jour, et l'on voit souvent deux avocats en sueur, après
+s'être escrimés avec ardeur l'un contre l'autre, après avoir
+échangé les démentis, les imputations, les accusations les plus
+flétrissantes,--traverser, en se tenant par le bras, la salle des
+Pas-Perdus et s'en aller déjeuner ensemble à un certain café dont j'ai
+oublié le nom,--le café d'Aguesseau, je crois,--sur la place du Palais
+de Justice.
+
+Cette indifférence sur les horions échangés, cette immunité convenue,
+les avocats représentants les transportent dans les assemblées, et ne
+remarquent pas toujours assez qu'ils ont souvent pour adversaires dans
+la discussion des hommes qui n'ont pas les mêmes habitudes, et peuvent
+se sentir et se déclarer offensés de certaines intempérances, de
+certains _lapsus_ de langue qui n'ont rien de choquant entre avocats.
+
+Ajoutez que ce ne sont pas le plus souvent les premiers, les plus
+diserts d'entre les avocats qui abandonnent le Palais pour la Chambre,
+les maîtres de la parole, les véritables orateurs,--que ce sont le
+plus souvent ceux qui n'ont pas su se faire une place dans leur
+profession; des avocats de cour d'assises, quelque chose comme les
+acteurs de mélodrames, habitués à tenir beaucoup plus de compte de
+l'action souvent immodérée, de l'emphase, de la boursouflure, des
+grands gestes, des éclats de voix, des coups de poing sur la barre,
+etc., que des artifices et des délicatesses du langage, de la science,
+de la discussion, de la force des arguments, etc.
+
+
+Certes, s'il n'y avait dans une assemblée qu'un, deux, trois, dix
+avocats, ils prendraient graduellement le diapason de cette Assemblée,
+et perdraient l'accent du terroir, comme la plupart des gens du nord
+et du midi perdent plus ou moins leur accent à Paris, s'ils ont soin
+de n'y pas vivre entre eux.
+
+Mais comme ils sont beaucoup plus, beaucoup trop nombreux, comme ils
+parlent plus souvent et plus longtemps que les autres, au lieu de
+prendre le diapason, ils l'imposent; au lieu de perdre leur accent,
+ils le donnent aux autres, et on en arrive à cet oubli des
+convenances, à ces échanges d'injures quelquefois grossières, auxquels
+il nous est donné d'assister, et qui tiennent plus de «l'engueulement»
+que de l'éloquence, et conduisent naturellement au pugilat. Ajoutez
+encore que, par suite de l'habitude du Palais, les avocats, accoutumés
+à ne pas s'offenser de certaines intempérances, sont tout étonnés
+quand d'autres s'en offensent, et ne se croient pas obligés de donner
+des réparations qu'ils ne demanderaient pas.
+
+
+Or, la corruption et l'avilissement du langage sont les causes ou les
+effets, mais à coup sûr les signes du relâchement et de l'abaissement
+des esprits. Les Grecs disaient: «On parle comme on vit.»
+
+Et Sénèque:
+
+«Partout où vous verrez que l'on tiendra et que l'on aimera un langage
+corrompu, ne doutez pas que les moeurs n'y soient dépravées.»
+
+
+_Ubicunque videris orationem corruptam placere, ibi mores quoque a
+recto descivisse non erit dubium._
+
+
+Une autre cause contribue à faire perdre au langage français cette
+urbanité, cette finesse dans la plaisanterie et l'ironie--qui,
+lorsqu'elles blessaient, faisaient du moins des blessures honnêtes et
+propres; on se piquait, on se perçait avec de belles épées de pur
+acier, aujourd'hui on se sert d'instruments que la justice appelle
+«_contondants_», de bâtons, de marteaux, de pierres qui meurtrissent
+et font «des bleus» comme le coup de poing reçu l'autre jour par Me
+Gambetta, ou de mauvais couteaux rouillés, ébréchés, etc.
+
+Cette autre cause est dans les journaux. Certes la presse compte un
+certain nombre d'écrivains distingués, experts dans la science de bien
+dire, maîtres de leur plume, mais combien, en échange, remplissent les
+journaux de leur prose, qui n'ont fait aucune étude de l'art d'écrire,
+qui remplacent les arguments par les injures et la dialectique par la
+grossièreté? Il en est de même dans les clubs, dans les réunions
+soi-disant politiques, etc.
+
+D'autre part, on ne lit plus guère que les journaux dont les meilleurs
+présentent pour le moins des spécimens de négligences qui s'expliquent
+par la nécessité de l'improvisation: la langue, la belle langue
+française, s'altère, se corrompt et menace de se perdre.
+
+
+Le spectacle qu'ont présenté tour à tour, ces jours derniers, et
+l'Assemblée des représentants de la France, et les gares du chemin de
+fer, où nous avons vu «l'éloquence de la tribune» dégénérer par une
+pente douce et naturelle en coups de poing et en coups de canne,
+n'était pas précisément ce qu'on appelle un joli spectacle, mais ce
+pourrait, ce devrait être un spectacle édifiant et instructif.
+
+
+Me Gambetta, soutenant au tribunal qu'il _n'a_ reçu _que_ un coup de
+poing--quand M. de Sainte-Croix affirme lui avoir donné un
+soufflet,--rappelle M. de Talleyrand recevant un soufflet de
+Monbreuil, et s'écriant à l'instant même: «Ah! quel coup de poing!»
+
+
+Les délicats, s'ils consentaient à se mêler de cette affaire mal
+commencée et mal conduite, diraient que l'intention de donner un
+soufflet suffit pour constater l'insulte,--et que,--entre gens bien
+élevés, parmi lesquels les soufflets donnés et surtout les soufflets
+reçus sont extrêmement rares, il suffit, dans les cas extrêmes, que
+l'insulteur--chose peu ordinaire--fasse un geste de la main ou du
+gant, pour que son adversaire, d'un mot ou d'un autre geste, fasse
+comprendre qu'il tient le soufflet pour reçu et que l'affaire regarde
+les témoins.
+
+Quant à la proposition qui paraît ne pas aboutir d'une liste de dix
+combattants,--elle est renouvelée des Horaces et des Curiaces,
+du combat des trente, etc., et très près de nous--lors de
+l'emprisonnement à Blaye de la duchesse de Berry--les chevaliers de la
+duchesse de Berry envoyèrent une liste au _National_,--affaire qui fut
+arrêtée par l'annonce officielle de la grossesse de la duchesse.
+
+
+M. Clémenceau, demandant raison d'une insulte faite à Me Gambetta,--me
+rappelle «la _Jolie fille de Perth_», ce beau roman de Walter Scott
+que je citais il y a peu de temps.
+
+Il y a encore là un combat de clan contre clan et un terrible
+combat,--le clan Chattam contre le clan de Quhèle,--trente contre
+trente.
+
+Le clan Quhèle a pour chef un jeune homme, Eachin, élevé loin des
+montagnes, de la chasse et des exercices guerriers; son tempérament,
+plus fort que sa volonté, lui refuse la farouche valeur de ses
+compagnons et de ses adversaires,--mais son père nourricier, le géant
+Torquil du Chêne, l'entourant avec ses huit fils qui ne laisseront pas
+approcher de lui le terrible armurier Henry,--crie à ses fils: «Mourez
+pour Eachin!»--Puis, à mesure qu'un des gardes du corps est
+renversé--Torquil s'écrie: «Un autre qui meurt pour Eachin!»
+
+Ils sont tous tués,--et alors Eachin jette ses armes, se précipite
+dans la rivière et se sauve--peut-être à Saint-Sébastien.
+
+
+On aime à s'en prendre à ses ennemis de ses calamités, de ses
+déboires, mais le plus souvent il serait plus juste et plus vrai de se
+les attribuer à soi-même,--tous les partis, tous les gouvernements
+périssent par leurs ultras.
+
+
+A peine rentré en France, derrière les baïonnettes étrangères, Louis
+XVIII dut en ressortir.
+
+Pourquoi?
+
+Voilà ce que disait un bon Français de ce temps-là:
+
+«Les Bourbons s'en retournent parce que, au lieu de rentrer chez nous,
+ils ont voulu rentrer chez eux.»
+
+
+En 1816,--remonté de nouveau sur le trône, Louis XVIII se plaignait de
+ses amis, et prenait des précautions contre eux. Le comte Decazes,
+ministre de la police générale, père, je crois, du duc actuel, qui
+doit être comte de Cazes et Duc de Glusberg, écrivait aux préfets, au
+nom du Roi, le 12 septembre;--il les engageait à surveiller et à
+écarter les Belcastel et les Dahirel de ce temps-là: «_Les amis
+insensés qui ébranleraient le trône en voulant le servir autrement que
+le Roi ne veut l'être; qui, dans leur aveuglement, osent dicter des
+lois à la sagesse, et prétendent gouverner pour lui_,--le Roi ne veut
+aucune exagération.»
+
+A cette même époque, un préfet recevait l'ordre de «_repousser des
+élections MM. tels et tels, et notamment M. le marquis de Clermont
+Mont-Saint-Jean, comme_ trop royalistes».
+
+J'ai sous les yeux une lettre du marquis où il s'en plaint;--on
+répandait à profusion, et le gouvernement n'était pas étranger à cette
+propagation, un écrit où on lisait:
+
+_Il y a des gens qui voudraient le Roi sans charte, le rétablissement
+des privilèges détruits et oubliés; l'anéantissement des institutions
+libérales, qui aspirent à faire reculer l'opinion d'un demi-siècle, à
+replacer la France sous un ordre de choses dont les éléments
+n'existent plus._
+
+Cela peut se répéter aujourd'hui, mais avec deux différences, l'une
+petite, l'autre grande,--la première que, au lieu d'_un demi-siècle_,
+il faut dire: presque un siècle;
+
+La seconde, c'est qu'il faut mettre le Roi,--M. de Chambord,--au
+nombre de ceux qui sont «trop royalistes» et qui n'ébranlent pas le
+trône par cette seule raison qu'il n'y a pas de trône et qu'ils
+rendent impossible d'en élever un.
+
+
+C'est offenser un musulman que de lui demander des nouvelles de ses
+femmes. Sans aller tout à fait aussi loin dans la réserve à l'égard du
+beau sexe, il a été longtemps en France considéré comme une règle,
+dans la bonne compagnie, de ne pas parler d'une honnête femme dans un
+lieu public; une femme ne se serait pas facilement consolée
+d'apprendre que son nom avait été lu dans un journal, et si cela était
+arrivé par hasard, le journaliste aurait dû faire réparation au mari,
+au frère ou au fils de la femme offensée. Je ne veux pas parler du
+temps où le «gazetier» eût été «bâtonné» par «la livrée» et n'eût pu
+obtenir que M. le duc trois étoiles ou le marquis quatre étoiles
+condescendît à lui donner satisfaction les armes à la main.
+
+C'était alors une forme terrible et écrasante du blâme de dire d'une
+femme: _elle fait parler d'elle_; on ne prenait pas la peine
+d'expliquer si c'était en bien ou en mal, il suffisait qu'on parlât
+d'elle et qu'elle y eût donné lieu.
+
+
+Il n'y avait alors aucune chance pour une honnête femme d'être connue
+du «public».
+
+Tout cela est changé aujourd'hui. Est-ce mieux? J'en doute beaucoup.
+Les femmes y ont-elles gagné? Je suis convaincu du contraire. A qui la
+faute? On ne risque guère de se tromper, en attribuant à peu près
+toujours à un sexe les fautes et les sottises de l'autre. On a cité ce
+mot d'un chef de la police qui, lorsqu'un crime lui était dénoncé,
+demandait: où est la femme. En effet, presque toujours, les crimes des
+hommes sont commis non pas précisément à l'instigation des femmes,
+mais pour les femmes ou à propos des femmes. Quant à elles, elles ne
+nous font pas tant d'honneur, elles ne font guères pour nous que des
+sottises.
+
+Il paraît évident que la vie des cercles, qui laissait les femmes
+seules à la maison, est ce qui leur a donné l'idée d'en sortir
+elles-mêmes.
+
+
+Il y a encore la question des courtisanes. Sous la régence et sous
+Louis XV, époques qui ne brillaient pas précisément par la sévérité
+des moeurs, il y avait un certain nombre «d'impures» en renom;--elles
+étaient richement entretenues, par de grands seigneurs et des
+financiers que cela ne ruinait pas, du moins pour la plupart--et qui
+ne prenaient pas sur le train de leur maisons et les dépenses de leurs
+femmes. Ceux qui payaient ces «impures» étaient loin de les traiter
+sur le pied de l'égalité, elles faisaient partie de leur domesticité.
+On disait: _la_ une telle appartient en ce moment au duc de ***--au
+«traitant» un tel--à l'évêque de ***. Elles ne se piquaient pas, je
+pense, de fidélité, mais alors être ce qu'on appelle aujourd'hui leur
+«amant de coeur», et ce qu'on appelait alors leur «greluchon»,
+c'est-à-dire se servir d'elles sans les payer, était réputé assez
+honteux pour que l'entreteneur en titre ne daignât pas s'en offenser,
+ou se crût suffisamment vengé par l'humiliation de son rival
+clandestin;--elles ne trouvaient guère, d'ailleurs, ces «délassements»
+de leur coeur qu'avec des hommes de leur classe.
+
+On l'a dit avec raison, il y avait dans les mauvaises moeurs et la
+mauvaise compagnie de ce temps-là, encore quelque chose qui manque aux
+bonnes moeurs et à la bonne compagnie d'aujourd'hui.
+
+Il est rare aujourd'hui qu'une de ces filles soit entretenue par un
+seul homme; on a appliqué à leur industrie l'idée qui a présidé à la
+création des cercles. Un grand nombre de gens, moyennant une
+rétribution relativement insignifiante, jouissent dans un local commun
+d'un luxe que presque aucun ne pourrait se procurer chez lui avec sa
+fortune personnelle.
+
+Grâce à l'association on a sa part des faveurs d'une femme richement
+vêtue, magnifiquement meublée, ayant des diamants, une maison montée,
+des chevaux, des voitures, etc., dont chacun ne paye qu'une part
+minime et jouit entièrement pendant le jour, l'heure ou le quart
+d'heure que lui rapporte son nombre «d'actions», et il est convenu que
+ce n'est plus ni honteux ni répugnant.
+
+Le bon marché relatif apporté par la «coopération» à l'amour vénal a
+dû multiplier singulièrement le nombre de ces filles, et en
+augmentant, dans une proportion encore plus forte, le nombre des gens
+qui vivent avec elles, leur faire une large place dans la société. Un
+élément nouveau est venu modifier encore leur situation. Certains
+journalistes, m'assure-t-on, un très petit nombre, je veux absolument
+le croire, tiennent à honneur d'être actionnaires, sans débourser;
+d'être «aimés pour eux-mêmes», de souper chez elles et avec elles aux
+dépens des actionnaires payants,--ou, du moins, ils les payent, eux,
+en renommée et en gloire. Ils mentionnent leur présence aux premières
+représentations, aux courses, etc., ils vantent leur beauté, décrivent
+leurs toilettes,--les «annoncent», leur font des «réclames» et
+achalandent leurs boutiques dans lesquelles ils ont un certain
+intérêt.
+
+
+Aussi, aujourd'hui, tout le monde les connaît,--les «honnêtes femmes»
+les regardent, les examinent, en parlent, blâment ou louent leur
+parure,--s'informent de leur couturière, de leur marchande de modes,
+et s'efforcent de les imiter, c'est-à-dire d'accepter une lutte où
+elles sont nécessairement vaincues, irritées, humiliées, car la plus
+honnête femme du monde ne peut guère ruiner qu'un mari et un amant,
+tandis que ces «impures» lèvent des impositions et perçoivent des
+tributs et des droits sur le public tout entier.
+
+
+La foule, le vulgaire confond facilement la célébrité, la
+«famosité»--avec la renommée, avec la gloire. Les femmes du monde ont
+senti de l'humiliation de la notoriété donnée aux courtisanes. Eh
+quoi! on fait savoir à l'univers que cette fille est jolie, bien
+faite,--qu'elle a les yeux noirs, les cheveux rouges,--qu'elle est
+habillée de telle ou telle façon,--qu'elle assistait à la première
+représentation de telle pièce de Dumas ou de Feuillet. Mais j'y étais
+aussi à cette représentation, et il me semble que je suis au moins
+aussi jolie qu'elle--et j'avais une robe charmante et une coiffure
+délicieuse,--et tous les regards auraient été pour elle:--j'aurais été
+là comme si je n'y avais pas été! on n'aurait pas daigné me remarquer,
+m'apercevoir!
+
+Du moins, c'est ce que doivent penser les lecteurs des journaux dans
+toute la France et dans le monde entier.
+
+De là, le désir ardent qui s'empare d'un certain nombre de femmes du
+monde; elles veulent qu'on parle d'elles, elles veulent lire aussi
+leurs noms dans les journaux,--elles veulent que les lecteurs de ces
+feuilles sachent qu'elles aussi sont jolies et bien mises.
+Quelques-unes donnent des fêtes, des soirées, des bals, des raouts,
+instituent des loteries de bienfaisance, où elles ont soin d'avoir
+quelques journalistes pour lesquels elles font des frais
+particuliers,--et, le lendemain, elles brisent fiévreusement la bande
+du journal et cherchent leur nom.
+
+Leur nom... imprimé.
+
+Quelques-unes, les «timides», disent encore: C'est ennuyeux les
+journaux, on ne peut plus faire un pas sans y lire son nom,--mais que
+le journaliste ne les ait pas nommées, décrites, détaillées, il pourra
+attendre en vain une nouvelle invitation.
+
+
+Les moyens de «paraître» sont nécessairement variés;--un des moyens
+les plus ambitionnés est d'écrire;--on intrigue pour glisser un
+article dans une revue, le plus souvent sous un pseudonyme, non par
+pudeur, mais par coquetterie, par raffinement; c'est un voile de plus
+à laisser lever, et on le laisse lever par tout le monde, un voile
+qu'on dérange soi-même si on ne réussit pas à trouver des audacieux,
+des «insolents».
+
+Telle autre a adopté «la partie» des bons mots,--des mots hardis, des
+mots risqués.
+
+Telle autre se contente de ne porter que les modes d'après-demain.
+
+On veut être vue, on veut être imprimée,--on se montre partout,--et
+s'il se passe un mois pour les unes, une semaine pour les autres sans
+qu'elles aient vu leur nom imprimé, elles s'évertuent à chercher par
+quelle nouvelle audace, par quelle nouvelle extravagance elles peuvent
+réveiller la publicité paresseuse, indifférente, fatiguée, blasée ou
+endormie.
+
+La pudeur des femmes ne consiste pas seulement dans les vêtements;
+leur vie aussi a sa pudeur et doit avoir ses voiles comme leur corps.
+Si la beauté de la femme est l'ornement de la maison, sa vertu, sa
+chasteté, sa réserve sont des roses qui l'embaument et la parfument.
+La femme qui vit dehors rentre à l'état de rose sur laquelle on a
+marché;--heureuse si elle n'a fait que perdre son parfum, et si elle
+ne rapporte pas des odeurs suspectes.
+
+
+Une lectrice m'interrompt:--«Mais, monsieur, la vie que vous voulez
+nous imposer serait parfaitement ennuyeuse. Pourquoi cette monstrueuse
+inégalité entre nous et messieurs les hommes?
+
+--Je ne veux rien vous imposer, chère dame, et si j'ai l'air de vous
+enlever ce que vous appelez l'égalité, c'est pour vous assurer au
+contraire l'égalité véritable, ou plutôt la supériorité, la royauté
+élective et renouvelée tous les jours dans la maison dont vous êtes la
+souveraine.»
+
+
+De même, celles d'entre vous qui, en se décolletant et en offrant au
+regard de trop forts échantillons de leurs charmes, se trompent si
+elles croient faire naître ainsi l'amour;--elles ne peuvent qu'exciter
+des fantaisies lascives, des désirs violents peut-être, mais
+passagers, peu faits pour flatter un orgueil honnête. Elles me
+rappellent ce prédicateur, qui disait à propos de l'amour: «Encore,
+si ça durait un siècle ces voluptés profanes; si ça durait un an, si
+ça durait un jour, si ça durait une heure, on comprendrait peut-être
+qu'on les payât de son salut éternel,--mais non... zag-zag-zag-zag...
+et... damné.»
+
+
+Soyez certaine, chère dame, que l'on n'a envie d'entrer que dans les
+maisons fermées,--la femme, non seulement la plus honnête, mais aussi
+la plus heureuse, est celle dont on ne parle pas,--comme on a dit:
+Heureuse la nation qui n'aurait pas d'histoire.
+
+
+Il est un autre point auquel ne paraissent pas songer les femmes qui
+veulent à tout prix faire parler d'elles,--c'est que, grâce à la
+soudaineté de leurs impressions, grâce à l'irresponsabilité de leurs
+actes, il n'y aurait pas moyen de les admettre dans la société, si la
+loi et les usages ne leur donnaient un éditeur responsable à qui l'on
+puisse demander satisfaction de certains excès de langue et de
+certains procédés violents, le mari, le père, le frère,--au besoin
+même l'amant, celui-ci avec certains détours et certaines précautions.
+
+
+La responsabilité qu'elles leur font encourir devrait, ce me semble,
+suffire pour les faire réfléchir à l'occasion.
+
+
+Madame la princesse de Metternich avait, sous l'empire, fini par
+appartenir à la publicité;--les journaux décrivaient régulièrement ses
+toilettes et publiaient ses «mots»;--elle s'amusait de ce bruit, de ce
+froufrou de ses jupes et de sa langue, et l'encourageait. Si bien que
+je ne crois pas aujourd'hui sortir des convenances en parlant d'elle,
+moi, si réservé d'ordinaire sur le chapitre des femmes, qui ne parle
+jamais dans les _Guêpes_ ni des femmes honnêtes, par respect pour
+elles, ni des autres par respect pour moi.
+
+
+Eh bien! grâce à cette habitude de parler haut, de parler à la
+cantonade, d'être toujours en représentations, madame de Metternich
+vient d'amener entre son mari et le comte de Montebello, un duel qui,
+par hasard, n'a pas eu de conséquences funestes.
+
+
+Autre exemple: Il est de ce temps-ci une autre personne qui a
+provoqué, obtenu, escaladé la notoriété avec plus d'ardeur et de
+préméditation, et par des moyens plus violents, c'est madame
+Ratazzi,--madame de Solms,--qui s'appelait avant son second mariage,
+la _princesse_ de Solms. Elle a, à propos d'une de ses publications,
+failli, dans le temps, faire battre son frère et son premier mari avec
+quelqu'un que je ne nommerai pas,--et un roman, publié par elle dans
+les dernières années de l'empire, a attiré à son second mari Ratazzi
+vingt provocations auxquelles il a cru pouvoir ne pas répondre,--sans
+quoi ce serait probablement d'un coup de pistolet ou d'un coup d'épée
+qu'il serait mort.
+
+
+M. de Mahy,--député, membre de la commission de permanence,--se plaint
+amèrement de la suppression des «chambrées» de Toulouse.--«C'est,
+dit-il, dans une lettre publiée par les journaux, une tendance
+désastreuse.»
+
+Nous allons un peu parler des chambrées.--Nous commencerons par
+produire en partie une circulaire du préfet de Vaucluse; cette
+circulaire traite la question avec un grand bon sens.
+
+Nous ferons à son sujet deux ou trois observations;--puis, nous
+donnerons la parole à mon gendre, à mon fils Léon Bouyer, qui est
+Provençal, qui en est heureux et fier, qui aime son pays, et qui
+constate avec chagrin l'extension que prend dans les campagnes la
+tache d'huile, la tache de moisissure, le chancre des dangereuses
+théories, ou mieux, billevesées démagogiques.--Je le prie de nous
+expliquer ce que c'est en effet que «les chambrées».
+
+
+M. le préfet de Vaucluse se trompe lorsqu'il dit: «Les chambrées sont
+inconnues dans le reste de la France».
+
+M. Mercier, il y a un mois encore, préfet du Var, destitué à la suite,
+je crois, d'un différend avec le préfet maritime de Toulon, en avait
+fait fermer déjà une certaine quantité.
+
+
+_Le préfet de Vaucluse à MM. les sous-préfets et maires du
+département._
+
+ »MESSIEURS,
+
+«Le grand nombre de chambrées existant exceptionnellement sur certains
+points de ce département, et en particulier dans l'arrondissement
+d'Apt, a attiré mon attention, comme celle de la plupart de mes
+prédécesseurs, dont les préoccupations à ce sujet ont laissé des
+traces écrites que j'ai utilement consultées.
+
+»Depuis quinze mois que j'administre ce pays, je me suis livré à une
+étude attentive et assidue de cette question, et il est résulté de
+l'expérience acquise et de tous les renseignements recueillis, que les
+chambrées exercent, en général, une fâcheuse influence dans le milieu
+où elles sont établies.
+
+»Il est des communes où la majeure partie de la population valide est
+enrôlée dans les chambrées. Il arrive alors que le foyer est déserté,
+que les femmes et les enfants sont délaissés, et que la vie de famille
+est profondément atteinte.
+
+»On joue fréquemment dans les chambrées. On y perd son argent, son
+temps, et souvent aussi sa liberté et son indépendance. La chambrée
+est habituellement un foyer politique d'autant plus dangereux que la
+contradiction n'y existe pas, que l'on s'y exalte dans une même
+opinion, que quelques hommes influents y dominent, et qu'il est rare
+que l'unique journal qu'on y lit, quand on en reçoit un, ne soit pas
+une feuille d'opposition contre les principes de l'ordre social.
+
+»On peut donc dire avec certitude que, presque partout, la
+condition sous laquelle ces sortes d'associations ont été
+autorisées,--l'interdiction des discussions politiques,--est
+perpétuellement enfreinte.
+
+»Cela est si vrai que, dans beaucoup de chambrées, s'étalaient, il y a
+moins d'une année, des emblèmes séditieux dont j'ai dû prescrire
+l'enlèvement.
+
+»Je suis informé que, sauf de rares exceptions, les chambrées
+continuent à être en quelque sorte des clubs en permanence, d'autant
+plus à craindre que l'accès en est fermé à l'autorité.
+
+»Dans ces circonstances, ayant la volonté et le devoir de servir les
+intérêts moraux de ce département, j'ai décidé que les chambrées
+précédemment autorisées ou tolérées seraient fermées. Les arrêtés de
+dissolution ont été ou seront adressés à MM. les maires.
+
+»En agissant ainsi, j'ai la conscience de rendre service à ce pays, de
+le restituer aux saines et moralisatrices influences de la famille, à
+la pratique des devoirs du foyer, et de l'affranchir de la tutelle de
+quelques personnes, d'autant plus écoutées qu'elles s'adressent à des
+hommes que le défaut de culture intellectuelle livre sans défense aux
+excitations et aux sophismes de l'erreur.
+
+»Les chambrées, inconnues dans le reste de la France, constituent une
+exception dans ce département. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . .
+
+»Les cafés et les cabarets ne manquent pas dans les communes, et ceux
+pour qui la chambrée cessera d'exister pourront s'y réunir avec leurs
+concitoyens, traiter leurs affaires et s'y distraire honnêtement et au
+grand jour, sous la surveillance de l'autorité.
+
+»Là, du moins, sur ce terrain accessible à tous, la fusion des
+opinions peut se faire et produire l'apaisement, dont nous avons plus
+que jamais besoin dans nos malheurs.»
+
+
+Ma première remarque, sur la circulaire de M. le préfet de Vaucluse,
+est que ce qu'il dit avec raison contre les chambrées, s'applique
+parfaitement aux cercles; j'en ai déjà parlé, j'y reviendrai.
+
+La seconde, c'est que les cafés et les cabarets, moins dangereux,
+selon lui, sous le rapport politique, ne le sont pas moins sous le
+rapport des moeurs et de la dissolution de la famille.
+
+Je dis _selon lui_; car le café et le cabaret ne consistent pas
+seulement dans la partie vitrée, toute grande ouverte au public;--il
+n'est guère de cabaret ou de café qui n'ait une salle séparée, ne
+donnant pas sur la rue ou sur la place où est la façade du cabaret ou
+du café, mais ayant une entrée particulière par une autre rue, et
+située, soit derrière le cabaret ou café, soit au-dessus.
+
+Cette salle, réservée aux bons clients, aux habitués respectables,
+n'accepte pas les prescriptions de la police concernant ce genre
+d'établissement;--elle s'ouvre ou continue à rester ouverte après
+l'heure réglementaire de la fermeture des cabarets et cafés;--on y
+joue, on y joue relativement gros jeu,--on y discourt, et on s'y livre
+à de petites menées politiques.
+
+
+Les cabarets et les cafés sont la ruine et la perte des ouvriers et
+des paysans,--ils sont, comme les chambrées, la destruction de la
+famille, il n'y a plus de patrie.
+
+J'ai dit comment,--sans illégalité, sans arbitraire, on pourrait en
+trois mois faire fermer _spontanément_ les deux tiers des cabarets et
+des cafés.
+
+Il suffirait d'exercer une surveillance inflexible,--sur la qualité et
+la quantité de leurs marchandises:
+
+1º Exiger que toute denrée livrée au consommateur ne lui fût présentée
+que sous son véritable nom et sa provenance réelle;
+
+2º Punir sévèrement toute altération, toute sophistication, tout
+mélange.
+
+
+Ici une parenthèse pour citer un exemple:
+
+La fausse bière,--la bière artificielle et malsaine--se vend
+aujourd'hui au verre, au bock, je crois, aussi cher qu'on vendait
+autrefois la bouteille de la bière faite d'orge et de houblon,--deux
+éléments qui n'entrent plus dans la fabrication de la plupart des
+bières que pour une part plus ou moins minime, et qui souvent en sont
+complètement absents.
+
+3º Puis de supprimer le crédit, en ne reconnaissant plus légalement
+les dettes de cabaret et de café;
+
+4º En affranchissant et en dégrevant d'impôts le vin que l'ouvrier
+achète et emporte chez lui pour les besoins de sa famille,--en
+reportant ces impôts sur celui qui se boit au cabaret,--jusqu'au jour
+où on en viendra au seul impôt loyal et équitable,--l'impôt unique sur
+le revenu.
+
+Il est incontestable que ces quatre articles non pas seulement
+édictés, mais mis en pratique,--amèneraient en trois mois la fermeture
+volontaire des deux tiers de ces établissements si désastreux.
+
+
+Il y a quelque temps, j'en parlai à un fonctionnaire public d'ordre
+supérieur, qui vint me voir en passant;--je lui demandai s'il avait
+quelque objection à faire à ma proposition, et s'il doutait de son
+efficacité;--il me répondit qu'il n'avait aucune objection, et qu'il
+était aussi convaincu que moi du résultat.
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien, par les impôts indirects, l'État est l'associé né des
+cafés, cabarets, etc., et partage leurs bénéfices,--et on n'en ferme
+quelques-uns de temps en temps,--que lorsqu'on y est contraint par un
+scandale.
+
+--Mais c'est une immoralité, c'est un crime,--ces établissements si
+multipliés aujourd'hui détruisent l'estomac et le cerveau...
+
+--Que voulez-vous?
+
+
+Il en est de même des journaux, surtout des journaux soi-disant
+républicains, qui se sont donné, qui se donneront bien de garde de
+reproduire ce que j'ai écrit à ce sujet;--les cafés, les cabarets
+comptent pour beaucoup sur leurs listes d'abonnés, et les clients de
+ces établissements forment la majorité de leurs lecteurs; ceux-là
+surtout qui s'intitulent «indépendants», et portent le plus le chapeau
+sur l'oreille en parlant aux rois et aux ministres... patients, sont
+dans la dépendance la plus absolue de ces débitants.
+
+
+Il serait temps que l'on prît un parti,--les ouvriers sont aujourd'hui
+bien et dûment empoisonnés,--je parle de ceux qui s'intitulent
+«travailleurs» et ont pour «signe particulier» qu'ils ne travaillent
+pas.
+
+On veut passer, on passe aujourd'hui à ceux qu'il y a trois ans on
+appelait si dédaigneusement «les ruraux».
+
+A ceux dont le bon sens plus robuste, les appétits moins surexcités,
+semblaient devoir résister plus énergiquement.
+
+
+Voici comment se crée la _chambrée_: Quelques jeunes paysans
+s'assemblent, jaloux de _faire les hommes_, en exerçant leur droit de
+réunion. Dans le peuple, être membre d'une chambrée, c'est revêtir une
+sorte de robe virile; on dit: «En telle année je faisais ou ne faisais
+pas encore partie de la chambrée.» A ce noyau, se joignent quelques
+membres dissidents d'une autre société, et on choisit le nom que
+portera désormais l'association. Quelquefois on la met sous le vocable
+d'un saint considérable du pays: _Saint Hermentaire_ ou _saint
+Auxile_; sous le règne d'un préfet à poigne, on choisit habilement un
+nom qui puisse rendre l'administration clémente et l'autorisation
+facile. On s'appelle alors: _Les amis de l'ordre_, ou _Les enfants de
+la paix_. Mais un beau titre pour une chambrée, un de ces titres qui
+excitent l'envie et l'admiration des sociétés rivales, c'est celui que
+personne ne comprend: _Les amis du progrès_, c'est bien; _La
+philanthrope_, encore mieux; _Les droits de l'homme_, voilà ce qui
+peut s'appeler un nom!
+
+_La chambrée_, ou pour parler comme les gens de Provence, _la
+Chambre_, que l'on appelle aussi _la Société_, est baptisée; la
+préfecture a donné l'autorisation, on a loué dans la vieille ville une
+chambre et une cuisine, il ne reste plus qu'à acheter le mobilier
+commun: quelques tables grossières, quelques brocs, verres et poêlons,
+et quatre de ces antiques lampes provençales, des _vioro_, composées
+d'un pied de fer ou en terre surmonté d'une boule de verre pleine
+d'huile, dans laquelle trempe une mèche fumeuse; puis, au jour de
+l'inauguration, chaque membre arrive, portant sur sa tête une chaise
+qui reste sa propriété individuelle. Quant au service, il est fait à
+tour de rôle par chacun des associés qui prend alors le nom de
+semainier.
+
+Au début, _la Chambre_ n'était qu'un lieu de réunion où les
+cultivateurs venaient, après une journée bien remplie, attendre
+l'heure du coucher et vidaient un verre de vin en causant de
+l'apparence des récoltes et du prix des denrées. Puis, l'hiver,
+pendant les _derniers jours_ (les jours gras, les derniers jours... de
+carnaval), la partie jeune de l'Assemblée se cotisait, louait un
+tambourin. On amenait le soir les soeurs et les filles, et tout ce
+monde dansait gaiement; les couples _carégnaient_ (c'est le flirter
+des Anglais), et bien des contre danses se terminaient par un mariage
+après la récolte des olives.
+
+C'était l'âge d'or de la chambrée; mais un jour, une des fortes têtes
+de la réunion, un jeune, qui avait _uno grosso litturo_ (une grosse
+lecture, beaucoup d'instruction), apporta un journal et lut à haute
+voix un article dans lequel il était dit: «Que l'avenir appartenait
+aux travailleurs, que le peuple qui cultivait la terre avait le droit
+de la posséder et qu'il fallait déclarer une guerre à mort à l'infâme
+capital.»
+
+Les vieux comprenaient de temps en temps, et hochaient la tête sans
+rien dire, les jeunes couvraient d'un murmure flatteur la voix du
+lecteur.
+
+Celui-ci, fier de son succès de lettré, recommença les jours suivants.
+Peu à peu, il eut des envieux et des imitateurs; tous ceux qui avaient
+fréquenté pendant six mois l'école des frères, et qui déchiffraient la
+lettre moulée, se mirent à lire et à commenter les plus mauvais
+journaux, et l'un d'eux amena un soir le fameux M. Raynaud, dit
+_mangegalline_, épicier failli et l'un des chefs du parti rouge.
+
+M. Raynaud vint débagouler, en provençal, tous les lieux communs,
+toutes les rengaines qui traînent sur les tables d'estaminet. Il avait
+l'éloquence facile du fainéant qui a beaucoup bavardé et la mémoire
+ornée d'articles de journaux, et quand il s'était embarqué trop
+légèrement dans une phrase dont il ne pouvait sortir, il la finissait
+brillamment en français. L'auditoire ne comprenait plus et se
+regardait émerveillé en murmurant: «Aquéou charro ben», «Celui-là
+parle bien.» L'orateur emporta tous les suffrages en dépeignant le
+propriétaire, le maître, avec une ironie charmante, en plaignant le
+paysan de son dur travail et en appelant les sociétaires: «frères», ce
+qui lui gagna tout particulièrement le coeur de Basset, dit _Pati_
+(cloaque), cureur de puits de son état.
+
+Il revint plusieurs fois, M. Raynaud; il affilia la société à
+_l'Alliance républicaine_ ou à toute autre forme de la Sociale, et
+pour séduire ces pauvres gens qui ne savaient pas lire, il surexcita
+tous les besoins de luxe, tous les instincts mauvais. Et quoi qu'ils
+en disent dans leurs journaux, quelles bourdes les émissaires du parti
+républicain répandent dans le peuple! quelles grosses sottises ils
+lui font avaler!--Ainsi, il est parfaitement sûr que le paysan croit
+que si la vraie république, _la sainte, venait_, son bourgeois irait
+piocher la vigne, pendant que lui, Gros-Pierre, magnifiquement couvert
+d'une redingote marron, le regarderait suer au soleil, tout en buvant
+de la limonade gazeuse sous un olivier.
