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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:10:35 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'abbé Sicard
+ célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiate
+ de l'abbé de l'Épée.
+
+Author: Ferdinand Berthier
+
+Release Date: January 11, 2012 [EBook #38548]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
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+
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+
+
+L'ABBÉ SICARD
+
+PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.
+
+
+
+
+L'ABBÉ
+
+SICARD,
+
+CÉLÈBRE INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS,
+
+SUCCESSEUR IMMÉDIAT DE L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
+
+PRÉCIS HISTORIQUE SUR SA VIE, SES TRAVAUX ET SES SUCCÈS;
+
+suivi de détails biographiques sur ses élèves sourds-muets
+les plus remarquables
+
+JEAN MASSIEU ET LAURENT CLERC,
+
+ET D'UN APPENDICE
+
+CONTENANT DES LETTRES DE L'ABBÉ SICARD AU BARON DE GÉRANDO,
+
+SON AMI ET SON CONFRÈRE A L'INSTITUT
+
+PAR
+
+FERDINAND BERTHIER,
+
+SOURD-MUET, DOYEN HONORAIRE DES PROFESSEURS DE L'INSTITUTION NATIONALE
+DES SOURDS-MUETS DE PARIS,
+
+L'UN DES VICE-PRÉSIDENTS DE LA SOCIÉTÉ CENTRALE D'ÉDUCATION ET D'ASSISTANCE
+POUR LES SOURDS-MUETS EN FRANCE,
+
+PRÉSIDENT-FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DES SOURDS-MUETS,
+CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR,
+
+MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES (ANCIEN INSTITUT HISTORIQUE)
+ET DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.
+
+PARIS,
+
+CHARLES DOUNIOL ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
+
+29, RUE DE TOURNON, 29
+
+1873
+
+
+
+
+UN MOT D'EXPLICATION
+
+ A MES FRÈRES SOURDS-MUETS, ET AUX NOMBREUSES PERSONNES QUI
+ S'OCCUPENT DE LEUR BIEN-ÊTRE PRÉSENT ET A VENIR.
+
+
+Le 26 novembre 1854, une fête de famille nous réunissait à l'occasion du
+142e anniversaire de la naissance de l'abbé de l'Épée[1]. Un convive
+des plus assidus, M. Léon Vaïsse, nommé depuis directeur de
+l'Institution nationale des Sourds-Muets de Paris, où il avait été
+longtemps professeur, émit le vœu de voir l'humble biographe de
+l'immortel fondateur de cet enseignement spécial, trop peu connu,
+raconter aussi la vie de son successeur immédiat, l'abbé Sicard. Il
+pensait qu'à cette époque où s'est apaisé l'enthousiasme excité par les
+leçons publiques de l'abbé Sicard, il appartenait à un de ses anciens
+élèves plus qu'à personne d'assigner le rang qu'il devait occuper entre
+ceux qui avaient contribué, sous divers rapports, à la régénération de
+cette intéressante portion de la famille humaine. Et il ajoutait que
+tout le monde attendait aussi impatiemment que lui l'apparition d'un
+volume sur l'abbé Sicard.
+
+Des paroles aussi flatteuses, aussi honorables ne pouvaient
+qu'encourager celui à qui elles s'adressaient. Mais hélas! il dépendait
+des circonstances de hâter l'accomplissement de cette tâche.
+
+C'est pour moi un véritable bonheur de pouvoir vous offrir enfin ce
+fruit de mes veilles comme pendant et complément de mon histoire de
+_l'Abbé de l'Épée_. Je n'ai fait qu'esquisser rapidement les principaux
+traits de la vie de mon héros, m'interdisant de longs commentaires sur
+ses œuvres après mon maître Bébian[2], ancien censeur des études de
+l'Institution des Sourds-Muets de Paris, et après M. de Gérando[3],
+membre de l'Institut de France, administrateur de cet établissement. Je
+le voudrais même, que je ne le pourrais pas, à cause du peu de temps
+dont il m'est permis de disposer.
+
+D'ailleurs, dans le cours de mon travail, j'ai tâché de concilier tous
+les égards que méritait une si belle mission avec la sévérité qu'on
+devait apporter dans l'appréciation d'erreurs involontaires, sans doute,
+échappées à une âme aussi sensible.
+
+Je n'ai eu garde de négliger de faire entrer dans ce tableau, pour le
+faire ressortir, un léger croquis des deux remarquables élèves de l'abbé
+Sicard, Jean Massieu et Laurent Clerc.
+
+Je me croirais, amis et sourds-muets, bien récompensé de ma peine, si
+vous daigniez accorder à ce nouveau livre de famille une place dans vos
+bibliothèques à côté de celui que je regarde, excusez-moi d'oser vous le
+dire ici, comme un titre de gloire, consacré à notre premier apôtre. Ce
+sera une double jouissance pour un disciple des abbés de l'Épée et
+Sicard d'avoir pu confondre ainsi ces deux noms vénérés et les offrir
+ensemble à la vénération de tous ceux qui les admirent!
+
+
+
+
+L'ABBÉ SICARD
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ Vocation de l'abbé Sicard.--Il est appelé à recueillir la
+ succession de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale
+ des Sourds-Muets de Paris.
+
+
+Sicard (Roch-Ambroise-Cucurron), né le 20 septembre 1742 au Foussert,
+petite ville du Languedoc, termina ses études à Toulouse où il fut
+ordonné prêtre. Sa rare capacité ne tarda pas à attirer l'attention de
+l'Archevêque de Bordeaux, Mgr Champion de Cicé, de bienfaisante mémoire,
+qui le mit à la tête d'une nouvelle école qu'il avait créée en 1782 en
+faveur des pauvres Sourds-Muets de son diocèse, à l'instar de celle qui
+avait été fondée en 1760 par l'abbé de l'Épée à Paris, rue des Moulins,
+à la butte Saint-Roch, pour ceux de la capitale, laquelle fut érigée en
+Institution nationale par les lois des 21 et 29 juillet 1791.
+
+D'après le désir du Prélat, le directeur venait dans la grande ville, en
+1785, étudier la méthode du vénérable fondateur de cet enseignement, et
+au bout d'un an, il retournait à Bordeaux l'appliquer à son école. Les
+succès qu'il obtint dans l'éducation du jeune Massieu qui devait
+concourir à étendre sa réputation, lui valurent le titre de Vicaire
+général de Condom et de Chanoine de Bordeaux, ainsi que celui de membre
+de l'Académie de la Gironde.
+
+A la mort de l'abbé de l'Épée, en 1789, il se présenta, appuyé par
+l'opinion publique, au concours qu'allaient ouvrir les commissaires des
+trois académies qui existaient alors afin d'occuper la place vacante.
+Deux autres ecclésiastiques, les abbés Massé et Salvan, s'étaient
+retirés du concours devant leur émule, dont ils reconnaissaient la
+supériorité.
+
+Salvan, élève de prédilection de l'illustre défunt, appelé de Riom en
+Auvergne, où il dirigeait une école de sourds-muets d'après ses
+principes, insista modestement pour que son rival fût nommé directeur,
+s'estimant heureux de le seconder dans ses fonctions en qualité
+d'instituteur adjoint.
+
+C'est ainsi que son installation eut lieu dès le mois d'avril 1790 sous
+les plus heureux auspices. L'Assemblée constituante, ne se bornant pas à
+adopter son établissement, déclara qu'il serait entretenu aux frais de
+l'État, faveur réclamée en vain par l'abbé de l'Épée, dont la fortune
+personnelle le soutenait, indépendamment des libéralités particulières
+de Louis XVI.
+
+Sicard se vit, dès lors, en état de continuer cette œuvre de
+bienfaisance _avec toute la tranquillité d'esprit qu'elle exigeait_ et
+de travailler de plus en plus à l'amélioration de son système
+d'enseignement.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+ L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et
+ conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi les
+ détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des élèves de
+ l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée
+ législative.--L'élargissement du directeur est ordonné
+ immédiatement.
+
+
+Tout à coup la tempête vint interrompre ses douces méditations.
+
+Il s'était plaint avec le citoyen Hauy[4] de ce qu'elle avait dévasté
+l'église des Sourds-Muets.
+
+Arrêté le 26 août 1792, sous l'inculpation d'avoir donné asile à des
+prêtres dits _réfractaires_, il fut incarcéré, quoiqu'il eût embrassé
+franchement les principes de la Révolution. Il s'était même empressé de
+prêter le serment civique à la Liberté et à l'Égalité aussitôt la
+promulgation du décret de l'Assemblée législative d'août 1792, et il
+l'avait confirmé par un don patriotique de 200 livres, bien qu'il eût
+refusé un nouveau serment qui lui paraissait contraire à ses opinions
+religieuses.
+
+Ici qu'on nous permette d'essayer de résumer aussi catégoriquement que
+possible les principaux incidents d'un drame où Sicard fut à la fois
+témoin oculaire et victime dans les journées sanglantes de septembre.
+
+Le malheureux instituteur va faire sa leçon dans son établissement alors
+situé à l'ancien séminaire des Célestins, quand le nommé Mercier,
+menuisier du voisinage, se présente dans son cabinet, suivi d'un
+officier municipal et d'une poignée de gens du peuple. On s'empare de
+ses lettres, en lui signifiant qu'on l'arrête au nom de la Commune, et
+on lui arrache des mains son œuvre intitulée: _La Religion chrétienne
+méditée dans le véritable esprit de ses maximes_, sous prétexte que le
+titre en est contre-révolutionnaire _d'un bout à l'autre_. Toutefois
+Mercier lui permet d'emporter son bréviaire, sauf à faire subir à ce
+livre un examen minutieux.
+
+Ce ne fut que plus tard que, rapprochant les petits morceaux de papier
+qui servaient de signets au volume, on tâcha, mais en vain, d'y
+découvrir un seul mot _contre-révolutionnaire_.
+
+A la suite d'une perquisition faite et des scellés apposés, il est mené
+au Comité de la section de l'Arsenal, puis laissé sous la surveillance
+de quelques gardes nationaux, en attendant qu'on revienne le chercher
+pour le conduire au Comité d'exécution.
+
+Il préfère s'acheminer à pied vers la mairie que de prendre une voiture
+qu'on lui offre pour lui éviter le désagrément de se voir escorté par la
+force armée.
+
+Sur ces entrefaites, un des hommes qui l'accompagnent, ayant entendu
+prononcer son nom, lève les yeux et les mains au ciel en s'écriant:
+«Quoi! c'est toi, citoyen, qu'on amène ainsi en prison, toi, l'ami de
+l'humanité, le père bien plus que l'instituteur des pauvres
+sourds-muets! De quoi t'accuse-t-on? quel est ton crime? Ah! permets-moi
+d'aller admirer tes travaux dès qu'on t'aura rendu à ta famille adoptive
+que ton arrestation doit désoler.»
+
+Avant d'entrer dans le Dépôt, il passe par la salle d'enregistrement où
+son nom ne cause pas moins de surprise aux patriotes de l'escorte.
+Ensuite, on le fait monter dans une grande salle servant de grenier à
+fourrage, qui est déjà encombrée.
+
+A ce moment le curé de Saint-Jean en Grève se jette dans les bras du
+nouvel arrivant, qui trouve encore, parmi les détenus, quelques amis et
+plusieurs connaissances.
+
+A peine partage-t-il le lit de paille du respectable curé, qu'on amène
+deux prisonniers chers à son cœur: l'un, l'abbé _Laurent_, si l'on en
+croit Sicard, ou l'abbé _Laborde_, si l'on s'en rapporte à Massieu,
+instituteur-adjoint de l'École nationale, l'autre un surveillant laïque
+nommé _Labranche_.
+
+«Me voilà donc associé à votre persécution, comme je l'étais à vos
+principes, mon cher maître! Que je me trouve heureux, s'écrie l'abbé
+Laurent, d'avoir été jugé digne d'être persécuté pour une si belle
+cause!»
+
+Le lendemain matin, se présentent à la prison de leur directeur les
+élèves avec Massieu en tête, portant un projet de pétition à l'Assemblée
+législative ainsi conçu:
+
+
+ «Citoyen président,
+
+«On a enlevé aux Sourds-Muets leur instituteur, leur nourricier et leur
+père. On l'a enfermé dans une prison comme voleur, comme criminel.
+Cependant il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'est pas mauvais citoyen.
+Toute sa vie se passe à nous instruire, à nous faire aimer la vertu et
+la patrie. Il est bon, juste et pur. Nous te demandons sa liberté.
+Rends-le à ses enfants, car nous sommes ses fils; il nous aime comme
+s'il était notre père. C'est lui qui nous a appris ce que nous savons;
+sans lui, nous serions comme des animaux. Depuis qu'on nous l'a ôté,
+nous sommes tristes et chagrins. Rends-nous le et nous serons heureux!»
+
+Massieu porte la supplique à la barre de l'Assemblée. La lecture ayant
+provoqué dans son sein d'unanimes applaudissements, elle ordonne au
+Ministre de l'intérieur de lui rendre compte au plus tôt des motifs de
+l'arrestation de l'instituteur des Sourds-Muets.
+
+Un jeune homme appelé Duhamel, qui s'était joint à la députation de
+l'École, demande, au milieu de nouveaux battements de mains, de se
+constituer prisonnier à sa place.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur
+ des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale, mais ses
+ accusateurs mettent tout en œuvre pour le faire périr.--Il est
+ placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont être exécutés.
+ Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il entre dans la salle du
+ Comité de la section des _Quatre-Nations_.
+
+
+Cependant on touchait au 2 septembre sans voir encore arriver le
+résultat attendu.
+
+Sur la foi d'un discours que Manuel, alors procureur de la Commune,
+avait adressé aux prisonniers, chacun formait des projets
+d'établissement pour l'avenir. L'abbé Sicard avait résolu, s'il était
+condamné à la déportation, de se retirer dans une des capitales de
+l'Europe où on le pressait d'aller fonder une école pour ses enfants
+d'adoption.
+
+L'officier de garde ne voulut pas d'abord laisser partir cette lettre
+que notre instituteur venait d'écrire dans ce but à un de ses amis, et
+il motiva son refus sur ce qu'il ne pouvait être permis à aucun
+Français d'aller porter à l'étranger une découverte quelconque.
+
+«Ah! lui dit l'abbé, si vous saviez ce que c'est que cette découverte;
+c'est l'art d'instruire les pauvres sourds-muets.
+
+--Si ce n'est que cela, répondit l'officier, votre lettre peut passer et
+vous pouvez partir.»
+
+La veille de cette journée sanglante, les commissaires se présentent
+pour prendre les noms de ceux qui vont être mis en liberté. L'abbé
+Laurent est le premier à demander qu'on l'inscrive sur la fatale liste.
+Sicard s'avance des derniers et donne son nom. C'en était fait de lui,
+s'il n'avait eu l'heureuse idée d'y ajouter son titre. Il est donc rayé.
+Le surveillant Labranche est traité de même.
+
+A peine notre célèbre instituteur se trouva-t-il seul dans la prison
+avec cet employé et Martin de Marivaux, ancien avocat au Parlement de
+Paris, que, dans la nuit du 1er au 2, y arrivent de nouveaux détenus
+qui prennent la place de ceux qu'on vient de transférer à l'abbaye
+Saint-Germain-des-Prés.
+
+Les accusateurs de l'abbé Sicard, mettant tout en œuvre pour
+paralyser l'effet du décret sauveur de l'Assemblée, persistent à dire
+«qu'il est un fauteur de la tyrannie, qu'il entretient une
+correspondance avec les tyrans coalisés, et qu'il faut se hâter de le
+destituer et de le faire remplacer par le savant et modeste Salvan.»
+
+Le moment du carnage approche. Sicard va aller rejoindre ses camarades
+qui ont été conduits la veille dans la geôle. On fait avancer six
+fiacres; ils attendent vingt-quatre prisonniers. Marivaux l'ayant fait
+monter le premier s'asseoit à la deuxième place, un autre à la
+troisième. Labranche occupe la quatrième, deux autres montent ensuite.
+Les voilà six dans le premier véhicule. Les autres remplissent les cinq
+derniers.
+
+Les voitures marchent au milieu des imprécations d'une populace
+aveuglément furieuse qui veut faire justice de ceux qu'elle appelle ses
+ennemis. Les soldats qui les escortent accablent, de leur côté,
+d'injures les malheureux qu'elles emportent, assénant des coups de
+sabres et de piques à plusieurs d'entre eux. Les compagnons de
+l'instituteur des Sourds-Muets se jettent généreusement au devant des
+coups qui lui sont destinés.
+
+On arrive par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et par le carrefour Bucy à
+l'Abbaye, dont la cour est envahie par la cruelle curiosité de la foule.
+Les satellites ont ordre de commencer par la première voiture. Les
+malheureux qui s'y trouvaient cherchent à s'échapper, mais trois sont
+immolés; un en est quitte pour un coup de sabre[5].
+
+Les égorgeurs se jettent sur la seconde voiture, s'imaginant qu'il n'y a
+plus personne dans la première.
+
+Revenu d'une stupeur dont rien ne paraissait plus pouvoir le tirer,
+l'abbé Sicard se précipite dans les bras des membres du Comité.
+
+«Ah! citoyens, leur dit-il, sauvez un malheureux!»
+
+Sa prière est repoussée. Il était perdu si, heureusement, l'un d'eux ne
+l'eût reconnu.
+
+«Ah! s'écria-t-il, c'est Sicard! Comment es-tu là? Nous te sauverons
+aussi longtemps que nous pourrons.»
+
+Alors il pénètre dans la salle du Comité de la section des
+_Quatre-Nations_ où il eût été en sûreté avec le seul de ses camarades
+qui s'était sauvé. Mais il est trahi par une femme qui court le dénoncer
+aux égorgeurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était
+ accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La harangue
+ du directeur est couverte d'applaudissements. Sa lettre au
+ président de l'Assemblée législative contient un témoignage de sa
+ reconnaissance envers son libérateur.
+
+
+Les forcenés demandent les deux prisonniers. Lui, leur présentant sa
+montre: _Prenez-la_, dit-il à un des commissaires, _vous la donnerez au
+premier sourd-muet qui viendra vous demander de mes nouvelles_.
+
+Il était sûr qu'elle tomberait entre les mains de Massieu, dont il avait
+assez éprouvé l'admirable attachement.
+
+Le commissaire qui s'est excusé d'abord de recevoir cette espèce de
+testament de mort, croyant que le danger n'est pas aussi pressant, ne
+cède à ces nouvelles instances qu'au moment où l'on va enfoncer la
+porte, et promet de remplir la commission du proscrit.
+
+L'abbé Sicard, n'ayant plus rien à laisser à ses amis, fléchit le genou
+et s'offre en holocauste à l'arbitre souverain des consciences. Son
+sacrifice achevé, il se lève et embrasse son dernier camarade.
+
+«Serrons-nous, mourons ensemble, lui dit-il, la porte va s'ouvrir, nos
+bourreaux sont là, nous n'avons pas à vivre cinq minutes.»
+
+La porte s'ouvre. En effet, un prisonnier échappé est immolé à côté de
+l'abbé Sicard, dont le sang va couler; déjà une pique est tournée vers
+sa poitrine quand un incident providentiel vient en détourner l'effet.
+
+Pendant qu'un horloger de la rue des Petits-Augustins, le citoyen
+Monnot, membre du Comité civil de la section des _Quatre-Nations_, dîne
+chez un de ses amis, il entend tirer le canon d'alarme. Instruit, par
+son fils, du massacre qui a lieu dans les prisons, il vole à son poste
+et entre au Comité non sans courir les plus grands périls. Au nom de
+l'abbé Sicard, il s'informe de l'habit qu'il porte, et il le cherche
+parmi les victimes.
+
+«Est-ce toi, lui demande-t-il, qui te nommes Sicard?
+
+--Oui, c'est moi.
+
+--Eh bien! mets-toi derrière moi, je réponds de ta vie.»
+
+Cependant, une vingtaine de sicaires réclament à grands cris la tête de
+l'instituteur. Le généreux horloger lui fait un rempart de son corps.
+
+«Voilà, dit-il à celui qui se prépare à l'immoler, voilà la poitrine par
+laquelle il faut passer pour arriver à la sienne. C'est l'abbé Sicard,
+un des hommes les plus utiles au pays, l'instituteur et le père des
+sourds-muets!»
+
+--«C'est égal, c'est un aristocrate.
+
+--«Eh bien! vous me passerez tous sur le corps avant d'arriver à lui.
+Frappez!»
+
+Et le courageux citoyen découvre sa poitrine.
+
+L'arme tombe des mains du meurtrier.
+
+L'abbé Sicard, que son sang-froid et sa tranquillité d'âme n'abandonnent
+jamais, monte sur une croisée de la salle du Comité, donnant sur la cour
+intérieure que remplit une tourbe effrénée, et lui demandant un moment
+de silence, il la harangue ainsi:
+
+«Mes amis, celui qui vous parle est innocent; le ferez-vous mourir sans
+l'entendre?
+
+--Tu étais, s'écrient-ils, avec les autres que nous venons de massacrer;
+tu es donc coupable comme eux.
+
+--Écoutez-moi un instant, réplique-t-il, et si, après m'avoir entendu,
+vous décidez ma mort, je ne m'en plaindrai point: ma vie est à vous.
+Apprenez d'abord qui je suis, ce que je fais, et puis vous prononcerez
+sur mon sort.
+
+«Je suis l'abbé Sicard (exclamation de plusieurs spectateurs);
+j'instruis les sourds-muets de naissance, et comme le nombre de ces
+infortunés est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis
+plus utile à vous qu'aux riches.»
+
+Alors une voix s'élève des rangs à laquelle répond un écho immense.
+
+«Il faut sauver l'abbé Sicard, crie-t-on de toutes parts; c'est un homme
+trop honnête pour le faire périr. Sa vie est consacrée tout entière à de
+grandes œuvres; il n'a pas le temps d'être un conspirateur.»
+
+A ces mots, les bourreaux pressent l'instituteur dans leurs bras
+sanglants, et protégent sa personne de leurs instruments de mort en lui
+proposant de le reconduire en triomphe à sa demeure. Mais il persiste à
+ne pas vouloir accepter une telle ovation, préférant ne devoir sa vie et
+sa liberté qu'à un jugement légal d'une autorité compétente. Aussi
+est-il ramené au Comité où il retrouve son libérateur.
+
+Ayant su son nom et son adresse, il écrit le 2 septembre 1792 de
+l'Abbaye Saint-Germain à Hérault de Séchelles, président de l'Assemblée
+législative, la lettre suivante:
+
+
+ «Citoyen président,
+
+ «L'assemblée nationale n'apprendra pas sans douleur le massacre de
+ citoyens qui, détenus depuis plusieurs jours à la chambre d'arrêt
+ de la mairie, ont été transférés à celle de l'Abbaye
+ Saint-Germain-des-Prés. Je m'empresse de faire entendre la faible
+ voix de ma reconnaissance en faveur du citoyen courageux à qui je
+ dois la vie. C'est Monnot, horloger, rue des Petits-Augustins.
+
+ «Dix-sept infortunés venaient d'être égorgés sous mes yeux; la
+ force publique n'avait pu les sauver. J'allais périr comme eux; ce
+ brave citoyen s'est placé devant moi, il a découvert sa poitrine et
+ a dit:
+
+ «Voilà, concitoyens, la poitrine qu'il faudra traverser avant
+ d'arriver à celle de ce bon citoyen: vous ne le connaissez pas, mes
+ amis! vous allez le respecter, l'aimer, tomber aux pieds de cet
+ homme sensible et bon quand vous saurez son nom; c'est le
+ successeur de l'abbé de l'Épée, l'abbé Sicard.»
+
+ «Le peuple ne se calmait pas. Il persistait à croire qu'on voulait
+ se servir de mon nom pour sauver la vie d'un traître. J'ai osé
+ m'avancer moi-même, et, monté sur une estrade, parler au peuple,
+ n'ayant pour toute défense que le courage de l'innocence et ma
+ confiance ferme dans ce peuple égaré.
+
+ «J'ai dit mon nom et ma position sociale. Je me suis prévalu de la
+ protection spéciale de l'Assemblée nationale en faveur de
+ l'instituteur des sourds-muets et des chefs de cet établissement.
+ Des applaudissements réitérés ont succédé à des cris de rage. J'ai
+ été mis par le peuple lui-même sous la sauvegarde de la loi, et
+ accueilli comme un bienfaiteur de l'humanité par tous les
+ commissaires de la section des _Quatre-Nations_, qui doit être
+ glorieuse d'avoir des _Monnot_ dans son sein.
+
+ «Permettez-moi, citoyen président, de confier à l'Assemblée
+ nationale le témoignage de ma reconnaissance pour donner à une
+ action aussi généreuse la plus grande publicité possible. Une
+ nation dans laquelle des citoyens tels que celui à qui je dois la
+ vie ne sont pas rares, doit être invincible. Raconter de pareils
+ actes d'héroïsme, c'est remplir un devoir. Les sentir sans pouvoir
+ exprimer l'admiration qu'ils excitent et ne les oublier jamais,
+ c'est l'état de mon âme plus satisfaite de vivre avec de pareils
+ concitoyens que d'avoir échappé à la mort.
+
+ «Je suis, etc.»
+
+Cette lettre, apportée au président par un des concierges de l'Abbaye,
+fut lue publiquement et suivie de la déclaration solennelle[6] que le
+citoyen Monnot avait bien mérité de la patrie pour avoir sauvé
+l'instituteur des Sourds-Muets.
+
+Sur ces entrefaites, l'abbé Sicard était assis près de la table du
+Comité sur laquelle on apportait des bijoux, des portefeuilles, des
+mouchoirs dégouttants de sang, trouvés dans les poches des prisonniers
+qu'on avait massacrés sous ses fenêtres.
+
+Un de ces tigres, les manches retroussées, armé d'un sabre fumant de
+sang, entre dans l'enceinte où les membres délibèrent, sans paraître
+entendre les clameurs des victimes, et leur crie:
+
+«Je viens réclamer en faveur de nos braves frères d'armes qui égorgent
+tous ces aristocrates des chaussures pour leurs pieds. Nos braves frères
+sont nu-pieds, et ils partent demain pour la frontière.»
+
+Les membres se regardent et répondent tous à la fois: «Rien n'est plus
+juste; accordé!»
+
+A cette demande en succède une autre relative au vin dont ont besoin
+_les braves frères qui travaillent depuis longtemps dans la cour_. Ils
+sont fatigués, dit un autre, leurs lèvres sont sèches. «Délivré un _bon_
+pour 24 pots de vin.»
+
+Quelques minutes après, le même homme vient renouveler la même demande.
+«Accordé également un autre _bon_!»
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert
+ près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent de lui
+ faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il est
+ poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance d'un
+ député qui prie un de ses collègues plus influent d'informer la
+ Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit encore au président
+ Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, son ami particulier,
+ et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret, député, à la prière de la
+ fille aînée de cette dame, Mlle Éléonore, vole au Comité
+ d'instruction.--Un second décret est rendu en faveur de
+ l'instituteur.
+
+
+D'autres dangers menaçaient cependant l'abbé Sicard. Il demande au
+Comité la permission de se retirer, la nuit étant déjà fort avancée. Le
+concierge lui offre un asile chez lui, il préfère être mis au _violon_,
+qui est contigu à la salle du Comité. Cette préférence le sauve, puisque
+deux autres malheureux périrent pour avoir accepté cette proposition.
+
+Quels cris déchirants des nouvelles victimes, quels hurlements affreux
+de cannibales notre instituteur n'entend-il pas pendant le temps qu'il
+passe dans cette prison! Que de coups de sabres! quelles danses
+abominables autour de ces cadavres, au milieu des applaudissements
+frénétiques des spectateurs et aux cris mille fois répétés de: _Vive la
+nation!_
+
+Le jour éclairait à peine ces scènes d'épouvante que les massacreurs, ne
+trouvant plus là de quoi assouvir leur rage, se ressouvinrent que le
+_violon_ renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper à la
+petite porte qui donne sur la cour. L'abbé Sicard, se sentant perdu,
+heurte doucement à celle qui communique à la salle du Comité, mais il
+lui est répondu brutalement qu'on n'en a point de clef, et on le livre à
+son affreuse destinée, ainsi que ses deux compagnons. Ceux-ci lui
+proposent de lui faire une échelle de leur corps pour atteindre à un
+plancher très-haut qui offre un moyen sûr et prompt de salut, et ils
+insistent pour qu'il se sauve là, comme étant sur cette terre plus utile
+qu'eux.
+
+Notre instituteur refuse d'abord de profiter d'un avantage que ne
+partageraient pas les compagnons de son infortune, résolu à vivre ou à
+mourir avec eux. Dans cet assaut de dévoûment, ils lui représentent
+encore plus vivement le déplorable abandon dans lequel sa perte
+plongerait ses pauvres sourds-muets..... Ne pouvant résister davantage à
+de si pressantes sollicitations, il monte à contre-cœur sur les
+épaules du premier, puis sur celles du second. Mais au moment où la
+porte va céder à leurs efforts, les cris accoutumés de: _Vive la nation_
+et le chant de _la Carmagnole_ les attirent vers de nouvelles victimes
+qu'on amène dans la cour déjà jonchée de cadavres.
+
+L'abbé Sicard, descendu à peine de son plancher vivant, aperçoit de
+nouveaux ruisseaux de sang couler autour de lui et entend interroger sur
+ce théâtre de carnage des malheureux au front serein et résigné.
+
+«Eh bien! qu'ils se confessent ces scélérats! répondent, tous d'une
+voix, les sicaires; ils donneront le temps aux curieux du quartier de se
+lever et de venir nous voir faire justice de ces _coquins_. En
+attendant, nous déblayerons la cour. Allez chercher des charrettes!
+envoyons à la voirie tous ces aristocrates, ils infecteraient la
+maison.»
+
+L'arène de cette boucherie humaine était garnie de bancs pour les
+citoyennes ainsi que pour les citoyens _sans-culottes_. Ils avaient fait
+exprimer au Comité où l'abbé Sicard se trouvait, le désir de contempler
+les cadavres tout à leur aise. Aussi un lampion est-il placé sur la
+tête de chacune des victimes pour que les assistants, les assistantes
+puissent surtout jouir de cette exécrable illumination.
+
+Notre instituteur atteste encore avoir vu de ses yeux des femmes du
+quartier de l'Abbaye se rassembler autour du lit qu'on préparait pour
+les condamnés et y prendre place comme à un spectacle.
+
+Les compagnons qu'il venait de rejoindre et à qui il voulut adresser la
+parole étaient devenus entièrement fous. L'un d'eux, lui présentant un
+couteau, lui demande la mort comme une grâce; l'autre se déshabille et
+essaie de se pendre avec son mouchoir et ses jarretières, mais il n'en
+peut venir à bout.
+
+La porte de la prison s'ouvre. On y jette une nouvelle victime qui,
+échappée jusque-là par miracle à cette hécatombe humaine, apprend aux
+captifs la fin glorieuse du vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève qui a
+refusé le serment civique en déclarant à ses juges que, comme eux, il
+est soumis aux lois du pays dont ils se prétendent les seuls ministres,
+mais qu'on le trouvera inébranlable sur tout ce qui regarde la religion.
+
+Cependant les ennemis de l'abbé Sicard, composant la section de
+l'Arsenal, furieux de voir cette proie leur échapper, font parvenir à
+la Commune un nouvel arrêt le condamnant à mort, lequel va être exécuté
+lorsque, fort heureusement, la fatigue et le besoin de prendre quelque
+nourriture forcent le bourreau à remettre le supplice à quatre heures.
+
+Un charretier, interrogé sur le motif qui lui faisait différer le
+transport d'un cadavre qu'il avait déjà chargé: «Vous devez,
+répondit-il, me donner celui de l'abbé à quatre heures, je porterai tout
+cela ensemble.»
+
+En entendant ce propos, Sicard se procure une feuille de papier et écrit
+à un député, son ami intime, le mardi 4 septembre, ce qui suit:
+
+
+«Ah! mon cher, que vais-je devenir, après avoir échappé à la mort, si
+vous ne venez me sauver la vie en me faisant ouvrir les portes de cette
+prison, _autour de laquelle des cannibales commettent à tout instant de
+nouveaux massacres_? Prisonnier depuis sept jours, il y a trois nuits
+que j'entends de ma fenêtre demander ma tête à grands cris, et menacer
+de briser les faibles volets qui me séparent d'eux, si les commissaires
+de la section de l'Abbaye, qui ne savent plus comment faire pour
+conserver ma frêle existence, me livrent à leur rage. Ces honorables
+patriotes me conseillent d'aller me réfugier dans le sein de
+l'Assemblée nationale, accompagné de deux députés, pour n'être pas
+massacré en sortant.
+
+«Eh! grand Dieu! qu'ai-je donc fait pour être traité ainsi? Au moment où
+je vous écris, _on coupe la tête à un prêtre, et on en amène deux autres
+qui vont subir le même sort. Qu'avons-nous donc fait pour périr ainsi?
+Car certainement je ne serai pas plus épargné._ En quoi suis-je donc un
+mauvais citoyen? Suis-je même un citoyen inutile? C'est à la France
+entière à répondre. Un de mes élèves est peut-être mort de chagrin à
+l'heure qu'il est. Je succombe moi-même sous le poids de tant
+d'inquiétudes. Quel est mon crime? On ne m'a pas encore interrogé depuis
+sept jours que je suis ici. Je n'existerai pas demain si vous ne venez,
+ce matin même, à mon secours. Je ne demande pas la liberté, je demande à
+vivre pour mes pauvres enfants. Que l'Assemblée nationale me constitue
+prisonnier dans une de ses salles. Qu'elle presse le rapport de mon
+affaire. Eh! bon Dieu! est-ce une aussi grande affaire? ai-je le temps
+d'être un mauvais citoyen?
+
+«Quelle horreur de me transférer en plein jour, à trois heures, un jour
+de fête, à l'instant où le canon d'alarme tonne, et où les soldats
+d'Avignon et de Marseille me dénoncent à la populace, quand ils
+auraient pu me défendre de sa rage, à travers le Pont-Neuf et toutes les
+rues qui conduisent à l'Abbaye?
+
+«Venez, mon cher, venez faire une bonne action! venez sauver un
+infortuné en l'investissant de votre inviolabilité et de celle d'un
+autre de vos collègues, qui trouvera peut-être quelque plaisir à
+partager avec vous cette bonne œuvre! Sais-je seulement si vous
+arriverez à temps? _Mes bourreaux sont là, couverts de sang; ils
+grincent des dents et demandent ma tête._
+
+«Adieu, mon cher compatriote! J'ignore si vous trouverez vivant à
+l'Abbaye l'instituteur infortuné des pauvres sourds-muets.»
+
+L'ami, à qui la lettre était parvenue, pria un de ses collègues plus
+influent de la communiquer à la Chambre après en avoir raturé et
+supprimé les passages soulignés.
+
+Cette assemblée ordonna immédiatement à la Commune de mettre Sicard en
+liberté.
+
+Mais ce décret n'eut pas plus de succès.
+
+L'heure fatale allait sonner. Ignorant si la lettre était arrivée à sa
+destination, il prend un feuillet de papier, le coupe en trois, et écrit
+trois billets, un au président Hérault de Séchelles, un à Laffon de
+Ladébat, son ancien collègue aux académies de Bordeaux, et son ami
+particulier, membre de l'Assemblée constituante, l'un des plus
+honorables citoyens, attaché à la religion réformée, un autre à Mme
+d'Entremeuse, mère de deux personnes qui l'avaient eu pour premier
+instituteur.
+
+Ces trois billets étaient le dernier espoir de ce malheureux invoquant
+l'amitié et la reconnaissance.
+
+Le billet, destiné au président, est remis à un honnête et compatissant
+huissier qui court chez lui. (L'Assemblée ne siégeait pas).
+
+Hérault de Séchelles se rend aussitôt au Comité d'instruction. Laffon de
+Ladébat, de son côté, se présente chez Chabot, membre de l'Assemblée
+législative, et lui demande la vie de son ami, en lui peignant sous les
+plus vives couleurs l'affreuse situation où il se trouve, et en tâchant
+de lui faire comprendre qu'il n'y a pas un instant à perdre pour le
+sauver.
+
+Mme d'Entremeuse n'était pas chez elle. L'aînée de ses filles,
+Éléonore[7] reçoit le billet, le parcourt des yeux et s'évanouit; mais
+le péril que court son instituteur, son père, lui fait reprendre ses
+esprits; elle vole chez Pastoret, de qui ce malheureux est connu, elle a
+beau s'efforcer de remuer les lèvres pour proférer une parole, sa langue
+est glacée d'effroi.
+
+Pastoret prend le papier, le lit, quitte son dîner, et rencontre au
+Comité d'instruction, dont il est membre, le président et le secrétaire
+Romme, qu'on y a appelés. Ces citoyens, ayant conféré ensemble, donnent
+ordre une seconde fois à la Commune de voler au secours de l'infortuné.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+ L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses
+ remercîments aux membres.--Il reçoit les excuses d'un des
+ commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir
+ contribué lui-même à son incarcération.--Ce dernier le dissuade de
+ rentrer à l'École.--Massieu le visite dans sa
+ retraite.--Communication de l'arrêté de l'Assemblée générale du
+ 1er septembre 1792.--Protestation de l'abbé Salvan.
+
+
+Cependant la Commune, qui a déjà passé à l'ordre du jour lors de la
+réception du décret dont il a été parlé, va confirmer cette rigoureuse
+sentence, mais, par bonheur, siége dans son sein un Bordelais nommé
+Guiraut, qui demande à être chargé de l'exécution du décret. C'en était
+encore fait de l'abbé Sicard, si une pluie d'orage qui survint à quatre
+heures, époque fixée pour le supplice, n'eût troublé le sacrifice et
+dispersé la foule. Ce n'est que bien plus tard, à sept heures, que les
+portes de la prison s'ouvrent pour le condamné. Un officier municipal
+vient le prendre sous le bras et le mener à l'Assemblée nationale entre
+une double haie d'hommes féroces que son écharpe tient en respect.
+Chabot, de son côté, cédant à la voix éloquente qui l'implore, monte à
+la tribune de l'église de l'Abbaye, où il parvient à intéresser en sa
+faveur ceux qui demandent sa tête.
+
+Sicard prend place dans une voiture avec l'officier municipal et son
+premier libérateur Monnot. A peine paraît-il à la barre, que les députés
+se précipitent dans ses bras; des larmes coulent de tous les yeux
+pendant son improvisation.
+
+«Jamais, s'écrie-t-il en terminant, un seul mot injurieux à la cause de
+la liberté n'est sorti de ma plume.... Non, celui qui a juré, avec
+effusion de cœur, soumission à toutes vos lois, celui qui a juré de
+mourir pour elles, ne devait pas s'attendre à être traité comme un
+ennemi de la liberté. Pères de la patrie, apprenez à l'Europe que vous
+savez si bien réparer les erreurs du nouveau régime, que ceux même qui
+en sont les victimes, sont forcés de le chérir et de le défendre.»
+
+Une fois hors de ce lieu d'angoisses, il demande des commissaires pour
+procéder à la levée des scellés qui, le jour de son arrestation, ont été
+apposés à son appartement.
+
+A ceux qui ont été déjà nommés on en adjoint deux autres de la section,
+dont l'un est précisément celui qui a apporté à la Commune et à la
+prison de l'Abbaye l'arrêté qui appelait la hache révolutionnaire sur la
+tête de notre instituteur. Cet homme, ayant plusieurs fois assisté à ses
+leçons, lui avait toujours témoigné le plus vif intérêt et la plus
+grande estime.
+
+Il n'a pas plus tôt revu l'abbé, qu'il se jette à son cou en lui
+avouant, tout confus, qu'il a été le complice de ses assassins, qu'il
+n'a pas tenu à lui que l'homme, dont il fait le plus de cas, n'ait pas
+été enveloppé dans le massacre général, mais qu'il n'a pas eu le courage
+de résister à la haine implacable qui fermente de toute part contre les
+prêtres.
+
+«On ne concevrait pas, s'écrie l'honorable ecclésiastique, comment, avec
+quelque honnêteté dans le cœur, cet homme avait pu accepter une
+mission aussi infâme, si l'on ne savait que souvent la faiblesse fait le
+mal aussi aisément que la méchanceté, et qu'elle n'est pas moins
+cruelle.»
+
+La levée des scellés faite, Sicard se flattait d'être enfin rendu à ses
+élèves, mais le nouveau commissaire lui conseilla de ne pas réintégrer
+immédiatement son domicile, en lui faisant observer que ses ennemis ne
+lui pardonneraient pas aussi facilement de s'être soustrait à leurs
+poursuites.
+
+Écoutant un aussi charitable avis, il prend le parti de se retirer dans
+une section éloignée, chez le sieur Lacombe, horloger, qui, pendant sa
+détention, l'avait courageusement demandé partout, au péril de sa vie,
+et qui, depuis, ne cesse de lui prodiguer, avec sa digne épouse, toutes
+les consolations dont son âme brisée a tant de besoin. C'est là que le
+directeur reçoit la première visite du sourd-muet Massieu, qu'il a
+institué son légataire au moment de subir le coup fatal.
+
+On imaginera sans peine quels sentiments durent déborder de l'âme si
+naïve de l'élève en revoyant son cher maître. Il avait refusé jusque-là
+toute nourriture, et n'avait pu goûter un instant de sommeil, tant il
+était inquiet de sa vie. Un jour de plus, il mourait de douleur et de
+faim.
+
+Peu après, l'honnête commissaire apporta à l'abbé Sicard, ainsi qu'il le
+lui avait promis, une copie collationnée de l'arrêté; la voici:
+
+
+_Assemblée générale du 1er septembre 1792._
+
+Sur les représentations faites par plusieurs membres,
+
+1º Que le citoyen Sicard, _instituteur des sourds et muets_[8], arrêté
+comme _prêtre insermenté_, est sur le point d'être élargi, attendu
+l'utilité dont on prétend qu'il est dans son institution;
+
+2º Que son élargissement serait d'autant plus dangereux, qu'il possède
+l'art coupable de cacher son incivisme sous des dehors patriotes et de
+servir la cause des tyrans en persécutant sourdement ceux de ses
+concitoyens qui se montrent dans le sens de la révolution;
+
+L'assemblée a arrêté qu'elle formerait les demandes suivantes:
+
+1º Que la loi soit exécutée dans toute son étendue vis-à-vis de Sicard;
+
+2º Qu'il soit remplacé par le savant et modeste Salvan, second
+instituteur des sourds et muets (héritier, comme plusieurs autres, de la
+sublime méthode inventée par l'immortel de l'Épée), prêtre assermenté et
+agréé par l'Assemblée nationale;
+
+3º Enfin, qu'il soit porté des copies du présent arrêté au pouvoir
+exécutif, au Comité de surveillance, au Conseil de la Commune, et au
+greffe de la prison par les citoyens Pelez et Pernot, commissaires
+nommés à cet effet.
+
+ Signé: BOULU, _président_.
+
+ RIVIÈRE, _secrétaire_.
+
+Le célèbre instituteur mit cet arrêté sous les yeux de l'abbé Salvan,
+qui éclata contre ce qu'il prétendait être un outrage à son honneur. Aux
+plaintes que l'abbé Sicard en fit à celui qui était véhémentement
+soupçonné d'avoir rédigé cette pièce, l'inculpé eut l'impudence de
+répondre par des dénégations; mais depuis cette époque, il n'en fut pas
+moins atteint et convaincu. On en avait, en effet, trouvé la minute,
+écrite tout entière de sa main, parmi les autres papiers du Comité
+révolutionnaire de la section. Sa criminelle adresse était allée jusqu'à
+concerter avec une poignée de ses complices d'autres arrêtés au nom de
+l'Assemblée entière, chaque fois que la séance était levée.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à
+ divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille
+ politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire
+ exécutif.--Condamné à la déportation, il trouve un refuge dans le
+ faubourg Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au
+ Gouvernement.--Seconde représentation du drame de _l'Abbé de
+ l'Épée_, par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et
+ son épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur
+ de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son
+ élargissement.
+
+
+Ce n'est qu'en 1796 que le respectable directeur put reprendre
+tranquillement possession de son établissement modèle. Déjà il occupait
+une chaire de professeur à l'École normale supérieure, fondée par la
+Convention nationale le 9 brumaire an III (novembre 1795) dans
+l'amphithéâtre du Jardin des plantes.
+
+Il était professeur au Lycée national, et, en outre, coopérait au
+_Magasin encyclopédique_.
+
+Ses premiers collègues, à l'École normale, furent Lagrange, Laplace,
+Monge, Haüy, Daubenton, Berthollet, Volney, Garat, Bernardin de
+Saint-Pierre, La Harpe, etc.
+
+On pouvait débuter plus mal.
+
+De l'amphithéâtre du Jardin des Plantes, l'École normale, réorganisée en
+1808, fut transférée rue des Postes, puis au Collége du Plessis, rue
+Saint-Jacques, et enfin rue d'Ulm.
+
+L'abbé Sicard fut également admis, à l'occasion de la création de
+l'Institut de France, à faire partie, avec Garat, de la section de
+grammaire générale, à la même époque où le Directoire nommait dans la
+section de poésie Chénier et Lebrun.
+
+Plus tard, quand vint l'arrêté consulaire de réorganisation de l'an XI,
+il fut désigné pour la classe de littérature avec Andrieux, François de
+Neufchâteau, Collin d'Harleville, Legouvé, Arnault, Fontanes et autres
+contemporains illustres.
+
+Pour défendre la cause des prêtres insermentés, il coopéra activement
+aux _Annales religieuses, politiques et littéraires_. Toutefois,
+désormais prudent et circonspect, il se contenta d'y insérer quelques
+articles signés tantôt de son nom, tantôt de son anagramme _Dracis_. La
+publication d'une feuille conçue dans cet esprit ne pouvait passer
+inaperçue sous le Directoire: un arrêté du 18 fructidor an V (5
+septembre 1797) l'inscrivit sur la liste des journalistes qui devaient
+être déportés à Sinamari. Heureusement, il évita le coup qui le menaçait
+en se réfugiant dans le faubourg Saint-Marceau.
+
+Là, il employa plus de deux ans à composer sa _Grammaire générale_ et
+son _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance_.
+
+Jean Massieu, cinquième sourd-muet de naissance dans la même famille,
+offrit plusieurs fois à son maître de partager ses modiques honoraires.
+
+«Mon père n'a rien, répétait-il en ses gestes rapides, c'est à moi de le
+nourrir, de le vêtir, de le soustraire au sort cruel qui le poursuit.»
+
+L'abbé Sicard, las de languir dans la retraite, et désireux de reprendre
+ses travaux favoris, chercha à se laver de l'accusation
+d'_ultramontanisme_, qui pesait sur lui, quoiqu'il ne fît que partager
+au fond les doctrines de Port-Royal. Mais en vain protesta-t-il
+hautement de sa soumission au nouveau gouvernement de la France.
+
+Ne pouvant rien obtenir, il se décida à consigner, dans _l'Ami des
+lois_, feuille publiée par l'ex-bénédictin Paultier, membre du Conseil
+des Cinq-Cents, un désaveu formel de la part qu'il avait prise aux
+_Annales catholiques_. Cette protestation, jointe aux supplications de
+ses élèves pour ravoir leur maître, et aux sollicitations d'amis dévoués
+pour qu'il fût réintégré dans ses fonctions, échouèrent devant
+l'inflexibilité d'un pouvoir ombrageux et la persistance du nommé
+Alhoy[9] à se maintenir à sa place.
+
+Deux ans plus tard seulement, après la révolution du 18 brumaire (10
+novembre 1799), l'abbé Sicard fut rendu à ses fonctions.
+
+«Une seconde liste de proscrits venait d'obtenir le bienfait du rappel.
+Les écrivains y figuraient en grand nombre. MM. de Fontanes, de La
+Harpe, Suard, _Sicard_, Michaud, Fiévée, étaient rappelés de leur exil
+ou autorisés à sortir de leur retraite.»
+
+ (_Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. I, livre
+ II).
+
+Le respectable directeur fut aussi réintégré en 1801 par le premier
+Consul, avec Suard, Michaud, Fiévée, etc., dans l'Institut de France,
+d'où le 18 fructidor l'avait exclu, et il s'occupa presque aussitôt de
+créer une imprimerie desservie par plusieurs de ses élèves. D'autres
+furent, grâce à lui, employés dans diverses administrations publiques,
+et leurs vieux parents reçurent le fruit de leur travail journalier.
+
+Les vœux des sourds-muets et de leurs amis étaient comblés. Voici
+quelle fut la cause de cette révolution inattendue:
+
+Dans le courant de décembre de cette année, Mme Bonaparte assistait,
+avec son époux, à la seconde représentation du drame de _l'Abbé de
+l'Épée_, par Bouilly.
+
+Au cinquième acte, lorsque Monvel, chargé du rôle du vénérable
+fondateur, dit à l'avocat Franval: qu'il y a longtemps qu'il est séparé
+de ses nombreux élèves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de
+son absence....., Collin d'Harleville se lève avec plusieurs hommes de
+lettres, placés dans une galerie faisant face à la loge de Bonaparte, et
+tous s'écrient:
+
+«Que le vertueux Sicard, qui gémit dans les fers, nous soit rendu!»
+
+Ce cri de nobles âmes est incontinent répété par la salle entière, et,
+dès le lendemain, le premier Consul, désireux de faire droit à une
+requête aussi unanime, et cédant aux instances de Joséphine, se fait
+rendre compte des motifs de l'incarcération du successeur de l'abbé de
+l'Épée.
+
+Ce jour-là, l'estimable auteur de la pièce recevait de Collin
+d'Harleville un billet contenant non-seulement ses félicitations sur le
+succès bien mérité de son œuvre, mais exprimant encore sa certitude
+que le bonheur de Sicard serait le complément de son triomphe.
+
+Un homme, d'un certain âge, paraissant timide et ému, demandait
+cependant à parler à Bouilly. C'était Sicard lui-même qui venait de
+sortir de sa prison. Il se jette dans les bras de son libérateur avec
+toute l'effusion de la reconnaissance en lui annonçant que Mme Bonaparte
+doit elle-même le présenter au premier Consul, et qu'il compte sur sa
+puissante intervention pour se retrouver bientôt au milieu de son
+troupeau chéri.
+
+Cet espoir ne fut pas déçu. Peu après, il adressait à Bouilly la lettre
+suivante que ce dernier regarda toujours comme un de ses plus beaux
+titres à l'estime publique:
+
+
+Paris, le 23 nivôse an VIII.
+
+ «Jouissez de votre triomphe, mon aimable collègue; je suis, depuis
+ hier, réintégré dans mes fonctions. Il n'est pas permis à votre
+ modestie de ne pas prendre une très-grande part à cette sorte de
+ victoire. C'est votre pièce, qu'on dit si belle, si touchante, qui
+ a ramené sur moi l'intérêt public. Je vous ai promis de vous
+ prévenir du jour où aurait lieu ma première séance qui sera aussi
+ ma première entrevue avec mes enfants depuis vingt-huit mois. Eh
+ bien! c'est après demain, 25, à dix heures très-précises.
+
+ «Venez-y avec Mme Bouilly! vous êtes bien dignes de figurer l'un à
+ côté de l'autre dans une séance aussi touchante..... Mais, de
+ grâce, accourez avant dix heures! demandez-moi à la porte! je veux
+ vous voir avant la séance: je veux embrasser un de mes plus tendres
+ amis et le presser contre mon cœur: cette jouissance me
+ préparera à toutes les autres de cette heureuse matinée.
+
+ «Je vous embrasse, en attendant, de tout mon cœur. Adieu! mille
+ fois adieu! Tout à vous, sans réserve!»
+
+Les jeunes sourds-muets, pour leur compte, ayant su à qui leur directeur
+devait sa liberté, s'entendirent pour modeler un beau buste de l'abbé de
+l'Épée, en terre cuite. On aura peine à se figurer la surprise et
+l'émotion qu'éprouva notre auteur dramatique en recevant de leurs mains
+ce tribut de leur reconnaissance filiale.
+
+Dans la suite, Mme Talma, qui fut tant applaudie dans le rôle de
+l'élève de l'abbé de l'Épée, vint causer à Bouilly une nouvelle
+jouissance en lui annonçant qu'elle était chargée de lui remettre, au
+nom de tous les sourds-muets, ses camarades, des vers exprimant les vifs
+sentiments dont ils étaient animés.
+
+Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne pouvoir résister au plaisir
+de mentionner encore un trait qui est personnel à Bouilly.
+
+Présenté par Joséphine au chef du pouvoir exécutif, il en reçut des
+éloges sur son double succès.
+
+«Je vous remercie, lui dit-il avec le _sourire à dents blanches qui
+ornaient sa bouche des plus expressives_ (termes de notre aimable
+conteur), de votre pièce sur l'abbé de l'Épée: vous m'avez procuré le
+plaisir de rendre Sicard à ses élèves.
+
+«--Et moi, général, dit Bouilly, je dois vous remercier bien plus encore
+de m'avoir procuré, par cet acte de justice, la plus honorable
+jouissance que puisse éprouver un littérateur.»
+
+On remarque, dans _la Clef du cabinet des souverains_, une lettre d'une
+jeune sourde-muette, Mlle Rey Lacroix, à Mme Bonaparte.
+
+«Les sourds-muets, lui écrit-elle avec une naïveté charmante, n'ont pas
+Sicard depuis beaucoup de mois. Je l'aime bien, il est dans mon
+cœur. Il a enseigné à mon papa qui m'enseigne tous les jours.
+
+«Dites à votre époux de rendre Sicard aux sourds-muets! Vous deux serez
+leurs amis comme est papa: ils prieront Dieu pour vous.»
+
+Après le 3 nivôse, les jeunes sourds-muets étant allés complimenter le
+premier Consul, leur respectable maître fut chargé par lui de leur
+transmettre sa réponse:
+
+«Je suis bien aise de voir les sourds-muets de naissance, et c'est avec
+plaisir que je reçois l'expression de leurs sentiments. Dites à vos
+élèves, citoyen Sicard, que je ferai tout ce qui sera nécessaire pour
+augmenter leur bien-être et pour les rendre heureux.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+ Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un
+ sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa
+ _Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle que
+ fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la
+ mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur
+ l'articulation.
+
+
+Rapportons, en passant, le jugement que Napoléon Ier porta plus tard
+sur la langue des sourds-muets:
+
+«Monsieur l'abbé, dit le futur empereur à Sicard, qu'à la demande de ses
+élèves il venait de faire élargir, en payant les dettes qu'il avait
+contractées pour eux, il me semble que ces infortunés n'ont que deux
+mots dans leur grammaire: _le substantif_ et _l'adjectif_.»
+
+Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop pénétrant pour n'y pas
+ajouter _le verbe_, s'il avait eu le temps de sonder davantage
+l'admirable langue employée journellement par cette portion
+intéressante de la famille humaine, et surtout s'il avait eu affaire à
+un _maître_ qui eût su puiser plus sûrement parmi les trésors qu'elle
+recèle. N'est-ce pas, en effet, le verbe qui est le fond de la langue
+des signes, puisque c'est une langue d'action?
+
+Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter un coup d'œil sur
+l'œuvre capitale de l'abbé Sicard, son _Cours d'instruction d'un
+sourd-muet de naissance_, dont il a été fait mention plus haut. Mais,
+tout en accordant volontiers que c'est _une sorte de cours de
+métaphysique et de grammaire expérimentales, propre à l'instruction de
+tous les enfants_, qu'il nous soit permis, tout d'abord, de nous élever,
+comme nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance, et comme nous
+ne cesserons de le faire, contre deux ou trois passages du discours
+préliminaire qui nous semblent aussi absurdes que révoltants pour
+l'espèce humaine.
+
+«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet de naissance, considéré
+en lui-même avant qu'une éducation quelconque ait commencé à le lier par
+quelque rapport à la grande famille dont, par sa forme extérieure, il
+fait partie? _C'est un être parfaitement nul dans la société, un
+automate vivant, une statue, telle que la présente_ Charles BONNET, _et
+d'après lui_ CONDILLAC; _une statue à laquelle il faut ouvrir l'un
+après l'autre et diriger tous les sens en suppléant à celui dont il est
+malheureusement privé. Borné aux seuls mouvements physiques, il n'a pas
+même, avant qu'on ait déchiré l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet
+instinct sûr qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce guide._
+
+«_Le sourd-muet n'est donc, jusque-là, qu'une sorte de machine
+ambulante, dont l'organisation, quant aux effets, est inférieure à celle
+des animaux._
+
+«_Quant au moral, il résulte et se combine de tant d'éléments, tous
+placés si loin de lui, qu'on doit bien se douter qu'il n'en soupçonne
+pas même l'existence._
+
+ * * * * *
+
+«_Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le voilà tel que
+l'habitude de l'observation, en vivant avec lui, m'a mis à même de le
+dépeindre! C'est de ce triste et déplorable état qu'il faut le retirer
+avant de songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un ouvrier, un
+homme d'une profession quelconque._»
+
+Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous de la bête la
+plus stupide, et imprime sur son front le stigmate d'_une machine à
+figure humaine_, il n'y a qu'à hausser les épaules; mais qu'une pareille
+assertion sorte de la plume d'un grave instituteur de sourds-muets!
+C'est un paradoxe inqualifiable, qui a excité chez nous, encore enfants,
+une indignation si légitime, que nous n'eussions pas mieux demandé que
+de faire bonne et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes
+des exemplaires qui nous tombaient sous la main.
+
+J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet à l'état brut,
+comme le suppose l'abbé Sicard, est une chimère. Il n'y a pas un
+sourd-muet âgé seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les hommes,
+n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait émis quelque idée, n'ait, en un
+mot, communiqué, d'une manière fort imparfaite sans doute, mais
+communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne n'existe donc pas en
+réalité.
+
+Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende honorable d'une pareille
+opinion dans sa _Théorie des signes pour servir d'introduction à l'étude
+des langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en
+action_, ouvrage formant deux volumes in-8º, l'un de 580, l'autre de 650
+pages.
+
+ * * * * *
+
+«Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome Ier, n'est pas aussi
+malheureux; il apporte aux leçons de son maître une âme communicative,
+qui, pleine des idées que les objets extérieurs, par le ministère des
+sens qui en sont frappés, ont fait parvenir jusqu'à elle, anime son
+regard, modifie les muscles de son visage et commande à sa physionomie
+cette diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer toutes
+ses pensées et toutes ses affections. C'est encore son âme qui
+communique aux gestes toutes les formes propres à dessiner les objets;
+c'est elle qui, dans ses yeux, décèle la colère qu'il voudrait en vain
+dissimuler et qui les enflamme, c'est elle qui sillonne son front quand
+il est triste, qui fait naître le sourire sur ses lèvres et l'expression
+de la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le sourd-muet qui
+arrive de chez ses parents et qui n'a reçu encore aucune leçon n'est pas
+moins éloquent que le jeune _entendant_ qui, auprès d'un maître, vient
+apprendre l'art d'analyser la pensée, et celui de parler correctement la
+langue dont sa première institutrice lui a fait connaître toutes les
+expressions, en répandant sur ses leçons tout le charme de l'amour
+maternel.»
+
+Plût à Dieu que, comme la lance d'Achille, ce désaccord, quoique tardif,
+ait pu guérir les blessures faites par le premier coup!
+
+_La Théorie des signes_ est bien loin d'avoir eu la vogue du _Cours
+d'instruction d'un sourd-muet de naissance_. Une société savante l'a
+proclamée toutefois _un ouvrage élémentaire absolument neuf,
+indispensable à l'enseignement des sourds-muets, également utile aux
+élèves de toutes les classes et aux instituteurs_, et l'Institut lui a
+décerné un grand prix décennal de première classe, destiné au meilleur
+ouvrage de morale ou d'éducation.
+
+Telle était, à propos du _Cours d'instruction d'un sourd-muet_,
+l'opinion d'un juge fort compétent, M. de Gérando, dans son bel ouvrage:
+_De l'Éducation des sourds-muets de naissance_:
+
+«Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons presque lire un roman
+philosophique; il en revêt les formes, il en offre souvent l'intérêt; on
+y trouve quelque chose du roman de l'Arabe Thophaïl (_le Philosophe
+autodidactique_), quelque chose qui semble emprunté aux tableaux de
+Buffon, à la statue de Condillac, à l'_Émile_ de Rousseau. C'est une âme
+encore assoupie qui s'éveille, un esprit, encore aveugle, qui s'ouvre à
+la lumière, une vie intelligente qui, sous la direction de
+l'instituteur, commence à se développer au milieu de scènes variées.
+C'est une espèce de sauvage, étranger à nos mœurs, qui est initié à
+nos idées, à nos connaissances, en même temps qu'à notre langue.
+L'instituteur sait répandre sur chacun de ces progrès, sur chacun des
+exercices par lequel il les obtient, le charme de cette espèce de drame.
+Il peint avec chaleur les incertitudes, les joies du maître et de
+l'élève; il réussit à faire ressortir ainsi, dans un tableau animé, les
+définitions, les procédés qui semblaient les plus arides de leur nature;
+il donne une figure, une physionomie aux notions les plus abstraites. On
+dirait que l'abbé Sicard est le peintre de la synthèse, le poëte de la
+grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et il ne faut pas en être
+surpris; car les sourds-muets ne sont pas les seuls auxquels il peut
+être profitable.»
+
+D'ailleurs, tant s'en faut que l'abbé Sicard se fût rendu familière et
+comme propre la mimique, ce principal moyen de transmettre les idées aux
+sourd-muets, qu'au contraire, il ne possédait que le mécanisme de ce
+langage, sans qu'on eût besoin de faire la part de ce qu'on appelle
+signes naturels et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait
+presque exclusivement à l'emploi des signes dits _méthodiques_, faute
+d'avoir vécu assez intimement avec ses élèves pour découvrir dans leur
+langage encore brut et peu cultivé le germe d'une langue riche et
+expressive. Parfois l'alphabet manuel, et, plus souvent, la plume et la
+craie intervenaient dans ses démonstrations et dans ses entretiens.
+
+Or, _les signes méthodiques_ sont une sorte d'épellation pour ainsi dire
+matérielle, non-seulement des mots, mais des formes grammaticales qui
+les modifient. On a donné aux premiers le nom de signes de nomenclature,
+et aux seconds celui de signes grammaticaux.
+
+Les règles du langage des gestes diffèrent si essentiellement de celles
+de la langue parlée, qu'on ne devait que rectifier ce que les gestes
+pouvaient avoir de défectueux, de faux, tout en les livrant à toute
+l'indépendance de leur essor, ou au moins les perfectionner et les
+rendre capables de suffire à tous les besoins de l'esprit.
+
+Il était réservé à un instituteur plus clairvoyant, plus judicieux, à
+Bébian, de reprendre ce principe, posé avec tant de sagesse par l'abbé
+de l'Épée, qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de son propre
+langage, c'est-à-dire par le langage des gestes, comme l'on enseigne une
+langue étrangère à un enfant ordinaire à l'aide de sa langue nationale.
+
+Personne ne pouvait mieux sentir combien il importait, dans l'intérêt
+des progrès du disciple, de respecter les lois de l'entendement humain
+en établissant les rapports soit des signes avec les idées, soit des
+signes entre eux.
+
+De nos jours, il paraît reconnu universellement, ou peu s'en faut, que,
+dans l'application de ce principe si fécond, le langage des gestes et
+une langue parlée quelconque ne peuvent se nuire en rien, quoiqu'en
+apparence l'un et l'autre ne doivent guère s'accorder, du moins pour la
+construction.
+
+Ce sujet aurait besoin d'être traité plus au long, mais, à notre avis,
+il doit suffire d'avoir jeté en passant une distinction entre _les
+signes méthodiques_ et _les signes naturels_ au milieu d'une simple
+notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si aride discussion.
+
+Au surplus, nous ne saurions assez insister pour mettre dans l'esprit de
+tous qu'on n'est sûr d'arriver à une parfaite connaissance de la mimique
+que par un usage journalier et par une rare habileté à découvrir tout ce
+qui se passe dans l'âme des sourds-muets.
+
+L'abbé Sicard avait pris l'idée de sa théorie des signes dans le
+_Dictionnaire_[10], que son célèbre prédécesseur avait calqué, sauf
+quelques légers changements, sur l'_Abrégé de Richelet, corrigé par de
+Wailly_, travail que la mort vint interrompre au moment où il allait le
+mettre au jour. Résolu de le poursuivre et s'imaginant être en mesure de
+le perfectionner, il avait divisé son nouvel ouvrage en plusieurs
+séries: les objets physiques, les adjectifs, les noms abstraits, etc.
+
+S'agissait-il de dicter le mot _arbre_, il faisait à son élève trois
+signes: le premier représentant _un objet enfoncé dans les terres_; le
+second, _la croissance et l'élévation progressive de cet objet_; le
+troisième, _les branches qui naissent du tronc et que le vent agite_.
+
+Était-il question du mot _professeur_, il lui fallait:
+
+1º les signes d'_une salle publique ou particulière_, _d'un collége_,
+_d'un lycée_, _d'une institution_;
+
+2º Les signes de _la grammaire_, _logique_, _métaphysique_, _langues_,
+_arithmétique_, _géographie_, _géométrie_, etc.;
+
+3º Il figurait l'action de _rassembler des jeunes gens, de leur parler
+et de les enseigner publiquement_.
+
+Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui à exprimer aussi
+clairement que complétement toutes ces idées.
+
+Après tout, ne doit-on pas faire provision de courage et de patience, si
+l'on veut poursuivre jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi
+volumineux, aussi effrayant?
+
+Avant d'aller plus loin, il nous semble à propos d'établir une
+différence entre les deux principaux moyens de communication à l'usage
+des sourds-muets: _la dactylologie_ et _la mimique_, qu'on voit trop
+souvent confondre par le public.
+
+_La dactylologie_, enfance de l'art, n'est que le calque fidèle des
+lettres de l'alphabet d'une langue donnée, incompréhensible à ceux qui
+ne connaissent pas cette langue, se bornant à reproduire ces lettres une
+à une, aussi exactement que possible, à l'aide des doigts.
+
+_La mimique_, au contraire, est l'admirable langage de la nature, commun
+à tous les hommes, parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais des
+idées, créé par le besoin, l'imagination, le génie, et, grâce à son
+caractère d'universalité, compris de tous les peuples.
+
+_La mimique_ n'est-elle pas encore ce langage primitif dont l'enfant se
+sert instinctivement avant et même après l'éclosion de sa raison
+naissante; se glissant, dans un âge plus avancé, à l'insu des parlants,
+dans leurs conversations journalières, et devenant, sans qu'ils s'en
+aperçoivent, l'auxiliaire obligé des personnes qui brillent au barreau,
+à la tribune politique, à la chaire, comme sur la scène tragique,
+comique ou même lyrique? Un ballet, exactement reproduit, n'est-il pas
+surtout une excellente leçon de mimique?
+
+Nous ne saurions trop le répéter, on aura toujours beau essayer d'écrire
+fidèlement les différentes positions et les divers mouvements que la
+main ou le bras est capable d'exécuter, on n'y réussira pas.
+
+Le peintre qui détacherait d'un modèle chacun des traits qui le
+composent, pour les faire passer isolément sous nos yeux, ne nous
+donnerait pas la moindre idée de la physionomie de ce modèle.
+
+Celui donc qui veut s'initier sérieusement aux secrets de la mimique n'a
+qu'à se placer en présence de la nature et à saisir, pour ainsi dire, au
+vol les éclairs qui s'en échappent. Qu'il laisse ensuite parler toute
+son âme, s'il se sent inspiré! C'est là et seulement là qu'on réussit
+toujours.
+
+Revenons encore un moment au _Cours d'instruction d'un sourd-muet de
+naissance_, qui semble avoir été prôné au delà de son mérite.
+
+Peut-être que notre examen dépasserait les limites de ce modeste
+travail, si nous entreprenions de passer au crible cet alliage étrange
+de graves erreurs, de divagations hasardées, de procédés plus ou moins
+ingénieux, et d'analyses plus ou moins profondes. Bornons-nous à relever
+les divisions que l'auteur a signalées dans cet ouvrage comme autant de
+moyens de communication!
+
+Ne place-t-il pas, en effet, le quinzième moyen de communication, _le
+Temps, division qu'on en fait, notions sur le système du monde_, avant
+le seizième, qui traite des _adverbes_? Ne ressort-il pas de là qu'une
+pareille transposition blesse l'ordre naturel de la génération des
+idées?
+
+D'un autre côté, on ne saurait nier sans injustice qu'une telle
+publication ne fût un véritable service rendu, en ce temps-là, à la
+cause des pauvres sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout à fait
+l'idée que son titre a pu en donner d'abord. Eh! que serait-ce si
+l'auteur avait mieux su montrer la route que doit suivre modestement un
+père ou une mère de famille, ou un instituteur ou une institutrice
+primaire, et surtout s'il avait déterminé d'une manière plus rationnelle
+son point de départ et son point d'arrivée avec son jeune sourd-muet? De
+tels procédés ne valent-ils pas la peine que l'observateur les prenne
+pour terme de comparaison entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire?
+
+L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait l'histoire des
+facultés morales et intellectuelles.
+
+«Quel spectacle plus digne de toute l'attention du philosophe, a observé
+Bébian, que d'assister, pour ainsi dire, à l'éclosion de l'intelligence
+humaine, de voir poindre et se développer cette faculté qui élève
+l'homme au dessus de tout ce qui l'environne et le place entre le ciel
+et la terre!
+
+«Si l'établissement d'une langue universelle, ajoute cet instituteur
+éminent, était une chose qu'on pût espérer, le langage des gestes me
+paraîtrait, comme à Vossius et à l'abbé de l'Épée, le moyen le plus
+propre à atteindre ce but.»
+
+On voit que sur ce point les modernes s'accordent avec les anciens qui,
+au grand étonnement de leur siècle, avaient reconnu de quoi la mimique
+était capable, pourvu qu'elle fût _franche du collier_, et qu'on ne
+passât pas légèrement sur ce mot en apparence vulgaire.
+
+En face d'aussi respectables autorités, nous nous croyons en droit de
+déplorer que quelques instituteurs qui n'ont rien étudié, ni rien appris
+dans notre spécialité, fassent journellement fausse route, au lieu de
+prendre la nature pour guide et pour but. N'est-il pas temps de
+condamner en dernier ressort leur prétention, pour ne pas dire plus, de
+jeter à tort et à travers des enfants sourds-muets sur les bancs des
+jeunes entendants-parlants pour forcer les premiers à recevoir avec les
+seconds des leçons d'une articulation factice?
+
+Telle ne fut jamais la manière de voir de nos grands maîtres. N'a-t-il
+pas été démontré par eux jusqu'à l'évidence que la mimique est la pierre
+angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets, tandis que
+l'articulation n'est pour eux qu'un moyen accessoire et secondaire?
+
+Encore cette dernière ne devrait-elle être enseignée qu'à ceux de nos
+frères et à celles de nos sœurs dont les organes y ont une certaine
+aptitude.
+
+«Messieurs, s'écria un jour l'abbé Sicard, dans une des séances qu'il
+donnait à son école, j'aperçois parmi vous une personne transportée
+d'admiration en entendant un de mes sourds-muets prononcer quelques
+mots. Eh bien! s'il m'était permis de payer des manœuvres pour une
+pareille besogne, il ne sortirait pas de la maison un seul élève qui ne
+sût parler.»
+
+--_Tant bien que mal_, eût-il pu ajouter, _au risque de ne pas être
+compris et de ne pas trop se comprendre lui-même_.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+ Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
+ spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses
+ tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon
+ Ier que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces
+ malheureux. Cette insinuation est repoussée dans une lettre de
+ l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite
+ Majesté.
+
+
+Il nous reste à dire un mot d'un autre livre de l'abbé Sicard: _Les
+Éléments de grammaire générale appliquée à la langue française_ (1814, 1
+vol. in-8º).
+
+Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, dès leur début, autant
+d'éditions. La _Grammaire générale_ de l'abbé Sicard occupait une place
+éminente, comme livre classique, sur les rayons de toutes les
+bibliothèques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats de jeunes
+demoiselles. Ces pauvres intelligences, au lieu de se plaindre de ne pas
+la comprendre, ainsi qu'elles en avaient bien le droit, croyaient
+timidement ne devoir s'en prendre qu'à elles-mêmes.
+
+Mais le sévère regard de la raison n'ayant pas tardé à percer la savante
+obscurité de l'œuvre, on a fini par l'apprécier à sa juste valeur.
+
+Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du nom de notre instituteur,
+ce furent ses exercices mensuels auxquels il admettait un public
+nombreux, mais où l'on remarquait surtout des hommes éminents en tout
+genre. La cour de l'établissement ne désemplissait point de riches
+équipages. Et ces flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi
+la curiosité qui poussait à contempler _les phénomènes vivants_ du
+démonstrateur?
+
+La salle, au milieu de laquelle se trouvait un grand tableau de
+Langlois, représentant l'abbé avec plusieurs de ses élèves des deux
+sexes, était déjà comble avant l'heure indiquée. A peine en
+franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient en masse pour
+saluer son entrée. Puis ce n'étaient que cris prolongés d'enthousiasme.
+Les feuilles publiques s'empressaient à les répéter au loin, de sorte
+que la première faveur que les étrangers briguaient à l'envi, en
+arrivant dans notre capitale, était de jouir de ce qu'on appelait, à
+tort ou à raison, les représentations de l'abbé Sicard, _représentations
+théâtrales_ dans lesquelles il se plaisait à mettre constamment en scène
+son élève Massieu.
+
+On avait beau reprocher à l'abbé Sicard un art prestigieux, trop éloigné
+du naturel et peu en rapport avec son débit, une profusion d'images
+obtenues parfois au préjudice du simple bon sens, et encore son accent
+gascon qui frisait souvent le grotesque, il savait toujours captiver son
+auditoire bénévole, grâce surtout à cet intérêt qui s'attache
+naturellement à une infirmité quelconque.
+
+La complaisance et le naïf enthousiasme avec lesquels il exposait ses
+procédés et ses succès ne devaient-ils pas trouver une excuse dans les
+honorables motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas enfin le
+prestige de l'éloquence dans les miracles qu'on le croyait voir opérer
+sur ses élèves?[11]
+
+Le cours de l'abbé Sicard était non moins fréquenté par ses répétiteurs,
+ses répétitrices, et les jeunes personnes qu'on s'empressait de lui
+recommander. Il avait lieu trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et
+le samedi, à midi.
+
+Mme Laurine Duler, répétitrice parlante à l'institution des sourds-muets
+de Paris, devenue depuis directrice de l'École d'Arras, qui n'oubliait
+rien de ce que son ancien maître avait eu occasion d'enseigner dans ses
+cours particuliers sur les signes, ne contribuait pas peu non plus à la
+mise en scène de sa _Théorie des signes_.
+
+Il n'était pas moins heureux dans toutes les réunions, dans tous les
+cercles où il était appelé. Un de ses amis, M. Billet, vice-président de
+la commission administrative de l'école des sourds-muets d'Arras,
+raconte dans un journal: _le Bienfaiteur des sourds-muets et des
+aveugles_ (première année, avril 1854) que, lié intimement avec l'abbé
+Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons de M. Daunou, son
+protecteur.
+
+«Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens, et nous aimions
+surtout à lui parler des sourds-muets. Alors son intelligence prenait
+feu, elle se laissait enlever à la hauteur de ces grands principes dont
+il aimait à se dire le législateur, et il n'était pas rare de le voir
+nous transporter nous-mêmes dans les champs de la démonstration de ses
+procédés didactiques. Nous lui pardonnions volontiers ses abstractions
+en faveur de son ardent amour pour ses élèves; et, depuis lors, je me
+suis toujours senti moi-même porté à leur vouloir et à leur faire du
+bien.»
+
+Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent point exempts de
+contradictions. On n'avait pas craint de rabaisser dans l'esprit de
+Napoléon Ier le mérite que tout le monde paraissait lui reconnaître.
+Témoin une lettre que l'abbé adressa le 10 septembre 1805 à M. Barbier,
+bibliothécaire de Sa Majesté impériale et du Conseil d'État.
+
+«Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier, l'ouvrage de l'abbé de l'Épée
+qui devait vous être remis hier avec les miens. Je l'annonçais à Sa
+Majesté en détruisant les mauvaises impressions qu'on avait cherché à
+lui insinuer sur mon compte.»
+
+Voici la lettre de l'abbé Sicard:
+
+«L'Empereur a été assez bon pour me faire la paternelle révélation de ce
+qu'on lui avait dit de moi. On s'était efforcé de lui faire accroire que
+je n'avais rien inventé dans l'art que je professe, que l'abbé de l'Épée
+avait tout trouvé, tout fixé avant moi. On ajoutait que je n'avais formé
+qu'un seul élève, que j'avais mécaniquement dressé à faire quelques
+tours de force. Sa Majesté ne m'a pas répété ces mots-là; mais il ne m'a
+pas été difficile de découvrir qu'on les lui avait dits. Je serais
+pleinement justifié si vous étiez assez bon pour lire l'_Introduction de
+ma théorie des signes_ et pour parcourir le travail de mon illustre
+maître, ainsi que quelques passages de mon _Cours d'instruction_, entre
+autres les chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26.
+
+«Je laisse à votre extrême bienveillance le soin de profiter des
+moments précieux qui se présenteront, pour les chercher même, afin de
+faire passer dans l'âme de Sa Majesté les dispositions favorables de la
+vôtre sur mon compte.
+
+«Agréez l'hommage de ces mêmes ouvrages que vous voulez bien avoir la
+bonté de présenter à Sa Majesté. C'est déjà pour moi un succès flatteur
+que de penser qu'ils seront admis dans votre collection.
+
+«Croyez, Monsieur, à la haute estime que vous m'inspirez, comme à tout
+le monde, et au dévoûment particulier avec lequel j'ai l'honneur d'être,
+votre, etc.»
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+ Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le
+ directeur lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa
+ méthode.--Parmi ses élèves brillent deux charmantes jeunes
+ sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa
+ Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,
+ la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers
+ sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife une allocution
+ latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il parcourt ensuite les
+ ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert et de Saint-Céran sont
+ amenées aux Tuileries par l'abbé Sicard.
+
+
+Parmi les souverains de l'Europe, admirateurs de l'abbé Sicard, on cite
+le pape Pie VII, François II, empereur d'Autriche, et Alexandre Ier,
+empereur de Russie.
+
+On nous saura gré de glisser ici une notice historique de ce qui se
+passa à l'Institution des sourds-muets le jour où Sa Sainteté daigna la
+visiter en détail.
+
+ * * * * *
+
+Le samedi 25 février 1805, le Souverain Pontife se fit conduire à
+l'établissement. Cinq cardinaux, au nombre desquels était Mgr
+l'archevêque de Paris, un grand nombre de prélats romains et d'évêques
+français, des ecclésiastiques, des fonctionnaires, les premières
+autorités, des étrangers de marque accompagnaient Sa Sainteté.
+
+Le Pape arriva à onze heures avec toute sa suite, escorté d'un
+détachement de grenadiers à cheval de la garde et de plusieurs
+compagnies de chasseurs à pied.
+
+Le Souverain Pontife fut reçu à sa descente de voiture par MM.
+Brousse-Desfaucherets, de Montmorency, Bonnefous et Sicard,
+administrateurs de la maison.
+
+Avant de se rendre à la salle des exercices, il bénit solennellement la
+chapelle de l'École, où se trouvaient un grand nombre de personnes qu'il
+bénit également.
+
+A l'issue de cette cérémonie, le Saint-Père fut conduit par les membres
+de l'administration à la salle des séances, au milieu de laquelle
+s'élevait un siége en forme de trône, surmonté d'un dais. Les élèves
+sourds-muets des deux sexes, sous la surveillance de leurs répétiteurs
+et répétitrices, étaient groupés séparément en face du trône, sur les
+deux côtés de l'estrade.
+
+La présence de Sa Sainteté, en ce lieu consacré à l'enfance et au
+malheur, au sein d'une institution toute religieuse par l'esprit dans
+lequel elle a été fondée et se maintient, excita le plus consolant
+intérêt, et c'est au milieu de l'attendrissement général que l'abbé
+Sicard ouvrit la séance par ce discours adressé au Souverain Pontife:
+
+ «Très Saint-Père, le bonheur de vous posséder dans cet asile
+ consacré à rendre la vie morale à des infortunés qui étaient
+ condamnés à n'en jouir jamais, faisait depuis longtemps l'objet des
+ vœux des administrateurs de cette institution. Mais nous
+ n'aurions jamais osé porter jusque-là nos espérances, si, au moment
+ où l'instituteur des sourds-muets vous fut annoncé, Votre Sainteté
+ ne les eût fait naître par ce premier mouvement de bienveillance et
+ d'intérêt: _Si! anderemo!_ Oui, nous nous y rendrons.
+
+ «Vous descendez, Très Saint-Père, jusque dans cette humble demeure,
+ et vous y apportez, comme partout où votre charité vous conduit, la
+ consolation, le bonheur et une sainte allégresse. Aucun asile du
+ malheur n'est étranger à votre tendresse paternelle; j'oserai dire
+ que celui-ci n'était peut-être pas tout à fait indigne de votre
+ intérêt, par son but et les motifs qui lui ont donné naissance.
+
+ «C'est la Religion qui en a fait concevoir la première idée, et
+ c'est la Religion encore qui a fécondé dans l'esprit qui l'avait
+ conçue cette pensée si heureuse et si grande. C'est le désir de
+ faire naître l'idée de Jésus-Christ dans le cœur de tant
+ d'infortunés, et de les initier aux mystères de cette sainte
+ croyance, dont vous êtes le premier pasteur et le chef suprême, qui
+ embrasa le cœur d'un des prêtres les plus religieux de cette
+ capitale.
+
+ «Une bonté sans bornes, une charité sans mesure, un zèle égal à
+ cette charité: voilà quel a été le caractère de l'œuvre de
+ l'illustre abbé de l'Épée, seul inventeur de cette découverte, le
+ plus ardent propagateur de cette œuvre sublime, à laquelle il a
+ consacré et son patriotisme et toutes ses forces, jusqu'au moment
+ où il a été appelé pour aller recevoir au ciel le prix éternel d'un
+ si grand dévoûment.
+
+ «C'est de ses mains, Très Saint-Père, que j'ai reçu ce dépôt sacré;
+ c'est cet apostolat que je me suis efforcé de continuer, en
+ profitant de ses leçons, et en augmentant les premiers moyens
+ d'instruction que son grand âge ne lui permettait plus de porter à
+ leur dernière perfection; c'est à atteindre ce but que j'ai employé
+ le peu de ressources que j'avais reçues de la Providence. J'y ai
+ travaillé sans relâche, et j'ai la consolation de pouvoir annoncer
+ à Votre Sainteté que toutes les difficultés ont été vaincues et
+ qu'il n'y a rien de si élevé dans la morale, dans la religion, même
+ dans les institutions humaines, et jusque dans les sciences, que je
+ ne puisse atteindre et que je ne puisse révéler à mes élèves.
+
+ «Quel bonheur pour moi, Très Saint-Père, d'être appelé à en faire
+ aujourd'hui l'essai sous vos yeux! C'est une récompense dont je
+ n'aurais osé me flatter, et dont on a craint un instant que je ne
+ fusse privé pour jamais.
+
+ «Il demeurera éternellement gravé dans nos cœurs le souvenir de
+ ce jour mémorable où Votre Sainteté n'a pas dédaigné de paraître au
+ milieu de ces enfants que votre présence rend si heureux. Il sera
+ toujours pour moi un grand sujet d'encouragement, et pour eux une
+ source d'émulation et d'instruction continuelle.
+
+ «Lorsque j'aurai quelque grande idée de vertu à leur inspirer, je
+ leur parlerai du Saint-Père.
+
+ «Quand j'aurai à peindre à leurs yeux la plus haute dignité, unie à
+ la simplicité la plus touchante, les plus éminentes vertus
+ embellies par le charme sans cesse vainqueur d'une bonté toute
+ céleste, je leur parlerai du Souverain Pontife.
+
+ «Lorsque je voudrai leur donner une idée juste d'une douceur
+ inaltérable qui fait naître la confiance et qui s'allie si bien à
+ cette sublimité de rang qui prescrit le plus grand respect,
+ assemblage divin qui commande l'admiration et qui entraîne tous les
+ cœurs, je leur parlerai encore du Saint-Père.
+
+ «Je leur raconterai toutes les merveilles que votre présence
+ auguste a opérées dans cette capitale; ce triomphe sur tous les
+ esprits, sans même les combattre; cette vénération profonde qui a
+ fait tomber à vos pieds et y attendre la bénédiction de Votre
+ Sainteté, non-seulement les enfants fidèles, mais ceux que le
+ malheur de leur naissance et ceux que de fausses lumières avaient
+ toujours tenus en garde contre l'ascendant du bien; on ne résiste
+ pas à celui de la charité quand elle se montre sous des formes
+ aussi attrayantes.
+
+ «Ils entendront tout cela, Très Saint-Père, ces enfants qui en
+ auront déjà remarqué, dans ce jour solennel, la juste application,
+ et ils le rediront, dans leur langage, à ceux qui, dans la suite,
+ viendront, comme eux, recevoir ici les mêmes instructions.
+
+ «Ainsi se formera dans cet établissement une sorte de tradition,
+ dont la chaîne ne sera jamais interrompue, de tous les bienfaits
+ que nous aura apportés une visite aussi honorable. Ainsi se
+ continuera le double prodige qui va frapper vos regards paternels:
+ _Et surdos fecit audire et mutos loqui_.
+
+ «Oui, les sourds-muets entendront, car ils verront la parole; les
+ muets parleront, vous verrez leurs gestes la dessiner. C'est ce que
+ je vais tâcher de rendre sensible à Votre Sainteté, dans ces
+ exercices honorés de sa présence.»
+
+A la suite de cette allocution, l'abbé Sicard développe les procédés de
+sa méthode.
+
+Un élève dessine divers objets sur le tableau, trois autres écrivent
+autour, dans trois langues différentes: en français, en anglais et en
+italien, les noms par lesquels on désigne chacun de ces objets. La
+simplicité de cet enseignement intéresse vivement Sa Sainteté.
+
+L'instituteur expose ensuite les procédés qui lui servent à donner la
+connaissance des éléments de la proposition et il en fait faire les
+signes. Un travail de Massieu sur les conjugaisons et sur les divers
+modes des temps n'excite pas moins d'intérêt. Le célèbre sourd-muet
+exécute tous ces signes avec une précision et une exactitude
+remarquables.
+
+Le Souverain Pontife daigne ouvrir un livre (_la Vie des Papes_) dont
+elle accepte l'hommage; elle en indique une page que Massieu lit avec
+une vive pantomime. Après quoi, un autre sourd-muet, Clerc, la traduit
+en français.
+
+Un élève nommé Gire offre au Saint-Père une tabatière façonnée au tour
+par un autre élève, et sur laquelle sont tracées en mosaïque les armes
+du Saint-Siége. Le Souverain Pontife daigne l'accepter et donne sa
+bénédiction à ce jeune et intéressant artiste qui la reçoit à genoux aux
+pieds du Pape.
+
+Cette scène est aussitôt décrite, à la fois, par deux sourds-muets et
+deux sourdes-muettes, dans un style différent.
+
+Une autre sourde-muette, Mlle de Saint-Céran, lit _très-distinctement_
+ce que ses compagnes viennent d'écrire; elle écrit ensuite elle-même en
+langue italienne un compliment adressé au Souverain Pontife.
+
+Une autre élève moins âgée et non moins intéressante, Mlle Robert[12]
+écrit, de son côté, un autre compliment en italien; l'une et l'autre
+figurent ensuite par des signes les mots qu'elles ont tracés.
+
+Le compliment italien de Mlle Robert nous paraît mériter par son aimable
+naïveté d'être reproduit dans ce récit:
+
+ Beatissimo Padre,
+
+ Sono fanciulla e mutola.
+ Elle ama i fanciulli, sarò amata da lei.
+ Sono infelice, avrà pietà di me.
+ Sicard è il mio secondo padre.
+ Christiana e cattolica sono pure la figlià di Vostra
+ Santità.
+
+En voici la traduction française:
+
+ Très Saint-Père,
+
+ Je suis enfant et muette.
+ Votre Sainteté aime les enfants, j'en serai aimée.
+ Je suis malheureuse, Elle aura pitié de moi.
+ Sicard est mon second père.
+ Chrétienne et catholique, je suis aussi la fille de
+ Votre Sainteté.
+
+Après avoir vu parler un sourd-muet, le Pape est dans l'attente de la
+révélation des moyens qui l'ont conduit à ce succès merveilleux. Les
+désirs de Sa Sainteté sont satisfaits par M. Sicard, qui s'empresse de
+développer le mécanisme de la parole et les moyens qu'il a imaginés pour
+en obtenir d'heureux résultats.
+
+Ce dernier exercice achevé, l'habile instituteur offre au Très
+Saint-Père le livre qui contient sa méthode et un Recueil de prières à
+l'usage de ses élèves, imprimé par eux-mêmes, qui voit en ce moment le
+jour pour la première fois.
+
+Cette séance dure deux heures et demie. Le Pape et les Cardinaux ne
+cessent d'apporter à ces exercices l'attention la plus soutenue et d'y
+prendre le plus vif intérêt.
+
+En sortant de la salle, Sa Sainteté, accompagnée de toutes les personnes
+de sa suite et des administrateurs, entre à l'imprimerie, où elle est
+reçue par M. Le Clere, son imprimeur, qui lui présente les élèves
+sourds-muets travaillant à _la casse_ et ceux qui, dans la seconde
+pièce, sont spécialement occupés à _la presse_.
+
+Le Saint-Père examine avec la plus grande attention tout ce qui
+constitue chaque presse: pendant cette revue, on prépare sous ses yeux,
+sans que Sa Sainteté puisse s'en douter, le compliment latin qu'elle va
+imprimer elle-même et que M. Le Clere lui adresse tant en son nom qu'en
+celui des sourds-muets imprimeurs.
+
+Le Pape, mettant la main à l'œuvre, veut bien imiter les ouvriers et
+de ce travail résultent les lignes suivantes:
+
+ SANCTISSIMO DOMINO NOSTRO
+
+ PIO PAPÆ VII,
+
+ TYPOGRAPHIAM _ADRIANI LE CLERE_,
+
+ TYPOGRAPHI SUI PARISIENSIS,
+
+ VISITANTI.
+
+ BEATISSIME PATER,
+
+QUANDO Typographiam illam Parisiensem, quæ Sanctitati tuæ Gallias ad
+tempus incolenti feliciter inservit, visitare dignaris, typi moventur ut
+aliquid in laudem tuam exhibeant; præla fervent ut mansuris illud
+signent figuris, atque ita seræ posteritati commendent. Typographus, tam
+suo quàm opificum suorum nomine, subitum istud industriæ communis opus
+verendo admodùm Hospiti gestit offerre. Hasce lineolas, sinceri in
+Summum Pontificem obsequii testes, ac pii erga Christi Vicarium
+affectûs indices, typis mandaverunt juvenes audiendi pariter et loquendi
+usu destituti. Sed physicas facultates, quas parca nimis natura
+negaverat, ipsis postea tribuit vir quidam clarissimus, et nativitatis
+defectus artis suæ potentiâ supplevit. In officina nostra prodigiorum
+semper feraci, quod opifices auribus percipere non valent, id oculis
+apprehendunt; et quod ore non possunt dicere, id digitis eloquuntur.
+Hinc est, quod litterarum ministerio, et totius corporis habitu ad
+venerationem composito, Apostolicam Benedictionem tuam suppliciter
+exposcunt.
+
+
+_Traduction_:
+
+ A NOTRE SAINT-PÈRE
+
+ LE PAPE PIE VII,
+
+ VISITANT L'IMPRIMERIE D'_ADRIEN LE CLERE_
+
+ SON IMPRIMEUR, A PARIS.
+
+ TRÈS SAINT-PÈRE,
+
+«Lorsque vous daignez visiter l'imprimerie de Paris, qui a le bonheur de
+servir Votre Sainteté pendant son séjour en France, les caractères se
+mettent en mouvement pour figurer quelque chose en votre honneur; les
+presses s'échauffent pour le représenter par des signes durables, et le
+transmettre ainsi à la postérité la plus reculée. L'imprimeur, tant en
+son nom qu'en celui de ses ouvriers, s'empresse d'offrir ce subit
+ouvrage de leur commune industrie à un hôte si digne de leur vénération.
+Ces lignes d'impression, qui attestent une sincère soumission au
+Souverain Pontife, et qui marquent une pieuse affection pour le Vicaire
+de Jésus-Christ, ont été composées par des jeunes gens qui n'ont ni
+l'usage de l'ouïe ni celui de la parole. Mais les facultés physiques que
+la nature trop économe leur avait refusées, un homme célèbre les leur a
+données par la suite et a suppléé aux défauts de la naissance par la
+puissance de son art. Dans notre atelier, toujours fécond en prodiges,
+ce que les ouvriers ne peuvent comprendre par les oreilles, ils le
+saisissent par les yeux; et ce qu'ils sont incapables de dire par la
+bouche, ils l'expriment par les doigts.
+
+«C'est pour cela qu'ils se servent du ministère des lettres et de leur
+attitude respectueuse pour vous supplier de leur accorder votre
+bénédiction apostolique.»
+
+Ce qui étonne beaucoup le Saint-Père est de voir, au bas de cette
+feuille, ces mots-ci: _Imprimé par Sa Sainteté elle-même_.
+
+Le Souverain Pontife est conduit à une autre presse par M. de Noel,
+prote de l'imprimerie.
+
+Un sourd-muet y prépare le quatrain suivant, imprimé également par Sa
+Sainteté, qui lui est présenté par un autre sourd-muet (Romain).
+
+ Sa bonté, dans le rang où chacun le contemple,
+ Rend au faible l'espoir, donne au juste la paix,
+ Fait chérir le pouvoir par ses nombreux bienfaits,
+ Et la vertu par son exemple.
+
+En se retirant de l'imprimerie, le Saint-Père donne sa bénédiction et
+son anneau à baiser à tous les membres de la famille de son typographe
+et à toutes les personnes qui ont été admises dans l'imprimerie.
+
+Sa Sainteté veut bien visiter aussi les autres ateliers. Elle y va en
+passant par le grand dortoir qui règne dans toute l'étendue du corps de
+logis et où des croisées habilement ménagées en face les unes des autres
+favorisent, pour la santé des élèves, une libre et continuelle
+circulation de l'air. On fait remarquer à Sa Sainteté que tous les lits
+sont l'œuvre des élèves menuisiers. Il admire l'habileté de
+l'architecte de l'institution (M. de Beaumont) qui, remplaçant les murs
+de refond de l'édifice par de légères colonnes, a su réunir l'agrément à
+la solidité. C'est à lui, à son activité, au tendre intérêt qu'il porte
+à l'institution qu'est due la propreté, l'ordre de la maison qui, en
+très-peu de temps, a été réparée et rendue digne de recevoir Sa
+Sainteté.
+
+Le Saint-Père visite l'atelier de tourneurs où a été tournée la boîte
+qu'il vient de recevoir, et il voit occupés au travail plusieurs élèves
+sous la direction de M. Chabert, chef de cette spécialité. L'atelier de
+dessin lui offre son portrait, dessiné par M. Tulout, qui en est le
+maître. Il voit avec le même intérêt l'atelier de gravure sur pierres
+fines, dirigé par M. Jouffroy, membre de l'Institut national.
+
+M. Belloni, chef de l'atelier de mosaïque, obtient également les
+encouragements de Sa Sainteté.
+
+Dans l'atelier des tailleurs, dans celui des cordonniers, le Saint-Père
+ne contemple pas sans émotion de jeunes élèves dont le travail manuel
+dispense de recourir à des bras étrangers pour la confection des
+souliers et des habits de toute l'Institution.
+
+Le Souverain Pontife trouve, à son passage, sur les marches de
+l'escalier et dans les allées de la maison, les sourds-muets qui ne
+sont pas alors occupés aux ateliers et les sourdes-muettes, tous à
+genoux et attendant sa bénédiction. Il la donne à tous, et témoigne à
+chacun de ces enfants la plus touchante bonté.
+
+Enfin le Saint-Père laisse dans cette institution les souvenirs que sa
+bienveillance sème partout, et qui y ont rendu sa mission bien chère aux
+administrateurs, aux élèves et à toutes les personnes chargées alors de
+leur instruction.
+
+Ce n'est que deux ans après qu'une médaille commémorative de cette
+auguste visite, gravée par M. Duvivier, si justement célèbre, et frappée
+à la Monnaie, est présentée tant au Souverain Pontife qu'aux cardinaux
+et autres personnages qui l'ont accompagné.
+
+Puisque nous avons nommé Mlle Fanny Robert, nous ajouterons que le
+Saint-Père, l'ayant remarquée entre toutes ses sœurs d'infortune,
+prit la tête de l'enfant dans ses mains et chiffonna sa blonde
+chevelure. Pour dernière preuve de son intérêt, il lui fit cadeau d'une
+magnifique boîte de bonbons, d'un chapelet et d'un reliquaire.
+
+Une autre fois, Mlle Robert fut présentée, ainsi que son amie Hélène de
+Saint-Céran, au Souverain Pontife par l'abbé Sicard, qui avait reçu de
+Sa Sainteté la permission spéciale de les amener dans son salon, aux
+Tuileries.
+
+Le Pape, avec cette affabilité qui lui gagnait tous les cœurs, fit
+asseoir Mlle Robert près de lui. Lorsque le directeur la vit dans cette
+position, il fronça le sourcil, mais le Saint-Père s'empressa de lui
+dire: «Ne la grondez pas, c'est moi qui lui ai assigné cette place.»
+
+Mlle Robert n'était alors, nous l'avons dit, qu'une enfant. Que
+voulez-vous? Un élan de tendresse intime débordait du cœur du
+vénérable père des fidèles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+ L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance
+ ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de vol, et à
+ un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est nommé
+ administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de
+ _l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de
+ _Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de M.
+ Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard.
+
+
+Dix-huit jours avant la visite du Saint-Père (le 5 février) le célèbre
+instituteur avait failli être victime d'un accident. Il passait, entre
+huit et neuf heures du soir, de la rue de Richelieu (ancienne rue de la
+Loi), à la rue Saint-Honoré, lorsqu'une voiture attelée de deux chevaux
+fougueux le heurta, le terrassa dans le ruisseau, et lui passa sur le
+corps. Par un hasard aussi heureux qu'inexplicable, il n'y eut ni
+dislocation, ni fracture, ni la moindre contusion. Il ne se plaignit que
+d'un mal de reins assez violent pour le retenir au lit, mais il ne
+tarda pas à se rétablir.
+
+Il déclara, du reste, dans une feuille publique, qu'il devait, en grande
+partie, l'existence à M. Vertueil, oncle de Mlle Georges, de la Comédie
+française, et à M. Edme Berthelont, garçon tailleur, qui, sans calculer
+le péril qu'ils couraient, avaient arrêté intrépidement les chevaux au
+moment où _l'évolution allait achever son tour sur sa poitrine_. Une
+clef, qui se trouvait à l'ouverture droite du devant de son habit, fut
+presque cassée au premier choc de la roue.
+
+L'abbé Sicard avait été appelé à remplir le rôle d'interprète auprès
+d'un sourd-muet de naissance illettré à l'audience du 3 fructidor an
+VIII du tribunal de la Seine. François du Val était prévenu d'avoir pris
+un sac d'argent et de s'être caché ensuite sous le lit du citoyen
+Geoffroy, où il avait été découvert.
+
+Assisté de Massieu, le célèbre instituteur mit dans cette affaire un peu
+de cette solennité théâtrale qu'il abdiquait rarement.
+
+Une autre affaire lui fournit l'occasion de donner une nouvelle preuve
+de sa sagacité.
+
+En 1806, le maire de La Rochelle fit arrêter un vagabond qui exploitait
+la charité publique en étalant une pancarte sur laquelle étaient écrits
+ces mots: _Victor de Travanait, sourd-muet de naissance, élève de l'abbé
+Sicard_.
+
+On avait conçu quelques doutes sur la double infirmité dont cet
+infortuné se plaignait: on lui fit subir différentes épreuves pour le
+forcer à parler, elles furent infructueuses. Un officier du 66e, en
+garnison à La Rochelle, persuadé qu'on soupçonnait à tort ce malheureux,
+écrivit en sa faveur une lettre qui fut insérée dans plusieurs journaux.
+
+Averti par cette publicité, l'abbé Sicard entra en correspondance avec
+le maire de la ville en question: il ne se souvenait nullement d'avoir
+eu Victor de Travanait parmi ses disciples; il demanda qu'on lui fît
+parvenir quelques lignes de son écriture.
+
+A la simple lecture d'un billet que le maire lui envoya, il déclara
+aussitôt que non-seulement Victor de Travanait n'avait jamais été son
+élève, mais qu'il n'était pas même sourd-muet de naissance, et il
+fondait cette dernière assertion sur la manière d'orthographier de cet
+individu.--Il écrivait ainsi: _Je jure devandieux, ma mer est né an
+nautriche_.--QUONDUIT pour CONDUITE; ESSESPOIRE pour ESPOIR; _j'ai tai
+presan, je an porte en core les marque_, etc.
+
+«Vous remarquerez, écrivit l'abbé Sicard dans le _Moniteur_ du 20
+février 1807, la lettre Q substituée à la lettre C, ce qui prouve, de la
+manière la plus évidente, que celui qui met l'une à la place de l'autre
+a entendu, et qu'il a appris que le son de ces deux gutturales est le
+même.
+
+«Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves, si celle-ci ne valait
+pas une démonstration rigoureuse. Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce
+jeune homme n'est pas né sourd, et par conséquent n'est pas muet.»
+
+On mit Victor de Travanait à la disposition de l'abbé Sicard, qui
+parvint bientôt à lui faire rompre le silence. Il lui fit lire en
+public, à haute et intelligible voix, un récit de sa vie.
+
+Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu parler. Son
+véritable nom était Victor Foy; c'était le fils d'un pâtissier de
+Luzarches, près de Paris. Il s'était présenté pour remplacer un conscrit
+en l'an XII, et il avait été admis. Depuis, ayant déserté, il avait
+parcouru l'Espagne, l'Allemagne, la Suisse, la France, et partout il
+s'était fait passer pour sourd-muet.
+
+Vers cette époque, l'abbé Sicard entra dans la commission du
+_Dictionnaire de l'Académie française_, et fut nommé administrateur de
+_l'Hospice des Quinze-Vingts_ et de l'_Institution des jeunes Aveugles_
+(arrêté ministériel en date du 5 brumaire an XIII), lesquels venaient
+annuellement, à l'occasion de sa fête, mêler leurs hommages à ceux de
+leurs frères les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame de
+Paris, faveur dont il était redevable au crédit du cardinal Maury, à qui
+la reconnaissance et l'affection l'attachèrent toute sa vie.
+
+Il fut chargé de répondre, pour _la classe de la langue et de la
+littérature françaises de l'Institut de France_, au discours de
+réception de ce prince de l'Église, prononcé le 6 mai 1807. D'après les
+exigences de Son Éminence, et contrairement à la loi d'égalité observée
+parmi tous les membres de l'illustre corps, il eut la faiblesse de le
+qualifier de _Monseigneur_, titre que, du reste, Fontenelle, en 1722,
+n'avait pas balancé à donner au fameux cardinal Dubois.
+
+On nous excusera d'oser reproduire, à ce sujet, les propres expressions
+de M. Thiers, dans son _Histoire du Consulat et de l'Empire_ (t. VII, p.
+426).
+
+......«L'abbé SICARD, recevant le cardinal Maury, s'était exprimé sur
+Mirabeau en termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas mieux
+parlé, et cette séance académique était devenue l'occasion d'une sorte
+de déchaînement contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon,
+désagréablement affecté, écrivit au ministre Fouché:
+
+«Je vous recommande qu'il n'y ait point de réaction dans l'opinion
+publique. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses
+dans cette séance de l'Académie, qui ne me plaisent pas. Quand donc
+serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la véritable charité
+chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier
+personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller des souvenirs qui
+vont au cœur de tant de gens?»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+ L'_esprit sourd-muet de l'abbé Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce
+ dernier fait un quatrain à sa louange.--La Restauration le nomme
+ chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier de l'ordre
+ de Saint-Michel de France.--Détails sur la visite de François II,
+ empereur d'Autriche, à l'Institution.--Même honneur que lui accorde
+ la duchesse d'Angoulême.--Il assiste à la réception des souverains
+ alliés par M. de Talleyrand.--L'empereur de Russie, Alexandre
+ Ier, s'étonne du silence de l'instituteur.--_Encore l'esprit
+ sourd-muet._
+
+
+Il faut le dire toutefois, l'abbé Sicard, que l'époque de _la Terreur_
+avait vivement impressionné, parlait peu hors de ses séances et semblait
+sans cesse en proie à de tristes pensées. Un jour qu'il dînait chez M.
+de Fontanes sans avoir dit une parole, quelqu'un s'écria: «Quoi? c'est
+là cet abbé Sicard à qui l'on prête tant d'esprit?
+
+«--Sans doute, répliqua _Bussière_, il tient cela de son état: c'est un
+esprit sourd-muet.»
+
+M. de Fontanes fit sur lui ce quatrain:
+
+ Les muets et les sourds doués d'un nouvel être,
+ A la société par son art sont rendus;
+ Dans cet art merveilleux il surpassa son maître,
+ Et l'égala par ses vertus.[13]
+
+La Restauration ne se contenta pas de maintenir l'abbé Sicard dans son
+fauteuil à l'Académie française où, ainsi que nous l'avons dit, le
+consulat l'avait replacé en 1810 par voie d'élection, elle lui accorda,
+en 1814, la décoration de la Légion d'honneur. Plus tard, l'ordre de
+Saint-Michel de France vint également orner sa poitrine.
+
+Depuis sa nomination au grade de chevalier, il célébrait chaque année la
+messe de saint Louis devant l'Académie française.
+
+Lors de l'occupation de Paris par les armées coalisées, en 1814,
+l'Institution des sourds-muets reçut la visite de l'empereur d'Autriche.
+
+Comme l'avait annoncé la veille à l'abbé Sicard un des aides de camp du
+prince, Sa Majesté se présenta à l'Institution le mercredi 11 mai 1814,
+à dix heures et demie du matin. Elle était accompagnée de plusieurs
+seigneurs et officiers de distinction. Les voitures entrèrent dans la
+cour, celle de l'empereur attelée de six chevaux, les deux autres de
+quatre.
+
+Sicard, Salvan et l'agent général étaient venus, au pied du grand
+escalier, à la rencontre du monarque étranger, qui fut amené directement
+à la chapelle préparée pour le recevoir et où la séance eut lieu, parce
+que ce jour-là même, on faisait des réparations à la salle ordinaire des
+exercices publics.
+
+Aucun des administrateurs ne put se rendre à la cérémonie, les uns
+n'ayant pas été avertis à temps, les autres empêchés par les fonctions
+publiques qu'ils exerçaient.
+
+Sa Majesté impériale fut conduite au fauteuil qui lui avait été préparé,
+devant le tableau noir qui masquait l'autel. A ses côtés se tenaient les
+deux personnes de la suite du souverain les plus élevées en dignité et,
+sur des siéges rangés en demi-cercle, les autres officiers de
+l'empereur, derrière lequel on apercevait M. Salvan, second instituteur,
+et M. Mauclerc, agent général. Aux deux côtés du tableau étaient placés
+à droite les garçons, à gauche les filles, accompagnés de leurs maîtres
+et maîtresses.
+
+L'abbé Sicard, debout devant le tableau, commença par expliquer d'une
+manière courte et précise les divers moyens qu'il employait
+progressivement; les plus jeunes garçons furent d'abord présentés à Sa
+Majesté; ils figurèrent sur le tableau divers objets qu'ils désignèrent
+par signes. Les noms de ces objets furent par eux écrits et joints aux
+figures. Celles-ci effacées, les élèves désignèrent encore par signes la
+signification des mots restés seuls et remplaçant les figures.
+
+Tels sont les premiers rudiments mis en usage pour fournir aux
+sourds-muets une espèce de dictionnaire des mots de la langue qu'on veut
+leur enseigner.
+
+Ensuite furent présentées plusieurs jeunes filles, exercées à écrire sur
+le tableau divers temps des conjugaisons que l'abbé Sicard leur demanda
+par signes.
+
+Sa Majesté porta beaucoup d'attention à ces premiers exercices et en
+parut très-satisfaite.
+
+Après avoir ainsi exposé la marche qu'il suivait pour donner aux élèves
+l'intelligence des noms substantifs, des verbes et de leurs
+conjugaisons, le vénérable abbé décrivit la manière dont il les initiait
+à celle des noms adjectifs qui ne désignent pas des objets réels, mais
+seulement leur façon d'être, savoir: leurs accidents ou qualités, et
+qui peuvent varier à l'égard d'un seul et même objet.
+
+De là, l'abbé passa à la formation de la phrase et de la proposition, et
+expliqua comment le verbe substantif, le seul qui existe rigoureusement,
+sert de copule ou de lien, unissant l'adjectif à son substantif, et les
+identifiant, en quelque sorte, pour n'en faire qu'une seule et même
+chose.
+
+Tout cela démontré par le directeur, d'une manière claire et précise,
+fut attentivement suivi par Sa Majesté qui lui fit plusieurs
+observations.
+
+Massieu opéra ensuite sur diverses conjonctions, telles que _si_, _mais_
+et _quand_, pour prouver que les conjonctions en général sont des
+ellipses tenant lieu de phrases complètes.
+
+L'abbé Sicard demanda à Massieu et à Clerc la différence qu'il y a entre
+_quand_ et _lorsque_. Tous deux répondirent assez bien.
+
+Ensuite Massieu exposa sur le tableau les degrés progressifs de la
+faculté de la vue dans l'homme, des opérations de l'esprit et de celles
+de la volonté.
+
+L'abbé Sicard voulant démontrer que ses élèves pouvaient écrire, sous la
+dictée, toutes choses auxquelles ils n'étaient point préparés, demanda
+si quelqu'un de l'assistance n'avait pas un imprimé ou un manuscrit
+qu'un élève dicterait à un autre. On présenta un journal. Sa Majesté fut
+priée de choisir un article que Massieu dicta à Clerc qui le traduisit
+très-bien. Ensuite, pour soumettre leur intelligence à une plus forte
+épreuve, l'habile instituteur fit également dicter par Massieu à Clerc
+dix vers alexandrins faits en l'honneur de Sa Majesté. Clerc les écrivit
+de même très-correctement sur le tableau. Après quoi il en donna lecture
+par signes. On adressa à l'un et à l'autre plusieurs questions
+auxquelles ils répondirent d'une manière judicieuse.
+
+Enfin, à une heure et demie, au moment où on allait lever la séance,
+l'Empereur voulut bien donner à Clerc le temps d'écrire sur le tableau
+quelques pensées, qui furent trouvées très-heureuses, sur l'honneur que
+Sa Majesté faisait à l'Institution en la visitant.
+
+Le monarque parut très-satisfait de la séance.
+
+En passant dans le corridor, il daigna entrer dans la classe de dessin
+et examiner les petits ouvrages des élèves. Ensuite il alla visiter le
+dortoir dont il admira la bonne tenue et la propreté.
+
+L'ancien élève Monteille, confié à M. Jouffroy pour apprendre la gravure
+sur pierres fines, soumit à l'Empereur plusieurs pierres gravées par
+lui, dont le prince lui témoigna sa satisfaction.
+
+MM. Sicard, Salvan et Mauclerc eurent l'honneur de reconduire Sa Majesté
+jusque dans la cour où Elle remonta en voiture, ainsi que les personnes
+de sa suite, qui semblaient également enchantées de la séance.
+
+Qu'on nous permette de faire suivre le récit de cette visite de quelques
+détails sur celle dont la duchesse d'Angoulême honora, le 24 novembre
+1814, l'Institution des sourds-muets.
+
+Vers deux heures, la Dauphine, suivie de plusieurs fonctionnaires et
+dames de sa maison, se présente à l'établissement.
+
+A sa descente de voiture, elle est accueillie par MM. le vicomte de
+Montmorency, le baron Garnier et l'abbé Sicard, administrateurs de
+l'Institution, les barons Malus et de Gérando, autres administrateurs,
+s'étant trouvés, à leur vif regret, dans l'impossibilité de s'y rendre.
+
+Madame est conduite, avec sa suite, dans la salle des exercices et
+placée sur l'estrade préparée pour la recevoir.
+
+M. le baron Garnier adresse à la Princesse un discours dans lequel il la
+remercie, au nom de l'administration, de la bonté qu'elle a de visiter
+un des établissements qui prospère le plus sous l'autorité tutélaire de
+Sa Majesté.
+
+L'abbé Sicard adresse la parole à la princesse, au nom des élèves, afin
+de lui témoigner leur vive reconnaissance de l'intérêt qu'elle daigne
+prendre à eux et l'extrême satisfaction qu'ils éprouvent de sa présence.
+Il ouvre la séance par l'exposition des premiers moyens employés pour
+commencer l'instruction des sourds-muets.
+
+Puis il fait exercer sur le tableau noir les élèves les plus avancés
+afin de donner à Son Altesse une idée des succès progressifs obtenus
+dans l'enseignement.
+
+Madame paraît très-satisfaite tant des moyens que des résultats. Elle
+fait plusieurs questions qui prouvent sa vive sympathie pour le sort de
+ces infortunés.
+
+Après les exercices, Elle est conduite au réfectoire, à la chapelle, au
+dortoir, et reconduite à sa voiture par les administrateurs auxquels
+Elle témoigne toute sa satisfaction.
+
+Elle daigne faire remettre à l'agent général une somme de 600 fr.,
+destinée aux élèves. L'administration est chargée d'en déterminer
+l'emploi.
+
+Au sujet de la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand,
+j'ai lu dans un journal répandu ce qui suit, sous le titre de _Mémoires
+sur la Restauration, dictés par un vieux diplomate_:
+
+«M. de Talleyrand était venu à la rencontre des souverains alliés au
+palier du rez-de-chaussée de son hôtel.
+
+«Votre Majesté, dit l'homme d'État s'adressant à l'empereur de Russie,
+remporte peut-être en ce moment son plus beau triomphe; elle fait de la
+maison d'un diplomate le temple de la paix.
+
+«--J'en accepte l'augure», répondit Alexandre.
+
+On remonte. Dans les premiers salons se presse une foule de gens plus ou
+moins connus qui tiennent au passé par leurs souvenirs, au présent par
+leurs intérêts, et à l'avenir par la crainte de compromettre les uns, ou
+par l'espoir de rajeunir les autres.
+
+Un homme modeste, en costume ecclésiastique, à l'air effaré, se tient au
+contraire presque enseveli derrière les curieux et les courtisans. C'est
+lui que l'œil du czar va troubler dans sa retraite.
+
+«Quel est cet abbé au front doux et triste?» demanda Alexandre à M. de
+Talleyrand.
+
+«--L'abbé Sicard, excellent royaliste, victime de _la Terreur_. Il a
+inventé les sourds-muets.»
+
+L'empereur de Russie, au fond de ses États hyperboréens, avait entendu
+parler de l'admirable science de l'abbé Sicard et se proposait de la
+naturaliser à Saint-Pétersbourg.
+
+Il fait quelques pas vers l'humble personnage, et lui adresse peu de
+mots, sans doute, mais pleins de sympathie; le pauvre abbé, étourdi de
+cet honneur, est comme frappé de la foudre et ne répond rien.
+
+«Comment! reprend Alexandre en se tournant vers M. de Talleyrand, c'est
+là cet abbé Sicard auquel on prête tant d'esprit?
+
+«--Sire, répond le prince avec aplomb, Monsieur a l'esprit de son état:
+«_un esprit sourd-muet_.» Il refaisait, sans qu'il s'en doutât, le mot
+de Bussière.
+
+L'un des admirateurs sur parole de l'abbé Sicard, raconte H. Moulin,
+avocat, dans sa _Biographie anecdotique de cet instituteur_, l'entendant
+pour la première fois, s'étonnait de ne pas rencontrer l'homme que son
+imagination avait rêvé.
+
+«Comment, dit-il à une femme de lettres, alors célèbre, Mme de
+Bourdicviot qui l'avait accompagné, c'est là cet abbé Sicard, cet homme
+illustre à qui l'on prête tant d'esprit?
+
+«--Oui, répond la femme auteur, c'est l'esprit de son état, l'esprit
+sourd-muet.» Troisième version!
+
+Toujours le même mot puisé à trois sources différentes. Laquelle est la
+bonne? Peut-être toutes les trois.
+
+Le célèbre instituteur fut placé entre l'empereur de Russie et
+l'empereur d'Autriche dans un splendide banquet qui leur fut offert à
+cette époque. Les souverains avaient voulu ajouter cette marque spéciale
+d'estime à beaucoup d'autres.
+
+Depuis, le czar demanda à une dame d'un esprit peu commun, parlante,
+celle-là, Mme Duhamel, élève de l'abbé Sicard, chaque fois qu'elle se
+présenta à sa cour:
+
+«Comment se porte votre génie? Savez-vous que j'ai eu le plaisir de
+dîner avec lui à Paris?»
+
+La reine de Suède, jalouse de rendre, à son tour, hommage au zèle et aux
+succès du célèbre instituteur, l'honora d'une lettre flatteuse, dans
+laquelle Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de ses
+lumières la nouvelle institution des sourds-muets de Stockholm. Sa
+Majesté daigna, en outre, lui envoyer directement la décoration de son
+ordre de Wasa[14]. Il avait déjà reçu celle de Saint-Wladimir de Russie.
+
+Certes, ce serait méconnaître l'esprit de justice qui dictait la
+conduite de Napoléon Ier à l'égard des gens de mérite, quelles que
+fussent leurs opinions, que de lui reprocher de n'avoir accordé aucune
+de ses distinctions honorifiques à notre directeur, mais il ne faut pas
+oublier que, créateur de la Légion d'honneur, jamais le grand homme n'en
+fut prodigue, surtout dans le principe, comme ses successeurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+ L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à
+ l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses élèves, il fait
+ payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur part pour Londres,
+ pendant les Cent-Jours, avec Massieu et Clerc, sans en prévenir le
+ gouvernement.--Le ministre de l'intérieur, Carnot, lui enjoint
+ d'avoir à renvoyer sur-le-champ Clerc à Paris.--Retour du maître et
+ de ses deux élèves en France au moment où Napoléon est renversé.
+
+
+L'abbé Sicard avait été dénoncé à l'Empereur comme ayant correspondu
+avec les agents du roi Louis XVIII, pour lequel on prétendait qu'il
+avait des sentiments secrets. Grâce à la protection du ministre de la
+police, Fouché, on se contenta de le laisser tranquille, respectant ses
+travaux philanthropiques, dont le chef de l'État avait pu constater
+personnellement le mérite, lorsque, premier Consul, il l'avait fait
+mander aux Tuileries avec quelques-uns de ses élèves, parmi lesquels se
+trouvait Massieu.
+
+Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent Clerc, fut chargé, à
+l'improviste, de rédiger une requête adressée à l'Empereur, ayant pour
+but d'obtenir de Sa Majesté que les dettes du directeur ne s'élevant pas
+à moins de 20,000 francs fussent acquittées sur sa cassette. Cette
+demande devait lui être présentée le lendemain à Saint-Cloud par les
+élèves des deux sexes, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses. Mais
+force leur fut de revenir à l'École, après avoir attendu vainement
+l'Empereur.
+
+Le lendemain, l'abbé Sicard s'étant fait expliquer par Clerc le motif de
+l'absence des élèves, ne put _entendre_ son récit sans en être ému
+jusqu'aux larmes.
+
+Au reste, le vœu de ces enfants fut exaucé.
+
+Pendant les Cent-Jours, c'est-à-dire en mai 1815, l'abbé Sicard partait
+pour Londres, emmenant deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre
+de ses élèves, Armand Godard, frère d'un de nos plus riches
+manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils entre les Cent-Jours qui
+finissaient et une seconde restauration prochaine? Il court bien des
+bruits là-dessus alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la nouvelle
+de ce départ tenu secret, excita une vive émotion dans l'École. M.
+Garnier, procureur général à la Cour des comptes, l'un des
+administrateurs de l'établissement, s'en plaignit par lettre à Clerc,
+mais quand sa missive arriva à Calais, déjà le maître et les élèves
+traversaient le détroit à pleines voiles.
+
+On écrivait à l'abbé Sicard que, comme attachés à l'Institution en
+qualité de répétiteurs, il n'était pas permis à Massieu et à Clerc de
+prendre un congé sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration,
+et qu'ils pouvaient encore moins, à la veille d'une guerre imminente, se
+rendre en pays étranger sans y être autorisés par le gouvernement. Le
+directeur répondit qu'il n'avait pas eu le temps de remplir les
+formalités requises, mais qu'au surplus, il informerait par lettre le
+Ministre tant de son départ que de celui des deux répétiteurs, et qu'il
+attendrait à Dieppe les ordres de Son Excellence.
+
+
+Voici la réponse du Ministre de l'intérieur, Carnot, qui parvint, en
+effet, à l'abbé Sicard chez M. le curé de Saint-Jacques:
+
+
+«Paris, le 16 mai 1815.
+
+ «_Le Ministre de l'intérieur, comte de l'Empire._
+
+ «Monsieur le directeur,
+
+ «J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite le 13 pour
+ m'informer de votre départ pour l'Angleterre avec deux élèves de
+ l'Institution des sourds-muets, Massieu et Clerc.
+
+ «Je me prêterai toujours volontiers à une mesure qui pourra vous
+ être agréable, surtout lorsqu'elle paraîtra présenter, comme dans
+ cette circonstance, un but d'utilité qui intéresse l'humanité en
+ général.
+
+ «Mais je ne puis m'empêcher de vous représenter que l'École des
+ sourds-muets étant placée dans mes attributions, vous n'auriez pas
+ dû vous absenter de Paris sans avoir obtenu préalablement mon
+ autorisation, surtout ayant formé le dessein de conduire avec vous
+ vos deux répétiteurs les plus instruits, et dont l'absence
+ désorganise momentanément l'Institution dont vous êtes le chef.
+
+ «Je consens, Monsieur, à ce que vous poursuiviez votre voyage avec
+ Massieu; mais l'intention de l'Empereur, à qui j'ai rendu compte de
+ votre départ, est que vous renvoyiez sur-le-champ à Paris le jeune
+ Clerc pour reprendre ses fonctions dans l'établissement.
+
+ «Je compte sur votre empressement à exécuter cet ordre.
+
+ «Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
+
+«CARNOT.»
+
+ _P. S._ «Le regret que j'ai, en particulier, de n'avoir pas vu mon
+ respectable confrère avant son départ, vous paraîtra peut-être
+ avoir inspiré de la mauvaise humeur au rédacteur de cette lettre,
+ mais j'ai hâte de me raccommoder avec vous, et c'est sous ce
+ rapport que je vous presse bien fort de revenir le plus tôt
+ possible et de ne pas rester avec des gens qui veulent devenir nos
+ ennemis.
+
+ «Mes amitiés.
+
+«CARNOT.»
+
+Ce n'est pas que l'abbé Sicard n'eût laissé à l'École les instructions
+concernant l'enseignement provisoirement confié aux soins de l'abbé
+Salvan. L'administration avait chargé un de ses membres, le baron de
+Gérando, de prendre, en cette qualité, toutes les mesures qu'il jugerait
+nécessaires au bon ordre de la maison.
+
+Dès le retour de l'illustre voyageur, ce membre se fit décharger de la
+surveillance générale et la livra à un autre de ses collègues d'après le
+règlement.
+
+Les hommes haut placés, sur lesquels le directeur avait compté pour en
+recevoir une hospitalité généreuse dans la capitale de la
+Grande-Bretagne ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas été prévenus à temps.
+
+Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il eut l'heureuse idée de
+mettre à contribution la curiosité anglaise en y donnant des exercices
+publics.
+
+Ces représentations nous ont fourni un recueil de définitions et
+réponses les plus remarquables des deux sourds-muets aux diverses
+questions qui leur furent adressées. A ce recueil intéressant, imprimé à
+Londres, en 1815, furent joints notre _Alphabet Manuel_ et le discours
+d'ouverture de l'abbé Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa
+Méthode, par M. Laffon de Ladébat, ancien membre de la première
+Assemblée législative et du Conseil des Anciens, avec des notes et une
+traduction anglaise, par J.-H. Sievrac.
+
+Mentionnons, en passant, un fait particulier à Clerc.
+
+Pendant qu'il se trouvait à Londres, il ne craignit pas de soutenir, à
+la barbe de ses nouvelles connaissances et malgré la presse britannique,
+qu'il offrait de parier que la nouvelle de la défaite de Napoléon, qui
+courait alors, n'avait pas le moindre fondement. C'est qu'il pouvait à
+peine croire que Wellington fût capable de l'emporter sur un aussi grand
+capitaine. Cependant il eût perdu sa gageure.
+
+Ce ne fut qu'à la chute de l'Empire que le directeur put rentrer en
+France avec ses élèves.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+ Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des
+ sourds-muets. Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet
+ Carbonnel (de Béziers).--Visites du duc de Gloucester, du duc
+ d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener son
+ fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
+ apprendre la grammaire des sourds-muets.
+
+
+Dans le courant de l'année 1817, l'Institution fut exposée à un danger
+imminent, sans que l'abbé Sicard, rentré bien tard ce soir-là, pût le
+prévoir le moins du monde, à telles enseignes qu'il s'était mis
+immédiatement au lit.
+
+L'ancienne église de Saint-Magloire[15], dont l'emplacement était occupé
+par l'aile gauche de la maison, devint la proie des flammes. On se
+précipita dans nos dortoirs, on m'emporta de mon lit sans me laisser le
+temps de m'habiller, et je fus requis pour faire la chaîne avec mes
+condisciples. Trompant bientôt la vigilance de nos surveillants, je
+quittai le jardin pour voir ce qui se passait autour du bâtiment menacé.
+Quel ne fut pas mon effroi en apercevant un des nôtres, Carbonnel (de
+Béziers), qui, par ses tours de force extraordinaires, avait mérité le
+surnom d'_Hercule des sourds-muets_ (outre qu'il en avait la structure),
+fonctionnant sur le théâtre du sinistre avec tout le sang-froid et toute
+l'agilité d'un sapeur pompier. Ah! si l'on avait su être juste envers
+lui![16]
+
+Lors de mon voyage, en 1846, à Bordeaux, où Carbonnel (de Béziers), père
+de deux gentilles demoiselles parlantes, exerçait la profession
+d'ébéniste, il me conta avec autant de modestie que de simplicité ses
+escapades d'écolier qui lui avaient coûté cher, mais il supprima les
+mille traits d'héroïsme qui l'avaient honoré, et ce qui s'était passé
+dans l'incendie de la nuit du 25 au 26 juillet. Il rougit même comme une
+jeune fille, quand je lui rappelai avec quelle rare présence d'esprit
+il avait sauvé un de nos camarades, Arthur Gouïn, depuis artiste peintre
+d'un rare mérite, au moment où le pied allait lui manquer sur le toit de
+l'établissement.
+
+Le mercredi 10 février 1819, les administrateurs de l'Institution,
+prévenus de l'arrivée à l'établissement du duc de Glocester, le
+reçoivent à sa descente de voiture et l'introduisent dans la salle des
+séances, où l'abbé Sicard développe devant Son Altesse sa méthode
+d'enseignement. Plusieurs élèves exécutent en sa présence les principes
+de cette méthode, et le prince en suit les applications avec beaucoup
+d'intérêt.
