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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'abbé Sicard + célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiate + de l'abbé de l'Épée. + +Author: Ferdinand Berthier + +Release Date: January 11, 2012 [EBook #38548] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1>L'ABBÉ SICARD</h1> + +<table border="3" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="table"> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></td></tr> +</table> + +<p class="c"><br /><br /><br />———————<br /> +PARIS.—IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE. +<br />———————<br /><br /></p> + +<h1> +L'ABBÉ<br /> +<br /> +<big><big>SICARD</big></big>,</h1> + +<p class="cb">CÉLÈBRE INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS,</p> + +<p class="c">SUCCESSEUR IMMÉDIAT DE L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.<br /> +<br /> +<big>PRÉCIS HISTORIQUE SUR SA VIE, SES TRAVAUX ET SES SUCCÈS;</big></p> + +<p class="cb"><small>suivi de détails biographiques sur ses élèves sourds-muets<br /> +les plus remarquables</small></p> + +<p class="c">JEAN MASSIEU ET LAURENT CLERC,</p> + +<p class="cb"><big>ET D'UN APPENDICE</big><br /> +<br /> +CONTENANT DES LETTRES DE L'ABBÉ SICARD AU BARON DE GÉRANDO,<br /> +<br /> +<small>SON AMI ET SON CONFRÈRE A L'INSTITUT</small><br /> +<br /> +<small>PAR</small><br /> +<br /> +<big>FERDINAND BERTHIER,</big><br /> +<br /> +<small>SOURD-MUET, DOYEN HONORAIRE DES PROFESSEURS DE L'INSTITUTION NATIONALE<br /> +DES SOURDS-MUETS DE PARIS,<br /> +L'UN DES VICE-PRÉSIDENTS DE LA SOCIÉTÉ CENTRALE D'ÉDUCATION ET D'ASSISTANCE<br /> +POUR LES SOURDS-MUETS EN FRANCE,<br /> +PRÉSIDENT-FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DES SOURDS-MUETS,<br /> +CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR,<br /> +MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES (ANCIEN INSTITUT HISTORIQUE)<br /> +ET DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.</small><br /> +<br />————<br /><br /><br /><br /> +PARIS,<br /> +CHARLES DOUNIOL ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS,<br /> +29, RUE DE TOURNON, 29<br /> +1873</p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h2><a name="UN_MOT_DEXPLICATION" id="UN_MOT_DEXPLICATION"></a>UN MOT D'EXPLICATION</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">A MES FRÈRES SOURDS-MUETS, ET AUX NOMBREUSES +PERSONNES QUI S'OCCUPENT DE LEUR BIEN-ÊTRE +PRÉSENT ET A VENIR.</p></div> + +<p>Le 26 novembre 1854, une fête de famille nous +réunissait à l'occasion du 142<sup>e</sup> anniversaire de la +naissance de l'abbé de l'Épée<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Un convive des +plus assidus, M. Léon Vaïsse, nommé depuis directeur +de l'Institution nationale des Sourds-Muets +de Paris, où il avait été longtemps professeur, +émit le vœu de voir l'humble biographe de +l'immortel fondateur de cet enseignement spécial, +trop peu connu, raconter aussi la vie de son +successeur immédiat, l'abbé Sicard. Il pensait qu'à +cette époque où s'est apaisé l'enthousiasme excité<a name="page_002" id="page_002"></a> +par les leçons publiques de l'abbé Sicard, il appartenait +à un de ses anciens élèves plus qu'à personne +d'assigner le rang qu'il devait occuper entre +ceux qui avaient contribué, sous divers rapports, +à la régénération de cette intéressante portion de +la famille humaine. Et il ajoutait que tout le monde +attendait aussi impatiemment que lui l'apparition +d'un volume sur l'abbé Sicard.</p> + +<p>Des paroles aussi flatteuses, aussi honorables +ne pouvaient qu'encourager celui à qui elles +s'adressaient. Mais hélas! il dépendait des circonstances +de hâter l'accomplissement de cette tâche.</p> + +<p>C'est pour moi un véritable bonheur de pouvoir +vous offrir enfin ce fruit de mes veilles comme +pendant et complément de mon histoire de <i>l'Abbé +de l'Épée</i>. Je n'ai fait qu'esquisser rapidement les +principaux traits de la vie de mon héros, m'interdisant +de longs commentaires sur ses œuvres après +mon maître Bébian<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, ancien censeur des études +de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, et après +M. de Gérando<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, membre de l'Institut de France, +administrateur de cet établissement. Je le voudrais<a name="page_003" id="page_003"></a> +même, que je ne le pourrais pas, à cause du peu +de temps dont il m'est permis de disposer.</p> + +<p>D'ailleurs, dans le cours de mon travail, j'ai tâché +de concilier tous les égards que méritait une +si belle mission avec la sévérité qu'on devait apporter +dans l'appréciation d'erreurs involontaires, +sans doute, échappées à une âme aussi sensible.</p> + +<p>Je n'ai eu garde de négliger de faire entrer dans +ce tableau, pour le faire ressortir, un léger croquis +des deux remarquables élèves de l'abbé +Sicard, Jean Massieu et Laurent Clerc.</p> + +<p>Je me croirais, amis et sourds-muets, bien récompensé +de ma peine, si vous daigniez accorder +à ce nouveau livre de famille une place dans vos +bibliothèques à côté de celui que je regarde, excusez-moi +d'oser vous le dire ici, comme un titre +de gloire, consacré à notre premier apôtre. Ce +sera une double jouissance pour un disciple des +abbés de l'Épée et Sicard d'avoir pu confondre +ainsi ces deux noms vénérés et les offrir ensemble +à la vénération de tous ceux qui les admirent!</p> + +<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p> + +<h1>L'ABBÉ SICARD</h1> + +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Vocation de l'abbé Sicard.—Il est appelé à recueillir la succession +de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale des +Sourds-Muets de Paris.</p></div> + +<p>Sicard (Roch-Ambroise-Cucurron), né le 20 septembre +1742 au Foussert, petite ville du Languedoc, +termina ses études à Toulouse où il fut ordonné +prêtre. Sa rare capacité ne tarda pas à attirer +l'attention de l'Archevêque de Bordeaux, Mgr +Champion de Cicé, de bienfaisante mémoire, qui le +mit à la tête d'une nouvelle école qu'il avait créée +en 1782 en faveur des pauvres Sourds-Muets de +son diocèse, à l'instar de celle qui avait été fondée +en 1760 par l'abbé de l'Épée à Paris, rue des<a name="page_006" id="page_006"></a> +Moulins, à la butte Saint-Roch, pour ceux de la +capitale, laquelle fut érigée en Institution nationale +par les lois des 21 et 29 juillet 1791.</p> + +<p>D'après le désir du Prélat, le directeur venait +dans la grande ville, en 1785, étudier la méthode du +vénérable fondateur de cet enseignement, et au bout +d'un an, il retournait à Bordeaux l'appliquer à son +école. Les succès qu'il obtint dans l'éducation du +jeune Massieu qui devait concourir à étendre sa réputation, +lui valurent le titre de Vicaire général de +Condom et de Chanoine de Bordeaux, ainsi que +celui de membre de l'Académie de la Gironde.</p> + +<p>A la mort de l'abbé de l'Épée, en 1789, il se présenta, +appuyé par l'opinion publique, au concours +qu'allaient ouvrir les commissaires des trois académies +qui existaient alors afin d'occuper la place +vacante. Deux autres ecclésiastiques, les abbés +Massé et Salvan, s'étaient retirés du concours devant +leur émule, dont ils reconnaissaient la supériorité.</p> + +<p>Salvan, élève de prédilection de l'illustre défunt, +appelé de Riom en Auvergne, où il dirigeait +une école de sourds-muets d'après ses principes, +insista modestement pour que son rival fût nommé +directeur, s'estimant heureux de le seconder dans +ses fonctions en qualité d'instituteur adjoint.<a name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<p>C'est ainsi que son installation eut lieu dès le +mois d'avril 1790 sous les plus heureux auspices. +L'Assemblée constituante, ne se bornant pas à +adopter son établissement, déclara qu'il serait +entretenu aux frais de l'État, faveur réclamée en +vain par l'abbé de l'Épée, dont la fortune personnelle +le soutenait, indépendamment des libéralités +particulières de Louis XVI.</p> + +<p>Sicard se vit, dès lors, en état de continuer +cette œuvre de bienfaisance <i>avec toute la tranquillité +d'esprit qu'elle exigeait</i> et de travailler de plus +en plus à l'amélioration de son système d'enseignement.<a name="page_008" id="page_008"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et +conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi +les détenus deux de ses subordonnés.—Massieu, à la tête des +élèves de l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée +législative.—L'élargissement du directeur est ordonné immédiatement.</p></div> + +<p>Tout à coup la tempête vint interrompre ses +douces méditations.</p> + +<p>Il s'était plaint avec le citoyen Hauy<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> de ce +qu'elle avait dévasté l'église des Sourds-Muets.</p> + +<p>Arrêté le 26 août 1792, sous l'inculpation d'avoir +donné asile à des prêtres dits <i>réfractaires</i>, il fut +incarcéré, quoiqu'il eût embrassé franchement les +principes de la Révolution. Il s'était même empressé +de prêter le serment civique à la Liberté et +à l'Égalité aussitôt la promulgation du décret de<a name="page_009" id="page_009"></a> +l'Assemblée législative d'août 1792, et il l'avait +confirmé par un don patriotique de 200 livres, +bien qu'il eût refusé un nouveau serment qui lui +paraissait contraire à ses opinions religieuses.</p> + +<p>Ici qu'on nous permette d'essayer de résumer +aussi catégoriquement que possible les principaux +incidents d'un drame où Sicard fut à la fois témoin +oculaire et victime dans les journées sanglantes de +septembre.</p> + +<p>Le malheureux instituteur va faire sa leçon dans +son établissement alors situé à l'ancien séminaire +des Célestins, quand le nommé Mercier, menuisier +du voisinage, se présente dans son cabinet, suivi +d'un officier municipal et d'une poignée de gens +du peuple. On s'empare de ses lettres, en lui signifiant +qu'on l'arrête au nom de la Commune, et +on lui arrache des mains son œuvre intitulée: <i>La +Religion chrétienne méditée dans le véritable esprit +de ses maximes</i>, sous prétexte que le titre en est +contre-révolutionnaire <i>d'un bout à l'autre</i>. Toutefois +Mercier lui permet d'emporter son bréviaire, +sauf à faire subir à ce livre un examen minutieux.</p> + +<p>Ce ne fut que plus tard que, rapprochant les petits +morceaux de papier qui servaient de signets +au volume, on tâcha, mais en vain, d'y découvrir +un seul mot <i>contre-révolutionnaire</i>.<a name="page_010" id="page_010"></a></p> + +<p>A la suite d'une perquisition faite et des scellés +apposés, il est mené au Comité de la section de +l'Arsenal, puis laissé sous la surveillance de quelques +gardes nationaux, en attendant qu'on revienne +le chercher pour le conduire au Comité +d'exécution.</p> + +<p>Il préfère s'acheminer à pied vers la mairie que +de prendre une voiture qu'on lui offre pour lui +éviter le désagrément de se voir escorté par la +force armée.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un des hommes qui l'accompagnent, +ayant entendu prononcer son nom, lève +les yeux et les mains au ciel en s'écriant: «Quoi! +c'est toi, citoyen, qu'on amène ainsi en prison, toi, +l'ami de l'humanité, le père bien plus que l'instituteur +des pauvres sourds-muets! De quoi t'accuse-t-on? +quel est ton crime? Ah! permets-moi +d'aller admirer tes travaux dès qu'on t'aura +rendu à ta famille adoptive que ton arrestation +doit désoler.»</p> + +<p>Avant d'entrer dans le Dépôt, il passe par la +salle d'enregistrement où son nom ne cause pas +moins de surprise aux patriotes de l'escorte. Ensuite, +on le fait monter dans une grande salle servant +de grenier à fourrage, qui est déjà encombrée.<a name="page_011" id="page_011"></a></p> + +<p>A ce moment le curé de Saint-Jean en Grève se +jette dans les bras du nouvel arrivant, qui trouve +encore, parmi les détenus, quelques amis et plusieurs +connaissances.</p> + +<p>A peine partage-t-il le lit de paille du respectable +curé, qu'on amène deux prisonniers chers à +son cœur: l'un, l'abbé <i>Laurent</i>, si l'on en croit +Sicard, ou l'abbé <i>Laborde</i>, si l'on s'en rapporte à +Massieu, instituteur-adjoint de l'École nationale, +l'autre un surveillant laïque nommé <i>Labranche</i>.</p> + +<p>«Me voilà donc associé à votre persécution, +comme je l'étais à vos principes, mon cher maître! +Que je me trouve heureux, s'écrie l'abbé Laurent, +d'avoir été jugé digne d'être persécuté pour une si +belle cause!»</p> + +<p>Le lendemain matin, se présentent à la prison de +leur directeur les élèves avec Massieu en tête, portant +un projet de pétition à l'Assemblée législative +ainsi conçu:</p> + +<p> +«Citoyen président,<br /> +</p> + +<p>«On a enlevé aux Sourds-Muets leur instituteur, +leur nourricier et leur père. On l'a enfermé +dans une prison comme voleur, comme criminel. +Cependant il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'est +pas mauvais citoyen. Toute sa vie se passe à nous<a name="page_012" id="page_012"></a> +instruire, à nous faire aimer la vertu et la patrie. +Il est bon, juste et pur. Nous te demandons sa liberté. +Rends-le à ses enfants, car nous sommes +ses fils; il nous aime comme s'il était notre père. +C'est lui qui nous a appris ce que nous savons; +sans lui, nous serions comme des animaux. Depuis +qu'on nous l'a ôté, nous sommes tristes et chagrins. +Rends-nous le et nous serons heureux!»</p> + +<p>Massieu porte la supplique à la barre de l'Assemblée. +La lecture ayant provoqué dans son sein +d'unanimes applaudissements, elle ordonne au +Ministre de l'intérieur de lui rendre compte au +plus tôt des motifs de l'arrestation de l'instituteur +des Sourds-Muets.</p> + +<p>Un jeune homme appelé Duhamel, qui s'était +joint à la députation de l'École, demande, au milieu +de nouveaux battements de mains, de se +constituer prisonnier à sa place.<a name="page_013" id="page_013"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur +des sourds-muets.—Son nom est rayé de la liste fatale, +mais ses accusateurs mettent tout en œuvre pour le faire périr.—Il +est placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont +être exécutés. Une distraction des égorgeurs le sauve.—Il +entre dans la salle du Comité de la section des <i>Quatre-Nations</i>.</p></div> + +<p>Cependant on touchait au 2 septembre sans +voir encore arriver le résultat attendu.</p> + +<p>Sur la foi d'un discours que Manuel, alors procureur +de la Commune, avait adressé aux prisonniers, +chacun formait des projets d'établissement +pour l'avenir. L'abbé Sicard avait résolu, s'il était +condamné à la déportation, de se retirer dans une +des capitales de l'Europe où on le pressait d'aller +fonder une école pour ses enfants d'adoption.</p> + +<p>L'officier de garde ne voulut pas d'abord laisser +partir cette lettre que notre instituteur venait +d'écrire dans ce but à un de ses amis, et il motiva<a name="page_014" id="page_014"></a> +son refus sur ce qu'il ne pouvait être permis à +aucun Français d'aller porter à l'étranger une découverte +quelconque.</p> + +<p>«Ah! lui dit l'abbé, si vous saviez ce que c'est +que cette découverte; c'est l'art d'instruire les +pauvres sourds-muets.</p> + +<p>—Si ce n'est que cela, répondit l'officier, votre +lettre peut passer et vous pouvez partir.»</p> + +<p>La veille de cette journée sanglante, les commissaires +se présentent pour prendre les noms de +ceux qui vont être mis en liberté. L'abbé Laurent +est le premier à demander qu'on l'inscrive sur la +fatale liste. Sicard s'avance des derniers et donne +son nom. C'en était fait de lui, s'il n'avait eu l'heureuse +idée d'y ajouter son titre. Il est donc rayé. +Le surveillant Labranche est traité de même.</p> + +<p>A peine notre célèbre instituteur se trouva-t-il +seul dans la prison avec cet employé et Martin de +Marivaux, ancien avocat au Parlement de Paris, +que, dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2, y arrivent de nouveaux +détenus qui prennent la place de ceux qu'on +vient de transférer à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.</p> + +<p>Les accusateurs de l'abbé Sicard, mettant tout en +œuvre pour paralyser l'effet du décret sauveur de +l'Assemblée, persistent à dire «qu'il est un fauteur<a name="page_015" id="page_015"></a> +de la tyrannie, qu'il entretient une correspondance +avec les tyrans coalisés, et qu'il faut se hâter de le +destituer et de le faire remplacer par le savant et +modeste Salvan.»</p> + +<p>Le moment du carnage approche. Sicard va aller +rejoindre ses camarades qui ont été conduits la +veille dans la geôle. On fait avancer six fiacres; ils +attendent vingt-quatre prisonniers. Marivaux +l'ayant fait monter le premier s'asseoit à la deuxième +place, un autre à la troisième. Labranche occupe +la quatrième, deux autres montent ensuite. Les +voilà six dans le premier véhicule. Les autres remplissent +les cinq derniers.</p> + +<p>Les voitures marchent au milieu des imprécations +d'une populace aveuglément furieuse qui +veut faire justice de ceux qu'elle appelle ses ennemis. +Les soldats qui les escortent accablent, de +leur côté, d'injures les malheureux qu'elles emportent, +assénant des coups de sabres et de piques +à plusieurs d'entre eux. Les compagnons de l'instituteur +des Sourds-Muets se jettent généreusement +au devant des coups qui lui sont destinés.</p> + +<p>On arrive par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et +par le carrefour Bucy à l'Abbaye, dont la cour est +envahie par la cruelle curiosité de la foule. Les +satellites ont ordre de commencer par la première<a name="page_016" id="page_016"></a> +voiture. Les malheureux qui s'y trouvaient cherchent +à s'échapper, mais trois sont immolés; un +en est quitte pour un coup de sabre<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>Les égorgeurs se jettent sur la seconde voiture, +s'imaginant qu'il n'y a plus personne dans la première.</p> + +<p>Revenu d'une stupeur dont rien ne paraissait +plus pouvoir le tirer, l'abbé Sicard se précipite dans +les bras des membres du Comité.</p> + +<p>«Ah! citoyens, leur dit-il, sauvez un malheureux!»</p> + +<p>Sa prière est repoussée. Il était perdu si, heureusement, +l'un d'eux ne l'eût reconnu.</p> + +<p>«Ah! s'écria-t-il, c'est Sicard! Comment es-tu là? +Nous te sauverons aussi longtemps que nous pourrons.»</p> + +<p>Alors il pénètre dans la salle du Comité de la section +des <i>Quatre-Nations</i> où il eût été en sûreté avec +le seul de ses camarades qui s'était sauvé. Mais il +est trahi par une femme qui court le dénoncer aux +égorgeurs.<a name="page_017" id="page_017"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était +accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.—La +harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa +lettre au président de l'Assemblée législative contient un témoignage +de sa reconnaissance envers son libérateur.</p></div> + +<p>Les forcenés demandent les deux prisonniers. +Lui, leur présentant sa montre: <i>Prenez-la</i>, dit-il +à un des commissaires, <i>vous la donnerez au premier +sourd-muet qui viendra vous demander de mes +nouvelles</i>.</p> + +<p>Il était sûr qu'elle tomberait entre les mains de +Massieu, dont il avait assez éprouvé l'admirable +attachement.</p> + +<p>Le commissaire qui s'est excusé d'abord de recevoir +cette espèce de testament de mort, croyant +que le danger n'est pas aussi pressant, ne cède à +ces nouvelles instances qu'au moment où l'on va<a name="page_018" id="page_018"></a> +enfoncer la porte, et promet de remplir la commission +du proscrit.</p> + +<p>L'abbé Sicard, n'ayant plus rien à laisser à ses +amis, fléchit le genou et s'offre en holocauste à +l'arbitre souverain des consciences. Son sacrifice +achevé, il se lève et embrasse son dernier camarade.</p> + +<p>«Serrons-nous, mourons ensemble, lui dit-il, +la porte va s'ouvrir, nos bourreaux sont là, nous +n'avons pas à vivre cinq minutes.»</p> + +<p>La porte s'ouvre. En effet, un prisonnier échappé +est immolé à côté de l'abbé Sicard, dont le sang va +couler; déjà une pique est tournée vers sa poitrine +quand un incident providentiel vient en détourner +l'effet.</p> + +<p>Pendant qu'un horloger de la rue des Petits-Augustins, +le citoyen Monnot, membre du Comité +civil de la section des <i>Quatre-Nations</i>, dîne chez un +de ses amis, il entend tirer le canon d'alarme. +Instruit, par son fils, du massacre qui a lieu dans +les prisons, il vole à son poste et entre au Comité +non sans courir les plus grands périls. Au nom de +l'abbé Sicard, il s'informe de l'habit qu'il porte, et +il le cherche parmi les victimes.</p> + +<p>«Est-ce toi, lui demande-t-il, qui te nommes +Sicard?</p> + +<p>—Oui, c'est moi.<a name="page_019" id="page_019"></a></p> + +<p>—Eh bien! mets-toi derrière moi, je réponds +de ta vie.»</p> + +<p>Cependant, une vingtaine de sicaires réclament +à grands cris la tête de l'instituteur. Le généreux +horloger lui fait un rempart de son corps.</p> + +<p>«Voilà, dit-il à celui qui se prépare à l'immoler, +voilà la poitrine par laquelle il faut passer +pour arriver à la sienne. C'est l'abbé Sicard, un +des hommes les plus utiles au pays, l'instituteur et +le père des sourds-muets!»</p> + +<p>—«C'est égal, c'est un aristocrate.</p> + +<p>—«Eh bien! vous me passerez tous sur le corps +avant d'arriver à lui. Frappez!»</p> + +<p>Et le courageux citoyen découvre sa poitrine.</p> + +<p>L'arme tombe des mains du meurtrier.</p> + +<p>L'abbé Sicard, que son sang-froid et sa tranquillité +d'âme n'abandonnent jamais, monte sur +une croisée de la salle du Comité, donnant sur la +cour intérieure que remplit une tourbe effrénée, et +lui demandant un moment de silence, il la harangue +ainsi:</p> + +<p>«Mes amis, celui qui vous parle est innocent; +le ferez-vous mourir sans l'entendre?</p> + +<p>—Tu étais, s'écrient-ils, avec les autres que +nous venons de massacrer; tu es donc coupable +comme eux.<a name="page_020" id="page_020"></a></p> + +<p>—Écoutez-moi un instant, réplique-t-il, et si, +après m'avoir entendu, vous décidez ma mort, je +ne m'en plaindrai point: ma vie est à vous. Apprenez +d'abord qui je suis, ce que je fais, et puis +vous prononcerez sur mon sort.</p> + +<p>«Je suis l'abbé Sicard (exclamation de plusieurs +spectateurs); j'instruis les sourds-muets de naissance, +et comme le nombre de ces infortunés est +plus grand chez les pauvres que chez les riches, +je suis plus utile à vous qu'aux riches.»</p> + +<p>Alors une voix s'élève des rangs à laquelle répond +un écho immense.</p> + +<p>«Il faut sauver l'abbé Sicard, crie-t-on de +toutes parts; c'est un homme trop honnête pour +le faire périr. Sa vie est consacrée tout entière à +de grandes œuvres; il n'a pas le temps d'être un +conspirateur.»</p> + +<p>A ces mots, les bourreaux pressent l'instituteur +dans leurs bras sanglants, et protégent sa personne +de leurs instruments de mort en lui proposant +de le reconduire en triomphe à sa demeure. +Mais il persiste à ne pas vouloir accepter une telle +ovation, préférant ne devoir sa vie et sa liberté +qu'à un jugement légal d'une autorité compétente. +Aussi est-il ramené au Comité où il retrouve son +libérateur.<a name="page_021" id="page_021"></a></p> + +<p>Ayant su son nom et son adresse, il écrit le +2 septembre 1792 de l'Abbaye Saint-Germain à +Hérault de Séchelles, président de l'Assemblée législative, +la lettre suivante:</p> + +<div class="blockquot"><p> +«Citoyen président,<br /> +</p> + +<p>«L'assemblée nationale n'apprendra pas sans +douleur le massacre de citoyens qui, détenus depuis +plusieurs jours à la chambre d'arrêt de la +mairie, ont été transférés à celle de l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés. +Je m'empresse de faire entendre +la faible voix de ma reconnaissance en faveur +du citoyen courageux à qui je dois la vie. +C'est Monnot, horloger, rue des Petits-Augustins.</p> + +<p>«Dix-sept infortunés venaient d'être égorgés +sous mes yeux; la force publique n'avait pu les +sauver. J'allais périr comme eux; ce brave citoyen +s'est placé devant moi, il a découvert sa poitrine et +a dit:</p> + +<p>«Voilà, concitoyens, la poitrine qu'il faudra +traverser avant d'arriver à celle de ce bon citoyen: +vous ne le connaissez pas, mes amis! +vous allez le respecter, l'aimer, tomber aux pieds +de cet homme sensible et bon quand vous saurez +son nom; c'est le successeur de l'abbé de +l'Épée, l'abbé Sicard.»<a name="page_022" id="page_022"></a></p> + +<p>«Le peuple ne se calmait pas. Il persistait à +croire qu'on voulait se servir de mon nom pour +sauver la vie d'un traître. J'ai osé m'avancer moi-même, +et, monté sur une estrade, parler au +peuple, n'ayant pour toute défense que le courage +de l'innocence et ma confiance ferme dans ce +peuple égaré.</p> + +<p>«J'ai dit mon nom et ma position sociale. Je +me suis prévalu de la protection spéciale de l'Assemblée +nationale en faveur de l'instituteur des +sourds-muets et des chefs de cet établissement. +Des applaudissements réitérés ont succédé à des +cris de rage. J'ai été mis par le peuple lui-même +sous la sauvegarde de la loi, et accueilli comme un +bienfaiteur de l'humanité par tous les commissaires +de la section des <i>Quatre-Nations</i>, qui doit +être glorieuse d'avoir des <i>Monnot</i> dans son sein.</p> + +<p>«Permettez-moi, citoyen président, de confier +à l'Assemblée nationale le témoignage de ma reconnaissance +pour donner à une action aussi généreuse +la plus grande publicité possible. Une nation +dans laquelle des citoyens tels que celui à qui je +dois la vie ne sont pas rares, doit être invincible. +Raconter de pareils actes d'héroïsme, c'est remplir +un devoir. Les sentir sans pouvoir exprimer +l'admiration qu'ils excitent et ne les oublier jamais,<a name="page_023" id="page_023"></a> +c'est l'état de mon âme plus satisfaite de +vivre avec de pareils concitoyens que d'avoir +échappé à la mort.</p> + +<p> +«Je suis, etc.»<br /> +</p></div> + +<p>Cette lettre, apportée au président par un des +concierges de l'Abbaye, fut lue publiquement et +suivie de la déclaration solennelle<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> que le citoyen +Monnot avait bien mérité de la patrie pour +avoir sauvé l'instituteur des Sourds-Muets.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, l'abbé Sicard était assis près +de la table du Comité sur laquelle on apportait des +bijoux, des portefeuilles, des mouchoirs dégouttants +de sang, trouvés dans les poches des prisonniers +qu'on avait massacrés sous ses fenêtres.</p> + +<p>Un de ces tigres, les manches retroussées, +armé d'un sabre fumant de sang, entre dans l'enceinte +où les membres délibèrent, sans paraître +entendre les clameurs des victimes, et leur crie:</p> + +<p>«Je viens réclamer en faveur de nos braves +frères d'armes qui égorgent tous ces aristocrates +des chaussures pour leurs pieds. Nos braves +frères sont nu-pieds, et ils partent demain pour +la frontière.»<a name="page_024" id="page_024"></a></p> + +<p>Les membres se regardent et répondent tous à +la fois: «Rien n'est plus juste; accordé!»</p> + +<p>A cette demande en succède une autre relative +au vin dont ont besoin <i>les braves frères qui travaillent +depuis longtemps dans la cour</i>. Ils sont fatigués, +dit un autre, leurs lèvres sont sèches. «Délivré +un <i>bon</i> pour 24 pots de vin.»</p> + +<p>Quelques minutes après, le même homme vient +renouveler la même demande. «Accordé également +un autre <i>bon</i>!»<a name="page_025" id="page_025"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert +près de la salle du Comité.—Deux prisonniers lui proposent +de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.—Il +est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance +d'un député qui prie un de ses collègues plus influent +d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit +encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, +son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.—M. Pastoret, +député, à la prière de la fille aînée de cette dame, +Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.—Un second décret +est rendu en faveur de l'instituteur.</p></div> + +<p>D'autres dangers menaçaient cependant l'abbé +Sicard. Il demande au Comité la permission de se +retirer, la nuit étant déjà fort avancée. Le concierge +lui offre un asile chez lui, il préfère être mis au +<i>violon</i>, qui est contigu à la salle du Comité. Cette +préférence le sauve, puisque deux autres malheureux +périrent pour avoir accepté cette proposition.</p> + +<p>Quels cris déchirants des nouvelles victimes, +quels hurlements affreux de cannibales notre instituteur<a name="page_026" id="page_026"></a> +n'entend-il pas pendant le temps qu'il +passe dans cette prison! Que de coups de sabres! +quelles danses abominables autour de ces cadavres, +au milieu des applaudissements frénétiques +des spectateurs et aux cris mille fois répétés de: +<i>Vive la nation!</i></p> + +<p>Le jour éclairait à peine ces scènes d'épouvante +que les massacreurs, ne trouvant plus là de quoi +assouvir leur rage, se ressouvinrent que le <i>violon</i> +renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper +à la petite porte qui donne sur la cour. L'abbé +Sicard, se sentant perdu, heurte doucement à +celle qui communique à la salle du Comité, mais +il lui est répondu brutalement qu'on n'en a point +de clef, et on le livre à son affreuse destinée, ainsi +que ses deux compagnons. Ceux-ci lui proposent +de lui faire une échelle de leur corps pour atteindre +à un plancher très-haut qui offre un moyen +sûr et prompt de salut, et ils insistent pour qu'il +se sauve là, comme étant sur cette terre plus utile +qu'eux.</p> + +<p>Notre instituteur refuse d'abord de profiter +d'un avantage que ne partageraient pas les compagnons +de son infortune, résolu à vivre ou à mourir +avec eux. Dans cet assaut de dévoûment, ils lui représentent +encore plus vivement le déplorable<a name="page_027" id="page_027"></a> +abandon dans lequel sa perte plongerait ses pauvres +sourds-muets..... Ne pouvant résister davantage +à de si pressantes sollicitations, il monte à +contre-cœur sur les épaules du premier, puis sur +celles du second. Mais au moment où la porte va +céder à leurs efforts, les cris accoutumés de: <i>Vive +la nation</i> et le chant de <i>la Carmagnole</i> les attirent +vers de nouvelles victimes qu'on amène dans la +cour déjà jonchée de cadavres.</p> + +<p>L'abbé Sicard, descendu à peine de son plancher +vivant, aperçoit de nouveaux ruisseaux de sang +couler autour de lui et entend interroger sur ce +théâtre de carnage des malheureux au front serein +et résigné.</p> + +<p>«Eh bien! qu'ils se confessent ces scélérats! +répondent, tous d'une voix, les sicaires; ils donneront +le temps aux curieux du quartier de se lever +et de venir nous voir faire justice de ces <i>coquins</i>. +En attendant, nous déblayerons la cour. Allez chercher +des charrettes! envoyons à la voirie tous ces +aristocrates, ils infecteraient la maison.»</p> + +<p>L'arène de cette boucherie humaine était garnie +de bancs pour les citoyennes ainsi que pour les +citoyens <i>sans-culottes</i>. Ils avaient fait exprimer au +Comité où l'abbé Sicard se trouvait, le désir de +contempler les cadavres tout à leur aise. Aussi un<a name="page_028" id="page_028"></a> +lampion est-il placé sur la tête de chacune des victimes +pour que les assistants, les assistantes puissent +surtout jouir de cette exécrable illumination.</p> + +<p>Notre instituteur atteste encore avoir vu de ses +yeux des femmes du quartier de l'Abbaye se rassembler +autour du lit qu'on préparait pour les +condamnés et y prendre place comme à un spectacle.</p> + +<p>Les compagnons qu'il venait de rejoindre et à +qui il voulut adresser la parole étaient devenus +entièrement fous. L'un d'eux, lui présentant un +couteau, lui demande la mort comme une grâce; +l'autre se déshabille et essaie de se pendre avec +son mouchoir et ses jarretières, mais il n'en peut +venir à bout.</p> + +<p>La porte de la prison s'ouvre. On y jette une +nouvelle victime qui, échappée jusque-là par miracle +à cette hécatombe humaine, apprend aux captifs +la fin glorieuse du vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève +qui a refusé le serment civique en +déclarant à ses juges que, comme eux, il est soumis +aux lois du pays dont ils se prétendent les seuls +ministres, mais qu'on le trouvera inébranlable +sur tout ce qui regarde la religion.</p> + +<p>Cependant les ennemis de l'abbé Sicard, composant +la section de l'Arsenal, furieux de voir cette<a name="page_029" id="page_029"></a> +proie leur échapper, font parvenir à la Commune +un nouvel arrêt le condamnant à mort, lequel va +être exécuté lorsque, fort heureusement, la fatigue +et le besoin de prendre quelque nourriture forcent +le bourreau à remettre le supplice à quatre heures.</p> + +<p>Un charretier, interrogé sur le motif qui lui faisait +différer le transport d'un cadavre qu'il avait +déjà chargé: «Vous devez, répondit-il, me donner +celui de l'abbé à quatre heures, je porterai tout +cela ensemble.»</p> + +<p>En entendant ce propos, Sicard se procure +une feuille de papier et écrit à un député, son +ami intime, le mardi 4 septembre, ce qui suit:</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«Ah! mon cher, que vais-je devenir, après +avoir échappé à la mort, si vous ne venez me sauver +la vie en me faisant ouvrir les portes de cette +prison, <i>autour de laquelle des cannibales commettent +à tout instant de nouveaux massacres</i>? Prisonnier +depuis sept jours, il y a trois nuits que j'entends +de ma fenêtre demander ma tête à grands cris, et +menacer de briser les faibles volets qui me séparent +d'eux, si les commissaires de la section de +l'Abbaye, qui ne savent plus comment faire pour +conserver ma frêle existence, me livrent à leur +rage. Ces honorables patriotes me conseillent d'aller<a name="page_030" id="page_030"></a> +me réfugier dans le sein de l'Assemblée nationale, +accompagné de deux députés, pour n'être +pas massacré en sortant.</p> + +<p>«Eh! grand Dieu! qu'ai-je donc fait pour être +traité ainsi? Au moment où je vous écris, <i>on +coupe la tête à un prêtre, et on en amène deux autres +qui vont subir le même sort. Qu'avons-nous donc +fait pour périr ainsi? Car certainement je ne serai +pas plus épargné.</i> En quoi suis-je donc un mauvais +citoyen? Suis-je même un citoyen inutile? C'est à +la France entière à répondre. Un de mes élèves +est peut-être mort de chagrin à l'heure qu'il est. +Je succombe moi-même sous le poids de tant d'inquiétudes. +Quel est mon crime? On ne m'a pas encore +interrogé depuis sept jours que je suis ici. Je +n'existerai pas demain si vous ne venez, ce matin +même, à mon secours. Je ne demande pas la liberté, +je demande à vivre pour mes pauvres enfants. +Que l'Assemblée nationale me constitue prisonnier +dans une de ses salles. Qu'elle presse le +rapport de mon affaire. Eh! bon Dieu! est-ce une +aussi grande affaire? ai-je le temps d'être un mauvais +citoyen?</p> + +<p>«Quelle horreur de me transférer en plein jour, +à trois heures, un jour de fête, à l'instant où le +canon d'alarme tonne, et où les soldats d'Avignon<a name="page_031" id="page_031"></a> +et de Marseille me dénoncent à la populace, quand +ils auraient pu me défendre de sa rage, à travers le +Pont-Neuf et toutes les rues qui conduisent à +l'Abbaye?</p> + +<p>«Venez, mon cher, venez faire une bonne action! +venez sauver un infortuné en l'investissant de +votre inviolabilité et de celle d'un autre de vos collègues, +qui trouvera peut-être quelque plaisir à +partager avec vous cette bonne œuvre! Sais-je +seulement si vous arriverez à temps? <i>Mes bourreaux +sont là, couverts de sang; ils grincent des +dents et demandent ma tête.</i></p> + +<p>«Adieu, mon cher compatriote! J'ignore si vous +trouverez vivant à l'Abbaye l'instituteur infortuné +des pauvres sourds-muets.»</p> + +<p>L'ami, à qui la lettre était parvenue, pria un de +ses collègues plus influent de la communiquer à +la Chambre après en avoir raturé et supprimé les +passages soulignés.</p> + +<p>Cette assemblée ordonna immédiatement à la +Commune de mettre Sicard en liberté.</p> + +<p>Mais ce décret n'eut pas plus de succès.</p> + +<p>L'heure fatale allait sonner. Ignorant si la lettre +était arrivée à sa destination, il prend un feuillet de +papier, le coupe en trois, et écrit trois billets, un +au président Hérault de Séchelles, un à Laffon de<a name="page_032" id="page_032"></a> +Ladébat, son ancien collègue aux académies de +Bordeaux, et son ami particulier, membre de l'Assemblée +constituante, l'un des plus honorables citoyens, +attaché à la religion réformée, un autre à +Mme d'Entremeuse, mère de deux personnes qui +l'avaient eu pour premier instituteur.</p> + +<p>Ces trois billets étaient le dernier espoir de ce +malheureux invoquant l'amitié et la reconnaissance.</p> + +<p>Le billet, destiné au président, est remis à un +honnête et compatissant huissier qui court chez +lui. (L'Assemblée ne siégeait pas).</p> + +<p>Hérault de Séchelles se rend aussitôt au Comité +d'instruction. Laffon de Ladébat, de son côté, se +présente chez Chabot, membre de l'Assemblée législative, +et lui demande la vie de son ami, en lui +peignant sous les plus vives couleurs l'affreuse situation +où il se trouve, et en tâchant de lui faire +comprendre qu'il n'y a pas un instant à perdre +pour le sauver.</p> + +<p>Mme d'Entremeuse n'était pas chez elle. L'aînée +de ses filles, Éléonore<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> reçoit le billet, le parcourt<a name="page_033" id="page_033"></a> +des yeux et s'évanouit; mais le péril que +court son instituteur, son père, lui fait reprendre +ses esprits; elle vole chez Pastoret, de qui ce malheureux +est connu, elle a beau s'efforcer de remuer +les lèvres pour proférer une parole, sa langue est +glacée d'effroi.</p> + +<p>Pastoret prend le papier, le lit, quitte son dîner, +et rencontre au Comité d'instruction, dont il est +membre, le président et le secrétaire Romme, +qu'on y a appelés. Ces citoyens, ayant conféré ensemble, +donnent ordre une seconde fois à la Commune +de voler au secours de l'infortuné.<a name="page_034" id="page_034"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses remercîments +aux membres.—Il reçoit les excuses d'un des +commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir +contribué lui-même à son incarcération.—Ce dernier le dissuade +de rentrer à l'École.—Massieu le visite dans sa retraite.—Communication +de l'arrêté de l'Assemblée générale du +1<sup>er</sup> septembre 1792.—Protestation de l'abbé Salvan.</p></div> + +<p>Cependant la Commune, qui a déjà passé à l'ordre +du jour lors de la réception du décret dont il a été +parlé, va confirmer cette rigoureuse sentence, mais, +par bonheur, siége dans son sein un Bordelais +nommé Guiraut, qui demande à être chargé de +l'exécution du décret. C'en était encore fait de +l'abbé Sicard, si une pluie d'orage qui survint à +quatre heures, époque fixée pour le supplice, n'eût +troublé le sacrifice et dispersé la foule. Ce n'est +que bien plus tard, à sept heures, que les portes +de la prison s'ouvrent pour le condamné. Un officier +municipal vient le prendre sous le bras et le<a name="page_035" id="page_035"></a> +mener à l'Assemblée nationale entre une double +haie d'hommes féroces que son écharpe tient en +respect. Chabot, de son côté, cédant à la voix éloquente +qui l'implore, monte à la tribune de l'église +de l'Abbaye, où il parvient à intéresser en sa faveur +ceux qui demandent sa tête.</p> + +<p>Sicard prend place dans une voiture avec l'officier +municipal et son premier libérateur Monnot. +A peine paraît-il à la barre, que les députés se précipitent +dans ses bras; des larmes coulent de tous +les yeux pendant son improvisation.</p> + +<p>«Jamais, s'écrie-t-il en terminant, un seul mot +injurieux à la cause de la liberté n'est sorti de ma +plume.... Non, celui qui a juré, avec effusion de +cœur, soumission à toutes vos lois, celui qui a juré +de mourir pour elles, ne devait pas s'attendre à +être traité comme un ennemi de la liberté. Pères +de la patrie, apprenez à l'Europe que vous savez +si bien réparer les erreurs du nouveau régime, que +ceux même qui en sont les victimes, sont forcés de +le chérir et de le défendre.»</p> + +<p>Une fois hors de ce lieu d'angoisses, il demande +des commissaires pour procéder à la levée des +scellés qui, le jour de son arrestation, ont été apposés +à son appartement.</p> + +<p>A ceux qui ont été déjà nommés on en adjoint<a name="page_036" id="page_036"></a> +deux autres de la section, dont l'un est précisément +celui qui a apporté à la Commune et à la prison +de l'Abbaye l'arrêté qui appelait la hache révolutionnaire +sur la tête de notre instituteur. Cet +homme, ayant plusieurs fois assisté à ses leçons, +lui avait toujours témoigné le plus vif intérêt et la +plus grande estime.</p> + +<p>Il n'a pas plus tôt revu l'abbé, qu'il se jette à son +cou en lui avouant, tout confus, qu'il a été le complice +de ses assassins, qu'il n'a pas tenu à lui que +l'homme, dont il fait le plus de cas, n'ait pas été +enveloppé dans le massacre général, mais qu'il n'a +pas eu le courage de résister à la haine implacable +qui fermente de toute part contre les prêtres.</p> + +<p>«On ne concevrait pas, s'écrie l'honorable ecclésiastique, +comment, avec quelque honnêteté +dans le cœur, cet homme avait pu accepter une +mission aussi infâme, si l'on ne savait que souvent +la faiblesse fait le mal aussi aisément que la +méchanceté, et qu'elle n'est pas moins cruelle.»</p> + +<p>La levée des scellés faite, Sicard se flattait d'être +enfin rendu à ses élèves, mais le nouveau commissaire +lui conseilla de ne pas réintégrer immédiatement +son domicile, en lui faisant observer que ses +ennemis ne lui pardonneraient pas aussi facilement +de s'être soustrait à leurs poursuites.<a name="page_037" id="page_037"></a></p> + +<p>Écoutant un aussi charitable avis, il prend le +parti de se retirer dans une section éloignée, chez +le sieur Lacombe, horloger, qui, pendant sa détention, +l'avait courageusement demandé partout, au +péril de sa vie, et qui, depuis, ne cesse de lui prodiguer, +avec sa digne épouse, toutes les consolations +dont son âme brisée a tant de besoin. C'est +là que le directeur reçoit la première visite du +sourd-muet Massieu, qu'il a institué son légataire +au moment de subir le coup fatal.</p> + +<p>On imaginera sans peine quels sentiments durent +déborder de l'âme si naïve de l'élève en revoyant +son cher maître. Il avait refusé jusque-là toute +nourriture, et n'avait pu goûter un instant de +sommeil, tant il était inquiet de sa vie. Un jour de +plus, il mourait de douleur et de faim.</p> + +<p>Peu après, l'honnête commissaire apporta à +l'abbé Sicard, ainsi qu'il le lui avait promis, une +copie collationnée de l'arrêté; la voici:</p> + +<p class="c"><i>Assemblée générale du 1<sup>er</sup> septembre 1792.