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+The Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'abbé Sicard
+ célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiate
+ de l'abbé de l'Épée.
+
+Author: Ferdinand Berthier
+
+Release Date: January 11, 2012 [EBook #38548]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
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+
+
+L'ABBÉ SICARD
+
+PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.
+
+
+
+
+L'ABBÉ
+
+SICARD,
+
+CÉLÈBRE INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS,
+
+SUCCESSEUR IMMÉDIAT DE L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
+
+PRÉCIS HISTORIQUE SUR SA VIE, SES TRAVAUX ET SES SUCCÈS;
+
+suivi de détails biographiques sur ses élèves sourds-muets
+les plus remarquables
+
+JEAN MASSIEU ET LAURENT CLERC,
+
+ET D'UN APPENDICE
+
+CONTENANT DES LETTRES DE L'ABBÉ SICARD AU BARON DE GÉRANDO,
+
+SON AMI ET SON CONFRÈRE A L'INSTITUT
+
+PAR
+
+FERDINAND BERTHIER,
+
+SOURD-MUET, DOYEN HONORAIRE DES PROFESSEURS DE L'INSTITUTION NATIONALE
+DES SOURDS-MUETS DE PARIS,
+
+L'UN DES VICE-PRÉSIDENTS DE LA SOCIÉTÉ CENTRALE D'ÉDUCATION ET D'ASSISTANCE
+POUR LES SOURDS-MUETS EN FRANCE,
+
+PRÉSIDENT-FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DES SOURDS-MUETS,
+CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR,
+
+MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES (ANCIEN INSTITUT HISTORIQUE)
+ET DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.
+
+PARIS,
+
+CHARLES DOUNIOL ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
+
+29, RUE DE TOURNON, 29
+
+1873
+
+
+
+
+UN MOT D'EXPLICATION
+
+ A MES FRÈRES SOURDS-MUETS, ET AUX NOMBREUSES PERSONNES QUI
+ S'OCCUPENT DE LEUR BIEN-ÊTRE PRÉSENT ET A VENIR.
+
+
+Le 26 novembre 1854, une fête de famille nous réunissait à l'occasion du
+142e anniversaire de la naissance de l'abbé de l'Épée[1]. Un convive
+des plus assidus, M. Léon Vaïsse, nommé depuis directeur de
+l'Institution nationale des Sourds-Muets de Paris, où il avait été
+longtemps professeur, émit le voeu de voir l'humble biographe de
+l'immortel fondateur de cet enseignement spécial, trop peu connu,
+raconter aussi la vie de son successeur immédiat, l'abbé Sicard. Il
+pensait qu'à cette époque où s'est apaisé l'enthousiasme excité par les
+leçons publiques de l'abbé Sicard, il appartenait à un de ses anciens
+élèves plus qu'à personne d'assigner le rang qu'il devait occuper entre
+ceux qui avaient contribué, sous divers rapports, à la régénération de
+cette intéressante portion de la famille humaine. Et il ajoutait que
+tout le monde attendait aussi impatiemment que lui l'apparition d'un
+volume sur l'abbé Sicard.
+
+Des paroles aussi flatteuses, aussi honorables ne pouvaient
+qu'encourager celui à qui elles s'adressaient. Mais hélas! il dépendait
+des circonstances de hâter l'accomplissement de cette tâche.
+
+C'est pour moi un véritable bonheur de pouvoir vous offrir enfin ce
+fruit de mes veilles comme pendant et complément de mon histoire de
+_l'Abbé de l'Épée_. Je n'ai fait qu'esquisser rapidement les principaux
+traits de la vie de mon héros, m'interdisant de longs commentaires sur
+ses oeuvres après mon maître Bébian[2], ancien censeur des études de
+l'Institution des Sourds-Muets de Paris, et après M. de Gérando[3],
+membre de l'Institut de France, administrateur de cet établissement. Je
+le voudrais même, que je ne le pourrais pas, à cause du peu de temps
+dont il m'est permis de disposer.
+
+D'ailleurs, dans le cours de mon travail, j'ai tâché de concilier tous
+les égards que méritait une si belle mission avec la sévérité qu'on
+devait apporter dans l'appréciation d'erreurs involontaires, sans doute,
+échappées à une âme aussi sensible.
+
+Je n'ai eu garde de négliger de faire entrer dans ce tableau, pour le
+faire ressortir, un léger croquis des deux remarquables élèves de l'abbé
+Sicard, Jean Massieu et Laurent Clerc.
+
+Je me croirais, amis et sourds-muets, bien récompensé de ma peine, si
+vous daigniez accorder à ce nouveau livre de famille une place dans vos
+bibliothèques à côté de celui que je regarde, excusez-moi d'oser vous le
+dire ici, comme un titre de gloire, consacré à notre premier apôtre. Ce
+sera une double jouissance pour un disciple des abbés de l'Épée et
+Sicard d'avoir pu confondre ainsi ces deux noms vénérés et les offrir
+ensemble à la vénération de tous ceux qui les admirent!
+
+
+
+
+L'ABBÉ SICARD
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ Vocation de l'abbé Sicard.--Il est appelé à recueillir la
+ succession de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale
+ des Sourds-Muets de Paris.
+
+
+Sicard (Roch-Ambroise-Cucurron), né le 20 septembre 1742 au Foussert,
+petite ville du Languedoc, termina ses études à Toulouse où il fut
+ordonné prêtre. Sa rare capacité ne tarda pas à attirer l'attention de
+l'Archevêque de Bordeaux, Mgr Champion de Cicé, de bienfaisante mémoire,
+qui le mit à la tête d'une nouvelle école qu'il avait créée en 1782 en
+faveur des pauvres Sourds-Muets de son diocèse, à l'instar de celle qui
+avait été fondée en 1760 par l'abbé de l'Épée à Paris, rue des Moulins,
+à la butte Saint-Roch, pour ceux de la capitale, laquelle fut érigée en
+Institution nationale par les lois des 21 et 29 juillet 1791.
+
+D'après le désir du Prélat, le directeur venait dans la grande ville, en
+1785, étudier la méthode du vénérable fondateur de cet enseignement, et
+au bout d'un an, il retournait à Bordeaux l'appliquer à son école. Les
+succès qu'il obtint dans l'éducation du jeune Massieu qui devait
+concourir à étendre sa réputation, lui valurent le titre de Vicaire
+général de Condom et de Chanoine de Bordeaux, ainsi que celui de membre
+de l'Académie de la Gironde.
+
+A la mort de l'abbé de l'Épée, en 1789, il se présenta, appuyé par
+l'opinion publique, au concours qu'allaient ouvrir les commissaires des
+trois académies qui existaient alors afin d'occuper la place vacante.
+Deux autres ecclésiastiques, les abbés Massé et Salvan, s'étaient
+retirés du concours devant leur émule, dont ils reconnaissaient la
+supériorité.
+
+Salvan, élève de prédilection de l'illustre défunt, appelé de Riom en
+Auvergne, où il dirigeait une école de sourds-muets d'après ses
+principes, insista modestement pour que son rival fût nommé directeur,
+s'estimant heureux de le seconder dans ses fonctions en qualité
+d'instituteur adjoint.
+
+C'est ainsi que son installation eut lieu dès le mois d'avril 1790 sous
+les plus heureux auspices. L'Assemblée constituante, ne se bornant pas à
+adopter son établissement, déclara qu'il serait entretenu aux frais de
+l'État, faveur réclamée en vain par l'abbé de l'Épée, dont la fortune
+personnelle le soutenait, indépendamment des libéralités particulières
+de Louis XVI.
+
+Sicard se vit, dès lors, en état de continuer cette oeuvre de
+bienfaisance _avec toute la tranquillité d'esprit qu'elle exigeait_ et
+de travailler de plus en plus à l'amélioration de son système
+d'enseignement.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+ L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et
+ conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi les
+ détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des élèves de
+ l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée
+ législative.--L'élargissement du directeur est ordonné
+ immédiatement.
+
+
+Tout à coup la tempête vint interrompre ses douces méditations.
+
+Il s'était plaint avec le citoyen Hauy[4] de ce qu'elle avait dévasté
+l'église des Sourds-Muets.