+
+Après avoir visité toutes les parties de l'établissement, il témoigne,
+en partant, sa satisfaction aux administrateurs de la maison, et
+adresse, en particulier, des paroles flatteuses au directeur.
+
+Le mardi 22 juin de la même année, vers une heure de l'après-midi,
+l'établissement est honoré de la visite du duc d'Angoulême, accompagné
+du comte, depuis duc de Cazes, ministre de l'intérieur, et du comte
+Chabrol, préfet de la Seine. Son Altesse est aussitôt conduite par le
+duc de Doudeauville, pair de France, l'un des administrateurs de la
+maison, et par l'abbé Sicard, à la salle des exercices, où plusieurs
+élèves sont successivement et simultanément interrogés[17].
+
+A la fin de ces exercices, une brave femme se jette aux pieds du Prince
+pour implorer sa sollicitude en faveur d'un élève externe et aspirant,
+le jeune Nonnen, qui vient de perdre sa mère, et dont le père est
+infirme. Son Altesse, touchée de la position de cet infortuné, exprime
+le désir de le voir admettre le plus tôt possible au nombre des élèves
+du Gouvernement.
+
+Le Prince ayant été introduit ensuite dans l'atelier des tourneurs et
+dans la classe de dessin, paraît examiner avec un vif plaisir divers
+ouvrages des élèves, et après s'être occupé des moindres détails, se
+retire visiblement satisfait.
+
+Le dimanche 17 décembre de la même année, vers deux heures de
+l'après-midi, nous sommes surpris de la présence, chez nous, de la
+duchesse de Berry, suivie de deux dames de sa cour et du duc de Lévis.
+Reçue, à son arrivée, par le vicomte Mathieu de Montmorency, un des plus
+anciens administrateurs de l'établissement, et par l'abbé Sicard, elle
+assiste, dans le salon de ce dernier, aux exercices de quelques élèves,
+parmi lesquels se trouve l'auteur de ce livre qui, au nom de ses
+camarades, adresse à Son Altesse des paroles de remercîment, et qui,
+plus tard, est chargé d'être l'interprète de leurs sentiments auprès de
+la princesse lors de sa seconde visite en 1825.
+
+Bébian, censeur des études (voir ma _Notice sur sa vie et ses
+œuvres_), survient tout à coup et offre à la princesse quelques
+ouvrages des élèves. Elle demande à voir ceux qui en sont les auteurs.
+«Impossible! répond le loyal fonctionnaire, ils sont à peine habillés,
+hors d'état de se présenter à Votre Altesse, et même dans
+l'impossibilité, depuis deux mois, d'aller à la promenade, faute de
+vêtements.»
+
+La Princesse promet qu'Elle s'occupera de leurs besoins, et que, dès que
+le duc de Bordeaux sera plus grand, elle le conduira chez nous pour y
+apprendre notre grammaire. En quittant la maison, elle n'oublia pas de
+laisser entre les mains du directeur des marques de sa munificence.
+
+Avant de continuer ce récit, je demanderai au lecteur la permission de
+consigner ici l'expression de ma profonde gratitude pour toutes les
+bontés que mon ancien directeur eut sans cesse pour moi depuis que je
+fus admis, vers l'âge de huit ans environ, à partager son pain
+intellectuel avec mes nouveaux condisciples. Je me contenterai d'en
+citer une preuve entre mille: Le 17 août 1818, sous ses auspices, le roi
+Louis XVIII daigna accueillir le portrait que j'avais fait, au crayon,
+d'Henri IV, d'après le peintre Porbus[18].
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+ L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des
+ intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter
+ son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin en
+ 1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable du discours
+ prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de l'Académie
+ française, au cimetière du Père La Chaise.--Le directeur avait
+ recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude de l'abbé
+ Gondelin, second instituteur de l'École des sourds-muets de
+ Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit pouvoir disputer sa
+ place au concours. Une réclamation de Pissin-Sicard paraît dans un
+ journal.--Élèves parlants distingués de l'abbé Sicard: Pellier,
+ Paulmier et Bébian.--_Manuel d'enseignement pratique des
+ sourds-muets_, par ce dernier.--Travail remarquable de M. de
+ Gérando: _De l'Éducation des sourds-muets de naissance_, 2
+ vol.--Divers hommages à l'abbé Sicard.--Énumération de ses
+ Å’uvres.--Sa correspondance avec Mme Robert sur divers sujets.
+
+
+Cependant l'âge affaiblissait sensiblement les hautes facultés de
+l'éminent directeur. Peu s'en fallait même qu'il ne tombât en enfance.
+Le nombre des solliciteurs, des intrigants et des flatteurs qui
+n'avaient que trop abusé de son caractère, allait croissant chaque jour.
+C'était à qui se rendrait maître de son esprit pour tâcher de lui
+arracher quelque concession. Qui pis est, toute sa fortune
+s'engloutissait dans cette espèce de curée, avec le fruit de trente
+années d'appointements (30,000 francs) que le pauvre Massieu, son élève
+chéri, avait déposé entre ses mains.
+
+Auparavant, dans le plein exercice de ses facultés, il avait éprouvé les
+mêmes embarras. Ses soi-disants amis avaient eu la lâcheté de lui faire
+souscrire, en leur faveur, des billets de complaisance et il fut même
+poursuivi pour des dettes qu'il n'avait jamais contractées. Toutefois,
+il s'était imposé toute sorte de privations pour être en état de
+satisfaire ses créanciers si indignement abusés.
+
+Il avait trop de simplicité et de naïvété dans le caractère pour
+soupçonner le moindre mal chez les autres; sa piété avait toujours été
+douce et tolérante.
+
+Qui n'eût dit, au souvenir de ses actes et à la lecture de ses écrits,
+qu'il avait été taillé à l'antique? Il n'en était rien; la nature ne
+l'avait pas aussi bien partagé du côté des avantages physiques. Son
+corps était peu gracieux, et sa tête était habituellement penchée du
+côté gauche.
+
+On avait cru remarquer en lui un faible pour le magnétisme, à telles
+enseignes qu'il fut sur le point d'être la dupe de la prétendue guérison
+d'un sourd-muet, nommé Grivel, par un sieur Fabre d'Olivet. La
+correspondance qui s'ensuivit entre le vénérable instituteur et la
+spirituelle Mme Robert en fait foi, comme on le verra à la fin de ce
+livre[19].
+
+On obsédait l'infortuné vieillard pour obtenir sa démission des
+fonctions de directeur. Mais, contre toute attente, il déclara net qu'il
+était déterminé à mourir à son poste et qu'il ne céderait sa place à qui
+que ce fût. L'abbé Sicard écrivit même à ce sujet à Louis XVIII, qui
+reconnut sa volonté comme sacrée.
+
+Notre célèbre instituteur ne se borna pas là, il fit insérer, le 15 mars
+1821, la lettre suivante dans _le Moniteur_:
+
+
+«Au rédacteur,
+
+ «Les parents de quelques-uns de mes élèves, ayant appris que je me
+ proposais de me démettre de la direction de l'établissement des
+ sourds-muets, et m'en ayant témoigné d'avance leurs regrets; je
+ vous prie de les rassurer en insérant la présente lettre dans votre
+ journal.
+
+ «Je n'ai jamais eu ni la pensée ni le désir qu'il me fût permis de
+ donner ma démission. Je suis assez français pour que la mort seule
+ puisse m'arracher à mon poste. D'ailleurs, le modèle que j'ai eu
+ est trop beau, et j'ai fait, jusqu'à ce jour, trop d'efforts dans
+ le but de marcher sur ses traces, pour ne pas l'imiter jusqu'au
+ bout. L'immortel abbé de l'Épée n'abandonna ses enfants d'adoption
+ qu'au moment marqué par la Providence.
+
+ «Je me suis toujours proposé d'agir de même; c'est pourquoi
+ j'espère qu'on me le permettra, et que personne ne le trouvera
+ mauvais.
+
+ «J'ai l'honneur d'être, etc.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+
+Enfin l'admirable instituteur, sentant sa fin venir, écrivit la lettre
+qui suit à l'abbé Gondelin, qui joignait aux fonctions de deuxième
+instituteur de l'école de Bordeaux, celle de supérieur des Missions
+étrangères:
+
+«Mon cher confrère, près de mourir, je vous lègue mes chers enfants; je
+lègue leurs âmes à votre religion, leurs corps à vos soins, leurs
+facultés intellectuelles à vos lumières. Promettez-moi de remplir cette
+noble tâche, et je mourrai tranquille.»
+
+Le 10 mai 1822, il terminait, en effet, à l'âge de quatre-vingts ans,
+une vie consacrée tout entière à la religion, à la bienfaisance, à
+l'étude des lettres et à la pratique de toutes les vertus.
+
+Ses dépouilles mortelles furent transportées, le lendemain, à l'église
+Notre-Dame, où l'on célébra ses funérailles.
+
+On remarquait, dans le cortége, une députation de l'Institut de France,
+quelques-uns de ses parents, et beaucoup de ses amis, sans compter une
+foule d'illustrations de tout genre. Le corbillard était escorté par un
+détachement de troupes de ligne, le défunt appartenant, on se le
+rappelle, à la Légion d'honneur. Deux membres du Chapitre et deux
+membres de l'Académie française (M. Bigot de Préameneu, président, et M.
+Raynouard, secrétaire perpétuel), tenaient les quatre coins du drap
+mortuaire. Tous les visages paraissaient préoccupés de l'objet du deuil,
+auquel ajoutait la présence des orphelins, dont les privations imposées
+par la nature avaient été réparées par un travail aussi ingénieux
+qu'infatigable.
+
+Le corps ayant été porté au cimetière du Père-Lachaise, deux discours
+furent prononcés sur la tombe de l'abbé Sicard, l'un par le président de
+l'Académie française, l'autre, par M. Laffon de Ladébat, son ami
+particulier. Le passage suivant du premier discours parut exciter, au
+plus haut degré, l'émotion des personnes qui étaient venues rendre les
+derniers devoirs au respectable défunt.
+
+«Notre douleur, y était-il dit, retentira dans l'Europe entière; on peut
+même à peine supposer qu'il existe une contrée dans laquelle la
+civilisation ait pénétré, où le spectacle des sourds-muets ne rappelle
+qu'il existait, en France, un docte ami de l'humanité qui savait
+redresser ces écarts de la nature, et dont la longue carrière n'a cessé
+de briller de cette gloire sans égale.»
+
+Dans le courant de juillet de la même année, son fauteuil à l'Académie
+française fut occupé par M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, alors
+grand maître de l'Université, ministre des affaires ecclésiastiques et
+de l'Instruction publique. Le directeur de cette illustre compagnie, M.
+Bigot de Préameneu répondit au récipiendaire dans des termes prouvant
+qu'il était digne d'apprécier l'ami tendre et dévoué des sourds-muets,
+le défenseur éclairé de la religion et de la patrie.
+
+La dernière volonté du mourant relative à son successeur allait être
+exécutée par le Gouvernement dès qu'elle parvint à sa connaissance. On
+se flattait, en voyant l'homme de son choix, que la maison ne le
+perdrait pas tout entier.
+
+L'abbé Salvan, son sous-directeur, informé qu'il était question de la
+nomination de l'abbé Gondelin, se rendit avec un rare désintéressement
+au Conseil d'administration pour lui déclarer que personne ne méritait
+plus que le digne instituteur de Bordeaux, de remplir la place vacante.
+
+Paulmier, élève de l'abbé Sicard, qui pratiquait sa méthode depuis vingt
+ans, et qui tenait à la conserver comme l'arche sainte pour le bien des
+pauvres enfants, avait eu, un instant, l'idée de se porter candidat,
+_attendu_, disait-il, _que le concours était la seule voie légitime par
+laquelle l'abbé Sicard était parvenu à succéder à l'abbé de l'Épée_.
+Mais il se désista de ses prétentions lorsqu'il eut une connaissance
+positive, quoique tardive peut-être, des dernières intentions du maître.
+
+Sur ces entrefaites, une réclamation s'éleva, dans une feuille publique
+de l'époque, de la part d'un autre élève, Pissin-Sicard[20].
+
+Voici cette demande qui était accompagnée de pièces justificatives.
+
+ «Au rédacteur du _Drapeau blanc_, journal de la politique, de la
+ littérature et des théâtres,
+
+ «Monsieur,
+
+ «Une feuille du 13 courant (mai 1822) contient une lettre attribuée
+ à mon illustre maître par M. Keppler, agent de l'Institution des
+ sourds-muets de Paris.
+
+ «D'après cette lettre, l'abbé Sicard aurait voulu confier le dépôt
+ sacré qu'il avait reçu de l'immortel abbé de l'Épée et de
+ l'infortuné roi-martyr, à l'abbé Gondelin, deuxième instituteur à
+ Bordeaux.
+
+ «Souffrez, Monsieur, que je prie, par la voie de votre journal, M.
+ Keppler de vouloir bien concilier cette prétendue lettre avec la
+ suivante, de M. le duc de Richelieu:
+
+Paris, le 3 mai 1821.
+
+ «A M. l'abbé Sicard,
+
+ «Vous connaissez, Monsieur l'abbé, l'intérêt particulier que je
+ porte à l'institution que vous dirigez et aux travaux qui ont
+ placé votre nom parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité; ce sera
+ donc avec empressement que j'entretiendrai M. le Ministre de
+ l'intérieur du vœu que vous lui exprimez, de voir nommer
+ directeur adjoint, M. Pissin-Sicard, votre élève, que _vous
+ désignez pour votre successeur_.
+
+ «Je ne doute pas que M. le comte Siméon ne saisisse cette occasion
+ de vous donner un nouveau témoignage de son estime; mais j'espère
+ que, de longtemps encore, l'adjoint que vous demandez ne sera
+ appelé _à recueillir l'héritage que votre choix lui destine_, et
+ que les infortunés qui vous doivent tant, jouiront encore pendant
+ bien des années de vos soins et de vos bienfaits.
+
+ «Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de ma considération
+ la plus distinguée.
+
+«Signé: le duc DE RICHELIEU.»
+
+
+
+Après cette citation, M. l'abbé Pissin-Sicard continuait ainsi:
+
+ «Je demanderai à M. Keppler si, deux jours avant sa mort, l'abbé
+ Sicard était capable, je ne dirai pas de _composer_, ni de
+ _copier_, ni de _comprendre_ la lettre qu'on lui attribue, mais
+ même d'en _entendre_ la simple lecture.
+
+ «Et pour fixer, à cet égard, l'opinion publique et celle de l'abbé
+ Gondelin, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais que je
+ respecte infiniment, j'espère que vous ne me refuserez point la
+ grâce d'insérer la lettre suivante que l'abbé Sicard m'écrivait _de
+ sa propre main_ le 13 décembre 1821. J'étais alors à l'Abbaye du
+ Gard:
+
+Paris, le 13 décembre 1821.
+
+ _A Monsieur Pissin-Sicard._
+
+ «Vous serez étonné, sans doute, mon cher et bon ami, à la lecture
+ de cette lettre, d'y trouver la rétractation de la première que
+ vous avez reçue de moi, dans laquelle je vous communiquais la
+ résolution bien positive d'aller vous joindre et de me réunir à
+ vous dans le saint asile que vous avez choisi pour votre retraite.
+ Je viens rétracter, cher ami, cette sainte résolution, et pour les
+ motifs les plus forts, les plus puissants, usant, à votre égard, de
+ toute l'autorité que me donne sur vous ma vive tendresse, vous
+ commander de quitter la sainte retraite où vous êtes, pour vous
+ rendre auprès de votre meilleur ami, que votre absence a amèrement
+ affligé et qui ne saurait la supporter plus longtemps. Rien au
+ monde ne peut m'en consoler, et vous seriez le plus ingrat de mes
+ amis si vous étiez en état de vous y accoutumer vous-même. La
+ solitude où vous m'avez laissé est une sorte de mort pour moi.
+ Rendez-moi l'ami que vous m'avez enlevé. Car cette épreuve est trop
+ forte pour ma faiblesse; je pense que lorsque Dieu nous a réunis,
+ ce n'a pas été pour nous séparer un jour. Vous l'avez présumé,
+ quand vous n'avez pas pensé devoir me communiquer votre fatal
+ projet. Vous connaissez trop bien ma sensibilité pour croire, en y
+ réfléchissant, que je souscrirais à un pareil sacrifice. Le temps
+ m'a prouvé qu'il était au-dessus de mes forces. Il est également
+ au-dessus de celles de vos élèves qui me demandent quand ils
+ reverront leur bon ami. Revenez donc sans délai et ne tardez pas;
+ revenez dans le sein de l'amitié; vous serez plus utile ici que
+ dans votre retraite; laissez les bons religieux près desquels vous
+ êtes allé vous reposer, et accourez vous joindre à votre bon ami
+ qui ne peut désormais vivre sans vous.
+
+ «Vos frères vous désirent comme moi, accourez donc aussitôt que
+ cette lettre vous aura été remise! Vous devez, mon cher, surmonter
+ tous les obstacles qui s'opposeraient à ce retour. Songez que
+ votre retraite est un péché contre le Saint-Esprit.......»
+
+ L'abbé Pissin-Sicard poursuit:
+
+ «Tant que j'ai dû ménager l'extrême sensibilité du pieux abbé
+ Sicard, j'ai pu ensevelir au fond de mon cœur ma douleur et mon
+ indignation; mais aujourd'hui......
+
+ «Je conjure M. Keppler de ne pas me mettre dans la nécessité de
+ rompre un silence peut-être trop longtemps gardé.
+
+ «J'ose espérer de votre impartialité et de votre respect pour la
+ mémoire d'un des plus illustres bienfaiteurs de l'humanité, que
+ vous voudrez bien insérer la présente dans votre journal.
+
+ «J'ai l'honneur, etc.
+
+«PISSIN-SICARD.»
+
+ Paris, le 14 mai 1822.
+
+
+
+L'abbé Gondelin vint à Paris pour recueillir le pieux legs de l'abbé
+Sicard, mais il ne fit que paraître à la maison, et, en retournant
+auprès de ses élèves, il envoya sa démission, à la grande surprise de
+tous.
+
+On donna pour raison qu'il avait espéré trouver des égaux et non des
+maîtres chez les membres du conseil d'administration. Ne fallait-il pas,
+en effet, qu'il eût trop d'élévation dans l'esprit et trop
+d'indépendance dans le caractère pour se laisser mener par ceux qu'il
+paraissait tenir à dominer sans autre intérêt que celui du bien général?
+
+La direction fut forcément cédée à l'abbé Périer, fondateur et directeur
+de l'École des sourds-muets de Rodez, et vicaire-général de Cahors..
+
+Parmi les élèves parlants que l'abbé Sicard forma, on distingue
+particulièrement le savant et modeste Pellier, appelé deux fois aux
+fonctions de professeur, la première, du vivant du respectable
+directeur, la seconde après sa mort et empêché, au regret de tous,
+d'achever les travaux qu'il préparait, PAULMIER[21], auteur du
+_Sourd-muet civilisé_ (1820) et d'un autre ouvrage: _Considérations sur
+l'instruction des sourds-muets_, suivies d'un _Aperçu du plan
+d'éducation de ces infortunés_, présenté aux administrateurs de la
+maison (1844-1854), à Auguste Bébian[22] déjà cité plus d'une fois.
+
+Ce dernier a éclipsé tous ses rivaux. Il n'avait pas seulement découvert
+dans le langage d'action le moyen infaillible de remplacer avec
+avantage les sens qui manquent à ces infortunés, à lui appartient encore
+la gloire d'avoir ramené à la simplicité, à l'unité une méthode,
+jusque-là livrée aux caprices et aux tâtonnements. De plus, il avait
+acquis l'estime de toute une famille dont il s'était déclaré l'ami même
+avant sa vocation.
+
+Depuis que la maison s'était vue privée de son célèbre directeur l'abbé
+Sicard, l'enseignement avait été abandonné, sans garantie ni contrôle, à
+chaque professeur qui se bâtissait un système particulier à sa guise: le
+mal était trop grave pour ne pas déterminer le conseil d'administration
+à inviter l'un de ses membres, M. de Gérando, à lui présenter un rapport
+sur les diverses méthodes appliquées, jusqu'alors, à l'instruction de
+cette classe d'infortunés.
+
+Il faut ajouter qu'une autre raison avait influé sur cette
+détermination: aucun ecclésiastique, depuis la démission si peu attendue
+de l'abbé Gondelin, n'ayant été trouvé capable de continuer l'œuvre
+des abbés de l'Épée et Sicard, le conseil en était venu à proposer des
+laïques au lieu d'abbés à qui une telle mission avait toujours été
+transmise, jusque-là, sans interruption, selon les vœux de l'ancienne
+administration.
+
+Doué de cet esprit étendu et de ce coup d'œil sûr et judicieux qui
+constitue le principal mérite de ses travaux, de Gérando, quoique tout à
+fait en dehors de cette spécialité, n'hésita pas à accepter une tâche
+qui aurait été peut-être une pierre d'achoppement pour beaucoup
+d'autres.
+
+Son exposé ayant paru répondre à l'attente des personnes qui en avaient
+pris connaissance aussi bien qu'à celle de ces collègues, un nouveau
+conseil de perfectionnement, composé d'érudits que recommandaient
+également leur savoir et leur zèle pour le bien fut adjoint au conseil
+d'administration afin de l'aider de ses lumières dans tout ce qui
+concernait le régime et la marche de l'instruction. Les deux conseils
+décidèrent l'auteur à mettre au jour en 1827 son ouvrage déjà cité: _De
+l'éducation des sourds-muets de naissance_.
+
+Il est divisé en trois parties:
+
+1º _Recherches des principes sur lesquels doit reposer l'art d'instruire
+les sourds-muets._
+
+2º _Recherches historiques comparées sur cet art._
+
+3º _Considérations sur le mérite comparatif des divers systèmes proposés
+et sur les perfectionnements dont ils sont susceptibles._
+
+Il y aurait trop de témérité de notre part, après des juges aussi
+compétents en pareille matière, d'entreprendre de donner ici l'analyse
+de cette œuvre hors ligne, à laquelle cependant on désirerait
+peut-être plus de concision, tout en faisant la part de l'éclectisme.
+
+La théorie pouvait être belle, il ne manquait plus que de la mettre en
+pratique. Ce ne fut qu'en 1827 qu'apparut enfin le _Manuel
+d'enseignement pratique des sourds-muets_ par Bébian, quoiqu'il eût été
+adopté par le conseil d'administration dans la séance du 14 juin 1823,
+comme étant tout d'application et formant l'abrégé du langage des
+sourds-muets, ayant, en outre, l'avantage d'être également utile aux
+pères de famille qui se chargeraient de l'instruction de leurs enfants
+affligés de cette double infirmité.
+
+Cet excellent travail, accompagné de planches, forme deux volumes
+contenant l'un des modèles d'exercices, l'autre des explications.
+L'auteur a regretté de se voir réduit à une partie de l'étude de la
+langue, se rattachant à l'enseignement grammatical, au lieu d'offrir,
+comme il l'aurait voulu, un cours complet d'instruction à l'usage des
+familles et des instituteurs, mais un ouvrage aussi étendu aurait exigé
+des frais énormes.
+
+On n'en doit pas moins féliciter Bébian d'avoir si bien réussi à
+simplifier la méthode et à la rendre assez facile pour qu'une mère
+puisse apprendre à lire à un enfant sourd-muet comme elle enseigne aux
+autres à parler, conformément au vœu émis par de Gérando dans un
+autre ouvrage: _des Signes et de l'Art de penser_, t. IV. page 485.
+
+
+L'abbé Sicard à été l'objet de plus d'un hommage en vers, indépendamment
+du quatrain, reproduit plus haut de M. de Fontanes, qui se trouve au bas
+du portrait du célèbre instituteur, gravé par Gaucher, d'après le dessin
+de Jauffret. Nous mettons sous les yeux du lecteur trois autres hommages
+en vers, pris au hasard.
+
+ Ce portrait représente un sage,
+ Dont le talent modeste et précieux
+ Sut donner au geste un langage
+ Et prêter une oreille aux yeux.
+
+ AUTEUR INCONNU.
+
+ Son art enfanta des merveilles;
+ Du sourd il ouvrit les oreilles;
+ Le muet se fit admirer.
+ O méchant! Cesse ton murmure.
+ Vois! tous les torts de la nature,
+ Un homme a su les réparer.
+
+ AIMÉ MARTIN.
+
+ SURDOS FECIT AUDIRE ET MUTOS LOQUI.
+
+ _S. Luc._
+
+ Toi, dont le ciel aux malheureux prospère,
+ Pour les consoler a fait choix,
+ Explique-moi, cher abbé, ce mystère:
+ D'où vient, lorsqu'au muet ton talent rend la voix,
+ Je ne puis qu'écouter, admirer et me taire?
+
+ L'ABBÉ DOUMEAU.
+
+ (_Mercure de France_ du 15 mai 1790).
+
+Parmi les artistes qui, de leur côté, lui ont payé leur tribut, nommons
+avec orgueil le sourd-muet Aubert, collaborateur, pendant de longues
+années, du célèbre Desnoyers, qui a gravé son portrait; le sourd-muet
+Peyson, élève d'Hersent et de Léon Cogniet, à qui M. de Montalivet,
+intendant général de la maison du roi Louis-Philippe, commanda, à notre
+prière, le portrait de ce bienfaiteur de l'humanité, qui figure
+honorablement au musée historique de Versailles.
+
+Dans la suite, le même sourd-muet fit don de son grand et beau tableau,
+représentant les derniers moments de l'abbé de l'Épée à la chapelle de
+l'Institution de Paris où on le voit encore.
+
+Ici nous ne pouvons passer sous silence le pélerinage que font, chaque
+année, les élèves de l'établissement au cimetière du Père la Chaise dans
+le but de déposer des couronnes d'immortelles sur son tombeau. Il a été
+réparé avec le produit d'une souscription organisée entre eux et des
+amis de l'humanité[23].
+
+L'abbé Sicard a laissé une foule d'ouvrages dont voici l'énumération:
+
+1º _Mémoire sur l'art d'instruire les sourds-muets de naissance_,
+Bordeaux, 1789, in-8º (extrait du recueil du _Musée de Bordeaux_).
+
+2º _Catéchisme ou instruction chrétienne à l'usage des sourds-muets_,
+1796, in-8º.
+
+3º _Manuel de l'enfance, contenant des éléments de lecture et des
+dialogues instructifs et moraux, dédié aux mères et à toutes les
+personnes chargées de l'éducation de la première enfance_, 1796, in-12.
+
+4º _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance pour servir à
+l'éducation des sourds-muets, et qui peut être utile à celle des enfants
+qui entendent et parlent, avec figures et tableaux_, Paris, 1800, in-8º.
+
+5º _De l'homme et de ses facultés physiques et intellectuelles, de ses
+devoirs et de ses espérances_, par D. Harlley, ouvrage traduit de
+l'anglais, avec des notes explicatives, 1802, 2 vol. in-8º.
+
+6º _Journée chrétienne d'un sourd-muet_, 1805, in-12.
+
+7º _Éléments de grammaire générale, appliquée à la langue française_, 2
+vol. in-8º, 4e édition, 1814.
+
+8º _Théorie des signes, pour servir d'introduction à l'usage des
+langues, où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en action._
+Paris, 2 vol. in-8º, seconde édition, 1823.
+
+
+Parmi les ouvrages auxquels l'abbé Sicard a collaboré ou a prêté son
+nom, on mentionne:
+
+ 1º _Les Annales catholiques_ (1796, 1797, nos 21 à 42), rédigées
+ par M. Jauffret, depuis évêque de Metz, et dans lesquelles l'abbé
+ Sicard signait tantôt son nom, tantôt son anagramme _Dracis_,
+ _Annales catholiques_, sur chacun des numéros desquelles il faisait
+ imprimer les douze caractères de la _Paligraphie_, écriture
+ inventée par M. de Maismieu.
+
+ 2º _L'Histoire de l'établissement du christianisme dans les Indes
+ orientales_, ouvrage dû à la plume de Serieys, au nom duquel l'abbé
+ Sicard joignit ici le sien, comme dans tous les autres livres de
+ cet écrivain, en reconnaissance d'un service que, selon M. Barbier
+ (_Dictionnaire des Anonymes_) Serieys lui avait rendu pendant les
+ orages de la révolution.
+
+ 3º _Deux Mémoires sur l'art d'instruire les sourds-muets_, insérés
+ dans le _Magasin encyclopédique_, et traduits en allemand, avec des
+ notes par Adf. F. Petschke, dans le journal intitulé: _Teutsche
+ Monatscher_, pris séparément, Leipsick, 1798, in-8º.
+
+ 4º _Le Dictionnaire généalogique; historique et critique de
+ l'histoire sainte_, par M. l'abbé ***, composé par Serieys, revu
+ par l'abbé Sicard qui, peut-être, a porté la complaisance trop loin
+ en prenant sur lui la responsabilité de cette œuvre qui n'est
+ pas exempte d'erreurs, Paris, 1804, in-8º.
+
+ 5º _L'Epitome de l'histoire des Papes depuis saint Pierre jusqu'à
+ nos jours_, avec un _Précis historique de la vie de N. S. P. le
+ pape Pie VII_, par Serieys, ouvrage élémentaire à l'usage des
+ jeunes gens, revu par l'abbé Sicard, 1805, in-12.
+
+ 6º _Deux ouvrages de grammaire_, publiés par M. Mourier,
+ instituteur, ancien bibliothécaire du _Prytanée français_
+ (aujourd'hui collége de Louis-le-Grand) sous le titre de:
+ _L'Alphabet méthodique et la grammaire française exacte et
+ méthodique_, 1815 et 1816, réimprimé en 1823.
+
+ 7º _La Vie de la Dauphine_, mère de Louis XVIII (Paris, 1817, 1
+ vol. in-12), ouvrage de Serieys.
+
+ 8º Une édition des _Tropes de Dumarsais_, dont il entreprit la
+ publication.
+
+ 9º _Les Sermons inédits de Bourdaloue_, imprimés sur un manuscrit
+ authentique; Paris, 1823, in-8º.
+
+ 10º _Des Morceaux de grammaire générale_, dans les séances des
+ _Écoles normales_ et la collection des _Mémoires de l'Institut_.
+
+Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un rapport de l'abbé
+Sicard, l'un des membres de la Commission, chargée de l'examen du _Génie
+du Christianisme_[24], lu à la séance de la langue et de la littérature
+françaises de l'Institut, le 23 janvier 1811.
+
+
+Voici les titres de l'abbé Sicard:
+
+ Prêtre de la Congrégation des Prêtres de la Doctrine chrétienne;
+
+ Chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris;
+
+ Directeur et instituteur en chef de l'École des Sourds-muets;
+ administrateur de l'hospice des Quinze-Vingts et de l'Institution
+ des Aveugles travailleurs;
+
+ Membre de l'Institut de France (Académie française); vice-président
+ de la Société royale académique des sciences de Paris;
+
+ Membre des académies de Madrid, Luques, Livourne, Lyon, Troyes,
+ Nancy, etc.
+
+ Chevalier de la Légion d'honneur après la première Restauration, en
+ 1814, des ordres Saint-Wladimir de Russie, et de Wasa, en Suède, et
+ de Saint-Michel de France.
+
+
+
+
+NOTICES
+
+SUR LES ÉLÈVES DE L'ABBÉ SICARD
+
+MASSIEU ET CLERC.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+MASSIEU.
+
+ Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un
+ voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses
+ premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions aux
+ exercices publics de l'abbé Sicard!--Quelles étaient ses habitudes
+ et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets de Rodez
+ lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il est réclamé
+ par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir finir ses jours
+ dans cette ville.--Exercices publics des élèves du nouveau
+ professeur.--Un journal de la localité publie des fragments de ses
+ Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa mort et ses
+ obsèques.
+
+
+Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens près de Cadillac,
+département de la Gironde, de parents pauvres, qu'une fatalité
+singulière semblait poursuivre; ils avaient à leur charge cinq autres
+enfants atteints de la même infirmité. Celui-ci passa ses premières
+années à garder les moutons, il les comptait sur ses doigts, et quand
+le nombre dépassait dix, il le marquait sur son bâton et recommençait à
+compter.
+
+Souvent il témoignait à son père le désir d'aller, comme ses petits
+camarades, apprendre à lire et à écrire à l'école. Et le père, dans son
+désespoir, tâchait de lui faire comprendre par signes que sa position
+exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre enfant avait beau insister
+pour qu'on lui débouchât les oreilles comme on débouche une bouteille,
+s'imaginant que c'était un innocent moyen capable de lever un pareil
+obstacle. Voyant que rien ne lui réussissait, il dérobe un livre, et se
+rend de lui-même à l'école. Que pouvait le maître pour cet intrus qui
+ouvrait le volume dont il parcourait les pages en remuant les lèvres par
+imitation?
+
+Ensuite il essaya de former les lettres au hasard et gémit de se voir
+frappé d'impuissance.
+
+Une heureuse circonstance devait bientôt tarir la source des larmes de
+notre pauvre sourd-muet.
+
+Un citoyen charitable de la contrée, M. de Puymaurin, touché de son
+sort, l'emmène à l'Institution des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de
+Cicé, archevêque de ce diocèse, avait confié la direction à l'abbé
+Sicard.
+
+Agé de treize ans, il est admis.
+
+Là ses progrès ne tardent pas à justifier l'opinion que son bienfaiteur
+avait conçue de lui.
+
+Aussitôt que la nouvelle de la mort de l'abbé de l'Épée, directeur de
+l'École de Paris, fut parvenue à Bordeaux, le directeur, transféré à
+Paris, s'y fit accompagner de son élève favori sur lequel il fondait
+déjà de grandes espérances. Dans cet établissement, il obtint chaque
+jour, grâce à lui, de nouveaux triomphes sur l'opinion publique. Il fut
+nommé premier répétiteur de l'École par Louis XVI, le 4 avril 1790,
+confirmé par l'Assemblée constituante, le 21 juillet 1791; par la
+Convention nationale, le 7 janvier 1795 avec un traitement de 1,200 fr.
+(ce qui était assez beau pour l'époque); et par le ministre de
+l'intérieur Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800.
+
+Ses succès le remplirent d'une si grande joie que, par ses gestes
+énergiques, il ne cessait d'exprimer à son entourage ce qui se passait
+au fond de son âme. _Je pourrai_, disait-il dans son langage, _assurer
+enfin du pain à la vieillesse de ma mère_.
+
+Il n'oublia jamais, en effet, sa famille, à laquelle il faisait passer
+exactement une bonne partie de ses épargnes. «Donner à ses parents,
+c'est leur rendre ce qu'on en a reçu.» Ce fut sa seule réponse aux
+observations qui lui étaient faites.
+
+Son étrange plaidoyer devant la justice à l'occasion d'un vol dont il
+avait été victime, fit grand bruit dans le monde. Le voici tel que le
+donne la traduction littéraire du compte rendu d'un journal anglais,
+précédé de réflexions du rédacteur:
+
+«Parmi les événements intéressants qui caractérisent ce siècle, la
+dénonciation de Jean Massieu, âgé de dix-huit ans, sourd-muet de
+naissance, n'est pas un des moins extraordinaires.
+
+«Ce jeune homme, élève de l'abbé Sicard, successeur de l'abbé de l'Épée,
+dans le laborieux travail de répandre l'instruction parmi les
+sourds-muets, a plaidé sa cause en plein tribunal contre un voleur dont
+il avait failli être la victime et cela sans avoir besoin de l'aide
+d'aucun défenseur; il a écrit lui-même ce qui s'était passé avec la
+noble franchise de l'innocence et l'ingénuité d'un sauvage, fortement
+pénétré de l'idée des droits sacrés de la nature, comme si la nature
+l'avait elle-même chargé d'en rappeler le souvenir, d'en demander le
+redressement et d'en poursuivre la punition.
+
+«Nous transcrivons ici ce monument vraiment curieux et original des
+succès de l'esprit humain, privé des moyens ordinaires d'instruction.
+
+Jean Massieu a dit au juge:
+
+«Je suis sourd-muet de naissance, je regardais le soleil du
+Saint-Sacrement, dans une grande rue, avec tous les autres sourds-muets.
+Cet homme m'a aperçu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de la
+poche droite de mon habit: il s'est approché doucement de moi, et m'a
+pris le portefeuille. Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'étais
+tourné vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta le portefeuille
+sur la jambe d'un autre homme qui le ramassa et me le rendit. Je saisis
+mon voleur par sa veste; je le contins avec force: il devint pâle,
+blême, tremblant. Je fis signe à un soldat de me venir en aide; je lui
+montrai le portefeuille en tâchant de lui faire comprendre que cet homme
+me l'avait volé. Le soldat a appréhendé au corps le voleur et l'a amené
+ici où je l'ai suivi. Je vous demande justice.
+
+«Je jure devant Dieu qu'il m'a dérobé mon portefeuille; lui n'osera pas
+jurer devant Dieu.
+
+«Je vous prie néanmoins de ne pas ordonner qu'on lui coupe la tête, il
+n'a pas tué; exigez seulement qu'on le fasse ramer aux galères.»
+
+Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut condamné à trois mois
+de prison à Bicêtre.
+
+Ici il nous semble intéressant, avant de suivre notre célèbre sourd-muet
+dans sa modeste existence, de compléter le tableau de ses premières
+impressions et de ses premiers chagrins, tracé par lui-même, en réponse
+à une demande qui lui avait été adressée sur ce sujet:
+
+
+«Je suis né à Semens, canton de Saint-Macaire, département de la
+Gironde.
+
+«Mon père est mort en janvier 1791; ma mère vit encore.
+
+«Nous étions six sourds-muets dans notre famille, trois garçons et trois
+filles.
+
+«Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis resté dans mon pays
+sans recevoir aucune espèce d'instruction; _j'étais dans les ténèbres_.
+
+«J'exprimais mes idées par des signes manuels ou des gestes, dont
+j'usais pour correspondre avec mes parents, avec mes frères ou sœurs,
+et qui étaient bien différents de ceux des sourds-muets instruits. Les
+étrangers ne me comprenaient pas, quand je leur exprimais ainsi mes
+idées, mais les voisins me comprenaient assez.
+
+«Je voyais des bœufs, des chevaux, des ânes, des porcs, des chiens,
+des chats, des végétaux, des maisons, des champs, des vignes, et, après
+avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais bien.
+
+«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant, je ne savais ni lire ni
+écrire, je désirais lire et écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons
+et de jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y suivre et
+j'en étais très-jaloux.
+
+«Je demandais à mon père, les larmes aux yeux, la permission d'aller à
+l'école; je prenais un livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer
+mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme pour sortir, mais mon
+père me refusait la permission que je lui demandais, en me faisant signe
+que je ne pourrais jamais rien apprendre parce que j'étais sourd-muet.
+
+Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce volume pour le lire;
+mais je ne connaissais ni les lettres, ni les mots, ni les phrases, ni
+les périodes. Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles,
+demandant avec impatience à mon père de me les déboucher.
+
+«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède. Alors je me désolais. Un
+jour, je sortis de la maison paternelle, et j'allai à l'école sans en
+prévenir mon père: je me présentai au maître et lui demandai par gestes
+de m'apprendre à lire et à écrire, il me refusa durement et me chassa:
+ce qui me fit beaucoup pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais
+souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans; j'essayais tout
+seul de former, avec une plume, des signes d'écriture.
+
+«Dans mon enfance, mon père me faisait faire, matin et soir, mes prières
+par gestes; je me mettais à genoux, je joignais les mains et je remuais
+les lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient Dieu.
+
+«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est le créateur du ciel et
+de la terre. Dans mon enfance, j'adorais le ciel, parce que ne voyant
+pas Dieu, je voyais le ciel.
+
+«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si je ne m'étais pas fait
+moi-même. Je grandissais; mais si je n'avais connu mon instituteur,
+l'abbé Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon corps, car mon
+esprit était très-pauvre. En grandissant, j'aurais continué à croire que
+le ciel était Dieu.
+
+«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas avec moi, ils me
+méprisaient; j'étais repoussé comme un chien.
+
+«Je m'amusais tout seul à jouer au mail, au sabot, ou à courir juché sur
+des échasses.
+
+«Je connaissais les nombres avant mon instruction; mes doigts me les
+avaient appris. Je ne connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes
+doigts, et quand le nombre dépassait _dix_, je faisais des _koches_ sur
+un morceau de bois.
+
+«Dans mon enfance, mes parents me faisaient quelquefois garder un
+troupeau, et souvent ceux qui me rencontraient, touchés de ma situation,
+me donnaient quelque argent.
+
+«Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui passait, me prit en
+affection, me fit venir chez lui et me donna à manger et à boire.
+
+«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de moi à l'abbé Sicard,
+qui consentit à se charger de mon éducation.
+
+«Le monsieur en question écrivit à mon père, qui me montra sa lettre,
+mais je ne pus pas la lire.
+
+«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle contenait; ils
+m'apprirent que j'irais à Bordeaux. Ils croyaient que c'était pour
+apprendre à être tonnelier. Mon père me dit que c'était pour apprendre à
+lire et à écrire.
+
+«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque nous y arrivâmes,
+nous allâmes visiter l'abbé Sicard que je trouvai très-maigre.
+
+«Je commençai à former des lettres avec les doigts. Au bout de quelques
+jours, je pus écrire un certain nombre de mots.
+
+«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs mots; dans
+l'espace de six mois, je sus écrire quelques phrases. Dans l'espace d'un
+an, j'écrivis bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, j'écrivis
+mieux et je répondis bien aux questions que l'on me faisait.
+
+«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec l'abbé Sicard, quand
+je partis avec lui pour Paris.
+
+«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu comme les
+_entendants-parlants_.
+
+«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès, si un sourd-muet ne
+m'avait inspiré une grande crainte qui me rendait malheureux.
+
+«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit que ceux qui n'avaient
+jamais été malades depuis leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et
+que ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux.
+
+«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien malade depuis mon âge de
+raison, je crus longtemps que je ne pourrais vivre vieux, et que je
+n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, ni
+cinquante ans.
+
+«Ceux de mes frères et sœurs qui n'avaient jamais été malades depuis
+leur naissance sont morts depuis qu'ils ont commencé à l'être.
+
+«Mes autres frères et sœurs qui avaient été souvent malades se sont
+rétablis.
+
+«Sans mon absence de toute maladie et la croyance où j'étais que je ne
+pourrais pas vivre vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu
+aussi savant qu'un véritable entendant-parlant.
+
+«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je n'aurais pas craint la mort,
+et j'aurais été toujours heureux.»
+
+Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs personnes: «Mon cher
+Massieu, avant toute instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui
+se regardaient et remuaient les lèvres?
+
+«Je croyais, répondit-il, qu'ils _exprimaient des idées_.
+
+«_D._ Pourquoi croyais-tu cela?
+
+«_R._ Parce que je m'étais souvenu qu'on avait parlé de moi à mon père
+et qu'il m'avait menacé de me punir.
+
+«_D._ Tu croyais donc que le mouvement des lèvres était un moyen de
+communiquer les idées?
+
+«_R._ Oui.
+
+«_D._ Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lèvres pour nous communiquer
+les tiennes?
+
+«_R._ Parce que je n'avais pas assez regardé les lèvres des parlants,
+et qu'on m'avait dit que _mes bruits étaient mauvais_. Comme on
+m'assurait que mon mal était dans les oreilles, je prenais de
+l'eau-de-vie, j'en versais dans l'une et dans l'autre et je les bouchais
+avec du coton.
+
+«_D._ Savais-tu ce que c'était qu'entendre?
+
+«_R._ Oui.
+
+«_D._ Comment l'avais-tu appris?
+
+«_R._ Une parente entendante qui demeurait dans notre maison m'avait dit
+qu'elle voyait avec les oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec
+les yeux, lorsque cette personne venait visiter mon père.
+
+«Les entendants voient la nuit avec les oreilles les personnes qui
+marchent près d'eux.
+
+«Le _marcher nocturne_ distingue les personnes et dit leur nom aux
+entendants.»
+
+On voit, par le style de ces réponses, qu'il a fallu les copier et les
+conserver exactement pour les transmettre au public.
+
+«A quoi pensiez-vous, lui demanda la même dame, pendant que votre père
+vous faisait rester à genoux?
+
+--«Au ciel.
+
+--«Dans quelle intention lui adressiez-vous une prière?
+
+--«Pour le faire descendre de nuit sur la terre, afin que les herbes que
+j'avais plantées crussent, et pour que les malades fussent rendus à la
+santé.
+
+--«Était-ce des idées, des mots, des sentiments dont vous composiez
+votre prière?
+
+--«C'était le cœur qui la faisait, je ne connaissais encore ni les
+mots, ni leur valeur.
+
+--«Qu'éprouviez-vous alors dans le cœur?
+
+--«La joie, quand je voyais que les plantes et les fruits croissaient;
+la douleur, quand je voyais leur _endommagement_ par la grêle, et que
+mes parents malades ne guérissaient pas.»
+
+Son père lui avait montré une grande statue dans l'église de son
+village; elle représentait un vieillard à longue barbe, tenant un globe
+dans sa main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus du
+soleil.
+
+«Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le bœuf, le cheval, etc.?
+
+--«Non, et pourtant j'étais bien curieux de _voir naître_: souvent
+j'allais me cacher dans les fossés pour attendre que le ciel descendît
+sur la terre afin d'assister à la naissance des êtres; je voulais bien
+voir cela.
+
+--«Quelle fut votre pensée lorsque M. Sicard vous fit tracer, pour la
+première fois, des mots avec des lettres?
+
+--«Je pensais que les mots étaient les images des objets que je voyais
+autour de moi; je les apprenais de mémoire, avec une vive ardeur. Quand
+j'avais lu le mot _Dieu_, et que je l'avais écrit à la craie sur
+l'ardoise, je le regardais très-souvent, car je croyais que Dieu causait
+la mort et je la craignais beaucoup.
+
+--«Quelle idée aviez-vous donc de la mort?
+
+--«Je pensais que c'était la cessation du mouvement, de la sensation, de
+la _manducation_, de la tendreté de la peau et de la chair.
+
+--«Pourquoi aviez-vous cette idée?
+
+--«J'avais vu un mort.
+
+--«Pensiez-vous que vous deviez toujours vivre?
+
+--«Je croyais qu'il y avait une terre céleste et que le corps était
+éternel.»
+
+On se rappelle combien de fois les définitions de Massieu ont électrisé
+l'assemblée qui se pressait autour de son illustre maître et comment,
+volant de bouche en bouche, elles ont fait le tour du monde.
+
+_Reconnaissance_ définie, entre autres, _la mémoire du cœur_.
+
+Pourtant, cette définition donnée par Massieu n'est point, selon nous,
+parfaite, puisqu'on peut dire avec non moins de fondement de la _haine_
+qu'elle est également la mémoire du cœur. Ah! si le sourd-muet avait
+ajouté: _d'un cœur honnête!_ à la bonne heure!
+
+En dépit de la froide logique, cet élan de l'âme de Massieu n'en fut pas
+moins applaudi à outrance et il a même passé en proverbe.
+
+On remarqua aussi sa définition de _la difficulté_: c'est une
+_possibilité avec obstacle_.
+
+Interrogé en 1815 sur le meilleur gouvernement, il répondit sans
+hésiter: c'est le gouvernement paternel.
+
+N'eût-on pas dit que, dans l'état des choses d'alors, la prudence était
+venue jusqu'à lui se mettre de moitié avec la confiance?
+
+«Quelle différence, lui demanda-t-on un jour, faites-vous entre Dieu et
+la nature?
+
+--«Dieu, répondit-il, est la tête invisible de l'univers, la main
+mystérieuse du monde, le moteur de la nature, le créateur du ciel et de
+la terre, le soleil de l'éternité, le premier être, l'être suprême,
+l'être par excellence, le seul grand, le seul puissant, le _Très-Haut_.
+
+«Il a été le créateur de toutes choses.
+
+«Les premiers êtres sont sortis de son sein. Il leur a dit: vous ferez
+les seconds; vous en produirez d'autres, mes volontés sont des lois;
+l'ensemble de mes lois, c'est la nature.»
+
+Voici les réponses qu'il fit aux trois questions suivantes:
+
+«Qu'est-ce que Dieu et l'éternité?
+
+«Dieu est l'être nécessaire, l'horloger de la nature, le machiniste de
+l'univers et l'âme du monde.
+
+«L'éternité est un jour sans hier ni lendemain.»
+
+Quelques personnes, ayant voulu l'embarrasser, lui demandèrent ce que
+c'est que l'ouïe.
+
+«C'est, répondit-il immédiatement, _la vue auriculaire_.
+
+--«Quelle distinction faites-vous entre un conquérant et un héros? lui
+demanda une dame d'esprit.
+
+--«Les armes, les soldats font le conquérant: le courage du cœur fait
+le héros. Jules César était le héros des Romains; Napoléon est le héros
+de l'Europe.»
+
+Qui ne devait être frappé du contraste que formaient ces définitions si
+profondes, si élevées de notre sourd-muet avec son style épistolaire et
+sa conversation familière? Ce qui ressort de l'un et de l'autre, c'est
+que Massieu resta toujours enfant[25] dans sa manière de voir. D'où plus
+d'une personne a conclu, à tort, du particulier au général, qu'un
+individu atteint de la même infirmité ne peut jamais atteindre à la
+supériorité de tel ou tel parlant instruit.
+
+Peut-être était-ce la faute du maître qui, jaloux, avant tout, dans son
+intérêt, de faire briller son élève, avait cru devoir négliger de porter
+toute son attention sur un point aussi important. Ne dépendait-il pas,
+en effet, de lui d'abaisser de plus en plus la barrière qui s'élève,
+sous ce rapport, entre le sourd-muet et celui qui est doué de la
+plénitude des sens?
+
+Ne croirait-on pas que Massieu dut avoir quelque sentiment de sa
+faiblesse relative pour emprunter la plume d'un de ses premiers élèves,
+bien jeune alors, mais plus heureusement formé, depuis, par un autre? Il
+avait à recommander à la bienveillance du Préfet du département du Nord,
+non-seulement une jeune sourde-muette qu'il désirait faire admettre à
+l'Institution des sourds-muets d'Arras, mais encore une pauvre enfant
+qu'il avait eu l'occasion de présenter à ce fonctionnaire[26].
+
+A l'époque où, encore sur les bancs de l'école, nous demandions à
+Massieu s'il nous serait possible d'essayer de lire Voltaire, il nous
+répondit en branlant la tête: Cet écrivain est trop difficile pour qu'un
+sourd-muet, quelle que soit d'ailleurs sa capacité, puisse se flatter de
+réussir jamais à le comprendre. Un tel arrêt nous effraya tellement que
+nous renonçâmes, dès lors, à la poursuite de ce qu'il croyait devoir
+appeler une chimère, et c'eût été pour toute notre vie peut-être, si
+heureusement un professeur plus capable n'était venu nous désabuser là
+dessus. Ah! nous n'en finirions point, si nous avions à exposer ici les
+opinions plus ou moins bizarres dont nos pauvres têtes étaient coiffées
+sur d'autres points!
+
+Si Bébian, dans son _examen critique de la nouvelle organisation de
+l'enseignement dans l'Institution des sourds-muets de Paris_, n'a pu
+s'empêcher de s'écrier que le célèbre sourd-muet M....., ce grand
+improvisateur de réponses aux exercices publics de l'abbé Sicard, ne
+comprenait pas _l'Ami des enfants de Berquin_; ça été pour montrer par
+cet exemple, entre autres, que rien n'est indispensable à quiconque veut
+se charger de l'éducation d'un enfant sourd-muet, comme de savoir tirer
+avantage de la richesse, de l'énergie, de l'élégance, de la flexibilité
+du langage mimique, et que, grâce à ce puissant instrument, soutenu de
+l'étude philosophique de la langue, on peut expliquer et traduire aux
+sourds-muets un prosateur ou un poëte, quel qu'il soit. Il va sans dire
+que la lecture et la conversation écrite suffisent, jusqu'à un certain
+point, pour balancer les désavantages de leur position, vis-à-vis des
+enfants ordinaires. C'est donc outrager le langage des gestes que de
+prétendre relever cette infériorité apparente pour lui en faire porter
+la peine.
+
+Dans le cours de mon long professorat, j'ai eu l'occasion de me
+convaincre de plus en plus de la grande influence que l'emploi mieux
+entendu de la mimique est capable d'exercer sur le développement tant
+intellectuel que moral de nos jeunes élèves. N'est-ce pas, d'ailleurs,
+un argument péremptoire contre l'absurde prétention de lui substituer la
+prononciation artificielle, si ce n'est pour restreindre cette dernière
+comme un complément secondaire à ceux de ces rares infortunés qui y
+montrent certaines dispositions?
+
+Il ne suffit pas que le maître soit instruit, il faut surtout qu'il
+sache si bien manier le langage particulier de l'élève, que celui-ci
+puisse saisir, à première vue, toutes les nuances de la pensée et toutes
+les délicatesses du sentiment.
+
+A ce propos, qu'il nous soit permis de citer ici le passage suivant du
+discours de réception prononcé à l'Académie française par Mgr l'évêque
+d'Hermopolis, le jour où il fut reçu à la place laissée vacante par la
+mort de l'abbé Sicard (le 18 novembre 1822):
+
+«Avant l'abbé de l'Épée, on n'ignorait pas que l'homme, par des signes
+divers, plutôt inspirés par un instinct naturel que découverts par la
+réflexion, peut exprimer ses sentiments et ses pensées. La physionomie
+étant, en particulier, le miroir de l'âme, qui de nous n'a pas senti
+quelquefois le pouvoir d'un geste, d'un regard, de quelques larmes,
+d'une inflexion de voix, d'une posture suppliante? N'est-ce pas de tout
+cela que se compose dans l'orateur cette éloquence du corps, que les
+anciens mettaient, avec raison, au-dessus de celle des paroles?
+L'histoire a conservé le nom d'un célèbre Romain qui, par sa pantomime
+d'une vérité frappante, rendait fidèlement tout ce qu'il y avait de plus
+noble, de plus délicat, de plus varié, de plus nombreux dans les
+périodes de Cicéron.»
+
+Ah! que n'eût pas dit encore cet illustre prélat, s'il avait été plus à
+portée de découvrir les profondeurs d'un art qui peut être une énigme
+pour la plupart, et dont les prérogatives ne le cèdent pas toutefois à
+celles de la parole. Ces deux dons également merveilleux ne sauraient
+s'expliquer qu'en les faisant descendre immédiatement du ciel.
+
+On remarquait, du reste, autant de simplicité et d'originalité dans les
+habitudes de Massieu que dans ses expressions. A considérer son
+extérieur, on eût dit un étranger au monde civilisé, quoiqu'à la vérité,
+il eût fréquenté les sociétés les plus choisies et approché les plus
+hauts personnages, jusqu'à des souverains. L'abandon et la naïveté du
+jeune âge semblaient identifiés à sa personne. Il ne savait rien cacher
+à ses jeunes camarades. _Il allait jusqu'à leur faire part de ses
+anxiétés_; il les consultait non-seulement sur ses goûts, mais sur ses
+affaires les plus sérieuses.
+
+Il avait une passion si enfantine pour les montres, les cachets, les
+clefs dorées, qu'on le voyait porter sur lui jusqu'à quatre de ces
+petites horloges. Il les regardait à tout moment, et les faisait admirer
+aux personnes qu'il rencontrait.
+
+Quant aux livres, il en achetait dans tous les quartiers; il en
+emportait dans ses poches, sous son bras, entre ses mains, et après les
+avoir montrés à tout le monde, il allait les troquer pour d'autres. Il
+essuyait sans sourciller les brocards que l'on se permettait contre lui.
+Ce n'est pas néanmoins qu'il abdiquât une certaine brusquerie, quand il
+se voyait piqué au vif.
+
+Au reste, il compensait ces légers défauts par mille qualités
+estimables. Il était fidèle à l'amitié; il ne se souvenait que des
+services qu'on lui avait rendus; sa reconnaissance pour l'abbé Sicard ne
+se démentit jamais. «Lui et moi, disait-il, nous sommes deux barres de
+fer forgées ensemble.»
+
+Il se montra calme et résigné en apprenant que son cher maître, sur le
+point de mourir, ne laissait pas de quoi lui rendre, à lui Massieu, le
+fruit de trente années de traitement comme fonctionnaire, ainsi que nous
+l'avons dit.
+
+Plus d'un an s'était écoulé depuis la perte du respectable directeur,
+que son élève de prédilection fut forcé de quitter son poste pour aller
+recevoir l'hospitalité généreuse que lui offrait à Rodez l'abbé Perier.
+Ce fut, sans doute, sur les instances de ce dernier que Massieu
+consentit à unir son sort à celui d'une parlante de cette ville, dont il
+eut deux enfants doués de tous leurs sens.
+
+A la mort de l'abbé Perier qui, appelé à Paris par le gouvernement,
+l'avait laissé à la tête de son école, il fut réclamé en 1831, malgré le
+désir que le Conseil municipal du chef-lieu de l'Aveyron avait eu de le
+conserver, par un riche libraire de Lille, M. Vanackère qui, pendant son
+séjour dans cette ville, lui avait témoigné sans cesse une affection
+particulière. Massieu s'y était rendu vers 1820 pour développer en
+public l'art d'instruire ses compagnons d'infortune et avait emporté, en
+revenant à Paris, un si doux souvenir de l'accueil sympathique qu'il y
+avait reçu, qu'il fixa son choix sur cette ville.
+
+On pensait à lui confier la direction d'une école de sourds-muets,
+fondée en 1835 au moyen des libéralités des âmes charitables. Comptant à
+peine une dizaine d'élèves, elle ne tarda pas à recevoir tous ceux qui
+étaient épars dans les villes et les campagnes du département. Leur
+nombre qui s'élevait, dès 1839, à quarante, s'accroissant toujours
+depuis, força l'Administration d'adjoindre à leur asile une maison
+voisine.
+
+Une institutrice parlante secondait le directeur dans l'enseignement des
+jeunes filles qui recevaient, en outre, des leçons d'ouvrages à
+l'aiguille, et étaient initiées à tous les devoirs de l'économie
+domestique.
+
+Plusieurs ateliers furent créés en faveur des garçons qui pouvaient se
+livrer à diverses professions, suivant leur aptitude et le choix de
+leurs parents.
+
+L'Institution était placée sous l'inspection et la surveillance d'une
+commission nommée par le Préfet et présidée par le maire de la ville.
+
+M. Vanackère père, l'un des membres de la commission, fut pour le
+directeur un guide, un appui, un conseil, tant que l'administration
+matérielle de la maison lui fut confiée.
+
+Cet établissement est une conquête qui fait honneur au département du
+Nord et à son chef-lieu, connu, entre toutes les villes de France, pour
+une de celles où la charité s'exerce avec le plus de ferveur et
+d'intelligence.
+
+Massieu jouissait, en outre, d'une modique pension sur l'État et de
+quelques subsides du département.
+
+Deux fois un habile orateur voulut bien prêter aux exercices publics de
+l'Institution l'appui de son éloquence, en traçant à l'auditoire le
+tableau de la situation de ces êtres si intéressants par cela même que
+la nature les a maltraités; il lui montra les abbés de l'Épée et Sicard
+renversant, d'une main hardie, mais sûre, cette barrière élevée, depuis
+tant de siècles, par un préjugé humiliant entre ces malheureux et le
+reste de la société, les rétablissant dans leur dignité de citoyens et
+de chrétiens, admirablement servis eux-mêmes par la science
+philosophique et l'amour de l'humanité......
+
+On aurait voulu entendre un nouveau discours de ce brillant orateur sur
+un sujet qu'il possédait si bien et qu'il traitait sans l'épuiser....
+C'était M. le docteur Leglay, archiviste général du département, qui
+faisait partie de la commission de surveillance de l'établissement.
+
+Pour mettre nos lecteurs à même de juger s'il a été, dans cette
+circonstance, le digne interprète de ses collègues, nous sommes heureux
+d'extraire les passages les plus remarquables de l'allocution du docteur
+à la foule choisie qui se pressait, dans le mois de septembre 1836,
+autour de ces infortunés, sur la tête desquels allaient descendre les
+couronnes décernées au travail et à la bonne conduite:
+
+«Le malheur est toujours une chose sacrée, comme disaient les anciens,
+mais c'est surtout le malheur, uni à l'innocence, qui est digne d'un
+religieux respect. Une jeune fille disgraciée de la nature, un faible
+enfant que la douleur fait crier avant qu'il sache ce que c'est que la
+douleur, un pauvre insensé qu'on outrage dans la rue, et qui s'enfuit
+en pleurant ou en riant, voilà des êtres devant lesquels je voudrais
+m'incliner; ils me semblent marqués au front d'un caractère divin, je
+suis porté à croire que Dieu, leur père et le nôtre, les a envoyés gémir
+et souffrir parmi nous pour éprouver ou plutôt pour nourrir cette pitié
+sainte qui siége dans le sanctuaire le plus intime du cœur.»
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+«Vous tous qui savourez à chaque instant l'ineffable jouissance de
+l'ouïe et de la parole; vous qui tressaillez de joie au chant d'un
+oiseau, au murmure du vent, au bruit de la cascade lointaine, et surtout
+aux accents toujours mélodieux d'une voix chérie; vous qui trouvez tant
+de bonheur à répandre vos pensées, vos émotions dans le sein de
+l'amitié, ou qui vous faites écouter d'un auditoire attentif et
+bienveillant, que dites-vous de ces enfants qui ne parlent ni
+n'entendent? Fils et frères déshérités, ils errent, ils traînent leur
+figure d'homme!.... Stupides étrangers[27] au milieu de leur propre
+famille, inquiets de ce qui se passe, de ce qui se dit; tristes et
+impatients de leur ilotisme, ils finissent par aller se jeter sur le
+sein de leur mère comme pour l'interroger. Elle les serre dans ses bras
+et elle pleure! Pauvre mère qui, comme Rachel, ne veut pas être
+consolée, mais qui envie peut-être le malheur de Rachel! Et en effet,
+Messieurs, c'est là une calamité pour laquelle les yeux n'ont pas assez
+de larmes, ni le cœur assez de tristesse.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+«Nous avons vu toutes ces jeunes âmes, naguère captives et enveloppées
+d'un ténébreux linceul, s'agiter sous les regards du maître afin de
+sortir de prison, faisant des efforts pour écarter et déchirer ce
+linceul, pour rompre la coquille et éclore enfin à la clarté du jour. Ce
+travail d'un second enfantement nous rappelait la doctrine des Indiens
+qui voient, dans le corps d'un animal, ou même dans le tronc d'un arbre
+et la tige d'une plante, des âmes exilées, reléguées, se heurtant contre
+les parois de leur prison vivante pour se frayer une issue et rentrer
+enfin dans le monde des esprits. C'est un beau spectacle, Messieurs, que
+d'assister à cette renaissance morale et intellectuelle, c'est un
+spectacle qui ferait couler des larmes délicieuses sur les joues de
+toutes les mères.
+
+«Messieurs, ces pauvres enfants, maintenant enrichis d'idées et
+d'expressions, savent tous que leurs bienfaiteurs, leurs protecteurs,
+leurs amis sont dans cette enceinte; leurs âmes énergiques et tendres
+comprennent le bienfait et éprouvent la reconnaissance; ils ont _la
+mémoire du cœur_; mais que peuvent-ils faire pour vous le dire? Leur
+instituteur lui-même, cet homme dont le mutisme est si éloquent, ne
+saurait prendre la parole. Hélas! il ignore même en ce moment que je
+vous parle de lui: il m'écoute sans m'entendre; mais lui et ses enfants
+comptent sur moi; ils croient, ils supposent que j'ai la voix assez
+forte pour porter jusque dans vos âmes le tribut de leur amour
+reconnaissant. Ils me prêtent, sans doute, de belles et touchantes
+paroles.»
+
+Deux ans plus tard, un journal de la localité (_le Nord_) publiait des
+fragments des _mémoires_ de notre sourd-muet, nouvel et curieux
+échantillon de sa naïveté.
+
+Pour ne pas tomber dans des redites, peut-être ennuyeuses, nous avons
+supprimé les détails donnés par Massieu sur l'arrestation de son
+respectable maître et sur les moindres circonstances qui l'ont suivie
+et accompagnée, et nous nous sommes borné à extraire de cet écrit ce qui
+suit, comme paraissant de nature à exciter l'attention:
+
+«Le vendredi 23 novembre, le citoyen Alhoy, instituteur-adjoint des
+sourds-muets à la place de l'abbé Laborde, victime du 2 septembre 1792,
+nous conduisit à la Convention nationale; nous ne pûmes entrer dans la
+salle. Le jour suivant, nous fûmes admis dans l'Assemblée. Elle avait
+changé de président. Le citoyen Romme qui n'aimait pas Sicard ne voulut
+pas nous recevoir.
+
+«Le dimanche 25, il vint à l'Institution un commissaire de la Convention
+avec un prêtre assermenté. Le commissaire écrivit: _Vous importunez la
+Convention nationale; Sicard n'est pas patriote. Vous le réclamez en
+vain._ Je lui écrivis: _Nous n'irons plus à la Convention_. Le
+commissaire portait un bonnet rouge.
+
+«Vers la fin de novembre, un soir, la citoyenne Chevret, amie fidèle de
+l'abbé Sicard, vint me faire de vifs reproches. Je pleurai beaucoup.
+Elle m'écrivit: _Hélas! vous êtes ingrat._ Je passai une mauvaise nuit.
+J'étais fort triste.
+
+«Le lundi 2 décembre au matin, la citoyenne Chevret revint à
+l'Institution; elle nous présenta la pétition qu'elle avait faite au
+Comité de salut public; elle me pria de la signer. J'y consentis avec
+la plus vive satisfaction, et lui serrai fortement la main.
+
+«Le mercredi 4, je retrouvai avec bien de la joie toutes les fenêtres de
+l'abbé Sicard ouvertes, et la porte descellée. Pendant le souper, l'abbé
+Sicard parut. Nous quittâmes nos places, et courûmes l'embrasser en
+versant des larmes.
+
+«Au mois de juin, le perruquier de l'abbé Sicard m'annonça que j'étais
+dénoncé à la police, que j'allais être arrêté, que j'étais soupçonné
+d'être ennemi de la République et attaché au jeune roi Louis XVII, que
+je ne faisais que visiter de mauvais républicains, etc., etc.
+
+«Le mercredi 7 janvier 1795, nous allâmes nous présenter à la Convention
+nationale pour lui demander du pain. Nous obtînmes d'entrer dans la
+salle. Je fus nommé, par décret, répétiteur des Sourds-Muets de Paris.
+La Convention m'accorda une pension de 1,200 livres.
+
+«Au mois de septembre 1797, je fis une pétition pour réclamer Sicard,
+proscrit, au Conseil des Cinq-Cents, au Conseil des Anciens et au
+Directoire exécutif. Ils la rejetèrent.
+
+«Au mois de décembre, nous allâmes chez le général Bonaparte, qui
+demeurait rue de la Victoire; mais nous ne pûmes entrer. Nous
+attendîmes longtemps qu'on ouvrît la porte. On nous offrit du feu. La
+citoyenne Dufour, brave dame, avait fait elle-même une pétition au
+général en faveur de Sicard. Je tenais la mienne à la main. Nous allâmes
+réclamer Sicard au général. On ne voulait pas nous laisser entrer chez
+lui. Le général, trois jours après, envoya quelqu'un à l'Institution; je
+lui remis ma pétition.
+
+«Au mois de novembre 1799, le citoyen Regnault de Saint-Jean-d'Angely
+m'invita à manger la soupe chez lui, où je vis Sicard arriver. Je
+l'embrassai fort. Il me fit signe qu'il redevenait libre depuis la
+suppression du Directoire exécutif.
+
+«J'y vis le citoyen Joseph Bonaparte; je lui écrivis sur un chiffon de
+papier ce qui suit:
+
+
+ «Citoyen législateur,
+
+ «Je suis bien aise de faire votre connaissance. J'ai grande envie
+ de voir de près votre illustre frère. Ayez la bonté de le prier de
+ rendre le malheureux Sicard proscrit à moi et à mes compagnons
+ d'infortune. Je l'ai déjà dit, Sicard et moi, nous sommes unis
+ comme deux barres de fer forgées ensemble; je ne le quitterai
+ jamais.»
+
+«J'embrassai Joseph Bonaparte et Sicard à la fois. Je leur serrai la
+main.
+
+«Au mois de janvier 1800, le citoyen Lucien Bonaparte, ministre de
+l'intérieur, réintégra l'abbé Sicard à l'Institution nationale des
+sourds-muets.
+
+«Au mois de décembre 1801, à l'occasion de la machine infernale, nous
+allâmes avec notre tableau noir au palais des Tuileries, pour féliciter
+le premier Consul.
+
+«J'écrivis au premier Consul ce qui suit:
+
+
+ «Citoyen premier Consul,
+
+ «Nous avons l'honneur de vous témoigner que nous rendons mille
+ grâces à l'Être suprême de ce qu'il vous a sauvé de la machine
+ infernale, afin que vous fassiez notre bonheur.»
+
+«Ayant lu cela, le premier Consul me fit demander par l'abbé Sicard
+quand furent construites les pyramides d'Égypte. Je répondis que ce fut
+avant Jésus-Christ.
+
+«Au mois de février 1802, l'abbé Sicard me mena avec lui chez la mère du
+premier Consul, qui me fit signe qu'elle était mère de huit enfants.
+
+«Louis Bonaparte me fit la question suivante: Quelle est la personne que
+l'homme aime le plus au monde?»--Je lui répondis: «C'est son père,
+c'est sa mère à cause qu'ils sont les auteurs de ses jours.»
+
+«Sa sœur était au lit; je la trouvai semblable au premier Consul.
+
+«Au mois de mai, l'abbé Sicard me mena avec lui chez un grand seigneur,
+où je vis l'oncle maternel du premier Consul, le cardinal Fesch,
+archevêque de Lyon. Après dîner, ce prélat me fit la question suivante:
+«Qu'est-ce que la religion?»--Je lui répondis: «La religion est
+l'alliance entre Dieu et les hommes; le culte que nous rendons à notre
+créateur; la boussole de nos devoirs envers lui, envers nos semblables,
+envers nous-mêmes; l'accolade que les hommes donnent au créateur, comme
+celle que les enfants donnent à leur père.»
+
+«Au mois de juin, nous eûmes à la séance publique Jérôme Bonaparte et
+Eugène, beau-fils du premier Consul. On me fit la question suivante:
+«Quel est le plus intéressant des êtres de la nature?»--Je répondis:
+«_C'est le soleil._»
+
+«Au mois de décembre, un prince russe nous invita, l'abbé Sicard et moi,
+à dîner chez lui. Il me fit la question suivante: «Que pensez-vous de
+Bonaparte?»--Je lui répondis: «Je pense que Bonaparte peut être comparé
+à Jules César et à Alexandre, et que c'est le plus habile des généraux:
+il est véritablement roi sous le titre de premier Consul et l'instrument
+du peuple.»
+
+«Il me demanda: «A quoi peut-on comparer le son?»--Je répondis: «Quoique
+je n'en aie aucune idée à cause de ma surdité, je crois pouvoir le
+comparer à la couleur rouge.»
+
+L'aveugle Saunderson, de son côté, comparait la couleur rouge au bruit
+de la trompette.
+
+«Au mois de février 1805, nous eûmes, aux exercices, sa Sainteté le pape
+Pie VII qui me fit demander «ce que c'est que l'enfer.»--Je répondis:
+«L'enfer est le supplice éternel des méchants; un déluge de feu qui ne
+finit pas, et dont Dieu se sert pour punir ceux qui meurent en
+l'outrageant.»
+
+«Au mois de janvier 1815, nous eûmes la visite de la duchesse
+d'Angoulême. Elle me fit demander ce que je pensais de la musique.--Je
+lui répondis: «Quoique je sois dans l'impossibilité de l'apprendre, je
+crois que c'est l'art de recueillir les sons par le flux et le reflux,
+d'en faire un bouquet pour affecter agréablement les oreilles vivantes.
+Les miennes sont mortes; mes yeux les remplacent pour apprendre.»
+
+C'est en 1808 que le premier travail de Jean Massieu sortit de
+l'imprimerie de l'Institution des sourds-muets. En voici le titre:
+
+_Nomenclature ou tableau général des noms, des adjectifs énonciatifs,
+actifs et passifs et des autres mots de la langue française, selon
+l'ordre des besoins usuels et selon le degré d'intérêt des objets et de
+leurs qualités, dans leur classification naturelle et analytique, en
+français et en anglais; avec l'alphabet gravé des sourds-muets._
+
+Dès le principe, l'auteur n'avait eu d'autre intention que de mettre en
+ordre, pour son usage personnel, la nomenclature des noms des objets
+répandus dans la nature, de ceux des arts, des diverses fonctions, des
+usages des hommes réunis en société, ainsi que les mots employés à
+exprimer toutes les idées qui servent à modifier les êtres et les
+choses. Aux élèves qui le désiraient il distribuait son manuscrit par
+petits cahiers à mesure qu'il le rédigeait. Depuis, il fut sollicité
+non-seulement de l'augmenter, mais de le faire imprimer avec la
+traduction anglaise en regard.
+
+Nous ne devons ni ne pouvons le dissimuler, cet essai pèche par trop de
+détails inutiles, outre que l'ordonnance n'en est pas bien entendue.
+
+Toutefois, selon l'éditeur, cette première publication devait servir de
+fondement et de préambule à la seconde, _la Théorie des signes de
+l'abbé Sicard_, et au _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, troisième
+ouvrage destiné à compléter les deux autres en enseignant les moyens de
+mettre tous ces matériaux en œuvre.
+
+Quelque temps avant la mort de l'abbé Sicard, Massieu nous annonça, dans
+un épanchement de joie, qu'il allait nous doter d'une grammaire
+nouvelle, qui devait, à l'en croire, faire faire un grand pas à notre
+enseignement. Effectivement, sous nos yeux, il apporta une persévérance
+extraordinaire à écrire cahiers sur cahiers et il nous les montrait au
+fur et à mesure. Autant que notre faible intelligence put, à cette
+époque, nous permettre d'associer un jugement motivé à cette besogne
+ingrate, ce n'était qu'un pêle-mêle de phrases, plus ou moins
+heureusement construites, faute d'une certaine régularité dans la
+disposition du sujet, dans le rapport philosophique, les points de
+départ et d'arrivée de l'instruction.
+
+Quoi qu'il en fût, nous préférâmes alors et depuis laisser notre
+opiniâtre travailleur se complaire dans les illusions de son innocent
+amour-propre, que de lui adresser la moindre observation sur une
+pareille matière. Sa bonne volonté suffisait pour l'excuser à nos yeux.
+
+Il était impossible que le directeur de l'École de Lille continuât
+désormais à prendre à l'enseignement une part aussi active qu'on avait
+paru l'espérer d'abord. Déjà on avait remarqué un affaiblissement
+sensible dans sa mémoire, jusque-là, étonnante. Le titre de directeur
+honoraire lui fut donné, et il le conserva jusqu'à sa mort. Les frères
+de Saint Gabriel et les sœurs de la Sagesse le soutenaient dans cette
+œuvre de dévouement. Entouré d'attentions incessantes, on croira sans
+peine que sa retraite dut être paisible et heureuse.
+
+C'est le 23 juillet 1846 qu'il s'éteignit doucement dans sa
+soixante-quatorzième année à la suite de longues infirmités qui
+prenaient chaque jour un caractère plus alarmant. Le lendemain, eurent
+lieu ses obsèques à Saint-Étienne. Dans la foule qui suivait sa
+dépouille mortelle, on remarquait le maire de la ville et plusieurs
+membres du clergé. Les coins du poêle étaient tenus par MM. Richebé,
+Leglay, Defontaine et Vanackère, membres de la commission de
+surveillance de l'établissement, qu'accompagnaient les élèves
+sourds-muets des deux sexes.
+
+Au sortir de la ville, le cortége funèbre se dirigea vers l'église
+d'Esquermes, et de là vers le cimetière de cette commune.
+
+Au moment où les restes du défunt y furent déposés, M. Leglay prononça
+sur sa tombe un discours qui parut produire la plus vive impression sur
+toute l'assistance, car il résumait avec une noble simplicité la vie,
+les travaux et le caractère de celui qui venait d'être enlevé à son
+amitié.
+
+
+Voici quelques passages de cette allocution:
+
+ «Messieurs, s'écria-t-il d'une voie émue, après les paroles saintes
+ et consacrées que l'Église achève de faire entendre en fermant la
+ tombe qui est devant nous, je me suis demandé s'il était bien
+ convenable qu'une autre voix, une voix sans mission et sans
+ autorité osât s'élever, à son tour, dans cette enceinte
+ funèbre..... Oui, quand le prêtre a terminé son pieux ministère,
+ quand les chants de douleur et de consolation, de mort et
+ d'espérance ont cessé, l'amitié, jusque-là, recueillie et
+ silencieuse peut, ce nous semble, payer à celui qui n'est plus un
+ tribut public de regrets et d'hommages. Et puis, ces infortunés
+ enfants qui se pressent autour de nous, et dont plusieurs sans
+ doute voient la mort et son grave appareil pour la première fois,
+ ne s'attendent-ils pas que quelqu'un parlera ici pour eux? Massieu
+ lui-même n'a-t-il pas compté sur un filial et amical adieu à cette
+ heure suprême?
+
+ «Du reste, Messieurs, je serai bref. La vie de Jean Massieu se
+ compose de peu d'événements. Cet homme a été tout à la fois
+ glorieux et obscur; sa renommée fut grande et son existence
+ modeste. Tout le monde sait en France que l'abbé Sicard, illustre
+ instituteur des sourds-muets, eut un élève chéri que les éclairs de
+ son génie et la beauté de son âme ont rendu célèbre, mais qu'est
+ devenu ce sourd-muet si applaudi autrefois, si prôné partout;
+ comment cette intelligence éminente a-t-elle concouru au bonheur de
+ celui en qui Dieu l'avait mise? c'est ce dont on ne s'est guère
+ informé, et ce que beaucoup ignorent.
+
+ «Jean Massieu a raconté lui-même sa vie dans un écrit de quelques
+ pages. Cet opuscule remarquable par la naïveté de la pensée et par
+ l'étrange originalité du style sera peut-être publié un jour.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ «C'est à nous, Messieurs, qu'il a été donné d'accueillir, au déclin
+ de sa vie, cet homme dont le nom est si populaire, dont la gloire
+ est si douce. Attiré à Lille par l'amitié enthousiaste d'un de nos
+ honorables concitoyens, qui l'a précédé dans la tombe, il a trouvé,
+ d'une part, des compagnons d'infortune à soulager, c'est-à-dire à
+ instruire, et d'une autre, des sympathies généreuses, un concours
+ universel; prêtres, magistrats et citoyens lui ont tendu une main
+ amie. Quelques-uns ont pris la chose à cœur, et l'école des
+ sourds-muets s'est trouvée tout à coup constituée et florissante
+ sous la direction de Massieu.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ «Le même ami qui, des montagnes de l'Aveyron, l'avait fait venir à
+ Lille, lui assigna un autre rendez-vous encore: M. Vanackère a
+ voulu que Massieu vînt se coucher à côté de lui dans ce lit de la
+ sépulture. Vœu touchant, tu es accompli! Tombes des deux amis,
+ soyez sacrées et respectées à jamais sous la sauvegarde de la
+ religion et de la foi publique. Messieurs, notre célèbre sourd-muet
+ laisse après lui une famille qui n'a pour héritage que le nom et le
+ souvenir des vertus de Massieu; mais la ville hospitalière, qui a
+ ouvert au père ses bras affectueux, ne fermera aux enfants ni ses
+ bras, ni son cœur.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII ET DERNIER.
+
+LAURENT CLERC.
+
+ Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un
+ académicien auprès duquel il avait à remplir une commission du
+ respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux exercices
+ publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement
+ l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de ses
+ malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un d'eux,
+ graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. Appelé à
+ fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut (Amérique
+ du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il unit son sort à
+ celui d'une sourde-muette américaine qui lui donne six enfants,
+ tous entendants-parlants.--Réponse au préjugé qui paraît encore
+ régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages de Laurent Clerc
+ en France.--Ses documents sur l'origine et les progrès de son
+ école.--Ses anciens camarades et élèves lui offrent un dîner
+ d'adieu.--Sa correspondance avec l'auteur de ce livre.--Sa fin
+ aussi heureuse que sa vie, dans le Nouveau-Monde.
+
+
+A la Balme, près de Lyon, Laurent Clerc vint au monde en 1785, avec une
+triple infirmité: il était privé de l'ouïe, de la parole et de l'odorat,
+mais la nature l'en dédommagea amplement.
+
+Il n'avait pas encore atteint sa douzième année, qu'il fut admis à
+l'école de l'abbé Sicard. Ses progrès y furent si rapides dans toutes
+les parties de l'enseignement, qu'en 1807 le célèbre directeur voulut
+l'adjoindre, en qualité de répétiteur, à Massieu, que Clerc laissa
+bientôt fort loin derrière lui.
+
+Appelé, comme son émule, à soutenir la gloire de l'établissement, dans
+les séances publiques qui s'y donnaient au moins deux fois par mois, ses
+réponses furent accueillies souvent avec non moins de sympathie.
+
+Il avait, de plus, ce qui manquait à son frère d'infortune, des manières
+agréables, polies, engageantes et l'habitude de la bonne compagnie.
+C'était, sous ce rapport, l'opposé de son confrère; c'était ce que les
+Anglais appellent _a true gentleman_. Jamais on ne le vit tirer vanité
+de ses avantages, il se montrait, au contraire, prêt à faire valoir les
+qualités de son compagnon d'infortune, chaque fois que l'occasion s'en
+présentait.
+
+Un jour, l'abbé Sicard avait chargé Clerc de redemander à un de ses
+confrères de l'Académie française un livre qu'il lui avait prêté. Ce
+dernier voulant mettre à l'épreuve la réputation du messager, lui
+adressa questions sur questions relativement à la métaphysique. Frappé
+de la justesse de ses réponses, il finit par lui dire: «Ma foi,
+Monsieur, je vous admire!
+
+--«Qu'aurait-ce donc été, Monsieur, répondit notre jeune instituteur, si
+vous aviez vu Massieu?»
+
+Pour que le lecteur puisse juger s'il y a de l'exagération dans cet
+éloge de l'académicien, nous croyons devoir transcrire ici quelques-unes
+des définitions et réponses du sourd-muet.
+
+«_D._ Quelle différence y a-t-il entre _l'esprit_ et _la matière_?
+
+«_R._ L'esprit est une substance intellectuelle, capable de penser, de
+méditer, de réfléchir, de juger, de connaître, de raisonner, etc.
+
+«La matière est ce dont une chose est ou peut être faite. L'esprit n'a
+pas de matière, car l'esprit est tout pur, sans corps, sans étendue,
+sans forme, sans parties. Il est indivisible. La pensée, la méditation,
+le jugement, l'imagination, l'invention, la raison, tout cela est
+l'esprit même.
+
+«_D._ Y a-t-il quelque différence entre _la raison_ et _le jugement_?
+
+«_R._ La raison nous distingue des bêtes. Elle nous fait préférer ce qui
+est bon, et nous détourne de ce qui est mauvais.
+
+«Le jugement arrête notre esprit à deux choses qui s'accordent ou ne
+s'accordent pas, et nous invite à les examiner. Nous les examinons, nous
+les pesons dans la balance intellectuelle, et nous croyons que de ces
+deux choses l'une a raison et l'autre a tort. Nous prononçons, en
+conséquence, en faveur de la première, et condamnons la seconde. Voilà
+le jugement.
+
+«_D._ Qu'est-ce que _l'ingénuité_?
+
+«_R._ L'ingénuité est naturelle, franche, naïve, sans finesse, sans
+déguisement, sans détour dans les paroles comme dans les actions.
+
+«Les paysans, les gens de la campagne sont pour la plupart _simples_,
+parce que leur esprit n'a pas été cultivé.
+
+«Les enfants et les jeunes gens bien nés et bien élevés sont _ingénus_,
+parce que leur cœur n'a pas été corrompu.
+
+«_D._ Quelle différence trouvez-vous entre l'abbé de l'Épée et l'abbé
+Sicard?
+
+«_R._ L'abbé de l'Épée a inventé la manière d'instruire les
+sourds-muets, mais il avait laissé à désirer; l'abbé Sicard l'a beaucoup
+perfectionné, mais, s'il n'y avait pas eu l'abbé de l'Épée, il n'y
+aurait pas eu l'abbé Sicard.
+
+«_D._ Les sourds-muets sont-ils malheureux?
+
+«_R._ Ils ne le sont pas. Qui n'a rien eu, n'a rien perdu et qui n'a
+rien perdu, n'a rien à regretter.
+
+«Or les sourds-muets n'ont jamais entendu ni parlé; donc ils n'ont perdu
+ni l'ouïe, ni la parole et, par conséquent, ils ne peuvent regretter ni
+l'une, ni l'autre. Or qui n'a rien à regretter ne peut être malheureux,
+donc les sourds-muets ne sont ni ne peuvent être malheureux. D'ailleurs,
+c'est une grande consolation pour eux de pouvoir remplacer l'ouïe par
+l'écriture et la parole par les signes.»
+
+Dans une soirée donnée par un amiral anglais, aux environs de
+_Cavendish-Square_, une jeune dame ayant témoigné à Clerc le désir de
+connaître le parallèle qu'il pourrait établir entre les Anglaises et les
+Françaises.
+
+«Mesdames les Anglaises, répondit-il, sont généralement grandes, belles,
+bien faites. La beauté de leur teint est surtout remarquable; mais, je
+leur en demande pardon, généralement aussi elles manquent de grâce, de
+tournure, d'élégance. Si, quant à la taille et à la régularité des
+traits, elles l'emportent sur les Parisiennes, combien ne leur
+sont-elles pas inférieures pour la mise et les façons?»
+
+Interprète des sentiments des élèves de l'Institution à l'égard des plus
+hauts personnages qui venaient la visiter, témoin la duchesse
+d'Angoulême, la duchesse de Berry et bien d'autres, Clerc était aussi
+le secrétaire complaisant de ceux qui recouraient à sa plume facile,
+qu'on pouvait prendre souvent pour celle d'un parlant instruit.
+
+Un jour, un sourd-muet hongrois, ancien élève de l'Institution, fondée à
+Vienne par Joseph II d'après la méthode de l'abbé de l'Épée, étant venu
+à Paris dans l'espoir d'y trouver de l'ouvrage comme graveur, se
+présente à notre homme d'affaires, et lui confie le grand embarras dans
+lequel le jettent les dettes que lui a fait contracter son manque de
+travail.
+
+Le répétiteur va trouver l'abbé Sicard, et lui communique son dessein
+d'accompagner le malheureux artiste chez l'ambassadeur d'Autriche près
+la cour de France, pour l'entretenir de sa position.
+
+«Mais, objecte le directeur d'un air étonné, mon cher élève, comment
+vous y prendrez-vous pour vous mettre en relation avec le diplomate?
+
+--«Comment? répond Clerc, vous, mon cher maître, le grand instituteur
+des sourds-muets, vous me le demandez! Je n'aurai qu'à traduire par
+écrit en français à l'ambassadeur les signes de son pauvre compatriote.
+Certes, il est impossible qu'un envoyé à la cour de France ignore la
+langue française.
+
+A peine de retour d'Angleterre où, ainsi que Massieu, il avait
+accompagné, on se le rappelle, son maître chéri, il fut recherché par un
+jeune ministre protestant, M. Gallaudet, qui avait été délégué à Paris
+par le gouvernement des États-Unis pour s'y faire initier à la méthode
+de rendre les sourds-muets à la religion et à la société.
+
+Après avoir fréquenté pendant trois mois environ l'École, le nouveau
+disciple, aussi distingué par la pénétration de son esprit que par ses
+qualités personnelles, proposa à notre répétiteur de devenir son
+collaborateur dans l'autre hémisphère. Ce dernier accepte d'autant plus
+volontiers cette offre qu'il eut toujours bien de la peine à se
+contenter des faibles appointements attachés à son emploi.
+
+Il se rend donc en 1816, accompagné des regrets de toute la maison et de
+ceux en particulier de son directeur, avec le ministre protestant, à
+Hartford, État de Connecticut.
+
+Ce fut à partir de 1817 qu'il professa avec autant de succès que de
+persévérance jusqu'en 1858 dans l'_American asylum_ de cette ville,
+premier établissement fondé dans le Nouveau-Monde pour l'instruction des
+sourds-muets.
+
+Le 28 mai 1818, M. Gallaudet, à l'occasion des examens des élèves de
+cette école, lut devant le gouverneur et les deux Chambres de la
+législature un discours composé en anglais par notre compatriote.
+
+Il est aisé de comprendre la prodigieuse impression que produisit sur
+toute l'assistance la lecture du manuscrit du sourd-muet français, qui
+honorait son pays et l'humanité tout entière en faisant le sacrifice
+volontaire de ses goûts et de ses affections aux malheureux habitants de
+régions si lointaines, dans l'espoir que l'éternelle lumière
+réveillerait leur intelligence bornée, et transplanterait chez eux les
+principes vivifiants qui l'avaient métamorphosé lui-même.
+
+Il était impossible que l'abnégation dévouée de cet apôtre d'une
+nouvelle espèce n'excitât pas l'admiration des États assemblés. Dès le
+premier jour, ils s'empressaient de fournir aux dépenses urgentes d'une
+institution de sourds-muets.
+
+L'établissement prospérait à vue d'œil, et il faut rendre aux
+fondateurs cette justice qu'ils secondaient merveilleusement les efforts
+de l'instituteur sourd-muet. Par l'aménité de son caractère, il s'était
+concilié non-seulement l'amitié de ses nouveaux _catéchumènes_, mais
+l'estime de ses collaborateurs et de tous ceux qui l'entouraient.
+
+Pour comble de bonheur, il obtint la main d'une jeune et aimable
+sourde-muette, issue de parents riches du pays, dont il eut six enfants
+tous entendants parlants (trois garçons et trois filles).
+
+A ceux qui lui demandaient comment une famille si nombreuse pouvait être
+élevée par un père et une mère, privés de l'ouïe et de la parole, il se
+contentait de répondre que, dans cette œuvre, ni lui ni sa femme
+n'avaient jamais éprouvé le moindre embarras.
+
+«Lorsque, leur expliquait-il, mes enfants étaient au berceau, j'agitais
+une sonnette à leurs oreilles; ils se retournaient avec vivacité, la
+bouche souriante, et j'en concluais qu'ils n'étaient pas sourds et
+qu'ils ne seraient pas muets.»
+
+Avec quel bonheur le père et la mère ne se jetaient-ils pas dans les
+bras l'un de l'autre en pressant sur leur cœur les fruits de leur
+union! Et avec quel élan de reconnaissance ne levaient-ils pas au ciel
+leurs yeux mouillés de larmes de joie!
+
+M. Gallaudet épousa, à l'exemple de son adjoint, une sourde-muette
+américaine dont il eut bien à se louer, et devint père de huit enfants,
+qui tous entendaient et parlaient.
+
+Nous avons connu d'autres sourds-muets qui se faisaient parfaitement
+comprendre de leurs enfants en bas-âge, et qui en recevaient des
+réponses non moins claires au moyen du même langage. Comment un pareil
+miracle peut-il s'opérer? Les parents sourds-muets eux-mêmes ne savaient
+pas plus que nous s'en rendre compte.
+
+Les enfants qui apportent en naissant la même infirmité que leurs
+parents n'ont jamais été nombreux en aucun temps, ni dans aucun pays du
+globe. C'est ce qu'on peut aisément prouver par mille exemples puisés
+dans les statistiques des deux hémisphères.
+
+Nous croyons pouvoir nous contenter d'invoquer ici les renseignements
+fournis, en 1836, par le directeur de l'École de Hartford sur ce sujet
+intéressant. Ils constatent qu'il y a des familles dans lesquelles le
+père ou la mère, d'autres où l'un et l'autre sont sourds-muets, tandis
+qu'aucun sens ne manque à leur progéniture.
+
+Laurent Clerc revint au milieu de nous en 1820, en 1825 et en 1847. Dans
+son premier voyage, il avait à régler des affaires de famille avec un
+frère parlant, négociant à Lyon, mais il était désireux surtout de
+revoir ses amis.
+
+En 1825, d'après notre désir, il eut l'extrême obligeance de nous
+remettre quelques documents sur l'origine et les progrès de sa
+fondation.
+
+Au risque de nous répéter, nous devons à sa mémoire de transcrire ici
+tout son manuscrit sans nous permettre de rien changer à son français.
+On comprendra que certains anglicismes échappés à sa plume doivent être
+imputés à son long séjour dans sa nouvelle patrie[28].
+
+Les anciens camarades et élèves de Clerc ne voulurent pas le laisser
+retourner en Amérique sans lui offrir un banquet d'adieu. Au toast que
+je portai à sa santé, tant en mon nom qu'en celui des autres convives,
+il répondit tout ému qu'il emportait un doux souvenir d'une si belle
+journée, et qu'il nous donnerait, sans faute, de ses nouvelles.
+
+En effet, un bout de lettre de sa main, daté de New-York le 12 mai 1826,
+nous annonça son heureux débarquement après une traversée de
+trente-quatre jours. Seulement il avait eu un bien mauvais temps, un mât
+rompu et quelques voiles déchirées.
+
+Pour terminer cette notice trop incomplète, voici les dernières lignes
+que mon ancien maître me fit parvenir de Hartford le 23 juillet 1856:
+
+
+ «Mon cher Ferdinand,
+
+ «La dame qui te remettra ce billet est Mme Batler, accompagnée de
+ ses deux aimables demoiselles. Elles viennent passer quelque temps
+ en Europe, et je te prie de les recevoir de ton mieux. Son mari, M.
+ John Batler, était autrefois un des membres du conseil
+ d'administration de notre établissement.
+
+ Comme Mme Batler est une de nos meilleures amies, je l'ai invitée à
+ visiter l'Institution où j'ai été élevé; et, si la classe où je te
+ donnais des leçons existe toujours, je te prie de la lui montrer,
+ ainsi que la chambre que j'occupais et la place où je prenais mes
+ repas. Je désire enfin que tu lui fasses voir ma peinture, si elle
+ est toujours à la salle des exercices publics, et que tu lui
+ présentes nos autres professeurs sourds-muets. En agissant de la
+ sorte, tu obligeras beaucoup
+
+«Ton vieil instituteur,
+
+«LAURENT CLERC.»
+
+
+
+A partir de 1858, il jouit d'une modeste pension de retraite, ayant mis
+tous ses soins à assurer en bon père de famille le bien-être et
+l'avenir de ses enfants.
+
+Le 18 juillet 1869, il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois ans,
+emportant dans la tombe la reconnaissance et les respects de tous ceux
+qui avaient eu le bonheur de le connaître.
+
+
+
+
+NOTES
+
+NOTE =A.=
+
+ _Lettre de l'abbé Sicard, directeur des Sourds-Muets, du 3 novembre
+ 1791.... signée aussi de Haüy, directeur des Jeunes Aveugles, les
+ deux institutions étant alors réunies dans le même local._
+
+«Citoyen, d'après la manière dont j'ai été reçu lundi dernier au
+Directoire, je crois que je ne pourrais que nuire aux infortunés dont
+l'éducation m'est confiée en y reparaissant. Vous avez entendu qu'on m'a
+dit qu'il ne fallait pas parler au Directoire, qu'on devait lui écrire,
+et on a ajouté qu'_on n'y mettait de côté aucune affaire_. La pétition
+que j'ai rédigée y a été mise néanmoins tellement de côté, que les
+objets que l'instituteur des Aveugles et moi demandions ont été enlevés
+de l'église des Célestins. Ces objets étaient des ornements, des linges
+d'autel, etc. Car pour les monuments, tout le monde sait qu'il n'est pas
+possible de les emporter.
+
+«Mais, citoyen, pouvons-nous être témoins froids et indifférents de la
+dévastation du sanctuaire de notre église, et serons-nous encore des
+importuns, des fâcheux, quand nous réclamerons l'autorité du Directoire
+pour arrêter la rapacité de ceux qui viennent nous arracher jusqu'au
+pied des autels des objets de peu de valeur, dont l'enlèvement ne peut
+profiter à personne? A qui faut-il donc, citoyen, que nous nous
+adressions pour empêcher le pillage d'un temple que l'on confond mal à
+propos avec les églises supprimées? L'Assemblée nationale a mis, sous la
+surveillance du département, l'établissement des Sourds-Muets et des
+Aveugles-nés réunis. N'est-ce pas vous dire que le département est notre
+tuteur, que c'est lui qui doit protéger notre propriété, et nous venir
+en aide quand on nous dépouille, et qu'on nous vole?»
+
+SICARD, instituteur des sourds-muets.
+
+HAUY, instituteur des aveugles-nés.
+
+
+NOTE =B.=
+
+ _Sourds-Muets._ _Liberté._ _Égalité._
+
+Paris, le 4 pluviôse an IX de la République
+française une et indivisible.
+
+ _Le directeur de l'institution nationale des Sourds-Muets de
+ naissance au citoyen Dubois, préfet de la police de Paris._
+
+ «Citoyen préfet,
+
+«J'aurais quitté les intéressantes occupation qui remplissent ma vie
+pour suivre jusqu'à votre tribunal le citoyen Brylot que vous y avez
+mandé, si j'avais pu me flatter que votre entourage vous permettrait de
+me recevoir et de m'entendre. Mais vous aurez moins de peine à me lire
+puisque je vous enlèverai moins de temps.
+
+«Le citoyen Brylot que vous citez est le gouverneur d'un de mes élèves,
+sourd-muet, de Lisbonne, qui eût été victime des massacres du 2
+septembre, s'il ne s'y fût soustrait en obéissant à la loi de
+déportation, car celui qui le remplaçait dans mon institution a été
+égorgé à mes côtés, dans la prison de l'Abbaye.
+
+«L'exilé n'est rentré en France que pour venir reprendre sa place auprès
+de mes élèves, et c'est le sénateur Perregaux qui a obtenu du ministre
+de la police générale cet acte de justice que j'avais sollicité. Il
+devait se représenter deux mois après avoir fait preuve de soumission à
+la Constitution de l'an VIII. Il l'a négligé sur l'assurance du citoyen
+Perregaux qu'il pouvait être tranquille, et qu'il déposerait ses papiers
+entre les mains du ministre lui-même, pour terminer une affaire qui
+n'aurait pas dû en être une. Ces papiers ont été réellement remis dans
+les bureaux de ce haut fonctionnaire; et c'est au moment où le citoyen
+Brylot attendait cet acte de justice qu'on ne lui refusera pas quand on
+aura le temps de le lui rendre, qu'il est appelé auprès de vous. Il y va
+avec la confiance que doit inspirer à tous les innocents la réputation
+d'impartialité et de droiture dont vous jouissez.
+
+«Le sénateur Perregaux ne le laissera pas longtemps, sans doute, sans
+défense. C'est lui qui lui a inspiré une confiance qui lui a fait
+négliger une formalité essentielle, c'est lui sans doute qui ira se
+placer entre sa tête et le glaive de la loi, dont tous les bons citoyens
+se félicitent de vous voir armé. Je vous recommande mon ami qui va
+devant vous, accompagné de l'élève qui ne peut être séparé de son
+maître.
+
+«Salut et respect.
+
+«SICARD.»
+
+
+NOTE =C.=
+
+_Décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre 1792, l'an quatrième de
+la Liberté._
+
+«Un secrétaire lit une lettre du citoyen Sicard, instituteur des
+sourds-muets, détenu à l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés; il dépose dans
+le sein de l'Assemblée le danger qui vient de menacer ses jours, le
+dévoûment héroïque du citoyen Monnot, horloger, qui a exposé sa vie pour
+le sauver, et la reconnaissance profonde qu'il professera éternellement
+pour son généreux libérateur.
+
+«L'Assemblée nationale reconnaît solennellement que le citoyen Monnot a
+bien mérité de la Patrie, et décrète qu'un extrait du procès-verbal lui
+sera envoyé.
+
+«Collationné à l'original par nous président et secrétaires de
+l'Assemblée nationale, à Paris, le 27 septembre 1792, l'an quatrième de
+la Liberté.
+
+HÉRAULT DE SÉCHELLES, président.
+
+«GOSSELIN, G. ROMME, secrétaires.»
+
+
+NOTE =D.=
+
+_Différence entre les mots_ sourd et muet _et_ sourd-muet.
+
+La dénomination de _sourd_ et _muet_ suppose deux incapacités
+distinctes, et n'étant pas une conséquence nécessaire l'une de l'autre;
+d'une part, l'incapacité d'entendre, occasionnée par la paralysie du
+nerf auditif ou par toute autre cause, de l'autre, l'incapacité absolue
+d'articuler la parole humaine, incapacité qui est le résultat
+physiologique de diverses causes; tandis que l'appellation de
+_sourd-muet_ renferme, au contraire, l'idée du rapport direct de la
+surdité au mutisme, de telle façon que celui-ci soit considéré alors
+comme la conséquence obligée de celle-là.
+
+D'après cette double considération, la dénomination de _sourds-muets_ a
+été adoptée pour les établissements qui leur sont consacrés.
+
+
+NOTE =E.=
+
+Paris, ce 20 ventôse, an VI de la République.
+
+_Administration
+des
+Sourds-Muets._
+
+_A mes Concitoyens!_
+
+«Je crois devoir vous annoncer que le gouvernement m'a nommé à la place
+de chef de l'institution nationale des Sourds-Muets de Paris; la même
+confiance qu'il m'a témoignée, j'espère la mériter un jour de votre
+part: je deviens le père de vos enfants, et, en cette qualité, je
+mettrai tous mes soins à vous remplacer dignement auprès d'eux. Père de
+famille moi-même, le sentiment de la paternité ne m'est pas étranger; et
+il est à présumer que je les traiterai comme je désirerais que l'on
+traitât les miens, si, pour leur éducation, j'étais forcé de les tenir
+éloignés de la maison paternelle.
+
+«Je vous prie instamment d'entretenir une correspondance directe avec
+moi; je me ferai toujours un devoir de vous communiquer tous les détails
+concernant leur physique et leur moral; je vous promets que mes
+collègues et moi, nous emploierons tous nos moyens à en faire, malgré
+leur infirmité, de bons fils et de bons citoyens.
+
+«Salut et fraternité.
+
+«_Signé_: ALHOY.»
+
+_P. S._ «Je vous prie instamment de m'accuser réception de cette
+lettre.»
+
+
+NOTE =F.=
+
+Paris, le 4 frimaire, an VI de la République française.
+
+ «_Au citoyen ......_
+
+«Ce que vous me dites avoir écrit à votre fils, mon cher citoyen, est
+infiniment raisonnable. Il ne faut adopter une religion qu'autant qu'on
+est convaincu qu'elle est la seule bonne. Les motifs humains ne doivent
+entrer pour rien dans un choix aussi important. L'autorité même d'un
+père devient ici nulle; car si le père est dans l'erreur, il n'a pas le
+droit de la commander à la conscience de son fils. Ces principes sont
+évidents et certainement convenus entre vous et moi.
+
+«Le citoyen Rey Lacroix[29] en est sans doute convaincu comme vous et
+moi, et ne mérite pas qu'on l'accuse d'avoir proposé un acte
+d'hypocrisie. Pourquoi a-t-il offert en mariage à votre fils sa jeune
+fille sourde-muette? C'est qu'il craindrait, en la donnant à un autre,
+qu'on ne la prît pour le bien qu'elle doit avoir, et il voudrait qu'il y
+eût entre les deux époux égalité d'infortune, pour que l'un n'eût rien à
+reprocher à l'autre, et que leur amour ne trouvât jamais dans leur
+infirmité un motif de refroidissement.
+
+«Quant à la religion, Rey Lacroix a pensé qu'il fallait aussi qu'elle
+fût la même à cause des dangers qui menacent l'union de deux personnes
+d'opinions diverses sur ce point qui revient à tous les moments de la
+vie.
+
+«En demandant à votre fils de suivre la religion catholique, il n'a pas
+cru lui demander ni de changer de religion, ni d'en adopter une
+contraire à ses idées.
+
+«1º Rey Lacroix savait qu'un sourd-muet, avant d'avoir reçu mes leçons,
+ne saurait avoir fait choix d'aucune religion, puisque personne ne peut,
+sans mes moyens, faire entrer une seule idée semblable dans de pareils
+esprits. Il regarde donc la tête et le cœur de votre fils comme une
+table rase sur laquelle nul n'avait pu graver encore aucune croyance
+semblable; et comme je professe la religion catholique, il s'imagine que
+ce serait celle que je lui enseignerais, quand je le croirais
+susceptible de recevoir de pareilles idées. Rey Lacroix n'a donc pu
+proposer aucun changement à quelqu'un qui n'était pas encore en état de
+choisir.
+
+«2º Il n'a pu proposer une croyance contraire aux idées de votre fils.
+Car quelles idées peut avoir un sourd-muet sur la religion, lui qui,
+avant que je lui en parle, ignore s'il en existe une, lui qui ne sait
+pas même s'il y a un Dieu; et qui, arrivé sur la terre quand tout est
+créé, ne sait pas, puisque personne n'a pu l'instruire, si tout ce qu'il
+voit n'a pas toujours été, sans que personne ait donné l'être à quoi que
+ce soit. Ainsi la religion chrétienne et romaine ne serait pas plus
+contraire aux idées de votre fils, qu'elle ne l'est aux idées des
+enfants des catholiques. Ce serait donc condamner un pareil être à
+n'avoir aucune religion que de le laisser maître d'en choisir une. Car,
+pour choisir, il faut comparer, pour comparer, il faut connaître, pour
+connaître, il faut étudier toutes les croyances. Or cette étude,
+très-longue et très-difficile pour tout homme, est à peu près impossible
+à un sourd-muet. Il faut choisir pour lui, et après avoir choisi, lui
+prouver que le choix est bon. C'est ce que j'aurais fait, si vous
+m'aviez laissé maître de l'éducation chrétienne de votre fils, et si
+vous ne lui eussiez pas expressément défendu tout acte de catholicisme;
+alors je lui aurais enseigné la religion chrétienne catholique,
+apostolique et romaine, qu'il aurait trouvée aussi bonne et aussi
+raisonnable qu'elle l'est pour moi qui l'étudie depuis l'âge de raison,
+et ainsi il aurait professé la religion que Rey Lacroix désirait qu'il
+eût pour épouser sa fille. Votre fils n'eût point embrassé cette
+religion pour se marier, mais parce que je la lui aurais enseignée; et
+il se serait marié parce qu'il eût été catholique.
+
+«Mais vous ne le voulez pas catholique. Eh bien! je respecterai vos
+volontés. Vous le désirez protestant. A vous de le pousser dans cette
+voie! Car ne connaissant que la croyance religieuse que je professe,
+vous ne pouvez exiger que j'entreprenne une tâche que désavouerait ma
+conscience. Au reste, la religion romaine et la religion protestante
+seraient pour lui sur la même ligne, et l'une ne contrarierait pas moins
+ses idées que l'autre, puisque toute religion contrarie nécessairement
+nos idées. Dites plutôt que vous tenez à ce qu'il ait votre religion,
+comme vous avez celle de votre père. Nous aurions la même, vous et moi,
+mon cher citoyen, si vos ancêtres avaient tous dit comme vous.
+
+«J'ai cru cette explication nécessaire pour votre satisfaction et pour
+l'acquit de ma conscience. Votre fils n'ira point à la messe puisque
+vous le lui défendez expressément. Vous lui dites que si, contre votre
+attente, on voulait _le forcer à y aller, il n'aurait qu'à vous l'écrire
+sur le champ_ (je copie vos propres expressions).
+
+«Soyez tranquille. La religion romaine n'est pas une religion de
+contrainte et de violence, comme certains de ses infortunés ennemis l'en
+accusent. Elle invite et ne force jamais. Ainsi votre fils n'aura pas à
+vous dénoncer le moindre acte de violence d'aucun de nous.
+
+«C'est M. Bonnefoux, un de mes adjoints, qui me remplace en ce moment.
+Il est aussi tolérant que moi. Il aime, comme moi, vos chers enfants
+dont nous sommes très-satisfaits.
+
+«Je m'occupe, à l'heure qu'il est, de faire apprendre la gravure à votre
+fils aîné. J'ai préféré pour lui cet état à celui d'imprimeur que je
+voulais d'abord lui donner, puisqu'il a déjà fait et qu'il continue à
+faire dans le dessin des progrès sensibles, et qu'il ne faut pas
+contrarier de si heureuses dispositions, ni courir risque que le temps
+qu'il a consacré à cette étude ne soit perdu. Quand l'éducation du frère
+puîné sera plus avancée, je l'occuperai à l'imprimerie. Nous en avons
+une dans la maison. Vous pouvez vous rassurer sur ma tendresse pour ces
+enfants qui sont devenus les miens. Ils ont un excellent caractère et
+annoncent assez par là que c'est d'une tige heureuse qu'ils sortent. Le
+père d'enfants aussi doux doit être un excellent homme. J'ai à la
+disposition du citoyen Damin les 66 francs que je vous dois pour les
+bas. Je les fournirai à mesure que les besoins des enfants l'exigeront.
+
+«Quant à moi, je ne suis pas _renfermé_, Dieu merci! Je me tiens
+seulement caché par prudence et par respect pour l'autorité supérieure,
+jusqu'à ce qu'on ait examiné mon affaire, qui cessera d'en être une,
+quand on pourra s'en occuper. Je continue de communiquer avec mon
+institution. Votre fils m'écrit, je lui réponds. Je vois tous les jours
+les citoyens Bonnefoux et Damin. Je vous remercie bien du tendre intérêt
+que vous me témoignez, et je vous prie de croire que mes sentiments pour
+vous et pour nos chers enfants ne changeront jamais, quoique nos
+opinions religieuses ne soient pas les mêmes.
+
+«J'ai causé avec un graveur de la proposition dont je vous entretiens à
+l'autre page. Il y a actuellement trop peu d'ouvrage pour un graveur par
+suite de l'abolition des armoiries, et cet état est trop long à
+apprendre pour qu'il y faille penser. On serait d'avis qu'il apprît à
+peindre en miniature ou à l'huile. C'est une étude de plusieurs années;
+et encore ne peut-on répondre que le jeune homme aura assez de talent
+pour gagner de sitôt sa vie à ce métier. En lui donnant l'état
+d'imprimeur, on risque de lui faire perdre tout ce qu'il a appris dans
+le dessin. Si vous avez à Nîmes des manufactures de soieries où il
+faille des dessinateurs, comme à Lyon et à Jouy, ce serait excellent. On
+y fait des bas, il pourrait apprendre à en faire. Mais voilà encore le
+dessin devenu inutile. Songeons cependant à lui donner une profession
+qui lui convienne dans sa partie, qui le fasse vivre et qui n'exige pas
+plusieurs années d'apprentissage. Car le décret de fondation de l'École
+des sourds-muets porte qu'après cinq ans révolus, on renvoie chez lui
+chaque élève. Je ne suis pas le maître de faire une exception. Il écrit
+toujours fort bien, mais sa vue est faible. Pesez tout cela dans votre
+sagesse, et faites-moi connaître vos intentions par votre prochaine
+lettre.
+
+«Je crois, tout bien examiné, bien pesé, que le métier de faiseur de bas
+serait celui qui lui conviendrait le mieux. Je vous ai tout dit
+là-dessus. C'est à vous de décider. Faites entrer dans votre calcul
+cette considération, que le jeune homme ne peut passer que cinq années
+dans l'établissement. Le décret est formel à cet égard.»
+
+
+NOTE =G.=
+
+ _Copie de deux lettres autographes inédites de l'abbé de l'Épée, ne
+ portant pas de signature, adressées à l'abbé Sicard, secrétaire du
+ Musée, et instituteur gratuit des sourds-muets, maison Saint-Rome,
+ à Toulouse (cachet de l'abbé de l'Épée, en cire rouge, presque
+ effacé)._
+
+Ces lettres ont été découvertes par le sourd-muet Griolet, de Nîmes,
+aussi connu des amateurs d'autographes que des numismates, dans la
+bibliothèque du Musée britannique, lors de son séjour à Londres, en juin
+1859, avec M. Rieu, de Genève, architecte de cet immense établissement.
+Elles se trouvaient dans une collection formée à Paris par feu Francis
+lord Egerton, à la fin du dernier siècle, et qu'il avait léguée, en
+1829, par testament, au _British Museum de Londres_.
+
+Le sourd-muet à l'obligeance duquel nous devons la communication de ces
+deux précieux documents, suppose qu'ils ont dû être donnés par l'abbé
+Sicard à lord Egerton.
+
+Livre Egerton, vol. VIII, nº 22, plut CLXVII. F. (_Note de M. Griolet_).
+
+«Ce 22 avril 1786.
+
+ «Monsieur et très-cher confrère,
+
+«J'ai l'honneur de vous envoyer mon _Dictionnaire des sourds-muets_ dans
+l'état d'imperfection où il se trouve, eu égard aux corrections, aux
+transpositions et aux additions que j'y ai faites à diverses époques.
+Vous me ferez plaisir de le faire copier et de me le renvoyer au plus
+tôt, parce que je n'en ai d'autre copie que celle de M. Muller, dont la
+plus grande partie des corrections n'est pas lisible.
+
+«Je tâcherai de mettre la dernière main à cet ouvrage, les vacances
+prochaines, si ma santé me le permet, et la Préface rendra compte des
+raisons qui m'ont fait supprimer un grand nombre de mots et de la
+manière dont on doit s'y prendre pour trouver l'explication de ceux qui
+sembleraient avoir besoin de plus grands détails dans les passages du
+Dictionnaire où ils se trouvent, mais qui, selon moi, seraient
+superflus.
+
+«J'ai tâché de le réduire autant qu'il m'a été possible, parce que je
+suis persuadé que cet ouvrage ne sera point de débit, et que je ne suis
+ni dans la disposition ni dans l'état d'en faire les frais; mais, d'un
+autre côté, je ne veux pas m'exposer aux reproches d'un imprimeur qui
+n'y trouverait pas son compte.
+
+«Je vous envoie en même temps les instructions que j'ai données aux
+sourds-muets dès le commencement, et que j'ai débarrassées des premières
+entraves à mesure que leur faculté de concevoir s'est développée; je
+n'en ai point pris copie, je n'ai pas eu assez de patience pour cela;
+chacune a été le fruit de ma réflexion en les dictant: et ce n'a été que
+sur les cahiers communiqués par des sourds-muets qu'on les a
+transcrites. Vous concevez combien il doit y avoir de défauts dans des
+instructions qui, chaque jour, n'étaient de ma part qu'une œuvre
+d'improvisation, ayant d'ailleurs trop d'autres affaires pour pouvoir
+apporter à celle-ci la préparation convenable.
+
+«Je n'ai pas le temps de revoir ces différents cahiers; vous y trouverez
+sans doute: 1º des fautes d'orthographe; 2º des omissions; 3º peut-être
+même quelques contresens; mais tous ces défauts ne vous feront aucune
+impression. Je les ai fait copier par mon domestique (elles contiennent
+622 pages), en lui adjugeant un sol par page; je lui ai donné 31
+livres, et 3 livres qu'il avait dépensées pour le papier, cela fait en
+tout 34 livres. Si vous trouvez que je l'ai payé trop grassement, vous
+en diminuerez tout ce qu'il vous plaira, parce que je donne ce qu'il me
+plaît à mon serviteur que j'emploie, et personne n'est obligé de suivre
+mon exemple.
+
+«Vous vous en tiendrez donc, cher confrère, à faire écrire les 126 pages
+du _Dictionnaire_ qui sont également de son écriture et que je lui ai
+payées séparément, au prix que votre copiste vous demandera pour chacune
+de ces pages, et vous serez parfaitement quitte avec moi, parce que je
+n'ai pas dû faire la charité à vos dépens; mais surtout renvoyez-moi ce
+_Dictionnaire_ au plus tôt.
+
+«Vous ne sauriez, monsieur, faire apprendre trop promptement à vos
+jeunes élèves les conjugaisons des verbes et les déclinaisons des noms:
+je ne crois point que cette connaissance soit au-dessus de leur portée:
+il suffit qu'ils sachent seulement griffonner pour les appliquer tous
+les jours à ce genre de travail. En leur donnant un modèle très-bien
+écrit du verbe _porter_ dans ses personnes, ses nombres, ses temps, ses
+modes; et les obligeant à écrire chaque jour sur ce modèle quelqu'un ou
+quelques-uns des temps d'un autre verbe de la même conjugaison, vous
+serez étonné vous-même de la facilité avec laquelle ils suivront cette
+marche et exécuteront en même temps les signes de chacune des parties de
+ces verbes. Vous pouvez confier l'examen de leur travail journalier à
+quelqu'un de vos plus habiles, et cela n'exigera de lui que peu de
+minutes d'attention. Mais assurez-vous qu'ils soient bientôt en état de
+suivre vos leçons en répétant, je veux dire en faisant répéter devant
+eux cinq ou six fois de suite chaque demande et chaque réponse, et leur
+faisant faire les mêmes signes qu'ils auront vu faire aux autres. Nous
+avons de jeunes enfants qui s'en tirent assez bien de cette manière.
+
+«J'ai voulu vous écrire celle-ci de ma main lourde et tremblante; je me
+servirai toujours dans la suite de celle de mon domestique.
+
+«J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite considération, monsieur,
+
+ «V. T. h. et très-obéis. serv. ***.»
+
+ Ce 12 avril.
+
+
+Ce 20 décembre.
+
+ «Monsieur et très-cher confrère,
+
+«Causons un peu en tête à tête, comme il convient à deux instituteurs
+qui s'expliquent l'un avec l'autre sur la science qu'ils professent. A
+quelque endroit que j'ouvre un des volumes de ma Bible italienne, je la
+lis couramment en françois aux personnes présentes: je l'entends donc.
+Cependant s'il m'eût fallu composer moi-même en italien cette phrase que
+je viens de traduire si facilement, j'aurais eu besoin de mon
+dictionnaire pour y réussir. Il est donc plus aisé d'entendre une langue
+que d'avoir présents à l'esprit tous les mots qui la composent, et il
+est encore plus difficile de retenir l'orthographe de chacun de ces
+mots.
+
+«Je crois, monsieur, que nous devons être contents lorsque nos
+sourds-muets comprennent tous les mots que nous leur avons donnés sur
+leurs cartes, et que nous ne devons pas exiger qu'ils en retiennent
+l'orthographe. Il suffit qu'ils ne les confondent pas les uns avec les
+autres.
+
+«La plupart des femmes et des filles estropient la moitié des mots
+qu'elles écrivent, et cependant elles n'en confondent point la
+signification. Aussi ne se trompent-elles point sur nos phrases, quoique
+nous les écrivions autrement qu'elles. Contentons-nous, dans les
+commencements, de voir nos sourds-muets en savoir autant que toutes ces
+personnes. Où en serions-nous, s'il fallait que tous les enfants
+auxquels on fait apprendre les premiers éléments de notre religion
+sussent en orthographier tous les mots, et nous imaginerons-nous _qu'il
+n'en laiz autant pa parseu qu'il n'en lais peux pa egrirgore leu mau_.
+Quel doit être, monsieur, notre but avec les sourds-muets, c'est de leur
+faire comprendre et non de les faire écrire, c'est-à-dire, composer
+d'eux-mêmes. Vos enfants devroient déjà savoir plusieurs centaines de
+mots, comme ceux de M. Guyot, et il paraît qu'ils sont bien éloignés de
+compte. Vous martelez la tête de vos élèves pendant qu'il étend et
+développe les idées des siens. Vous prenez vous-même et vous leur donnez
+une peine totalement inutile pour leur apprendre une science que nous
+n'enseignons jamais à nos disciples, et qu'ils n'apprennent que par un
+usage quotidien. Tous ceux que vous avez vus chez moi ne l'ont pas
+apprise autrement, et nos plus jeunes suivent la même route. Mais en
+voulant assujettir les vôtres dès le commencement à savoir ce qu'ils ne
+doivent apprendre que par un long usage, vous risquez de les dégoûter,
+et c'est un des inconvénients le plus à craindre dans l'instruction des
+sourds-muets.
+
+«Il y a déjà longtemps, monsieur, que vos élèves devraient avoir appris
+les conjugaisons des verbes actifs. Vous auriez vu, par expérience,
+combien cette opération ouvre l'esprit, eu égard au nombre de petites
+phrases qu'elle donne occasion d'expliquer aux sourds-muets, et qu'on
+peut leur apprendre à composer eux-mêmes, après leur avoir fait
+conjuguer plusieurs autres verbes sur le modèle du verbe _porter_, qu'on
+leur laisse sous les yeux pendant un temps assez long.
+
+«Ayant appliqué et fait appliquer plusieurs fois aux sourds-muets les
+signes qui conviennent aux personnes, aux nombres, aux temps et aux
+modes de ce verbe, vos élèves marcheront tout seuls lorsque vous leur
+dicterez par signes: _je pousse la table_, _tu tirais le rideau_, _il a
+fermé la fenêtre_, _nous avions allumé le feu_, _vous arrangerez les
+chaises_, _ils mangeront la soupe_, etc., etc.
+
+«Vous observerez, monsieur, qu'ils ne feront point de fautes
+d'orthographe dans les verbes parce qu'ils les écriront nécessairement
+quand ils auront appris à les conjuguer d'après le modèle du verbe
+_porter_, et s'ils s'en écartent, vous les y ramenerez, en mettant votre
+doigt dessus. Dès lors, ils se corrigeront eux-mêmes. Ils ne feront
+point non plus de fautes dans les noms, parce que, sur vos signes, ils
+les écriront, non d'après leur mémoire, mais d'après leurs cartes, sur
+lesquelles ils sont correctement orthographiés.
+
+«Vous verrez, monsieur, le plaisir que vos élèves prendront à ces
+opérations. Souvenez-vous que vous ne pourrez les instruire qu'autant
+que vous les amuserez!
+
+«Je vous envoie une lettre que j'ai reçue de M. Guyot, je crois que vous
+serez bien aise de la lire. Je le sommerai, comme vous, de supprimer le
+titre de _maître_, ou je n'écrirai plus, n'étant et ne voulant être
+autre chose, que votre très-cher ami et très-simple confrère dans
+l'institution des sourds-muets.
+
+_P. S._ «Monseigneur votre archevêque est à même de former en France le
+premier établissement pour ces infortunés, en faisant entrer à votre
+hôpital les douze sourds-muets qu'on vous présente. On dit qu'il est sur
+son départ. Je lui en dirai quelques mots, si je puis avoir l'honneur de
+le voir.
+
+«Amitiés, compliments, respects, que je n'ai pas le temps de détailler.»
+
+ * * * * *
+
+On trouve, en outre, dans le _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, un
+extrait d'une lettre de l'abbé de l'Épée au même, du 25 novembre 1785,
+et une autre lettre du premier, du 18 décembre de la même année.
+
+
+NOTE =H.=
+
+ _Lettre de l'abbé Sicard à Mme Guénard de Mevé, que nous a
+ communiquée le sourd-muet Guzan de la Peyrière, fils du général de
+ ce nom. Il regrettait de n'en avoir pas conservé la date._
+
+«Vous devez être surprise, Madame, de n'avoir reçu aucune reponse de mon
+élève Massieu, ni de moi à votre aimable lettre contenant un acrostiche
+charmant, plein d'esprit et d'une si grande facilité qu'on ne
+soupçonnerait pas que c'est un acrostiche, si les lettres qui forment le
+nom étaient écrites dans la forme ordinaire.
+
+«Mais, Madame, mon élève, tout enfant de la nature qu'il était, n'a pas
+moins été effrayé de l'énorme distance qui existe entre vous et lui, et
+n'a pas osé vous répondre. Il m'a prié de le faire, et je n'en ai trouvé
+le temps qu'aujourd'hui.
+
+«Que de grâces n'ai-je pas à vous rendre, Madame, pour tout ce que vous
+avez bien voulu dire d'honorable et d'obligeant sur mon compte! Il me
+faudrait la plume qui a peint d'une manière si touchante le caractère et
+les vertus de l'illustre sœur du plus infortuné des monarques, et la
+mienne ne sait faire que l'analyse grammaticale ou logique de ces
+périodes aimables qui sont les jeux du talent et du goût. J'irai,
+Madame, quand les jours seront plus beaux et moins courts, vous exprimer
+le sentiment d'admiration qui vous est si justement dû, et mon élève,
+que j'ai constamment associé à toutes mes jouissances de cœur,
+partagera celle-ci, comme une récompense du plaisir qu'il a eu le
+bonheur de vous faire.
+
+«Si vous désirez assister quelque autre fois à nos exercices, vous
+saurez que nous en avons un, le premier lundi, et un autre, le troisième
+de chaque mois, à midi très-précis. Il faut à tout le monde des billets
+pour entrer; mais pour l'auteur de tant d'œuvres intéressantes
+écrites avec tant de grâces, un nom entouré d'une aussi belle auréole
+que le vôtre servira d'entrée à la plus nombreuse société.
+
+«Agréez, Madame, l'hommage de ma plus haute estime et de mon respectueux
+dévoûment.
+
+ «SICARD.»
+
+
+NOTE =I.=
+
+ Paris, le 13 février 1811.
+
+ _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
+ hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France, de
+ l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et de l'ordre de
+ Saint-Wladimir, etc., etc._
+
+ «A Mme LELIÈVRE, à Laval, département de
+ la Mayenne.
+
+«Je crois, Madame, ne devoir pas faire, par rapport à votre aimable
+enfant, la faute que vous me proposez. La crainte que vous avez qu'il ne
+coure quelque risque par rapport aux circonstances actuelles est sans
+fondement; j'espère faire cesser cette crainte, quand je vous aurai dit
+comment se comportent les troupes coalisées dans les villes de France où
+elles viennent, à l'égard des maisons d'éducation. Ils font écrire
+au-dessus de la porte ces mots: _Peine de mort à quiconque oserait
+violer cet asile de l'innocence et y porter un pied téméraire_. C'est ce
+qu'ils ont fait à Nancy, où il y a beaucoup de maisons d'éducation. Je
+le tiens du proviseur du lycée de cette ville.
+
+«Soyez bien tranquille, Madame, sur le sort de cet aimable enfant! Il
+est plus en sûreté auprès de moi qu'il ne le serait partout ailleurs.
+
+«Quant à la place que vous désirez depuis longtemps faire obtenir à
+votre fils, et que je ne lui souhaite pas moins, la manière infaillible
+de réussir serait d'obtenir de M. de Fermont, conseiller d'État et
+directeur général de la Dette publique, qu'il la sollicitât du ministre
+de l'Intérieur qui seul en dispose. Mais il faut que ce conseiller
+d'État, qui a le plus grand crédit, ne se borne pas à une seule requête,
+il faut qu'il prenne la peine de la réitérer souvent, jusqu'à ce
+qu'enfin il ait obtenu ce qu'il demande. Tant que ce sera mademoiselle
+de Fermont qui seule la demandera, nous n'obtiendrons rien. Mais je suis
+bien convaincu que M. de Fermont ne sera pas refusé; et je suis
+persuadé aussi que la respectable sœur obtiendra tout de son frère.
+
+«Voilà, Madame, ce que j'aurais dû vous dire depuis longtemps, et c'est
+la seule manière de réussir.