</i></p> + +<p>Sur les représentations faites par plusieurs +membres,</p> + +<p>1º Que le citoyen Sicard, <i>instituteur des sourds et +muets</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, arrêté comme <i>prêtre insermenté</i>, est sur<a name="page_038" id="page_038"></a> +le point d'être élargi, attendu l'utilité dont on prétend +qu'il est dans son institution;</p> + +<p>2º Que son élargissement serait d'autant plus +dangereux, qu'il possède l'art coupable de cacher +son incivisme sous des dehors patriotes et de servir +la cause des tyrans en persécutant sourdement +ceux de ses concitoyens qui se montrent dans le +sens de la révolution;</p> + +<p>L'assemblée a arrêté qu'elle formerait les demandes +suivantes:</p> + +<p>1º Que la loi soit exécutée dans toute son étendue +vis-à-vis de Sicard;</p> + +<p>2º Qu'il soit remplacé par le savant et modeste +Salvan, second instituteur des sourds et muets +(héritier, comme plusieurs autres, de la sublime +méthode inventée par l'immortel de l'Épée), prêtre +assermenté et agréé par l'Assemblée nationale;</p> + +<p>3º Enfin, qu'il soit porté des copies du présent +arrêté au pouvoir exécutif, au Comité de surveillance, +au Conseil de la Commune, et au greffe de +la prison par les citoyens Pelez et Pernot, commissaires +nommés à cet effet.</p> + +<p class="r"> +Signé: B<small>OULU</small>, <i>président</i>.<br /> +R<small>IVIÈRE</small>, <i>secrétaire</i>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_039" id="page_039"></a></p> + +<p>Le célèbre instituteur mit cet arrêté sous les +yeux de l'abbé Salvan, qui éclata contre ce qu'il +prétendait être un outrage à son honneur. Aux +plaintes que l'abbé Sicard en fit à celui qui était +véhémentement soupçonné d'avoir rédigé cette +pièce, l'inculpé eut l'impudence de répondre par +des dénégations; mais depuis cette époque, il n'en +fut pas moins atteint et convaincu. On en avait, en +effet, trouvé la minute, écrite tout entière de sa +main, parmi les autres papiers du Comité révolutionnaire +de la section. Sa criminelle adresse était +allée jusqu'à concerter avec une poignée de ses +complices d'autres arrêtés au nom de l'Assemblée +entière, chaque fois que la séance était levée.<a name="page_040" id="page_040"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à +divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille +politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire exécutif.—Condamné +à la déportation, il trouve un refuge dans le faubourg +Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.—Seconde +représentation du drame de <i>l'Abbé de l'Épée</i>, +par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et son +épouse Joséphine.—Supplique de Collin d'Harleville en faveur +de l'abbé Sicard.—Le public prend fait et cause pour lui.—Son +élargissement.</p></div> + +<p>Ce n'est qu'en 1796 que le respectable directeur +put reprendre tranquillement possession de son +établissement modèle. Déjà il occupait une chaire +de professeur à l'École normale supérieure, fondée +par la Convention nationale le 9 brumaire an III +(30 octobre 1794) dans l'amphithéâtre du Jardin +des plantes.</p> + +<p>Il était professeur au Lycée national, et, en outre, +coopérait au <i>Magasin encyclopédique</i>.<a name="page_041" id="page_041"></a></p> + +<p>Ses premiers collègues, à l'École normale, furent +Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Daubenton, Berthollet, +Volney, Garat, Bernardin de Saint-Pierre, +La Harpe, etc.</p> + +<p>On pouvait débuter plus mal.</p> + +<p>De l'amphithéâtre du Jardin des Plantes, l'École +normale, réorganisée en 1808, fut transférée rue +des Postes, puis au Collége du Plessis, rue Saint-Jacques, +et enfin rue d'Ulm.</p> + +<p>L'abbé Sicard fut également admis, à l'occasion +de la création de l'Institut de France, à faire partie, +avec Garat, de la section de grammaire générale, +à la même époque où le Directoire nommait +dans la section de poésie Chénier et Lebrun.</p> + +<p>Plus tard, quand vint l'arrêté consulaire de +réorganisation de l'an XI, il fut désigné pour la +classe de littérature avec Andrieux, François de +Neufchâteau, Collin d'Harleville, Legouvé, Arnault, +Fontanes et autres contemporains illustres.</p> + +<p>Pour défendre la cause des prêtres insermentés, +il coopéra activement aux <i>Annales religieuses, politiques +et littéraires</i>. Toutefois, désormais prudent +et circonspect, il se contenta d'y insérer quelques +articles signés tantôt de son nom, tantôt de +son anagramme <i>Dracis</i>. La publication d'une feuille +conçue dans cet esprit ne pouvait passer inaperçue<a name="page_042" id="page_042"></a> +sous le Directoire: un arrêté du 18 fructidor +an V (5 septembre 1797) l'inscrivit sur la liste des +journalistes qui devaient être déportés à Sinamari. +Heureusement, il évita le coup qui le menaçait en +se réfugiant dans le faubourg Saint-Marceau.</p> + +<p>Là, il employa plus de deux ans à composer sa +<i>Grammaire générale</i> et son <i>Cours d'instruction d'un +sourd-muet de naissance</i>.</p> + +<p>Jean Massieu, cinquième sourd-muet de naissance +dans la même famille, offrit plusieurs fois à +son maître de partager ses modiques honoraires.</p> + +<p>«Mon père n'a rien, répétait-il en ses gestes +rapides, c'est à moi de le nourrir, de le vêtir, de le +soustraire au sort cruel qui le poursuit.»</p> + +<p>L'abbé Sicard, las de languir dans la retraite, et +désireux de reprendre ses travaux favoris, chercha +à se laver de l'accusation d'<i>ultramontanisme</i>, +qui pesait sur lui, quoiqu'il ne fît que partager au +fond les doctrines de Port-Royal. Mais en vain +protesta-t-il hautement de sa soumission au nouveau +gouvernement de la France.</p> + +<p>Ne pouvant rien obtenir, il se décida à consigner, +dans <i>l'Ami des lois</i>, feuille publiée par l'ex-bénédictin +Paultier, membre du Conseil des Cinq-Cents, +un désaveu formel de la part qu'il avait +prise aux <i>Annales catholiques</i>. Cette protestation,<a name="page_043" id="page_043"></a> +jointe aux supplications de ses élèves pour ravoir +leur maître, et aux sollicitations d'amis dévoués +pour qu'il fût réintégré dans ses fonctions, échouèrent +devant l'inflexibilité d'un pouvoir ombrageux +et la persistance du nommé Alhoy<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> à se maintenir +à sa place.</p> + +<p>Deux ans plus tard seulement, après la révolution +du 18 brumaire an VIII (9 novembre +1799), l'abbé +Sicard fut rendu à ses fonctions.</p> + +<p>«Une seconde liste de proscrits venait d'obtenir +le bienfait du rappel. Les écrivains y figuraient +en grand nombre. MM. de Fontanes, de La +Harpe, Suard, <i>Sicard</i>, Michaud, Fiévée, étaient +rappelés de leur exil ou autorisés à sortir de leur +retraite.»</p> + +<p class="r">(<i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, par<br /> +M. Thiers, t. I, livre II).</p> + +<p>Le respectable directeur fut aussi réintégré +en 1801 par le premier Consul, avec Suard, Michaud, +Fiévée, etc., dans l'Institut de France, d'où +le 18 fructidor l'avait exclu, et il s'occupa presque +aussitôt de créer une imprimerie desservie par +plusieurs de ses élèves. D'autres furent, grâce à<a name="page_044" id="page_044"></a> +lui, employés dans diverses administrations publiques, +et leurs vieux parents reçurent le fruit de +leur travail journalier.</p> + +<p>Les vœux des sourds-muets et de leurs amis +étaient comblés. Voici quelle fut la cause de cette +révolution inattendue:</p> + +<p>Dans le courant de décembre de cette année, +Mme Bonaparte assistait, avec son époux, à la +seconde représentation du drame de <i>l'Abbé de +l'Épée</i>, par Bouilly.</p> + +<p>Au cinquième acte, lorsque Monvel, chargé du +rôle du vénérable fondateur, dit à l'avocat Franval: +qu'il y a longtemps qu'il est séparé de ses +nombreux élèves, et que, sans doute, ils souffrent +beaucoup de son absence....., Collin d'Harleville se +lève avec plusieurs hommes de lettres, placés +dans une galerie faisant face à la loge de Bonaparte, +et tous s'écrient:</p> + +<p>«Que le vertueux Sicard, qui gémit dans les +fers, nous soit rendu!»</p> + +<p>Ce cri de nobles âmes est incontinent répété par +la salle entière, et, dès le lendemain, le premier +Consul, désireux de faire droit à une requête aussi +unanime, et cédant aux instances de Joséphine, se +fait rendre compte des motifs de l'incarcération du +successeur de l'abbé de l'Épée.<a name="page_045" id="page_045"></a></p> + +<p>Ce jour-là, l'estimable auteur de la pièce recevait +de Collin d'Harleville un billet contenant non-seulement +ses félicitations sur le succès bien mérité +de son œuvre, mais exprimant encore sa certitude +que le bonheur de Sicard serait le complément +de son triomphe.</p> + +<p>Un homme, d'un certain âge, paraissant timide +et ému, demandait cependant à parler à Bouilly. +C'était Sicard lui-même qui venait de sortir de sa +prison. Il se jette dans les bras de son libérateur +avec toute l'effusion de la reconnaissance en lui +annonçant que Mme Bonaparte doit elle-même le +présenter au premier Consul, et qu'il compte sur +sa puissante intervention pour se retrouver bientôt +au milieu de son troupeau chéri.</p> + +<p>Cet espoir ne fut pas déçu. Peu après, il adressait +à Bouilly la lettre suivante que ce dernier regarda +toujours comme un de ses plus beaux titres +à l'estime publique:</p> + +<div class="blockquot"><p class="r">Paris, le 23 nivôse an VIII.<br /> +</p> + +<p>«Jouissez de votre triomphe, mon aimable collègue; +je suis, depuis hier, réintégré dans mes +fonctions. Il n'est pas permis à votre modestie de +ne pas prendre une très-grande part à cette sorte +de victoire. C'est votre pièce, qu'on dit si belle, si<a name="page_046" id="page_046"></a> +touchante, qui a ramené sur moi l'intérêt public. +Je vous ai promis de vous prévenir du jour où aurait +lieu ma première séance qui sera aussi ma première +entrevue avec mes enfants depuis vingt-huit +mois. Eh bien! c'est après demain, 25, à dix +heures très-précises.</p> + +<p>«Venez-y avec Mme Bouilly! vous êtes bien dignes +de figurer l'un à côté de l'autre dans une +séance aussi touchante..... Mais, de grâce, accourez +avant dix heures! demandez-moi à la porte! +je veux vous voir avant la séance: je veux embrasser +un de mes plus tendres amis et le presser +contre mon cœur: cette jouissance me préparera +à toutes les autres de cette heureuse matinée.</p> + +<p>«Je vous embrasse, en attendant, de tout mon +cœur. Adieu! mille fois adieu! Tout à vous, sans +réserve!»</p></div> + +<p>Les jeunes sourds-muets, pour leur compte, +ayant su à qui leur directeur devait sa liberté, +s'entendirent pour modeler un beau buste de +l'abbé de l'Épée, en terre cuite. On aura peine à se +figurer la surprise et l'émotion qu'éprouva notre +auteur dramatique en recevant de leurs mains ce +tribut de leur reconnaissance filiale.</p> + +<p>Dans la suite, Mme Talma, qui fut tant applaudie<a name="page_047" id="page_047"></a> +dans le rôle de l'élève de l'abbé de l'Épée, vint +causer à Bouilly une nouvelle jouissance en lui +annonçant qu'elle était chargée de lui remettre, +au nom de tous les sourds-muets, ses camarades, +des vers exprimant les vifs sentiments dont ils +étaient animés.</p> + +<p>Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne +pouvoir résister au plaisir de mentionner encore +un trait qui est personnel à Bouilly.</p> + +<p>Présenté par Joséphine au chef du pouvoir exécutif, +il en reçut des éloges sur son double succès.</p> + +<p>«Je vous remercie, lui dit-il avec le <i>sourire à +dents blanches qui ornaient sa bouche des plus expressives</i> +(termes de notre aimable conteur), de +votre pièce sur l'abbé de l'Épée: vous m'avez procuré +le plaisir de rendre Sicard à ses élèves.</p> + +<p>«—Et moi, général, dit Bouilly, je dois vous +remercier bien plus encore de m'avoir procuré, +par cet acte de justice, la plus honorable jouissance +que puisse éprouver un littérateur.»</p> + +<p>On remarque, dans <i>la Clef du cabinet des souverains</i>, +une lettre d'une jeune sourde-muette, +Mlle Rey Lacroix, à Mme Bonaparte.</p> + +<p>«Les sourds-muets, lui écrit-elle avec une +naïveté charmante, n'ont pas Sicard depuis beaucoup +de mois. Je l'aime bien, il est dans mon cœur.<a name="page_048" id="page_048"></a> +Il a enseigné à mon papa qui m'enseigne tous les +jours.</p> + +<p>«Dites à votre époux de rendre Sicard aux +sourds-muets! Vous deux serez leurs amis comme +est papa: ils prieront Dieu pour vous.»</p> + +<p>Après le 3 nivôse, les jeunes sourds-muets étant +allés complimenter le premier Consul, leur respectable +maître fut chargé par lui de leur transmettre +sa réponse:</p> + +<p>«Je suis bien aise de voir les sourds-muets de +naissance, et c'est avec plaisir que je reçois l'expression +de leurs sentiments. Dites à vos élèves, +citoyen Sicard, que je ferai tout ce qui sera nécessaire +pour augmenter leur bien-être et pour les +rendre heureux.»<a name="page_049" id="page_049"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Graves erreurs échappées à l'auteur du <i>Cours d'instruction d'un +sourd-muet de naissance</i>.—Plus tard il se rétracte dans sa +<i>Théorie des signes</i>.—Prérogatives de la mimique naturelle +que fait valoir Bébian.—Différences entre la dactylologie et la +mimique.—Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur l'articulation.</p></div> + +<p>Rapportons, en passant, le jugement que Napoléon +I<sup>er</sup> porta plus tard sur la langue des sourds-muets:</p> + +<p>«Monsieur l'abbé, dit le futur empereur à Sicard, +qu'à la demande de ses élèves il venait de +faire élargir, en payant les dettes qu'il avait contractées +pour eux, il me semble que ces infortunés +n'ont que deux mots dans leur grammaire: <i>le substantif</i> +et <i>l'adjectif</i>.»</p> + +<p>Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop +pénétrant pour n'y pas ajouter <i>le verbe</i>, s'il avait +eu le temps de sonder davantage l'admirable langue +employée journellement par cette portion intéressante<a name="page_050" id="page_050"></a> +de la famille humaine, et surtout s'il avait eu +affaire à un <i>maître</i> qui eût su puiser plus sûrement +parmi les trésors qu'elle recèle. N'est-ce pas, +en effet, le verbe qui est le fond de la langue des +signes, puisque c'est une langue d'action?</p> + +<p>Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter +un coup d'œil sur l'œuvre capitale de l'abbé Sicard, +son <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance</i>, +dont il a été fait mention plus haut. Mais, tout en +accordant volontiers que c'est <i>une sorte de cours de +métaphysique et de grammaire expérimentales, propre +à l'instruction de tous les enfants</i>, qu'il nous +soit permis, tout d'abord, de nous élever, comme +nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance, +et comme nous ne cesserons de le faire, contre +deux ou trois passages du discours préliminaire +qui nous semblent aussi absurdes que révoltants +pour l'espèce humaine.</p> + +<p>«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet +de naissance, considéré en lui-même avant +qu'une éducation quelconque ait commencé à le +lier par quelque rapport à la grande famille dont, +par sa forme extérieure, il fait partie? <i>C'est un +être parfaitement nul dans la société, un automate +vivant, une statue, telle que la présente</i> Charles +B<small>ONNET</small>, <i>et d'après lui</i> C<small>ONDILLAC</small>; <i>une statue à laquelle<a name="page_051" id="page_051"></a> +il faut ouvrir l'un après l'autre et diriger +tous les sens en suppléant à celui dont il est malheureusement +privé. Borné aux seuls mouvements physiques, +il n'a pas même, avant qu'on ait déchiré +l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet instinct sûr +qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce +guide.</i></p> + +<p>«<i>Le sourd-muet n'est donc, jusque-là, qu'une +sorte de machine ambulante, dont l'organisation, +quant aux effets, est inférieure à celle des animaux.</i></p> + +<p>«<i>Quant au moral, il résulte et se combine de tant +d'éléments, tous placés si loin de lui, qu'on doit +bien se douter qu'il n'en soupçonne pas même l'existence.</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«<i>Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le +voilà tel que l'habitude de l'observation, en vivant +avec lui, m'a mis à même de le dépeindre! C'est de ce +triste et déplorable état qu'il faut le retirer avant de +songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un +ouvrier, un homme d'une profession quelconque.</i>»</p> + +<p>Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous +de la bête la plus stupide, et imprime sur +son front le stigmate d'<i>une machine à figure humaine</i>, +il n'y a qu'à hausser les épaules; mais +qu'une pareille assertion sorte de la plume d'un<a name="page_052" id="page_052"></a> +grave instituteur de sourds-muets! C'est un paradoxe +inqualifiable, qui a excité chez nous, encore +enfants, une indignation si légitime, que nous +n'eussions pas mieux demandé que de faire bonne +et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes +des exemplaires qui nous tombaient sous la +main.</p> + +<p>J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet +à l'état brut, comme le suppose l'abbé Sicard, +est une chimère. Il n'y a pas un sourd-muet âgé +seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les +hommes, n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait +émis quelque idée, n'ait, en un mot, communiqué, +d'une manière fort imparfaite sans doute, mais +communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne +n'existe donc pas en réalité.</p> + +<p>Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende +honorable d'une pareille opinion dans sa <i>Théorie +des signes pour servir d'introduction à l'étude des +langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est +mis en action</i>, ouvrage formant deux volumes in-8º, +l'un de 580, l'autre de 650 pages.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome I<sup>er</sup>, +n'est pas aussi malheureux; il apporte aux leçons +de son maître une âme communicative, qui, pleine<a name="page_053" id="page_053"></a> +des idées que les objets extérieurs, par le ministère +des sens qui en sont frappés, ont fait parvenir jusqu'à +elle, anime son regard, modifie les muscles +de son visage et commande à sa physionomie cette +diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer +toutes ses pensées et toutes ses affections. C'est +encore son âme qui communique aux gestes toutes +les formes propres à dessiner les objets; c'est elle +qui, dans ses yeux, décèle la colère qu'il voudrait +en vain dissimuler et qui les enflamme, c'est elle +qui sillonne son front quand il est triste, qui fait +naître le sourire sur ses lèvres et l'expression de +la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le +sourd-muet qui arrive de chez ses parents et qui +n'a reçu encore aucune leçon n'est pas moins éloquent +que le jeune <i>entendant</i> qui, auprès d'un +maître, vient apprendre l'art d'analyser la pensée, +et celui de parler correctement la langue dont sa +première institutrice lui a fait connaître toutes les +expressions, en répandant sur ses leçons tout le +charme de l'amour maternel.»</p> + +<p>Plût à Dieu que, comme la lance d'Achille, ce +désaccord, quoique tardif, ait pu guérir les blessures +faites par le premier coup!</p> + +<p><i>La Théorie des signes</i> est bien loin d'avoir eu la +vogue du <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet de<a name="page_054" id="page_054"></a> +naissance</i>. Une société savante l'a proclamée toutefois +<i>un ouvrage élémentaire absolument neuf, indispensable +à l'enseignement des sourds-muets, également +utile aux élèves de toutes les classes et aux +instituteurs</i>, et l'Institut lui a décerné un grand +prix décennal de première classe, destiné au meilleur +ouvrage de morale ou d'éducation.</p> + +<p>Telle était, à propos du <i>Cours d'instruction d'un +sourd-muet</i>, l'opinion d'un juge fort compétent, +M. de Gérando, dans son bel ouvrage: <i>De l'Éducation +des sourds-muets de naissance</i>:</p> + +<p>«Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons +presque lire un roman philosophique; il en revêt +les formes, il en offre souvent l'intérêt; on y trouve +quelque chose du roman de l'Arabe Thophaïl +(<i>le Philosophe autodidactique</i>), quelque chose qui +semble emprunté aux tableaux de Buffon, à la +statue de Condillac, à l'<i>Émile</i> de Rousseau. C'est +une âme encore assoupie qui s'éveille, un esprit, +encore aveugle, qui s'ouvre à la lumière, une vie +intelligente qui, sous la direction de l'instituteur, +commence à se développer au milieu de scènes +variées. C'est une espèce de sauvage, étranger à +nos mœurs, qui est initié à nos idées, à nos connaissances, +en même temps qu'à notre langue. +L'instituteur sait répandre sur chacun de ces progrès,<a name="page_055" id="page_055"></a> +sur chacun des exercices par lequel il les +obtient, le charme de cette espèce de drame. Il +peint avec chaleur les incertitudes, les joies du +maître et de l'élève; il réussit à faire ressortir +ainsi, dans un tableau animé, les définitions, les +procédés qui semblaient les plus arides de leur nature; +il donne une figure, une physionomie aux +notions les plus abstraites. On dirait que l'abbé +Sicard est le peintre de la synthèse, le poëte de la +grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et +il ne faut pas en être surpris; car les sourds-muets +ne sont pas les seuls auxquels il peut être +profitable.»</p> + +<p>D'ailleurs, tant s'en faut que l'abbé Sicard se fût +rendu familière et comme propre la mimique, ce +principal moyen de transmettre les idées aux +sourd-muets, qu'au contraire, il ne possédait que +le mécanisme de ce langage, sans qu'on eût besoin +de faire la part de ce qu'on appelle signes naturels +et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait +presque exclusivement à l'emploi des signes +dits <i>méthodiques</i>, faute d'avoir vécu assez intimement +avec ses élèves pour découvrir dans leur +langage encore brut et peu cultivé le germe d'une +langue riche et expressive. Parfois l'alphabet +manuel, et, plus souvent, la plume et la craie intervenaient<a name="page_056" id="page_056"></a> +dans ses démonstrations et dans ses entretiens.</p> + +<p>Or, <i>les signes méthodiques</i> sont une sorte d'épellation +pour ainsi dire matérielle, non-seulement des +mots, mais des formes grammaticales qui les modifient. +On a donné aux premiers le nom de signes +de nomenclature, et aux seconds celui de signes +grammaticaux.</p> + +<p>Les règles du langage des gestes diffèrent si essentiellement +de celles de la langue parlée, qu'on ne +devait que rectifier ce que les gestes pouvaient +avoir de défectueux, de faux, tout en les livrant à +toute l'indépendance de leur essor, ou au moins +les perfectionner et les rendre capables de suffire +à tous les besoins de l'esprit.</p> + +<p>Il était réservé à un instituteur plus clairvoyant, +plus judicieux, à Bébian, de reprendre ce principe, +posé avec tant de sagesse par l'abbé de l'Épée, +qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de +son propre langage, c'est-à-dire par le langage des +gestes, comme l'on enseigne une langue étrangère +à un enfant ordinaire à l'aide de sa langue nationale.</p> + +<p>Personne ne pouvait mieux sentir combien il +importait, dans l'intérêt des progrès du disciple, +de respecter les lois de l'entendement humain en<a name="page_057" id="page_057"></a> +établissant les rapports soit des signes avec les +idées, soit des signes entre eux.</p> + +<p>De nos jours, il paraît reconnu universellement, +ou peu s'en faut, que, dans l'application de ce +principe si fécond, le langage des gestes et une +langue parlée quelconque ne peuvent se nuire en +rien, quoiqu'en apparence l'un et l'autre ne doivent +guère s'accorder, du moins pour la construction.</p> + +<p>Ce sujet aurait besoin d'être traité plus au long, +mais, à notre avis, il doit suffire d'avoir jeté en +passant une distinction entre <i>les signes méthodiques</i> +et <i>les signes naturels</i> au milieu d'une simple +notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si +aride discussion.</p> + +<p>Au surplus, nous ne saurions assez insister pour +mettre dans l'esprit de tous qu'on n'est sûr d'arriver +à une parfaite connaissance de la mimique +que par un usage journalier et par une rare habileté +à découvrir tout ce qui se passe dans l'âme +des sourds-muets.</p> + +<p>L'abbé Sicard avait pris l'idée de sa théorie des +signes dans le <i>Dictionnaire</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, que son célèbre +prédécesseur avait calqué, sauf quelques légers +changements, sur l'<i>Abrégé de Richelet, corrigé par<a name="page_058" id="page_058"></a> +de Wailly</i>, travail que la mort vint interrompre au +moment où il allait le mettre au jour. Résolu de le +poursuivre et s'imaginant être en mesure de le perfectionner, +il avait divisé son nouvel ouvrage en +plusieurs séries: les objets physiques, les adjectifs, +les noms abstraits, etc.</p> + +<p>S'agissait-il de dicter le mot <i>arbre</i>, il faisait à son +élève trois signes: le premier représentant <i>un objet +enfoncé dans les terres</i>; le second, <i>la croissance et +l'élévation progressive de cet objet</i>; le troisième, <i>les +branches qui naissent du tronc et que le vent agite</i>.</p> + +<p>Était-il question du mot <i>professeur</i>, il lui fallait:</p> + +<p>1º les signes d'<i>une salle publique ou particulière</i>, +<i>d'un collége</i>, <i>d'un lycée</i>, <i>d'une institution</i>;</p> + +<p>2º Les signes de <i>la grammaire</i>, <i>logique</i>, <i>métaphysique</i>, +<i>langues</i>, <i>arithmétique</i>, <i>géographie</i>, <i>géométrie</i>, +etc.;</p> + +<p>3º Il figurait l'action de <i>rassembler des jeunes +gens, de leur parler et de les enseigner publiquement</i>.</p> + +<p>Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui +à exprimer aussi clairement que complétement +toutes ces idées.</p> + +<p>Après tout, ne doit-on pas faire provision de +courage et de patience, si l'on veut poursuivre +jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi volumineux, +aussi effrayant?<a name="page_059" id="page_059"></a></p> + +<p>Avant d'aller plus loin, il nous semble à propos +d'établir une différence entre les deux principaux +moyens de communication à l'usage des sourds-muets: +<i>la dactylologie</i> et <i>la mimique</i>, qu'on voit +trop souvent confondre par le public.</p> + +<p><i>La dactylologie</i>, enfance de l'art, n'est que le +calque fidèle des lettres de l'alphabet d'une langue +donnée, incompréhensible à ceux qui ne connaissent +pas cette langue, se bornant à reproduire ces +lettres une à une, aussi exactement que possible, +à l'aide des doigts.</p> + +<p><i>La mimique</i>, au contraire, est l'admirable langage +de la nature, commun à tous les hommes, +parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais +des idées, créé par le besoin, l'imagination, le +génie, et, grâce à son caractère d'universalité, +compris de tous les peuples.</p> + +<p><i>La mimique</i> n'est-elle pas encore ce langage primitif +dont l'enfant se sert instinctivement avant et +même après l'éclosion de sa raison naissante; se +glissant, dans un âge plus avancé, à l'insu des +parlants, dans leurs conversations journalières, et +devenant, sans qu'ils s'en aperçoivent, l'auxiliaire +obligé des personnes qui brillent au barreau, à la +tribune politique, à la chaire, comme sur la scène +tragique, comique ou même lyrique? Un ballet,<a name="page_060" id="page_060"></a> +exactement reproduit, n'est-il pas surtout une +excellente leçon de mimique?</p> + +<p>Nous ne saurions trop le répéter, on aura toujours +beau essayer d'écrire fidèlement les différentes +positions et les divers mouvements que la +main ou le bras est capable d'exécuter, on n'y +réussira pas.</p> + +<p>Le peintre qui détacherait d'un modèle chacun +des traits qui le composent, pour les faire passer +isolément sous nos yeux, ne nous donnerait pas +la moindre idée de la physionomie de ce modèle.</p> + +<p>Celui donc qui veut s'initier sérieusement aux +secrets de la mimique n'a qu'à se placer en présence +de la nature et à saisir, pour ainsi dire, au +vol les éclairs qui s'en échappent. Qu'il laisse ensuite +parler toute son âme, s'il se sent inspiré! +C'est là et seulement là qu'on réussit toujours.</p> + +<p>Revenons encore un moment au <i>Cours d'instruction +d'un sourd-muet de naissance</i>, qui semble avoir +été prôné au delà de son mérite.</p> + +<p>Peut-être que notre examen dépasserait les limites +de ce modeste travail, si nous entreprenions +de passer au crible cet alliage étrange de graves +erreurs, de divagations hasardées, de procédés +plus ou moins ingénieux, et d'analyses plus ou +moins profondes. Bornons-nous à relever les divisions<a name="page_061" id="page_061"></a> +que l'auteur a signalées dans cet ouvrage +comme autant de moyens de communication!</p> + +<p>Ne place-t-il pas, en effet, le quinzième moyen +de communication, <i>le Temps, division qu'on en fait, +notions sur le système du monde</i>, avant le seizième, +qui traite des <i>adverbes</i>? Ne ressort-il pas de là +qu'une pareille transposition blesse l'ordre naturel +de la génération des idées?</p> + +<p>D'un autre côté, on ne saurait nier sans injustice +qu'une telle publication ne fût un véritable service +rendu, en ce temps-là, à la cause des pauvres +sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout à +fait l'idée que son titre a pu en donner d'abord. +Eh! que serait-ce si l'auteur avait mieux su montrer +la route que doit suivre modestement un père +ou une mère de famille, ou un instituteur ou une +institutrice primaire, et surtout s'il avait déterminé +d'une manière plus rationnelle son point de départ +et son point d'arrivée avec son jeune sourd-muet? +De tels procédés ne valent-ils pas la peine que +l'observateur les prenne pour terme de comparaison +entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire?</p> + +<p>L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait +l'histoire des facultés morales et intellectuelles.</p> + +<p>«Quel spectacle plus digne de toute l'attention +du philosophe, a observé Bébian, que d'assister,<a name="page_062" id="page_062"></a> +pour ainsi dire, à l'éclosion de l'intelligence humaine, +de voir poindre et se développer cette faculté +qui élève l'homme au dessus de tout ce qui +l'environne et le place entre le ciel et la terre!</p> + +<p>«Si l'établissement d'une langue universelle, +ajoute cet instituteur éminent, était une chose +qu'on pût espérer, le langage des gestes me paraîtrait, +comme à Vossius et à l'abbé de l'Épée, le +moyen le plus propre à atteindre ce but.»</p> + +<p>On voit que sur ce point les modernes s'accordent +avec les anciens qui, au grand étonnement de +leur siècle, avaient reconnu de quoi la mimique +était capable, pourvu qu'elle fût <i>franche du collier</i>, +et qu'on ne passât pas légèrement sur ce mot en +apparence vulgaire.</p> + +<p>En face d'aussi respectables autorités, nous nous +croyons en droit de déplorer que quelques instituteurs +qui n'ont rien étudié, ni rien appris dans +notre spécialité, fassent journellement fausse route, +au lieu de prendre la nature pour guide et pour +but. N'est-il pas temps de condamner en dernier +ressort leur prétention, pour ne pas dire plus, de +jeter à tort et à travers des enfants sourds-muets +sur les bancs des jeunes entendants-parlants pour +forcer les premiers à recevoir avec les seconds des +leçons d'une articulation factice?<a name="page_063" id="page_063"></a></p> + +<p>Telle ne fut jamais la manière de voir de nos +grands maîtres. N'a-t-il pas été démontré par eux +jusqu'à l'évidence que la mimique est la pierre +angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets, +tandis que l'articulation n'est pour eux qu'un +moyen accessoire et secondaire?</p> + +<p>Encore cette dernière ne devrait-elle être enseignée +qu'à ceux de nos frères et à celles de nos +sœurs dont les organes y ont une certaine aptitude.</p> + +<p>«Messieurs, s'écria un jour l'abbé Sicard, dans +une des séances qu'il donnait à son école, j'aperçois +parmi vous une personne transportée d'admiration +en entendant un de mes sourds-muets prononcer +quelques mots. Eh bien! s'il m'était permis de +payer des manœuvres pour une pareille besogne, +il ne sortirait pas de la maison un seul élève qui ne +sût parler.»</p> + +<p>—<i>Tant bien que mal</i>, eût-il pu ajouter, <i>au risque +de ne pas être compris et de ne pas trop se comprendre +lui-même</i>.<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des +spectateurs.—L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses +tentatives et de ses succès.—On tâche de persuader à Napoléon +I<sup>er</sup> que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces malheureux. +Cette insinuation est repoussée dans une lettre de +l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite Majesté.</p></div> + +<p>Il nous reste à dire un mot d'un autre livre de +l'abbé Sicard: <i>Les Éléments de grammaire générale +appliquée à la langue française</i> (1814, 1 vol. in-8º).</p> + +<p>Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, dès leur +début, autant d'éditions. La <i>Grammaire générale</i> +de l'abbé Sicard occupait une place éminente, +comme livre classique, sur les rayons de toutes les +bibliothèques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats +de jeunes demoiselles. Ces pauvres intelligences, +au lieu de se plaindre de ne pas la comprendre, +ainsi qu'elles en avaient bien le droit, +croyaient timidement ne devoir s'en prendre qu'à +elles-mêmes.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> + +<p>Mais le sévère regard de la raison n'ayant pas +tardé à percer la savante obscurité de l'œuvre, on +a fini par l'apprécier à sa juste valeur.</p> + +<p>Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du +nom de notre instituteur, ce furent ses exercices +mensuels auxquels il admettait un public nombreux, +mais où l'on remarquait surtout des hommes +éminents en tout genre. La cour de l'établissement +ne désemplissait point de riches équipages. Et ces +flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi +la curiosité qui poussait à contempler <i>les phénomènes +vivants</i> du démonstrateur?</p> + +<p>La salle, au milieu de laquelle se trouvait un +grand tableau de Langlois, représentant l'abbé +avec plusieurs de ses élèves des deux sexes, était +déjà comble avant l'heure indiquée. A peine en +franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient +en masse pour saluer son entrée. Puis ce n'étaient +que cris prolongés d'enthousiasme. Les feuilles +publiques s'empressaient à les répéter au loin, de +sorte que la première faveur que les étrangers briguaient +à l'envi, en arrivant dans notre capitale, +était de jouir de ce qu'on appelait, à tort ou à raison, +les représentations de l'abbé Sicard, <i>représentations +théâtrales</i> dans lesquelles il se plaisait à +mettre constamment en scène son élève Massieu.<a name="page_066" id="page_066"></a></p> + +<p>On avait beau reprocher à l'abbé Sicard un art +prestigieux, trop éloigné du naturel et peu en rapport +avec son débit, une profusion d'images obtenues +parfois au préjudice du simple bon sens, et +encore son accent gascon qui frisait souvent le grotesque, +il savait toujours captiver son auditoire +bénévole, grâce surtout à cet intérêt qui s'attache +naturellement à une infirmité quelconque.</p> + +<p>La complaisance et le naïf enthousiasme avec +lesquels il exposait ses procédés et ses succès ne +devaient-ils pas trouver une excuse dans les honorables +motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas +enfin le prestige de l'éloquence dans les miracles +qu'on le croyait voir opérer sur ses élèves?<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></p> + +<p>Le cours de l'abbé Sicard était non moins fréquenté +par ses répétiteurs, ses répétitrices, et les +jeunes personnes qu'on s'empressait de lui recommander. +Il avait lieu trois fois par semaine, le +mardi, le jeudi et le samedi, à midi.</p> + +<p>Mme Laurine Duler, répétitrice parlante à l'institution +des sourds-muets de Paris, devenue depuis +directrice de l'École d'Arras, qui n'oubliait rien +de ce que son ancien maître avait eu occasion d'enseigner +dans ses cours particuliers sur les signes,<a name="page_067" id="page_067"></a> +ne contribuait pas peu non plus à la mise en scène +de sa <i>Théorie des signes</i>.</p> + +<p>Il n'était pas moins heureux dans toutes les +réunions, dans tous les cercles où il était appelé. +Un de ses amis, M. Billet, vice-président de +la commission administrative de l'école des sourds-muets +d'Arras, raconte dans un journal: <i>le Bienfaiteur +des sourds-muets et des aveugles</i> (première +année, avril 1854) que, lié intimement avec l'abbé +Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons +de M. Daunou, son protecteur.</p> + +<p>«Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens, +et nous aimions surtout à lui parler des sourds-muets. +Alors son intelligence prenait feu, elle se +laissait enlever à la hauteur de ces grands principes +dont il aimait à se dire le législateur, et il +n'était pas rare de le voir nous transporter nous-mêmes +dans les champs de la démonstration de +ses procédés didactiques. Nous lui pardonnions +volontiers ses abstractions en faveur de son ardent +amour pour ses élèves; et, depuis lors, je me suis +toujours senti moi-même porté à leur vouloir et à +leur faire du bien.»</p> + +<p>Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent +point exempts de contradictions. On n'avait pas +craint de rabaisser dans l'esprit de Napoléon I<sup>er</sup><a name="page_068" id="page_068"></a> +le mérite que tout le monde paraissait lui reconnaître. +Témoin une lettre que l'abbé adressa le +10 septembre 1805 à M. Barbier, bibliothécaire de +Sa Majesté impériale et du Conseil d'État.</p> + +<p>«Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier, +l'ouvrage de l'abbé de l'Épée qui devait vous être +remis hier avec les miens. Je l'annonçais à Sa Majesté +en détruisant les mauvaises impressions qu'on +avait cherché à lui insinuer sur mon compte.»</p> + +<p>Voici la lettre de l'abbé Sicard:</p> + +<p>«L'Empereur a été assez bon pour me faire la paternelle +révélation de ce qu'on lui avait dit de moi. +On s'était efforcé de lui faire accroire que je n'avais +rien inventé dans l'art que je professe, que l'abbé +de l'Épée avait tout trouvé, tout fixé avant moi. +On ajoutait que je n'avais formé qu'un seul élève, +que j'avais mécaniquement dressé à faire quelques +tours de force. Sa Majesté ne m'a pas répété ces +mots-là; mais il ne m'a pas été difficile de découvrir +qu'on les lui avait dits. Je serais pleinement justifié +si vous étiez assez bon pour lire l'<i>Introduction +de ma théorie des signes</i> et pour parcourir le travail +de mon illustre maître, ainsi que quelques passages +de mon <i>Cours d'instruction</i>, entre autres les +chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26.</p> + +<p>«Je laisse à votre extrême bienveillance le soin<a name="page_069" id="page_069"></a> +de profiter des moments précieux qui se présenteront, +pour les chercher même, afin de faire passer +dans l'âme de Sa Majesté les dispositions favorables +de la vôtre sur mon compte.</p> + +<p>«Agréez l'hommage de ces mêmes ouvrages +que vous voulez bien avoir la bonté de présenter à +Sa Majesté. C'est déjà pour moi un succès flatteur +que de penser qu'ils seront admis dans votre collection.</p> + +<p>«Croyez, Monsieur, à la haute estime que vous +m'inspirez, comme à tout le monde, et au dévoûment +particulier avec lequel j'ai l'honneur d'être, +votre, etc.»<a name="page_070" id="page_070"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le directeur +lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa méthode.—Parmi +ses élèves brillent deux charmantes jeunes +sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa +Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert, +la complimente en italien.—A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers +sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife +une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-même.—Il +parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.—Mlles Robert +et de Saint-Céran sont amenées aux Tuileries par l'abbé +Sicard.</p></div> + +<p>Parmi les souverains de l'Europe, admirateurs +de l'abbé Sicard, on cite le pape Pie VII, François +II, empereur d'Autriche, et Alexandre I<sup>er</sup>, +empereur de Russie.</p> + +<p>On nous saura gré de glisser ici une notice historique +de ce qui se passa à l'Institution des sourds-muets +le jour où Sa Sainteté daigna la visiter en +détail.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Le samedi 25 février 1805, le Souverain Pontife<a name="page_071" id="page_071"></a> +se fit conduire à l'établissement. Cinq cardinaux, +au nombre desquels était Mgr l'archevêque de +Paris, un grand nombre de prélats romains et +d'évêques français, des ecclésiastiques, des fonctionnaires, +les premières autorités, des étrangers +de marque accompagnaient Sa Sainteté.</p> + +<p>Le Pape arriva à onze heures avec toute sa suite, +escorté d'un détachement de grenadiers à cheval +de la garde et de plusieurs compagnies de chasseurs +à pied.</p> + +<p>Le Souverain Pontife fut reçu à sa descente de +voiture par MM. Brousse-Desfaucherets, de Montmorency, +Bonnefous et Sicard, administrateurs de +la maison.</p> + +<p>Avant de se rendre à la salle des exercices, il +bénit solennellement la chapelle de l'École, où se +trouvaient un grand nombre de personnes qu'il +bénit également.</p> + +<p>A l'issue de cette cérémonie, le Saint-Père fut +conduit par les membres de l'administration à la +salle des séances, au milieu de laquelle s'élevait +un siége en forme de trône, surmonté d'un dais. +Les élèves sourds-muets des deux sexes, sous la +surveillance de leurs répétiteurs et répétitrices, +étaient groupés séparément en face du trône, sur +les deux côtés de l'estrade.<a name="page_072" id="page_072"></a></p> + +<p>La présence de Sa Sainteté, en ce lieu consacré +à l'enfance et au malheur, au sein d'une institution +toute religieuse par l'esprit dans lequel elle a +été fondée et se maintient, excita le plus consolant +intérêt, et c'est au milieu de l'attendrissement général +que l'abbé Sicard ouvrit la séance par ce discours +adressé au Souverain Pontife:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Très Saint-Père, le bonheur de vous posséder +dans cet asile consacré à rendre la vie morale à +des infortunés qui étaient condamnés à n'en jouir +jamais, faisait depuis longtemps l'objet des vœux +des administrateurs de cette institution. Mais nous +n'aurions jamais osé porter jusque-là nos espérances, +si, au moment où l'instituteur des sourds-muets +vous fut annoncé, Votre Sainteté ne les eût +fait naître par ce premier mouvement de bienveillance +et d'intérêt: <i>Si! anderemo!</i> Oui, nous nous +y rendrons.</p> + +<p>«Vous descendez, Très Saint-Père, jusque dans +cette humble demeure, et vous y apportez, comme +partout où votre charité vous conduit, la consolation, +le bonheur et une sainte allégresse. Aucun +asile du malheur n'est étranger à votre tendresse +paternelle; j'oserai dire que celui-ci n'était peut-être +pas tout à fait indigne de votre intérêt, par<a name="page_073" id="page_073"></a> +son but et les motifs qui lui ont donné naissance.</p> + +<p>«C'est la Religion qui en a fait concevoir la première +idée, et c'est la Religion encore qui a fécondé +dans l'esprit qui l'avait conçue cette pensée si +heureuse et si grande. C'est le désir de faire naître +l'idée de Jésus-Christ dans le cœur de tant d'infortunés, +et de les initier aux mystères de cette sainte +croyance, dont vous êtes le premier pasteur et le +chef suprême, qui embrasa le cœur d'un des prêtres +les plus religieux de cette capitale.