+
+Arrêté le 26 août 1792, sous l'inculpation d'avoir donné asile à des
+prêtres dits _réfractaires_, il fut incarcéré, quoiqu'il eût embrassé
+franchement les principes de la Révolution. Il s'était même empressé de
+prêter le serment civique à la Liberté et à l'Égalité aussitôt la
+promulgation du décret de l'Assemblée législative d'août 1792, et il
+l'avait confirmé par un don patriotique de 200 livres, bien qu'il eût
+refusé un nouveau serment qui lui paraissait contraire à ses opinions
+religieuses.
+
+Ici qu'on nous permette d'essayer de résumer aussi catégoriquement que
+possible les principaux incidents d'un drame où Sicard fut à la fois
+témoin oculaire et victime dans les journées sanglantes de septembre.
+
+Le malheureux instituteur va faire sa leçon dans son établissement alors
+situé à l'ancien séminaire des Célestins, quand le nommé Mercier,
+menuisier du voisinage, se présente dans son cabinet, suivi d'un
+officier municipal et d'une poignée de gens du peuple. On s'empare de
+ses lettres, en lui signifiant qu'on l'arrête au nom de la Commune, et
+on lui arrache des mains son oeuvre intitulée: _La Religion chrétienne
+méditée dans le véritable esprit de ses maximes_, sous prétexte que le
+titre en est contre-révolutionnaire _d'un bout à l'autre_. Toutefois
+Mercier lui permet d'emporter son bréviaire, sauf à faire subir à ce
+livre un examen minutieux.
+
+Ce ne fut que plus tard que, rapprochant les petits morceaux de papier
+qui servaient de signets au volume, on tâcha, mais en vain, d'y
+découvrir un seul mot _contre-révolutionnaire_.
+
+A la suite d'une perquisition faite et des scellés apposés, il est mené
+au Comité de la section de l'Arsenal, puis laissé sous la surveillance
+de quelques gardes nationaux, en attendant qu'on revienne le chercher
+pour le conduire au Comité d'exécution.
+
+Il préfère s'acheminer à pied vers la mairie que de prendre une voiture
+qu'on lui offre pour lui éviter le désagrément de se voir escorté par la
+force armée.
+
+Sur ces entrefaites, un des hommes qui l'accompagnent, ayant entendu
+prononcer son nom, lève les yeux et les mains au ciel en s'écriant:
+«Quoi! c'est toi, citoyen, qu'on amène ainsi en prison, toi, l'ami de
+l'humanité, le père bien plus que l'instituteur des pauvres
+sourds-muets! De quoi t'accuse-t-on? quel est ton crime? Ah! permets-moi
+d'aller admirer tes travaux dès qu'on t'aura rendu à ta famille adoptive
+que ton arrestation doit désoler.»
+
+Avant d'entrer dans le Dépôt, il passe par la salle d'enregistrement où
+son nom ne cause pas moins de surprise aux patriotes de l'escorte.
+Ensuite, on le fait monter dans une grande salle servant de grenier à
+fourrage, qui est déjà encombrée.
+
+A ce moment le curé de Saint-Jean en Grève se jette dans les bras du
+nouvel arrivant, qui trouve encore, parmi les détenus, quelques amis et
+plusieurs connaissances.
+
+A peine partage-t-il le lit de paille du respectable curé, qu'on amène
+deux prisonniers chers à son coeur: l'un, l'abbé _Laurent_, si l'on en
+croit Sicard, ou l'abbé _Laborde_, si l'on s'en rapporte à Massieu,
+instituteur-adjoint de l'École nationale, l'autre un surveillant laïque
+nommé _Labranche_.
+
+«Me voilà donc associé à votre persécution, comme je l'étais à vos
+principes, mon cher maître! Que je me trouve heureux, s'écrie l'abbé
+Laurent, d'avoir été jugé digne d'être persécuté pour une si belle
+cause!»
+
+Le lendemain matin, se présentent à la prison de leur directeur les
+élèves avec Massieu en tête, portant un projet de pétition à l'Assemblée
+législative ainsi conçu:
+
+
+ «Citoyen président,
+
+«On a enlevé aux Sourds-Muets leur instituteur, leur nourricier et leur
+père. On l'a enfermé dans une prison comme voleur, comme criminel.
+Cependant il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'est pas mauvais citoyen.
+Toute sa vie se passe à nous instruire, à nous faire aimer la vertu et
+la patrie. Il est bon, juste et pur. Nous te demandons sa liberté.
+Rends-le à ses enfants, car nous sommes ses fils; il nous aime comme
+s'il était notre père. C'est lui qui nous a appris ce que nous savons;
+sans lui, nous serions comme des animaux. Depuis qu'on nous l'a ôté,
+nous sommes tristes et chagrins. Rends-nous le et nous serons heureux!»
+
+Massieu porte la supplique à la barre de l'Assemblée. La lecture ayant
+provoqué dans son sein d'unanimes applaudissements, elle ordonne au
+Ministre de l'intérieur de lui rendre compte au plus tôt des motifs de
+l'arrestation de l'instituteur des Sourds-Muets.
+
+Un jeune homme appelé Duhamel, qui s'était joint à la députation de
+l'École, demande, au milieu de nouveaux battements de mains, de se
+constituer prisonnier à sa place.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur
+ des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale, mais ses
+ accusateurs mettent tout en oeuvre pour le faire périr.--Il est
+ placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont être exécutés.
+ Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il entre dans la salle du
+ Comité de la section des _Quatre-Nations_.
+
+
+Cependant on touchait au 2 septembre sans voir encore arriver le
+résultat attendu.
+
+Sur la foi d'un discours que Manuel, alors procureur de la Commune,
+avait adressé aux prisonniers, chacun formait des projets
+d'établissement pour l'avenir. L'abbé Sicard avait résolu, s'il était
+condamné à la déportation, de se retirer dans une des capitales de
+l'Europe où on le pressait d'aller fonder une école pour ses enfants
+d'adoption.
+
+L'officier de garde ne voulut pas d'abord laisser partir cette lettre
+que notre instituteur venait d'écrire dans ce but à un de ses amis, et
+il motiva son refus sur ce qu'il ne pouvait être permis à aucun
+Français d'aller porter à l'étranger une découverte quelconque.
+
+«Ah! lui dit l'abbé, si vous saviez ce que c'est que cette découverte;
+c'est l'art d'instruire les pauvres sourds-muets.
+
+--Si ce n'est que cela, répondit l'officier, votre lettre peut passer et
+vous pouvez partir.»
+
+La veille de cette journée sanglante, les commissaires se présentent
+pour prendre les noms de ceux qui vont être mis en liberté. L'abbé
+Laurent est le premier à demander qu'on l'inscrive sur la fatale liste.
+Sicard s'avance des derniers et donne son nom. C'en était fait de lui,
+s'il n'avait eu l'heureuse idée d'y ajouter son titre. Il est donc rayé.
+Le surveillant Labranche est traité de même.
+
+A peine notre célèbre instituteur se trouva-t-il seul dans la prison
+avec cet employé et Martin de Marivaux, ancien avocat au Parlement de
+Paris, que, dans la nuit du 1er au 2, y arrivent de nouveaux détenus
+qui prennent la place de ceux qu'on vient de transférer à l'abbaye
+Saint-Germain-des-Prés.
+
+Les accusateurs de l'abbé Sicard, mettant tout en oeuvre pour
+paralyser l'effet du décret sauveur de l'Assemblée, persistent à dire
+«qu'il est un fauteur de la tyrannie, qu'il entretient une
+correspondance avec les tyrans coalisés, et qu'il faut se hâter de le
+destituer et de le faire remplacer par le savant et modeste Salvan.»
+
+Le moment du carnage approche. Sicard va aller rejoindre ses camarades
+qui ont été conduits la veille dans la geôle. On fait avancer six
+fiacres; ils attendent vingt-quatre prisonniers. Marivaux l'ayant fait
+monter le premier s'asseoit à la deuxième place, un autre à la
+troisième. Labranche occupe la quatrième, deux autres montent ensuite.