+
+Ce levain de haine contre celui qui possède se traduit dans les
+chambrées d'une façon originale et naïve. Dans le langage plaisant, on
+affecte de parler du propriétaire comme s'il était le fermier et du
+fermier comme s'il était le maître.
+
+--«Dis donc, Nique? (Dominique), ton fermier s'est marié.
+
+--Eh! oui, Zozelé.
+
+--Sais-tu qu'il a pris une _poulido fumello_ (une jolie femme).»
+
+Et la conversation continue souvent d'une façon obscène.
+
+Car le jeune paysan est devenu débauché; au lieu de faire la cour à sa
+promise, sous le grand ormeau du marché, aux veillées du soir, il
+court à la chambrée se gaver d'échaudés et de foie de porc à la poêle,
+mets qu'il croit luxueux, et s'en va chercher, pour finir sa nuit,
+des amours au rabais.
+
+--«Que voulez-vous,--disait l'un d'eux un jour,--nous faisons les
+riches autant que nos moyens nous le permettent.»
+
+
+Aussi, la chambrée qui, au début, ne s'ouvrait que le soir, est tout
+le jour occupée par quelques oisifs. Dans nos villes du midi, les
+_travailladous_, les travailleurs de terre, habitent en grand nombre
+dans ce qu'on appelle partout la vieille ville. Tous les matins, ils
+partent pour aller aux environs cultiver le morceau de bien qui leur
+appartient en propre ou qu'ils tiennent à moitié du petit bourgeois;
+d'autres, exploitant des terrains plus importants et plus éloignés,
+restent dans les fermes. Qu'un nuage passe sur le soleil et laisse
+tomber quelques gouttes de pluie, le paysan quitte sa charrue et
+rentre à la maison.
+
+--«Eh bien, tu ne fais rien, dit la femme?
+
+--_Tè!_ tu veux que je travaille par un temps pareil? A quoi bon se
+laver la peau pour les maîtres.
+
+--Mais c'est bien pour toi aussi.
+
+--Va bien. On sait ce qu'on sait; si le bien nous appartenait... M.
+Raynaud nous parlait l'autre jour...
+
+--Qu'est-ce qu'il disait encore ce ruiné?
+
+--Il disait que la terre... que c'est nous... que, enfin, il faut
+nommer Gambetta, et que tout ça changerait.
+
+--Ton bavard de M. Raynaud, je voudrais que le diable...»
+
+La ménagère bougonne, le mari siffle un air, va _se changer_ et part
+pour la chambrée, brandissant fièrement le parapluie de cotonnade
+rouge, signe du ménage cossu. Au bout d'un quart d'heure la pluie
+cesse, le soleil reparaît. «Heu! dit notre homme, à présent que je me
+suis _détourné_ (dérangé du travail), autant vaut que j'aille voir les
+amis.»
+
+Il arrive à la société, trouve nombreuse compagnie, parle, fume, boit,
+mange du foie grillé, joue sa quote-part contre celle du voisin, perd,
+continue à jouer et rentre chez lui à une heure avancée, un peu gris
+et ayant perdu quinze ou vingt francs de mangeaille et de boisson.
+
+Le lendemain, il se lève brisé, ayant comme on dit dans le peuple «mal
+aux cheveux et froid aux yeux» il ne met pas de coeur à la besogne,
+maudit le bourgeois, et se promet de voter pour MM. Cotte et Gambetta
+qui doivent le mener par la république dans ce pays de cocagne où on
+boit toujours du bleu sans être saoul, où on mange du foie de porc à
+la poêle toute la journée.
+
+Et essayez de démontrer au paysan qu'on le trompe, qu'on le bafoue,
+qu'il ne doit pas, dans son intérêt même, voter pour MM. tels et tels
+qu'il ne connaît pas.
+
+Il vous répondra:
+
+--«_Voui, voui_, mais si je ne vote pas pour lui, les autres diront
+que j'ai peur, que je trahis, et je ne pourrai plus paraître.»
+
+Et un monsieur Ferouillat se trouve député.
+
+ L. B.
+
+
+Voilà le mal,--mais quel est le remède?
+
+Car, fermer les chambrées ne suffit pas,--à l'habitant des champs
+comme à l'habitant des villes--il faut des distractions, des plaisirs.
+
+Eh bien, il suffit de se rappeler,--et de substituer des plaisirs
+amusants, à des plaisirs ennuyeux.
+
+Il faut remettre en honneur et à la mode les jeux d'adresse et
+d'exercice,--la paume, le ballon,--les boules,--la course,--le
+saut,--la natation, etc.--Il faut exciter l'émulation par des prix
+capables d'être désirés, des prix distribués dans des fêtes
+périodiques, auxquelles on donnerait un éclat joyeux,--la fête des
+semailles, la fête de la moisson,--la fête des vendanges,--et bien
+d'autres.
+
+Surtout dans ces pays envahis aujourd'hui par la politique,--dans ces
+pays que la Providence avait voulu rendre heureux entre tous, en
+donnant à la terre une parure plus variée et plus parfumée, et aux
+habitants des besoins peu nombreux et faciles à satisfaire.
+
+Où c'est un état de cueillir des roses,--et des fleurs d'orangers.
+
+Dans ces pays qui font penser à ce que les Maures disaient de
+Grenade,--que «le Paradis est placé précisément dans la partie du ciel
+qui est au-dessus de Grenade».
+
+Dans ces pays où le mauvais temps est si rare, qu'on le demande...
+«histoire de changer».
+
+Et les _festins_,--les _romérages_,--la danse au son de la musette et
+du tambourin;--ces fêtes où les femmes et les filles, aujourd'hui
+laissées injustement et tristement à la maison, ont leur part,--et
+dont elles font l'ornement, le charme, la politesse... et même la
+police;--car vos bêtes de cafés, de cabarets, de chambrées, excluent
+les femmes de vos divertissements, les femmes dont la présence et la
+société vous civiliseraient et vous dégrossiraient;--tandis que vos
+réunions d'hommes, vos clubs, vos chambrées, vous font retomber en
+sauvagerie.
+
+C'est devant les femmes que les jeunes gens disputeraient les prix des
+jeux d'adresse et d'exercice,--et leur présence doublerait la valeur
+des prix.
+
+
+Il faudrait aussi que les curés fissent leur part dans cette
+régénération,--non pas comme on essaye de le faire aujourd'hui en
+exhumant de vieilles superstitions,--en s'occupant de dogmes obscurs
+et de miracles trop clairs,--qui écartent beaucoup de gens des
+cérémonies de l'Église.
+
+En se bornant à la morale,--dans laquelle il ne peut y avoir ni
+sectes, ni hérésies, en cessant de prêcher contre la danse,--qui,
+après tout, vaut mieux que le cabaret, le café, les chambrées et la
+politique.
+
+Il faudrait que, échappant à l'influence des avocats et autres commis
+voyageurs en politique, chaque ville, chaque village, n'eût à nommer,
+en fait d'élections, qu'un habitant de la ville ou du village, qui
+irait voter au chef-lieu.--Un délégué qu'on connaîtrait depuis sa
+naissance et qui connaîtrait le pays et les intérêts qu'il doit
+représenter et défendre.
+
+Mais qui s'occupe de cela?--Tout le monde est absorbé par la «question
+politique», c'est-à-dire les intrigues, les manoeuvres, les
+menées,--pour se hisser au pouvoir et à l'argent, ou pour y pousser
+des associés et complices qui ont promis de partager.
+
+
+La république est la forme de gouvernement la plus équitable, la plus
+puissante, la plus noble de toutes. Elle peut admettre sans
+révolutions, sans sinistres, sans désastres, tous les progrès, toutes
+les modifications; elle peut même, grâce à son élasticité, satisfaire
+aux caprices des «Athéniens couronnés de violettes» [Greek: athênaioi
+iostephagoi]--sans exposer le pays à des convulsions.
+
+De plus, il semble que ce soit aujourd'hui le seul gouvernement
+possible pour la France, cet ingouvernable pays,--et qu'on y descend
+par la force invincible des choses,--il semble que les obstacles ne
+peuvent que retarder, de temps en temps, le cours de ce fleuve,
+l'obliger à décrire quelques méandres, ou à briser ou surmonter ces
+obstacles en grondant et écumant.
+
+Seule la république ne renverse absolument les prétentions et les
+espérances de personne, elle ne fait que les ajourner, puisque la
+carrière reste sans cesse ouverte.
+
+
+Mes préférences raisonnées sont donc pour la république.
+
+Mais, il y a à la république un obstacle puissant, terrible, peut-être
+invincible,--qui l'a déjà fait échouer deux fois, et paraît s'occuper
+fort de la faire échouer une troisième,--c'est le parti soi-disant
+républicain.
+
+Et aucun des autres partis n'est en réalité aussi hostile, aussi
+mortel à l'idée républicaine que le parti soi-disant républicain.
+
+C'est qu'il n'y a que peu ou point de républicains,--c'est que presque
+tous ceux qui se disent républicains et qui sont du «parti
+républicain», ont sur la république les idées les plus fausses, les
+plus absurdes, les plus injustes, les plus dangereuses, les plus
+saugrenues.
+
+D'abord, ils prétendent rester «parti» même sous la république;--la
+république, selon eux, _appartient_ à quelques groupes d'_ayant faim_
+et d'_ayant soif_, rassemblés autour d'un certain nombre de
+bavards;--à peine au pouvoir ils se divisent entre eux les places, les
+fonctions, les traitements surtout, sans aucun souci des capacités, de
+l'intelligence, des études, du caractère;--c'est une horde victorieuse
+qui se partage, ou plutôt s'arrache le butin.
+
+Si bien qu'on peut dire de ce parti républicain--qui achève en ce
+moment de mettre à mort la troisième république, ce que je disais un
+jour d'une certaine ville: «Climat heureux, végétation luxuriante,
+ciel de saphir, un paradis où il n'y a, comme dans le paradis de la
+Genèse, que quelque chose de trop, les habitants.»
+
+Nous voyons encore aujourd'hui les «chefs de ce parti» refuser
+publiquement de couper la queue de voleurs, d'assassins,
+d'incendiaires, qui forment dans leur armée le corps sur lequel ils
+comptent le plus.
+
+Nous voyons ces chefs avides, ignorants, lâches, tout prêts à
+recommencer ou à laisser recommencer et la terreur de 1793, et la
+terreur de 1871.
+
+Si bien que nous sommes dans cette triste et presque inextricable
+situation:
+
+«La république est aujourd'hui la seule forme de gouvernement
+possible, et elle est impossible.»
+
+ Il vaut mieux tirer à la rame
+ Que d'aller chercher la raison
+ Dans les replis d'une anagramme.
+
+ COLLETET.
+
+Un journal bonapartiste racontait dernièrement que la _Gazette de
+France_, dans son numéro du 14 décembre 1848, s'était amusée à faire
+une anagramme.
+
+Elle avait fait remarquer qu'avec les lettres qui composent les mots:
+
+ _Louis-Napoléon Bonaparte_,
+
+On pouvait écrire:
+
+ _Elu par la nation._
+
+«Tout est dans tout», avec les 24 lettres de l'alphabet on peut écrire
+l'Iliade et l'Odyssée et même le toast de M. Piccon, ce n'est pas la
+première fois que l'on s'amuse à de pareilles puérilités.
+
+
+La ligue trouva, dans _Henri de Valois_, vilain Hérodes.
+
+Comme anagramme, c'était mieux réussi que celle de la _Gazette de
+France_, parce que toutes les lettres d'une phrase étaient employées
+dans l'autre, tandis qu'après l'opération de la _Gazette_ il en reste
+six ou sept qui n'ont rien de fatidique.
+
+Après le 18 brumaire, car ces prédictions ont malheureusement coutume
+d'être faites après les événements, on trouva dans les mots:
+
+_Révolution française_,
+
+_Un Corse la finira_,
+
+Et il ne restait que de quoi faire le mot _veto_, alors à la mode.
+
+
+Plus près de nous, sous le règne de Louis-Philippe,--un ami, un
+rédacteur de la _Gazette de France_, qui depuis se brouilla fort avec
+elle, M. Antoine Madrolle,--se livra à des exercices de ce genre très
+curieux;--il commença par écraser les Algériens d'une terrible
+anagramme, c'était son arme favorite.
+
+«_Algériens_, dit-il, ont pour anagramme heureux, _galériens_.»
+
+Puis il passe à Napoléon Ier, il faut dire qu'alors Napoléon Ier était
+détrôné depuis vingt-cinq ans, et mort depuis dix-neuf ans.
+
+
+M. Antoine Madrolle trouva l'histoire de Napoléon dans l'Apocalypse de
+saint Jean (ix.-11) où on lit: «l'Ange de l'abîme s'appelle
+
+Apolyon»
+
+Et dans Jérémie, v.-6,
+
+«Le lion des forêts ([Greek: napoleôn]) les frappa.»
+
+De Apolyon, il est d'ailleurs facile de faire Napoléon,--en ajoutant
+[Greek: neon] _nouveau_, _neapolyon_, nouvel ange de l'abîme.
+
+Et ensuite il décomposait le nom en retranchant chaque fois une
+lettre.
+
+ Napoleôn -- [Greek: neapoleôn] -- nouvel ange de l'abîme
+ .apoleôn -- [Greek: apoleôn] -- détruisant
+ ..poleôn -- [Greek: poleôn] -- des cités
+ ...oleôn -- [Greek: oleôn] -- le lion
+ ....leôn -- [Greek: leôn] -- des peuples
+ .....eôn -- [Greek: eôn] -- allant
+ ......ôn -- [Greek: ôn] -- étant
+
+Puis en intervertissant un peu l'ordre des mots, on obtenait pour
+résultat:
+
+«Napoléon, le nouvel ange de l'abîme étant le lion des peuples, allait
+détruisant les cités.»
+
+
+Ce n'est pas tout, M. Madrolle, passant du grec au latin et de
+l'anagramme à l'acrostiche, et prétendant que:
+
+«Il n'est pas d'enfantillages pour la Providence», ajoutait qu'on
+aurait pu prévoir l'anéantissement de la famille entière des
+Bonaparte,--puisque chacune des lettres initiales de leurs noms forme
+le mot _nihil_, rien.
+
+ [N] apoléon
+ [I] osephus
+ [H] ieronimus (Jérôme)
+ [I] oachimus (Joachim Murat)
+ [L] udovicus et Lucianus.
+
+Après avoir livré ces belles choses à la publicité, M. Madrolle veut
+montrer qu'il ne frappe pas que sur les morts, il rappelle qu'il a
+houspillé sévèrement ses amis de la _Gazette de France_, de _la
+Quotidienne_, de _l'Ami de la Religion_, des _Débats_, etc.
+
+Je ne parle pas des journaux libéraux, ça allait de soi-même.
+
+«_Ce sont_, dit M. Madrolle en parlant des journaux légitimistes et
+religieux, _toutes choses dont j'aime, dont j'ai embrassé récemment
+encore les personnes,--mais l'attaque et même l'indignation, la haine
+selon la charité est la plus grande des charités_.»
+
+
+Il n'est pas sans intérêt de voir M. A. Madrolle accuser les
+légitimistes, les Dahirel de son... temps, de «provoquer le
+radicalisme et les révolutions».
+
+«A la tête des journaux, dit-il, qui provoquent le radicalisme et les
+révolutions, cette _Gazette_ usurpée _de France_, laquelle
+transformant sa soutane en bonnets rouges, et faisant de la _réforme_
+en rabat, s'est toujours mise et lourdement aux genoux de tous les
+pouvoirs qu'elle a redoutés pour elle-même (voy. l'histoire des
+variations de la _Gazette_ par M. Crétineau-Joly).
+
+»_L'Ami de la Religion_, assez discrédité, même dans le clergé, pour
+mériter l'épithète de _bedeau_ de la littérature, dont il devrait être
+ecclésiastique, _L'ami de la Religion_, qui suffirait pour affadir la
+religion, comme la _Gazette_ affadirait la France, etc.
+
+»_La Quotidienne_, manufacture de coteries dans les coteries, de
+commérages, de michauderies,--de colportage d'actions de 25,000
+francs, aujourd'hui cotées à 5 francs,--et se prétendant, aujourd'hui
+qu'elle est _passée_, le _Journal de l'Avenir_.
+
+»Et le _Journal des Débats_... le _Julien_, le _Juif_, le _Judas_...
+etc[6].»
+
+ [6] _La grandeur de la patrie et ses destinées_, par A. Madrolle.
+
+Saperlipopette... ça n'est pas de main-morte.
+
+M. Veuillot ne fera pas mieux le jour où il se brouillera avec ses
+amis d'aujourd'hui, ce que ne considéreront pas comme impossible ceux
+qui ont lu dans les _Guêpes_ l'histoire de quelques-unes de ses
+«variations» à propos de la république et de la royauté.
+
+
+Lorsqu'il fut question de l'annexion de Nice et de la Savoie à la
+France, je m'y montrai très opposé dans divers écrits que je publiai
+alors.
+
+Je suis ennemi irréconciliable des conquêtes, des annexions, etc., et
+cela autant dans l'intérêt des conquérants que des conquis, des
+«annexants» que des annexés.
+
+Je crie alors aux conquérants et aux «annexants,» aux rois cueilleurs
+de palmes et moissonneurs de lauriers: «Mais, malheureux, vous en avez
+déjà trop de pays et de sujets pour la façon dont vous les gouvernez.
+
+»Vous faites entrer malgré elles dans votre famille des populations
+qui seront ennemies pendant cent ans, etc.»
+
+Je conseillai donc alors aux habitants de Nice de bien réfléchir, de
+comprendre qu'ils allaient renoncer à être Italiens au moment où
+l'Italie renaissait,--pour devenir Français au moment où la France
+voyait la liberté s'endormir pour un temps sous l'empire.
+
+Je leur disais: «On va vous consulter, je sais bien quelles influences
+on fera agir,--mais si vous mettez résolument dans les urnes un nombre
+de NON considérable, on n'osera pas vous annexer.»
+
+J'ai encore un écrit signé de noms très honorables que m'adressa
+alors, pour me remercier, une commission italienne.
+
+
+L'annexion néanmoins fut prononcée à une immense majorité;--je pris
+alors la parole dans les journaux du pays, et je dis: «Vous l'avez
+voulu, la chose est faite;--comme cette situation ne pourrait plus
+changer sans honte ou sans désastres pour la France, vous trouverez
+tous les Français et moi-même, si contraire au principe des annexions,
+résolus à maintenir celle que vous venez d'accepter.»
+
+
+La ville de Nice, depuis son annexion, a sous certains rapports acquis
+de grands développements.--Quelques habitants constituent encore, il
+est vrai, un parti _séparatiste_,--ce parti comme beaucoup d'autres
+partis, compte un petit nombre d'esprits honnêtes, convaincus, élevés,
+mais aussi des gens qui aiment mieux être mécontents d'un gouvernement
+quelconque, que d'être mécontents d'eux-mêmes,--qui se plaisent à
+attribuer au gouvernement français, comme ils l'attribueraient demain
+au gouvernement italien, les résultats de leur paresse ou de leur
+incapacité.--Si ce parti italien a fait sans grand danger quelques
+tentatives de désordre,--ces tentatives sont dues aux suggestions d'un
+ou deux hommes qui, après avoir favorisé traîtreusement l'annexion,
+ont dû à cette opération une fortune rapide et scandaleuse, et
+feignent, pour se faire pardonner, par certains aveugles, moins la
+trahison que la fortune, une haine irréconciliable, mais prudente
+contre la France.
+
+
+Or, un de ces jours derniers, un des députés des Alpes-Maritimes,--_il
+signor Piccone_,--a mis en lumière un grand et triomphant argument
+contre les banquets politiques, la faconde des balcons d'auberges et
+l'éloquence entre deux vins.
+
+Il y a bien longtemps que je me suis élevé contre cette sotte idée de
+traiter des affaires et de la fortune d'une nation dans un lieu, et
+dans une situation où personne ne voudrait traiter de l'achat ou de la
+vente d'un porc ou d'un sac de blé,--idée que j'avais traduite ainsi:
+«La patrie est en danger, mangeons du veau.»
+
+Les Français ont été sévèrement punis pour «le crime du veau», comme
+dit la Genèse; c'est à un banquet imaginé par de grands citoyens qui
+n'ont pas osé y assister, qu'est due la révolution de 1848, et ensuite
+l'Empire, et ensuite la guerre contre la Prusse et la Commune.
+
+Toujours est-il que M. Piccone est un avocat déjà âgé, qui a voté pour
+l'annexion, ou l'a acceptée, puisqu'il a sollicité et obtenu l'honneur
+de représenter, dans une assemblée française, les Alpes-Maritimes, et
+a prêté serment à cette occasion.
+
+De plus, lors de son entrée à l'Assemblée de Tours, le 9 mars 1871, il
+a publiquement protesté de son dévouement à la France et affirmé que
+c'était lui faire une grande injustice que de le croire séparatiste,
+etc.
+
+Eh bien, cet honorable représentant,--un des jours de cette semaine,
+s'est trouvé à un banquet, où, malgré les instances de quelques amis,
+il a cru devoir prendre la parole; voici les choses que les auditeurs
+qui se sont cru le jouet d'un rêve, ont entendu sortir d'une bouche
+d'ordinaire prudente et qui a prononcé, en d'autres temps, des paroles
+complètement contraires:
+
+«En présence de ces chers compatriotes italiens, mon coeur tressaille
+de joie, et je sens renaître en moi toutes mes aspirations et tous mes
+sentiments italiens.
+
+»J'ai la ferme confiance que, _dans un temps que je ne crois pas
+éloigné_, cette belle Nice, cette Iphigénie, cette héroïque sacrifiée,
+cette rançon de l'indépendance italienne, _reviendra à sa vraie
+patrie_. Pour cela, je serais prêt à sacrifier tous mes intérêts et
+ma famille, et vous savez si je l'aime!
+
+»Si, pour ce beau jour, je n'étais plus de ce monde pour saluer le
+retour de Nice à la mère-patrie, mes cendres électrisées, j'en suis
+certain, renaîtraient pour me permettre de prendre part à la fête
+commune!»
+
+On assure que, le lendemain, M. Piccone a été bien étonné lorsqu'il a
+vu son toast imprimé;--il a compris sans doute qu'après une pareille
+incartade, il ne pouvait guère s'empêcher de donner une démission que
+la Chambre devrait lui imposer.
+
+Et comme c'est, paraît-il, un homme pas méchant, inoffensif et assez
+aimé,--j'ai cru devoir prendre sa défense, en faisant savoir en France
+que le repas était assez avancé, qu'il faisait chaud, et que les vins
+du pays tels que le _Bellet_ et le _Braquet de Bellet_ sont
+extrêmement capiteux.
+
+
+L'affaire du député Piccon--«qui s'est noyé dans un verre de vin comme
+d'autres mauvais nageurs se noient dans un verre d'eau» n'a été, pour
+Bergondi, que la goutte qui a fait déborder le vase.
+
+Je me rappelle un exemple étrange d'un suicide déterminé ainsi et
+d'une façon plus extraordinaire, par un incident cette fois
+insignifiant.
+
+J'ai connu un peintre, élève d'Isabey--appelé Eugène de R*** ayant
+lui-même quelque talent, mais une paresse qui annulait ce talent; il
+avait éprouvé et supporté sans plier à peu près tous les malheurs
+imaginables;--il était pauvre, harcelé par des créanciers; une femme
+qu'il aimait et qui, par son travail,--elle donnait des leçons de
+piano,--avait apporté une sorte d'aisance momentanée dans la maison,
+avait pris un amant et avait mis E. de R. à la porte.
+
+Il n'avait pas bronché;--il fumait sa pipe avec la même sérénité, ne
+se plaignait jamais--et on n'avait pas vu diminuer une certaine gaieté
+calme et froide qu'il possédait.
+
+Un jour il va se promener à Saint-Germain--avec l'intention de rentrer
+dîner à Paris--il monte au pavillon de Henri IV sur une espèce de
+tour--se fait servir de la bière et allume sa pipe;--là il s'oublie,
+et tout à coup entend siffler une locomotive qui part en se couvrant
+d'un panache de fumée, c'est le train qui devait le ramener à Paris.
+«Ah! s'écria-t-il, c'est trop fort, c'est trop.....» il se jette la
+tête en bas du haut du pavillon et se brise le crâne sur le pavé.
+
+Il avait du malheur, du guignon, ce qu'il en pouvait porter, ce qu'il
+en _tenait_--cette goutte faisait déborder le vase.
+
+
+Romieux, du temps qu'il était journaliste, disait: «Les journaux
+quotidiens ont un défaut, c'est qu'il faut les faire tous les
+jours--la veille, comme le veau froid.»
+
+Voyez aussi les grands carrés de papier s'évertuer à remplir le vide
+que leur fait la prorogation;--comme les Sept sages du _Banquet_ de
+Plutarque, ils se proposent mutuellement des énigmes, des charades,
+des _devinettes_;--quelques-uns vont jusqu'à s'intercaler à la
+littérature, et rendent compte d'ouvrages dont l'auteur ou le libraire
+ont déposé à leurs bureaux les «deux exemplaires» d'usage, depuis six
+mois.
+
+
+De là l'importance donnée à l'incident de Piccon.
+
+Un toast ridicule d'un vieil avocat léger qui avait bu.
+
+Les journaux sont tombés sur cette proie, selon une locution
+populaire, comme «misère sur pauvreté».
+
+Piccon est célèbre, Piccon est illustre, Piccon est aujourd'hui connu
+du monde entier, et il serait renommé aux prochaines élections si on
+admettait le système de M. de Girardin, c'est-à-dire plus de
+département, plus de circonscription;--chaque électeur mettant sur son
+bulletin un seul nom,--et les six cents Français dont les noms
+auraient réuni le plus de suffrages envoyés à l'Assemblée.
+
+C'est un des rêves les plus saugrenus qu'ait jamais faits «le premier
+de nos publicistes» comme l'appellent certains journalistes, donneurs
+de sobriquets, qui dînent chez lui.
+
+Je ne traiterai pas sérieusement cette idée peu sensée, je n'y ferai
+que deux objections: la première, c'est qu'il y a pour les
+départements, pour les arrondissements des intérêts particuliers et
+locaux qui doivent être représentés et défendus--et dont ces
+notoriétés prises à même la France, et presque toutes à Paris, ne
+sauraient pas le premier mot.
+
+La seconde est qu'il n'y a pas six cents hommes qui soient connus par
+tout le monde en France, que les suffrages tomberaient sur un petit
+nombre de noms connus et surtout de noms à la mode,--les lions du
+moment,--par suite de quoi on enverrait à la Chambre six cents
+Parisiens,--si, par hasard, ce que je ne crois pas, on en trouvait six
+cents,--dont quatre cents romanciers, musiciens, peintres, sculpteurs,
+journalistes, acteurs, chanteurs, etc., et deux cents phénomènes,
+repris de justice, pas toujours pour la politique,--ou auteurs d'une
+extravagance commise dans la semaine des élections.
+
+Le jeune homme qui a avalé la fourchette serait sûr de son
+élection;--on renommerait l'avocat Piccon, et peut-être M. de Girardin
+qui, depuis son enthousiasme pour la guerre de Prusse qui lui a fait
+en plein Opéra se jeter hors de sa loge en criant: à Berlin! à
+Berlin!--ne pourrait trouver dans un seul arrondissement un nombre de
+naïfs suffisant et n'aurait pas trop d'écrémer toute la France de ses
+crédules.
+
+
+Un avis pour les marchandes de modes et les femmes à court
+d'inventions: ne serait-il pas opportun de rechercher ce que c'était
+que la coiffure _Hurlu-brelu_ dont parle madame de Sévigné? Il est
+vrai qu'elle paraît peu séduite par cette nouveauté d'alors:
+
+«Les coiffures _Hurlu-brelu_, dit-elle, m'ont fort divertie; il en est
+que l'on voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit
+Ninon, à un printemps d'hôtellerie, comme deux gouttes d'eau.»
+
+Ne serait-il pas également nécessaire de retrouver ce que c'était que
+cette «souris qui faisait si bien dans les cheveux noirs» de la
+belle-soeur de madame de Grignon.
+
+Qu'est-ce aussi que «deux petits fers qu'on se mettait à la coiffure»
+et cette mode faisait des martyrs.
+
+_Ces deux petits fers s'enfoncent dans les tempes, empêchent la
+circulation, font des abcès: les unes en meurent, les autres, plus
+heureuses, n'en ont que le visage allongé d'une aune, pâles comme des
+mortes... mais la jeunesse qui revient de loin se remet avec le
+temps._
+
+Rappelons aussi une madame de Montbrun _qui s'entourait et
+s'enveloppait de couronnes--qui trouvait madame de Grignon négligée de
+se montrer sans rouge et de laisser voir la couleur de la chair et des
+petites veines_.
+
+_Elle croit qu'il est de la bienséance d'habiller son visage, et parce
+que vous montrez celui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez
+toute négligée et déshabillée._
+
+Puisque je suis en train de citer, empruntons à Lady Morgan quelques
+lignes sur les modes qu'elle trouva à Paris en 1816.
+
+
+«J'ai souvent, dit-elle, assisté à la toilette de quelques-unes de mes
+amies de France, et je m'amusais beaucoup des questions que leur
+faisaient leurs femmes de chambre sur le sujet important de la
+toilette du jour. «Quelle coiffure madame a-t-elle choisie? Veut-elle
+être coiffée à la Ninon ou à la grecque? Madame est charmante à la
+Sévigné, et superbe à l'Agrippine.» L'humeur de la belle personne
+décide de la parure du jour, et lance dans le monde une fière
+républicaine avec une tête à la romaine, ou une royaliste outrée
+«frisée naturellement» à la Pompadour. «Je suis bien malade
+aujourd'hui,» disait l'aimable Joséphine, qui, malgré son sang, était
+bien Française: «donnez-moi un chapeau qui sente la petite santé.» On
+lui présenta un chapeau pour une santé délicate. «Mais fi donc!
+dit-elle: croyez-vous que je vais mourir?» On lui en apporta un autre
+qui annonçait plus de santé. «Allons, s'écria-t-elle d'un air
+languissant: vous me trouvez donc bien robuste?» Je tiens cette
+anecdote d'une personne de distinction qui était à son lever, qui
+admirait ses vertus, et qui riait de ses caprices.»
+
+J'emprunte à madame de Genlis ce détail, que c'est madame de Polignac,
+favorite de la Reine Marie-Antoinette, qui «imagina la mode de
+rabattre les cheveux de manière à cacher le front, la seule chose
+défectueuse de sa figure--ce qui rendit son visage tout à fait
+ravissant».
+
+
+J'emprunte, et à je ne sais plus qui, ces deux faits que je trouve
+dans ma mémoire:
+
+L'un, qu'il y avait autrefois en France, sous Louis XIV, Louis XV et
+Louis XVI, des dentelles d'hiver et des dentelles d'été.
+
+«Comment, monsieur, dit une femme de la cour à un de ses amis, en
+regardant ses manchettes... de la _malines_ au mois de mai!
+
+--C'est que je suis enrhumé.»
+
+
+On connaît une lettre de Louis XV au maréchal de Richelieu où le roi
+parlant de lui-même à la troisième personne, comme César dans ses
+commentaires, avec cette différence que César, parlant de lui-même,
+dit simplement «César» tandis que Louis XV se désigne par ces mots:
+«Sa Majesté». Dans cette lettre le Roi fait part au gentilhomme, qu'il
+appelait son ami, d'une décision importante qu'il a prise au sujet des
+parasols, question qui avait beaucoup agité la cour.
+
+«Sa majesté, dit-il, a décidé l'affaire des parasols; et la décision a
+été que les dames et les duchesses pourraient en avoir à la
+promenade.»
+
+
+Mon Dieu! chacun veut le salut du pays; mais le mal est que chacun
+veut le faire soi-même avec le titre et surtout le traitement y
+attaché.
+
+
+On a écrit de Rome que «le 9 avril 1874, Sa Sainteté Pie IX a reçu en
+audience publique lady Herbert».--Cette dame, dit la note reproduite
+par plusieurs journaux, après en avoir demandé la permission au
+Souverain Pontife, a «chaussé ses lunettes vertes» et lui a lu un
+discours,--après quoi «elle a offert au Saint-Père une somme de
+quatre-vingt-dix mille francs, produit d'une quête faite en
+Angleterre parmi les jeunes filles pauvres.»
+
+Le pape, disent les journaux qui ont publié ce fait, l'a remerciée
+cordialement «et lui a, à son tour, adressé un discours».
+
+
+Aucun journal ne reproduit ce discours, qu'un hasard heureux et la
+complaisance d'un ami ont mis sous mes yeux.
+
+Il m'est difficile de comprendre pourquoi les journaux, se disant
+exclusivement catholiques, qui donnent parfois une publicité fâcheuse
+à d'autres discours de Sa Sainteté, ont gardé le silence à l'égard de
+celui-ci. En effet, les fidèles ont souvent vu avec chagrin, dans les
+allocutions, dont le chef de l'Église n'est pas avare, un peu
+d'exagération quant à sa prétendue captivité, et un attachement aussi
+puéril que peu chrétien au pouvoir temporel, dont plusieurs de ses
+prédécesseurs au siège de Saint-Pierre ont si malheureusement abusé.
+
+Tandis que le discours que les mêmes journaux ont omis de reproduire
+respire d'un bout à l'autre et le sentiment évangélique le plus pur,
+et le mépris des richesses dont le Christ et ses apôtres et les
+premiers évêques ont donné de si salutaires exemples, et cette
+charité, cet amour des pauvres que l'Homme-Dieu a si éloquemment
+prêches à ses disciples.
+
+J'ai attendu une semaine, croyant chaque jour, mais en vain, voir ce
+discours imprimé--et aujourd'hui je prends le parti de le publier
+moi-même.
+
+
+«Ma chère fille, lady Herbert, a dit le Saint-Père--je vous remercie
+cordialement et je vous charge de remercier pour moi les jeunes filles
+pauvres d'Angleterre du présent que vous m'offrez de leur part.
+
+»A ce sujet, je vous adresserai quelques questions auxquelles je vous
+prie de répondre avec une entière franchise et une complète liberté.
+
+»Vous comprenez, ma chère fille, que mes regards se portent sans cesse
+sur la grande famille qui m'a été confiée, sur le monde chrétien, et
+que, autant qu'il est en moi, je me tiens au courant de ses intérêts,
+de ses besoins, de ses douleurs et de ses joies.
+
+»On m'a dit et j'ai lu d'étranges choses à propos du pays que vous
+habitez.--Ces renseignements sont peu conformes aux apparences, et je
+profite de l'occasion qui se présente pour savoir de vous s'ils sont
+tout à fait inexacts ou exagérés.
+
+»L'Angleterre passe dans le monde pour la plus riche des nations
+modernes;--c'est chez elle, ai-je lu, que le temps et le travail ont
+accumulé le plus de capitaux, créé le plus d'instruments de production
+et conséquemment de richesse et de puissance.--L'Angleterre couvre les
+mers de ses flottes, son pavillon recule son empire jusqu'aux limites
+du monde, toutes les parties du globe sont tributaires de sa marine et
+de ses manufactures;--elle a conquis, dans l'Inde seulement, cent
+vingt millions de sujets qui à la fois travaillent pour elle, et lui
+achètent, de gré ou de force, les produits de ce qu'on est convenu
+d'appeler «la mère patrie» même quand on pourrait l'accuser de se
+montrer quelquefois un peu marâtre;--elle exerce parfois avec une
+énergie extraordinaire une sorte d'épicerie à main armée comme elle
+l'a fait à l'égard des Chinois, «clients malgré eux», qu'elle oblige à
+lui acheter l'opium qui les rend idiots et qui les tue;--l'Angleterre
+semble avoir atteint le plus haut degré de richesse auquel une nation
+puisse parvenir.
+
+»Suis-je bien renseigné?»
+
+Ici l'honorable lady Herbert témoigna par un signe d'assentiment que
+cette opinion, si flatteuse pour sa nation, était fondée sur les faits
+et sur la vérité!
+
+Le Saint-Père continua:
+
+«Mais, est-il vrai également que ce brillant tableau a un triste
+envers? Est-il vrai que la plus riche des nations est en même temps
+celle qui compte le plus de pauvres, et celle chez laquelle la misère
+présente l'aspect le plus déplorable?»
+
+Lady Herbert ne répondit pas.
+
+«Je vais, continua Sa Sainteté, vous répéter ce que j'ai lu et ce qui
+m'a été dit à ce sujet:
+
+»On m'assure que cette nation si riche a la plus grande partie de sa
+population réduite à la misère, et qu'on ne connaît pas la misère
+quand on ne l'a pas vue en Angleterre.--J'ai lu dans une revue
+Britannique, la _Quarterly review_, que la généralité de la population
+chez vous est condamnée à une pauvreté sans remède et ne soutient sa
+misérable existence que par le secours d'une charité que détermine la
+crainte de son désespoir.
+
+»J'ai lu dans _Westminster review_ que le paysan lui-même, moins
+malheureux cependant que l'ouvrier des manufactures, descend par
+degrés vers une situation que bientôt il ne pourra plus supporter.
+
+»J'ai lu que, à une date assez récente que j'ai oubliée, on comptait
+en Angleterre un misérable sur treize individus.--J'ai lu, dans un
+rapport d'un médecin anglais, que les habitations des ouvriers
+pauvres, à Londres même, sont inférieures aux plus sales étables.