</p> + +<p>«Une bonté sans bornes, une charité sans mesure, +un zèle égal à cette charité: voilà quel a été +le caractère de l'œuvre de l'illustre abbé de l'Épée, +seul inventeur de cette découverte, le plus ardent +propagateur de cette œuvre sublime, à laquelle il a +consacré et son patriotisme et toutes ses forces, +jusqu'au moment où il a été appelé pour aller recevoir +au ciel le prix éternel d'un si grand dévoûment.</p> + +<p>«C'est de ses mains, Très Saint-Père, que j'ai +reçu ce dépôt sacré; c'est cet apostolat que je +me suis efforcé de continuer, en profitant de ses +leçons, et en augmentant les premiers moyens +d'instruction que son grand âge ne lui permettait +plus de porter à leur dernière perfection; c'est +à atteindre ce but que j'ai employé le peu de ressources<a name="page_074" id="page_074"></a> +que j'avais reçues de la Providence. J'y ai +travaillé sans relâche, et j'ai la consolation de pouvoir +annoncer à Votre Sainteté que toutes les difficultés +ont été vaincues et qu'il n'y a rien de si +élevé dans la morale, dans la religion, même dans +les institutions humaines, et jusque dans les +sciences, que je ne puisse atteindre et que je ne +puisse révéler à mes élèves.</p> + +<p>«Quel bonheur pour moi, Très Saint-Père, d'être +appelé à en faire aujourd'hui l'essai sous vos yeux! +C'est une récompense dont je n'aurais osé me +flatter, et dont on a craint un instant que je ne +fusse privé pour jamais.</p> + +<p>«Il demeurera éternellement gravé dans nos +cœurs le souvenir de ce jour mémorable où Votre +Sainteté n'a pas dédaigné de paraître au milieu de +ces enfants que votre présence rend si heureux. Il +sera toujours pour moi un grand sujet d'encouragement, +et pour eux une source d'émulation et +d'instruction continuelle.</p> + +<p>«Lorsque j'aurai quelque grande idée de vertu +à leur inspirer, je leur parlerai du Saint-Père.</p> + +<p>«Quand j'aurai à peindre à leurs yeux la plus +haute dignité, unie à la simplicité la plus touchante, +les plus éminentes vertus embellies par le +charme sans cesse vainqueur d'une bonté toute<a name="page_075" id="page_075"></a> +céleste, je leur parlerai du Souverain Pontife.</p> + +<p>«Lorsque je voudrai leur donner une idée juste +d'une douceur inaltérable qui fait naître la confiance +et qui s'allie si bien à cette sublimité de rang +qui prescrit le plus grand respect, assemblage divin +qui commande l'admiration et qui entraîne +tous les cœurs, je leur parlerai encore du Saint-Père.</p> + +<p>«Je leur raconterai toutes les merveilles que +votre présence auguste a opérées dans cette capitale; +ce triomphe sur tous les esprits, sans même +les combattre; cette vénération profonde qui a fait +tomber à vos pieds et y attendre la bénédiction +de Votre Sainteté, non-seulement les enfants fidèles, +mais ceux que le malheur de leur naissance et +ceux que de fausses lumières avaient toujours +tenus en garde contre l'ascendant du bien; on ne +résiste pas à celui de la charité quand elle se montre +sous des formes aussi attrayantes.</p> + +<p>«Ils entendront tout cela, Très Saint-Père, ces +enfants qui en auront déjà remarqué, dans ce jour +solennel, la juste application, et ils le rediront, +dans leur langage, à ceux qui, dans la suite, viendront, +comme eux, recevoir ici les mêmes instructions.</p> + +<p>«Ainsi se formera dans cet établissement une<a name="page_076" id="page_076"></a> +sorte de tradition, dont la chaîne ne sera jamais +interrompue, de tous les bienfaits que nous aura +apportés une visite aussi honorable. Ainsi se +continuera le double prodige qui va frapper vos +regards paternels: <i>Et surdos fecit audire et mutos +loqui</i>.</p> + +<p>«Oui, les sourds-muets entendront, car ils verront +la parole; les muets parleront, vous verrez +leurs gestes la dessiner. C'est ce que je vais tâcher +de rendre sensible à Votre Sainteté, dans ces exercices +honorés de sa présence.»</p></div> + +<p>A la suite de cette allocution, l'abbé Sicard développe +les procédés de sa méthode.</p> + +<p>Un élève dessine divers objets sur le tableau, +trois autres écrivent autour, dans trois langues +différentes: en français, en anglais et en italien, +les noms par lesquels on désigne chacun de ces +objets. La simplicité de cet enseignement intéresse +vivement Sa Sainteté.</p> + +<p>L'instituteur expose ensuite les procédés qui lui +servent à donner la connaissance des éléments de la +proposition et il en fait faire les signes. Un travail +de Massieu sur les conjugaisons et sur les divers +modes des temps n'excite pas moins d'intérêt. +Le célèbre sourd-muet exécute tous ces signes<a name="page_077" id="page_077"></a> +avec une précision et une exactitude remarquables.</p> + +<p>Le Souverain Pontife daigne ouvrir un livre (<i>la +Vie des Papes</i>) dont elle accepte l'hommage; elle +en indique une page que Massieu lit avec une vive +pantomime. Après quoi, un autre sourd-muet, +Clerc, la traduit en français.</p> + +<p>Un élève nommé Gire offre au Saint-Père une +tabatière façonnée au tour par un autre élève, et +sur laquelle sont tracées en mosaïque les armes +du Saint-Siége. Le Souverain Pontife daigne l'accepter +et donne sa bénédiction à ce jeune et intéressant +artiste qui la reçoit à genoux aux pieds du +Pape.</p> + +<p>Cette scène est aussitôt décrite, à la fois, par deux +sourds-muets et deux sourdes-muettes, dans un +style différent.</p> + +<p>Une autre sourde-muette, Mlle de Saint-Céran, +lit <i>très-distinctement</i> ce que ses compagnes viennent +d'écrire; elle écrit ensuite elle-même en +langue italienne un compliment adressé au Souverain +Pontife.</p> + +<p>Une autre élève moins âgée et non moins intéressante, +Mlle Robert<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> écrit, de son côté, un +autre compliment en italien; l'une et l'autre figurent<a name="page_078" id="page_078"></a> +ensuite par des signes les mots qu'elles ont +tracés.</p> + +<p>Le compliment italien de Mlle Robert nous paraît +mériter par son aimable naïveté d'être reproduit +dans ce récit:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center">Beatissimo Padre,</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left">Sono fanciulla e mutola.</td></tr> +<tr><td align="left">Elle ama i fanciulli, sarò amata da lei.</td></tr> +<tr><td align="left">Sono infelice, avrà pietà di me.</td></tr> +<tr><td align="left">Sicard è il mio secondo padre.</td></tr> +<tr><td align="left">Christiana e cattolica sono pure la figlià di Vostra</td></tr> +<tr><td align="left">Santità.</td></tr> +</table> + +<p>En voici la traduction française:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center">Très Saint-Père,</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left">Je suis enfant et muette.</td></tr> +<tr><td align="left">Votre Sainteté aime les enfants, j'en serai aimée.</td></tr> +<tr><td align="left">Je suis malheureuse, Elle aura pitié de moi.</td></tr> +<tr><td align="left">Sicard est mon second père.</td></tr> +<tr><td align="left">Chrétienne et catholique, je suis aussi la fille de Votre Sainteté.</td></tr> +</table> +<p><a name="page_079" id="page_079"></a></p> + +<p>Après avoir vu parler un sourd-muet, le Pape +est dans l'attente de la révélation des moyens qui +l'ont conduit à ce succès merveilleux. Les désirs +de Sa Sainteté sont satisfaits par M. Sicard, qui +s'empresse de développer le mécanisme de la parole +et les moyens qu'il a imaginés pour en obtenir +d'heureux résultats.</p> + +<p>Ce dernier exercice achevé, l'habile instituteur +offre au Très Saint-Père le livre qui contient sa méthode +et un Recueil de prières à l'usage de ses +élèves, imprimé par eux-mêmes, qui voit en ce +moment le jour pour la première fois.</p> + +<p>Cette séance dure deux heures et demie. Le Pape +et les Cardinaux ne cessent d'apporter à ces exercices +l'attention la plus soutenue et d'y prendre le +plus vif intérêt.</p> + +<p>En sortant de la salle, Sa Sainteté, accompagnée +de toutes les personnes de sa suite et des administrateurs, +entre à l'imprimerie, où elle est reçue +par M. Le Clere, son imprimeur, qui lui présente +les élèves sourds-muets travaillant à <i>la casse</i> et +ceux qui, dans la seconde pièce, sont spécialement +occupés à <i>la presse</i>.</p> + +<p>Le Saint-Père examine avec la plus grande attention +tout ce qui constitue chaque presse: pendant +cette revue, on prépare sous ses yeux, sans que<a name="page_080" id="page_080"></a> +Sa Sainteté puisse s'en douter, le compliment latin +qu'elle va imprimer elle-même et que M. Le Clere +lui adresse tant en son nom qu'en celui des sourds-muets +imprimeurs.</p> + +<p>Le Pape, mettant la main à l'œuvre, veut bien +imiter les ouvriers et de ce travail résultent les +lignes suivantes:</p> + +<p class="c"> + SANCTISSIMO DOMINO NOSTRO<br /><br /> + + <big>PIO PAPÆ VII</big>,<br /><br /> + +TYPOGRAPHIAM <i>ADRIANI LE CLERE</i>,<br /><br /> + + TYPOGRAPHI SUI PARISIENSIS,<br /><br /> + + VISITANTI.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">B<small>EATISSIME</small> P<small>ATER</small>,</span></p> + +<p>Q<small>UANDO</small> Typographiam illam Parisiensem, quæ +Sanctitati tuæ Gallias ad tempus incolenti feliciter +inservit, visitare dignaris, typi moventur ut aliquid +in laudem tuam exhibeant; præla fervent ut mansuris +illud signent figuris, atque ita seræ posteritati +commendent. Typographus, tam suo quàm +opificum suorum nomine, subitum istud industriæ +communis opus verendo admodùm Hospiti +gestit offerre. Hasce lineolas, sinceri in Summum<a name="page_081" id="page_081"></a> +Pontificem obsequii testes, ac pii erga Christi Vicarium +affectûs indices, typis mandaverunt juvenes +audiendi pariter et loquendi usu destituti. Sed physicas +facultates, quas parca nimis natura negaverat, +ipsis postea tribuit vir quidam clarissimus, et +nativitatis defectus artis suæ potentiâ supplevit. In +officina nostra prodigiorum semper feraci, quod +opifices auribus percipere non valent, id oculis +apprehendunt; et quod ore non possunt dicere, id +digitis eloquuntur. Hinc est, quod litterarum ministerio, +et totius corporis habitu ad venerationem +composito, Apostolicam Benedictionem tuam +suppliciter exposcunt.</p> + +<p class="c"> + <i>Traduction</i>:<br /><br /> + + A NOTRE SAINT-PÈRE<br /><br /> + + LE <big>PAPE PIE VII,</big><br /><br /> + +VISITANT L'IMPRIMERIE D'<i>ADRIEN LE CLERE</i><br /><br /> + + SON IMPRIMEUR, A PARIS. +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">T<small>RÈS SAINT-PÈRE,</small></span><br /> +</p> + +<p>«Lorsque vous daignez visiter l'imprimerie +de Paris, qui a le bonheur de servir Votre Sainteté +pendant son séjour en France, les caractères se<a name="page_082" id="page_082"></a> +mettent en mouvement pour figurer quelque chose +en votre honneur; les presses s'échauffent pour le +représenter par des signes durables, et le transmettre +ainsi à la postérité la plus reculée. L'imprimeur, +tant en son nom qu'en celui de ses ouvriers, +s'empresse d'offrir ce subit ouvrage de leur commune +industrie à un hôte si digne de leur vénération. +Ces lignes d'impression, qui attestent une +sincère soumission au Souverain Pontife, et qui +marquent une pieuse affection pour le Vicaire de +Jésus-Christ, ont été composées par des jeunes +gens qui n'ont ni l'usage de l'ouïe ni celui de la +parole. Mais les facultés physiques que la nature +trop économe leur avait refusées, un homme célèbre +les leur a données par la suite et a suppléé +aux défauts de la naissance par la puissance de son +art. Dans notre atelier, toujours fécond en prodiges, +ce que les ouvriers ne peuvent comprendre +par les oreilles, ils le saisissent par les yeux; et ce +qu'ils sont incapables de dire par la bouche, ils +l'expriment par les doigts.</p> + +<p>«C'est pour cela qu'ils se servent du ministère +des lettres et de leur attitude respectueuse pour +vous supplier de leur accorder votre bénédiction +apostolique.»</p> + +<p>Ce qui étonne beaucoup le Saint-Père est de<a name="page_083" id="page_083"></a> +voir, au bas de cette feuille, ces mots-ci: <i>Imprimé +par Sa Sainteté elle-même</i>.</p> + +<p>Le Souverain Pontife est conduit à une autre +presse par M. de Noel, prote de l'imprimerie.</p> + +<p>Un sourd-muet y prépare le quatrain suivant, +imprimé également par Sa Sainteté, qui lui est présenté +par un autre sourd-muet (Romain).</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Sa bonté, dans le rang où chacun le contemple,</td></tr> +<tr><td align="left">Rend au faible l'espoir, donne au juste la paix,</td></tr> +<tr><td align="left">Fait chérir le pouvoir par ses nombreux bienfaits,</td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Et la vertu par son exemple.</span></td></tr> +</table> + +<p>En se retirant de l'imprimerie, le Saint-Père +donne sa bénédiction et son anneau à baiser à +tous les membres de la famille de son typographe +et à toutes les personnes qui ont été admises dans +l'imprimerie.</p> + +<p>Sa Sainteté veut bien visiter aussi les autres ateliers. +Elle y va en passant par le grand dortoir qui +règne dans toute l'étendue du corps de logis et où +des croisées habilement ménagées en face les unes +des autres favorisent, pour la santé des élèves, une +libre et continuelle circulation de l'air. On fait remarquer +à Sa Sainteté que tous les lits sont l'œuvre +des élèves menuisiers. Il admire l'habileté de l'architecte +de l'institution (M. de Beaumont) qui, remplaçant<a name="page_084" id="page_084"></a> +les murs de refond de l'édifice par de légères +colonnes, a su réunir l'agrément à la solidité. +C'est à lui, à son activité, au tendre intérêt +qu'il porte à l'institution qu'est due la propreté, +l'ordre de la maison qui, en très-peu de temps, +a été réparée et rendue digne de recevoir Sa +Sainteté.</p> + +<p>Le Saint-Père visite l'atelier de tourneurs où a +été tournée la boîte qu'il vient de recevoir, et il +voit occupés au travail plusieurs élèves sous la direction +de M. Chabert, chef de cette spécialité. +L'atelier de dessin lui offre son portrait, dessiné +par M. Tulout, qui en est le maître. Il voit avec le +même intérêt l'atelier de gravure sur pierres fines, +dirigé par M. Jouffroy, membre de l'Institut national.</p> + +<p>M. Belloni, chef de l'atelier de mosaïque, obtient +également les encouragements de Sa Sainteté.</p> + +<p>Dans l'atelier des tailleurs, dans celui des cordonniers, +le Saint-Père ne contemple pas sans +émotion de jeunes élèves dont le travail manuel +dispense de recourir à des bras étrangers pour la +confection des souliers et des habits de toute +l'Institution.</p> + +<p>Le Souverain Pontife trouve, à son passage, sur +les marches de l'escalier et dans les allées de la<a name="page_085" id="page_085"></a> +maison, les sourds-muets qui ne sont pas alors occupés +aux ateliers et les sourdes-muettes, tous +à genoux et attendant sa bénédiction. Il la donne +à tous, et témoigne à chacun de ces enfants la plus +touchante bonté.</p> + +<p>Enfin le Saint-Père laisse dans cette institution +les souvenirs que sa bienveillance sème partout, +et qui y ont rendu sa mission bien chère aux administrateurs, +aux élèves et à toutes les personnes +chargées alors de leur instruction.</p> + +<p>Ce n'est que deux ans après qu'une médaille +commémorative de cette auguste visite, gravée par +M. Duvivier, si justement célèbre, et frappée à la +Monnaie, est présentée tant au Souverain Pontife +qu'aux cardinaux et autres personnages qui l'ont +accompagné.</p> + +<p>Puisque nous avons nommé Mlle Fanny Robert, +nous ajouterons que le Saint-Père, l'ayant remarquée +entre toutes ses sœurs d'infortune, prit la +tête de l'enfant dans ses mains et chiffonna sa +blonde chevelure. Pour dernière preuve de son +intérêt, il lui fit cadeau d'une magnifique boîte de +bonbons, d'un chapelet et d'un reliquaire.</p> + +<p>Une autre fois, Mlle Robert fut présentée, ainsi +que son amie Hélène de Saint-Céran, au Souverain +Pontife par l'abbé Sicard, qui avait reçu de Sa<a name="page_086" id="page_086"></a> +Sainteté la permission spéciale de les amener dans +son salon, aux Tuileries.</p> + +<p>Le Pape, avec cette affabilité qui lui gagnait +tous les cœurs, fit asseoir Mlle Robert près de lui. +Lorsque le directeur la vit dans cette position, il +fronça le sourcil, mais le Saint-Père s'empressa de +lui dire: «Ne la grondez pas, c'est moi qui lui ai +assigné cette place.»</p> + +<p>Mlle Robert n'était alors, nous l'avons dit, qu'une +enfant. Que voulez-vous? Un élan de tendresse intime +débordait du cœur du vénérable père des +fidèles.<a name="page_087" id="page_087"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance +ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de +vol, et à un faux sourd-muet, Victor de Travanait.—Il est +nommé administrateur de l'<i>Hospice des Quinze-Vingts</i> et de +<i>l'Institution des Jeunes Aveugles</i>.—Chanoine honoraire de +<i>Notre-Dame de Paris</i>, grâce au cardinal Maury.—Un mot de +M. Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard.</p></div> + +<p>Dix-huit jours avant la visite du Saint-Père (le +5 février) le célèbre instituteur avait failli être victime +d'un accident. Il passait, entre huit et neuf +heures du soir, de la rue de Richelieu (ancienne rue +de la Loi), à la rue Saint-Honoré, lorsqu'une voiture +attelée de deux chevaux fougueux le heurta, +le terrassa dans le ruisseau, et lui passa sur le +corps. Par un hasard aussi heureux qu'inexplicable, +il n'y eut ni dislocation, ni fracture, ni la +moindre contusion. Il ne se plaignit que d'un mal<a name="page_088" id="page_088"></a> +de reins assez violent pour le retenir au lit, mais il +ne tarda pas à se rétablir.</p> + +<p>Il déclara, du reste, dans une feuille publique, +qu'il devait, en grande partie, l'existence à M. Vertueil, +oncle de Mlle Georges, de la Comédie française, +et à M. Edme Berthelont, garçon tailleur, qui, +sans calculer le péril qu'ils couraient, avaient arrêté +intrépidement les chevaux au moment où +<i>l'évolution allait achever son tour sur sa poitrine</i>. +Une clef, qui se trouvait à l'ouverture droite du +devant de son habit, fut presque cassée au premier +choc de la roue.</p> + +<p>L'abbé Sicard avait été appelé à remplir le rôle +d'interprète auprès d'un sourd-muet de naissance +illettré à l'audience du 3 fructidor an VIII du tribunal +de la Seine. François du Val était prévenu +d'avoir pris un sac d'argent et de s'être caché ensuite +sous le lit du citoyen Geoffroy, où il avait été +découvert.</p> + +<p>Assisté de Massieu, le célèbre instituteur mit +dans cette affaire un peu de cette solennité théâtrale +qu'il abdiquait rarement.</p> + +<p>Une autre affaire lui fournit l'occasion de donner +une nouvelle preuve de sa sagacité.</p> + +<p>En 1806, le maire de La Rochelle fit arrêter un +vagabond qui exploitait la charité publique en étalant<a name="page_089" id="page_089"></a> +une pancarte sur laquelle étaient écrits ces +mots: <i>Victor de Travanait, sourd-muet de naissance, +élève de l'abbé Sicard</i>.</p> + +<p>On avait conçu quelques doutes sur la double +infirmité dont cet infortuné se plaignait: on lui +fit subir différentes épreuves pour le forcer à parler, +elles furent infructueuses. Un officier du 66<sup>e</sup>, +en garnison à La Rochelle, persuadé qu'on soupçonnait +à tort ce malheureux, écrivit en sa faveur +une lettre qui fut insérée dans plusieurs journaux.</p> + +<p>Averti par cette publicité, l'abbé Sicard entra en +correspondance avec le maire de la ville en question: +il ne se souvenait nullement d'avoir eu Victor +de Travanait parmi ses disciples; il demanda +qu'on lui fît parvenir quelques lignes de son écriture.</p> + +<p>A la simple lecture d'un billet que le maire lui +envoya, il déclara aussitôt que non-seulement +Victor de Travanait n'avait jamais été son élève, +mais qu'il n'était pas même sourd-muet de naissance, +et il fondait cette dernière assertion sur la +manière d'orthographier de cet individu.—Il écrivait +ainsi: <i>Je jure devandieux, ma mer est né an +nautriche</i>.—Q<small>UONDUIT</small> pour C<small>ONDUITE</small>; E<small>SSESPOIRE</small> +pour E<small>SPOIR</small>; <i>j'ai tai presan, je an porte en core les +marque</i>, etc.<a name="page_090" id="page_090"></a></p> + +<p>«Vous remarquerez, écrivit l'abbé Sicard dans le +<i>Moniteur</i> du 20 février 1807, la lettre Q substituée +à la lettre C, ce qui prouve, de la manière la plus +évidente, que celui qui met l'une à la place de +l'autre a entendu, et qu'il a appris que le son de +ces deux gutturales est le même.</p> + +<p>«Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves, +si celle-ci ne valait pas une démonstration rigoureuse. +Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce jeune +homme n'est pas né sourd, et par conséquent n'est +pas muet.»</p> + +<p>On mit Victor de Travanait à la disposition de +l'abbé Sicard, qui parvint bientôt à lui faire rompre +le silence. Il lui fit lire en public, à haute et +intelligible voix, un récit de sa vie.</p> + +<p>Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu +parler. Son véritable nom était Victor Foy; +c'était le fils d'un pâtissier de Luzarches, près de +Paris. Il s'était présenté pour remplacer un conscrit +en l'an XII, et il avait été admis. Depuis, ayant +déserté, il avait parcouru l'Espagne, l'Allemagne, +la Suisse, la France, et partout il s'était fait passer +pour sourd-muet.</p> + +<p>Vers cette époque, l'abbé Sicard entra dans la +commission du <i>Dictionnaire de l'Académie française</i>, +et fut nommé administrateur de <i>l'Hospice des<a name="page_091" id="page_091"></a> +Quinze-Vingts</i> et de l'<i>Institution des jeunes Aveugles</i> +(arrêté ministériel en date du 5 brumaire an XIII), +lesquels venaient annuellement, à l'occasion de sa +fête, mêler leurs hommages à ceux de leurs frères +les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame +de Paris, faveur dont il était redevable au +crédit du cardinal Maury, à qui la reconnaissance +et l'affection l'attachèrent toute sa vie.</p> + +<p>Il fut chargé de répondre, pour <i>la classe de la +langue et de la littérature françaises de l'Institut de +France</i>, au discours de réception de ce prince de +l'Église, prononcé le 6 mai 1807. D'après les exigences +de Son Éminence, et contrairement à la loi +d'égalité observée parmi tous les membres de l'illustre +corps, il eut la faiblesse de le qualifier de +<i>Monseigneur</i>, titre que, du reste, Fontenelle, +en 1722, n'avait pas balancé à donner au fameux +cardinal Dubois.</p> + +<p>On nous excusera d'oser reproduire, à ce sujet, +les propres expressions de M. Thiers, dans son +<i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i> (t. VII, p. 426).</p> + +<p>. . . . . . .«L'abbé S<small>ICARD</small>, recevant +le cardinal Maury, s'était exprimé sur Mirabeau en +termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas +mieux parlé, et cette séance académique était devenue +l'occasion d'une sorte de déchaînement<a name="page_092" id="page_092"></a> +contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon, +désagréablement affecté, écrivit au ministre +Fouché:</p> + +<p>«Je vous recommande qu'il n'y ait point de +réaction dans l'opinion publique. Faites parler de +Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses dans +cette séance de l'Académie, qui ne me plaisent pas. +Quand donc serons-nous sages?... Quand serons-nous +animés de la véritable charité chrétienne, et +quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier +personne? Quand nous abstiendrons-nous +de réveiller des souvenirs qui vont au cœur de +tant de gens?»<a name="page_093" id="page_093"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'<i>esprit sourd-muet de l'abbé Sicard</i> chez M. de Fontanes.—Ce +dernier fait un quatrain à sa louange.—La Restauration le +nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier +de l'ordre de Saint-Michel de France.—Détails sur la visite de +François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.—Même honneur +que lui accorde la duchesse d'Angoulême.—Il assiste à +la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.—L'empereur +de Russie, Alexandre I<sup>er</sup>, s'étonne du silence de +l'instituteur.—<i>Encore l'esprit sourd-muet.</i></p></div> + +<p>Il faut le dire toutefois, l'abbé Sicard, que l'époque +de <i>la Terreur</i> avait vivement impressionné, +parlait peu hors de ses séances et semblait sans +cesse en proie à de tristes pensées. Un jour qu'il +dînait chez M. de Fontanes sans avoir dit une +parole, quelqu'un s'écria: «Quoi? c'est là cet abbé +Sicard à qui l'on prête tant d'esprit?</p> + +<p>«—Sans doute, répliqua <i>Bussière</i>, il tient cela +de son état: c'est un esprit sourd-muet.»<a name="page_094" id="page_094"></a></p> + +<p>M. de Fontanes fit sur lui ce quatrain:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Les muets et les sourds doués d'un nouvel être,</td></tr> +<tr><td align="left">A la société par son art sont rendus;</td></tr> +<tr><td align="left">Dans cet art merveilleux il surpassa son maître,</td></tr> +<tr><td align="left">Et l'égala par ses vertus.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></td></tr> +</table> + +<p>La Restauration ne se contenta pas de maintenir +l'abbé Sicard dans son fauteuil à l'Académie française +où, ainsi que nous l'avons dit, le consulat +l'avait replacé en 1810 par voie d'élection, elle lui +accorda, en 1814, la décoration de la Légion +d'honneur. Plus tard, l'ordre de Saint-Michel de +France vint également orner sa poitrine.</p> + +<p>Depuis sa nomination au grade de chevalier, il +célébrait chaque année la messe de saint Louis devant +l'Académie française.</p> + +<p>Lors de l'occupation de Paris par les armées +coalisées, en 1814, l'Institution des sourds-muets +reçut la visite de l'empereur d'Autriche.</p> + +<p>Comme l'avait annoncé la veille à l'abbé Sicard +un des aides de camp du prince, Sa Majesté se présenta +à l'Institution le mercredi 11 mai 1814, à dix +heures et demie du matin. Elle était accompagnée +de plusieurs seigneurs et officiers de distinction.<a name="page_095" id="page_095"></a> +Les voitures entrèrent dans la cour, celle de l'empereur +attelée de six chevaux, les deux autres de +quatre.</p> + +<p>Sicard, Salvan et l'agent général étaient venus, +au pied du grand escalier, à la rencontre du monarque +étranger, qui fut amené directement à la +chapelle préparée pour le recevoir et où la séance +eut lieu, parce que ce jour-là même, on faisait des +réparations à la salle ordinaire des exercices publics.</p> + +<p>Aucun des administrateurs ne put se rendre à +la cérémonie, les uns n'ayant pas été avertis à +temps, les autres empêchés par les fonctions publiques +qu'ils exerçaient.</p> + +<p>Sa Majesté impériale fut conduite au fauteuil qui +lui avait été préparé, devant le tableau noir qui +masquait l'autel. A ses côtés se tenaient les deux +personnes de la suite du souverain les plus élevées +en dignité et, sur des siéges rangés en demi-cercle, +les autres officiers de l'empereur, derrière lequel +on apercevait M. Salvan, second instituteur, et +M. Mauclerc, agent général. Aux deux côtés du +tableau étaient placés à droite les garçons, à gauche +les filles, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses.</p> + +<p>L'abbé Sicard, debout devant le tableau, commença<a name="page_096" id="page_096"></a> +par expliquer d'une manière courte et précise +les divers moyens qu'il employait progressivement; +les plus jeunes garçons furent d'abord présentés +à Sa Majesté; ils figurèrent sur le tableau +divers objets qu'ils désignèrent par signes. Les +noms de ces objets furent par eux écrits et joints +aux figures. Celles-ci effacées, les élèves désignèrent +encore par signes la signification des mots +restés seuls et remplaçant les figures.</p> + +<p>Tels sont les premiers rudiments mis en usage +pour fournir aux sourds-muets une espèce de dictionnaire +des mots de la langue qu'on veut leur enseigner.</p> + +<p>Ensuite furent présentées plusieurs jeunes filles, +exercées à écrire sur le tableau divers temps des +conjugaisons que l'abbé Sicard leur demanda par +signes.</p> + +<p>Sa Majesté porta beaucoup d'attention à ces premiers +exercices et en parut très-satisfaite.</p> + +<p>Après avoir ainsi exposé la marche qu'il suivait +pour donner aux élèves l'intelligence des noms +substantifs, des verbes et de leurs conjugaisons, +le vénérable abbé décrivit la manière dont il les +initiait à celle des noms adjectifs qui ne désignent +pas des objets réels, mais seulement leur façon +d'être, savoir: leurs accidents ou qualités, et<a name="page_097" id="page_097"></a> +qui peuvent varier à l'égard d'un seul et même +objet.</p> + +<p>De là, l'abbé passa à la formation de la phrase +et de la proposition, et expliqua comment le verbe +substantif, le seul qui existe rigoureusement, sert +de copule ou de lien, unissant l'adjectif à son +substantif, et les identifiant, en quelque sorte, pour +n'en faire qu'une seule et même chose.</p> + +<p>Tout cela démontré par le directeur, d'une manière +claire et précise, fut attentivement suivi +par Sa Majesté qui lui fit plusieurs observations.</p> + +<p>Massieu opéra ensuite sur diverses conjonctions, +telles que <i>si</i>, <i>mais</i> et <i>quand</i>, pour prouver que les +conjonctions en général sont des ellipses tenant +lieu de phrases complètes.</p> + +<p>L'abbé Sicard demanda à Massieu et à Clerc la +différence qu'il y a entre <i>quand</i> et <i>lorsque</i>. Tous +deux répondirent assez bien.</p> + +<p>Ensuite Massieu exposa sur le tableau les degrés +progressifs de la faculté de la vue dans l'homme, +des opérations de l'esprit et de celles de la volonté.</p> + +<p>L'abbé Sicard voulant démontrer que ses élèves +pouvaient écrire, sous la dictée, toutes choses auxquelles +ils n'étaient point préparés, demanda si +quelqu'un de l'assistance n'avait pas un imprimé<a name="page_098" id="page_098"></a> +ou un manuscrit qu'un élève dicterait à un autre. +On présenta un journal. Sa Majesté fut priée de +choisir un article que Massieu dicta à Clerc qui le +traduisit très-bien. Ensuite, pour soumettre leur intelligence +à une plus forte épreuve, l'habile instituteur +fit également dicter par Massieu à Clerc dix +vers alexandrins faits en l'honneur de Sa Majesté. +Clerc les écrivit de même très-correctement sur +le tableau. Après quoi il en donna lecture par +signes. On adressa à l'un et à l'autre plusieurs +questions auxquelles ils répondirent d'une manière +judicieuse.</p> + +<p>Enfin, à une heure et demie, au moment où on +allait lever la séance, l'Empereur voulut bien donner +à Clerc le temps d'écrire sur le tableau quelques +pensées, qui furent trouvées très-heureuses, +sur l'honneur que Sa Majesté faisait à l'Institution +en la visitant.</p> + +<p>Le monarque parut très-satisfait de la séance.</p> + +<p>En passant dans le corridor, il daigna entrer +dans la classe de dessin et examiner les petits +ouvrages des élèves. Ensuite il alla visiter le dortoir +dont il admira la bonne tenue et la propreté.</p> + +<p>L'ancien élève Monteille, confié à M. Jouffroy +pour apprendre la gravure sur pierres fines, soumit<a name="page_099" id="page_099"></a> +à l'Empereur plusieurs pierres gravées par +lui, dont le prince lui témoigna sa satisfaction.</p> + +<p>MM. Sicard, Salvan et Mauclerc eurent l'honneur +de reconduire Sa Majesté jusque dans la +cour où Elle remonta en voiture, ainsi que les +personnes de sa suite, qui semblaient également +enchantées de la séance.</p> + +<p>Qu'on nous permette de faire suivre le récit de +cette visite de quelques détails sur celle dont la +duchesse d'Angoulême honora, le 24 novembre +1814, l'Institution des sourds-muets.</p> + +<p>Vers deux heures, la Dauphine, suivie de plusieurs +fonctionnaires et dames de sa maison, se +présente à l'établissement.</p> + +<p>A sa descente de voiture, elle est accueillie par +MM. le vicomte de Montmorency, le baron Garnier +et l'abbé Sicard, administrateurs de l'Institution, +les barons Malus et de Gérando, autres administrateurs, +s'étant trouvés, à leur vif regret, dans +l'impossibilité de s'y rendre.</p> + +<p>Madame est conduite, avec sa suite, dans la +salle des exercices et placée sur l'estrade préparée +pour la recevoir.</p> + +<p>M. le baron Garnier adresse à la Princesse un +discours dans lequel il la remercie, au nom de +l'administration, de la bonté qu'elle a de visiter<a name="page_100" id="page_100"></a> +un des établissements qui prospère le plus sous +l'autorité tutélaire de Sa Majesté.</p> + +<p>L'abbé Sicard adresse la parole à la princesse, +au nom des élèves, afin de lui témoigner leur vive +reconnaissance de l'intérêt qu'elle daigne prendre +à eux et l'extrême satisfaction qu'ils éprouvent de +sa présence. Il ouvre la séance par l'exposition des +premiers moyens employés pour commencer l'instruction +des sourds-muets.</p> + +<p>Puis il fait exercer sur le tableau noir les élèves +les plus avancés afin de donner à Son Altesse une +idée des succès progressifs obtenus dans l'enseignement.</p> + +<p>Madame paraît très-satisfaite tant des moyens +que des résultats. Elle fait plusieurs questions qui +prouvent sa vive sympathie pour le sort de ces infortunés.</p> + +<p>Après les exercices, Elle est conduite au réfectoire, +à la chapelle, au dortoir, et reconduite à sa +voiture par les administrateurs auxquels Elle témoigne +toute sa satisfaction.</p> + +<p>Elle daigne faire remettre à l'agent général une +somme de 600 fr., destinée aux élèves. L'administration +est chargée d'en déterminer l'emploi.</p> + +<p>Au sujet de la réception des souverains alliés +par M. de Talleyrand, j'ai lu dans un journal répandu<a name="page_101" id="page_101"></a> +ce qui suit, sous le titre de <i>Mémoires sur la +Restauration, dictés par un vieux diplomate</i>:</p> + +<p>«M. de Talleyrand était venu à la rencontre des +souverains alliés au palier du rez-de-chaussée de +son hôtel.</p> + +<p>«Votre Majesté, dit l'homme d'État s'adressant +à l'empereur de Russie, remporte peut-être en ce +moment son plus beau triomphe; elle fait de la +maison d'un diplomate le temple de la paix.</p> + +<p>«—J'en accepte l'augure», répondit Alexandre.</p> + +<p>On remonte. Dans les premiers salons se presse +une foule de gens plus ou moins connus qui tiennent +au passé par leurs souvenirs, au présent par +leurs intérêts, et à l'avenir par la crainte de compromettre +les uns, ou par l'espoir de rajeunir les +autres.</p> + +<p>Un homme modeste, en costume ecclésiastique, +à l'air effaré, se tient au contraire presque enseveli +derrière les curieux et les courtisans. C'est lui que +l'œil du czar va troubler dans sa retraite.</p> + +<p>«Quel est cet abbé au front doux et triste?» +demanda Alexandre à M. de Talleyrand.</p> + +<p>«—L'abbé Sicard, excellent royaliste, victime +de <i>la Terreur</i>. Il a inventé les sourds-muets.»</p> + +<p>L'empereur de Russie, au fond de ses États hyperboréens, +avait entendu parler de l'admirable<a name="page_102" id="page_102"></a> +science de l'abbé Sicard et se proposait de la naturaliser +à Saint-Pétersbourg.</p> + +<p>Il fait quelques pas vers l'humble personnage, +et lui adresse peu de mots, sans doute, mais pleins +de sympathie; le pauvre abbé, étourdi de cet honneur, +est comme frappé de la foudre et ne répond +rien.</p> + +<p>«Comment! reprend Alexandre en se tournant +vers M. de Talleyrand, c'est là cet abbé Sicard auquel +on prête tant d'esprit?</p> + +<p>«—Sire, répond le prince avec aplomb, Monsieur +a l'esprit de son état: «<i>un esprit sourd-muet</i>.» +Il refaisait, sans qu'il s'en doutât, le mot de Bussière.</p> + +<p>L'un des admirateurs sur parole de l'abbé +Sicard, raconte H. Moulin, avocat, dans sa <i>Biographie +anecdotique de cet instituteur</i>, l'entendant +pour la première fois, s'étonnait de ne pas rencontrer +l'homme que son imagination avait rêvé.</p> + +<p>«Comment, dit-il à une femme de lettres, alors +célèbre, Mme de Bourdicviot qui l'avait accompagné, +c'est là cet abbé Sicard, cet homme illustre à +qui l'on prête tant d'esprit?</p> + +<p>«—Oui, répond la femme auteur, c'est l'esprit +de son état, l'esprit sourd-muet.» Troisième +version!<a name="page_103" id="page_103"></a></p> + +<p>Toujours le même mot puisé à trois sources +différentes. Laquelle est la bonne? Peut-être toutes +les trois.</p> + +<p>Le célèbre instituteur fut placé entre l'empereur +de Russie et l'empereur d'Autriche dans un splendide +banquet qui leur fut offert à cette époque. Les +souverains avaient voulu ajouter cette marque spéciale +d'estime à beaucoup d'autres.</p> + +<p>Depuis, le czar demanda à une dame d'un esprit +peu commun, parlante, celle-là, Mme Duhamel, +élève de l'abbé Sicard, chaque fois qu'elle se +présenta à sa cour:</p> + +<p>«Comment se porte votre génie? Savez-vous +que j'ai eu le plaisir de dîner avec lui à Paris?»</p> + +<p>La reine de Suède, jalouse de rendre, à son tour, +hommage au zèle et aux succès du célèbre instituteur, +l'honora d'une lettre flatteuse, dans laquelle +Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de +ses lumières la nouvelle institution des sourds-muets +de Stockholm. Sa Majesté daigna, en outre, +lui envoyer directement la décoration de son ordre +de Wasa<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Il avait déjà reçu celle de Saint-Wladimir +de Russie.</p> + +<p>Certes, ce serait méconnaître l'esprit de justice<a name="page_104" id="page_104"></a> +qui dictait la conduite de Napoléon I<sup>er</sup> à l'égard +des gens de mérite, quelles que fussent leurs opinions, +que de lui reprocher de n'avoir accordé +aucune de ses distinctions honorifiques à notre +directeur, mais il ne faut pas oublier que, créateur +de la Légion d'honneur, jamais le grand homme +n'en fut prodigue, surtout dans le principe, comme +ses successeurs.<a name="page_105" id="page_105"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à +l'Empereur.—Fouché le défend.—A la demande de ses +élèves, il fait payer ses créanciers.—Le célèbre instituteur +part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et +Clerc, sans en prévenir le gouvernement.—Le ministre de +l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ +Clerc à Paris.—Retour du maître et de ses deux élèves en +France au moment où Napoléon est renversé.</p></div> + +<p>L'abbé Sicard avait été dénoncé à l'Empereur +comme ayant correspondu avec les agents du roi +Louis XVIII, pour lequel on prétendait qu'il avait +des sentiments secrets. Grâce à la protection du +ministre de la police, Fouché, on se contenta de le +laisser tranquille, respectant ses travaux philanthropiques, +dont le chef de l'État avait pu constater +personnellement le mérite, lorsque, premier Consul, +il l'avait fait mander aux Tuileries avec quelques-uns<a name="page_106" id="page_106"></a> +de ses élèves, parmi lesquels se trouvait +Massieu.</p> + +<p>Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent +Clerc, fut chargé, à l'improviste, de rédiger une +requête adressée à l'Empereur, ayant pour but +d'obtenir de Sa Majesté que les dettes du directeur +ne s'élevant pas à moins de 20,000 francs fussent +acquittées sur sa cassette. Cette demande devait lui +être présentée le lendemain à Saint-Cloud par les +élèves des deux sexes, accompagnés de leurs maîtres +et maîtresses. Mais force leur fut de revenir à +l'École, après avoir attendu vainement l'Empereur.</p> + +<p>Le lendemain, l'abbé Sicard s'étant fait expliquer +par Clerc le motif de l'absence des élèves, ne +put <i>entendre</i> son récit sans en être ému jusqu'aux +larmes.</p> + +<p>Au reste, le vœu de ces enfants fut exaucé.</p> + +<p>Pendant les Cent-Jours, c'est-à-dire en mai 1815, +l'abbé Sicard partait pour Londres, emmenant +deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre +de ses élèves, Armand Godard, frère d'un de nos +plus riches manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils +entre les Cent-Jours qui finissaient et une seconde +restauration prochaine? Il court bien des bruits là-dessus +alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la<a name="page_107" id="page_107"></a> +nouvelle de ce départ tenu secret, excita une vive +émotion dans l'École. M. Garnier, procureur général +à la Cour des comptes, l'un des administrateurs +de l'établissement, s'en plaignit par lettre à +Clerc, mais quand sa missive arriva à Calais, déjà +le maître et les élèves traversaient le détroit à +pleines voiles.</p> + +<p>On écrivait à l'abbé Sicard que, comme attachés +à l'Institution en qualité de répétiteurs, il n'était +pas permis à Massieu et à Clerc de prendre un +congé sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration, +et qu'ils pouvaient encore moins, à la +veille d'une guerre imminente, se rendre en pays +étranger sans y être autorisés par le gouvernement. +Le directeur répondit qu'il n'avait pas eu le temps +de remplir les formalités requises, mais qu'au surplus, +il informerait par lettre le Ministre tant de +son départ que de celui des deux répétiteurs, et +qu'il attendrait à Dieppe les ordres de Son Excellence.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Voici la réponse du Ministre de l'intérieur, Carnot, +qui parvint, en effet, à l'abbé Sicard chez M. le +curé de Saint-Jacques:<a name="page_108" id="page_108"></a></p> + +<div class="blockquot"><p class="r">«Paris, le 16 mai 1815.<br /> +</p> + +<p class="c">«<i>Le Ministre de l'intérieur, comte de l'Empire.</i></p> + +<p> +«Monsieur le directeur,<br /> +</p> + +<p>«J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite +le 13 pour m'informer de votre départ pour l'Angleterre +avec deux élèves de l'Institution des +sourds-muets, Massieu et Clerc.</p> + +<p>«Je me prêterai toujours volontiers à une mesure +qui pourra vous être agréable, surtout lorsqu'elle +paraîtra présenter, comme dans cette circonstance, +un but d'utilité qui intéresse l'humanité +en général.</p> + +<p>«Mais je ne puis m'empêcher de vous représenter +que l'École des sourds-muets étant placée +dans mes attributions, vous n'auriez pas dû vous +absenter de Paris sans avoir obtenu préalablement +mon autorisation, surtout ayant formé le dessein +de conduire avec vous vos deux répétiteurs les +plus instruits, et dont l'absence désorganise momentanément +l'Institution dont vous êtes le chef.</p> + +<p>«Je consens, Monsieur, à ce que vous poursuiviez +votre voyage avec Massieu; mais l'intention +de l'Empereur, à qui j'ai rendu compte de votre<a name="page_109" id="page_109"></a> +départ, est que vous renvoyiez sur-le-champ à Paris +le jeune Clerc pour reprendre ses fonctions +dans l'établissement.</p> + +<p>«Je compte sur votre empressement à exécuter +cet ordre.</p> + +<p>«Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération +distinguée.</p> + +<p class="r">«C<small>ARNOT.</small>»<br /> +</p> + +<p><i>P. S.</i> «Le regret que j'ai, en particulier, de +n'avoir pas vu mon respectable confrère avant son +départ, vous paraîtra peut-être avoir inspiré de la +mauvaise humeur au rédacteur de cette lettre, mais +j'ai hâte de me raccommoder avec vous, et c'est +sous ce rapport que je vous presse bien fort de +revenir le plus tôt possible et de ne pas rester +avec des gens qui veulent devenir nos ennemis.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Mes amitiés.</span></p> + +<p class="r">«C<small>arnot.</small>»</p></div> + +<p>Ce n'est pas que l'abbé Sicard n'eût laissé à +l'École les instructions concernant l'enseignement +provisoirement confié aux soins de l'abbé Salvan. +L'administration avait chargé un de ses membres, +le baron de Gérando, de prendre, en cette qualité, +toutes les mesures qu'il jugerait nécessaires au +bon ordre de la maison.