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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:10:35 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'abbé Sicard + célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiate + de l'abbé de l'Épée. + +Author: Ferdinand Berthier + +Release Date: January 11, 2012 [EBook #38548] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + +L'ABBÉ SICARD + +PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE. + + + + +L'ABBÉ + +SICARD, + +CÉLÈBRE INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS, + +SUCCESSEUR IMMÉDIAT DE L'ABBÉ DE L'ÉPÉE. + +PRÉCIS HISTORIQUE SUR SA VIE, SES TRAVAUX ET SES SUCCÈS; + +suivi de détails biographiques sur ses élèves sourds-muets +les plus remarquables + +JEAN MASSIEU ET LAURENT CLERC, + +ET D'UN APPENDICE + +CONTENANT DES LETTRES DE L'ABBÉ SICARD AU BARON DE GÉRANDO, + +SON AMI ET SON CONFRÈRE A L'INSTITUT + +PAR + +FERDINAND BERTHIER, + +SOURD-MUET, DOYEN HONORAIRE DES PROFESSEURS DE L'INSTITUTION NATIONALE +DES SOURDS-MUETS DE PARIS, + +L'UN DES VICE-PRÉSIDENTS DE LA SOCIÉTÉ CENTRALE D'ÉDUCATION ET D'ASSISTANCE +POUR LES SOURDS-MUETS EN FRANCE, + +PRÉSIDENT-FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DES SOURDS-MUETS, +CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR, + +MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES (ANCIEN INSTITUT HISTORIQUE) +ET DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES. + +PARIS, + +CHARLES DOUNIOL ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS, + +29, RUE DE TOURNON, 29 + +1873 + + + + +UN MOT D'EXPLICATION + + A MES FRÈRES SOURDS-MUETS, ET AUX NOMBREUSES PERSONNES QUI + S'OCCUPENT DE LEUR BIEN-ÊTRE PRÉSENT ET A VENIR. + + +Le 26 novembre 1854, une fête de famille nous réunissait à l'occasion du +142e anniversaire de la naissance de l'abbé de l'Épée[1]. Un convive +des plus assidus, M. Léon Vaïsse, nommé depuis directeur de +l'Institution nationale des Sourds-Muets de Paris, où il avait été +longtemps professeur, émit le vÅ“u de voir l'humble biographe de +l'immortel fondateur de cet enseignement spécial, trop peu connu, +raconter aussi la vie de son successeur immédiat, l'abbé Sicard. Il +pensait qu'à cette époque où s'est apaisé l'enthousiasme excité par les +leçons publiques de l'abbé Sicard, il appartenait à un de ses anciens +élèves plus qu'à personne d'assigner le rang qu'il devait occuper entre +ceux qui avaient contribué, sous divers rapports, à la régénération de +cette intéressante portion de la famille humaine. Et il ajoutait que +tout le monde attendait aussi impatiemment que lui l'apparition d'un +volume sur l'abbé Sicard. + +Des paroles aussi flatteuses, aussi honorables ne pouvaient +qu'encourager celui à qui elles s'adressaient. Mais hélas! il dépendait +des circonstances de hâter l'accomplissement de cette tâche. + +C'est pour moi un véritable bonheur de pouvoir vous offrir enfin ce +fruit de mes veilles comme pendant et complément de mon histoire de +_l'Abbé de l'Épée_. Je n'ai fait qu'esquisser rapidement les principaux +traits de la vie de mon héros, m'interdisant de longs commentaires sur +ses Å“uvres après mon maître Bébian[2], ancien censeur des études de +l'Institution des Sourds-Muets de Paris, et après M. de Gérando[3], +membre de l'Institut de France, administrateur de cet établissement. Je +le voudrais même, que je ne le pourrais pas, à cause du peu de temps +dont il m'est permis de disposer. + +D'ailleurs, dans le cours de mon travail, j'ai tâché de concilier tous +les égards que méritait une si belle mission avec la sévérité qu'on +devait apporter dans l'appréciation d'erreurs involontaires, sans doute, +échappées à une âme aussi sensible. + +Je n'ai eu garde de négliger de faire entrer dans ce tableau, pour le +faire ressortir, un léger croquis des deux remarquables élèves de l'abbé +Sicard, Jean Massieu et Laurent Clerc. + +Je me croirais, amis et sourds-muets, bien récompensé de ma peine, si +vous daigniez accorder à ce nouveau livre de famille une place dans vos +bibliothèques à côté de celui que je regarde, excusez-moi d'oser vous le +dire ici, comme un titre de gloire, consacré à notre premier apôtre. Ce +sera une double jouissance pour un disciple des abbés de l'Épée et +Sicard d'avoir pu confondre ainsi ces deux noms vénérés et les offrir +ensemble à la vénération de tous ceux qui les admirent! + + + + +L'ABBÉ SICARD + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + Vocation de l'abbé Sicard.--Il est appelé à recueillir la + succession de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale + des Sourds-Muets de Paris. + + +Sicard (Roch-Ambroise-Cucurron), né le 20 septembre 1742 au Foussert, +petite ville du Languedoc, termina ses études à Toulouse où il fut +ordonné prêtre. Sa rare capacité ne tarda pas à attirer l'attention de +l'Archevêque de Bordeaux, Mgr Champion de Cicé, de bienfaisante mémoire, +qui le mit à la tête d'une nouvelle école qu'il avait créée en 1782 en +faveur des pauvres Sourds-Muets de son diocèse, à l'instar de celle qui +avait été fondée en 1760 par l'abbé de l'Épée à Paris, rue des Moulins, +à la butte Saint-Roch, pour ceux de la capitale, laquelle fut érigée en +Institution nationale par les lois des 21 et 29 juillet 1791. + +D'après le désir du Prélat, le directeur venait dans la grande ville, en +1785, étudier la méthode du vénérable fondateur de cet enseignement, et +au bout d'un an, il retournait à Bordeaux l'appliquer à son école. Les +succès qu'il obtint dans l'éducation du jeune Massieu qui devait +concourir à étendre sa réputation, lui valurent le titre de Vicaire +général de Condom et de Chanoine de Bordeaux, ainsi que celui de membre +de l'Académie de la Gironde. + +A la mort de l'abbé de l'Épée, en 1789, il se présenta, appuyé par +l'opinion publique, au concours qu'allaient ouvrir les commissaires des +trois académies qui existaient alors afin d'occuper la place vacante. +Deux autres ecclésiastiques, les abbés Massé et Salvan, s'étaient +retirés du concours devant leur émule, dont ils reconnaissaient la +supériorité. + +Salvan, élève de prédilection de l'illustre défunt, appelé de Riom en +Auvergne, où il dirigeait une école de sourds-muets d'après ses +principes, insista modestement pour que son rival fût nommé directeur, +s'estimant heureux de le seconder dans ses fonctions en qualité +d'instituteur adjoint. + +C'est ainsi que son installation eut lieu dès le mois d'avril 1790 sous +les plus heureux auspices. L'Assemblée constituante, ne se bornant pas à +adopter son établissement, déclara qu'il serait entretenu aux frais de +l'État, faveur réclamée en vain par l'abbé de l'Épée, dont la fortune +personnelle le soutenait, indépendamment des libéralités particulières +de Louis XVI. + +Sicard se vit, dès lors, en état de continuer cette Å“uvre de +bienfaisance _avec toute la tranquillité d'esprit qu'elle exigeait_ et +de travailler de plus en plus à l'amélioration de son système +d'enseignement. + + + + +CHAPITRE II. + + L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et + conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi les + détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des élèves de + l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée + législative.--L'élargissement du directeur est ordonné + immédiatement. + + +Tout à coup la tempête vint interrompre ses douces méditations. + +Il s'était plaint avec le citoyen Hauy[4] de ce qu'elle avait dévasté +l'église des Sourds-Muets. + +Arrêté le 26 août 1792, sous l'inculpation d'avoir donné asile à des +prêtres dits _réfractaires_, il fut incarcéré, quoiqu'il eût embrassé +franchement les principes de la Révolution. Il s'était même empressé de +prêter le serment civique à la Liberté et à l'Égalité aussitôt la +promulgation du décret de l'Assemblée législative d'août 1792, et il +l'avait confirmé par un don patriotique de 200 livres, bien qu'il eût +refusé un nouveau serment qui lui paraissait contraire à ses opinions +religieuses. + +Ici qu'on nous permette d'essayer de résumer aussi catégoriquement que +possible les principaux incidents d'un drame où Sicard fut à la fois +témoin oculaire et victime dans les journées sanglantes de septembre. + +Le malheureux instituteur va faire sa leçon dans son établissement alors +situé à l'ancien séminaire des Célestins, quand le nommé Mercier, +menuisier du voisinage, se présente dans son cabinet, suivi d'un +officier municipal et d'une poignée de gens du peuple. On s'empare de +ses lettres, en lui signifiant qu'on l'arrête au nom de la Commune, et +on lui arrache des mains son Å“uvre intitulée: _La Religion chrétienne +méditée dans le véritable esprit de ses maximes_, sous prétexte que le +titre en est contre-révolutionnaire _d'un bout à l'autre_. Toutefois +Mercier lui permet d'emporter son bréviaire, sauf à faire subir à ce +livre un examen minutieux. + +Ce ne fut que plus tard que, rapprochant les petits morceaux de papier +qui servaient de signets au volume, on tâcha, mais en vain, d'y +découvrir un seul mot _contre-révolutionnaire_. + +A la suite d'une perquisition faite et des scellés apposés, il est mené +au Comité de la section de l'Arsenal, puis laissé sous la surveillance +de quelques gardes nationaux, en attendant qu'on revienne le chercher +pour le conduire au Comité d'exécution. + +Il préfère s'acheminer à pied vers la mairie que de prendre une voiture +qu'on lui offre pour lui éviter le désagrément de se voir escorté par la +force armée. + +Sur ces entrefaites, un des hommes qui l'accompagnent, ayant entendu +prononcer son nom, lève les yeux et les mains au ciel en s'écriant: +«Quoi! c'est toi, citoyen, qu'on amène ainsi en prison, toi, l'ami de +l'humanité, le père bien plus que l'instituteur des pauvres +sourds-muets! De quoi t'accuse-t-on? quel est ton crime? Ah! permets-moi +d'aller admirer tes travaux dès qu'on t'aura rendu à ta famille adoptive +que ton arrestation doit désoler.» + +Avant d'entrer dans le Dépôt, il passe par la salle d'enregistrement où +son nom ne cause pas moins de surprise aux patriotes de l'escorte. +Ensuite, on le fait monter dans une grande salle servant de grenier à +fourrage, qui est déjà encombrée. + +A ce moment le curé de Saint-Jean en Grève se jette dans les bras du +nouvel arrivant, qui trouve encore, parmi les détenus, quelques amis et +plusieurs connaissances. + +A peine partage-t-il le lit de paille du respectable curé, qu'on amène +deux prisonniers chers à son cÅ“ur: l'un, l'abbé _Laurent_, si l'on en +croit Sicard, ou l'abbé _Laborde_, si l'on s'en rapporte à Massieu, +instituteur-adjoint de l'École nationale, l'autre un surveillant laïque +nommé _Labranche_. + +«Me voilà donc associé à votre persécution, comme je l'étais à vos +principes, mon cher maître! Que je me trouve heureux, s'écrie l'abbé +Laurent, d'avoir été jugé digne d'être persécuté pour une si belle +cause!» + +Le lendemain matin, se présentent à la prison de leur directeur les +élèves avec Massieu en tête, portant un projet de pétition à l'Assemblée +législative ainsi conçu: + + + «Citoyen président, + +«On a enlevé aux Sourds-Muets leur instituteur, leur nourricier et leur +père. On l'a enfermé dans une prison comme voleur, comme criminel. +Cependant il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'est pas mauvais citoyen. +Toute sa vie se passe à nous instruire, à nous faire aimer la vertu et +la patrie. Il est bon, juste et pur. Nous te demandons sa liberté. +Rends-le à ses enfants, car nous sommes ses fils; il nous aime comme +s'il était notre père. C'est lui qui nous a appris ce que nous savons; +sans lui, nous serions comme des animaux. Depuis qu'on nous l'a ôté, +nous sommes tristes et chagrins. Rends-nous le et nous serons heureux!» + +Massieu porte la supplique à la barre de l'Assemblée. La lecture ayant +provoqué dans son sein d'unanimes applaudissements, elle ordonne au +Ministre de l'intérieur de lui rendre compte au plus tôt des motifs de +l'arrestation de l'instituteur des Sourds-Muets. + +Un jeune homme appelé Duhamel, qui s'était joint à la députation de +l'École, demande, au milieu de nouveaux battements de mains, de se +constituer prisonnier à sa place. + + + + +CHAPITRE III. + + L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur + des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale, mais ses + accusateurs mettent tout en Å“uvre pour le faire périr.--Il est + placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont être exécutés. + Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il entre dans la salle du + Comité de la section des _Quatre-Nations_. + + +Cependant on touchait au 2 septembre sans voir encore arriver le +résultat attendu. + +Sur la foi d'un discours que Manuel, alors procureur de la Commune, +avait adressé aux prisonniers, chacun formait des projets +d'établissement pour l'avenir. L'abbé Sicard avait résolu, s'il était +condamné à la déportation, de se retirer dans une des capitales de +l'Europe où on le pressait d'aller fonder une école pour ses enfants +d'adoption. + +L'officier de garde ne voulut pas d'abord laisser partir cette lettre +que notre instituteur venait d'écrire dans ce but à un de ses amis, et +il motiva son refus sur ce qu'il ne pouvait être permis à aucun +Français d'aller porter à l'étranger une découverte quelconque. + +«Ah! lui dit l'abbé, si vous saviez ce que c'est que cette découverte; +c'est l'art d'instruire les pauvres sourds-muets. + +--Si ce n'est que cela, répondit l'officier, votre lettre peut passer et +vous pouvez partir.» + +La veille de cette journée sanglante, les commissaires se présentent +pour prendre les noms de ceux qui vont être mis en liberté. L'abbé +Laurent est le premier à demander qu'on l'inscrive sur la fatale liste. +Sicard s'avance des derniers et donne son nom. C'en était fait de lui, +s'il n'avait eu l'heureuse idée d'y ajouter son titre. Il est donc rayé. +Le surveillant Labranche est traité de même. + +A peine notre célèbre instituteur se trouva-t-il seul dans la prison +avec cet employé et Martin de Marivaux, ancien avocat au Parlement de +Paris, que, dans la nuit du 1er au 2, y arrivent de nouveaux détenus +qui prennent la place de ceux qu'on vient de transférer à l'abbaye +Saint-Germain-des-Prés. + +Les accusateurs de l'abbé Sicard, mettant tout en Å“uvre pour +paralyser l'effet du décret sauveur de l'Assemblée, persistent à dire +«qu'il est un fauteur de la tyrannie, qu'il entretient une +correspondance avec les tyrans coalisés, et qu'il faut se hâter de le +destituer et de le faire remplacer par le savant et modeste Salvan.» + +Le moment du carnage approche. Sicard va aller rejoindre ses camarades +qui ont été conduits la veille dans la geôle. On fait avancer six +fiacres; ils attendent vingt-quatre prisonniers. Marivaux l'ayant fait +monter le premier s'asseoit à la deuxième place, un autre à la +troisième. Labranche occupe la quatrième, deux autres montent ensuite. +Les voilà six dans le premier véhicule. Les autres remplissent les cinq +derniers. + +Les voitures marchent au milieu des imprécations d'une populace +aveuglément furieuse qui veut faire justice de ceux qu'elle appelle ses +ennemis. Les soldats qui les escortent accablent, de leur côté, +d'injures les malheureux qu'elles emportent, assénant des coups de +sabres et de piques à plusieurs d'entre eux. Les compagnons de +l'instituteur des Sourds-Muets se jettent généreusement au devant des +coups qui lui sont destinés. + +On arrive par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et par le carrefour Bucy à +l'Abbaye, dont la cour est envahie par la cruelle curiosité de la foule. +Les satellites ont ordre de commencer par la première voiture. Les +malheureux qui s'y trouvaient cherchent à s'échapper, mais trois sont +immolés; un en est quitte pour un coup de sabre[5]. + +Les égorgeurs se jettent sur la seconde voiture, s'imaginant qu'il n'y a +plus personne dans la première. + +Revenu d'une stupeur dont rien ne paraissait plus pouvoir le tirer, +l'abbé Sicard se précipite dans les bras des membres du Comité. + +«Ah! citoyens, leur dit-il, sauvez un malheureux!» + +Sa prière est repoussée. Il était perdu si, heureusement, l'un d'eux ne +l'eût reconnu. + +«Ah! s'écria-t-il, c'est Sicard! Comment es-tu là ? Nous te sauverons +aussi longtemps que nous pourrons.» + +Alors il pénètre dans la salle du Comité de la section des +_Quatre-Nations_ où il eût été en sûreté avec le seul de ses camarades +qui s'était sauvé. Mais il est trahi par une femme qui court le dénoncer +aux égorgeurs. + + + + +CHAPITRE IV. + + Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était + accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La harangue + du directeur est couverte d'applaudissements. Sa lettre au + président de l'Assemblée législative contient un témoignage de sa + reconnaissance envers son libérateur. + + +Les forcenés demandent les deux prisonniers. Lui, leur présentant sa +montre: _Prenez-la_, dit-il à un des commissaires, _vous la donnerez au +premier sourd-muet qui viendra vous demander de mes nouvelles_. + +Il était sûr qu'elle tomberait entre les mains de Massieu, dont il avait +assez éprouvé l'admirable attachement. + +Le commissaire qui s'est excusé d'abord de recevoir cette espèce de +testament de mort, croyant que le danger n'est pas aussi pressant, ne +cède à ces nouvelles instances qu'au moment où l'on va enfoncer la +porte, et promet de remplir la commission du proscrit. + +L'abbé Sicard, n'ayant plus rien à laisser à ses amis, fléchit le genou +et s'offre en holocauste à l'arbitre souverain des consciences. Son +sacrifice achevé, il se lève et embrasse son dernier camarade. + +«Serrons-nous, mourons ensemble, lui dit-il, la porte va s'ouvrir, nos +bourreaux sont là , nous n'avons pas à vivre cinq minutes.» + +La porte s'ouvre. En effet, un prisonnier échappé est immolé à côté de +l'abbé Sicard, dont le sang va couler; déjà une pique est tournée vers +sa poitrine quand un incident providentiel vient en détourner l'effet. + +Pendant qu'un horloger de la rue des Petits-Augustins, le citoyen +Monnot, membre du Comité civil de la section des _Quatre-Nations_, dîne +chez un de ses amis, il entend tirer le canon d'alarme. Instruit, par +son fils, du massacre qui a lieu dans les prisons, il vole à son poste +et entre au Comité non sans courir les plus grands périls. Au nom de +l'abbé Sicard, il s'informe de l'habit qu'il porte, et il le cherche +parmi les victimes. + +«Est-ce toi, lui demande-t-il, qui te nommes Sicard? + +--Oui, c'est moi. + +--Eh bien! mets-toi derrière moi, je réponds de ta vie.» + +Cependant, une vingtaine de sicaires réclament à grands cris la tête de +l'instituteur. Le généreux horloger lui fait un rempart de son corps. + +«Voilà , dit-il à celui qui se prépare à l'immoler, voilà la poitrine par +laquelle il faut passer pour arriver à la sienne. C'est l'abbé Sicard, +un des hommes les plus utiles au pays, l'instituteur et le père des +sourds-muets!» + +--«C'est égal, c'est un aristocrate. + +--«Eh bien! vous me passerez tous sur le corps avant d'arriver à lui. +Frappez!» + +Et le courageux citoyen découvre sa poitrine. + +L'arme tombe des mains du meurtrier. + +L'abbé Sicard, que son sang-froid et sa tranquillité d'âme n'abandonnent +jamais, monte sur une croisée de la salle du Comité, donnant sur la cour +intérieure que remplit une tourbe effrénée, et lui demandant un moment +de silence, il la harangue ainsi: + +«Mes amis, celui qui vous parle est innocent; le ferez-vous mourir sans +l'entendre? + +--Tu étais, s'écrient-ils, avec les autres que nous venons de massacrer; +tu es donc coupable comme eux. + +--Écoutez-moi un instant, réplique-t-il, et si, après m'avoir entendu, +vous décidez ma mort, je ne m'en plaindrai point: ma vie est à vous. +Apprenez d'abord qui je suis, ce que je fais, et puis vous prononcerez +sur mon sort. + +«Je suis l'abbé Sicard (exclamation de plusieurs spectateurs); +j'instruis les sourds-muets de naissance, et comme le nombre de ces +infortunés est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis +plus utile à vous qu'aux riches.» + +Alors une voix s'élève des rangs à laquelle répond un écho immense. + +«Il faut sauver l'abbé Sicard, crie-t-on de toutes parts; c'est un homme +trop honnête pour le faire périr. Sa vie est consacrée tout entière à de +grandes Å“uvres; il n'a pas le temps d'être un conspirateur.» + +A ces mots, les bourreaux pressent l'instituteur dans leurs bras +sanglants, et protégent sa personne de leurs instruments de mort en lui +proposant de le reconduire en triomphe à sa demeure. Mais il persiste à +ne pas vouloir accepter une telle ovation, préférant ne devoir sa vie et +sa liberté qu'à un jugement légal d'une autorité compétente. Aussi +est-il ramené au Comité où il retrouve son libérateur. + +Ayant su son nom et son adresse, il écrit le 2 septembre 1792 de +l'Abbaye Saint-Germain à Hérault de Séchelles, président de l'Assemblée +législative, la lettre suivante: + + + «Citoyen président, + + «L'assemblée nationale n'apprendra pas sans douleur le massacre de + citoyens qui, détenus depuis plusieurs jours à la chambre d'arrêt + de la mairie, ont été transférés à celle de l'Abbaye + Saint-Germain-des-Prés. Je m'empresse de faire entendre la faible + voix de ma reconnaissance en faveur du citoyen courageux à qui je + dois la vie. C'est Monnot, horloger, rue des Petits-Augustins. + + «Dix-sept infortunés venaient d'être égorgés sous mes yeux; la + force publique n'avait pu les sauver. J'allais périr comme eux; ce + brave citoyen s'est placé devant moi, il a découvert sa poitrine et + a dit: + + «Voilà , concitoyens, la poitrine qu'il faudra traverser avant + d'arriver à celle de ce bon citoyen: vous ne le connaissez pas, mes + amis! vous allez le respecter, l'aimer, tomber aux pieds de cet + homme sensible et bon quand vous saurez son nom; c'est le + successeur de l'abbé de l'Épée, l'abbé Sicard.» + + «Le peuple ne se calmait pas. Il persistait à croire qu'on voulait + se servir de mon nom pour sauver la vie d'un traître. J'ai osé + m'avancer moi-même, et, monté sur une estrade, parler au peuple, + n'ayant pour toute défense que le courage de l'innocence et ma + confiance ferme dans ce peuple égaré. + + «J'ai dit mon nom et ma position sociale. Je me suis prévalu de la + protection spéciale de l'Assemblée nationale en faveur de + l'instituteur des sourds-muets et des chefs de cet établissement. + Des applaudissements réitérés ont succédé à des cris de rage. J'ai + été mis par le peuple lui-même sous la sauvegarde de la loi, et + accueilli comme un bienfaiteur de l'humanité par tous les + commissaires de la section des _Quatre-Nations_, qui doit être + glorieuse d'avoir des _Monnot_ dans son sein. + + «Permettez-moi, citoyen président, de confier à l'Assemblée + nationale le témoignage de ma reconnaissance pour donner à une + action aussi généreuse la plus grande publicité possible. Une + nation dans laquelle des citoyens tels que celui à qui je dois la + vie ne sont pas rares, doit être invincible. Raconter de pareils + actes d'héroïsme, c'est remplir un devoir. Les sentir sans pouvoir + exprimer l'admiration qu'ils excitent et ne les oublier jamais, + c'est l'état de mon âme plus satisfaite de vivre avec de pareils + concitoyens que d'avoir échappé à la mort. + + «Je suis, etc.» + +Cette lettre, apportée au président par un des concierges de l'Abbaye, +fut lue publiquement et suivie de la déclaration solennelle[6] que le +citoyen Monnot avait bien mérité de la patrie pour avoir sauvé +l'instituteur des Sourds-Muets. + +Sur ces entrefaites, l'abbé Sicard était assis près de la table du +Comité sur laquelle on apportait des bijoux, des portefeuilles, des +mouchoirs dégouttants de sang, trouvés dans les poches des prisonniers +qu'on avait massacrés sous ses fenêtres. + +Un de ces tigres, les manches retroussées, armé d'un sabre fumant de +sang, entre dans l'enceinte où les membres délibèrent, sans paraître +entendre les clameurs des victimes, et leur crie: + +«Je viens réclamer en faveur de nos braves frères d'armes qui égorgent +tous ces aristocrates des chaussures pour leurs pieds. Nos braves frères +sont nu-pieds, et ils partent demain pour la frontière.» + +Les membres se regardent et répondent tous à la fois: «Rien n'est plus +juste; accordé!» + +A cette demande en succède une autre relative au vin dont ont besoin +_les braves frères qui travaillent depuis longtemps dans la cour_. Ils +sont fatigués, dit un autre, leurs lèvres sont sèches. «Délivré un _bon_ +pour 24 pots de vin.» + +Quelques minutes après, le même homme vient renouveler la même demande. +«Accordé également un autre _bon_!» + + + + +CHAPITRE V. + + Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert + près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent de lui + faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il est + poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance d'un + député qui prie un de ses collègues plus influent d'informer la + Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit encore au président + Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, son ami particulier, + et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret, député, à la prière de la + fille aînée de cette dame, Mlle Éléonore, vole au Comité + d'instruction.--Un second décret est rendu en faveur de + l'instituteur. + + +D'autres dangers menaçaient cependant l'abbé Sicard. Il demande au +Comité la permission de se retirer, la nuit étant déjà fort avancée. Le +concierge lui offre un asile chez lui, il préfère être mis au _violon_, +qui est contigu à la salle du Comité. Cette préférence le sauve, puisque +deux autres malheureux périrent pour avoir accepté cette proposition. + +Quels cris déchirants des nouvelles victimes, quels hurlements affreux +de cannibales notre instituteur n'entend-il pas pendant le temps qu'il +passe dans cette prison! Que de coups de sabres! quelles danses +abominables autour de ces cadavres, au milieu des applaudissements +frénétiques des spectateurs et aux cris mille fois répétés de: _Vive la +nation!_ + +Le jour éclairait à peine ces scènes d'épouvante que les massacreurs, ne +trouvant plus là de quoi assouvir leur rage, se ressouvinrent que le +_violon_ renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper à la +petite porte qui donne sur la cour. L'abbé Sicard, se sentant perdu, +heurte doucement à celle qui communique à la salle du Comité, mais il +lui est répondu brutalement qu'on n'en a point de clef, et on le livre à +son affreuse destinée, ainsi que ses deux compagnons. Ceux-ci lui +proposent de lui faire une échelle de leur corps pour atteindre à un +plancher très-haut qui offre un moyen sûr et prompt de salut, et ils +insistent pour qu'il se sauve là , comme étant sur cette terre plus utile +qu'eux. + +Notre instituteur refuse d'abord de profiter d'un avantage que ne +partageraient pas les compagnons de son infortune, résolu à vivre ou à +mourir avec eux. Dans cet assaut de dévoûment, ils lui représentent +encore plus vivement le déplorable abandon dans lequel sa perte +plongerait ses pauvres sourds-muets..... Ne pouvant résister davantage à +de si pressantes sollicitations, il monte à contre-cÅ“ur sur les +épaules du premier, puis sur celles du second. Mais au moment où la +porte va céder à leurs efforts, les cris accoutumés de: _Vive la nation_ +et le chant de _la Carmagnole_ les attirent vers de nouvelles victimes +qu'on amène dans la cour déjà jonchée de cadavres. + +L'abbé Sicard, descendu à peine de son plancher vivant, aperçoit de +nouveaux ruisseaux de sang couler autour de lui et entend interroger sur +ce théâtre de carnage des malheureux au front serein et résigné. + +«Eh bien! qu'ils se confessent ces scélérats! répondent, tous d'une +voix, les sicaires; ils donneront le temps aux curieux du quartier de se +lever et de venir nous voir faire justice de ces _coquins_. En +attendant, nous déblayerons la cour. Allez chercher des charrettes! +envoyons à la voirie tous ces aristocrates, ils infecteraient la +maison.» + +L'arène de cette boucherie humaine était garnie de bancs pour les +citoyennes ainsi que pour les citoyens _sans-culottes_. Ils avaient fait +exprimer au Comité où l'abbé Sicard se trouvait, le désir de contempler +les cadavres tout à leur aise. Aussi un lampion est-il placé sur la +tête de chacune des victimes pour que les assistants, les assistantes +puissent surtout jouir de cette exécrable illumination. + +Notre instituteur atteste encore avoir vu de ses yeux des femmes du +quartier de l'Abbaye se rassembler autour du lit qu'on préparait pour +les condamnés et y prendre place comme à un spectacle. + +Les compagnons qu'il venait de rejoindre et à qui il voulut adresser la +parole étaient devenus entièrement fous. L'un d'eux, lui présentant un +couteau, lui demande la mort comme une grâce; l'autre se déshabille et +essaie de se pendre avec son mouchoir et ses jarretières, mais il n'en +peut venir à bout. + +La porte de la prison s'ouvre. On y jette une nouvelle victime qui, +échappée jusque-là par miracle à cette hécatombe humaine, apprend aux +captifs la fin glorieuse du vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève qui a +refusé le serment civique en déclarant à ses juges que, comme eux, il +est soumis aux lois du pays dont ils se prétendent les seuls ministres, +mais qu'on le trouvera inébranlable sur tout ce qui regarde la religion. + +Cependant les ennemis de l'abbé Sicard, composant la section de +l'Arsenal, furieux de voir cette proie leur échapper, font parvenir à +la Commune un nouvel arrêt le condamnant à mort, lequel va être exécuté +lorsque, fort heureusement, la fatigue et le besoin de prendre quelque +nourriture forcent le bourreau à remettre le supplice à quatre heures. + +Un charretier, interrogé sur le motif qui lui faisait différer le +transport d'un cadavre qu'il avait déjà chargé: «Vous devez, +répondit-il, me donner celui de l'abbé à quatre heures, je porterai tout +cela ensemble.» + +En entendant ce propos, Sicard se procure une feuille de papier et écrit +à un député, son ami intime, le mardi 4 septembre, ce qui suit: + + +«Ah! mon cher, que vais-je devenir, après avoir échappé à la mort, si +vous ne venez me sauver la vie en me faisant ouvrir les portes de cette +prison, _autour de laquelle des cannibales commettent à tout instant de +nouveaux massacres_? Prisonnier depuis sept jours, il y a trois nuits +que j'entends de ma fenêtre demander ma tête à grands cris, et menacer +de briser les faibles volets qui me séparent d'eux, si les commissaires +de la section de l'Abbaye, qui ne savent plus comment faire pour +conserver ma frêle existence, me livrent à leur rage. Ces honorables +patriotes me conseillent d'aller me réfugier dans le sein de +l'Assemblée nationale, accompagné de deux députés, pour n'être pas +massacré en sortant. + +«Eh! grand Dieu! qu'ai-je donc fait pour être traité ainsi? Au moment où +je vous écris, _on coupe la tête à un prêtre, et on en amène deux autres +qui vont subir le même sort. Qu'avons-nous donc fait pour périr ainsi? +Car certainement je ne serai pas plus épargné._ En quoi suis-je donc un +mauvais citoyen? Suis-je même un citoyen inutile? C'est à la France +entière à répondre. Un de mes élèves est peut-être mort de chagrin à +l'heure qu'il est. Je succombe moi-même sous le poids de tant +d'inquiétudes. Quel est mon crime? On ne m'a pas encore interrogé depuis +sept jours que je suis ici. Je n'existerai pas demain si vous ne venez, +ce matin même, à mon secours. Je ne demande pas la liberté, je demande à +vivre pour mes pauvres enfants. Que l'Assemblée nationale me constitue +prisonnier dans une de ses salles. Qu'elle presse le rapport de mon +affaire. Eh! bon Dieu! est-ce une aussi grande affaire? ai-je le temps +d'être un mauvais citoyen? + +«Quelle horreur de me transférer en plein jour, à trois heures, un jour +de fête, à l'instant où le canon d'alarme tonne, et où les soldats +d'Avignon et de Marseille me dénoncent à la populace, quand ils +auraient pu me défendre de sa rage, à travers le Pont-Neuf et toutes les +rues qui conduisent à l'Abbaye? + +«Venez, mon cher, venez faire une bonne action! venez sauver un +infortuné en l'investissant de votre inviolabilité et de celle d'un +autre de vos collègues, qui trouvera peut-être quelque plaisir à +partager avec vous cette bonne Å“uvre! Sais-je seulement si vous +arriverez à temps? _Mes bourreaux sont là , couverts de sang; ils +grincent des dents et demandent ma tête._ + +«Adieu, mon cher compatriote! J'ignore si vous trouverez vivant à +l'Abbaye l'instituteur infortuné des pauvres sourds-muets.» + +L'ami, à qui la lettre était parvenue, pria un de ses collègues plus +influent de la communiquer à la Chambre après en avoir raturé et +supprimé les passages soulignés. + +Cette assemblée ordonna immédiatement à la Commune de mettre Sicard en +liberté. + +Mais ce décret n'eut pas plus de succès. + +L'heure fatale allait sonner. Ignorant si la lettre était arrivée à sa +destination, il prend un feuillet de papier, le coupe en trois, et écrit +trois billets, un au président Hérault de Séchelles, un à Laffon de +Ladébat, son ancien collègue aux académies de Bordeaux, et son ami +particulier, membre de l'Assemblée constituante, l'un des plus +honorables citoyens, attaché à la religion réformée, un autre à Mme +d'Entremeuse, mère de deux personnes qui l'avaient eu pour premier +instituteur. + +Ces trois billets étaient le dernier espoir de ce malheureux invoquant +l'amitié et la reconnaissance. + +Le billet, destiné au président, est remis à un honnête et compatissant +huissier qui court chez lui. (L'Assemblée ne siégeait pas). + +Hérault de Séchelles se rend aussitôt au Comité d'instruction. Laffon de +Ladébat, de son côté, se présente chez Chabot, membre de l'Assemblée +législative, et lui demande la vie de son ami, en lui peignant sous les +plus vives couleurs l'affreuse situation où il se trouve, et en tâchant +de lui faire comprendre qu'il n'y a pas un instant à perdre pour le +sauver. + +Mme d'Entremeuse n'était pas chez elle. L'aînée de ses filles, +Éléonore[7] reçoit le billet, le parcourt des yeux et s'évanouit; mais +le péril que court son instituteur, son père, lui fait reprendre ses +esprits; elle vole chez Pastoret, de qui ce malheureux est connu, elle a +beau s'efforcer de remuer les lèvres pour proférer une parole, sa langue +est glacée d'effroi. + +Pastoret prend le papier, le lit, quitte son dîner, et rencontre au +Comité d'instruction, dont il est membre, le président et le secrétaire +Romme, qu'on y a appelés. Ces citoyens, ayant conféré ensemble, donnent +ordre une seconde fois à la Commune de voler au secours de l'infortuné. + + + + +CHAPITRE VI. + + L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses + remercîments aux membres.--Il reçoit les excuses d'un des + commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir + contribué lui-même à son incarcération.--Ce dernier le dissuade de + rentrer à l'École.--Massieu le visite dans sa + retraite.--Communication de l'arrêté de l'Assemblée générale du + 1er septembre 1792.--Protestation de l'abbé Salvan. + + +Cependant la Commune, qui a déjà passé à l'ordre du jour lors de la +réception du décret dont il a été parlé, va confirmer cette rigoureuse +sentence, mais, par bonheur, siége dans son sein un Bordelais nommé +Guiraut, qui demande à être chargé de l'exécution du décret. C'en était +encore fait de l'abbé Sicard, si une pluie d'orage qui survint à quatre +heures, époque fixée pour le supplice, n'eût troublé le sacrifice et +dispersé la foule. Ce n'est que bien plus tard, à sept heures, que les +portes de la prison s'ouvrent pour le condamné. Un officier municipal +vient le prendre sous le bras et le mener à l'Assemblée nationale entre +une double haie d'hommes féroces que son écharpe tient en respect. +Chabot, de son côté, cédant à la voix éloquente qui l'implore, monte à +la tribune de l'église de l'Abbaye, où il parvient à intéresser en sa +faveur ceux qui demandent sa tête. + +Sicard prend place dans une voiture avec l'officier municipal et son +premier libérateur Monnot. A peine paraît-il à la barre, que les députés +se précipitent dans ses bras; des larmes coulent de tous les yeux +pendant son improvisation. + +«Jamais, s'écrie-t-il en terminant, un seul mot injurieux à la cause de +la liberté n'est sorti de ma plume.... Non, celui qui a juré, avec +effusion de cÅ“ur, soumission à toutes vos lois, celui qui a juré de +mourir pour elles, ne devait pas s'attendre à être traité comme un +ennemi de la liberté. Pères de la patrie, apprenez à l'Europe que vous +savez si bien réparer les erreurs du nouveau régime, que ceux même qui +en sont les victimes, sont forcés de le chérir et de le défendre.» + +Une fois hors de ce lieu d'angoisses, il demande des commissaires pour +procéder à la levée des scellés qui, le jour de son arrestation, ont été +apposés à son appartement. + +A ceux qui ont été déjà nommés on en adjoint deux autres de la section, +dont l'un est précisément celui qui a apporté à la Commune et à la +prison de l'Abbaye l'arrêté qui appelait la hache révolutionnaire sur la +tête de notre instituteur. Cet homme, ayant plusieurs fois assisté à ses +leçons, lui avait toujours témoigné le plus vif intérêt et la plus +grande estime. + +Il n'a pas plus tôt revu l'abbé, qu'il se jette à son cou en lui +avouant, tout confus, qu'il a été le complice de ses assassins, qu'il +n'a pas tenu à lui que l'homme, dont il fait le plus de cas, n'ait pas +été enveloppé dans le massacre général, mais qu'il n'a pas eu le courage +de résister à la haine implacable qui fermente de toute part contre les +prêtres. + +«On ne concevrait pas, s'écrie l'honorable ecclésiastique, comment, avec +quelque honnêteté dans le cÅ“ur, cet homme avait pu accepter une +mission aussi infâme, si l'on ne savait que souvent la faiblesse fait le +mal aussi aisément que la méchanceté, et qu'elle n'est pas moins +cruelle.» + +La levée des scellés faite, Sicard se flattait d'être enfin rendu à ses +élèves, mais le nouveau commissaire lui conseilla de ne pas réintégrer +immédiatement son domicile, en lui faisant observer que ses ennemis ne +lui pardonneraient pas aussi facilement de s'être soustrait à leurs +poursuites. + +Écoutant un aussi charitable avis, il prend le parti de se retirer dans +une section éloignée, chez le sieur Lacombe, horloger, qui, pendant sa +détention, l'avait courageusement demandé partout, au péril de sa vie, +et qui, depuis, ne cesse de lui prodiguer, avec sa digne épouse, toutes +les consolations dont son âme brisée a tant de besoin. C'est là que le +directeur reçoit la première visite du sourd-muet Massieu, qu'il a +institué son légataire au moment de subir le coup fatal. + +On imaginera sans peine quels sentiments durent déborder de l'âme si +naïve de l'élève en revoyant son cher maître. Il avait refusé jusque-là +toute nourriture, et n'avait pu goûter un instant de sommeil, tant il +était inquiet de sa vie. Un jour de plus, il mourait de douleur et de +faim. + +Peu après, l'honnête commissaire apporta à l'abbé Sicard, ainsi qu'il le +lui avait promis, une copie collationnée de l'arrêté; la voici: + + +_Assemblée générale du 1er septembre 1792._ + +Sur les représentations faites par plusieurs membres, + +1º Que le citoyen Sicard, _instituteur des sourds et muets_[8], arrêté +comme _prêtre insermenté_, est sur le point d'être élargi, attendu +l'utilité dont on prétend qu'il est dans son institution; + +2º Que son élargissement serait d'autant plus dangereux, qu'il possède +l'art coupable de cacher son incivisme sous des dehors patriotes et de +servir la cause des tyrans en persécutant sourdement ceux de ses +concitoyens qui se montrent dans le sens de la révolution; + +L'assemblée a arrêté qu'elle formerait les demandes suivantes: + +1º Que la loi soit exécutée dans toute son étendue vis-à -vis de Sicard; + +2º Qu'il soit remplacé par le savant et modeste Salvan, second +instituteur des sourds et muets (héritier, comme plusieurs autres, de la +sublime méthode inventée par l'immortel de l'Épée), prêtre assermenté et +agréé par l'Assemblée nationale; + +3º Enfin, qu'il soit porté des copies du présent arrêté au pouvoir +exécutif, au Comité de surveillance, au Conseil de la Commune, et au +greffe de la prison par les citoyens Pelez et Pernot, commissaires +nommés à cet effet. + + Signé: BOULU, _président_. + + RIVIÈRE, _secrétaire_. + +Le célèbre instituteur mit cet arrêté sous les yeux de l'abbé Salvan, +qui éclata contre ce qu'il prétendait être un outrage à son honneur. Aux +plaintes que l'abbé Sicard en fit à celui qui était véhémentement +soupçonné d'avoir rédigé cette pièce, l'inculpé eut l'impudence de +répondre par des dénégations; mais depuis cette époque, il n'en fut pas +moins atteint et convaincu. On en avait, en effet, trouvé la minute, +écrite tout entière de sa main, parmi les autres papiers du Comité +révolutionnaire de la section. Sa criminelle adresse était allée jusqu'à +concerter avec une poignée de ses complices d'autres arrêtés au nom de +l'Assemblée entière, chaque fois que la séance était levée. + + + + +CHAPITRE VII. + + Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à + divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille + politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire + exécutif.--Condamné à la déportation, il trouve un refuge dans le + faubourg Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au + Gouvernement.--Seconde représentation du drame de _l'Abbé de + l'Épée_, par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et + son épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur + de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son + élargissement. + + +Ce n'est qu'en 1796 que le respectable directeur put reprendre +tranquillement possession de son établissement modèle. Déjà il occupait +une chaire de professeur à l'École normale supérieure, fondée par la +Convention nationale le 9 brumaire an III (novembre 1795) dans +l'amphithéâtre du Jardin des plantes. + +Il était professeur au Lycée national, et, en outre, coopérait au +_Magasin encyclopédique_. + +Ses premiers collègues, à l'École normale, furent Lagrange, Laplace, +Monge, Haüy, Daubenton, Berthollet, Volney, Garat, Bernardin de +Saint-Pierre, La Harpe, etc. + +On pouvait débuter plus mal. + +De l'amphithéâtre du Jardin des Plantes, l'École normale, réorganisée en +1808, fut transférée rue des Postes, puis au Collége du Plessis, rue +Saint-Jacques, et enfin rue d'Ulm. + +L'abbé Sicard fut également admis, à l'occasion de la création de +l'Institut de France, à faire partie, avec Garat, de la section de +grammaire générale, à la même époque où le Directoire nommait dans la +section de poésie Chénier et Lebrun. + +Plus tard, quand vint l'arrêté consulaire de réorganisation de l'an XI, +il fut désigné pour la classe de littérature avec Andrieux, François de +Neufchâteau, Collin d'Harleville, Legouvé, Arnault, Fontanes et autres +contemporains illustres. + +Pour défendre la cause des prêtres insermentés, il coopéra activement +aux _Annales religieuses, politiques et littéraires_. Toutefois, +désormais prudent et circonspect, il se contenta d'y insérer quelques +articles signés tantôt de son nom, tantôt de son anagramme _Dracis_. La +publication d'une feuille conçue dans cet esprit ne pouvait passer +inaperçue sous le Directoire: un arrêté du 18 fructidor an V (5 +septembre 1797) l'inscrivit sur la liste des journalistes qui devaient +être déportés à Sinamari. Heureusement, il évita le coup qui le menaçait +en se réfugiant dans le faubourg Saint-Marceau. + +Là , il employa plus de deux ans à composer sa _Grammaire générale_ et +son _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance_. + +Jean Massieu, cinquième sourd-muet de naissance dans la même famille, +offrit plusieurs fois à son maître de partager ses modiques honoraires. + +«Mon père n'a rien, répétait-il en ses gestes rapides, c'est à moi de le +nourrir, de le vêtir, de le soustraire au sort cruel qui le poursuit.» + +L'abbé Sicard, las de languir dans la retraite, et désireux de reprendre +ses travaux favoris, chercha à se laver de l'accusation +d'_ultramontanisme_, qui pesait sur lui, quoiqu'il ne fît que partager +au fond les doctrines de Port-Royal. Mais en vain protesta-t-il +hautement de sa soumission au nouveau gouvernement de la France. + +Ne pouvant rien obtenir, il se décida à consigner, dans _l'Ami des +lois_, feuille publiée par l'ex-bénédictin Paultier, membre du Conseil +des Cinq-Cents, un désaveu formel de la part qu'il avait prise aux +_Annales catholiques_. Cette protestation, jointe aux supplications de +ses élèves pour ravoir leur maître, et aux sollicitations d'amis dévoués +pour qu'il fût réintégré dans ses fonctions, échouèrent devant +l'inflexibilité d'un pouvoir ombrageux et la persistance du nommé +Alhoy[9] à se maintenir à sa place. + +Deux ans plus tard seulement, après la révolution du 18 brumaire (10 +novembre 1799), l'abbé Sicard fut rendu à ses fonctions. + +«Une seconde liste de proscrits venait d'obtenir le bienfait du rappel. +Les écrivains y figuraient en grand nombre. MM. de Fontanes, de La +Harpe, Suard, _Sicard_, Michaud, Fiévée, étaient rappelés de leur exil +ou autorisés à sortir de leur retraite.» + + (_Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. I, livre + II). + +Le respectable directeur fut aussi réintégré en 1801 par le premier +Consul, avec Suard, Michaud, Fiévée, etc., dans l'Institut de France, +d'où le 18 fructidor l'avait exclu, et il s'occupa presque aussitôt de +créer une imprimerie desservie par plusieurs de ses élèves. D'autres +furent, grâce à lui, employés dans diverses administrations publiques, +et leurs vieux parents reçurent le fruit de leur travail journalier. + +Les vÅ“ux des sourds-muets et de leurs amis étaient comblés. Voici +quelle fut la cause de cette révolution inattendue: + +Dans le courant de décembre de cette année, Mme Bonaparte assistait, +avec son époux, à la seconde représentation du drame de _l'Abbé de +l'Épée_, par Bouilly. + +Au cinquième acte, lorsque Monvel, chargé du rôle du vénérable +fondateur, dit à l'avocat Franval: qu'il y a longtemps qu'il est séparé +de ses nombreux élèves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de +son absence....., Collin d'Harleville se lève avec plusieurs hommes de +lettres, placés dans une galerie faisant face à la loge de Bonaparte, et +tous s'écrient: + +«Que le vertueux Sicard, qui gémit dans les fers, nous soit rendu!» + +Ce cri de nobles âmes est incontinent répété par la salle entière, et, +dès le lendemain, le premier Consul, désireux de faire droit à une +requête aussi unanime, et cédant aux instances de Joséphine, se fait +rendre compte des motifs de l'incarcération du successeur de l'abbé de +l'Épée. + +Ce jour-là , l'estimable auteur de la pièce recevait de Collin +d'Harleville un billet contenant non-seulement ses félicitations sur le +succès bien mérité de son Å“uvre, mais exprimant encore sa certitude +que le bonheur de Sicard serait le complément de son triomphe. + +Un homme, d'un certain âge, paraissant timide et ému, demandait +cependant à parler à Bouilly. C'était Sicard lui-même qui venait de +sortir de sa prison. Il se jette dans les bras de son libérateur avec +toute l'effusion de la reconnaissance en lui annonçant que Mme Bonaparte +doit elle-même le présenter au premier Consul, et qu'il compte sur sa +puissante intervention pour se retrouver bientôt au milieu de son +troupeau chéri. + +Cet espoir ne fut pas déçu. Peu après, il adressait à Bouilly la lettre +suivante que ce dernier regarda toujours comme un de ses plus beaux +titres à l'estime publique: + + +Paris, le 23 nivôse an VIII. + + «Jouissez de votre triomphe, mon aimable collègue; je suis, depuis + hier, réintégré dans mes fonctions. Il n'est pas permis à votre + modestie de ne pas prendre une très-grande part à cette sorte de + victoire. C'est votre pièce, qu'on dit si belle, si touchante, qui + a ramené sur moi l'intérêt public. Je vous ai promis de vous + prévenir du jour où aurait lieu ma première séance qui sera aussi + ma première entrevue avec mes enfants depuis vingt-huit mois. Eh + bien! c'est après demain, 25, à dix heures très-précises. + + «Venez-y avec Mme Bouilly! vous êtes bien dignes de figurer l'un à + côté de l'autre dans une séance aussi touchante..... Mais, de + grâce, accourez avant dix heures! demandez-moi à la porte! je veux + vous voir avant la séance: je veux embrasser un de mes plus tendres + amis et le presser contre mon cÅ“ur: cette jouissance me + préparera à toutes les autres de cette heureuse matinée. + + «Je vous embrasse, en attendant, de tout mon cÅ“ur. Adieu! mille + fois adieu! Tout à vous, sans réserve!» + +Les jeunes sourds-muets, pour leur compte, ayant su à qui leur directeur +devait sa liberté, s'entendirent pour modeler un beau buste de l'abbé de +l'Épée, en terre cuite. On aura peine à se figurer la surprise et +l'émotion qu'éprouva notre auteur dramatique en recevant de leurs mains +ce tribut de leur reconnaissance filiale. + +Dans la suite, Mme Talma, qui fut tant applaudie dans le rôle de +l'élève de l'abbé de l'Épée, vint causer à Bouilly une nouvelle +jouissance en lui annonçant qu'elle était chargée de lui remettre, au +nom de tous les sourds-muets, ses camarades, des vers exprimant les vifs +sentiments dont ils étaient animés. + +Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne pouvoir résister au plaisir +de mentionner encore un trait qui est personnel à Bouilly. + +Présenté par Joséphine au chef du pouvoir exécutif, il en reçut des +éloges sur son double succès. + +«Je vous remercie, lui dit-il avec le _sourire à dents blanches qui +ornaient sa bouche des plus expressives_ (termes de notre aimable +conteur), de votre pièce sur l'abbé de l'Épée: vous m'avez procuré le +plaisir de rendre Sicard à ses élèves. + +«--Et moi, général, dit Bouilly, je dois vous remercier bien plus encore +de m'avoir procuré, par cet acte de justice, la plus honorable +jouissance que puisse éprouver un littérateur.» + +On remarque, dans _la Clef du cabinet des souverains_, une lettre d'une +jeune sourde-muette, Mlle Rey Lacroix, à Mme Bonaparte. + +«Les sourds-muets, lui écrit-elle avec une naïveté charmante, n'ont pas +Sicard depuis beaucoup de mois. Je l'aime bien, il est dans mon +cÅ“ur. Il a enseigné à mon papa qui m'enseigne tous les jours. + +«Dites à votre époux de rendre Sicard aux sourds-muets! Vous deux serez +leurs amis comme est papa: ils prieront Dieu pour vous.» + +Après le 3 nivôse, les jeunes sourds-muets étant allés complimenter le +premier Consul, leur respectable maître fut chargé par lui de leur +transmettre sa réponse: + +«Je suis bien aise de voir les sourds-muets de naissance, et c'est avec +plaisir que je reçois l'expression de leurs sentiments. Dites à vos +élèves, citoyen Sicard, que je ferai tout ce qui sera nécessaire pour +augmenter leur bien-être et pour les rendre heureux.» + + + + +CHAPITRE VIII. + + Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un + sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa + _Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle que + fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la + mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur + l'articulation. + + +Rapportons, en passant, le jugement que Napoléon Ier porta plus tard +sur la langue des sourds-muets: + +«Monsieur l'abbé, dit le futur empereur à Sicard, qu'à la demande de ses +élèves il venait de faire élargir, en payant les dettes qu'il avait +contractées pour eux, il me semble que ces infortunés n'ont que deux +mots dans leur grammaire: _le substantif_ et _l'adjectif_.» + +Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop pénétrant pour n'y pas +ajouter _le verbe_, s'il avait eu le temps de sonder davantage +l'admirable langue employée journellement par cette portion +intéressante de la famille humaine, et surtout s'il avait eu affaire à +un _maître_ qui eût su puiser plus sûrement parmi les trésors qu'elle +recèle. N'est-ce pas, en effet, le verbe qui est le fond de la langue +des signes, puisque c'est une langue d'action? + +Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter un coup d'Å“il sur +l'Å“uvre capitale de l'abbé Sicard, son _Cours d'instruction d'un +sourd-muet de naissance_, dont il a été fait mention plus haut. Mais, +tout en accordant volontiers que c'est _une sorte de cours de +métaphysique et de grammaire expérimentales, propre à l'instruction de +tous les enfants_, qu'il nous soit permis, tout d'abord, de nous élever, +comme nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance, et comme nous +ne cesserons de le faire, contre deux ou trois passages du discours +préliminaire qui nous semblent aussi absurdes que révoltants pour +l'espèce humaine. + +«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet de naissance, considéré +en lui-même avant qu'une éducation quelconque ait commencé à le lier par +quelque rapport à la grande famille dont, par sa forme extérieure, il +fait partie? _C'est un être parfaitement nul dans la société, un +automate vivant, une statue, telle que la présente_ Charles BONNET, _et +d'après lui_ CONDILLAC; _une statue à laquelle il faut ouvrir l'un +après l'autre et diriger tous les sens en suppléant à celui dont il est +malheureusement privé. Borné aux seuls mouvements physiques, il n'a pas +même, avant qu'on ait déchiré l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet +instinct sûr qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce guide._ + +«_Le sourd-muet n'est donc, jusque-là , qu'une sorte de machine +ambulante, dont l'organisation, quant aux effets, est inférieure à celle +des animaux._ + +«_Quant au moral, il résulte et se combine de tant d'éléments, tous +placés si loin de lui, qu'on doit bien se douter qu'il n'en soupçonne +pas même l'existence._ + + * * * * * + +«_Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le voilà tel que +l'habitude de l'observation, en vivant avec lui, m'a mis à même de le +dépeindre! C'est de ce triste et déplorable état qu'il faut le retirer +avant de songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un ouvrier, un +homme d'une profession quelconque._» + +Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous de la bête la +plus stupide, et imprime sur son front le stigmate d'_une machine à +figure humaine_, il n'y a qu'à hausser les épaules; mais qu'une pareille +assertion sorte de la plume d'un grave instituteur de sourds-muets! +C'est un paradoxe inqualifiable, qui a excité chez nous, encore enfants, +une indignation si légitime, que nous n'eussions pas mieux demandé que +de faire bonne et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes +des exemplaires qui nous tombaient sous la main. + +J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet à l'état brut, +comme le suppose l'abbé Sicard, est une chimère. Il n'y a pas un +sourd-muet âgé seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les hommes, +n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait émis quelque idée, n'ait, en un +mot, communiqué, d'une manière fort imparfaite sans doute, mais +communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne n'existe donc pas en +réalité. + +Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende honorable d'une pareille +opinion dans sa _Théorie des signes pour servir d'introduction à l'étude +des langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en +action_, ouvrage formant deux volumes in-8º, l'un de 580, l'autre de 650 +pages. + + * * * * * + +«Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome Ier, n'est pas aussi +malheureux; il apporte aux leçons de son maître une âme communicative, +qui, pleine des idées que les objets extérieurs, par le ministère des +sens qui en sont frappés, ont fait parvenir jusqu'à elle, anime son +regard, modifie les muscles de son visage et commande à sa physionomie +cette diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer toutes +ses pensées et toutes ses affections. C'est encore son âme qui +communique aux gestes toutes les formes propres à dessiner les objets; +c'est elle qui, dans ses yeux, décèle la colère qu'il voudrait en vain +dissimuler et qui les enflamme, c'est elle qui sillonne son front quand +il est triste, qui fait naître le sourire sur ses lèvres et l'expression +de la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le sourd-muet qui +arrive de chez ses parents et qui n'a reçu encore aucune leçon n'est pas +moins éloquent que le jeune _entendant_ qui, auprès d'un maître, vient +apprendre l'art d'analyser la pensée, et celui de parler correctement la +langue dont sa première institutrice lui a fait connaître toutes les +expressions, en répandant sur ses leçons tout le charme de l'amour +maternel.» + +Plût à Dieu que, comme la lance d'Achille, ce désaccord, quoique tardif, +ait pu guérir les blessures faites par le premier coup! + +_La Théorie des signes_ est bien loin d'avoir eu la vogue du _Cours +d'instruction d'un sourd-muet de naissance_. Une société savante l'a +proclamée toutefois _un ouvrage élémentaire absolument neuf, +indispensable à l'enseignement des sourds-muets, également utile aux +élèves de toutes les classes et aux instituteurs_, et l'Institut lui a +décerné un grand prix décennal de première classe, destiné au meilleur +ouvrage de morale ou d'éducation. + +Telle était, à propos du _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, +l'opinion d'un juge fort compétent, M. de Gérando, dans son bel ouvrage: +_De l'Éducation des sourds-muets de naissance_: + +«Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons presque lire un roman +philosophique; il en revêt les formes, il en offre souvent l'intérêt; on +y trouve quelque chose du roman de l'Arabe Thophaïl (_le Philosophe +autodidactique_), quelque chose qui semble emprunté aux tableaux de +Buffon, à la statue de Condillac, à l'_Émile_ de Rousseau. C'est une âme +encore assoupie qui s'éveille, un esprit, encore aveugle, qui s'ouvre à +la lumière, une vie intelligente qui, sous la direction de +l'instituteur, commence à se développer au milieu de scènes variées. +C'est une espèce de sauvage, étranger à nos mÅ“urs, qui est initié à +nos idées, à nos connaissances, en même temps qu'à notre langue. +L'instituteur sait répandre sur chacun de ces progrès, sur chacun des +exercices par lequel il les obtient, le charme de cette espèce de drame. +Il peint avec chaleur les incertitudes, les joies du maître et de +l'élève; il réussit à faire ressortir ainsi, dans un tableau animé, les +définitions, les procédés qui semblaient les plus arides de leur nature; +il donne une figure, une physionomie aux notions les plus abstraites. On +dirait que l'abbé Sicard est le peintre de la synthèse, le poëte de la +grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et il ne faut pas en être +surpris; car les sourds-muets ne sont pas les seuls auxquels il peut +être profitable.» + +D'ailleurs, tant s'en faut que l'abbé Sicard se fût rendu familière et +comme propre la mimique, ce principal moyen de transmettre les idées aux +sourd-muets, qu'au contraire, il ne possédait que le mécanisme de ce +langage, sans qu'on eût besoin de faire la part de ce qu'on appelle +signes naturels et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait +presque exclusivement à l'emploi des signes dits _méthodiques_, faute +d'avoir vécu assez intimement avec ses élèves pour découvrir dans leur +langage encore brut et peu cultivé le germe d'une langue riche et +expressive. Parfois l'alphabet manuel, et, plus souvent, la plume et la +craie intervenaient dans ses démonstrations et dans ses entretiens. + +Or, _les signes méthodiques_ sont une sorte d'épellation pour ainsi dire +matérielle, non-seulement des mots, mais des formes grammaticales qui +les modifient. On a donné aux premiers le nom de signes de nomenclature, +et aux seconds celui de signes grammaticaux. + +Les règles du langage des gestes diffèrent si essentiellement de celles +de la langue parlée, qu'on ne devait que rectifier ce que les gestes +pouvaient avoir de défectueux, de faux, tout en les livrant à toute +l'indépendance de leur essor, ou au moins les perfectionner et les +rendre capables de suffire à tous les besoins de l'esprit. + +Il était réservé à un instituteur plus clairvoyant, plus judicieux, à +Bébian, de reprendre ce principe, posé avec tant de sagesse par l'abbé +de l'Épée, qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de son propre +langage, c'est-à -dire par le langage des gestes, comme l'on enseigne une +langue étrangère à un enfant ordinaire à l'aide de sa langue nationale. + +Personne ne pouvait mieux sentir combien il importait, dans l'intérêt +des progrès du disciple, de respecter les lois de l'entendement humain +en établissant les rapports soit des signes avec les idées, soit des +signes entre eux. + +De nos jours, il paraît reconnu universellement, ou peu s'en faut, que, +dans l'application de ce principe si fécond, le langage des gestes et +une langue parlée quelconque ne peuvent se nuire en rien, quoiqu'en +apparence l'un et l'autre ne doivent guère s'accorder, du moins pour la +construction. + +Ce sujet aurait besoin d'être traité plus au long, mais, à notre avis, +il doit suffire d'avoir jeté en passant une distinction entre _les +signes méthodiques_ et _les signes naturels_ au milieu d'une simple +notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si aride discussion. + +Au surplus, nous ne saurions assez insister pour mettre dans l'esprit de +tous qu'on n'est sûr d'arriver à une parfaite connaissance de la mimique +que par un usage journalier et par une rare habileté à découvrir tout ce +qui se passe dans l'âme des sourds-muets. + +L'abbé Sicard avait pris l'idée de sa théorie des signes dans le +_Dictionnaire_[10], que son célèbre prédécesseur avait calqué, sauf +quelques légers changements, sur l'_Abrégé de Richelet, corrigé par de +Wailly_, travail que la mort vint interrompre au moment où il allait le +mettre au jour. Résolu de le poursuivre et s'imaginant être en mesure de +le perfectionner, il avait divisé son nouvel ouvrage en plusieurs +séries: les objets physiques, les adjectifs, les noms abstraits, etc. + +S'agissait-il de dicter le mot _arbre_, il faisait à son élève trois +signes: le premier représentant _un objet enfoncé dans les terres_; le +second, _la croissance et l'élévation progressive de cet objet_; le +troisième, _les branches qui naissent du tronc et que le vent agite_. + +Était-il question du mot _professeur_, il lui fallait: + +1º les signes d'_une salle publique ou particulière_, _d'un collége_, +_d'un lycée_, _d'une institution_; + +2º Les signes de _la grammaire_, _logique_, _métaphysique_, _langues_, +_arithmétique_, _géographie_, _géométrie_, etc.; + +3º Il figurait l'action de _rassembler des jeunes gens, de leur parler +et de les enseigner publiquement_. + +Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui à exprimer aussi +clairement que complétement toutes ces idées. + +Après tout, ne doit-on pas faire provision de courage et de patience, si +l'on veut poursuivre jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi +volumineux, aussi effrayant? + +Avant d'aller plus loin, il nous semble à propos d'établir une +différence entre les deux principaux moyens de communication à l'usage +des sourds-muets: _la dactylologie_ et _la mimique_, qu'on voit trop +souvent confondre par le public. + +_La dactylologie_, enfance de l'art, n'est que le calque fidèle des +lettres de l'alphabet d'une langue donnée, incompréhensible à ceux qui +ne connaissent pas cette langue, se bornant à reproduire ces lettres une +à une, aussi exactement que possible, à l'aide des doigts. + +_La mimique_, au contraire, est l'admirable langage de la nature, commun +à tous les hommes, parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais des +idées, créé par le besoin, l'imagination, le génie, et, grâce à son +caractère d'universalité, compris de tous les peuples. + +_La mimique_ n'est-elle pas encore ce langage primitif dont l'enfant se +sert instinctivement avant et même après l'éclosion de sa raison +naissante; se glissant, dans un âge plus avancé, à l'insu des parlants, +dans leurs conversations journalières, et devenant, sans qu'ils s'en +aperçoivent, l'auxiliaire obligé des personnes qui brillent au barreau, +à la tribune politique, à la chaire, comme sur la scène tragique, +comique ou même lyrique? Un ballet, exactement reproduit, n'est-il pas +surtout une excellente leçon de mimique? + +Nous ne saurions trop le répéter, on aura toujours beau essayer d'écrire +fidèlement les différentes positions et les divers mouvements que la +main ou le bras est capable d'exécuter, on n'y réussira pas. + +Le peintre qui détacherait d'un modèle chacun des traits qui le +composent, pour les faire passer isolément sous nos yeux, ne nous +donnerait pas la moindre idée de la physionomie de ce modèle. + +Celui donc qui veut s'initier sérieusement aux secrets de la mimique n'a +qu'à se placer en présence de la nature et à saisir, pour ainsi dire, au +vol les éclairs qui s'en échappent. Qu'il laisse ensuite parler toute +son âme, s'il se sent inspiré! C'est là et seulement là qu'on réussit +toujours. + +Revenons encore un moment au _Cours d'instruction d'un sourd-muet de +naissance_, qui semble avoir été prôné au delà de son mérite. + +Peut-être que notre examen dépasserait les limites de ce modeste +travail, si nous entreprenions de passer au crible cet alliage étrange +de graves erreurs, de divagations hasardées, de procédés plus ou moins +ingénieux, et d'analyses plus ou moins profondes. Bornons-nous à relever +les divisions que l'auteur a signalées dans cet ouvrage comme autant de +moyens de communication! + +Ne place-t-il pas, en effet, le quinzième moyen de communication, _le +Temps, division qu'on en fait, notions sur le système du monde_, avant +le seizième, qui traite des _adverbes_? Ne ressort-il pas de là qu'une +pareille transposition blesse l'ordre naturel de la génération des +idées? + +D'un autre côté, on ne saurait nier sans injustice qu'une telle +publication ne fût un véritable service rendu, en ce temps-là , à la +cause des pauvres sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout à fait +l'idée que son titre a pu en donner d'abord. Eh! que serait-ce si +l'auteur avait mieux su montrer la route que doit suivre modestement un +père ou une mère de famille, ou un instituteur ou une institutrice +primaire, et surtout s'il avait déterminé d'une manière plus rationnelle +son point de départ et son point d'arrivée avec son jeune sourd-muet? De +tels procédés ne valent-ils pas la peine que l'observateur les prenne +pour terme de comparaison entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire? + +L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait l'histoire des +facultés morales et intellectuelles. + +«Quel spectacle plus digne de toute l'attention du philosophe, a observé +Bébian, que d'assister, pour ainsi dire, à l'éclosion de l'intelligence +humaine, de voir poindre et se développer cette faculté qui élève +l'homme au dessus de tout ce qui l'environne et le place entre le ciel +et la terre! + +«Si l'établissement d'une langue universelle, ajoute cet instituteur +éminent, était une chose qu'on pût espérer, le langage des gestes me +paraîtrait, comme à Vossius et à l'abbé de l'Épée, le moyen le plus +propre à atteindre ce but.» + +On voit que sur ce point les modernes s'accordent avec les anciens qui, +au grand étonnement de leur siècle, avaient reconnu de quoi la mimique +était capable, pourvu qu'elle fût _franche du collier_, et qu'on ne +passât pas légèrement sur ce mot en apparence vulgaire. + +En face d'aussi respectables autorités, nous nous croyons en droit de +déplorer que quelques instituteurs qui n'ont rien étudié, ni rien appris +dans notre spécialité, fassent journellement fausse route, au lieu de +prendre la nature pour guide et pour but. N'est-il pas temps de +condamner en dernier ressort leur prétention, pour ne pas dire plus, de +jeter à tort et à travers des enfants sourds-muets sur les bancs des +jeunes entendants-parlants pour forcer les premiers à recevoir avec les +seconds des leçons d'une articulation factice? + +Telle ne fut jamais la manière de voir de nos grands maîtres. N'a-t-il +pas été démontré par eux jusqu'à l'évidence que la mimique est la pierre +angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets, tandis que +l'articulation n'est pour eux qu'un moyen accessoire et secondaire? + +Encore cette dernière ne devrait-elle être enseignée qu'à ceux de nos +frères et à celles de nos sÅ“urs dont les organes y ont une certaine +aptitude. + +«Messieurs, s'écria un jour l'abbé Sicard, dans une des séances qu'il +donnait à son école, j'aperçois parmi vous une personne transportée +d'admiration en entendant un de mes sourds-muets prononcer quelques +mots. Eh bien! s'il m'était permis de payer des manÅ“uvres pour une +pareille besogne, il ne sortirait pas de la maison un seul élève qui ne +sût parler.» + +--_Tant bien que mal_, eût-il pu ajouter, _au risque de ne pas être +compris et de ne pas trop se comprendre lui-même_. + + + + +CHAPITRE IX. + + Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des + spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses + tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon + Ier que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces + malheureux. Cette insinuation est repoussée dans une lettre de + l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite + Majesté. + + +Il nous reste à dire un mot d'un autre livre de l'abbé Sicard: _Les +Éléments de grammaire générale appliquée à la langue française_ (1814, 1 +vol. in-8º). + +Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, dès leur début, autant +d'éditions. La _Grammaire générale_ de l'abbé Sicard occupait une place +éminente, comme livre classique, sur les rayons de toutes les +bibliothèques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats de jeunes +demoiselles. Ces pauvres intelligences, au lieu de se plaindre de ne pas +la comprendre, ainsi qu'elles en avaient bien le droit, croyaient +timidement ne devoir s'en prendre qu'à elles-mêmes. + +Mais le sévère regard de la raison n'ayant pas tardé à percer la savante +obscurité de l'Å“uvre, on a fini par l'apprécier à sa juste valeur. + +Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du nom de notre instituteur, +ce furent ses exercices mensuels auxquels il admettait un public +nombreux, mais où l'on remarquait surtout des hommes éminents en tout +genre. La cour de l'établissement ne désemplissait point de riches +équipages. Et ces flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi +la curiosité qui poussait à contempler _les phénomènes vivants_ du +démonstrateur? + +La salle, au milieu de laquelle se trouvait un grand tableau de +Langlois, représentant l'abbé avec plusieurs de ses élèves des deux +sexes, était déjà comble avant l'heure indiquée. A peine en +franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient en masse pour +saluer son entrée. Puis ce n'étaient que cris prolongés d'enthousiasme. +Les feuilles publiques s'empressaient à les répéter au loin, de sorte +que la première faveur que les étrangers briguaient à l'envi, en +arrivant dans notre capitale, était de jouir de ce qu'on appelait, à +tort ou à raison, les représentations de l'abbé Sicard, _représentations +théâtrales_ dans lesquelles il se plaisait à mettre constamment en scène +son élève Massieu. + +On avait beau reprocher à l'abbé Sicard un art prestigieux, trop éloigné +du naturel et peu en rapport avec son débit, une profusion d'images +obtenues parfois au préjudice du simple bon sens, et encore son accent +gascon qui frisait souvent le grotesque, il savait toujours captiver son +auditoire bénévole, grâce surtout à cet intérêt qui s'attache +naturellement à une infirmité quelconque. + +La complaisance et le naïf enthousiasme avec lesquels il exposait ses +procédés et ses succès ne devaient-ils pas trouver une excuse dans les +honorables motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas enfin le +prestige de l'éloquence dans les miracles qu'on le croyait voir opérer +sur ses élèves?[11] + +Le cours de l'abbé Sicard était non moins fréquenté par ses répétiteurs, +ses répétitrices, et les jeunes personnes qu'on s'empressait de lui +recommander. Il avait lieu trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et +le samedi, à midi. + +Mme Laurine Duler, répétitrice parlante à l'institution des sourds-muets +de Paris, devenue depuis directrice de l'École d'Arras, qui n'oubliait +rien de ce que son ancien maître avait eu occasion d'enseigner dans ses +cours particuliers sur les signes, ne contribuait pas peu non plus à la +mise en scène de sa _Théorie des signes_. + +Il n'était pas moins heureux dans toutes les réunions, dans tous les +cercles où il était appelé. Un de ses amis, M. Billet, vice-président de +la commission administrative de l'école des sourds-muets d'Arras, +raconte dans un journal: _le Bienfaiteur des sourds-muets et des +aveugles_ (première année, avril 1854) que, lié intimement avec l'abbé +Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons de M. Daunou, son +protecteur. + +«Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens, et nous aimions +surtout à lui parler des sourds-muets. Alors son intelligence prenait +feu, elle se laissait enlever à la hauteur de ces grands principes dont +il aimait à se dire le législateur, et il n'était pas rare de le voir +nous transporter nous-mêmes dans les champs de la démonstration de ses +procédés didactiques. Nous lui pardonnions volontiers ses abstractions +en faveur de son ardent amour pour ses élèves; et, depuis lors, je me +suis toujours senti moi-même porté à leur vouloir et à leur faire du +bien.» + +Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent point exempts de +contradictions. On n'avait pas craint de rabaisser dans l'esprit de +Napoléon Ier le mérite que tout le monde paraissait lui reconnaître. +Témoin une lettre que l'abbé adressa le 10 septembre 1805 à M. Barbier, +bibliothécaire de Sa Majesté impériale et du Conseil d'État. + +«Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier, l'ouvrage de l'abbé de l'Épée +qui devait vous être remis hier avec les miens. Je l'annonçais à Sa +Majesté en détruisant les mauvaises impressions qu'on avait cherché à +lui insinuer sur mon compte.» + +Voici la lettre de l'abbé Sicard: + +«L'Empereur a été assez bon pour me faire la paternelle révélation de ce +qu'on lui avait dit de moi. On s'était efforcé de lui faire accroire que +je n'avais rien inventé dans l'art que je professe, que l'abbé de l'Épée +avait tout trouvé, tout fixé avant moi. On ajoutait que je n'avais formé +qu'un seul élève, que j'avais mécaniquement dressé à faire quelques +tours de force. Sa Majesté ne m'a pas répété ces mots-là ; mais il ne m'a +pas été difficile de découvrir qu'on les lui avait dits. Je serais +pleinement justifié si vous étiez assez bon pour lire l'_Introduction de +ma théorie des signes_ et pour parcourir le travail de mon illustre +maître, ainsi que quelques passages de mon _Cours d'instruction_, entre +autres les chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26. + +«Je laisse à votre extrême bienveillance le soin de profiter des +moments précieux qui se présenteront, pour les chercher même, afin de +faire passer dans l'âme de Sa Majesté les dispositions favorables de la +vôtre sur mon compte. + +«Agréez l'hommage de ces mêmes ouvrages que vous voulez bien avoir la +bonté de présenter à Sa Majesté. C'est déjà pour moi un succès flatteur +que de penser qu'ils seront admis dans votre collection. + +«Croyez, Monsieur, à la haute estime que vous m'inspirez, comme à tout +le monde, et au dévoûment particulier avec lequel j'ai l'honneur d'être, +votre, etc.» + + + + +CHAPITRE X. + + Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le + directeur lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa + méthode.--Parmi ses élèves brillent deux charmantes jeunes + sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa + Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert, + la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers + sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife une allocution + latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il parcourt ensuite les + ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert et de Saint-Céran sont + amenées aux Tuileries par l'abbé Sicard. + + +Parmi les souverains de l'Europe, admirateurs de l'abbé Sicard, on cite +le pape Pie VII, François II, empereur d'Autriche, et Alexandre Ier, +empereur de Russie. + +On nous saura gré de glisser ici une notice historique de ce qui se +passa à l'Institution des sourds-muets le jour où Sa Sainteté daigna la +visiter en détail. + + * * * * * + +Le samedi 25 février 1805, le Souverain Pontife se fit conduire à +l'établissement. Cinq cardinaux, au nombre desquels était Mgr +l'archevêque de Paris, un grand nombre de prélats romains et d'évêques +français, des ecclésiastiques, des fonctionnaires, les premières +autorités, des étrangers de marque accompagnaient Sa Sainteté. + +Le Pape arriva à onze heures avec toute sa suite, escorté d'un +détachement de grenadiers à cheval de la garde et de plusieurs +compagnies de chasseurs à pied. + +Le Souverain Pontife fut reçu à sa descente de voiture par MM. +Brousse-Desfaucherets, de Montmorency, Bonnefous et Sicard, +administrateurs de la maison. + +Avant de se rendre à la salle des exercices, il bénit solennellement la +chapelle de l'École, où se trouvaient un grand nombre de personnes qu'il +bénit également. + +A l'issue de cette cérémonie, le Saint-Père fut conduit par les membres +de l'administration à la salle des séances, au milieu de laquelle +s'élevait un siége en forme de trône, surmonté d'un dais. Les élèves +sourds-muets des deux sexes, sous la surveillance de leurs répétiteurs +et répétitrices, étaient groupés séparément en face du trône, sur les +deux côtés de l'estrade. + +La présence de Sa Sainteté, en ce lieu consacré à l'enfance et au +malheur, au sein d'une institution toute religieuse par l'esprit dans +lequel elle a été fondée et se maintient, excita le plus consolant +intérêt, et c'est au milieu de l'attendrissement général que l'abbé +Sicard ouvrit la séance par ce discours adressé au Souverain Pontife: + + «Très Saint-Père, le bonheur de vous posséder dans cet asile + consacré à rendre la vie morale à des infortunés qui étaient + condamnés à n'en jouir jamais, faisait depuis longtemps l'objet des + vÅ“ux des administrateurs de cette institution. Mais nous + n'aurions jamais osé porter jusque-là nos espérances, si, au moment + où l'instituteur des sourds-muets vous fut annoncé, Votre Sainteté + ne les eût fait naître par ce premier mouvement de bienveillance et + d'intérêt: _Si! anderemo!_ Oui, nous nous y rendrons. + + «Vous descendez, Très Saint-Père, jusque dans cette humble demeure, + et vous y apportez, comme partout où votre charité vous conduit, la + consolation, le bonheur et une sainte allégresse. Aucun asile du + malheur n'est étranger à votre tendresse paternelle; j'oserai dire + que celui-ci n'était peut-être pas tout à fait indigne de votre + intérêt, par son but et les motifs qui lui ont donné naissance. + + «C'est la Religion qui en a fait concevoir la première idée, et + c'est la Religion encore qui a fécondé dans l'esprit qui l'avait + conçue cette pensée si heureuse et si grande. C'est le désir de + faire naître l'idée de Jésus-Christ dans le cÅ“ur de tant + d'infortunés, et de les initier aux mystères de cette sainte + croyance, dont vous êtes le premier pasteur et le chef suprême, qui + embrasa le cÅ“ur d'un des prêtres les plus religieux de cette + capitale. + + «Une bonté sans bornes, une charité sans mesure, un zèle égal à + cette charité: voilà quel a été le caractère de l'Å“uvre de + l'illustre abbé de l'Épée, seul inventeur de cette découverte, le + plus ardent propagateur de cette Å“uvre sublime, à laquelle il a + consacré et son patriotisme et toutes ses forces, jusqu'au moment + où il a été appelé pour aller recevoir au ciel le prix éternel d'un + si grand dévoûment. + + «C'est de ses mains, Très Saint-Père, que j'ai reçu ce dépôt sacré; + c'est cet apostolat que je me suis efforcé de continuer, en + profitant de ses leçons, et en augmentant les premiers moyens + d'instruction que son grand âge ne lui permettait plus de porter à + leur dernière perfection; c'est à atteindre ce but que j'ai employé + le peu de ressources que j'avais reçues de la Providence. J'y ai + travaillé sans relâche, et j'ai la consolation de pouvoir annoncer + à Votre Sainteté que toutes les difficultés ont été vaincues et + qu'il n'y a rien de si élevé dans la morale, dans la religion, même + dans les institutions humaines, et jusque dans les sciences, que je + ne puisse atteindre et que je ne puisse révéler à mes élèves. + + «Quel bonheur pour moi, Très Saint-Père, d'être appelé à en faire + aujourd'hui l'essai sous vos yeux! C'est une récompense dont je + n'aurais osé me flatter, et dont on a craint un instant que je ne + fusse privé pour jamais. + + «Il demeurera éternellement gravé dans nos cÅ“urs le souvenir de + ce jour mémorable où Votre Sainteté n'a pas dédaigné de paraître au + milieu de ces enfants que votre présence rend si heureux. Il sera + toujours pour moi un grand sujet d'encouragement, et pour eux une + source d'émulation et d'instruction continuelle. + + «Lorsque j'aurai quelque grande idée de vertu à leur inspirer, je + leur parlerai du Saint-Père. + + «Quand j'aurai à peindre à leurs yeux la plus haute dignité, unie à + la simplicité la plus touchante, les plus éminentes vertus + embellies par le charme sans cesse vainqueur d'une bonté toute + céleste, je leur parlerai du Souverain Pontife. + + «Lorsque je voudrai leur donner une idée juste d'une douceur + inaltérable qui fait naître la confiance et qui s'allie si bien à + cette sublimité de rang qui prescrit le plus grand respect, + assemblage divin qui commande l'admiration et qui entraîne tous les + cÅ“urs, je leur parlerai encore du Saint-Père. + + «Je leur raconterai toutes les merveilles que votre présence + auguste a opérées dans cette capitale; ce triomphe sur tous les + esprits, sans même les combattre; cette vénération profonde qui a + fait tomber à vos pieds et y attendre la bénédiction de Votre + Sainteté, non-seulement les enfants fidèles, mais ceux que le + malheur de leur naissance et ceux que de fausses lumières avaient + toujours tenus en garde contre l'ascendant du bien; on ne résiste + pas à celui de la charité quand elle se montre sous des formes + aussi attrayantes. + + «Ils entendront tout cela, Très Saint-Père, ces enfants qui en + auront déjà remarqué, dans ce jour solennel, la juste application, + et ils le rediront, dans leur langage, à ceux qui, dans la suite, + viendront, comme eux, recevoir ici les mêmes instructions. + + «Ainsi se formera dans cet établissement une sorte de tradition, + dont la chaîne ne sera jamais interrompue, de tous les bienfaits + que nous aura apportés une visite aussi honorable. Ainsi se + continuera le double prodige qui va frapper vos regards paternels: + _Et surdos fecit audire et mutos loqui_. + + «Oui, les sourds-muets entendront, car ils verront la parole; les + muets parleront, vous verrez leurs gestes la dessiner. C'est ce que + je vais tâcher de rendre sensible à Votre Sainteté, dans ces + exercices honorés de sa présence.» + +A la suite de cette allocution, l'abbé Sicard développe les procédés de +sa méthode. + +Un élève dessine divers objets sur le tableau, trois autres écrivent +autour, dans trois langues différentes: en français, en anglais et en +italien, les noms par lesquels on désigne chacun de ces objets. La +simplicité de cet enseignement intéresse vivement Sa Sainteté. + +L'instituteur expose ensuite les procédés qui lui servent à donner la +connaissance des éléments de la proposition et il en fait faire les +signes. Un travail de Massieu sur les conjugaisons et sur les divers +modes des temps n'excite pas moins d'intérêt. Le célèbre sourd-muet +exécute tous ces signes avec une précision et une exactitude +remarquables. + +Le Souverain Pontife daigne ouvrir un livre (_la Vie des Papes_) dont +elle accepte l'hommage; elle en indique une page que Massieu lit avec +une vive pantomime. Après quoi, un autre sourd-muet, Clerc, la traduit +en français. + +Un élève nommé Gire offre au Saint-Père une tabatière façonnée au tour +par un autre élève, et sur laquelle sont tracées en mosaïque les armes +du Saint-Siége. Le Souverain Pontife daigne l'accepter et donne sa +bénédiction à ce jeune et intéressant artiste qui la reçoit à genoux aux +pieds du Pape. + +Cette scène est aussitôt décrite, à la fois, par deux sourds-muets et +deux sourdes-muettes, dans un style différent. + +Une autre sourde-muette, Mlle de Saint-Céran, lit _très-distinctement_ +ce que ses compagnes viennent d'écrire; elle écrit ensuite elle-même en +langue italienne un compliment adressé au Souverain Pontife. + +Une autre élève moins âgée et non moins intéressante, Mlle Robert[12] +écrit, de son côté, un autre compliment en italien; l'une et l'autre +figurent ensuite par des signes les mots qu'elles ont tracés. + +Le compliment italien de Mlle Robert nous paraît mériter par son aimable +naïveté d'être reproduit dans ce récit: + + Beatissimo Padre, + + Sono fanciulla e mutola. + Elle ama i fanciulli, sarò amata da lei. + Sono infelice, avrà pietà di me. + Sicard è il mio secondo padre. + Christiana e cattolica sono pure la figlià di Vostra + Santità . + +En voici la traduction française: + + Très Saint-Père, + + Je suis enfant et muette. + Votre Sainteté aime les enfants, j'en serai aimée. + Je suis malheureuse, Elle aura pitié de moi. + Sicard est mon second père. + Chrétienne et catholique, je suis aussi la fille de + Votre Sainteté. + +Après avoir vu parler un sourd-muet, le Pape est dans l'attente de la +révélation des moyens qui l'ont conduit à ce succès merveilleux. Les +désirs de Sa Sainteté sont satisfaits par M. Sicard, qui s'empresse de +développer le mécanisme de la parole et les moyens qu'il a imaginés pour +en obtenir d'heureux résultats. + +Ce dernier exercice achevé, l'habile instituteur offre au Très +Saint-Père le livre qui contient sa méthode et un Recueil de prières à +l'usage de ses élèves, imprimé par eux-mêmes, qui voit en ce moment le +jour pour la première fois. + +Cette séance dure deux heures et demie. Le Pape et les Cardinaux ne +cessent d'apporter à ces exercices l'attention la plus soutenue et d'y +prendre le plus vif intérêt. + +En sortant de la salle, Sa Sainteté, accompagnée de toutes les personnes +de sa suite et des administrateurs, entre à l'imprimerie, où elle est +reçue par M. Le Clere, son imprimeur, qui lui présente les élèves +sourds-muets travaillant à _la casse_ et ceux qui, dans la seconde +pièce, sont spécialement occupés à _la presse_. + +Le Saint-Père examine avec la plus grande attention tout ce qui +constitue chaque presse: pendant cette revue, on prépare sous ses yeux, +sans que Sa Sainteté puisse s'en douter, le compliment latin qu'elle va +imprimer elle-même et que M. Le Clere lui adresse tant en son nom qu'en +celui des sourds-muets imprimeurs. + +Le Pape, mettant la main à l'Å“uvre, veut bien imiter les ouvriers et +de ce travail résultent les lignes suivantes: + + SANCTISSIMO DOMINO NOSTRO + + PIO PAPÆ VII, + + TYPOGRAPHIAM _ADRIANI LE CLERE_, + + TYPOGRAPHI SUI PARISIENSIS, + + VISITANTI. + + BEATISSIME PATER, + +QUANDO Typographiam illam Parisiensem, quæ Sanctitati tuæ Gallias ad +tempus incolenti feliciter inservit, visitare dignaris, typi moventur ut +aliquid in laudem tuam exhibeant; præla fervent ut mansuris illud +signent figuris, atque ita seræ posteritati commendent. Typographus, tam +suo quà m opificum suorum nomine, subitum istud industriæ communis opus +verendo admodùm Hospiti gestit offerre. Hasce lineolas, sinceri in +Summum Pontificem obsequii testes, ac pii erga Christi Vicarium +affectûs indices, typis mandaverunt juvenes audiendi pariter et loquendi +usu destituti. Sed physicas facultates, quas parca nimis natura +negaverat, ipsis postea tribuit vir quidam clarissimus, et nativitatis +defectus artis suæ potentiâ supplevit. In officina nostra prodigiorum +semper feraci, quod opifices auribus percipere non valent, id oculis +apprehendunt; et quod ore non possunt dicere, id digitis eloquuntur. +Hinc est, quod litterarum ministerio, et totius corporis habitu ad +venerationem composito, Apostolicam Benedictionem tuam suppliciter +exposcunt. + + +_Traduction_: + + A NOTRE SAINT-PÈRE + + LE PAPE PIE VII, + + VISITANT L'IMPRIMERIE D'_ADRIEN LE CLERE_ + + SON IMPRIMEUR, A PARIS. + + TRÈS SAINT-PÈRE, + +«Lorsque vous daignez visiter l'imprimerie de Paris, qui a le bonheur de +servir Votre Sainteté pendant son séjour en France, les caractères se +mettent en mouvement pour figurer quelque chose en votre honneur; les +presses s'échauffent pour le représenter par des signes durables, et le +transmettre ainsi à la postérité la plus reculée. L'imprimeur, tant en +son nom qu'en celui de ses ouvriers, s'empresse d'offrir ce subit +ouvrage de leur commune industrie à un hôte si digne de leur vénération. +Ces lignes d'impression, qui attestent une sincère soumission au +Souverain Pontife, et qui marquent une pieuse affection pour le Vicaire +de Jésus-Christ, ont été composées par des jeunes gens qui n'ont ni +l'usage de l'ouïe ni celui de la parole. Mais les facultés physiques que +la nature trop économe leur avait refusées, un homme célèbre les leur a +données par la suite et a suppléé aux défauts de la naissance par la +puissance de son art. Dans notre atelier, toujours fécond en prodiges, +ce que les ouvriers ne peuvent comprendre par les oreilles, ils le +saisissent par les yeux; et ce qu'ils sont incapables de dire par la +bouche, ils l'expriment par les doigts. + +«C'est pour cela qu'ils se servent du ministère des lettres et de leur +attitude respectueuse pour vous supplier de leur accorder votre +bénédiction apostolique.» + +Ce qui étonne beaucoup le Saint-Père est de voir, au bas de cette +feuille, ces mots-ci: _Imprimé par Sa Sainteté elle-même_. + +Le Souverain Pontife est conduit à une autre presse par M. de Noel, +prote de l'imprimerie. + +Un sourd-muet y prépare le quatrain suivant, imprimé également par Sa +Sainteté, qui lui est présenté par un autre sourd-muet (Romain). + + Sa bonté, dans le rang où chacun le contemple, + Rend au faible l'espoir, donne au juste la paix, + Fait chérir le pouvoir par ses nombreux bienfaits, + Et la vertu par son exemple. + +En se retirant de l'imprimerie, le Saint-Père donne sa bénédiction et +son anneau à baiser à tous les membres de la famille de son typographe +et à toutes les personnes qui ont été admises dans l'imprimerie. + +Sa Sainteté veut bien visiter aussi les autres ateliers. Elle y va en +passant par le grand dortoir qui règne dans toute l'étendue du corps de +logis et où des croisées habilement ménagées en face les unes des autres +favorisent, pour la santé des élèves, une libre et continuelle +circulation de l'air. On fait remarquer à Sa Sainteté que tous les lits +sont l'Å“uvre des élèves menuisiers. Il admire l'habileté de +l'architecte de l'institution (M. de Beaumont) qui, remplaçant les murs +de refond de l'édifice par de légères colonnes, a su réunir l'agrément à +la solidité. C'est à lui, à son activité, au tendre intérêt qu'il porte +à l'institution qu'est due la propreté, l'ordre de la maison qui, en +très-peu de temps, a été réparée et rendue digne de recevoir Sa +Sainteté. + +Le Saint-Père visite l'atelier de tourneurs où a été tournée la boîte +qu'il vient de recevoir, et il voit occupés au travail plusieurs élèves +sous la direction de M. Chabert, chef de cette spécialité. L'atelier de +dessin lui offre son portrait, dessiné par M. Tulout, qui en est le +maître. Il voit avec le même intérêt l'atelier de gravure sur pierres +fines, dirigé par M. Jouffroy, membre de l'Institut national. + +M. Belloni, chef de l'atelier de mosaïque, obtient également les +encouragements de Sa Sainteté. + +Dans l'atelier des tailleurs, dans celui des cordonniers, le Saint-Père +ne contemple pas sans émotion de jeunes élèves dont le travail manuel +dispense de recourir à des bras étrangers pour la confection des +souliers et des habits de toute l'Institution. + +Le Souverain Pontife trouve, à son passage, sur les marches de +l'escalier et dans les allées de la maison, les sourds-muets qui ne +sont pas alors occupés aux ateliers et les sourdes-muettes, tous à +genoux et attendant sa bénédiction. Il la donne à tous, et témoigne à +chacun de ces enfants la plus touchante bonté. + +Enfin le Saint-Père laisse dans cette institution les souvenirs que sa +bienveillance sème partout, et qui y ont rendu sa mission bien chère aux +administrateurs, aux élèves et à toutes les personnes chargées alors de +leur instruction. + +Ce n'est que deux ans après qu'une médaille commémorative de cette +auguste visite, gravée par M. Duvivier, si justement célèbre, et frappée +à la Monnaie, est présentée tant au Souverain Pontife qu'aux cardinaux +et autres personnages qui l'ont accompagné. + +Puisque nous avons nommé Mlle Fanny Robert, nous ajouterons que le +Saint-Père, l'ayant remarquée entre toutes ses sÅ“urs d'infortune, +prit la tête de l'enfant dans ses mains et chiffonna sa blonde +chevelure. Pour dernière preuve de son intérêt, il lui fit cadeau d'une +magnifique boîte de bonbons, d'un chapelet et d'un reliquaire. + +Une autre fois, Mlle Robert fut présentée, ainsi que son amie Hélène de +Saint-Céran, au Souverain Pontife par l'abbé Sicard, qui avait reçu de +Sa Sainteté la permission spéciale de les amener dans son salon, aux +Tuileries. + +Le Pape, avec cette affabilité qui lui gagnait tous les cÅ“urs, fit +asseoir Mlle Robert près de lui. Lorsque le directeur la vit dans cette +position, il fronça le sourcil, mais le Saint-Père s'empressa de lui +dire: «Ne la grondez pas, c'est moi qui lui ai assigné cette place.» + +Mlle Robert n'était alors, nous l'avons dit, qu'une enfant. Que +voulez-vous? Un élan de tendresse intime débordait du cÅ“ur du +vénérable père des fidèles. + + + + +CHAPITRE XI. + + L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance + ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de vol, et à + un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est nommé + administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de + _l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de + _Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de M. + Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard. + + +Dix-huit jours avant la visite du Saint-Père (le 5 février) le célèbre +instituteur avait failli être victime d'un accident. Il passait, entre +huit et neuf heures du soir, de la rue de Richelieu (ancienne rue de la +Loi), à la rue Saint-Honoré, lorsqu'une voiture attelée de deux chevaux +fougueux le heurta, le terrassa dans le ruisseau, et lui passa sur le +corps. Par un hasard aussi heureux qu'inexplicable, il n'y eut ni +dislocation, ni fracture, ni la moindre contusion. Il ne se plaignit que +d'un mal de reins assez violent pour le retenir au lit, mais il ne +tarda pas à se rétablir. + +Il déclara, du reste, dans une feuille publique, qu'il devait, en grande +partie, l'existence à M. Vertueil, oncle de Mlle Georges, de la Comédie +française, et à M. Edme Berthelont, garçon tailleur, qui, sans calculer +le péril qu'ils couraient, avaient arrêté intrépidement les chevaux au +moment où _l'évolution allait achever son tour sur sa poitrine_. Une +clef, qui se trouvait à l'ouverture droite du devant de son habit, fut +presque cassée au premier choc de la roue. + +L'abbé Sicard avait été appelé à remplir le rôle d'interprète auprès +d'un sourd-muet de naissance illettré à l'audience du 3 fructidor an +VIII du tribunal de la Seine. François du Val était prévenu d'avoir pris +un sac d'argent et de s'être caché ensuite sous le lit du citoyen +Geoffroy, où il avait été découvert. + +Assisté de Massieu, le célèbre instituteur mit dans cette affaire un peu +de cette solennité théâtrale qu'il abdiquait rarement. + +Une autre affaire lui fournit l'occasion de donner une nouvelle preuve +de sa sagacité. + +En 1806, le maire de La Rochelle fit arrêter un vagabond qui exploitait +la charité publique en étalant une pancarte sur laquelle étaient écrits +ces mots: _Victor de Travanait, sourd-muet de naissance, élève de l'abbé +Sicard_. + +On avait conçu quelques doutes sur la double infirmité dont cet +infortuné se plaignait: on lui fit subir différentes épreuves pour le +forcer à parler, elles furent infructueuses. Un officier du 66e, en +garnison à La Rochelle, persuadé qu'on soupçonnait à tort ce malheureux, +écrivit en sa faveur une lettre qui fut insérée dans plusieurs journaux. + +Averti par cette publicité, l'abbé Sicard entra en correspondance avec +le maire de la ville en question: il ne se souvenait nullement d'avoir +eu Victor de Travanait parmi ses disciples; il demanda qu'on lui fît +parvenir quelques lignes de son écriture. + +A la simple lecture d'un billet que le maire lui envoya, il déclara +aussitôt que non-seulement Victor de Travanait n'avait jamais été son +élève, mais qu'il n'était pas même sourd-muet de naissance, et il +fondait cette dernière assertion sur la manière d'orthographier de cet +individu.--Il écrivait ainsi: _Je jure devandieux, ma mer est né an +nautriche_.--QUONDUIT pour CONDUITE; ESSESPOIRE pour ESPOIR; _j'ai tai +presan, je an porte en core les marque_, etc. + +«Vous remarquerez, écrivit l'abbé Sicard dans le _Moniteur_ du 20 +février 1807, la lettre Q substituée à la lettre C, ce qui prouve, de la +manière la plus évidente, que celui qui met l'une à la place de l'autre +a entendu, et qu'il a appris que le son de ces deux gutturales est le +même. + +«Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves, si celle-ci ne valait +pas une démonstration rigoureuse. Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce +jeune homme n'est pas né sourd, et par conséquent n'est pas muet.» + +On mit Victor de Travanait à la disposition de l'abbé Sicard, qui +parvint bientôt à lui faire rompre le silence. Il lui fit lire en +public, à haute et intelligible voix, un récit de sa vie. + +Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu parler. Son +véritable nom était Victor Foy; c'était le fils d'un pâtissier de +Luzarches, près de Paris. Il s'était présenté pour remplacer un conscrit +en l'an XII, et il avait été admis. Depuis, ayant déserté, il avait +parcouru l'Espagne, l'Allemagne, la Suisse, la France, et partout il +s'était fait passer pour sourd-muet. + +Vers cette époque, l'abbé Sicard entra dans la commission du +_Dictionnaire de l'Académie française_, et fut nommé administrateur de +_l'Hospice des Quinze-Vingts_ et de l'_Institution des jeunes Aveugles_ +(arrêté ministériel en date du 5 brumaire an XIII), lesquels venaient +annuellement, à l'occasion de sa fête, mêler leurs hommages à ceux de +leurs frères les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame de +Paris, faveur dont il était redevable au crédit du cardinal Maury, à qui +la reconnaissance et l'affection l'attachèrent toute sa vie. + +Il fut chargé de répondre, pour _la classe de la langue et de la +littérature françaises de l'Institut de France_, au discours de +réception de ce prince de l'Église, prononcé le 6 mai 1807. D'après les +exigences de Son Éminence, et contrairement à la loi d'égalité observée +parmi tous les membres de l'illustre corps, il eut la faiblesse de le +qualifier de _Monseigneur_, titre que, du reste, Fontenelle, en 1722, +n'avait pas balancé à donner au fameux cardinal Dubois. + +On nous excusera d'oser reproduire, à ce sujet, les propres expressions +de M. Thiers, dans son _Histoire du Consulat et de l'Empire_ (t. VII, p. +426). + +......«L'abbé SICARD, recevant le cardinal Maury, s'était exprimé sur +Mirabeau en termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas mieux +parlé, et cette séance académique était devenue l'occasion d'une sorte +de déchaînement contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon, +désagréablement affecté, écrivit au ministre Fouché: + +«Je vous recommande qu'il n'y ait point de réaction dans l'opinion +publique. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses +dans cette séance de l'Académie, qui ne me plaisent pas. Quand donc +serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la véritable charité +chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier +personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller des souvenirs qui +vont au cÅ“ur de tant de gens?» + + + + +CHAPITRE XII. + + L'_esprit sourd-muet de l'abbé Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce + dernier fait un quatrain à sa louange.--La Restauration le nomme + chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier de l'ordre + de Saint-Michel de France.--Détails sur la visite de François II, + empereur d'Autriche, à l'Institution.--Même honneur que lui accorde + la duchesse d'Angoulême.--Il assiste à la réception des souverains + alliés par M. de Talleyrand.--L'empereur de Russie, Alexandre + Ier, s'étonne du silence de l'instituteur.--_Encore l'esprit + sourd-muet._ + + +Il faut le dire toutefois, l'abbé Sicard, que l'époque de _la Terreur_ +avait vivement impressionné, parlait peu hors de ses séances et semblait +sans cesse en proie à de tristes pensées. Un jour qu'il dînait chez M. +de Fontanes sans avoir dit une parole, quelqu'un s'écria: «Quoi? c'est +là cet abbé Sicard à qui l'on prête tant d'esprit? + +«--Sans doute, répliqua _Bussière_, il tient cela de son état: c'est un +esprit sourd-muet.» + +M. de Fontanes fit sur lui ce quatrain: + + Les muets et les sourds doués d'un nouvel être, + A la société par son art sont rendus; + Dans cet art merveilleux il surpassa son maître, + Et l'égala par ses vertus.[13] + +La Restauration ne se contenta pas de maintenir l'abbé Sicard dans son +fauteuil à l'Académie française où, ainsi que nous l'avons dit, le +consulat l'avait replacé en 1810 par voie d'élection, elle lui accorda, +en 1814, la décoration de la Légion d'honneur. Plus tard, l'ordre de +Saint-Michel de France vint également orner sa poitrine. + +Depuis sa nomination au grade de chevalier, il célébrait chaque année la +messe de saint Louis devant l'Académie française. + +Lors de l'occupation de Paris par les armées coalisées, en 1814, +l'Institution des sourds-muets reçut la visite de l'empereur d'Autriche. + +Comme l'avait annoncé la veille à l'abbé Sicard un des aides de camp du +prince, Sa Majesté se présenta à l'Institution le mercredi 11 mai 1814, +à dix heures et demie du matin. Elle était accompagnée de plusieurs +seigneurs et officiers de distinction. Les voitures entrèrent dans la +cour, celle de l'empereur attelée de six chevaux, les deux autres de +quatre. + +Sicard, Salvan et l'agent général étaient venus, au pied du grand +escalier, à la rencontre du monarque étranger, qui fut amené directement +à la chapelle préparée pour le recevoir et où la séance eut lieu, parce +que ce jour-là même, on faisait des réparations à la salle ordinaire des +exercices publics. + +Aucun des administrateurs ne put se rendre à la cérémonie, les uns +n'ayant pas été avertis à temps, les autres empêchés par les fonctions +publiques qu'ils exerçaient. + +Sa Majesté impériale fut conduite au fauteuil qui lui avait été préparé, +devant le tableau noir qui masquait l'autel. A ses côtés se tenaient les +deux personnes de la suite du souverain les plus élevées en dignité et, +sur des siéges rangés en demi-cercle, les autres officiers de +l'empereur, derrière lequel on apercevait M. Salvan, second instituteur, +et M. Mauclerc, agent général. Aux deux côtés du tableau étaient placés +à droite les garçons, à gauche les filles, accompagnés de leurs maîtres +et maîtresses. + +L'abbé Sicard, debout devant le tableau, commença par expliquer d'une +manière courte et précise les divers moyens qu'il employait +progressivement; les plus jeunes garçons furent d'abord présentés à Sa +Majesté; ils figurèrent sur le tableau divers objets qu'ils désignèrent +par signes. Les noms de ces objets furent par eux écrits et joints aux +figures. Celles-ci effacées, les élèves désignèrent encore par signes la +signification des mots restés seuls et remplaçant les figures. + +Tels sont les premiers rudiments mis en usage pour fournir aux +sourds-muets une espèce de dictionnaire des mots de la langue qu'on veut +leur enseigner. + +Ensuite furent présentées plusieurs jeunes filles, exercées à écrire sur +le tableau divers temps des conjugaisons que l'abbé Sicard leur demanda +par signes. + +Sa Majesté porta beaucoup d'attention à ces premiers exercices et en +parut très-satisfaite. + +Après avoir ainsi exposé la marche qu'il suivait pour donner aux élèves +l'intelligence des noms substantifs, des verbes et de leurs +conjugaisons, le vénérable abbé décrivit la manière dont il les initiait +à celle des noms adjectifs qui ne désignent pas des objets réels, mais +seulement leur façon d'être, savoir: leurs accidents ou qualités, et +qui peuvent varier à l'égard d'un seul et même objet. + +De là , l'abbé passa à la formation de la phrase et de la proposition, et +expliqua comment le verbe substantif, le seul qui existe rigoureusement, +sert de copule ou de lien, unissant l'adjectif à son substantif, et les +identifiant, en quelque sorte, pour n'en faire qu'une seule et même +chose. + +Tout cela démontré par le directeur, d'une manière claire et précise, +fut attentivement suivi par Sa Majesté qui lui fit plusieurs +observations. + +Massieu opéra ensuite sur diverses conjonctions, telles que _si_, _mais_ +et _quand_, pour prouver que les conjonctions en général sont des +ellipses tenant lieu de phrases complètes. + +L'abbé Sicard demanda à Massieu et à Clerc la différence qu'il y a entre +_quand_ et _lorsque_. Tous deux répondirent assez bien. + +Ensuite Massieu exposa sur le tableau les degrés progressifs de la +faculté de la vue dans l'homme, des opérations de l'esprit et de celles +de la volonté. + +L'abbé Sicard voulant démontrer que ses élèves pouvaient écrire, sous la +dictée, toutes choses auxquelles ils n'étaient point préparés, demanda +si quelqu'un de l'assistance n'avait pas un imprimé ou un manuscrit +qu'un élève dicterait à un autre. On présenta un journal. Sa Majesté fut +priée de choisir un article que Massieu dicta à Clerc qui le traduisit +très-bien. Ensuite, pour soumettre leur intelligence à une plus forte +épreuve, l'habile instituteur fit également dicter par Massieu à Clerc +dix vers alexandrins faits en l'honneur de Sa Majesté. Clerc les écrivit +de même très-correctement sur le tableau. Après quoi il en donna lecture +par signes. On adressa à l'un et à l'autre plusieurs questions +auxquelles ils répondirent d'une manière judicieuse. + +Enfin, à une heure et demie, au moment où on allait lever la séance, +l'Empereur voulut bien donner à Clerc le temps d'écrire sur le tableau +quelques pensées, qui furent trouvées très-heureuses, sur l'honneur que +Sa Majesté faisait à l'Institution en la visitant. + +Le monarque parut très-satisfait de la séance. + +En passant dans le corridor, il daigna entrer dans la classe de dessin +et examiner les petits ouvrages des élèves. Ensuite il alla visiter le +dortoir dont il admira la bonne tenue et la propreté. + +L'ancien élève Monteille, confié à M. Jouffroy pour apprendre la gravure +sur pierres fines, soumit à l'Empereur plusieurs pierres gravées par +lui, dont le prince lui témoigna sa satisfaction. + +MM. Sicard, Salvan et Mauclerc eurent l'honneur de reconduire Sa Majesté +jusque dans la cour où Elle remonta en voiture, ainsi que les personnes +de sa suite, qui semblaient également enchantées de la séance. + +Qu'on nous permette de faire suivre le récit de cette visite de quelques +détails sur celle dont la duchesse d'Angoulême honora, le 24 novembre +1814, l'Institution des sourds-muets. + +Vers deux heures, la Dauphine, suivie de plusieurs fonctionnaires et +dames de sa maison, se présente à l'établissement. + +A sa descente de voiture, elle est accueillie par MM. le vicomte de +Montmorency, le baron Garnier et l'abbé Sicard, administrateurs de +l'Institution, les barons Malus et de Gérando, autres administrateurs, +s'étant trouvés, à leur vif regret, dans l'impossibilité de s'y rendre. + +Madame est conduite, avec sa suite, dans la salle des exercices et +placée sur l'estrade préparée pour la recevoir. + +M. le baron Garnier adresse à la Princesse un discours dans lequel il la +remercie, au nom de l'administration, de la bonté qu'elle a de visiter +un des établissements qui prospère le plus sous l'autorité tutélaire de +Sa Majesté. + +L'abbé Sicard adresse la parole à la princesse, au nom des élèves, afin +de lui témoigner leur vive reconnaissance de l'intérêt qu'elle daigne +prendre à eux et l'extrême satisfaction qu'ils éprouvent de sa présence. +Il ouvre la séance par l'exposition des premiers moyens employés pour +commencer l'instruction des sourds-muets. + +Puis il fait exercer sur le tableau noir les élèves les plus avancés +afin de donner à Son Altesse une idée des succès progressifs obtenus +dans l'enseignement. + +Madame paraît très-satisfaite tant des moyens que des résultats. Elle +fait plusieurs questions qui prouvent sa vive sympathie pour le sort de +ces infortunés. + +Après les exercices, Elle est conduite au réfectoire, à la chapelle, au +dortoir, et reconduite à sa voiture par les administrateurs auxquels +Elle témoigne toute sa satisfaction. + +Elle daigne faire remettre à l'agent général une somme de 600 fr., +destinée aux élèves. L'administration est chargée d'en déterminer +l'emploi. + +Au sujet de la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand, +j'ai lu dans un journal répandu ce qui suit, sous le titre de _Mémoires +sur la Restauration, dictés par un vieux diplomate_: + +«M. de Talleyrand était venu à la rencontre des souverains alliés au +palier du rez-de-chaussée de son hôtel. + +«Votre Majesté, dit l'homme d'État s'adressant à l'empereur de Russie, +remporte peut-être en ce moment son plus beau triomphe; elle fait de la +maison d'un diplomate le temple de la paix. + +«--J'en accepte l'augure», répondit Alexandre. + +On remonte. Dans les premiers salons se presse une foule de gens plus ou +moins connus qui tiennent au passé par leurs souvenirs, au présent par +leurs intérêts, et à l'avenir par la crainte de compromettre les uns, ou +par l'espoir de rajeunir les autres. + +Un homme modeste, en costume ecclésiastique, à l'air effaré, se tient au +contraire presque enseveli derrière les curieux et les courtisans. C'est +lui que l'Å“il du czar va troubler dans sa retraite. + +«Quel est cet abbé au front doux et triste?» demanda Alexandre à M. de +Talleyrand. + +«--L'abbé Sicard, excellent royaliste, victime de _la Terreur_. Il a +inventé les sourds-muets.» + +L'empereur de Russie, au fond de ses États hyperboréens, avait entendu +parler de l'admirable science de l'abbé Sicard et se proposait de la +naturaliser à Saint-Pétersbourg. + +Il fait quelques pas vers l'humble personnage, et lui adresse peu de +mots, sans doute, mais pleins de sympathie; le pauvre abbé, étourdi de +cet honneur, est comme frappé de la foudre et ne répond rien. + +«Comment! reprend Alexandre en se tournant vers M. de Talleyrand, c'est +là cet abbé Sicard auquel on prête tant d'esprit? + +«--Sire, répond le prince avec aplomb, Monsieur a l'esprit de son état: +«_un esprit sourd-muet_.» Il refaisait, sans qu'il s'en doutât, le mot +de Bussière. + +L'un des admirateurs sur parole de l'abbé Sicard, raconte H. Moulin, +avocat, dans sa _Biographie anecdotique de cet instituteur_, l'entendant +pour la première fois, s'étonnait de ne pas rencontrer l'homme que son +imagination avait rêvé. + +«Comment, dit-il à une femme de lettres, alors célèbre, Mme de +Bourdicviot qui l'avait accompagné, c'est là cet abbé Sicard, cet homme +illustre à qui l'on prête tant d'esprit? + +«--Oui, répond la femme auteur, c'est l'esprit de son état, l'esprit +sourd-muet.» Troisième version! + +Toujours le même mot puisé à trois sources différentes. Laquelle est la +bonne? Peut-être toutes les trois. + +Le célèbre instituteur fut placé entre l'empereur de Russie et +l'empereur d'Autriche dans un splendide banquet qui leur fut offert à +cette époque. Les souverains avaient voulu ajouter cette marque spéciale +d'estime à beaucoup d'autres. + +Depuis, le czar demanda à une dame d'un esprit peu commun, parlante, +celle-là , Mme Duhamel, élève de l'abbé Sicard, chaque fois qu'elle se +présenta à sa cour: + +«Comment se porte votre génie? Savez-vous que j'ai eu le plaisir de +dîner avec lui à Paris?» + +La reine de Suède, jalouse de rendre, à son tour, hommage au zèle et aux +succès du célèbre instituteur, l'honora d'une lettre flatteuse, dans +laquelle Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de ses +lumières la nouvelle institution des sourds-muets de Stockholm. Sa +Majesté daigna, en outre, lui envoyer directement la décoration de son +ordre de Wasa[14]. Il avait déjà reçu celle de Saint-Wladimir de Russie. + +Certes, ce serait méconnaître l'esprit de justice qui dictait la +conduite de Napoléon Ier à l'égard des gens de mérite, quelles que +fussent leurs opinions, que de lui reprocher de n'avoir accordé aucune +de ses distinctions honorifiques à notre directeur, mais il ne faut pas +oublier que, créateur de la Légion d'honneur, jamais le grand homme n'en +fut prodigue, surtout dans le principe, comme ses successeurs. + + + + +CHAPITRE XIII. + + L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à + l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses élèves, il fait + payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur part pour Londres, + pendant les Cent-Jours, avec Massieu et Clerc, sans en prévenir le + gouvernement.--Le ministre de l'intérieur, Carnot, lui enjoint + d'avoir à renvoyer sur-le-champ Clerc à Paris.--Retour du maître et + de ses deux élèves en France au moment où Napoléon est renversé. + + +L'abbé Sicard avait été dénoncé à l'Empereur comme ayant correspondu +avec les agents du roi Louis XVIII, pour lequel on prétendait qu'il +avait des sentiments secrets. Grâce à la protection du ministre de la +police, Fouché, on se contenta de le laisser tranquille, respectant ses +travaux philanthropiques, dont le chef de l'État avait pu constater +personnellement le mérite, lorsque, premier Consul, il l'avait fait +mander aux Tuileries avec quelques-uns de ses élèves, parmi lesquels se +trouvait Massieu. + +Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent Clerc, fut chargé, à +l'improviste, de rédiger une requête adressée à l'Empereur, ayant pour +but d'obtenir de Sa Majesté que les dettes du directeur ne s'élevant pas +à moins de 20,000 francs fussent acquittées sur sa cassette. Cette +demande devait lui être présentée le lendemain à Saint-Cloud par les +élèves des deux sexes, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses. Mais +force leur fut de revenir à l'École, après avoir attendu vainement +l'Empereur. + +Le lendemain, l'abbé Sicard s'étant fait expliquer par Clerc le motif de +l'absence des élèves, ne put _entendre_ son récit sans en être ému +jusqu'aux larmes. + +Au reste, le vÅ“u de ces enfants fut exaucé. + +Pendant les Cent-Jours, c'est-à -dire en mai 1815, l'abbé Sicard partait +pour Londres, emmenant deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre +de ses élèves, Armand Godard, frère d'un de nos plus riches +manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils entre les Cent-Jours qui +finissaient et une seconde restauration prochaine? Il court bien des +bruits là -dessus alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la nouvelle +de ce départ tenu secret, excita une vive émotion dans l'École. M. +Garnier, procureur général à la Cour des comptes, l'un des +administrateurs de l'établissement, s'en plaignit par lettre à Clerc, +mais quand sa missive arriva à Calais, déjà le maître et les élèves +traversaient le détroit à pleines voiles. + +On écrivait à l'abbé Sicard que, comme attachés à l'Institution en +qualité de répétiteurs, il n'était pas permis à Massieu et à Clerc de +prendre un congé sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration, +et qu'ils pouvaient encore moins, à la veille d'une guerre imminente, se +rendre en pays étranger sans y être autorisés par le gouvernement. Le +directeur répondit qu'il n'avait pas eu le temps de remplir les +formalités requises, mais qu'au surplus, il informerait par lettre le +Ministre tant de son départ que de celui des deux répétiteurs, et qu'il +attendrait à Dieppe les ordres de Son Excellence. + + +Voici la réponse du Ministre de l'intérieur, Carnot, qui parvint, en +effet, à l'abbé Sicard chez M. le curé de Saint-Jacques: + + +«Paris, le 16 mai 1815. + + «_Le Ministre de l'intérieur, comte de l'Empire._ + + «Monsieur le directeur, + + «J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite le 13 pour + m'informer de votre départ pour l'Angleterre avec deux élèves de + l'Institution des sourds-muets, Massieu et Clerc. + + «Je me prêterai toujours volontiers à une mesure qui pourra vous + être agréable, surtout lorsqu'elle paraîtra présenter, comme dans + cette circonstance, un but d'utilité qui intéresse l'humanité en + général. + + «Mais je ne puis m'empêcher de vous représenter que l'École des + sourds-muets étant placée dans mes attributions, vous n'auriez pas + dû vous absenter de Paris sans avoir obtenu préalablement mon + autorisation, surtout ayant formé le dessein de conduire avec vous + vos deux répétiteurs les plus instruits, et dont l'absence + désorganise momentanément l'Institution dont vous êtes le chef. + + «Je consens, Monsieur, à ce que vous poursuiviez votre voyage avec + Massieu; mais l'intention de l'Empereur, à qui j'ai rendu compte de + votre départ, est que vous renvoyiez sur-le-champ à Paris le jeune + Clerc pour reprendre ses fonctions dans l'établissement. + + «Je compte sur votre empressement à exécuter cet ordre. + + «Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. + +«CARNOT.» + + _P. S._ «Le regret que j'ai, en particulier, de n'avoir pas vu mon + respectable confrère avant son départ, vous paraîtra peut-être + avoir inspiré de la mauvaise humeur au rédacteur de cette lettre, + mais j'ai hâte de me raccommoder avec vous, et c'est sous ce + rapport que je vous presse bien fort de revenir le plus tôt + possible et de ne pas rester avec des gens qui veulent devenir nos + ennemis. + + «Mes amitiés. + +«CARNOT.» + +Ce n'est pas que l'abbé Sicard n'eût laissé à l'École les instructions +concernant l'enseignement provisoirement confié aux soins de l'abbé +Salvan. L'administration avait chargé un de ses membres, le baron de +Gérando, de prendre, en cette qualité, toutes les mesures qu'il jugerait +nécessaires au bon ordre de la maison. + +Dès le retour de l'illustre voyageur, ce membre se fit décharger de la +surveillance générale et la livra à un autre de ses collègues d'après le +règlement. + +Les hommes haut placés, sur lesquels le directeur avait compté pour en +recevoir une hospitalité généreuse dans la capitale de la +Grande-Bretagne ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas été prévenus à temps. + +Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il eut l'heureuse idée de +mettre à contribution la curiosité anglaise en y donnant des exercices +publics. + +Ces représentations nous ont fourni un recueil de définitions et +réponses les plus remarquables des deux sourds-muets aux diverses +questions qui leur furent adressées. A ce recueil intéressant, imprimé à +Londres, en 1815, furent joints notre _Alphabet Manuel_ et le discours +d'ouverture de l'abbé Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa +Méthode, par M. Laffon de Ladébat, ancien membre de la première +Assemblée législative et du Conseil des Anciens, avec des notes et une +traduction anglaise, par J.-H. Sievrac. + +Mentionnons, en passant, un fait particulier à Clerc. + +Pendant qu'il se trouvait à Londres, il ne craignit pas de soutenir, à +la barbe de ses nouvelles connaissances et malgré la presse britannique, +qu'il offrait de parier que la nouvelle de la défaite de Napoléon, qui +courait alors, n'avait pas le moindre fondement. C'est qu'il pouvait à +peine croire que Wellington fût capable de l'emporter sur un aussi grand +capitaine. Cependant il eût perdu sa gageure. + +Ce ne fut qu'à la chute de l'Empire que le directeur put rentrer en +France avec ses élèves. + + + + +CHAPITRE XIV. + + Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des + sourds-muets. Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet + Carbonnel (de Béziers).