+
+«Quant à mon crédit pour une pareille faveur, il est absolument nul, et
+je ne puis absolument rien. Personne assurément, Madame, ne s'y
+emploierait avec plus d'empressement que moi; mais, je vous le répète,
+il n'y a à intéresser que M. de Fermont, parce qu'il me paraît démontré
+qu'il n'y a que lui qui puisse réussir.
+
+«Je suis, Madame, avec un dévoûment aussi étendu que respectueux,
+
+«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+NOTE =J.=
+
+Paris, le 15 janvier 1815.
+
+ _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
+ hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de
+ plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris, membre de la
+ Légion d'honneur et des ordres de Saint-Wladimir de Russie et de
+ Wasa de Suède._
+
+ «_A mon bon Laya._
+
+«Vous aurez, mon cher ami, j'aime à m'en flatter, du plaisir à
+apprendre, tout le premier, que la nouvelle débitée par les journaux à
+l'occasion de l'ordre de Wasa, qu'ils ont dit m'avoir été donné par le
+roi de Suède, vient d'être confirmée. C'est la reine elle-même qui
+vient de m'en envoyer directement la décoration par une lettre écrite de
+sa main. Celui qui me l'a remise m'a dit qu'il fallait la faire imprimer
+dans les journaux, et que le _Moniteur_ devait en avoir la primeur. Je
+vous envoie l'original et la copie de cette charmante lettre, pour que
+vous ayez la bonté d'engager l'ami Sauvo à ne pas en retarder
+l'insertion, et je dois vous l'avouer (on avoue ses faiblesses à l'ami
+qu'on chérit le plus), afin que l'éloquence du cœur du chantre
+d'Eusèbe dise un petit mot en faveur de celui à qui la reine adresse
+cette lettre flatteuse.
+
+«Conservez précieusement l'original pour le montrer, s'il est
+nécessaire, à M. Sauvo. La copie servira aux imprimeurs. En vous
+demandant de l'encadrer dans un petit mot d'éloge, je me constitue
+d'avance votre _débiteur_.
+
+«Adieu, mon ami, je vous embrasse tous deux avec _votre permission_.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+«P. S. J'enverrai chercher demain l'original.»
+
+
+NOTE =K.=
+
+«Dans la soirée de samedi dernier, 25 juillet 1817, vers neuf heures et
+demie, les élèves étant profondément endormis, nous fûmes avertis par
+des cris d'alarme que le feu était à l'Institution. Je sortis et
+j'aperçus l'église Saint-Magloire, qui forme l'aile gauche des
+bâtiments, toute en feu; l'intérieur ressemblait à une fournaise.
+J'ordonnai de faire lever les enfants, de les conduire au jardin, et je
+m'occupai de mettre en sûreté les objets les plus précieux de
+l'établissement: la comptabilité, la caisse, etc. Je me réunis ensuite
+aux autres personnes de la maison pour tâcher d'arrêter les progrès de
+l'incendie.
+
+«Une chaîne, uniquement composée des sourds-muets et des employés de la
+maison, fut établie depuis le bassin du jardin jusqu'à l'endroit où vint
+se placer la première pompe. Mais cette chaîne était trop courte, nous
+manquions de seaux. Le courage supplée à tout. La pompe est alimentée et
+joue, mais elle est insuffisante. L'incendie fait des progrès. M.
+Bébian, répétiteur, s'occupe de nous procurer des secours à l'extérieur.
+On avertit la mairie, les postes voisins, on dépêche des messagers de
+toutes parts. De faibles détachements arrivent, ils ne suffisent pas à
+arrêter les indifférents qui continuent tranquillement leur chemin.
+
+«Mais ils sont suivis par d'autres détachements qui nous envoient des
+travailleurs. Les chaînes se renforcent, les pompes sont bien servies.
+Pourtant l'eau va manquer. Le bassin, le réservoir, tout est épuisé. On
+essaie alors d'établir différentes chaînes à l'extérieur, dans les
+maisons voisines. Néanmoins, les passages étroits, le peu d'eau que
+fournissent les personnes qui en tirent ou qui pompent, tous ces
+obstacles font languir le service, et empêchent de se rendre maître du
+feu qui est devenu très-violent, surtout à l'endroit le plus dangereux,
+contre le pignon du grand bâtiment, dont le haut se termine par une
+cloison en charpente qui ferme l'horloge, laquelle communique avec les
+combles de ce corps de logis. Les craintes redoublent à la vue d'un
+danger aussi imminent.....
+
+«On crie de tous côtés: De l'eau! de l'eau! Enfin, de gros tonneaux à
+incendie arrivent et nous rendent l'espérance. Plus de huit pompes ne
+chôment pas, trois sont dirigées par de courageux sapeurs-pompiers, qui
+manœuvrent avec le plus grand sang-froid vers les ouvertures du
+pignon d'où sortent une fumée si épaisse, une chaleur si étouffante,
+qu'en y arrivant j'ai failli être suffoqué. Après un long et opiniâtre
+travail, on a maîtrisé le feu et l'on déclare passé le péril qui avait
+été imminent pendant plus de trois heures.
+
+«Les secours inutiles évacuèrent la cour, une seule compagnie resta et
+continua le service de deux pompes, qui ne cessèrent d'arroser le
+bâtiment jusqu'à huit heures du matin.
+
+«Nos sourds-muets ont travaillé pendant tout le temps qu'a duré le feu,
+avec une ardeur à faire envie aux plus braves.
+
+«Une malheureuse expérience de physique avait été la cause de cet
+incendie; l'ancienne église, dont il a été question, était louée à la
+Chambre des pairs pour servir, pendant l'hiver, de serre aux orangers du
+jardin du Luxembourg. A notre insu, on l'avait prêtée à M. Biot pour y
+faire des démonstrations. Deux fourneaux se trouvaient aux extrémités de
+l'emplacement, et communiquaient par de longs et gros tubes. Le 25
+juillet, de neuf heures à neuf heures et demie du soir, la matière
+inflammable échauffée, en se dilatant, brisa les tubes, fit sauter les
+fourneaux, s'élança au plancher qui, en quelques minutes, devint la
+proie des flammes.»
+
+
+NOTE =L.=
+
+ _Détails sur la visite du duc d'Angoulême à l'Institution des
+ sourds-muets de Paris, publiés par le_ Moniteur universel _du 29
+ juin 1819_.
+
+Le prince adresse quelques questions aux élèves qui y répondent de la
+manière la plus satisfaisante. On remarque particulièrement les
+définitions suivantes du jeune Berthier et de Massieu:
+
+ _D._ A Berthier: «Qu'est-ce qu'un roi?
+
+ _R._ «C'est le juge et le pasteur d'un peuple, le chef d'une
+ nation, le père d'une famille.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la Charte?
+
+ _R._ «C'est l'ensemble des lois fondamentales d'un État qu'un roi a
+ promulguées pour assurer les droits de tous les citoyens.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la religion?
+
+ _R._ «C'est le culte qu'on rend au créateur de tout, c'est l'acte
+ d'union et d'alliance entre Dieu et le genre humain.»
+
+ L'élève ajoute: «Que Votre Altesse me permette d'être le trop
+ faible interprète de mes camarades et de lui exprimer le bonheur
+ que nous éprouvons en contemplant les traits d'un rejeton d'Henri
+ IV. C'est véritablement aujourd'hui que nous pouvons sentir toute
+ l'importance d'une éducation qui nous met à même de joindre
+ l'expression de nos sentiments à la voix de la France entière qui
+ célèbre vos bienfaits.»
+
+ _D._ A Massieu: «Qu'est-ce qu'un roi?
+
+ _R._ «C'est le chef d'une nation, le père d'un grand peuple, celui
+ qui nous gouverne, qui nous fournit tout ce qui nous est nécessaire
+ et nous préserve des méchants.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la Charte?
+
+ _R._ «C'est une constitution ou un assemblage de lois fondamentales
+ qui maintient une forme de gouvernement et garantit les droits et
+ les devoirs des hommes contre les tyrans qui pourraient leur nuire.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la religion?
+
+ _R._ «C'est une alliance entre Dieu et les hommes, c'est le culte
+ que nous rendons au Créateur, le résumé de nos devoirs envers notre
+ souverain Maître, envers nos semblables, envers nous-mêmes. La
+ religion est à l'Église ce que la boussole est au vaisseau.»
+
+
+NOTE =M.=
+
+MONITEUR _du 18 août 1818_.
+
+«Le 17 août, Louis XVIII reçut, à l'issue de la messe, M. l'abbé Sicard,
+qui avait obtenu de lui présenter un de ses élèves, le jeune Ferdinand
+Berthier, qui désirait offrir à Sa Majesté un dessin du portrait d'Henri
+IV, d'après le tableau peint par Probus, qui figure dans la grande
+galerie du Musée. Le roi félicita le maître, M. Lecerf, professeur de
+dessin à l'École, des succès de son élève.
+
+«L'abbé Sicard saisit cette occasion d'offrir à Sa Majesté un exemplaire
+de l'ouvrage intitulé: «_Essai sur l'introduction à la connaissance des
+signes et du langage naturel_, par M. Bébian, l'un des professeurs de
+mon Institution. Elle accueillit avec bienveillance le jeune
+dessinateur; et quand le directeur lui eut dit qu'il était aussi fort
+dans les autres parties de l'enseignement, Elle lui répondit qu'Elle
+n'en était pas surprise, sachant qu'on pouvait appliquer au directeur ce
+passage de l'Évangile: «_Et surdos fecit audire et mutos loqui._»
+
+
+NOTE =N.=
+
+On conçoit sans doute que ces lettres sont toutes familières. Le style
+n'a rien à y voir; mais, telles qu'elles sont, elles montrent, sous leur
+jour le plus favorable, l'inépuisable bonté, le dévouement sans bornes
+de l'auteur pour ses intéressants élèves.
+
+ «_A Mme Robert._
+
+«Vous écrivez, madame, de si jolies lettres, qu'on ne peut vous en
+garder le secret. Je dois vous avouer que je n'ai pu m'empêcher de lire
+la vôtre à quelques amis, qui m'en ont demandé des copies, et qui
+désirent la voir imprimée, pour la partie seulement qui regarde M.
+Fabre. On m'a fait promettre de vous en demander la permission.
+J'acquitte ma promesse. J'ai vu ce M. Fabre, et j'ai obtenu qu'il me
+recevrait une seconde fois. Ne vous dérangez pas! Attendez-moi vendredi
+prochain, vers sept ou huit heures, et je vous rendrai compte de ce que
+j'aurai vu et de ce qu'on m'aura dit. Suspendez d'ici là tout jugement!
+
+«En attendant, il n'y aurait pas de mal à permettre l'insertion de la
+lettre de ce savant dans quelque journal. Il en serait flatté, et cela
+pourrait servir à l'intéresser à vos enfants; il consentirait ainsi à
+faire des expériences sur eux.
+
+«Agréez, ma chère dame, l'assurance d'un dévouement sans bornes.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+_Réponse de Mme Robert à l'abbé Sicard, sans date, mais évidemment du 4
+mars 1811._
+
+«Pourriez-vous, monsieur, me donner l'explication d'un article inséré
+dans la _Gazette de France_ d'hier (3 mars 1811)? On y annonce un
+miracle qui m'intéresse d'autant plus qu'il a été opéré sur un de vos
+élèves nommé Grivel, et c'est à un M. Fabre d'Olivet, très-profond dans
+la science de la cabale qu'on prétend en être redevable il a rendu,
+dit-on, l'_ouïe_ à ce jeune sourd-muet de _naissance_, par des moyens
+inconnus des modernes et très-familiers aux prêtres d'Égypte. Il paraît
+que les mystères d'_Isis_ lui ont été dévoilés et qu'il a des relations
+fréquentes avec le Père Éternel. Ayant deux sujets dans ma famille, sur
+lesquels ce savant cabaliste pourrait exercer ses talents distingués,
+j'ai voulu vous consulter, monsieur, avant de lui confier les oreilles
+de mes enfants. S'il fait des miracles, vous me le direz franchement,
+et, s'il est _sorcier_, vous m'absoudrez du péché que l'amour maternel
+m'aura fait commettre; car je ne vous cache pas que j'emploierai les
+moyens les plus diaboliques, dussé-je en faire pénitence toute ma vie.»
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ _Nouvelle lettre de l'abbé Sicard à la même,
+ évidemment aussi du mois de mars 1811._
+
+«Je viens de lire, ma chère dame, l'article de la _Gazette de France_,
+dont vous avez pris la peine de me parler. Je n'ai plus vu le jeune
+Grivel depuis qu'il a quitté l'Institution pour aller essayer des moyens
+curatifs qui, dit-on, lui ont rendu l'ouïe et, par suite, la parole. Je
+tâcherai d'engager sa mère à me le confier pour la séance du 16, et si
+je puis l'obtenir, je vous en préviendrai. Vous savez qu'on exagère
+tout. Je doute fort de l'entier succès, tant vanté par l'auteur de
+l'article. Je m'en assurerai et vous épargnerai la peine d'aller la
+première à la découverte.
+
+«En attendant, recevez mes tendres remercîments de ce que vous avez fait
+auprès de M. Laujon[30]. Je ne doute pas que vous n'ayez contribué,
+pour beaucoup, au succès de M. de Chateaubriand. Vous ne pouvez vous
+faire une idée de tout ce que mon _Anacréon_ a eu à éprouver de mauvais
+traitements de la part du parti contraire. M. de Chateaubriand
+n'ignorera pas tout ce qu'il vous doit.
+
+«Agréez mes tendres hommages,
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+_Nouvelle lettre à Mme Robert._
+
+L'en-tête est ainsi conçu:
+
+Paris, le 25 juin 1816.
+
+ _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
+ hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de
+ plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris._
+
+«Je dois commencer, madame, par vous demander mille fois pardon d'avoir
+si longtemps différé de répondre à votre aimable lettre. Je puis enfin y
+répondre.
+
+«Je n'ai, madame, aucune connaissance d'un sourd-muet qui ait recueilli
+quelque bienfaisant effet du magnétisme, et auquel on ait fait éprouver
+l'application de ce moyen. Ce n'est pas que je ne croie à l'existence de
+cet agent merveilleux, ni que je doute de ses effets. Je vous confesse
+que j'ai la bêtise de croire et à l'existence de l'un et à celle des
+autres, quoi qu'en dise en plaisantant M. Hoffman, dans le _Journal des
+Débats_.
+
+«Agréez, ma chère dame, l'assurance de mon inaltérable et respectueux
+attachement.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+NOTE =O.=
+
+_Discours de Ferdinand Berthier sur la tombe de Paulmier._
+
+Le 10 mars 1817.
+
+ «Mes frères, mes amis, mes enfants,
+
+«Vous le voyez tous, la reconnaissance m'appelle à remplir un devoir
+sacré sur la tombe qui va recevoir les dépouilles mortelles d'un de mes
+anciens maîtres, Paulmier. Comment puis-je mieux acquitter cette dette
+du cœur qu'en adressant devant vous quelques expressions de regret à
+sa mémoire, dans une langue qui lui fut chère?
+
+«L'enseignement des sourds-muets perd en Paulmier un de ses vétérans,
+_une tradition vivante de la doctrine de l'abbé de l'Épée_, comme on l'a
+si judicieusement observé; l'École de Paris pleure en lui un instituteur
+d'un dévoûment inépuisable, un homme capable d'apprécier ce qu'il y a de
+respectable, d'imposant, de religieux, dans ce grand sacerdoce.
+
+«Savez-vous, mes frères, mes vieux et jeunes amis, quel heureux hasard
+avait fixé le vénérable Paulmier auprès de ceux qu'il se plaisait à
+appeler ses chers enfants?
+
+«Fils d'un ancien militaire, il fut chargé encore bien jeune de conduire
+à l'armée du Nord quarante voitures attelées chacune de quatre chevaux
+normands, et il devint successivement chef du parc d'artillerie au siége
+de l'île de Cadsan (Hollande), fourrier dans l'artillerie de marine et
+greffier du terrible tribunal de guerre maritime, lui qui avait l'âme
+si douce et le cœur si bienveillant. Après environ quatre ans de
+séjour à Toulon en cette dernière qualité, libéré du service, il revint
+à Paris et suivit les cours publics de la capitale, avec cette soif
+d'instruction qui n'a jamais cessé de brûler son âme.
+
+«Assistant un jour aux démonstrations de l'abbé Sicard, il sentit,
+a-t-il dit lui-même, naître sa vocation, une révolution s'opéra
+subitement en lui, et il se trouva comme illuminé. Dès lors, il se voua
+tout entier à la réhabilitation de mes frères, et les divers ouvrages
+qu'il publia dans ce but ne décèlent pas seulement, à chaque page, à
+chaque ligne, toute la ferveur de son culte pour ses maîtres, les abbés
+de l'Épée et Sicard, mais encore toute la sincérité de son affection
+pour ses élèves.
+
+«Après vingt-cinq ans de travaux actifs et pénibles, il accepta une
+retraite peu convenable, peu en rapport (tous ceux qui environnent cette
+tombe partagent sans doute mes regrets) avec les services de toute
+espèce qu'il avait rendus, avec les sacrifices incessants qu'il s'était
+imposés, et ne cessa, jusqu'à son dernier jour, de donner de nouvelles
+preuves de son dévouement à notre sainte cause.
+
+«O Paulmier! Reçois nos derniers adieux! Jouis du repos éternel,
+récompense de tes vertus. Tu vivras éternellement dans la _mémoire du
+cœur_ de tes anciens élèves.»
+
+
+NOTE =P.=
+
+ _Sur le monument à ériger à la mémoire de l'abbé Sicard, d'après un
+ journal de l'époque, du 15 décembre 1823._
+
+Les souscripteurs pour l'érection de ce monument apprendront avec
+intérêt qu'il vient d'être placé vers la partie nord-est du cimetière du
+Père-Lachaise, sur un terrain acquis à perpétuité par l'administration
+de l'établissement des sourds-muets, à peu de distance du monument
+consacré à la mémoire du baron Hue, un des plus fidèles serviteurs de
+Louis XVI. C'est là qu'ont été déposés les restes mortels du célèbre
+instituteur des sourds-muets.
+
+Sur ce terrain, entouré d'une grille, s'élève, sur un socle de granit,
+une borne en marbre noir, de forme antique, que domine une croix. A la
+partie supérieure sont gravées sur une première ligne, en style
+d'hiéroglyphes égyptiens, six mains dans différentes positions,
+indiquant les six lettres du nom Sicard, conformément aux signes manuels
+adoptés par les sourds-muets de l'Institution de Paris. On lit
+au-dessous l'inscription suivante:
+
+ ICI
+ SONT
+ LES RESTES MORTELS
+ DE
+ L'ABBÉ SICARD.
+
+Il fut donné par la Providence pour être le second créateur des
+infortunés sourds-muets.
+
+(MASSIEU.)
+
+Grâce à la divine bonté, et au génie de cet excellent père, nous sommes
+devenus des hommes.
+
+ (MASSIEU et CLERC, ses élèves, à Londres, 1815.)
+
+ Né le 12 septembre MDCCXLII.
+ Décédé le 11 mai MDCCCXXII.
+
+De l'autre côté sont gravés ces mots:
+
+ CONSACRÉ
+ PAR
+ L'AMITIÉ
+ ET PAR
+ LA RECONNAISSANCE.
+
+_N. B._ Les comptes des fonds furent déposés chez Me Castel, notaire,
+rue Neuve-des-Petits-Champs, nº 41, dès que l'emploi en fut réglé.
+
+ Paris, 11 décembre 1823.
+
+
+NOTE =Q.=
+
+_Lettre de Mme Robert (mère de la sourde-muette dont nous avons parlé) à
+l'abbé Sicard._
+
+«Je suis désolée, Monsieur, de n'avoir pas reçu plus tôt votre aimable
+billet.
+
+«J'ai vu hier matin M. Laujon, auquel j'ai recommandé M. de
+Chateaubriand, sans avoir le bonheur de connaître cet auteur célèbre, et
+sans que personne m'eût parlé pour lui: mon suffrage n'est pas d'un
+assez grand poids pour que j'ose espérer qu'il soit de quelque autorité
+auprès de M. Laujon; le vôtre et celui de M. l'abbé Morellet[31] feront
+assurément pencher la balance, et je vais lui envoyer votre lettre, afin
+qu'il en prenne date et qu'il puisse vous certifier que j'ai sollicité,
+_par sentiment_, une place que ses connaissances profondes et son
+jugement bien _mûri_ vous feront accorder à l'homme qui me paraît le
+plus digne.
+
+«Le _Génie du christianisme_ m'a consolée dans mes peines, je dois de la
+reconnaissance à son auteur, et j'ai fait apprendre à Fanny[32] les
+passages tirés de l'_Incarnation_ et de l'_Extrême-Onction_. Elle les
+rend par signes, et ses gestes égalent presque le sublime de cette
+prose. Ce n'est pas le seul titre que M. de Chateaubriand ait auprès de
+moi, je ne sais si je dois vous le dire, il m'a fait aimer les capucins!
+Son style harmonieux a déjà opéré bien des miracles, mais il me semble
+que celui-là en vaut bien un autre.
+
+«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.»
+
+
+_Extrait d'une autre lettre de cette dame de mérite sur le même sujet._
+
+«Savez-vous, Monsieur, qu'il s'en est peu fallu que M. de Chateaubriand
+ne l'emportât? Je serais presque tentée de croire que j'y ai contribué,
+si l'humilité chrétienne ne m'interdisait cette petite vanité. En
+recommandant cet écrivain distingué, sans le connaître, je pensais à ce
+passage d'une lettre écrite de Rome, où il parle d'une chapelle isolée
+bâtie sur les ruines de la maison de Varus, où, entrant un soir, il vit
+un pauvre à genoux devant une image de la Vierge. M. de Chateaubriand se
+mit en prière à côté de lui, en adressant au ciel des vœux pour cet
+inconnu, et en se félicitant de la joie qu'éprouverait cet infortuné
+dans le Paradis, lorsqu'il devrait au miracle de la charité chrétienne
+d'un passant son bonheur éternel. L'étonnement du pauvre se retrouvant
+au pied du trône de Dieu vis-à-vis de l'âme bienfaisante qui lui valait
+cette bonne place et qu'il n'avait rencontrée qu'une fois sur la terre,
+réjouissait fort le pieux auteur des _Martyrs_, et il ne voile même pas
+le petit mouvement d'orgueil que lui inspira la haute faveur dont il
+jouit à la Cour céleste.
+
+«J'ai agi, sans me vanter, encore plus charitablement, je n'ai pas
+l'espoir de rencontrer M. de Chateaubriand face à face sur les bancs de
+l'Institut, et il ne saura jamais que c'est à une catholique de la rue
+Saint-Antoine qu'il doit une partie de sa félicité temporelle. Mais ce
+qu'il ne faut pas lui laisser ignorer, c'est que M. Laujon a presque été
+victime de la bonne cause: un honorable membre lui a dit des injures.
+Notre Anacréon, qui n'a jamais fait d'épigramme, a été évidemment ému
+d'une scène qui se passait devant plusieurs de ses confrères. Il a eu un
+accès de fièvre des plus violents, et porte encore sur sa figure les
+traces de son dévouement à la bonne compagnie.
+
+«Daignez agréer, Monsieur, l'assurance de ma profonde considération.»
+
+
+NOTE =R.=
+
+ _A M. Ferdinand Berthier._
+
+«Je viens vous parler d'un sourd-muet, nommé Bonnafous, natif de
+Bordeaux.
+
+«Ce sourd-muet est fort instruit. Il faisait l'éducation de ses frères
+d'infortune à Fumel, département de la Gironde. Il l'a cessée. Il est
+revenu à Bordeaux, mais il n'a pu y trouver une place. Je me souviens
+qu'il m'a dit, le jeudi 6 novembre 1823, qu'il désirait beaucoup s'en
+aller en Amérique pour y être instituteur des sourds-muets, et qu'il m'y
+appellerait.
+
+«M. Gauthier, instituteur en second des sourds-muets de Bordeaux,
+commissaire de police de cette ville et adjoint au maire de Caudéran,
+aux environs, l'a envoyé à Besançon, où il est instituteur de
+sourds-muets.
+
+«Je crois que si vous écriviez à M. Bonnafous, il accepterait
+très-volontiers la proposition dont vous m'avez entretenu. C'est un
+brave garçon. Il s'est déclaré mon ami et m'a touché cent fois la main.
+Son frère qui, comme lui, n'entend ni ne parle, est marié. Sa femme, son
+fils et sa fille sont également privés de l'ouïe et de la parole. Il est
+à Brest, où il exerce la profession de voilier. Il n'a pu trouver une
+place à Bordeaux.
+
+«Mon très-cher ami, faites-moi l'amitié de me dire en quel endroit de
+l'Amérique on désire qu'aille ce sourd-muet français, qui est
+très-capable et bien en état d'instruire ses frères d'infortune.
+
+«MASSIEU.
+
+_Autre lettre de Massieu, datée de Rodez, le 25 octobre 1828, à
+Ferdinand Berthier._
+
+ «Mon bien cher ami,
+
+«J'ai reçu votre lettre, qui m'a causé la plus vive satisfaction. Je
+croyais, avec bien de la douleur, que vous m'aviez tous en abomination;
+mais je me recommandais à la divine Providence et à la protection du
+tribunal de première instance du département de la Seine. Je croyais
+aussi que l'on vous avait conseillé de ne plus jamais m'écrire, parce
+que l'on vous avait dit que j'étais le plus criminel des sourds-muets.
+
+«Quant à ma pauvre sœur, feu mon frère parlant l'avait engagée à
+quitter la capitale, où elle avait une bonne place. Il nous avait
+demandé trop souvent, à elle et à moi de l'argent. M. l'abbé Goudelin
+m'avait conseillé de ne point lui en envoyer. Il l'avait appelé _fin_.
+
+«Hélas! à présent, elle se repent d'avoir abandonné sa bonne place. Elle
+ne gagne rien, et se trouve obligée de travailler à la terre.
+
+«Pour moi, je ne suis point propre à être cultivateur du sol, mais à
+l'être de mes compagnons d'infortune.
+
+«Venons à l'affaire des États-Unis! M. Gard m'a dit, en 1823, qu'un
+Américain était venu lui proposer de s'en aller dans son pays, mais
+qu'il lui avait demandé 30,000 francs, avec la nourriture, le logement,
+la lumière, le chauffage, le blanchissage, les médicaments, etc., et que
+l'étranger avait trouvé que c'était trop cher. Arrivé à Paris, il avait
+été trop heureux d'y trouver M. Clerc, qui s'était empressé d'accepter
+ce qu'il lui avait offert (2,500 francs, avec la table, le logement,
+etc.). M. Valentin, de Toulouse, et M. Honorat, de Nîmes, tous deux
+répétiteurs sourds-muets, fort instruits et très-versés dans l'art
+d'instruire leurs frères d'infortune, furent les imitateurs de M. Gard
+et ne voulurent point s'en aller en Amérique. D'ailleurs,
+l'administration de l'Institution royale de Bordeaux est on ne peut plus
+contente d'eux, et les gardera toute leur vie. Un des surveillants de la
+même école, ayant été appelé en Amérique, a offert à un des élèves de le
+suivre là-bas pour y être répétiteur; mais personne n'a accepté cette
+proposition.
+
+«Si je n'avais pas été appelé à l'établissement où je suis actuellement,
+j'aurais fait une pétition au gouvernement ou au tribunal de première
+instance de la Seine, pour en obtenir l'autorisation de voyager en
+Amérique et d'y être professeur de mes frères d'infortune.
+
+«Ma nouvelle méthode est plus claire, plus instructive, plus graduelle
+que l'ancienne.
+
+«Notre brave ami M. Gourdin instruit les sourds-muets comme les
+professeurs ordinaires instruisent les élèves parlants. Il m'aime autant
+que je l'aime. Nous sommes bons amis. Je lui ai montré votre lettre. Il
+vous remercie beaucoup de la bonté que vous avez eue de vous rappeler à
+son souvenir, et il me charge de vous dire mille choses des plus
+amicales.
+
+«Il m'a dit que M. Bertrand, un de vos anciens camarades, qui est à
+présent instituteur et directeur de la nouvelle école des sourds-muets,
+à Limoges, ferait bien d'accepter les fonctions de professeur de
+sourds-muets en Amérique.
+
+«M. l'abbé Perier est reparti mardi 14 du courant pour Paris, d'où il
+reviendra ici au mois de janvier ou de février prochain. Il reprendra la
+direction de son école, et y restera toujours, à ce qu'on dit.
+
+«Présentez, s'il vous plaît, mes respects à M. Keppler, mes civilités à
+MM. Paulmier, Lenoir, Gazan, à MM. les abbés Perier, Salvan et à toutes
+mes connaissances. Saluez de bon cœur, de ma part, les dames Salmon.
+
+«Croyez, mon très-cher ami, à la sincérité de mes sentiments.
+
+«Votre très-affectionné,
+
+«JEAN MASSIEU, professeur
+
+à l'École départementale des sourds-muets de Rodez.
+
+
+NOTE =S.=
+
+ _Massieu, premier répétiteur de l'École royale des sourds-muets de
+ Paris, à M. le préfet du département du Nord._
+
+ Monsieur le préfet,
+
+(Cette lettre doit être de 1820 ou de 1824.)
+
+«J'ai l'honneur de vous demander pardon si je prends la liberté de vous
+écrire. La bonté que vous avez eue de me promettre de placer sous vos
+auspices mes frères et sœurs d'infortune, me donne la hardiesse de
+vous prier en grâce de vouloir bien faire admettre à l'Institution des
+sourds-muets d'Arras la jeune sœur d'un sourd-muet, nommé Quique de
+Leers, ainsi que le jeune enfant que j'ai eu l'honneur de vous
+présenter. J'ose aussi les recommander à votre bienveillance, à votre
+inépuisable bonté, et je vous aurai, Monsieur le préfet, la plus
+véritable obligation de la faveur que vous leur accorderez.
+
+«Je profite de cette occasion pour vous témoigner combien je suis
+sensible à toutes les marques de sympathie dont vous m'avez comblé. Je
+voudrais vous exprimer toute ma gratitude, mais la pauvreté de la langue
+française me met en défaut.
+
+«J'ai montré la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à mon
+respectable et illustre maître, l'abbé Sicard, qui m'en a témoigné la
+plus vive satisfaction. En même temps, il m'a dit qu'il irait l'an
+prochain à Arras et à Lille, accompagné de deux autres élèves et de moi.
+Je crois devoir vous mander que la santé de ce vénérable bienfaiteur de
+l'humanité s'améliore chaque jour, Dieu merci! Mais je crains que son
+âge ne l'empêche de voyager les vacances prochaines dans votre
+département. S'il en est ainsi, je ne laisserai pas d'y mener le jeune
+Berthier.
+
+«Croyez, Monsieur le préfet, que, si j'accompagne dans ces voyages le
+célèbre successeur de l'immortel abbé de l'Épée, j'éprouverai la joie la
+plus grande à publier la gratitude que j'ai et aurai toujours de ses
+bontés paternelles et des soins pénibles et constants qu'il n'a cessé de
+prodiguer à mon éducation.
+
+«Veuillez bien, Monsieur le préfet, agréer l'hommage de mes sentiments
+respectueux et reconnaissants et présenter mes respects à madame la
+baronne.
+
+«J'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron,
+
+«Votre très-obéissant et très-humble serviteur,
+
+«MASSIEU.»
+
+
+NOTE =T.=
+
+La première institution de sourds-muets, établie en Amérique, est celle
+d'Hartford, capitale de l'État de Connecticut. Elle doit son
+introduction dans ce pays au docteur Cogswell qui, ayant eu parmi ses
+enfants une fille devenue sourde-muette à l'âge de trois ans, chercha
+les moyens de soulager son infortune par l'instruction à défaut des
+remèdes qu'il avait inutilement essayés pour lui rendre le sens de
+l'ouïe. Il savait qu'il y avait en Europe, et surtout en France,
+plusieurs écoles ouvertes à ces malheureux: les papiers publics le lui
+avaient appris; il désira qu'il y en eût au moins une dans la ville
+qu'il habitait. Il en parla à quelques-uns de ses amis, entre autres au
+révérend Thomas H. Gallaudet, et tous s'empressèrent de se joindre à son
+projet.
+
+En conséquence, M. Gallaudet, ministre du saint Évangile, jeune homme
+plein de zèle et de bienveillance, entreprit le voyage d'Europe et
+arriva à Paris dans le printemps de 1816. Il se présenta chez M. l'abbé
+Sicard, qui lui fit l'accueil le plus cordial. M. Gallaudet, étudiant la
+méthode d'instruction, assistait aux classes et recevait des leçons
+particulières de M. Laurent Clerc, sourd-muet, qui, d'élève de M.
+Sicard, était devenu professeur à vingt ans, et l'était depuis plus de
+huit années. Il y avait déjà trois mois que l'Américain passait ainsi
+son temps à Paris, quand il proposa à M. Clerc de l'accompagner aux
+États-Unis. Celui-ci accepta cette offre; ils quittèrent Paris en juin
+1816, et arrivèrent à Hartford en août.
+
+Bientôt ils se mirent à parcourir ensemble les principales villes de
+l'Amérique du Nord pour éveiller l'intérêt des habitants en faveur des
+sourds-muets, et ils réussirent au delà de leurs espérances. Témoin les
+nombreux dons généreux qu'ils reçurent en chemin, et qui leur permirent
+d'ouvrir leur école à Hartford, le 17 avril 1817, sous le titre de
+_Connecticut Asylum for the Instruction and Education of the deaf and
+dumb_.
+
+Un an après, c'est-à-dire dans l'hiver de 1818, Clerc visita Washington
+pendant la session du Congrès et eut occasion de s'entretenir _par
+écrit_ avec James Monroë, Président des États-Unis, ainsi qu'avec
+plusieurs membres de l'une et de l'autre branche de la législature. Ce
+fut pour eux une agréable surprise de voir qu'un sourd-muet pouvait, à
+défaut de la voix, comprendre et se faire comprendre au moyen de son
+crayon; ce qui ne servit pas peu à déterminer le Congrès à accorder, en
+1819, à l'Institution, une certaine étendue de terre dans l'état
+d'Alabamas. De la vente qu'on en fit, on réalisa un fonds assez
+considérable pour mettre l'Institution à même de tenir longtemps la
+place qu'elle méritait. En reconnaissance de cet acte de générosité de
+la part du Congrès, l'Institution changea de nom et prit celui
+d'_American Asylum for the deaf and dumb_.
+
+Plus tard se sont successivement formées les écoles de New-York,
+Pennsylvania, Kentucky, Ohio et Canada, dont les directeurs actuels
+doivent à MM. Clerc et Gallaudet leur connaissance dans l'art
+d'instruire qu'ils ont transmis à leurs confrères.
+
+
+FIN DES NOTES.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+C'est au moment où ce livre touchait à sa fin que, comme on pourra
+l'imaginer, j'ai dû m'estimer heureux de recevoir du fils du baron de
+Gérando, ancien procureur général de la Cour impériale de Metz,
+quelques-unes des lettres de l'abbé Sicard adressées à cet homme
+illustre, dont il a été l'ami et le confrère à l'Institut, et elles
+offrent un si grand intérêt pour sa biographie que je les joins ici avec
+autant de reconnaissance que d'empressement.
+
+
+I
+
+Ce 7 ventôse an VIII.
+
+Comme je n'ai plus l'espérance de recevoir mon sauvage et qu'on lui a
+trouvé une famille, je ne dois plus différer de vous procurer, ainsi
+qu'à vos amis, le plaisir d'assister à une leçon particulière. En
+conséquence, mon cher ami, faites vos invitations pour le 15 ventôse, à
+10h. très-précises. Je choisis précisément un jour de congé pour que
+nous ne soyons pas dérangés. Et pour prendre toutes les précautions
+possibles, on n'entrera que par billets. Ainsi comptez tous ceux et
+celles que vous voulez mener, demandez-moi le nombre de billets
+suffisant et vous les recevrez à temps.
+
+Je vous remercie de l'attention amicale que vous avez eue de me rendre
+compte de la conversation de Rœderer, notre constant ami avec le
+Consul suprême. Je ne pensais pas que celui-ci voulût jamais me voir et
+je n'espérais pas qu'il en eût non plus le temps. Je profiterai des
+courts moments qu'il me donnera pour l'intéresser en faveur de
+l'instruction publique, comme vous me le recommandez. Je me garderai
+bien de lui rien demander pour moi. Il ne me manque plus rien, Dieu
+merci, et tous mes vœux vont être comblés, puisque notre bon ami
+Camille arrive et que je suis réuni à mes enfans. Adieu, je vous
+embrasse.
+
+SICARD.
+
+Demandez tous les billets qu'il vous faudra, plutôt plus que moins, sans
+craindre d'être indiscret. Par la voie de la petite poste.
+
+
+II
+
+Ce 23 Nivôse, an VIII.
+
+Jouissez de mon bonheur, puisque nos affections sont communes, aimable
+et bon ami. Je suis réintégré dans mes fonctions le 25 nivôse à dix
+heures très-précises, je vais les reprendre à Saint-Magloire, au haut de
+la rue Saint-Jacques. Venez avec celle qui partage et vos plaisirs et
+vos peines, qui double les uns et qui adoucit les autres, et vous en
+console, jouir du spectacle touchant de voir un père retrouver, après 28
+mois de séparation, ses enfants chéris. Vous êtes faits, l'un et
+l'autre, pour cette scène touchante. Adieu, je vous embrasse tous deux.
+
+_P. S._ Si le bon Mathieu et sa charmante femme sont ici, prévenez-les,
+je vous prie, de ma part.
+
+
+III
+
+Samedi, 11 mars 1815.
+
+Votre aimable réponse est parfaite en tout point, et je l'adopte dans
+tout son entier. Les croix et les médailles vont être distribuées tout à
+l'heure, et je distribuerai aussi la monnaie morale, enfin je suivrai,
+de point en point, tous vos excellents avis. Je renonce, de bien bon
+gré, à tout ce que je vous avais proposé, et que vous n'approuvez pas,
+et je trouve que vous avez raison et que je n'en avais pas. J'ai remis à
+l'agent, depuis plusieurs jours, le petit paquet cacheté de l'adorable
+princesse, je ne sais pas ce qu'il contient. Décidez de ce qu'il en faut
+faire. Je renonce à l'emploi que je vous avais proposé, et c'est sans le
+moindre regret. Permettez-moi seulement de vous faire toutes les
+propositions qui me passeront par la tête. Je trouve parfaitement bien
+que nous tenions séparés nos deux sexes. D'ailleurs, comme vous
+l'observez, ces modestes enfants sont d'une grande édification, pour les
+assistants. Je faisais assister les garçons à la paroisse, à la
+grand'messe et à vêpres, aux grandes fêtes. Peut-être cet usage
+seroit-il bon à reprendre. Peut-être faudroit-il les y faire aller plus
+souvent, et dans une des chapelles collatérales, comme les filles.
+Réfléchissez là-dessus dans votre sagesse. Entendons-nous pour faire de
+notre institution un modèle pour toutes les autres. Vous me trouverez
+bien disposé à abandonner tout ce qui ne vous paroîtra pas propre à
+atteindre ce but et à adopter pleinement, et sans restriction aucune,
+tout ce que vous proposerez.
+
+Adieu, aimable et excellent camarade. Tous les jours, je bénis la
+Providence de tous les avantages que notre maison retire et retirera de
+votre dévouement. Conservez-nous ce tendre intérêt qui fait mon bonheur
+et aimez-moi comme je vous aime.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+IV
+
+Londres, le 25 juillet 1815.
+
+ _Le Directeur de l'Institution des Sourds-muets; Administrateur des
+ Hospices de Bienfaisance; Membre de l'Institut de France et de
+ plusieurs Académies; Chanoine de l'Église de Paris._
+
+On ne m'a pas laissé ignorer, cher et bon ami, tout ce que nous devons
+de reconnaissance pour votre dévouement sans bornes pour notre
+institution. Nous vous devons, je le sais, d'avoir été préservés du
+pillage de la populace. Vous n'avez épargné ni soins, ni peines pour
+nous en garantir. Je n'attends pas, pour vous en remercier, d'être rendu
+auprès de vous, et je m'empresse de remplir un devoir aussi sacré et
+aussi cher à mon cœur.
+
+Je quitte Londres, ce soir, pour me rendre avec mes élèves au port de
+Brighton qui est à une journée de cette grande cité, pour aller m'y
+embarquer pour Dieppe, par le premier paquebot qui en partira. J'espère
+être rendu à Paris samedi au soir, 29 de ce mois, ou dimanche, ou pour
+le plus tard lundi, 31 du courant.
+
+Que de choses n'aurai-je pas à vous dire de cette belle métropole! Et
+surtout de ses nombreuses institutions de bienfaisance et d'instruction
+publique! j'ai vu les établissements du docteur _Bell_ et de
+_Lancaster_, et je les ai vus avec le plus grand soin, de manière à
+pouvoir donner là-dessus les plus grands renseignements. Je les ai
+visités avec mon ami M. Laffon Ladébat qui prend le plus vif intérêt à
+tout ce qui est utile. Vous aviez bien raison de me parler de ces utiles
+écoles. Il faudra nous occuper de les établir dans notre patrie. Vous me
+trouverez bien disposé à être votre collaborateur. Je vous ferai
+connoître tout ce qui est fondé ici pour le soulagement et l'instruction
+du malheur et de l'enfance, et vous cesserez d'être surpris de la
+prospérité de ce vaste empire. L'admiration va toujours croissant, à
+mesure qu'on visite les établissements sans nombre, que la piété des
+particuliers y forme sans cesse avec un enthousiasme de bienfaisance qui
+ne connoît ni bornes, ni mesure.
+
+Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de l'aimable et bonne Annette, ni
+auprès de mes chers collègues qu'il me tarde de revoir pour ne plus en
+être séparé, et agréez mes tendres amitiés pour votre propre compte.
+Permettez que je vous charge aussi de bien des amitiés pour les bons
+Salvan et Mauclerc et nos angéliques maîtresses, et pour nos chers et
+chères enfants.
+
+L'abbé SICARD.
+
+Faites-moi l'amitié de dire à Mademoiselle Salmon que j'ai reçu, hier,
+sa lettre qui m'a fait un grand plaisir.
+
+
+V
+
+Paris, le 13 décembre 1818.
+
+ _Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets de
+ naissance, l'un des quarante de l'Académie française._
+
+Ne croyez-vous pas, mon cher collègue, que le temps de nous occuper de
+l'organisation de notre maison d'instruction est enfin venu? Tous nos
+collègues avec lesquels nous devons faire ce travail si important et si
+nécessaire sont, en ce moment, à Paris. Vous savez que nous attendions
+leur retour pour cela.
+
+J'ai beaucoup pensé à cette amélioration, et voici le résultat de mes
+réflexions. Je désirerais que nous proposassions au ministre de rétablir
+dans l'enseignement le mode qui fut établi, par l'Assemblée
+constituante, lors de la fondation de l'institution, en l'année 1791. Il
+fut créé un chef de l'enseignement, et je fus nommé à cette première
+place, à laquelle fut attaché, quelques années après la création, le
+titre de directeur général, par un arrêté du ministre.
+
+2º Il fut créé une 2e place d'instituteur sous le titre de second
+instituteur, au traitement de 3,000 fr.
+
+3º Puis deux places d'instituteurs-adjoints, au traitement, chacun, de
+2,400 fr.
+
+4º Puis deux places de répétiteurs, chacun, au traitement de 600 fr.
+
+5º Puis enfin deux places de surveillants, au traitement de 400 fr.
+
+Voilà, mon cher collègue, quelle fut la première organisation.
+
+Quelques années après, un ministre jugea à propos de porter le nombre
+des répétiteurs à 4, et de supprimer les deux instituteurs-adjoints et
+c'est là l'organisation actuelle. Il voulut opérer dans l'institution de
+Bordeaux le même changement. Mais tous les employés opposèrent une
+très-grande résistance, et le ministre n'insista pas. De sorte que
+l'organisation de l'école de Bordeaux resta telle qu'elle était dans son
+principe, et qu'elle a les mêmes employés qui lui furent donnés sur le
+modèle de celle de Paris, avec le même traitement qu'ils avaient.
+
+Ainsi, mon cher collègue, nous ne demandons pas une chose nouvelle, en
+demandant que le ministre rétablisse les places d'employés, telles
+qu'elles étoient avant la création des 4 répétiteurs. Le ministre est
+trop juste pour vouloir que l'École royale de Paris ait l'humiliation de
+voir celle de Bordeaux plus honorée qu'elle ne l'est. Celle de Bordeaux
+n'a que deux répétiteurs et deux instituteurs-adjoints auxquels le
+traitement primitif a été conservé (et c'est 2,400 fr. pour chacun).
+Nous devons demander le même privilége, et nous le devons d'autant plus
+qu'un des 4 répétiteurs de notre école est un sujet des plus distingués,
+qu'il a un zèle incomparable; qu'il est toute mon espérance.
+
+Enfin si le malheur des temps ne permettait pas au ministre de rétablir
+les deux places d'instituteurs-adjoints telles qu'elles étaient à
+l'école de Paris et qu'elles sont encore à celle de Bordeaux, je me
+contenterais du rétablissement d'une de ces places, et je voudrais que
+ce fût en faveur de M. Bébian, dont vous connoissez, aussi bien que moi,
+la passion pour l'avancement des élèves, le zèle infatigable et les
+talents éminents. Le jeune homme ne peut rester dans l'institution
+qu'autant qu'il jouira de cette faveur. Son père ne cessera de lui
+faire une guerre durable qu'autant qu'il ne le verra pas dans
+l'humiliation du titre de répétiteur. Ainsi nous le perdrions si le
+ministre nous refusait cet acte de justice. Ainsi, mon cher collègue,
+après nous avoir accordé le changement des heures des classes et des
+ateliers d'une manière si aimable, je ne puis craindre que la demande du
+rétablissement d'une place d'_instituteur-adjoint_ me soit refusée.
+
+Enfin, si le rétablissement du traitement paroissait, à raison de la
+gêne actuelle de nos finances, devoir être ajournée, j'attendrais pour
+ce rétablissement un temps plus heureux, et je me contenterais de celui
+de la place unique d'instituteur-adjoint, sans demander d'autre
+traitement que celui qui est attaché aux places de répétiteur.
+
+Je compte donc, mon cher ami, sur votre amour pour notre maison, et je
+ne puis pas penser que ce que je demande avec tant de _concessions_ ne
+me soit pas accordé. Je ne demande point d'innovation, rien dont ne
+jouisse l'école de Bordeaux, organisée sur le modèle de la première
+école, aucun sacrifice d'argent. Ainsi, encore une fois, je ne dois pas
+être refusé.
+
+Voilà donc, cher collègue, ce qui vous reste à faire pour l'école que je
+dirige, et ma reconnoissance pour ce dernier bienfait sera sans bornes
+comme mon amitié.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+VI
+
+31 Mars 1819.
+
+Vous savez, mon cher collègue et bon ami, que nos élèves se réunissent
+tous les matins et tous les soirs dans une salle d'étude, pour préparer
+ou repasser leurs devoirs, et que je remplis religieusement la promesse
+que je vous fis, un jour, chez vous. L'administration avait bien senti
+les avantages de ces études, et l'expérience l'a confirmé, il est donc
+important de le rendre aussi profitable que possible aux élèves; et
+c'est ce qu'on ne pourra obtenir si elles sont exclusivement destinées
+aux surveillants qui ne peuvent s'intéresser assez aux progrès des
+élèves et n'ont pas assez de force pour les maintenir.
+
+M. Macé Mauclerc qui vient de partir avait bien voulu s'en charger,
+quoique ce fût hors de ses attributions de venir aider les surveillants.
+Le peu d'habitude qu'il avait des signes aurait toujours laissé encore
+beaucoup de choses à désirer; mais du moins sa présence faisait régner
+la tranquillité et l'ordre dans les classes et dans l'étude.
+
+Maintenant si nous abandonnons les surveillants à eux-mêmes, nul doute
+que ces études si importantes n'offrent bientôt le spectacle de
+quelques-uns de nos ateliers.
+
+Il est donc urgent d'y placer quelqu'un qui puisse montrer aux
+surveillants la manière de diriger ces études et qui ait l'œil sur
+eux, en même temps que sur les élèves, pour m'en rendre compte.
+
+J'ai jeté, pour cet emploi si nécessaire, les yeux sur M. Bébian. Son
+zèle et son amour pour les sourds-muets sont de sûrs garants qu'il le
+remplira à merveille, et qu'il acceptera avec plaisir ce surcroît de
+travail. Mais pour lui donner toute l'autorité nécessaire, vous jugerez
+sans doute ainsi que moi que nous devons le faire nommer par le ministre
+_censeur des études_. Cette place n'est pas une nouveauté, elle fait
+partie de l'organisation des colléges royaux. On lui doit la discipline
+et le bon ordre qu'on y voit régner. Ce moyen qui n'augmenterait pas
+d'un centime la masse des traitements, nous attacherait un sujet
+précieux que nous sommes sur le point de perdre si nous négligeons ce
+moyen, et cette perte serait incalculable. Vous connoissez l'inanité de
+tout ce qui m'entoure et l'immense supériorité de ce bon jeune homme.
+Personne n'a mieux saisi l'esprit de ma méthode.
+
+Quoique cette demande n'ait rapport qu'aux études et me regarde plus
+personnellement, le zèle qui anime mes honorables collègues pour le bien
+de cet établissement, me fait espérer qu'ils ne refuseront pas de se
+joindre à moi pour cela. Qu'en pensez-vous? Daignez m'écrire un mot à ce
+sujet et agréer mes respectueuses et tendres amitiés.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+VII
+
+Paris, le....... 1819.
+
+ _Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets de
+ naissance, l'un des quarante de l'Académie française._
+
+ Cher et bon ami,
+
+Lorsque je vous manifestai, il y a quelques mois, le désir que M. Bébian
+eût un titre convenable et dont il pût s'honorer dans notre institution,
+celui de troisième répétiteur ne pouvant flatter l'ambition de son père
+qui le persécute sans cesse pour reprendre, sans plus la quitter, la
+carrière de la médecine, vous pensâtes qu'il convenoit d'attendre qu'il
+pût justifier cette distinction par le succès d'un nouveau plan d'études
+dont nous lui avons confié l'exécution. Ne croyez-vous pas maintenant
+que le temps en est arrivé? La classe de Massieu est déjà réunie à celle
+de Bébian. Il serait nécessaire que celui-ci reçût à présent le titre
+que vous jugeriez convenable, pour flatter l'amour-propre du père, qui
+permettrait alors à son fils de se consacrer entièrement à
+l'enseignement des sourds-muets, et dès lors tous les moyens de
+simplification seraient faciles.
+
+Voyez donc dans votre sagesse quel pourroit être ce titre que nous
+demanderions au ministre, et à la faveur duquel nous attacherions à
+notre école cet intéressant jeune homme qui se montre si propre à
+seconder toutes nos vues d'amélioration.
+
+Ne vous pressez pas pour la réponse que j'attendrai sans impatience.
+Pensez à ma demande, et réfléchissez sans distraction à ce qui convient
+le mieux à nos projets.
+
+Agréez, mon cher et bon collègue, mes tendres et respectueux sentiments
+qui sont invariables.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+_ERRATA._ (corrigés)
+
+
+ Page 40, lignes 14-15, _au lieu de_: novembre 1795, _lisez_: 30
+ octobre 1794.
+
+ Page 43, ligne 8, _au lieu de_: du 18 brumaire (10 novembre 1799),
+ _lisez_: du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799).
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+UN MOT D'EXPLICATION 1
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Vocation de l'abbé Sicard.--Il est appelé à recueillir la succession
+de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale des
+Sourds-Muets de Paris 5
+
+
+CHAPITRE II.
+
+L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et
+conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi
+les détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des
+élèves de l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée
+législative.--L'élargissement du directeur est ordonné immédiatement 8
+
+
+CHAPITRE III.
+
+L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur
+des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale,
+mais ses accusateurs mettent tout en œuvre pour le faire périr.--Il
+est placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont
+être exécutés. Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il
+entre dans la salle du Comité de la section des _Quatre-Nations_ 13
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était
+accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La
+harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa
+lettre au président de l'Assemblée législative contient un témoignage
+de sa reconnaissance envers son libérateur 17
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert
+près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent
+de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il
+est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance
+d'un député qui prie un de ses collègues plus influent
+d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit
+encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat,
+son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret,
+député, à la prière de la fille aînée de cette dame,
+Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.--Un second décret
+est rendu en faveur de l'instituteur 25
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses remercîments
+aux membres.--Il reçoit les excuses d'un des
+commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir
+contribué lui-même à son incarcération.--Ce dernier le dissuade
+de rentrer à l'École.--Massieu le visite dans sa retraite.--Communication
+de l'arrêté de l'Assemblée générale du
+1er septembre 1792.--Protestation de l'abbé Salvan 34
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à
+divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille
+politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire exécutif.--Condamné
+à la déportation, il trouve un refuge dans le faubourg
+Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.--Seconde
+représentation du drame de _l'Abbé de l'Épée_,
+par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et son
+épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur
+de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son
+élargissement 40
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un
+sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa
+_Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle
+que fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la
+mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur l'articulation 49
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
+spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses
+tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon
+1er que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces malheureux.
+Cette insinuation est repoussée dans une lettre de
+l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite Majesté 64
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le directeur
+lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa méthode.--Parmi
+ses élèves brillent deux charmantes jeunes
+sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa
+Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,
+la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers
+sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife
+une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il
+parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert
+et de Saint-Céran sont amenées aux Tuileries par l'abbé
+Sicard 70
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance
+ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de
+vol, et à un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est
+nommé administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de
+_l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de
+_Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de
+M. Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard 87
+
+CHAPITRE XII.
+
+_L'esprit sourd-muet de l'abbé Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce
+dernier fait un quatrain à sa louange.--La Restauration le
+nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier
+de l'ordre de Saint-Michel de France.--Détails sur la visite de
+François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.--Même honneur
+que lui accorde la duchesse d'Angoulême.--Il assiste à
+la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.--L'empereur
+de Russie, Alexandre Ier s'étonne du silence de
+l'instituteur.--_Encore l'esprit sourd-muet_ 93
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à
+l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses
+élèves, il fait payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur
+part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et
+Clerc, sans en prévenir le gouvernement.--Le ministre de
+l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ
+Clerc à Paris.--Retour du maître et de ses deux élèves en
+France au moment où Napoléon est renversé 105
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets.
+Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel
+(de Béziers).--Visites du duc de Glocester, du duc
+d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener
+son fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
+apprendre la grammaire des sourds-muets 112
+
+CHAPITRE XV.
+
+L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des
+intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter
+son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin
+en 1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable
+du discours prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de
+l'Académie française, au cimetière du Père La Chaise.--Le
+directeur avait recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude
+de l'abbé Gondelin, second instituteur de l'École des
+sourds-muets de Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit
+pouvoir disputer sa place au concours. Une réclamation de
+Pissin-Sicard paraît dans un journal.--Élèves parlants distingués
+de l'abbé Sicard: Pellier, Paulmier et Bébian.--_Manuel
+d'enseignement pratique des sourds-muets_, par ce dernier.--Travail
+remarquable de M. de Gérando: _De l'Éducation des
+sourds-muets de naissance_, 2 vol.--Divers hommages à l'abbé
+Sicard.--Énumération de ses Œuvres.--Sa correspondance
+avec Mme Robert sur divers sujets 118
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+MASSIEU.
+
+Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un
+voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses
+premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions
+aux exercices publics de l'abbé Sicard!--Quels étaient ses
+habitudes et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets
+de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il
+est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir
+finir ses jours dans cette ville.--Exercices publics des élèves
+du nouveau professeur.--Un journal de la localité publie des
+fragments de ses Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa
+mort et ses obsèques 141
+
+
+CHAPITRE XVII ET DERNIER.
+
+LAURENT CLERC.
+
+Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un
+académicien auprès duquel il avait à remplir une commission
+du respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux
+exercices publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement
+l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de
+ses malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un
+d'eux, graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche.
+Appelé à fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut
+(Amérique du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il
+unit son sort à celui d'une sourde-muette américaine qui lui
+donne six enfants, tous entendants-parlants.--Réponse au
+préjugé qui paraît encore régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages
+de Laurent Clerc en France.--Ses documents sur
+l'origine et les progrès de son école.--Ses anciens camarades
+et élèves lui offrent un dîner d'adieu.--Sa correspondance
+avec l'auteur de ce livre.--Sa fin aussi heureuse que sa vie,
+dans le Nouveau-Monde 181
+
+NOTES 195
+
+APPENDICE 241
+
+
+PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.
+
+ * * * * *
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+ =Histoire et Statistique de l'Éducation des Sourds-Muets=, 1839, 1
+ vol. in-8º.
+
+ =Notice sur la Vie et les Ouvrages d'Auguste Bébian=, ancien
+ Censeur des études de l'Institution des Sourds-Muets de Paris,
+ 1839, 1 vol. in-8º.
+
+ =Deux Mémoires=, lus en 1839 et en 1840 au Congrès historique de
+ Paris, l'un sur _la Mimique chez les Peuples anciens et modernes_,
+ l'autre sur _la Pantomime dans ses rapports, soit avec
+ l'enseignement des Sourds-Muets, soit avec les connaissances
+ humaines_, in-8º.
+
+ =Les Sourds-Muets avant et après l'Abbé de l'Épée=, mémoire qui a
+ obtenu le prix proposé par _la Société des sciences morales,
+ lettres et arts de Seine-et-Oise_, 1840, 1 vol. in-8º.
+
+ =Examen critique de l'opinion de feu le docteur Itard=, médecin en
+ chef de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, réfutation
+ présentée aux Académies de médecine et des sciences morales et
+ politiques, 1852, 1 vol. in-8º.
+
+ =Observations sur la Mimique, considérée dans ses rapports avec
+ l'enseignement des Sourds-Muets=, adressées le 13 juin 1853 à
+ l'Académie de médecine, à propos des questions relatives à la
+ surdi-mutité, à l'articulation et à la lecture de la parole sur les
+ lèvres, qui s'y discutaient en ce moment, in-8º.
+
+ =Discours prononcés en langage mimique= aux distributions
+ solennelles des prix de l'Institution des Sourds-Muets de Paris,
+ des 13 août 1842, 9 août 1849 et 8 août 1857, in-8º.
+
+ =Banquets des Sourds-Muets réunis pour fêter les anniversaires de
+ la naissance de l'abbé de l'Épée=, de 1834 à 1848 et de 1849 à
+ 1863, relation publiée par la Société centrale des Sourds-Muets de
+ Paris, 2 vol. in-8º.
+
+ =L'Abbé de l'Épée=, sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et
+ ses succès, avec l'_historique des monuments élevés à sa mémoire à
+ Paris et à Versailles_, orné de son portrait en taille-douce, d'un
+ _fac-simile_ de son écriture, du dessin de son tombeau dans
+ l'église Saint-Roch à Paris, et de celui de sa statue à Versailles,
+ 1853, 1 vol. in-8º.
+
+ =Le Code civil français= _mis à la portée des Sourds-Muets, de
+ leurs familles et des parlants en rapport journalier avec eux_,
+ 1868, 1 vol. in-12.
+
+POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
+
+=Souvenirs et Impressions de voyage= _d'un Sourd-Muet français en
+Italie_.
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Relation des Banquets des Sourds-Muets, réunis pour fêter les
+anniversaires de la naissance de l'abbé de l'Épée, de 1834 à 1863_,
+relation publiée par les soins de l'ancienne Société centrale des
+Sourds-Muets de Paris, 2 vol., à la librairie de L. Hachette et Ce,
+boulevard Saint-Germain, 77.
+
+Les comptes rendus, depuis cette époque, paraîtront dans un troisième
+volume.
+
+[2] _Journal de l'Instruction des Sourds-muets et des Aveugles_,
+1826-1827.
+
+[3] _De l'Éducation des Sourds-muets de naissance_, 2 vol. 1827.
+
+[4] Voir la note A à la fin du volume.
+
+[5] Voir à la fin du volume à la note B une lettre de l'abbé Sicard au
+citoyen Dubois, préfet de police, en faveur du gouverneur d'un élève
+sourd-muet, le sieur Brylot qui, par sa soumission à la loi de
+déportation, est sauvé du péril qui menace sa vie pendant les journées
+de septembre.
+
+[6] Voir à la fin du livre la note C.
+
+[7] Elle allait toucher à sa fin, après avoir langui pendant plus d'un
+an dans des douleurs inexprimables, quand, à la grande satisfaction de
+notre instituteur, elle est sauvée, grâce à un long voyage que sa tendre
+mère lui avait fait entreprendre.
+
+[8] Voyez à la note D la différence entre les mots _sourds et muets_ et
+_sourds-muets_.
+
+[9] Voir, à la fin du volume, note F, la circulaire de l'intrus aux
+parents des sourds-muets.
+
+[10] Voir à la fin du volume la note G.
+
+[11] Voir à la fin du volume la note M.
+
+[12] Dans la suite, élève de Girodet-Trioson, peintre d'histoire, elle
+s'est fait remarquer par ses gracieux tableaux. Quelle est intéressante
+la correspondance de sa mère, femme d'un mérite supérieur, avec le
+célèbre artiste qui essaie de mettre son élève chérie dans la confidence
+de ses secrets!
+
+[13] Voir la note I à la fin du volume.
+
+[14] Voir, à la fin du volume, à la note J, une lettre de l'abbé Sicard
+à son ami Laya.
+
+[15] Cette église fut jadis construite à côté de la chapelle de l'ancien
+monastère pour les besoins spirituels des fidèles du quartier, auxquels
+les heures des religieux ne pouvaient guère convenir.--Elle était
+séparée de l'église paroissiale de Saint-Jacques-du-Haut-Pas par une
+ruelle qui, pour cette raison, s'appelait _rue des Deux-Églises_, et
+qui, plus tard, reçut la dénomination de _rue de l'abbé de l'Épée_,
+qu'elle porte encore.
+
+[16] Voir, à la fin du volume, à la note K, un rapport du sieur Mascé
+Mauclerc, remplissant les fonctions d'agent général en l'absence de son
+oncle.
+
+[17] Voir, à la fin du volume, la note L.
+
+[18] Voir, à la fin du volume, la note M, où se trouve le compte rendu
+de cet hommage d'après le _Moniteur_.
+
+[19] Voir la note N.
+
+[20] L'abbé Pissin (Joseph Barthélemy) s'était pourvu auprès du garde
+des sceaux pour en obtenir l'autorisation d'ajouter à son nom celui de
+son maître, comme une preuve évidente de l'affection que lui portait
+celui-ci, et de s'appeler désormais Pissin-Sicard (_Moniteur_ du 6 mars
+1821).
+
+[21] Voir, à la fin du volume, à la note O, le petit discours que je fus
+chargé de _prononcer_ le 10 mars 1847 sur la tombe de cet estimable
+instituteur.
+
+[22] Ç'a été pour moi un besoin du cœur de livrer, en 1839, à la
+publicité une Notice sur la vie et les ouvrages de cet éminent
+professeur.
+
+[23] Voir, à la fin du volume, la note P.
+
+[24] Voir, à la fin du volume, la note Q contenant une lettre de Mme
+Robert, née Bazin, à l'abbé Sicard, ainsi que l'extrait d'une lettre de
+la même au sujet de la candidature de Chateaubriand à l'Académie
+française.
+
+Le petit-fils de cette dame, M. Charles Rossigneux, architecte
+distingué, à qui nous sommes redevables de ces précieux souvenirs,
+suppose que la première doit être de la fin de février 1811, et la
+seconde du 4 mars de la même année.
+
+[25] Voir, à la fin de ce volume, à la note R, une lettre que Massieu
+m'adressa de Rodez, où il remplissait alors les fonctions de professeur.
+
+[26] Voir la lettre en question à la fin du volume note S.
+
+[27] Nous ne pouvons adhérer à cette qualification de _stupides_, sortie
+de la bouche de l'orateur, contre son intention, sans doute. Il aura
+voulu dire peut-être _stupéfaits_.
+
+[28] Voir la note T à la fin du volume.
+
+[29] M. Rey Lacroix a voulu élever lui-même sa fille sourde-muette en
+s'inspirant de la méthode de Sicard, et pour dernier exemple de sa
+tendresse paternelle, il a fait hommage, en l'an IX de la République,
+d'un livre intitulé: _La Sourde-Muette de La Clapière, leçons données à
+ma fille_, aux Sourds-Muets devenus _ses amis_, comme il le dit lui-même
+dans la Dédicace de son ouvrage.
+
+(_Note de l'auteur de ce travail_).
+
+
+[30] PIERRE LAUJON, chansonnier correct, élégant, gracieux, depuis
+longtemps oublié, mais qui n'en a pas moins joui, à son époque, d'une
+certaine réputation, naquit à Paris, le 13 janvier 1727, d'un procureur
+qui le destinait au barreau. Auteur d'une parodie d'_Armide_ et d'un
+opéra de _Daphnis et Chloé_, qui lui valurent la protection de MM. de
+Nivernais, de Bernis, d'Argenteuil, du duc d'Ayen et de la comtesse de
+Villemure, amie de la favorite, il devint secrétaire du comte de
+Clermont, qui l'amena à l'armée, en qualité de commissaire des guerres,
+et le fit décorer de la croix de Saint-Louis. A la mort du comte de
+Clermont, le dernier prince de Condé le nomma secrétaire des
+commandements du duc de Bourbon. A la révolution de 1789, il reçut
+l'ordre de quitter le Palais-Bourbon, et perdit d'un coup ses
+traitements et ses pensions; il n'avait rien amassé. Il tomba dans un
+état voisin de la misère, et se vit réduit, pour ne pas mourir de faim,
+à vendre un à un les livres de sa précieuse bibliothèque, qu'il
+rachetait souvent fort cher le lendemain. Mais il ne tendit la main à
+personne, et continua à chanter, ne conservant qu'une chétive rente pour
+vivre avec sa famille.
+
+Qui n'a entendu parler du _Caveau_, célèbre société gastronomique
+chantante, née en 1729, morte en 1789, dans laquelle siégeaient Piron,
+Collé, Crébillon fils, Gentil-Bernard et bien d'autres beaux-esprits
+contemporains? Trente ans après, en 1759, fut fondé un second _Caveau_,
+qui compta, parmi ses membres, Marmontel, Suard et Laujon, le plus jeune
+de la bande. Cette assemblée tenait ses séances au _Rocher de Cancale_,
+rue Montorgueil. Ces dîners furent remplacés en 1796 par _ceux du
+Vaudeville_, où siégeaient tous les chansonniers du temps, entre autres
+Jay, Jouy, Arnault, Piis, les deux Ségur, Dupaty, Etienne, Désaugiers,
+Eugène de Monglave, Moreau, Francis, etc. Le doyen Laujon fut élu
+président, honneur qui lui fraya la route de l'Académie française, à
+laquelle l'excellent homme avait toujours aspiré. Il fut élu, en 1807, à
+la place du jurisconsulte, ministre Portalis. Les temps ne changent pas.
+Il avait quatre-vingts ans; ses facultés commençaient à baisser. Conduit
+aux Tuileries pour être présenté, suivant l'usage, au chef de l'État,
+lui qui avait frayé avec tant de princes, perdit subitement la mémoire,
+ne se rappelant pas même les titres de ses ouvrages. Il s'éteignit
+doucement dans sa quatre-vingt-quatrième année, le 14 juillet 1811. Ses
+convives du _Caveau_ élurent, après lui, Désaugiers à la présidence.
+L'assemblée se traîna comme elle put jusqu'en 1817 avec Béranger, le roi
+de la chanson. Puis, dîners et couplets cessèrent devant les exigences
+de la politique.
+
+Les œuvres dramatiques de Laujon sont nombreuses. Il eut des succès à
+l'Opéra, aux Italiens, au Théâtre-Français; mais c'est surtout comme
+chansonnier qu'il fut estimé de nos grands-pères. Je ne l'ai jamais
+connu; je n'avais que huit ans à sa mort, mais j'ai rencontré sur ma
+route bon nombre de ses compères de l'_Académie_ et du _Caveau_, qui
+conservaient un bien doux souvenir de cet aimable vieillard.
+
+F. B.
+
+
+[31] L'abbé André Morellet, né à Lyon, le 7 mars 1727, d'un père
+commerçant, fut destiné, de bonne heure, à l'état ecclésiastique. Après
+avoir fait ses études à Paris, au séminaire des Trente-Trois, et pris
+ses grades à la Sorbonne, en 1752, il fut chargé d'une éducation
+particulière, et voyagea en Italie avec son élève. A son retour, il
+étudia les matières de droit public et d'économie politique, et, se
+consacrant tout entier à soutenir les opinions nouvelles, écrivit de
+nombreux ouvrages sur tous les sujets d'administration, de politique et
+de philosophie à l'ordre du jour.
+
+Il partit pour l'Angleterre en 1772, et se lia avec Franklin, Garrick,
+l'évêque Warburton et le marquis de Lansdown, qui lui fit obtenir, en
+1783, une pension de 4,000 livres de Louis XVI. En 1785, l'Académie
+française ouvrit ses portes à l'abbé Morellet, qui succéda à l'historien
+abbé Millot. A cette époque aussi, il obtint le prieuré de Thimers, d'un
+revenu de 16,000 livres.
+
+La Révolution changea cette heureuse position de fortune; et le décret
+qui ordonna la vente des biens du clergé, refroidit le patriotisme de
+l'abbé Morellet; mais la destruction de l'Académie française fut pour
+lui le coup le plus cruel. Échappé au proscriptions, il chercha dans des
+travaux de traduction des ressources contre la misère. Il se mit à
+traduire des romans, entre autres ceux d'Anne Radcliffe.
+
+En 1799, il fut nommé professeur d'économie politique aux écoles
+centrales, et la révolution du 18 Brumaire lui rendit son fauteuil à
+l'Académie. Joseph Bonaparte, qui estimait son talent et son caractère,
+le combla de bienfaits. Appelé au Corps législatif en 1808, à l'âge de
+quatre-vingt-trois ans, il y siégea jusqu'en 1815, et mourut en 1817 des
+suites d'une chute qu'il avait faite en 1814 à la sortie du spectacle.
+Un de ses plus importants ouvrages est sa traduction du _Traité des
+délits et des peines de Beccaria_.
+
+[32] Sa fille sourde-muette, peintre de mérite.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD ***
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,6928 @@
+The Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'abbé Sicard
+ célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiate
+ de l'abbé de l'Épée.
+
+Author: Ferdinand Berthier
+
+Release Date: January 11, 2012 [EBook #38548]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+L'ABBÉ SICARD
+
+PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.
+
+
+
+
+L'ABBÉ
+
+SICARD,
+
+CÉLÈBRE INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS,
+
+SUCCESSEUR IMMÉDIAT DE L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
+
+PRÉCIS HISTORIQUE SUR SA VIE, SES TRAVAUX ET SES SUCCÈS;
+
+suivi de détails biographiques sur ses élèves sourds-muets
+les plus remarquables
+
+JEAN MASSIEU ET LAURENT CLERC,
+
+ET D'UN APPENDICE
+
+CONTENANT DES LETTRES DE L'ABBÉ SICARD AU BARON DE GÉRANDO,
+
+SON AMI ET SON CONFRÈRE A L'INSTITUT
+
+PAR
+
+FERDINAND BERTHIER,
+
+SOURD-MUET, DOYEN HONORAIRE DES PROFESSEURS DE L'INSTITUTION NATIONALE
+DES SOURDS-MUETS DE PARIS,
+
+L'UN DES VICE-PRÉSIDENTS DE LA SOCIÉTÉ CENTRALE D'ÉDUCATION ET D'ASSISTANCE
+POUR LES SOURDS-MUETS EN FRANCE,
+
+PRÉSIDENT-FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DES SOURDS-MUETS,
+CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR,
+
+MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES (ANCIEN INSTITUT HISTORIQUE)
+ET DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.
+
+PARIS,
+
+CHARLES DOUNIOL ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
+
+29, RUE DE TOURNON, 29
+
+1873
+
+
+
+
+UN MOT D'EXPLICATION
+
+ A MES FRÈRES SOURDS-MUETS, ET AUX NOMBREUSES PERSONNES QUI
+ S'OCCUPENT DE LEUR BIEN-ÊTRE PRÉSENT ET A VENIR.
+
+
+Le 26 novembre 1854, une fête de famille nous réunissait à l'occasion du
+142e anniversaire de la naissance de l'abbé de l'Épée[1]. Un convive
+des plus assidus, M. Léon Vaïsse, nommé depuis directeur de
+l'Institution nationale des Sourds-Muets de Paris, où il avait été
+longtemps professeur, émit le voeu de voir l'humble biographe de
+l'immortel fondateur de cet enseignement spécial, trop peu connu,
+raconter aussi la vie de son successeur immédiat, l'abbé Sicard. Il
+pensait qu'à cette époque où s'est apaisé l'enthousiasme excité par les
+leçons publiques de l'abbé Sicard, il appartenait à un de ses anciens
+élèves plus qu'à personne d'assigner le rang qu'il devait occuper entre
+ceux qui avaient contribué, sous divers rapports, à la régénération de
+cette intéressante portion de la famille humaine. Et il ajoutait que
+tout le monde attendait aussi impatiemment que lui l'apparition d'un
+volume sur l'abbé Sicard.
+
+Des paroles aussi flatteuses, aussi honorables ne pouvaient
+qu'encourager celui à qui elles s'adressaient. Mais hélas! il dépendait
+des circonstances de hâter l'accomplissement de cette tâche.
+
+C'est pour moi un véritable bonheur de pouvoir vous offrir enfin ce
+fruit de mes veilles comme pendant et complément de mon histoire de
+_l'Abbé de l'Épée_. Je n'ai fait qu'esquisser rapidement les principaux
+traits de la vie de mon héros, m'interdisant de longs commentaires sur
+ses oeuvres après mon maître Bébian[2], ancien censeur des études de
+l'Institution des Sourds-Muets de Paris, et après M. de Gérando[3],
+membre de l'Institut de France, administrateur de cet établissement. Je
+le voudrais même, que je ne le pourrais pas, à cause du peu de temps
+dont il m'est permis de disposer.
+
+D'ailleurs, dans le cours de mon travail, j'ai tâché de concilier tous
+les égards que méritait une si belle mission avec la sévérité qu'on
+devait apporter dans l'appréciation d'erreurs involontaires, sans doute,
+échappées à une âme aussi sensible.
+
+Je n'ai eu garde de négliger de faire entrer dans ce tableau, pour le
+faire ressortir, un léger croquis des deux remarquables élèves de l'abbé
+Sicard, Jean Massieu et Laurent Clerc.
+
+Je me croirais, amis et sourds-muets, bien récompensé de ma peine, si
+vous daigniez accorder à ce nouveau livre de famille une place dans vos
+bibliothèques à côté de celui que je regarde, excusez-moi d'oser vous le
+dire ici, comme un titre de gloire, consacré à notre premier apôtre. Ce
+sera une double jouissance pour un disciple des abbés de l'Épée et
+Sicard d'avoir pu confondre ainsi ces deux noms vénérés et les offrir
+ensemble à la vénération de tous ceux qui les admirent!
+
+
+
+
+L'ABBÉ SICARD
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ Vocation de l'abbé Sicard.--Il est appelé à recueillir la
+ succession de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale
+ des Sourds-Muets de Paris.
+
+
+Sicard (Roch-Ambroise-Cucurron), né le 20 septembre 1742 au Foussert,
+petite ville du Languedoc, termina ses études à Toulouse où il fut
+ordonné prêtre. Sa rare capacité ne tarda pas à attirer l'attention de
+l'Archevêque de Bordeaux, Mgr Champion de Cicé, de bienfaisante mémoire,
+qui le mit à la tête d'une nouvelle école qu'il avait créée en 1782 en
+faveur des pauvres Sourds-Muets de son diocèse, à l'instar de celle qui
+avait été fondée en 1760 par l'abbé de l'Épée à Paris, rue des Moulins,
+à la butte Saint-Roch, pour ceux de la capitale, laquelle fut érigée en
+Institution nationale par les lois des 21 et 29 juillet 1791.
+
+D'après le désir du Prélat, le directeur venait dans la grande ville, en
+1785, étudier la méthode du vénérable fondateur de cet enseignement, et
+au bout d'un an, il retournait à Bordeaux l'appliquer à son école. Les
+succès qu'il obtint dans l'éducation du jeune Massieu qui devait
+concourir à étendre sa réputation, lui valurent le titre de Vicaire
+général de Condom et de Chanoine de Bordeaux, ainsi que celui de membre
+de l'Académie de la Gironde.
+
+A la mort de l'abbé de l'Épée, en 1789, il se présenta, appuyé par
+l'opinion publique, au concours qu'allaient ouvrir les commissaires des
+trois académies qui existaient alors afin d'occuper la place vacante.
+Deux autres ecclésiastiques, les abbés Massé et Salvan, s'étaient
+retirés du concours devant leur émule, dont ils reconnaissaient la
+supériorité.
+
+Salvan, élève de prédilection de l'illustre défunt, appelé de Riom en
+Auvergne, où il dirigeait une école de sourds-muets d'après ses
+principes, insista modestement pour que son rival fût nommé directeur,
+s'estimant heureux de le seconder dans ses fonctions en qualité
+d'instituteur adjoint.
+
+C'est ainsi que son installation eut lieu dès le mois d'avril 1790 sous
+les plus heureux auspices. L'Assemblée constituante, ne se bornant pas à
+adopter son établissement, déclara qu'il serait entretenu aux frais de
+l'État, faveur réclamée en vain par l'abbé de l'Épée, dont la fortune
+personnelle le soutenait, indépendamment des libéralités particulières
+de Louis XVI.
+
+Sicard se vit, dès lors, en état de continuer cette oeuvre de
+bienfaisance _avec toute la tranquillité d'esprit qu'elle exigeait_ et
+de travailler de plus en plus à l'amélioration de son système
+d'enseignement.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+ L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et
+ conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi les
+ détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des élèves de
+ l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée
+ législative.--L'élargissement du directeur est ordonné
+ immédiatement.
+
+
+Tout à coup la tempête vint interrompre ses douces méditations.
+
+Il s'était plaint avec le citoyen Hauy[4] de ce qu'elle avait dévasté
+l'église des Sourds-Muets.
+
+Arrêté le 26 août 1792, sous l'inculpation d'avoir donné asile à des
+prêtres dits _réfractaires_, il fut incarcéré, quoiqu'il eût embrassé
+franchement les principes de la Révolution. Il s'était même empressé de
+prêter le serment civique à la Liberté et à l'Égalité aussitôt la
+promulgation du décret de l'Assemblée législative d'août 1792, et il
+l'avait confirmé par un don patriotique de 200 livres, bien qu'il eût
+refusé un nouveau serment qui lui paraissait contraire à ses opinions
+religieuses.
+
+Ici qu'on nous permette d'essayer de résumer aussi catégoriquement que
+possible les principaux incidents d'un drame où Sicard fut à la fois
+témoin oculaire et victime dans les journées sanglantes de septembre.
+
+Le malheureux instituteur va faire sa leçon dans son établissement alors
+situé à l'ancien séminaire des Célestins, quand le nommé Mercier,
+menuisier du voisinage, se présente dans son cabinet, suivi d'un
+officier municipal et d'une poignée de gens du peuple. On s'empare de
+ses lettres, en lui signifiant qu'on l'arrête au nom de la Commune, et
+on lui arrache des mains son oeuvre intitulée: _La Religion chrétienne
+méditée dans le véritable esprit de ses maximes_, sous prétexte que le
+titre en est contre-révolutionnaire _d'un bout à l'autre_. Toutefois
+Mercier lui permet d'emporter son bréviaire, sauf à faire subir à ce
+livre un examen minutieux.
+
+Ce ne fut que plus tard que, rapprochant les petits morceaux de papier
+qui servaient de signets au volume, on tâcha, mais en vain, d'y
+découvrir un seul mot _contre-révolutionnaire_.
+
+A la suite d'une perquisition faite et des scellés apposés, il est mené
+au Comité de la section de l'Arsenal, puis laissé sous la surveillance
+de quelques gardes nationaux, en attendant qu'on revienne le chercher
+pour le conduire au Comité d'exécution.
+
+Il préfère s'acheminer à pied vers la mairie que de prendre une voiture
+qu'on lui offre pour lui éviter le désagrément de se voir escorté par la
+force armée.
+
+Sur ces entrefaites, un des hommes qui l'accompagnent, ayant entendu
+prononcer son nom, lève les yeux et les mains au ciel en s'écriant:
+«Quoi! c'est toi, citoyen, qu'on amène ainsi en prison, toi, l'ami de
+l'humanité, le père bien plus que l'instituteur des pauvres
+sourds-muets! De quoi t'accuse-t-on? quel est ton crime? Ah! permets-moi
+d'aller admirer tes travaux dès qu'on t'aura rendu à ta famille adoptive
+que ton arrestation doit désoler.»
+
+Avant d'entrer dans le Dépôt, il passe par la salle d'enregistrement où
+son nom ne cause pas moins de surprise aux patriotes de l'escorte.
+Ensuite, on le fait monter dans une grande salle servant de grenier à
+fourrage, qui est déjà encombrée.
+
+A ce moment le curé de Saint-Jean en Grève se jette dans les bras du
+nouvel arrivant, qui trouve encore, parmi les détenus, quelques amis et
+plusieurs connaissances.
+
+A peine partage-t-il le lit de paille du respectable curé, qu'on amène
+deux prisonniers chers à son coeur: l'un, l'abbé _Laurent_, si l'on en
+croit Sicard, ou l'abbé _Laborde_, si l'on s'en rapporte à Massieu,
+instituteur-adjoint de l'École nationale, l'autre un surveillant laïque
+nommé _Labranche_.
+
+«Me voilà donc associé à votre persécution, comme je l'étais à vos
+principes, mon cher maître! Que je me trouve heureux, s'écrie l'abbé
+Laurent, d'avoir été jugé digne d'être persécuté pour une si belle
+cause!»
+
+Le lendemain matin, se présentent à la prison de leur directeur les
+élèves avec Massieu en tête, portant un projet de pétition à l'Assemblée
+législative ainsi conçu:
+
+
+ «Citoyen président,
+
+«On a enlevé aux Sourds-Muets leur instituteur, leur nourricier et leur
+père. On l'a enfermé dans une prison comme voleur, comme criminel.
+Cependant il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'est pas mauvais citoyen.
+Toute sa vie se passe à nous instruire, à nous faire aimer la vertu et
+la patrie. Il est bon, juste et pur. Nous te demandons sa liberté.
+Rends-le à ses enfants, car nous sommes ses fils; il nous aime comme
+s'il était notre père. C'est lui qui nous a appris ce que nous savons;
+sans lui, nous serions comme des animaux. Depuis qu'on nous l'a ôté,
+nous sommes tristes et chagrins. Rends-nous le et nous serons heureux!»
+
+Massieu porte la supplique à la barre de l'Assemblée. La lecture ayant
+provoqué dans son sein d'unanimes applaudissements, elle ordonne au
+Ministre de l'intérieur de lui rendre compte au plus tôt des motifs de
+l'arrestation de l'instituteur des Sourds-Muets.
+
+Un jeune homme appelé Duhamel, qui s'était joint à la députation de
+l'École, demande, au milieu de nouveaux battements de mains, de se
+constituer prisonnier à sa place.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur
+ des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale, mais ses
+ accusateurs mettent tout en oeuvre pour le faire périr.--Il est
+ placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont être exécutés.
+ Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il entre dans la salle du
+ Comité de la section des _Quatre-Nations_.
+
+
+Cependant on touchait au 2 septembre sans voir encore arriver le
+résultat attendu.
+
+Sur la foi d'un discours que Manuel, alors procureur de la Commune,
+avait adressé aux prisonniers, chacun formait des projets
+d'établissement pour l'avenir. L'abbé Sicard avait résolu, s'il était
+condamné à la déportation, de se retirer dans une des capitales de
+l'Europe où on le pressait d'aller fonder une école pour ses enfants
+d'adoption.
+
+L'officier de garde ne voulut pas d'abord laisser partir cette lettre
+que notre instituteur venait d'écrire dans ce but à un de ses amis, et
+il motiva son refus sur ce qu'il ne pouvait être permis à aucun
+Français d'aller porter à l'étranger une découverte quelconque.
+
+«Ah! lui dit l'abbé, si vous saviez ce que c'est que cette découverte;
+c'est l'art d'instruire les pauvres sourds-muets.
+
+--Si ce n'est que cela, répondit l'officier, votre lettre peut passer et
+vous pouvez partir.»
+
+La veille de cette journée sanglante, les commissaires se présentent
+pour prendre les noms de ceux qui vont être mis en liberté. L'abbé
+Laurent est le premier à demander qu'on l'inscrive sur la fatale liste.
+Sicard s'avance des derniers et donne son nom. C'en était fait de lui,
+s'il n'avait eu l'heureuse idée d'y ajouter son titre. Il est donc rayé.
+Le surveillant Labranche est traité de même.
+
+A peine notre célèbre instituteur se trouva-t-il seul dans la prison
+avec cet employé et Martin de Marivaux, ancien avocat au Parlement de
+Paris, que, dans la nuit du 1er au 2, y arrivent de nouveaux détenus
+qui prennent la place de ceux qu'on vient de transférer à l'abbaye
+Saint-Germain-des-Prés.
+
+Les accusateurs de l'abbé Sicard, mettant tout en oeuvre pour
+paralyser l'effet du décret sauveur de l'Assemblée, persistent à dire
+«qu'il est un fauteur de la tyrannie, qu'il entretient une
+correspondance avec les tyrans coalisés, et qu'il faut se hâter de le
+destituer et de le faire remplacer par le savant et modeste Salvan.»
+
+Le moment du carnage approche. Sicard va aller rejoindre ses camarades
+qui ont été conduits la veille dans la geôle. On fait avancer six
+fiacres; ils attendent vingt-quatre prisonniers. Marivaux l'ayant fait
+monter le premier s'asseoit à la deuxième place, un autre à la
+troisième. Labranche occupe la quatrième, deux autres montent ensuite.
+Les voilà six dans le premier véhicule. Les autres remplissent les cinq
+derniers.
+
+Les voitures marchent au milieu des imprécations d'une populace
+aveuglément furieuse qui veut faire justice de ceux qu'elle appelle ses
+ennemis. Les soldats qui les escortent accablent, de leur côté,
+d'injures les malheureux qu'elles emportent, assénant des coups de
+sabres et de piques à plusieurs d'entre eux. Les compagnons de
+l'instituteur des Sourds-Muets se jettent généreusement au devant des
+coups qui lui sont destinés.
+
+On arrive par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et par le carrefour Bucy à
+l'Abbaye, dont la cour est envahie par la cruelle curiosité de la foule.
+Les satellites ont ordre de commencer par la première voiture. Les
+malheureux qui s'y trouvaient cherchent à s'échapper, mais trois sont
+immolés; un en est quitte pour un coup de sabre[5].
+
+Les égorgeurs se jettent sur la seconde voiture, s'imaginant qu'il n'y a
+plus personne dans la première.
+
+Revenu d'une stupeur dont rien ne paraissait plus pouvoir le tirer,
+l'abbé Sicard se précipite dans les bras des membres du Comité.
+
+«Ah! citoyens, leur dit-il, sauvez un malheureux!»
+
+Sa prière est repoussée. Il était perdu si, heureusement, l'un d'eux ne
+l'eût reconnu.
+
+«Ah! s'écria-t-il, c'est Sicard! Comment es-tu là? Nous te sauverons
+aussi longtemps que nous pourrons.»
+
+Alors il pénètre dans la salle du Comité de la section des
+_Quatre-Nations_ où il eût été en sûreté avec le seul de ses camarades
+qui s'était sauvé. Mais il est trahi par une femme qui court le dénoncer
+aux égorgeurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était
+ accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La harangue
+ du directeur est couverte d'applaudissements. Sa lettre au
+ président de l'Assemblée législative contient un témoignage de sa
+ reconnaissance envers son libérateur.
+
+
+Les forcenés demandent les deux prisonniers. Lui, leur présentant sa
+montre: _Prenez-la_, dit-il à un des commissaires, _vous la donnerez au
+premier sourd-muet qui viendra vous demander de mes nouvelles_.
+
+Il était sûr qu'elle tomberait entre les mains de Massieu, dont il avait
+assez éprouvé l'admirable attachement.
+
+Le commissaire qui s'est excusé d'abord de recevoir cette espèce de
+testament de mort, croyant que le danger n'est pas aussi pressant, ne
+cède à ces nouvelles instances qu'au moment où l'on va enfoncer la
+porte, et promet de remplir la commission du proscrit.
+
+L'abbé Sicard, n'ayant plus rien à laisser à ses amis, fléchit le genou
+et s'offre en holocauste à l'arbitre souverain des consciences. Son
+sacrifice achevé, il se lève et embrasse son dernier camarade.
+
+«Serrons-nous, mourons ensemble, lui dit-il, la porte va s'ouvrir, nos
+bourreaux sont là, nous n'avons pas à vivre cinq minutes.»
+
+La porte s'ouvre. En effet, un prisonnier échappé est immolé à côté de
+l'abbé Sicard, dont le sang va couler; déjà une pique est tournée vers
+sa poitrine quand un incident providentiel vient en détourner l'effet.
+
+Pendant qu'un horloger de la rue des Petits-Augustins, le citoyen
+Monnot, membre du Comité civil de la section des _Quatre-Nations_, dîne
+chez un de ses amis, il entend tirer le canon d'alarme. Instruit, par
+son fils, du massacre qui a lieu dans les prisons, il vole à son poste
+et entre au Comité non sans courir les plus grands périls. Au nom de
+l'abbé Sicard, il s'informe de l'habit qu'il porte, et il le cherche
+parmi les victimes.
+
+«Est-ce toi, lui demande-t-il, qui te nommes Sicard?
+
+--Oui, c'est moi.
+
+--Eh bien! mets-toi derrière moi, je réponds de ta vie.»
+
+Cependant, une vingtaine de sicaires réclament à grands cris la tête de
+l'instituteur. Le généreux horloger lui fait un rempart de son corps.
+
+«Voilà, dit-il à celui qui se prépare à l'immoler, voilà la poitrine par
+laquelle il faut passer pour arriver à la sienne. C'est l'abbé Sicard,
+un des hommes les plus utiles au pays, l'instituteur et le père des
+sourds-muets!»
+
+--«C'est égal, c'est un aristocrate.
+
+--«Eh bien! vous me passerez tous sur le corps avant d'arriver à lui.
+Frappez!»
+
+Et le courageux citoyen découvre sa poitrine.
+
+L'arme tombe des mains du meurtrier.
+
+L'abbé Sicard, que son sang-froid et sa tranquillité d'âme n'abandonnent
+jamais, monte sur une croisée de la salle du Comité, donnant sur la cour
+intérieure que remplit une tourbe effrénée, et lui demandant un moment
+de silence, il la harangue ainsi:
+
+«Mes amis, celui qui vous parle est innocent; le ferez-vous mourir sans
+l'entendre?
+
+--Tu étais, s'écrient-ils, avec les autres que nous venons de massacrer;
+tu es donc coupable comme eux.
+
+--Écoutez-moi un instant, réplique-t-il, et si, après m'avoir entendu,
+vous décidez ma mort, je ne m'en plaindrai point: ma vie est à vous.
+Apprenez d'abord qui je suis, ce que je fais, et puis vous prononcerez
+sur mon sort.
+
+«Je suis l'abbé Sicard (exclamation de plusieurs spectateurs);
+j'instruis les sourds-muets de naissance, et comme le nombre de ces
+infortunés est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis
+plus utile à vous qu'aux riches.»
+
+Alors une voix s'élève des rangs à laquelle répond un écho immense.
+
+«Il faut sauver l'abbé Sicard, crie-t-on de toutes parts; c'est un homme
+trop honnête pour le faire périr. Sa vie est consacrée tout entière à de
+grandes oeuvres; il n'a pas le temps d'être un conspirateur.»
+
+A ces mots, les bourreaux pressent l'instituteur dans leurs bras
+sanglants, et protégent sa personne de leurs instruments de mort en lui
+proposant de le reconduire en triomphe à sa demeure. Mais il persiste à
+ne pas vouloir accepter une telle ovation, préférant ne devoir sa vie et
+sa liberté qu'à un jugement légal d'une autorité compétente. Aussi
+est-il ramené au Comité où il retrouve son libérateur.
+
+Ayant su son nom et son adresse, il écrit le 2 septembre 1792 de
+l'Abbaye Saint-Germain à Hérault de Séchelles, président de l'Assemblée
+législative, la lettre suivante:
+
+
+ «Citoyen président,
+
+ «L'assemblée nationale n'apprendra pas sans douleur le massacre de
+ citoyens qui, détenus depuis plusieurs jours à la chambre d'arrêt
+ de la mairie, ont été transférés à celle de l'Abbaye
+ Saint-Germain-des-Prés. Je m'empresse de faire entendre la faible
+ voix de ma reconnaissance en faveur du citoyen courageux à qui je
+ dois la vie. C'est Monnot, horloger, rue des Petits-Augustins.
+
+ «Dix-sept infortunés venaient d'être égorgés sous mes yeux; la
+ force publique n'avait pu les sauver. J'allais périr comme eux; ce
+ brave citoyen s'est placé devant moi, il a découvert sa poitrine et
+ a dit:
+
+ «Voilà, concitoyens, la poitrine qu'il faudra traverser avant
+ d'arriver à celle de ce bon citoyen: vous ne le connaissez pas, mes
+ amis! vous allez le respecter, l'aimer, tomber aux pieds de cet
+ homme sensible et bon quand vous saurez son nom; c'est le
+ successeur de l'abbé de l'Épée, l'abbé Sicard.»
+
+ «Le peuple ne se calmait pas. Il persistait à croire qu'on voulait
+ se servir de mon nom pour sauver la vie d'un traître. J'ai osé
+ m'avancer moi-même, et, monté sur une estrade, parler au peuple,
+ n'ayant pour toute défense que le courage de l'innocence et ma
+ confiance ferme dans ce peuple égaré.
+
+ «J'ai dit mon nom et ma position sociale. Je me suis prévalu de la
+ protection spéciale de l'Assemblée nationale en faveur de
+ l'instituteur des sourds-muets et des chefs de cet établissement.
+ Des applaudissements réitérés ont succédé à des cris de rage. J'ai
+ été mis par le peuple lui-même sous la sauvegarde de la loi, et
+ accueilli comme un bienfaiteur de l'humanité par tous les
+ commissaires de la section des _Quatre-Nations_, qui doit être
+ glorieuse d'avoir des _Monnot_ dans son sein.
+
+ «Permettez-moi, citoyen président, de confier à l'Assemblée
+ nationale le témoignage de ma reconnaissance pour donner à une
+ action aussi généreuse la plus grande publicité possible. Une
+ nation dans laquelle des citoyens tels que celui à qui je dois la
+ vie ne sont pas rares, doit être invincible. Raconter de pareils
+ actes d'héroïsme, c'est remplir un devoir. Les sentir sans pouvoir
+ exprimer l'admiration qu'ils excitent et ne les oublier jamais,
+ c'est l'état de mon âme plus satisfaite de vivre avec de pareils
+ concitoyens que d'avoir échappé à la mort.
+
+ «Je suis, etc.»
+
+Cette lettre, apportée au président par un des concierges de l'Abbaye,
+fut lue publiquement et suivie de la déclaration solennelle[6] que le
+citoyen Monnot avait bien mérité de la patrie pour avoir sauvé
+l'instituteur des Sourds-Muets.
+
+Sur ces entrefaites, l'abbé Sicard était assis près de la table du
+Comité sur laquelle on apportait des bijoux, des portefeuilles, des
+mouchoirs dégouttants de sang, trouvés dans les poches des prisonniers
+qu'on avait massacrés sous ses fenêtres.
+
+Un de ces tigres, les manches retroussées, armé d'un sabre fumant de
+sang, entre dans l'enceinte où les membres délibèrent, sans paraître
+entendre les clameurs des victimes, et leur crie:
+
+«Je viens réclamer en faveur de nos braves frères d'armes qui égorgent
+tous ces aristocrates des chaussures pour leurs pieds. Nos braves frères
+sont nu-pieds, et ils partent demain pour la frontière.»
+
+Les membres se regardent et répondent tous à la fois: «Rien n'est plus
+juste; accordé!»
+
+A cette demande en succède une autre relative au vin dont ont besoin
+_les braves frères qui travaillent depuis longtemps dans la cour_. Ils
+sont fatigués, dit un autre, leurs lèvres sont sèches. «Délivré un _bon_
+pour 24 pots de vin.»
+
+Quelques minutes après, le même homme vient renouveler la même demande.
+«Accordé également un autre _bon_!»
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert
+ près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent de lui
+ faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il est
+ poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance d'un
+ député qui prie un de ses collègues plus influent d'informer la
+ Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit encore au président
+ Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, son ami particulier,
+ et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret, député, à la prière de la
+ fille aînée de cette dame, Mlle Éléonore, vole au Comité
+ d'instruction.--Un second décret est rendu en faveur de
+ l'instituteur.
+
+
+D'autres dangers menaçaient cependant l'abbé Sicard. Il demande au
+Comité la permission de se retirer, la nuit étant déjà fort avancée. Le
+concierge lui offre un asile chez lui, il préfère être mis au _violon_,
+qui est contigu à la salle du Comité. Cette préférence le sauve, puisque
+deux autres malheureux périrent pour avoir accepté cette proposition.
+
+Quels cris déchirants des nouvelles victimes, quels hurlements affreux
+de cannibales notre instituteur n'entend-il pas pendant le temps qu'il
+passe dans cette prison! Que de coups de sabres! quelles danses
+abominables autour de ces cadavres, au milieu des applaudissements
+frénétiques des spectateurs et aux cris mille fois répétés de: _Vive la
+nation!_
+
+Le jour éclairait à peine ces scènes d'épouvante que les massacreurs, ne
+trouvant plus là de quoi assouvir leur rage, se ressouvinrent que le
+_violon_ renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper à la
+petite porte qui donne sur la cour. L'abbé Sicard, se sentant perdu,
+heurte doucement à celle qui communique à la salle du Comité, mais il
+lui est répondu brutalement qu'on n'en a point de clef, et on le livre à
+son affreuse destinée, ainsi que ses deux compagnons. Ceux-ci lui
+proposent de lui faire une échelle de leur corps pour atteindre à un
+plancher très-haut qui offre un moyen sûr et prompt de salut, et ils
+insistent pour qu'il se sauve là, comme étant sur cette terre plus utile
+qu'eux.
+
+Notre instituteur refuse d'abord de profiter d'un avantage que ne
+partageraient pas les compagnons de son infortune, résolu à vivre ou à
+mourir avec eux. Dans cet assaut de dévoûment, ils lui représentent
+encore plus vivement le déplorable abandon dans lequel sa perte
+plongerait ses pauvres sourds-muets..... Ne pouvant résister davantage à
+de si pressantes sollicitations, il monte à contre-coeur sur les
+épaules du premier, puis sur celles du second. Mais au moment où la
+porte va céder à leurs efforts, les cris accoutumés de: _Vive la nation_
+et le chant de _la Carmagnole_ les attirent vers de nouvelles victimes
+qu'on amène dans la cour déjà jonchée de cadavres.
+
+L'abbé Sicard, descendu à peine de son plancher vivant, aperçoit de
+nouveaux ruisseaux de sang couler autour de lui et entend interroger sur
+ce théâtre de carnage des malheureux au front serein et résigné.
+
+«Eh bien! qu'ils se confessent ces scélérats! répondent, tous d'une
+voix, les sicaires; ils donneront le temps aux curieux du quartier de se
+lever et de venir nous voir faire justice de ces _coquins_. En
+attendant, nous déblayerons la cour. Allez chercher des charrettes!
+envoyons à la voirie tous ces aristocrates, ils infecteraient la
+maison.»
+
+L'arène de cette boucherie humaine était garnie de bancs pour les
+citoyennes ainsi que pour les citoyens _sans-culottes_. Ils avaient fait
+exprimer au Comité où l'abbé Sicard se trouvait, le désir de contempler
+les cadavres tout à leur aise. Aussi un lampion est-il placé sur la
+tête de chacune des victimes pour que les assistants, les assistantes
+puissent surtout jouir de cette exécrable illumination.
+
+Notre instituteur atteste encore avoir vu de ses yeux des femmes du
+quartier de l'Abbaye se rassembler autour du lit qu'on préparait pour
+les condamnés et y prendre place comme à un spectacle.
+
+Les compagnons qu'il venait de rejoindre et à qui il voulut adresser la
+parole étaient devenus entièrement fous. L'un d'eux, lui présentant un
+couteau, lui demande la mort comme une grâce; l'autre se déshabille et
+essaie de se pendre avec son mouchoir et ses jarretières, mais il n'en
+peut venir à bout.
+
+La porte de la prison s'ouvre. On y jette une nouvelle victime qui,
+échappée jusque-là par miracle à cette hécatombe humaine, apprend aux
+captifs la fin glorieuse du vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève qui a
+refusé le serment civique en déclarant à ses juges que, comme eux, il
+est soumis aux lois du pays dont ils se prétendent les seuls ministres,
+mais qu'on le trouvera inébranlable sur tout ce qui regarde la religion.
+
+Cependant les ennemis de l'abbé Sicard, composant la section de
+l'Arsenal, furieux de voir cette proie leur échapper, font parvenir à
+la Commune un nouvel arrêt le condamnant à mort, lequel va être exécuté
+lorsque, fort heureusement, la fatigue et le besoin de prendre quelque
+nourriture forcent le bourreau à remettre le supplice à quatre heures.
+
+Un charretier, interrogé sur le motif qui lui faisait différer le
+transport d'un cadavre qu'il avait déjà chargé: «Vous devez,
+répondit-il, me donner celui de l'abbé à quatre heures, je porterai tout
+cela ensemble.»
+
+En entendant ce propos, Sicard se procure une feuille de papier et écrit
+à un député, son ami intime, le mardi 4 septembre, ce qui suit:
+
+
+«Ah! mon cher, que vais-je devenir, après avoir échappé à la mort, si
+vous ne venez me sauver la vie en me faisant ouvrir les portes de cette
+prison, _autour de laquelle des cannibales commettent à tout instant de
+nouveaux massacres_? Prisonnier depuis sept jours, il y a trois nuits
+que j'entends de ma fenêtre demander ma tête à grands cris, et menacer
+de briser les faibles volets qui me séparent d'eux, si les commissaires
+de la section de l'Abbaye, qui ne savent plus comment faire pour
+conserver ma frêle existence, me livrent à leur rage. Ces honorables
+patriotes me conseillent d'aller me réfugier dans le sein de
+l'Assemblée nationale, accompagné de deux députés, pour n'être pas
+massacré en sortant.
+
+«Eh! grand Dieu! qu'ai-je donc fait pour être traité ainsi? Au moment où
+je vous écris, _on coupe la tête à un prêtre, et on en amène deux autres
+qui vont subir le même sort. Qu'avons-nous donc fait pour périr ainsi?
+Car certainement je ne serai pas plus épargné._ En quoi suis-je donc un
+mauvais citoyen? Suis-je même un citoyen inutile? C'est à la France
+entière à répondre. Un de mes élèves est peut-être mort de chagrin à
+l'heure qu'il est. Je succombe moi-même sous le poids de tant
+d'inquiétudes. Quel est mon crime? On ne m'a pas encore interrogé depuis
+sept jours que je suis ici. Je n'existerai pas demain si vous ne venez,
+ce matin même, à mon secours. Je ne demande pas la liberté, je demande à
+vivre pour mes pauvres enfants. Que l'Assemblée nationale me constitue
+prisonnier dans une de ses salles. Qu'elle presse le rapport de mon
+affaire. Eh! bon Dieu! est-ce une aussi grande affaire? ai-je le temps
+d'être un mauvais citoyen?
+
+«Quelle horreur de me transférer en plein jour, à trois heures, un jour
+de fête, à l'instant où le canon d'alarme tonne, et où les soldats
+d'Avignon et de Marseille me dénoncent à la populace, quand ils
+auraient pu me défendre de sa rage, à travers le Pont-Neuf et toutes les
+rues qui conduisent à l'Abbaye?
+
+«Venez, mon cher, venez faire une bonne action! venez sauver un
+infortuné en l'investissant de votre inviolabilité et de celle d'un
+autre de vos collègues, qui trouvera peut-être quelque plaisir à
+partager avec vous cette bonne oeuvre! Sais-je seulement si vous
+arriverez à temps? _Mes bourreaux sont là, couverts de sang; ils
+grincent des dents et demandent ma tête._
+
+«Adieu, mon cher compatriote! J'ignore si vous trouverez vivant à
+l'Abbaye l'instituteur infortuné des pauvres sourds-muets.»
+
+L'ami, à qui la lettre était parvenue, pria un de ses collègues plus
+influent de la communiquer à la Chambre après en avoir raturé et
+supprimé les passages soulignés.
+
+Cette assemblée ordonna immédiatement à la Commune de mettre Sicard en
+liberté.
+
+Mais ce décret n'eut pas plus de succès.
+
+L'heure fatale allait sonner. Ignorant si la lettre était arrivée à sa
+destination, il prend un feuillet de papier, le coupe en trois, et écrit
+trois billets, un au président Hérault de Séchelles, un à Laffon de
+Ladébat, son ancien collègue aux académies de Bordeaux, et son ami
+particulier, membre de l'Assemblée constituante, l'un des plus
+honorables citoyens, attaché à la religion réformée, un autre à Mme
+d'Entremeuse, mère de deux personnes qui l'avaient eu pour premier
+instituteur.
+
+Ces trois billets étaient le dernier espoir de ce malheureux invoquant
+l'amitié et la reconnaissance.
+
+Le billet, destiné au président, est remis à un honnête et compatissant
+huissier qui court chez lui. (L'Assemblée ne siégeait pas).
+
+Hérault de Séchelles se rend aussitôt au Comité d'instruction. Laffon de
+Ladébat, de son côté, se présente chez Chabot, membre de l'Assemblée
+législative, et lui demande la vie de son ami, en lui peignant sous les
+plus vives couleurs l'affreuse situation où il se trouve, et en tâchant
+de lui faire comprendre qu'il n'y a pas un instant à perdre pour le
+sauver.
+
+Mme d'Entremeuse n'était pas chez elle. L'aînée de ses filles,
+Éléonore[7] reçoit le billet, le parcourt des yeux et s'évanouit; mais
+le péril que court son instituteur, son père, lui fait reprendre ses
+esprits; elle vole chez Pastoret, de qui ce malheureux est connu, elle a
+beau s'efforcer de remuer les lèvres pour proférer une parole, sa langue
+est glacée d'effroi.
+
+Pastoret prend le papier, le lit, quitte son dîner, et rencontre au
+Comité d'instruction, dont il est membre, le président et le secrétaire
+Romme, qu'on y a appelés. Ces citoyens, ayant conféré ensemble, donnent
+ordre une seconde fois à la Commune de voler au secours de l'infortuné.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+ L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses
+ remercîments aux membres.--Il reçoit les excuses d'un des
+ commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir
+ contribué lui-même à son incarcération.--Ce dernier le dissuade de
+ rentrer à l'École.--Massieu le visite dans sa
+ retraite.--Communication de l'arrêté de l'Assemblée générale du
+ 1er septembre 1792.--Protestation de l'abbé Salvan.
+
+
+Cependant la Commune, qui a déjà passé à l'ordre du jour lors de la
+réception du décret dont il a été parlé, va confirmer cette rigoureuse
+sentence, mais, par bonheur, siége dans son sein un Bordelais nommé
+Guiraut, qui demande à être chargé de l'exécution du décret. C'en était
+encore fait de l'abbé Sicard, si une pluie d'orage qui survint à quatre
+heures, époque fixée pour le supplice, n'eût troublé le sacrifice et
+dispersé la foule. Ce n'est que bien plus tard, à sept heures, que les
+portes de la prison s'ouvrent pour le condamné. Un officier municipal
+vient le prendre sous le bras et le mener à l'Assemblée nationale entre
+une double haie d'hommes féroces que son écharpe tient en respect.
+Chabot, de son côté, cédant à la voix éloquente qui l'implore, monte à
+la tribune de l'église de l'Abbaye, où il parvient à intéresser en sa
+faveur ceux qui demandent sa tête.
+
+Sicard prend place dans une voiture avec l'officier municipal et son
+premier libérateur Monnot. A peine paraît-il à la barre, que les députés
+se précipitent dans ses bras; des larmes coulent de tous les yeux
+pendant son improvisation.
+
+«Jamais, s'écrie-t-il en terminant, un seul mot injurieux à la cause de
+la liberté n'est sorti de ma plume.... Non, celui qui a juré, avec
+effusion de coeur, soumission à toutes vos lois, celui qui a juré de
+mourir pour elles, ne devait pas s'attendre à être traité comme un
+ennemi de la liberté. Pères de la patrie, apprenez à l'Europe que vous
+savez si bien réparer les erreurs du nouveau régime, que ceux même qui
+en sont les victimes, sont forcés de le chérir et de le défendre.»
+
+Une fois hors de ce lieu d'angoisses, il demande des commissaires pour
+procéder à la levée des scellés qui, le jour de son arrestation, ont été
+apposés à son appartement.
+
+A ceux qui ont été déjà nommés on en adjoint deux autres de la section,
+dont l'un est précisément celui qui a apporté à la Commune et à la
+prison de l'Abbaye l'arrêté qui appelait la hache révolutionnaire sur la
+tête de notre instituteur. Cet homme, ayant plusieurs fois assisté à ses
+leçons, lui avait toujours témoigné le plus vif intérêt et la plus
+grande estime.
+
+Il n'a pas plus tôt revu l'abbé, qu'il se jette à son cou en lui
+avouant, tout confus, qu'il a été le complice de ses assassins, qu'il
+n'a pas tenu à lui que l'homme, dont il fait le plus de cas, n'ait pas
+été enveloppé dans le massacre général, mais qu'il n'a pas eu le courage
+de résister à la haine implacable qui fermente de toute part contre les
+prêtres.
+
+«On ne concevrait pas, s'écrie l'honorable ecclésiastique, comment, avec
+quelque honnêteté dans le coeur, cet homme avait pu accepter une
+mission aussi infâme, si l'on ne savait que souvent la faiblesse fait le
+mal aussi aisément que la méchanceté, et qu'elle n'est pas moins
+cruelle.»
+
+La levée des scellés faite, Sicard se flattait d'être enfin rendu à ses
+élèves, mais le nouveau commissaire lui conseilla de ne pas réintégrer
+immédiatement son domicile, en lui faisant observer que ses ennemis ne
+lui pardonneraient pas aussi facilement de s'être soustrait à leurs
+poursuites.
+
+Écoutant un aussi charitable avis, il prend le parti de se retirer dans
+une section éloignée, chez le sieur Lacombe, horloger, qui, pendant sa
+détention, l'avait courageusement demandé partout, au péril de sa vie,
+et qui, depuis, ne cesse de lui prodiguer, avec sa digne épouse, toutes
+les consolations dont son âme brisée a tant de besoin. C'est là que le
+directeur reçoit la première visite du sourd-muet Massieu, qu'il a
+institué son légataire au moment de subir le coup fatal.
+
+On imaginera sans peine quels sentiments durent déborder de l'âme si
+naïve de l'élève en revoyant son cher maître. Il avait refusé jusque-là
+toute nourriture, et n'avait pu goûter un instant de sommeil, tant il
+était inquiet de sa vie. Un jour de plus, il mourait de douleur et de
+faim.
+
+Peu après, l'honnête commissaire apporta à l'abbé Sicard, ainsi qu'il le
+lui avait promis, une copie collationnée de l'arrêté; la voici:
+
+
+_Assemblée générale du 1er septembre 1792._
+
+Sur les représentations faites par plusieurs membres,
+
+1º Que le citoyen Sicard, _instituteur des sourds et muets_[8], arrêté
+comme _prêtre insermenté_, est sur le point d'être élargi, attendu
+l'utilité dont on prétend qu'il est dans son institution;
+
+2º Que son élargissement serait d'autant plus dangereux, qu'il possède
+l'art coupable de cacher son incivisme sous des dehors patriotes et de
+servir la cause des tyrans en persécutant sourdement ceux de ses
+concitoyens qui se montrent dans le sens de la révolution;
+
+L'assemblée a arrêté qu'elle formerait les demandes suivantes:
+
+1º Que la loi soit exécutée dans toute son étendue vis-à-vis de Sicard;
+
+2º Qu'il soit remplacé par le savant et modeste Salvan, second
+instituteur des sourds et muets (héritier, comme plusieurs autres, de la
+sublime méthode inventée par l'immortel de l'Épée), prêtre assermenté et
+agréé par l'Assemblée nationale;
+
+3º Enfin, qu'il soit porté des copies du présent arrêté au pouvoir
+exécutif, au Comité de surveillance, au Conseil de la Commune, et au
+greffe de la prison par les citoyens Pelez et Pernot, commissaires
+nommés à cet effet.
+
+ Signé: BOULU, _président_.
+
+ RIVIÈRE, _secrétaire_.
+
+Le célèbre instituteur mit cet arrêté sous les yeux de l'abbé Salvan,
+qui éclata contre ce qu'il prétendait être un outrage à son honneur. Aux
+plaintes que l'abbé Sicard en fit à celui qui était véhémentement
+soupçonné d'avoir rédigé cette pièce, l'inculpé eut l'impudence de
+répondre par des dénégations; mais depuis cette époque, il n'en fut pas
+moins atteint et convaincu. On en avait, en effet, trouvé la minute,
+écrite tout entière de sa main, parmi les autres papiers du Comité
+révolutionnaire de la section. Sa criminelle adresse était allée jusqu'à
+concerter avec une poignée de ses complices d'autres arrêtés au nom de
+l'Assemblée entière, chaque fois que la séance était levée.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à
+ divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille
+ politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire
+ exécutif.--Condamné à la déportation, il trouve un refuge dans le
+ faubourg Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au
+ Gouvernement.--Seconde représentation du drame de _l'Abbé de
+ l'Épée_, par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et
+ son épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur
+ de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son
+ élargissement.
+
+
+Ce n'est qu'en 1796 que le respectable directeur put reprendre
+tranquillement possession de son établissement modèle. Déjà il occupait
+une chaire de professeur à l'École normale supérieure, fondée par la
+Convention nationale le 9 brumaire an III (novembre 1795) dans
+l'amphithéâtre du Jardin des plantes.
+
+Il était professeur au Lycée national, et, en outre, coopérait au
+_Magasin encyclopédique_.
+
+Ses premiers collègues, à l'École normale, furent Lagrange, Laplace,
+Monge, Haüy, Daubenton, Berthollet, Volney, Garat, Bernardin de
+Saint-Pierre, La Harpe, etc.
+
+On pouvait débuter plus mal.
+
+De l'amphithéâtre du Jardin des Plantes, l'École normale, réorganisée en
+1808, fut transférée rue des Postes, puis au Collége du Plessis, rue
+Saint-Jacques, et enfin rue d'Ulm.
+
+L'abbé Sicard fut également admis, à l'occasion de la création de
+l'Institut de France, à faire partie, avec Garat, de la section de
+grammaire générale, à la même époque où le Directoire nommait dans la
+section de poésie Chénier et Lebrun.
+
+Plus tard, quand vint l'arrêté consulaire de réorganisation de l'an XI,
+il fut désigné pour la classe de littérature avec Andrieux, François de
+Neufchâteau, Collin d'Harleville, Legouvé, Arnault, Fontanes et autres
+contemporains illustres.
+
+Pour défendre la cause des prêtres insermentés, il coopéra activement
+aux _Annales religieuses, politiques et littéraires_. Toutefois,
+désormais prudent et circonspect, il se contenta d'y insérer quelques
+articles signés tantôt de son nom, tantôt de son anagramme _Dracis_. La
+publication d'une feuille conçue dans cet esprit ne pouvait passer
+inaperçue sous le Directoire: un arrêté du 18 fructidor an V (5
+septembre 1797) l'inscrivit sur la liste des journalistes qui devaient
+être déportés à Sinamari. Heureusement, il évita le coup qui le menaçait
+en se réfugiant dans le faubourg Saint-Marceau.
+
+Là, il employa plus de deux ans à composer sa _Grammaire générale_ et
+son _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance_.
+
+Jean Massieu, cinquième sourd-muet de naissance dans la même famille,
+offrit plusieurs fois à son maître de partager ses modiques honoraires.
+
+«Mon père n'a rien, répétait-il en ses gestes rapides, c'est à moi de le
+nourrir, de le vêtir, de le soustraire au sort cruel qui le poursuit.»
+
+L'abbé Sicard, las de languir dans la retraite, et désireux de reprendre
+ses travaux favoris, chercha à se laver de l'accusation
+d'_ultramontanisme_, qui pesait sur lui, quoiqu'il ne fît que partager
+au fond les doctrines de Port-Royal. Mais en vain protesta-t-il
+hautement de sa soumission au nouveau gouvernement de la France.
+
+Ne pouvant rien obtenir, il se décida à consigner, dans _l'Ami des
+lois_, feuille publiée par l'ex-bénédictin Paultier, membre du Conseil
+des Cinq-Cents, un désaveu formel de la part qu'il avait prise aux
+_Annales catholiques_. Cette protestation, jointe aux supplications de
+ses élèves pour ravoir leur maître, et aux sollicitations d'amis dévoués
+pour qu'il fût réintégré dans ses fonctions, échouèrent devant
+l'inflexibilité d'un pouvoir ombrageux et la persistance du nommé
+Alhoy[9] à se maintenir à sa place.
+
+Deux ans plus tard seulement, après la révolution du 18 brumaire (10
+novembre 1799), l'abbé Sicard fut rendu à ses fonctions.
+
+«Une seconde liste de proscrits venait d'obtenir le bienfait du rappel.
+Les écrivains y figuraient en grand nombre. MM. de Fontanes, de La
+Harpe, Suard, _Sicard_, Michaud, Fiévée, étaient rappelés de leur exil
+ou autorisés à sortir de leur retraite.»
+
+ (_Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. I, livre
+ II).
+
+Le respectable directeur fut aussi réintégré en 1801 par le premier
+Consul, avec Suard, Michaud, Fiévée, etc., dans l'Institut de France,
+d'où le 18 fructidor l'avait exclu, et il s'occupa presque aussitôt de
+créer une imprimerie desservie par plusieurs de ses élèves. D'autres
+furent, grâce à lui, employés dans diverses administrations publiques,
+et leurs vieux parents reçurent le fruit de leur travail journalier.
+
+Les voeux des sourds-muets et de leurs amis étaient comblés. Voici
+quelle fut la cause de cette révolution inattendue:
+
+Dans le courant de décembre de cette année, Mme Bonaparte assistait,
+avec son époux, à la seconde représentation du drame de _l'Abbé de
+l'Épée_, par Bouilly.
+
+Au cinquième acte, lorsque Monvel, chargé du rôle du vénérable
+fondateur, dit à l'avocat Franval: qu'il y a longtemps qu'il est séparé
+de ses nombreux élèves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de
+son absence....., Collin d'Harleville se lève avec plusieurs hommes de
+lettres, placés dans une galerie faisant face à la loge de Bonaparte, et
+tous s'écrient:
+
+«Que le vertueux Sicard, qui gémit dans les fers, nous soit rendu!»
+
+Ce cri de nobles âmes est incontinent répété par la salle entière, et,
+dès le lendemain, le premier Consul, désireux de faire droit à une
+requête aussi unanime, et cédant aux instances de Joséphine, se fait
+rendre compte des motifs de l'incarcération du successeur de l'abbé de
+l'Épée.
+
+Ce jour-là, l'estimable auteur de la pièce recevait de Collin
+d'Harleville un billet contenant non-seulement ses félicitations sur le
+succès bien mérité de son oeuvre, mais exprimant encore sa certitude
+que le bonheur de Sicard serait le complément de son triomphe.
+
+Un homme, d'un certain âge, paraissant timide et ému, demandait
+cependant à parler à Bouilly. C'était Sicard lui-même qui venait de
+sortir de sa prison. Il se jette dans les bras de son libérateur avec
+toute l'effusion de la reconnaissance en lui annonçant que Mme Bonaparte
+doit elle-même le présenter au premier Consul, et qu'il compte sur sa
+puissante intervention pour se retrouver bientôt au milieu de son
+troupeau chéri.
+
+Cet espoir ne fut pas déçu. Peu après, il adressait à Bouilly la lettre
+suivante que ce dernier regarda toujours comme un de ses plus beaux
+titres à l'estime publique:
+
+
+Paris, le 23 nivôse an VIII.
+
+ «Jouissez de votre triomphe, mon aimable collègue; je suis, depuis
+ hier, réintégré dans mes fonctions. Il n'est pas permis à votre
+ modestie de ne pas prendre une très-grande part à cette sorte de
+ victoire. C'est votre pièce, qu'on dit si belle, si touchante, qui
+ a ramené sur moi l'intérêt public. Je vous ai promis de vous
+ prévenir du jour où aurait lieu ma première séance qui sera aussi
+ ma première entrevue avec mes enfants depuis vingt-huit mois. Eh
+ bien! c'est après demain, 25, à dix heures très-précises.
+
+ «Venez-y avec Mme Bouilly! vous êtes bien dignes de figurer l'un à
+ côté de l'autre dans une séance aussi touchante..... Mais, de
+ grâce, accourez avant dix heures! demandez-moi à la porte! je veux
+ vous voir avant la séance: je veux embrasser un de mes plus tendres
+ amis et le presser contre mon coeur: cette jouissance me
+ préparera à toutes les autres de cette heureuse matinée.
+
+ «Je vous embrasse, en attendant, de tout mon coeur. Adieu! mille
+ fois adieu! Tout à vous, sans réserve!»
+
+Les jeunes sourds-muets, pour leur compte, ayant su à qui leur directeur
+devait sa liberté, s'entendirent pour modeler un beau buste de l'abbé de
+l'Épée, en terre cuite. On aura peine à se figurer la surprise et
+l'émotion qu'éprouva notre auteur dramatique en recevant de leurs mains
+ce tribut de leur reconnaissance filiale.
+
+Dans la suite, Mme Talma, qui fut tant applaudie dans le rôle de
+l'élève de l'abbé de l'Épée, vint causer à Bouilly une nouvelle
+jouissance en lui annonçant qu'elle était chargée de lui remettre, au
+nom de tous les sourds-muets, ses camarades, des vers exprimant les vifs
+sentiments dont ils étaient animés.
+
+Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne pouvoir résister au plaisir
+de mentionner encore un trait qui est personnel à Bouilly.
+
+Présenté par Joséphine au chef du pouvoir exécutif, il en reçut des
+éloges sur son double succès.
+
+«Je vous remercie, lui dit-il avec le _sourire à dents blanches qui
+ornaient sa bouche des plus expressives_ (termes de notre aimable
+conteur), de votre pièce sur l'abbé de l'Épée: vous m'avez procuré le
+plaisir de rendre Sicard à ses élèves.
+
+«--Et moi, général, dit Bouilly, je dois vous remercier bien plus encore
+de m'avoir procuré, par cet acte de justice, la plus honorable
+jouissance que puisse éprouver un littérateur.»
+
+On remarque, dans _la Clef du cabinet des souverains_, une lettre d'une
+jeune sourde-muette, Mlle Rey Lacroix, à Mme Bonaparte.
+
+«Les sourds-muets, lui écrit-elle avec une naïveté charmante, n'ont pas
+Sicard depuis beaucoup de mois. Je l'aime bien, il est dans mon
+coeur. Il a enseigné à mon papa qui m'enseigne tous les jours.
+
+«Dites à votre époux de rendre Sicard aux sourds-muets! Vous deux serez
+leurs amis comme est papa: ils prieront Dieu pour vous.»
+
+Après le 3 nivôse, les jeunes sourds-muets étant allés complimenter le
+premier Consul, leur respectable maître fut chargé par lui de leur
+transmettre sa réponse:
+
+«Je suis bien aise de voir les sourds-muets de naissance, et c'est avec
+plaisir que je reçois l'expression de leurs sentiments. Dites à vos
+élèves, citoyen Sicard, que je ferai tout ce qui sera nécessaire pour
+augmenter leur bien-être et pour les rendre heureux.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+ Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un
+ sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa
+ _Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle que
+ fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la
+ mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur
+ l'articulation.
+
+
+Rapportons, en passant, le jugement que Napoléon Ier porta plus tard
+sur la langue des sourds-muets:
+
+«Monsieur l'abbé, dit le futur empereur à Sicard, qu'à la demande de ses
+élèves il venait de faire élargir, en payant les dettes qu'il avait
+contractées pour eux, il me semble que ces infortunés n'ont que deux
+mots dans leur grammaire: _le substantif_ et _l'adjectif_.»
+
+Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop pénétrant pour n'y pas
+ajouter _le verbe_, s'il avait eu le temps de sonder davantage
+l'admirable langue employée journellement par cette portion
+intéressante de la famille humaine, et surtout s'il avait eu affaire à
+un _maître_ qui eût su puiser plus sûrement parmi les trésors qu'elle
+recèle. N'est-ce pas, en effet, le verbe qui est le fond de la langue
+des signes, puisque c'est une langue d'action?
+
+Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter un coup d'oeil sur
+l'oeuvre capitale de l'abbé Sicard, son _Cours d'instruction d'un
+sourd-muet de naissance_, dont il a été fait mention plus haut. Mais,
+tout en accordant volontiers que c'est _une sorte de cours de
+métaphysique et de grammaire expérimentales, propre à l'instruction de
+tous les enfants_, qu'il nous soit permis, tout d'abord, de nous élever,
+comme nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance, et comme nous
+ne cesserons de le faire, contre deux ou trois passages du discours
+préliminaire qui nous semblent aussi absurdes que révoltants pour
+l'espèce humaine.
+
+«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet de naissance, considéré
+en lui-même avant qu'une éducation quelconque ait commencé à le lier par
+quelque rapport à la grande famille dont, par sa forme extérieure, il
+fait partie? _C'est un être parfaitement nul dans la société, un
+automate vivant, une statue, telle que la présente_ Charles BONNET, _et
+d'après lui_ CONDILLAC; _une statue à laquelle il faut ouvrir l'un
+après l'autre et diriger tous les sens en suppléant à celui dont il est
+malheureusement privé. Borné aux seuls mouvements physiques, il n'a pas
+même, avant qu'on ait déchiré l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet
+instinct sûr qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce guide._
+
+«_Le sourd-muet n'est donc, jusque-là, qu'une sorte de machine
+ambulante, dont l'organisation, quant aux effets, est inférieure à celle
+des animaux._
+
+«_Quant au moral, il résulte et se combine de tant d'éléments, tous
+placés si loin de lui, qu'on doit bien se douter qu'il n'en soupçonne
+pas même l'existence._
+
+ * * * * *
+
+«_Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le voilà tel que
+l'habitude de l'observation, en vivant avec lui, m'a mis à même de le
+dépeindre! C'est de ce triste et déplorable état qu'il faut le retirer
+avant de songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un ouvrier, un
+homme d'une profession quelconque._»
+
+Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous de la bête la
+plus stupide, et imprime sur son front le stigmate d'_une machine à
+figure humaine_, il n'y a qu'à hausser les épaules; mais qu'une pareille
+assertion sorte de la plume d'un grave instituteur de sourds-muets!