+Les voilà six dans le premier véhicule. Les autres remplissent les cinq
+derniers.
+
+Les voitures marchent au milieu des imprécations d'une populace
+aveuglément furieuse qui veut faire justice de ceux qu'elle appelle ses
+ennemis. Les soldats qui les escortent accablent, de leur côté,
+d'injures les malheureux qu'elles emportent, assénant des coups de
+sabres et de piques à plusieurs d'entre eux. Les compagnons de
+l'instituteur des Sourds-Muets se jettent généreusement au devant des
+coups qui lui sont destinés.
+
+On arrive par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et par le carrefour Bucy à
+l'Abbaye, dont la cour est envahie par la cruelle curiosité de la foule.
+Les satellites ont ordre de commencer par la première voiture. Les
+malheureux qui s'y trouvaient cherchent à s'échapper, mais trois sont
+immolés; un en est quitte pour un coup de sabre[5].
+
+Les égorgeurs se jettent sur la seconde voiture, s'imaginant qu'il n'y a
+plus personne dans la première.
+
+Revenu d'une stupeur dont rien ne paraissait plus pouvoir le tirer,
+l'abbé Sicard se précipite dans les bras des membres du Comité.
+
+«Ah! citoyens, leur dit-il, sauvez un malheureux!»
+
+Sa prière est repoussée. Il était perdu si, heureusement, l'un d'eux ne
+l'eût reconnu.
+
+«Ah! s'écria-t-il, c'est Sicard! Comment es-tu là? Nous te sauverons
+aussi longtemps que nous pourrons.»
+
+Alors il pénètre dans la salle du Comité de la section des
+_Quatre-Nations_ où il eût été en sûreté avec le seul de ses camarades
+qui s'était sauvé. Mais il est trahi par une femme qui court le dénoncer
+aux égorgeurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était
+ accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La harangue
+ du directeur est couverte d'applaudissements. Sa lettre au
+ président de l'Assemblée législative contient un témoignage de sa
+ reconnaissance envers son libérateur.
+
+
+Les forcenés demandent les deux prisonniers. Lui, leur présentant sa
+montre: _Prenez-la_, dit-il à un des commissaires, _vous la donnerez au
+premier sourd-muet qui viendra vous demander de mes nouvelles_.
+
+Il était sûr qu'elle tomberait entre les mains de Massieu, dont il avait
+assez éprouvé l'admirable attachement.
+
+Le commissaire qui s'est excusé d'abord de recevoir cette espèce de
+testament de mort, croyant que le danger n'est pas aussi pressant, ne
+cède à ces nouvelles instances qu'au moment où l'on va enfoncer la
+porte, et promet de remplir la commission du proscrit.
+
+L'abbé Sicard, n'ayant plus rien à laisser à ses amis, fléchit le genou
+et s'offre en holocauste à l'arbitre souverain des consciences. Son
+sacrifice achevé, il se lève et embrasse son dernier camarade.
+
+«Serrons-nous, mourons ensemble, lui dit-il, la porte va s'ouvrir, nos
+bourreaux sont là, nous n'avons pas à vivre cinq minutes.»
+
+La porte s'ouvre. En effet, un prisonnier échappé est immolé à côté de
+l'abbé Sicard, dont le sang va couler; déjà une pique est tournée vers
+sa poitrine quand un incident providentiel vient en détourner l'effet.
+
+Pendant qu'un horloger de la rue des Petits-Augustins, le citoyen
+Monnot, membre du Comité civil de la section des _Quatre-Nations_, dîne
+chez un de ses amis, il entend tirer le canon d'alarme. Instruit, par
+son fils, du massacre qui a lieu dans les prisons, il vole à son poste
+et entre au Comité non sans courir les plus grands périls. Au nom de
+l'abbé Sicard, il s'informe de l'habit qu'il porte, et il le cherche
+parmi les victimes.
+
+«Est-ce toi, lui demande-t-il, qui te nommes Sicard?
+
+--Oui, c'est moi.
+
+--Eh bien! mets-toi derrière moi, je réponds de ta vie.»
+
+Cependant, une vingtaine de sicaires réclament à grands cris la tête de
+l'instituteur. Le généreux horloger lui fait un rempart de son corps.
+
+«Voilà, dit-il à celui qui se prépare à l'immoler, voilà la poitrine par
+laquelle il faut passer pour arriver à la sienne. C'est l'abbé Sicard,
+un des hommes les plus utiles au pays, l'instituteur et le père des
+sourds-muets!»
+
+--«C'est égal, c'est un aristocrate.
+
+--«Eh bien! vous me passerez tous sur le corps avant d'arriver à lui.
+Frappez!»
+
+Et le courageux citoyen découvre sa poitrine.
+
+L'arme tombe des mains du meurtrier.
+
+L'abbé Sicard, que son sang-froid et sa tranquillité d'âme n'abandonnent
+jamais, monte sur une croisée de la salle du Comité, donnant sur la cour
+intérieure que remplit une tourbe effrénée, et lui demandant un moment
+de silence, il la harangue ainsi:
+
+«Mes amis, celui qui vous parle est innocent; le ferez-vous mourir sans
+l'entendre?
+
+--Tu étais, s'écrient-ils, avec les autres que nous venons de massacrer;
+tu es donc coupable comme eux.
+
+--Écoutez-moi un instant, réplique-t-il, et si, après m'avoir entendu,
+vous décidez ma mort, je ne m'en plaindrai point: ma vie est à vous.
+Apprenez d'abord qui je suis, ce que je fais, et puis vous prononcerez
+sur mon sort.
+
+«Je suis l'abbé Sicard (exclamation de plusieurs spectateurs);
+j'instruis les sourds-muets de naissance, et comme le nombre de ces
+infortunés est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis
+plus utile à vous qu'aux riches.»
+
+Alors une voix s'élève des rangs à laquelle répond un écho immense.
+
+«Il faut sauver l'abbé Sicard, crie-t-on de toutes parts; c'est un homme
+trop honnête pour le faire périr. Sa vie est consacrée tout entière à de
+grandes oeuvres; il n'a pas le temps d'être un conspirateur.»
+
+A ces mots, les bourreaux pressent l'instituteur dans leurs bras
+sanglants, et protégent sa personne de leurs instruments de mort en lui
+proposant de le reconduire en triomphe à sa demeure. Mais il persiste à
+ne pas vouloir accepter une telle ovation, préférant ne devoir sa vie et
+sa liberté qu'à un jugement légal d'une autorité compétente. Aussi
+est-il ramené au Comité où il retrouve son libérateur.
+
+Ayant su son nom et son adresse, il écrit le 2 septembre 1792 de
+l'Abbaye Saint-Germain à Hérault de Séchelles, président de l'Assemblée
+législative, la lettre suivante:
+
+
+ «Citoyen président,
+
+ «L'assemblée nationale n'apprendra pas sans douleur le massacre de
+ citoyens qui, détenus depuis plusieurs jours à la chambre d'arrêt
+ de la mairie, ont été transférés à celle de l'Abbaye
+ Saint-Germain-des-Prés. Je m'empresse de faire entendre la faible
+ voix de ma reconnaissance en faveur du citoyen courageux à qui je
+ dois la vie. C'est Monnot, horloger, rue des Petits-Augustins.
+
+ «Dix-sept infortunés venaient d'être égorgés sous mes yeux; la
+ force publique n'avait pu les sauver. J'allais périr comme eux; ce
+ brave citoyen s'est placé devant moi, il a découvert sa poitrine et
+ a dit:
+
+ «Voilà, concitoyens, la poitrine qu'il faudra traverser avant
+ d'arriver à celle de ce bon citoyen: vous ne le connaissez pas, mes
+ amis! vous allez le respecter, l'aimer, tomber aux pieds de cet
+ homme sensible et bon quand vous saurez son nom; c'est le
+ successeur de l'abbé de l'Épée, l'abbé Sicard.»
+
+ «Le peuple ne se calmait pas. Il persistait à croire qu'on voulait
+ se servir de mon nom pour sauver la vie d'un traître. J'ai osé
+ m'avancer moi-même, et, monté sur une estrade, parler au peuple,
+ n'ayant pour toute défense que le courage de l'innocence et ma
+ confiance ferme dans ce peuple égaré.