<a name="page_110" id="page_110"></a></p> + +<p>Dès le retour de l'illustre voyageur, ce membre +se fit décharger de la surveillance générale et la +livra à un autre de ses collègues d'après le règlement.</p> + +<p>Les hommes haut placés, sur lesquels le directeur +avait compté pour en recevoir une hospitalité +généreuse dans la capitale de la Grande-Bretagne +ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas été prévenus à +temps.</p> + +<p>Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il +eut l'heureuse idée de mettre à contribution la curiosité +anglaise en y donnant des exercices publics.</p> + +<p>Ces représentations nous ont fourni un recueil +de définitions et réponses les plus remarquables +des deux sourds-muets aux diverses questions qui +leur furent adressées. A ce recueil intéressant, imprimé +à Londres, en 1815, furent joints notre <i>Alphabet +Manuel</i> et le discours d'ouverture de l'abbé +Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa Méthode, +par M. Laffon de Ladébat, ancien membre +de la première Assemblée législative et du Conseil +des Anciens, avec des notes et une traduction anglaise, +par J.-H. Sievrac.</p> + +<p>Mentionnons, en passant, un fait particulier à +Clerc.<a name="page_111" id="page_111"></a></p> + +<p>Pendant qu'il se trouvait à Londres, il ne craignit +pas de soutenir, à la barbe de ses nouvelles +connaissances et malgré la presse britannique, +qu'il offrait de parier que la nouvelle de la défaite +de Napoléon, qui courait alors, n'avait pas le +moindre fondement. C'est qu'il pouvait à peine +croire que Wellington fût capable de l'emporter +sur un aussi grand capitaine. Cependant il eût +perdu sa gageure.</p> + +<p>Ce ne fut qu'à la chute de l'Empire que le directeur +put rentrer en France avec ses élèves.<a name="page_112" id="page_112"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets. +Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel +(de Béziers).—Visites du duc de Gloucester, du duc +d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener +son fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire +apprendre la grammaire des sourds-muets.</p></div> + +<p>Dans le courant de l'année 1817, l'Institution fut +exposée à un danger imminent, sans que l'abbé +Sicard, rentré bien tard ce soir-là, pût le prévoir le +moins du monde, à telles enseignes qu'il s'était +mis immédiatement au lit.</p> + +<p>L'ancienne église de Saint-Magloire<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, dont +l'emplacement était occupé par l'aile gauche de la +maison, devint la proie des flammes. On se précipita<a name="page_113" id="page_113"></a> +dans nos dortoirs, on m'emporta de mon lit +sans me laisser le temps de m'habiller, et je fus +requis pour faire la chaîne avec mes condisciples. +Trompant bientôt la vigilance de nos surveillants, +je quittai le jardin pour voir ce qui se passait autour +du bâtiment menacé. Quel ne fut pas mon +effroi en apercevant un des nôtres, Carbonnel (de +Béziers), qui, par ses tours de force extraordinaires, +avait mérité le surnom d'<i>Hercule des sourds-muets</i> +(outre qu'il en avait la structure), fonctionnant +sur le théâtre du sinistre avec tout le sang-froid +et toute l'agilité d'un sapeur pompier. Ah! si +l'on avait su être juste envers lui!<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p> + +<p>Lors de mon voyage, en 1846, à Bordeaux, où +Carbonnel (de Béziers), père de deux gentilles demoiselles +parlantes, exerçait la profession d'ébéniste, +il me conta avec autant de modestie que de +simplicité ses escapades d'écolier qui lui avaient +coûté cher, mais il supprima les mille traits d'héroïsme +qui l'avaient honoré, et ce qui s'était passé +dans l'incendie de la nuit du 25 au 26 juillet. Il +rougit même comme une jeune fille, quand je lui<a name="page_114" id="page_114"></a> +rappelai avec quelle rare présence d'esprit il avait +sauvé un de nos camarades, Arthur Gouïn, depuis +artiste peintre d'un rare mérite, au moment où le +pied allait lui manquer sur le toit de l'établissement.</p> + +<p>Le mercredi 10 février 1819, les administrateurs +de l'Institution, prévenus de l'arrivée à l'établissement +du duc de Glocester, le reçoivent à sa descente +de voiture et l'introduisent dans la salle des +séances, où l'abbé Sicard développe devant Son +Altesse sa méthode d'enseignement. Plusieurs +élèves exécutent en sa présence les principes de +cette méthode, et le prince en suit les applications +avec beaucoup d'intérêt.</p> + +<p>Après avoir visité toutes les parties de l'établissement, +il témoigne, en partant, sa satisfaction +aux administrateurs de la maison, et adresse, en +particulier, des paroles flatteuses au directeur.</p> + +<p>Le mardi 22 juin de la même année, vers une +heure de l'après-midi, l'établissement est honoré +de la visite du duc d'Angoulême, accompagné du +comte, depuis duc de Cazes, ministre de l'intérieur, +et du comte Chabrol, préfet de la Seine. Son Altesse +est aussitôt conduite par le duc de Doudeauville, +pair de France, l'un des administrateurs de la +maison, et par l'abbé Sicard, à la salle des exercices,<a name="page_115" id="page_115"></a> +où plusieurs élèves sont successivement et +simultanément interrogés<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<p>A la fin de ces exercices, une brave femme se +jette aux pieds du Prince pour implorer sa sollicitude +en faveur d'un élève externe et aspirant, le +jeune Nonnen, qui vient de perdre sa mère, et dont +le père est infirme. Son Altesse, touchée de la position +de cet infortuné, exprime le désir de le voir +admettre le plus tôt possible au nombre des élèves +du Gouvernement.</p> + +<p>Le Prince ayant été introduit ensuite dans l'atelier +des tourneurs et dans la classe de dessin, paraît +examiner avec un vif plaisir divers ouvrages +des élèves, et après s'être occupé des moindres +détails, se retire visiblement satisfait.</p> + +<p>Le dimanche 17 décembre de la même année, +vers deux heures de l'après-midi, nous sommes +surpris de la présence, chez nous, de la duchesse +de Berry, suivie de deux dames de sa cour et du +duc de Lévis. Reçue, à son arrivée, par le vicomte +Mathieu de Montmorency, un des plus anciens +administrateurs de l'établissement, et par l'abbé +Sicard, elle assiste, dans le salon de ce dernier, +aux exercices de quelques élèves, parmi lesquels<a name="page_116" id="page_116"></a> +se trouve l'auteur de ce livre qui, au nom de ses +camarades, adresse à Son Altesse des paroles de +remercîment, et qui, plus tard, est chargé d'être +l'interprète de leurs sentiments auprès de la princesse +lors de sa seconde visite en 1825.</p> + +<p>Bébian, censeur des études (voir ma <i>Notice sur +sa vie et ses œuvres</i>), survient tout à coup et offre +à la princesse quelques ouvrages des élèves. Elle +demande à voir ceux qui en sont les auteurs. «Impossible! +répond le loyal fonctionnaire, ils sont à +peine habillés, hors d'état de se présenter à Votre +Altesse, et même dans l'impossibilité, depuis +deux mois, d'aller à la promenade, faute de vêtements.»</p> + +<p>La Princesse promet qu'Elle s'occupera de leurs +besoins, et que, dès que le duc de Bordeaux sera +plus grand, elle le conduira chez nous pour y +apprendre notre grammaire. En quittant la maison, +elle n'oublia pas de laisser entre les mains du +directeur des marques de sa munificence.</p> + +<p>Avant de continuer ce récit, je demanderai +au lecteur la permission de consigner ici l'expression +de ma profonde gratitude pour toutes les +bontés que mon ancien directeur eut sans cesse +pour moi depuis que je fus admis, vers l'âge de +huit ans environ, à partager son pain intellectuel<a name="page_117" id="page_117"></a> +avec mes nouveaux condisciples. Je me contenterai +d'en citer une preuve entre mille: Le 17 août 1818, +sous ses auspices, le roi Louis XVIII daigna accueillir +le portrait que j'avais fait, au crayon, +d'Henri IV, d'après le peintre Porbus<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.<a name="page_118" id="page_118"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des +intrigants l'assiégent.—L'infortuné vieillard refuse de quitter +son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin +en 1822.—Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable +du discours prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de +l'Académie française, au cimetière du Père La Chaise.—Le +directeur avait recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude +de l'abbé Gondelin, second instituteur de l'École des +sourds-muets de Bordeaux.—Paulmier, élève du défunt, croit +pouvoir disputer sa place au concours. Une réclamation de +Pissin-Sicard paraît dans un journal.—Élèves parlants distingués +de l'abbé Sicard: Pellier, Paulmier et Bébian.—<i>Manuel +d'enseignement pratique des sourds-muets</i>, par ce dernier.—Travail +remarquable de M. de Gérando: <i>De l'Éducation des +sourds-muets de naissance</i>, 2 vol.—Divers hommages à l'abbé +Sicard.—Énumération de ses Œuvres.—Sa correspondance +avec Mme Robert sur divers sujets.</p></div> + +<p>Cependant l'âge affaiblissait sensiblement les +hautes facultés de l'éminent directeur. Peu s'en +fallait même qu'il ne tombât en enfance. Le nombre<a name="page_119" id="page_119"></a> +des solliciteurs, des intrigants et des flatteurs qui +n'avaient que trop abusé de son caractère, allait +croissant chaque jour. C'était à qui se rendrait maître +de son esprit pour tâcher de lui arracher quelque +concession. Qui pis est, toute sa fortune s'engloutissait +dans cette espèce de curée, avec le fruit de +trente années d'appointements (30,000 francs) que +le pauvre Massieu, son élève chéri, avait déposé +entre ses mains.</p> + +<p>Auparavant, dans le plein exercice de ses +facultés, il avait éprouvé les mêmes embarras. +Ses soi-disants amis avaient eu la lâcheté de lui +faire souscrire, en leur faveur, des billets de +complaisance et il fut même poursuivi pour des +dettes qu'il n'avait jamais contractées. Toutefois, +il s'était imposé toute sorte de privations pour +être en état de satisfaire ses créanciers si indignement +abusés.</p> + +<p>Il avait trop de simplicité et de naïvété dans le +caractère pour soupçonner le moindre mal chez +les autres; sa piété avait toujours été douce et tolérante.</p> + +<p>Qui n'eût dit, au souvenir de ses actes et à la +lecture de ses écrits, qu'il avait été taillé à l'antique? +Il n'en était rien; la nature ne l'avait pas +aussi bien partagé du côté des avantages physiques.<a name="page_120" id="page_120"></a> +Son corps était peu gracieux, et sa tête était +habituellement penchée du côté gauche.</p> + +<p>On avait cru remarquer en lui un faible pour +le magnétisme, à telles enseignes qu'il fut sur le +point d'être la dupe de la prétendue guérison d'un +sourd-muet, nommé Grivel, par un sieur Fabre +d'Olivet. La correspondance qui s'ensuivit entre le +vénérable instituteur et la spirituelle Mme Robert +en fait foi, comme on le verra à la fin de ce +livre<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<p>On obsédait l'infortuné vieillard pour obtenir sa +démission des fonctions de directeur. Mais, contre +toute attente, il déclara net qu'il était déterminé à +mourir à son poste et qu'il ne céderait sa place à +qui que ce fût. L'abbé Sicard écrivit même à ce +sujet à Louis XVIII, qui reconnut sa volonté comme +sacrée.</p> + +<p>Notre célèbre instituteur ne se borna pas là, il +fit insérer, le 15 mars 1821, la lettre suivante dans +<i>le Moniteur</i>:</p> + +<div class="blockquot"><p> +<span style="margin-left: 2em;">«Au rédacteur,</span><br /> +</p> + +<p>«Les parents de quelques-uns de mes élèves, +ayant appris que je me proposais de me démettre +<a name="page_121" id="page_121"></a>de la direction de l'établissement des sourds-muets, +et m'en ayant témoigné d'avance leurs +regrets; je vous prie de les rassurer en insérant la +présente lettre dans votre journal.</p> + +<p>«Je n'ai jamais eu ni la pensée ni le désir qu'il +me fût permis de donner ma démission. Je suis assez +français pour que la mort seule puisse m'arracher +à mon poste. D'ailleurs, le modèle que j'ai eu +est trop beau, et j'ai fait, jusqu'à ce jour, trop d'efforts +dans le but de marcher sur ses traces, pour +ne pas l'imiter jusqu'au bout. L'immortel abbé de +l'Épée n'abandonna ses enfants d'adoption qu'au +moment marqué par la Providence.</p> + +<p>«Je me suis toujours proposé d'agir de même; +c'est pourquoi j'espère qu'on me le permettra, et +que personne ne le trouvera mauvais.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, etc.</p> + +<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»</p></div> + +<p>Enfin l'admirable instituteur, sentant sa fin +venir, écrivit la lettre qui suit à l'abbé Gondelin, +qui joignait aux fonctions de deuxième instituteur +de l'école de Bordeaux, celle de supérieur des Missions +étrangères:</p> + +<p>«Mon cher confrère, près de mourir, je vous +lègue mes chers enfants; je lègue leurs âmes à<a name="page_122" id="page_122"></a> +votre religion, leurs corps à vos soins, leurs facultés +intellectuelles à vos lumières. Promettez-moi +de remplir cette noble tâche, et je mourrai tranquille.»</p> + +<p>Le 10 mai 1822, il terminait, en effet, à l'âge de +quatre-vingts ans, une vie consacrée tout entière +à la religion, à la bienfaisance, à l'étude des +lettres et à la pratique de toutes les vertus.</p> + +<p>Ses dépouilles mortelles furent transportées, le +lendemain, à l'église Notre-Dame, où l'on célébra +ses funérailles.</p> + +<p>On remarquait, dans le cortége, une députation +de l'Institut de France, quelques-uns de ses parents, +et beaucoup de ses amis, sans compter une +foule d'illustrations de tout genre. Le corbillard +était escorté par un détachement de troupes de +ligne, le défunt appartenant, on se le rappelle, à la +Légion d'honneur. Deux membres du Chapitre et +deux membres de l'Académie française (M. Bigot +de Préameneu, président, et M. Raynouard, secrétaire +perpétuel), tenaient les quatre coins du drap +mortuaire. Tous les visages paraissaient préoccupés +de l'objet du deuil, auquel ajoutait la présence +des orphelins, dont les privations imposées par la +nature avaient été réparées par un travail aussi +ingénieux qu'infatigable.<a name="page_123" id="page_123"></a></p> + +<p>Le corps ayant été porté au cimetière du Père-Lachaise, +deux discours furent prononcés sur la +tombe de l'abbé Sicard, l'un par le président de +l'Académie française, l'autre, par M. Laffon de Ladébat, +son ami particulier. Le passage suivant du +premier discours parut exciter, au plus haut degré, +l'émotion des personnes qui étaient venues rendre +les derniers devoirs au respectable défunt.</p> + +<p>«Notre douleur, y était-il dit, retentira dans +l'Europe entière; on peut même à peine supposer +qu'il existe une contrée dans laquelle la civilisation +ait pénétré, où le spectacle des sourds-muets ne +rappelle qu'il existait, en France, un docte ami de +l'humanité qui savait redresser ces écarts de la +nature, et dont la longue carrière n'a cessé de +briller de cette gloire sans égale.»</p> + +<p>Dans le courant de juillet de la même année, son +fauteuil à l'Académie française fut occupé par +M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, alors grand +maître de l'Université, ministre des affaires ecclésiastiques +et de l'Instruction publique. Le directeur +de cette illustre compagnie, M. Bigot de Préameneu +répondit au récipiendaire dans des termes prouvant +qu'il était digne d'apprécier l'ami tendre et +dévoué des sourds-muets, le défenseur éclairé de +la religion et de la patrie.<a name="page_124" id="page_124"></a></p> + +<p>La dernière volonté du mourant relative à son +successeur allait être exécutée par le Gouvernement +dès qu'elle parvint à sa connaissance. On se +flattait, en voyant l'homme de son choix, que la +maison ne le perdrait pas tout entier.</p> + +<p>L'abbé Salvan, son sous-directeur, informé qu'il +était question de la nomination de l'abbé Gondelin, +se rendit avec un rare désintéressement au +Conseil d'administration pour lui déclarer que personne +ne méritait plus que le digne instituteur de +Bordeaux, de remplir la place vacante.</p> + +<p>Paulmier, élève de l'abbé Sicard, qui pratiquait +sa méthode depuis vingt ans, et qui tenait à la conserver +comme l'arche sainte pour le bien des +pauvres enfants, avait eu, un instant, l'idée de se +porter candidat, <i>attendu</i>, disait-il, <i>que le concours +était la seule voie légitime par laquelle l'abbé Sicard +était parvenu à succéder à l'abbé de l'Épée</i>. Mais il +se désista de ses prétentions lorsqu'il eut une connaissance +positive, quoique tardive peut-être, des +dernières intentions du maître.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, une réclamation s'éleva, +dans une feuille publique de l'époque, de la part +d'un autre élève, Pissin-Sicard<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<p>Voici cette demande qui était accompagnée de +pièces justificatives.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Au rédacteur du <i>Drapeau blanc</i>, journal de la +politique, de la littérature et des théâtres,</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span><br /> +</p> + +<p>«Une feuille du 13 courant (mai 1822) contient +une lettre attribuée à mon illustre maître par +M. Keppler, agent de l'Institution des sourds-muets +de Paris.</p> + +<p>«D'après cette lettre, l'abbé Sicard aurait voulu +confier le dépôt sacré qu'il avait reçu de l'immortel +abbé de l'Épée et de l'infortuné roi-martyr, +à l'abbé Gondelin, deuxième instituteur à Bordeaux.</p> + +<p>«Souffrez, Monsieur, que je prie, par la voie +de votre journal, M. Keppler de vouloir bien concilier +cette prétendue lettre avec la suivante, de +M. le duc de Richelieu:</p> + +<p class="r">Paris, le 3 mai 1821.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«A M. l'abbé Sicard,</span><br /> +</p> + +<p>«Vous connaissez, Monsieur l'abbé, l'intérêt +particulier que je porte à l'institution que vous dirigez<a name="page_126" id="page_126"></a> +et aux travaux qui ont placé votre nom +parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité; ce sera +donc avec empressement que j'entretiendrai M. le +Ministre de l'intérieur du vœu que vous lui exprimez, +de voir nommer directeur adjoint, M. Pissin-Sicard, +votre élève, que <i>vous désignez pour +votre successeur</i>.</p> + +<p>«Je ne doute pas que M. le comte Siméon ne +saisisse cette occasion de vous donner un nouveau +témoignage de son estime; mais j'espère que, de +longtemps encore, l'adjoint que vous demandez ne +sera appelé <i>à recueillir l'héritage que votre choix +lui destine</i>, et que les infortunés qui vous doivent +tant, jouiront encore pendant bien des années de +vos soins et de vos bienfaits.</p> + +<p>«Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance +de ma considération la plus distinguée.</p> + +<p class="r">«Signé: le duc <small>DE</small> R<small>ICHELIEU</small>.» +</p></div> + +<p>Après cette citation, M. l'abbé Pissin-Sicard +continuait ainsi:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Je demanderai à M. Keppler si, deux jours +avant sa mort, l'abbé Sicard était capable, je ne +dirai pas de <i>composer</i>, ni de <i>copier</i>, ni de <i>comprendre<a name="page_127" id="page_127"></a></i> +la lettre qu'on lui attribue, mais même +d'en <i>entendre</i> la simple lecture.</p> + +<p>«Et pour fixer, à cet égard, l'opinion publique +et celle de l'abbé Gondelin, que je n'ai pas l'honneur +de connaître, mais que je respecte infiniment, +j'espère que vous ne me refuserez point la +grâce d'insérer la lettre suivante que l'abbé Sicard +m'écrivait <i>de sa propre main</i> le 13 décembre 1821. +J'étais alors à l'Abbaye du Gard:</p> + +<p class="r">Paris, le 13 décembre 1821.<br /> +</p> + +<p class="c"> +<i>A Monsieur Pissin-Sicard.</i><br /> +</p> + +<p>«Vous serez étonné, sans doute, mon cher et +bon ami, à la lecture de cette lettre, d'y trouver la +rétractation de la première que vous avez reçue de +moi, dans laquelle je vous communiquais la résolution +bien positive d'aller vous joindre et de me réunir +à vous dans le saint asile que vous avez choisi +pour votre retraite. Je viens rétracter, cher ami, +cette sainte résolution, et pour les motifs les plus +forts, les plus puissants, usant, à votre égard, de +toute l'autorité que me donne sur vous ma vive +tendresse, vous commander de quitter la sainte +retraite où vous êtes, pour vous rendre auprès de +votre meilleur ami, que votre absence a amèrement<a name="page_128" id="page_128"></a> +affligé et qui ne saurait la supporter plus longtemps. +Rien au monde ne peut m'en consoler, et +vous seriez le plus ingrat de mes amis si vous étiez +en état de vous y accoutumer vous-même. La solitude +où vous m'avez laissé est une sorte de mort +pour moi. Rendez-moi l'ami que vous m'avez enlevé. +Car cette épreuve est trop forte pour ma faiblesse; +je pense que lorsque Dieu nous a réunis, +ce n'a pas été pour nous séparer un jour. Vous +l'avez présumé, quand vous n'avez pas pensé devoir +me communiquer votre fatal projet. Vous connaissez +trop bien ma sensibilité pour croire, en y +réfléchissant, que je souscrirais à un pareil sacrifice. +Le temps m'a prouvé qu'il était au-dessus de +mes forces. Il est également au-dessus de celles de +vos élèves qui me demandent quand ils reverront +leur bon ami. Revenez donc sans délai et ne tardez +pas; revenez dans le sein de l'amitié; vous serez +plus utile ici que dans votre retraite; laissez les +bons religieux près desquels vous êtes allé vous +reposer, et accourez vous joindre à votre bon ami +qui ne peut désormais vivre sans vous.</p> + +<p>«Vos frères vous désirent comme moi, accourez +donc aussitôt que cette lettre vous aura été +remise! Vous devez, mon cher, surmonter tous +les obstacles qui s'opposeraient à ce retour. Songez<a name="page_129" id="page_129"></a> +que votre retraite est un péché contre le Saint-Esprit.......»</p> + +<p>L'abbé Pissin-Sicard poursuit:</p> + +<p>«Tant que j'ai dû ménager l'extrême sensibilité +du pieux abbé Sicard, j'ai pu ensevelir au fond de +mon cœur ma douleur et mon indignation; mais +aujourd'hui......</p> + +<p>«Je conjure M. Keppler de ne pas me mettre +dans la nécessité de rompre un silence peut-être +trop longtemps gardé.</p> + +<p>«J'ose espérer de votre impartialité et de votre +respect pour la mémoire d'un des plus illustres +bienfaiteurs de l'humanité, que vous voudrez bien +insérer la présente dans votre journal.</p> + +<p>«J'ai l'honneur, etc.</p> + +<p class="r">«PISSIN-S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Paris, le 14 mai 1822.</span></p></div> + +<p>L'abbé Gondelin vint à Paris pour recueillir le +pieux legs de l'abbé Sicard, mais il ne fit que paraître +à la maison, et, en retournant auprès de ses +élèves, il envoya sa démission, à la grande surprise +de tous.</p> + +<p>On donna pour raison qu'il avait espéré trouver +des égaux et non des maîtres chez les membres +du conseil d'administration. Ne fallait-il pas, en<a name="page_130" id="page_130"></a> +effet, qu'il eût trop d'élévation dans l'esprit et +trop d'indépendance dans le caractère pour se +laisser mener par ceux qu'il paraissait tenir à dominer +sans autre intérêt que celui du bien général?</p> + +<p>La direction fut forcément cédée à l'abbé Périer, +fondateur et directeur de l'École des sourds-muets +de Rodez, et vicaire-général de Cahors..</p> + +<p>Parmi les élèves parlants que l'abbé Sicard forma, +on distingue particulièrement le savant et modeste +Pellier, appelé deux fois aux fonctions de professeur, +la première, du vivant du respectable directeur, +la seconde après sa mort et empêché, au +regret de tous, d'achever les travaux qu'il préparait, +P<small>AULMIER</small><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, auteur du <i>Sourd-muet civilisé</i> +(1820) et d'un autre ouvrage: <i>Considérations sur +l'instruction des sourds-muets</i>, suivies d'un <i>Aperçu +du plan d'éducation de ces infortunés</i>, présenté aux +administrateurs de la maison (1844-1854), à Auguste +Bébian<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> déjà cité plus d'une fois.</p> + +<p>Ce dernier a éclipsé tous ses rivaux. Il n'avait +pas seulement découvert dans le langage d'action<a name="page_131" id="page_131"></a> +le moyen infaillible de remplacer avec avantage les +sens qui manquent à ces infortunés, à lui appartient +encore la gloire d'avoir ramené à la simplicité, +à l'unité une méthode, jusque-là livrée aux caprices +et aux tâtonnements. De plus, il avait acquis l'estime +de toute une famille dont il s'était déclaré +l'ami même avant sa vocation.</p> + +<p>Depuis que la maison s'était vue privée de son +célèbre directeur l'abbé Sicard, l'enseignement +avait été abandonné, sans garantie ni contrôle, à +chaque professeur qui se bâtissait un système +particulier à sa guise: le mal était trop grave pour +ne pas déterminer le conseil d'administration à +inviter l'un de ses membres, M. de Gérando, à lui +présenter un rapport sur les diverses méthodes +appliquées, jusqu'alors, à l'instruction de cette +classe d'infortunés.</p> + +<p>Il faut ajouter qu'une autre raison avait influé +sur cette détermination: aucun ecclésiastique, +depuis la démission si peu attendue de l'abbé Gondelin, +n'ayant été trouvé capable de continuer +l'œuvre des abbés de l'Épée et Sicard, le conseil +en était venu à proposer des laïques au lieu d'abbés +à qui une telle mission avait toujours été transmise, +jusque-là, sans interruption, selon les vœux de +l'ancienne administration.<a name="page_132" id="page_132"></a></p> + +<p>Doué de cet esprit étendu et de ce coup d'œil +sûr et judicieux qui constitue le principal mérite +de ses travaux, de Gérando, quoique tout à fait en +dehors de cette spécialité, n'hésita pas à accepter +une tâche qui aurait été peut-être une pierre d'achoppement +pour beaucoup d'autres.</p> + +<p>Son exposé ayant paru répondre à l'attente des +personnes qui en avaient pris connaissance aussi +bien qu'à celle de ces collègues, un nouveau conseil +de perfectionnement, composé d'érudits que +recommandaient également leur savoir et leur zèle +pour le bien fut adjoint au conseil d'administration +afin de l'aider de ses lumières dans tout ce qui +concernait le régime et la marche de l'instruction. +Les deux conseils décidèrent l'auteur à mettre au +jour en 1827 son ouvrage déjà cité: <i>De l'éducation +des sourds-muets de naissance</i>.</p> + +<p>Il est divisé en trois parties:</p> + +<p>1º <i>Recherches des principes sur lesquels doit reposer +l'art d'instruire les sourds-muets.</i></p> + +<p>2º <i>Recherches historiques comparées sur cet art.</i></p> + +<p>3º <i>Considérations sur le mérite comparatif des +divers systèmes proposés et sur les perfectionnements +dont ils sont susceptibles.</i></p> + +<p>Il y aurait trop de témérité de notre part, après +des juges aussi compétents en pareille matière,<a name="page_133" id="page_133"></a> +d'entreprendre de donner ici l'analyse de cette +œuvre hors ligne, à laquelle cependant on désirerait +peut-être plus de concision, tout en faisant la +part de l'éclectisme.</p> + +<p>La théorie pouvait être belle, il ne manquait plus +que de la mettre en pratique. Ce ne fut qu'en 1827 +qu'apparut enfin le <i>Manuel d'enseignement pratique +des sourds-muets</i> par Bébian, quoiqu'il eût été +adopté par le conseil d'administration dans la +séance du 14 juin 1823, comme étant tout d'application +et formant l'abrégé du langage des sourds-muets, +ayant, en outre, l'avantage d'être également +utile aux pères de famille qui se chargeraient de +l'instruction de leurs enfants affligés de cette +double infirmité.</p> + +<p>Cet excellent travail, accompagné de planches, +forme deux volumes contenant l'un des modèles +d'exercices, l'autre des explications. L'auteur a +regretté de se voir réduit à une partie de l'étude de +la langue, se rattachant à l'enseignement grammatical, +au lieu d'offrir, comme il l'aurait voulu, un +cours complet d'instruction à l'usage des familles +et des instituteurs, mais un ouvrage aussi étendu +aurait exigé des frais énormes.</p> + +<p>On n'en doit pas moins féliciter Bébian d'avoir si +bien réussi à simplifier la méthode et à la rendre<a name="page_134" id="page_134"></a> +assez facile pour qu'une mère puisse apprendre à +lire à un enfant sourd-muet comme elle enseigne +aux autres à parler, conformément au vœu émis +par de Gérando dans un autre ouvrage: <i>des Signes +et de l'Art de penser</i>, t. IV. page 485.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>L'abbé Sicard à été l'objet de plus d'un hommage +en vers, indépendamment du quatrain, reproduit +plus haut de M. de Fontanes, qui se trouve au +bas du portrait du célèbre instituteur, gravé par +Gaucher, d'après le dessin de Jauffret. Nous mettons +sous les yeux du lecteur trois autres hommages +en vers, pris au hasard.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Ce portrait représente un sage,</td></tr> +<tr><td align="left">Dont le talent modeste et précieux</td></tr> +<tr><td align="left">Sut donner au geste un langage</td></tr> +<tr><td align="left">Et prêter une oreille aux yeux.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right">A<small>UTEUR INCONNU.</small></td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Son art enfanta des merveilles;</td></tr> +<tr><td align="left">Du sourd il ouvrit les oreilles;</td></tr> +<tr><td align="left">Le muet se fit admirer.</td></tr> +<tr><td align="left">O méchant! Cesse ton murmure.</td></tr> +<tr><td align="left">Vois! tous les torts de la nature,</td></tr> +<tr><td align="left">Un homme a su les réparer.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right">A<small>IMÉ</small> M<small>ARTIN.</small></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_135" id="page_135"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><small>SURDOS FECIT AUDIRE ET MUTOS LOQUI.</small></td></tr> +<tr><td align="right"><i>S. Luc.</i></td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Toi, dont le ciel aux malheureux prospère,</td></tr> +<tr><td align="left">Pour les consoler a fait choix,</td></tr> +<tr><td align="left">Explique-moi, cher abbé, ce mystère:</td></tr> +<tr><td align="left">D'où vient, lorsqu'au muet ton talent rend la voix,</td></tr> +<tr><td align="left">Je ne puis qu'écouter, admirer et me taire?</td></tr> +<tr><td align="right">L'A<small>BBÉ</small> D<small>OUMEAU.</small></td></tr> +<tr><td align="right">(<i>Mercure de France</i> du 15 mai 1790).</td></tr> +</table> + +<p>Parmi les artistes qui, de leur côté, lui ont payé +leur tribut, nommons avec orgueil le sourd-muet +Aubert, collaborateur, pendant de longues années, +du célèbre Desnoyers, qui a gravé son portrait; le +sourd-muet Peyson, élève d'Hersent et de Léon +Cogniet, à qui M. de Montalivet, intendant général +de la maison du roi Louis-Philippe, commanda, à +notre prière, le portrait de ce bienfaiteur de l'humanité, +qui figure honorablement au musée historique +de Versailles.</p> + +<p>Dans la suite, le même sourd-muet fit don de +son grand et beau tableau, représentant les derniers +moments de l'abbé de l'Épée à la chapelle de +l'Institution de Paris où on le voit encore.</p> + +<p>Ici nous ne pouvons passer sous silence le pélerinage +que font, chaque année, les élèves de l'établissement +au cimetière du Père la Chaise dans le<a name="page_136" id="page_136"></a> +but de déposer des couronnes d'immortelles sur +son tombeau. Il a été réparé avec le produit d'une +souscription organisée entre eux et des amis de +l'humanité<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> + +<p>L'abbé Sicard a laissé une foule d'ouvrages dont +voici l'énumération:</p> + +<p>1º <i>Mémoire sur l'art d'instruire les sourds-muets +de naissance</i>, Bordeaux, 1789, in-8º (extrait du +recueil du <i>Musée de Bordeaux</i>).</p> + +<p>2º <i>Catéchisme ou instruction chrétienne à l'usage +des sourds-muets</i>, 1796, in-8º.</p> + +<p>3º <i>Manuel de l'enfance, contenant des éléments +de lecture et des dialogues instructifs et moraux, +dédié aux mères et à toutes les personnes chargées de +l'éducation de la première enfance</i>, 1796, in-12.</p> + +<p>4º <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance +pour servir à l'éducation des sourds-muets, et +qui peut être utile à celle des enfants qui entendent +et parlent, avec figures et tableaux</i>, Paris, 1800, +in-8º.</p> + +<p>5º <i>De l'homme et de ses facultés physiques et +intellectuelles, de ses devoirs et de ses espérances</i>, +par D. Harlley, ouvrage traduit de l'anglais, avec +des notes explicatives, 1802, 2 vol. in-8º.<a name="page_137" id="page_137"></a></p> + +<p>6º <i>Journée chrétienne d'un sourd-muet</i>, 1805, +in-12.</p> + +<p>7º <i>Éléments de grammaire générale, appliquée à +la langue française</i>, 2 vol. in-8º, 4<sup>e</sup> édition, 1814.</p> + +<p>8º <i>Théorie des signes, pour servir d'introduction +à l'usage des langues, où le sens des mots, au lieu +d'être défini, est mis en action.</i> Paris, 2 vol. in-8º, +seconde édition, 1823.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Parmi les ouvrages auxquels l'abbé Sicard a +collaboré ou a prêté son nom, on mentionne:</p> + +<div class="blockquot"><p>1º <i>Les Annales catholiques</i> (1796, 1797, n<sup>os</sup> 21 +à 42), rédigées par M. Jauffret, depuis évêque de +Metz, et dans lesquelles l'abbé Sicard signait tantôt +son nom, tantôt son anagramme <i>Dracis</i>, <i>Annales +catholiques</i>, sur chacun des numéros desquelles il +faisait imprimer les douze caractères de la <i>Paligraphie</i>, +écriture inventée par M. de Maismieu.</p> + +<p>2º <i>L'Histoire de l'établissement du christianisme +dans les Indes orientales</i>, ouvrage dû à la plume de +Serieys, au nom duquel l'abbé Sicard joignit ici le +sien, comme dans tous les autres livres de cet écrivain, +en reconnaissance d'un service que, selon +M. Barbier (<i>Dictionnaire des Anonymes</i>) Serieys lui +avait rendu pendant les orages de la révolution.</p> + +<p>3º <i>Deux Mémoires sur l'art d'instruire les <a name="page_138" id="page_138"></a>sourds-muets</i>, +insérés dans le <i>Magasin encyclopédique</i>, et +traduits en allemand, avec des notes par Adf. F. +Petschke, dans le journal intitulé: <i>Teutsche Monatscher</i>, +pris séparément, Leipsick, 1798, in-8º.</p> + +<p>4º <i>Le Dictionnaire généalogique; historique et +critique de l'histoire sainte</i>, par M. l'abbé ***, composé +par Serieys, revu par l'abbé Sicard qui, peut-être, +a porté la complaisance trop loin en prenant +sur lui la responsabilité de cette œuvre qui n'est +pas exempte d'erreurs, Paris, 1804, in-8º.</p> + +<p>5º <i>L'Epitome de l'histoire des Papes depuis saint +Pierre jusqu'à nos jours</i>, avec un <i>Précis historique +de la vie de N. S. P. le pape Pie VII</i>, par Serieys, +ouvrage élémentaire à l'usage des jeunes gens, +revu par l'abbé Sicard, 1805, in-12.</p> + +<p>6º <i>Deux ouvrages de grammaire</i>, publiés par +M. Mourier, instituteur, ancien bibliothécaire du +<i>Prytanée français</i> (aujourd'hui collége de Louis-le-Grand) +sous le titre de: <i>L'Alphabet méthodique et +la grammaire française exacte et méthodique</i>, 1815 +et 1816, réimprimé en 1823.</p> + +<p>7º <i>La Vie de la Dauphine</i>, mère de Louis XVIII +(Paris, 1817, 1 vol. in-12), ouvrage de Serieys.</p> + +<p>8º Une édition des <i>Tropes de Dumarsais</i>, dont +il entreprit la publication.</p> + +<p>9º <i>Les Sermons inédits de Bourdaloue</i>, imprimés<a name="page_139" id="page_139"></a> +sur un manuscrit authentique; Paris, 1823, in-8º.</p> + +<p>10º <i>Des Morceaux de grammaire générale</i>, dans +les séances des <i>Écoles normales</i> et la collection des +<i>Mémoires de l'Institut</i>.</p></div> + +<p>Nous ne croyons pas devoir passer sous silence +un rapport de l'abbé Sicard, l'un des membres de +la Commission, chargée de l'examen du <i>Génie du +Christianisme</i><a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, lu à la séance de la langue et de +la littérature françaises de l'Institut, le 23 janvier +1811.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Voici les titres de l'abbé Sicard:</p> + +<div class="blockquot"><p>Prêtre de la Congrégation des Prêtres de la Doctrine +chrétienne;</p> + +<p>Chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris;</p> + +<p>Directeur et instituteur en chef de l'École des +Sourds-muets; administrateur de l'hospice des<a name="page_140" id="page_140"></a> +Quinze-Vingts et de l'Institution des Aveugles travailleurs;</p> + +<p>Membre de l'Institut de France (Académie française); +vice-président de la Société royale académique +des sciences de Paris;</p> + +<p>Membre des académies de Madrid, Luques, Livourne, +Lyon, Troyes, Nancy, etc.</p> + +<p>Chevalier de la Légion d'honneur après la première +Restauration, en 1814, des ordres Saint-Wladimir +de Russie, et de Wasa, en Suède, et de +Saint-Michel de France.</p></div> + +<p><a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<h2><a name="NOTICES" id="NOTICES"></a>NOTICES<br /><br /> +<small>SUR LES ÉLÈVES DE L'ABBÉ SICARD</small><br /><br /> +MASSIEU ET CLERC.</h2> + +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.<br /><br /> +<small>M<small>ASSIEU</small>.</small></h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Sa naissance et sa profession.—Son étrange plaidoyer pour un +voleur.—Il raconte lui-même ses premières impressions et ses +premiers chagrins.—Quel grand bruit ont fait ses définitions +aux exercices publics de l'abbé Sicard!—Quelles étaient ses +habitudes et ses goûts.—Un professorat à l'École des sourds-muets +de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.—Il +est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir +finir ses jours dans cette ville.—Exercices publics des élèves +du nouveau professeur.—Un journal de la localité publie des +fragments de ses Mémoires. Il avait composé une <i>nomenclature</i>.—Sa +mort et ses obsèques.</p></div> + +<p>Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens +près de Cadillac, département de la Gironde, de +parents pauvres, qu'une fatalité singulière semblait +poursuivre; ils avaient à leur charge cinq autres +enfants atteints de la même infirmité. Celui-ci passa +ses premières années à garder les moutons, il les<a name="page_142" id="page_142"></a> +comptait sur ses doigts, et quand le nombre dépassait +dix, il le marquait sur son bâton et recommençait +à compter.</p> + +<p>Souvent il témoignait à son père le désir d'aller, +comme ses petits camarades, apprendre à lire et à +écrire à l'école. Et le père, dans son désespoir, +tâchait de lui faire comprendre par signes que sa +position exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre +enfant avait beau insister pour qu'on lui débouchât +les oreilles comme on débouche une bouteille, +s'imaginant que c'était un innocent moyen capable +de lever un pareil obstacle. Voyant que rien ne lui +réussissait, il dérobe un livre, et se rend de lui-même +à l'école. Que pouvait le maître pour cet +intrus qui ouvrait le volume dont il parcourait les +pages en remuant les lèvres par imitation?</p> + +<p>Ensuite il essaya de former les lettres au hasard +et gémit de se voir frappé d'impuissance.</p> + +<p>Une heureuse circonstance devait bientôt tarir +la source des larmes de notre pauvre sourd-muet.</p> + +<p>Un citoyen charitable de la contrée, M. de Puymaurin, +touché de son sort, l'emmène à l'Institution +des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de +Cicé, archevêque de ce diocèse, avait confié la direction +à l'abbé Sicard.</p> + +<p>Agé de treize ans, il est admis.<a name="page_143" id="page_143"></a></p> + +<p>Là ses progrès ne tardent pas à justifier l'opinion +que son bienfaiteur avait conçue de lui.</p> + +<p>Aussitôt que la nouvelle de la mort de l'abbé de +l'Épée, directeur de l'École de Paris, fut parvenue +à Bordeaux, le directeur, transféré à Paris, s'y fit +accompagner de son élève favori sur lequel il +fondait déjà de grandes espérances. Dans cet établissement, +il obtint chaque jour, grâce à lui, de +nouveaux triomphes sur l'opinion publique. +Il fut nommé premier répétiteur de l'École par +Louis XVI, le 4 avril 1790, confirmé par l'Assemblée +constituante, le 21 juillet 1791; par la Convention +nationale, le 7 janvier 1795 avec un +traitement de 1,200 fr. (ce qui était assez beau +pour l'époque); et par le ministre de l'intérieur +Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800.</p> + +<p>Ses succès le remplirent d'une si grande joie que, +par ses gestes énergiques, il ne cessait d'exprimer +à son entourage ce qui se passait au fond de +son âme. <i>Je pourrai</i>, disait-il dans son langage, +<i>assurer enfin du pain à la vieillesse de ma mère</i>.</p> + +<p>Il n'oublia jamais, en effet, sa famille, à laquelle +il faisait passer exactement une bonne partie de +ses épargnes. «Donner à ses parents, c'est leur +rendre ce qu'on en a reçu.» Ce fut sa seule réponse +aux observations qui lui étaient faites.<a name="page_144" id="page_144"></a></p> + +<p>Son étrange plaidoyer devant la justice à l'occasion +d'un vol dont il avait été victime, fit grand +bruit dans le monde. Le voici tel que le donne la +traduction littéraire du compte rendu d'un journal +anglais, précédé de réflexions du rédacteur:</p> + +<p>«Parmi les événements intéressants qui caractérisent +ce siècle, la dénonciation de Jean Massieu, +âgé de dix-huit ans, sourd-muet de naissance, n'est +pas un des moins extraordinaires.</p> + +<p>«Ce jeune homme, élève de l'abbé Sicard, successeur +de l'abbé de l'Épée, dans le laborieux +travail de répandre l'instruction parmi les sourds-muets, +a plaidé sa cause en plein tribunal contre +un voleur dont il avait failli être la victime et cela +sans avoir besoin de l'aide d'aucun défenseur; il +a écrit lui-même ce qui s'était passé avec la noble +franchise de l'innocence et l'ingénuité d'un sauvage, +fortement pénétré de l'idée des droits sacrés +de la nature, comme si la nature l'avait elle-même +chargé d'en rappeler le souvenir, d'en demander +le redressement et d'en poursuivre la punition.</p> + +<p>«Nous transcrivons ici ce monument vraiment +curieux et original des succès de l'esprit humain, +privé des moyens ordinaires d'instruction.</p> + +<p>Jean Massieu a dit au juge:</p> + +<p>«Je suis sourd-muet de naissance, je regardais<a name="page_145" id="page_145"></a> +le soleil du Saint-Sacrement, dans une grande rue, +avec tous les autres sourds-muets. Cet homme m'a +aperçu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de +la poche droite de mon habit: il s'est approché +doucement de moi, et m'a pris le portefeuille. +Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'étais +tourné vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta +le portefeuille sur la jambe d'un autre homme qui +le ramassa et me le rendit. Je saisis mon voleur +par sa veste; je le contins avec force: il devint +pâle, blême, tremblant. Je fis signe à un soldat de +me venir en aide; je lui montrai le portefeuille en +tâchant de lui faire comprendre que cet homme +me l'avait volé. Le soldat a appréhendé au corps +le voleur et l'a amené ici où je l'ai suivi. Je vous +demande justice.</p> + +<p>«Je jure devant Dieu qu'il m'a dérobé mon +portefeuille; lui n'osera pas jurer devant Dieu.