+C'est un paradoxe inqualifiable, qui a excité chez nous, encore enfants,
+une indignation si légitime, que nous n'eussions pas mieux demandé que
+de faire bonne et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes
+des exemplaires qui nous tombaient sous la main.
+
+J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet à l'état brut,
+comme le suppose l'abbé Sicard, est une chimère. Il n'y a pas un
+sourd-muet âgé seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les hommes,
+n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait émis quelque idée, n'ait, en un
+mot, communiqué, d'une manière fort imparfaite sans doute, mais
+communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne n'existe donc pas en
+réalité.
+
+Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende honorable d'une pareille
+opinion dans sa _Théorie des signes pour servir d'introduction à l'étude
+des langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en
+action_, ouvrage formant deux volumes in-8º, l'un de 580, l'autre de 650
+pages.
+
+ * * * * *
+
+«Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome Ier, n'est pas aussi
+malheureux; il apporte aux leçons de son maître une âme communicative,
+qui, pleine des idées que les objets extérieurs, par le ministère des
+sens qui en sont frappés, ont fait parvenir jusqu'à elle, anime son
+regard, modifie les muscles de son visage et commande à sa physionomie
+cette diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer toutes
+ses pensées et toutes ses affections. C'est encore son âme qui
+communique aux gestes toutes les formes propres à dessiner les objets;
+c'est elle qui, dans ses yeux, décèle la colère qu'il voudrait en vain
+dissimuler et qui les enflamme, c'est elle qui sillonne son front quand
+il est triste, qui fait naître le sourire sur ses lèvres et l'expression
+de la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le sourd-muet qui
+arrive de chez ses parents et qui n'a reçu encore aucune leçon n'est pas
+moins éloquent que le jeune _entendant_ qui, auprès d'un maître, vient
+apprendre l'art d'analyser la pensée, et celui de parler correctement la
+langue dont sa première institutrice lui a fait connaître toutes les
+expressions, en répandant sur ses leçons tout le charme de l'amour
+maternel.»
+
+Plût à Dieu que, comme la lance d'Achille, ce désaccord, quoique tardif,
+ait pu guérir les blessures faites par le premier coup!
+
+_La Théorie des signes_ est bien loin d'avoir eu la vogue du _Cours
+d'instruction d'un sourd-muet de naissance_. Une société savante l'a
+proclamée toutefois _un ouvrage élémentaire absolument neuf,
+indispensable à l'enseignement des sourds-muets, également utile aux
+élèves de toutes les classes et aux instituteurs_, et l'Institut lui a
+décerné un grand prix décennal de première classe, destiné au meilleur
+ouvrage de morale ou d'éducation.
+
+Telle était, à propos du _Cours d'instruction d'un sourd-muet_,
+l'opinion d'un juge fort compétent, M. de Gérando, dans son bel ouvrage:
+_De l'Éducation des sourds-muets de naissance_:
+
+«Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons presque lire un roman
+philosophique; il en revêt les formes, il en offre souvent l'intérêt; on
+y trouve quelque chose du roman de l'Arabe Thophaïl (_le Philosophe
+autodidactique_), quelque chose qui semble emprunté aux tableaux de
+Buffon, à la statue de Condillac, à l'_Émile_ de Rousseau. C'est une âme
+encore assoupie qui s'éveille, un esprit, encore aveugle, qui s'ouvre à
+la lumière, une vie intelligente qui, sous la direction de
+l'instituteur, commence à se développer au milieu de scènes variées.
+C'est une espèce de sauvage, étranger à nos moeurs, qui est initié à
+nos idées, à nos connaissances, en même temps qu'à notre langue.
+L'instituteur sait répandre sur chacun de ces progrès, sur chacun des
+exercices par lequel il les obtient, le charme de cette espèce de drame.
+Il peint avec chaleur les incertitudes, les joies du maître et de
+l'élève; il réussit à faire ressortir ainsi, dans un tableau animé, les
+définitions, les procédés qui semblaient les plus arides de leur nature;
+il donne une figure, une physionomie aux notions les plus abstraites. On
+dirait que l'abbé Sicard est le peintre de la synthèse, le poëte de la
+grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et il ne faut pas en être
+surpris; car les sourds-muets ne sont pas les seuls auxquels il peut
+être profitable.»
+
+D'ailleurs, tant s'en faut que l'abbé Sicard se fût rendu familière et
+comme propre la mimique, ce principal moyen de transmettre les idées aux
+sourd-muets, qu'au contraire, il ne possédait que le mécanisme de ce
+langage, sans qu'on eût besoin de faire la part de ce qu'on appelle
+signes naturels et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait
+presque exclusivement à l'emploi des signes dits _méthodiques_, faute
+d'avoir vécu assez intimement avec ses élèves pour découvrir dans leur
+langage encore brut et peu cultivé le germe d'une langue riche et
+expressive. Parfois l'alphabet manuel, et, plus souvent, la plume et la
+craie intervenaient dans ses démonstrations et dans ses entretiens.
+
+Or, _les signes méthodiques_ sont une sorte d'épellation pour ainsi dire
+matérielle, non-seulement des mots, mais des formes grammaticales qui
+les modifient. On a donné aux premiers le nom de signes de nomenclature,
+et aux seconds celui de signes grammaticaux.
+
+Les règles du langage des gestes diffèrent si essentiellement de celles
+de la langue parlée, qu'on ne devait que rectifier ce que les gestes
+pouvaient avoir de défectueux, de faux, tout en les livrant à toute
+l'indépendance de leur essor, ou au moins les perfectionner et les
+rendre capables de suffire à tous les besoins de l'esprit.
+
+Il était réservé à un instituteur plus clairvoyant, plus judicieux, à
+Bébian, de reprendre ce principe, posé avec tant de sagesse par l'abbé
+de l'Épée, qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de son propre
+langage, c'est-à-dire par le langage des gestes, comme l'on enseigne une
+langue étrangère à un enfant ordinaire à l'aide de sa langue nationale.
+
+Personne ne pouvait mieux sentir combien il importait, dans l'intérêt
+des progrès du disciple, de respecter les lois de l'entendement humain
+en établissant les rapports soit des signes avec les idées, soit des
+signes entre eux.
+
+De nos jours, il paraît reconnu universellement, ou peu s'en faut, que,
+dans l'application de ce principe si fécond, le langage des gestes et
+une langue parlée quelconque ne peuvent se nuire en rien, quoiqu'en
+apparence l'un et l'autre ne doivent guère s'accorder, du moins pour la
+construction.
+
+Ce sujet aurait besoin d'être traité plus au long, mais, à notre avis,
+il doit suffire d'avoir jeté en passant une distinction entre _les
+signes méthodiques_ et _les signes naturels_ au milieu d'une simple
+notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si aride discussion.
+
+Au surplus, nous ne saurions assez insister pour mettre dans l'esprit de
+tous qu'on n'est sûr d'arriver à une parfaite connaissance de la mimique
+que par un usage journalier et par une rare habileté à découvrir tout ce
+qui se passe dans l'âme des sourds-muets.
+
+L'abbé Sicard avait pris l'idée de sa théorie des signes dans le
+_Dictionnaire_[10], que son célèbre prédécesseur avait calqué, sauf
+quelques légers changements, sur l'_Abrégé de Richelet, corrigé par de
+Wailly_, travail que la mort vint interrompre au moment où il allait le
+mettre au jour. Résolu de le poursuivre et s'imaginant être en mesure de
+le perfectionner, il avait divisé son nouvel ouvrage en plusieurs
+séries: les objets physiques, les adjectifs, les noms abstraits, etc.
+
+S'agissait-il de dicter le mot _arbre_, il faisait à son élève trois
+signes: le premier représentant _un objet enfoncé dans les terres_; le
+second, _la croissance et l'élévation progressive de cet objet_; le
+troisième, _les branches qui naissent du tronc et que le vent agite_.
+
+Était-il question du mot _professeur_, il lui fallait:
+
+1º les signes d'_une salle publique ou particulière_, _d'un collége_,
+_d'un lycée_, _d'une institution_;
+
+2º Les signes de _la grammaire_, _logique_, _métaphysique_, _langues_,
+_arithmétique_, _géographie_, _géométrie_, etc.;
+
+3º Il figurait l'action de _rassembler des jeunes gens, de leur parler
+et de les enseigner publiquement_.
+
+Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui à exprimer aussi
+clairement que complétement toutes ces idées.
+
+Après tout, ne doit-on pas faire provision de courage et de patience, si
+l'on veut poursuivre jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi
+volumineux, aussi effrayant?
+
+Avant d'aller plus loin, il nous semble à propos d'établir une
+différence entre les deux principaux moyens de communication à l'usage
+des sourds-muets: _la dactylologie_ et _la mimique_, qu'on voit trop
+souvent confondre par le public.
+
+_La dactylologie_, enfance de l'art, n'est que le calque fidèle des
+lettres de l'alphabet d'une langue donnée, incompréhensible à ceux qui
+ne connaissent pas cette langue, se bornant à reproduire ces lettres une
+à une, aussi exactement que possible, à l'aide des doigts.
+
+_La mimique_, au contraire, est l'admirable langage de la nature, commun
+à tous les hommes, parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais des
+idées, créé par le besoin, l'imagination, le génie, et, grâce à son
+caractère d'universalité, compris de tous les peuples.
+
+_La mimique_ n'est-elle pas encore ce langage primitif dont l'enfant se
+sert instinctivement avant et même après l'éclosion de sa raison
+naissante; se glissant, dans un âge plus avancé, à l'insu des parlants,
+dans leurs conversations journalières, et devenant, sans qu'ils s'en
+aperçoivent, l'auxiliaire obligé des personnes qui brillent au barreau,
+à la tribune politique, à la chaire, comme sur la scène tragique,
+comique ou même lyrique? Un ballet, exactement reproduit, n'est-il pas
+surtout une excellente leçon de mimique?
+
+Nous ne saurions trop le répéter, on aura toujours beau essayer d'écrire
+fidèlement les différentes positions et les divers mouvements que la
+main ou le bras est capable d'exécuter, on n'y réussira pas.
+
+Le peintre qui détacherait d'un modèle chacun des traits qui le
+composent, pour les faire passer isolément sous nos yeux, ne nous
+donnerait pas la moindre idée de la physionomie de ce modèle.
+
+Celui donc qui veut s'initier sérieusement aux secrets de la mimique n'a
+qu'à se placer en présence de la nature et à saisir, pour ainsi dire, au
+vol les éclairs qui s'en échappent. Qu'il laisse ensuite parler toute
+son âme, s'il se sent inspiré! C'est là et seulement là qu'on réussit
+toujours.
+
+Revenons encore un moment au _Cours d'instruction d'un sourd-muet de
+naissance_, qui semble avoir été prôné au delà de son mérite.
+
+Peut-être que notre examen dépasserait les limites de ce modeste
+travail, si nous entreprenions de passer au crible cet alliage étrange
+de graves erreurs, de divagations hasardées, de procédés plus ou moins
+ingénieux, et d'analyses plus ou moins profondes. Bornons-nous à relever
+les divisions que l'auteur a signalées dans cet ouvrage comme autant de
+moyens de communication!
+
+Ne place-t-il pas, en effet, le quinzième moyen de communication, _le
+Temps, division qu'on en fait, notions sur le système du monde_, avant
+le seizième, qui traite des _adverbes_? Ne ressort-il pas de là qu'une
+pareille transposition blesse l'ordre naturel de la génération des
+idées?
+
+D'un autre côté, on ne saurait nier sans injustice qu'une telle
+publication ne fût un véritable service rendu, en ce temps-là, à la
+cause des pauvres sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout à fait
+l'idée que son titre a pu en donner d'abord. Eh! que serait-ce si
+l'auteur avait mieux su montrer la route que doit suivre modestement un
+père ou une mère de famille, ou un instituteur ou une institutrice
+primaire, et surtout s'il avait déterminé d'une manière plus rationnelle
+son point de départ et son point d'arrivée avec son jeune sourd-muet? De
+tels procédés ne valent-ils pas la peine que l'observateur les prenne
+pour terme de comparaison entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire?
+
+L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait l'histoire des
+facultés morales et intellectuelles.
+
+«Quel spectacle plus digne de toute l'attention du philosophe, a observé
+Bébian, que d'assister, pour ainsi dire, à l'éclosion de l'intelligence
+humaine, de voir poindre et se développer cette faculté qui élève
+l'homme au dessus de tout ce qui l'environne et le place entre le ciel
+et la terre!
+
+«Si l'établissement d'une langue universelle, ajoute cet instituteur
+éminent, était une chose qu'on pût espérer, le langage des gestes me
+paraîtrait, comme à Vossius et à l'abbé de l'Épée, le moyen le plus
+propre à atteindre ce but.»
+
+On voit que sur ce point les modernes s'accordent avec les anciens qui,
+au grand étonnement de leur siècle, avaient reconnu de quoi la mimique
+était capable, pourvu qu'elle fût _franche du collier_, et qu'on ne
+passât pas légèrement sur ce mot en apparence vulgaire.
+
+En face d'aussi respectables autorités, nous nous croyons en droit de
+déplorer que quelques instituteurs qui n'ont rien étudié, ni rien appris
+dans notre spécialité, fassent journellement fausse route, au lieu de
+prendre la nature pour guide et pour but. N'est-il pas temps de
+condamner en dernier ressort leur prétention, pour ne pas dire plus, de
+jeter à tort et à travers des enfants sourds-muets sur les bancs des
+jeunes entendants-parlants pour forcer les premiers à recevoir avec les
+seconds des leçons d'une articulation factice?
+
+Telle ne fut jamais la manière de voir de nos grands maîtres. N'a-t-il
+pas été démontré par eux jusqu'à l'évidence que la mimique est la pierre
+angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets, tandis que
+l'articulation n'est pour eux qu'un moyen accessoire et secondaire?
+
+Encore cette dernière ne devrait-elle être enseignée qu'à ceux de nos
+frères et à celles de nos soeurs dont les organes y ont une certaine
+aptitude.
+
+«Messieurs, s'écria un jour l'abbé Sicard, dans une des séances qu'il
+donnait à son école, j'aperçois parmi vous une personne transportée
+d'admiration en entendant un de mes sourds-muets prononcer quelques
+mots. Eh bien! s'il m'était permis de payer des manoeuvres pour une
+pareille besogne, il ne sortirait pas de la maison un seul élève qui ne
+sût parler.»
+
+--_Tant bien que mal_, eût-il pu ajouter, _au risque de ne pas être
+compris et de ne pas trop se comprendre lui-même_.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+ Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
+ spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses
+ tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon
+ Ier que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces
+ malheureux. Cette insinuation est repoussée dans une lettre de
+ l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite
+ Majesté.
+
+
+Il nous reste à dire un mot d'un autre livre de l'abbé Sicard: _Les
+Éléments de grammaire générale appliquée à la langue française_ (1814, 1
+vol. in-8º).
+
+Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, dès leur début, autant
+d'éditions. La _Grammaire générale_ de l'abbé Sicard occupait une place
+éminente, comme livre classique, sur les rayons de toutes les
+bibliothèques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats de jeunes
+demoiselles. Ces pauvres intelligences, au lieu de se plaindre de ne pas
+la comprendre, ainsi qu'elles en avaient bien le droit, croyaient
+timidement ne devoir s'en prendre qu'à elles-mêmes.
+
+Mais le sévère regard de la raison n'ayant pas tardé à percer la savante
+obscurité de l'oeuvre, on a fini par l'apprécier à sa juste valeur.
+
+Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du nom de notre instituteur,
+ce furent ses exercices mensuels auxquels il admettait un public
+nombreux, mais où l'on remarquait surtout des hommes éminents en tout
+genre. La cour de l'établissement ne désemplissait point de riches
+équipages. Et ces flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi
+la curiosité qui poussait à contempler _les phénomènes vivants_ du
+démonstrateur?
+
+La salle, au milieu de laquelle se trouvait un grand tableau de
+Langlois, représentant l'abbé avec plusieurs de ses élèves des deux
+sexes, était déjà comble avant l'heure indiquée. A peine en
+franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient en masse pour
+saluer son entrée. Puis ce n'étaient que cris prolongés d'enthousiasme.
+Les feuilles publiques s'empressaient à les répéter au loin, de sorte
+que la première faveur que les étrangers briguaient à l'envi, en
+arrivant dans notre capitale, était de jouir de ce qu'on appelait, à
+tort ou à raison, les représentations de l'abbé Sicard, _représentations
+théâtrales_ dans lesquelles il se plaisait à mettre constamment en scène
+son élève Massieu.
+
+On avait beau reprocher à l'abbé Sicard un art prestigieux, trop éloigné
+du naturel et peu en rapport avec son débit, une profusion d'images
+obtenues parfois au préjudice du simple bon sens, et encore son accent
+gascon qui frisait souvent le grotesque, il savait toujours captiver son
+auditoire bénévole, grâce surtout à cet intérêt qui s'attache
+naturellement à une infirmité quelconque.
+
+La complaisance et le naïf enthousiasme avec lesquels il exposait ses
+procédés et ses succès ne devaient-ils pas trouver une excuse dans les
+honorables motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas enfin le
+prestige de l'éloquence dans les miracles qu'on le croyait voir opérer
+sur ses élèves?[11]
+
+Le cours de l'abbé Sicard était non moins fréquenté par ses répétiteurs,
+ses répétitrices, et les jeunes personnes qu'on s'empressait de lui
+recommander. Il avait lieu trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et
+le samedi, à midi.
+
+Mme Laurine Duler, répétitrice parlante à l'institution des sourds-muets
+de Paris, devenue depuis directrice de l'École d'Arras, qui n'oubliait
+rien de ce que son ancien maître avait eu occasion d'enseigner dans ses
+cours particuliers sur les signes, ne contribuait pas peu non plus à la
+mise en scène de sa _Théorie des signes_.
+
+Il n'était pas moins heureux dans toutes les réunions, dans tous les
+cercles où il était appelé. Un de ses amis, M. Billet, vice-président de
+la commission administrative de l'école des sourds-muets d'Arras,
+raconte dans un journal: _le Bienfaiteur des sourds-muets et des
+aveugles_ (première année, avril 1854) que, lié intimement avec l'abbé
+Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons de M. Daunou, son
+protecteur.
+
+«Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens, et nous aimions
+surtout à lui parler des sourds-muets. Alors son intelligence prenait
+feu, elle se laissait enlever à la hauteur de ces grands principes dont
+il aimait à se dire le législateur, et il n'était pas rare de le voir
+nous transporter nous-mêmes dans les champs de la démonstration de ses
+procédés didactiques. Nous lui pardonnions volontiers ses abstractions
+en faveur de son ardent amour pour ses élèves; et, depuis lors, je me
+suis toujours senti moi-même porté à leur vouloir et à leur faire du
+bien.»
+
+Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent point exempts de
+contradictions. On n'avait pas craint de rabaisser dans l'esprit de
+Napoléon Ier le mérite que tout le monde paraissait lui reconnaître.
+Témoin une lettre que l'abbé adressa le 10 septembre 1805 à M. Barbier,
+bibliothécaire de Sa Majesté impériale et du Conseil d'État.
+
+«Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier, l'ouvrage de l'abbé de l'Épée
+qui devait vous être remis hier avec les miens. Je l'annonçais à Sa
+Majesté en détruisant les mauvaises impressions qu'on avait cherché à
+lui insinuer sur mon compte.»
+
+Voici la lettre de l'abbé Sicard:
+
+«L'Empereur a été assez bon pour me faire la paternelle révélation de ce
+qu'on lui avait dit de moi. On s'était efforcé de lui faire accroire que
+je n'avais rien inventé dans l'art que je professe, que l'abbé de l'Épée
+avait tout trouvé, tout fixé avant moi. On ajoutait que je n'avais formé
+qu'un seul élève, que j'avais mécaniquement dressé à faire quelques
+tours de force. Sa Majesté ne m'a pas répété ces mots-là; mais il ne m'a
+pas été difficile de découvrir qu'on les lui avait dits. Je serais
+pleinement justifié si vous étiez assez bon pour lire l'_Introduction de
+ma théorie des signes_ et pour parcourir le travail de mon illustre
+maître, ainsi que quelques passages de mon _Cours d'instruction_, entre
+autres les chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26.
+
+«Je laisse à votre extrême bienveillance le soin de profiter des
+moments précieux qui se présenteront, pour les chercher même, afin de
+faire passer dans l'âme de Sa Majesté les dispositions favorables de la
+vôtre sur mon compte.
+
+«Agréez l'hommage de ces mêmes ouvrages que vous voulez bien avoir la
+bonté de présenter à Sa Majesté. C'est déjà pour moi un succès flatteur
+que de penser qu'ils seront admis dans votre collection.
+
+«Croyez, Monsieur, à la haute estime que vous m'inspirez, comme à tout
+le monde, et au dévoûment particulier avec lequel j'ai l'honneur d'être,
+votre, etc.»
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+ Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le
+ directeur lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa
+ méthode.--Parmi ses élèves brillent deux charmantes jeunes
+ sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa
+ Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,
+ la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers
+ sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife une allocution
+ latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il parcourt ensuite les
+ ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert et de Saint-Céran sont
+ amenées aux Tuileries par l'abbé Sicard.
+
+
+Parmi les souverains de l'Europe, admirateurs de l'abbé Sicard, on cite
+le pape Pie VII, François II, empereur d'Autriche, et Alexandre Ier,
+empereur de Russie.
+
+On nous saura gré de glisser ici une notice historique de ce qui se
+passa à l'Institution des sourds-muets le jour où Sa Sainteté daigna la
+visiter en détail.
+
+ * * * * *
+
+Le samedi 25 février 1805, le Souverain Pontife se fit conduire à
+l'établissement. Cinq cardinaux, au nombre desquels était Mgr
+l'archevêque de Paris, un grand nombre de prélats romains et d'évêques
+français, des ecclésiastiques, des fonctionnaires, les premières
+autorités, des étrangers de marque accompagnaient Sa Sainteté.
+
+Le Pape arriva à onze heures avec toute sa suite, escorté d'un
+détachement de grenadiers à cheval de la garde et de plusieurs
+compagnies de chasseurs à pied.
+
+Le Souverain Pontife fut reçu à sa descente de voiture par MM.
+Brousse-Desfaucherets, de Montmorency, Bonnefous et Sicard,
+administrateurs de la maison.
+
+Avant de se rendre à la salle des exercices, il bénit solennellement la
+chapelle de l'École, où se trouvaient un grand nombre de personnes qu'il
+bénit également.
+
+A l'issue de cette cérémonie, le Saint-Père fut conduit par les membres
+de l'administration à la salle des séances, au milieu de laquelle
+s'élevait un siége en forme de trône, surmonté d'un dais. Les élèves
+sourds-muets des deux sexes, sous la surveillance de leurs répétiteurs
+et répétitrices, étaient groupés séparément en face du trône, sur les
+deux côtés de l'estrade.
+
+La présence de Sa Sainteté, en ce lieu consacré à l'enfance et au
+malheur, au sein d'une institution toute religieuse par l'esprit dans
+lequel elle a été fondée et se maintient, excita le plus consolant
+intérêt, et c'est au milieu de l'attendrissement général que l'abbé
+Sicard ouvrit la séance par ce discours adressé au Souverain Pontife:
+
+ «Très Saint-Père, le bonheur de vous posséder dans cet asile
+ consacré à rendre la vie morale à des infortunés qui étaient
+ condamnés à n'en jouir jamais, faisait depuis longtemps l'objet des
+ voeux des administrateurs de cette institution. Mais nous
+ n'aurions jamais osé porter jusque-là nos espérances, si, au moment
+ où l'instituteur des sourds-muets vous fut annoncé, Votre Sainteté
+ ne les eût fait naître par ce premier mouvement de bienveillance et
+ d'intérêt: _Si! anderemo!_ Oui, nous nous y rendrons.
+
+ «Vous descendez, Très Saint-Père, jusque dans cette humble demeure,
+ et vous y apportez, comme partout où votre charité vous conduit, la
+ consolation, le bonheur et une sainte allégresse. Aucun asile du
+ malheur n'est étranger à votre tendresse paternelle; j'oserai dire
+ que celui-ci n'était peut-être pas tout à fait indigne de votre
+ intérêt, par son but et les motifs qui lui ont donné naissance.
+
+ «C'est la Religion qui en a fait concevoir la première idée, et
+ c'est la Religion encore qui a fécondé dans l'esprit qui l'avait
+ conçue cette pensée si heureuse et si grande. C'est le désir de
+ faire naître l'idée de Jésus-Christ dans le coeur de tant
+ d'infortunés, et de les initier aux mystères de cette sainte
+ croyance, dont vous êtes le premier pasteur et le chef suprême, qui
+ embrasa le coeur d'un des prêtres les plus religieux de cette
+ capitale.
+
+ «Une bonté sans bornes, une charité sans mesure, un zèle égal à
+ cette charité: voilà quel a été le caractère de l'oeuvre de
+ l'illustre abbé de l'Épée, seul inventeur de cette découverte, le
+ plus ardent propagateur de cette oeuvre sublime, à laquelle il a
+ consacré et son patriotisme et toutes ses forces, jusqu'au moment
+ où il a été appelé pour aller recevoir au ciel le prix éternel d'un
+ si grand dévoûment.
+
+ «C'est de ses mains, Très Saint-Père, que j'ai reçu ce dépôt sacré;
+ c'est cet apostolat que je me suis efforcé de continuer, en
+ profitant de ses leçons, et en augmentant les premiers moyens
+ d'instruction que son grand âge ne lui permettait plus de porter à
+ leur dernière perfection; c'est à atteindre ce but que j'ai employé
+ le peu de ressources que j'avais reçues de la Providence. J'y ai
+ travaillé sans relâche, et j'ai la consolation de pouvoir annoncer
+ à Votre Sainteté que toutes les difficultés ont été vaincues et
+ qu'il n'y a rien de si élevé dans la morale, dans la religion, même
+ dans les institutions humaines, et jusque dans les sciences, que je
+ ne puisse atteindre et que je ne puisse révéler à mes élèves.
+
+ «Quel bonheur pour moi, Très Saint-Père, d'être appelé à en faire
+ aujourd'hui l'essai sous vos yeux! C'est une récompense dont je
+ n'aurais osé me flatter, et dont on a craint un instant que je ne
+ fusse privé pour jamais.
+
+ «Il demeurera éternellement gravé dans nos coeurs le souvenir de
+ ce jour mémorable où Votre Sainteté n'a pas dédaigné de paraître au
+ milieu de ces enfants que votre présence rend si heureux. Il sera
+ toujours pour moi un grand sujet d'encouragement, et pour eux une
+ source d'émulation et d'instruction continuelle.
+
+ «Lorsque j'aurai quelque grande idée de vertu à leur inspirer, je
+ leur parlerai du Saint-Père.
+
+ «Quand j'aurai à peindre à leurs yeux la plus haute dignité, unie à
+ la simplicité la plus touchante, les plus éminentes vertus
+ embellies par le charme sans cesse vainqueur d'une bonté toute
+ céleste, je leur parlerai du Souverain Pontife.
+
+ «Lorsque je voudrai leur donner une idée juste d'une douceur
+ inaltérable qui fait naître la confiance et qui s'allie si bien à
+ cette sublimité de rang qui prescrit le plus grand respect,
+ assemblage divin qui commande l'admiration et qui entraîne tous les
+ coeurs, je leur parlerai encore du Saint-Père.
+
+ «Je leur raconterai toutes les merveilles que votre présence
+ auguste a opérées dans cette capitale; ce triomphe sur tous les
+ esprits, sans même les combattre; cette vénération profonde qui a
+ fait tomber à vos pieds et y attendre la bénédiction de Votre
+ Sainteté, non-seulement les enfants fidèles, mais ceux que le
+ malheur de leur naissance et ceux que de fausses lumières avaient
+ toujours tenus en garde contre l'ascendant du bien; on ne résiste
+ pas à celui de la charité quand elle se montre sous des formes
+ aussi attrayantes.
+
+ «Ils entendront tout cela, Très Saint-Père, ces enfants qui en
+ auront déjà remarqué, dans ce jour solennel, la juste application,
+ et ils le rediront, dans leur langage, à ceux qui, dans la suite,
+ viendront, comme eux, recevoir ici les mêmes instructions.
+
+ «Ainsi se formera dans cet établissement une sorte de tradition,
+ dont la chaîne ne sera jamais interrompue, de tous les bienfaits
+ que nous aura apportés une visite aussi honorable. Ainsi se
+ continuera le double prodige qui va frapper vos regards paternels:
+ _Et surdos fecit audire et mutos loqui_.
+
+ «Oui, les sourds-muets entendront, car ils verront la parole; les
+ muets parleront, vous verrez leurs gestes la dessiner. C'est ce que
+ je vais tâcher de rendre sensible à Votre Sainteté, dans ces
+ exercices honorés de sa présence.»
+
+A la suite de cette allocution, l'abbé Sicard développe les procédés de
+sa méthode.
+
+Un élève dessine divers objets sur le tableau, trois autres écrivent
+autour, dans trois langues différentes: en français, en anglais et en
+italien, les noms par lesquels on désigne chacun de ces objets. La
+simplicité de cet enseignement intéresse vivement Sa Sainteté.
+
+L'instituteur expose ensuite les procédés qui lui servent à donner la
+connaissance des éléments de la proposition et il en fait faire les
+signes. Un travail de Massieu sur les conjugaisons et sur les divers
+modes des temps n'excite pas moins d'intérêt. Le célèbre sourd-muet
+exécute tous ces signes avec une précision et une exactitude
+remarquables.
+
+Le Souverain Pontife daigne ouvrir un livre (_la Vie des Papes_) dont
+elle accepte l'hommage; elle en indique une page que Massieu lit avec
+une vive pantomime. Après quoi, un autre sourd-muet, Clerc, la traduit
+en français.
+
+Un élève nommé Gire offre au Saint-Père une tabatière façonnée au tour
+par un autre élève, et sur laquelle sont tracées en mosaïque les armes
+du Saint-Siége. Le Souverain Pontife daigne l'accepter et donne sa
+bénédiction à ce jeune et intéressant artiste qui la reçoit à genoux aux
+pieds du Pape.
+
+Cette scène est aussitôt décrite, à la fois, par deux sourds-muets et
+deux sourdes-muettes, dans un style différent.
+
+Une autre sourde-muette, Mlle de Saint-Céran, lit _très-distinctement_
+ce que ses compagnes viennent d'écrire; elle écrit ensuite elle-même en
+langue italienne un compliment adressé au Souverain Pontife.
+
+Une autre élève moins âgée et non moins intéressante, Mlle Robert[12]
+écrit, de son côté, un autre compliment en italien; l'une et l'autre
+figurent ensuite par des signes les mots qu'elles ont tracés.
+
+Le compliment italien de Mlle Robert nous paraît mériter par son aimable
+naïveté d'être reproduit dans ce récit:
+
+ Beatissimo Padre,
+
+ Sono fanciulla e mutola.
+ Elle ama i fanciulli, sarò amata da lei.
+ Sono infelice, avrà pietà di me.
+ Sicard è il mio secondo padre.
+ Christiana e cattolica sono pure la figlià di Vostra
+ Santità.
+
+En voici la traduction française:
+
+ Très Saint-Père,
+
+ Je suis enfant et muette.
+ Votre Sainteté aime les enfants, j'en serai aimée.
+ Je suis malheureuse, Elle aura pitié de moi.
+ Sicard est mon second père.
+ Chrétienne et catholique, je suis aussi la fille de
+ Votre Sainteté.
+
+Après avoir vu parler un sourd-muet, le Pape est dans l'attente de la
+révélation des moyens qui l'ont conduit à ce succès merveilleux. Les
+désirs de Sa Sainteté sont satisfaits par M. Sicard, qui s'empresse de
+développer le mécanisme de la parole et les moyens qu'il a imaginés pour
+en obtenir d'heureux résultats.
+
+Ce dernier exercice achevé, l'habile instituteur offre au Très
+Saint-Père le livre qui contient sa méthode et un Recueil de prières à
+l'usage de ses élèves, imprimé par eux-mêmes, qui voit en ce moment le
+jour pour la première fois.
+
+Cette séance dure deux heures et demie. Le Pape et les Cardinaux ne
+cessent d'apporter à ces exercices l'attention la plus soutenue et d'y
+prendre le plus vif intérêt.
+
+En sortant de la salle, Sa Sainteté, accompagnée de toutes les personnes
+de sa suite et des administrateurs, entre à l'imprimerie, où elle est
+reçue par M. Le Clere, son imprimeur, qui lui présente les élèves
+sourds-muets travaillant à _la casse_ et ceux qui, dans la seconde
+pièce, sont spécialement occupés à _la presse_.
+
+Le Saint-Père examine avec la plus grande attention tout ce qui
+constitue chaque presse: pendant cette revue, on prépare sous ses yeux,
+sans que Sa Sainteté puisse s'en douter, le compliment latin qu'elle va
+imprimer elle-même et que M. Le Clere lui adresse tant en son nom qu'en
+celui des sourds-muets imprimeurs.
+
+Le Pape, mettant la main à l'oeuvre, veut bien imiter les ouvriers et
+de ce travail résultent les lignes suivantes:
+
+ SANCTISSIMO DOMINO NOSTRO
+
+ PIO PAPÆ VII,
+
+ TYPOGRAPHIAM _ADRIANI LE CLERE_,
+
+ TYPOGRAPHI SUI PARISIENSIS,
+
+ VISITANTI.
+
+ BEATISSIME PATER,
+
+QUANDO Typographiam illam Parisiensem, quæ Sanctitati tuæ Gallias ad
+tempus incolenti feliciter inservit, visitare dignaris, typi moventur ut
+aliquid in laudem tuam exhibeant; præla fervent ut mansuris illud
+signent figuris, atque ita seræ posteritati commendent. Typographus, tam
+suo quàm opificum suorum nomine, subitum istud industriæ communis opus
+verendo admodùm Hospiti gestit offerre. Hasce lineolas, sinceri in
+Summum Pontificem obsequii testes, ac pii erga Christi Vicarium
+affectûs indices, typis mandaverunt juvenes audiendi pariter et loquendi
+usu destituti. Sed physicas facultates, quas parca nimis natura
+negaverat, ipsis postea tribuit vir quidam clarissimus, et nativitatis
+defectus artis suæ potentiâ supplevit. In officina nostra prodigiorum
+semper feraci, quod opifices auribus percipere non valent, id oculis
+apprehendunt; et quod ore non possunt dicere, id digitis eloquuntur.
+Hinc est, quod litterarum ministerio, et totius corporis habitu ad
+venerationem composito, Apostolicam Benedictionem tuam suppliciter
+exposcunt.
+
+
+_Traduction_:
+
+ A NOTRE SAINT-PÈRE
+
+ LE PAPE PIE VII,
+
+ VISITANT L'IMPRIMERIE D'_ADRIEN LE CLERE_
+
+ SON IMPRIMEUR, A PARIS.
+
+ TRÈS SAINT-PÈRE,
+
+«Lorsque vous daignez visiter l'imprimerie de Paris, qui a le bonheur de
+servir Votre Sainteté pendant son séjour en France, les caractères se
+mettent en mouvement pour figurer quelque chose en votre honneur; les
+presses s'échauffent pour le représenter par des signes durables, et le
+transmettre ainsi à la postérité la plus reculée. L'imprimeur, tant en
+son nom qu'en celui de ses ouvriers, s'empresse d'offrir ce subit
+ouvrage de leur commune industrie à un hôte si digne de leur vénération.
+Ces lignes d'impression, qui attestent une sincère soumission au
+Souverain Pontife, et qui marquent une pieuse affection pour le Vicaire
+de Jésus-Christ, ont été composées par des jeunes gens qui n'ont ni
+l'usage de l'ouïe ni celui de la parole. Mais les facultés physiques que
+la nature trop économe leur avait refusées, un homme célèbre les leur a
+données par la suite et a suppléé aux défauts de la naissance par la
+puissance de son art. Dans notre atelier, toujours fécond en prodiges,
+ce que les ouvriers ne peuvent comprendre par les oreilles, ils le
+saisissent par les yeux; et ce qu'ils sont incapables de dire par la
+bouche, ils l'expriment par les doigts.
+
+«C'est pour cela qu'ils se servent du ministère des lettres et de leur
+attitude respectueuse pour vous supplier de leur accorder votre
+bénédiction apostolique.»
+
+Ce qui étonne beaucoup le Saint-Père est de voir, au bas de cette
+feuille, ces mots-ci: _Imprimé par Sa Sainteté elle-même_.
+
+Le Souverain Pontife est conduit à une autre presse par M. de Noel,
+prote de l'imprimerie.
+
+Un sourd-muet y prépare le quatrain suivant, imprimé également par Sa
+Sainteté, qui lui est présenté par un autre sourd-muet (Romain).
+
+ Sa bonté, dans le rang où chacun le contemple,
+ Rend au faible l'espoir, donne au juste la paix,
+ Fait chérir le pouvoir par ses nombreux bienfaits,
+ Et la vertu par son exemple.
+
+En se retirant de l'imprimerie, le Saint-Père donne sa bénédiction et
+son anneau à baiser à tous les membres de la famille de son typographe
+et à toutes les personnes qui ont été admises dans l'imprimerie.
+
+Sa Sainteté veut bien visiter aussi les autres ateliers. Elle y va en
+passant par le grand dortoir qui règne dans toute l'étendue du corps de
+logis et où des croisées habilement ménagées en face les unes des autres
+favorisent, pour la santé des élèves, une libre et continuelle
+circulation de l'air. On fait remarquer à Sa Sainteté que tous les lits
+sont l'oeuvre des élèves menuisiers. Il admire l'habileté de
+l'architecte de l'institution (M. de Beaumont) qui, remplaçant les murs
+de refond de l'édifice par de légères colonnes, a su réunir l'agrément à
+la solidité. C'est à lui, à son activité, au tendre intérêt qu'il porte
+à l'institution qu'est due la propreté, l'ordre de la maison qui, en
+très-peu de temps, a été réparée et rendue digne de recevoir Sa
+Sainteté.
+
+Le Saint-Père visite l'atelier de tourneurs où a été tournée la boîte
+qu'il vient de recevoir, et il voit occupés au travail plusieurs élèves
+sous la direction de M. Chabert, chef de cette spécialité. L'atelier de
+dessin lui offre son portrait, dessiné par M. Tulout, qui en est le
+maître. Il voit avec le même intérêt l'atelier de gravure sur pierres
+fines, dirigé par M. Jouffroy, membre de l'Institut national.
+
+M. Belloni, chef de l'atelier de mosaïque, obtient également les
+encouragements de Sa Sainteté.
+
+Dans l'atelier des tailleurs, dans celui des cordonniers, le Saint-Père
+ne contemple pas sans émotion de jeunes élèves dont le travail manuel
+dispense de recourir à des bras étrangers pour la confection des
+souliers et des habits de toute l'Institution.
+
+Le Souverain Pontife trouve, à son passage, sur les marches de
+l'escalier et dans les allées de la maison, les sourds-muets qui ne
+sont pas alors occupés aux ateliers et les sourdes-muettes, tous à
+genoux et attendant sa bénédiction. Il la donne à tous, et témoigne à
+chacun de ces enfants la plus touchante bonté.
+
+Enfin le Saint-Père laisse dans cette institution les souvenirs que sa
+bienveillance sème partout, et qui y ont rendu sa mission bien chère aux
+administrateurs, aux élèves et à toutes les personnes chargées alors de
+leur instruction.
+
+Ce n'est que deux ans après qu'une médaille commémorative de cette
+auguste visite, gravée par M. Duvivier, si justement célèbre, et frappée
+à la Monnaie, est présentée tant au Souverain Pontife qu'aux cardinaux
+et autres personnages qui l'ont accompagné.
+
+Puisque nous avons nommé Mlle Fanny Robert, nous ajouterons que le
+Saint-Père, l'ayant remarquée entre toutes ses soeurs d'infortune,
+prit la tête de l'enfant dans ses mains et chiffonna sa blonde
+chevelure. Pour dernière preuve de son intérêt, il lui fit cadeau d'une
+magnifique boîte de bonbons, d'un chapelet et d'un reliquaire.
+
+Une autre fois, Mlle Robert fut présentée, ainsi que son amie Hélène de
+Saint-Céran, au Souverain Pontife par l'abbé Sicard, qui avait reçu de
+Sa Sainteté la permission spéciale de les amener dans son salon, aux
+Tuileries.
+
+Le Pape, avec cette affabilité qui lui gagnait tous les coeurs, fit
+asseoir Mlle Robert près de lui. Lorsque le directeur la vit dans cette
+position, il fronça le sourcil, mais le Saint-Père s'empressa de lui
+dire: «Ne la grondez pas, c'est moi qui lui ai assigné cette place.»
+
+Mlle Robert n'était alors, nous l'avons dit, qu'une enfant. Que
+voulez-vous? Un élan de tendresse intime débordait du coeur du
+vénérable père des fidèles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+ L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance
+ ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de vol, et à
+ un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est nommé
+ administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de
+ _l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de
+ _Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de M.
+ Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard.
+
+
+Dix-huit jours avant la visite du Saint-Père (le 5 février) le célèbre
+instituteur avait failli être victime d'un accident. Il passait, entre
+huit et neuf heures du soir, de la rue de Richelieu (ancienne rue de la
+Loi), à la rue Saint-Honoré, lorsqu'une voiture attelée de deux chevaux
+fougueux le heurta, le terrassa dans le ruisseau, et lui passa sur le
+corps. Par un hasard aussi heureux qu'inexplicable, il n'y eut ni
+dislocation, ni fracture, ni la moindre contusion. Il ne se plaignit que
+d'un mal de reins assez violent pour le retenir au lit, mais il ne
+tarda pas à se rétablir.
+
+Il déclara, du reste, dans une feuille publique, qu'il devait, en grande
+partie, l'existence à M. Vertueil, oncle de Mlle Georges, de la Comédie
+française, et à M. Edme Berthelont, garçon tailleur, qui, sans calculer
+le péril qu'ils couraient, avaient arrêté intrépidement les chevaux au
+moment où _l'évolution allait achever son tour sur sa poitrine_. Une
+clef, qui se trouvait à l'ouverture droite du devant de son habit, fut
+presque cassée au premier choc de la roue.
+
+L'abbé Sicard avait été appelé à remplir le rôle d'interprète auprès
+d'un sourd-muet de naissance illettré à l'audience du 3 fructidor an
+VIII du tribunal de la Seine. François du Val était prévenu d'avoir pris
+un sac d'argent et de s'être caché ensuite sous le lit du citoyen
+Geoffroy, où il avait été découvert.
+
+Assisté de Massieu, le célèbre instituteur mit dans cette affaire un peu
+de cette solennité théâtrale qu'il abdiquait rarement.
+
+Une autre affaire lui fournit l'occasion de donner une nouvelle preuve
+de sa sagacité.
+
+En 1806, le maire de La Rochelle fit arrêter un vagabond qui exploitait
+la charité publique en étalant une pancarte sur laquelle étaient écrits
+ces mots: _Victor de Travanait, sourd-muet de naissance, élève de l'abbé
+Sicard_.
+
+On avait conçu quelques doutes sur la double infirmité dont cet
+infortuné se plaignait: on lui fit subir différentes épreuves pour le
+forcer à parler, elles furent infructueuses. Un officier du 66e, en
+garnison à La Rochelle, persuadé qu'on soupçonnait à tort ce malheureux,
+écrivit en sa faveur une lettre qui fut insérée dans plusieurs journaux.
+
+Averti par cette publicité, l'abbé Sicard entra en correspondance avec
+le maire de la ville en question: il ne se souvenait nullement d'avoir
+eu Victor de Travanait parmi ses disciples; il demanda qu'on lui fît
+parvenir quelques lignes de son écriture.
+
+A la simple lecture d'un billet que le maire lui envoya, il déclara
+aussitôt que non-seulement Victor de Travanait n'avait jamais été son
+élève, mais qu'il n'était pas même sourd-muet de naissance, et il
+fondait cette dernière assertion sur la manière d'orthographier de cet
+individu.--Il écrivait ainsi: _Je jure devandieux, ma mer est né an
+nautriche_.--QUONDUIT pour CONDUITE; ESSESPOIRE pour ESPOIR; _j'ai tai
+presan, je an porte en core les marque_, etc.
+
+«Vous remarquerez, écrivit l'abbé Sicard dans le _Moniteur_ du 20
+février 1807, la lettre Q substituée à la lettre C, ce qui prouve, de la
+manière la plus évidente, que celui qui met l'une à la place de l'autre
+a entendu, et qu'il a appris que le son de ces deux gutturales est le
+même.
+
+«Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves, si celle-ci ne valait
+pas une démonstration rigoureuse. Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce
+jeune homme n'est pas né sourd, et par conséquent n'est pas muet.»
+
+On mit Victor de Travanait à la disposition de l'abbé Sicard, qui
+parvint bientôt à lui faire rompre le silence. Il lui fit lire en
+public, à haute et intelligible voix, un récit de sa vie.
+
+Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu parler. Son
+véritable nom était Victor Foy; c'était le fils d'un pâtissier de
+Luzarches, près de Paris. Il s'était présenté pour remplacer un conscrit
+en l'an XII, et il avait été admis. Depuis, ayant déserté, il avait
+parcouru l'Espagne, l'Allemagne, la Suisse, la France, et partout il
+s'était fait passer pour sourd-muet.
+
+Vers cette époque, l'abbé Sicard entra dans la commission du
+_Dictionnaire de l'Académie française_, et fut nommé administrateur de
+_l'Hospice des Quinze-Vingts_ et de l'_Institution des jeunes Aveugles_
+(arrêté ministériel en date du 5 brumaire an XIII), lesquels venaient
+annuellement, à l'occasion de sa fête, mêler leurs hommages à ceux de
+leurs frères les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame de
+Paris, faveur dont il était redevable au crédit du cardinal Maury, à qui
+la reconnaissance et l'affection l'attachèrent toute sa vie.
+
+Il fut chargé de répondre, pour _la classe de la langue et de la
+littérature françaises de l'Institut de France_, au discours de
+réception de ce prince de l'Église, prononcé le 6 mai 1807. D'après les
+exigences de Son Éminence, et contrairement à la loi d'égalité observée
+parmi tous les membres de l'illustre corps, il eut la faiblesse de le
+qualifier de _Monseigneur_, titre que, du reste, Fontenelle, en 1722,
+n'avait pas balancé à donner au fameux cardinal Dubois.
+
+On nous excusera d'oser reproduire, à ce sujet, les propres expressions
+de M. Thiers, dans son _Histoire du Consulat et de l'Empire_ (t. VII, p.
+426).
+
+......«L'abbé SICARD, recevant le cardinal Maury, s'était exprimé sur
+Mirabeau en termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas mieux
+parlé, et cette séance académique était devenue l'occasion d'une sorte
+de déchaînement contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon,
+désagréablement affecté, écrivit au ministre Fouché:
+
+«Je vous recommande qu'il n'y ait point de réaction dans l'opinion
+publique. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses
+dans cette séance de l'Académie, qui ne me plaisent pas. Quand donc
+serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la véritable charité
+chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier
+personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller des souvenirs qui
+vont au coeur de tant de gens?»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+ L'_esprit sourd-muet de l'abbé Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce
+ dernier fait un quatrain à sa louange.--La Restauration le nomme
+ chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier de l'ordre
+ de Saint-Michel de France.--Détails sur la visite de François II,
+ empereur d'Autriche, à l'Institution.--Même honneur que lui accorde
+ la duchesse d'Angoulême.--Il assiste à la réception des souverains
+ alliés par M. de Talleyrand.--L'empereur de Russie, Alexandre
+ Ier, s'étonne du silence de l'instituteur.--_Encore l'esprit
+ sourd-muet._
+
+
+Il faut le dire toutefois, l'abbé Sicard, que l'époque de _la Terreur_
+avait vivement impressionné, parlait peu hors de ses séances et semblait
+sans cesse en proie à de tristes pensées. Un jour qu'il dînait chez M.
+de Fontanes sans avoir dit une parole, quelqu'un s'écria: «Quoi? c'est
+là cet abbé Sicard à qui l'on prête tant d'esprit?
+
+«--Sans doute, répliqua _Bussière_, il tient cela de son état: c'est un
+esprit sourd-muet.»
+
+M. de Fontanes fit sur lui ce quatrain:
+
+ Les muets et les sourds doués d'un nouvel être,
+ A la société par son art sont rendus;
+ Dans cet art merveilleux il surpassa son maître,
+ Et l'égala par ses vertus.[13]
+
+La Restauration ne se contenta pas de maintenir l'abbé Sicard dans son
+fauteuil à l'Académie française où, ainsi que nous l'avons dit, le
+consulat l'avait replacé en 1810 par voie d'élection, elle lui accorda,
+en 1814, la décoration de la Légion d'honneur. Plus tard, l'ordre de
+Saint-Michel de France vint également orner sa poitrine.
+
+Depuis sa nomination au grade de chevalier, il célébrait chaque année la
+messe de saint Louis devant l'Académie française.
+
+Lors de l'occupation de Paris par les armées coalisées, en 1814,
+l'Institution des sourds-muets reçut la visite de l'empereur d'Autriche.
+
+Comme l'avait annoncé la veille à l'abbé Sicard un des aides de camp du
+prince, Sa Majesté se présenta à l'Institution le mercredi 11 mai 1814,
+à dix heures et demie du matin. Elle était accompagnée de plusieurs
+seigneurs et officiers de distinction. Les voitures entrèrent dans la
+cour, celle de l'empereur attelée de six chevaux, les deux autres de
+quatre.
+
+Sicard, Salvan et l'agent général étaient venus, au pied du grand
+escalier, à la rencontre du monarque étranger, qui fut amené directement
+à la chapelle préparée pour le recevoir et où la séance eut lieu, parce
+que ce jour-là même, on faisait des réparations à la salle ordinaire des
+exercices publics.
+
+Aucun des administrateurs ne put se rendre à la cérémonie, les uns
+n'ayant pas été avertis à temps, les autres empêchés par les fonctions
+publiques qu'ils exerçaient.
+
+Sa Majesté impériale fut conduite au fauteuil qui lui avait été préparé,
+devant le tableau noir qui masquait l'autel. A ses côtés se tenaient les
+deux personnes de la suite du souverain les plus élevées en dignité et,
+sur des siéges rangés en demi-cercle, les autres officiers de
+l'empereur, derrière lequel on apercevait M. Salvan, second instituteur,
+et M. Mauclerc, agent général. Aux deux côtés du tableau étaient placés
+à droite les garçons, à gauche les filles, accompagnés de leurs maîtres
+et maîtresses.
+
+L'abbé Sicard, debout devant le tableau, commença par expliquer d'une
+manière courte et précise les divers moyens qu'il employait
+progressivement; les plus jeunes garçons furent d'abord présentés à Sa
+Majesté; ils figurèrent sur le tableau divers objets qu'ils désignèrent
+par signes. Les noms de ces objets furent par eux écrits et joints aux
+figures. Celles-ci effacées, les élèves désignèrent encore par signes la
+signification des mots restés seuls et remplaçant les figures.
+
+Tels sont les premiers rudiments mis en usage pour fournir aux
+sourds-muets une espèce de dictionnaire des mots de la langue qu'on veut
+leur enseigner.
+
+Ensuite furent présentées plusieurs jeunes filles, exercées à écrire sur
+le tableau divers temps des conjugaisons que l'abbé Sicard leur demanda
+par signes.
+
+Sa Majesté porta beaucoup d'attention à ces premiers exercices et en
+parut très-satisfaite.
+
+Après avoir ainsi exposé la marche qu'il suivait pour donner aux élèves
+l'intelligence des noms substantifs, des verbes et de leurs
+conjugaisons, le vénérable abbé décrivit la manière dont il les initiait
+à celle des noms adjectifs qui ne désignent pas des objets réels, mais
+seulement leur façon d'être, savoir: leurs accidents ou qualités, et
+qui peuvent varier à l'égard d'un seul et même objet.
+
+De là, l'abbé passa à la formation de la phrase et de la proposition, et
+expliqua comment le verbe substantif, le seul qui existe rigoureusement,
+sert de copule ou de lien, unissant l'adjectif à son substantif, et les
+identifiant, en quelque sorte, pour n'en faire qu'une seule et même
+chose.
+
+Tout cela démontré par le directeur, d'une manière claire et précise,
+fut attentivement suivi par Sa Majesté qui lui fit plusieurs
+observations.
+
+Massieu opéra ensuite sur diverses conjonctions, telles que _si_, _mais_
+et _quand_, pour prouver que les conjonctions en général sont des
+ellipses tenant lieu de phrases complètes.
+
+L'abbé Sicard demanda à Massieu et à Clerc la différence qu'il y a entre
+_quand_ et _lorsque_. Tous deux répondirent assez bien.
+
+Ensuite Massieu exposa sur le tableau les degrés progressifs de la
+faculté de la vue dans l'homme, des opérations de l'esprit et de celles
+de la volonté.
+
+L'abbé Sicard voulant démontrer que ses élèves pouvaient écrire, sous la
+dictée, toutes choses auxquelles ils n'étaient point préparés, demanda
+si quelqu'un de l'assistance n'avait pas un imprimé ou un manuscrit
+qu'un élève dicterait à un autre. On présenta un journal. Sa Majesté fut
+priée de choisir un article que Massieu dicta à Clerc qui le traduisit
+très-bien. Ensuite, pour soumettre leur intelligence à une plus forte
+épreuve, l'habile instituteur fit également dicter par Massieu à Clerc
+dix vers alexandrins faits en l'honneur de Sa Majesté. Clerc les écrivit
+de même très-correctement sur le tableau. Après quoi il en donna lecture
+par signes. On adressa à l'un et à l'autre plusieurs questions
+auxquelles ils répondirent d'une manière judicieuse.
+
+Enfin, à une heure et demie, au moment où on allait lever la séance,
+l'Empereur voulut bien donner à Clerc le temps d'écrire sur le tableau
+quelques pensées, qui furent trouvées très-heureuses, sur l'honneur que
+Sa Majesté faisait à l'Institution en la visitant.
+
+Le monarque parut très-satisfait de la séance.
+
+En passant dans le corridor, il daigna entrer dans la classe de dessin
+et examiner les petits ouvrages des élèves. Ensuite il alla visiter le
+dortoir dont il admira la bonne tenue et la propreté.
+
+L'ancien élève Monteille, confié à M. Jouffroy pour apprendre la gravure
+sur pierres fines, soumit à l'Empereur plusieurs pierres gravées par
+lui, dont le prince lui témoigna sa satisfaction.
+
+MM. Sicard, Salvan et Mauclerc eurent l'honneur de reconduire Sa Majesté
+jusque dans la cour où Elle remonta en voiture, ainsi que les personnes
+de sa suite, qui semblaient également enchantées de la séance.
+
+Qu'on nous permette de faire suivre le récit de cette visite de quelques
+détails sur celle dont la duchesse d'Angoulême honora, le 24 novembre
+1814, l'Institution des sourds-muets.
+
+Vers deux heures, la Dauphine, suivie de plusieurs fonctionnaires et
+dames de sa maison, se présente à l'établissement.
+
+A sa descente de voiture, elle est accueillie par MM. le vicomte de
+Montmorency, le baron Garnier et l'abbé Sicard, administrateurs de
+l'Institution, les barons Malus et de Gérando, autres administrateurs,
+s'étant trouvés, à leur vif regret, dans l'impossibilité de s'y rendre.
+
+Madame est conduite, avec sa suite, dans la salle des exercices et
+placée sur l'estrade préparée pour la recevoir.
+
+M. le baron Garnier adresse à la Princesse un discours dans lequel il la
+remercie, au nom de l'administration, de la bonté qu'elle a de visiter
+un des établissements qui prospère le plus sous l'autorité tutélaire de
+Sa Majesté.
+
+L'abbé Sicard adresse la parole à la princesse, au nom des élèves, afin
+de lui témoigner leur vive reconnaissance de l'intérêt qu'elle daigne
+prendre à eux et l'extrême satisfaction qu'ils éprouvent de sa présence.
+Il ouvre la séance par l'exposition des premiers moyens employés pour
+commencer l'instruction des sourds-muets.
+
+Puis il fait exercer sur le tableau noir les élèves les plus avancés
+afin de donner à Son Altesse une idée des succès progressifs obtenus
+dans l'enseignement.
+
+Madame paraît très-satisfaite tant des moyens que des résultats. Elle
+fait plusieurs questions qui prouvent sa vive sympathie pour le sort de
+ces infortunés.
+
+Après les exercices, Elle est conduite au réfectoire, à la chapelle, au
+dortoir, et reconduite à sa voiture par les administrateurs auxquels
+Elle témoigne toute sa satisfaction.
+
+Elle daigne faire remettre à l'agent général une somme de 600 fr.,
+destinée aux élèves. L'administration est chargée d'en déterminer
+l'emploi.
+
+Au sujet de la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand,
+j'ai lu dans un journal répandu ce qui suit, sous le titre de _Mémoires
+sur la Restauration, dictés par un vieux diplomate_:
+
+«M. de Talleyrand était venu à la rencontre des souverains alliés au
+palier du rez-de-chaussée de son hôtel.
+
+«Votre Majesté, dit l'homme d'État s'adressant à l'empereur de Russie,
+remporte peut-être en ce moment son plus beau triomphe; elle fait de la
+maison d'un diplomate le temple de la paix.
+
+«--J'en accepte l'augure», répondit Alexandre.
+
+On remonte. Dans les premiers salons se presse une foule de gens plus ou
+moins connus qui tiennent au passé par leurs souvenirs, au présent par
+leurs intérêts, et à l'avenir par la crainte de compromettre les uns, ou
+par l'espoir de rajeunir les autres.
+
+Un homme modeste, en costume ecclésiastique, à l'air effaré, se tient au
+contraire presque enseveli derrière les curieux et les courtisans. C'est
+lui que l'oeil du czar va troubler dans sa retraite.
+
+«Quel est cet abbé au front doux et triste?» demanda Alexandre à M. de
+Talleyrand.
+
+«--L'abbé Sicard, excellent royaliste, victime de _la Terreur_. Il a
+inventé les sourds-muets.»
+
+L'empereur de Russie, au fond de ses États hyperboréens, avait entendu
+parler de l'admirable science de l'abbé Sicard et se proposait de la
+naturaliser à Saint-Pétersbourg.
+
+Il fait quelques pas vers l'humble personnage, et lui adresse peu de
+mots, sans doute, mais pleins de sympathie; le pauvre abbé, étourdi de
+cet honneur, est comme frappé de la foudre et ne répond rien.
+
+«Comment! reprend Alexandre en se tournant vers M. de Talleyrand, c'est
+là cet abbé Sicard auquel on prête tant d'esprit?
+
+«--Sire, répond le prince avec aplomb, Monsieur a l'esprit de son état:
+«_un esprit sourd-muet_.» Il refaisait, sans qu'il s'en doutât, le mot
+de Bussière.
+
+L'un des admirateurs sur parole de l'abbé Sicard, raconte H. Moulin,
+avocat, dans sa _Biographie anecdotique de cet instituteur_, l'entendant
+pour la première fois, s'étonnait de ne pas rencontrer l'homme que son
+imagination avait rêvé.
+
+«Comment, dit-il à une femme de lettres, alors célèbre, Mme de
+Bourdicviot qui l'avait accompagné, c'est là cet abbé Sicard, cet homme
+illustre à qui l'on prête tant d'esprit?
+
+«--Oui, répond la femme auteur, c'est l'esprit de son état, l'esprit
+sourd-muet.» Troisième version!
+
+Toujours le même mot puisé à trois sources différentes. Laquelle est la
+bonne? Peut-être toutes les trois.
+
+Le célèbre instituteur fut placé entre l'empereur de Russie et
+l'empereur d'Autriche dans un splendide banquet qui leur fut offert à
+cette époque. Les souverains avaient voulu ajouter cette marque spéciale
+d'estime à beaucoup d'autres.
+
+Depuis, le czar demanda à une dame d'un esprit peu commun, parlante,
+celle-là, Mme Duhamel, élève de l'abbé Sicard, chaque fois qu'elle se
+présenta à sa cour:
+
+«Comment se porte votre génie? Savez-vous que j'ai eu le plaisir de
+dîner avec lui à Paris?»
+
+La reine de Suède, jalouse de rendre, à son tour, hommage au zèle et aux
+succès du célèbre instituteur, l'honora d'une lettre flatteuse, dans
+laquelle Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de ses
+lumières la nouvelle institution des sourds-muets de Stockholm. Sa
+Majesté daigna, en outre, lui envoyer directement la décoration de son
+ordre de Wasa[14]. Il avait déjà reçu celle de Saint-Wladimir de Russie.
+
+Certes, ce serait méconnaître l'esprit de justice qui dictait la
+conduite de Napoléon Ier à l'égard des gens de mérite, quelles que
+fussent leurs opinions, que de lui reprocher de n'avoir accordé aucune
+de ses distinctions honorifiques à notre directeur, mais il ne faut pas
+oublier que, créateur de la Légion d'honneur, jamais le grand homme n'en
+fut prodigue, surtout dans le principe, comme ses successeurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+ L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à
+ l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses élèves, il fait
+ payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur part pour Londres,
+ pendant les Cent-Jours, avec Massieu et Clerc, sans en prévenir le
+ gouvernement.--Le ministre de l'intérieur, Carnot, lui enjoint
+ d'avoir à renvoyer sur-le-champ Clerc à Paris.--Retour du maître et
+ de ses deux élèves en France au moment où Napoléon est renversé.
+
+
+L'abbé Sicard avait été dénoncé à l'Empereur comme ayant correspondu
+avec les agents du roi Louis XVIII, pour lequel on prétendait qu'il
+avait des sentiments secrets. Grâce à la protection du ministre de la
+police, Fouché, on se contenta de le laisser tranquille, respectant ses
+travaux philanthropiques, dont le chef de l'État avait pu constater
+personnellement le mérite, lorsque, premier Consul, il l'avait fait
+mander aux Tuileries avec quelques-uns de ses élèves, parmi lesquels se
+trouvait Massieu.
+
+Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent Clerc, fut chargé, à
+l'improviste, de rédiger une requête adressée à l'Empereur, ayant pour
+but d'obtenir de Sa Majesté que les dettes du directeur ne s'élevant pas
+à moins de 20,000 francs fussent acquittées sur sa cassette. Cette
+demande devait lui être présentée le lendemain à Saint-Cloud par les
+élèves des deux sexes, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses. Mais
+force leur fut de revenir à l'École, après avoir attendu vainement
+l'Empereur.
+
+Le lendemain, l'abbé Sicard s'étant fait expliquer par Clerc le motif de
+l'absence des élèves, ne put _entendre_ son récit sans en être ému
+jusqu'aux larmes.
+
+Au reste, le voeu de ces enfants fut exaucé.
+
+Pendant les Cent-Jours, c'est-à-dire en mai 1815, l'abbé Sicard partait
+pour Londres, emmenant deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre
+de ses élèves, Armand Godard, frère d'un de nos plus riches
+manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils entre les Cent-Jours qui
+finissaient et une seconde restauration prochaine? Il court bien des
+bruits là-dessus alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la nouvelle
+de ce départ tenu secret, excita une vive émotion dans l'École. M.
+Garnier, procureur général à la Cour des comptes, l'un des
+administrateurs de l'établissement, s'en plaignit par lettre à Clerc,
+mais quand sa missive arriva à Calais, déjà le maître et les élèves
+traversaient le détroit à pleines voiles.
+
+On écrivait à l'abbé Sicard que, comme attachés à l'Institution en
+qualité de répétiteurs, il n'était pas permis à Massieu et à Clerc de
+prendre un congé sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration,
+et qu'ils pouvaient encore moins, à la veille d'une guerre imminente, se
+rendre en pays étranger sans y être autorisés par le gouvernement. Le
+directeur répondit qu'il n'avait pas eu le temps de remplir les
+formalités requises, mais qu'au surplus, il informerait par lettre le
+Ministre tant de son départ que de celui des deux répétiteurs, et qu'il
+attendrait à Dieppe les ordres de Son Excellence.
+
+
+Voici la réponse du Ministre de l'intérieur, Carnot, qui parvint, en
+effet, à l'abbé Sicard chez M. le curé de Saint-Jacques:
+
+
+«Paris, le 16 mai 1815.
+
+ «_Le Ministre de l'intérieur, comte de l'Empire._
+
+ «Monsieur le directeur,
+
+ «J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite le 13 pour
+ m'informer de votre départ pour l'Angleterre avec deux élèves de
+ l'Institution des sourds-muets, Massieu et Clerc.
+
+ «Je me prêterai toujours volontiers à une mesure qui pourra vous
+ être agréable, surtout lorsqu'elle paraîtra présenter, comme dans
+ cette circonstance, un but d'utilité qui intéresse l'humanité en
+ général.
+
+ «Mais je ne puis m'empêcher de vous représenter que l'École des
+ sourds-muets étant placée dans mes attributions, vous n'auriez pas
+ dû vous absenter de Paris sans avoir obtenu préalablement mon
+ autorisation, surtout ayant formé le dessein de conduire avec vous
+ vos deux répétiteurs les plus instruits, et dont l'absence
+ désorganise momentanément l'Institution dont vous êtes le chef.
+
+ «Je consens, Monsieur, à ce que vous poursuiviez votre voyage avec
+ Massieu; mais l'intention de l'Empereur, à qui j'ai rendu compte de
+ votre départ, est que vous renvoyiez sur-le-champ à Paris le jeune
+ Clerc pour reprendre ses fonctions dans l'établissement.
+
+ «Je compte sur votre empressement à exécuter cet ordre.
+
+ «Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
+
+«CARNOT.»
+
+ _P. S._ «Le regret que j'ai, en particulier, de n'avoir pas vu mon
+ respectable confrère avant son départ, vous paraîtra peut-être
+ avoir inspiré de la mauvaise humeur au rédacteur de cette lettre,
+ mais j'ai hâte de me raccommoder avec vous, et c'est sous ce
+ rapport que je vous presse bien fort de revenir le plus tôt
+ possible et de ne pas rester avec des gens qui veulent devenir nos
+ ennemis.
+
+ «Mes amitiés.
+
+«CARNOT.»
+
+Ce n'est pas que l'abbé Sicard n'eût laissé à l'École les instructions
+concernant l'enseignement provisoirement confié aux soins de l'abbé
+Salvan. L'administration avait chargé un de ses membres, le baron de
+Gérando, de prendre, en cette qualité, toutes les mesures qu'il jugerait
+nécessaires au bon ordre de la maison.
+
+Dès le retour de l'illustre voyageur, ce membre se fit décharger de la
+surveillance générale et la livra à un autre de ses collègues d'après le
+règlement.
+
+Les hommes haut placés, sur lesquels le directeur avait compté pour en
+recevoir une hospitalité généreuse dans la capitale de la
+Grande-Bretagne ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas été prévenus à temps.
+
+Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il eut l'heureuse idée de
+mettre à contribution la curiosité anglaise en y donnant des exercices
+publics.
+
+Ces représentations nous ont fourni un recueil de définitions et
+réponses les plus remarquables des deux sourds-muets aux diverses
+questions qui leur furent adressées. A ce recueil intéressant, imprimé à
+Londres, en 1815, furent joints notre _Alphabet Manuel_ et le discours
+d'ouverture de l'abbé Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa
+Méthode, par M. Laffon de Ladébat, ancien membre de la première
+Assemblée législative et du Conseil des Anciens, avec des notes et une
+traduction anglaise, par J.-H. Sievrac.
+
+Mentionnons, en passant, un fait particulier à Clerc.
+
+Pendant qu'il se trouvait à Londres, il ne craignit pas de soutenir, à
+la barbe de ses nouvelles connaissances et malgré la presse britannique,
+qu'il offrait de parier que la nouvelle de la défaite de Napoléon, qui
+courait alors, n'avait pas le moindre fondement. C'est qu'il pouvait à
+peine croire que Wellington fût capable de l'emporter sur un aussi grand
+capitaine. Cependant il eût perdu sa gageure.
+
+Ce ne fut qu'à la chute de l'Empire que le directeur put rentrer en
+France avec ses élèves.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+ Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des
+ sourds-muets. Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet
+ Carbonnel (de Béziers).--Visites du duc de Gloucester, du duc
+ d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener son
+ fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
+ apprendre la grammaire des sourds-muets.
+
+
+Dans le courant de l'année 1817, l'Institution fut exposée à un danger
+imminent, sans que l'abbé Sicard, rentré bien tard ce soir-là, pût le
+prévoir le moins du monde, à telles enseignes qu'il s'était mis
+immédiatement au lit.
+
+L'ancienne église de Saint-Magloire[15], dont l'emplacement était occupé
+par l'aile gauche de la maison, devint la proie des flammes. On se
+précipita dans nos dortoirs, on m'emporta de mon lit sans me laisser le
+temps de m'habiller, et je fus requis pour faire la chaîne avec mes
+condisciples. Trompant bientôt la vigilance de nos surveillants, je
+quittai le jardin pour voir ce qui se passait autour du bâtiment menacé.
+Quel ne fut pas mon effroi en apercevant un des nôtres, Carbonnel (de
+Béziers), qui, par ses tours de force extraordinaires, avait mérité le
+surnom d'_Hercule des sourds-muets_ (outre qu'il en avait la structure),
+fonctionnant sur le théâtre du sinistre avec tout le sang-froid et toute
+l'agilité d'un sapeur pompier. Ah! si l'on avait su être juste envers
+lui![16]
+
+Lors de mon voyage, en 1846, à Bordeaux, où Carbonnel (de Béziers), père
+de deux gentilles demoiselles parlantes, exerçait la profession
+d'ébéniste, il me conta avec autant de modestie que de simplicité ses
+escapades d'écolier qui lui avaient coûté cher, mais il supprima les
+mille traits d'héroïsme qui l'avaient honoré, et ce qui s'était passé
+dans l'incendie de la nuit du 25 au 26 juillet. Il rougit même comme une
+jeune fille, quand je lui rappelai avec quelle rare présence d'esprit
+il avait sauvé un de nos camarades, Arthur Gouïn, depuis artiste peintre
+d'un rare mérite, au moment où le pied allait lui manquer sur le toit de
+l'établissement.
+
+Le mercredi 10 février 1819, les administrateurs de l'Institution,
+prévenus de l'arrivée à l'établissement du duc de Glocester, le
+reçoivent à sa descente de voiture et l'introduisent dans la salle des
+séances, où l'abbé Sicard développe devant Son Altesse sa méthode
+d'enseignement. Plusieurs élèves exécutent en sa présence les principes
+de cette méthode, et le prince en suit les applications avec beaucoup
+d'intérêt.
+
+Après avoir visité toutes les parties de l'établissement, il témoigne,
+en partant, sa satisfaction aux administrateurs de la maison, et
+adresse, en particulier, des paroles flatteuses au directeur.
+
+Le mardi 22 juin de la même année, vers une heure de l'après-midi,
+l'établissement est honoré de la visite du duc d'Angoulême, accompagné
+du comte, depuis duc de Cazes, ministre de l'intérieur, et du comte
+Chabrol, préfet de la Seine. Son Altesse est aussitôt conduite par le
+duc de Doudeauville, pair de France, l'un des administrateurs de la
+maison, et par l'abbé Sicard, à la salle des exercices, où plusieurs
+élèves sont successivement et simultanément interrogés[17].
+
+A la fin de ces exercices, une brave femme se jette aux pieds du Prince
+pour implorer sa sollicitude en faveur d'un élève externe et aspirant,
+le jeune Nonnen, qui vient de perdre sa mère, et dont le père est
+infirme. Son Altesse, touchée de la position de cet infortuné, exprime
+le désir de le voir admettre le plus tôt possible au nombre des élèves
+du Gouvernement.
+
+Le Prince ayant été introduit ensuite dans l'atelier des tourneurs et
+dans la classe de dessin, paraît examiner avec un vif plaisir divers
+ouvrages des élèves, et après s'être occupé des moindres détails, se
+retire visiblement satisfait.
+
+Le dimanche 17 décembre de la même année, vers deux heures de
+l'après-midi, nous sommes surpris de la présence, chez nous, de la
+duchesse de Berry, suivie de deux dames de sa cour et du duc de Lévis.
+Reçue, à son arrivée, par le vicomte Mathieu de Montmorency, un des plus
+anciens administrateurs de l'établissement, et par l'abbé Sicard, elle
+assiste, dans le salon de ce dernier, aux exercices de quelques élèves,
+parmi lesquels se trouve l'auteur de ce livre qui, au nom de ses
+camarades, adresse à Son Altesse des paroles de remercîment, et qui,
+plus tard, est chargé d'être l'interprète de leurs sentiments auprès de
+la princesse lors de sa seconde visite en 1825.
+
+Bébian, censeur des études (voir ma _Notice sur sa vie et ses
+oeuvres_), survient tout à coup et offre à la princesse quelques
+ouvrages des élèves. Elle demande à voir ceux qui en sont les auteurs.
+«Impossible! répond le loyal fonctionnaire, ils sont à peine habillés,
+hors d'état de se présenter à Votre Altesse, et même dans
+l'impossibilité, depuis deux mois, d'aller à la promenade, faute de
+vêtements.»
+
+La Princesse promet qu'Elle s'occupera de leurs besoins, et que, dès que
+le duc de Bordeaux sera plus grand, elle le conduira chez nous pour y
+apprendre notre grammaire. En quittant la maison, elle n'oublia pas de
+laisser entre les mains du directeur des marques de sa munificence.
+
+Avant de continuer ce récit, je demanderai au lecteur la permission de
+consigner ici l'expression de ma profonde gratitude pour toutes les
+bontés que mon ancien directeur eut sans cesse pour moi depuis que je
+fus admis, vers l'âge de huit ans environ, à partager son pain
+intellectuel avec mes nouveaux condisciples. Je me contenterai d'en
+citer une preuve entre mille: Le 17 août 1818, sous ses auspices, le roi
+Louis XVIII daigna accueillir le portrait que j'avais fait, au crayon,
+d'Henri IV, d'après le peintre Porbus[18].
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+ L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des
+ intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter
+ son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin en
+ 1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable du discours
+ prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de l'Académie
+ française, au cimetière du Père La Chaise.--Le directeur avait
+ recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude de l'abbé
+ Gondelin, second instituteur de l'École des sourds-muets de
+ Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit pouvoir disputer sa
+ place au concours. Une réclamation de Pissin-Sicard paraît dans un
+ journal.--Élèves parlants distingués de l'abbé Sicard: Pellier,
+ Paulmier et Bébian.--_Manuel d'enseignement pratique des
+ sourds-muets_, par ce dernier.--Travail remarquable de M. de
+ Gérando: _De l'Éducation des sourds-muets de naissance_, 2
+ vol.--Divers hommages à l'abbé Sicard.--Énumération de ses
+ OEuvres.--Sa correspondance avec Mme Robert sur divers sujets.
+
+
+Cependant l'âge affaiblissait sensiblement les hautes facultés de
+l'éminent directeur. Peu s'en fallait même qu'il ne tombât en enfance.
+Le nombre des solliciteurs, des intrigants et des flatteurs qui
+n'avaient que trop abusé de son caractère, allait croissant chaque jour.
+C'était à qui se rendrait maître de son esprit pour tâcher de lui
+arracher quelque concession. Qui pis est, toute sa fortune
+s'engloutissait dans cette espèce de curée, avec le fruit de trente
+années d'appointements (30,000 francs) que le pauvre Massieu, son élève
+chéri, avait déposé entre ses mains.
+
+Auparavant, dans le plein exercice de ses facultés, il avait éprouvé les
+mêmes embarras. Ses soi-disants amis avaient eu la lâcheté de lui faire
+souscrire, en leur faveur, des billets de complaisance et il fut même
+poursuivi pour des dettes qu'il n'avait jamais contractées. Toutefois,
+il s'était imposé toute sorte de privations pour être en état de
+satisfaire ses créanciers si indignement abusés.
+
+Il avait trop de simplicité et de naïvété dans le caractère pour
+soupçonner le moindre mal chez les autres; sa piété avait toujours été
+douce et tolérante.
+
+Qui n'eût dit, au souvenir de ses actes et à la lecture de ses écrits,
+qu'il avait été taillé à l'antique? Il n'en était rien; la nature ne
+l'avait pas aussi bien partagé du côté des avantages physiques. Son
+corps était peu gracieux, et sa tête était habituellement penchée du
+côté gauche.
+
+On avait cru remarquer en lui un faible pour le magnétisme, à telles
+enseignes qu'il fut sur le point d'être la dupe de la prétendue guérison
+d'un sourd-muet, nommé Grivel, par un sieur Fabre d'Olivet. La
+correspondance qui s'ensuivit entre le vénérable instituteur et la
+spirituelle Mme Robert en fait foi, comme on le verra à la fin de ce
+livre[19].
+
+On obsédait l'infortuné vieillard pour obtenir sa démission des
+fonctions de directeur. Mais, contre toute attente, il déclara net qu'il
+était déterminé à mourir à son poste et qu'il ne céderait sa place à qui
+que ce fût. L'abbé Sicard écrivit même à ce sujet à Louis XVIII, qui
+reconnut sa volonté comme sacrée.
+
+Notre célèbre instituteur ne se borna pas là, il fit insérer, le 15 mars
+1821, la lettre suivante dans _le Moniteur_:
+
+
+«Au rédacteur,
+
+ «Les parents de quelques-uns de mes élèves, ayant appris que je me
+ proposais de me démettre de la direction de l'établissement des
+ sourds-muets, et m'en ayant témoigné d'avance leurs regrets; je
+ vous prie de les rassurer en insérant la présente lettre dans votre
+ journal.
+
+ «Je n'ai jamais eu ni la pensée ni le désir qu'il me fût permis de
+ donner ma démission. Je suis assez français pour que la mort seule
+ puisse m'arracher à mon poste. D'ailleurs, le modèle que j'ai eu
+ est trop beau, et j'ai fait, jusqu'à ce jour, trop d'efforts dans
+ le but de marcher sur ses traces, pour ne pas l'imiter jusqu'au
+ bout. L'immortel abbé de l'Épée n'abandonna ses enfants d'adoption
+ qu'au moment marqué par la Providence.
+
+ «Je me suis toujours proposé d'agir de même; c'est pourquoi
+ j'espère qu'on me le permettra, et que personne ne le trouvera
+ mauvais.
+
+ «J'ai l'honneur d'être, etc.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+
+Enfin l'admirable instituteur, sentant sa fin venir, écrivit la lettre
+qui suit à l'abbé Gondelin, qui joignait aux fonctions de deuxième
+instituteur de l'école de Bordeaux, celle de supérieur des Missions
+étrangères:
+
+«Mon cher confrère, près de mourir, je vous lègue mes chers enfants; je
+lègue leurs âmes à votre religion, leurs corps à vos soins, leurs
+facultés intellectuelles à vos lumières. Promettez-moi de remplir cette
+noble tâche, et je mourrai tranquille.»
+
+Le 10 mai 1822, il terminait, en effet, à l'âge de quatre-vingts ans,
+une vie consacrée tout entière à la religion, à la bienfaisance, à
+l'étude des lettres et à la pratique de toutes les vertus.
+
+Ses dépouilles mortelles furent transportées, le lendemain, à l'église
+Notre-Dame, où l'on célébra ses funérailles.
+
+On remarquait, dans le cortége, une députation de l'Institut de France,
+quelques-uns de ses parents, et beaucoup de ses amis, sans compter une
+foule d'illustrations de tout genre. Le corbillard était escorté par un
+détachement de troupes de ligne, le défunt appartenant, on se le
+rappelle, à la Légion d'honneur. Deux membres du Chapitre et deux
+membres de l'Académie française (M. Bigot de Préameneu, président, et M.
+Raynouard, secrétaire perpétuel), tenaient les quatre coins du drap
+mortuaire. Tous les visages paraissaient préoccupés de l'objet du deuil,
+auquel ajoutait la présence des orphelins, dont les privations imposées
+par la nature avaient été réparées par un travail aussi ingénieux
+qu'infatigable.
+
+Le corps ayant été porté au cimetière du Père-Lachaise, deux discours
+furent prononcés sur la tombe de l'abbé Sicard, l'un par le président de
+l'Académie française, l'autre, par M. Laffon de Ladébat, son ami
+particulier. Le passage suivant du premier discours parut exciter, au
+plus haut degré, l'émotion des personnes qui étaient venues rendre les
+derniers devoirs au respectable défunt.
+
+«Notre douleur, y était-il dit, retentira dans l'Europe entière; on peut
+même à peine supposer qu'il existe une contrée dans laquelle la
+civilisation ait pénétré, où le spectacle des sourds-muets ne rappelle
+qu'il existait, en France, un docte ami de l'humanité qui savait
+redresser ces écarts de la nature, et dont la longue carrière n'a cessé
+de briller de cette gloire sans égale.»
+
+Dans le courant de juillet de la même année, son fauteuil à l'Académie
+française fut occupé par M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, alors
+grand maître de l'Université, ministre des affaires ecclésiastiques et
+de l'Instruction publique. Le directeur de cette illustre compagnie, M.
+Bigot de Préameneu répondit au récipiendaire dans des termes prouvant
+qu'il était digne d'apprécier l'ami tendre et dévoué des sourds-muets,
+le défenseur éclairé de la religion et de la patrie.
+
+La dernière volonté du mourant relative à son successeur allait être
+exécutée par le Gouvernement dès qu'elle parvint à sa connaissance. On
+se flattait, en voyant l'homme de son choix, que la maison ne le
+perdrait pas tout entier.
+
+L'abbé Salvan, son sous-directeur, informé qu'il était question de la
+nomination de l'abbé Gondelin, se rendit avec un rare désintéressement
+au Conseil d'administration pour lui déclarer que personne ne méritait
+plus que le digne instituteur de Bordeaux, de remplir la place vacante.
+
+Paulmier, élève de l'abbé Sicard, qui pratiquait sa méthode depuis vingt
+ans, et qui tenait à la conserver comme l'arche sainte pour le bien des
+pauvres enfants, avait eu, un instant, l'idée de se porter candidat,
+_attendu_, disait-il, _que le concours était la seule voie légitime par
+laquelle l'abbé Sicard était parvenu à succéder à l'abbé de l'Épée_.
+Mais il se désista de ses prétentions lorsqu'il eut une connaissance
+positive, quoique tardive peut-être, des dernières intentions du maître.
+
+Sur ces entrefaites, une réclamation s'éleva, dans une feuille publique
+de l'époque, de la part d'un autre élève, Pissin-Sicard[20].
+
+Voici cette demande qui était accompagnée de pièces justificatives.
+
+ «Au rédacteur du _Drapeau blanc_, journal de la politique, de la
+ littérature et des théâtres,
+
+ «Monsieur,
+
+ «Une feuille du 13 courant (mai 1822) contient une lettre attribuée
+ à mon illustre maître par M. Keppler, agent de l'Institution des
+ sourds-muets de Paris.
+
+ «D'après cette lettre, l'abbé Sicard aurait voulu confier le dépôt
+ sacré qu'il avait reçu de l'immortel abbé de l'Épée et de
+ l'infortuné roi-martyr, à l'abbé Gondelin, deuxième instituteur à
+ Bordeaux.
+
+ «Souffrez, Monsieur, que je prie, par la voie de votre journal, M.
+ Keppler de vouloir bien concilier cette prétendue lettre avec la
+ suivante, de M. le duc de Richelieu:
+
+Paris, le 3 mai 1821.
+
+ «A M. l'abbé Sicard,
+
+ «Vous connaissez, Monsieur l'abbé, l'intérêt particulier que je
+ porte à l'institution que vous dirigez et aux travaux qui ont
+ placé votre nom parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité; ce sera
+ donc avec empressement que j'entretiendrai M. le Ministre de
+ l'intérieur du voeu que vous lui exprimez, de voir nommer
+ directeur adjoint, M. Pissin-Sicard, votre élève, que _vous
+ désignez pour votre successeur_.
+
+ «Je ne doute pas que M. le comte Siméon ne saisisse cette occasion
+ de vous donner un nouveau témoignage de son estime; mais j'espère
+ que, de longtemps encore, l'adjoint que vous demandez ne sera
+ appelé _à recueillir l'héritage que votre choix lui destine_, et
+ que les infortunés qui vous doivent tant, jouiront encore pendant
+ bien des années de vos soins et de vos bienfaits.
+
+ «Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de ma considération
+ la plus distinguée.
+
+«Signé: le duc DE RICHELIEU.»
+
+
+
+Après cette citation, M. l'abbé Pissin-Sicard continuait ainsi:
+
+ «Je demanderai à M. Keppler si, deux jours avant sa mort, l'abbé
+ Sicard était capable, je ne dirai pas de _composer_, ni de
+ _copier_, ni de _comprendre_ la lettre qu'on lui attribue, mais
+ même d'en _entendre_ la simple lecture.
+
+ «Et pour fixer, à cet égard, l'opinion publique et celle de l'abbé
+ Gondelin, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais que je
+ respecte infiniment, j'espère que vous ne me refuserez point la
+ grâce d'insérer la lettre suivante que l'abbé Sicard m'écrivait _de
+ sa propre main_ le 13 décembre 1821. J'étais alors à l'Abbaye du
+ Gard:
+
+Paris, le 13 décembre 1821.
+
+ _A Monsieur Pissin-Sicard._
+
+ «Vous serez étonné, sans doute, mon cher et bon ami, à la lecture
+ de cette lettre, d'y trouver la rétractation de la première que
+ vous avez reçue de moi, dans laquelle je vous communiquais la
+ résolution bien positive d'aller vous joindre et de me réunir à
+ vous dans le saint asile que vous avez choisi pour votre retraite.
+ Je viens rétracter, cher ami, cette sainte résolution, et pour les
+ motifs les plus forts, les plus puissants, usant, à votre égard, de
+ toute l'autorité que me donne sur vous ma vive tendresse, vous
+ commander de quitter la sainte retraite où vous êtes, pour vous
+ rendre auprès de votre meilleur ami, que votre absence a amèrement
+ affligé et qui ne saurait la supporter plus longtemps. Rien au
+ monde ne peut m'en consoler, et vous seriez le plus ingrat de mes
+ amis si vous étiez en état de vous y accoutumer vous-même. La
+ solitude où vous m'avez laissé est une sorte de mort pour moi.
+ Rendez-moi l'ami que vous m'avez enlevé. Car cette épreuve est trop
+ forte pour ma faiblesse; je pense que lorsque Dieu nous a réunis,
+ ce n'a pas été pour nous séparer un jour. Vous l'avez présumé,
+ quand vous n'avez pas pensé devoir me communiquer votre fatal
+ projet. Vous connaissez trop bien ma sensibilité pour croire, en y
+ réfléchissant, que je souscrirais à un pareil sacrifice. Le temps
+ m'a prouvé qu'il était au-dessus de mes forces. Il est également
+ au-dessus de celles de vos élèves qui me demandent quand ils
+ reverront leur bon ami. Revenez donc sans délai et ne tardez pas;
+ revenez dans le sein de l'amitié; vous serez plus utile ici que
+ dans votre retraite; laissez les bons religieux près desquels vous
+ êtes allé vous reposer, et accourez vous joindre à votre bon ami
+ qui ne peut désormais vivre sans vous.
+
+ «Vos frères vous désirent comme moi, accourez donc aussitôt que
+ cette lettre vous aura été remise! Vous devez, mon cher, surmonter
+ tous les obstacles qui s'opposeraient à ce retour. Songez que
+ votre retraite est un péché contre le Saint-Esprit.......»
+
+ L'abbé Pissin-Sicard poursuit:
+
+ «Tant que j'ai dû ménager l'extrême sensibilité du pieux abbé
+ Sicard, j'ai pu ensevelir au fond de mon coeur ma douleur et mon
+ indignation; mais aujourd'hui......
+
+ «Je conjure M. Keppler de ne pas me mettre dans la nécessité de
+ rompre un silence peut-être trop longtemps gardé.
+
+ «J'ose espérer de votre impartialité et de votre respect pour la
+ mémoire d'un des plus illustres bienfaiteurs de l'humanité, que
+ vous voudrez bien insérer la présente dans votre journal.
+
+ «J'ai l'honneur, etc.
+
+«PISSIN-SICARD.»
+
+ Paris, le 14 mai 1822.
+
+
+
+L'abbé Gondelin vint à Paris pour recueillir le pieux legs de l'abbé
+Sicard, mais il ne fit que paraître à la maison, et, en retournant
+auprès de ses élèves, il envoya sa démission, à la grande surprise de
+tous.
+
+On donna pour raison qu'il avait espéré trouver des égaux et non des
+maîtres chez les membres du conseil d'administration. Ne fallait-il pas,
+en effet, qu'il eût trop d'élévation dans l'esprit et trop
+d'indépendance dans le caractère pour se laisser mener par ceux qu'il
+paraissait tenir à dominer sans autre intérêt que celui du bien général?
+
+La direction fut forcément cédée à l'abbé Périer, fondateur et directeur
+de l'École des sourds-muets de Rodez, et vicaire-général de Cahors..
+
+Parmi les élèves parlants que l'abbé Sicard forma, on distingue
+particulièrement le savant et modeste Pellier, appelé deux fois aux
+fonctions de professeur, la première, du vivant du respectable
+directeur, la seconde après sa mort et empêché, au regret de tous,
+d'achever les travaux qu'il préparait, PAULMIER[21], auteur du
+_Sourd-muet civilisé_ (1820) et d'un autre ouvrage: _Considérations sur
+l'instruction des sourds-muets_, suivies d'un _Aperçu du plan
+d'éducation de ces infortunés_, présenté aux administrateurs de la
+maison (1844-1854), à Auguste Bébian[22] déjà cité plus d'une fois.
+
+Ce dernier a éclipsé tous ses rivaux. Il n'avait pas seulement découvert
+dans le langage d'action le moyen infaillible de remplacer avec
+avantage les sens qui manquent à ces infortunés, à lui appartient encore
+la gloire d'avoir ramené à la simplicité, à l'unité une méthode,
+jusque-là livrée aux caprices et aux tâtonnements. De plus, il avait
+acquis l'estime de toute une famille dont il s'était déclaré l'ami même
+avant sa vocation.
+
+Depuis que la maison s'était vue privée de son célèbre directeur l'abbé
+Sicard, l'enseignement avait été abandonné, sans garantie ni contrôle, à
+chaque professeur qui se bâtissait un système particulier à sa guise: le
+mal était trop grave pour ne pas déterminer le conseil d'administration
+à inviter l'un de ses membres, M. de Gérando, à lui présenter un rapport
+sur les diverses méthodes appliquées, jusqu'alors, à l'instruction de
+cette classe d'infortunés.
+
+Il faut ajouter qu'une autre raison avait influé sur cette
+détermination: aucun ecclésiastique, depuis la démission si peu attendue
+de l'abbé Gondelin, n'ayant été trouvé capable de continuer l'oeuvre
+des abbés de l'Épée et Sicard, le conseil en était venu à proposer des
+laïques au lieu d'abbés à qui une telle mission avait toujours été
+transmise, jusque-là, sans interruption, selon les voeux de l'ancienne
+administration.
+
+Doué de cet esprit étendu et de ce coup d'oeil sûr et judicieux qui
+constitue le principal mérite de ses travaux, de Gérando, quoique tout à
+fait en dehors de cette spécialité, n'hésita pas à accepter une tâche
+qui aurait été peut-être une pierre d'achoppement pour beaucoup
+d'autres.
+
+Son exposé ayant paru répondre à l'attente des personnes qui en avaient
+pris connaissance aussi bien qu'à celle de ces collègues, un nouveau
+conseil de perfectionnement, composé d'érudits que recommandaient
+également leur savoir et leur zèle pour le bien fut adjoint au conseil
+d'administration afin de l'aider de ses lumières dans tout ce qui
+concernait le régime et la marche de l'instruction. Les deux conseils
+décidèrent l'auteur à mettre au jour en 1827 son ouvrage déjà cité: _De
+l'éducation des sourds-muets de naissance_.
+
+Il est divisé en trois parties:
+
+1º _Recherches des principes sur lesquels doit reposer l'art d'instruire
+les sourds-muets._
+
+2º _Recherches historiques comparées sur cet art._
+
+3º _Considérations sur le mérite comparatif des divers systèmes proposés
+et sur les perfectionnements dont ils sont susceptibles._
+
+Il y aurait trop de témérité de notre part, après des juges aussi
+compétents en pareille matière, d'entreprendre de donner ici l'analyse
+de cette oeuvre hors ligne, à laquelle cependant on désirerait
+peut-être plus de concision, tout en faisant la part de l'éclectisme.
+
+La théorie pouvait être belle, il ne manquait plus que de la mettre en
+pratique. Ce ne fut qu'en 1827 qu'apparut enfin le _Manuel
+d'enseignement pratique des sourds-muets_ par Bébian, quoiqu'il eût été
+adopté par le conseil d'administration dans la séance du 14 juin 1823,
+comme étant tout d'application et formant l'abrégé du langage des
+sourds-muets, ayant, en outre, l'avantage d'être également utile aux
+pères de famille qui se chargeraient de l'instruction de leurs enfants
+affligés de cette double infirmité.
+
+Cet excellent travail, accompagné de planches, forme deux volumes
+contenant l'un des modèles d'exercices, l'autre des explications.
+L'auteur a regretté de se voir réduit à une partie de l'étude de la
+langue, se rattachant à l'enseignement grammatical, au lieu d'offrir,
+comme il l'aurait voulu, un cours complet d'instruction à l'usage des
+familles et des instituteurs, mais un ouvrage aussi étendu aurait exigé
+des frais énormes.
+
+On n'en doit pas moins féliciter Bébian d'avoir si bien réussi à
+simplifier la méthode et à la rendre assez facile pour qu'une mère
+puisse apprendre à lire à un enfant sourd-muet comme elle enseigne aux
+autres à parler, conformément au voeu émis par de Gérando dans un
+autre ouvrage: _des Signes et de l'Art de penser_, t. IV. page 485.
+
+
+L'abbé Sicard à été l'objet de plus d'un hommage en vers, indépendamment
+du quatrain, reproduit plus haut de M. de Fontanes, qui se trouve au bas
+du portrait du célèbre instituteur, gravé par Gaucher, d'après le dessin
+de Jauffret. Nous mettons sous les yeux du lecteur trois autres hommages
+en vers, pris au hasard.
+
+ Ce portrait représente un sage,
+ Dont le talent modeste et précieux
+ Sut donner au geste un langage
+ Et prêter une oreille aux yeux.
+
+ AUTEUR INCONNU.
+
+ Son art enfanta des merveilles;
+ Du sourd il ouvrit les oreilles;
+ Le muet se fit admirer.
+ O méchant! Cesse ton murmure.
+ Vois! tous les torts de la nature,
+ Un homme a su les réparer.
+
+ AIMÉ MARTIN.
+
+ SURDOS FECIT AUDIRE ET MUTOS LOQUI.
+
+ _S. Luc._
+
+ Toi, dont le ciel aux malheureux prospère,
+ Pour les consoler a fait choix,
+ Explique-moi, cher abbé, ce mystère:
+ D'où vient, lorsqu'au muet ton talent rend la voix,
+ Je ne puis qu'écouter, admirer et me taire?
+
+ L'ABBÉ DOUMEAU.
+
+ (_Mercure de France_ du 15 mai 1790).
+
+Parmi les artistes qui, de leur côté, lui ont payé leur tribut, nommons
+avec orgueil le sourd-muet Aubert, collaborateur, pendant de longues
+années, du célèbre Desnoyers, qui a gravé son portrait; le sourd-muet
+Peyson, élève d'Hersent et de Léon Cogniet, à qui M. de Montalivet,
+intendant général de la maison du roi Louis-Philippe, commanda, à notre
+prière, le portrait de ce bienfaiteur de l'humanité, qui figure
+honorablement au musée historique de Versailles.
+
+Dans la suite, le même sourd-muet fit don de son grand et beau tableau,
+représentant les derniers moments de l'abbé de l'Épée à la chapelle de
+l'Institution de Paris où on le voit encore.
+
+Ici nous ne pouvons passer sous silence le pélerinage que font, chaque
+année, les élèves de l'établissement au cimetière du Père la Chaise dans
+le but de déposer des couronnes d'immortelles sur son tombeau. Il a été
+réparé avec le produit d'une souscription organisée entre eux et des
+amis de l'humanité[23].
+
+L'abbé Sicard a laissé une foule d'ouvrages dont voici l'énumération:
+
+1º _Mémoire sur l'art d'instruire les sourds-muets de naissance_,
+Bordeaux, 1789, in-8º (extrait du recueil du _Musée de Bordeaux_).
+
+2º _Catéchisme ou instruction chrétienne à l'usage des sourds-muets_,
+1796, in-8º.
+
+3º _Manuel de l'enfance, contenant des éléments de lecture et des
+dialogues instructifs et moraux, dédié aux mères et à toutes les
+personnes chargées de l'éducation de la première enfance_, 1796, in-12.
+
+4º _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance pour servir à
+l'éducation des sourds-muets, et qui peut être utile à celle des enfants
+qui entendent et parlent, avec figures et tableaux_, Paris, 1800, in-8º.
+
+5º _De l'homme et de ses facultés physiques et intellectuelles, de ses
+devoirs et de ses espérances_, par D. Harlley, ouvrage traduit de
+l'anglais, avec des notes explicatives, 1802, 2 vol. in-8º.
+
+6º _Journée chrétienne d'un sourd-muet_, 1805, in-12.
+
+7º _Éléments de grammaire générale, appliquée à la langue française_, 2
+vol. in-8º, 4e édition, 1814.
+
+8º _Théorie des signes, pour servir d'introduction à l'usage des
+langues, où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en action._
+Paris, 2 vol. in-8º, seconde édition, 1823.
+
+
+Parmi les ouvrages auxquels l'abbé Sicard a collaboré ou a prêté son
+nom, on mentionne:
+
+ 1º _Les Annales catholiques_ (1796, 1797, nos 21 à 42), rédigées
+ par M. Jauffret, depuis évêque de Metz, et dans lesquelles l'abbé
+ Sicard signait tantôt son nom, tantôt son anagramme _Dracis_,
+ _Annales catholiques_, sur chacun des numéros desquelles il faisait
+ imprimer les douze caractères de la _Paligraphie_, écriture
+ inventée par M. de Maismieu.
+
+ 2º _L'Histoire de l'établissement du christianisme dans les Indes
+ orientales_, ouvrage dû à la plume de Serieys, au nom duquel l'abbé
+ Sicard joignit ici le sien, comme dans tous les autres livres de
+ cet écrivain, en reconnaissance d'un service que, selon M. Barbier
+ (_Dictionnaire des Anonymes_) Serieys lui avait rendu pendant les
+ orages de la révolution.
+
+ 3º _Deux Mémoires sur l'art d'instruire les sourds-muets_, insérés
+ dans le _Magasin encyclopédique_, et traduits en allemand, avec des
+ notes par Adf. F. Petschke, dans le journal intitulé: _Teutsche
+ Monatscher_, pris séparément, Leipsick, 1798, in-8º.
+
+ 4º _Le Dictionnaire généalogique; historique et critique de
+ l'histoire sainte_, par M. l'abbé ***, composé par Serieys, revu
+ par l'abbé Sicard qui, peut-être, a porté la complaisance trop loin
+ en prenant sur lui la responsabilité de cette oeuvre qui n'est
+ pas exempte d'erreurs, Paris, 1804, in-8º.
+
+ 5º _L'Epitome de l'histoire des Papes depuis saint Pierre jusqu'à
+ nos jours_, avec un _Précis historique de la vie de N. S. P. le
+ pape Pie VII_, par Serieys, ouvrage élémentaire à l'usage des
+ jeunes gens, revu par l'abbé Sicard, 1805, in-12.
+
+ 6º _Deux ouvrages de grammaire_, publiés par M. Mourier,
+ instituteur, ancien bibliothécaire du _Prytanée français_
+ (aujourd'hui collége de Louis-le-Grand) sous le titre de:
+ _L'Alphabet méthodique et la grammaire française exacte et
+ méthodique_, 1815 et 1816, réimprimé en 1823.
+
+ 7º _La Vie de la Dauphine_, mère de Louis XVIII (Paris, 1817, 1
+ vol. in-12), ouvrage de Serieys.
+
+ 8º Une édition des _Tropes de Dumarsais_, dont il entreprit la
+ publication.
+
+ 9º _Les Sermons inédits de Bourdaloue_, imprimés sur un manuscrit
+ authentique; Paris, 1823, in-8º.
+
+ 10º _Des Morceaux de grammaire générale_, dans les séances des
+ _Écoles normales_ et la collection des _Mémoires de l'Institut_.
+
+Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un rapport de l'abbé
+Sicard, l'un des membres de la Commission, chargée de l'examen du _Génie
+du Christianisme_[24], lu à la séance de la langue et de la littérature
+françaises de l'Institut, le 23 janvier 1811.
+
+
+Voici les titres de l'abbé Sicard:
+
+ Prêtre de la Congrégation des Prêtres de la Doctrine chrétienne;
+
+ Chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris;
+
+ Directeur et instituteur en chef de l'École des Sourds-muets;
+ administrateur de l'hospice des Quinze-Vingts et de l'Institution
+ des Aveugles travailleurs;
+
+ Membre de l'Institut de France (Académie française); vice-président
+ de la Société royale académique des sciences de Paris;
+
+ Membre des académies de Madrid, Luques, Livourne, Lyon, Troyes,
+ Nancy, etc.
+
+ Chevalier de la Légion d'honneur après la première Restauration, en
+ 1814, des ordres Saint-Wladimir de Russie, et de Wasa, en Suède, et
+ de Saint-Michel de France.
+
+
+
+
+NOTICES
+
+SUR LES ÉLÈVES DE L'ABBÉ SICARD
+
+MASSIEU ET CLERC.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+MASSIEU.
+
+ Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un
+ voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses
+ premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions aux
+ exercices publics de l'abbé Sicard!--Quelles étaient ses habitudes
+ et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets de Rodez
+ lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il est réclamé
+ par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir finir ses jours
+ dans cette ville.--Exercices publics des élèves du nouveau
+ professeur.--Un journal de la localité publie des fragments de ses
+ Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa mort et ses
+ obsèques.
+
+
+Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens près de Cadillac,
+département de la Gironde, de parents pauvres, qu'une fatalité
+singulière semblait poursuivre; ils avaient à leur charge cinq autres
+enfants atteints de la même infirmité. Celui-ci passa ses premières
+années à garder les moutons, il les comptait sur ses doigts, et quand
+le nombre dépassait dix, il le marquait sur son bâton et recommençait à
+compter.
+
+Souvent il témoignait à son père le désir d'aller, comme ses petits
+camarades, apprendre à lire et à écrire à l'école. Et le père, dans son
+désespoir, tâchait de lui faire comprendre par signes que sa position
+exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre enfant avait beau insister
+pour qu'on lui débouchât les oreilles comme on débouche une bouteille,
+s'imaginant que c'était un innocent moyen capable de lever un pareil
+obstacle. Voyant que rien ne lui réussissait, il dérobe un livre, et se
+rend de lui-même à l'école. Que pouvait le maître pour cet intrus qui
+ouvrait le volume dont il parcourait les pages en remuant les lèvres par
+imitation?
+
+Ensuite il essaya de former les lettres au hasard et gémit de se voir
+frappé d'impuissance.
+
+Une heureuse circonstance devait bientôt tarir la source des larmes de
+notre pauvre sourd-muet.
+
+Un citoyen charitable de la contrée, M. de Puymaurin, touché de son
+sort, l'emmène à l'Institution des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de
+Cicé, archevêque de ce diocèse, avait confié la direction à l'abbé
+Sicard.
+
+Agé de treize ans, il est admis.
+
+Là ses progrès ne tardent pas à justifier l'opinion que son bienfaiteur
+avait conçue de lui.
+
+Aussitôt que la nouvelle de la mort de l'abbé de l'Épée, directeur de
+l'École de Paris, fut parvenue à Bordeaux, le directeur, transféré à
+Paris, s'y fit accompagner de son élève favori sur lequel il fondait
+déjà de grandes espérances. Dans cet établissement, il obtint chaque
+jour, grâce à lui, de nouveaux triomphes sur l'opinion publique. Il fut
+nommé premier répétiteur de l'École par Louis XVI, le 4 avril 1790,
+confirmé par l'Assemblée constituante, le 21 juillet 1791; par la
+Convention nationale, le 7 janvier 1795 avec un traitement de 1,200 fr.
+(ce qui était assez beau pour l'époque); et par le ministre de
+l'intérieur Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800.
+
+Ses succès le remplirent d'une si grande joie que, par ses gestes
+énergiques, il ne cessait d'exprimer à son entourage ce qui se passait
+au fond de son âme. _Je pourrai_, disait-il dans son langage, _assurer
+enfin du pain à la vieillesse de ma mère_.
+
+Il n'oublia jamais, en effet, sa famille, à laquelle il faisait passer
+exactement une bonne partie de ses épargnes. «Donner à ses parents,
+c'est leur rendre ce qu'on en a reçu.» Ce fut sa seule réponse aux
+observations qui lui étaient faites.
+
+Son étrange plaidoyer devant la justice à l'occasion d'un vol dont il
+avait été victime, fit grand bruit dans le monde. Le voici tel que le
+donne la traduction littéraire du compte rendu d'un journal anglais,
+précédé de réflexions du rédacteur:
+
+«Parmi les événements intéressants qui caractérisent ce siècle, la
+dénonciation de Jean Massieu, âgé de dix-huit ans, sourd-muet de
+naissance, n'est pas un des moins extraordinaires.
+
+«Ce jeune homme, élève de l'abbé Sicard, successeur de l'abbé de l'Épée,
+dans le laborieux travail de répandre l'instruction parmi les
+sourds-muets, a plaidé sa cause en plein tribunal contre un voleur dont
+il avait failli être la victime et cela sans avoir besoin de l'aide
+d'aucun défenseur; il a écrit lui-même ce qui s'était passé avec la
+noble franchise de l'innocence et l'ingénuité d'un sauvage, fortement
+pénétré de l'idée des droits sacrés de la nature, comme si la nature
+l'avait elle-même chargé d'en rappeler le souvenir, d'en demander le
+redressement et d'en poursuivre la punition.
+
+«Nous transcrivons ici ce monument vraiment curieux et original des
+succès de l'esprit humain, privé des moyens ordinaires d'instruction.
+
+Jean Massieu a dit au juge:
+
+«Je suis sourd-muet de naissance, je regardais le soleil du
+Saint-Sacrement, dans une grande rue, avec tous les autres sourds-muets.
+Cet homme m'a aperçu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de la
+poche droite de mon habit: il s'est approché doucement de moi, et m'a
+pris le portefeuille. Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'étais
+tourné vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta le portefeuille
+sur la jambe d'un autre homme qui le ramassa et me le rendit. Je saisis
+mon voleur par sa veste; je le contins avec force: il devint pâle,
+blême, tremblant. Je fis signe à un soldat de me venir en aide; je lui
+montrai le portefeuille en tâchant de lui faire comprendre que cet homme
+me l'avait volé. Le soldat a appréhendé au corps le voleur et l'a amené
+ici où je l'ai suivi. Je vous demande justice.
+
+«Je jure devant Dieu qu'il m'a dérobé mon portefeuille; lui n'osera pas
+jurer devant Dieu.
+
+«Je vous prie néanmoins de ne pas ordonner qu'on lui coupe la tête, il
+n'a pas tué; exigez seulement qu'on le fasse ramer aux galères.»
+
+Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut condamné à trois mois
+de prison à Bicêtre.
+
+Ici il nous semble intéressant, avant de suivre notre célèbre sourd-muet
+dans sa modeste existence, de compléter le tableau de ses premières
+impressions et de ses premiers chagrins, tracé par lui-même, en réponse
+à une demande qui lui avait été adressée sur ce sujet:
+
+
+«Je suis né à Semens, canton de Saint-Macaire, département de la
+Gironde.
+
+«Mon père est mort en janvier 1791; ma mère vit encore.
+
+«Nous étions six sourds-muets dans notre famille, trois garçons et trois
+filles.
+
+«Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis resté dans mon pays
+sans recevoir aucune espèce d'instruction; _j'étais dans les ténèbres_.
+
+«J'exprimais mes idées par des signes manuels ou des gestes, dont
+j'usais pour correspondre avec mes parents, avec mes frères ou soeurs,
+et qui étaient bien différents de ceux des sourds-muets instruits. Les
+étrangers ne me comprenaient pas, quand je leur exprimais ainsi mes
+idées, mais les voisins me comprenaient assez.
+
+«Je voyais des boeufs, des chevaux, des ânes, des porcs, des chiens,
+des chats, des végétaux, des maisons, des champs, des vignes, et, après
+avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais bien.
+
+«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant, je ne savais ni lire ni
+écrire, je désirais lire et écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons
+et de jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y suivre et
+j'en étais très-jaloux.
+
+«Je demandais à mon père, les larmes aux yeux, la permission d'aller à
+l'école; je prenais un livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer
+mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme pour sortir, mais mon
+père me refusait la permission que je lui demandais, en me faisant signe
+que je ne pourrais jamais rien apprendre parce que j'étais sourd-muet.
+
+Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce volume pour le lire;
+mais je ne connaissais ni les lettres, ni les mots, ni les phrases, ni
+les périodes. Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles,
+demandant avec impatience à mon père de me les déboucher.
+
+«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède. Alors je me désolais. Un
+jour, je sortis de la maison paternelle, et j'allai à l'école sans en
+prévenir mon père: je me présentai au maître et lui demandai par gestes
+de m'apprendre à lire et à écrire, il me refusa durement et me chassa:
+ce qui me fit beaucoup pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais
+souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans; j'essayais tout
+seul de former, avec une plume, des signes d'écriture.
+
+«Dans mon enfance, mon père me faisait faire, matin et soir, mes prières
+par gestes; je me mettais à genoux, je joignais les mains et je remuais
+les lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient Dieu.
+
+«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est le créateur du ciel et
+de la terre. Dans mon enfance, j'adorais le ciel, parce que ne voyant
+pas Dieu, je voyais le ciel.
+
+«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si je ne m'étais pas fait
+moi-même. Je grandissais; mais si je n'avais connu mon instituteur,
+l'abbé Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon corps, car mon
+esprit était très-pauvre. En grandissant, j'aurais continué à croire que
+le ciel était Dieu.
+
+«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas avec moi, ils me
+méprisaient; j'étais repoussé comme un chien.
+
+«Je m'amusais tout seul à jouer au mail, au sabot, ou à courir juché sur
+des échasses.
+
+«Je connaissais les nombres avant mon instruction; mes doigts me les
+avaient appris. Je ne connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes
+doigts, et quand le nombre dépassait _dix_, je faisais des _koches_ sur
+un morceau de bois.
+
+«Dans mon enfance, mes parents me faisaient quelquefois garder un
+troupeau, et souvent ceux qui me rencontraient, touchés de ma situation,
+me donnaient quelque argent.
+
+«Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui passait, me prit en
+affection, me fit venir chez lui et me donna à manger et à boire.
+
+«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de moi à l'abbé Sicard,
+qui consentit à se charger de mon éducation.
+
+«Le monsieur en question écrivit à mon père, qui me montra sa lettre,
+mais je ne pus pas la lire.
+
+«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle contenait; ils
+m'apprirent que j'irais à Bordeaux. Ils croyaient que c'était pour
+apprendre à être tonnelier. Mon père me dit que c'était pour apprendre à
+lire et à écrire.
+
+«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque nous y arrivâmes,
+nous allâmes visiter l'abbé Sicard que je trouvai très-maigre.
+
+«Je commençai à former des lettres avec les doigts. Au bout de quelques
+jours, je pus écrire un certain nombre de mots.
+
+«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs mots; dans
+l'espace de six mois, je sus écrire quelques phrases. Dans l'espace d'un
+an, j'écrivis bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, j'écrivis
+mieux et je répondis bien aux questions que l'on me faisait.
+
+«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec l'abbé Sicard, quand
+je partis avec lui pour Paris.
+
+«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu comme les
+_entendants-parlants_.
+
+«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès, si un sourd-muet ne
+m'avait inspiré une grande crainte qui me rendait malheureux.
+
+«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit que ceux qui n'avaient
+jamais été malades depuis leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et
+que ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux.
+
+«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien malade depuis mon âge de
+raison, je crus longtemps que je ne pourrais vivre vieux, et que je
+n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, ni
+cinquante ans.
+
+«Ceux de mes frères et soeurs qui n'avaient jamais été malades depuis
+leur naissance sont morts depuis qu'ils ont commencé à l'être.
+
+«Mes autres frères et soeurs qui avaient été souvent malades se sont
+rétablis.
+
+«Sans mon absence de toute maladie et la croyance où j'étais que je ne
+pourrais pas vivre vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu
+aussi savant qu'un véritable entendant-parlant.
+
+«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je n'aurais pas craint la mort,
+et j'aurais été toujours heureux.»
+
+Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs personnes: «Mon cher
+Massieu, avant toute instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui
+se regardaient et remuaient les lèvres?
+
+«Je croyais, répondit-il, qu'ils _exprimaient des idées_.
+
+«_D._ Pourquoi croyais-tu cela?
+
+«_R._ Parce que je m'étais souvenu qu'on avait parlé de moi à mon père
+et qu'il m'avait menacé de me punir.
+
+«_D._ Tu croyais donc que le mouvement des lèvres était un moyen de
+communiquer les idées?
+
+«_R._ Oui.
+
+«_D._ Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lèvres pour nous communiquer
+les tiennes?
+
+«_R._ Parce que je n'avais pas assez regardé les lèvres des parlants,
+et qu'on m'avait dit que _mes bruits étaient mauvais_. Comme on
+m'assurait que mon mal était dans les oreilles, je prenais de
+l'eau-de-vie, j'en versais dans l'une et dans l'autre et je les bouchais
+avec du coton.
+
+«_D._ Savais-tu ce que c'était qu'entendre?
+
+«_R._ Oui.
+
+«_D._ Comment l'avais-tu appris?
+
+«_R._ Une parente entendante qui demeurait dans notre maison m'avait dit
+qu'elle voyait avec les oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec
+les yeux, lorsque cette personne venait visiter mon père.
+
+«Les entendants voient la nuit avec les oreilles les personnes qui
+marchent près d'eux.
+
+«Le _marcher nocturne_ distingue les personnes et dit leur nom aux
+entendants.»
+
+On voit, par le style de ces réponses, qu'il a fallu les copier et les
+conserver exactement pour les transmettre au public.
+
+«A quoi pensiez-vous, lui demanda la même dame, pendant que votre père
+vous faisait rester à genoux?
+
+--«Au ciel.
+
+--«Dans quelle intention lui adressiez-vous une prière?
+
+--«Pour le faire descendre de nuit sur la terre, afin que les herbes que
+j'avais plantées crussent, et pour que les malades fussent rendus à la
+santé.
+
+--«Était-ce des idées, des mots, des sentiments dont vous composiez
+votre prière?
+
+--«C'était le coeur qui la faisait, je ne connaissais encore ni les
+mots, ni leur valeur.
+
+--«Qu'éprouviez-vous alors dans le coeur?
+
+--«La joie, quand je voyais que les plantes et les fruits croissaient;
+la douleur, quand je voyais leur _endommagement_ par la grêle, et que
+mes parents malades ne guérissaient pas.»
+
+Son père lui avait montré une grande statue dans l'église de son
+village; elle représentait un vieillard à longue barbe, tenant un globe
+dans sa main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus du
+soleil.
+
+«Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le boeuf, le cheval, etc.?
+
+--«Non, et pourtant j'étais bien curieux de _voir naître_: souvent
+j'allais me cacher dans les fossés pour attendre que le ciel descendît
+sur la terre afin d'assister à la naissance des êtres; je voulais bien
+voir cela.
+
+--«Quelle fut votre pensée lorsque M. Sicard vous fit tracer, pour la
+première fois, des mots avec des lettres?
+
+--«Je pensais que les mots étaient les images des objets que je voyais
+autour de moi; je les apprenais de mémoire, avec une vive ardeur. Quand
+j'avais lu le mot _Dieu_, et que je l'avais écrit à la craie sur
+l'ardoise, je le regardais très-souvent, car je croyais que Dieu causait
+la mort et je la craignais beaucoup.
+
+--«Quelle idée aviez-vous donc de la mort?
+
+--«Je pensais que c'était la cessation du mouvement, de la sensation, de
+la _manducation_, de la tendreté de la peau et de la chair.
+
+--«Pourquoi aviez-vous cette idée?
+
+--«J'avais vu un mort.
+
+--«Pensiez-vous que vous deviez toujours vivre?
+
+--«Je croyais qu'il y avait une terre céleste et que le corps était
+éternel.»
+
+On se rappelle combien de fois les définitions de Massieu ont électrisé
+l'assemblée qui se pressait autour de son illustre maître et comment,
+volant de bouche en bouche, elles ont fait le tour du monde.
+
+_Reconnaissance_ définie, entre autres, _la mémoire du coeur_.
+
+Pourtant, cette définition donnée par Massieu n'est point, selon nous,
+parfaite, puisqu'on peut dire avec non moins de fondement de la _haine_
+qu'elle est également la mémoire du coeur. Ah! si le sourd-muet avait
+ajouté: _d'un coeur honnête!_ à la bonne heure!
+
+En dépit de la froide logique, cet élan de l'âme de Massieu n'en fut pas
+moins applaudi à outrance et il a même passé en proverbe.
+
+On remarqua aussi sa définition de _la difficulté_: c'est une
+_possibilité avec obstacle_.
+
+Interrogé en 1815 sur le meilleur gouvernement, il répondit sans
+hésiter: c'est le gouvernement paternel.
+
+N'eût-on pas dit que, dans l'état des choses d'alors, la prudence était
+venue jusqu'à lui se mettre de moitié avec la confiance?
+
+«Quelle différence, lui demanda-t-on un jour, faites-vous entre Dieu et
+la nature?
+
+--«Dieu, répondit-il, est la tête invisible de l'univers, la main
+mystérieuse du monde, le moteur de la nature, le créateur du ciel et de
+la terre, le soleil de l'éternité, le premier être, l'être suprême,
+l'être par excellence, le seul grand, le seul puissant, le _Très-Haut_.
+
+«Il a été le créateur de toutes choses.
+
+«Les premiers êtres sont sortis de son sein. Il leur a dit: vous ferez
+les seconds; vous en produirez d'autres, mes volontés sont des lois;
+l'ensemble de mes lois, c'est la nature.»
+
+Voici les réponses qu'il fit aux trois questions suivantes:
+
+«Qu'est-ce que Dieu et l'éternité?
+
+«Dieu est l'être nécessaire, l'horloger de la nature, le machiniste de
+l'univers et l'âme du monde.
+
+«L'éternité est un jour sans hier ni lendemain.»
+
+Quelques personnes, ayant voulu l'embarrasser, lui demandèrent ce que
+c'est que l'ouïe.
+
+«C'est, répondit-il immédiatement, _la vue auriculaire_.
+
+--«Quelle distinction faites-vous entre un conquérant et un héros? lui
+demanda une dame d'esprit.
+
+--«Les armes, les soldats font le conquérant: le courage du coeur fait
+le héros. Jules César était le héros des Romains; Napoléon est le héros
+de l'Europe.»
+
+Qui ne devait être frappé du contraste que formaient ces définitions si
+profondes, si élevées de notre sourd-muet avec son style épistolaire et
+sa conversation familière? Ce qui ressort de l'un et de l'autre, c'est
+que Massieu resta toujours enfant[25] dans sa manière de voir. D'où plus
+d'une personne a conclu, à tort, du particulier au général, qu'un
+individu atteint de la même infirmité ne peut jamais atteindre à la
+supériorité de tel ou tel parlant instruit.
+
+Peut-être était-ce la faute du maître qui, jaloux, avant tout, dans son
+intérêt, de faire briller son élève, avait cru devoir négliger de porter
+toute son attention sur un point aussi important. Ne dépendait-il pas,
+en effet, de lui d'abaisser de plus en plus la barrière qui s'élève,
+sous ce rapport, entre le sourd-muet et celui qui est doué de la
+plénitude des sens?
+
+Ne croirait-on pas que Massieu dut avoir quelque sentiment de sa
+faiblesse relative pour emprunter la plume d'un de ses premiers élèves,
+bien jeune alors, mais plus heureusement formé, depuis, par un autre? Il
+avait à recommander à la bienveillance du Préfet du département du Nord,
+non-seulement une jeune sourde-muette qu'il désirait faire admettre à
+l'Institution des sourds-muets d'Arras, mais encore une pauvre enfant
+qu'il avait eu l'occasion de présenter à ce fonctionnaire[26].
+
+A l'époque où, encore sur les bancs de l'école, nous demandions à
+Massieu s'il nous serait possible d'essayer de lire Voltaire, il nous
+répondit en branlant la tête: Cet écrivain est trop difficile pour qu'un
+sourd-muet, quelle que soit d'ailleurs sa capacité, puisse se flatter de
+réussir jamais à le comprendre. Un tel arrêt nous effraya tellement que
+nous renonçâmes, dès lors, à la poursuite de ce qu'il croyait devoir
+appeler une chimère, et c'eût été pour toute notre vie peut-être, si
+heureusement un professeur plus capable n'était venu nous désabuser là
+dessus. Ah! nous n'en finirions point, si nous avions à exposer ici les
+opinions plus ou moins bizarres dont nos pauvres têtes étaient coiffées
+sur d'autres points!
+
+Si Bébian, dans son _examen critique de la nouvelle organisation de
+l'enseignement dans l'Institution des sourds-muets de Paris_, n'a pu
+s'empêcher de s'écrier que le célèbre sourd-muet M....., ce grand
+improvisateur de réponses aux exercices publics de l'abbé Sicard, ne
+comprenait pas _l'Ami des enfants de Berquin_; ça été pour montrer par
+cet exemple, entre autres, que rien n'est indispensable à quiconque veut
+se charger de l'éducation d'un enfant sourd-muet, comme de savoir tirer
+avantage de la richesse, de l'énergie, de l'élégance, de la flexibilité
+du langage mimique, et que, grâce à ce puissant instrument, soutenu de
+l'étude philosophique de la langue, on peut expliquer et traduire aux
+sourds-muets un prosateur ou un poëte, quel qu'il soit. Il va sans dire
+que la lecture et la conversation écrite suffisent, jusqu'à un certain
+point, pour balancer les désavantages de leur position, vis-à-vis des
+enfants ordinaires. C'est donc outrager le langage des gestes que de
+prétendre relever cette infériorité apparente pour lui en faire porter
+la peine.
+
+Dans le cours de mon long professorat, j'ai eu l'occasion de me
+convaincre de plus en plus de la grande influence que l'emploi mieux
+entendu de la mimique est capable d'exercer sur le développement tant
+intellectuel que moral de nos jeunes élèves. N'est-ce pas, d'ailleurs,
+un argument péremptoire contre l'absurde prétention de lui substituer la
+prononciation artificielle, si ce n'est pour restreindre cette dernière
+comme un complément secondaire à ceux de ces rares infortunés qui y
+montrent certaines dispositions?
+
+Il ne suffit pas que le maître soit instruit, il faut surtout qu'il
+sache si bien manier le langage particulier de l'élève, que celui-ci
+puisse saisir, à première vue, toutes les nuances de la pensée et toutes
+les délicatesses du sentiment.
+
+A ce propos, qu'il nous soit permis de citer ici le passage suivant du
+discours de réception prononcé à l'Académie française par Mgr l'évêque
+d'Hermopolis, le jour où il fut reçu à la place laissée vacante par la
+mort de l'abbé Sicard (le 18 novembre 1822):
+
+«Avant l'abbé de l'Épée, on n'ignorait pas que l'homme, par des signes
+divers, plutôt inspirés par un instinct naturel que découverts par la
+réflexion, peut exprimer ses sentiments et ses pensées. La physionomie
+étant, en particulier, le miroir de l'âme, qui de nous n'a pas senti
+quelquefois le pouvoir d'un geste, d'un regard, de quelques larmes,
+d'une inflexion de voix, d'une posture suppliante? N'est-ce pas de tout
+cela que se compose dans l'orateur cette éloquence du corps, que les
+anciens mettaient, avec raison, au-dessus de celle des paroles?
+L'histoire a conservé le nom d'un célèbre Romain qui, par sa pantomime
+d'une vérité frappante, rendait fidèlement tout ce qu'il y avait de plus
+noble, de plus délicat, de plus varié, de plus nombreux dans les
+périodes de Cicéron.»
+
+Ah! que n'eût pas dit encore cet illustre prélat, s'il avait été plus à
+portée de découvrir les profondeurs d'un art qui peut être une énigme
+pour la plupart, et dont les prérogatives ne le cèdent pas toutefois à
+celles de la parole. Ces deux dons également merveilleux ne sauraient
+s'expliquer qu'en les faisant descendre immédiatement du ciel.
+
+On remarquait, du reste, autant de simplicité et d'originalité dans les
+habitudes de Massieu que dans ses expressions. A considérer son
+extérieur, on eût dit un étranger au monde civilisé, quoiqu'à la vérité,
+il eût fréquenté les sociétés les plus choisies et approché les plus
+hauts personnages, jusqu'à des souverains. L'abandon et la naïveté du
+jeune âge semblaient identifiés à sa personne. Il ne savait rien cacher
+à ses jeunes camarades. _Il allait jusqu'à leur faire part de ses
+anxiétés_; il les consultait non-seulement sur ses goûts, mais sur ses
+affaires les plus sérieuses.
+
+Il avait une passion si enfantine pour les montres, les cachets, les
+clefs dorées, qu'on le voyait porter sur lui jusqu'à quatre de ces
+petites horloges. Il les regardait à tout moment, et les faisait admirer
+aux personnes qu'il rencontrait.
+
+Quant aux livres, il en achetait dans tous les quartiers; il en
+emportait dans ses poches, sous son bras, entre ses mains, et après les
+avoir montrés à tout le monde, il allait les troquer pour d'autres. Il
+essuyait sans sourciller les brocards que l'on se permettait contre lui.
+Ce n'est pas néanmoins qu'il abdiquât une certaine brusquerie, quand il
+se voyait piqué au vif.
+
+Au reste, il compensait ces légers défauts par mille qualités
+estimables. Il était fidèle à l'amitié; il ne se souvenait que des
+services qu'on lui avait rendus; sa reconnaissance pour l'abbé Sicard ne
+se démentit jamais. «Lui et moi, disait-il, nous sommes deux barres de
+fer forgées ensemble.»
+
+Il se montra calme et résigné en apprenant que son cher maître, sur le
+point de mourir, ne laissait pas de quoi lui rendre, à lui Massieu, le
+fruit de trente années de traitement comme fonctionnaire, ainsi que nous
+l'avons dit.
+
+Plus d'un an s'était écoulé depuis la perte du respectable directeur,
+que son élève de prédilection fut forcé de quitter son poste pour aller
+recevoir l'hospitalité généreuse que lui offrait à Rodez l'abbé Perier.
+Ce fut, sans doute, sur les instances de ce dernier que Massieu
+consentit à unir son sort à celui d'une parlante de cette ville, dont il
+eut deux enfants doués de tous leurs sens.