+
+»J'ai lu aussi que la misère amène, non seulement les hommes, mais
+aussi les femmes de cette classe, à une hideuse ivrognerie--et que
+cette même misère jette un nombre effroyable de femmes, de filles et
+même d'enfants, dans la prostitution;--un magistrat anglais évaluait
+le nombre des prostituées, à Londres, à 50 000;--un autre, à 80
+000--et M. Talbot, secrétaire d'une société de moralisation, dit
+«qu'il n'y a pas de pays, pas de cités où la prostitution soit
+pratiquée si ouvertement, si systématiquement et avec une telle
+étendue qu'en Angleterre et à Londres»; et il ajoute que «chaque
+année la maladie et le suicide enlèvent à Londres, 8 000 prostituées».
+
+»Dites-moi, ma chère fille, continua le Saint-Père, si on m'a trompé
+ou si ces faits déplorables sont conformes à la vérité.»
+
+Lady Herbert--baissa la tête, rougit et reconnut que ces faits étaient
+vrais.
+
+«Alors, dit le Saint-Père d'une voix énergique, vous allez remporter
+cet argent.--Ne servît-il qu'à sauver chez vous quelques centaines de
+femmes de la misère et de la faim, de l'ivrognerie, de la
+prostitution, il sera employé plus utilement, plus chrétiennement qu'à
+être donné à un serviteur de Dieu--qui est très riche et qui
+d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux l'exemple du Christ
+qui a vécu pauvre toute sa vie--n'a jamais possédé qu'une seule
+robe,--n'avait pas une pierre pour reposer sa tête, et a dit à ses
+disciples, ainsi que le rapporte l'apôtre saint Luc:
+
+
+_Ne vous mettez point en peine de ce que vous mangerez ou boirez, ni
+comment vous serez vêtus._
+
+_Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumônes._
+
+
+»Donc, ma chère fille, lady Herbert, vous allez reporter cet argent
+chez vous et le distribuer avec discernement à vos pauvres
+compatriotes pour en retirer, du moins un certain nombre, et de la
+misère et des vices qu'elle engendre fatalement.
+
+»Sur quoi, au nom de Dieu, je vous donne ma bénédiction apostolique
+pour vous et pour celles qui vous ont envoyée.»
+
+Lady Herbert s'agenouilla devant le Pape, baisa sa mule et remporta
+les quatre-vingt-dix mille francs en Angleterre où ils vont avoir
+l'emploi que le Saint-Père a prescrit.
+
+Il me semble qu'un tel acte et un tel discours méritaient la
+publicité, au moins autant que les cancans politiques rapportés ou
+inventés quotidiennement par les journaux.
+
+
+Il paraît que M. Jules Favre et mon vieux bon et spirituel camarade
+Legouvé s'en vont distribuant le pain de leur parole,--en Belgique.
+
+E. Legouvé n'a pas hérité seulement de l'immortalité de son père, il
+a reçu aussi de lui le culte de la femme et il a accru ce gracieux
+héritage en joignant au culte quelques essais de culture.
+
+La femme, ses charmes, son éducation, son rôle, ses droits, ses
+devoirs, sont sans doute le sujet fécond de ses conférences.
+
+Me Jules Favre, dont l'éloquence a passé de tout temps pour être plus
+aigre que suave,--paraît avoir changé de muse et marche sur les traces
+de Legouvé; mais, en qualité de membre du parti pseudo-républicain et
+d'ex-révolutionnaire, ce qu'il traite surtout, c'est la question «des
+droits»,--ce thème n'est pas sans danger quand on ne considère pas les
+droits comme l'envers des devoirs;--c'est un thème semblable,
+opiniâtrement développé dans les journaux, dans les clubs, aux
+balcons, qui a enivré et empoisonné une partie du peuple
+français,--abêtissant les uns, rendant les autres furieux, tous
+misérables.
+
+
+Je n'ai vu que dans la rue les femmes belges, lorsque, quittant la
+France en 1852, après le crime de Décembre, j'allai serrer la main de
+quelques amis réfugiés en Belgique, où je ne restai que peu de jours,
+pensant avec raison que, puisqu'il fallait quitter la France, il était
+sage de se diriger du côté du soleil.
+
+
+Je ne puis donc savoir quelle est la situation que font aux belles
+belges et les lois et les moeurs de leur pays.--Quant à la France,
+c'est une autre affaire, j'en sais quelque peu plus long.
+
+
+Les femmes, en France, ne possèdent aucune puissance, mais elles en
+exercent une immense;--les lois les traitent en mineures, en enfants,
+les moeurs les traitent en divinités;--du moins, pendant une partie de
+leur vie, pour celles qui ne sont que belles ou jolies, pendant toute
+leur vie pour celles qui ont de l'esprit et de la bonté, et savent
+rester femmes en cessant d'être jeunes femmes,--et continuer à
+dérouler le peloton de leur vie féminine, au lieu de rompre le fil en
+le tendant trop pour essayer d'étirer la partie déjà dévidée.
+
+Les femmes en France ne peuvent rien faire, il est vrai, mais elles
+font tout faire,--à moins qu'elles n'empêchent tout.
+
+Il est des femmes qui réclament amèrement et aigrement les droits,
+parce qu'on ne les a pas mises à même de pratiquer les plus doux des
+devoirs, et qui demandent l'égalité;--je suis tenté de dire:--Et nous
+aussi nous la demandons aux femmes en faveur de leurs tyrans
+idolâtres.
+
+
+L'homme et la femme ne sont que les deux moitiés de l'être
+humain,--une jolie idée mythologique voulait que cet être humain n'eût
+été séparé qu'à la sortie du «jardin des délices», et qu'une
+taquinerie nouvelle eût mêlé toutes ces moitiés comme un jeu de
+cartes, ou comme la fée Grognon dans le beau conte de «Gracieuse et
+Percinet» mêle les plumes de tous les oiseaux que la «belle et
+infortunée» _Gracieuse_ doit réunir par petits tas appartenant à
+chaque oiseau «entre deux soleils».
+
+Les moitiés séparées se sont mises à se rechercher à travers le monde,
+ce qui amène des erreurs, des quiproquos, des essais; mais quand le
+deux vraies moitiés se retrouvent et se réunissent, la vie redevient
+pour elles le «jardin des délices».
+
+Et qui n'a pas un jour rencontré une femme qu'on voit pour la première
+fois, et que cependant on croit reconnaître, et à laquelle, au lieu
+des paroles banales d'une première conversation, on est tenté de dire:
+Enfin! te voilà, et je te retrouve.
+
+Il n'y a que sottise à faire des comparaisons entre l'homme et la
+femme, et des disputes de préséance et de supériorité.
+
+
+A condition que la femme soit bien femme, et que l'homme soit un vrai
+homme,--la femme, en tant que femme, est infiniment supérieure à
+l'homme, qui lui est supérieur, à son tour, dans ses fonctions
+d'homme.--Cette comparaison n'a dû avoir lieu qu'après que certains
+hommes se sont efféminés et ont aimé les bijoux, les dentelles, et se
+sont fait friser,--après que certaines femmes ont essayé de prendre
+des airs et des allures viriles, et d'afficher des idées et des
+sentiments masculins.
+
+La femme a, dans la vie, ses fonctions physiques et morales par
+lesquelles l'homme ne peut la suppléer, et sans lesquelles l'homme est
+un être incomplet;--l'homme a ses aptitudes et ses fonctions que la
+femme ne peut usurper sans devenir ridicule, odieuse, répugnante.
+
+
+L'égalité ne consiste pas à être et à faire tous la même chose;
+l'égalité consiste à s'acquitter également bien, également librement,
+chacun de ses fonctions particulières.
+
+L'homme doit être le ministre des relations extérieures, du commerce
+et de la guerre.
+
+A la femme appartiennent les ministères de l'intérieur et des
+finances.
+
+
+La femme égale de l'homme, c'est la femme du sauvage; lui, va à la
+chasse et à la pêche et rapporte du gibier et du poisson;--elle, fait
+cuire le gibier et le poisson pour les repas,--et coupe, taille et
+coud les vêtements avec les peaux de bêtes sauvages ou la laine des
+troupeaux.
+
+La femme égale de l'homme, c'est la femme du porteur d'eau,--lui est
+dans les brancards, elle accroche sur le côté une sangle avec laquelle
+elle tire une part moindre, mais une part,--sa part.
+
+Mais la femme dont le mari travaille, et qui, elle, ne dirige pas sa
+maison avec une sage économie, ne nourrit pas ses enfants,--passe une
+partie de son temps dans les rues et dans les endroits de réunions, la
+femme qui n'a pour occupation que de «s'habiller, babiller et se
+déshabiller», cette femme-là n'est pas l'égale de son mari. C'est une
+femme «légalement entretenue».
+
+
+Mais je me laisse entraîner,--revenons à notre sujet:
+
+
+La France n'a-t-elle donc plus besoin d'enseignement, que nos
+notoriétés vont professer leurs doctrines à l'étranger?
+
+Tout va-t-il donc chez nous le mieux du monde, que nous ayons le
+loisir de nous occuper d'éclairer et de moraliser les autres, et ces
+pauvres Belges ont-ils tant besoin de nos leçons et de nos exemples?
+
+Hélas! il faut le reconnaître, les Belges sont plus sages que les
+Français, et la preuve c'est qu'ils sont plus heureux;--ils jouissent
+d'une liberté réglée par les lois de façon à ce que la liberté de
+chacun ait pour limite la liberté des autres; et ils obéissent aux
+lois, ce qui est le seul moyen de n'avoir jamais à obéir qu'aux lois.
+
+
+Donc, en fait de bonnes doctrines, de sages leçons, de principes
+salutaires, il ne me semble pas que nous ayons plus que le nécessaire
+et le besoin, et conséquemment ce n'est pas encore le moment de
+travailler en ce genre pour l'exportation.
+
+
+Aux temps racontés par Plutarque, où les rois envoyaient des énigmes à
+deviner aux philosophes, il en est une qui est restée célèbre.
+
+Amasis, roi d'Égypte, conseillé par Bias, répondit à un roi d'Éthiopie
+qui l'avait défié de boire la mer, en mettant pour enjeu plusieurs
+villes et leurs habitants: «Je boirai la mer, mais je ne boirai que la
+mer,--commencez donc par détourner les fleuves et les rivières qui s'y
+jettent.»
+
+Cette solution pourrait s'appliquer au suffrage universel;
+
+Oui, le suffrage de tous peut amener de bons choix et de bonnes
+élections, mais à condition de supprimer les influences étrangères,
+les cabarets, les cafés, les journaux, les clubs, les balcons, etc.
+
+Et vous ne pouvez guères plus supprimer tout cela, qu'empêcher les
+fleuves de descendre à la mer,--alors vous ne pouvez «boire la mer».
+
+
+Mais il faudrait lutter courageusement et opiniâtrément contre ces
+influences;--il faudrait résolument descendre dans l'arène,--aux
+carrés de papier il faudrait opposer des carrés de papiers;--aux
+images des images, aux orateurs des orateurs;--aux associations des
+associations;--aux conjurations des conjurations;--à des troupes
+disciplinées des troupes disciplinées.
+
+Il ne suffit pas de suspendre, de supprimer des journaux, de saisir
+des images, de défendre des réunions. Il faudrait écrire d'autres
+journaux, dessiner d'autres images, provoquer d'autres réunions.
+
+J'ai dit plus d'une fois, après avoir étudié toute ma vie ces
+questions, comment il serait facile aux soi-disant conservateurs de
+battre leurs adversaires sur le terrain de la presse,--mais où sont
+les conservateurs?
+
+
+Ah! si la société était franchement divisée en deux camps; l'un
+combattant pour la justice et pour les lois, comme l'autre combattant
+pour la violence et l'anarchie,--la lutte serait pour le moins
+égale,--mais elle ne l'est pas, parce que les ennemis de la Société
+l'attaquent avec ensemble, et se réservent de faire et probablement,
+de se disputer les parts après la victoire et sur les ruines,--tandis
+que les soi-disant conservateurs divisent leurs efforts; chacun veut
+protéger exclusivement sa part déjà faite; personne n'est aux remparts
+de la ville attaquée, chacun se contente de défendre tant bien que mal
+sa propre maison.
+
+Chacun des partis qui, se supposant réunis, s'intitulent
+conservateurs--est aussi éloigné, aussi ennemi pour le moins de ses
+associés que de ses adversaires.
+
+Chacun espère, au jour du naufrage, flotter sur son morceau de bois,
+sur sa bûche; on ne songe pas à faire de toutes ces bûches réunies un
+radeau, une arche qui sauverait tout le monde.
+
+Chacun a son drapeau sous lequel il prétend réunir les autres qui ont
+chacun la même prétention à son égard; on ne comprend pas qu'il ne
+s'agit pas de Henri V, de Bonaparte IV, de Louis-Philippe II, de
+Mac-Mahon I, et de Broglie 0,--qu'il s'agit de la société.
+
+
+La partie serait égale si chacun mettait son drapeau dans sa
+poche,--ou, si c'est un trop grand effort à demander, si on accrochait
+tous les drapeaux à la même hampe--et si, fût-ce sous la culotte
+d'Arlequin, on obéissait résolument à une seule et même tactique, à
+une seule et même discipline.
+
+
+Mais, telle que la bataille s'engage, la partie n'est pas égale--et le
+flot de l'anarchie et de la barbarie gronde et va monter,--il monte
+déjà.
+
+Je suis effrayé de voir que les soi-disant conservateurs reculent
+devant une réforme électorale radicale--et qu'ils s'avancent
+étourdiment à une bataille aussi imprudemment engagée--que la guerre
+contre la Prusse l'a été par l'Empire, sans alliances, sans troupes,
+sans vivres, sans munitions.
+
+
+Je l'ai dit, je l'ai répété sous toutes les formes,--ceux même, et le
+nombre n'en est pas méprisable, qui m'écrivent que j'ai raison,--ne
+font aucun effort sérieux pour mettre en pratique ce qu'ils
+approuvent--et ce qu'ils reconnaissent être une voie de salut.
+
+
+Je reviens donc aux prédications de Me Jules Favre,--le vieux
+diable,--qui depuis quelque temps parle beaucoup de Jéhovah et de la
+Bible--et aux conférences de Legouvé.
+
+Et je dis:
+
+Le suffrage dit universel tel qu'il se pratique aujourd'hui étant
+accepté,--il n'existe aucune raison pour que les femmes soient exclues
+du droit de voter,--du choix des représentants et du gouvernement de
+la France dépendent, pour les femmes aussi bien que pour les hommes,
+et leur liberté et leur fortune,--la fortune et la vie de leurs
+enfants.
+
+Pour qu'elles fussent privées justement du suffrage, il faudrait
+établir que la plus intelligente des femmes est encore moins
+intelligente que le plus stupide des hommes; tandis au contraire que
+la femme naît mieux douée que l'homme;--voyez une petite fille et un
+petit garçon du même âge,--voyez dans les classes sans culture, comme
+la femme est supérieure à l'homme,--voyez comme, dans presque tous
+les ménages d'ouvriers, ceux qui prospèrent sont ceux où la femme
+conduit l'embarcation et «tient la barre».
+
+L'homme, je le veux bien, je le crois même, est plus capable
+d'acquérir, d'apprendre, de se perfectionner,--même en faisant la part
+qu'ont dans cette infériorité relative des femmes, leur tempérament,
+leur éducation et nos moeurs.
+
+Mais dans ce mode de suffrage, où c'est le nombre seul qui
+décide;--les votants des classes cultivées et plus ou moins éclairées
+ne comptent que pour la moindre part de beaucoup. Si on n'arrive pas à
+une réforme électorale sérieuse,
+
+Si on veut continuer à décider tout par le nombre,--de quel droit et
+pour quelle raison enlèvera-t-on le droit de suffrage à la moitié des
+membres de la nation?
+
+Je vote pour le vote des femmes.
+
+
+La France a été,--et est peut-être encore dans une grande perplexité;
+
+On ne savait plus ce qu'était devenu le comte de Chambord.
+
+LE ROY,
+
+Comme disent les journaux rouges, roses, tricolores, etc., se vengeant
+par l'Y de l'U que les journaux légitimistes ont autrefois obstinément
+ajouté ou restitué au nom de Bonaparte, qu'ils écrivaient
+B_u_onaparte,--terribles représailles.
+
+Le Roy avait disparu.
+
+Aucun Dahirel, aucun Brun, aucun Belcastel, aucun Proculus n'affirmait
+l'avoir vu monter au ciel comme Romulus.
+
+Qu'était-il devenu?
+
+On le cherchait comme une épingle,--on le cherchait jusque dans les
+tiroirs.
+
+Certains journaux du P. P. R. s'écrièrent un jour qu'ils l'avaient
+trouvé:
+
+Il est en France!
+
+Il est à Paris!
+
+Il est à Versailles!
+
+Un d'eux donna même son adresse exacte, le roi est chez M. de la
+Rochette, rue Saint-Louis, numéro 3.
+
+A quoi un journal henriquinquiste répondit:
+
+M. de la Rochette ne demeure pas rue Saint-Louis, mais rue Colbert.
+
+Alors c'est qu'il est chez M. de Vaussay.
+
+Il n'est pas chez M. de Vaussay.
+
+Alors il est à Paris, quartier de François Ier, tout près d'un
+couvent.
+
+Il est chez les pères rédemptoristes,--il est à Dampierre, chez la
+duchesse de Luynes,
+
+Il est à Vienne,
+
+Il est à Froshdorff,
+
+Il est à Nanterre,
+
+Il était hier matin au père Monsabré.
+
+Il était hier soir à la _Fille de Madame Angot_.
+
+On l'a vu aux courses,--il se cache dans l'égout collecteur,--non,
+dans un souterrain des Tuileries,--il est déguisé en turc,--non, en
+joueur d'orgue,--non, en dame de la halle,--vous vous trompez tous...
+il s'est blotti dans l'armure de François Ier,--non, je l'ai reconnu
+sous l'habit d'un huissier de la Chambre des députés.
+
+Et, encore aujourd'hui, les uns disent: il n'est et n'a été nulle part
+des endroits désignés,--il n'a revêtu aucun des déguisements cités.
+
+Et les autres disent: il a habité, il a revêtu tour à tour et tous les
+endroits et tous les déguisements.
+
+Je continuerai à traduire ce jeu plus innocent dans les résultats que
+dans ses intentions, par les phases du jeu des échecs.
+
+Le roi blanc à la troisième case du chevalier,
+
+Le roi à la quatrième case du fou de sa dame,
+
+Le roi roque,
+
+Le pion du fou du roi, un pas,
+
+Le fou du roi donne échec,
+
+Le fou prend le fou,
+
+Le fou du roi à la seconde case de son roi,
+
+Le roi à la case de son fou.
+
+
+Sérieusement il n'y aurait peut-être qu'un moyen de mettre d'accord le
+pays presque entier;
+
+Ce serait une _restauration de la légitimité_.
+
+La France à peu près entière se lèverait contre cette restauration.
+
+Il y a trois générations aujourd'hui existantes, dont la première déjà
+clairsemée sur le champ de bataille de la vie,--_rari nantes_--date
+des premières années de ce siècle: toutes trois ont été nourries et
+élevées dans l'horreur de la restauration et du gouvernement dit
+«légitime et de droit divin».
+
+Cette haine invétérée est poussée si loin non seulement par un grand
+nombre de républicains modérés, mais aussi par les bourgeois libéraux,
+qui forment la majorité des esprits en France, que vous les verriez se
+replier sur le parti soi-disant républicain et s'allier aux
+«pétroleurs», plutôt que de subir une nouvelle restauration.
+
+Et,--je ne voudrais fâcher personne, mais l'amour de la vérité et ma
+conscience m'obligent à dire que le projectile le plus employé contre
+une pareille surprise si elle pouvait avoir lieu, serait le «trognon»
+de pommes.
+
+
+Je reçois une fâcheuse nouvelle; un «ami» m'avait envoyé de Rome le
+discours de S. S. Pie IX à Lady Herbert, discours que je m'étais
+empressé de publier, le trouvant de tout point chrétien et
+évangélique. Eh bien! il paraît que cet «ami» n'est pas un ami--que,
+au contraire, il a abusé de ma crédulité,--que ce discours n'a pas été
+tenu, et que Pie IX a tranquillement encaissé les quatre-vingt-dix
+mille francs.
+
+Un journal italien qui se publie à Rome, l'_Italie_, avait,--d'après
+les _Guêpes_,--publié ce discours et avait, comme elles, rendu un
+juste hommage aux sentiments qui l'avaient inspiré.
+
+Mais voilà que la _Voce della Verità_, journal catholique, ou journal
+officiel ou officieux de la cour de Rome, gourmande l'_Italie_ à ce
+sujet.
+
+Je lis en effet, dans ce dernier journal, les lignes que voici:
+
+
+«La _Voce della Verità_ nous a bien diverti hier soir, en nous
+prouvant, par les faits, qu'elle est d'une ingénuité à nulle autre
+pareille.
+
+»Nous nous expliquons.
+
+»Dans notre numéro du 23 avril nous avons reproduit, d'après les
+_Guêpes_ d'Alphonse Karr et en citant la source, un prétendu discours
+du pape à lady Herbert, qui lui avait apporté quatre-vingt-dix mille
+francs au nom des bonnes et des cuisinières anglaises. Ce morceau de
+prose était tout empreint de cette... ironie dont le..... solitaire de
+la _Maison-Close_ a... le..... secret.
+
+»M. Alphonse Karr, vous vous le rappelez, faisait dire au pape qu'il
+ne pouvait pas accepter cette somme, parce qu'elle venait d'un pays où
+la misère est plus grande et plus affreuse que partout ailleurs, et Sa
+Sainteté terminait ainsi:
+
+«Vous allez remporter cet argent; ne servît-il qu'à sauver chez vous
+quelques centaines de femmes de la misère, de la faim, de
+l'ivrognerie, de la prostitution, il sera employé plus utilement, plus
+chrétiennement qu'à être donné à un serviteur de Dieu, qui est très
+riche, et qui, d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux
+l'exemple du Christ qui a vécu pauvre toute sa vie,--n'a jamais
+possédé qu'une seule robe,--n'avait pas une pierre où reposer sa
+tête.»
+
+»Eh bien! hier soir, 1er mai, la _Voce della Verità_ publiait un
+article de fond pour proclamer nettement que nous avions été mal
+informé, et que le pape, bien loin de refuser la somme offerte par
+lady Herbert, s'est empressé de l'accepter.»
+
+Pourquoi la _Voce della Verità_ adresse-t-elle son démenti à
+l'_Italie_, au lieu de l'adresser aux _Guêpes_?
+
+
+Dix journaux italiens: _Il Secolo_, de Milan, _Il Pungolo_, _Il
+Corriere di Milano_, _Il Rinnovamento_, de Venise, _La Nazione_, de
+Florence, etc., etc., enregistrent, avec des commentaires, le démenti
+de la _Voce della Verità_.--C'est un éclat de rire général.
+
+Disons donc que nous avons été mal informés, l'_Italie_ par les
+_Guêpes_, les _Guêpes_ par un faux ami,--que le pape n'a pas tenu ce
+discours si évangélique, et qu'il a encaissé les quatre-vingt-dix
+mille francs, avec sérénité.
+
+Je retrouve dans mes vieux papiers quelques pages que j'ai écrites du
+temps du dernier empire,--je vais les reproduire ici.
+
+Ça répondra une fois de plus aux bons petits papiers rouges et aux
+bêtats qui m'ont appelé bonapartiste, parce que, ayant dit, quand
+l'empereur était à l'apogée de sa puissance, tout ce que j'ai pensé et
+tout ce que j'ai voulu dire,--je n'ai pas eu besoin de me mêler au
+concert d'injures, dont eux silencieux pendant son règne, ils l'ont
+accablé après sa chute.
+
+C'est à l'époque où l'impératrice faisait ce voyage singulier, resté
+inexpliqué,--et dont, avec toutes sortes de précautions, on blâmait
+les dépenses.
+
+
+On s'occupe beaucoup en ce moment du prochain voyage en Égypte et en
+Turquie de S. M. l'impératrice des Français, et on se récrie, à propos
+de la somme considérable qu'on prétend nécessaire pour cette
+excursion.
+
+Je me vois obligé de constater douloureusement que, lors des
+prochaines cantates, il faudra remplacer l'expression usitée «peuple
+français, peuple de braves,» par
+
+ Peuple français, peuple de pingres,
+
+ou
+
+ Peuple français, peuple de pleutres.
+
+Je ne suis pas fâché de donner des rimes difficiles aux faiseurs de
+cantates.
+
+Cherchez des rimes à pingres et à pleutres, ô faiseurs de cantates.
+
+
+Le voyage de S. M. l'Impératrice est, selon les uns, un voyage
+d'agrément; selon les autres, une dixième croisade ayant pour but de
+revendiquer et de reconquérir les «saints lieux».
+
+Si c'est un voyage d'agrément, qu'est-ce, ô bourgeois! qu'une pauvre
+somme de quelques millions pour l'Impératrice, comparée aux excursions
+ruineuses que font vos _moitiés_, à Nice, à Bade, à Trouville, etc.
+
+Vous connaissiez l'Empereur actuel quand vous l'avez élu président de
+la République. Vous n'avez pas acheté «chat en poche».
+
+Vous saviez sa vie publique et sa petite vie. La presse, qui prenait
+alors d'assez grandes libertés, ne vous a rien caché. Vous le
+connaissiez encore mieux, après le 2 décembre, quand vous l'avez nommé
+Empereur.
+
+Vous saviez bien qu'entre ses qualités il ne fallait pas compter la
+simplicité d'Henri IV, qui se plaignait d'avoir des pourpoints troués
+au coude; ni celle de Frédéric II, chez lequel, à sa mort, on ne
+trouva que six chemises en assez mauvais état.
+
+Il n'y avait aucune chance qu'il choisît pour la faire impératrice,
+une de ces «bonnes femmes», faites à l'exemple de la femme de
+Charlemagne, laquelle savait le compte de ses jambons, et se plaignait
+qu'on en eût «volé deux dans son cellier».
+
+Ils n'eussent été ni l'un ni l'autre l'empereur ni l'impératrice de
+l'époque où nous vivons. Et d'ailleurs, si vous aimiez la simplicité,
+vous eussiez gardé ce bon soliveau de Louis-Philippe, dont la femme ne
+sortait guère, et n'a jamais vu les petits journaux citer sa toilette.
+Pas plus, du reste, que celle de ses filles et belles-filles.
+
+Si vous avez renvoyé Louis-Philippe, et si vous l'avez remplacé par
+Louis-Napoléon, ce n'est pas, je le suppose, pour avoir plus de
+liberté.
+
+Vous saviez parfaitement ce que vous faisiez: l'Empereur actuel avait
+beaucoup écrit, beaucoup agi en public. Vous l'avez nommé par deux
+fois à une immense majorité, donc il vous plaisait tel qu'il est.
+
+On dit l'impératrice fort belle; je ne l'ai jamais vue, et ne puis
+donner mon opinion à ce sujet. De cette beauté vous avez, ô bourgeois!
+été fiers et heureux. Les journaux de modes et les petits journaux,
+qui ne le feraient pas s'ils ne pensaient pas vous être agréables, ne
+vous laissent ignorer aucune de ses toilettes. A chaque instant vous
+lisez, même dans les journaux politiques: L'Impératrice a présidé le
+conseil des ministres avec sagesse, cela va sans dire; mais aussi avec
+une robe de telle étoffe, de telle couleur, et on ajoute la
+description des «biais», des «volants» des «entre-deux», etc.
+
+Et vous voudriez que votre Impératrice, reine de la mode en France,
+allât humilier la France à l'étranger, en y montrant des vieux
+chapeaux et des robes à la mode d'avant-hier!
+
+Il ne faut pas avoir des impératrices, ou il faut s'en faire honneur.
+Tenez, lisez-moi un peu la petite anecdote que voici:
+
+
+Vers 1570, à Londres, dans une taverne voisine de ce qui était alors
+la Bourse, un négociant anglais, nommé Thomas Gresham, prenait
+silencieusement son pot d'_ale_, dans un coin.
+
+Son attention fut attirée par la conversation d'un juif allemand qui
+buvait et fumait à une autre table, avec quelques autres marchands,
+amis ou connaissances dont il prenait congé.
+
+--Ainsi donc, vous partez, Samuel?
+
+--Que voulez-vous? Voilà trois mois que j'assiège la cour, et je dois
+prendre pour une victoire, pour un succès, pour un bonheur, d'avoir
+enfin obtenu un refus formel et définitif.
+
+--Et vous remportez votre _perle_?
+
+--Oui, certes. La reine l'a gardée quatre jours, et je pense que ce
+n'est pas sans chagrin qu'elle m'a fait dire, en la rendant, qu'elle
+ne se décidait pas à faire une si grosse dépense.
+
+--Vous demandiez?...
+
+--Vingt mille livres sterling.
+
+--C'est un denier.
+
+--Bah! de l'argent, ça se trouve, les rois surtout, dans la poche de
+leurs sujets; mais une perle, unique par sa grosseur, par la
+perfection de sa forme, par sa couleur, par son éclat et sa limpidité,
+une perle dont la pareille n'existe pas dans le monde, ce n'est pas
+une occasion à laisser échapper pour une si grande princesse.
+
+--Et qu'allez-vous faire?
+
+--Je vais aller l'offrir à la cour de France et à la cour d'Espagne,
+puisque cette pauvre reine n'a pas le moyen.
+
+--Quand partez-vous?
+
+--Ce soir, à la marée.
+
+Tom Gresham prit la parole, et dit au juif:
+
+--Voudriez-vous, monsieur, retarder votre départ d'un jour, et me
+faire l'honneur de dîner avec moi tantôt; je prends la liberté
+d'inviter également vos amis et toutes les personnes qui nous
+entendent. Le dîner aura lieu dans cette salle même où nous sommes, et
+j'espère qu'il vous satisfera. Nous aurons pour convives quelques amis
+lapidaires et joailliers devant lesquels vous nous montrerez cette
+fameuse perle.
+
+--Volontiers. Quant à la perle, je la porte toujours sur moi.
+
+Tous les convives furent exacts. Le dîner était abondant et exquis.
+
+Quand on arriva aux toasts, Thomas Gresham demanda à voir la perle. Le
+juif la sortit de son escarcelle, et elle fit le tour de la table: les
+joailliers surtout la considérèrent avec religion, et déclarèrent que
+le prix de vingt mille livres sterling n'était pas exagéré.
+
+Thomas Gresham tira froidement d'un grand portefeuille la somme de
+vingt mille livres, la donna au juif, et dit:
+
+--Maintenant la perle est à moi. C'est bien la perle que vous avez dit
+ce matin être trop chère pour la pauvre reine d'Angleterre?
+
+--Oui.
+
+--Très bien! Messieurs, faites emplir vos verres et nous allons porter
+un toast.
+
+Sur un signe du marchand, on lui apporta un mortier de marbre, il y
+mit la perle, la broya, en versa la poussière dans son verre, puis se
+levant:
+
+--Messieurs, tout le monde debout! Je bois à la santé de la reine
+Élisabeth (_virgin queen_), la vierge de la Grande-Bretagne!
+
+Quel est le Français qui ferait cela aujourd'hui pour son impératrice?
+Et pourtant, on dit qu'Élisabeth était loin d'être belle.
+
+
+Ah! vous croyez qu'on a pour rien de belles reines et de belles
+impératrices!
+
+Tenez, Joséphine, qui n'était pas une beauté, mais avait été une des
+reines de la mode avec madame Tallien, eh bien! une publication assez
+récente (l'Empire aussi a eu ses Dangeau) établit qu'en brumaire an
+XIII, Napoléon, qui n'était encore que consul, dut payer à
+mademoiselle Martin huit cent soixante-quatre francs trente-trois
+centimes, pour neuf pots de _rouge_ à quatre-vingt-seize francs le pot
+(je ne comprends pas les treize centimes).
+
+Il n'y avait pas moyen d'y tenir, il fut obligé de se faire empereur
+un mois après, et le pape le sacra le 2 décembre.
+
+Et on put voir alors qu'elle se privait de rouge, la pauvre! car, sur
+les mêmes livres, on trouva, pour 1807 et 1808, une nouvelle
+fourniture de rouge payée en 1809, alors qu'elle était impératrice et
+allait cesser de l'être. La note monte, pour mademoiselle Martin, à
+mille sept cent quarante-neuf francs, cinquante-huit centimes.
+
+Et pour mademoiselle _Chameton_, à six cents soixante-quinze francs,
+cinquante-cinq centimes.
+
+
+Mais qu'est-ce que tout cela, en comparaison des reines et des
+impératrices de l'antiquité?
+
+Tenez, en voici une très belle, qui voyageait aussi en Égypte.
+
+Eh bien! comparez la pompe qui l'entoure à la pompe moderne, mesquine
+et chicanée, qui va entourer l'Impératrice des Français voyageant dans
+les mêmes contrées. C'est à rougir de notre mesquinerie, sans avoir à
+payer des notes chez mademoiselle Martin et chez mademoiselle
+Chameton.
+
+Feuilletons un gros Plutarque in-folio, traduction d'Amyot, qui fait
+ma gloire; c'est une édition de 1583, dix ans avant la mort d'Amyot.
+
+Et parlons un peu de Cléopâtre.
+
+«La reine d'Egypte se mit sur le fleuve Cydnus dedans un bateau, dont
+la pouple étoit d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent, qu'on
+manioit au son et à la cadence d'une musique de flustes, hautbois,
+cythres, violes et autres instruments dont on jouait dedans. Et au
+reste, quant à sa personne, elle étoit couchée dessous un pavillon
+d'or tissu, vestue et accoustrée toute en la sorte qu'on peint
+ordinairement Vénus; et auprès d'elle, d'un costé et d'autre de jolis
+petits enfantelets, habillés ne plus ne moins que les peintres ont
+accoustumé de portraire les amours, avec des esventaux en leurs mains,
+dont ils l'esventoyent. Ses femmes et damoiselles semblablement les
+plus belles estoyent habillées en nymphes néréides qui sont les fées
+des eaux, et comme les Grâces, les unes appuyées sur le timon, les
+autres sur les chables et cordages du bateau, duquel il sortait de
+merveilleusement douces et souefves odeurs de perfums, qui
+remplissoient les rives toutes couvertes d'une foule innumérable.»
+
+
+A la bonne heure, ça vaut la peine d'être reine et d'être belle.
+Tandis qu'aujourd'hui, une impératrice ne peut pas s'habiller mieux,
+ne peut pas s'habiller autrement que la femme d'un banquier, d'un gros
+industriel,--disons mieux--que les beautés vénales, maîtresses du
+public: c'est à dégoûter d'être reine et impératrice.
+
+Croyez-vous que mesdemoiselles Marion et de Lermina, lectrices de Sa
+Majesté, seront habillées en néréides?
+
+Croyez-vous que mesdames de la Poëze et de Saulcy, ses dames
+d'honneur, seront en courtes tuniques de pourpre s'arrêtant au genou,
+appuyées sur les câbles et cordages?
+
+Pas le moins du monde: elles seront habillées comme tout le monde, les
+voiles du bâtiment seront en toile blanche, et, en fait de «souefves
+odeurs et perfums», il y aura la fumée de la vapeur.
+
+Pouah!
+
+
+C'est comme cela aujourd'hui, les peuples ont fait leurs maîtres comme
+ils ont fait leurs dieux, à leur image; un homme plus grand, plus
+gros, plus méchant, mais toujours un homme.
+
+
+Tenez, cette fête du centenaire de Napoléon Ier dont on fait tant de
+bruit, eh bien! qu'est-ce que cela en comparaison des fêtes que
+donnaient les Césars romains?
+
+Les mêmes mâts de cocagne, les mêmes saucissons, les mêmes pièces de
+théâtre jouées entre quelques planches aux Champs-Élysées, par des
+acteurs de 99e ordre, les spectacles gratis, ceux qu'on donne tous les
+jours au public moyennant un ou deux francs par personne.
+
+
+Certes, Napoléon Ier était un grand cueilleur de palmes et de
+lauriers, un grand guerrier. Il est vrai que dans le jeu qu'il jouait
+contre le sort, il joua double, triple, quintuple à la fin dans une
+martingale effrénée, et qu'il a perdu les dernières parties; de sorte
+que le total se solde pour la France en appoint de défaites, en
+dépopulation d'hommes et d'argent, en diminution de territoire.
+
+Mais enfin il a tué au moins autant d'hommes que ceux qui en ont tué
+le plus dans ce genre d'industrie si prisé, si admiré par les hommes.
+
+Je n'ai pas le compte de Napoléon Ier.
+
+Mais César se vantait d'avoir tué onze cent quatre-vingt douze mille
+hommes, dit Pline, et il ne parle pas des guerres civiles: _stragem
+civilium bellorum non prodendo_.
+
+Et Pompée a consacré lui-même dans le temple de Minerve un monument
+pour qu'on n'oublie pas qu'il a tué, mis en fuite ou forcé à se
+rendre: _fusis, occisis aut in deditionem acceptis_ douze cent
+quatre-vingt-trois mille hommes.
+
+Ajoutons, malgré les mensonges des bulletins--qui ne sont pas inventés
+d'hier,--qu'il faut compter un nombre sinon tout à fait égal, du moins
+correspondant, de leurs concitoyens, dont ils ne parlent pas.
+
+Si on pouvait prévoir de pareils grands hommes, ne serait-il pas sage,
+et d'une bonne police, de les étouffer le jour de leur naissance?
+
+
+Eh bien! quoique Napoléon vaille bien César et Pompée, que sera-ce que
+ces fêtes du centenaire? Tenez, à côté d'ici, à Nice, le maire-député
+Malausséna a adressé une proclamation au peuple Niçois, proclamation
+dans laquelle il annonce qu'on ne reculera devant aucuns frais pour
+donner à cette fête du grand homme tout l'éclat, toute la
+magnificence, etc.