--Visites du duc de Gloucester, du duc + d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener son + fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire + apprendre la grammaire des sourds-muets. + + +Dans le courant de l'année 1817, l'Institution fut exposée à un danger +imminent, sans que l'abbé Sicard, rentré bien tard ce soir-là , pût le +prévoir le moins du monde, à telles enseignes qu'il s'était mis +immédiatement au lit. + +L'ancienne église de Saint-Magloire[15], dont l'emplacement était occupé +par l'aile gauche de la maison, devint la proie des flammes. On se +précipita dans nos dortoirs, on m'emporta de mon lit sans me laisser le +temps de m'habiller, et je fus requis pour faire la chaîne avec mes +condisciples. Trompant bientôt la vigilance de nos surveillants, je +quittai le jardin pour voir ce qui se passait autour du bâtiment menacé. +Quel ne fut pas mon effroi en apercevant un des nôtres, Carbonnel (de +Béziers), qui, par ses tours de force extraordinaires, avait mérité le +surnom d'_Hercule des sourds-muets_ (outre qu'il en avait la structure), +fonctionnant sur le théâtre du sinistre avec tout le sang-froid et toute +l'agilité d'un sapeur pompier. Ah! si l'on avait su être juste envers +lui![16] + +Lors de mon voyage, en 1846, à Bordeaux, où Carbonnel (de Béziers), père +de deux gentilles demoiselles parlantes, exerçait la profession +d'ébéniste, il me conta avec autant de modestie que de simplicité ses +escapades d'écolier qui lui avaient coûté cher, mais il supprima les +mille traits d'héroïsme qui l'avaient honoré, et ce qui s'était passé +dans l'incendie de la nuit du 25 au 26 juillet. Il rougit même comme une +jeune fille, quand je lui rappelai avec quelle rare présence d'esprit +il avait sauvé un de nos camarades, Arthur Gouïn, depuis artiste peintre +d'un rare mérite, au moment où le pied allait lui manquer sur le toit de +l'établissement. + +Le mercredi 10 février 1819, les administrateurs de l'Institution, +prévenus de l'arrivée à l'établissement du duc de Glocester, le +reçoivent à sa descente de voiture et l'introduisent dans la salle des +séances, où l'abbé Sicard développe devant Son Altesse sa méthode +d'enseignement. Plusieurs élèves exécutent en sa présence les principes +de cette méthode, et le prince en suit les applications avec beaucoup +d'intérêt. + +Après avoir visité toutes les parties de l'établissement, il témoigne, +en partant, sa satisfaction aux administrateurs de la maison, et +adresse, en particulier, des paroles flatteuses au directeur. + +Le mardi 22 juin de la même année, vers une heure de l'après-midi, +l'établissement est honoré de la visite du duc d'Angoulême, accompagné +du comte, depuis duc de Cazes, ministre de l'intérieur, et du comte +Chabrol, préfet de la Seine. Son Altesse est aussitôt conduite par le +duc de Doudeauville, pair de France, l'un des administrateurs de la +maison, et par l'abbé Sicard, à la salle des exercices, où plusieurs +élèves sont successivement et simultanément interrogés[17]. + +A la fin de ces exercices, une brave femme se jette aux pieds du Prince +pour implorer sa sollicitude en faveur d'un élève externe et aspirant, +le jeune Nonnen, qui vient de perdre sa mère, et dont le père est +infirme. Son Altesse, touchée de la position de cet infortuné, exprime +le désir de le voir admettre le plus tôt possible au nombre des élèves +du Gouvernement. + +Le Prince ayant été introduit ensuite dans l'atelier des tourneurs et +dans la classe de dessin, paraît examiner avec un vif plaisir divers +ouvrages des élèves, et après s'être occupé des moindres détails, se +retire visiblement satisfait. + +Le dimanche 17 décembre de la même année, vers deux heures de +l'après-midi, nous sommes surpris de la présence, chez nous, de la +duchesse de Berry, suivie de deux dames de sa cour et du duc de Lévis. +Reçue, à son arrivée, par le vicomte Mathieu de Montmorency, un des plus +anciens administrateurs de l'établissement, et par l'abbé Sicard, elle +assiste, dans le salon de ce dernier, aux exercices de quelques élèves, +parmi lesquels se trouve l'auteur de ce livre qui, au nom de ses +camarades, adresse à Son Altesse des paroles de remercîment, et qui, +plus tard, est chargé d'être l'interprète de leurs sentiments auprès de +la princesse lors de sa seconde visite en 1825. + +Bébian, censeur des études (voir ma _Notice sur sa vie et ses +Å“uvres_), survient tout à coup et offre à la princesse quelques +ouvrages des élèves. Elle demande à voir ceux qui en sont les auteurs. +«Impossible! répond le loyal fonctionnaire, ils sont à peine habillés, +hors d'état de se présenter à Votre Altesse, et même dans +l'impossibilité, depuis deux mois, d'aller à la promenade, faute de +vêtements.» + +La Princesse promet qu'Elle s'occupera de leurs besoins, et que, dès que +le duc de Bordeaux sera plus grand, elle le conduira chez nous pour y +apprendre notre grammaire. En quittant la maison, elle n'oublia pas de +laisser entre les mains du directeur des marques de sa munificence. + +Avant de continuer ce récit, je demanderai au lecteur la permission de +consigner ici l'expression de ma profonde gratitude pour toutes les +bontés que mon ancien directeur eut sans cesse pour moi depuis que je +fus admis, vers l'âge de huit ans environ, à partager son pain +intellectuel avec mes nouveaux condisciples. Je me contenterai d'en +citer une preuve entre mille: Le 17 août 1818, sous ses auspices, le roi +Louis XVIII daigna accueillir le portrait que j'avais fait, au crayon, +d'Henri IV, d'après le peintre Porbus[18]. + + + + +CHAPITRE XV. + + L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des + intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter + son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin en + 1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable du discours + prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de l'Académie + française, au cimetière du Père La Chaise.--Le directeur avait + recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude de l'abbé + Gondelin, second instituteur de l'École des sourds-muets de + Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit pouvoir disputer sa + place au concours. Une réclamation de Pissin-Sicard paraît dans un + journal.--Élèves parlants distingués de l'abbé Sicard: Pellier, + Paulmier et Bébian.--_Manuel d'enseignement pratique des + sourds-muets_, par ce dernier.--Travail remarquable de M. de + Gérando: _De l'Éducation des sourds-muets de naissance_, 2 + vol.--Divers hommages à l'abbé Sicard.--Énumération de ses + Å’uvres.--Sa correspondance avec Mme Robert sur divers sujets. + + +Cependant l'âge affaiblissait sensiblement les hautes facultés de +l'éminent directeur. Peu s'en fallait même qu'il ne tombât en enfance. +Le nombre des solliciteurs, des intrigants et des flatteurs qui +n'avaient que trop abusé de son caractère, allait croissant chaque jour. +C'était à qui se rendrait maître de son esprit pour tâcher de lui +arracher quelque concession. Qui pis est, toute sa fortune +s'engloutissait dans cette espèce de curée, avec le fruit de trente +années d'appointements (30,000 francs) que le pauvre Massieu, son élève +chéri, avait déposé entre ses mains. + +Auparavant, dans le plein exercice de ses facultés, il avait éprouvé les +mêmes embarras. Ses soi-disants amis avaient eu la lâcheté de lui faire +souscrire, en leur faveur, des billets de complaisance et il fut même +poursuivi pour des dettes qu'il n'avait jamais contractées. Toutefois, +il s'était imposé toute sorte de privations pour être en état de +satisfaire ses créanciers si indignement abusés. + +Il avait trop de simplicité et de naïvété dans le caractère pour +soupçonner le moindre mal chez les autres; sa piété avait toujours été +douce et tolérante. + +Qui n'eût dit, au souvenir de ses actes et à la lecture de ses écrits, +qu'il avait été taillé à l'antique? Il n'en était rien; la nature ne +l'avait pas aussi bien partagé du côté des avantages physiques. Son +corps était peu gracieux, et sa tête était habituellement penchée du +côté gauche. + +On avait cru remarquer en lui un faible pour le magnétisme, à telles +enseignes qu'il fut sur le point d'être la dupe de la prétendue guérison +d'un sourd-muet, nommé Grivel, par un sieur Fabre d'Olivet. La +correspondance qui s'ensuivit entre le vénérable instituteur et la +spirituelle Mme Robert en fait foi, comme on le verra à la fin de ce +livre[19]. + +On obsédait l'infortuné vieillard pour obtenir sa démission des +fonctions de directeur. Mais, contre toute attente, il déclara net qu'il +était déterminé à mourir à son poste et qu'il ne céderait sa place à qui +que ce fût. L'abbé Sicard écrivit même à ce sujet à Louis XVIII, qui +reconnut sa volonté comme sacrée. + +Notre célèbre instituteur ne se borna pas là , il fit insérer, le 15 mars +1821, la lettre suivante dans _le Moniteur_: + + +«Au rédacteur, + + «Les parents de quelques-uns de mes élèves, ayant appris que je me + proposais de me démettre de la direction de l'établissement des + sourds-muets, et m'en ayant témoigné d'avance leurs regrets; je + vous prie de les rassurer en insérant la présente lettre dans votre + journal. + + «Je n'ai jamais eu ni la pensée ni le désir qu'il me fût permis de + donner ma démission. Je suis assez français pour que la mort seule + puisse m'arracher à mon poste. D'ailleurs, le modèle que j'ai eu + est trop beau, et j'ai fait, jusqu'à ce jour, trop d'efforts dans + le but de marcher sur ses traces, pour ne pas l'imiter jusqu'au + bout. L'immortel abbé de l'Épée n'abandonna ses enfants d'adoption + qu'au moment marqué par la Providence. + + «Je me suis toujours proposé d'agir de même; c'est pourquoi + j'espère qu'on me le permettra, et que personne ne le trouvera + mauvais. + + «J'ai l'honneur d'être, etc. + +«L'abbé SICARD.» + + + +Enfin l'admirable instituteur, sentant sa fin venir, écrivit la lettre +qui suit à l'abbé Gondelin, qui joignait aux fonctions de deuxième +instituteur de l'école de Bordeaux, celle de supérieur des Missions +étrangères: + +«Mon cher confrère, près de mourir, je vous lègue mes chers enfants; je +lègue leurs âmes à votre religion, leurs corps à vos soins, leurs +facultés intellectuelles à vos lumières. Promettez-moi de remplir cette +noble tâche, et je mourrai tranquille.» + +Le 10 mai 1822, il terminait, en effet, à l'âge de quatre-vingts ans, +une vie consacrée tout entière à la religion, à la bienfaisance, à +l'étude des lettres et à la pratique de toutes les vertus. + +Ses dépouilles mortelles furent transportées, le lendemain, à l'église +Notre-Dame, où l'on célébra ses funérailles. + +On remarquait, dans le cortége, une députation de l'Institut de France, +quelques-uns de ses parents, et beaucoup de ses amis, sans compter une +foule d'illustrations de tout genre. Le corbillard était escorté par un +détachement de troupes de ligne, le défunt appartenant, on se le +rappelle, à la Légion d'honneur. Deux membres du Chapitre et deux +membres de l'Académie française (M. Bigot de Préameneu, président, et M. +Raynouard, secrétaire perpétuel), tenaient les quatre coins du drap +mortuaire. Tous les visages paraissaient préoccupés de l'objet du deuil, +auquel ajoutait la présence des orphelins, dont les privations imposées +par la nature avaient été réparées par un travail aussi ingénieux +qu'infatigable. + +Le corps ayant été porté au cimetière du Père-Lachaise, deux discours +furent prononcés sur la tombe de l'abbé Sicard, l'un par le président de +l'Académie française, l'autre, par M. Laffon de Ladébat, son ami +particulier. Le passage suivant du premier discours parut exciter, au +plus haut degré, l'émotion des personnes qui étaient venues rendre les +derniers devoirs au respectable défunt. + +«Notre douleur, y était-il dit, retentira dans l'Europe entière; on peut +même à peine supposer qu'il existe une contrée dans laquelle la +civilisation ait pénétré, où le spectacle des sourds-muets ne rappelle +qu'il existait, en France, un docte ami de l'humanité qui savait +redresser ces écarts de la nature, et dont la longue carrière n'a cessé +de briller de cette gloire sans égale.» + +Dans le courant de juillet de la même année, son fauteuil à l'Académie +française fut occupé par M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, alors +grand maître de l'Université, ministre des affaires ecclésiastiques et +de l'Instruction publique. Le directeur de cette illustre compagnie, M. +Bigot de Préameneu répondit au récipiendaire dans des termes prouvant +qu'il était digne d'apprécier l'ami tendre et dévoué des sourds-muets, +le défenseur éclairé de la religion et de la patrie. + +La dernière volonté du mourant relative à son successeur allait être +exécutée par le Gouvernement dès qu'elle parvint à sa connaissance. On +se flattait, en voyant l'homme de son choix, que la maison ne le +perdrait pas tout entier. + +L'abbé Salvan, son sous-directeur, informé qu'il était question de la +nomination de l'abbé Gondelin, se rendit avec un rare désintéressement +au Conseil d'administration pour lui déclarer que personne ne méritait +plus que le digne instituteur de Bordeaux, de remplir la place vacante. + +Paulmier, élève de l'abbé Sicard, qui pratiquait sa méthode depuis vingt +ans, et qui tenait à la conserver comme l'arche sainte pour le bien des +pauvres enfants, avait eu, un instant, l'idée de se porter candidat, +_attendu_, disait-il, _que le concours était la seule voie légitime par +laquelle l'abbé Sicard était parvenu à succéder à l'abbé de l'Épée_. +Mais il se désista de ses prétentions lorsqu'il eut une connaissance +positive, quoique tardive peut-être, des dernières intentions du maître. + +Sur ces entrefaites, une réclamation s'éleva, dans une feuille publique +de l'époque, de la part d'un autre élève, Pissin-Sicard[20]. + +Voici cette demande qui était accompagnée de pièces justificatives. + + «Au rédacteur du _Drapeau blanc_, journal de la politique, de la + littérature et des théâtres, + + «Monsieur, + + «Une feuille du 13 courant (mai 1822) contient une lettre attribuée + à mon illustre maître par M. Keppler, agent de l'Institution des + sourds-muets de Paris. + + «D'après cette lettre, l'abbé Sicard aurait voulu confier le dépôt + sacré qu'il avait reçu de l'immortel abbé de l'Épée et de + l'infortuné roi-martyr, à l'abbé Gondelin, deuxième instituteur à + Bordeaux. + + «Souffrez, Monsieur, que je prie, par la voie de votre journal, M. + Keppler de vouloir bien concilier cette prétendue lettre avec la + suivante, de M. le duc de Richelieu: + +Paris, le 3 mai 1821. + + «A M. l'abbé Sicard, + + «Vous connaissez, Monsieur l'abbé, l'intérêt particulier que je + porte à l'institution que vous dirigez et aux travaux qui ont + placé votre nom parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité; ce sera + donc avec empressement que j'entretiendrai M. le Ministre de + l'intérieur du vÅ“u que vous lui exprimez, de voir nommer + directeur adjoint, M. Pissin-Sicard, votre élève, que _vous + désignez pour votre successeur_. + + «Je ne doute pas que M. le comte Siméon ne saisisse cette occasion + de vous donner un nouveau témoignage de son estime; mais j'espère + que, de longtemps encore, l'adjoint que vous demandez ne sera + appelé _à recueillir l'héritage que votre choix lui destine_, et + que les infortunés qui vous doivent tant, jouiront encore pendant + bien des années de vos soins et de vos bienfaits. + + «Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de ma considération + la plus distinguée. + +«Signé: le duc DE RICHELIEU.» + + + +Après cette citation, M. l'abbé Pissin-Sicard continuait ainsi: + + «Je demanderai à M. Keppler si, deux jours avant sa mort, l'abbé + Sicard était capable, je ne dirai pas de _composer_, ni de + _copier_, ni de _comprendre_ la lettre qu'on lui attribue, mais + même d'en _entendre_ la simple lecture. + + «Et pour fixer, à cet égard, l'opinion publique et celle de l'abbé + Gondelin, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais que je + respecte infiniment, j'espère que vous ne me refuserez point la + grâce d'insérer la lettre suivante que l'abbé Sicard m'écrivait _de + sa propre main_ le 13 décembre 1821. J'étais alors à l'Abbaye du + Gard: + +Paris, le 13 décembre 1821. + + _A Monsieur Pissin-Sicard._ + + «Vous serez étonné, sans doute, mon cher et bon ami, à la lecture + de cette lettre, d'y trouver la rétractation de la première que + vous avez reçue de moi, dans laquelle je vous communiquais la + résolution bien positive d'aller vous joindre et de me réunir à + vous dans le saint asile que vous avez choisi pour votre retraite. + Je viens rétracter, cher ami, cette sainte résolution, et pour les + motifs les plus forts, les plus puissants, usant, à votre égard, de + toute l'autorité que me donne sur vous ma vive tendresse, vous + commander de quitter la sainte retraite où vous êtes, pour vous + rendre auprès de votre meilleur ami, que votre absence a amèrement + affligé et qui ne saurait la supporter plus longtemps. Rien au + monde ne peut m'en consoler, et vous seriez le plus ingrat de mes + amis si vous étiez en état de vous y accoutumer vous-même. La + solitude où vous m'avez laissé est une sorte de mort pour moi. + Rendez-moi l'ami que vous m'avez enlevé. Car cette épreuve est trop + forte pour ma faiblesse; je pense que lorsque Dieu nous a réunis, + ce n'a pas été pour nous séparer un jour. Vous l'avez présumé, + quand vous n'avez pas pensé devoir me communiquer votre fatal + projet. Vous connaissez trop bien ma sensibilité pour croire, en y + réfléchissant, que je souscrirais à un pareil sacrifice. Le temps + m'a prouvé qu'il était au-dessus de mes forces. Il est également + au-dessus de celles de vos élèves qui me demandent quand ils + reverront leur bon ami. Revenez donc sans délai et ne tardez pas; + revenez dans le sein de l'amitié; vous serez plus utile ici que + dans votre retraite; laissez les bons religieux près desquels vous + êtes allé vous reposer, et accourez vous joindre à votre bon ami + qui ne peut désormais vivre sans vous. + + «Vos frères vous désirent comme moi, accourez donc aussitôt que + cette lettre vous aura été remise! Vous devez, mon cher, surmonter + tous les obstacles qui s'opposeraient à ce retour. Songez que + votre retraite est un péché contre le Saint-Esprit.......» + + L'abbé Pissin-Sicard poursuit: + + «Tant que j'ai dû ménager l'extrême sensibilité du pieux abbé + Sicard, j'ai pu ensevelir au fond de mon cÅ“ur ma douleur et mon + indignation; mais aujourd'hui...... + + «Je conjure M. Keppler de ne pas me mettre dans la nécessité de + rompre un silence peut-être trop longtemps gardé. + + «J'ose espérer de votre impartialité et de votre respect pour la + mémoire d'un des plus illustres bienfaiteurs de l'humanité, que + vous voudrez bien insérer la présente dans votre journal. + + «J'ai l'honneur, etc. + +«PISSIN-SICARD.» + + Paris, le 14 mai 1822. + + + +L'abbé Gondelin vint à Paris pour recueillir le pieux legs de l'abbé +Sicard, mais il ne fit que paraître à la maison, et, en retournant +auprès de ses élèves, il envoya sa démission, à la grande surprise de +tous. + +On donna pour raison qu'il avait espéré trouver des égaux et non des +maîtres chez les membres du conseil d'administration. Ne fallait-il pas, +en effet, qu'il eût trop d'élévation dans l'esprit et trop +d'indépendance dans le caractère pour se laisser mener par ceux qu'il +paraissait tenir à dominer sans autre intérêt que celui du bien général? + +La direction fut forcément cédée à l'abbé Périer, fondateur et directeur +de l'École des sourds-muets de Rodez, et vicaire-général de Cahors.. + +Parmi les élèves parlants que l'abbé Sicard forma, on distingue +particulièrement le savant et modeste Pellier, appelé deux fois aux +fonctions de professeur, la première, du vivant du respectable +directeur, la seconde après sa mort et empêché, au regret de tous, +d'achever les travaux qu'il préparait, PAULMIER[21], auteur du +_Sourd-muet civilisé_ (1820) et d'un autre ouvrage: _Considérations sur +l'instruction des sourds-muets_, suivies d'un _Aperçu du plan +d'éducation de ces infortunés_, présenté aux administrateurs de la +maison (1844-1854), à Auguste Bébian[22] déjà cité plus d'une fois. + +Ce dernier a éclipsé tous ses rivaux. Il n'avait pas seulement découvert +dans le langage d'action le moyen infaillible de remplacer avec +avantage les sens qui manquent à ces infortunés, à lui appartient encore +la gloire d'avoir ramené à la simplicité, à l'unité une méthode, +jusque-là livrée aux caprices et aux tâtonnements. De plus, il avait +acquis l'estime de toute une famille dont il s'était déclaré l'ami même +avant sa vocation. + +Depuis que la maison s'était vue privée de son célèbre directeur l'abbé +Sicard, l'enseignement avait été abandonné, sans garantie ni contrôle, à +chaque professeur qui se bâtissait un système particulier à sa guise: le +mal était trop grave pour ne pas déterminer le conseil d'administration +à inviter l'un de ses membres, M. de Gérando, à lui présenter un rapport +sur les diverses méthodes appliquées, jusqu'alors, à l'instruction de +cette classe d'infortunés. + +Il faut ajouter qu'une autre raison avait influé sur cette +détermination: aucun ecclésiastique, depuis la démission si peu attendue +de l'abbé Gondelin, n'ayant été trouvé capable de continuer l'Å“uvre +des abbés de l'Épée et Sicard, le conseil en était venu à proposer des +laïques au lieu d'abbés à qui une telle mission avait toujours été +transmise, jusque-là , sans interruption, selon les vÅ“ux de l'ancienne +administration. + +Doué de cet esprit étendu et de ce coup d'Å“il sûr et judicieux qui +constitue le principal mérite de ses travaux, de Gérando, quoique tout à +fait en dehors de cette spécialité, n'hésita pas à accepter une tâche +qui aurait été peut-être une pierre d'achoppement pour beaucoup +d'autres. + +Son exposé ayant paru répondre à l'attente des personnes qui en avaient +pris connaissance aussi bien qu'à celle de ces collègues, un nouveau +conseil de perfectionnement, composé d'érudits que recommandaient +également leur savoir et leur zèle pour le bien fut adjoint au conseil +d'administration afin de l'aider de ses lumières dans tout ce qui +concernait le régime et la marche de l'instruction. Les deux conseils +décidèrent l'auteur à mettre au jour en 1827 son ouvrage déjà cité: _De +l'éducation des sourds-muets de naissance_. + +Il est divisé en trois parties: + +1º _Recherches des principes sur lesquels doit reposer l'art d'instruire +les sourds-muets._ + +2º _Recherches historiques comparées sur cet art._ + +3º _Considérations sur le mérite comparatif des divers systèmes proposés +et sur les perfectionnements dont ils sont susceptibles._ + +Il y aurait trop de témérité de notre part, après des juges aussi +compétents en pareille matière, d'entreprendre de donner ici l'analyse +de cette Å“uvre hors ligne, à laquelle cependant on désirerait +peut-être plus de concision, tout en faisant la part de l'éclectisme. + +La théorie pouvait être belle, il ne manquait plus que de la mettre en +pratique. Ce ne fut qu'en 1827 qu'apparut enfin le _Manuel +d'enseignement pratique des sourds-muets_ par Bébian, quoiqu'il eût été +adopté par le conseil d'administration dans la séance du 14 juin 1823, +comme étant tout d'application et formant l'abrégé du langage des +sourds-muets, ayant, en outre, l'avantage d'être également utile aux +pères de famille qui se chargeraient de l'instruction de leurs enfants +affligés de cette double infirmité. + +Cet excellent travail, accompagné de planches, forme deux volumes +contenant l'un des modèles d'exercices, l'autre des explications. +L'auteur a regretté de se voir réduit à une partie de l'étude de la +langue, se rattachant à l'enseignement grammatical, au lieu d'offrir, +comme il l'aurait voulu, un cours complet d'instruction à l'usage des +familles et des instituteurs, mais un ouvrage aussi étendu aurait exigé +des frais énormes. + +On n'en doit pas moins féliciter Bébian d'avoir si bien réussi à +simplifier la méthode et à la rendre assez facile pour qu'une mère +puisse apprendre à lire à un enfant sourd-muet comme elle enseigne aux +autres à parler, conformément au vÅ“u émis par de Gérando dans un +autre ouvrage: _des Signes et de l'Art de penser_, t. IV. page 485. + + +L'abbé Sicard à été l'objet de plus d'un hommage en vers, indépendamment +du quatrain, reproduit plus haut de M. de Fontanes, qui se trouve au bas +du portrait du célèbre instituteur, gravé par Gaucher, d'après le dessin +de Jauffret. Nous mettons sous les yeux du lecteur trois autres hommages +en vers, pris au hasard. + + Ce portrait représente un sage, + Dont le talent modeste et précieux + Sut donner au geste un langage + Et prêter une oreille aux yeux. + + AUTEUR INCONNU. + + Son art enfanta des merveilles; + Du sourd il ouvrit les oreilles; + Le muet se fit admirer. + O méchant! Cesse ton murmure. + Vois! tous les torts de la nature, + Un homme a su les réparer. + + AIMÉ MARTIN. + + SURDOS FECIT AUDIRE ET MUTOS LOQUI. + + _S. Luc._ + + Toi, dont le ciel aux malheureux prospère, + Pour les consoler a fait choix, + Explique-moi, cher abbé, ce mystère: + D'où vient, lorsqu'au muet ton talent rend la voix, + Je ne puis qu'écouter, admirer et me taire? + + L'ABBÉ DOUMEAU. + + (_Mercure de France_ du 15 mai 1790). + +Parmi les artistes qui, de leur côté, lui ont payé leur tribut, nommons +avec orgueil le sourd-muet Aubert, collaborateur, pendant de longues +années, du célèbre Desnoyers, qui a gravé son portrait; le sourd-muet +Peyson, élève d'Hersent et de Léon Cogniet, à qui M. de Montalivet, +intendant général de la maison du roi Louis-Philippe, commanda, à notre +prière, le portrait de ce bienfaiteur de l'humanité, qui figure +honorablement au musée historique de Versailles. + +Dans la suite, le même sourd-muet fit don de son grand et beau tableau, +représentant les derniers moments de l'abbé de l'Épée à la chapelle de +l'Institution de Paris où on le voit encore. + +Ici nous ne pouvons passer sous silence le pélerinage que font, chaque +année, les élèves de l'établissement au cimetière du Père la Chaise dans +le but de déposer des couronnes d'immortelles sur son tombeau. Il a été +réparé avec le produit d'une souscription organisée entre eux et des +amis de l'humanité[23]. + +L'abbé Sicard a laissé une foule d'ouvrages dont voici l'énumération: + +1º _Mémoire sur l'art d'instruire les sourds-muets de naissance_, +Bordeaux, 1789, in-8º (extrait du recueil du _Musée de Bordeaux_). + +2º _Catéchisme ou instruction chrétienne à l'usage des sourds-muets_, +1796, in-8º. + +3º _Manuel de l'enfance, contenant des éléments de lecture et des +dialogues instructifs et moraux, dédié aux mères et à toutes les +personnes chargées de l'éducation de la première enfance_, 1796, in-12. + +4º _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance pour servir à +l'éducation des sourds-muets, et qui peut être utile à celle des enfants +qui entendent et parlent, avec figures et tableaux_, Paris, 1800, in-8º. + +5º _De l'homme et de ses facultés physiques et intellectuelles, de ses +devoirs et de ses espérances_, par D. Harlley, ouvrage traduit de +l'anglais, avec des notes explicatives, 1802, 2 vol. in-8º. + +6º _Journée chrétienne d'un sourd-muet_, 1805, in-12. + +7º _Éléments de grammaire générale, appliquée à la langue française_, 2 +vol. in-8º, 4e édition, 1814. + +8º _Théorie des signes, pour servir d'introduction à l'usage des +langues, où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en action._ +Paris, 2 vol. in-8º, seconde édition, 1823. + + +Parmi les ouvrages auxquels l'abbé Sicard a collaboré ou a prêté son +nom, on mentionne: + + 1º _Les Annales catholiques_ (1796, 1797, nos 21 à 42), rédigées + par M. Jauffret, depuis évêque de Metz, et dans lesquelles l'abbé + Sicard signait tantôt son nom, tantôt son anagramme _Dracis_, + _Annales catholiques_, sur chacun des numéros desquelles il faisait + imprimer les douze caractères de la _Paligraphie_, écriture + inventée par M. de Maismieu. + + 2º _L'Histoire de l'établissement du christianisme dans les Indes + orientales_, ouvrage dû à la plume de Serieys, au nom duquel l'abbé + Sicard joignit ici le sien, comme dans tous les autres livres de + cet écrivain, en reconnaissance d'un service que, selon M. Barbier + (_Dictionnaire des Anonymes_) Serieys lui avait rendu pendant les + orages de la révolution. + + 3º _Deux Mémoires sur l'art d'instruire les sourds-muets_, insérés + dans le _Magasin encyclopédique_, et traduits en allemand, avec des + notes par Adf. F. Petschke, dans le journal intitulé: _Teutsche + Monatscher_, pris séparément, Leipsick, 1798, in-8º. + + 4º _Le Dictionnaire généalogique; historique et critique de + l'histoire sainte_, par M. l'abbé ***, composé par Serieys, revu + par l'abbé Sicard qui, peut-être, a porté la complaisance trop loin + en prenant sur lui la responsabilité de cette Å“uvre qui n'est + pas exempte d'erreurs, Paris, 1804, in-8º. + + 5º _L'Epitome de l'histoire des Papes depuis saint Pierre jusqu'à + nos jours_, avec un _Précis historique de la vie de N. S. P. le + pape Pie VII_, par Serieys, ouvrage élémentaire à l'usage des + jeunes gens, revu par l'abbé Sicard, 1805, in-12. + + 6º _Deux ouvrages de grammaire_, publiés par M. Mourier, + instituteur, ancien bibliothécaire du _Prytanée français_ + (aujourd'hui collége de Louis-le-Grand) sous le titre de: + _L'Alphabet méthodique et la grammaire française exacte et + méthodique_, 1815 et 1816, réimprimé en 1823. + + 7º _La Vie de la Dauphine_, mère de Louis XVIII (Paris, 1817, 1 + vol. in-12), ouvrage de Serieys. + + 8º Une édition des _Tropes de Dumarsais_, dont il entreprit la + publication. + + 9º _Les Sermons inédits de Bourdaloue_, imprimés sur un manuscrit + authentique; Paris, 1823, in-8º. + + 10º _Des Morceaux de grammaire générale_, dans les séances des + _Écoles normales_ et la collection des _Mémoires de l'Institut_. + +Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un rapport de l'abbé +Sicard, l'un des membres de la Commission, chargée de l'examen du _Génie +du Christianisme_[24], lu à la séance de la langue et de la littérature +françaises de l'Institut, le 23 janvier 1811. + + +Voici les titres de l'abbé Sicard: + + Prêtre de la Congrégation des Prêtres de la Doctrine chrétienne; + + Chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris; + + Directeur et instituteur en chef de l'École des Sourds-muets; + administrateur de l'hospice des Quinze-Vingts et de l'Institution + des Aveugles travailleurs; + + Membre de l'Institut de France (Académie française); vice-président + de la Société royale académique des sciences de Paris; + + Membre des académies de Madrid, Luques, Livourne, Lyon, Troyes, + Nancy, etc. + + Chevalier de la Légion d'honneur après la première Restauration, en + 1814, des ordres Saint-Wladimir de Russie, et de Wasa, en Suède, et + de Saint-Michel de France. + + + + +NOTICES + +SUR LES ÉLÈVES DE L'ABBÉ SICARD + +MASSIEU ET CLERC. + + + + +CHAPITRE XVI. + +MASSIEU. + + Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un + voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses + premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions aux + exercices publics de l'abbé Sicard!--Quelles étaient ses habitudes + et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets de Rodez + lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il est réclamé + par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir finir ses jours + dans cette ville.--Exercices publics des élèves du nouveau + professeur.--Un journal de la localité publie des fragments de ses + Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa mort et ses + obsèques. + + +Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens près de Cadillac, +département de la Gironde, de parents pauvres, qu'une fatalité +singulière semblait poursuivre; ils avaient à leur charge cinq autres +enfants atteints de la même infirmité. Celui-ci passa ses premières +années à garder les moutons, il les comptait sur ses doigts, et quand +le nombre dépassait dix, il le marquait sur son bâton et recommençait à +compter. + +Souvent il témoignait à son père le désir d'aller, comme ses petits +camarades, apprendre à lire et à écrire à l'école. Et le père, dans son +désespoir, tâchait de lui faire comprendre par signes que sa position +exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre enfant avait beau insister +pour qu'on lui débouchât les oreilles comme on débouche une bouteille, +s'imaginant que c'était un innocent moyen capable de lever un pareil +obstacle. Voyant que rien ne lui réussissait, il dérobe un livre, et se +rend de lui-même à l'école. Que pouvait le maître pour cet intrus qui +ouvrait le volume dont il parcourait les pages en remuant les lèvres par +imitation? + +Ensuite il essaya de former les lettres au hasard et gémit de se voir +frappé d'impuissance. + +Une heureuse circonstance devait bientôt tarir la source des larmes de +notre pauvre sourd-muet. + +Un citoyen charitable de la contrée, M. de Puymaurin, touché de son +sort, l'emmène à l'Institution des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de +Cicé, archevêque de ce diocèse, avait confié la direction à l'abbé +Sicard. + +Agé de treize ans, il est admis. + +Là ses progrès ne tardent pas à justifier l'opinion que son bienfaiteur +avait conçue de lui. + +Aussitôt que la nouvelle de la mort de l'abbé de l'Épée, directeur de +l'École de Paris, fut parvenue à Bordeaux, le directeur, transféré à +Paris, s'y fit accompagner de son élève favori sur lequel il fondait +déjà de grandes espérances. Dans cet établissement, il obtint chaque +jour, grâce à lui, de nouveaux triomphes sur l'opinion publique. Il fut +nommé premier répétiteur de l'École par Louis XVI, le 4 avril 1790, +confirmé par l'Assemblée constituante, le 21 juillet 1791; par la +Convention nationale, le 7 janvier 1795 avec un traitement de 1,200 fr. +(ce qui était assez beau pour l'époque); et par le ministre de +l'intérieur Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800. + +Ses succès le remplirent d'une si grande joie que, par ses gestes +énergiques, il ne cessait d'exprimer à son entourage ce qui se passait +au fond de son âme. _Je pourrai_, disait-il dans son langage, _assurer +enfin du pain à la vieillesse de ma mère_. + +Il n'oublia jamais, en effet, sa famille, à laquelle il faisait passer +exactement une bonne partie de ses épargnes. «Donner à ses parents, +c'est leur rendre ce qu'on en a reçu.» Ce fut sa seule réponse aux +observations qui lui étaient faites. + +Son étrange plaidoyer devant la justice à l'occasion d'un vol dont il +avait été victime, fit grand bruit dans le monde. Le voici tel que le +donne la traduction littéraire du compte rendu d'un journal anglais, +précédé de réflexions du rédacteur: + +«Parmi les événements intéressants qui caractérisent ce siècle, la +dénonciation de Jean Massieu, âgé de dix-huit ans, sourd-muet de +naissance, n'est pas un des moins extraordinaires. + +«Ce jeune homme, élève de l'abbé Sicard, successeur de l'abbé de l'Épée, +dans le laborieux travail de répandre l'instruction parmi les +sourds-muets, a plaidé sa cause en plein tribunal contre un voleur dont +il avait failli être la victime et cela sans avoir besoin de l'aide +d'aucun défenseur; il a écrit lui-même ce qui s'était passé avec la +noble franchise de l'innocence et l'ingénuité d'un sauvage, fortement +pénétré de l'idée des droits sacrés de la nature, comme si la nature +l'avait elle-même chargé d'en rappeler le souvenir, d'en demander le +redressement et d'en poursuivre la punition. + +«Nous transcrivons ici ce monument vraiment curieux et original des +succès de l'esprit humain, privé des moyens ordinaires d'instruction. + +Jean Massieu a dit au juge: + +«Je suis sourd-muet de naissance, je regardais le soleil du +Saint-Sacrement, dans une grande rue, avec tous les autres sourds-muets. +Cet homme m'a aperçu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de la +poche droite de mon habit: il s'est approché doucement de moi, et m'a +pris le portefeuille. Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'étais +tourné vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta le portefeuille +sur la jambe d'un autre homme qui le ramassa et me le rendit. Je saisis +mon voleur par sa veste; je le contins avec force: il devint pâle, +blême, tremblant. Je fis signe à un soldat de me venir en aide; je lui +montrai le portefeuille en tâchant de lui faire comprendre que cet homme +me l'avait volé. Le soldat a appréhendé au corps le voleur et l'a amené +ici où je l'ai suivi. Je vous demande justice. + +«Je jure devant Dieu qu'il m'a dérobé mon portefeuille; lui n'osera pas +jurer devant Dieu. + +«Je vous prie néanmoins de ne pas ordonner qu'on lui coupe la tête, il +n'a pas tué; exigez seulement qu'on le fasse ramer aux galères.» + +Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut condamné à trois mois +de prison à Bicêtre. + +Ici il nous semble intéressant, avant de suivre notre célèbre sourd-muet +dans sa modeste existence, de compléter le tableau de ses premières +impressions et de ses premiers chagrins, tracé par lui-même, en réponse +à une demande qui lui avait été adressée sur ce sujet: + + +«Je suis né à Semens, canton de Saint-Macaire, département de la +Gironde. + +«Mon père est mort en janvier 1791; ma mère vit encore. + +«Nous étions six sourds-muets dans notre famille, trois garçons et trois +filles. + +«Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis resté dans mon pays +sans recevoir aucune espèce d'instruction; _j'étais dans les ténèbres_. + +«J'exprimais mes idées par des signes manuels ou des gestes, dont +j'usais pour correspondre avec mes parents, avec mes frères ou sÅ“urs, +et qui étaient bien différents de ceux des sourds-muets instruits. Les +étrangers ne me comprenaient pas, quand je leur exprimais ainsi mes +idées, mais les voisins me comprenaient assez. + +«Je voyais des bÅ“ufs, des chevaux, des ânes, des porcs, des chiens, +des chats, des végétaux, des maisons, des champs, des vignes, et, après +avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais bien. + +«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant, je ne savais ni lire ni +écrire, je désirais lire et écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons +et de jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y suivre et +j'en étais très-jaloux. + +«Je demandais à mon père, les larmes aux yeux, la permission d'aller à +l'école; je prenais un livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer +mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme pour sortir, mais mon +père me refusait la permission que je lui demandais, en me faisant signe +que je ne pourrais jamais rien apprendre parce que j'étais sourd-muet. + +Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce volume pour le lire; +mais je ne connaissais ni les lettres, ni les mots, ni les phrases, ni +les périodes. Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles, +demandant avec impatience à mon père de me les déboucher. + +«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède. Alors je me désolais. Un +jour, je sortis de la maison paternelle, et j'allai à l'école sans en +prévenir mon père: je me présentai au maître et lui demandai par gestes +de m'apprendre à lire et à écrire, il me refusa durement et me chassa: +ce qui me fit beaucoup pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais +souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans; j'essayais tout +seul de former, avec une plume, des signes d'écriture. + +«Dans mon enfance, mon père me faisait faire, matin et soir, mes prières +par gestes; je me mettais à genoux, je joignais les mains et je remuais +les lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient Dieu. + +«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est le créateur du ciel et +de la terre. Dans mon enfance, j'adorais le ciel, parce que ne voyant +pas Dieu, je voyais le ciel. + +«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si je ne m'étais pas fait +moi-même. Je grandissais; mais si je n'avais connu mon instituteur, +l'abbé Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon corps, car mon +esprit était très-pauvre. En grandissant, j'aurais continué à croire que +le ciel était Dieu. + +«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas avec moi, ils me +méprisaient; j'étais repoussé comme un chien. + +«Je m'amusais tout seul à jouer au mail, au sabot, ou à courir juché sur +des échasses. + +«Je connaissais les nombres avant mon instruction; mes doigts me les +avaient appris. Je ne connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes +doigts, et quand le nombre dépassait _dix_, je faisais des _koches_ sur +un morceau de bois. + +«Dans mon enfance, mes parents me faisaient quelquefois garder un +troupeau, et souvent ceux qui me rencontraient, touchés de ma situation, +me donnaient quelque argent. + +«Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui passait, me prit en +affection, me fit venir chez lui et me donna à manger et à boire. + +«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de moi à l'abbé Sicard, +qui consentit à se charger de mon éducation. + +«Le monsieur en question écrivit à mon père, qui me montra sa lettre, +mais je ne pus pas la lire. + +«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle contenait; ils +m'apprirent que j'irais à Bordeaux. Ils croyaient que c'était pour +apprendre à être tonnelier. Mon père me dit que c'était pour apprendre à +lire et à écrire. + +«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque nous y arrivâmes, +nous allâmes visiter l'abbé Sicard que je trouvai très-maigre. + +«Je commençai à former des lettres avec les doigts. Au bout de quelques +jours, je pus écrire un certain nombre de mots. + +«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs mots; dans +l'espace de six mois, je sus écrire quelques phrases. Dans l'espace d'un +an, j'écrivis bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, j'écrivis +mieux et je répondis bien aux questions que l'on me faisait. + +«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec l'abbé Sicard, quand +je partis avec lui pour Paris. + +«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu comme les +_entendants-parlants_. + +«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès, si un sourd-muet ne +m'avait inspiré une grande crainte qui me rendait malheureux. + +«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit que ceux qui n'avaient +jamais été malades depuis leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et +que ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux. + +«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien malade depuis mon âge de +raison, je crus longtemps que je ne pourrais vivre vieux, et que je +n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, ni +cinquante ans. + +«Ceux de mes frères et sÅ“urs qui n'avaient jamais été malades depuis +leur naissance sont morts depuis qu'ils ont commencé à l'être. + +«Mes autres frères et sÅ“urs qui avaient été souvent malades se sont +rétablis. + +«Sans mon absence de toute maladie et la croyance où j'étais que je ne +pourrais pas vivre vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu +aussi savant qu'un véritable entendant-parlant. + +«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je n'aurais pas craint la mort, +et j'aurais été toujours heureux.» + +Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs personnes: «Mon cher +Massieu, avant toute instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui +se regardaient et remuaient les lèvres? + +«Je croyais, répondit-il, qu'ils _exprimaient des idées_. + +«_D._ Pourquoi croyais-tu cela? + +«_R._ Parce que je m'étais souvenu qu'on avait parlé de moi à mon père +et qu'il m'avait menacé de me punir. + +«_D._ Tu croyais donc que le mouvement des lèvres était un moyen de +communiquer les idées? + +«_R._ Oui. + +«_D._ Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lèvres pour nous communiquer +les tiennes? + +«_R._ Parce que je n'avais pas assez regardé les lèvres des parlants, +et qu'on m'avait dit que _mes bruits étaient mauvais_. Comme on +m'assurait que mon mal était dans les oreilles, je prenais de +l'eau-de-vie, j'en versais dans l'une et dans l'autre et je les bouchais +avec du coton. + +«_D._ Savais-tu ce que c'était qu'entendre? + +«_R._ Oui. + +«_D._ Comment l'avais-tu appris? + +«_R._ Une parente entendante qui demeurait dans notre maison m'avait dit +qu'elle voyait avec les oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec +les yeux, lorsque cette personne venait visiter mon père. + +«Les entendants voient la nuit avec les oreilles les personnes qui +marchent près d'eux. + +«Le _marcher nocturne_ distingue les personnes et dit leur nom aux +entendants.» + +On voit, par le style de ces réponses, qu'il a fallu les copier et les +conserver exactement pour les transmettre au public. + +«A quoi pensiez-vous, lui demanda la même dame, pendant que votre père +vous faisait rester à genoux? + +--«Au ciel. + +--«Dans quelle intention lui adressiez-vous une prière? + +--«Pour le faire descendre de nuit sur la terre, afin que les herbes que +j'avais plantées crussent, et pour que les malades fussent rendus à la +santé. + +--«Était-ce des idées, des mots, des sentiments dont vous composiez +votre prière? + +--«C'était le cÅ“ur qui la faisait, je ne connaissais encore ni les +mots, ni leur valeur. + +--«Qu'éprouviez-vous alors dans le cÅ“ur? + +--«La joie, quand je voyais que les plantes et les fruits croissaient; +la douleur, quand je voyais leur _endommagement_ par la grêle, et que +mes parents malades ne guérissaient pas.» + +Son père lui avait montré une grande statue dans l'église de son +village; elle représentait un vieillard à longue barbe, tenant un globe +dans sa main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus du +soleil. + +«Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le bÅ“uf, le cheval, etc.? + +--«Non, et pourtant j'étais bien curieux de _voir naître_: souvent +j'allais me cacher dans les fossés pour attendre que le ciel descendît +sur la terre afin d'assister à la naissance des êtres; je voulais bien +voir cela. + +--«Quelle fut votre pensée lorsque M. Sicard vous fit tracer, pour la +première fois, des mots avec des lettres? + +--«Je pensais que les mots étaient les images des objets que je voyais +autour de moi; je les apprenais de mémoire, avec une vive ardeur. Quand +j'avais lu le mot _Dieu_, et que je l'avais écrit à la craie sur +l'ardoise, je le regardais très-souvent, car je croyais que Dieu causait +la mort et je la craignais beaucoup. + +--«Quelle idée aviez-vous donc de la mort? + +--«Je pensais que c'était la cessation du mouvement, de la sensation, de +la _manducation_, de la tendreté de la peau et de la chair. + +--«Pourquoi aviez-vous cette idée? + +--«J'avais vu un mort. + +--«Pensiez-vous que vous deviez toujours vivre? + +--«Je croyais qu'il y avait une terre céleste et que le corps était +éternel.» + +On se rappelle combien de fois les définitions de Massieu ont électrisé +l'assemblée qui se pressait autour de son illustre maître et comment, +volant de bouche en bouche, elles ont fait le tour du monde. + +_Reconnaissance_ définie, entre autres, _la mémoire du cÅ“ur_. + +Pourtant, cette définition donnée par Massieu n'est point, selon nous, +parfaite, puisqu'on peut dire avec non moins de fondement de la _haine_ +qu'elle est également la mémoire du cÅ“ur. Ah! si le sourd-muet avait +ajouté: _d'un cÅ“ur honnête!_ à la bonne heure! + +En dépit de la froide logique, cet élan de l'âme de Massieu n'en fut pas +moins applaudi à outrance et il a même passé en proverbe. + +On remarqua aussi sa définition de _la difficulté_: c'est une +_possibilité avec obstacle_. + +Interrogé en 1815 sur le meilleur gouvernement, il répondit sans +hésiter: c'est le gouvernement paternel. + +N'eût-on pas dit que, dans l'état des choses d'alors, la prudence était +venue jusqu'à lui se mettre de moitié avec la confiance? + +«Quelle différence, lui demanda-t-on un jour, faites-vous entre Dieu et +la nature? + +--«Dieu, répondit-il, est la tête invisible de l'univers, la main +mystérieuse du monde, le moteur de la nature, le créateur du ciel et de +la terre, le soleil de l'éternité, le premier être, l'être suprême, +l'être par excellence, le seul grand, le seul puissant, le _Très-Haut_. + +«Il a été le créateur de toutes choses. + +«Les premiers êtres sont sortis de son sein. Il leur a dit: vous ferez +les seconds; vous en produirez d'autres, mes volontés sont des lois; +l'ensemble de mes lois, c'est la nature.» + +Voici les réponses qu'il fit aux trois questions suivantes: + +«Qu'est-ce que Dieu et l'éternité? + +«Dieu est l'être nécessaire, l'horloger de la nature, le machiniste de +l'univers et l'âme du monde. + +«L'éternité est un jour sans hier ni lendemain.» + +Quelques personnes, ayant voulu l'embarrasser, lui demandèrent ce que +c'est que l'ouïe. + +«C'est, répondit-il immédiatement, _la vue auriculaire_. + +--«Quelle distinction faites-vous entre un conquérant et un héros? lui +demanda une dame d'esprit. + +--«Les armes, les soldats font le conquérant: le courage du cÅ“ur fait +le héros. Jules César était le héros des Romains; Napoléon est le héros +de l'Europe.» + +Qui ne devait être frappé du contraste que formaient ces définitions si +profondes, si élevées de notre sourd-muet avec son style épistolaire et +sa conversation familière? Ce qui ressort de l'un et de l'autre, c'est +que Massieu resta toujours enfant[25] dans sa manière de voir. D'où plus +d'une personne a conclu, à tort, du particulier au général, qu'un +individu atteint de la même infirmité ne peut jamais atteindre à la +supériorité de tel ou tel parlant instruit. + +Peut-être était-ce la faute du maître qui, jaloux, avant tout, dans son +intérêt, de faire briller son élève, avait cru devoir négliger de porter +toute son attention sur un point aussi important. Ne dépendait-il pas, +en effet, de lui d'abaisser de plus en plus la barrière qui s'élève, +sous ce rapport, entre le sourd-muet et celui qui est doué de la +plénitude des sens? + +Ne croirait-on pas que Massieu dut avoir quelque sentiment de sa +faiblesse relative pour emprunter la plume d'un de ses premiers élèves, +bien jeune alors, mais plus heureusement formé, depuis, par un autre? Il +avait à recommander à la bienveillance du Préfet du département du Nord, +non-seulement une jeune sourde-muette qu'il désirait faire admettre à +l'Institution des sourds-muets d'Arras, mais encore une pauvre enfant +qu'il avait eu l'occasion de présenter à ce fonctionnaire[26]. + +A l'époque où, encore sur les bancs de l'école, nous demandions à +Massieu s'il nous serait possible d'essayer de lire Voltaire, il nous +répondit en branlant la tête: Cet écrivain est trop difficile pour qu'un +sourd-muet, quelle que soit d'ailleurs sa capacité, puisse se flatter de +réussir jamais à le comprendre. Un tel arrêt nous effraya tellement que +nous renonçâmes, dès lors, à la poursuite de ce qu'il croyait devoir +appeler une chimère, et c'eût été pour toute notre vie peut-être, si +heureusement un professeur plus capable n'était venu nous désabuser là +dessus. Ah! nous n'en finirions point, si nous avions à exposer ici les +opinions plus ou moins bizarres dont nos pauvres têtes étaient coiffées +sur d'autres points! + +Si Bébian, dans son _examen critique de la nouvelle organisation de +l'enseignement dans l'Institution des sourds-muets de Paris_, n'a pu +s'empêcher de s'écrier que le célèbre sourd-muet M....., ce grand +improvisateur de réponses aux exercices publics de l'abbé Sicard, ne +comprenait pas _l'Ami des enfants de Berquin_; ça été pour montrer par +cet exemple, entre autres, que rien n'est indispensable à quiconque veut +se charger de l'éducation d'un enfant sourd-muet, comme de savoir tirer +avantage de la richesse, de l'énergie, de l'élégance, de la flexibilité +du langage mimique, et que, grâce à ce puissant instrument, soutenu de +l'étude philosophique de la langue, on peut expliquer et traduire aux +sourds-muets un prosateur ou un poëte, quel qu'il soit. Il va sans dire +que la lecture et la conversation écrite suffisent, jusqu'à un certain +point, pour balancer les désavantages de leur position, vis-à -vis des +enfants ordinaires. C'est donc outrager le langage des gestes que de +prétendre relever cette infériorité apparente pour lui en faire porter +la peine. + +Dans le cours de mon long professorat, j'ai eu l'occasion de me +convaincre de plus en plus de la grande influence que l'emploi mieux +entendu de la mimique est capable d'exercer sur le développement tant +intellectuel que moral de nos jeunes élèves. N'est-ce pas, d'ailleurs, +un argument péremptoire contre l'absurde prétention de lui substituer la +prononciation artificielle, si ce n'est pour restreindre cette dernière +comme un complément secondaire à ceux de ces rares infortunés qui y +montrent certaines dispositions? + +Il ne suffit pas que le maître soit instruit, il faut surtout qu'il +sache si bien manier le langage particulier de l'élève, que celui-ci +puisse saisir, à première vue, toutes les nuances de la pensée et toutes +les délicatesses du sentiment. + +A ce propos, qu'il nous soit permis de citer ici le passage suivant du +discours de réception prononcé à l'Académie française par Mgr l'évêque +d'Hermopolis, le jour où il fut reçu à la place laissée vacante par la +mort de l'abbé Sicard (le 18 novembre 1822): + +«Avant l'abbé de l'Épée, on n'ignorait pas que l'homme, par des signes +divers, plutôt inspirés par un instinct naturel que découverts par la +réflexion, peut exprimer ses sentiments et ses pensées. La physionomie +étant, en particulier, le miroir de l'âme, qui de nous n'a pas senti +quelquefois le pouvoir d'un geste, d'un regard, de quelques larmes, +d'une inflexion de voix, d'une posture suppliante? N'est-ce pas de tout +cela que se compose dans l'orateur cette éloquence du corps, que les +anciens mettaient, avec raison, au-dessus de celle des paroles? +L'histoire a conservé le nom d'un célèbre Romain qui, par sa pantomime +d'une vérité frappante, rendait fidèlement tout ce qu'il y avait de plus +noble, de plus délicat, de plus varié, de plus nombreux dans les +périodes de Cicéron.» + +Ah! que n'eût pas dit encore cet illustre prélat, s'il avait été plus à +portée de découvrir les profondeurs d'un art qui peut être une énigme +pour la plupart, et dont les prérogatives ne le cèdent pas toutefois à +celles de la parole. Ces deux dons également merveilleux ne sauraient +s'expliquer qu'en les faisant descendre immédiatement du ciel. + +On remarquait, du reste, autant de simplicité et d'originalité dans les +habitudes de Massieu que dans ses expressions. A considérer son +extérieur, on eût dit un étranger au monde civilisé, quoiqu'à la vérité, +il eût fréquenté les sociétés les plus choisies et approché les plus +hauts personnages, jusqu'à des souverains. L'abandon et la naïveté du +jeune âge semblaient identifiés à sa personne. Il ne savait rien cacher +à ses jeunes camarades. _Il allait jusqu'à leur faire part de ses +anxiétés_; il les consultait non-seulement sur ses goûts, mais sur ses +affaires les plus sérieuses. + +Il avait une passion si enfantine pour les montres, les cachets, les +clefs dorées, qu'on le voyait porter sur lui jusqu'à quatre de ces +petites horloges. Il les regardait à tout moment, et les faisait admirer +aux personnes qu'il rencontrait. + +Quant aux livres, il en achetait dans tous les quartiers; il en +emportait dans ses poches, sous son bras, entre ses mains, et après les +avoir montrés à tout le monde, il allait les troquer pour d'autres. Il +essuyait sans sourciller les brocards que l'on se permettait contre lui. +Ce n'est pas néanmoins qu'il abdiquât une certaine brusquerie, quand il +se voyait piqué au vif. + +Au reste, il compensait ces légers défauts par mille qualités +estimables. Il était fidèle à l'amitié; il ne se souvenait que des +services qu'on lui avait rendus; sa reconnaissance pour l'abbé Sicard ne +se démentit jamais. «Lui et moi, disait-il, nous sommes deux barres de +fer forgées ensemble.» + +Il se montra calme et résigné en apprenant que son cher maître, sur le +point de mourir, ne laissait pas de quoi lui rendre, à lui Massieu, le +fruit de trente années de traitement comme fonctionnaire, ainsi que nous +l'avons dit. + +Plus d'un an s'était écoulé depuis la perte du respectable directeur, +que son élève de prédilection fut forcé de quitter son poste pour aller +recevoir l'hospitalité généreuse que lui offrait à Rodez l'abbé Perier. +Ce fut, sans doute, sur les instances de ce dernier que Massieu +consentit à unir son sort à celui d'une parlante de cette ville, dont il +eut deux enfants doués de tous leurs sens. + +A la mort de l'abbé Perier qui, appelé à Paris par le gouvernement, +l'avait laissé à la tête de son école, il fut réclamé en 1831, malgré le +désir que le Conseil municipal du chef-lieu de l'Aveyron avait eu de le +conserver, par un riche libraire de Lille, M. Vanackère qui, pendant son +séjour dans cette ville, lui avait témoigné sans cesse une affection +particulière. Massieu s'y était rendu vers 1820 pour développer en +public l'art d'instruire ses compagnons d'infortune et avait emporté, en +revenant à Paris, un si doux souvenir de l'accueil sympathique qu'il y +avait reçu, qu'il fixa son choix sur cette ville. + +On pensait à lui confier la direction d'une école de sourds-muets, +fondée en 1835 au moyen des libéralités des âmes charitables. Comptant à +peine une dizaine d'élèves, elle ne tarda pas à recevoir tous ceux qui +étaient épars dans les villes et les campagnes du département. Leur +nombre qui s'élevait, dès 1839, à quarante, s'accroissant toujours +depuis, força l'Administration d'adjoindre à leur asile une maison +voisine. + +Une institutrice parlante secondait le directeur dans l'enseignement des +jeunes filles qui recevaient, en outre, des leçons d'ouvrages à +l'aiguille, et étaient initiées à tous les devoirs de l'économie +domestique. + +Plusieurs ateliers furent créés en faveur des garçons qui pouvaient se +livrer à diverses professions, suivant leur aptitude et le choix de +leurs parents. + +L'Institution était placée sous l'inspection et la surveillance d'une +commission nommée par le Préfet et présidée par le maire de la ville. + +M. Vanackère père, l'un des membres de la commission, fut pour le +directeur un guide, un appui, un conseil, tant que l'administration +matérielle de la maison lui fut confiée. + +Cet établissement est une conquête qui fait honneur au département du +Nord et à son chef-lieu, connu, entre toutes les villes de France, pour +une de celles où la charité s'exerce avec le plus de ferveur et +d'intelligence. + +Massieu jouissait, en outre, d'une modique pension sur l'État et de +quelques subsides du département. + +Deux fois un habile orateur voulut bien prêter aux exercices publics de +l'Institution l'appui de son éloquence, en traçant à l'auditoire le +tableau de la situation de ces êtres si intéressants par cela même que +la nature les a maltraités; il lui montra les abbés de l'Épée et Sicard +renversant, d'une main hardie, mais sûre, cette barrière élevée, depuis +tant de siècles, par un préjugé humiliant entre ces malheureux et le +reste de la société, les rétablissant dans leur dignité de citoyens et +de chrétiens, admirablement servis eux-mêmes par la science +philosophique et l'amour de l'humanité...... + +On aurait voulu entendre un nouveau discours de ce brillant orateur sur +un sujet qu'il possédait si bien et qu'il traitait sans l'épuiser.... +C'était M. le docteur Leglay, archiviste général du département, qui +faisait partie de la commission de surveillance de l'établissement. + +Pour mettre nos lecteurs à même de juger s'il a été, dans cette +circonstance, le digne interprète de ses collègues, nous sommes heureux +d'extraire les passages les plus remarquables de l'allocution du docteur +à la foule choisie qui se pressait, dans le mois de septembre 1836, +autour de ces infortunés, sur la tête desquels allaient descendre les +couronnes décernées au travail et à la bonne conduite: + +«Le malheur est toujours une chose sacrée, comme disaient les anciens, +mais c'est surtout le malheur, uni à l'innocence, qui est digne d'un +religieux respect. Une jeune fille disgraciée de la nature, un faible +enfant que la douleur fait crier avant qu'il sache ce que c'est que la +douleur, un pauvre insensé qu'on outrage dans la rue, et qui s'enfuit +en pleurant ou en riant, voilà des êtres devant lesquels je voudrais +m'incliner; ils me semblent marqués au front d'un caractère divin, je +suis porté à croire que Dieu, leur père et le nôtre, les a envoyés gémir +et souffrir parmi nous pour éprouver ou plutôt pour nourrir cette pitié +sainte qui siége dans le sanctuaire le plus intime du cÅ“ur.» + + * * * * * + + * * * * * + +«Vous tous qui savourez à chaque instant l'ineffable jouissance de +l'ouïe et de la parole; vous qui tressaillez de joie au chant d'un +oiseau, au murmure du vent, au bruit de la cascade lointaine, et surtout +aux accents toujours mélodieux d'une voix chérie; vous qui trouvez tant +de bonheur à répandre vos pensées, vos émotions dans le sein de +l'amitié, ou qui vous faites écouter d'un auditoire attentif et +bienveillant, que dites-vous de ces enfants qui ne parlent ni +n'entendent? Fils et frères déshérités, ils errent, ils traînent leur +figure d'homme!.... Stupides étrangers[27] au milieu de leur propre +famille, inquiets de ce qui se passe, de ce qui se dit; tristes et +impatients de leur ilotisme, ils finissent par aller se jeter sur le +sein de leur mère comme pour l'interroger. Elle les serre dans ses bras +et elle pleure! Pauvre mère qui, comme Rachel, ne veut pas être +consolée, mais qui envie peut-être le malheur de Rachel! Et en effet, +Messieurs, c'est là une calamité pour laquelle les yeux n'ont pas assez +de larmes, ni le cÅ“ur assez de tristesse. + + * * * * * + + * * * * * + +«Nous avons vu toutes ces jeunes âmes, naguère captives et enveloppées +d'un ténébreux linceul, s'agiter sous les regards du maître afin de +sortir de prison, faisant des efforts pour écarter et déchirer ce +linceul, pour rompre la coquille et éclore enfin à la clarté du jour. Ce +travail d'un second enfantement nous rappelait la doctrine des Indiens +qui voient, dans le corps d'un animal, ou même dans le tronc d'un arbre +et la tige d'une plante, des âmes exilées, reléguées, se heurtant contre +les parois de leur prison vivante pour se frayer une issue et rentrer +enfin dans le monde des esprits. C'est un beau spectacle, Messieurs, que +d'assister à cette renaissance morale et intellectuelle, c'est un +spectacle qui ferait couler des larmes délicieuses sur les joues de +toutes les mères. + +«Messieurs, ces pauvres enfants, maintenant enrichis d'idées et +d'expressions, savent tous que leurs bienfaiteurs, leurs protecteurs, +leurs amis sont dans cette enceinte; leurs âmes énergiques et tendres +comprennent le bienfait et éprouvent la reconnaissance; ils ont _la +mémoire du cÅ“ur_; mais que peuvent-ils faire pour vous le dire? Leur +instituteur lui-même, cet homme dont le mutisme est si éloquent, ne +saurait prendre la parole. Hélas! il ignore même en ce moment que je +vous parle de lui: il m'écoute sans m'entendre; mais lui et ses enfants +comptent sur moi; ils croient, ils supposent que j'ai la voix assez +forte pour porter jusque dans vos âmes le tribut de leur amour +reconnaissant. Ils me prêtent, sans doute, de belles et touchantes +paroles.» + +Deux ans plus tard, un journal de la localité (_le Nord_) publiait des +fragments des _mémoires_ de notre sourd-muet, nouvel et curieux +échantillon de sa naïveté. + +Pour ne pas tomber dans des redites, peut-être ennuyeuses, nous avons +supprimé les détails donnés par Massieu sur l'arrestation de son +respectable maître et sur les moindres circonstances qui l'ont suivie +et accompagnée, et nous nous sommes borné à extraire de cet écrit ce qui +suit, comme paraissant de nature à exciter l'attention: + +«Le vendredi 23 novembre, le citoyen Alhoy, instituteur-adjoint des +sourds-muets à la place de l'abbé Laborde, victime du 2 septembre 1792, +nous conduisit à la Convention nationale; nous ne pûmes entrer dans la +salle. Le jour suivant, nous fûmes admis dans l'Assemblée. Elle avait +changé de président. Le citoyen Romme qui n'aimait pas Sicard ne voulut +pas nous recevoir. + +«Le dimanche 25, il vint à l'Institution un commissaire de la Convention +avec un prêtre assermenté. Le commissaire écrivit: _Vous importunez la +Convention nationale; Sicard n'est pas patriote. Vous le réclamez en +vain._ Je lui écrivis: _Nous n'irons plus à la Convention_. Le +commissaire portait un bonnet rouge. + +«Vers la fin de novembre, un soir, la citoyenne Chevret, amie fidèle de +l'abbé Sicard, vint me faire de vifs reproches. Je pleurai beaucoup. +Elle m'écrivit: _Hélas! vous êtes ingrat._ Je passai une mauvaise nuit. +J'étais fort triste. + +«Le lundi 2 décembre au matin, la citoyenne Chevret revint à +l'Institution; elle nous présenta la pétition qu'elle avait faite au +Comité de salut public; elle me pria de la signer. J'y consentis avec +la plus vive satisfaction, et lui serrai fortement la main. + +«Le mercredi 4, je retrouvai avec bien de la joie toutes les fenêtres de +l'abbé Sicard ouvertes, et la porte descellée. Pendant le souper, l'abbé +Sicard parut. Nous quittâmes nos places, et courûmes l'embrasser en +versant des larmes. + +«Au mois de juin, le perruquier de l'abbé Sicard m'annonça que j'étais +dénoncé à la police, que j'allais être arrêté, que j'étais soupçonné +d'être ennemi de la République et attaché au jeune roi Louis XVII, que +je ne faisais que visiter de mauvais républicains, etc., etc. + +«Le mercredi 7 janvier 1795, nous allâmes nous présenter à la Convention +nationale pour lui demander du pain. Nous obtînmes d'entrer dans la +salle. Je fus nommé, par décret, répétiteur des Sourds-Muets de Paris. +La Convention m'accorda une pension de 1,200 livres. + +«Au mois de septembre 1797, je fis une pétition pour réclamer Sicard, +proscrit, au Conseil des Cinq-Cents, au Conseil des Anciens et au +Directoire exécutif. Ils la rejetèrent. + +«Au mois de décembre, nous allâmes chez le général Bonaparte, qui +demeurait rue de la Victoire; mais nous ne pûmes entrer. Nous +attendîmes longtemps qu'on ouvrît la porte. On nous offrit du feu. La +citoyenne Dufour, brave dame, avait fait elle-même une pétition au +général en faveur de Sicard. Je tenais la mienne à la main. Nous allâmes +réclamer Sicard au général. On ne voulait pas nous laisser entrer chez +lui. Le général, trois jours après, envoya quelqu'un à l'Institution; je +lui remis ma pétition. + +«Au mois de novembre 1799, le citoyen Regnault de Saint-Jean-d'Angely +m'invita à manger la soupe chez lui, où je vis Sicard arriver. Je +l'embrassai fort. Il me fit signe qu'il redevenait libre depuis la +suppression du Directoire exécutif. + +«J'y vis le citoyen Joseph Bonaparte; je lui écrivis sur un chiffon de +papier ce qui suit: + + + «Citoyen législateur, + + «Je suis bien aise de faire votre connaissance. J'ai grande envie + de voir de près votre illustre frère. Ayez la bonté de le prier de + rendre le malheureux Sicard proscrit à moi et à mes compagnons + d'infortune. Je l'ai déjà dit, Sicard et moi, nous sommes unis + comme deux barres de fer forgées ensemble; je ne le quitterai + jamais.» + +«J'embrassai Joseph Bonaparte et Sicard à la fois. Je leur serrai la +main. + +«Au mois de janvier 1800, le citoyen Lucien Bonaparte, ministre de +l'intérieur, réintégra l'abbé Sicard à l'Institution nationale des +sourds-muets. + +«Au mois de décembre 1801, à l'occasion de la machine infernale, nous +allâmes avec notre tableau noir au palais des Tuileries, pour féliciter +le premier Consul. + +«J'écrivis au premier Consul ce qui suit: + + + «Citoyen premier Consul, + + «Nous avons l'honneur de vous témoigner que nous rendons mille + grâces à l'Être suprême de ce qu'il vous a sauvé de la machine + infernale, afin que vous fassiez notre bonheur.» + +«Ayant lu cela, le premier Consul me fit demander par l'abbé Sicard +quand furent construites les pyramides d'Égypte. Je répondis que ce fut +avant Jésus-Christ. + +«Au mois de février 1802, l'abbé Sicard me mena avec lui chez la mère du +premier Consul, qui me fit signe qu'elle était mère de huit enfants. + +«Louis Bonaparte me fit la question suivante: Quelle est la personne que +l'homme aime le plus au monde?»--Je lui répondis: «C'est son père, +c'est sa mère à cause qu'ils sont les auteurs de ses jours.» + +«Sa sÅ“ur était au lit; je la trouvai semblable au premier Consul. + +«Au mois de mai, l'abbé Sicard me mena avec lui chez un grand seigneur, +où je vis l'oncle maternel du premier Consul, le cardinal Fesch, +archevêque de Lyon. Après dîner, ce prélat me fit la question suivante: +«Qu'est-ce que la religion?»--Je lui répondis: «La religion est +l'alliance entre Dieu et les hommes; le culte que nous rendons à notre +créateur; la boussole de nos devoirs envers lui, envers nos semblables, +envers nous-mêmes; l'accolade que les hommes donnent au créateur, comme +celle que les enfants donnent à leur père.» + +«Au mois de juin, nous eûmes à la séance publique Jérôme Bonaparte et +Eugène, beau-fils du premier Consul. On me fit la question suivante: +«Quel est le plus intéressant des êtres de la nature?»--Je répondis: +«_C'est le soleil._» + +«Au mois de décembre, un prince russe nous invita, l'abbé Sicard et moi, +à dîner chez lui. Il me fit la question suivante: «Que pensez-vous de +Bonaparte?»--Je lui répondis: «Je pense que Bonaparte peut être comparé +à Jules César et à Alexandre, et que c'est le plus habile des généraux: +il est véritablement roi sous le titre de premier Consul et l'instrument +du peuple.» + +«Il me demanda: «A quoi peut-on comparer le son?»--Je répondis: «Quoique +je n'en aie aucune idée à cause de ma surdité, je crois pouvoir le +comparer à la couleur rouge.» + +L'aveugle Saunderson, de son côté, comparait la couleur rouge au bruit +de la trompette. + +«Au mois de février 1805, nous eûmes, aux exercices, sa Sainteté le pape +Pie VII qui me fit demander «ce que c'est que l'enfer.»--Je répondis: +«L'enfer est le supplice éternel des méchants; un déluge de feu qui ne +finit pas, et dont Dieu se sert pour punir ceux qui meurent en +l'outrageant.» + +«Au mois de janvier 1815, nous eûmes la visite de la duchesse +d'Angoulême. Elle me fit demander ce que je pensais de la musique.--Je +lui répondis: «Quoique je sois dans l'impossibilité de l'apprendre, je +crois que c'est l'art de recueillir les sons par le flux et le reflux, +d'en faire un bouquet pour affecter agréablement les oreilles vivantes. +Les miennes sont mortes; mes yeux les remplacent pour apprendre.» + +C'est en 1808 que le premier travail de Jean Massieu sortit de +l'imprimerie de l'Institution des sourds-muets. En voici le titre: + +_Nomenclature ou tableau général des noms, des adjectifs énonciatifs, +actifs et passifs et des autres mots de la langue française, selon +l'ordre des besoins usuels et selon le degré d'intérêt des objets et de +leurs qualités, dans leur classification naturelle et analytique, en +français et en anglais; avec l'alphabet gravé des sourds-muets._ + +Dès le principe, l'auteur n'avait eu d'autre intention que de mettre en +ordre, pour son usage personnel, la nomenclature des noms des objets +répandus dans la nature, de ceux des arts, des diverses fonctions, des +usages des hommes réunis en société, ainsi que les mots employés à +exprimer toutes les idées qui servent à modifier les êtres et les +choses. Aux élèves qui le désiraient il distribuait son manuscrit par +petits cahiers à mesure qu'il le rédigeait. Depuis, il fut sollicité +non-seulement de l'augmenter, mais de le faire imprimer avec la +traduction anglaise en regard. + +Nous ne devons ni ne pouvons le dissimuler, cet essai pèche par trop de +détails inutiles, outre que l'ordonnance n'en est pas bien entendue. + +Toutefois, selon l'éditeur, cette première publication devait servir de +fondement et de préambule à la seconde, _la Théorie des signes de +l'abbé Sicard_, et au _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, troisième +ouvrage destiné à compléter les deux autres en enseignant les moyens de +mettre tous ces matériaux en Å“uvre. + +Quelque temps avant la mort de l'abbé Sicard, Massieu nous annonça, dans +un épanchement de joie, qu'il allait nous doter d'une grammaire +nouvelle, qui devait, à l'en croire, faire faire un grand pas à notre +enseignement. Effectivement, sous nos yeux, il apporta une persévérance +extraordinaire à écrire cahiers sur cahiers et il nous les montrait au +fur et à mesure. Autant que notre faible intelligence put, à cette +époque, nous permettre d'associer un jugement motivé à cette besogne +ingrate, ce n'était qu'un pêle-mêle de phrases, plus ou moins +heureusement construites, faute d'une certaine régularité dans la +disposition du sujet, dans le rapport philosophique, les points de +départ et d'arrivée de l'instruction. + +Quoi qu'il en fût, nous préférâmes alors et depuis laisser notre +opiniâtre travailleur se complaire dans les illusions de son innocent +amour-propre, que de lui adresser la moindre observation sur une +pareille matière. Sa bonne volonté suffisait pour l'excuser à nos yeux. + +Il était impossible que le directeur de l'École de Lille continuât +désormais à prendre à l'enseignement une part aussi active qu'on avait +paru l'espérer d'abord. Déjà on avait remarqué un affaiblissement +sensible dans sa mémoire, jusque-là , étonnante. Le titre de directeur +honoraire lui fut donné, et il le conserva jusqu'à sa mort. Les frères +de Saint Gabriel et les sÅ“urs de la Sagesse le soutenaient dans cette +Å“uvre de dévouement. Entouré d'attentions incessantes, on croira sans +peine que sa retraite dut être paisible et heureuse. + +C'est le 23 juillet 1846 qu'il s'éteignit doucement dans sa +soixante-quatorzième année à la suite de longues infirmités qui +prenaient chaque jour un caractère plus alarmant. Le lendemain, eurent +lieu ses obsèques à Saint-Étienne. Dans la foule qui suivait sa +dépouille mortelle, on remarquait le maire de la ville et plusieurs +membres du clergé. Les coins du poêle étaient tenus par MM. Richebé, +Leglay, Defontaine et Vanackère, membres de la commission de +surveillance de l'établissement, qu'accompagnaient les élèves +sourds-muets des deux sexes. + +Au sortir de la ville, le cortége funèbre se dirigea vers l'église +d'Esquermes, et de là vers le cimetière de cette commune. + +Au moment où les restes du défunt y furent déposés, M. Leglay prononça +sur sa tombe un discours qui parut produire la plus vive impression sur +toute l'assistance, car il résumait avec une noble simplicité la vie, +les travaux et le caractère de celui qui venait d'être enlevé à son +amitié. + + +Voici quelques passages de cette allocution: + + «Messieurs, s'écria-t-il d'une voie émue, après les paroles saintes + et consacrées que l'Église achève de faire entendre en fermant la + tombe qui est devant nous, je me suis demandé s'il était bien + convenable qu'une autre voix, une voix sans mission et sans + autorité osât s'élever, à son tour, dans cette enceinte + funèbre..... Oui, quand le prêtre a terminé son pieux ministère, + quand les chants de douleur et de consolation, de mort et + d'espérance ont cessé, l'amitié, jusque-là , recueillie et + silencieuse peut, ce nous semble, payer à celui qui n'est plus un + tribut public de regrets et d'hommages. Et puis, ces infortunés + enfants qui se pressent autour de nous, et dont plusieurs sans + doute voient la mort et son grave appareil pour la première fois, + ne s'attendent-ils pas que quelqu'un parlera ici pour eux? Massieu + lui-même n'a-t-il pas compté sur un filial et amical adieu à cette + heure suprême? + + «Du reste, Messieurs, je serai bref. La vie de Jean Massieu se + compose de peu d'événements. Cet homme a été tout à la fois + glorieux et obscur; sa renommée fut grande et son existence + modeste. Tout le monde sait en France que l'abbé Sicard, illustre + instituteur des sourds-muets, eut un élève chéri que les éclairs de + son génie et la beauté de son âme ont rendu célèbre, mais qu'est + devenu ce sourd-muet si applaudi autrefois, si prôné partout; + comment cette intelligence éminente a-t-elle concouru au bonheur de + celui en qui Dieu l'avait mise? c'est ce dont on ne s'est guère + informé, et ce que beaucoup ignorent. + + «Jean Massieu a raconté lui-même sa vie dans un écrit de quelques + pages. Cet opuscule remarquable par la naïveté de la pensée et par + l'étrange originalité du style sera peut-être publié un jour. + + * * * * * + + * * * * * + + «C'est à nous, Messieurs, qu'il a été donné d'accueillir, au déclin + de sa vie, cet homme dont le nom est si populaire, dont la gloire + est si douce. Attiré à Lille par l'amitié enthousiaste d'un de nos + honorables concitoyens, qui l'a précédé dans la tombe, il a trouvé, + d'une part, des compagnons d'infortune à soulager, c'est-à -dire à + instruire, et d'une autre, des sympathies généreuses, un concours + universel; prêtres, magistrats et citoyens lui ont tendu une main + amie. Quelques-uns ont pris la chose à cÅ“ur, et l'école des + sourds-muets s'est trouvée tout à coup constituée et florissante + sous la direction de Massieu. + + * * * * * + + * * * * * + + «Le même ami qui, des montagnes de l'Aveyron, l'avait fait venir à + Lille, lui assigna un autre rendez-vous encore: M. Vanackère a + voulu que Massieu vînt se coucher à côté de lui dans ce lit de la + sépulture. VÅ“u touchant, tu es accompli! Tombes des deux amis, + soyez sacrées et respectées à jamais sous la sauvegarde de la + religion et de la foi publique. Messieurs, notre célèbre sourd-muet + laisse après lui une famille qui n'a pour héritage que le nom et le + souvenir des vertus de Massieu; mais la ville hospitalière, qui a + ouvert au père ses bras affectueux, ne fermera aux enfants ni ses + bras, ni son cÅ“ur.» + + + + +CHAPITRE XVII ET DERNIER. + +LAURENT CLERC. + + Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un + académicien auprès duquel il avait à remplir une commission du + respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux exercices + publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement + l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de ses + malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un d'eux, + graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. Appelé à + fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut (Amérique + du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il unit son sort à + celui d'une sourde-muette américaine qui lui donne six enfants, + tous entendants-parlants.--Réponse au préjugé qui paraît encore + régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages de Laurent Clerc + en France.--Ses documents sur l'origine et les progrès de son + école.--Ses anciens camarades et élèves lui offrent un dîner + d'adieu.--Sa correspondance avec l'auteur de ce livre.--Sa fin + aussi heureuse que sa vie, dans le Nouveau-Monde. + + +A la Balme, près de Lyon, Laurent Clerc vint au monde en 1785, avec une +triple infirmité: il était privé de l'ouïe, de la parole et de l'odorat, +mais la nature l'en dédommagea amplement. + +Il n'avait pas encore atteint sa douzième année, qu'il fut admis à +l'école de l'abbé Sicard. Ses progrès y furent si rapides dans toutes +les parties de l'enseignement, qu'en 1807 le célèbre directeur voulut +l'adjoindre, en qualité de répétiteur, à Massieu, que Clerc laissa +bientôt fort loin derrière lui. + +Appelé, comme son émule, à soutenir la gloire de l'établissement, dans +les séances publiques qui s'y donnaient au moins deux fois par mois, ses +réponses furent accueillies souvent avec non moins de sympathie. + +Il avait, de plus, ce qui manquait à son frère d'infortune, des manières +agréables, polies, engageantes et l'habitude de la bonne compagnie. +C'était, sous ce rapport, l'opposé de son confrère; c'était ce que les +Anglais appellent _a true gentleman_. Jamais on ne le vit tirer vanité +de ses avantages, il se montrait, au contraire, prêt à faire valoir les +qualités de son compagnon d'infortune, chaque fois que l'occasion s'en +présentait. + +Un jour, l'abbé Sicard avait chargé Clerc de redemander à un de ses +confrères de l'Académie française un livre qu'il lui avait prêté. Ce +dernier voulant mettre à l'épreuve la réputation du messager, lui +adressa questions sur questions relativement à la métaphysique. Frappé +de la justesse de ses réponses, il finit par lui dire: «Ma foi, +Monsieur, je vous admire! + +--«Qu'aurait-ce donc été, Monsieur, répondit notre jeune instituteur, si +vous aviez vu Massieu?» + +Pour que le lecteur puisse juger s'il y a de l'exagération dans cet +éloge de l'académicien, nous croyons devoir transcrire ici quelques-unes +des définitions et réponses du sourd-muet. + +«_D._ Quelle différence y a-t-il entre _l'esprit_ et _la matière_? + +«_R._ L'esprit est une substance intellectuelle, capable de penser, de +méditer, de réfléchir, de juger, de connaître, de raisonner, etc. + +«La matière est ce dont une chose est ou peut être faite. L'esprit n'a +pas de matière, car l'esprit est tout pur, sans corps, sans étendue, +sans forme, sans parties. Il est indivisible. La pensée, la méditation, +le jugement, l'imagination, l'invention, la raison, tout cela est +l'esprit même. + +«_D._ Y a-t-il quelque différence entre _la raison_ et _le jugement_? + +«_R._ La raison nous distingue des bêtes. Elle nous fait préférer ce qui +est bon, et nous détourne de ce qui est mauvais. + +«Le jugement arrête notre esprit à deux choses qui s'accordent ou ne +s'accordent pas, et nous invite à les examiner. Nous les examinons, nous +les pesons dans la balance intellectuelle, et nous croyons que de ces +deux choses l'une a raison et l'autre a tort. Nous prononçons, en +conséquence, en faveur de la première, et condamnons la seconde. Voilà +le jugement. + +«_D._ Qu'est-ce que _l'ingénuité_? + +«_R._ L'ingénuité est naturelle, franche, naïve, sans finesse, sans +déguisement, sans détour dans les paroles comme dans les actions. + +«Les paysans, les gens de la campagne sont pour la plupart _simples_, +parce que leur esprit n'a pas été cultivé. + +«Les enfants et les jeunes gens bien nés et bien élevés sont _ingénus_, +parce que leur cÅ“ur n'a pas été corrompu. + +«_D._ Quelle différence trouvez-vous entre l'abbé de l'Épée et l'abbé +Sicard? + +«_R._ L'abbé de l'Épée a inventé la manière d'instruire les +sourds-muets, mais il avait laissé à désirer; l'abbé Sicard l'a beaucoup +perfectionné, mais, s'il n'y avait pas eu l'abbé de l'Épée, il n'y +aurait pas eu l'abbé Sicard. + +«_D._ Les sourds-muets sont-ils malheureux? + +«_R._ Ils ne le sont pas. Qui n'a rien eu, n'a rien perdu et qui n'a +rien perdu, n'a rien à regretter. + +«Or les sourds-muets n'ont jamais entendu ni parlé; donc ils n'ont perdu +ni l'ouïe, ni la parole et, par conséquent, ils ne peuvent regretter ni +l'une, ni l'autre. Or qui n'a rien à regretter ne peut être malheureux, +donc les sourds-muets ne sont ni ne peuvent être malheureux. D'ailleurs, +c'est une grande consolation pour eux de pouvoir remplacer l'ouïe par +l'écriture et la parole par les signes.» + +Dans une soirée donnée par un amiral anglais, aux environs de +_Cavendish-Square_, une jeune dame ayant témoigné à Clerc le désir de +connaître le parallèle qu'il pourrait établir entre les Anglaises et les +Françaises. + +«Mesdames les Anglaises, répondit-il, sont généralement grandes, belles, +bien faites. La beauté de leur teint est surtout remarquable; mais, je +leur en demande pardon, généralement aussi elles manquent de grâce, de +tournure, d'élégance. Si, quant à la taille et à la régularité des +traits, elles l'emportent sur les Parisiennes, combien ne leur +sont-elles pas inférieures pour la mise et les façons?» + +Interprète des sentiments des élèves de l'Institution à l'égard des plus +hauts personnages qui venaient la visiter, témoin la duchesse +d'Angoulême, la duchesse de Berry et bien d'autres, Clerc était aussi +le secrétaire complaisant de ceux qui recouraient à sa plume facile, +qu'on pouvait prendre souvent pour celle d'un parlant instruit. + +Un jour, un sourd-muet hongrois, ancien élève de l'Institution, fondée à +Vienne par Joseph II d'après la méthode de l'abbé de l'Épée, étant venu +à Paris dans l'espoir d'y trouver de l'ouvrage comme graveur, se +présente à notre homme d'affaires, et lui confie le grand embarras dans +lequel le jettent les dettes que lui a fait contracter son manque de +travail. + +Le répétiteur va trouver l'abbé Sicard, et lui communique son dessein +d'accompagner le malheureux artiste chez l'ambassadeur d'Autriche près +la cour de France, pour l'entretenir de sa position. + +«Mais, objecte le directeur d'un air étonné, mon cher élève, comment +vous y prendrez-vous pour vous mettre en relation avec le diplomate? + +--«Comment? répond Clerc, vous, mon cher maître, le grand instituteur +des sourds-muets, vous me le demandez! Je n'aurai qu'à traduire par +écrit en français à l'ambassadeur les signes de son pauvre compatriote. +Certes, il est impossible qu'un envoyé à la cour de France ignore la +langue française. + +A peine de retour d'Angleterre où, ainsi que Massieu, il avait +accompagné, on se le rappelle, son maître chéri, il fut recherché par un +jeune ministre protestant, M. Gallaudet, qui avait été délégué à Paris +par le gouvernement des États-Unis pour s'y faire initier à la méthode +de rendre les sourds-muets à la religion et à la société. + +Après avoir fréquenté pendant trois mois environ l'École, le nouveau +disciple, aussi distingué par la pénétration de son esprit que par ses +qualités personnelles, proposa à notre répétiteur de devenir son +collaborateur dans l'autre hémisphère. Ce dernier accepte d'autant plus +volontiers cette offre qu'il eut toujours bien de la peine à se +contenter des faibles appointements attachés à son emploi. + +Il se rend donc en 1816, accompagné des regrets de toute la maison et de +ceux en particulier de son directeur, avec le ministre protestant, à +Hartford, État de Connecticut. + +Ce fut à partir de 1817 qu'il professa avec autant de succès que de +persévérance jusqu'en 1858 dans l'_American asylum_ de cette ville, +premier établissement fondé dans le Nouveau-Monde pour l'instruction des +sourds-muets. + +Le 28 mai 1818, M. Gallaudet, à l'occasion des examens des élèves de +cette école, lut devant le gouverneur et les deux Chambres de la +législature un discours composé en anglais par notre compatriote. + +Il est aisé de comprendre la prodigieuse impression que produisit sur +toute l'assistance la lecture du manuscrit du sourd-muet français, qui +honorait son pays et l'humanité tout entière en faisant le sacrifice +volontaire de ses goûts et de ses affections aux malheureux habitants de +régions si lointaines, dans l'espoir que l'éternelle lumière +réveillerait leur intelligence bornée, et transplanterait chez eux les +principes vivifiants qui l'avaient métamorphosé lui-même. + +Il était impossible que l'abnégation dévouée de cet apôtre d'une +nouvelle espèce n'excitât pas l'admiration des États assemblés. Dès le +premier jour, ils s'empressaient de fournir aux dépenses urgentes d'une +institution de sourds-muets. + +L'établissement prospérait à vue d'Å“il, et il faut rendre aux +fondateurs cette justice qu'ils secondaient merveilleusement les efforts +de l'instituteur sourd-muet. Par l'aménité de son caractère, il s'était +concilié non-seulement l'amitié de ses nouveaux _catéchumènes_, mais +l'estime de ses collaborateurs et de tous ceux qui l'entouraient. + +Pour comble de bonheur, il obtint la main d'une jeune et aimable +sourde-muette, issue de parents riches du pays, dont il eut six enfants +tous entendants parlants (trois garçons et trois filles). + +A ceux qui lui demandaient comment une famille si nombreuse pouvait être +élevée par un père et une mère, privés de l'ouïe et de la parole, il se +contentait de répondre que, dans cette Å“uvre, ni lui ni sa femme +n'avaient jamais éprouvé le moindre embarras. + +«Lorsque, leur expliquait-il, mes enfants étaient au berceau, j'agitais +une sonnette à leurs oreilles; ils se retournaient avec vivacité, la +bouche souriante, et j'en concluais qu'ils n'étaient pas sourds et +qu'ils ne seraient pas muets.» + +Avec quel bonheur le père et la mère ne se jetaient-ils pas dans les +bras l'un de l'autre en pressant sur leur cÅ“ur les fruits de leur +union! Et avec quel élan de reconnaissance ne levaient-ils pas au ciel +leurs yeux mouillés de larmes de joie! + +M. Gallaudet épousa, à l'exemple de son adjoint, une sourde-muette +américaine dont il eut bien à se louer, et devint père de huit enfants, +qui tous entendaient et parlaient. + +Nous avons connu d'autres sourds-muets qui se faisaient parfaitement +comprendre de leurs enfants en bas-âge, et qui en recevaient des +réponses non moins claires au moyen du même langage. Comment un pareil +miracle peut-il s'opérer? Les parents sourds-muets eux-mêmes ne savaient +pas plus que nous s'en rendre compte. + +Les enfants qui apportent en naissant la même infirmité que leurs +parents n'ont jamais été nombreux en aucun temps, ni dans aucun pays du +globe. C'est ce qu'on peut aisément prouver par mille exemples puisés +dans les statistiques des deux hémisphères. + +Nous croyons pouvoir nous contenter d'invoquer ici les renseignements +fournis, en 1836, par le directeur de l'École de Hartford sur ce sujet +intéressant. Ils constatent qu'il y a des familles dans lesquelles le +père ou la mère, d'autres où l'un et l'autre sont sourds-muets, tandis +qu'aucun sens ne manque à leur progéniture. + +Laurent Clerc revint au milieu de nous en 1820, en 1825 et en 1847. Dans +son premier voyage, il avait à régler des affaires de famille avec un +frère parlant, négociant à Lyon, mais il était désireux surtout de +revoir ses amis. + +En 1825, d'après notre désir, il eut l'extrême obligeance de nous +remettre quelques documents sur l'origine et les progrès de sa +fondation. + +Au risque de nous répéter, nous devons à sa mémoire de transcrire ici +tout son manuscrit sans nous permettre de rien changer à son français. +On comprendra que certains anglicismes échappés à sa plume doivent être +imputés à son long séjour dans sa nouvelle patrie[28]. + +Les anciens camarades et élèves de Clerc ne voulurent pas le laisser +retourner en Amérique sans lui offrir un banquet d'adieu. Au toast que +je portai à sa santé, tant en mon nom qu'en celui des autres convives, +il répondit tout ému qu'il emportait un doux souvenir d'une si belle +journée, et qu'il nous donnerait, sans faute, de ses nouvelles. + +En effet, un bout de lettre de sa main, daté de New-York le 12 mai 1826, +nous annonça son heureux débarquement après une traversée de +trente-quatre jours. Seulement il avait eu un bien mauvais temps, un mât +rompu et quelques voiles déchirées. + +Pour terminer cette notice trop incomplète, voici les dernières lignes +que mon ancien maître me fit parvenir de Hartford le 23 juillet 1856: + + + «Mon cher Ferdinand, + + «La dame qui te remettra ce billet est Mme Batler, accompagnée de + ses deux aimables demoiselles. Elles viennent passer quelque temps + en Europe, et je te prie de les recevoir de ton mieux. Son mari, M. + John Batler, était autrefois un des membres du conseil + d'administration de notre établissement. + + Comme Mme Batler est une de nos meilleures amies, je l'ai invitée à + visiter l'Institution où j'ai été élevé; et, si la classe où je te + donnais des leçons existe toujours, je te prie de la lui montrer, + ainsi que la chambre que j'occupais et la place où je prenais mes + repas. Je désire enfin que tu lui fasses voir ma peinture, si elle + est toujours à la salle des exercices publics, et que tu lui + présentes nos autres professeurs sourds-muets. En agissant de la + sorte, tu obligeras beaucoup + +«Ton vieil instituteur, + +«LAURENT CLERC.» + + + +A partir de 1858, il jouit d'une modeste pension de retraite, ayant mis +tous ses soins à assurer en bon père de famille le bien-être et +l'avenir de ses enfants. + +Le 18 juillet 1869, il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois ans, +emportant dans la tombe la reconnaissance et les respects de tous ceux +qui avaient eu le bonheur de le connaître. + + + + +NOTES + +NOTE =A.= + + _Lettre de l'abbé Sicard, directeur des Sourds-Muets, du 3 novembre + 1791.... signée aussi de Haüy, directeur des Jeunes Aveugles, les + deux institutions étant alors réunies dans le même local._ + +«Citoyen, d'après la manière dont j'ai été reçu lundi dernier au +Directoire, je crois que je ne pourrais que nuire aux infortunés dont +l'éducation m'est confiée en y reparaissant. Vous avez entendu qu'on m'a +dit qu'il ne fallait pas parler au Directoire, qu'on devait lui écrire, +et on a ajouté qu'_on n'y mettait de côté aucune affaire_. La pétition +que j'ai rédigée y a été mise néanmoins tellement de côté, que les +objets que l'instituteur des Aveugles et moi demandions ont été enlevés +de l'église des Célestins. Ces objets étaient des ornements, des linges +d'autel, etc. Car pour les monuments, tout le monde sait qu'il n'est pas +possible de les emporter. + +«Mais, citoyen, pouvons-nous être témoins froids et indifférents de la +dévastation du sanctuaire de notre église, et serons-nous encore des +importuns, des fâcheux, quand nous réclamerons l'autorité du Directoire +pour arrêter la rapacité de ceux qui viennent nous arracher jusqu'au +pied des autels des objets de peu de valeur, dont l'enlèvement ne peut +profiter à personne? A qui faut-il donc, citoyen, que nous nous +adressions pour empêcher le pillage d'un temple que l'on confond mal à +propos avec les églises supprimées? L'Assemblée nationale a mis, sous la +surveillance du département, l'établissement des Sourds-Muets et des +Aveugles-nés réunis. N'est-ce pas vous dire que le département est notre +tuteur, que c'est lui qui doit protéger notre propriété, et nous venir +en aide quand on nous dépouille, et qu'on nous vole?» + +SICARD, instituteur des sourds-muets. + +HAUY, instituteur des aveugles-nés. + + +NOTE =B.= + + _Sourds-Muets._ _Liberté._ _Égalité._ + +Paris, le 4 pluviôse an IX de la République +française une et indivisible. + + _Le directeur de l'institution nationale des Sourds-Muets de + naissance au citoyen Dubois, préfet de la police de Paris._ + + «Citoyen préfet, + +«J'aurais quitté les intéressantes occupation qui remplissent ma vie +pour suivre jusqu'à votre tribunal le citoyen Brylot que vous y avez +mandé, si j'avais pu me flatter que votre entourage vous permettrait de +me recevoir et de m'entendre. Mais vous aurez moins de peine à me lire +puisque je vous enlèverai moins de temps. + +«Le citoyen Brylot que vous citez est le gouverneur d'un de mes élèves, +sourd-muet, de Lisbonne, qui eût été victime des massacres du 2 +septembre, s'il ne s'y fût soustrait en obéissant à la loi de +déportation, car celui qui le remplaçait dans mon institution a été +égorgé à mes côtés, dans la prison de l'Abbaye. + +«L'exilé n'est rentré en France que pour venir reprendre sa place auprès +de mes élèves, et c'est le sénateur Perregaux qui a obtenu du ministre +de la police générale cet acte de justice que j'avais sollicité. Il +devait se représenter deux mois après avoir fait preuve de soumission à +la Constitution de l'an VIII. Il l'a négligé sur l'assurance du citoyen +Perregaux qu'il pouvait être tranquille, et qu'il déposerait ses papiers +entre les mains du ministre lui-même, pour terminer une affaire qui +n'aurait pas dû en être une. Ces papiers ont été réellement remis dans +les bureaux de ce haut fonctionnaire; et c'est au moment où le citoyen +Brylot attendait cet acte de justice qu'on ne lui refusera pas quand on +aura le temps de le lui rendre, qu'il est appelé auprès de vous. Il y va +avec la confiance que doit inspirer à tous les innocents la réputation +d'impartialité et de droiture dont vous jouissez. + +«Le sénateur Perregaux ne le laissera pas longtemps, sans doute, sans +défense. C'est lui qui lui a inspiré une confiance qui lui a fait +négliger une formalité essentielle, c'est lui sans doute qui ira se +placer entre sa tête et le glaive de la loi, dont tous les bons citoyens +se félicitent de vous voir armé. Je vous recommande mon ami qui va +devant vous, accompagné de l'élève qui ne peut être séparé de son +maître. + +«Salut et respect. + +«SICARD.» + + +NOTE =C.= + +_Décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre 1792, l'an quatrième de +la Liberté._ + +«Un secrétaire lit une lettre du citoyen Sicard, instituteur des +sourds-muets, détenu à l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés; il dépose dans +le sein de l'Assemblée le danger qui vient de menacer ses jours, le +dévoûment héroïque du citoyen Monnot, horloger, qui a exposé sa vie pour +le sauver, et la reconnaissance profonde qu'il professera éternellement +pour son généreux libérateur. + +«L'Assemblée nationale reconnaît solennellement que le citoyen Monnot a +bien mérité de la Patrie, et décrète qu'un extrait du procès-verbal lui +sera envoyé. + +«Collationné à l'original par nous président et secrétaires de +l'Assemblée nationale, à Paris, le 27 septembre 1792, l'an quatrième de +la Liberté. + +HÉRAULT DE SÉCHELLES, président. + +«GOSSELIN, G. ROMME, secrétaires.» + + +NOTE =D.= + +_Différence entre les mots_ sourd et muet _et_ sourd-muet. + +La dénomination de _sourd_ et _muet_ suppose deux incapacités +distinctes, et n'étant pas une conséquence nécessaire l'une de l'autre; +d'une part, l'incapacité d'entendre, occasionnée par la paralysie du +nerf auditif ou par toute autre cause, de l'autre, l'incapacité absolue +d'articuler la parole humaine, incapacité qui est le résultat +physiologique de diverses causes; tandis que l'appellation de +_sourd-muet_ renferme, au contraire, l'idée du rapport direct de la +surdité au mutisme, de telle façon que celui-ci soit considéré alors +comme la conséquence obligée de celle-là . + +D'après cette double considération, la dénomination de _sourds-muets_ a +été adoptée pour les établissements qui leur sont consacrés. + + +NOTE =E.= + +Paris, ce 20 ventôse, an VI de la République. + +_Administration +des +Sourds-Muets._ + +_A mes Concitoyens!_ + +«Je crois devoir vous annoncer que le gouvernement m'a nommé à la place +de chef de l'institution nationale des Sourds-Muets de Paris; la même +confiance qu'il m'a témoignée, j'espère la mériter un jour de votre +part: je deviens le père de vos enfants, et, en cette qualité, je +mettrai tous mes soins à vous remplacer dignement auprès d'eux. Père de +famille moi-même, le sentiment de la paternité ne m'est pas étranger; et +il est à présumer que je les traiterai comme je désirerais que l'on +traitât les miens, si, pour leur éducation, j'étais forcé de les tenir +éloignés de la maison paternelle. + +«Je vous prie instamment d'entretenir une correspondance directe avec +moi; je me ferai toujours un devoir de vous communiquer tous les détails +concernant leur physique et leur moral; je vous promets que mes +collègues et moi, nous emploierons tous nos moyens à en faire, malgré +leur infirmité, de bons fils et de bons citoyens. + +«Salut et fraternité. + +«_Signé_: ALHOY.» + +_P. S._ «Je vous prie instamment de m'accuser réception de cette +lettre.» + + +NOTE =F.= + +Paris, le 4 frimaire, an VI de la République française. + + «_Au citoyen ......_ + +«Ce que vous me dites avoir écrit à votre fils, mon cher citoyen, est +infiniment raisonnable. Il ne faut adopter une religion qu'autant qu'on +est convaincu qu'elle est la seule bonne. Les motifs humains ne doivent +entrer pour rien dans un choix aussi important. L'autorité même d'un +père devient ici nulle; car si le père est dans l'erreur, il n'a pas le +droit de la commander à la conscience de son fils. Ces principes sont +évidents et certainement convenus entre vous et moi. + +«Le citoyen Rey Lacroix[29] en est sans doute convaincu comme vous et +moi, et ne mérite pas qu'on l'accuse d'avoir proposé un acte +d'hypocrisie. Pourquoi a-t-il offert en mariage à votre fils sa jeune +fille sourde-muette? C'est qu'il craindrait, en la donnant à un autre, +qu'on ne la prît pour le bien qu'elle doit avoir, et il voudrait qu'il y +eût entre les deux époux égalité d'infortune, pour que l'un n'eût rien à +reprocher à l'autre, et que leur amour ne trouvât jamais dans leur +infirmité un motif de refroidissement. + +«Quant à la religion, Rey Lacroix a pensé qu'il fallait aussi qu'elle +fût la même à cause des dangers qui menacent l'union de deux personnes +d'opinions diverses sur ce point qui revient à tous les moments de la +vie. + +«En demandant à votre fils de suivre la religion catholique, il n'a pas +cru lui demander ni de changer de religion, ni d'en adopter une +contraire à ses idées. + +«1º Rey Lacroix savait qu'un sourd-muet, avant d'avoir reçu mes leçons, +ne saurait avoir fait choix d'aucune religion, puisque personne ne peut, +sans mes moyens, faire entrer une seule idée semblable dans de pareils +esprits. Il regarde donc la tête et le cÅ“ur de votre fils comme une +table rase sur laquelle nul n'avait pu graver encore aucune croyance +semblable; et comme je professe la religion catholique, il s'imagine que +ce serait celle que je lui enseignerais, quand je le croirais +susceptible de recevoir de pareilles idées. Rey Lacroix n'a donc pu +proposer aucun changement à quelqu'un qui n'était pas encore en état de +choisir. + +«2º Il n'a pu proposer une croyance contraire aux idées de votre fils. +Car quelles idées peut avoir un sourd-muet sur la religion, lui qui, +avant que je lui en parle, ignore s'il en existe une, lui qui ne sait +pas même s'il y a un Dieu; et qui, arrivé sur la terre quand tout est +créé, ne sait pas, puisque personne n'a pu l'instruire, si tout ce qu'il +voit n'a pas toujours été, sans que personne ait donné l'être à quoi que +ce soit. Ainsi la religion chrétienne et romaine ne serait pas plus +contraire aux idées de votre fils, qu'elle ne l'est aux idées des +enfants des catholiques. Ce serait donc condamner un pareil être à +n'avoir aucune religion que de le laisser maître d'en choisir une. Car, +pour choisir, il faut comparer, pour comparer, il faut connaître, pour +connaître, il faut étudier toutes les croyances. Or cette étude, +très-longue et très-difficile pour tout homme, est à peu près impossible +à un sourd-muet. Il faut choisir pour lui, et après avoir choisi, lui +prouver que le choix est bon. C'est ce que j'aurais fait, si vous +m'aviez laissé maître de l'éducation chrétienne de votre fils, et si +vous ne lui eussiez pas expressément défendu tout acte de catholicisme; +alors je lui aurais enseigné la religion chrétienne catholique, +apostolique et romaine, qu'il aurait trouvée aussi bonne et aussi +raisonnable qu'elle l'est pour moi qui l'étudie depuis l'âge de raison, +et ainsi il aurait professé la religion que Rey Lacroix désirait qu'il +eût pour épouser sa fille. Votre fils n'eût point embrassé cette +religion pour se marier, mais parce que je la lui aurais enseignée; et +il se serait marié parce qu'il eût été catholique. + +«Mais vous ne le voulez pas catholique. Eh bien! je respecterai vos +volontés. Vous le désirez protestant. A vous de le pousser dans cette +voie! Car ne connaissant que la croyance religieuse que je professe, +vous ne pouvez exiger que j'entreprenne une tâche que désavouerait ma +conscience. Au reste, la religion romaine et la religion protestante +seraient pour lui sur la même ligne, et l'une ne contrarierait pas moins +ses idées que l'autre, puisque toute religion contrarie nécessairement +nos idées. Dites plutôt que vous tenez à ce qu'il ait votre religion, +comme vous avez celle de votre père. Nous aurions la même, vous et moi, +mon cher citoyen, si vos ancêtres avaient tous dit comme vous. + +«J'ai cru cette explication nécessaire pour votre satisfaction et pour +l'acquit de ma conscience. Votre fils n'ira point à la messe puisque +vous le lui défendez expressément. Vous lui dites que si, contre votre +attente, on voulait _le forcer à y aller, il n'aurait qu'à vous l'écrire +sur le champ_ (je copie vos propres expressions). + +«Soyez tranquille. La religion romaine n'est pas une religion de +contrainte et de violence, comme certains de ses infortunés ennemis l'en +accusent. Elle invite et ne force jamais. Ainsi votre fils n'aura pas à +vous dénoncer le moindre acte de violence d'aucun de nous. + +«C'est M. Bonnefoux, un de mes adjoints, qui me remplace en ce moment. +Il est aussi tolérant que moi. Il aime, comme moi, vos chers enfants +dont nous sommes très-satisfaits. + +«Je m'occupe, à l'heure qu'il est, de faire apprendre la gravure à votre +fils aîné. J'ai préféré pour lui cet état à celui d'imprimeur que je +voulais d'abord lui donner, puisqu'il a déjà fait et qu'il continue à +faire dans le dessin des progrès sensibles, et qu'il ne faut pas +contrarier de si heureuses dispositions, ni courir risque que le temps +qu'il a consacré à cette étude ne soit perdu. Quand l'éducation du frère +puîné sera plus avancée, je l'occuperai à l'imprimerie. Nous en avons +une dans la maison. Vous pouvez vous rassurer sur ma tendresse pour ces +enfants qui sont devenus les miens. Ils ont un excellent caractère et +annoncent assez par là que c'est d'une tige heureuse qu'ils sortent. Le +père d'enfants aussi doux doit être un excellent homme. J'ai à la +disposition du citoyen Damin les 66 francs que je vous dois pour les +bas. Je les fournirai à mesure que les besoins des enfants l'exigeront. + +«Quant à moi, je ne suis pas _renfermé_, Dieu merci! Je me tiens +seulement caché par prudence et par respect pour l'autorité supérieure, +jusqu'à ce qu'on ait examiné mon affaire, qui cessera d'en être une, +quand on pourra s'en occuper. Je continue de communiquer avec mon +institution. Votre fils m'écrit, je lui réponds. Je vois tous les jours +les citoyens Bonnefoux et Damin. Je vous remercie bien du tendre intérêt +que vous me témoignez, et je vous prie de croire que mes sentiments pour +vous et pour nos chers enfants ne changeront jamais, quoique nos +opinions religieuses ne soient pas les mêmes. + +«J'ai causé avec un graveur de la proposition dont je vous entretiens à +l'autre page. Il y a actuellement trop peu d'ouvrage pour un graveur par +suite de l'abolition des armoiries, et cet état est trop long à +apprendre pour qu'il y faille penser. On serait d'avis qu'il apprît à +peindre en miniature ou à l'huile. C'est une étude de plusieurs années; +et encore ne peut-on répondre que le jeune homme aura assez de talent +pour gagner de sitôt sa vie à ce métier. En lui donnant l'état +d'imprimeur, on risque de lui faire perdre tout ce qu'il a appris dans +le dessin. Si vous avez à Nîmes des manufactures de soieries où il +faille des dessinateurs, comme à Lyon et à Jouy, ce serait excellent. On +y fait des bas, il pourrait apprendre à en faire. Mais voilà encore le +dessin devenu inutile. Songeons cependant à lui donner une profession +qui lui convienne dans sa partie, qui le fasse vivre et qui n'exige pas +plusieurs années d'apprentissage. Car le décret de fondation de l'École +des sourds-muets porte qu'après cinq ans révolus, on renvoie chez lui +chaque élève. Je ne suis pas le maître de faire une exception. Il écrit +toujours fort bien, mais sa vue est faible. Pesez tout cela dans votre +sagesse, et faites-moi connaître vos intentions par votre prochaine +lettre. + +«Je crois, tout bien examiné, bien pesé, que le métier de faiseur de bas +serait celui qui lui conviendrait le mieux. Je vous ai tout dit +là -dessus. C'est à vous de décider. Faites entrer dans votre calcul +cette considération, que le jeune homme ne peut passer que cinq années +dans l'établissement. Le décret est formel à cet égard.» + + +NOTE =G.= + + _Copie de deux lettres autographes inédites de l'abbé de l'Épée, ne + portant pas de signature, adressées à l'abbé Sicard, secrétaire du + Musée, et instituteur gratuit des sourds-muets, maison Saint-Rome, + à Toulouse (cachet de l'abbé de l'Épée, en cire rouge, presque + effacé)._ + +Ces lettres ont été découvertes par le sourd-muet Griolet, de Nîmes, +aussi connu des amateurs d'autographes que des numismates, dans la +bibliothèque du Musée britannique, lors de son séjour à Londres, en juin +1859, avec M. Rieu, de Genève, architecte de cet immense établissement. +Elles se trouvaient dans une collection formée à Paris par feu Francis +lord Egerton, à la fin du dernier siècle, et qu'il avait léguée, en +1829, par testament, au _British Museum de Londres_. + +Le sourd-muet à l'obligeance duquel nous devons la communication de ces +deux précieux documents, suppose qu'ils ont dû être donnés par l'abbé +Sicard à lord Egerton. + +Livre Egerton, vol. VIII, nº 22, plut CLXVII. F. (_Note de M. Griolet_). + +«Ce 22 avril 1786. + + «Monsieur et très-cher confrère, + +«J'ai l'honneur de vous envoyer mon _Dictionnaire des sourds-muets_ dans +l'état d'imperfection où il se trouve, eu égard aux corrections, aux +transpositions et aux additions que j'y ai faites à diverses époques. +Vous me ferez plaisir de le faire copier et de me le renvoyer au plus +tôt, parce que je n'en ai d'autre copie que celle de M. Muller, dont la +plus grande partie des corrections n'est pas lisible. + +«Je tâcherai de mettre la dernière main à cet ouvrage, les vacances +prochaines, si ma santé me le permet, et la Préface rendra compte des +raisons qui m'ont fait supprimer un grand nombre de mots et de la +manière dont on doit s'y prendre pour trouver l'explication de ceux qui +sembleraient avoir besoin de plus grands détails dans les passages du +Dictionnaire où ils se trouvent, mais qui, selon moi, seraient +superflus. + +«J'ai tâché de le réduire autant qu'il m'a été possible, parce que je +suis persuadé que cet ouvrage ne sera point de débit, et que je ne suis +ni dans la disposition ni dans l'état d'en faire les frais; mais, d'un +autre côté, je ne veux pas m'exposer aux reproches d'un imprimeur qui +n'y trouverait pas son compte. + +«Je vous envoie en même temps les instructions que j'ai données aux +sourds-muets dès le commencement, et que j'ai débarrassées des premières +entraves à mesure que leur faculté de concevoir s'est développée; je +n'en ai point pris copie, je n'ai pas eu assez de patience pour cela; +chacune a été le fruit de ma réflexion en les dictant: et ce n'a été que +sur les cahiers communiqués par des sourds-muets qu'on les a +transcrites. Vous concevez combien il doit y avoir de défauts dans des +instructions qui, chaque jour, n'étaient de ma part qu'une Å“uvre +d'improvisation, ayant d'ailleurs trop d'autres affaires pour pouvoir +apporter à celle-ci la préparation convenable. + +«Je n'ai pas le temps de revoir ces différents cahiers; vous y trouverez +sans doute: 1º des fautes d'orthographe; 2º des omissions; 3º peut-être +même quelques contresens; mais tous ces défauts ne vous feront aucune +impression. Je les ai fait copier par mon domestique (elles contiennent +622 pages), en lui adjugeant un sol par page; je lui ai donné 31 +livres, et 3 livres qu'il avait dépensées pour le papier, cela fait en +tout 34 livres. Si vous trouvez que je l'ai payé trop grassement, vous +en diminuerez tout ce qu'il vous plaira, parce que je donne ce qu'il me +plaît à mon serviteur que j'emploie, et personne n'est obligé de suivre +mon exemple. + +«Vous vous en tiendrez donc, cher confrère, à faire écrire les 126 pages +du _Dictionnaire_ qui sont également de son écriture et que je lui ai +payées séparément, au prix que votre copiste vous demandera pour chacune +de ces pages, et vous serez parfaitement quitte avec moi, parce que je +n'ai pas dû faire la charité à vos dépens; mais surtout renvoyez-moi ce +_Dictionnaire_ au plus tôt. + +«Vous ne sauriez, monsieur, faire apprendre trop promptement à vos +jeunes élèves les conjugaisons des verbes et les déclinaisons des noms: +je ne crois point que cette connaissance soit au-dessus de leur portée: +il suffit qu'ils sachent seulement griffonner pour les appliquer tous +les jours à ce genre de travail. En leur donnant un modèle très-bien +écrit du verbe _porter_ dans ses personnes, ses nombres, ses temps, ses +modes; et les obligeant à écrire chaque jour sur ce modèle quelqu'un ou +quelques-uns des temps d'un autre verbe de la même conjugaison, vous +serez étonné vous-même de la facilité avec laquelle ils suivront cette +marche et exécuteront en même temps les signes de chacune des parties de +ces verbes. Vous pouvez confier l'examen de leur travail journalier à +quelqu'un de vos plus habiles, et cela n'exigera de lui que peu de +minutes d'attention. Mais assurez-vous qu'ils soient bientôt en état de +suivre vos leçons en répétant, je veux dire en faisant répéter devant +eux cinq ou six fois de suite chaque demande et chaque réponse, et leur +faisant faire les mêmes signes qu'ils auront vu faire aux autres. Nous +avons de jeunes enfants qui s'en tirent assez bien de cette manière. + +«J'ai voulu vous écrire celle-ci de ma main lourde et tremblante; je me +servirai toujours dans la suite de celle de mon domestique. + +«J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite considération, monsieur, + + «V. T. h. et très-obéis. serv. ***.» + + Ce 12 avril. + + +Ce 20 décembre. + + «Monsieur et très-cher confrère, + +«Causons un peu en tête à tête, comme il convient à deux instituteurs +qui s'expliquent l'un avec l'autre sur la science qu'ils professent. A +quelque endroit que j'ouvre un des volumes de ma Bible italienne, je la +lis couramment en françois aux personnes présentes: je l'entends donc. +Cependant s'il m'eût fallu composer moi-même en italien cette phrase que +je viens de traduire si facilement, j'aurais eu besoin de mon +dictionnaire pour y réussir. Il est donc plus aisé d'entendre une langue +que d'avoir présents à l'esprit tous les mots qui la composent, et il +est encore plus difficile de retenir l'orthographe de chacun de ces +mots. + +«Je crois, monsieur, que nous devons être contents lorsque nos +sourds-muets comprennent tous les mots que nous leur avons donnés sur +leurs cartes, et que nous ne devons pas exiger qu'ils en retiennent +l'orthographe. Il suffit qu'ils ne les confondent pas les uns avec les +autres. + +«La plupart des femmes et des filles estropient la moitié des mots +qu'elles écrivent, et cependant elles n'en confondent point la +signification. Aussi ne se trompent-elles point sur nos phrases, quoique +nous les écrivions autrement qu'elles. Contentons-nous, dans les +commencements, de voir nos sourds-muets en savoir autant que toutes ces +personnes. Où en serions-nous, s'il fallait que tous les enfants +auxquels on fait apprendre les premiers éléments de notre religion +sussent en orthographier tous les mots, et nous imaginerons-nous _qu'il +n'en laiz autant pa parseu qu'il n'en lais peux pa egrirgore leu mau_. +Quel doit être, monsieur, notre but avec les sourds-muets, c'est de leur +faire comprendre et non de les faire écrire, c'est-à -dire, composer +d'eux-mêmes. Vos enfants devroient déjà savoir plusieurs centaines de +mots, comme ceux de M. Guyot, et il paraît qu'ils sont bien éloignés de +compte. Vous martelez la tête de vos élèves pendant qu'il étend et +développe les idées des siens. Vous prenez vous-même et vous leur donnez +une peine totalement inutile pour leur apprendre une science que nous +n'enseignons jamais à nos disciples, et qu'ils n'apprennent que par un +usage quotidien. Tous ceux que vous avez vus chez moi ne l'ont pas +apprise autrement, et nos plus jeunes suivent la même route. Mais en +voulant assujettir les vôtres dès le commencement à savoir ce qu'ils ne +doivent apprendre que par un long usage, vous risquez de les dégoûter, +et c'est un des inconvénients le plus à craindre dans l'instruction des +sourds-muets. + +«Il y a déjà longtemps, monsieur, que vos élèves devraient avoir appris +les conjugaisons des verbes actifs. Vous auriez vu, par expérience, +combien cette opération ouvre l'esprit, eu égard au nombre de petites +phrases qu'elle donne occasion d'expliquer aux sourds-muets, et qu'on +peut leur apprendre à composer eux-mêmes, après leur avoir fait +conjuguer plusieurs autres verbes sur le modèle du verbe _porter_, qu'on +leur laisse sous les yeux pendant un temps assez long. + +«Ayant appliqué et fait appliquer plusieurs fois aux sourds-muets les +signes qui conviennent aux personnes, aux nombres, aux temps et aux +modes de ce verbe, vos élèves marcheront tout seuls lorsque vous leur +dicterez par signes: _je pousse la table_, _tu tirais le rideau_, _il a +fermé la fenêtre_, _nous avions allumé le feu_, _vous arrangerez les +chaises_, _ils mangeront la soupe_, etc., etc. + +«Vous observerez, monsieur, qu'ils ne feront point de fautes +d'orthographe dans les verbes parce qu'ils les écriront nécessairement +quand ils auront appris à les conjuguer d'après le modèle du verbe +_porter_, et s'ils s'en écartent, vous les y ramenerez, en mettant votre +doigt dessus. Dès lors, ils se corrigeront eux-mêmes. Ils ne feront +point non plus de fautes dans les noms, parce que, sur vos signes, ils +les écriront, non d'après leur mémoire, mais d'après leurs cartes, sur +lesquelles ils sont correctement orthographiés. + +«Vous verrez, monsieur, le plaisir que vos élèves prendront à ces +opérations. Souvenez-vous que vous ne pourrez les instruire qu'autant +que vous les amuserez! + +«Je vous envoie une lettre que j'ai reçue de M. Guyot, je crois que vous +serez bien aise de la lire. Je le sommerai, comme vous, de supprimer le +titre de _maître_, ou je n'écrirai plus, n'étant et ne voulant être +autre chose, que votre très-cher ami et très-simple confrère dans +l'institution des sourds-muets. + +_P. S._ «Monseigneur votre archevêque est à même de former en France le +premier établissement pour ces infortunés, en faisant entrer à votre +hôpital les douze sourds-muets qu'on vous présente. On dit qu'il est sur +son départ. Je lui en dirai quelques mots, si je puis avoir l'honneur de +le voir. + +«Amitiés, compliments, respects, que je n'ai pas le temps de détailler.» + + * * * * * + +On trouve, en outre, dans le _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, un +extrait d'une lettre de l'abbé de l'Épée au même, du 25 novembre 1785, +et une autre lettre du premier, du 18 décembre de la même année. + + +NOTE =H.= + + _Lettre de l'abbé Sicard à Mme Guénard de Mevé, que nous a + communiquée le sourd-muet Guzan de la Peyrière, fils du général de + ce nom. Il regrettait de n'en avoir pas conservé la date._ + +«Vous devez être surprise, Madame, de n'avoir reçu aucune reponse de mon +élève Massieu, ni de moi à votre aimable lettre contenant un acrostiche +charmant, plein d'esprit et d'une si grande facilité qu'on ne +soupçonnerait pas que c'est un acrostiche, si les lettres qui forment le +nom étaient écrites dans la forme ordinaire. + +«Mais, Madame, mon élève, tout enfant de la nature qu'il était, n'a pas +moins été effrayé de l'énorme distance qui existe entre vous et lui, et +n'a pas osé vous répondre. Il m'a prié de le faire, et je n'en ai trouvé +le temps qu'aujourd'hui. + +«Que de grâces n'ai-je pas à vous rendre, Madame, pour tout ce que vous +avez bien voulu dire d'honorable et d'obligeant sur mon compte! Il me +faudrait la plume qui a peint d'une manière si touchante le caractère et +les vertus de l'illustre sÅ“ur du plus infortuné des monarques, et la +mienne ne sait faire que l'analyse grammaticale ou logique de ces +périodes aimables qui sont les jeux du talent et du goût. J'irai, +Madame, quand les jours seront plus beaux et moins courts, vous exprimer +le sentiment d'admiration qui vous est si justement dû, et mon élève, +que j'ai constamment associé à toutes mes jouissances de cÅ“ur, +partagera celle-ci, comme une récompense du plaisir qu'il a eu le +bonheur de vous faire. + +«Si vous désirez assister quelque autre fois à nos exercices, vous +saurez que nous en avons un, le premier lundi, et un autre, le troisième +de chaque mois, à midi très-précis. Il faut à tout le monde des billets +pour entrer; mais pour l'auteur de tant d'Å“uvres intéressantes +écrites avec tant de grâces, un nom entouré d'une aussi belle auréole +que le vôtre servira d'entrée à la plus nombreuse société. + +«Agréez, Madame, l'hommage de ma plus haute estime et de mon respectueux +dévoûment. + + «SICARD.» + + +NOTE =I.= + + Paris, le 13 février 1811. + + _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des + hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France, de + l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et de l'ordre de + Saint-Wladimir, etc., etc._ + + «A Mme LELIÈVRE, à Laval, département de + la Mayenne. + +«Je crois, Madame, ne devoir pas faire, par rapport à votre aimable +enfant, la faute que vous me proposez. La crainte que vous avez qu'il ne +coure quelque risque par rapport aux circonstances actuelles est sans +fondement; j'espère faire cesser cette crainte, quand je vous aurai dit +comment se comportent les troupes coalisées dans les villes de France où +elles viennent, à l'égard des maisons d'éducation. Ils font écrire +au-dessus de la porte ces mots: _Peine de mort à quiconque oserait +violer cet asile de l'innocence et y porter un pied téméraire_. C'est ce +qu'ils ont fait à Nancy, où il y a beaucoup de maisons d'éducation. Je +le tiens du proviseur du lycée de cette ville. + +«Soyez bien tranquille, Madame, sur le sort de cet aimable enfant! Il +est plus en sûreté auprès de moi qu'il ne le serait partout ailleurs. + +«Quant à la place que vous désirez depuis longtemps faire obtenir à +votre fils, et que je ne lui souhaite pas moins, la manière infaillible +de réussir serait d'obtenir de M. de Fermont, conseiller d'État et +directeur général de la Dette publique, qu'il la sollicitât du ministre +de l'Intérieur qui seul en dispose. Mais il faut que ce conseiller +d'État, qui a le plus grand crédit, ne se borne pas à une seule requête, +il faut qu'il prenne la peine de la réitérer souvent, jusqu'à ce +qu'enfin il ait obtenu ce qu'il demande. Tant que ce sera mademoiselle +de Fermont qui seule la demandera, nous n'obtiendrons rien. Mais je suis +bien convaincu que M. de Fermont ne sera pas refusé; et je suis +persuadé aussi que la respectable sÅ“ur obtiendra tout de son frère. + +«Voilà , Madame, ce que j'aurais dû vous dire depuis longtemps, et c'est +la seule manière de réussir. + +«Quant à mon crédit pour une pareille faveur, il est absolument nul, et +je ne puis absolument rien. Personne assurément, Madame, ne s'y +emploierait avec plus d'empressement que moi; mais, je vous le répète, +il n'y a à intéresser que M. de Fermont, parce qu'il me paraît démontré +qu'il n'y a que lui qui puisse réussir. + +«Je suis, Madame, avec un dévoûment aussi étendu que respectueux, + +«Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + +«L'abbé SICARD.» + + +NOTE =J.