+
+A la mort de l'abbé Perier qui, appelé à Paris par le gouvernement,
+l'avait laissé à la tête de son école, il fut réclamé en 1831, malgré le
+désir que le Conseil municipal du chef-lieu de l'Aveyron avait eu de le
+conserver, par un riche libraire de Lille, M. Vanackère qui, pendant son
+séjour dans cette ville, lui avait témoigné sans cesse une affection
+particulière. Massieu s'y était rendu vers 1820 pour développer en
+public l'art d'instruire ses compagnons d'infortune et avait emporté, en
+revenant à Paris, un si doux souvenir de l'accueil sympathique qu'il y
+avait reçu, qu'il fixa son choix sur cette ville.
+
+On pensait à lui confier la direction d'une école de sourds-muets,
+fondée en 1835 au moyen des libéralités des âmes charitables. Comptant à
+peine une dizaine d'élèves, elle ne tarda pas à recevoir tous ceux qui
+étaient épars dans les villes et les campagnes du département. Leur
+nombre qui s'élevait, dès 1839, à quarante, s'accroissant toujours
+depuis, força l'Administration d'adjoindre à leur asile une maison
+voisine.
+
+Une institutrice parlante secondait le directeur dans l'enseignement des
+jeunes filles qui recevaient, en outre, des leçons d'ouvrages à
+l'aiguille, et étaient initiées à tous les devoirs de l'économie
+domestique.
+
+Plusieurs ateliers furent créés en faveur des garçons qui pouvaient se
+livrer à diverses professions, suivant leur aptitude et le choix de
+leurs parents.
+
+L'Institution était placée sous l'inspection et la surveillance d'une
+commission nommée par le Préfet et présidée par le maire de la ville.
+
+M. Vanackère père, l'un des membres de la commission, fut pour le
+directeur un guide, un appui, un conseil, tant que l'administration
+matérielle de la maison lui fut confiée.
+
+Cet établissement est une conquête qui fait honneur au département du
+Nord et à son chef-lieu, connu, entre toutes les villes de France, pour
+une de celles où la charité s'exerce avec le plus de ferveur et
+d'intelligence.
+
+Massieu jouissait, en outre, d'une modique pension sur l'État et de
+quelques subsides du département.
+
+Deux fois un habile orateur voulut bien prêter aux exercices publics de
+l'Institution l'appui de son éloquence, en traçant à l'auditoire le
+tableau de la situation de ces êtres si intéressants par cela même que
+la nature les a maltraités; il lui montra les abbés de l'Épée et Sicard
+renversant, d'une main hardie, mais sûre, cette barrière élevée, depuis
+tant de siècles, par un préjugé humiliant entre ces malheureux et le
+reste de la société, les rétablissant dans leur dignité de citoyens et
+de chrétiens, admirablement servis eux-mêmes par la science
+philosophique et l'amour de l'humanité......
+
+On aurait voulu entendre un nouveau discours de ce brillant orateur sur
+un sujet qu'il possédait si bien et qu'il traitait sans l'épuiser....
+C'était M. le docteur Leglay, archiviste général du département, qui
+faisait partie de la commission de surveillance de l'établissement.
+
+Pour mettre nos lecteurs à même de juger s'il a été, dans cette
+circonstance, le digne interprète de ses collègues, nous sommes heureux
+d'extraire les passages les plus remarquables de l'allocution du docteur
+à la foule choisie qui se pressait, dans le mois de septembre 1836,
+autour de ces infortunés, sur la tête desquels allaient descendre les
+couronnes décernées au travail et à la bonne conduite:
+
+«Le malheur est toujours une chose sacrée, comme disaient les anciens,
+mais c'est surtout le malheur, uni à l'innocence, qui est digne d'un
+religieux respect. Une jeune fille disgraciée de la nature, un faible
+enfant que la douleur fait crier avant qu'il sache ce que c'est que la
+douleur, un pauvre insensé qu'on outrage dans la rue, et qui s'enfuit
+en pleurant ou en riant, voilà des êtres devant lesquels je voudrais
+m'incliner; ils me semblent marqués au front d'un caractère divin, je
+suis porté à croire que Dieu, leur père et le nôtre, les a envoyés gémir
+et souffrir parmi nous pour éprouver ou plutôt pour nourrir cette pitié
+sainte qui siége dans le sanctuaire le plus intime du coeur.»
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+«Vous tous qui savourez à chaque instant l'ineffable jouissance de
+l'ouïe et de la parole; vous qui tressaillez de joie au chant d'un
+oiseau, au murmure du vent, au bruit de la cascade lointaine, et surtout
+aux accents toujours mélodieux d'une voix chérie; vous qui trouvez tant
+de bonheur à répandre vos pensées, vos émotions dans le sein de
+l'amitié, ou qui vous faites écouter d'un auditoire attentif et
+bienveillant, que dites-vous de ces enfants qui ne parlent ni
+n'entendent? Fils et frères déshérités, ils errent, ils traînent leur
+figure d'homme!.... Stupides étrangers[27] au milieu de leur propre
+famille, inquiets de ce qui se passe, de ce qui se dit; tristes et
+impatients de leur ilotisme, ils finissent par aller se jeter sur le
+sein de leur mère comme pour l'interroger. Elle les serre dans ses bras
+et elle pleure! Pauvre mère qui, comme Rachel, ne veut pas être
+consolée, mais qui envie peut-être le malheur de Rachel! Et en effet,
+Messieurs, c'est là une calamité pour laquelle les yeux n'ont pas assez
+de larmes, ni le coeur assez de tristesse.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+«Nous avons vu toutes ces jeunes âmes, naguère captives et enveloppées
+d'un ténébreux linceul, s'agiter sous les regards du maître afin de
+sortir de prison, faisant des efforts pour écarter et déchirer ce
+linceul, pour rompre la coquille et éclore enfin à la clarté du jour. Ce
+travail d'un second enfantement nous rappelait la doctrine des Indiens
+qui voient, dans le corps d'un animal, ou même dans le tronc d'un arbre
+et la tige d'une plante, des âmes exilées, reléguées, se heurtant contre
+les parois de leur prison vivante pour se frayer une issue et rentrer
+enfin dans le monde des esprits. C'est un beau spectacle, Messieurs, que
+d'assister à cette renaissance morale et intellectuelle, c'est un
+spectacle qui ferait couler des larmes délicieuses sur les joues de
+toutes les mères.
+
+«Messieurs, ces pauvres enfants, maintenant enrichis d'idées et
+d'expressions, savent tous que leurs bienfaiteurs, leurs protecteurs,
+leurs amis sont dans cette enceinte; leurs âmes énergiques et tendres
+comprennent le bienfait et éprouvent la reconnaissance; ils ont _la
+mémoire du coeur_; mais que peuvent-ils faire pour vous le dire? Leur
+instituteur lui-même, cet homme dont le mutisme est si éloquent, ne
+saurait prendre la parole. Hélas! il ignore même en ce moment que je
+vous parle de lui: il m'écoute sans m'entendre; mais lui et ses enfants
+comptent sur moi; ils croient, ils supposent que j'ai la voix assez
+forte pour porter jusque dans vos âmes le tribut de leur amour
+reconnaissant. Ils me prêtent, sans doute, de belles et touchantes
+paroles.»
+
+Deux ans plus tard, un journal de la localité (_le Nord_) publiait des
+fragments des _mémoires_ de notre sourd-muet, nouvel et curieux
+échantillon de sa naïveté.
+
+Pour ne pas tomber dans des redites, peut-être ennuyeuses, nous avons
+supprimé les détails donnés par Massieu sur l'arrestation de son
+respectable maître et sur les moindres circonstances qui l'ont suivie
+et accompagnée, et nous nous sommes borné à extraire de cet écrit ce qui
+suit, comme paraissant de nature à exciter l'attention:
+
+«Le vendredi 23 novembre, le citoyen Alhoy, instituteur-adjoint des
+sourds-muets à la place de l'abbé Laborde, victime du 2 septembre 1792,
+nous conduisit à la Convention nationale; nous ne pûmes entrer dans la
+salle. Le jour suivant, nous fûmes admis dans l'Assemblée. Elle avait
+changé de président. Le citoyen Romme qui n'aimait pas Sicard ne voulut
+pas nous recevoir.
+
+«Le dimanche 25, il vint à l'Institution un commissaire de la Convention
+avec un prêtre assermenté. Le commissaire écrivit: _Vous importunez la
+Convention nationale; Sicard n'est pas patriote. Vous le réclamez en
+vain._ Je lui écrivis: _Nous n'irons plus à la Convention_. Le
+commissaire portait un bonnet rouge.
+
+«Vers la fin de novembre, un soir, la citoyenne Chevret, amie fidèle de
+l'abbé Sicard, vint me faire de vifs reproches. Je pleurai beaucoup.
+Elle m'écrivit: _Hélas! vous êtes ingrat._ Je passai une mauvaise nuit.
+J'étais fort triste.
+
+«Le lundi 2 décembre au matin, la citoyenne Chevret revint à
+l'Institution; elle nous présenta la pétition qu'elle avait faite au
+Comité de salut public; elle me pria de la signer. J'y consentis avec
+la plus vive satisfaction, et lui serrai fortement la main.
+
+«Le mercredi 4, je retrouvai avec bien de la joie toutes les fenêtres de
+l'abbé Sicard ouvertes, et la porte descellée. Pendant le souper, l'abbé
+Sicard parut. Nous quittâmes nos places, et courûmes l'embrasser en
+versant des larmes.
+
+«Au mois de juin, le perruquier de l'abbé Sicard m'annonça que j'étais
+dénoncé à la police, que j'allais être arrêté, que j'étais soupçonné
+d'être ennemi de la République et attaché au jeune roi Louis XVII, que
+je ne faisais que visiter de mauvais républicains, etc., etc.
+
+«Le mercredi 7 janvier 1795, nous allâmes nous présenter à la Convention
+nationale pour lui demander du pain. Nous obtînmes d'entrer dans la
+salle. Je fus nommé, par décret, répétiteur des Sourds-Muets de Paris.
+La Convention m'accorda une pension de 1,200 livres.
+
+«Au mois de septembre 1797, je fis une pétition pour réclamer Sicard,
+proscrit, au Conseil des Cinq-Cents, au Conseil des Anciens et au
+Directoire exécutif. Ils la rejetèrent.
+
+«Au mois de décembre, nous allâmes chez le général Bonaparte, qui
+demeurait rue de la Victoire; mais nous ne pûmes entrer. Nous
+attendîmes longtemps qu'on ouvrît la porte. On nous offrit du feu. La
+citoyenne Dufour, brave dame, avait fait elle-même une pétition au
+général en faveur de Sicard. Je tenais la mienne à la main. Nous allâmes
+réclamer Sicard au général. On ne voulait pas nous laisser entrer chez
+lui. Le général, trois jours après, envoya quelqu'un à l'Institution; je
+lui remis ma pétition.
+
+«Au mois de novembre 1799, le citoyen Regnault de Saint-Jean-d'Angely
+m'invita à manger la soupe chez lui, où je vis Sicard arriver. Je
+l'embrassai fort. Il me fit signe qu'il redevenait libre depuis la
+suppression du Directoire exécutif.
+
+«J'y vis le citoyen Joseph Bonaparte; je lui écrivis sur un chiffon de
+papier ce qui suit:
+
+
+ «Citoyen législateur,
+
+ «Je suis bien aise de faire votre connaissance. J'ai grande envie
+ de voir de près votre illustre frère. Ayez la bonté de le prier de
+ rendre le malheureux Sicard proscrit à moi et à mes compagnons
+ d'infortune. Je l'ai déjà dit, Sicard et moi, nous sommes unis
+ comme deux barres de fer forgées ensemble; je ne le quitterai
+ jamais.»
+
+«J'embrassai Joseph Bonaparte et Sicard à la fois. Je leur serrai la
+main.
+
+«Au mois de janvier 1800, le citoyen Lucien Bonaparte, ministre de
+l'intérieur, réintégra l'abbé Sicard à l'Institution nationale des
+sourds-muets.
+
+«Au mois de décembre 1801, à l'occasion de la machine infernale, nous
+allâmes avec notre tableau noir au palais des Tuileries, pour féliciter
+le premier Consul.
+
+«J'écrivis au premier Consul ce qui suit:
+
+
+ «Citoyen premier Consul,
+
+ «Nous avons l'honneur de vous témoigner que nous rendons mille
+ grâces à l'Être suprême de ce qu'il vous a sauvé de la machine
+ infernale, afin que vous fassiez notre bonheur.»
+
+«Ayant lu cela, le premier Consul me fit demander par l'abbé Sicard
+quand furent construites les pyramides d'Égypte. Je répondis que ce fut
+avant Jésus-Christ.
+
+«Au mois de février 1802, l'abbé Sicard me mena avec lui chez la mère du
+premier Consul, qui me fit signe qu'elle était mère de huit enfants.
+
+«Louis Bonaparte me fit la question suivante: Quelle est la personne que
+l'homme aime le plus au monde?»--Je lui répondis: «C'est son père,
+c'est sa mère à cause qu'ils sont les auteurs de ses jours.»
+
+«Sa soeur était au lit; je la trouvai semblable au premier Consul.
+
+«Au mois de mai, l'abbé Sicard me mena avec lui chez un grand seigneur,
+où je vis l'oncle maternel du premier Consul, le cardinal Fesch,
+archevêque de Lyon. Après dîner, ce prélat me fit la question suivante:
+«Qu'est-ce que la religion?»--Je lui répondis: «La religion est
+l'alliance entre Dieu et les hommes; le culte que nous rendons à notre
+créateur; la boussole de nos devoirs envers lui, envers nos semblables,
+envers nous-mêmes; l'accolade que les hommes donnent au créateur, comme
+celle que les enfants donnent à leur père.»
+
+«Au mois de juin, nous eûmes à la séance publique Jérôme Bonaparte et
+Eugène, beau-fils du premier Consul. On me fit la question suivante:
+«Quel est le plus intéressant des êtres de la nature?»--Je répondis:
+«_C'est le soleil._»
+
+«Au mois de décembre, un prince russe nous invita, l'abbé Sicard et moi,
+à dîner chez lui. Il me fit la question suivante: «Que pensez-vous de
+Bonaparte?»--Je lui répondis: «Je pense que Bonaparte peut être comparé
+à Jules César et à Alexandre, et que c'est le plus habile des généraux:
+il est véritablement roi sous le titre de premier Consul et l'instrument
+du peuple.»
+
+«Il me demanda: «A quoi peut-on comparer le son?»--Je répondis: «Quoique
+je n'en aie aucune idée à cause de ma surdité, je crois pouvoir le
+comparer à la couleur rouge.»
+
+L'aveugle Saunderson, de son côté, comparait la couleur rouge au bruit
+de la trompette.
+
+«Au mois de février 1805, nous eûmes, aux exercices, sa Sainteté le pape
+Pie VII qui me fit demander «ce que c'est que l'enfer.»--Je répondis:
+«L'enfer est le supplice éternel des méchants; un déluge de feu qui ne
+finit pas, et dont Dieu se sert pour punir ceux qui meurent en
+l'outrageant.»
+
+«Au mois de janvier 1815, nous eûmes la visite de la duchesse
+d'Angoulême. Elle me fit demander ce que je pensais de la musique.--Je
+lui répondis: «Quoique je sois dans l'impossibilité de l'apprendre, je
+crois que c'est l'art de recueillir les sons par le flux et le reflux,
+d'en faire un bouquet pour affecter agréablement les oreilles vivantes.
+Les miennes sont mortes; mes yeux les remplacent pour apprendre.»
+
+C'est en 1808 que le premier travail de Jean Massieu sortit de
+l'imprimerie de l'Institution des sourds-muets. En voici le titre:
+
+_Nomenclature ou tableau général des noms, des adjectifs énonciatifs,
+actifs et passifs et des autres mots de la langue française, selon
+l'ordre des besoins usuels et selon le degré d'intérêt des objets et de
+leurs qualités, dans leur classification naturelle et analytique, en
+français et en anglais; avec l'alphabet gravé des sourds-muets._
+
+Dès le principe, l'auteur n'avait eu d'autre intention que de mettre en
+ordre, pour son usage personnel, la nomenclature des noms des objets
+répandus dans la nature, de ceux des arts, des diverses fonctions, des
+usages des hommes réunis en société, ainsi que les mots employés à
+exprimer toutes les idées qui servent à modifier les êtres et les
+choses. Aux élèves qui le désiraient il distribuait son manuscrit par
+petits cahiers à mesure qu'il le rédigeait. Depuis, il fut sollicité
+non-seulement de l'augmenter, mais de le faire imprimer avec la
+traduction anglaise en regard.
+
+Nous ne devons ni ne pouvons le dissimuler, cet essai pèche par trop de
+détails inutiles, outre que l'ordonnance n'en est pas bien entendue.
+
+Toutefois, selon l'éditeur, cette première publication devait servir de
+fondement et de préambule à la seconde, _la Théorie des signes de
+l'abbé Sicard_, et au _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, troisième
+ouvrage destiné à compléter les deux autres en enseignant les moyens de
+mettre tous ces matériaux en oeuvre.
+
+Quelque temps avant la mort de l'abbé Sicard, Massieu nous annonça, dans
+un épanchement de joie, qu'il allait nous doter d'une grammaire
+nouvelle, qui devait, à l'en croire, faire faire un grand pas à notre
+enseignement. Effectivement, sous nos yeux, il apporta une persévérance
+extraordinaire à écrire cahiers sur cahiers et il nous les montrait au
+fur et à mesure. Autant que notre faible intelligence put, à cette
+époque, nous permettre d'associer un jugement motivé à cette besogne
+ingrate, ce n'était qu'un pêle-mêle de phrases, plus ou moins
+heureusement construites, faute d'une certaine régularité dans la
+disposition du sujet, dans le rapport philosophique, les points de
+départ et d'arrivée de l'instruction.
+
+Quoi qu'il en fût, nous préférâmes alors et depuis laisser notre
+opiniâtre travailleur se complaire dans les illusions de son innocent
+amour-propre, que de lui adresser la moindre observation sur une
+pareille matière. Sa bonne volonté suffisait pour l'excuser à nos yeux.
+
+Il était impossible que le directeur de l'École de Lille continuât
+désormais à prendre à l'enseignement une part aussi active qu'on avait
+paru l'espérer d'abord. Déjà on avait remarqué un affaiblissement
+sensible dans sa mémoire, jusque-là, étonnante. Le titre de directeur
+honoraire lui fut donné, et il le conserva jusqu'à sa mort. Les frères
+de Saint Gabriel et les soeurs de la Sagesse le soutenaient dans cette
+oeuvre de dévouement. Entouré d'attentions incessantes, on croira sans
+peine que sa retraite dut être paisible et heureuse.
+
+C'est le 23 juillet 1846 qu'il s'éteignit doucement dans sa
+soixante-quatorzième année à la suite de longues infirmités qui
+prenaient chaque jour un caractère plus alarmant. Le lendemain, eurent
+lieu ses obsèques à Saint-Étienne. Dans la foule qui suivait sa
+dépouille mortelle, on remarquait le maire de la ville et plusieurs
+membres du clergé. Les coins du poêle étaient tenus par MM. Richebé,
+Leglay, Defontaine et Vanackère, membres de la commission de
+surveillance de l'établissement, qu'accompagnaient les élèves
+sourds-muets des deux sexes.
+
+Au sortir de la ville, le cortége funèbre se dirigea vers l'église
+d'Esquermes, et de là vers le cimetière de cette commune.
+
+Au moment où les restes du défunt y furent déposés, M. Leglay prononça
+sur sa tombe un discours qui parut produire la plus vive impression sur
+toute l'assistance, car il résumait avec une noble simplicité la vie,
+les travaux et le caractère de celui qui venait d'être enlevé à son
+amitié.
+
+
+Voici quelques passages de cette allocution:
+
+ «Messieurs, s'écria-t-il d'une voie émue, après les paroles saintes
+ et consacrées que l'Église achève de faire entendre en fermant la
+ tombe qui est devant nous, je me suis demandé s'il était bien
+ convenable qu'une autre voix, une voix sans mission et sans
+ autorité osât s'élever, à son tour, dans cette enceinte
+ funèbre..... Oui, quand le prêtre a terminé son pieux ministère,
+ quand les chants de douleur et de consolation, de mort et
+ d'espérance ont cessé, l'amitié, jusque-là, recueillie et
+ silencieuse peut, ce nous semble, payer à celui qui n'est plus un
+ tribut public de regrets et d'hommages. Et puis, ces infortunés
+ enfants qui se pressent autour de nous, et dont plusieurs sans
+ doute voient la mort et son grave appareil pour la première fois,
+ ne s'attendent-ils pas que quelqu'un parlera ici pour eux? Massieu
+ lui-même n'a-t-il pas compté sur un filial et amical adieu à cette
+ heure suprême?
+
+ «Du reste, Messieurs, je serai bref. La vie de Jean Massieu se
+ compose de peu d'événements. Cet homme a été tout à la fois
+ glorieux et obscur; sa renommée fut grande et son existence
+ modeste. Tout le monde sait en France que l'abbé Sicard, illustre
+ instituteur des sourds-muets, eut un élève chéri que les éclairs de
+ son génie et la beauté de son âme ont rendu célèbre, mais qu'est
+ devenu ce sourd-muet si applaudi autrefois, si prôné partout;
+ comment cette intelligence éminente a-t-elle concouru au bonheur de
+ celui en qui Dieu l'avait mise? c'est ce dont on ne s'est guère
+ informé, et ce que beaucoup ignorent.
+
+ «Jean Massieu a raconté lui-même sa vie dans un écrit de quelques
+ pages. Cet opuscule remarquable par la naïveté de la pensée et par
+ l'étrange originalité du style sera peut-être publié un jour.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ «C'est à nous, Messieurs, qu'il a été donné d'accueillir, au déclin
+ de sa vie, cet homme dont le nom est si populaire, dont la gloire
+ est si douce. Attiré à Lille par l'amitié enthousiaste d'un de nos
+ honorables concitoyens, qui l'a précédé dans la tombe, il a trouvé,
+ d'une part, des compagnons d'infortune à soulager, c'est-à-dire à
+ instruire, et d'une autre, des sympathies généreuses, un concours
+ universel; prêtres, magistrats et citoyens lui ont tendu une main
+ amie. Quelques-uns ont pris la chose à coeur, et l'école des
+ sourds-muets s'est trouvée tout à coup constituée et florissante
+ sous la direction de Massieu.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ «Le même ami qui, des montagnes de l'Aveyron, l'avait fait venir à
+ Lille, lui assigna un autre rendez-vous encore: M. Vanackère a
+ voulu que Massieu vînt se coucher à côté de lui dans ce lit de la
+ sépulture. Voeu touchant, tu es accompli! Tombes des deux amis,
+ soyez sacrées et respectées à jamais sous la sauvegarde de la
+ religion et de la foi publique. Messieurs, notre célèbre sourd-muet
+ laisse après lui une famille qui n'a pour héritage que le nom et le
+ souvenir des vertus de Massieu; mais la ville hospitalière, qui a
+ ouvert au père ses bras affectueux, ne fermera aux enfants ni ses
+ bras, ni son coeur.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII ET DERNIER.
+
+LAURENT CLERC.
+
+ Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un
+ académicien auprès duquel il avait à remplir une commission du
+ respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux exercices
+ publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement
+ l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de ses
+ malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un d'eux,
+ graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. Appelé à
+ fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut (Amérique
+ du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il unit son sort à
+ celui d'une sourde-muette américaine qui lui donne six enfants,
+ tous entendants-parlants.--Réponse au préjugé qui paraît encore
+ régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages de Laurent Clerc
+ en France.--Ses documents sur l'origine et les progrès de son
+ école.--Ses anciens camarades et élèves lui offrent un dîner
+ d'adieu.--Sa correspondance avec l'auteur de ce livre.--Sa fin
+ aussi heureuse que sa vie, dans le Nouveau-Monde.
+
+
+A la Balme, près de Lyon, Laurent Clerc vint au monde en 1785, avec une
+triple infirmité: il était privé de l'ouïe, de la parole et de l'odorat,
+mais la nature l'en dédommagea amplement.
+
+Il n'avait pas encore atteint sa douzième année, qu'il fut admis à
+l'école de l'abbé Sicard. Ses progrès y furent si rapides dans toutes
+les parties de l'enseignement, qu'en 1807 le célèbre directeur voulut
+l'adjoindre, en qualité de répétiteur, à Massieu, que Clerc laissa
+bientôt fort loin derrière lui.
+
+Appelé, comme son émule, à soutenir la gloire de l'établissement, dans
+les séances publiques qui s'y donnaient au moins deux fois par mois, ses
+réponses furent accueillies souvent avec non moins de sympathie.
+
+Il avait, de plus, ce qui manquait à son frère d'infortune, des manières
+agréables, polies, engageantes et l'habitude de la bonne compagnie.
+C'était, sous ce rapport, l'opposé de son confrère; c'était ce que les
+Anglais appellent _a true gentleman_. Jamais on ne le vit tirer vanité
+de ses avantages, il se montrait, au contraire, prêt à faire valoir les
+qualités de son compagnon d'infortune, chaque fois que l'occasion s'en
+présentait.
+
+Un jour, l'abbé Sicard avait chargé Clerc de redemander à un de ses
+confrères de l'Académie française un livre qu'il lui avait prêté. Ce
+dernier voulant mettre à l'épreuve la réputation du messager, lui
+adressa questions sur questions relativement à la métaphysique. Frappé
+de la justesse de ses réponses, il finit par lui dire: «Ma foi,
+Monsieur, je vous admire!
+
+--«Qu'aurait-ce donc été, Monsieur, répondit notre jeune instituteur, si
+vous aviez vu Massieu?»
+
+Pour que le lecteur puisse juger s'il y a de l'exagération dans cet
+éloge de l'académicien, nous croyons devoir transcrire ici quelques-unes
+des définitions et réponses du sourd-muet.
+
+«_D._ Quelle différence y a-t-il entre _l'esprit_ et _la matière_?
+
+«_R._ L'esprit est une substance intellectuelle, capable de penser, de
+méditer, de réfléchir, de juger, de connaître, de raisonner, etc.
+
+«La matière est ce dont une chose est ou peut être faite. L'esprit n'a
+pas de matière, car l'esprit est tout pur, sans corps, sans étendue,
+sans forme, sans parties. Il est indivisible. La pensée, la méditation,
+le jugement, l'imagination, l'invention, la raison, tout cela est
+l'esprit même.
+
+«_D._ Y a-t-il quelque différence entre _la raison_ et _le jugement_?
+
+«_R._ La raison nous distingue des bêtes. Elle nous fait préférer ce qui
+est bon, et nous détourne de ce qui est mauvais.
+
+«Le jugement arrête notre esprit à deux choses qui s'accordent ou ne
+s'accordent pas, et nous invite à les examiner. Nous les examinons, nous
+les pesons dans la balance intellectuelle, et nous croyons que de ces
+deux choses l'une a raison et l'autre a tort. Nous prononçons, en
+conséquence, en faveur de la première, et condamnons la seconde. Voilà
+le jugement.
+
+«_D._ Qu'est-ce que _l'ingénuité_?
+
+«_R._ L'ingénuité est naturelle, franche, naïve, sans finesse, sans
+déguisement, sans détour dans les paroles comme dans les actions.
+
+«Les paysans, les gens de la campagne sont pour la plupart _simples_,
+parce que leur esprit n'a pas été cultivé.
+
+«Les enfants et les jeunes gens bien nés et bien élevés sont _ingénus_,
+parce que leur coeur n'a pas été corrompu.
+
+«_D._ Quelle différence trouvez-vous entre l'abbé de l'Épée et l'abbé
+Sicard?
+
+«_R._ L'abbé de l'Épée a inventé la manière d'instruire les
+sourds-muets, mais il avait laissé à désirer; l'abbé Sicard l'a beaucoup
+perfectionné, mais, s'il n'y avait pas eu l'abbé de l'Épée, il n'y
+aurait pas eu l'abbé Sicard.
+
+«_D._ Les sourds-muets sont-ils malheureux?
+
+«_R._ Ils ne le sont pas. Qui n'a rien eu, n'a rien perdu et qui n'a
+rien perdu, n'a rien à regretter.
+
+«Or les sourds-muets n'ont jamais entendu ni parlé; donc ils n'ont perdu
+ni l'ouïe, ni la parole et, par conséquent, ils ne peuvent regretter ni
+l'une, ni l'autre. Or qui n'a rien à regretter ne peut être malheureux,
+donc les sourds-muets ne sont ni ne peuvent être malheureux. D'ailleurs,
+c'est une grande consolation pour eux de pouvoir remplacer l'ouïe par
+l'écriture et la parole par les signes.»
+
+Dans une soirée donnée par un amiral anglais, aux environs de
+_Cavendish-Square_, une jeune dame ayant témoigné à Clerc le désir de
+connaître le parallèle qu'il pourrait établir entre les Anglaises et les
+Françaises.
+
+«Mesdames les Anglaises, répondit-il, sont généralement grandes, belles,
+bien faites. La beauté de leur teint est surtout remarquable; mais, je
+leur en demande pardon, généralement aussi elles manquent de grâce, de
+tournure, d'élégance. Si, quant à la taille et à la régularité des
+traits, elles l'emportent sur les Parisiennes, combien ne leur
+sont-elles pas inférieures pour la mise et les façons?»
+
+Interprète des sentiments des élèves de l'Institution à l'égard des plus
+hauts personnages qui venaient la visiter, témoin la duchesse
+d'Angoulême, la duchesse de Berry et bien d'autres, Clerc était aussi
+le secrétaire complaisant de ceux qui recouraient à sa plume facile,
+qu'on pouvait prendre souvent pour celle d'un parlant instruit.
+
+Un jour, un sourd-muet hongrois, ancien élève de l'Institution, fondée à
+Vienne par Joseph II d'après la méthode de l'abbé de l'Épée, étant venu
+à Paris dans l'espoir d'y trouver de l'ouvrage comme graveur, se
+présente à notre homme d'affaires, et lui confie le grand embarras dans
+lequel le jettent les dettes que lui a fait contracter son manque de
+travail.
+
+Le répétiteur va trouver l'abbé Sicard, et lui communique son dessein
+d'accompagner le malheureux artiste chez l'ambassadeur d'Autriche près
+la cour de France, pour l'entretenir de sa position.
+
+«Mais, objecte le directeur d'un air étonné, mon cher élève, comment
+vous y prendrez-vous pour vous mettre en relation avec le diplomate?
+
+--«Comment? répond Clerc, vous, mon cher maître, le grand instituteur
+des sourds-muets, vous me le demandez! Je n'aurai qu'à traduire par
+écrit en français à l'ambassadeur les signes de son pauvre compatriote.
+Certes, il est impossible qu'un envoyé à la cour de France ignore la
+langue française.
+
+A peine de retour d'Angleterre où, ainsi que Massieu, il avait
+accompagné, on se le rappelle, son maître chéri, il fut recherché par un
+jeune ministre protestant, M. Gallaudet, qui avait été délégué à Paris
+par le gouvernement des États-Unis pour s'y faire initier à la méthode
+de rendre les sourds-muets à la religion et à la société.
+
+Après avoir fréquenté pendant trois mois environ l'École, le nouveau
+disciple, aussi distingué par la pénétration de son esprit que par ses
+qualités personnelles, proposa à notre répétiteur de devenir son
+collaborateur dans l'autre hémisphère. Ce dernier accepte d'autant plus
+volontiers cette offre qu'il eut toujours bien de la peine à se
+contenter des faibles appointements attachés à son emploi.
+
+Il se rend donc en 1816, accompagné des regrets de toute la maison et de
+ceux en particulier de son directeur, avec le ministre protestant, à
+Hartford, État de Connecticut.
+
+Ce fut à partir de 1817 qu'il professa avec autant de succès que de
+persévérance jusqu'en 1858 dans l'_American asylum_ de cette ville,
+premier établissement fondé dans le Nouveau-Monde pour l'instruction des
+sourds-muets.
+
+Le 28 mai 1818, M. Gallaudet, à l'occasion des examens des élèves de
+cette école, lut devant le gouverneur et les deux Chambres de la
+législature un discours composé en anglais par notre compatriote.
+
+Il est aisé de comprendre la prodigieuse impression que produisit sur
+toute l'assistance la lecture du manuscrit du sourd-muet français, qui
+honorait son pays et l'humanité tout entière en faisant le sacrifice
+volontaire de ses goûts et de ses affections aux malheureux habitants de
+régions si lointaines, dans l'espoir que l'éternelle lumière
+réveillerait leur intelligence bornée, et transplanterait chez eux les
+principes vivifiants qui l'avaient métamorphosé lui-même.
+
+Il était impossible que l'abnégation dévouée de cet apôtre d'une
+nouvelle espèce n'excitât pas l'admiration des États assemblés. Dès le
+premier jour, ils s'empressaient de fournir aux dépenses urgentes d'une
+institution de sourds-muets.
+
+L'établissement prospérait à vue d'oeil, et il faut rendre aux
+fondateurs cette justice qu'ils secondaient merveilleusement les efforts
+de l'instituteur sourd-muet. Par l'aménité de son caractère, il s'était
+concilié non-seulement l'amitié de ses nouveaux _catéchumènes_, mais
+l'estime de ses collaborateurs et de tous ceux qui l'entouraient.
+
+Pour comble de bonheur, il obtint la main d'une jeune et aimable
+sourde-muette, issue de parents riches du pays, dont il eut six enfants
+tous entendants parlants (trois garçons et trois filles).
+
+A ceux qui lui demandaient comment une famille si nombreuse pouvait être
+élevée par un père et une mère, privés de l'ouïe et de la parole, il se
+contentait de répondre que, dans cette oeuvre, ni lui ni sa femme
+n'avaient jamais éprouvé le moindre embarras.
+
+«Lorsque, leur expliquait-il, mes enfants étaient au berceau, j'agitais
+une sonnette à leurs oreilles; ils se retournaient avec vivacité, la
+bouche souriante, et j'en concluais qu'ils n'étaient pas sourds et
+qu'ils ne seraient pas muets.»
+
+Avec quel bonheur le père et la mère ne se jetaient-ils pas dans les
+bras l'un de l'autre en pressant sur leur coeur les fruits de leur
+union! Et avec quel élan de reconnaissance ne levaient-ils pas au ciel
+leurs yeux mouillés de larmes de joie!
+
+M. Gallaudet épousa, à l'exemple de son adjoint, une sourde-muette
+américaine dont il eut bien à se louer, et devint père de huit enfants,
+qui tous entendaient et parlaient.
+
+Nous avons connu d'autres sourds-muets qui se faisaient parfaitement
+comprendre de leurs enfants en bas-âge, et qui en recevaient des
+réponses non moins claires au moyen du même langage. Comment un pareil
+miracle peut-il s'opérer? Les parents sourds-muets eux-mêmes ne savaient
+pas plus que nous s'en rendre compte.
+
+Les enfants qui apportent en naissant la même infirmité que leurs
+parents n'ont jamais été nombreux en aucun temps, ni dans aucun pays du
+globe. C'est ce qu'on peut aisément prouver par mille exemples puisés
+dans les statistiques des deux hémisphères.
+
+Nous croyons pouvoir nous contenter d'invoquer ici les renseignements
+fournis, en 1836, par le directeur de l'École de Hartford sur ce sujet
+intéressant. Ils constatent qu'il y a des familles dans lesquelles le
+père ou la mère, d'autres où l'un et l'autre sont sourds-muets, tandis
+qu'aucun sens ne manque à leur progéniture.
+
+Laurent Clerc revint au milieu de nous en 1820, en 1825 et en 1847. Dans
+son premier voyage, il avait à régler des affaires de famille avec un
+frère parlant, négociant à Lyon, mais il était désireux surtout de
+revoir ses amis.
+
+En 1825, d'après notre désir, il eut l'extrême obligeance de nous
+remettre quelques documents sur l'origine et les progrès de sa
+fondation.
+
+Au risque de nous répéter, nous devons à sa mémoire de transcrire ici
+tout son manuscrit sans nous permettre de rien changer à son français.
+On comprendra que certains anglicismes échappés à sa plume doivent être
+imputés à son long séjour dans sa nouvelle patrie[28].
+
+Les anciens camarades et élèves de Clerc ne voulurent pas le laisser
+retourner en Amérique sans lui offrir un banquet d'adieu. Au toast que
+je portai à sa santé, tant en mon nom qu'en celui des autres convives,
+il répondit tout ému qu'il emportait un doux souvenir d'une si belle
+journée, et qu'il nous donnerait, sans faute, de ses nouvelles.
+
+En effet, un bout de lettre de sa main, daté de New-York le 12 mai 1826,
+nous annonça son heureux débarquement après une traversée de
+trente-quatre jours. Seulement il avait eu un bien mauvais temps, un mât
+rompu et quelques voiles déchirées.
+
+Pour terminer cette notice trop incomplète, voici les dernières lignes
+que mon ancien maître me fit parvenir de Hartford le 23 juillet 1856:
+
+
+ «Mon cher Ferdinand,
+
+ «La dame qui te remettra ce billet est Mme Batler, accompagnée de
+ ses deux aimables demoiselles. Elles viennent passer quelque temps
+ en Europe, et je te prie de les recevoir de ton mieux. Son mari, M.
+ John Batler, était autrefois un des membres du conseil
+ d'administration de notre établissement.
+
+ Comme Mme Batler est une de nos meilleures amies, je l'ai invitée à
+ visiter l'Institution où j'ai été élevé; et, si la classe où je te
+ donnais des leçons existe toujours, je te prie de la lui montrer,
+ ainsi que la chambre que j'occupais et la place où je prenais mes
+ repas. Je désire enfin que tu lui fasses voir ma peinture, si elle
+ est toujours à la salle des exercices publics, et que tu lui
+ présentes nos autres professeurs sourds-muets. En agissant de la
+ sorte, tu obligeras beaucoup
+
+«Ton vieil instituteur,
+
+«LAURENT CLERC.»
+
+
+
+A partir de 1858, il jouit d'une modeste pension de retraite, ayant mis
+tous ses soins à assurer en bon père de famille le bien-être et
+l'avenir de ses enfants.
+
+Le 18 juillet 1869, il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois ans,
+emportant dans la tombe la reconnaissance et les respects de tous ceux
+qui avaient eu le bonheur de le connaître.
+
+
+
+
+NOTES
+
+NOTE =A.=
+
+ _Lettre de l'abbé Sicard, directeur des Sourds-Muets, du 3 novembre
+ 1791.... signée aussi de Haüy, directeur des Jeunes Aveugles, les
+ deux institutions étant alors réunies dans le même local._
+
+«Citoyen, d'après la manière dont j'ai été reçu lundi dernier au
+Directoire, je crois que je ne pourrais que nuire aux infortunés dont
+l'éducation m'est confiée en y reparaissant. Vous avez entendu qu'on m'a
+dit qu'il ne fallait pas parler au Directoire, qu'on devait lui écrire,
+et on a ajouté qu'_on n'y mettait de côté aucune affaire_. La pétition
+que j'ai rédigée y a été mise néanmoins tellement de côté, que les
+objets que l'instituteur des Aveugles et moi demandions ont été enlevés
+de l'église des Célestins. Ces objets étaient des ornements, des linges
+d'autel, etc. Car pour les monuments, tout le monde sait qu'il n'est pas
+possible de les emporter.
+
+«Mais, citoyen, pouvons-nous être témoins froids et indifférents de la
+dévastation du sanctuaire de notre église, et serons-nous encore des
+importuns, des fâcheux, quand nous réclamerons l'autorité du Directoire
+pour arrêter la rapacité de ceux qui viennent nous arracher jusqu'au
+pied des autels des objets de peu de valeur, dont l'enlèvement ne peut
+profiter à personne? A qui faut-il donc, citoyen, que nous nous
+adressions pour empêcher le pillage d'un temple que l'on confond mal à
+propos avec les églises supprimées? L'Assemblée nationale a mis, sous la
+surveillance du département, l'établissement des Sourds-Muets et des
+Aveugles-nés réunis. N'est-ce pas vous dire que le département est notre
+tuteur, que c'est lui qui doit protéger notre propriété, et nous venir
+en aide quand on nous dépouille, et qu'on nous vole?»
+
+SICARD, instituteur des sourds-muets.
+
+HAUY, instituteur des aveugles-nés.
+
+
+NOTE =B.=
+
+ _Sourds-Muets._ _Liberté._ _Égalité._
+
+Paris, le 4 pluviôse an IX de la République
+française une et indivisible.
+
+ _Le directeur de l'institution nationale des Sourds-Muets de
+ naissance au citoyen Dubois, préfet de la police de Paris._
+
+ «Citoyen préfet,
+
+«J'aurais quitté les intéressantes occupation qui remplissent ma vie
+pour suivre jusqu'à votre tribunal le citoyen Brylot que vous y avez
+mandé, si j'avais pu me flatter que votre entourage vous permettrait de
+me recevoir et de m'entendre. Mais vous aurez moins de peine à me lire
+puisque je vous enlèverai moins de temps.
+
+«Le citoyen Brylot que vous citez est le gouverneur d'un de mes élèves,
+sourd-muet, de Lisbonne, qui eût été victime des massacres du 2
+septembre, s'il ne s'y fût soustrait en obéissant à la loi de
+déportation, car celui qui le remplaçait dans mon institution a été
+égorgé à mes côtés, dans la prison de l'Abbaye.
+
+«L'exilé n'est rentré en France que pour venir reprendre sa place auprès
+de mes élèves, et c'est le sénateur Perregaux qui a obtenu du ministre
+de la police générale cet acte de justice que j'avais sollicité. Il
+devait se représenter deux mois après avoir fait preuve de soumission à
+la Constitution de l'an VIII. Il l'a négligé sur l'assurance du citoyen
+Perregaux qu'il pouvait être tranquille, et qu'il déposerait ses papiers
+entre les mains du ministre lui-même, pour terminer une affaire qui
+n'aurait pas dû en être une. Ces papiers ont été réellement remis dans
+les bureaux de ce haut fonctionnaire; et c'est au moment où le citoyen
+Brylot attendait cet acte de justice qu'on ne lui refusera pas quand on
+aura le temps de le lui rendre, qu'il est appelé auprès de vous. Il y va
+avec la confiance que doit inspirer à tous les innocents la réputation
+d'impartialité et de droiture dont vous jouissez.
+
+«Le sénateur Perregaux ne le laissera pas longtemps, sans doute, sans
+défense. C'est lui qui lui a inspiré une confiance qui lui a fait
+négliger une formalité essentielle, c'est lui sans doute qui ira se
+placer entre sa tête et le glaive de la loi, dont tous les bons citoyens
+se félicitent de vous voir armé. Je vous recommande mon ami qui va
+devant vous, accompagné de l'élève qui ne peut être séparé de son
+maître.
+
+«Salut et respect.
+
+«SICARD.»
+
+
+NOTE =C.=
+
+_Décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre 1792, l'an quatrième de
+la Liberté._
+
+«Un secrétaire lit une lettre du citoyen Sicard, instituteur des
+sourds-muets, détenu à l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés; il dépose dans
+le sein de l'Assemblée le danger qui vient de menacer ses jours, le
+dévoûment héroïque du citoyen Monnot, horloger, qui a exposé sa vie pour
+le sauver, et la reconnaissance profonde qu'il professera éternellement
+pour son généreux libérateur.
+
+«L'Assemblée nationale reconnaît solennellement que le citoyen Monnot a
+bien mérité de la Patrie, et décrète qu'un extrait du procès-verbal lui
+sera envoyé.
+
+«Collationné à l'original par nous président et secrétaires de
+l'Assemblée nationale, à Paris, le 27 septembre 1792, l'an quatrième de
+la Liberté.
+
+HÉRAULT DE SÉCHELLES, président.
+
+«GOSSELIN, G. ROMME, secrétaires.»
+
+
+NOTE =D.=
+
+_Différence entre les mots_ sourd et muet _et_ sourd-muet.
+
+La dénomination de _sourd_ et _muet_ suppose deux incapacités
+distinctes, et n'étant pas une conséquence nécessaire l'une de l'autre;
+d'une part, l'incapacité d'entendre, occasionnée par la paralysie du
+nerf auditif ou par toute autre cause, de l'autre, l'incapacité absolue
+d'articuler la parole humaine, incapacité qui est le résultat
+physiologique de diverses causes; tandis que l'appellation de
+_sourd-muet_ renferme, au contraire, l'idée du rapport direct de la
+surdité au mutisme, de telle façon que celui-ci soit considéré alors
+comme la conséquence obligée de celle-là.
+
+D'après cette double considération, la dénomination de _sourds-muets_ a
+été adoptée pour les établissements qui leur sont consacrés.
+
+
+NOTE =E.=
+
+Paris, ce 20 ventôse, an VI de la République.
+
+_Administration
+des
+Sourds-Muets._
+
+_A mes Concitoyens!_
+
+«Je crois devoir vous annoncer que le gouvernement m'a nommé à la place
+de chef de l'institution nationale des Sourds-Muets de Paris; la même
+confiance qu'il m'a témoignée, j'espère la mériter un jour de votre
+part: je deviens le père de vos enfants, et, en cette qualité, je
+mettrai tous mes soins à vous remplacer dignement auprès d'eux. Père de
+famille moi-même, le sentiment de la paternité ne m'est pas étranger; et
+il est à présumer que je les traiterai comme je désirerais que l'on
+traitât les miens, si, pour leur éducation, j'étais forcé de les tenir
+éloignés de la maison paternelle.
+
+«Je vous prie instamment d'entretenir une correspondance directe avec
+moi; je me ferai toujours un devoir de vous communiquer tous les détails
+concernant leur physique et leur moral; je vous promets que mes
+collègues et moi, nous emploierons tous nos moyens à en faire, malgré
+leur infirmité, de bons fils et de bons citoyens.
+
+«Salut et fraternité.
+
+«_Signé_: ALHOY.»
+
+_P. S._ «Je vous prie instamment de m'accuser réception de cette
+lettre.»
+
+
+NOTE =F.=
+
+Paris, le 4 frimaire, an VI de la République française.
+
+ «_Au citoyen ......_
+
+«Ce que vous me dites avoir écrit à votre fils, mon cher citoyen, est
+infiniment raisonnable. Il ne faut adopter une religion qu'autant qu'on
+est convaincu qu'elle est la seule bonne. Les motifs humains ne doivent
+entrer pour rien dans un choix aussi important. L'autorité même d'un
+père devient ici nulle; car si le père est dans l'erreur, il n'a pas le
+droit de la commander à la conscience de son fils. Ces principes sont
+évidents et certainement convenus entre vous et moi.
+
+«Le citoyen Rey Lacroix[29] en est sans doute convaincu comme vous et
+moi, et ne mérite pas qu'on l'accuse d'avoir proposé un acte
+d'hypocrisie. Pourquoi a-t-il offert en mariage à votre fils sa jeune
+fille sourde-muette? C'est qu'il craindrait, en la donnant à un autre,
+qu'on ne la prît pour le bien qu'elle doit avoir, et il voudrait qu'il y
+eût entre les deux époux égalité d'infortune, pour que l'un n'eût rien à
+reprocher à l'autre, et que leur amour ne trouvât jamais dans leur
+infirmité un motif de refroidissement.
+
+«Quant à la religion, Rey Lacroix a pensé qu'il fallait aussi qu'elle
+fût la même à cause des dangers qui menacent l'union de deux personnes
+d'opinions diverses sur ce point qui revient à tous les moments de la
+vie.
+
+«En demandant à votre fils de suivre la religion catholique, il n'a pas
+cru lui demander ni de changer de religion, ni d'en adopter une
+contraire à ses idées.
+
+«1º Rey Lacroix savait qu'un sourd-muet, avant d'avoir reçu mes leçons,
+ne saurait avoir fait choix d'aucune religion, puisque personne ne peut,
+sans mes moyens, faire entrer une seule idée semblable dans de pareils
+esprits. Il regarde donc la tête et le coeur de votre fils comme une
+table rase sur laquelle nul n'avait pu graver encore aucune croyance
+semblable; et comme je professe la religion catholique, il s'imagine que
+ce serait celle que je lui enseignerais, quand je le croirais
+susceptible de recevoir de pareilles idées. Rey Lacroix n'a donc pu
+proposer aucun changement à quelqu'un qui n'était pas encore en état de
+choisir.
+
+«2º Il n'a pu proposer une croyance contraire aux idées de votre fils.
+Car quelles idées peut avoir un sourd-muet sur la religion, lui qui,
+avant que je lui en parle, ignore s'il en existe une, lui qui ne sait
+pas même s'il y a un Dieu; et qui, arrivé sur la terre quand tout est
+créé, ne sait pas, puisque personne n'a pu l'instruire, si tout ce qu'il
+voit n'a pas toujours été, sans que personne ait donné l'être à quoi que
+ce soit. Ainsi la religion chrétienne et romaine ne serait pas plus
+contraire aux idées de votre fils, qu'elle ne l'est aux idées des
+enfants des catholiques. Ce serait donc condamner un pareil être à
+n'avoir aucune religion que de le laisser maître d'en choisir une. Car,
+pour choisir, il faut comparer, pour comparer, il faut connaître, pour
+connaître, il faut étudier toutes les croyances. Or cette étude,
+très-longue et très-difficile pour tout homme, est à peu près impossible
+à un sourd-muet. Il faut choisir pour lui, et après avoir choisi, lui
+prouver que le choix est bon. C'est ce que j'aurais fait, si vous
+m'aviez laissé maître de l'éducation chrétienne de votre fils, et si
+vous ne lui eussiez pas expressément défendu tout acte de catholicisme;
+alors je lui aurais enseigné la religion chrétienne catholique,
+apostolique et romaine, qu'il aurait trouvée aussi bonne et aussi
+raisonnable qu'elle l'est pour moi qui l'étudie depuis l'âge de raison,
+et ainsi il aurait professé la religion que Rey Lacroix désirait qu'il
+eût pour épouser sa fille. Votre fils n'eût point embrassé cette
+religion pour se marier, mais parce que je la lui aurais enseignée; et
+il se serait marié parce qu'il eût été catholique.
+
+«Mais vous ne le voulez pas catholique. Eh bien! je respecterai vos
+volontés. Vous le désirez protestant. A vous de le pousser dans cette
+voie! Car ne connaissant que la croyance religieuse que je professe,
+vous ne pouvez exiger que j'entreprenne une tâche que désavouerait ma
+conscience. Au reste, la religion romaine et la religion protestante
+seraient pour lui sur la même ligne, et l'une ne contrarierait pas moins
+ses idées que l'autre, puisque toute religion contrarie nécessairement
+nos idées. Dites plutôt que vous tenez à ce qu'il ait votre religion,
+comme vous avez celle de votre père. Nous aurions la même, vous et moi,
+mon cher citoyen, si vos ancêtres avaient tous dit comme vous.
+
+«J'ai cru cette explication nécessaire pour votre satisfaction et pour
+l'acquit de ma conscience. Votre fils n'ira point à la messe puisque
+vous le lui défendez expressément. Vous lui dites que si, contre votre
+attente, on voulait _le forcer à y aller, il n'aurait qu'à vous l'écrire
+sur le champ_ (je copie vos propres expressions).
+
+«Soyez tranquille. La religion romaine n'est pas une religion de
+contrainte et de violence, comme certains de ses infortunés ennemis l'en
+accusent. Elle invite et ne force jamais. Ainsi votre fils n'aura pas à
+vous dénoncer le moindre acte de violence d'aucun de nous.
+
+«C'est M. Bonnefoux, un de mes adjoints, qui me remplace en ce moment.
+Il est aussi tolérant que moi. Il aime, comme moi, vos chers enfants
+dont nous sommes très-satisfaits.
+
+«Je m'occupe, à l'heure qu'il est, de faire apprendre la gravure à votre
+fils aîné. J'ai préféré pour lui cet état à celui d'imprimeur que je
+voulais d'abord lui donner, puisqu'il a déjà fait et qu'il continue à
+faire dans le dessin des progrès sensibles, et qu'il ne faut pas
+contrarier de si heureuses dispositions, ni courir risque que le temps
+qu'il a consacré à cette étude ne soit perdu. Quand l'éducation du frère
+puîné sera plus avancée, je l'occuperai à l'imprimerie. Nous en avons
+une dans la maison. Vous pouvez vous rassurer sur ma tendresse pour ces
+enfants qui sont devenus les miens. Ils ont un excellent caractère et
+annoncent assez par là que c'est d'une tige heureuse qu'ils sortent. Le
+père d'enfants aussi doux doit être un excellent homme. J'ai à la
+disposition du citoyen Damin les 66 francs que je vous dois pour les
+bas. Je les fournirai à mesure que les besoins des enfants l'exigeront.
+
+«Quant à moi, je ne suis pas _renfermé_, Dieu merci! Je me tiens
+seulement caché par prudence et par respect pour l'autorité supérieure,
+jusqu'à ce qu'on ait examiné mon affaire, qui cessera d'en être une,
+quand on pourra s'en occuper. Je continue de communiquer avec mon
+institution. Votre fils m'écrit, je lui réponds. Je vois tous les jours
+les citoyens Bonnefoux et Damin. Je vous remercie bien du tendre intérêt
+que vous me témoignez, et je vous prie de croire que mes sentiments pour
+vous et pour nos chers enfants ne changeront jamais, quoique nos
+opinions religieuses ne soient pas les mêmes.
+
+«J'ai causé avec un graveur de la proposition dont je vous entretiens à
+l'autre page. Il y a actuellement trop peu d'ouvrage pour un graveur par
+suite de l'abolition des armoiries, et cet état est trop long à
+apprendre pour qu'il y faille penser. On serait d'avis qu'il apprît à
+peindre en miniature ou à l'huile. C'est une étude de plusieurs années;
+et encore ne peut-on répondre que le jeune homme aura assez de talent
+pour gagner de sitôt sa vie à ce métier. En lui donnant l'état
+d'imprimeur, on risque de lui faire perdre tout ce qu'il a appris dans
+le dessin. Si vous avez à Nîmes des manufactures de soieries où il
+faille des dessinateurs, comme à Lyon et à Jouy, ce serait excellent. On
+y fait des bas, il pourrait apprendre à en faire. Mais voilà encore le
+dessin devenu inutile. Songeons cependant à lui donner une profession
+qui lui convienne dans sa partie, qui le fasse vivre et qui n'exige pas
+plusieurs années d'apprentissage. Car le décret de fondation de l'École
+des sourds-muets porte qu'après cinq ans révolus, on renvoie chez lui
+chaque élève. Je ne suis pas le maître de faire une exception. Il écrit
+toujours fort bien, mais sa vue est faible. Pesez tout cela dans votre
+sagesse, et faites-moi connaître vos intentions par votre prochaine
+lettre.
+
+«Je crois, tout bien examiné, bien pesé, que le métier de faiseur de bas
+serait celui qui lui conviendrait le mieux. Je vous ai tout dit
+là-dessus. C'est à vous de décider. Faites entrer dans votre calcul
+cette considération, que le jeune homme ne peut passer que cinq années
+dans l'établissement. Le décret est formel à cet égard.»
+
+
+NOTE =G.=
+
+ _Copie de deux lettres autographes inédites de l'abbé de l'Épée, ne
+ portant pas de signature, adressées à l'abbé Sicard, secrétaire du
+ Musée, et instituteur gratuit des sourds-muets, maison Saint-Rome,
+ à Toulouse (cachet de l'abbé de l'Épée, en cire rouge, presque
+ effacé)._
+
+Ces lettres ont été découvertes par le sourd-muet Griolet, de Nîmes,
+aussi connu des amateurs d'autographes que des numismates, dans la
+bibliothèque du Musée britannique, lors de son séjour à Londres, en juin
+1859, avec M. Rieu, de Genève, architecte de cet immense établissement.
+Elles se trouvaient dans une collection formée à Paris par feu Francis
+lord Egerton, à la fin du dernier siècle, et qu'il avait léguée, en
+1829, par testament, au _British Museum de Londres_.
+
+Le sourd-muet à l'obligeance duquel nous devons la communication de ces
+deux précieux documents, suppose qu'ils ont dû être donnés par l'abbé
+Sicard à lord Egerton.
+
+Livre Egerton, vol. VIII, nº 22, plut CLXVII. F. (_Note de M. Griolet_).
+
+«Ce 22 avril 1786.
+
+ «Monsieur et très-cher confrère,
+
+«J'ai l'honneur de vous envoyer mon _Dictionnaire des sourds-muets_ dans
+l'état d'imperfection où il se trouve, eu égard aux corrections, aux
+transpositions et aux additions que j'y ai faites à diverses époques.
+Vous me ferez plaisir de le faire copier et de me le renvoyer au plus
+tôt, parce que je n'en ai d'autre copie que celle de M. Muller, dont la
+plus grande partie des corrections n'est pas lisible.
+
+«Je tâcherai de mettre la dernière main à cet ouvrage, les vacances
+prochaines, si ma santé me le permet, et la Préface rendra compte des
+raisons qui m'ont fait supprimer un grand nombre de mots et de la
+manière dont on doit s'y prendre pour trouver l'explication de ceux qui
+sembleraient avoir besoin de plus grands détails dans les passages du
+Dictionnaire où ils se trouvent, mais qui, selon moi, seraient
+superflus.
+
+«J'ai tâché de le réduire autant qu'il m'a été possible, parce que je
+suis persuadé que cet ouvrage ne sera point de débit, et que je ne suis
+ni dans la disposition ni dans l'état d'en faire les frais; mais, d'un
+autre côté, je ne veux pas m'exposer aux reproches d'un imprimeur qui
+n'y trouverait pas son compte.
+
+«Je vous envoie en même temps les instructions que j'ai données aux
+sourds-muets dès le commencement, et que j'ai débarrassées des premières
+entraves à mesure que leur faculté de concevoir s'est développée; je
+n'en ai point pris copie, je n'ai pas eu assez de patience pour cela;
+chacune a été le fruit de ma réflexion en les dictant: et ce n'a été que
+sur les cahiers communiqués par des sourds-muets qu'on les a
+transcrites. Vous concevez combien il doit y avoir de défauts dans des
+instructions qui, chaque jour, n'étaient de ma part qu'une oeuvre
+d'improvisation, ayant d'ailleurs trop d'autres affaires pour pouvoir
+apporter à celle-ci la préparation convenable.
+
+«Je n'ai pas le temps de revoir ces différents cahiers; vous y trouverez
+sans doute: 1º des fautes d'orthographe; 2º des omissions; 3º peut-être
+même quelques contresens; mais tous ces défauts ne vous feront aucune
+impression. Je les ai fait copier par mon domestique (elles contiennent
+622 pages), en lui adjugeant un sol par page; je lui ai donné 31
+livres, et 3 livres qu'il avait dépensées pour le papier, cela fait en
+tout 34 livres. Si vous trouvez que je l'ai payé trop grassement, vous
+en diminuerez tout ce qu'il vous plaira, parce que je donne ce qu'il me
+plaît à mon serviteur que j'emploie, et personne n'est obligé de suivre
+mon exemple.
+
+«Vous vous en tiendrez donc, cher confrère, à faire écrire les 126 pages
+du _Dictionnaire_ qui sont également de son écriture et que je lui ai
+payées séparément, au prix que votre copiste vous demandera pour chacune
+de ces pages, et vous serez parfaitement quitte avec moi, parce que je
+n'ai pas dû faire la charité à vos dépens; mais surtout renvoyez-moi ce
+_Dictionnaire_ au plus tôt.
+
+«Vous ne sauriez, monsieur, faire apprendre trop promptement à vos
+jeunes élèves les conjugaisons des verbes et les déclinaisons des noms:
+je ne crois point que cette connaissance soit au-dessus de leur portée:
+il suffit qu'ils sachent seulement griffonner pour les appliquer tous
+les jours à ce genre de travail. En leur donnant un modèle très-bien
+écrit du verbe _porter_ dans ses personnes, ses nombres, ses temps, ses
+modes; et les obligeant à écrire chaque jour sur ce modèle quelqu'un ou
+quelques-uns des temps d'un autre verbe de la même conjugaison, vous
+serez étonné vous-même de la facilité avec laquelle ils suivront cette
+marche et exécuteront en même temps les signes de chacune des parties de
+ces verbes. Vous pouvez confier l'examen de leur travail journalier à
+quelqu'un de vos plus habiles, et cela n'exigera de lui que peu de
+minutes d'attention. Mais assurez-vous qu'ils soient bientôt en état de
+suivre vos leçons en répétant, je veux dire en faisant répéter devant
+eux cinq ou six fois de suite chaque demande et chaque réponse, et leur
+faisant faire les mêmes signes qu'ils auront vu faire aux autres. Nous
+avons de jeunes enfants qui s'en tirent assez bien de cette manière.
+
+«J'ai voulu vous écrire celle-ci de ma main lourde et tremblante; je me
+servirai toujours dans la suite de celle de mon domestique.
+
+«J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite considération, monsieur,
+
+ «V. T. h. et très-obéis. serv. ***.»
+
+ Ce 12 avril.
+
+
+Ce 20 décembre.
+
+ «Monsieur et très-cher confrère,
+
+«Causons un peu en tête à tête, comme il convient à deux instituteurs
+qui s'expliquent l'un avec l'autre sur la science qu'ils professent. A
+quelque endroit que j'ouvre un des volumes de ma Bible italienne, je la
+lis couramment en françois aux personnes présentes: je l'entends donc.
+Cependant s'il m'eût fallu composer moi-même en italien cette phrase que
+je viens de traduire si facilement, j'aurais eu besoin de mon
+dictionnaire pour y réussir. Il est donc plus aisé d'entendre une langue
+que d'avoir présents à l'esprit tous les mots qui la composent, et il
+est encore plus difficile de retenir l'orthographe de chacun de ces
+mots.
+
+«Je crois, monsieur, que nous devons être contents lorsque nos
+sourds-muets comprennent tous les mots que nous leur avons donnés sur
+leurs cartes, et que nous ne devons pas exiger qu'ils en retiennent
+l'orthographe. Il suffit qu'ils ne les confondent pas les uns avec les
+autres.
+
+«La plupart des femmes et des filles estropient la moitié des mots
+qu'elles écrivent, et cependant elles n'en confondent point la
+signification. Aussi ne se trompent-elles point sur nos phrases, quoique
+nous les écrivions autrement qu'elles. Contentons-nous, dans les
+commencements, de voir nos sourds-muets en savoir autant que toutes ces
+personnes. Où en serions-nous, s'il fallait que tous les enfants
+auxquels on fait apprendre les premiers éléments de notre religion
+sussent en orthographier tous les mots, et nous imaginerons-nous _qu'il
+n'en laiz autant pa parseu qu'il n'en lais peux pa egrirgore leu mau_.
+Quel doit être, monsieur, notre but avec les sourds-muets, c'est de leur
+faire comprendre et non de les faire écrire, c'est-à-dire, composer
+d'eux-mêmes. Vos enfants devroient déjà savoir plusieurs centaines de
+mots, comme ceux de M. Guyot, et il paraît qu'ils sont bien éloignés de
+compte. Vous martelez la tête de vos élèves pendant qu'il étend et
+développe les idées des siens. Vous prenez vous-même et vous leur donnez
+une peine totalement inutile pour leur apprendre une science que nous
+n'enseignons jamais à nos disciples, et qu'ils n'apprennent que par un
+usage quotidien. Tous ceux que vous avez vus chez moi ne l'ont pas
+apprise autrement, et nos plus jeunes suivent la même route. Mais en
+voulant assujettir les vôtres dès le commencement à savoir ce qu'ils ne
+doivent apprendre que par un long usage, vous risquez de les dégoûter,
+et c'est un des inconvénients le plus à craindre dans l'instruction des
+sourds-muets.
+
+«Il y a déjà longtemps, monsieur, que vos élèves devraient avoir appris
+les conjugaisons des verbes actifs. Vous auriez vu, par expérience,
+combien cette opération ouvre l'esprit, eu égard au nombre de petites
+phrases qu'elle donne occasion d'expliquer aux sourds-muets, et qu'on
+peut leur apprendre à composer eux-mêmes, après leur avoir fait
+conjuguer plusieurs autres verbes sur le modèle du verbe _porter_, qu'on
+leur laisse sous les yeux pendant un temps assez long.
+
+«Ayant appliqué et fait appliquer plusieurs fois aux sourds-muets les
+signes qui conviennent aux personnes, aux nombres, aux temps et aux
+modes de ce verbe, vos élèves marcheront tout seuls lorsque vous leur
+dicterez par signes: _je pousse la table_, _tu tirais le rideau_, _il a
+fermé la fenêtre_, _nous avions allumé le feu_, _vous arrangerez les
+chaises_, _ils mangeront la soupe_, etc., etc.
+
+«Vous observerez, monsieur, qu'ils ne feront point de fautes
+d'orthographe dans les verbes parce qu'ils les écriront nécessairement
+quand ils auront appris à les conjuguer d'après le modèle du verbe
+_porter_, et s'ils s'en écartent, vous les y ramenerez, en mettant votre
+doigt dessus. Dès lors, ils se corrigeront eux-mêmes. Ils ne feront
+point non plus de fautes dans les noms, parce que, sur vos signes, ils
+les écriront, non d'après leur mémoire, mais d'après leurs cartes, sur
+lesquelles ils sont correctement orthographiés.
+
+«Vous verrez, monsieur, le plaisir que vos élèves prendront à ces
+opérations. Souvenez-vous que vous ne pourrez les instruire qu'autant
+que vous les amuserez!
+
+«Je vous envoie une lettre que j'ai reçue de M. Guyot, je crois que vous
+serez bien aise de la lire. Je le sommerai, comme vous, de supprimer le
+titre de _maître_, ou je n'écrirai plus, n'étant et ne voulant être
+autre chose, que votre très-cher ami et très-simple confrère dans
+l'institution des sourds-muets.
+
+_P. S._ «Monseigneur votre archevêque est à même de former en France le
+premier établissement pour ces infortunés, en faisant entrer à votre
+hôpital les douze sourds-muets qu'on vous présente. On dit qu'il est sur
+son départ. Je lui en dirai quelques mots, si je puis avoir l'honneur de
+le voir.
+
+«Amitiés, compliments, respects, que je n'ai pas le temps de détailler.»
+
+ * * * * *
+
+On trouve, en outre, dans le _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, un
+extrait d'une lettre de l'abbé de l'Épée au même, du 25 novembre 1785,
+et une autre lettre du premier, du 18 décembre de la même année.
+
+
+NOTE =H.=
+
+ _Lettre de l'abbé Sicard à Mme Guénard de Mevé, que nous a
+ communiquée le sourd-muet Guzan de la Peyrière, fils du général de
+ ce nom. Il regrettait de n'en avoir pas conservé la date._
+
+«Vous devez être surprise, Madame, de n'avoir reçu aucune reponse de mon
+élève Massieu, ni de moi à votre aimable lettre contenant un acrostiche
+charmant, plein d'esprit et d'une si grande facilité qu'on ne
+soupçonnerait pas que c'est un acrostiche, si les lettres qui forment le
+nom étaient écrites dans la forme ordinaire.
+
+«Mais, Madame, mon élève, tout enfant de la nature qu'il était, n'a pas
+moins été effrayé de l'énorme distance qui existe entre vous et lui, et
+n'a pas osé vous répondre. Il m'a prié de le faire, et je n'en ai trouvé
+le temps qu'aujourd'hui.
+
+«Que de grâces n'ai-je pas à vous rendre, Madame, pour tout ce que vous
+avez bien voulu dire d'honorable et d'obligeant sur mon compte! Il me
+faudrait la plume qui a peint d'une manière si touchante le caractère et
+les vertus de l'illustre soeur du plus infortuné des monarques, et la
+mienne ne sait faire que l'analyse grammaticale ou logique de ces
+périodes aimables qui sont les jeux du talent et du goût. J'irai,
+Madame, quand les jours seront plus beaux et moins courts, vous exprimer
+le sentiment d'admiration qui vous est si justement dû, et mon élève,
+que j'ai constamment associé à toutes mes jouissances de coeur,
+partagera celle-ci, comme une récompense du plaisir qu'il a eu le
+bonheur de vous faire.
+
+«Si vous désirez assister quelque autre fois à nos exercices, vous
+saurez que nous en avons un, le premier lundi, et un autre, le troisième
+de chaque mois, à midi très-précis. Il faut à tout le monde des billets
+pour entrer; mais pour l'auteur de tant d'oeuvres intéressantes
+écrites avec tant de grâces, un nom entouré d'une aussi belle auréole
+que le vôtre servira d'entrée à la plus nombreuse société.
+
+«Agréez, Madame, l'hommage de ma plus haute estime et de mon respectueux
+dévoûment.
+
+ «SICARD.»
+
+
+NOTE =I.=
+
+ Paris, le 13 février 1811.
+
+ _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
+ hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France, de
+ l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et de l'ordre de
+ Saint-Wladimir, etc., etc._
+
+ «A Mme LELIÈVRE, à Laval, département de
+ la Mayenne.
+
+«Je crois, Madame, ne devoir pas faire, par rapport à votre aimable
+enfant, la faute que vous me proposez. La crainte que vous avez qu'il ne
+coure quelque risque par rapport aux circonstances actuelles est sans
+fondement; j'espère faire cesser cette crainte, quand je vous aurai dit
+comment se comportent les troupes coalisées dans les villes de France où
+elles viennent, à l'égard des maisons d'éducation. Ils font écrire
+au-dessus de la porte ces mots: _Peine de mort à quiconque oserait
+violer cet asile de l'innocence et y porter un pied téméraire_. C'est ce
+qu'ils ont fait à Nancy, où il y a beaucoup de maisons d'éducation. Je
+le tiens du proviseur du lycée de cette ville.
+
+«Soyez bien tranquille, Madame, sur le sort de cet aimable enfant! Il
+est plus en sûreté auprès de moi qu'il ne le serait partout ailleurs.
+
+«Quant à la place que vous désirez depuis longtemps faire obtenir à
+votre fils, et que je ne lui souhaite pas moins, la manière infaillible
+de réussir serait d'obtenir de M. de Fermont, conseiller d'État et
+directeur général de la Dette publique, qu'il la sollicitât du ministre
+de l'Intérieur qui seul en dispose. Mais il faut que ce conseiller
+d'État, qui a le plus grand crédit, ne se borne pas à une seule requête,
+il faut qu'il prenne la peine de la réitérer souvent, jusqu'à ce
+qu'enfin il ait obtenu ce qu'il demande. Tant que ce sera mademoiselle
+de Fermont qui seule la demandera, nous n'obtiendrons rien. Mais je suis
+bien convaincu que M. de Fermont ne sera pas refusé; et je suis
+persuadé aussi que la respectable soeur obtiendra tout de son frère.
+
+«Voilà, Madame, ce que j'aurais dû vous dire depuis longtemps, et c'est
+la seule manière de réussir.
+
+«Quant à mon crédit pour une pareille faveur, il est absolument nul, et
+je ne puis absolument rien. Personne assurément, Madame, ne s'y
+emploierait avec plus d'empressement que moi; mais, je vous le répète,
+il n'y a à intéresser que M. de Fermont, parce qu'il me paraît démontré
+qu'il n'y a que lui qui puisse réussir.
+
+«Je suis, Madame, avec un dévoûment aussi étendu que respectueux,
+
+«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+NOTE =J.=
+
+Paris, le 15 janvier 1815.
+
+ _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
+ hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de
+ plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris, membre de la
+ Légion d'honneur et des ordres de Saint-Wladimir de Russie et de
+ Wasa de Suède._
+
+ «_A mon bon Laya._
+
+«Vous aurez, mon cher ami, j'aime à m'en flatter, du plaisir à
+apprendre, tout le premier, que la nouvelle débitée par les journaux à
+l'occasion de l'ordre de Wasa, qu'ils ont dit m'avoir été donné par le
+roi de Suède, vient d'être confirmée. C'est la reine elle-même qui
+vient de m'en envoyer directement la décoration par une lettre écrite de
+sa main. Celui qui me l'a remise m'a dit qu'il fallait la faire imprimer
+dans les journaux, et que le _Moniteur_ devait en avoir la primeur. Je
+vous envoie l'original et la copie de cette charmante lettre, pour que
+vous ayez la bonté d'engager l'ami Sauvo à ne pas en retarder
+l'insertion, et je dois vous l'avouer (on avoue ses faiblesses à l'ami
+qu'on chérit le plus), afin que l'éloquence du coeur du chantre
+d'Eusèbe dise un petit mot en faveur de celui à qui la reine adresse
+cette lettre flatteuse.
+
+«Conservez précieusement l'original pour le montrer, s'il est
+nécessaire, à M. Sauvo. La copie servira aux imprimeurs. En vous
+demandant de l'encadrer dans un petit mot d'éloge, je me constitue
+d'avance votre _débiteur_.
+
+«Adieu, mon ami, je vous embrasse tous deux avec _votre permission_.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+«P. S. J'enverrai chercher demain l'original.»
+
+
+NOTE =K.=
+
+«Dans la soirée de samedi dernier, 25 juillet 1817, vers neuf heures et
+demie, les élèves étant profondément endormis, nous fûmes avertis par
+des cris d'alarme que le feu était à l'Institution. Je sortis et
+j'aperçus l'église Saint-Magloire, qui forme l'aile gauche des
+bâtiments, toute en feu; l'intérieur ressemblait à une fournaise.
+J'ordonnai de faire lever les enfants, de les conduire au jardin, et je
+m'occupai de mettre en sûreté les objets les plus précieux de
+l'établissement: la comptabilité, la caisse, etc. Je me réunis ensuite
+aux autres personnes de la maison pour tâcher d'arrêter les progrès de
+l'incendie.
+
+«Une chaîne, uniquement composée des sourds-muets et des employés de la
+maison, fut établie depuis le bassin du jardin jusqu'à l'endroit où vint
+se placer la première pompe. Mais cette chaîne était trop courte, nous
+manquions de seaux. Le courage supplée à tout. La pompe est alimentée et
+joue, mais elle est insuffisante. L'incendie fait des progrès. M.
+Bébian, répétiteur, s'occupe de nous procurer des secours à l'extérieur.
+On avertit la mairie, les postes voisins, on dépêche des messagers de
+toutes parts. De faibles détachements arrivent, ils ne suffisent pas à
+arrêter les indifférents qui continuent tranquillement leur chemin.
+
+«Mais ils sont suivis par d'autres détachements qui nous envoient des
+travailleurs. Les chaînes se renforcent, les pompes sont bien servies.
+Pourtant l'eau va manquer. Le bassin, le réservoir, tout est épuisé. On
+essaie alors d'établir différentes chaînes à l'extérieur, dans les
+maisons voisines. Néanmoins, les passages étroits, le peu d'eau que
+fournissent les personnes qui en tirent ou qui pompent, tous ces
+obstacles font languir le service, et empêchent de se rendre maître du
+feu qui est devenu très-violent, surtout à l'endroit le plus dangereux,
+contre le pignon du grand bâtiment, dont le haut se termine par une
+cloison en charpente qui ferme l'horloge, laquelle communique avec les
+combles de ce corps de logis. Les craintes redoublent à la vue d'un
+danger aussi imminent.....
+
+«On crie de tous côtés: De l'eau! de l'eau! Enfin, de gros tonneaux à
+incendie arrivent et nous rendent l'espérance. Plus de huit pompes ne
+chôment pas, trois sont dirigées par de courageux sapeurs-pompiers, qui
+manoeuvrent avec le plus grand sang-froid vers les ouvertures du
+pignon d'où sortent une fumée si épaisse, une chaleur si étouffante,
+qu'en y arrivant j'ai failli être suffoqué. Après un long et opiniâtre
+travail, on a maîtrisé le feu et l'on déclare passé le péril qui avait
+été imminent pendant plus de trois heures.
+
+«Les secours inutiles évacuèrent la cour, une seule compagnie resta et
+continua le service de deux pompes, qui ne cessèrent d'arroser le
+bâtiment jusqu'à huit heures du matin.
+
+«Nos sourds-muets ont travaillé pendant tout le temps qu'a duré le feu,
+avec une ardeur à faire envie aux plus braves.
+
+«Une malheureuse expérience de physique avait été la cause de cet
+incendie; l'ancienne église, dont il a été question, était louée à la
+Chambre des pairs pour servir, pendant l'hiver, de serre aux orangers du
+jardin du Luxembourg. A notre insu, on l'avait prêtée à M. Biot pour y
+faire des démonstrations. Deux fourneaux se trouvaient aux extrémités de
+l'emplacement, et communiquaient par de longs et gros tubes. Le 25
+juillet, de neuf heures à neuf heures et demie du soir, la matière
+inflammable échauffée, en se dilatant, brisa les tubes, fit sauter les
+fourneaux, s'élança au plancher qui, en quelques minutes, devint la
+proie des flammes.»
+
+
+NOTE =L.=
+
+ _Détails sur la visite du duc d'Angoulême à l'Institution des
+ sourds-muets de Paris, publiés par le_ Moniteur universel _du 29
+ juin 1819_.
+
+Le prince adresse quelques questions aux élèves qui y répondent de la
+manière la plus satisfaisante. On remarque particulièrement les
+définitions suivantes du jeune Berthier et de Massieu:
+
+ _D._ A Berthier: «Qu'est-ce qu'un roi?
+
+ _R._ «C'est le juge et le pasteur d'un peuple, le chef d'une
+ nation, le père d'une famille.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la Charte?
+
+ _R._ «C'est l'ensemble des lois fondamentales d'un État qu'un roi a
+ promulguées pour assurer les droits de tous les citoyens.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la religion?
+
+ _R._ «C'est le culte qu'on rend au créateur de tout, c'est l'acte
+ d'union et d'alliance entre Dieu et le genre humain.»
+
+ L'élève ajoute: «Que Votre Altesse me permette d'être le trop
+ faible interprète de mes camarades et de lui exprimer le bonheur
+ que nous éprouvons en contemplant les traits d'un rejeton d'Henri
+ IV. C'est véritablement aujourd'hui que nous pouvons sentir toute
+ l'importance d'une éducation qui nous met à même de joindre
+ l'expression de nos sentiments à la voix de la France entière qui
+ célèbre vos bienfaits.»
+
+ _D._ A Massieu: «Qu'est-ce qu'un roi?
+
+ _R._ «C'est le chef d'une nation, le père d'un grand peuple, celui
+ qui nous gouverne, qui nous fournit tout ce qui nous est nécessaire
+ et nous préserve des méchants.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la Charte?
+
+ _R._ «C'est une constitution ou un assemblage de lois fondamentales
+ qui maintient une forme de gouvernement et garantit les droits et
+ les devoirs des hommes contre les tyrans qui pourraient leur nuire.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la religion?
+
+ _R._ «C'est une alliance entre Dieu et les hommes, c'est le culte
+ que nous rendons au Créateur, le résumé de nos devoirs envers notre
+ souverain Maître, envers nos semblables, envers nous-mêmes. La
+ religion est à l'Église ce que la boussole est au vaisseau.»
+
+
+NOTE =M.=
+
+MONITEUR _du 18 août 1818_.
+
+«Le 17 août, Louis XVIII reçut, à l'issue de la messe, M. l'abbé Sicard,
+qui avait obtenu de lui présenter un de ses élèves, le jeune Ferdinand
+Berthier, qui désirait offrir à Sa Majesté un dessin du portrait d'Henri
+IV, d'après le tableau peint par Probus, qui figure dans la grande
+galerie du Musée. Le roi félicita le maître, M. Lecerf, professeur de
+dessin à l'École, des succès de son élève.
+
+«L'abbé Sicard saisit cette occasion d'offrir à Sa Majesté un exemplaire
+de l'ouvrage intitulé: «_Essai sur l'introduction à la connaissance des
+signes et du langage naturel_, par M. Bébian, l'un des professeurs de
+mon Institution. Elle accueillit avec bienveillance le jeune
+dessinateur; et quand le directeur lui eut dit qu'il était aussi fort
+dans les autres parties de l'enseignement, Elle lui répondit qu'Elle
+n'en était pas surprise, sachant qu'on pouvait appliquer au directeur ce
+passage de l'Évangile: «_Et surdos fecit audire et mutos loqui._»
+
+
+NOTE =N.=
+
+On conçoit sans doute que ces lettres sont toutes familières. Le style
+n'a rien à y voir; mais, telles qu'elles sont, elles montrent, sous leur
+jour le plus favorable, l'inépuisable bonté, le dévouement sans bornes
+de l'auteur pour ses intéressants élèves.
+
+ «_A Mme Robert._
+
+«Vous écrivez, madame, de si jolies lettres, qu'on ne peut vous en
+garder le secret. Je dois vous avouer que je n'ai pu m'empêcher de lire
+la vôtre à quelques amis, qui m'en ont demandé des copies, et qui
+désirent la voir imprimée, pour la partie seulement qui regarde M.
+Fabre. On m'a fait promettre de vous en demander la permission.
+J'acquitte ma promesse. J'ai vu ce M. Fabre, et j'ai obtenu qu'il me
+recevrait une seconde fois. Ne vous dérangez pas! Attendez-moi vendredi
+prochain, vers sept ou huit heures, et je vous rendrai compte de ce que
+j'aurai vu et de ce qu'on m'aura dit. Suspendez d'ici là tout jugement!
+
+«En attendant, il n'y aurait pas de mal à permettre l'insertion de la
+lettre de ce savant dans quelque journal. Il en serait flatté, et cela
+pourrait servir à l'intéresser à vos enfants; il consentirait ainsi à
+faire des expériences sur eux.
+
+«Agréez, ma chère dame, l'assurance d'un dévouement sans bornes.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+_Réponse de Mme Robert à l'abbé Sicard, sans date, mais évidemment du 4
+mars 1811._
+
+«Pourriez-vous, monsieur, me donner l'explication d'un article inséré
+dans la _Gazette de France_ d'hier (3 mars 1811)? On y annonce un
+miracle qui m'intéresse d'autant plus qu'il a été opéré sur un de vos
+élèves nommé Grivel, et c'est à un M. Fabre d'Olivet, très-profond dans
+la science de la cabale qu'on prétend en être redevable il a rendu,
+dit-on, l'_ouïe_ à ce jeune sourd-muet de _naissance_, par des moyens
+inconnus des modernes et très-familiers aux prêtres d'Égypte. Il paraît
+que les mystères d'_Isis_ lui ont été dévoilés et qu'il a des relations
+fréquentes avec le Père Éternel. Ayant deux sujets dans ma famille, sur
+lesquels ce savant cabaliste pourrait exercer ses talents distingués,
+j'ai voulu vous consulter, monsieur, avant de lui confier les oreilles
+de mes enfants. S'il fait des miracles, vous me le direz franchement,
+et, s'il est _sorcier_, vous m'absoudrez du péché que l'amour maternel
+m'aura fait commettre; car je ne vous cache pas que j'emploierai les
+moyens les plus diaboliques, dussé-je en faire pénitence toute ma vie.»
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ _Nouvelle lettre de l'abbé Sicard à la même,
+ évidemment aussi du mois de mars 1811._
+
+«Je viens de lire, ma chère dame, l'article de la _Gazette de France_,
+dont vous avez pris la peine de me parler. Je n'ai plus vu le jeune
+Grivel depuis qu'il a quitté l'Institution pour aller essayer des moyens
+curatifs qui, dit-on, lui ont rendu l'ouïe et, par suite, la parole. Je
+tâcherai d'engager sa mère à me le confier pour la séance du 16, et si
+je puis l'obtenir, je vous en préviendrai. Vous savez qu'on exagère
+tout. Je doute fort de l'entier succès, tant vanté par l'auteur de
+l'article. Je m'en assurerai et vous épargnerai la peine d'aller la
+première à la découverte.
+
+«En attendant, recevez mes tendres remercîments de ce que vous avez fait
+auprès de M. Laujon[30]. Je ne doute pas que vous n'ayez contribué,
+pour beaucoup, au succès de M. de Chateaubriand. Vous ne pouvez vous
+faire une idée de tout ce que mon _Anacréon_ a eu à éprouver de mauvais
+traitements de la part du parti contraire. M. de Chateaubriand
+n'ignorera pas tout ce qu'il vous doit.
+
+«Agréez mes tendres hommages,
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+_Nouvelle lettre à Mme Robert._
+
+L'en-tête est ainsi conçu:
+
+Paris, le 25 juin 1816.
+
+ _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
+ hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de
+ plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris._
+
+«Je dois commencer, madame, par vous demander mille fois pardon d'avoir
+si longtemps différé de répondre à votre aimable lettre. Je puis enfin y
+répondre.
+
+«Je n'ai, madame, aucune connaissance d'un sourd-muet qui ait recueilli
+quelque bienfaisant effet du magnétisme, et auquel on ait fait éprouver
+l'application de ce moyen. Ce n'est pas que je ne croie à l'existence de
+cet agent merveilleux, ni que je doute de ses effets. Je vous confesse
+que j'ai la bêtise de croire et à l'existence de l'un et à celle des
+autres, quoi qu'en dise en plaisantant M. Hoffman, dans le _Journal des
+Débats_.
+
+«Agréez, ma chère dame, l'assurance de mon inaltérable et respectueux
+attachement.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+NOTE =O.=
+
+_Discours de Ferdinand Berthier sur la tombe de Paulmier._
+
+Le 10 mars 1817.
+
+ «Mes frères, mes amis, mes enfants,
+
+«Vous le voyez tous, la reconnaissance m'appelle à remplir un devoir
+sacré sur la tombe qui va recevoir les dépouilles mortelles d'un de mes
+anciens maîtres, Paulmier. Comment puis-je mieux acquitter cette dette
+du coeur qu'en adressant devant vous quelques expressions de regret à
+sa mémoire, dans une langue qui lui fut chère?
+
+«L'enseignement des sourds-muets perd en Paulmier un de ses vétérans,
+_une tradition vivante de la doctrine de l'abbé de l'Épée_, comme on l'a
+si judicieusement observé; l'École de Paris pleure en lui un instituteur
+d'un dévoûment inépuisable, un homme capable d'apprécier ce qu'il y a de
+respectable, d'imposant, de religieux, dans ce grand sacerdoce.
+
+«Savez-vous, mes frères, mes vieux et jeunes amis, quel heureux hasard
+avait fixé le vénérable Paulmier auprès de ceux qu'il se plaisait à
+appeler ses chers enfants?
+
+«Fils d'un ancien militaire, il fut chargé encore bien jeune de conduire
+à l'armée du Nord quarante voitures attelées chacune de quatre chevaux
+normands, et il devint successivement chef du parc d'artillerie au siége
+de l'île de Cadsan (Hollande), fourrier dans l'artillerie de marine et
+greffier du terrible tribunal de guerre maritime, lui qui avait l'âme
+si douce et le coeur si bienveillant. Après environ quatre ans de
+séjour à Toulon en cette dernière qualité, libéré du service, il revint
+à Paris et suivit les cours publics de la capitale, avec cette soif
+d'instruction qui n'a jamais cessé de brûler son âme.
+
+«Assistant un jour aux démonstrations de l'abbé Sicard, il sentit,
+a-t-il dit lui-même, naître sa vocation, une révolution s'opéra
+subitement en lui, et il se trouva comme illuminé. Dès lors, il se voua
+tout entier à la réhabilitation de mes frères, et les divers ouvrages
+qu'il publia dans ce but ne décèlent pas seulement, à chaque page, à
+chaque ligne, toute la ferveur de son culte pour ses maîtres, les abbés
+de l'Épée et Sicard, mais encore toute la sincérité de son affection
+pour ses élèves.
+
+«Après vingt-cinq ans de travaux actifs et pénibles, il accepta une
+retraite peu convenable, peu en rapport (tous ceux qui environnent cette
+tombe partagent sans doute mes regrets) avec les services de toute
+espèce qu'il avait rendus, avec les sacrifices incessants qu'il s'était
+imposés, et ne cessa, jusqu'à son dernier jour, de donner de nouvelles
+preuves de son dévouement à notre sainte cause.
+
+«O Paulmier! Reçois nos derniers adieux! Jouis du repos éternel,
+récompense de tes vertus. Tu vivras éternellement dans la _mémoire du
+coeur_ de tes anciens élèves.»
+
+
+NOTE =P.=
+
+ _Sur le monument à ériger à la mémoire de l'abbé Sicard, d'après un
+ journal de l'époque, du 15 décembre 1823._
+
+Les souscripteurs pour l'érection de ce monument apprendront avec
+intérêt qu'il vient d'être placé vers la partie nord-est du cimetière du
+Père-Lachaise, sur un terrain acquis à perpétuité par l'administration
+de l'établissement des sourds-muets, à peu de distance du monument
+consacré à la mémoire du baron Hue, un des plus fidèles serviteurs de
+Louis XVI. C'est là qu'ont été déposés les restes mortels du célèbre
+instituteur des sourds-muets.
+
+Sur ce terrain, entouré d'une grille, s'élève, sur un socle de granit,
+une borne en marbre noir, de forme antique, que domine une croix. A la
+partie supérieure sont gravées sur une première ligne, en style
+d'hiéroglyphes égyptiens, six mains dans différentes positions,
+indiquant les six lettres du nom Sicard, conformément aux signes manuels
+adoptés par les sourds-muets de l'Institution de Paris. On lit
+au-dessous l'inscription suivante:
+
+ ICI
+ SONT
+ LES RESTES MORTELS
+ DE
+ L'ABBÉ SICARD.
+
+Il fut donné par la Providence pour être le second créateur des
+infortunés sourds-muets.
+
+(MASSIEU.)
+
+Grâce à la divine bonté, et au génie de cet excellent père, nous sommes
+devenus des hommes.
+
+ (MASSIEU et CLERC, ses élèves, à Londres, 1815.)
+
+ Né le 12 septembre MDCCXLII.
+ Décédé le 11 mai MDCCCXXII.
+
+De l'autre côté sont gravés ces mots:
+
+ CONSACRÉ
+ PAR
+ L'AMITIÉ
+ ET PAR
+ LA RECONNAISSANCE.
+
+_N. B._ Les comptes des fonds furent déposés chez Me Castel, notaire,
+rue Neuve-des-Petits-Champs, nº 41, dès que l'emploi en fut réglé.
+
+ Paris, 11 décembre 1823.
+
+
+NOTE =Q.=
+
+_Lettre de Mme Robert (mère de la sourde-muette dont nous avons parlé) à
+l'abbé Sicard._
+
+«Je suis désolée, Monsieur, de n'avoir pas reçu plus tôt votre aimable
+billet.
+
+«J'ai vu hier matin M. Laujon, auquel j'ai recommandé M. de
+Chateaubriand, sans avoir le bonheur de connaître cet auteur célèbre, et
+sans que personne m'eût parlé pour lui: mon suffrage n'est pas d'un
+assez grand poids pour que j'ose espérer qu'il soit de quelque autorité
+auprès de M. Laujon; le vôtre et celui de M. l'abbé Morellet[31] feront
+assurément pencher la balance, et je vais lui envoyer votre lettre, afin
+qu'il en prenne date et qu'il puisse vous certifier que j'ai sollicité,
+_par sentiment_, une place que ses connaissances profondes et son
+jugement bien _mûri_ vous feront accorder à l'homme qui me paraît le
+plus digne.
+
+«Le _Génie du christianisme_ m'a consolée dans mes peines, je dois de la
+reconnaissance à son auteur, et j'ai fait apprendre à Fanny[32] les
+passages tirés de l'_Incarnation_ et de l'_Extrême-Onction_. Elle les
+rend par signes, et ses gestes égalent presque le sublime de cette
+prose. Ce n'est pas le seul titre que M. de Chateaubriand ait auprès de
+moi, je ne sais si je dois vous le dire, il m'a fait aimer les capucins!
+Son style harmonieux a déjà opéré bien des miracles, mais il me semble
+que celui-là en vaut bien un autre.
+
+«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.»
+
+
+_Extrait d'une autre lettre de cette dame de mérite sur le même sujet._
+
+«Savez-vous, Monsieur, qu'il s'en est peu fallu que M. de Chateaubriand
+ne l'emportât? Je serais presque tentée de croire que j'y ai contribué,
+si l'humilité chrétienne ne m'interdisait cette petite vanité. En
+recommandant cet écrivain distingué, sans le connaître, je pensais à ce
+passage d'une lettre écrite de Rome, où il parle d'une chapelle isolée
+bâtie sur les ruines de la maison de Varus, où, entrant un soir, il vit
+un pauvre à genoux devant une image de la Vierge. M. de Chateaubriand se
+mit en prière à côté de lui, en adressant au ciel des voeux pour cet
+inconnu, et en se félicitant de la joie qu'éprouverait cet infortuné
+dans le Paradis, lorsqu'il devrait au miracle de la charité chrétienne
+d'un passant son bonheur éternel. L'étonnement du pauvre se retrouvant
+au pied du trône de Dieu vis-à-vis de l'âme bienfaisante qui lui valait
+cette bonne place et qu'il n'avait rencontrée qu'une fois sur la terre,
+réjouissait fort le pieux auteur des _Martyrs_, et il ne voile même pas
+le petit mouvement d'orgueil que lui inspira la haute faveur dont il
+jouit à la Cour céleste.
+
+«J'ai agi, sans me vanter, encore plus charitablement, je n'ai pas
+l'espoir de rencontrer M. de Chateaubriand face à face sur les bancs de
+l'Institut, et il ne saura jamais que c'est à une catholique de la rue
+Saint-Antoine qu'il doit une partie de sa félicité temporelle. Mais ce
+qu'il ne faut pas lui laisser ignorer, c'est que M. Laujon a presque été
+victime de la bonne cause: un honorable membre lui a dit des injures.
+Notre Anacréon, qui n'a jamais fait d'épigramme, a été évidemment ému
+d'une scène qui se passait devant plusieurs de ses confrères. Il a eu un
+accès de fièvre des plus violents, et porte encore sur sa figure les
+traces de son dévouement à la bonne compagnie.
+
+«Daignez agréer, Monsieur, l'assurance de ma profonde considération.»
+
+
+NOTE =R.=
+
+ _A M. Ferdinand Berthier._
+
+«Je viens vous parler d'un sourd-muet, nommé Bonnafous, natif de
+Bordeaux.
+
+«Ce sourd-muet est fort instruit. Il faisait l'éducation de ses frères
+d'infortune à Fumel, département de la Gironde. Il l'a cessée. Il est
+revenu à Bordeaux, mais il n'a pu y trouver une place. Je me souviens
+qu'il m'a dit, le jeudi 6 novembre 1823, qu'il désirait beaucoup s'en
+aller en Amérique pour y être instituteur des sourds-muets, et qu'il m'y
+appellerait.
+
+«M. Gauthier, instituteur en second des sourds-muets de Bordeaux,
+commissaire de police de cette ville et adjoint au maire de Caudéran,
+aux environs, l'a envoyé à Besançon, où il est instituteur de
+sourds-muets.
+
+«Je crois que si vous écriviez à M. Bonnafous, il accepterait
+très-volontiers la proposition dont vous m'avez entretenu. C'est un
+brave garçon. Il s'est déclaré mon ami et m'a touché cent fois la main.
+Son frère qui, comme lui, n'entend ni ne parle, est marié. Sa femme, son
+fils et sa fille sont également privés de l'ouïe et de la parole. Il est
+à Brest, où il exerce la profession de voilier. Il n'a pu trouver une
+place à Bordeaux.
+
+«Mon très-cher ami, faites-moi l'amitié de me dire en quel endroit de
+l'Amérique on désire qu'aille ce sourd-muet français, qui est
+très-capable et bien en état d'instruire ses frères d'infortune.
+
+«MASSIEU.
+
+_Autre lettre de Massieu, datée de Rodez, le 25 octobre 1828, à
+Ferdinand Berthier._
+
+ «Mon bien cher ami,
+
+«J'ai reçu votre lettre, qui m'a causé la plus vive satisfaction. Je
+croyais, avec bien de la douleur, que vous m'aviez tous en abomination;
+mais je me recommandais à la divine Providence et à la protection du
+tribunal de première instance du département de la Seine. Je croyais
+aussi que l'on vous avait conseillé de ne plus jamais m'écrire, parce
+que l'on vous avait dit que j'étais le plus criminel des sourds-muets.
+
+«Quant à ma pauvre soeur, feu mon frère parlant l'avait engagée à
+quitter la capitale, où elle avait une bonne place. Il nous avait
+demandé trop souvent, à elle et à moi de l'argent. M. l'abbé Goudelin
+m'avait conseillé de ne point lui en envoyer. Il l'avait appelé _fin_.
+
+«Hélas! à présent, elle se repent d'avoir abandonné sa bonne place. Elle
+ne gagne rien, et se trouve obligée de travailler à la terre.
+
+«Pour moi, je ne suis point propre à être cultivateur du sol, mais à
+l'être de mes compagnons d'infortune.
+
+«Venons à l'affaire des États-Unis! M. Gard m'a dit, en 1823, qu'un
+Américain était venu lui proposer de s'en aller dans son pays, mais
+qu'il lui avait demandé 30,000 francs, avec la nourriture, le logement,
+la lumière, le chauffage, le blanchissage, les médicaments, etc., et que
+l'étranger avait trouvé que c'était trop cher. Arrivé à Paris, il avait
+été trop heureux d'y trouver M. Clerc, qui s'était empressé d'accepter
+ce qu'il lui avait offert (2,500 francs, avec la table, le logement,
+etc.). M. Valentin, de Toulouse, et M. Honorat, de Nîmes, tous deux
+répétiteurs sourds-muets, fort instruits et très-versés dans l'art
+d'instruire leurs frères d'infortune, furent les imitateurs de M. Gard
+et ne voulurent point s'en aller en Amérique. D'ailleurs,
+l'administration de l'Institution royale de Bordeaux est on ne peut plus
+contente d'eux, et les gardera toute leur vie. Un des surveillants de la
+même école, ayant été appelé en Amérique, a offert à un des élèves de le
+suivre là-bas pour y être répétiteur; mais personne n'a accepté cette
+proposition.
+
+«Si je n'avais pas été appelé à l'établissement où je suis actuellement,
+j'aurais fait une pétition au gouvernement ou au tribunal de première
+instance de la Seine, pour en obtenir l'autorisation de voyager en
+Amérique et d'y être professeur de mes frères d'infortune.
+
+«Ma nouvelle méthode est plus claire, plus instructive, plus graduelle
+que l'ancienne.
+
+«Notre brave ami M. Gourdin instruit les sourds-muets comme les
+professeurs ordinaires instruisent les élèves parlants. Il m'aime autant
+que je l'aime. Nous sommes bons amis. Je lui ai montré votre lettre. Il
+vous remercie beaucoup de la bonté que vous avez eue de vous rappeler à
+son souvenir, et il me charge de vous dire mille choses des plus
+amicales.
+
+«Il m'a dit que M. Bertrand, un de vos anciens camarades, qui est à
+présent instituteur et directeur de la nouvelle école des sourds-muets,
+à Limoges, ferait bien d'accepter les fonctions de professeur de
+sourds-muets en Amérique.
+
+«M. l'abbé Perier est reparti mardi 14 du courant pour Paris, d'où il
+reviendra ici au mois de janvier ou de février prochain. Il reprendra la
+direction de son école, et y restera toujours, à ce qu'on dit.
+
+«Présentez, s'il vous plaît, mes respects à M. Keppler, mes civilités à
+MM. Paulmier, Lenoir, Gazan, à MM. les abbés Perier, Salvan et à toutes
+mes connaissances. Saluez de bon coeur, de ma part, les dames Salmon.
+
+«Croyez, mon très-cher ami, à la sincérité de mes sentiments.
+
+«Votre très-affectionné,
+
+«JEAN MASSIEU, professeur
+
+à l'École départementale des sourds-muets de Rodez.
+
+
+NOTE =S.=
+
+ _Massieu, premier répétiteur de l'École royale des sourds-muets de
+ Paris, à M. le préfet du département du Nord._
+
+ Monsieur le préfet,
+
+(Cette lettre doit être de 1820 ou de 1824.)
+
+«J'ai l'honneur de vous demander pardon si je prends la liberté de vous
+écrire. La bonté que vous avez eue de me promettre de placer sous vos
+auspices mes frères et soeurs d'infortune, me donne la hardiesse de
+vous prier en grâce de vouloir bien faire admettre à l'Institution des
+sourds-muets d'Arras la jeune soeur d'un sourd-muet, nommé Quique de
+Leers, ainsi que le jeune enfant que j'ai eu l'honneur de vous
+présenter. J'ose aussi les recommander à votre bienveillance, à votre
+inépuisable bonté, et je vous aurai, Monsieur le préfet, la plus
+véritable obligation de la faveur que vous leur accorderez.
+
+«Je profite de cette occasion pour vous témoigner combien je suis
+sensible à toutes les marques de sympathie dont vous m'avez comblé. Je
+voudrais vous exprimer toute ma gratitude, mais la pauvreté de la langue
+française me met en défaut.
+
+«J'ai montré la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à mon
+respectable et illustre maître, l'abbé Sicard, qui m'en a témoigné la
+plus vive satisfaction. En même temps, il m'a dit qu'il irait l'an
+prochain à Arras et à Lille, accompagné de deux autres élèves et de moi.
+Je crois devoir vous mander que la santé de ce vénérable bienfaiteur de
+l'humanité s'améliore chaque jour, Dieu merci! Mais je crains que son
+âge ne l'empêche de voyager les vacances prochaines dans votre
+département. S'il en est ainsi, je ne laisserai pas d'y mener le jeune
+Berthier.
+
+«Croyez, Monsieur le préfet, que, si j'accompagne dans ces voyages le
+célèbre successeur de l'immortel abbé de l'Épée, j'éprouverai la joie la
+plus grande à publier la gratitude que j'ai et aurai toujours de ses
+bontés paternelles et des soins pénibles et constants qu'il n'a cessé de
+prodiguer à mon éducation.
+
+«Veuillez bien, Monsieur le préfet, agréer l'hommage de mes sentiments
+respectueux et reconnaissants et présenter mes respects à madame la
+baronne.
+
+«J'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron,
+
+«Votre très-obéissant et très-humble serviteur,
+
+«MASSIEU.»
+
+
+NOTE =T.=
+
+La première institution de sourds-muets, établie en Amérique, est celle
+d'Hartford, capitale de l'État de Connecticut. Elle doit son
+introduction dans ce pays au docteur Cogswell qui, ayant eu parmi ses
+enfants une fille devenue sourde-muette à l'âge de trois ans, chercha
+les moyens de soulager son infortune par l'instruction à défaut des
+remèdes qu'il avait inutilement essayés pour lui rendre le sens de
+l'ouïe. Il savait qu'il y avait en Europe, et surtout en France,
+plusieurs écoles ouvertes à ces malheureux: les papiers publics le lui
+avaient appris; il désira qu'il y en eût au moins une dans la ville
+qu'il habitait. Il en parla à quelques-uns de ses amis, entre autres au
+révérend Thomas H. Gallaudet, et tous s'empressèrent de se joindre à son
+projet.
+
+En conséquence, M. Gallaudet, ministre du saint Évangile, jeune homme
+plein de zèle et de bienveillance, entreprit le voyage d'Europe et
+arriva à Paris dans le printemps de 1816. Il se présenta chez M. l'abbé
+Sicard, qui lui fit l'accueil le plus cordial. M. Gallaudet, étudiant la
+méthode d'instruction, assistait aux classes et recevait des leçons
+particulières de M. Laurent Clerc, sourd-muet, qui, d'élève de M.
+Sicard, était devenu professeur à vingt ans, et l'était depuis plus de
+huit années. Il y avait déjà trois mois que l'Américain passait ainsi
+son temps à Paris, quand il proposa à M. Clerc de l'accompagner aux
+États-Unis. Celui-ci accepta cette offre; ils quittèrent Paris en juin
+1816, et arrivèrent à Hartford en août.
+
+Bientôt ils se mirent à parcourir ensemble les principales villes de
+l'Amérique du Nord pour éveiller l'intérêt des habitants en faveur des
+sourds-muets, et ils réussirent au delà de leurs espérances. Témoin les
+nombreux dons généreux qu'ils reçurent en chemin, et qui leur permirent
+d'ouvrir leur école à Hartford, le 17 avril 1817, sous le titre de
+_Connecticut Asylum for the Instruction and Education of the deaf and
+dumb_.
+
+Un an après, c'est-à-dire dans l'hiver de 1818, Clerc visita Washington
+pendant la session du Congrès et eut occasion de s'entretenir _par
+écrit_ avec James Monroë, Président des États-Unis, ainsi qu'avec
+plusieurs membres de l'une et de l'autre branche de la législature. Ce
+fut pour eux une agréable surprise de voir qu'un sourd-muet pouvait, à
+défaut de la voix, comprendre et se faire comprendre au moyen de son
+crayon; ce qui ne servit pas peu à déterminer le Congrès à accorder, en
+1819, à l'Institution, une certaine étendue de terre dans l'état
+d'Alabamas. De la vente qu'on en fit, on réalisa un fonds assez
+considérable pour mettre l'Institution à même de tenir longtemps la
+place qu'elle méritait. En reconnaissance de cet acte de générosité de
+la part du Congrès, l'Institution changea de nom et prit celui
+d'_American Asylum for the deaf and dumb_.
+
+Plus tard se sont successivement formées les écoles de New-York,
+Pennsylvania, Kentucky, Ohio et Canada, dont les directeurs actuels
+doivent à MM. Clerc et Gallaudet leur connaissance dans l'art
+d'instruire qu'ils ont transmis à leurs confrères.
+
+
+FIN DES NOTES.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+C'est au moment où ce livre touchait à sa fin que, comme on pourra
+l'imaginer, j'ai dû m'estimer heureux de recevoir du fils du baron de
+Gérando, ancien procureur général de la Cour impériale de Metz,
+quelques-unes des lettres de l'abbé Sicard adressées à cet homme
+illustre, dont il a été l'ami et le confrère à l'Institut, et elles
+offrent un si grand intérêt pour sa biographie que je les joins ici avec
+autant de reconnaissance que d'empressement.
+
+
+I
+
+Ce 7 ventôse an VIII.
+
+Comme je n'ai plus l'espérance de recevoir mon sauvage et qu'on lui a
+trouvé une famille, je ne dois plus différer de vous procurer, ainsi
+qu'à vos amis, le plaisir d'assister à une leçon particulière. En
+conséquence, mon cher ami, faites vos invitations pour le 15 ventôse, à
+10h. très-précises. Je choisis précisément un jour de congé pour que
+nous ne soyons pas dérangés. Et pour prendre toutes les précautions
+possibles, on n'entrera que par billets. Ainsi comptez tous ceux et
+celles que vous voulez mener, demandez-moi le nombre de billets
+suffisant et vous les recevrez à temps.
+
+Je vous remercie de l'attention amicale que vous avez eue de me rendre
+compte de la conversation de Roederer, notre constant ami avec le
+Consul suprême. Je ne pensais pas que celui-ci voulût jamais me voir et
+je n'espérais pas qu'il en eût non plus le temps. Je profiterai des
+courts moments qu'il me donnera pour l'intéresser en faveur de
+l'instruction publique, comme vous me le recommandez. Je me garderai
+bien de lui rien demander pour moi. Il ne me manque plus rien, Dieu
+merci, et tous mes voeux vont être comblés, puisque notre bon ami
+Camille arrive et que je suis réuni à mes enfans. Adieu, je vous
+embrasse.
+
+SICARD.
+
+Demandez tous les billets qu'il vous faudra, plutôt plus que moins, sans
+craindre d'être indiscret. Par la voie de la petite poste.
+
+
+II
+
+Ce 23 Nivôse, an VIII.
+
+Jouissez de mon bonheur, puisque nos affections sont communes, aimable
+et bon ami. Je suis réintégré dans mes fonctions le 25 nivôse à dix
+heures très-précises, je vais les reprendre à Saint-Magloire, au haut de
+la rue Saint-Jacques. Venez avec celle qui partage et vos plaisirs et
+vos peines, qui double les uns et qui adoucit les autres, et vous en
+console, jouir du spectacle touchant de voir un père retrouver, après 28
+mois de séparation, ses enfants chéris. Vous êtes faits, l'un et
+l'autre, pour cette scène touchante. Adieu, je vous embrasse tous deux.
+
+_P. S._ Si le bon Mathieu et sa charmante femme sont ici, prévenez-les,
+je vous prie, de ma part.
+
+
+III
+
+Samedi, 11 mars 1815.
+
+Votre aimable réponse est parfaite en tout point, et je l'adopte dans
+tout son entier. Les croix et les médailles vont être distribuées tout à
+l'heure, et je distribuerai aussi la monnaie morale, enfin je suivrai,
+de point en point, tous vos excellents avis. Je renonce, de bien bon
+gré, à tout ce que je vous avais proposé, et que vous n'approuvez pas,
+et je trouve que vous avez raison et que je n'en avais pas. J'ai remis à
+l'agent, depuis plusieurs jours, le petit paquet cacheté de l'adorable
+princesse, je ne sais pas ce qu'il contient. Décidez de ce qu'il en faut
+faire. Je renonce à l'emploi que je vous avais proposé, et c'est sans le
+moindre regret. Permettez-moi seulement de vous faire toutes les
+propositions qui me passeront par la tête. Je trouve parfaitement bien
+que nous tenions séparés nos deux sexes. D'ailleurs, comme vous
+l'observez, ces modestes enfants sont d'une grande édification, pour les
+assistants. Je faisais assister les garçons à la paroisse, à la
+grand'messe et à vêpres, aux grandes fêtes. Peut-être cet usage
+seroit-il bon à reprendre. Peut-être faudroit-il les y faire aller plus
+souvent, et dans une des chapelles collatérales, comme les filles.
+Réfléchissez là-dessus dans votre sagesse. Entendons-nous pour faire de
+notre institution un modèle pour toutes les autres. Vous me trouverez
+bien disposé à abandonner tout ce qui ne vous paroîtra pas propre à
+atteindre ce but et à adopter pleinement, et sans restriction aucune,
+tout ce que vous proposerez.
+
+Adieu, aimable et excellent camarade. Tous les jours, je bénis la
+Providence de tous les avantages que notre maison retire et retirera de
+votre dévouement. Conservez-nous ce tendre intérêt qui fait mon bonheur
+et aimez-moi comme je vous aime.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+IV
+
+Londres, le 25 juillet 1815.
+
+ _Le Directeur de l'Institution des Sourds-muets; Administrateur des
+ Hospices de Bienfaisance; Membre de l'Institut de France et de
+ plusieurs Académies; Chanoine de l'Église de Paris._
+
+On ne m'a pas laissé ignorer, cher et bon ami, tout ce que nous devons
+de reconnaissance pour votre dévouement sans bornes pour notre
+institution. Nous vous devons, je le sais, d'avoir été préservés du
+pillage de la populace. Vous n'avez épargné ni soins, ni peines pour
+nous en garantir. Je n'attends pas, pour vous en remercier, d'être rendu
+auprès de vous, et je m'empresse de remplir un devoir aussi sacré et
+aussi cher à mon coeur.
+
+Je quitte Londres, ce soir, pour me rendre avec mes élèves au port de
+Brighton qui est à une journée de cette grande cité, pour aller m'y
+embarquer pour Dieppe, par le premier paquebot qui en partira. J'espère
+être rendu à Paris samedi au soir, 29 de ce mois, ou dimanche, ou pour
+le plus tard lundi, 31 du courant.
+
+Que de choses n'aurai-je pas à vous dire de cette belle métropole! Et
+surtout de ses nombreuses institutions de bienfaisance et d'instruction
+publique! j'ai vu les établissements du docteur _Bell_ et de
+_Lancaster_, et je les ai vus avec le plus grand soin, de manière à
+pouvoir donner là-dessus les plus grands renseignements. Je les ai
+visités avec mon ami M. Laffon Ladébat qui prend le plus vif intérêt à
+tout ce qui est utile. Vous aviez bien raison de me parler de ces utiles
+écoles. Il faudra nous occuper de les établir dans notre patrie. Vous me
+trouverez bien disposé à être votre collaborateur. Je vous ferai
+connoître tout ce qui est fondé ici pour le soulagement et l'instruction
+du malheur et de l'enfance, et vous cesserez d'être surpris de la
+prospérité de ce vaste empire. L'admiration va toujours croissant, à
+mesure qu'on visite les établissements sans nombre, que la piété des
+particuliers y forme sans cesse avec un enthousiasme de bienfaisance qui
+ne connoît ni bornes, ni mesure.
+
+Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de l'aimable et bonne Annette, ni
+auprès de mes chers collègues qu'il me tarde de revoir pour ne plus en
+être séparé, et agréez mes tendres amitiés pour votre propre compte.
+Permettez que je vous charge aussi de bien des amitiés pour les bons
+Salvan et Mauclerc et nos angéliques maîtresses, et pour nos chers et
+chères enfants.
+
+L'abbé SICARD.
+
+Faites-moi l'amitié de dire à Mademoiselle Salmon que j'ai reçu, hier,
+sa lettre qui m'a fait un grand plaisir.
+
+
+V
+
+Paris, le 13 décembre 1818.
+
+ _Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets de
+ naissance, l'un des quarante de l'Académie française._
+
+Ne croyez-vous pas, mon cher collègue, que le temps de nous occuper de
+l'organisation de notre maison d'instruction est enfin venu? Tous nos
+collègues avec lesquels nous devons faire ce travail si important et si
+nécessaire sont, en ce moment, à Paris. Vous savez que nous attendions
+leur retour pour cela.
+
+J'ai beaucoup pensé à cette amélioration, et voici le résultat de mes
+réflexions. Je désirerais que nous proposassions au ministre de rétablir
+dans l'enseignement le mode qui fut établi, par l'Assemblée
+constituante, lors de la fondation de l'institution, en l'année 1791. Il
+fut créé un chef de l'enseignement, et je fus nommé à cette première
+place, à laquelle fut attaché, quelques années après la création, le
+titre de directeur général, par un arrêté du ministre.
+
+2º Il fut créé une 2e place d'instituteur sous le titre de second
+instituteur, au traitement de 3,000 fr.
+
+3º Puis deux places d'instituteurs-adjoints, au traitement, chacun, de
+2,400 fr.
+
+4º Puis deux places de répétiteurs, chacun, au traitement de 600 fr.
+
+5º Puis enfin deux places de surveillants, au traitement de 400 fr.
+
+Voilà, mon cher collègue, quelle fut la première organisation.
+
+Quelques années après, un ministre jugea à propos de porter le nombre
+des répétiteurs à 4, et de supprimer les deux instituteurs-adjoints et
+c'est là l'organisation actuelle. Il voulut opérer dans l'institution de
+Bordeaux le même changement. Mais tous les employés opposèrent une
+très-grande résistance, et le ministre n'insista pas. De sorte que
+l'organisation de l'école de Bordeaux resta telle qu'elle était dans son
+principe, et qu'elle a les mêmes employés qui lui furent donnés sur le
+modèle de celle de Paris, avec le même traitement qu'ils avaient.
+
+Ainsi, mon cher collègue, nous ne demandons pas une chose nouvelle, en
+demandant que le ministre rétablisse les places d'employés, telles
+qu'elles étoient avant la création des 4 répétiteurs. Le ministre est
+trop juste pour vouloir que l'École royale de Paris ait l'humiliation de
+voir celle de Bordeaux plus honorée qu'elle ne l'est. Celle de Bordeaux
+n'a que deux répétiteurs et deux instituteurs-adjoints auxquels le
+traitement primitif a été conservé (et c'est 2,400 fr. pour chacun).
+Nous devons demander le même privilége, et nous le devons d'autant plus
+qu'un des 4 répétiteurs de notre école est un sujet des plus distingués,
+qu'il a un zèle incomparable; qu'il est toute mon espérance.
+
+Enfin si le malheur des temps ne permettait pas au ministre de rétablir
+les deux places d'instituteurs-adjoints telles qu'elles étaient à
+l'école de Paris et qu'elles sont encore à celle de Bordeaux, je me
+contenterais du rétablissement d'une de ces places, et je voudrais que
+ce fût en faveur de M. Bébian, dont vous connoissez, aussi bien que moi,
+la passion pour l'avancement des élèves, le zèle infatigable et les
+talents éminents. Le jeune homme ne peut rester dans l'institution
+qu'autant qu'il jouira de cette faveur. Son père ne cessera de lui
+faire une guerre durable qu'autant qu'il ne le verra pas dans
+l'humiliation du titre de répétiteur. Ainsi nous le perdrions si le
+ministre nous refusait cet acte de justice. Ainsi, mon cher collègue,
+après nous avoir accordé le changement des heures des classes et des
+ateliers d'une manière si aimable, je ne puis craindre que la demande du
+rétablissement d'une place d'_instituteur-adjoint_ me soit refusée.
+
+Enfin, si le rétablissement du traitement paroissait, à raison de la
+gêne actuelle de nos finances, devoir être ajournée, j'attendrais pour
+ce rétablissement un temps plus heureux, et je me contenterais de celui
+de la place unique d'instituteur-adjoint, sans demander d'autre
+traitement que celui qui est attaché aux places de répétiteur.
+
+Je compte donc, mon cher ami, sur votre amour pour notre maison, et je
+ne puis pas penser que ce que je demande avec tant de _concessions_ ne
+me soit pas accordé. Je ne demande point d'innovation, rien dont ne
+jouisse l'école de Bordeaux, organisée sur le modèle de la première
+école, aucun sacrifice d'argent. Ainsi, encore une fois, je ne dois pas
+être refusé.
+
+Voilà donc, cher collègue, ce qui vous reste à faire pour l'école que je
+dirige, et ma reconnoissance pour ce dernier bienfait sera sans bornes
+comme mon amitié.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+VI
+
+31 Mars 1819.
+
+Vous savez, mon cher collègue et bon ami, que nos élèves se réunissent
+tous les matins et tous les soirs dans une salle d'étude, pour préparer
+ou repasser leurs devoirs, et que je remplis religieusement la promesse
+que je vous fis, un jour, chez vous. L'administration avait bien senti
+les avantages de ces études, et l'expérience l'a confirmé, il est donc
+important de le rendre aussi profitable que possible aux élèves; et
+c'est ce qu'on ne pourra obtenir si elles sont exclusivement destinées
+aux surveillants qui ne peuvent s'intéresser assez aux progrès des
+élèves et n'ont pas assez de force pour les maintenir.
+
+M. Macé Mauclerc qui vient de partir avait bien voulu s'en charger,
+quoique ce fût hors de ses attributions de venir aider les surveillants.
+Le peu d'habitude qu'il avait des signes aurait toujours laissé encore
+beaucoup de choses à désirer; mais du moins sa présence faisait régner
+la tranquillité et l'ordre dans les classes et dans l'étude.
+
+Maintenant si nous abandonnons les surveillants à eux-mêmes, nul doute
+que ces études si importantes n'offrent bientôt le spectacle de
+quelques-uns de nos ateliers.
+
+Il est donc urgent d'y placer quelqu'un qui puisse montrer aux
+surveillants la manière de diriger ces études et qui ait l'oeil sur
+eux, en même temps que sur les élèves, pour m'en rendre compte.
+
+J'ai jeté, pour cet emploi si nécessaire, les yeux sur M. Bébian. Son
+zèle et son amour pour les sourds-muets sont de sûrs garants qu'il le
+remplira à merveille, et qu'il acceptera avec plaisir ce surcroît de
+travail. Mais pour lui donner toute l'autorité nécessaire, vous jugerez
+sans doute ainsi que moi que nous devons le faire nommer par le ministre
+_censeur des études_. Cette place n'est pas une nouveauté, elle fait
+partie de l'organisation des colléges royaux. On lui doit la discipline
+et le bon ordre qu'on y voit régner. Ce moyen qui n'augmenterait pas
+d'un centime la masse des traitements, nous attacherait un sujet
+précieux que nous sommes sur le point de perdre si nous négligeons ce
+moyen, et cette perte serait incalculable. Vous connoissez l'inanité de
+tout ce qui m'entoure et l'immense supériorité de ce bon jeune homme.
+Personne n'a mieux saisi l'esprit de ma méthode.
+
+Quoique cette demande n'ait rapport qu'aux études et me regarde plus
+personnellement, le zèle qui anime mes honorables collègues pour le bien
+de cet établissement, me fait espérer qu'ils ne refuseront pas de se
+joindre à moi pour cela. Qu'en pensez-vous? Daignez m'écrire un mot à ce
+sujet et agréer mes respectueuses et tendres amitiés.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+VII
+
+Paris, le....... 1819.
+
+ _Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets de
+ naissance, l'un des quarante de l'Académie française._
+
+ Cher et bon ami,
+
+Lorsque je vous manifestai, il y a quelques mois, le désir que M. Bébian
+eût un titre convenable et dont il pût s'honorer dans notre institution,
+celui de troisième répétiteur ne pouvant flatter l'ambition de son père
+qui le persécute sans cesse pour reprendre, sans plus la quitter, la
+carrière de la médecine, vous pensâtes qu'il convenoit d'attendre qu'il
+pût justifier cette distinction par le succès d'un nouveau plan d'études
+dont nous lui avons confié l'exécution. Ne croyez-vous pas maintenant
+que le temps en est arrivé? La classe de Massieu est déjà réunie à celle
+de Bébian. Il serait nécessaire que celui-ci reçût à présent le titre
+que vous jugeriez convenable, pour flatter l'amour-propre du père, qui
+permettrait alors à son fils de se consacrer entièrement à
+l'enseignement des sourds-muets, et dès lors tous les moyens de
+simplification seraient faciles.
+
+Voyez donc dans votre sagesse quel pourroit être ce titre que nous
+demanderions au ministre, et à la faveur duquel nous attacherions à
+notre école cet intéressant jeune homme qui se montre si propre à
+seconder toutes nos vues d'amélioration.
+
+Ne vous pressez pas pour la réponse que j'attendrai sans impatience.
+Pensez à ma demande, et réfléchissez sans distraction à ce qui convient
+le mieux à nos projets.
+
+Agréez, mon cher et bon collègue, mes tendres et respectueux sentiments
+qui sont invariables.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+_ERRATA._ (corrigés)
+
+
+ Page 40, lignes 14-15, _au lieu de_: novembre 1795, _lisez_: 30
+ octobre 1794.
+
+ Page 43, ligne 8, _au lieu de_: du 18 brumaire (10 novembre 1799),
+ _lisez_: du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799).
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+UN MOT D'EXPLICATION 1
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Vocation de l'abbé Sicard.--Il est appelé à recueillir la succession
+de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale des
+Sourds-Muets de Paris 5
+
+
+CHAPITRE II.
+
+L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et
+conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi
+les détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des
+élèves de l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée
+législative.--L'élargissement du directeur est ordonné immédiatement 8
+
+
+CHAPITRE III.
+
+L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur
+des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale,
+mais ses accusateurs mettent tout en oeuvre pour le faire périr.--Il
+est placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont
+être exécutés. Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il
+entre dans la salle du Comité de la section des _Quatre-Nations_ 13
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était
+accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La
+harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa
+lettre au président de l'Assemblée législative contient un témoignage
+de sa reconnaissance envers son libérateur 17
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert
+près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent
+de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il
+est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance
+d'un député qui prie un de ses collègues plus influent
+d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit
+encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat,
+son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret,
+député, à la prière de la fille aînée de cette dame,
+Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.--Un second décret
+est rendu en faveur de l'instituteur 25
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses remercîments
+aux membres.--Il reçoit les excuses d'un des
+commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir
+contribué lui-même à son incarcération.--Ce dernier le dissuade
+de rentrer à l'École.--Massieu le visite dans sa retraite.--Communication
+de l'arrêté de l'Assemblée générale du
+1er septembre 1792.--Protestation de l'abbé Salvan 34
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à
+divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille
+politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire exécutif.--Condamné
+à la déportation, il trouve un refuge dans le faubourg
+Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.--Seconde
+représentation du drame de _l'Abbé de l'Épée_,
+par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et son
+épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur
+de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son
+élargissement 40
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un
+sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa
+_Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle
+que fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la
+mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur l'articulation 49
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
+spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses
+tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon
+1er que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces malheureux.
+Cette insinuation est repoussée dans une lettre de
+l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite Majesté 64
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le directeur
+lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa méthode.--Parmi
+ses élèves brillent deux charmantes jeunes
+sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa
+Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,
+la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers
+sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife
+une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il
+parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert
+et de Saint-Céran sont amenées aux Tuileries par l'abbé
+Sicard 70
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance
+ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de
+vol, et à un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est
+nommé administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de
+_l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de
+_Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de
+M. Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard 87
+
+CHAPITRE XII.
+
+_L'esprit sourd-muet de l'abbé Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce
+dernier fait un quatrain à sa louange.--La Restauration le
+nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier
+de l'ordre de Saint-Michel de France.--Détails sur la visite de
+François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.--Même honneur
+que lui accorde la duchesse d'Angoulême.--Il assiste à
+la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.--L'empereur
+de Russie, Alexandre Ier s'étonne du silence de
+l'instituteur.--_Encore l'esprit sourd-muet_ 93
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à
+l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses
+élèves, il fait payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur
+part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et
+Clerc, sans en prévenir le gouvernement.--Le ministre de
+l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ
+Clerc à Paris.--Retour du maître et de ses deux élèves en
+France au moment où Napoléon est renversé 105
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets.
+Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel
+(de Béziers).--Visites du duc de Glocester, du duc
+d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener
+son fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
+apprendre la grammaire des sourds-muets 112
+
+CHAPITRE XV.
+
+L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des
+intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter
+son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin
+en 1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable
+du discours prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de
+l'Académie française, au cimetière du Père La Chaise.--Le
+directeur avait recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude
+de l'abbé Gondelin, second instituteur de l'École des
+sourds-muets de Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit
+pouvoir disputer sa place au concours. Une réclamation de
+Pissin-Sicard paraît dans un journal.--Élèves parlants distingués
+de l'abbé Sicard: Pellier, Paulmier et Bébian.--_Manuel
+d'enseignement pratique des sourds-muets_, par ce dernier.--Travail
+remarquable de M. de Gérando: _De l'Éducation des
+sourds-muets de naissance_, 2 vol.--Divers hommages à l'abbé
+Sicard.--Énumération de ses OEuvres.--Sa correspondance
+avec Mme Robert sur divers sujets 118
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+MASSIEU.
+
+Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un
+voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses
+premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions
+aux exercices publics de l'abbé Sicard!--Quels étaient ses
+habitudes et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets
+de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il
+est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir
+finir ses jours dans cette ville.--Exercices publics des élèves
+du nouveau professeur.--Un journal de la localité publie des
+fragments de ses Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa
+mort et ses obsèques 141
+
+
+CHAPITRE XVII ET DERNIER.
+
+LAURENT CLERC.
+
+Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un
+académicien auprès duquel il avait à remplir une commission
+du respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux
+exercices publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement
+l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de
+ses malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un
+d'eux, graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche.
+Appelé à fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut
+(Amérique du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il
+unit son sort à celui d'une sourde-muette américaine qui lui
+donne six enfants, tous entendants-parlants.--Réponse au
+préjugé qui paraît encore régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages
+de Laurent Clerc en France.--Ses documents sur
+l'origine et les progrès de son école.--Ses anciens camarades
+et élèves lui offrent un dîner d'adieu.--Sa correspondance
+avec l'auteur de ce livre.--Sa fin aussi heureuse que sa vie,
+dans le Nouveau-Monde 181
+
+NOTES 195
+
+APPENDICE 241
+
+
+PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.
+
+ * * * * *
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+ =Histoire et Statistique de l'Éducation des Sourds-Muets=, 1839, 1
+ vol. in-8º.
+
+ =Notice sur la Vie et les Ouvrages d'Auguste Bébian=, ancien
+ Censeur des études de l'Institution des Sourds-Muets de Paris,
+ 1839, 1 vol. in-8º.