</p> + +<p>«Je vous prie néanmoins de ne pas ordonner +qu'on lui coupe la tête, il n'a pas tué; exigez seulement +qu'on le fasse ramer aux galères.»</p> + +<p>Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut +condamné à trois mois de prison à Bicêtre.</p> + +<p>Ici il nous semble intéressant, avant de suivre +notre célèbre sourd-muet dans sa modeste existence, +de compléter le tableau de ses premières<a name="page_146" id="page_146"></a> +impressions et de ses premiers chagrins, tracé par +lui-même, en réponse à une demande qui lui avait +été adressée sur ce sujet:</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«Je suis né à Semens, canton de Saint-Macaire, +département de la Gironde.</p> + +<p>«Mon père est mort en janvier 1791; ma mère +vit encore.</p> + +<p>«Nous étions six sourds-muets dans notre +famille, trois garçons et trois filles.</p> + +<p>«Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis +resté dans mon pays sans recevoir aucune espèce +d'instruction; <i>j'étais dans les ténèbres</i>.</p> + +<p>«J'exprimais mes idées par des signes manuels +ou des gestes, dont j'usais pour correspondre +avec mes parents, avec mes frères ou sœurs, et qui +étaient bien différents de ceux des sourds-muets +instruits. Les étrangers ne me comprenaient pas, +quand je leur exprimais ainsi mes idées, mais les +voisins me comprenaient assez.</p> + +<p>«Je voyais des bœufs, des chevaux, des ânes, +des porcs, des chiens, des chats, des végétaux, +des maisons, des champs, des vignes, et, après +avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais +bien.</p> + +<p>«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant,<a name="page_147" id="page_147"></a> +je ne savais ni lire ni écrire, je désirais lire et +écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons et de +jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y +suivre et j'en étais très-jaloux.</p> + +<p>«Je demandais à mon père, les larmes aux +yeux, la permission d'aller à l'école; je prenais un +livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer +mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme +pour sortir, mais mon père me refusait la permission +que je lui demandais, en me faisant signe +que je ne pourrais jamais rien apprendre parce +que j'étais sourd-muet.</p> + +<p>Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce +volume pour le lire; mais je ne connaissais ni les +lettres, ni les mots, ni les phrases, ni les périodes. +Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles, +demandant avec impatience à mon père de me les +déboucher.</p> + +<p>«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède. +Alors je me désolais. Un jour, je sortis de la maison +paternelle, et j'allai à l'école sans en prévenir mon +père: je me présentai au maître et lui demandai +par gestes de m'apprendre à lire et à écrire, il me +refusa durement et me chassa: ce qui me fit beaucoup +pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais +souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans;<a name="page_148" id="page_148"></a> +j'essayais tout seul de former, avec une plume, des +signes d'écriture.</p> + +<p>«Dans mon enfance, mon père me faisait faire, +matin et soir, mes prières par gestes; je me mettais +à genoux, je joignais les mains et je remuais les +lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient +Dieu.</p> + +<p>«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est +le créateur du ciel et de la terre. Dans mon enfance, +j'adorais le ciel, parce que ne voyant pas Dieu, je +voyais le ciel.</p> + +<p>«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si +je ne m'étais pas fait moi-même. Je grandissais; +mais si je n'avais connu mon instituteur, l'abbé +Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon +corps, car mon esprit était très-pauvre. En grandissant, +j'aurais continué à croire que le ciel était +Dieu.</p> + +<p>«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas +avec moi, ils me méprisaient; j'étais repoussé +comme un chien.</p> + +<p>«Je m'amusais tout seul à jouer au mail, au +sabot, ou à courir juché sur des échasses.</p> + +<p>«Je connaissais les nombres avant mon instruction; +mes doigts me les avaient appris. Je ne +connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes<a name="page_149" id="page_149"></a> +doigts, et quand le nombre dépassait <i>dix</i>, je faisais +des <i>koches</i> sur un morceau de bois.</p> + +<p>«Dans mon enfance, mes parents me faisaient +quelquefois garder un troupeau, et souvent ceux +qui me rencontraient, touchés de ma situation, me +donnaient quelque argent.</p> + +<p>«Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui +passait, me prit en affection, me fit venir chez lui +et me donna à manger et à boire.</p> + +<p>«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de +moi à l'abbé Sicard, qui consentit à se charger de +mon éducation.</p> + +<p>«Le monsieur en question écrivit à mon père, +qui me montra sa lettre, mais je ne pus pas la +lire.</p> + +<p>«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle +contenait; ils m'apprirent que j'irais à Bordeaux. +Ils croyaient que c'était pour apprendre à être tonnelier. +Mon père me dit que c'était pour apprendre +à lire et à écrire.</p> + +<p>«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque +nous y arrivâmes, nous allâmes visiter l'abbé Sicard +que je trouvai très-maigre.</p> + +<p>«Je commençai à former des lettres avec les +doigts. Au bout de quelques jours, je pus écrire +un certain nombre de mots.<a name="page_150" id="page_150"></a></p> + +<p>«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs +mots; dans l'espace de six mois, je sus écrire +quelques phrases. Dans l'espace d'un an, j'écrivis +bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, +j'écrivis mieux et je répondis bien aux questions +que l'on me faisait.</p> + +<p>«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec +l'abbé Sicard, quand je partis avec lui pour Paris.</p> + +<p>«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu +comme les <i>entendants-parlants</i>.</p> + +<p>«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès, +si un sourd-muet ne m'avait inspiré une +grande crainte qui me rendait malheureux.</p> + +<p>«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit +que ceux qui n'avaient jamais été malades depuis +leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et que +ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux.</p> + +<p>«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien +malade depuis mon âge de raison, je crus longtemps +que je ne pourrais vivre vieux, et que je +n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, +ni cinquante ans.</p> + +<p>«Ceux de mes frères et sœurs qui n'avaient jamais +été malades depuis leur naissance sont morts +depuis qu'ils ont commencé à l'être.<a name="page_151" id="page_151"></a></p> + +<p>«Mes autres frères et sœurs qui avaient été souvent +malades se sont rétablis.</p> + +<p>«Sans mon absence de toute maladie et la +croyance où j'étais que je ne pourrais pas vivre +vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu +aussi savant qu'un véritable entendant-parlant.</p> + +<p>«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je +n'aurais pas craint la mort, et j'aurais été toujours +heureux.»</p> + +<p>Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs +personnes: «Mon cher Massieu, avant toute +instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui +se regardaient et remuaient les lèvres?</p> + +<p>«Je croyais, répondit-il, qu'ils <i>exprimaient des +idées</i>.</p> + +<p>«<i>D.</i> Pourquoi croyais-tu cela?</p> + +<p>«<i>R.</i> Parce que je m'étais souvenu qu'on avait +parlé de moi à mon père et qu'il m'avait menacé +de me punir.</p> + +<p>«<i>D.</i> Tu croyais donc que le mouvement des +lèvres était un moyen de communiquer les idées?</p> + +<p>«<i>R.</i> Oui.</p> + +<p>«<i>D.</i> Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lèvres +pour nous communiquer les tiennes?</p> + +<p>«<i>R.</i> Parce que je n'avais pas assez regardé les<a name="page_152" id="page_152"></a> +lèvres des parlants, et qu'on m'avait dit que <i>mes +bruits étaient mauvais</i>. Comme on m'assurait que +mon mal était dans les oreilles, je prenais de l'eau-de-vie, +j'en versais dans l'une et dans l'autre et je +les bouchais avec du coton.</p> + +<p>«<i>D.</i> Savais-tu ce que c'était qu'entendre?</p> + +<p>«<i>R.</i> Oui.</p> + +<p>«<i>D.</i> Comment l'avais-tu appris?</p> + +<p>«<i>R.</i> Une parente entendante qui demeurait dans +notre maison m'avait dit qu'elle voyait avec les +oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec +les yeux, lorsque cette personne venait visiter +mon père.</p> + +<p>«Les entendants voient la nuit avec les oreilles +les personnes qui marchent près d'eux.</p> + +<p>«Le <i>marcher nocturne</i> distingue les personnes et +dit leur nom aux entendants.»</p> + +<p>On voit, par le style de ces réponses, qu'il a +fallu les copier et les conserver exactement pour +les transmettre au public.</p> + +<p>«A quoi pensiez-vous, lui demanda la même +dame, pendant que votre père vous faisait rester à +genoux?</p> + +<p>—«Au ciel.</p> + +<p>—«Dans quelle intention lui adressiez-vous +une prière?<a name="page_153" id="page_153"></a></p> + +<p>—«Pour le faire descendre de nuit sur la +terre, afin que les herbes que j'avais plantées crussent, +et pour que les malades fussent rendus à +la santé.</p> + +<p>—«Était-ce des idées, des mots, des sentiments +dont vous composiez votre prière?</p> + +<p>—«C'était le cœur qui la faisait, je ne connaissais +encore ni les mots, ni leur valeur.</p> + +<p>—«Qu'éprouviez-vous alors dans le cœur?</p> + +<p>—«La joie, quand je voyais que les plantes et +les fruits croissaient; la douleur, quand je voyais +leur <i>endommagement</i> par la grêle, et que mes parents +malades ne guérissaient pas.»</p> + +<p>Son père lui avait montré une grande statue +dans l'église de son village; elle représentait un +vieillard à longue barbe, tenant un globe dans sa +main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus +du soleil.</p> + +<p>«Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le +bœuf, le cheval, etc.?</p> + +<p>—«Non, et pourtant j'étais bien curieux de +<i>voir naître</i>: souvent j'allais me cacher dans les +fossés pour attendre que le ciel descendît sur la +terre afin d'assister à la naissance des êtres; je +voulais bien voir cela.</p> + +<p>—«Quelle fut votre pensée lorsque M. Sicard<a name="page_154" id="page_154"></a> +vous fit tracer, pour la première fois, des mots +avec des lettres?</p> + +<p>—«Je pensais que les mots étaient les images +des objets que je voyais autour de moi; je les +apprenais de mémoire, avec une vive ardeur. Quand +j'avais lu le mot <i>Dieu</i>, et que je l'avais écrit à la +craie sur l'ardoise, je le regardais très-souvent, car +je croyais que Dieu causait la mort et je la craignais +beaucoup.</p> + +<p>—«Quelle idée aviez-vous donc de la mort?</p> + +<p>—«Je pensais que c'était la cessation du mouvement, +de la sensation, de la <i>manducation</i>, de la +tendreté de la peau et de la chair.</p> + +<p>—«Pourquoi aviez-vous cette idée?</p> + +<p>—«J'avais vu un mort.</p> + +<p>—«Pensiez-vous que vous deviez toujours +vivre?</p> + +<p>—«Je croyais qu'il y avait une terre céleste et +que le corps était éternel.»</p> + +<p>On se rappelle combien de fois les définitions de +Massieu ont électrisé l'assemblée qui se pressait +autour de son illustre maître et comment, volant +de bouche en bouche, elles ont fait le tour du +monde.</p> + +<p><i>Reconnaissance</i> définie, entre autres, <i>la mémoire +du cœur</i>.<a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<p>Pourtant, cette définition donnée par Massieu +n'est point, selon nous, parfaite, puisqu'on peut +dire avec non moins de fondement de la <i>haine</i> +qu'elle est également la mémoire du cœur. Ah! si +le sourd-muet avait ajouté: <i>d'un cœur honnête!</i> à la +bonne heure!</p> + +<p>En dépit de la froide logique, cet élan de l'âme +de Massieu n'en fut pas moins applaudi à outrance +et il a même passé en proverbe.</p> + +<p>On remarqua aussi sa définition de <i>la difficulté</i>: +c'est une <i>possibilité avec obstacle</i>.</p> + +<p>Interrogé en 1815 sur le meilleur gouvernement, +il répondit sans hésiter: c'est le gouvernement +paternel.</p> + +<p>N'eût-on pas dit que, dans l'état des choses +d'alors, la prudence était venue jusqu'à lui se +mettre de moitié avec la confiance?</p> + +<p>«Quelle différence, lui demanda-t-on un jour, +faites-vous entre Dieu et la nature?</p> + +<p>—«Dieu, répondit-il, est la tête invisible de +l'univers, la main mystérieuse du monde, le moteur +de la nature, le créateur du ciel et de la terre, le +soleil de l'éternité, le premier être, l'être suprême, +l'être par excellence, le seul grand, le seul puissant, +le <i>Très-Haut</i>.</p> + +<p>«Il a été le créateur de toutes choses.<a name="page_156" id="page_156"></a></p> + +<p>«Les premiers êtres sont sortis de son sein. Il +leur a dit: vous ferez les seconds; vous en produirez +d'autres, mes volontés sont des lois; l'ensemble +de mes lois, c'est la nature.»</p> + +<p>Voici les réponses qu'il fit aux trois questions +suivantes:</p> + +<p>«Qu'est-ce que Dieu et l'éternité?</p> + +<p>«Dieu est l'être nécessaire, l'horloger de la +nature, le machiniste de l'univers et l'âme du +monde.</p> + +<p>«L'éternité est un jour sans hier ni lendemain.»</p> + +<p>Quelques personnes, ayant voulu l'embarrasser, +lui demandèrent ce que c'est que l'ouïe.</p> + +<p>«C'est, répondit-il immédiatement, <i>la vue auriculaire</i>.</p> + +<p>—«Quelle distinction faites-vous entre un +conquérant et un héros? lui demanda une dame +d'esprit.</p> + +<p>—«Les armes, les soldats font le conquérant: +le courage du cœur fait le héros. Jules César était +le héros des Romains; Napoléon est le héros de +l'Europe.»</p> + +<p>Qui ne devait être frappé du contraste que formaient +ces définitions si profondes, si élevées de +notre sourd-muet avec son style épistolaire et sa +conversation familière? Ce qui ressort de l'un et<a name="page_157" id="page_157"></a> +de l'autre, c'est que Massieu resta toujours enfant<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a> +dans sa manière de voir. D'où plus d'une personne +a conclu, à tort, du particulier au général, qu'un +individu atteint de la même infirmité ne peut jamais +atteindre à la supériorité de tel ou tel parlant +instruit.</p> + +<p>Peut-être était-ce la faute du maître qui, jaloux, +avant tout, dans son intérêt, de faire briller son +élève, avait cru devoir négliger de porter toute +son attention sur un point aussi important. Ne +dépendait-il pas, en effet, de lui d'abaisser de plus +en plus la barrière qui s'élève, sous ce rapport, +entre le sourd-muet et celui qui est doué de la plénitude +des sens?</p> + +<p>Ne croirait-on pas que Massieu dut avoir quelque +sentiment de sa faiblesse relative pour emprunter +la plume d'un de ses premiers élèves, bien jeune +alors, mais plus heureusement formé, depuis, par +un autre? Il avait à recommander à la bienveillance +du Préfet du département du Nord, non-seulement +une jeune sourde-muette qu'il désirait faire admettre +à l'Institution des sourds-muets d'Arras, mais<a name="page_158" id="page_158"></a> +encore une pauvre enfant qu'il avait eu l'occasion +de présenter à ce fonctionnaire<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<p>A l'époque où, encore sur les bancs de l'école, +nous demandions à Massieu s'il nous serait possible +d'essayer de lire Voltaire, il nous répondit en branlant +la tête: Cet écrivain est trop difficile pour +qu'un sourd-muet, quelle que soit d'ailleurs sa +capacité, puisse se flatter de réussir jamais à le +comprendre. Un tel arrêt nous effraya tellement +que nous renonçâmes, dès lors, à la poursuite de ce +qu'il croyait devoir appeler une chimère, et c'eût +été pour toute notre vie peut-être, si heureusement +un professeur plus capable n'était venu nous désabuser +là dessus. Ah! nous n'en finirions point, si +nous avions à exposer ici les opinions plus ou +moins bizarres dont nos pauvres têtes étaient coiffées +sur d'autres points!</p> + +<p>Si Bébian, dans son <i>examen critique de la nouvelle +organisation de l'enseignement dans l'Institution +des sourds-muets de Paris</i>, n'a pu s'empêcher +de s'écrier que le célèbre sourd-muet M....., ce +grand improvisateur de réponses aux exercices +publics de l'abbé Sicard, ne comprenait pas <i>l'Ami +des enfants de Berquin</i>; ça été pour montrer par<a name="page_159" id="page_159"></a> +cet exemple, entre autres, que rien n'est indispensable +à quiconque veut se charger de l'éducation +d'un enfant sourd-muet, comme de savoir tirer +avantage de la richesse, de l'énergie, de l'élégance, +de la flexibilité du langage mimique, et que, grâce +à ce puissant instrument, soutenu de l'étude philosophique +de la langue, on peut expliquer et traduire +aux sourds-muets un prosateur ou un poëte, quel +qu'il soit. Il va sans dire que la lecture et la conversation +écrite suffisent, jusqu'à un certain point, +pour balancer les désavantages de leur position, +vis-à-vis des enfants ordinaires. C'est donc outrager +le langage des gestes que de prétendre relever +cette infériorité apparente pour lui en faire porter +la peine.</p> + +<p>Dans le cours de mon long professorat, j'ai eu +l'occasion de me convaincre de plus en plus de la +grande influence que l'emploi mieux entendu de la +mimique est capable d'exercer sur le développement +tant intellectuel que moral de nos jeunes +élèves. N'est-ce pas, d'ailleurs, un argument péremptoire +contre l'absurde prétention de lui substituer +la prononciation artificielle, si ce n'est pour +restreindre cette dernière comme un complément +secondaire à ceux de ces rares infortunés qui y +montrent certaines dispositions?<a name="page_160" id="page_160"></a></p> + +<p>Il ne suffit pas que le maître soit instruit, il faut +surtout qu'il sache si bien manier le langage particulier +de l'élève, que celui-ci puisse saisir, à +première vue, toutes les nuances de la pensée et +toutes les délicatesses du sentiment.</p> + +<p>A ce propos, qu'il nous soit permis de citer ici +le passage suivant du discours de réception prononcé +à l'Académie française par Mgr l'évêque +d'Hermopolis, le jour où il fut reçu à la place laissée +vacante par la mort de l'abbé Sicard (le 18 novembre +1822):</p> + +<p>«Avant l'abbé de l'Épée, on n'ignorait pas que +l'homme, par des signes divers, plutôt inspirés +par un instinct naturel que découverts par la réflexion, +peut exprimer ses sentiments et ses pensées. +La physionomie étant, en particulier, le miroir +de l'âme, qui de nous n'a pas senti quelquefois +le pouvoir d'un geste, d'un regard, de quelques +larmes, d'une inflexion de voix, d'une posture suppliante? +N'est-ce pas de tout cela que se compose +dans l'orateur cette éloquence du corps, que les +anciens mettaient, avec raison, au-dessus de celle +des paroles? L'histoire a conservé le nom d'un célèbre +Romain qui, par sa pantomime d'une vérité +frappante, rendait fidèlement tout ce qu'il y avait +de plus noble, de plus délicat, de plus varié, de<a name="page_161" id="page_161"></a> +plus nombreux dans les périodes de Cicéron.»</p> + +<p>Ah! que n'eût pas dit encore cet illustre prélat, +s'il avait été plus à portée de découvrir les profondeurs +d'un art qui peut être une énigme pour la +plupart, et dont les prérogatives ne le cèdent pas +toutefois à celles de la parole. Ces deux dons également +merveilleux ne sauraient s'expliquer qu'en +les faisant descendre immédiatement du ciel.</p> + +<p>On remarquait, du reste, autant de simplicité et +d'originalité dans les habitudes de Massieu que +dans ses expressions. A considérer son extérieur, +on eût dit un étranger au monde civilisé, quoiqu'à +la vérité, il eût fréquenté les sociétés les plus choisies +et approché les plus hauts personnages, jusqu'à +des souverains. L'abandon et la naïveté du +jeune âge semblaient identifiés à sa personne. Il ne +savait rien cacher à ses jeunes camarades. <i>Il allait +jusqu'à leur faire part de ses anxiétés</i>; il les consultait +non-seulement sur ses goûts, mais sur ses +affaires les plus sérieuses.</p> + +<p>Il avait une passion si enfantine pour les montres, +les cachets, les clefs dorées, qu'on le voyait +porter sur lui jusqu'à quatre de ces petites horloges. +Il les regardait à tout moment, et les faisait +admirer aux personnes qu'il rencontrait.</p> + +<p>Quant aux livres, il en achetait dans tous les<a name="page_162" id="page_162"></a> +quartiers; il en emportait dans ses poches, sous +son bras, entre ses mains, et après les avoir montrés +à tout le monde, il allait les troquer pour d'autres. +Il essuyait sans sourciller les brocards que +l'on se permettait contre lui. Ce n'est pas néanmoins +qu'il abdiquât une certaine brusquerie, quand il se +voyait piqué au vif.</p> + +<p>Au reste, il compensait ces légers défauts par +mille qualités estimables. Il était fidèle à l'amitié; +il ne se souvenait que des services qu'on lui avait +rendus; sa reconnaissance pour l'abbé Sicard ne se +démentit jamais. «Lui et moi, disait-il, nous +sommes deux barres de fer forgées ensemble.»</p> + +<p>Il se montra calme et résigné en apprenant que +son cher maître, sur le point de mourir, ne laissait +pas de quoi lui rendre, à lui Massieu, le fruit +de trente années de traitement comme fonctionnaire, +ainsi que nous l'avons dit.</p> + +<p>Plus d'un an s'était écoulé depuis la perte du +respectable directeur, que son élève de prédilection +fut forcé de quitter son poste pour aller recevoir +l'hospitalité généreuse que lui offrait à Rodez l'abbé +Perier. Ce fut, sans doute, sur les instances de ce +dernier que Massieu consentit à unir son sort à +celui d'une parlante de cette ville, dont il eut deux +enfants doués de tous leurs sens.<a name="page_163" id="page_163"></a></p> + +<p>A la mort de l'abbé Perier qui, appelé à Paris +par le gouvernement, l'avait laissé à la tête de son +école, il fut réclamé en 1831, malgré le désir que +le Conseil municipal du chef-lieu de l'Aveyron avait +eu de le conserver, par un riche libraire de Lille, +M. Vanackère qui, pendant son séjour dans cette +ville, lui avait témoigné sans cesse une affection +particulière. Massieu s'y était rendu vers 1820 pour +développer en public l'art d'instruire ses compagnons +d'infortune et avait emporté, en revenant à +Paris, un si doux souvenir de l'accueil sympathique +qu'il y avait reçu, qu'il fixa son choix sur cette ville.</p> + +<p>On pensait à lui confier la direction d'une école +de sourds-muets, fondée en 1835 au moyen des +libéralités des âmes charitables. Comptant à peine +une dizaine d'élèves, elle ne tarda pas à recevoir +tous ceux qui étaient épars dans les villes et les +campagnes du département. Leur nombre qui +s'élevait, dès 1839, à quarante, s'accroissant toujours +depuis, força l'Administration d'adjoindre à +leur asile une maison voisine.</p> + +<p>Une institutrice parlante secondait le directeur +dans l'enseignement des jeunes filles qui recevaient, +en outre, des leçons d'ouvrages à l'aiguille, et +étaient initiées à tous les devoirs de l'économie domestique.<a name="page_164" id="page_164"></a></p> + +<p>Plusieurs ateliers furent créés en faveur des +garçons qui pouvaient se livrer à diverses professions, +suivant leur aptitude et le choix de leurs +parents.</p> + +<p>L'Institution était placée sous l'inspection et la +surveillance d'une commission nommée par le +Préfet et présidée par le maire de la ville.</p> + +<p>M. Vanackère père, l'un des membres de la +commission, fut pour le directeur un guide, un +appui, un conseil, tant que l'administration matérielle +de la maison lui fut confiée.</p> + +<p>Cet établissement est une conquête qui fait +honneur au département du Nord et à son chef-lieu, +connu, entre toutes les villes de France, pour +une de celles où la charité s'exerce avec le plus de +ferveur et d'intelligence.</p> + +<p>Massieu jouissait, en outre, d'une modique pension +sur l'État et de quelques subsides du département.</p> + +<p>Deux fois un habile orateur voulut bien prêter +aux exercices publics de l'Institution l'appui de +son éloquence, en traçant à l'auditoire le tableau +de la situation de ces êtres si intéressants par cela +même que la nature les a maltraités; il lui montra +les abbés de l'Épée et Sicard renversant, d'une main +hardie, mais sûre, cette barrière élevée, depuis tant<a name="page_165" id="page_165"></a> +de siècles, par un préjugé humiliant entre ces +malheureux et le reste de la société, les rétablissant +dans leur dignité de citoyens et de chrétiens, +admirablement servis eux-mêmes par la science +philosophique et l'amour de l'humanité......</p> + +<p>On aurait voulu entendre un nouveau discours +de ce brillant orateur sur un sujet qu'il possédait +si bien et qu'il traitait sans l'épuiser.... C'était +M. le docteur Leglay, archiviste général du département, +qui faisait partie de la commission de surveillance +de l'établissement.</p> + +<p>Pour mettre nos lecteurs à même de juger s'il +a été, dans cette circonstance, le digne interprète de +ses collègues, nous sommes heureux d'extraire +les passages les plus remarquables de l'allocution +du docteur à la foule choisie qui se pressait, dans +le mois de septembre 1836, autour de ces infortunés, +sur la tête desquels allaient descendre les +couronnes décernées au travail et à la bonne conduite:</p> + +<p>«Le malheur est toujours une chose sacrée, +comme disaient les anciens, mais c'est surtout le +malheur, uni à l'innocence, qui est digne d'un religieux +respect. Une jeune fille disgraciée de la +nature, un faible enfant que la douleur fait crier +avant qu'il sache ce que c'est que la douleur, un<a name="page_166" id="page_166"></a> +pauvre insensé qu'on outrage dans la rue, et qui +s'enfuit en pleurant ou en riant, voilà des êtres +devant lesquels je voudrais m'incliner; ils me +semblent marqués au front d'un caractère divin, +je suis porté à croire que Dieu, leur père et le +nôtre, les a envoyés gémir et souffrir parmi nous +pour éprouver ou plutôt pour nourrir cette pitié +sainte qui siége dans le sanctuaire le plus intime +du cœur.»</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«Vous tous qui savourez à chaque instant +l'ineffable jouissance de l'ouïe et de la parole; vous +qui tressaillez de joie au chant d'un oiseau, au +murmure du vent, au bruit de la cascade lointaine, +et surtout aux accents toujours mélodieux d'une +voix chérie; vous qui trouvez tant de bonheur à +répandre vos pensées, vos émotions dans le sein +de l'amitié, ou qui vous faites écouter d'un auditoire +attentif et bienveillant, que dites-vous de ces +enfants qui ne parlent ni n'entendent? Fils et frères +déshérités, ils errent, ils traînent leur figure +d'homme!.... Stupides étrangers<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> au milieu de<a name="page_167" id="page_167"></a> +leur propre famille, inquiets de ce qui se passe, de +ce qui se dit; tristes et impatients de leur ilotisme, +ils finissent par aller se jeter sur le sein de leur +mère comme pour l'interroger. Elle les serre dans +ses bras et elle pleure! Pauvre mère qui, comme +Rachel, ne veut pas être consolée, mais qui envie +peut-être le malheur de Rachel! Et en effet, Messieurs, +c'est là une calamité pour laquelle les yeux +n'ont pas assez de larmes, ni le cœur assez de +tristesse.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«Nous avons vu toutes ces jeunes âmes, naguère +captives et enveloppées d'un ténébreux linceul, +s'agiter sous les regards du maître afin de sortir +de prison, faisant des efforts pour écarter et déchirer +ce linceul, pour rompre la coquille et éclore +enfin à la clarté du jour. Ce travail d'un second +enfantement nous rappelait la doctrine des Indiens +qui voient, dans le corps d'un animal, ou même +dans le tronc d'un arbre et la tige d'une plante, +des âmes exilées, reléguées, se heurtant contre les +parois de leur prison vivante pour se frayer une +issue et rentrer enfin dans le monde des esprits. +C'est un beau spectacle, Messieurs, que d'assister +à cette renaissance morale et intellectuelle, c'est un<a name="page_168" id="page_168"></a> +spectacle qui ferait couler des larmes délicieuses +sur les joues de toutes les mères.</p> + +<p>«Messieurs, ces pauvres enfants, maintenant +enrichis d'idées et d'expressions, savent tous que +leurs bienfaiteurs, leurs protecteurs, leurs amis +sont dans cette enceinte; leurs âmes énergiques et +tendres comprennent le bienfait et éprouvent la +reconnaissance; ils ont <i>la mémoire du cœur</i>; mais +que peuvent-ils faire pour vous le dire? Leur instituteur +lui-même, cet homme dont le mutisme est +si éloquent, ne saurait prendre la parole. Hélas! il +ignore même en ce moment que je vous parle de +lui: il m'écoute sans m'entendre; mais lui et ses +enfants comptent sur moi; ils croient, ils supposent +que j'ai la voix assez forte pour porter jusque dans +vos âmes le tribut de leur amour reconnaissant. +Ils me prêtent, sans doute, de belles et touchantes +paroles.»</p> + +<p>Deux ans plus tard, un journal de la localité +(<i>le Nord</i>) publiait des fragments des <i>mémoires</i> de +notre sourd-muet, nouvel et curieux échantillon +de sa naïveté.</p> + +<p>Pour ne pas tomber dans des redites, peut-être +ennuyeuses, nous avons supprimé les détails +donnés par Massieu sur l'arrestation de son respectable +maître et sur les moindres circonstances<a name="page_169" id="page_169"></a> +qui l'ont suivie et accompagnée, et nous nous sommes +borné à extraire de cet écrit ce qui suit, comme +paraissant de nature à exciter l'attention:</p> + +<p>«Le vendredi 23 novembre, le citoyen Alhoy, +instituteur-adjoint des sourds-muets à la place de +l'abbé Laborde, victime du 2 septembre 1792, nous +conduisit à la Convention nationale; nous ne pûmes +entrer dans la salle. Le jour suivant, nous fûmes +admis dans l'Assemblée. Elle avait changé de président. +Le citoyen Romme qui n'aimait pas Sicard +ne voulut pas nous recevoir.</p> + +<p>«Le dimanche 25, il vint à l'Institution un +commissaire de la Convention avec un prêtre assermenté. +Le commissaire écrivit: <i>Vous importunez +la Convention nationale; Sicard n'est pas patriote. +Vous le réclamez en vain.</i> Je lui écrivis: <i>Nous +n'irons plus à la Convention</i>. Le commissaire portait +un bonnet rouge.</p> + +<p>«Vers la fin de novembre, un soir, la citoyenne +Chevret, amie fidèle de l'abbé Sicard, vint me faire +de vifs reproches. Je pleurai beaucoup. Elle m'écrivit: +<i>Hélas! vous êtes ingrat.</i> Je passai une mauvaise +nuit. J'étais fort triste.</p> + +<p>«Le lundi 2 décembre au matin, la citoyenne +Chevret revint à l'Institution; elle nous présenta +la pétition qu'elle avait faite au Comité de salut public;<a name="page_170" id="page_170"></a> +elle me pria de la signer. J'y consentis avec +la plus vive satisfaction, et lui serrai fortement la +main.</p> + +<p>«Le mercredi 4, je retrouvai avec bien de la +joie toutes les fenêtres de l'abbé Sicard ouvertes, +et la porte descellée. Pendant le souper, l'abbé +Sicard parut. Nous quittâmes nos places, et courûmes +l'embrasser en versant des larmes.</p> + +<p>«Au mois de juin, le perruquier de l'abbé Sicard +m'annonça que j'étais dénoncé à la police, +que j'allais être arrêté, que j'étais soupçonné d'être +ennemi de la République et attaché au jeune roi +Louis XVII, que je ne faisais que visiter de mauvais +républicains, etc., etc.</p> + +<p>«Le mercredi 7 janvier 1795, nous allâmes nous +présenter à la Convention nationale pour lui demander +du pain. Nous obtînmes d'entrer dans la +salle. Je fus nommé, par décret, répétiteur des +Sourds-Muets de Paris. La Convention m'accorda +une pension de 1,200 livres.</p> + +<p>«Au mois de septembre 1797, je fis une pétition +pour réclamer Sicard, proscrit, au Conseil des +Cinq-Cents, au Conseil des Anciens et au Directoire +exécutif. Ils la rejetèrent.</p> + +<p>«Au mois de décembre, nous allâmes chez le +général Bonaparte, qui demeurait rue de la Victoire;<a name="page_171" id="page_171"></a> +mais nous ne pûmes entrer. Nous attendîmes +longtemps qu'on ouvrît la porte. On nous offrit du +feu. La citoyenne Dufour, brave dame, avait fait +elle-même une pétition au général en faveur de +Sicard. Je tenais la mienne à la main. Nous allâmes +réclamer Sicard au général. On ne voulait pas nous +laisser entrer chez lui. Le général, trois jours après, +envoya quelqu'un à l'Institution; je lui remis ma +pétition.</p> + +<p>«Au mois de novembre 1799, le citoyen Regnault +de Saint-Jean-d'Angely m'invita à manger la +soupe chez lui, où je vis Sicard arriver. Je l'embrassai +fort. Il me fit signe qu'il redevenait libre +depuis la suppression du Directoire exécutif.</p> + +<p>«J'y vis le citoyen Joseph Bonaparte; je lui écrivis +sur un chiffon de papier ce qui suit:</p> + +<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Citoyen législateur,</span></p> + +<p>«Je suis bien aise de faire votre connaissance. +J'ai grande envie de voir de près votre illustre +frère. Ayez la bonté de le prier de rendre le malheureux +Sicard proscrit à moi et à mes compagnons +d'infortune. Je l'ai déjà dit, Sicard et moi, +nous sommes unis comme deux barres de fer +forgées ensemble; je ne le quitterai jamais.»</p></div> + +<p>«J'embrassai Joseph Bonaparte et Sicard à la +fois. Je leur serrai la main.</p> + +<p>«Au mois de janvier 1800, le citoyen Lucien +Bonaparte, ministre de l'intérieur, réintégra l'abbé +Sicard à l'Institution nationale des sourds-muets.</p> + +<p>«Au mois de décembre 1801, à l'occasion de la +machine infernale, nous allâmes avec notre tableau +noir au palais des Tuileries, pour féliciter le premier +Consul.</p> + +<p>«J'écrivis au premier Consul ce qui suit:</p> + +<div class="blockquot"> +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Citoyen premier Consul,</span><br /> +</p> + +<p>«Nous avons l'honneur de vous témoigner que +nous rendons mille grâces à l'Être suprême de +ce qu'il vous a sauvé de la machine infernale, +afin que vous fassiez notre bonheur.»</p></div> + +<p>«Ayant lu cela, le premier Consul me fit demander +par l'abbé Sicard quand furent construites les +pyramides d'Égypte. Je répondis que ce fut avant +Jésus-Christ.</p> + +<p>«Au mois de février 1802, l'abbé Sicard me +mena avec lui chez la mère du premier Consul, +qui me fit signe qu'elle était mère de huit enfants.</p> + +<p>«Louis Bonaparte me fit la question suivante: +Quelle est la personne que l'homme aime le plus<a name="page_173" id="page_173"></a> +au monde?»—Je lui répondis: «C'est son père, +c'est sa mère à cause qu'ils sont les auteurs de +ses jours.»</p> + +<p>«Sa sœur était au lit; je la trouvai semblable au +premier Consul.</p> + +<p>«Au mois de mai, l'abbé Sicard me mena avec +lui chez un grand seigneur, où je vis l'oncle maternel +du premier Consul, le cardinal Fesch, archevêque +de Lyon. Après dîner, ce prélat me fit la +question suivante: «Qu'est-ce que la religion?»—Je +lui répondis: «La religion est l'alliance entre +Dieu et les hommes; le culte que nous rendons à +notre créateur; la boussole de nos devoirs envers +lui, envers nos semblables, envers nous-mêmes; +l'accolade que les hommes donnent au créateur, +comme celle que les enfants donnent à leur père.»</p> + +<p>«Au mois de juin, nous eûmes à la séance publique +Jérôme Bonaparte et Eugène, beau-fils du +premier Consul. On me fit la question suivante: +«Quel est le plus intéressant des êtres de la nature?»—Je +répondis: «<i>C'est le soleil.</i>»</p> + +<p>«Au mois de décembre, un prince russe nous +invita, l'abbé Sicard et moi, à dîner chez lui. Il me +fit la question suivante: «Que pensez-vous de +Bonaparte?»—Je lui répondis: «Je pense que +Bonaparte peut être comparé à Jules César et à<a name="page_174" id="page_174"></a> +Alexandre, et que c'est le plus habile des généraux: +il est véritablement roi sous le titre de +premier Consul et l'instrument du peuple.»</p> + +<p>«Il me demanda: «A quoi peut-on comparer le +son?»—Je répondis: «Quoique je n'en aie aucune +idée à cause de ma surdité, je crois pouvoir le +comparer à la couleur rouge.»</p> + +<p>L'aveugle Saunderson, de son côté, comparait +la couleur rouge au bruit de la trompette.</p> + +<p>«Au mois de février 1805, nous eûmes, aux +exercices, sa Sainteté le pape Pie VII qui me fit +demander «ce que c'est que l'enfer.»—Je répondis: +«L'enfer est le supplice éternel des méchants; +un déluge de feu qui ne finit pas, et dont Dieu se +sert pour punir ceux qui meurent en l'outrageant.»</p> + +<p>«Au mois de janvier 1815, nous eûmes la visite +de la duchesse d'Angoulême. Elle me fit demander +ce que je pensais de la musique.—Je lui répondis: +«Quoique je sois dans l'impossibilité de +l'apprendre, je crois que c'est l'art de recueillir +les sons par le flux et le reflux, d'en faire un bouquet +pour affecter agréablement les oreilles vivantes. +Les miennes sont mortes; mes yeux les +remplacent pour apprendre.»</p> + +<p>C'est en 1808 que le premier travail de Jean<a name="page_175" id="page_175"></a> +Massieu sortit de l'imprimerie de l'Institution des +sourds-muets. En voici le titre:</p> + +<p><i>Nomenclature ou tableau général des noms, des +adjectifs énonciatifs, actifs et passifs et des autres +mots de la langue française, selon l'ordre des besoins +usuels et selon le degré d'intérêt des objets et de +leurs qualités, dans leur classification naturelle et +analytique, en français et en anglais; avec l'alphabet +gravé des sourds-muets.</i></p> + +<p>Dès le principe, l'auteur n'avait eu d'autre intention +que de mettre en ordre, pour son usage +personnel, la nomenclature des noms des objets +répandus dans la nature, de ceux des arts, des +diverses fonctions, des usages des hommes réunis +en société, ainsi que les mots employés à exprimer +toutes les idées qui servent à modifier les êtres et +les choses. Aux élèves qui le désiraient il distribuait +son manuscrit par petits cahiers à mesure +qu'il le rédigeait. Depuis, il fut sollicité non-seulement +de l'augmenter, mais de le faire imprimer +avec la traduction anglaise en regard.</p> + +<p>Nous ne devons ni ne pouvons le dissimuler, +cet essai pèche par trop de détails inutiles, outre +que l'ordonnance n'en est pas bien entendue.</p> + +<p>Toutefois, selon l'éditeur, cette première publication +devait servir de fondement et de préambule<a name="page_176" id="page_176"></a> +à la seconde, <i>la Théorie des signes de l'abbé Sicard</i>, +et au <i>Cours d'instruction d'un sourd-muet</i>, troisième +ouvrage destiné à compléter les deux autres en +enseignant les moyens de mettre tous ces matériaux +en œuvre.</p> + +<p>Quelque temps avant la mort de l'abbé Sicard, +Massieu nous annonça, dans un épanchement de +joie, qu'il allait nous doter d'une grammaire nouvelle, +qui devait, à l'en croire, faire faire un grand +pas à notre enseignement. Effectivement, sous nos +yeux, il apporta une persévérance extraordinaire +à écrire cahiers sur cahiers et il nous les montrait +au fur et à mesure. Autant que notre faible intelligence +put, à cette époque, nous permettre d'associer +un jugement motivé à cette besogne ingrate, +ce n'était qu'un pêle-mêle de phrases, plus ou moins +heureusement construites, faute d'une certaine +régularité dans la disposition du sujet, dans le +rapport philosophique, les points de départ et +d'arrivée de l'instruction.</p> + +<p>Quoi qu'il en fût, nous préférâmes alors et depuis +laisser notre opiniâtre travailleur se complaire dans +les illusions de son innocent amour-propre, que +de lui adresser la moindre observation sur une +pareille matière. Sa bonne volonté suffisait pour +l'excuser à nos yeux.<a name="page_177" id="page_177"></a></p> + +<p>Il était impossible que le directeur de l'École de +Lille continuât désormais à prendre à l'enseignement +une part aussi active qu'on avait paru l'espérer +d'abord. Déjà on avait remarqué un affaiblissement +sensible dans sa mémoire, jusque-là, étonnante. +Le titre de directeur honoraire lui fut donné, +et il le conserva jusqu'à sa mort. Les frères de Saint +Gabriel et les sœurs de la Sagesse le soutenaient +dans cette œuvre de dévouement. Entouré d'attentions +incessantes, on croira sans peine que sa retraite +dut être paisible et heureuse.</p> + +<p>C'est le 23 juillet 1846 qu'il s'éteignit doucement +dans sa soixante-quatorzième année à la suite de +longues infirmités qui prenaient chaque jour un +caractère plus alarmant. Le lendemain, eurent lieu +ses obsèques à Saint-Étienne. Dans la foule qui +suivait sa dépouille mortelle, on remarquait le +maire de la ville et plusieurs membres du clergé. +Les coins du poêle étaient tenus par MM. Richebé, +Leglay, Defontaine et Vanackère, membres de la +commission de surveillance de l'établissement, +qu'accompagnaient les élèves sourds-muets des +deux sexes.</p> + +<p>Au sortir de la ville, le cortége funèbre se dirigea +vers l'église d'Esquermes, et de là vers le cimetière +de cette commune.<a name="page_178" id="page_178"></a></p> + +<p>Au moment où les restes du défunt y furent +déposés, M. Leglay prononça sur sa tombe un +discours qui parut produire la plus vive impression +sur toute l'assistance, car il résumait avec +une noble simplicité la vie, les travaux et le caractère +de celui qui venait d'être enlevé à son amitié.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Voici quelques passages de cette allocution:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Messieurs, s'écria-t-il d'une voie émue, après +les paroles saintes et consacrées que l'Église achève +de faire entendre en fermant la tombe qui est +devant nous, je me suis demandé s'il était bien +convenable qu'une autre voix, une voix sans mission +et sans autorité osât s'élever, à son tour, dans +cette enceinte funèbre..... Oui, quand le prêtre a +terminé son pieux ministère, quand les chants de +douleur et de consolation, de mort et d'espérance +ont cessé, l'amitié, jusque-là, recueillie et silencieuse +peut, ce nous semble, payer à celui qui n'est plus +un tribut public de regrets et d'hommages. Et puis, +ces infortunés enfants qui se pressent autour de +nous, et dont plusieurs sans doute voient la mort et +son grave appareil pour la première fois, ne s'attendent-ils +pas que quelqu'un parlera ici pour eux? +Massieu lui-même n'a-t-il pas compté sur un filial +et amical adieu à cette heure suprême?<a name="page_179" id="page_179"></a></p> + +<p>«Du reste, Messieurs, je serai bref. La vie de +Jean Massieu se compose de peu d'événements. Cet +homme a été tout à la fois glorieux et obscur; sa +renommée fut grande et son existence modeste. +Tout le monde sait en France que l'abbé Sicard, +illustre instituteur des sourds-muets, eut un élève +chéri que les éclairs de son génie et la beauté de +son âme ont rendu célèbre, mais qu'est devenu ce +sourd-muet si applaudi autrefois, si prôné partout; +comment cette intelligence éminente a-t-elle +concouru au bonheur de celui en qui Dieu l'avait +mise? c'est ce dont on ne s'est guère informé, et ce +que beaucoup ignorent.</p> + +<p>«Jean Massieu a raconté lui-même sa vie dans +un écrit de quelques pages. Cet opuscule remarquable +par la naïveté de la pensée et par l'étrange +originalité du style sera peut-être publié un jour.