+
+Et alors, ça finit par des «courses de vélocipèdes».
+
+
+Les courses de vélocipèdes manquaient aux Romains.
+
+Mais Pompée, quand il donnait une fête, faisait tuer 600 lions et 410
+panthères dans le Cirque. Héliogabale représentait des batailles
+navales sur des canaux remplis de vin. Néron jetait au peuple des
+boules de loto avec des numéros qui correspondaient à des lots
+d'oiseaux, de mets rares, de mesures de blé, de riches vêtements, de
+l'or, de l'argent, des maisons, des esclaves, des îles, des terres,
+etc.
+
+Héliogabale, quand il donnait à dîner, faisait mêler des topazes aux
+lentilles, des perles au riz, des pois d'or aux pois verts, et, à la
+fin du dîner, il se retirait brusquement, parce que du plafond
+tombaient des violettes en telle quantité que les convives étaient
+étouffés dessous.
+
+Le même faisait répandre de la poudre d'or sur le chemin qu'il avait à
+parcourir pour aller à son cheval ou à sa voiture.
+
+
+Quand le gouvernement actuel a voulu embellir Paris, l'orner de rues
+larges et droites, bordées de palais et de casernes, que d'affaires!
+que de difficultés! que de jugements et expropriations! que
+d'arbitrages! que de délais! et, après la chose faite, que de
+critiques, que de réclamations!
+
+Tandis que, du temps des Romains, Néron trouve un jour que les vieux
+édifices sont laids, que les rues sont étroites et tortueuses.
+_Offensus deformitate veterum ædificiorum et angustiis flexurisque
+vicorum._
+
+Eh bien! il met tranquillement le feu à la ville _incendit_ et on la
+reconstruit.
+
+
+En comparaison de ces grands Césars romains, c'est un bien humble
+métier aujourd'hui que le métier de roi et d'empereur, et on ne
+saurait témoigner assez de reconnaissance à ceux qui poussent encore
+le dévouement pour leur pays assez loin pour en accepter la corvée
+sans compensation.
+
+
+Autre point de vue. Octave trahit, tue, proscrit; il s'arrête quand il
+est fatigué. Eh bien! avec quelques bouts de terre confisqués, avec
+quelques dîners, quelque peu d'argent distribué à une douzaine
+d'écrivains et de poètes, il n'a plus tué, il n'a plus proscrit; c'est
+un dieu.
+
+Louis XIV a refait le même coup. De son temps, ça valait encore la
+peine, et si la postérité l'a remis à sa taille, c'est par la bêtise
+de quelques-uns de ses écrivains gagés, qui ont voulu diminuer ses
+petitesses au lieu de les cacher; de même que, de ce temps-ci, la
+publication des lettres de l'empereur Napoléon Ier, publication faite
+par sa famille, a été, pour sa mémoire, un coup terrible.
+
+
+Mais aujourd'hui le métier n'en vaut plus rien, le gouvernement n'a
+avec lui, c'est-à-dire à lui, qu'une demi-douzaine d'écrivains de
+troisième ordre, et, derrière ceux-là, une troupe inconnue.
+
+
+Pour ce qui est des Virgile, des Ovide, des Horace, des Racine, des
+Molière, des Corneille de ce temps-ci il faut s'en passer.
+
+
+Revenons donc à ceci: pour montrer aux populations lointaines de
+l'Orient une impératrice française avec une magnificence digne de sa
+beauté et de la vanité de la France, quelques millions, c'est pour
+rien..., au prix où est le beurre, comme disait Rabelais.
+
+
+Voilà pour le cas où le voyage en Égypte et en Turquie serait un
+voyage d'agrément.
+
+Mais si, comme beaucoup le croient, c'est un voyage ayant une portée
+et un but éminemment politiques et civilisateurs, vous êtes mille fois
+plus pingres que pleutres.
+
+
+Si ce voyage a pour but de revendiquer et de reconquérir les saints
+lieux, Jérusalem, le Saint-Sépulcre; si c'est la dixième croisade, au
+lieu de chicaner la dépense, supputez l'économie en vous rappelant un
+peu les autres.
+
+Surtout si cette croisade et cette revendication de Jérusalem ont pour
+résultat de résoudre la grande difficulté de Rome.
+
+Si l'on a pris en considération une idée que j'ai émise ici même.
+
+Si Jérusalem, rendue par le Sultan et le titre de roi de Jérusalem
+donné par le roi Victor-Emmanuel, qui le porte dans ses titres, on
+décide ensuite le pape à aller établir le siège de l'Église là où fut
+son berceau, à aller garder lui-même le Saint-Sépulcre, Rome redevient
+naturellement la capitale de l'Italie, sans secousse, sans révolution
+et la parole de la France est dégagée.
+
+En ce cas-là, chicanez donc sur vos mauvais millions.
+
+Voyez ce que vous ont coûté les autres croisades.
+
+A la deuxième croisade, la femme de Louis VII, Éléonore d'Aquitaine,
+mène une vie tellement gaie, que le roi la répudie, qu'elle épouse
+Henry, duc de Normandie, qui devient roi d'Angleterre, lui porte en
+dot les plus belles provinces de France, et cause entre les deux
+nations plus de deux cents ans de terribles guerres.
+
+Il y avait alors quelque chose de bien commode pour les rois.
+Aujourd'hui, si un irrespectueux, un maladroit, un impie attaque la
+majesté royale, on ne peut que le mettre en jugement et le condamner à
+l'amende et à la prison, tandis qu'en ce temps-là, le pape vous
+l'excommuniait bel et bien.
+
+A la troisième croisade, Philippe Auguste lève _la saladine_, l'impôt
+du dixième des meubles et immeubles et des revenus de ses sujets.
+
+A la septième, Louis IX, qui fut assez s...aint pour faire deux fois
+la même s...ainteté, se laisse prendre et il faut donner 8 000 besans
+d'or pour sa rançon, à peu près huit millions comme on croit les
+dépenser aujourd'hui, mais on a de plus les frais de la guerre, et la
+perte des hommes tués par le cimeterre des Sarrasins et par la peste.
+
+Pour la neuvième croisade, celle contre les Albigeois, le crime odieux
+du pape Innocent III, qui donna la croix aux fanatiques, et de
+l'église catholique,--cette croisade des chrétiens contre les
+chrétiens, des Français contre les Français, pendant laquelle, rien
+que dans la ville de Béziers, en 1209, on massacre 60 000 hommes: je
+pense qu'elle a coûté assez cher.
+
+
+D'autres politiques veulent voir dans le voyage d'agrément de
+l'impératrice un voyage de distraction... politique.
+
+L'impératrice est Espagnole, et d'une piété qui ne peut que
+s'accroître à ce moment de la vie dont elle doit approcher, où la
+beauté ayant acquis tout son développement, tout son épanouissement,
+n'a plus aucune chance de croître encore: et les femmes aiment à
+s'occuper d'autre chose.
+
+Les prêtres, dit-on, l'attendent là, et, déjà, comptent sur son
+influence légitime pour faire prolonger l'occupation de Rome. Quelques
+essais, à ce sujet, assure-t-on, leur ont déjà réussi.
+
+D'autre part, l'occupation de Rome devient bien embarrassante, et on
+profiterait de ce que l'impératrice serait... sortie, pour prendre un
+parti auquel, présente, elle mettrait obstacle.
+
+
+Tout cela n'est peut-être pas vrai, peut-être même faudra-t-il
+retrancher quelques centimes des huit millions.
+
+Mon but, en traitant ce sujet, a été simplement de reprocher aux huit
+millions de Français qui ont élu Louis-Napoléon, leur pingrerie et
+leur pleutrerie; ils n'étaient pas forcés d'avoir un empereur, ils
+l'ont élu volontairement, ils ont voulu en avoir un. Leurs plaintes et
+leurs chicanes, aujourd'hui, sont du plus mauvais goût; ils n'ont même
+pas un franc à donner par tête, car nous qui n'avons pas voté avec
+eux, nous en donnerons notre part.
+
+
+Allons, j'ai pitié des faiseurs de cantates, et je vais leur dire les
+rimes que je sais à _pingres_ et à _pleutres_.
+
+_Malingres_ et _Ingres_ pour la première; _feutres_ et _neutres_ pour
+la seconde.
+
+Du reste, le sujet et le point de vue que je leur fournis les
+_sortiraient_ un peu du vulgaire et du ressassé.--J'attends des
+remerciements.
+
+
+«M. de Lamartine a été contre les fortifications courageux et
+éloquent, M. Dufaure a été vrai et raisonnable, mais n'a pas tardé à
+s'en repentir, M. Garnier-Pagès[7] a été non seulement spirituel et
+sensé, mais il s'est intrépidement séparé de son parti,
+etc...........»
+
+ [7] Le frère de celui d'aujourd'hui.
+
+Je disais encore:
+
+«Paris sans fortifications peut être pris, mais impossible à garder.»
+
+Puis j'ajoutais,--et là j'ai été glorieusement démenti par les
+Parisiens:
+
+
+«Paris fortifié au prix de la fortune publique, Paris attaqué ne
+tiendra pas une semaine;--que les fraises manquent pendant trois
+jours, et Paris ouvrira ses portes.»
+
+J'ai assez, pendant trente ans, dit la vérité, prédit ce qui devait
+arriver pour n'être pas embarrassé de dire: cette fois je me suis
+trompé.
+
+Plaidons cependant les circonstances atténuantes:
+
+Si vous voulez ne prendre ma phrase que pour une hyperbole et lui
+accorder l'indulgence que l'on a pour les hyperboles, en se réservant
+de les réduire à une proportion légitime et raisonnable,--vous y
+verrez alors que ce qui devait faire succomber Paris ce n'était pas le
+défaut ou l'insuffisance des fortifications, c'était la famine;--les
+Prussiens ne sont pas entrés de vive force dans Paris;--Paris s'est
+rendu après avoir souffert de la faim et après avoir élevé l'habitude
+de manger des rats et l'habitude aussi de ne pas manger aux
+proportions de l'héroïsme et même d'une mode.
+
+Les fortifications eussent été doubles, triples,--elles n'eussent pas
+arrêté la famine.
+
+Pendant que je fais ma confession, je dois la faire entière.
+
+
+«Les propriétaires, disais-je, ne voudront pas exposer leurs maisons:
+aussitôt qu'une bombe descendra par la cheminée se mêler aux légumes
+du pot-au-feu,--ils capituleront.»
+
+«Ceux qui se battront à Paris sont ceux qui n'y possèdent rien.»
+
+Presque autant d'erreurs que de mots, la classe aisée et la classe
+riche, ont fourni pour une grande part les traits individuels de
+dévouement et même d'héroïsme qui, s'ils n'ont pas sauvé la France,
+ont sauvé l'honneur du nom et du caractère français,--tandis qu'une
+partie du peuple,--une faible partie je veux le croire,--enivrée,
+empoisonnée, abrutie par les orateurs de club et de balcon, se
+réservait pour la guerre civile, l'assassinat, le vol et l'incendie.
+
+Tout en reconnaissant que je me suis trompé sur les détails,--je
+persiste à me montrer contraire aux fortifications de Paris--et je
+répéterais encore aujourd'hui ce que je disais alors:
+
+«Paris non fortifié, c'est le roi des échecs,--quand il est mat la
+partie est perdue, on ne le prend pas.
+
+»Paris c'est une ville de rendez-vous pour le monde entier, c'est la
+capitale du plaisir, de l'esprit, etc.
+
+»C'est là que viennent se reposer les Rois exilés par les peuples, et
+les peuples destitués par les Rois;--c'est là que de toute part on
+vient étaler ses joies et cacher ses misères.
+
+»Paris c'est la grande _canongate_ du monde entier.
+
+»L'ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis, il est au milieu de
+vous;--l'invasion! mais elle est faite;--votre ville! mais elle est
+prise par les brouillons, par les bavards, par les ambitieux de bas
+étage, par les avocats plus ou moins parvenus, par les fabricants de
+chandelles enrichis et mécontents.
+
+»Invasion plus cruelle mille fois que celle de l'étranger, car
+l'étranger respecterait Paris;--Paris où il vient s'amuser.--Paris son
+rêve, son Eldorado,--Paris qui appartient au monde et auquel le monde
+appartient.
+
+Et là,--je ne me trompais pas assez;--Paris pris, mat;--les Prussiens
+s'en sont retournés;--peut-être craignaient-ils plus les Parisiens
+dans leurs murs que derrière leurs murs. Toujours est-il qu'ils s'en
+sont retournés;--le roi-Paris était mat, la partie était perdue pour
+nous; nous avons payé l'enjeu énorme mis sur table par l'empire--et
+doublé, quand la partie était évidemment perdue, par Me Gambetta et
+consorts.
+
+Mais Paris a cependant subi réellement le sort d'une ville assiégée et
+prise par les Barbares,--mais ce ne sont pas les Prussiens qui ont tué
+les prêtres, les sénateurs et les généraux;--ce ne sont pas les
+Prussiens qui ont incendié les monuments de Paris.
+
+Ce sont les électeurs de Me Gambetta;--c'est cette queue de piliers
+d'estaminet, de souteneurs de filles, de gredins, de voleurs,
+d'assassins, dont Me Gambetta a osé dire en pleine Assemblée des
+représentants de la France qu'il ne voulait pas se séparer.
+
+En quoi il ne disait cependant pas la vérité, car il a eu soin de se
+séparer d'eux lorsqu'ils ont dû faire le coup de fusil; il s'est
+séparé d'eux lorsqu'ils lui criaient du fond des cachots:--O vous dont
+les paroles nous ont conduits où nous sommes, venez nous défendre,
+venez parler pour nous.
+
+
+Je redirais encore aujourd'hui ce que je disais en 1841.
+
+«Les grands peuples libres se sont défendus avec des murailles de
+poitrines et de bras--les peuples dégénérés, fatigués, déchus, se
+cachent derrière des montagnes de pierre.»
+
+Les murailles de poitrines et de bras--que le canon peut abattre, mais
+que le tambour relève.
+
+Aujourd'hui, toute ville, toute capitale assiégée surtout, se rend
+dans un temps plus ou moins long, si elle ne reçoit pas de secours du
+dehors.--Et je dis: les capitales surtout, parce que l'agrandissement
+incessant qu'elles subissent, et l'agglomération de la population les
+condamnent rapidement à la famine.
+
+On a plus ou moins fortifié toutes les capitales, et à bien peu
+d'exceptions près, chaque fois qu'un peuple a laissé arriver l'ennemi
+jusque devant sa capitale, elle a été prise.
+
+Londres--dans une île cependant, sans parler de l'invasion de Jules
+César, a été prise par les Danois, en 1013, et par les Normands, en
+1066.
+
+Vienne a été prise par Rodolphe Ier, en 1277; par Mathias Corvin, en
+1485; sans Sobieski, les Turcs la prenaient en 1683; les Français
+l'ont prise en 1805 et en 1809.
+
+Moscou a été prise en 1367, en 1382, en 1408, en 1451 et en 1477 par
+les Tartares; en 1611 par les Polonais; en 1812, par les Français.
+
+Madrid, par les Maures, en 1109; par les Français en 1808.
+
+Turin, saccagée par Annibal et prise par les Français en 1640, en
+1796, en 1798, en 1800.
+
+Berlin a été prise par les Autrichiens et les Russes, en 1760, et par
+les Français, en 1806.
+
+Lisbonne, par les Maures, au VIIIe siècle; reprise aux Maures par
+Alphonse, en 1145 et par les Français en 1807.
+
+Et Paris--Paris fut sauvé, dit-on, par une sainte Geneviève, lorsque
+Attila faisait mine de l'attaquer; mais il fut pris en 486 par Clovis;
+en 1420, par les Anglais; en 1593, par Henri IV; puis en 1814, en 1815
+et en 1871.
+
+Parlerons-nous des capitales anciennes;--de Rome, prise par les
+Gaulois;--de Carthage, détruite par Scipion, l'an de Rome 146,
+détruite de nouveau par les Vandales en 439 et par les Arabes en
+693;--d'Athènes, prise par les Lacédémoniens et plus tard par Sylla.
+
+Oui, mais pour faire remarquer que
+
+Sparte, la ville sans murailles,
+
+Seule n'a jamais été prise tant qu'il y a eu des Spartiates,--et que
+ce ne fut qu'en 1460 que Mahomet II s'en empara et en 1463 que
+Sigismond-Malatesta la brûla de rage de ne pouvoir la prendre; mais
+alors, en 1460 et en 1463, il y avait plusieurs siècles qu'elle
+n'existait plus.
+
+La presse, depuis l'invention des _reporters_ et l'émulation qui
+s'établit entre eux, met tout le monde dans une maison de verre, et de
+verre grossissant. Je crois qu'il n'est personne, je parle de ceux
+dont la vie est le plus simple, pure, honnête, qui aime à penser que
+ce qu'il fait dans les vingt-quatre heures, jour et nuit, sera imprimé
+et raconté et publié.
+
+Dernièrement, je voyais rapporter dans un journal un propos tenu à
+table par un des convives;--cette publicité avait changé la nature du
+propos, qui, jeté au milieu de cent autres dans un dîner, n'était
+qu'une fusée éteinte en parlant, mais imprimée devenait une insulte
+que son auteur n'avait pas voulu faire. Le convive réclama,--le
+_reporter_ répliqua en établissant la véracité de son assertion, et en
+prenant à témoins et les autres convives et le maître de la maison. Il
+me semble que l'hospitalité souffre beaucoup de semblables procédés,
+que toute liberté est ainsi enlevée aux improvisations gaies d'un
+repas en commun,--que c'est un attentat contre les plaisirs de la
+société.
+
+Et ajoutons plus sérieusement:
+
+Un manque de loyauté.
+
+Chez les anciens, ce qui s'était dit à table ne devait pas être répété
+au dehors;--je ne sais plus si c'est Plutarque qui a dit:
+
+«Je hais le convive qui a trop de mémoire.»
+
+Dans beaucoup de salles à manger alors et depuis, une rose était
+sculptée ou peinte au milieu du plafond et au-dessus de la table.
+
+La rose était l'emblème du silence.--Harpocrate, le dieu muet, que les
+anciens plaçaient à la porte des temples et sur leurs cachets,--est
+presque toujours représenté avec une rose à la main.--Les poètes ont
+dit que cette rose lui avait été donnée par l'Amour, pour qu'il ne
+divulgât pas une aventure dont le hasard l'avait rendu témoin.
+
+Newton, explique une locution familière aux Allemands et aux Anglais
+«sous la rose», ou «ceci soit dit sous la rose».
+
+«Quand d'aimables et gais compagnons, se réunissent pour faire bonne
+chère, ils conviennent qu'aucun des joyeux propos tenus pendant le
+repas ne sera divulgué, et la phrase qu'ils emploient,--est que ces
+propos sont tenus «sous la rose»,--on a coutume, en effet, de
+suspendre une rose au-dessus de la table, afin de rappeler à la
+compagnie l'obligation du secret.»
+
+Peacham, dans son ouvrage intitulé: «La vérité de notre temps--the
+truth of our times», rapporte qu'il a vu souvent (1638), en beaucoup
+d'endroits de l'Angleterre et des Pays-Bas, une rose peinte au milieu
+du plafond de la salle à manger.
+
+
+J'ai lu autrefois que M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, refusa
+de faire, selon l'usage, l'éloge de son prédécesseur..... parce qu'il
+était roturier.
+
+
+On vient d'ériger sur une des places de Paris une statue équestre,
+destinée à consacrer la mémoire légendaire de la Pucelle d'Orléans.
+
+Je regrette qu'on n'ait pas pensé à une chose: Un jour que je visitais
+le château d'Eu, je vis sur une cheminée une petite statuette, ouvrage
+de la princesse Marie, fille du roi Louis-Philippe, qui était morte
+quelque temps auparavant.
+
+Cette statuette n'est pas celle que l'on connaît et qui a été
+reproduite à un si grand nombre d'exemplaires. Dans celle dont je
+parle, la Pucelle est à cheval; elle vient de frapper de sa hache un
+Anglais qui est étendu devant les pieds du cheval;--elle est à la fois
+glorieuse et saisie d'épouvante de son premier meurtre,--elle retient
+d'une main son cheval qui s'irrite,--elle ne veut pas qu'il marche sur
+l'ennemi vaincu,--son autre main laisse pendre sa hache teinte de sang
+pour la première fois. Son attitude, son visage expriment à la fois
+l'orgueil, l'horreur, l'étonnement.
+
+J'aurais voulu qu'on choisît cette statue pour le monument élevé à
+Jeanne d'Arc.
+
+
+L'État, marchand d'allumettes, n'a peut-être pas fait d'aussi bonnes
+affaires qu'on le lui avait promis,--parce que, avant de vendre, il
+faut beaucoup payer,--sans parler de la fraude qu'encourage, par de
+magnifiques primes, ce système absurde d'impôts variés,--et que les
+marchands, réputés honnêtes, ne se font que peu ou point de scrupules
+de pratiquer directement ou indirectement.
+
+
+La Banque de France a pensé que si la France pouvait, sans honte, se
+faire marchande d'allumettes, elle pouvait, elle, à plus forte raison
+et sans déroger, entreprendre une petite industrie à peu près de même
+valeur.
+
+Depuis quelque temps, elle vend de petits sacs de toile sur lesquels
+elle ne doit pas gagner moins de 75 à 100 pour 100,--la question
+serait d'en vendre assez, et ce serait une de ses plus fructueuses
+opérations.
+
+
+La Banque semble s'efforcer de retirer les petites coupures de ses
+billets;--on dit qu'elle est effrayée du nombre de billets faux de
+cinq et de vingt francs qui sont en circulation.
+
+Tous les journaux parlent d'une trouvaille faite par des enfants, de
+faux billets de vingt francs d'une imitation parfaite, pour une somme
+de cent mille francs selon les uns, de deux cent mille selon les
+autres.
+
+Pourquoi cette préférence des faussaires pour les petits billets, qui
+nécessitent un travail plus souvent répété pour les faire, et des
+risques plus multipliés pour les faire passer?
+
+J'en sais deux causes; il y en a peut-être d'autres.
+
+La première est que l'on reçoit un billet de vingt francs et surtout
+un billet de cinq francs sans beaucoup l'examiner,--il n'en est pas de
+même des billets--de mille, de cinq cents, etc.
+
+La seconde cause est que ces billets sont horriblement mal
+fabriqués,--imprimés sur le premier papier venu, tantôt mince, tantôt
+épais et se déchirant facilement--l'imitation en est beaucoup plus
+facile.
+
+Il faut dire que, à part nos billets de mille et de cinq cents francs,
+qui sont bien fabriqués et présentent des difficultés presque
+insurmontables aux contrefacteurs, les billets de la Banque de France
+sont les plus laids et les plus faciles à contrefaire qu'il y ait en
+Europe.
+
+J'ai vu l'autre jour des billets russes;--au centre est un beau
+portrait de Catherine II;--la couleur des billets est celle du prisme,
+de l'arc-en-ciel ou d'une bulle de savon;--des nuances rouges, bleues,
+etc., fondues et ineffaçables, car j'ai demandé à voir un billet
+ancien pour le comparer au neuf qu'on me montrait; les couleurs de
+celui qui avait circulé pendant plusieurs années n'étaient que
+légèrement pâlies.--Les billets américains sont remarquables par la
+perfection de la gravure; les portraits de Francklin, de Washington,
+et d'autres présidents font plaisir à regarder comme des miniatures.
+
+De plus, les uns et les autres peuvent se chiffonner comme du linge,
+mais ne se déchirent pas comme les billets français et italiens.
+
+Pour pouvoir retirer ces billets sans une précipitation et un scandale
+qui les déprécieraient, on a fait frapper pour une grosse somme de
+pièces de cent sous, cette monnaie qui rappelle par son poids, la
+monnaie de fer des Spartiates.
+
+Or, je pense qu'il en est à Paris et dans les succursales comme à
+Nice; si on change à la Banque un billet de mille ou de cinq cents
+francs, il faut prendre la moitié de la somme en pièces de cent sous.
+
+
+Pour moi--c'est avec certain plaisir que j'ai reçu l'autre jour
+quelques-unes de ces bonnes grosses pièces qui avaient, dans ces
+derniers temps, presque disparu--et je n'ai pu m'empêcher de songer
+combien cette pièce de cent sous a perdu de sa valeur ou combien les
+choses qui s'achètent sont devenues plus chères.
+
+Je me suis rappelé le temps où, avec une pièce de cent sous dans ma
+poche, j'invitais hardiment trois amis à dîner avec moi, rue
+Neuve-des-Petits-Champs ou cour des Fontaines;--quatre amis si le
+festin avait lieu chez Flicoteau, au quartier Latin;--cinq, si c'était
+à Saint-Ouen;--le repas se composant à Saint-Ouen d'un énorme pain et
+de cervelas et du vin rose et un peu pointu d'Argenteuil, à cinq sous
+le litre,--et ces repas sont des meilleurs dont je me souvienne.
+
+Et j'ai rapproché ce souvenir d'un autre souvenir récent--c'est que, à
+mon dernier voyage à Paris, me trouvant un matin sur le boulevard,
+j'entrai au café Anglais et demandai à déjeuner, j'étais préoccupé, je
+lisais et me contentais de répondre par un signe de tête affirmatif
+aux questions du garçon qui me servait.--Je m'arrêtai quand je n'eus
+plus faim et demandai la carte à payer--dix-huit francs--notez que je
+n'avais bu que de la bière.
+
+Je ne m'en suis pas consolé,--je ne m'en consolerai jamais; ce fut et
+c'est encore pour moi un chagrin, une humiliation, un remords.--Je me
+comparai en rougissant à Lucullus, à Trimalcion, à Vitellius, à Grimod
+de la Reynière, à tous les gourmands célèbres;--je pensai à combien
+de mes vieux amis d'autrefois j'aurai pu, il y a trente ans, donner à
+déjeuner avec dix-huit francs--et quel bon déjeuner--dans l'île de
+Saint-Ouen ou de Saint-Denis--dans la grande herbe fleurie et
+parfumée.
+
+Je me rappelai mes _bons dîners_--je n'appelle pas un «bon dîner» un
+dîner qu'on mange seul, et je sais combien la gaieté, la confiance et
+l'abandon sont pour beaucoup dans un dîner;--aucun n'avait coûté
+dix-huit francs;--j'étais si honteux, si bourrelé, que je fis voeu de
+ne refuser pendant vingt-quatre heures l'aumône à aucun mendiant,--et
+que je donnai quelques sous à des enfants pauvrement vêtus que je vis
+assis sur un escalier et qui ne me demandaient rien.
+
+
+L'argent déjà n'est qu'un signe représentatif;--sa valeur n'est qu'une
+convention;--en effet, on serait bien embarrassé à l'heure du dîner,
+si on ne trouvait que des pièces de cinq ou de vingt francs en échange
+des siennes;--mais, enfin, la convention est ancienne, et, d'ailleurs,
+le métal, l'or et l'argent sont agréables aux yeux,--le son de l'or
+est agréable à l'oreille (que cette assertion ne me fasse pas prendre
+pour un avare),--d'ailleurs, un avare sérieux n'oserait pas faire
+sonner son or--ça pourrait le trahir.
+
+Mais, les billets! quand on pense que contre un tas suffisant de ces
+carrés de papier--on peut avoir des forêts sombres, des prairies
+embaumées, des rivières murmurantes,--des bois de rosiers, des champs
+de jonquilles, d'anémones, etc.
+
+Je ne veux pas parler des femmes,--c'est si hideux de penser qu'une
+femme se vend--et, d'ailleurs, j'ai là-dessus des idées très
+arrêtées qu'il serait bien sain et bien moral que tout le monde
+partageât,--c'est qu'une femme qu'on paye ne vaut jamais que cinq
+francs,--pour ceux qui ont le malheur d'aimer et d'acheter l'amour
+tout fait et d'occasion.
+
+
+Donc,--le papier est un signe représentatif très médiocre, très laid
+et qui a beaucoup plus de chances de destruction que l'or et
+l'argent;--le feu et l'eau peuvent le détruire--et l'imitation en est
+beaucoup plus facile que celle des espèces monnayées.
+
+Eh bien, j'ai vu presque tout le monde embarrassé et un peu contrarié
+de la réapparition de la pièce de cinq francs; en effet, cinq cents
+francs de cette monnaie c'est un poids--et ça ne peut se porter que
+visiblement:--un homme qui vient de changer un billet de mille francs
+à la Banque et qui reçoit forcément cinq cents francs en pièces de
+cinq francs est obligé de rentrer chez lui pour se débarrasser du
+fardeau.
+
+Cette contrariété étrange qui a accueilli la résurrection de la pièce
+de cinq francs--s'explique en partie par une considération que je
+constatais tout à l'heure, l'augmentation du prix de tout.--Il y a
+trente ans, un homme aisé sortait plein de sécurité à l'égard des
+dépenses possibles avec quatre ou six pièces de cinq francs réparties
+entre les deux poches de son gilet; le même n'oserait sortir
+aujourd'hui sans avoir cent francs dans sa poche: avec cent francs on
+est chargé, à mon avis, comme un mulet.
+
+
+En vérité, je vous le dis, ou plutôt je vous le redis: Si, dans la loi
+électorale que vous élaborez, vous n'établissez pas la condition du
+domicile pour les candidats,--vous verrez de nouveau les Barodet élus
+à Paris, et les Ranc à Lyon;--vous verrez, à la honte et au danger du
+pays, Me Challemel, élu quatre fois,--Me Gambetta, trois ou quatre
+fois.--Il y a trois mois, j'aurais dit six fois et peut-être
+davantage, mais pour le moment il est fort descendu dans la
+popularité.
+
+Vous verrez élire par le peuple souverain, et Vermesh, et Cluseret, et
+Pascal Grousset, et les deux Gaillard.
+
+L'article de loi à faire à ce sujet est bien simple et impossible à
+contredire, je vous l'ai déjà donné:
+
+
+Attendu que, pour représenter un département, ou mieux un
+arrondissement et ses intérêts, il faut les connaître;
+
+Attendu que, pour choisir un représentant, il faut le connaître;
+
+Ne pourra être élu représentant d'un arrondissement qu'un
+habitant réel ayant au moins cinq années de domicile réel dans
+l'arrondissement.
+
+
+Avez-vous, étant enfant, joué au bouchon?
+
+Avez-vous joué à la boule?
+
+Avez-vous seulement aux Champs-Élysées regardé jouer à la boule?
+
+Eh bien!
+
+Au bouchon, on place, sur un bouchon debout, la mise en sous de chacun
+des joueurs; puis, d'une distance convenue, chacun essaye à son tour,
+en lançant une pièce de deux sous ou de cinq francs, d'abattre le
+bouchon et de faire tomber, en les éparpillant plus ou moins, les
+pièces qui sont dessus;--mais, avant de «couper» c'est-à-dire de
+renverser le bouchon, le joueur a soin de jeter une autre pièce qu'il
+doit placer le plus près possible du bouchon,--parce que les sous
+tombés appartiennent à la pièce qui en sera le plus près.
+
+Aux boules il s'agit également, d'une distance fixée, de placer une de
+ses boules le plus près possible d'une boule plus petite qui sert de
+but.
+
+Mais, si une des deux boules est destinée à occuper cette place,
+l'autre est employée à «tirer», c'est-à-dire à repousser, à enlever la
+boule trop bien placée de l'adversaire.
+
+Eh bien, un des malheurs de notre pays--c'est que tous les joueurs
+sont des _coupeurs_ et des _tireurs_,--savent renverser le
+bouchon--savent écarter la boule de l'adversaire--mais ne savent ni
+placer la première pièce, ni la première boule.
+
+En d'autres termes--tous sapeurs, habiles à démolir, aucun architecte
+ni maçon.
+
+
+Ce n'est pas seulement par la politique que nous redescendons et
+manifestons une rechute en sauvagerie.
+
+Je voyais l'autre jour, dans un compartiment d'un wagon de première
+classe de chemin de fer, un jeune homme «bien mis», qui n'avait l'air
+ni plus bête ni plus grossier que beaucoup d'autres, s'étaler sur sa
+banquette et mettre ses pieds sur la banquette en face de lui,--sans
+songer que, à cette place salie par ses bottes, à la première station,
+un voyageur, une femme peut-être, pouvait venir s'asseoir.--Et ce
+n'est pas une exception, une excentricité; cette rusticité égoïste se
+montre à chaque instant.
+
+J'avoue que je m'accoutume difficilement à des actes pareils, et qu'il
+m'arrive parfois de désirer que ces grossièretés générales se
+particularisent assez à mon égard, pour que j'aie le droit de m'en
+fâcher sans trop étonner les gens qui le plus souvent sont naïvement
+grossiers, sans méchanceté, et par un égoïsme imbécile,--et aussi par
+la suite de la vie des cercles et des cafés où on vit entre
+hommes,--hors de la société des femmes, société qui seule peut achever
+l'éducation d'un homme;--quand je parle de la société des femmes, je
+ne parle pas des femmes qu'on paye, je parle de celles auxquelles il
+faut plaire.
+
+
+Chez les Romains, les femmes gardaient leur nom,--mais, si elles ne
+prenaient pas le nom de leur mari, elles ne prenaient pas non plus les
+titres de leurs fonctions et de leurs dignités.
+
+La femme d'un consul n'était pas madame la consule, la femme d'un
+sénateur ou d'un dictateur ou d'un tribun, madame la sénatrice, la
+dictatrice, la tribune.
+
+
+Je comprends que, dans la société moderne, avec l'invention de la
+noblesse héréditaire, une femme prenne le titre de son mari.--La
+noblesse, par une convention étrange, étant plus honorée à mesure
+qu'elle s'éloigne des actes qui l'ont méritée,--cette noblesse
+n'entraîne pas des fonctions qu'une femme ne puisse remplir aussi bien
+que l'homme;--mais la femme d'un général, d'un amiral, d'un
+ministre,--s'appelant madame la générale, l'amirale, on n'ose pas dire
+la ministresse,--cela n'a aucune raison d'être,--ces titres désignant
+des fonctions que les femmes ne partagent pas.
+
+
+A propos de la noblesse,--un descendant d'un héros du moyen âge est de
+beaucoup plus noble que celui de ses ancêtres qui a gagné la noblesse.
+
+Si on avait le sens commun on ne proscrirait pas la noblesse
+héréditaire,--c'est un grand encouragement et une belle récompense
+que de laisser à ses enfants un nom glorieux et honoré.
+
+Mais on ferait, en sens inverse, ce qu'on fait pour les hommes de
+couleur,--l'enfant d'un blanc et d'une négresse est mulâtre,--l'enfant
+du mulâtre est quarteron, l'enfant du quarteron est, je crois,
+métis,--puis la marque bleuâtre des ongles disparaît, et les
+descendants d'un nègre sont réputés blancs après un nombre suffisant
+de générations;--de même, le fils du duc serait marquis ou comte, le
+fils du comte, baron,--à la seconde génération ils seraient
+chevaliers,--à la troisième, ceux qui voudraient être nobles se
+mettraient en mesure de gagner à leur tour la noblesse pour eux et
+pour les deux générations qui leur succéderaient.
+
+
+On a souvent répété que Buffon avait un tel culte pour la nature, pour
+sa plume et pour lui-même, qu'il n'écrivait qu'en habit habillé avec
+des manchettes.
+
+J'ai entendu citer une femme qui respectait si fort l'amour, qu'elle
+n'écrivait jamais à son amant qu'après s'être baignée, parfumée et
+mise en grande toilette.
+
+
+Les besoins et les habitudes se sont graduellement si fort accrus et
+exaspérés, qu'un partage égal des choses destinées à les satisfaire
+semblerait aujourd'hui rendre tout le monde misérable;--de là cette
+situation sociale plus triste et plus terrible que, pour que
+quelques-uns aient assez à leur gré, il faut qu'un grand nombre aient
+insuffisamment, et un autre grand nombre n'aient rien du tout, de
+sorte que la vie n'est plus une loterie où il y a de petits et de gros
+lots,--mais un certain nombre de gros lots, et une très grande
+quantité de billets blancs et de billets d'attrape, comme se plaisait
+à en faire Héliogabale, selon l'historien Lampride,--certains billets
+donnant des maisons de campagne, ou dix livres d'or,--et certains
+autres dix laitues ou dix mouches.
+
+Si bien que dans les rêves de bouleversement de la société que font
+les déshérités, les paresseux et ceux qu'on appelle les «partageux»,
+ils ne pensent plus à partager,--les morceaux leur sembleraient trop
+petits,--mais à dépouiller les autres plus favorisés, et à prendre à
+leur tour les gros lots.
+
+
+Sans aller si loin, il y a des professions et des intérêts qui ne
+peuvent «aller» et obtenir satisfaction qu'au détriment d'une partie
+de la société; il est telle profession dont ceux qui l'exercent
+considéreraient comme mauvaise année, une année de disette et de
+famine, l'année où les hommes négligeraient de s'entre-dévorer par des
+procès.
+
+Telle autre où on appellerait année funeste, celle où il n'y aurait
+ni épidémie, ni maladies et où tout le monde se porterait bien.
+
+
+C'est surtout à l'égard des pauvres qu'on risque d'être injuste, si on
+n'est que juste, et si on ne met pas, comme un appoint de poids et une
+_tare_, la charité dans le plateau de la balance.
+
+
+Un pauvre demande l'aumône à la porte d'une église,--une femme qui en
+sort, lui répond: «Dieu vous assiste.