+
+ =Deux Mémoires=, lus en 1839 et en 1840 au Congrès historique de
+ Paris, l'un sur _la Mimique chez les Peuples anciens et modernes_,
+ l'autre sur _la Pantomime dans ses rapports, soit avec
+ l'enseignement des Sourds-Muets, soit avec les connaissances
+ humaines_, in-8º.
+
+ =Les Sourds-Muets avant et après l'Abbé de l'Épée=, mémoire qui a
+ obtenu le prix proposé par _la Société des sciences morales,
+ lettres et arts de Seine-et-Oise_, 1840, 1 vol. in-8º.
+
+ =Examen critique de l'opinion de feu le docteur Itard=, médecin en
+ chef de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, réfutation
+ présentée aux Académies de médecine et des sciences morales et
+ politiques, 1852, 1 vol. in-8º.
+
+ =Observations sur la Mimique, considérée dans ses rapports avec
+ l'enseignement des Sourds-Muets=, adressées le 13 juin 1853 à
+ l'Académie de médecine, à propos des questions relatives à la
+ surdi-mutité, à l'articulation et à la lecture de la parole sur les
+ lèvres, qui s'y discutaient en ce moment, in-8º.
+
+ =Discours prononcés en langage mimique= aux distributions
+ solennelles des prix de l'Institution des Sourds-Muets de Paris,
+ des 13 août 1842, 9 août 1849 et 8 août 1857, in-8º.
+
+ =Banquets des Sourds-Muets réunis pour fêter les anniversaires de
+ la naissance de l'abbé de l'Épée=, de 1834 à 1848 et de 1849 à
+ 1863, relation publiée par la Société centrale des Sourds-Muets de
+ Paris, 2 vol. in-8º.
+
+ =L'Abbé de l'Épée=, sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et
+ ses succès, avec l'_historique des monuments élevés à sa mémoire à
+ Paris et à Versailles_, orné de son portrait en taille-douce, d'un
+ _fac-simile_ de son écriture, du dessin de son tombeau dans
+ l'église Saint-Roch à Paris, et de celui de sa statue à Versailles,
+ 1853, 1 vol. in-8º.
+
+ =Le Code civil français= _mis à la portée des Sourds-Muets, de
+ leurs familles et des parlants en rapport journalier avec eux_,
+ 1868, 1 vol. in-12.
+
+POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
+
+=Souvenirs et Impressions de voyage= _d'un Sourd-Muet français en
+Italie_.
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Relation des Banquets des Sourds-Muets, réunis pour fêter les
+anniversaires de la naissance de l'abbé de l'Épée, de 1834 à 1863_,
+relation publiée par les soins de l'ancienne Société centrale des
+Sourds-Muets de Paris, 2 vol., à la librairie de L. Hachette et Ce,
+boulevard Saint-Germain, 77.
+
+Les comptes rendus, depuis cette époque, paraîtront dans un troisième
+volume.
+
+[2] _Journal de l'Instruction des Sourds-muets et des Aveugles_,
+1826-1827.
+
+[3] _De l'Éducation des Sourds-muets de naissance_, 2 vol. 1827.
+
+[4] Voir la note A à la fin du volume.
+
+[5] Voir à la fin du volume à la note B une lettre de l'abbé Sicard au
+citoyen Dubois, préfet de police, en faveur du gouverneur d'un élève
+sourd-muet, le sieur Brylot qui, par sa soumission à la loi de
+déportation, est sauvé du péril qui menace sa vie pendant les journées
+de septembre.
+
+[6] Voir à la fin du livre la note C.
+
+[7] Elle allait toucher à sa fin, après avoir langui pendant plus d'un
+an dans des douleurs inexprimables, quand, à la grande satisfaction de
+notre instituteur, elle est sauvée, grâce à un long voyage que sa tendre
+mère lui avait fait entreprendre.
+
+[8] Voyez à la note D la différence entre les mots _sourds et muets_ et
+_sourds-muets_.
+
+[9] Voir, à la fin du volume, note F, la circulaire de l'intrus aux
+parents des sourds-muets.
+
+[10] Voir à la fin du volume la note G.
+
+[11] Voir à la fin du volume la note M.
+
+[12] Dans la suite, élève de Girodet-Trioson, peintre d'histoire, elle
+s'est fait remarquer par ses gracieux tableaux. Quelle est intéressante
+la correspondance de sa mère, femme d'un mérite supérieur, avec le
+célèbre artiste qui essaie de mettre son élève chérie dans la confidence
+de ses secrets!
+
+[13] Voir la note I à la fin du volume.
+
+[14] Voir, à la fin du volume, à la note J, une lettre de l'abbé Sicard
+à son ami Laya.
+
+[15] Cette église fut jadis construite à côté de la chapelle de l'ancien
+monastère pour les besoins spirituels des fidèles du quartier, auxquels
+les heures des religieux ne pouvaient guère convenir.--Elle était
+séparée de l'église paroissiale de Saint-Jacques-du-Haut-Pas par une
+ruelle qui, pour cette raison, s'appelait _rue des Deux-Églises_, et
+qui, plus tard, reçut la dénomination de _rue de l'abbé de l'Épée_,
+qu'elle porte encore.
+
+[16] Voir, à la fin du volume, à la note K, un rapport du sieur Mascé
+Mauclerc, remplissant les fonctions d'agent général en l'absence de son
+oncle.
+
+[17] Voir, à la fin du volume, la note L.
+
+[18] Voir, à la fin du volume, la note M, où se trouve le compte rendu
+de cet hommage d'après le _Moniteur_.
+
+[19] Voir la note N.
+
+[20] L'abbé Pissin (Joseph Barthélemy) s'était pourvu auprès du garde
+des sceaux pour en obtenir l'autorisation d'ajouter à son nom celui de
+son maître, comme une preuve évidente de l'affection que lui portait
+celui-ci, et de s'appeler désormais Pissin-Sicard (_Moniteur_ du 6 mars
+1821).
+
+[21] Voir, à la fin du volume, à la note O, le petit discours que je fus
+chargé de _prononcer_ le 10 mars 1847 sur la tombe de cet estimable
+instituteur.
+
+[22] Ç'a été pour moi un besoin du coeur de livrer, en 1839, à la
+publicité une Notice sur la vie et les ouvrages de cet éminent
+professeur.
+
+[23] Voir, à la fin du volume, la note P.
+
+[24] Voir, à la fin du volume, la note Q contenant une lettre de Mme
+Robert, née Bazin, à l'abbé Sicard, ainsi que l'extrait d'une lettre de
+la même au sujet de la candidature de Chateaubriand à l'Académie
+française.
+
+Le petit-fils de cette dame, M. Charles Rossigneux, architecte
+distingué, à qui nous sommes redevables de ces précieux souvenirs,
+suppose que la première doit être de la fin de février 1811, et la
+seconde du 4 mars de la même année.
+
+[25] Voir, à la fin de ce volume, à la note R, une lettre que Massieu
+m'adressa de Rodez, où il remplissait alors les fonctions de professeur.
+
+[26] Voir la lettre en question à la fin du volume note S.
+
+[27] Nous ne pouvons adhérer à cette qualification de _stupides_, sortie
+de la bouche de l'orateur, contre son intention, sans doute. Il aura
+voulu dire peut-être _stupéfaits_.
+
+[28] Voir la note T à la fin du volume.
+
+[29] M. Rey Lacroix a voulu élever lui-même sa fille sourde-muette en
+s'inspirant de la méthode de Sicard, et pour dernier exemple de sa
+tendresse paternelle, il a fait hommage, en l'an IX de la République,
+d'un livre intitulé: _La Sourde-Muette de La Clapière, leçons données à
+ma fille_, aux Sourds-Muets devenus _ses amis_, comme il le dit lui-même
+dans la Dédicace de son ouvrage.
+
+(_Note de l'auteur de ce travail_).
+
+
+[30] PIERRE LAUJON, chansonnier correct, élégant, gracieux, depuis
+longtemps oublié, mais qui n'en a pas moins joui, à son époque, d'une
+certaine réputation, naquit à Paris, le 13 janvier 1727, d'un procureur
+qui le destinait au barreau. Auteur d'une parodie d'_Armide_ et d'un
+opéra de _Daphnis et Chloé_, qui lui valurent la protection de MM. de
+Nivernais, de Bernis, d'Argenteuil, du duc d'Ayen et de la comtesse de
+Villemure, amie de la favorite, il devint secrétaire du comte de
+Clermont, qui l'amena à l'armée, en qualité de commissaire des guerres,
+et le fit décorer de la croix de Saint-Louis. A la mort du comte de
+Clermont, le dernier prince de Condé le nomma secrétaire des
+commandements du duc de Bourbon. A la révolution de 1789, il reçut
+l'ordre de quitter le Palais-Bourbon, et perdit d'un coup ses
+traitements et ses pensions; il n'avait rien amassé. Il tomba dans un
+état voisin de la misère, et se vit réduit, pour ne pas mourir de faim,
+à vendre un à un les livres de sa précieuse bibliothèque, qu'il
+rachetait souvent fort cher le lendemain. Mais il ne tendit la main à
+personne, et continua à chanter, ne conservant qu'une chétive rente pour
+vivre avec sa famille.
+
+Qui n'a entendu parler du _Caveau_, célèbre société gastronomique
+chantante, née en 1729, morte en 1789, dans laquelle siégeaient Piron,
+Collé, Crébillon fils, Gentil-Bernard et bien d'autres beaux-esprits
+contemporains? Trente ans après, en 1759, fut fondé un second _Caveau_,
+qui compta, parmi ses membres, Marmontel, Suard et Laujon, le plus jeune
+de la bande. Cette assemblée tenait ses séances au _Rocher de Cancale_,
+rue Montorgueil. Ces dîners furent remplacés en 1796 par _ceux du
+Vaudeville_, où siégeaient tous les chansonniers du temps, entre autres
+Jay, Jouy, Arnault, Piis, les deux Ségur, Dupaty, Etienne, Désaugiers,
+Eugène de Monglave, Moreau, Francis, etc. Le doyen Laujon fut élu
+président, honneur qui lui fraya la route de l'Académie française, à
+laquelle l'excellent homme avait toujours aspiré. Il fut élu, en 1807, à
+la place du jurisconsulte, ministre Portalis. Les temps ne changent pas.
+Il avait quatre-vingts ans; ses facultés commençaient à baisser. Conduit
+aux Tuileries pour être présenté, suivant l'usage, au chef de l'État,
+lui qui avait frayé avec tant de princes, perdit subitement la mémoire,
+ne se rappelant pas même les titres de ses ouvrages. Il s'éteignit
+doucement dans sa quatre-vingt-quatrième année, le 14 juillet 1811. Ses
+convives du _Caveau_ élurent, après lui, Désaugiers à la présidence.
+L'assemblée se traîna comme elle put jusqu'en 1817 avec Béranger, le roi
+de la chanson. Puis, dîners et couplets cessèrent devant les exigences
+de la politique.
+
+Les oeuvres dramatiques de Laujon sont nombreuses. Il eut des succès à
+l'Opéra, aux Italiens, au Théâtre-Français; mais c'est surtout comme
+chansonnier qu'il fut estimé de nos grands-pères. Je ne l'ai jamais
+connu; je n'avais que huit ans à sa mort, mais j'ai rencontré sur ma
+route bon nombre de ses compères de l'_Académie_ et du _Caveau_, qui
+conservaient un bien doux souvenir de cet aimable vieillard.
+
+F. B.
+
+
+[31] L'abbé André Morellet, né à Lyon, le 7 mars 1727, d'un père
+commerçant, fut destiné, de bonne heure, à l'état ecclésiastique. Après
+avoir fait ses études à Paris, au séminaire des Trente-Trois, et pris
+ses grades à la Sorbonne, en 1752, il fut chargé d'une éducation
+particulière, et voyagea en Italie avec son élève. A son retour, il
+étudia les matières de droit public et d'économie politique, et, se
+consacrant tout entier à soutenir les opinions nouvelles, écrivit de
+nombreux ouvrages sur tous les sujets d'administration, de politique et
+de philosophie à l'ordre du jour.
+
+Il partit pour l'Angleterre en 1772, et se lia avec Franklin, Garrick,
+l'évêque Warburton et le marquis de Lansdown, qui lui fit obtenir, en
+1783, une pension de 4,000 livres de Louis XVI. En 1785, l'Académie
+française ouvrit ses portes à l'abbé Morellet, qui succéda à l'historien
+abbé Millot. A cette époque aussi, il obtint le prieuré de Thimers, d'un
+revenu de 16,000 livres.
+
+La Révolution changea cette heureuse position de fortune; et le décret
+qui ordonna la vente des biens du clergé, refroidit le patriotisme de
+l'abbé Morellet; mais la destruction de l'Académie française fut pour
+lui le coup le plus cruel. Échappé au proscriptions, il chercha dans des
+travaux de traduction des ressources contre la misère. Il se mit à
+traduire des romans, entre autres ceux d'Anne Radcliffe.
+
+En 1799, il fut nommé professeur d'économie politique aux écoles
+centrales, et la révolution du 18 Brumaire lui rendit son fauteuil à
+l'Académie. Joseph Bonaparte, qui estimait son talent et son caractère,
+le combla de bienfaits. Appelé au Corps législatif en 1808, à l'âge de
+quatre-vingt-trois ans, il y siégea jusqu'en 1815, et mourut en 1817 des
+suites d'une chute qu'il avait faite en 1814 à la sortie du spectacle.
+Un de ses plus importants ouvrages est sa traduction du _Traité des
+délits et des peines de Beccaria_.
+
+[32] Sa fille sourde-muette, peintre de mérite.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD ***
+
+***** This file should be named 38548-8.txt or 38548-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/5/4/38548/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+
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+electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
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+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ The Project Gutenberg eBook of L'abbé Sicard, par Ferdinand Berthier.
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+The Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'abbé Sicard
+ célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiate
+ de l'abbé de l'Épée.
+
+Author: Ferdinand Berthier
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+Release Date: January 11, 2012 [EBook #38548]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD ***
+
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
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+
+<hr class="full" />
+
+<h1>L'ABBÉ SICARD</h1>
+
+<table border="3" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="table">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><br /><br /><br />&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+PARIS.&mdash;IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.
+<br />&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;<br /><br /></p>
+
+<h1>
+L'ABBÉ<br />
+<br />
+<big><big>SICARD</big></big>,</h1>
+
+<p class="cb">CÉLÈBRE INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS,</p>
+
+<p class="c">SUCCESSEUR IMMÉDIAT DE L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.<br />
+<br />
+<big>PRÉCIS HISTORIQUE SUR SA VIE, SES TRAVAUX ET SES SUCCÈS;</big></p>
+
+<p class="cb"><small>suivi de détails biographiques sur ses élèves sourds-muets<br />
+les plus remarquables</small></p>
+
+<p class="c">JEAN MASSIEU ET LAURENT CLERC,</p>
+
+<p class="cb"><big>ET D'UN APPENDICE</big><br />
+<br />
+CONTENANT DES LETTRES DE L'ABBÉ SICARD AU BARON DE GÉRANDO,<br />
+<br />
+<small>SON AMI ET SON CONFRÈRE A L'INSTITUT</small><br />
+<br />
+<small>PAR</small><br />
+<br />
+<big>FERDINAND BERTHIER,</big><br />
+<br />
+<small>SOURD-MUET, DOYEN HONORAIRE DES PROFESSEURS DE L'INSTITUTION NATIONALE<br />
+DES SOURDS-MUETS DE PARIS,<br />
+L'UN DES VICE-PRÉSIDENTS DE LA SOCIÉTÉ CENTRALE D'ÉDUCATION ET D'ASSISTANCE<br />
+POUR LES SOURDS-MUETS EN FRANCE,<br />
+PRÉSIDENT-FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DES SOURDS-MUETS,<br />
+CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR,<br />
+MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES (ANCIEN INSTITUT HISTORIQUE)<br />
+ET DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.</small><br />
+<br />&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;<br /><br /><br /><br />
+PARIS,<br />
+CHARLES DOUNIOL ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS,<br />
+29, RUE DE TOURNON, 29<br />
+1873</p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h2><a name="UN_MOT_DEXPLICATION" id="UN_MOT_DEXPLICATION"></a>UN MOT D'EXPLICATION</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">A MES FRÈRES SOURDS-MUETS, ET AUX NOMBREUSES
+PERSONNES QUI S'OCCUPENT DE LEUR BIEN-ÊTRE
+PRÉSENT ET A VENIR.</p></div>
+
+<p>Le 26 novembre 1854, une fête de famille nous
+réunissait à l'occasion du 142<sup>e</sup> anniversaire de la
+naissance de l'abbé de l'Épée<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Un convive des
+plus assidus, M. Léon Vaïsse, nommé depuis directeur
+de l'Institution nationale des Sourds-Muets
+de Paris, où il avait été longtemps professeur,
+émit le v&oelig;u de voir l'humble biographe de
+l'immortel fondateur de cet enseignement spécial,
+trop peu connu, raconter aussi la vie de son
+successeur immédiat, l'abbé Sicard. Il pensait qu'à
+cette époque où s'est apaisé l'enthousiasme excité<a name="page_002" id="page_002"></a>
+par les leçons publiques de l'abbé Sicard, il appartenait
+à un de ses anciens élèves plus qu'à personne
+d'assigner le rang qu'il devait occuper entre
+ceux qui avaient contribué, sous divers rapports,
+à la régénération de cette intéressante portion de
+la famille humaine. Et il ajoutait que tout le monde
+attendait aussi impatiemment que lui l'apparition
+d'un volume sur l'abbé Sicard.</p>
+
+<p>Des paroles aussi flatteuses, aussi honorables
+ne pouvaient qu'encourager celui à qui elles
+s'adressaient. Mais hélas! il dépendait des circonstances
+de hâter l'accomplissement de cette tâche.</p>
+
+<p>C'est pour moi un véritable bonheur de pouvoir
+vous offrir enfin ce fruit de mes veilles comme
+pendant et complément de mon histoire de <i>l'Abbé
+de l'Épée</i>. Je n'ai fait qu'esquisser rapidement les
+principaux traits de la vie de mon héros, m'interdisant
+de longs commentaires sur ses &oelig;uvres après
+mon maître Bébian<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, ancien censeur des études
+de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, et après
+M. de Gérando<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, membre de l'Institut de France,
+administrateur de cet établissement. Je le voudrais<a name="page_003" id="page_003"></a>
+même, que je ne le pourrais pas, à cause du peu
+de temps dont il m'est permis de disposer.</p>
+
+<p>D'ailleurs, dans le cours de mon travail, j'ai tâché
+de concilier tous les égards que méritait une
+si belle mission avec la sévérité qu'on devait apporter
+dans l'appréciation d'erreurs involontaires,
+sans doute, échappées à une âme aussi sensible.</p>
+
+<p>Je n'ai eu garde de négliger de faire entrer dans
+ce tableau, pour le faire ressortir, un léger croquis
+des deux remarquables élèves de l'abbé
+Sicard, Jean Massieu et Laurent Clerc.</p>
+
+<p>Je me croirais, amis et sourds-muets, bien récompensé
+de ma peine, si vous daigniez accorder
+à ce nouveau livre de famille une place dans vos
+bibliothèques à côté de celui que je regarde, excusez-moi
+d'oser vous le dire ici, comme un titre
+de gloire, consacré à notre premier apôtre. Ce
+sera une double jouissance pour un disciple des
+abbés de l'Épée et Sicard d'avoir pu confondre
+ainsi ces deux noms vénérés et les offrir ensemble
+à la vénération de tous ceux qui les admirent!</p>
+
+<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p>
+
+<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<h1>L'ABBÉ SICARD</h1>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Vocation de l'abbé Sicard.&mdash;Il est appelé à recueillir la succession
+de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale des
+Sourds-Muets de Paris.</p></div>
+
+<p>Sicard (Roch-Ambroise-Cucurron), né le 20 septembre
+1742 au Foussert, petite ville du Languedoc,
+termina ses études à Toulouse où il fut ordonné
+prêtre. Sa rare capacité ne tarda pas à attirer
+l'attention de l'Archevêque de Bordeaux, Mgr
+Champion de Cicé, de bienfaisante mémoire, qui le
+mit à la tête d'une nouvelle école qu'il avait créée
+en 1782 en faveur des pauvres Sourds-Muets de
+son diocèse, à l'instar de celle qui avait été fondée
+en 1760 par l'abbé de l'Épée à Paris, rue des<a name="page_006" id="page_006"></a>
+Moulins, à la butte Saint-Roch, pour ceux de la
+capitale, laquelle fut érigée en Institution nationale
+par les lois des 21 et 29 juillet 1791.</p>
+
+<p>D'après le désir du Prélat, le directeur venait
+dans la grande ville, en 1785, étudier la méthode du
+vénérable fondateur de cet enseignement, et au bout
+d'un an, il retournait à Bordeaux l'appliquer à son
+école. Les succès qu'il obtint dans l'éducation du
+jeune Massieu qui devait concourir à étendre sa réputation,
+lui valurent le titre de Vicaire général de
+Condom et de Chanoine de Bordeaux, ainsi que
+celui de membre de l'Académie de la Gironde.</p>
+
+<p>A la mort de l'abbé de l'Épée, en 1789, il se présenta,
+appuyé par l'opinion publique, au concours
+qu'allaient ouvrir les commissaires des trois académies
+qui existaient alors afin d'occuper la place
+vacante. Deux autres ecclésiastiques, les abbés
+Massé et Salvan, s'étaient retirés du concours devant
+leur émule, dont ils reconnaissaient la supériorité.</p>
+
+<p>Salvan, élève de prédilection de l'illustre défunt,
+appelé de Riom en Auvergne, où il dirigeait
+une école de sourds-muets d'après ses principes,
+insista modestement pour que son rival fût nommé
+directeur, s'estimant heureux de le seconder dans
+ses fonctions en qualité d'instituteur adjoint.<a name="page_007" id="page_007"></a></p>
+
+<p>C'est ainsi que son installation eut lieu dès le
+mois d'avril 1790 sous les plus heureux auspices.
+L'Assemblée constituante, ne se bornant pas à
+adopter son établissement, déclara qu'il serait
+entretenu aux frais de l'État, faveur réclamée en
+vain par l'abbé de l'Épée, dont la fortune personnelle
+le soutenait, indépendamment des libéralités
+particulières de Louis XVI.</p>
+
+<p>Sicard se vit, dès lors, en état de continuer
+cette &oelig;uvre de bienfaisance <i>avec toute la tranquillité
+d'esprit qu'elle exigeait</i> et de travailler de plus
+en plus à l'amélioration de son système d'enseignement.<a name="page_008" id="page_008"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et
+conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi
+les détenus deux de ses subordonnés.&mdash;Massieu, à la tête des
+élèves de l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée
+législative.&mdash;L'élargissement du directeur est ordonné immédiatement.</p></div>
+
+<p>Tout à coup la tempête vint interrompre ses
+douces méditations.</p>
+
+<p>Il s'était plaint avec le citoyen Hauy<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> de ce
+qu'elle avait dévasté l'église des Sourds-Muets.</p>
+
+<p>Arrêté le 26 août 1792, sous l'inculpation d'avoir
+donné asile à des prêtres dits <i>réfractaires</i>, il fut
+incarcéré, quoiqu'il eût embrassé franchement les
+principes de la Révolution. Il s'était même empressé
+de prêter le serment civique à la Liberté et
+à l'Égalité aussitôt la promulgation du décret de<a name="page_009" id="page_009"></a>
+l'Assemblée législative d'août 1792, et il l'avait
+confirmé par un don patriotique de 200 livres,
+bien qu'il eût refusé un nouveau serment qui lui
+paraissait contraire à ses opinions religieuses.</p>
+
+<p>Ici qu'on nous permette d'essayer de résumer
+aussi catégoriquement que possible les principaux
+incidents d'un drame où Sicard fut à la fois témoin
+oculaire et victime dans les journées sanglantes de
+septembre.</p>
+
+<p>Le malheureux instituteur va faire sa leçon dans
+son établissement alors situé à l'ancien séminaire
+des Célestins, quand le nommé Mercier, menuisier
+du voisinage, se présente dans son cabinet, suivi
+d'un officier municipal et d'une poignée de gens
+du peuple. On s'empare de ses lettres, en lui signifiant
+qu'on l'arrête au nom de la Commune, et
+on lui arrache des mains son &oelig;uvre intitulée: <i>La
+Religion chrétienne méditée dans le véritable esprit
+de ses maximes</i>, sous prétexte que le titre en est
+contre-révolutionnaire <i>d'un bout à l'autre</i>. Toutefois
+Mercier lui permet d'emporter son bréviaire,
+sauf à faire subir à ce livre un examen minutieux.</p>
+
+<p>Ce ne fut que plus tard que, rapprochant les petits
+morceaux de papier qui servaient de signets
+au volume, on tâcha, mais en vain, d'y découvrir
+un seul mot <i>contre-révolutionnaire</i>.<a name="page_010" id="page_010"></a></p>
+
+<p>A la suite d'une perquisition faite et des scellés
+apposés, il est mené au Comité de la section de
+l'Arsenal, puis laissé sous la surveillance de quelques
+gardes nationaux, en attendant qu'on revienne
+le chercher pour le conduire au Comité
+d'exécution.</p>
+
+<p>Il préfère s'acheminer à pied vers la mairie que
+de prendre une voiture qu'on lui offre pour lui
+éviter le désagrément de se voir escorté par la
+force armée.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un des hommes qui l'accompagnent,
+ayant entendu prononcer son nom, lève
+les yeux et les mains au ciel en s'écriant: «Quoi!
+c'est toi, citoyen, qu'on amène ainsi en prison, toi,
+l'ami de l'humanité, le père bien plus que l'instituteur
+des pauvres sourds-muets! De quoi t'accuse-t-on?
+quel est ton crime? Ah! permets-moi
+d'aller admirer tes travaux dès qu'on t'aura
+rendu à ta famille adoptive que ton arrestation
+doit désoler.»</p>
+
+<p>Avant d'entrer dans le Dépôt, il passe par la
+salle d'enregistrement où son nom ne cause pas
+moins de surprise aux patriotes de l'escorte. Ensuite,
+on le fait monter dans une grande salle servant
+de grenier à fourrage, qui est déjà encombrée.<a name="page_011" id="page_011"></a></p>
+
+<p>A ce moment le curé de Saint-Jean en Grève se
+jette dans les bras du nouvel arrivant, qui trouve
+encore, parmi les détenus, quelques amis et plusieurs
+connaissances.</p>
+
+<p>A peine partage-t-il le lit de paille du respectable
+curé, qu'on amène deux prisonniers chers à
+son c&oelig;ur: l'un, l'abbé <i>Laurent</i>, si l'on en croit
+Sicard, ou l'abbé <i>Laborde</i>, si l'on s'en rapporte à
+Massieu, instituteur-adjoint de l'École nationale,
+l'autre un surveillant laïque nommé <i>Labranche</i>.</p>
+
+<p>«Me voilà donc associé à votre persécution,
+comme je l'étais à vos principes, mon cher maître!
+Que je me trouve heureux, s'écrie l'abbé Laurent,
+d'avoir été jugé digne d'être persécuté pour une si
+belle cause!»</p>
+
+<p>Le lendemain matin, se présentent à la prison de
+leur directeur les élèves avec Massieu en tête, portant
+un projet de pétition à l'Assemblée législative
+ainsi conçu:</p>
+
+<p>
+«Citoyen président,<br />
+</p>
+
+<p>«On a enlevé aux Sourds-Muets leur instituteur,
+leur nourricier et leur père. On l'a enfermé
+dans une prison comme voleur, comme criminel.
+Cependant il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'est
+pas mauvais citoyen. Toute sa vie se passe à nous<a name="page_012" id="page_012"></a>
+instruire, à nous faire aimer la vertu et la patrie.
+Il est bon, juste et pur. Nous te demandons sa liberté.
+Rends-le à ses enfants, car nous sommes
+ses fils; il nous aime comme s'il était notre père.
+C'est lui qui nous a appris ce que nous savons;
+sans lui, nous serions comme des animaux. Depuis
+qu'on nous l'a ôté, nous sommes tristes et chagrins.
+Rends-nous le et nous serons heureux!»</p>
+
+<p>Massieu porte la supplique à la barre de l'Assemblée.
+La lecture ayant provoqué dans son sein
+d'unanimes applaudissements, elle ordonne au
+Ministre de l'intérieur de lui rendre compte au
+plus tôt des motifs de l'arrestation de l'instituteur
+des Sourds-Muets.</p>
+
+<p>Un jeune homme appelé Duhamel, qui s'était
+joint à la députation de l'École, demande, au milieu
+de nouveaux battements de mains, de se
+constituer prisonnier à sa place.<a name="page_013" id="page_013"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur
+des sourds-muets.&mdash;Son nom est rayé de la liste fatale,
+mais ses accusateurs mettent tout en &oelig;uvre pour le faire périr.&mdash;Il
+est placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont
+être exécutés. Une distraction des égorgeurs le sauve.&mdash;Il
+entre dans la salle du Comité de la section des <i>Quatre-Nations</i>.</p></div>
+
+<p>Cependant on touchait au 2 septembre sans
+voir encore arriver le résultat attendu.</p>
+
+<p>Sur la foi d'un discours que Manuel, alors procureur
+de la Commune, avait adressé aux prisonniers,
+chacun formait des projets d'établissement
+pour l'avenir. L'abbé Sicard avait résolu, s'il était
+condamné à la déportation, de se retirer dans une
+des capitales de l'Europe où on le pressait d'aller
+fonder une école pour ses enfants d'adoption.</p>
+
+<p>L'officier de garde ne voulut pas d'abord laisser
+partir cette lettre que notre instituteur venait
+d'écrire dans ce but à un de ses amis, et il motiva<a name="page_014" id="page_014"></a>
+son refus sur ce qu'il ne pouvait être permis à
+aucun Français d'aller porter à l'étranger une découverte
+quelconque.</p>
+
+<p>«Ah! lui dit l'abbé, si vous saviez ce que c'est
+que cette découverte; c'est l'art d'instruire les
+pauvres sourds-muets.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que cela, répondit l'officier, votre
+lettre peut passer et vous pouvez partir.»</p>
+
+<p>La veille de cette journée sanglante, les commissaires
+se présentent pour prendre les noms de
+ceux qui vont être mis en liberté. L'abbé Laurent
+est le premier à demander qu'on l'inscrive sur la
+fatale liste. Sicard s'avance des derniers et donne
+son nom. C'en était fait de lui, s'il n'avait eu l'heureuse
+idée d'y ajouter son titre. Il est donc rayé.
+Le surveillant Labranche est traité de même.</p>
+
+<p>A peine notre célèbre instituteur se trouva-t-il
+seul dans la prison avec cet employé et Martin de
+Marivaux, ancien avocat au Parlement de Paris,
+que, dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2, y arrivent de nouveaux
+détenus qui prennent la place de ceux qu'on
+vient de transférer à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.</p>
+
+<p>Les accusateurs de l'abbé Sicard, mettant tout en
+&oelig;uvre pour paralyser l'effet du décret sauveur de
+l'Assemblée, persistent à dire «qu'il est un fauteur<a name="page_015" id="page_015"></a>
+de la tyrannie, qu'il entretient une correspondance
+avec les tyrans coalisés, et qu'il faut se hâter de le
+destituer et de le faire remplacer par le savant et
+modeste Salvan.»</p>
+
+<p>Le moment du carnage approche. Sicard va aller
+rejoindre ses camarades qui ont été conduits la
+veille dans la geôle. On fait avancer six fiacres; ils
+attendent vingt-quatre prisonniers. Marivaux
+l'ayant fait monter le premier s'asseoit à la deuxième
+place, un autre à la troisième. Labranche occupe
+la quatrième, deux autres montent ensuite. Les
+voilà six dans le premier véhicule. Les autres remplissent
+les cinq derniers.</p>
+
+<p>Les voitures marchent au milieu des imprécations
+d'une populace aveuglément furieuse qui
+veut faire justice de ceux qu'elle appelle ses ennemis.
+Les soldats qui les escortent accablent, de
+leur côté, d'injures les malheureux qu'elles emportent,
+assénant des coups de sabres et de piques
+à plusieurs d'entre eux. Les compagnons de l'instituteur
+des Sourds-Muets se jettent généreusement
+au devant des coups qui lui sont destinés.</p>
+
+<p>On arrive par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et
+par le carrefour Bucy à l'Abbaye, dont la cour est
+envahie par la cruelle curiosité de la foule. Les
+satellites ont ordre de commencer par la première<a name="page_016" id="page_016"></a>
+voiture. Les malheureux qui s'y trouvaient cherchent
+à s'échapper, mais trois sont immolés; un
+en est quitte pour un coup de sabre<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<p>Les égorgeurs se jettent sur la seconde voiture,
+s'imaginant qu'il n'y a plus personne dans la première.</p>
+
+<p>Revenu d'une stupeur dont rien ne paraissait
+plus pouvoir le tirer, l'abbé Sicard se précipite dans
+les bras des membres du Comité.</p>
+
+<p>«Ah! citoyens, leur dit-il, sauvez un malheureux!»</p>
+
+<p>Sa prière est repoussée. Il était perdu si, heureusement,
+l'un d'eux ne l'eût reconnu.</p>
+
+<p>«Ah! s'écria-t-il, c'est Sicard! Comment es-tu là?
+Nous te sauverons aussi longtemps que nous pourrons.»</p>
+
+<p>Alors il pénètre dans la salle du Comité de la section
+des <i>Quatre-Nations</i> où il eût été en sûreté avec
+le seul de ses camarades qui s'était sauvé. Mais il
+est trahi par une femme qui court le dénoncer aux
+égorgeurs.<a name="page_017" id="page_017"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était
+accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.&mdash;La
+harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa
+lettre au président de l'Assemblée législative contient un témoignage
+de sa reconnaissance envers son libérateur.</p></div>
+
+<p>Les forcenés demandent les deux prisonniers.
+Lui, leur présentant sa montre: <i>Prenez-la</i>, dit-il
+à un des commissaires, <i>vous la donnerez au premier
+sourd-muet qui viendra vous demander de mes
+nouvelles</i>.</p>
+
+<p>Il était sûr qu'elle tomberait entre les mains de
+Massieu, dont il avait assez éprouvé l'admirable
+attachement.</p>
+
+<p>Le commissaire qui s'est excusé d'abord de recevoir
+cette espèce de testament de mort, croyant
+que le danger n'est pas aussi pressant, ne cède à
+ces nouvelles instances qu'au moment où l'on va<a name="page_018" id="page_018"></a>
+enfoncer la porte, et promet de remplir la commission
+du proscrit.</p>
+
+<p>L'abbé Sicard, n'ayant plus rien à laisser à ses
+amis, fléchit le genou et s'offre en holocauste à
+l'arbitre souverain des consciences. Son sacrifice
+achevé, il se lève et embrasse son dernier camarade.</p>
+
+<p>«Serrons-nous, mourons ensemble, lui dit-il,
+la porte va s'ouvrir, nos bourreaux sont là, nous
+n'avons pas à vivre cinq minutes.»</p>
+
+<p>La porte s'ouvre. En effet, un prisonnier échappé
+est immolé à côté de l'abbé Sicard, dont le sang va
+couler; déjà une pique est tournée vers sa poitrine
+quand un incident providentiel vient en détourner
+l'effet.</p>
+
+<p>Pendant qu'un horloger de la rue des Petits-Augustins,
+le citoyen Monnot, membre du Comité
+civil de la section des <i>Quatre-Nations</i>, dîne chez un
+de ses amis, il entend tirer le canon d'alarme.
+Instruit, par son fils, du massacre qui a lieu dans
+les prisons, il vole à son poste et entre au Comité
+non sans courir les plus grands périls. Au nom de
+l'abbé Sicard, il s'informe de l'habit qu'il porte, et
+il le cherche parmi les victimes.</p>
+
+<p>«Est-ce toi, lui demande-t-il, qui te nommes
+Sicard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi.<a name="page_019" id="page_019"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mets-toi derrière moi, je réponds
+de ta vie.»</p>
+
+<p>Cependant, une vingtaine de sicaires réclament
+à grands cris la tête de l'instituteur. Le généreux
+horloger lui fait un rempart de son corps.</p>
+
+<p>«Voilà, dit-il à celui qui se prépare à l'immoler,
+voilà la poitrine par laquelle il faut passer
+pour arriver à la sienne. C'est l'abbé Sicard, un
+des hommes les plus utiles au pays, l'instituteur et
+le père des sourds-muets!»</p>
+
+<p>&mdash;«C'est égal, c'est un aristocrate.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien! vous me passerez tous sur le corps
+avant d'arriver à lui. Frappez!»</p>
+
+<p>Et le courageux citoyen découvre sa poitrine.</p>
+
+<p>L'arme tombe des mains du meurtrier.</p>
+
+<p>L'abbé Sicard, que son sang-froid et sa tranquillité
+d'âme n'abandonnent jamais, monte sur
+une croisée de la salle du Comité, donnant sur la
+cour intérieure que remplit une tourbe effrénée, et
+lui demandant un moment de silence, il la harangue
+ainsi:</p>
+
+<p>«Mes amis, celui qui vous parle est innocent;
+le ferez-vous mourir sans l'entendre?</p>
+
+<p>&mdash;Tu étais, s'écrient-ils, avec les autres que
+nous venons de massacrer; tu es donc coupable
+comme eux.<a name="page_020" id="page_020"></a></p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi un instant, réplique-t-il, et si,
+après m'avoir entendu, vous décidez ma mort, je
+ne m'en plaindrai point: ma vie est à vous. Apprenez
+d'abord qui je suis, ce que je fais, et puis
+vous prononcerez sur mon sort.</p>
+
+<p>«Je suis l'abbé Sicard (exclamation de plusieurs
+spectateurs); j'instruis les sourds-muets de naissance,
+et comme le nombre de ces infortunés est
+plus grand chez les pauvres que chez les riches,
+je suis plus utile à vous qu'aux riches.»</p>
+
+<p>Alors une voix s'élève des rangs à laquelle répond
+un écho immense.</p>
+
+<p>«Il faut sauver l'abbé Sicard, crie-t-on de
+toutes parts; c'est un homme trop honnête pour
+le faire périr. Sa vie est consacrée tout entière à
+de grandes &oelig;uvres; il n'a pas le temps d'être un
+conspirateur.»</p>
+
+<p>A ces mots, les bourreaux pressent l'instituteur
+dans leurs bras sanglants, et protégent sa personne
+de leurs instruments de mort en lui proposant
+de le reconduire en triomphe à sa demeure.
+Mais il persiste à ne pas vouloir accepter une telle
+ovation, préférant ne devoir sa vie et sa liberté
+qu'à un jugement légal d'une autorité compétente.
+Aussi est-il ramené au Comité où il retrouve son
+libérateur.<a name="page_021" id="page_021"></a></p>
+
+<p>Ayant su son nom et son adresse, il écrit le
+2 septembre 1792 de l'Abbaye Saint-Germain à
+Hérault de Séchelles, président de l'Assemblée législative,
+la lettre suivante:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>
+«Citoyen président,<br />
+</p>
+
+<p>«L'assemblée nationale n'apprendra pas sans
+douleur le massacre de citoyens qui, détenus depuis
+plusieurs jours à la chambre d'arrêt de la
+mairie, ont été transférés à celle de l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés.
+Je m'empresse de faire entendre
+la faible voix de ma reconnaissance en faveur
+du citoyen courageux à qui je dois la vie.
+C'est Monnot, horloger, rue des Petits-Augustins.</p>
+
+<p>«Dix-sept infortunés venaient d'être égorgés
+sous mes yeux; la force publique n'avait pu les
+sauver. J'allais périr comme eux; ce brave citoyen
+s'est placé devant moi, il a découvert sa poitrine et
+a dit:</p>
+
+<p>«Voilà, concitoyens, la poitrine qu'il faudra
+traverser avant d'arriver à celle de ce bon citoyen:
+vous ne le connaissez pas, mes amis!
+vous allez le respecter, l'aimer, tomber aux pieds
+de cet homme sensible et bon quand vous saurez
+son nom; c'est le successeur de l'abbé de
+l'Épée, l'abbé Sicard.»<a name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<p>«Le peuple ne se calmait pas. Il persistait à
+croire qu'on voulait se servir de mon nom pour
+sauver la vie d'un traître. J'ai osé m'avancer moi-même,
+et, monté sur une estrade, parler au
+peuple, n'ayant pour toute défense que le courage
+de l'innocence et ma confiance ferme dans ce
+peuple égaré.</p>
+
+<p>«J'ai dit mon nom et ma position sociale. Je
+me suis prévalu de la protection spéciale de l'Assemblée
+nationale en faveur de l'instituteur des
+sourds-muets et des chefs de cet établissement.
+Des applaudissements réitérés ont succédé à des
+cris de rage. J'ai été mis par le peuple lui-même
+sous la sauvegarde de la loi, et accueilli comme un
+bienfaiteur de l'humanité par tous les commissaires
+de la section des <i>Quatre-Nations</i>, qui doit
+être glorieuse d'avoir des <i>Monnot</i> dans son sein.</p>
+
+<p>«Permettez-moi, citoyen président, de confier
+à l'Assemblée nationale le témoignage de ma reconnaissance
+pour donner à une action aussi généreuse
+la plus grande publicité possible. Une nation
+dans laquelle des citoyens tels que celui à qui je
+dois la vie ne sont pas rares, doit être invincible.
+Raconter de pareils actes d'héroïsme, c'est remplir
+un devoir. Les sentir sans pouvoir exprimer
+l'admiration qu'ils excitent et ne les oublier jamais,<a name="page_023" id="page_023"></a>
+c'est l'état de mon âme plus satisfaite de
+vivre avec de pareils concitoyens que d'avoir
+échappé à la mort.</p>
+
+<p>
+«Je suis, etc.»<br />
+</p></div>
+
+<p>Cette lettre, apportée au président par un des
+concierges de l'Abbaye, fut lue publiquement et
+suivie de la déclaration solennelle<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> que le citoyen
+Monnot avait bien mérité de la patrie pour
+avoir sauvé l'instituteur des Sourds-Muets.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, l'abbé Sicard était assis près
+de la table du Comité sur laquelle on apportait des
+bijoux, des portefeuilles, des mouchoirs dégouttants
+de sang, trouvés dans les poches des prisonniers
+qu'on avait massacrés sous ses fenêtres.</p>
+
+<p>Un de ces tigres, les manches retroussées,
+armé d'un sabre fumant de sang, entre dans l'enceinte
+où les membres délibèrent, sans paraître
+entendre les clameurs des victimes, et leur crie:</p>
+
+<p>«Je viens réclamer en faveur de nos braves
+frères d'armes qui égorgent tous ces aristocrates
+des chaussures pour leurs pieds. Nos braves
+frères sont nu-pieds, et ils partent demain pour
+la frontière.»<a name="page_024" id="page_024"></a></p>
+
+<p>Les membres se regardent et répondent tous à
+la fois: «Rien n'est plus juste; accordé!»</p>
+
+<p>A cette demande en succède une autre relative
+au vin dont ont besoin <i>les braves frères qui travaillent
+depuis longtemps dans la cour</i>. Ils sont fatigués,
+dit un autre, leurs lèvres sont sèches. «Délivré
+un <i>bon</i> pour 24 pots de vin.»</p>
+
+<p>Quelques minutes après, le même homme vient
+renouveler la même demande. «Accordé également
+un autre <i>bon</i>!»<a name="page_025" id="page_025"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert
+près de la salle du Comité.&mdash;Deux prisonniers lui proposent
+de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.&mdash;Il
+est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance
+d'un député qui prie un de ses collègues plus influent
+d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit
+encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat,
+son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.&mdash;M. Pastoret,
+député, à la prière de la fille aînée de cette dame,
+Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.&mdash;Un second décret
+est rendu en faveur de l'instituteur.</p></div>
+
+<p>D'autres dangers menaçaient cependant l'abbé
+Sicard. Il demande au Comité la permission de se
+retirer, la nuit étant déjà fort avancée. Le concierge
+lui offre un asile chez lui, il préfère être mis au
+<i>violon</i>, qui est contigu à la salle du Comité. Cette
+préférence le sauve, puisque deux autres malheureux
+périrent pour avoir accepté cette proposition.</p>
+
+<p>Quels cris déchirants des nouvelles victimes,
+quels hurlements affreux de cannibales notre instituteur<a name="page_026" id="page_026"></a>
+n'entend-il pas pendant le temps qu'il
+passe dans cette prison! Que de coups de sabres!
+quelles danses abominables autour de ces cadavres,
+au milieu des applaudissements frénétiques
+des spectateurs et aux cris mille fois répétés de:
+<i>Vive la nation!</i></p>
+
+<p>Le jour éclairait à peine ces scènes d'épouvante
+que les massacreurs, ne trouvant plus là de quoi
+assouvir leur rage, se ressouvinrent que le <i>violon</i>
+renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper
+à la petite porte qui donne sur la cour. L'abbé
+Sicard, se sentant perdu, heurte doucement à
+celle qui communique à la salle du Comité, mais
+il lui est répondu brutalement qu'on n'en a point
+de clef, et on le livre à son affreuse destinée, ainsi
+que ses deux compagnons. Ceux-ci lui proposent
+de lui faire une échelle de leur corps pour atteindre
+à un plancher très-haut qui offre un moyen
+sûr et prompt de salut, et ils insistent pour qu'il
+se sauve là, comme étant sur cette terre plus utile
+qu'eux.</p>
+
+<p>Notre instituteur refuse d'abord de profiter
+d'un avantage que ne partageraient pas les compagnons
+de son infortune, résolu à vivre ou à mourir
+avec eux. Dans cet assaut de dévoûment, ils lui représentent
+encore plus vivement le déplorable<a name="page_027" id="page_027"></a>
+abandon dans lequel sa perte plongerait ses pauvres
+sourds-muets..... Ne pouvant résister davantage
+à de si pressantes sollicitations, il monte à
+contre-c&oelig;ur sur les épaules du premier, puis sur
+celles du second. Mais au moment où la porte va
+céder à leurs efforts, les cris accoutumés de: <i>Vive
+la nation</i> et le chant de <i>la Carmagnole</i> les attirent
+vers de nouvelles victimes qu'on amène dans la
+cour déjà jonchée de cadavres.</p>
+
+<p>L'abbé Sicard, descendu à peine de son plancher
+vivant, aperçoit de nouveaux ruisseaux de sang
+couler autour de lui et entend interroger sur ce
+théâtre de carnage des malheureux au front serein
+et résigné.</p>
+
+<p>«Eh bien! qu'ils se confessent ces scélérats!
+répondent, tous d'une voix, les sicaires; ils donneront
+le temps aux curieux du quartier de se lever
+et de venir nous voir faire justice de ces <i>coquins</i>.
+En attendant, nous déblayerons la cour. Allez chercher
+des charrettes! envoyons à la voirie tous ces
+aristocrates, ils infecteraient la maison.»</p>
+
+<p>L'arène de cette boucherie humaine était garnie
+de bancs pour les citoyennes ainsi que pour les
+citoyens <i>sans-culottes</i>. Ils avaient fait exprimer au
+Comité où l'abbé Sicard se trouvait, le désir de
+contempler les cadavres tout à leur aise. Aussi un<a name="page_028" id="page_028"></a>
+lampion est-il placé sur la tête de chacune des victimes
+pour que les assistants, les assistantes puissent
+surtout jouir de cette exécrable illumination.</p>
+
+<p>Notre instituteur atteste encore avoir vu de ses
+yeux des femmes du quartier de l'Abbaye se rassembler
+autour du lit qu'on préparait pour les
+condamnés et y prendre place comme à un spectacle.</p>
+
+<p>Les compagnons qu'il venait de rejoindre et à
+qui il voulut adresser la parole étaient devenus
+entièrement fous. L'un d'eux, lui présentant un
+couteau, lui demande la mort comme une grâce;
+l'autre se déshabille et essaie de se pendre avec
+son mouchoir et ses jarretières, mais il n'en peut
+venir à bout.</p>
+
+<p>La porte de la prison s'ouvre. On y jette une
+nouvelle victime qui, échappée jusque-là par miracle
+à cette hécatombe humaine, apprend aux captifs
+la fin glorieuse du vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève
+qui a refusé le serment civique en
+déclarant à ses juges que, comme eux, il est soumis
+aux lois du pays dont ils se prétendent les seuls
+ministres, mais qu'on le trouvera inébranlable
+sur tout ce qui regarde la religion.</p>
+
+<p>Cependant les ennemis de l'abbé Sicard, composant
+la section de l'Arsenal, furieux de voir cette<a name="page_029" id="page_029"></a>
+proie leur échapper, font parvenir à la Commune
+un nouvel arrêt le condamnant à mort, lequel va
+être exécuté lorsque, fort heureusement, la fatigue
+et le besoin de prendre quelque nourriture forcent
+le bourreau à remettre le supplice à quatre heures.</p>
+
+<p>Un charretier, interrogé sur le motif qui lui faisait
+différer le transport d'un cadavre qu'il avait
+déjà chargé: «Vous devez, répondit-il, me donner
+celui de l'abbé à quatre heures, je porterai tout
+cela ensemble.»</p>
+
+<p>En entendant ce propos, Sicard se procure
+une feuille de papier et écrit à un député, son
+ami intime, le mardi 4 septembre, ce qui suit:</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«Ah! mon cher, que vais-je devenir, après
+avoir échappé à la mort, si vous ne venez me sauver
+la vie en me faisant ouvrir les portes de cette
+prison, <i>autour de laquelle des cannibales commettent
+à tout instant de nouveaux massacres</i>? Prisonnier
+depuis sept jours, il y a trois nuits que j'entends
+de ma fenêtre demander ma tête à grands cris, et
+menacer de briser les faibles volets qui me séparent
+d'eux, si les commissaires de la section de
+l'Abbaye, qui ne savent plus comment faire pour
+conserver ma frêle existence, me livrent à leur
+rage. Ces honorables patriotes me conseillent d'aller<a name="page_030" id="page_030"></a>
+me réfugier dans le sein de l'Assemblée nationale,
+accompagné de deux députés, pour n'être
+pas massacré en sortant.</p>
+
+<p>«Eh! grand Dieu! qu'ai-je donc fait pour être
+traité ainsi? Au moment où je vous écris, <i>on
+coupe la tête à un prêtre, et on en amène deux autres
+qui vont subir le même sort. Qu'avons-nous donc
+fait pour périr ainsi? Car certainement je ne serai
+pas plus épargné.</i> En quoi suis-je donc un mauvais
+citoyen? Suis-je même un citoyen inutile? C'est à
+la France entière à répondre. Un de mes élèves
+est peut-être mort de chagrin à l'heure qu'il est.
+Je succombe moi-même sous le poids de tant d'inquiétudes.
+Quel est mon crime? On ne m'a pas encore
+interrogé depuis sept jours que je suis ici. Je
+n'existerai pas demain si vous ne venez, ce matin
+même, à mon secours. Je ne demande pas la liberté,
+je demande à vivre pour mes pauvres enfants.
+Que l'Assemblée nationale me constitue prisonnier
+dans une de ses salles. Qu'elle presse le
+rapport de mon affaire. Eh! bon Dieu! est-ce une
+aussi grande affaire? ai-je le temps d'être un mauvais
+citoyen?</p>
+
+<p>«Quelle horreur de me transférer en plein jour,
+à trois heures, un jour de fête, à l'instant où le
+canon d'alarme tonne, et où les soldats d'Avignon<a name="page_031" id="page_031"></a>
+et de Marseille me dénoncent à la populace, quand
+ils auraient pu me défendre de sa rage, à travers le
+Pont-Neuf et toutes les rues qui conduisent à
+l'Abbaye?</p>
+
+<p>«Venez, mon cher, venez faire une bonne action!
+venez sauver un infortuné en l'investissant de
+votre inviolabilité et de celle d'un autre de vos collègues,
+qui trouvera peut-être quelque plaisir à
+partager avec vous cette bonne &oelig;uvre! Sais-je
+seulement si vous arriverez à temps? <i>Mes bourreaux
+sont là, couverts de sang; ils grincent des
+dents et demandent ma tête.</i></p>
+
+<p>«Adieu, mon cher compatriote! J'ignore si vous
+trouverez vivant à l'Abbaye l'instituteur infortuné
+des pauvres sourds-muets.»</p>
+
+<p>L'ami, à qui la lettre était parvenue, pria un de
+ses collègues plus influent de la communiquer à
+la Chambre après en avoir raturé et supprimé les
+passages soulignés.</p>
+
+<p>Cette assemblée ordonna immédiatement à la
+Commune de mettre Sicard en liberté.</p>
+
+<p>Mais ce décret n'eut pas plus de succès.</p>
+
+<p>L'heure fatale allait sonner. Ignorant si la lettre
+était arrivée à sa destination, il prend un feuillet de
+papier, le coupe en trois, et écrit trois billets, un
+au président Hérault de Séchelles, un à Laffon de<a name="page_032" id="page_032"></a>
+Ladébat, son ancien collègue aux académies de
+Bordeaux, et son ami particulier, membre de l'Assemblée
+constituante, l'un des plus honorables citoyens,
+attaché à la religion réformée, un autre à
+Mme d'Entremeuse, mère de deux personnes qui
+l'avaient eu pour premier instituteur.</p>
+
+<p>Ces trois billets étaient le dernier espoir de ce
+malheureux invoquant l'amitié et la reconnaissance.</p>
+
+<p>Le billet, destiné au président, est remis à un
+honnête et compatissant huissier qui court chez
+lui. (L'Assemblée ne siégeait pas).</p>
+
+<p>Hérault de Séchelles se rend aussitôt au Comité
+d'instruction. Laffon de Ladébat, de son côté, se
+présente chez Chabot, membre de l'Assemblée législative,
+et lui demande la vie de son ami, en lui
+peignant sous les plus vives couleurs l'affreuse situation
+où il se trouve, et en tâchant de lui faire
+comprendre qu'il n'y a pas un instant à perdre
+pour le sauver.</p>
+
+<p>Mme d'Entremeuse n'était pas chez elle. L'aînée
+de ses filles, Éléonore<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> reçoit le billet, le parcourt<a name="page_033" id="page_033"></a>
+des yeux et s'évanouit; mais le péril que
+court son instituteur, son père, lui fait reprendre
+ses esprits; elle vole chez Pastoret, de qui ce malheureux
+est connu, elle a beau s'efforcer de remuer
+les lèvres pour proférer une parole, sa langue est
+glacée d'effroi.</p>
+
+<p>Pastoret prend le papier, le lit, quitte son dîner,
+et rencontre au Comité d'instruction, dont il est
+membre, le président et le secrétaire Romme,
+qu'on y a appelés. Ces citoyens, ayant conféré ensemble,
+donnent ordre une seconde fois à la Commune
+de voler au secours de l'infortuné.<a name="page_034" id="page_034"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses remercîments
+aux membres.&mdash;Il reçoit les excuses d'un des
+commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir
+contribué lui-même à son incarcération.&mdash;Ce dernier le dissuade
+de rentrer à l'École.&mdash;Massieu le visite dans sa retraite.&mdash;Communication
+de l'arrêté de l'Assemblée générale du
+1<sup>er</sup> septembre 1792.&mdash;Protestation de l'abbé Salvan.</p></div>
+
+<p>Cependant la Commune, qui a déjà passé à l'ordre
+du jour lors de la réception du décret dont il a été
+parlé, va confirmer cette rigoureuse sentence, mais,
+par bonheur, siége dans son sein un Bordelais
+nommé Guiraut, qui demande à être chargé de
+l'exécution du décret. C'en était encore fait de
+l'abbé Sicard, si une pluie d'orage qui survint à
+quatre heures, époque fixée pour le supplice, n'eût
+troublé le sacrifice et dispersé la foule. Ce n'est
+que bien plus tard, à sept heures, que les portes
+de la prison s'ouvrent pour le condamné. Un officier
+municipal vient le prendre sous le bras et le<a name="page_035" id="page_035"></a>
+mener à l'Assemblée nationale entre une double
+haie d'hommes féroces que son écharpe tient en
+respect. Chabot, de son côté, cédant à la voix éloquente
+qui l'implore, monte à la tribune de l'église
+de l'Abbaye, où il parvient à intéresser en sa faveur
+ceux qui demandent sa tête.</p>
+
+<p>Sicard prend place dans une voiture avec l'officier
+municipal et son premier libérateur Monnot.
+A peine paraît-il à la barre, que les députés se précipitent
+dans ses bras; des larmes coulent de tous
+les yeux pendant son improvisation.</p>
+
+<p>«Jamais, s'écrie-t-il en terminant, un seul mot
+injurieux à la cause de la liberté n'est sorti de ma
+plume.... Non, celui qui a juré, avec effusion de
+c&oelig;ur, soumission à toutes vos lois, celui qui a juré
+de mourir pour elles, ne devait pas s'attendre à
+être traité comme un ennemi de la liberté. Pères
+de la patrie, apprenez à l'Europe que vous savez
+si bien réparer les erreurs du nouveau régime, que
+ceux même qui en sont les victimes, sont forcés de
+le chérir et de le défendre.»</p>
+
+<p>Une fois hors de ce lieu d'angoisses, il demande
+des commissaires pour procéder à la levée des
+scellés qui, le jour de son arrestation, ont été apposés
+à son appartement.</p>
+
+<p>A ceux qui ont été déjà nommés on en adjoint<a name="page_036" id="page_036"></a>
+deux autres de la section, dont l'un est précisément
+celui qui a apporté à la Commune et à la prison
+de l'Abbaye l'arrêté qui appelait la hache révolutionnaire
+sur la tête de notre instituteur. Cet
+homme, ayant plusieurs fois assisté à ses leçons,
+lui avait toujours témoigné le plus vif intérêt et la
+plus grande estime.</p>
+
+<p>Il n'a pas plus tôt revu l'abbé, qu'il se jette à son
+cou en lui avouant, tout confus, qu'il a été le complice
+de ses assassins, qu'il n'a pas tenu à lui que
+l'homme, dont il fait le plus de cas, n'ait pas été
+enveloppé dans le massacre général, mais qu'il n'a
+pas eu le courage de résister à la haine implacable
+qui fermente de toute part contre les prêtres.</p>
+
+<p>«On ne concevrait pas, s'écrie l'honorable ecclésiastique,
+comment, avec quelque honnêteté
+dans le c&oelig;ur, cet homme avait pu accepter une
+mission aussi infâme, si l'on ne savait que souvent
+la faiblesse fait le mal aussi aisément que la
+méchanceté, et qu'elle n'est pas moins cruelle.»</p>
+
+<p>La levée des scellés faite, Sicard se flattait d'être
+enfin rendu à ses élèves, mais le nouveau commissaire
+lui conseilla de ne pas réintégrer immédiatement
+son domicile, en lui faisant observer que ses
+ennemis ne lui pardonneraient pas aussi facilement
+de s'être soustrait à leurs poursuites.<a name="page_037" id="page_037"></a></p>
+
+<p>Écoutant un aussi charitable avis, il prend le
+parti de se retirer dans une section éloignée, chez
+le sieur Lacombe, horloger, qui, pendant sa détention,
+l'avait courageusement demandé partout, au
+péril de sa vie, et qui, depuis, ne cesse de lui prodiguer,
+avec sa digne épouse, toutes les consolations
+dont son âme brisée a tant de besoin. C'est
+là que le directeur reçoit la première visite du
+sourd-muet Massieu, qu'il a institué son légataire
+au moment de subir le coup fatal.</p>
+
+<p>On imaginera sans peine quels sentiments durent
+déborder de l'âme si naïve de l'élève en revoyant
+son cher maître. Il avait refusé jusque-là toute
+nourriture, et n'avait pu goûter un instant de
+sommeil, tant il était inquiet de sa vie. Un jour de
+plus, il mourait de douleur et de faim.</p>
+
+<p>Peu après, l'honnête commissaire apporta à
+l'abbé Sicard, ainsi qu'il le lui avait promis, une
+copie collationnée de l'arrêté; la voici:</p>
+
+<p class="c"><i>Assemblée générale du 1<sup>er</sup> septembre 1792.</i></p>
+
+<p>Sur les représentations faites par plusieurs
+membres,</p>
+
+<p>1º Que le citoyen Sicard, <i>instituteur des sourds et
+muets</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, arrêté comme <i>prêtre insermenté</i>, est sur<a name="page_038" id="page_038"></a>
+le point d'être élargi, attendu l'utilité dont on prétend
+qu'il est dans son institution;</p>
+
+<p>2º Que son élargissement serait d'autant plus
+dangereux, qu'il possède l'art coupable de cacher
+son incivisme sous des dehors patriotes et de servir
+la cause des tyrans en persécutant sourdement
+ceux de ses concitoyens qui se montrent dans le
+sens de la révolution;</p>
+
+<p>L'assemblée a arrêté qu'elle formerait les demandes
+suivantes:</p>
+
+<p>1º Que la loi soit exécutée dans toute son étendue
+vis-à-vis de Sicard;</p>
+
+<p>2º Qu'il soit remplacé par le savant et modeste
+Salvan, second instituteur des sourds et muets
+(héritier, comme plusieurs autres, de la sublime
+méthode inventée par l'immortel de l'Épée), prêtre
+assermenté et agréé par l'Assemblée nationale;</p>
+
+<p>3º Enfin, qu'il soit porté des copies du présent
+arrêté au pouvoir exécutif, au Comité de surveillance,
+au Conseil de la Commune, et au greffe de
+la prison par les citoyens Pelez et Pernot, commissaires
+nommés à cet effet.</p>
+
+<p class="r">
+Signé: B<small>OULU</small>, <i>président</i>.<br />
+R<small>IVIÈRE</small>, <i>secrétaire</i>.<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_039" id="page_039"></a></p>
+
+<p>Le célèbre instituteur mit cet arrêté sous les
+yeux de l'abbé Salvan, qui éclata contre ce qu'il
+prétendait être un outrage à son honneur. Aux
+plaintes que l'abbé Sicard en fit à celui qui était
+véhémentement soupçonné d'avoir rédigé cette
+pièce, l'inculpé eut l'impudence de répondre par
+des dénégations; mais depuis cette époque, il n'en
+fut pas moins atteint et convaincu. On en avait, en
+effet, trouvé la minute, écrite tout entière de sa
+main, parmi les autres papiers du Comité révolutionnaire
+de la section. Sa criminelle adresse était
+allée jusqu'à concerter avec une poignée de ses
+complices d'autres arrêtés au nom de l'Assemblée
+entière, chaque fois que la séance était levée.<a name="page_040" id="page_040"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à
+divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille
+politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire exécutif.&mdash;Condamné
+à la déportation, il trouve un refuge dans le faubourg
+Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.&mdash;Seconde
+représentation du drame de <i>l'Abbé de l'Épée</i>,
+par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et son
+épouse Joséphine.&mdash;Supplique de Collin d'Harleville en faveur
+de l'abbé Sicard.&mdash;Le public prend fait et cause pour lui.&mdash;Son
+élargissement.</p></div>
+
+<p>Ce n'est qu'en 1796 que le respectable directeur
+put reprendre tranquillement possession de son
+établissement modèle. Déjà il occupait une chaire
+de professeur à l'École normale supérieure, fondée
+par la Convention nationale le 9 brumaire an III
+(30 octobre 1794) dans l'amphithéâtre du Jardin
+des plantes.</p>
+
+<p>Il était professeur au Lycée national, et, en outre,
+coopérait au <i>Magasin encyclopédique</i>.<a name="page_041" id="page_041"></a></p>
+
+<p>Ses premiers collègues, à l'École normale, furent
+Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Daubenton, Berthollet,
+Volney, Garat, Bernardin de Saint-Pierre,
+La Harpe, etc.</p>
+
+<p>On pouvait débuter plus mal.</p>
+
+<p>De l'amphithéâtre du Jardin des Plantes, l'École
+normale, réorganisée en 1808, fut transférée rue
+des Postes, puis au Collége du Plessis, rue Saint-Jacques,
+et enfin rue d'Ulm.</p>
+
+<p>L'abbé Sicard fut également admis, à l'occasion
+de la création de l'Institut de France, à faire partie,
+avec Garat, de la section de grammaire générale,
+à la même époque où le Directoire nommait
+dans la section de poésie Chénier et Lebrun.</p>
+
+<p>Plus tard, quand vint l'arrêté consulaire de
+réorganisation de l'an XI, il fut désigné pour la
+classe de littérature avec Andrieux, François de
+Neufchâteau, Collin d'Harleville, Legouvé, Arnault,
+Fontanes et autres contemporains illustres.</p>
+
+<p>Pour défendre la cause des prêtres insermentés,
+il coopéra activement aux <i>Annales religieuses, politiques
+et littéraires</i>. Toutefois, désormais prudent
+et circonspect, il se contenta d'y insérer quelques
+articles signés tantôt de son nom, tantôt de
+son anagramme <i>Dracis</i>. La publication d'une feuille
+conçue dans cet esprit ne pouvait passer inaperçue<a name="page_042" id="page_042"></a>
+sous le Directoire: un arrêté du 18 fructidor
+an V (5 septembre 1797) l'inscrivit sur la liste des
+journalistes qui devaient être déportés à Sinamari.
+Heureusement, il évita le coup qui le menaçait en
+se réfugiant dans le faubourg Saint-Marceau.</p>
+
+<p>Là, il employa plus de deux ans à composer sa
+<i>Grammaire générale</i> et son <i>Cours d'instruction d'un
+sourd-muet de naissance</i>.</p>
+
+<p>Jean Massieu, cinquième sourd-muet de naissance
+dans la même famille, offrit plusieurs fois à
+son maître de partager ses modiques honoraires.</p>
+
+<p>«Mon père n'a rien, répétait-il en ses gestes
+rapides, c'est à moi de le nourrir, de le vêtir, de le
+soustraire au sort cruel qui le poursuit.»</p>
+
+<p>L'abbé Sicard, las de languir dans la retraite, et
+désireux de reprendre ses travaux favoris, chercha
+à se laver de l'accusation d'<i>ultramontanisme</i>,
+qui pesait sur lui, quoiqu'il ne fît que partager au
+fond les doctrines de Port-Royal. Mais en vain
+protesta-t-il hautement de sa soumission au nouveau
+gouvernement de la France.</p>
+
+<p>Ne pouvant rien obtenir, il se décida à consigner,
+dans <i>l'Ami des lois</i>, feuille publiée par l'ex-bénédictin
+Paultier, membre du Conseil des Cinq-Cents,
+un désaveu formel de la part qu'il avait
+prise aux <i>Annales catholiques</i>. Cette protestation,<a name="page_043" id="page_043"></a>
+jointe aux supplications de ses élèves pour ravoir
+leur maître, et aux sollicitations d'amis dévoués
+pour qu'il fût réintégré dans ses fonctions, échouèrent
+devant l'inflexibilité d'un pouvoir ombrageux
+et la persistance du nommé Alhoy<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> à se maintenir
+à sa place.</p>
+
+<p>Deux ans plus tard seulement, après la révolution
+du 18 brumaire an VIII (9 novembre
+1799), l'abbé
+Sicard fut rendu à ses fonctions.</p>
+
+<p>«Une seconde liste de proscrits venait d'obtenir
+le bienfait du rappel. Les écrivains y figuraient
+en grand nombre. MM. de Fontanes, de La
+Harpe, Suard, <i>Sicard</i>, Michaud, Fiévée, étaient
+rappelés de leur exil ou autorisés à sortir de leur
+retraite.»</p>
+
+<p class="r">(<i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, par<br />
+M. Thiers, t. I, livre II).</p>
+
+<p>Le respectable directeur fut aussi réintégré
+en 1801 par le premier Consul, avec Suard, Michaud,
+Fiévée, etc., dans l'Institut de France, d'où
+le 18 fructidor l'avait exclu, et il s'occupa presque
+aussitôt de créer une imprimerie desservie par
+plusieurs de ses élèves. D'autres furent, grâce à<a name="page_044" id="page_044"></a>
+lui, employés dans diverses administrations publiques,
+et leurs vieux parents reçurent le fruit de
+leur travail journalier.</p>
+
+<p>Les v&oelig;ux des sourds-muets et de leurs amis
+étaient comblés. Voici quelle fut la cause de cette
+révolution inattendue:</p>
+
+<p>Dans le courant de décembre de cette année,
+Mme Bonaparte assistait, avec son époux, à la
+seconde représentation du drame de <i>l'Abbé de
+l'Épée</i>, par Bouilly.</p>
+
+<p>Au cinquième acte, lorsque Monvel, chargé du
+rôle du vénérable fondateur, dit à l'avocat Franval:
+qu'il y a longtemps qu'il est séparé de ses
+nombreux élèves, et que, sans doute, ils souffrent
+beaucoup de son absence....., Collin d'Harleville se
+lève avec plusieurs hommes de lettres, placés
+dans une galerie faisant face à la loge de Bonaparte,
+et tous s'écrient:</p>
+
+<p>«Que le vertueux Sicard, qui gémit dans les
+fers, nous soit rendu!»</p>
+
+<p>Ce cri de nobles âmes est incontinent répété par
+la salle entière, et, dès le lendemain, le premier
+Consul, désireux de faire droit à une requête aussi
+unanime, et cédant aux instances de Joséphine, se
+fait rendre compte des motifs de l'incarcération du
+successeur de l'abbé de l'Épée.<a name="page_045" id="page_045"></a></p>
+
+<p>Ce jour-là, l'estimable auteur de la pièce recevait
+de Collin d'Harleville un billet contenant non-seulement
+ses félicitations sur le succès bien mérité
+de son &oelig;uvre, mais exprimant encore sa certitude
+que le bonheur de Sicard serait le complément
+de son triomphe.</p>
+
+<p>Un homme, d'un certain âge, paraissant timide
+et ému, demandait cependant à parler à Bouilly.
+C'était Sicard lui-même qui venait de sortir de sa
+prison. Il se jette dans les bras de son libérateur
+avec toute l'effusion de la reconnaissance en lui
+annonçant que Mme Bonaparte doit elle-même le
+présenter au premier Consul, et qu'il compte sur
+sa puissante intervention pour se retrouver bientôt
+au milieu de son troupeau chéri.</p>
+
+<p>Cet espoir ne fut pas déçu. Peu après, il adressait
+à Bouilly la lettre suivante que ce dernier regarda
+toujours comme un de ses plus beaux titres
+à l'estime publique:</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="r">Paris, le 23 nivôse an VIII.<br />
+</p>
+
+<p>«Jouissez de votre triomphe, mon aimable collègue;
+je suis, depuis hier, réintégré dans mes
+fonctions. Il n'est pas permis à votre modestie de
+ne pas prendre une très-grande part à cette sorte
+de victoire. C'est votre pièce, qu'on dit si belle, si<a name="page_046" id="page_046"></a>
+touchante, qui a ramené sur moi l'intérêt public.
+Je vous ai promis de vous prévenir du jour où aurait
+lieu ma première séance qui sera aussi ma première
+entrevue avec mes enfants depuis vingt-huit
+mois. Eh bien! c'est après demain, 25, à dix
+heures très-précises.</p>
+
+<p>«Venez-y avec Mme Bouilly! vous êtes bien dignes
+de figurer l'un à côté de l'autre dans une
+séance aussi touchante..... Mais, de grâce, accourez
+avant dix heures! demandez-moi à la porte!
+je veux vous voir avant la séance: je veux embrasser
+un de mes plus tendres amis et le presser
+contre mon c&oelig;ur: cette jouissance me préparera
+à toutes les autres de cette heureuse matinée.</p>
+
+<p>«Je vous embrasse, en attendant, de tout mon
+c&oelig;ur. Adieu! mille fois adieu! Tout à vous, sans
+réserve!»</p></div>
+
+<p>Les jeunes sourds-muets, pour leur compte,
+ayant su à qui leur directeur devait sa liberté,
+s'entendirent pour modeler un beau buste de
+l'abbé de l'Épée, en terre cuite. On aura peine à se
+figurer la surprise et l'émotion qu'éprouva notre
+auteur dramatique en recevant de leurs mains ce
+tribut de leur reconnaissance filiale.</p>
+
+<p>Dans la suite, Mme Talma, qui fut tant applaudie<a name="page_047" id="page_047"></a>
+dans le rôle de l'élève de l'abbé de l'Épée, vint
+causer à Bouilly une nouvelle jouissance en lui
+annonçant qu'elle était chargée de lui remettre,
+au nom de tous les sourds-muets, ses camarades,
+des vers exprimant les vifs sentiments dont ils
+étaient animés.</p>
+
+<p>Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne
+pouvoir résister au plaisir de mentionner encore
+un trait qui est personnel à Bouilly.</p>
+
+<p>Présenté par Joséphine au chef du pouvoir exécutif,
+il en reçut des éloges sur son double succès.</p>
+
+<p>«Je vous remercie, lui dit-il avec le <i>sourire à
+dents blanches qui ornaient sa bouche des plus expressives</i>
+(termes de notre aimable conteur), de
+votre pièce sur l'abbé de l'Épée: vous m'avez procuré
+le plaisir de rendre Sicard à ses élèves.</p>
+
+<p>«&mdash;Et moi, général, dit Bouilly, je dois vous
+remercier bien plus encore de m'avoir procuré,
+par cet acte de justice, la plus honorable jouissance
+que puisse éprouver un littérateur.»</p>
+
+<p>On remarque, dans <i>la Clef du cabinet des souverains</i>,
+une lettre d'une jeune sourde-muette,
+Mlle Rey Lacroix, à Mme Bonaparte.</p>
+
+<p>«Les sourds-muets, lui écrit-elle avec une
+naïveté charmante, n'ont pas Sicard depuis beaucoup
+de mois. Je l'aime bien, il est dans mon c&oelig;ur.<a name="page_048" id="page_048"></a>
+Il a enseigné à mon papa qui m'enseigne tous les
+jours.</p>
+
+<p>«Dites à votre époux de rendre Sicard aux
+sourds-muets! Vous deux serez leurs amis comme
+est papa: ils prieront Dieu pour vous.»</p>
+
+<p>Après le 3 nivôse, les jeunes sourds-muets étant
+allés complimenter le premier Consul, leur respectable
+maître fut chargé par lui de leur transmettre
+sa réponse:</p>
+
+<p>«Je suis bien aise de voir les sourds-muets de
+naissance, et c'est avec plaisir que je reçois l'expression
+de leurs sentiments. Dites à vos élèves,
+citoyen Sicard, que je ferai tout ce qui sera nécessaire
+pour augmenter leur bien-être et pour les
+rendre heureux.»<a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Graves erreurs échappées à l'auteur du <i>Cours d'instruction d'un
+sourd-muet de naissance</i>.&mdash;Plus tard il se rétracte dans sa
+<i>Théorie des signes</i>.&mdash;Prérogatives de la mimique naturelle
+que fait valoir Bébian.&mdash;Différences entre la dactylologie et la
+mimique.&mdash;Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur l'articulation.</p></div>
+
+<p>Rapportons, en passant, le jugement que Napoléon
+I<sup>er</sup> porta plus tard sur la langue des sourds-muets:</p>
+
+<p>«Monsieur l'abbé, dit le futur empereur à Sicard,
+qu'à la demande de ses élèves il venait de
+faire élargir, en payant les dettes qu'il avait contractées
+pour eux, il me semble que ces infortunés
+n'ont que deux mots dans leur grammaire: <i>le substantif</i>
+et <i>l'adjectif</i>.»</p>
+
+<p>Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop
+pénétrant pour n'y pas ajouter <i>le verbe</i>, s'il avait
+eu le temps de sonder davantage l'admirable langue
+employée journellement par cette portion intéressante<a name="page_050" id="page_050"></a>
+de la famille humaine, et surtout s'il avait eu
+affaire à un <i>maître</i> qui eût su puiser plus sûrement
+parmi les trésors qu'elle recèle. N'est-ce pas,
+en effet, le verbe qui est le fond de la langue des
+signes, puisque c'est une langue d'action?</p>
+
+<p>Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter
+un coup d'&oelig;il sur l'&oelig;uvre capitale de l'abbé Sicard,
+son <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance</i>,
+dont il a été fait mention plus haut. Mais, tout en
+accordant volontiers que c'est <i>une sorte de cours de
+métaphysique et de grammaire expérimentales, propre
+à l'instruction de tous les enfants</i>, qu'il nous
+soit permis, tout d'abord, de nous élever, comme
+nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance,
+et comme nous ne cesserons de le faire, contre
+deux ou trois passages du discours préliminaire
+qui nous semblent aussi absurdes que révoltants
+pour l'espèce humaine.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet
+de naissance, considéré en lui-même avant
+qu'une éducation quelconque ait commencé à le
+lier par quelque rapport à la grande famille dont,
+par sa forme extérieure, il fait partie? <i>C'est un
+être parfaitement nul dans la société, un automate
+vivant, une statue, telle que la présente</i> Charles
+B<small>ONNET</small>, <i>et d'après lui</i> C<small>ONDILLAC</small>; <i>une statue à laquelle<a name="page_051" id="page_051"></a>
+il faut ouvrir l'un après l'autre et diriger
+tous les sens en suppléant à celui dont il est malheureusement
+privé. Borné aux seuls mouvements physiques,
+il n'a pas même, avant qu'on ait déchiré
+l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet instinct sûr
+qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce
+guide.</i></p>
+
+<p>«<i>Le sourd-muet n'est donc, jusque-là, qu'une
+sorte de machine ambulante, dont l'organisation,
+quant aux effets, est inférieure à celle des animaux.</i></p>
+
+<p>«<i>Quant au moral, il résulte et se combine de tant
+d'éléments, tous placés si loin de lui, qu'on doit
+bien se douter qu'il n'en soupçonne pas même l'existence.</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>«<i>Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le
+voilà tel que l'habitude de l'observation, en vivant
+avec lui, m'a mis à même de le dépeindre! C'est de ce
+triste et déplorable état qu'il faut le retirer avant de
+songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un
+ouvrier, un homme d'une profession quelconque.</i>»</p>
+
+<p>Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous
+de la bête la plus stupide, et imprime sur
+son front le stigmate d'<i>une machine à figure humaine</i>,
+il n'y a qu'à hausser les épaules; mais
+qu'une pareille assertion sorte de la plume d'un<a name="page_052" id="page_052"></a>
+grave instituteur de sourds-muets! C'est un paradoxe
+inqualifiable, qui a excité chez nous, encore
+enfants, une indignation si légitime, que nous
+n'eussions pas mieux demandé que de faire bonne
+et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes
+des exemplaires qui nous tombaient sous la
+main.</p>
+
+<p>J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet
+à l'état brut, comme le suppose l'abbé Sicard,
+est une chimère. Il n'y a pas un sourd-muet âgé
+seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les
+hommes, n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait
+émis quelque idée, n'ait, en un mot, communiqué,
+d'une manière fort imparfaite sans doute, mais
+communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne
+n'existe donc pas en réalité.</p>
+
+<p>Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende
+honorable d'une pareille opinion dans sa <i>Théorie
+des signes pour servir d'introduction à l'étude des
+langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est
+mis en action</i>, ouvrage formant deux volumes in-8º,
+l'un de 580, l'autre de 650 pages.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>«Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome I<sup>er</sup>,
+n'est pas aussi malheureux; il apporte aux leçons
+de son maître une âme communicative, qui, pleine<a name="page_053" id="page_053"></a>
+des idées que les objets extérieurs, par le ministère
+des sens qui en sont frappés, ont fait parvenir jusqu'à
+elle, anime son regard, modifie les muscles
+de son visage et commande à sa physionomie cette
+diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer
+toutes ses pensées et toutes ses affections. C'est
+encore son âme qui communique aux gestes toutes
+les formes propres à dessiner les objets; c'est elle
+qui, dans ses yeux, décèle la colère qu'il voudrait
+en vain dissimuler et qui les enflamme, c'est elle
+qui sillonne son front quand il est triste, qui fait
+naître le sourire sur ses lèvres et l'expression de
+la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le
+sourd-muet qui arrive de chez ses parents et qui
+n'a reçu encore aucune leçon n'est pas moins éloquent
+que le jeune <i>entendant</i> qui, auprès d'un
+maître, vient apprendre l'art d'analyser la pensée,
+et celui de parler correctement la langue dont sa
+première institutrice lui a fait connaître toutes les
+expressions, en répandant sur ses leçons tout le
+charme de l'amour maternel.»</p>
+
+<p>Plût à Dieu que, comme la lance d'Achille, ce
+désaccord, quoique tardif, ait pu guérir les blessures
+faites par le premier coup!</p>
+
+<p><i>La Théorie des signes</i> est bien loin d'avoir eu la
+vogue du <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet de<a name="page_054" id="page_054"></a>
+naissance</i>. Une société savante l'a proclamée toutefois
+<i>un ouvrage élémentaire absolument neuf, indispensable
+à l'enseignement des sourds-muets, également
+utile aux élèves de toutes les classes et aux
+instituteurs</i>, et l'Institut lui a décerné un grand
+prix décennal de première classe, destiné au meilleur
+ouvrage de morale ou d'éducation.</p>
+
+<p>Telle était, à propos du <i>Cours d'instruction d'un
+sourd-muet</i>, l'opinion d'un juge fort compétent,
+M. de Gérando, dans son bel ouvrage: <i>De l'Éducation
+des sourds-muets de naissance</i>:</p>
+
+<p>«Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons
+presque lire un roman philosophique; il en revêt
+les formes, il en offre souvent l'intérêt; on y trouve
+quelque chose du roman de l'Arabe Thophaïl
+(<i>le Philosophe autodidactique</i>), quelque chose qui
+semble emprunté aux tableaux de Buffon, à la
+statue de Condillac, à l'<i>Émile</i> de Rousseau. C'est
+une âme encore assoupie qui s'éveille, un esprit,
+encore aveugle, qui s'ouvre à la lumière, une vie
+intelligente qui, sous la direction de l'instituteur,
+commence à se développer au milieu de scènes
+variées. C'est une espèce de sauvage, étranger à
+nos m&oelig;urs, qui est initié à nos idées, à nos connaissances,
+en même temps qu'à notre langue.
+L'instituteur sait répandre sur chacun de ces progrès,<a name="page_055" id="page_055"></a>
+sur chacun des exercices par lequel il les
+obtient, le charme de cette espèce de drame. Il
+peint avec chaleur les incertitudes, les joies du
+maître et de l'élève; il réussit à faire ressortir
+ainsi, dans un tableau animé, les définitions, les
+procédés qui semblaient les plus arides de leur nature;
+il donne une figure, une physionomie aux
+notions les plus abstraites. On dirait que l'abbé
+Sicard est le peintre de la synthèse, le poëte de la
+grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et
+il ne faut pas en être surpris; car les sourds-muets
+ne sont pas les seuls auxquels il peut être
+profitable.»</p>
+
+<p>D'ailleurs, tant s'en faut que l'abbé Sicard se fût
+rendu familière et comme propre la mimique, ce
+principal moyen de transmettre les idées aux
+sourd-muets, qu'au contraire, il ne possédait que
+le mécanisme de ce langage, sans qu'on eût besoin
+de faire la part de ce qu'on appelle signes naturels
+et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait
+presque exclusivement à l'emploi des signes
+dits <i>méthodiques</i>, faute d'avoir vécu assez intimement
+avec ses élèves pour découvrir dans leur
+langage encore brut et peu cultivé le germe d'une
+langue riche et expressive. Parfois l'alphabet
+manuel, et, plus souvent, la plume et la craie intervenaient<a name="page_056" id="page_056"></a>
+dans ses démonstrations et dans ses entretiens.</p>
+
+<p>Or, <i>les signes méthodiques</i> sont une sorte d'épellation
+pour ainsi dire matérielle, non-seulement des
+mots, mais des formes grammaticales qui les modifient.
+On a donné aux premiers le nom de signes
+de nomenclature, et aux seconds celui de signes
+grammaticaux.</p>
+
+<p>Les règles du langage des gestes diffèrent si essentiellement
+de celles de la langue parlée, qu'on ne
+devait que rectifier ce que les gestes pouvaient
+avoir de défectueux, de faux, tout en les livrant à
+toute l'indépendance de leur essor, ou au moins
+les perfectionner et les rendre capables de suffire
+à tous les besoins de l'esprit.</p>
+
+<p>Il était réservé à un instituteur plus clairvoyant,
+plus judicieux, à Bébian, de reprendre ce principe,
+posé avec tant de sagesse par l'abbé de l'Épée,
+qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de
+son propre langage, c'est-à-dire par le langage des
+gestes, comme l'on enseigne une langue étrangère
+à un enfant ordinaire à l'aide de sa langue nationale.</p>
+
+<p>Personne ne pouvait mieux sentir combien il
+importait, dans l'intérêt des progrès du disciple,
+de respecter les lois de l'entendement humain en<a name="page_057" id="page_057"></a>
+établissant les rapports soit des signes avec les
+idées, soit des signes entre eux.</p>
+
+<p>De nos jours, il paraît reconnu universellement,
+ou peu s'en faut, que, dans l'application de ce
+principe si fécond, le langage des gestes et une
+langue parlée quelconque ne peuvent se nuire en
+rien, quoiqu'en apparence l'un et l'autre ne doivent
+guère s'accorder, du moins pour la construction.</p>
+
+<p>Ce sujet aurait besoin d'être traité plus au long,
+mais, à notre avis, il doit suffire d'avoir jeté en
+passant une distinction entre <i>les signes méthodiques</i>
+et <i>les signes naturels</i> au milieu d'une simple
+notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si
+aride discussion.</p>
+
+<p>Au surplus, nous ne saurions assez insister pour
+mettre dans l'esprit de tous qu'on n'est sûr d'arriver
+à une parfaite connaissance de la mimique
+que par un usage journalier et par une rare habileté
+à découvrir tout ce qui se passe dans l'âme
+des sourds-muets.</p>
+
+<p>L'abbé Sicard avait pris l'idée de sa théorie des
+signes dans le <i>Dictionnaire</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, que son célèbre
+prédécesseur avait calqué, sauf quelques légers
+changements, sur l'<i>Abrégé de Richelet, corrigé par<a name="page_058" id="page_058"></a>
+de Wailly</i>, travail que la mort vint interrompre au
+moment où il allait le mettre au jour. Résolu de le
+poursuivre et s'imaginant être en mesure de le perfectionner,
+il avait divisé son nouvel ouvrage en
+plusieurs séries: les objets physiques, les adjectifs,
+les noms abstraits, etc.</p>
+
+<p>S'agissait-il de dicter le mot <i>arbre</i>, il faisait à son
+élève trois signes: le premier représentant <i>un objet
+enfoncé dans les terres</i>; le second, <i>la croissance et
+l'élévation progressive de cet objet</i>; le troisième, <i>les
+branches qui naissent du tronc et que le vent agite</i>.</p>
+
+<p>Était-il question du mot <i>professeur</i>, il lui fallait:</p>
+
+<p>1º les signes d'<i>une salle publique ou particulière</i>,
+<i>d'un collége</i>, <i>d'un lycée</i>, <i>d'une institution</i>;</p>
+
+<p>2º Les signes de <i>la grammaire</i>, <i>logique</i>, <i>métaphysique</i>,
+<i>langues</i>, <i>arithmétique</i>, <i>géographie</i>, <i>géométrie</i>,
+etc.;</p>
+
+<p>3º Il figurait l'action de <i>rassembler des jeunes
+gens, de leur parler et de les enseigner publiquement</i>.</p>
+
+<p>Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui
+à exprimer aussi clairement que complétement
+toutes ces idées.</p>
+
+<p>Après tout, ne doit-on pas faire provision de
+courage et de patience, si l'on veut poursuivre
+jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi volumineux,
+aussi effrayant?<a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<p>Avant d'aller plus loin, il nous semble à propos
+d'établir une différence entre les deux principaux
+moyens de communication à l'usage des sourds-muets:
+<i>la dactylologie</i> et <i>la mimique</i>, qu'on voit
+trop souvent confondre par le public.</p>
+
+<p><i>La dactylologie</i>, enfance de l'art, n'est que le
+calque fidèle des lettres de l'alphabet d'une langue
+donnée, incompréhensible à ceux qui ne connaissent
+pas cette langue, se bornant à reproduire ces
+lettres une à une, aussi exactement que possible,
+à l'aide des doigts.</p>
+
+<p><i>La mimique</i>, au contraire, est l'admirable langage
+de la nature, commun à tous les hommes,
+parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais
+des idées, créé par le besoin, l'imagination, le
+génie, et, grâce à son caractère d'universalité,
+compris de tous les peuples.</p>
+
+<p><i>La mimique</i> n'est-elle pas encore ce langage primitif
+dont l'enfant se sert instinctivement avant et
+même après l'éclosion de sa raison naissante; se
+glissant, dans un âge plus avancé, à l'insu des
+parlants, dans leurs conversations journalières, et
+devenant, sans qu'ils s'en aperçoivent, l'auxiliaire
+obligé des personnes qui brillent au barreau, à la
+tribune politique, à la chaire, comme sur la scène
+tragique, comique ou même lyrique? Un ballet,<a name="page_060" id="page_060"></a>
+exactement reproduit, n'est-il pas surtout une
+excellente leçon de mimique?</p>
+
+<p>Nous ne saurions trop le répéter, on aura toujours
+beau essayer d'écrire fidèlement les différentes
+positions et les divers mouvements que la
+main ou le bras est capable d'exécuter, on n'y
+réussira pas.</p>
+
+<p>Le peintre qui détacherait d'un modèle chacun
+des traits qui le composent, pour les faire passer
+isolément sous nos yeux, ne nous donnerait pas
+la moindre idée de la physionomie de ce modèle.</p>
+
+<p>Celui donc qui veut s'initier sérieusement aux
+secrets de la mimique n'a qu'à se placer en présence
+de la nature et à saisir, pour ainsi dire, au
+vol les éclairs qui s'en échappent. Qu'il laisse ensuite
+parler toute son âme, s'il se sent inspiré!
+C'est là et seulement là qu'on réussit toujours.</p>
+
+<p>Revenons encore un moment au <i>Cours d'instruction
+d'un sourd-muet de naissance</i>, qui semble avoir
+été prôné au delà de son mérite.</p>
+
+<p>Peut-être que notre examen dépasserait les limites
+de ce modeste travail, si nous entreprenions
+de passer au crible cet alliage étrange de graves
+erreurs, de divagations hasardées, de procédés
+plus ou moins ingénieux, et d'analyses plus ou
+moins profondes. Bornons-nous à relever les divisions<a name="page_061" id="page_061"></a>
+que l'auteur a signalées dans cet ouvrage
+comme autant de moyens de communication!</p>
+
+<p>Ne place-t-il pas, en effet, le quinzième moyen
+de communication, <i>le Temps, division qu'on en fait,
+notions sur le système du monde</i>, avant le seizième,
+qui traite des <i>adverbes</i>? Ne ressort-il pas de là
+qu'une pareille transposition blesse l'ordre naturel
+de la génération des idées?</p>
+
+<p>D'un autre côté, on ne saurait nier sans injustice
+qu'une telle publication ne fût un véritable service
+rendu, en ce temps-là, à la cause des pauvres
+sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout à
+fait l'idée que son titre a pu en donner d'abord.
+Eh! que serait-ce si l'auteur avait mieux su montrer
+la route que doit suivre modestement un père
+ou une mère de famille, ou un instituteur ou une
+institutrice primaire, et surtout s'il avait déterminé
+d'une manière plus rationnelle son point de départ
+et son point d'arrivée avec son jeune sourd-muet?
+De tels procédés ne valent-ils pas la peine que
+l'observateur les prenne pour terme de comparaison
+entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire?</p>
+
+<p>L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait
+l'histoire des facultés morales et intellectuelles.</p>
+
+<p>«Quel spectacle plus digne de toute l'attention
+du philosophe, a observé Bébian, que d'assister,<a name="page_062" id="page_062"></a>
+pour ainsi dire, à l'éclosion de l'intelligence humaine,
+de voir poindre et se développer cette faculté
+qui élève l'homme au dessus de tout ce qui
+l'environne et le place entre le ciel et la terre!</p>
+
+<p>«Si l'établissement d'une langue universelle,
+ajoute cet instituteur éminent, était une chose
+qu'on pût espérer, le langage des gestes me paraîtrait,
+comme à Vossius et à l'abbé de l'Épée, le
+moyen le plus propre à atteindre ce but.»</p>
+
+<p>On voit que sur ce point les modernes s'accordent
+avec les anciens qui, au grand étonnement de
+leur siècle, avaient reconnu de quoi la mimique
+était capable, pourvu qu'elle fût <i>franche du collier</i>,
+et qu'on ne passât pas légèrement sur ce mot en
+apparence vulgaire.</p>
+
+<p>En face d'aussi respectables autorités, nous nous
+croyons en droit de déplorer que quelques instituteurs
+qui n'ont rien étudié, ni rien appris dans
+notre spécialité, fassent journellement fausse route,
+au lieu de prendre la nature pour guide et pour
+but. N'est-il pas temps de condamner en dernier
+ressort leur prétention, pour ne pas dire plus, de
+jeter à tort et à travers des enfants sourds-muets
+sur les bancs des jeunes entendants-parlants pour
+forcer les premiers à recevoir avec les seconds des
+leçons d'une articulation factice?<a name="page_063" id="page_063"></a></p>
+
+<p>Telle ne fut jamais la manière de voir de nos
+grands maîtres. N'a-t-il pas été démontré par eux
+jusqu'à l'évidence que la mimique est la pierre
+angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets,
+tandis que l'articulation n'est pour eux qu'un
+moyen accessoire et secondaire?</p>
+
+<p>Encore cette dernière ne devrait-elle être enseignée
+qu'à ceux de nos frères et à celles de nos
+s&oelig;urs dont les organes y ont une certaine aptitude.</p>
+
+<p>«Messieurs, s'écria un jour l'abbé Sicard, dans
+une des séances qu'il donnait à son école, j'aperçois
+parmi vous une personne transportée d'admiration
+en entendant un de mes sourds-muets prononcer
+quelques mots. Eh bien! s'il m'était permis de
+payer des man&oelig;uvres pour une pareille besogne,
+il ne sortirait pas de la maison un seul élève qui ne
+sût parler.»</p>
+
+<p>&mdash;<i>Tant bien que mal</i>, eût-il pu ajouter, <i>au risque
+de ne pas être compris et de ne pas trop se comprendre
+lui-même</i>.<a name="page_064" id="page_064"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
+spectateurs.&mdash;L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses
+tentatives et de ses succès.&mdash;On tâche de persuader à Napoléon
+I<sup>er</sup> que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces malheureux.
+Cette insinuation est repoussée dans une lettre de
+l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite Majesté.</p></div>
+
+<p>Il nous reste à dire un mot d'un autre livre de
+l'abbé Sicard: <i>Les Éléments de grammaire générale
+appliquée à la langue française</i> (1814, 1 vol. in-8º).</p>
+
+<p>Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, dès leur
+début, autant d'éditions. La <i>Grammaire générale</i>
+de l'abbé Sicard occupait une place éminente,
+comme livre classique, sur les rayons de toutes les
+bibliothèques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats
+de jeunes demoiselles. Ces pauvres intelligences,
+au lieu de se plaindre de ne pas la comprendre,
+ainsi qu'elles en avaient bien le droit,
+croyaient timidement ne devoir s'en prendre qu'à
+elles-mêmes.<a name="page_065" id="page_065"></a></p>
+
+<p>Mais le sévère regard de la raison n'ayant pas
+tardé à percer la savante obscurité de l'&oelig;uvre, on
+a fini par l'apprécier à sa juste valeur.</p>
+
+<p>Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du
+nom de notre instituteur, ce furent ses exercices
+mensuels auxquels il admettait un public nombreux,
+mais où l'on remarquait surtout des hommes
+éminents en tout genre. La cour de l'établissement
+ne désemplissait point de riches équipages. Et ces
+flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi
+la curiosité qui poussait à contempler <i>les phénomènes
+vivants</i> du démonstrateur?</p>
+
+<p>La salle, au milieu de laquelle se trouvait un
+grand tableau de Langlois, représentant l'abbé
+avec plusieurs de ses élèves des deux sexes, était
+déjà comble avant l'heure indiquée. A peine en
+franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient
+en masse pour saluer son entrée. Puis ce n'étaient
+que cris prolongés d'enthousiasme. Les feuilles
+publiques s'empressaient à les répéter au loin, de
+sorte que la première faveur que les étrangers briguaient
+à l'envi, en arrivant dans notre capitale,
+était de jouir de ce qu'on appelait, à tort ou à raison,
+les représentations de l'abbé Sicard, <i>représentations
+théâtrales</i> dans lesquelles il se plaisait à
+mettre constamment en scène son élève Massieu.<a name="page_066" id="page_066"></a></p>
+
+<p>On avait beau reprocher à l'abbé Sicard un art
+prestigieux, trop éloigné du naturel et peu en rapport
+avec son débit, une profusion d'images obtenues
+parfois au préjudice du simple bon sens, et
+encore son accent gascon qui frisait souvent le grotesque,
+il savait toujours captiver son auditoire
+bénévole, grâce surtout à cet intérêt qui s'attache
+naturellement à une infirmité quelconque.</p>
+
+<p>La complaisance et le naïf enthousiasme avec
+lesquels il exposait ses procédés et ses succès ne
+devaient-ils pas trouver une excuse dans les honorables
+motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas
+enfin le prestige de l'éloquence dans les miracles
+qu'on le croyait voir opérer sur ses élèves?<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></p>
+
+<p>Le cours de l'abbé Sicard était non moins fréquenté
+par ses répétiteurs, ses répétitrices, et les
+jeunes personnes qu'on s'empressait de lui recommander.
+Il avait lieu trois fois par semaine, le
+mardi, le jeudi et le samedi, à midi.</p>
+
+<p>Mme Laurine Duler, répétitrice parlante à l'institution
+des sourds-muets de Paris, devenue depuis
+directrice de l'École d'Arras, qui n'oubliait rien
+de ce que son ancien maître avait eu occasion d'enseigner
+dans ses cours particuliers sur les signes,<a name="page_067" id="page_067"></a>
+ne contribuait pas peu non plus à la mise en scène
+de sa <i>Théorie des signes</i>.</p>
+
+<p>Il n'était pas moins heureux dans toutes les
+réunions, dans tous les cercles où il était appelé.
+Un de ses amis, M. Billet, vice-président de
+la commission administrative de l'école des sourds-muets
+d'Arras, raconte dans un journal: <i>le Bienfaiteur
+des sourds-muets et des aveugles</i> (première
+année, avril 1854) que, lié intimement avec l'abbé
+Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons
+de M. Daunou, son protecteur.</p>
+
+<p>«Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens,
+et nous aimions surtout à lui parler des sourds-muets.
+Alors son intelligence prenait feu, elle se
+laissait enlever à la hauteur de ces grands principes
+dont il aimait à se dire le législateur, et il
+n'était pas rare de le voir nous transporter nous-mêmes
+dans les champs de la démonstration de
+ses procédés didactiques. Nous lui pardonnions
+volontiers ses abstractions en faveur de son ardent
+amour pour ses élèves; et, depuis lors, je me suis
+toujours senti moi-même porté à leur vouloir et à
+leur faire du bien.»</p>
+
+<p>Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent
+point exempts de contradictions. On n'avait pas
+craint de rabaisser dans l'esprit de Napoléon I<sup>er</sup><a name="page_068" id="page_068"></a>
+le mérite que tout le monde paraissait lui reconnaître.
+Témoin une lettre que l'abbé adressa le
+10 septembre 1805 à M. Barbier, bibliothécaire de
+Sa Majesté impériale et du Conseil d'État.</p>
+
+<p>«Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier,
+l'ouvrage de l'abbé de l'Épée qui devait vous être
+remis hier avec les miens. Je l'annonçais à Sa Majesté
+en détruisant les mauvaises impressions qu'on
+avait cherché à lui insinuer sur mon compte.»</p>
+
+<p>Voici la lettre de l'abbé Sicard:</p>
+
+<p>«L'Empereur a été assez bon pour me faire la paternelle
+révélation de ce qu'on lui avait dit de moi.
+On s'était efforcé de lui faire accroire que je n'avais
+rien inventé dans l'art que je professe, que l'abbé
+de l'Épée avait tout trouvé, tout fixé avant moi.
+On ajoutait que je n'avais formé qu'un seul élève,
+que j'avais mécaniquement dressé à faire quelques
+tours de force. Sa Majesté ne m'a pas répété ces
+mots-là; mais il ne m'a pas été difficile de découvrir
+qu'on les lui avait dits. Je serais pleinement justifié
+si vous étiez assez bon pour lire l'<i>Introduction
+de ma théorie des signes</i> et pour parcourir le travail
+de mon illustre maître, ainsi que quelques passages
+de mon <i>Cours d'instruction</i>, entre autres les
+chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26.</p>
+
+<p>«Je laisse à votre extrême bienveillance le soin<a name="page_069" id="page_069"></a>
+de profiter des moments précieux qui se présenteront,
+pour les chercher même, afin de faire passer
+dans l'âme de Sa Majesté les dispositions favorables
+de la vôtre sur mon compte.</p>
+
+<p>«Agréez l'hommage de ces mêmes ouvrages
+que vous voulez bien avoir la bonté de présenter à
+Sa Majesté. C'est déjà pour moi un succès flatteur
+que de penser qu'ils seront admis dans votre collection.</p>
+
+<p>«Croyez, Monsieur, à la haute estime que vous
+m'inspirez, comme à tout le monde, et au dévoûment
+particulier avec lequel j'ai l'honneur d'être,
+votre, etc.»<a name="page_070" id="page_070"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le directeur
+lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa méthode.&mdash;Parmi
+ses élèves brillent deux charmantes jeunes
+sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa
+Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,
+la complimente en italien.&mdash;A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers
+sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife
+une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-même.&mdash;Il
+parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.&mdash;Mlles Robert
+et de Saint-Céran sont amenées aux Tuileries par l'abbé
+Sicard.</p></div>
+
+<p>Parmi les souverains de l'Europe, admirateurs
+de l'abbé Sicard, on cite le pape Pie VII, François
+II, empereur d'Autriche, et Alexandre I<sup>er</sup>,
+empereur de Russie.</p>
+
+<p>On nous saura gré de glisser ici une notice historique
+de ce qui se passa à l'Institution des sourds-muets
+le jour où Sa Sainteté daigna la visiter en
+détail.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le samedi 25 février 1805, le Souverain Pontife<a name="page_071" id="page_071"></a>
+se fit conduire à l'établissement. Cinq cardinaux,
+au nombre desquels était Mgr l'archevêque de
+Paris, un grand nombre de prélats romains et
+d'évêques français, des ecclésiastiques, des fonctionnaires,
+les premières autorités, des étrangers
+de marque accompagnaient Sa Sainteté.</p>
+
+<p>Le Pape arriva à onze heures avec toute sa suite,
+escorté d'un détachement de grenadiers à cheval
+de la garde et de plusieurs compagnies de chasseurs
+à pied.</p>
+
+<p>Le Souverain Pontife fut reçu à sa descente de
+voiture par MM. Brousse-Desfaucherets, de Montmorency,
+Bonnefous et Sicard, administrateurs de
+la maison.</p>
+
+<p>Avant de se rendre à la salle des exercices, il
+bénit solennellement la chapelle de l'École, où se
+trouvaient un grand nombre de personnes qu'il
+bénit également.</p>
+
+<p>A l'issue de cette cérémonie, le Saint-Père fut
+conduit par les membres de l'administration à la
+salle des séances, au milieu de laquelle s'élevait
+un siége en forme de trône, surmonté d'un dais.
+Les élèves sourds-muets des deux sexes, sous la
+surveillance de leurs répétiteurs et répétitrices,
+étaient groupés séparément en face du trône, sur
+les deux côtés de l'estrade.<a name="page_072" id="page_072"></a></p>
+
+<p>La présence de Sa Sainteté, en ce lieu consacré
+à l'enfance et au malheur, au sein d'une institution
+toute religieuse par l'esprit dans lequel elle a
+été fondée et se maintient, excita le plus consolant
+intérêt, et c'est au milieu de l'attendrissement général
+que l'abbé Sicard ouvrit la séance par ce discours
+adressé au Souverain Pontife:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Très Saint-Père, le bonheur de vous posséder
+dans cet asile consacré à rendre la vie morale à
+des infortunés qui étaient condamnés à n'en jouir
+jamais, faisait depuis longtemps l'objet des v&oelig;ux
+des administrateurs de cette institution. Mais nous
+n'aurions jamais osé porter jusque-là nos espérances,
+si, au moment où l'instituteur des sourds-muets
+vous fut annoncé, Votre Sainteté ne les eût
+fait naître par ce premier mouvement de bienveillance
+et d'intérêt: <i>Si! anderemo!</i> Oui, nous nous
+y rendrons.</p>
+
+<p>«Vous descendez, Très Saint-Père, jusque dans
+cette humble demeure, et vous y apportez, comme
+partout où votre charité vous conduit, la consolation,
+le bonheur et une sainte allégresse. Aucun
+asile du malheur n'est étranger à votre tendresse
+paternelle; j'oserai dire que celui-ci n'était peut-être
+pas tout à fait indigne de votre intérêt, par<a name="page_073" id="page_073"></a>
+son but et les motifs qui lui ont donné naissance.</p>
+
+<p>«C'est la Religion qui en a fait concevoir la première
+idée, et c'est la Religion encore qui a fécondé
+dans l'esprit qui l'avait conçue cette pensée si
+heureuse et si grande. C'est le désir de faire naître
+l'idée de Jésus-Christ dans le c&oelig;ur de tant d'infortunés,
+et de les initier aux mystères de cette sainte
+croyance, dont vous êtes le premier pasteur et le
+chef suprême, qui embrasa le c&oelig;ur d'un des prêtres
+les plus religieux de cette capitale.</p>
+
+<p>«Une bonté sans bornes, une charité sans mesure,
+un zèle égal à cette charité: voilà quel a été
+le caractère de l'&oelig;uvre de l'illustre abbé de l'Épée,
+seul inventeur de cette découverte, le plus ardent
+propagateur de cette &oelig;uvre sublime, à laquelle il a
+consacré et son patriotisme et toutes ses forces,
+jusqu'au moment où il a été appelé pour aller recevoir
+au ciel le prix éternel d'un si grand dévoûment.</p>
+
+<p>«C'est de ses mains, Très Saint-Père, que j'ai
+reçu ce dépôt sacré; c'est cet apostolat que je
+me suis efforcé de continuer, en profitant de ses
+leçons, et en augmentant les premiers moyens
+d'instruction que son grand âge ne lui permettait
+plus de porter à leur dernière perfection; c'est
+à atteindre ce but que j'ai employé le peu de ressources<a name="page_074" id="page_074"></a>
+que j'avais reçues de la Providence. J'y ai
+travaillé sans relâche, et j'ai la consolation de pouvoir
+annoncer à Votre Sainteté que toutes les difficultés
+ont été vaincues et qu'il n'y a rien de si
+élevé dans la morale, dans la religion, même dans
+les institutions humaines, et jusque dans les
+sciences, que je ne puisse atteindre et que je ne
+puisse révéler à mes élèves.</p>
+
+<p>«Quel bonheur pour moi, Très Saint-Père, d'être
+appelé à en faire aujourd'hui l'essai sous vos yeux!
+C'est une récompense dont je n'aurais osé me
+flatter, et dont on a craint un instant que je ne
+fusse privé pour jamais.</p>
+
+<p>«Il demeurera éternellement gravé dans nos
+c&oelig;urs le souvenir de ce jour mémorable où Votre
+Sainteté n'a pas dédaigné de paraître au milieu de
+ces enfants que votre présence rend si heureux. Il
+sera toujours pour moi un grand sujet d'encouragement,
+et pour eux une source d'émulation et
+d'instruction continuelle.</p>
+
+<p>«Lorsque j'aurai quelque grande idée de vertu
+à leur inspirer, je leur parlerai du Saint-Père.</p>
+
+<p>«Quand j'aurai à peindre à leurs yeux la plus
+haute dignité, unie à la simplicité la plus touchante,
+les plus éminentes vertus embellies par le
+charme sans cesse vainqueur d'une bonté toute<a name="page_075" id="page_075"></a>
+céleste, je leur parlerai du Souverain Pontife.</p>
+
+<p>«Lorsque je voudrai leur donner une idée juste
+d'une douceur inaltérable qui fait naître la confiance
+et qui s'allie si bien à cette sublimité de rang
+qui prescrit le plus grand respect, assemblage divin
+qui commande l'admiration et qui entraîne
+tous les c&oelig;urs, je leur parlerai encore du Saint-Père.</p>
+
+<p>«Je leur raconterai toutes les merveilles que
+votre présence auguste a opérées dans cette capitale;
+ce triomphe sur tous les esprits, sans même
+les combattre; cette vénération profonde qui a fait
+tomber à vos pieds et y attendre la bénédiction
+de Votre Sainteté, non-seulement les enfants fidèles,
+mais ceux que le malheur de leur naissance et
+ceux que de fausses lumières avaient toujours
+tenus en garde contre l'ascendant du bien; on ne
+résiste pas à celui de la charité quand elle se montre
+sous des formes aussi attrayantes.</p>
+
+<p>«Ils entendront tout cela, Très Saint-Père, ces
+enfants qui en auront déjà remarqué, dans ce jour
+solennel, la juste application, et ils le rediront,
+dans leur langage, à ceux qui, dans la suite, viendront,
+comme eux, recevoir ici les mêmes instructions.</p>
+
+<p>«Ainsi se formera dans cet établissement une<a name="page_076" id="page_076"></a>
+sorte de tradition, dont la chaîne ne sera jamais
+interrompue, de tous les bienfaits que nous aura
+apportés une visite aussi honorable. Ainsi se
+continuera le double prodige qui va frapper vos
+regards paternels: <i>Et surdos fecit audire et mutos
+loqui</i>.</p>
+
+<p>«Oui, les sourds-muets entendront, car ils verront
+la parole; les muets parleront, vous verrez
+leurs gestes la dessiner. C'est ce que je vais tâcher
+de rendre sensible à Votre Sainteté, dans ces exercices
+honorés de sa présence.»</p></div>
+
+<p>A la suite de cette allocution, l'abbé Sicard développe
+les procédés de sa méthode.</p>
+
+<p>Un élève dessine divers objets sur le tableau,
+trois autres écrivent autour, dans trois langues
+différentes: en français, en anglais et en italien,
+les noms par lesquels on désigne chacun de ces
+objets. La simplicité de cet enseignement intéresse
+vivement Sa Sainteté.</p>
+
+<p>L'instituteur expose ensuite les procédés qui lui
+servent à donner la connaissance des éléments de la
+proposition et il en fait faire les signes. Un travail
+de Massieu sur les conjugaisons et sur les divers
+modes des temps n'excite pas moins d'intérêt.
+Le célèbre sourd-muet exécute tous ces signes<a name="page_077" id="page_077"></a>
+avec une précision et une exactitude remarquables.</p>
+
+<p>Le Souverain Pontife daigne ouvrir un livre (<i>la
+Vie des Papes</i>) dont elle accepte l'hommage; elle
+en indique une page que Massieu lit avec une vive
+pantomime. Après quoi, un autre sourd-muet,
+Clerc, la traduit en français.</p>
+
+<p>Un élève nommé Gire offre au Saint-Père une
+tabatière façonnée au tour par un autre élève, et
+sur laquelle sont tracées en mosaïque les armes
+du Saint-Siége. Le Souverain Pontife daigne l'accepter
+et donne sa bénédiction à ce jeune et intéressant
+artiste qui la reçoit à genoux aux pieds du
+Pape.</p>
+
+<p>Cette scène est aussitôt décrite, à la fois, par deux
+sourds-muets et deux sourdes-muettes, dans un
+style différent.</p>
+
+<p>Une autre sourde-muette, Mlle de Saint-Céran,
+lit <i>très-distinctement</i> ce que ses compagnes viennent
+d'écrire; elle écrit ensuite elle-même en
+langue italienne un compliment adressé au Souverain
+Pontife.</p>
+
+<p>Une autre élève moins âgée et non moins intéressante,
+Mlle Robert<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> écrit, de son côté, un
+autre compliment en italien; l'une et l'autre figurent<a name="page_078" id="page_078"></a>
+ensuite par des signes les mots qu'elles ont
+tracés.</p>
+
+<p>Le compliment italien de Mlle Robert nous paraît
+mériter par son aimable naïveté d'être reproduit
+dans ce récit:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center">Beatissimo Padre,</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Sono fanciulla e mutola.</td></tr>
+<tr><td align="left">Elle ama i fanciulli, sarò amata da lei.</td></tr>
+<tr><td align="left">Sono infelice, avrà pietà di me.</td></tr>
+<tr><td align="left">Sicard è il mio secondo padre.</td></tr>
+<tr><td align="left">Christiana e cattolica sono pure la figlià di Vostra</td></tr>
+<tr><td align="left">Santità.</td></tr>
+</table>
+
+<p>En voici la traduction française:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center">Très Saint-Père,</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">Je suis enfant et muette.</td></tr>
+<tr><td align="left">Votre Sainteté aime les enfants, j'en serai aimée.</td></tr>
+<tr><td align="left">Je suis malheureuse, Elle aura pitié de moi.</td></tr>
+<tr><td align="left">Sicard est mon second père.</td></tr>
+<tr><td align="left">Chrétienne et catholique, je suis aussi la fille de Votre Sainteté.</td></tr>
+</table>
+<p><a name="page_079" id="page_079"></a></p>
+
+<p>Après avoir vu parler un sourd-muet, le Pape
+est dans l'attente de la révélation des moyens qui
+l'ont conduit à ce succès merveilleux. Les désirs
+de Sa Sainteté sont satisfaits par M. Sicard, qui
+s'empresse de développer le mécanisme de la parole
+et les moyens qu'il a imaginés pour en obtenir
+d'heureux résultats.</p>
+
+<p>Ce dernier exercice achevé, l'habile instituteur
+offre au Très Saint-Père le livre qui contient sa méthode
+et un Recueil de prières à l'usage de ses
+élèves, imprimé par eux-mêmes, qui voit en ce
+moment le jour pour la première fois.</p>
+
+<p>Cette séance dure deux heures et demie. Le Pape
+et les Cardinaux ne cessent d'apporter à ces exercices
+l'attention la plus soutenue et d'y prendre le
+plus vif intérêt.</p>
+
+<p>En sortant de la salle, Sa Sainteté, accompagnée
+de toutes les personnes de sa suite et des administrateurs,
+entre à l'imprimerie, où elle est reçue
+par M. Le Clere, son imprimeur, qui lui présente
+les élèves sourds-muets travaillant à <i>la casse</i> et
+ceux qui, dans la seconde pièce, sont spécialement
+occupés à <i>la presse</i>.</p>
+
+<p>Le Saint-Père examine avec la plus grande attention
+tout ce qui constitue chaque presse: pendant
+cette revue, on prépare sous ses yeux, sans que<a name="page_080" id="page_080"></a>
+Sa Sainteté puisse s'en douter, le compliment latin
+qu'elle va imprimer elle-même et que M. Le Clere
+lui adresse tant en son nom qu'en celui des sourds-muets
+imprimeurs.</p>
+
+<p>Le Pape, mettant la main à l'&oelig;uvre, veut bien
+imiter les ouvriers et de ce travail résultent les
+lignes suivantes:</p>
+
+<p class="c">
+ SANCTISSIMO DOMINO NOSTRO<br /><br />
+
+ <big>PIO PAPÆ VII</big>,<br /><br />
+
+TYPOGRAPHIAM <i>ADRIANI LE CLERE</i>,<br /><br />
+
+ TYPOGRAPHI SUI PARISIENSIS,<br /><br />
+
+ VISITANTI.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">B<small>EATISSIME</small> P<small>ATER</small>,</span></p>
+
+<p>Q<small>UANDO</small> Typographiam illam Parisiensem, quæ
+Sanctitati tuæ Gallias ad tempus incolenti feliciter
+inservit, visitare dignaris, typi moventur ut aliquid
+in laudem tuam exhibeant; præla fervent ut mansuris
+illud signent figuris, atque ita seræ posteritati
+commendent. Typographus, tam suo quàm
+opificum suorum nomine, subitum istud industriæ
+communis opus verendo admodùm Hospiti
+gestit offerre. Hasce lineolas, sinceri in Summum<a name="page_081" id="page_081"></a>
+Pontificem obsequii testes, ac pii erga Christi Vicarium
+affectûs indices, typis mandaverunt juvenes
+audiendi pariter et loquendi usu destituti. Sed physicas
+facultates, quas parca nimis natura negaverat,
+ipsis postea tribuit vir quidam clarissimus, et
+nativitatis defectus artis suæ potentiâ supplevit. In
+officina nostra prodigiorum semper feraci, quod
+opifices auribus percipere non valent, id oculis
+apprehendunt; et quod ore non possunt dicere, id
+digitis eloquuntur. Hinc est, quod litterarum ministerio,
+et totius corporis habitu ad venerationem
+composito, Apostolicam Benedictionem tuam
+suppliciter exposcunt.</p>
+
+<p class="c">
+ <i>Traduction</i>:<br /><br />
+
+ A NOTRE SAINT-PÈRE<br /><br />
+
+ LE <big>PAPE PIE VII,</big><br /><br />
+
+VISITANT L'IMPRIMERIE D'<i>ADRIEN LE CLERE</i><br /><br />
+
+ SON IMPRIMEUR, A PARIS.
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">T<small>RÈS SAINT-PÈRE,</small></span><br />
+</p>
+
+<p>«Lorsque vous daignez visiter l'imprimerie
+de Paris, qui a le bonheur de servir Votre Sainteté
+pendant son séjour en France, les caractères se<a name="page_082" id="page_082"></a>
+mettent en mouvement pour figurer quelque chose
+en votre honneur; les presses s'échauffent pour le
+représenter par des signes durables, et le transmettre
+ainsi à la postérité la plus reculée. L'imprimeur,
+tant en son nom qu'en celui de ses ouvriers,
+s'empresse d'offrir ce subit ouvrage de leur commune
+industrie à un hôte si digne de leur vénération.
+Ces lignes d'impression, qui attestent une
+sincère soumission au Souverain Pontife, et qui
+marquent une pieuse affection pour le Vicaire de
+Jésus-Christ, ont été composées par des jeunes
+gens qui n'ont ni l'usage de l'ouïe ni celui de la
+parole. Mais les facultés physiques que la nature
+trop économe leur avait refusées, un homme célèbre
+les leur a données par la suite et a suppléé
+aux défauts de la naissance par la puissance de son
+art. Dans notre atelier, toujours fécond en prodiges,
+ce que les ouvriers ne peuvent comprendre
+par les oreilles, ils le saisissent par les yeux; et ce
+qu'ils sont incapables de dire par la bouche, ils
+l'expriment par les doigts.</p>
+
+<p>«C'est pour cela qu'ils se servent du ministère
+des lettres et de leur attitude respectueuse pour
+vous supplier de leur accorder votre bénédiction
+apostolique.»</p>
+
+<p>Ce qui étonne beaucoup le Saint-Père est de<a name="page_083" id="page_083"></a>
+voir, au bas de cette feuille, ces mots-ci: <i>Imprimé
+par Sa Sainteté elle-même</i>.</p>
+
+<p>Le Souverain Pontife est conduit à une autre
+presse par M. de Noel, prote de l'imprimerie.</p>
+
+<p>Un sourd-muet y prépare le quatrain suivant,
+imprimé également par Sa Sainteté, qui lui est présenté
+par un autre sourd-muet (Romain).</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Sa bonté, dans le rang où chacun le contemple,</td></tr>
+<tr><td align="left">Rend au faible l'espoir, donne au juste la paix,</td></tr>
+<tr><td align="left">Fait chérir le pouvoir par ses nombreux bienfaits,</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Et la vertu par son exemple.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>En se retirant de l'imprimerie, le Saint-Père
+donne sa bénédiction et son anneau à baiser à
+tous les membres de la famille de son typographe
+et à toutes les personnes qui ont été admises dans
+l'imprimerie.</p>
+
+<p>Sa Sainteté veut bien visiter aussi les autres ateliers.
+Elle y va en passant par le grand dortoir qui
+règne dans toute l'étendue du corps de logis et où
+des croisées habilement ménagées en face les unes
+des autres favorisent, pour la santé des élèves, une
+libre et continuelle circulation de l'air. On fait remarquer
+à Sa Sainteté que tous les lits sont l'&oelig;uvre
+des élèves menuisiers. Il admire l'habileté de l'architecte
+de l'institution (M. de Beaumont) qui, remplaçant<a name="page_084" id="page_084"></a>
+les murs de refond de l'édifice par de légères
+colonnes, a su réunir l'agrément à la solidité.
+C'est à lui, à son activité, au tendre intérêt
+qu'il porte à l'institution qu'est due la propreté,
+l'ordre de la maison qui, en très-peu de temps,
+a été réparée et rendue digne de recevoir Sa
+Sainteté.</p>
+
+<p>Le Saint-Père visite l'atelier de tourneurs où a
+été tournée la boîte qu'il vient de recevoir, et il
+voit occupés au travail plusieurs élèves sous la direction
+de M. Chabert, chef de cette spécialité.
+L'atelier de dessin lui offre son portrait, dessiné
+par M. Tulout, qui en est le maître. Il voit avec le
+même intérêt l'atelier de gravure sur pierres fines,
+dirigé par M. Jouffroy, membre de l'Institut national.</p>
+
+<p>M. Belloni, chef de l'atelier de mosaïque, obtient
+également les encouragements de Sa Sainteté.</p>
+
+<p>Dans l'atelier des tailleurs, dans celui des cordonniers,
+le Saint-Père ne contemple pas sans
+émotion de jeunes élèves dont le travail manuel
+dispense de recourir à des bras étrangers pour la
+confection des souliers et des habits de toute
+l'Institution.</p>
+
+<p>Le Souverain Pontife trouve, à son passage, sur
+les marches de l'escalier et dans les allées de la<a name="page_085" id="page_085"></a>
+maison, les sourds-muets qui ne sont pas alors occupés
+aux ateliers et les sourdes-muettes, tous
+à genoux et attendant sa bénédiction. Il la donne
+à tous, et témoigne à chacun de ces enfants la plus
+touchante bonté.</p>
+
+<p>Enfin le Saint-Père laisse dans cette institution
+les souvenirs que sa bienveillance sème partout,
+et qui y ont rendu sa mission bien chère aux administrateurs,
+aux élèves et à toutes les personnes
+chargées alors de leur instruction.</p>
+
+<p>Ce n'est que deux ans après qu'une médaille
+commémorative de cette auguste visite, gravée par
+M. Duvivier, si justement célèbre, et frappée à la
+Monnaie, est présentée tant au Souverain Pontife
+qu'aux cardinaux et autres personnages qui l'ont
+accompagné.</p>
+
+<p>Puisque nous avons nommé Mlle Fanny Robert,
+nous ajouterons que le Saint-Père, l'ayant remarquée
+entre toutes ses s&oelig;urs d'infortune, prit la
+tête de l'enfant dans ses mains et chiffonna sa
+blonde chevelure. Pour dernière preuve de son
+intérêt, il lui fit cadeau d'une magnifique boîte de
+bonbons, d'un chapelet et d'un reliquaire.</p>
+
+<p>Une autre fois, Mlle Robert fut présentée, ainsi
+que son amie Hélène de Saint-Céran, au Souverain
+Pontife par l'abbé Sicard, qui avait reçu de Sa<a name="page_086" id="page_086"></a>
+Sainteté la permission spéciale de les amener dans
+son salon, aux Tuileries.</p>
+
+<p>Le Pape, avec cette affabilité qui lui gagnait
+tous les c&oelig;urs, fit asseoir Mlle Robert près de lui.
+Lorsque le directeur la vit dans cette position, il
+fronça le sourcil, mais le Saint-Père s'empressa de
+lui dire: «Ne la grondez pas, c'est moi qui lui ai
+assigné cette place.»</p>
+
+<p>Mlle Robert n'était alors, nous l'avons dit, qu'une
+enfant. Que voulez-vous? Un élan de tendresse intime
+débordait du c&oelig;ur du vénérable père des
+fidèles.<a name="page_087" id="page_087"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance
+ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de
+vol, et à un faux sourd-muet, Victor de Travanait.&mdash;Il est
+nommé administrateur de l'<i>Hospice des Quinze-Vingts</i> et de
+<i>l'Institution des Jeunes Aveugles</i>.&mdash;Chanoine honoraire de
+<i>Notre-Dame de Paris</i>, grâce au cardinal Maury.&mdash;Un mot de
+M. Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard.</p></div>
+
+<p>Dix-huit jours avant la visite du Saint-Père (le
+5 février) le célèbre instituteur avait failli être victime
+d'un accident. Il passait, entre huit et neuf
+heures du soir, de la rue de Richelieu (ancienne rue
+de la Loi), à la rue Saint-Honoré, lorsqu'une voiture
+attelée de deux chevaux fougueux le heurta,
+le terrassa dans le ruisseau, et lui passa sur le
+corps. Par un hasard aussi heureux qu'inexplicable,
+il n'y eut ni dislocation, ni fracture, ni la
+moindre contusion. Il ne se plaignit que d'un mal<a name="page_088" id="page_088"></a>
+de reins assez violent pour le retenir au lit, mais il
+ne tarda pas à se rétablir.</p>
+
+<p>Il déclara, du reste, dans une feuille publique,
+qu'il devait, en grande partie, l'existence à M. Vertueil,
+oncle de Mlle Georges, de la Comédie française,
+et à M. Edme Berthelont, garçon tailleur, qui,
+sans calculer le péril qu'ils couraient, avaient arrêté
+intrépidement les chevaux au moment où
+<i>l'évolution allait achever son tour sur sa poitrine</i>.
+Une clef, qui se trouvait à l'ouverture droite du
+devant de son habit, fut presque cassée au premier
+choc de la roue.</p>
+
+<p>L'abbé Sicard avait été appelé à remplir le rôle
+d'interprète auprès d'un sourd-muet de naissance
+illettré à l'audience du 3 fructidor an VIII du tribunal
+de la Seine. François du Val était prévenu
+d'avoir pris un sac d'argent et de s'être caché ensuite
+sous le lit du citoyen Geoffroy, où il avait été
+découvert.</p>
+
+<p>Assisté de Massieu, le célèbre instituteur mit
+dans cette affaire un peu de cette solennité théâtrale
+qu'il abdiquait rarement.</p>
+
+<p>Une autre affaire lui fournit l'occasion de donner
+une nouvelle preuve de sa sagacité.</p>
+
+<p>En 1806, le maire de La Rochelle fit arrêter un
+vagabond qui exploitait la charité publique en étalant<a name="page_089" id="page_089"></a>
+une pancarte sur laquelle étaient écrits ces
+mots: <i>Victor de Travanait, sourd-muet de naissance,
+élève de l'abbé Sicard</i>.</p>
+
+<p>On avait conçu quelques doutes sur la double
+infirmité dont cet infortuné se plaignait: on lui
+fit subir différentes épreuves pour le forcer à parler,
+elles furent infructueuses. Un officier du 66<sup>e</sup>,
+en garnison à La Rochelle, persuadé qu'on soupçonnait
+à tort ce malheureux, écrivit en sa faveur
+une lettre qui fut insérée dans plusieurs journaux.</p>
+
+<p>Averti par cette publicité, l'abbé Sicard entra en
+correspondance avec le maire de la ville en question:
+il ne se souvenait nullement d'avoir eu Victor
+de Travanait parmi ses disciples; il demanda
+qu'on lui fît parvenir quelques lignes de son écriture.</p>
+
+<p>A la simple lecture d'un billet que le maire lui
+envoya, il déclara aussitôt que non-seulement
+Victor de Travanait n'avait jamais été son élève,
+mais qu'il n'était pas même sourd-muet de naissance,
+et il fondait cette dernière assertion sur la
+manière d'orthographier de cet individu.&mdash;Il écrivait
+ainsi: <i>Je jure devandieux, ma mer est né an
+nautriche</i>.&mdash;Q<small>UONDUIT</small> pour C<small>ONDUITE</small>; E<small>SSESPOIRE</small>
+pour E<small>SPOIR</small>; <i>j'ai tai presan, je an porte en core les
+marque</i>, etc.<a name="page_090" id="page_090"></a></p>
+
+<p>«Vous remarquerez, écrivit l'abbé Sicard dans le
+<i>Moniteur</i> du 20 février 1807, la lettre Q substituée
+à la lettre C, ce qui prouve, de la manière la plus
+évidente, que celui qui met l'une à la place de
+l'autre a entendu, et qu'il a appris que le son de
+ces deux gutturales est le même.</p>
+
+<p>«Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves,
+si celle-ci ne valait pas une démonstration rigoureuse.
+Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce jeune
+homme n'est pas né sourd, et par conséquent n'est
+pas muet.»</p>
+
+<p>On mit Victor de Travanait à la disposition de
+l'abbé Sicard, qui parvint bientôt à lui faire rompre
+le silence. Il lui fit lire en public, à haute et
+intelligible voix, un récit de sa vie.</p>
+
+<p>Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu
+parler. Son véritable nom était Victor Foy;
+c'était le fils d'un pâtissier de Luzarches, près de
+Paris. Il s'était présenté pour remplacer un conscrit
+en l'an XII, et il avait été admis. Depuis, ayant
+déserté, il avait parcouru l'Espagne, l'Allemagne,
+la Suisse, la France, et partout il s'était fait passer
+pour sourd-muet.</p>
+
+<p>Vers cette époque, l'abbé Sicard entra dans la
+commission du <i>Dictionnaire de l'Académie française</i>,
+et fut nommé administrateur de <i>l'Hospice des<a name="page_091" id="page_091"></a>
+Quinze-Vingts</i> et de l'<i>Institution des jeunes Aveugles</i>
+(arrêté ministériel en date du 5 brumaire an XIII),
+lesquels venaient annuellement, à l'occasion de sa
+fête, mêler leurs hommages à ceux de leurs frères
+les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame
+de Paris, faveur dont il était redevable au
+crédit du cardinal Maury, à qui la reconnaissance
+et l'affection l'attachèrent toute sa vie.</p>
+
+<p>Il fut chargé de répondre, pour <i>la classe de la
+langue et de la littérature françaises de l'Institut de
+France</i>, au discours de réception de ce prince de
+l'Église, prononcé le 6 mai 1807. D'après les exigences
+de Son Éminence, et contrairement à la loi
+d'égalité observée parmi tous les membres de l'illustre
+corps, il eut la faiblesse de le qualifier de
+<i>Monseigneur</i>, titre que, du reste, Fontenelle,
+en 1722, n'avait pas balancé à donner au fameux
+cardinal Dubois.</p>
+
+<p>On nous excusera d'oser reproduire, à ce sujet,
+les propres expressions de M. Thiers, dans son
+<i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i> (t. VII, p. 426).</p>
+
+<p>.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.«L'abbé S<small>ICARD</small>, recevant
+le cardinal Maury, s'était exprimé sur Mirabeau en
+termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas
+mieux parlé, et cette séance académique était devenue
+l'occasion d'une sorte de déchaînement<a name="page_092" id="page_092"></a>
+contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon,
+désagréablement affecté, écrivit au ministre
+Fouché:</p>
+
+<p>«Je vous recommande qu'il n'y ait point de
+réaction dans l'opinion publique. Faites parler de
+Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses dans
+cette séance de l'Académie, qui ne me plaisent pas.
+Quand donc serons-nous sages?... Quand serons-nous
+animés de la véritable charité chrétienne, et
+quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier
+personne? Quand nous abstiendrons-nous
+de réveiller des souvenirs qui vont au c&oelig;ur de
+tant de gens?»<a name="page_093" id="page_093"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">L'<i>esprit sourd-muet de l'abbé Sicard</i> chez M. de Fontanes.&mdash;Ce
+dernier fait un quatrain à sa louange.&mdash;La Restauration le
+nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier
+de l'ordre de Saint-Michel de France.&mdash;Détails sur la visite de
+François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.&mdash;Même honneur
+que lui accorde la duchesse d'Angoulême.&mdash;Il assiste à
+la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.&mdash;L'empereur
+de Russie, Alexandre I<sup>er</sup>, s'étonne du silence de
+l'instituteur.&mdash;<i>Encore l'esprit sourd-muet.</i></p></div>
+
+<p>Il faut le dire toutefois, l'abbé Sicard, que l'époque
+de <i>la Terreur</i> avait vivement impressionné,
+parlait peu hors de ses séances et semblait sans
+cesse en proie à de tristes pensées. Un jour qu'il
+dînait chez M. de Fontanes sans avoir dit une
+parole, quelqu'un s'écria: «Quoi? c'est là cet abbé
+Sicard à qui l'on prête tant d'esprit?</p>
+
+<p>«&mdash;Sans doute, répliqua <i>Bussière</i>, il tient cela
+de son état: c'est un esprit sourd-muet.»<a name="page_094" id="page_094"></a></p>
+
+<p>M. de Fontanes fit sur lui ce quatrain:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Les muets et les sourds doués d'un nouvel être,</td></tr>
+<tr><td align="left">A la société par son art sont rendus;</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans cet art merveilleux il surpassa son maître,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et l'égala par ses vertus.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></td></tr>
+</table>
+
+<p>La Restauration ne se contenta pas de maintenir
+l'abbé Sicard dans son fauteuil à l'Académie française
+où, ainsi que nous l'avons dit, le consulat
+l'avait replacé en 1810 par voie d'élection, elle lui
+accorda, en 1814, la décoration de la Légion
+d'honneur. Plus tard, l'ordre de Saint-Michel de
+France vint également orner sa poitrine.</p>
+
+<p>Depuis sa nomination au grade de chevalier, il
+célébrait chaque année la messe de saint Louis devant
+l'Académie française.</p>
+
+<p>Lors de l'occupation de Paris par les armées
+coalisées, en 1814, l'Institution des sourds-muets
+reçut la visite de l'empereur d'Autriche.</p>
+
+<p>Comme l'avait annoncé la veille à l'abbé Sicard
+un des aides de camp du prince, Sa Majesté se présenta
+à l'Institution le mercredi 11 mai 1814, à dix
+heures et demie du matin. Elle était accompagnée
+de plusieurs seigneurs et officiers de distinction.<a name="page_095" id="page_095"></a>
+Les voitures entrèrent dans la cour, celle de l'empereur
+attelée de six chevaux, les deux autres de
+quatre.</p>
+
+<p>Sicard, Salvan et l'agent général étaient venus,
+au pied du grand escalier, à la rencontre du monarque
+étranger, qui fut amené directement à la
+chapelle préparée pour le recevoir et où la séance
+eut lieu, parce que ce jour-là même, on faisait des
+réparations à la salle ordinaire des exercices publics.</p>
+
+<p>Aucun des administrateurs ne put se rendre à
+la cérémonie, les uns n'ayant pas été avertis à
+temps, les autres empêchés par les fonctions publiques
+qu'ils exerçaient.</p>
+
+<p>Sa Majesté impériale fut conduite au fauteuil qui
+lui avait été préparé, devant le tableau noir qui
+masquait l'autel. A ses côtés se tenaient les deux
+personnes de la suite du souverain les plus élevées
+en dignité et, sur des siéges rangés en demi-cercle,
+les autres officiers de l'empereur, derrière lequel
+on apercevait M. Salvan, second instituteur, et
+M. Mauclerc, agent général. Aux deux côtés du
+tableau étaient placés à droite les garçons, à gauche
+les filles, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses.</p>
+
+<p>L'abbé Sicard, debout devant le tableau, commença<a name="page_096" id="page_096"></a>
+par expliquer d'une manière courte et précise
+les divers moyens qu'il employait progressivement;
+les plus jeunes garçons furent d'abord présentés
+à Sa Majesté; ils figurèrent sur le tableau
+divers objets qu'ils désignèrent par signes. Les
+noms de ces objets furent par eux écrits et joints
+aux figures. Celles-ci effacées, les élèves désignèrent
+encore par signes la signification des mots
+restés seuls et remplaçant les figures.</p>
+
+<p>Tels sont les premiers rudiments mis en usage
+pour fournir aux sourds-muets une espèce de dictionnaire
+des mots de la langue qu'on veut leur enseigner.</p>
+
+<p>Ensuite furent présentées plusieurs jeunes filles,
+exercées à écrire sur le tableau divers temps des
+conjugaisons que l'abbé Sicard leur demanda par
+signes.</p>
+
+<p>Sa Majesté porta beaucoup d'attention à ces premiers
+exercices et en parut très-satisfaite.</p>
+
+<p>Après avoir ainsi exposé la marche qu'il suivait
+pour donner aux élèves l'intelligence des noms
+substantifs, des verbes et de leurs conjugaisons,
+le vénérable abbé décrivit la manière dont il les
+initiait à celle des noms adjectifs qui ne désignent
+pas des objets réels, mais seulement leur façon
+d'être, savoir: leurs accidents ou qualités, et<a name="page_097" id="page_097"></a>
+qui peuvent varier à l'égard d'un seul et même
+objet.</p>
+
+<p>De là, l'abbé passa à la formation de la phrase
+et de la proposition, et expliqua comment le verbe
+substantif, le seul qui existe rigoureusement, sert
+de copule ou de lien, unissant l'adjectif à son
+substantif, et les identifiant, en quelque sorte, pour
+n'en faire qu'une seule et même chose.</p>
+
+<p>Tout cela démontré par le directeur, d'une manière
+claire et précise, fut attentivement suivi
+par Sa Majesté qui lui fit plusieurs observations.</p>
+
+<p>Massieu opéra ensuite sur diverses conjonctions,
+telles que <i>si</i>, <i>mais</i> et <i>quand</i>, pour prouver que les
+conjonctions en général sont des ellipses tenant
+lieu de phrases complètes.</p>
+
+<p>L'abbé Sicard demanda à Massieu et à Clerc la
+différence qu'il y a entre <i>quand</i> et <i>lorsque</i>. Tous
+deux répondirent assez bien.</p>
+
+<p>Ensuite Massieu exposa sur le tableau les degrés
+progressifs de la faculté de la vue dans l'homme,
+des opérations de l'esprit et de celles de la volonté.</p>
+
+<p>L'abbé Sicard voulant démontrer que ses élèves
+pouvaient écrire, sous la dictée, toutes choses auxquelles
+ils n'étaient point préparés, demanda si
+quelqu'un de l'assistance n'avait pas un imprimé<a name="page_098" id="page_098"></a>
+ou un manuscrit qu'un élève dicterait à un autre.
+On présenta un journal. Sa Majesté fut priée de
+choisir un article que Massieu dicta à Clerc qui le
+traduisit très-bien. Ensuite, pour soumettre leur intelligence
+à une plus forte épreuve, l'habile instituteur
+fit également dicter par Massieu à Clerc dix
+vers alexandrins faits en l'honneur de Sa Majesté.
+Clerc les écrivit de même très-correctement sur
+le tableau. Après quoi il en donna lecture par
+signes. On adressa à l'un et à l'autre plusieurs
+questions auxquelles ils répondirent d'une manière
+judicieuse.</p>
+
+<p>Enfin, à une heure et demie, au moment où on
+allait lever la séance, l'Empereur voulut bien donner
+à Clerc le temps d'écrire sur le tableau quelques
+pensées, qui furent trouvées très-heureuses,
+sur l'honneur que Sa Majesté faisait à l'Institution
+en la visitant.</p>
+
+<p>Le monarque parut très-satisfait de la séance.</p>
+
+<p>En passant dans le corridor, il daigna entrer
+dans la classe de dessin et examiner les petits
+ouvrages des élèves. Ensuite il alla visiter le dortoir
+dont il admira la bonne tenue et la propreté.</p>
+
+<p>L'ancien élève Monteille, confié à M. Jouffroy
+pour apprendre la gravure sur pierres fines, soumit<a name="page_099" id="page_099"></a>
+à l'Empereur plusieurs pierres gravées par
+lui, dont le prince lui témoigna sa satisfaction.</p>
+
+<p>MM. Sicard, Salvan et Mauclerc eurent l'honneur
+de reconduire Sa Majesté jusque dans la
+cour où Elle remonta en voiture, ainsi que les
+personnes de sa suite, qui semblaient également
+enchantées de la séance.</p>
+
+<p>Qu'on nous permette de faire suivre le récit de
+cette visite de quelques détails sur celle dont la
+duchesse d'Angoulême honora, le 24 novembre
+1814, l'Institution des sourds-muets.</p>
+
+<p>Vers deux heures, la Dauphine, suivie de plusieurs
+fonctionnaires et dames de sa maison, se
+présente à l'établissement.</p>
+
+<p>A sa descente de voiture, elle est accueillie par
+MM. le vicomte de Montmorency, le baron Garnier
+et l'abbé Sicard, administrateurs de l'Institution,
+les barons Malus et de Gérando, autres administrateurs,
+s'étant trouvés, à leur vif regret, dans
+l'impossibilité de s'y rendre.</p>
+
+<p>Madame est conduite, avec sa suite, dans la
+salle des exercices et placée sur l'estrade préparée
+pour la recevoir.</p>
+
+<p>M. le baron Garnier adresse à la Princesse un
+discours dans lequel il la remercie, au nom de
+l'administration, de la bonté qu'elle a de visiter<a name="page_100" id="page_100"></a>
+un des établissements qui prospère le plus sous
+l'autorité tutélaire de Sa Majesté.</p>
+
+<p>L'abbé Sicard adresse la parole à la princesse,
+au nom des élèves, afin de lui témoigner leur vive
+reconnaissance de l'intérêt qu'elle daigne prendre
+à eux et l'extrême satisfaction qu'ils éprouvent de
+sa présence. Il ouvre la séance par l'exposition des
+premiers moyens employés pour commencer l'instruction
+des sourds-muets.</p>
+
+<p>Puis il fait exercer sur le tableau noir les élèves
+les plus avancés afin de donner à Son Altesse une
+idée des succès progressifs obtenus dans l'enseignement.</p>
+
+<p>Madame paraît très-satisfaite tant des moyens
+que des résultats. Elle fait plusieurs questions qui
+prouvent sa vive sympathie pour le sort de ces infortunés.</p>
+
+<p>Après les exercices, Elle est conduite au réfectoire,
+à la chapelle, au dortoir, et reconduite à sa
+voiture par les administrateurs auxquels Elle témoigne
+toute sa satisfaction.</p>
+
+<p>Elle daigne faire remettre à l'agent général une
+somme de 600 fr., destinée aux élèves. L'administration
+est chargée d'en déterminer l'emploi.</p>
+
+<p>Au sujet de la réception des souverains alliés
+par M. de Talleyrand, j'ai lu dans un journal répandu<a name="page_101" id="page_101"></a>
+ce qui suit, sous le titre de <i>Mémoires sur la
+Restauration, dictés par un vieux diplomate</i>:</p>
+
+<p>«M. de Talleyrand était venu à la rencontre des
+souverains alliés au palier du rez-de-chaussée de
+son hôtel.</p>
+
+<p>«Votre Majesté, dit l'homme d'État s'adressant
+à l'empereur de Russie, remporte peut-être en ce
+moment son plus beau triomphe; elle fait de la
+maison d'un diplomate le temple de la paix.</p>
+
+<p>«&mdash;J'en accepte l'augure», répondit Alexandre.</p>
+
+<p>On remonte. Dans les premiers salons se presse
+une foule de gens plus ou moins connus qui tiennent
+au passé par leurs souvenirs, au présent par
+leurs intérêts, et à l'avenir par la crainte de compromettre
+les uns, ou par l'espoir de rajeunir les
+autres.</p>
+
+<p>Un homme modeste, en costume ecclésiastique,
+à l'air effaré, se tient au contraire presque enseveli
+derrière les curieux et les courtisans. C'est lui que
+l'&oelig;il du czar va troubler dans sa retraite.</p>
+
+<p>«Quel est cet abbé au front doux et triste?»
+demanda Alexandre à M. de Talleyrand.</p>
+
+<p>«&mdash;L'abbé Sicard, excellent royaliste, victime
+de <i>la Terreur</i>. Il a inventé les sourds-muets.»</p>
+
+<p>L'empereur de Russie, au fond de ses États hyperboréens,
+avait entendu parler de l'admirable<a name="page_102" id="page_102"></a>
+science de l'abbé Sicard et se proposait de la naturaliser
+à Saint-Pétersbourg.</p>
+
+<p>Il fait quelques pas vers l'humble personnage,
+et lui adresse peu de mots, sans doute, mais pleins
+de sympathie; le pauvre abbé, étourdi de cet honneur,
+est comme frappé de la foudre et ne répond
+rien.</p>
+
+<p>«Comment! reprend Alexandre en se tournant
+vers M. de Talleyrand, c'est là cet abbé Sicard auquel
+on prête tant d'esprit?</p>
+
+<p>«&mdash;Sire, répond le prince avec aplomb, Monsieur
+a l'esprit de son état: «<i>un esprit sourd-muet</i>.»
+Il refaisait, sans qu'il s'en doutât, le mot de Bussière.</p>
+
+<p>L'un des admirateurs sur parole de l'abbé
+Sicard, raconte H. Moulin, avocat, dans sa <i>Biographie
+anecdotique de cet instituteur</i>, l'entendant
+pour la première fois, s'étonnait de ne pas rencontrer
+l'homme que son imagination avait rêvé.</p>
+
+<p>«Comment, dit-il à une femme de lettres, alors
+célèbre, Mme de Bourdicviot qui l'avait accompagné,
+c'est là cet abbé Sicard, cet homme illustre à
+qui l'on prête tant d'esprit?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, répond la femme auteur, c'est l'esprit
+de son état, l'esprit sourd-muet.» Troisième
+version!<a name="page_103" id="page_103"></a></p>
+
+<p>Toujours le même mot puisé à trois sources
+différentes. Laquelle est la bonne? Peut-être toutes
+les trois.</p>
+
+<p>Le célèbre instituteur fut placé entre l'empereur
+de Russie et l'empereur d'Autriche dans un splendide
+banquet qui leur fut offert à cette époque. Les
+souverains avaient voulu ajouter cette marque spéciale
+d'estime à beaucoup d'autres.</p>
+
+<p>Depuis, le czar demanda à une dame d'un esprit
+peu commun, parlante, celle-là, Mme Duhamel,
+élève de l'abbé Sicard, chaque fois qu'elle se
+présenta à sa cour:</p>
+
+<p>«Comment se porte votre génie? Savez-vous
+que j'ai eu le plaisir de dîner avec lui à Paris?»</p>
+
+<p>La reine de Suède, jalouse de rendre, à son tour,
+hommage au zèle et aux succès du célèbre instituteur,
+l'honora d'une lettre flatteuse, dans laquelle
+Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de
+ses lumières la nouvelle institution des sourds-muets
+de Stockholm. Sa Majesté daigna, en outre,
+lui envoyer directement la décoration de son ordre
+de Wasa<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Il avait déjà reçu celle de Saint-Wladimir
+de Russie.</p>
+
+<p>Certes, ce serait méconnaître l'esprit de justice<a name="page_104" id="page_104"></a>
+qui dictait la conduite de Napoléon I<sup>er</sup> à l'égard
+des gens de mérite, quelles que fussent leurs opinions,
+que de lui reprocher de n'avoir accordé
+aucune de ses distinctions honorifiques à notre
+directeur, mais il ne faut pas oublier que, créateur
+de la Légion d'honneur, jamais le grand homme
+n'en fut prodigue, surtout dans le principe, comme
+ses successeurs.<a name="page_105" id="page_105"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à
+l'Empereur.&mdash;Fouché le défend.&mdash;A la demande de ses
+élèves, il fait payer ses créanciers.&mdash;Le célèbre instituteur
+part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et
+Clerc, sans en prévenir le gouvernement.&mdash;Le ministre de
+l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ
+Clerc à Paris.&mdash;Retour du maître et de ses deux élèves en
+France au moment où Napoléon est renversé.</p></div>
+
+<p>L'abbé Sicard avait été dénoncé à l'Empereur
+comme ayant correspondu avec les agents du roi
+Louis XVIII, pour lequel on prétendait qu'il avait
+des sentiments secrets. Grâce à la protection du
+ministre de la police, Fouché, on se contenta de le
+laisser tranquille, respectant ses travaux philanthropiques,
+dont le chef de l'État avait pu constater
+personnellement le mérite, lorsque, premier Consul,
+il l'avait fait mander aux Tuileries avec quelques-uns<a name="page_106" id="page_106"></a>
+de ses élèves, parmi lesquels se trouvait
+Massieu.</p>
+
+<p>Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent
+Clerc, fut chargé, à l'improviste, de rédiger une
+requête adressée à l'Empereur, ayant pour but
+d'obtenir de Sa Majesté que les dettes du directeur
+ne s'élevant pas à moins de 20,000 francs fussent
+acquittées sur sa cassette. Cette demande devait lui
+être présentée le lendemain à Saint-Cloud par les
+élèves des deux sexes, accompagnés de leurs maîtres
+et maîtresses. Mais force leur fut de revenir à
+l'École, après avoir attendu vainement l'Empereur.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'abbé Sicard s'étant fait expliquer
+par Clerc le motif de l'absence des élèves, ne
+put <i>entendre</i> son récit sans en être ému jusqu'aux
+larmes.</p>
+
+<p>Au reste, le v&oelig;u de ces enfants fut exaucé.</p>
+
+<p>Pendant les Cent-Jours, c'est-à-dire en mai 1815,
+l'abbé Sicard partait pour Londres, emmenant
+deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre
+de ses élèves, Armand Godard, frère d'un de nos
+plus riches manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils
+entre les Cent-Jours qui finissaient et une seconde
+restauration prochaine? Il court bien des bruits là-dessus
+alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la<a name="page_107" id="page_107"></a>
+nouvelle de ce départ tenu secret, excita une vive
+émotion dans l'École. M. Garnier, procureur général
+à la Cour des comptes, l'un des administrateurs
+de l'établissement, s'en plaignit par lettre à
+Clerc, mais quand sa missive arriva à Calais, déjà
+le maître et les élèves traversaient le détroit à
+pleines voiles.</p>
+
+<p>On écrivait à l'abbé Sicard que, comme attachés
+à l'Institution en qualité de répétiteurs, il n'était
+pas permis à Massieu et à Clerc de prendre un
+congé sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration,
+et qu'ils pouvaient encore moins, à la
+veille d'une guerre imminente, se rendre en pays
+étranger sans y être autorisés par le gouvernement.
+Le directeur répondit qu'il n'avait pas eu le temps
+de remplir les formalités requises, mais qu'au surplus,
+il informerait par lettre le Ministre tant de
+son départ que de celui des deux répétiteurs, et
+qu'il attendrait à Dieppe les ordres de Son Excellence.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Voici la réponse du Ministre de l'intérieur, Carnot,
+qui parvint, en effet, à l'abbé Sicard chez M. le
+curé de Saint-Jacques:<a name="page_108" id="page_108"></a></p>
+
+<div class="blockquot"><p class="r">«Paris, le 16 mai 1815.<br />
+</p>
+
+<p class="c">«<i>Le Ministre de l'intérieur, comte de l'Empire.</i></p>
+
+<p>
+«Monsieur le directeur,<br />
+</p>
+
+<p>«J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite
+le 13 pour m'informer de votre départ pour l'Angleterre
+avec deux élèves de l'Institution des
+sourds-muets, Massieu et Clerc.</p>
+
+<p>«Je me prêterai toujours volontiers à une mesure
+qui pourra vous être agréable, surtout lorsqu'elle
+paraîtra présenter, comme dans cette circonstance,
+un but d'utilité qui intéresse l'humanité
+en général.</p>
+
+<p>«Mais je ne puis m'empêcher de vous représenter
+que l'École des sourds-muets étant placée
+dans mes attributions, vous n'auriez pas dû vous
+absenter de Paris sans avoir obtenu préalablement
+mon autorisation, surtout ayant formé le dessein
+de conduire avec vous vos deux répétiteurs les
+plus instruits, et dont l'absence désorganise momentanément
+l'Institution dont vous êtes le chef.</p>
+
+<p>«Je consens, Monsieur, à ce que vous poursuiviez
+votre voyage avec Massieu; mais l'intention
+de l'Empereur, à qui j'ai rendu compte de votre<a name="page_109" id="page_109"></a>
+départ, est que vous renvoyiez sur-le-champ à Paris
+le jeune Clerc pour reprendre ses fonctions
+dans l'établissement.</p>
+
+<p>«Je compte sur votre empressement à exécuter
+cet ordre.</p>
+
+<p>«Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération
+distinguée.</p>
+
+<p class="r">«C<small>ARNOT.</small>»<br />
+</p>
+
+<p><i>P. S.</i> «Le regret que j'ai, en particulier, de
+n'avoir pas vu mon respectable confrère avant son
+départ, vous paraîtra peut-être avoir inspiré de la
+mauvaise humeur au rédacteur de cette lettre, mais
+j'ai hâte de me raccommoder avec vous, et c'est
+sous ce rapport que je vous presse bien fort de
+revenir le plus tôt possible et de ne pas rester
+avec des gens qui veulent devenir nos ennemis.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Mes amitiés.</span></p>
+
+<p class="r">«C<small>arnot.</small>»</p></div>
+
+<p>Ce n'est pas que l'abbé Sicard n'eût laissé à
+l'École les instructions concernant l'enseignement
+provisoirement confié aux soins de l'abbé Salvan.
+L'administration avait chargé un de ses membres,
+le baron de Gérando, de prendre, en cette qualité,
+toutes les mesures qu'il jugerait nécessaires au
+bon ordre de la maison.<a name="page_110" id="page_110"></a></p>
+
+<p>Dès le retour de l'illustre voyageur, ce membre
+se fit décharger de la surveillance générale et la
+livra à un autre de ses collègues d'après le règlement.</p>
+
+<p>Les hommes haut placés, sur lesquels le directeur
+avait compté pour en recevoir une hospitalité
+généreuse dans la capitale de la Grande-Bretagne
+ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas été prévenus à
+temps.</p>
+
+<p>Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il
+eut l'heureuse idée de mettre à contribution la curiosité
+anglaise en y donnant des exercices publics.</p>
+
+<p>Ces représentations nous ont fourni un recueil
+de définitions et réponses les plus remarquables
+des deux sourds-muets aux diverses questions qui
+leur furent adressées. A ce recueil intéressant, imprimé
+à Londres, en 1815, furent joints notre <i>Alphabet
+Manuel</i> et le discours d'ouverture de l'abbé
+Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa Méthode,
+par M. Laffon de Ladébat, ancien membre
+de la première Assemblée législative et du Conseil
+des Anciens, avec des notes et une traduction anglaise,
+par J.-H. Sievrac.</p>
+
+<p>Mentionnons, en passant, un fait particulier à
+Clerc.<a name="page_111" id="page_111"></a></p>
+
+<p>Pendant qu'il se trouvait à Londres, il ne craignit
+pas de soutenir, à la barbe de ses nouvelles
+connaissances et malgré la presse britannique,
+qu'il offrait de parier que la nouvelle de la défaite
+de Napoléon, qui courait alors, n'avait pas le
+moindre fondement. C'est qu'il pouvait à peine
+croire que Wellington fût capable de l'emporter
+sur un aussi grand capitaine. Cependant il eût
+perdu sa gageure.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'à la chute de l'Empire que le directeur
+put rentrer en France avec ses élèves.<a name="page_112" id="page_112"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets.
+Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel
+(de Béziers).&mdash;Visites du duc de Gloucester, du duc
+d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener
+son fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
+apprendre la grammaire des sourds-muets.</p></div>
+
+<p>Dans le courant de l'année 1817, l'Institution fut
+exposée à un danger imminent, sans que l'abbé
+Sicard, rentré bien tard ce soir-là, pût le prévoir le
+moins du monde, à telles enseignes qu'il s'était
+mis immédiatement au lit.</p>
+
+<p>L'ancienne église de Saint-Magloire<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, dont
+l'emplacement était occupé par l'aile gauche de la
+maison, devint la proie des flammes. On se précipita<a name="page_113" id="page_113"></a>
+dans nos dortoirs, on m'emporta de mon lit
+sans me laisser le temps de m'habiller, et je fus
+requis pour faire la chaîne avec mes condisciples.
+Trompant bientôt la vigilance de nos surveillants,
+je quittai le jardin pour voir ce qui se passait autour
+du bâtiment menacé. Quel ne fut pas mon
+effroi en apercevant un des nôtres, Carbonnel (de
+Béziers), qui, par ses tours de force extraordinaires,
+avait mérité le surnom d'<i>Hercule des sourds-muets</i>
+(outre qu'il en avait la structure), fonctionnant
+sur le théâtre du sinistre avec tout le sang-froid
+et toute l'agilité d'un sapeur pompier. Ah! si
+l'on avait su être juste envers lui!<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p>
+
+<p>Lors de mon voyage, en 1846, à Bordeaux, où
+Carbonnel (de Béziers), père de deux gentilles demoiselles
+parlantes, exerçait la profession d'ébéniste,
+il me conta avec autant de modestie que de
+simplicité ses escapades d'écolier qui lui avaient
+coûté cher, mais il supprima les mille traits d'héroïsme
+qui l'avaient honoré, et ce qui s'était passé
+dans l'incendie de la nuit du 25 au 26 juillet. Il
+rougit même comme une jeune fille, quand je lui<a name="page_114" id="page_114"></a>
+rappelai avec quelle rare présence d'esprit il avait
+sauvé un de nos camarades, Arthur Gouïn, depuis
+artiste peintre d'un rare mérite, au moment où le
+pied allait lui manquer sur le toit de l'établissement.</p>
+
+<p>Le mercredi 10 février 1819, les administrateurs
+de l'Institution, prévenus de l'arrivée à l'établissement
+du duc de Glocester, le reçoivent à sa descente
+de voiture et l'introduisent dans la salle des
+séances, où l'abbé Sicard développe devant Son
+Altesse sa méthode d'enseignement. Plusieurs
+élèves exécutent en sa présence les principes de
+cette méthode, et le prince en suit les applications
+avec beaucoup d'intérêt.</p>
+
+<p>Après avoir visité toutes les parties de l'établissement,
+il témoigne, en partant, sa satisfaction
+aux administrateurs de la maison, et adresse, en
+particulier, des paroles flatteuses au directeur.</p>
+
+<p>Le mardi 22 juin de la même année, vers une
+heure de l'après-midi, l'établissement est honoré
+de la visite du duc d'Angoulême, accompagné du
+comte, depuis duc de Cazes, ministre de l'intérieur,
+et du comte Chabrol, préfet de la Seine. Son Altesse
+est aussitôt conduite par le duc de Doudeauville,
+pair de France, l'un des administrateurs de la
+maison, et par l'abbé Sicard, à la salle des exercices,<a name="page_115" id="page_115"></a>
+où plusieurs élèves sont successivement et
+simultanément interrogés<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<p>A la fin de ces exercices, une brave femme se
+jette aux pieds du Prince pour implorer sa sollicitude
+en faveur d'un élève externe et aspirant, le
+jeune Nonnen, qui vient de perdre sa mère, et dont
+le père est infirme. Son Altesse, touchée de la position
+de cet infortuné, exprime le désir de le voir
+admettre le plus tôt possible au nombre des élèves
+du Gouvernement.</p>
+
+<p>Le Prince ayant été introduit ensuite dans l'atelier
+des tourneurs et dans la classe de dessin, paraît
+examiner avec un vif plaisir divers ouvrages
+des élèves, et après s'être occupé des moindres
+détails, se retire visiblement satisfait.</p>
+
+<p>Le dimanche 17 décembre de la même année,
+vers deux heures de l'après-midi, nous sommes
+surpris de la présence, chez nous, de la duchesse
+de Berry, suivie de deux dames de sa cour et du
+duc de Lévis. Reçue, à son arrivée, par le vicomte
+Mathieu de Montmorency, un des plus anciens
+administrateurs de l'établissement, et par l'abbé
+Sicard, elle assiste, dans le salon de ce dernier,
+aux exercices de quelques élèves, parmi lesquels<a name="page_116" id="page_116"></a>
+se trouve l'auteur de ce livre qui, au nom de ses
+camarades, adresse à Son Altesse des paroles de
+remercîment, et qui, plus tard, est chargé d'être
+l'interprète de leurs sentiments auprès de la princesse
+lors de sa seconde visite en 1825.</p>
+
+<p>Bébian, censeur des études (voir ma <i>Notice sur
+sa vie et ses &oelig;uvres</i>), survient tout à coup et offre
+à la princesse quelques ouvrages des élèves. Elle
+demande à voir ceux qui en sont les auteurs. «Impossible!
+répond le loyal fonctionnaire, ils sont à
+peine habillés, hors d'état de se présenter à Votre
+Altesse, et même dans l'impossibilité, depuis
+deux mois, d'aller à la promenade, faute de vêtements.»</p>
+
+<p>La Princesse promet qu'Elle s'occupera de leurs
+besoins, et que, dès que le duc de Bordeaux sera
+plus grand, elle le conduira chez nous pour y
+apprendre notre grammaire. En quittant la maison,
+elle n'oublia pas de laisser entre les mains du
+directeur des marques de sa munificence.</p>
+
+<p>Avant de continuer ce récit, je demanderai
+au lecteur la permission de consigner ici l'expression
+de ma profonde gratitude pour toutes les
+bontés que mon ancien directeur eut sans cesse
+pour moi depuis que je fus admis, vers l'âge de
+huit ans environ, à partager son pain intellectuel<a name="page_117" id="page_117"></a>
+avec mes nouveaux condisciples. Je me contenterai
+d'en citer une preuve entre mille: Le 17 août 1818,
+sous ses auspices, le roi Louis XVIII daigna accueillir
+le portrait que j'avais fait, au crayon,
+d'Henri IV, d'après le peintre Porbus<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.<a name="page_118" id="page_118"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des
+intrigants l'assiégent.&mdash;L'infortuné vieillard refuse de quitter
+son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin
+en 1822.&mdash;Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable
+du discours prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de
+l'Académie française, au cimetière du Père La Chaise.&mdash;Le
+directeur avait recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude
+de l'abbé Gondelin, second instituteur de l'École des
+sourds-muets de Bordeaux.&mdash;Paulmier, élève du défunt, croit
+pouvoir disputer sa place au concours. Une réclamation de
+Pissin-Sicard paraît dans un journal.&mdash;Élèves parlants distingués
+de l'abbé Sicard: Pellier, Paulmier et Bébian.&mdash;<i>Manuel
+d'enseignement pratique des sourds-muets</i>, par ce dernier.&mdash;Travail
+remarquable de M. de Gérando: <i>De l'Éducation des
+sourds-muets de naissance</i>, 2 vol.&mdash;Divers hommages à l'abbé
+Sicard.&mdash;Énumération de ses &OElig;uvres.&mdash;Sa correspondance
+avec Mme Robert sur divers sujets.</p></div>
+
+<p>Cependant l'âge affaiblissait sensiblement les
+hautes facultés de l'éminent directeur. Peu s'en
+fallait même qu'il ne tombât en enfance. Le nombre<a name="page_119" id="page_119"></a>
+des solliciteurs, des intrigants et des flatteurs qui
+n'avaient que trop abusé de son caractère, allait
+croissant chaque jour. C'était à qui se rendrait maître
+de son esprit pour tâcher de lui arracher quelque
+concession. Qui pis est, toute sa fortune s'engloutissait
+dans cette espèce de curée, avec le fruit de
+trente années d'appointements (30,000 francs) que
+le pauvre Massieu, son élève chéri, avait déposé
+entre ses mains.</p>
+
+<p>Auparavant, dans le plein exercice de ses
+facultés, il avait éprouvé les mêmes embarras.
+Ses soi-disants amis avaient eu la lâcheté de lui
+faire souscrire, en leur faveur, des billets de
+complaisance et il fut même poursuivi pour des
+dettes qu'il n'avait jamais contractées. Toutefois,
+il s'était imposé toute sorte de privations pour
+être en état de satisfaire ses créanciers si indignement
+abusés.</p>
+
+<p>Il avait trop de simplicité et de naïvété dans le
+caractère pour soupçonner le moindre mal chez
+les autres; sa piété avait toujours été douce et tolérante.</p>
+
+<p>Qui n'eût dit, au souvenir de ses actes et à la
+lecture de ses écrits, qu'il avait été taillé à l'antique?
+Il n'en était rien; la nature ne l'avait pas
+aussi bien partagé du côté des avantages physiques.<a name="page_120" id="page_120"></a>
+Son corps était peu gracieux, et sa tête était
+habituellement penchée du côté gauche.</p>
+
+<p>On avait cru remarquer en lui un faible pour
+le magnétisme, à telles enseignes qu'il fut sur le
+point d'être la dupe de la prétendue guérison d'un
+sourd-muet, nommé Grivel, par un sieur Fabre
+d'Olivet. La correspondance qui s'ensuivit entre le
+vénérable instituteur et la spirituelle Mme Robert
+en fait foi, comme on le verra à la fin de ce
+livre<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+<p>On obsédait l'infortuné vieillard pour obtenir sa
+démission des fonctions de directeur. Mais, contre
+toute attente, il déclara net qu'il était déterminé à
+mourir à son poste et qu'il ne céderait sa place à
+qui que ce fût. L'abbé Sicard écrivit même à ce
+sujet à Louis XVIII, qui reconnut sa volonté comme
+sacrée.</p>
+
+<p>Notre célèbre instituteur ne se borna pas là, il
+fit insérer, le 15 mars 1821, la lettre suivante dans
+<i>le Moniteur</i>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Au rédacteur,</span><br />
+</p>
+
+<p>«Les parents de quelques-uns de mes élèves,
+ayant appris que je me proposais de me démettre
+<a name="page_121" id="page_121"></a>de la direction de l'établissement des sourds-muets,
+et m'en ayant témoigné d'avance leurs
+regrets; je vous prie de les rassurer en insérant la
+présente lettre dans votre journal.</p>
+
+<p>«Je n'ai jamais eu ni la pensée ni le désir qu'il
+me fût permis de donner ma démission. Je suis assez
+français pour que la mort seule puisse m'arracher
+à mon poste. D'ailleurs, le modèle que j'ai eu
+est trop beau, et j'ai fait, jusqu'à ce jour, trop d'efforts
+dans le but de marcher sur ses traces, pour
+ne pas l'imiter jusqu'au bout. L'immortel abbé de
+l'Épée n'abandonna ses enfants d'adoption qu'au
+moment marqué par la Providence.</p>
+
+<p>«Je me suis toujours proposé d'agir de même;
+c'est pourquoi j'espère qu'on me le permettra, et
+que personne ne le trouvera mauvais.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, etc.</p>
+
+<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»</p></div>
+
+<p>Enfin l'admirable instituteur, sentant sa fin
+venir, écrivit la lettre qui suit à l'abbé Gondelin,
+qui joignait aux fonctions de deuxième instituteur
+de l'école de Bordeaux, celle de supérieur des Missions
+étrangères:</p>
+
+<p>«Mon cher confrère, près de mourir, je vous
+lègue mes chers enfants; je lègue leurs âmes à<a name="page_122" id="page_122"></a>
+votre religion, leurs corps à vos soins, leurs facultés
+intellectuelles à vos lumières. Promettez-moi
+de remplir cette noble tâche, et je mourrai tranquille.»</p>
+
+<p>Le 10 mai 1822, il terminait, en effet, à l'âge de
+quatre-vingts ans, une vie consacrée tout entière
+à la religion, à la bienfaisance, à l'étude des
+lettres et à la pratique de toutes les vertus.</p>
+
+<p>Ses dépouilles mortelles furent transportées, le
+lendemain, à l'église Notre-Dame, où l'on célébra
+ses funérailles.</p>
+
+<p>On remarquait, dans le cortége, une députation
+de l'Institut de France, quelques-uns de ses parents,
+et beaucoup de ses amis, sans compter une
+foule d'illustrations de tout genre. Le corbillard
+était escorté par un détachement de troupes de
+ligne, le défunt appartenant, on se le rappelle, à la
+Légion d'honneur. Deux membres du Chapitre et
+deux membres de l'Académie française (M. Bigot
+de Préameneu, président, et M. Raynouard, secrétaire
+perpétuel), tenaient les quatre coins du drap
+mortuaire. Tous les visages paraissaient préoccupés
+de l'objet du deuil, auquel ajoutait la présence
+des orphelins, dont les privations imposées par la
+nature avaient été réparées par un travail aussi
+ingénieux qu'infatigable.<a name="page_123" id="page_123"></a></p>
+
+<p>Le corps ayant été porté au cimetière du Père-Lachaise,
+deux discours furent prononcés sur la
+tombe de l'abbé Sicard, l'un par le président de
+l'Académie française, l'autre, par M. Laffon de Ladébat,
+son ami particulier. Le passage suivant du
+premier discours parut exciter, au plus haut degré,
+l'émotion des personnes qui étaient venues rendre
+les derniers devoirs au respectable défunt.</p>
+
+<p>«Notre douleur, y était-il dit, retentira dans
+l'Europe entière; on peut même à peine supposer
+qu'il existe une contrée dans laquelle la civilisation
+ait pénétré, où le spectacle des sourds-muets ne
+rappelle qu'il existait, en France, un docte ami de
+l'humanité qui savait redresser ces écarts de la
+nature, et dont la longue carrière n'a cessé de
+briller de cette gloire sans égale.»</p>
+
+<p>Dans le courant de juillet de la même année, son
+fauteuil à l'Académie française fut occupé par
+M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, alors grand
+maître de l'Université, ministre des affaires ecclésiastiques
+et de l'Instruction publique. Le directeur
+de cette illustre compagnie, M. Bigot de Préameneu
+répondit au récipiendaire dans des termes prouvant
+qu'il était digne d'apprécier l'ami tendre et
+dévoué des sourds-muets, le défenseur éclairé de
+la religion et de la patrie.<a name="page_124" id="page_124"></a></p>
+
+<p>La dernière volonté du mourant relative à son
+successeur allait être exécutée par le Gouvernement
+dès qu'elle parvint à sa connaissance. On se
+flattait, en voyant l'homme de son choix, que la
+maison ne le perdrait pas tout entier.</p>
+
+<p>L'abbé Salvan, son sous-directeur, informé qu'il
+était question de la nomination de l'abbé Gondelin,
+se rendit avec un rare désintéressement au
+Conseil d'administration pour lui déclarer que personne
+ne méritait plus que le digne instituteur de
+Bordeaux, de remplir la place vacante.</p>
+
+<p>Paulmier, élève de l'abbé Sicard, qui pratiquait
+sa méthode depuis vingt ans, et qui tenait à la conserver
+comme l'arche sainte pour le bien des
+pauvres enfants, avait eu, un instant, l'idée de se
+porter candidat, <i>attendu</i>, disait-il, <i>que le concours
+était la seule voie légitime par laquelle l'abbé Sicard
+était parvenu à succéder à l'abbé de l'Épée</i>. Mais il
+se désista de ses prétentions lorsqu'il eut une connaissance
+positive, quoique tardive peut-être, des
+dernières intentions du maître.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, une réclamation s'éleva,
+dans une feuille publique de l'époque, de la part
+d'un autre élève, Pissin-Sicard<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.<a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<p>Voici cette demande qui était accompagnée de
+pièces justificatives.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Au rédacteur du <i>Drapeau blanc</i>, journal de la
+politique, de la littérature et des théâtres,</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span><br />
+</p>
+
+<p>«Une feuille du 13 courant (mai 1822) contient
+une lettre attribuée à mon illustre maître par
+M. Keppler, agent de l'Institution des sourds-muets
+de Paris.</p>
+
+<p>«D'après cette lettre, l'abbé Sicard aurait voulu
+confier le dépôt sacré qu'il avait reçu de l'immortel
+abbé de l'Épée et de l'infortuné roi-martyr,
+à l'abbé Gondelin, deuxième instituteur à Bordeaux.</p>
+
+<p>«Souffrez, Monsieur, que je prie, par la voie
+de votre journal, M. Keppler de vouloir bien concilier
+cette prétendue lettre avec la suivante, de
+M. le duc de Richelieu:</p>
+
+<p class="r">Paris, le 3 mai 1821.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«A M. l'abbé Sicard,</span><br />
+</p>
+
+<p>«Vous connaissez, Monsieur l'abbé, l'intérêt
+particulier que je porte à l'institution que vous dirigez<a name="page_126" id="page_126"></a>
+et aux travaux qui ont placé votre nom
+parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité; ce sera
+donc avec empressement que j'entretiendrai M. le
+Ministre de l'intérieur du v&oelig;u que vous lui exprimez,
+de voir nommer directeur adjoint, M. Pissin-Sicard,
+votre élève, que <i>vous désignez pour
+votre successeur</i>.</p>
+
+<p>«Je ne doute pas que M. le comte Siméon ne
+saisisse cette occasion de vous donner un nouveau
+témoignage de son estime; mais j'espère que, de
+longtemps encore, l'adjoint que vous demandez ne
+sera appelé <i>à recueillir l'héritage que votre choix
+lui destine</i>, et que les infortunés qui vous doivent
+tant, jouiront encore pendant bien des années de
+vos soins et de vos bienfaits.</p>
+
+<p>«Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance
+de ma considération la plus distinguée.</p>
+
+<p class="r">«Signé: le duc <small>DE</small> R<small>ICHELIEU</small>.»
+</p></div>
+
+<p>Après cette citation, M. l'abbé Pissin-Sicard
+continuait ainsi:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Je demanderai à M. Keppler si, deux jours
+avant sa mort, l'abbé Sicard était capable, je ne
+dirai pas de <i>composer</i>, ni de <i>copier</i>, ni de <i>comprendre<a name="page_127" id="page_127"></a></i>
+la lettre qu'on lui attribue, mais même
+d'en <i>entendre</i> la simple lecture.</p>
+
+<p>«Et pour fixer, à cet égard, l'opinion publique
+et celle de l'abbé Gondelin, que je n'ai pas l'honneur
+de connaître, mais que je respecte infiniment,
+j'espère que vous ne me refuserez point la
+grâce d'insérer la lettre suivante que l'abbé Sicard
+m'écrivait <i>de sa propre main</i> le 13 décembre 1821.
+J'étais alors à l'Abbaye du Gard:</p>
+
+<p class="r">Paris, le 13 décembre 1821.<br />
+</p>
+
+<p class="c">
+<i>A Monsieur Pissin-Sicard.</i><br />
+</p>
+
+<p>«Vous serez étonné, sans doute, mon cher et
+bon ami, à la lecture de cette lettre, d'y trouver la
+rétractation de la première que vous avez reçue de
+moi, dans laquelle je vous communiquais la résolution
+bien positive d'aller vous joindre et de me réunir
+à vous dans le saint asile que vous avez choisi
+pour votre retraite. Je viens rétracter, cher ami,
+cette sainte résolution, et pour les motifs les plus
+forts, les plus puissants, usant, à votre égard, de
+toute l'autorité que me donne sur vous ma vive
+tendresse, vous commander de quitter la sainte
+retraite où vous êtes, pour vous rendre auprès de
+votre meilleur ami, que votre absence a amèrement<a name="page_128" id="page_128"></a>
+affligé et qui ne saurait la supporter plus longtemps.
+Rien au monde ne peut m'en consoler, et
+vous seriez le plus ingrat de mes amis si vous étiez
+en état de vous y accoutumer vous-même. La solitude
+où vous m'avez laissé est une sorte de mort
+pour moi. Rendez-moi l'ami que vous m'avez enlevé.
+Car cette épreuve est trop forte pour ma faiblesse;
+je pense que lorsque Dieu nous a réunis,
+ce n'a pas été pour nous séparer un jour. Vous
+l'avez présumé, quand vous n'avez pas pensé devoir
+me communiquer votre fatal projet. Vous connaissez
+trop bien ma sensibilité pour croire, en y
+réfléchissant, que je souscrirais à un pareil sacrifice.
+Le temps m'a prouvé qu'il était au-dessus de
+mes forces. Il est également au-dessus de celles de
+vos élèves qui me demandent quand ils reverront
+leur bon ami. Revenez donc sans délai et ne tardez
+pas; revenez dans le sein de l'amitié; vous serez
+plus utile ici que dans votre retraite; laissez les
+bons religieux près desquels vous êtes allé vous
+reposer, et accourez vous joindre à votre bon ami
+qui ne peut désormais vivre sans vous.</p>
+
+<p>«Vos frères vous désirent comme moi, accourez
+donc aussitôt que cette lettre vous aura été
+remise! Vous devez, mon cher, surmonter tous
+les obstacles qui s'opposeraient à ce retour. Songez<a name="page_129" id="page_129"></a>
+que votre retraite est un péché contre le Saint-Esprit.......»</p>
+
+<p>L'abbé Pissin-Sicard poursuit:</p>
+
+<p>«Tant que j'ai dû ménager l'extrême sensibilité
+du pieux abbé Sicard, j'ai pu ensevelir au fond de
+mon c&oelig;ur ma douleur et mon indignation; mais
+aujourd'hui......</p>
+
+<p>«Je conjure M. Keppler de ne pas me mettre
+dans la nécessité de rompre un silence peut-être
+trop longtemps gardé.</p>
+
+<p>«J'ose espérer de votre impartialité et de votre
+respect pour la mémoire d'un des plus illustres
+bienfaiteurs de l'humanité, que vous voudrez bien
+insérer la présente dans votre journal.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur, etc.</p>
+
+<p class="r">«PISSIN-S<small>ICARD</small>.»<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Paris, le 14 mai 1822.</span></p></div>
+
+<p>L'abbé Gondelin vint à Paris pour recueillir le
+pieux legs de l'abbé Sicard, mais il ne fit que paraître
+à la maison, et, en retournant auprès de ses
+élèves, il envoya sa démission, à la grande surprise
+de tous.</p>
+
+<p>On donna pour raison qu'il avait espéré trouver
+des égaux et non des maîtres chez les membres
+du conseil d'administration. Ne fallait-il pas, en<a name="page_130" id="page_130"></a>
+effet, qu'il eût trop d'élévation dans l'esprit et
+trop d'indépendance dans le caractère pour se
+laisser mener par ceux qu'il paraissait tenir à dominer
+sans autre intérêt que celui du bien général?</p>
+
+<p>La direction fut forcément cédée à l'abbé Périer,
+fondateur et directeur de l'École des sourds-muets
+de Rodez, et vicaire-général de Cahors..</p>
+
+<p>Parmi les élèves parlants que l'abbé Sicard forma,
+on distingue particulièrement le savant et modeste
+Pellier, appelé deux fois aux fonctions de professeur,
+la première, du vivant du respectable directeur,
+la seconde après sa mort et empêché, au
+regret de tous, d'achever les travaux qu'il préparait,
+P<small>AULMIER</small><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, auteur du <i>Sourd-muet civilisé</i>
+(1820) et d'un autre ouvrage: <i>Considérations sur
+l'instruction des sourds-muets</i>, suivies d'un <i>Aperçu
+du plan d'éducation de ces infortunés</i>, présenté aux
+administrateurs de la maison (1844-1854), à Auguste
+Bébian<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> déjà cité plus d'une fois.</p>
+
+<p>Ce dernier a éclipsé tous ses rivaux. Il n'avait
+pas seulement découvert dans le langage d'action<a name="page_131" id="page_131"></a>
+le moyen infaillible de remplacer avec avantage les
+sens qui manquent à ces infortunés, à lui appartient
+encore la gloire d'avoir ramené à la simplicité,
+à l'unité une méthode, jusque-là livrée aux caprices
+et aux tâtonnements. De plus, il avait acquis l'estime
+de toute une famille dont il s'était déclaré
+l'ami même avant sa vocation.</p>
+
+<p>Depuis que la maison s'était vue privée de son
+célèbre directeur l'abbé Sicard, l'enseignement
+avait été abandonné, sans garantie ni contrôle, à
+chaque professeur qui se bâtissait un système
+particulier à sa guise: le mal était trop grave pour
+ne pas déterminer le conseil d'administration à
+inviter l'un de ses membres, M. de Gérando, à lui
+présenter un rapport sur les diverses méthodes
+appliquées, jusqu'alors, à l'instruction de cette
+classe d'infortunés.</p>
+
+<p>Il faut ajouter qu'une autre raison avait influé
+sur cette détermination: aucun ecclésiastique,
+depuis la démission si peu attendue de l'abbé Gondelin,
+n'ayant été trouvé capable de continuer
+l'&oelig;uvre des abbés de l'Épée et Sicard, le conseil
+en était venu à proposer des laïques au lieu d'abbés
+à qui une telle mission avait toujours été transmise,
+jusque-là, sans interruption, selon les v&oelig;ux de
+l'ancienne administration.<a name="page_132" id="page_132"></a></p>
+
+<p>Doué de cet esprit étendu et de ce coup d'&oelig;il
+sûr et judicieux qui constitue le principal mérite
+de ses travaux, de Gérando, quoique tout à fait en
+dehors de cette spécialité, n'hésita pas à accepter
+une tâche qui aurait été peut-être une pierre d'achoppement
+pour beaucoup d'autres.</p>
+
+<p>Son exposé ayant paru répondre à l'attente des
+personnes qui en avaient pris connaissance aussi
+bien qu'à celle de ces collègues, un nouveau conseil
+de perfectionnement, composé d'érudits que
+recommandaient également leur savoir et leur zèle
+pour le bien fut adjoint au conseil d'administration
+afin de l'aider de ses lumières dans tout ce qui
+concernait le régime et la marche de l'instruction.
+Les deux conseils décidèrent l'auteur à mettre au
+jour en 1827 son ouvrage déjà cité: <i>De l'éducation
+des sourds-muets de naissance</i>.</p>
+
+<p>Il est divisé en trois parties:</p>
+
+<p>1º <i>Recherches des principes sur lesquels doit reposer
+l'art d'instruire les sourds-muets.</i></p>
+
+<p>2º <i>Recherches historiques comparées sur cet art.</i></p>
+
+<p>3º <i>Considérations sur le mérite comparatif des
+divers systèmes proposés et sur les perfectionnements
+dont ils sont susceptibles.</i></p>
+
+<p>Il y aurait trop de témérité de notre part, après
+des juges aussi compétents en pareille matière,<a name="page_133" id="page_133"></a>
+d'entreprendre de donner ici l'analyse de cette
+&oelig;uvre hors ligne, à laquelle cependant on désirerait
+peut-être plus de concision, tout en faisant la
+part de l'éclectisme.</p>
+
+<p>La théorie pouvait être belle, il ne manquait plus
+que de la mettre en pratique. Ce ne fut qu'en 1827
+qu'apparut enfin le <i>Manuel d'enseignement pratique
+des sourds-muets</i> par Bébian, quoiqu'il eût été
+adopté par le conseil d'administration dans la
+séance du 14 juin 1823, comme étant tout d'application
+et formant l'abrégé du langage des sourds-muets,
+ayant, en outre, l'avantage d'être également
+utile aux pères de famille qui se chargeraient de
+l'instruction de leurs enfants affligés de cette
+double infirmité.</p>
+
+<p>Cet excellent travail, accompagné de planches,
+forme deux volumes contenant l'un des modèles
+d'exercices, l'autre des explications. L'auteur a
+regretté de se voir réduit à une partie de l'étude de
+la langue, se rattachant à l'enseignement grammatical,
+au lieu d'offrir, comme il l'aurait voulu, un
+cours complet d'instruction à l'usage des familles
+et des instituteurs, mais un ouvrage aussi étendu
+aurait exigé des frais énormes.</p>
+
+<p>On n'en doit pas moins féliciter Bébian d'avoir si
+bien réussi à simplifier la méthode et à la rendre<a name="page_134" id="page_134"></a>
+assez facile pour qu'une mère puisse apprendre à
+lire à un enfant sourd-muet comme elle enseigne
+aux autres à parler, conformément au v&oelig;u émis
+par de Gérando dans un autre ouvrage: <i>des Signes
+et de l'Art de penser</i>, t. IV. page 485.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>L'abbé Sicard à été l'objet de plus d'un hommage
+en vers, indépendamment du quatrain, reproduit
+plus haut de M. de Fontanes, qui se trouve au
+bas du portrait du célèbre instituteur, gravé par
+Gaucher, d'après le dessin de Jauffret. Nous mettons
+sous les yeux du lecteur trois autres hommages
+en vers, pris au hasard.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Ce portrait représente un sage,</td></tr>
+<tr><td align="left">Dont le talent modeste et précieux</td></tr>
+<tr><td align="left">Sut donner au geste un langage</td></tr>
+<tr><td align="left">Et prêter une oreille aux yeux.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right">A<small>UTEUR INCONNU.</small></td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Son art enfanta des merveilles;</td></tr>
+<tr><td align="left">Du sourd il ouvrit les oreilles;</td></tr>
+<tr><td align="left">Le muet se fit admirer.</td></tr>
+<tr><td align="left">O méchant! Cesse ton murmure.</td></tr>
+<tr><td align="left">Vois! tous les torts de la nature,</td></tr>
+<tr><td align="left">Un homme a su les réparer.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right">A<small>IMÉ</small> M<small>ARTIN.</small></td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_135" id="page_135"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><small>SURDOS FECIT AUDIRE ET MUTOS LOQUI.</small></td></tr>
+<tr><td align="right"><i>S. Luc.</i></td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Toi, dont le ciel aux malheureux prospère,</td></tr>
+<tr><td align="left">Pour les consoler a fait choix,</td></tr>
+<tr><td align="left">Explique-moi, cher abbé, ce mystère:</td></tr>
+<tr><td align="left">D'où vient, lorsqu'au muet ton talent rend la voix,</td></tr>
+<tr><td align="left">Je ne puis qu'écouter, admirer et me taire?</td></tr>
+<tr><td align="right">L'A<small>BBÉ</small> D<small>OUMEAU.</small></td></tr>
+<tr><td align="right">(<i>Mercure de France</i> du 15 mai 1790).</td></tr>
+</table>
+
+<p>Parmi les artistes qui, de leur côté, lui ont payé
+leur tribut, nommons avec orgueil le sourd-muet
+Aubert, collaborateur, pendant de longues années,
+du célèbre Desnoyers, qui a gravé son portrait; le
+sourd-muet Peyson, élève d'Hersent et de Léon
+Cogniet, à qui M. de Montalivet, intendant général
+de la maison du roi Louis-Philippe, commanda, à
+notre prière, le portrait de ce bienfaiteur de l'humanité,
+qui figure honorablement au musée historique
+de Versailles.</p>
+
+<p>Dans la suite, le même sourd-muet fit don de
+son grand et beau tableau, représentant les derniers
+moments de l'abbé de l'Épée à la chapelle de
+l'Institution de Paris où on le voit encore.</p>
+
+<p>Ici nous ne pouvons passer sous silence le pélerinage
+que font, chaque année, les élèves de l'établissement
+au cimetière du Père la Chaise dans le<a name="page_136" id="page_136"></a>
+but de déposer des couronnes d'immortelles sur
+son tombeau. Il a été réparé avec le produit d'une
+souscription organisée entre eux et des amis de
+l'humanité<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<p>L'abbé Sicard a laissé une foule d'ouvrages dont
+voici l'énumération:</p>
+
+<p>1º <i>Mémoire sur l'art d'instruire les sourds-muets
+de naissance</i>, Bordeaux, 1789, in-8º (extrait du
+recueil du <i>Musée de Bordeaux</i>).</p>
+
+<p>2º <i>Catéchisme ou instruction chrétienne à l'usage
+des sourds-muets</i>, 1796, in-8º.</p>
+
+<p>3º <i>Manuel de l'enfance, contenant des éléments
+de lecture et des dialogues instructifs et moraux,
+dédié aux mères et à toutes les personnes chargées de
+l'éducation de la première enfance</i>, 1796, in-12.</p>
+
+<p>4º <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance
+pour servir à l'éducation des sourds-muets, et
+qui peut être utile à celle des enfants qui entendent
+et parlent, avec figures et tableaux</i>, Paris, 1800,
+in-8º.</p>
+
+<p>5º <i>De l'homme et de ses facultés physiques et
+intellectuelles, de ses devoirs et de ses espérances</i>,
+par D. Harlley, ouvrage traduit de l'anglais, avec
+des notes explicatives, 1802, 2 vol. in-8º.<a name="page_137" id="page_137"></a></p>
+
+<p>6º <i>Journée chrétienne d'un sourd-muet</i>, 1805,
+in-12.</p>
+
+<p>7º <i>Éléments de grammaire générale, appliquée à
+la langue française</i>, 2 vol. in-8º, 4<sup>e</sup> édition, 1814.</p>
+
+<p>8º <i>Théorie des signes, pour servir d'introduction
+à l'usage des langues, où le sens des mots, au lieu
+d'être défini, est mis en action.</i> Paris, 2 vol. in-8º,
+seconde édition, 1823.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Parmi les ouvrages auxquels l'abbé Sicard a
+collaboré ou a prêté son nom, on mentionne:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>1º <i>Les Annales catholiques</i> (1796, 1797, n<sup>os</sup> 21
+à 42), rédigées par M. Jauffret, depuis évêque de
+Metz, et dans lesquelles l'abbé Sicard signait tantôt
+son nom, tantôt son anagramme <i>Dracis</i>, <i>Annales
+catholiques</i>, sur chacun des numéros desquelles il
+faisait imprimer les douze caractères de la <i>Paligraphie</i>,
+écriture inventée par M. de Maismieu.</p>
+
+<p>2º <i>L'Histoire de l'établissement du christianisme
+dans les Indes orientales</i>, ouvrage dû à la plume de
+Serieys, au nom duquel l'abbé Sicard joignit ici le
+sien, comme dans tous les autres livres de cet écrivain,
+en reconnaissance d'un service que, selon
+M. Barbier (<i>Dictionnaire des Anonymes</i>) Serieys lui
+avait rendu pendant les orages de la révolution.</p>
+
+<p>3º <i>Deux Mémoires sur l'art d'instruire les <a name="page_138" id="page_138"></a>sourds-muets</i>,
+insérés dans le <i>Magasin encyclopédique</i>, et
+traduits en allemand, avec des notes par Adf. F.
+Petschke, dans le journal intitulé: <i>Teutsche Monatscher</i>,
+pris séparément, Leipsick, 1798, in-8º.</p>
+
+<p>4º <i>Le Dictionnaire généalogique; historique et
+critique de l'histoire sainte</i>, par M. l'abbé ***, composé
+par Serieys, revu par l'abbé Sicard qui, peut-être,
+a porté la complaisance trop loin en prenant
+sur lui la responsabilité de cette &oelig;uvre qui n'est
+pas exempte d'erreurs, Paris, 1804, in-8º.</p>
+
+<p>5º <i>L'Epitome de l'histoire des Papes depuis saint
+Pierre jusqu'à nos jours</i>, avec un <i>Précis historique
+de la vie de N. S. P. le pape Pie VII</i>, par Serieys,
+ouvrage élémentaire à l'usage des jeunes gens,
+revu par l'abbé Sicard, 1805, in-12.</p>
+
+<p>6º <i>Deux ouvrages de grammaire</i>, publiés par
+M. Mourier, instituteur, ancien bibliothécaire du
+<i>Prytanée français</i> (aujourd'hui collége de Louis-le-Grand)
+sous le titre de: <i>L'Alphabet méthodique et
+la grammaire française exacte et méthodique</i>, 1815
+et 1816, réimprimé en 1823.</p>
+
+<p>7º <i>La Vie de la Dauphine</i>, mère de Louis XVIII
+(Paris, 1817, 1 vol. in-12), ouvrage de Serieys.</p>
+
+<p>8º Une édition des <i>Tropes de Dumarsais</i>, dont
+il entreprit la publication.</p>
+
+<p>9º <i>Les Sermons inédits de Bourdaloue</i>, imprimés<a name="page_139" id="page_139"></a>
+sur un manuscrit authentique; Paris, 1823, in-8º.</p>
+
+<p>10º <i>Des Morceaux de grammaire générale</i>, dans
+les séances des <i>Écoles normales</i> et la collection des
+<i>Mémoires de l'Institut</i>.</p></div>
+
+<p>Nous ne croyons pas devoir passer sous silence
+un rapport de l'abbé Sicard, l'un des membres de
+la Commission, chargée de l'examen du <i>Génie du
+Christianisme</i><a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, lu à la séance de la langue et de
+la littérature françaises de l'Institut, le 23 janvier
+1811.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Voici les titres de l'abbé Sicard:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Prêtre de la Congrégation des Prêtres de la Doctrine
+chrétienne;</p>
+
+<p>Chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris;</p>
+
+<p>Directeur et instituteur en chef de l'École des
+Sourds-muets; administrateur de l'hospice des<a name="page_140" id="page_140"></a>
+Quinze-Vingts et de l'Institution des Aveugles travailleurs;</p>
+
+<p>Membre de l'Institut de France (Académie française);
+vice-président de la Société royale académique
+des sciences de Paris;</p>
+
+<p>Membre des académies de Madrid, Luques, Livourne,
+Lyon, Troyes, Nancy, etc.</p>
+
+<p>Chevalier de la Légion d'honneur après la première
+Restauration, en 1814, des ordres Saint-Wladimir
+de Russie, et de Wasa, en Suède, et de
+Saint-Michel de France.</p></div>
+
+<p><a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<h2><a name="NOTICES" id="NOTICES"></a>NOTICES<br /><br />
+<small>SUR LES ÉLÈVES DE L'ABBÉ SICARD</small><br /><br />
+MASSIEU ET CLERC.</h2>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.<br /><br />
+<small>M<small>ASSIEU</small>.</small></h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Sa naissance et sa profession.&mdash;Son étrange plaidoyer pour un
+voleur.&mdash;Il raconte lui-même ses premières impressions et ses
+premiers chagrins.&mdash;Quel grand bruit ont fait ses définitions
+aux exercices publics de l'abbé Sicard!&mdash;Quelles étaient ses
+habitudes et ses goûts.&mdash;Un professorat à l'École des sourds-muets
+de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.&mdash;Il
+est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir
+finir ses jours dans cette ville.&mdash;Exercices publics des élèves
+du nouveau professeur.&mdash;Un journal de la localité publie des
+fragments de ses Mémoires. Il avait composé une <i>nomenclature</i>.&mdash;Sa
+mort et ses obsèques.</p></div>
+
+<p>Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens
+près de Cadillac, département de la Gironde, de
+parents pauvres, qu'une fatalité singulière semblait
+poursuivre; ils avaient à leur charge cinq autres
+enfants atteints de la même infirmité. Celui-ci passa
+ses premières années à garder les moutons, il les<a name="page_142" id="page_142"></a>
+comptait sur ses doigts, et quand le nombre dépassait
+dix, il le marquait sur son bâton et recommençait
+à compter.</p>
+
+<p>Souvent il témoignait à son père le désir d'aller,
+comme ses petits camarades, apprendre à lire et à
+écrire à l'école. Et le père, dans son désespoir,
+tâchait de lui faire comprendre par signes que sa
+position exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre
+enfant avait beau insister pour qu'on lui débouchât
+les oreilles comme on débouche une bouteille,
+s'imaginant que c'était un innocent moyen capable
+de lever un pareil obstacle. Voyant que rien ne lui
+réussissait, il dérobe un livre, et se rend de lui-même
+à l'école. Que pouvait le maître pour cet
+intrus qui ouvrait le volume dont il parcourait les
+pages en remuant les lèvres par imitation?</p>
+
+<p>Ensuite il essaya de former les lettres au hasard
+et gémit de se voir frappé d'impuissance.</p>
+
+<p>Une heureuse circonstance devait bientôt tarir
+la source des larmes de notre pauvre sourd-muet.</p>
+
+<p>Un citoyen charitable de la contrée, M. de Puymaurin,
+touché de son sort, l'emmène à l'Institution
+des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de
+Cicé, archevêque de ce diocèse, avait confié la direction
+à l'abbé Sicard.</p>
+
+<p>Agé de treize ans, il est admis.<a name="page_143" id="page_143"></a></p>
+
+<p>Là ses progrès ne tardent pas à justifier l'opinion
+que son bienfaiteur avait conçue de lui.</p>
+
+<p>Aussitôt que la nouvelle de la mort de l'abbé de
+l'Épée, directeur de l'École de Paris, fut parvenue
+à Bordeaux, le directeur, transféré à Paris, s'y fit
+accompagner de son élève favori sur lequel il
+fondait déjà de grandes espérances. Dans cet établissement,
+il obtint chaque jour, grâce à lui, de
+nouveaux triomphes sur l'opinion publique.
+Il fut nommé premier répétiteur de l'École par
+Louis XVI, le 4 avril 1790, confirmé par l'Assemblée
+constituante, le 21 juillet 1791; par la Convention
+nationale, le 7 janvier 1795 avec un
+traitement de 1,200 fr. (ce qui était assez beau
+pour l'époque); et par le ministre de l'intérieur
+Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800.</p>
+
+<p>Ses succès le remplirent d'une si grande joie que,
+par ses gestes énergiques, il ne cessait d'exprimer
+à son entourage ce qui se passait au fond de
+son âme. <i>Je pourrai</i>, disait-il dans son langage,
+<i>assurer enfin du pain à la vieillesse de ma mère</i>.</p>
+
+<p>Il n'oublia jamais, en effet, sa famille, à laquelle
+il faisait passer exactement une bonne partie de
+ses épargnes. «Donner à ses parents, c'est leur
+rendre ce qu'on en a reçu.» Ce fut sa seule réponse
+aux observations qui lui étaient faites.<a name="page_144" id="page_144"></a></p>
+
+<p>Son étrange plaidoyer devant la justice à l'occasion
+d'un vol dont il avait été victime, fit grand
+bruit dans le monde. Le voici tel que le donne la
+traduction littéraire du compte rendu d'un journal
+anglais, précédé de réflexions du rédacteur:</p>
+
+<p>«Parmi les événements intéressants qui caractérisent
+ce siècle, la dénonciation de Jean Massieu,
+âgé de dix-huit ans, sourd-muet de naissance, n'est
+pas un des moins extraordinaires.</p>
+
+<p>«Ce jeune homme, élève de l'abbé Sicard, successeur
+de l'abbé de l'Épée, dans le laborieux
+travail de répandre l'instruction parmi les sourds-muets,
+a plaidé sa cause en plein tribunal contre
+un voleur dont il avait failli être la victime et cela
+sans avoir besoin de l'aide d'aucun défenseur; il
+a écrit lui-même ce qui s'était passé avec la noble
+franchise de l'innocence et l'ingénuité d'un sauvage,
+fortement pénétré de l'idée des droits sacrés
+de la nature, comme si la nature l'avait elle-même
+chargé d'en rappeler le souvenir, d'en demander
+le redressement et d'en poursuivre la punition.</p>
+
+<p>«Nous transcrivons ici ce monument vraiment
+curieux et original des succès de l'esprit humain,
+privé des moyens ordinaires d'instruction.</p>
+
+<p>Jean Massieu a dit au juge:</p>
+
+<p>«Je suis sourd-muet de naissance, je regardais<a name="page_145" id="page_145"></a>
+le soleil du Saint-Sacrement, dans une grande rue,
+avec tous les autres sourds-muets. Cet homme m'a
+aperçu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de
+la poche droite de mon habit: il s'est approché
+doucement de moi, et m'a pris le portefeuille.
+Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'étais
+tourné vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta
+le portefeuille sur la jambe d'un autre homme qui
+le ramassa et me le rendit. Je saisis mon voleur
+par sa veste; je le contins avec force: il devint
+pâle, blême, tremblant. Je fis signe à un soldat de
+me venir en aide; je lui montrai le portefeuille en
+tâchant de lui faire comprendre que cet homme
+me l'avait volé. Le soldat a appréhendé au corps
+le voleur et l'a amené ici où je l'ai suivi. Je vous
+demande justice.</p>
+
+<p>«Je jure devant Dieu qu'il m'a dérobé mon
+portefeuille; lui n'osera pas jurer devant Dieu.</p>
+
+<p>«Je vous prie néanmoins de ne pas ordonner
+qu'on lui coupe la tête, il n'a pas tué; exigez seulement
+qu'on le fasse ramer aux galères.»</p>
+
+<p>Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut
+condamné à trois mois de prison à Bicêtre.</p>
+
+<p>Ici il nous semble intéressant, avant de suivre
+notre célèbre sourd-muet dans sa modeste existence,
+de compléter le tableau de ses premières<a name="page_146" id="page_146"></a>
+impressions et de ses premiers chagrins, tracé par
+lui-même, en réponse à une demande qui lui avait
+été adressée sur ce sujet:</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«Je suis né à Semens, canton de Saint-Macaire,
+département de la Gironde.</p>
+
+<p>«Mon père est mort en janvier 1791; ma mère
+vit encore.</p>
+
+<p>«Nous étions six sourds-muets dans notre
+famille, trois garçons et trois filles.</p>
+
+<p>«Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis
+resté dans mon pays sans recevoir aucune espèce
+d'instruction; <i>j'étais dans les ténèbres</i>.</p>
+
+<p>«J'exprimais mes idées par des signes manuels
+ou des gestes, dont j'usais pour correspondre
+avec mes parents, avec mes frères ou s&oelig;urs, et qui
+étaient bien différents de ceux des sourds-muets
+instruits. Les étrangers ne me comprenaient pas,
+quand je leur exprimais ainsi mes idées, mais les
+voisins me comprenaient assez.</p>
+
+<p>«Je voyais des b&oelig;ufs, des chevaux, des ânes,
+des porcs, des chiens, des chats, des végétaux,
+des maisons, des champs, des vignes, et, après
+avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais
+bien.</p>
+
+<p>«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant,<a name="page_147" id="page_147"></a>
+je ne savais ni lire ni écrire, je désirais lire et
+écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons et de
+jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y
+suivre et j'en étais très-jaloux.</p>
+
+<p>«Je demandais à mon père, les larmes aux
+yeux, la permission d'aller à l'école; je prenais un
+livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer
+mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme
+pour sortir, mais mon père me refusait la permission
+que je lui demandais, en me faisant signe
+que je ne pourrais jamais rien apprendre parce
+que j'étais sourd-muet.</p>
+
+<p>Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce
+volume pour le lire; mais je ne connaissais ni les
+lettres, ni les mots, ni les phrases, ni les périodes.
+Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles,
+demandant avec impatience à mon père de me les
+déboucher.</p>
+
+<p>«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède.
+Alors je me désolais. Un jour, je sortis de la maison
+paternelle, et j'allai à l'école sans en prévenir mon
+père: je me présentai au maître et lui demandai
+par gestes de m'apprendre à lire et à écrire, il me
+refusa durement et me chassa: ce qui me fit beaucoup
+pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais
+souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans;<a name="page_148" id="page_148"></a>
+j'essayais tout seul de former, avec une plume, des
+signes d'écriture.</p>
+
+<p>«Dans mon enfance, mon père me faisait faire,
+matin et soir, mes prières par gestes; je me mettais
+à genoux, je joignais les mains et je remuais les
+lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient
+Dieu.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est
+le créateur du ciel et de la terre. Dans mon enfance,
+j'adorais le ciel, parce que ne voyant pas Dieu, je
+voyais le ciel.</p>
+
+<p>«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si
+je ne m'étais pas fait moi-même. Je grandissais;
+mais si je n'avais connu mon instituteur, l'abbé
+Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon
+corps, car mon esprit était très-pauvre. En grandissant,
+j'aurais continué à croire que le ciel était
+Dieu.</p>
+
+<p>«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas
+avec moi, ils me méprisaient; j'étais repoussé
+comme un chien.</p>
+
+<p>«Je m'amusais tout seul à jouer au mail, au
+sabot, ou à courir juché sur des échasses.</p>
+
+<p>«Je connaissais les nombres avant mon instruction;
+mes doigts me les avaient appris. Je ne
+connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes<a name="page_149" id="page_149"></a>
+doigts, et quand le nombre dépassait <i>dix</i>, je faisais
+des <i>koches</i> sur un morceau de bois.</p>
+
+<p>«Dans mon enfance, mes parents me faisaient
+quelquefois garder un troupeau, et souvent ceux
+qui me rencontraient, touchés de ma situation, me
+donnaient quelque argent.</p>
+
+<p>«Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui
+passait, me prit en affection, me fit venir chez lui
+et me donna à manger et à boire.</p>
+
+<p>«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de
+moi à l'abbé Sicard, qui consentit à se charger de
+mon éducation.</p>
+
+<p>«Le monsieur en question écrivit à mon père,
+qui me montra sa lettre, mais je ne pus pas la
+lire.</p>
+
+<p>«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle
+contenait; ils m'apprirent que j'irais à Bordeaux.
+Ils croyaient que c'était pour apprendre à être tonnelier.
+Mon père me dit que c'était pour apprendre
+à lire et à écrire.</p>
+
+<p>«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque
+nous y arrivâmes, nous allâmes visiter l'abbé Sicard
+que je trouvai très-maigre.</p>
+
+<p>«Je commençai à former des lettres avec les
+doigts. Au bout de quelques jours, je pus écrire
+un certain nombre de mots.<a name="page_150" id="page_150"></a></p>
+
+<p>«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs
+mots; dans l'espace de six mois, je sus écrire
+quelques phrases. Dans l'espace d'un an, j'écrivis
+bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois,
+j'écrivis mieux et je répondis bien aux questions
+que l'on me faisait.</p>
+
+<p>«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec
+l'abbé Sicard, quand je partis avec lui pour Paris.</p>
+
+<p>«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu
+comme les <i>entendants-parlants</i>.</p>
+
+<p>«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès,
+si un sourd-muet ne m'avait inspiré une
+grande crainte qui me rendait malheureux.</p>
+
+<p>«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit
+que ceux qui n'avaient jamais été malades depuis
+leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et que
+ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux.</p>
+
+<p>«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien
+malade depuis mon âge de raison, je crus longtemps
+que je ne pourrais vivre vieux, et que je
+n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq,
+ni cinquante ans.</p>
+
+<p>«Ceux de mes frères et s&oelig;urs qui n'avaient jamais
+été malades depuis leur naissance sont morts
+depuis qu'ils ont commencé à l'être.<a name="page_151" id="page_151"></a></p>
+
+<p>«Mes autres frères et s&oelig;urs qui avaient été souvent
+malades se sont rétablis.</p>
+
+<p>«Sans mon absence de toute maladie et la
+croyance où j'étais que je ne pourrais pas vivre
+vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu
+aussi savant qu'un véritable entendant-parlant.</p>
+
+<p>«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je
+n'aurais pas craint la mort, et j'aurais été toujours
+heureux.»</p>
+
+<p>Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs
+personnes: «Mon cher Massieu, avant toute
+instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui
+se regardaient et remuaient les lèvres?</p>
+
+<p>«Je croyais, répondit-il, qu'ils <i>exprimaient des
+idées</i>.</p>
+
+<p>«<i>D.</i> Pourquoi croyais-tu cela?</p>
+
+<p>«<i>R.</i> Parce que je m'étais souvenu qu'on avait
+parlé de moi à mon père et qu'il m'avait menacé
+de me punir.</p>
+
+<p>«<i>D.</i> Tu croyais donc que le mouvement des
+lèvres était un moyen de communiquer les idées?</p>
+
+<p>«<i>R.</i> Oui.</p>
+
+<p>«<i>D.</i> Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lèvres
+pour nous communiquer les tiennes?</p>
+
+<p>«<i>R.</i> Parce que je n'avais pas assez regardé les<a name="page_152" id="page_152"></a>
+lèvres des parlants, et qu'on m'avait dit que <i>mes
+bruits étaient mauvais</i>. Comme on m'assurait que
+mon mal était dans les oreilles, je prenais de l'eau-de-vie,
+j'en versais dans l'une et dans l'autre et je
+les bouchais avec du coton.</p>
+
+<p>«<i>D.</i> Savais-tu ce que c'était qu'entendre?</p>
+
+<p>«<i>R.</i> Oui.</p>
+
+<p>«<i>D.</i> Comment l'avais-tu appris?</p>
+
+<p>«<i>R.</i> Une parente entendante qui demeurait dans
+notre maison m'avait dit qu'elle voyait avec les
+oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec
+les yeux, lorsque cette personne venait visiter
+mon père.</p>
+
+<p>«Les entendants voient la nuit avec les oreilles
+les personnes qui marchent près d'eux.</p>
+
+<p>«Le <i>marcher nocturne</i> distingue les personnes et
+dit leur nom aux entendants.»</p>
+
+<p>On voit, par le style de ces réponses, qu'il a
+fallu les copier et les conserver exactement pour
+les transmettre au public.</p>
+
+<p>«A quoi pensiez-vous, lui demanda la même
+dame, pendant que votre père vous faisait rester à
+genoux?</p>
+
+<p>&mdash;«Au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;«Dans quelle intention lui adressiez-vous
+une prière?<a name="page_153" id="page_153"></a></p>
+
+<p>&mdash;«Pour le faire descendre de nuit sur la
+terre, afin que les herbes que j'avais plantées crussent,
+et pour que les malades fussent rendus à
+la santé.</p>
+
+<p>&mdash;«Était-ce des idées, des mots, des sentiments
+dont vous composiez votre prière?</p>
+
+<p>&mdash;«C'était le c&oelig;ur qui la faisait, je ne connaissais
+encore ni les mots, ni leur valeur.</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'éprouviez-vous alors dans le c&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;«La joie, quand je voyais que les plantes et
+les fruits croissaient; la douleur, quand je voyais
+leur <i>endommagement</i> par la grêle, et que mes parents
+malades ne guérissaient pas.»</p>
+
+<p>Son père lui avait montré une grande statue
+dans l'église de son village; elle représentait un
+vieillard à longue barbe, tenant un globe dans sa
+main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus
+du soleil.</p>
+
+<p>«Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le
+b&oelig;uf, le cheval, etc.?</p>
+
+<p>&mdash;«Non, et pourtant j'étais bien curieux de
+<i>voir naître</i>: souvent j'allais me cacher dans les
+fossés pour attendre que le ciel descendît sur la
+terre afin d'assister à la naissance des êtres; je
+voulais bien voir cela.</p>
+
+<p>&mdash;«Quelle fut votre pensée lorsque M. Sicard<a name="page_154" id="page_154"></a>
+vous fit tracer, pour la première fois, des mots
+avec des lettres?</p>
+
+<p>&mdash;«Je pensais que les mots étaient les images
+des objets que je voyais autour de moi; je les
+apprenais de mémoire, avec une vive ardeur. Quand
+j'avais lu le mot <i>Dieu</i>, et que je l'avais écrit à la
+craie sur l'ardoise, je le regardais très-souvent, car
+je croyais que Dieu causait la mort et je la craignais
+beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;«Quelle idée aviez-vous donc de la mort?</p>
+
+<p>&mdash;«Je pensais que c'était la cessation du mouvement,
+de la sensation, de la <i>manducation</i>, de la
+tendreté de la peau et de la chair.</p>
+
+<p>&mdash;«Pourquoi aviez-vous cette idée?</p>
+
+<p>&mdash;«J'avais vu un mort.</p>
+
+<p>&mdash;«Pensiez-vous que vous deviez toujours
+vivre?</p>
+
+<p>&mdash;«Je croyais qu'il y avait une terre céleste et
+que le corps était éternel.»</p>
+
+<p>On se rappelle combien de fois les définitions de
+Massieu ont électrisé l'assemblée qui se pressait
+autour de son illustre maître et comment, volant
+de bouche en bouche, elles ont fait le tour du
+monde.</p>
+
+<p><i>Reconnaissance</i> définie, entre autres, <i>la mémoire
+du c&oelig;ur</i>.<a name="page_155" id="page_155"></a></p>
+
+<p>Pourtant, cette définition donnée par Massieu
+n'est point, selon nous, parfaite, puisqu'on peut
+dire avec non moins de fondement de la <i>haine</i>
+qu'elle est également la mémoire du c&oelig;ur. Ah! si
+le sourd-muet avait ajouté: <i>d'un c&oelig;ur honnête!</i> à la
+bonne heure!</p>
+
+<p>En dépit de la froide logique, cet élan de l'âme
+de Massieu n'en fut pas moins applaudi à outrance
+et il a même passé en proverbe.</p>
+
+<p>On remarqua aussi sa définition de <i>la difficulté</i>:
+c'est une <i>possibilité avec obstacle</i>.</p>
+
+<p>Interrogé en 1815 sur le meilleur gouvernement,
+il répondit sans hésiter: c'est le gouvernement
+paternel.</p>
+
+<p>N'eût-on pas dit que, dans l'état des choses
+d'alors, la prudence était venue jusqu'à lui se
+mettre de moitié avec la confiance?</p>
+
+<p>«Quelle différence, lui demanda-t-on un jour,
+faites-vous entre Dieu et la nature?</p>
+
+<p>&mdash;«Dieu, répondit-il, est la tête invisible de
+l'univers, la main mystérieuse du monde, le moteur
+de la nature, le créateur du ciel et de la terre, le
+soleil de l'éternité, le premier être, l'être suprême,
+l'être par excellence, le seul grand, le seul puissant,
+le <i>Très-Haut</i>.</p>
+
+<p>«Il a été le créateur de toutes choses.<a name="page_156" id="page_156"></a></p>
+
+<p>«Les premiers êtres sont sortis de son sein. Il
+leur a dit: vous ferez les seconds; vous en produirez
+d'autres, mes volontés sont des lois; l'ensemble
+de mes lois, c'est la nature.»</p>
+
+<p>Voici les réponses qu'il fit aux trois questions
+suivantes:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que Dieu et l'éternité?</p>
+
+<p>«Dieu est l'être nécessaire, l'horloger de la
+nature, le machiniste de l'univers et l'âme du
+monde.</p>
+
+<p>«L'éternité est un jour sans hier ni lendemain.»</p>
+
+<p>Quelques personnes, ayant voulu l'embarrasser,
+lui demandèrent ce que c'est que l'ouïe.</p>
+
+<p>«C'est, répondit-il immédiatement, <i>la vue auriculaire</i>.</p>
+
+<p>&mdash;«Quelle distinction faites-vous entre un
+conquérant et un héros? lui demanda une dame
+d'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;«Les armes, les soldats font le conquérant:
+le courage du c&oelig;ur fait le héros. Jules César était
+le héros des Romains; Napoléon est le héros de
+l'Europe.»</p>
+
+<p>Qui ne devait être frappé du contraste que formaient
+ces définitions si profondes, si élevées de
+notre sourd-muet avec son style épistolaire et sa
+conversation familière? Ce qui ressort de l'un et<a name="page_157" id="page_157"></a>
+de l'autre, c'est que Massieu resta toujours enfant<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>
+dans sa manière de voir. D'où plus d'une personne
+a conclu, à tort, du particulier au général, qu'un
+individu atteint de la même infirmité ne peut jamais
+atteindre à la supériorité de tel ou tel parlant
+instruit.</p>
+
+<p>Peut-être était-ce la faute du maître qui, jaloux,
+avant tout, dans son intérêt, de faire briller son
+élève, avait cru devoir négliger de porter toute
+son attention sur un point aussi important. Ne
+dépendait-il pas, en effet, de lui d'abaisser de plus
+en plus la barrière qui s'élève, sous ce rapport,
+entre le sourd-muet et celui qui est doué de la plénitude
+des sens?</p>
+
+<p>Ne croirait-on pas que Massieu dut avoir quelque
+sentiment de sa faiblesse relative pour emprunter
+la plume d'un de ses premiers élèves, bien jeune
+alors, mais plus heureusement formé, depuis, par
+un autre? Il avait à recommander à la bienveillance
+du Préfet du département du Nord, non-seulement
+une jeune sourde-muette qu'il désirait faire admettre
+à l'Institution des sourds-muets d'Arras, mais<a name="page_158" id="page_158"></a>
+encore une pauvre enfant qu'il avait eu l'occasion
+de présenter à ce fonctionnaire<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p>A l'époque où, encore sur les bancs de l'école,
+nous demandions à Massieu s'il nous serait possible
+d'essayer de lire Voltaire, il nous répondit en branlant
+la tête: Cet écrivain est trop difficile pour
+qu'un sourd-muet, quelle que soit d'ailleurs sa
+capacité, puisse se flatter de réussir jamais à le
+comprendre. Un tel arrêt nous effraya tellement
+que nous renonçâmes, dès lors, à la poursuite de ce
+qu'il croyait devoir appeler une chimère, et c'eût
+été pour toute notre vie peut-être, si heureusement
+un professeur plus capable n'était venu nous désabuser
+là dessus. Ah! nous n'en finirions point, si
+nous avions à exposer ici les opinions plus ou
+moins bizarres dont nos pauvres têtes étaient coiffées
+sur d'autres points!</p>
+
+<p>Si Bébian, dans son <i>examen critique de la nouvelle
+organisation de l'enseignement dans l'Institution
+des sourds-muets de Paris</i>, n'a pu s'empêcher
+de s'écrier que le célèbre sourd-muet M....., ce
+grand improvisateur de réponses aux exercices
+publics de l'abbé Sicard, ne comprenait pas <i>l'Ami
+des enfants de Berquin</i>; ça été pour montrer par<a name="page_159" id="page_159"></a>
+cet exemple, entre autres, que rien n'est indispensable
+à quiconque veut se charger de l'éducation
+d'un enfant sourd-muet, comme de savoir tirer
+avantage de la richesse, de l'énergie, de l'élégance,
+de la flexibilité du langage mimique, et que, grâce
+à ce puissant instrument, soutenu de l'étude philosophique
+de la langue, on peut expliquer et traduire
+aux sourds-muets un prosateur ou un poëte, quel
+qu'il soit. Il va sans dire que la lecture et la conversation
+écrite suffisent, jusqu'à un certain point,
+pour balancer les désavantages de leur position,
+vis-à-vis des enfants ordinaires. C'est donc outrager
+le langage des gestes que de prétendre relever
+cette infériorité apparente pour lui en faire porter
+la peine.</p>
+
+<p>Dans le cours de mon long professorat, j'ai eu
+l'occasion de me convaincre de plus en plus de la
+grande influence que l'emploi mieux entendu de la
+mimique est capable d'exercer sur le développement
+tant intellectuel que moral de nos jeunes
+élèves. N'est-ce pas, d'ailleurs, un argument péremptoire
+contre l'absurde prétention de lui substituer
+la prononciation artificielle, si ce n'est pour
+restreindre cette dernière comme un complément
+secondaire à ceux de ces rares infortunés qui y
+montrent certaines dispositions?<a name="page_160" id="page_160"></a></p>
+
+<p>Il ne suffit pas que le maître soit instruit, il faut
+surtout qu'il sache si bien manier le langage particulier
+de l'élève, que celui-ci puisse saisir, à
+première vue, toutes les nuances de la pensée et
+toutes les délicatesses du sentiment.</p>
+
+<p>A ce propos, qu'il nous soit permis de citer ici
+le passage suivant du discours de réception prononcé
+à l'Académie française par Mgr l'évêque
+d'Hermopolis, le jour où il fut reçu à la place laissée
+vacante par la mort de l'abbé Sicard (le 18 novembre
+1822):</p>
+
+<p>«Avant l'abbé de l'Épée, on n'ignorait pas que
+l'homme, par des signes divers, plutôt inspirés
+par un instinct naturel que découverts par la réflexion,
+peut exprimer ses sentiments et ses pensées.
+La physionomie étant, en particulier, le miroir
+de l'âme, qui de nous n'a pas senti quelquefois
+le pouvoir d'un geste, d'un regard, de quelques
+larmes, d'une inflexion de voix, d'une posture suppliante?
+N'est-ce pas de tout cela que se compose
+dans l'orateur cette éloquence du corps, que les
+anciens mettaient, avec raison, au-dessus de celle
+des paroles? L'histoire a conservé le nom d'un célèbre
+Romain qui, par sa pantomime d'une vérité
+frappante, rendait fidèlement tout ce qu'il y avait
+de plus noble, de plus délicat, de plus varié, de<a name="page_161" id="page_161"></a>
+plus nombreux dans les périodes de Cicéron.»</p>
+
+<p>Ah! que n'eût pas dit encore cet illustre prélat,
+s'il avait été plus à portée de découvrir les profondeurs
+d'un art qui peut être une énigme pour la
+plupart, et dont les prérogatives ne le cèdent pas
+toutefois à celles de la parole. Ces deux dons également
+merveilleux ne sauraient s'expliquer qu'en
+les faisant descendre immédiatement du ciel.</p>
+
+<p>On remarquait, du reste, autant de simplicité et
+d'originalité dans les habitudes de Massieu que
+dans ses expressions. A considérer son extérieur,
+on eût dit un étranger au monde civilisé, quoiqu'à
+la vérité, il eût fréquenté les sociétés les plus choisies
+et approché les plus hauts personnages, jusqu'à
+des souverains. L'abandon et la naïveté du
+jeune âge semblaient identifiés à sa personne. Il ne
+savait rien cacher à ses jeunes camarades. <i>Il allait
+jusqu'à leur faire part de ses anxiétés</i>; il les consultait
+non-seulement sur ses goûts, mais sur ses
+affaires les plus sérieuses.</p>
+
+<p>Il avait une passion si enfantine pour les montres,
+les cachets, les clefs dorées, qu'on le voyait
+porter sur lui jusqu'à quatre de ces petites horloges.
+Il les regardait à tout moment, et les faisait
+admirer aux personnes qu'il rencontrait.</p>
+
+<p>Quant aux livres, il en achetait dans tous les<a name="page_162" id="page_162"></a>
+quartiers; il en emportait dans ses poches, sous
+son bras, entre ses mains, et après les avoir montrés
+à tout le monde, il allait les troquer pour d'autres.
+Il essuyait sans sourciller les brocards que
+l'on se permettait contre lui. Ce n'est pas néanmoins
+qu'il abdiquât une certaine brusquerie, quand il se
+voyait piqué au vif.</p>
+
+<p>Au reste, il compensait ces légers défauts par
+mille qualités estimables. Il était fidèle à l'amitié;
+il ne se souvenait que des services qu'on lui avait
+rendus; sa reconnaissance pour l'abbé Sicard ne se
+démentit jamais. «Lui et moi, disait-il, nous
+sommes deux barres de fer forgées ensemble.»</p>
+
+<p>Il se montra calme et résigné en apprenant que
+son cher maître, sur le point de mourir, ne laissait
+pas de quoi lui rendre, à lui Massieu, le fruit
+de trente années de traitement comme fonctionnaire,
+ainsi que nous l'avons dit.</p>
+
+<p>Plus d'un an s'était écoulé depuis la perte du
+respectable directeur, que son élève de prédilection
+fut forcé de quitter son poste pour aller recevoir
+l'hospitalité généreuse que lui offrait à Rodez l'abbé
+Perier. Ce fut, sans doute, sur les instances de ce
+dernier que Massieu consentit à unir son sort à
+celui d'une parlante de cette ville, dont il eut deux
+enfants doués de tous leurs sens.<a name="page_163" id="page_163"></a></p>
+
+<p>A la mort de l'abbé Perier qui, appelé à Paris
+par le gouvernement, l'avait laissé à la tête de son
+école, il fut réclamé en 1831, malgré le désir que
+le Conseil municipal du chef-lieu de l'Aveyron avait
+eu de le conserver, par un riche libraire de Lille,
+M. Vanackère qui, pendant son séjour dans cette
+ville, lui avait témoigné sans cesse une affection
+particulière. Massieu s'y était rendu vers 1820 pour
+développer en public l'art d'instruire ses compagnons
+d'infortune et avait emporté, en revenant à
+Paris, un si doux souvenir de l'accueil sympathique
+qu'il y avait reçu, qu'il fixa son choix sur cette ville.</p>
+
+<p>On pensait à lui confier la direction d'une école
+de sourds-muets, fondée en 1835 au moyen des
+libéralités des âmes charitables. Comptant à peine
+une dizaine d'élèves, elle ne tarda pas à recevoir
+tous ceux qui étaient épars dans les villes et les
+campagnes du département. Leur nombre qui
+s'élevait, dès 1839, à quarante, s'accroissant toujours
+depuis, força l'Administration d'adjoindre à
+leur asile une maison voisine.</p>
+
+<p>Une institutrice parlante secondait le directeur
+dans l'enseignement des jeunes filles qui recevaient,
+en outre, des leçons d'ouvrages à l'aiguille, et
+étaient initiées à tous les devoirs de l'économie domestique.<a name="page_164" id="page_164"></a></p>
+
+<p>Plusieurs ateliers furent créés en faveur des
+garçons qui pouvaient se livrer à diverses professions,
+suivant leur aptitude et le choix de leurs
+parents.</p>
+
+<p>L'Institution était placée sous l'inspection et la
+surveillance d'une commission nommée par le
+Préfet et présidée par le maire de la ville.</p>
+
+<p>M. Vanackère père, l'un des membres de la
+commission, fut pour le directeur un guide, un
+appui, un conseil, tant que l'administration matérielle
+de la maison lui fut confiée.</p>
+
+<p>Cet établissement est une conquête qui fait
+honneur au département du Nord et à son chef-lieu,
+connu, entre toutes les villes de France, pour
+une de celles où la charité s'exerce avec le plus de
+ferveur et d'intelligence.</p>
+
+<p>Massieu jouissait, en outre, d'une modique pension
+sur l'État et de quelques subsides du département.</p>
+
+<p>Deux fois un habile orateur voulut bien prêter
+aux exercices publics de l'Institution l'appui de
+son éloquence, en traçant à l'auditoire le tableau
+de la situation de ces êtres si intéressants par cela
+même que la nature les a maltraités; il lui montra
+les abbés de l'Épée et Sicard renversant, d'une main
+hardie, mais sûre, cette barrière élevée, depuis tant<a name="page_165" id="page_165"></a>
+de siècles, par un préjugé humiliant entre ces
+malheureux et le reste de la société, les rétablissant
+dans leur dignité de citoyens et de chrétiens,
+admirablement servis eux-mêmes par la science
+philosophique et l'amour de l'humanité......</p>
+
+<p>On aurait voulu entendre un nouveau discours
+de ce brillant orateur sur un sujet qu'il possédait
+si bien et qu'il traitait sans l'épuiser.... C'était
+M. le docteur Leglay, archiviste général du département,
+qui faisait partie de la commission de surveillance
+de l'établissement.</p>
+
+<p>Pour mettre nos lecteurs à même de juger s'il
+a été, dans cette circonstance, le digne interprète de
+ses collègues, nous sommes heureux d'extraire
+les passages les plus remarquables de l'allocution
+du docteur à la foule choisie qui se pressait, dans
+le mois de septembre 1836, autour de ces infortunés,
+sur la tête desquels allaient descendre les
+couronnes décernées au travail et à la bonne conduite:</p>
+
+<p>«Le malheur est toujours une chose sacrée,
+comme disaient les anciens, mais c'est surtout le
+malheur, uni à l'innocence, qui est digne d'un religieux
+respect. Une jeune fille disgraciée de la
+nature, un faible enfant que la douleur fait crier
+avant qu'il sache ce que c'est que la douleur, un<a name="page_166" id="page_166"></a>
+pauvre insensé qu'on outrage dans la rue, et qui
+s'enfuit en pleurant ou en riant, voilà des êtres
+devant lesquels je voudrais m'incliner; ils me
+semblent marqués au front d'un caractère divin,
+je suis porté à croire que Dieu, leur père et le
+nôtre, les a envoyés gémir et souffrir parmi nous
+pour éprouver ou plutôt pour nourrir cette pitié
+sainte qui siége dans le sanctuaire le plus intime
+du c&oelig;ur.»</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>«Vous tous qui savourez à chaque instant
+l'ineffable jouissance de l'ouïe et de la parole; vous
+qui tressaillez de joie au chant d'un oiseau, au
+murmure du vent, au bruit de la cascade lointaine,
+et surtout aux accents toujours mélodieux d'une
+voix chérie; vous qui trouvez tant de bonheur à
+répandre vos pensées, vos émotions dans le sein
+de l'amitié, ou qui vous faites écouter d'un auditoire
+attentif et bienveillant, que dites-vous de ces
+enfants qui ne parlent ni n'entendent? Fils et frères
+déshérités, ils errent, ils traînent leur figure
+d'homme!.... Stupides étrangers<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> au milieu de<a name="page_167" id="page_167"></a>
+leur propre famille, inquiets de ce qui se passe, de
+ce qui se dit; tristes et impatients de leur ilotisme,
+ils finissent par aller se jeter sur le sein de leur
+mère comme pour l'interroger. Elle les serre dans
+ses bras et elle pleure! Pauvre mère qui, comme
+Rachel, ne veut pas être consolée, mais qui envie
+peut-être le malheur de Rachel! Et en effet, Messieurs,
+c'est là une calamité pour laquelle les yeux
+n'ont pas assez de larmes, ni le c&oelig;ur assez de
+tristesse.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>«Nous avons vu toutes ces jeunes âmes, naguère
+captives et enveloppées d'un ténébreux linceul,
+s'agiter sous les regards du maître afin de sortir
+de prison, faisant des efforts pour écarter et déchirer
+ce linceul, pour rompre la coquille et éclore
+enfin à la clarté du jour. Ce travail d'un second
+enfantement nous rappelait la doctrine des Indiens
+qui voient, dans le corps d'un animal, ou même
+dans le tronc d'un arbre et la tige d'une plante,
+des âmes exilées, reléguées, se heurtant contre les
+parois de leur prison vivante pour se frayer une
+issue et rentrer enfin dans le monde des esprits.
+C'est un beau spectacle, Messieurs, que d'assister
+à cette renaissance morale et intellectuelle, c'est un<a name="page_168" id="page_168"></a>
+spectacle qui ferait couler des larmes délicieuses
+sur les joues de toutes les mères.</p>
+
+<p>«Messieurs, ces pauvres enfants, maintenant
+enrichis d'idées et d'expressions, savent tous que
+leurs bienfaiteurs, leurs protecteurs, leurs amis
+sont dans cette enceinte; leurs âmes énergiques et
+tendres comprennent le bienfait et éprouvent la
+reconnaissance; ils ont <i>la mémoire du c&oelig;ur</i>; mais
+que peuvent-ils faire pour vous le dire? Leur instituteur
+lui-même, cet homme dont le mutisme est
+si éloquent, ne saurait prendre la parole. Hélas! il
+ignore même en ce moment que je vous parle de
+lui: il m'écoute sans m'entendre; mais lui et ses
+enfants comptent sur moi; ils croient, ils supposent
+que j'ai la voix assez forte pour porter jusque dans
+vos âmes le tribut de leur amour reconnaissant.
+Ils me prêtent, sans doute, de belles et touchantes
+paroles.»</p>
+
+<p>Deux ans plus tard, un journal de la localité
+(<i>le Nord</i>) publiait des fragments des <i>mémoires</i> de
+notre sourd-muet, nouvel et curieux échantillon
+de sa naïveté.</p>
+
+<p>Pour ne pas tomber dans des redites, peut-être
+ennuyeuses, nous avons supprimé les détails
+donnés par Massieu sur l'arrestation de son respectable
+maître et sur les moindres circonstances<a name="page_169" id="page_169"></a>
+qui l'ont suivie et accompagnée, et nous nous sommes
+borné à extraire de cet écrit ce qui suit, comme
+paraissant de nature à exciter l'attention:</p>
+
+<p>«Le vendredi 23 novembre, le citoyen Alhoy,
+instituteur-adjoint des sourds-muets à la place de
+l'abbé Laborde, victime du 2 septembre 1792, nous
+conduisit à la Convention nationale; nous ne pûmes
+entrer dans la salle. Le jour suivant, nous fûmes
+admis dans l'Assemblée. Elle avait changé de président.
+Le citoyen Romme qui n'aimait pas Sicard
+ne voulut pas nous recevoir.</p>
+
+<p>«Le dimanche 25, il vint à l'Institution un
+commissaire de la Convention avec un prêtre assermenté.
+Le commissaire écrivit: <i>Vous importunez
+la Convention nationale; Sicard n'est pas patriote.
+Vous le réclamez en vain.</i> Je lui écrivis: <i>Nous
+n'irons plus à la Convention</i>. Le commissaire portait
+un bonnet rouge.</p>
+
+<p>«Vers la fin de novembre, un soir, la citoyenne
+Chevret, amie fidèle de l'abbé Sicard, vint me faire
+de vifs reproches. Je pleurai beaucoup. Elle m'écrivit:
+<i>Hélas! vous êtes ingrat.</i> Je passai une mauvaise
+nuit. J'étais fort triste.</p>
+
+<p>«Le lundi 2 décembre au matin, la citoyenne
+Chevret revint à l'Institution; elle nous présenta
+la pétition qu'elle avait faite au Comité de salut public;<a name="page_170" id="page_170"></a>
+elle me pria de la signer. J'y consentis avec
+la plus vive satisfaction, et lui serrai fortement la
+main.</p>
+
+<p>«Le mercredi 4, je retrouvai avec bien de la
+joie toutes les fenêtres de l'abbé Sicard ouvertes,
+et la porte descellée. Pendant le souper, l'abbé
+Sicard parut. Nous quittâmes nos places, et courûmes
+l'embrasser en versant des larmes.</p>
+
+<p>«Au mois de juin, le perruquier de l'abbé Sicard
+m'annonça que j'étais dénoncé à la police,
+que j'allais être arrêté, que j'étais soupçonné d'être
+ennemi de la République et attaché au jeune roi
+Louis XVII, que je ne faisais que visiter de mauvais
+républicains, etc., etc.</p>
+
+<p>«Le mercredi 7 janvier 1795, nous allâmes nous
+présenter à la Convention nationale pour lui demander
+du pain. Nous obtînmes d'entrer dans la
+salle. Je fus nommé, par décret, répétiteur des
+Sourds-Muets de Paris. La Convention m'accorda
+une pension de 1,200 livres.</p>
+
+<p>«Au mois de septembre 1797, je fis une pétition
+pour réclamer Sicard, proscrit, au Conseil des
+Cinq-Cents, au Conseil des Anciens et au Directoire
+exécutif. Ils la rejetèrent.</p>
+
+<p>«Au mois de décembre, nous allâmes chez le
+général Bonaparte, qui demeurait rue de la Victoire;<a name="page_171" id="page_171"></a>
+mais nous ne pûmes entrer. Nous attendîmes
+longtemps qu'on ouvrît la porte. On nous offrit du
+feu. La citoyenne Dufour, brave dame, avait fait
+elle-même une pétition au général en faveur de
+Sicard. Je tenais la mienne à la main. Nous allâmes
+réclamer Sicard au général. On ne voulait pas nous
+laisser entrer chez lui. Le général, trois jours après,
+envoya quelqu'un à l'Institution; je lui remis ma
+pétition.</p>
+
+<p>«Au mois de novembre 1799, le citoyen Regnault
+de Saint-Jean-d'Angely m'invita à manger la
+soupe chez lui, où je vis Sicard arriver. Je l'embrassai
+fort. Il me fit signe qu'il redevenait libre
+depuis la suppression du Directoire exécutif.</p>
+
+<p>«J'y vis le citoyen Joseph Bonaparte; je lui écrivis
+sur un chiffon de papier ce qui suit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Citoyen législateur,</span></p>
+
+<p>«Je suis bien aise de faire votre connaissance.
+J'ai grande envie de voir de près votre illustre
+frère. Ayez la bonté de le prier de rendre le malheureux
+Sicard proscrit à moi et à mes compagnons
+d'infortune. Je l'ai déjà dit, Sicard et moi,
+nous sommes unis comme deux barres de fer
+forgées ensemble; je ne le quitterai jamais.»</p></div>
+
+<p>«J'embrassai Joseph Bonaparte et Sicard à la
+fois. Je leur serrai la main.</p>
+
+<p>«Au mois de janvier 1800, le citoyen Lucien
+Bonaparte, ministre de l'intérieur, réintégra l'abbé
+Sicard à l'Institution nationale des sourds-muets.</p>
+
+<p>«Au mois de décembre 1801, à l'occasion de la
+machine infernale, nous allâmes avec notre tableau
+noir au palais des Tuileries, pour féliciter le premier
+Consul.</p>
+
+<p>«J'écrivis au premier Consul ce qui suit:</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Citoyen premier Consul,</span><br />
+</p>
+
+<p>«Nous avons l'honneur de vous témoigner que
+nous rendons mille grâces à l'Être suprême de
+ce qu'il vous a sauvé de la machine infernale,
+afin que vous fassiez notre bonheur.»</p></div>
+
+<p>«Ayant lu cela, le premier Consul me fit demander
+par l'abbé Sicard quand furent construites les
+pyramides d'Égypte. Je répondis que ce fut avant
+Jésus-Christ.</p>
+
+<p>«Au mois de février 1802, l'abbé Sicard me
+mena avec lui chez la mère du premier Consul,
+qui me fit signe qu'elle était mère de huit enfants.</p>
+
+<p>«Louis Bonaparte me fit la question suivante:
+Quelle est la personne que l'homme aime le plus<a name="page_173" id="page_173"></a>
+au monde?»&mdash;Je lui répondis: «C'est son père,
+c'est sa mère à cause qu'ils sont les auteurs de
+ses jours.»</p>
+
+<p>«Sa s&oelig;ur était au lit; je la trouvai semblable au
+premier Consul.</p>
+
+<p>«Au mois de mai, l'abbé Sicard me mena avec
+lui chez un grand seigneur, où je vis l'oncle maternel
+du premier Consul, le cardinal Fesch, archevêque
+de Lyon. Après dîner, ce prélat me fit la
+question suivante: «Qu'est-ce que la religion?»&mdash;Je
+lui répondis: «La religion est l'alliance entre
+Dieu et les hommes; le culte que nous rendons à
+notre créateur; la boussole de nos devoirs envers
+lui, envers nos semblables, envers nous-mêmes;
+l'accolade que les hommes donnent au créateur,
+comme celle que les enfants donnent à leur père.»</p>
+
+<p>«Au mois de juin, nous eûmes à la séance publique
+Jérôme Bonaparte et Eugène, beau-fils du
+premier Consul. On me fit la question suivante:
+«Quel est le plus intéressant des êtres de la nature?»&mdash;Je
+répondis: «<i>C'est le soleil.</i>»</p>
+
+<p>«Au mois de décembre, un prince russe nous
+invita, l'abbé Sicard et moi, à dîner chez lui. Il me
+fit la question suivante: «Que pensez-vous de
+Bonaparte?»&mdash;Je lui répondis: «Je pense que
+Bonaparte peut être comparé à Jules César et à<a name="page_174" id="page_174"></a>
+Alexandre, et que c'est le plus habile des généraux:
+il est véritablement roi sous le titre de
+premier Consul et l'instrument du peuple.»</p>
+
+<p>«Il me demanda: «A quoi peut-on comparer le
+son?»&mdash;Je répondis: «Quoique je n'en aie aucune
+idée à cause de ma surdité, je crois pouvoir le
+comparer à la couleur rouge.»</p>
+
+<p>L'aveugle Saunderson, de son côté, comparait
+la couleur rouge au bruit de la trompette.</p>
+
+<p>«Au mois de février 1805, nous eûmes, aux
+exercices, sa Sainteté le pape Pie VII qui me fit
+demander «ce que c'est que l'enfer.»&mdash;Je répondis:
+«L'enfer est le supplice éternel des méchants;
+un déluge de feu qui ne finit pas, et dont Dieu se
+sert pour punir ceux qui meurent en l'outrageant.»</p>
+
+<p>«Au mois de janvier 1815, nous eûmes la visite
+de la duchesse d'Angoulême. Elle me fit demander
+ce que je pensais de la musique.&mdash;Je lui répondis:
+«Quoique je sois dans l'impossibilité de
+l'apprendre, je crois que c'est l'art de recueillir
+les sons par le flux et le reflux, d'en faire un bouquet
+pour affecter agréablement les oreilles vivantes.
+Les miennes sont mortes; mes yeux les
+remplacent pour apprendre.»</p>
+
+<p>C'est en 1808 que le premier travail de Jean<a name="page_175" id="page_175"></a>
+Massieu sortit de l'imprimerie de l'Institution des
+sourds-muets. En voici le titre:</p>
+
+<p><i>Nomenclature ou tableau général des noms, des
+adjectifs énonciatifs, actifs et passifs et des autres
+mots de la langue française, selon l'ordre des besoins
+usuels et selon le degré d'intérêt des objets et de
+leurs qualités, dans leur classification naturelle et
+analytique, en français et en anglais; avec l'alphabet
+gravé des sourds-muets.</i></p>
+
+<p>Dès le principe, l'auteur n'avait eu d'autre intention
+que de mettre en ordre, pour son usage
+personnel, la nomenclature des noms des objets
+répandus dans la nature, de ceux des arts, des
+diverses fonctions, des usages des hommes réunis
+en société, ainsi que les mots employés à exprimer
+toutes les idées qui servent à modifier les êtres et
+les choses. Aux élèves qui le désiraient il distribuait
+son manuscrit par petits cahiers à mesure
+qu'il le rédigeait. Depuis, il fut sollicité non-seulement
+de l'augmenter, mais de le faire imprimer
+avec la traduction anglaise en regard.</p>
+
+<p>Nous ne devons ni ne pouvons le dissimuler,
+cet essai pèche par trop de détails inutiles, outre
+que l'ordonnance n'en est pas bien entendue.</p>
+
+<p>Toutefois, selon l'éditeur, cette première publication
+devait servir de fondement et de préambule<a name="page_176" id="page_176"></a>
+à la seconde, <i>la Théorie des signes de l'abbé Sicard</i>,
+et au <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet</i>, troisième
+ouvrage destiné à compléter les deux autres en
+enseignant les moyens de mettre tous ces matériaux
+en &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Quelque temps avant la mort de l'abbé Sicard,
+Massieu nous annonça, dans un épanchement de
+joie, qu'il allait nous doter d'une grammaire nouvelle,
+qui devait, à l'en croire, faire faire un grand
+pas à notre enseignement. Effectivement, sous nos
+yeux, il apporta une persévérance extraordinaire
+à écrire cahiers sur cahiers et il nous les montrait
+au fur et à mesure. Autant que notre faible intelligence
+put, à cette époque, nous permettre d'associer
+un jugement motivé à cette besogne ingrate,
+ce n'était qu'un pêle-mêle de phrases, plus ou moins
+heureusement construites, faute d'une certaine
+régularité dans la disposition du sujet, dans le
+rapport philosophique, les points de départ et
+d'arrivée de l'instruction.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en fût, nous préférâmes alors et depuis
+laisser notre opiniâtre travailleur se complaire dans
+les illusions de son innocent amour-propre, que
+de lui adresser la moindre observation sur une
+pareille matière. Sa bonne volonté suffisait pour
+l'excuser à nos yeux.<a name="page_177" id="page_177"></a></p>
+
+<p>Il était impossible que le directeur de l'École de
+Lille continuât désormais à prendre à l'enseignement
+une part aussi active qu'on avait paru l'espérer
+d'abord. Déjà on avait remarqué un affaiblissement
+sensible dans sa mémoire, jusque-là, étonnante.
+Le titre de directeur honoraire lui fut donné,
+et il le conserva jusqu'à sa mort. Les frères de Saint
+Gabriel et les s&oelig;urs de la Sagesse le soutenaient
+dans cette &oelig;uvre de dévouement. Entouré d'attentions
+incessantes, on croira sans peine que sa retraite
+dut être paisible et heureuse.</p>
+
+<p>C'est le 23 juillet 1846 qu'il s'éteignit doucement
+dans sa soixante-quatorzième année à la suite de
+longues infirmités qui prenaient chaque jour un
+caractère plus alarmant. Le lendemain, eurent lieu
+ses obsèques à Saint-Étienne. Dans la foule qui
+suivait sa dépouille mortelle, on remarquait le
+maire de la ville et plusieurs membres du clergé.
+Les coins du poêle étaient tenus par MM. Richebé,
+Leglay, Defontaine et Vanackère, membres de la
+commission de surveillance de l'établissement,
+qu'accompagnaient les élèves sourds-muets des
+deux sexes.</p>
+
+<p>Au sortir de la ville, le cortége funèbre se dirigea
+vers l'église d'Esquermes, et de là vers le cimetière
+de cette commune.<a name="page_178" id="page_178"></a></p>
+
+<p>Au moment où les restes du défunt y furent
+déposés, M. Leglay prononça sur sa tombe un
+discours qui parut produire la plus vive impression
+sur toute l'assistance, car il résumait avec
+une noble simplicité la vie, les travaux et le caractère
+de celui qui venait d'être enlevé à son amitié.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Voici quelques passages de cette allocution:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Messieurs, s'écria-t-il d'une voie émue, après
+les paroles saintes et consacrées que l'Église achève
+de faire entendre en fermant la tombe qui est
+devant nous, je me suis demandé s'il était bien
+convenable qu'une autre voix, une voix sans mission
+et sans autorité osât s'élever, à son tour, dans
+cette enceinte funèbre..... Oui, quand le prêtre a
+terminé son pieux ministère, quand les chants de
+douleur et de consolation, de mort et d'espérance
+ont cessé, l'amitié, jusque-là, recueillie et silencieuse
+peut, ce nous semble, payer à celui qui n'est plus
+un tribut public de regrets et d'hommages. Et puis,
+ces infortunés enfants qui se pressent autour de
+nous, et dont plusieurs sans doute voient la mort et
+son grave appareil pour la première fois, ne s'attendent-ils
+pas que quelqu'un parlera ici pour eux?
+Massieu lui-même n'a-t-il pas compté sur un filial
+et amical adieu à cette heure suprême?<a name="page_179" id="page_179"></a></p>
+
+<p>«Du reste, Messieurs, je serai bref. La vie de
+Jean Massieu se compose de peu d'événements. Cet
+homme a été tout à la fois glorieux et obscur; sa
+renommée fut grande et son existence modeste.
+Tout le monde sait en France que l'abbé Sicard,
+illustre instituteur des sourds-muets, eut un élève
+chéri que les éclairs de son génie et la beauté de
+son âme ont rendu célèbre, mais qu'est devenu ce
+sourd-muet si applaudi autrefois, si prôné partout;
+comment cette intelligence éminente a-t-elle
+concouru au bonheur de celui en qui Dieu l'avait
+mise? c'est ce dont on ne s'est guère informé, et ce
+que beaucoup ignorent.</p>
+
+<p>«Jean Massieu a raconté lui-même sa vie dans
+un écrit de quelques pages. Cet opuscule remarquable
+par la naïveté de la pensée et par l'étrange
+originalité du style sera peut-être publié un jour.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>«C'est à nous, Messieurs, qu'il a été donné
+d'accueillir, au déclin de sa vie, cet homme dont
+le nom est si populaire, dont la gloire est si
+douce. Attiré à Lille par l'amitié enthousiaste d'un
+de nos honorables concitoyens, qui l'a précédé
+dans la tombe, il a trouvé, d'une part, des compagnons
+d'infortune à soulager, c'est-à-dire à<a name="page_180" id="page_180"></a>
+instruire, et d'une autre, des sympathies généreuses,
+un concours universel; prêtres, magistrats
+et citoyens lui ont tendu une main amie. Quelques-uns
+ont pris la chose à c&oelig;ur, et l'école des sourds-muets
+s'est trouvée tout à coup constituée et
+florissante sous la direction de Massieu.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>«Le même ami qui, des montagnes de l'Aveyron,
+l'avait fait venir à Lille, lui assigna un autre
+rendez-vous encore: M. Vanackère a voulu que
+Massieu vînt se coucher à côté de lui dans ce lit de
+la sépulture. V&oelig;u touchant, tu es accompli!
+Tombes des deux amis, soyez sacrées et respectées
+à jamais sous la sauvegarde de la religion et
+de la foi publique. Messieurs, notre célèbre sourd-muet
+laisse après lui une famille qui n'a pour
+héritage que le nom et le souvenir des vertus de
+Massieu; mais la ville hospitalière, qui a ouvert au
+père ses bras affectueux, ne fermera aux enfants
+ni ses bras, ni son c&oelig;ur.»</p></div>
+
+<p><a name="page_181" id="page_181"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII <small>ET DERNIER</small>.<br /><br />
+<small>LAURENT CLERC.</small></h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.&mdash;Ses rapports avec un
+académicien auprès duquel il avait à remplir une commission
+du respectable directeur.&mdash;Ses définitions et réponses aux
+exercices publics de l'Institution et autre part.&mdash;Il a été non-seulement
+l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de
+ses malheureux camarades.&mdash;Il appuie la supplique de l'un
+d'eux, graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche.
+Appelé à fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut
+(Amérique du Nord), il réussit à la faire prospérer.&mdash;Il
+unit son sort à celui d'une sourde-muette américaine qui lui
+donne six enfants, tous entendants-parlants.&mdash;Réponse au
+préjugé qui paraît encore régner sur la surdi-mutité héréditaire.&mdash;Voyages
+de Laurent Clerc en France.&mdash;Ses documents sur
+l'origine et les progrès de son école.&mdash;Ses anciens camarades
+et élèves lui offrent un dîner d'adieu.&mdash;Sa correspondance
+avec l'auteur de ce livre.&mdash;Sa fin aussi heureuse que sa vie,
+dans le Nouveau-Monde.</p></div>
+
+<p>A la Balme, près de Lyon, Laurent Clerc vint au
+monde en 1785, avec une triple infirmité: il était
+privé de l'ouïe, de la parole et de l'odorat, mais la
+nature l'en dédommagea amplement.<a name="page_182" id="page_182"></a></p>
+
+<p>Il n'avait pas encore atteint sa douzième année,
+qu'il fut admis à l'école de l'abbé Sicard. Ses progrès
+y furent si rapides dans toutes les parties de
+l'enseignement, qu'en 1807 le célèbre directeur
+voulut l'adjoindre, en qualité de répétiteur, à
+Massieu, que Clerc laissa bientôt fort loin derrière
+lui.</p>
+
+<p>Appelé, comme son émule, à soutenir la gloire
+de l'établissement, dans les séances publiques qui
+s'y donnaient au moins deux fois par mois, ses
+réponses furent accueillies souvent avec non moins
+de sympathie.</p>
+
+<p>Il avait, de plus, ce qui manquait à son frère
+d'infortune, des manières agréables, polies, engageantes
+et l'habitude de la bonne compagnie.
+C'était, sous ce rapport, l'opposé de son confrère;
+c'était ce que les Anglais appellent <i>a true gentleman</i>.
+Jamais on ne le vit tirer vanité de ses avantages,
+il se montrait, au contraire, prêt à faire
+valoir les qualités de son compagnon d'infortune,
+chaque fois que l'occasion s'en présentait.</p>
+
+<p>Un jour, l'abbé Sicard avait chargé Clerc de
+redemander à un de ses confrères de l'Académie
+française un livre qu'il lui avait prêté. Ce dernier
+voulant mettre à l'épreuve la réputation du messager,
+lui adressa questions sur questions relativement<a name="page_183" id="page_183"></a>
+à la métaphysique. Frappé de la justesse de
+ses réponses, il finit par lui dire: «Ma foi, Monsieur,
+je vous admire!</p>
+
+<p>&mdash;«Qu'aurait-ce donc été, Monsieur, répondit
+notre jeune instituteur, si vous aviez vu Massieu?»</p>
+
+<p>Pour que le lecteur puisse juger s'il y a de
+l'exagération dans cet éloge de l'académicien, nous
+croyons devoir transcrire ici quelques-unes des
+définitions et réponses du sourd-muet.</p>
+
+<p>«<i>D.</i> Quelle différence y a-t-il entre <i>l'esprit</i> et
+<i>la matière</i>?</p>
+
+<p>«<i>R.</i> L'esprit est une substance intellectuelle,
+capable de penser, de méditer, de réfléchir, de
+juger, de connaître, de raisonner, etc.</p>
+
+<p>«La matière est ce dont une chose est ou peut
+être faite. L'esprit n'a pas de matière, car l'esprit
+est tout pur, sans corps, sans étendue, sans
+forme, sans parties. Il est indivisible. La pensée,
+la méditation, le jugement, l'imagination, l'invention,
+la raison, tout cela est l'esprit même.</p>
+
+<p>«<i>D.</i> Y a-t-il quelque différence entre <i>la raison</i>
+et <i>le jugement</i>?</p>
+
+<p>«<i>R.</i> La raison nous distingue des bêtes. Elle
+nous fait préférer ce qui est bon, et nous détourne
+de ce qui est mauvais.</p>
+
+<p>«Le jugement arrête notre esprit à deux choses<a name="page_184" id="page_184"></a>
+qui s'accordent ou ne s'accordent pas, et nous
+invite à les examiner. Nous les examinons, nous
+les pesons dans la balance intellectuelle, et nous
+croyons que de ces deux choses l'une a raison et
+l'autre a tort. Nous prononçons, en conséquence,
+en faveur de la première, et condamnons la seconde.