+
+ «J'ai dit mon nom et ma position sociale. Je me suis prévalu de la
+ protection spéciale de l'Assemblée nationale en faveur de
+ l'instituteur des sourds-muets et des chefs de cet établissement.
+ Des applaudissements réitérés ont succédé à des cris de rage. J'ai
+ été mis par le peuple lui-même sous la sauvegarde de la loi, et
+ accueilli comme un bienfaiteur de l'humanité par tous les
+ commissaires de la section des _Quatre-Nations_, qui doit être
+ glorieuse d'avoir des _Monnot_ dans son sein.
+
+ «Permettez-moi, citoyen président, de confier à l'Assemblée
+ nationale le témoignage de ma reconnaissance pour donner à une
+ action aussi généreuse la plus grande publicité possible. Une
+ nation dans laquelle des citoyens tels que celui à qui je dois la
+ vie ne sont pas rares, doit être invincible. Raconter de pareils
+ actes d'héroïsme, c'est remplir un devoir. Les sentir sans pouvoir
+ exprimer l'admiration qu'ils excitent et ne les oublier jamais,
+ c'est l'état de mon âme plus satisfaite de vivre avec de pareils
+ concitoyens que d'avoir échappé à la mort.
+
+ «Je suis, etc.»
+
+Cette lettre, apportée au président par un des concierges de l'Abbaye,
+fut lue publiquement et suivie de la déclaration solennelle[6] que le
+citoyen Monnot avait bien mérité de la patrie pour avoir sauvé
+l'instituteur des Sourds-Muets.
+
+Sur ces entrefaites, l'abbé Sicard était assis près de la table du
+Comité sur laquelle on apportait des bijoux, des portefeuilles, des
+mouchoirs dégouttants de sang, trouvés dans les poches des prisonniers
+qu'on avait massacrés sous ses fenêtres.
+
+Un de ces tigres, les manches retroussées, armé d'un sabre fumant de
+sang, entre dans l'enceinte où les membres délibèrent, sans paraître
+entendre les clameurs des victimes, et leur crie:
+
+«Je viens réclamer en faveur de nos braves frères d'armes qui égorgent
+tous ces aristocrates des chaussures pour leurs pieds. Nos braves frères
+sont nu-pieds, et ils partent demain pour la frontière.»
+
+Les membres se regardent et répondent tous à la fois: «Rien n'est plus
+juste; accordé!»
+
+A cette demande en succède une autre relative au vin dont ont besoin
+_les braves frères qui travaillent depuis longtemps dans la cour_. Ils
+sont fatigués, dit un autre, leurs lèvres sont sèches. «Délivré un _bon_
+pour 24 pots de vin.»
+
+Quelques minutes après, le même homme vient renouveler la même demande.
+«Accordé également un autre _bon_!»
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert
+ près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent de lui
+ faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il est
+ poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance d'un
+ député qui prie un de ses collègues plus influent d'informer la
+ Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit encore au président
+ Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, son ami particulier,
+ et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret, député, à la prière de la
+ fille aînée de cette dame, Mlle Éléonore, vole au Comité
+ d'instruction.--Un second décret est rendu en faveur de
+ l'instituteur.
+
+
+D'autres dangers menaçaient cependant l'abbé Sicard. Il demande au
+Comité la permission de se retirer, la nuit étant déjà fort avancée. Le
+concierge lui offre un asile chez lui, il préfère être mis au _violon_,
+qui est contigu à la salle du Comité. Cette préférence le sauve, puisque
+deux autres malheureux périrent pour avoir accepté cette proposition.
+
+Quels cris déchirants des nouvelles victimes, quels hurlements affreux
+de cannibales notre instituteur n'entend-il pas pendant le temps qu'il
+passe dans cette prison! Que de coups de sabres! quelles danses
+abominables autour de ces cadavres, au milieu des applaudissements
+frénétiques des spectateurs et aux cris mille fois répétés de: _Vive la
+nation!_
+
+Le jour éclairait à peine ces scènes d'épouvante que les massacreurs, ne
+trouvant plus là de quoi assouvir leur rage, se ressouvinrent que le
+_violon_ renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper à la
+petite porte qui donne sur la cour. L'abbé Sicard, se sentant perdu,
+heurte doucement à celle qui communique à la salle du Comité, mais il
+lui est répondu brutalement qu'on n'en a point de clef, et on le livre à
+son affreuse destinée, ainsi que ses deux compagnons. Ceux-ci lui
+proposent de lui faire une échelle de leur corps pour atteindre à un
+plancher très-haut qui offre un moyen sûr et prompt de salut, et ils
+insistent pour qu'il se sauve là, comme étant sur cette terre plus utile
+qu'eux.
+
+Notre instituteur refuse d'abord de profiter d'un avantage que ne
+partageraient pas les compagnons de son infortune, résolu à vivre ou à
+mourir avec eux. Dans cet assaut de dévoûment, ils lui représentent
+encore plus vivement le déplorable abandon dans lequel sa perte
+plongerait ses pauvres sourds-muets..... Ne pouvant résister davantage à
+de si pressantes sollicitations, il monte à contre-coeur sur les
+épaules du premier, puis sur celles du second. Mais au moment où la
+porte va céder à leurs efforts, les cris accoutumés de: _Vive la nation_
+et le chant de _la Carmagnole_ les attirent vers de nouvelles victimes
+qu'on amène dans la cour déjà jonchée de cadavres.
+
+L'abbé Sicard, descendu à peine de son plancher vivant, aperçoit de
+nouveaux ruisseaux de sang couler autour de lui et entend interroger sur
+ce théâtre de carnage des malheureux au front serein et résigné.
+
+«Eh bien! qu'ils se confessent ces scélérats! répondent, tous d'une
+voix, les sicaires; ils donneront le temps aux curieux du quartier de se
+lever et de venir nous voir faire justice de ces _coquins_. En
+attendant, nous déblayerons la cour. Allez chercher des charrettes!
+envoyons à la voirie tous ces aristocrates, ils infecteraient la
+maison.»
+
+L'arène de cette boucherie humaine était garnie de bancs pour les
+citoyennes ainsi que pour les citoyens _sans-culottes_. Ils avaient fait
+exprimer au Comité où l'abbé Sicard se trouvait, le désir de contempler
+les cadavres tout à leur aise. Aussi un lampion est-il placé sur la
+tête de chacune des victimes pour que les assistants, les assistantes
+puissent surtout jouir de cette exécrable illumination.
+
+Notre instituteur atteste encore avoir vu de ses yeux des femmes du
+quartier de l'Abbaye se rassembler autour du lit qu'on préparait pour
+les condamnés et y prendre place comme à un spectacle.
+
+Les compagnons qu'il venait de rejoindre et à qui il voulut adresser la
+parole étaient devenus entièrement fous. L'un d'eux, lui présentant un
+couteau, lui demande la mort comme une grâce; l'autre se déshabille et
+essaie de se pendre avec son mouchoir et ses jarretières, mais il n'en
+peut venir à bout.
+
+La porte de la prison s'ouvre. On y jette une nouvelle victime qui,
+échappée jusque-là par miracle à cette hécatombe humaine, apprend aux
+captifs la fin glorieuse du vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève qui a
+refusé le serment civique en déclarant à ses juges que, comme eux, il
+est soumis aux lois du pays dont ils se prétendent les seuls ministres,
+mais qu'on le trouvera inébranlable sur tout ce qui regarde la religion.
+
+Cependant les ennemis de l'abbé Sicard, composant la section de
+l'Arsenal, furieux de voir cette proie leur échapper, font parvenir à
+la Commune un nouvel arrêt le condamnant à mort, lequel va être exécuté
+lorsque, fort heureusement, la fatigue et le besoin de prendre quelque
+nourriture forcent le bourreau à remettre le supplice à quatre heures.
+
+Un charretier, interrogé sur le motif qui lui faisait différer le
+transport d'un cadavre qu'il avait déjà chargé: «Vous devez,
+répondit-il, me donner celui de l'abbé à quatre heures, je porterai tout
+cela ensemble.»