= + +Paris, le 15 janvier 1815. + + _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des + hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de + plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris, membre de la + Légion d'honneur et des ordres de Saint-Wladimir de Russie et de + Wasa de Suède._ + + «_A mon bon Laya._ + +«Vous aurez, mon cher ami, j'aime à m'en flatter, du plaisir à +apprendre, tout le premier, que la nouvelle débitée par les journaux à +l'occasion de l'ordre de Wasa, qu'ils ont dit m'avoir été donné par le +roi de Suède, vient d'être confirmée. C'est la reine elle-même qui +vient de m'en envoyer directement la décoration par une lettre écrite de +sa main. Celui qui me l'a remise m'a dit qu'il fallait la faire imprimer +dans les journaux, et que le _Moniteur_ devait en avoir la primeur. Je +vous envoie l'original et la copie de cette charmante lettre, pour que +vous ayez la bonté d'engager l'ami Sauvo à ne pas en retarder +l'insertion, et je dois vous l'avouer (on avoue ses faiblesses à l'ami +qu'on chérit le plus), afin que l'éloquence du cÅ“ur du chantre +d'Eusèbe dise un petit mot en faveur de celui à qui la reine adresse +cette lettre flatteuse. + +«Conservez précieusement l'original pour le montrer, s'il est +nécessaire, à M. Sauvo. La copie servira aux imprimeurs. En vous +demandant de l'encadrer dans un petit mot d'éloge, je me constitue +d'avance votre _débiteur_. + +«Adieu, mon ami, je vous embrasse tous deux avec _votre permission_. + +«L'abbé SICARD.» + +«P. S. J'enverrai chercher demain l'original.» + + +NOTE =K.= + +«Dans la soirée de samedi dernier, 25 juillet 1817, vers neuf heures et +demie, les élèves étant profondément endormis, nous fûmes avertis par +des cris d'alarme que le feu était à l'Institution. Je sortis et +j'aperçus l'église Saint-Magloire, qui forme l'aile gauche des +bâtiments, toute en feu; l'intérieur ressemblait à une fournaise. +J'ordonnai de faire lever les enfants, de les conduire au jardin, et je +m'occupai de mettre en sûreté les objets les plus précieux de +l'établissement: la comptabilité, la caisse, etc. Je me réunis ensuite +aux autres personnes de la maison pour tâcher d'arrêter les progrès de +l'incendie. + +«Une chaîne, uniquement composée des sourds-muets et des employés de la +maison, fut établie depuis le bassin du jardin jusqu'à l'endroit où vint +se placer la première pompe. Mais cette chaîne était trop courte, nous +manquions de seaux. Le courage supplée à tout. La pompe est alimentée et +joue, mais elle est insuffisante. L'incendie fait des progrès. M. +Bébian, répétiteur, s'occupe de nous procurer des secours à l'extérieur. +On avertit la mairie, les postes voisins, on dépêche des messagers de +toutes parts. De faibles détachements arrivent, ils ne suffisent pas à +arrêter les indifférents qui continuent tranquillement leur chemin. + +«Mais ils sont suivis par d'autres détachements qui nous envoient des +travailleurs. Les chaînes se renforcent, les pompes sont bien servies. +Pourtant l'eau va manquer. Le bassin, le réservoir, tout est épuisé. On +essaie alors d'établir différentes chaînes à l'extérieur, dans les +maisons voisines. Néanmoins, les passages étroits, le peu d'eau que +fournissent les personnes qui en tirent ou qui pompent, tous ces +obstacles font languir le service, et empêchent de se rendre maître du +feu qui est devenu très-violent, surtout à l'endroit le plus dangereux, +contre le pignon du grand bâtiment, dont le haut se termine par une +cloison en charpente qui ferme l'horloge, laquelle communique avec les +combles de ce corps de logis. Les craintes redoublent à la vue d'un +danger aussi imminent..... + +«On crie de tous côtés: De l'eau! de l'eau! Enfin, de gros tonneaux à +incendie arrivent et nous rendent l'espérance. Plus de huit pompes ne +chôment pas, trois sont dirigées par de courageux sapeurs-pompiers, qui +manÅ“uvrent avec le plus grand sang-froid vers les ouvertures du +pignon d'où sortent une fumée si épaisse, une chaleur si étouffante, +qu'en y arrivant j'ai failli être suffoqué. Après un long et opiniâtre +travail, on a maîtrisé le feu et l'on déclare passé le péril qui avait +été imminent pendant plus de trois heures. + +«Les secours inutiles évacuèrent la cour, une seule compagnie resta et +continua le service de deux pompes, qui ne cessèrent d'arroser le +bâtiment jusqu'à huit heures du matin. + +«Nos sourds-muets ont travaillé pendant tout le temps qu'a duré le feu, +avec une ardeur à faire envie aux plus braves. + +«Une malheureuse expérience de physique avait été la cause de cet +incendie; l'ancienne église, dont il a été question, était louée à la +Chambre des pairs pour servir, pendant l'hiver, de serre aux orangers du +jardin du Luxembourg. A notre insu, on l'avait prêtée à M. Biot pour y +faire des démonstrations. Deux fourneaux se trouvaient aux extrémités de +l'emplacement, et communiquaient par de longs et gros tubes. Le 25 +juillet, de neuf heures à neuf heures et demie du soir, la matière +inflammable échauffée, en se dilatant, brisa les tubes, fit sauter les +fourneaux, s'élança au plancher qui, en quelques minutes, devint la +proie des flammes.» + + +NOTE =L.= + + _Détails sur la visite du duc d'Angoulême à l'Institution des + sourds-muets de Paris, publiés par le_ Moniteur universel _du 29 + juin 1819_. + +Le prince adresse quelques questions aux élèves qui y répondent de la +manière la plus satisfaisante. On remarque particulièrement les +définitions suivantes du jeune Berthier et de Massieu: + + _D._ A Berthier: «Qu'est-ce qu'un roi? + + _R._ «C'est le juge et le pasteur d'un peuple, le chef d'une + nation, le père d'une famille. + + _D._ «Qu'est-ce que la Charte? + + _R._ «C'est l'ensemble des lois fondamentales d'un État qu'un roi a + promulguées pour assurer les droits de tous les citoyens. + + _D._ «Qu'est-ce que la religion? + + _R._ «C'est le culte qu'on rend au créateur de tout, c'est l'acte + d'union et d'alliance entre Dieu et le genre humain.» + + L'élève ajoute: «Que Votre Altesse me permette d'être le trop + faible interprète de mes camarades et de lui exprimer le bonheur + que nous éprouvons en contemplant les traits d'un rejeton d'Henri + IV. C'est véritablement aujourd'hui que nous pouvons sentir toute + l'importance d'une éducation qui nous met à même de joindre + l'expression de nos sentiments à la voix de la France entière qui + célèbre vos bienfaits.» + + _D._ A Massieu: «Qu'est-ce qu'un roi? + + _R._ «C'est le chef d'une nation, le père d'un grand peuple, celui + qui nous gouverne, qui nous fournit tout ce qui nous est nécessaire + et nous préserve des méchants. + + _D._ «Qu'est-ce que la Charte? + + _R._ «C'est une constitution ou un assemblage de lois fondamentales + qui maintient une forme de gouvernement et garantit les droits et + les devoirs des hommes contre les tyrans qui pourraient leur nuire. + + _D._ «Qu'est-ce que la religion? + + _R._ «C'est une alliance entre Dieu et les hommes, c'est le culte + que nous rendons au Créateur, le résumé de nos devoirs envers notre + souverain Maître, envers nos semblables, envers nous-mêmes. La + religion est à l'Église ce que la boussole est au vaisseau.» + + +NOTE =M.= + +MONITEUR _du 18 août 1818_. + +«Le 17 août, Louis XVIII reçut, à l'issue de la messe, M. l'abbé Sicard, +qui avait obtenu de lui présenter un de ses élèves, le jeune Ferdinand +Berthier, qui désirait offrir à Sa Majesté un dessin du portrait d'Henri +IV, d'après le tableau peint par Probus, qui figure dans la grande +galerie du Musée. Le roi félicita le maître, M. Lecerf, professeur de +dessin à l'École, des succès de son élève. + +«L'abbé Sicard saisit cette occasion d'offrir à Sa Majesté un exemplaire +de l'ouvrage intitulé: «_Essai sur l'introduction à la connaissance des +signes et du langage naturel_, par M. Bébian, l'un des professeurs de +mon Institution. Elle accueillit avec bienveillance le jeune +dessinateur; et quand le directeur lui eut dit qu'il était aussi fort +dans les autres parties de l'enseignement, Elle lui répondit qu'Elle +n'en était pas surprise, sachant qu'on pouvait appliquer au directeur ce +passage de l'Évangile: «_Et surdos fecit audire et mutos loqui._» + + +NOTE =N.= + +On conçoit sans doute que ces lettres sont toutes familières. Le style +n'a rien à y voir; mais, telles qu'elles sont, elles montrent, sous leur +jour le plus favorable, l'inépuisable bonté, le dévouement sans bornes +de l'auteur pour ses intéressants élèves. + + «_A Mme Robert._ + +«Vous écrivez, madame, de si jolies lettres, qu'on ne peut vous en +garder le secret. Je dois vous avouer que je n'ai pu m'empêcher de lire +la vôtre à quelques amis, qui m'en ont demandé des copies, et qui +désirent la voir imprimée, pour la partie seulement qui regarde M. +Fabre. On m'a fait promettre de vous en demander la permission. +J'acquitte ma promesse. J'ai vu ce M. Fabre, et j'ai obtenu qu'il me +recevrait une seconde fois. Ne vous dérangez pas! Attendez-moi vendredi +prochain, vers sept ou huit heures, et je vous rendrai compte de ce que +j'aurai vu et de ce qu'on m'aura dit. Suspendez d'ici là tout jugement! + +«En attendant, il n'y aurait pas de mal à permettre l'insertion de la +lettre de ce savant dans quelque journal. Il en serait flatté, et cela +pourrait servir à l'intéresser à vos enfants; il consentirait ainsi à +faire des expériences sur eux. + +«Agréez, ma chère dame, l'assurance d'un dévouement sans bornes. + +«L'abbé SICARD.» + + +_Réponse de Mme Robert à l'abbé Sicard, sans date, mais évidemment du 4 +mars 1811._ + +«Pourriez-vous, monsieur, me donner l'explication d'un article inséré +dans la _Gazette de France_ d'hier (3 mars 1811)? On y annonce un +miracle qui m'intéresse d'autant plus qu'il a été opéré sur un de vos +élèves nommé Grivel, et c'est à un M. Fabre d'Olivet, très-profond dans +la science de la cabale qu'on prétend en être redevable il a rendu, +dit-on, l'_ouïe_ à ce jeune sourd-muet de _naissance_, par des moyens +inconnus des modernes et très-familiers aux prêtres d'Égypte. Il paraît +que les mystères d'_Isis_ lui ont été dévoilés et qu'il a des relations +fréquentes avec le Père Éternel. Ayant deux sujets dans ma famille, sur +lesquels ce savant cabaliste pourrait exercer ses talents distingués, +j'ai voulu vous consulter, monsieur, avant de lui confier les oreilles +de mes enfants. S'il fait des miracles, vous me le direz franchement, +et, s'il est _sorcier_, vous m'absoudrez du péché que l'amour maternel +m'aura fait commettre; car je ne vous cache pas que j'emploierai les +moyens les plus diaboliques, dussé-je en faire pénitence toute ma vie.» + + * * * * * + + * * * * * + + _Nouvelle lettre de l'abbé Sicard à la même, + évidemment aussi du mois de mars 1811._ + +«Je viens de lire, ma chère dame, l'article de la _Gazette de France_, +dont vous avez pris la peine de me parler. Je n'ai plus vu le jeune +Grivel depuis qu'il a quitté l'Institution pour aller essayer des moyens +curatifs qui, dit-on, lui ont rendu l'ouïe et, par suite, la parole. Je +tâcherai d'engager sa mère à me le confier pour la séance du 16, et si +je puis l'obtenir, je vous en préviendrai. Vous savez qu'on exagère +tout. Je doute fort de l'entier succès, tant vanté par l'auteur de +l'article. Je m'en assurerai et vous épargnerai la peine d'aller la +première à la découverte. + +«En attendant, recevez mes tendres remercîments de ce que vous avez fait +auprès de M. Laujon[30]. Je ne doute pas que vous n'ayez contribué, +pour beaucoup, au succès de M. de Chateaubriand. Vous ne pouvez vous +faire une idée de tout ce que mon _Anacréon_ a eu à éprouver de mauvais +traitements de la part du parti contraire. M. de Chateaubriand +n'ignorera pas tout ce qu'il vous doit. + +«Agréez mes tendres hommages, + +«L'abbé SICARD.» + + +_Nouvelle lettre à Mme Robert._ + +L'en-tête est ainsi conçu: + +Paris, le 25 juin 1816. + + _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des + hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de + plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris._ + +«Je dois commencer, madame, par vous demander mille fois pardon d'avoir +si longtemps différé de répondre à votre aimable lettre. Je puis enfin y +répondre. + +«Je n'ai, madame, aucune connaissance d'un sourd-muet qui ait recueilli +quelque bienfaisant effet du magnétisme, et auquel on ait fait éprouver +l'application de ce moyen. Ce n'est pas que je ne croie à l'existence de +cet agent merveilleux, ni que je doute de ses effets. Je vous confesse +que j'ai la bêtise de croire et à l'existence de l'un et à celle des +autres, quoi qu'en dise en plaisantant M. Hoffman, dans le _Journal des +Débats_. + +«Agréez, ma chère dame, l'assurance de mon inaltérable et respectueux +attachement. + +«L'abbé SICARD.» + + +NOTE =O.= + +_Discours de Ferdinand Berthier sur la tombe de Paulmier._ + +Le 10 mars 1817. + + «Mes frères, mes amis, mes enfants, + +«Vous le voyez tous, la reconnaissance m'appelle à remplir un devoir +sacré sur la tombe qui va recevoir les dépouilles mortelles d'un de mes +anciens maîtres, Paulmier. Comment puis-je mieux acquitter cette dette +du cÅ“ur qu'en adressant devant vous quelques expressions de regret à +sa mémoire, dans une langue qui lui fut chère? + +«L'enseignement des sourds-muets perd en Paulmier un de ses vétérans, +_une tradition vivante de la doctrine de l'abbé de l'Épée_, comme on l'a +si judicieusement observé; l'École de Paris pleure en lui un instituteur +d'un dévoûment inépuisable, un homme capable d'apprécier ce qu'il y a de +respectable, d'imposant, de religieux, dans ce grand sacerdoce. + +«Savez-vous, mes frères, mes vieux et jeunes amis, quel heureux hasard +avait fixé le vénérable Paulmier auprès de ceux qu'il se plaisait à +appeler ses chers enfants? + +«Fils d'un ancien militaire, il fut chargé encore bien jeune de conduire +à l'armée du Nord quarante voitures attelées chacune de quatre chevaux +normands, et il devint successivement chef du parc d'artillerie au siége +de l'île de Cadsan (Hollande), fourrier dans l'artillerie de marine et +greffier du terrible tribunal de guerre maritime, lui qui avait l'âme +si douce et le cÅ“ur si bienveillant. Après environ quatre ans de +séjour à Toulon en cette dernière qualité, libéré du service, il revint +à Paris et suivit les cours publics de la capitale, avec cette soif +d'instruction qui n'a jamais cessé de brûler son âme. + +«Assistant un jour aux démonstrations de l'abbé Sicard, il sentit, +a-t-il dit lui-même, naître sa vocation, une révolution s'opéra +subitement en lui, et il se trouva comme illuminé. Dès lors, il se voua +tout entier à la réhabilitation de mes frères, et les divers ouvrages +qu'il publia dans ce but ne décèlent pas seulement, à chaque page, à +chaque ligne, toute la ferveur de son culte pour ses maîtres, les abbés +de l'Épée et Sicard, mais encore toute la sincérité de son affection +pour ses élèves. + +«Après vingt-cinq ans de travaux actifs et pénibles, il accepta une +retraite peu convenable, peu en rapport (tous ceux qui environnent cette +tombe partagent sans doute mes regrets) avec les services de toute +espèce qu'il avait rendus, avec les sacrifices incessants qu'il s'était +imposés, et ne cessa, jusqu'à son dernier jour, de donner de nouvelles +preuves de son dévouement à notre sainte cause. + +«O Paulmier! Reçois nos derniers adieux! Jouis du repos éternel, +récompense de tes vertus. Tu vivras éternellement dans la _mémoire du +cÅ“ur_ de tes anciens élèves.» + + +NOTE =P.= + + _Sur le monument à ériger à la mémoire de l'abbé Sicard, d'après un + journal de l'époque, du 15 décembre 1823._ + +Les souscripteurs pour l'érection de ce monument apprendront avec +intérêt qu'il vient d'être placé vers la partie nord-est du cimetière du +Père-Lachaise, sur un terrain acquis à perpétuité par l'administration +de l'établissement des sourds-muets, à peu de distance du monument +consacré à la mémoire du baron Hue, un des plus fidèles serviteurs de +Louis XVI. C'est là qu'ont été déposés les restes mortels du célèbre +instituteur des sourds-muets. + +Sur ce terrain, entouré d'une grille, s'élève, sur un socle de granit, +une borne en marbre noir, de forme antique, que domine une croix. A la +partie supérieure sont gravées sur une première ligne, en style +d'hiéroglyphes égyptiens, six mains dans différentes positions, +indiquant les six lettres du nom Sicard, conformément aux signes manuels +adoptés par les sourds-muets de l'Institution de Paris. On lit +au-dessous l'inscription suivante: + + ICI + SONT + LES RESTES MORTELS + DE + L'ABBÉ SICARD. + +Il fut donné par la Providence pour être le second créateur des +infortunés sourds-muets. + +(MASSIEU.) + +Grâce à la divine bonté, et au génie de cet excellent père, nous sommes +devenus des hommes. + + (MASSIEU et CLERC, ses élèves, à Londres, 1815.) + + Né le 12 septembre MDCCXLII. + Décédé le 11 mai MDCCCXXII. + +De l'autre côté sont gravés ces mots: + + CONSACRÉ + PAR + L'AMITIÉ + ET PAR + LA RECONNAISSANCE. + +_N. B._ Les comptes des fonds furent déposés chez Me Castel, notaire, +rue Neuve-des-Petits-Champs, nº 41, dès que l'emploi en fut réglé. + + Paris, 11 décembre 1823. + + +NOTE =Q.= + +_Lettre de Mme Robert (mère de la sourde-muette dont nous avons parlé) à +l'abbé Sicard._ + +«Je suis désolée, Monsieur, de n'avoir pas reçu plus tôt votre aimable +billet. + +«J'ai vu hier matin M. Laujon, auquel j'ai recommandé M. de +Chateaubriand, sans avoir le bonheur de connaître cet auteur célèbre, et +sans que personne m'eût parlé pour lui: mon suffrage n'est pas d'un +assez grand poids pour que j'ose espérer qu'il soit de quelque autorité +auprès de M. Laujon; le vôtre et celui de M. l'abbé Morellet[31] feront +assurément pencher la balance, et je vais lui envoyer votre lettre, afin +qu'il en prenne date et qu'il puisse vous certifier que j'ai sollicité, +_par sentiment_, une place que ses connaissances profondes et son +jugement bien _mûri_ vous feront accorder à l'homme qui me paraît le +plus digne. + +«Le _Génie du christianisme_ m'a consolée dans mes peines, je dois de la +reconnaissance à son auteur, et j'ai fait apprendre à Fanny[32] les +passages tirés de l'_Incarnation_ et de l'_Extrême-Onction_. Elle les +rend par signes, et ses gestes égalent presque le sublime de cette +prose. Ce n'est pas le seul titre que M. de Chateaubriand ait auprès de +moi, je ne sais si je dois vous le dire, il m'a fait aimer les capucins! +Son style harmonieux a déjà opéré bien des miracles, mais il me semble +que celui-là en vaut bien un autre. + +«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.» + + +_Extrait d'une autre lettre de cette dame de mérite sur le même sujet._ + +«Savez-vous, Monsieur, qu'il s'en est peu fallu que M. de Chateaubriand +ne l'emportât? Je serais presque tentée de croire que j'y ai contribué, +si l'humilité chrétienne ne m'interdisait cette petite vanité. En +recommandant cet écrivain distingué, sans le connaître, je pensais à ce +passage d'une lettre écrite de Rome, où il parle d'une chapelle isolée +bâtie sur les ruines de la maison de Varus, où, entrant un soir, il vit +un pauvre à genoux devant une image de la Vierge. M. de Chateaubriand se +mit en prière à côté de lui, en adressant au ciel des vÅ“ux pour cet +inconnu, et en se félicitant de la joie qu'éprouverait cet infortuné +dans le Paradis, lorsqu'il devrait au miracle de la charité chrétienne +d'un passant son bonheur éternel. L'étonnement du pauvre se retrouvant +au pied du trône de Dieu vis-à -vis de l'âme bienfaisante qui lui valait +cette bonne place et qu'il n'avait rencontrée qu'une fois sur la terre, +réjouissait fort le pieux auteur des _Martyrs_, et il ne voile même pas +le petit mouvement d'orgueil que lui inspira la haute faveur dont il +jouit à la Cour céleste. + +«J'ai agi, sans me vanter, encore plus charitablement, je n'ai pas +l'espoir de rencontrer M. de Chateaubriand face à face sur les bancs de +l'Institut, et il ne saura jamais que c'est à une catholique de la rue +Saint-Antoine qu'il doit une partie de sa félicité temporelle. Mais ce +qu'il ne faut pas lui laisser ignorer, c'est que M. Laujon a presque été +victime de la bonne cause: un honorable membre lui a dit des injures. +Notre Anacréon, qui n'a jamais fait d'épigramme, a été évidemment ému +d'une scène qui se passait devant plusieurs de ses confrères. Il a eu un +accès de fièvre des plus violents, et porte encore sur sa figure les +traces de son dévouement à la bonne compagnie. + +«Daignez agréer, Monsieur, l'assurance de ma profonde considération.» + + +NOTE =R.= + + _A M. Ferdinand Berthier._ + +«Je viens vous parler d'un sourd-muet, nommé Bonnafous, natif de +Bordeaux. + +«Ce sourd-muet est fort instruit. Il faisait l'éducation de ses frères +d'infortune à Fumel, département de la Gironde. Il l'a cessée. Il est +revenu à Bordeaux, mais il n'a pu y trouver une place. Je me souviens +qu'il m'a dit, le jeudi 6 novembre 1823, qu'il désirait beaucoup s'en +aller en Amérique pour y être instituteur des sourds-muets, et qu'il m'y +appellerait. + +«M. Gauthier, instituteur en second des sourds-muets de Bordeaux, +commissaire de police de cette ville et adjoint au maire de Caudéran, +aux environs, l'a envoyé à Besançon, où il est instituteur de +sourds-muets. + +«Je crois que si vous écriviez à M. Bonnafous, il accepterait +très-volontiers la proposition dont vous m'avez entretenu. C'est un +brave garçon. Il s'est déclaré mon ami et m'a touché cent fois la main. +Son frère qui, comme lui, n'entend ni ne parle, est marié. Sa femme, son +fils et sa fille sont également privés de l'ouïe et de la parole. Il est +à Brest, où il exerce la profession de voilier. Il n'a pu trouver une +place à Bordeaux. + +«Mon très-cher ami, faites-moi l'amitié de me dire en quel endroit de +l'Amérique on désire qu'aille ce sourd-muet français, qui est +très-capable et bien en état d'instruire ses frères d'infortune. + +«MASSIEU. + +_Autre lettre de Massieu, datée de Rodez, le 25 octobre 1828, à +Ferdinand Berthier._ + + «Mon bien cher ami, + +«J'ai reçu votre lettre, qui m'a causé la plus vive satisfaction. Je +croyais, avec bien de la douleur, que vous m'aviez tous en abomination; +mais je me recommandais à la divine Providence et à la protection du +tribunal de première instance du département de la Seine. Je croyais +aussi que l'on vous avait conseillé de ne plus jamais m'écrire, parce +que l'on vous avait dit que j'étais le plus criminel des sourds-muets. + +«Quant à ma pauvre sÅ“ur, feu mon frère parlant l'avait engagée à +quitter la capitale, où elle avait une bonne place. Il nous avait +demandé trop souvent, à elle et à moi de l'argent. M. l'abbé Goudelin +m'avait conseillé de ne point lui en envoyer. Il l'avait appelé _fin_. + +«Hélas! à présent, elle se repent d'avoir abandonné sa bonne place. Elle +ne gagne rien, et se trouve obligée de travailler à la terre. + +«Pour moi, je ne suis point propre à être cultivateur du sol, mais à +l'être de mes compagnons d'infortune. + +«Venons à l'affaire des États-Unis! M. Gard m'a dit, en 1823, qu'un +Américain était venu lui proposer de s'en aller dans son pays, mais +qu'il lui avait demandé 30,000 francs, avec la nourriture, le logement, +la lumière, le chauffage, le blanchissage, les médicaments, etc., et que +l'étranger avait trouvé que c'était trop cher. Arrivé à Paris, il avait +été trop heureux d'y trouver M. Clerc, qui s'était empressé d'accepter +ce qu'il lui avait offert (2,500 francs, avec la table, le logement, +etc.). M. Valentin, de Toulouse, et M. Honorat, de Nîmes, tous deux +répétiteurs sourds-muets, fort instruits et très-versés dans l'art +d'instruire leurs frères d'infortune, furent les imitateurs de M. Gard +et ne voulurent point s'en aller en Amérique. D'ailleurs, +l'administration de l'Institution royale de Bordeaux est on ne peut plus +contente d'eux, et les gardera toute leur vie. Un des surveillants de la +même école, ayant été appelé en Amérique, a offert à un des élèves de le +suivre là -bas pour y être répétiteur; mais personne n'a accepté cette +proposition. + +«Si je n'avais pas été appelé à l'établissement où je suis actuellement, +j'aurais fait une pétition au gouvernement ou au tribunal de première +instance de la Seine, pour en obtenir l'autorisation de voyager en +Amérique et d'y être professeur de mes frères d'infortune. + +«Ma nouvelle méthode est plus claire, plus instructive, plus graduelle +que l'ancienne. + +«Notre brave ami M. Gourdin instruit les sourds-muets comme les +professeurs ordinaires instruisent les élèves parlants. Il m'aime autant +que je l'aime. Nous sommes bons amis. Je lui ai montré votre lettre. Il +vous remercie beaucoup de la bonté que vous avez eue de vous rappeler à +son souvenir, et il me charge de vous dire mille choses des plus +amicales. + +«Il m'a dit que M. Bertrand, un de vos anciens camarades, qui est à +présent instituteur et directeur de la nouvelle école des sourds-muets, +à Limoges, ferait bien d'accepter les fonctions de professeur de +sourds-muets en Amérique. + +«M. l'abbé Perier est reparti mardi 14 du courant pour Paris, d'où il +reviendra ici au mois de janvier ou de février prochain. Il reprendra la +direction de son école, et y restera toujours, à ce qu'on dit. + +«Présentez, s'il vous plaît, mes respects à M. Keppler, mes civilités à +MM. Paulmier, Lenoir, Gazan, à MM. les abbés Perier, Salvan et à toutes +mes connaissances. Saluez de bon cÅ“ur, de ma part, les dames Salmon. + +«Croyez, mon très-cher ami, à la sincérité de mes sentiments. + +«Votre très-affectionné, + +«JEAN MASSIEU, professeur + +à l'École départementale des sourds-muets de Rodez. + + +NOTE =S.= + + _Massieu, premier répétiteur de l'École royale des sourds-muets de + Paris, à M. le préfet du département du Nord._ + + Monsieur le préfet, + +(Cette lettre doit être de 1820 ou de 1824.) + +«J'ai l'honneur de vous demander pardon si je prends la liberté de vous +écrire. La bonté que vous avez eue de me promettre de placer sous vos +auspices mes frères et sÅ“urs d'infortune, me donne la hardiesse de +vous prier en grâce de vouloir bien faire admettre à l'Institution des +sourds-muets d'Arras la jeune sÅ“ur d'un sourd-muet, nommé Quique de +Leers, ainsi que le jeune enfant que j'ai eu l'honneur de vous +présenter. J'ose aussi les recommander à votre bienveillance, à votre +inépuisable bonté, et je vous aurai, Monsieur le préfet, la plus +véritable obligation de la faveur que vous leur accorderez. + +«Je profite de cette occasion pour vous témoigner combien je suis +sensible à toutes les marques de sympathie dont vous m'avez comblé. Je +voudrais vous exprimer toute ma gratitude, mais la pauvreté de la langue +française me met en défaut. + +«J'ai montré la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à mon +respectable et illustre maître, l'abbé Sicard, qui m'en a témoigné la +plus vive satisfaction. En même temps, il m'a dit qu'il irait l'an +prochain à Arras et à Lille, accompagné de deux autres élèves et de moi. +Je crois devoir vous mander que la santé de ce vénérable bienfaiteur de +l'humanité s'améliore chaque jour, Dieu merci! Mais je crains que son +âge ne l'empêche de voyager les vacances prochaines dans votre +département. S'il en est ainsi, je ne laisserai pas d'y mener le jeune +Berthier. + +«Croyez, Monsieur le préfet, que, si j'accompagne dans ces voyages le +célèbre successeur de l'immortel abbé de l'Épée, j'éprouverai la joie la +plus grande à publier la gratitude que j'ai et aurai toujours de ses +bontés paternelles et des soins pénibles et constants qu'il n'a cessé de +prodiguer à mon éducation. + +«Veuillez bien, Monsieur le préfet, agréer l'hommage de mes sentiments +respectueux et reconnaissants et présenter mes respects à madame la +baronne. + +«J'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron, + +«Votre très-obéissant et très-humble serviteur, + +«MASSIEU.» + + +NOTE =T.= + +La première institution de sourds-muets, établie en Amérique, est celle +d'Hartford, capitale de l'État de Connecticut. Elle doit son +introduction dans ce pays au docteur Cogswell qui, ayant eu parmi ses +enfants une fille devenue sourde-muette à l'âge de trois ans, chercha +les moyens de soulager son infortune par l'instruction à défaut des +remèdes qu'il avait inutilement essayés pour lui rendre le sens de +l'ouïe. Il savait qu'il y avait en Europe, et surtout en France, +plusieurs écoles ouvertes à ces malheureux: les papiers publics le lui +avaient appris; il désira qu'il y en eût au moins une dans la ville +qu'il habitait. Il en parla à quelques-uns de ses amis, entre autres au +révérend Thomas H. Gallaudet, et tous s'empressèrent de se joindre à son +projet. + +En conséquence, M. Gallaudet, ministre du saint Évangile, jeune homme +plein de zèle et de bienveillance, entreprit le voyage d'Europe et +arriva à Paris dans le printemps de 1816. Il se présenta chez M. l'abbé +Sicard, qui lui fit l'accueil le plus cordial. M. Gallaudet, étudiant la +méthode d'instruction, assistait aux classes et recevait des leçons +particulières de M. Laurent Clerc, sourd-muet, qui, d'élève de M. +Sicard, était devenu professeur à vingt ans, et l'était depuis plus de +huit années. Il y avait déjà trois mois que l'Américain passait ainsi +son temps à Paris, quand il proposa à M. Clerc de l'accompagner aux +États-Unis. Celui-ci accepta cette offre; ils quittèrent Paris en juin +1816, et arrivèrent à Hartford en août. + +Bientôt ils se mirent à parcourir ensemble les principales villes de +l'Amérique du Nord pour éveiller l'intérêt des habitants en faveur des +sourds-muets, et ils réussirent au delà de leurs espérances. Témoin les +nombreux dons généreux qu'ils reçurent en chemin, et qui leur permirent +d'ouvrir leur école à Hartford, le 17 avril 1817, sous le titre de +_Connecticut Asylum for the Instruction and Education of the deaf and +dumb_. + +Un an après, c'est-à -dire dans l'hiver de 1818, Clerc visita Washington +pendant la session du Congrès et eut occasion de s'entretenir _par +écrit_ avec James Monroë, Président des États-Unis, ainsi qu'avec +plusieurs membres de l'une et de l'autre branche de la législature. Ce +fut pour eux une agréable surprise de voir qu'un sourd-muet pouvait, à +défaut de la voix, comprendre et se faire comprendre au moyen de son +crayon; ce qui ne servit pas peu à déterminer le Congrès à accorder, en +1819, à l'Institution, une certaine étendue de terre dans l'état +d'Alabamas. De la vente qu'on en fit, on réalisa un fonds assez +considérable pour mettre l'Institution à même de tenir longtemps la +place qu'elle méritait. En reconnaissance de cet acte de générosité de +la part du Congrès, l'Institution changea de nom et prit celui +d'_American Asylum for the deaf and dumb_. + +Plus tard se sont successivement formées les écoles de New-York, +Pennsylvania, Kentucky, Ohio et Canada, dont les directeurs actuels +doivent à MM. Clerc et Gallaudet leur connaissance dans l'art +d'instruire qu'ils ont transmis à leurs confrères. + + +FIN DES NOTES. + + + + +APPENDICE + + +C'est au moment où ce livre touchait à sa fin que, comme on pourra +l'imaginer, j'ai dû m'estimer heureux de recevoir du fils du baron de +Gérando, ancien procureur général de la Cour impériale de Metz, +quelques-unes des lettres de l'abbé Sicard adressées à cet homme +illustre, dont il a été l'ami et le confrère à l'Institut, et elles +offrent un si grand intérêt pour sa biographie que je les joins ici avec +autant de reconnaissance que d'empressement. + + +I + +Ce 7 ventôse an VIII. + +Comme je n'ai plus l'espérance de recevoir mon sauvage et qu'on lui a +trouvé une famille, je ne dois plus différer de vous procurer, ainsi +qu'à vos amis, le plaisir d'assister à une leçon particulière. En +conséquence, mon cher ami, faites vos invitations pour le 15 ventôse, à +10h. très-précises. Je choisis précisément un jour de congé pour que +nous ne soyons pas dérangés. Et pour prendre toutes les précautions +possibles, on n'entrera que par billets. Ainsi comptez tous ceux et +celles que vous voulez mener, demandez-moi le nombre de billets +suffisant et vous les recevrez à temps. + +Je vous remercie de l'attention amicale que vous avez eue de me rendre +compte de la conversation de RÅ“derer, notre constant ami avec le +Consul suprême. Je ne pensais pas que celui-ci voulût jamais me voir et +je n'espérais pas qu'il en eût non plus le temps. Je profiterai des +courts moments qu'il me donnera pour l'intéresser en faveur de +l'instruction publique, comme vous me le recommandez. Je me garderai +bien de lui rien demander pour moi. Il ne me manque plus rien, Dieu +merci, et tous mes vÅ“ux vont être comblés, puisque notre bon ami +Camille arrive et que je suis réuni à mes enfans. Adieu, je vous +embrasse. + +SICARD. + +Demandez tous les billets qu'il vous faudra, plutôt plus que moins, sans +craindre d'être indiscret. Par la voie de la petite poste. + + +II + +Ce 23 Nivôse, an VIII. + +Jouissez de mon bonheur, puisque nos affections sont communes, aimable +et bon ami. Je suis réintégré dans mes fonctions le 25 nivôse à dix +heures très-précises, je vais les reprendre à Saint-Magloire, au haut de +la rue Saint-Jacques. Venez avec celle qui partage et vos plaisirs et +vos peines, qui double les uns et qui adoucit les autres, et vous en +console, jouir du spectacle touchant de voir un père retrouver, après 28 +mois de séparation, ses enfants chéris. Vous êtes faits, l'un et +l'autre, pour cette scène touchante. Adieu, je vous embrasse tous deux. + +_P. S._ Si le bon Mathieu et sa charmante femme sont ici, prévenez-les, +je vous prie, de ma part. + + +III + +Samedi, 11 mars 1815. + +Votre aimable réponse est parfaite en tout point, et je l'adopte dans +tout son entier. Les croix et les médailles vont être distribuées tout à +l'heure, et je distribuerai aussi la monnaie morale, enfin je suivrai, +de point en point, tous vos excellents avis. Je renonce, de bien bon +gré, à tout ce que je vous avais proposé, et que vous n'approuvez pas, +et je trouve que vous avez raison et que je n'en avais pas. J'ai remis à +l'agent, depuis plusieurs jours, le petit paquet cacheté de l'adorable +princesse, je ne sais pas ce qu'il contient. Décidez de ce qu'il en faut +faire. Je renonce à l'emploi que je vous avais proposé, et c'est sans le +moindre regret. Permettez-moi seulement de vous faire toutes les +propositions qui me passeront par la tête. Je trouve parfaitement bien +que nous tenions séparés nos deux sexes. D'ailleurs, comme vous +l'observez, ces modestes enfants sont d'une grande édification, pour les +assistants. Je faisais assister les garçons à la paroisse, à la +grand'messe et à vêpres, aux grandes fêtes. Peut-être cet usage +seroit-il bon à reprendre. Peut-être faudroit-il les y faire aller plus +souvent, et dans une des chapelles collatérales, comme les filles. +Réfléchissez là -dessus dans votre sagesse. Entendons-nous pour faire de +notre institution un modèle pour toutes les autres. Vous me trouverez +bien disposé à abandonner tout ce qui ne vous paroîtra pas propre à +atteindre ce but et à adopter pleinement, et sans restriction aucune, +tout ce que vous proposerez. + +Adieu, aimable et excellent camarade. Tous les jours, je bénis la +Providence de tous les avantages que notre maison retire et retirera de +votre dévouement. Conservez-nous ce tendre intérêt qui fait mon bonheur +et aimez-moi comme je vous aime. + +L'abbé SICARD. + + +IV + +Londres, le 25 juillet 1815. + + _Le Directeur de l'Institution des Sourds-muets; Administrateur des + Hospices de Bienfaisance; Membre de l'Institut de France et de + plusieurs Académies; Chanoine de l'Église de Paris._ + +On ne m'a pas laissé ignorer, cher et bon ami, tout ce que nous devons +de reconnaissance pour votre dévouement sans bornes pour notre +institution. Nous vous devons, je le sais, d'avoir été préservés du +pillage de la populace. Vous n'avez épargné ni soins, ni peines pour +nous en garantir. Je n'attends pas, pour vous en remercier, d'être rendu +auprès de vous, et je m'empresse de remplir un devoir aussi sacré et +aussi cher à mon cÅ“ur. + +Je quitte Londres, ce soir, pour me rendre avec mes élèves au port de +Brighton qui est à une journée de cette grande cité, pour aller m'y +embarquer pour Dieppe, par le premier paquebot qui en partira. J'espère +être rendu à Paris samedi au soir, 29 de ce mois, ou dimanche, ou pour +le plus tard lundi, 31 du courant. + +Que de choses n'aurai-je pas à vous dire de cette belle métropole! Et +surtout de ses nombreuses institutions de bienfaisance et d'instruction +publique! j'ai vu les établissements du docteur _Bell_ et de +_Lancaster_, et je les ai vus avec le plus grand soin, de manière à +pouvoir donner là -dessus les plus grands renseignements. Je les ai +visités avec mon ami M. Laffon Ladébat qui prend le plus vif intérêt à +tout ce qui est utile. Vous aviez bien raison de me parler de ces utiles +écoles. Il faudra nous occuper de les établir dans notre patrie. Vous me +trouverez bien disposé à être votre collaborateur. Je vous ferai +connoître tout ce qui est fondé ici pour le soulagement et l'instruction +du malheur et de l'enfance, et vous cesserez d'être surpris de la +prospérité de ce vaste empire. L'admiration va toujours croissant, à +mesure qu'on visite les établissements sans nombre, que la piété des +particuliers y forme sans cesse avec un enthousiasme de bienfaisance qui +ne connoît ni bornes, ni mesure. + +Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de l'aimable et bonne Annette, ni +auprès de mes chers collègues qu'il me tarde de revoir pour ne plus en +être séparé, et agréez mes tendres amitiés pour votre propre compte. +Permettez que je vous charge aussi de bien des amitiés pour les bons +Salvan et Mauclerc et nos angéliques maîtresses, et pour nos chers et +chères enfants. + +L'abbé SICARD. + +Faites-moi l'amitié de dire à Mademoiselle Salmon que j'ai reçu, hier, +sa lettre qui m'a fait un grand plaisir. + + +V + +Paris, le 13 décembre 1818. + + _Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets de + naissance, l'un des quarante de l'Académie française._ + +Ne croyez-vous pas, mon cher collègue, que le temps de nous occuper de +l'organisation de notre maison d'instruction est enfin venu? Tous nos +collègues avec lesquels nous devons faire ce travail si important et si +nécessaire sont, en ce moment, à Paris. Vous savez que nous attendions +leur retour pour cela. + +J'ai beaucoup pensé à cette amélioration, et voici le résultat de mes +réflexions. Je désirerais que nous proposassions au ministre de rétablir +dans l'enseignement le mode qui fut établi, par l'Assemblée +constituante, lors de la fondation de l'institution, en l'année 1791. Il +fut créé un chef de l'enseignement, et je fus nommé à cette première +place, à laquelle fut attaché, quelques années après la création, le +titre de directeur général, par un arrêté du ministre. + +2º Il fut créé une 2e place d'instituteur sous le titre de second +instituteur, au traitement de 3,000 fr. + +3º Puis deux places d'instituteurs-adjoints, au traitement, chacun, de +2,400 fr. + +4º Puis deux places de répétiteurs, chacun, au traitement de 600 fr. + +5º Puis enfin deux places de surveillants, au traitement de 400 fr. + +Voilà , mon cher collègue, quelle fut la première organisation. + +Quelques années après, un ministre jugea à propos de porter le nombre +des répétiteurs à 4, et de supprimer les deux instituteurs-adjoints et +c'est là l'organisation actuelle. Il voulut opérer dans l'institution de +Bordeaux le même changement. Mais tous les employés opposèrent une +très-grande résistance, et le ministre n'insista pas. De sorte que +l'organisation de l'école de Bordeaux resta telle qu'elle était dans son +principe, et qu'elle a les mêmes employés qui lui furent donnés sur le +modèle de celle de Paris, avec le même traitement qu'ils avaient. + +Ainsi, mon cher collègue, nous ne demandons pas une chose nouvelle, en +demandant que le ministre rétablisse les places d'employés, telles +qu'elles étoient avant la création des 4 répétiteurs. Le ministre est +trop juste pour vouloir que l'École royale de Paris ait l'humiliation de +voir celle de Bordeaux plus honorée qu'elle ne l'est. Celle de Bordeaux +n'a que deux répétiteurs et deux instituteurs-adjoints auxquels le +traitement primitif a été conservé (et c'est 2,400 fr. pour chacun). +Nous devons demander le même privilége, et nous le devons d'autant plus +qu'un des 4 répétiteurs de notre école est un sujet des plus distingués, +qu'il a un zèle incomparable; qu'il est toute mon espérance. + +Enfin si le malheur des temps ne permettait pas au ministre de rétablir +les deux places d'instituteurs-adjoints telles qu'elles étaient à +l'école de Paris et qu'elles sont encore à celle de Bordeaux, je me +contenterais du rétablissement d'une de ces places, et je voudrais que +ce fût en faveur de M. Bébian, dont vous connoissez, aussi bien que moi, +la passion pour l'avancement des élèves, le zèle infatigable et les +talents éminents. Le jeune homme ne peut rester dans l'institution +qu'autant qu'il jouira de cette faveur. Son père ne cessera de lui +faire une guerre durable qu'autant qu'il ne le verra pas dans +l'humiliation du titre de répétiteur. Ainsi nous le perdrions si le +ministre nous refusait cet acte de justice. Ainsi, mon cher collègue, +après nous avoir accordé le changement des heures des classes et des +ateliers d'une manière si aimable, je ne puis craindre que la demande du +rétablissement d'une place d'_instituteur-adjoint_ me soit refusée. + +Enfin, si le rétablissement du traitement paroissait, à raison de la +gêne actuelle de nos finances, devoir être ajournée, j'attendrais pour +ce rétablissement un temps plus heureux, et je me contenterais de celui +de la place unique d'instituteur-adjoint, sans demander d'autre +traitement que celui qui est attaché aux places de répétiteur. + +Je compte donc, mon cher ami, sur votre amour pour notre maison, et je +ne puis pas penser que ce que je demande avec tant de _concessions_ ne +me soit pas accordé. Je ne demande point d'innovation, rien dont ne +jouisse l'école de Bordeaux, organisée sur le modèle de la première +école, aucun sacrifice d'argent. Ainsi, encore une fois, je ne dois pas +être refusé. + +Voilà donc, cher collègue, ce qui vous reste à faire pour l'école que je +dirige, et ma reconnoissance pour ce dernier bienfait sera sans bornes +comme mon amitié. + +L'abbé SICARD. + + +VI + +31 Mars 1819. + +Vous savez, mon cher collègue et bon ami, que nos élèves se réunissent +tous les matins et tous les soirs dans une salle d'étude, pour préparer +ou repasser leurs devoirs, et que je remplis religieusement la promesse +que je vous fis, un jour, chez vous. L'administration avait bien senti +les avantages de ces études, et l'expérience l'a confirmé, il est donc +important de le rendre aussi profitable que possible aux élèves; et +c'est ce qu'on ne pourra obtenir si elles sont exclusivement destinées +aux surveillants qui ne peuvent s'intéresser assez aux progrès des +élèves et n'ont pas assez de force pour les maintenir. + +M. Macé Mauclerc qui vient de partir avait bien voulu s'en charger, +quoique ce fût hors de ses attributions de venir aider les surveillants. +Le peu d'habitude qu'il avait des signes aurait toujours laissé encore +beaucoup de choses à désirer; mais du moins sa présence faisait régner +la tranquillité et l'ordre dans les classes et dans l'étude. + +Maintenant si nous abandonnons les surveillants à eux-mêmes, nul doute +que ces études si importantes n'offrent bientôt le spectacle de +quelques-uns de nos ateliers. + +Il est donc urgent d'y placer quelqu'un qui puisse montrer aux +surveillants la manière de diriger ces études et qui ait l'Å“il sur +eux, en même temps que sur les élèves, pour m'en rendre compte. + +J'ai jeté, pour cet emploi si nécessaire, les yeux sur M. Bébian. Son +zèle et son amour pour les sourds-muets sont de sûrs garants qu'il le +remplira à merveille, et qu'il acceptera avec plaisir ce surcroît de +travail. Mais pour lui donner toute l'autorité nécessaire, vous jugerez +sans doute ainsi que moi que nous devons le faire nommer par le ministre +_censeur des études_. Cette place n'est pas une nouveauté, elle fait +partie de l'organisation des colléges royaux. On lui doit la discipline +et le bon ordre qu'on y voit régner. Ce moyen qui n'augmenterait pas +d'un centime la masse des traitements, nous attacherait un sujet +précieux que nous sommes sur le point de perdre si nous négligeons ce +moyen, et cette perte serait incalculable. Vous connoissez l'inanité de +tout ce qui m'entoure et l'immense supériorité de ce bon jeune homme. +Personne n'a mieux saisi l'esprit de ma méthode. + +Quoique cette demande n'ait rapport qu'aux études et me regarde plus +personnellement, le zèle qui anime mes honorables collègues pour le bien +de cet établissement, me fait espérer qu'ils ne refuseront pas de se +joindre à moi pour cela. Qu'en pensez-vous? Daignez m'écrire un mot à ce +sujet et agréer mes respectueuses et tendres amitiés. + +L'abbé SICARD. + + +VII + +Paris, le....... 1819. + + _Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets de + naissance, l'un des quarante de l'Académie française._ + + Cher et bon ami, + +Lorsque je vous manifestai, il y a quelques mois, le désir que M. Bébian +eût un titre convenable et dont il pût s'honorer dans notre institution, +celui de troisième répétiteur ne pouvant flatter l'ambition de son père +qui le persécute sans cesse pour reprendre, sans plus la quitter, la +carrière de la médecine, vous pensâtes qu'il convenoit d'attendre qu'il +pût justifier cette distinction par le succès d'un nouveau plan d'études +dont nous lui avons confié l'exécution. Ne croyez-vous pas maintenant +que le temps en est arrivé? La classe de Massieu est déjà réunie à celle +de Bébian. Il serait nécessaire que celui-ci reçût à présent le titre +que vous jugeriez convenable, pour flatter l'amour-propre du père, qui +permettrait alors à son fils de se consacrer entièrement à +l'enseignement des sourds-muets, et dès lors tous les moyens de +simplification seraient faciles. + +Voyez donc dans votre sagesse quel pourroit être ce titre que nous +demanderions au ministre, et à la faveur duquel nous attacherions à +notre école cet intéressant jeune homme qui se montre si propre à +seconder toutes nos vues d'amélioration. + +Ne vous pressez pas pour la réponse que j'attendrai sans impatience. +Pensez à ma demande, et réfléchissez sans distraction à ce qui convient +le mieux à nos projets. + +Agréez, mon cher et bon collègue, mes tendres et respectueux sentiments +qui sont invariables. + +L'abbé SICARD. + + +FIN. + + + + +_ERRATA._ (corrigés) + + + Page 40, lignes 14-15, _au lieu de_: novembre 1795, _lisez_: 30 + octobre 1794. + + Page 43, ligne 8, _au lieu de_: du 18 brumaire (10 novembre 1799), + _lisez_: du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799). + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +UN MOT D'EXPLICATION 1 + + +CHAPITRE PREMIER. + +Vocation de l'abbé Sicard.--Il est appelé à recueillir la succession +de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale des +Sourds-Muets de Paris 5 + + +CHAPITRE II. + +L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et +conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi +les détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des +élèves de l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée +législative.--L'élargissement du directeur est ordonné immédiatement 8 + + +CHAPITRE III. + +L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur +des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale, +mais ses accusateurs mettent tout en Å“uvre pour le faire périr.--Il +est placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont +être exécutés. Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il +entre dans la salle du Comité de la section des _Quatre-Nations_ 13 + + +CHAPITRE IV. + +Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était +accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La +harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa +lettre au président de l'Assemblée législative contient un témoignage +de sa reconnaissance envers son libérateur 17 + + +CHAPITRE V. + +Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert +près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent +de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il +est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance +d'un député qui prie un de ses collègues plus influent +d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit +encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, +son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret, +député, à la prière de la fille aînée de cette dame, +Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.--Un second décret +est rendu en faveur de l'instituteur 25 + + +CHAPITRE VI. + +L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses remercîments +aux membres.--Il reçoit les excuses d'un des +commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir +contribué lui-même à son incarcération.--Ce dernier le dissuade +de rentrer à l'École.--Massieu le visite dans sa retraite.--Communication +de l'arrêté de l'Assemblée générale du +1er septembre 1792.--Protestation de l'abbé Salvan 34 + + +CHAPITRE VII. + +Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à +divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille +politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire exécutif.--Condamné +à la déportation, il trouve un refuge dans le faubourg +Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.--Seconde +représentation du drame de _l'Abbé de l'Épée_, +par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et son +épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur +de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son +élargissement 40 + + +CHAPITRE VIII. + +Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un +sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa +_Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle +que fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la +mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur l'articulation 49 + + +CHAPITRE IX. + +Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des +spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses +tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon +1er que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces malheureux. +Cette insinuation est repoussée dans une lettre de +l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite Majesté 64 + + +CHAPITRE X. + +Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le directeur +lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa méthode.--Parmi +ses élèves brillent deux charmantes jeunes +sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa +Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert, +la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers +sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife +une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il +parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert +et de Saint-Céran sont amenées aux Tuileries par l'abbé +Sicard 70 + + +CHAPITRE XI. + +L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance +ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de +vol, et à un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est +nommé administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de +_l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de +_Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de +M. Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard 87 + +CHAPITRE XII. + +_L'esprit sourd-muet de l'abbé Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce +dernier fait un quatrain à sa louange.--La Restauration le +nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier +de l'ordre de Saint-Michel de France.--Détails sur la visite de +François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.--Même honneur +que lui accorde la duchesse d'Angoulême.--Il assiste à +la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.--L'empereur +de Russie, Alexandre Ier s'étonne du silence de +l'instituteur.--_Encore l'esprit sourd-muet_ 93 + + +CHAPITRE XIII. + +L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à +l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses +élèves, il fait payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur +part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et +Clerc, sans en prévenir le gouvernement.--Le ministre de +l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ +Clerc à Paris.--Retour du maître et de ses deux élèves en +France au moment où Napoléon est renversé 105 + + +CHAPITRE XIV. + +Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets. +Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel +(de Béziers).--Visites du duc de Glocester, du duc +d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener +son fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire +apprendre la grammaire des sourds-muets 112 + +CHAPITRE XV. + +L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des +intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter +son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin +en 1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable +du discours prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de +l'Académie française, au cimetière du Père La Chaise.--Le +directeur avait recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude +de l'abbé Gondelin, second instituteur de l'École des +sourds-muets de Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit +pouvoir disputer sa place au concours. Une réclamation de +Pissin-Sicard paraît dans un journal.--Élèves parlants distingués +de l'abbé Sicard: Pellier, Paulmier et Bébian.--_Manuel +d'enseignement pratique des sourds-muets_, par ce dernier.--Travail +remarquable de M. de Gérando: _De l'Éducation des +sourds-muets de naissance_, 2 vol.--Divers hommages à l'abbé +Sicard.--Énumération de ses Å’uvres.--Sa correspondance +avec Mme Robert sur divers sujets 118 + + +CHAPITRE XVI. + +MASSIEU. + +Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un +voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses +premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions +aux exercices publics de l'abbé Sicard!--Quels étaient ses +habitudes et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets +de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il +est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir +finir ses jours dans cette ville.--Exercices publics des élèves +du nouveau professeur.--Un journal de la localité publie des +fragments de ses Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa +mort et ses obsèques 141 + + +CHAPITRE XVII ET DERNIER. + +LAURENT CLERC. + +Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un +académicien auprès duquel il avait à remplir une commission +du respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux +exercices publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement +l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de +ses malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un +d'eux, graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. +Appelé à fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut +(Amérique du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il +unit son sort à celui d'une sourde-muette américaine qui lui +donne six enfants, tous entendants-parlants.--Réponse au +préjugé qui paraît encore régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages +de Laurent Clerc en France.--Ses documents sur +l'origine et les progrès de son école.--Ses anciens camarades +et élèves lui offrent un dîner d'adieu.--Sa correspondance +avec l'auteur de ce livre.--Sa fin aussi heureuse que sa vie, +dans le Nouveau-Monde 181 + +NOTES 195 + +APPENDICE 241 + + +PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE. + + * * * * * + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + + + =Histoire et Statistique de l'Éducation des Sourds-Muets=, 1839, 1 + vol. in-8º. + + =Notice sur la Vie et les Ouvrages d'Auguste Bébian=, ancien + Censeur des études de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, + 1839, 1 vol. in-8º. + + =Deux Mémoires=, lus en 1839 et en 1840 au Congrès historique de + Paris, l'un sur _la Mimique chez les Peuples anciens et modernes_, + l'autre sur _la Pantomime dans ses rapports, soit avec + l'enseignement des Sourds-Muets, soit avec les connaissances + humaines_, in-8º. + + =Les Sourds-Muets avant et après l'Abbé de l'Épée=, mémoire qui a + obtenu le prix proposé par _la Société des sciences morales, + lettres et arts de Seine-et-Oise_, 1840, 1 vol. in-8º. + + =Examen critique de l'opinion de feu le docteur Itard=, médecin en + chef de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, réfutation + présentée aux Académies de médecine et des sciences morales et + politiques, 1852, 1 vol. in-8º. + + =Observations sur la Mimique, considérée dans ses rapports avec + l'enseignement des Sourds-Muets=, adressées le 13 juin 1853 à + l'Académie de médecine, à propos des questions relatives à la + surdi-mutité, à l'articulation et à la lecture de la parole sur les + lèvres, qui s'y discutaient en ce moment, in-8º. + + =Discours prononcés en langage mimique= aux distributions + solennelles des prix de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, + des 13 août 1842, 9 août 1849 et 8 août 1857, in-8º. + + =Banquets des Sourds-Muets réunis pour fêter les anniversaires de + la naissance de l'abbé de l'Épée=, de 1834 à 1848 et de 1849 à + 1863, relation publiée par la Société centrale des Sourds-Muets de + Paris, 2 vol. in-8º. + + =L'Abbé de l'Épée=, sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et + ses succès, avec l'_historique des monuments élevés à sa mémoire à + Paris et à Versailles_, orné de son portrait en taille-douce, d'un + _fac-simile_ de son écriture, du dessin de son tombeau dans + l'église Saint-Roch à Paris, et de celui de sa statue à Versailles, + 1853, 1 vol. in-8º. + + =Le Code civil français= _mis à la portée des Sourds-Muets, de + leurs familles et des parlants en rapport journalier avec eux_, + 1868, 1 vol. in-12. + +POUR PARAITRE PROCHAINEMENT: + +=Souvenirs et Impressions de voyage= _d'un Sourd-Muet français en +Italie_. + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] _Relation des Banquets des Sourds-Muets, réunis pour fêter les +anniversaires de la naissance de l'abbé de l'Épée, de 1834 à 1863_, +relation publiée par les soins de l'ancienne Société centrale des +Sourds-Muets de Paris, 2 vol., à la librairie de L. Hachette et Ce, +boulevard Saint-Germain, 77. + +Les comptes rendus, depuis cette époque, paraîtront dans un troisième +volume. + +[2] _Journal de l'Instruction des Sourds-muets et des Aveugles_, +1826-1827. + +[3] _De l'Éducation des Sourds-muets de naissance_, 2 vol. 1827. + +[4] Voir la note A à la fin du volume. + +[5] Voir à la fin du volume à la note B une lettre de l'abbé Sicard au +citoyen Dubois, préfet de police, en faveur du gouverneur d'un élève +sourd-muet, le sieur Brylot qui, par sa soumission à la loi de +déportation, est sauvé du péril qui menace sa vie pendant les journées +de septembre. + +[6] Voir à la fin du livre la note C. + +[7] Elle allait toucher à sa fin, après avoir langui pendant plus d'un +an dans des douleurs inexprimables, quand, à la grande satisfaction de +notre instituteur, elle est sauvée, grâce à un long voyage que sa tendre +mère lui avait fait entreprendre. + +[8] Voyez à la note D la différence entre les mots _sourds et muets_ et +_sourds-muets_. + +[9] Voir, à la fin du volume, note F, la circulaire de l'intrus aux +parents des sourds-muets. + +[10] Voir à la fin du volume la note G. + +[11] Voir à la fin du volume la note M. + +[12] Dans la suite, élève de Girodet-Trioson, peintre d'histoire, elle +s'est fait remarquer par ses gracieux tableaux. Quelle est intéressante +la correspondance de sa mère, femme d'un mérite supérieur, avec le +célèbre artiste qui essaie de mettre son élève chérie dans la confidence +de ses secrets! + +[13] Voir la note I à la fin du volume. + +[14] Voir, à la fin du volume, à la note J, une lettre de l'abbé Sicard +à son ami Laya. + +[15] Cette église fut jadis construite à côté de la chapelle de l'ancien +monastère pour les besoins spirituels des fidèles du quartier, auxquels +les heures des religieux ne pouvaient guère convenir.--Elle était +séparée de l'église paroissiale de Saint-Jacques-du-Haut-Pas par une +ruelle qui, pour cette raison, s'appelait _rue des Deux-Églises_, et +qui, plus tard, reçut la dénomination de _rue de l'abbé de l'Épée_, +qu'elle porte encore. + +[16] Voir, à la fin du volume, à la note K, un rapport du sieur Mascé +Mauclerc, remplissant les fonctions d'agent général en l'absence de son +oncle. + +[17] Voir, à la fin du volume, la note L. + +[18] Voir, à la fin du volume, la note M, où se trouve le compte rendu +de cet hommage d'après le _Moniteur_. + +[19] Voir la note N. + +[20] L'abbé Pissin (Joseph Barthélemy) s'était pourvu auprès du garde +des sceaux pour en obtenir l'autorisation d'ajouter à son nom celui de +son maître, comme une preuve évidente de l'affection que lui portait +celui-ci, et de s'appeler désormais Pissin-Sicard (_Moniteur_ du 6 mars +1821). + +[21] Voir, à la fin du volume, à la note O, le petit discours que je fus +chargé de _prononcer_ le 10 mars 1847 sur la tombe de cet estimable +instituteur. + +[22] Ç'a été pour moi un besoin du cÅ“ur de livrer, en 1839, à la +publicité une Notice sur la vie et les ouvrages de cet éminent +professeur. + +[23] Voir, à la fin du volume, la note P. + +[24] Voir, à la fin du volume, la note Q contenant une lettre de Mme +Robert, née Bazin, à l'abbé Sicard, ainsi que l'extrait d'une lettre de +la même au sujet de la candidature de Chateaubriand à l'Académie +française. + +Le petit-fils de cette dame, M. Charles Rossigneux, architecte +distingué, à qui nous sommes redevables de ces précieux souvenirs, +suppose que la première doit être de la fin de février 1811, et la +seconde du 4 mars de la même année. + +[25] Voir, à la fin de ce volume, à la note R, une lettre que Massieu +m'adressa de Rodez, où il remplissait alors les fonctions de professeur. + +[26] Voir la lettre en question à la fin du volume note S. + +[27] Nous ne pouvons adhérer à cette qualification de _stupides_, sortie +de la bouche de l'orateur, contre son intention, sans doute. Il aura +voulu dire peut-être _stupéfaits_. + +[28] Voir la note T à la fin du volume. + +[29] M. Rey Lacroix a voulu élever lui-même sa fille sourde-muette en +s'inspirant de la méthode de Sicard, et pour dernier exemple de sa +tendresse paternelle, il a fait hommage, en l'an IX de la République, +d'un livre intitulé: _La Sourde-Muette de La Clapière, leçons données à +ma fille_, aux Sourds-Muets devenus _ses amis_, comme il le dit lui-même +dans la Dédicace de son ouvrage. + +(_Note de l'auteur de ce travail_). + + +[30] PIERRE LAUJON, chansonnier correct, élégant, gracieux, depuis +longtemps oublié, mais qui n'en a pas moins joui, à son époque, d'une +certaine réputation, naquit à Paris, le 13 janvier 1727, d'un procureur +qui le destinait au barreau. Auteur d'une parodie d'_Armide_ et d'un +opéra de _Daphnis et Chloé_, qui lui valurent la protection de MM. de +Nivernais, de Bernis, d'Argenteuil, du duc d'Ayen et de la comtesse de +Villemure, amie de la favorite, il devint secrétaire du comte de +Clermont, qui l'amena à l'armée, en qualité de commissaire des guerres, +et le fit décorer de la croix de Saint-Louis. A la mort du comte de +Clermont, le dernier prince de Condé le nomma secrétaire des +commandements du duc de Bourbon. A la révolution de 1789, il reçut +l'ordre de quitter le Palais-Bourbon, et perdit d'un coup ses +traitements et ses pensions; il n'avait rien amassé. Il tomba dans un +état voisin de la misère, et se vit réduit, pour ne pas mourir de faim, +à vendre un à un les livres de sa précieuse bibliothèque, qu'il +rachetait souvent fort cher le lendemain. Mais il ne tendit la main à +personne, et continua à chanter, ne conservant qu'une chétive rente pour +vivre avec sa famille. + +Qui n'a entendu parler du _Caveau_, célèbre société gastronomique +chantante, née en 1729, morte en 1789, dans laquelle siégeaient Piron, +Collé, Crébillon fils, Gentil-Bernard et bien d'autres beaux-esprits +contemporains? Trente ans après, en 1759, fut fondé un second _Caveau_, +qui compta, parmi ses membres, Marmontel, Suard et Laujon, le plus jeune +de la bande. Cette assemblée tenait ses séances au _Rocher de Cancale_, +rue Montorgueil. Ces dîners furent remplacés en 1796 par _ceux du +Vaudeville_, où siégeaient tous les chansonniers du temps, entre autres +Jay, Jouy, Arnault, Piis, les deux Ségur, Dupaty, Etienne, Désaugiers, +Eugène de Monglave, Moreau, Francis, etc. Le doyen Laujon fut élu +président, honneur qui lui fraya la route de l'Académie française, à +laquelle l'excellent homme avait toujours aspiré. Il fut élu, en 1807, à +la place du jurisconsulte, ministre Portalis. Les temps ne changent pas. +Il avait quatre-vingts ans; ses facultés commençaient à baisser. Conduit +aux Tuileries pour être présenté, suivant l'usage, au chef de l'État, +lui qui avait frayé avec tant de princes, perdit subitement la mémoire, +ne se rappelant pas même les titres de ses ouvrages. Il s'éteignit +doucement dans sa quatre-vingt-quatrième année, le 14 juillet 1811. Ses +convives du _Caveau_ élurent, après lui, Désaugiers à la présidence. +L'assemblée se traîna comme elle put jusqu'en 1817 avec Béranger, le roi +de la chanson. Puis, dîners et couplets cessèrent devant les exigences +de la politique. + +Les Å“uvres dramatiques de Laujon sont nombreuses. Il eut des succès à +l'Opéra, aux Italiens, au Théâtre-Français; mais c'est surtout comme +chansonnier qu'il fut estimé de nos grands-pères. Je ne l'ai jamais +connu; je n'avais que huit ans à sa mort, mais j'ai rencontré sur ma +route bon nombre de ses compères de l'_Académie_ et du _Caveau_, qui +conservaient un bien doux souvenir de cet aimable vieillard. + +F. B. + + +[31] L'abbé André Morellet, né à Lyon, le 7 mars 1727, d'un père +commerçant, fut destiné, de bonne heure, à l'état ecclésiastique. Après +avoir fait ses études à Paris, au séminaire des Trente-Trois, et pris +ses grades à la Sorbonne, en 1752, il fut chargé d'une éducation +particulière, et voyagea en Italie avec son élève. A son retour, il +étudia les matières de droit public et d'économie politique, et, se +consacrant tout entier à soutenir les opinions nouvelles, écrivit de +nombreux ouvrages sur tous les sujets d'administration, de politique et +de philosophie à l'ordre du jour. + +Il partit pour l'Angleterre en 1772, et se lia avec Franklin, Garrick, +l'évêque Warburton et le marquis de Lansdown, qui lui fit obtenir, en +1783, une pension de 4,000 livres de Louis XVI. En 1785, l'Académie +française ouvrit ses portes à l'abbé Morellet, qui succéda à l'historien +abbé Millot. A cette époque aussi, il obtint le prieuré de Thimers, d'un +revenu de 16,000 livres. + +La Révolution changea cette heureuse position de fortune; et le décret +qui ordonna la vente des biens du clergé, refroidit le patriotisme de +l'abbé Morellet; mais la destruction de l'Académie française fut pour +lui le coup le plus cruel. Échappé au proscriptions, il chercha dans des +travaux de traduction des ressources contre la misère. Il se mit à +traduire des romans, entre autres ceux d'Anne Radcliffe. + +En 1799, il fut nommé professeur d'économie politique aux écoles +centrales, et la révolution du 18 Brumaire lui rendit son fauteuil à +l'Académie. Joseph Bonaparte, qui estimait son talent et son caractère, +le combla de bienfaits. Appelé au Corps législatif en 1808, à l'âge de +quatre-vingt-trois ans, il y siégea jusqu'en 1815, et mourut en 1817 des +suites d'une chute qu'il avait faite en 1814 à la sortie du spectacle. +Un de ses plus importants ouvrages est sa traduction du _Traité des +délits et des peines de Beccaria_. + +[32] Sa fille sourde-muette, peintre de mérite. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD *** + +***** This file should be named 38548-0.txt or 38548-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/5/4/38548/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'abbé Sicard + célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiate + de l'abbé de l'Épée. + +Author: Ferdinand Berthier + +Release Date: January 11, 2012 [EBook #38548] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + +L'ABBÉ SICARD + +PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE. + + + + +L'ABBÉ + +SICARD, + +CÉLÈBRE INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS, + +SUCCESSEUR IMMÉDIAT DE L'ABBÉ DE L'ÉPÉE. + +PRÉCIS HISTORIQUE SUR SA VIE, SES TRAVAUX ET SES SUCCÈS; + +suivi de détails biographiques sur ses élèves sourds-muets +les plus remarquables + +JEAN MASSIEU ET LAURENT CLERC, + +ET D'UN APPENDICE + +CONTENANT DES LETTRES DE L'ABBÉ SICARD AU BARON DE GÉRANDO, + +SON AMI ET SON CONFRÈRE A L'INSTITUT + +PAR + +FERDINAND BERTHIER, + +SOURD-MUET, DOYEN HONORAIRE DES PROFESSEURS DE L'INSTITUTION NATIONALE +DES SOURDS-MUETS DE PARIS, + +L'UN DES VICE-PRÉSIDENTS DE LA SOCIÉTÉ CENTRALE D'ÉDUCATION ET D'ASSISTANCE +POUR LES SOURDS-MUETS EN FRANCE, + +PRÉSIDENT-FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DES SOURDS-MUETS, +CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR, + +MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES (ANCIEN INSTITUT HISTORIQUE) +ET DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES. + +PARIS, + +CHARLES DOUNIOL ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS, + +29, RUE DE TOURNON, 29 + +1873 + + + + +UN MOT D'EXPLICATION + + A MES FRÈRES SOURDS-MUETS, ET AUX NOMBREUSES PERSONNES QUI + S'OCCUPENT DE LEUR BIEN-ÊTRE PRÉSENT ET A VENIR. + + +Le 26 novembre 1854, une fête de famille nous réunissait à l'occasion du +142e anniversaire de la naissance de l'abbé de l'Épée[1]. Un convive +des plus assidus, M. Léon Vaïsse, nommé depuis directeur de +l'Institution nationale des Sourds-Muets de Paris, où il avait été +longtemps professeur, émit le voeu de voir l'humble biographe de +l'immortel fondateur de cet enseignement spécial, trop peu connu, +raconter aussi la vie de son successeur immédiat, l'abbé Sicard. Il +pensait qu'à cette époque où s'est apaisé l'enthousiasme excité par les +leçons publiques de l'abbé Sicard, il appartenait à un de ses anciens +élèves plus qu'à personne d'assigner le rang qu'il devait occuper entre +ceux qui avaient contribué, sous divers rapports, à la régénération de +cette intéressante portion de la famille humaine. Et il ajoutait que +tout le monde attendait aussi impatiemment que lui l'apparition d'un +volume sur l'abbé Sicard. + +Des paroles aussi flatteuses, aussi honorables ne pouvaient +qu'encourager celui à qui elles s'adressaient. Mais hélas! il dépendait +des circonstances de hâter l'accomplissement de cette tâche. + +C'est pour moi un véritable bonheur de pouvoir vous offrir enfin ce +fruit de mes veilles comme pendant et complément de mon histoire de +_l'Abbé de l'Épée_. Je n'ai fait qu'esquisser rapidement les principaux +traits de la vie de mon héros, m'interdisant de longs commentaires sur +ses oeuvres après mon maître Bébian[2], ancien censeur des études de +l'Institution des Sourds-Muets de Paris, et après M. de Gérando[3], +membre de l'Institut de France, administrateur de cet établissement. Je +le voudrais même, que je ne le pourrais pas, à cause du peu de temps +dont il m'est permis de disposer. + +D'ailleurs, dans le cours de mon travail, j'ai tâché de concilier tous +les égards que méritait une si belle mission avec la sévérité qu'on +devait apporter dans l'appréciation d'erreurs involontaires, sans doute, +échappées à une âme aussi sensible. + +Je n'ai eu garde de négliger de faire entrer dans ce tableau, pour le +faire ressortir, un léger croquis des deux remarquables élèves de l'abbé +Sicard, Jean Massieu et Laurent Clerc. + +Je me croirais, amis et sourds-muets, bien récompensé de ma peine, si +vous daigniez accorder à ce nouveau livre de famille une place dans vos +bibliothèques à côté de celui que je regarde, excusez-moi d'oser vous le +dire ici, comme un titre de gloire, consacré à notre premier apôtre. Ce +sera une double jouissance pour un disciple des abbés de l'Épée et +Sicard d'avoir pu confondre ainsi ces deux noms vénérés et les offrir +ensemble à la vénération de tous ceux qui les admirent! + + + + +L'ABBÉ SICARD + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + Vocation de l'abbé Sicard.--Il est appelé à recueillir la + succession de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale + des Sourds-Muets de Paris. + + +Sicard (Roch-Ambroise-Cucurron), né le 20 septembre 1742 au Foussert, +petite ville du Languedoc, termina ses études à Toulouse où il fut +ordonné prêtre. Sa rare capacité ne tarda pas à attirer l'attention de +l'Archevêque de Bordeaux, Mgr Champion de Cicé, de bienfaisante mémoire, +qui le mit à la tête d'une nouvelle école qu'il avait créée en 1782 en +faveur des pauvres Sourds-Muets de son diocèse, à l'instar de celle qui +avait été fondée en 1760 par l'abbé de l'Épée à Paris, rue des Moulins, +à la butte Saint-Roch, pour ceux de la capitale, laquelle fut érigée en +Institution nationale par les lois des 21 et 29 juillet 1791. + +D'après le désir du Prélat, le directeur venait dans la grande ville, en +1785, étudier la méthode du vénérable fondateur de cet enseignement, et +au bout d'un an, il retournait à Bordeaux l'appliquer à son école. Les +succès qu'il obtint dans l'éducation du jeune Massieu qui devait +concourir à étendre sa réputation, lui valurent le titre de Vicaire +général de Condom et de Chanoine de Bordeaux, ainsi que celui de membre +de l'Académie de la Gironde. + +A la mort de l'abbé de l'Épée, en 1789, il se présenta, appuyé par +l'opinion publique, au concours qu'allaient ouvrir les commissaires des +trois académies qui existaient alors afin d'occuper la place vacante. +Deux autres ecclésiastiques, les abbés Massé et Salvan, s'étaient +retirés du concours devant leur émule, dont ils reconnaissaient la +supériorité. + +Salvan, élève de prédilection de l'illustre défunt, appelé de Riom en +Auvergne, où il dirigeait une école de sourds-muets d'après ses +principes, insista modestement pour que son rival fût nommé directeur, +s'estimant heureux de le seconder dans ses fonctions en qualité +d'instituteur adjoint. + +C'est ainsi que son installation eut lieu dès le mois d'avril 1790 sous +les plus heureux auspices. L'Assemblée constituante, ne se bornant pas à +adopter son établissement, déclara qu'il serait entretenu aux frais de +l'État, faveur réclamée en vain par l'abbé de l'Épée, dont la fortune +personnelle le soutenait, indépendamment des libéralités particulières +de Louis XVI. + +Sicard se vit, dès lors, en état de continuer cette oeuvre de +bienfaisance _avec toute la tranquillité d'esprit qu'elle exigeait_ et +de travailler de plus en plus à l'amélioration de son système +d'enseignement. + + + + +CHAPITRE II. + + L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et + conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi les + détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des élèves de + l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée + législative.--L'élargissement du directeur est ordonné + immédiatement. + + +Tout à coup la tempête vint interrompre ses douces méditations. + +Il s'était plaint avec le citoyen Hauy[4] de ce qu'elle avait dévasté +l'église des Sourds-Muets. + +Arrêté le 26 août 1792, sous l'inculpation d'avoir donné asile à des +prêtres dits _réfractaires_, il fut incarcéré, quoiqu'il eût embrassé +franchement les principes de la Révolution. Il s'était même empressé de +prêter le serment civique à la Liberté et à l'Égalité aussitôt la +promulgation du décret de l'Assemblée législative d'août 1792, et il +l'avait confirmé par un don patriotique de 200 livres, bien qu'il eût +refusé un nouveau serment qui lui paraissait contraire à ses opinions +religieuses. + +Ici qu'on nous permette d'essayer de résumer aussi catégoriquement que +possible les principaux incidents d'un drame où Sicard fut à la fois +témoin oculaire et victime dans les journées sanglantes de septembre. + +Le malheureux instituteur va faire sa leçon dans son établissement alors +situé à l'ancien séminaire des Célestins, quand le nommé Mercier, +menuisier du voisinage, se présente dans son cabinet, suivi d'un +officier municipal et d'une poignée de gens du peuple. On s'empare de +ses lettres, en lui signifiant qu'on l'arrête au nom de la Commune, et +on lui arrache des mains son oeuvre intitulée: _La Religion chrétienne +méditée dans le véritable esprit de ses maximes_, sous prétexte que le +titre en est contre-révolutionnaire _d'un bout à l'autre_. Toutefois +Mercier lui permet d'emporter son bréviaire, sauf à faire subir à ce +livre un examen minutieux. + +Ce ne fut que plus tard que, rapprochant les petits morceaux de papier +qui servaient de signets au volume, on tâcha, mais en vain, d'y +découvrir un seul mot _contre-révolutionnaire_. + +A la suite d'une perquisition faite et des scellés apposés, il est mené +au Comité de la section de l'Arsenal, puis laissé sous la surveillance +de quelques gardes nationaux, en attendant qu'on revienne le chercher +pour le conduire au Comité d'exécution. + +Il préfère s'acheminer à pied vers la mairie que de prendre une voiture +qu'on lui offre pour lui éviter le désagrément de se voir escorté par la +force armée. + +Sur ces entrefaites, un des hommes qui l'accompagnent, ayant entendu +prononcer son nom, lève les yeux et les mains au ciel en s'écriant: +«Quoi! c'est toi, citoyen, qu'on amène ainsi en prison, toi, l'ami de +l'humanité, le père bien plus que l'instituteur des pauvres +sourds-muets! De quoi t'accuse-t-on? quel est ton crime? Ah! permets-moi +d'aller admirer tes travaux dès qu'on t'aura rendu à ta famille adoptive +que ton arrestation doit désoler.» + +Avant d'entrer dans le Dépôt, il passe par la salle d'enregistrement où +son nom ne cause pas moins de surprise aux patriotes de l'escorte. +Ensuite, on le fait monter dans une grande salle servant de grenier à +fourrage, qui est déjà encombrée. + +A ce moment le curé de Saint-Jean en Grève se jette dans les bras du +nouvel arrivant, qui trouve encore, parmi les détenus, quelques amis et +plusieurs connaissances. + +A peine partage-t-il le lit de paille du respectable curé, qu'on amène +deux prisonniers chers à son coeur: l'un, l'abbé _Laurent_, si l'on en +croit Sicard, ou l'abbé _Laborde_, si l'on s'en rapporte à Massieu, +instituteur-adjoint de l'École nationale, l'autre un surveillant laïque +nommé _Labranche_. + +«Me voilà donc associé à votre persécution, comme je l'étais à vos +principes, mon cher maître! Que je me trouve heureux, s'écrie l'abbé +Laurent, d'avoir été jugé digne d'être persécuté pour une si belle +cause!» + +Le lendemain matin, se présentent à la prison de leur directeur les +élèves avec Massieu en tête, portant un projet de pétition à l'Assemblée +législative ainsi conçu: + + + «Citoyen président, + +«On a enlevé aux Sourds-Muets leur instituteur, leur nourricier et leur +père. On l'a enfermé dans une prison comme voleur, comme criminel. +Cependant il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'est pas mauvais citoyen. +Toute sa vie se passe à nous instruire, à nous faire aimer la vertu et +la patrie. Il est bon, juste et pur. Nous te demandons sa liberté. +Rends-le à ses enfants, car nous sommes ses fils; il nous aime comme +s'il était notre père. C'est lui qui nous a appris ce que nous savons; +sans lui, nous serions comme des animaux. Depuis qu'on nous l'a ôté, +nous sommes tristes et chagrins. Rends-nous le et nous serons heureux!» + +Massieu porte la supplique à la barre de l'Assemblée. La lecture ayant +provoqué dans son sein d'unanimes applaudissements, elle ordonne au +Ministre de l'intérieur de lui rendre compte au plus tôt des motifs de +l'arrestation de l'instituteur des Sourds-Muets. + +Un jeune homme appelé Duhamel, qui s'était joint à la députation de +l'École, demande, au milieu de nouveaux battements de mains, de se +constituer prisonnier à sa place. + + + + +CHAPITRE III. + + L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur + des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale, mais ses + accusateurs mettent tout en oeuvre pour le faire périr.--Il est + placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont être exécutés. + Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il entre dans la salle du + Comité de la section des _Quatre-Nations_. + + +Cependant on touchait au 2 septembre sans voir encore arriver le +résultat attendu. + +Sur la foi d'un discours que Manuel, alors procureur de la Commune, +avait adressé aux prisonniers, chacun formait des projets +d'établissement pour l'avenir. L'abbé Sicard avait résolu, s'il était +condamné à la déportation, de se retirer dans une des capitales de +l'Europe où on le pressait d'aller fonder une école pour ses enfants +d'adoption. + +L'officier de garde ne voulut pas d'abord laisser partir cette lettre +que notre instituteur venait d'écrire dans ce but à un de ses amis, et +il motiva son refus sur ce qu'il ne pouvait être permis à aucun +Français d'aller porter à l'étranger une découverte quelconque. + +«Ah! lui dit l'abbé, si vous saviez ce que c'est que cette découverte; +c'est l'art d'instruire les pauvres sourds-muets. + +--Si ce n'est que cela, répondit l'officier, votre lettre peut passer et +vous pouvez partir.» + +La veille de cette journée sanglante, les commissaires se présentent +pour prendre les noms de ceux qui vont être mis en liberté. L'abbé +Laurent est le premier à demander qu'on l'inscrive sur la fatale liste. +Sicard s'avance des derniers et donne son nom. C'en était fait de lui, +s'il n'avait eu l'heureuse idée d'y ajouter son titre. Il est donc rayé. +Le surveillant Labranche est traité de même. + +A peine notre célèbre instituteur se trouva-t-il seul dans la prison +avec cet employé et Martin de Marivaux, ancien avocat au Parlement de +Paris, que, dans la nuit du 1er au 2, y arrivent de nouveaux détenus +qui prennent la place de ceux qu'on vient de transférer à l'abbaye +Saint-Germain-des-Prés. + +Les accusateurs de l'abbé Sicard, mettant tout en oeuvre pour +paralyser l'effet du décret sauveur de l'Assemblée, persistent à dire +«qu'il est un fauteur de la tyrannie, qu'il entretient une +correspondance avec les tyrans coalisés, et qu'il faut se hâter de le +destituer et de le faire remplacer par le savant et modeste Salvan.» + +Le moment du carnage approche. Sicard va aller rejoindre ses camarades +qui ont été conduits la veille dans la geôle. On fait avancer six +fiacres; ils attendent vingt-quatre prisonniers. Marivaux l'ayant fait +monter le premier s'asseoit à la deuxième place, un autre à la +troisième. Labranche occupe la quatrième, deux autres montent ensuite. +Les voilà six dans le premier véhicule. Les autres remplissent les cinq +derniers. + +Les voitures marchent au milieu des imprécations d'une populace +aveuglément furieuse qui veut faire justice de ceux qu'elle appelle ses +ennemis. Les soldats qui les escortent accablent, de leur côté, +d'injures les malheureux qu'elles emportent, assénant des coups de +sabres et de piques à plusieurs d'entre eux. Les compagnons de +l'instituteur des Sourds-Muets se jettent généreusement au devant des +coups qui lui sont destinés. + +On arrive par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et par le carrefour Bucy à +l'Abbaye, dont la cour est envahie par la cruelle curiosité de la foule. +Les satellites ont ordre de commencer par la première voiture. Les +malheureux qui s'y trouvaient cherchent à s'échapper, mais trois sont +immolés; un en est quitte pour un coup de sabre[5]. + +Les égorgeurs se jettent sur la seconde voiture, s'imaginant qu'il n'y a +plus personne dans la première. + +Revenu d'une stupeur dont rien ne paraissait plus pouvoir le tirer, +l'abbé Sicard se précipite dans les bras des membres du Comité. + +«Ah! citoyens, leur dit-il, sauvez un malheureux!» + +Sa prière est repoussée. Il était perdu si, heureusement, l'un d'eux ne +l'eût reconnu. + +«Ah! s'écria-t-il, c'est Sicard! Comment es-tu là? Nous te sauverons +aussi longtemps que nous pourrons.» + +Alors il pénètre dans la salle du Comité de la section des +_Quatre-Nations_ où il eût été en sûreté avec le seul de ses camarades +qui s'était sauvé. Mais il est trahi par une femme qui court le dénoncer +aux égorgeurs. + + + + +CHAPITRE IV. + + Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était + accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La harangue + du directeur est couverte d'applaudissements. Sa lettre au + président de l'Assemblée législative contient un témoignage de sa + reconnaissance envers son libérateur. + + +Les forcenés demandent les deux prisonniers. Lui, leur présentant sa +montre: _Prenez-la_, dit-il à un des commissaires, _vous la donnerez au +premier sourd-muet qui viendra vous demander de mes nouvelles_. + +Il était sûr qu'elle tomberait entre les mains de Massieu, dont il avait +assez éprouvé l'admirable attachement. + +Le commissaire qui s'est excusé d'abord de recevoir cette espèce de +testament de mort, croyant que le danger n'est pas aussi pressant, ne +cède à ces nouvelles instances qu'au moment où l'on va enfoncer la +porte, et promet de remplir la commission du proscrit. + +L'abbé Sicard, n'ayant plus rien à laisser à ses amis, fléchit le genou +et s'offre en holocauste à l'arbitre souverain des consciences. Son +sacrifice achevé, il se lève et embrasse son dernier camarade. + +«Serrons-nous, mourons ensemble, lui dit-il, la porte va s'ouvrir, nos +bourreaux sont là, nous n'avons pas à vivre cinq minutes.» + +La porte s'ouvre. En effet, un prisonnier échappé est immolé à côté de +l'abbé Sicard, dont le sang va couler; déjà une pique est tournée vers +sa poitrine quand un incident providentiel vient en détourner l'effet. + +Pendant qu'un horloger de la rue des Petits-Augustins, le citoyen +Monnot, membre du Comité civil de la section des _Quatre-Nations_, dîne +chez un de ses amis, il entend tirer le canon d'alarme. Instruit, par +son fils, du massacre qui a lieu dans les prisons, il vole à son poste +et entre au Comité non sans courir les plus grands périls. Au nom de +l'abbé Sicard, il s'informe de l'habit qu'il porte, et il le cherche +parmi les victimes. + +«Est-ce toi, lui demande-t-il, qui te nommes Sicard? + +--Oui, c'est moi. + +--Eh bien! mets-toi derrière moi, je réponds de ta vie.» + +Cependant, une vingtaine de sicaires réclament à grands cris la tête de +l'instituteur. Le généreux horloger lui fait un rempart de son corps. + +«Voilà, dit-il à celui qui se prépare à l'immoler, voilà la poitrine par +laquelle il faut passer pour arriver à la sienne. C'est l'abbé Sicard, +un des hommes les plus utiles au pays, l'instituteur et le père des +sourds-muets!» + +--«C'est égal, c'est un aristocrate. + +--«Eh bien! vous me passerez tous sur le corps avant d'arriver à lui. +Frappez!» + +Et le courageux citoyen découvre sa poitrine. + +L'arme tombe des mains du meurtrier. + +L'abbé Sicard, que son sang-froid et sa tranquillité d'âme n'abandonnent +jamais, monte sur une croisée de la salle du Comité, donnant sur la cour +intérieure que remplit une tourbe effrénée, et lui demandant un moment +de silence, il la harangue ainsi: + +«Mes amis, celui qui vous parle est innocent; le ferez-vous mourir sans +l'entendre? + +--Tu étais, s'écrient-ils, avec les autres que nous venons de massacrer; +tu es donc coupable comme eux. + +--Écoutez-moi un instant, réplique-t-il, et si, après m'avoir entendu, +vous décidez ma mort, je ne m'en plaindrai point: ma vie est à vous. +Apprenez d'abord qui je suis, ce que je fais, et puis vous prononcerez +sur mon sort. + +«Je suis l'abbé Sicard (exclamation de plusieurs spectateurs); +j'instruis les sourds-muets de naissance, et comme le nombre de ces +infortunés est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis +plus utile à vous qu'aux riches.» + +Alors une voix s'élève des rangs à laquelle répond un écho immense. + +«Il faut sauver l'abbé Sicard, crie-t-on de toutes parts; c'est un homme +trop honnête pour le faire périr. Sa vie est consacrée tout entière à de +grandes oeuvres; il n'a pas le temps d'être un conspirateur.» + +A ces mots, les bourreaux pressent l'instituteur dans leurs bras +sanglants, et protégent sa personne de leurs instruments de mort en lui +proposant de le reconduire en triomphe à sa demeure. Mais il persiste à +ne pas vouloir accepter une telle ovation, préférant ne devoir sa vie et +sa liberté qu'à un jugement légal d'une autorité compétente. Aussi +est-il ramené au Comité où il retrouve son libérateur. + +Ayant su son nom et son adresse, il écrit le 2 septembre 1792 de +l'Abbaye Saint-Germain à Hérault de Séchelles, président de l'Assemblée +législative, la lettre suivante: + + + «Citoyen président, + + «L'assemblée nationale n'apprendra pas sans douleur le massacre de + citoyens qui, détenus depuis plusieurs jours à la chambre d'arrêt + de la mairie, ont été transférés à celle de l'Abbaye + Saint-Germain-des-Prés. Je m'empresse de faire entendre la faible + voix de ma reconnaissance en faveur du citoyen courageux à qui je + dois la vie. C'est Monnot, horloger, rue des Petits-Augustins. + + «Dix-sept infortunés venaient d'être égorgés sous mes yeux; la + force publique n'avait pu les sauver. J'allais périr comme eux; ce + brave citoyen s'est placé devant moi, il a découvert sa poitrine et + a dit: + + «Voilà, concitoyens, la poitrine qu'il faudra traverser avant + d'arriver à celle de ce bon citoyen: vous ne le connaissez pas, mes + amis! vous allez le respecter, l'aimer, tomber aux pieds de cet + homme sensible et bon quand vous saurez son nom; c'est le + successeur de l'abbé de l'Épée, l'abbé Sicard.» + + «Le peuple ne se calmait pas. Il persistait à croire qu'on voulait + se servir de mon nom pour sauver la vie d'un traître. J'ai osé + m'avancer moi-même, et, monté sur une estrade, parler au peuple, + n'ayant pour toute défense que le courage de l'innocence et ma + confiance ferme dans ce peuple égaré. + + «J'ai dit mon nom et ma position sociale. Je me suis prévalu de la + protection spéciale de l'Assemblée nationale en faveur de + l'instituteur des sourds-muets et des chefs de cet établissement. + Des applaudissements réitérés ont succédé à des cris de rage. J'ai + été mis par le peuple lui-même sous la sauvegarde de la loi, et + accueilli comme un bienfaiteur de l'humanité par tous les + commissaires de la section des _Quatre-Nations_, qui doit être + glorieuse d'avoir des _Monnot_ dans son sein. + + «Permettez-moi, citoyen président, de confier à l'Assemblée + nationale le témoignage de ma reconnaissance pour donner à une + action aussi généreuse la plus grande publicité possible. Une + nation dans laquelle des citoyens tels que celui à qui je dois la + vie ne sont pas rares, doit être invincible. Raconter de pareils + actes d'héroïsme, c'est remplir un devoir. Les sentir sans pouvoir + exprimer l'admiration qu'ils excitent et ne les oublier jamais, + c'est l'état de mon âme plus satisfaite de vivre avec de pareils + concitoyens que d'avoir échappé à la mort. + + «Je suis, etc.» + +Cette lettre, apportée au président par un des concierges de l'Abbaye, +fut lue publiquement et suivie de la déclaration solennelle[6] que le +citoyen Monnot avait bien mérité de la patrie pour avoir sauvé +l'instituteur des Sourds-Muets. + +Sur ces entrefaites, l'abbé Sicard était assis près de la table du +Comité sur laquelle on apportait des bijoux, des portefeuilles, des +mouchoirs dégouttants de sang, trouvés dans les poches des prisonniers +qu'on avait massacrés sous ses fenêtres. + +Un de ces tigres, les manches retroussées, armé d'un sabre fumant de +sang, entre dans l'enceinte où les membres délibèrent, sans paraître +entendre les clameurs des victimes, et leur crie: + +«Je viens réclamer en faveur de nos braves frères d'armes qui égorgent +tous ces aristocrates des chaussures pour leurs pieds. Nos braves frères +sont nu-pieds, et ils partent demain pour la frontière.» + +Les membres se regardent et répondent tous à la fois: «Rien n'est plus +juste; accordé!» + +A cette demande en succède une autre relative au vin dont ont besoin +_les braves frères qui travaillent depuis longtemps dans la cour_. Ils +sont fatigués, dit un autre, leurs lèvres sont sèches. «Délivré un _bon_ +pour 24 pots de vin.» + +Quelques minutes après, le même homme vient renouveler la même demande. +«Accordé également un autre _bon_!» + + + + +CHAPITRE V. + + Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert + près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent de lui + faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il est + poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance d'un + député qui prie un de ses collègues plus influent d'informer la + Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit encore au président + Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, son ami particulier, + et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret, député, à la prière de la + fille aînée de cette dame, Mlle Éléonore, vole au Comité + d'instruction.--Un second décret est rendu en faveur de + l'instituteur. + + +D'autres dangers menaçaient cependant l'abbé Sicard. Il demande au +Comité la permission de se retirer, la nuit étant déjà fort avancée. Le +concierge lui offre un asile chez lui, il préfère être mis au _violon_, +qui est contigu à la salle du Comité. Cette préférence le sauve, puisque +deux autres malheureux périrent pour avoir accepté cette proposition. + +Quels cris déchirants des nouvelles victimes, quels hurlements affreux +de cannibales notre instituteur n'entend-il pas pendant le temps qu'il +passe dans cette prison! Que de coups de sabres! quelles danses +abominables autour de ces cadavres, au milieu des applaudissements +frénétiques des spectateurs et aux cris mille fois répétés de: _Vive la +nation!_ + +Le jour éclairait à peine ces scènes d'épouvante que les massacreurs, ne +trouvant plus là de quoi assouvir leur rage, se ressouvinrent que le +_violon_ renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper à la +petite porte qui donne sur la cour. L'abbé Sicard, se sentant perdu, +heurte doucement à celle qui communique à la salle du Comité, mais il +lui est répondu brutalement qu'on n'en a point de clef, et on le livre à +son affreuse destinée, ainsi que ses deux compagnons. Ceux-ci lui +proposent de lui faire une échelle de leur corps pour atteindre à un +plancher très-haut qui offre un moyen sûr et prompt de salut, et ils +insistent pour qu'il se sauve là, comme étant sur cette terre plus utile +qu'eux. + +Notre instituteur refuse d'abord de profiter d'un avantage que ne +partageraient pas les compagnons de son infortune, résolu à vivre ou à +mourir avec eux. Dans cet assaut de dévoûment, ils lui représentent +encore plus vivement le déplorable abandon dans lequel sa perte +plongerait ses pauvres sourds-muets..... Ne pouvant résister davantage à +de si pressantes sollicitations, il monte à contre-coeur sur les +épaules du premier, puis sur celles du second. Mais au moment où la +porte va céder à leurs efforts, les cris accoutumés de: _Vive la nation_ +et le chant de _la Carmagnole_ les attirent vers de nouvelles victimes +qu'on amène dans la cour déjà jonchée de cadavres. + +L'abbé Sicard, descendu à peine de son plancher vivant, aperçoit de +nouveaux ruisseaux de sang couler autour de lui et entend interroger sur +ce théâtre de carnage des malheureux au front serein et résigné. + +«Eh bien! qu'ils se confessent ces scélérats! répondent, tous d'une +voix, les sicaires; ils donneront le temps aux curieux du quartier de se +lever et de venir nous voir faire justice de ces _coquins_. En +attendant, nous déblayerons la cour. Allez chercher des charrettes! +envoyons à la voirie tous ces aristocrates, ils infecteraient la +maison.» + +L'arène de cette boucherie humaine était garnie de bancs pour les +citoyennes ainsi que pour les citoyens _sans-culottes_. Ils avaient fait +exprimer au Comité où l'abbé Sicard se trouvait, le désir de contempler +les cadavres tout à leur aise. Aussi un lampion est-il placé sur la +tête de chacune des victimes pour que les assistants, les assistantes +puissent surtout jouir de cette exécrable illumination. + +Notre instituteur atteste encore avoir vu de ses yeux des femmes du +quartier de l'Abbaye se rassembler autour du lit qu'on préparait pour +les condamnés et y prendre place comme à un spectacle. + +Les compagnons qu'il venait de rejoindre et à qui il voulut adresser la +parole étaient devenus entièrement fous. L'un d'eux, lui présentant un +couteau, lui demande la mort comme une grâce; l'autre se déshabille et +essaie de se pendre avec son mouchoir et ses jarretières, mais il n'en +peut venir à bout. + +La porte de la prison s'ouvre. On y jette une nouvelle victime qui, +échappée jusque-là par miracle à cette hécatombe humaine, apprend aux +captifs la fin glorieuse du vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève qui a +refusé le serment civique en déclarant à ses juges que, comme eux, il +est soumis aux lois du pays dont ils se prétendent les seuls ministres, +mais qu'on le trouvera inébranlable sur tout ce qui regarde la religion. + +Cependant les ennemis de l'abbé Sicard, composant la section de +l'Arsenal, furieux de voir cette proie leur échapper, font parvenir à +la Commune un nouvel arrêt le condamnant à mort, lequel va être exécuté +lorsque, fort heureusement, la fatigue et le besoin de prendre quelque +nourriture forcent le bourreau à remettre le supplice à quatre heures. + +Un charretier, interrogé sur le motif qui lui faisait différer le +transport d'un cadavre qu'il avait déjà chargé: «Vous devez, +répondit-il, me donner celui de l'abbé à quatre heures, je porterai tout +cela ensemble.» + +En entendant ce propos, Sicard se procure une feuille de papier et écrit +à un député, son ami intime, le mardi 4 septembre, ce qui suit: + + +«Ah! mon cher, que vais-je devenir, après avoir échappé à la mort, si +vous ne venez me sauver la vie en me faisant ouvrir les portes de cette +prison, _autour de laquelle des cannibales commettent à tout instant de +nouveaux massacres_? Prisonnier depuis sept jours, il y a trois nuits +que j'entends de ma fenêtre demander ma tête à grands cris, et menacer +de briser les faibles volets qui me séparent d'eux, si les commissaires +de la section de l'Abbaye, qui ne savent plus comment faire pour +conserver ma frêle existence, me livrent à leur rage. Ces honorables +patriotes me conseillent d'aller me réfugier dans le sein de +l'Assemblée nationale, accompagné de deux députés, pour n'être pas +massacré en sortant. + +«Eh! grand Dieu! qu'ai-je donc fait pour être traité ainsi? Au moment où +je vous écris, _on coupe la tête à un prêtre, et on en amène deux autres +qui vont subir le même sort. Qu'avons-nous donc fait pour périr ainsi? +Car certainement je ne serai pas plus épargné._ En quoi suis-je donc un +mauvais citoyen? Suis-je même un citoyen inutile? C'est à la France +entière à répondre. Un de mes élèves est peut-être mort de chagrin à +l'heure qu'il est. Je succombe moi-même sous le poids de tant +d'inquiétudes. Quel est mon crime? On ne m'a pas encore interrogé depuis +sept jours que je suis ici. Je n'existerai pas demain si vous ne venez, +ce matin même, à mon secours. Je ne demande pas la liberté, je demande à +vivre pour mes pauvres enfants. Que l'Assemblée nationale me constitue +prisonnier dans une de ses salles. Qu'elle presse le rapport de mon +affaire. Eh! bon Dieu! est-ce une aussi grande affaire? ai-je le temps +d'être un mauvais citoyen? + +«Quelle horreur de me transférer en plein jour, à trois heures, un jour +de fête, à l'instant où le canon d'alarme tonne, et où les soldats +d'Avignon et de Marseille me dénoncent à la populace, quand ils +auraient pu me défendre de sa rage, à travers le Pont-Neuf et toutes les +rues qui conduisent à l'Abbaye? + +«Venez, mon cher, venez faire une bonne action! venez sauver un +infortuné en l'investissant de votre inviolabilité et de celle d'un +autre de vos collègues, qui trouvera peut-être quelque plaisir à +partager avec vous cette bonne oeuvre! Sais-je seulement si vous +arriverez à temps? _Mes bourreaux sont là, couverts de sang; ils +grincent des dents et demandent ma tête._ + +«Adieu, mon cher compatriote! J'ignore si vous trouverez vivant à +l'Abbaye l'instituteur infortuné des pauvres sourds-muets.» + +L'ami, à qui la lettre était parvenue, pria un de ses collègues plus +influent de la communiquer à la Chambre après en avoir raturé et +supprimé les passages soulignés. + +Cette assemblée ordonna immédiatement à la Commune de mettre Sicard en +liberté. + +Mais ce décret n'eut pas plus de succès. + +L'heure fatale allait sonner. Ignorant si la lettre était arrivée à sa +destination, il prend un feuillet de papier, le coupe en trois, et écrit +trois billets, un au président Hérault de Séchelles, un à Laffon de +Ladébat, son ancien collègue aux académies de Bordeaux, et son ami +particulier, membre de l'Assemblée constituante, l'un des plus +honorables citoyens, attaché à la religion réformée, un autre à Mme +d'Entremeuse, mère de deux personnes qui l'avaient eu pour premier +instituteur. + +Ces trois billets étaient le dernier espoir de ce malheureux invoquant +l'amitié et la reconnaissance. + +Le billet, destiné au président, est remis à un honnête et compatissant +huissier qui court chez lui. (L'Assemblée ne siégeait pas). + +Hérault de Séchelles se rend aussitôt au Comité d'instruction. Laffon de +Ladébat, de son côté, se présente chez Chabot, membre de l'Assemblée +législative, et lui demande la vie de son ami, en lui peignant sous les +plus vives couleurs l'affreuse situation où il se trouve, et en tâchant +de lui faire comprendre qu'il n'y a pas un instant à perdre pour le +sauver. + +Mme d'Entremeuse n'était pas chez elle. L'aînée de ses filles, +Éléonore[7] reçoit le billet, le parcourt des yeux et s'évanouit; mais +le péril que court son instituteur, son père, lui fait reprendre ses +esprits; elle vole chez Pastoret, de qui ce malheureux est connu, elle a +beau s'efforcer de remuer les lèvres pour proférer une parole, sa langue +est glacée d'effroi. + +Pastoret prend le papier, le lit, quitte son dîner, et rencontre au +Comité d'instruction, dont il est membre, le président et le secrétaire +Romme, qu'on y a appelés. Ces citoyens, ayant conféré ensemble, donnent +ordre une seconde fois à la Commune de voler au secours de l'infortuné. + + + + +CHAPITRE VI. + + L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses + remercîments aux membres.--Il reçoit les excuses d'un des + commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir + contribué lui-même à son incarcération.--Ce dernier le dissuade de + rentrer à l'École.--Massieu le visite dans sa + retraite.--Communication de l'arrêté de l'Assemblée générale du + 1er septembre 1792.--Protestation de l'abbé Salvan. + + +Cependant la Commune, qui a déjà passé à l'ordre du jour lors de la +réception du décret dont il a été parlé, va confirmer cette rigoureuse +sentence, mais, par bonheur, siége dans son sein un Bordelais nommé +Guiraut, qui demande à être chargé de l'exécution du décret. C'en était +encore fait de l'abbé Sicard, si une pluie d'orage qui survint à quatre +heures, époque fixée pour le supplice, n'eût troublé le sacrifice et +dispersé la foule. Ce n'est que bien plus tard, à sept heures, que les +portes de la prison s'ouvrent pour le condamné. Un officier municipal +vient le prendre sous le bras et le mener à l'Assemblée nationale entre +une double haie d'hommes féroces que son écharpe tient en respect. +Chabot, de son côté, cédant à la voix éloquente qui l'implore, monte à +la tribune de l'église de l'Abbaye, où il parvient à intéresser en sa +faveur ceux qui demandent sa tête. + +Sicard prend place dans une voiture avec l'officier municipal et son +premier libérateur Monnot. A peine paraît-il à la barre, que les députés +se précipitent dans ses bras; des larmes coulent de tous les yeux +pendant son improvisation. + +«Jamais, s'écrie-t-il en terminant, un seul mot injurieux à la cause de +la liberté n'est sorti de ma plume.... Non, celui qui a juré, avec +effusion de coeur, soumission à toutes vos lois, celui qui a juré de +mourir pour elles, ne devait pas s'attendre à être traité comme un +ennemi de la liberté. Pères de la patrie, apprenez à l'Europe que vous +savez si bien réparer les erreurs du nouveau régime, que ceux même qui +en sont les victimes, sont forcés de le chérir et de le défendre.» + +Une fois hors de ce lieu d'angoisses, il demande des commissaires pour +procéder à la levée des scellés qui, le jour de son arrestation, ont été +apposés à son appartement. + +A ceux qui ont été déjà nommés on en adjoint deux autres de la section, +dont l'un est précisément celui qui a apporté à la Commune et à la +prison de l'Abbaye l'arrêté qui appelait la hache révolutionnaire sur la +tête de notre instituteur. Cet homme, ayant plusieurs fois assisté à ses +leçons, lui avait toujours témoigné le plus vif intérêt et la plus +grande estime. + +Il n'a pas plus tôt revu l'abbé, qu'il se jette à son cou en lui +avouant, tout confus, qu'il a été le complice de ses assassins, qu'il +n'a pas tenu à lui que l'homme, dont il fait le plus de cas, n'ait pas +été enveloppé dans le massacre général, mais qu'il n'a pas eu le courage +de résister à la haine implacable qui fermente de toute part contre les +prêtres. + +«On ne concevrait pas, s'écrie l'honorable ecclésiastique, comment, avec +quelque honnêteté dans le coeur, cet homme avait pu accepter une +mission aussi infâme, si l'on ne savait que souvent la faiblesse fait le +mal aussi aisément que la méchanceté, et qu'elle n'est pas moins +cruelle.» + +La levée des scellés faite, Sicard se flattait d'être enfin rendu à ses +élèves, mais le nouveau commissaire lui conseilla de ne pas réintégrer +immédiatement son domicile, en lui faisant observer que ses ennemis ne +lui pardonneraient pas aussi facilement de s'être soustrait à leurs +poursuites. + +Écoutant un aussi charitable avis, il prend le parti de se retirer dans +une section éloignée, chez le sieur Lacombe, horloger, qui, pendant sa +détention, l'avait courageusement demandé partout, au péril de sa vie, +et qui, depuis, ne cesse de lui prodiguer, avec sa digne épouse, toutes +les consolations dont son âme brisée a tant de besoin. C'est là que le +directeur reçoit la première visite du sourd-muet Massieu, qu'il a +institué son légataire au moment de subir le coup fatal. + +On imaginera sans peine quels sentiments durent déborder de l'âme si +naïve de l'élève en revoyant son cher maître. Il avait refusé jusque-là +toute nourriture, et n'avait pu goûter un instant de sommeil, tant il +était inquiet de sa vie. Un jour de plus, il mourait de douleur et de +faim. + +Peu après, l'honnête commissaire apporta à l'abbé Sicard, ainsi qu'il le +lui avait promis, une copie collationnée de l'arrêté; la voici: + + +_Assemblée générale du 1er septembre 1792._ + +Sur les représentations faites par plusieurs membres, + +1º Que le citoyen Sicard, _instituteur des sourds et muets_[8], arrêté +comme _prêtre insermenté_, est sur le point d'être élargi, attendu +l'utilité dont on prétend qu'il est dans son institution; + +2º Que son élargissement serait d'autant plus dangereux, qu'il possède +l'art coupable de cacher son incivisme sous des dehors patriotes et de +servir la cause des tyrans en persécutant sourdement ceux de ses +concitoyens qui se montrent dans le sens de la révolution; + +L'assemblée a arrêté qu'elle formerait les demandes suivantes: + +1º Que la loi soit exécutée dans toute son étendue vis-à-vis de Sicard; + +2º Qu'il soit remplacé par le savant et modeste Salvan, second +instituteur des sourds et muets (héritier, comme plusieurs autres, de la +sublime méthode inventée par l'immortel de l'Épée), prêtre assermenté et +agréé par l'Assemblée nationale; + +3º Enfin, qu'il soit porté des copies du présent arrêté au pouvoir +exécutif, au Comité de surveillance, au Conseil de la Commune, et au +greffe de la prison par les citoyens Pelez et Pernot, commissaires +nommés à cet effet. + + Signé: BOULU, _président_. + + RIVIÈRE, _secrétaire_. + +Le célèbre instituteur mit cet arrêté sous les yeux de l'abbé Salvan, +qui éclata contre ce qu'il prétendait être un outrage à son honneur. Aux +plaintes que l'abbé Sicard en fit à celui qui était véhémentement +soupçonné d'avoir rédigé cette pièce, l'inculpé eut l'impudence de +répondre par des dénégations; mais depuis cette époque, il n'en fut pas +moins atteint et convaincu. On en avait, en effet, trouvé la minute, +écrite tout entière de sa main, parmi les autres papiers du Comité +révolutionnaire de la section. Sa criminelle adresse était allée jusqu'à +concerter avec une poignée de ses complices d'autres arrêtés au nom de +l'Assemblée entière, chaque fois que la séance était levée. + + + + +CHAPITRE VII. + + Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à + divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille + politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire + exécutif.--Condamné à la déportation, il trouve un refuge dans le + faubourg Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au + Gouvernement.