+
+--Madame, dit un passant, vous renvoyez ce pauvre à la Providence;
+vous ne comprenez donc pas que c'est la Providence qui vous l'envoie.»
+
+
+De tous temps les artisans de troubles et de séditions ont pris soit
+«la liberté de tous», soit le «bien public», pour prétexte et pour
+enseigne.
+
+Sans remonter aux Grecs et aux Romains, chez lesquels, comme le dit
+Salluste de Catilina et de ses complices:
+
+«Chacun ne songeait qu'à se rendre riche et puissant, sous ombre
+d'amour du bien public»;
+
+Commines explique, dans ses Mémoires, que dans la guerre que les
+princes et les seigneurs firent à Louis XI pour «le bien public du
+royaume», le duc de Berry appelait le «bien public» qu'on lui donnât
+la Normandie en apanage, et le comte de Charolais entendait par ces
+mêmes mots de «bien public» qu'on lui livrât les villes sur la rivière
+de Somme,--Amiens, Abbeville, Péronne, etc.
+
+
+On s'étonne habituellement de voir les princes, et, à leur imitation,
+les gens en place, rechercher et aimer les hommes médiocres;--Louis
+XIV a vendu et livré le secret, en disant à un homme qui lui demandait
+justice et établissait des droits,--«Il n'y a pas de droits, sous mon
+règne, tout est faveur.»
+
+Les princes et les hommes en place veulent qu'on leur soit obligé et
+redevable de tout.--En élevant un homme considérable, ils ne feraient
+que rendre justice, tandis qu'en protégeant, en comblant un médiocre,
+ils accordent une grâce qui leur rend l'homme dépendant et
+servile,--ce qu'exprime très bien la locution assez populaire «se
+faire des créatures».
+
+Cependant «la vraie science du gouvernement, c'est la science ou
+l'instinct du choix».
+
+
+La république comme l'entendent trop de gens en France ne consiste pas
+à vivre sous des lois justes et égales, mais à s'emparer à son tour
+des places, de l'argent, des honneurs et des abus qu'on ne combat pas
+pour les renverser, mais pour les conquérir.
+
+Je ne sais plus qui, vers 1790, exprimait nettement cette situation en
+disant: «Louis XVI était, il y a quelques mois, Roi et maître de
+vingt-quatre millions de sujets,--aujourd'hui il est le seul sujet de
+vingt-quatre millions de Rois».
+
+Alors comme aujourd'hui la difficulté était de savoir comment cette
+nation de potentats poserait les limites de ses vingt-quatre millions
+ou trente millions d'empires.
+
+
+Voici pour les journaux légitimistes le vrai moment de restaurer un
+mot raconté autrefois par une gazette allemande, vers 1810; qu'ils se
+hâtent, car les bonapartistes pourraient le prendre pour le fils de
+Napoléon III:
+
+«Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, étant en exil, fut invité à
+assister au couronnement d'une rosière dans une ville qui s'appelle
+comme... Blankenberg; il posa la couronne sur la tête de la jeune
+fille qui fit une belle révérence, et dit: «Monseigneur, Dieu vous le
+rende.»
+
+
+Être bien mise pour une femme, c'est s'habiller autant d'après sa
+situation de fortune que d'après sa taille, son teint, la couleur de
+ses cheveux et celle de ses yeux:--tout doit être harmonie.--Le goût
+et la distinction suppléent la richesse et souvent triomphent d'elle.
+
+Combien de publications à propos de la mode, dans les journaux ou
+ailleurs,--persuadent aux femmes qu'_il faut_--avoir tant de robes,
+tant de chapeaux,--et de telles robes, et de tels chapeaux;--c'est
+cher, mais _on ne peut pas faire autrement_,--c'est de toute
+nécessité,--c'est impossible,--mais ce n'est pas une raison, il le
+faut.
+
+ .............. Je m'indigne à l'aspect
+ De femmes, que le monde accueille avec respect;
+ Telle a su se placer, par un bon mariage,
+ Courtisane prudente, à l'abri du chômage;
+ Ça s'appelle une «femme honnête», du mari,
+ Des enfants, du foyer ne prenant nul souci;
+ Et, ne s'informant pas si, pour parer l'idole,
+ Le pauvre époux--travaille... emprunte... joue... ou vole.
+ --Les _filles_... on les quitte alors que leur beauté
+ Ou le caprice passe.--A perpétuité,
+ La «femme honnête», infirme et laide devenue,
+ A, le code à la main, droit d'être... entretenue;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le bonheur légitime... est si cher aujourd'hui,
+ Qu'on n'ose plus aimer que la femme d'autrui;
+ Et, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,
+ Au banquet de l'amour il vit en parasite.
+
+ * * * * *
+
+On raconte du shah de Perse une remarque singulière. «--Qu'est-ce qui
+vous a le plus frappé dans votre voyage en France? lui demanda une
+femme.
+
+--C'est notre folie d'entretenir à grands frais des harems où nous
+nourrissons, habillons, etc., sous la garde d'eunuques, de nombreuses
+femmes qui ne nous aiment pas et que nous n'aimons guère,--avec
+lesquelles nous n'éprouvons jamais ni une incertitude, ni une émotion,
+le désir étant très certainement suivi et quelquefois précédé de la
+possession,--tandis qu'en France, sans eunuques, sans sérail fermé,
+chaque Français a ses femmes, son harem éparpillé bien plus nombreux
+que les nôtres, dans les maisons de ses amis et connaissances; femmes
+gardées, nourries, habillées par lesdits amis et lesdites
+connaissances.
+
+
+Vivant comme je vis, comme j'ai presque toujours vécu, le plus souvent
+solitaire, à la campagne, dans les bois, sur les plages de la mer, en
+face des merveilles de la nature,--bien plus grandes encore pour ceux
+qui les étudient que pour ceux qui ne font que les contempler;--j'ai
+dû souvent penser au créateur souverain,--jamais, je ne me suis permis
+de lui donner un corps, ni une forme,--d'en faire un homme agrandi et
+grossi, de lui attribuer mes idées, mes passions, mes faiblesses.
+
+Me servant des sentiments et de la raison qu'il m'a donnés, et heureux
+de trouver d'accord et les sentiments et la raison,--j'ai supposé,
+j'ai cru qu'il est tout-puissant, souverainement juste, souverainement
+bon,--ces deux dernières qualités dérivant naturellement de la
+première.
+
+J'ai beaucoup médité sur cet Être suprême;--mais, quand j'ai vu que:
+
+De même que, quand on regarde le soleil, on voit d'abord rouge, puis
+noir, et on voit voltiger et danser devant les yeux, comme des
+myriades d'étincelles blanches; de même, quand on veut scruter
+certains arcanes, s'enfoncer dans certaines méditations, l'esprit
+aussi s'éblouit, voit des flammes et de l'ombre, puis sautillantes des
+folies, des sottises, des saugrenuités.
+
+J'ai accepté ces bornes à la vue de l'esprit, comme celles imposées à
+la vue des yeux;--je me suis soumis, et ne me suis plus permis de me
+livrer à ces méditations sans résultat possible, que de loin en loin.
+
+
+Dans les choses humaines, en effet, le contraire du faux est
+vrai;--mais, il est des questions sur lesquelles l'esprit ne peut
+concevoir ni l'un ni l'autre des deux contraires.
+
+Ainsi l'univers, je ne dis pas notre monde, je dis l'univers, a-t-il
+eu un commencement, aura-t-il une fin?
+
+Si on se dit oui, on se demande: et avant ce commencement, et après la
+fin?
+
+Si on se répond non,--cette pensée de toujours en avant et en arrière
+donne le vertige,--nous ne pouvons résoudre ni l'une ni l'autre des
+deux hypothèses contradictoires, dont une cependant est la
+vérité;--aussi, un jour qu'un homme que je connaissais assez peu, vint
+me voir et me demanda ce que je pensais de l'immortalité de l'âme,--je
+lui répondis: «Mon cher, je n'y pense qu'une fois par an, pour ne pas
+devenir fou ou imbécile,--j'y ai pensé hier,--revenez dans un an.»
+
+
+A personne, plus qu'à moi peut-être, les cieux n'ont «raconté la
+gloire de Dieu», personne n'a peut-être vu autant de levers et de
+couchers du soleil--à leur avantage;--j'ai étudié les brins d'herbe et
+les insectes, et je dois à cette étude des joies et des ivresses
+ineffables;--j'ai sans cesse questionné la nature,--et je puis dire
+comme je ne sais plus quel saint,--je crois cependant que c'est saint
+Bernard:--«Les chênes et les hêtres ont été mes maîtres.»--Je suis
+donc plutôt un homme religieux;--eh bien! on ne saurait se figurer
+combien les religions et les prêtres m'ont gêné, m'ont choqué.--Il y a
+longtemps que j'ai écrit pour la première fois, dans un livre d'études
+de botanique et d'entomologie, saisi d'admiration pour les prodiges
+que ces études me faisaient découvrir dans les plus petits des
+êtres,--_maximus in minimis Deus_.
+
+«En présence de tant de merveilles,--où sont les ânes qui demandent
+des miracles et les charlatans qui en font.»
+
+J'ai lu les miracles de toutes les religions,--je n'en ai jamais
+trouvé un qui me causât, à beaucoup près, autant d'étonnement et
+d'admiration, qu'une petite graine de réséda, renfermant des plantes,
+des fleurs, des parfums pour toujours,--qu'un oeuf de mouche
+ichneumon, pondu dans le corps d'une chenille vivante, qui doit,
+morte, servir de nourriture au ver qui naîtra de l'oeuf de la mouche,
+et cet oeuf contenant pour toujours des générations infinies
+d'ichneumons.
+
+
+--Comme vous êtes sérieuse, Madame!
+
+Je ne vous ai jamais vue rire,--même des mots et des choses
+qui faisaient éclater ou pouffer tout le monde autour de
+vous;--auriez-vous donc quelque grand chagrin au coeur?
+
+--Non, mais seulement les rides au coin des yeux se composent d'un
+certain nombre de sourires,--et je ne veux pas me chiffonner le
+visage.
+
+En France et surtout à Paris, il ne s'agit que de parler;--quand un
+homme a parlé, on ne s'informe pas de ce qu'il pense, de ce qu'il a
+fait, de ce qu'il fait;--il est jugé,--on ne se rappelle même pas s'il
+a dit le contraire à une autre époque,--on ne se rappelle rien après
+six mois.
+
+L'honnête homme n'est pas celui qui fait de belles ou de bonnes
+actions, c'est celui qui fait de belles phrases,--et encore on tient
+facilement pour belles les phrases ampoulées et retentissantes; un
+seul propos inconsidéré, une phrase mal venue, peut faire à celui qui
+les laisse échapper un tort que ne lui feraient pas cent sottises et
+même des crimes,--et que ne répareront pas et n'effaceront pas vingt
+ans d'intégrité et de services rendus,--heureusement qu'il y a la
+_prescription_ de six mois.
+
+
+L'alliance du prince Jérôme Napoléon, avec un journal soi-disant
+républicain, fait un certain bruit;--sous l'Empire, le fils de Jérôme
+vivait dans un cercle d'opposants.--Il jouait déjà à la branche
+cadette, et son cousin ne s'y fiait pas plus que de raison.
+
+Je me rappelle que, lors de la guerre d'Italie,--Napoléon III lui
+donna et il accepta le commandement d'un corps d'armée qui se tint
+toujours hors de l'action,--on prêta alors cette réponse à l'empereur
+auquel on disait: «Vous auriez aussi bien fait de le laisser à Paris
+auprès de l'impératrice et de son fils,--au lieu de le laisser ici à
+«croquer le marmot».
+
+--J'aime mieux, dit-il, qu'il croque le _marmot_ ici, que de le
+croquer aux Tuileries.»
+
+
+Voici une histoire qu'on m'a contée;--est-elle vraie? je
+l'ignore,--cependant j'ai vu la femme.
+
+Mais.....
+
+On se rappelle ce charlatan qui disait: «J'ai guéri le roi du
+Maroc,--à preuve, voici sa peau.»
+
+Et cet autre, qui annonçait l'exhibition du fruit des amours d'une
+carpe et d'un lapin, disait aux spectateurs:
+
+«Voici le lapin dans cette cage--et la carpe dans ce baquet, le père
+et la mère;--quant à l'enfant, il est pour le moment au Jardin des
+Plantes, où M. de Lacépède, grand animalier de France, m'a prié de le
+faire conduire.»
+
+Voici l'histoire:
+
+Lord ****,--après avoir triomphé de nombreux obstacles, obtint, il y a
+une douzaine d'années, la main de miss ****; de l'aveu de tous ceux
+qui les ont connus, c'était la plus ravissante jeune fille qu'on pût
+voir;--on me l'a montrée, et c'est encore une très belle personne; les
+charmes de son esprit égalaient ceux de sa figure; on ne parle pas de
+son caractère, mais la suite de l'histoire indique une grande fermeté
+et une rare résolution.--La passion de lord **** était causée plus par
+les obstacles encore que par les séductions de cette jeune beauté;--au
+bout de quelques mois, il fut désenchanté--et ne montra plus que de la
+froideur.
+
+Lady *** essaya--de la tendresse,--des larmes,--puis de la
+coquetterie,--tout fut inutile;--elle s'indigna,--à l'indignation
+succédèrent l'indifférence et le mépris.
+
+Un peu plus tard,--elle se vit très entourée, très courtisée;--une
+femme, dans sa situation, est un peu comme au pillage,--d'autant qu'on
+n'a pas à craindre le chapitre des exigences, des conditions, des
+réparations,--le mariage.
+
+Or, il arriva que lady ****, dédaignée, abandonnée par son mari, finit
+par n'être pas insensible à la cour assidue de M. ****; naturellement
+les amants ont un immense avantage sur les maris,--les maris
+fussent-ils tendres, fidèles, etc.
+
+L'amoureux--ne se montre que deux ou trois heures par jour tout au
+plus,--toujours sous les armes, toujours en représentation,--toujours
+en proie au désir de l'inconnu, n'ayant à s'occuper que de l'amour, à
+parler que de l'amour;--s'il est fatigué ou s'il s'ennuie, il lui est
+toujours loisible de faire des _sorties_ magnifiques et
+intéressantes;--il voudrait passer sa vie à des genoux adorés,
+mais--la prudence, les convenances, le respect humain, il se sacrifie.
+
+Qu'il dépense pour cent francs par mois en bouquets, il a l'apparence
+d'un homme magnifique,--il serait heureux de donner des diamants, des
+perles, des étoiles, mais... que dirait-on? Et le mari, comme on
+l'envie lui qui a le droit de donner tout cela.
+
+Le mari, au contraire, se montre au moins douze heures par
+jour,--parfois fatigué, malade, préoccupé;--supposons-le amoureux de
+sa femme,--quelle différence,--il use de «ses droits», le vilain mot,
+la vilaine chose!--A des intervalles plus ou moins rapprochés ou
+éloignés,--supposons-le,--je le veux bien,--très délicat, demandant,
+sollicitant,--ça n'est jamais comme celui qui demande une grâce, un
+sacrifice,--une faute,--un crime.
+
+D'ailleurs,--l'amoureux, lui, demande toujours.
+
+Le mari ne peut pas ne penser qu'aux bouquets;--il faut qu'il gagne et
+donne de l'argent pour le loyer, pour les domestiques, pour la
+nourriture quotidienne,--pour le bois, pour les torchons,
+etc.--Quelquefois, il doit refuser, faire des observations, conseiller
+des économies, etc.; quelque sédentaire qu'il soit,--il sort
+quelquefois,--va voir des amis,--et il n'est pas forcé de sortir, lui!
+
+Quelle est donc la différence entre un amoureux et un mari comme lord
+**** qui n'a eu pour sa femme qu'une fantaisie éteinte,--qui est
+retourné à sa vie de garçon; qui va au cercle, aux courses, à la
+chasse,--dîne au cabaret, entretient quelque femme, etc.?
+
+Lady **** faisait cette comparaison et la faisait douloureusement
+d'abord,--haineusement ensuite, cependant elle avait des
+principes.--Le plus grand espoir qu'elle permît de concevoir à
+l'amoureux M. ***,--c'était de l'épouser, si le hasard ou la
+Providence lui rendait jamais sa liberté;--ce n'était pas comme cette
+fille d'honneur de la cour d'Angleterre dont parle madame de Sévigné:
+«le roi l'avait remarquée, elle s'était sentie quelque disposition à
+ne point le haïr, par suite de quoi elle arrivait grosse de sept
+mois».
+
+A l'époque où Lady **** ne considérait plus son mari que comme un
+obstacle à son bonheur,--lord *** se trouva précisément dans les mêmes
+dispositions à l'égard de sa femme;--il était saisi d'une fantaisie,
+d'un caprice violent pour une femme de théâtre; celle-ci surfaisait sa
+marchandise,--elle ne songeait pas à se faire épouser par un homme
+marié, mais elle laissait entendre qu'elle n'aurait rien... contre un
+enlèvement et une installation sérieuse à l'étranger.
+
+Tout amoureux qu'était lord ****, le _kant_, le respect de certaines
+convenances, lui rendaient impossible une telle équipée,--seulement il
+disait quelquefois en soupirant: «--Ah! si je devenais veuf!»
+
+Quant à la belle, elle ne voulait pas accepter une seconde place dans
+la vie de son adorateur,--il fallait qu'il brûlât ses vaisseaux.
+
+Un jour lord **** demanda à sa femme un entretien particulier,--et il
+lui dit:
+
+«Madame, le lien qui nous unit est devenu une chaîne;--nous en
+souffrons tous les deux.--Vous êtes une femme trop honnête, je suis un
+homme trop bien élevé pour rompre cette chaîne avec scandale.--Je ne
+sais aucun moyen que nous devenions tous deux en même temps veufs l'un
+de l'autre,--mais j'en trouve un pour qu'un de nous deux le devienne
+dans un temps assez court;--lequel des deux s'en ira, lequel des deux
+restera;--la Providence ou le hasard en décideront; celui qui survivra
+sera heureux, celui qui mourra cessera d'être infortuné. Ce que j'ai à
+vous proposer, c'est une sorte de duel décent;--j'ai en Irlande un
+château, une propriété entourée de marais,--ni mes ancêtres, ni moi,
+nous n'y sommes allés séjourner en été ni en automne:--il y règne des
+fièvres paludéennes qui font beaucoup de victimes parmi les gens du
+pays, mais qui ne pardonnent presque jamais aux étrangers;--que
+diriez-vous d'une petite retraite de trois mois dans ce château?--La
+saison est favorable, deux de mes fermiers viennent d'y mourir de
+fièvre _pernicieuse_;--pour le monde,--nous aurons l'air de deux
+époux--qui, sur un regain de tendresse,--vont grignoter dans la
+solitude--un nouveau quartier de lune de miel.
+
+Lady **** fut d'abord un peu étonnée, un peu effrayée même;--elle
+resta quelques instants sans répondre;--puis, envisageant rapidement
+le présent et l'avenir, elle dit d'une voix ferme:--Quand
+partons-nous?
+
+--Le plus tôt possible,--le temps de faire, chacun de notre côté, nos
+dispositions testamentaires,--et, pour vous, de préparer vos
+toilettes.
+
+Huit jours après, les deux époux étaient à leur château;--marécages,
+brumes épaisses le soir,--humidité invincible, c'était complet;--chacun
+d'eux, chaque matin, interrogeait avec anxiété le visage de son.....
+adversaire.
+
+Au bout d'un mois.
+
+--Milady,--je vous fais mon sincère compliment, jamais vous n'avez été
+aussi fraîche.
+
+--Recevez le mien, mylord, si cependant c'en est un,--vous engraissez.
+
+--C'est que je m'ennuie.
+
+--Tout le monde n'a pas le moyen d'en mourir.
+
+--Sérieusement, est-ce que vous mettez du rouge?
+
+--Non.
+
+--Vos joues sont des pêches veloutées... mais alors... ça ne va pas.
+
+--Si vous vous ennuyez, pourquoi ne chassez-vous pas à cheval, avec
+vos voisins?
+
+--Ah! vous voulez que je vous rende des points, et que je fasse
+entrer, dans mon jeu, la chance de me rompre le cou;--ça n'est pas
+honnête,--cependant il y aurait un moyen;--nous donnerions des bals,
+et vous vous engageriez à ne pas manquer une contredanse, ni une
+valse, ça égalisera le jeu;--je risquerai de me casser les
+reins,--mais vous vous exposerez à la fluxion de poitrine,--ça vous
+va-t-il?
+
+--Oui.
+
+On donne des bals, on chasse,--pas le moindre accident à la chasse,
+pas le plus léger rhume après les bals.
+
+Il se passe un mois.
+
+--Milady, vous rajeunissez, vous êtes plus blanche et plus rose que
+lorsque je vous ai épousée.
+
+--Vous, mylord, vous prenez décidément du ventre.
+
+--C'est un coup manqué,--nous ne ferons rien ici.--Mais j'ai une autre
+proposition à vous faire.
+
+--Faites.
+
+--Il y a le choléra en Allemagne.
+
+--Je l'ai lu sur un journal.
+
+--Que diriez-vous d'un voyage à Vienne, ça s'expliquerait, pour le
+monde, par la curiosité bien naturelle à une femme de voir
+l'exposition--et par la complaisance sans bornes d'un époux amoureux.
+
+Une fois à Vienne, on chercherait les localités où les cas sont les
+plus nombreux, et on irait s'y installer.
+
+--Quand partons-nous?
+
+--Après-demain.
+
+--Je serai prête.
+
+Voilà ce qu'on m'a raconté,--en me montrant Lady **** qui revient
+d'Allemagne en grand deuil,--et j'ai tout lieu de croire mon narrateur
+bien informé, car j'ai vu par hasard une de ses cartes, et il
+s'appelle M. ***, et il est parti le même jour que Milady.
+
+
+Sous le règne de Louis-Philippe, j'ai connu un vieux député,--qui...
+ressemblait à beaucoup d'autres:--il était député de l'opposition,
+mais d'une opposition bénigne, modérée, conciliante;--il ne parlait
+jamais,--votait avec le centre gauche,--faisait les commissions de ses
+administrés et de leurs femmes,--apostillait leurs demandes pour les
+bureaux de tabacs et les bureaux de poste,--procurait à ceux qui
+venaient à Paris des billets pour la Chambre des députés, les musées,
+aux jours réservés, les Gobelins, etc. Il était, pour ainsi dire,
+député à vie;--ses commettants voulaient un député de l'opposition,
+mais qui se maintînt pourtant avec les ministres dans des relations
+assez bienveillantes pour pouvoir, à l'occasion, obtenir d'eux pour
+son département une justice,--une faveur, peut-être même une petite
+injustice;--il avait sa petite part de menues chatteries pour ses
+représentés,--mais j'avais eu une ou deux occasions de remarquer que,
+lorsqu'il s'agissait de lui-même ou de ses proches, il obtenait des
+faveurs dépassant de beaucoup le crédit que je lui supposais.
+
+
+Un jour que je le trouvai écrivant à un ministre pour solliciter je ne
+sais quelle position importante pour son gendre,--je ne lui cachai
+pas le peu de chances qu'il me semblait avoir de réussir.
+
+--Je sais que c'est difficile, me dit-il, mais je fais jouer mon grand
+moyen.
+
+Je voulus connaître ce grand moyen.
+
+--Le roi personnellement, me dit-il, m'a fait espérer que je serais un
+jour pair de France;--plusieurs ministres ont fait également miroiter
+ce leurre à mes yeux,--lorsqu'il s'agit d'un vote important et où la
+majorité est incertaine; c'est l'avantage d'appartenir à un des deux
+centres;--sans évolution scandaleuse, on peut se rapprocher de la
+frontière de droite ou de la frontière de gauche, on est réputé
+«flottant» et, comme tel, appoint disponible.
+
+Eh bien! lorsque je tiens beaucoup à obtenir une faveur... je la
+demande... mais... je demande en même temps la pairie;--quant à la
+pairie, on est parfaitement décidé à ne me la jamais conférer,--mais
+on ne veut pas me mécontenter et s'exposer à perdre une voix qui, à un
+jour donné, peut avoir sa valeur.
+
+On a depuis longtemps épuisé pour moi toutes les formules connues,
+pour rendre un refus le moins choquant possible,--les regrets
+sincères,--les promesses pour une autre occasion, etc.,--il faudrait
+aujourd'hui recommencer le cercle.
+
+Eh bien! quand je _veux_ me faire donner quelque chose,--je demande en
+même temps la pairie,--je rappelle, avec les dates, la promesse de Sa
+Majesté, les espérances données par tel ou tel ministre.--Eh bien! ça
+n'a jamais manqué: on regrette vivement que les circonstances ne
+permettent pas, etc., mais on saisit avec empressement, en attendant
+une occasion meilleure, de m'être agréable, en m'accordant... l'autre
+chose.--C'est ainsi que ça va se passer pour mon gendre, et je
+considère sa nomination comme aussi certaine que si je l'avais dans ma
+poche.
+
+C'est ainsi que je me suis fait donner d'emblée,--en passant
+par-dessus tous les droits,--un bureau de tabac pour une ancienne
+gouvernante dont il m'importait de me débarrasser et qui ne voulait me
+quitter, me lâcher, qu'à ce prix-là;--j'ai demandé un bureau de tabac
+pour elle, et la pairie pour moi;--huit jours après elle avait son
+bureau de tabac et ma rançon se trouvait payée.»
+
+Je n'aime pas beaucoup la justice qui se fait après un bouleversement
+ou une révolution.--Les vaincus désarmés sont jugés par leurs
+vainqueurs qui quelquefois viennent d'avoir peur, ce qui rend
+naturellement l'homme assez méchant--et encore, après la bataille,
+l'opinion publique fait deux lots:--tout ce qui s'est fait de
+cruautés, de crimes, par les deux partis est le lot des vaincus; tout
+le peu qui s'est fait de traits de courage, de fermeté, de générosité,
+forme le lot des vainqueurs.
+
+Ainsi, ceux qui, au coup d'État de Décembre,--ont pris les armes pour
+défendre des lois si audacieusement violées par le prince-président de
+la République,--ont été appelés «insurgés» par cet insurgé--et ont été
+emprisonnés, exilés et tués comme insurgés.
+
+
+Mais comme dans ces justices qui suivent la défaite des uns et la
+victoire des autres, il faudrait que la moitié du pays emprisonnât,
+exilât, tuât l'autre moitié,--comme, après tout, les luttes de la
+politique se passent à peine entre cent mille personnes y prenant une
+part active;--le reste,--troupeau ignorant, se mettant à la suite du
+vainqueur,--on prend le parti de ne punir qu'une petite quantité des
+vaincus--qu'ils aient commis ou non d'autres crimes que d'être
+vaincus.
+
+
+Autrefois--dans le cas d'insurrection militaire--on décimait les
+révoltés,--on les faisait ranger au hasard sur une ligne, puis on
+comptait, et, chaque fois qu'on arrivait à dix, on faisait sortir ce
+dixième des rangs, et on le passait par les armes.
+
+C'est ce qu'on fait aujourd'hui dans la justice appelée «justice
+politique», avec une modification et un progrès, c'est qu'on triche le
+hasard;--on ne met pas les justiciables sur une ligne, et on fait
+tomber le chiffre dix sur qui on veut; il se fait ainsi un certain
+nombre de «boucs émissaires» d'_Azazel_, d'_Apopompées_ que l'on
+charge de tous les péchés d'Israël;--après quoi, les autres, comme dit
+le prophète, «deviennent blancs comme neige, leurs péchés eussent-ils
+été rouges comme l'écarlate».
+
+
+En général, il serait difficile de dire ce qui décide l'opinion dans
+le choix de ces boucs infortunés--qui ne sont pas toujours innocents,
+mais qui ne sont pas plus coupables et souvent le sont moins que le
+voisin de droite et de gauche, celui qui est derrière et celui qui est
+devant.
+
+Ainsi, messieurs Ollivier et de Grammont déclarent la guerre à la
+Prusse, et nous jettent dans une défaite, des désastres, des misères
+et une ruine écrites d'avance, puisque la France n'avait ni alliances,
+ni armées, ni munitions, ni vivres.--M. Leboeuf affirme à la face du
+pays que tout est prêt--qu'il «ne manque pas un bouton de guêtre»
+lorsque, si les boutons de guêtres ne manquaient pas, il n'y avait que
+cela qui ne manquât pas.
+
+Nous sommes vaincus, écrasés,--Me Gambetta prend la suite du sinistre,
+parce que c'était la seule voie ouverte pour monter au pouvoir;--il
+continue cette guerre avec des chances encore plus mauvaises qu'elle
+n'avait été commencée; il double le nombre de nos morts, il ajoute à
+nos désastres la perte de deux provinces et une rançon double de celle
+dont les Prussiens se seraient contentés;--ses acolytes, ses affidés,
+ses amis, plus hostiles au pays que les Prussiens, sont convaincus
+d'avoir, au moyen de fournitures qu'il leur a données, envoyé au
+combat les soldats et les recrues sans vêtements, sans souliers, sans
+armes, sans vivres, sans munitions;--il est lui-même accusé devant un
+tribunal anglais d'avoir reçu des pots-de-vin.
+
+D'autre part, le maréchal Bazaine,--je m'en rapporte au jugement qui
+l'a frappé,--est accusé d'avoir mal fait la guerre;--les uns pensent
+qu'il a cédé à des idées confuses d'une ambition assez vague,--les
+autres qu'il a manqué de résolution comme chef tout en reconnaissant
+son extrême bravoure comme soldat,--d'autres que la situation où il se
+trouvait était au-dessus de ses capacités, etc.
+
+Il est condamné à mort.
+
+Pendant ce temps, Me Ollivier, sous les orangers d'Italie, prépare son
+discours pour l'Académie et vient tranquillement le lire à Paris; M.
+de Grammont, M. Leboeuf et Me Gambetta reprennent leur vie ordinaire,
+et personne ne songe à leur demander aucun compte.
+
+
+Prenons un autre exemple.--Un certain nombre d'avocats de langue et de
+plume, enivrent, empoisonnent le peuple dans Paris et dans tous les
+grands centres.
+
+La guerre finie contre l'étranger, il faut faire une guerre plus
+triste contre des Français.
+
+Me Gambetta, qui, au moyen des hordes empoisonnées par lui, est arrivé
+au pouvoir, aux dignités et surtout aux traitements, les abandonne
+momentanément--et va attendre l'issue du combat sous les orangers
+d'Espagne, comme Me Ollivier sous les orangers d'Italie.
+
+Puis comme, à la suite de la commune, il se trouve tombé du pouvoir,
+il revient se mettre à la tête de ses hordes qui se composent de gens
+égarés, enivrés, empoisonnés par lui et par ses complices, mais aussi
+de voleurs, d'assassins et d'incendiaires, et il déclare publiquement
+qu'il n'entend pas se séparer d'eux.
+
+
+C'est alors qu'on condamne M. Rochefort à une détention perpétuelle à
+Nouméa.
+
+Il y avait bien aussi M. Ranc et beaucoup d'autres, mais M. Ranc n'a
+été inquiété que lorsqu'il s'est fait nommer député comme Me
+Gambetta,--avant cela on le laissait tranquillement être membre du
+conseil municipal de Paris;--des autres, il n'est plus question.
+
+Je n'ai pas partagé l'engouement qu'a inspiré M. Rochefort vers la fin
+de l'Empire;--c'était un gamin spirituel,--doué non de cette sorte
+d'esprit que j'appelle «la raison ornée et armée», mais de cet esprit
+parisien qui ne recule pas devant le jeu de mots et les lazzis, et
+prend un air de hardiesse en s'attaquant au pouvoir, sans autre raison
+que le succès que le public a coutume de faire à ce genre
+d'attaque;--il n'avait rien étudié, ne savait rien, et naturellement
+décidait de tout,--mais on le prit tellement au sérieux qu'il finit
+par s'y prendre lui-même;--il devint l'objet de l'engouement
+public,--et, enivré par les applaudissements et le succès,--fit comme
+le chanteur auquel on crie: bis,--après l'ut de poitrine, il s'efforce
+de donner le contre-ut.
+
+Qu'il ait fait du mal, je le veux bien;--qu'il ait mêlé sa petite
+drogue à la boisson capiteuse et toxique qu'on versait au peuple,
+qu'il ait surtout fourni le sucre et le citron qui lui donnaient un
+goût plus agréable et masquaient le venin, je le veux encore.
+
+Mais en se rendant bien compte de son inconscience, il est évident
+qu'il a été un de ces boucs émissaires dont je parlais en
+commençant;--qu'il a subi la suite nécessaire de l'engouement dont il
+avait été l'objet, et que sa condamnation est sévère quand on regarde
+ceux qui ont joué le même rôle avec plus de conscience de leurs actes,
+et qui sont députés, ambassadeurs, et seront peut-être ministres
+demain.
+
+Puisque j'en suis venu à parler de M. Rochefort, je dirai que je ne
+partage pas non plus la colère que donne son évasion à beaucoup de
+gens.--Les seuls prisonniers qui n'aient pas le droit de s'évader sont
+ceux qui sont prisonniers sur parole, et ce n'était pas son cas.
+
+Il a très bien fait son rôle de prisonnier,--ce sont ses geôliers qui
+n'ont pas bien fait leur rôle de geôliers.
+
+
+Il y aurait bien dans le fait de cette évasion une leçon pour les
+victimes de ces chefs, ou mieux de ces exploiteurs de l'opposition;
+les soldats payent et les chefs échappent,--mais ils ont bien pardonné
+à Me Gambetta de les avoir abandonnés, et au moment de la bataille et
+au moment de la punition.
+
+Me Ollivier, à côté duquel on a fait tomber le nº 10 sur M. Bazaine,
+comme à côté de M. de Grammont, de M. Leboeuf, de Me Gambetta, etc.,
+Me Ollivier pense que rien ne l'empêche de venir reprendre part aux
+affaires politiques d'un pays qu'il a perdu;--il vient de publier une
+lettre très bizarre, dont je dois dire quelques mots:
+
+
+Il semblerait qu'ayant par son ambition et sa légèreté attiré sur la
+France un des plus grands désastres que contienne notre histoire, Me
+Ollivier et ses complices n'avaient que deux partis à prendre:
+
+Le premier, de courir auprès de leur empereur et de se faire tuer
+autour de lui--et avec lui autant que possible--pour apaiser les mânes
+de tant de victimes qu'ils avaient faites.
+
+Le second parti, moins beau, moins expiatoire, était de passer dans
+une retraite absolue le reste d'une vie maudite,--détestée par les
+mères, _matribus detestata_, comme dit Tacite.
+
+Mais:
+
+
+Me Ollivier sait que pour les sottises et pour les crimes politiques,
+la prescription s'acquiert naturellement au bout de six mois--le plus
+long terme où puisse s'étendre la mémoire française.
+
+Donc, quatre ou cinq fois six mois s'étant écoulés, Me Ollivier
+n'ayant été ni fusillé, ni exilé, ni emprisonné; le sort de la
+vindicte publique étant tombé sur d'autres; M. Bazaine à
+Sainte-Marguerite payant pour tous; son histoire était tout à fait
+oubliée.
+
+Rien donc ne l'empêchait de venir reprendre sa place dans la politique
+et son rang «à la queue» des compétiteurs du pouvoir, et vous allez le
+voir, aux prochaines élections, demander, comme candidat, un
+témoignage de confiance à ses compatriotes.--Prêt à tout recommencer.
+
+Voici les hardiesses saugrenues qu'imprime Me Ollivier:
+
+«_L'émulation s'établira entre les deux formes de la démocratie: la
+république et l'empire._
+
+»_Si la république prévaut, les impérialistes accepteront sans
+arrière-pensée la décision souveraine; ils reconnaîtront que le
+gouvernement de la république doit être confié à ceux qui ont eu foi
+en elle, alors que d'autres la déclaraient impossible, et leur seule
+ambition sera d'apporter l'aide et le conseil._
+
+«_Si l'empire obtient l'avantage, les républicains pourront adhérer
+sans humiliation à un gouvernement qui ne sera pas sorti d'un coup de
+force ou de surprise, et les impérialistes leur feront une place à
+côté d'eux dans la direction de l'État._
+
+«_Dans les deux hypothèses, pas de proscription, l'oubli cordial du
+passé, une seule loi de salut public: l'interdiction d'attaquer, de
+contester et même de discuter le verdict national, sous les peines les
+plus sévères, l'exil perpétuel, par exemple._
+
+«_Et alors, nous redeviendrons la grande nation, etc._»
+
+Surtout si Me Ollivier est, dans le premier cas, appelé à «_donner
+aide et conseil_», et, dans le second, si «_on lui fait une place dans
+la direction de l'État_».
+
+Me Ollivier, on le voit, ressemble à ces joueurs timides qui, à la
+roulette, mettent leur pièce de cinq ou de vingt francs,--sur la raie
+qui sépare deux numéros,--en partageant ainsi leur mise entre deux
+chances; _à cheval_ sur 93 et 52,--sur la commune et sur l'empire.
+
+
+Je suis scrupuleusement les débats du procès Bazaine,--je vois
+jusqu'ici ce que disait Turenne:--«Je serais embarrassé, non pas de
+commander, mais de manoeuvrer et de tenir dans la main une armée de
+plus de trente mille hommes.»
+
+Une guerre déclarée et commencée avec une imprudence puérile, comme le
+dit un journal, dans le même numéro où il brûle tant d'encens devant
+l'impératrice,--sans penser que mener un peuple à une guerre terrible,
+sans préparatifs, sans alliances, c'est-à-dire à la ruine et à
+l'humiliation, etc.,--est à peu près un des plus grands crimes
+qui se puissent commettre,--cette guerre imprudente, folle,
+criminelle,--conduite au hasard, sans plan, sans vigueur, sans
+enthousiasme, sans discipline, sans commandement et sans obéissance.