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«C'est à nous, Messieurs, qu'il a été donné +d'accueillir, au déclin de sa vie, cet homme dont +le nom est si populaire, dont la gloire est si +douce. Attiré à Lille par l'amitié enthousiaste d'un +de nos honorables concitoyens, qui l'a précédé +dans la tombe, il a trouvé, d'une part, des compagnons +d'infortune à soulager, c'est-à-dire à<a name="page_180" id="page_180"></a> +instruire, et d'une autre, des sympathies généreuses, +un concours universel; prêtres, magistrats +et citoyens lui ont tendu une main amie. Quelques-uns +ont pris la chose à cœur, et l'école des sourds-muets +s'est trouvée tout à coup constituée et +florissante sous la direction de Massieu.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«Le même ami qui, des montagnes de l'Aveyron, +l'avait fait venir à Lille, lui assigna un autre +rendez-vous encore: M. Vanackère a voulu que +Massieu vînt se coucher à côté de lui dans ce lit de +la sépulture. Vœu touchant, tu es accompli! +Tombes des deux amis, soyez sacrées et respectées +à jamais sous la sauvegarde de la religion et +de la foi publique. Messieurs, notre célèbre sourd-muet +laisse après lui une famille qui n'a pour +héritage que le nom et le souvenir des vertus de +Massieu; mais la ville hospitalière, qui a ouvert au +père ses bras affectueux, ne fermera aux enfants +ni ses bras, ni son cœur.»</p></div> + +<p><a name="page_181" id="page_181"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII <small>ET DERNIER</small>.<br /><br /> +<small>LAURENT CLERC.</small></h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.—Ses rapports avec un +académicien auprès duquel il avait à remplir une commission +du respectable directeur.—Ses définitions et réponses aux +exercices publics de l'Institution et autre part.—Il a été non-seulement +l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de +ses malheureux camarades.—Il appuie la supplique de l'un +d'eux, graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. +Appelé à fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut +(Amérique du Nord), il réussit à la faire prospérer.—Il +unit son sort à celui d'une sourde-muette américaine qui lui +donne six enfants, tous entendants-parlants.—Réponse au +préjugé qui paraît encore régner sur la surdi-mutité héréditaire.—Voyages +de Laurent Clerc en France.—Ses documents sur +l'origine et les progrès de son école.—Ses anciens camarades +et élèves lui offrent un dîner d'adieu.—Sa correspondance +avec l'auteur de ce livre.—Sa fin aussi heureuse que sa vie, +dans le Nouveau-Monde.</p></div> + +<p>A la Balme, près de Lyon, Laurent Clerc vint au +monde en 1785, avec une triple infirmité: il était +privé de l'ouïe, de la parole et de l'odorat, mais la +nature l'en dédommagea amplement.<a name="page_182" id="page_182"></a></p> + +<p>Il n'avait pas encore atteint sa douzième année, +qu'il fut admis à l'école de l'abbé Sicard. Ses progrès +y furent si rapides dans toutes les parties de +l'enseignement, qu'en 1807 le célèbre directeur +voulut l'adjoindre, en qualité de répétiteur, à +Massieu, que Clerc laissa bientôt fort loin derrière +lui.</p> + +<p>Appelé, comme son émule, à soutenir la gloire +de l'établissement, dans les séances publiques qui +s'y donnaient au moins deux fois par mois, ses +réponses furent accueillies souvent avec non moins +de sympathie.</p> + +<p>Il avait, de plus, ce qui manquait à son frère +d'infortune, des manières agréables, polies, engageantes +et l'habitude de la bonne compagnie. +C'était, sous ce rapport, l'opposé de son confrère; +c'était ce que les Anglais appellent <i>a true gentleman</i>. +Jamais on ne le vit tirer vanité de ses avantages, +il se montrait, au contraire, prêt à faire +valoir les qualités de son compagnon d'infortune, +chaque fois que l'occasion s'en présentait.</p> + +<p>Un jour, l'abbé Sicard avait chargé Clerc de +redemander à un de ses confrères de l'Académie +française un livre qu'il lui avait prêté. Ce dernier +voulant mettre à l'épreuve la réputation du messager, +lui adressa questions sur questions relativement<a name="page_183" id="page_183"></a> +à la métaphysique. Frappé de la justesse de +ses réponses, il finit par lui dire: «Ma foi, Monsieur, +je vous admire!</p> + +<p>—«Qu'aurait-ce donc été, Monsieur, répondit +notre jeune instituteur, si vous aviez vu Massieu?»</p> + +<p>Pour que le lecteur puisse juger s'il y a de +l'exagération dans cet éloge de l'académicien, nous +croyons devoir transcrire ici quelques-unes des +définitions et réponses du sourd-muet.</p> + +<p>«<i>D.</i> Quelle différence y a-t-il entre <i>l'esprit</i> et +<i>la matière</i>?</p> + +<p>«<i>R.</i> L'esprit est une substance intellectuelle, +capable de penser, de méditer, de réfléchir, de +juger, de connaître, de raisonner, etc.</p> + +<p>«La matière est ce dont une chose est ou peut +être faite. L'esprit n'a pas de matière, car l'esprit +est tout pur, sans corps, sans étendue, sans +forme, sans parties. Il est indivisible. La pensée, +la méditation, le jugement, l'imagination, l'invention, +la raison, tout cela est l'esprit même.</p> + +<p>«<i>D.</i> Y a-t-il quelque différence entre <i>la raison</i> +et <i>le jugement</i>?</p> + +<p>«<i>R.</i> La raison nous distingue des bêtes. Elle +nous fait préférer ce qui est bon, et nous détourne +de ce qui est mauvais.</p> + +<p>«Le jugement arrête notre esprit à deux choses<a name="page_184" id="page_184"></a> +qui s'accordent ou ne s'accordent pas, et nous +invite à les examiner. Nous les examinons, nous +les pesons dans la balance intellectuelle, et nous +croyons que de ces deux choses l'une a raison et +l'autre a tort. Nous prononçons, en conséquence, +en faveur de la première, et condamnons la seconde. +Voilà le jugement.</p> + +<p>«<i>D.</i> Qu'est-ce que <i>l'ingénuité</i>?</p> + +<p>«<i>R.</i> L'ingénuité est naturelle, franche, naïve, +sans finesse, sans déguisement, sans détour dans +les paroles comme dans les actions.</p> + +<p>«Les paysans, les gens de la campagne sont +pour la plupart <i>simples</i>, parce que leur esprit n'a +pas été cultivé.</p> + +<p>«Les enfants et les jeunes gens bien nés et +bien élevés sont <i>ingénus</i>, parce que leur cœur n'a +pas été corrompu.</p> + +<p>«<i>D.</i> Quelle différence trouvez-vous entre l'abbé +de l'Épée et l'abbé Sicard?</p> + +<p>«<i>R.</i> L'abbé de l'Épée a inventé la manière d'instruire +les sourds-muets, mais il avait laissé à désirer; +l'abbé Sicard l'a beaucoup perfectionné, mais, +s'il n'y avait pas eu l'abbé de l'Épée, il n'y aurait +pas eu l'abbé Sicard.</p> + +<p>«<i>D.</i> Les sourds-muets sont-ils malheureux?</p> + +<p>«<i>R.</i> Ils ne le sont pas. Qui n'a rien eu, n'a rien<a name="page_185" id="page_185"></a> +perdu et qui n'a rien perdu, n'a rien à regretter.</p> + +<p>«Or les sourds-muets n'ont jamais entendu ni +parlé; donc ils n'ont perdu ni l'ouïe, ni la parole +et, par conséquent, ils ne peuvent regretter ni +l'une, ni l'autre. Or qui n'a rien à regretter ne +peut être malheureux, donc les sourds-muets ne +sont ni ne peuvent être malheureux. D'ailleurs, +c'est une grande consolation pour eux de pouvoir +remplacer l'ouïe par l'écriture et la parole par les +signes.»</p> + +<p>Dans une soirée donnée par un amiral anglais, +aux environs de <i>Cavendish-Square</i>, une jeune dame +ayant témoigné à Clerc le désir de connaître le +parallèle qu'il pourrait établir entre les Anglaises +et les Françaises.</p> + +<p>«Mesdames les Anglaises, répondit-il, sont généralement +grandes, belles, bien faites. La beauté +de leur teint est surtout remarquable; mais, je leur +en demande pardon, généralement aussi elles manquent +de grâce, de tournure, d'élégance. Si, quant +à la taille et à la régularité des traits, elles l'emportent +sur les Parisiennes, combien ne leur sont-elles +pas inférieures pour la mise et les façons?»</p> + +<p>Interprète des sentiments des élèves de l'Institution +à l'égard des plus hauts personnages qui +venaient la visiter, témoin la duchesse d'Angoulême,<a name="page_186" id="page_186"></a> +la duchesse de Berry et bien d'autres, Clerc +était aussi le secrétaire complaisant de ceux qui +recouraient à sa plume facile, qu'on pouvait prendre +souvent pour celle d'un parlant instruit.</p> + +<p>Un jour, un sourd-muet hongrois, ancien élève +de l'Institution, fondée à Vienne par Joseph II +d'après la méthode de l'abbé de l'Épée, étant venu +à Paris dans l'espoir d'y trouver de l'ouvrage +comme graveur, se présente à notre homme d'affaires, +et lui confie le grand embarras dans lequel +le jettent les dettes que lui a fait contracter son +manque de travail.</p> + +<p>Le répétiteur va trouver l'abbé Sicard, et lui communique +son dessein d'accompagner le malheureux +artiste chez l'ambassadeur d'Autriche près la cour +de France, pour l'entretenir de sa position.</p> + +<p>«Mais, objecte le directeur d'un air étonné, mon +cher élève, comment vous y prendrez-vous pour +vous mettre en relation avec le diplomate?</p> + +<p>—«Comment? répond Clerc, vous, mon cher +maître, le grand instituteur des sourds-muets, +vous me le demandez! Je n'aurai qu'à traduire par +écrit en français à l'ambassadeur les signes de son +pauvre compatriote. Certes, il est impossible qu'un +envoyé à la cour de France ignore la langue française.<a name="page_187" id="page_187"></a></p> + +<p>A peine de retour d'Angleterre où, ainsi que +Massieu, il avait accompagné, on se le rappelle, son +maître chéri, il fut recherché par un jeune ministre +protestant, M. Gallaudet, qui avait été délégué à +Paris par le gouvernement des États-Unis pour +s'y faire initier à la méthode de rendre les sourds-muets +à la religion et à la société.</p> + +<p>Après avoir fréquenté pendant trois mois environ +l'École, le nouveau disciple, aussi distingué par la +pénétration de son esprit que par ses qualités personnelles, +proposa à notre répétiteur de devenir +son collaborateur dans l'autre hémisphère. Ce dernier +accepte d'autant plus volontiers cette offre +qu'il eut toujours bien de la peine à se contenter +des faibles appointements attachés à son emploi.</p> + +<p>Il se rend donc en 1816, accompagné des regrets +de toute la maison et de ceux en particulier de son +directeur, avec le ministre protestant, à Hartford, +État de Connecticut.</p> + +<p>Ce fut à partir de 1817 qu'il professa avec autant +de succès que de persévérance jusqu'en 1858 dans +l'<i>American asylum</i> de cette ville, premier établissement +fondé dans le Nouveau-Monde pour l'instruction +des sourds-muets.</p> + +<p>Le 28 mai 1818, M. Gallaudet, à l'occasion des +examens des élèves de cette école, lut devant le<a name="page_188" id="page_188"></a> +gouverneur et les deux Chambres de la législature +un discours composé en anglais par notre compatriote.</p> + +<p>Il est aisé de comprendre la prodigieuse impression +que produisit sur toute l'assistance la lecture +du manuscrit du sourd-muet français, qui honorait +son pays et l'humanité tout entière en faisant le +sacrifice volontaire de ses goûts et de ses affections +aux malheureux habitants de régions si lointaines, +dans l'espoir que l'éternelle lumière réveillerait leur +intelligence bornée, et transplanterait chez eux les +principes vivifiants qui l'avaient métamorphosé +lui-même.</p> + +<p>Il était impossible que l'abnégation dévouée de +cet apôtre d'une nouvelle espèce n'excitât pas +l'admiration des États assemblés. Dès le premier +jour, ils s'empressaient de fournir aux dépenses +urgentes d'une institution de sourds-muets.</p> + +<p>L'établissement prospérait à vue d'œil, et il +faut rendre aux fondateurs cette justice qu'ils secondaient +merveilleusement les efforts de l'instituteur +sourd-muet. Par l'aménité de son caractère, il +s'était concilié non-seulement l'amitié de ses nouveaux +<i>catéchumènes</i>, mais l'estime de ses collaborateurs +et de tous ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>Pour comble de bonheur, il obtint la main d'une<a name="page_189" id="page_189"></a> +jeune et aimable sourde-muette, issue de parents +riches du pays, dont il eut six enfants tous entendants +parlants (trois garçons et trois filles).</p> + +<p>A ceux qui lui demandaient comment une famille +si nombreuse pouvait être élevée par un père +et une mère, privés de l'ouïe et de la parole, il se +contentait de répondre que, dans cette œuvre, ni +lui ni sa femme n'avaient jamais éprouvé le moindre +embarras.</p> + +<p>«Lorsque, leur expliquait-il, mes enfants étaient +au berceau, j'agitais une sonnette à leurs oreilles; +ils se retournaient avec vivacité, la bouche souriante, +et j'en concluais qu'ils n'étaient pas sourds +et qu'ils ne seraient pas muets.»</p> + +<p>Avec quel bonheur le père et la mère ne se jetaient-ils +pas dans les bras l'un de l'autre en pressant +sur leur cœur les fruits de leur union! Et +avec quel élan de reconnaissance ne levaient-ils +pas au ciel leurs yeux mouillés de larmes de joie!</p> + +<p>M. Gallaudet épousa, à l'exemple de son adjoint, +une sourde-muette américaine dont il eut bien +à se louer, et devint père de huit enfants, qui tous +entendaient et parlaient.</p> + +<p>Nous avons connu d'autres sourds-muets qui se +faisaient parfaitement comprendre de leurs enfants +en bas-âge, et qui en recevaient des réponses non<a name="page_190" id="page_190"></a> +moins claires au moyen du même langage. Comment +un pareil miracle peut-il s'opérer? Les parents +sourds-muets eux-mêmes ne savaient pas +plus que nous s'en rendre compte.</p> + +<p>Les enfants qui apportent en naissant la même +infirmité que leurs parents n'ont jamais été nombreux +en aucun temps, ni dans aucun pays du +globe. C'est ce qu'on peut aisément prouver par +mille exemples puisés dans les statistiques des +deux hémisphères.</p> + +<p>Nous croyons pouvoir nous contenter d'invoquer +ici les renseignements fournis, en 1836, par +le directeur de l'École de Hartford sur ce sujet intéressant. +Ils constatent qu'il y a des familles dans +lesquelles le père ou la mère, d'autres où l'un et +l'autre sont sourds-muets, tandis qu'aucun sens +ne manque à leur progéniture.</p> + +<p>Laurent Clerc revint au milieu de nous en 1820, +en 1825 et en 1847. Dans son premier voyage, il +avait à régler des affaires de famille avec un frère +parlant, négociant à Lyon, mais il était désireux +surtout de revoir ses amis.</p> + +<p>En 1825, d'après notre désir, il eut l'extrême +obligeance de nous remettre quelques documents +sur l'origine et les progrès de sa fondation.</p> + +<p>Au risque de nous répéter, nous devons à sa<a name="page_191" id="page_191"></a> +mémoire de transcrire ici tout son manuscrit sans +nous permettre de rien changer à son français. +On comprendra que certains anglicismes échappés +à sa plume doivent être imputés à son long +séjour dans sa nouvelle patrie<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<p>Les anciens camarades et élèves de Clerc ne +voulurent pas le laisser retourner en Amérique +sans lui offrir un banquet d'adieu. Au toast que je +portai à sa santé, tant en mon nom qu'en celui des +autres convives, il répondit tout ému qu'il emportait +un doux souvenir d'une si belle journée, +et qu'il nous donnerait, sans faute, de ses nouvelles.</p> + +<p>En effet, un bout de lettre de sa main, daté de +New-York le 12 mai 1826, nous annonça son heureux +débarquement après une traversée de trente-quatre +jours. Seulement il avait eu un bien mauvais +temps, un mât rompu et quelques voiles déchirées.</p> + +<p>Pour terminer cette notice trop incomplète, +voici les dernières lignes que mon ancien maître +me fit parvenir de Hartford le 23 juillet 1856:<a name="page_192" id="page_192"></a></p> + +<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Mon cher Ferdinand,</span></p> + +<p>«La dame qui te remettra ce billet est +Mme Batler, accompagnée de ses deux aimables +demoiselles. Elles viennent passer quelque temps +en Europe, et je te prie de les recevoir de ton +mieux. Son mari, M. John Batler, était autrefois +un des membres du conseil d'administration de +notre établissement.</p> + +<p>Comme Mme Batler est une de nos meilleures +amies, je l'ai invitée à visiter l'Institution où j'ai été +élevé; et, si la classe où je te donnais des leçons +existe toujours, je te prie de la lui montrer, ainsi +que la chambre que j'occupais et la place où je +prenais mes repas. Je désire enfin que tu lui fasses +voir ma peinture, si elle est toujours à la salle des +exercices publics, et que tu lui présentes nos autres +professeurs sourds-muets. En agissant de la +sorte, tu obligeras beaucoup</p> + +<p class="r">«Ton vieil instituteur, <br /> +<br /> +«L<small>AURENT</small> C<small>LERC</small>.» +</p></div> + +<p>A partir de 1858, il jouit d'une modeste pension +de retraite, ayant mis tous ses soins à assurer en<a name="page_193" id="page_193"></a> +bon père de famille le bien-être et l'avenir de ses +enfants.</p> + +<p>Le 18 juillet 1869, il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois +ans, emportant dans la tombe la reconnaissance +et les respects de tous ceux qui avaient +eu le bonheur de le connaître.</p> + +<p><a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<p><a name="page_195" id="page_195"></a></p> + +<h2><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES</h2> + +<p><a name="page_196" id="page_196"></a></p> + +<p><a name="page_197" id="page_197"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_a" id="note_a"></a>N<small>OTE <b>A.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Lettre de l'abbé Sicard, directeur des Sourds-Muets, du +3 novembre 1791.... signée aussi de Haüy, directeur des +Jeunes Aveugles, les deux institutions étant alors réunies +dans le même local.</i></p></div> + +<p>«Citoyen, d'après la manière dont j'ai été reçu lundi +dernier au Directoire, je crois que je ne pourrais que nuire +aux infortunés dont l'éducation m'est confiée en y reparaissant. +Vous avez entendu qu'on m'a dit qu'il ne fallait +pas parler au Directoire, qu'on devait lui écrire, et on a +ajouté qu'<i>on n'y mettait de côté aucune affaire</i>. La pétition +que j'ai rédigée y a été mise néanmoins tellement de côté, +que les objets que l'instituteur des Aveugles et moi demandions +ont été enlevés de l'église des Célestins. Ces objets +étaient des ornements, des linges d'autel, etc. Car +pour les monuments, tout le monde sait qu'il n'est pas +possible de les emporter.</p> + +<p>«Mais, citoyen, pouvons-nous être témoins froids et indifférents +de la dévastation du sanctuaire de notre église, +et serons-nous encore des importuns, des fâcheux, quand +nous réclamerons l'autorité du Directoire pour arrêter la +rapacité de ceux qui viennent nous arracher jusqu'au pied +des autels des objets de peu de valeur, dont l'enlèvement +ne peut profiter à personne? A qui faut-il donc, citoyen, +que nous nous adressions pour empêcher le pillage d'un +temple que l'on confond mal à propos avec les églises +supprimées? L'Assemblée nationale a mis, sous la surveillance<a name="page_198" id="page_198"></a> +du département, l'établissement des Sourds-Muets +et des Aveugles-nés réunis. N'est-ce pas vous dire que le +département est notre tuteur, que c'est lui qui doit protéger +notre propriété, et nous venir en aide quand on nous +dépouille, et qu'on nous vole?»</p> + +<p class="r">S<small>ICARD</small>, instituteur des sourds-muets.<br /> +<br /> +H<small>AUY</small>, instituteur des aveugles-nés.<br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_b" id="note_b"></a>N<small>OTE <b>B.</b></small></p> + +<p> +<i>Sourds-Muets.</i> <i>Liberté.</i> <i>Égalité.</i><br /> +</p> + +<p class="r">Paris, le 4 pluviôse an IX de la République<br /> +française une et indivisible.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="c"><i>Le directeur de l'institution nationale des Sourds-Muets de +naissance au citoyen Dubois, préfet de la police de Paris.</i></p></div> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Citoyen préfet,</span><br /> +</p> + +<p>«J'aurais quitté les intéressantes occupation qui remplissent +ma vie pour suivre jusqu'à votre tribunal le citoyen +Brylot que vous y avez mandé, si j'avais pu me flatter +que votre entourage vous permettrait de me recevoir +et de m'entendre. Mais vous aurez moins de peine à me +lire puisque je vous enlèverai moins de temps.</p> + +<p>«Le citoyen Brylot que vous citez est le gouverneur +d'un de mes élèves, sourd-muet, de Lisbonne, qui eût été +victime des massacres du 2 septembre, s'il ne s'y fût soustrait +en obéissant à la loi de déportation, car celui qui le +remplaçait dans mon institution a été égorgé à mes côtés, +dans la prison de l'Abbaye.</p> + +<p>«L'exilé n'est rentré en France que pour venir reprendre +sa place auprès de mes élèves, et c'est le sénateur Perregaux +qui a obtenu du ministre de la police générale cet +acte de justice que j'avais sollicité. Il devait se représenter<a name="page_199" id="page_199"></a> +deux mois après avoir fait preuve de soumission à la Constitution +de l'an VIII. Il l'a négligé sur l'assurance du citoyen +Perregaux qu'il pouvait être tranquille, et qu'il déposerait +ses papiers entre les mains du ministre lui-même, +pour terminer une affaire qui n'aurait pas dû en être une. +Ces papiers ont été réellement remis dans les bureaux de +ce haut fonctionnaire; et c'est au moment où le citoyen +Brylot attendait cet acte de justice qu'on ne lui refusera +pas quand on aura le temps de le lui rendre, qu'il est appelé +auprès de vous. Il y va avec la confiance que doit +inspirer à tous les innocents la réputation d'impartialité +et de droiture dont vous jouissez.</p> + +<p>«Le sénateur Perregaux ne le laissera pas longtemps, +sans doute, sans défense. C'est lui qui lui a inspiré une +confiance qui lui a fait négliger une formalité essentielle, +c'est lui sans doute qui ira se placer entre sa tête et le +glaive de la loi, dont tous les bons citoyens se félicitent de +vous voir armé. Je vous recommande mon ami qui va +devant vous, accompagné de l'élève qui ne peut être séparé +de son maître.</p> + +<p class="r">«Salut et respect. <br /> +«S<small>ICARD</small>.» +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_c" id="note_c"></a>N<small>OTE <b>C.</b></small></p> + +<p class="c"><i>Décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre 1792, l'an +quatrième de la Liberté.</i></p> + +<p>«Un secrétaire lit une lettre du citoyen Sicard, instituteur +des sourds-muets, détenu à l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés; +il dépose dans le sein de l'Assemblée le danger +qui vient de menacer ses jours, le dévoûment héroïque du +citoyen Monnot, horloger, qui a exposé sa vie pour le sauver,<a name="page_200" id="page_200"></a> +et la reconnaissance profonde qu'il professera éternellement +pour son généreux libérateur.</p> + +<p>«L'Assemblée nationale reconnaît solennellement que +le citoyen Monnot a bien mérité de la Patrie, et décrète +qu'un extrait du procès-verbal lui sera envoyé.</p> + +<p>«Collationné à l'original par nous président et secrétaires +de l'Assemblée nationale, à Paris, le 27 septembre 1792, +l'an quatrième de la Liberté.</p> + +<p class="r">H<small>ÉRAULT DE</small> S<small>ÉCHELLES</small>, président.<br /> +«G<small>OSSELIN</small>, G. R<small>OMME</small>, secrétaires.»<br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_d" id="note_d"></a>N<small>OTE <b>D.</b></small></p> + +<p class="c"><i>Différence entre les mots</i> sourd et muet <i>et</i> sourd-muet.</p> + +<p>La dénomination de <i>sourd</i> et <i>muet</i> suppose deux incapacités +distinctes, et n'étant pas une conséquence nécessaire +l'une de l'autre; d'une part, l'incapacité d'entendre, +occasionnée par la paralysie du nerf auditif ou par toute +autre cause, de l'autre, l'incapacité absolue d'articuler la +parole humaine, incapacité qui est le résultat physiologique +de diverses causes; tandis que l'appellation de +<i>sourd-muet</i> renferme, au contraire, l'idée du rapport direct +de la surdité au mutisme, de telle façon que celui-ci +soit considéré alors comme la conséquence obligée de +celle-là.</p> + +<p>D'après cette double considération, la dénomination de +<i>sourds-muets</i> a été adoptée pour les établissements qui +leur sont consacrés.<a name="page_201" id="page_201"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_e" id="note_e"></a>N<small>OTE <b>E.</b></small></p> + +<p class="r">Paris, ce 20 ventôse, an VI de la République.<br /> +</p> + +<p class="nind"> +<i>Administration<br /> +des<br /> +Sourds-Muets.</i><br /> +</p> + +<p class="c"> +<i>A mes Concitoyens!</i><br /> +</p> + +<p>«Je crois devoir vous annoncer que le gouvernement +m'a nommé à la place de chef de l'institution nationale +des Sourds-Muets de Paris; la même confiance qu'il m'a +témoignée, j'espère la mériter un jour de votre part: je +deviens le père de vos enfants, et, en cette qualité, je +mettrai tous mes soins à vous remplacer dignement auprès +d'eux. Père de famille moi-même, le sentiment de +la paternité ne m'est pas étranger; et il est à présumer +que je les traiterai comme je désirerais que l'on traitât les +miens, si, pour leur éducation, j'étais forcé de les tenir +éloignés de la maison paternelle.</p> + +<p>«Je vous prie instamment d'entretenir une correspondance +directe avec moi; je me ferai toujours un devoir de +vous communiquer tous les détails concernant leur physique +et leur moral; je vous promets que mes collègues et +moi, nous emploierons tous nos moyens à en faire, malgré +leur infirmité, de bons fils et de bons citoyens.</p> + +<p> +«Salut et fraternité.<br /> +</p> + +<p class="r">«<i>Signé</i>: A<small>LHOY</small>.»<br /> +</p> + +<p><i>P. S.</i> «Je vous prie instamment de m'accuser réception +de cette lettre.»</p> + +<p class="cnt"><a name="note_f" id="note_f"></a>N<small>OTE <b>F.</b></small></p> + +<p class="r">Paris, le 4 frimaire, an VI de la République française.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«<i>Au citoyen ......</i></span><br /> +</p> + +<p>«Ce que vous me dites avoir écrit à votre fils, mon cher<a name="page_202" id="page_202"></a> +citoyen, est infiniment raisonnable. Il ne faut adopter une +religion qu'autant qu'on est convaincu qu'elle est la seule +bonne. Les motifs humains ne doivent entrer pour rien +dans un choix aussi important. L'autorité même d'un +père devient ici nulle; car si le père est dans l'erreur, il +n'a pas le droit de la commander à la conscience de son +fils. Ces principes sont évidents et certainement convenus +entre vous et moi.</p> + +<p>«Le citoyen Rey Lacroix<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> en est sans doute convaincu +comme vous et moi, et ne mérite pas qu'on l'accuse +d'avoir proposé un acte d'hypocrisie. Pourquoi a-t-il +offert en mariage à votre fils sa jeune fille sourde-muette? +C'est qu'il craindrait, en la donnant à un autre, qu'on ne +la prît pour le bien qu'elle doit avoir, et il voudrait qu'il +y eût entre les deux époux égalité d'infortune, pour que +l'un n'eût rien à reprocher à l'autre, et que leur amour ne +trouvât jamais dans leur infirmité un motif de refroidissement.</p> + +<p>«Quant à la religion, Rey Lacroix a pensé qu'il fallait +aussi qu'elle fût la même à cause des dangers qui menacent +l'union de deux personnes d'opinions diverses sur ce +point qui revient à tous les moments de la vie.</p> + +<p>«En demandant à votre fils de suivre la religion catholique, +il n'a pas cru lui demander ni de changer de +religion, ni d'en adopter une contraire à ses idées.<a name="page_203" id="page_203"></a></p> + +<p>«1º Rey Lacroix savait qu'un sourd-muet, avant d'avoir +reçu mes leçons, ne saurait avoir fait choix d'aucune religion, +puisque personne ne peut, sans mes moyens, faire +entrer une seule idée semblable dans de pareils esprits. +Il regarde donc la tête et le cœur de votre fils comme une +table rase sur laquelle nul n'avait pu graver encore aucune +croyance semblable; et comme je professe la religion +catholique, il s'imagine que ce serait celle que je lui +enseignerais, quand je le croirais susceptible de recevoir +de pareilles idées. Rey Lacroix n'a donc pu proposer +aucun changement à quelqu'un qui n'était pas encore en +état de choisir.</p> + +<p>«2º Il n'a pu proposer une croyance contraire aux +idées de votre fils. Car quelles idées peut avoir un sourd-muet +sur la religion, lui qui, avant que je lui en parle, +ignore s'il en existe une, lui qui ne sait pas même s'il y +a un Dieu; et qui, arrivé sur la terre quand tout est +créé, ne sait pas, puisque personne n'a pu l'instruire, si +tout ce qu'il voit n'a pas toujours été, sans que personne +ait donné l'être à quoi que ce soit. Ainsi la religion chrétienne +et romaine ne serait pas plus contraire aux idées +de votre fils, qu'elle ne l'est aux idées des enfants des +catholiques. Ce serait donc condamner un pareil être à +n'avoir aucune religion que de le laisser maître d'en choisir +une. Car, pour choisir, il faut comparer, pour comparer, +il faut connaître, pour connaître, il faut étudier toutes +les croyances. Or cette étude, très-longue et très-difficile +pour tout homme, est à peu près impossible à un sourd-muet. +Il faut choisir pour lui, et après avoir choisi, lui +prouver que le choix est bon. C'est ce que j'aurais fait, si +vous m'aviez laissé maître de l'éducation chrétienne de +votre fils, et si vous ne lui eussiez pas expressément défendu<a name="page_204" id="page_204"></a> +tout acte de catholicisme; alors je lui aurais enseigné +la religion chrétienne catholique, apostolique et romaine, +qu'il aurait trouvée aussi bonne et aussi raisonnable +qu'elle l'est pour moi qui l'étudie depuis l'âge de +raison, et ainsi il aurait professé la religion que Rey Lacroix +désirait qu'il eût pour épouser sa fille. Votre fils +n'eût point embrassé cette religion pour se marier, mais +parce que je la lui aurais enseignée; et il se serait marié +parce qu'il eût été catholique.</p> + +<p>«Mais vous ne le voulez pas catholique. Eh bien! je +respecterai vos volontés. Vous le désirez protestant. A +vous de le pousser dans cette voie! Car ne connaissant +que la croyance religieuse que je professe, vous ne pouvez +exiger que j'entreprenne une tâche que désavouerait +ma conscience. Au reste, la religion romaine et la religion +protestante seraient pour lui sur la même ligne, et l'une +ne contrarierait pas moins ses idées que l'autre, puisque +toute religion contrarie nécessairement nos idées. Dites +plutôt que vous tenez à ce qu'il ait votre religion, comme +vous avez celle de votre père. Nous aurions la même, +vous et moi, mon cher citoyen, si vos ancêtres avaient +tous dit comme vous.</p> + +<p>«J'ai cru cette explication nécessaire pour votre satisfaction +et pour l'acquit de ma conscience. Votre fils n'ira +point à la messe puisque vous le lui défendez expressément. +Vous lui dites que si, contre votre attente, on voulait +<i>le forcer à y aller, il n'aurait qu'à vous l'écrire sur le +champ</i> (je copie vos propres expressions).</p> + +<p>«Soyez tranquille. La religion romaine n'est pas une +religion de contrainte et de violence, comme certains de +ses infortunés ennemis l'en accusent. Elle invite et ne<a name="page_205" id="page_205"></a> +force jamais. Ainsi votre fils n'aura pas à vous dénoncer +le moindre acte de violence d'aucun de nous.</p> + +<p>«C'est M. Bonnefoux, un de mes adjoints, qui me remplace +en ce moment. Il est aussi tolérant que moi. Il +aime, comme moi, vos chers enfants dont nous sommes +très-satisfaits.</p> + +<p>«Je m'occupe, à l'heure qu'il est, de faire apprendre +la gravure à votre fils aîné. J'ai préféré pour lui cet état à +celui d'imprimeur que je voulais d'abord lui donner, +puisqu'il a déjà fait et qu'il continue à faire dans le dessin +des progrès sensibles, et qu'il ne faut pas contrarier +de si heureuses dispositions, ni courir risque que le temps +qu'il a consacré à cette étude ne soit perdu. Quand l'éducation +du frère puîné sera plus avancée, je l'occuperai à +l'imprimerie. Nous en avons une dans la maison. Vous +pouvez vous rassurer sur ma tendresse pour ces enfants +qui sont devenus les miens. Ils ont un excellent caractère +et annoncent assez par là que c'est d'une tige heureuse +qu'ils sortent. Le père d'enfants aussi doux doit être un +excellent homme. J'ai à la disposition du citoyen Damin +les 66 francs que je vous dois pour les bas. Je les fournirai +à mesure que les besoins des enfants l'exigeront.</p> + +<p>«Quant à moi, je ne suis pas <i>renfermé</i>, Dieu merci! +Je me tiens seulement caché par prudence et par respect +pour l'autorité supérieure, jusqu'à ce qu'on ait examiné +mon affaire, qui cessera d'en être une, quand on pourra +s'en occuper. Je continue de communiquer avec mon +institution. Votre fils m'écrit, je lui réponds. Je vois tous +les jours les citoyens Bonnefoux et Damin. Je vous remercie +bien du tendre intérêt que vous me témoignez, +et je vous prie de croire que mes sentiments pour vous et +pour nos chers enfants ne changeront jamais, quoique<a name="page_206" id="page_206"></a> +nos opinions religieuses ne soient pas les mêmes.</p> + +<p>«J'ai causé avec un graveur de la proposition dont je +vous entretiens à l'autre page. Il y a actuellement trop +peu d'ouvrage pour un graveur par suite de l'abolition +des armoiries, et cet état est trop long à apprendre pour +qu'il y faille penser. On serait d'avis qu'il apprît à +peindre en miniature ou à l'huile. C'est une étude de plusieurs +années; et encore ne peut-on répondre que le +jeune homme aura assez de talent pour gagner de sitôt sa +vie à ce métier. En lui donnant l'état d'imprimeur, on +risque de lui faire perdre tout ce qu'il a appris dans le +dessin. Si vous avez à Nîmes des manufactures de soieries +où il faille des dessinateurs, comme à Lyon et à Jouy, +ce serait excellent. On y fait des bas, il pourrait apprendre +à en faire. Mais voilà encore le dessin devenu inutile. +Songeons cependant à lui donner une profession qui lui +convienne dans sa partie, qui le fasse vivre et qui n'exige +pas plusieurs années d'apprentissage. Car le décret de +fondation de l'École des sourds-muets porte qu'après cinq +ans révolus, on renvoie chez lui chaque élève. Je ne suis +pas le maître de faire une exception. Il écrit toujours +fort bien, mais sa vue est faible. Pesez tout cela dans +votre sagesse, et faites-moi connaître vos intentions par +votre prochaine lettre.</p> + +<p>«Je crois, tout bien examiné, bien pesé, que le métier +de faiseur de bas serait celui qui lui conviendrait le mieux. +Je vous ai tout dit là-dessus. C'est à vous de décider. Faites +entrer dans votre calcul cette considération, que le jeune +homme ne peut passer que cinq années dans l'établissement. +Le décret est formel à cet égard.»<a name="page_207" id="page_207"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_g" id="note_g"></a>N<small>OTE <b>G.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Copie de deux lettres autographes inédites de l'abbé de +l'Épée, ne portant pas de signature, adressées à l'abbé +Sicard, secrétaire du Musée, et instituteur gratuit des +sourds-muets, maison Saint-Rome, à Toulouse (cachet de +l'abbé de l'Épée, en cire rouge, presque effacé).</i></p></div> + +<p>Ces lettres ont été découvertes par le sourd-muet Griolet, +de Nîmes, aussi connu des amateurs d'autographes +que des numismates, dans la bibliothèque du Musée britannique, +lors de son séjour à Londres, en juin 1859, avec +M. Rieu, de Genève, architecte de cet immense établissement. +Elles se trouvaient dans une collection formée à +Paris par feu Francis lord Egerton, à la fin du dernier +siècle, et qu'il avait léguée, en 1829, par testament, au +<i>British Museum de Londres</i>.</p> + +<p>Le sourd-muet à l'obligeance duquel nous devons la +communication de ces deux précieux documents, suppose +qu'ils ont dû être donnés par l'abbé Sicard à lord +Egerton.</p> + +<p>Livre Egerton, vol. VIII, nº 22, plut CLXVII. F. (<i>Note +de M. Griolet</i>).</p> + +<p class="r">«Ce 22 avril 1786.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur et très-cher confrère,</span><br /> +</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous envoyer mon <i>Dictionnaire des +sourds-muets</i> dans l'état d'imperfection où il se trouve, eu +égard aux corrections, aux transpositions et aux additions +que j'y ai faites à diverses époques. Vous me ferez plaisir +de le faire copier et de me le renvoyer au plus tôt, parce +que je n'en ai d'autre copie que celle de M. Muller, dont +la plus grande partie des corrections n'est pas lisible.<a name="page_208" id="page_208"></a></p> + +<p>«Je tâcherai de mettre la dernière main à cet ouvrage, +les vacances prochaines, si ma santé me le permet, et la +Préface rendra compte des raisons qui m'ont fait supprimer +un grand nombre de mots et de la manière dont on +doit s'y prendre pour trouver l'explication de ceux qui +sembleraient avoir besoin de plus grands détails dans les +passages du Dictionnaire où ils se trouvent, mais qui, selon +moi, seraient superflus.</p> + +<p>«J'ai tâché de le réduire autant qu'il m'a été possible, +parce que je suis persuadé que cet ouvrage ne sera point +de débit, et que je ne suis ni dans la disposition ni dans +l'état d'en faire les frais; mais, d'un autre côté, je ne veux +pas m'exposer aux reproches d'un imprimeur qui n'y +trouverait pas son compte.</p> + +<p>«Je vous envoie en même temps les instructions que +j'ai données aux sourds-muets dès le commencement, et +que j'ai débarrassées des premières entraves à mesure que +leur faculté de concevoir s'est développée; je n'en ai point +pris copie, je n'ai pas eu assez de patience pour cela; +chacune a été le fruit de ma réflexion en les dictant: et +ce n'a été que sur les cahiers communiqués par des +sourds-muets qu'on les a transcrites. Vous concevez combien +il doit y avoir de défauts dans des instructions qui, +chaque jour, n'étaient de ma part qu'une œuvre d'improvisation, +ayant d'ailleurs trop d'autres affaires pour pouvoir +apporter à celle-ci la préparation convenable.</p> + +<p>«Je n'ai pas le temps de revoir ces différents cahiers; +vous y trouverez sans doute: 1º des fautes d'orthographe; +2º des omissions; 3º peut-être même quelques contresens; +mais tous ces défauts ne vous feront aucune impression. +Je les ai fait copier par mon domestique (elles +contiennent 622 pages), en lui adjugeant un sol par page;<a name="page_209" id="page_209"></a> +je lui ai donné 31 livres, et 3 livres qu'il avait dépensées +pour le papier, cela fait en tout 34 livres. Si vous trouvez +que je l'ai payé trop grassement, vous en diminuerez +tout ce qu'il vous plaira, parce que je donne ce qu'il me +plaît à mon serviteur que j'emploie, et personne n'est +obligé de suivre mon exemple.</p> + +<p>«Vous vous en tiendrez donc, cher confrère, à faire +écrire les 126 pages du <i>Dictionnaire</i> qui sont également +de son écriture et que je lui ai payées séparément, au prix +que votre copiste vous demandera pour chacune de ces +pages, et vous serez parfaitement quitte avec moi, parce +que je n'ai pas dû faire la charité à vos dépens; mais surtout +renvoyez-moi ce <i>Dictionnaire</i> au plus tôt.</p> + +<p>«Vous ne sauriez, monsieur, faire apprendre trop +promptement à vos jeunes élèves les conjugaisons des +verbes et les déclinaisons des noms: je ne crois point que +cette connaissance soit au-dessus de leur portée: il suffit +qu'ils sachent seulement griffonner pour les appliquer +tous les jours à ce genre de travail. En leur donnant un +modèle très-bien écrit du verbe <i>porter</i> dans ses personnes, +ses nombres, ses temps, ses modes; et les obligeant +à écrire chaque jour sur ce modèle quelqu'un ou +quelques-uns des temps d'un autre verbe de la même +conjugaison, vous serez étonné vous-même de la facilité +avec laquelle ils suivront cette marche et exécuteront en +même temps les signes de chacune des parties de ces +verbes. Vous pouvez confier l'examen de leur travail +journalier à quelqu'un de vos plus habiles, et cela n'exigera +de lui que peu de minutes d'attention. Mais assurez-vous +qu'ils soient bientôt en état de suivre vos leçons en +répétant, je veux dire en faisant répéter devant eux cinq +ou six fois de suite chaque demande et chaque réponse,<a name="page_210" id="page_210"></a> +et leur faisant faire les mêmes signes qu'ils auront vu +faire aux autres. Nous avons de jeunes enfants qui s'en +tirent assez bien de cette manière.</p> + +<p>«J'ai voulu vous écrire celle-ci de ma main lourde et +tremblante; je me servirai toujours dans la suite de celle +de mon domestique.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite considération, +monsieur,</p> + +<p> +«V. T. h. et très-obéis. serv. <span style="margin-left: 5%;">***.»</span><br /> +<br /> +Ce 12 avril.<br /> +</p> + +<p class="r">Ce 20 décembre.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Monsieur et très-cher confrère,</span><br /> +</p> + +<p>«Causons un peu en tête à tête, comme il convient à +deux instituteurs qui s'expliquent l'un avec l'autre sur la +science qu'ils professent. A quelque endroit que j'ouvre +un des volumes de ma Bible italienne, je la lis couramment +en françois aux personnes présentes: je l'entends +donc. Cependant s'il m'eût fallu composer moi-même en +italien cette phrase que je viens de traduire si facilement, +j'aurais eu besoin de mon dictionnaire pour y réussir. Il +est donc plus aisé d'entendre une langue que d'avoir +présents à l'esprit tous les mots qui la composent, et il est +encore plus difficile de retenir l'orthographe de chacun +de ces mots.</p> + +<p>«Je crois, monsieur, que nous devons être contents +lorsque nos sourds-muets comprennent tous les mots que +nous leur avons donnés sur leurs cartes, et que nous ne +devons pas exiger qu'ils en retiennent l'orthographe. Il +suffit qu'ils ne les confondent pas les uns avec les autres.<a name="page_211" id="page_211"></a></p> + +<p>«La plupart des femmes et des filles estropient la moitié +des mots qu'elles écrivent, et cependant elles n'en +confondent point la signification. Aussi ne se trompent-elles +point sur nos phrases, quoique nous les écrivions +autrement qu'elles. Contentons-nous, dans les commencements, +de voir nos sourds-muets en savoir autant que +toutes ces personnes. Où en serions-nous, s'il fallait que +tous les enfants auxquels on fait apprendre les premiers +éléments de notre religion sussent en orthographier tous +les mots, et nous imaginerons-nous <i>qu'il n'en laiz autant +pa parseu qu'il n'en lais peux pa egrirgore leu mau</i>. Quel +doit être, monsieur, notre but avec les sourds-muets, +c'est de leur faire comprendre et non de les faire écrire, +c'est-à-dire, composer d'eux-mêmes. Vos enfants devroient +déjà savoir plusieurs centaines de mots, comme +ceux de M. Guyot, et il paraît qu'ils sont bien éloignés de +compte. Vous martelez la tête de vos élèves pendant qu'il +étend et développe les idées des siens. Vous prenez vous-même +et vous leur donnez une peine totalement inutile +pour leur apprendre une science que nous n'enseignons +jamais à nos disciples, et qu'ils n'apprennent que par un +usage quotidien. Tous ceux que vous avez vus chez moi +ne l'ont pas apprise autrement, et nos plus jeunes suivent +la même route. Mais en voulant assujettir les vôtres dès le +commencement à savoir ce qu'ils ne doivent apprendre +que par un long usage, vous risquez de les dégoûter, et +c'est un des inconvénients le plus à craindre dans l'instruction +des sourds-muets.