--Seconde représentation du drame de _l'Abbé de + l'Épée_, par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et + son épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur + de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son + élargissement. + + +Ce n'est qu'en 1796 que le respectable directeur put reprendre +tranquillement possession de son établissement modèle. Déjà il occupait +une chaire de professeur à l'École normale supérieure, fondée par la +Convention nationale le 9 brumaire an III (novembre 1795) dans +l'amphithéâtre du Jardin des plantes. + +Il était professeur au Lycée national, et, en outre, coopérait au +_Magasin encyclopédique_. + +Ses premiers collègues, à l'École normale, furent Lagrange, Laplace, +Monge, Haüy, Daubenton, Berthollet, Volney, Garat, Bernardin de +Saint-Pierre, La Harpe, etc. + +On pouvait débuter plus mal. + +De l'amphithéâtre du Jardin des Plantes, l'École normale, réorganisée en +1808, fut transférée rue des Postes, puis au Collége du Plessis, rue +Saint-Jacques, et enfin rue d'Ulm. + +L'abbé Sicard fut également admis, à l'occasion de la création de +l'Institut de France, à faire partie, avec Garat, de la section de +grammaire générale, à la même époque où le Directoire nommait dans la +section de poésie Chénier et Lebrun. + +Plus tard, quand vint l'arrêté consulaire de réorganisation de l'an XI, +il fut désigné pour la classe de littérature avec Andrieux, François de +Neufchâteau, Collin d'Harleville, Legouvé, Arnault, Fontanes et autres +contemporains illustres. + +Pour défendre la cause des prêtres insermentés, il coopéra activement +aux _Annales religieuses, politiques et littéraires_. Toutefois, +désormais prudent et circonspect, il se contenta d'y insérer quelques +articles signés tantôt de son nom, tantôt de son anagramme _Dracis_. La +publication d'une feuille conçue dans cet esprit ne pouvait passer +inaperçue sous le Directoire: un arrêté du 18 fructidor an V (5 +septembre 1797) l'inscrivit sur la liste des journalistes qui devaient +être déportés à Sinamari. Heureusement, il évita le coup qui le menaçait +en se réfugiant dans le faubourg Saint-Marceau. + +Là, il employa plus de deux ans à composer sa _Grammaire générale_ et +son _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance_. + +Jean Massieu, cinquième sourd-muet de naissance dans la même famille, +offrit plusieurs fois à son maître de partager ses modiques honoraires. + +«Mon père n'a rien, répétait-il en ses gestes rapides, c'est à moi de le +nourrir, de le vêtir, de le soustraire au sort cruel qui le poursuit.» + +L'abbé Sicard, las de languir dans la retraite, et désireux de reprendre +ses travaux favoris, chercha à se laver de l'accusation +d'_ultramontanisme_, qui pesait sur lui, quoiqu'il ne fît que partager +au fond les doctrines de Port-Royal. Mais en vain protesta-t-il +hautement de sa soumission au nouveau gouvernement de la France. + +Ne pouvant rien obtenir, il se décida à consigner, dans _l'Ami des +lois_, feuille publiée par l'ex-bénédictin Paultier, membre du Conseil +des Cinq-Cents, un désaveu formel de la part qu'il avait prise aux +_Annales catholiques_. Cette protestation, jointe aux supplications de +ses élèves pour ravoir leur maître, et aux sollicitations d'amis dévoués +pour qu'il fût réintégré dans ses fonctions, échouèrent devant +l'inflexibilité d'un pouvoir ombrageux et la persistance du nommé +Alhoy[9] à se maintenir à sa place. + +Deux ans plus tard seulement, après la révolution du 18 brumaire (10 +novembre 1799), l'abbé Sicard fut rendu à ses fonctions. + +«Une seconde liste de proscrits venait d'obtenir le bienfait du rappel. +Les écrivains y figuraient en grand nombre. MM. de Fontanes, de La +Harpe, Suard, _Sicard_, Michaud, Fiévée, étaient rappelés de leur exil +ou autorisés à sortir de leur retraite.» + + (_Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. I, livre + II). + +Le respectable directeur fut aussi réintégré en 1801 par le premier +Consul, avec Suard, Michaud, Fiévée, etc., dans l'Institut de France, +d'où le 18 fructidor l'avait exclu, et il s'occupa presque aussitôt de +créer une imprimerie desservie par plusieurs de ses élèves. D'autres +furent, grâce à lui, employés dans diverses administrations publiques, +et leurs vieux parents reçurent le fruit de leur travail journalier. + +Les voeux des sourds-muets et de leurs amis étaient comblés. Voici +quelle fut la cause de cette révolution inattendue: + +Dans le courant de décembre de cette année, Mme Bonaparte assistait, +avec son époux, à la seconde représentation du drame de _l'Abbé de +l'Épée_, par Bouilly. + +Au cinquième acte, lorsque Monvel, chargé du rôle du vénérable +fondateur, dit à l'avocat Franval: qu'il y a longtemps qu'il est séparé +de ses nombreux élèves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de +son absence....., Collin d'Harleville se lève avec plusieurs hommes de +lettres, placés dans une galerie faisant face à la loge de Bonaparte, et +tous s'écrient: + +«Que le vertueux Sicard, qui gémit dans les fers, nous soit rendu!» + +Ce cri de nobles âmes est incontinent répété par la salle entière, et, +dès le lendemain, le premier Consul, désireux de faire droit à une +requête aussi unanime, et cédant aux instances de Joséphine, se fait +rendre compte des motifs de l'incarcération du successeur de l'abbé de +l'Épée. + +Ce jour-là, l'estimable auteur de la pièce recevait de Collin +d'Harleville un billet contenant non-seulement ses félicitations sur le +succès bien mérité de son oeuvre, mais exprimant encore sa certitude +que le bonheur de Sicard serait le complément de son triomphe. + +Un homme, d'un certain âge, paraissant timide et ému, demandait +cependant à parler à Bouilly. C'était Sicard lui-même qui venait de +sortir de sa prison. Il se jette dans les bras de son libérateur avec +toute l'effusion de la reconnaissance en lui annonçant que Mme Bonaparte +doit elle-même le présenter au premier Consul, et qu'il compte sur sa +puissante intervention pour se retrouver bientôt au milieu de son +troupeau chéri. + +Cet espoir ne fut pas déçu. Peu après, il adressait à Bouilly la lettre +suivante que ce dernier regarda toujours comme un de ses plus beaux +titres à l'estime publique: + + +Paris, le 23 nivôse an VIII. + + «Jouissez de votre triomphe, mon aimable collègue; je suis, depuis + hier, réintégré dans mes fonctions. Il n'est pas permis à votre + modestie de ne pas prendre une très-grande part à cette sorte de + victoire. C'est votre pièce, qu'on dit si belle, si touchante, qui + a ramené sur moi l'intérêt public. Je vous ai promis de vous + prévenir du jour où aurait lieu ma première séance qui sera aussi + ma première entrevue avec mes enfants depuis vingt-huit mois. Eh + bien! c'est après demain, 25, à dix heures très-précises. + + «Venez-y avec Mme Bouilly! vous êtes bien dignes de figurer l'un à + côté de l'autre dans une séance aussi touchante..... Mais, de + grâce, accourez avant dix heures! demandez-moi à la porte! je veux + vous voir avant la séance: je veux embrasser un de mes plus tendres + amis et le presser contre mon coeur: cette jouissance me + préparera à toutes les autres de cette heureuse matinée. + + «Je vous embrasse, en attendant, de tout mon coeur. Adieu! mille + fois adieu! Tout à vous, sans réserve!» + +Les jeunes sourds-muets, pour leur compte, ayant su à qui leur directeur +devait sa liberté, s'entendirent pour modeler un beau buste de l'abbé de +l'Épée, en terre cuite. On aura peine à se figurer la surprise et +l'émotion qu'éprouva notre auteur dramatique en recevant de leurs mains +ce tribut de leur reconnaissance filiale. + +Dans la suite, Mme Talma, qui fut tant applaudie dans le rôle de +l'élève de l'abbé de l'Épée, vint causer à Bouilly une nouvelle +jouissance en lui annonçant qu'elle était chargée de lui remettre, au +nom de tous les sourds-muets, ses camarades, des vers exprimant les vifs +sentiments dont ils étaient animés. + +Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne pouvoir résister au plaisir +de mentionner encore un trait qui est personnel à Bouilly. + +Présenté par Joséphine au chef du pouvoir exécutif, il en reçut des +éloges sur son double succès. + +«Je vous remercie, lui dit-il avec le _sourire à dents blanches qui +ornaient sa bouche des plus expressives_ (termes de notre aimable +conteur), de votre pièce sur l'abbé de l'Épée: vous m'avez procuré le +plaisir de rendre Sicard à ses élèves. + +«--Et moi, général, dit Bouilly, je dois vous remercier bien plus encore +de m'avoir procuré, par cet acte de justice, la plus honorable +jouissance que puisse éprouver un littérateur.» + +On remarque, dans _la Clef du cabinet des souverains_, une lettre d'une +jeune sourde-muette, Mlle Rey Lacroix, à Mme Bonaparte. + +«Les sourds-muets, lui écrit-elle avec une naïveté charmante, n'ont pas +Sicard depuis beaucoup de mois. Je l'aime bien, il est dans mon +coeur. Il a enseigné à mon papa qui m'enseigne tous les jours. + +«Dites à votre époux de rendre Sicard aux sourds-muets! Vous deux serez +leurs amis comme est papa: ils prieront Dieu pour vous.» + +Après le 3 nivôse, les jeunes sourds-muets étant allés complimenter le +premier Consul, leur respectable maître fut chargé par lui de leur +transmettre sa réponse: + +«Je suis bien aise de voir les sourds-muets de naissance, et c'est avec +plaisir que je reçois l'expression de leurs sentiments. Dites à vos +élèves, citoyen Sicard, que je ferai tout ce qui sera nécessaire pour +augmenter leur bien-être et pour les rendre heureux.» + + + + +CHAPITRE VIII. + + Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un + sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa + _Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle que + fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la + mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur + l'articulation. + + +Rapportons, en passant, le jugement que Napoléon Ier porta plus tard +sur la langue des sourds-muets: + +«Monsieur l'abbé, dit le futur empereur à Sicard, qu'à la demande de ses +élèves il venait de faire élargir, en payant les dettes qu'il avait +contractées pour eux, il me semble que ces infortunés n'ont que deux +mots dans leur grammaire: _le substantif_ et _l'adjectif_.» + +Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop pénétrant pour n'y pas +ajouter _le verbe_, s'il avait eu le temps de sonder davantage +l'admirable langue employée journellement par cette portion +intéressante de la famille humaine, et surtout s'il avait eu affaire à +un _maître_ qui eût su puiser plus sûrement parmi les trésors qu'elle +recèle. N'est-ce pas, en effet, le verbe qui est le fond de la langue +des signes, puisque c'est une langue d'action? + +Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter un coup d'oeil sur +l'oeuvre capitale de l'abbé Sicard, son _Cours d'instruction d'un +sourd-muet de naissance_, dont il a été fait mention plus haut. Mais, +tout en accordant volontiers que c'est _une sorte de cours de +métaphysique et de grammaire expérimentales, propre à l'instruction de +tous les enfants_, qu'il nous soit permis, tout d'abord, de nous élever, +comme nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance, et comme nous +ne cesserons de le faire, contre deux ou trois passages du discours +préliminaire qui nous semblent aussi absurdes que révoltants pour +l'espèce humaine. + +«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet de naissance, considéré +en lui-même avant qu'une éducation quelconque ait commencé à le lier par +quelque rapport à la grande famille dont, par sa forme extérieure, il +fait partie? _C'est un être parfaitement nul dans la société, un +automate vivant, une statue, telle que la présente_ Charles BONNET, _et +d'après lui_ CONDILLAC; _une statue à laquelle il faut ouvrir l'un +après l'autre et diriger tous les sens en suppléant à celui dont il est +malheureusement privé. Borné aux seuls mouvements physiques, il n'a pas +même, avant qu'on ait déchiré l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet +instinct sûr qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce guide._ + +«_Le sourd-muet n'est donc, jusque-là, qu'une sorte de machine +ambulante, dont l'organisation, quant aux effets, est inférieure à celle +des animaux._ + +«_Quant au moral, il résulte et se combine de tant d'éléments, tous +placés si loin de lui, qu'on doit bien se douter qu'il n'en soupçonne +pas même l'existence._ + + * * * * * + +«_Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le voilà tel que +l'habitude de l'observation, en vivant avec lui, m'a mis à même de le +dépeindre! C'est de ce triste et déplorable état qu'il faut le retirer +avant de songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un ouvrier, un +homme d'une profession quelconque._» + +Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous de la bête la +plus stupide, et imprime sur son front le stigmate d'_une machine à +figure humaine_, il n'y a qu'à hausser les épaules; mais qu'une pareille +assertion sorte de la plume d'un grave instituteur de sourds-muets! +C'est un paradoxe inqualifiable, qui a excité chez nous, encore enfants, +une indignation si légitime, que nous n'eussions pas mieux demandé que +de faire bonne et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes +des exemplaires qui nous tombaient sous la main. + +J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet à l'état brut, +comme le suppose l'abbé Sicard, est une chimère. Il n'y a pas un +sourd-muet âgé seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les hommes, +n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait émis quelque idée, n'ait, en un +mot, communiqué, d'une manière fort imparfaite sans doute, mais +communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne n'existe donc pas en +réalité. + +Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende honorable d'une pareille +opinion dans sa _Théorie des signes pour servir d'introduction à l'étude +des langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en +action_, ouvrage formant deux volumes in-8º, l'un de 580, l'autre de 650 +pages. + + * * * * * + +«Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome Ier, n'est pas aussi +malheureux; il apporte aux leçons de son maître une âme communicative, +qui, pleine des idées que les objets extérieurs, par le ministère des +sens qui en sont frappés, ont fait parvenir jusqu'à elle, anime son +regard, modifie les muscles de son visage et commande à sa physionomie +cette diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer toutes +ses pensées et toutes ses affections. C'est encore son âme qui +communique aux gestes toutes les formes propres à dessiner les objets; +c'est elle qui, dans ses yeux, décèle la colère qu'il voudrait en vain +dissimuler et qui les enflamme, c'est elle qui sillonne son front quand +il est triste, qui fait naître le sourire sur ses lèvres et l'expression +de la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le sourd-muet qui +arrive de chez ses parents et qui n'a reçu encore aucune leçon n'est pas +moins éloquent que le jeune _entendant_ qui, auprès d'un maître, vient +apprendre l'art d'analyser la pensée, et celui de parler correctement la +langue dont sa première institutrice lui a fait connaître toutes les +expressions, en répandant sur ses leçons tout le charme de l'amour +maternel.» + +Plût à Dieu que, comme la lance d'Achille, ce désaccord, quoique tardif, +ait pu guérir les blessures faites par le premier coup! + +_La Théorie des signes_ est bien loin d'avoir eu la vogue du _Cours +d'instruction d'un sourd-muet de naissance_. Une société savante l'a +proclamée toutefois _un ouvrage élémentaire absolument neuf, +indispensable à l'enseignement des sourds-muets, également utile aux +élèves de toutes les classes et aux instituteurs_, et l'Institut lui a +décerné un grand prix décennal de première classe, destiné au meilleur +ouvrage de morale ou d'éducation. + +Telle était, à propos du _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, +l'opinion d'un juge fort compétent, M. de Gérando, dans son bel ouvrage: +_De l'Éducation des sourds-muets de naissance_: + +«Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons presque lire un roman +philosophique; il en revêt les formes, il en offre souvent l'intérêt; on +y trouve quelque chose du roman de l'Arabe Thophaïl (_le Philosophe +autodidactique_), quelque chose qui semble emprunté aux tableaux de +Buffon, à la statue de Condillac, à l'_Émile_ de Rousseau. C'est une âme +encore assoupie qui s'éveille, un esprit, encore aveugle, qui s'ouvre à +la lumière, une vie intelligente qui, sous la direction de +l'instituteur, commence à se développer au milieu de scènes variées. +C'est une espèce de sauvage, étranger à nos moeurs, qui est initié à +nos idées, à nos connaissances, en même temps qu'à notre langue. +L'instituteur sait répandre sur chacun de ces progrès, sur chacun des +exercices par lequel il les obtient, le charme de cette espèce de drame. +Il peint avec chaleur les incertitudes, les joies du maître et de +l'élève; il réussit à faire ressortir ainsi, dans un tableau animé, les +définitions, les procédés qui semblaient les plus arides de leur nature; +il donne une figure, une physionomie aux notions les plus abstraites. On +dirait que l'abbé Sicard est le peintre de la synthèse, le poëte de la +grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et il ne faut pas en être +surpris; car les sourds-muets ne sont pas les seuls auxquels il peut +être profitable.» + +D'ailleurs, tant s'en faut que l'abbé Sicard se fût rendu familière et +comme propre la mimique, ce principal moyen de transmettre les idées aux +sourd-muets, qu'au contraire, il ne possédait que le mécanisme de ce +langage, sans qu'on eût besoin de faire la part de ce qu'on appelle +signes naturels et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait +presque exclusivement à l'emploi des signes dits _méthodiques_, faute +d'avoir vécu assez intimement avec ses élèves pour découvrir dans leur +langage encore brut et peu cultivé le germe d'une langue riche et +expressive. Parfois l'alphabet manuel, et, plus souvent, la plume et la +craie intervenaient dans ses démonstrations et dans ses entretiens. + +Or, _les signes méthodiques_ sont une sorte d'épellation pour ainsi dire +matérielle, non-seulement des mots, mais des formes grammaticales qui +les modifient. On a donné aux premiers le nom de signes de nomenclature, +et aux seconds celui de signes grammaticaux. + +Les règles du langage des gestes diffèrent si essentiellement de celles +de la langue parlée, qu'on ne devait que rectifier ce que les gestes +pouvaient avoir de défectueux, de faux, tout en les livrant à toute +l'indépendance de leur essor, ou au moins les perfectionner et les +rendre capables de suffire à tous les besoins de l'esprit. + +Il était réservé à un instituteur plus clairvoyant, plus judicieux, à +Bébian, de reprendre ce principe, posé avec tant de sagesse par l'abbé +de l'Épée, qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de son propre +langage, c'est-à-dire par le langage des gestes, comme l'on enseigne une +langue étrangère à un enfant ordinaire à l'aide de sa langue nationale. + +Personne ne pouvait mieux sentir combien il importait, dans l'intérêt +des progrès du disciple, de respecter les lois de l'entendement humain +en établissant les rapports soit des signes avec les idées, soit des +signes entre eux. + +De nos jours, il paraît reconnu universellement, ou peu s'en faut, que, +dans l'application de ce principe si fécond, le langage des gestes et +une langue parlée quelconque ne peuvent se nuire en rien, quoiqu'en +apparence l'un et l'autre ne doivent guère s'accorder, du moins pour la +construction. + +Ce sujet aurait besoin d'être traité plus au long, mais, à notre avis, +il doit suffire d'avoir jeté en passant une distinction entre _les +signes méthodiques_ et _les signes naturels_ au milieu d'une simple +notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si aride discussion. + +Au surplus, nous ne saurions assez insister pour mettre dans l'esprit de +tous qu'on n'est sûr d'arriver à une parfaite connaissance de la mimique +que par un usage journalier et par une rare habileté à découvrir tout ce +qui se passe dans l'âme des sourds-muets. + +L'abbé Sicard avait pris l'idée de sa théorie des signes dans le +_Dictionnaire_[10], que son célèbre prédécesseur avait calqué, sauf +quelques légers changements, sur l'_Abrégé de Richelet, corrigé par de +Wailly_, travail que la mort vint interrompre au moment où il allait le +mettre au jour. Résolu de le poursuivre et s'imaginant être en mesure de +le perfectionner, il avait divisé son nouvel ouvrage en plusieurs +séries: les objets physiques, les adjectifs, les noms abstraits, etc. + +S'agissait-il de dicter le mot _arbre_, il faisait à son élève trois +signes: le premier représentant _un objet enfoncé dans les terres_; le +second, _la croissance et l'élévation progressive de cet objet_; le +troisième, _les branches qui naissent du tronc et que le vent agite_. + +Était-il question du mot _professeur_, il lui fallait: + +1º les signes d'_une salle publique ou particulière_, _d'un collége_, +_d'un lycée_, _d'une institution_; + +2º Les signes de _la grammaire_, _logique_, _métaphysique_, _langues_, +_arithmétique_, _géographie_, _géométrie_, etc.; + +3º Il figurait l'action de _rassembler des jeunes gens, de leur parler +et de les enseigner publiquement_. + +Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui à exprimer aussi +clairement que complétement toutes ces idées. + +Après tout, ne doit-on pas faire provision de courage et de patience, si +l'on veut poursuivre jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi +volumineux, aussi effrayant? + +Avant d'aller plus loin, il nous semble à propos d'établir une +différence entre les deux principaux moyens de communication à l'usage +des sourds-muets: _la dactylologie_ et _la mimique_, qu'on voit trop +souvent confondre par le public. + +_La dactylologie_, enfance de l'art, n'est que le calque fidèle des +lettres de l'alphabet d'une langue donnée, incompréhensible à ceux qui +ne connaissent pas cette langue, se bornant à reproduire ces lettres une +à une, aussi exactement que possible, à l'aide des doigts. + +_La mimique_, au contraire, est l'admirable langage de la nature, commun +à tous les hommes, parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais des +idées, créé par le besoin, l'imagination, le génie, et, grâce à son +caractère d'universalité, compris de tous les peuples. + +_La mimique_ n'est-elle pas encore ce langage primitif dont l'enfant se +sert instinctivement avant et même après l'éclosion de sa raison +naissante; se glissant, dans un âge plus avancé, à l'insu des parlants, +dans leurs conversations journalières, et devenant, sans qu'ils s'en +aperçoivent, l'auxiliaire obligé des personnes qui brillent au barreau, +à la tribune politique, à la chaire, comme sur la scène tragique, +comique ou même lyrique? Un ballet, exactement reproduit, n'est-il pas +surtout une excellente leçon de mimique? + +Nous ne saurions trop le répéter, on aura toujours beau essayer d'écrire +fidèlement les différentes positions et les divers mouvements que la +main ou le bras est capable d'exécuter, on n'y réussira pas. + +Le peintre qui détacherait d'un modèle chacun des traits qui le +composent, pour les faire passer isolément sous nos yeux, ne nous +donnerait pas la moindre idée de la physionomie de ce modèle. + +Celui donc qui veut s'initier sérieusement aux secrets de la mimique n'a +qu'à se placer en présence de la nature et à saisir, pour ainsi dire, au +vol les éclairs qui s'en échappent. Qu'il laisse ensuite parler toute +son âme, s'il se sent inspiré! C'est là et seulement là qu'on réussit +toujours. + +Revenons encore un moment au _Cours d'instruction d'un sourd-muet de +naissance_, qui semble avoir été prôné au delà de son mérite. + +Peut-être que notre examen dépasserait les limites de ce modeste +travail, si nous entreprenions de passer au crible cet alliage étrange +de graves erreurs, de divagations hasardées, de procédés plus ou moins +ingénieux, et d'analyses plus ou moins profondes. Bornons-nous à relever +les divisions que l'auteur a signalées dans cet ouvrage comme autant de +moyens de communication! + +Ne place-t-il pas, en effet, le quinzième moyen de communication, _le +Temps, division qu'on en fait, notions sur le système du monde_, avant +le seizième, qui traite des _adverbes_? Ne ressort-il pas de là qu'une +pareille transposition blesse l'ordre naturel de la génération des +idées? + +D'un autre côté, on ne saurait nier sans injustice qu'une telle +publication ne fût un véritable service rendu, en ce temps-là, à la +cause des pauvres sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout à fait +l'idée que son titre a pu en donner d'abord. Eh! que serait-ce si +l'auteur avait mieux su montrer la route que doit suivre modestement un +père ou une mère de famille, ou un instituteur ou une institutrice +primaire, et surtout s'il avait déterminé d'une manière plus rationnelle +son point de départ et son point d'arrivée avec son jeune sourd-muet? De +tels procédés ne valent-ils pas la peine que l'observateur les prenne +pour terme de comparaison entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire? + +L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait l'histoire des +facultés morales et intellectuelles. + +«Quel spectacle plus digne de toute l'attention du philosophe, a observé +Bébian, que d'assister, pour ainsi dire, à l'éclosion de l'intelligence +humaine, de voir poindre et se développer cette faculté qui élève +l'homme au dessus de tout ce qui l'environne et le place entre le ciel +et la terre! + +«Si l'établissement d'une langue universelle, ajoute cet instituteur +éminent, était une chose qu'on pût espérer, le langage des gestes me +paraîtrait, comme à Vossius et à l'abbé de l'Épée, le moyen le plus +propre à atteindre ce but.» + +On voit que sur ce point les modernes s'accordent avec les anciens qui, +au grand étonnement de leur siècle, avaient reconnu de quoi la mimique +était capable, pourvu qu'elle fût _franche du collier_, et qu'on ne +passât pas légèrement sur ce mot en apparence vulgaire. + +En face d'aussi respectables autorités, nous nous croyons en droit de +déplorer que quelques instituteurs qui n'ont rien étudié, ni rien appris +dans notre spécialité, fassent journellement fausse route, au lieu de +prendre la nature pour guide et pour but. N'est-il pas temps de +condamner en dernier ressort leur prétention, pour ne pas dire plus, de +jeter à tort et à travers des enfants sourds-muets sur les bancs des +jeunes entendants-parlants pour forcer les premiers à recevoir avec les +seconds des leçons d'une articulation factice? + +Telle ne fut jamais la manière de voir de nos grands maîtres. N'a-t-il +pas été démontré par eux jusqu'à l'évidence que la mimique est la pierre +angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets, tandis que +l'articulation n'est pour eux qu'un moyen accessoire et secondaire? + +Encore cette dernière ne devrait-elle être enseignée qu'à ceux de nos +frères et à celles de nos soeurs dont les organes y ont une certaine +aptitude. + +«Messieurs, s'écria un jour l'abbé Sicard, dans une des séances qu'il +donnait à son école, j'aperçois parmi vous une personne transportée +d'admiration en entendant un de mes sourds-muets prononcer quelques +mots. Eh bien! s'il m'était permis de payer des manoeuvres pour une +pareille besogne, il ne sortirait pas de la maison un seul élève qui ne +sût parler.» + +--_Tant bien que mal_, eût-il pu ajouter, _au risque de ne pas être +compris et de ne pas trop se comprendre lui-même_. + + + + +CHAPITRE IX. + + Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des + spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses + tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon + Ier que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces + malheureux. Cette insinuation est repoussée dans une lettre de + l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite + Majesté. + + +Il nous reste à dire un mot d'un autre livre de l'abbé Sicard: _Les +Éléments de grammaire générale appliquée à la langue française_ (1814, 1 +vol. in-8º). + +Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, dès leur début, autant +d'éditions. La _Grammaire générale_ de l'abbé Sicard occupait une place +éminente, comme livre classique, sur les rayons de toutes les +bibliothèques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats de jeunes +demoiselles. Ces pauvres intelligences, au lieu de se plaindre de ne pas +la comprendre, ainsi qu'elles en avaient bien le droit, croyaient +timidement ne devoir s'en prendre qu'à elles-mêmes. + +Mais le sévère regard de la raison n'ayant pas tardé à percer la savante +obscurité de l'oeuvre, on a fini par l'apprécier à sa juste valeur. + +Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du nom de notre instituteur, +ce furent ses exercices mensuels auxquels il admettait un public +nombreux, mais où l'on remarquait surtout des hommes éminents en tout +genre. La cour de l'établissement ne désemplissait point de riches +équipages. Et ces flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi +la curiosité qui poussait à contempler _les phénomènes vivants_ du +démonstrateur? + +La salle, au milieu de laquelle se trouvait un grand tableau de +Langlois, représentant l'abbé avec plusieurs de ses élèves des deux +sexes, était déjà comble avant l'heure indiquée. A peine en +franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient en masse pour +saluer son entrée. Puis ce n'étaient que cris prolongés d'enthousiasme. +Les feuilles publiques s'empressaient à les répéter au loin, de sorte +que la première faveur que les étrangers briguaient à l'envi, en +arrivant dans notre capitale, était de jouir de ce qu'on appelait, à +tort ou à raison, les représentations de l'abbé Sicard, _représentations +théâtrales_ dans lesquelles il se plaisait à mettre constamment en scène +son élève Massieu. + +On avait beau reprocher à l'abbé Sicard un art prestigieux, trop éloigné +du naturel et peu en rapport avec son débit, une profusion d'images +obtenues parfois au préjudice du simple bon sens, et encore son accent +gascon qui frisait souvent le grotesque, il savait toujours captiver son +auditoire bénévole, grâce surtout à cet intérêt qui s'attache +naturellement à une infirmité quelconque. + +La complaisance et le naïf enthousiasme avec lesquels il exposait ses +procédés et ses succès ne devaient-ils pas trouver une excuse dans les +honorables motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas enfin le +prestige de l'éloquence dans les miracles qu'on le croyait voir opérer +sur ses élèves?[11] + +Le cours de l'abbé Sicard était non moins fréquenté par ses répétiteurs, +ses répétitrices, et les jeunes personnes qu'on s'empressait de lui +recommander. Il avait lieu trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et +le samedi, à midi. + +Mme Laurine Duler, répétitrice parlante à l'institution des sourds-muets +de Paris, devenue depuis directrice de l'École d'Arras, qui n'oubliait +rien de ce que son ancien maître avait eu occasion d'enseigner dans ses +cours particuliers sur les signes, ne contribuait pas peu non plus à la +mise en scène de sa _Théorie des signes_. + +Il n'était pas moins heureux dans toutes les réunions, dans tous les +cercles où il était appelé. Un de ses amis, M. Billet, vice-président de +la commission administrative de l'école des sourds-muets d'Arras, +raconte dans un journal: _le Bienfaiteur des sourds-muets et des +aveugles_ (première année, avril 1854) que, lié intimement avec l'abbé +Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons de M. Daunou, son +protecteur. + +«Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens, et nous aimions +surtout à lui parler des sourds-muets. Alors son intelligence prenait +feu, elle se laissait enlever à la hauteur de ces grands principes dont +il aimait à se dire le législateur, et il n'était pas rare de le voir +nous transporter nous-mêmes dans les champs de la démonstration de ses +procédés didactiques. Nous lui pardonnions volontiers ses abstractions +en faveur de son ardent amour pour ses élèves; et, depuis lors, je me +suis toujours senti moi-même porté à leur vouloir et à leur faire du +bien.» + +Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent point exempts de +contradictions. On n'avait pas craint de rabaisser dans l'esprit de +Napoléon Ier le mérite que tout le monde paraissait lui reconnaître. +Témoin une lettre que l'abbé adressa le 10 septembre 1805 à M. Barbier, +bibliothécaire de Sa Majesté impériale et du Conseil d'État. + +«Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier, l'ouvrage de l'abbé de l'Épée +qui devait vous être remis hier avec les miens. Je l'annonçais à Sa +Majesté en détruisant les mauvaises impressions qu'on avait cherché à +lui insinuer sur mon compte.» + +Voici la lettre de l'abbé Sicard: + +«L'Empereur a été assez bon pour me faire la paternelle révélation de ce +qu'on lui avait dit de moi. On s'était efforcé de lui faire accroire que +je n'avais rien inventé dans l'art que je professe, que l'abbé de l'Épée +avait tout trouvé, tout fixé avant moi. On ajoutait que je n'avais formé +qu'un seul élève, que j'avais mécaniquement dressé à faire quelques +tours de force. Sa Majesté ne m'a pas répété ces mots-là; mais il ne m'a +pas été difficile de découvrir qu'on les lui avait dits. Je serais +pleinement justifié si vous étiez assez bon pour lire l'_Introduction de +ma théorie des signes_ et pour parcourir le travail de mon illustre +maître, ainsi que quelques passages de mon _Cours d'instruction_, entre +autres les chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26. + +«Je laisse à votre extrême bienveillance le soin de profiter des +moments précieux qui se présenteront, pour les chercher même, afin de +faire passer dans l'âme de Sa Majesté les dispositions favorables de la +vôtre sur mon compte. + +«Agréez l'hommage de ces mêmes ouvrages que vous voulez bien avoir la +bonté de présenter à Sa Majesté. C'est déjà pour moi un succès flatteur +que de penser qu'ils seront admis dans votre collection. + +«Croyez, Monsieur, à la haute estime que vous m'inspirez, comme à tout +le monde, et au dévoûment particulier avec lequel j'ai l'honneur d'être, +votre, etc.» + + + + +CHAPITRE X. + + Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le + directeur lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa + méthode.--Parmi ses élèves brillent deux charmantes jeunes + sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa + Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert, + la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers + sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife une allocution + latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il parcourt ensuite les + ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert et de Saint-Céran sont + amenées aux Tuileries par l'abbé Sicard. + + +Parmi les souverains de l'Europe, admirateurs de l'abbé Sicard, on cite +le pape Pie VII, François II, empereur d'Autriche, et Alexandre Ier, +empereur de Russie. + +On nous saura gré de glisser ici une notice historique de ce qui se +passa à l'Institution des sourds-muets le jour où Sa Sainteté daigna la +visiter en détail. + + * * * * * + +Le samedi 25 février 1805, le Souverain Pontife se fit conduire à +l'établissement. Cinq cardinaux, au nombre desquels était Mgr +l'archevêque de Paris, un grand nombre de prélats romains et d'évêques +français, des ecclésiastiques, des fonctionnaires, les premières +autorités, des étrangers de marque accompagnaient Sa Sainteté. + +Le Pape arriva à onze heures avec toute sa suite, escorté d'un +détachement de grenadiers à cheval de la garde et de plusieurs +compagnies de chasseurs à pied. + +Le Souverain Pontife fut reçu à sa descente de voiture par MM. +Brousse-Desfaucherets, de Montmorency, Bonnefous et Sicard, +administrateurs de la maison. + +Avant de se rendre à la salle des exercices, il bénit solennellement la +chapelle de l'École, où se trouvaient un grand nombre de personnes qu'il +bénit également. + +A l'issue de cette cérémonie, le Saint-Père fut conduit par les membres +de l'administration à la salle des séances, au milieu de laquelle +s'élevait un siége en forme de trône, surmonté d'un dais. Les élèves +sourds-muets des deux sexes, sous la surveillance de leurs répétiteurs +et répétitrices, étaient groupés séparément en face du trône, sur les +deux côtés de l'estrade. + +La présence de Sa Sainteté, en ce lieu consacré à l'enfance et au +malheur, au sein d'une institution toute religieuse par l'esprit dans +lequel elle a été fondée et se maintient, excita le plus consolant +intérêt, et c'est au milieu de l'attendrissement général que l'abbé +Sicard ouvrit la séance par ce discours adressé au Souverain Pontife: + + «Très Saint-Père, le bonheur de vous posséder dans cet asile + consacré à rendre la vie morale à des infortunés qui étaient + condamnés à n'en jouir jamais, faisait depuis longtemps l'objet des + voeux des administrateurs de cette institution. Mais nous + n'aurions jamais osé porter jusque-là nos espérances, si, au moment + où l'instituteur des sourds-muets vous fut annoncé, Votre Sainteté + ne les eût fait naître par ce premier mouvement de bienveillance et + d'intérêt: _Si! anderemo!_ Oui, nous nous y rendrons. + + «Vous descendez, Très Saint-Père, jusque dans cette humble demeure, + et vous y apportez, comme partout où votre charité vous conduit, la + consolation, le bonheur et une sainte allégresse. Aucun asile du + malheur n'est étranger à votre tendresse paternelle; j'oserai dire + que celui-ci n'était peut-être pas tout à fait indigne de votre + intérêt, par son but et les motifs qui lui ont donné naissance. + + «C'est la Religion qui en a fait concevoir la première idée, et + c'est la Religion encore qui a fécondé dans l'esprit qui l'avait + conçue cette pensée si heureuse et si grande. C'est le désir de + faire naître l'idée de Jésus-Christ dans le coeur de tant + d'infortunés, et de les initier aux mystères de cette sainte + croyance, dont vous êtes le premier pasteur et le chef suprême, qui + embrasa le coeur d'un des prêtres les plus religieux de cette + capitale. + + «Une bonté sans bornes, une charité sans mesure, un zèle égal à + cette charité: voilà quel a été le caractère de l'oeuvre de + l'illustre abbé de l'Épée, seul inventeur de cette découverte, le + plus ardent propagateur de cette oeuvre sublime, à laquelle il a + consacré et son patriotisme et toutes ses forces, jusqu'au moment + où il a été appelé pour aller recevoir au ciel le prix éternel d'un + si grand dévoûment. + + «C'est de ses mains, Très Saint-Père, que j'ai reçu ce dépôt sacré; + c'est cet apostolat que je me suis efforcé de continuer, en + profitant de ses leçons, et en augmentant les premiers moyens + d'instruction que son grand âge ne lui permettait plus de porter à + leur dernière perfection; c'est à atteindre ce but que j'ai employé + le peu de ressources que j'avais reçues de la Providence. J'y ai + travaillé sans relâche, et j'ai la consolation de pouvoir annoncer + à Votre Sainteté que toutes les difficultés ont été vaincues et + qu'il n'y a rien de si élevé dans la morale, dans la religion, même + dans les institutions humaines, et jusque dans les sciences, que je + ne puisse atteindre et que je ne puisse révéler à mes élèves. + + «Quel bonheur pour moi, Très Saint-Père, d'être appelé à en faire + aujourd'hui l'essai sous vos yeux! C'est une récompense dont je + n'aurais osé me flatter, et dont on a craint un instant que je ne + fusse privé pour jamais. + + «Il demeurera éternellement gravé dans nos coeurs le souvenir de + ce jour mémorable où Votre Sainteté n'a pas dédaigné de paraître au + milieu de ces enfants que votre présence rend si heureux. Il sera + toujours pour moi un grand sujet d'encouragement, et pour eux une + source d'émulation et d'instruction continuelle. + + «Lorsque j'aurai quelque grande idée de vertu à leur inspirer, je + leur parlerai du Saint-Père. + + «Quand j'aurai à peindre à leurs yeux la plus haute dignité, unie à + la simplicité la plus touchante, les plus éminentes vertus + embellies par le charme sans cesse vainqueur d'une bonté toute + céleste, je leur parlerai du Souverain Pontife. + + «Lorsque je voudrai leur donner une idée juste d'une douceur + inaltérable qui fait naître la confiance et qui s'allie si bien à + cette sublimité de rang qui prescrit le plus grand respect, + assemblage divin qui commande l'admiration et qui entraîne tous les + coeurs, je leur parlerai encore du Saint-Père. + + «Je leur raconterai toutes les merveilles que votre présence + auguste a opérées dans cette capitale; ce triomphe sur tous les + esprits, sans même les combattre; cette vénération profonde qui a + fait tomber à vos pieds et y attendre la bénédiction de Votre + Sainteté, non-seulement les enfants fidèles, mais ceux que le + malheur de leur naissance et ceux que de fausses lumières avaient + toujours tenus en garde contre l'ascendant du bien; on ne résiste + pas à celui de la charité quand elle se montre sous des formes + aussi attrayantes. + + «Ils entendront tout cela, Très Saint-Père, ces enfants qui en + auront déjà remarqué, dans ce jour solennel, la juste application, + et ils le rediront, dans leur langage, à ceux qui, dans la suite, + viendront, comme eux, recevoir ici les mêmes instructions. + + «Ainsi se formera dans cet établissement une sorte de tradition, + dont la chaîne ne sera jamais interrompue, de tous les bienfaits + que nous aura apportés une visite aussi honorable. Ainsi se + continuera le double prodige qui va frapper vos regards paternels: + _Et surdos fecit audire et mutos loqui_. + + «Oui, les sourds-muets entendront, car ils verront la parole; les + muets parleront, vous verrez leurs gestes la dessiner. C'est ce que + je vais tâcher de rendre sensible à Votre Sainteté, dans ces + exercices honorés de sa présence.» + +A la suite de cette allocution, l'abbé Sicard développe les procédés de +sa méthode. + +Un élève dessine divers objets sur le tableau, trois autres écrivent +autour, dans trois langues différentes: en français, en anglais et en +italien, les noms par lesquels on désigne chacun de ces objets. La +simplicité de cet enseignement intéresse vivement Sa Sainteté. + +L'instituteur expose ensuite les procédés qui lui servent à donner la +connaissance des éléments de la proposition et il en fait faire les +signes. Un travail de Massieu sur les conjugaisons et sur les divers +modes des temps n'excite pas moins d'intérêt. Le célèbre sourd-muet +exécute tous ces signes avec une précision et une exactitude +remarquables. + +Le Souverain Pontife daigne ouvrir un livre (_la Vie des Papes_) dont +elle accepte l'hommage; elle en indique une page que Massieu lit avec +une vive pantomime. Après quoi, un autre sourd-muet, Clerc, la traduit +en français. + +Un élève nommé Gire offre au Saint-Père une tabatière façonnée au tour +par un autre élève, et sur laquelle sont tracées en mosaïque les armes +du Saint-Siége. Le Souverain Pontife daigne l'accepter et donne sa +bénédiction à ce jeune et intéressant artiste qui la reçoit à genoux aux +pieds du Pape. + +Cette scène est aussitôt décrite, à la fois, par deux sourds-muets et +deux sourdes-muettes, dans un style différent. + +Une autre sourde-muette, Mlle de Saint-Céran, lit _très-distinctement_ +ce que ses compagnes viennent d'écrire; elle écrit ensuite elle-même en +langue italienne un compliment adressé au Souverain Pontife. + +Une autre élève moins âgée et non moins intéressante, Mlle Robert[12] +écrit, de son côté, un autre compliment en italien; l'une et l'autre +figurent ensuite par des signes les mots qu'elles ont tracés. + +Le compliment italien de Mlle Robert nous paraît mériter par son aimable +naïveté d'être reproduit dans ce récit: + + Beatissimo Padre, + + Sono fanciulla e mutola. + Elle ama i fanciulli, sarò amata da lei. + Sono infelice, avrà pietà di me. + Sicard è il mio secondo padre. + Christiana e cattolica sono pure la figlià di Vostra + Santità. + +En voici la traduction française: + + Très Saint-Père, + + Je suis enfant et muette. + Votre Sainteté aime les enfants, j'en serai aimée. + Je suis malheureuse, Elle aura pitié de moi. + Sicard est mon second père. + Chrétienne et catholique, je suis aussi la fille de + Votre Sainteté. + +Après avoir vu parler un sourd-muet, le Pape est dans l'attente de la +révélation des moyens qui l'ont conduit à ce succès merveilleux. Les +désirs de Sa Sainteté sont satisfaits par M. Sicard, qui s'empresse de +développer le mécanisme de la parole et les moyens qu'il a imaginés pour +en obtenir d'heureux résultats. + +Ce dernier exercice achevé, l'habile instituteur offre au Très +Saint-Père le livre qui contient sa méthode et un Recueil de prières à +l'usage de ses élèves, imprimé par eux-mêmes, qui voit en ce moment le +jour pour la première fois. + +Cette séance dure deux heures et demie. Le Pape et les Cardinaux ne +cessent d'apporter à ces exercices l'attention la plus soutenue et d'y +prendre le plus vif intérêt. + +En sortant de la salle, Sa Sainteté, accompagnée de toutes les personnes +de sa suite et des administrateurs, entre à l'imprimerie, où elle est +reçue par M. Le Clere, son imprimeur, qui lui présente les élèves +sourds-muets travaillant à _la casse_ et ceux qui, dans la seconde +pièce, sont spécialement occupés à _la presse_. + +Le Saint-Père examine avec la plus grande attention tout ce qui +constitue chaque presse: pendant cette revue, on prépare sous ses yeux, +sans que Sa Sainteté puisse s'en douter, le compliment latin qu'elle va +imprimer elle-même et que M. Le Clere lui adresse tant en son nom qu'en +celui des sourds-muets imprimeurs. + +Le Pape, mettant la main à l'oeuvre, veut bien imiter les ouvriers et +de ce travail résultent les lignes suivantes: + + SANCTISSIMO DOMINO NOSTRO + + PIO PAPÆ VII, + + TYPOGRAPHIAM _ADRIANI LE CLERE_, + + TYPOGRAPHI SUI PARISIENSIS, + + VISITANTI. + + BEATISSIME PATER, + +QUANDO Typographiam illam Parisiensem, quæ Sanctitati tuæ Gallias ad +tempus incolenti feliciter inservit, visitare dignaris, typi moventur ut +aliquid in laudem tuam exhibeant; præla fervent ut mansuris illud +signent figuris, atque ita seræ posteritati commendent. Typographus, tam +suo quàm opificum suorum nomine, subitum istud industriæ communis opus +verendo admodùm Hospiti gestit offerre. Hasce lineolas, sinceri in +Summum Pontificem obsequii testes, ac pii erga Christi Vicarium +affectûs indices, typis mandaverunt juvenes audiendi pariter et loquendi +usu destituti. Sed physicas facultates, quas parca nimis natura +negaverat, ipsis postea tribuit vir quidam clarissimus, et nativitatis +defectus artis suæ potentiâ supplevit. In officina nostra prodigiorum +semper feraci, quod opifices auribus percipere non valent, id oculis +apprehendunt; et quod ore non possunt dicere, id digitis eloquuntur. +Hinc est, quod litterarum ministerio, et totius corporis habitu ad +venerationem composito, Apostolicam Benedictionem tuam suppliciter +exposcunt. + + +_Traduction_: + + A NOTRE SAINT-PÈRE + + LE PAPE PIE VII, + + VISITANT L'IMPRIMERIE D'_ADRIEN LE CLERE_ + + SON IMPRIMEUR, A PARIS. + + TRÈS SAINT-PÈRE, + +«Lorsque vous daignez visiter l'imprimerie de Paris, qui a le bonheur de +servir Votre Sainteté pendant son séjour en France, les caractères se +mettent en mouvement pour figurer quelque chose en votre honneur; les +presses s'échauffent pour le représenter par des signes durables, et le +transmettre ainsi à la postérité la plus reculée. L'imprimeur, tant en +son nom qu'en celui de ses ouvriers, s'empresse d'offrir ce subit +ouvrage de leur commune industrie à un hôte si digne de leur vénération. +Ces lignes d'impression, qui attestent une sincère soumission au +Souverain Pontife, et qui marquent une pieuse affection pour le Vicaire +de Jésus-Christ, ont été composées par des jeunes gens qui n'ont ni +l'usage de l'ouïe ni celui de la parole. Mais les facultés physiques que +la nature trop économe leur avait refusées, un homme célèbre les leur a +données par la suite et a suppléé aux défauts de la naissance par la +puissance de son art. Dans notre atelier, toujours fécond en prodiges, +ce que les ouvriers ne peuvent comprendre par les oreilles, ils le +saisissent par les yeux; et ce qu'ils sont incapables de dire par la +bouche, ils l'expriment par les doigts. + +«C'est pour cela qu'ils se servent du ministère des lettres et de leur +attitude respectueuse pour vous supplier de leur accorder votre +bénédiction apostolique.» + +Ce qui étonne beaucoup le Saint-Père est de voir, au bas de cette +feuille, ces mots-ci: _Imprimé par Sa Sainteté elle-même_. + +Le Souverain Pontife est conduit à une autre presse par M. de Noel, +prote de l'imprimerie. + +Un sourd-muet y prépare le quatrain suivant, imprimé également par Sa +Sainteté, qui lui est présenté par un autre sourd-muet (Romain). + + Sa bonté, dans le rang où chacun le contemple, + Rend au faible l'espoir, donne au juste la paix, + Fait chérir le pouvoir par ses nombreux bienfaits, + Et la vertu par son exemple. + +En se retirant de l'imprimerie, le Saint-Père donne sa bénédiction et +son anneau à baiser à tous les membres de la famille de son typographe +et à toutes les personnes qui ont été admises dans l'imprimerie. + +Sa Sainteté veut bien visiter aussi les autres ateliers. Elle y va en +passant par le grand dortoir qui règne dans toute l'étendue du corps de +logis et où des croisées habilement ménagées en face les unes des autres +favorisent, pour la santé des élèves, une libre et continuelle +circulation de l'air. On fait remarquer à Sa Sainteté que tous les lits +sont l'oeuvre des élèves menuisiers. Il admire l'habileté de +l'architecte de l'institution (M. de Beaumont) qui, remplaçant les murs +de refond de l'édifice par de légères colonnes, a su réunir l'agrément à +la solidité. C'est à lui, à son activité, au tendre intérêt qu'il porte +à l'institution qu'est due la propreté, l'ordre de la maison qui, en +très-peu de temps, a été réparée et rendue digne de recevoir Sa +Sainteté. + +Le Saint-Père visite l'atelier de tourneurs où a été tournée la boîte +qu'il vient de recevoir, et il voit occupés au travail plusieurs élèves +sous la direction de M. Chabert, chef de cette spécialité. L'atelier de +dessin lui offre son portrait, dessiné par M. Tulout, qui en est le +maître. Il voit avec le même intérêt l'atelier de gravure sur pierres +fines, dirigé par M. Jouffroy, membre de l'Institut national. + +M. Belloni, chef de l'atelier de mosaïque, obtient également les +encouragements de Sa Sainteté. + +Dans l'atelier des tailleurs, dans celui des cordonniers, le Saint-Père +ne contemple pas sans émotion de jeunes élèves dont le travail manuel +dispense de recourir à des bras étrangers pour la confection des +souliers et des habits de toute l'Institution. + +Le Souverain Pontife trouve, à son passage, sur les marches de +l'escalier et dans les allées de la maison, les sourds-muets qui ne +sont pas alors occupés aux ateliers et les sourdes-muettes, tous à +genoux et attendant sa bénédiction. Il la donne à tous, et témoigne à +chacun de ces enfants la plus touchante bonté. + +Enfin le Saint-Père laisse dans cette institution les souvenirs que sa +bienveillance sème partout, et qui y ont rendu sa mission bien chère aux +administrateurs, aux élèves et à toutes les personnes chargées alors de +leur instruction. + +Ce n'est que deux ans après qu'une médaille commémorative de cette +auguste visite, gravée par M. Duvivier, si justement célèbre, et frappée +à la Monnaie, est présentée tant au Souverain Pontife qu'aux cardinaux +et autres personnages qui l'ont accompagné. + +Puisque nous avons nommé Mlle Fanny Robert, nous ajouterons que le +Saint-Père, l'ayant remarquée entre toutes ses soeurs d'infortune, +prit la tête de l'enfant dans ses mains et chiffonna sa blonde +chevelure. Pour dernière preuve de son intérêt, il lui fit cadeau d'une +magnifique boîte de bonbons, d'un chapelet et d'un reliquaire. + +Une autre fois, Mlle Robert fut présentée, ainsi que son amie Hélène de +Saint-Céran, au Souverain Pontife par l'abbé Sicard, qui avait reçu de +Sa Sainteté la permission spéciale de les amener dans son salon, aux +Tuileries. + +Le Pape, avec cette affabilité qui lui gagnait tous les coeurs, fit +asseoir Mlle Robert près de lui. Lorsque le directeur la vit dans cette +position, il fronça le sourcil, mais le Saint-Père s'empressa de lui +dire: «Ne la grondez pas, c'est moi qui lui ai assigné cette place.» + +Mlle Robert n'était alors, nous l'avons dit, qu'une enfant. Que +voulez-vous? Un élan de tendresse intime débordait du coeur du +vénérable père des fidèles. + + + + +CHAPITRE XI. + + L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance + ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de vol, et à + un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est nommé + administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de + _l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de + _Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de M. + Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard. + + +Dix-huit jours avant la visite du Saint-Père (le 5 février) le célèbre +instituteur avait failli être victime d'un accident. Il passait, entre +huit et neuf heures du soir, de la rue de Richelieu (ancienne rue de la +Loi), à la rue Saint-Honoré, lorsqu'une voiture attelée de deux chevaux +fougueux le heurta, le terrassa dans le ruisseau, et lui passa sur le +corps. Par un hasard aussi heureux qu'inexplicable, il n'y eut ni +dislocation, ni fracture, ni la moindre contusion. Il ne se plaignit que +d'un mal de reins assez violent pour le retenir au lit, mais il ne +tarda pas à se rétablir. + +Il déclara, du reste, dans une feuille publique, qu'il devait, en grande +partie, l'existence à M. Vertueil, oncle de Mlle Georges, de la Comédie +française, et à M. Edme Berthelont, garçon tailleur, qui, sans calculer +le péril qu'ils couraient, avaient arrêté intrépidement les chevaux au +moment où _l'évolution allait achever son tour sur sa poitrine_. Une +clef, qui se trouvait à l'ouverture droite du devant de son habit, fut +presque cassée au premier choc de la roue. + +L'abbé Sicard avait été appelé à remplir le rôle d'interprète auprès +d'un sourd-muet de naissance illettré à l'audience du 3 fructidor an +VIII du tribunal de la Seine. François du Val était prévenu d'avoir pris +un sac d'argent et de s'être caché ensuite sous le lit du citoyen +Geoffroy, où il avait été découvert. + +Assisté de Massieu, le célèbre instituteur mit dans cette affaire un peu +de cette solennité théâtrale qu'il abdiquait rarement. + +Une autre affaire lui fournit l'occasion de donner une nouvelle preuve +de sa sagacité. + +En 1806, le maire de La Rochelle fit arrêter un vagabond qui exploitait +la charité publique en étalant une pancarte sur laquelle étaient écrits +ces mots: _Victor de Travanait, sourd-muet de naissance, élève de l'abbé +Sicard_. + +On avait conçu quelques doutes sur la double infirmité dont cet +infortuné se plaignait: on lui fit subir différentes épreuves pour le +forcer à parler, elles furent infructueuses. Un officier du 66e, en +garnison à La Rochelle, persuadé qu'on soupçonnait à tort ce malheureux, +écrivit en sa faveur une lettre qui fut insérée dans plusieurs journaux. + +Averti par cette publicité, l'abbé Sicard entra en correspondance avec +le maire de la ville en question: il ne se souvenait nullement d'avoir +eu Victor de Travanait parmi ses disciples; il demanda qu'on lui fît +parvenir quelques lignes de son écriture. + +A la simple lecture d'un billet que le maire lui envoya, il déclara +aussitôt que non-seulement Victor de Travanait n'avait jamais été son +élève, mais qu'il n'était pas même sourd-muet de naissance, et il +fondait cette dernière assertion sur la manière d'orthographier de cet +individu.--Il écrivait ainsi: _Je jure devandieux, ma mer est né an +nautriche_.--QUONDUIT pour CONDUITE; ESSESPOIRE pour ESPOIR; _j'ai tai +presan, je an porte en core les marque_, etc. + +«Vous remarquerez, écrivit l'abbé Sicard dans le _Moniteur_ du 20 +février 1807, la lettre Q substituée à la lettre C, ce qui prouve, de la +manière la plus évidente, que celui qui met l'une à la place de l'autre +a entendu, et qu'il a appris que le son de ces deux gutturales est le +même. + +«Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves, si celle-ci ne valait +pas une démonstration rigoureuse. Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce +jeune homme n'est pas né sourd, et par conséquent n'est pas muet.» + +On mit Victor de Travanait à la disposition de l'abbé Sicard, qui +parvint bientôt à lui faire rompre le silence. Il lui fit lire en +public, à haute et intelligible voix, un récit de sa vie. + +Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu parler. Son +véritable nom était Victor Foy; c'était le fils d'un pâtissier de +Luzarches, près de Paris. Il s'était présenté pour remplacer un conscrit +en l'an XII, et il avait été admis. Depuis, ayant déserté, il avait +parcouru l'Espagne, l'Allemagne, la Suisse, la France, et partout il +s'était fait passer pour sourd-muet. + +Vers cette époque, l'abbé Sicard entra dans la commission du +_Dictionnaire de l'Académie française_, et fut nommé administrateur de +_l'Hospice des Quinze-Vingts_ et de l'_Institution des jeunes Aveugles_ +(arrêté ministériel en date du 5 brumaire an XIII), lesquels venaient +annuellement, à l'occasion de sa fête, mêler leurs hommages à ceux de +leurs frères les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame de +Paris, faveur dont il était redevable au crédit du cardinal Maury, à qui +la reconnaissance et l'affection l'attachèrent toute sa vie. + +Il fut chargé de répondre, pour _la classe de la langue et de la +littérature françaises de l'Institut de France_, au discours de +réception de ce prince de l'Église, prononcé le 6 mai 1807. D'après les +exigences de Son Éminence, et contrairement à la loi d'égalité observée +parmi tous les membres de l'illustre corps, il eut la faiblesse de le +qualifier de _Monseigneur_, titre que, du reste, Fontenelle, en 1722, +n'avait pas balancé à donner au fameux cardinal Dubois. + +On nous excusera d'oser reproduire, à ce sujet, les propres expressions +de M. Thiers, dans son _Histoire du Consulat et de l'Empire_ (t. VII, p. +426). + +......«L'abbé SICARD, recevant le cardinal Maury, s'était exprimé sur +Mirabeau en termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas mieux +parlé, et cette séance académique était devenue l'occasion d'une sorte +de déchaînement contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon, +désagréablement affecté, écrivit au ministre Fouché: + +«Je vous recommande qu'il n'y ait point de réaction dans l'opinion +publique. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses +dans cette séance de l'Académie, qui ne me plaisent pas. Quand donc +serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la véritable charité +chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier +personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller des souvenirs qui +vont au coeur de tant de gens?» + + + + +CHAPITRE XII. + + L'_esprit sourd-muet de l'abbé Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce + dernier fait un quatrain à sa louange.--La Restauration le nomme + chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier de l'ordre + de Saint-Michel de France.--Détails sur la visite de François II, + empereur d'Autriche, à l'Institution.--Même honneur que lui accorde + la duchesse d'Angoulême.--Il assiste à la réception des souverains + alliés par M. de Talleyrand.--L'empereur de Russie, Alexandre + Ier, s'étonne du silence de l'instituteur.--_Encore l'esprit + sourd-muet._ + + +Il faut le dire toutefois, l'abbé Sicard, que l'époque de _la Terreur_ +avait vivement impressionné, parlait peu hors de ses séances et semblait +sans cesse en proie à de tristes pensées. Un jour qu'il dînait chez M. +de Fontanes sans avoir dit une parole, quelqu'un s'écria: «Quoi? c'est +là cet abbé Sicard à qui l'on prête tant d'esprit? + +«--Sans doute, répliqua _Bussière_, il tient cela de son état: c'est un +esprit sourd-muet.» + +M. de Fontanes fit sur lui ce quatrain: + + Les muets et les sourds doués d'un nouvel être, + A la société par son art sont rendus; + Dans cet art merveilleux il surpassa son maître, + Et l'égala par ses vertus.[13] + +La Restauration ne se contenta pas de maintenir l'abbé Sicard dans son +fauteuil à l'Académie française où, ainsi que nous l'avons dit, le +consulat l'avait replacé en 1810 par voie d'élection, elle lui accorda, +en 1814, la décoration de la Légion d'honneur. Plus tard, l'ordre de +Saint-Michel de France vint également orner sa poitrine. + +Depuis sa nomination au grade de chevalier, il célébrait chaque année la +messe de saint Louis devant l'Académie française. + +Lors de l'occupation de Paris par les armées coalisées, en 1814, +l'Institution des sourds-muets reçut la visite de l'empereur d'Autriche. + +Comme l'avait annoncé la veille à l'abbé Sicard un des aides de camp du +prince, Sa Majesté se présenta à l'Institution le mercredi 11 mai 1814, +à dix heures et demie du matin. Elle était accompagnée de plusieurs +seigneurs et officiers de distinction. Les voitures entrèrent dans la +cour, celle de l'empereur attelée de six chevaux, les deux autres de +quatre. + +Sicard, Salvan et l'agent général étaient venus, au pied du grand +escalier, à la rencontre du monarque étranger, qui fut amené directement +à la chapelle préparée pour le recevoir et où la séance eut lieu, parce +que ce jour-là même, on faisait des réparations à la salle ordinaire des +exercices publics. + +Aucun des administrateurs ne put se rendre à la cérémonie, les uns +n'ayant pas été avertis à temps, les autres empêchés par les fonctions +publiques qu'ils exerçaient. + +Sa Majesté impériale fut conduite au fauteuil qui lui avait été préparé, +devant le tableau noir qui masquait l'autel. A ses côtés se tenaient les +deux personnes de la suite du souverain les plus élevées en dignité et, +sur des siéges rangés en demi-cercle, les autres officiers de +l'empereur, derrière lequel on apercevait M. Salvan, second instituteur, +et M. Mauclerc, agent général. Aux deux côtés du tableau étaient placés +à droite les garçons, à gauche les filles, accompagnés de leurs maîtres +et maîtresses. + +L'abbé Sicard, debout devant le tableau, commença par expliquer d'une +manière courte et précise les divers moyens qu'il employait +progressivement; les plus jeunes garçons furent d'abord présentés à Sa +Majesté; ils figurèrent sur le tableau divers objets qu'ils désignèrent +par signes. Les noms de ces objets furent par eux écrits et joints aux +figures. Celles-ci effacées, les élèves désignèrent encore par signes la +signification des mots restés seuls et remplaçant les figures. + +Tels sont les premiers rudiments mis en usage pour fournir aux +sourds-muets une espèce de dictionnaire des mots de la langue qu'on veut +leur enseigner. + +Ensuite furent présentées plusieurs jeunes filles, exercées à écrire sur +le tableau divers temps des conjugaisons que l'abbé Sicard leur demanda +par signes. + +Sa Majesté porta beaucoup d'attention à ces premiers exercices et en +parut très-satisfaite. + +Après avoir ainsi exposé la marche qu'il suivait pour donner aux élèves +l'intelligence des noms substantifs, des verbes et de leurs +conjugaisons, le vénérable abbé décrivit la manière dont il les initiait +à celle des noms adjectifs qui ne désignent pas des objets réels, mais +seulement leur façon d'être, savoir: leurs accidents ou qualités, et +qui peuvent varier à l'égard d'un seul et même objet. + +De là, l'abbé passa à la formation de la phrase et de la proposition, et +expliqua comment le verbe substantif, le seul qui existe rigoureusement, +sert de copule ou de lien, unissant l'adjectif à son substantif, et les +identifiant, en quelque sorte, pour n'en faire qu'une seule et même +chose. + +Tout cela démontré par le directeur, d'une manière claire et précise, +fut attentivement suivi par Sa Majesté qui lui fit plusieurs +observations. + +Massieu opéra ensuite sur diverses conjonctions, telles que _si_, _mais_ +et _quand_, pour prouver que les conjonctions en général sont des +ellipses tenant lieu de phrases complètes. + +L'abbé Sicard demanda à Massieu et à Clerc la différence qu'il y a entre +_quand_ et _lorsque_. Tous deux répondirent assez bien. + +Ensuite Massieu exposa sur le tableau les degrés progressifs de la +faculté de la vue dans l'homme, des opérations de l'esprit et de celles +de la volonté. + +L'abbé Sicard voulant démontrer que ses élèves pouvaient écrire, sous la +dictée, toutes choses auxquelles ils n'étaient point préparés, demanda +si quelqu'un de l'assistance n'avait pas un imprimé ou un manuscrit +qu'un élève dicterait à un autre. On présenta un journal. Sa Majesté fut +priée de choisir un article que Massieu dicta à Clerc qui le traduisit +très-bien. Ensuite, pour soumettre leur intelligence à une plus forte +épreuve, l'habile instituteur fit également dicter par Massieu à Clerc +dix vers alexandrins faits en l'honneur de Sa Majesté. Clerc les écrivit +de même très-correctement sur le tableau. Après quoi il en donna lecture +par signes. On adressa à l'un et à l'autre plusieurs questions +auxquelles ils répondirent d'une manière judicieuse. + +Enfin, à une heure et demie, au moment où on allait lever la séance, +l'Empereur voulut bien donner à Clerc le temps d'écrire sur le tableau +quelques pensées, qui furent trouvées très-heureuses, sur l'honneur que +Sa Majesté faisait à l'Institution en la visitant. + +Le monarque parut très-satisfait de la séance. + +En passant dans le corridor, il daigna entrer dans la classe de dessin +et examiner les petits ouvrages des élèves. Ensuite il alla visiter le +dortoir dont il admira la bonne tenue et la propreté. + +L'ancien élève Monteille, confié à M. Jouffroy pour apprendre la gravure +sur pierres fines, soumit à l'Empereur plusieurs pierres gravées par +lui, dont le prince lui témoigna sa satisfaction. + +MM. Sicard, Salvan et Mauclerc eurent l'honneur de reconduire Sa Majesté +jusque dans la cour où Elle remonta en voiture, ainsi que les personnes +de sa suite, qui semblaient également enchantées de la séance. + +Qu'on nous permette de faire suivre le récit de cette visite de quelques +détails sur celle dont la duchesse d'Angoulême honora, le 24 novembre +1814, l'Institution des sourds-muets. + +Vers deux heures, la Dauphine, suivie de plusieurs fonctionnaires et +dames de sa maison, se présente à l'établissement. + +A sa descente de voiture, elle est accueillie par MM. le vicomte de +Montmorency, le baron Garnier et l'abbé Sicard, administrateurs de +l'Institution, les barons Malus et de Gérando, autres administrateurs, +s'étant trouvés, à leur vif regret, dans l'impossibilité de s'y rendre. + +Madame est conduite, avec sa suite, dans la salle des exercices et +placée sur l'estrade préparée pour la recevoir. + +M. le baron Garnier adresse à la Princesse un discours dans lequel il la +remercie, au nom de l'administration, de la bonté qu'elle a de visiter +un des établissements qui prospère le plus sous l'autorité tutélaire de +Sa Majesté. + +L'abbé Sicard adresse la parole à la princesse, au nom des élèves, afin +de lui témoigner leur vive reconnaissance de l'intérêt qu'elle daigne +prendre à eux et l'extrême satisfaction qu'ils éprouvent de sa présence. +Il ouvre la séance par l'exposition des premiers moyens employés pour +commencer l'instruction des sourds-muets. + +Puis il fait exercer sur le tableau noir les élèves les plus avancés +afin de donner à Son Altesse une idée des succès progressifs obtenus +dans l'enseignement. + +Madame paraît très-satisfaite tant des moyens que des résultats. Elle +fait plusieurs questions qui prouvent sa vive sympathie pour le sort de +ces infortunés. + +Après les exercices, Elle est conduite au réfectoire, à la chapelle, au +dortoir, et reconduite à sa voiture par les administrateurs auxquels +Elle témoigne toute sa satisfaction. + +Elle daigne faire remettre à l'agent général une somme de 600 fr., +destinée aux élèves. L'administration est chargée d'en déterminer +l'emploi. + +Au sujet de la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand, +j'ai lu dans un journal répandu ce qui suit, sous le titre de _Mémoires +sur la Restauration, dictés par un vieux diplomate_: + +«M. de Talleyrand était venu à la rencontre des souverains alliés au +palier du rez-de-chaussée de son hôtel. + +«Votre Majesté, dit l'homme d'État s'adressant à l'empereur de Russie, +remporte peut-être en ce moment son plus beau triomphe; elle fait de la +maison d'un diplomate le temple de la paix. + +«--J'en accepte l'augure», répondit Alexandre. + +On remonte. Dans les premiers salons se presse une foule de gens plus ou +moins connus qui tiennent au passé par leurs souvenirs, au présent par +leurs intérêts, et à l'avenir par la crainte de compromettre les uns, ou +par l'espoir de rajeunir les autres. + +Un homme modeste, en costume ecclésiastique, à l'air effaré, se tient au +contraire presque enseveli derrière les curieux et les courtisans. C'est +lui que l'oeil du czar va troubler dans sa retraite. + +«Quel est cet abbé au front doux et triste?» demanda Alexandre à M. de +Talleyrand. + +«--L'abbé Sicard, excellent royaliste, victime de _la Terreur_. Il a +inventé les sourds-muets.» + +L'empereur de Russie, au fond de ses États hyperboréens, avait entendu +parler de l'admirable science de l'abbé Sicard et se proposait de la +naturaliser à Saint-Pétersbourg. + +Il fait quelques pas vers l'humble personnage, et lui adresse peu de +mots, sans doute, mais pleins de sympathie; le pauvre abbé, étourdi de +cet honneur, est comme frappé de la foudre et ne répond rien. + +«Comment! reprend Alexandre en se tournant vers M. de Talleyrand, c'est +là cet abbé Sicard auquel on prête tant d'esprit? + +«--Sire, répond le prince avec aplomb, Monsieur a l'esprit de son état: +«_un esprit sourd-muet_.» Il refaisait, sans qu'il s'en doutât, le mot +de Bussière. + +L'un des admirateurs sur parole de l'abbé Sicard, raconte H. Moulin, +avocat, dans sa _Biographie anecdotique de cet instituteur_, l'entendant +pour la première fois, s'étonnait de ne pas rencontrer l'homme que son +imagination avait rêvé. + +«Comment, dit-il à une femme de lettres, alors célèbre, Mme de +Bourdicviot qui l'avait accompagné, c'est là cet abbé Sicard, cet homme +illustre à qui l'on prête tant d'esprit? + +«--Oui, répond la femme auteur, c'est l'esprit de son état, l'esprit +sourd-muet.» Troisième version! + +Toujours le même mot puisé à trois sources différentes. Laquelle est la +bonne? Peut-être toutes les trois. + +Le célèbre instituteur fut placé entre l'empereur de Russie et +l'empereur d'Autriche dans un splendide banquet qui leur fut offert à +cette époque. Les souverains avaient voulu ajouter cette marque spéciale +d'estime à beaucoup d'autres. + +Depuis, le czar demanda à une dame d'un esprit peu commun, parlante, +celle-là, Mme Duhamel, élève de l'abbé Sicard, chaque fois qu'elle se +présenta à sa cour: + +«Comment se porte votre génie? Savez-vous que j'ai eu le plaisir de +dîner avec lui à Paris?» + +La reine de Suède, jalouse de rendre, à son tour, hommage au zèle et aux +succès du célèbre instituteur, l'honora d'une lettre flatteuse, dans +laquelle Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de ses +lumières la nouvelle institution des sourds-muets de Stockholm. Sa +Majesté daigna, en outre, lui envoyer directement la décoration de son +ordre de Wasa[14]. Il avait déjà reçu celle de Saint-Wladimir de Russie. + +Certes, ce serait méconnaître l'esprit de justice qui dictait la +conduite de Napoléon Ier à l'égard des gens de mérite, quelles que +fussent leurs opinions, que de lui reprocher de n'avoir accordé aucune +de ses distinctions honorifiques à notre directeur, mais il ne faut pas +oublier que, créateur de la Légion d'honneur, jamais le grand homme n'en +fut prodigue, surtout dans le principe, comme ses successeurs. + + + + +CHAPITRE XIII. + + L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à + l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses élèves, il fait + payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur part pour Londres, + pendant les Cent-Jours, avec Massieu et Clerc, sans en prévenir le + gouvernement.--Le ministre de l'intérieur, Carnot, lui enjoint + d'avoir à renvoyer sur-le-champ Clerc à Paris.--Retour du maître et + de ses deux élèves en France au moment où Napoléon est renversé. + + +L'abbé Sicard avait été dénoncé à l'Empereur comme ayant correspondu +avec les agents du roi Louis XVIII, pour lequel on prétendait qu'il +avait des sentiments secrets. Grâce à la protection du ministre de la +police, Fouché, on se contenta de le laisser tranquille, respectant ses +travaux philanthropiques, dont le chef de l'État avait pu constater +personnellement le mérite, lorsque, premier Consul, il l'avait fait +mander aux Tuileries avec quelques-uns de ses élèves, parmi lesquels se +trouvait Massieu. + +Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent Clerc, fut chargé, à +l'improviste, de rédiger une requête adressée à l'Empereur, ayant pour +but d'obtenir de Sa Majesté que les dettes du directeur ne s'élevant pas +à moins de 20,000 francs fussent acquittées sur sa cassette. Cette +demande devait lui être présentée le lendemain à Saint-Cloud par les +élèves des deux sexes, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses. Mais +force leur fut de revenir à l'École, après avoir attendu vainement +l'Empereur. + +Le lendemain, l'abbé Sicard s'étant fait expliquer par Clerc le motif de +l'absence des élèves, ne put _entendre_ son récit sans en être ému +jusqu'aux larmes. + +Au reste, le voeu de ces enfants fut exaucé. + +Pendant les Cent-Jours, c'est-à-dire en mai 1815, l'abbé Sicard partait +pour Londres, emmenant deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre +de ses élèves, Armand Godard, frère d'un de nos plus riches +manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils entre les Cent-Jours qui +finissaient et une seconde restauration prochaine? Il court bien des +bruits là-dessus alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la nouvelle +de ce départ tenu secret, excita une vive émotion dans l'École. M. +Garnier, procureur général à la Cour des comptes, l'un des +administrateurs de l'établissement, s'en plaignit par lettre à Clerc, +mais quand sa missive arriva à Calais, déjà le maître et les élèves +traversaient le détroit à pleines voiles. + +On écrivait à l'abbé Sicard que, comme attachés à l'Institution en +qualité de répétiteurs, il n'était pas permis à Massieu et à Clerc de +prendre un congé sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration, +et qu'ils pouvaient encore moins, à la veille d'une guerre imminente, se +rendre en pays étranger sans y être autorisés par le gouvernement. Le +directeur répondit qu'il n'avait pas eu le temps de remplir les +formalités requises, mais qu'au surplus, il informerait par lettre le +Ministre tant de son départ que de celui des deux répétiteurs, et qu'il +attendrait à Dieppe les ordres de Son Excellence. + + +Voici la réponse du Ministre de l'intérieur, Carnot, qui parvint, en +effet, à l'abbé Sicard chez M. le curé de Saint-Jacques: + + +«Paris, le 16 mai 1815. + + «_Le Ministre de l'intérieur, comte de l'Empire._ + + «Monsieur le directeur, + + «J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite le 13 pour + m'informer de votre départ pour l'Angleterre avec deux élèves de + l'Institution des sourds-muets, Massieu et Clerc. + + «Je me prêterai toujours volontiers à une mesure qui pourra vous + être agréable, surtout lorsqu'elle paraîtra présenter, comme dans + cette circonstance, un but d'utilité qui intéresse l'humanité en + général. + + «Mais je ne puis m'empêcher de vous représenter que l'École des + sourds-muets étant placée dans mes attributions, vous n'auriez pas + dû vous absenter de Paris sans avoir obtenu préalablement mon + autorisation, surtout ayant formé le dessein de conduire avec vous + vos deux répétiteurs les plus instruits, et dont l'absence + désorganise momentanément l'Institution dont vous êtes le chef. + + «Je consens, Monsieur, à ce que vous poursuiviez votre voyage avec + Massieu; mais l'intention de l'Empereur, à qui j'ai rendu compte de + votre départ, est que vous renvoyiez sur-le-champ à Paris le jeune + Clerc pour reprendre ses fonctions dans l'établissement. + + «Je compte sur votre empressement à exécuter cet ordre. + + «Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. + +«CARNOT.» + + _P. S._ «Le regret que j'ai, en particulier, de n'avoir pas vu mon + respectable confrère avant son départ, vous paraîtra peut-être + avoir inspiré de la mauvaise humeur au rédacteur de cette lettre, + mais j'ai hâte de me raccommoder avec vous, et c'est sous ce + rapport que je vous presse bien fort de revenir le plus tôt + possible et de ne pas rester avec des gens qui veulent devenir nos + ennemis. + + «Mes amitiés. + +«CARNOT.» + +Ce n'est pas que l'abbé Sicard n'eût laissé à l'École les instructions +concernant l'enseignement provisoirement confié aux soins de l'abbé +Salvan. L'administration avait chargé un de ses membres, le baron de +Gérando, de prendre, en cette qualité, toutes les mesures qu'il jugerait +nécessaires au bon ordre de la maison. + +Dès le retour de l'illustre voyageur, ce membre se fit décharger de la +surveillance générale et la livra à un autre de ses collègues d'après le +règlement. + +Les hommes haut placés, sur lesquels le directeur avait compté pour en +recevoir une hospitalité généreuse dans la capitale de la +Grande-Bretagne ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas été prévenus à temps. + +Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il eut l'heureuse idée de +mettre à contribution la curiosité anglaise en y donnant des exercices +publics. + +Ces représentations nous ont fourni un recueil de définitions et +réponses les plus remarquables des deux sourds-muets aux diverses +questions qui leur furent adressées. A ce recueil intéressant, imprimé à +Londres, en 1815, furent joints notre _Alphabet Manuel_ et le discours +d'ouverture de l'abbé Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa +Méthode, par M. Laffon de Ladébat, ancien membre de la première +Assemblée législative et du Conseil des Anciens, avec des notes et une +traduction anglaise, par J.-H. Sievrac. + +Mentionnons, en passant, un fait particulier à Clerc. + +Pendant qu'il se trouvait à Londres, il ne craignit pas de soutenir, à +la barbe de ses nouvelles connaissances et malgré la presse britannique, +qu'il offrait de parier que la nouvelle de la défaite de Napoléon, qui +courait alors, n'avait pas le moindre fondement. C'est qu'il pouvait à +peine croire que Wellington fût capable de l'emporter sur un aussi grand +capitaine. Cependant il eût perdu sa gageure. + +Ce ne fut qu'à la chute de l'Empire que le directeur put rentrer en +France avec ses élèves. + + + + +CHAPITRE XIV. + + Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des + sourds-muets. Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet + Carbonnel (de Béziers).--Visites du duc de Gloucester, du duc + d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener son + fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire + apprendre la grammaire des sourds-muets. + + +Dans le courant de l'année 1817, l'Institution fut exposée à un danger +imminent, sans que l'abbé Sicard, rentré bien tard ce soir-là, pût le +prévoir le moins du monde, à telles enseignes qu'il s'était mis +immédiatement au lit. + +L'ancienne église de Saint-Magloire[15], dont l'emplacement était occupé +par l'aile gauche de la maison, devint la proie des flammes. On se +précipita dans nos dortoirs, on m'emporta de mon lit sans me laisser le +temps de m'habiller, et je fus requis pour faire la chaîne avec mes +condisciples. Trompant bientôt la vigilance de nos surveillants, je +quittai le jardin pour voir ce qui se passait autour du bâtiment menacé. +Quel ne fut pas mon effroi en apercevant un des nôtres, Carbonnel (de +Béziers), qui, par ses tours de force extraordinaires, avait mérité le +surnom d'_Hercule des sourds-muets_ (outre qu'il en avait la structure), +fonctionnant sur le théâtre du sinistre avec tout le sang-froid et toute +l'agilité d'un sapeur pompier. Ah! si l'on avait su être juste envers +lui![16] + +Lors de mon voyage, en 1846, à Bordeaux, où Carbonnel (de Béziers), père +de deux gentilles demoiselles parlantes, exerçait la profession +d'ébéniste, il me conta avec autant de modestie que de simplicité ses +escapades d'écolier qui lui avaient coûté cher, mais il supprima les +mille traits d'héroïsme qui l'avaient honoré, et ce qui s'était passé +dans l'incendie de la nuit du 25 au 26 juillet. Il rougit même comme une +jeune fille, quand je lui rappelai avec quelle rare présence d'esprit +il avait sauvé un de nos camarades, Arthur Gouïn, depuis artiste peintre +d'un rare mérite, au moment où le pied allait lui manquer sur le toit de +l'établissement. + +Le mercredi 10 février 1819, les administrateurs de l'Institution, +prévenus de l'arrivée à l'établissement du duc de Glocester, le +reçoivent à sa descente de voiture et l'introduisent dans la salle des +séances, où l'abbé Sicard développe devant Son Altesse sa méthode +d'enseignement. Plusieurs élèves exécutent en sa présence les principes +de cette méthode, et le prince en suit les applications avec beaucoup +d'intérêt. + +Après avoir visité toutes les parties de l'établissement, il témoigne, +en partant, sa satisfaction aux administrateurs de la maison, et +adresse, en particulier, des paroles flatteuses au directeur. + +Le mardi 22 juin de la même année, vers une heure de l'après-midi, +l'établissement est honoré de la visite du duc d'Angoulême, accompagné +du comte, depuis duc de Cazes, ministre de l'intérieur, et du comte +Chabrol, préfet de la Seine. Son Altesse est aussitôt conduite par le +duc de Doudeauville, pair de France, l'un des administrateurs de la +maison, et par l'abbé Sicard, à la salle des exercices, où plusieurs +élèves sont successivement et simultanément interrogés[17]. + +A la fin de ces exercices, une brave femme se jette aux pieds du Prince +pour implorer sa sollicitude en faveur d'un élève externe et aspirant, +le jeune Nonnen, qui vient de perdre sa mère, et dont le père est +infirme. Son Altesse, touchée de la position de cet infortuné, exprime +le désir de le voir admettre le plus tôt possible au nombre des élèves +du Gouvernement. + +Le Prince ayant été introduit ensuite dans l'atelier des tourneurs et +dans la classe de dessin, paraît examiner avec un vif plaisir divers +ouvrages des élèves, et après s'être occupé des moindres détails, se +retire visiblement satisfait. + +Le dimanche 17 décembre de la même année, vers deux heures de +l'après-midi, nous sommes surpris de la présence, chez nous, de la +duchesse de Berry, suivie de deux dames de sa cour et du duc de Lévis. +Reçue, à son arrivée, par le vicomte Mathieu de Montmorency, un des plus +anciens administrateurs de l'établissement, et par l'abbé Sicard, elle +assiste, dans le salon de ce dernier, aux exercices de quelques élèves, +parmi lesquels se trouve l'auteur de ce livre qui, au nom de ses +camarades, adresse à Son Altesse des paroles de remercîment, et qui, +plus tard, est chargé d'être l'interprète de leurs sentiments auprès de +la princesse lors de sa seconde visite en 1825. + +Bébian, censeur des études (voir ma _Notice sur sa vie et ses +oeuvres_), survient tout à coup et offre à la princesse quelques +ouvrages des élèves. Elle demande à voir ceux qui en sont les auteurs. +«Impossible! répond le loyal fonctionnaire, ils sont à peine habillés, +hors d'état de se présenter à Votre Altesse, et même dans +l'impossibilité, depuis deux mois, d'aller à la promenade, faute de +vêtements.» + +La Princesse promet qu'Elle s'occupera de leurs besoins, et que, dès que +le duc de Bordeaux sera plus grand, elle le conduira chez nous pour y +apprendre notre grammaire. En quittant la maison, elle n'oublia pas de +laisser entre les mains du directeur des marques de sa munificence. + +Avant de continuer ce récit, je demanderai au lecteur la permission de +consigner ici l'expression de ma profonde gratitude pour toutes les +bontés que mon ancien directeur eut sans cesse pour moi depuis que je +fus admis, vers l'âge de huit ans environ, à partager son pain +intellectuel avec mes nouveaux condisciples. Je me contenterai d'en +citer une preuve entre mille: Le 17 août 1818, sous ses auspices, le roi +Louis XVIII daigna accueillir le portrait que j'avais fait, au crayon, +d'Henri IV, d'après le peintre Porbus[18]. + + + + +CHAPITRE XV. + + L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des + intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter + son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin en + 1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable du discours + prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de l'Académie + française, au cimetière du Père La Chaise.--Le directeur avait + recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude de l'abbé + Gondelin, second instituteur de l'École des sourds-muets de + Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit pouvoir disputer sa + place au concours. Une réclamation de Pissin-Sicard paraît dans un + journal.--Élèves parlants distingués de l'abbé Sicard: Pellier, + Paulmier et Bébian.--_Manuel d'enseignement pratique des + sourds-muets_, par ce dernier.--Travail remarquable de M. de + Gérando: _De l'Éducation des sourds-muets de naissance_, 2 + vol.--Divers hommages à l'abbé Sicard.--Énumération de ses + OEuvres.--Sa correspondance avec Mme Robert sur divers sujets. + + +Cependant l'âge affaiblissait sensiblement les hautes facultés de +l'éminent directeur. Peu s'en fallait même qu'il ne tombât en enfance. +Le nombre des solliciteurs, des intrigants et des flatteurs qui +n'avaient que trop abusé de son caractère, allait croissant chaque jour. +C'était à qui se rendrait maître de son esprit pour tâcher de lui +arracher quelque concession. Qui pis est, toute sa fortune +s'engloutissait dans cette espèce de curée, avec le fruit de trente +années d'appointements (30,000 francs) que le pauvre Massieu, son élève +chéri, avait déposé entre ses mains. + +Auparavant, dans le plein exercice de ses facultés, il avait éprouvé les +mêmes embarras. Ses soi-disants amis avaient eu la lâcheté de lui faire +souscrire, en leur faveur, des billets de complaisance et il fut même +poursuivi pour des dettes qu'il n'avait jamais contractées. Toutefois, +il s'était imposé toute sorte de privations pour être en état de +satisfaire ses créanciers si indignement abusés. + +Il avait trop de simplicité et de naïvété dans le caractère pour +soupçonner le moindre mal chez les autres; sa piété avait toujours été +douce et tolérante. + +Qui n'eût dit, au souvenir de ses actes et à la lecture de ses écrits, +qu'il avait été taillé à l'antique? Il n'en était rien; la nature ne +l'avait pas aussi bien partagé du côté des avantages physiques. Son +corps était peu gracieux, et sa tête était habituellement penchée du +côté gauche. + +On avait cru remarquer en lui un faible pour le magnétisme, à telles +enseignes qu'il fut sur le point d'être la dupe de la prétendue guérison +d'un sourd-muet, nommé Grivel, par un sieur Fabre d'Olivet. La +correspondance qui s'ensuivit entre le vénérable instituteur et la +spirituelle Mme Robert en fait foi, comme on le verra à la fin de ce +livre[19]. + +On obsédait l'infortuné vieillard pour obtenir sa démission des +fonctions de directeur. Mais, contre toute attente, il déclara net qu'il +était déterminé à mourir à son poste et qu'il ne céderait sa place à qui +que ce fût. L'abbé Sicard écrivit même à ce sujet à Louis XVIII, qui +reconnut sa volonté comme sacrée. + +Notre célèbre instituteur ne se borna pas là, il fit insérer, le 15 mars +1821, la lettre suivante dans _le Moniteur_: + + +«Au rédacteur, + + «Les parents de quelques-uns de mes élèves, ayant appris que je me + proposais de me démettre de la direction de l'établissement des + sourds-muets, et m'en ayant témoigné d'avance leurs regrets; je + vous prie de les rassurer en insérant la présente lettre dans votre + journal. + + «Je n'ai jamais eu ni la pensée ni le désir qu'il me fût permis de + donner ma démission. Je suis assez français pour que la mort seule + puisse m'arracher à mon poste. D'ailleurs, le modèle que j'ai eu + est trop beau, et j'ai fait, jusqu'à ce jour, trop d'efforts dans + le but de marcher sur ses traces, pour ne pas l'imiter jusqu'au + bout. L'immortel abbé de l'Épée n'abandonna ses enfants d'adoption + qu'au moment marqué par la Providence. + + «Je me suis toujours proposé d'agir de même; c'est pourquoi + j'espère qu'on me le permettra, et que personne ne le trouvera + mauvais. + + «J'ai l'honneur d'être, etc. + +«L'abbé SICARD.» + + + +Enfin l'admirable instituteur, sentant sa fin venir, écrivit la lettre +qui suit à l'abbé Gondelin, qui joignait aux fonctions de deuxième +instituteur de l'école de Bordeaux, celle de supérieur des Missions +étrangères: + +«Mon cher confrère, près de mourir, je vous lègue mes chers enfants; je +lègue leurs âmes à votre religion, leurs corps à vos soins, leurs +facultés intellectuelles à vos lumières. Promettez-moi de remplir cette +noble tâche, et je mourrai tranquille.» + +Le 10 mai 1822, il terminait, en effet, à l'âge de quatre-vingts ans, +une vie consacrée tout entière à la religion, à la bienfaisance, à +l'étude des lettres et à la pratique de toutes les vertus. + +Ses dépouilles mortelles furent transportées, le lendemain, à l'église +Notre-Dame, où l'on célébra ses funérailles. + +On remarquait, dans le cortége, une députation de l'Institut de France, +quelques-uns de ses parents, et beaucoup de ses amis, sans compter une +foule d'illustrations de tout genre. Le corbillard était escorté par un +détachement de troupes de ligne, le défunt appartenant, on se le +rappelle, à la Légion d'honneur. Deux membres du Chapitre et deux +membres de l'Académie française (M. Bigot de Préameneu, président, et M. +Raynouard, secrétaire perpétuel), tenaient les quatre coins du drap +mortuaire. Tous les visages paraissaient préoccupés de l'objet du deuil, +auquel ajoutait la présence des orphelins, dont les privations imposées +par la nature avaient été réparées par un travail aussi ingénieux +qu'infatigable. + +Le corps ayant été porté au cimetière du Père-Lachaise, deux discours +furent prononcés sur la tombe de l'abbé Sicard, l'un par le président de +l'Académie française, l'autre, par M. Laffon de Ladébat, son ami +particulier. Le passage suivant du premier discours parut exciter, au +plus haut degré, l'émotion des personnes qui étaient venues rendre les +derniers devoirs au respectable défunt. + +«Notre douleur, y était-il dit, retentira dans l'Europe entière; on peut +même à peine supposer qu'il existe une contrée dans laquelle la +civilisation ait pénétré, où le spectacle des sourds-muets ne rappelle +qu'il existait, en France, un docte ami de l'humanité qui savait +redresser ces écarts de la nature, et dont la longue carrière n'a cessé +de briller de cette gloire sans égale.» + +Dans le courant de juillet de la même année, son fauteuil à l'Académie +française fut occupé par M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, alors +grand maître de l'Université, ministre des affaires ecclésiastiques et +de l'Instruction publique. Le directeur de cette illustre compagnie, M. +Bigot de Préameneu répondit au récipiendaire dans des termes prouvant +qu'il était digne d'apprécier l'ami tendre et dévoué des sourds-muets, +le défenseur éclairé de la religion et de la patrie. + +La dernière volonté du mourant relative à son successeur allait être +exécutée par le Gouvernement dès qu'elle parvint à sa connaissance. On +se flattait, en voyant l'homme de son choix, que la maison ne le +perdrait pas tout entier. + +L'abbé Salvan, son sous-directeur, informé qu'il était question de la +nomination de l'abbé Gondelin, se rendit avec un rare désintéressement +au Conseil d'administration pour lui déclarer que personne ne méritait +plus que le digne instituteur de Bordeaux, de remplir la place vacante. + +Paulmier, élève de l'abbé Sicard, qui pratiquait sa méthode depuis vingt +ans, et qui tenait à la conserver comme l'arche sainte pour le bien des +pauvres enfants, avait eu, un instant, l'idée de se porter candidat, +_attendu_, disait-il, _que le concours était la seule voie légitime par +laquelle l'abbé Sicard était parvenu à succéder à l'abbé de l'Épée_. +Mais il se désista de ses prétentions lorsqu'il eut une connaissance +positive, quoique tardive peut-être, des dernières intentions du maître. + +Sur ces entrefaites, une réclamation s'éleva, dans une feuille publique +de l'époque, de la part d'un autre élève, Pissin-Sicard[20]. + +Voici cette demande qui était accompagnée de pièces justificatives. + + «Au rédacteur du _Drapeau blanc_, journal de la politique, de la + littérature et des théâtres, + + «Monsieur, + + «Une feuille du 13 courant (mai 1822) contient une lettre attribuée + à mon illustre maître par M. Keppler, agent de l'Institution des + sourds-muets de Paris. + + «D'après cette lettre, l'abbé Sicard aurait voulu confier le dépôt + sacré qu'il avait reçu de l'immortel abbé de l'Épée et de + l'infortuné roi-martyr, à l'abbé Gondelin, deuxième instituteur à + Bordeaux. + + «Souffrez, Monsieur, que je prie, par la voie de votre journal, M. + Keppler de vouloir bien concilier cette prétendue lettre avec la + suivante, de M. le duc de Richelieu: + +Paris, le 3 mai 1821. + + «A M. l'abbé Sicard, + + «Vous connaissez, Monsieur l'abbé, l'intérêt particulier que je + porte à l'institution que vous dirigez et aux travaux qui ont + placé votre nom parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité; ce sera + donc avec empressement que j'entretiendrai M. le Ministre de + l'intérieur du voeu que vous lui exprimez, de voir nommer + directeur adjoint, M. Pissin-Sicard, votre élève, que _vous + désignez pour votre successeur_. + + «Je ne doute pas que M. le comte Siméon ne saisisse cette occasion + de vous donner un nouveau témoignage de son estime; mais j'espère + que, de longtemps encore, l'adjoint que vous demandez ne sera + appelé _à recueillir l'héritage que votre choix lui destine_, et + que les infortunés qui vous doivent tant, jouiront encore pendant + bien des années de vos soins et de vos bienfaits. + + «Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de ma considération + la plus distinguée. + +«Signé: le duc DE RICHELIEU.» + + + +Après cette citation, M. l'abbé Pissin-Sicard continuait ainsi: + + «Je demanderai à M. Keppler si, deux jours avant sa mort, l'abbé + Sicard était capable, je ne dirai pas de _composer_, ni de + _copier_, ni de _comprendre_ la lettre qu'on lui attribue, mais + même d'en _entendre_ la simple lecture. + + «Et pour fixer, à cet égard, l'opinion publique et celle de l'abbé + Gondelin, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais que je + respecte infiniment, j'espère que vous ne me refuserez point la + grâce d'insérer la lettre suivante que l'abbé Sicard m'écrivait _de + sa propre main_ le 13 décembre 1821. J'étais alors à l'Abbaye du + Gard: + +Paris, le 13 décembre 1821. + + _A Monsieur Pissin-Sicard._ + + «Vous serez étonné, sans doute, mon cher et bon ami, à la lecture + de cette lettre, d'y trouver la rétractation de la première que + vous avez reçue de moi, dans laquelle je vous communiquais la + résolution bien positive d'aller vous joindre et de me réunir à + vous dans le saint asile que vous avez choisi pour votre retraite. + Je viens rétracter, cher ami, cette sainte résolution, et pour les + motifs les plus forts, les plus puissants, usant, à votre égard, de + toute l'autorité que me donne sur vous ma vive tendresse, vous + commander de quitter la sainte retraite où vous êtes, pour vous + rendre auprès de votre meilleur ami, que votre absence a amèrement + affligé et qui ne saurait la supporter plus longtemps. Rien au + monde ne peut m'en consoler, et vous seriez le plus ingrat de mes + amis si vous étiez en état de vous y accoutumer vous-même. La + solitude où vous m'avez laissé est une sorte de mort pour moi. + Rendez-moi l'ami que vous m'avez enlevé. Car cette épreuve est trop + forte pour ma faiblesse; je pense que lorsque Dieu nous a réunis, + ce n'a pas été pour nous séparer un jour. Vous l'avez présumé, + quand vous n'avez pas pensé devoir me communiquer votre fatal + projet. Vous connaissez trop bien ma sensibilité pour croire, en y + réfléchissant, que je souscrirais à un pareil sacrifice. Le temps + m'a prouvé qu'il était au-dessus de mes forces. Il est également + au-dessus de celles de vos élèves qui me demandent quand ils + reverront leur bon ami. Revenez donc sans délai et ne tardez pas; + revenez dans le sein de l'amitié; vous serez plus utile ici que + dans votre retraite; laissez les bons religieux près desquels vous + êtes allé vous reposer, et accourez vous joindre à votre bon ami + qui ne peut désormais vivre sans vous. + + «Vos frères vous désirent comme moi, accourez donc aussitôt que + cette lettre vous aura été remise! Vous devez, mon cher, surmonter + tous les obstacles qui s'opposeraient à ce retour. Songez que + votre retraite est un péché contre le Saint-Esprit.......» + + L'abbé Pissin-Sicard poursuit: + + «Tant que j'ai dû ménager l'extrême sensibilité du pieux abbé + Sicard, j'ai pu ensevelir au fond de mon coeur ma douleur et mon + indignation; mais aujourd'hui...... + + «Je conjure M. Keppler de ne pas me mettre dans la nécessité de + rompre un silence peut-être trop longtemps gardé. + + «J'ose espérer de votre impartialité et de votre respect pour la + mémoire d'un des plus illustres bienfaiteurs de l'humanité, que + vous voudrez bien insérer la présente dans votre journal. + + «J'ai l'honneur, etc. + +«PISSIN-SICARD.» + + Paris, le 14 mai 1822. + + + +L'abbé Gondelin vint à Paris pour recueillir le pieux legs de l'abbé +Sicard, mais il ne fit que paraître à la maison, et, en retournant +auprès de ses élèves, il envoya sa démission, à la grande surprise de +tous. + +On donna pour raison qu'il avait espéré trouver des égaux et non des +maîtres chez les membres du conseil d'administration. Ne fallait-il pas, +en effet, qu'il eût trop d'élévation dans l'esprit et trop +d'indépendance dans le caractère pour se laisser mener par ceux qu'il +paraissait tenir à dominer sans autre intérêt que celui du bien général? + +La direction fut forcément cédée à l'abbé Périer, fondateur et directeur +de l'École des sourds-muets de Rodez, et vicaire-général de Cahors.. + +Parmi les élèves parlants que l'abbé Sicard forma, on distingue +particulièrement le savant et modeste Pellier, appelé deux fois aux +fonctions de professeur, la première, du vivant du respectable +directeur, la seconde après sa mort et empêché, au regret de tous, +d'achever les travaux qu'il préparait, PAULMIER[21], auteur du +_Sourd-muet civilisé_ (1820) et d'un autre ouvrage: _Considérations sur +l'instruction des sourds-muets_, suivies d'un _Aperçu du plan +d'éducation de ces infortunés_, présenté aux administrateurs de la +maison (1844-1854), à Auguste Bébian[22] déjà cité plus d'une fois. + +Ce dernier a éclipsé tous ses rivaux. Il n'avait pas seulement découvert +dans le langage d'action le moyen infaillible de remplacer avec +avantage les sens qui manquent à ces infortunés, à lui appartient encore +la gloire d'avoir ramené à la simplicité, à l'unité une méthode, +jusque-là livrée aux caprices et aux tâtonnements. De plus, il avait +acquis l'estime de toute une famille dont il s'était déclaré l'ami même +avant sa vocation. + +Depuis que la maison s'était vue privée de son célèbre directeur l'abbé +Sicard, l'enseignement avait été abandonné, sans garantie ni contrôle, à +chaque professeur qui se bâtissait un système particulier à sa guise: le +mal était trop grave pour ne pas déterminer le conseil d'administration +à inviter l'un de ses membres, M. de Gérando, à lui présenter un rapport +sur les diverses méthodes appliquées, jusqu'alors, à l'instruction de +cette classe d'infortunés. + +Il faut ajouter qu'une autre raison avait influé sur cette +détermination: aucun ecclésiastique, depuis la démission si peu attendue +de l'abbé Gondelin, n'ayant été trouvé capable de continuer l'oeuvre +des abbés de l'Épée et Sicard, le conseil en était venu à proposer des +laïques au lieu d'abbés à qui une telle mission avait toujours été +transmise, jusque-là, sans interruption, selon les voeux de l'ancienne +administration. + +Doué de cet esprit étendu et de ce coup d'oeil sûr et judicieux qui +constitue le principal mérite de ses travaux, de Gérando, quoique tout à +fait en dehors de cette spécialité, n'hésita pas à accepter une tâche +qui aurait été peut-être une pierre d'achoppement pour beaucoup +d'autres. + +Son exposé ayant paru répondre à l'attente des personnes qui en avaient +pris connaissance aussi bien qu'à celle de ces collègues, un nouveau +conseil de perfectionnement, composé d'érudits que recommandaient +également leur savoir et leur zèle pour le bien fut adjoint au conseil +d'administration afin de l'aider de ses lumières dans tout ce qui +concernait le régime et la marche de l'instruction. Les deux conseils +décidèrent l'auteur à mettre au jour en 1827 son ouvrage déjà cité: _De +l'éducation des sourds-muets de naissance_. + +Il est divisé en trois parties: + +1º _Recherches des principes sur lesquels doit reposer l'art d'instruire +les sourds-muets._ + +2º _Recherches historiques comparées sur cet art._ + +3º _Considérations sur le mérite comparatif des divers systèmes proposés +et sur les perfectionnements dont ils sont susceptibles._ + +Il y aurait trop de témérité de notre part, après des juges aussi +compétents en pareille matière, d'entreprendre de donner ici l'analyse +de cette oeuvre hors ligne, à laquelle cependant on désirerait +peut-être plus de concision, tout en faisant la part de l'éclectisme. + +La théorie pouvait être belle, il ne manquait plus que de la mettre en +pratique. Ce ne fut qu'en 1827 qu'apparut enfin le _Manuel +d'enseignement pratique des sourds-muets_ par Bébian, quoiqu'il eût été +adopté par le conseil d'administration dans la séance du 14 juin 1823, +comme étant tout d'application et formant l'abrégé du langage des +sourds-muets, ayant, en outre, l'avantage d'être également utile aux +pères de famille qui se chargeraient de l'instruction de leurs enfants +affligés de cette double infirmité. + +Cet excellent travail, accompagné de planches, forme deux volumes +contenant l'un des modèles d'exercices, l'autre des explications. +L'auteur a regretté de se voir réduit à une partie de l'étude de la +langue, se rattachant à l'enseignement grammatical, au lieu d'offrir, +comme il l'aurait voulu, un cours complet d'instruction à l'usage des +familles et des instituteurs, mais un ouvrage aussi étendu aurait exigé +des frais énormes. + +On n'en doit pas moins féliciter Bébian d'avoir si bien réussi à +simplifier la méthode et à la rendre assez facile pour qu'une mère +puisse apprendre à lire à un enfant sourd-muet comme elle enseigne aux +autres à parler, conformément au voeu émis par de Gérando dans un +autre ouvrage: _des Signes et de l'Art de penser_, t. IV. page 485. + + +L'abbé Sicard à été l'objet de plus d'un hommage en vers, indépendamment +du quatrain, reproduit plus haut de M. de Fontanes, qui se trouve au bas +du portrait du célèbre instituteur, gravé par Gaucher, d'après le dessin +de Jauffret. Nous mettons sous les yeux du lecteur trois autres hommages +en vers, pris au hasard. + + Ce portrait représente un sage, + Dont le talent modeste et précieux + Sut donner au geste un langage + Et prêter une oreille aux yeux. + + AUTEUR INCONNU. + + Son art enfanta des merveilles; + Du sourd il ouvrit les oreilles; + Le muet se fit admirer. + O méchant! Cesse ton murmure. + Vois! tous les torts de la nature, + Un homme a su les réparer. + + AIMÉ MARTIN. + + SURDOS FECIT AUDIRE ET MUTOS LOQUI. + + _S. Luc._ + + Toi, dont le ciel aux malheureux prospère, + Pour les consoler a fait choix, + Explique-moi, cher abbé, ce mystère: + D'où vient, lorsqu'au muet ton talent rend la voix, + Je ne puis qu'écouter, admirer et me taire? + + L'ABBÉ DOUMEAU. + + (_Mercure de France_ du 15 mai 1790). + +Parmi les artistes qui, de leur côté, lui ont payé leur tribut, nommons +avec orgueil le sourd-muet Aubert, collaborateur, pendant de longues +années, du célèbre Desnoyers, qui a gravé son portrait; le sourd-muet +Peyson, élève d'Hersent et de Léon Cogniet, à qui M. de Montalivet, +intendant général de la maison du roi Louis-Philippe, commanda, à notre +prière, le portrait de ce bienfaiteur de l'humanité, qui figure +honorablement au musée historique de Versailles. + +Dans la suite, le même sourd-muet fit don de son grand et beau tableau, +représentant les derniers moments de l'abbé de l'Épée à la chapelle de +l'Institution de Paris où on le voit encore. + +Ici nous ne pouvons passer sous silence le pélerinage que font, chaque +année, les élèves de l'établissement au cimetière du Père la Chaise dans +le but de déposer des couronnes d'immortelles sur son tombeau. Il a été +réparé avec le produit d'une souscription organisée entre eux et des +amis de l'humanité[23]. + +L'abbé Sicard a laissé une foule d'ouvrages dont voici l'énumération: + +1º _Mémoire sur l'art d'instruire les sourds-muets de naissance_, +Bordeaux, 1789, in-8º (extrait du recueil du _Musée de Bordeaux_). + +2º _Catéchisme ou instruction chrétienne à l'usage des sourds-muets_, +1796, in-8º. + +3º _Manuel de l'enfance, contenant des éléments de lecture et des +dialogues instructifs et moraux, dédié aux mères et à toutes les +personnes chargées de l'éducation de la première enfance_, 1796, in-12. + +4º _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance pour servir à +l'éducation des sourds-muets, et qui peut être utile à celle des enfants +qui entendent et parlent, avec figures et tableaux_, Paris, 1800, in-8º. + +5º _De l'homme et de ses facultés physiques et intellectuelles, de ses +devoirs et de ses espérances_, par D. Harlley, ouvrage traduit de +l'anglais, avec des notes explicatives, 1802, 2 vol. in-8º. + +6º _Journée chrétienne d'un sourd-muet_, 1805, in-12. + +7º _Éléments de grammaire générale, appliquée à la langue française_, 2 +vol. in-8º, 4e édition, 1814. + +8º _Théorie des signes, pour servir d'introduction à l'usage des +langues, où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en action._ +Paris, 2 vol. in-8º, seconde édition, 1823. + + +Parmi les ouvrages auxquels l'abbé Sicard a collaboré ou a prêté son +nom, on mentionne: + + 1º _Les Annales catholiques_ (1796, 1797, nos 21 à 42), rédigées + par M. Jauffret, depuis évêque de Metz, et dans lesquelles l'abbé + Sicard signait tantôt son nom, tantôt son anagramme _Dracis_, + _Annales catholiques_, sur chacun des numéros desquelles il faisait + imprimer les douze caractères de la _Paligraphie_, écriture + inventée par M. de Maismieu. + + 2º _L'Histoire de l'établissement du christianisme dans les Indes + orientales_, ouvrage dû à la plume de Serieys, au nom duquel l'abbé + Sicard joignit ici le sien, comme dans tous les autres livres de + cet écrivain, en reconnaissance d'un service que, selon M. Barbier + (_Dictionnaire des Anonymes_) Serieys lui avait rendu pendant les + orages de la révolution. + + 3º _Deux Mémoires sur l'art d'instruire les sourds-muets_, insérés + dans le _Magasin encyclopédique_, et traduits en allemand, avec des + notes par Adf. F. Petschke, dans le journal intitulé: _Teutsche + Monatscher_, pris séparément, Leipsick, 1798, in-8º. + + 4º _Le Dictionnaire généalogique; historique et critique de + l'histoire sainte_, par M. l'abbé ***, composé par Serieys, revu + par l'abbé Sicard qui, peut-être, a porté la complaisance trop loin + en prenant sur lui la responsabilité de cette oeuvre qui n'est + pas exempte d'erreurs, Paris, 1804, in-8º. + + 5º _L'Epitome de l'histoire des Papes depuis saint Pierre jusqu'à + nos jours_, avec un _Précis historique de la vie de N. S. P. le + pape Pie VII_, par Serieys, ouvrage élémentaire à l'usage des + jeunes gens, revu par l'abbé Sicard, 1805, in-12. + + 6º _Deux ouvrages de grammaire_, publiés par M. Mourier, + instituteur, ancien bibliothécaire du _Prytanée français_ + (aujourd'hui collége de Louis-le-Grand) sous le titre de: + _L'Alphabet méthodique et la grammaire française exacte et + méthodique_, 1815 et 1816, réimprimé en 1823. + + 7º _La Vie de la Dauphine_, mère de Louis XVIII (Paris, 1817, 1 + vol. in-12), ouvrage de Serieys. + + 8º Une édition des _Tropes de Dumarsais_, dont il entreprit la + publication. + + 9º _Les Sermons inédits de Bourdaloue_, imprimés sur un manuscrit + authentique; Paris, 1823, in-8º. + + 10º _Des Morceaux de grammaire générale_, dans les séances des + _Écoles normales_ et la collection des _Mémoires de l'Institut_. + +Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un rapport de l'abbé +Sicard, l'un des membres de la Commission, chargée de l'examen du _Génie +du Christianisme_[24], lu à la séance de la langue et de la littérature +françaises de l'Institut, le 23 janvier 1811. + + +Voici les titres de l'abbé Sicard: + + Prêtre de la Congrégation des Prêtres de la Doctrine chrétienne; + + Chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris; + + Directeur et instituteur en chef de l'École des Sourds-muets; + administrateur de l'hospice des Quinze-Vingts et de l'Institution + des Aveugles travailleurs; + + Membre de l'Institut de France (Académie française); vice-président + de la Société royale académique des sciences de Paris; + + Membre des académies de Madrid, Luques, Livourne, Lyon, Troyes, + Nancy, etc. + + Chevalier de la Légion d'honneur après la première Restauration, en + 1814, des ordres Saint-Wladimir de Russie, et de Wasa, en Suède, et + de Saint-Michel de France. + + + + +NOTICES + +SUR LES ÉLÈVES DE L'ABBÉ SICARD + +MASSIEU ET CLERC. + + + + +CHAPITRE XVI. + +MASSIEU. + + Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un + voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses + premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions aux + exercices publics de l'abbé Sicard!--Quelles étaient ses habitudes + et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets de Rodez + lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il est réclamé + par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir finir ses jours + dans cette ville.--Exercices publics des élèves du nouveau + professeur.--Un journal de la localité publie des fragments de ses + Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa mort et ses + obsèques. + + +Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens près de Cadillac, +département de la Gironde, de parents pauvres, qu'une fatalité +singulière semblait poursuivre; ils avaient à leur charge cinq autres +enfants atteints de la même infirmité. Celui-ci passa ses premières +années à garder les moutons, il les comptait sur ses doigts, et quand +le nombre dépassait dix, il le marquait sur son bâton et recommençait à +compter. + +Souvent il témoignait à son père le désir d'aller, comme ses petits +camarades, apprendre à lire et à écrire à l'école. Et le père, dans son +désespoir, tâchait de lui faire comprendre par signes que sa position +exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre enfant avait beau insister +pour qu'on lui débouchât les oreilles comme on débouche une bouteille, +s'imaginant que c'était un innocent moyen capable de lever un pareil +obstacle. Voyant que rien ne lui réussissait, il dérobe un livre, et se +rend de lui-même à l'école. Que pouvait le maître pour cet intrus qui +ouvrait le volume dont il parcourait les pages en remuant les lèvres par +imitation? + +Ensuite il essaya de former les lettres au hasard et gémit de se voir +frappé d'impuissance. + +Une heureuse circonstance devait bientôt tarir la source des larmes de +notre pauvre sourd-muet. + +Un citoyen charitable de la contrée, M. de Puymaurin, touché de son +sort, l'emmène à l'Institution des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de +Cicé, archevêque de ce diocèse, avait confié la direction à l'abbé +Sicard. + +Agé de treize ans, il est admis. + +Là ses progrès ne tardent pas à justifier l'opinion que son bienfaiteur +avait conçue de lui. + +Aussitôt que la nouvelle de la mort de l'abbé de l'Épée, directeur de +l'École de Paris, fut parvenue à Bordeaux, le directeur, transféré à +Paris, s'y fit accompagner de son élève favori sur lequel il fondait +déjà de grandes espérances. Dans cet établissement, il obtint chaque +jour, grâce à lui, de nouveaux triomphes sur l'opinion publique. Il fut +nommé premier répétiteur de l'École par Louis XVI, le 4 avril 1790, +confirmé par l'Assemblée constituante, le 21 juillet 1791; par la +Convention nationale, le 7 janvier 1795 avec un traitement de 1,200 fr. +(ce qui était assez beau pour l'époque); et par le ministre de +l'intérieur Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800. + +Ses succès le remplirent d'une si grande joie que, par ses gestes +énergiques, il ne cessait d'exprimer à son entourage ce qui se passait +au fond de son âme. _Je pourrai_, disait-il dans son langage, _assurer +enfin du pain à la vieillesse de ma mère_. + +Il n'oublia jamais, en effet, sa famille, à laquelle il faisait passer +exactement une bonne partie de ses épargnes. «Donner à ses parents, +c'est leur rendre ce qu'on en a reçu.» Ce fut sa seule réponse aux +observations qui lui étaient faites. + +Son étrange plaidoyer devant la justice à l'occasion d'un vol dont il +avait été victime, fit grand bruit dans le monde. Le voici tel que le +donne la traduction littéraire du compte rendu d'un journal anglais, +précédé de réflexions du rédacteur: + +«Parmi les événements intéressants qui caractérisent ce siècle, la +dénonciation de Jean Massieu, âgé de dix-huit ans, sourd-muet de +naissance, n'est pas un des moins extraordinaires. + +«Ce jeune homme, élève de l'abbé Sicard, successeur de l'abbé de l'Épée, +dans le laborieux travail de répandre l'instruction parmi les +sourds-muets, a plaidé sa cause en plein tribunal contre un voleur dont +il avait failli être la victime et cela sans avoir besoin de l'aide +d'aucun défenseur; il a écrit lui-même ce qui s'était passé avec la +noble franchise de l'innocence et l'ingénuité d'un sauvage, fortement +pénétré de l'idée des droits sacrés de la nature, comme si la nature +l'avait elle-même chargé d'en rappeler le souvenir, d'en demander le +redressement et d'en poursuivre la punition. + +«Nous transcrivons ici ce monument vraiment curieux et original des +succès de l'esprit humain, privé des moyens ordinaires d'instruction. + +Jean Massieu a dit au juge: + +«Je suis sourd-muet de naissance, je regardais le soleil du +Saint-Sacrement, dans une grande rue, avec tous les autres sourds-muets. +Cet homme m'a aperçu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de la +poche droite de mon habit: il s'est approché doucement de moi, et m'a +pris le portefeuille. Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'étais +tourné vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta le portefeuille +sur la jambe d'un autre homme qui le ramassa et me le rendit. Je saisis +mon voleur par sa veste; je le contins avec force: il devint pâle, +blême, tremblant. Je fis signe à un soldat de me venir en aide; je lui +montrai le portefeuille en tâchant de lui faire comprendre que cet homme +me l'avait volé. Le soldat a appréhendé au corps le voleur et l'a amené +ici où je l'ai suivi. Je vous demande justice. + +«Je jure devant Dieu qu'il m'a dérobé mon portefeuille; lui n'osera pas +jurer devant Dieu. + +«Je vous prie néanmoins de ne pas ordonner qu'on lui coupe la tête, il +n'a pas tué; exigez seulement qu'on le fasse ramer aux galères.» + +Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut condamné à trois mois +de prison à Bicêtre. + +Ici il nous semble intéressant, avant de suivre notre célèbre sourd-muet +dans sa modeste existence, de compléter le tableau de ses premières +impressions et de ses premiers chagrins, tracé par lui-même, en réponse +à une demande qui lui avait été adressée sur ce sujet: + + +«Je suis né à Semens, canton de Saint-Macaire, département de la +Gironde. + +«Mon père est mort en janvier 1791; ma mère vit encore. + +«Nous étions six sourds-muets dans notre famille, trois garçons et trois +filles. + +«Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis resté dans mon pays +sans recevoir aucune espèce d'instruction; _j'étais dans les ténèbres_. + +«J'exprimais mes idées par des signes manuels ou des gestes, dont +j'usais pour correspondre avec mes parents, avec mes frères ou soeurs, +et qui étaient bien différents de ceux des sourds-muets instruits. Les +étrangers ne me comprenaient pas, quand je leur exprimais ainsi mes +idées, mais les voisins me comprenaient assez. + +«Je voyais des boeufs, des chevaux, des ânes, des porcs, des chiens, +des chats, des végétaux, des maisons, des champs, des vignes, et, après +avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais bien. + +«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant, je ne savais ni lire ni +écrire, je désirais lire et écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons +et de jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y suivre et +j'en étais très-jaloux. + +«Je demandais à mon père, les larmes aux yeux, la permission d'aller à +l'école; je prenais un livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer +mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme pour sortir, mais mon +père me refusait la permission que je lui demandais, en me faisant signe +que je ne pourrais jamais rien apprendre parce que j'étais sourd-muet. + +Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce volume pour le lire; +mais je ne connaissais ni les lettres, ni les mots, ni les phrases, ni +les périodes. Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles, +demandant avec impatience à mon père de me les déboucher. + +«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède. Alors je me désolais. Un +jour, je sortis de la maison paternelle, et j'allai à l'école sans en +prévenir mon père: je me présentai au maître et lui demandai par gestes +de m'apprendre à lire et à écrire, il me refusa durement et me chassa: +ce qui me fit beaucoup pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais +souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans; j'essayais tout +seul de former, avec une plume, des signes d'écriture. + +«Dans mon enfance, mon père me faisait faire, matin et soir, mes prières +par gestes; je me mettais à genoux, je joignais les mains et je remuais +les lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient Dieu. + +«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est le créateur du ciel et +de la terre. Dans mon enfance, j'adorais le ciel, parce que ne voyant +pas Dieu, je voyais le ciel. + +«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si je ne m'étais pas fait +moi-même. Je grandissais; mais si je n'avais connu mon instituteur, +l'abbé Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon corps, car mon +esprit était très-pauvre. En grandissant, j'aurais continué à croire que +le ciel était Dieu. + +«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas avec moi, ils me +méprisaient; j'étais repoussé comme un chien. + +«Je m'amusais tout seul à jouer au mail, au sabot, ou à courir juché sur +des échasses. + +«Je connaissais les nombres avant mon instruction; mes doigts me les +avaient appris. Je ne connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes +doigts, et quand le nombre dépassait _dix_, je faisais des _koches_ sur +un morceau de bois. + +«Dans mon enfance, mes parents me faisaient quelquefois garder un +troupeau, et souvent ceux qui me rencontraient, touchés de ma situation, +me donnaient quelque argent. + +«Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui passait, me prit en +affection, me fit venir chez lui et me donna à manger et à boire. + +«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de moi à l'abbé Sicard, +qui consentit à se charger de mon éducation. + +«Le monsieur en question écrivit à mon père, qui me montra sa lettre, +mais je ne pus pas la lire. + +«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle contenait; ils +m'apprirent que j'irais à Bordeaux. Ils croyaient que c'était pour +apprendre à être tonnelier. Mon père me dit que c'était pour apprendre à +lire et à écrire. + +«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque nous y arrivâmes, +nous allâmes visiter l'abbé Sicard que je trouvai très-maigre. + +«Je commençai à former des lettres avec les doigts. Au bout de quelques +jours, je pus écrire un certain nombre de mots. + +«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs mots; dans +l'espace de six mois, je sus écrire quelques phrases. Dans l'espace d'un +an, j'écrivis bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, j'écrivis +mieux et je répondis bien aux questions que l'on me faisait. + +«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec l'abbé Sicard, quand +je partis avec lui pour Paris. + +«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu comme les +_entendants-parlants_. + +«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès, si un sourd-muet ne +m'avait inspiré une grande crainte qui me rendait malheureux. + +«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit que ceux qui n'avaient +jamais été malades depuis leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et +que ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux. + +«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien malade depuis mon âge de +raison, je crus longtemps que je ne pourrais vivre vieux, et que je +n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, ni +cinquante ans. + +«Ceux de mes frères et soeurs qui n'avaient jamais été malades depuis +leur naissance sont morts depuis qu'ils ont commencé à l'être. + +«Mes autres frères et soeurs qui avaient été souvent malades se sont +rétablis. + +«Sans mon absence de toute maladie et la croyance où j'étais que je ne +pourrais pas vivre vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu +aussi savant qu'un véritable entendant-parlant. + +«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je n'aurais pas craint la mort, +et j'aurais été toujours heureux.» + +Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs personnes: «Mon cher +Massieu, avant toute instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui +se regardaient et remuaient les lèvres? + +«Je croyais, répondit-il, qu'ils _exprimaient des idées_. + +«_D._ Pourquoi croyais-tu cela? + +«_R._ Parce que je m'étais souvenu qu'on avait parlé de moi à mon père +et qu'il m'avait menacé de me punir. + +«_D._ Tu croyais donc que le mouvement des lèvres était un moyen de +communiquer les idées? + +«_R._ Oui. + +«_D._ Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lèvres pour nous communiquer +les tiennes? + +«_R._ Parce que je n'avais pas assez regardé les lèvres des parlants, +et qu'on m'avait dit que _mes bruits étaient mauvais_. Comme on +m'assurait que mon mal était dans les oreilles, je prenais de +l'eau-de-vie, j'en versais dans l'une et dans l'autre et je les bouchais +avec du coton. + +«_D._ Savais-tu ce que c'était qu'entendre? + +«_R._ Oui. + +«_D._ Comment l'avais-tu appris? + +«_R._ Une parente entendante qui demeurait dans notre maison m'avait dit +qu'elle voyait avec les oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec +les yeux, lorsque cette personne venait visiter mon père. + +«Les entendants voient la nuit avec les oreilles les personnes qui +marchent près d'eux. + +«Le _marcher nocturne_ distingue les personnes et dit leur nom aux +entendants.» + +On voit, par le style de ces réponses, qu'il a fallu les copier et les +conserver exactement pour les transmettre au public. + +«A quoi pensiez-vous, lui demanda la même dame, pendant que votre père +vous faisait rester à genoux? + +--«Au ciel. + +--«Dans quelle intention lui adressiez-vous une prière? + +--«Pour le faire descendre de nuit sur la terre, afin que les herbes que +j'avais plantées crussent, et pour que les malades fussent rendus à la +santé. + +--«Était-ce des idées, des mots, des sentiments dont vous composiez +votre prière? + +--«C'était le coeur qui la faisait, je ne connaissais encore ni les +mots, ni leur valeur. + +--«Qu'éprouviez-vous alors dans le coeur? + +--«La joie, quand je voyais que les plantes et les fruits croissaient; +la douleur, quand je voyais leur _endommagement_ par la grêle, et que +mes parents malades ne guérissaient pas.» + +Son père lui avait montré une grande statue dans l'église de son +village; elle représentait un vieillard à longue barbe, tenant un globe +dans sa main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus du +soleil. + +«Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le boeuf, le cheval, etc.? + +--«Non, et pourtant j'étais bien curieux de _voir naître_: souvent +j'allais me cacher dans les fossés pour attendre que le ciel descendît +sur la terre afin d'assister à la naissance des êtres; je voulais bien +voir cela. + +--«Quelle fut votre pensée lorsque M. Sicard vous fit tracer, pour la +première fois, des mots avec des lettres? + +--«Je pensais que les mots étaient les images des objets que je voyais +autour de moi; je les apprenais de mémoire, avec une vive ardeur. Quand +j'avais lu le mot _Dieu_, et que je l'avais écrit à la craie sur +l'ardoise, je le regardais très-souvent, car je croyais que Dieu causait +la mort et je la craignais beaucoup. + +--«Quelle idée aviez-vous donc de la mort? + +--«Je pensais que c'était la cessation du mouvement, de la sensation, de +la _manducation_, de la tendreté de la peau et de la chair. + +--«Pourquoi aviez-vous cette idée? + +--«J'avais vu un mort. + +--«Pensiez-vous que vous deviez toujours vivre? + +--«Je croyais qu'il y avait une terre céleste et que le corps était +éternel.» + +On se rappelle combien de fois les définitions de Massieu ont électrisé +l'assemblée qui se pressait autour de son illustre maître et comment, +volant de bouche en bouche, elles ont fait le tour du monde. + +_Reconnaissance_ définie, entre autres, _la mémoire du coeur_. + +Pourtant, cette définition donnée par Massieu n'est point, selon nous, +parfaite, puisqu'on peut dire avec non moins de fondement de la _haine_ +qu'elle est également la mémoire du coeur. Ah! si le sourd-muet avait +ajouté: _d'un coeur honnête!