+
+En entendant ce propos, Sicard se procure une feuille de papier et écrit
+à un député, son ami intime, le mardi 4 septembre, ce qui suit:
+
+
+«Ah! mon cher, que vais-je devenir, après avoir échappé à la mort, si
+vous ne venez me sauver la vie en me faisant ouvrir les portes de cette
+prison, _autour de laquelle des cannibales commettent à tout instant de
+nouveaux massacres_? Prisonnier depuis sept jours, il y a trois nuits
+que j'entends de ma fenêtre demander ma tête à grands cris, et menacer
+de briser les faibles volets qui me séparent d'eux, si les commissaires
+de la section de l'Abbaye, qui ne savent plus comment faire pour
+conserver ma frêle existence, me livrent à leur rage. Ces honorables
+patriotes me conseillent d'aller me réfugier dans le sein de
+l'Assemblée nationale, accompagné de deux députés, pour n'être pas
+massacré en sortant.
+
+«Eh! grand Dieu! qu'ai-je donc fait pour être traité ainsi? Au moment où
+je vous écris, _on coupe la tête à un prêtre, et on en amène deux autres
+qui vont subir le même sort. Qu'avons-nous donc fait pour périr ainsi?
+Car certainement je ne serai pas plus épargné._ En quoi suis-je donc un
+mauvais citoyen? Suis-je même un citoyen inutile? C'est à la France
+entière à répondre. Un de mes élèves est peut-être mort de chagrin à
+l'heure qu'il est. Je succombe moi-même sous le poids de tant
+d'inquiétudes. Quel est mon crime? On ne m'a pas encore interrogé depuis
+sept jours que je suis ici. Je n'existerai pas demain si vous ne venez,
+ce matin même, à mon secours. Je ne demande pas la liberté, je demande à
+vivre pour mes pauvres enfants. Que l'Assemblée nationale me constitue
+prisonnier dans une de ses salles. Qu'elle presse le rapport de mon
+affaire. Eh! bon Dieu! est-ce une aussi grande affaire? ai-je le temps
+d'être un mauvais citoyen?
+
+«Quelle horreur de me transférer en plein jour, à trois heures, un jour
+de fête, à l'instant où le canon d'alarme tonne, et où les soldats
+d'Avignon et de Marseille me dénoncent à la populace, quand ils
+auraient pu me défendre de sa rage, à travers le Pont-Neuf et toutes les
+rues qui conduisent à l'Abbaye?
+
+«Venez, mon cher, venez faire une bonne action! venez sauver un
+infortuné en l'investissant de votre inviolabilité et de celle d'un
+autre de vos collègues, qui trouvera peut-être quelque plaisir à
+partager avec vous cette bonne oeuvre! Sais-je seulement si vous
+arriverez à temps? _Mes bourreaux sont là, couverts de sang; ils
+grincent des dents et demandent ma tête._
+
+«Adieu, mon cher compatriote! J'ignore si vous trouverez vivant à
+l'Abbaye l'instituteur infortuné des pauvres sourds-muets.»
+
+L'ami, à qui la lettre était parvenue, pria un de ses collègues plus
+influent de la communiquer à la Chambre après en avoir raturé et
+supprimé les passages soulignés.
+
+Cette assemblée ordonna immédiatement à la Commune de mettre Sicard en
+liberté.
+
+Mais ce décret n'eut pas plus de succès.
+
+L'heure fatale allait sonner. Ignorant si la lettre était arrivée à sa
+destination, il prend un feuillet de papier, le coupe en trois, et écrit
+trois billets, un au président Hérault de Séchelles, un à Laffon de
+Ladébat, son ancien collègue aux académies de Bordeaux, et son ami
+particulier, membre de l'Assemblée constituante, l'un des plus
+honorables citoyens, attaché à la religion réformée, un autre à Mme
+d'Entremeuse, mère de deux personnes qui l'avaient eu pour premier
+instituteur.
+
+Ces trois billets étaient le dernier espoir de ce malheureux invoquant
+l'amitié et la reconnaissance.
+
+Le billet, destiné au président, est remis à un honnête et compatissant
+huissier qui court chez lui. (L'Assemblée ne siégeait pas).
+
+Hérault de Séchelles se rend aussitôt au Comité d'instruction. Laffon de
+Ladébat, de son côté, se présente chez Chabot, membre de l'Assemblée
+législative, et lui demande la vie de son ami, en lui peignant sous les
+plus vives couleurs l'affreuse situation où il se trouve, et en tâchant
+de lui faire comprendre qu'il n'y a pas un instant à perdre pour le
+sauver.
+
+Mme d'Entremeuse n'était pas chez elle. L'aînée de ses filles,
+Éléonore[7] reçoit le billet, le parcourt des yeux et s'évanouit; mais
+le péril que court son instituteur, son père, lui fait reprendre ses
+esprits; elle vole chez Pastoret, de qui ce malheureux est connu, elle a
+beau s'efforcer de remuer les lèvres pour proférer une parole, sa langue
+est glacée d'effroi.
+
+Pastoret prend le papier, le lit, quitte son dîner, et rencontre au
+Comité d'instruction, dont il est membre, le président et le secrétaire
+Romme, qu'on y a appelés. Ces citoyens, ayant conféré ensemble, donnent
+ordre une seconde fois à la Commune de voler au secours de l'infortuné.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+ L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses
+ remercîments aux membres.--Il reçoit les excuses d'un des
+ commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir
+ contribué lui-même à son incarcération.--Ce dernier le dissuade de
+ rentrer à l'École.--Massieu le visite dans sa
+ retraite.--Communication de l'arrêté de l'Assemblée générale du
+ 1er septembre 1792.--Protestation de l'abbé Salvan.
+
+
+Cependant la Commune, qui a déjà passé à l'ordre du jour lors de la
+réception du décret dont il a été parlé, va confirmer cette rigoureuse
+sentence, mais, par bonheur, siége dans son sein un Bordelais nommé
+Guiraut, qui demande à être chargé de l'exécution du décret. C'en était
+encore fait de l'abbé Sicard, si une pluie d'orage qui survint à quatre
+heures, époque fixée pour le supplice, n'eût troublé le sacrifice et
+dispersé la foule. Ce n'est que bien plus tard, à sept heures, que les
+portes de la prison s'ouvrent pour le condamné. Un officier municipal
+vient le prendre sous le bras et le mener à l'Assemblée nationale entre
+une double haie d'hommes féroces que son écharpe tient en respect.
+Chabot, de son côté, cédant à la voix éloquente qui l'implore, monte à
+la tribune de l'église de l'Abbaye, où il parvient à intéresser en sa
+faveur ceux qui demandent sa tête.
+
+Sicard prend place dans une voiture avec l'officier municipal et son
+premier libérateur Monnot. A peine paraît-il à la barre, que les députés
+se précipitent dans ses bras; des larmes coulent de tous les yeux
+pendant son improvisation.
+
+«Jamais, s'écrie-t-il en terminant, un seul mot injurieux à la cause de
+la liberté n'est sorti de ma plume.... Non, celui qui a juré, avec
+effusion de coeur, soumission à toutes vos lois, celui qui a juré de
+mourir pour elles, ne devait pas s'attendre à être traité comme un
+ennemi de la liberté. Pères de la patrie, apprenez à l'Europe que vous
+savez si bien réparer les erreurs du nouveau régime, que ceux même qui
+en sont les victimes, sont forcés de le chérir et de le défendre.»
+
+Une fois hors de ce lieu d'angoisses, il demande des commissaires pour
+procéder à la levée des scellés qui, le jour de son arrestation, ont été
+apposés à son appartement.
+
+A ceux qui ont été déjà nommés on en adjoint deux autres de la section,
+dont l'un est précisément celui qui a apporté à la Commune et à la
+prison de l'Abbaye l'arrêté qui appelait la hache révolutionnaire sur la
+tête de notre instituteur. Cet homme, ayant plusieurs fois assisté à ses
+leçons, lui avait toujours témoigné le plus vif intérêt et la plus
+grande estime.