</p> + +<p>«Il y a déjà longtemps, monsieur, que vos élèves devraient +avoir appris les conjugaisons des verbes actifs. +Vous auriez vu, par expérience, combien cette opération +ouvre l'esprit, eu égard au nombre de petites phrases<a name="page_212" id="page_212"></a> +qu'elle donne occasion d'expliquer aux sourds-muets, et +qu'on peut leur apprendre à composer eux-mêmes, après +leur avoir fait conjuguer plusieurs autres verbes sur le +modèle du verbe <i>porter</i>, qu'on leur laisse sous les yeux +pendant un temps assez long.</p> + +<p>«Ayant appliqué et fait appliquer plusieurs fois aux +sourds-muets les signes qui conviennent aux personnes, +aux nombres, aux temps et aux modes de ce verbe, vos +élèves marcheront tout seuls lorsque vous leur dicterez +par signes: <i>je pousse la table</i>, <i>tu tirais le rideau</i>, <i>il a fermé +la fenêtre</i>, <i>nous avions allumé le feu</i>, <i>vous arrangerez les +chaises</i>, <i>ils mangeront la soupe</i>, etc., etc.</p> + +<p>«Vous observerez, monsieur, qu'ils ne feront point de +fautes d'orthographe dans les verbes parce qu'ils les écriront +nécessairement quand ils auront appris à les conjuguer +d'après le modèle du verbe <i>porter</i>, et s'ils s'en écartent, +vous les y ramenerez, en mettant votre doigt dessus. +Dès lors, ils se corrigeront eux-mêmes. Ils ne feront point +non plus de fautes dans les noms, parce que, sur vos signes, +ils les écriront, non d'après leur mémoire, mais +d'après leurs cartes, sur lesquelles ils sont correctement +orthographiés.</p> + +<p>«Vous verrez, monsieur, le plaisir que vos élèves +prendront à ces opérations. Souvenez-vous que vous ne +pourrez les instruire qu'autant que vous les amuserez!</p> + +<p>«Je vous envoie une lettre que j'ai reçue de M. Guyot, +je crois que vous serez bien aise de la lire. Je le sommerai, +comme vous, de supprimer le titre de <i>maître</i>, ou je n'écrirai +plus, n'étant et ne voulant être autre chose, que votre +très-cher ami et très-simple confrère dans l'institution +des sourds-muets.</p> + +<p><i>P. S.</i> «Monseigneur votre archevêque est à même de<a name="page_213" id="page_213"></a> +former en France le premier établissement pour ces infortunés, +en faisant entrer à votre hôpital les douze sourds-muets +qu'on vous présente. On dit qu'il est sur son départ. +Je lui en dirai quelques mots, si je puis avoir l'honneur de +le voir.</p> + +<p>«Amitiés, compliments, respects, que je n'ai pas le +temps de détailler.»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>On trouve, en outre, dans le <i>Cours d'instruction d'un +sourd-muet</i>, un extrait d'une lettre de l'abbé de l'Épée au +même, du 25 novembre 1785, et une autre lettre du premier, +du 18 décembre de la même année.</p> + +<p class="cnt"><a name="note_h" id="note_h"></a>N<small>OTE <b>H.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Lettre de l'abbé Sicard à Mme Guénard de Mevé, que nous a +communiquée le sourd-muet Guzan de la Peyrière, fils du +général de ce nom. Il regrettait de n'en avoir pas conservé +la date.</i></p></div> + +<p>«Vous devez être surprise, Madame, de n'avoir reçu +aucune reponse de mon élève Massieu, ni de moi à votre +aimable lettre contenant un acrostiche charmant, plein +d'esprit et d'une si grande facilité qu'on ne soupçonnerait +pas que c'est un acrostiche, si les lettres qui forment le +nom étaient écrites dans la forme ordinaire.</p> + +<p>«Mais, Madame, mon élève, tout enfant de la nature +qu'il était, n'a pas moins été effrayé de l'énorme distance +qui existe entre vous et lui, et n'a pas osé vous répondre. +Il m'a prié de le faire, et je n'en ai trouvé le temps qu'aujourd'hui.<a name="page_214" id="page_214"></a></p> + +<p>«Que de grâces n'ai-je pas à vous rendre, Madame, +pour tout ce que vous avez bien voulu dire d'honorable et +d'obligeant sur mon compte! Il me faudrait la plume qui +a peint d'une manière si touchante le caractère et les +vertus de l'illustre sœur du plus infortuné des monarques, +et la mienne ne sait faire que l'analyse grammaticale ou +logique de ces périodes aimables qui sont les jeux du talent +et du goût. J'irai, Madame, quand les jours seront plus +beaux et moins courts, vous exprimer le sentiment d'admiration +qui vous est si justement dû, et mon élève, que +j'ai constamment associé à toutes mes jouissances de cœur, +partagera celle-ci, comme une récompense du plaisir qu'il +a eu le bonheur de vous faire.</p> + +<p>«Si vous désirez assister quelque autre fois à nos exercices, +vous saurez que nous en avons un, le premier lundi, +et un autre, le troisième de chaque mois, à midi très-précis. +Il faut à tout le monde des billets pour entrer; mais pour +l'auteur de tant d'œuvres intéressantes écrites avec tant +de grâces, un nom entouré d'une aussi belle auréole que +le vôtre servira d'entrée à la plus nombreuse société.</p> + +<p>«Agréez, Madame, l'hommage de ma plus haute estime +et de mon respectueux dévoûment.</p> + +<p class="r">«S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_i" id="note_i"></a>N<small>OTE <b>I.</b></small></p> + +<p class="r">Paris, le 13 février 1811.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur +des hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de<a name="page_215" id="page_215"></a> +France, de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et +de l'ordre de Saint-Wladimir, etc., etc.</i></p></div> + +<p class="c"> +«A Mme LELIÈVRE, à Laval, département de<br /> +la Mayenne.<br /> +</p> + +<p>«Je crois, Madame, ne devoir pas faire, par rapport à +votre aimable enfant, la faute que vous me proposez. La +crainte que vous avez qu'il ne coure quelque risque par +rapport aux circonstances actuelles est sans fondement; +j'espère faire cesser cette crainte, quand je vous aurai dit +comment se comportent les troupes coalisées dans les +villes de France où elles viennent, à l'égard des maisons +d'éducation. Ils font écrire au-dessus de la porte ces mots: +<i>Peine de mort à quiconque oserait violer cet asile de l'innocence +et y porter un pied téméraire</i>. C'est ce qu'ils ont fait +à Nancy, où il y a beaucoup de maisons d'éducation. Je le +tiens du proviseur du lycée de cette ville.</p> + +<p>«Soyez bien tranquille, Madame, sur le sort de cet +aimable enfant! Il est plus en sûreté auprès de moi qu'il +ne le serait partout ailleurs.</p> + +<p>«Quant à la place que vous désirez depuis longtemps +faire obtenir à votre fils, et que je ne lui souhaite pas +moins, la manière infaillible de réussir serait d'obtenir de +M. de Fermont, conseiller d'État et directeur général de +la Dette publique, qu'il la sollicitât du ministre de l'Intérieur +qui seul en dispose. Mais il faut que ce conseiller +d'État, qui a le plus grand crédit, ne se borne pas à une +seule requête, il faut qu'il prenne la peine de la réitérer +souvent, jusqu'à ce qu'enfin il ait obtenu ce qu'il demande. +Tant que ce sera mademoiselle de Fermont qui seule la +demandera, nous n'obtiendrons rien. Mais je suis bien<a name="page_216" id="page_216"></a> +convaincu que M. de Fermont ne sera pas refusé; et je suis +persuadé aussi que la respectable sœur obtiendra tout de +son frère.</p> + +<p>«Voilà, Madame, ce que j'aurais dû vous dire depuis +longtemps, et c'est la seule manière de réussir.</p> + +<p>«Quant à mon crédit pour une pareille faveur, il est +absolument nul, et je ne puis absolument rien. Personne +assurément, Madame, ne s'y emploierait avec plus d'empressement +que moi; mais, je vous le répète, il n'y a à +intéresser que M. de Fermont, parce qu'il me paraît démontré +qu'il n'y a que lui qui puisse réussir.</p> + +<p>«Je suis, Madame, avec un dévoûment aussi étendu +que respectueux,</p> + +<p class="r">«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,<br /> +<br /> +«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_j" id="note_j"></a>N<small>OTE <b>J.</b></small></p> + +<p class="r">Paris, le 15 janvier 1815.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur +des hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France +et de plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris, +membre de la Légion d'honneur et des ordres de Saint-Wladimir +de Russie et de Wasa de Suède.</i></p></div> + +<p class="c">«<i>A mon bon Laya.</i></p> + +<p>«Vous aurez, mon cher ami, j'aime à m'en flatter, du +plaisir à apprendre, tout le premier, que la nouvelle +débitée par les journaux à l'occasion de l'ordre de Wasa, +qu'ils ont dit m'avoir été donné par le roi de Suède,<a name="page_217" id="page_217"></a> +vient d'être confirmée. C'est la reine elle-même qui vient +de m'en envoyer directement la décoration par une lettre +écrite de sa main. Celui qui me l'a remise m'a dit qu'il +fallait la faire imprimer dans les journaux, et que le <i>Moniteur</i> +devait en avoir la primeur. Je vous envoie l'original +et la copie de cette charmante lettre, pour que vous ayez +la bonté d'engager l'ami Sauvo à ne pas en retarder l'insertion, +et je dois vous l'avouer (on avoue ses faiblesses à +l'ami qu'on chérit le plus), afin que l'éloquence du cœur +du chantre d'Eusèbe dise un petit mot en faveur de celui +à qui la reine adresse cette lettre flatteuse.</p> + +<p>«Conservez précieusement l'original pour le montrer, +s'il est nécessaire, à M. Sauvo. La copie servira aux imprimeurs. +En vous demandant de l'encadrer dans un petit +mot d'éloge, je me constitue d'avance votre <i>débiteur</i>.</p> + +<p>«Adieu, mon ami, je vous embrasse tous deux avec +<i>votre permission</i>.</p> + +<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p>«P. S. J'enverrai chercher demain l'original.»</p> + +<p class="cnt"><a name="note_k" id="note_k"></a>N<small>OTE <b>K.</b></small></p> + +<p>«Dans la soirée de samedi dernier, 25 juillet 1817, vers +neuf heures et demie, les élèves étant profondément endormis, +nous fûmes avertis par des cris d'alarme que le feu +était à l'Institution. Je sortis et j'aperçus l'église Saint-Magloire, +qui forme l'aile gauche des bâtiments, toute en +feu; l'intérieur ressemblait à une fournaise. J'ordonnai de +faire lever les enfants, de les conduire au jardin, et je +m'occupai de mettre en sûreté les objets les plus précieux +de l'établissement: la comptabilité, la caisse, etc. Je me<a name="page_218" id="page_218"></a> +réunis ensuite aux autres personnes de la maison pour +tâcher d'arrêter les progrès de l'incendie.</p> + +<p>«Une chaîne, uniquement composée des sourds-muets +et des employés de la maison, fut établie depuis le bassin +du jardin jusqu'à l'endroit où vint se placer la première +pompe. Mais cette chaîne était trop courte, nous manquions +de seaux. Le courage supplée à tout. La pompe +est alimentée et joue, mais elle est insuffisante. L'incendie +fait des progrès. M. Bébian, répétiteur, s'occupe de nous +procurer des secours à l'extérieur. On avertit la mairie, +les postes voisins, on dépêche des messagers de toutes +parts. De faibles détachements arrivent, ils ne suffisent +pas à arrêter les indifférents qui continuent tranquillement +leur chemin.</p> + +<p>«Mais ils sont suivis par d'autres détachements qui +nous envoient des travailleurs. Les chaînes se renforcent, +les pompes sont bien servies. Pourtant l'eau va manquer. +Le bassin, le réservoir, tout est épuisé. On essaie alors +d'établir différentes chaînes à l'extérieur, dans les maisons +voisines. Néanmoins, les passages étroits, le peu +d'eau que fournissent les personnes qui en tirent ou qui +pompent, tous ces obstacles font languir le service, et empêchent +de se rendre maître du feu qui est devenu très-violent, +surtout à l'endroit le plus dangereux, contre le +pignon du grand bâtiment, dont le haut se termine par +une cloison en charpente qui ferme l'horloge, laquelle +communique avec les combles de ce corps de logis. Les +craintes redoublent à la vue d'un danger aussi imminent.....</p> + +<p>«On crie de tous côtés: De l'eau! de l'eau! Enfin, de +gros tonneaux à incendie arrivent et nous rendent l'espérance. +Plus de huit pompes ne chôment pas, trois sont<a name="page_219" id="page_219"></a> +dirigées par de courageux sapeurs-pompiers, qui manœuvrent +avec le plus grand sang-froid vers les ouvertures du +pignon d'où sortent une fumée si épaisse, une chaleur si +étouffante, qu'en y arrivant j'ai failli être suffoqué. Après +un long et opiniâtre travail, on a maîtrisé le feu et l'on +déclare passé le péril qui avait été imminent pendant +plus de trois heures.</p> + +<p>«Les secours inutiles évacuèrent la cour, une seule +compagnie resta et continua le service de deux pompes, +qui ne cessèrent d'arroser le bâtiment jusqu'à huit heures +du matin.</p> + +<p>«Nos sourds-muets ont travaillé pendant tout le temps +qu'a duré le feu, avec une ardeur à faire envie aux plus +braves.</p> + +<p>«Une malheureuse expérience de physique avait été la +cause de cet incendie; l'ancienne église, dont il a été +question, était louée à la Chambre des pairs pour servir, +pendant l'hiver, de serre aux orangers du jardin du +Luxembourg. A notre insu, on l'avait prêtée à M. Biot +pour y faire des démonstrations. Deux fourneaux se trouvaient +aux extrémités de l'emplacement, et communiquaient +par de longs et gros tubes. Le 25 juillet, de neuf +heures à neuf heures et demie du soir, la matière inflammable +échauffée, en se dilatant, brisa les tubes, fit sauter +les fourneaux, s'élança au plancher qui, en quelques minutes, +devint la proie des flammes.»<a name="page_220" id="page_220"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_l" id="note_l"></a>N<small>OTE <b>L.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Détails sur la visite du duc d'Angoulême à l'Institution des +sourds-muets de Paris, publiés par le</i> Moniteur universel +<i>du 29 juin 1819</i>.</p></div> + +<p>Le prince adresse quelques questions aux élèves qui y +répondent de la manière la plus satisfaisante. On remarque +particulièrement les définitions suivantes du jeune Berthier +et de Massieu:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>D.</i> A Berthier: «Qu'est-ce qu'un roi?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est le juge et le pasteur d'un peuple, le chef d'une +nation, le père d'une famille.</p> + +<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la Charte?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est l'ensemble des lois fondamentales d'un État +qu'un roi a promulguées pour assurer les droits de tous +les citoyens.</p> + +<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la religion?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est le culte qu'on rend au créateur de tout, c'est +l'acte d'union et d'alliance entre Dieu et le genre humain.»</p> + +<p>L'élève ajoute: «Que Votre Altesse me permette d'être +le trop faible interprète de mes camarades et de lui exprimer +le bonheur que nous éprouvons en contemplant les +traits d'un rejeton d'Henri IV. C'est véritablement aujourd'hui +que nous pouvons sentir toute l'importance d'une +éducation qui nous met à même de joindre l'expression de +nos sentiments à la voix de la France entière qui célèbre +vos bienfaits.»<a name="page_221" id="page_221"></a></p> + +<p><i>D.</i> A Massieu: «Qu'est-ce qu'un roi?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est le chef d'une nation, le père d'un grand +peuple, celui qui nous gouverne, qui nous fournit tout ce +qui nous est nécessaire et nous préserve des méchants.</p> + +<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la Charte?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est une constitution ou un assemblage de lois +fondamentales qui maintient une forme de gouvernement +et garantit les droits et les devoirs des hommes contre les +tyrans qui pourraient leur nuire.</p> + +<p><i>D.</i> «Qu'est-ce que la religion?</p> + +<p><i>R.</i> «C'est une alliance entre Dieu et les hommes, c'est +le culte que nous rendons au Créateur, le résumé de nos +devoirs envers notre souverain Maître, envers nos semblables, +envers nous-mêmes. La religion est à l'Église ce +que la boussole est au vaisseau.»</p></div> + +<p class="cnt"><a name="note_m" id="note_m"></a>N<small>OTE <b>M.</b></small></p> + +<p>M<small>ONITEUR</small> <i>du 18 août 1818</i>.</p> + +<p>«Le 17 août, Louis XVIII reçut, à l'issue de la messe, +M. l'abbé Sicard, qui avait obtenu de lui présenter un de +ses élèves, le jeune Ferdinand Berthier, qui désirait offrir +à Sa Majesté un dessin du portrait d'Henri IV, d'après le +tableau peint par Probus, qui figure dans la grande galerie +du Musée. Le roi félicita le maître, M. Lecerf, professeur +de dessin à l'École, des succès de son élève.</p> + +<p>«L'abbé Sicard saisit cette occasion d'offrir à Sa Majesté +un exemplaire de l'ouvrage intitulé: «<i>Essai sur l'introduction +à la connaissance des signes et du langage naturel</i>, +par M. Bébian, l'un des professeurs de mon Institution. +Elle<a name="page_222" id="page_222"></a> +accueillit avec bienveillance le jeune dessinateur; et +quand le directeur lui eut dit qu'il était aussi fort dans les +autres parties de l'enseignement, Elle lui répondit qu'Elle +n'en était pas surprise, sachant qu'on pouvait appliquer +au directeur ce passage de l'Évangile: «<i>Et surdos fecit +audire et mutos loqui.</i>»</p> + +<p class="cnt"><a name="note_n" id="note_n"></a>N<small>OTE <b>N.</b></small></p> + +<p>On conçoit sans doute que ces lettres sont toutes familières. +Le style n'a rien à y voir; mais, telles qu'elles sont, +elles montrent, sous leur jour le plus favorable, l'inépuisable +bonté, le dévouement sans bornes de l'auteur pour +ses intéressants élèves.</p> + +<p class="c"> +«<i>A Mme Robert.</i><br /> +</p> + +<p>«Vous écrivez, madame, de si jolies lettres, qu'on ne +peut vous en garder le secret. Je dois vous avouer que je +n'ai pu m'empêcher de lire la vôtre à quelques amis, qui +m'en ont demandé des copies, et qui désirent la voir imprimée, +pour la partie seulement qui regarde M. Fabre. +On m'a fait promettre de vous en demander la permission. +J'acquitte ma promesse. J'ai vu ce M. Fabre, et j'ai obtenu +qu'il me recevrait une seconde fois. Ne vous dérangez pas! +Attendez-moi vendredi prochain, vers sept ou huit heures, +et je vous rendrai compte de ce que j'aurai vu et de ce +qu'on m'aura dit. Suspendez d'ici là tout jugement!</p> + +<p>«En attendant, il n'y aurait pas de mal à permettre +l'insertion de la lettre de ce savant dans quelque journal. +Il en serait flatté, et cela pourrait servir à l'intéresser à +vos enfants; il consentirait ainsi à faire des expériences +sur eux.<a name="page_223" id="page_223"></a></p> + +<p>«Agréez, ma chère dame, l'assurance d'un dévouement +sans bornes.</p> + +<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p class="c"><i>Réponse de Mme Robert à l'abbé Sicard, sans date, +mais évidemment du 4 mars 1811.</i></p> + +<p>«Pourriez-vous, monsieur, me donner l'explication +d'un article inséré dans la <i>Gazette de France</i> d'hier (3 mars +1811)? On y annonce un miracle qui m'intéresse d'autant +plus qu'il a été opéré sur un de vos élèves nommé Grivel, +et c'est à un M. Fabre d'Olivet, très-profond dans la +science de la cabale qu'on prétend en être redevable il a +rendu, dit-on, l'<i>ouïe</i> à ce jeune sourd-muet de <i>naissance</i>, +par des moyens inconnus des modernes et très-familiers +aux prêtres d'Égypte. Il paraît que les mystères d'<i>Isis</i> lui +ont été dévoilés et qu'il a des relations fréquentes avec le +Père Éternel. Ayant deux sujets dans ma famille, sur lesquels +ce savant cabaliste pourrait exercer ses talents distingués, +j'ai voulu vous consulter, monsieur, avant de lui +confier les oreilles de mes enfants. S'il fait des miracles, +vous me le direz franchement, et, s'il est <i>sorcier</i>, vous +m'absoudrez du péché que l'amour maternel m'aura fait +commettre; car je ne vous cache pas que j'emploierai les +moyens les plus diaboliques, dussé-je en faire pénitence +toute ma vie.»</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><a name="page_224" id="page_224"></a></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c"> +<i>Nouvelle lettre de l'abbé Sicard à la même,<br /><br /> +évidemment aussi du mois de mars 1811.</i></p> + +<p>«Je viens de lire, ma chère dame, l'article de la <i>Gazette +de France</i>, dont vous avez pris la peine de me parler. Je +n'ai plus vu le jeune Grivel depuis qu'il a quitté l'Institution +pour aller essayer des moyens curatifs qui, dit-on, +lui ont rendu l'ouïe et, par suite, la parole. Je tâcherai +d'engager sa mère à me le confier pour la séance du 16, +et si je puis l'obtenir, je vous en préviendrai. Vous savez +qu'on exagère tout. Je doute fort de l'entier succès, tant +vanté par l'auteur de l'article. Je m'en assurerai et vous +épargnerai la peine d'aller la première à la découverte.</p> + +<p>«En attendant, recevez mes tendres remercîments de +ce que vous avez fait auprès de M. Laujon<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Je ne doute<a name="page_225" id="page_225"></a> +pas que vous n'ayez contribué, pour beaucoup, au succès +de M. de Chateaubriand. Vous ne pouvez vous faire une +idée de tout ce que mon <i>Anacréon</i> a eu à éprouver de mauvais<a name="page_226" id="page_226"></a> +traitements de la part du parti contraire. M. de Chateaubriand +n'ignorera pas tout ce qu'il vous doit.</p> + +<p> +«Agréez mes tendres hommages,<br /> +</p> + +<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p class="c"><i>Nouvelle lettre à Mme Robert.</i></p> + +<p>L'en-tête est ainsi conçu:</p> + +<p class="r">Paris, le 25 juin 1816.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur +des hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France +et de plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris.</i></p></div> + +<p>«Je dois commencer, madame, par vous demander +mille fois pardon d'avoir si longtemps différé de répondre +à votre aimable lettre. Je puis enfin y répondre.</p> + +<p>«Je n'ai, madame, aucune connaissance d'un sourd-muet +qui ait recueilli quelque bienfaisant effet du magnétisme, +et auquel on ait fait éprouver l'application de ce +moyen. Ce n'est pas que je ne croie à l'existence de cet +agent merveilleux, ni que je doute de ses effets. Je vous +confesse que j'ai la bêtise de croire et à l'existence de l'un +et à celle des autres, quoi qu'en dise en plaisantant +M. Hoffman, dans le <i>Journal des Débats</i>.</p> + +<p>«Agréez, ma chère dame, l'assurance de mon inaltérable +et respectueux attachement.</p> + +<p class="r">«L'abbé S<small>ICARD</small>.»<br /> +</p> + +<p><a name="page_227" id="page_227"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_o" id="note_o"></a>N<small>OTE <b>O.</b></small></p> + +<p class="c"><i>Discours de Ferdinand Berthier sur la tombe de Paulmier.</i></p> + +<p class="r">Le 10 mars 1817.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Mes frères, mes amis, mes enfants,</span><br /> +</p> + +<p>«Vous le voyez tous, la reconnaissance m'appelle à +remplir un devoir sacré sur la tombe qui va recevoir les +dépouilles mortelles d'un de mes anciens maîtres, Paulmier. +Comment puis-je mieux acquitter cette dette du +cœur qu'en adressant devant vous quelques expressions +de regret à sa mémoire, dans une langue qui lui fut +chère?</p> + +<p>«L'enseignement des sourds-muets perd en Paulmier +un de ses vétérans, <i>une tradition vivante de la doctrine de +l'abbé de l'Épée</i>, comme on l'a si judicieusement observé; +l'École de Paris pleure en lui un instituteur d'un dévoûment +inépuisable, un homme capable d'apprécier ce qu'il +y a de respectable, d'imposant, de religieux, dans ce grand +sacerdoce.</p> + +<p>«Savez-vous, mes frères, mes vieux et jeunes amis, +quel heureux hasard avait fixé le vénérable Paulmier +auprès de ceux qu'il se plaisait à appeler ses chers +enfants?</p> + +<p>«Fils d'un ancien militaire, il fut chargé encore bien +jeune de conduire à l'armée du Nord quarante voitures +attelées chacune de quatre chevaux normands, et il devint +successivement chef du parc d'artillerie au siége de l'île +de Cadsan (Hollande), fourrier dans l'artillerie de marine +et greffier du terrible tribunal de guerre maritime, lui qui<a name="page_228" id="page_228"></a> +avait l'âme si douce et le cœur si bienveillant. Après +environ quatre ans de séjour à Toulon en cette dernière +qualité, libéré du service, il revint à Paris et suivit les +cours publics de la capitale, avec cette soif d'instruction +qui n'a jamais cessé de brûler son âme.</p> + +<p>«Assistant un jour aux démonstrations de l'abbé Sicard, +il sentit, a-t-il dit lui-même, naître sa vocation, une révolution +s'opéra subitement en lui, et il se trouva comme +illuminé. Dès lors, il se voua tout entier à la réhabilitation +de mes frères, et les divers ouvrages qu'il publia dans +ce but ne décèlent pas seulement, à chaque page, à chaque +ligne, toute la ferveur de son culte pour ses maîtres, les +abbés de l'Épée et Sicard, mais encore toute la sincérité +de son affection pour ses élèves.</p> + +<p>«Après vingt-cinq ans de travaux actifs et pénibles, il +accepta une retraite peu convenable, peu en rapport +(tous ceux qui environnent cette tombe partagent sans +doute mes regrets) avec les services de toute espèce qu'il +avait rendus, avec les sacrifices incessants qu'il s'était +imposés, et ne cessa, jusqu'à son dernier jour, de donner +de nouvelles preuves de son dévouement à notre sainte +cause.</p> + +<p>«O Paulmier! Reçois nos derniers adieux! Jouis du +repos éternel, récompense de tes vertus. Tu vivras éternellement +dans la <i>mémoire du cœur</i> de tes anciens élèves.»</p> + +<p class="cnt"><a name="note_p" id="note_p"></a>N<small>OTE <b>P.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Sur le monument à ériger à la mémoire de l'abbé Sicard, +d'après un journal de l'époque, du 15 décembre 1823.</i></p></div> + +<p>Les souscripteurs pour l'érection de ce monument +apprendront avec intérêt qu'il vient d'être placé vers la +partie nord-est du cimetière du Père-Lachaise, sur un terrain<a name="page_229" id="page_229"></a> +acquis à perpétuité par l'administration de l'établissement +des sourds-muets, à peu de distance du monument +consacré à la mémoire du baron Hue, un des plus fidèles +serviteurs de Louis XVI. C'est là qu'ont été déposés les +restes mortels du célèbre instituteur des sourds-muets.</p> + +<p>Sur ce terrain, entouré d'une grille, s'élève, sur un socle +de granit, une borne en marbre noir, de forme antique, +que domine une croix. A la partie supérieure sont gravées +sur une première ligne, en style d'hiéroglyphes égyptiens, +six mains dans différentes positions, indiquant les +six lettres du nom Sicard, conformément aux signes manuels +adoptés par les sourds-muets de l'Institution de +Paris. On lit au-dessous l'inscription suivante:</p> + +<p class="c"> + <small>ICI<br /> + SONT<br /> +LES RESTES MORTELS<br /> + DE<br /> + L'ABBÉ SICARD.</small></p> + +<p>Il fut donné par la Providence pour être le second créateur +des infortunés sourds-muets.</p> + +<p class="r">(M<small>ASSIEU.</small>)<br /> +</p> + +<p>Grâce à la divine bonté, et au génie de cet excellent +père, nous sommes devenus des hommes.</p> + +<p class="c"> +(M<small>ASSIEU</small> et C<small>LERC</small>, ses élèves, à Londres, 1815.)<br /> + + Né le 12 septembre MDCCXLII.<br /> + Décédé le 11 mai MDCCCXXII.</p> + +<p>De l'autre côté sont gravés ces mots:</p> + +<p class="c"> + <small>CONSACRÉ<br /> + PAR<br /> + L'AMITIÉ<br /> + ET PAR<br /> +LA RECONNAISSANCE.</small> +</p> + +<p><a name="page_230" id="page_230"></a></p> + +<p><i>N. B.</i> Les comptes des fonds furent déposés chez +M<sup>e</sup> Castel, notaire, rue Neuve-des-Petits-Champs, nº 41, +dès que l'emploi en fut réglé.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Paris, 11 décembre 1823.</span><br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_q" id="note_q"></a>N<small>OTE <b>Q.</b></small></p> + +<p class="c"><i>Lettre de Mme Robert (mère de la sourde-muette dont nous +avons parlé) à l'abbé Sicard.</i></p> + +<p>«Je suis désolée, Monsieur, de n'avoir pas reçu plus tôt +votre aimable billet.</p> + +<p>«J'ai vu hier matin M. Laujon, auquel j'ai recommandé +M. de Chateaubriand, sans avoir le bonheur de connaître +cet auteur célèbre, et sans que personne m'eût parlé pour +lui: mon suffrage n'est pas d'un assez grand poids pour +que j'ose espérer qu'il soit de quelque autorité auprès de +M. Laujon; le vôtre et celui de M. l'abbé Morellet<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a> feront<a name="page_231" id="page_231"></a> +assurément pencher la balance, et je vais lui envoyer votre +lettre, afin qu'il en prenne date et qu'il puisse vous certifier +que j'ai sollicité, <i>par sentiment</i>, une place que ses +connaissances profondes et son jugement bien <i>mûri</i> vous +feront accorder à l'homme qui me paraît le plus digne.</p> + +<p>«Le <i>Génie du christianisme</i> m'a consolée dans mes +peines, je dois de la reconnaissance à son auteur, et j'ai +fait apprendre à Fanny<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> les passages tirés de l'<i>Incarnation</i> +et de l'<i>Extrême-Onction</i>. Elle les rend par signes, et +ses gestes égalent presque le sublime de cette prose. Ce +n'est pas le seul titre que M. de Chateaubriand ait auprès +de moi, je ne sais si je dois vous le dire, il m'a fait aimer +les capucins! Son style harmonieux a déjà opéré bien des +miracles, mais il me semble que celui-là en vaut bien un +autre.</p> + +<p>«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite +<a name="page_232" id="page_232"></a>considération.»</p> + +<p class="c"> +<i>Extrait d'une autre lettre de cette dame de mérite<br /> +sur le même sujet.</i><br /> +</p> + +<p>«Savez-vous, Monsieur, qu'il s'en est peu fallu que +M. de Chateaubriand ne l'emportât? Je serais presque +tentée de croire que j'y ai contribué, si l'humilité chrétienne +ne m'interdisait cette petite vanité. En recommandant +cet écrivain distingué, sans le connaître, je pensais +à ce passage d'une lettre écrite de Rome, où il parle d'une +chapelle isolée bâtie sur les ruines de la maison de Varus, +où, entrant un soir, il vit un pauvre à genoux devant une +image de la Vierge. M. de Chateaubriand se mit en prière +à côté de lui, en adressant au ciel des vœux pour cet +inconnu, et en se félicitant de la joie qu'éprouverait cet +infortuné dans le Paradis, lorsqu'il devrait au miracle de +la charité chrétienne d'un passant son bonheur éternel. +L'étonnement du pauvre se retrouvant au pied du trône de +Dieu vis-à-vis de l'âme bienfaisante qui lui valait cette +bonne place et qu'il n'avait rencontrée qu'une fois sur la +terre, réjouissait fort le pieux auteur des <i>Martyrs</i>, et il ne +voile même pas le petit mouvement d'orgueil que lui +inspira la haute faveur dont il jouit à la Cour céleste.</p> + +<p>«J'ai agi, sans me vanter, encore plus charitablement, +je n'ai pas l'espoir de rencontrer M. de Chateaubriand face +à face sur les bancs de l'Institut, et il ne saura jamais que +c'est à une catholique de la rue Saint-Antoine qu'il doit +une partie de sa félicité temporelle. Mais ce qu'il ne faut +pas lui laisser ignorer, c'est que M. Laujon a presque été +victime de la bonne cause: un honorable membre lui a +dit des injures. Notre Anacréon, qui n'a jamais fait d'épigramme, +a été évidemment ému d'une scène qui se passait +devant plusieurs de ses confrères. Il a eu un accès de<a name="page_233" id="page_233"></a> +fièvre des plus violents, et porte encore sur sa figure les +traces de son dévouement à la bonne compagnie.</p> + +<p>«Daignez agréer, Monsieur, l'assurance de ma profonde +considération.»</p> + +<p class="cnt"><a name="note_r" id="note_r"></a>N<small>OTE <b>R.</b></small></p> + +<p class="c"> +<i>A M. Ferdinand Berthier.</i><br /> +</p> + +<p>«Je viens vous parler d'un sourd-muet, nommé Bonnafous, +natif de Bordeaux.</p> + +<p>«Ce sourd-muet est fort instruit. Il faisait l'éducation +de ses frères d'infortune à Fumel, département de la +Gironde. Il l'a cessée. Il est revenu à Bordeaux, mais il n'a +pu y trouver une place. Je me souviens qu'il m'a dit, le +jeudi 6 novembre 1823, qu'il désirait beaucoup s'en aller +en Amérique pour y être instituteur des sourds-muets, et +qu'il m'y appellerait.</p> + +<p>«M. Gauthier, instituteur en second des sourds-muets de +Bordeaux, commissaire de police de cette ville et adjoint +au maire de Caudéran, aux environs, l'a envoyé à Besançon, +où il est instituteur de sourds-muets.</p> + +<p>«Je crois que si vous écriviez à M. Bonnafous, il accepterait +très-volontiers la proposition dont vous m'avez +entretenu. C'est un brave garçon. Il s'est déclaré mon ami +et m'a touché cent fois la main. Son frère qui, comme +lui, n'entend ni ne parle, est marié. Sa femme, son fils et +sa fille sont également privés de l'ouïe et de la parole. Il +est à Brest, où il exerce la profession de voilier. Il n'a pu +trouver une place à Bordeaux.</p> + +<p>«Mon très-cher ami, faites-moi l'amitié de me dire en +quel endroit de l'Amérique on désire qu'aille ce sourd-muet<a name="page_234" id="page_234"></a> +français, qui est très-capable et bien en état d'instruire +ses frères d'infortune.</p> + +<p class="r">«M<small>ASSIEU</small>.</p> + +<p class="c"><i>Autre lettre de Massieu, datée de Rodez, le 25 octobre 1828, +à Ferdinand Berthier.</i></p> + +<p> +«Mon bien cher ami,<br /> +</p> + +<p>«J'ai reçu votre lettre, qui m'a causé la plus vive satisfaction. +Je croyais, avec bien de la douleur, que vous m'aviez +tous en abomination; mais je me recommandais à la +divine Providence et à la protection du tribunal de première +instance du département de la Seine. Je croyais +aussi que l'on vous avait conseillé de ne plus jamais m'écrire, +parce que l'on vous avait dit que j'étais le plus criminel +des sourds-muets.</p> + +<p>«Quant à ma pauvre sœur, feu mon frère parlant l'avait +engagée à quitter la capitale, où elle avait une bonne +place. Il nous avait demandé trop souvent, à elle et à moi +de l'argent. M. l'abbé Goudelin m'avait conseillé de ne +point lui en envoyer. Il l'avait appelé <i>fin</i>.</p> + +<p>«Hélas! à présent, elle se repent d'avoir abandonné sa +bonne place. Elle ne gagne rien, et se trouve obligée de +travailler à la terre.</p> + +<p>«Pour moi, je ne suis point propre à être cultivateur +du sol, mais à l'être de mes compagnons d'infortune.</p> + +<p>«Venons à l'affaire des États-Unis! M. Gard m'a dit, en +1823, qu'un Américain était venu lui proposer de s'en +aller dans son pays, mais qu'il lui avait demandé +30,000 francs, avec la nourriture, le logement, la lumière, +le chauffage, le blanchissage, les médicaments, etc., et +que l'étranger avait trouvé que c'était trop cher. Arrivé à<a name="page_235" id="page_235"></a> +Paris, il avait été trop heureux d'y trouver M. Clerc, qui +s'était empressé d'accepter ce qu'il lui avait offert +(2,500 francs, avec la table, le logement, etc.). M. Valentin, +de Toulouse, et M. Honorat, de Nîmes, tous deux +répétiteurs sourds-muets, fort instruits et très-versés dans +l'art d'instruire leurs frères d'infortune, furent les imitateurs +de M. Gard et ne voulurent point s'en aller en Amérique. +D'ailleurs, l'administration de l'Institution royale +de Bordeaux est on ne peut plus contente d'eux, et les +gardera toute leur vie. Un des surveillants de la même +école, ayant été appelé en Amérique, a offert à un des +élèves de le suivre là-bas pour y être répétiteur; mais +personne n'a accepté cette proposition.</p> + +<p>«Si je n'avais pas été appelé à l'établissement où je suis +actuellement, j'aurais fait une pétition au gouvernement +ou au tribunal de première instance de la Seine, pour en +obtenir l'autorisation de voyager en Amérique et d'y être +professeur de mes frères d'infortune.</p> + +<p>«Ma nouvelle méthode est plus claire, plus instructive, +plus graduelle que l'ancienne.</p> + +<p>«Notre brave ami M. Gourdin instruit les sourds-muets +comme les professeurs ordinaires instruisent les +élèves parlants. Il m'aime autant que je l'aime. Nous +sommes bons amis. Je lui ai montré votre lettre. Il vous +remercie beaucoup de la bonté que vous avez eue de vous +rappeler à son souvenir, et il me charge de vous dire mille +choses des plus amicales.</p> + +<p>«Il m'a dit que M. Bertrand, un de vos anciens camarades, +qui est à présent instituteur et directeur de la nouvelle +école des sourds-muets, à Limoges, ferait bien d'accepter +les fonctions de professeur de sourds-muets en +Amérique.<a name="page_236" id="page_236"></a></p> + +<p>«M. l'abbé Perier est reparti mardi 14 du courant pour +Paris, d'où il reviendra ici au mois de janvier ou de février +prochain. Il reprendra la direction de son école, et y restera +toujours, à ce qu'on dit.</p> + +<p>«Présentez, s'il vous plaît, mes respects à M. Keppler, +mes civilités à MM. Paulmier, Lenoir, Gazan, à MM. les +abbés Perier, Salvan et à toutes mes connaissances. Saluez +de bon cœur, de ma part, les dames Salmon.</p> + +<p>«Croyez, mon très-cher ami, à la sincérité de mes sentiments.</p> + +<p> +«Votre très-affectionné,<br /> +</p> + +<p class="r">«J<small>EAN</small> M<small>ASSIEU</small>, professeur<br /> +<br /> +à l'École départementale des sourds-muets de Rodez.<br /> +</p> + +<p class="cnt"><a name="note_s" id="note_s"></a>N<small>OTE <b>S.</b></small></p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Massieu, premier répétiteur de l'École royale des sourds-muets +de Paris, à M. le préfet du département du Nord.</i></p></div> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Monsieur le préfet,</span></p> + +<p class="r">(Cette lettre doit être de 1820 ou de 1824.)<br /> +</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous demander pardon si je prends +la liberté de vous écrire. La bonté que vous avez eue de +me promettre de placer sous vos auspices mes frères et +sœurs d'infortune, me donne la hardiesse de vous prier +en grâce de vouloir bien faire admettre à l'Institution des +sourds-muets d'Arras la jeune sœur d'un sourd-muet, +nommé Quique de Leers, ainsi que le jeune enfant que j'ai +eu l'honneur de vous présenter. J'ose aussi les recommander<a name="page_237" id="page_237"></a> +à votre bienveillance, à votre inépuisable bonté, +et je vous aurai, Monsieur le préfet, la plus véritable obligation +de la faveur que vous leur accorderez.</p> + +<p>«Je profite de cette occasion pour vous témoigner combien +je suis sensible à toutes les marques de sympathie +dont vous m'avez comblé. Je voudrais vous exprimer +toute ma gratitude, mais la pauvreté de la langue française +me met en défaut.</p> + +<p>«J'ai montré la lettre que vous m'avez fait l'honneur +de m'écrire à mon respectable et illustre maître, l'abbé +Sicard, qui m'en a témoigné la plus vive satisfaction. En +même temps, il m'a dit qu'il irait l'an prochain à Arras et +à Lille, accompagné de deux autres élèves et de moi. Je +crois devoir vous mander que la santé de ce vénérable +bienfaiteur de l'humanité s'améliore chaque jour, Dieu +merci! Mais je crains que son âge ne l'empêche de voyager +les vacances prochaines dans votre département. S'il en +est ainsi, je ne laisserai pas d'y mener le jeune Berthier.</p> + +<p>«Croyez, Monsieur le préfet, que, si j'accompagne dans +ces voyages le célèbre successeur de l'immortel abbé de +l'Épée, j'éprouverai la joie la plus grande à publier la +gratitude que j'ai et aurai toujours de ses bontés paternelles +et des soins pénibles et constants qu'il n'a cessé de +prodiguer à mon éducation.</p> + +<p>«Veuillez bien, Monsieur le préfet, agréer l'hommage +de mes sentiments respectueux et reconnaissants et présenter +mes respects à madame la baronne.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron,</p> + +<p> +«Votre très-obéissant et très-humble serviteur,<br /> +</p> + +<p class="r">«M<small>ASSIEU</small>.»<br /> +</p> + +<p><a name="page_238" id="page_238"></a></p> + +<p class="cnt"><a name="note_t" id="note_t"></a>N<small>OTE <b>T.</b></small></p> + +<p>La première institution de sourds-muets, établie en Amérique, +est celle d'Hartford, capitale de l'État de Connecticut. +Elle doit son introduction dans ce pays au docteur Cogswell +qui, ayant eu parmi ses enfants une fille devenue sourde-muette +à l'âge de trois ans, chercha les moyens de soulager +son infortune par l'instruction à défaut des remèdes +qu'il avait inutilement essayés pour lui rendre le sens de +l'ouïe. Il savait qu'il y avait en Europe, et surtout en +France, plusieurs écoles ouvertes à ces malheureux: les +papiers publics le lui avaient appris; il désira qu'il y en +eût au moins une dans la ville qu'il habitait. Il en parla +à quelques-uns de ses amis, entre autres au révérend +Thomas H. Gallaudet, et tous s'empressèrent de se joindre +à son projet.</p> + +<p>En conséquence, M. Gallaudet, ministre du saint Évangile, +jeune homme plein de zèle et de bienveillance, +entreprit le voyage d'Europe et arriva à Paris dans le +printemps de 1816. Il se présenta chez M. l'abbé Sicard, +qui lui fit l'accueil le plus cordial. M. Gallaudet, étudiant +la méthode d'instruction, assistait aux classes et recevait +des leçons particulières de M. Laurent Clerc, sourd-muet, +qui, d'élève de M. Sicard, était devenu professeur à vingt +ans, et l'était depuis plus de huit années. Il y avait déjà +trois mois que l'Américain passait ainsi son temps à Paris, +quand il proposa à M. Clerc de l'accompagner aux États-Unis. +Celui-ci accepta cette offre; ils quittèrent Paris en +juin 1816, et arrivèrent à Hartford en août.</p> + +<p>Bientôt ils se mirent à parcourir ensemble les principales +villes de l'Amérique du Nord pour éveiller l'intérêt<a name="page_239" id="page_239"></a> +des habitants en faveur des sourds-muets, et ils réussirent +au delà de leurs espérances. Témoin les nombreux dons +généreux qu'ils reçurent en chemin, et qui leur permirent +d'ouvrir leur école à Hartford, le 17 avril 1817, sous le +titre de <i>Connecticut Asylum for the Instruction and Education +of the deaf and dumb</i>.</p> + +<p>Un an après, c'est-à-dire dans l'hiver de 1818, Clerc +visita Washington pendant la session du Congrès et eut +occasion de s'entretenir <i>par écrit</i> avec James Monroë, +Président des États-Unis, ainsi qu'avec plusieurs membres +de l'une et de l'autre branche de la législature. Ce fut +pour eux une agréable surprise de voir qu'un sourd-muet +pouvait, à défaut de la voix, comprendre et se faire comprendre +au moyen de son crayon; ce qui ne servit pas peu +à déterminer le Congrès à accorder, en 1819, à l'Institution, +une certaine étendue de terre dans l'état d'Alabamas. De +la vente qu'on en fit, on réalisa un fonds assez considérable +pour mettre l'Institution à même de tenir longtemps la +place qu'elle méritait. En reconnaissance de cet acte de +générosité de la part du Congrès, l'Institution changea de +nom et prit celui d'<i>American Asylum for the deaf and dumb</i>.</p> + +<p>Plus tard se sont successivement formées les écoles de +New-York, Pennsylvania, Kentucky, Ohio et Canada, dont +les directeurs actuels doivent à MM. Clerc et Gallaudet +leur connaissance dans l'art d'instruire qu'ils ont transmis +à leurs confrères.</p> + +<p class="cnt"><small>FIN DES NOTES.</small></p> + +<p><a name="page_240" id="page_240"></a></p> + +<p><a name="page_241" id="page_241"></a></p> + +<h2><a name="APPENDICE" id="APPENDICE"></a>APPENDICE</h2> + +<p>C'est au moment où ce livre touchait à sa fin +que, comme on pourra l'imaginer, j'ai dû m'estimer +heureux de recevoir du fils du baron de +Gérando, ancien procureur général de la Cour +impériale de Metz, quelques-unes des lettres de +l'abbé Sicard adressées à cet homme illustre, dont +il a été l'ami et le confrère à l'Institut, et elles +offrent un si grand intérêt pour sa biographie +que je les joins ici avec autant de reconnaissance +que d'empressement.