+
+Eh bien! en voyant ces hésitations, ces ordres non donnés ou mal
+donnés,--mal obéis ou pas obéis du tout, ce relâchement absolu de
+discipline, ces vertiges, ces paniques;
+
+Je me dis--il ne faut pas juger ces gens-là d'après un type de
+guerrier héroïque, et je dirais fabuleux--si nous n'en avions pas chez
+nous de nombreux exemples. Il ne faut chercher là ni des Léonidas, ni
+des La Tour-d'Auvergne--ni des Cambronne, ni des «boiteux de
+Vincennes», et quand j'ajoute à ce que je lis--ce que l'on m'a conté à
+Pontarlier, lors de l'entrée de l'armée française en Suisse, si j'y
+ajoute ce que j'ai vu en Suisse de mes yeux, et beaucoup d'autres
+choses dont je ne veux pas parler encore,--à part un nombre assez
+grand heureusement de dévouements et d'héroïsmes individuels, nombre
+qui s'accroîtrait sans doute de beaucoup de ceux qui sont restés
+inconnus;
+
+Il faut reconnaître que la France a subi à ce moment,--espérons que ce
+n'est qu'une crise--un abaissement terrible et effrayant de son niveau
+moral, que tout le procès jusqu'ici n'a fait que constater
+douloureusement et peut-être sans utilité.
+
+
+Donc pour juger le maréchal Bazaine, il faut arriver à l'affaire
+Régnier, fouiller ses relations avec les Prussiens, c'est-à-dire
+examiner si--il n'a pas rêvé un moment, de faire, d'accord avec
+l'Impératrice et les Prussiens, et au moyen d'une nombreuse armée
+neutralisée contre les Prussiens, mais restée disponible pour dominer
+son pays,--une sorte de nouvel empire bâtard, avec une régence où il
+y aurait été quelque chose comme lieutenant général ou maire du
+palais, là est le procès, là serait le crime,--sur lequel je ne puis
+ni dois encore exprimer d'opinion--et pour la constatation et la
+négation duquel il faudrait étudier le caractère et les antécédents du
+maréchal,--et voir si sa conduite au Mexique n'a pas été calomniée.
+
+
+Le procès Bazaine fait songer naturellement à la guerre.
+
+Il arrive aujourd'hui précisément le contraire de ce qui serait à
+désirer, en supposant le progrès moral et philosophique, c'est-à-dire
+que le nombre des soldats composant une armée va tous les jours
+s'augmentant; les rois font comme ces braves joueurs blasés qui
+arrivent à jouer au bésigue avec quatre jeux.
+
+En songeant au nombre prodigieux d'hommes qui composent aujourd'hui
+une armée, n'est-il pas juste de dire que, après la victoire, la part
+de gloire qui appartient au général en chef doit être singulièrement
+restreinte, et c'est surtout à un _Miltiade_ d'aujourd'hui que
+l'Athénien _Socharès_ serait fondé à dire:
+
+--Miltiade, quand tu auras combattu seul, tu pourras demander une
+couronne pour toi seul. Constatons donc, dès aujourd'hui, qu'un peuple
+victorieux a le droit de ne pas admettre que ce soit son roi qui ait
+seul remporté la victoire sur l'ennemi vaincu, et veuille étendre les
+droits et les privilèges de cette victoire jusque sur et contre son
+peuple vainqueur.
+
+
+Aujourd'hui, les conditions du courage militaire sont changées, on ne
+peut le nier, et cela est à la gloire du peuple français, que les
+armes à longue portée ont été inventées et adoptées pour se mettre à
+l'abri de la célèbre _furia francese_, et ne la combattre que du plus
+loin possible.
+
+Ce n'est que contrainte et forcée que la France a dû adopter à son
+tour ces nouvelles armes pour rapprocher les distances, et, en tenant
+compte des dates de l'adoption du fusil Dreyse et du fusil Chassepot,
+on peut dire que le fusil Dreyse a été, dans l'origine, une arme
+défensive, défensive en tenant celui qui la portait à la plus grande
+distance possible d'un ennemi redouté. En poursuivant les déductions
+de ce point de vue on pourrait dire aussi que le fusil Dreyse est une
+arme de lièvre et le chassepot une arme de chasseur. Le premier
+augmentait la distance, le second, étant le second, la rapprochait.
+
+
+Par exemple, pour conserver entre deux peuples l'avantage relatif de
+la population, une fois que chacun aurait mis sous les armes le nombre
+dont il dispose, pourquoi chacun ne mettrait-il pas en ligne seulement
+la dixième ou la vingtième partie de ses forces? La situation relative
+serait absolument la même, et il serait fait une grande économie de
+sang et d'argent.
+
+Quant à la stricte et honnête exécution de la convention, aujourd'hui
+que la guerre a lieu comme un duel entre deux particuliers pour une
+question de point d'honneur, pourquoi ne prendrait-on pas des témoins
+que chacun choisirait parmi les peuples neutres?
+
+Toujours est-il que le courage d'aujourd'hui doit se composer surtout
+de résignation, de sang-froid, avec une nuance nécessaire de
+fatalisme. Ce nouveau courage, on l'aura, on l'a déjà.
+
+Mais ne serait-il pas plus logique, plus progressif, plus humain,
+moins ruineux de faire le contraire de ce qu'on a fait et de ce qu'on
+fait, c'est-à-dire d'exposer toujours moins d'hommes à ce qu'on peut
+aujourd'hui, plus que jamais, appeler les hasards de la guerre.
+
+D'autres personnes disent et écrivent: C'est une question entre le
+fusil Dreyse et le fusil Chassepot.
+
+Alors, le mieux serait de remplacer les armées par des cibles. Les
+Prussiens pourraient tirer sur un bonhomme de bois et de toile
+représentant un soldat français pour donner une satisfaction au reste
+d'idées anciennes, et les Français sur un Prussien de bois; celui qui
+aurait touché son ennemi de bois du plus grand nombre de coups serait
+réputé vainqueur.
+
+On pourrait également décider les questions en litige, aux dés, à pile
+ou face, à la courte paille,--tout serait moins cruellement bête que
+les formes ordinaires de la guerre.
+
+
+M. de Bazaine, condamné à l'unanimité par le tribunal à la peine de
+mort, a vu sa peine commuée et réduite à vingt ans de détention.
+
+L'accusation de trahison écartée, le procès ne devait pas être fait,
+et M. Thiers avait raison de ne pas vouloir le faire;--trop de gens
+auraient dû s'asseoir sur la sellette à côté de M. de Bazaine. Quant
+au condamné, il avait en réserve un trésor amassé d'actes de bravoure,
+qui, de soldat, l'avait fait maréchal, et avec lequel la première
+moitié de sa vie a payé la rançon de la seconde, partant quittes--le
+pays ne lui doit plus rien que l'oubli;--il n'est pas fusillé, mais il
+est effacé, supprimé, annulé.
+
+
+Cette peine de la détention, qui n'est pas irrévocable comme la
+mort--sera à son tour commuée et abrégée--et, dès à présent, elle est
+fort supportable:--l'île Sainte-Marguerite est un des plus charmants
+endroits de la terre; un climat doux et égal--des orangers, des
+myrtes, des oliviers, des ombrages parfumés--une mer bleue et limpide
+murmurant sur des plages fleuries.--Supposez un homme aimant la vie,
+puisqu'il a remercié celui qui la lui laissait, et ne prenant pas son
+aventure trop au tragique,--ayant comme on l'assure autour de lui sa
+femme et ses enfants--il est difficile de le considérer comme un objet
+de pitié.
+
+Je ne puis, au contraire, m'empêcher de songer que, sauf la cause de
+la détention, s'il avait été possible dès ma première jeunesse
+d'obtenir la même peine pour un fait laissant l'honneur parfaitement
+sauf, je me serais trouvé complétement heureux d'être frappé de la
+même condamnation, et n'aurais demandé qu'un seul adoucissement--à
+savoir, que la peine de vingt ans de détention fût commuée en une
+détention perpétuelle qui ne me laissât pas craindre d'être un jour
+forcé de quitter un si charmant séjour--où j'aurais, en outre, été
+nourri, logé et vêtu par l'État, c'est-à-dire exempt de tous soucis.
+
+
+Le mode de publication des _Guêpes_ ayant donné sur elles aux journaux
+une avance de huit jours dont ils ont usé largement pour parler de
+l'évasion de M. de Bazaine,--il semblerait qu'il ne doit rester aux
+_Guêpes_ rien à dire à ce sujet,--c'est une erreur:
+
+Les carrés de papier de toutes couleurs se sont mis naturellement en
+campagne et en chasse, et personne n'étant résigné à rentrer
+«bredouille», semblables à certains chasseurs qui, pour ne pas exciter
+le sourire et les quolibets des passants, remplissent leurs
+carniers--si lourds quand ils sont vides--de foin et d'herbe, ils ont
+ramassé partout cancans, potins, ramages, bourdes, qu'ils ont appelés
+_détails précieux puisés à des sources autorisées_ et auxquels ils ont
+ajouté quelques descriptions de l'île Sainte-Marguerite prises dans
+les «guides».
+
+
+Le résumé de tous les récits, qui se sont faits des emprunts mutuels,
+est ceci:
+
+«M. de Bazaine est descendu sur les rochers au pied de la citadelle,
+au moyen d'une corde à noeuds.--Madame de Bazaine et un jeune homme,
+son parent, ont loué à Cannes, au milieu de la nuit, un canot, avec
+lequel ils ont accosté ces mêmes rochers;--M. de Bazaine est monté sur
+le canot--qui les a portés tous les trois sur un navire italien qui
+les attendait au large.»
+
+
+J'ai quelques rectifications à faire à ces récits; ces rectifications
+les voici:
+
+M. de Bazaine n'est pas descendu avec une corde à noeuds.
+
+Madame de Bazaine et son parent n'ont pas pris un canot à Cannes et
+n'ont pas accosté les rochers au pied de la forteresse;--ils n'ont
+pas rejoint avec ce canot le navire italien.
+
+
+M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou qu'on a
+laissée ouverte,--et il est allé au côté opposé de l'île, c'est-à-dire
+«sous le vent» où il a trouvé non pas un canot conduit par une femme
+et un jeune homme,--mais une bonne et forte chaloupe bordant au moins
+quatre avirons, et montée par quatre vigoureux rameurs, plus un homme
+à la barre, envoyés du navire italien, et qui y sont retournés.
+
+
+Comment sais-je cela?
+
+Je ne le sais pas,--mais je le vois,--et qui plus est, je le prouve:
+
+M. de Bazaine, qui est déjà vieux et très gros, n'a pu descendre avec
+une corde de la très grande hauteur où était sa chambre, dont les
+fenêtres étaient en outre fermées de barres de fer;--ç'aurait été une
+opération très difficile même pour un homme mince et dans la force de
+l'âge,--plus difficile encore, puisqu'on ne dit pas que les barres de
+fer aient été sciées, ni brisées, puisqu'il lui aurait fallu passer au
+travers des barreaux;--je n'admets pas que ses gardiens n'aient pas
+regardé s'il était dans sa chambre.
+
+
+Admettons cependant cette difficulté vaincue: le prisonnier serait
+tombé à côté d'une sentinelle; or, par ces nuits où souffle le
+mistral, le ciel est sans nuages et les nuits sont très claires.
+
+Admettons encore que, assez mince pour passer entre deux barreaux de
+fer, assez léger, assez fort, assez souple, pour opérer cette
+descente, il ait en outre été assez heureux pour ne pas attirer
+l'attention d'une sentinelle, cette attention eût été éveillée par le
+bruit qu'eût fait un canot en accostant les rochers;--et, d'ailleurs,
+on ne pouvait faire entrer dans un plan d'évasion la distraction d'une
+sentinelle dont l'attention serait provoquée à la fois par deux
+circonstances;--on n'y pouvait non plus faire entrer l'absence
+d'étonnement et de curiosité causés par une femme et un jeune homme
+prenant un canot à Cannes et se dirigeant vers l'île Sainte-Marguerite
+par un temps pareil.
+
+Mais ce n'est rien.
+
+
+Cette nuit même, dans la nuit d'hier à aujourd'hui, 17 août,
+c'est-à-dire quelques heures avant celle où je prends la plume, à peu
+près dans les mêmes parages que l'île Sainte-Marguerite, nous avions
+des filets à la mer; vers une heure du matin le mistral a commencé à
+souffler,--et nous sommes partis trois sur la _Girelle_, un canot très
+maniable, pour aller relever nos filets qui pouvaient se trouver en
+danger;--des trois hommes l'un était mon matelot, pêcheur de
+profession;--l'autre, mon fils, Léon Bouyer, un jeune homme de trente
+ans, très vigoureux, très exercé, très amariné, et moi qui, depuis
+longtemps, ai l'habitude à la mer de compter pour un homme.
+
+Eh bien! le mistral ne faisait que commencer à souffler,--et nos
+filets n'étaient qu'à une petite distance;--cependant nous eûmes
+besoin de toutes nos forces bien employées pour aller tirer les
+filets, et surtout revenir.
+
+Une heure plus tard, lorsque le vent, prenant de la force, eut
+achevé de soulever la mer, cette opération eût été peut-être
+impossible:--cependant de toute cette nuit le mistral a été très loin
+de souffler aussi fort que dans la nuit de l'évasion de M. de Bazaine.
+
+
+Il y a en face de la «Maison close» à deux kilomètres, un îlot
+«_le Lion de mer_» placé et orienté précisément comme l'île
+Sainte-Marguerite.--Eh bien! nous avons été tous les trois d'accord
+que, s'il nous avait fallu accoster l'îlot, il nous eût été, surtout
+une heure plus tard, impossible de le faire «au vent», c'est-à-dire du
+côté où le vent faisait déferler la mer sur les rochers,--et que nous
+aurions eu déjà quelque peine à accoster «sous le vent», c'est-à-dire
+du côté opposé.
+
+Or, c'est «au vent» de l'île Sainte-Marguerite, et par un vent
+beaucoup plus fort, qu'une femme qui «ne sait pas du tout ramer», et
+un jeune homme qui «ne le sait que très peu» et «ayant tous deux le
+mal de mer», auraient fait ce qu'il eût été impossible à trois hommes
+vigoureux et exercés à la mer de faire dans des conditions moins
+difficiles; car, je le répète, dans la nuit d'hier le vent était
+beaucoup moins fort, et l'île Sainte-Marguerite est trois fois loin de
+Cannes comme le _Lion de mer_ l'est de Saint-Raphaël,--et il fallait
+parcourir tout le trajet en recevant les lames par le travers du
+canot.
+
+Donc,--un canot monté par une femme et un jeune homme n'a pas fait ce
+trajet;--aucun canot n'a accosté sur les rochers «au vent» de l'île.
+
+C'est «sous le vent», de l'autre côté de l'île qu'a accosté non pas un
+canot pris à Cannes, mais une bonne chaloupe montée par cinq hommes
+vigoureux, et envoyée par le navire italien, et ayant à lutter pour
+aller et venir contre une très grosse mer.
+
+
+Donc, M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou
+qu'on a laissée ouverte, et il est allé de l'autre côté de l'île
+monter sur la chaloupe du navire italien;--si madame de Bazaine et son
+parent étaient sur cette chaloupe, c'était comme passagers,--et pour
+voir plus tôt le prisonnier.
+
+C'est pour moi--et c'est pour mes deux compagnons, aussi évident que
+si nous l'avions vu.
+
+
+Un journal a cependant, à propos du prisonnier évadé, recueilli un
+détail d'un autre genre et très peu important en lui-même, mais dont
+je dois dire un mot: En parlant du séjour de M. de Bazaine à l'île
+Sainte-Marguerite, ce journal fait savoir que «M. Karr envoyait les
+_Guêpes_ à M. de Bazaine».
+
+Si nous rapprochions cette mention d'un article paru précédemment dans
+un autre journal qui demandait la suppression des _Guêpes_,--ça
+pourrait avoir l'air d'une invitation à l'autorité de regarder un peu
+si le maître des _Guêpes_ ne serait pas quelque peu complice de
+l'évasion;--en effet, il habite le pays, il a des embarcations,--et il
+envoyait les _Guêpes_ à M. de Bazaine, etc.
+
+
+Certes, ce n'est pas, je le sais, l'intention du journaliste; ce n'est
+pas à l'autorité et à la police qu'il veut me dénoncer, mais à
+«l'opinion» et je m'étonne de ne pas avoir vu en faire déjà leur
+profit: les bons petits papiers rouges qui ont quelquefois si bêtement
+appelé bonapartiste celui de tous les écrivains contemporains qui a le
+plus opiniâtrement combattu l'Empire.
+
+
+Eh bien, le fait est vrai,--j'envoyais les _Guêpes_ à M. de
+Bazaine;--comment? pourquoi? je vais le dire à mes lecteurs:
+
+
+Je fus, il y a quelques mois, très surpris, un matin, de recevoir une
+lettre signée «_de Bazaine_».
+
+M. de Bazaine me remerciait de l'envoi d'un numéro des _Guêpes_ «qu'il
+avait lu avec grand plaisir» et faisait quelques réflexions sur son
+jugement et sa situation, etc.
+
+Or, je ne lui avais pas envoyé de numéro des _Guêpes_; je cherchai le
+numéro dont il parlait--et je devinai que quelque ami à lui pouvait le
+lui avoir adressé,--parce que j'y faisais mention des trois ou quatre
+boucs «émissaires» sur lesquels l'opinion publique et la sévérité du
+gouvernement faisaient tomber toutes les fautes du plus grand
+nombre,--et je citais quelques-uns de ceux qui, aussi coupables que M.
+de Bazaine, étaient non seulement en liberté, mais occupaient des
+places et émargeaient au budget.
+
+A la lecture de cette lettre, je fus un moment embarrassé,--j'ai
+l'habitude de dire la vérité; or dire: je ne vous ai rien envoyé, à un
+prisonnier qui avait ressenti un moment de plaisir de l'envoi, c'était
+plus dur que je n'avais la force de l'être;--accepter les
+remerciements... ce n'était pas tout à fait honnête... c'est cependant
+ce que je fis,--je ne répondis pas à M. de Bazaine,--parce que je
+n'avais rien d'agréable à lui dire,--mais je donnai l'ordre de
+continuer à lui envoyer les _Guêpes_ qu'il a dû recevoir jusqu'à son
+départ.
+
+
+Entre les sottises qui ont été dites sur cette évasion, il faut noter
+celle qui consiste à faire au prisonnier un nouveau crime de son
+évasion;--quelques-uns ont même prétendu qu'il avait manqué à
+l'honneur, «étant prisonnier sur parole».--Disons d'abord que le
+prisonnier qui n'est pas prisonnier sur parole a toujours le droit
+naturel de s'en aller,--et c'est tellement le sentiment général
+que,--à la nouvelle d'une évasion, le premier mouvement de tout
+lecteur est de désirer qu'on ne reprenne pas le prisonnier,--et que ce
+n'est qu'après réflexions qu'on pense au crime, à la justice de
+l'_expiation_, et à la sûreté publique.
+
+Le frère de M. de Bazaine a déjà écrit aux journaux que M. de Bazaine
+n'avait pas donné sa parole de rester en prison, et que personne
+d'ailleurs n'avait fait la sottise de la lui demander.
+
+
+J'ajouterai que, prisonnier sur parole, je me croirais obligé par cet
+engagement, à la condition qu'il serait accepté et exécuté de part et
+d'autre;--mais je m'en croirais délié si on y ajoutait des grilles,
+des verroux, des sentinelles, etc.
+
+Certes, si on avait mis M. de Bazaine dans l'île Sainte-Marguerite en
+lui demandant sa parole de n'en point sortir, si jugeant cette parole
+suffisante, on ne l'avait ni «bouclé» ni verrouillé;--il n'aurait dû
+dans aucun cas faire un pas hors de l'île,--mais il en était tout
+autrement.
+
+Le traitement que subissait M. de Bazaine était bizarre.
+
+Si l'accusation, c'est-à-dire la trahison, avait été admise par le
+tribunal, la mort était le châtiment mérité et obligé,--mais les juges
+avaient écarté la trahison, et avaient condamné le maréchal à
+mort,--pour obéir à la sévérité des lois militaires auxquelles il
+avait manqué, mais ils avaient signé un recours en grâce.
+
+L'emprisonnement pour vingt ans, est probablement plus qu'à perpétuité
+pour un homme de soixante-six ou soixante-sept ans, usé par les
+fatigues de la guerre, par le chagrin, les blessures, etc.,--mais cet
+emprisonnement dans la charmante île Sainte-Marguerite était
+cependant un sort relativement assez doux.
+
+
+Disons en passant qu'un des journalistes qui ont écrit à ce sujet, a
+vu un rocher aride dans l'île Sainte-Marguerite, qui est une forêt de
+pins, de myrtes et d'arbousiers, avec un grand jardin d'orangers.
+
+
+Mais ce traitement était beaucoup moins doux du moment que M. de
+Bazaine était enfermé dans la sorte de citadelle qui avait servi de
+prison au «masque de fer»,--sans pouvoir mettre le pied dehors.--En
+même temps, par un contraste singulier avec cette rigueur extrême, on
+lui accordait la faveur d'avoir non seulement sa famille, mais un ami
+auprès de lui.
+
+
+Mon impression sur M. de Bazaine est celle-ci: il est libre, il ne
+reçoit plus et ne lit plus les _Guêpes_, et, d'ailleurs, il s'en
+soucie aujourd'hui médiocrement;--elles ont joué pour lui le rôle de
+l'araignée apprivoisée par Pellisson à la Bastille.--Je n'hésite pas à
+dire, je l'ai d'ailleurs déjà dit dans le temps, en d'autres termes:
+
+Peut-être sommes-nous un peu gâtés par nos études classiques,--par
+Léonidas et les Thermopyles,--par Cynégire,--par Horatius Coclès,--par
+l'_Horace_ de Corneille,--_qu'il mourût_,--mais nous avons dans notre
+histoire des faits nombreux qui ne le cèdent pas à ceux de
+l'antiquité,--l'histoire du chevalier d'Assas,--l'histoire du vaisseau
+_le Vengeur_,--celle de Cambronne et des grenadiers de la vieille
+garde à Waterloo, et plusieurs faits en Afrique;--nous sommes devenus
+difficiles et sévères quand on ne se conduit pas tout à fait comme ces
+héros.
+
+Cependant il m'a semblé voir dans le maréchal de Bazaine, n'essayant
+pas de faire une trouée, non pas un homme qui a manqué de bravoure,
+ses preuves étaient faites, mais un homme qui n'avait pas assez
+précise l'idée du devoir,--et obéissait à je ne sais quelles velléités
+d'ambition vague, dont on pourrait retrouver la trace dans sa conduite
+au Mexique,--velléités qui lui ont inspiré la pensée criminelle qu'il
+pourrait peut-être, non pour la France, mais pour lui, avoir mieux à
+faire d'une grosse armée, la dernière,--que de la risquer dans une
+bataille désespérée.
+
+Pour résumer et en finir sur l'affaire de l'évasion, M. de Bazaine a
+eu des aides non seulement hors de l'île, mais dans l'île;--quant à
+madame de Bazaine, même en supprimant la légende du canot et des
+avirons, elle a accompli très honorablement ses devoirs de femme, et
+elle a acquis des droits à l'estime et à la sympathie de tout le
+monde.
+
+
+Pour les intelligences dans l'île,--nous vivons à une époque où
+presque personne ne fait _banco_ sur un numéro ou sur une couleur;--ça
+a été la ruine du gouvernement de Juillet, et ça a achevé de
+précipiter Napoléon III.
+
+On veut se sauver la mise en tous cas, et on place, comme à la
+roulette, les joueurs prudents, son _louis_ ou sa pièce de cinq francs
+à cheval sur quatre numéros.
+
+Et comme un proverbe qu'on retrouve dans toutes les langues.
+
+«On allume un cierge pour Dieu, mais aussi, au moins une petite
+chandelle pour le diable.»
+
+
+N. B. _Tout ce qui précède était écrit le 17 août, on m'envoie,
+aujourd'hui 20, les épreuves à corriger, j'ai ajouté seulement la
+mention faite par madame de Bazaine elle-même, qu'elle et son cousin
+ne savent pas ramer et avaient le mal de mer._
+
+_Et j'ajoute ici aujourd'hui_,--qu'elle s'est très agréablement moquée
+des «reporters», qui l'ont poursuivie et relancée dans son voyage.
+
+
+Lorsque, la semaine dernière, j'avais dû exprimer mon opinion sur
+l'évasion de l'île Sainte-Marguerite, madame Bazaine n'avait pas
+encore fait publier son petit roman;--une circonstance remarquable
+cependant, et qui a dû donner à penser aux magistrats chargés de
+l'instruction, c'est que les journalistes envoyés sur les lieux
+n'avaient pas attendu à poursuivre et à rejoindre M. et madame Bazaine
+dans leur fuite pour être trompés et pour rencontrer et accueillir
+précisément le même petit roman,--moins quelques ornements de
+style.--Il y avait donc à Cannes ou dans l'île, ou à Cannes et dans
+l'île, d'autres personnes intéressées à tromper, à égarer l'opinion,
+et à propager le feuilleton en question--avec des circonstances
+convenues pour ne pas compromettre les assistances reçues, en y
+comprenant le capitaine du navire italien, qui, probablement, en
+savait plus long sur ce qui se passait, que n'en savait la compagnie à
+laquelle appartient le bâtiment.
+
+Certes, M. et madame Bazaine et M. Rull devaient tenir la promesse
+qu'ils avaient sans doute faite de ne laisser planer de soupçons sur
+personne,--mais puisque la situation avait l'inconvénient d'obliger à
+ne pas dire la vérité, il eût été plus digne, très certainement, et
+peut-être plus utile aux personnes qu'on devait ménager, d'ajouter
+moins de broderies et de fioritures.
+
+
+En fait de mensonge, il y a, il me semble, quatre règles à observer:
+
+La première, c'est de ne pas en faire;
+
+La seconde, c'est de n'admettre cette nécessité que pour sauver les
+autres;
+
+La troisième, c'est de les faire si bien que l'on soit seul à jamais
+savoir qu'on a menti, et c'est déjà assez fâcheux;
+
+La dernière est de se borner au strict nécessaire,--de ne pas se
+complaire aux détails, aux agréments, aux galons, aux enjolivements,
+aux broderies.
+
+Je comparerai cette situation à celle d'un malheureux qui s'introduit
+dans une maison,--poussé non seulement par sa propre faim, ce ne
+serait pas une raison suffisante, mais par la faim de sa femme et de
+ses enfants;--s'il ne vole que du pain, ce n'est certes pas moi qui,
+juré, aurais le courage de le condamner,--mais il en sera autrement
+s'il vole des hors-d'oeuvre, des desserts, des confitures, etc.
+
+
+Le récit de madame Bazaine, avalé par les journalistes avec l'avidité,
+avec la gloutonnerie des requins affamés dans le sillage d'un navire,
+n'a fait que me confirmer dans mon opinion, et, comme on dit à
+l'école, me donner «la preuve de mon addition».
+
+Dès l'instant que madame Bazaine ne voulait pas se borner au strict
+nécessaire, à l'indispensable, et voulait faire de son récit un petit
+morceau littéraire,--peut-être eût-elle dû montrer plus de confiance à
+celui des journalistes qui avait pris la tête de la poursuite et avait
+le premier atteint les fugitifs, et le prier de lui faire quelques
+observations critiques;--une fois certain de tenir le «morceau», le
+journaliste plus calme, pour suivre ma comparaison de tout à l'heure,
+n'aurait plus imité ce requin légendaire dans lequel les matelots
+retrouvèrent un camarade disparu avec tous ses vêtements et sa
+pipe;--il eût certainement biffé certains détails oiseux contre
+lesquels Boileau conseille de se tenir en garde, et donné au récit au
+moins un peu plus de la vraisemblance qui lui manque, vraisemblance
+dont peut se passer la vérité, mais qui est indispensable au mensonge.
+
+
+Constatons en passant que je ne me permets de critiquer madame Bazaine
+que comme feuilletoniste; comme femme je rends hommage à son courage,
+à son énergie, à son dévouement,--qui n'avaient pas besoin, pour être
+appréciés, d'ornements étrangers et d'agréments postiches.
+
+
+Dans la nécessité toujours fâcheuse de ne pas dire la vérité, à cause
+de ceux qu'on ne devait pas compromettre,--il eût été, je le repète,
+plus facile, plus digne, et plus utile à ceux dont on voulait
+détourner les soupçons, de ne faire que la dissimuler,--d'écrire
+simplement au ministre: «Ne cherchez pas de complices à l'évasion de
+M. Bazaine,--deux seules personnes ont eu connaissance du projet et
+ont aidé à l'exécution, madame Bazaine et M. Rull.»
+
+
+Plus un mensonge est gros, plus il présente de surface, plus il doit
+montrer de côtés faibles,--plus une ville est étendue, plus elle a de
+chances d'offrir aux assiégeants un point peu ou pas fortifié où on
+peut faire brèche.
+
+Par exemple, à quoi bon le détail des allumettes?
+
+Si c'était vrai, ça ne servirait qu'à prouver qu'il fallait qu'on fût
+bien certain qu'il n'y avait pas danger à provoquer l'attention des
+sentinelles; mais, je ne dirai pas seulement pour les marins, mais
+pour le dernier des canotiers de la Seine, c'est une chose connue que
+la difficulté de faire prendre feu à une allumette, avec le moindre
+vent sur la mer ou sur la rivière,--même depuis que c'est l'État qui
+les vend, circonstance qui avait fait espérer qu'elles seraient
+meilleures, ce qui est loin de s'être réalisé.
+
+Or, dans la nuit de l'évasion, il faisait un de ces vents que, sur la
+côte normande, on appelle «un vent à décorner les boeufs» et sur les
+plages provençales «à arracher la queue aux ânes».
+
+
+Quelques autres détails assez curieux donnés par madame Bazaine:
+
+Madame Bazaine et son neveu, ne sachant ramer ni l'un ni l'autre,
+après avoir accosté un rocher battu par une mer furieuse, et s'être
+maintenus dans le ressac,--ce que n'auraient pu faire les deux
+meilleurs matelots--et ayant perdu un aviron, recueillent le
+prisonnier et gagnent tranquillement à la rame le navire italien à
+plus d'une demi-lieue de l'île;--on accoste le navire.
+
+On monte à bord et on présente M. Bazaine comme un vieux domestique
+qu'on est allé chercher à la _villa_ qu'on occupe à Cannes; mais on a
+raconté que les vêtements de M. Bazaine sont en lambeaux,--et on ne
+dit pas que le capitaine et l'équipage aient été un peu surpris de la
+livrée de ces jeunes gens riches qui payent un navire mille francs par
+jour pour se promener sur la mer par le mistral, et y subir les
+conséquences, comme le dit madame Bazaine «d'un horrible mal de mer
+dont elle est restée brisée». Puis on envoya un matelot à terre
+remettre à sa place le canot que madame Bazaine et son neveu ont si
+lestement mis à la mer.--Arrêtons-nous un moment sur ce point:--la
+position de la Croisette, lieu désigné par le récit, l'expose à
+recevoir en plein les lames énormes que cette nuit-là le mistral
+devait soulever sur les bas-fonds de cette partie de la plage;--donc,
+les pêcheurs et les marins avaient dû remonter leurs embarcations
+assez haut pour les mettre à l'abri,--c'était une besogne qui aurait
+demandé deux hommes solides que de redescendre un canot, et il eût
+fallu qu'ils fussent expérimentés, surtout pour «l'enflouer», car, à
+moins de le tenir absolument le «nez au vent», ce qui n'était pas
+facile, la moindre déviation eût opposé à la lame le flanc du canot,
+et la deuxième ou la troisième lame, peut-être la première, l'eût
+rempli, coulé, roulé et brisé;--mais ce n'est rien encore,--on a
+enfloué le canot, on a accosté les roches de l'île, on a gagné le
+navire, et on renvoie par un matelot du bord le canot à la place
+précise où on l'avait pris;--je le veux bien; le matelot arrive à
+terre, abandonne le canot, et... retourne au navire.--Comment? à la
+nage? c'est aussi fort que la descente de M. Bazaine avec des
+ficelles...
+
+Il faudrait prendre une à une chacune des lignes du récit dicté et
+signé par madame Bazaine, et dans chaque ligne on signalerait souvent
+une invraisemblance, plus souvent encore une impossibilité.
+
+
+J'ai reçu à ce sujet une lettre de Léon Gatayes,--lui qui, pendant
+longtemps, n'avait pas de plus agréable passe-temps que de faire la
+traversée du Havre à Honfleur à cheval sur le beaupré du paquebot, par
+des mers houleuses, ce qui, à chaque mouvement de tangage, le faisait
+plonger dans l'eau jusqu'aux hanches.--Gatayes, qui connaît et la mer
+et les bateaux, a pris pendant deux jours le récit de madame Bazaine
+pour une plaisanterie inventée par le journal qui le publiait, et il
+s'empressait d'acheter les numéros suivants pour y lire l'aveu de la
+mystification; puis, quand il a été convaincu que c'était «sérieux»,
+alors il a ri «à en être malade».
+
+
+Outre la lettre de Léon Gatayes, et plusieurs autres, j'en ai reçu une
+d'un inconnu qui me fait de vifs et puérils reproches et me dit
+quelques injures assez sottes à propos de mon appréciation de
+l'évasion.
+
+Je ne parlerais pas de cette lettre sans un détail que voici:
+
+Mes lecteurs n'ont peut-être pas remarqué qu'ayant, dans des chapitres
+précédents, appelé le prisonnier de l'île Sainte-Marguerite M. _de_
+Bazaine, je l'appelle aujourd'hui M. Bazaine.
+
+Il paraît que ce _de_ ne lui appartient pas; d'ordinaire, dans le
+doute, j'aime mieux donner un _de_ en trop, qu'un _de_ en moins.
+
+Ça m'est si égal!
+
+Mais mon correspondant se trompe fort, si, par sa remarque et la
+suppression du _de_, il croit diminuer l'homme qui s'est, hélas!
+suffisamment diminué lui-même.
+
+Sortir d'une famille de petits bourgeois ou même d'artisans, ce que
+j'ignore, mais ce qu'affirme celui qui m'écrit, pour arriver à être
+général d'armée, maréchal de France et sénateur;--c'était avoir
+parcouru plus glorieusement un plus grand chemin.--Plus le point de
+départ est bas, plus celui qui arrive au sommet s'est élevé.
+
+Il est triste que ça ne lui ait servi qu'à tomber de plus haut.
+
+Quelques journaux, selon leur couleur,--ont appelé M. Bazaine: le
+_maréchal_ ou l'_ex-maréchal_.
+
+M. Bazaine ayant été dégradé par un tribunal régulier, c'est manquer
+au respect dû à la loi et à la justice que de lui conserver un titre
+qui ne lui appartient plus.
+
+L'appeler _ex-maréchal_, c'est accoler à son nom chaque fois qu'on le
+prononce une épithète flétrissante en deux lettres, c'est manquer au
+respect qu'on doit à divers degrés au malheur même mérité, c'est
+marcher sur un homme abattu, sur un homme à terre.
+
+C'est donc en sachant très bien ce que je fais et pourquoi je le fais,
+que je l'appelle,--M. Bazaine--ou de Bazaine.
+
+
+Les journaux ont publié une lettre d'une des deux Anglaises que la
+police a un moment cherchées, et dont, mieux informée, elle a
+abandonné la poursuite.
+
+Cette lettre est de la plus ridicule outrecuidance et menace la France
+du courroux du gouvernement anglais.
+
+Ces deux personnes, une _dame_ et une _demoiselle_, avaient pris
+l'habitude d'aller le soir faire de la musique et chanter en bateau
+sous les fenêtres du prisonnier;--il est peu décent et peu convenable
+de braver les lois d'un pays auquel on demande l'hospitalité et son
+soleil pour sa chlorose,--et l'autorité locale a eu un grand tort;
+elle aurait dû avertir ces personnes une fois, et à un second accès de
+ces fantaisies hystériques, leur faire passer une nuit au violon
+pêle-mêle avec les autres demoiselles qui _flirtent_ trop tard ou dans
+les endroits non autorisés.
+
+Il paraît que le colonel Villette allait flirter de plus près, et
+passait chez ces prime-donne d'opérette des soirées extrêmement
+agréables.
+
+En général, dans cette évasion, il y a trop d'opéra-comique et trop de
+roman.
+
+Trop de _Richard Coeur-de-lion_ pour les _miss_.
+
+Trop de _Monte-Cristo_ pour madame Bazaine.
+
+
+Pourquoi parle-t-on encore de M. Bazaine? N'a-t-on pas épuisé les
+bourdes et les billevesées et les naïvetés? Va-t-on crier à l'orgueil
+si je constate que les _Guêpes_ seules ont vu clair?
+
+L'enquête qui, dit-on, est terminée, ne regarde pas M. Bazaine,--elle
+regarde ceux qui sont accusés d'avoir manqué à leur devoir et désobéi
+à la loi.
+
+Quant à lui,--il a fini d'exister et comme homme politique et comme
+homme de guerre; il ne peut être utile à personne, et il ne peut faire
+du mal qu'au parti qui l'accueillera;--comptez ce que sa visite à
+Arenemberg a déjà fait perdre de terrain à la veuve et au fils de
+Napoléon III.