+
+Il n'a pas plus tôt revu l'abbé, qu'il se jette à son cou en lui
+avouant, tout confus, qu'il a été le complice de ses assassins, qu'il
+n'a pas tenu à lui que l'homme, dont il fait le plus de cas, n'ait pas
+été enveloppé dans le massacre général, mais qu'il n'a pas eu le courage
+de résister à la haine implacable qui fermente de toute part contre les
+prêtres.
+
+«On ne concevrait pas, s'écrie l'honorable ecclésiastique, comment, avec
+quelque honnêteté dans le coeur, cet homme avait pu accepter une
+mission aussi infâme, si l'on ne savait que souvent la faiblesse fait le
+mal aussi aisément que la méchanceté, et qu'elle n'est pas moins
+cruelle.»
+
+La levée des scellés faite, Sicard se flattait d'être enfin rendu à ses
+élèves, mais le nouveau commissaire lui conseilla de ne pas réintégrer
+immédiatement son domicile, en lui faisant observer que ses ennemis ne
+lui pardonneraient pas aussi facilement de s'être soustrait à leurs
+poursuites.
+
+Écoutant un aussi charitable avis, il prend le parti de se retirer dans
+une section éloignée, chez le sieur Lacombe, horloger, qui, pendant sa
+détention, l'avait courageusement demandé partout, au péril de sa vie,
+et qui, depuis, ne cesse de lui prodiguer, avec sa digne épouse, toutes
+les consolations dont son âme brisée a tant de besoin. C'est là que le
+directeur reçoit la première visite du sourd-muet Massieu, qu'il a
+institué son légataire au moment de subir le coup fatal.
+
+On imaginera sans peine quels sentiments durent déborder de l'âme si
+naïve de l'élève en revoyant son cher maître. Il avait refusé jusque-là
+toute nourriture, et n'avait pu goûter un instant de sommeil, tant il
+était inquiet de sa vie. Un jour de plus, il mourait de douleur et de
+faim.
+
+Peu après, l'honnête commissaire apporta à l'abbé Sicard, ainsi qu'il le
+lui avait promis, une copie collationnée de l'arrêté; la voici:
+
+
+_Assemblée générale du 1er septembre 1792._
+
+Sur les représentations faites par plusieurs membres,
+
+1º Que le citoyen Sicard, _instituteur des sourds et muets_[8], arrêté
+comme _prêtre insermenté_, est sur le point d'être élargi, attendu
+l'utilité dont on prétend qu'il est dans son institution;
+
+2º Que son élargissement serait d'autant plus dangereux, qu'il possède
+l'art coupable de cacher son incivisme sous des dehors patriotes et de
+servir la cause des tyrans en persécutant sourdement ceux de ses
+concitoyens qui se montrent dans le sens de la révolution;
+
+L'assemblée a arrêté qu'elle formerait les demandes suivantes:
+
+1º Que la loi soit exécutée dans toute son étendue vis-à-vis de Sicard;
+
+2º Qu'il soit remplacé par le savant et modeste Salvan, second
+instituteur des sourds et muets (héritier, comme plusieurs autres, de la
+sublime méthode inventée par l'immortel de l'Épée), prêtre assermenté et
+agréé par l'Assemblée nationale;
+
+3º Enfin, qu'il soit porté des copies du présent arrêté au pouvoir
+exécutif, au Comité de surveillance, au Conseil de la Commune, et au
+greffe de la prison par les citoyens Pelez et Pernot, commissaires
+nommés à cet effet.
+
+ Signé: BOULU, _président_.
+
+ RIVIÈRE, _secrétaire_.
+
+Le célèbre instituteur mit cet arrêté sous les yeux de l'abbé Salvan,
+qui éclata contre ce qu'il prétendait être un outrage à son honneur. Aux
+plaintes que l'abbé Sicard en fit à celui qui était véhémentement
+soupçonné d'avoir rédigé cette pièce, l'inculpé eut l'impudence de
+répondre par des dénégations; mais depuis cette époque, il n'en fut pas
+moins atteint et convaincu. On en avait, en effet, trouvé la minute,
+écrite tout entière de sa main, parmi les autres papiers du Comité
+révolutionnaire de la section. Sa criminelle adresse était allée jusqu'à
+concerter avec une poignée de ses complices d'autres arrêtés au nom de
+l'Assemblée entière, chaque fois que la séance était levée.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à
+ divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille
+ politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire
+ exécutif.--Condamné à la déportation, il trouve un refuge dans le
+ faubourg Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au
+ Gouvernement.--Seconde représentation du drame de _l'Abbé de
+ l'Épée_, par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et
+ son épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur
+ de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son
+ élargissement.
+
+
+Ce n'est qu'en 1796 que le respectable directeur put reprendre
+tranquillement possession de son établissement modèle. Déjà il occupait
+une chaire de professeur à l'École normale supérieure, fondée par la
+Convention nationale le 9 brumaire an III (novembre 1795) dans
+l'amphithéâtre du Jardin des plantes.
+
+Il était professeur au Lycée national, et, en outre, coopérait au
+_Magasin encyclopédique_.
+
+Ses premiers collègues, à l'École normale, furent Lagrange, Laplace,
+Monge, Haüy, Daubenton, Berthollet, Volney, Garat, Bernardin de
+Saint-Pierre, La Harpe, etc.
+
+On pouvait débuter plus mal.
+
+De l'amphithéâtre du Jardin des Plantes, l'École normale, réorganisée en
+1808, fut transférée rue des Postes, puis au Collége du Plessis, rue
+Saint-Jacques, et enfin rue d'Ulm.
+
+L'abbé Sicard fut également admis, à l'occasion de la création de
+l'Institut de France, à faire partie, avec Garat, de la section de
+grammaire générale, à la même époque où le Directoire nommait dans la
+section de poésie Chénier et Lebrun.
+
+Plus tard, quand vint l'arrêté consulaire de réorganisation de l'an XI,
+il fut désigné pour la classe de littérature avec Andrieux, François de
+Neufchâteau, Collin d'Harleville, Legouvé, Arnault, Fontanes et autres
+contemporains illustres.
+
+Pour défendre la cause des prêtres insermentés, il coopéra activement
+aux _Annales religieuses, politiques et littéraires_. Toutefois,
+désormais prudent et circonspect, il se contenta d'y insérer quelques
+articles signés tantôt de son nom, tantôt de son anagramme _Dracis_. La
+publication d'une feuille conçue dans cet esprit ne pouvait passer
+inaperçue sous le Directoire: un arrêté du 18 fructidor an V (5
+septembre 1797) l'inscrivit sur la liste des journalistes qui devaient
+être déportés à Sinamari. Heureusement, il évita le coup qui le menaçait
+en se réfugiant dans le faubourg Saint-Marceau.
+
+Là, il employa plus de deux ans à composer sa _Grammaire générale_ et
+son _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance_.
+
+Jean Massieu, cinquième sourd-muet de naissance dans la même famille,
+offrit plusieurs fois à son maître de partager ses modiques honoraires.
+
+«Mon père n'a rien, répétait-il en ses gestes rapides, c'est à moi de le
+nourrir, de le vêtir, de le soustraire au sort cruel qui le poursuit.»
+
+L'abbé Sicard, las de languir dans la retraite, et désireux de reprendre
+ses travaux favoris, chercha à se laver de l'accusation
+d'_ultramontanisme_, qui pesait sur lui, quoiqu'il ne fît que partager
+au fond les doctrines de Port-Royal. Mais en vain protesta-t-il
+hautement de sa soumission au nouveau gouvernement de la France.
+
+Ne pouvant rien obtenir, il se décida à consigner, dans _l'Ami des
+lois_, feuille publiée par l'ex-bénédictin Paultier, membre du Conseil
+des Cinq-Cents, un désaveu formel de la part qu'il avait prise aux
+_Annales catholiques_. Cette protestation, jointe aux supplications de
+ses élèves pour ravoir leur maître, et aux sollicitations d'amis dévoués
+pour qu'il fût réintégré dans ses fonctions, échouèrent devant
+l'inflexibilité d'un pouvoir ombrageux et la persistance du nommé
+Alhoy[9] à se maintenir à sa place.