_ à la bonne heure! + +En dépit de la froide logique, cet élan de l'âme de Massieu n'en fut pas +moins applaudi à outrance et il a même passé en proverbe. + +On remarqua aussi sa définition de _la difficulté_: c'est une +_possibilité avec obstacle_. + +Interrogé en 1815 sur le meilleur gouvernement, il répondit sans +hésiter: c'est le gouvernement paternel. + +N'eût-on pas dit que, dans l'état des choses d'alors, la prudence était +venue jusqu'à lui se mettre de moitié avec la confiance? + +«Quelle différence, lui demanda-t-on un jour, faites-vous entre Dieu et +la nature? + +--«Dieu, répondit-il, est la tête invisible de l'univers, la main +mystérieuse du monde, le moteur de la nature, le créateur du ciel et de +la terre, le soleil de l'éternité, le premier être, l'être suprême, +l'être par excellence, le seul grand, le seul puissant, le _Très-Haut_. + +«Il a été le créateur de toutes choses. + +«Les premiers êtres sont sortis de son sein. Il leur a dit: vous ferez +les seconds; vous en produirez d'autres, mes volontés sont des lois; +l'ensemble de mes lois, c'est la nature.» + +Voici les réponses qu'il fit aux trois questions suivantes: + +«Qu'est-ce que Dieu et l'éternité? + +«Dieu est l'être nécessaire, l'horloger de la nature, le machiniste de +l'univers et l'âme du monde. + +«L'éternité est un jour sans hier ni lendemain.» + +Quelques personnes, ayant voulu l'embarrasser, lui demandèrent ce que +c'est que l'ouïe. + +«C'est, répondit-il immédiatement, _la vue auriculaire_. + +--«Quelle distinction faites-vous entre un conquérant et un héros? lui +demanda une dame d'esprit. + +--«Les armes, les soldats font le conquérant: le courage du coeur fait +le héros. Jules César était le héros des Romains; Napoléon est le héros +de l'Europe.» + +Qui ne devait être frappé du contraste que formaient ces définitions si +profondes, si élevées de notre sourd-muet avec son style épistolaire et +sa conversation familière? Ce qui ressort de l'un et de l'autre, c'est +que Massieu resta toujours enfant[25] dans sa manière de voir. D'où plus +d'une personne a conclu, à tort, du particulier au général, qu'un +individu atteint de la même infirmité ne peut jamais atteindre à la +supériorité de tel ou tel parlant instruit. + +Peut-être était-ce la faute du maître qui, jaloux, avant tout, dans son +intérêt, de faire briller son élève, avait cru devoir négliger de porter +toute son attention sur un point aussi important. Ne dépendait-il pas, +en effet, de lui d'abaisser de plus en plus la barrière qui s'élève, +sous ce rapport, entre le sourd-muet et celui qui est doué de la +plénitude des sens? + +Ne croirait-on pas que Massieu dut avoir quelque sentiment de sa +faiblesse relative pour emprunter la plume d'un de ses premiers élèves, +bien jeune alors, mais plus heureusement formé, depuis, par un autre? Il +avait à recommander à la bienveillance du Préfet du département du Nord, +non-seulement une jeune sourde-muette qu'il désirait faire admettre à +l'Institution des sourds-muets d'Arras, mais encore une pauvre enfant +qu'il avait eu l'occasion de présenter à ce fonctionnaire[26]. + +A l'époque où, encore sur les bancs de l'école, nous demandions à +Massieu s'il nous serait possible d'essayer de lire Voltaire, il nous +répondit en branlant la tête: Cet écrivain est trop difficile pour qu'un +sourd-muet, quelle que soit d'ailleurs sa capacité, puisse se flatter de +réussir jamais à le comprendre. Un tel arrêt nous effraya tellement que +nous renonçâmes, dès lors, à la poursuite de ce qu'il croyait devoir +appeler une chimère, et c'eût été pour toute notre vie peut-être, si +heureusement un professeur plus capable n'était venu nous désabuser là +dessus. Ah! nous n'en finirions point, si nous avions à exposer ici les +opinions plus ou moins bizarres dont nos pauvres têtes étaient coiffées +sur d'autres points! + +Si Bébian, dans son _examen critique de la nouvelle organisation de +l'enseignement dans l'Institution des sourds-muets de Paris_, n'a pu +s'empêcher de s'écrier que le célèbre sourd-muet M....., ce grand +improvisateur de réponses aux exercices publics de l'abbé Sicard, ne +comprenait pas _l'Ami des enfants de Berquin_; ça été pour montrer par +cet exemple, entre autres, que rien n'est indispensable à quiconque veut +se charger de l'éducation d'un enfant sourd-muet, comme de savoir tirer +avantage de la richesse, de l'énergie, de l'élégance, de la flexibilité +du langage mimique, et que, grâce à ce puissant instrument, soutenu de +l'étude philosophique de la langue, on peut expliquer et traduire aux +sourds-muets un prosateur ou un poëte, quel qu'il soit. Il va sans dire +que la lecture et la conversation écrite suffisent, jusqu'à un certain +point, pour balancer les désavantages de leur position, vis-à-vis des +enfants ordinaires. C'est donc outrager le langage des gestes que de +prétendre relever cette infériorité apparente pour lui en faire porter +la peine. + +Dans le cours de mon long professorat, j'ai eu l'occasion de me +convaincre de plus en plus de la grande influence que l'emploi mieux +entendu de la mimique est capable d'exercer sur le développement tant +intellectuel que moral de nos jeunes élèves. N'est-ce pas, d'ailleurs, +un argument péremptoire contre l'absurde prétention de lui substituer la +prononciation artificielle, si ce n'est pour restreindre cette dernière +comme un complément secondaire à ceux de ces rares infortunés qui y +montrent certaines dispositions? + +Il ne suffit pas que le maître soit instruit, il faut surtout qu'il +sache si bien manier le langage particulier de l'élève, que celui-ci +puisse saisir, à première vue, toutes les nuances de la pensée et toutes +les délicatesses du sentiment. + +A ce propos, qu'il nous soit permis de citer ici le passage suivant du +discours de réception prononcé à l'Académie française par Mgr l'évêque +d'Hermopolis, le jour où il fut reçu à la place laissée vacante par la +mort de l'abbé Sicard (le 18 novembre 1822): + +«Avant l'abbé de l'Épée, on n'ignorait pas que l'homme, par des signes +divers, plutôt inspirés par un instinct naturel que découverts par la +réflexion, peut exprimer ses sentiments et ses pensées. La physionomie +étant, en particulier, le miroir de l'âme, qui de nous n'a pas senti +quelquefois le pouvoir d'un geste, d'un regard, de quelques larmes, +d'une inflexion de voix, d'une posture suppliante? N'est-ce pas de tout +cela que se compose dans l'orateur cette éloquence du corps, que les +anciens mettaient, avec raison, au-dessus de celle des paroles? +L'histoire a conservé le nom d'un célèbre Romain qui, par sa pantomime +d'une vérité frappante, rendait fidèlement tout ce qu'il y avait de plus +noble, de plus délicat, de plus varié, de plus nombreux dans les +périodes de Cicéron.» + +Ah! que n'eût pas dit encore cet illustre prélat, s'il avait été plus à +portée de découvrir les profondeurs d'un art qui peut être une énigme +pour la plupart, et dont les prérogatives ne le cèdent pas toutefois à +celles de la parole. Ces deux dons également merveilleux ne sauraient +s'expliquer qu'en les faisant descendre immédiatement du ciel. + +On remarquait, du reste, autant de simplicité et d'originalité dans les +habitudes de Massieu que dans ses expressions. A considérer son +extérieur, on eût dit un étranger au monde civilisé, quoiqu'à la vérité, +il eût fréquenté les sociétés les plus choisies et approché les plus +hauts personnages, jusqu'à des souverains. L'abandon et la naïveté du +jeune âge semblaient identifiés à sa personne. Il ne savait rien cacher +à ses jeunes camarades. _Il allait jusqu'à leur faire part de ses +anxiétés_; il les consultait non-seulement sur ses goûts, mais sur ses +affaires les plus sérieuses. + +Il avait une passion si enfantine pour les montres, les cachets, les +clefs dorées, qu'on le voyait porter sur lui jusqu'à quatre de ces +petites horloges. Il les regardait à tout moment, et les faisait admirer +aux personnes qu'il rencontrait. + +Quant aux livres, il en achetait dans tous les quartiers; il en +emportait dans ses poches, sous son bras, entre ses mains, et après les +avoir montrés à tout le monde, il allait les troquer pour d'autres. Il +essuyait sans sourciller les brocards que l'on se permettait contre lui. +Ce n'est pas néanmoins qu'il abdiquât une certaine brusquerie, quand il +se voyait piqué au vif. + +Au reste, il compensait ces légers défauts par mille qualités +estimables. Il était fidèle à l'amitié; il ne se souvenait que des +services qu'on lui avait rendus; sa reconnaissance pour l'abbé Sicard ne +se démentit jamais. «Lui et moi, disait-il, nous sommes deux barres de +fer forgées ensemble.» + +Il se montra calme et résigné en apprenant que son cher maître, sur le +point de mourir, ne laissait pas de quoi lui rendre, à lui Massieu, le +fruit de trente années de traitement comme fonctionnaire, ainsi que nous +l'avons dit. + +Plus d'un an s'était écoulé depuis la perte du respectable directeur, +que son élève de prédilection fut forcé de quitter son poste pour aller +recevoir l'hospitalité généreuse que lui offrait à Rodez l'abbé Perier. +Ce fut, sans doute, sur les instances de ce dernier que Massieu +consentit à unir son sort à celui d'une parlante de cette ville, dont il +eut deux enfants doués de tous leurs sens. + +A la mort de l'abbé Perier qui, appelé à Paris par le gouvernement, +l'avait laissé à la tête de son école, il fut réclamé en 1831, malgré le +désir que le Conseil municipal du chef-lieu de l'Aveyron avait eu de le +conserver, par un riche libraire de Lille, M. Vanackère qui, pendant son +séjour dans cette ville, lui avait témoigné sans cesse une affection +particulière. Massieu s'y était rendu vers 1820 pour développer en +public l'art d'instruire ses compagnons d'infortune et avait emporté, en +revenant à Paris, un si doux souvenir de l'accueil sympathique qu'il y +avait reçu, qu'il fixa son choix sur cette ville. + +On pensait à lui confier la direction d'une école de sourds-muets, +fondée en 1835 au moyen des libéralités des âmes charitables. Comptant à +peine une dizaine d'élèves, elle ne tarda pas à recevoir tous ceux qui +étaient épars dans les villes et les campagnes du département. Leur +nombre qui s'élevait, dès 1839, à quarante, s'accroissant toujours +depuis, força l'Administration d'adjoindre à leur asile une maison +voisine. + +Une institutrice parlante secondait le directeur dans l'enseignement des +jeunes filles qui recevaient, en outre, des leçons d'ouvrages à +l'aiguille, et étaient initiées à tous les devoirs de l'économie +domestique. + +Plusieurs ateliers furent créés en faveur des garçons qui pouvaient se +livrer à diverses professions, suivant leur aptitude et le choix de +leurs parents. + +L'Institution était placée sous l'inspection et la surveillance d'une +commission nommée par le Préfet et présidée par le maire de la ville. + +M. Vanackère père, l'un des membres de la commission, fut pour le +directeur un guide, un appui, un conseil, tant que l'administration +matérielle de la maison lui fut confiée. + +Cet établissement est une conquête qui fait honneur au département du +Nord et à son chef-lieu, connu, entre toutes les villes de France, pour +une de celles où la charité s'exerce avec le plus de ferveur et +d'intelligence. + +Massieu jouissait, en outre, d'une modique pension sur l'État et de +quelques subsides du département. + +Deux fois un habile orateur voulut bien prêter aux exercices publics de +l'Institution l'appui de son éloquence, en traçant à l'auditoire le +tableau de la situation de ces êtres si intéressants par cela même que +la nature les a maltraités; il lui montra les abbés de l'Épée et Sicard +renversant, d'une main hardie, mais sûre, cette barrière élevée, depuis +tant de siècles, par un préjugé humiliant entre ces malheureux et le +reste de la société, les rétablissant dans leur dignité de citoyens et +de chrétiens, admirablement servis eux-mêmes par la science +philosophique et l'amour de l'humanité...... + +On aurait voulu entendre un nouveau discours de ce brillant orateur sur +un sujet qu'il possédait si bien et qu'il traitait sans l'épuiser.... +C'était M. le docteur Leglay, archiviste général du département, qui +faisait partie de la commission de surveillance de l'établissement. + +Pour mettre nos lecteurs à même de juger s'il a été, dans cette +circonstance, le digne interprète de ses collègues, nous sommes heureux +d'extraire les passages les plus remarquables de l'allocution du docteur +à la foule choisie qui se pressait, dans le mois de septembre 1836, +autour de ces infortunés, sur la tête desquels allaient descendre les +couronnes décernées au travail et à la bonne conduite: + +«Le malheur est toujours une chose sacrée, comme disaient les anciens, +mais c'est surtout le malheur, uni à l'innocence, qui est digne d'un +religieux respect. Une jeune fille disgraciée de la nature, un faible +enfant que la douleur fait crier avant qu'il sache ce que c'est que la +douleur, un pauvre insensé qu'on outrage dans la rue, et qui s'enfuit +en pleurant ou en riant, voilà des êtres devant lesquels je voudrais +m'incliner; ils me semblent marqués au front d'un caractère divin, je +suis porté à croire que Dieu, leur père et le nôtre, les a envoyés gémir +et souffrir parmi nous pour éprouver ou plutôt pour nourrir cette pitié +sainte qui siége dans le sanctuaire le plus intime du coeur.» + + * * * * * + + * * * * * + +«Vous tous qui savourez à chaque instant l'ineffable jouissance de +l'ouïe et de la parole; vous qui tressaillez de joie au chant d'un +oiseau, au murmure du vent, au bruit de la cascade lointaine, et surtout +aux accents toujours mélodieux d'une voix chérie; vous qui trouvez tant +de bonheur à répandre vos pensées, vos émotions dans le sein de +l'amitié, ou qui vous faites écouter d'un auditoire attentif et +bienveillant, que dites-vous de ces enfants qui ne parlent ni +n'entendent? Fils et frères déshérités, ils errent, ils traînent leur +figure d'homme!.... Stupides étrangers[27] au milieu de leur propre +famille, inquiets de ce qui se passe, de ce qui se dit; tristes et +impatients de leur ilotisme, ils finissent par aller se jeter sur le +sein de leur mère comme pour l'interroger. Elle les serre dans ses bras +et elle pleure! Pauvre mère qui, comme Rachel, ne veut pas être +consolée, mais qui envie peut-être le malheur de Rachel! Et en effet, +Messieurs, c'est là une calamité pour laquelle les yeux n'ont pas assez +de larmes, ni le coeur assez de tristesse. + + * * * * * + + * * * * * + +«Nous avons vu toutes ces jeunes âmes, naguère captives et enveloppées +d'un ténébreux linceul, s'agiter sous les regards du maître afin de +sortir de prison, faisant des efforts pour écarter et déchirer ce +linceul, pour rompre la coquille et éclore enfin à la clarté du jour. Ce +travail d'un second enfantement nous rappelait la doctrine des Indiens +qui voient, dans le corps d'un animal, ou même dans le tronc d'un arbre +et la tige d'une plante, des âmes exilées, reléguées, se heurtant contre +les parois de leur prison vivante pour se frayer une issue et rentrer +enfin dans le monde des esprits. C'est un beau spectacle, Messieurs, que +d'assister à cette renaissance morale et intellectuelle, c'est un +spectacle qui ferait couler des larmes délicieuses sur les joues de +toutes les mères. + +«Messieurs, ces pauvres enfants, maintenant enrichis d'idées et +d'expressions, savent tous que leurs bienfaiteurs, leurs protecteurs, +leurs amis sont dans cette enceinte; leurs âmes énergiques et tendres +comprennent le bienfait et éprouvent la reconnaissance; ils ont _la +mémoire du coeur_; mais que peuvent-ils faire pour vous le dire? Leur +instituteur lui-même, cet homme dont le mutisme est si éloquent, ne +saurait prendre la parole. Hélas! il ignore même en ce moment que je +vous parle de lui: il m'écoute sans m'entendre; mais lui et ses enfants +comptent sur moi; ils croient, ils supposent que j'ai la voix assez +forte pour porter jusque dans vos âmes le tribut de leur amour +reconnaissant. Ils me prêtent, sans doute, de belles et touchantes +paroles.» + +Deux ans plus tard, un journal de la localité (_le Nord_) publiait des +fragments des _mémoires_ de notre sourd-muet, nouvel et curieux +échantillon de sa naïveté. + +Pour ne pas tomber dans des redites, peut-être ennuyeuses, nous avons +supprimé les détails donnés par Massieu sur l'arrestation de son +respectable maître et sur les moindres circonstances qui l'ont suivie +et accompagnée, et nous nous sommes borné à extraire de cet écrit ce qui +suit, comme paraissant de nature à exciter l'attention: + +«Le vendredi 23 novembre, le citoyen Alhoy, instituteur-adjoint des +sourds-muets à la place de l'abbé Laborde, victime du 2 septembre 1792, +nous conduisit à la Convention nationale; nous ne pûmes entrer dans la +salle. Le jour suivant, nous fûmes admis dans l'Assemblée. Elle avait +changé de président. Le citoyen Romme qui n'aimait pas Sicard ne voulut +pas nous recevoir. + +«Le dimanche 25, il vint à l'Institution un commissaire de la Convention +avec un prêtre assermenté. Le commissaire écrivit: _Vous importunez la +Convention nationale; Sicard n'est pas patriote. Vous le réclamez en +vain._ Je lui écrivis: _Nous n'irons plus à la Convention_. Le +commissaire portait un bonnet rouge. + +«Vers la fin de novembre, un soir, la citoyenne Chevret, amie fidèle de +l'abbé Sicard, vint me faire de vifs reproches. Je pleurai beaucoup. +Elle m'écrivit: _Hélas! vous êtes ingrat._ Je passai une mauvaise nuit. +J'étais fort triste. + +«Le lundi 2 décembre au matin, la citoyenne Chevret revint à +l'Institution; elle nous présenta la pétition qu'elle avait faite au +Comité de salut public; elle me pria de la signer. J'y consentis avec +la plus vive satisfaction, et lui serrai fortement la main. + +«Le mercredi 4, je retrouvai avec bien de la joie toutes les fenêtres de +l'abbé Sicard ouvertes, et la porte descellée. Pendant le souper, l'abbé +Sicard parut. Nous quittâmes nos places, et courûmes l'embrasser en +versant des larmes. + +«Au mois de juin, le perruquier de l'abbé Sicard m'annonça que j'étais +dénoncé à la police, que j'allais être arrêté, que j'étais soupçonné +d'être ennemi de la République et attaché au jeune roi Louis XVII, que +je ne faisais que visiter de mauvais républicains, etc., etc. + +«Le mercredi 7 janvier 1795, nous allâmes nous présenter à la Convention +nationale pour lui demander du pain. Nous obtînmes d'entrer dans la +salle. Je fus nommé, par décret, répétiteur des Sourds-Muets de Paris. +La Convention m'accorda une pension de 1,200 livres. + +«Au mois de septembre 1797, je fis une pétition pour réclamer Sicard, +proscrit, au Conseil des Cinq-Cents, au Conseil des Anciens et au +Directoire exécutif. Ils la rejetèrent. + +«Au mois de décembre, nous allâmes chez le général Bonaparte, qui +demeurait rue de la Victoire; mais nous ne pûmes entrer. Nous +attendîmes longtemps qu'on ouvrît la porte. On nous offrit du feu. La +citoyenne Dufour, brave dame, avait fait elle-même une pétition au +général en faveur de Sicard. Je tenais la mienne à la main. Nous allâmes +réclamer Sicard au général. On ne voulait pas nous laisser entrer chez +lui. Le général, trois jours après, envoya quelqu'un à l'Institution; je +lui remis ma pétition. + +«Au mois de novembre 1799, le citoyen Regnault de Saint-Jean-d'Angely +m'invita à manger la soupe chez lui, où je vis Sicard arriver. Je +l'embrassai fort. Il me fit signe qu'il redevenait libre depuis la +suppression du Directoire exécutif. + +«J'y vis le citoyen Joseph Bonaparte; je lui écrivis sur un chiffon de +papier ce qui suit: + + + «Citoyen législateur, + + «Je suis bien aise de faire votre connaissance. J'ai grande envie + de voir de près votre illustre frère. Ayez la bonté de le prier de + rendre le malheureux Sicard proscrit à moi et à mes compagnons + d'infortune. Je l'ai déjà dit, Sicard et moi, nous sommes unis + comme deux barres de fer forgées ensemble; je ne le quitterai + jamais.» + +«J'embrassai Joseph Bonaparte et Sicard à la fois. Je leur serrai la +main. + +«Au mois de janvier 1800, le citoyen Lucien Bonaparte, ministre de +l'intérieur, réintégra l'abbé Sicard à l'Institution nationale des +sourds-muets. + +«Au mois de décembre 1801, à l'occasion de la machine infernale, nous +allâmes avec notre tableau noir au palais des Tuileries, pour féliciter +le premier Consul. + +«J'écrivis au premier Consul ce qui suit: + + + «Citoyen premier Consul, + + «Nous avons l'honneur de vous témoigner que nous rendons mille + grâces à l'Être suprême de ce qu'il vous a sauvé de la machine + infernale, afin que vous fassiez notre bonheur.» + +«Ayant lu cela, le premier Consul me fit demander par l'abbé Sicard +quand furent construites les pyramides d'Égypte. Je répondis que ce fut +avant Jésus-Christ. + +«Au mois de février 1802, l'abbé Sicard me mena avec lui chez la mère du +premier Consul, qui me fit signe qu'elle était mère de huit enfants. + +«Louis Bonaparte me fit la question suivante: Quelle est la personne que +l'homme aime le plus au monde?»--Je lui répondis: «C'est son père, +c'est sa mère à cause qu'ils sont les auteurs de ses jours.» + +«Sa soeur était au lit; je la trouvai semblable au premier Consul. + +«Au mois de mai, l'abbé Sicard me mena avec lui chez un grand seigneur, +où je vis l'oncle maternel du premier Consul, le cardinal Fesch, +archevêque de Lyon. Après dîner, ce prélat me fit la question suivante: +«Qu'est-ce que la religion?»--Je lui répondis: «La religion est +l'alliance entre Dieu et les hommes; le culte que nous rendons à notre +créateur; la boussole de nos devoirs envers lui, envers nos semblables, +envers nous-mêmes; l'accolade que les hommes donnent au créateur, comme +celle que les enfants donnent à leur père.» + +«Au mois de juin, nous eûmes à la séance publique Jérôme Bonaparte et +Eugène, beau-fils du premier Consul. On me fit la question suivante: +«Quel est le plus intéressant des êtres de la nature?»--Je répondis: +«_C'est le soleil._» + +«Au mois de décembre, un prince russe nous invita, l'abbé Sicard et moi, +à dîner chez lui. Il me fit la question suivante: «Que pensez-vous de +Bonaparte?»--Je lui répondis: «Je pense que Bonaparte peut être comparé +à Jules César et à Alexandre, et que c'est le plus habile des généraux: +il est véritablement roi sous le titre de premier Consul et l'instrument +du peuple.» + +«Il me demanda: «A quoi peut-on comparer le son?»--Je répondis: «Quoique +je n'en aie aucune idée à cause de ma surdité, je crois pouvoir le +comparer à la couleur rouge.» + +L'aveugle Saunderson, de son côté, comparait la couleur rouge au bruit +de la trompette. + +«Au mois de février 1805, nous eûmes, aux exercices, sa Sainteté le pape +Pie VII qui me fit demander «ce que c'est que l'enfer.»--Je répondis: +«L'enfer est le supplice éternel des méchants; un déluge de feu qui ne +finit pas, et dont Dieu se sert pour punir ceux qui meurent en +l'outrageant.» + +«Au mois de janvier 1815, nous eûmes la visite de la duchesse +d'Angoulême. Elle me fit demander ce que je pensais de la musique.--Je +lui répondis: «Quoique je sois dans l'impossibilité de l'apprendre, je +crois que c'est l'art de recueillir les sons par le flux et le reflux, +d'en faire un bouquet pour affecter agréablement les oreilles vivantes. +Les miennes sont mortes; mes yeux les remplacent pour apprendre.» + +C'est en 1808 que le premier travail de Jean Massieu sortit de +l'imprimerie de l'Institution des sourds-muets. En voici le titre: + +_Nomenclature ou tableau général des noms, des adjectifs énonciatifs, +actifs et passifs et des autres mots de la langue française, selon +l'ordre des besoins usuels et selon le degré d'intérêt des objets et de +leurs qualités, dans leur classification naturelle et analytique, en +français et en anglais; avec l'alphabet gravé des sourds-muets._ + +Dès le principe, l'auteur n'avait eu d'autre intention que de mettre en +ordre, pour son usage personnel, la nomenclature des noms des objets +répandus dans la nature, de ceux des arts, des diverses fonctions, des +usages des hommes réunis en société, ainsi que les mots employés à +exprimer toutes les idées qui servent à modifier les êtres et les +choses. Aux élèves qui le désiraient il distribuait son manuscrit par +petits cahiers à mesure qu'il le rédigeait. Depuis, il fut sollicité +non-seulement de l'augmenter, mais de le faire imprimer avec la +traduction anglaise en regard. + +Nous ne devons ni ne pouvons le dissimuler, cet essai pèche par trop de +détails inutiles, outre que l'ordonnance n'en est pas bien entendue. + +Toutefois, selon l'éditeur, cette première publication devait servir de +fondement et de préambule à la seconde, _la Théorie des signes de +l'abbé Sicard_, et au _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, troisième +ouvrage destiné à compléter les deux autres en enseignant les moyens de +mettre tous ces matériaux en oeuvre. + +Quelque temps avant la mort de l'abbé Sicard, Massieu nous annonça, dans +un épanchement de joie, qu'il allait nous doter d'une grammaire +nouvelle, qui devait, à l'en croire, faire faire un grand pas à notre +enseignement. Effectivement, sous nos yeux, il apporta une persévérance +extraordinaire à écrire cahiers sur cahiers et il nous les montrait au +fur et à mesure. Autant que notre faible intelligence put, à cette +époque, nous permettre d'associer un jugement motivé à cette besogne +ingrate, ce n'était qu'un pêle-mêle de phrases, plus ou moins +heureusement construites, faute d'une certaine régularité dans la +disposition du sujet, dans le rapport philosophique, les points de +départ et d'arrivée de l'instruction. + +Quoi qu'il en fût, nous préférâmes alors et depuis laisser notre +opiniâtre travailleur se complaire dans les illusions de son innocent +amour-propre, que de lui adresser la moindre observation sur une +pareille matière. Sa bonne volonté suffisait pour l'excuser à nos yeux. + +Il était impossible que le directeur de l'École de Lille continuât +désormais à prendre à l'enseignement une part aussi active qu'on avait +paru l'espérer d'abord. Déjà on avait remarqué un affaiblissement +sensible dans sa mémoire, jusque-là, étonnante. Le titre de directeur +honoraire lui fut donné, et il le conserva jusqu'à sa mort. Les frères +de Saint Gabriel et les soeurs de la Sagesse le soutenaient dans cette +oeuvre de dévouement. Entouré d'attentions incessantes, on croira sans +peine que sa retraite dut être paisible et heureuse. + +C'est le 23 juillet 1846 qu'il s'éteignit doucement dans sa +soixante-quatorzième année à la suite de longues infirmités qui +prenaient chaque jour un caractère plus alarmant. Le lendemain, eurent +lieu ses obsèques à Saint-Étienne. Dans la foule qui suivait sa +dépouille mortelle, on remarquait le maire de la ville et plusieurs +membres du clergé. Les coins du poêle étaient tenus par MM. Richebé, +Leglay, Defontaine et Vanackère, membres de la commission de +surveillance de l'établissement, qu'accompagnaient les élèves +sourds-muets des deux sexes. + +Au sortir de la ville, le cortége funèbre se dirigea vers l'église +d'Esquermes, et de là vers le cimetière de cette commune. + +Au moment où les restes du défunt y furent déposés, M. Leglay prononça +sur sa tombe un discours qui parut produire la plus vive impression sur +toute l'assistance, car il résumait avec une noble simplicité la vie, +les travaux et le caractère de celui qui venait d'être enlevé à son +amitié. + + +Voici quelques passages de cette allocution: + + «Messieurs, s'écria-t-il d'une voie émue, après les paroles saintes + et consacrées que l'Église achève de faire entendre en fermant la + tombe qui est devant nous, je me suis demandé s'il était bien + convenable qu'une autre voix, une voix sans mission et sans + autorité osât s'élever, à son tour, dans cette enceinte + funèbre..... Oui, quand le prêtre a terminé son pieux ministère, + quand les chants de douleur et de consolation, de mort et + d'espérance ont cessé, l'amitié, jusque-là, recueillie et + silencieuse peut, ce nous semble, payer à celui qui n'est plus un + tribut public de regrets et d'hommages. Et puis, ces infortunés + enfants qui se pressent autour de nous, et dont plusieurs sans + doute voient la mort et son grave appareil pour la première fois, + ne s'attendent-ils pas que quelqu'un parlera ici pour eux? Massieu + lui-même n'a-t-il pas compté sur un filial et amical adieu à cette + heure suprême? + + «Du reste, Messieurs, je serai bref. La vie de Jean Massieu se + compose de peu d'événements. Cet homme a été tout à la fois + glorieux et obscur; sa renommée fut grande et son existence + modeste. Tout le monde sait en France que l'abbé Sicard, illustre + instituteur des sourds-muets, eut un élève chéri que les éclairs de + son génie et la beauté de son âme ont rendu célèbre, mais qu'est + devenu ce sourd-muet si applaudi autrefois, si prôné partout; + comment cette intelligence éminente a-t-elle concouru au bonheur de + celui en qui Dieu l'avait mise? c'est ce dont on ne s'est guère + informé, et ce que beaucoup ignorent. + + «Jean Massieu a raconté lui-même sa vie dans un écrit de quelques + pages. Cet opuscule remarquable par la naïveté de la pensée et par + l'étrange originalité du style sera peut-être publié un jour. + + * * * * * + + * * * * * + + «C'est à nous, Messieurs, qu'il a été donné d'accueillir, au déclin + de sa vie, cet homme dont le nom est si populaire, dont la gloire + est si douce. Attiré à Lille par l'amitié enthousiaste d'un de nos + honorables concitoyens, qui l'a précédé dans la tombe, il a trouvé, + d'une part, des compagnons d'infortune à soulager, c'est-à-dire à + instruire, et d'une autre, des sympathies généreuses, un concours + universel; prêtres, magistrats et citoyens lui ont tendu une main + amie. Quelques-uns ont pris la chose à coeur, et l'école des + sourds-muets s'est trouvée tout à coup constituée et florissante + sous la direction de Massieu. + + * * * * * + + * * * * * + + «Le même ami qui, des montagnes de l'Aveyron, l'avait fait venir à + Lille, lui assigna un autre rendez-vous encore: M. Vanackère a + voulu que Massieu vînt se coucher à côté de lui dans ce lit de la + sépulture. Voeu touchant, tu es accompli! Tombes des deux amis, + soyez sacrées et respectées à jamais sous la sauvegarde de la + religion et de la foi publique. Messieurs, notre célèbre sourd-muet + laisse après lui une famille qui n'a pour héritage que le nom et le + souvenir des vertus de Massieu; mais la ville hospitalière, qui a + ouvert au père ses bras affectueux, ne fermera aux enfants ni ses + bras, ni son coeur.» + + + + +CHAPITRE XVII ET DERNIER. + +LAURENT CLERC. + + Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un + académicien auprès duquel il avait à remplir une commission du + respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux exercices + publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement + l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de ses + malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un d'eux, + graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. Appelé à + fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut (Amérique + du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il unit son sort à + celui d'une sourde-muette américaine qui lui donne six enfants, + tous entendants-parlants.--Réponse au préjugé qui paraît encore + régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages de Laurent Clerc + en France.--Ses documents sur l'origine et les progrès de son + école.--Ses anciens camarades et élèves lui offrent un dîner + d'adieu.--Sa correspondance avec l'auteur de ce livre.--Sa fin + aussi heureuse que sa vie, dans le Nouveau-Monde. + + +A la Balme, près de Lyon, Laurent Clerc vint au monde en 1785, avec une +triple infirmité: il était privé de l'ouïe, de la parole et de l'odorat, +mais la nature l'en dédommagea amplement. + +Il n'avait pas encore atteint sa douzième année, qu'il fut admis à +l'école de l'abbé Sicard. Ses progrès y furent si rapides dans toutes +les parties de l'enseignement, qu'en 1807 le célèbre directeur voulut +l'adjoindre, en qualité de répétiteur, à Massieu, que Clerc laissa +bientôt fort loin derrière lui. + +Appelé, comme son émule, à soutenir la gloire de l'établissement, dans +les séances publiques qui s'y donnaient au moins deux fois par mois, ses +réponses furent accueillies souvent avec non moins de sympathie. + +Il avait, de plus, ce qui manquait à son frère d'infortune, des manières +agréables, polies, engageantes et l'habitude de la bonne compagnie. +C'était, sous ce rapport, l'opposé de son confrère; c'était ce que les +Anglais appellent _a true gentleman_. Jamais on ne le vit tirer vanité +de ses avantages, il se montrait, au contraire, prêt à faire valoir les +qualités de son compagnon d'infortune, chaque fois que l'occasion s'en +présentait. + +Un jour, l'abbé Sicard avait chargé Clerc de redemander à un de ses +confrères de l'Académie française un livre qu'il lui avait prêté. Ce +dernier voulant mettre à l'épreuve la réputation du messager, lui +adressa questions sur questions relativement à la métaphysique. Frappé +de la justesse de ses réponses, il finit par lui dire: «Ma foi, +Monsieur, je vous admire! + +--«Qu'aurait-ce donc été, Monsieur, répondit notre jeune instituteur, si +vous aviez vu Massieu?» + +Pour que le lecteur puisse juger s'il y a de l'exagération dans cet +éloge de l'académicien, nous croyons devoir transcrire ici quelques-unes +des définitions et réponses du sourd-muet. + +«_D._ Quelle différence y a-t-il entre _l'esprit_ et _la matière_? + +«_R._ L'esprit est une substance intellectuelle, capable de penser, de +méditer, de réfléchir, de juger, de connaître, de raisonner, etc. + +«La matière est ce dont une chose est ou peut être faite. L'esprit n'a +pas de matière, car l'esprit est tout pur, sans corps, sans étendue, +sans forme, sans parties. Il est indivisible. La pensée, la méditation, +le jugement, l'imagination, l'invention, la raison, tout cela est +l'esprit même. + +«_D._ Y a-t-il quelque différence entre _la raison_ et _le jugement_? + +«_R._ La raison nous distingue des bêtes. Elle nous fait préférer ce qui +est bon, et nous détourne de ce qui est mauvais. + +«Le jugement arrête notre esprit à deux choses qui s'accordent ou ne +s'accordent pas, et nous invite à les examiner. Nous les examinons, nous +les pesons dans la balance intellectuelle, et nous croyons que de ces +deux choses l'une a raison et l'autre a tort. Nous prononçons, en +conséquence, en faveur de la première, et condamnons la seconde. Voilà +le jugement. + +«_D._ Qu'est-ce que _l'ingénuité_? + +«_R._ L'ingénuité est naturelle, franche, naïve, sans finesse, sans +déguisement, sans détour dans les paroles comme dans les actions. + +«Les paysans, les gens de la campagne sont pour la plupart _simples_, +parce que leur esprit n'a pas été cultivé. + +«Les enfants et les jeunes gens bien nés et bien élevés sont _ingénus_, +parce que leur coeur n'a pas été corrompu. + +«_D._ Quelle différence trouvez-vous entre l'abbé de l'Épée et l'abbé +Sicard? + +«_R._ L'abbé de l'Épée a inventé la manière d'instruire les +sourds-muets, mais il avait laissé à désirer; l'abbé Sicard l'a beaucoup +perfectionné, mais, s'il n'y avait pas eu l'abbé de l'Épée, il n'y +aurait pas eu l'abbé Sicard. + +«_D._ Les sourds-muets sont-ils malheureux? + +«_R._ Ils ne le sont pas. Qui n'a rien eu, n'a rien perdu et qui n'a +rien perdu, n'a rien à regretter. + +«Or les sourds-muets n'ont jamais entendu ni parlé; donc ils n'ont perdu +ni l'ouïe, ni la parole et, par conséquent, ils ne peuvent regretter ni +l'une, ni l'autre. Or qui n'a rien à regretter ne peut être malheureux, +donc les sourds-muets ne sont ni ne peuvent être malheureux. D'ailleurs, +c'est une grande consolation pour eux de pouvoir remplacer l'ouïe par +l'écriture et la parole par les signes.» + +Dans une soirée donnée par un amiral anglais, aux environs de +_Cavendish-Square_, une jeune dame ayant témoigné à Clerc le désir de +connaître le parallèle qu'il pourrait établir entre les Anglaises et les +Françaises. + +«Mesdames les Anglaises, répondit-il, sont généralement grandes, belles, +bien faites. La beauté de leur teint est surtout remarquable; mais, je +leur en demande pardon, généralement aussi elles manquent de grâce, de +tournure, d'élégance. Si, quant à la taille et à la régularité des +traits, elles l'emportent sur les Parisiennes, combien ne leur +sont-elles pas inférieures pour la mise et les façons?» + +Interprète des sentiments des élèves de l'Institution à l'égard des plus +hauts personnages qui venaient la visiter, témoin la duchesse +d'Angoulême, la duchesse de Berry et bien d'autres, Clerc était aussi +le secrétaire complaisant de ceux qui recouraient à sa plume facile, +qu'on pouvait prendre souvent pour celle d'un parlant instruit. + +Un jour, un sourd-muet hongrois, ancien élève de l'Institution, fondée à +Vienne par Joseph II d'après la méthode de l'abbé de l'Épée, étant venu +à Paris dans l'espoir d'y trouver de l'ouvrage comme graveur, se +présente à notre homme d'affaires, et lui confie le grand embarras dans +lequel le jettent les dettes que lui a fait contracter son manque de +travail. + +Le répétiteur va trouver l'abbé Sicard, et lui communique son dessein +d'accompagner le malheureux artiste chez l'ambassadeur d'Autriche près +la cour de France, pour l'entretenir de sa position. + +«Mais, objecte le directeur d'un air étonné, mon cher élève, comment +vous y prendrez-vous pour vous mettre en relation avec le diplomate? + +--«Comment? répond Clerc, vous, mon cher maître, le grand instituteur +des sourds-muets, vous me le demandez! Je n'aurai qu'à traduire par +écrit en français à l'ambassadeur les signes de son pauvre compatriote. +Certes, il est impossible qu'un envoyé à la cour de France ignore la +langue française. + +A peine de retour d'Angleterre où, ainsi que Massieu, il avait +accompagné, on se le rappelle, son maître chéri, il fut recherché par un +jeune ministre protestant, M. Gallaudet, qui avait été délégué à Paris +par le gouvernement des États-Unis pour s'y faire initier à la méthode +de rendre les sourds-muets à la religion et à la société. + +Après avoir fréquenté pendant trois mois environ l'École, le nouveau +disciple, aussi distingué par la pénétration de son esprit que par ses +qualités personnelles, proposa à notre répétiteur de devenir son +collaborateur dans l'autre hémisphère. Ce dernier accepte d'autant plus +volontiers cette offre qu'il eut toujours bien de la peine à se +contenter des faibles appointements attachés à son emploi. + +Il se rend donc en 1816, accompagné des regrets de toute la maison et de +ceux en particulier de son directeur, avec le ministre protestant, à +Hartford, État de Connecticut. + +Ce fut à partir de 1817 qu'il professa avec autant de succès que de +persévérance jusqu'en 1858 dans l'_American asylum_ de cette ville, +premier établissement fondé dans le Nouveau-Monde pour l'instruction des +sourds-muets. + +Le 28 mai 1818, M. Gallaudet, à l'occasion des examens des élèves de +cette école, lut devant le gouverneur et les deux Chambres de la +législature un discours composé en anglais par notre compatriote. + +Il est aisé de comprendre la prodigieuse impression que produisit sur +toute l'assistance la lecture du manuscrit du sourd-muet français, qui +honorait son pays et l'humanité tout entière en faisant le sacrifice +volontaire de ses goûts et de ses affections aux malheureux habitants de +régions si lointaines, dans l'espoir que l'éternelle lumière +réveillerait leur intelligence bornée, et transplanterait chez eux les +principes vivifiants qui l'avaient métamorphosé lui-même. + +Il était impossible que l'abnégation dévouée de cet apôtre d'une +nouvelle espèce n'excitât pas l'admiration des États assemblés. Dès le +premier jour, ils s'empressaient de fournir aux dépenses urgentes d'une +institution de sourds-muets. + +L'établissement prospérait à vue d'oeil, et il faut rendre aux +fondateurs cette justice qu'ils secondaient merveilleusement les efforts +de l'instituteur sourd-muet. Par l'aménité de son caractère, il s'était +concilié non-seulement l'amitié de ses nouveaux _catéchumènes_, mais +l'estime de ses collaborateurs et de tous ceux qui l'entouraient. + +Pour comble de bonheur, il obtint la main d'une jeune et aimable +sourde-muette, issue de parents riches du pays, dont il eut six enfants +tous entendants parlants (trois garçons et trois filles). + +A ceux qui lui demandaient comment une famille si nombreuse pouvait être +élevée par un père et une mère, privés de l'ouïe et de la parole, il se +contentait de répondre que, dans cette oeuvre, ni lui ni sa femme +n'avaient jamais éprouvé le moindre embarras. + +«Lorsque, leur expliquait-il, mes enfants étaient au berceau, j'agitais +une sonnette à leurs oreilles; ils se retournaient avec vivacité, la +bouche souriante, et j'en concluais qu'ils n'étaient pas sourds et +qu'ils ne seraient pas muets.» + +Avec quel bonheur le père et la mère ne se jetaient-ils pas dans les +bras l'un de l'autre en pressant sur leur coeur les fruits de leur +union! Et avec quel élan de reconnaissance ne levaient-ils pas au ciel +leurs yeux mouillés de larmes de joie! + +M. Gallaudet épousa, à l'exemple de son adjoint, une sourde-muette +américaine dont il eut bien à se louer, et devint père de huit enfants, +qui tous entendaient et parlaient. + +Nous avons connu d'autres sourds-muets qui se faisaient parfaitement +comprendre de leurs enfants en bas-âge, et qui en recevaient des +réponses non moins claires au moyen du même langage. Comment un pareil +miracle peut-il s'opérer? Les parents sourds-muets eux-mêmes ne savaient +pas plus que nous s'en rendre compte. + +Les enfants qui apportent en naissant la même infirmité que leurs +parents n'ont jamais été nombreux en aucun temps, ni dans aucun pays du +globe. C'est ce qu'on peut aisément prouver par mille exemples puisés +dans les statistiques des deux hémisphères. + +Nous croyons pouvoir nous contenter d'invoquer ici les renseignements +fournis, en 1836, par le directeur de l'École de Hartford sur ce sujet +intéressant. Ils constatent qu'il y a des familles dans lesquelles le +père ou la mère, d'autres où l'un et l'autre sont sourds-muets, tandis +qu'aucun sens ne manque à leur progéniture. + +Laurent Clerc revint au milieu de nous en 1820, en 1825 et en 1847. Dans +son premier voyage, il avait à régler des affaires de famille avec un +frère parlant, négociant à Lyon, mais il était désireux surtout de +revoir ses amis. + +En 1825, d'après notre désir, il eut l'extrême obligeance de nous +remettre quelques documents sur l'origine et les progrès de sa +fondation. + +Au risque de nous répéter, nous devons à sa mémoire de transcrire ici +tout son manuscrit sans nous permettre de rien changer à son français. +On comprendra que certains anglicismes échappés à sa plume doivent être +imputés à son long séjour dans sa nouvelle patrie[28]. + +Les anciens camarades et élèves de Clerc ne voulurent pas le laisser +retourner en Amérique sans lui offrir un banquet d'adieu. Au toast que +je portai à sa santé, tant en mon nom qu'en celui des autres convives, +il répondit tout ému qu'il emportait un doux souvenir d'une si belle +journée, et qu'il nous donnerait, sans faute, de ses nouvelles. + +En effet, un bout de lettre de sa main, daté de New-York le 12 mai 1826, +nous annonça son heureux débarquement après une traversée de +trente-quatre jours. Seulement il avait eu un bien mauvais temps, un mât +rompu et quelques voiles déchirées. + +Pour terminer cette notice trop incomplète, voici les dernières lignes +que mon ancien maître me fit parvenir de Hartford le 23 juillet 1856: + + + «Mon cher Ferdinand, + + «La dame qui te remettra ce billet est Mme Batler, accompagnée de + ses deux aimables demoiselles. Elles viennent passer quelque temps + en Europe, et je te prie de les recevoir de ton mieux. Son mari, M. + John Batler, était autrefois un des membres du conseil + d'administration de notre établissement. + + Comme Mme Batler est une de nos meilleures amies, je l'ai invitée à + visiter l'Institution où j'ai été élevé; et, si la classe où je te + donnais des leçons existe toujours, je te prie de la lui montrer, + ainsi que la chambre que j'occupais et la place où je prenais mes + repas. Je désire enfin que tu lui fasses voir ma peinture, si elle + est toujours à la salle des exercices publics, et que tu lui + présentes nos autres professeurs sourds-muets. En agissant de la + sorte, tu obligeras beaucoup + +«Ton vieil instituteur, + +«LAURENT CLERC.» + + + +A partir de 1858, il jouit d'une modeste pension de retraite, ayant mis +tous ses soins à assurer en bon père de famille le bien-être et +l'avenir de ses enfants. + +Le 18 juillet 1869, il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois ans, +emportant dans la tombe la reconnaissance et les respects de tous ceux +qui avaient eu le bonheur de le connaître. + + + + +NOTES + +NOTE =A.= + + _Lettre de l'abbé Sicard, directeur des Sourds-Muets, du 3 novembre + 1791.... signée aussi de Haüy, directeur des Jeunes Aveugles, les + deux institutions étant alors réunies dans le même local._ + +«Citoyen, d'après la manière dont j'ai été reçu lundi dernier au +Directoire, je crois que je ne pourrais que nuire aux infortunés dont +l'éducation m'est confiée en y reparaissant. Vous avez entendu qu'on m'a +dit qu'il ne fallait pas parler au Directoire, qu'on devait lui écrire, +et on a ajouté qu'_on n'y mettait de côté aucune affaire_. La pétition +que j'ai rédigée y a été mise néanmoins tellement de côté, que les +objets que l'instituteur des Aveugles et moi demandions ont été enlevés +de l'église des Célestins. Ces objets étaient des ornements, des linges +d'autel, etc. Car pour les monuments, tout le monde sait qu'il n'est pas +possible de les emporter. + +«Mais, citoyen, pouvons-nous être témoins froids et indifférents de la +dévastation du sanctuaire de notre église, et serons-nous encore des +importuns, des fâcheux, quand nous réclamerons l'autorité du Directoire +pour arrêter la rapacité de ceux qui viennent nous arracher jusqu'au +pied des autels des objets de peu de valeur, dont l'enlèvement ne peut +profiter à personne? A qui faut-il donc, citoyen, que nous nous +adressions pour empêcher le pillage d'un temple que l'on confond mal à +propos avec les églises supprimées? L'Assemblée nationale a mis, sous la +surveillance du département, l'établissement des Sourds-Muets et des +Aveugles-nés réunis. N'est-ce pas vous dire que le département est notre +tuteur, que c'est lui qui doit protéger notre propriété, et nous venir +en aide quand on nous dépouille, et qu'on nous vole?» + +SICARD, instituteur des sourds-muets. + +HAUY, instituteur des aveugles-nés. + + +NOTE =B.= + + _Sourds-Muets._ _Liberté._ _Égalité._ + +Paris, le 4 pluviôse an IX de la République +française une et indivisible. + + _Le directeur de l'institution nationale des Sourds-Muets de + naissance au citoyen Dubois, préfet de la police de Paris._ + + «Citoyen préfet, + +«J'aurais quitté les intéressantes occupation qui remplissent ma vie +pour suivre jusqu'à votre tribunal le citoyen Brylot que vous y avez +mandé, si j'avais pu me flatter que votre entourage vous permettrait de +me recevoir et de m'entendre. Mais vous aurez moins de peine à me lire +puisque je vous enlèverai moins de temps. + +«Le citoyen Brylot que vous citez est le gouverneur d'un de mes élèves, +sourd-muet, de Lisbonne, qui eût été victime des massacres du 2 +septembre, s'il ne s'y fût soustrait en obéissant à la loi de +déportation, car celui qui le remplaçait dans mon institution a été +égorgé à mes côtés, dans la prison de l'Abbaye. + +«L'exilé n'est rentré en France que pour venir reprendre sa place auprès +de mes élèves, et c'est le sénateur Perregaux qui a obtenu du ministre +de la police générale cet acte de justice que j'avais sollicité. Il +devait se représenter deux mois après avoir fait preuve de soumission à +la Constitution de l'an VIII. Il l'a négligé sur l'assurance du citoyen +Perregaux qu'il pouvait être tranquille, et qu'il déposerait ses papiers +entre les mains du ministre lui-même, pour terminer une affaire qui +n'aurait pas dû en être une. Ces papiers ont été réellement remis dans +les bureaux de ce haut fonctionnaire; et c'est au moment où le citoyen +Brylot attendait cet acte de justice qu'on ne lui refusera pas quand on +aura le temps de le lui rendre, qu'il est appelé auprès de vous. Il y va +avec la confiance que doit inspirer à tous les innocents la réputation +d'impartialité et de droiture dont vous jouissez. + +«Le sénateur Perregaux ne le laissera pas longtemps, sans doute, sans +défense. C'est lui qui lui a inspiré une confiance qui lui a fait +négliger une formalité essentielle, c'est lui sans doute qui ira se +placer entre sa tête et le glaive de la loi, dont tous les bons citoyens +se félicitent de vous voir armé. Je vous recommande mon ami qui va +devant vous, accompagné de l'élève qui ne peut être séparé de son +maître. + +«Salut et respect. + +«SICARD.» + + +NOTE =C.= + +_Décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre 1792, l'an quatrième de +la Liberté._ + +«Un secrétaire lit une lettre du citoyen Sicard, instituteur des +sourds-muets, détenu à l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés; il dépose dans +le sein de l'Assemblée le danger qui vient de menacer ses jours, le +dévoûment héroïque du citoyen Monnot, horloger, qui a exposé sa vie pour +le sauver, et la reconnaissance profonde qu'il professera éternellement +pour son généreux libérateur. + +«L'Assemblée nationale reconnaît solennellement que le citoyen Monnot a +bien mérité de la Patrie, et décrète qu'un extrait du procès-verbal lui +sera envoyé. + +«Collationné à l'original par nous président et secrétaires de +l'Assemblée nationale, à Paris, le 27 septembre 1792, l'an quatrième de +la Liberté. + +HÉRAULT DE SÉCHELLES, président. + +«GOSSELIN, G. ROMME, secrétaires.» + + +NOTE =D.= + +_Différence entre les mots_ sourd et muet _et_ sourd-muet. + +La dénomination de _sourd_ et _muet_ suppose deux incapacités +distinctes, et n'étant pas une conséquence nécessaire l'une de l'autre; +d'une part, l'incapacité d'entendre, occasionnée par la paralysie du +nerf auditif ou par toute autre cause, de l'autre, l'incapacité absolue +d'articuler la parole humaine, incapacité qui est le résultat +physiologique de diverses causes; tandis que l'appellation de +_sourd-muet_ renferme, au contraire, l'idée du rapport direct de la +surdité au mutisme, de telle façon que celui-ci soit considéré alors +comme la conséquence obligée de celle-là. + +D'après cette double considération, la dénomination de _sourds-muets_ a +été adoptée pour les établissements qui leur sont consacrés. + + +NOTE =E.= + +Paris, ce 20 ventôse, an VI de la République. + +_Administration +des +Sourds-Muets._ + +_A mes Concitoyens!_ + +«Je crois devoir vous annoncer que le gouvernement m'a nommé à la place +de chef de l'institution nationale des Sourds-Muets de Paris; la même +confiance qu'il m'a témoignée, j'espère la mériter un jour de votre +part: je deviens le père de vos enfants, et, en cette qualité, je +mettrai tous mes soins à vous remplacer dignement auprès d'eux. Père de +famille moi-même, le sentiment de la paternité ne m'est pas étranger; et +il est à présumer que je les traiterai comme je désirerais que l'on +traitât les miens, si, pour leur éducation, j'étais forcé de les tenir +éloignés de la maison paternelle. + +«Je vous prie instamment d'entretenir une correspondance directe avec +moi; je me ferai toujours un devoir de vous communiquer tous les détails +concernant leur physique et leur moral; je vous promets que mes +collègues et moi, nous emploierons tous nos moyens à en faire, malgré +leur infirmité, de bons fils et de bons citoyens. + +«Salut et fraternité. + +«_Signé_: ALHOY.» + +_P. S._ «Je vous prie instamment de m'accuser réception de cette +lettre.» + + +NOTE =F.= + +Paris, le 4 frimaire, an VI de la République française. + + «_Au citoyen ......_ + +«Ce que vous me dites avoir écrit à votre fils, mon cher citoyen, est +infiniment raisonnable. Il ne faut adopter une religion qu'autant qu'on +est convaincu qu'elle est la seule bonne. Les motifs humains ne doivent +entrer pour rien dans un choix aussi important. L'autorité même d'un +père devient ici nulle; car si le père est dans l'erreur, il n'a pas le +droit de la commander à la conscience de son fils. Ces principes sont +évidents et certainement convenus entre vous et moi. + +«Le citoyen Rey Lacroix[29] en est sans doute convaincu comme vous et +moi, et ne mérite pas qu'on l'accuse d'avoir proposé un acte +d'hypocrisie. Pourquoi a-t-il offert en mariage à votre fils sa jeune +fille sourde-muette? C'est qu'il craindrait, en la donnant à un autre, +qu'on ne la prît pour le bien qu'elle doit avoir, et il voudrait qu'il y +eût entre les deux époux égalité d'infortune, pour que l'un n'eût rien à +reprocher à l'autre, et que leur amour ne trouvât jamais dans leur +infirmité un motif de refroidissement. + +«Quant à la religion, Rey Lacroix a pensé qu'il fallait aussi qu'elle +fût la même à cause des dangers qui menacent l'union de deux personnes +d'opinions diverses sur ce point qui revient à tous les moments de la +vie. + +«En demandant à votre fils de suivre la religion catholique, il n'a pas +cru lui demander ni de changer de religion, ni d'en adopter une +contraire à ses idées. + +«1º Rey Lacroix savait qu'un sourd-muet, avant d'avoir reçu mes leçons, +ne saurait avoir fait choix d'aucune religion, puisque personne ne peut, +sans mes moyens, faire entrer une seule idée semblable dans de pareils +esprits. Il regarde donc la tête et le coeur de votre fils comme une +table rase sur laquelle nul n'avait pu graver encore aucune croyance +semblable; et comme je professe la religion catholique, il s'imagine que +ce serait celle que je lui enseignerais, quand je le croirais +susceptible de recevoir de pareilles idées. Rey Lacroix n'a donc pu +proposer aucun changement à quelqu'un qui n'était pas encore en état de +choisir. + +«2º Il n'a pu proposer une croyance contraire aux idées de votre fils. +Car quelles idées peut avoir un sourd-muet sur la religion, lui qui, +avant que je lui en parle, ignore s'il en existe une, lui qui ne sait +pas même s'il y a un Dieu; et qui, arrivé sur la terre quand tout est +créé, ne sait pas, puisque personne n'a pu l'instruire, si tout ce qu'il +voit n'a pas toujours été, sans que personne ait donné l'être à quoi que +ce soit. Ainsi la religion chrétienne et romaine ne serait pas plus +contraire aux idées de votre fils, qu'elle ne l'est aux idées des +enfants des catholiques. Ce serait donc condamner un pareil être à +n'avoir aucune religion que de le laisser maître d'en choisir une. Car, +pour choisir, il faut comparer, pour comparer, il faut connaître, pour +connaître, il faut étudier toutes les croyances. Or cette étude, +très-longue et très-difficile pour tout homme, est à peu près impossible +à un sourd-muet. Il faut choisir pour lui, et après avoir choisi, lui +prouver que le choix est bon. C'est ce que j'aurais fait, si vous +m'aviez laissé maître de l'éducation chrétienne de votre fils, et si +vous ne lui eussiez pas expressément défendu tout acte de catholicisme; +alors je lui aurais enseigné la religion chrétienne catholique, +apostolique et romaine, qu'il aurait trouvée aussi bonne et aussi +raisonnable qu'elle l'est pour moi qui l'étudie depuis l'âge de raison, +et ainsi il aurait professé la religion que Rey Lacroix désirait qu'il +eût pour épouser sa fille. Votre fils n'eût point embrassé cette +religion pour se marier, mais parce que je la lui aurais enseignée; et +il se serait marié parce qu'il eût été catholique. + +«Mais vous ne le voulez pas catholique. Eh bien! je respecterai vos +volontés. Vous le désirez protestant. A vous de le pousser dans cette +voie! Car ne connaissant que la croyance religieuse que je professe, +vous ne pouvez exiger que j'entreprenne une tâche que désavouerait ma +conscience. Au reste, la religion romaine et la religion protestante +seraient pour lui sur la même ligne, et l'une ne contrarierait pas moins +ses idées que l'autre, puisque toute religion contrarie nécessairement +nos idées. Dites plutôt que vous tenez à ce qu'il ait votre religion, +comme vous avez celle de votre père. Nous aurions la même, vous et moi, +mon cher citoyen, si vos ancêtres avaient tous dit comme vous. + +«J'ai cru cette explication nécessaire pour votre satisfaction et pour +l'acquit de ma conscience. Votre fils n'ira point à la messe puisque +vous le lui défendez expressément. Vous lui dites que si, contre votre +attente, on voulait _le forcer à y aller, il n'aurait qu'à vous l'écrire +sur le champ_ (je copie vos propres expressions). + +«Soyez tranquille. La religion romaine n'est pas une religion de +contrainte et de violence, comme certains de ses infortunés ennemis l'en +accusent. Elle invite et ne force jamais. Ainsi votre fils n'aura pas à +vous dénoncer le moindre acte de violence d'aucun de nous. + +«C'est M. Bonnefoux, un de mes adjoints, qui me remplace en ce moment. +Il est aussi tolérant que moi. Il aime, comme moi, vos chers enfants +dont nous sommes très-satisfaits. + +«Je m'occupe, à l'heure qu'il est, de faire apprendre la gravure à votre +fils aîné. J'ai préféré pour lui cet état à celui d'imprimeur que je +voulais d'abord lui donner, puisqu'il a déjà fait et qu'il continue à +faire dans le dessin des progrès sensibles, et qu'il ne faut pas +contrarier de si heureuses dispositions, ni courir risque que le temps +qu'il a consacré à cette étude ne soit perdu. Quand l'éducation du frère +puîné sera plus avancée, je l'occuperai à l'imprimerie. Nous en avons +une dans la maison. Vous pouvez vous rassurer sur ma tendresse pour ces +enfants qui sont devenus les miens. Ils ont un excellent caractère et +annoncent assez par là que c'est d'une tige heureuse qu'ils sortent. Le +père d'enfants aussi doux doit être un excellent homme. J'ai à la +disposition du citoyen Damin les 66 francs que je vous dois pour les +bas. Je les fournirai à mesure que les besoins des enfants l'exigeront. + +«Quant à moi, je ne suis pas _renfermé_, Dieu merci! Je me tiens +seulement caché par prudence et par respect pour l'autorité supérieure, +jusqu'à ce qu'on ait examiné mon affaire, qui cessera d'en être une, +quand on pourra s'en occuper. Je continue de communiquer avec mon +institution. Votre fils m'écrit, je lui réponds. Je vois tous les jours +les citoyens Bonnefoux et Damin. Je vous remercie bien du tendre intérêt +que vous me témoignez, et je vous prie de croire que mes sentiments pour +vous et pour nos chers enfants ne changeront jamais, quoique nos +opinions religieuses ne soient pas les mêmes. + +«J'ai causé avec un graveur de la proposition dont je vous entretiens à +l'autre page. Il y a actuellement trop peu d'ouvrage pour un graveur par +suite de l'abolition des armoiries, et cet état est trop long à +apprendre pour qu'il y faille penser. On serait d'avis qu'il apprît à +peindre en miniature ou à l'huile. C'est une étude de plusieurs années; +et encore ne peut-on répondre que le jeune homme aura assez de talent +pour gagner de sitôt sa vie à ce métier. En lui donnant l'état +d'imprimeur, on risque de lui faire perdre tout ce qu'il a appris dans +le dessin. Si vous avez à Nîmes des manufactures de soieries où il +faille des dessinateurs, comme à Lyon et à Jouy, ce serait excellent. On +y fait des bas, il pourrait apprendre à en faire. Mais voilà encore le +dessin devenu inutile. Songeons cependant à lui donner une profession +qui lui convienne dans sa partie, qui le fasse vivre et qui n'exige pas +plusieurs années d'apprentissage. Car le décret de fondation de l'École +des sourds-muets porte qu'après cinq ans révolus, on renvoie chez lui +chaque élève. Je ne suis pas le maître de faire une exception. Il écrit +toujours fort bien, mais sa vue est faible. Pesez tout cela dans votre +sagesse, et faites-moi connaître vos intentions par votre prochaine +lettre. + +«Je crois, tout bien examiné, bien pesé, que le métier de faiseur de bas +serait celui qui lui conviendrait le mieux. Je vous ai tout dit +là-dessus. C'est à vous de décider. Faites entrer dans votre calcul +cette considération, que le jeune homme ne peut passer que cinq années +dans l'établissement. Le décret est formel à cet égard.» + + +NOTE =G.= + + _Copie de deux lettres autographes inédites de l'abbé de l'Épée, ne + portant pas de signature, adressées à l'abbé Sicard, secrétaire du + Musée, et instituteur gratuit des sourds-muets, maison Saint-Rome, + à Toulouse (cachet de l'abbé de l'Épée, en cire rouge, presque + effacé)._ + +Ces lettres ont été découvertes par le sourd-muet Griolet, de Nîmes, +aussi connu des amateurs d'autographes que des numismates, dans la +bibliothèque du Musée britannique, lors de son séjour à Londres, en juin +1859, avec M. Rieu, de Genève, architecte de cet immense établissement. +Elles se trouvaient dans une collection formée à Paris par feu Francis +lord Egerton, à la fin du dernier siècle, et qu'il avait léguée, en +1829, par testament, au _British Museum de Londres_. + +Le sourd-muet à l'obligeance duquel nous devons la communication de ces +deux précieux documents, suppose qu'ils ont dû être donnés par l'abbé +Sicard à lord Egerton. + +Livre Egerton, vol. VIII, nº 22, plut CLXVII. F. (_Note de M. Griolet_). + +«Ce 22 avril 1786. + + «Monsieur et très-cher confrère, + +«J'ai l'honneur de vous envoyer mon _Dictionnaire des sourds-muets_ dans +l'état d'imperfection où il se trouve, eu égard aux corrections, aux +transpositions et aux additions que j'y ai faites à diverses époques. +Vous me ferez plaisir de le faire copier et de me le renvoyer au plus +tôt, parce que je n'en ai d'autre copie que celle de M. Muller, dont la +plus grande partie des corrections n'est pas lisible. + +«Je tâcherai de mettre la dernière main à cet ouvrage, les vacances +prochaines, si ma santé me le permet, et la Préface rendra compte des +raisons qui m'ont fait supprimer un grand nombre de mots et de la +manière dont on doit s'y prendre pour trouver l'explication de ceux qui +sembleraient avoir besoin de plus grands détails dans les passages du +Dictionnaire où ils se trouvent, mais qui, selon moi, seraient +superflus. + +«J'ai tâché de le réduire autant qu'il m'a été possible, parce que je +suis persuadé que cet ouvrage ne sera point de débit, et que je ne suis +ni dans la disposition ni dans l'état d'en faire les frais; mais, d'un +autre côté, je ne veux pas m'exposer aux reproches d'un imprimeur qui +n'y trouverait pas son compte. + +«Je vous envoie en même temps les instructions que j'ai données aux +sourds-muets dès le commencement, et que j'ai débarrassées des premières +entraves à mesure que leur faculté de concevoir s'est développée; je +n'en ai point pris copie, je n'ai pas eu assez de patience pour cela; +chacune a été le fruit de ma réflexion en les dictant: et ce n'a été que +sur les cahiers communiqués par des sourds-muets qu'on les a +transcrites. Vous concevez combien il doit y avoir de défauts dans des +instructions qui, chaque jour, n'étaient de ma part qu'une oeuvre +d'improvisation, ayant d'ailleurs trop d'autres affaires pour pouvoir +apporter à celle-ci la préparation convenable. + +«Je n'ai pas le temps de revoir ces différents cahiers; vous y trouverez +sans doute: 1º des fautes d'orthographe; 2º des omissions; 3º peut-être +même quelques contresens; mais tous ces défauts ne vous feront aucune +impression. Je les ai fait copier par mon domestique (elles contiennent +622 pages), en lui adjugeant un sol par page; je lui ai donné 31 +livres, et 3 livres qu'il avait dépensées pour le papier, cela fait en +tout 34 livres. Si vous trouvez que je l'ai payé trop grassement, vous +en diminuerez tout ce qu'il vous plaira, parce que je donne ce qu'il me +plaît à mon serviteur que j'emploie, et personne n'est obligé de suivre +mon exemple. + +«Vous vous en tiendrez donc, cher confrère, à faire écrire les 126 pages +du _Dictionnaire_ qui sont également de son écriture et que je lui ai +payées séparément, au prix que votre copiste vous demandera pour chacune +de ces pages, et vous serez parfaitement quitte avec moi, parce que je +n'ai pas dû faire la charité à vos dépens; mais surtout renvoyez-moi ce +_Dictionnaire_ au plus tôt. + +«Vous ne sauriez, monsieur, faire apprendre trop promptement à vos +jeunes élèves les conjugaisons des verbes et les déclinaisons des noms: +je ne crois point que cette connaissance soit au-dessus de leur portée: +il suffit qu'ils sachent seulement griffonner pour les appliquer tous +les jours à ce genre de travail. En leur donnant un modèle très-bien +écrit du verbe _porter_ dans ses personnes, ses nombres, ses temps, ses +modes; et les obligeant à écrire chaque jour sur ce modèle quelqu'un ou +quelques-uns des temps d'un autre verbe de la même conjugaison, vous +serez étonné vous-même de la facilité avec laquelle ils suivront cette +marche et exécuteront en même temps les signes de chacune des parties de +ces verbes. Vous pouvez confier l'examen de leur travail journalier à +quelqu'un de vos plus habiles, et cela n'exigera de lui que peu de +minutes d'attention. Mais assurez-vous qu'ils soient bientôt en état de +suivre vos leçons en répétant, je veux dire en faisant répéter devant +eux cinq ou six fois de suite chaque demande et chaque réponse, et leur +faisant faire les mêmes signes qu'ils auront vu faire aux autres. Nous +avons de jeunes enfants qui s'en tirent assez bien de cette manière. + +«J'ai voulu vous écrire celle-ci de ma main lourde et tremblante; je me +servirai toujours dans la suite de celle de mon domestique. + +«J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite considération, monsieur, + + «V. T. h. et très-obéis. serv. ***.» + + Ce 12 avril. + + +Ce 20 décembre. + + «Monsieur et très-cher confrère, + +«Causons un peu en tête à tête, comme il convient à deux instituteurs +qui s'expliquent l'un avec l'autre sur la science qu'ils professent. A +quelque endroit que j'ouvre un des volumes de ma Bible italienne, je la +lis couramment en françois aux personnes présentes: je l'entends donc. +Cependant s'il m'eût fallu composer moi-même en italien cette phrase que +je viens de traduire si facilement, j'aurais eu besoin de mon +dictionnaire pour y réussir. Il est donc plus aisé d'entendre une langue +que d'avoir présents à l'esprit tous les mots qui la composent, et il +est encore plus difficile de retenir l'orthographe de chacun de ces +mots. + +«Je crois, monsieur, que nous devons être contents lorsque nos +sourds-muets comprennent tous les mots que nous leur avons donnés sur +leurs cartes, et que nous ne devons pas exiger qu'ils en retiennent +l'orthographe. Il suffit qu'ils ne les confondent pas les uns avec les +autres. + +«La plupart des femmes et des filles estropient la moitié des mots +qu'elles écrivent, et cependant elles n'en confondent point la +signification. Aussi ne se trompent-elles point sur nos phrases, quoique +nous les écrivions autrement qu'elles. Contentons-nous, dans les +commencements, de voir nos sourds-muets en savoir autant que toutes ces +personnes. Où en serions-nous, s'il fallait que tous les enfants +auxquels on fait apprendre les premiers éléments de notre religion +sussent en orthographier tous les mots, et nous imaginerons-nous _qu'il +n'en laiz autant pa parseu qu'il n'en lais peux pa egrirgore leu mau_. +Quel doit être, monsieur, notre but avec les sourds-muets, c'est de leur +faire comprendre et non de les faire écrire, c'est-à-dire, composer +d'eux-mêmes. Vos enfants devroient déjà savoir plusieurs centaines de +mots, comme ceux de M. Guyot, et il paraît qu'ils sont bien éloignés de +compte. Vous martelez la tête de vos élèves pendant qu'il étend et +développe les idées des siens. Vous prenez vous-même et vous leur donnez +une peine totalement inutile pour leur apprendre une science que nous +n'enseignons jamais à nos disciples, et qu'ils n'apprennent que par un +usage quotidien. Tous ceux que vous avez vus chez moi ne l'ont pas +apprise autrement, et nos plus jeunes suivent la même route. Mais en +voulant assujettir les vôtres dès le commencement à savoir ce qu'ils ne +doivent apprendre que par un long usage, vous risquez de les dégoûter, +et c'est un des inconvénients le plus à craindre dans l'instruction des +sourds-muets. + +«Il y a déjà longtemps, monsieur, que vos élèves devraient avoir appris +les conjugaisons des verbes actifs. Vous auriez vu, par expérience, +combien cette opération ouvre l'esprit, eu égard au nombre de petites +phrases qu'elle donne occasion d'expliquer aux sourds-muets, et qu'on +peut leur apprendre à composer eux-mêmes, après leur avoir fait +conjuguer plusieurs autres verbes sur le modèle du verbe _porter_, qu'on +leur laisse sous les yeux pendant un temps assez long. + +«Ayant appliqué et fait appliquer plusieurs fois aux sourds-muets les +signes qui conviennent aux personnes, aux nombres, aux temps et aux +modes de ce verbe, vos élèves marcheront tout seuls lorsque vous leur +dicterez par signes: _je pousse la table_, _tu tirais le rideau_, _il a +fermé la fenêtre_, _nous avions allumé le feu_, _vous arrangerez les +chaises_, _ils mangeront la soupe_, etc., etc. + +«Vous observerez, monsieur, qu'ils ne feront point de fautes +d'orthographe dans les verbes parce qu'ils les écriront nécessairement +quand ils auront appris à les conjuguer d'après le modèle du verbe +_porter_, et s'ils s'en écartent, vous les y ramenerez, en mettant votre +doigt dessus. Dès lors, ils se corrigeront eux-mêmes. Ils ne feront +point non plus de fautes dans les noms, parce que, sur vos signes, ils +les écriront, non d'après leur mémoire, mais d'après leurs cartes, sur +lesquelles ils sont correctement orthographiés. + +«Vous verrez, monsieur, le plaisir que vos élèves prendront à ces +opérations. Souvenez-vous que vous ne pourrez les instruire qu'autant +que vous les amuserez! + +«Je vous envoie une lettre que j'ai reçue de M. Guyot, je crois que vous +serez bien aise de la lire. Je le sommerai, comme vous, de supprimer le +titre de _maître_, ou je n'écrirai plus, n'étant et ne voulant être +autre chose, que votre très-cher ami et très-simple confrère dans +l'institution des sourds-muets. + +_P. S._ «Monseigneur votre archevêque est à même de former en France le +premier établissement pour ces infortunés, en faisant entrer à votre +hôpital les douze sourds-muets qu'on vous présente. On dit qu'il est sur +son départ. Je lui en dirai quelques mots, si je puis avoir l'honneur de +le voir. + +«Amitiés, compliments, respects, que je n'ai pas le temps de détailler.» + + * * * * * + +On trouve, en outre, dans le _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, un +extrait d'une lettre de l'abbé de l'Épée au même, du 25 novembre 1785, +et une autre lettre du premier, du 18 décembre de la même année. + + +NOTE =H.= + + _Lettre de l'abbé Sicard à Mme Guénard de Mevé, que nous a + communiquée le sourd-muet Guzan de la Peyrière, fils du général de + ce nom. Il regrettait de n'en avoir pas conservé la date._ + +«Vous devez être surprise, Madame, de n'avoir reçu aucune reponse de mon +élève Massieu, ni de moi à votre aimable lettre contenant un acrostiche +charmant, plein d'esprit et d'une si grande facilité qu'on ne +soupçonnerait pas que c'est un acrostiche, si les lettres qui forment le +nom étaient écrites dans la forme ordinaire. + +«Mais, Madame, mon élève, tout enfant de la nature qu'il était, n'a pas +moins été effrayé de l'énorme distance qui existe entre vous et lui, et +n'a pas osé vous répondre. Il m'a prié de le faire, et je n'en ai trouvé +le temps qu'aujourd'hui. + +«Que de grâces n'ai-je pas à vous rendre, Madame, pour tout ce que vous +avez bien voulu dire d'honorable et d'obligeant sur mon compte! Il me +faudrait la plume qui a peint d'une manière si touchante le caractère et +les vertus de l'illustre soeur du plus infortuné des monarques, et la +mienne ne sait faire que l'analyse grammaticale ou logique de ces +périodes aimables qui sont les jeux du talent et du goût. J'irai, +Madame, quand les jours seront plus beaux et moins courts, vous exprimer +le sentiment d'admiration qui vous est si justement dû, et mon élève, +que j'ai constamment associé à toutes mes jouissances de coeur, +partagera celle-ci, comme une récompense du plaisir qu'il a eu le +bonheur de vous faire. + +«Si vous désirez assister quelque autre fois à nos exercices, vous +saurez que nous en avons un, le premier lundi, et un autre, le troisième +de chaque mois, à midi très-précis. Il faut à tout le monde des billets +pour entrer; mais pour l'auteur de tant d'oeuvres intéressantes +écrites avec tant de grâces, un nom entouré d'une aussi belle auréole +que le vôtre servira d'entrée à la plus nombreuse société. + +«Agréez, Madame, l'hommage de ma plus haute estime et de mon respectueux +dévoûment. + + «SICARD.» + + +NOTE =I.= + + Paris, le 13 février 1811. + + _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des + hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France, de + l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et de l'ordre de + Saint-Wladimir, etc., etc._ + + «A Mme LELIÈVRE, à Laval, département de + la Mayenne. + +«Je crois, Madame, ne devoir pas faire, par rapport à votre aimable +enfant, la faute que vous me proposez. La crainte que vous avez qu'il ne +coure quelque risque par rapport aux circonstances actuelles est sans +fondement; j'espère faire cesser cette crainte, quand je vous aurai dit +comment se comportent les troupes coalisées dans les villes de France où +elles viennent, à l'égard des maisons d'éducation. Ils font écrire +au-dessus de la porte ces mots: _Peine de mort à quiconque oserait +violer cet asile de l'innocence et y porter un pied téméraire_. C'est ce +qu'ils ont fait à Nancy, où il y a beaucoup de maisons d'éducation. Je +le tiens du proviseur du lycée de cette ville. + +«Soyez bien tranquille, Madame, sur le sort de cet aimable enfant! Il +est plus en sûreté auprès de moi qu'il ne le serait partout ailleurs. + +«Quant à la place que vous désirez depuis longtemps faire obtenir à +votre fils, et que je ne lui souhaite pas moins, la manière infaillible +de réussir serait d'obtenir de M. de Fermont, conseiller d'État et +directeur général de la Dette publique, qu'il la sollicitât du ministre +de l'Intérieur qui seul en dispose. Mais il faut que ce conseiller +d'État, qui a le plus grand crédit, ne se borne pas à une seule requête, +il faut qu'il prenne la peine de la réitérer souvent, jusqu'à ce +qu'enfin il ait obtenu ce qu'il demande. Tant que ce sera mademoiselle +de Fermont qui seule la demandera, nous n'obtiendrons rien. Mais je suis +bien convaincu que M. de Fermont ne sera pas refusé; et je suis +persuadé aussi que la respectable soeur obtiendra tout de son frère. + +«Voilà, Madame, ce que j'aurais dû vous dire depuis longtemps, et c'est +la seule manière de réussir. + +«Quant à mon crédit pour une pareille faveur, il est absolument nul, et +je ne puis absolument rien. Personne assurément, Madame, ne s'y +emploierait avec plus d'empressement que moi; mais, je vous le répète, +il n'y a à intéresser que M. de Fermont, parce qu'il me paraît démontré +qu'il n'y a que lui qui puisse réussir. + +«Je suis, Madame, avec un dévoûment aussi étendu que respectueux, + +«Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + +«L'abbé SICARD.» + + +NOTE =J.= + +Paris, le 15 janvier 1815. + + _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des + hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de + plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris, membre de la + Légion d'honneur et des ordres de Saint-Wladimir de Russie et de + Wasa de Suède._ + + «_A mon bon Laya._ + +«Vous aurez, mon cher ami, j'aime à m'en flatter, du plaisir à +apprendre, tout le premier, que la nouvelle débitée par les journaux à +l'occasion de l'ordre de Wasa, qu'ils ont dit m'avoir été donné par le +roi de Suède, vient d'être confirmée. C'est la reine elle-même qui +vient de m'en envoyer directement la décoration par une lettre écrite de +sa main. Celui qui me l'a remise m'a dit qu'il fallait la faire imprimer +dans les journaux, et que le _Moniteur_ devait en avoir la primeur. Je +vous envoie l'original et la copie de cette charmante lettre, pour que +vous ayez la bonté d'engager l'ami Sauvo à ne pas en retarder +l'insertion, et je dois vous l'avouer (on avoue ses faiblesses à l'ami +qu'on chérit le plus), afin que l'éloquence du coeur du chantre +d'Eusèbe dise un petit mot en faveur de celui à qui la reine adresse +cette lettre flatteuse. + +«Conservez précieusement l'original pour le montrer, s'il est +nécessaire, à M. Sauvo. La copie servira aux imprimeurs. En vous +demandant de l'encadrer dans un petit mot d'éloge, je me constitue +d'avance votre _débiteur_. + +«Adieu, mon ami, je vous embrasse tous deux avec _votre permission_. + +«L'abbé SICARD.» + +«P. S. J'enverrai chercher demain l'original.» + + +NOTE =K.= + +«Dans la soirée de samedi dernier, 25 juillet 1817, vers neuf heures et +demie, les élèves étant profondément endormis, nous fûmes avertis par +des cris d'alarme que le feu était à l'Institution. Je sortis et +j'aperçus l'église Saint-Magloire, qui forme l'aile gauche des +bâtiments, toute en feu; l'intérieur ressemblait à une fournaise. +J'ordonnai de faire lever les enfants, de les conduire au jardin, et je +m'occupai de mettre en sûreté les objets les plus précieux de +l'établissement: la comptabilité, la caisse, etc. Je me réunis ensuite +aux autres personnes de la maison pour tâcher d'arrêter les progrès de +l'incendie. + +«Une chaîne, uniquement composée des sourds-muets et des employés de la +maison, fut établie depuis le bassin du jardin jusqu'à l'endroit où vint +se placer la première pompe. Mais cette chaîne était trop courte, nous +manquions de seaux. Le courage supplée à tout. La pompe est alimentée et +joue, mais elle est insuffisante. L'incendie fait des progrès. M. +Bébian, répétiteur, s'occupe de nous procurer des secours à l'extérieur. +On avertit la mairie, les postes voisins, on dépêche des messagers de +toutes parts. De faibles détachements arrivent, ils ne suffisent pas à +arrêter les indifférents qui continuent tranquillement leur chemin. + +«Mais ils sont suivis par d'autres détachements qui nous envoient des +travailleurs. Les chaînes se renforcent, les pompes sont bien servies. +Pourtant l'eau va manquer. Le bassin, le réservoir, tout est épuisé. On +essaie alors d'établir différentes chaînes à l'extérieur, dans les +maisons voisines. Néanmoins, les passages étroits, le peu d'eau que +fournissent les personnes qui en tirent ou qui pompent, tous ces +obstacles font languir le service, et empêchent de se rendre maître du +feu qui est devenu très-violent, surtout à l'endroit le plus dangereux, +contre le pignon du grand bâtiment, dont le haut se termine par une +cloison en charpente qui ferme l'horloge, laquelle communique avec les +combles de ce corps de logis. Les craintes redoublent à la vue d'un +danger aussi imminent..... + +«On crie de tous côtés: De l'eau! de l'eau! Enfin, de gros tonneaux à +incendie arrivent et nous rendent l'espérance. Plus de huit pompes ne +chôment pas, trois sont dirigées par de courageux sapeurs-pompiers, qui +manoeuvrent avec le plus grand sang-froid vers les ouvertures du +pignon d'où sortent une fumée si épaisse, une chaleur si étouffante, +qu'en y arrivant j'ai failli être suffoqué. Après un long et opiniâtre +travail, on a maîtrisé le feu et l'on déclare passé le péril qui avait +été imminent pendant plus de trois heures. + +«Les secours inutiles évacuèrent la cour, une seule compagnie resta et +continua le service de deux pompes, qui ne cessèrent d'arroser le +bâtiment jusqu'à huit heures du matin. + +«Nos sourds-muets ont travaillé pendant tout le temps qu'a duré le feu, +avec une ardeur à faire envie aux plus braves. + +«Une malheureuse expérience de physique avait été la cause de cet +incendie; l'ancienne église, dont il a été question, était louée à la +Chambre des pairs pour servir, pendant l'hiver, de serre aux orangers du +jardin du Luxembourg. A notre insu, on l'avait prêtée à M. Biot pour y +faire des démonstrations. Deux fourneaux se trouvaient aux extrémités de +l'emplacement, et communiquaient par de longs et gros tubes. Le 25 +juillet, de neuf heures à neuf heures et demie du soir, la matière +inflammable échauffée, en se dilatant, brisa les tubes, fit sauter les +fourneaux, s'élança au plancher qui, en quelques minutes, devint la +proie des flammes.» + + +NOTE =L.= + + _Détails sur la visite du duc d'Angoulême à l'Institution des + sourds-muets de Paris, publiés par le_ Moniteur universel _du 29 + juin 1819_. + +Le prince adresse quelques questions aux élèves qui y répondent de la +manière la plus satisfaisante. On remarque particulièrement les +définitions suivantes du jeune Berthier et de Massieu: + + _D._ A Berthier: «Qu'est-ce qu'un roi? + + _R._ «C'est le juge et le pasteur d'un peuple, le chef d'une + nation, le père d'une famille. + + _D._ «Qu'est-ce que la Charte? + + _R._ «C'est l'ensemble des lois fondamentales d'un État qu'un roi a + promulguées pour assurer les droits de tous les citoyens. + + _D._ «Qu'est-ce que la religion? + + _R._ «C'est le culte qu'on rend au créateur de tout, c'est l'acte + d'union et d'alliance entre Dieu et le genre humain.» + + L'élève ajoute: «Que Votre Altesse me permette d'être le trop + faible interprète de mes camarades et de lui exprimer le bonheur + que nous éprouvons en contemplant les traits d'un rejeton d'Henri + IV. C'est véritablement aujourd'hui que nous pouvons sentir toute + l'importance d'une éducation qui nous met à même de joindre + l'expression de nos sentiments à la voix de la France entière qui + célèbre vos bienfaits.» + + _D._ A Massieu: «Qu'est-ce qu'un roi? + + _R._ «C'est le chef d'une nation, le père d'un grand peuple, celui + qui nous gouverne, qui nous fournit tout ce qui nous est nécessaire + et nous préserve des méchants. + + _D._ «Qu'est-ce que la Charte? + + _R._ «C'est une constitution ou un assemblage de lois fondamentales + qui maintient une forme de gouvernement et garantit les droits et + les devoirs des hommes contre les tyrans qui pourraient leur nuire. + + _D._ «Qu'est-ce que la religion? + + _R._ «C'est une alliance entre Dieu et les hommes, c'est le culte + que nous rendons au Créateur, le résumé de nos devoirs envers notre + souverain Maître, envers nos semblables, envers nous-mêmes. La + religion est à l'Église ce que la boussole est au vaisseau.» + + +NOTE =M.= + +MONITEUR _du 18 août 1818_. + +«Le 17 août, Louis XVIII reçut, à l'issue de la messe, M. l'abbé Sicard, +qui avait obtenu de lui présenter un de ses élèves, le jeune Ferdinand +Berthier, qui désirait offrir à Sa Majesté un dessin du portrait d'Henri +IV, d'après le tableau peint par Probus, qui figure dans la grande +galerie du Musée. Le roi félicita le maître, M. Lecerf, professeur de +dessin à l'École, des succès de son élève. + +«L'abbé Sicard saisit cette occasion d'offrir à Sa Majesté un exemplaire +de l'ouvrage intitulé: «_Essai sur l'introduction à la connaissance des +signes et du langage naturel_, par M. Bébian, l'un des professeurs de +mon Institution. Elle accueillit avec bienveillance le jeune +dessinateur; et quand le directeur lui eut dit qu'il était aussi fort +dans les autres parties de l'enseignement, Elle lui répondit qu'Elle +n'en était pas surprise, sachant qu'on pouvait appliquer au directeur ce +passage de l'Évangile: «_Et surdos fecit audire et mutos loqui._» + + +NOTE =N.= + +On conçoit sans doute que ces lettres sont toutes familières. Le style +n'a rien à y voir; mais, telles qu'elles sont, elles montrent, sous leur +jour le plus favorable, l'inépuisable bonté, le dévouement sans bornes +de l'auteur pour ses intéressants élèves. + + «_A Mme Robert._ + +«Vous écrivez, madame, de si jolies lettres, qu'on ne peut vous en +garder le secret. Je dois vous avouer que je n'ai pu m'empêcher de lire +la vôtre à quelques amis, qui m'en ont demandé des copies, et qui +désirent la voir imprimée, pour la partie seulement qui regarde M. +Fabre. On m'a fait promettre de vous en demander la permission. +J'acquitte ma promesse. J'ai vu ce M. Fabre, et j'ai obtenu qu'il me +recevrait une seconde fois. Ne vous dérangez pas! Attendez-moi vendredi +prochain, vers sept ou huit heures, et je vous rendrai compte de ce que +j'aurai vu et de ce qu'on m'aura dit. Suspendez d'ici là tout jugement! + +«En attendant, il n'y aurait pas de mal à permettre l'insertion de la +lettre de ce savant dans quelque journal. Il en serait flatté, et cela +pourrait servir à l'intéresser à vos enfants; il consentirait ainsi à +faire des expériences sur eux. + +«Agréez, ma chère dame, l'assurance d'un dévouement sans bornes. + +«L'abbé SICARD.» + + +_Réponse de Mme Robert à l'abbé Sicard, sans date, mais évidemment du 4 +mars 1811._ + +«Pourriez-vous, monsieur, me donner l'explication d'un article inséré +dans la _Gazette de France_ d'hier (3 mars 1811)? On y annonce un +miracle qui m'intéresse d'autant plus qu'il a été opéré sur un de vos +élèves nommé Grivel, et c'est à un M. Fabre d'Olivet, très-profond dans +la science de la cabale qu'on prétend en être redevable il a rendu, +dit-on, l'_ouïe_ à ce jeune sourd-muet de _naissance_, par des moyens +inconnus des modernes et très-familiers aux prêtres d'Égypte. Il paraît +que les mystères d'_Isis_ lui ont été dévoilés et qu'il a des relations +fréquentes avec le Père Éternel. Ayant deux sujets dans ma famille, sur +lesquels ce savant cabaliste pourrait exercer ses talents distingués, +j'ai voulu vous consulter, monsieur, avant de lui confier les oreilles +de mes enfants. S'il fait des miracles, vous me le direz franchement, +et, s'il est _sorcier_, vous m'absoudrez du péché que l'amour maternel +m'aura fait commettre; car je ne vous cache pas que j'emploierai les +moyens les plus diaboliques, dussé-je en faire pénitence toute ma vie.» + + * * * * * + + * * * * * + + _Nouvelle lettre de l'abbé Sicard à la même, + évidemment aussi du mois de mars 1811._ + +«Je viens de lire, ma chère dame, l'article de la _Gazette de France_, +dont vous avez pris la peine de me parler. Je n'ai plus vu le jeune +Grivel depuis qu'il a quitté l'Institution pour aller essayer des moyens +curatifs qui, dit-on, lui ont rendu l'ouïe et, par suite, la parole. Je +tâcherai d'engager sa mère à me le confier pour la séance du 16, et si +je puis l'obtenir, je vous en préviendrai. Vous savez qu'on exagère +tout. Je doute fort de l'entier succès, tant vanté par l'auteur de +l'article. Je m'en assurerai et vous épargnerai la peine d'aller la +première à la découverte. + +«En attendant, recevez mes tendres remercîments de ce que vous avez fait +auprès de M. Laujon[30]. Je ne doute pas que vous n'ayez contribué, +pour beaucoup, au succès de M. de Chateaubriand. Vous ne pouvez vous +faire une idée de tout ce que mon _Anacréon_ a eu à éprouver de mauvais +traitements de la part du parti contraire. M. de Chateaubriand +n'ignorera pas tout ce qu'il vous doit. + +«Agréez mes tendres hommages, + +«L'abbé SICARD.» + + +_Nouvelle lettre à Mme Robert._ + +L'en-tête est ainsi conçu: + +Paris, le 25 juin 1816. + + _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des + hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de + plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris._ + +«Je dois commencer, madame, par vous demander mille fois pardon d'avoir +si longtemps différé de répondre à votre aimable lettre. Je puis enfin y +répondre. + +«Je n'ai, madame, aucune connaissance d'un sourd-muet qui ait recueilli +quelque bienfaisant effet du magnétisme, et auquel on ait fait éprouver +l'application de ce moyen. Ce n'est pas que je ne croie à l'existence de +cet agent merveilleux, ni que je doute de ses effets. Je vous confesse +que j'ai la bêtise de croire et à l'existence de l'un et à celle des +autres, quoi qu'en dise en plaisantant M. Hoffman, dans le _Journal des +Débats_. + +«Agréez, ma chère dame, l'assurance de mon inaltérable et respectueux +attachement. + +«L'abbé SICARD.» + + +NOTE =O.= + +_Discours de Ferdinand Berthier sur la tombe de Paulmier._ + +Le 10 mars 1817. + + «Mes frères, mes amis, mes enfants, + +«Vous le voyez tous, la reconnaissance m'appelle à remplir un devoir +sacré sur la tombe qui va recevoir les dépouilles mortelles d'un de mes +anciens maîtres, Paulmier. Comment puis-je mieux acquitter cette dette +du coeur qu'en adressant devant vous quelques expressions de regret à +sa mémoire, dans une langue qui lui fut chère? + +«L'enseignement des sourds-muets perd en Paulmier un de ses vétérans, +_une tradition vivante de la doctrine de l'abbé de l'Épée_, comme on l'a +si judicieusement observé; l'École de Paris pleure en lui un instituteur +d'un dévoûment inépuisable, un homme capable d'apprécier ce qu'il y a de +respectable, d'imposant, de religieux, dans ce grand sacerdoce. + +«Savez-vous, mes frères, mes vieux et jeunes amis, quel heureux hasard +avait fixé le vénérable Paulmier auprès de ceux qu'il se plaisait à +appeler ses chers enfants? + +«Fils d'un ancien militaire, il fut chargé encore bien jeune de conduire +à l'armée du Nord quarante voitures attelées chacune de quatre chevaux +normands, et il devint successivement chef du parc d'artillerie au siége +de l'île de Cadsan (Hollande), fourrier dans l'artillerie de marine et +greffier du terrible tribunal de guerre maritime, lui qui avait l'âme +si douce et le coeur si bienveillant. Après environ quatre ans de +séjour à Toulon en cette dernière qualité, libéré du service, il revint +à Paris et suivit les cours publics de la capitale, avec cette soif +d'instruction qui n'a jamais cessé de brûler son âme. + +«Assistant un jour aux démonstrations de l'abbé Sicard, il sentit, +a-t-il dit lui-même, naître sa vocation, une révolution s'opéra +subitement en lui, et il se trouva comme illuminé. Dès lors, il se voua +tout entier à la réhabilitation de mes frères, et les divers ouvrages +qu'il publia dans ce but ne décèlent pas seulement, à chaque page, à +chaque ligne, toute la ferveur de son culte pour ses maîtres, les abbés +de l'Épée et Sicard, mais encore toute la sincérité de son affection +pour ses élèves. + +«Après vingt-cinq ans de travaux actifs et pénibles, il accepta une +retraite peu convenable, peu en rapport (tous ceux qui environnent cette +tombe partagent sans doute mes regrets) avec les services de toute +espèce qu'il avait rendus, avec les sacrifices incessants qu'il s'était +imposés, et ne cessa, jusqu'à son dernier jour, de donner de nouvelles +preuves de son dévouement à notre sainte cause. + +«O Paulmier! Reçois nos derniers adieux! Jouis du repos éternel, +récompense de tes vertus. Tu vivras éternellement dans la _mémoire du +coeur_ de tes anciens élèves.» + + +NOTE =P.= + + _Sur le monument à ériger à la mémoire de l'abbé Sicard, d'après un + journal de l'époque, du 15 décembre 1823._ + +Les souscripteurs pour l'érection de ce monument apprendront avec +intérêt qu'il vient d'être placé vers la partie nord-est du cimetière du +Père-Lachaise, sur un terrain acquis à perpétuité par l'administration +de l'établissement des sourds-muets, à peu de distance du monument +consacré à la mémoire du baron Hue, un des plus fidèles serviteurs de +Louis XVI. C'est là qu'ont été déposés les restes mortels du célèbre +instituteur des sourds-muets. + +Sur ce terrain, entouré d'une grille, s'élève, sur un socle de granit, +une borne en marbre noir, de forme antique, que domine une croix. A la +partie supérieure sont gravées sur une première ligne, en style +d'hiéroglyphes égyptiens, six mains dans différentes positions, +indiquant les six lettres du nom Sicard, conformément aux signes manuels +adoptés par les sourds-muets de l'Institution de Paris. On lit +au-dessous l'inscription suivante: + + ICI + SONT + LES RESTES MORTELS + DE + L'ABBÉ SICARD. + +Il fut donné par la Providence pour être le second créateur des +infortunés sourds-muets. + +(MASSIEU.) + +Grâce à la divine bonté, et au génie de cet excellent père, nous sommes +devenus des hommes. + + (MASSIEU et CLERC, ses élèves, à Londres, 1815.) + + Né le 12 septembre MDCCXLII. + Décédé le 11 mai MDCCCXXII. + +De l'autre côté sont gravés ces mots: + + CONSACRÉ + PAR + L'AMITIÉ + ET PAR + LA RECONNAISSANCE. + +_N. B._ Les comptes des fonds furent déposés chez Me Castel, notaire, +rue Neuve-des-Petits-Champs, nº 41, dès que l'emploi en fut réglé. + + Paris, 11 décembre 1823. + + +NOTE =Q.= + +_Lettre de Mme Robert (mère de la sourde-muette dont nous avons parlé) à +l'abbé Sicard._ + +«Je suis désolée, Monsieur, de n'avoir pas reçu plus tôt votre aimable +billet. + +«J'ai vu hier matin M. Laujon, auquel j'ai recommandé M. de +Chateaubriand, sans avoir le bonheur de connaître cet auteur célèbre, et +sans que personne m'eût parlé pour lui: mon suffrage n'est pas d'un +assez grand poids pour que j'ose espérer qu'il soit de quelque autorité +auprès de M. Laujon; le vôtre et celui de M. l'abbé Morellet[31] feront +assurément pencher la balance, et je vais lui envoyer votre lettre, afin +qu'il en prenne date et qu'il puisse vous certifier que j'ai sollicité, +_par sentiment_, une place que ses connaissances profondes et son +jugement bien _mûri_ vous feront accorder à l'homme qui me paraît le +plus digne. + +«Le _Génie du christianisme_ m'a consolée dans mes peines, je dois de la +reconnaissance à son auteur, et j'ai fait apprendre à Fanny[32] les +passages tirés de l'_Incarnation_ et de l'_Extrême-Onction_. Elle les +rend par signes, et ses gestes égalent presque le sublime de cette +prose. Ce n'est pas le seul titre que M. de Chateaubriand ait auprès de +moi, je ne sais si je dois vous le dire, il m'a fait aimer les capucins! +Son style harmonieux a déjà opéré bien des miracles, mais il me semble +que celui-là en vaut bien un autre. + +«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.» + + +_Extrait d'une autre lettre de cette dame de mérite sur le même sujet._ + +«Savez-vous, Monsieur, qu'il s'en est peu fallu que M. de Chateaubriand +ne l'emportât? Je serais presque tentée de croire que j'y ai contribué, +si l'humilité chrétienne ne m'interdisait cette petite vanité. En +recommandant cet écrivain distingué, sans le connaître, je pensais à ce +passage d'une lettre écrite de Rome, où il parle d'une chapelle isolée +bâtie sur les ruines de la maison de Varus, où, entrant un soir, il vit +un pauvre à genoux devant une image de la Vierge. M. de Chateaubriand se +mit en prière à côté de lui, en adressant au ciel des voeux pour cet +inconnu, et en se félicitant de la joie qu'éprouverait cet infortuné +dans le Paradis, lorsqu'il devrait au miracle de la charité chrétienne +d'un passant son bonheur éternel. L'étonnement du pauvre se retrouvant +au pied du trône de Dieu vis-à-vis de l'âme bienfaisante qui lui valait +cette bonne place et qu'il n'avait rencontrée qu'une fois sur la terre, +réjouissait fort le pieux auteur des _Martyrs_, et il ne voile même pas +le petit mouvement d'orgueil que lui inspira la haute faveur dont il +jouit à la Cour céleste. + +«J'ai agi, sans me vanter, encore plus charitablement, je n'ai pas +l'espoir de rencontrer M. de Chateaubriand face à face sur les bancs de +l'Institut, et il ne saura jamais que c'est à une catholique de la rue +Saint-Antoine qu'il doit une partie de sa félicité temporelle. Mais ce +qu'il ne faut pas lui laisser ignorer, c'est que M. Laujon a presque été +victime de la bonne cause: un honorable membre lui a dit des injures. +Notre Anacréon, qui n'a jamais fait d'épigramme, a été évidemment ému +d'une scène qui se passait devant plusieurs de ses confrères. Il a eu un +accès de fièvre des plus violents, et porte encore sur sa figure les +traces de son dévouement à la bonne compagnie. + +«Daignez agréer, Monsieur, l'assurance de ma profonde considération.» + + +NOTE =R.= + + _A M. Ferdinand Berthier._ + +«Je viens vous parler d'un sourd-muet, nommé Bonnafous, natif de +Bordeaux. + +«Ce sourd-muet est fort instruit. Il faisait l'éducation de ses frères +d'infortune à Fumel, département de la Gironde. Il l'a cessée. Il est +revenu à Bordeaux, mais il n'a pu y trouver une place. Je me souviens +qu'il m'a dit, le jeudi 6 novembre 1823, qu'il désirait beaucoup s'en +aller en Amérique pour y être instituteur des sourds-muets, et qu'il m'y +appellerait. + +«M. Gauthier, instituteur en second des sourds-muets de Bordeaux, +commissaire de police de cette ville et adjoint au maire de Caudéran, +aux environs, l'a envoyé à Besançon, où il est instituteur de +sourds-muets. + +«Je crois que si vous écriviez à M. Bonnafous, il accepterait +très-volontiers la proposition dont vous m'avez entretenu. C'est un +brave garçon. Il s'est déclaré mon ami et m'a touché cent fois la main. +Son frère qui, comme lui, n'entend ni ne parle, est marié. Sa femme, son +fils et sa fille sont également privés de l'ouïe et de la parole. Il est +à Brest, où il exerce la profession de voilier. Il n'a pu trouver une +place à Bordeaux. + +«Mon très-cher ami, faites-moi l'amitié de me dire en quel endroit de +l'Amérique on désire qu'aille ce sourd-muet français, qui est +très-capable et bien en état d'instruire ses frères d'infortune. + +«MASSIEU. + +_Autre lettre de Massieu, datée de Rodez, le 25 octobre 1828, à +Ferdinand Berthier._ + + «Mon bien cher ami, + +«J'ai reçu votre lettre, qui m'a causé la plus vive satisfaction. Je +croyais, avec bien de la douleur, que vous m'aviez tous en abomination; +mais je me recommandais à la divine Providence et à la protection du +tribunal de première instance du département de la Seine. Je croyais +aussi que l'on vous avait conseillé de ne plus jamais m'écrire, parce +que l'on vous avait dit que j'étais le plus criminel des sourds-muets. + +«Quant à ma pauvre soeur, feu mon frère parlant l'avait engagée à +quitter la capitale, où elle avait une bonne place. Il nous avait +demandé trop souvent, à elle et à moi de l'argent. M. l'abbé Goudelin +m'avait conseillé de ne point lui en envoyer. Il l'avait appelé _fin_. + +«Hélas! à présent, elle se repent d'avoir abandonné sa bonne place. Elle +ne gagne rien, et se trouve obligée de travailler à la terre. + +«Pour moi, je ne suis point propre à être cultivateur du sol, mais à +l'être de mes compagnons d'infortune. + +«Venons à l'affaire des États-Unis! M. Gard m'a dit, en 1823, qu'un +Américain était venu lui proposer de s'en aller dans son pays, mais +qu'il lui avait demandé 30,000 francs, avec la nourriture, le logement, +la lumière, le chauffage, le blanchissage, les médicaments, etc., et que +l'étranger avait trouvé que c'était trop cher. Arrivé à Paris, il avait +été trop heureux d'y trouver M. Clerc, qui s'était empressé d'accepter +ce qu'il lui avait offert (2,500 francs, avec la table, le logement, +etc.). M. Valentin, de Toulouse, et M. Honorat, de Nîmes, tous deux +répétiteurs sourds-muets, fort instruits et très-versés dans l'art +d'instruire leurs frères d'infortune, furent les imitateurs de M. Gard +et ne voulurent point s'en aller en Amérique. D'ailleurs, +l'administration de l'Institution royale de Bordeaux est on ne peut plus +contente d'eux, et les gardera toute leur vie. Un des surveillants de la +même école, ayant été appelé en Amérique, a offert à un des élèves de le +suivre là-bas pour y être répétiteur; mais personne n'a accepté cette +proposition. + +«Si je n'avais pas été appelé à l'établissement où je suis actuellement, +j'aurais fait une pétition au gouvernement ou au tribunal de première +instance de la Seine, pour en obtenir l'autorisation de voyager en +Amérique et d'y être professeur de mes frères d'infortune. + +«Ma nouvelle méthode est plus claire, plus instructive, plus graduelle +que l'ancienne. + +«Notre brave ami M. Gourdin instruit les sourds-muets comme les +professeurs ordinaires instruisent les élèves parlants. Il m'aime autant +que je l'aime. Nous sommes bons amis. Je lui ai montré votre lettre. Il +vous remercie beaucoup de la bonté que vous avez eue de vous rappeler à +son souvenir, et il me charge de vous dire mille choses des plus +amicales. + +«Il m'a dit que M. Bertrand, un de vos anciens camarades, qui est à +présent instituteur et directeur de la nouvelle école des sourds-muets, +à Limoges, ferait bien d'accepter les fonctions de professeur de +sourds-muets en Amérique. + +«M. l'abbé Perier est reparti mardi 14 du courant pour Paris, d'où il +reviendra ici au mois de janvier ou de février prochain. Il reprendra la +direction de son école, et y restera toujours, à ce qu'on dit. + +«Présentez, s'il vous plaît, mes respects à M. Keppler, mes civilités à +MM. Paulmier, Lenoir, Gazan, à MM. les abbés Perier, Salvan et à toutes +mes connaissances. Saluez de bon coeur, de ma part, les dames Salmon. + +«Croyez, mon très-cher ami, à la sincérité de mes sentiments. + +«Votre très-affectionné, + +«JEAN MASSIEU, professeur + +à l'École départementale des sourds-muets de Rodez. + + +NOTE =S.= + + _Massieu, premier répétiteur de l'École royale des sourds-muets de + Paris, à M. le préfet du département du Nord._ + + Monsieur le préfet, + +(Cette lettre doit être de 1820 ou de 1824.) + +«J'ai l'honneur de vous demander pardon si je prends la liberté de vous +écrire. La bonté que vous avez eue de me promettre de placer sous vos +auspices mes frères et soeurs d'infortune, me donne la hardiesse de +vous prier en grâce de vouloir bien faire admettre à l'Institution des +sourds-muets d'Arras la jeune soeur d'un sourd-muet, nommé Quique de +Leers, ainsi que le jeune enfant que j'ai eu l'honneur de vous +présenter. J'ose aussi les recommander à votre bienveillance, à votre +inépuisable bonté, et je vous aurai, Monsieur le préfet, la plus +véritable obligation de la faveur que vous leur accorderez. + +«Je profite de cette occasion pour vous témoigner combien je suis +sensible à toutes les marques de sympathie dont vous m'avez comblé. Je +voudrais vous exprimer toute ma gratitude, mais la pauvreté de la langue +française me met en défaut. + +«J'ai montré la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à mon +respectable et illustre maître, l'abbé Sicard, qui m'en a témoigné la +plus vive satisfaction. En même temps, il m'a dit qu'il irait l'an +prochain à Arras et à Lille, accompagné de deux autres élèves et de moi. +Je crois devoir vous mander que la santé de ce vénérable bienfaiteur de +l'humanité s'améliore chaque jour, Dieu merci! Mais je crains que son +âge ne l'empêche de voyager les vacances prochaines dans votre +département. S'il en est ainsi, je ne laisserai pas d'y mener le jeune +Berthier. + +«Croyez, Monsieur le préfet, que, si j'accompagne dans ces voyages le +célèbre successeur de l'immortel abbé de l'Épée, j'éprouverai la joie la +plus grande à publier la gratitude que j'ai et aurai toujours de ses +bontés paternelles et des soins pénibles et constants qu'il n'a cessé de +prodiguer à mon éducation. + +«Veuillez bien, Monsieur le préfet, agréer l'hommage de mes sentiments +respectueux et reconnaissants et présenter mes respects à madame la +baronne. + +«J'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron, + +«Votre très-obéissant et très-humble serviteur, + +«MASSIEU.» + + +NOTE =T.= + +La première institution de sourds-muets, établie en Amérique, est celle +d'Hartford, capitale de l'État de Connecticut. Elle doit son +introduction dans ce pays au docteur Cogswell qui, ayant eu parmi ses +enfants une fille devenue sourde-muette à l'âge de trois ans, chercha +les moyens de soulager son infortune par l'instruction à défaut des +remèdes qu'il avait inutilement essayés pour lui rendre le sens de +l'ouïe. Il savait qu'il y avait en Europe, et surtout en France, +plusieurs écoles ouvertes à ces malheureux: les papiers publics le lui +avaient appris; il désira qu'il y en eût au moins une dans la ville +qu'il habitait. Il en parla à quelques-uns de ses amis, entre autres au +révérend Thomas H. Gallaudet, et tous s'empressèrent de se joindre à son +projet. + +En conséquence, M. Gallaudet, ministre du saint Évangile, jeune homme +plein de zèle et de bienveillance, entreprit le voyage d'Europe et +arriva à Paris dans le printemps de 1816. Il se présenta chez M. l'abbé +Sicard, qui lui fit l'accueil le plus cordial. M. Gallaudet, étudiant la +méthode d'instruction, assistait aux classes et recevait des leçons +particulières de M. Laurent Clerc, sourd-muet, qui, d'élève de M. +Sicard, était devenu professeur à vingt ans, et l'était depuis plus de +huit années. Il y avait déjà trois mois que l'Américain passait ainsi +son temps à Paris, quand il proposa à M. Clerc de l'accompagner aux +États-Unis. Celui-ci accepta cette offre; ils quittèrent Paris en juin +1816, et arrivèrent à Hartford en août. + +Bientôt ils se mirent à parcourir ensemble les principales villes de +l'Amérique du Nord pour éveiller l'intérêt des habitants en faveur des +sourds-muets, et ils réussirent au delà de leurs espérances. Témoin les +nombreux dons généreux qu'ils reçurent en chemin, et qui leur permirent +d'ouvrir leur école à Hartford, le 17 avril 1817, sous le titre de +_Connecticut Asylum for the Instruction and Education of the deaf and +dumb_. + +Un an après, c'est-à-dire dans l'hiver de 1818, Clerc visita Washington +pendant la session du Congrès et eut occasion de s'entretenir _par +écrit_ avec James Monroë, Président des États-Unis, ainsi qu'avec +plusieurs membres de l'une et de l'autre branche de la législature. Ce +fut pour eux une agréable surprise de voir qu'un sourd-muet pouvait, à +défaut de la voix, comprendre et se faire comprendre au moyen de son +crayon; ce qui ne servit pas peu à déterminer le Congrès à accorder, en +1819, à l'Institution, une certaine étendue de terre dans l'état +d'Alabamas. De la vente qu'on en fit, on réalisa un fonds assez +considérable pour mettre l'Institution à même de tenir longtemps la +place qu'elle méritait. En reconnaissance de cet acte de générosité de +la part du Congrès, l'Institution changea de nom et prit celui +d'_American Asylum for the deaf and dumb_. + +Plus tard se sont successivement formées les écoles de New-York, +Pennsylvania, Kentucky, Ohio et Canada, dont les directeurs actuels +doivent à MM. Clerc et Gallaudet leur connaissance dans l'art +d'instruire qu'ils ont transmis à leurs confrères. + + +FIN DES NOTES. + + + + +APPENDICE + + +C'est au moment où ce livre touchait à sa fin que, comme on pourra +l'imaginer, j'ai dû m'estimer heureux de recevoir du fils du baron de +Gérando, ancien procureur général de la Cour impériale de Metz, +quelques-unes des lettres de l'abbé Sicard adressées à cet homme +illustre, dont il a été l'ami et le confrère à l'Institut, et elles +offrent un si grand intérêt pour sa biographie que je les joins ici avec +autant de reconnaissance que d'empressement. + + +I + +Ce 7 ventôse an VIII. + +Comme je n'ai plus l'espérance de recevoir mon sauvage et qu'on lui a +trouvé une famille, je ne dois plus différer de vous procurer, ainsi +qu'à vos amis, le plaisir d'assister à une leçon particulière. En +conséquence, mon cher ami, faites vos invitations pour le 15 ventôse, à +10h. très-précises. Je choisis précisément un jour de congé pour que +nous ne soyons pas dérangés. Et pour prendre toutes les précautions +possibles, on n'entrera que par billets. Ainsi comptez tous ceux et +celles que vous voulez mener, demandez-moi le nombre de billets +suffisant et vous les recevrez à temps. + +Je vous remercie de l'attention amicale que vous avez eue de me rendre +compte de la conversation de Roederer, notre constant ami avec le +Consul suprême. Je ne pensais pas que celui-ci voulût jamais me voir et +je n'espérais pas qu'il en eût non plus le temps. Je profiterai des +courts moments qu'il me donnera pour l'intéresser en faveur de +l'instruction publique, comme vous me le recommandez. Je me garderai +bien de lui rien demander pour moi. Il ne me manque plus rien, Dieu +merci, et tous mes voeux vont être comblés, puisque notre bon ami +Camille arrive et que je suis réuni à mes enfans. Adieu, je vous +embrasse. + +SICARD. + +Demandez tous les billets qu'il vous faudra, plutôt plus que moins, sans +craindre d'être indiscret. Par la voie de la petite poste. + + +II + +Ce 23 Nivôse, an VIII. + +Jouissez de mon bonheur, puisque nos affections sont communes, aimable +et bon ami. Je suis réintégré dans mes fonctions le 25 nivôse à dix +heures très-précises, je vais les reprendre à Saint-Magloire, au haut de +la rue Saint-Jacques. Venez avec celle qui partage et vos plaisirs et +vos peines, qui double les uns et qui adoucit les autres, et vous en +console, jouir du spectacle touchant de voir un père retrouver, après 28 +mois de séparation, ses enfants chéris. Vous êtes faits, l'un et +l'autre, pour cette scène touchante. Adieu, je vous embrasse tous deux. + +_P. S._ Si le bon Mathieu et sa charmante femme sont ici, prévenez-les, +je vous prie, de ma part. + + +III + +Samedi, 11 mars 1815. + +Votre aimable réponse est parfaite en tout point, et je l'adopte dans +tout son entier. Les croix et les médailles vont être distribuées tout à +l'heure, et je distribuerai aussi la monnaie morale, enfin je suivrai, +de point en point, tous vos excellents avis. Je renonce, de bien bon +gré, à tout ce que je vous avais proposé, et que vous n'approuvez pas, +et je trouve que vous avez raison et que je n'en avais pas. J'ai remis à +l'agent, depuis plusieurs jours, le petit paquet cacheté de l'adorable +princesse, je ne sais pas ce qu'il contient. Décidez de ce qu'il en faut +faire. Je renonce à l'emploi que je vous avais proposé, et c'est sans le +moindre regret. Permettez-moi seulement de vous faire toutes les +propositions qui me passeront par la tête. Je trouve parfaitement bien +que nous tenions séparés nos deux sexes. D'ailleurs, comme vous +l'observez, ces modestes enfants sont d'une grande édification, pour les +assistants. Je faisais assister les garçons à la paroisse, à la +grand'messe et à vêpres, aux grandes fêtes. Peut-être cet usage +seroit-il bon à reprendre. Peut-être faudroit-il les y faire aller plus +souvent, et dans une des chapelles collatérales, comme les filles. +Réfléchissez là-dessus dans votre sagesse. Entendons-nous pour faire de +notre institution un modèle pour toutes les autres. Vous me trouverez +bien disposé à abandonner tout ce qui ne vous paroîtra pas propre à +atteindre ce but et à adopter pleinement, et sans restriction aucune, +tout ce que vous proposerez. + +Adieu, aimable et excellent camarade. Tous les jours, je bénis la +Providence de tous les avantages que notre maison retire et retirera de +votre dévouement. Conservez-nous ce tendre intérêt qui fait mon bonheur +et aimez-moi comme je vous aime. + +L'abbé SICARD. + + +IV + +Londres, le 25 juillet 1815. + + _Le Directeur de l'Institution des Sourds-muets; Administrateur des + Hospices de Bienfaisance; Membre de l'Institut de France et de + plusieurs Académies; Chanoine de l'Église de Paris._ + +On ne m'a pas laissé ignorer, cher et bon ami, tout ce que nous devons +de reconnaissance pour votre dévouement sans bornes pour notre +institution. Nous vous devons, je le sais, d'avoir été préservés du +pillage de la populace. Vous n'avez épargné ni soins, ni peines pour +nous en garantir. Je n'attends pas, pour vous en remercier, d'être rendu +auprès de vous, et je m'empresse de remplir un devoir aussi sacré et +aussi cher à mon coeur. + +Je quitte Londres, ce soir, pour me rendre avec mes élèves au port de +Brighton qui est à une journée de cette grande cité, pour aller m'y +embarquer pour Dieppe, par le premier paquebot qui en partira. J'espère +être rendu à Paris samedi au soir, 29 de ce mois, ou dimanche, ou pour +le plus tard lundi, 31 du courant. + +Que de choses n'aurai-je pas à vous dire de cette belle métropole! Et +surtout de ses nombreuses institutions de bienfaisance et d'instruction +publique! j'ai vu les établissements du docteur _Bell_ et de +_Lancaster_, et je les ai vus avec le plus grand soin, de manière à +pouvoir donner là-dessus les plus grands renseignements. Je les ai +visités avec mon ami M. Laffon Ladébat qui prend le plus vif intérêt à +tout ce qui est utile. Vous aviez bien raison de me parler de ces utiles +écoles. Il faudra nous occuper de les établir dans notre patrie. Vous me +trouverez bien disposé à être votre collaborateur. Je vous ferai +connoître tout ce qui est fondé ici pour le soulagement et l'instruction +du malheur et de l'enfance, et vous cesserez d'être surpris de la +prospérité de ce vaste empire. L'admiration va toujours croissant, à +mesure qu'on visite les établissements sans nombre, que la piété des +particuliers y forme sans cesse avec un enthousiasme de bienfaisance qui +ne connoît ni bornes, ni mesure. + +Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de l'aimable et bonne Annette, ni +auprès de mes chers collègues qu'il me tarde de revoir pour ne plus en +être séparé, et agréez mes tendres amitiés pour votre propre compte. +Permettez que je vous charge aussi de bien des amitiés pour les bons +Salvan et Mauclerc et nos angéliques maîtresses, et pour nos chers et +chères enfants. + +L'abbé SICARD. + +Faites-moi l'amitié de dire à Mademoiselle Salmon que j'ai reçu, hier, +sa lettre qui m'a fait un grand plaisir. + + +V + +Paris, le 13 décembre 1818. + + _Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets de + naissance, l'un des quarante de l'Académie française._ + +Ne croyez-vous pas, mon cher collègue, que le temps de nous occuper de +l'organisation de notre maison d'instruction est enfin venu? Tous nos +collègues avec lesquels nous devons faire ce travail si important et si +nécessaire sont, en ce moment, à Paris. Vous savez que nous attendions +leur retour pour cela. + +J'ai beaucoup pensé à cette amélioration, et voici le résultat de mes +réflexions. Je désirerais que nous proposassions au ministre de rétablir +dans l'enseignement le mode qui fut établi, par l'Assemblée +constituante, lors de la fondation de l'institution, en l'année 1791. Il +fut créé un chef de l'enseignement, et je fus nommé à cette première +place, à laquelle fut attaché, quelques années après la création, le +titre de directeur général, par un arrêté du ministre. + +2º Il fut créé une 2e place d'instituteur sous le titre de second +instituteur, au traitement de 3,000 fr. + +3º Puis deux places d'instituteurs-adjoints, au traitement, chacun, de +2,400 fr. + +4º Puis deux places de répétiteurs, chacun, au traitement de 600 fr. + +5º Puis enfin deux places de surveillants, au traitement de 400 fr. + +Voilà, mon cher collègue, quelle fut la première organisation. + +Quelques années après, un ministre jugea à propos de porter le nombre +des répétiteurs à 4, et de supprimer les deux instituteurs-adjoints et +c'est là l'organisation actuelle. Il voulut opérer dans l'institution de +Bordeaux le même changement. Mais tous les employés opposèrent une +très-grande résistance, et le ministre n'insista pas. De sorte que +l'organisation de l'école de Bordeaux resta telle qu'elle était dans son +principe, et qu'elle a les mêmes employés qui lui furent donnés sur le +modèle de celle de Paris, avec le même traitement qu'ils avaient. + +Ainsi, mon cher collègue, nous ne demandons pas une chose nouvelle, en +demandant que le ministre rétablisse les places d'employés, telles +qu'elles étoient avant la création des 4 répétiteurs. Le ministre est +trop juste pour vouloir que l'École royale de Paris ait l'humiliation de +voir celle de Bordeaux plus honorée qu'elle ne l'est. Celle de Bordeaux +n'a que deux répétiteurs et deux instituteurs-adjoints auxquels le +traitement primitif a été conservé (et c'est 2,400 fr. pour chacun). +Nous devons demander le même privilége, et nous le devons d'autant plus +qu'un des 4 répétiteurs de notre école est un sujet des plus distingués, +qu'il a un zèle incomparable; qu'il est toute mon espérance. + +Enfin si le malheur des temps ne permettait pas au ministre de rétablir +les deux places d'instituteurs-adjoints telles qu'elles étaient à +l'école de Paris et qu'elles sont encore à celle de Bordeaux, je me +contenterais du rétablissement d'une de ces places, et je voudrais que +ce fût en faveur de M. Bébian, dont vous connoissez, aussi bien que moi, +la passion pour l'avancement des élèves, le zèle infatigable et les +talents éminents. Le jeune homme ne peut rester dans l'institution +qu'autant qu'il jouira de cette faveur. Son père ne cessera de lui +faire une guerre durable qu'autant qu'il ne le verra pas dans +l'humiliation du titre de répétiteur. Ainsi nous le perdrions si le +ministre nous refusait cet acte de justice. Ainsi, mon cher collègue, +après nous avoir accordé le changement des heures des classes et des +ateliers d'une manière si aimable, je ne puis craindre que la demande du +rétablissement d'une place d'_instituteur-adjoint_ me soit refusée. + +Enfin, si le rétablissement du traitement paroissait, à raison de la +gêne actuelle de nos finances, devoir être ajournée, j'attendrais pour +ce rétablissement un temps plus heureux, et je me contenterais de celui +de la place unique d'instituteur-adjoint, sans demander d'autre +traitement que celui qui est attaché aux places de répétiteur. + +Je compte donc, mon cher ami, sur votre amour pour notre maison, et je +ne puis pas penser que ce que je demande avec tant de _concessions_ ne +me soit pas accordé. Je ne demande point d'innovation, rien dont ne +jouisse l'école de Bordeaux, organisée sur le modèle de la première +école, aucun sacrifice d'argent. Ainsi, encore une fois, je ne dois pas +être refusé. + +Voilà donc, cher collègue, ce qui vous reste à faire pour l'école que je +dirige, et ma reconnoissance pour ce dernier bienfait sera sans bornes +comme mon amitié. + +L'abbé SICARD. + + +VI + +31 Mars 1819. + +Vous savez, mon cher collègue et bon ami, que nos élèves se réunissent +tous les matins et tous les soirs dans une salle d'étude, pour préparer +ou repasser leurs devoirs, et que je remplis religieusement la promesse +que je vous fis, un jour, chez vous. L'administration avait bien senti +les avantages de ces études, et l'expérience l'a confirmé, il est donc +important de le rendre aussi profitable que possible aux élèves; et +c'est ce qu'on ne pourra obtenir si elles sont exclusivement destinées +aux surveillants qui ne peuvent s'intéresser assez aux progrès des +élèves et n'ont pas assez de force pour les maintenir. + +M. Macé Mauclerc qui vient de partir avait bien voulu s'en charger, +quoique ce fût hors de ses attributions de venir aider les surveillants. +Le peu d'habitude qu'il avait des signes aurait toujours laissé encore +beaucoup de choses à désirer; mais du moins sa présence faisait régner +la tranquillité et l'ordre dans les classes et dans l'étude. + +Maintenant si nous abandonnons les surveillants à eux-mêmes, nul doute +que ces études si importantes n'offrent bientôt le spectacle de +quelques-uns de nos ateliers. + +Il est donc urgent d'y placer quelqu'un qui puisse montrer aux +surveillants la manière de diriger ces études et qui ait l'oeil sur +eux, en même temps que sur les élèves, pour m'en rendre compte. + +J'ai jeté, pour cet emploi si nécessaire, les yeux sur M. Bébian. Son +zèle et son amour pour les sourds-muets sont de sûrs garants qu'il le +remplira à merveille, et qu'il acceptera avec plaisir ce surcroît de +travail. Mais pour lui donner toute l'autorité nécessaire, vous jugerez +sans doute ainsi que moi que nous devons le faire nommer par le ministre +_censeur des études_. Cette place n'est pas une nouveauté, elle fait +partie de l'organisation des colléges royaux. On lui doit la discipline +et le bon ordre qu'on y voit régner. Ce moyen qui n'augmenterait pas +d'un centime la masse des traitements, nous attacherait un sujet +précieux que nous sommes sur le point de perdre si nous négligeons ce +moyen, et cette perte serait incalculable. Vous connoissez l'inanité de +tout ce qui m'entoure et l'immense supériorité de ce bon jeune homme. +Personne n'a mieux saisi l'esprit de ma méthode. + +Quoique cette demande n'ait rapport qu'aux études et me regarde plus +personnellement, le zèle qui anime mes honorables collègues pour le bien +de cet établissement, me fait espérer qu'ils ne refuseront pas de se +joindre à moi pour cela. Qu'en pensez-vous? Daignez m'écrire un mot à ce +sujet et agréer mes respectueuses et tendres amitiés. + +L'abbé SICARD. + + +VII + +Paris, le....... 1819. + + _Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets de + naissance, l'un des quarante de l'Académie française._ + + Cher et bon ami, + +Lorsque je vous manifestai, il y a quelques mois, le désir que M. Bébian +eût un titre convenable et dont il pût s'honorer dans notre institution, +celui de troisième répétiteur ne pouvant flatter l'ambition de son père +qui le persécute sans cesse pour reprendre, sans plus la quitter, la +carrière de la médecine, vous pensâtes qu'il convenoit d'attendre qu'il +pût justifier cette distinction par le succès d'un nouveau plan d'études +dont nous lui avons confié l'exécution. Ne croyez-vous pas maintenant +que le temps en est arrivé? La classe de Massieu est déjà réunie à celle +de Bébian. Il serait nécessaire que celui-ci reçût à présent le titre +que vous jugeriez convenable, pour flatter l'amour-propre du père, qui +permettrait alors à son fils de se consacrer entièrement à +l'enseignement des sourds-muets, et dès lors tous les moyens de +simplification seraient faciles. + +Voyez donc dans votre sagesse quel pourroit être ce titre que nous +demanderions au ministre, et à la faveur duquel nous attacherions à +notre école cet intéressant jeune homme qui se montre si propre à +seconder toutes nos vues d'amélioration. + +Ne vous pressez pas pour la réponse que j'attendrai sans impatience. +Pensez à ma demande, et réfléchissez sans distraction à ce qui convient +le mieux à nos projets. + +Agréez, mon cher et bon collègue, mes tendres et respectueux sentiments +qui sont invariables. + +L'abbé SICARD. + + +FIN. + + + + +_ERRATA._ (corrigés) + + + Page 40, lignes 14-15, _au lieu de_: novembre 1795, _lisez_: 30 + octobre 1794. + + Page 43, ligne 8, _au lieu de_: du 18 brumaire (10 novembre 1799), + _lisez_: du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799). + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +UN MOT D'EXPLICATION 1 + + +CHAPITRE PREMIER. + +Vocation de l'abbé Sicard.--Il est appelé à recueillir la succession +de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale des +Sourds-Muets de Paris 5 + + +CHAPITRE II. + +L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et +conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi +les détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des +élèves de l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée +législative.--L'élargissement du directeur est ordonné immédiatement 8 + + +CHAPITRE III. + +L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur +des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale, +mais ses accusateurs mettent tout en oeuvre pour le faire périr.--Il +est placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont +être exécutés. Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il +entre dans la salle du Comité de la section des _Quatre-Nations_ 13 + + +CHAPITRE IV. + +Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était +accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La +harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa +lettre au président de l'Assemblée législative contient un témoignage +de sa reconnaissance envers son libérateur 17 + + +CHAPITRE V. + +Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert +près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent +de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il +est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance +d'un député qui prie un de ses collègues plus influent +d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit +encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, +son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret, +député, à la prière de la fille aînée de cette dame, +Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.--Un second décret +est rendu en faveur de l'instituteur 25 + + +CHAPITRE VI. + +L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses remercîments +aux membres.--Il reçoit les excuses d'un des +commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir +contribué lui-même à son incarcération.--Ce dernier le dissuade +de rentrer à l'École.--Massieu le visite dans sa retraite.--Communication +de l'arrêté de l'Assemblée générale du +1er septembre 1792.--Protestation de l'abbé Salvan 34 + + +CHAPITRE VII. + +Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à +divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille +politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire exécutif.--Condamné +à la déportation, il trouve un refuge dans le faubourg +Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.--Seconde +représentation du drame de _l'Abbé de l'Épée_, +par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et son +épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur +de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son +élargissement 40 + + +CHAPITRE VIII. + +Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un +sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa +_Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle +que fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la +mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur l'articulation 49 + + +CHAPITRE IX. + +Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des +spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses +tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon +1er que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces malheureux. +Cette insinuation est repoussée dans une lettre de +l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite Majesté 64 + + +CHAPITRE X. + +Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le directeur +lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa méthode.