+
+M. Bazaine--regrettera peut-être avant qu'il soit peu, l'asile de
+l'île Sainte-Marguerite et demandera à y rentrer.
+
+
+On m'écrit: Voilà M. Bazaine libre,--mais que va-t-il faire de sa
+liberté?
+
+
+M. Francisque Sarcey,--qui a comme moi appartenu à l'Université, a
+traité dernièrement une question dont les _Guêpes_ se sont occupées
+autrefois à plusieurs reprises,--la question des _pensums_ dans les
+lycées, collèges, etc.
+
+Il en a blâmé l'abus, j'en ai plus d'une fois blâmé l'usage,--il
+prêche la modération, j'ai prêché la suppression,--il ne les admet que
+dans certains cas, je ne les admets dans aucun.
+
+Il donne avec beaucoup de raison et de sagacité pratique, comme cause
+de la difficulté que présente la discipline d'une classe,--le nombre
+exorbitant des élèves qui la composent;--en effet, au collège Bourbon
+(Aliàs Bonaparte,--Condorcet,--Fontanes, etc.), où j'ai été élève et
+professeur,--chaque classe était composée de deux divisions et chaque
+division au moins de soixante élèves.
+
+
+Je ne sais si M. Sarcey,--a ajouté aux difficultés que présente un
+pareil nombre pour maintenir la discipline,--l'impossibilité de faire
+marcher soixante élèves du même pas; d'où il s'ensuit que, sur
+soixante élèves, il y en a à peine dix ou douze qui suivent réellement
+le cours,--et que le reste perd complètement son temps et son
+ennui,--de sorte que j'affirme que l'élève qui, à un concours, est le
+dernier en rhétorique, ne serait pas le premier dans la classe de
+sixième qu'il a quittée six ans auparavant,--d'où il faut tirer la
+conséquence que ces six années sont jetées au vent.
+
+
+Revenons aux pensums:
+
+Les «pensums voraces»,--punition qui consiste à faire copier,
+
+Pendant la récréation,
+
+A un enfant,--un certain nombre de vers latins, grecs ou français,--ou
+cinq fois les verbes,--je _bavarde_,--je _fais du bruit_,--je
+_réponds_,--je _raisonne_, etc.
+
+J'ai connu des élèves qui ne jouaient pas deux fois par semaine, étant
+sans cesse «écrasés de pensums», terme consacré et accepté par les
+professeurs et les élèves.
+
+J'en ai connu qui ne jouaient jamais.
+
+Or, à cet âge, on ne contestera pas,
+
+Que les enfants ont autant besoin d'exercice que de latin,--et que, au
+point de vue de la santé, ils en ont beaucoup plus besoin;
+
+Qu'il faut être homme avant d'être bachelier;
+
+Que la France a beaucoup trop de bacheliers et qu'il est à craindre
+qu'elle n'ait pas assez d'hommes.
+
+
+C'est déjà beaucoup pour les enfants de passer tous les jours une
+dizaine d'heures assis sur des bancs, dans des classes souvent trop
+petites, toujours trop peu aérées;--à cet âge tout est développement
+et croissance,--à cet âge on prépare la santé ou les maladies de toute
+la vie,--«la récréation» doit compenser et réparer les inconvénients,
+disons mieux, les dangers de ces heures renfermées et sédentaires, par
+des jeux violents, des exercices fougueux.--Eh bien, ce sont les plus
+vifs d'entre les enfants, les plus turbulents, c'est-à-dire ceux qui
+ont naturellement le plus besoin de mouvement, qui ont le moins de
+récréation,--qui passent le plus d'heures tristes,--assis et
+immobiles.
+
+C'est comme cela que l'on fait des hommes chétifs, malingres, méchants
+et lâches.
+
+
+Ne pourrait-on pas, disais-je déjà il y a vingt ans, au lieu de ces
+punitions ridicules qui consistent à faire copier aux enfants une
+centaine de vers pendant huit ans,--ne pourrait-on pas imaginer des
+punitions qui ne leur enlèveraient pas le grand air et un exercice
+indispensable à leur santé et aux développements de leur être
+physique?--Les priver de récréation, c'est-à-dire de jeux actifs,
+violents, bruyants même, c'est aussi absurde que si on leur
+retranchait, par punition, une partie de leur nourriture.
+
+On a imaginé le pain sec par punition, il est vrai, mais ça n'a pas
+inventé la diète.
+
+
+Il faut absolument supprimer les _pensums_;--_voraces_, comme les
+appelle Victor Hugo,--le premier Hugo,--Hugo, à la fois l'ancien et le
+superbe,--dans ces vers divinement beaux,--_Ce qui se passait aux
+Feuillantines._
+
+_Voraces_, car ils dévorent la joie, la gaieté, la force et la santé
+des enfants,--et les remplacent par l'ennui,--que dans la même pièce
+Hugo peint si admirablement:
+
+ L'ennui,
+ Ce pédant, né dans Londres, un dimanche en décembre.
+
+Et je proposais de remplacer les pensums par une occupation «non
+amusante», qui exercerait les forces en plein air,--bêcher la terre,
+tirer de l'eau à un puits, porter du sable sur une brouette, arroser
+le jardin, etc.
+
+Ces _corvées_ substituées au _pensum_, tout en privant l'écolier
+paresseux et insubordonné des jeux qui l'amusent, ne le priveraient
+pas de l'air et de l'exercice, sans lesquels il ne peut ni vivre ni se
+développer.
+
+Un jour, je crus avoir gagné en partie mon procès, je ne sais plus
+quel «grand maître de l'université», on appelait alors ainsi le
+ministre de l'instruction publique,--fit un demi-coup d'État. C'était
+vers 1840, je crois;--il n'osa pas supprimer le pensum,--cette antique
+euménide, mais il le réduisit à n'occuper «qu'une partie de la
+récréation». On mettait des limites à la _voracité_ du pensum,--il ne
+dévorerait plus qu'une partie des récréations, qu'une partie de la
+santé des enfants: il les dévorait, il ne fera plus que les grignoter.
+
+Ce n'était pas assez, mais
+
+C'était un pas en avant, j'attendis;
+
+A cet ukase du grand maître,--je fus joyeux et fier,--et je retrouve
+dans un écrit d'alors ce chant de triomphe:
+
+«O Lycéens, vous qui serez la postérité, ne l'oubliez pas; c'est moi
+qui, le premier, ai osé attaquer cet ogre redouté, le pensum; c'est à
+moi que vous devrez prochainement sa destruction; c'est à moi que vous
+devrez d'être des jeunes hommes, sains, vigoureux, souples et
+hardis,--honnêtes et francs;--vous apprendrez à vos enfants que si
+Hercule a détruit l'hydre de Lerne, si Ulysse a tué Polyphème et
+Thésée le Minotaure,--Alphonse Karr a vaincu et tué le pensum,--_hæc
+otia fecit_.»
+
+Mais ou le ministre pensa à autre chose et ne surveilla pas
+l'exécution de ses ordres,--la _question politique_ était déjà
+inventée,--ou il fut remplacé par un autre ministre.
+
+
+Dernièrement M. Jules Simon,--un autre des boucs émissaires du
+moment,--dans son passage au ministère de l'instruction publique,
+avait apporté des modifications très utiles et très sensées,--son
+successeur, ses successeurs plutôt, car les changements sont
+fréquents, se sont empressés de détruire ces modifications.
+
+En effet,--voici un homme qui arrive aux affaires, on lui confie un
+portefeuille.--Va-t-il continuer son prédécesseur? Jamais, car alors
+pourquoi lui aurait-on donné sa place, il se serait mieux que personne
+continué lui-même; laissera-t-il les choses dans l'état où il les
+trouve? Pas davantage, pour plusieurs raisons;--il n'est arrivé au
+pouvoir qu'en déblatérant avec une coterie contre ceux dont on voulait
+prendre les places et en annonçant que tout irait bien aussitôt que
+les membres de la coterie dont il fait partie auraient remplacé les
+ministres, membres d'une autre coterie;--laisser debout ce que faisait
+le ministre qu'on remplace, ce serait se donner un démenti,--il ne
+perdait donc pas la France, comme on l'avait tant répété; on veut
+faire soi-même ou avoir fait quelque chose,--on ne fera probablement
+pas mieux, mais on fera autrement;--le moyen le plus facile de faire
+quelque chose, c'est de défaire;--un démolit en vingt-quatre heures ce
+qu'un autre a mis dix ans à bâtir;--d'ailleurs, nos hommes politiques,
+comme la plupart des Français, sont presque tous sapeurs et
+démolisseurs;--les maçons et les architectes sont rares.
+
+
+Comment faire un progrès quelconque, surtout dans l'instruction et
+l'agriculture,--avec ces changements fréquents de ministres?--Aux uns
+comme aux autres, on ne demande ni aptitudes, ni études spéciales.--Il
+est un jeu d'enfants qui consiste à énumérer les divers métiers et les
+outils ou instruments nécessaires pour les exercer;--on saute sur le
+dos d'un camarade, momentanément «cheval» et on le remplace si l'on
+hésite.
+
+«Pour faire un bon maçon,--tirlifaut, tirlifaut,--une truelle, une
+règle, une auge, etc.»
+
+A ce jeu-là, les enfants diraient: «Pour faire un bon ministre,
+tirlifaut,--connaître quelque peu les affaires qu'il va avoir à
+diriger.»
+
+Erreur.--Pour être un bon ministre, il faut, selon le ministère qui
+arrive, faire partie du centre droit ou de la gauche,--de telle ou
+telle coterie.
+
+M. un tel est proposé pour ministre de l'agriculture ou de
+l'instruction publique, parce qu'il votait contre le ministère
+précédent avec MM. tels et tels dans une question de politique
+étrangère qui a renversé ce ministère.
+
+Et?...
+
+Quoi... et?... ça suffit.
+
+
+Est-il besoin de faire remarquer à mes lecteurs que les seuls
+ministres qui ont eu une influence heureuse sur leur pays sont ceux
+qui, par une longue station au pouvoir, ont pu appliquer au système
+étudié des idées longtemps élaborées,--marcher en ligne droite ou
+sinueuse, à un but connu et défini d'avance, Sully, Richelieu,
+Colbert, etc.
+
+Comment veut-on que les affaires progressent ou seulement se
+maintiennent avec ces gens qui traversent le pouvoir, montent,
+descendent, remontent pour redescendre encore?
+
+On ne marche même pas en zigzag,--en marchant en zigzag, on marcherait
+et on arriverait tôt ou tard quelque part, on va, on revient, on
+tourne, on piétine.
+
+Ceux qui sont au pouvoir se défendent contre l'assaut de ceux qu'ils
+ont renversés,--et ne font rien autre.
+
+Ceux qui font le siège du pouvoir, harcèlent, fatiguent, entravent
+sans relâche ceux qui les ont remplacés et qu'ils veulent remplacer à
+leur tour.
+
+
+--Mais, direz-vous, sous une monarchie, il y a le roi qui peut avoir
+ses idées, son plan,--et les faire suivre par ses ministres.
+
+--Parlez-vous de la monarchie du droit divin? elle a un
+inconvénient; elle n'existe plus et n'existera jamais en France
+désormais;--d'ailleurs, ces princes nés sur le trône, sans expérience
+de la vie ni des affaires,--très mal élevés,--nourris dans l'erreur et
+le mensonge, quand il s'est passé quelque chose de sérieux sous leur
+règne, n'y ont contribué qu'en laissant faire.
+
+Quant à la monarchie constitutionnelle-représentative, ce n'est pas le
+roi qui choisit ses ministres, c'est la majorité de l'Assemblée qui
+les lui impose, les renverse, les change au hasard de ses caprices et
+des coalitions qui ne permettront jamais plus à aucun ministère
+d'avoir une certaine durée.
+
+
+Ces ministres, auxquels on ne demande que d'appartenir à la coterie
+momentanément triomphante,--ressemblent à ce grand seigneur économe
+qui, ayant à remplacer son cocher et son valet de pied,--fait passer
+un examen à ceux qui se présentent pour remplir ces fonctions.
+
+Le cocher est-il habile, doux pour les chevaux, ne buvant pas
+l'avoine, connaissant la ville?
+
+Le valet de pied est-il honnête, civil, _usagé_?
+
+Vous n'y êtes pas,--il examine si leur taille et leur corpulence leur
+permettent d'occuper et de remplir, sans les faire crever ou sans
+faire trop de plis,--les habits de livrée encore tout neufs qu'il
+vient de faire faire pour les deux coquins qu'il a chassés.
+
+Ils rappellent aussi un autre personnage qui écrivait à son intendant:
+«Envoyez-moi un domestique qui s'appelle _Jean_.»
+
+
+C'est pourquoi,
+
+Si nous devons être gouvernés par la république,--ou par une royauté
+constitutionnelle,
+
+Il faut absolument,--que le président nomme pour tout le temps
+de son mandat,--que le roi nomme pour dix ans, des _ministres
+d'affaires_,--pris, non dans l'Assemblée, mais parmi les notoriétés
+spéciales,--qui ne pourraient être renversés qu'à la suite d'une
+accusation de malversation ou de trahison, portée devant une haute
+cour.
+
+Qu'ensuite on livre,--comme on fait des loques rouges aux
+grenouilles,--l'amorce des portefeuilles aux ambitieux, aux
+présomptueux, aux bavards, aux déclassés, aux décavés, etc., etc.,
+qui seraient renversés, remplacés, supplantés,--tant qu'on
+voudrait,--on les appellerait ministres de langue,--ministres de...
+blague,--ministres de maroquin;--ils auraient des portefeuilles
+rouges, verts, bleus, blancs,--comme les jockeys ont des vestes.
+
+Outre le grand portefeuille, ils en porteraient deux petits au collet
+de leur habit.
+
+Ils jaseraient, discourraient, s'injurieraient, déclameraient,--tant
+qu'ils voudraient;--on autoriserait des _agences des poules_ des
+ministres de maroquin,--ça amuserait la galerie,--on jouerait, on
+parierait,--mais on jouerait chacun son argent,--on ne mettrait plus
+au jeu la fortune et l'honneur de la France.
+
+Car ces ministres... de la blague n'auraient aucune influence sur les
+affaires,--aucune autorité,--ils pourraient dire des sottises et des
+inepties et des énormités,--sans aucun danger pour le pays;--alors ça
+pourrait être drôle et même farce de voir Me Gambetta ou Me Laurier
+ministre,--et ça ne serait pas un péril.
+
+Comme traitement...
+
+Ah! là est un point délicat.
+
+Comme traitement on leur accorderait, on leur allouerait...
+
+Une faveur toute spéciale, une distinction unique et des plus
+honorables,
+
+SEULS,
+
+Ils ne toucheraient pas l'_indemnité des députés_;
+
+Ce qui les élèverait prodigieusement au-dessus de leurs collègues.
+
+Tous les jours, il y aurait lutte d'éloquence, tournois d'injures,
+assaut de... blague.
+
+Tous les mois, on changerait les ministres..., j'entends les
+ministres... de maroquin,--les autres, les ministres d'affaires,
+travailleraient ailleurs.
+
+On ferait et on apposerait des affiches,--on publierait à l'avance les
+noms des orateurs et des lutteurs.
+
+
+Il y aurait là de quoi satisfaire les politiques de café, de cabaret
+et de chambrées.
+
+Les journaux jugeraient les coups.
+
+Les ministres d'affaires, tous les trois mois, rendraient compte de
+leur administration, qu'on ne pourrait discuter que pendant
+vingt-quatre heures.
+
+
+Cela me paraît tout à fait indispensable, si nous avons la république
+ou une royauté représentative.
+
+Mais je ne cache à personne que tous les jours s'accroît d'une manière
+inquiétante le nombre des gens qui, pour dans six ans et demi,
+demandent:
+
+ _Un Tyran._
+
+On parle d'un pétitionnement sur une large échelle.
+
+
+Le procès fait aux complices présumés de l'évasion de M. Bazaine est
+commencé lorsque j'écris ces lignes, et sera jugé quand elles
+paraîtront.
+
+L'accusation, jusqu'ici, a accepté une base fausse, la fable ridicule
+d'un jeune homme qui sait peu ramer et d'une femme qui ne le sait pas
+du tout,--c'est-à-dire hors d'état de traverser en bateau, en ligne
+droite, le lac d'Enghien, et peut-être le grand bassin des
+Tuileries,--menant, par une _grosse mer_,--une embarcation à une
+demi-lieue de distance, et accostant des rochers sur lesquels la mer
+déferle avec fureur.
+
+C'est-à-dire exécutant une manoeuvre qu'il n'est pas du tout prouvé
+qu'eussent pu exécuter deux marins vigoureux et exercés.
+
+Tous les juges et tous les jurys de la terre,--tous les peuples de
+tous les pays viendraient me dire: Madame Bazaine et M. Rull ont, dans
+la nuit de l'évasion, pris un canot à Cannes et ont accosté les
+rochers _au vent_ de l'île Sainte-Marguerite, je dirais sans hésiter:
+
+Ça n'est pas vrai.
+
+
+Une figure intéressante, c'est celle de M. le colonel Villette,
+partageant la captivité de son général.
+
+J'avoue que je m'attendais à ce qu'en peu de mots, disant au tribunal
+les causes de son amitié pour M. Bazaine, expliquant l'influence
+physique et morale qu'exerçait la captivité sur le prisonnier,--M.
+Villette avouerait sans réticences la part qu'il avait prise à
+l'évasion,--et s'en remettrait pour la peine à la justice du tribunal.
+
+J'aurais défié les juges les plus rigides de n'être pas touchés de
+cette attitude et de ne pas demander à la loi toutes ses
+indulgences,--le jugement étant suivi immédiatement d'une demande en
+grâce adressée par le tribunal au président de la République,--qui
+n'aurait pu la repousser.--Il a préféré nier,--disons alors qu'il n'a
+pas aidé M. Bazaine,--mais disons aussi que son innocence le diminue.
+
+
+Une circonstance remarquable,--c'est la contradiction flagrante des
+témoignages.
+
+Parmi ces témoignages, il en est plusieurs qui me paraîtraient
+suspects si j'étais le procureur de la République;--c'est, entre
+autres, celui du capitaine du navire italien, qui pourrait bien avoir
+agi à l'insu de ses commanditaires.
+
+Et celui du cantinier Rocca, qui a loué l'embarcation et qui a été,
+après l'évasion, disent les journaux, _largement récompensé_ de
+l'inquiétude qu'il a eue sur le sort de son canot.
+
+
+Quant à «la fameuse corde», le directeur de la prison nie complètement
+la possibilité pour «M. Bazaine, _fatigué, très gros, maladroit des
+mains et ayant mal aux jambes_» de s'en être servi pour son évasion.
+
+
+Qu'il me soit cependant permis de dire,--que la justice a atteint son
+but, qu'elle a frappé les «coupables».
+
+Mais,
+
+Qu'elle a fait ce qui arrive à certains chasseurs habiles et
+expérimentés;
+
+Elle a
+
+«Tiré au juger.»
+
+C'est-à-dire que, sachant ou pensant que le chevreuil, ou le lièvre,
+ou le renard est dans un buisson ou dans un fourré, calculant
+rapidement, intuitivement, depuis quel temps il y est entré, le chemin
+qu'il a pu y faire, l'instinct qui le porte à se blottir,--le chasseur
+ou la justice, sans voir précisément le chevreuil ou le renard, vise
+le point du hallier, du fourré, du buisson où il le pense caché,--et
+l'atteint par un effet de sagacité, d'intelligence, de lucidité,
+d'esprit et de déduction logique.
+
+
+On doit donc conclure et admettre sans hésitation que la justice a
+frappé juste,--a frappé en réalité des accusés ayant contribué à
+l'évasion de M. Bazaine, soit par aide, soit par connivence, soit par
+négligence.
+
+Mais,
+
+Les a-t-elle frappés tous?
+
+A-t-elle pu discerner les circonstances? A-t-elle su la vérité sur les
+détails, sur les assertions?
+
+Mon opinion formelle est qu'on n'a pas su ou qu'on n'a pas dit la
+vérité.
+
+
+M. Bazaine, prisonnier à l'île Sainte-Marguerite, s'est évadé,--il a
+été aidé par le secours, la connivence, la négligence de tels et
+tels,--lesquels sont condamnés à expier ce délit par un emprisonnement
+plus ou moins long,--le jugement est parfaitement équitable,--il n'y a
+pas à cela la plus petite objection à faire,--je n'en fais aucune.
+
+Mais _je ne crois pas_ que M. Bazaine soit descendu au moyen d'une
+corde _de la forteresse_, la négation du colonel Villette appuie
+beaucoup mon opinion à ce sujet,--il a pu croire qu'il répondait à
+cette question: Avez-vous aidé à l'évasion de M. Bazaine, _au moyen
+d'une corde dont vous teniez le bout_?
+
+
+_Je suis parfaitement certain, que Mme Bazaine et M. Rull n'ont pas
+accosté l'île «au vent» et les rochers sur lesquels la mer
+déferlait,--avec un canot pris à Cannes._
+
+Sur le premier point, je me suis déjà expliqué suffisamment,--et
+d'ailleurs je dis seulement sur ce point: _je ne crois pas_,--je
+n'insiste donc pas.
+
+Mais, sur le second point;--après avoir déjà affirmé que, cette
+nuit-là,--trois hommes dont je faisais partie,--trois hommes
+vigoureux et très exercés à la mer, dont un marin de profession, sont
+convaincus qu'ils n'auraient pu faire--ce que prétendent avoir fait M.
+Rull, sachant peu ramer, et madame Bazaine, ne le sachant pas du
+tout,--j'affirme de nouveau que, si l'embarcation qui a porté M.
+Bazaine au navire italien--venait de ce navire, comme je le crois, non
+seulement elle bordait quatre ou six avirons pour le moins, et était
+montée par cinq hommes;
+
+J'affirme de plus, que, même ainsi montée, l'embarcation n'a pas
+accosté l'île et les rochers _au vent_, c'est-à-dire là où madame
+Bazaine prétend les avoir accostés,--comme il est nécessaire pour le
+roman, et comme l'_instruction_ semble l'avoir admis.
+
+Je continue à penser que le capitaine du _Ricasoli_ a peut-être, à
+l'insu de ses armateurs, fourni l'embarcation.
+
+Quant au cantinier Rocca et à son canot,--je défie qu'on me trouve un
+autre marin--confiant à des inconnus, surtout à un jeune homme et une
+femme, la nuit, par un mauvais temps,--il était très mauvais cette
+nuit-là,--une embarcation, qui lui coûte au moins trois cents
+francs,--en se contentant d'un louis pour cautionnement;--de plus, le
+maître de barque devait être et savait qu'il devait être réprimandé et
+puni:
+
+1º Pour exposer ces deux personnes à une mort à peu près certaine;
+
+2º Pour leur avoir fourni les moyens d'accoster l'île qui renfermait
+un prisonnier d'État.
+
+Je répète que madame Bazaine ne sachant pas du tout ramer,--et M. Rull
+le sachant très peu,
+
+_Sont incapables de traverser en plein jour et de beau temps, en ligne
+droite, le grand bassin des Tuileries._
+
+
+Je ne connais qu'une analogie à ce haut fait maritime,--et je suis
+forcé de l'emprunter à un poème du Tasse,--son premier poème.
+
+_Renaud de Montauban, fils du duc Aymon de Dordogne._--Renaud et
+Florinde qui est un homme, malgré son nom féminin, montent un petit
+navire qui les conduit seul, sans pilote et sans matelots, aux
+diverses aventures qu'ils doivent mettre à fin.
+
+C'est dans le chant 8e de _Rinaldo innamorato_.
+
+Je ne parlerai pas de l'épisode de la visite, dans l'île, du préfet
+des Alpes-Maritimes,--et du refus fait par le ministère public de lui
+adresser quelques questions.
+
+
+M. de Mac-Mahon se souvient-il qu'une des promesses qu'il fit,
+lorsqu'il succéda à M. Thiers, est celle-ci: Que la présidence serait
+le règne de la justice et de la loi.--Cette promesse fut, comme elle
+devait l'être, accueillie avec faveur,--surtout venant d'un homme dont
+la réputation de loyauté est si bien établie.
+
+Eh bien! voici M. Bazaine dégradé, en prison, au moins moralement--en
+partie ruiné, et M. Ollivier, M. de Grammont, M. Leboeuf, qui ont fait
+cette guerre criminelle, ne sont pas inquiétés.
+
+
+Quelqu'un, après avoir lu le rapport sur le camp de Conlie, peut-il
+dire en conscience que Me Gambetta n'ait pas commis, en cette
+circonstance, des crimes au moins aussi punissables que ceux reprochés
+à M. Bazaine?
+
+Si c'est là le règne de la justice et de la loi, il faut que ce soient
+deux mots que M. le président de la république entend autrement que
+moi.
+
+
+Il y a quelques temps,--l'année dernière, je crois, il se créa à Nice
+une sorte de journal--qui exprimait une fois par semaine la plus
+véhémente indignation contre le jeu en général, et, en particulier,
+contre la maison de jeu de Monaco.
+
+Je suis parfaitement d'accord avec tous ceux qui s'élèvent contre le
+jeu comme passion,--je ne le suis pas avec ceux qui pensent réprimer
+cette passion en fermant les maisons de jeu,--je parle des maisons
+ouvertes,--placées sous la surveillance de la police--et où les
+chances que courent les joueurs sont connues et immuables.
+
+Depuis la fermeture des maisons de jeu en France, le monde des cercles
+où l'on joue plus ou moins gros jeu s'est prodigieusement accru,--les
+tripots clandestins ne se comptent plus.
+
+Dans les maisons de jeu, on n'est pas exposé à la fraude, à la
+tricherie,--par une raison bien simple, c'est que le banquier du
+trente et quarante et de la roulette n'en a pas besoin,--les
+combinaisons connues, visibles de ces jeux, lui assurent d'avance et
+inévitablement la certitude de gagner;--dans ces maisons on ne perd
+que l'argent qu'on a, on ne joue pas sur parole, etc.
+
+C'est laid, quoique très orné, mais à la manière des égouts qu'il faut
+bien bâtir et entretenir tant qu'il y a des ruisseaux;--tandis que les
+cercles et les tripots sont des flaques d'eau, des fanges sans
+écoulement et qui s'étendent partout.
+
+Revenons à mon anecdote.
+
+L'indignation exprimée périodiquement et opiniâtrement contre la
+maison de jeu de Monaco, un horrible et charmant coin de terre, un des
+asiles les plus splendidement ornés que le vice se soit jamais
+construits--, par le journal en question, n'était pas inexorable;--les
+moralistes austères qui le rédigeaient, étaient simplement des drôles
+qui avaient imaginé de jouer contre M. Blanc, le seigneur et Satan de
+cet enfer,--un jeu autre que la roulette et le trente et quarante,--et
+auquel ils espéraient bien gagner;--ils lui firent savoir que,
+moyennant je ne sais quelle assez grosse somme d'argent, il dépendait
+de lui de changer le blâme en approbation et les invectives en éloges.
+
+On trouva moyen de leur faire répéter cette proposition devant des
+témoins invisibles,--et on fourra lesdits moralistes en prison.
+
+Depuis ce temps M. Blanc est, dit-on, poursuivi de l'idée fixe de ce
+genre d'exploitation,--auquel on assure qu'il s'est soumis plus d'une
+fois,--et il voit partout du «chantage»; c'est ainsi que les
+chevaliers d'industrie,--d'accord sur ce point, ce qui leur arrive
+rarement, avec la justice,--appellent ce genre de vol.
+
+Dernièrement, dans les jardins de Monaco,--un étranger s'est tiré un
+coup de pistolet;--naturellement on courut faire part de l'aventure à
+M. Blanc.
+
+«Ça, dit-il,--un suicide?--c'est du chantage.»
+
+
+Quand vous allez faire une nouvelle constitution, ne prévoyez ni grand
+homme, ni homme débonnaire, ni homme intelligent,--fabriquez votre
+tournebroche de façon que dogue ou caniche, terre-neuve ou
+king-charles,--lévrier ou carlin puisse le faire également tourner et
+surtout n'en puisse sortir.
+
+Que quelle que soit la personne que le hasard, l'intrigue, l'hérédité,
+votre caprice vous donneront pour maître, elle ne puisse vous causer
+que de petits ennuis, de médiocres contrariétés, de minces
+désagréments.--Mais qu'il ne dépende pas d'elle, conquérant ou
+pacifique, despote ou débonnaire, homme de génie ou crétin,--de vous
+jeter dans de vrais malheurs, dans de réels désastres.
+
+
+Et cette constitution ainsi faite,--nommez qui vous voudrez,--roi,
+empereur, président, sultan, czar, hospodar, sophi, protecteur, khan,
+etc.
+
+Livrez-vous à votre nature papillonne, à laquelle vous ne pouvez
+d'ailleurs pas résister.
+
+Ne croyez plus que vous êtes des révolutionnaires, des esclaves
+altérés de liberté, mais reconnaissez que vous êtes simplement des
+domestiques capricieux qui aiment à changer de maîtres.
+
+Changez de gouvernement, changez de drapeau, changez de morale,
+changez de politique, changez d'engouements, changez de
+fétiches,--mais seulement après qu'une constitution vous aura enfermés
+dans un rond inflexible, où tous ces changements ne pourront pas vous
+empêcher de garder deux chemises, pour pouvoir en changer aussi.
+
+
+Il continue à être fort question de la prolongation des pouvoirs de M.
+de Mac-Mahon.
+
+Si la chose a lieu, c'est une occasion dont il faudrait profiter pour
+déterminer en quoi consistent les pouvoirs du président de la
+République,--une occasion aussi, en les prolongeant, de faire dire aux
+gens: «Tiens, on les prolonge, ils ne sont donc pas éternels.»--De
+fixer les limites de ces pouvoirs, etc.
+
+Tout le temps que M. Thiers est resté sur le trône, j'ai opiniâtrément
+demandé qu'on fît ce qu'on aurait dû faire la veille du premier jour
+de son règne.
+
+Un dessin, une propriété, un pouvoir, n'existent que par leurs limites
+et leurs bornes; le crayon.
+
+
+Je ne vais plus guère au théâtre depuis bien longtemps,--à tel point
+que je n'ai pas vu ma comédie des _Roses jaunes_, jouée au
+Théâtre-Français, il y a quelques années.
+
+Je me souviens cependant d'une sorte de scène qui se jouait autrefois
+sur les théâtres machinés, et qui doit être encore bien plus fréquente
+depuis la mode des féeries, des pièces à tableaux, à grand spectacle,
+à femmes et à décors, etc.
+
+En ce temps-là, ça avait lieu surtout au Cirque Olympique: pour
+disposer les décors, les trappes, les _trucs_,--pour donner le temps
+de s'habiller à une armée de figurants et de se déshabiller à une
+armée de figurantes, il fallait des entr'actes extrêmement longs.
+
+Le public s'impatientait.
+
+En vain, l'orchestre jouait une ouverture, deux ouvertures, trois
+ouvertures.
+
+En vain, cédant aux voeux du paradis, il jouait _la Marseillaise_, _le
+Chant du Départ_, etc.
+
+Si l'autorité trouvait mauvais, dangereux, subversif, qu'on jouât ces
+airs,--le public les réclamait, les exigeait avec ardeur,--parfois le
+commissaire parlait au public;--ça avait bien vite fait de dépenser
+une petite demi-heure,--mais, souvent, l'autorité laissait faire, et
+on entendait une fois, deux fois, trois fois pour son agrément, ces
+beaux airs qu'on a fini par déshonorer.
+
+Mais pour les entendre quatre, cinq, six fois,--il aurait fallu que
+ça chagrinât quelqu'un,--sans quoi il n'y avait plus de plaisir.
+
+Alors on imitait le cri des animaux,--on jetait des pelures d'oranges
+et de pommes.
+
+Si on avisait quelqu'un debout sur le devant d'une loge, causant avec
+les personnes placées au fond, on criait: Face au parterre, jusqu'à ce
+que le spectateur finît par comprendre qu'il s'agissait de lui,--et
+obéît à l'injonction.
+
+
+Du temps de Louis XV,--quelques abbés allaient au théâtre; si l'on en
+voyait un dans une loge auprès d'une femme, on criait jusqu'à ce que
+l'abbé eût mis ses deux mains sur le velours de la loge,--ou s'en fût
+allé.
+
+Faute de ce divertissement, aujourd'hui perdu,--il reste encore
+celui-ci:
+
+Un homme et une femme sont seuls dans une loge; que l'homme se
+rapproche et se penche pour parler de plus près à la personne qui est
+avec lui,--le paradis, ou poulailler, se partage en deux camps; les
+uns crient:
+
+Il l'embrassera.
+
+Les autres:
+
+Il ne l'embrassera pas.
+
+J'ai vu une seule fois l'homme ainsi en scène malgré lui, baiser la
+main de la femme, et être couvert d'applaudissements.
+
+
+Voici ce que les directeurs de ces théâtres, ou les auteurs, avaient
+imaginé, et ce que probablement ils font encore aujourd'hui.
+
+Entre deux grands actes, à décors, à costumes, à _trucs_, à mise en
+scène, à évolutions, etc.;--ils placent un petit acte, un tableau,
+insignifiant, sans intérêt, un hors-d'oeuvre,--un dialogue quelconque
+entre des personnages secondaires de la pièce, ou des acteurs qui
+n'ont pas à changer de costume.--Pour ce tableau, une toile de fond
+tombe à trois mètres de la rampe,--c'est un salon, ou une forêt, ou un
+palais, ou une mansarde, ou une prison, ou la mer, peu importe; le
+rideau levé, cet espace, avec l'avant-scène, suffit pour que deux ou
+trois acteurs puissent y réciter un bout de dialogue, faisant cinq ou
+six pas de largeur et deux ou trois sur la profondeur, en venant
+jusque sur les quinquets.--Ce bout de dialogue est généralement
+accompagné du bruit des marteaux et de la voix des machinistes;--ça
+n'est pas _poignant_, comme action; ça n'est pas navrant, comme
+intérêt;--mais ça occupe les yeux et un peu l'esprit des
+spectateurs;--ils attendent que ça finisse, comme on attend sous une
+porte qu'une pluie d'orage cesse de tomber.
+
+Or, pendant ce temps, ces machinistes qui crient,--ces marteaux
+qui frappent, préparent l'acte suivant avec ses décors, ses
+splendeurs, ses surprises;--pendant ce temps, on change ou on revêt
+les costumes,--on se groupe sur le théâtre,--les régisseurs
+placent les figurants et les figurantes,--on fait l'appel des
+_accessoires_,--quand on est prêt, l'acte postiche est fini,--on
+baisse le rideau,--l'orchestre joue quelques mesures,--on frappe les
+trois coups, et le public applaudit... la brièveté de l'entr'acte,--il
+est bien disposé et rien ne l'empêche de se livrer à l'admiration que
+lui cause ensuite le lever du rideau.
+
+
+Eh bien! le règne de M. Thiers,--le pacte de Bordeaux,--la présidence
+de M. de Mac-Mahon, c'est le tableau entre deux actes,--on cause, on
+jase, on discute, on se querelle ou on fait semblant de se quereller
+sur le devant de la scène, les pieds sur la rampe,--mais tout ça, ça
+manque de profondeur,--le public ne prête qu'une attention médiocre
+ou distraite à ce que débitent les quelques acteurs qui n'ont pas à
+changer de costume, ou les _utilités_, ou les _comparses_ qui occupent
+le devant du théâtre; mais ce qui l'intéresse, c'est de tâcher de
+surprendre et la signification des coups de marteau, et quelques
+paroles des machinistes,--de saisir, par les bruits qu'on dissimule le
+plus possible, si c'est sur le côté _cour_, ou le côté _jardin_, à
+droite ou à gauche, que l'on place les décors et les portants;--au
+lieu de trouver que la voix des machinistes et les marteaux empêchent
+d'entendre les acteurs, on aurait envie de faire taire les acteurs
+pour prêter ses deux oreilles et toute son attention au bruit des
+marteaux et à la voix des machinistes, et de leur crier: Silence!
+laissez-nous entendre le bruit.
+
+
+Que fait-on là, derrière cette toile du fond?
+
+Quand le rideau s'abaissera, puis se relèvera pour tout de bon,
+
+Qu'est-ce que le théâtre va représenter?
+
+Un palais ou une place publique?
+
+Un péristyle ou un balcon?
+
+La salle du trône ou une taverne?
+
+Un jardin ou une forêt?
+
+Une rue ou un grand chemin?
+
+
+Et quels seront les personnages en scène? On entend piétiner, il y en
+aura beaucoup.
+
+Seigneurs ou hommes du peuple?
+
+Dames de la cour ou bohémiennes?
+
+Bourgeoises ou danseuses?
+
+Est-ce un ballet à la cour ou une _danse_ qu'on donne ou reçoit dans
+la rue?
+
+Est-ce la république radicale, l'internationale, la commune?
+
+Est-ce la royauté légitime? La fusion?
+
+La république modérée? _Idem_ conservatrice? _Idem_ sans républicains?
+
+Est-ce la royauté constitutionnelle? _Idem_ libérale? _Idem_ sans roi?
+
+Est-ce le drapeau rouge? Est-ce le drapeau blanc? Est-ce le drapeau
+tricolore?
+
+Blanc, avec cravate tricolore? tricolore, avec cravate blanche?
+tricolore, avec fleurs de lis? Tricolore, avec abeilles?
+
+Est-ce l'aigle? Est-ce le coq? Est-ce une branche de lis,--ou un
+bouquet de violettes?