+
+Deux ans plus tard seulement, après la révolution du 18 brumaire (10
+novembre 1799), l'abbé Sicard fut rendu à ses fonctions.
+
+«Une seconde liste de proscrits venait d'obtenir le bienfait du rappel.
+Les écrivains y figuraient en grand nombre. MM. de Fontanes, de La
+Harpe, Suard, _Sicard_, Michaud, Fiévée, étaient rappelés de leur exil
+ou autorisés à sortir de leur retraite.»
+
+ (_Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. I, livre
+ II).
+
+Le respectable directeur fut aussi réintégré en 1801 par le premier
+Consul, avec Suard, Michaud, Fiévée, etc., dans l'Institut de France,
+d'où le 18 fructidor l'avait exclu, et il s'occupa presque aussitôt de
+créer une imprimerie desservie par plusieurs de ses élèves. D'autres
+furent, grâce à lui, employés dans diverses administrations publiques,
+et leurs vieux parents reçurent le fruit de leur travail journalier.
+
+Les voeux des sourds-muets et de leurs amis étaient comblés. Voici
+quelle fut la cause de cette révolution inattendue:
+
+Dans le courant de décembre de cette année, Mme Bonaparte assistait,
+avec son époux, à la seconde représentation du drame de _l'Abbé de
+l'Épée_, par Bouilly.
+
+Au cinquième acte, lorsque Monvel, chargé du rôle du vénérable
+fondateur, dit à l'avocat Franval: qu'il y a longtemps qu'il est séparé
+de ses nombreux élèves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de
+son absence....., Collin d'Harleville se lève avec plusieurs hommes de
+lettres, placés dans une galerie faisant face à la loge de Bonaparte, et
+tous s'écrient:
+
+«Que le vertueux Sicard, qui gémit dans les fers, nous soit rendu!»
+
+Ce cri de nobles âmes est incontinent répété par la salle entière, et,
+dès le lendemain, le premier Consul, désireux de faire droit à une
+requête aussi unanime, et cédant aux instances de Joséphine, se fait
+rendre compte des motifs de l'incarcération du successeur de l'abbé de
+l'Épée.
+
+Ce jour-là, l'estimable auteur de la pièce recevait de Collin
+d'Harleville un billet contenant non-seulement ses félicitations sur le
+succès bien mérité de son oeuvre, mais exprimant encore sa certitude
+que le bonheur de Sicard serait le complément de son triomphe.
+
+Un homme, d'un certain âge, paraissant timide et ému, demandait
+cependant à parler à Bouilly. C'était Sicard lui-même qui venait de
+sortir de sa prison. Il se jette dans les bras de son libérateur avec
+toute l'effusion de la reconnaissance en lui annonçant que Mme Bonaparte
+doit elle-même le présenter au premier Consul, et qu'il compte sur sa
+puissante intervention pour se retrouver bientôt au milieu de son
+troupeau chéri.
+
+Cet espoir ne fut pas déçu. Peu après, il adressait à Bouilly la lettre
+suivante que ce dernier regarda toujours comme un de ses plus beaux
+titres à l'estime publique:
+
+
+Paris, le 23 nivôse an VIII.
+
+ «Jouissez de votre triomphe, mon aimable collègue; je suis, depuis
+ hier, réintégré dans mes fonctions. Il n'est pas permis à votre
+ modestie de ne pas prendre une très-grande part à cette sorte de
+ victoire. C'est votre pièce, qu'on dit si belle, si touchante, qui
+ a ramené sur moi l'intérêt public. Je vous ai promis de vous
+ prévenir du jour où aurait lieu ma première séance qui sera aussi
+ ma première entrevue avec mes enfants depuis vingt-huit mois. Eh
+ bien! c'est après demain, 25, à dix heures très-précises.
+
+ «Venez-y avec Mme Bouilly! vous êtes bien dignes de figurer l'un à
+ côté de l'autre dans une séance aussi touchante..... Mais, de
+ grâce, accourez avant dix heures! demandez-moi à la porte! je veux
+ vous voir avant la séance: je veux embrasser un de mes plus tendres
+ amis et le presser contre mon coeur: cette jouissance me
+ préparera à toutes les autres de cette heureuse matinée.
+
+ «Je vous embrasse, en attendant, de tout mon coeur. Adieu! mille
+ fois adieu! Tout à vous, sans réserve!»
+
+Les jeunes sourds-muets, pour leur compte, ayant su à qui leur directeur
+devait sa liberté, s'entendirent pour modeler un beau buste de l'abbé de
+l'Épée, en terre cuite. On aura peine à se figurer la surprise et
+l'émotion qu'éprouva notre auteur dramatique en recevant de leurs mains
+ce tribut de leur reconnaissance filiale.
+
+Dans la suite, Mme Talma, qui fut tant applaudie dans le rôle de
+l'élève de l'abbé de l'Épée, vint causer à Bouilly une nouvelle
+jouissance en lui annonçant qu'elle était chargée de lui remettre, au
+nom de tous les sourds-muets, ses camarades, des vers exprimant les vifs
+sentiments dont ils étaient animés.
+
+Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne pouvoir résister au plaisir
+de mentionner encore un trait qui est personnel à Bouilly.
+
+Présenté par Joséphine au chef du pouvoir exécutif, il en reçut des
+éloges sur son double succès.
+
+«Je vous remercie, lui dit-il avec le _sourire à dents blanches qui
+ornaient sa bouche des plus expressives_ (termes de notre aimable
+conteur), de votre pièce sur l'abbé de l'Épée: vous m'avez procuré le
+plaisir de rendre Sicard à ses élèves.
+
+«--Et moi, général, dit Bouilly, je dois vous remercier bien plus encore
+de m'avoir procuré, par cet acte de justice, la plus honorable
+jouissance que puisse éprouver un littérateur.»
+
+On remarque, dans _la Clef du cabinet des souverains_, une lettre d'une
+jeune sourde-muette, Mlle Rey Lacroix, à Mme Bonaparte.
+
+«Les sourds-muets, lui écrit-elle avec une naïveté charmante, n'ont pas
+Sicard depuis beaucoup de mois. Je l'aime bien, il est dans mon
+coeur. Il a enseigné à mon papa qui m'enseigne tous les jours.
+
+«Dites à votre époux de rendre Sicard aux sourds-muets! Vous deux serez
+leurs amis comme est papa: ils prieront Dieu pour vous.»
+
+Après le 3 nivôse, les jeunes sourds-muets étant allés complimenter le
+premier Consul, leur respectable maître fut chargé par lui de leur
+transmettre sa réponse:
+
+«Je suis bien aise de voir les sourds-muets de naissance, et c'est avec
+plaisir que je reçois l'expression de leurs sentiments. Dites à vos
+élèves, citoyen Sicard, que je ferai tout ce qui sera nécessaire pour
+augmenter leur bien-être et pour les rendre heureux.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+ Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un
+ sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa
+ _Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle que
+ fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la
+ mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur
+ l'articulation.
+
+
+Rapportons, en passant, le jugement que Napoléon Ier porta plus tard
+sur la langue des sourds-muets:
+
+«Monsieur l'abbé, dit le futur empereur à Sicard, qu'à la demande de ses
+élèves il venait de faire élargir, en payant les dettes qu'il avait
+contractées pour eux, il me semble que ces infortunés n'ont que deux
+mots dans leur grammaire: _le substantif_ et _l'adjectif_.»
+
+Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop pénétrant pour n'y pas
+ajouter _le verbe_, s'il avait eu le temps de sonder davantage
+l'admirable langue employée journellement par cette portion
+intéressante de la famille humaine, et surtout s'il avait eu affaire à
+un _maître_ qui eût su puiser plus sûrement parmi les trésors qu'elle
+recèle. N'est-ce pas, en effet, le verbe qui est le fond de la langue
+des signes, puisque c'est une langue d'action?
+
+Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter un coup d'oeil sur
+l'oeuvre capitale de l'abbé Sicard, son _Cours d'instruction d'un
+sourd-muet de naissance_, dont il a été fait mention plus haut. Mais,
+tout en accordant volontiers que c'est _une sorte de cours de
+métaphysique et de grammaire expérimentales, propre à l'instruction de
+tous les enfants_, qu'il nous soit permis, tout d'abord, de nous élever,
+comme nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance, et comme nous
+ne cesserons de le faire, contre deux ou trois passages du discours
+préliminaire qui nous semblent aussi absurdes que révoltants pour
+l'espèce humaine.