--Parmi +ses élèves brillent deux charmantes jeunes +sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa +Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert, +la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers +sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife +une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il +parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert +et de Saint-Céran sont amenées aux Tuileries par l'abbé +Sicard 70 + + +CHAPITRE XI. + +L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance +ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de +vol, et à un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est +nommé administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de +_l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de +_Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de +M. Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard 87 + +CHAPITRE XII. + +_L'esprit sourd-muet de l'abbé Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce +dernier fait un quatrain à sa louange.--La Restauration le +nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier +de l'ordre de Saint-Michel de France.--Détails sur la visite de +François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.--Même honneur +que lui accorde la duchesse d'Angoulême.--Il assiste à +la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.--L'empereur +de Russie, Alexandre Ier s'étonne du silence de +l'instituteur.--_Encore l'esprit sourd-muet_ 93 + + +CHAPITRE XIII. + +L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à +l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses +élèves, il fait payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur +part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et +Clerc, sans en prévenir le gouvernement.--Le ministre de +l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ +Clerc à Paris.--Retour du maître et de ses deux élèves en +France au moment où Napoléon est renversé 105 + + +CHAPITRE XIV. + +Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets. +Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel +(de Béziers).--Visites du duc de Glocester, du duc +d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener +son fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire +apprendre la grammaire des sourds-muets 112 + +CHAPITRE XV. + +L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des +intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter +son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin +en 1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable +du discours prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de +l'Académie française, au cimetière du Père La Chaise.--Le +directeur avait recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude +de l'abbé Gondelin, second instituteur de l'École des +sourds-muets de Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit +pouvoir disputer sa place au concours. Une réclamation de +Pissin-Sicard paraît dans un journal.--Élèves parlants distingués +de l'abbé Sicard: Pellier, Paulmier et Bébian.--_Manuel +d'enseignement pratique des sourds-muets_, par ce dernier.--Travail +remarquable de M. de Gérando: _De l'Éducation des +sourds-muets de naissance_, 2 vol.--Divers hommages à l'abbé +Sicard.--Énumération de ses OEuvres.--Sa correspondance +avec Mme Robert sur divers sujets 118 + + +CHAPITRE XVI. + +MASSIEU. + +Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un +voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses +premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions +aux exercices publics de l'abbé Sicard!--Quels étaient ses +habitudes et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets +de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il +est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir +finir ses jours dans cette ville.--Exercices publics des élèves +du nouveau professeur.--Un journal de la localité publie des +fragments de ses Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa +mort et ses obsèques 141 + + +CHAPITRE XVII ET DERNIER. + +LAURENT CLERC. + +Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un +académicien auprès duquel il avait à remplir une commission +du respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux +exercices publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement +l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de +ses malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un +d'eux, graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. +Appelé à fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut +(Amérique du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il +unit son sort à celui d'une sourde-muette américaine qui lui +donne six enfants, tous entendants-parlants.--Réponse au +préjugé qui paraît encore régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages +de Laurent Clerc en France.--Ses documents sur +l'origine et les progrès de son école.--Ses anciens camarades +et élèves lui offrent un dîner d'adieu.--Sa correspondance +avec l'auteur de ce livre.--Sa fin aussi heureuse que sa vie, +dans le Nouveau-Monde 181 + +NOTES 195 + +APPENDICE 241 + + +PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE. + + * * * * * + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + + + =Histoire et Statistique de l'Éducation des Sourds-Muets=, 1839, 1 + vol. in-8º. + + =Notice sur la Vie et les Ouvrages d'Auguste Bébian=, ancien + Censeur des études de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, + 1839, 1 vol. in-8º. + + =Deux Mémoires=, lus en 1839 et en 1840 au Congrès historique de + Paris, l'un sur _la Mimique chez les Peuples anciens et modernes_, + l'autre sur _la Pantomime dans ses rapports, soit avec + l'enseignement des Sourds-Muets, soit avec les connaissances + humaines_, in-8º. + + =Les Sourds-Muets avant et après l'Abbé de l'Épée=, mémoire qui a + obtenu le prix proposé par _la Société des sciences morales, + lettres et arts de Seine-et-Oise_, 1840, 1 vol. in-8º. + + =Examen critique de l'opinion de feu le docteur Itard=, médecin en + chef de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, réfutation + présentée aux Académies de médecine et des sciences morales et + politiques, 1852, 1 vol. in-8º. + + =Observations sur la Mimique, considérée dans ses rapports avec + l'enseignement des Sourds-Muets=, adressées le 13 juin 1853 à + l'Académie de médecine, à propos des questions relatives à la + surdi-mutité, à l'articulation et à la lecture de la parole sur les + lèvres, qui s'y discutaient en ce moment, in-8º. + + =Discours prononcés en langage mimique= aux distributions + solennelles des prix de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, + des 13 août 1842, 9 août 1849 et 8 août 1857, in-8º. + + =Banquets des Sourds-Muets réunis pour fêter les anniversaires de + la naissance de l'abbé de l'Épée=, de 1834 à 1848 et de 1849 à + 1863, relation publiée par la Société centrale des Sourds-Muets de + Paris, 2 vol. in-8º. + + =L'Abbé de l'Épée=, sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et + ses succès, avec l'_historique des monuments élevés à sa mémoire à + Paris et à Versailles_, orné de son portrait en taille-douce, d'un + _fac-simile_ de son écriture, du dessin de son tombeau dans + l'église Saint-Roch à Paris, et de celui de sa statue à Versailles, + 1853, 1 vol. in-8º. + + =Le Code civil français= _mis à la portée des Sourds-Muets, de + leurs familles et des parlants en rapport journalier avec eux_, + 1868, 1 vol. in-12. + +POUR PARAITRE PROCHAINEMENT: + +=Souvenirs et Impressions de voyage= _d'un Sourd-Muet français en +Italie_. + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] _Relation des Banquets des Sourds-Muets, réunis pour fêter les +anniversaires de la naissance de l'abbé de l'Épée, de 1834 à 1863_, +relation publiée par les soins de l'ancienne Société centrale des +Sourds-Muets de Paris, 2 vol., à la librairie de L. Hachette et Ce, +boulevard Saint-Germain, 77. + +Les comptes rendus, depuis cette époque, paraîtront dans un troisième +volume. + +[2] _Journal de l'Instruction des Sourds-muets et des Aveugles_, +1826-1827. + +[3] _De l'Éducation des Sourds-muets de naissance_, 2 vol. 1827. + +[4] Voir la note A à la fin du volume. + +[5] Voir à la fin du volume à la note B une lettre de l'abbé Sicard au +citoyen Dubois, préfet de police, en faveur du gouverneur d'un élève +sourd-muet, le sieur Brylot qui, par sa soumission à la loi de +déportation, est sauvé du péril qui menace sa vie pendant les journées +de septembre. + +[6] Voir à la fin du livre la note C. + +[7] Elle allait toucher à sa fin, après avoir langui pendant plus d'un +an dans des douleurs inexprimables, quand, à la grande satisfaction de +notre instituteur, elle est sauvée, grâce à un long voyage que sa tendre +mère lui avait fait entreprendre. + +[8] Voyez à la note D la différence entre les mots _sourds et muets_ et +_sourds-muets_. + +[9] Voir, à la fin du volume, note F, la circulaire de l'intrus aux +parents des sourds-muets. + +[10] Voir à la fin du volume la note G. + +[11] Voir à la fin du volume la note M. + +[12] Dans la suite, élève de Girodet-Trioson, peintre d'histoire, elle +s'est fait remarquer par ses gracieux tableaux. Quelle est intéressante +la correspondance de sa mère, femme d'un mérite supérieur, avec le +célèbre artiste qui essaie de mettre son élève chérie dans la confidence +de ses secrets! + +[13] Voir la note I à la fin du volume. + +[14] Voir, à la fin du volume, à la note J, une lettre de l'abbé Sicard +à son ami Laya. + +[15] Cette église fut jadis construite à côté de la chapelle de l'ancien +monastère pour les besoins spirituels des fidèles du quartier, auxquels +les heures des religieux ne pouvaient guère convenir.--Elle était +séparée de l'église paroissiale de Saint-Jacques-du-Haut-Pas par une +ruelle qui, pour cette raison, s'appelait _rue des Deux-Églises_, et +qui, plus tard, reçut la dénomination de _rue de l'abbé de l'Épée_, +qu'elle porte encore. + +[16] Voir, à la fin du volume, à la note K, un rapport du sieur Mascé +Mauclerc, remplissant les fonctions d'agent général en l'absence de son +oncle. + +[17] Voir, à la fin du volume, la note L. + +[18] Voir, à la fin du volume, la note M, où se trouve le compte rendu +de cet hommage d'après le _Moniteur_. + +[19] Voir la note N. + +[20] L'abbé Pissin (Joseph Barthélemy) s'était pourvu auprès du garde +des sceaux pour en obtenir l'autorisation d'ajouter à son nom celui de +son maître, comme une preuve évidente de l'affection que lui portait +celui-ci, et de s'appeler désormais Pissin-Sicard (_Moniteur_ du 6 mars +1821). + +[21] Voir, à la fin du volume, à la note O, le petit discours que je fus +chargé de _prononcer_ le 10 mars 1847 sur la tombe de cet estimable +instituteur. + +[22] Ç'a été pour moi un besoin du coeur de livrer, en 1839, à la +publicité une Notice sur la vie et les ouvrages de cet éminent +professeur. + +[23] Voir, à la fin du volume, la note P. + +[24] Voir, à la fin du volume, la note Q contenant une lettre de Mme +Robert, née Bazin, à l'abbé Sicard, ainsi que l'extrait d'une lettre de +la même au sujet de la candidature de Chateaubriand à l'Académie +française. + +Le petit-fils de cette dame, M. Charles Rossigneux, architecte +distingué, à qui nous sommes redevables de ces précieux souvenirs, +suppose que la première doit être de la fin de février 1811, et la +seconde du 4 mars de la même année. + +[25] Voir, à la fin de ce volume, à la note R, une lettre que Massieu +m'adressa de Rodez, où il remplissait alors les fonctions de professeur. + +[26] Voir la lettre en question à la fin du volume note S. + +[27] Nous ne pouvons adhérer à cette qualification de _stupides_, sortie +de la bouche de l'orateur, contre son intention, sans doute. Il aura +voulu dire peut-être _stupéfaits_. + +[28] Voir la note T à la fin du volume. + +[29] M. Rey Lacroix a voulu élever lui-même sa fille sourde-muette en +s'inspirant de la méthode de Sicard, et pour dernier exemple de sa +tendresse paternelle, il a fait hommage, en l'an IX de la République, +d'un livre intitulé: _La Sourde-Muette de La Clapière, leçons données à +ma fille_, aux Sourds-Muets devenus _ses amis_, comme il le dit lui-même +dans la Dédicace de son ouvrage. + +(_Note de l'auteur de ce travail_). + + +[30] PIERRE LAUJON, chansonnier correct, élégant, gracieux, depuis +longtemps oublié, mais qui n'en a pas moins joui, à son époque, d'une +certaine réputation, naquit à Paris, le 13 janvier 1727, d'un procureur +qui le destinait au barreau. Auteur d'une parodie d'_Armide_ et d'un +opéra de _Daphnis et Chloé_, qui lui valurent la protection de MM. de +Nivernais, de Bernis, d'Argenteuil, du duc d'Ayen et de la comtesse de +Villemure, amie de la favorite, il devint secrétaire du comte de +Clermont, qui l'amena à l'armée, en qualité de commissaire des guerres, +et le fit décorer de la croix de Saint-Louis. A la mort du comte de +Clermont, le dernier prince de Condé le nomma secrétaire des +commandements du duc de Bourbon. A la révolution de 1789, il reçut +l'ordre de quitter le Palais-Bourbon, et perdit d'un coup ses +traitements et ses pensions; il n'avait rien amassé. Il tomba dans un +état voisin de la misère, et se vit réduit, pour ne pas mourir de faim, +à vendre un à un les livres de sa précieuse bibliothèque, qu'il +rachetait souvent fort cher le lendemain. Mais il ne tendit la main à +personne, et continua à chanter, ne conservant qu'une chétive rente pour +vivre avec sa famille. + +Qui n'a entendu parler du _Caveau_, célèbre société gastronomique +chantante, née en 1729, morte en 1789, dans laquelle siégeaient Piron, +Collé, Crébillon fils, Gentil-Bernard et bien d'autres beaux-esprits +contemporains? Trente ans après, en 1759, fut fondé un second _Caveau_, +qui compta, parmi ses membres, Marmontel, Suard et Laujon, le plus jeune +de la bande. Cette assemblée tenait ses séances au _Rocher de Cancale_, +rue Montorgueil. Ces dîners furent remplacés en 1796 par _ceux du +Vaudeville_, où siégeaient tous les chansonniers du temps, entre autres +Jay, Jouy, Arnault, Piis, les deux Ségur, Dupaty, Etienne, Désaugiers, +Eugène de Monglave, Moreau, Francis, etc. Le doyen Laujon fut élu +président, honneur qui lui fraya la route de l'Académie française, à +laquelle l'excellent homme avait toujours aspiré. Il fut élu, en 1807, à +la place du jurisconsulte, ministre Portalis. Les temps ne changent pas. +Il avait quatre-vingts ans; ses facultés commençaient à baisser. Conduit +aux Tuileries pour être présenté, suivant l'usage, au chef de l'État, +lui qui avait frayé avec tant de princes, perdit subitement la mémoire, +ne se rappelant pas même les titres de ses ouvrages. Il s'éteignit +doucement dans sa quatre-vingt-quatrième année, le 14 juillet 1811. Ses +convives du _Caveau_ élurent, après lui, Désaugiers à la présidence. +L'assemblée se traîna comme elle put jusqu'en 1817 avec Béranger, le roi +de la chanson. Puis, dîners et couplets cessèrent devant les exigences +de la politique. + +Les oeuvres dramatiques de Laujon sont nombreuses. Il eut des succès à +l'Opéra, aux Italiens, au Théâtre-Français; mais c'est surtout comme +chansonnier qu'il fut estimé de nos grands-pères. Je ne l'ai jamais +connu; je n'avais que huit ans à sa mort, mais j'ai rencontré sur ma +route bon nombre de ses compères de l'_Académie_ et du _Caveau_, qui +conservaient un bien doux souvenir de cet aimable vieillard. + +F. B. + + +[31] L'abbé André Morellet, né à Lyon, le 7 mars 1727, d'un père +commerçant, fut destiné, de bonne heure, à l'état ecclésiastique. Après +avoir fait ses études à Paris, au séminaire des Trente-Trois, et pris +ses grades à la Sorbonne, en 1752, il fut chargé d'une éducation +particulière, et voyagea en Italie avec son élève. A son retour, il +étudia les matières de droit public et d'économie politique, et, se +consacrant tout entier à soutenir les opinions nouvelles, écrivit de +nombreux ouvrages sur tous les sujets d'administration, de politique et +de philosophie à l'ordre du jour. + +Il partit pour l'Angleterre en 1772, et se lia avec Franklin, Garrick, +l'évêque Warburton et le marquis de Lansdown, qui lui fit obtenir, en +1783, une pension de 4,000 livres de Louis XVI. En 1785, l'Académie +française ouvrit ses portes à l'abbé Morellet, qui succéda à l'historien +abbé Millot. A cette époque aussi, il obtint le prieuré de Thimers, d'un +revenu de 16,000 livres. + +La Révolution changea cette heureuse position de fortune; et le décret +qui ordonna la vente des biens du clergé, refroidit le patriotisme de +l'abbé Morellet; mais la destruction de l'Académie française fut pour +lui le coup le plus cruel. Échappé au proscriptions, il chercha dans des +travaux de traduction des ressources contre la misère. Il se mit à +traduire des romans, entre autres ceux d'Anne Radcliffe. + +En 1799, il fut nommé professeur d'économie politique aux écoles +centrales, et la révolution du 18 Brumaire lui rendit son fauteuil à +l'Académie. Joseph Bonaparte, qui estimait son talent et son caractère, +le combla de bienfaits. Appelé au Corps législatif en 1808, à l'âge de +quatre-vingt-trois ans, il y siégea jusqu'en 1815, et mourut en 1817 des +suites d'une chute qu'il avait faite en 1814 à la sortie du spectacle. +Un de ses plus importants ouvrages est sa traduction du _Traité des +délits et des peines de Beccaria_. + +[32] Sa fille sourde-muette, peintre de mérite. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD *** + +***** This file should be named 38548-8.txt or 38548-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/5/4/38548/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'abbé Sicard + célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiate + de l'abbé de l'Épée. + +Author: Ferdinand Berthier + +Release Date: January 11, 2012 [EBook #38548] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1>L'ABBÉ SICARD</h1> + +<table border="3" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="table"> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></td></tr> +</table> + +<p class="c"><br /><br /><br />———————<br /> +PARIS.—IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE. +<br />———————<br /><br /></p> + +<h1> +L'ABBÉ<br /> +<br /> +<big><big>SICARD</big></big>,</h1> + +<p class="cb">CÉLÈBRE INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS,</p> + +<p class="c">SUCCESSEUR IMMÉDIAT DE L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.<br /> +<br /> +<big>PRÉCIS HISTORIQUE SUR SA VIE, SES TRAVAUX ET SES SUCCÈS;</big></p> + +<p class="cb"><small>suivi de détails biographiques sur ses élèves sourds-muets<br /> +les plus remarquables</small></p> + +<p class="c">JEAN MASSIEU ET LAURENT CLERC,</p> + +<p class="cb"><big>ET D'UN APPENDICE</big><br /> +<br /> +CONTENANT DES LETTRES DE L'ABBÉ SICARD AU BARON DE GÉRANDO,<br /> +<br /> +<small>SON AMI ET SON CONFRÈRE A L'INSTITUT</small><br /> +<br /> +<small>PAR</small><br /> +<br /> +<big>FERDINAND BERTHIER,</big><br /> +<br /> +<small>SOURD-MUET, DOYEN HONORAIRE DES PROFESSEURS DE L'INSTITUTION NATIONALE<br /> +DES SOURDS-MUETS DE PARIS,<br /> +L'UN DES VICE-PRÉSIDENTS DE LA SOCIÉTÉ CENTRALE D'ÉDUCATION ET D'ASSISTANCE<br /> +POUR LES SOURDS-MUETS EN FRANCE,<br /> +PRÉSIDENT-FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DES SOURDS-MUETS,<br /> +CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR,<br /> +MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES (ANCIEN INSTITUT HISTORIQUE)<br /> +ET DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.</small><br /> +<br />————<br /><br /><br /><br /> +PARIS,<br /> +CHARLES DOUNIOL ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS,<br /> +29, RUE DE TOURNON, 29<br /> +1873</p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h2><a name="UN_MOT_DEXPLICATION" id="UN_MOT_DEXPLICATION"></a>UN MOT D'EXPLICATION</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">A MES FRÈRES SOURDS-MUETS, ET AUX NOMBREUSES +PERSONNES QUI S'OCCUPENT DE LEUR BIEN-ÊTRE +PRÉSENT ET A VENIR.</p></div> + +<p>Le 26 novembre 1854, une fête de famille nous +réunissait à l'occasion du 142<sup>e</sup> anniversaire de la +naissance de l'abbé de l'Épée<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Un convive des +plus assidus, M. Léon Vaïsse, nommé depuis directeur +de l'Institution nationale des Sourds-Muets +de Paris, où il avait été longtemps professeur, +émit le vœu de voir l'humble biographe de +l'immortel fondateur de cet enseignement spécial, +trop peu connu, raconter aussi la vie de son +successeur immédiat, l'abbé Sicard. Il pensait qu'à +cette époque où s'est apaisé l'enthousiasme excité<a name="page_002" id="page_002"></a> +par les leçons publiques de l'abbé Sicard, il appartenait +à un de ses anciens élèves plus qu'à personne +d'assigner le rang qu'il devait occuper entre +ceux qui avaient contribué, sous divers rapports, +à la régénération de cette intéressante portion de +la famille humaine. Et il ajoutait que tout le monde +attendait aussi impatiemment que lui l'apparition +d'un volume sur l'abbé Sicard.</p> + +<p>Des paroles aussi flatteuses, aussi honorables +ne pouvaient qu'encourager celui à qui elles +s'adressaient. Mais hélas! il dépendait des circonstances +de hâter l'accomplissement de cette tâche.</p> + +<p>C'est pour moi un véritable bonheur de pouvoir +vous offrir enfin ce fruit de mes veilles comme +pendant et complément de mon histoire de <i>l'Abbé +de l'Épée</i>. Je n'ai fait qu'esquisser rapidement les +principaux traits de la vie de mon héros, m'interdisant +de longs commentaires sur ses œuvres après +mon maître Bébian<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, ancien censeur des études +de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, et après +M. de Gérando<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, membre de l'Institut de France, +administrateur de cet établissement. Je le voudrais<a name="page_003" id="page_003"></a> +même, que je ne le pourrais pas, à cause du peu +de temps dont il m'est permis de disposer.</p> + +<p>D'ailleurs, dans le cours de mon travail, j'ai tâché +de concilier tous les égards que méritait une +si belle mission avec la sévérité qu'on devait apporter +dans l'appréciation d'erreurs involontaires, +sans doute, échappées à une âme aussi sensible.</p> + +<p>Je n'ai eu garde de négliger de faire entrer dans +ce tableau, pour le faire ressortir, un léger croquis +des deux remarquables élèves de l'abbé +Sicard, Jean Massieu et Laurent Clerc.</p> + +<p>Je me croirais, amis et sourds-muets, bien récompensé +de ma peine, si vous daigniez accorder +à ce nouveau livre de famille une place dans vos +bibliothèques à côté de celui que je regarde, excusez-moi +d'oser vous le dire ici, comme un titre +de gloire, consacré à notre premier apôtre. Ce +sera une double jouissance pour un disciple des +abbés de l'Épée et Sicard d'avoir pu confondre +ainsi ces deux noms vénérés et les offrir ensemble +à la vénération de tous ceux qui les admirent!</p> + +<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p> + +<h1>L'ABBÉ SICARD</h1> + +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Vocation de l'abbé Sicard.—Il est appelé à recueillir la succession +de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale des +Sourds-Muets de Paris.</p></div> + +<p>Sicard (Roch-Ambroise-Cucurron), né le 20 septembre +1742 au Foussert, petite ville du Languedoc, +termina ses études à Toulouse où il fut ordonné +prêtre. Sa rare capacité ne tarda pas à attirer +l'attention de l'Archevêque de Bordeaux, Mgr +Champion de Cicé, de bienfaisante mémoire, qui le +mit à la tête d'une nouvelle école qu'il avait créée +en 1782 en faveur des pauvres Sourds-Muets de +son diocèse, à l'instar de celle qui avait été fondée +en 1760 par l'abbé de l'Épée à Paris, rue des<a name="page_006" id="page_006"></a> +Moulins, à la butte Saint-Roch, pour ceux de la +capitale, laquelle fut érigée en Institution nationale +par les lois des 21 et 29 juillet 1791.</p> + +<p>D'après le désir du Prélat, le directeur venait +dans la grande ville, en 1785, étudier la méthode du +vénérable fondateur de cet enseignement, et au bout +d'un an, il retournait à Bordeaux l'appliquer à son +école. Les succès qu'il obtint dans l'éducation du +jeune Massieu qui devait concourir à étendre sa réputation, +lui valurent le titre de Vicaire général de +Condom et de Chanoine de Bordeaux, ainsi que +celui de membre de l'Académie de la Gironde.</p> + +<p>A la mort de l'abbé de l'Épée, en 1789, il se présenta, +appuyé par l'opinion publique, au concours +qu'allaient ouvrir les commissaires des trois académies +qui existaient alors afin d'occuper la place +vacante. Deux autres ecclésiastiques, les abbés +Massé et Salvan, s'étaient retirés du concours devant +leur émule, dont ils reconnaissaient la supériorité.</p> + +<p>Salvan, élève de prédilection de l'illustre défunt, +appelé de Riom en Auvergne, où il dirigeait +une école de sourds-muets d'après ses principes, +insista modestement pour que son rival fût nommé +directeur, s'estimant heureux de le seconder dans +ses fonctions en qualité d'instituteur adjoint.<a name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<p>C'est ainsi que son installation eut lieu dès le +mois d'avril 1790 sous les plus heureux auspices. +L'Assemblée constituante, ne se bornant pas à +adopter son établissement, déclara qu'il serait +entretenu aux frais de l'État, faveur réclamée en +vain par l'abbé de l'Épée, dont la fortune personnelle +le soutenait, indépendamment des libéralités +particulières de Louis XVI.</p> + +<p>Sicard se vit, dès lors, en état de continuer +cette œuvre de bienfaisance <i>avec toute la tranquillité +d'esprit qu'elle exigeait</i> et de travailler de plus +en plus à l'amélioration de son système d'enseignement.<a name="page_008" id="page_008"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et +conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi +les détenus deux de ses subordonnés.—Massieu, à la tête des +élèves de l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée +législative.—L'élargissement du directeur est ordonné immédiatement.</p></div> + +<p>Tout à coup la tempête vint interrompre ses +douces méditations.</p> + +<p>Il s'était plaint avec le citoyen Hauy<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> de ce +qu'elle avait dévasté l'église des Sourds-Muets.</p> + +<p>Arrêté le 26 août 1792, sous l'inculpation d'avoir +donné asile à des prêtres dits <i>réfractaires</i>, il fut +incarcéré, quoiqu'il eût embrassé franchement les +principes de la Révolution. Il s'était même empressé +de prêter le serment civique à la Liberté et +à l'Égalité aussitôt la promulgation du décret de<a name="page_009" id="page_009"></a> +l'Assemblée législative d'août 1792, et il l'avait +confirmé par un don patriotique de 200 livres, +bien qu'il eût refusé un nouveau serment qui lui +paraissait contraire à ses opinions religieuses.</p> + +<p>Ici qu'on nous permette d'essayer de résumer +aussi catégoriquement que possible les principaux +incidents d'un drame où Sicard fut à la fois témoin +oculaire et victime dans les journées sanglantes de +septembre.</p> + +<p>Le malheureux instituteur va faire sa leçon dans +son établissement alors situé à l'ancien séminaire +des Célestins, quand le nommé Mercier, menuisier +du voisinage, se présente dans son cabinet, suivi +d'un officier municipal et d'une poignée de gens +du peuple. On s'empare de ses lettres, en lui signifiant +qu'on l'arrête au nom de la Commune, et +on lui arrache des mains son œuvre intitulée: <i>La +Religion chrétienne méditée dans le véritable esprit +de ses maximes</i>, sous prétexte que le titre en est +contre-révolutionnaire <i>d'un bout à l'autre</i>. Toutefois +Mercier lui permet d'emporter son bréviaire, +sauf à faire subir à ce livre un examen minutieux.</p> + +<p>Ce ne fut que plus tard que, rapprochant les petits +morceaux de papier qui servaient de signets +au volume, on tâcha, mais en vain, d'y découvrir +un seul mot <i>contre-révolutionnaire</i>.<a name="page_010" id="page_010"></a></p> + +<p>A la suite d'une perquisition faite et des scellés +apposés, il est mené au Comité de la section de +l'Arsenal, puis laissé sous la surveillance de quelques +gardes nationaux, en attendant qu'on revienne +le chercher pour le conduire au Comité +d'exécution.</p> + +<p>Il préfère s'acheminer à pied vers la mairie que +de prendre une voiture qu'on lui offre pour lui +éviter le désagrément de se voir escorté par la +force armée.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un des hommes qui l'accompagnent, +ayant entendu prononcer son nom, lève +les yeux et les mains au ciel en s'écriant: «Quoi! +c'est toi, citoyen, qu'on amène ainsi en prison, toi, +l'ami de l'humanité, le père bien plus que l'instituteur +des pauvres sourds-muets! De quoi t'accuse-t-on? +quel est ton crime? Ah! permets-moi +d'aller admirer tes travaux dès qu'on t'aura +rendu à ta famille adoptive que ton arrestation +doit désoler.»</p> + +<p>Avant d'entrer dans le Dépôt, il passe par la +salle d'enregistrement où son nom ne cause pas +moins de surprise aux patriotes de l'escorte. Ensuite, +on le fait monter dans une grande salle servant +de grenier à fourrage, qui est déjà encombrée.<a name="page_011" id="page_011"></a></p> + +<p>A ce moment le curé de Saint-Jean en Grève se +jette dans les bras du nouvel arrivant, qui trouve +encore, parmi les détenus, quelques amis et plusieurs +connaissances.</p> + +<p>A peine partage-t-il le lit de paille du respectable +curé, qu'on amène deux prisonniers chers à +son cœur: l'un, l'abbé <i>Laurent</i>, si l'on en croit +Sicard, ou l'abbé <i>Laborde</i>, si l'on s'en rapporte à +Massieu, instituteur-adjoint de l'École nationale, +l'autre un surveillant laïque nommé <i>Labranche</i>.</p> + +<p>«Me voilà donc associé à votre persécution, +comme je l'étais à vos principes, mon cher maître! +Que je me trouve heureux, s'écrie l'abbé Laurent, +d'avoir été jugé digne d'être persécuté pour une si +belle cause!»</p> + +<p>Le lendemain matin, se présentent à la prison de +leur directeur les élèves avec Massieu en tête, portant +un projet de pétition à l'Assemblée législative +ainsi conçu:</p> + +<p> +«Citoyen président,<br /> +</p> + +<p>«On a enlevé aux Sourds-Muets leur instituteur, +leur nourricier et leur père. On l'a enfermé +dans une prison comme voleur, comme criminel. +Cependant il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'est +pas mauvais citoyen. Toute sa vie se passe à nous<a name="page_012" id="page_012"></a> +instruire, à nous faire aimer la vertu et la patrie. +Il est bon, juste et pur. Nous te demandons sa liberté. +Rends-le à ses enfants, car nous sommes +ses fils; il nous aime comme s'il était notre père. +C'est lui qui nous a appris ce que nous savons; +sans lui, nous serions comme des animaux. Depuis +qu'on nous l'a ôté, nous sommes tristes et chagrins. +Rends-nous le et nous serons heureux!»</p> + +<p>Massieu porte la supplique à la barre de l'Assemblée. +La lecture ayant provoqué dans son sein +d'unanimes applaudissements, elle ordonne au +Ministre de l'intérieur de lui rendre compte au +plus tôt des motifs de l'arrestation de l'instituteur +des Sourds-Muets.</p> + +<p>Un jeune homme appelé Duhamel, qui s'était +joint à la députation de l'École, demande, au milieu +de nouveaux battements de mains, de se +constituer prisonnier à sa place.<a name="page_013" id="page_013"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur +des sourds-muets.—Son nom est rayé de la liste fatale, +mais ses accusateurs mettent tout en œuvre pour le faire périr.—Il +est placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont +être exécutés. Une distraction des égorgeurs le sauve.—Il +entre dans la salle du Comité de la section des <i>Quatre-Nations</i>.</p></div> + +<p>Cependant on touchait au 2 septembre sans +voir encore arriver le résultat attendu.</p> + +<p>Sur la foi d'un discours que Manuel, alors procureur +de la Commune, avait adressé aux prisonniers, +chacun formait des projets d'établissement +pour l'avenir. L'abbé Sicard avait résolu, s'il était +condamné à la déportation, de se retirer dans une +des capitales de l'Europe où on le pressait d'aller +fonder une école pour ses enfants d'adoption.</p> + +<p>L'officier de garde ne voulut pas d'abord laisser +partir cette lettre que notre instituteur venait +d'écrire dans ce but à un de ses amis, et il motiva<a name="page_014" id="page_014"></a> +son refus sur ce qu'il ne pouvait être permis à +aucun Français d'aller porter à l'étranger une découverte +quelconque.</p> + +<p>«Ah! lui dit l'abbé, si vous saviez ce que c'est +que cette découverte; c'est l'art d'instruire les +pauvres sourds-muets.</p> + +<p>—Si ce n'est que cela, répondit l'officier, votre +lettre peut passer et vous pouvez partir.»</p> + +<p>La veille de cette journée sanglante, les commissaires +se présentent pour prendre les noms de +ceux qui vont être mis en liberté. L'abbé Laurent +est le premier à demander qu'on l'inscrive sur la +fatale liste. Sicard s'avance des derniers et donne +son nom. C'en était fait de lui, s'il n'avait eu l'heureuse +idée d'y ajouter son titre. Il est donc rayé. +Le surveillant Labranche est traité de même.</p> + +<p>A peine notre célèbre instituteur se trouva-t-il +seul dans la prison avec cet employé et Martin de +Marivaux, ancien avocat au Parlement de Paris, +que, dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2, y arrivent de nouveaux +détenus qui prennent la place de ceux qu'on +vient de transférer à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.</p> + +<p>Les accusateurs de l'abbé Sicard, mettant tout en +œuvre pour paralyser l'effet du décret sauveur de +l'Assemblée, persistent à dire «qu'il est un fauteur<a name="page_015" id="page_015"></a> +de la tyrannie, qu'il entretient une correspondance +avec les tyrans coalisés, et qu'il faut se hâter de le +destituer et de le faire remplacer par le savant et +modeste Salvan.»</p> + +<p>Le moment du carnage approche. Sicard va aller +rejoindre ses camarades qui ont été conduits la +veille dans la geôle. On fait avancer six fiacres; ils +attendent vingt-quatre prisonniers. Marivaux +l'ayant fait monter le premier s'asseoit à la deuxième +place, un autre à la troisième. Labranche occupe +la quatrième, deux autres montent ensuite. Les +voilà six dans le premier véhicule. Les autres remplissent +les cinq derniers.</p> + +<p>Les voitures marchent au milieu des imprécations +d'une populace aveuglément furieuse qui +veut faire justice de ceux qu'elle appelle ses ennemis. +Les soldats qui les escortent accablent, de +leur côté, d'injures les malheureux qu'elles emportent, +assénant des coups de sabres et de piques +à plusieurs d'entre eux. Les compagnons de l'instituteur +des Sourds-Muets se jettent généreusement +au devant des coups qui lui sont destinés.</p> + +<p>On arrive par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et +par le carrefour Bucy à l'Abbaye, dont la cour est +envahie par la cruelle curiosité de la foule. Les +satellites ont ordre de commencer par la première<a name="page_016" id="page_016"></a> +voiture. Les malheureux qui s'y trouvaient cherchent +à s'échapper, mais trois sont immolés; un +en est quitte pour un coup de sabre<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>Les égorgeurs se jettent sur la seconde voiture, +s'imaginant qu'il n'y a plus personne dans la première.</p> + +<p>Revenu d'une stupeur dont rien ne paraissait +plus pouvoir le tirer, l'abbé Sicard se précipite dans +les bras des membres du Comité.</p> + +<p>«Ah! citoyens, leur dit-il, sauvez un malheureux!»</p> + +<p>Sa prière est repoussée. Il était perdu si, heureusement, +l'un d'eux ne l'eût reconnu.</p> + +<p>«Ah! s'écria-t-il, c'est Sicard! Comment es-tu là? +Nous te sauverons aussi longtemps que nous pourrons.»</p> + +<p>Alors il pénètre dans la salle du Comité de la section +des <i>Quatre-Nations</i> où il eût été en sûreté avec +le seul de ses camarades qui s'était sauvé. Mais il +est trahi par une femme qui court le dénoncer aux +égorgeurs.<a name="page_017" id="page_017"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était +accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.—La +harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa +lettre au président de l'Assemblée législative contient un témoignage +de sa reconnaissance envers son libérateur.</p></div> + +<p>Les forcenés demandent les deux prisonniers. +Lui, leur présentant sa montre: <i>Prenez-la</i>, dit-il +à un des commissaires, <i>vous la donnerez au premier +sourd-muet qui viendra vous demander de mes +nouvelles</i>.</p> + +<p>Il était sûr qu'elle tomberait entre les mains de +Massieu, dont il avait assez éprouvé l'admirable +attachement.</p> + +<p>Le commissaire qui s'est excusé d'abord de recevoir +cette espèce de testament de mort, croyant +que le danger n'est pas aussi pressant, ne cède à +ces nouvelles instances qu'au moment où l'on va<a name="page_018" id="page_018"></a> +enfoncer la porte, et promet de remplir la commission +du proscrit.</p> + +<p>L'abbé Sicard, n'ayant plus rien à laisser à ses +amis, fléchit le genou et s'offre en holocauste à +l'arbitre souverain des consciences. Son sacrifice +achevé, il se lève et embrasse son dernier camarade.</p> + +<p>«Serrons-nous, mourons ensemble, lui dit-il, +la porte va s'ouvrir, nos bourreaux sont là, nous +n'avons pas à vivre cinq minutes.»</p> + +<p>La porte s'ouvre. En effet, un prisonnier échappé +est immolé à côté de l'abbé Sicard, dont le sang va +couler; déjà une pique est tournée vers sa poitrine +quand un incident providentiel vient en détourner +l'effet.</p> + +<p>Pendant qu'un horloger de la rue des Petits-Augustins, +le citoyen Monnot, membre du Comité +civil de la section des <i>Quatre-Nations</i>, dîne chez un +de ses amis, il entend tirer le canon d'alarme. +Instruit, par son fils, du massacre qui a lieu dans +les prisons, il vole à son poste et entre au Comité +non sans courir les plus grands périls. Au nom de +l'abbé Sicard, il s'informe de l'habit qu'il porte, et +il le cherche parmi les victimes.</p> + +<p>«Est-ce toi, lui demande-t-il, qui te nommes +Sicard?</p> + +<p>—Oui, c'est moi.<a name="page_019" id="page_019"></a></p> + +<p>—Eh bien! mets-toi derrière moi, je réponds +de ta vie.»</p> + +<p>Cependant, une vingtaine de sicaires réclament +à grands cris la tête de l'instituteur. Le généreux +horloger lui fait un rempart de son corps.</p> + +<p>«Voilà, dit-il à celui qui se prépare à l'immoler, +voilà la poitrine par laquelle il faut passer +pour arriver à la sienne. C'est l'abbé Sicard, un +des hommes les plus utiles au pays, l'instituteur et +le père des sourds-muets!»</p> + +<p>—«C'est égal, c'est un aristocrate.</p> + +<p>—«Eh bien! vous me passerez tous sur le corps +avant d'arriver à lui. Frappez!»</p> + +<p>Et le courageux citoyen découvre sa poitrine.</p> + +<p>L'arme tombe des mains du meurtrier.</p> + +<p>L'abbé Sicard, que son sang-froid et sa tranquillité +d'âme n'abandonnent jamais, monte sur +une croisée de la salle du Comité, donnant sur la +cour intérieure que remplit une tourbe effrénée, et +lui demandant un moment de silence, il la harangue +ainsi:</p> + +<p>«Mes amis, celui qui vous parle est innocent; +le ferez-vous mourir sans l'entendre?</p> + +<p>—Tu étais, s'écrient-ils, avec les autres que +nous venons de massacrer; tu es donc coupable +comme eux.<a name="page_020" id="page_020"></a></p> + +<p>—Écoutez-moi un instant, réplique-t-il, et si, +après m'avoir entendu, vous décidez ma mort, je +ne m'en plaindrai point: ma vie est à vous. Apprenez +d'abord qui je suis, ce que je fais, et puis +vous prononcerez sur mon sort.</p> + +<p>«Je suis l'abbé Sicard (exclamation de plusieurs +spectateurs); j'instruis les sourds-muets de naissance, +et comme le nombre de ces infortunés est +plus grand chez les pauvres que chez les riches, +je suis plus utile à vous qu'aux riches.»</p> + +<p>Alors une voix s'élève des rangs à laquelle répond +un écho immense.</p> + +<p>«Il faut sauver l'abbé Sicard, crie-t-on de +toutes parts; c'est un homme trop honnête pour +le faire périr. Sa vie est consacrée tout entière à +de grandes œuvres; il n'a pas le temps d'être un +conspirateur.»</p> + +<p>A ces mots, les bourreaux pressent l'instituteur +dans leurs bras sanglants, et protégent sa personne +de leurs instruments de mort en lui proposant +de le reconduire en triomphe à sa demeure. +Mais il persiste à ne pas vouloir accepter une telle +ovation, préférant ne devoir sa vie et sa liberté +qu'à un jugement légal d'une autorité compétente. +Aussi est-il ramené au Comité où il retrouve son +libérateur.<a name="page_021" id="page_021"></a></p> + +<p>Ayant su son nom et son adresse, il écrit le +2 septembre 1792 de l'Abbaye Saint-Germain à +Hérault de Séchelles, président de l'Assemblée législative, +la lettre suivante:</p> + +<div class="blockquot"><p> +«Citoyen président,<br /> +</p> + +<p>«L'assemblée nationale n'apprendra pas sans +douleur le massacre de citoyens qui, détenus depuis +plusieurs jours à la chambre d'arrêt de la +mairie, ont été transférés à celle de l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés. +Je m'empresse de faire entendre +la faible voix de ma reconnaissance en faveur +du citoyen courageux à qui je dois la vie. +C'est Monnot, horloger, rue des Petits-Augustins.</p> + +<p>«Dix-sept infortunés venaient d'être égorgés +sous mes yeux; la force publique n'avait pu les +sauver. J'allais périr comme eux; ce brave citoyen +s'est placé devant moi, il a découvert sa poitrine et +a dit:</p> + +<p>«Voilà, concitoyens, la poitrine qu'il faudra +traverser avant d'arriver à celle de ce bon citoyen: +vous ne le connaissez pas, mes amis! +vous allez le respecter, l'aimer, tomber aux pieds +de cet homme sensible et bon quand vous saurez +son nom; c'est le successeur de l'abbé de +l'Épée, l'abbé Sicard.»<a name="page_022" id="page_022"></a></p> + +<p>«Le peuple ne se calmait pas. Il persistait à +croire qu'on voulait se servir de mon nom pour +sauver la vie d'un traître. J'ai osé m'avancer moi-même, +et, monté sur une estrade, parler au +peuple, n'ayant pour toute défense que le courage +de l'innocence et ma confiance ferme dans ce +peuple égaré.</p> + +<p>«J'ai dit mon nom et ma position sociale. Je +me suis prévalu de la protection spéciale de l'Assemblée +nationale en faveur de l'instituteur des +sourds-muets et des chefs de cet établissement. +Des applaudissements réitérés ont succédé à des +cris de rage. J'ai été mis par le peuple lui-même +sous la sauvegarde de la loi, et accueilli comme un +bienfaiteur de l'humanité par tous les commissaires +de la section des <i>Quatre-Nations</i>, qui doit +être glorieuse d'avoir des <i>Monnot</i> dans son sein.</p> + +<p>«Permettez-moi, citoyen président, de confier +à l'Assemblée nationale le témoignage de ma reconnaissance +pour donner à une action aussi généreuse +la plus grande publicité possible. Une nation +dans laquelle des citoyens tels que celui à qui je +dois la vie ne sont pas rares, doit être invincible. +Raconter de pareils actes d'héroïsme, c'est remplir +un devoir. Les sentir sans pouvoir exprimer +l'admiration qu'ils excitent et ne les oublier jamais,<a name="page_023" id="page_023"></a> +c'est l'état de mon âme plus satisfaite de +vivre avec de pareils concitoyens que d'avoir +échappé à la mort.</p> + +<p> +«Je suis, etc.»<br /> +</p></div> + +<p>Cette lettre, apportée au président par un des +concierges de l'Abbaye, fut lue publiquement et +suivie de la déclaration solennelle<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> que le citoyen +Monnot avait bien mérité de la patrie pour +avoir sauvé l'instituteur des Sourds-Muets.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, l'abbé Sicard était assis près +de la table du Comité sur laquelle on apportait des +bijoux, des portefeuilles, des mouchoirs dégouttants +de sang, trouvés dans les poches des prisonniers +qu'on avait massacrés sous ses fenêtres.</p> + +<p>Un de ces tigres, les manches retroussées, +armé d'un sabre fumant de sang, entre dans l'enceinte +où les membres délibèrent, sans paraître +entendre les clameurs des victimes, et leur crie:</p> + +<p>«Je viens réclamer en faveur de nos braves +frères d'armes qui égorgent tous ces aristocrates +des chaussures pour leurs pieds. Nos braves +frères sont nu-pieds, et ils partent demain pour +la frontière.»<a name="page_024" id="page_024"></a></p> + +<p>Les membres se regardent et répondent tous à +la fois: «Rien n'est plus juste; accordé!»</p> + +<p>A cette demande en succède une autre relative +au vin dont ont besoin <i>les braves frères qui travaillent +depuis longtemps dans la cour</i>. Ils sont fatigués, +dit un autre, leurs lèvres sont sèches. «Délivré +un <i>bon</i> pour 24 pots de vin.»</p> + +<p>Quelques minutes après, le même homme vient +renouveler la même demande. «Accordé également +un autre <i>bon</i>!»<a name="page_025" id="page_025"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert +près de la salle du Comité.—Deux prisonniers lui proposent +de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.—Il +est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance +d'un député qui prie un de ses collègues plus influent +d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit +encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, +son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.—M. Pastoret, +député, à la prière de la fille aînée de cette dame, +Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.—Un second décret +est rendu en faveur de l'instituteur.</p></div> + +<p>D'autres dangers menaçaient cependant l'abbé +Sicard. Il demande au Comité la permission de se +retirer, la nuit étant déjà fort avancée. Le concierge +lui offre un asile chez lui, il préfère être mis au +<i>violon</i>, qui est contigu à la salle du Comité. Cette +préférence le sauve, puisque deux autres malheureux +périrent pour avoir accepté cette proposition.</p> + +<p>Quels cris déchirants des nouvelles victimes, +quels hurlements affreux de cannibales notre instituteur<a name="page_026" id="page_026"></a> +n'entend-il pas pendant le temps qu'il +passe dans cette prison! Que de coups de sabres! +quelles danses abominables autour de ces cadavres, +au milieu des applaudissements frénétiques +des spectateurs et aux cris mille fois répétés de: +<i>Vive la nation!</i></p> + +<p>Le jour éclairait à peine ces scènes d'épouvante +que les massacreurs, ne trouvant plus là de quoi +assouvir leur rage, se ressouvinrent que le <i>violon</i> +renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper +à la petite porte qui donne sur la cour. L'abbé +Sicard, se sentant perdu, heurte doucement à +celle qui communique à la salle du Comité, mais +il lui est répondu brutalement qu'on n'en a point +de clef, et on le livre à son affreuse destinée, ainsi +que ses deux compagnons. Ceux-ci lui proposent +de lui faire une échelle de leur corps pour atteindre +à un plancher très-haut qui offre un moyen +sûr et prompt de salut, et ils insistent pour qu'il +se sauve là, comme étant sur cette terre plus utile +qu'eux.</p> + +<p>Notre instituteur refuse d'abord de profiter +d'un avantage que ne partageraient pas les compagnons +de son infortune, résolu à vivre ou à mourir +avec eux. Dans cet assaut de dévoûment, ils lui représentent +encore plus vivement le déplorable<a name="page_027" id="page_027"></a> +abandon dans lequel sa perte plongerait ses pauvres +sourds-muets..... Ne pouvant résister davantage +à de si pressantes sollicitations, il monte à +contre-cœur sur les épaules du premier, puis sur +celles du second. Mais au moment où la porte va +céder à leurs efforts, les cris accoutumés de: <i>Vive +la nation</i> et le chant de <i>la Carmagnole</i> les attirent +vers de nouvelles victimes qu'on amène dans la +cour déjà jonchée de cadavres.</p> + +<p>L'abbé Sicard, descendu à peine de son plancher +vivant, aperçoit de nouveaux ruisseaux de sang +couler autour de lui et entend interroger sur ce +théâtre de carnage des malheureux au front serein +et résigné.</p> + +<p>«Eh bien! qu'ils se confessent ces scélérats! +répondent, tous d'une voix, les sicaires; ils donneront +le temps aux curieux du quartier de se lever +et de venir nous voir faire justice de ces <i>coquins</i>. +En attendant, nous déblayerons la cour. Allez chercher +des charrettes! envoyons à la voirie tous ces +aristocrates, ils infecteraient la maison.»</p> + +<p>L'arène de cette boucherie humaine était garnie +de bancs pour les citoyennes ainsi que pour les +citoyens <i>sans-culottes</i>. Ils avaient fait exprimer au +Comité où l'abbé Sicard se trouvait, le désir de +contempler les cadavres tout à leur aise. Aussi un<a name="page_028" id="page_028"></a> +lampion est-il placé sur la tête de chacune des victimes +pour que les assistants, les assistantes puissent +surtout jouir de cette exécrable illumination.</p> + +<p>Notre instituteur atteste encore avoir vu de ses +yeux des femmes du quartier de l'Abbaye se rassembler +autour du lit qu'on préparait pour les +condamnés et y prendre place comme à un spectacle.</p> + +<p>Les compagnons qu'il venait de rejoindre et à +qui il voulut adresser la parole étaient devenus +entièrement fous. L'un d'eux, lui présentant un +couteau, lui demande la mort comme une grâce; +l'autre se déshabille et essaie de se pendre avec +son mouchoir et ses jarretières, mais il n'en peut +venir à bout.</p> + +<p>La porte de la prison s'ouvre. On y jette une +nouvelle victime qui, échappée jusque-là par miracle +à cette hécatombe humaine, apprend aux captifs +la fin glorieuse du vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève +qui a refusé le serment civique en +déclarant à ses juges que, comme eux, il est soumis +aux lois du pays dont ils se prétendent les seuls +ministres, mais qu'on le trouvera inébranlable +sur tout ce qui regarde la religion.</p> + +<p>Cependant les ennemis de l'abbé Sicard, composant +la section de l'Arsenal, furieux de voir cette<a name="page_029" id="page_029"></a> +proie leur échapper, font parvenir à la Commune +un nouvel arrêt le condamnant à mort, lequel va +être exécuté lorsque, fort heureusement, la fatigue +et le besoin de prendre quelque nourriture forcent +le bourreau à remettre le supplice à quatre heures.</p> + +<p>Un charretier, interrogé sur le motif qui lui faisait +différer le transport d'un cadavre qu'il avait +déjà chargé: «Vous devez, répondit-il, me donner +celui de l'abbé à quatre heures, je porterai tout +cela ensemble.»</p> + +<p>En entendant ce propos, Sicard se procure +une feuille de papier et écrit à un député, son +ami intime, le mardi 4 septembre, ce qui suit:</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«Ah! mon cher, que vais-je devenir, après +avoir échappé à la mort, si vous ne venez me sauver +la vie en me faisant ouvrir les portes de cette +prison, <i>autour de laquelle des cannibales commettent +à tout instant de nouveaux massacres</i>? Prisonnier +depuis sept jours, il y a trois nuits que j'entends +de ma fenêtre demander ma tête à grands cris, et +menacer de briser les faibles volets qui me séparent +d'eux, si les commissaires de la section de +l'Abbaye, qui ne savent plus comment faire pour +conserver ma frêle existence, me livrent à leur +rage. Ces honorables patriotes me conseillent d'aller<a name="page_030" id="page_030"></a> +me réfugier dans le sein de l'Assemblée nationale, +accompagné de deux députés, pour n'être +pas massacré en sortant.</p> + +<p>«Eh! grand Dieu! qu'ai-je donc fait pour être +traité ainsi? Au moment où je vous écris, <i>on +coupe la tête à un prêtre, et on en amène deux autres +qui vont subir le même sort. Qu'avons-nous donc +fait pour périr ainsi? Car certainement je ne serai +pas plus épargné.</i> En quoi suis-je donc un mauvais +citoyen? Suis-je même un citoyen inutile? C'est à +la France entière à répondre. Un de mes élèves +est peut-être mort de chagrin à l'heure qu'il est. +Je succombe moi-même sous le poids de tant d'inquiétudes. +Quel est mon crime? On ne m'a pas encore +interrogé depuis sept jours que je suis ici. Je +n'existerai pas demain si vous ne venez, ce matin +même, à mon secours. Je ne demande pas la liberté, +je demande à vivre pour mes pauvres enfants. +Que l'Assemblée nationale me constitue prisonnier +dans une de ses salles. Qu'elle presse le +rapport de mon affaire. Eh! bon Dieu! est-ce une +aussi grande affaire? ai-je le temps d'être un mauvais +citoyen?</p> + +<p>«Quelle horreur de me transférer en plein jour, +à trois heures, un jour de fête, à l'instant où le +canon d'alarme tonne, et où les soldats d'Avignon<a name="page_031" id="page_031"></a> +et de Marseille me dénoncent à la populace, quand +ils auraient pu me défendre de sa rage, à travers le +Pont-Neuf et toutes les rues qui conduisent à +l'Abbaye?</p> + +<p>«Venez, mon cher, venez faire une bonne action! +venez sauver un infortuné en l'investissant de +votre inviolabilité et de celle d'un autre de vos collègues, +qui trouvera peut-être quelque plaisir à +partager avec vous cette bonne œuvre! Sais-je +seulement si vous arriverez à temps? <i>Mes bourreaux +sont là, couverts de sang; ils grincent des +dents et demandent ma tête.</i></p> + +<p>«Adieu, mon cher compatriote! J'ignore si vous +trouverez vivant à l'Abbaye l'instituteur infortuné +des pauvres sourds-muets.»</p> + +<p>L'ami, à qui la lettre était parvenue, pria un de +ses collègues plus influent de la communiquer à +la Chambre après en avoir raturé et supprimé les +passages soulignés.</p> + +<p>Cette assemblée ordonna immédiatement à la +Commune de mettre Sicard en liberté.</p> + +<p>Mais ce décret n'eut pas plus de succès.</p> + +<p>L'heure fatale allait sonner. Ignorant si la lettre +était arrivée à sa destination, il prend un feuillet de +papier, le coupe en trois, et écrit trois billets, un +au président Hérault de Séchelles, un à Laffon de<a name="page_032" id="page_032"></a> +Ladébat, son ancien collègue aux académies de +Bordeaux, et son ami particulier, membre de l'Assemblée +constituante, l'un des plus honorables citoyens, +attaché à la religion réformée, un autre à +Mme d'Entremeuse, mère de deux personnes qui +l'avaient eu pour premier instituteur.</p> + +<p>Ces trois billets étaient le dernier espoir de ce +malheureux invoquant l'amitié et la reconnaissance.</p> + +<p>Le billet, destiné au président, est remis à un +honnête et compatissant huissier qui court chez +lui. (L'Assemblée ne siégeait pas).</p> + +<p>Hérault de Séchelles se rend aussitôt au Comité +d'instruction. Laffon de Ladébat, de son côté, se +présente chez Chabot, membre de l'Assemblée législative, +et lui demande la vie de son ami, en lui +peignant sous les plus vives couleurs l'affreuse situation +où il se trouve, et en tâchant de lui faire +comprendre qu'il n'y a pas un instant à perdre +pour le sauver.</p> + +<p>Mme d'Entremeuse n'était pas chez elle. L'aînée +de ses filles, Éléonore<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> reçoit le billet, le parcourt<a name="page_033" id="page_033"></a> +des yeux et s'évanouit; mais le péril que +court son instituteur, son père, lui fait reprendre +ses esprits; elle vole chez Pastoret, de qui ce malheureux +est connu, elle a beau s'efforcer de remuer +les lèvres pour proférer une parole, sa langue est +glacée d'effroi.</p> + +<p>Pastoret prend le papier, le lit, quitte son dîner, +et rencontre au Comité d'instruction, dont il est +membre, le président et le secrétaire Romme, +qu'on y a appelés. Ces citoyens, ayant conféré ensemble, +donnent ordre une seconde fois à la Commune +de voler au secours de l'infortuné.<a name="page_034" id="page_034"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses remercîments +aux membres.—Il reçoit les excuses d'un des +commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir +contribué lui-même à son incarcération.—Ce dernier le dissuade +de rentrer à l'École.—Massieu le visite dans sa retraite.—Communication +de l'arrêté de l'Assemblée générale du +1<sup>er</sup> septembre 1792.—Protestation de l'abbé Salvan.</p></div> + +<p>Cependant la Commune, qui a déjà passé à l'ordre +du jour lors de la réception du décret dont il a été +parlé, va confirmer cette rigoureuse sentence, mais, +par bonheur, siége dans son sein un Bordelais +nommé Guiraut, qui demande à être chargé de +l'exécution du décret. C'en était encore fait de +l'abbé Sicard, si une pluie d'orage qui survint à +quatre heures, époque fixée pour le supplice, n'eût +troublé le sacrifice et dispersé la foule. Ce n'est +que bien plus tard, à sept heures, que les portes +de la prison s'ouvrent pour le condamné. Un officier +municipal vient le prendre sous le bras et le<a name="page_035" id="page_035"></a> +mener à l'Assemblée nationale entre une double +haie d'hommes féroces que son écharpe tient en +respect. Chabot, de son côté, cédant à la voix éloquente +qui l'implore, monte à la tribune de l'église +de l'Abbaye, où il parvient à intéresser en sa faveur +ceux qui demandent sa tête.</p> + +<p>Sicard prend place dans une voiture avec l'officier +municipal et son premier libérateur Monnot. +A peine paraît-il à la barre, que les députés se précipitent +dans ses bras; des larmes coulent de tous +les yeux pendant son improvisation.</p> + +<p>«Jamais, s'écrie-t-il en terminant, un seul mot +injurieux à la cause de la liberté n'est sorti de ma +plume.... Non, celui qui a juré, avec effusion de +cœur, soumission à toutes vos lois, celui qui a juré +de mourir pour elles, ne devait pas s'attendre à +être traité comme un ennemi de la liberté. Pères +de la patrie, apprenez à l'Europe que vous savez +si bien réparer les erreurs du nouveau régime, que +ceux même qui en sont les victimes, sont forcés de +le chérir et de le défendre.»</p> + +<p>Une fois hors de ce lieu d'angoisses, il demande +des commissaires pour procéder à la levée des +scellés qui, le jour de son arrestation, ont été apposés +à son appartement.</p> + +<p>A ceux qui ont été déjà nommés on en adjoint<a name="page_036" id="page_036"></a> +deux autres de la section, dont l'un est précisément +celui qui a apporté à la Commune et à la prison +de l'Abbaye l'arrêté qui appelait la hache révolutionnaire +sur la tête de notre instituteur. Cet +homme, ayant plusieurs fois assisté à ses leçons, +lui avait toujours témoigné le plus vif intérêt et la +plus grande estime.</p> + +<p>Il n'a pas plus tôt revu l'abbé, qu'il se jette à son +cou en lui avouant, tout confus, qu'il a été le complice +de ses assassins, qu'il n'a pas tenu à lui que +l'homme, dont il fait le plus de cas, n'ait pas été +enveloppé dans le massacre général, mais qu'il n'a +pas eu le courage de résister à la haine implacable +qui fermente de toute part contre les prêtres.</p> + +<p>«On ne concevrait pas, s'écrie l'honorable ecclésiastique, +comment, avec quelque honnêteté +dans le cœur, cet homme avait pu accepter une +mission aussi infâme, si l'on ne savait que souvent +la faiblesse fait le mal aussi aisément que la +méchanceté, et qu'elle n'est pas moins cruelle.»</p> + +<p>La levée des scellés faite, Sicard se flattait d'être +enfin rendu à ses élèves, mais le nouveau commissaire +lui conseilla de ne pas réintégrer immédiatement +son domicile, en lui faisant observer que ses +ennemis ne lui pardonneraient pas aussi facilement +de s'être soustrait à leurs poursuites.<a name="page_037" id="page_037"></a></p> + +<p>Écoutant un aussi charitable avis, il prend le +parti de se retirer dans une section éloignée, chez +le sieur Lacombe, horloger, qui, pendant sa détention, +l'avait courageusement demandé partout, au +péril de sa vie, et qui, depuis, ne cesse de lui prodiguer, +avec sa digne épouse, toutes les consolations +dont son âme brisée a tant de besoin. C'est +là que le directeur reçoit la première visite du +sourd-muet Massieu, qu'il a institué son légataire +au moment de subir le coup fatal.</p> + +<p>On imaginera sans peine quels sentiments durent +déborder de l'âme si naïve de l'élève en revoyant +son cher maître. Il avait refusé jusque-là toute +nourriture, et n'avait pu goûter un instant de +sommeil, tant il était inquiet de sa vie. Un jour de +plus, il mourait de douleur et de faim.</p> + +<p>Peu après, l'honnête commissaire apporta à +l'abbé Sicard, ainsi qu'il le lui avait promis, une +copie collationnée de l'arrêté; la voici:</p> + +<p class="c"><i>Assemblée générale du 1<sup>er</sup> septembre 1792.</i></p> + +<p>Sur les représentations faites par plusieurs +membres,</p> + +<p>1º Que le citoyen Sicard, <i>instituteur des sourds et +muets</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, arrêté comme <i>prêtre insermenté</i>, est sur<a name="page_038" id="page_038"></a> +le point d'être élargi, attendu l'utilité dont on prétend +qu'il est dans son institution;</p> + +<p>2º Que son élargissement serait d'autant plus +dangereux, qu'il possède l'art coupable de cacher +son incivisme sous des dehors patriotes et de servir +la cause des tyrans en persécutant sourdement +ceux de ses concitoyens qui se montrent dans le +sens de la révolution;</p> + +<p>L'assemblée a arrêté qu'elle formerait les demandes +suivantes:</p> + +<p>1º Que la loi soit exécutée dans toute son étendue +vis-à-vis de Sicard;</p> + +<p>2º Qu'il soit remplacé par le savant et modeste +Salvan, second instituteur des sourds et muets +(héritier, comme plusieurs autres, de la sublime +méthode inventée par l'immortel de l'Épée), prêtre +assermenté et agréé par l'Assemblée nationale;</p> + +<p>3º Enfin, qu'il soit porté des copies du présent +arrêté au pouvoir exécutif, au Comité de surveillance, +au Conseil de la Commune, et au greffe de +la prison par les citoyens Pelez et Pernot, commissaires +nommés à cet effet.</p> + +<p class="r"> +Signé: B<small>OULU</small>, <i>président</i>.<br /> +R<small>IVIÈRE</small>, <i>secrétaire</i>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_039" id="page_039"></a></p> + +<p>Le célèbre instituteur mit cet arrêté sous les +yeux de l'abbé Salvan, qui éclata contre ce qu'il +prétendait être un outrage à son honneur. Aux +plaintes que l'abbé Sicard en fit à celui qui était +véhémentement soupçonné d'avoir rédigé cette +pièce, l'inculpé eut l'impudence de répondre par +des dénégations; mais depuis cette époque, il n'en +fut pas moins atteint et convaincu. On en avait, en +effet, trouvé la minute, écrite tout entière de sa +main, parmi les autres papiers du Comité révolutionnaire +de la section. Sa criminelle adresse était +allée jusqu'à concerter avec une poignée de ses +complices d'autres arrêtés au nom de l'Assemblée +entière, chaque fois que la séance était levée.<a name="page_040" id="page_040"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à +divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille +politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire exécutif.—Condamné +à la déportation, il trouve un refuge dans le faubourg +Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.—Seconde +représentation du drame de <i>l'Abbé de l'Épée</i>, +par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et son +épouse Joséphine.—Supplique de Collin d'Harleville en faveur +de l'abbé Sicard.—Le public prend fait et cause pour lui.—Son +élargissement.</p></div> + +<p>Ce n'est qu'en 1796 que le respectable directeur +put reprendre tranquillement possession de son +établissement modèle. Déjà il occupait une chaire +de professeur à l'École normale supérieure, fondée +par la Convention nationale le 9 brumaire an III +(30 octobre 1794) dans l'amphithéâtre du Jardin +des plantes.</p> + +<p>Il était professeur au Lycée national, et, en outre, +coopérait au <i>Magasin encyclopédique</i>.<a name="page_041" id="page_041"></a></p> + +<p>Ses premiers collègues, à l'École normale, furent +Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Daubenton, Berthollet, +Volney, Garat, Bernardin de Saint-Pierre, +La Harpe, etc.</p> + +<p>On pouvait débuter plus mal.</p> + +<p>De l'amphithéâtre du Jardin des Plantes, l'École +normale, réorganisée en 1808, fut transférée rue +des Postes, puis au Collége du Plessis, rue Saint-Jacques, +et enfin rue d'Ulm.</p> + +<p>L'abbé Sicard fut également admis, à l'occasion +de la création de l'Institut de France, à faire partie, +avec Garat, de la section de grammaire générale, +à la même époque où le Directoire nommait +dans la section de poésie Chénier et Lebrun.</p> + +<p>Plus tard, quand vint l'arrêté consulaire de +réorganisation de l'an XI, il fut désigné pour la +classe de littérature avec Andrieux, François de +Neufchâteau, Collin d'Harleville, Legouvé, Arnault, +Fontanes et autres contemporains illustres.</p> + +<p>Pour défendre la cause des prêtres insermentés, +il coopéra activement aux <i>Annales religieuses, politiques +et littéraires</i>. Toutefois, désormais prudent +et circonspect, il se contenta d'y insérer quelques +articles signés tantôt de son nom, tantôt de +son anagramme <i>Dracis</i>. La publication d'une feuille +conçue dans cet esprit ne pouvait passer inaperçue<a name="page_042" id="page_042"></a> +sous le Directoire: un arrêté du 18 fructidor +an V (5 septembre 1797) l'inscrivit sur la liste des +journalistes qui devaient être déportés à Sinamari. +Heureusement, il évita le coup qui le menaçait en +se réfugiant dans le faubourg Saint-Marceau.</p> + +<p>Là, il employa plus de deux ans à composer sa +<i>Grammaire générale</i> et son <i>Cours d'instruction d'un +sourd-muet de naissance</i>.</p> + +<p>Jean Massieu, cinquième sourd-muet de naissance +dans la même famille, offrit plusieurs fois à +son maître de partager ses modiques honoraires.</p> + +<p>«Mon père n'a rien, répétait-il en ses gestes +rapides, c'est à moi de le nourrir, de le vêtir, de le +soustraire au sort cruel qui le poursuit.»</p> + +<p>L'abbé Sicard, las de languir dans la retraite, et +désireux de reprendre ses travaux favoris, chercha +à se laver de l'accusation d'<i>ultramontanisme</i>, +qui pesait sur lui, quoiqu'il ne fît que partager au +fond les doctrines de Port-Royal. Mais en vain +protesta-t-il hautement de sa soumission au nouveau +gouvernement de la France.</p> + +<p>Ne pouvant rien obtenir, il se décida à consigner, +dans <i>l'Ami des lois</i>, feuille publiée par l'ex-bénédictin +Paultier, membre du Conseil des Cinq-Cents, +un désaveu formel de la part qu'il avait +prise aux <i>Annales catholiques</i>. Cette protestation,<a name="page_043" id="page_043"></a> +jointe aux supplications de ses élèves pour ravoir +leur maître, et aux sollicitations d'amis dévoués +pour qu'il fût réintégré dans ses fonctions, échouèrent +devant l'inflexibilité d'un pouvoir ombrageux +et la persistance du nommé Alhoy<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> à se maintenir +à sa place.</p> + +<p>Deux ans plus tard seulement, après la révolution +du 18 brumaire an VIII (9 novembre +1799), l'abbé +Sicard fut rendu à ses fonctions.</p> + +<p>«Une seconde liste de proscrits venait d'obtenir +le bienfait du rappel. Les écrivains y figuraient +en grand nombre. MM. de Fontanes, de La +Harpe, Suard, <i>Sicard</i>, Michaud, Fiévée, étaient +rappelés de leur exil ou autorisés à sortir de leur +retraite.»</p> + +<p class="r">(<i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, par<br /> +M. Thiers, t. I, livre II).</p> + +<p>Le respectable directeur fut aussi réintégré +en 1801 par le premier Consul, avec Suard, Michaud, +Fiévée, etc., dans l'Institut de France, d'où +le 18 fructidor l'avait exclu, et il s'occupa presque +aussitôt de créer une imprimerie desservie par +plusieurs de ses élèves. D'autres furent, grâce à<a name="page_044" id="page_044"></a> +lui, employés dans diverses administrations publiques, +et leurs vieux parents reçurent le fruit de +leur travail journalier.</p> + +<p>Les vœux des sourds-muets et de leurs amis +étaient comblés. Voici quelle fut la cause de cette +révolution inattendue:</p> + +<p>Dans le courant de décembre de cette année, +Mme Bonaparte assistait, avec son époux, à la +seconde représentation du drame de <i>l'Abbé de +l'Épée</i>, par Bouilly.</p> + +<p>Au cinquième acte, lorsque Monvel, chargé du +rôle du vénérable fondateur, dit à l'avocat Franval: +qu'il y a longtemps qu'il est séparé de ses +nombreux élèves, et que, sans doute, ils souffrent +beaucoup de son absence....., Collin d'Harleville se +lève avec plusieurs hommes de lettres, placés +dans une galerie faisant face à la loge de Bonaparte, +et tous s'écrient:</p> + +<p>«Que le vertueux Sicard, qui gémit dans les +fers, nous soit rendu!»</p> + +<p>Ce cri de nobles âmes est incontinent répété par +la salle entière, et, dès le lendemain, le premier +Consul, désireux de faire droit à une requête aussi +unanime, et cédant aux instances de Joséphine, se +fait rendre compte des motifs de l'incarcération du +successeur de l'abbé de l'Épée.<a name="page_045" id="page_045"></a></p> + +<p>Ce jour-là, l'estimable auteur de la pièce recevait +de Collin d'Harleville un billet contenant non-seulement +ses félicitations sur le succès bien mérité +de son œuvre, mais exprimant encore sa certitude +que le bonheur de Sicard serait le complément +de son triomphe.</p> + +<p>Un homme, d'un certain âge, paraissant timide +et ému, demandait cependant à parler à Bouilly. +C'était Sicard lui-même qui venait de sortir de sa +prison. Il se jette dans les bras de son libérateur +avec toute l'effusion de la reconnaissance en lui +annonçant que Mme Bonaparte doit elle-même le +présenter au premier Consul, et qu'il compte sur +sa puissante intervention pour se retrouver bientôt +au milieu de son troupeau chéri.</p> + +<p>Cet espoir ne fut pas déçu. Peu après, il adressait +à Bouilly la lettre suivante que ce dernier regarda +toujours comme un de ses plus beaux titres +à l'estime publique:</p> + +<div class="blockquot"><p class="r">Paris, le 23 nivôse an VIII.<br /> +</p> + +<p>«Jouissez de votre triomphe, mon aimable collègue; +je suis, depuis hier, réintégré dans mes +fonctions. Il n'est pas permis à votre modestie de +ne pas prendre une très-grande part à cette sorte +de victoire. C'est votre pièce, qu'on dit si belle, si<a name="page_046" id="page_046"></a> +touchante, qui a ramené sur moi l'intérêt public. +Je vous ai promis de vous prévenir du jour où aurait +lieu ma première séance qui sera aussi ma première +entrevue avec mes enfants depuis vingt-huit +mois. Eh bien! c'est après demain, 25, à dix +heures très-précises.</p> + +<p>«Venez-y avec Mme Bouilly! vous êtes bien dignes +de figurer l'un à côté de l'autre dans une +séance aussi touchante..... Mais, de grâce, accourez +avant dix heures! demandez-moi à la porte! +je veux vous voir avant la séance: je veux embrasser +un de mes plus tendres amis et le presser +contre mon cœur: cette jouissance me préparera +à toutes les autres de cette heureuse matinée.</p> + +<p>«Je vous embrasse, en attendant, de tout mon +cœur. Adieu! mille fois adieu! Tout à vous, sans +réserve!»</p></div> + +<p>Les jeunes sourds-muets, pour leur compte, +ayant su à qui leur directeur devait sa liberté, +s'entendirent pour modeler un beau buste de +l'abbé de l'Épée, en terre cuite. On aura peine à se +figurer la surprise et l'émotion qu'éprouva notre +auteur dramatique en recevant de leurs mains ce +tribut de leur reconnaissance filiale.</p> + +<p>Dans la suite, Mme Talma, qui fut tant applaudie<a name="page_047" id="page_047"></a> +dans le rôle de l'élève de l'abbé de l'Épée, vint +causer à Bouilly une nouvelle jouissance en lui +annonçant qu'elle était chargée de lui remettre, +au nom de tous les sourds-muets, ses camarades, +des vers exprimant les vifs sentiments dont ils +étaient animés.</p> + +<p>Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne +pouvoir résister au plaisir de mentionner encore +un trait qui est personnel à Bouilly.</p> + +<p>Présenté par Joséphine au chef du pouvoir exécutif, +il en reçut des éloges sur son double succès.</p> + +<p>«Je vous remercie, lui dit-il avec le <i>sourire à +dents blanches qui ornaient sa bouche des plus expressives</i> +(termes de notre aimable conteur), de +votre pièce sur l'abbé de l'Épée: vous m'avez procuré +le plaisir de rendre Sicard à ses élèves.</p> + +<p>«—Et moi, général, dit Bouilly, je dois vous +remercier bien plus encore de m'avoir procuré, +par cet acte de justice, la plus honorable jouissance +que puisse éprouver un littérateur.»</p> + +<p>On remarque, dans <i>la Clef du cabinet des souverains</i>, +une lettre d'une jeune sourde-muette, +Mlle Rey Lacroix, à Mme Bonaparte.</p> + +<p>«Les sourds-muets, lui écrit-elle avec une +naïveté charmante, n'ont pas Sicard depuis beaucoup +de mois. Je l'aime bien, il est dans mon cœur.<a name="page_048" id="page_048"></a> +Il a enseigné à mon papa qui m'enseigne tous les +jours.</p> + +<p>«Dites à votre époux de rendre Sicard aux +sourds-muets! Vous deux serez leurs amis comme +est papa: ils prieront Dieu pour vous.»</p> + +<p>Après le 3 nivôse, les jeunes sourds-muets étant +allés complimenter le premier Consul, leur respectable +maître fut chargé par lui de leur transmettre +sa réponse:</p> + +<p>«Je suis bien aise de voir les sourds-muets de +naissance, et c'est avec plaisir que je reçois l'expression +de leurs sentiments. Dites à vos élèves, +citoyen Sicard, que je ferai tout ce qui sera nécessaire +pour augmenter leur bien-être et pour les +rendre heureux.»<a name="page_049" id="page_049"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Graves erreurs échappées à l'auteur du <i>Cours d'instruction d'un +sourd-muet de naissance</i>.—Plus tard il se rétracte dans sa +<i>Théorie des signes</i>.—Prérogatives de la mimique naturelle +que fait valoir Bébian.—Différences entre la dactylologie et la +mimique.—Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur l'articulation.</p></div> + +<p>Rapportons, en passant, le jugement que Napoléon +I<sup>er</sup> porta plus tard sur la langue des sourds-muets:</p> + +<p>«Monsieur l'abbé, dit le futur empereur à Sicard, +qu'à la demande de ses élèves il venait de +faire élargir, en payant les dettes qu'il avait contractées +pour eux, il me semble que ces infortunés +n'ont que deux mots dans leur grammaire: <i>le substantif</i> +et <i>l'adjectif</i>.»</p> + +<p>Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop +pénétrant pour n'y pas ajouter <i>le verbe</i>, s'il avait +eu le temps de sonder davantage l'admirable langue +employée journellement par cette portion intéressante<a name="page_050" id="page_050"></a> +de la famille humaine, et surtout s'il avait eu +affaire à un <i>maître</i> qui eût su puiser plus sûrement +parmi les trésors qu'elle recèle. N'est-ce pas, +en effet, le verbe qui est le fond de la langue des +signes, puisque c'est une langue d'action?</p> + +<p>Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter +un coup d'œil sur l'œuvre capitale de l'abbé Sicard, +son <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance</i>, +dont il a été fait mention plus haut. Mais, tout en +accordant volontiers que c'est <i>une sorte de cours de +métaphysique et de grammaire expérimentales, propre +à l'instruction de tous les enfants</i>, qu'il nous +soit permis, tout d'abord, de nous élever, comme +nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance, +et comme nous ne cesserons de le faire, contre +deux ou trois passages du discours préliminaire +qui nous semblent aussi absurdes que révoltants +pour l'espèce humaine.</p> + +<p>«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet +de naissance, considéré en lui-même avant +qu'une éducation quelconque ait commencé à le +lier par quelque rapport à la grande famille dont, +par sa forme extérieure, il fait partie? <i>C'est un +être parfaitement nul dans la société, un automate +vivant, une statue, telle que la présente</i> Charles +B<small>ONNET</small>, <i>et d'après lui</i> C<small>ONDILLAC</small>; <i>une statue à laquelle<a name="page_051" id="page_051"></a> +il faut ouvrir l'un après l'autre et diriger +tous les sens en suppléant à celui dont il est malheureusement +privé. Borné aux seuls mouvements physiques, +il n'a pas même, avant qu'on ait déchiré +l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet instinct sûr +qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce +guide.</i></p> + +<p>«<i>Le sourd-muet n'est donc, jusque-là, qu'une +sorte de machine ambulante, dont l'organisation, +quant aux effets, est inférieure à celle des animaux.</i></p> + +<p>«<i>Quant au moral, il résulte et se combine de tant +d'éléments, tous placés si loin de lui, qu'on doit +bien se douter qu'il n'en soupçonne pas même l'existence.</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«<i>Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le +voilà tel que l'habitude de l'observation, en vivant +avec lui, m'a mis à même de le dépeindre! C'est de ce +triste et déplorable état qu'il faut le retirer avant de +songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un +ouvrier, un homme d'une profession quelconque.</i>»</p> + +<p>Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous +de la bête la plus stupide, et imprime sur +son front le stigmate d'<i>une machine à figure humaine</i>, +il n'y a qu'à hausser les épaules; mais +qu'une pareille assertion sorte de la plume d'un<a name="page_052" id="page_052"></a> +grave instituteur de sourds-muets! C'est un paradoxe +inqualifiable, qui a excité chez nous, encore +enfants, une indignation si légitime, que nous +n'eussions pas mieux demandé que de faire bonne +et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes +des exemplaires qui nous tombaient sous la +main.</p> + +<p>J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet +à l'état brut, comme le suppose l'abbé Sicard, +est une chimère. Il n'y a pas un sourd-muet âgé +seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les +hommes, n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait +émis quelque idée, n'ait, en un mot, communiqué, +d'une manière fort imparfaite sans doute, mais +communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne +n'existe donc pas en réalité.</p> + +<p>Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende +honorable d'une pareille opinion dans sa <i>Théorie +des signes pour servir d'introduction à l'étude des +langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est +mis en action</i>, ouvrage formant deux volumes in-8º, +l'un de 580, l'autre de 650 pages.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome I<sup>er</sup>, +n'est pas aussi malheureux; il apporte aux leçons +de son maître une âme communicative, qui, pleine<a name="page_053" id="page_053"></a> +des idées que les objets extérieurs, par le ministère +des sens qui en sont frappés, ont fait parvenir jusqu'à +elle, anime son regard, modifie les muscles +de son visage et commande à sa physionomie cette +diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer +toutes ses pensées et toutes ses affections. C'est +encore son âme qui communique aux gestes toutes +les formes propres à dessiner les objets; c'est elle +qui, dans ses yeux, décèle la colère qu'il voudrait +en vain dissimuler et qui les enflamme, c'est elle +qui sillonne son front quand il est triste, qui fait +naître le sourire sur ses lèvres et l'expression de +la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le +sourd-muet qui arrive de chez ses parents et qui +n'a reçu encore aucune leçon n'est pas moins éloquent +que le jeune <i>entendant</i> qui, auprès d'un +maître, vient apprendre l'art d'analyser la pensée, +et celui de parler correctement la langue dont sa +première institutrice lui a fait connaître toutes les +expressions, en répandant sur ses leçons tout le +charme de l'amour maternel.»</p> + +<p>Plût à Dieu que, comme la lance d'Achille, ce +désaccord, quoique tardif, ait pu guérir les blessures +faites par le premier coup!</p> + +<p><i>La Théorie des signes</i> est bien loin d'avoir eu la +vogue du <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet de<a name="page_054" id="page_054"></a> +naissance</i>. Une société savante l'a proclamée toutefois +<i>un ouvrage élémentaire absolument neuf, indispensable +à l'enseignement des sourds-muets, également +utile aux élèves de toutes les classes et aux +instituteurs</i>, et l'Institut lui a décerné un grand +prix décennal de première classe, destiné au meilleur +ouvrage de morale ou d'éducation.</p> + +<p>Telle était, à propos du <i>Cours d'instruction d'un +sourd-muet</i>, l'opinion d'un juge fort compétent, +M. de Gérando, dans son bel ouvrage: <i>De l'Éducation +des sourds-muets de naissance</i>:</p> + +<p>«Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons +presque lire un roman philosophique; il en revêt +les formes, il en offre souvent l'intérêt; on y trouve +quelque chose du roman de l'Arabe Thophaïl +(<i>le Philosophe autodidactique</i>), quelque chose qui +semble emprunté aux tableaux de Buffon, à la +statue de Condillac, à l'<i>Émile</i> de Rousseau. C'est +une âme encore assoupie qui s'éveille, un esprit, +encore aveugle, qui s'ouvre à la lumière, une vie +intelligente qui, sous la direction de l'instituteur, +commence à se développer au milieu de scènes +variées. C'est une espèce de sauvage, étranger à +nos mœurs, qui est initié à nos idées, à nos connaissances, +en même temps qu'à notre langue. +L'instituteur sait répandre sur chacun de ces progrès,<a name="page_055" id="page_055"></a> +sur chacun des exercices par lequel il les +obtient, le charme de cette espèce de drame. Il +peint avec chaleur les incertitudes, les joies du +maître et de l'élève; il réussit à faire ressortir +ainsi, dans un tableau animé, les définitions, les +procédés qui semblaient les plus arides de leur nature; +il donne une figure, une physionomie aux +notions les plus abstraites. On dirait que l'abbé +Sicard est le peintre de la synthèse, le poëte de la +grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et +il ne faut pas en être surpris; car les sourds-muets +ne sont pas les seuls auxquels il peut être +profitable.»</p> + +<p>D'ailleurs, tant s'en faut que l'abbé Sicard se fût +rendu familière et comme propre la mimique, ce +principal moyen de transmettre les idées aux +sourd-muets, qu'au contraire, il ne possédait que +le mécanisme de ce langage, sans qu'on eût besoin +de faire la part de ce qu'on appelle signes naturels +et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait +presque exclusivement à l'emploi des signes +dits <i>méthodiques</i>, faute d'avoir vécu assez intimement +avec ses élèves pour découvrir dans leur +langage encore brut et peu cultivé le germe d'une +langue riche et expressive. Parfois l'alphabet +manuel, et, plus souvent, la plume et la craie intervenaient<a name="page_056" id="page_056"></a> +dans ses démonstrations et dans ses entretiens.</p> + +<p>Or, <i>les signes méthodiques</i> sont une sorte d'épellation +pour ainsi dire matérielle, non-seulement des +mots, mais des formes grammaticales qui les modifient. +On a donné aux premiers le nom de signes +de nomenclature, et aux seconds celui de signes +grammaticaux.</p> + +<p>Les règles du langage des gestes diffèrent si essentiellement +de celles de la langue parlée, qu'on ne +devait que rectifier ce que les gestes pouvaient +avoir de défectueux, de faux, tout en les livrant à +toute l'indépendance de leur essor, ou au moins +les perfectionner et les rendre capables de suffire +à tous les besoins de l'esprit.</p> + +<p>Il était réservé à un instituteur plus clairvoyant, +plus judicieux, à Bébian, de reprendre ce principe, +posé avec tant de sagesse par l'abbé de l'Épée, +qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de +son propre langage, c'est-à-dire par le langage des +gestes, comme l'on enseigne une langue étrangère +à un enfant ordinaire à l'aide de sa langue nationale.</p> + +<p>Personne ne pouvait mieux sentir combien il +importait, dans l'intérêt des progrès du disciple, +de respecter les lois de l'entendement humain en<a name="page_057" id="page_057"></a> +établissant les rapports soit des signes avec les +idées, soit des signes entre eux.</p> + +<p>De nos jours, il paraît reconnu universellement, +ou peu s'en faut, que, dans l'application de ce +principe si fécond, le langage des gestes et une +langue parlée quelconque ne peuvent se nuire en +rien, quoiqu'en apparence l'un et l'autre ne doivent +guère s'accorder, du moins pour la construction.</p> + +<p>Ce sujet aurait besoin d'être traité plus au long, +mais, à notre avis, il doit suffire d'avoir jeté en +passant une distinction entre <i>les signes méthodiques</i> +et <i>les signes naturels</i> au milieu d'une simple +notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si +aride discussion.</p> + +<p>Au surplus, nous ne saurions assez insister pour +mettre dans l'esprit de tous qu'on n'est sûr d'arriver +à une parfaite connaissance de la mimique +que par un usage journalier et par une rare habileté +à découvrir tout ce qui se passe dans l'âme +des sourds-muets.</p> + +<p>L'abbé Sicard avait pris l'idée de sa théorie des +signes dans le <i>Dictionnaire</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, que son célèbre +prédécesseur avait calqué, sauf quelques légers +changements, sur l'<i>Abrégé de Richelet, corrigé par<a name="page_058" id="page_058"></a> +de Wailly</i>, travail que la mort vint interrompre au +moment où il allait le mettre au jour. Résolu de le +poursuivre et s'imaginant être en mesure de le perfectionner, +il avait divisé son nouvel ouvrage en +plusieurs séries: les objets physiques, les adjectifs, +les noms abstraits, etc.</p> + +<p>S'agissait-il de dicter le mot <i>arbre</i>, il faisait à son +élève trois signes: le premier représentant <i>un objet +enfoncé dans les terres</i>; le second, <i>la croissance et +l'élévation progressive de cet objet</i>; le troisième, <i>les +branches qui naissent du tronc et que le vent agite</i>.</p> + +<p>Était-il question du mot <i>professeur</i>, il lui fallait:</p> + +<p>1º les signes d'<i>une salle publique ou particulière</i>, +<i>d'un collége</i>, <i>d'un lycée</i>, <i>d'une institution</i>;</p> + +<p>2º Les signes de <i>la grammaire</i>, <i>logique</i>, <i>métaphysique</i>, +<i>langues</i>, <i>arithmétique</i>, <i>géographie</i>, <i>géométrie</i>, +etc.;</p> + +<p>3º Il figurait l'action de <i>rassembler des jeunes +gens, de leur parler et de les enseigner publiquement</i>.</p> + +<p>Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui +à exprimer aussi clairement que complétement +toutes ces idées.</p> + +<p>Après tout, ne doit-on pas faire provision de +courage et de patience, si l'on veut poursuivre +jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi volumineux, +aussi effrayant?<a name="page_059" id="page_059"></a></p> + +<p>Avant d'aller plus loin, il nous semble à propos +d'établir une différence entre les deux principaux +moyens de communication à l'usage des sourds-muets: +<i>la dactylologie</i> et <i>la mimique</i>, qu'on voit +trop souvent confondre par le public.</p> + +<p><i>La dactylologie</i>, enfance de l'art, n'est que le +calque fidèle des lettres de l'alphabet d'une langue +donnée, incompréhensible à ceux qui ne connaissent +pas cette langue, se bornant à reproduire ces +lettres une à une, aussi exactement que possible, +à l'aide des doigts.</p> + +<p><i>La mimique</i>, au contraire, est l'admirable langage +de la nature, commun à tous les hommes, +parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais +des idées, créé par le besoin, l'imagination, le +génie, et, grâce à son caractère d'universalité, +compris de tous les peuples.</p> + +<p><i>La mimique</i> n'est-elle pas encore ce langage primitif +dont l'enfant se sert instinctivement avant et +même après l'éclosion de sa raison naissante; se +glissant, dans un âge plus avancé, à l'insu des +parlants, dans leurs conversations journalières, et +devenant, sans qu'ils s'en aperçoivent, l'auxiliaire +obligé des personnes qui brillent au barreau, à la +tribune politique, à la chaire, comme sur la scène +tragique, comique ou même lyrique? Un ballet,<a name="page_060" id="page_060"></a> +exactement reproduit, n'est-il pas surtout une +excellente leçon de mimique?</p> + +<p>Nous ne saurions trop le répéter, on aura toujours +beau essayer d'écrire fidèlement les différentes +positions et les divers mouvements que la +main ou le bras est capable d'exécuter, on n'y +réussira pas.</p> + +<p>Le peintre qui détacherait d'un modèle chacun +des traits qui le composent, pour les faire passer +isolément sous nos yeux, ne nous donnerait pas +la moindre idée de la physionomie de ce modèle.</p> + +<p>Celui donc qui veut s'initier sérieusement aux +secrets de la mimique n'a qu'à se placer en présence +de la nature et à saisir, pour ainsi dire, au +vol les éclairs qui s'en échappent. Qu'il laisse ensuite +parler toute son âme, s'il se sent inspiré! +C'est là et seulement là qu'on réussit toujours.</p> + +<p>Revenons encore un moment au <i>Cours d'instruction +d'un sourd-muet de naissance</i>, qui semble avoir +été prôné au delà de son mérite.</p> + +<p>Peut-être que notre examen dépasserait les limites +de ce modeste travail, si nous entreprenions +de passer au crible cet alliage étrange de graves +erreurs, de divagations hasardées, de procédés +plus ou moins ingénieux, et d'analyses plus ou +moins profondes. Bornons-nous à relever les divisions<a name="page_061" id="page_061"></a> +que l'auteur a signalées dans cet ouvrage +comme autant de moyens de communication!</p> + +<p>Ne place-t-il pas, en effet, le quinzième moyen +de communication, <i>le Temps, division qu'on en fait, +notions sur le système du monde</i>, avant le seizième, +qui traite des <i>adverbes</i>? Ne ressort-il pas de là +qu'une pareille transposition blesse l'ordre naturel +de la génération des idées?</p> + +<p>D'un autre côté, on ne saurait nier sans injustice +qu'une telle publication ne fût un véritable service +rendu, en ce temps-là, à la cause des pauvres +sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout à +fait l'idée que son titre a pu en donner d'abord. +Eh! que serait-ce si l'auteur avait mieux su montrer +la route que doit suivre modestement un père +ou une mère de famille, ou un instituteur ou une +institutrice primaire, et surtout s'il avait déterminé +d'une manière plus rationnelle son point de départ +et son point d'arrivée avec son jeune sourd-muet? +De tels procédés ne valent-ils pas la peine que +l'observateur les prenne pour terme de comparaison +entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire?</p> + +<p>L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait +l'histoire des facultés morales et intellectuelles.</p> + +<p>«Quel spectacle plus digne de toute l'attention +du philosophe, a observé Bébian, que d'assister,<a name="page_062" id="page_062"></a> +pour ainsi dire, à l'éclosion de l'intelligence humaine, +de voir poindre et se développer cette faculté +qui élève l'homme au dessus de tout ce qui +l'environne et le place entre le ciel et la terre!</p> + +<p>«Si l'établissement d'une langue universelle, +ajoute cet instituteur éminent, était une chose +qu'on pût espérer, le langage des gestes me paraîtrait, +comme à Vossius et à l'abbé de l'Épée, le +moyen le plus propre à atteindre ce but.»</p> + +<p>On voit que sur ce point les modernes s'accordent +avec les anciens qui, au grand étonnement de +leur siècle, avaient reconnu de quoi la mimique +était capable, pourvu qu'elle fût <i>franche du collier</i>, +et qu'on ne passât pas légèrement sur ce mot en +apparence vulgaire.</p> + +<p>En face d'aussi respectables autorités, nous nous +croyons en droit de déplorer que quelques instituteurs +qui n'ont rien étudié, ni rien appris dans +notre spécialité, fassent journellement fausse route, +au lieu de prendre la nature pour guide et pour +but. N'est-il pas temps de condamner en dernier +ressort leur prétention, pour ne pas dire plus, de +jeter à tort et à travers des enfants sourds-muets +sur les bancs des jeunes entendants-parlants pour +forcer les premiers à recevoir avec les seconds des +leçons d'une articulation factice?<a name="page_063" id="page_063"></a></p> + +<p>Telle ne fut jamais la manière de voir de nos +grands maîtres. N'a-t-il pas été démontré par eux +jusqu'à l'évidence que la mimique est la pierre +angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets, +tandis que l'articulation n'est pour eux qu'un +moyen accessoire et secondaire?</p> + +<p>Encore cette dernière ne devrait-elle être enseignée +qu'à ceux de nos frères et à celles de nos +sœurs dont les organes y ont une certaine aptitude.</p> + +<p>«Messieurs, s'écria un jour l'abbé Sicard, dans +une des séances qu'il donnait à son école, j'aperçois +parmi vous une personne transportée d'admiration +en entendant un de mes sourds-muets prononcer +quelques mots. Eh bien! s'il m'était permis de +payer des manœuvres pour une pareille besogne, +il ne sortirait pas de la maison un seul élève qui ne +sût parler.»</p> + +<p>—<i>Tant bien que mal</i>, eût-il pu ajouter, <i>au risque +de ne pas être compris et de ne pas trop se comprendre +lui-même</i>.<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des +spectateurs.—L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses +tentatives et de ses succès.—On tâche de persuader à Napoléon +I<sup>er</sup> que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces malheureux. +Cette insinuation est repoussée dans une lettre de +l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite Majesté.</p></div> + +<p>Il nous reste à dire un mot d'un autre livre de +l'abbé Sicard: <i>Les Éléments de grammaire générale +appliquée à la langue française</i> (1814, 1 vol. in-8º).</p> + +<p>Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, dès leur +début, autant d'éditions. La <i>Grammaire générale</i> +de l'abbé Sicard occupait une place éminente, +comme livre classique, sur les rayons de toutes les +bibliothèques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats +de jeunes demoiselles. Ces pauvres intelligences, +au lieu de se plaindre de ne pas la comprendre, +ainsi qu'elles en avaient bien le droit, +croyaient timidement ne devoir s'en prendre qu'à +elles-mêmes.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> + +<p>Mais le sévère regard de la raison n'ayant pas +tardé à percer la savante obscurité de l'œuvre, on +a fini par l'apprécier à sa juste valeur.</p> + +<p>Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du +nom de notre instituteur, ce furent ses exercices +mensuels auxquels il admettait un public nombreux, +mais où l'on remarquait surtout des hommes +éminents en tout genre. La cour de l'établissement +ne désemplissait point de riches équipages. Et ces +flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi +la curiosité qui poussait à contempler <i>les phénomènes +vivants</i> du démonstrateur?</p> + +<p>La salle, au milieu de laquelle se trouvait un +grand tableau de Langlois, représentant l'abbé +avec plusieurs de ses élèves des deux sexes, était +déjà comble avant l'heure indiquée. A peine en +franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient +en masse pour saluer son entrée. Puis ce n'étaient +que cris prolongés d'enthousiasme. Les feuilles +publiques s'empressaient à les répéter au loin, de +sorte que la première faveur que les étrangers briguaient +à l'envi, en arrivant dans notre capitale, +était de jouir de ce qu'on appelait, à tort ou à raison, +les représentations de l'abbé Sicard, <i>représentations +théâtrales</i> dans lesquelles il se plaisait à +mettre constamment en scène son élève Massieu.<a name="page_066" id="page_066"></a></p> + +<p>On avait beau reprocher à l'abbé Sicard un art +prestigieux, trop éloigné du naturel et peu en rapport +avec son débit, une profusion d'images obtenues +parfois au préjudice du simple bon sens, et +encore son accent gascon qui frisait souvent le grotesque, +il savait toujours captiver son auditoire +bénévole, grâce surtout à cet intérêt qui s'attache +naturellement à une infirmité quelconque.</p> + +<p>La complaisance et le naïf enthousiasme avec +lesquels il exposait ses procédés et ses succès ne +devaient-ils pas trouver une excuse dans les honorables +motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas +enfin le prestige de l'éloquence dans les miracles +qu'on le croyait voir opérer sur ses élèves?<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></p> + +<p>Le cours de l'abbé Sicard était non moins fréquenté +par ses répétiteurs, ses répétitrices, et les +jeunes personnes qu'on s'empressait de lui recommander. +Il avait lieu trois fois par semaine, le +mardi, le jeudi et le samedi, à midi.</p> + +<p>Mme Laurine Duler, répétitrice parlante à l'institution +des sourds-muets de Paris, devenue depuis +directrice de l'École d'Arras, qui n'oubliait rien +de ce que son ancien maître avait eu occasion d'enseigner +dans ses cours particuliers sur les signes,<a name="page_067" id="page_067"></a> +ne contribuait pas peu non plus à la mise en scène +de sa <i>Théorie des signes</i>.</p> + +<p>Il n'était pas moins heureux dans toutes les +réunions, dans tous les cercles où il était appelé. +Un de ses amis, M. Billet, vice-président de +la commission administrative de l'école des sourds-muets +d'Arras, raconte dans un journal: <i>le Bienfaiteur +des sourds-muets et des aveugles</i> (première +année, avril 1854) que, lié intimement avec l'abbé +Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons +de M. Daunou, son protecteur.</p> + +<p>«Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens, +et nous aimions surtout à lui parler des sourds-muets. +Alors son intelligence prenait feu, elle se +laissait enlever à la hauteur de ces grands principes +dont il aimait à se dire le législateur, et il +n'était pas rare de le voir nous transporter nous-mêmes +dans les champs de la démonstration de +ses procédés didactiques. Nous lui pardonnions +volontiers ses abstractions en faveur de son ardent +amour pour ses élèves; et, depuis lors, je me suis +toujours senti moi-même porté à leur vouloir et à +leur faire du bien.»</p> + +<p>Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent +point exempts de contradictions. On n'avait pas +craint de rabaisser dans l'esprit de Napoléon I<sup>er</sup><a name="page_068" id="page_068"></a> +le mérite que tout le monde paraissait lui reconnaître. +Témoin une lettre que l'abbé adressa le +10 septembre 1805 à M. Barbier, bibliothécaire de +Sa Majesté impériale et du Conseil d'État.</p> + +<p>«Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier, +l'ouvrage de l'abbé de l'Épée qui devait vous être +remis hier avec les miens. Je l'annonçais à Sa Majesté +en détruisant les mauvaises impressions qu'on +avait cherché à lui insinuer sur mon compte.»</p> + +<p>Voici la lettre de l'abbé Sicard:</p> + +<p>«L'Empereur a été assez bon pour me faire la paternelle +révélation de ce qu'on lui avait dit de moi. +On s'était efforcé de lui faire accroire que je n'avais +rien inventé dans l'art que je professe, que l'abbé +de l'Épée avait tout trouvé, tout fixé avant moi. +On ajoutait que je n'avais formé qu'un seul élève, +que j'avais mécaniquement dressé à faire quelques +tours de force. Sa Majesté ne m'a pas répété ces +mots-là; mais il ne m'a pas été difficile de découvrir +qu'on les lui avait dits. Je serais pleinement justifié +si vous étiez assez bon pour lire l'<i>Introduction +de ma théorie des signes</i> et pour parcourir le travail +de mon illustre maître, ainsi que quelques passages +de mon <i>Cours d'instruction</i>, entre autres les +chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26.</p> + +<p>«Je laisse à votre extrême bienveillance le soin<a name="page_069" id="page_069"></a> +de profiter des moments précieux qui se présenteront, +pour les chercher même, afin de faire passer +dans l'âme de Sa Majesté les dispositions favorables +de la vôtre sur mon compte.</p> + +<p>«Agréez l'hommage de ces mêmes ouvrages +que vous voulez bien avoir la bonté de présenter à +Sa Majesté. C'est déjà pour moi un succès flatteur +que de penser qu'ils seront admis dans votre collection.</p> + +<p>«Croyez, Monsieur, à la haute estime que vous +m'inspirez, comme à tout le monde, et au dévoûment +particulier avec lequel j'ai l'honneur d'être, +votre, etc.»<a name="page_070" id="page_070"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le directeur +lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa méthode.—Parmi +ses élèves brillent deux charmantes jeunes +sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa +Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert, +la complimente en italien.—A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers +sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife +une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-même.—Il +parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.—Mlles Robert +et de Saint-Céran sont amenées aux Tuileries par l'abbé +Sicard.</p></div> + +<p>Parmi les souverains de l'Europe, admirateurs +de l'abbé Sicard, on cite le pape Pie VII, François +II, empereur d'Autriche, et Alexandre I<sup>er</sup>, +empereur de Russie.</p> + +<p>On nous saura gré de glisser ici une notice historique +de ce qui se passa à l'Institution des sourds-muets +le jour où Sa Sainteté daigna la visiter en +détail.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Le samedi 25 février 1805, le Souverain Pontife<a name="page_071" id="page_071"></a> +se fit conduire à l'établissement. Cinq cardinaux, +au nombre desquels était Mgr l'archevêque de +Paris, un grand nombre de prélats romains et +d'évêques français, des ecclésiastiques, des fonctionnaires, +les premières autorités, des étrangers +de marque accompagnaient Sa Sainteté.</p> + +<p>Le Pape arriva à onze heures avec toute sa suite, +escorté d'un détachement de grenadiers à cheval +de la garde et de plusieurs compagnies de chasseurs +à pied.</p> + +<p>Le Souverain Pontife fut reçu à sa descente de +voiture par MM. Brousse-Desfaucherets, de Montmorency, +Bonnefous et Sicard, administrateurs de +la maison.</p> + +<p>Avant de se rendre à la salle des exercices, il +bénit solennellement la chapelle de l'École, où se +trouvaient un grand nombre de personnes qu'il +bénit également.</p> + +<p>A l'issue de cette cérémonie, le Saint-Père fut +conduit par les membres de l'administration à la +salle des séances, au milieu de laquelle s'élevait +un siége en forme de trône, surmonté d'un dais. +Les élèves sourds-muets des deux sexes, sous la +surveillance de leurs répétiteurs et répétitrices, +étaient groupés séparément en face du trône, sur +les deux côtés de l'estrade.<a name="page_072" id="page_072"></a></p> + +<p>La présence de Sa Sainteté, en ce lieu consacré +à l'enfance et au malheur, au sein d'une institution +toute religieuse par l'esprit dans lequel elle a +été fondée et se maintient, excita le plus consolant +intérêt, et c'est au milieu de l'attendrissement général +que l'abbé Sicard ouvrit la séance par ce discours +adressé au Souverain Pontife:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Très Saint-Père, le bonheur de vous posséder +dans cet asile consacré à rendre la vie morale à +des infortunés qui étaient condamnés à n'en jouir +jamais, faisait depuis longtemps l'objet des vœux +des administrateurs de cette institution. Mais nous +n'aurions jamais osé porter jusque-là nos espérances, +si, au moment où l'instituteur des sourds-muets +vous fut annoncé, Votre Sainteté ne les eût +fait naître par ce premier mouvement de bienveillance +et d'intérêt: <i>Si! anderemo!</i> Oui, nous nous +y rendrons.</p> + +<p>«Vous descendez, Très Saint-Père, jusque dans +cette humble demeure, et vous y apportez, comme +partout où votre charité vous conduit, la consolation, +le bonheur et une sainte allégresse. Aucun +asile du malheur n'est étranger à votre tendresse +paternelle; j'oserai dire que celui-ci n'était peut-être +pas tout à fait indigne de votre intérêt, par<a name="page_073" id="page_073"></a> +son but et les motifs qui lui ont donné naissance.</p> + +<p>«C'est la Religion qui en a fait concevoir la première +idée, et c'est la Religion encore qui a fécondé +dans l'esprit qui l'avait conçue cette pensée si +heureuse et si grande. C'est le désir de faire naître +l'idée de Jésus-Christ dans le cœur de tant d'infortunés, +et de les initier aux mystères de cette sainte +croyance, dont vous êtes le premier pasteur et le +chef suprême, qui embrasa le cœur d'un des prêtres +les plus religieux de cette capitale.</p> + +<p>«Une bonté sans bornes, une charité sans mesure, +un zèle égal à cette charité: voilà quel a été +le caractère de l'œuvre de l'illustre abbé de l'Épée, +seul inventeur de cette découverte, le plus ardent +propagateur de cette œuvre sublime, à laquelle il a +consacré et son patriotisme et toutes ses forces, +jusqu'au moment où il a été appelé pour aller recevoir +au ciel le prix éternel d'un si grand dévoûment.</p> + +<p>«C'est de ses mains, Très Saint-Père, que j'ai +reçu ce dépôt sacré; c'est cet apostolat que je +me suis efforcé de continuer, en profitant de ses +leçons, et en augmentant les premiers moyens +d'instruction que son grand âge ne lui permettait +plus de porter à leur dernière perfection; c'est +à atteindre ce but que j'ai employé le peu de ressources<a name="page_074" id="page_074"></a> +que j'avais reçues de la Providence. J'y ai +travaillé sans relâche, et j'ai la consolation de pouvoir +annoncer à Votre Sainteté que toutes les difficultés +ont été vaincues et qu'il n'y a rien de si +élevé dans la morale, dans la religion, même dans +les institutions humaines, et jusque dans les +sciences, que je ne puisse atteindre et que je ne +puisse révéler à mes élèves.</p> + +<p>«Quel bonheur pour moi, Très Saint-Père, d'être +appelé à en faire aujourd'hui l'essai sous vos yeux! +C'est une récompense dont je n'aurais osé me +flatter, et dont on a craint un instant que je ne +fusse privé pour jamais.</p> + +<p>«Il demeurera éternellement gravé dans nos +cœurs le souvenir de ce jour mémorable où Votre +Sainteté n'a pas dédaigné de paraître au milieu de +ces enfants que votre présence rend si heureux. Il +sera toujours pour moi un grand sujet d'encouragement, +et pour eux une source d'émulation et +d'instruction continuelle.</p> + +<p>«Lorsque j'aurai quelque grande idée de vertu +à leur inspirer, je leur parlerai du Saint-Père.</p> + +<p>«Quand j'aurai à peindre à leurs yeux la plus +haute dignité, unie à la simplicité la plus touchante, +les plus éminentes vertus embellies par le +charme sans cesse vainqueur d'une bonté toute<a name="page_075" id="page_075"></a> +céleste, je leur parlerai du Souverain Pontife.</p> + +<p>«Lorsque je voudrai leur donner une idée juste +d'une douceur inaltérable qui fait naître la confiance +et qui s'allie si bien à cette sublimité de rang +qui prescrit le plus grand respect, assemblage divin +qui commande l'admiration et qui entraîne +tous les cœurs, je leur parlerai encore du Saint-Père.</p> + +<p>«Je leur raconterai toutes les merveilles que +votre présence auguste a opérées dans cette capitale; +ce triomphe sur tous les esprits, sans même +les combattre; cette vénération profonde qui a fait +tomber à vos pieds et y attendre la bénédiction +de Votre Sainteté, non-seulement les enfants fidèles, +mais ceux que le malheur de leur naissance et +ceux que de fausses lumières avaient toujours +tenus en garde contre l'ascendant du bien; on ne +résiste pas à celui de la charité quand elle se montre +sous des formes aussi attrayantes.</p> + +<p>«Ils entendront tout cela, Très Saint-Père, ces +enfants qui en auront déjà remarqué, dans ce jour +solennel, la juste application, et ils le rediront, +dans leur langage, à ceux qui, dans la suite, viendront, +comme eux, recevoir ici les mêmes instructions.</p> + +<p>«Ainsi se formera dans cet établissement une<a name="page_076" id="page_076"></a> +sorte de tradition, dont la chaîne ne sera jamais +interrompue, de tous les bienfaits que nous aura +apportés une visite aussi honorable. Ainsi se +continuera le double prodige qui va frapper vos +regards paternels: <i>Et surdos fecit audire et mutos +loqui</i>.</p> + +<p>«Oui, les sourds-muets entendront, car ils verront +la parole; les muets parleront, vous verrez +leurs gestes la dessiner. C'est ce que je vais tâcher +de rendre sensible à Votre Sainteté, dans ces exercices +honorés de sa présence.»</p></div> + +<p>A la suite de cette allocution, l'abbé Sicard développe +les procédés de sa méthode.</p> + +<p>Un élève dessine divers objets sur le tableau, +trois autres écrivent autour, dans trois langues +différentes: en français, en anglais et en italien, +les noms par lesquels on désigne chacun de ces +objets. La simplicité de cet enseignement intéresse +vivement Sa Sainteté.</p> + +<p>L'instituteur expose ensuite les procédés qui lui +servent à donner la connaissance des éléments de la +proposition et il en fait faire les signes. Un travail +de Massieu sur les conjugaisons et sur les divers +modes des temps n'excite pas moins d'intérêt. +Le célèbre sourd-muet exécute tous ces signes<a name="page_077" id="page_077"></a> +avec une précision et une exactitude remarquables.</p> + +<p>Le Souverain Pontife daigne ouvrir un livre (<i>la +Vie des Papes</i>) dont elle accepte l'hommage; elle +en indique une page que Massieu lit avec une vive +pantomime. Après quoi, un autre sourd-muet, +Clerc, la traduit en français.</p> + +<p>Un élève nommé Gire offre au Saint-Père une +tabatière façonnée au tour par un autre élève, et +sur laquelle sont tracées en mosaïque les armes +du Saint-Siége. Le Souverain Pontife daigne l'accepter +et donne sa bénédiction à ce jeune et intéressant +artiste qui la reçoit à genoux aux pieds du +Pape.</p> + +<p>Cette scène est aussitôt décrite, à la fois, par deux +sourds-muets et deux sourdes-muettes, dans un +style différent.</p> + +<p>Une autre sourde-muette, Mlle de Saint-Céran, +lit <i>très-distinctement</i> ce que ses compagnes viennent +d'écrire; elle écrit ensuite elle-même en +langue italienne un compliment adressé au Souverain +Pontife.</p> + +<p>Une autre élève moins âgée et non moins intéressante, +Mlle Robert<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> écrit, de son côté, un +autre compliment en italien; l'une et l'autre figurent<a name="page_078" id="page_078"></a> +ensuite par des signes les mots qu'elles ont +tracés.</p> + +<p>Le compliment italien de Mlle Robert nous paraît +mériter par son aimable naïveté d'être reproduit +dans ce récit:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center">Beatissimo Padre,</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left">Sono fanciulla e mutola.</td></tr> +<tr><td align="left">Elle ama i fanciulli, sarò amata da lei.</td></tr> +<tr><td align="left">Sono infelice, avrà pietà di me.</td></tr> +<tr><td align="left">Sicard è il mio secondo padre.</td></tr> +<tr><td align="left">Christiana e cattolica sono pure la figlià di Vostra</td></tr> +<tr><td align="left">Santità.</td></tr> +</table> + +<p>En voici la traduction française:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center">Très Saint-Père,</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left">Je suis enfant et muette.</td></tr> +<tr><td align="left">Votre Sainteté aime les enfants, j'en serai aimée.</td></tr> +<tr><td align="left">Je suis malheureuse, Elle aura pitié de moi.</td></tr> +<tr><td align="left">Sicard est mon second père.</td></tr> +<tr><td align="left">Chrétienne et catholique, je suis aussi la fille de Votre Sainteté.</td></tr> +</table> +<p><a name="page_079" id="page_079"></a></p> + +<p>Après avoir vu parler un sourd-muet, le Pape +est dans l'attente de la révélation des moyens qui +l'ont conduit à ce succès merveilleux. Les désirs +de Sa Sainteté sont satisfaits par M. Sicard, qui +s'empresse de développer le mécanisme de la parole +et les moyens qu'il a imaginés pour en obtenir +d'heureux résultats.</p> + +<p>Ce dernier exercice achevé, l'habile instituteur +offre au Très Saint-Père le livre qui contient sa méthode +et un Recueil de prières à l'usage de ses +élèves, imprimé par eux-mêmes, qui voit en ce +moment le jour pour la première fois.</p> + +<p>Cette séance dure deux heures et demie. Le Pape +et les Cardinaux ne cessent d'apporter à ces exercices +l'attention la plus soutenue et d'y prendre le +plus vif intérêt.</p> + +<p>En sortant de la salle, Sa Sainteté, accompagnée +de toutes les personnes de sa suite et des administrateurs, +entre à l'imprimerie, où elle est reçue +par M. Le Clere, son imprimeur, qui lui présente +les élèves sourds-muets travaillant à <i>la casse</i> et +ceux qui, dans la seconde pièce, sont spécialement +occupés à <i>la presse</i>.</p> + +<p>Le Saint-Père examine avec la plus grande attention +tout ce qui constitue chaque presse: pendant +cette revue, on prépare sous ses yeux, sans que<a name="page_080" id="page_080"></a> +Sa Sainteté puisse s'en douter, le compliment latin +qu'elle va imprimer elle-même et que M. Le Clere +lui adresse tant en son nom qu'en celui des sourds-muets +imprimeurs.</p> + +<p>Le Pape, mettant la main à l'œuvre, veut bien +imiter les ouvriers et de ce travail résultent les +lignes suivantes:</p> + +<p class="c"> + SANCTISSIMO DOMINO NOSTRO<br /><br /> + + <big>PIO PAPÆ VII</big>,<br /><br /> + +TYPOGRAPHIAM <i>ADRIANI LE CLERE</i>,<br /><br /> + + TYPOGRAPHI SUI PARISIENSIS,<br /><br /> + + VISITANTI.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">B<small>EATISSIME</small> P<small>ATER</small>,</span></p> + +<p>Q<small>UANDO</small> Typographiam illam Parisiensem, quæ +Sanctitati tuæ Gallias ad tempus incolenti feliciter +inservit, visitare dignaris, typi moventur ut aliquid +in laudem tuam exhibeant; præla fervent ut mansuris +illud signent figuris, atque ita seræ posteritati +commendent. Typographus, tam suo quàm +opificum suorum nomine, subitum istud industriæ +communis opus verendo admodùm Hospiti +gestit offerre. Hasce lineolas, sinceri in Summum<a name="page_081" id="page_081"></a> +Pontificem obsequii testes, ac pii erga Christi Vicarium +affectûs indices, typis mandaverunt juvenes +audiendi pariter et loquendi usu destituti. Sed physicas +facultates, quas parca nimis natura negaverat, +ipsis postea tribuit vir quidam clarissimus, et +nativitatis defectus artis suæ potentiâ supplevit. In +officina nostra prodigiorum semper feraci, quod +opifices auribus percipere non valent, id oculis +apprehendunt; et quod ore non possunt dicere, id +digitis eloquuntur. Hinc est, quod litterarum ministerio, +et totius corporis habitu ad venerationem +composito, Apostolicam Benedictionem tuam +suppliciter exposcunt.</p> + +<p class="c"> + <i>Traduction</i>:<br /><br /> + + A NOTRE SAINT-PÈRE<br /><br /> + + LE <big>PAPE PIE VII,</big><br /><br /> + +VISITANT L'IMPRIMERIE D'<i>ADRIEN LE CLERE</i><br /><br /> + + SON IMPRIMEUR, A PARIS. +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">T<small>RÈS SAINT-PÈRE,</small></span><br /> +</p> + +<p>«Lorsque vous daignez visiter l'imprimerie +de Paris, qui a le bonheur de servir Votre Sainteté +pendant son séjour en France, les caractères se<a name="page_082" id="page_082"></a> +mettent en mouvement pour figurer quelque chose +en votre honneur; les presses s'échauffent pour le +représenter par des signes durables, et le transmettre +ainsi à la postérité la plus reculée. L'imprimeur, +tant en son nom qu'en celui de ses ouvriers, +s'empresse d'offrir ce subit ouvrage de leur commune +industrie à un hôte si digne de leur vénération. +Ces lignes d'impression, qui attestent une +sincère soumission au Souverain Pontife, et qui +marquent une pieuse affection pour le Vicaire de +Jésus-Christ, ont été composées par des jeunes +gens qui n'ont ni l'usage de l'ouïe ni celui de la +parole. Mais les facultés physiques que la nature +trop économe leur avait refusées, un homme célèbre +les leur a données par la suite et a suppléé +aux défauts de la naissance par la puissance de son +art. Dans notre atelier, toujours fécond en prodiges, +ce que les ouvriers ne peuvent comprendre +par les oreilles, ils le saisissent par les yeux; et ce +qu'ils sont incapables de dire par la bouche, ils +l'expriment par les doigts.</p> + +<p>«C'est pour cela qu'ils se servent du ministère +des lettres et de leur attitude respectueuse pour +vous supplier de leur accorder votre bénédiction +apostolique.»</p> + +<p>Ce qui étonne beaucoup le Saint-Père est de<a name="page_083" id="page_083"></a> +voir, au bas de cette feuille, ces mots-ci: <i>Imprimé +par Sa Sainteté elle-même</i>.</p> + +<p>Le Souverain Pontife est conduit à une autre +presse par M. de Noel, prote de l'imprimerie.</p> + +<p>Un sourd-muet y prépare le quatrain suivant, +imprimé également par Sa Sainteté, qui lui est présenté +par un autre sourd-muet (Romain).</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Sa bonté, dans le rang où chacun le contemple,</td></tr> +<tr><td align="left">Rend au faible l'espoir, donne au juste la paix,</td></tr> +<tr><td align="left">Fait chérir le pouvoir par ses nombreux bienfaits,</td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Et la vertu par son exemple.</span></td></tr> +</table> + +<p>En se retirant de l'imprimerie, le Saint-Père +donne sa bénédiction et son anneau à baiser à +tous les membres de la famille de son typographe +et à toutes les personnes qui ont été admises dans +l'imprimerie.</p> + +<p>Sa Sainteté veut bien visiter aussi les autres ateliers. +Elle y va en passant par le grand dortoir qui +règne dans toute l'étendue du corps de logis et où +des croisées habilement ménagées en face les unes +des autres favorisent, pour la santé des élèves, une +libre et continuelle circulation de l'air. On fait remarquer +à Sa Sainteté que tous les lits sont l'œuvre +des élèves menuisiers. Il admire l'habileté de l'architecte +de l'institution (M. de Beaumont) qui, remplaçant<a name="page_084" id="page_084"></a> +les murs de refond de l'édifice par de légères +colonnes, a su réunir l'agrément à la solidité. +C'est à lui, à son activité, au tendre intérêt +qu'il porte à l'institution qu'est due la propreté, +l'ordre de la maison qui, en très-peu de temps, +a été réparée et rendue digne de recevoir Sa +Sainteté.</p> + +<p>Le Saint-Père visite l'atelier de tourneurs où a +été tournée la boîte qu'il vient de recevoir, et il +voit occupés au travail plusieurs élèves sous la direction +de M. Chabert, chef de cette spécialité. +L'atelier de dessin lui offre son portrait, dessiné +par M. Tulout, qui en est le maître. Il voit avec le +même intérêt l'atelier de gravure sur pierres fines, +dirigé par M. Jouffroy, membre de l'Institut national.</p> + +<p>M. Belloni, chef de l'atelier de mosaïque, obtient +également les encouragements de Sa Sainteté.</p> + +<p>Dans l'atelier des tailleurs, dans celui des cordonniers, +le Saint-Père ne contemple pas sans +émotion de jeunes élèves dont le travail manuel +dispense de recourir à des bras étrangers pour la +confection des souliers et des habits de toute +l'Institution.</p> + +<p>Le Souverain Pontife trouve, à son passage, sur +les marches de l'escalier et dans les allées de la<a name="page_085" id="page_085"></a> +maison, les sourds-muets qui ne sont pas alors occupés +aux ateliers et les sourdes-muettes, tous +à genoux et attendant sa bénédiction. Il la donne +à tous, et témoigne à chacun de ces enfants la plus +touchante bonté.</p> + +<p>Enfin le Saint-Père laisse dans cette institution +les souvenirs que sa bienveillance sème partout, +et qui y ont rendu sa mission bien chère aux administrateurs, +aux élèves et à toutes les personnes +chargées alors de leur instruction.</p> + +<p>Ce n'est que deux ans après qu'une médaille +commémorative de cette auguste visite, gravée par +M. Duvivier, si justement célèbre, et frappée à la +Monnaie, est présentée tant au Souverain Pontife +qu'aux cardinaux et autres personnages qui l'ont +accompagné.</p> + +<p>Puisque nous avons nommé Mlle Fanny Robert, +nous ajouterons que le Saint-Père, l'ayant remarquée +entre toutes ses sœurs d'infortune, prit la +tête de l'enfant dans ses mains et chiffonna sa +blonde chevelure. Pour dernière preuve de son +intérêt, il lui fit cadeau d'une magnifique boîte de +bonbons, d'un chapelet et d'un reliquaire.</p> + +<p>Une autre fois, Mlle Robert fut présentée, ainsi +que son amie Hélène de Saint-Céran, au Souverain +Pontife par l'abbé Sicard, qui avait reçu de Sa<a name="page_086" id="page_086"></a> +Sainteté la permission spéciale de les amener dans +son salon, aux Tuileries.</p> + +<p>Le Pape, avec cette affabilité qui lui gagnait +tous les cœurs, fit asseoir Mlle Robert près de lui. +Lorsque le directeur la vit dans cette position, il +fronça le sourcil, mais le Saint-Père s'empressa de +lui dire: «Ne la grondez pas, c'est moi qui lui ai +assigné cette place.»</p> + +<p>Mlle Robert n'était alors, nous l'avons dit, qu'une +enfant. Que voulez-vous? Un élan de tendresse intime +débordait du cœur du vénérable père des +fidèles.<a name="page_087" id="page_087"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance +ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de +vol, et à un faux sourd-muet, Victor de Travanait.—Il est +nommé administrateur de l'<i>Hospice des Quinze-Vingts</i> et de +<i>l'Institution des Jeunes Aveugles</i>.—Chanoine honoraire de +<i>Notre-Dame de Paris</i>, grâce au cardinal Maury.—Un mot de +M. Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard.</p></div> + +<p>Dix-huit jours avant la visite du Saint-Père (le +5 février) le célèbre instituteur avait failli être victime +d'un accident. Il passait, entre huit et neuf +heures du soir, de la rue de Richelieu (ancienne rue +de la Loi), à la rue Saint-Honoré, lorsqu'une voiture +attelée de deux chevaux fougueux le heurta, +le terrassa dans le ruisseau, et lui passa sur le +corps. Par un hasard aussi heureux qu'inexplicable, +il n'y eut ni dislocation, ni fracture, ni la +moindre contusion. Il ne se plaignit que d'un mal<a name="page_088" id="page_088"></a> +de reins assez violent pour le retenir au lit, mais il +ne tarda pas à se rétablir.