+
+Est-ce Henri V? Philippe II? Napoléon IV? Adolphe Ier? Gaillard père
+et fils?
+
+On frappe à gauche, on cogne à droite,
+
+La toile! la toile!
+
+Ah! voilà l'orchestre...
+
+
+La Marseillaise!
+
+Vive Henri IV!
+
+La Parisienne!
+
+La Reine Hortense!
+
+Bon voyage, M. Dumollet!
+
+Charmante Gabrielle!
+
+O Richard, ô mon roi!
+
+Le Chant du Départ!
+
+Les Girondins!
+
+Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!
+
+
+D'abord, la Marseillaise!
+
+Non, d'abord la Reine Hortense!
+
+Non, d'abord vive Henri IV!
+
+Non, d'abord la Parisienne!
+
+Non! tous les airs à la fois!
+
+La toile! la toile!
+
+Eh bien!--voilà où nous en sommes.
+
+Parlons un peu des roses.
+
+
+Charles Ier, roi d'Angleterre, monte sur l'échafaud, condamné pour
+crime de haute trahison contre la nation, le 30 janvier 1648. Un
+Anglais, lord Chesterfield, dit à ce sujet: «Cet acte fut fort blâmé;
+si cependant il n'avait pas eu lieu, il ne nous resterait plus de
+libertés.»
+
+On raconte que le roi portait au moment de sa mort la Jarretière que
+les membres de l'ordre ne doivent, dit-on, jamais quitter; la sienne
+était couverte de quatre cents diamants.
+
+Une jeune fille se glissa dans la foule, et put donner au malheureux
+roi une rose qu'il respira plusieurs fois avant de mourir.
+
+
+Une autre personne royale, dont la fin ne fut pas moins lamentable,
+est Marie-Antoinette.
+
+Sans son supplice, et surtout sans les jours de misère qui ont précédé
+ce supplice, l'histoire la traiterait plus sévèrement; tandis que,
+purifiée par le malheur, elle est restée une figure intéressante.
+
+
+Un des grands chagrins de sa vie a été l'_Histoire du collier_.
+
+Un joaillier avait présenté à la reine un collier de diamants de
+1,600,000 francs; et elle l'avait refusé, le trouvant trop cher.
+
+Une comtesse de Lamotte (Jeanne de Valois), descendant de la famille
+royale des Valois par un fils naturel de Henri II, persuada au
+cardinal de Rohan que la reine accepterait de lui ce collier. Le
+cardinal acheta le collier, qu'il ne paya pas, le remit à la comtesse
+qui se chargeait de le donner à la reine, et lui procura la nuit dans
+un bosquet une entrevue avec une fille qui s'était fait une profession
+de sa ressemblance avec Marie-Antoinette. L'affaire fut connue par les
+réclamations du joaillier. Le roi fit mettre en jugement la comtesse
+de Lamotte et le cardinal. La comtesse fut condamnée à être fouettée
+et marquée, et mise à la Salpêtrière, d'où elle s'évada et se réfugia
+en Angleterre.--Le cardinal fut acquitté. C'est l'explication la plus
+probable et la plus acceptée de cette fameuse _affaire du collier_ sur
+laquelle il est toujours resté quelque obscurité, et qui a été
+racontée et surtout commentée en beaucoup de façons différentes.
+
+
+Marie-Antoinette, qui se résigna à la mort et mourut noblement, ne se
+résigna pas à l'outrecuidance du cardinal qui avait cru pouvoir
+acheter la reine.
+
+Elle écrivait à sa soeur, l'archiduchesse Marie-Christine:
+
+
+«Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère soeur, quelle est mon
+indignation du jugement que le parlement vient de prononcer... c'est
+une insulte affreuse, et je suis noyée dans des larmes de désespoir.
+Quoi! un homme qui a pu avoir l'audace de se prêter à cette sotte et
+infâme scène du bosquet! qui a supposé qu'il avait eu un rendez-vous
+de la reine de France, de la femme de son roi; que la reine avait reçu
+de lui une rose, et avait souffert qu'il se jetât à ses pieds!... être
+sacrifiée à un prêtre parjure, intrigant, impudique, quelle douleur!»
+
+
+Il y a bien de la femme et de la reine dans ces plaintes; elle ne
+parle même pas de l'argent et du collier,--ce qui lui fait horreur,
+c'est ce qui ressemblerait à de l'amour.--Un rendez-vous! se jeter à
+ses pieds! lui offrir une rose!
+
+
+A propos du pape captif,--des misères de l'Église,--des mandements
+des évêques,--ordonnant des prières pour obtenir du ciel la fin de ces
+calamités fabuleuses;
+
+Et, entre les lignes, provoquant à la guerre pour rétablir leur
+puissance monstrueuse qui s'écroule;
+
+Il n'est pas hors de propos, non pas de remonter aux martyrs, mais de
+rappeler les traitements que fit subir Napoléon Ier à deux papes,--Pie
+VI et Pie VII, et de se demander si ces deux prédécesseurs de Pie IX,
+ne se seraient pas volontiers arrangés du martyre de convention et des
+misères factices du pape actuel;--martyre, captivité, misères, qui
+rappellent singulièrement les faux boiteux, les faux manchots, les
+faux aveugles, qui étalent dans les rues leurs infirmités retouchées
+et repeintes le matin.
+
+Pie VI voit ses principales villes prises par le général
+Bonaparte,--on lui fait livrer ses plus beaux tableaux et trente et un
+millions d'argent.--Bientôt détrôné, il est conduit mourant et enfermé
+à la Chartreuse de Florence, où un lieutenant de gendarmerie donne à
+celui qui le lui amène un écrit conçu en ces termes:
+
+«Reçu un Pape en mauvais état.»
+
+Pie VII est élu,--le premier consul devient empereur,--il _prie_ le
+pape de venir le couronner à Notre-Dame de Paris,--on lui recommande
+d'amener une douzaine de cardinaux,--il marchande et n'en amène que
+quatre;--«On fit galoper le Saint-Père vers Paris, dit le cardinal
+Conzalvi, comme un aumônier que son maître appellerait pour dire une
+messe.»--A Fontainebleau, il doit attendre l'empereur qui est à la
+chasse;--le jour du sacre, l'empereur se fait attendre une heure et
+demie.
+
+L'empereur veut divorcer avec Joséphine; les lois françaises, les lois
+de l'Église s'y opposent, il brave les unes et les autres. C'était en
+1810;--ordre aux principaux cardinaux de se rendre à Paris,--on leur
+donne vingt-quatre heures pour se mettre en route.--A Paris, ils
+reçoivent l'ordre d'assister au mariage de Bonaparte avec
+l'archiduchesse Marie-Louise;--ils refusent; Napoléon était excommunié
+depuis un an,--et ce mariage, pour l'Église qui n'avait pas admis le
+divorce avec Joséphine, était un acte de bigamie;--on les chasse du
+palais et de Paris,--et on leur fait savoir que leurs biens
+ecclésiastiques et privés sont confisqués;--on leur avait enlevé leurs
+robes rouges,--ils n'étaient plus cardinaux, et on leur défendait
+d'en porter les insignes.
+
+Pie VII est pris dans Rome par le général Miollis; on l'amène à
+Savone, puis à Fontainebleau où il reste dans une vraie captivité
+jusqu'en 1814.
+
+Le ciel détourne du Saint-Père actuel les vraies misères qu'ont subies
+ses prédécesseurs,--et lui fasse la grâce de supporter avec plus de
+patience, de résignation et moins d'hyperboles, les désagréments de sa
+situation actuelle.
+
+
+A propos de la discussion puérile sur la couleur du drapeau, rappelons
+que le premier drapeau des anciens Romains a été une botte de foin au
+haut d'une pique; mais cette botte de foin, on lui obéissait, on
+l'honorait, on la suivait au combat.
+
+ Signum erat e fæno, sed erat reverentia fæno.
+
+Je ne suis pas sûr que ma mémoire retrouve ce vers tel qu'il est.
+
+
+J'ai promis une petite citation de M. Veuillot, qui veut aujourd'hui
+qu'on rétablisse la royauté du droit divin,--c'est-à-dire le roi sous
+le prêtre,--Saül sous Samuel,--a exprimé à d'autres époques des idées
+assez différentes. Je trouve dans la _Revue libérale_, publiée en
+1867, quelques-unes de ces idées reproduites (_Univers_, 26 février
+1848), je cite d'après cette _Revue_--(tout prêt à rectifier s'il y a
+erreur). M. Veuillot, imitant les sacrificateurs antiques, s'était
+couvert d'un voile de pourpre ou plutôt du bonnet rouge.
+
+ Purpureo velare comas adopertus amictu.
+
+ VIRGILE.
+
+«La révolution de 1848 est une notification de la Providence. La
+monarchie succombe sous le poids de ses fautes; elle n'a plus
+aujourd'hui de partisans. Jamais trône n'a croulé d'une façon plus
+humiliante. Que la République française mette l'Église en possession
+de la liberté, il n'y aura pas de meilleurs républicains que les
+catholiques français.»
+
+ (_Univers_, 26 février 1848.)
+
+«Une révolte à Vienne! M. de Metternich renversé! Personne ne sait en
+France, à l'heure où nous écrivons, si l'empereur est encore sur le
+trône. Ce que tout le monde sait bien, c'est qu'il n'y est pas pour
+longtemps. La Lombardie est libre, la Bohême est indépendante, la
+Galicie s'échappe des entrailles du monstre qui l'avait mutilée avant
+de l'engloutir: gage certain d'une résurrection plus entière et plus
+prochaine. Tous ces gouvernements tomberont, moins encore par la force
+du choc que sous le poids de leur indignité. _La monarchie meurt de
+gangrène sénile._ Elle attend à peine qu'on lui dise: Nous ne voulons
+plus de toi, va-t-en! Le coup n'est plus nécessaire, le geste suffit.»
+
+ (_Univers_, 21 mars 1848.)
+
+Et six mois après:
+
+«De graves et douloureuses nouvelles arrivent aujourd'hui de Vienne.
+La capitale de l'Autriche est en pleine insurrection et l'empereur a
+pris la fuite.»
+
+
+«Nous n'oserions, dit la _Revue Libérale_, citer les passages de
+certains articles de l'_Univers_, signés Louis Veuillot, et relatifs
+au président de la République. Même dans une citation rétrospective,
+la violence de l'attaque ne serait pas tolérée. Nous renvoyons le
+lecteur curieux de s'instruire aux numéros de l'_Univers_ du 24 et du
+28 novembre 1851.»
+
+La note change après le coup d'État:
+
+«Il n'y a ni à choisir, ni à récriminer, ni à délibérer, il faut
+soutenir le gouvernement. Sa cause est celle de l'ordre social.....
+Plus encore aujourd'hui qu'avant le 2 décembre, nous disons aux hommes
+d'ordre: le président de la République est votre général, ne vous
+séparez pas de lui, ne désertez pas. Si vous ne triomphez pas avec
+lui, vous serez vaincus avec lui, et irréparablement vaincus.
+Ralliez-vous aujourd'hui, demain il sera trop tard pour votre salut ou
+pour votre honneur!»
+
+ (_Univers_, 5 décembre 1851.)
+
+«Le 2 décembre est la date la plus anti-révolutionnaire qu'il y ait
+dans notre histoire. Depuis le 2 décembre, il y a en France un
+gouvernement et une armée, une tête et un bras. A l'abri de cette
+double force, toute poitrine honnête respire, tout bon désir espère.
+Le 2 décembre est tombée l'insolence du mal, et ceux qui menaçaient la
+société sont abattus. Depuis le 2 décembre, il y a encore en France
+une place pour le bien, une garantie pour la paix, un avenir pour la
+civilisation. On peut espérer que la loi régnera et non pas le crime;
+que la raison aura raison.»
+
+ (_Univers_, 19 décembre 1851.)
+
+
+On me racontait l'autre jour--qu'un officier, après avoir conclu, des
+bruits qui courent, que l'officier qui n'accomplirait pas «ses devoirs
+religieux» pourrait bien être mal noté, et voir au moins retarder son
+avancement, annonça à ses camarades qu'il allait prendre les
+devants--et se confesser dès le lendemain.
+
+Le matin, il entre dans une église,--cherche un confessionnal;--une
+femme, qui était dedans, en sort;--il n'a pu s'empêcher de la
+regarder du coin de l'oeil,--néanmoins il va s'agenouiller à la
+place qu'elle quitte,--mais son esprit est troublé,--il ne sait
+plus que dire au prêtre;--celui-ci l'aide à dire la première moitié
+du _Confiteor_,--puis.... attend;--l'officier cherche, hésite... et
+finit par dire:
+
+«Mon père, il fait bien chaud.»
+
+
+Le public français a aujourd'hui une police mieux faite qu'aucun roi,
+à aucune époque, n'a pu se flatter d'en avoir une.
+
+Les journaux, beaucoup mieux faits qu'autrefois sous ce rapport, sont
+à l'affût et à la poursuite de toutes les nouvelles. Aussitôt qu'une
+personne, par son rang, sa fortune, sa beauté, un mérite, un
+ridicule, un crime quelconque, attire l'attention publique, on la
+place sous la haute surveillance des _chroniqueurs_. Les chroniqueurs
+aux champs, il n'y a plus pour cette personne de vie privée, il n'est
+pas un coin, fût-il le plus secret de son appartement, où elle puisse
+avoir la conviction d'être seule.
+
+A table, à la toilette, à la promenade, en voyage, au lit, elle est
+accompagnée, épiée, observée. Elle a mangé ceci ou cela, elle porte
+des chemises brodées (ici l'adresse de la brodeuse) elle a été saluée
+par M** et M***; elle ne l'a pas été par M****; elle a souri à M*****.
+
+Il y avait hier deux oreillers à son lit, elle ronfle, elle a une
+fausse dent à la mâchoire supérieure à gauche, elle se sert pour sa
+«toilette intime» disent cyniquement la plupart des journaux du monde,
+de telle eau ou de tel vinaigre, etc.
+
+Tenez, j'ai copié dans le temps textuellement quelques lignes que
+j'avais lues dans divers journaux.
+
+«Mademoiselle Marion (la lectrice de l'impératrice, je crois), a eu le
+mal de mer.»
+
+«S. M. l'Impératrice elle-même, tel jour, à telle heure, a eu mal au
+coeur.»
+
+«Le général Frossard, à Bastia, tel jour, à telle heure, a eu de
+fortes coliques.»
+
+«Tel jour, à telle heure, l'empereur a présidé le conseil des
+ministres; le chef de l'État, pendant les deux heures qu'a duré le
+conseil, a dû faire de fréquentes absences.»
+
+Je copie donc textuellement. Il n'y aurait rien eu de plaisant à
+inventer de pareils détails, et j'ajoutais en note.
+
+«On a parlé d'abdication ces jours-ci; il y aurait vraiment de quoi,
+ne fût-ce, comme le Misanthrope de Molière, que
+
+ Pour trouver sur la terre un endroit écarté,
+ Où... d'avoir la colique... on ait la liberté.»
+
+Il est vrai que cette publicité donnée à tous les actes de l'existence
+quotidienne ne déplaît pas à tout le monde.
+
+Un chroniqueur--cette variété de chroniqueur s'appelle
+_reporter_,--fait savoir à «une illustration quelconque» que tel jour,
+à telle heure, il viendra lui prendre mesure d'une chronique.
+
+«L'illustration» se prépare.
+
+Il est dix heures, vite, mettez sur cette table les livres que j'ai
+choisis dans ma bibliothèque; sur ce petit pupitre, près de mon lit,
+ce volume que j'ai acheté hier... un ouvrage du chroniqueur. Quel mal
+j'ai eu à y trouver une apparence de pensée qu'on puisse citer.
+Avez-vous eu soin de couper les feuilles jusqu'aux deux tiers du
+volume? Froissez un peu la couverture. Coiffons-nous... un peu de
+désordre dans les cheveux..... ma robe de chambre de velours. Ah!
+faites disparaître ce livre de*** Ils sont très mal ensemble.
+
+Le portier est-il monté? A-t-il la livrée qu'il a dû emprunter au
+domestique du baron? Dans cette potiche, ce tabac turc que j'ai fait
+prendre hier chez Ernest... très bien... et les deux pipes turques:
+pourvu que ça ne me fasse pas mal au coeur...; baissez les rideaux.
+
+On sonne, le _sujet_ se regarde une dernière fois dans une glace et
+étudie un sourire, il se place à sa table, le front dans une main.
+
+On a reçu le chroniqueur d'un air mystérieux, on ne croit pas que
+monsieur y soit, cependant si monsieur veut dire son nom...
+
+--Ah! c'est bien différent: pour monsieur, monsieur y est.
+
+Entrée du chroniqueur,--_le modèle_ a soin de se montrer autant que
+possible de profil;--il fait succéder _un regard inspiré_ à un _regard
+profond_, il cite le passage appris la veille, la pensée extraite du
+livre du chroniqueur.
+
+Il répond à toutes les questions.
+
+--Quel âge avez-vous? Aimez-vous les épinards? Votre dernière
+maîtresse était-elle brune ou blonde? Êtes-vous brave? Travaillez-vous
+beaucoup? Quel est votre tailleur?
+
+Quelques jours après, on lit dans un journal:
+
+«Je suis allé surprendre X... un matin; la porte m'a été ouverte par
+des laquais en belle livrée; j'ai trouvé X... au travail, ayant auprès
+de lui une pipe turque dont, selon sa vieille habitude, il aspirait de
+temps en temps une bouffée (description des spirales de la fumée); il
+m'en a fait donner une semblable. C'est du tabac d'Orient, du
+_latakié_ que le khédive d'Égypte lui a envoyé après lui avoir fait
+une visite de quatre heures; il l'a invité à l'ouverture de l'Isthme,
+mais il n'ira pas; il ne veut pas se rencontrer avec l'impératrice
+dont les gracieusetés probables l'embarrasseraient.
+
+»Il vit très retiré, il ne reçoit que des illustrations.
+
+»Sa physionomie: le profil est..., le nez..., le regard tantôt
+investigateur et profond, tantôt inspiré. Il travaille beaucoup et
+passe une partie de ses nuits à lire les meilleurs ouvrages
+contemporains, et il fait, en causant, les plus heureuses citations.
+Il n'aime pas les épinards, il adore au contraire les femmes rousses;
+plusieurs princesses étrangères ont vu leurs avances repoussées parce
+qu'elles sont brunes ou blondes; il a eu des duels nombreux sur
+lesquels il a toujours gardé le plus profond silence, cela aurait
+compromis beaucoup de grandes dames. Il se fait habiller par le
+célèbre***.»
+
+Le _sujet_ achète dix exemplaires du journal, lit l'article dans les
+dix exemplaires, et dit à tout le monde: «Que c'est donc
+insupportable: vous savez comme je suis modeste et comme je déteste
+qu'on parle de moi. Eh bien! je ne sais comment ce chroniqueur a
+fait... mais c'est que c'est très exact. Quel ennui!»
+
+
+Il faut des temps aussi abandonnés, aussi incertains que les nôtres,
+pour qu'une question comme celle de la couleur du drapeau, prenne
+l'importance qu'elle semble avoir en ce moment;--il m'est impossible
+de la prendre plus au sérieux que la question qui se produisait de
+savoir si «le futur roi» porterait la perruque de Louis XIV ou la
+petite queue poudrée, appelée «salsifis», de Louis XVIII.--Il ne
+m'appartient pas de donner des avis;--les diseurs de vérités sont peu
+appelés dans le conseil des rois,--même candidats; mais de même que
+j'avais dit au gouvernement de Bordeaux: «En vous installant à
+Versailles, vous laissez à la Commune le titre de gouvernement de
+Paris,»--je dirais à la royauté imminente, dit-on: «Vous laissez aux
+bonapartistes le drapeau tricolore.»
+
+Le nom de Louis XVIII, qui m'est venu sous la plume, me rappelle
+1815;--j'avais alors sept ans, mais il logeait à la maison deux
+oncles,--capitaines de cavalerie,--qui avaient fait les guerres de
+l'empire,--et on parlait beaucoup aux coins de la cheminée de famille.
+
+Il y avait alors au Palais-Royal trois ou quatre cafés,--où les gardes
+du corps--et les officiers de l'armée royaliste, d'une part, et
+d'autre part les officiers démissionnaires ou destitués de l'empire,
+se plaisaient à se rencontrer, se donnaient des sortes de rendez-vous
+tacites, pour se braver, se provoquer, se quereller et se battre.
+
+Il y avait le café de la Paix, le café Lemblin et le café Valois.
+
+On commençait par se grouper,--échanger des regards hostiles,
+dédaigneux, provocants, puis tout à coup les royalistes chantaient en
+choeur sur l'air de la Carmagnole:
+
+ Que ferons-nous des trois couleurs?
+ Le rouge, c'est le sang,
+ Le bleu, c'est les brigands,
+ Le blanc, c'est la franchise,
+ C'est la devise
+ Des Bourbons.
+
+Les bonapartistes, qui commençaient à se mélanger de républicains,
+répondaient:
+
+ Que ferons-nous des trois couleurs?
+ Le bleu, c'est la candeur,
+ Le rouge, la valeur,
+ Le blanc, c'est la bêtise,
+ C'est la devise
+ Des Bourbons.
+
+On se levait en tumulte,--on se lançait les verres, les bouteilles,
+les tabourets,--on cassait les glaces, on cassait les têtes,--on
+prenait des rendez-vous pour le lendemain.
+
+J'ai voyagé il y a quelque temps avec des officiers;--selon eux,
+l'armée n'accepterait que difficilement le drapeau blanc;--le drapeau
+tricolore est pour eux comme une religion;--il serait donc impolitique
+et dangereux de le laisser aux bonapartistes.
+
+Le fils de Louis Napoléon en a dit quelques mots à Chislehurst.
+
+
+Les bonapartistes ont déjà plus que leur part de couleurs:--ils ont le
+violet et ils ont aussi le vert;--comme je l'ai appris en feuilletant
+un livre publié par M. Jules Pautet de Parois, sous-préfet de Sisteron
+(Basses-Alpes), et intitulé:
+
+ MANUEL COMPLET DU BLASON
+
+ _Ou Code héraldique, archéologique et
+ historique_
+
+ A Paris, Librairie encyclopédique de Roret.
+
+On voit qu'il s'agit là d'un livre au moins sérieux.
+
+A la page 147, S. M. Napoléon III est désigné sous le surnom de
+_Napoléon le Sage_.
+
+C'est à propos de ses armes, et voici ce qu'ajoute M. Jules Pautet.
+
+ NAPOLÉON III, _le Sage_.
+
+«Ses armes sont d'un noble symbolisme: l'aigle d'or est le signe de la
+gloire, de la grandeur, de la victoire et de la force.
+
+»Elle est d'or, parce qu'elle vivifie comme le soleil et la lumière,
+en champ d'azur qui est le champ de France...
+
+»Le casque est d'or, etc.; il est de front pour tout voir et tout
+embrasser...; le globe est le signe d'un pouvoir qui, par sa grandeur,
+sa sainteté et sa légitimité, rayonne sur le monde...
+
+»Les lambrequins sont d'or comme pouvoir pur, brillant et sans tache.»
+
+»D'argent, de gueules et d'azur, comme réunissant tous les partis; de
+_sinople, couleur particulière de Sa Majesté Napoléon III_ (_?_),
+couleur de l'espérance qu'avait la France de son salut par une main
+napoléonienne; salut réalisé par Napoléon III; les abeilles
+symbolisent la sollicitude de l'Empereur pour les classes laborieuses,
+etc.»
+
+A la page 165:
+
+«Après ces prophétiques armoiries, contemplons avec bonheur cette
+aigle impériale qui vient de nouveau planer sur la France, étendre ses
+ailes sur ce beau pays, et le sauver de l'anarchie par la _grâce de
+Dieu_ et le _voeu unanime_ du peuple français...»
+
+Vous voyez «argent, gueules et azur» blanc, rouge, bleu;--ajoutez le
+violet et le vert;--il ne reste à prendre que le jaune.
+
+Encore quatre lignes du sous-préfet de Sisteron, il s'agit du
+Deux-Décembre.
+
+«Une journée à jamais féconde, célèbre et sainte, dans laquelle le
+prince a terrassé l'anarchie, relevé les lois, sauvé la France et le
+monde ébranlés.» (P. 165, ligne 25.)
+
+
+Dans les éventualités de la royauté, résultat de la fusion, on
+s'occupe beaucoup du Pape et d'une chance de guerre avec l'Italie à
+son sujet.
+
+Je ne vois pas que les intérêts des papes soient si intimement liés à
+ceux des rois de France,--sans parler de Grégoire VIII, d'Alexandre
+VI, etc.
+
+Jules II excommunia le bon Louis XII, le père du peuple, mit la
+France en interdit et en fit cadeau à Henri VIII d'Angleterre.
+
+Mais ne rappelons que les relations du roi Henri IV, dont Henri V a la
+prétention d'être le successeur immédiat,--avec les deux papes qui ont
+vécu de son temps.
+
+Sixte V déclara Henri IV et toute la maison des Bourbons «hérétiques,
+relaps, ennemis de Dieu et de l'Église»,--et comme tels il les
+déclarait déchus de tous leurs droits, indignes de posséder aucun
+fief;--il déclara aussi les sujets de Henri IV dégagés du serment de
+fidélité, etc.
+
+Henri fit afficher aux portes du Vatican que Sixte V, soi-disant pape,
+en avait menti,--que c'était lui-même qu'on devait regarder comme
+hérétique, excommunié et antechrist,--se réservant le droit de punir
+en lui ou _ses successeurs_ l'affront qu'il venait de faire;--il
+invitait tous les rois, princes et _républiques_ de la chrétienté à se
+joindre à lui pour châtier la témérité de Sixte et des autres
+brouillons.
+
+
+Plus tard, lorsque Henri IV se crut obligé de faire lever
+l'excommunication qui pesait sur lui,--il faut voir avec quelle
+insolence le successeur de Sixte V, Clément VIII, abusa de la
+situation.
+
+MM. d'Ossat et Duperron, évêque d'Évreux, depuis cardinal, furent
+chargés de traiter à la cour de Rome l'affaire de l'absolution du roi.
+
+Cette absolution fut «accordée» premièrement en consistoire
+public;--le sieur Duperron, représentant «la personne du roi», se mit
+à genoux devant le souverain pontife;--Clément VIII, dans cette
+posture, lui donna quelques coups de baguette adressés au
+roi,--pendant que le choeur chantait le psaume _Miserere_.
+
+
+Voici les principaux des articles imposés au roi et accordés par ses
+représentants:
+
+--Il obéira aux mandements du Saint-Siège.
+
+--Le roi montrera par faits et par dicts, et même en donnant les
+honneurs et dignités du royaume, que les catholiques lui sont très
+chers, de façon que chacun comprenne qu'il désire qu'en France soit et
+fleurisse une seule religion, et icelle la catholique romaine.
+
+--Le roi dira tous les jours le chapelet de Notre-Dame,--et le
+mercredi les litanies,--et le samedi le rosaire de Notre-Dame,--gardera
+les jeûnes et autres commandements de l'Église, oyra la messe tous
+les jours.
+
+--Le roi bâtira, en chaque province du royaume, un monastère d'hommes
+ou de femmes.
+
+--Il se confessera et communiera en public quatre fois pour le moins
+par chaque an.
+
+Etc., etc.
+
+
+Une des chances de succès pour les pèlerinages, ce sont les petites
+croix, amulettes, scapulaires, etc., de diverses couleurs, auxquelles
+beaucoup des pèlerins sauront bien un peu plus tard, sinon dans
+la rue, au moins dans les salons, faire jouer le rôle des
+décorations;--nous avions les as de coeur rouges de Marie
+Alacoque;--la croix également rouge de Lourdes;--les pèlerins de
+Sainte-Radegonde portaient une petite croix violette bordée de
+blanc;--le journal, auquel j'emprunte ce fait, dit que plusieurs
+d'entre les pèlerins réunissaient déjà le ruban rouge de Lourdes au
+ruban violet de Sainte-Radegonde;--on arrivera à la brochette.
+
+Je trouve que les pèlerinages, en ressuscitant, se sont débarrassés de
+beaucoup des austérités qui devaient contribuer à les rendre
+méritoires.
+
+Aujourd'hui on se rend aux divers sanctuaires dans de bon wagons
+capitonnés, en chemin de fer;--il se rencontre de bonnes âmes pour
+payer les places à ceux qui n'ont pas d'argent.
+
+Autrefois les pèlerinages se faisaient pieds nus.
+
+--Une reine de France, Catherine de Médicis, je crois, envoie à
+Jérusalem un pèlerin qui devait faire le trajet à pieds nus, trois pas
+en avant et un pas en arrière;--ce fut un bourgeois de _Verberie_, qui
+se présenta et accomplit religieusement le voeu de la reine;--on le
+fit surveiller, et, à son retour, on lui donna une somme d'argent et
+des lettres de noblesse;--ses armes représentaient une croix et une
+palme.
+
+Si les six pèlerins, dont parle Rabelais, eussent voyagé en chemin de
+fer et couché dans de bonnes auberges, il ne leur fût pas arrivé ce
+que raconte le curé de Meudon:--Gargantua les cueillit avec de
+magnifiques laitues, parmi lesquelles ils étaient couchés pour passer
+la nuit,--et les mangea sans s'en apercevoir.
+
+
+Pour beaucoup de gamins, d'oisifs, d'habitués d'estaminet, de piliers
+de brasserie, de forts au billard et au bésigue,--se dire
+républicains, ça leur donne, du moins ils le croient, l'air d'être des
+hommes forts et énergiques;--ces habitudes de café entraînent celle de
+bavarder, de réciter le soir les tartines lues dans les journaux du
+matin, d'acquérir une certaine facilité à débagouler un certain nombre
+de phrases sans s'arrêter.
+
+L'ouvrier,--le mauvais ouvrier,--l'ouvrier qui ne travaille
+pas,--celui qui par antiphrase s'intitule «le travailleur», se compare
+au bon ouvrier, à celui qui travaille,--qui n'a pas le loisir
+d'apprendre par coeur les élucubrations des journaux,--alors il juge
+que celui-ci «n'a pas de conversation», il se trouve supérieur à
+lui,--et quelquefois le lui fait croire.
+
+
+Une chose qu'on semble ne pas savoir du tout en France,--c'est que le
+gouvernement républicain est celui de tous qui donne le moins de
+liberté,--surtout de cette liberté de fantaisie dont celui qui la
+prend est l'arbitre;--sous la république, la loi doit être absolue,
+inflexible, elle doit être obéie, non pas seulement avec respect,
+avec soumission, avec abnégation, elle doit être obéie avec religion,
+avec orgueil, avec fanatisme.
+
+Un roi débonnaire, bien assis et non menacé, peut lâcher un peu la
+bride à ses sujets pour un temps;--un tyran peut s'amuser à abandonner
+tout à fait les rênes, ne fût-ce que pour corrompre le peuple et
+l'amener à se complaire dans l'esclavage; mais la république, c'est la
+_lex ferrea, lex ænea_,--la loi de fer et de bronze--la loi
+implacable, inexorable,--qui ne reconnaît pas de petite
+désobéissance,--de désobéissance vénielle.
+
+Hélas! est-il dit que ce peuple français si heureusement doué, si
+favorisé par la Providence--dont l'histoire entière n'est peut-être
+pas plus belle que celle des autres peuples,--mais a de plus belles et
+surtout de plus brillantes pages;--est-il arrêté dans les arrêts de la
+Providence qu'après avoir été si longtemps jeune, ardent, aimable,
+amoureux, poète, chevalier,--il doit arriver à la vieillesse et à la
+décrépitude sans avoir passé par l'âge mûr et par la virilité, et
+tomber dans une seconde et sénile et dernière enfance?
+
+Quant à la question du drapeau, le comte de Chambord ressemble à un
+homme qui, se disant bon nageur et voyant un autre homme qui se noie,
+discuterait, sur le bord de la mer, la couleur du caleçon qu'il
+convient de mettre pour aller à son secours.
+
+
+Grâce à une idée due au ministère qui vient de tomber, la France va
+sortir d'un grand embarras; il est juste, il est bien de lui témoigner
+la reconnaissance qui lui est due, au moment de sa chute.
+
+Ce qui perd la France, c'est la production exagérée de grands
+hommes;--c'est un phénomène dont on trouve parfois d'autres exemples
+dans l'histoire naturelle.
+
+Par exemple, j'avais à Saint-Raphaël deux paons--mâle et femelle; la
+femelle a couvé tous les ans, mais jamais les oeufs n'ont produit que
+des mâles; ces mâles sont magnifiques, c'est vrai, quand ils traînent
+dans les allées du jardin leur splendide manteau vert et bleu, ou
+lorsqu'ils étalent en éventail au soleil leur queue constellée d'yeux
+de saphirs et d'émeraudes;--mais, cependant, c'était une anomalie
+brillante par suite de laquelle, d'abord et tout de suite, mes hôtes
+si richement vêtus auraient passé leur vie à se battre et à
+s'entre-plumer, et, d'ici à quelques années, la race se serait
+éteinte; heureusement qu'un voisin généreux m'a donné des femelles.
+
+
+Un autre exemple et qui date de bien longtemps:
+
+Mon père aimait les jardins, avait semé des tulipes avec Mehul et
+s'était montré aux premiers rangs dans la révolution qui, dans la
+culture ou plutôt dans le culte et la religion des tulipes, avait
+substitué les fonds blancs aux fonds jaunes.
+
+Il m'apporta un jour à Sainte-Adresse une petite boîte pleine
+de graines de giroflées;--c'était une magnifique espèce, le
+gros «cocardeau rouge» mais avec des rameaux et des fleurs
+démesurées.--J'en eu de quoi semer plusieurs années de suite; mais,
+après cela, je perdis l'espèce--parce que tous les plans qui levèrent
+me donnèrent des fleurs doubles et que pas une seule giroflée ne
+produisit des fleurs simples qui sentent, font de la graine et se
+reproduisent.
+
+La France produit en abondance, en surabondance même, des grands
+hommes de toutes sortes;--elle manque d'agriculteurs, d'ouvriers, de
+bourgeois--elle manque même d'avocats--ce dernier point a besoin
+d'être expliqué et va l'être à son tour. Quant aux agriculteurs et aux
+ouvriers, par l'accroissement exagéré des villes et la tendance
+imprudente et sottement protégée par les gouvernements, les hommes
+quittent tous les jours en plus grand nombre les champs pour les
+villes; une fois dans les villes, ils commencent par se faire
+ouvriers, mais ils ne tardent guère à devenir de grands politiques,
+passant une partie de leurs journées au café, au cabaret, à lire les
+journaux, à entendre et au besoin faire des discours et à miner,
+bouleverser et gouverner leur pays.
+
+
+Pour les bourgeois, ils mettent un _de_ devant leur nom, vont aux
+pèlerinages de Lourdes et de la Salette, parient aux courses et
+entretiennent en société et en pique-nique--des courtisanes à cheveux
+rouges--et disent: nous autres--ma maison, mes ancêtres, mon rang.
+
+Les avocats ne peuvent plus défendre..... ni attaquer la veuve et
+l'orphelin, ou, comme on disait du célèbre Ch. d'E,
+
+ Il défendait la veuve, et faisait l'orphelin.
+
+D'autres devoirs leur incombent;--ils doivent faire des discours sur
+les balcons, sur les tables d'auberges et de cabaret, ils doivent
+devenir députés, ministres, présidents de la république.
+
+Donc la France ne produit plus que des paons mâles et des giroflées à
+fleurs doubles:--c'est beau, c'est brillant, c'est riche,--mais dans
+un temps donné, l'espèce se perdrait comme cela est arrivé pour mes
+giroflées, comme cela a failli arriver pour mes paons;--en attendant,
+on se bat, on s'entre-plume, etc.
+
+
+Eh bien, le ministère de Broglie avait compris que la France,
+produisant trop de grands hommes pour sa consommation, devait être
+consommée par eux. On avait bien la chambre des représentants,--mais
+c'est étroit, c'est mesquin; on donne asile à peine à sept cents
+intelligences supérieures, à sept cents génies, à sept cents
+politiques laborieux et sagaces, à sept cents grands orateurs--à sept
+cents grands citoyens--à sept cents incorruptibilités, à sept cents
+désintéressements, à sept cents dévouements.
+
+Mais qu'est-ce que sept cents casés quand tant de milliers restent à
+la porte?--C'est alors que le ministère de Broglie se montra à la fois
+intelligent et du danger que courait le pays et du caractère français:
+il pensa à une seconde Assemblée où on pourrait mettre encore sept
+cents Richelieu, sept cents Démosthènes, sept cents Décius,
+etc.,--c'est peu, mais c'est toujours ça;--une rallonge à la table.
+
+Mais comment nommer cette seconde Assemblée? Sénat? c'est usé, il n'en
+faut plus.--Les sénats des deux empires n'avaient pas laissé de traces
+brillantes.
+
+
+De même qu'un jour il n'a plus fallu de _conscription_, ni de
+_gendarmerie_, ni de _droits réunis_, alors on a obéi au sentiment
+public, on a aboli la _conscription_, la _gendarmerie_ et les _droits
+réunis_, on les a, aux applaudissements de toute la France, remplacés
+par le _recrutement_, la _garde municipale_ et les _contributions
+indirectes_, qui sont exactement la même chose. Le ministère depuis a
+imaginé non pas de créer un nouveau _sénat_, fi donc!--mais un _haut
+conseil_. Espérons que cette grande idée sera ramassée par ses
+successeurs.
+
+
+FIN
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Bourdonnements, by Alphonse Karr
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS ***
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
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