+Voilà le jugement.</p>
+
+<p>«<i>D.</i> Qu'est-ce que <i>l'ingénuité</i>?</p>
+
+<p>«<i>R.</i> L'ingénuité est naturelle, franche, naïve,
+sans finesse, sans déguisement, sans détour dans
+les paroles comme dans les actions.</p>
+
+<p>«Les paysans, les gens de la campagne sont
+pour la plupart <i>simples</i>, parce que leur esprit n'a
+pas été cultivé.</p>
+
+<p>«Les enfants et les jeunes gens bien nés et
+bien élevés sont <i>ingénus</i>, parce que leur c&oelig;ur n'a
+pas été corrompu.</p>
+
+<p>«<i>D.</i> Quelle différence trouvez-vous entre l'abbé
+de l'Épée et l'abbé Sicard?</p>
+
+<p>«<i>R.</i> L'abbé de l'Épée a inventé la manière d'instruire
+les sourds-muets, mais il avait laissé à désirer;
+l'abbé Sicard l'a beaucoup perfectionné, mais,
+s'il n'y avait pas eu l'abbé de l'Épée, il n'y aurait
+pas eu l'abbé Sicard.</p>
+
+<p>«<i>D.</i> Les sourds-muets sont-ils malheureux?</p>
+
+<p>«<i>R.</i> Ils ne le sont pas. Qui n'a rien eu, n'a rien<a name="page_185" id="page_185"></a>
+perdu et qui n'a rien perdu, n'a rien à regretter.</p>
+
+<p>«Or les sourds-muets n'ont jamais entendu ni
+parlé; donc ils n'ont perdu ni l'ouïe, ni la parole
+et, par conséquent, ils ne peuvent regretter ni
+l'une, ni l'autre. Or qui n'a rien à regretter ne
+peut être malheureux, donc les sourds-muets ne
+sont ni ne peuvent être malheureux. D'ailleurs,
+c'est une grande consolation pour eux de pouvoir
+remplacer l'ouïe par l'écriture et la parole par les
+signes.»</p>
+
+<p>Dans une soirée donnée par un amiral anglais,
+aux environs de <i>Cavendish-Square</i>, une jeune dame
+ayant témoigné à Clerc le désir de connaître le
+parallèle qu'il pourrait établir entre les Anglaises
+et les Françaises.</p>
+
+<p>«Mesdames les Anglaises, répondit-il, sont généralement
+grandes, belles, bien faites. La beauté
+de leur teint est surtout remarquable; mais, je leur
+en demande pardon, généralement aussi elles manquent
+de grâce, de tournure, d'élégance. Si, quant
+à la taille et à la régularité des traits, elles l'emportent
+sur les Parisiennes, combien ne leur sont-elles
+pas inférieures pour la mise et les façons?»</p>
+
+<p>Interprète des sentiments des élèves de l'Institution
+à l'égard des plus hauts personnages qui
+venaient la visiter, témoin la duchesse d'Angoulême,<a name="page_186" id="page_186"></a>
+la duchesse de Berry et bien d'autres, Clerc
+était aussi le secrétaire complaisant de ceux qui
+recouraient à sa plume facile, qu'on pouvait prendre
+souvent pour celle d'un parlant instruit.</p>
+
+<p>Un jour, un sourd-muet hongrois, ancien élève
+de l'Institution, fondée à Vienne par Joseph II
+d'après la méthode de l'abbé de l'Épée, étant venu
+à Paris dans l'espoir d'y trouver de l'ouvrage
+comme graveur, se présente à notre homme d'affaires,
+et lui confie le grand embarras dans lequel
+le jettent les dettes que lui a fait contracter son
+manque de travail.</p>
+
+<p>Le répétiteur va trouver l'abbé Sicard, et lui communique
+son dessein d'accompagner le malheureux
+artiste chez l'ambassadeur d'Autriche près la cour
+de France, pour l'entretenir de sa position.</p>
+
+<p>«Mais, objecte le directeur d'un air étonné, mon
+cher élève, comment vous y prendrez-vous pour
+vous mettre en relation avec le diplomate?</p>
+
+<p>&mdash;«Comment? répond Clerc, vous, mon cher
+maître, le grand instituteur des sourds-muets,
+vous me le demandez! Je n'aurai qu'à traduire par
+écrit en français à l'ambassadeur les signes de son
+pauvre compatriote. Certes, il est impossible qu'un
+envoyé à la cour de France ignore la langue française.<a name="page_187" id="page_187"></a></p>
+
+<p>A peine de retour d'Angleterre où, ainsi que
+Massieu, il avait accompagné, on se le rappelle, son
+maître chéri, il fut recherché par un jeune ministre
+protestant, M. Gallaudet, qui avait été délégué à
+Paris par le gouvernement des États-Unis pour
+s'y faire initier à la méthode de rendre les sourds-muets
+à la religion et à la société.</p>
+
+<p>Après avoir fréquenté pendant trois mois environ
+l'École, le nouveau disciple, aussi distingué par la
+pénétration de son esprit que par ses qualités personnelles,
+proposa à notre répétiteur de devenir
+son collaborateur dans l'autre hémisphère. Ce dernier
+accepte d'autant plus volontiers cette offre
+qu'il eut toujours bien de la peine à se contenter
+des faibles appointements attachés à son emploi.</p>
+
+<p>Il se rend donc en 1816, accompagné des regrets
+de toute la maison et de ceux en particulier de son
+directeur, avec le ministre protestant, à Hartford,
+État de Connecticut.</p>
+
+<p>Ce fut à partir de 1817 qu'il professa avec autant
+de succès que de persévérance jusqu'en 1858 dans
+l'<i>American asylum</i> de cette ville, premier établissement
+fondé dans le Nouveau-Monde pour l'instruction
+des sourds-muets.</p>
+
+<p>Le 28 mai 1818, M. Gallaudet, à l'occasion des
+examens des élèves de cette école, lut devant le<a name="page_188" id="page_188"></a>
+gouverneur et les deux Chambres de la législature
+un discours composé en anglais par notre compatriote.</p>
+
+<p>Il est aisé de comprendre la prodigieuse impression
+que produisit sur toute l'assistance la lecture
+du manuscrit du sourd-muet français, qui honorait
+son pays et l'humanité tout entière en faisant le
+sacrifice volontaire de ses goûts et de ses affections
+aux malheureux habitants de régions si lointaines,
+dans l'espoir que l'éternelle lumière réveillerait leur
+intelligence bornée, et transplanterait chez eux les
+principes vivifiants qui l'avaient métamorphosé
+lui-même.</p>
+
+<p>Il était impossible que l'abnégation dévouée de
+cet apôtre d'une nouvelle espèce n'excitât pas
+l'admiration des États assemblés. Dès le premier
+jour, ils s'empressaient de fournir aux dépenses
+urgentes d'une institution de sourds-muets.</p>
+
+<p>L'établissement prospérait à vue d'&oelig;il, et il
+faut rendre aux fondateurs cette justice qu'ils secondaient
+merveilleusement les efforts de l'instituteur
+sourd-muet. Par l'aménité de son caractère, il
+s'était concilié non-seulement l'amitié de ses nouveaux
+<i>catéchumènes</i>, mais l'estime de ses collaborateurs
+et de tous ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Pour comble de bonheur, il obtint la main d'une<a name="page_189" id="page_189"></a>
+jeune et aimable sourde-muette, issue de parents
+riches du pays, dont il eut six enfants tous entendants
+parlants (trois garçons et trois filles).</p>
+
+<p>A ceux qui lui demandaient comment une famille
+si nombreuse pouvait être élevée par un père
+et une mère, privés de l'ouïe et de la parole, il se
+contentait de répondre que, dans cette &oelig;uvre, ni
+lui ni sa femme n'avaient jamais éprouvé le moindre
+embarras.</p>
+
+<p>«Lorsque, leur expliquait-il, mes enfants étaient
+au berceau, j'agitais une sonnette à leurs oreilles;
+ils se retournaient avec vivacité, la bouche souriante,
+et j'en concluais qu'ils n'étaient pas sourds
+et qu'ils ne seraient pas muets.»</p>
+
+<p>Avec quel bonheur le père et la mère ne se jetaient-ils
+pas dans les bras l'un de l'autre en pressant
+sur leur c&oelig;ur les fruits de leur union! Et
+avec quel élan de reconnaissance ne levaient-ils
+pas au ciel leurs yeux mouillés de larmes de joie!</p>
+
+<p>M. Gallaudet épousa, à l'exemple de son adjoint,
+une sourde-muette américaine dont il eut bien
+à se louer, et devint père de huit enfants, qui tous
+entendaient et parlaient.</p>
+
+<p>Nous avons connu d'autres sourds-muets qui se
+faisaient parfaitement comprendre de leurs enfants
+en bas-âge, et qui en recevaient des réponses non<a name="page_190" id="page_190"></a>
+moins claires au moyen du même langage. Comment
+un pareil miracle peut-il s'opérer? Les parents
+sourds-muets eux-mêmes ne savaient pas
+plus que nous s'en rendre compte.</p>
+
+<p>Les enfants qui apportent en naissant la même
+infirmité que leurs parents n'ont jamais été nombreux
+en aucun temps, ni dans aucun pays du
+globe. C'est ce qu'on peut aisément prouver par
+mille exemples puisés dans les statistiques des
+deux hémisphères.</p>
+
+<p>Nous croyons pouvoir nous contenter d'invoquer
+ici les renseignements fournis, en 1836, par
+le directeur de l'École de Hartford sur ce sujet intéressant.
+Ils constatent qu'il y a des familles dans
+lesquelles le père ou la mère, d'autres où l'un et
+l'autre sont sourds-muets, tandis qu'aucun sens
+ne manque à leur progéniture.</p>
+
+<p>Laurent Clerc revint au milieu de nous en 1820,
+en 1825 et en 1847. Dans son premier voyage, il
+avait à régler des affaires de famille avec un frère
+parlant, négociant à Lyon, mais il était désireux
+surtout de revoir ses amis.</p>
+
+<p>En 1825, d'après notre désir, il eut l'extrême
+obligeance de nous remettre quelques documents
+sur l'origine et les progrès de sa fondation.</p>
+
+<p>Au risque de nous répéter, nous devons à sa<a name="page_191" id="page_191"></a>
+mémoire de transcrire ici tout son manuscrit sans
+nous permettre de rien changer à son français.
+On comprendra que certains anglicismes échappés
+à sa plume doivent être imputés à son long
+séjour dans sa nouvelle patrie<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<p>Les anciens camarades et élèves de Clerc ne
+voulurent pas le laisser retourner en Amérique
+sans lui offrir un banquet d'adieu. Au toast que je
+portai à sa santé, tant en mon nom qu'en celui des
+autres convives, il répondit tout ému qu'il emportait
+un doux souvenir d'une si belle journée,
+et qu'il nous donnerait, sans faute, de ses nouvelles.</p>
+
+<p>En effet, un bout de lettre de sa main, daté de
+New-York le 12 mai 1826, nous annonça son heureux
+débarquement après une traversée de trente-quatre
+jours. Seulement il avait eu un bien mauvais
+temps, un mât rompu et quelques voiles déchirées.</p>
+
+<p>Pour terminer cette notice trop incomplète,
+voici les dernières lignes que mon ancien maître
+me fit parvenir de Hartford le 23 juillet 1856:<a name="page_192" id="page_192"></a></p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Mon cher Ferdinand,</span></p>
+
+<p>«La dame qui te remettra ce billet est
+Mme Batler, accompagnée de ses deux aimables
+demoiselles. Elles viennent passer quelque temps
+en Europe, et je te prie de les recevoir de ton
+mieux. Son mari, M. John Batler, était autrefois
+un des membres du conseil d'administration de
+notre établissement.</p>
+
+<p>Comme Mme Batler est une de nos meilleures
+amies, je l'ai invitée à visiter l'Institution où j'ai été
+élevé; et, si la classe où je te donnais des leçons
+existe toujours, je te prie de la lui montrer, ainsi
+que la chambre que j'occupais et la place où je
+prenais mes repas. Je désire enfin que tu lui fasses
+voir ma peinture, si elle est toujours à la salle des
+exercices publics, et que tu lui présentes nos autres
+professeurs sourds-muets. En agissant de la
+sorte, tu obligeras beaucoup</p>
+
+<p class="r">«Ton vieil instituteur,&nbsp; &nbsp; <br />
+<br />
+«L<small>AURENT</small> C<small>LERC</small>.»
+</p></div>
+
+<p>A partir de 1858, il jouit d'une modeste pension
+de retraite, ayant mis tous ses soins à assurer en<a name="page_193" id="page_193"></a>
+bon père de famille le bien-être et l'avenir de ses
+enfants.</p>
+
+<p>Le 18 juillet 1869, il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois
+ans, emportant dans la tombe la reconnaissance
+et les respects de tous ceux qui avaient
+eu le bonheur de le connaître.</p>
+
+<p><a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<p><a name="page_195" id="page_195"></a></p>
+
+<h2><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES</h2>
+
+<p><a name="page_196" id="page_196"></a></p>
+
+<p><a name="page_197" id="page_197"></a></p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_a" id="note_a"></a>N<small>OTE <b>A.</b></small></p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Lettre de l'abbé Sicard, directeur des Sourds-Muets, du
+3 novembre 1791.... signée aussi de Haüy, directeur des
+Jeunes Aveugles, les deux institutions étant alors réunies
+dans le même local.</i></p></div>
+
+<p>«Citoyen, d'après la manière dont j'ai été reçu lundi
+dernier au Directoire, je crois que je ne pourrais que nuire
+aux infortunés dont l'éducation m'est confiée en y reparaissant.
+Vous avez entendu qu'on m'a dit qu'il ne fallait
+pas parler au Directoire, qu'on devait lui écrire, et on a
+ajouté qu'<i>on n'y mettait de côté aucune affaire</i>. La pétition
+que j'ai rédigée y a été mise néanmoins tellement de côté,
+que les objets que l'instituteur des Aveugles et moi demandions
+ont été enlevés de l'église des Célestins. Ces objets
+étaient des ornements, des linges d'autel, etc. Car
+pour les monuments, tout le monde sait qu'il n'est pas
+possible de les emporter.</p>
+
+<p>«Mais, citoyen, pouvons-nous être témoins froids et indifférents
+de la dévastation du sanctuaire de notre église,
+et serons-nous encore des importuns, des fâcheux, quand
+nous réclamerons l'autorité du Directoire pour arrêter la
+rapacité de ceux qui viennent nous arracher jusqu'au pied
+des autels des objets de peu de valeur, dont l'enlèvement
+ne peut profiter à personne? A qui faut-il donc, citoyen,
+que nous nous adressions pour empêcher le pillage d'un
+temple que l'on confond mal à propos avec les églises
+supprimées? L'Assemblée nationale a mis, sous la surveillance<a name="page_198" id="page_198"></a>
+du département, l'établissement des Sourds-Muets
+et des Aveugles-nés réunis. N'est-ce pas vous dire que le
+département est notre tuteur, que c'est lui qui doit protéger
+notre propriété, et nous venir en aide quand on nous
+dépouille, et qu'on nous vole?»</p>
+
+<p class="r">S<small>ICARD</small>, instituteur des sourds-muets.<br />
+<br />
+H<small>AUY</small>, instituteur des aveugles-nés.<br />
+</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_b" id="note_b"></a>N<small>OTE <b>B.</b></small></p>
+
+<p>
+<i>Sourds-Muets.</i> <i>Liberté.</i> <i>Égalité.</i><br />
+</p>
+
+<p class="r">Paris, le 4 pluviôse an IX de la République<br />
+française une et indivisible.<br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="c"><i>Le directeur de l'institution nationale des Sourds-Muets de
+naissance au citoyen Dubois, préfet de la police de Paris.</i></p></div>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Citoyen préfet,</span><br />
+</p>
+
+<p>«J'aurais quitté les intéressantes occupation qui remplissent
+ma vie pour suivre jusqu'à votre tribunal le citoyen
+Brylot que vous y avez mandé, si j'avais pu me flatter
+que votre entourage vous permettrait de me recevoir
+et de m'entendre. Mais vous aurez moins de peine à me
+lire puisque je vous enlèverai moins de temps.</p>
+
+<p>«Le citoyen Brylot que vous citez est le gouverneur
+d'un de mes élèves, sourd-muet, de Lisbonne, qui eût été
+victime des massacres du 2 septembre, s'il ne s'y fût soustrait
+en obéissant à la loi de déportation, car celui qui le
+remplaçait dans mon institution a été égorgé à mes côtés,
+dans la prison de l'Abbaye.</p>
+
+<p>«L'exilé n'est rentré en France que pour venir reprendre
+sa place auprès de mes élèves, et c'est le sénateur Perregaux
+qui a obtenu du ministre de la police générale cet
+acte de justice que j'avais sollicité. Il devait se représenter<a name="page_199" id="page_199"></a>
+deux mois après avoir fait preuve de soumission à la Constitution
+de l'an VIII. Il l'a négligé sur l'assurance du citoyen
+Perregaux qu'il pouvait être tranquille, et qu'il déposerait
+ses papiers entre les mains du ministre lui-même,
+pour terminer une affaire qui n'aurait pas dû en être une.
+Ces papiers ont été réellement remis dans les bureaux de
+ce haut fonctionnaire; et c'est au moment où le citoyen
+Brylot attendait cet acte de justice qu'on ne lui refusera
+pas quand on aura le temps de le lui rendre, qu'il est appelé
+auprès de vous. Il y va avec la confiance que doit
+inspirer à tous les innocents la réputation d'impartialité
+et de droiture dont vous jouissez.</p>
+
+<p>«Le sénateur Perregaux ne le laissera pas longtemps,
+sans doute, sans défense. C'est lui qui lui a inspiré une
+confiance qui lui a fait négliger une formalité essentielle,
+c'est lui sans doute qui ira se placer entre sa tête et le
+glaive de la loi, dont tous les bons citoyens se félicitent de
+vous voir armé. Je vous recommande mon ami qui va
+devant vous, accompagné de l'élève qui ne peut être séparé
+de son maître.</p>
+
+<p class="r">«Salut et respect.&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; <br />
+«S<small>ICARD</small>.»
+</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_c" id="note_c"></a>N<small>OTE <b>C.</b></small></p>
+
+<p class="c"><i>Décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre 1792, l'an
+quatrième de la Liberté.</i></p>
+
+<p>«Un secrétaire lit une lettre du citoyen Sicard, instituteur
+des sourds-muets, détenu à l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés;
+il dépose dans le sein de l'Assemblée le danger
+qui vient de menacer ses jours, le dévoûment héroïque du
+citoyen Monnot, horloger, qui a exposé sa vie pour le sauver,<a name="page_200" id="page_200"></a>
+et la reconnaissance profonde qu'il professera éternellement
+pour son généreux libérateur.</p>
+
+<p>«L'Assemblée nationale reconnaît solennellement que
+le citoyen Monnot a bien mérité de la Patrie, et décrète
+qu'un extrait du procès-verbal lui sera envoyé.</p>
+
+<p>«Collationné à l'original par nous président et secrétaires
+de l'Assemblée nationale, à Paris, le 27 septembre 1792,
+l'an quatrième de la Liberté.</p>
+
+<p class="r">H<small>ÉRAULT DE</small> S<small>ÉCHELLES</small>, président.<br />
+«G<small>OSSELIN</small>, G. R<small>OMME</small>, secrétaires.»<br />
+</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_d" id="note_d"></a>N<small>OTE <b>D.</b></small></p>
+
+<p class="c"><i>Différence entre les mots</i> sourd et muet <i>et</i> sourd-muet.</p>
+
+<p>La dénomination de <i>sourd</i> et <i>muet</i> suppose deux incapacités
+distinctes, et n'étant pas une conséquence nécessaire
+l'une de l'autre; d'une part, l'incapacité d'entendre,
+occasionnée par la paralysie du nerf auditif ou par toute
+autre cause, de l'autre, l'incapacité absolue d'articuler la
+parole humaine, incapacité qui est le résultat physiologique
+de diverses causes; tandis que l'appellation de
+<i>sourd-muet</i> renferme, au contraire, l'idée du rapport direct
+de la surdité au mutisme, de telle façon que celui-ci
+soit considéré alors comme la conséquence obligée de
+celle-là.</p>
+
+<p>D'après cette double considération, la dénomination de
+<i>sourds-muets</i> a été adoptée pour les établissements qui
+leur sont consacrés.<a name="page_201" id="page_201"></a></p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_e" id="note_e"></a>N<small>OTE <b>E.</b></small></p>
+
+<p class="r">Paris, ce 20 ventôse, an VI de la République.<br />
+</p>
+
+<p class="nind">
+<i>Administration<br />
+des<br />
+Sourds-Muets.</i><br />
+</p>
+
+<p class="c">
+<i>A mes Concitoyens!</i><br />
+</p>
+
+<p>«Je crois devoir vous annoncer que le gouvernement
+m'a nommé à la place de chef de l'institution nationale
+des Sourds-Muets de Paris; la même confiance qu'il m'a
+témoignée, j'espère la mériter un jour de votre part: je
+deviens le père de vos enfants, et, en cette qualité, je
+mettrai tous mes soins à vous remplacer dignement auprès
+d'eux. Père de famille moi-même, le sentiment de
+la paternité ne m'est pas étranger; et il est à présumer
+que je les traiterai comme je désirerais que l'on traitât les
+miens, si, pour leur éducation, j'étais forcé de les tenir
+éloignés de la maison paternelle.</p>
+
+<p>«Je vous prie instamment d'entretenir une correspondance
+directe avec moi; je me ferai toujours un devoir de
+vous communiquer tous les détails concernant leur physique
+et leur moral; je vous promets que mes collègues et
+moi, nous emploierons tous nos moyens à en faire, malgré
+leur infirmité, de bons fils et de bons citoyens.</p>
+
+<p>
+«Salut et fraternité.<br />
+</p>
+
+<p class="r">«<i>Signé</i>: A<small>LHOY</small>.»<br />
+</p>
+
+<p><i>P. S.</i> «Je vous prie instamment de m'accuser réception
+de cette lettre.»</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_f" id="note_f"></a>N<small>OTE <b>F.</b></small></p>
+
+<p class="r">Paris, le 4 frimaire, an VI de la République française.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«<i>Au citoyen ......</i></span><br />
+</p>
+
+<p>«Ce que vous me dites avoir écrit à votre fils, mon cher<a name="page_202" id="page_202"></a>
+citoyen, est infiniment raisonnable. Il ne faut adopter une
+religion qu'autant qu'on est convaincu qu'elle est la seule
+bonne. Les motifs humains ne doivent entrer pour rien
+dans un choix aussi important. L'autorité même d'un
+père devient ici nulle; car si le père est dans l'erreur, il
+n'a pas le droit de la commander à la conscience de son
+fils. Ces principes sont évidents et certainement convenus
+entre vous et moi.</p>
+
+<p>«Le citoyen Rey Lacroix<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> en est sans doute convaincu
+comme vous et moi, et ne mérite pas qu'on l'accuse
+d'avoir proposé un acte d'hypocrisie. Pourquoi a-t-il
+offert en mariage à votre fils sa jeune fille sourde-muette?
+C'est qu'il craindrait, en la donnant à un autre, qu'on ne
+la prît pour le bien qu'elle doit avoir, et il voudrait qu'il
+y eût entre les deux époux égalité d'infortune, pour que
+l'un n'eût rien à reprocher à l'autre, et que leur amour ne
+trouvât jamais dans leur infirmité un motif de refroidissement.</p>
+
+<p>«Quant à la religion, Rey Lacroix a pensé qu'il fallait
+aussi qu'elle fût la même à cause des dangers qui menacent
+l'union de deux personnes d'opinions diverses sur ce
+point qui revient à tous les moments de la vie.</p>
+
+<p>«En demandant à votre fils de suivre la religion catholique,
+il n'a pas cru lui demander ni de changer de
+religion, ni d'en adopter une contraire à ses idées.<a name="page_203" id="page_203"></a></p>
+
+<p>«1º Rey Lacroix savait qu'un sourd-muet, avant d'avoir
+reçu mes leçons, ne saurait avoir fait choix d'aucune religion,
+puisque personne ne peut, sans mes moyens, faire
+entrer une seule idée semblable dans de pareils esprits.
+Il regarde donc la tête et le c&oelig;ur de votre fils comme une
+table rase sur laquelle nul n'avait pu graver encore aucune
+croyance semblable; et comme je professe la religion
+catholique, il s'imagine que ce serait celle que je lui
+enseignerais, quand je le croirais susceptible de recevoir
+de pareilles idées. Rey Lacroix n'a donc pu proposer
+aucun changement à quelqu'un qui n'était pas encore en
+état de choisir.</p>
+
+<p>«2º Il n'a pu proposer une croyance contraire aux
+idées de votre fils. Car quelles idées peut avoir un sourd-muet
+sur la religion, lui qui, avant que je lui en parle,
+ignore s'il en existe une, lui qui ne sait pas même s'il y
+a un Dieu; et qui, arrivé sur la terre quand tout est
+créé, ne sait pas, puisque personne n'a pu l'instruire, si
+tout ce qu'il voit n'a pas toujours été, sans que personne
+ait donné l'être à quoi que ce soit. Ainsi la religion chrétienne
+et romaine ne serait pas plus contraire aux idées
+de votre fils, qu'elle ne l'est aux idées des enfants des
+catholiques. Ce serait donc condamner un pareil être à
+n'avoir aucune religion que de le laisser maître d'en choisir
+une. Car, pour choisir, il faut comparer, pour comparer,
+il faut connaître, pour connaître, il faut étudier toutes
+les croyances. Or cette étude, très-longue et très-difficile
+pour tout homme, est à peu près impossible à un sourd-muet.
+Il faut choisir pour lui, et après avoir choisi, lui
+prouver que le choix est bon. C'est ce que j'aurais fait, si
+vous m'aviez laissé maître de l'éducation chrétienne de
+votre fils, et si vous ne lui eussiez pas expressément défendu<a name="page_204" id="page_204"></a>
+tout acte de catholicisme; alors je lui aurais enseigné
+la religion chrétienne catholique, apostolique et romaine,
+qu'il aurait trouvée aussi bonne et aussi raisonnable
+qu'elle l'est pour moi qui l'étudie depuis l'âge de
+raison, et ainsi il aurait professé la religion que Rey Lacroix
+désirait qu'il eût pour épouser sa fille. Votre fils
+n'eût point embrassé cette religion pour se marier, mais
+parce que je la lui aurais enseignée; et il se serait marié
+parce qu'il eût été catholique.</p>
+
+<p>«Mais vous ne le voulez pas catholique. Eh bien! je
+respecterai vos volontés. Vous le désirez protestant. A
+vous de le pousser dans cette voie! Car ne connaissant
+que la croyance religieuse que je professe, vous ne pouvez
+exiger que j'entreprenne une tâche que désavouerait
+ma conscience. Au reste, la religion romaine et la religion
+protestante seraient pour lui sur la même ligne, et l'une
+ne contrarierait pas moins ses idées que l'autre, puisque
+toute religion contrarie nécessairement nos idées. Dites
+plutôt que vous tenez à ce qu'il ait votre religion, comme
+vous avez celle de votre père. Nous aurions la même,
+vous et moi, mon cher citoyen, si vos ancêtres avaient
+tous dit comme vous.</p>
+
+<p>«J'ai cru cette explication nécessaire pour votre satisfaction
+et pour l'acquit de ma conscience. Votre fils n'ira
+point à la messe puisque vous le lui défendez expressément.
+Vous lui dites que si, contre votre attente, on voulait
+<i>le forcer à y aller, il n'aurait qu'à vous l'écrire sur le
+champ</i> (je copie vos propres expressions).</p>
+
+<p>«Soyez tranquille. La religion romaine n'est pas une
+religion de contrainte et de violence, comme certains de
+ses infortunés ennemis l'en accusent. Elle invite et ne<a name="page_205" id="page_205"></a>
+force jamais. Ainsi votre fils n'aura pas à vous dénoncer
+le moindre acte de violence d'aucun de nous.</p>
+
+<p>«C'est M. Bonnefoux, un de mes adjoints, qui me remplace
+en ce moment. Il est aussi tolérant que moi. Il
+aime, comme moi, vos chers enfants dont nous sommes
+très-satisfaits.</p>
+
+<p>«Je m'occupe, à l'heure qu'il est, de faire apprendre
+la gravure à votre fils aîné. J'ai préféré pour lui cet état à
+celui d'imprimeur que je voulais d'abord lui donner,
+puisqu'il a déjà fait et qu'il continue à faire dans le dessin
+des progrès sensibles, et qu'il ne faut pas contrarier
+de si heureuses dispositions, ni courir risque que le temps
+qu'il a consacré à cette étude ne soit perdu. Quand l'éducation
+du frère puîné sera plus avancée, je l'occuperai à
+l'imprimerie. Nous en avons une dans la maison. Vous
+pouvez vous rassurer sur ma tendresse pour ces enfants
+qui sont devenus les miens. Ils ont un excellent caractère
+et annoncent assez par là que c'est d'une tige heureuse
+qu'ils sortent. Le père d'enfants aussi doux doit être un
+excellent homme. J'ai à la disposition du citoyen Damin
+les 66 francs que je vous dois pour les bas. Je les fournirai
+à mesure que les besoins des enfants l'exigeront.</p>
+
+<p>«Quant à moi, je ne suis pas <i>renfermé</i>, Dieu merci!
+Je me tiens seulement caché par prudence et par respect
+pour l'autorité supérieure, jusqu'à ce qu'on ait examiné
+mon affaire, qui cessera d'en être une, quand on pourra
+s'en occuper. Je continue de communiquer avec mon
+institution. Votre fils m'écrit, je lui réponds. Je vois tous
+les jours les citoyens Bonnefoux et Damin. Je vous remercie
+bien du tendre intérêt que vous me témoignez,
+et je vous prie de croire que mes sentiments pour vous et
+pour nos chers enfants ne changeront jamais, quoique<a name="page_206" id="page_206"></a>
+nos opinions religieuses ne soient pas les mêmes.</p>
+
+<p>«J'ai causé avec un graveur de la proposition dont je
+vous entretiens à l'autre page. Il y a actuellement trop
+peu d'ouvrage pour un graveur par suite de l'abolition
+des armoiries, et cet état est trop long à apprendre pour
+qu'il y faille penser. On serait d'avis qu'il apprît à
+peindre en miniature ou à l'huile. C'est une étude de plusieurs
+années; et encore ne peut-on répondre que le
+jeune homme aura assez de talent pour gagner de sitôt sa
+vie à ce métier. En lui donnant l'état d'imprimeur, on
+risque de lui faire perdre tout ce qu'il a appris dans le
+dessin. Si vous avez à Nîmes des manufactures de soieries
+où il faille des dessinateurs, comme à Lyon et à Jouy,
+ce serait excellent. On y fait des bas, il pourrait apprendre
+à en faire. Mais voilà encore le dessin devenu inutile.
+Songeons cependant à lui donner une profession qui lui
+convienne dans sa partie, qui le fasse vivre et qui n'exige
+pas plusieurs années d'apprentissage. Car le décret de
+fondation de l'École des sourds-muets porte qu'après cinq
+ans révolus, on renvoie chez lui chaque élève. Je ne suis
+pas le maître de faire une exception. Il écrit toujours
+fort bien, mais sa vue est faible. Pesez tout cela dans
+votre sagesse, et faites-moi connaître vos intentions par
+votre prochaine lettre.</p>
+
+<p>«Je crois, tout bien examiné, bien pesé, que le métier
+de faiseur de bas serait celui qui lui conviendrait le mieux.
+Je vous ai tout dit là-dessus. C'est à vous de décider. Faites
+entrer dans votre calcul cette considération, que le jeune
+homme ne peut passer que cinq années dans l'établissement.
+Le décret est formel à cet égard.»<a name="page_207" id="page_207"></a></p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_g" id="note_g"></a>N<small>OTE <b>G.</b></small></p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Copie de deux lettres autographes inédites de l'abbé de
+l'Épée, ne portant pas de signature, adressées à l'abbé
+Sicard, secrétaire du Musée, et instituteur gratuit des
+sourds-muets, maison Saint-Rome, à Toulouse (cachet de
+l'abbé de l'Épée, en cire rouge, presque effacé).</i></p></div>
+
+<p>Ces lettres ont été découvertes par le sourd-muet Griolet,
+de Nîmes, aussi connu des amateurs d'autographes
+que des numismates, dans la bibliothèque du Musée britannique,
+lors de son séjour à Londres, en juin 1859, avec
+M. Rieu, de Genève, architecte de cet immense établissement.
+Elles se trouvaient dans une collection formée à
+Paris par feu Francis lord Egerton, à la fin du dernier
+siècle, et qu'il avait léguée, en 1829, par testament, au
+<i>British Museum de Londres</i>.</p>
+
+<p>Le sourd-muet à l'obligeance duquel nous devons la
+communication de ces deux précieux documents, suppose
+qu'ils ont dû être donnés par l'abbé Sicard à lord
+Egerton.</p>
+
+<p>Livre Egerton, vol. VIII, nº 22, plut CLXVII. F. (<i>Note
+de M. Griolet</i>).</p>
+
+<p class="r">«Ce 22 avril 1786.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur et très-cher confrère,</span><br />
+</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous envoyer mon <i>Dictionnaire des
+sourds-muets</i> dans l'état d'imperfection où il se trouve, eu
+égard aux corrections, aux transpositions et aux additions
+que j'y ai faites à diverses époques. Vous me ferez plaisir
+de le faire copier et de me le renvoyer au plus tôt, parce
+que je n'en ai d'autre copie que celle de M. Muller, dont
+la plus grande partie des corrections n'est pas lisible.<a name="page_208" id="page_208"></a></p>
+
+<p>«Je tâcherai de mettre la dernière main à cet ouvrage,
+les vacances prochaines, si ma santé me le permet, et la
+Préface rendra compte des raisons qui m'ont fait supprimer
+un grand nombre de mots et de la manière dont on
+doit s'y prendre pour trouver l'explication de ceux qui
+sembleraient avoir besoin de plus grands détails dans les
+passages du Dictionnaire où ils se trouvent, mais qui, selon
+moi, seraient superflus.</p>
+
+<p>«J'ai tâché de le réduire autant qu'il m'a été possible,
+parce que je suis persuadé que cet ouvrage ne sera point
+de débit, et que je ne suis ni dans la disposition ni dans
+l'état d'en faire les frais; mais, d'un autre côté, je ne veux
+pas m'exposer aux reproches d'un imprimeur qui n'y
+trouverait pas son compte.</p>
+
+<p>«Je vous envoie en même temps les instructions que
+j'ai données aux sourds-muets dès le commencement, et
+que j'ai débarrassées des premières entraves à mesure que
+leur faculté de concevoir s'est développée; je n'en ai point
+pris copie, je n'ai pas eu assez de patience pour cela;
+chacune a été le fruit de ma réflexion en les dictant: et
+ce n'a été que sur les cahiers communiqués par des
+sourds-muets qu'on les a transcrites. Vous concevez combien
+il doit y avoir de défauts dans des instructions qui,
+chaque jour, n'étaient de ma part qu'une &oelig;uvre d'improvisation,
+ayant d'ailleurs trop d'autres affaires pour pouvoir
+apporter à celle-ci la préparation convenable.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas le temps de revoir ces différents cahiers;
+vous y trouverez sans doute: 1º des fautes d'orthographe;
+2º des omissions; 3º peut-être même quelques contresens;
+mais tous ces défauts ne vous feront aucune impression.
+Je les ai fait copier par mon domestique (elles
+contiennent 622 pages), en lui adjugeant un sol par page;<a name="page_209" id="page_209"></a>
+je lui ai donné 31 livres, et 3 livres qu'il avait dépensées
+pour le papier, cela fait en tout 34 livres. Si vous trouvez
+que je l'ai payé trop grassement, vous en diminuerez
+tout ce qu'il vous plaira, parce que je donne ce qu'il me
+plaît à mon serviteur que j'emploie, et personne n'est
+obligé de suivre mon exemple.</p>
+
+<p>«Vous vous en tiendrez donc, cher confrère, à faire
+écrire les 126 pages du <i>Dictionnaire</i> qui sont également
+de son écriture et que je lui ai payées séparément, au prix
+que votre copiste vous demandera pour chacune de ces
+pages, et vous serez parfaitement quitte avec moi, parce
+que je n'ai pas dû faire la charité à vos dépens; mais surtout
+renvoyez-moi ce <i>Dictionnaire</i> au plus tôt.</p>
+
+<p>«Vous ne sauriez, monsieur, faire apprendre trop
+promptement à vos jeunes élèves les conjugaisons des
+verbes et les déclinaisons des noms: je ne crois point que
+cette connaissance soit au-dessus de leur portée: il suffit
+qu'ils sachent seulement griffonner pour les appliquer
+tous les jours à ce genre de travail. En leur donnant un
+modèle très-bien écrit du verbe <i>porter</i> dans ses personnes,
+ses nombres, ses temps, ses modes; et les obligeant
+à écrire chaque jour sur ce modèle quelqu'un ou
+quelques-uns des temps d'un autre verbe de la même
+conjugaison, vous serez étonné vous-même de la facilité
+avec laquelle ils suivront cette marche et exécuteront en
+même temps les signes de chacune des parties de ces
+verbes. Vous pouvez confier l'examen de leur travail
+journalier à quelqu'un de vos plus habiles, et cela n'exigera
+de lui que peu de minutes d'attention. Mais assurez-vous
+qu'ils soient bientôt en état de suivre vos leçons en
+répétant, je veux dire en faisant répéter devant eux cinq
+ou six fois de suite chaque demande et chaque réponse,<a name="page_210" id="page_210"></a>
+et leur faisant faire les mêmes signes qu'ils auront vu
+faire aux autres. Nous avons de jeunes enfants qui s'en
+tirent assez bien de cette manière.</p>
+
+<p>«J'ai voulu vous écrire celle-ci de ma main lourde et
+tremblante; je me servirai toujours dans la suite de celle
+de mon domestique.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite considération,
+monsieur,</p>
+
+<p>
+«V. T. h. et très-obéis. serv. <span style="margin-left: 5%;">***.»</span><br />
+<br />
+Ce 12 avril.<br />
+</p>
+
+<p class="r">Ce 20 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur et très-cher confrère,</span><br />
+</p>
+
+<p>«Causons un peu en tête à tête, comme il convient à
+deux instituteurs qui s'expliquent l'un avec l'autre sur la
+science qu'ils professent. A quelque endroit que j'ouvre
+un des volumes de ma Bible italienne, je la lis couramment
+en françois aux personnes présentes: je l'entends
+donc. Cependant s'il m'eût fallu composer moi-même en
+italien cette phrase que je viens de traduire si facilement,
+j'aurais eu besoin de mon dictionnaire pour y réussir. Il
+est donc plus aisé d'entendre une langue que d'avoir
+présents à l'esprit tous les mots qui la composent, et il est
+encore plus difficile de retenir l'orthographe de chacun
+de ces mots.</p>
+
+<p>«Je crois, monsieur, que nous devons être contents
+lorsque nos sourds-muets comprennent tous les mots que
+nous leur avons donnés sur leurs cartes, et que nous ne
+devons pas exiger qu'ils en retiennent l'orthographe. Il
+suffit qu'ils ne les confondent pas les uns avec les autres.<a name="page_211" id="page_211"></a></p>
+
+<p>«La plupart des femmes et des filles estropient la moitié
+des mots qu'elles écrivent, et cependant elles n'en
+confondent point la signification. Aussi ne se trompent-elles
+point sur nos phrases, quoique nous les écrivions
+autrement qu'elles. Contentons-nous, dans les commencements,
+de voir nos sourds-muets en savoir autant que
+toutes ces personnes. Où en serions-nous, s'il fallait que
+tous les enfants auxquels on fait apprendre les premiers
+éléments de notre religion sussent en orthographier tous
+les mots, et nous imaginerons-nous <i>qu'il n'en laiz autant
+pa parseu qu'il n'en lais peux pa egrirgore leu mau</i>. Quel
+doit être, monsieur, notre but avec les sourds-muets,
+c'est de leur faire comprendre et non de les faire écrire,
+c'est-à-dire, composer d'eux-mêmes. Vos enfants devroient
+déjà savoir plusieurs centaines de mots, comme
+ceux de M. Guyot, et il paraît qu'ils sont bien éloignés de
+compte. Vous martelez la tête de vos élèves pendant qu'il
+étend et développe les idées des siens. Vous prenez vous-même
+et vous leur donnez une peine totalement inutile
+pour leur apprendre une science que nous n'enseignons
+jamais à nos disciples, et qu'ils n'apprennent que par un
+usage quotidien. Tous ceux que vous avez vus chez moi
+ne l'ont pas apprise autrement, et nos plus jeunes suivent
+la même route. Mais en voulant assujettir les vôtres dès le
+commencement à savoir ce qu'ils ne doivent apprendre
+que par un long usage, vous risquez de les dégoûter, et
+c'est un des inconvénients le plus à craindre dans l'instruction
+des sourds-muets.</p>
+
+<p>«Il y a déjà longtemps, monsieur, que vos élèves devraient
+avoir appris les conjugaisons des verbes actifs.
+Vous auriez vu, par expérience, combien cette opération
+ouvre l'esprit, eu égard au nombre de petites phrases<a name="page_212" id="page_212"></a>
+qu'elle donne occasion d'expliquer aux sourds-muets, et
+qu'on peut leur apprendre à composer eux-mêmes, après
+leur avoir fait conjuguer plusieurs autres verbes sur le
+modèle du verbe <i>porter</i>, qu'on leur laisse sous les yeux
+pendant un temps assez long.</p>
+
+<p>«Ayant appliqué et fait appliquer plusieurs fois aux
+sourds-muets les signes qui conviennent aux personnes,
+aux nombres, aux temps et aux modes de ce verbe, vos
+élèves marcheront tout seuls lorsque vous leur dicterez
+par signes: <i>je pousse la table</i>, <i>tu tirais le rideau</i>, <i>il a fermé
+la fenêtre</i>, <i>nous avions allumé le feu</i>, <i>vous arrangerez les
+chaises</i>, <i>ils mangeront la soupe</i>, etc., etc.</p>
+
+<p>«Vous observerez, monsieur, qu'ils ne feront point de
+fautes d'orthographe dans les verbes parce qu'ils les écriront
+nécessairement quand ils auront appris à les conjuguer
+d'après le modèle du verbe <i>porter</i>, et s'ils s'en écartent,
+vous les y ramenerez, en mettant votre doigt dessus.
+Dès lors, ils se corrigeront eux-mêmes. Ils ne feront point
+non plus de fautes dans les noms, parce que, sur vos signes,
+ils les écriront, non d'après leur mémoire, mais
+d'après leurs cartes, sur lesquelles ils sont correctement
+orthographiés.</p>
+
+<p>«Vous verrez, monsieur, le plaisir que vos élèves
+prendront à ces opérations. Souvenez-vous que vous ne
+pourrez les instruire qu'autant que vous les amuserez!</p>
+
+<p>«Je vous envoie une lettre que j'ai reçue de M. Guyot,
+je crois que vous serez bien aise de la lire. Je le sommerai,
+comme vous, de supprimer le titre de <i>maître</i>, ou je n'écrirai
+plus, n'étant et ne voulant être autre chose, que votre
+très-cher ami et très-simple confrère dans l'institution
+des sourds-muets.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> «Monseigneur votre archevêque est à même de<a name="page_213" id="page_213"></a>
+former en France le premier établissement pour ces infortunés,
+en faisant entrer à votre hôpital les douze sourds-muets
+qu'on vous présente. On dit qu'il est sur son départ.
+Je lui en dirai quelques mots, si je puis avoir l'honneur de
+le voir.</p>
+
+<p>«Amitiés, compliments, respects, que je n'ai pas le
+temps de détailler.»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>On trouve, en outre, dans le <i>Cours d'instruction d'un
+sourd-muet</i>, un extrait d'une lettre de l'abbé de l'Épée au
+même, du 25 novembre 1785, et une autre lettre du premier,
+du 18 décembre de la même année.</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_h" id="note_h"></a>N<small>OTE <b>H.</b></small></p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Lettre de l'abbé Sicard à Mme Guénard de Mevé, que nous a
+communiquée le sourd-muet Guzan de la Peyrière, fils du
+général de ce nom. Il regrettait de n'en avoir pas conservé
+la date.</i></p></div>
+
+<p>«Vous devez être surprise, Madame, de n'avoir reçu
+aucune reponse de mon élève Massieu, ni de moi à votre
+aimable lettre contenant un acrostiche charmant, plein
+d'esprit et d'une si grande facilité qu'on ne soupçonnerait
+pas que c'est un acrostiche, si les lettres qui forment le
+nom étaient écrites dans la forme ordinaire.</p>
+
+<p>«Mais, Madame, mon élève, tout enfant de la nature
+qu'il était, n'a pas moins été effrayé de l'énorme distance
+qui existe entre vous et lui, et n'a pas osé vous répondre.
+Il m'a prié de le faire, et je n'en ai trouvé le temps qu'aujourd'hui.<a name="page_214" id="page_214"></a></p>
+
+<p>«Que de grâces n'ai-je pas à vous rendre, Madame,
+pour tout ce que vous avez bien voulu dire d'honorable et
+d'obligeant sur mon compte! Il me faudrait la plume qui
+a peint d'une manière si touchante le caractère et les
+vertus de l'illustre s&oelig;ur du plus infortuné des monarques,
+et la mienne ne sait faire que l'analyse grammaticale ou
+logique de ces périodes aimables qui sont les jeux du talent
+et du goût. J'irai, Madame, quand les jours seront plus
+beaux et moins courts, vous exprimer le sentiment d'admiration
+qui vous est si justement dû, et mon élève, que
+j'ai constamment associé à toutes mes jouissances de c&oelig;ur,
+partagera celle-ci, comme une récompense du plaisir qu'il
+a eu le bonheur de vous faire.</p>
+
+<p>«Si vous désirez assister quelque autre fois à nos exercices,
+vous saurez que nous en avons un, le premier lundi,
+et un autre, le troisième de chaque mois, à midi très-précis.
+Il faut à tout le monde des billets pour entrer; mais pour
+l'auteur de tant d'&oelig;uvres intéressantes écrites avec tant
+de grâces, un nom entouré d'une aussi belle auréole que
+le vôtre servira d'entrée à la plus nombreuse société.</p>
+
+<p>«Agréez, Madame, l'hommage de ma plus haute estime
+et de mon respectueux dévoûment.</p>
+
+<p class="r">«S<small>ICARD</small>.»<br />
+</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_i" id="note_i"></a>N<small>OTE <b>I.</b></small></p>
+
+<p class="r">Paris, le 13 février 1811.<br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur
+des hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de<a name="page_215" id="page_215"></a>
+France, de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et
+de l'ordre de Saint-Wladimir, etc., etc.</i></p></div>
+
+<p class="c">
+«A Mme LELIÈVRE, à Laval, département de<br />
+la Mayenne.<br />
+</p>
+
+<p>«Je crois, Madame, ne devoir pas faire, par rapport à
+votre aimable enfant, la faute que vous me proposez. La
+crainte que vous avez qu'il ne coure quelque risque par
+rapport aux circonstances actuelles est sans fondement;
+j'espère faire cesser cette crainte, quand je vous aurai dit
+comment se comportent les troupes coalisées dans les
+villes de France où elles viennent, à l'égard des maisons
+d'éducation. Ils font écrire au-dessus de la porte ces mots:
+<i>Peine de mort à quiconque oserait violer cet asile de l'innocence
+et y porter un pied téméraire</i>. C'est ce qu'ils ont fait
+à Nancy, où il y a beaucoup de maisons d'éducation. Je le
+tiens du proviseur du lycée de cette ville.</p>
+
+<p>«Soyez bien tranquille, Madame, sur le sort de cet
+aimable enfant! Il est plus en sûreté auprès de moi qu'il
+ne le serait partout ailleurs.</p>
+
+<p>«Quant à la place que vous désirez depuis longtemps
+faire obtenir à votre fils, et que je ne lui souhaite pas
+moins, la manière infaillible de réussir serait d'obtenir de
+M. de Fermont, conseiller d'État et directeur général de
+la Dette publique, qu'il la sollicitât du ministre de l'Intérieur
+qui seul en dispose. Mais il faut que ce conseiller
+d'État, qui a le plus grand crédit, ne se borne pas à une
+seule requête, il faut qu'il prenne la peine de la réitérer
+souvent, jusqu'à ce qu'enfin il ait obtenu ce qu'il demande.
+Tant que ce sera mademoiselle de Fermont qui seule la
+demandera, nous n'obtiendrons rien. Mais je suis bien<a name="page_216" id="page_216"></a>
+convaincu que M. de Fermont ne sera pas refusé; et je suis
+persuadé aussi que la respectable s&oelig;ur obtiendra tout de
+son frère.</p>
+
+<p>«Voilà, Madame, ce que j'aurais dû vous dire depuis
+longtemps, et c'est la seule manière de réussir.</p>
+
+<p>«Quant à mon crédit pour une pareille faveur, il est
+absolument nul, et je ne puis absolument rien. Personne
+assurément, Madame, ne s'y emploierait avec plus d'empressement
+que moi; mais, je vous le répète, il n'y a à
+intéresser que M. de Fermont, parce qu'il me paraît démontré
+qu'il n'y a que lui qui puisse réussir.</p>
+
+<p>«Je suis, Madame, avec un dévoûment aussi étendu
+que respectueux,</p>
+
+<p class="r">«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,<br />
+<br />
+«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br />
+</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_j" id="note_j"></a>N<small>OTE <b>J.</b></small></p>
+
+<p class="r">Paris, le 15 janvier 1815.<br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur
+des hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France
+et de plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris,
+membre de la Légion d'honneur et des ordres de Saint-Wladimir
+de Russie et de Wasa de Suède.</i></p></div>
+
+<p class="c">«<i>A mon bon Laya.</i></p>
+
+<p>«Vous aurez, mon cher ami, j'aime à m'en flatter, du
+plaisir à apprendre, tout le premier, que la nouvelle
+débitée par les journaux à l'occasion de l'ordre de Wasa,
+qu'ils ont dit m'avoir été donné par le roi de Suède,<a name="page_217" id="page_217"></a>
+vient d'être confirmée. C'est la reine elle-même qui vient
+de m'en envoyer directement la décoration par une lettre
+écrite de sa main. Celui qui me l'a remise m'a dit qu'il
+fallait la faire imprimer dans les journaux, et que le <i>Moniteur</i>
+devait en avoir la primeur. Je vous envoie l'original
+et la copie de cette charmante lettre, pour que vous ayez
+la bonté d'engager l'ami Sauvo à ne pas en retarder l'insertion,
+et je dois vous l'avouer (on avoue ses faiblesses à
+l'ami qu'on chérit le plus), afin que l'éloquence du c&oelig;ur
+du chantre d'Eusèbe dise un petit mot en faveur de celui
+à qui la reine adresse cette lettre flatteuse.</p>
+
+<p>«Conservez précieusement l'original pour le montrer,
+s'il est nécessaire, à M. Sauvo. La copie servira aux imprimeurs.
+En vous demandant de l'encadrer dans un petit
+mot d'éloge, je me constitue d'avance votre <i>débiteur</i>.</p>
+
+<p>«Adieu, mon ami, je vous embrasse tous deux avec
+<i>votre permission</i>.</p>
+
+<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br />
+</p>
+
+<p>«P. S. J'enverrai chercher demain l'original.»</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_k" id="note_k"></a>N<small>OTE <b>K.</b></small></p>
+
+<p>«Dans la soirée de samedi dernier, 25 juillet 1817, vers
+neuf heures et demie, les élèves étant profondément endormis,
+nous fûmes avertis par des cris d'alarme que le feu
+était à l'Institution. Je sortis et j'aperçus l'église Saint-Magloire,
+qui forme l'aile gauche des bâtiments, toute en
+feu; l'intérieur ressemblait à une fournaise. J'ordonnai de
+faire lever les enfants, de les conduire au jardin, et je
+m'occupai de mettre en sûreté les objets les plus précieux
+de l'établissement: la comptabilité, la caisse, etc. Je me<a name="page_218" id="page_218"></a>
+réunis ensuite aux autres personnes de la maison pour
+tâcher d'arrêter les progrès de l'incendie.</p>
+
+<p>«Une chaîne, uniquement composée des sourds-muets
+et des employés de la maison, fut établie depuis le bassin
+du jardin jusqu'à l'endroit où vint se placer la première
+pompe. Mais cette chaîne était trop courte, nous manquions
+de seaux. Le courage supplée à tout. La pompe
+est alimentée et joue, mais elle est insuffisante. L'incendie
+fait des progrès. M. Bébian, répétiteur, s'occupe de nous
+procurer des secours à l'extérieur. On avertit la mairie,
+les postes voisins, on dépêche des messagers de toutes
+parts. De faibles détachements arrivent, ils ne suffisent
+pas à arrêter les indifférents qui continuent tranquillement
+leur chemin.</p>
+
+<p>«Mais ils sont suivis par d'autres détachements qui
+nous envoient des travailleurs. Les chaînes se renforcent,
+les pompes sont bien servies. Pourtant l'eau va manquer.
+Le bassin, le réservoir, tout est épuisé. On essaie alors
+d'établir différentes chaînes à l'extérieur, dans les maisons
+voisines. Néanmoins, les passages étroits, le peu
+d'eau que fournissent les personnes qui en tirent ou qui
+pompent, tous ces obstacles font languir le service, et empêchent
+de se rendre maître du feu qui est devenu très-violent,
+surtout à l'endroit le plus dangereux, contre le
+pignon du grand bâtiment, dont le haut se termine par
+une cloison en charpente qui ferme l'horloge, laquelle
+communique avec les combles de ce corps de logis. Les
+craintes redoublent à la vue d'un danger aussi imminent.....</p>
+
+<p>«On crie de tous côtés: De l'eau! de l'eau! Enfin, de
+gros tonneaux à incendie arrivent et nous rendent l'espérance.
+Plus de huit pompes ne chôment pas, trois sont<a name="page_219" id="page_219"></a>
+dirigées par de courageux sapeurs-pompiers, qui man&oelig;uvrent
+avec le plus grand sang-froid vers les ouvertures du
+pignon d'où sortent une fumée si épaisse, une chaleur si
+étouffante, qu'en y arrivant j'ai failli être suffoqué. Après
+un long et opiniâtre travail, on a maîtrisé le feu et l'on
+déclare passé le péril qui avait été imminent pendant
+plus de trois heures.</p>
+
+<p>«Les secours inutiles évacuèrent la cour, une seule
+compagnie resta et continua le service de deux pompes,
+qui ne cessèrent d'arroser le bâtiment jusqu'à huit heures
+du matin.</p>
+
+<p>«Nos sourds-muets ont travaillé pendant tout le temps
+qu'a duré le feu, avec une ardeur à faire envie aux plus
+braves.</p>
+
+<p>«Une malheureuse expérience de physique avait été la
+cause de cet incendie; l'ancienne église, dont il a été
+question, était louée à la Chambre des pairs pour servir,
+pendant l'hiver, de serre aux orangers du jardin du
+Luxembourg. A notre insu, on l'avait prêtée à M. Biot
+pour y faire des démonstrations. Deux fourneaux se trouvaient
+aux extrémités de l'emplacement, et communiquaient
+par de longs et gros tubes. Le 25 juillet, de neuf
+heures à neuf heures et demie du soir, la matière inflammable
+échauffée, en se dilatant, brisa les tubes, fit sauter
+les fourneaux, s'élança au plancher qui, en quelques minutes,
+devint la proie des flammes.»<a name="page_220" id="page_220"></a></p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_l" id="note_l"></a>N<small>OTE <b>L.</b></small></p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Détails sur la visite du duc d'Angoulême à l'Institution des
+sourds-muets de Paris, publiés par le</i> Moniteur universel
+<i>du 29 juin 1819</i>.</p></div>
+
+<p>Le prince adresse quelques questions aux élèves qui y
+répondent de la manière la plus satisfaisante. On remarque
+particulièrement les définitions suivantes du jeune Berthier
+et de Massieu:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>D.</i> A Berthier: «Qu'est-ce qu'un roi?</p>
+
+<p><i>R.</i> «C'est le juge et le pasteur d'un peuple, le chef d'une
+nation, le père d'une famille.</p>
+
+<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la Charte?</p>
+
+<p><i>R.</i> «C'est l'ensemble des lois fondamentales d'un État
+qu'un roi a promulguées pour assurer les droits de tous
+les citoyens.</p>
+
+<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la religion?</p>
+
+<p><i>R.</i> «C'est le culte qu'on rend au créateur de tout, c'est
+l'acte d'union et d'alliance entre Dieu et le genre humain.»</p>
+
+<p>L'élève ajoute: «Que Votre Altesse me permette d'être
+le trop faible interprète de mes camarades et de lui exprimer
+le bonheur que nous éprouvons en contemplant les
+traits d'un rejeton d'Henri IV. C'est véritablement aujourd'hui
+que nous pouvons sentir toute l'importance d'une
+éducation qui nous met à même de joindre l'expression de
+nos sentiments à la voix de la France entière qui célèbre
+vos bienfaits.»<a name="page_221" id="page_221"></a></p>
+
+<p><i>D.</i> A Massieu: «Qu'est-ce qu'un roi?</p>
+
+<p><i>R.</i> «C'est le chef d'une nation, le père d'un grand
+peuple, celui qui nous gouverne, qui nous fournit tout ce
+qui nous est nécessaire et nous préserve des méchants.</p>
+
+<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la Charte?</p>
+
+<p><i>R.</i> «C'est une constitution ou un assemblage de lois
+fondamentales qui maintient une forme de gouvernement
+et garantit les droits et les devoirs des hommes contre les
+tyrans qui pourraient leur nuire.</p>
+
+<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la religion?</p>
+
+<p><i>R.</i> «C'est une alliance entre Dieu et les hommes, c'est
+le culte que nous rendons au Créateur, le résumé de nos
+devoirs envers notre souverain Maître, envers nos semblables,
+envers nous-mêmes. La religion est à l'Église ce
+que la boussole est au vaisseau.»</p></div>
+
+<p class="cnt"><a name="note_m" id="note_m"></a>N<small>OTE <b>M.</b></small></p>
+
+<p>M<small>ONITEUR</small> <i>du 18 août 1818</i>.</p>
+
+<p>«Le 17 août, Louis XVIII reçut, à l'issue de la messe,
+M. l'abbé Sicard, qui avait obtenu de lui présenter un de
+ses élèves, le jeune Ferdinand Berthier, qui désirait offrir
+à Sa Majesté un dessin du portrait d'Henri IV, d'après le
+tableau peint par Probus, qui figure dans la grande galerie
+du Musée. Le roi félicita le maître, M. Lecerf, professeur
+de dessin à l'École, des succès de son élève.</p>
+
+<p>«L'abbé Sicard saisit cette occasion d'offrir à Sa Majesté
+un exemplaire de l'ouvrage intitulé: «<i>Essai sur l'introduction
+à la connaissance des signes et du langage naturel</i>,
+par M. Bébian, l'un des professeurs de mon Institution.
+Elle<a name="page_222" id="page_222"></a>
+accueillit avec bienveillance le jeune dessinateur; et
+quand le directeur lui eut dit qu'il était aussi fort dans les
+autres parties de l'enseignement, Elle lui répondit qu'Elle
+n'en était pas surprise, sachant qu'on pouvait appliquer
+au directeur ce passage de l'Évangile: «<i>Et surdos fecit
+audire et mutos loqui.</i>»</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_n" id="note_n"></a>N<small>OTE <b>N.</b></small></p>
+
+<p>On conçoit sans doute que ces lettres sont toutes familières.
+Le style n'a rien à y voir; mais, telles qu'elles sont,
+elles montrent, sous leur jour le plus favorable, l'inépuisable
+bonté, le dévouement sans bornes de l'auteur pour
+ses intéressants élèves.</p>
+
+<p class="c">
+«<i>A Mme Robert.</i><br />
+</p>
+
+<p>«Vous écrivez, madame, de si jolies lettres, qu'on ne
+peut vous en garder le secret. Je dois vous avouer que je
+n'ai pu m'empêcher de lire la vôtre à quelques amis, qui
+m'en ont demandé des copies, et qui désirent la voir imprimée,
+pour la partie seulement qui regarde M. Fabre.
+On m'a fait promettre de vous en demander la permission.
+J'acquitte ma promesse. J'ai vu ce M. Fabre, et j'ai obtenu
+qu'il me recevrait une seconde fois. Ne vous dérangez pas!
+Attendez-moi vendredi prochain, vers sept ou huit heures,
+et je vous rendrai compte de ce que j'aurai vu et de ce
+qu'on m'aura dit. Suspendez d'ici là tout jugement!</p>
+
+<p>«En attendant, il n'y aurait pas de mal à permettre
+l'insertion de la lettre de ce savant dans quelque journal.
+Il en serait flatté, et cela pourrait servir à l'intéresser à
+vos enfants; il consentirait ainsi à faire des expériences
+sur eux.<a name="page_223" id="page_223"></a></p>
+
+<p>«Agréez, ma chère dame, l'assurance d'un dévouement
+sans bornes.</p>
+
+<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br />
+</p>
+
+<p class="c"><i>Réponse de Mme Robert à l'abbé Sicard, sans date,
+mais évidemment du 4 mars 1811.</i></p>
+
+<p>«Pourriez-vous, monsieur, me donner l'explication
+d'un article inséré dans la <i>Gazette de France</i> d'hier (3 mars
+1811)? On y annonce un miracle qui m'intéresse d'autant
+plus qu'il a été opéré sur un de vos élèves nommé Grivel,
+et c'est à un M. Fabre d'Olivet, très-profond dans la
+science de la cabale qu'on prétend en être redevable il a
+rendu, dit-on, l'<i>ouïe</i> à ce jeune sourd-muet de <i>naissance</i>,
+par des moyens inconnus des modernes et très-familiers
+aux prêtres d'Égypte. Il paraît que les mystères d'<i>Isis</i> lui
+ont été dévoilés et qu'il a des relations fréquentes avec le
+Père Éternel. Ayant deux sujets dans ma famille, sur lesquels
+ce savant cabaliste pourrait exercer ses talents distingués,
+j'ai voulu vous consulter, monsieur, avant de lui
+confier les oreilles de mes enfants. S'il fait des miracles,
+vous me le direz franchement, et, s'il est <i>sorcier</i>, vous
+m'absoudrez du péché que l'amour maternel m'aura fait
+commettre; car je ne vous cache pas que j'emploierai les
+moyens les plus diaboliques, dussé-je en faire pénitence
+toute ma vie.»</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><a name="page_224" id="page_224"></a></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c">
+<i>Nouvelle lettre de l'abbé Sicard à la même,<br /><br />
+évidemment aussi du mois de mars 1811.</i></p>
+
+<p>«Je viens de lire, ma chère dame, l'article de la <i>Gazette
+de France</i>, dont vous avez pris la peine de me parler. Je
+n'ai plus vu le jeune Grivel depuis qu'il a quitté l'Institution
+pour aller essayer des moyens curatifs qui, dit-on,
+lui ont rendu l'ouïe et, par suite, la parole. Je tâcherai
+d'engager sa mère à me le confier pour la séance du 16,
+et si je puis l'obtenir, je vous en préviendrai. Vous savez
+qu'on exagère tout. Je doute fort de l'entier succès, tant
+vanté par l'auteur de l'article. Je m'en assurerai et vous
+épargnerai la peine d'aller la première à la découverte.</p>
+
+<p>«En attendant, recevez mes tendres remercîments de
+ce que vous avez fait auprès de M. Laujon<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Je ne doute<a name="page_225" id="page_225"></a>
+pas que vous n'ayez contribué, pour beaucoup, au succès
+de M. de Chateaubriand. Vous ne pouvez vous faire une
+idée de tout ce que mon <i>Anacréon</i> a eu à éprouver de mauvais<a name="page_226" id="page_226"></a>
+traitements de la part du parti contraire. M. de Chateaubriand
+n'ignorera pas tout ce qu'il vous doit.</p>
+
+<p>
+«Agréez mes tendres hommages,<br />
+</p>
+
+<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br />
+</p>
+
+<p class="c"><i>Nouvelle lettre à Mme Robert.</i></p>
+
+<p>L'en-tête est ainsi conçu:</p>
+
+<p class="r">Paris, le 25 juin 1816.<br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur
+des hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France
+et de plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris.</i></p></div>
+
+<p>«Je dois commencer, madame, par vous demander
+mille fois pardon d'avoir si longtemps différé de répondre
+à votre aimable lettre. Je puis enfin y répondre.</p>
+
+<p>«Je n'ai, madame, aucune connaissance d'un sourd-muet
+qui ait recueilli quelque bienfaisant effet du magnétisme,
+et auquel on ait fait éprouver l'application de ce
+moyen. Ce n'est pas que je ne croie à l'existence de cet
+agent merveilleux, ni que je doute de ses effets. Je vous
+confesse que j'ai la bêtise de croire et à l'existence de l'un
+et à celle des autres, quoi qu'en dise en plaisantant
+M. Hoffman, dans le <i>Journal des Débats</i>.</p>
+
+<p>«Agréez, ma chère dame, l'assurance de mon inaltérable
+et respectueux attachement.</p>
+
+<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_227" id="page_227"></a></p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_o" id="note_o"></a>N<small>OTE <b>O.</b></small></p>
+
+<p class="c"><i>Discours de Ferdinand Berthier sur la tombe de Paulmier.</i></p>
+
+<p class="r">Le 10 mars 1817.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Mes frères, mes amis, mes enfants,</span><br />
+</p>
+
+<p>«Vous le voyez tous, la reconnaissance m'appelle à
+remplir un devoir sacré sur la tombe qui va recevoir les
+dépouilles mortelles d'un de mes anciens maîtres, Paulmier.
+Comment puis-je mieux acquitter cette dette du
+c&oelig;ur qu'en adressant devant vous quelques expressions
+de regret à sa mémoire, dans une langue qui lui fut
+chère?</p>
+
+<p>«L'enseignement des sourds-muets perd en Paulmier
+un de ses vétérans, <i>une tradition vivante de la doctrine de
+l'abbé de l'Épée</i>, comme on l'a si judicieusement observé;
+l'École de Paris pleure en lui un instituteur d'un dévoûment
+inépuisable, un homme capable d'apprécier ce qu'il
+y a de respectable, d'imposant, de religieux, dans ce grand
+sacerdoce.</p>
+
+<p>«Savez-vous, mes frères, mes vieux et jeunes amis,
+quel heureux hasard avait fixé le vénérable Paulmier
+auprès de ceux qu'il se plaisait à appeler ses chers
+enfants?</p>
+
+<p>«Fils d'un ancien militaire, il fut chargé encore bien
+jeune de conduire à l'armée du Nord quarante voitures
+attelées chacune de quatre chevaux normands, et il devint
+successivement chef du parc d'artillerie au siége de l'île
+de Cadsan (Hollande), fourrier dans l'artillerie de marine
+et greffier du terrible tribunal de guerre maritime, lui qui<a name="page_228" id="page_228"></a>
+avait l'âme si douce et le c&oelig;ur si bienveillant. Après
+environ quatre ans de séjour à Toulon en cette dernière
+qualité, libéré du service, il revint à Paris et suivit les
+cours publics de la capitale, avec cette soif d'instruction
+qui n'a jamais cessé de brûler son âme.</p>
+
+<p>«Assistant un jour aux démonstrations de l'abbé Sicard,
+il sentit, a-t-il dit lui-même, naître sa vocation, une révolution
+s'opéra subitement en lui, et il se trouva comme
+illuminé. Dès lors, il se voua tout entier à la réhabilitation
+de mes frères, et les divers ouvrages qu'il publia dans
+ce but ne décèlent pas seulement, à chaque page, à chaque
+ligne, toute la ferveur de son culte pour ses maîtres, les
+abbés de l'Épée et Sicard, mais encore toute la sincérité
+de son affection pour ses élèves.</p>
+
+<p>«Après vingt-cinq ans de travaux actifs et pénibles, il
+accepta une retraite peu convenable, peu en rapport
+(tous ceux qui environnent cette tombe partagent sans
+doute mes regrets) avec les services de toute espèce qu'il
+avait rendus, avec les sacrifices incessants qu'il s'était
+imposés, et ne cessa, jusqu'à son dernier jour, de donner
+de nouvelles preuves de son dévouement à notre sainte
+cause.</p>
+
+<p>«O Paulmier! Reçois nos derniers adieux! Jouis du
+repos éternel, récompense de tes vertus. Tu vivras éternellement
+dans la <i>mémoire du c&oelig;ur</i> de tes anciens élèves.»</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_p" id="note_p"></a>N<small>OTE <b>P.</b></small></p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Sur le monument à ériger à la mémoire de l'abbé Sicard,
+d'après un journal de l'époque, du 15 décembre 1823.</i></p></div>
+
+<p>Les souscripteurs pour l'érection de ce monument
+apprendront avec intérêt qu'il vient d'être placé vers la
+partie nord-est du cimetière du Père-Lachaise, sur un terrain<a name="page_229" id="page_229"></a>
+acquis à perpétuité par l'administration de l'établissement
+des sourds-muets, à peu de distance du monument
+consacré à la mémoire du baron Hue, un des plus fidèles
+serviteurs de Louis XVI. C'est là qu'ont été déposés les
+restes mortels du célèbre instituteur des sourds-muets.</p>
+
+<p>Sur ce terrain, entouré d'une grille, s'élève, sur un socle
+de granit, une borne en marbre noir, de forme antique,
+que domine une croix. A la partie supérieure sont gravées
+sur une première ligne, en style d'hiéroglyphes égyptiens,
+six mains dans différentes positions, indiquant les
+six lettres du nom Sicard, conformément aux signes manuels
+adoptés par les sourds-muets de l'Institution de
+Paris. On lit au-dessous l'inscription suivante:</p>
+
+<p class="c">
+ <small>ICI<br />
+ SONT<br />
+LES RESTES MORTELS<br />
+ DE<br />
+ L'ABBÉ SICARD.</small></p>
+
+<p>Il fut donné par la Providence pour être le second créateur
+des infortunés sourds-muets.</p>
+
+<p class="r">(M<small>ASSIEU.</small>)<br />
+</p>
+
+<p>Grâce à la divine bonté, et au génie de cet excellent
+père, nous sommes devenus des hommes.</p>
+
+<p class="c">
+(M<small>ASSIEU</small> et C<small>LERC</small>, ses élèves, à Londres, 1815.)<br />
+
+ Né le 12 septembre MDCCXLII.<br />
+ Décédé le 11 mai MDCCCXXII.</p>
+
+<p>De l'autre côté sont gravés ces mots:</p>
+
+<p class="c">
+ <small>CONSACRÉ<br />
+ PAR<br />
+ L'AMITIÉ<br />
+ ET PAR<br />
+LA RECONNAISSANCE.</small>
+</p>
+
+<p><a name="page_230" id="page_230"></a></p>
+
+<p><i>N. B.</i> Les comptes des fonds furent déposés chez
+M<sup>e</sup> Castel, notaire, rue Neuve-des-Petits-Champs, nº 41,
+dès que l'emploi en fut réglé.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Paris, 11 décembre 1823.</span><br />
+</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_q" id="note_q"></a>N<small>OTE <b>Q.</b></small></p>
+
+<p class="c"><i>Lettre de Mme Robert (mère de la sourde-muette dont nous
+avons parlé) à l'abbé Sicard.</i></p>
+
+<p>«Je suis désolée, Monsieur, de n'avoir pas reçu plus tôt
+votre aimable billet.</p>
+
+<p>«J'ai vu hier matin M. Laujon, auquel j'ai recommandé
+M. de Chateaubriand, sans avoir le bonheur de connaître
+cet auteur célèbre, et sans que personne m'eût parlé pour
+lui: mon suffrage n'est pas d'un assez grand poids pour
+que j'ose espérer qu'il soit de quelque autorité auprès de
+M. Laujon; le vôtre et celui de M. l'abbé Morellet<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a> feront<a name="page_231" id="page_231"></a>
+assurément pencher la balance, et je vais lui envoyer votre
+lettre, afin qu'il en prenne date et qu'il puisse vous certifier
+que j'ai sollicité, <i>par sentiment</i>, une place que ses
+connaissances profondes et son jugement bien <i>mûri</i> vous
+feront accorder à l'homme qui me paraît le plus digne.</p>
+
+<p>«Le <i>Génie du christianisme</i> m'a consolée dans mes
+peines, je dois de la reconnaissance à son auteur, et j'ai
+fait apprendre à Fanny<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> les passages tirés de l'<i>Incarnation</i>
+et de l'<i>Extrême-Onction</i>. Elle les rend par signes, et
+ses gestes égalent presque le sublime de cette prose. Ce
+n'est pas le seul titre que M. de Chateaubriand ait auprès
+de moi, je ne sais si je dois vous le dire, il m'a fait aimer
+les capucins! Son style harmonieux a déjà opéré bien des
+miracles, mais il me semble que celui-là en vaut bien un
+autre.</p>
+
+<p>«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite
+<a name="page_232" id="page_232"></a>considération.»</p>
+
+<p class="c">
+<i>Extrait d'une autre lettre de cette dame de mérite<br />
+sur le même sujet.</i><br />
+</p>
+
+<p>«Savez-vous, Monsieur, qu'il s'en est peu fallu que
+M. de Chateaubriand ne l'emportât? Je serais presque
+tentée de croire que j'y ai contribué, si l'humilité chrétienne
+ne m'interdisait cette petite vanité. En recommandant
+cet écrivain distingué, sans le connaître, je pensais
+à ce passage d'une lettre écrite de Rome, où il parle d'une
+chapelle isolée bâtie sur les ruines de la maison de Varus,
+où, entrant un soir, il vit un pauvre à genoux devant une
+image de la Vierge. M. de Chateaubriand se mit en prière
+à côté de lui, en adressant au ciel des v&oelig;ux pour cet
+inconnu, et en se félicitant de la joie qu'éprouverait cet
+infortuné dans le Paradis, lorsqu'il devrait au miracle de
+la charité chrétienne d'un passant son bonheur éternel.
+L'étonnement du pauvre se retrouvant au pied du trône de
+Dieu vis-à-vis de l'âme bienfaisante qui lui valait cette
+bonne place et qu'il n'avait rencontrée qu'une fois sur la
+terre, réjouissait fort le pieux auteur des <i>Martyrs</i>, et il ne
+voile même pas le petit mouvement d'orgueil que lui
+inspira la haute faveur dont il jouit à la Cour céleste.</p>
+
+<p>«J'ai agi, sans me vanter, encore plus charitablement,
+je n'ai pas l'espoir de rencontrer M. de Chateaubriand face
+à face sur les bancs de l'Institut, et il ne saura jamais que
+c'est à une catholique de la rue Saint-Antoine qu'il doit
+une partie de sa félicité temporelle. Mais ce qu'il ne faut
+pas lui laisser ignorer, c'est que M. Laujon a presque été
+victime de la bonne cause: un honorable membre lui a
+dit des injures. Notre Anacréon, qui n'a jamais fait d'épigramme,
+a été évidemment ému d'une scène qui se passait
+devant plusieurs de ses confrères. Il a eu un accès de<a name="page_233" id="page_233"></a>
+fièvre des plus violents, et porte encore sur sa figure les
+traces de son dévouement à la bonne compagnie.</p>
+
+<p>«Daignez agréer, Monsieur, l'assurance de ma profonde
+considération.»</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_r" id="note_r"></a>N<small>OTE <b>R.</b></small></p>
+
+<p class="c">
+<i>A M. Ferdinand Berthier.</i><br />
+</p>
+
+<p>«Je viens vous parler d'un sourd-muet, nommé Bonnafous,
+natif de Bordeaux.</p>
+
+<p>«Ce sourd-muet est fort instruit. Il faisait l'éducation
+de ses frères d'infortune à Fumel, département de la
+Gironde. Il l'a cessée. Il est revenu à Bordeaux, mais il n'a
+pu y trouver une place. Je me souviens qu'il m'a dit, le
+jeudi 6 novembre 1823, qu'il désirait beaucoup s'en aller
+en Amérique pour y être instituteur des sourds-muets, et
+qu'il m'y appellerait.</p>
+
+<p>«M. Gauthier, instituteur en second des sourds-muets de
+Bordeaux, commissaire de police de cette ville et adjoint
+au maire de Caudéran, aux environs, l'a envoyé à Besançon,
+où il est instituteur de sourds-muets.</p>
+
+<p>«Je crois que si vous écriviez à M. Bonnafous, il accepterait
+très-volontiers la proposition dont vous m'avez
+entretenu. C'est un brave garçon. Il s'est déclaré mon ami
+et m'a touché cent fois la main. Son frère qui, comme
+lui, n'entend ni ne parle, est marié. Sa femme, son fils et
+sa fille sont également privés de l'ouïe et de la parole. Il
+est à Brest, où il exerce la profession de voilier. Il n'a pu
+trouver une place à Bordeaux.</p>
+
+<p>«Mon très-cher ami, faites-moi l'amitié de me dire en
+quel endroit de l'Amérique on désire qu'aille ce sourd-muet<a name="page_234" id="page_234"></a>
+français, qui est très-capable et bien en état d'instruire
+ses frères d'infortune.</p>
+
+<p class="r">«M<small>ASSIEU</small>.</p>
+
+<p class="c"><i>Autre lettre de Massieu, datée de Rodez, le 25 octobre 1828,
+à Ferdinand Berthier.</i></p>
+
+<p>
+«Mon bien cher ami,<br />
+</p>
+
+<p>«J'ai reçu votre lettre, qui m'a causé la plus vive satisfaction.
+Je croyais, avec bien de la douleur, que vous m'aviez
+tous en abomination; mais je me recommandais à la
+divine Providence et à la protection du tribunal de première
+instance du département de la Seine. Je croyais
+aussi que l'on vous avait conseillé de ne plus jamais m'écrire,
+parce que l'on vous avait dit que j'étais le plus criminel
+des sourds-muets.</p>
+
+<p>«Quant à ma pauvre s&oelig;ur, feu mon frère parlant l'avait
+engagée à quitter la capitale, où elle avait une bonne
+place. Il nous avait demandé trop souvent, à elle et à moi
+de l'argent. M. l'abbé Goudelin m'avait conseillé de ne
+point lui en envoyer. Il l'avait appelé <i>fin</i>.</p>
+
+<p>«Hélas! à présent, elle se repent d'avoir abandonné sa
+bonne place. Elle ne gagne rien, et se trouve obligée de
+travailler à la terre.</p>
+
+<p>«Pour moi, je ne suis point propre à être cultivateur
+du sol, mais à l'être de mes compagnons d'infortune.</p>
+
+<p>«Venons à l'affaire des États-Unis! M. Gard m'a dit, en
+1823, qu'un Américain était venu lui proposer de s'en
+aller dans son pays, mais qu'il lui avait demandé
+30,000 francs, avec la nourriture, le logement, la lumière,
+le chauffage, le blanchissage, les médicaments, etc., et
+que l'étranger avait trouvé que c'était trop cher. Arrivé à<a name="page_235" id="page_235"></a>
+Paris, il avait été trop heureux d'y trouver M. Clerc, qui
+s'était empressé d'accepter ce qu'il lui avait offert
+(2,500 francs, avec la table, le logement, etc.). M. Valentin,
+de Toulouse, et M. Honorat, de Nîmes, tous deux
+répétiteurs sourds-muets, fort instruits et très-versés dans
+l'art d'instruire leurs frères d'infortune, furent les imitateurs
+de M. Gard et ne voulurent point s'en aller en Amérique.
+D'ailleurs, l'administration de l'Institution royale
+de Bordeaux est on ne peut plus contente d'eux, et les
+gardera toute leur vie. Un des surveillants de la même
+école, ayant été appelé en Amérique, a offert à un des
+élèves de le suivre là-bas pour y être répétiteur; mais
+personne n'a accepté cette proposition.</p>
+
+<p>«Si je n'avais pas été appelé à l'établissement où je suis
+actuellement, j'aurais fait une pétition au gouvernement
+ou au tribunal de première instance de la Seine, pour en
+obtenir l'autorisation de voyager en Amérique et d'y être
+professeur de mes frères d'infortune.</p>
+
+<p>«Ma nouvelle méthode est plus claire, plus instructive,
+plus graduelle que l'ancienne.</p>
+
+<p>«Notre brave ami M. Gourdin instruit les sourds-muets
+comme les professeurs ordinaires instruisent les
+élèves parlants. Il m'aime autant que je l'aime. Nous
+sommes bons amis. Je lui ai montré votre lettre. Il vous
+remercie beaucoup de la bonté que vous avez eue de vous
+rappeler à son souvenir, et il me charge de vous dire mille
+choses des plus amicales.</p>
+
+<p>«Il m'a dit que M. Bertrand, un de vos anciens camarades,
+qui est à présent instituteur et directeur de la nouvelle
+école des sourds-muets, à Limoges, ferait bien d'accepter
+les fonctions de professeur de sourds-muets en
+Amérique.<a name="page_236" id="page_236"></a></p>
+
+<p>«M. l'abbé Perier est reparti mardi 14 du courant pour
+Paris, d'où il reviendra ici au mois de janvier ou de février
+prochain. Il reprendra la direction de son école, et y restera
+toujours, à ce qu'on dit.</p>
+
+<p>«Présentez, s'il vous plaît, mes respects à M. Keppler,
+mes civilités à MM. Paulmier, Lenoir, Gazan, à MM. les
+abbés Perier, Salvan et à toutes mes connaissances. Saluez
+de bon c&oelig;ur, de ma part, les dames Salmon.</p>
+
+<p>«Croyez, mon très-cher ami, à la sincérité de mes sentiments.</p>
+
+<p>
+«Votre très-affectionné,<br />
+</p>
+
+<p class="r">«J<small>EAN</small> M<small>ASSIEU</small>, professeur<br />
+<br />
+à l'École départementale des sourds-muets de Rodez.<br />
+</p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_s" id="note_s"></a>N<small>OTE <b>S.</b></small></p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Massieu, premier répétiteur de l'École royale des sourds-muets
+de Paris, à M. le préfet du département du Nord.</i></p></div>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Monsieur le préfet,</span></p>
+
+<p class="r">(Cette lettre doit être de 1820 ou de 1824.)<br />
+</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous demander pardon si je prends
+la liberté de vous écrire. La bonté que vous avez eue de
+me promettre de placer sous vos auspices mes frères et
+s&oelig;urs d'infortune, me donne la hardiesse de vous prier
+en grâce de vouloir bien faire admettre à l'Institution des
+sourds-muets d'Arras la jeune s&oelig;ur d'un sourd-muet,
+nommé Quique de Leers, ainsi que le jeune enfant que j'ai
+eu l'honneur de vous présenter. J'ose aussi les recommander<a name="page_237" id="page_237"></a>
+à votre bienveillance, à votre inépuisable bonté,
+et je vous aurai, Monsieur le préfet, la plus véritable obligation
+de la faveur que vous leur accorderez.</p>
+
+<p>«Je profite de cette occasion pour vous témoigner combien
+je suis sensible à toutes les marques de sympathie
+dont vous m'avez comblé. Je voudrais vous exprimer
+toute ma gratitude, mais la pauvreté de la langue française
+me met en défaut.</p>
+
+<p>«J'ai montré la lettre que vous m'avez fait l'honneur
+de m'écrire à mon respectable et illustre maître, l'abbé
+Sicard, qui m'en a témoigné la plus vive satisfaction. En
+même temps, il m'a dit qu'il irait l'an prochain à Arras et
+à Lille, accompagné de deux autres élèves et de moi. Je
+crois devoir vous mander que la santé de ce vénérable
+bienfaiteur de l'humanité s'améliore chaque jour, Dieu
+merci! Mais je crains que son âge ne l'empêche de voyager
+les vacances prochaines dans votre département. S'il en
+est ainsi, je ne laisserai pas d'y mener le jeune Berthier.</p>
+
+<p>«Croyez, Monsieur le préfet, que, si j'accompagne dans
+ces voyages le célèbre successeur de l'immortel abbé de
+l'Épée, j'éprouverai la joie la plus grande à publier la
+gratitude que j'ai et aurai toujours de ses bontés paternelles
+et des soins pénibles et constants qu'il n'a cessé de
+prodiguer à mon éducation.</p>
+
+<p>«Veuillez bien, Monsieur le préfet, agréer l'hommage
+de mes sentiments respectueux et reconnaissants et présenter
+mes respects à madame la baronne.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron,</p>
+
+<p>
+«Votre très-obéissant et très-humble serviteur,<br />
+</p>
+
+<p class="r">«M<small>ASSIEU</small>.»<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_238" id="page_238"></a></p>
+
+<p class="cnt"><a name="note_t" id="note_t"></a>N<small>OTE <b>T.</b></small></p>
+
+<p>La première institution de sourds-muets, établie en Amérique,
+est celle d'Hartford, capitale de l'État de Connecticut.
+Elle doit son introduction dans ce pays au docteur Cogswell
+qui, ayant eu parmi ses enfants une fille devenue sourde-muette
+à l'âge de trois ans, chercha les moyens de soulager
+son infortune par l'instruction à défaut des remèdes
+qu'il avait inutilement essayés pour lui rendre le sens de
+l'ouïe. Il savait qu'il y avait en Europe, et surtout en
+France, plusieurs écoles ouvertes à ces malheureux: les
+papiers publics le lui avaient appris; il désira qu'il y en
+eût au moins une dans la ville qu'il habitait. Il en parla
+à quelques-uns de ses amis, entre autres au révérend
+Thomas H. Gallaudet, et tous s'empressèrent de se joindre
+à son projet.</p>
+
+<p>En conséquence, M. Gallaudet, ministre du saint Évangile,
+jeune homme plein de zèle et de bienveillance,
+entreprit le voyage d'Europe et arriva à Paris dans le
+printemps de 1816. Il se présenta chez M. l'abbé Sicard,
+qui lui fit l'accueil le plus cordial. M. Gallaudet, étudiant
+la méthode d'instruction, assistait aux classes et recevait
+des leçons particulières de M. Laurent Clerc, sourd-muet,
+qui, d'élève de M. Sicard, était devenu professeur à vingt
+ans, et l'était depuis plus de huit années. Il y avait déjà
+trois mois que l'Américain passait ainsi son temps à Paris,
+quand il proposa à M. Clerc de l'accompagner aux États-Unis.
+Celui-ci accepta cette offre; ils quittèrent Paris en
+juin 1816, et arrivèrent à Hartford en août.</p>
+
+<p>Bientôt ils se mirent à parcourir ensemble les principales
+villes de l'Amérique du Nord pour éveiller l'intérêt<a name="page_239" id="page_239"></a>
+des habitants en faveur des sourds-muets, et ils réussirent
+au delà de leurs espérances. Témoin les nombreux dons
+généreux qu'ils reçurent en chemin, et qui leur permirent
+d'ouvrir leur école à Hartford, le 17 avril 1817, sous le
+titre de <i>Connecticut Asylum for the Instruction and Education
+of the deaf and dumb</i>.</p>
+
+<p>Un an après, c'est-à-dire dans l'hiver de 1818, Clerc
+visita Washington pendant la session du Congrès et eut
+occasion de s'entretenir <i>par écrit</i> avec James Monroë,
+Président des États-Unis, ainsi qu'avec plusieurs membres
+de l'une et de l'autre branche de la législature. Ce fut
+pour eux une agréable surprise de voir qu'un sourd-muet
+pouvait, à défaut de la voix, comprendre et se faire comprendre
+au moyen de son crayon; ce qui ne servit pas peu
+à déterminer le Congrès à accorder, en 1819, à l'Institution,
+une certaine étendue de terre dans l'état d'Alabamas. De
+la vente qu'on en fit, on réalisa un fonds assez considérable
+pour mettre l'Institution à même de tenir longtemps la
+place qu'elle méritait. En reconnaissance de cet acte de
+générosité de la part du Congrès, l'Institution changea de
+nom et prit celui d'<i>American Asylum for the deaf and dumb</i>.</p>
+
+<p>Plus tard se sont successivement formées les écoles de
+New-York, Pennsylvania, Kentucky, Ohio et Canada, dont
+les directeurs actuels doivent à MM. Clerc et Gallaudet
+leur connaissance dans l'art d'instruire qu'ils ont transmis
+à leurs confrères.</p>
+
+<p class="cnt"><small>FIN DES NOTES.</small></p>
+
+<p><a name="page_240" id="page_240"></a></p>
+
+<p><a name="page_241" id="page_241"></a></p>
+
+<h2><a name="APPENDICE" id="APPENDICE"></a>APPENDICE</h2>
+
+<p>C'est au moment où ce livre touchait à sa fin
+que, comme on pourra l'imaginer, j'ai dû m'estimer
+heureux de recevoir du fils du baron de
+Gérando, ancien procureur général de la Cour
+impériale de Metz, quelques-unes des lettres de
+l'abbé Sicard adressées à cet homme illustre, dont
+il a été l'ami et le confrère à l'Institut, et elles
+offrent un si grand intérêt pour sa biographie
+que je les joins ici avec autant de reconnaissance
+que d'empressement.</p>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p class="r">Ce 7 ventôse an VIII.<br />
+</p>
+
+<p>Comme je n'ai plus l'espérance de recevoir mon sauvage
+et qu'on lui a trouvé une famille, je ne dois plus
+différer de vous procurer, ainsi qu'à vos amis, le plaisir
+d'assister à une leçon particulière. En conséquence, mon
+cher ami, faites vos invitations pour le 15 ventôse, à 10h.<a name="page_242" id="page_242"></a>
+très-précises. Je choisis précisément un jour de congé
+pour que nous ne soyons pas dérangés. Et pour prendre
+toutes les précautions possibles, on n'entrera que par
+billets. Ainsi comptez tous ceux et celles que vous voulez
+mener, demandez-moi le nombre de billets suffisant et
+vous les recevrez à temps.</p>
+
+<p>Je vous remercie de l'attention amicale que vous avez
+eue de me rendre compte de la conversation de R&oelig;derer,
+notre constant ami avec le Consul suprême. Je ne pensais
+pas que celui-ci voulût jamais me voir et je n'espérais
+pas qu'il en eût non plus le temps. Je profiterai des courts
+moments qu'il me donnera pour l'intéresser en faveur de
+l'instruction publique, comme vous me le recommandez.
+Je me garderai bien de lui rien demander pour moi. Il
+ne me manque plus rien, Dieu merci, et tous mes v&oelig;ux
+vont être comblés, puisque notre bon ami Camille arrive
+et que je suis réuni à mes enfans. Adieu, je vous embrasse.</p>
+
+<p class="r">S<small>ICARD</small>.<br />
+</p>
+
+<p>Demandez tous les billets qu'il vous faudra, plutôt plus
+que moins, sans craindre d'être indiscret. Par la voie de
+la petite poste.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p class="r">Ce 23 Nivôse, an VIII.<br />
+</p>
+
+<p>Jouissez de mon bonheur, puisque nos affections sont
+communes, aimable et bon ami. Je suis réintégré dans
+mes fonctions le 25 nivôse à dix heures très-précises, je vais
+les reprendre à Saint-Magloire, au haut de la rue Saint-Jacques.
+Venez avec celle qui partage et vos plaisirs et vos
+peines, qui double les uns et qui adoucit les autres, et vous<a name="page_243" id="page_243"></a>
+en console, jouir du spectacle touchant de voir un père
+retrouver, après 28 mois de séparation, ses enfants
+chéris. Vous êtes faits, l'un et l'autre, pour cette scène
+touchante. Adieu, je vous embrasse tous deux.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Si le bon Mathieu et sa charmante femme sont ici,
+prévenez-les, je vous prie, de ma part.</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p class="r">Samedi, 11 mars 1815.<br />
+</p>
+
+<p>Votre aimable réponse est parfaite en tout point, et je
+l'adopte dans tout son entier. Les croix et les médailles
+vont être distribuées tout à l'heure, et je distribuerai
+aussi la monnaie morale, enfin je suivrai, de point en
+point, tous vos excellents avis. Je renonce, de bien bon
+gré, à tout ce que je vous avais proposé, et que vous n'approuvez
+pas, et je trouve que vous avez raison et que je
+n'en avais pas. J'ai remis à l'agent, depuis plusieurs jours,
+le petit paquet cacheté de l'adorable princesse, je ne sais
+pas ce qu'il contient. Décidez de ce qu'il en faut faire. Je
+renonce à l'emploi que je vous avais proposé, et c'est sans
+le moindre regret. Permettez-moi seulement de vous faire
+toutes les propositions qui me passeront par la tête. Je
+trouve parfaitement bien que nous tenions séparés nos
+deux sexes. D'ailleurs, comme vous l'observez, ces modestes
+enfants sont d'une grande édification, pour les assistants.
+Je faisais assister les garçons à la paroisse, à la
+grand'messe et à vêpres, aux grandes fêtes. Peut-être cet
+usage seroit-il bon à reprendre. Peut-être faudroit-il les
+y faire aller plus souvent, et dans une des chapelles collatérales,
+comme les filles. Réfléchissez là-dessus dans<a name="page_244" id="page_244"></a>
+votre sagesse. Entendons-nous pour faire de notre institution
+un modèle pour toutes les autres. Vous me trouverez
+bien disposé à abandonner tout ce qui ne vous paroîtra
+pas propre à atteindre ce but et à adopter pleinement, et
+sans restriction aucune, tout ce que vous proposerez.</p>
+
+<p>Adieu, aimable et excellent camarade. Tous les jours,
+je bénis la Providence de tous les avantages que notre
+maison retire et retirera de votre dévouement. Conservez-nous
+ce tendre intérêt qui fait mon bonheur et aimez-moi
+comme je vous aime.</p>
+
+<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br />
+</p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p class="r">Londres, le 25 juillet 1815.<br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le Directeur de l'Institution des Sourds-muets; Administrateur
+des Hospices de Bienfaisance; Membre de l'Institut
+de France et de plusieurs Académies; Chanoine de l'Église
+de Paris.</i></p></div>
+
+<p>On ne m'a pas laissé ignorer, cher et bon ami, tout ce
+que nous devons de reconnaissance pour votre dévouement
+sans bornes pour notre institution. Nous vous devons,
+je le sais, d'avoir été préservés du pillage de la
+populace. Vous n'avez épargné ni soins, ni peines pour
+nous en garantir. Je n'attends pas, pour vous en remercier,
+d'être rendu auprès de vous, et je m'empresse de
+remplir un devoir aussi sacré et aussi cher à mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Je quitte Londres, ce soir, pour me rendre avec mes
+élèves au port de Brighton qui est à une journée de cette
+grande cité, pour aller m'y embarquer pour Dieppe, par<a name="page_245" id="page_245"></a>
+le premier paquebot qui en partira. J'espère être rendu à
+Paris samedi au soir, 29 de ce mois, ou dimanche, ou pour
+le plus tard lundi, 31 du courant.</p>
+
+<p>Que de choses n'aurai-je pas à vous dire de cette belle
+métropole! Et surtout de ses nombreuses institutions de
+bienfaisance et d'instruction publique! j'ai vu les établissements
+du docteur <i>Bell</i> et de <i>Lancaster</i>, et je les ai vus
+avec le plus grand soin, de manière à pouvoir donner là-dessus
+les plus grands renseignements. Je les ai visités
+avec mon ami M. Laffon Ladébat qui prend le plus vif
+intérêt à tout ce qui est utile. Vous aviez bien raison de
+me parler de ces utiles écoles. Il faudra nous occuper de
+les établir dans notre patrie. Vous me trouverez bien disposé
+à être votre collaborateur. Je vous ferai connoître
+tout ce qui est fondé ici pour le soulagement et l'instruction
+du malheur et de l'enfance, et vous cesserez d'être
+surpris de la prospérité de ce vaste empire. L'admiration
+va toujours croissant, à mesure qu'on visite les établissements
+sans nombre, que la piété des particuliers y forme
+sans cesse avec un enthousiasme de bienfaisance qui ne
+connoît ni bornes, ni mesure.</p>
+
+<p>Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de l'aimable et
+bonne Annette, ni auprès de mes chers collègues qu'il me
+tarde de revoir pour ne plus en être séparé, et agréez mes
+tendres amitiés pour votre propre compte. Permettez que
+je vous charge aussi de bien des amitiés pour les bons
+Salvan et Mauclerc et nos angéliques maîtresses, et pour
+nos chers et chères enfants.</p>
+
+<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br />
+</p>
+
+<p>Faites-moi l'amitié de dire à Mademoiselle Salmon que
+j'ai reçu, hier, sa lettre qui m'a fait un grand plaisir.<a name="page_246" id="page_246"></a></p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p class="r">Paris, le 13 décembre 1818.<br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets
+de naissance, l'un des quarante de l'Académie
+française.</i></p></div>
+
+<p>Ne croyez-vous pas, mon cher collègue, que le temps de
+nous occuper de l'organisation de notre maison d'instruction
+est enfin venu? Tous nos collègues avec lesquels
+nous devons faire ce travail si important et si nécessaire
+sont, en ce moment, à Paris. Vous savez que nous attendions
+leur retour pour cela.</p>
+
+<p>J'ai beaucoup pensé à cette amélioration, et voici le
+résultat de mes réflexions. Je désirerais que nous proposassions
+au ministre de rétablir dans l'enseignement le
+mode qui fut établi, par l'Assemblée constituante, lors de
+la fondation de l'institution, en l'année 1791. Il fut créé
+un chef de l'enseignement, et je fus nommé à cette première
+place, à laquelle fut attaché, quelques années après
+la création, le titre de directeur général, par un arrêté du
+ministre.</p>
+
+<p>2º Il fut créé une 2<sup>e</sup> place d'instituteur sous le titre de
+second instituteur, au traitement de 3,000 fr.</p>
+
+<p>3º Puis deux places d'instituteurs-adjoints, au traitement,
+chacun, de 2,400 fr.</p>
+
+<p>4º Puis deux places de répétiteurs, chacun, au traitement
+de 600 fr.</p>
+
+<p>5º Puis enfin deux places de surveillants, au traitement
+de 400 fr.</p>
+
+<p>Voilà, mon cher collègue, quelle fut la première organisation.<a name="page_247" id="page_247"></a></p>
+
+<p>Quelques années après, un ministre jugea à propos de
+porter le nombre des répétiteurs à 4, et de supprimer les
+deux instituteurs-adjoints et c'est là l'organisation actuelle.
+Il voulut opérer dans l'institution de Bordeaux le même
+changement. Mais tous les employés opposèrent une très-grande
+résistance, et le ministre n'insista pas. De sorte
+que l'organisation de l'école de Bordeaux resta telle
+qu'elle était dans son principe, et qu'elle a les mêmes
+employés qui lui furent donnés sur le modèle de celle de
+Paris, avec le même traitement qu'ils avaient.</p>
+
+<p>Ainsi, mon cher collègue, nous ne demandons pas une
+chose nouvelle, en demandant que le ministre rétablisse
+les places d'employés, telles qu'elles étoient avant la création
+des 4 répétiteurs. Le ministre est trop juste pour
+vouloir que l'École royale de Paris ait l'humiliation de
+voir celle de Bordeaux plus honorée qu'elle ne l'est. Celle
+de Bordeaux n'a que deux répétiteurs et deux instituteurs-adjoints
+auxquels le traitement primitif a été conservé
+(et c'est 2,400 fr. pour chacun). Nous devons demander le
+même privilége, et nous le devons d'autant plus qu'un
+des 4 répétiteurs de notre école est un sujet des plus distingués,
+qu'il a un zèle incomparable; qu'il est toute mon
+espérance.</p>
+
+<p>Enfin si le malheur des temps ne permettait pas au ministre
+de rétablir les deux places d'instituteurs-adjoints
+telles qu'elles étaient à l'école de Paris et qu'elles sont
+encore à celle de Bordeaux, je me contenterais du rétablissement
+d'une de ces places, et je voudrais que ce fût
+en faveur de M. Bébian, dont vous connoissez, aussi bien
+que moi, la passion pour l'avancement des élèves, le zèle
+infatigable et les talents éminents. Le jeune homme ne
+peut rester dans l'institution qu'autant qu'il jouira de cette<a name="page_248" id="page_248"></a>
+faveur. Son père ne cessera de lui faire une guerre durable
+qu'autant qu'il ne le verra pas dans l'humiliation du
+titre de répétiteur. Ainsi nous le perdrions si le ministre
+nous refusait cet acte de justice. Ainsi, mon cher collègue,
+après nous avoir accordé le changement des
+heures des classes et des ateliers d'une manière si aimable,
+je ne puis craindre que la demande du rétablissement
+d'une place d'<i>instituteur-adjoint</i> me soit refusée.</p>
+
+<p>Enfin, si le rétablissement du traitement paroissait, à
+raison de la gêne actuelle de nos finances, devoir être
+ajournée, j'attendrais pour ce rétablissement un temps plus
+heureux, et je me contenterais de celui de la place unique
+d'instituteur-adjoint, sans demander d'autre traitement
+que celui qui est attaché aux places de répétiteur.</p>
+
+<p>Je compte donc, mon cher ami, sur votre amour pour
+notre maison, et je ne puis pas penser que ce que je demande
+avec tant de <i>concessions</i> ne me soit pas accordé. Je
+ne demande point d'innovation, rien dont ne jouisse l'école
+de Bordeaux, organisée sur le modèle de la première
+école, aucun sacrifice d'argent. Ainsi, encore une fois, je
+ne dois pas être refusé.</p>
+
+<p>Voilà donc, cher collègue, ce qui vous reste à faire
+pour l'école que je dirige, et ma reconnoissance pour ce
+dernier bienfait sera sans bornes comme mon amitié.</p>
+
+<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br />
+</p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p class="r">31 Mars 1819.<br />
+</p>
+
+<p>Vous savez, mon cher collègue et bon ami, que nos
+élèves se réunissent tous les matins et tous les soirs dans<a name="page_249" id="page_249"></a>
+une salle d'étude, pour préparer ou repasser leurs devoirs,
+et que je remplis religieusement la promesse que je vous
+fis, un jour, chez vous. L'administration avait bien senti
+les avantages de ces études, et l'expérience l'a confirmé,
+il est donc important de le rendre aussi profitable que
+possible aux élèves; et c'est ce qu'on ne pourra obtenir si
+elles sont exclusivement destinées aux surveillants qui ne
+peuvent s'intéresser assez aux progrès des élèves et n'ont
+pas assez de force pour les maintenir.</p>
+
+<p>M. Macé Mauclerc qui vient de partir avait bien voulu
+s'en charger, quoique ce fût hors de ses attributions de
+venir aider les surveillants. Le peu d'habitude qu'il avait
+des signes aurait toujours laissé encore beaucoup de
+choses à désirer; mais du moins sa présence faisait régner
+la tranquillité et l'ordre dans les classes et dans l'étude.</p>
+
+<p>Maintenant si nous abandonnons les surveillants à eux-mêmes,
+nul doute que ces études si importantes n'offrent
+bientôt le spectacle de quelques-uns de nos ateliers.</p>
+
+<p>Il est donc urgent d'y placer quelqu'un qui puisse
+montrer aux surveillants la manière de diriger ces études
+et qui ait l'&oelig;il sur eux, en même temps que sur les élèves,
+pour m'en rendre compte.</p>
+
+<p>J'ai jeté, pour cet emploi si nécessaire, les yeux sur
+M. Bébian. Son zèle et son amour pour les sourds-muets
+sont de sûrs garants qu'il le remplira à merveille, et qu'il
+acceptera avec plaisir ce surcroît de travail. Mais pour
+lui donner toute l'autorité nécessaire, vous jugerez sans
+doute ainsi que moi que nous devons le faire nommer par
+le ministre <i>censeur des études</i>. Cette place n'est pas une
+nouveauté, elle fait partie de l'organisation des colléges
+royaux. On lui doit la discipline et le bon ordre qu'on y
+voit régner. Ce moyen qui n'augmenterait pas d'un centime<a name="page_250" id="page_250"></a>
+la masse des traitements, nous attacherait un sujet
+précieux que nous sommes sur le point de perdre si nous
+négligeons ce moyen, et cette perte serait incalculable.
+Vous connoissez l'inanité de tout ce qui m'entoure et
+l'immense supériorité de ce bon jeune homme. Personne
+n'a mieux saisi l'esprit de ma méthode.</p>
+
+<p>Quoique cette demande n'ait rapport qu'aux études et
+me regarde plus personnellement, le zèle qui anime mes
+honorables collègues pour le bien de cet établissement,
+me fait espérer qu'ils ne refuseront pas de se joindre à moi
+pour cela. Qu'en pensez-vous? Daignez m'écrire un mot
+à ce sujet et agréer mes respectueuses et tendres amitiés.</p>
+
+<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br />
+</p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p class="r">Paris, le....... 1819.<br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets
+de naissance, l'un des quarante de l'Académie française.</i></p></div>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher et bon ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Lorsque je vous manifestai, il y a quelques mois, le désir
+que M. Bébian eût un titre convenable et dont il pût s'honorer
+dans notre institution, celui de troisième répétiteur
+ne pouvant flatter l'ambition de son père qui le persécute
+sans cesse pour reprendre, sans plus la quitter, la carrière
+de la médecine, vous pensâtes qu'il convenoit d'attendre
+qu'il pût justifier cette distinction par le succès d'un nouveau
+plan d'études dont nous lui avons confié l'exécution.
+Ne croyez-vous pas maintenant que le temps en est arrivé?
+La classe de Massieu est déjà réunie à celle de Bébian. Il<a name="page_251" id="page_251"></a>
+serait nécessaire que celui-ci reçût à présent le titre que
+vous jugeriez convenable, pour flatter l'amour-propre du
+père, qui permettrait alors à son fils de se consacrer entièrement
+à l'enseignement des sourds-muets, et dès lors
+tous les moyens de simplification seraient faciles.</p>
+
+<p>Voyez donc dans votre sagesse quel pourroit être ce
+titre que nous demanderions au ministre, et à la faveur
+duquel nous attacherions à notre école cet intéressant
+jeune homme qui se montre si propre à seconder toutes
+nos vues d'amélioration.</p>
+
+<p>Ne vous pressez pas pour la réponse que j'attendrai
+sans impatience. Pensez à ma demande, et réfléchissez
+sans distraction à ce qui convient le mieux à nos projets.</p>
+
+<p>Agréez, mon cher et bon collègue, mes tendres et respectueux
+sentiments qui sont invariables.</p>
+
+<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br />
+</p>
+
+<p class="cnt">FIN.<a name="page_252" id="page_252"></a></p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb"><i>ERRATA.</i><br />
+(corrigés)</p>
+
+<p>Page 40, lignes 14-15, <i>au lieu de</i>: novembre 1795, <i>lisez</i>:
+30 octobre 1794.</p>
+
+<p>Page 43, ligne 8, <i>au lieu de</i>: du 18 brumaire (10 novembre
+1799), <i>lisez</i>: du 18 brumaire an VIII (9 novembre
+1799).</p>
+
+<hr />
+
+<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="TABLE_DES_MATIERES"
+style="margin:5% 15% 5% 15%;font-size:90%;">
+
+<tr><th colspan="2" align="center"><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIÈRES</big></th></tr>
+
+<tr><td valign="top"><a href="#UN_MOT_DEXPLICATION">U<small>N MOT D'EXPLICATION</small></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_I">CHAPITRE PREMIER.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Vocation de l'abbé Sicard.&mdash;Il est appelé à recueillir la succession
+de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale des
+Sourds-Muets de Paris</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_005">5</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et
+conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi
+les détenus deux de ses subordonnés.&mdash;Massieu, à la tête des
+élèves de l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée
+législative.&mdash;L'élargissement du directeur est ordonné immédiatement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_008">8</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur
+des sourds-muets.&mdash;Son nom est rayé de la liste fatale,
+mais ses accusateurs mettent tout en &oelig;uvre pour le faire périr.<a name="page_254" id="page_254"></a>&mdash;Il
+est placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont
+être exécutés. Une distraction des égorgeurs le sauve.&mdash;Il
+entre dans la salle du Comité de la section des <i>Quatre-Nations</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_013">13</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était
+accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.&mdash;La
+harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa
+lettre au président de l'Assemblée législative contient un témoignage
+de sa reconnaissance envers son libérateur</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_017">17</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert
+près de la salle du Comité.&mdash;Deux prisonniers lui proposent
+de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.&mdash;Il
+est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance
+d'un député qui prie un de ses collègues plus influent
+d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit
+encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat,
+son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.&mdash;M. Pastoret,
+député, à la prière de la fille aînée de cette dame,
+Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.&mdash;Un second décret
+est rendu en faveur de l'instituteur</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_025">25</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses remercîments
+aux membres.&mdash;Il reçoit les excuses d'un des<a name="page_255" id="page_255"></a>
+commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir
+contribué lui-même à son incarcération.&mdash;Ce dernier le dissuade
+de rentrer à l'École.&mdash;Massieu le visite dans sa retraite.&mdash;Communication
+de l'arrêté de l'Assemblée générale du
+1<sup>er</sup> septembre 1792.&mdash;Protestation de l'abbé Salvan</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_034">34</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à
+divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille
+politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire exécutif.&mdash;Condamné
+à la déportation, il trouve un refuge dans le faubourg
+Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.&mdash;Seconde
+représentation du drame de <i>l'Abbé de l'Épée</i>,
+par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et son
+épouse Joséphine.&mdash;Supplique de Collin d'Harleville en faveur
+de l'abbé Sicard.&mdash;Le public prend fait et cause pour lui.&mdash;Son
+élargissement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_040">40</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Graves erreurs échappées à l'auteur du <i>Cours d'instruction d'un
+sourd-muet de naissance</i>.&mdash;Plus tard il se rétracte dans sa
+<i>Théorie des signes</i>.&mdash;Prérogatives de la mimique naturelle
+que fait valoir Bébian.&mdash;Différences entre la dactylologie et la
+mimique.&mdash;Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur l'articulation</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_049">49</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
+spectateurs.&mdash;L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses<a name="page_256" id="page_256"></a>
+tentatives et de ses succès.&mdash;On tâche de persuader à Napoléon
+1<sup>er</sup> que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces malheureux.
+Cette insinuation est repoussée dans une lettre de
+l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite Majesté</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_064">64</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le directeur
+lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa méthode.&mdash;Parmi
+ses élèves brillent deux charmantes jeunes
+sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa
+Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,
+la complimente en italien.&mdash;A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers
+sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife
+une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-même.&mdash;Il
+parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.&mdash;Mlles Robert
+et de Saint-Céran sont amenées aux Tuileries par l'abbé
+Sicard</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_070">70</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance
+ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de
+vol, et à un faux sourd-muet, Victor de Travanait.&mdash;Il est
+nommé administrateur de l'<i>Hospice des Quinze-Vingts</i> et de
+<i>l'Institution des Jeunes Aveugles</i>.&mdash;Chanoine honoraire de
+<i>Notre-Dame de Paris</i>, grâce au cardinal Maury.&mdash;Un mot de
+M. Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard
+</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_087">87</a><a name="page_257" id="page_257"></a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><i>L'esprit sourd-muet de l'abbé Sicard</i> chez M. de Fontanes.&mdash;Ce
+dernier fait un quatrain à sa louange.&mdash;La Restauration le
+nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier
+de l'ordre de Saint-Michel de France.&mdash;Détails sur la visite de
+François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.&mdash;Même honneur
+que lui accorde la duchesse d'Angoulême.&mdash;Il assiste à
+la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.&mdash;L'empereur
+de Russie, Alexandre I<sup>er</sup> s'étonne du silence de
+l'instituteur.&mdash;<i>Encore l'esprit sourd-muet</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_093">93</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à
+l'Empereur.&mdash;Fouché le défend.&mdash;A la demande de ses
+élèves, il fait payer ses créanciers.&mdash;Le célèbre instituteur
+part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et
+Clerc, sans en prévenir le gouvernement.&mdash;Le ministre de
+l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ
+Clerc à Paris.&mdash;Retour du maître et de ses deux élèves en
+France au moment où Napoléon est renversé</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_105">105</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets.
+Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel
+(de Béziers).&mdash;Visites du duc de Glocester, du duc
+d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener
+son fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
+apprendre la grammaire des sourds-muets</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_112">112</a><a name="page_258" id="page_258"></a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV.</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top">L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des
+intrigants l'assiégent.&mdash;L'infortuné vieillard refuse de quitter
+son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin
+en 1822.&mdash;Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable
+du discours prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de
+l'Académie française, au cimetière du Père La Chaise.&mdash;Le
+directeur avait recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude
+de l'abbé Gondelin, second instituteur de l'École des
+sourds-muets de Bordeaux.&mdash;Paulmier, élève du défunt, croit
+pouvoir disputer sa place au concours. Une réclamation de
+Pissin-Sicard paraît dans un journal.&mdash;Élèves parlants distingués
+de l'abbé Sicard: Pellier, Paulmier et Bébian.&mdash;<i>Manuel
+d'enseignement pratique des sourds-muets</i>, par ce dernier.&mdash;Travail
+remarquable de M. de Gérando: <i>De l'Éducation des
+sourds-muets de naissance</i>, 2 vol.&mdash;Divers hommages à l'abbé
+Sicard.&mdash;Énumération de ses &OElig;uvres.&mdash;Sa correspondance
+avec Mme Robert sur divers sujets</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_118">118</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI.</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">M<small>ASSIEU</small>.</td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Sa naissance et sa profession.&mdash;Son étrange plaidoyer pour un
+voleur.&mdash;Il raconte lui-même ses premières impressions et ses
+premiers chagrins.&mdash;Quel grand bruit ont fait ses définitions
+aux exercices publics de l'abbé Sicard!&mdash;Quels étaient ses
+habitudes et ses goûts.&mdash;Un professorat à l'École des sourds-muets
+de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.&mdash;Il
+est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir<a name="page_259" id="page_259"></a>
+finir ses jours dans cette ville.&mdash;Exercices publics des élèves
+du nouveau professeur.&mdash;Un journal de la localité publie des
+fragments de ses Mémoires. Il avait composé une <i>nomenclature</i>.&mdash;Sa
+mort et ses obsèques</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_141">141</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII <small>ET DERNIER.</small></a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">L<small>AURENT</small> C<small>LERC</small>.</td></tr>
+
+<tr><td valign="top">Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.&mdash;Ses rapports avec un
+académicien auprès duquel il avait à remplir une commission
+du respectable directeur.&mdash;Ses définitions et réponses aux
+exercices publics de l'Institution et autre part.&mdash;Il a été non-seulement
+l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de
+ses malheureux camarades.&mdash;Il appuie la supplique de l'un
+d'eux, graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche.
+Appelé à fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut
+(Amérique du Nord), il réussit à la faire prospérer.&mdash;Il
+unit son sort à celui d'une sourde-muette américaine qui lui
+donne six enfants, tous entendants-parlants.&mdash;Réponse au
+préjugé qui paraît encore régner sur la surdi-mutité héréditaire.&mdash;Voyages
+de Laurent Clerc en France.&mdash;Ses documents sur
+l'origine et les progrès de son école.&mdash;Ses anciens camarades
+et élèves lui offrent un dîner d'adieu.&mdash;Sa correspondance
+avec l'auteur de ce livre.&mdash;Sa fin aussi heureuse que sa vie,
+dans le Nouveau-Monde</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_181">181</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><a href="#NOTES">N<small>OTES</small></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_195">195</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top"><a href="#APPENDICE">A<small>PPENDICE</small></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_241">241</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">PARIS.&mdash;IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.</td></tr>
+
+</table>
+
+<p><a name="page_261" id="page_261"></a></p>
+
+<p><a name="page_262" id="page_262"></a><a name="page_260" id="page_260"></a></p>
+
+<div class="boxx">
+<div class="bboxx">
+<p class="c">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang"><b>Histoire et Statistique de l'Éducation des Sourds-Muets</b>, 1839, 1 vol.
+in-8º.</p>
+
+<p class="hang"><b>Notice sur la Vie et les Ouvrages d'Auguste Bébian</b>, ancien Censeur des
+études de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, 1839, 1 vol. in-8º.</p>
+
+<p class="hang"><b>Deux Mémoires</b>, lus en 1839 et en 1840 au Congrès historique de Paris, l'un
+sur <i>la Mimique chez les Peuples anciens et modernes</i>, l'autre sur <i>la Pantomime
+dans ses rapports, soit avec l'enseignement des Sourds-Muets,
+soit avec les connaissances humaines</i>, in-8º.</p>
+
+<p class="hang"><b>Les Sourds-Muets avant et après l'Abbé de l'Épée</b>, mémoire qui a obtenu
+le prix proposé par <i>la Société des sciences morales, lettres et arts de
+Seine-et-Oise</i>, 1840, 1 vol. in-8º.</p>
+
+<p class="hang"><b>Examen critique de l'opinion de feu le docteur Itard</b>, médecin en chef
+de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, réfutation présentée aux
+Académies de médecine et des sciences morales et politiques, 1852,
+1 vol. in-8º.</p>
+
+<p class="hang"><b>Observations sur la Mimique, considérée dans ses rapports avec l'enseignement
+des Sourds-Muets</b>, adressées le 13 juin 1853 à l'Académie de
+médecine, à propos des questions relatives à la surdi-mutité, à l'articulation
+et à la lecture de la parole sur les lèvres, qui s'y discutaient
+en ce moment, in-8º.</p>
+
+<p class="hang"><b>Discours prononcés en langage mimique</b> aux distributions solennelles des
+prix de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, des 13 août 1842, 9 août
+1849 et 8 août 1857, in-8º.</p>
+
+<p class="hang"><b>Banquets des Sourds-Muets réunis pour fêter les anniversaires de la
+naissance de l'abbé de l'Épée</b>, de 1834 à 1848 et de 1849 à 1863, relation
+publiée par la Société centrale des Sourds-Muets de Paris, 2 vol.
+in-8º.</p>
+
+<p class="hang"><b>L'Abbé de l'Épée</b>, sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès,
+avec l'<i>historique des monuments élevés à sa mémoire à Paris et à
+Versailles</i>, orné de son portrait en taille-douce, d'un <i>fac-simile</i> de son
+écriture, du dessin de son tombeau dans l'église Saint-Roch à Paris, et
+de celui de sa statue à Versailles, 1853, 1 vol. in-8º.</p>
+
+<p class="hang"><b>Le Code civil français</b> <i>mis à la portée des Sourds-Muets, de leurs familles
+et des parlants en rapport journalier avec eux</i>, 1868, 1 vol. in-12.</p></div>
+
+<p class="c">POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:</p>
+
+<p class="hang"><b>Souvenirs et Impressions de voyage</b> <i>d'un Sourd-Muet français en Italie</i>.<a name="page_263" id="page_263"></a></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Relation des Banquets des Sourds-Muets, réunis pour fêter
+les anniversaires de la naissance de l'abbé de l'Épée, de 1834
+à 1863</i>, relation publiée par les soins de l'ancienne Société centrale
+des Sourds-Muets de Paris, 2 vol., à la librairie de L. Hachette
+et C<sup>e</sup>, boulevard Saint-Germain, 77.
+</p><p>
+Les comptes rendus, depuis cette époque, paraîtront dans
+un troisième volume.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Journal de l'Instruction des Sourds-muets et des Aveugles</i>,
+1826-1827.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>De l'Éducation des Sourds-muets de naissance</i>, 2 vol. 1827.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir la note <a href="#note_a">A</a> à la fin du volume.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir à la fin du volume à la note <a href="#note_b">B</a> une lettre de l'abbé
+Sicard au citoyen Dubois, préfet de police, en faveur du gouverneur
+d'un élève sourd-muet, le sieur Brylot qui, par sa soumission
+à la loi de déportation, est sauvé du péril qui menace sa vie
+pendant les journées de septembre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir à la fin du livre la note <a href="#note_c">C</a>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Elle allait toucher à sa fin, après avoir langui pendant plus
+d'un an dans des douleurs inexprimables, quand, à la grande satisfaction
+de notre instituteur, elle est sauvée, grâce à un long
+voyage que sa tendre mère lui avait fait entreprendre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Voyez à la note <a href="#note_d">D</a> la différence entre les mots <i>sourds et
+muets</i> et <i>sourds-muets</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir, à la fin du volume, note F, la circulaire de l'intrus aux
+parents des sourds-muets.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Voir à la fin du volume la note <a href="#note_g">G</a>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Voir à la fin du volume la note <a href="#note_m">M</a>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Dans la suite, élève de Girodet-Trioson, peintre d'histoire,
+elle s'est fait remarquer par ses gracieux tableaux. Quelle est intéressante
+la correspondance de sa mère, femme d'un mérite supérieur,
+avec le célèbre artiste qui essaie de mettre son élève
+chérie dans la confidence de ses secrets!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir la note <a href="#note_i">I</a> à la fin du volume.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Voir, à la fin du volume, à la note <a href="#note_j">J</a>, une lettre de l'abbé
+Sicard à son ami Laya.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Cette église fut jadis construite à côté de la chapelle de
+l'ancien monastère pour les besoins spirituels des fidèles du quartier,
+auxquels les heures des religieux ne pouvaient guère convenir.&mdash;Elle
+était séparée de l'église paroissiale de Saint-Jacques-du-Haut-Pas
+par une ruelle qui, pour cette raison, s'appelait <i>rue
+des Deux-Églises</i>, et qui, plus tard, reçut la dénomination de <i>rue
+de l'abbé de l'Épée</i>, qu'elle porte encore.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Voir, à la fin du volume, à la note <a href="#note_k">K</a>, un rapport du sieur
+Mascé Mauclerc, remplissant les fonctions d'agent général en l'absence
+de son oncle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_l">L</a>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_m">M</a>, où se trouve le compte
+rendu de cet hommage d'après le <i>Moniteur</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Voir la note <a href="#note_n">N</a>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> L'abbé Pissin (Joseph Barthélemy) s'était pourvu auprès du
+garde des sceaux pour en obtenir l'autorisation d'ajouter à son
+nom celui de son maître, comme une preuve évidente de l'affection
+que lui portait celui-ci, et de s'appeler désormais Pissin-Sicard
+(<i>Moniteur</i> du 6 mars 1821).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Voir, à la fin du volume, à la note <a href="#note_o">O</a>, le petit discours que
+je fus chargé de <i>prononcer</i> le 10 mars 1847 sur la tombe de cet
+estimable instituteur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Ç'a été pour moi un besoin du c&oelig;ur de livrer, en 1839, à la
+publicité une Notice sur la vie et les ouvrages de cet éminent professeur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_p">P</a>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_q">Q</a> contenant une lettre de
+M<sup>me</sup> Robert, née Bazin, à l'abbé Sicard, ainsi que l'extrait d'une
+lettre de la même au sujet de la candidature de Chateaubriand à
+l'Académie française.
+</p><p>
+Le petit-fils de cette dame, M. Charles Rossigneux, architecte
+distingué, à qui nous sommes redevables de ces précieux souvenirs,
+suppose que la première doit être de la fin de février 1811,
+et la seconde du 4 mars de la même année.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Voir, à la fin de ce volume, à la note <a href="#note_r">R</a>, une lettre que
+Massieu m'adressa de Rodez, où il remplissait alors les fonctions
+de professeur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Voir la lettre en question à la fin du volume note S.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Nous ne pouvons adhérer à cette qualification de <i>stupides</i>,
+sortie de la bouche de l'orateur, contre son intention, sans
+doute. Il aura voulu dire peut-être <i>stupéfaits</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Voir la note <a href="#note_t">T</a> à la fin du volume.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> M. Rey Lacroix a voulu élever lui-même sa fille sourde-muette
+en s'inspirant de la méthode de Sicard, et pour dernier
+exemple de sa tendresse paternelle, il a fait hommage, en l'an IX
+de la République, d'un livre intitulé: <i>La Sourde-Muette de La
+Clapière, leçons données à ma fille</i>, aux Sourds-Muets devenus <i>ses
+amis</i>, comme il le dit lui-même dans la Dédicace de son ouvrage.</p>
+
+<p class="r">(<i>Note de l'auteur de ce travail</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> P<small>IERRE</small> L<small>AUJON</small>, chansonnier correct, élégant, gracieux,
+depuis longtemps oublié, mais qui n'en a pas moins joui, à son
+époque, d'une certaine réputation, naquit à Paris, le 13 janvier
+1727, d'un procureur qui le destinait au barreau. Auteur d'une
+parodie d'<i>Armide</i> et d'un opéra de <i>Daphnis et Chloé</i>, qui lui valurent
+la protection de MM. de Nivernais, de Bernis, d'Argenteuil, du
+duc d'Ayen et de la comtesse de Villemure, amie de la favorite, il
+devint secrétaire du comte de Clermont, qui l'amena à l'armée, en
+qualité de commissaire des guerres, et le fit décorer de la croix
+de Saint-Louis. A la mort du comte de Clermont, le dernier prince
+de Condé le nomma secrétaire des commandements du duc de
+Bourbon. A la révolution de 1789, il reçut l'ordre de quitter le
+Palais-Bourbon, et perdit d'un coup ses traitements et ses pensions;
+il n'avait rien amassé. Il tomba dans un état voisin de la misère,
+et se vit réduit, pour ne pas mourir de faim, à vendre un à un les
+livres de sa précieuse bibliothèque, qu'il rachetait souvent fort
+cher le lendemain. Mais il ne tendit la main à personne, et continua
+à chanter, ne conservant qu'une chétive rente pour vivre avec sa
+famille.
+</p><p>
+Qui n'a entendu parler du <i>Caveau</i>, célèbre société gastronomique
+chantante, née en 1729, morte en 1789, dans laquelle siégeaient
+Piron, Collé, Crébillon fils, Gentil-Bernard et bien d'autres
+beaux-esprits contemporains? Trente ans après, en 1759, fut fondé
+un second <i>Caveau</i>, qui compta, parmi ses membres, Marmontel,
+Suard et Laujon, le plus jeune de la bande. Cette assemblée tenait
+ses séances au <i>Rocher de Cancale</i>, rue Montorgueil. Ces dîners
+furent remplacés en 1796 par <i>ceux du Vaudeville</i>, où siégeaient
+tous les chansonniers du temps, entre autres Jay, Jouy, Arnault,
+Piis, les deux Ségur, Dupaty, Etienne, Désaugiers, Eugène de
+Monglave, Moreau, Francis, etc. Le doyen Laujon fut élu président,
+honneur qui lui fraya la route de l'Académie française, à
+laquelle l'excellent homme avait toujours aspiré. Il fut élu, en
+1807, à la place du jurisconsulte, ministre Portalis. Les temps ne
+changent pas. Il avait quatre-vingts ans; ses facultés commençaient
+à baisser. Conduit aux Tuileries pour être présenté, suivant l'usage,
+au chef de l'État, lui qui avait frayé avec tant de princes, perdit
+subitement la mémoire, ne se rappelant pas même les titres de ses
+ouvrages. Il s'éteignit doucement dans sa quatre-vingt-quatrième
+année, le 14 juillet 1811. Ses convives du <i>Caveau</i> élurent, après
+lui, Désaugiers à la présidence. L'assemblée se traîna comme elle
+put jusqu'en 1817 avec Béranger, le roi de la chanson. Puis, dîners
+et couplets cessèrent devant les exigences de la politique.
+</p><p>
+Les &oelig;uvres dramatiques de Laujon sont nombreuses. Il eut des
+succès à l'Opéra, aux Italiens, au Théâtre-Français; mais c'est
+surtout comme chansonnier qu'il fut estimé de nos grands-pères.
+Je ne l'ai jamais connu; je n'avais que huit ans à sa mort, mais j'ai
+rencontré sur ma route bon nombre de ses compères de l'<i>Académie</i>
+et du <i>Caveau</i>, qui conservaient un bien doux souvenir de cet
+aimable vieillard.
+</p><p class="r">F. B.º</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> L'abbé André Morellet, né à Lyon, le 7 mars 1727, d'un père
+commerçant, fut destiné, de bonne heure, à l'état ecclésiastique.
+Après avoir fait ses études à Paris, au séminaire des Trente-Trois, et
+pris ses grades à la Sorbonne, en 1752, il fut chargé d'une éducation
+particulière, et voyagea en Italie avec son élève. A son retour,
+il étudia les matières de droit public et d'économie politique, et, se
+consacrant tout entier à soutenir les opinions nouvelles, écrivit de
+nombreux ouvrages sur tous les sujets d'administration, de politique
+et de philosophie à l'ordre du jour.
+</p><p>
+Il partit pour l'Angleterre en 1772, et se lia avec Franklin, Garrick,
+l'évêque Warburton et le marquis de Lansdown, qui lui fit
+obtenir, en 1783, une pension de 4,000 livres de Louis XVI. En
+1785, l'Académie française ouvrit ses portes à l'abbé Morellet, qui
+succéda à l'historien abbé Millot. A cette époque aussi, il obtint
+le prieuré de Thimers, d'un revenu de 16,000 livres.
+</p><p>
+La Révolution changea cette heureuse position de fortune; et le
+décret qui ordonna la vente des biens du clergé, refroidit le patriotisme
+de l'abbé Morellet; mais la destruction de l'Académie
+française fut pour lui le coup le plus cruel. Échappé au proscriptions,
+il chercha dans des travaux de traduction des ressources
+contre la misère. Il se mit à traduire des romans, entre autres
+ceux d'Anne Radcliffe.
+</p><p>
+En 1799, il fut nommé professeur d'économie politique aux
+écoles centrales, et la révolution du 18 Brumaire lui rendit son
+fauteuil à l'Académie. Joseph Bonaparte, qui estimait son talent et
+son caractère, le combla de bienfaits. Appelé au Corps législatif en
+1808, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, il y siégea jusqu'en 1815,
+et mourut en 1817 des suites d'une chute qu'il avait faite en 1814
+à la sortie du spectacle. Un de ses plus importants ouvrages est sa
+traduction du <i>Traité des délits et des peines de Beccaria</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Sa fille sourde-muette, peintre de mérite.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD ***
+
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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