</p> + +<p>Il déclara, du reste, dans une feuille publique, +qu'il devait, en grande partie, l'existence à M. Vertueil, +oncle de Mlle Georges, de la Comédie française, +et à M. Edme Berthelont, garçon tailleur, qui, +sans calculer le péril qu'ils couraient, avaient arrêté +intrépidement les chevaux au moment où +<i>l'évolution allait achever son tour sur sa poitrine</i>. +Une clef, qui se trouvait à l'ouverture droite du +devant de son habit, fut presque cassée au premier +choc de la roue.</p> + +<p>L'abbé Sicard avait été appelé à remplir le rôle +d'interprète auprès d'un sourd-muet de naissance +illettré à l'audience du 3 fructidor an VIII du tribunal +de la Seine. François du Val était prévenu +d'avoir pris un sac d'argent et de s'être caché ensuite +sous le lit du citoyen Geoffroy, où il avait été +découvert.</p> + +<p>Assisté de Massieu, le célèbre instituteur mit +dans cette affaire un peu de cette solennité théâtrale +qu'il abdiquait rarement.</p> + +<p>Une autre affaire lui fournit l'occasion de donner +une nouvelle preuve de sa sagacité.</p> + +<p>En 1806, le maire de La Rochelle fit arrêter un +vagabond qui exploitait la charité publique en étalant<a name="page_089" id="page_089"></a> +une pancarte sur laquelle étaient écrits ces +mots: <i>Victor de Travanait, sourd-muet de naissance, +élève de l'abbé Sicard</i>.</p> + +<p>On avait conçu quelques doutes sur la double +infirmité dont cet infortuné se plaignait: on lui +fit subir différentes épreuves pour le forcer à parler, +elles furent infructueuses. Un officier du 66<sup>e</sup>, +en garnison à La Rochelle, persuadé qu'on soupçonnait +à tort ce malheureux, écrivit en sa faveur +une lettre qui fut insérée dans plusieurs journaux.</p> + +<p>Averti par cette publicité, l'abbé Sicard entra en +correspondance avec le maire de la ville en question: +il ne se souvenait nullement d'avoir eu Victor +de Travanait parmi ses disciples; il demanda +qu'on lui fît parvenir quelques lignes de son écriture.</p> + +<p>A la simple lecture d'un billet que le maire lui +envoya, il déclara aussitôt que non-seulement +Victor de Travanait n'avait jamais été son élève, +mais qu'il n'était pas même sourd-muet de naissance, +et il fondait cette dernière assertion sur la +manière d'orthographier de cet individu.—Il écrivait +ainsi: <i>Je jure devandieux, ma mer est né an +nautriche</i>.—Q<small>UONDUIT</small> pour C<small>ONDUITE</small>; E<small>SSESPOIRE</small> +pour E<small>SPOIR</small>; <i>j'ai tai presan, je an porte en core les +marque</i>, etc.<a name="page_090" id="page_090"></a></p> + +<p>«Vous remarquerez, écrivit l'abbé Sicard dans le +<i>Moniteur</i> du 20 février 1807, la lettre Q substituée +à la lettre C, ce qui prouve, de la manière la plus +évidente, que celui qui met l'une à la place de +l'autre a entendu, et qu'il a appris que le son de +ces deux gutturales est le même.</p> + +<p>«Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves, +si celle-ci ne valait pas une démonstration rigoureuse. +Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce jeune +homme n'est pas né sourd, et par conséquent n'est +pas muet.»</p> + +<p>On mit Victor de Travanait à la disposition de +l'abbé Sicard, qui parvint bientôt à lui faire rompre +le silence. Il lui fit lire en public, à haute et +intelligible voix, un récit de sa vie.</p> + +<p>Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu +parler. Son véritable nom était Victor Foy; +c'était le fils d'un pâtissier de Luzarches, près de +Paris. Il s'était présenté pour remplacer un conscrit +en l'an XII, et il avait été admis. Depuis, ayant +déserté, il avait parcouru l'Espagne, l'Allemagne, +la Suisse, la France, et partout il s'était fait passer +pour sourd-muet.</p> + +<p>Vers cette époque, l'abbé Sicard entra dans la +commission du <i>Dictionnaire de l'Académie française</i>, +et fut nommé administrateur de <i>l'Hospice des<a name="page_091" id="page_091"></a> +Quinze-Vingts</i> et de l'<i>Institution des jeunes Aveugles</i> +(arrêté ministériel en date du 5 brumaire an XIII), +lesquels venaient annuellement, à l'occasion de sa +fête, mêler leurs hommages à ceux de leurs frères +les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame +de Paris, faveur dont il était redevable au +crédit du cardinal Maury, à qui la reconnaissance +et l'affection l'attachèrent toute sa vie.</p> + +<p>Il fut chargé de répondre, pour <i>la classe de la +langue et de la littérature françaises de l'Institut de +France</i>, au discours de réception de ce prince de +l'Église, prononcé le 6 mai 1807. D'après les exigences +de Son Éminence, et contrairement à la loi +d'égalité observée parmi tous les membres de l'illustre +corps, il eut la faiblesse de le qualifier de +<i>Monseigneur</i>, titre que, du reste, Fontenelle, +en 1722, n'avait pas balancé à donner au fameux +cardinal Dubois.</p> + +<p>On nous excusera d'oser reproduire, à ce sujet, +les propres expressions de M. Thiers, dans son +<i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i> (t. VII, p. 426).</p> + +<p>. . . . . . .«L'abbé S<small>ICARD</small>, recevant +le cardinal Maury, s'était exprimé sur Mirabeau en +termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas +mieux parlé, et cette séance académique était devenue +l'occasion d'une sorte de déchaînement<a name="page_092" id="page_092"></a> +contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon, +désagréablement affecté, écrivit au ministre +Fouché:</p> + +<p>«Je vous recommande qu'il n'y ait point de +réaction dans l'opinion publique. Faites parler de +Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses dans +cette séance de l'Académie, qui ne me plaisent pas. +Quand donc serons-nous sages?... Quand serons-nous +animés de la véritable charité chrétienne, et +quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier +personne? Quand nous abstiendrons-nous +de réveiller des souvenirs qui vont au cœur de +tant de gens?»<a name="page_093" id="page_093"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'<i>esprit sourd-muet de l'abbé Sicard</i> chez M. de Fontanes.—Ce +dernier fait un quatrain à sa louange.—La Restauration le +nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier +de l'ordre de Saint-Michel de France.—Détails sur la visite de +François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.—Même honneur +que lui accorde la duchesse d'Angoulême.—Il assiste à +la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.—L'empereur +de Russie, Alexandre I<sup>er</sup>, s'étonne du silence de +l'instituteur.—<i>Encore l'esprit sourd-muet.</i></p></div> + +<p>Il faut le dire toutefois, l'abbé Sicard, que l'époque +de <i>la Terreur</i> avait vivement impressionné, +parlait peu hors de ses séances et semblait sans +cesse en proie à de tristes pensées. Un jour qu'il +dînait chez M. de Fontanes sans avoir dit une +parole, quelqu'un s'écria: «Quoi? c'est là cet abbé +Sicard à qui l'on prête tant d'esprit?</p> + +<p>«—Sans doute, répliqua <i>Bussière</i>, il tient cela +de son état: c'est un esprit sourd-muet.»<a name="page_094" id="page_094"></a></p> + +<p>M. de Fontanes fit sur lui ce quatrain:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Les muets et les sourds doués d'un nouvel être,</td></tr> +<tr><td align="left">A la société par son art sont rendus;</td></tr> +<tr><td align="left">Dans cet art merveilleux il surpassa son maître,</td></tr> +<tr><td align="left">Et l'égala par ses vertus.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></td></tr> +</table> + +<p>La Restauration ne se contenta pas de maintenir +l'abbé Sicard dans son fauteuil à l'Académie française +où, ainsi que nous l'avons dit, le consulat +l'avait replacé en 1810 par voie d'élection, elle lui +accorda, en 1814, la décoration de la Légion +d'honneur. Plus tard, l'ordre de Saint-Michel de +France vint également orner sa poitrine.</p> + +<p>Depuis sa nomination au grade de chevalier, il +célébrait chaque année la messe de saint Louis devant +l'Académie française.</p> + +<p>Lors de l'occupation de Paris par les armées +coalisées, en 1814, l'Institution des sourds-muets +reçut la visite de l'empereur d'Autriche.</p> + +<p>Comme l'avait annoncé la veille à l'abbé Sicard +un des aides de camp du prince, Sa Majesté se présenta +à l'Institution le mercredi 11 mai 1814, à dix +heures et demie du matin. Elle était accompagnée +de plusieurs seigneurs et officiers de distinction.<a name="page_095" id="page_095"></a> +Les voitures entrèrent dans la cour, celle de l'empereur +attelée de six chevaux, les deux autres de +quatre.</p> + +<p>Sicard, Salvan et l'agent général étaient venus, +au pied du grand escalier, à la rencontre du monarque +étranger, qui fut amené directement à la +chapelle préparée pour le recevoir et où la séance +eut lieu, parce que ce jour-là même, on faisait des +réparations à la salle ordinaire des exercices publics.</p> + +<p>Aucun des administrateurs ne put se rendre à +la cérémonie, les uns n'ayant pas été avertis à +temps, les autres empêchés par les fonctions publiques +qu'ils exerçaient.</p> + +<p>Sa Majesté impériale fut conduite au fauteuil qui +lui avait été préparé, devant le tableau noir qui +masquait l'autel. A ses côtés se tenaient les deux +personnes de la suite du souverain les plus élevées +en dignité et, sur des siéges rangés en demi-cercle, +les autres officiers de l'empereur, derrière lequel +on apercevait M. Salvan, second instituteur, et +M. Mauclerc, agent général. Aux deux côtés du +tableau étaient placés à droite les garçons, à gauche +les filles, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses.</p> + +<p>L'abbé Sicard, debout devant le tableau, commença<a name="page_096" id="page_096"></a> +par expliquer d'une manière courte et précise +les divers moyens qu'il employait progressivement; +les plus jeunes garçons furent d'abord présentés +à Sa Majesté; ils figurèrent sur le tableau +divers objets qu'ils désignèrent par signes. Les +noms de ces objets furent par eux écrits et joints +aux figures. Celles-ci effacées, les élèves désignèrent +encore par signes la signification des mots +restés seuls et remplaçant les figures.</p> + +<p>Tels sont les premiers rudiments mis en usage +pour fournir aux sourds-muets une espèce de dictionnaire +des mots de la langue qu'on veut leur enseigner.</p> + +<p>Ensuite furent présentées plusieurs jeunes filles, +exercées à écrire sur le tableau divers temps des +conjugaisons que l'abbé Sicard leur demanda par +signes.</p> + +<p>Sa Majesté porta beaucoup d'attention à ces premiers +exercices et en parut très-satisfaite.</p> + +<p>Après avoir ainsi exposé la marche qu'il suivait +pour donner aux élèves l'intelligence des noms +substantifs, des verbes et de leurs conjugaisons, +le vénérable abbé décrivit la manière dont il les +initiait à celle des noms adjectifs qui ne désignent +pas des objets réels, mais seulement leur façon +d'être, savoir: leurs accidents ou qualités, et<a name="page_097" id="page_097"></a> +qui peuvent varier à l'égard d'un seul et même +objet.</p> + +<p>De là, l'abbé passa à la formation de la phrase +et de la proposition, et expliqua comment le verbe +substantif, le seul qui existe rigoureusement, sert +de copule ou de lien, unissant l'adjectif à son +substantif, et les identifiant, en quelque sorte, pour +n'en faire qu'une seule et même chose.</p> + +<p>Tout cela démontré par le directeur, d'une manière +claire et précise, fut attentivement suivi +par Sa Majesté qui lui fit plusieurs observations.</p> + +<p>Massieu opéra ensuite sur diverses conjonctions, +telles que <i>si</i>, <i>mais</i> et <i>quand</i>, pour prouver que les +conjonctions en général sont des ellipses tenant +lieu de phrases complètes.</p> + +<p>L'abbé Sicard demanda à Massieu et à Clerc la +différence qu'il y a entre <i>quand</i> et <i>lorsque</i>. Tous +deux répondirent assez bien.</p> + +<p>Ensuite Massieu exposa sur le tableau les degrés +progressifs de la faculté de la vue dans l'homme, +des opérations de l'esprit et de celles de la volonté.</p> + +<p>L'abbé Sicard voulant démontrer que ses élèves +pouvaient écrire, sous la dictée, toutes choses auxquelles +ils n'étaient point préparés, demanda si +quelqu'un de l'assistance n'avait pas un imprimé<a name="page_098" id="page_098"></a> +ou un manuscrit qu'un élève dicterait à un autre. +On présenta un journal. Sa Majesté fut priée de +choisir un article que Massieu dicta à Clerc qui le +traduisit très-bien. Ensuite, pour soumettre leur intelligence +à une plus forte épreuve, l'habile instituteur +fit également dicter par Massieu à Clerc dix +vers alexandrins faits en l'honneur de Sa Majesté. +Clerc les écrivit de même très-correctement sur +le tableau. Après quoi il en donna lecture par +signes. On adressa à l'un et à l'autre plusieurs +questions auxquelles ils répondirent d'une manière +judicieuse.</p> + +<p>Enfin, à une heure et demie, au moment où on +allait lever la séance, l'Empereur voulut bien donner +à Clerc le temps d'écrire sur le tableau quelques +pensées, qui furent trouvées très-heureuses, +sur l'honneur que Sa Majesté faisait à l'Institution +en la visitant.</p> + +<p>Le monarque parut très-satisfait de la séance.</p> + +<p>En passant dans le corridor, il daigna entrer +dans la classe de dessin et examiner les petits +ouvrages des élèves. Ensuite il alla visiter le dortoir +dont il admira la bonne tenue et la propreté.</p> + +<p>L'ancien élève Monteille, confié à M. Jouffroy +pour apprendre la gravure sur pierres fines, soumit<a name="page_099" id="page_099"></a> +à l'Empereur plusieurs pierres gravées par +lui, dont le prince lui témoigna sa satisfaction.</p> + +<p>MM. Sicard, Salvan et Mauclerc eurent l'honneur +de reconduire Sa Majesté jusque dans la +cour où Elle remonta en voiture, ainsi que les +personnes de sa suite, qui semblaient également +enchantées de la séance.</p> + +<p>Qu'on nous permette de faire suivre le récit de +cette visite de quelques détails sur celle dont la +duchesse d'Angoulême honora, le 24 novembre +1814, l'Institution des sourds-muets.</p> + +<p>Vers deux heures, la Dauphine, suivie de plusieurs +fonctionnaires et dames de sa maison, se +présente à l'établissement.</p> + +<p>A sa descente de voiture, elle est accueillie par +MM. le vicomte de Montmorency, le baron Garnier +et l'abbé Sicard, administrateurs de l'Institution, +les barons Malus et de Gérando, autres administrateurs, +s'étant trouvés, à leur vif regret, dans +l'impossibilité de s'y rendre.</p> + +<p>Madame est conduite, avec sa suite, dans la +salle des exercices et placée sur l'estrade préparée +pour la recevoir.</p> + +<p>M. le baron Garnier adresse à la Princesse un +discours dans lequel il la remercie, au nom de +l'administration, de la bonté qu'elle a de visiter<a name="page_100" id="page_100"></a> +un des établissements qui prospère le plus sous +l'autorité tutélaire de Sa Majesté.</p> + +<p>L'abbé Sicard adresse la parole à la princesse, +au nom des élèves, afin de lui témoigner leur vive +reconnaissance de l'intérêt qu'elle daigne prendre +à eux et l'extrême satisfaction qu'ils éprouvent de +sa présence. Il ouvre la séance par l'exposition des +premiers moyens employés pour commencer l'instruction +des sourds-muets.</p> + +<p>Puis il fait exercer sur le tableau noir les élèves +les plus avancés afin de donner à Son Altesse une +idée des succès progressifs obtenus dans l'enseignement.</p> + +<p>Madame paraît très-satisfaite tant des moyens +que des résultats. Elle fait plusieurs questions qui +prouvent sa vive sympathie pour le sort de ces infortunés.</p> + +<p>Après les exercices, Elle est conduite au réfectoire, +à la chapelle, au dortoir, et reconduite à sa +voiture par les administrateurs auxquels Elle témoigne +toute sa satisfaction.</p> + +<p>Elle daigne faire remettre à l'agent général une +somme de 600 fr., destinée aux élèves. L'administration +est chargée d'en déterminer l'emploi.</p> + +<p>Au sujet de la réception des souverains alliés +par M. de Talleyrand, j'ai lu dans un journal répandu<a name="page_101" id="page_101"></a> +ce qui suit, sous le titre de <i>Mémoires sur la +Restauration, dictés par un vieux diplomate</i>:</p> + +<p>«M. de Talleyrand était venu à la rencontre des +souverains alliés au palier du rez-de-chaussée de +son hôtel.</p> + +<p>«Votre Majesté, dit l'homme d'État s'adressant +à l'empereur de Russie, remporte peut-être en ce +moment son plus beau triomphe; elle fait de la +maison d'un diplomate le temple de la paix.</p> + +<p>«—J'en accepte l'augure», répondit Alexandre.</p> + +<p>On remonte. Dans les premiers salons se presse +une foule de gens plus ou moins connus qui tiennent +au passé par leurs souvenirs, au présent par +leurs intérêts, et à l'avenir par la crainte de compromettre +les uns, ou par l'espoir de rajeunir les +autres.</p> + +<p>Un homme modeste, en costume ecclésiastique, +à l'air effaré, se tient au contraire presque enseveli +derrière les curieux et les courtisans. C'est lui que +l'œil du czar va troubler dans sa retraite.</p> + +<p>«Quel est cet abbé au front doux et triste?» +demanda Alexandre à M. de Talleyrand.</p> + +<p>«—L'abbé Sicard, excellent royaliste, victime +de <i>la Terreur</i>. Il a inventé les sourds-muets.»</p> + +<p>L'empereur de Russie, au fond de ses États hyperboréens, +avait entendu parler de l'admirable<a name="page_102" id="page_102"></a> +science de l'abbé Sicard et se proposait de la naturaliser +à Saint-Pétersbourg.</p> + +<p>Il fait quelques pas vers l'humble personnage, +et lui adresse peu de mots, sans doute, mais pleins +de sympathie; le pauvre abbé, étourdi de cet honneur, +est comme frappé de la foudre et ne répond +rien.</p> + +<p>«Comment! reprend Alexandre en se tournant +vers M. de Talleyrand, c'est là cet abbé Sicard auquel +on prête tant d'esprit?</p> + +<p>«—Sire, répond le prince avec aplomb, Monsieur +a l'esprit de son état: «<i>un esprit sourd-muet</i>.» +Il refaisait, sans qu'il s'en doutât, le mot de Bussière.</p> + +<p>L'un des admirateurs sur parole de l'abbé +Sicard, raconte H. Moulin, avocat, dans sa <i>Biographie +anecdotique de cet instituteur</i>, l'entendant +pour la première fois, s'étonnait de ne pas rencontrer +l'homme que son imagination avait rêvé.</p> + +<p>«Comment, dit-il à une femme de lettres, alors +célèbre, Mme de Bourdicviot qui l'avait accompagné, +c'est là cet abbé Sicard, cet homme illustre à +qui l'on prête tant d'esprit?</p> + +<p>«—Oui, répond la femme auteur, c'est l'esprit +de son état, l'esprit sourd-muet.» Troisième +version!<a name="page_103" id="page_103"></a></p> + +<p>Toujours le même mot puisé à trois sources +différentes. Laquelle est la bonne? Peut-être toutes +les trois.</p> + +<p>Le célèbre instituteur fut placé entre l'empereur +de Russie et l'empereur d'Autriche dans un splendide +banquet qui leur fut offert à cette époque. Les +souverains avaient voulu ajouter cette marque spéciale +d'estime à beaucoup d'autres.</p> + +<p>Depuis, le czar demanda à une dame d'un esprit +peu commun, parlante, celle-là, Mme Duhamel, +élève de l'abbé Sicard, chaque fois qu'elle se +présenta à sa cour:</p> + +<p>«Comment se porte votre génie? Savez-vous +que j'ai eu le plaisir de dîner avec lui à Paris?»</p> + +<p>La reine de Suède, jalouse de rendre, à son tour, +hommage au zèle et aux succès du célèbre instituteur, +l'honora d'une lettre flatteuse, dans laquelle +Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de +ses lumières la nouvelle institution des sourds-muets +de Stockholm. Sa Majesté daigna, en outre, +lui envoyer directement la décoration de son ordre +de Wasa<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Il avait déjà reçu celle de Saint-Wladimir +de Russie.</p> + +<p>Certes, ce serait méconnaître l'esprit de justice<a name="page_104" id="page_104"></a> +qui dictait la conduite de Napoléon I<sup>er</sup> à l'égard +des gens de mérite, quelles que fussent leurs opinions, +que de lui reprocher de n'avoir accordé +aucune de ses distinctions honorifiques à notre +directeur, mais il ne faut pas oublier que, créateur +de la Légion d'honneur, jamais le grand homme +n'en fut prodigue, surtout dans le principe, comme +ses successeurs.<a name="page_105" id="page_105"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à +l'Empereur.—Fouché le défend.—A la demande de ses +élèves, il fait payer ses créanciers.—Le célèbre instituteur +part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et +Clerc, sans en prévenir le gouvernement.—Le ministre de +l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ +Clerc à Paris.—Retour du maître et de ses deux élèves en +France au moment où Napoléon est renversé.</p></div> + +<p>L'abbé Sicard avait été dénoncé à l'Empereur +comme ayant correspondu avec les agents du roi +Louis XVIII, pour lequel on prétendait qu'il avait +des sentiments secrets. Grâce à la protection du +ministre de la police, Fouché, on se contenta de le +laisser tranquille, respectant ses travaux philanthropiques, +dont le chef de l'État avait pu constater +personnellement le mérite, lorsque, premier Consul, +il l'avait fait mander aux Tuileries avec quelques-uns<a name="page_106" id="page_106"></a> +de ses élèves, parmi lesquels se trouvait +Massieu.</p> + +<p>Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent +Clerc, fut chargé, à l'improviste, de rédiger une +requête adressée à l'Empereur, ayant pour but +d'obtenir de Sa Majesté que les dettes du directeur +ne s'élevant pas à moins de 20,000 francs fussent +acquittées sur sa cassette. Cette demande devait lui +être présentée le lendemain à Saint-Cloud par les +élèves des deux sexes, accompagnés de leurs maîtres +et maîtresses. Mais force leur fut de revenir à +l'École, après avoir attendu vainement l'Empereur.</p> + +<p>Le lendemain, l'abbé Sicard s'étant fait expliquer +par Clerc le motif de l'absence des élèves, ne +put <i>entendre</i> son récit sans en être ému jusqu'aux +larmes.</p> + +<p>Au reste, le vœu de ces enfants fut exaucé.</p> + +<p>Pendant les Cent-Jours, c'est-à-dire en mai 1815, +l'abbé Sicard partait pour Londres, emmenant +deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre +de ses élèves, Armand Godard, frère d'un de nos +plus riches manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils +entre les Cent-Jours qui finissaient et une seconde +restauration prochaine? Il court bien des bruits là-dessus +alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la<a name="page_107" id="page_107"></a> +nouvelle de ce départ tenu secret, excita une vive +émotion dans l'École. M. Garnier, procureur général +à la Cour des comptes, l'un des administrateurs +de l'établissement, s'en plaignit par lettre à +Clerc, mais quand sa missive arriva à Calais, déjà +le maître et les élèves traversaient le détroit à +pleines voiles.</p> + +<p>On écrivait à l'abbé Sicard que, comme attachés +à l'Institution en qualité de répétiteurs, il n'était +pas permis à Massieu et à Clerc de prendre un +congé sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration, +et qu'ils pouvaient encore moins, à la +veille d'une guerre imminente, se rendre en pays +étranger sans y être autorisés par le gouvernement. +Le directeur répondit qu'il n'avait pas eu le temps +de remplir les formalités requises, mais qu'au surplus, +il informerait par lettre le Ministre tant de +son départ que de celui des deux répétiteurs, et +qu'il attendrait à Dieppe les ordres de Son Excellence.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Voici la réponse du Ministre de l'intérieur, Carnot, +qui parvint, en effet, à l'abbé Sicard chez M. le +curé de Saint-Jacques:<a name="page_108" id="page_108"></a></p> + +<div class="blockquot"><p class="r">«Paris, le 16 mai 1815.<br /> +</p> + +<p class="c">«<i>Le Ministre de l'intérieur, comte de l'Empire.</i></p> + +<p> +«Monsieur le directeur,<br /> +</p> + +<p>«J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite +le 13 pour m'informer de votre départ pour l'Angleterre +avec deux élèves de l'Institution des +sourds-muets, Massieu et Clerc.</p> + +<p>«Je me prêterai toujours volontiers à une mesure +qui pourra vous être agréable, surtout lorsqu'elle +paraîtra présenter, comme dans cette circonstance, +un but d'utilité qui intéresse l'humanité +en général.</p> + +<p>«Mais je ne puis m'empêcher de vous représenter +que l'École des sourds-muets étant placée +dans mes attributions, vous n'auriez pas dû vous +absenter de Paris sans avoir obtenu préalablement +mon autorisation, surtout ayant formé le dessein +de conduire avec vous vos deux répétiteurs les +plus instruits, et dont l'absence désorganise momentanément +l'Institution dont vous êtes le chef.</p> + +<p>«Je consens, Monsieur, à ce que vous poursuiviez +votre voyage avec Massieu; mais l'intention +de l'Empereur, à qui j'ai rendu compte de votre<a name="page_109" id="page_109"></a> +départ, est que vous renvoyiez sur-le-champ à Paris +le jeune Clerc pour reprendre ses fonctions +dans l'établissement.</p> + +<p>«Je compte sur votre empressement à exécuter +cet ordre.</p> + +<p>«Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération +distinguée.</p> + +<p class="r">«C<small>ARNOT.</small>»<br /> +</p> + +<p><i>P. S.</i> «Le regret que j'ai, en particulier, de +n'avoir pas vu mon respectable confrère avant son +départ, vous paraîtra peut-être avoir inspiré de la +mauvaise humeur au rédacteur de cette lettre, mais +j'ai hâte de me raccommoder avec vous, et c'est +sous ce rapport que je vous presse bien fort de +revenir le plus tôt possible et de ne pas rester +avec des gens qui veulent devenir nos ennemis.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Mes amitiés.</span></p> + +<p class="r">«C<small>arnot.</small>»</p></div> + +<p>Ce n'est pas que l'abbé Sicard n'eût laissé à +l'École les instructions concernant l'enseignement +provisoirement confié aux soins de l'abbé Salvan. +L'administration avait chargé un de ses membres, +le baron de Gérando, de prendre, en cette qualité, +toutes les mesures qu'il jugerait nécessaires au +bon ordre de la maison.<a name="page_110" id="page_110"></a></p> + +<p>Dès le retour de l'illustre voyageur, ce membre +se fit décharger de la surveillance générale et la +livra à un autre de ses collègues d'après le règlement.</p> + +<p>Les hommes haut placés, sur lesquels le directeur +avait compté pour en recevoir une hospitalité +généreuse dans la capitale de la Grande-Bretagne +ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas été prévenus à +temps.</p> + +<p>Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il +eut l'heureuse idée de mettre à contribution la curiosité +anglaise en y donnant des exercices publics.</p> + +<p>Ces représentations nous ont fourni un recueil +de définitions et réponses les plus remarquables +des deux sourds-muets aux diverses questions qui +leur furent adressées. A ce recueil intéressant, imprimé +à Londres, en 1815, furent joints notre <i>Alphabet +Manuel</i> et le discours d'ouverture de l'abbé +Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa Méthode, +par M. Laffon de Ladébat, ancien membre +de la première Assemblée législative et du Conseil +des Anciens, avec des notes et une traduction anglaise, +par J.-H. Sievrac.</p> + +<p>Mentionnons, en passant, un fait particulier à +Clerc.<a name="page_111" id="page_111"></a></p> + +<p>Pendant qu'il se trouvait à Londres, il ne craignit +pas de soutenir, à la barbe de ses nouvelles +connaissances et malgré la presse britannique, +qu'il offrait de parier que la nouvelle de la défaite +de Napoléon, qui courait alors, n'avait pas le +moindre fondement. C'est qu'il pouvait à peine +croire que Wellington fût capable de l'emporter +sur un aussi grand capitaine. Cependant il eût +perdu sa gageure.</p> + +<p>Ce ne fut qu'à la chute de l'Empire que le directeur +put rentrer en France avec ses élèves.<a name="page_112" id="page_112"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets. +Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel +(de Béziers).—Visites du duc de Gloucester, du duc +d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener +son fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire +apprendre la grammaire des sourds-muets.</p></div> + +<p>Dans le courant de l'année 1817, l'Institution fut +exposée à un danger imminent, sans que l'abbé +Sicard, rentré bien tard ce soir-là, pût le prévoir le +moins du monde, à telles enseignes qu'il s'était +mis immédiatement au lit.</p> + +<p>L'ancienne église de Saint-Magloire<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, dont +l'emplacement était occupé par l'aile gauche de la +maison, devint la proie des flammes. On se précipita<a name="page_113" id="page_113"></a> +dans nos dortoirs, on m'emporta de mon lit +sans me laisser le temps de m'habiller, et je fus +requis pour faire la chaîne avec mes condisciples. +Trompant bientôt la vigilance de nos surveillants, +je quittai le jardin pour voir ce qui se passait autour +du bâtiment menacé. Quel ne fut pas mon +effroi en apercevant un des nôtres, Carbonnel (de +Béziers), qui, par ses tours de force extraordinaires, +avait mérité le surnom d'<i>Hercule des sourds-muets</i> +(outre qu'il en avait la structure), fonctionnant +sur le théâtre du sinistre avec tout le sang-froid +et toute l'agilité d'un sapeur pompier. Ah! si +l'on avait su être juste envers lui!<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p> + +<p>Lors de mon voyage, en 1846, à Bordeaux, où +Carbonnel (de Béziers), père de deux gentilles demoiselles +parlantes, exerçait la profession d'ébéniste, +il me conta avec autant de modestie que de +simplicité ses escapades d'écolier qui lui avaient +coûté cher, mais il supprima les mille traits d'héroïsme +qui l'avaient honoré, et ce qui s'était passé +dans l'incendie de la nuit du 25 au 26 juillet. Il +rougit même comme une jeune fille, quand je lui<a name="page_114" id="page_114"></a> +rappelai avec quelle rare présence d'esprit il avait +sauvé un de nos camarades, Arthur Gouïn, depuis +artiste peintre d'un rare mérite, au moment où le +pied allait lui manquer sur le toit de l'établissement.</p> + +<p>Le mercredi 10 février 1819, les administrateurs +de l'Institution, prévenus de l'arrivée à l'établissement +du duc de Glocester, le reçoivent à sa descente +de voiture et l'introduisent dans la salle des +séances, où l'abbé Sicard développe devant Son +Altesse sa méthode d'enseignement. Plusieurs +élèves exécutent en sa présence les principes de +cette méthode, et le prince en suit les applications +avec beaucoup d'intérêt.</p> + +<p>Après avoir visité toutes les parties de l'établissement, +il témoigne, en partant, sa satisfaction +aux administrateurs de la maison, et adresse, en +particulier, des paroles flatteuses au directeur.</p> + +<p>Le mardi 22 juin de la même année, vers une +heure de l'après-midi, l'établissement est honoré +de la visite du duc d'Angoulême, accompagné du +comte, depuis duc de Cazes, ministre de l'intérieur, +et du comte Chabrol, préfet de la Seine. Son Altesse +est aussitôt conduite par le duc de Doudeauville, +pair de France, l'un des administrateurs de la +maison, et par l'abbé Sicard, à la salle des exercices,<a name="page_115" id="page_115"></a> +où plusieurs élèves sont successivement et +simultanément interrogés<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<p>A la fin de ces exercices, une brave femme se +jette aux pieds du Prince pour implorer sa sollicitude +en faveur d'un élève externe et aspirant, le +jeune Nonnen, qui vient de perdre sa mère, et dont +le père est infirme. Son Altesse, touchée de la position +de cet infortuné, exprime le désir de le voir +admettre le plus tôt possible au nombre des élèves +du Gouvernement.</p> + +<p>Le Prince ayant été introduit ensuite dans l'atelier +des tourneurs et dans la classe de dessin, paraît +examiner avec un vif plaisir divers ouvrages +des élèves, et après s'être occupé des moindres +détails, se retire visiblement satisfait.</p> + +<p>Le dimanche 17 décembre de la même année, +vers deux heures de l'après-midi, nous sommes +surpris de la présence, chez nous, de la duchesse +de Berry, suivie de deux dames de sa cour et du +duc de Lévis. Reçue, à son arrivée, par le vicomte +Mathieu de Montmorency, un des plus anciens +administrateurs de l'établissement, et par l'abbé +Sicard, elle assiste, dans le salon de ce dernier, +aux exercices de quelques élèves, parmi lesquels<a name="page_116" id="page_116"></a> +se trouve l'auteur de ce livre qui, au nom de ses +camarades, adresse à Son Altesse des paroles de +remercîment, et qui, plus tard, est chargé d'être +l'interprète de leurs sentiments auprès de la princesse +lors de sa seconde visite en 1825.</p> + +<p>Bébian, censeur des études (voir ma <i>Notice sur +sa vie et ses œuvres</i>), survient tout à coup et offre +à la princesse quelques ouvrages des élèves. Elle +demande à voir ceux qui en sont les auteurs. «Impossible! +répond le loyal fonctionnaire, ils sont à +peine habillés, hors d'état de se présenter à Votre +Altesse, et même dans l'impossibilité, depuis +deux mois, d'aller à la promenade, faute de vêtements.»</p> + +<p>La Princesse promet qu'Elle s'occupera de leurs +besoins, et que, dès que le duc de Bordeaux sera +plus grand, elle le conduira chez nous pour y +apprendre notre grammaire. En quittant la maison, +elle n'oublia pas de laisser entre les mains du +directeur des marques de sa munificence.</p> + +<p>Avant de continuer ce récit, je demanderai +au lecteur la permission de consigner ici l'expression +de ma profonde gratitude pour toutes les +bontés que mon ancien directeur eut sans cesse +pour moi depuis que je fus admis, vers l'âge de +huit ans environ, à partager son pain intellectuel<a name="page_117" id="page_117"></a> +avec mes nouveaux condisciples. Je me contenterai +d'en citer une preuve entre mille: Le 17 août 1818, +sous ses auspices, le roi Louis XVIII daigna accueillir +le portrait que j'avais fait, au crayon, +d'Henri IV, d'après le peintre Porbus<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.<a name="page_118" id="page_118"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des +intrigants l'assiégent.—L'infortuné vieillard refuse de quitter +son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin +en 1822.—Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable +du discours prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de +l'Académie française, au cimetière du Père La Chaise.—Le +directeur avait recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude +de l'abbé Gondelin, second instituteur de l'École des +sourds-muets de Bordeaux.—Paulmier, élève du défunt, croit +pouvoir disputer sa place au concours. Une réclamation de +Pissin-Sicard paraît dans un journal.—Élèves parlants distingués +de l'abbé Sicard: Pellier, Paulmier et Bébian.—<i>Manuel +d'enseignement pratique des sourds-muets</i>, par ce dernier.—Travail +remarquable de M. de Gérando: <i>De l'Éducation des +sourds-muets de naissance</i>, 2 vol.—Divers hommages à l'abbé +Sicard.—Énumération de ses Œuvres.—Sa correspondance +avec Mme Robert sur divers sujets.</p></div> + +<p>Cependant l'âge affaiblissait sensiblement les +hautes facultés de l'éminent directeur. Peu s'en +fallait même qu'il ne tombât en enfance. Le nombre<a name="page_119" id="page_119"></a> +des solliciteurs, des intrigants et des flatteurs qui +n'avaient que trop abusé de son caractère, allait +croissant chaque jour. C'était à qui se rendrait maître +de son esprit pour tâcher de lui arracher quelque +concession. Qui pis est, toute sa fortune s'engloutissait +dans cette espèce de curée, avec le fruit de +trente années d'appointements (30,000 francs) que +le pauvre Massieu, son élève chéri, avait déposé +entre ses mains.</p> + +<p>Auparavant, dans le plein exercice de ses +facultés, il avait éprouvé les mêmes embarras. +Ses soi-disants amis avaient eu la lâcheté de lui +faire souscrire, en leur faveur, des billets de +complaisance et il fut même poursuivi pour des +dettes qu'il n'avait jamais contractées. Toutefois, +il s'était imposé toute sorte de privations pour +être en état de satisfaire ses créanciers si indignement +abusés.</p> + +<p>Il avait trop de simplicité et de naïvété dans le +caractère pour soupçonner le moindre mal chez +les autres; sa piété avait toujours été douce et tolérante.</p> + +<p>Qui n'eût dit, au souvenir de ses actes et à la +lecture de ses écrits, qu'il avait été taillé à l'antique? +Il n'en était rien; la nature ne l'avait pas +aussi bien partagé du côté des avantages physiques.<a name="page_120" id="page_120"></a> +Son corps était peu gracieux, et sa tête était +habituellement penchée du côté gauche.</p> + +<p>On avait cru remarquer en lui un faible pour +le magnétisme, à telles enseignes qu'il fut sur le +point d'être la dupe de la prétendue guérison d'un +sourd-muet, nommé Grivel, par un sieur Fabre +d'Olivet. La correspondance qui s'ensuivit entre le +vénérable instituteur et la spirituelle Mme Robert +en fait foi, comme on le verra à la fin de ce +livre<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<p>On obsédait l'infortuné vieillard pour obtenir sa +démission des fonctions de directeur. Mais, contre +toute attente, il déclara net qu'il était déterminé à +mourir à son poste et qu'il ne céderait sa place à +qui que ce fût. L'abbé Sicard écrivit même à ce +sujet à Louis XVIII, qui reconnut sa volonté comme +sacrée.</p> + +<p>Notre célèbre instituteur ne se borna pas là, il +fit insérer, le 15 mars 1821, la lettre suivante dans +<i>le Moniteur</i>:</p> + +<div class="blockquot"><p> +<span style="margin-left: 2em;">«Au rédacteur,</span><br /> +</p> + +<p>«Les parents de quelques-uns de mes élèves, +ayant appris que je me proposais de me démettre +<a name="page_121" id="page_121"></a>de la direction de l'établissement des sourds-muets, +et m'en ayant témoigné d'avance leurs +regrets; je vous prie de les rassurer en insérant la +présente lettre dans votre journal.</p> + +<p>«Je n'ai jamais eu ni la pensée ni le désir qu'il +me fût permis de donner ma démission. Je suis assez +français pour que la mort seule puisse m'arracher +à mon poste. D'ailleurs, le modèle que j'ai eu +est trop beau, et j'ai fait, jusqu'à ce jour, trop d'efforts +dans le but de marcher sur ses traces, pour +ne pas l'imiter jusqu'au bout. L'immortel abbé de +l'Épée n'abandonna ses enfants d'adoption qu'au +moment marqué par la Providence.</p> + +<p>«Je me suis toujours proposé d'agir de même; +c'est pourquoi j'espère qu'on me le permettra, et +que personne ne le trouvera mauvais.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, etc.</p> + +<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»</p></div> + +<p>Enfin l'admirable instituteur, sentant sa fin +venir, écrivit la lettre qui suit à l'abbé Gondelin, +qui joignait aux fonctions de deuxième instituteur +de l'école de Bordeaux, celle de supérieur des Missions +étrangères:</p> + +<p>«Mon cher confrère, près de mourir, je vous +lègue mes chers enfants; je lègue leurs âmes à<a name="page_122" id="page_122"></a> +votre religion, leurs corps à vos soins, leurs facultés +intellectuelles à vos lumières. Promettez-moi +de remplir cette noble tâche, et je mourrai tranquille.»</p> + +<p>Le 10 mai 1822, il terminait, en effet, à l'âge de +quatre-vingts ans, une vie consacrée tout entière +à la religion, à la bienfaisance, à l'étude des +lettres et à la pratique de toutes les vertus.</p> + +<p>Ses dépouilles mortelles furent transportées, le +lendemain, à l'église Notre-Dame, où l'on célébra +ses funérailles.</p> + +<p>On remarquait, dans le cortége, une députation +de l'Institut de France, quelques-uns de ses parents, +et beaucoup de ses amis, sans compter une +foule d'illustrations de tout genre. Le corbillard +était escorté par un détachement de troupes de +ligne, le défunt appartenant, on se le rappelle, à la +Légion d'honneur. Deux membres du Chapitre et +deux membres de l'Académie française (M. Bigot +de Préameneu, président, et M. Raynouard, secrétaire +perpétuel), tenaient les quatre coins du drap +mortuaire. Tous les visages paraissaient préoccupés +de l'objet du deuil, auquel ajoutait la présence +des orphelins, dont les privations imposées par la +nature avaient été réparées par un travail aussi +ingénieux qu'infatigable.<a name="page_123" id="page_123"></a></p> + +<p>Le corps ayant été porté au cimetière du Père-Lachaise, +deux discours furent prononcés sur la +tombe de l'abbé Sicard, l'un par le président de +l'Académie française, l'autre, par M. Laffon de Ladébat, +son ami particulier. Le passage suivant du +premier discours parut exciter, au plus haut degré, +l'émotion des personnes qui étaient venues rendre +les derniers devoirs au respectable défunt.</p> + +<p>«Notre douleur, y était-il dit, retentira dans +l'Europe entière; on peut même à peine supposer +qu'il existe une contrée dans laquelle la civilisation +ait pénétré, où le spectacle des sourds-muets ne +rappelle qu'il existait, en France, un docte ami de +l'humanité qui savait redresser ces écarts de la +nature, et dont la longue carrière n'a cessé de +briller de cette gloire sans égale.»</p> + +<p>Dans le courant de juillet de la même année, son +fauteuil à l'Académie française fut occupé par +M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, alors grand +maître de l'Université, ministre des affaires ecclésiastiques +et de l'Instruction publique. Le directeur +de cette illustre compagnie, M. Bigot de Préameneu +répondit au récipiendaire dans des termes prouvant +qu'il était digne d'apprécier l'ami tendre et +dévoué des sourds-muets, le défenseur éclairé de +la religion et de la patrie.<a name="page_124" id="page_124"></a></p> + +<p>La dernière volonté du mourant relative à son +successeur allait être exécutée par le Gouvernement +dès qu'elle parvint à sa connaissance. On se +flattait, en voyant l'homme de son choix, que la +maison ne le perdrait pas tout entier.</p> + +<p>L'abbé Salvan, son sous-directeur, informé qu'il +était question de la nomination de l'abbé Gondelin, +se rendit avec un rare désintéressement au +Conseil d'administration pour lui déclarer que personne +ne méritait plus que le digne instituteur de +Bordeaux, de remplir la place vacante.</p> + +<p>Paulmier, élève de l'abbé Sicard, qui pratiquait +sa méthode depuis vingt ans, et qui tenait à la conserver +comme l'arche sainte pour le bien des +pauvres enfants, avait eu, un instant, l'idée de se +porter candidat, <i>attendu</i>, disait-il, <i>que le concours +était la seule voie légitime par laquelle l'abbé Sicard +était parvenu à succéder à l'abbé de l'Épée</i>. Mais il +se désista de ses prétentions lorsqu'il eut une connaissance +positive, quoique tardive peut-être, des +dernières intentions du maître.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, une réclamation s'éleva, +dans une feuille publique de l'époque, de la part +d'un autre élève, Pissin-Sicard<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<p>Voici cette demande qui était accompagnée de +pièces justificatives.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Au rédacteur du <i>Drapeau blanc</i>, journal de la +politique, de la littérature et des théâtres,</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span><br /> +</p> + +<p>«Une feuille du 13 courant (mai 1822) contient +une lettre attribuée à mon illustre maître par +M. Keppler, agent de l'Institution des sourds-muets +de Paris.</p> + +<p>«D'après cette lettre, l'abbé Sicard aurait voulu +confier le dépôt sacré qu'il avait reçu de l'immortel +abbé de l'Épée et de l'infortuné roi-martyr, +à l'abbé Gondelin, deuxième instituteur à Bordeaux.</p> + +<p>«Souffrez, Monsieur, que je prie, par la voie +de votre journal, M. Keppler de vouloir bien concilier +cette prétendue lettre avec la suivante, de +M. le duc de Richelieu:</p> + +<p class="r">Paris, le 3 mai 1821.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«A M. l'abbé Sicard,</span><br /> +</p> + +<p>«Vous connaissez, Monsieur l'abbé, l'intérêt +particulier que je porte à l'institution que vous dirigez<a name="page_126" id="page_126"></a> +et aux travaux qui ont placé votre nom +parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité; ce sera +donc avec empressement que j'entretiendrai M. le +Ministre de l'intérieur du vœu que vous lui exprimez, +de voir nommer directeur adjoint, M. Pissin-Sicard, +votre élève, que <i>vous désignez pour +votre successeur</i>.</p> + +<p>«Je ne doute pas que M. le comte Siméon ne +saisisse cette occasion de vous donner un nouveau +témoignage de son estime; mais j'espère que, de +longtemps encore, l'adjoint que vous demandez ne +sera appelé <i>à recueillir l'héritage que votre choix +lui destine</i>, et que les infortunés qui vous doivent +tant, jouiront encore pendant bien des années de +vos soins et de vos bienfaits.</p> + +<p>«Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance +de ma considération la plus distinguée.</p> + +<p class="r">«Signé: le duc <small>DE</small> R<small>ICHELIEU</small>.» +</p></div> + +<p>Après cette citation, M. l'abbé Pissin-Sicard +continuait ainsi:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Je demanderai à M. Keppler si, deux jours +avant sa mort, l'abbé Sicard était capable, je ne +dirai pas de <i>composer</i>, ni de <i>copier</i>, ni de <i>comprendre<a name="page_127" id="page_127"></a></i> +la lettre qu'on lui attribue, mais même +d'en <i>entendre</i> la simple lecture.</p> + +<p>«Et pour fixer, à cet égard, l'opinion publique +et celle de l'abbé Gondelin, que je n'ai pas l'honneur +de connaître, mais que je respecte infiniment, +j'espère que vous ne me refuserez point la +grâce d'insérer la lettre suivante que l'abbé Sicard +m'écrivait <i>de sa propre main</i> le 13 décembre 1821. +J'étais alors à l'Abbaye du Gard:</p> + +<p class="r">Paris, le 13 décembre 1821.<br /> +</p> + +<p class="c"> +<i>A Monsieur Pissin-Sicard.</i><br /> +</p> + +<p>«Vous serez étonné, sans doute, mon cher et +bon ami, à la lecture de cette lettre, d'y trouver la +rétractation de la première que vous avez reçue de +moi, dans laquelle je vous communiquais la résolution +bien positive d'aller vous joindre et de me réunir +à vous dans le saint asile que vous avez choisi +pour votre retraite. Je viens rétracter, cher ami, +cette sainte résolution, et pour les motifs les plus +forts, les plus puissants, usant, à votre égard, de +toute l'autorité que me donne sur vous ma vive +tendresse, vous commander de quitter la sainte +retraite où vous êtes, pour vous rendre auprès de +votre meilleur ami, que votre absence a amèrement<a name="page_128" id="page_128"></a> +affligé et qui ne saurait la supporter plus longtemps. +Rien au monde ne peut m'en consoler, et +vous seriez le plus ingrat de mes amis si vous étiez +en état de vous y accoutumer vous-même. La solitude +où vous m'avez laissé est une sorte de mort +pour moi. Rendez-moi l'ami que vous m'avez enlevé. +Car cette épreuve est trop forte pour ma faiblesse; +je pense que lorsque Dieu nous a réunis, +ce n'a pas été pour nous séparer un jour. Vous +l'avez présumé, quand vous n'avez pas pensé devoir +me communiquer votre fatal projet. Vous connaissez +trop bien ma sensibilité pour croire, en y +réfléchissant, que je souscrirais à un pareil sacrifice. +Le temps m'a prouvé qu'il était au-dessus de +mes forces. Il est également au-dessus de celles de +vos élèves qui me demandent quand ils reverront +leur bon ami. Revenez donc sans délai et ne tardez +pas; revenez dans le sein de l'amitié; vous serez +plus utile ici que dans votre retraite; laissez les +bons religieux près desquels vous êtes allé vous +reposer, et accourez vous joindre à votre bon ami +qui ne peut désormais vivre sans vous.</p> + +<p>«Vos frères vous désirent comme moi, accourez +donc aussitôt que cette lettre vous aura été +remise! Vous devez, mon cher, surmonter tous +les obstacles qui s'opposeraient à ce retour. Songez<a name="page_129" id="page_129"></a> +que votre retraite est un péché contre le Saint-Esprit.......»</p> + +<p>L'abbé Pissin-Sicard poursuit:</p> + +<p>«Tant que j'ai dû ménager l'extrême sensibilité +du pieux abbé Sicard, j'ai pu ensevelir au fond de +mon cœur ma douleur et mon indignation; mais +aujourd'hui......</p> + +<p>«Je conjure M. Keppler de ne pas me mettre +dans la nécessité de rompre un silence peut-être +trop longtemps gardé.</p> + +<p>«J'ose espérer de votre impartialité et de votre +respect pour la mémoire d'un des plus illustres +bienfaiteurs de l'humanité, que vous voudrez bien +insérer la présente dans votre journal.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.</p> + +<p class="r">«PISSIN-S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Paris, le 14 mai 1822.</span></p></div> + +<p>L'abbé Gondelin vint à Paris pour recueillir le +pieux legs de l'abbé Sicard, mais il ne fit que paraître +à la maison, et, en retournant auprès de ses +élèves, il envoya sa démission, à la grande surprise +de tous.</p> + +<p>On donna pour raison qu'il avait espéré trouver +des égaux et non des maîtres chez les membres +du conseil d'administration. Ne fallait-il pas, en<a name="page_130" id="page_130"></a> +effet, qu'il eût trop d'élévation dans l'esprit et +trop d'indépendance dans le caractère pour se +laisser mener par ceux qu'il paraissait tenir à dominer +sans autre intérêt que celui du bien général?</p> + +<p>La direction fut forcément cédée à l'abbé Périer, +fondateur et directeur de l'École des sourds-muets +de Rodez, et vicaire-général de Cahors..</p> + +<p>Parmi les élèves parlants que l'abbé Sicard forma, +on distingue particulièrement le savant et modeste +Pellier, appelé deux fois aux fonctions de professeur, +la première, du vivant du respectable directeur, +la seconde après sa mort et empêché, au +regret de tous, d'achever les travaux qu'il préparait, +P<small>AULMIER</small><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, auteur du <i>Sourd-muet civilisé</i> +(1820) et d'un autre ouvrage: <i>Considérations sur +l'instruction des sourds-muets</i>, suivies d'un <i>Aperçu +du plan d'éducation de ces infortunés</i>, présenté aux +administrateurs de la maison (1844-1854), à Auguste +Bébian<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> déjà cité plus d'une fois.</p> + +<p>Ce dernier a éclipsé tous ses rivaux. Il n'avait +pas seulement découvert dans le langage d'action<a name="page_131" id="page_131"></a> +le moyen infaillible de remplacer avec avantage les +sens qui manquent à ces infortunés, à lui appartient +encore la gloire d'avoir ramené à la simplicité, +à l'unité une méthode, jusque-là livrée aux caprices +et aux tâtonnements. De plus, il avait acquis l'estime +de toute une famille dont il s'était déclaré +l'ami même avant sa vocation.</p> + +<p>Depuis que la maison s'était vue privée de son +célèbre directeur l'abbé Sicard, l'enseignement +avait été abandonné, sans garantie ni contrôle, à +chaque professeur qui se bâtissait un système +particulier à sa guise: le mal était trop grave pour +ne pas déterminer le conseil d'administration à +inviter l'un de ses membres, M. de Gérando, à lui +présenter un rapport sur les diverses méthodes +appliquées, jusqu'alors, à l'instruction de cette +classe d'infortunés.</p> + +<p>Il faut ajouter qu'une autre raison avait influé +sur cette détermination: aucun ecclésiastique, +depuis la démission si peu attendue de l'abbé Gondelin, +n'ayant été trouvé capable de continuer +l'œuvre des abbés de l'Épée et Sicard, le conseil +en était venu à proposer des laïques au lieu d'abbés +à qui une telle mission avait toujours été transmise, +jusque-là, sans interruption, selon les vœux de +l'ancienne administration.<a name="page_132" id="page_132"></a></p> + +<p>Doué de cet esprit étendu et de ce coup d'œil +sûr et judicieux qui constitue le principal mérite +de ses travaux, de Gérando, quoique tout à fait en +dehors de cette spécialité, n'hésita pas à accepter +une tâche qui aurait été peut-être une pierre d'achoppement +pour beaucoup d'autres.</p> + +<p>Son exposé ayant paru répondre à l'attente des +personnes qui en avaient pris connaissance aussi +bien qu'à celle de ces collègues, un nouveau conseil +de perfectionnement, composé d'érudits que +recommandaient également leur savoir et leur zèle +pour le bien fut adjoint au conseil d'administration +afin de l'aider de ses lumières dans tout ce qui +concernait le régime et la marche de l'instruction. +Les deux conseils décidèrent l'auteur à mettre au +jour en 1827 son ouvrage déjà cité: <i>De l'éducation +des sourds-muets de naissance</i>.</p> + +<p>Il est divisé en trois parties:</p> + +<p>1º <i>Recherches des principes sur lesquels doit reposer +l'art d'instruire les sourds-muets.</i></p> + +<p>2º <i>Recherches historiques comparées sur cet art.</i></p> + +<p>3º <i>Considérations sur le mérite comparatif des +divers systèmes proposés et sur les perfectionnements +dont ils sont susceptibles.</i></p> + +<p>Il y aurait trop de témérité de notre part, après +des juges aussi compétents en pareille matière,<a name="page_133" id="page_133"></a> +d'entreprendre de donner ici l'analyse de cette +œuvre hors ligne, à laquelle cependant on désirerait +peut-être plus de concision, tout en faisant la +part de l'éclectisme.</p> + +<p>La théorie pouvait être belle, il ne manquait plus +que de la mettre en pratique. Ce ne fut qu'en 1827 +qu'apparut enfin le <i>Manuel d'enseignement pratique +des sourds-muets</i> par Bébian, quoiqu'il eût été +adopté par le conseil d'administration dans la +séance du 14 juin 1823, comme étant tout d'application +et formant l'abrégé du langage des sourds-muets, +ayant, en outre, l'avantage d'être également +utile aux pères de famille qui se chargeraient de +l'instruction de leurs enfants affligés de cette +double infirmité.</p> + +<p>Cet excellent travail, accompagné de planches, +forme deux volumes contenant l'un des modèles +d'exercices, l'autre des explications. L'auteur a +regretté de se voir réduit à une partie de l'étude de +la langue, se rattachant à l'enseignement grammatical, +au lieu d'offrir, comme il l'aurait voulu, un +cours complet d'instruction à l'usage des familles +et des instituteurs, mais un ouvrage aussi étendu +aurait exigé des frais énormes.</p> + +<p>On n'en doit pas moins féliciter Bébian d'avoir si +bien réussi à simplifier la méthode et à la rendre<a name="page_134" id="page_134"></a> +assez facile pour qu'une mère puisse apprendre à +lire à un enfant sourd-muet comme elle enseigne +aux autres à parler, conformément au vœu émis +par de Gérando dans un autre ouvrage: <i>des Signes +et de l'Art de penser</i>, t. IV. page 485.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>L'abbé Sicard à été l'objet de plus d'un hommage +en vers, indépendamment du quatrain, reproduit +plus haut de M. de Fontanes, qui se trouve au +bas du portrait du célèbre instituteur, gravé par +Gaucher, d'après le dessin de Jauffret. Nous mettons +sous les yeux du lecteur trois autres hommages +en vers, pris au hasard.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Ce portrait représente un sage,</td></tr> +<tr><td align="left">Dont le talent modeste et précieux</td></tr> +<tr><td align="left">Sut donner au geste un langage</td></tr> +<tr><td align="left">Et prêter une oreille aux yeux.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right">A<small>UTEUR INCONNU.</small></td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Son art enfanta des merveilles;</td></tr> +<tr><td align="left">Du sourd il ouvrit les oreilles;</td></tr> +<tr><td align="left">Le muet se fit admirer.</td></tr> +<tr><td align="left">O méchant! Cesse ton murmure.</td></tr> +<tr><td align="left">Vois! tous les torts de la nature,</td></tr> +<tr><td align="left">Un homme a su les réparer.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right">A<small>IMÉ</small> M<small>ARTIN.</small></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_135" id="page_135"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><small>SURDOS FECIT AUDIRE ET MUTOS LOQUI.</small></td></tr> +<tr><td align="right"><i>S. Luc.</i></td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Toi, dont le ciel aux malheureux prospère,</td></tr> +<tr><td align="left">Pour les consoler a fait choix,</td></tr> +<tr><td align="left">Explique-moi, cher abbé, ce mystère:</td></tr> +<tr><td align="left">D'où vient, lorsqu'au muet ton talent rend la voix,</td></tr> +<tr><td align="left">Je ne puis qu'écouter, admirer et me taire?</td></tr> +<tr><td align="right">L'A<small>BBÉ</small> D<small>OUMEAU.</small></td></tr> +<tr><td align="right">(<i>Mercure de France</i> du 15 mai 1790).</td></tr> +</table> + +<p>Parmi les artistes qui, de leur côté, lui ont payé +leur tribut, nommons avec orgueil le sourd-muet +Aubert, collaborateur, pendant de longues années, +du célèbre Desnoyers, qui a gravé son portrait; le +sourd-muet Peyson, élève d'Hersent et de Léon +Cogniet, à qui M. de Montalivet, intendant général +de la maison du roi Louis-Philippe, commanda, à +notre prière, le portrait de ce bienfaiteur de l'humanité, +qui figure honorablement au musée historique +de Versailles.</p> + +<p>Dans la suite, le même sourd-muet fit don de +son grand et beau tableau, représentant les derniers +moments de l'abbé de l'Épée à la chapelle de +l'Institution de Paris où on le voit encore.</p> + +<p>Ici nous ne pouvons passer sous silence le pélerinage +que font, chaque année, les élèves de l'établissement +au cimetière du Père la Chaise dans le<a name="page_136" id="page_136"></a> +but de déposer des couronnes d'immortelles sur +son tombeau. Il a été réparé avec le produit d'une +souscription organisée entre eux et des amis de +l'humanité<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> + +<p>L'abbé Sicard a laissé une foule d'ouvrages dont +voici l'énumération:</p> + +<p>1º <i>Mémoire sur l'art d'instruire les sourds-muets +de naissance</i>, Bordeaux, 1789, in-8º (extrait du +recueil du <i>Musée de Bordeaux</i>).</p> + +<p>2º <i>Catéchisme ou instruction chrétienne à l'usage +des sourds-muets</i>, 1796, in-8º.</p> + +<p>3º <i>Manuel de l'enfance, contenant des éléments +de lecture et des dialogues instructifs et moraux, +dédié aux mères et à toutes les personnes chargées de +l'éducation de la première enfance</i>, 1796, in-12.</p> + +<p>4º <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance +pour servir à l'éducation des sourds-muets, et +qui peut être utile à celle des enfants qui entendent +et parlent, avec figures et tableaux</i>, Paris, 1800, +in-8º.</p> + +<p>5º <i>De l'homme et de ses facultés physiques et +intellectuelles, de ses devoirs et de ses espérances</i>, +par D. Harlley, ouvrage traduit de l'anglais, avec +des notes explicatives, 1802, 2 vol. in-8º.<a name="page_137" id="page_137"></a></p> + +<p>6º <i>Journée chrétienne d'un sourd-muet</i>, 1805, +in-12.</p> + +<p>7º <i>Éléments de grammaire générale, appliquée à +la langue française</i>, 2 vol. in-8º, 4<sup>e</sup> édition, 1814.</p> + +<p>8º <i>Théorie des signes, pour servir d'introduction +à l'usage des langues, où le sens des mots, au lieu +d'être défini, est mis en action.</i> Paris, 2 vol. in-8º, +seconde édition, 1823.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Parmi les ouvrages auxquels l'abbé Sicard a +collaboré ou a prêté son nom, on mentionne:</p> + +<div class="blockquot"><p>1º <i>Les Annales catholiques</i> (1796, 1797, n<sup>os</sup> 21 +à 42), rédigées par M. Jauffret, depuis évêque de +Metz, et dans lesquelles l'abbé Sicard signait tantôt +son nom, tantôt son anagramme <i>Dracis</i>, <i>Annales +catholiques</i>, sur chacun des numéros desquelles il +faisait imprimer les douze caractères de la <i>Paligraphie</i>, +écriture inventée par M. de Maismieu.</p> + +<p>2º <i>L'Histoire de l'établissement du christianisme +dans les Indes orientales</i>, ouvrage dû à la plume de +Serieys, au nom duquel l'abbé Sicard joignit ici le +sien, comme dans tous les autres livres de cet écrivain, +en reconnaissance d'un service que, selon +M. Barbier (<i>Dictionnaire des Anonymes</i>) Serieys lui +avait rendu pendant les orages de la révolution.</p> + +<p>3º <i>Deux Mémoires sur l'art d'instruire les <a name="page_138" id="page_138"></a>sourds-muets</i>, +insérés dans le <i>Magasin encyclopédique</i>, et +traduits en allemand, avec des notes par Adf. F. +Petschke, dans le journal intitulé: <i>Teutsche Monatscher</i>, +pris séparément, Leipsick, 1798, in-8º.</p> + +<p>4º <i>Le Dictionnaire généalogique; historique et +critique de l'histoire sainte</i>, par M. l'abbé ***, composé +par Serieys, revu par l'abbé Sicard qui, peut-être, +a porté la complaisance trop loin en prenant +sur lui la responsabilité de cette œuvre qui n'est +pas exempte d'erreurs, Paris, 1804, in-8º.</p> + +<p>5º <i>L'Epitome de l'histoire des Papes depuis saint +Pierre jusqu'à nos jours</i>, avec un <i>Précis historique +de la vie de N. S. P. le pape Pie VII</i>, par Serieys, +ouvrage élémentaire à l'usage des jeunes gens, +revu par l'abbé Sicard, 1805, in-12.</p> + +<p>6º <i>Deux ouvrages de grammaire</i>, publiés par +M. Mourier, instituteur, ancien bibliothécaire du +<i>Prytanée français</i> (aujourd'hui collége de Louis-le-Grand) +sous le titre de: <i>L'Alphabet méthodique et +la grammaire française exacte et méthodique</i>, 1815 +et 1816, réimprimé en 1823.</p> + +<p>7º <i>La Vie de la Dauphine</i>, mère de Louis XVIII +(Paris, 1817, 1 vol. in-12), ouvrage de Serieys.</p> + +<p>8º Une édition des <i>Tropes de Dumarsais</i>, dont +il entreprit la publication.</p> + +<p>9º <i>Les Sermons inédits de Bourdaloue</i>, imprimés<a name="page_139" id="page_139"></a> +sur un manuscrit authentique; Paris, 1823, in-8º.</p> + +<p>10º <i>Des Morceaux de grammaire générale</i>, dans +les séances des <i>Écoles normales</i> et la collection des +<i>Mémoires de l'Institut</i>.</p></div> + +<p>Nous ne croyons pas devoir passer sous silence +un rapport de l'abbé Sicard, l'un des membres de +la Commission, chargée de l'examen du <i>Génie du +Christianisme</i><a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, lu à la séance de la langue et de +la littérature françaises de l'Institut, le 23 janvier +1811.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Voici les titres de l'abbé Sicard:</p> + +<div class="blockquot"><p>Prêtre de la Congrégation des Prêtres de la Doctrine +chrétienne;</p> + +<p>Chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris;</p> + +<p>Directeur et instituteur en chef de l'École des +Sourds-muets; administrateur de l'hospice des<a name="page_140" id="page_140"></a> +Quinze-Vingts et de l'Institution des Aveugles travailleurs;</p> + +<p>Membre de l'Institut de France (Académie française); +vice-président de la Société royale académique +des sciences de Paris;</p> + +<p>Membre des académies de Madrid, Luques, Livourne, +Lyon, Troyes, Nancy, etc.</p> + +<p>Chevalier de la Légion d'honneur après la première +Restauration, en 1814, des ordres Saint-Wladimir +de Russie, et de Wasa, en Suède, et de +Saint-Michel de France.</p></div> + +<p><a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<h2><a name="NOTICES" id="NOTICES"></a>NOTICES<br /><br /> +<small>SUR LES ÉLÈVES DE L'ABBÉ SICARD</small><br /><br /> +MASSIEU ET CLERC.</h2> + +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.<br /><br /> +<small>M<small>ASSIEU</small>.</small></h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Sa naissance et sa profession.—Son étrange plaidoyer pour un +voleur.—Il raconte lui-même ses premières impressions et ses +premiers chagrins.—Quel grand bruit ont fait ses définitions +aux exercices publics de l'abbé Sicard!—Quelles étaient ses +habitudes et ses goûts.—Un professorat à l'École des sourds-muets +de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.—Il +est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir +finir ses jours dans cette ville.—Exercices publics des élèves +du nouveau professeur.—Un journal de la localité publie des +fragments de ses Mémoires. Il avait composé une <i>nomenclature</i>.—Sa +mort et ses obsèques.</p></div> + +<p>Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens +près de Cadillac, département de la Gironde, de +parents pauvres, qu'une fatalité singulière semblait +poursuivre; ils avaient à leur charge cinq autres +enfants atteints de la même infirmité. Celui-ci passa +ses premières années à garder les moutons, il les<a name="page_142" id="page_142"></a> +comptait sur ses doigts, et quand le nombre dépassait +dix, il le marquait sur son bâton et recommençait +à compter.</p> + +<p>Souvent il témoignait à son père le désir d'aller, +comme ses petits camarades, apprendre à lire et à +écrire à l'école. Et le père, dans son désespoir, +tâchait de lui faire comprendre par signes que sa +position exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre +enfant avait beau insister pour qu'on lui débouchât +les oreilles comme on débouche une bouteille, +s'imaginant que c'était un innocent moyen capable +de lever un pareil obstacle. Voyant que rien ne lui +réussissait, il dérobe un livre, et se rend de lui-même +à l'école. Que pouvait le maître pour cet +intrus qui ouvrait le volume dont il parcourait les +pages en remuant les lèvres par imitation?</p> + +<p>Ensuite il essaya de former les lettres au hasard +et gémit de se voir frappé d'impuissance.</p> + +<p>Une heureuse circonstance devait bientôt tarir +la source des larmes de notre pauvre sourd-muet.</p> + +<p>Un citoyen charitable de la contrée, M. de Puymaurin, +touché de son sort, l'emmène à l'Institution +des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de +Cicé, archevêque de ce diocèse, avait confié la direction +à l'abbé Sicard.</p> + +<p>Agé de treize ans, il est admis.<a name="page_143" id="page_143"></a></p> + +<p>Là ses progrès ne tardent pas à justifier l'opinion +que son bienfaiteur avait conçue de lui.</p> + +<p>Aussitôt que la nouvelle de la mort de l'abbé de +l'Épée, directeur de l'École de Paris, fut parvenue +à Bordeaux, le directeur, transféré à Paris, s'y fit +accompagner de son élève favori sur lequel il +fondait déjà de grandes espérances. Dans cet établissement, +il obtint chaque jour, grâce à lui, de +nouveaux triomphes sur l'opinion publique. +Il fut nommé premier répétiteur de l'École par +Louis XVI, le 4 avril 1790, confirmé par l'Assemblée +constituante, le 21 juillet 1791; par la Convention +nationale, le 7 janvier 1795 avec un +traitement de 1,200 fr. (ce qui était assez beau +pour l'époque); et par le ministre de l'intérieur +Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800.</p> + +<p>Ses succès le remplirent d'une si grande joie que, +par ses gestes énergiques, il ne cessait d'exprimer +à son entourage ce qui se passait au fond de +son âme. <i>Je pourrai</i>, disait-il dans son langage, +<i>assurer enfin du pain à la vieillesse de ma mère</i>.</p> + +<p>Il n'oublia jamais, en effet, sa famille, à laquelle +il faisait passer exactement une bonne partie de +ses épargnes. «Donner à ses parents, c'est leur +rendre ce qu'on en a reçu.» Ce fut sa seule réponse +aux observations qui lui étaient faites.<a name="page_144" id="page_144"></a></p> + +<p>Son étrange plaidoyer devant la justice à l'occasion +d'un vol dont il avait été victime, fit grand +bruit dans le monde. Le voici tel que le donne la +traduction littéraire du compte rendu d'un journal +anglais, précédé de réflexions du rédacteur:</p> + +<p>«Parmi les événements intéressants qui caractérisent +ce siècle, la dénonciation de Jean Massieu, +âgé de dix-huit ans, sourd-muet de naissance, n'est +pas un des moins extraordinaires.</p> + +<p>«Ce jeune homme, élève de l'abbé Sicard, successeur +de l'abbé de l'Épée, dans le laborieux +travail de répandre l'instruction parmi les sourds-muets, +a plaidé sa cause en plein tribunal contre +un voleur dont il avait failli être la victime et cela +sans avoir besoin de l'aide d'aucun défenseur; il +a écrit lui-même ce qui s'était passé avec la noble +franchise de l'innocence et l'ingénuité d'un sauvage, +fortement pénétré de l'idée des droits sacrés +de la nature, comme si la nature l'avait elle-même +chargé d'en rappeler le souvenir, d'en demander +le redressement et d'en poursuivre la punition.</p> + +<p>«Nous transcrivons ici ce monument vraiment +curieux et original des succès de l'esprit humain, +privé des moyens ordinaires d'instruction.</p> + +<p>Jean Massieu a dit au juge:</p> + +<p>«Je suis sourd-muet de naissance, je regardais<a name="page_145" id="page_145"></a> +le soleil du Saint-Sacrement, dans une grande rue, +avec tous les autres sourds-muets. Cet homme m'a +aperçu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de +la poche droite de mon habit: il s'est approché +doucement de moi, et m'a pris le portefeuille. +Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'étais +tourné vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta +le portefeuille sur la jambe d'un autre homme qui +le ramassa et me le rendit. Je saisis mon voleur +par sa veste; je le contins avec force: il devint +pâle, blême, tremblant. Je fis signe à un soldat de +me venir en aide; je lui montrai le portefeuille en +tâchant de lui faire comprendre que cet homme +me l'avait volé. Le soldat a appréhendé au corps +le voleur et l'a amené ici où je l'ai suivi. Je vous +demande justice.</p> + +<p>«Je jure devant Dieu qu'il m'a dérobé mon +portefeuille; lui n'osera pas jurer devant Dieu.</p> + +<p>«Je vous prie néanmoins de ne pas ordonner +qu'on lui coupe la tête, il n'a pas tué; exigez seulement +qu'on le fasse ramer aux galères.»</p> + +<p>Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut +condamné à trois mois de prison à Bicêtre.</p> + +<p>Ici il nous semble intéressant, avant de suivre +notre célèbre sourd-muet dans sa modeste existence, +de compléter le tableau de ses premières<a name="page_146" id="page_146"></a> +impressions et de ses premiers chagrins, tracé par +lui-même, en réponse à une demande qui lui avait +été adressée sur ce sujet:</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«Je suis né à Semens, canton de Saint-Macaire, +département de la Gironde.</p> + +<p>«Mon père est mort en janvier 1791; ma mère +vit encore.</p> + +<p>«Nous étions six sourds-muets dans notre +famille, trois garçons et trois filles.</p> + +<p>«Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis +resté dans mon pays sans recevoir aucune espèce +d'instruction; <i>j'étais dans les ténèbres</i>.</p> + +<p>«J'exprimais mes idées par des signes manuels +ou des gestes, dont j'usais pour correspondre +avec mes parents, avec mes frères ou sœurs, et qui +étaient bien différents de ceux des sourds-muets +instruits. Les étrangers ne me comprenaient pas, +quand je leur exprimais ainsi mes idées, mais les +voisins me comprenaient assez.</p> + +<p>«Je voyais des bœufs, des chevaux, des ânes, +des porcs, des chiens, des chats, des végétaux, +des maisons, des champs, des vignes, et, après +avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais +bien.</p> + +<p>«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant,<a name="page_147" id="page_147"></a> +je ne savais ni lire ni écrire, je désirais lire et +écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons et de +jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y +suivre et j'en étais très-jaloux.</p> + +<p>«Je demandais à mon père, les larmes aux +yeux, la permission d'aller à l'école; je prenais un +livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer +mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme +pour sortir, mais mon père me refusait la permission +que je lui demandais, en me faisant signe +que je ne pourrais jamais rien apprendre parce +que j'étais sourd-muet.</p> + +<p>Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce +volume pour le lire; mais je ne connaissais ni les +lettres, ni les mots, ni les phrases, ni les périodes. +Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles, +demandant avec impatience à mon père de me les +déboucher.</p> + +<p>«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède. +Alors je me désolais. Un jour, je sortis de la maison +paternelle, et j'allai à l'école sans en prévenir mon +père: je me présentai au maître et lui demandai +par gestes de m'apprendre à lire et à écrire, il me +refusa durement et me chassa: ce qui me fit beaucoup +pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais +souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans;<a name="page_148" id="page_148"></a> +j'essayais tout seul de former, avec une plume, des +signes d'écriture.</p> + +<p>«Dans mon enfance, mon père me faisait faire, +matin et soir, mes prières par gestes; je me mettais +à genoux, je joignais les mains et je remuais les +lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient +Dieu.</p> + +<p>«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est +le créateur du ciel et de la terre. Dans mon enfance, +j'adorais le ciel, parce que ne voyant pas Dieu, je +voyais le ciel.</p> + +<p>«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si +je ne m'étais pas fait moi-même. Je grandissais; +mais si je n'avais connu mon instituteur, l'abbé +Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon +corps, car mon esprit était très-pauvre. En grandissant, +j'aurais continué à croire que le ciel était +Dieu.</p> + +<p>«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas +avec moi, ils me méprisaient; j'étais repoussé +comme un chien.</p> + +<p>«Je m'amusais tout seul à jouer au mail, au +sabot, ou à courir juché sur des échasses.</p> + +<p>«Je connaissais les nombres avant mon instruction; +mes doigts me les avaient appris. Je ne +connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes<a name="page_149" id="page_149"></a> +doigts, et quand le nombre dépassait <i>dix</i>, je faisais +des <i>koches</i> sur un morceau de bois.</p> + +<p>«Dans mon enfance, mes parents me faisaient +quelquefois garder un troupeau, et souvent ceux +qui me rencontraient, touchés de ma situation, me +donnaient quelque argent.</p> + +<p>«Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui +passait, me prit en affection, me fit venir chez lui +et me donna à manger et à boire.</p> + +<p>«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de +moi à l'abbé Sicard, qui consentit à se charger de +mon éducation.</p> + +<p>«Le monsieur en question écrivit à mon père, +qui me montra sa lettre, mais je ne pus pas la +lire.</p> + +<p>«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle +contenait; ils m'apprirent que j'irais à Bordeaux. +Ils croyaient que c'était pour apprendre à être tonnelier. +Mon père me dit que c'était pour apprendre +à lire et à écrire.</p> + +<p>«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque +nous y arrivâmes, nous allâmes visiter l'abbé Sicard +que je trouvai très-maigre.</p> + +<p>«Je commençai à former des lettres avec les +doigts. Au bout de quelques jours, je pus écrire +un certain nombre de mots.<a name="page_150" id="page_150"></a></p> + +<p>«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs +mots; dans l'espace de six mois, je sus écrire +quelques phrases. Dans l'espace d'un an, j'écrivis +bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, +j'écrivis mieux et je répondis bien aux questions +que l'on me faisait.</p> + +<p>«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec +l'abbé Sicard, quand je partis avec lui pour Paris.</p> + +<p>«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu +comme les <i>entendants-parlants</i>.</p> + +<p>«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès, +si un sourd-muet ne m'avait inspiré une +grande crainte qui me rendait malheureux.</p> + +<p>«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit +que ceux qui n'avaient jamais été malades depuis +leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et que +ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux.</p> + +<p>«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien +malade depuis mon âge de raison, je crus longtemps +que je ne pourrais vivre vieux, et que je +n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, +ni cinquante ans.</p> + +<p>«Ceux de mes frères et sœurs qui n'avaient jamais +été malades depuis leur naissance sont morts +depuis qu'ils ont commencé à l'être.<a name="page_151" id="page_151"></a></p> + +<p>«Mes autres frères et sœurs qui avaient été souvent +malades se sont rétablis.</p> + +<p>«Sans mon absence de toute maladie et la +croyance où j'étais que je ne pourrais pas vivre +vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu +aussi savant qu'un véritable entendant-parlant.</p> + +<p>«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je +n'aurais pas craint la mort, et j'aurais été toujours +heureux.»</p> + +<p>Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs +personnes: «Mon cher Massieu, avant toute +instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui +se regardaient et remuaient les lèvres?</p> + +<p>«Je croyais, répondit-il, qu'ils <i>exprimaient des +idées</i>.</p> + +<p>«<i>D.</i> Pourquoi croyais-tu cela?</p> + +<p>«<i>R.</i> Parce que je m'étais souvenu qu'on avait +parlé de moi à mon père et qu'il m'avait menacé +de me punir.</p> + +<p>«<i>D.</i> Tu croyais donc que le mouvement des +lèvres était un moyen de communiquer les idées?</p> + +<p>«<i>R.</i> Oui.</p> + +<p>«<i>D.</i> Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lèvres +pour nous communiquer les tiennes?</p> + +<p>«<i>R.</i> Parce que je n'avais pas assez regardé les<a name="page_152" id="page_152"></a> +lèvres des parlants, et qu'on m'avait dit que <i>mes +bruits étaient mauvais</i>. Comme on m'assurait que +mon mal était dans les oreilles, je prenais de l'eau-de-vie, +j'en versais dans l'une et dans l'autre et je +les bouchais avec du coton.</p> + +<p>«<i>D.</i> Savais-tu ce que c'était qu'entendre?</p> + +<p>«<i>R.</i> Oui.</p> + +<p>«<i>D.</i> Comment l'avais-tu appris?</p> + +<p>«<i>R.</i> Une parente entendante qui demeurait dans +notre maison m'avait dit qu'elle voyait avec les +oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec +les yeux, lorsque cette personne venait visiter +mon père.</p> + +<p>«Les entendants voient la nuit avec les oreilles +les personnes qui marchent près d'eux.</p> + +<p>«Le <i>marcher nocturne</i> distingue les personnes et +dit leur nom aux entendants.»</p> + +<p>On voit, par le style de ces réponses, qu'il a +fallu les copier et les conserver exactement pour +les transmettre au public.</p> + +<p>«A quoi pensiez-vous, lui demanda la même +dame, pendant que votre père vous faisait rester à +genoux?</p> + +<p>—«Au ciel.</p> + +<p>—«Dans quelle intention lui adressiez-vous +une prière?<a name="page_153" id="page_153"></a></p> + +<p>—«Pour le faire descendre de nuit sur la +terre, afin que les herbes que j'avais plantées crussent, +et pour que les malades fussent rendus à +la santé.</p> + +<p>—«Était-ce des idées, des mots, des sentiments +dont vous composiez votre prière?</p> + +<p>—«C'était le cœur qui la faisait, je ne connaissais +encore ni les mots, ni leur valeur.</p> + +<p>—«Qu'éprouviez-vous alors dans le cœur?</p> + +<p>—«La joie, quand je voyais que les plantes et +les fruits croissaient; la douleur, quand je voyais +leur <i>endommagement</i> par la grêle, et que mes parents +malades ne guérissaient pas.»</p> + +<p>Son père lui avait montré une grande statue +dans l'église de son village; elle représentait un +vieillard à longue barbe, tenant un globe dans sa +main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus +du soleil.</p> + +<p>«Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le +bœuf, le cheval, etc.?</p> + +<p>—«Non, et pourtant j'étais bien curieux de +<i>voir naître</i>: souvent j'allais me cacher dans les +fossés pour attendre que le ciel descendît sur la +terre afin d'assister à la naissance des êtres; je +voulais bien voir cela.</p> + +<p>—«Quelle fut votre pensée lorsque M. Sicard<a name="page_154" id="page_154"></a> +vous fit tracer, pour la première fois, des mots +avec des lettres?</p> + +<p>—«Je pensais que les mots étaient les images +des objets que je voyais autour de moi; je les +apprenais de mémoire, avec une vive ardeur. Quand +j'avais lu le mot <i>Dieu</i>, et que je l'avais écrit à la +craie sur l'ardoise, je le regardais très-souvent, car +je croyais que Dieu causait la mort et je la craignais +beaucoup.</p> + +<p>—«Quelle idée aviez-vous donc de la mort?</p> + +<p>—«Je pensais que c'était la cessation du mouvement, +de la sensation, de la <i>manducation</i>, de la +tendreté de la peau et de la chair.</p> + +<p>—«Pourquoi aviez-vous cette idée?</p> + +<p>—«J'avais vu un mort.</p> + +<p>—«Pensiez-vous que vous deviez toujours +vivre?</p> + +<p>—«Je croyais qu'il y avait une terre céleste et +que le corps était éternel.»</p> + +<p>On se rappelle combien de fois les définitions de +Massieu ont électrisé l'assemblée qui se pressait +autour de son illustre maître et comment, volant +de bouche en bouche, elles ont fait le tour du +monde.</p> + +<p><i>Reconnaissance</i> définie, entre autres, <i>la mémoire +du cœur</i>.<a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<p>Pourtant, cette définition donnée par Massieu +n'est point, selon nous, parfaite, puisqu'on peut +dire avec non moins de fondement de la <i>haine</i> +qu'elle est également la mémoire du cœur. Ah! si +le sourd-muet avait ajouté: <i>d'un cœur honnête!</i> à la +bonne heure!</p> + +<p>En dépit de la froide logique, cet élan de l'âme +de Massieu n'en fut pas moins applaudi à outrance +et il a même passé en proverbe.</p> + +<p>On remarqua aussi sa définition de <i>la difficulté</i>: +c'est une <i>possibilité avec obstacle</i>.</p> + +<p>Interrogé en 1815 sur le meilleur gouvernement, +il répondit sans hésiter: c'est le gouvernement +paternel.</p> + +<p>N'eût-on pas dit que, dans l'état des choses +d'alors, la prudence était venue jusqu'à lui se +mettre de moitié avec la confiance?</p> + +<p>«Quelle différence, lui demanda-t-on un jour, +faites-vous entre Dieu et la nature?</p> + +<p>—«Dieu, répondit-il, est la tête invisible de +l'univers, la main mystérieuse du monde, le moteur +de la nature, le créateur du ciel et de la terre, le +soleil de l'éternité, le premier être, l'être suprême, +l'être par excellence, le seul grand, le seul puissant, +le <i>Très-Haut</i>.</p> + +<p>«Il a été le créateur de toutes choses.<a name="page_156" id="page_156"></a></p> + +<p>«Les premiers êtres sont sortis de son sein. Il +leur a dit: vous ferez les seconds; vous en produirez +d'autres, mes volontés sont des lois; l'ensemble +de mes lois, c'est la nature.»</p> + +<p>Voici les réponses qu'il fit aux trois questions +suivantes:</p> + +<p>«Qu'est-ce que Dieu et l'éternité?</p> + +<p>«Dieu est l'être nécessaire, l'horloger de la +nature, le machiniste de l'univers et l'âme du +monde.</p> + +<p>«L'éternité est un jour sans hier ni lendemain.»</p> + +<p>Quelques personnes, ayant voulu l'embarrasser, +lui demandèrent ce que c'est que l'ouïe.</p> + +<p>«C'est, répondit-il immédiatement, <i>la vue auriculaire</i>.</p> + +<p>—«Quelle distinction faites-vous entre un +conquérant et un héros? lui demanda une dame +d'esprit.</p> + +<p>—«Les armes, les soldats font le conquérant: +le courage du cœur fait le héros. Jules César était +le héros des Romains; Napoléon est le héros de +l'Europe.»</p> + +<p>Qui ne devait être frappé du contraste que formaient +ces définitions si profondes, si élevées de +notre sourd-muet avec son style épistolaire et sa +conversation familière? Ce qui ressort de l'un et<a name="page_157" id="page_157"></a> +de l'autre, c'est que Massieu resta toujours enfant<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a> +dans sa manière de voir. D'où plus d'une personne +a conclu, à tort, du particulier au général, qu'un +individu atteint de la même infirmité ne peut jamais +atteindre à la supériorité de tel ou tel parlant +instruit.</p> + +<p>Peut-être était-ce la faute du maître qui, jaloux, +avant tout, dans son intérêt, de faire briller son +élève, avait cru devoir négliger de porter toute +son attention sur un point aussi important. Ne +dépendait-il pas, en effet, de lui d'abaisser de plus +en plus la barrière qui s'élève, sous ce rapport, +entre le sourd-muet et celui qui est doué de la plénitude +des sens?</p> + +<p>Ne croirait-on pas que Massieu dut avoir quelque +sentiment de sa faiblesse relative pour emprunter +la plume d'un de ses premiers élèves, bien jeune +alors, mais plus heureusement formé, depuis, par +un autre? Il avait à recommander à la bienveillance +du Préfet du département du Nord, non-seulement +une jeune sourde-muette qu'il désirait faire admettre +à l'Institution des sourds-muets d'Arras, mais<a name="page_158" id="page_158"></a> +encore une pauvre enfant qu'il avait eu l'occasion +de présenter à ce fonctionnaire<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<p>A l'époque où, encore sur les bancs de l'école, +nous demandions à Massieu s'il nous serait possible +d'essayer de lire Voltaire, il nous répondit en branlant +la tête: Cet écrivain est trop difficile pour +qu'un sourd-muet, quelle que soit d'ailleurs sa +capacité, puisse se flatter de réussir jamais à le +comprendre. Un tel arrêt nous effraya tellement +que nous renonçâmes, dès lors, à la poursuite de ce +qu'il croyait devoir appeler une chimère, et c'eût +été pour toute notre vie peut-être, si heureusement +un professeur plus capable n'était venu nous désabuser +là dessus. Ah! nous n'en finirions point, si +nous avions à exposer ici les opinions plus ou +moins bizarres dont nos pauvres têtes étaient coiffées +sur d'autres points!</p> + +<p>Si Bébian, dans son <i>examen critique de la nouvelle +organisation de l'enseignement dans l'Institution +des sourds-muets de Paris</i>, n'a pu s'empêcher +de s'écrier que le célèbre sourd-muet M....., ce +grand improvisateur de réponses aux exercices +publics de l'abbé Sicard, ne comprenait pas <i>l'Ami +des enfants de Berquin</i>; ça été pour montrer par<a name="page_159" id="page_159"></a> +cet exemple, entre autres, que rien n'est indispensable +à quiconque veut se charger de l'éducation +d'un enfant sourd-muet, comme de savoir tirer +avantage de la richesse, de l'énergie, de l'élégance, +de la flexibilité du langage mimique, et que, grâce +à ce puissant instrument, soutenu de l'étude philosophique +de la langue, on peut expliquer et traduire +aux sourds-muets un prosateur ou un poëte, quel +qu'il soit. Il va sans dire que la lecture et la conversation +écrite suffisent, jusqu'à un certain point, +pour balancer les désavantages de leur position, +vis-à-vis des enfants ordinaires. C'est donc outrager +le langage des gestes que de prétendre relever +cette infériorité apparente pour lui en faire porter +la peine.</p> + +<p>Dans le cours de mon long professorat, j'ai eu +l'occasion de me convaincre de plus en plus de la +grande influence que l'emploi mieux entendu de la +mimique est capable d'exercer sur le développement +tant intellectuel que moral de nos jeunes +élèves. N'est-ce pas, d'ailleurs, un argument péremptoire +contre l'absurde prétention de lui substituer +la prononciation artificielle, si ce n'est pour +restreindre cette dernière comme un complément +secondaire à ceux de ces rares infortunés qui y +montrent certaines dispositions?<a name="page_160" id="page_160"></a></p> + +<p>Il ne suffit pas que le maître soit instruit, il faut +surtout qu'il sache si bien manier le langage particulier +de l'élève, que celui-ci puisse saisir, à +première vue, toutes les nuances de la pensée et +toutes les délicatesses du sentiment.</p> + +<p>A ce propos, qu'il nous soit permis de citer ici +le passage suivant du discours de réception prononcé +à l'Académie française par Mgr l'évêque +d'Hermopolis, le jour où il fut reçu à la place laissée +vacante par la mort de l'abbé Sicard (le 18 novembre +1822):</p> + +<p>«Avant l'abbé de l'Épée, on n'ignorait pas que +l'homme, par des signes divers, plutôt inspirés +par un instinct naturel que découverts par la réflexion, +peut exprimer ses sentiments et ses pensées. +La physionomie étant, en particulier, le miroir +de l'âme, qui de nous n'a pas senti quelquefois +le pouvoir d'un geste, d'un regard, de quelques +larmes, d'une inflexion de voix, d'une posture suppliante? +N'est-ce pas de tout cela que se compose +dans l'orateur cette éloquence du corps, que les +anciens mettaient, avec raison, au-dessus de celle +des paroles? L'histoire a conservé le nom d'un célèbre +Romain qui, par sa pantomime d'une vérité +frappante, rendait fidèlement tout ce qu'il y avait +de plus noble, de plus délicat, de plus varié, de<a name="page_161" id="page_161"></a> +plus nombreux dans les périodes de Cicéron.»</p> + +<p>Ah! que n'eût pas dit encore cet illustre prélat, +s'il avait été plus à portée de découvrir les profondeurs +d'un art qui peut être une énigme pour la +plupart, et dont les prérogatives ne le cèdent pas +toutefois à celles de la parole. Ces deux dons également +merveilleux ne sauraient s'expliquer qu'en +les faisant descendre immédiatement du ciel.</p> + +<p>On remarquait, du reste, autant de simplicité et +d'originalité dans les habitudes de Massieu que +dans ses expressions. A considérer son extérieur, +on eût dit un étranger au monde civilisé, quoiqu'à +la vérité, il eût fréquenté les sociétés les plus choisies +et approché les plus hauts personnages, jusqu'à +des souverains. L'abandon et la naïveté du +jeune âge semblaient identifiés à sa personne. Il ne +savait rien cacher à ses jeunes camarades. <i>Il allait +jusqu'à leur faire part de ses anxiétés</i>; il les consultait +non-seulement sur ses goûts, mais sur ses +affaires les plus sérieuses.</p> + +<p>Il avait une passion si enfantine pour les montres, +les cachets, les clefs dorées, qu'on le voyait +porter sur lui jusqu'à quatre de ces petites horloges. +Il les regardait à tout moment, et les faisait +admirer aux personnes qu'il rencontrait.</p> + +<p>Quant aux livres, il en achetait dans tous les<a name="page_162" id="page_162"></a> +quartiers; il en emportait dans ses poches, sous +son bras, entre ses mains, et après les avoir montrés +à tout le monde, il allait les troquer pour d'autres. +Il essuyait sans sourciller les brocards que +l'on se permettait contre lui. Ce n'est pas néanmoins +qu'il abdiquât une certaine brusquerie, quand il se +voyait piqué au vif.</p> + +<p>Au reste, il compensait ces légers défauts par +mille qualités estimables. Il était fidèle à l'amitié; +il ne se souvenait que des services qu'on lui avait +rendus; sa reconnaissance pour l'abbé Sicard ne se +démentit jamais. «Lui et moi, disait-il, nous +sommes deux barres de fer forgées ensemble.»</p> + +<p>Il se montra calme et résigné en apprenant que +son cher maître, sur le point de mourir, ne laissait +pas de quoi lui rendre, à lui Massieu, le fruit +de trente années de traitement comme fonctionnaire, +ainsi que nous l'avons dit.</p> + +<p>Plus d'un an s'était écoulé depuis la perte du +respectable directeur, que son élève de prédilection +fut forcé de quitter son poste pour aller recevoir +l'hospitalité généreuse que lui offrait à Rodez l'abbé +Perier. Ce fut, sans doute, sur les instances de ce +dernier que Massieu consentit à unir son sort à +celui d'une parlante de cette ville, dont il eut deux +enfants doués de tous leurs sens.<a name="page_163" id="page_163"></a></p> + +<p>A la mort de l'abbé Perier qui, appelé à Paris +par le gouvernement, l'avait laissé à la tête de son +école, il fut réclamé en 1831, malgré le désir que +le Conseil municipal du chef-lieu de l'Aveyron avait +eu de le conserver, par un riche libraire de Lille, +M. Vanackère qui, pendant son séjour dans cette +ville, lui avait témoigné sans cesse une affection +particulière. Massieu s'y était rendu vers 1820 pour +développer en public l'art d'instruire ses compagnons +d'infortune et avait emporté, en revenant à +Paris, un si doux souvenir de l'accueil sympathique +qu'il y avait reçu, qu'il fixa son choix sur cette ville.</p> + +<p>On pensait à lui confier la direction d'une école +de sourds-muets, fondée en 1835 au moyen des +libéralités des âmes charitables. Comptant à peine +une dizaine d'élèves, elle ne tarda pas à recevoir +tous ceux qui étaient épars dans les villes et les +campagnes du département. Leur nombre qui +s'élevait, dès 1839, à quarante, s'accroissant toujours +depuis, força l'Administration d'adjoindre à +leur asile une maison voisine.</p> + +<p>Une institutrice parlante secondait le directeur +dans l'enseignement des jeunes filles qui recevaient, +en outre, des leçons d'ouvrages à l'aiguille, et +étaient initiées à tous les devoirs de l'économie domestique.<a name="page_164" id="page_164"></a></p> + +<p>Plusieurs ateliers furent créés en faveur des +garçons qui pouvaient se livrer à diverses professions, +suivant leur aptitude et le choix de leurs +parents.</p> + +<p>L'Institution était placée sous l'inspection et la +surveillance d'une commission nommée par le +Préfet et présidée par le maire de la ville.</p> + +<p>M. Vanackère père, l'un des membres de la +commission, fut pour le directeur un guide, un +appui, un conseil, tant que l'administration matérielle +de la maison lui fut confiée.</p> + +<p>Cet établissement est une conquête qui fait +honneur au département du Nord et à son chef-lieu, +connu, entre toutes les villes de France, pour +une de celles où la charité s'exerce avec le plus de +ferveur et d'intelligence.</p> + +<p>Massieu jouissait, en outre, d'une modique pension +sur l'État et de quelques subsides du département.</p> + +<p>Deux fois un habile orateur voulut bien prêter +aux exercices publics de l'Institution l'appui de +son éloquence, en traçant à l'auditoire le tableau +de la situation de ces êtres si intéressants par cela +même que la nature les a maltraités; il lui montra +les abbés de l'Épée et Sicard renversant, d'une main +hardie, mais sûre, cette barrière élevée, depuis tant<a name="page_165" id="page_165"></a> +de siècles, par un préjugé humiliant entre ces +malheureux et le reste de la société, les rétablissant +dans leur dignité de citoyens et de chrétiens, +admirablement servis eux-mêmes par la science +philosophique et l'amour de l'humanité......</p> + +<p>On aurait voulu entendre un nouveau discours +de ce brillant orateur sur un sujet qu'il possédait +si bien et qu'il traitait sans l'épuiser.... C'était +M. le docteur Leglay, archiviste général du département, +qui faisait partie de la commission de surveillance +de l'établissement.</p> + +<p>Pour mettre nos lecteurs à même de juger s'il +a été, dans cette circonstance, le digne interprète de +ses collègues, nous sommes heureux d'extraire +les passages les plus remarquables de l'allocution +du docteur à la foule choisie qui se pressait, dans +le mois de septembre 1836, autour de ces infortunés, +sur la tête desquels allaient descendre les +couronnes décernées au travail et à la bonne conduite:</p> + +<p>«Le malheur est toujours une chose sacrée, +comme disaient les anciens, mais c'est surtout le +malheur, uni à l'innocence, qui est digne d'un religieux +respect. Une jeune fille disgraciée de la +nature, un faible enfant que la douleur fait crier +avant qu'il sache ce que c'est que la douleur, un<a name="page_166" id="page_166"></a> +pauvre insensé qu'on outrage dans la rue, et qui +s'enfuit en pleurant ou en riant, voilà des êtres +devant lesquels je voudrais m'incliner; ils me +semblent marqués au front d'un caractère divin, +je suis porté à croire que Dieu, leur père et le +nôtre, les a envoyés gémir et souffrir parmi nous +pour éprouver ou plutôt pour nourrir cette pitié +sainte qui siége dans le sanctuaire le plus intime +du cœur.»</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«Vous tous qui savourez à chaque instant +l'ineffable jouissance de l'ouïe et de la parole; vous +qui tressaillez de joie au chant d'un oiseau, au +murmure du vent, au bruit de la cascade lointaine, +et surtout aux accents toujours mélodieux d'une +voix chérie; vous qui trouvez tant de bonheur à +répandre vos pensées, vos émotions dans le sein +de l'amitié, ou qui vous faites écouter d'un auditoire +attentif et bienveillant, que dites-vous de ces +enfants qui ne parlent ni n'entendent? Fils et frères +déshérités, ils errent, ils traînent leur figure +d'homme!.... Stupides étrangers<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> au milieu de<a name="page_167" id="page_167"></a> +leur propre famille, inquiets de ce qui se passe, de +ce qui se dit; tristes et impatients de leur ilotisme, +ils finissent par aller se jeter sur le sein de leur +mère comme pour l'interroger. Elle les serre dans +ses bras et elle pleure! Pauvre mère qui, comme +Rachel, ne veut pas être consolée, mais qui envie +peut-être le malheur de Rachel! Et en effet, Messieurs, +c'est là une calamité pour laquelle les yeux +n'ont pas assez de larmes, ni le cœur assez de +tristesse.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«Nous avons vu toutes ces jeunes âmes, naguère +captives et enveloppées d'un ténébreux linceul, +s'agiter sous les regards du maître afin de sortir +de prison, faisant des efforts pour écarter et déchirer +ce linceul, pour rompre la coquille et éclore +enfin à la clarté du jour. Ce travail d'un second +enfantement nous rappelait la doctrine des Indiens +qui voient, dans le corps d'un animal, ou même +dans le tronc d'un arbre et la tige d'une plante, +des âmes exilées, reléguées, se heurtant contre les +parois de leur prison vivante pour se frayer une +issue et rentrer enfin dans le monde des esprits. +C'est un beau spectacle, Messieurs, que d'assister +à cette renaissance morale et intellectuelle, c'est un<a name="page_168" id="page_168"></a> +spectacle qui ferait couler des larmes délicieuses +sur les joues de toutes les mères.</p> + +<p>«Messieurs, ces pauvres enfants, maintenant +enrichis d'idées et d'expressions, savent tous que +leurs bienfaiteurs, leurs protecteurs, leurs amis +sont dans cette enceinte; leurs âmes énergiques et +tendres comprennent le bienfait et éprouvent la +reconnaissance; ils ont <i>la mémoire du cœur</i>; mais +que peuvent-ils faire pour vous le dire? Leur instituteur +lui-même, cet homme dont le mutisme est +si éloquent, ne saurait prendre la parole. Hélas! il +ignore même en ce moment que je vous parle de +lui: il m'écoute sans m'entendre; mais lui et ses +enfants comptent sur moi; ils croient, ils supposent +que j'ai la voix assez forte pour porter jusque dans +vos âmes le tribut de leur amour reconnaissant. +Ils me prêtent, sans doute, de belles et touchantes +paroles.»</p> + +<p>Deux ans plus tard, un journal de la localité +(<i>le Nord</i>) publiait des fragments des <i>mémoires</i> de +notre sourd-muet, nouvel et curieux échantillon +de sa naïveté.</p> + +<p>Pour ne pas tomber dans des redites, peut-être +ennuyeuses, nous avons supprimé les détails +donnés par Massieu sur l'arrestation de son respectable +maître et sur les moindres circonstances<a name="page_169" id="page_169"></a> +qui l'ont suivie et accompagnée, et nous nous sommes +borné à extraire de cet écrit ce qui suit, comme +paraissant de nature à exciter l'attention:</p> + +<p>«Le vendredi 23 novembre, le citoyen Alhoy, +instituteur-adjoint des sourds-muets à la place de +l'abbé Laborde, victime du 2 septembre 1792, nous +conduisit à la Convention nationale; nous ne pûmes +entrer dans la salle. Le jour suivant, nous fûmes +admis dans l'Assemblée. Elle avait changé de président. +Le citoyen Romme qui n'aimait pas Sicard +ne voulut pas nous recevoir.</p> + +<p>«Le dimanche 25, il vint à l'Institution un +commissaire de la Convention avec un prêtre assermenté. +Le commissaire écrivit: <i>Vous importunez +la Convention nationale; Sicard n'est pas patriote. +Vous le réclamez en vain.</i> Je lui écrivis: <i>Nous +n'irons plus à la Convention</i>. Le commissaire portait +un bonnet rouge.</p> + +<p>«Vers la fin de novembre, un soir, la citoyenne +Chevret, amie fidèle de l'abbé Sicard, vint me faire +de vifs reproches. Je pleurai beaucoup. Elle m'écrivit: +<i>Hélas! vous êtes ingrat.</i> Je passai une mauvaise +nuit. J'étais fort triste.</p> + +<p>«Le lundi 2 décembre au matin, la citoyenne +Chevret revint à l'Institution; elle nous présenta +la pétition qu'elle avait faite au Comité de salut public;<a name="page_170" id="page_170"></a> +elle me pria de la signer. J'y consentis avec +la plus vive satisfaction, et lui serrai fortement la +main.</p> + +<p>«Le mercredi 4, je retrouvai avec bien de la +joie toutes les fenêtres de l'abbé Sicard ouvertes, +et la porte descellée. Pendant le souper, l'abbé +Sicard parut. Nous quittâmes nos places, et courûmes +l'embrasser en versant des larmes.</p> + +<p>«Au mois de juin, le perruquier de l'abbé Sicard +m'annonça que j'étais dénoncé à la police, +que j'allais être arrêté, que j'étais soupçonné d'être +ennemi de la République et attaché au jeune roi +Louis XVII, que je ne faisais que visiter de mauvais +républicains, etc., etc.</p> + +<p>«Le mercredi 7 janvier 1795, nous allâmes nous +présenter à la Convention nationale pour lui demander +du pain. Nous obtînmes d'entrer dans la +salle. Je fus nommé, par décret, répétiteur des +Sourds-Muets de Paris. La Convention m'accorda +une pension de 1,200 livres.</p> + +<p>«Au mois de septembre 1797, je fis une pétition +pour réclamer Sicard, proscrit, au Conseil des +Cinq-Cents, au Conseil des Anciens et au Directoire +exécutif. Ils la rejetèrent.</p> + +<p>«Au mois de décembre, nous allâmes chez le +général Bonaparte, qui demeurait rue de la Victoire;<a name="page_171" id="page_171"></a> +mais nous ne pûmes entrer. Nous attendîmes +longtemps qu'on ouvrît la porte. On nous offrit du +feu. La citoyenne Dufour, brave dame, avait fait +elle-même une pétition au général en faveur de +Sicard. Je tenais la mienne à la main. Nous allâmes +réclamer Sicard au général. On ne voulait pas nous +laisser entrer chez lui. Le général, trois jours après, +envoya quelqu'un à l'Institution; je lui remis ma +pétition.</p> + +<p>«Au mois de novembre 1799, le citoyen Regnault +de Saint-Jean-d'Angely m'invita à manger la +soupe chez lui, où je vis Sicard arriver. Je l'embrassai +fort. Il me fit signe qu'il redevenait libre +depuis la suppression du Directoire exécutif.</p> + +<p>«J'y vis le citoyen Joseph Bonaparte; je lui écrivis +sur un chiffon de papier ce qui suit:</p> + +<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Citoyen législateur,</span></p> + +<p>«Je suis bien aise de faire votre connaissance. +J'ai grande envie de voir de près votre illustre +frère. Ayez la bonté de le prier de rendre le malheureux +Sicard proscrit à moi et à mes compagnons +d'infortune. Je l'ai déjà dit, Sicard et moi, +nous sommes unis comme deux barres de fer +forgées ensemble; je ne le quitterai jamais.»</p></div> + +<p>«J'embrassai Joseph Bonaparte et Sicard à la +fois. Je leur serrai la main.</p> + +<p>«Au mois de janvier 1800, le citoyen Lucien +Bonaparte, ministre de l'intérieur, réintégra l'abbé +Sicard à l'Institution nationale des sourds-muets.</p> + +<p>«Au mois de décembre 1801, à l'occasion de la +machine infernale, nous allâmes avec notre tableau +noir au palais des Tuileries, pour féliciter le premier +Consul.</p> + +<p>«J'écrivis au premier Consul ce qui suit:</p> + +<div class="blockquot"> +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Citoyen premier Consul,</span><br /> +</p> + +<p>«Nous avons l'honneur de vous témoigner que +nous rendons mille grâces à l'Être suprême de +ce qu'il vous a sauvé de la machine infernale, +afin que vous fassiez notre bonheur.»</p></div> + +<p>«Ayant lu cela, le premier Consul me fit demander +par l'abbé Sicard quand furent construites les +pyramides d'Égypte. Je répondis que ce fut avant +Jésus-Christ.</p> + +<p>«Au mois de février 1802, l'abbé Sicard me +mena avec lui chez la mère du premier Consul, +qui me fit signe qu'elle était mère de huit enfants.</p> + +<p>«Louis Bonaparte me fit la question suivante: +Quelle est la personne que l'homme aime le plus<a name="page_173" id="page_173"></a> +au monde?»—Je lui répondis: «C'est son père, +c'est sa mère à cause qu'ils sont les auteurs de +ses jours.»</p> + +<p>«Sa sœur était au lit; je la trouvai semblable au +premier Consul.</p> + +<p>«Au mois de mai, l'abbé Sicard me mena avec +lui chez un grand seigneur, où je vis l'oncle maternel +du premier Consul, le cardinal Fesch, archevêque +de Lyon. Après dîner, ce prélat me fit la +question suivante: «Qu'est-ce que la religion?»—Je +lui répondis: «La religion est l'alliance entre +Dieu et les hommes; le culte que nous rendons à +notre créateur; la boussole de nos devoirs envers +lui, envers nos semblables, envers nous-mêmes; +l'accolade que les hommes donnent au créateur, +comme celle que les enfants donnent à leur père.»</p> + +<p>«Au mois de juin, nous eûmes à la séance publique +Jérôme Bonaparte et Eugène, beau-fils du +premier Consul. On me fit la question suivante: +«Quel est le plus intéressant des êtres de la nature?»—Je +répondis: «<i>C'est le soleil.</i>»</p> + +<p>«Au mois de décembre, un prince russe nous +invita, l'abbé Sicard et moi, à dîner chez lui. Il me +fit la question suivante: «Que pensez-vous de +Bonaparte?»—Je lui répondis: «Je pense que +Bonaparte peut être comparé à Jules César et à<a name="page_174" id="page_174"></a> +Alexandre, et que c'est le plus habile des généraux: +il est véritablement roi sous le titre de +premier Consul et l'instrument du peuple.»</p> + +<p>«Il me demanda: «A quoi peut-on comparer le +son?»—Je répondis: «Quoique je n'en aie aucune +idée à cause de ma surdité, je crois pouvoir le +comparer à la couleur rouge.»</p> + +<p>L'aveugle Saunderson, de son côté, comparait +la couleur rouge au bruit de la trompette.</p> + +<p>«Au mois de février 1805, nous eûmes, aux +exercices, sa Sainteté le pape Pie VII qui me fit +demander «ce que c'est que l'enfer.»—Je répondis: +«L'enfer est le supplice éternel des méchants; +un déluge de feu qui ne finit pas, et dont Dieu se +sert pour punir ceux qui meurent en l'outrageant.»</p> + +<p>«Au mois de janvier 1815, nous eûmes la visite +de la duchesse d'Angoulême. Elle me fit demander +ce que je pensais de la musique.—Je lui répondis: +«Quoique je sois dans l'impossibilité de +l'apprendre, je crois que c'est l'art de recueillir +les sons par le flux et le reflux, d'en faire un bouquet +pour affecter agréablement les oreilles vivantes. +Les miennes sont mortes; mes yeux les +remplacent pour apprendre.»</p> + +<p>C'est en 1808 que le premier travail de Jean<a name="page_175" id="page_175"></a> +Massieu sortit de l'imprimerie de l'Institution des +sourds-muets. En voici le titre:</p> + +<p><i>Nomenclature ou tableau général des noms, des +adjectifs énonciatifs, actifs et passifs et des autres +mots de la langue française, selon l'ordre des besoins +usuels et selon le degré d'intérêt des objets et de +leurs qualités, dans leur classification naturelle et +analytique, en français et en anglais; avec l'alphabet +gravé des sourds-muets.</i></p> + +<p>Dès le principe, l'auteur n'avait eu d'autre intention +que de mettre en ordre, pour son usage +personnel, la nomenclature des noms des objets +répandus dans la nature, de ceux des arts, des +diverses fonctions, des usages des hommes réunis +en société, ainsi que les mots employés à exprimer +toutes les idées qui servent à modifier les êtres et +les choses. Aux élèves qui le désiraient il distribuait +son manuscrit par petits cahiers à mesure +qu'il le rédigeait. Depuis, il fut sollicité non-seulement +de l'augmenter, mais de le faire imprimer +avec la traduction anglaise en regard.</p> + +<p>Nous ne devons ni ne pouvons le dissimuler, +cet essai pèche par trop de détails inutiles, outre +que l'ordonnance n'en est pas bien entendue.</p> + +<p>Toutefois, selon l'éditeur, cette première publication +devait servir de fondement et de préambule<a name="page_176" id="page_176"></a> +à la seconde, <i>la Théorie des signes de l'abbé Sicard</i>, +et au <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet</i>, troisième +ouvrage destiné à compléter les deux autres en +enseignant les moyens de mettre tous ces matériaux +en œuvre.</p> + +<p>Quelque temps avant la mort de l'abbé Sicard, +Massieu nous annonça, dans un épanchement de +joie, qu'il allait nous doter d'une grammaire nouvelle, +qui devait, à l'en croire, faire faire un grand +pas à notre enseignement. Effectivement, sous nos +yeux, il apporta une persévérance extraordinaire +à écrire cahiers sur cahiers et il nous les montrait +au fur et à mesure. Autant que notre faible intelligence +put, à cette époque, nous permettre d'associer +un jugement motivé à cette besogne ingrate, +ce n'était qu'un pêle-mêle de phrases, plus ou moins +heureusement construites, faute d'une certaine +régularité dans la disposition du sujet, dans le +rapport philosophique, les points de départ et +d'arrivée de l'instruction.</p> + +<p>Quoi qu'il en fût, nous préférâmes alors et depuis +laisser notre opiniâtre travailleur se complaire dans +les illusions de son innocent amour-propre, que +de lui adresser la moindre observation sur une +pareille matière. Sa bonne volonté suffisait pour +l'excuser à nos yeux.<a name="page_177" id="page_177"></a></p> + +<p>Il était impossible que le directeur de l'École de +Lille continuât désormais à prendre à l'enseignement +une part aussi active qu'on avait paru l'espérer +d'abord. Déjà on avait remarqué un affaiblissement +sensible dans sa mémoire, jusque-là, étonnante. +Le titre de directeur honoraire lui fut donné, +et il le conserva jusqu'à sa mort. Les frères de Saint +Gabriel et les sœurs de la Sagesse le soutenaient +dans cette œuvre de dévouement. Entouré d'attentions +incessantes, on croira sans peine que sa retraite +dut être paisible et heureuse.</p> + +<p>C'est le 23 juillet 1846 qu'il s'éteignit doucement +dans sa soixante-quatorzième année à la suite de +longues infirmités qui prenaient chaque jour un +caractère plus alarmant. Le lendemain, eurent lieu +ses obsèques à Saint-Étienne. Dans la foule qui +suivait sa dépouille mortelle, on remarquait le +maire de la ville et plusieurs membres du clergé. +Les coins du poêle étaient tenus par MM. Richebé, +Leglay, Defontaine et Vanackère, membres de la +commission de surveillance de l'établissement, +qu'accompagnaient les élèves sourds-muets des +deux sexes.</p> + +<p>Au sortir de la ville, le cortége funèbre se dirigea +vers l'église d'Esquermes, et de là vers le cimetière +de cette commune.<a name="page_178" id="page_178"></a></p> + +<p>Au moment où les restes du défunt y furent +déposés, M. Leglay prononça sur sa tombe un +discours qui parut produire la plus vive impression +sur toute l'assistance, car il résumait avec +une noble simplicité la vie, les travaux et le caractère +de celui qui venait d'être enlevé à son amitié.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Voici quelques passages de cette allocution:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Messieurs, s'écria-t-il d'une voie émue, après +les paroles saintes et consacrées que l'Église achève +de faire entendre en fermant la tombe qui est +devant nous, je me suis demandé s'il était bien +convenable qu'une autre voix, une voix sans mission +et sans autorité osât s'élever, à son tour, dans +cette enceinte funèbre..... Oui, quand le prêtre a +terminé son pieux ministère, quand les chants de +douleur et de consolation, de mort et d'espérance +ont cessé, l'amitié, jusque-là, recueillie et silencieuse +peut, ce nous semble, payer à celui qui n'est plus +un tribut public de regrets et d'hommages. Et puis, +ces infortunés enfants qui se pressent autour de +nous, et dont plusieurs sans doute voient la mort et +son grave appareil pour la première fois, ne s'attendent-ils +pas que quelqu'un parlera ici pour eux? +Massieu lui-même n'a-t-il pas compté sur un filial +et amical adieu à cette heure suprême?<a name="page_179" id="page_179"></a></p> + +<p>«Du reste, Messieurs, je serai bref. La vie de +Jean Massieu se compose de peu d'événements. Cet +homme a été tout à la fois glorieux et obscur; sa +renommée fut grande et son existence modeste. +Tout le monde sait en France que l'abbé Sicard, +illustre instituteur des sourds-muets, eut un élève +chéri que les éclairs de son génie et la beauté de +son âme ont rendu célèbre, mais qu'est devenu ce +sourd-muet si applaudi autrefois, si prôné partout; +comment cette intelligence éminente a-t-elle +concouru au bonheur de celui en qui Dieu l'avait +mise? c'est ce dont on ne s'est guère informé, et ce +que beaucoup ignorent.</p> + +<p>«Jean Massieu a raconté lui-même sa vie dans +un écrit de quelques pages. Cet opuscule remarquable +par la naïveté de la pensée et par l'étrange +originalité du style sera peut-être publié un jour.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«C'est à nous, Messieurs, qu'il a été donné +d'accueillir, au déclin de sa vie, cet homme dont +le nom est si populaire, dont la gloire est si +douce. Attiré à Lille par l'amitié enthousiaste d'un +de nos honorables concitoyens, qui l'a précédé +dans la tombe, il a trouvé, d'une part, des compagnons +d'infortune à soulager, c'est-à-dire à<a name="page_180" id="page_180"></a> +instruire, et d'une autre, des sympathies généreuses, +un concours universel; prêtres, magistrats +et citoyens lui ont tendu une main amie. Quelques-uns +ont pris la chose à cœur, et l'école des sourds-muets +s'est trouvée tout à coup constituée et +florissante sous la direction de Massieu.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«Le même ami qui, des montagnes de l'Aveyron, +l'avait fait venir à Lille, lui assigna un autre +rendez-vous encore: M. Vanackère a voulu que +Massieu vînt se coucher à côté de lui dans ce lit de +la sépulture. Vœu touchant, tu es accompli! +Tombes des deux amis, soyez sacrées et respectées +à jamais sous la sauvegarde de la religion et +de la foi publique. Messieurs, notre célèbre sourd-muet +laisse après lui une famille qui n'a pour +héritage que le nom et le souvenir des vertus de +Massieu; mais la ville hospitalière, qui a ouvert au +père ses bras affectueux, ne fermera aux enfants +ni ses bras, ni son cœur.»</p></div> + +<p><a name="page_181" id="page_181"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII <small>ET DERNIER</small>.<br /><br /> +<small>LAURENT CLERC.</small></h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.—Ses rapports avec un +académicien auprès duquel il avait à remplir une commission +du respectable directeur.—Ses définitions et réponses aux +exercices publics de l'Institution et autre part.—Il a été non-seulement +l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de +ses malheureux camarades.—Il appuie la supplique de l'un +d'eux, graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. +Appelé à fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut +(Amérique du Nord), il réussit à la faire prospérer.—Il +unit son sort à celui d'une sourde-muette américaine qui lui +donne six enfants, tous entendants-parlants.—Réponse au +préjugé qui paraît encore régner sur la surdi-mutité héréditaire.—Voyages +de Laurent Clerc en France.—Ses documents sur +l'origine et les progrès de son école.—Ses anciens camarades +et élèves lui offrent un dîner d'adieu.—Sa correspondance +avec l'auteur de ce livre.—Sa fin aussi heureuse que sa vie, +dans le Nouveau-Monde.</p></div> + +<p>A la Balme, près de Lyon, Laurent Clerc vint au +monde en 1785, avec une triple infirmité: il était +privé de l'ouïe, de la parole et de l'odorat, mais la +nature l'en dédommagea amplement.<a name="page_182" id="page_182"></a></p> + +<p>Il n'avait pas encore atteint sa douzième année, +qu'il fut admis à l'école de l'abbé Sicard. Ses progrès +y furent si rapides dans toutes les parties de +l'enseignement, qu'en 1807 le célèbre directeur +voulut l'adjoindre, en qualité de répétiteur, à +Massieu, que Clerc laissa bientôt fort loin derrière +lui.</p> + +<p>Appelé, comme son émule, à soutenir la gloire +de l'établissement, dans les séances publiques qui +s'y donnaient au moins deux fois par mois, ses +réponses furent accueillies souvent avec non moins +de sympathie.</p> + +<p>Il avait, de plus, ce qui manquait à son frère +d'infortune, des manières agréables, polies, engageantes +et l'habitude de la bonne compagnie. +C'était, sous ce rapport, l'opposé de son confrère; +c'était ce que les Anglais appellent <i>a true gentleman</i>. +Jamais on ne le vit tirer vanité de ses avantages, +il se montrait, au contraire, prêt à faire +valoir les qualités de son compagnon d'infortune, +chaque fois que l'occasion s'en présentait.</p> + +<p>Un jour, l'abbé Sicard avait chargé Clerc de +redemander à un de ses confrères de l'Académie +française un livre qu'il lui avait prêté. Ce dernier +voulant mettre à l'épreuve la réputation du messager, +lui adressa questions sur questions relativement<a name="page_183" id="page_183"></a> +à la métaphysique. Frappé de la justesse de +ses réponses, il finit par lui dire: «Ma foi, Monsieur, +je vous admire!</p> + +<p>—«Qu'aurait-ce donc été, Monsieur, répondit +notre jeune instituteur, si vous aviez vu Massieu?»</p> + +<p>Pour que le lecteur puisse juger s'il y a de +l'exagération dans cet éloge de l'académicien, nous +croyons devoir transcrire ici quelques-unes des +définitions et réponses du sourd-muet.</p> + +<p>«<i>D.</i> Quelle différence y a-t-il entre <i>l'esprit</i> et +<i>la matière</i>?</p> + +<p>«<i>R.</i> L'esprit est une substance intellectuelle, +capable de penser, de méditer, de réfléchir, de +juger, de connaître, de raisonner, etc.</p> + +<p>«La matière est ce dont une chose est ou peut +être faite. L'esprit n'a pas de matière, car l'esprit +est tout pur, sans corps, sans étendue, sans +forme, sans parties. Il est indivisible. La pensée, +la méditation, le jugement, l'imagination, l'invention, +la raison, tout cela est l'esprit même.</p> + +<p>«<i>D.</i> Y a-t-il quelque différence entre <i>la raison</i> +et <i>le jugement</i>?</p> + +<p>«<i>R.</i> La raison nous distingue des bêtes. Elle +nous fait préférer ce qui est bon, et nous détourne +de ce qui est mauvais.</p> + +<p>«Le jugement arrête notre esprit à deux choses<a name="page_184" id="page_184"></a> +qui s'accordent ou ne s'accordent pas, et nous +invite à les examiner. Nous les examinons, nous +les pesons dans la balance intellectuelle, et nous +croyons que de ces deux choses l'une a raison et +l'autre a tort. Nous prononçons, en conséquence, +en faveur de la première, et condamnons la seconde. +Voilà le jugement.</p> + +<p>«<i>D.</i> Qu'est-ce que <i>l'ingénuité</i>?</p> + +<p>«<i>R.</i> L'ingénuité est naturelle, franche, naïve, +sans finesse, sans déguisement, sans détour dans +les paroles comme dans les actions.</p> + +<p>«Les paysans, les gens de la campagne sont +pour la plupart <i>simples</i>, parce que leur esprit n'a +pas été cultivé.</p> + +<p>«Les enfants et les jeunes gens bien nés et +bien élevés sont <i>ingénus</i>, parce que leur cœur n'a +pas été corrompu.</p> + +<p>«<i>D.</i> Quelle différence trouvez-vous entre l'abbé +de l'Épée et l'abbé Sicard?</p> + +<p>«<i>R.</i> L'abbé de l'Épée a inventé la manière d'instruire +les sourds-muets, mais il avait laissé à désirer; +l'abbé Sicard l'a beaucoup perfectionné, mais, +s'il n'y avait pas eu l'abbé de l'Épée, il n'y aurait +pas eu l'abbé Sicard.</p> + +<p>«<i>D.</i> Les sourds-muets sont-ils malheureux?</p> + +<p>«<i>R.</i> Ils ne le sont pas. Qui n'a rien eu, n'a rien<a name="page_185" id="page_185"></a> +perdu et qui n'a rien perdu, n'a rien à regretter.</p> + +<p>«Or les sourds-muets n'ont jamais entendu ni +parlé; donc ils n'ont perdu ni l'ouïe, ni la parole +et, par conséquent, ils ne peuvent regretter ni +l'une, ni l'autre. Or qui n'a rien à regretter ne +peut être malheureux, donc les sourds-muets ne +sont ni ne peuvent être malheureux. D'ailleurs, +c'est une grande consolation pour eux de pouvoir +remplacer l'ouïe par l'écriture et la parole par les +signes.»</p> + +<p>Dans une soirée donnée par un amiral anglais, +aux environs de <i>Cavendish-Square</i>, une jeune dame +ayant témoigné à Clerc le désir de connaître le +parallèle qu'il pourrait établir entre les Anglaises +et les Françaises.</p> + +<p>«Mesdames les Anglaises, répondit-il, sont généralement +grandes, belles, bien faites. La beauté +de leur teint est surtout remarquable; mais, je leur +en demande pardon, généralement aussi elles manquent +de grâce, de tournure, d'élégance. Si, quant +à la taille et à la régularité des traits, elles l'emportent +sur les Parisiennes, combien ne leur sont-elles +pas inférieures pour la mise et les façons?»</p> + +<p>Interprète des sentiments des élèves de l'Institution +à l'égard des plus hauts personnages qui +venaient la visiter, témoin la duchesse d'Angoulême,<a name="page_186" id="page_186"></a> +la duchesse de Berry et bien d'autres, Clerc +était aussi le secrétaire complaisant de ceux qui +recouraient à sa plume facile, qu'on pouvait prendre +souvent pour celle d'un parlant instruit.</p> + +<p>Un jour, un sourd-muet hongrois, ancien élève +de l'Institution, fondée à Vienne par Joseph II +d'après la méthode de l'abbé de l'Épée, étant venu +à Paris dans l'espoir d'y trouver de l'ouvrage +comme graveur, se présente à notre homme d'affaires, +et lui confie le grand embarras dans lequel +le jettent les dettes que lui a fait contracter son +manque de travail.</p> + +<p>Le répétiteur va trouver l'abbé Sicard, et lui communique +son dessein d'accompagner le malheureux +artiste chez l'ambassadeur d'Autriche près la cour +de France, pour l'entretenir de sa position.