</p> + +<h3>I</h3> + +<p class="r">Ce 7 ventôse an VIII.<br /> +</p> + +<p>Comme je n'ai plus l'espérance de recevoir mon sauvage +et qu'on lui a trouvé une famille, je ne dois plus +différer de vous procurer, ainsi qu'à vos amis, le plaisir +d'assister à une leçon particulière. En conséquence, mon +cher ami, faites vos invitations pour le 15 ventôse, à 10h.<a name="page_242" id="page_242"></a> +très-précises. Je choisis précisément un jour de congé +pour que nous ne soyons pas dérangés. Et pour prendre +toutes les précautions possibles, on n'entrera que par +billets. Ainsi comptez tous ceux et celles que vous voulez +mener, demandez-moi le nombre de billets suffisant et +vous les recevrez à temps.</p> + +<p>Je vous remercie de l'attention amicale que vous avez +eue de me rendre compte de la conversation de Rœderer, +notre constant ami avec le Consul suprême. Je ne pensais +pas que celui-ci voulût jamais me voir et je n'espérais +pas qu'il en eût non plus le temps. Je profiterai des courts +moments qu'il me donnera pour l'intéresser en faveur de +l'instruction publique, comme vous me le recommandez. +Je me garderai bien de lui rien demander pour moi. Il +ne me manque plus rien, Dieu merci, et tous mes vœux +vont être comblés, puisque notre bon ami Camille arrive +et que je suis réuni à mes enfans. Adieu, je vous embrasse.</p> + +<p class="r">S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<p>Demandez tous les billets qu'il vous faudra, plutôt plus +que moins, sans craindre d'être indiscret. Par la voie de +la petite poste.</p> + +<h3>II</h3> + +<p class="r">Ce 23 Nivôse, an VIII.<br /> +</p> + +<p>Jouissez de mon bonheur, puisque nos affections sont +communes, aimable et bon ami. Je suis réintégré dans +mes fonctions le 25 nivôse à dix heures très-précises, je vais +les reprendre à Saint-Magloire, au haut de la rue Saint-Jacques. +Venez avec celle qui partage et vos plaisirs et vos +peines, qui double les uns et qui adoucit les autres, et vous<a name="page_243" id="page_243"></a> +en console, jouir du spectacle touchant de voir un père +retrouver, après 28 mois de séparation, ses enfants +chéris. Vous êtes faits, l'un et l'autre, pour cette scène +touchante. Adieu, je vous embrasse tous deux.</p> + +<p><i>P. S.</i> Si le bon Mathieu et sa charmante femme sont ici, +prévenez-les, je vous prie, de ma part.</p> + +<h3>III</h3> + +<p class="r">Samedi, 11 mars 1815.<br /> +</p> + +<p>Votre aimable réponse est parfaite en tout point, et je +l'adopte dans tout son entier. Les croix et les médailles +vont être distribuées tout à l'heure, et je distribuerai +aussi la monnaie morale, enfin je suivrai, de point en +point, tous vos excellents avis. Je renonce, de bien bon +gré, à tout ce que je vous avais proposé, et que vous n'approuvez +pas, et je trouve que vous avez raison et que je +n'en avais pas. J'ai remis à l'agent, depuis plusieurs jours, +le petit paquet cacheté de l'adorable princesse, je ne sais +pas ce qu'il contient. Décidez de ce qu'il en faut faire. Je +renonce à l'emploi que je vous avais proposé, et c'est sans +le moindre regret. Permettez-moi seulement de vous faire +toutes les propositions qui me passeront par la tête. Je +trouve parfaitement bien que nous tenions séparés nos +deux sexes. D'ailleurs, comme vous l'observez, ces modestes +enfants sont d'une grande édification, pour les assistants. +Je faisais assister les garçons à la paroisse, à la +grand'messe et à vêpres, aux grandes fêtes. Peut-être cet +usage seroit-il bon à reprendre. Peut-être faudroit-il les +y faire aller plus souvent, et dans une des chapelles collatérales, +comme les filles. Réfléchissez là-dessus dans<a name="page_244" id="page_244"></a> +votre sagesse. Entendons-nous pour faire de notre institution +un modèle pour toutes les autres. Vous me trouverez +bien disposé à abandonner tout ce qui ne vous paroîtra +pas propre à atteindre ce but et à adopter pleinement, et +sans restriction aucune, tout ce que vous proposerez.</p> + +<p>Adieu, aimable et excellent camarade. Tous les jours, +je bénis la Providence de tous les avantages que notre +maison retire et retirera de votre dévouement. Conservez-nous +ce tendre intérêt qui fait mon bonheur et aimez-moi +comme je vous aime.</p> + +<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<h3>IV</h3> + +<p class="r">Londres, le 25 juillet 1815.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le Directeur de l'Institution des Sourds-muets; Administrateur +des Hospices de Bienfaisance; Membre de l'Institut +de France et de plusieurs Académies; Chanoine de l'Église +de Paris.</i></p></div> + +<p>On ne m'a pas laissé ignorer, cher et bon ami, tout ce +que nous devons de reconnaissance pour votre dévouement +sans bornes pour notre institution. Nous vous devons, +je le sais, d'avoir été préservés du pillage de la +populace. Vous n'avez épargné ni soins, ni peines pour +nous en garantir. Je n'attends pas, pour vous en remercier, +d'être rendu auprès de vous, et je m'empresse de +remplir un devoir aussi sacré et aussi cher à mon cœur.</p> + +<p>Je quitte Londres, ce soir, pour me rendre avec mes +élèves au port de Brighton qui est à une journée de cette +grande cité, pour aller m'y embarquer pour Dieppe, par<a name="page_245" id="page_245"></a> +le premier paquebot qui en partira. J'espère être rendu à +Paris samedi au soir, 29 de ce mois, ou dimanche, ou pour +le plus tard lundi, 31 du courant.</p> + +<p>Que de choses n'aurai-je pas à vous dire de cette belle +métropole! Et surtout de ses nombreuses institutions de +bienfaisance et d'instruction publique! j'ai vu les établissements +du docteur <i>Bell</i> et de <i>Lancaster</i>, et je les ai vus +avec le plus grand soin, de manière à pouvoir donner là-dessus +les plus grands renseignements. Je les ai visités +avec mon ami M. Laffon Ladébat qui prend le plus vif +intérêt à tout ce qui est utile. Vous aviez bien raison de +me parler de ces utiles écoles. Il faudra nous occuper de +les établir dans notre patrie. Vous me trouverez bien disposé +à être votre collaborateur. Je vous ferai connoître +tout ce qui est fondé ici pour le soulagement et l'instruction +du malheur et de l'enfance, et vous cesserez d'être +surpris de la prospérité de ce vaste empire. L'admiration +va toujours croissant, à mesure qu'on visite les établissements +sans nombre, que la piété des particuliers y forme +sans cesse avec un enthousiasme de bienfaisance qui ne +connoît ni bornes, ni mesure.</p> + +<p>Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de l'aimable et +bonne Annette, ni auprès de mes chers collègues qu'il me +tarde de revoir pour ne plus en être séparé, et agréez mes +tendres amitiés pour votre propre compte. Permettez que +je vous charge aussi de bien des amitiés pour les bons +Salvan et Mauclerc et nos angéliques maîtresses, et pour +nos chers et chères enfants.</p> + +<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<p>Faites-moi l'amitié de dire à Mademoiselle Salmon que +j'ai reçu, hier, sa lettre qui m'a fait un grand plaisir.<a name="page_246" id="page_246"></a></p> + +<h3>V</h3> + +<p class="r">Paris, le 13 décembre 1818.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets +de naissance, l'un des quarante de l'Académie +française.</i></p></div> + +<p>Ne croyez-vous pas, mon cher collègue, que le temps de +nous occuper de l'organisation de notre maison d'instruction +est enfin venu? Tous nos collègues avec lesquels +nous devons faire ce travail si important et si nécessaire +sont, en ce moment, à Paris. Vous savez que nous attendions +leur retour pour cela.</p> + +<p>J'ai beaucoup pensé à cette amélioration, et voici le +résultat de mes réflexions. Je désirerais que nous proposassions +au ministre de rétablir dans l'enseignement le +mode qui fut établi, par l'Assemblée constituante, lors de +la fondation de l'institution, en l'année 1791. Il fut créé +un chef de l'enseignement, et je fus nommé à cette première +place, à laquelle fut attaché, quelques années après +la création, le titre de directeur général, par un arrêté du +ministre.</p> + +<p>2º Il fut créé une 2<sup>e</sup> place d'instituteur sous le titre de +second instituteur, au traitement de 3,000 fr.</p> + +<p>3º Puis deux places d'instituteurs-adjoints, au traitement, +chacun, de 2,400 fr.</p> + +<p>4º Puis deux places de répétiteurs, chacun, au traitement +de 600 fr.</p> + +<p>5º Puis enfin deux places de surveillants, au traitement +de 400 fr.</p> + +<p>Voilà, mon cher collègue, quelle fut la première organisation.<a name="page_247" id="page_247"></a></p> + +<p>Quelques années après, un ministre jugea à propos de +porter le nombre des répétiteurs à 4, et de supprimer les +deux instituteurs-adjoints et c'est là l'organisation actuelle. +Il voulut opérer dans l'institution de Bordeaux le même +changement. Mais tous les employés opposèrent une très-grande +résistance, et le ministre n'insista pas. De sorte +que l'organisation de l'école de Bordeaux resta telle +qu'elle était dans son principe, et qu'elle a les mêmes +employés qui lui furent donnés sur le modèle de celle de +Paris, avec le même traitement qu'ils avaient.</p> + +<p>Ainsi, mon cher collègue, nous ne demandons pas une +chose nouvelle, en demandant que le ministre rétablisse +les places d'employés, telles qu'elles étoient avant la création +des 4 répétiteurs. Le ministre est trop juste pour +vouloir que l'École royale de Paris ait l'humiliation de +voir celle de Bordeaux plus honorée qu'elle ne l'est. Celle +de Bordeaux n'a que deux répétiteurs et deux instituteurs-adjoints +auxquels le traitement primitif a été conservé +(et c'est 2,400 fr. pour chacun). Nous devons demander le +même privilége, et nous le devons d'autant plus qu'un +des 4 répétiteurs de notre école est un sujet des plus distingués, +qu'il a un zèle incomparable; qu'il est toute mon +espérance.</p> + +<p>Enfin si le malheur des temps ne permettait pas au ministre +de rétablir les deux places d'instituteurs-adjoints +telles qu'elles étaient à l'école de Paris et qu'elles sont +encore à celle de Bordeaux, je me contenterais du rétablissement +d'une de ces places, et je voudrais que ce fût +en faveur de M. Bébian, dont vous connoissez, aussi bien +que moi, la passion pour l'avancement des élèves, le zèle +infatigable et les talents éminents. Le jeune homme ne +peut rester dans l'institution qu'autant qu'il jouira de cette<a name="page_248" id="page_248"></a> +faveur. Son père ne cessera de lui faire une guerre durable +qu'autant qu'il ne le verra pas dans l'humiliation du +titre de répétiteur. Ainsi nous le perdrions si le ministre +nous refusait cet acte de justice. Ainsi, mon cher collègue, +après nous avoir accordé le changement des +heures des classes et des ateliers d'une manière si aimable, +je ne puis craindre que la demande du rétablissement +d'une place d'<i>instituteur-adjoint</i> me soit refusée.</p> + +<p>Enfin, si le rétablissement du traitement paroissait, à +raison de la gêne actuelle de nos finances, devoir être +ajournée, j'attendrais pour ce rétablissement un temps plus +heureux, et je me contenterais de celui de la place unique +d'instituteur-adjoint, sans demander d'autre traitement +que celui qui est attaché aux places de répétiteur.</p> + +<p>Je compte donc, mon cher ami, sur votre amour pour +notre maison, et je ne puis pas penser que ce que je demande +avec tant de <i>concessions</i> ne me soit pas accordé. Je +ne demande point d'innovation, rien dont ne jouisse l'école +de Bordeaux, organisée sur le modèle de la première +école, aucun sacrifice d'argent. Ainsi, encore une fois, je +ne dois pas être refusé.</p> + +<p>Voilà donc, cher collègue, ce qui vous reste à faire +pour l'école que je dirige, et ma reconnoissance pour ce +dernier bienfait sera sans bornes comme mon amitié.</p> + +<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<h3>VI</h3> + +<p class="r">31 Mars 1819.<br /> +</p> + +<p>Vous savez, mon cher collègue et bon ami, que nos +élèves se réunissent tous les matins et tous les soirs dans<a name="page_249" id="page_249"></a> +une salle d'étude, pour préparer ou repasser leurs devoirs, +et que je remplis religieusement la promesse que je vous +fis, un jour, chez vous. L'administration avait bien senti +les avantages de ces études, et l'expérience l'a confirmé, +il est donc important de le rendre aussi profitable que +possible aux élèves; et c'est ce qu'on ne pourra obtenir si +elles sont exclusivement destinées aux surveillants qui ne +peuvent s'intéresser assez aux progrès des élèves et n'ont +pas assez de force pour les maintenir.</p> + +<p>M. Macé Mauclerc qui vient de partir avait bien voulu +s'en charger, quoique ce fût hors de ses attributions de +venir aider les surveillants. Le peu d'habitude qu'il avait +des signes aurait toujours laissé encore beaucoup de +choses à désirer; mais du moins sa présence faisait régner +la tranquillité et l'ordre dans les classes et dans l'étude.</p> + +<p>Maintenant si nous abandonnons les surveillants à eux-mêmes, +nul doute que ces études si importantes n'offrent +bientôt le spectacle de quelques-uns de nos ateliers.</p> + +<p>Il est donc urgent d'y placer quelqu'un qui puisse +montrer aux surveillants la manière de diriger ces études +et qui ait l'œil sur eux, en même temps que sur les élèves, +pour m'en rendre compte.</p> + +<p>J'ai jeté, pour cet emploi si nécessaire, les yeux sur +M. Bébian. Son zèle et son amour pour les sourds-muets +sont de sûrs garants qu'il le remplira à merveille, et qu'il +acceptera avec plaisir ce surcroît de travail. Mais pour +lui donner toute l'autorité nécessaire, vous jugerez sans +doute ainsi que moi que nous devons le faire nommer par +le ministre <i>censeur des études</i>. Cette place n'est pas une +nouveauté, elle fait partie de l'organisation des colléges +royaux. On lui doit la discipline et le bon ordre qu'on y +voit régner. Ce moyen qui n'augmenterait pas d'un centime<a name="page_250" id="page_250"></a> +la masse des traitements, nous attacherait un sujet +précieux que nous sommes sur le point de perdre si nous +négligeons ce moyen, et cette perte serait incalculable. +Vous connoissez l'inanité de tout ce qui m'entoure et +l'immense supériorité de ce bon jeune homme. Personne +n'a mieux saisi l'esprit de ma méthode.</p> + +<p>Quoique cette demande n'ait rapport qu'aux études et +me regarde plus personnellement, le zèle qui anime mes +honorables collègues pour le bien de cet établissement, +me fait espérer qu'ils ne refuseront pas de se joindre à moi +pour cela. Qu'en pensez-vous? Daignez m'écrire un mot +à ce sujet et agréer mes respectueuses et tendres amitiés.</p> + +<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<h3>VII</h3> + +<p class="r">Paris, le....... 1819.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets +de naissance, l'un des quarante de l'Académie française.</i></p></div> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher et bon ami,</span><br /> +</p> + +<p>Lorsque je vous manifestai, il y a quelques mois, le désir +que M. Bébian eût un titre convenable et dont il pût s'honorer +dans notre institution, celui de troisième répétiteur +ne pouvant flatter l'ambition de son père qui le persécute +sans cesse pour reprendre, sans plus la quitter, la carrière +de la médecine, vous pensâtes qu'il convenoit d'attendre +qu'il pût justifier cette distinction par le succès d'un nouveau +plan d'études dont nous lui avons confié l'exécution. +Ne croyez-vous pas maintenant que le temps en est arrivé? +La classe de Massieu est déjà réunie à celle de Bébian. Il<a name="page_251" id="page_251"></a> +serait nécessaire que celui-ci reçût à présent le titre que +vous jugeriez convenable, pour flatter l'amour-propre du +père, qui permettrait alors à son fils de se consacrer entièrement +à l'enseignement des sourds-muets, et dès lors +tous les moyens de simplification seraient faciles.</p> + +<p>Voyez donc dans votre sagesse quel pourroit être ce +titre que nous demanderions au ministre, et à la faveur +duquel nous attacherions à notre école cet intéressant +jeune homme qui se montre si propre à seconder toutes +nos vues d'amélioration.</p> + +<p>Ne vous pressez pas pour la réponse que j'attendrai +sans impatience. Pensez à ma demande, et réfléchissez +sans distraction à ce qui convient le mieux à nos projets.</p> + +<p>Agréez, mon cher et bon collègue, mes tendres et respectueux +sentiments qui sont invariables.</p> + +<p class="r">L'abbé S<small>ICARD</small>.<br /> +</p> + +<p class="cnt">FIN.<a name="page_252" id="page_252"></a></p> + +<hr /> + +<p class="cb"><i>ERRATA.</i><br /> +(corrigés)</p> + +<p>Page 40, lignes 14-15, <i>au lieu de</i>: novembre 1795, <i>lisez</i>: +30 octobre 1794.</p> + +<p>Page 43, ligne 8, <i>au lieu de</i>: du 18 brumaire (10 novembre +1799), <i>lisez</i>: du 18 brumaire an VIII (9 novembre +1799).</p> + +<hr /> + +<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="TABLE_DES_MATIERES" +style="margin:5% 15% 5% 15%;font-size:90%;"> + +<tr><th colspan="2" align="center"><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIÈRES</big></th></tr> + +<tr><td valign="top"><a href="#UN_MOT_DEXPLICATION">U<small>N MOT D'EXPLICATION</small></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_I">CHAPITRE PREMIER.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Vocation de l'abbé Sicard.—Il est appelé à recueillir la succession +de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale des +Sourds-Muets de Paris</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_005">5</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et +conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi +les détenus deux de ses subordonnés.—Massieu, à la tête des +élèves de l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée +législative.—L'élargissement du directeur est ordonné immédiatement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_008">8</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur +des sourds-muets.—Son nom est rayé de la liste fatale, +mais ses accusateurs mettent tout en œuvre pour le faire périr.<a name="page_254" id="page_254"></a>—Il +est placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont +être exécutés. Une distraction des égorgeurs le sauve.—Il +entre dans la salle du Comité de la section des <i>Quatre-Nations</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_013">13</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était +accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.—La +harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa +lettre au président de l'Assemblée législative contient un témoignage +de sa reconnaissance envers son libérateur</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_017">17</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert +près de la salle du Comité.—Deux prisonniers lui proposent +de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.—Il +est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance +d'un député qui prie un de ses collègues plus influent +d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit +encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, +son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.—M. Pastoret, +député, à la prière de la fille aînée de cette dame, +Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.—Un second décret +est rendu en faveur de l'instituteur</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_025">25</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses remercîments +aux membres.—Il reçoit les excuses d'un des<a name="page_255" id="page_255"></a> +commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir +contribué lui-même à son incarcération.—Ce dernier le dissuade +de rentrer à l'École.—Massieu le visite dans sa retraite.—Communication +de l'arrêté de l'Assemblée générale du +1<sup>er</sup> septembre 1792.—Protestation de l'abbé Salvan</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_034">34</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à +divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille +politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire exécutif.—Condamné +à la déportation, il trouve un refuge dans le faubourg +Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.—Seconde +représentation du drame de <i>l'Abbé de l'Épée</i>, +par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et son +épouse Joséphine.—Supplique de Collin d'Harleville en faveur +de l'abbé Sicard.—Le public prend fait et cause pour lui.—Son +élargissement</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_040">40</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Graves erreurs échappées à l'auteur du <i>Cours d'instruction d'un +sourd-muet de naissance</i>.—Plus tard il se rétracte dans sa +<i>Théorie des signes</i>.—Prérogatives de la mimique naturelle +que fait valoir Bébian.—Différences entre la dactylologie et la +mimique.—Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur l'articulation</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_049">49</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des +spectateurs.—L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses<a name="page_256" id="page_256"></a> +tentatives et de ses succès.—On tâche de persuader à Napoléon +1<sup>er</sup> que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces malheureux. +Cette insinuation est repoussée dans une lettre de +l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite Majesté</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_064">64</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le directeur +lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa méthode.—Parmi +ses élèves brillent deux charmantes jeunes +sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa +Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert, +la complimente en italien.—A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers +sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife +une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-même.—Il +parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.—Mlles Robert +et de Saint-Céran sont amenées aux Tuileries par l'abbé +Sicard</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_070">70</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance +ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de +vol, et à un faux sourd-muet, Victor de Travanait.—Il est +nommé administrateur de l'<i>Hospice des Quinze-Vingts</i> et de +<i>l'Institution des Jeunes Aveugles</i>.—Chanoine honoraire de +<i>Notre-Dame de Paris</i>, grâce au cardinal Maury.—Un mot de +M. Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard +</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_087">87</a><a name="page_257" id="page_257"></a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top"><i>L'esprit sourd-muet de l'abbé Sicard</i> chez M. de Fontanes.—Ce +dernier fait un quatrain à sa louange.—La Restauration le +nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier +de l'ordre de Saint-Michel de France.—Détails sur la visite de +François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.—Même honneur +que lui accorde la duchesse d'Angoulême.—Il assiste à +la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.—L'empereur +de Russie, Alexandre I<sup>er</sup> s'étonne du silence de +l'instituteur.—<i>Encore l'esprit sourd-muet</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_093">93</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à +l'Empereur.—Fouché le défend.—A la demande de ses +élèves, il fait payer ses créanciers.—Le célèbre instituteur +part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et +Clerc, sans en prévenir le gouvernement.—Le ministre de +l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ +Clerc à Paris.—Retour du maître et de ses deux élèves en +France au moment où Napoléon est renversé</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_105">105</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets. +Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel +(de Béziers).—Visites du duc de Glocester, du duc +d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener +son fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire +apprendre la grammaire des sourds-muets</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_112">112</a><a name="page_258" id="page_258"></a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV.</a></td></tr> + +<tr><td valign="top">L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des +intrigants l'assiégent.—L'infortuné vieillard refuse de quitter +son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin +en 1822.—Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable +du discours prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de +l'Académie française, au cimetière du Père La Chaise.—Le +directeur avait recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude +de l'abbé Gondelin, second instituteur de l'École des +sourds-muets de Bordeaux.—Paulmier, élève du défunt, croit +pouvoir disputer sa place au concours. Une réclamation de +Pissin-Sicard paraît dans un journal.—Élèves parlants distingués +de l'abbé Sicard: Pellier, Paulmier et Bébian.—<i>Manuel +d'enseignement pratique des sourds-muets</i>, par ce dernier.—Travail +remarquable de M. de Gérando: <i>De l'Éducation des +sourds-muets de naissance</i>, 2 vol.—Divers hommages à l'abbé +Sicard.—Énumération de ses Œuvres.—Sa correspondance +avec Mme Robert sur divers sujets</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_118">118</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI.</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">M<small>ASSIEU</small>.</td></tr> + +<tr><td valign="top">Sa naissance et sa profession.—Son étrange plaidoyer pour un +voleur.—Il raconte lui-même ses premières impressions et ses +premiers chagrins.—Quel grand bruit ont fait ses définitions +aux exercices publics de l'abbé Sicard!—Quels étaient ses +habitudes et ses goûts.—Un professorat à l'École des sourds-muets +de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.—Il +est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir<a name="page_259" id="page_259"></a> +finir ses jours dans cette ville.—Exercices publics des élèves +du nouveau professeur.—Un journal de la localité publie des +fragments de ses Mémoires. Il avait composé une <i>nomenclature</i>.—Sa +mort et ses obsèques</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_141">141</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><a href="#CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII <small>ET DERNIER.</small></a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">L<small>AURENT</small> C<small>LERC</small>.</td></tr> + +<tr><td valign="top">Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.—Ses rapports avec un +académicien auprès duquel il avait à remplir une commission +du respectable directeur.—Ses définitions et réponses aux +exercices publics de l'Institution et autre part.—Il a été non-seulement +l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de +ses malheureux camarades.—Il appuie la supplique de l'un +d'eux, graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. +Appelé à fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut +(Amérique du Nord), il réussit à la faire prospérer.—Il +unit son sort à celui d'une sourde-muette américaine qui lui +donne six enfants, tous entendants-parlants.—Réponse au +préjugé qui paraît encore régner sur la surdi-mutité héréditaire.—Voyages +de Laurent Clerc en France.—Ses documents sur +l'origine et les progrès de son école.—Ses anciens camarades +et élèves lui offrent un dîner d'adieu.—Sa correspondance +avec l'auteur de ce livre.—Sa fin aussi heureuse que sa vie, +dans le Nouveau-Monde</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_181">181</a></td></tr> + +<tr><td valign="top"><a href="#NOTES">N<small>OTES</small></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_195">195</a></td></tr> + +<tr><td valign="top"><a href="#APPENDICE">A<small>PPENDICE</small></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_241">241</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">—————</td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">PARIS.—IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.</td></tr> + +</table> + +<p><a name="page_261" id="page_261"></a></p> + +<p><a name="page_262" id="page_262"></a><a name="page_260" id="page_260"></a></p> + +<div class="boxx"> +<div class="bboxx"> +<p class="c">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p> + +<p class="c">—————</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang"><b>Histoire et Statistique de l'Éducation des Sourds-Muets</b>, 1839, 1 vol. +in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Notice sur la Vie et les Ouvrages d'Auguste Bébian</b>, ancien Censeur des +études de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, 1839, 1 vol. in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Deux Mémoires</b>, lus en 1839 et en 1840 au Congrès historique de Paris, l'un +sur <i>la Mimique chez les Peuples anciens et modernes</i>, l'autre sur <i>la Pantomime +dans ses rapports, soit avec l'enseignement des Sourds-Muets, +soit avec les connaissances humaines</i>, in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Les Sourds-Muets avant et après l'Abbé de l'Épée</b>, mémoire qui a obtenu +le prix proposé par <i>la Société des sciences morales, lettres et arts de +Seine-et-Oise</i>, 1840, 1 vol. in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Examen critique de l'opinion de feu le docteur Itard</b>, médecin en chef +de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, réfutation présentée aux +Académies de médecine et des sciences morales et politiques, 1852, +1 vol. in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Observations sur la Mimique, considérée dans ses rapports avec l'enseignement +des Sourds-Muets</b>, adressées le 13 juin 1853 à l'Académie de +médecine, à propos des questions relatives à la surdi-mutité, à l'articulation +et à la lecture de la parole sur les lèvres, qui s'y discutaient +en ce moment, in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Discours prononcés en langage mimique</b> aux distributions solennelles des +prix de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, des 13 août 1842, 9 août +1849 et 8 août 1857, in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Banquets des Sourds-Muets réunis pour fêter les anniversaires de la +naissance de l'abbé de l'Épée</b>, de 1834 à 1848 et de 1849 à 1863, relation +publiée par la Société centrale des Sourds-Muets de Paris, 2 vol. +in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>L'Abbé de l'Épée</b>, sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès, +avec l'<i>historique des monuments élevés à sa mémoire à Paris et à +Versailles</i>, orné de son portrait en taille-douce, d'un <i>fac-simile</i> de son +écriture, du dessin de son tombeau dans l'église Saint-Roch à Paris, et +de celui de sa statue à Versailles, 1853, 1 vol. in-8º.</p> + +<p class="hang"><b>Le Code civil français</b> <i>mis à la portée des Sourds-Muets, de leurs familles +et des parlants en rapport journalier avec eux</i>, 1868, 1 vol. in-12.</p></div> + +<p class="c">POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:</p> + +<p class="hang"><b>Souvenirs et Impressions de voyage</b> <i>d'un Sourd-Muet français en Italie</i>.<a name="page_263" id="page_263"></a></p> +</div> +</div> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Relation des Banquets des Sourds-Muets, réunis pour fêter +les anniversaires de la naissance de l'abbé de l'Épée, de 1834 +à 1863</i>, relation publiée par les soins de l'ancienne Société centrale +des Sourds-Muets de Paris, 2 vol., à la librairie de L. Hachette +et C<sup>e</sup>, boulevard Saint-Germain, 77. +</p><p> +Les comptes rendus, depuis cette époque, paraîtront dans +un troisième volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Journal de l'Instruction des Sourds-muets et des Aveugles</i>, +1826-1827.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>De l'Éducation des Sourds-muets de naissance</i>, 2 vol. 1827.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir la note <a href="#note_a">A</a> à la fin du volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir à la fin du volume à la note <a href="#note_b">B</a> une lettre de l'abbé +Sicard au citoyen Dubois, préfet de police, en faveur du gouverneur +d'un élève sourd-muet, le sieur Brylot qui, par sa soumission +à la loi de déportation, est sauvé du péril qui menace sa vie +pendant les journées de septembre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir à la fin du livre la note <a href="#note_c">C</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Elle allait toucher à sa fin, après avoir langui pendant plus +d'un an dans des douleurs inexprimables, quand, à la grande satisfaction +de notre instituteur, elle est sauvée, grâce à un long +voyage que sa tendre mère lui avait fait entreprendre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Voyez à la note <a href="#note_d">D</a> la différence entre les mots <i>sourds et +muets</i> et <i>sourds-muets</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir, à la fin du volume, note F, la circulaire de l'intrus aux +parents des sourds-muets.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Voir à la fin du volume la note <a href="#note_g">G</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Voir à la fin du volume la note <a href="#note_m">M</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Dans la suite, élève de Girodet-Trioson, peintre d'histoire, +elle s'est fait remarquer par ses gracieux tableaux. Quelle est intéressante +la correspondance de sa mère, femme d'un mérite supérieur, +avec le célèbre artiste qui essaie de mettre son élève +chérie dans la confidence de ses secrets!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir la note <a href="#note_i">I</a> à la fin du volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Voir, à la fin du volume, à la note <a href="#note_j">J</a>, une lettre de l'abbé +Sicard à son ami Laya.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Cette église fut jadis construite à côté de la chapelle de +l'ancien monastère pour les besoins spirituels des fidèles du quartier, +auxquels les heures des religieux ne pouvaient guère convenir.—Elle +était séparée de l'église paroissiale de Saint-Jacques-du-Haut-Pas +par une ruelle qui, pour cette raison, s'appelait <i>rue +des Deux-Églises</i>, et qui, plus tard, reçut la dénomination de <i>rue +de l'abbé de l'Épée</i>, qu'elle porte encore.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Voir, à la fin du volume, à la note <a href="#note_k">K</a>, un rapport du sieur +Mascé Mauclerc, remplissant les fonctions d'agent général en l'absence +de son oncle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_l">L</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_m">M</a>, où se trouve le compte +rendu de cet hommage d'après le <i>Moniteur</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Voir la note <a href="#note_n">N</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> L'abbé Pissin (Joseph Barthélemy) s'était pourvu auprès du +garde des sceaux pour en obtenir l'autorisation d'ajouter à son +nom celui de son maître, comme une preuve évidente de l'affection +que lui portait celui-ci, et de s'appeler désormais Pissin-Sicard +(<i>Moniteur</i> du 6 mars 1821).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Voir, à la fin du volume, à la note <a href="#note_o">O</a>, le petit discours que +je fus chargé de <i>prononcer</i> le 10 mars 1847 sur la tombe de cet +estimable instituteur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Ç'a été pour moi un besoin du cœur de livrer, en 1839, à la +publicité une Notice sur la vie et les ouvrages de cet éminent professeur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_p">P</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Voir, à la fin du volume, la note <a href="#note_q">Q</a> contenant une lettre de +M<sup>me</sup> Robert, née Bazin, à l'abbé Sicard, ainsi que l'extrait d'une +lettre de la même au sujet de la candidature de Chateaubriand à +l'Académie française. +</p><p> +Le petit-fils de cette dame, M. Charles Rossigneux, architecte +distingué, à qui nous sommes redevables de ces précieux souvenirs, +suppose que la première doit être de la fin de février 1811, +et la seconde du 4 mars de la même année.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Voir, à la fin de ce volume, à la note <a href="#note_r">R</a>, une lettre que +Massieu m'adressa de Rodez, où il remplissait alors les fonctions +de professeur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Voir la lettre en question à la fin du volume note S.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Nous ne pouvons adhérer à cette qualification de <i>stupides</i>, +sortie de la bouche de l'orateur, contre son intention, sans +doute. Il aura voulu dire peut-être <i>stupéfaits</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Voir la note <a href="#note_t">T</a> à la fin du volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> M. Rey Lacroix a voulu élever lui-même sa fille sourde-muette +en s'inspirant de la méthode de Sicard, et pour dernier +exemple de sa tendresse paternelle, il a fait hommage, en l'an IX +de la République, d'un livre intitulé: <i>La Sourde-Muette de La +Clapière, leçons données à ma fille</i>, aux Sourds-Muets devenus <i>ses +amis</i>, comme il le dit lui-même dans la Dédicace de son ouvrage.</p> + +<p class="r">(<i>Note de l'auteur de ce travail</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> P<small>IERRE</small> L<small>AUJON</small>, chansonnier correct, élégant, gracieux, +depuis longtemps oublié, mais qui n'en a pas moins joui, à son +époque, d'une certaine réputation, naquit à Paris, le 13 janvier +1727, d'un procureur qui le destinait au barreau. Auteur d'une +parodie d'<i>Armide</i> et d'un opéra de <i>Daphnis et Chloé</i>, qui lui valurent +la protection de MM. de Nivernais, de Bernis, d'Argenteuil, du +duc d'Ayen et de la comtesse de Villemure, amie de la favorite, il +devint secrétaire du comte de Clermont, qui l'amena à l'armée, en +qualité de commissaire des guerres, et le fit décorer de la croix +de Saint-Louis. A la mort du comte de Clermont, le dernier prince +de Condé le nomma secrétaire des commandements du duc de +Bourbon. A la révolution de 1789, il reçut l'ordre de quitter le +Palais-Bourbon, et perdit d'un coup ses traitements et ses pensions; +il n'avait rien amassé. Il tomba dans un état voisin de la misère, +et se vit réduit, pour ne pas mourir de faim, à vendre un à un les +livres de sa précieuse bibliothèque, qu'il rachetait souvent fort +cher le lendemain. Mais il ne tendit la main à personne, et continua +à chanter, ne conservant qu'une chétive rente pour vivre avec sa +famille. +</p><p> +Qui n'a entendu parler du <i>Caveau</i>, célèbre société gastronomique +chantante, née en 1729, morte en 1789, dans laquelle siégeaient +Piron, Collé, Crébillon fils, Gentil-Bernard et bien d'autres +beaux-esprits contemporains? Trente ans après, en 1759, fut fondé +un second <i>Caveau</i>, qui compta, parmi ses membres, Marmontel, +Suard et Laujon, le plus jeune de la bande. Cette assemblée tenait +ses séances au <i>Rocher de Cancale</i>, rue Montorgueil. Ces dîners +furent remplacés en 1796 par <i>ceux du Vaudeville</i>, où siégeaient +tous les chansonniers du temps, entre autres Jay, Jouy, Arnault, +Piis, les deux Ségur, Dupaty, Etienne, Désaugiers, Eugène de +Monglave, Moreau, Francis, etc. Le doyen Laujon fut élu président, +honneur qui lui fraya la route de l'Académie française, à +laquelle l'excellent homme avait toujours aspiré. Il fut élu, en +1807, à la place du jurisconsulte, ministre Portalis. Les temps ne +changent pas. Il avait quatre-vingts ans; ses facultés commençaient +à baisser. Conduit aux Tuileries pour être présenté, suivant l'usage, +au chef de l'État, lui qui avait frayé avec tant de princes, perdit +subitement la mémoire, ne se rappelant pas même les titres de ses +ouvrages. Il s'éteignit doucement dans sa quatre-vingt-quatrième +année, le 14 juillet 1811. Ses convives du <i>Caveau</i> élurent, après +lui, Désaugiers à la présidence. L'assemblée se traîna comme elle +put jusqu'en 1817 avec Béranger, le roi de la chanson. Puis, dîners +et couplets cessèrent devant les exigences de la politique. +</p><p> +Les œuvres dramatiques de Laujon sont nombreuses. Il eut des +succès à l'Opéra, aux Italiens, au Théâtre-Français; mais c'est +surtout comme chansonnier qu'il fut estimé de nos grands-pères. +Je ne l'ai jamais connu; je n'avais que huit ans à sa mort, mais j'ai +rencontré sur ma route bon nombre de ses compères de l'<i>Académie</i> +et du <i>Caveau</i>, qui conservaient un bien doux souvenir de cet +aimable vieillard. +</p><p class="r">F. B.º</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> L'abbé André Morellet, né à Lyon, le 7 mars 1727, d'un père +commerçant, fut destiné, de bonne heure, à l'état ecclésiastique. +Après avoir fait ses études à Paris, au séminaire des Trente-Trois, et +pris ses grades à la Sorbonne, en 1752, il fut chargé d'une éducation +particulière, et voyagea en Italie avec son élève. A son retour, +il étudia les matières de droit public et d'économie politique, et, se +consacrant tout entier à soutenir les opinions nouvelles, écrivit de +nombreux ouvrages sur tous les sujets d'administration, de politique +et de philosophie à l'ordre du jour. +</p><p> +Il partit pour l'Angleterre en 1772, et se lia avec Franklin, Garrick, +l'évêque Warburton et le marquis de Lansdown, qui lui fit +obtenir, en 1783, une pension de 4,000 livres de Louis XVI. En +1785, l'Académie française ouvrit ses portes à l'abbé Morellet, qui +succéda à l'historien abbé Millot. A cette époque aussi, il obtint +le prieuré de Thimers, d'un revenu de 16,000 livres. +</p><p> +La Révolution changea cette heureuse position de fortune; et le +décret qui ordonna la vente des biens du clergé, refroidit le patriotisme +de l'abbé Morellet; mais la destruction de l'Académie +française fut pour lui le coup le plus cruel. Échappé au proscriptions, +il chercha dans des travaux de traduction des ressources +contre la misère. Il se mit à traduire des romans, entre autres +ceux d'Anne Radcliffe. +</p><p> +En 1799, il fut nommé professeur d'économie politique aux +écoles centrales, et la révolution du 18 Brumaire lui rendit son +fauteuil à l'Académie. Joseph Bonaparte, qui estimait son talent et +son caractère, le combla de bienfaits. Appelé au Corps législatif en +1808, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, il y siégea jusqu'en 1815, +et mourut en 1817 des suites d'une chute qu'il avait faite en 1814 +à la sortie du spectacle. Un de ses plus importants ouvrages est sa +traduction du <i>Traité des délits et des peines de Beccaria</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Sa fille sourde-muette, peintre de mérite.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD *** + +***** This file should be named 38548-h.htm or 38548-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/5/4/38548/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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