</p> + +<p>«Mais, objecte le directeur d'un air étonné, mon +cher élève, comment vous y prendrez-vous pour +vous mettre en relation avec le diplomate?</p> + +<p>—«Comment? répond Clerc, vous, mon cher +maître, le grand instituteur des sourds-muets, +vous me le demandez! Je n'aurai qu'à traduire par +écrit en français à l'ambassadeur les signes de son +pauvre compatriote. Certes, il est impossible qu'un +envoyé à la cour de France ignore la langue française.<a name="page_187" id="page_187"></a></p> + +<p>A peine de retour d'Angleterre où, ainsi que +Massieu, il avait accompagné, on se le rappelle, son +maître chéri, il fut recherché par un jeune ministre +protestant, M. Gallaudet, qui avait été délégué à +Paris par le gouvernement des États-Unis pour +s'y faire initier à la méthode de rendre les sourds-muets +à la religion et à la société.</p> + +<p>Après avoir fréquenté pendant trois mois environ +l'École, le nouveau disciple, aussi distingué par la +pénétration de son esprit que par ses qualités personnelles, +proposa à notre répétiteur de devenir +son collaborateur dans l'autre hémisphère. Ce dernier +accepte d'autant plus volontiers cette offre +qu'il eut toujours bien de la peine à se contenter +des faibles appointements attachés à son emploi.</p> + +<p>Il se rend donc en 1816, accompagné des regrets +de toute la maison et de ceux en particulier de son +directeur, avec le ministre protestant, à Hartford, +État de Connecticut.</p> + +<p>Ce fut à partir de 1817 qu'il professa avec autant +de succès que de persévérance jusqu'en 1858 dans +l'<i>American asylum</i> de cette ville, premier établissement +fondé dans le Nouveau-Monde pour l'instruction +des sourds-muets.</p> + +<p>Le 28 mai 1818, M. Gallaudet, à l'occasion des +examens des élèves de cette école, lut devant le<a name="page_188" id="page_188"></a> +gouverneur et les deux Chambres de la législature +un discours composé en anglais par notre compatriote.</p> + +<p>Il est aisé de comprendre la prodigieuse impression +que produisit sur toute l'assistance la lecture +du manuscrit du sourd-muet français, qui honorait +son pays et l'humanité tout entière en faisant le +sacrifice volontaire de ses goûts et de ses affections +aux malheureux habitants de régions si lointaines, +dans l'espoir que l'éternelle lumière réveillerait leur +intelligence bornée, et transplanterait chez eux les +principes vivifiants qui l'avaient métamorphosé +lui-même.</p> + +<p>Il était impossible que l'abnégation dévouée de +cet apôtre d'une nouvelle espèce n'excitât pas +l'admiration des États assemblés. Dès le premier +jour, ils s'empressaient de fournir aux dépenses +urgentes d'une institution de sourds-muets.</p> + +<p>L'établissement prospérait à vue d'œil, et il +faut rendre aux fondateurs cette justice qu'ils secondaient +merveilleusement les efforts de l'instituteur +sourd-muet. Par l'aménité de son caractère, il +s'était concilié non-seulement l'amitié de ses nouveaux +<i>catéchumènes</i>, mais l'estime de ses collaborateurs +et de tous ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>Pour comble de bonheur, il obtint la main d'une<a name="page_189" id="page_189"></a> +jeune et aimable sourde-muette, issue de parents +riches du pays, dont il eut six enfants tous entendants +parlants (trois garçons et trois filles).</p> + +<p>A ceux qui lui demandaient comment une famille +si nombreuse pouvait être élevée par un père +et une mère, privés de l'ouïe et de la parole, il se +contentait de répondre que, dans cette œuvre, ni +lui ni sa femme n'avaient jamais éprouvé le moindre +embarras.</p> + +<p>«Lorsque, leur expliquait-il, mes enfants étaient +au berceau, j'agitais une sonnette à leurs oreilles; +ils se retournaient avec vivacité, la bouche souriante, +et j'en concluais qu'ils n'étaient pas sourds +et qu'ils ne seraient pas muets.»</p> + +<p>Avec quel bonheur le père et la mère ne se jetaient-ils +pas dans les bras l'un de l'autre en pressant +sur leur cœur les fruits de leur union! Et +avec quel élan de reconnaissance ne levaient-ils +pas au ciel leurs yeux mouillés de larmes de joie!</p> + +<p>M. Gallaudet épousa, à l'exemple de son adjoint, +une sourde-muette américaine dont il eut bien +à se louer, et devint père de huit enfants, qui tous +entendaient et parlaient.</p> + +<p>Nous avons connu d'autres sourds-muets qui se +faisaient parfaitement comprendre de leurs enfants +en bas-âge, et qui en recevaient des réponses non<a name="page_190" id="page_190"></a> +moins claires au moyen du même langage. Comment +un pareil miracle peut-il s'opérer? Les parents +sourds-muets eux-mêmes ne savaient pas +plus que nous s'en rendre compte.</p> + +<p>Les enfants qui apportent en naissant la même +infirmité que leurs parents n'ont jamais été nombreux +en aucun temps, ni dans aucun pays du +globe. C'est ce qu'on peut aisément prouver par +mille exemples puisés dans les statistiques des +deux hémisphères.</p> + +<p>Nous croyons pouvoir nous contenter d'invoquer +ici les renseignements fournis, en 1836, par +le directeur de l'École de Hartford sur ce sujet intéressant. +Ils constatent qu'il y a des familles dans +lesquelles le père ou la mère, d'autres où l'un et +l'autre sont sourds-muets, tandis qu'aucun sens +ne manque à leur progéniture.</p> + +<p>Laurent Clerc revint au milieu de nous en 1820, +en 1825 et en 1847. Dans son premier voyage, il +avait à régler des affaires de famille avec un frère +parlant, négociant à Lyon, mais il était désireux +surtout de revoir ses amis.</p> + +<p>En 1825, d'après notre désir, il eut l'extrême +obligeance de nous remettre quelques documents +sur l'origine et les progrès de sa fondation.</p> + +<p>Au risque de nous répéter, nous devons à sa<a name="page_191" id="page_191"></a> +mémoire de transcrire ici tout son manuscrit sans +nous permettre de rien changer à son français. +On comprendra que certains anglicismes échappés +à sa plume doivent être imputés à son long +séjour dans sa nouvelle patrie<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<p>Les anciens camarades et élèves de Clerc ne +voulurent pas le laisser retourner en Amérique +sans lui offrir un banquet d'adieu. Au toast que je +portai à sa santé, tant en mon nom qu'en celui des +autres convives, il répondit tout ému qu'il emportait +un doux souvenir d'une si belle journée, +et qu'il nous donnerait, sans faute, de ses nouvelles.</p> + +<p>En effet, un bout de lettre de sa main, daté de +New-York le 12 mai 1826, nous annonça son heureux +débarquement après une traversée de trente-quatre +jours. Seulement il avait eu un bien mauvais +temps, un mât rompu et quelques voiles déchirées.</p> + +<p>Pour terminer cette notice trop incomplète, +voici les dernières lignes que mon ancien maître +me fit parvenir de Hartford le 23 juillet 1856:<a name="page_192" id="page_192"></a></p> + +<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Mon cher Ferdinand,</span></p> + +<p>«La dame qui te remettra ce billet est +Mme Batler, accompagnée de ses deux aimables +demoiselles. Elles viennent passer quelque temps +en Europe, et je te prie de les recevoir de ton +mieux. Son mari, M. John Batler, était autrefois +un des membres du conseil d'administration de +notre établissement.</p> + +<p>Comme Mme Batler est une de nos meilleures +amies, je l'ai invitée à visiter l'Institution où j'ai été +élevé; et, si la classe où je te donnais des leçons +existe toujours, je te prie de la lui montrer, ainsi +que la chambre que j'occupais et la place où je +prenais mes repas. Je désire enfin que tu lui fasses +voir ma peinture, si elle est toujours à la salle des +exercices publics, et que tu lui présentes nos autres +professeurs sourds-muets. En agissant de la +sorte, tu obligeras beaucoup</p> + +<p class="r">«Ton vieil instituteur, <br /> +<br /> +«L<small>AURENT</small> C<small>LERC</small>.» +</p></div> + +<p>A partir de 1858, il jouit d'une modeste pension +de retraite, ayant mis tous ses soins à assurer en<a name="page_193" id="page_193"></a> +bon père de famille le bien-être et l'avenir de ses +enfants.</p> + +<p>Le 18 juillet 1869, il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois +ans, emportant dans la tombe la reconnaissance +et les respects de tous ceux qui avaient +eu le bonheur de le connaître.</p> + +<p><a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<p><a name="page_195" id="page_195"></a></p> + +<h2><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES</h2> + +<p><a name="page_196" id="page_196"></a></p> + +<p><a name="page_197" id="page_197"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_a" id="note_a"></a>N<small>OTE <b>A.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Lettre de l'abbé Sicard, directeur des Sourds-Muets, du +3 novembre 1791.... signée aussi de Haüy, directeur des +Jeunes Aveugles, les deux institutions étant alors réunies +dans le même local.</i></p></div> + +<p>«Citoyen, d'après la manière dont j'ai été reçu lundi +dernier au Directoire, je crois que je ne pourrais que nuire +aux infortunés dont l'éducation m'est confiée en y reparaissant. +Vous avez entendu qu'on m'a dit qu'il ne fallait +pas parler au Directoire, qu'on devait lui écrire, et on a +ajouté qu'<i>on n'y mettait de côté aucune affaire</i>. La pétition +que j'ai rédigée y a été mise néanmoins tellement de côté, +que les objets que l'instituteur des Aveugles et moi demandions +ont été enlevés de l'église des Célestins. Ces objets +étaient des ornements, des linges d'autel, etc. Car +pour les monuments, tout le monde sait qu'il n'est pas +possible de les emporter.</p> + +<p>«Mais, citoyen, pouvons-nous être témoins froids et indifférents +de la dévastation du sanctuaire de notre église, +et serons-nous encore des importuns, des fâcheux, quand +nous réclamerons l'autorité du Directoire pour arrêter la +rapacité de ceux qui viennent nous arracher jusqu'au pied +des autels des objets de peu de valeur, dont l'enlèvement +ne peut profiter à personne? A qui faut-il donc, citoyen, +que nous nous adressions pour empêcher le pillage d'un +temple que l'on confond mal à propos avec les églises +supprimées? L'Assemblée nationale a mis, sous la surveillance<a name="page_198" id="page_198"></a> +du département, l'établissement des Sourds-Muets +et des Aveugles-nés réunis. N'est-ce pas vous dire que le +département est notre tuteur, que c'est lui qui doit protéger +notre propriété, et nous venir en aide quand on nous +dépouille, et qu'on nous vole?»</p> + +<p class="r">S<small>ICARD</small>, instituteur des sourds-muets.<br /> +<br /> +H<small>AUY</small>, instituteur des aveugles-nés.<br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_b" id="note_b"></a>N<small>OTE <b>B.</b></small></p> + +<p> +<i>Sourds-Muets.</i> <i>Liberté.</i> <i>Égalité.</i><br /> +</p> + +<p class="r">Paris, le 4 pluviôse an IX de la République<br /> +française une et indivisible.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="c"><i>Le directeur de l'institution nationale des Sourds-Muets de +naissance au citoyen Dubois, préfet de la police de Paris.</i></p></div> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Citoyen préfet,</span><br /> +</p> + +<p>«J'aurais quitté les intéressantes occupation qui remplissent +ma vie pour suivre jusqu'à votre tribunal le citoyen +Brylot que vous y avez mandé, si j'avais pu me flatter +que votre entourage vous permettrait de me recevoir +et de m'entendre. Mais vous aurez moins de peine à me +lire puisque je vous enlèverai moins de temps.</p> + +<p>«Le citoyen Brylot que vous citez est le gouverneur +d'un de mes élèves, sourd-muet, de Lisbonne, qui eût été +victime des massacres du 2 septembre, s'il ne s'y fût soustrait +en obéissant à la loi de déportation, car celui qui le +remplaçait dans mon institution a été égorgé à mes côtés, +dans la prison de l'Abbaye.</p> + +<p>«L'exilé n'est rentré en France que pour venir reprendre +sa place auprès de mes élèves, et c'est le sénateur Perregaux +qui a obtenu du ministre de la police générale cet +acte de justice que j'avais sollicité. Il devait se représenter<a name="page_199" id="page_199"></a> +deux mois après avoir fait preuve de soumission à la Constitution +de l'an VIII. Il l'a négligé sur l'assurance du citoyen +Perregaux qu'il pouvait être tranquille, et qu'il déposerait +ses papiers entre les mains du ministre lui-même, +pour terminer une affaire qui n'aurait pas dû en être une. +Ces papiers ont été réellement remis dans les bureaux de +ce haut fonctionnaire; et c'est au moment où le citoyen +Brylot attendait cet acte de justice qu'on ne lui refusera +pas quand on aura le temps de le lui rendre, qu'il est appelé +auprès de vous. Il y va avec la confiance que doit +inspirer à tous les innocents la réputation d'impartialité +et de droiture dont vous jouissez.</p> + +<p>«Le sénateur Perregaux ne le laissera pas longtemps, +sans doute, sans défense. C'est lui qui lui a inspiré une +confiance qui lui a fait négliger une formalité essentielle, +c'est lui sans doute qui ira se placer entre sa tête et le +glaive de la loi, dont tous les bons citoyens se félicitent de +vous voir armé. Je vous recommande mon ami qui va +devant vous, accompagné de l'élève qui ne peut être séparé +de son maître.</p> + +<p class="r">«Salut et respect. <br /> +«S<small>ICARD</small>.» +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_c" id="note_c"></a>N<small>OTE <b>C.</b></small></p> + +<p class="c"><i>Décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre 1792, l'an +quatrième de la Liberté.</i></p> + +<p>«Un secrétaire lit une lettre du citoyen Sicard, instituteur +des sourds-muets, détenu à l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés; +il dépose dans le sein de l'Assemblée le danger +qui vient de menacer ses jours, le dévoûment héroïque du +citoyen Monnot, horloger, qui a exposé sa vie pour le sauver,<a name="page_200" id="page_200"></a> +et la reconnaissance profonde qu'il professera éternellement +pour son généreux libérateur.</p> + +<p>«L'Assemblée nationale reconnaît solennellement que +le citoyen Monnot a bien mérité de la Patrie, et décrète +qu'un extrait du procès-verbal lui sera envoyé.</p> + +<p>«Collationné à l'original par nous président et secrétaires +de l'Assemblée nationale, à Paris, le 27 septembre 1792, +l'an quatrième de la Liberté.</p> + +<p class="r">H<small>ÉRAULT DE</small> S<small>ÉCHELLES</small>, président.<br /> +«G<small>OSSELIN</small>, G. R<small>OMME</small>, secrétaires.»<br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_d" id="note_d"></a>N<small>OTE <b>D.</b></small></p> + +<p class="c"><i>Différence entre les mots</i> sourd et muet <i>et</i> sourd-muet.</p> + +<p>La dénomination de <i>sourd</i> et <i>muet</i> suppose deux incapacités +distinctes, et n'étant pas une conséquence nécessaire +l'une de l'autre; d'une part, l'incapacité d'entendre, +occasionnée par la paralysie du nerf auditif ou par toute +autre cause, de l'autre, l'incapacité absolue d'articuler la +parole humaine, incapacité qui est le résultat physiologique +de diverses causes; tandis que l'appellation de +<i>sourd-muet</i> renferme, au contraire, l'idée du rapport direct +de la surdité au mutisme, de telle façon que celui-ci +soit considéré alors comme la conséquence obligée de +celle-là.</p> + +<p>D'après cette double considération, la dénomination de +<i>sourds-muets</i> a été adoptée pour les établissements qui +leur sont consacrés.<a name="page_201" id="page_201"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_e" id="note_e"></a>N<small>OTE <b>E.</b></small></p> + +<p class="r">Paris, ce 20 ventôse, an VI de la République.<br /> +</p> + +<p class="nind"> +<i>Administration<br /> +des<br /> +Sourds-Muets.</i><br /> +</p> + +<p class="c"> +<i>A mes Concitoyens!</i><br /> +</p> + +<p>«Je crois devoir vous annoncer que le gouvernement +m'a nommé à la place de chef de l'institution nationale +des Sourds-Muets de Paris; la même confiance qu'il m'a +témoignée, j'espère la mériter un jour de votre part: je +deviens le père de vos enfants, et, en cette qualité, je +mettrai tous mes soins à vous remplacer dignement auprès +d'eux. Père de famille moi-même, le sentiment de +la paternité ne m'est pas étranger; et il est à présumer +que je les traiterai comme je désirerais que l'on traitât les +miens, si, pour leur éducation, j'étais forcé de les tenir +éloignés de la maison paternelle.</p> + +<p>«Je vous prie instamment d'entretenir une correspondance +directe avec moi; je me ferai toujours un devoir de +vous communiquer tous les détails concernant leur physique +et leur moral; je vous promets que mes collègues et +moi, nous emploierons tous nos moyens à en faire, malgré +leur infirmité, de bons fils et de bons citoyens.</p> + +<p> +«Salut et fraternité.<br /> +</p> + +<p class="r">«<i>Signé</i>: A<small>LHOY</small>.»<br /> +</p> + +<p><i>P. S.</i> «Je vous prie instamment de m'accuser réception +de cette lettre.»</p> + +<p class="cnt"><a name="note_f" id="note_f"></a>N<small>OTE <b>F.</b></small></p> + +<p class="r">Paris, le 4 frimaire, an VI de la République française.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Au citoyen ......</i></span><br /> +</p> + +<p>«Ce que vous me dites avoir écrit à votre fils, mon cher<a name="page_202" id="page_202"></a> +citoyen, est infiniment raisonnable. Il ne faut adopter une +religion qu'autant qu'on est convaincu qu'elle est la seule +bonne. Les motifs humains ne doivent entrer pour rien +dans un choix aussi important. L'autorité même d'un +père devient ici nulle; car si le père est dans l'erreur, il +n'a pas le droit de la commander à la conscience de son +fils. Ces principes sont évidents et certainement convenus +entre vous et moi.</p> + +<p>«Le citoyen Rey Lacroix<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> en est sans doute convaincu +comme vous et moi, et ne mérite pas qu'on l'accuse +d'avoir proposé un acte d'hypocrisie. Pourquoi a-t-il +offert en mariage à votre fils sa jeune fille sourde-muette? +C'est qu'il craindrait, en la donnant à un autre, qu'on ne +la prît pour le bien qu'elle doit avoir, et il voudrait qu'il +y eût entre les deux époux égalité d'infortune, pour que +l'un n'eût rien à reprocher à l'autre, et que leur amour ne +trouvât jamais dans leur infirmité un motif de refroidissement.</p> + +<p>«Quant à la religion, Rey Lacroix a pensé qu'il fallait +aussi qu'elle fût la même à cause des dangers qui menacent +l'union de deux personnes d'opinions diverses sur ce +point qui revient à tous les moments de la vie.</p> + +<p>«En demandant à votre fils de suivre la religion catholique, +il n'a pas cru lui demander ni de changer de +religion, ni d'en adopter une contraire à ses idées.<a name="page_203" id="page_203"></a></p> + +<p>«1º Rey Lacroix savait qu'un sourd-muet, avant d'avoir +reçu mes leçons, ne saurait avoir fait choix d'aucune religion, +puisque personne ne peut, sans mes moyens, faire +entrer une seule idée semblable dans de pareils esprits. +Il regarde donc la tête et le cœur de votre fils comme une +table rase sur laquelle nul n'avait pu graver encore aucune +croyance semblable; et comme je professe la religion +catholique, il s'imagine que ce serait celle que je lui +enseignerais, quand je le croirais susceptible de recevoir +de pareilles idées. Rey Lacroix n'a donc pu proposer +aucun changement à quelqu'un qui n'était pas encore en +état de choisir.</p> + +<p>«2º Il n'a pu proposer une croyance contraire aux +idées de votre fils. Car quelles idées peut avoir un sourd-muet +sur la religion, lui qui, avant que je lui en parle, +ignore s'il en existe une, lui qui ne sait pas même s'il y +a un Dieu; et qui, arrivé sur la terre quand tout est +créé, ne sait pas, puisque personne n'a pu l'instruire, si +tout ce qu'il voit n'a pas toujours été, sans que personne +ait donné l'être à quoi que ce soit. Ainsi la religion chrétienne +et romaine ne serait pas plus contraire aux idées +de votre fils, qu'elle ne l'est aux idées des enfants des +catholiques. Ce serait donc condamner un pareil être à +n'avoir aucune religion que de le laisser maître d'en choisir +une. Car, pour choisir, il faut comparer, pour comparer, +il faut connaître, pour connaître, il faut étudier toutes +les croyances. Or cette étude, très-longue et très-difficile +pour tout homme, est à peu près impossible à un sourd-muet. +Il faut choisir pour lui, et après avoir choisi, lui +prouver que le choix est bon. C'est ce que j'aurais fait, si +vous m'aviez laissé maître de l'éducation chrétienne de +votre fils, et si vous ne lui eussiez pas expressément défendu<a name="page_204" id="page_204"></a> +tout acte de catholicisme; alors je lui aurais enseigné +la religion chrétienne catholique, apostolique et romaine, +qu'il aurait trouvée aussi bonne et aussi raisonnable +qu'elle l'est pour moi qui l'étudie depuis l'âge de +raison, et ainsi il aurait professé la religion que Rey Lacroix +désirait qu'il eût pour épouser sa fille. Votre fils +n'eût point embrassé cette religion pour se marier, mais +parce que je la lui aurais enseignée; et il se serait marié +parce qu'il eût été catholique.</p> + +<p>«Mais vous ne le voulez pas catholique. Eh bien! je +respecterai vos volontés. Vous le désirez protestant. A +vous de le pousser dans cette voie! Car ne connaissant +que la croyance religieuse que je professe, vous ne pouvez +exiger que j'entreprenne une tâche que désavouerait +ma conscience. Au reste, la religion romaine et la religion +protestante seraient pour lui sur la même ligne, et l'une +ne contrarierait pas moins ses idées que l'autre, puisque +toute religion contrarie nécessairement nos idées. Dites +plutôt que vous tenez à ce qu'il ait votre religion, comme +vous avez celle de votre père. Nous aurions la même, +vous et moi, mon cher citoyen, si vos ancêtres avaient +tous dit comme vous.</p> + +<p>«J'ai cru cette explication nécessaire pour votre satisfaction +et pour l'acquit de ma conscience. Votre fils n'ira +point à la messe puisque vous le lui défendez expressément. +Vous lui dites que si, contre votre attente, on voulait +<i>le forcer à y aller, il n'aurait qu'à vous l'écrire sur le +champ</i> (je copie vos propres expressions).</p> + +<p>«Soyez tranquille. La religion romaine n'est pas une +religion de contrainte et de violence, comme certains de +ses infortunés ennemis l'en accusent. Elle invite et ne<a name="page_205" id="page_205"></a> +force jamais. Ainsi votre fils n'aura pas à vous dénoncer +le moindre acte de violence d'aucun de nous.</p> + +<p>«C'est M. Bonnefoux, un de mes adjoints, qui me remplace +en ce moment. Il est aussi tolérant que moi. Il +aime, comme moi, vos chers enfants dont nous sommes +très-satisfaits.</p> + +<p>«Je m'occupe, à l'heure qu'il est, de faire apprendre +la gravure à votre fils aîné. J'ai préféré pour lui cet état à +celui d'imprimeur que je voulais d'abord lui donner, +puisqu'il a déjà fait et qu'il continue à faire dans le dessin +des progrès sensibles, et qu'il ne faut pas contrarier +de si heureuses dispositions, ni courir risque que le temps +qu'il a consacré à cette étude ne soit perdu. Quand l'éducation +du frère puîné sera plus avancée, je l'occuperai à +l'imprimerie. Nous en avons une dans la maison. Vous +pouvez vous rassurer sur ma tendresse pour ces enfants +qui sont devenus les miens. Ils ont un excellent caractère +et annoncent assez par là que c'est d'une tige heureuse +qu'ils sortent. Le père d'enfants aussi doux doit être un +excellent homme. J'ai à la disposition du citoyen Damin +les 66 francs que je vous dois pour les bas. Je les fournirai +à mesure que les besoins des enfants l'exigeront.</p> + +<p>«Quant à moi, je ne suis pas <i>renfermé</i>, Dieu merci! +Je me tiens seulement caché par prudence et par respect +pour l'autorité supérieure, jusqu'à ce qu'on ait examiné +mon affaire, qui cessera d'en être une, quand on pourra +s'en occuper. Je continue de communiquer avec mon +institution. Votre fils m'écrit, je lui réponds. Je vois tous +les jours les citoyens Bonnefoux et Damin. Je vous remercie +bien du tendre intérêt que vous me témoignez, +et je vous prie de croire que mes sentiments pour vous et +pour nos chers enfants ne changeront jamais, quoique<a name="page_206" id="page_206"></a> +nos opinions religieuses ne soient pas les mêmes.</p> + +<p>«J'ai causé avec un graveur de la proposition dont je +vous entretiens à l'autre page. Il y a actuellement trop +peu d'ouvrage pour un graveur par suite de l'abolition +des armoiries, et cet état est trop long à apprendre pour +qu'il y faille penser. On serait d'avis qu'il apprît à +peindre en miniature ou à l'huile. C'est une étude de plusieurs +années; et encore ne peut-on répondre que le +jeune homme aura assez de talent pour gagner de sitôt sa +vie à ce métier. En lui donnant l'état d'imprimeur, on +risque de lui faire perdre tout ce qu'il a appris dans le +dessin. Si vous avez à Nîmes des manufactures de soieries +où il faille des dessinateurs, comme à Lyon et à Jouy, +ce serait excellent. On y fait des bas, il pourrait apprendre +à en faire. Mais voilà encore le dessin devenu inutile. +Songeons cependant à lui donner une profession qui lui +convienne dans sa partie, qui le fasse vivre et qui n'exige +pas plusieurs années d'apprentissage. Car le décret de +fondation de l'École des sourds-muets porte qu'après cinq +ans révolus, on renvoie chez lui chaque élève. Je ne suis +pas le maître de faire une exception. Il écrit toujours +fort bien, mais sa vue est faible. Pesez tout cela dans +votre sagesse, et faites-moi connaître vos intentions par +votre prochaine lettre.</p> + +<p>«Je crois, tout bien examiné, bien pesé, que le métier +de faiseur de bas serait celui qui lui conviendrait le mieux. +Je vous ai tout dit là-dessus. C'est à vous de décider. Faites +entrer dans votre calcul cette considération, que le jeune +homme ne peut passer que cinq années dans l'établissement. +Le décret est formel à cet égard.»<a name="page_207" id="page_207"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_g" id="note_g"></a>N<small>OTE <b>G.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Copie de deux lettres autographes inédites de l'abbé de +l'Épée, ne portant pas de signature, adressées à l'abbé +Sicard, secrétaire du Musée, et instituteur gratuit des +sourds-muets, maison Saint-Rome, à Toulouse (cachet de +l'abbé de l'Épée, en cire rouge, presque effacé).</i></p></div> + +<p>Ces lettres ont été découvertes par le sourd-muet Griolet, +de Nîmes, aussi connu des amateurs d'autographes +que des numismates, dans la bibliothèque du Musée britannique, +lors de son séjour à Londres, en juin 1859, avec +M. Rieu, de Genève, architecte de cet immense établissement. +Elles se trouvaient dans une collection formée à +Paris par feu Francis lord Egerton, à la fin du dernier +siècle, et qu'il avait léguée, en 1829, par testament, au +<i>British Museum de Londres</i>.</p> + +<p>Le sourd-muet à l'obligeance duquel nous devons la +communication de ces deux précieux documents, suppose +qu'ils ont dû être donnés par l'abbé Sicard à lord +Egerton.</p> + +<p>Livre Egerton, vol. VIII, nº 22, plut CLXVII. F. (<i>Note +de M. Griolet</i>).</p> + +<p class="r">«Ce 22 avril 1786.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur et très-cher confrère,</span><br /> +</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous envoyer mon <i>Dictionnaire des +sourds-muets</i> dans l'état d'imperfection où il se trouve, eu +égard aux corrections, aux transpositions et aux additions +que j'y ai faites à diverses époques. Vous me ferez plaisir +de le faire copier et de me le renvoyer au plus tôt, parce +que je n'en ai d'autre copie que celle de M. Muller, dont +la plus grande partie des corrections n'est pas lisible.<a name="page_208" id="page_208"></a></p> + +<p>«Je tâcherai de mettre la dernière main à cet ouvrage, +les vacances prochaines, si ma santé me le permet, et la +Préface rendra compte des raisons qui m'ont fait supprimer +un grand nombre de mots et de la manière dont on +doit s'y prendre pour trouver l'explication de ceux qui +sembleraient avoir besoin de plus grands détails dans les +passages du Dictionnaire où ils se trouvent, mais qui, selon +moi, seraient superflus.</p> + +<p>«J'ai tâché de le réduire autant qu'il m'a été possible, +parce que je suis persuadé que cet ouvrage ne sera point +de débit, et que je ne suis ni dans la disposition ni dans +l'état d'en faire les frais; mais, d'un autre côté, je ne veux +pas m'exposer aux reproches d'un imprimeur qui n'y +trouverait pas son compte.</p> + +<p>«Je vous envoie en même temps les instructions que +j'ai données aux sourds-muets dès le commencement, et +que j'ai débarrassées des premières entraves à mesure que +leur faculté de concevoir s'est développée; je n'en ai point +pris copie, je n'ai pas eu assez de patience pour cela; +chacune a été le fruit de ma réflexion en les dictant: et +ce n'a été que sur les cahiers communiqués par des +sourds-muets qu'on les a transcrites. Vous concevez combien +il doit y avoir de défauts dans des instructions qui, +chaque jour, n'étaient de ma part qu'une œuvre d'improvisation, +ayant d'ailleurs trop d'autres affaires pour pouvoir +apporter à celle-ci la préparation convenable.</p> + +<p>«Je n'ai pas le temps de revoir ces différents cahiers; +vous y trouverez sans doute: 1º des fautes d'orthographe; +2º des omissions; 3º peut-être même quelques contresens; +mais tous ces défauts ne vous feront aucune impression. +Je les ai fait copier par mon domestique (elles +contiennent 622 pages), en lui adjugeant un sol par page;<a name="page_209" id="page_209"></a> +je lui ai donné 31 livres, et 3 livres qu'il avait dépensées +pour le papier, cela fait en tout 34 livres. Si vous trouvez +que je l'ai payé trop grassement, vous en diminuerez +tout ce qu'il vous plaira, parce que je donne ce qu'il me +plaît à mon serviteur que j'emploie, et personne n'est +obligé de suivre mon exemple.</p> + +<p>«Vous vous en tiendrez donc, cher confrère, à faire +écrire les 126 pages du <i>Dictionnaire</i> qui sont également +de son écriture et que je lui ai payées séparément, au prix +que votre copiste vous demandera pour chacune de ces +pages, et vous serez parfaitement quitte avec moi, parce +que je n'ai pas dû faire la charité à vos dépens; mais surtout +renvoyez-moi ce <i>Dictionnaire</i> au plus tôt.</p> + +<p>«Vous ne sauriez, monsieur, faire apprendre trop +promptement à vos jeunes élèves les conjugaisons des +verbes et les déclinaisons des noms: je ne crois point que +cette connaissance soit au-dessus de leur portée: il suffit +qu'ils sachent seulement griffonner pour les appliquer +tous les jours à ce genre de travail. En leur donnant un +modèle très-bien écrit du verbe <i>porter</i> dans ses personnes, +ses nombres, ses temps, ses modes; et les obligeant +à écrire chaque jour sur ce modèle quelqu'un ou +quelques-uns des temps d'un autre verbe de la même +conjugaison, vous serez étonné vous-même de la facilité +avec laquelle ils suivront cette marche et exécuteront en +même temps les signes de chacune des parties de ces +verbes. Vous pouvez confier l'examen de leur travail +journalier à quelqu'un de vos plus habiles, et cela n'exigera +de lui que peu de minutes d'attention. Mais assurez-vous +qu'ils soient bientôt en état de suivre vos leçons en +répétant, je veux dire en faisant répéter devant eux cinq +ou six fois de suite chaque demande et chaque réponse,<a name="page_210" id="page_210"></a> +et leur faisant faire les mêmes signes qu'ils auront vu +faire aux autres. Nous avons de jeunes enfants qui s'en +tirent assez bien de cette manière.</p> + +<p>«J'ai voulu vous écrire celle-ci de ma main lourde et +tremblante; je me servirai toujours dans la suite de celle +de mon domestique.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite considération, +monsieur,</p> + +<p> +«V. T. h. et très-obéis. serv. <span style="margin-left: 5%;">***.»</span><br /> +<br /> +Ce 12 avril.<br /> +</p> + +<p class="r">Ce 20 décembre.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur et très-cher confrère,</span><br /> +</p> + +<p>«Causons un peu en tête à tête, comme il convient à +deux instituteurs qui s'expliquent l'un avec l'autre sur la +science qu'ils professent. A quelque endroit que j'ouvre +un des volumes de ma Bible italienne, je la lis couramment +en françois aux personnes présentes: je l'entends +donc. Cependant s'il m'eût fallu composer moi-même en +italien cette phrase que je viens de traduire si facilement, +j'aurais eu besoin de mon dictionnaire pour y réussir. Il +est donc plus aisé d'entendre une langue que d'avoir +présents à l'esprit tous les mots qui la composent, et il est +encore plus difficile de retenir l'orthographe de chacun +de ces mots.</p> + +<p>«Je crois, monsieur, que nous devons être contents +lorsque nos sourds-muets comprennent tous les mots que +nous leur avons donnés sur leurs cartes, et que nous ne +devons pas exiger qu'ils en retiennent l'orthographe. Il +suffit qu'ils ne les confondent pas les uns avec les autres.<a name="page_211" id="page_211"></a></p> + +<p>«La plupart des femmes et des filles estropient la moitié +des mots qu'elles écrivent, et cependant elles n'en +confondent point la signification. Aussi ne se trompent-elles +point sur nos phrases, quoique nous les écrivions +autrement qu'elles. Contentons-nous, dans les commencements, +de voir nos sourds-muets en savoir autant que +toutes ces personnes. Où en serions-nous, s'il fallait que +tous les enfants auxquels on fait apprendre les premiers +éléments de notre religion sussent en orthographier tous +les mots, et nous imaginerons-nous <i>qu'il n'en laiz autant +pa parseu qu'il n'en lais peux pa egrirgore leu mau</i>. Quel +doit être, monsieur, notre but avec les sourds-muets, +c'est de leur faire comprendre et non de les faire écrire, +c'est-à-dire, composer d'eux-mêmes. Vos enfants devroient +déjà savoir plusieurs centaines de mots, comme +ceux de M. Guyot, et il paraît qu'ils sont bien éloignés de +compte. Vous martelez la tête de vos élèves pendant qu'il +étend et développe les idées des siens. Vous prenez vous-même +et vous leur donnez une peine totalement inutile +pour leur apprendre une science que nous n'enseignons +jamais à nos disciples, et qu'ils n'apprennent que par un +usage quotidien. Tous ceux que vous avez vus chez moi +ne l'ont pas apprise autrement, et nos plus jeunes suivent +la même route. Mais en voulant assujettir les vôtres dès le +commencement à savoir ce qu'ils ne doivent apprendre +que par un long usage, vous risquez de les dégoûter, et +c'est un des inconvénients le plus à craindre dans l'instruction +des sourds-muets.</p> + +<p>«Il y a déjà longtemps, monsieur, que vos élèves devraient +avoir appris les conjugaisons des verbes actifs. +Vous auriez vu, par expérience, combien cette opération +ouvre l'esprit, eu égard au nombre de petites phrases<a name="page_212" id="page_212"></a> +qu'elle donne occasion d'expliquer aux sourds-muets, et +qu'on peut leur apprendre à composer eux-mêmes, après +leur avoir fait conjuguer plusieurs autres verbes sur le +modèle du verbe <i>porter</i>, qu'on leur laisse sous les yeux +pendant un temps assez long.</p> + +<p>«Ayant appliqué et fait appliquer plusieurs fois aux +sourds-muets les signes qui conviennent aux personnes, +aux nombres, aux temps et aux modes de ce verbe, vos +élèves marcheront tout seuls lorsque vous leur dicterez +par signes: <i>je pousse la table</i>, <i>tu tirais le rideau</i>, <i>il a fermé +la fenêtre</i>, <i>nous avions allumé le feu</i>, <i>vous arrangerez les +chaises</i>, <i>ils mangeront la soupe</i>, etc., etc.</p> + +<p>«Vous observerez, monsieur, qu'ils ne feront point de +fautes d'orthographe dans les verbes parce qu'ils les écriront +nécessairement quand ils auront appris à les conjuguer +d'après le modèle du verbe <i>porter</i>, et s'ils s'en écartent, +vous les y ramenerez, en mettant votre doigt dessus. +Dès lors, ils se corrigeront eux-mêmes. Ils ne feront point +non plus de fautes dans les noms, parce que, sur vos signes, +ils les écriront, non d'après leur mémoire, mais +d'après leurs cartes, sur lesquelles ils sont correctement +orthographiés.</p> + +<p>«Vous verrez, monsieur, le plaisir que vos élèves +prendront à ces opérations. Souvenez-vous que vous ne +pourrez les instruire qu'autant que vous les amuserez!</p> + +<p>«Je vous envoie une lettre que j'ai reçue de M. Guyot, +je crois que vous serez bien aise de la lire. Je le sommerai, +comme vous, de supprimer le titre de <i>maître</i>, ou je n'écrirai +plus, n'étant et ne voulant être autre chose, que votre +très-cher ami et très-simple confrère dans l'institution +des sourds-muets.</p> + +<p><i>P. S.</i> «Monseigneur votre archevêque est à même de<a name="page_213" id="page_213"></a> +former en France le premier établissement pour ces infortunés, +en faisant entrer à votre hôpital les douze sourds-muets +qu'on vous présente. On dit qu'il est sur son départ. +Je lui en dirai quelques mots, si je puis avoir l'honneur de +le voir.</p> + +<p>«Amitiés, compliments, respects, que je n'ai pas le +temps de détailler.»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>On trouve, en outre, dans le <i>Cours d'instruction d'un +sourd-muet</i>, un extrait d'une lettre de l'abbé de l'Épée au +même, du 25 novembre 1785, et une autre lettre du premier, +du 18 décembre de la même année.</p> + +<p class="cnt"><a name="note_h" id="note_h"></a>N<small>OTE <b>H.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Lettre de l'abbé Sicard à Mme Guénard de Mevé, que nous a +communiquée le sourd-muet Guzan de la Peyrière, fils du +général de ce nom. Il regrettait de n'en avoir pas conservé +la date.</i></p></div> + +<p>«Vous devez être surprise, Madame, de n'avoir reçu +aucune reponse de mon élève Massieu, ni de moi à votre +aimable lettre contenant un acrostiche charmant, plein +d'esprit et d'une si grande facilité qu'on ne soupçonnerait +pas que c'est un acrostiche, si les lettres qui forment le +nom étaient écrites dans la forme ordinaire.</p> + +<p>«Mais, Madame, mon élève, tout enfant de la nature +qu'il était, n'a pas moins été effrayé de l'énorme distance +qui existe entre vous et lui, et n'a pas osé vous répondre. +Il m'a prié de le faire, et je n'en ai trouvé le temps qu'aujourd'hui.<a name="page_214" id="page_214"></a></p> + +<p>«Que de grâces n'ai-je pas à vous rendre, Madame, +pour tout ce que vous avez bien voulu dire d'honorable et +d'obligeant sur mon compte! Il me faudrait la plume qui +a peint d'une manière si touchante le caractère et les +vertus de l'illustre sœur du plus infortuné des monarques, +et la mienne ne sait faire que l'analyse grammaticale ou +logique de ces périodes aimables qui sont les jeux du talent +et du goût. J'irai, Madame, quand les jours seront plus +beaux et moins courts, vous exprimer le sentiment d'admiration +qui vous est si justement dû, et mon élève, que +j'ai constamment associé à toutes mes jouissances de cœur, +partagera celle-ci, comme une récompense du plaisir qu'il +a eu le bonheur de vous faire.</p> + +<p>«Si vous désirez assister quelque autre fois à nos exercices, +vous saurez que nous en avons un, le premier lundi, +et un autre, le troisième de chaque mois, à midi très-précis. +Il faut à tout le monde des billets pour entrer; mais pour +l'auteur de tant d'œuvres intéressantes écrites avec tant +de grâces, un nom entouré d'une aussi belle auréole que +le vôtre servira d'entrée à la plus nombreuse société.</p> + +<p>«Agréez, Madame, l'hommage de ma plus haute estime +et de mon respectueux dévoûment.</p> + +<p class="r">«S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_i" id="note_i"></a>N<small>OTE <b>I.</b></small></p> + +<p class="r">Paris, le 13 février 1811.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur +des hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de<a name="page_215" id="page_215"></a> +France, de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et +de l'ordre de Saint-Wladimir, etc., etc.</i></p></div> + +<p class="c"> +«A Mme LELIÈVRE, à Laval, département de<br /> +la Mayenne.<br /> +</p> + +<p>«Je crois, Madame, ne devoir pas faire, par rapport à +votre aimable enfant, la faute que vous me proposez. La +crainte que vous avez qu'il ne coure quelque risque par +rapport aux circonstances actuelles est sans fondement; +j'espère faire cesser cette crainte, quand je vous aurai dit +comment se comportent les troupes coalisées dans les +villes de France où elles viennent, à l'égard des maisons +d'éducation. Ils font écrire au-dessus de la porte ces mots: +<i>Peine de mort à quiconque oserait violer cet asile de l'innocence +et y porter un pied téméraire</i>. C'est ce qu'ils ont fait +à Nancy, où il y a beaucoup de maisons d'éducation. Je le +tiens du proviseur du lycée de cette ville.</p> + +<p>«Soyez bien tranquille, Madame, sur le sort de cet +aimable enfant! Il est plus en sûreté auprès de moi qu'il +ne le serait partout ailleurs.</p> + +<p>«Quant à la place que vous désirez depuis longtemps +faire obtenir à votre fils, et que je ne lui souhaite pas +moins, la manière infaillible de réussir serait d'obtenir de +M. de Fermont, conseiller d'État et directeur général de +la Dette publique, qu'il la sollicitât du ministre de l'Intérieur +qui seul en dispose. Mais il faut que ce conseiller +d'État, qui a le plus grand crédit, ne se borne pas à une +seule requête, il faut qu'il prenne la peine de la réitérer +souvent, jusqu'à ce qu'enfin il ait obtenu ce qu'il demande. +Tant que ce sera mademoiselle de Fermont qui seule la +demandera, nous n'obtiendrons rien. Mais je suis bien<a name="page_216" id="page_216"></a> +convaincu que M. de Fermont ne sera pas refusé; et je suis +persuadé aussi que la respectable sœur obtiendra tout de +son frère.</p> + +<p>«Voilà, Madame, ce que j'aurais dû vous dire depuis +longtemps, et c'est la seule manière de réussir.</p> + +<p>«Quant à mon crédit pour une pareille faveur, il est +absolument nul, et je ne puis absolument rien. Personne +assurément, Madame, ne s'y emploierait avec plus d'empressement +que moi; mais, je vous le répète, il n'y a à +intéresser que M. de Fermont, parce qu'il me paraît démontré +qu'il n'y a que lui qui puisse réussir.</p> + +<p>«Je suis, Madame, avec un dévoûment aussi étendu +que respectueux,</p> + +<p class="r">«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,<br /> +<br /> +«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_j" id="note_j"></a>N<small>OTE <b>J.</b></small></p> + +<p class="r">Paris, le 15 janvier 1815.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur +des hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France +et de plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris, +membre de la Légion d'honneur et des ordres de Saint-Wladimir +de Russie et de Wasa de Suède.</i></p></div> + +<p class="c">«<i>A mon bon Laya.</i></p> + +<p>«Vous aurez, mon cher ami, j'aime à m'en flatter, du +plaisir à apprendre, tout le premier, que la nouvelle +débitée par les journaux à l'occasion de l'ordre de Wasa, +qu'ils ont dit m'avoir été donné par le roi de Suède,<a name="page_217" id="page_217"></a> +vient d'être confirmée. C'est la reine elle-même qui vient +de m'en envoyer directement la décoration par une lettre +écrite de sa main. Celui qui me l'a remise m'a dit qu'il +fallait la faire imprimer dans les journaux, et que le <i>Moniteur</i> +devait en avoir la primeur. Je vous envoie l'original +et la copie de cette charmante lettre, pour que vous ayez +la bonté d'engager l'ami Sauvo à ne pas en retarder l'insertion, +et je dois vous l'avouer (on avoue ses faiblesses à +l'ami qu'on chérit le plus), afin que l'éloquence du cœur +du chantre d'Eusèbe dise un petit mot en faveur de celui +à qui la reine adresse cette lettre flatteuse.</p> + +<p>«Conservez précieusement l'original pour le montrer, +s'il est nécessaire, à M. Sauvo. La copie servira aux imprimeurs. +En vous demandant de l'encadrer dans un petit +mot d'éloge, je me constitue d'avance votre <i>débiteur</i>.</p> + +<p>«Adieu, mon ami, je vous embrasse tous deux avec +<i>votre permission</i>.</p> + +<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p>«P. S. J'enverrai chercher demain l'original.»</p> + +<p class="cnt"><a name="note_k" id="note_k"></a>N<small>OTE <b>K.</b></small></p> + +<p>«Dans la soirée de samedi dernier, 25 juillet 1817, vers +neuf heures et demie, les élèves étant profondément endormis, +nous fûmes avertis par des cris d'alarme que le feu +était à l'Institution. Je sortis et j'aperçus l'église Saint-Magloire, +qui forme l'aile gauche des bâtiments, toute en +feu; l'intérieur ressemblait à une fournaise. J'ordonnai de +faire lever les enfants, de les conduire au jardin, et je +m'occupai de mettre en sûreté les objets les plus précieux +de l'établissement: la comptabilité, la caisse, etc. Je me<a name="page_218" id="page_218"></a> +réunis ensuite aux autres personnes de la maison pour +tâcher d'arrêter les progrès de l'incendie.</p> + +<p>«Une chaîne, uniquement composée des sourds-muets +et des employés de la maison, fut établie depuis le bassin +du jardin jusqu'à l'endroit où vint se placer la première +pompe. Mais cette chaîne était trop courte, nous manquions +de seaux. Le courage supplée à tout. La pompe +est alimentée et joue, mais elle est insuffisante. L'incendie +fait des progrès. M. Bébian, répétiteur, s'occupe de nous +procurer des secours à l'extérieur. On avertit la mairie, +les postes voisins, on dépêche des messagers de toutes +parts. De faibles détachements arrivent, ils ne suffisent +pas à arrêter les indifférents qui continuent tranquillement +leur chemin.</p> + +<p>«Mais ils sont suivis par d'autres détachements qui +nous envoient des travailleurs. Les chaînes se renforcent, +les pompes sont bien servies. Pourtant l'eau va manquer. +Le bassin, le réservoir, tout est épuisé. On essaie alors +d'établir différentes chaînes à l'extérieur, dans les maisons +voisines. Néanmoins, les passages étroits, le peu +d'eau que fournissent les personnes qui en tirent ou qui +pompent, tous ces obstacles font languir le service, et empêchent +de se rendre maître du feu qui est devenu très-violent, +surtout à l'endroit le plus dangereux, contre le +pignon du grand bâtiment, dont le haut se termine par +une cloison en charpente qui ferme l'horloge, laquelle +communique avec les combles de ce corps de logis. Les +craintes redoublent à la vue d'un danger aussi imminent.....</p> + +<p>«On crie de tous côtés: De l'eau! de l'eau! Enfin, de +gros tonneaux à incendie arrivent et nous rendent l'espérance. +Plus de huit pompes ne chôment pas, trois sont<a name="page_219" id="page_219"></a> +dirigées par de courageux sapeurs-pompiers, qui manœuvrent +avec le plus grand sang-froid vers les ouvertures du +pignon d'où sortent une fumée si épaisse, une chaleur si +étouffante, qu'en y arrivant j'ai failli être suffoqué. Après +un long et opiniâtre travail, on a maîtrisé le feu et l'on +déclare passé le péril qui avait été imminent pendant +plus de trois heures.</p> + +<p>«Les secours inutiles évacuèrent la cour, une seule +compagnie resta et continua le service de deux pompes, +qui ne cessèrent d'arroser le bâtiment jusqu'à huit heures +du matin.</p> + +<p>«Nos sourds-muets ont travaillé pendant tout le temps +qu'a duré le feu, avec une ardeur à faire envie aux plus +braves.</p> + +<p>«Une malheureuse expérience de physique avait été la +cause de cet incendie; l'ancienne église, dont il a été +question, était louée à la Chambre des pairs pour servir, +pendant l'hiver, de serre aux orangers du jardin du +Luxembourg. A notre insu, on l'avait prêtée à M. Biot +pour y faire des démonstrations. Deux fourneaux se trouvaient +aux extrémités de l'emplacement, et communiquaient +par de longs et gros tubes. Le 25 juillet, de neuf +heures à neuf heures et demie du soir, la matière inflammable +échauffée, en se dilatant, brisa les tubes, fit sauter +les fourneaux, s'élança au plancher qui, en quelques minutes, +devint la proie des flammes.»<a name="page_220" id="page_220"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_l" id="note_l"></a>N<small>OTE <b>L.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Détails sur la visite du duc d'Angoulême à l'Institution des +sourds-muets de Paris, publiés par le</i> Moniteur universel +<i>du 29 juin 1819</i>.</p></div> + +<p>Le prince adresse quelques questions aux élèves qui y +répondent de la manière la plus satisfaisante. On remarque +particulièrement les définitions suivantes du jeune Berthier +et de Massieu:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>D.</i> A Berthier: «Qu'est-ce qu'un roi?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est le juge et le pasteur d'un peuple, le chef d'une +nation, le père d'une famille.</p> + +<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la Charte?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est l'ensemble des lois fondamentales d'un État +qu'un roi a promulguées pour assurer les droits de tous +les citoyens.</p> + +<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la religion?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est le culte qu'on rend au créateur de tout, c'est +l'acte d'union et d'alliance entre Dieu et le genre humain.»</p> + +<p>L'élève ajoute: «Que Votre Altesse me permette d'être +le trop faible interprète de mes camarades et de lui exprimer +le bonheur que nous éprouvons en contemplant les +traits d'un rejeton d'Henri IV. C'est véritablement aujourd'hui +que nous pouvons sentir toute l'importance d'une +éducation qui nous met à même de joindre l'expression de +nos sentiments à la voix de la France entière qui célèbre +vos bienfaits.»<a name="page_221" id="page_221"></a></p> + +<p><i>D.</i> A Massieu: «Qu'est-ce qu'un roi?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est le chef d'une nation, le père d'un grand +peuple, celui qui nous gouverne, qui nous fournit tout ce +qui nous est nécessaire et nous préserve des méchants.</p> + +<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la Charte?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est une constitution ou un assemblage de lois +fondamentales qui maintient une forme de gouvernement +et garantit les droits et les devoirs des hommes contre les +tyrans qui pourraient leur nuire.</p> + +<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la religion?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est une alliance entre Dieu et les hommes, c'est +le culte que nous rendons au Créateur, le résumé de nos +devoirs envers notre souverain Maître, envers nos semblables, +envers nous-mêmes. La religion est à l'Église ce +que la boussole est au vaisseau.»</p></div> + +<p class="cnt"><a name="note_m" id="note_m"></a>N<small>OTE <b>M.</b></small></p> + +<p>M<small>ONITEUR</small> <i>du 18 août 1818</i>.</p> + +<p>«Le 17 août, Louis XVIII reçut, à l'issue de la messe, +M. l'abbé Sicard, qui avait obtenu de lui présenter un de +ses élèves, le jeune Ferdinand Berthier, qui désirait offrir +à Sa Majesté un dessin du portrait d'Henri IV, d'après le +tableau peint par Probus, qui figure dans la grande galerie +du Musée. Le roi félicita le maître, M. Lecerf, professeur +de dessin à l'École, des succès de son élève.</p> + +<p>«L'abbé Sicard saisit cette occasion d'offrir à Sa Majesté +un exemplaire de l'ouvrage intitulé: «<i>Essai sur l'introduction +à la connaissance des signes et du langage naturel</i>, +par M. Bébian, l'un des professeurs de mon Institution. +Elle<a name="page_222" id="page_222"></a> +accueillit avec bienveillance le jeune dessinateur; et +quand le directeur lui eut dit qu'il était aussi fort dans les +autres parties de l'enseignement, Elle lui répondit qu'Elle +n'en était pas surprise, sachant qu'on pouvait appliquer +au directeur ce passage de l'Évangile: «<i>Et surdos fecit +audire et mutos loqui.</i>»</p> + +<p class="cnt"><a name="note_n" id="note_n"></a>N<small>OTE <b>N.</b></small></p> + +<p>On conçoit sans doute que ces lettres sont toutes familières. +Le style n'a rien à y voir; mais, telles qu'elles sont, +elles montrent, sous leur jour le plus favorable, l'inépuisable +bonté, le dévouement sans bornes de l'auteur pour +ses intéressants élèves.</p> + +<p class="c"> +«<i>A Mme Robert.</i><br /> +</p> + +<p>«Vous écrivez, madame, de si jolies lettres, qu'on ne +peut vous en garder le secret. Je dois vous avouer que je +n'ai pu m'empêcher de lire la vôtre à quelques amis, qui +m'en ont demandé des copies, et qui désirent la voir imprimée, +pour la partie seulement qui regarde M. Fabre. +On m'a fait promettre de vous en demander la permission. +J'acquitte ma promesse. J'ai vu ce M. Fabre, et j'ai obtenu +qu'il me recevrait une seconde fois. Ne vous dérangez pas! +Attendez-moi vendredi prochain, vers sept ou huit heures, +et je vous rendrai compte de ce que j'aurai vu et de ce +qu'on m'aura dit. Suspendez d'ici là tout jugement!</p> + +<p>«En attendant, il n'y aurait pas de mal à permettre +l'insertion de la lettre de ce savant dans quelque journal. +Il en serait flatté, et cela pourrait servir à l'intéresser à +vos enfants; il consentirait ainsi à faire des expériences +sur eux.<a name="page_223" id="page_223"></a></p> + +<p>«Agréez, ma chère dame, l'assurance d'un dévouement +sans bornes.</p> + +<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p class="c"><i>Réponse de Mme Robert à l'abbé Sicard, sans date, +mais évidemment du 4 mars 1811.</i></p> + +<p>«Pourriez-vous, monsieur, me donner l'explication +d'un article inséré dans la <i>Gazette de France</i> d'hier (3 mars +1811)? On y annonce un miracle qui m'intéresse d'autant +plus qu'il a été opéré sur un de vos élèves nommé Grivel, +et c'est à un M. Fabre d'Olivet, très-profond dans la +science de la cabale qu'on prétend en être redevable il a +rendu, dit-on, l'<i>ouïe</i> à ce jeune sourd-muet de <i>naissance</i>, +par des moyens inconnus des modernes et très-familiers +aux prêtres d'Égypte. Il paraît que les mystères d'<i>Isis</i> lui +ont été dévoilés et qu'il a des relations fréquentes avec le +Père Éternel. Ayant deux sujets dans ma famille, sur lesquels +ce savant cabaliste pourrait exercer ses talents distingués, +j'ai voulu vous consulter, monsieur, avant de lui +confier les oreilles de mes enfants. S'il fait des miracles, +vous me le direz franchement, et, s'il est <i>sorcier</i>, vous +m'absoudrez du péché que l'amour maternel m'aura fait +commettre; car je ne vous cache pas que j'emploierai les +moyens les plus diaboliques, dussé-je en faire pénitence +toute ma vie.»</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><a name="page_224" id="page_224"></a></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c"> +<i>Nouvelle lettre de l'abbé Sicard à la même,<br /><br /> +évidemment aussi du mois de mars 1811.</i></p> + +<p>«Je viens de lire, ma chère dame, l'article de la <i>Gazette +de France</i>, dont vous avez pris la peine de me parler. Je +n'ai plus vu le jeune Grivel depuis qu'il a quitté l'Institution +pour aller essayer des moyens curatifs qui, dit-on, +lui ont rendu l'ouïe et, par suite, la parole. Je tâcherai +d'engager sa mère à me le confier pour la séance du 16, +et si je puis l'obtenir, je vous en préviendrai. Vous savez +qu'on exagère tout. Je doute fort de l'entier succès, tant +vanté par l'auteur de l'article. Je m'en assurerai et vous +épargnerai la peine d'aller la première à la découverte.</p> + +<p>«En attendant, recevez mes tendres remercîments de +ce que vous avez fait auprès de M. Laujon<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Je ne doute<a name="page_225" id="page_225"></a> +pas que vous n'ayez contribué, pour beaucoup, au succès +de M. de Chateaubriand. Vous ne pouvez vous faire une +idée de tout ce que mon <i>Anacréon</i> a eu à éprouver de mauvais<a name="page_226" id="page_226"></a> +traitements de la part du parti contraire. M. de Chateaubriand +n'ignorera pas tout ce qu'il vous doit.</p> + +<p> +«Agréez mes tendres hommages,<br /> +</p> + +<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p class="c"><i>Nouvelle lettre à Mme Robert.</i></p> + +<p>L'en-tête est ainsi conçu:</p> + +<p class="r">Paris, le 25 juin 1816.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur +des hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France +et de plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris.</i></p></div> + +<p>«Je dois commencer, madame, par vous demander +mille fois pardon d'avoir si longtemps différé de répondre +à votre aimable lettre. Je puis enfin y répondre.</p> + +<p>«Je n'ai, madame, aucune connaissance d'un sourd-muet +qui ait recueilli quelque bienfaisant effet du magnétisme, +et auquel on ait fait éprouver l'application de ce +moyen. Ce n'est pas que je ne croie à l'existence de cet +agent merveilleux, ni que je doute de ses effets. Je vous +confesse que j'ai la bêtise de croire et à l'existence de l'un +et à celle des autres, quoi qu'en dise en plaisantant +M. Hoffman, dans le <i>Journal des Débats</i>.</p> + +<p>«Agréez, ma chère dame, l'assurance de mon inaltérable +et respectueux attachement.</p> + +<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p><a name="page_227" id="page_227"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_o" id="note_o"></a>N<small>OTE <b>O.</b></small></p> + +<p class="c"><i>Discours de Ferdinand Berthier sur la tombe de Paulmier.</i></p> + +<p class="r">Le 10 mars 1817.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Mes frères, mes amis, mes enfants,</span><br /> +</p> + +<p>«Vous le voyez tous, la reconnaissance m'appelle à +remplir un devoir sacré sur la tombe qui va recevoir les +dépouilles mortelles d'un de mes anciens maîtres, Paulmier. +Comment puis-je mieux acquitter cette dette du +cœur qu'en adressant devant vous quelques expressions +de regret à sa mémoire, dans une langue qui lui fut +chère?</p> + +<p>«L'enseignement des sourds-muets perd en Paulmier +un de ses vétérans, <i>une tradition vivante de la doctrine de +l'abbé de l'Épée</i>, comme on l'a si judicieusement observé; +l'École de Paris pleure en lui un instituteur d'un dévoûment +inépuisable, un homme capable d'apprécier ce qu'il +y a de respectable, d'imposant, de religieux, dans ce grand +sacerdoce.</p> + +<p>«Savez-vous, mes frères, mes vieux et jeunes amis, +quel heureux hasard avait fixé le vénérable Paulmier +auprès de ceux qu'il se plaisait à appeler ses chers +enfants?</p> + +<p>«Fils d'un ancien militaire, il fut chargé encore bien +jeune de conduire à l'armée du Nord quarante voitures +attelées chacune de quatre chevaux normands, et il devint +successivement chef du parc d'artillerie au siége de l'île +de Cadsan (Hollande), fourrier dans l'artillerie de marine +et greffier du terrible tribunal de guerre maritime, lui qui<a name="page_228" id="page_228"></a> +avait l'âme si douce et le cœur si bienveillant. Après +environ quatre ans de séjour à Toulon en cette dernière +qualité, libéré du service, il revint à Paris et suivit les +cours publics de la capitale, avec cette soif d'instruction +qui n'a jamais cessé de brûler son âme.</p> + +<p>«Assistant un jour aux démonstrations de l'abbé Sicard, +il sentit, a-t-il dit lui-même, naître sa vocation, une révolution +s'opéra subitement en lui, et il se trouva comme +illuminé. Dès lors, il se voua tout entier à la réhabilitation +de mes frères, et les divers ouvrages qu'il publia dans +ce but ne décèlent pas seulement, à chaque page, à chaque +ligne, toute la ferveur de son culte pour ses maîtres, les +abbés de l'Épée et Sicard, mais encore toute la sincérité +de son affection pour ses élèves.</p> + +<p>«Après vingt-cinq ans de travaux actifs et pénibles, il +accepta une retraite peu convenable, peu en rapport +(tous ceux qui environnent cette tombe partagent sans +doute mes regrets) avec les services de toute espèce qu'il +avait rendus, avec les sacrifices incessants qu'il s'était +imposés, et ne cessa, jusqu'à son dernier jour, de donner +de nouvelles preuves de son dévouement à notre sainte +cause.</p> + +<p>«O Paulmier! Reçois nos derniers adieux! Jouis du +repos éternel, récompense de tes vertus. Tu vivras éternellement +dans la <i>mémoire du cœur</i> de tes anciens élèves.»</p> + +<p class="cnt"><a name="note_p" id="note_p"></a>N<small>OTE <b>P.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Sur le monument à ériger à la mémoire de l'abbé Sicard, +d'après un journal de l'époque, du 15 décembre 1823.</i></p></div> + +<p>Les souscripteurs pour l'érection de ce monument +apprendront avec intérêt qu'il vient d'être placé vers la +partie nord-est du cimetière du Père-Lachaise, sur un terrain<a name="page_229" id="page_229"></a> +acquis à perpétuité par l'administration de l'établissement +des sourds-muets, à peu de distance du monument +consacré à la mémoire du baron Hue, un des plus fidèles +serviteurs de Louis XVI. C'est là qu'ont été déposés les +restes mortels du célèbre instituteur des sourds-muets.</p> + +<p>Sur ce terrain, entouré d'une grille, s'élève, sur un socle +de granit, une borne en marbre noir, de forme antique, +que domine une croix. A la partie supérieure sont gravées +sur une première ligne, en style d'hiéroglyphes égyptiens, +six mains dans différentes positions, indiquant les +six lettres du nom Sicard, conformément aux signes manuels +adoptés par les sourds-muets de l'Institution de +Paris. On lit au-dessous l'inscription suivante:</p> + +<p class="c"> + <small>ICI<br /> + SONT<br /> +LES RESTES MORTELS<br /> + DE<br /> + L'ABBÉ SICARD.</small></p> + +<p>Il fut donné par la Providence pour être le second créateur +des infortunés sourds-muets.</p> + +<p class="r">(M<small>ASSIEU.</small>)<br /> +</p> + +<p>Grâce à la divine bonté, et au génie de cet excellent +père, nous sommes devenus des hommes.</p> + +<p class="c"> +(M<small>ASSIEU</small> et C<small>LERC</small>, ses élèves, à Londres, 1815.)<br /> + + Né le 12 septembre MDCCXLII.<br /> + Décédé le 11 mai MDCCCXXII.</p> + +<p>De l'autre côté sont gravés ces mots:</p> + +<p class="c"> + <small>CONSACRÉ<br /> + PAR<br /> + L'AMITIÉ<br /> + ET PAR<br /> +LA RECONNAISSANCE.</small> +</p> + +<p><a name="page_230" id="page_230"></a></p> + +<p><i>N. B.</i> Les comptes des fonds furent déposés chez +M<sup>e</sup> Castel, notaire, rue Neuve-des-Petits-Champs, nº 41, +dès que l'emploi en fut réglé.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Paris, 11 décembre 1823.</span><br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_q" id="note_q"></a>N<small>OTE <b>Q.</b></small></p> + +<p class="c"><i>Lettre de Mme Robert (mère de la sourde-muette dont nous +avons parlé) à l'abbé Sicard.</i></p> + +<p>«Je suis désolée, Monsieur, de n'avoir pas reçu plus tôt +votre aimable billet.</p> + +<p>«J'ai vu hier matin M. Laujon, auquel j'ai recommandé +M. de Chateaubriand, sans avoir le bonheur de connaître +cet auteur célèbre, et sans que personne m'eût parlé pour +lui: mon suffrage n'est pas d'un assez grand poids pour +que j'ose espérer qu'il soit de quelque autorité auprès de +M. Laujon; le vôtre et celui de M. l'abbé Morellet<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a> feront<a name="page_231" id="page_231"></a> +assurément pencher la balance, et je vais lui envoyer votre +lettre, afin qu'il en prenne date et qu'il puisse vous certifier +que j'ai sollicité, <i>par sentiment</i>, une place que ses +connaissances profondes et son jugement bien <i>mûri</i> vous +feront accorder à l'homme qui me paraît le plus digne.</p> + +<p>«Le <i>Génie du christianisme</i> m'a consolée dans mes +peines, je dois de la reconnaissance à son auteur, et j'ai +fait apprendre à Fanny<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> les passages tirés de l'<i>Incarnation</i> +et de l'<i>Extrême-Onction</i>. Elle les rend par signes, et +ses gestes égalent presque le sublime de cette prose. Ce +n'est pas le seul titre que M. de Chateaubriand ait auprès +de moi, je ne sais si je dois vous le dire, il m'a fait aimer +les capucins! Son style harmonieux a déjà opéré bien des +miracles, mais il me semble que celui-là en vaut bien un +autre.</p> + +<p>«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite +<a name="page_232" id="page_232"></a>considération.»</p> + +<p class="c"> +<i>Extrait d'une autre lettre de cette dame de mérite<br /> +sur le même sujet.</i><br /> +</p> + +<p>«Savez-vous, Monsieur, qu'il s'en est peu fallu que +M. de Chateaubriand ne l'emportât? Je serais presque +tentée de croire que j'y ai contribué, si l'humilité chrétienne +ne m'interdisait cette petite vanité. En recommandant +cet écrivain distingué, sans le connaître, je pensais +à ce passage d'une lettre écrite de Rome, où il parle d'une +chapelle isolée bâtie sur les ruines de la maison de Varus, +où, entrant un soir, il vit un pauvre à genoux devant une +image de la Vierge. M. de Chateaubriand se mit en prière +à côté de lui, en adressant au ciel des vœux pour cet +inconnu, et en se félicitant de la joie qu'éprouverait cet +infortuné dans le Paradis, lorsqu'il devrait au miracle de +la charité chrétienne d'un passant son bonheur éternel. +L'étonnement du pauvre se retrouvant au pied du trône de +Dieu vis-à-vis de l'âme bienfaisante qui lui valait cette +bonne place et qu'il n'avait rencontrée qu'une fois sur la +terre, réjouissait fort le pieux auteur des <i>Martyrs</i>, et il ne +voile même pas le petit mouvement d'orgueil que lui +inspira la haute faveur dont il jouit à la Cour céleste.</p> + +<p>«J'ai agi, sans me vanter, encore plus charitablement, +je n'ai pas l'espoir de rencontrer M. de Chateaubriand face +à face sur les bancs de l'Institut, et il ne saura jamais que +c'est à une catholique de la rue Saint-Antoine qu'il doit +une partie de sa félicité temporelle. Mais ce qu'il ne faut +pas lui laisser ignorer, c'est que M. Laujon a presque été +victime de la bonne cause: un honorable membre lui a +dit des injures. Notre Anacréon, qui n'a jamais fait d'épigramme, +a été évidemment ému d'une scène qui se passait +devant plusieurs de ses confrères. Il a eu un accès de<a name="page_233" id="page_233"></a> +fièvre des plus violents, et porte encore sur sa figure les +traces de son dévouement à la bonne compagnie.</p> + +<p>«Daignez agréer, Monsieur, l'assurance de ma profonde +considération.»</p> + +<p class="cnt"><a name="note_r" id="note_r"></a>N<small>OTE <b>R.</b></small></p> + +<p class="c"> +<i>A M. Ferdinand Berthier.</i><br /> +</p> + +<p>«Je viens vous parler d'un sourd-muet, nommé Bonnafous, +natif de Bordeaux.</p> + +<p>«Ce sourd-muet est fort instruit. Il faisait l'éducation +de ses frères d'infortune à Fumel, département de la +Gironde. Il l'a cessée. Il est revenu à Bordeaux, mais il n'a +pu y trouver une place. Je me souviens qu'il m'a dit, le +jeudi 6 novembre 1823, qu'il désirait beaucoup s'en aller +en Amérique pour y être instituteur des sourds-muets, et +qu'il m'y appellerait.</p> + +<p>«M. Gauthier, instituteur en second des sourds-muets de +Bordeaux, commissaire de police de cette ville et adjoint +au maire de Caudéran, aux environs, l'a envoyé à Besançon, +où il est instituteur de sourds-muets.</p> + +<p>«Je crois que si vous écriviez à M. Bonnafous, il accepterait +très-volontiers la proposition dont vous m'avez +entretenu. C'est un brave garçon. Il s'est déclaré mon ami +et m'a touché cent fois la main. Son frère qui, comme +lui, n'entend ni ne parle, est marié. Sa femme, son fils et +sa fille sont également privés de l'ouïe et de la parole. Il +est à Brest, où il exerce la profession de voilier. Il n'a pu +trouver une place à Bordeaux.</p> + +<p>«Mon très-cher ami, faites-moi l'amitié de me dire en +quel endroit de l'Amérique on désire qu'aille ce sourd-muet<a name="page_234" id="page_234"></a> +français, qui est très-capable et bien en état d'instruire +ses frères d'infortune.</p> + +<p class="r">«M<small>ASSIEU</small>.</p> + +<p class="c"><i>Autre lettre de Massieu, datée de Rodez, le 25 octobre 1828, +à Ferdinand Berthier.</i></p> + +<p> +«Mon bien cher ami,<br /> +</p> + +<p>«J'ai reçu votre lettre, qui m'a causé la plus vive satisfaction. +Je croyais, avec bien de la douleur, que vous m'aviez +tous en abomination; mais je me recommandais à la +divine Providence et à la protection du tribunal de première +instance du département de la Seine. Je croyais +aussi que l'on vous avait conseillé de ne plus jamais m'écrire, +parce que l'on vous avait dit que j'étais le plus criminel +des sourds-muets.</p> + +<p>«Quant à ma pauvre sœur, feu mon frère parlant l'avait +engagée à quitter la capitale, où elle avait une bonne +place. Il nous avait demandé trop souvent, à elle et à moi +de l'argent. M. l'abbé Goudelin m'avait conseillé de ne +point lui en envoyer. Il l'avait appelé <i>fin</i>.</p> + +<p>«Hélas! à présent, elle se repent d'avoir abandonné sa +bonne place. Elle ne gagne rien, et se trouve obligée de +travailler à la terre.</p> + +<p>«Pour moi, je ne suis point propre à être cultivateur +du sol, mais à l'être de mes compagnons d'infortune.</p> + +<p>«Venons à l'affaire des États-Unis! M. Gard m'a dit, en +1823, qu'un Américain était venu lui proposer de s'en +aller dans son pays, mais qu'il lui avait demandé +30,000 francs, avec la nourriture, le logement, la lumière, +le chauffage, le blanchissage, les médicaments, etc., et +que l'étranger avait trouvé que c'était trop cher. Arrivé à<a name="page_235" id="page_235"></a> +Paris, il avait été trop heureux d'y trouver M. Clerc, qui +s'était empressé d'accepter ce qu'il lui avait offert +(2,500 francs, avec la table, le logement, etc.). M. Valentin, +de Toulouse, et M. Honorat, de Nîmes, tous deux +répétiteurs sourds-muets, fort instruits et très-versés dans +l'art d'instruire leurs frères d'infortune, furent les imitateurs +de M. Gard et ne voulurent point s'en aller en Amérique. +D'ailleurs, l'administration de l'Institution royale +de Bordeaux est on ne peut plus contente d'eux, et les +gardera toute leur vie. Un des surveillants de la même +école, ayant été appelé en Amérique, a offert à un des +élèves de le suivre là-bas pour y être répétiteur; mais +personne n'a accepté cette proposition.</p> + +<p>«Si je n'avais pas été appelé à l'établissement où je suis +actuellement, j'aurais fait une pétition au gouvernement +ou au tribunal de première instance de la Seine, pour en +obtenir l'autorisation de voyager en Amérique et d'y être +professeur de mes frères d'infortune.</p> + +<p>«Ma nouvelle méthode est plus claire, plus instructive, +plus graduelle que l'ancienne.</p> + +<p>«Notre brave ami M. Gourdin instruit les sourds-muets +comme les professeurs ordinaires instruisent les +élèves parlants. Il m'aime autant que je l'aime. Nous +sommes bons amis. Je lui ai montré votre lettre. Il vous +remercie beaucoup de la bonté que vous avez eue de vous +rappeler à son souvenir, et il me charge de vous dire mille +choses des plus amicales.</p> + +<p>«Il m'a dit que M. Bertrand, un de vos anciens camarades, +qui est à présent instituteur et directeur de la nouvelle +école des sourds-muets, à Limoges, ferait bien d'accepter +les fonctions de professeur de sourds-muets en +Amérique.<a name="page_236" id="page_236"></a></p> + +<p>«M. l'abbé Perier est reparti mardi 14 du courant pour +Paris, d'où il reviendra ici au mois de janvier ou de février +prochain. Il reprendra la direction de son école, et y restera +toujours, à ce qu'on dit.</p> + +<p>«Présentez, s'il vous plaît, mes respects à M. Keppler, +mes civilités à MM. Paulmier, Lenoir, Gazan, à MM. les +abbés Perier, Salvan et à toutes mes connaissances. Saluez +de bon cœur, de ma part, les dames Salmon.</p> + +<p>«Croyez, mon très-cher ami, à la sincérité de mes sentiments.</p> + +<p> +«Votre très-affectionné,<br /> +</p> + +<p class="r">«J<small>EAN</small> M<small>ASSIEU</small>, professeur<br /> +<br /> +à l'École départementale des sourds-muets de Rodez.<br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_s" id="note_s"></a>N<small>OTE <b>S.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Massieu, premier répétiteur de l'École royale des sourds-muets +de Paris, à M. le préfet du département du Nord.</i></p></div> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Monsieur le préfet,</span></p> + +<p class="r">(Cette lettre doit être de 1820 ou de 1824.)<br /> +</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous demander pardon si je prends +la liberté de vous écrire. La bonté que vous avez eue de +me promettre de placer sous vos auspices mes frères et +sœurs d'infortune, me donne la hardiesse de vous prier +en grâce de vouloir bien faire admettre à l'Institution des +sourds-muets d'Arras la jeune sœur d'un sourd-muet, +nommé Quique de Leers, ainsi que le jeune enfant que j'ai +eu l'honneur de vous présenter. J'ose aussi les recommander<a name="page_237" id="page_237"></a> +à votre bienveillance, à votre inépuisable bonté, +et je vous aurai, Monsieur le préfet, la plus véritable obligation +de la faveur que vous leur accorderez.</p> + +<p>«Je profite de cette occasion pour vous témoigner combien +je suis sensible à toutes les marques de sympathie +dont vous m'avez comblé. Je voudrais vous exprimer +toute ma gratitude, mais la pauvreté de la langue française +me met en défaut.</p> + +<p>«J'ai montré la lettre que vous m'avez fait l'honneur +de m'écrire à mon respectable et illustre maître, l'abbé +Sicard, qui m'en a témoigné la plus vive satisfaction. En +même temps, il m'a dit qu'il irait l'an prochain à Arras et +à Lille, accompagné de deux autres élèves et de moi. Je +crois devoir vous mander que la santé de ce vénérable +bienfaiteur de l'humanité s'améliore chaque jour, Dieu +merci! Mais je crains que son âge ne l'empêche de voyager +les vacances prochaines dans votre département. S'il en +est ainsi, je ne laisserai pas d'y mener le jeune Berthier.</p> + +<p>«Croyez, Monsieur le préfet, que, si j'accompagne dans +ces voyages le célèbre successeur de l'immortel abbé de +l'Épée, j'éprouverai la joie la plus grande à publier la +gratitude que j'ai et aurai toujours de ses bontés paternelles +et des soins pénibles et constants qu'il n'a cessé de +prodiguer à mon éducation.</p> + +<p>«Veuillez bien, Monsieur le préfet, agréer l'hommage +de mes sentiments respectueux et reconnaissants et présenter +mes respects à madame la baronne.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron,</p> + +<p> +«Votre très-obéissant et très-humble serviteur,<br /> +</p> + +<p class="r">«M<small>ASSIEU</small>.»<br /> +</p> + +<p><a name="page_238" id="page_238"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_t" id="note_t"></a>N<small>OTE <b>T.</b></small></p> + +<p>La première institution de sourds-muets, établie en Amérique, +est celle d'Hartford, capitale de l'État de Connecticut. +Elle doit son introduction dans ce pays au docteur Cogswell +qui, ayant eu parmi ses enfants une fille devenue sourde-muette +à l'âge de trois ans, chercha les moyens de soulager +son infortune par l'instruction à défaut des remèdes +qu'il avait inutilement essayés pour lui rendre le sens de +l'ouïe. Il savait qu'il y avait en Europe, et surtout en +France, plusieurs écoles ouvertes à ces malheureux: les +papiers publics le lui avaient appris; il désira qu'il y en +eût au moins une dans la ville qu'il habitait. Il en parla +à quelques-uns de ses amis, entre autres au révérend +Thomas H. Gallaudet, et tous s'empressèrent de se joindre +à son projet.</p> + +<p>En conséquence, M. Gallaudet, ministre du saint Évangile, +jeune homme plein de zèle et de bienveillance, +entreprit le voyage d'Europe et arriva à Paris dans le +printemps de 1816. Il se présenta chez M. l'abbé Sicard, +qui lui fit l'accueil le plus cordial. M. Gallaudet, étudiant +la méthode d'instruction, assistait aux classes et recevait +des leçons particulières de M. Laurent Clerc, sourd-muet, +qui, d'élève de M. Sicard, était devenu professeur à vingt +ans, et l'était depuis plus de huit années. Il y avait déjà +trois mois que l'Américain passait ainsi son temps à Paris, +quand il proposa à M. Clerc de l'accompagner aux États-Unis. +Celui-ci accepta cette offre; ils quittèrent Paris en +juin 1816, et arrivèrent à Hartford en août.</p> + +<p>Bientôt ils se mirent à parcourir ensemble les principales +villes de l'Amérique du Nord pour éveiller l'intérêt<a name="page_239" id="page_239"></a> +des habitants en faveur des sourds-muets, et ils réussirent +au delà de leurs espérances. Témoin les nombreux dons +généreux qu'ils reçurent en chemin, et qui leur permirent +d'ouvrir leur école à Hartford, le 17 avril 1817, sous le +titre de <i>Connecticut Asylum for the Instruction and Education +of the deaf and dumb</i>.</p> + +<p>Un an après, c'est-à-dire dans l'hiver de 1818, Clerc +visita Washington pendant la session du Congrès et eut +occasion de s'entretenir <i>par écrit</i> avec James Monroë, +Président des États-Unis, ainsi qu'avec plusieurs membres +de l'une et de l'autre branche de la législature. Ce fut +pour eux une agréable surprise de voir qu'un sourd-muet +pouvait, à défaut de la voix, comprendre et se faire comprendre +au moyen de son crayon; ce qui ne servit pas peu +à déterminer le Congrès à accorder, en 1819, à l'Institution, +une certaine étendue de terre dans l'état d'Alabamas. De +la vente qu'on en fit, on réalisa un fonds assez considérable +pour mettre l'Institution à même de tenir longtemps la +place qu'elle méritait. En reconnaissance de cet acte de +générosité de la part du Congrès, l'Institution changea de +nom et prit celui d'<i>American Asylum for the deaf and dumb</i>.</p> + +<p>Plus tard se sont successivement formées les écoles de +New-York, Pennsylvania, Kentucky, Ohio et Canada, dont +les directeurs actuels doivent à MM. Clerc et Gallaudet +leur connaissance dans l'art d'instruire qu'ils ont transmis +à leurs confrères.</p> + +<p class="cnt"><small>FIN DES NOTES.</small></p> + +<p><a name="page_240" id="page_240"></a></p> + +<p><a name="page_241" id="page_241"></a></p> + +<h2><a name="APPENDICE" id="APPENDICE"></a>APPENDICE</h2> + +<p>C'est au moment où ce livre touchait à sa fin +que, comme on pourra l'imaginer, j'ai dû m'estimer +heureux de recevoir du fils du baron de +Gérando, ancien procureur général de la Cour +impériale de Metz, quelques-unes des lettres de +l'abbé Sicard adressées à cet homme illustre, dont +il a été l'ami et le confrère à l'Institut, et elles +offrent un si grand intérêt pour sa biographie +que je les joins ici avec autant de reconnaissance +que d'empressement.</p> + +<h3>I</h3> + +<p class="r">Ce 7 ventôse an VIII.<br /> +</p> + +<p>Comme je n'ai plus l'espérance de recevoir mon sauvage +et qu'on lui a trouvé une famille, je ne dois plus +différer de vous procurer, ainsi qu'à vos amis, le plaisir +d'assister à une leçon particulière. En conséquence, mon +cher ami, faites vos invitations pour le 15 ventôse, à 10h.<a name="page_242" id="page_242"></a> +très-précises. Je choisis précisément un jour de congé +pour que nous ne soyons pas dérangés. Et pour prendre +toutes les précautions possibles, on n'entrera que par +billets. Ainsi comptez tous ceux et celles que vous voulez +mener, demandez-moi le nombre de billets suffisant et +vous les recevrez à temps.</p> + +<p>Je vous remercie de l'attention amicale que vous avez +eue de me rendre compte de la conversation de Rœderer, +notre constant ami avec le Consul suprême. Je ne pensais +pas que celui-ci voulût jamais me voir et je n'espérais +pas qu'il en eût non plus le temps. Je profiterai des courts +moments qu'il me donnera pour l'intéresser en faveur de +l'instruction publique, comme vous me le recommandez. +Je me garderai bien de lui rien demander pour moi. Il +ne me manque plus rien, Dieu merci, et tous mes vœux +vont être comblés, puisque notre bon ami Camille arrive +et que je suis réuni à mes enfans. Adieu, je vous embrasse.</p> + +<p class="r">S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<p>Demandez tous les billets qu'il vous faudra, plutôt plus +que moins, sans craindre d'être indiscret. Par la voie de +la petite poste.</p> + +<h3>II</h3> + +<p class="r">Ce 23 Nivôse, an VIII.<br /> +</p> + +<p>Jouissez de mon bonheur, puisque nos affections sont +communes, aimable et bon ami. Je suis réintégré dans +mes fonctions le 25 nivôse à dix heures très-précises, je vais +les reprendre à Saint-Magloire, au haut de la rue Saint-Jacques. +Venez avec celle qui partage et vos plaisirs et vos +peines, qui double les uns et qui adoucit les autres, et vous<a name="page_243" id="page_243"></a> +en console, jouir du spectacle touchant de voir un père +retrouver, après 28 mois de séparation, ses enfants +chéris. Vous êtes faits, l'un et l'autre, pour cette scène +touchante. Adieu, je vous embrasse tous deux.</p> + +<p><i>P. S.</i> Si le bon Mathieu et sa charmante femme sont ici, +prévenez-les, je vous prie, de ma part.</p> + +<h3>III</h3> + +<p class="r">Samedi, 11 mars 1815.<br /> +</p> + +<p>Votre aimable réponse est parfaite en tout point, et je +l'adopte dans tout son entier. Les croix et les médailles +vont être distribuées tout à l'heure, et je distribuerai +aussi la monnaie morale, enfin je suivrai, de point en +point, tous vos excellents avis. Je renonce, de bien bon +gré, à tout ce que je vous avais proposé, et que vous n'approuvez +pas, et je trouve que vous avez raison et que je +n'en avais pas. J'ai remis à l'agent, depuis plusieurs jours, +le petit paquet cacheté de l'adorable princesse, je ne sais +pas ce qu'il contient. Décidez de ce qu'il en faut faire. Je +renonce à l'emploi que je vous avais proposé, et c'est sans +le moindre regret. Permettez-moi seulement de vous faire +toutes les propositions qui me passeront par la tête. Je +trouve parfaitement bien que nous tenions séparés nos +deux sexes. D'ailleurs, comme vous l'observez, ces modestes +enfants sont d'une grande édification, pour les assistants. +Je faisais assister les garçons à la paroisse, à la +grand'messe et à vêpres, aux grandes fêtes. Peut-être cet +usage seroit-il bon à reprendre. Peut-être faudroit-il les +y faire aller plus souvent, et dans une des chapelles collatérales, +comme les filles. Réfléchissez là-dessus dans<a name="page_244" id="page_244"></a> +votre sagesse. Entendons-nous pour faire de notre institution +un modèle pour toutes les autres. Vous me trouverez +bien disposé à abandonner tout ce qui ne vous paroîtra +pas propre à atteindre ce but et à adopter pleinement, et +sans restriction aucune, tout ce que vous proposerez.</p> + +<p>Adieu, aimable et excellent camarade. Tous les jours, +je bénis la Providence de tous les avantages que notre +maison retire et retirera de votre dévouement. Conservez-nous +ce tendre intérêt qui fait mon bonheur et aimez-moi +comme je vous aime.</p> + +<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<h3>IV</h3> + +<p class="r">Londres, le 25 juillet 1815.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le Directeur de l'Institution des Sourds-muets; Administrateur +des Hospices de Bienfaisance; Membre de l'Institut +de France et de plusieurs Académies; Chanoine de l'Église +de Paris.</i></p></div> + +<p>On ne m'a pas laissé ignorer, cher et bon ami, tout ce +que nous devons de reconnaissance pour votre dévouement +sans bornes pour notre institution. Nous vous devons, +je le sais, d'avoir été préservés du pillage de la +populace. Vous n'avez épargné ni soins, ni peines pour +nous en garantir. Je n'attends pas, pour vous en remercier, +d'être rendu auprès de vous, et je m'empresse de +remplir un devoir aussi sacré et aussi cher à mon cœur.</p> + +<p>Je quitte Londres, ce soir, pour me rendre avec mes +élèves au port de Brighton qui est à une journée de cette +grande cité, pour aller m'y embarquer pour Dieppe, par<a name="page_245" id="page_245"></a> +le premier paquebot qui en partira. J'espère être rendu à +Paris samedi au soir, 29 de ce mois, ou dimanche, ou pour +le plus tard lundi, 31 du courant.</p> + +<p>Que de choses n'aurai-je pas à vous dire de cette belle +métropole! Et surtout de ses nombreuses institutions de +bienfaisance et d'instruction publique! j'ai vu les établissements +du docteur <i>Bell</i> et de <i>Lancaster</i>, et je les ai vus +avec le plus grand soin, de manière à pouvoir donner là-dessus +les plus grands renseignements. Je les ai visités +avec mon ami M. Laffon Ladébat qui prend le plus vif +intérêt à tout ce qui est utile. Vous aviez bien raison de +me parler de ces utiles écoles. Il faudra nous occuper de +les établir dans notre patrie. Vous me trouverez bien disposé +à être votre collaborateur. Je vous ferai connoître +tout ce qui est fondé ici pour le soulagement et l'instruction +du malheur et de l'enfance, et vous cesserez d'être +surpris de la prospérité de ce vaste empire. L'admiration +va toujours croissant, à mesure qu'on visite les établissements +sans nombre, que la piété des particuliers y forme +sans cesse avec un enthousiasme de bienfaisance qui ne +connoît ni bornes, ni mesure.</p> + +<p>Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de l'aimable et +bonne Annette, ni auprès de mes chers collègues qu'il me +tarde de revoir pour ne plus en être séparé, et agréez mes +tendres amitiés pour votre propre compte. Permettez que +je vous charge aussi de bien des amitiés pour les bons +Salvan et Mauclerc et nos angéliques maîtresses, et pour +nos chers et chères enfants.</p> + +<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<p>Faites-moi l'amitié de dire à Mademoiselle Salmon que +j'ai reçu, hier, sa lettre qui m'a fait un grand plaisir.<a name="page_246" id="page_246"></a></p> + +<h3>V</h3> + +<p class="r">Paris, le 13 décembre 1818.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets +de naissance, l'un des quarante de l'Académie +française.</i></p></div> + +<p>Ne croyez-vous pas, mon cher collègue, que le temps de +nous occuper de l'organisation de notre maison d'instruction +est enfin venu? Tous nos collègues avec lesquels +nous devons faire ce travail si important et si nécessaire +sont, en ce moment, à Paris. Vous savez que nous attendions +leur retour pour cela.</p> + +<p>J'ai beaucoup pensé à cette amélioration, et voici le +résultat de mes réflexions. Je désirerais que nous proposassions +au ministre de rétablir dans l'enseignement le +mode qui fut établi, par l'Assemblée constituante, lors de +la fondation de l'institution, en l'année 1791. Il fut créé +un chef de l'enseignement, et je fus nommé à cette première +place, à laquelle fut attaché, quelques années après +la création, le titre de directeur général, par un arrêté du +ministre.</p> + +<p>2º Il fut créé une 2<sup>e</sup> place d'instituteur sous le titre de +second instituteur, au traitement de 3,000 fr.</p> + +<p>3º Puis deux places d'instituteurs-adjoints, au traitement, +chacun, de 2,400 fr.</p> + +<p>4º Puis deux places de répétiteurs, chacun, au traitement +de 600 fr.</p> + +<p>5º Puis enfin deux places de surveillants, au traitement +de 400 fr.</p> + +<p>Voilà, mon cher collègue, quelle fut la première organisation.<a name="page_247" id="page_247"></a></p> + +<p>Quelques années après, un ministre jugea à propos de +porter le nombre des répétiteurs à 4, et de supprimer les +deux instituteurs-adjoints et c'est là l'organisation actuelle. +Il voulut opérer dans l'institution de Bordeaux le même +changement. Mais tous les employés opposèrent une très-grande +résistance, et le ministre n'insista pas. De sorte +que l'organisation de l'école de Bordeaux resta telle +qu'elle était dans son principe, et qu'elle a les mêmes +employés qui lui furent donnés sur le modèle de celle de +Paris, avec le même traitement qu'ils avaient.</p> + +<p>Ainsi, mon cher collègue, nous ne demandons pas une +chose nouvelle, en demandant que le ministre rétablisse +les places d'employés, telles qu'elles étoient avant la création +des 4 répétiteurs. Le ministre est trop juste pour +vouloir que l'École royale de Paris ait l'humiliation de +voir celle de Bordeaux plus honorée qu'elle ne l'est. Celle +de Bordeaux n'a que deux répétiteurs et deux instituteurs-adjoints +auxquels le traitement primitif a été conservé +(et c'est 2,400 fr. pour chacun). Nous devons demander le +même privilége, et nous le devons d'autant plus qu'un +des 4 répétiteurs de notre école est un sujet des plus distingués, +qu'il a un zèle incomparable; qu'il est toute mon +espérance.</p> + +<p>Enfin si le malheur des temps ne permettait pas au ministre +de rétablir les deux places d'instituteurs-adjoints +telles qu'elles étaient à l'école de Paris et qu'elles sont +encore à celle de Bordeaux, je me contenterais du rétablissement +d'une de ces places, et je voudrais que ce fût +en faveur de M. Bébian, dont vous connoissez, aussi bien +que moi, la passion pour l'avancement des élèves, le zèle +infatigable et les talents éminents. Le jeune homme ne +peut rester dans l'institution qu'autant qu'il jouira de cette<a name="page_248" id="page_248"></a> +faveur. Son père ne cessera de lui faire une guerre durable +qu'autant qu'il ne le verra pas dans l'humiliation du +titre de répétiteur. Ainsi nous le perdrions si le ministre +nous refusait cet acte de justice. Ainsi, mon cher collègue, +après nous avoir accordé le changement des +heures des classes et des ateliers d'une manière si aimable, +je ne puis craindre que la demande du rétablissement +d'une place d'<i>instituteur-adjoint</i> me soit refusée.</p> + +<p>Enfin, si le rétablissement du traitement paroissait, à +raison de la gêne actuelle de nos finances, devoir être +ajournée, j'attendrais pour ce rétablissement un temps plus +heureux, et je me contenterais de celui de la place unique +d'instituteur-adjoint, sans demander d'autre traitement +que celui qui est attaché aux places de répétiteur.</p> + +<p>Je compte donc, mon cher ami, sur votre amour pour +notre maison, et je ne puis pas penser que ce que je demande +avec tant de <i>concessions</i> ne me soit pas accordé. Je +ne demande point d'innovation, rien dont ne jouisse l'école +de Bordeaux, organisée sur le modèle de la première +école, aucun sacrifice d'argent. Ainsi, encore une fois, je +ne dois pas être refusé.</p> + +<p>Voilà donc, cher collègue, ce qui vous reste à faire +pour l'école que je dirige, et ma reconnoissance pour ce +dernier bienfait sera sans bornes comme mon amitié.</p> + +<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<h3>VI</h3> + +<p class="r">31 Mars 1819.<br /> +</p> + +<p>Vous savez, mon cher collègue et bon ami, que nos +élèves se réunissent tous les matins et tous les soirs dans<a name="page_249" id="page_249"></a> +une salle d'étude, pour préparer ou repasser leurs devoirs, +et que je remplis religieusement la promesse que je vous +fis, un jour, chez vous. L'administration avait bien senti +les avantages de ces études, et l'expérience l'a confirmé, +il est donc important de le rendre aussi profitable que +possible aux élèves; et c'est ce qu'on ne pourra obtenir si +elles sont exclusivement destinées aux surveillants qui ne +peuvent s'intéresser assez aux progrès des élèves et n'ont +pas assez de force pour les maintenir.</p> + +<p>M. Macé Mauclerc qui vient de partir avait bien voulu +s'en charger, quoique ce fût hors de ses attributions de +venir aider les surveillants. Le peu d'habitude qu'il avait +des signes aurait toujours laissé encore beaucoup de +choses à désirer; mais du moins sa présence faisait régner +la tranquillité et l'ordre dans les classes et dans l'étude.</p> + +<p>Maintenant si nous abandonnons les surveillants à eux-mêmes, +nul doute que ces études si importantes n'offrent +bientôt le spectacle de quelques-uns de nos ateliers.</p> + +<p>Il est donc urgent d'y placer quelqu'un qui puisse +montrer aux surveillants la manière de diriger ces études +et qui ait l'œil sur eux, en même temps que sur les élèves, +pour m'en rendre compte.</p> + +<p>J'ai jeté, pour cet emploi si nécessaire, les yeux sur +M. Bébian. Son zèle et son amour pour les sourds-muets +sont de sûrs garants qu'il le remplira à merveille, et qu'il +acceptera avec plaisir ce surcroît de travail. Mais pour +lui donner toute l'autorité nécessaire, vous jugerez sans +doute ainsi que moi que nous devons le faire nommer par +le ministre <i>censeur des études</i>. Cette place n'est pas une +nouveauté, elle fait partie de l'organisation des colléges +royaux. On lui doit la discipline et le bon ordre qu'on y +voit régner. Ce moyen qui n'augmenterait pas d'un centime<a name="page_250" id="page_250"></a> +la masse des traitements, nous attacherait un sujet +précieux que nous sommes sur le point de perdre si nous +négligeons ce moyen, et cette perte serait incalculable. +Vous connoissez l'inanité de tout ce qui m'entoure et +l'immense supériorité de ce bon jeune homme. Personne +n'a mieux saisi l'esprit de ma méthode.</p> + +<p>Quoique cette demande n'ait rapport qu'aux études et +me regarde plus personnellement, le zèle qui anime mes +honorables collègues pour le bien de cet établissement, +me fait espérer qu'ils ne refuseront pas de se joindre à moi +pour cela. Qu'en pensez-vous? Daignez m'écrire un mot +à ce sujet et agréer mes respectueuses et tendres amitiés.</p> + +<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<h3>VII</h3> + +<p class="r">Paris, le....... 1819.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets +de naissance, l'un des quarante de l'Académie française.</i></p></div> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher et bon ami,</span><br /> +</p> + +<p>Lorsque je vous manifestai, il y a quelques mois, le désir +que M. Bébian eût un titre convenable et dont il pût s'honorer +dans notre institution, celui de troisième répétiteur +ne pouvant flatter l'ambition de son père qui le persécute +sans cesse pour reprendre, sans plus la quitter, la carrière +de la médecine, vous pensâtes qu'il convenoit d'attendre +qu'il pût justifier cette distinction par le succès d'un nouveau +plan d'études dont nous lui avons confié l'exécution. +Ne croyez-vous pas maintenant que le temps en est arrivé? +La classe de Massieu est déjà réunie à celle de Bébian. Il<a name="page_251" id="page_251"></a> +serait nécessaire que celui-ci reçût à présent le titre que +vous jugeriez convenable, pour flatter l'amour-propre du +père, qui permettrait alors à son fils de se consacrer entièrement +à l'enseignement des sourds-muets, et dès lors +tous les moyens de simplification seraient faciles.</p> + +<p>Voyez donc dans votre sagesse quel pourroit être ce +titre que nous demanderions au ministre, et à la faveur +duquel nous attacherions à notre école cet intéressant +jeune homme qui se montre si propre à seconder toutes +nos vues d'amélioration.</p> + +<p>Ne vous pressez pas pour la réponse que j'attendrai +sans impatience. Pensez à ma demande, et réfléchissez +sans distraction à ce qui convient le mieux à nos projets.</p> + +<p>Agréez, mon cher et bon collègue, mes tendres et respectueux +sentiments qui sont invariables.</p> + +<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<p class="cnt">FIN.<a name="page_252" id="page_252"></a></p> + +<hr /> + +<p class="cb"><i>ERRATA.</i><br /> +(corrigés)</p> + +<p>Page 40, lignes 14-15, <i>au lieu de</i>: novembre 1795, <i>lisez</i>: +30 octobre 1794.</p> + +<p>Page 43, ligne 8, <i>au lieu de</i>: du 18 brumaire (10 novembre +1799), <i>lisez</i>: du 18 brumaire an VIII (9 novembre +1799).</p> + +<hr /> + +<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="TABLE_DES_MATIERES" +style="margin:5% 15% 5% 15%;font-size:90%;"> + +<tr><th colspan="2" align="center"><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIÈRES</big></th></tr> + +<tr><td valign="top"><a href="#UN_MOT_DEXPLICATION">U<small>N MOT D'EXPLICATION</small></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_I">CHAPITRE PREMIER.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Vocation de l'abbé Sicard.—Il est appelé à recueillir la succession +de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale des +Sourds-Muets de Paris</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_005">5</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et +conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi +les détenus deux de ses subordonnés.—Massieu, à la tête des +élèves de l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée +législative.—L'élargissement du directeur est ordonné immédiatement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_008">8</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur +des sourds-muets.—Son nom est rayé de la liste fatale, +mais ses accusateurs mettent tout en œuvre pour le faire périr.<a name="page_254" id="page_254"></a>—Il +est placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont +être exécutés. Une distraction des égorgeurs le sauve.—Il +entre dans la salle du Comité de la section des <i>Quatre-Nations</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_013">13</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était +accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.—La +harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa +lettre au président de l'Assemblée législative contient un témoignage +de sa reconnaissance envers son libérateur</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_017">17</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert +près de la salle du Comité.—Deux prisonniers lui proposent +de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.—Il +est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance +d'un député qui prie un de ses collègues plus influent +d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit +encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, +son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.—M. Pastoret, +député, à la prière de la fille aînée de cette dame, +Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.—Un second décret +est rendu en faveur de l'instituteur</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_025">25</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses remercîments +aux membres.—Il reçoit les excuses d'un des<a name="page_255" id="page_255"></a> +commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir +contribué lui-même à son incarcération.—Ce dernier le dissuade +de rentrer à l'École.—Massieu le visite dans sa retraite.—Communication +de l'arrêté de l'Assemblée générale du +1<sup>er</sup> septembre 1792.—Protestation de l'abbé Salvan</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_034">34</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à +divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille +politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire exécutif.—Condamné +à la déportation, il trouve un refuge dans le faubourg +Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.—Seconde +représentation du drame de <i>l'Abbé de l'Épée</i>, +par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et son +épouse Joséphine.—Supplique de Collin d'Harleville en faveur +de l'abbé Sicard.—Le public prend fait et cause pour lui.—Son +élargissement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_040">40</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Graves erreurs échappées à l'auteur du <i>Cours d'instruction d'un +sourd-muet de naissance</i>.—Plus tard il se rétracte dans sa +<i>Théorie des signes</i>.—Prérogatives de la mimique naturelle +que fait valoir Bébian.—Différences entre la dactylologie et la +mimique.—Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur l'articulation</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_049">49</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des +spectateurs.—L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses<a name="page_256" id="page_256"></a> +tentatives et de ses succès.—On tâche de persuader à Napoléon +1<sup>er</sup> que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces malheureux. +Cette insinuation est repoussée dans une lettre de +l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite Majesté</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_064">64</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le directeur +lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa méthode.—Parmi +ses élèves brillent deux charmantes jeunes +sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa +Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert, +la complimente en italien.—A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers +sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife +une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-même.—Il +parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.—Mlles Robert +et de Saint-Céran sont amenées aux Tuileries par l'abbé +Sicard</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_070">70</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance +ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de +vol, et à un faux sourd-muet, Victor de Travanait.—Il est +nommé administrateur de l'<i>Hospice des Quinze-Vingts</i> et de +<i>l'Institution des Jeunes Aveugles</i>.—Chanoine honoraire de +<i>Notre-Dame de Paris</i>, grâce au cardinal Maury.—Un mot de +M. Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard +</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_087">87</a><a name="page_257" id="page_257"></a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>L'esprit sourd-muet de l'abbé Sicard</i> chez M. de Fontanes.—Ce +dernier fait un quatrain à sa louange.—La Restauration le +nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier +de l'ordre de Saint-Michel de France.—Détails sur la visite de +François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.—Même honneur +que lui accorde la duchesse d'Angoulême.—Il assiste à +la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.—L'empereur +de Russie, Alexandre I<sup>er</sup> s'étonne du silence de +l'instituteur.—<i>Encore l'esprit sourd-muet</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_093">93</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à +l'Empereur.—Fouché le défend.—A la demande de ses +élèves, il fait payer ses créanciers.—Le célèbre instituteur +part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et +Clerc, sans en prévenir le gouvernement.—Le ministre de +l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ +Clerc à Paris.—Retour du maître et de ses deux élèves en +France au moment où Napoléon est renversé</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_105">105</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets. +Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel +(de Béziers).—Visites du duc de Glocester, du duc +d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener +son fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire +apprendre la grammaire des sourds-muets</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_112">112</a><a name="page_258" id="page_258"></a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des +intrigants l'assiégent.—L'infortuné vieillard refuse de quitter +son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin +en 1822.—Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable +du discours prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de +l'Académie française, au cimetière du Père La Chaise.—Le +directeur avait recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude +de l'abbé Gondelin, second instituteur de l'École des +sourds-muets de Bordeaux.—Paulmier, élève du défunt, croit +pouvoir disputer sa place au concours. Une réclamation de +Pissin-Sicard paraît dans un journal.—Élèves parlants distingués +de l'abbé Sicard: Pellier, Paulmier et Bébian.—<i>Manuel +d'enseignement pratique des sourds-muets</i>, par ce dernier.—Travail +remarquable de M. de Gérando: <i>De l'Éducation des +sourds-muets de naissance</i>, 2 vol.—Divers hommages à l'abbé +Sicard.—Énumération de ses Œuvres.—Sa correspondance +avec Mme Robert sur divers sujets</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_118">118</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI.</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">M<small>ASSIEU</small>.</td></tr> + +<tr><td valign="top">Sa naissance et sa profession.—Son étrange plaidoyer pour un +voleur.—Il raconte lui-même ses premières impressions et ses +premiers chagrins.—Quel grand bruit ont fait ses définitions +aux exercices publics de l'abbé Sicard!—Quels étaient ses +habitudes et ses goûts.—Un professorat à l'École des sourds-muets +de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.—Il +est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir<a name="page_259" id="page_259"></a> +finir ses jours dans cette ville.—Exercices publics des élèves +du nouveau professeur.—Un journal de la localité publie des +fragments de ses Mémoires. Il avait composé une <i>nomenclature</i>.—Sa +mort et ses obsèques</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_141">141</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII <small>ET DERNIER.</small></a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">L<small>AURENT</small> C<small>LERC</small>.</td></tr> + +<tr><td valign="top">Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.—Ses rapports avec un +académicien auprès duquel il avait à remplir une commission +du respectable directeur.—Ses définitions et réponses aux +exercices publics de l'Institution et autre part.—Il a été non-seulement +l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de +ses malheureux camarades.—Il appuie la supplique de l'un +d'eux, graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. +Appelé à fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut +(Amérique du Nord), il réussit à la faire prospérer.—Il +unit son sort à celui d'une sourde-muette américaine qui lui +donne six enfants, tous entendants-parlants.—Réponse au +préjugé qui paraît encore régner sur la surdi-mutité héréditaire.—Voyages +de Laurent Clerc en France.—Ses documents sur +l'origine et les progrès de son école.—Ses anciens camarades +et élèves lui offrent un dîner d'adieu.—Sa correspondance +avec l'auteur de ce livre.—Sa fin aussi heureuse que sa vie, +dans le Nouveau-Monde</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_181">181</a></td></tr> + +<tr><td valign="top"><a href="#NOTES">N<small>OTES</small></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_195">195</a></td></tr> + +<tr><td valign="top"><a href="#APPENDICE">A<small>PPENDICE</small></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_241">241</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">—————</td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">PARIS.—IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.</td></tr> + +</table> + +<p><a name="page_261" id="page_261"></a></p> + +<p><a name="page_262" id="page_262"></a><a name="page_260" id="page_260"></a></p> + +<div class="boxx"> +<div class="bboxx"> +<p class="c">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p> + +<p class="c">—————</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><b>Histoire et Statistique de l'Éducation des Sourds-Muets</b>, 1839, 1 vol. +in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Notice sur la Vie et les Ouvrages d'Auguste Bébian</b>, ancien Censeur des +études de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, 1839, 1 vol. in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Deux Mémoires</b>, lus en 1839 et en 1840 au Congrès historique de Paris, l'un +sur <i>la Mimique chez les Peuples anciens et modernes</i>, l'autre sur <i>la Pantomime +dans ses rapports, soit avec l'enseignement des Sourds-Muets, +soit avec les connaissances humaines</i>, in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Les Sourds-Muets avant et après l'Abbé de l'Épée</b>, mémoire qui a obtenu +le prix proposé par <i>la Société des sciences morales, lettres et arts de +Seine-et-Oise</i>, 1840, 1 vol. in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Examen critique de l'opinion de feu le docteur Itard</b>, médecin en chef +de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, réfutation présentée aux +Académies de médecine et des sciences morales et politiques, 1852, +1 vol. in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Observations sur la Mimique, considérée dans ses rapports avec l'enseignement +des Sourds-Muets</b>, adressées le 13 juin 1853 à l'Académie de +médecine, à propos des questions relatives à la surdi-mutité, à l'articulation +et à la lecture de la parole sur les lèvres, qui s'y discutaient +en ce moment, in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Discours prononcés en langage mimique</b> aux distributions solennelles des +prix de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, des 13 août 1842, 9 août +1849 et 8 août 1857, in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Banquets des Sourds-Muets réunis pour fêter les anniversaires de la +naissance de l'abbé de l'Épée</b>, de 1834 à 1848 et de 1849 à 1863, relation +publiée par la Société centrale des Sourds-Muets de Paris, 2 vol. +in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>L'Abbé de l'Épée</b>, sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès, +avec l'<i>historique des monuments élevés à sa mémoire à Paris et à +Versailles</i>, orné de son portrait en taille-douce, d'un <i>fac-simile</i> de son +écriture, du dessin de son tombeau dans l'église Saint-Roch à Paris, et +de celui de sa statue à Versailles, 1853, 1 vol. in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Le Code civil français</b> <i>mis à la portée des Sourds-Muets, de leurs familles +et des parlants en rapport journalier avec eux</i>, 1868, 1 vol. in-12.</p></div> + +<p class="c">POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:</p> + +<p class="hang"><b>Souvenirs et Impressions de voyage</b> <i>d'un Sourd-Muet français en Italie</i>.<a name="page_263" id="page_263"></a></p> +</div> +</div> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Relation des Banquets des Sourds-Muets, réunis pour fêter +les anniversaires de la naissance de l'abbé de l'Épée, de 1834 +à 1863</i>, relation publiée par les soins de l'ancienne Société centrale +des Sourds-Muets de Paris, 2 vol., à la librairie de L. Hachette +et C<sup>e</sup>, boulevard Saint-Germain, 77. +</p><p> +Les comptes rendus, depuis cette époque, paraîtront dans +un troisième volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Journal de l'Instruction des Sourds-muets et des Aveugles</i>, +1826-1827.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>De l'Éducation des Sourds-muets de naissance</i>, 2 vol. 1827.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir la note <a href="#note_a">A</a> à la fin du volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir à la fin du volume à la note <a href="#note_b">B</a> une lettre de l'abbé +Sicard au citoyen Dubois, préfet de police, en faveur du gouverneur +d'un élève sourd-muet, le sieur Brylot qui, par sa soumission +à la loi de déportation, est sauvé du péril qui menace sa vie +pendant les journées de septembre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir à la fin du livre la note <a href="#note_c">C</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Elle allait toucher à sa fin, après avoir langui pendant plus +d'un an dans des douleurs inexprimables, quand, à la grande satisfaction +de notre instituteur, elle est sauvée, grâce à un long +voyage que sa tendre mère lui avait fait entreprendre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Voyez à la note <a href="#note_d">D</a> la différence entre les mots <i>sourds et +muets</i> et <i>sourds-muets</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir, à la fin du volume, note F, la circulaire de l'intrus aux +parents des sourds-muets.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Voir à la fin du volume la note <a href="#note_g">G</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Voir à la fin du volume la note <a href="#note_m">M</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Dans la suite, élève de Girodet-Trioson, peintre d'histoire, +elle s'est fait remarquer par ses gracieux tableaux. Quelle est intéressante +la correspondance de sa mère, femme d'un mérite supérieur, +avec le célèbre artiste qui essaie de mettre son élève +chérie dans la confidence de ses secrets!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir la note <a href="#note_i">I</a> à la fin du volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Voir, à la fin du volume, à la note <a href="#note_j">J</a>, une lettre de l'abbé +Sicard à son ami Laya.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Cette église fut jadis construite à côté de la chapelle de +l'ancien monastère pour les besoins spirituels des fidèles du quartier, +auxquels les heures des religieux ne pouvaient guère convenir.—Elle +était séparée de l'église paroissiale de Saint-Jacques-du-Haut-Pas +par une ruelle qui, pour cette raison, s'appelait <i>rue +des Deux-Églises</i>, et qui, plus tard, reçut la dénomination de <i>rue +de l'abbé de l'Épée</i>, qu'elle porte encore.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Voir, à la fin du volume, à la note <a href="#note_k">K</a>, un rapport du sieur +Mascé Mauclerc, remplissant les fonctions d'agent général en l'absence +de son oncle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_l">L</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_m">M</a>, où se trouve le compte +rendu de cet hommage d'après le <i>Moniteur</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Voir la note <a href="#note_n">N</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> L'abbé Pissin (Joseph Barthélemy) s'était pourvu auprès du +garde des sceaux pour en obtenir l'autorisation d'ajouter à son +nom celui de son maître, comme une preuve évidente de l'affection +que lui portait celui-ci, et de s'appeler désormais Pissin-Sicard +(<i>Moniteur</i> du 6 mars 1821).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Voir, à la fin du volume, à la note <a href="#note_o">O</a>, le petit discours que +je fus chargé de <i>prononcer</i> le 10 mars 1847 sur la tombe de cet +estimable instituteur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Ç'a été pour moi un besoin du cœur de livrer, en 1839, à la +publicité une Notice sur la vie et les ouvrages de cet éminent professeur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_p">P</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_q">Q</a> contenant une lettre de +M<sup>me</sup> Robert, née Bazin, à l'abbé Sicard, ainsi que l'extrait d'une +lettre de la même au sujet de la candidature de Chateaubriand à +l'Académie française. +</p><p> +Le petit-fils de cette dame, M. Charles Rossigneux, architecte +distingué, à qui nous sommes redevables de ces précieux souvenirs, +suppose que la première doit être de la fin de février 1811, +et la seconde du 4 mars de la même année.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Voir, à la fin de ce volume, à la note <a href="#note_r">R</a>, une lettre que +Massieu m'adressa de Rodez, où il remplissait alors les fonctions +de professeur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Voir la lettre en question à la fin du volume note S.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Nous ne pouvons adhérer à cette qualification de <i>stupides</i>, +sortie de la bouche de l'orateur, contre son intention, sans +doute. Il aura voulu dire peut-être <i>stupéfaits</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Voir la note <a href="#note_t">T</a> à la fin du volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> M. Rey Lacroix a voulu élever lui-même sa fille sourde-muette +en s'inspirant de la méthode de Sicard, et pour dernier +exemple de sa tendresse paternelle, il a fait hommage, en l'an IX +de la République, d'un livre intitulé: <i>La Sourde-Muette de La +Clapière, leçons données à ma fille</i>, aux Sourds-Muets devenus <i>ses +amis</i>, comme il le dit lui-même dans la Dédicace de son ouvrage.</p> + +<p class="r">(<i>Note de l'auteur de ce travail</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> P<small>IERRE</small> L<small>AUJON</small>, chansonnier correct, élégant, gracieux, +depuis longtemps oublié, mais qui n'en a pas moins joui, à son +époque, d'une certaine réputation, naquit à Paris, le 13 janvier +1727, d'un procureur qui le destinait au barreau. Auteur d'une +parodie d'<i>Armide</i> et d'un opéra de <i>Daphnis et Chloé</i>, qui lui valurent +la protection de MM. de Nivernais, de Bernis, d'Argenteuil, du +duc d'Ayen et de la comtesse de Villemure, amie de la favorite, il +devint secrétaire du comte de Clermont, qui l'amena à l'armée, en +qualité de commissaire des guerres, et le fit décorer de la croix +de Saint-Louis. A la mort du comte de Clermont, le dernier prince +de Condé le nomma secrétaire des commandements du duc de +Bourbon. A la révolution de 1789, il reçut l'ordre de quitter le +Palais-Bourbon, et perdit d'un coup ses traitements et ses pensions; +il n'avait rien amassé. Il tomba dans un état voisin de la misère, +et se vit réduit, pour ne pas mourir de faim, à vendre un à un les +livres de sa précieuse bibliothèque, qu'il rachetait souvent fort +cher le lendemain. Mais il ne tendit la main à personne, et continua +à chanter, ne conservant qu'une chétive rente pour vivre avec sa +famille. +</p><p> +Qui n'a entendu parler du <i>Caveau</i>, célèbre société gastronomique +chantante, née en 1729, morte en 1789, dans laquelle siégeaient +Piron, Collé, Crébillon fils, Gentil-Bernard et bien d'autres +beaux-esprits contemporains? Trente ans après, en 1759, fut fondé +un second <i>Caveau</i>, qui compta, parmi ses membres, Marmontel, +Suard et Laujon, le plus jeune de la bande. Cette assemblée tenait +ses séances au <i>Rocher de Cancale</i>, rue Montorgueil. Ces dîners +furent remplacés en 1796 par <i>ceux du Vaudeville</i>, où siégeaient +tous les chansonniers du temps, entre autres Jay, Jouy, Arnault, +Piis, les deux Ségur, Dupaty, Etienne, Désaugiers, Eugène de +Monglave, Moreau, Francis, etc. Le doyen Laujon fut élu président, +honneur qui lui fraya la route de l'Académie française, à +laquelle l'excellent homme avait toujours aspiré. Il fut élu, en +1807, à la place du jurisconsulte, ministre Portalis. Les temps ne +changent pas. Il avait quatre-vingts ans; ses facultés commençaient +à baisser. Conduit aux Tuileries pour être présenté, suivant l'usage, +au chef de l'État, lui qui avait frayé avec tant de princes, perdit +subitement la mémoire, ne se rappelant pas même les titres de ses +ouvrages. Il s'éteignit doucement dans sa quatre-vingt-quatrième +année, le 14 juillet 1811. Ses convives du <i>Caveau</i> élurent, après +lui, Désaugiers à la présidence. L'assemblée se traîna comme elle +put jusqu'en 1817 avec Béranger, le roi de la chanson. Puis, dîners +et couplets cessèrent devant les exigences de la politique. +</p><p> +Les œuvres dramatiques de Laujon sont nombreuses. Il eut des +succès à l'Opéra, aux Italiens, au Théâtre-Français; mais c'est +surtout comme chansonnier qu'il fut estimé de nos grands-pères. +Je ne l'ai jamais connu; je n'avais que huit ans à sa mort, mais j'ai +rencontré sur ma route bon nombre de ses compères de l'<i>Académie</i> +et du <i>Caveau</i>, qui conservaient un bien doux souvenir de cet +aimable vieillard. +</p><p class="r">F. B.º</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> L'abbé André Morellet, né à Lyon, le 7 mars 1727, d'un père +commerçant, fut destiné, de bonne heure, à l'état ecclésiastique. +Après avoir fait ses études à Paris, au séminaire des Trente-Trois, et +pris ses grades à la Sorbonne, en 1752, il fut chargé d'une éducation +particulière, et voyagea en Italie avec son élève. A son retour, +il étudia les matières de droit public et d'économie politique, et, se +consacrant tout entier à soutenir les opinions nouvelles, écrivit de +nombreux ouvrages sur tous les sujets d'administration, de politique +et de philosophie à l'ordre du jour. +</p><p> +Il partit pour l'Angleterre en 1772, et se lia avec Franklin, Garrick, +l'évêque Warburton et le marquis de Lansdown, qui lui fit +obtenir, en 1783, une pension de 4,000 livres de Louis XVI. En +1785, l'Académie française ouvrit ses portes à l'abbé Morellet, qui +succéda à l'historien abbé Millot. A cette époque aussi, il obtint +le prieuré de Thimers, d'un revenu de 16,000 livres. +</p><p> +La Révolution changea cette heureuse position de fortune; et le +décret qui ordonna la vente des biens du clergé, refroidit le patriotisme +de l'abbé Morellet; mais la destruction de l'Académie +française fut pour lui le coup le plus cruel. Échappé au proscriptions, +il chercha dans des travaux de traduction des ressources +contre la misère. Il se mit à traduire des romans, entre autres +ceux d'Anne Radcliffe. +</p><p> +En 1799, il fut nommé professeur d'économie politique aux +écoles centrales, et la révolution du 18 Brumaire lui rendit son +fauteuil à l'Académie. Joseph Bonaparte, qui estimait son talent et +son caractère, le combla de bienfaits. Appelé au Corps législatif en +1808, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, il y siégea jusqu'en 1815, +et mourut en 1817 des suites d'une chute qu'il avait faite en 1814 +à la sortie du spectacle. Un de ses plus importants ouvrages est sa +traduction du <i>Traité des délits et des peines de Beccaria</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Sa fille sourde-muette, peintre de mérite.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD *** + +***** This file should be named 38548-h.htm or 38548-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/5/4/38548/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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