+
+«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet de naissance, considéré
+en lui-même avant qu'une éducation quelconque ait commencé à le lier par
+quelque rapport à la grande famille dont, par sa forme extérieure, il
+fait partie? _C'est un être parfaitement nul dans la société, un
+automate vivant, une statue, telle que la présente_ Charles BONNET, _et
+d'après lui_ CONDILLAC; _une statue à laquelle il faut ouvrir l'un
+après l'autre et diriger tous les sens en suppléant à celui dont il est
+malheureusement privé. Borné aux seuls mouvements physiques, il n'a pas
+même, avant qu'on ait déchiré l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet
+instinct sûr qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce guide._
+
+«_Le sourd-muet n'est donc, jusque-là, qu'une sorte de machine
+ambulante, dont l'organisation, quant aux effets, est inférieure à celle
+des animaux._
+
+«_Quant au moral, il résulte et se combine de tant d'éléments, tous
+placés si loin de lui, qu'on doit bien se douter qu'il n'en soupçonne
+pas même l'existence._
+
+ * * * * *
+
+«_Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le voilà tel que
+l'habitude de l'observation, en vivant avec lui, m'a mis à même de le
+dépeindre! C'est de ce triste et déplorable état qu'il faut le retirer
+avant de songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un ouvrier, un
+homme d'une profession quelconque._»
+
+Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous de la bête la
+plus stupide, et imprime sur son front le stigmate d'_une machine à
+figure humaine_, il n'y a qu'à hausser les épaules; mais qu'une pareille
+assertion sorte de la plume d'un grave instituteur de sourds-muets!
+C'est un paradoxe inqualifiable, qui a excité chez nous, encore enfants,
+une indignation si légitime, que nous n'eussions pas mieux demandé que
+de faire bonne et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes
+des exemplaires qui nous tombaient sous la main.
+
+J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet à l'état brut,
+comme le suppose l'abbé Sicard, est une chimère. Il n'y a pas un
+sourd-muet âgé seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les hommes,
+n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait émis quelque idée, n'ait, en un
+mot, communiqué, d'une manière fort imparfaite sans doute, mais
+communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne n'existe donc pas en
+réalité.
+
+Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende honorable d'une pareille
+opinion dans sa _Théorie des signes pour servir d'introduction à l'étude
+des langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en
+action_, ouvrage formant deux volumes in-8º, l'un de 580, l'autre de 650
+pages.
+
+ * * * * *
+
+«Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome Ier, n'est pas aussi
+malheureux; il apporte aux leçons de son maître une âme communicative,
+qui, pleine des idées que les objets extérieurs, par le ministère des
+sens qui en sont frappés, ont fait parvenir jusqu'à elle, anime son
+regard, modifie les muscles de son visage et commande à sa physionomie
+cette diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer toutes
+ses pensées et toutes ses affections. C'est encore son âme qui
+communique aux gestes toutes les formes propres à dessiner les objets;
+c'est elle qui, dans ses yeux, décèle la colère qu'il voudrait en vain
+dissimuler et qui les enflamme, c'est elle qui sillonne son front quand
+il est triste, qui fait naître le sourire sur ses lèvres et l'expression
+de la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le sourd-muet qui
+arrive de chez ses parents et qui n'a reçu encore aucune leçon n'est pas
+moins éloquent que le jeune _entendant_ qui, auprès d'un maître, vient
+apprendre l'art d'analyser la pensée, et celui de parler correctement la
+langue dont sa première institutrice lui a fait connaître toutes les
+expressions, en répandant sur ses leçons tout le charme de l'amour
+maternel.»
+
+Plût à Dieu que, comme la lance d'Achille, ce désaccord, quoique tardif,
+ait pu guérir les blessures faites par le premier coup!
+
+_La Théorie des signes_ est bien loin d'avoir eu la vogue du _Cours
+d'instruction d'un sourd-muet de naissance_. Une société savante l'a
+proclamée toutefois _un ouvrage élémentaire absolument neuf,
+indispensable à l'enseignement des sourds-muets, également utile aux
+élèves de toutes les classes et aux instituteurs_, et l'Institut lui a
+décerné un grand prix décennal de première classe, destiné au meilleur
+ouvrage de morale ou d'éducation.
+
+Telle était, à propos du _Cours d'instruction d'un sourd-muet_,
+l'opinion d'un juge fort compétent, M. de Gérando, dans son bel ouvrage:
+_De l'Éducation des sourds-muets de naissance_:
+
+«Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons presque lire un roman
+philosophique; il en revêt les formes, il en offre souvent l'intérêt; on
+y trouve quelque chose du roman de l'Arabe Thophaïl (_le Philosophe
+autodidactique_), quelque chose qui semble emprunté aux tableaux de
+Buffon, à la statue de Condillac, à l'_Émile_ de Rousseau. C'est une âme
+encore assoupie qui s'éveille, un esprit, encore aveugle, qui s'ouvre à
+la lumière, une vie intelligente qui, sous la direction de
+l'instituteur, commence à se développer au milieu de scènes variées.
+C'est une espèce de sauvage, étranger à nos moeurs, qui est initié à
+nos idées, à nos connaissances, en même temps qu'à notre langue.
+L'instituteur sait répandre sur chacun de ces progrès, sur chacun des
+exercices par lequel il les obtient, le charme de cette espèce de drame.
+Il peint avec chaleur les incertitudes, les joies du maître et de
+l'élève; il réussit à faire ressortir ainsi, dans un tableau animé, les
+définitions, les procédés qui semblaient les plus arides de leur nature;
+il donne une figure, une physionomie aux notions les plus abstraites. On
+dirait que l'abbé Sicard est le peintre de la synthèse, le poëte de la
+grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et il ne faut pas en être
+surpris; car les sourds-muets ne sont pas les seuls auxquels il peut
+être profitable.»
+
+D'ailleurs, tant s'en faut que l'abbé Sicard se fût rendu familière et
+comme propre la mimique, ce principal moyen de transmettre les idées aux
+sourd-muets, qu'au contraire, il ne possédait que le mécanisme de ce
+langage, sans qu'on eût besoin de faire la part de ce qu'on appelle
+signes naturels et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait
+presque exclusivement à l'emploi des signes dits _méthodiques_, faute
+d'avoir vécu assez intimement avec ses élèves pour découvrir dans leur
+langage encore brut et peu cultivé le germe d'une langue riche et
+expressive. Parfois l'alphabet manuel, et, plus souvent, la plume et la
+craie intervenaient dans ses démonstrations et dans ses entretiens.
+
+Or, _les signes méthodiques_ sont une sorte d'épellation pour ainsi dire
+matérielle, non-seulement des mots, mais des formes grammaticales qui
+les modifient. On a donné aux premiers le nom de signes de nomenclature,
+et aux seconds celui de signes grammaticaux.
+
+Les règles du langage des gestes diffèrent si essentiellement de celles
+de la langue parlée, qu'on ne devait que rectifier ce que les gestes
+pouvaient avoir de défectueux, de faux, tout en les livrant à toute
+l'indépendance de leur essor, ou au moins les perfectionner et les
+rendre capables de suffire à tous les besoins de l'esprit.
+
+Il était réservé à un instituteur plus clairvoyant, plus judicieux, à
+Bébian, de reprendre ce principe, posé avec tant de sagesse par l'abbé
+de l'Épée, qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de son propre
+langage, c'est-à-dire par le langage des gestes, comme l'on enseigne une
+langue étrangère à un enfant ordinaire à l'aide de sa langue nationale.
+
+Personne ne pouvait mieux sentir combien il importait, dans l'intérêt
+des progrès du disciple, de respecter les lois de l'entendement humain
+en établissant les rapports soit des signes avec les idées, soit des
+signes entre eux.
+
+De nos jours, il paraît reconnu universellement, ou peu s'en faut, que,
+dans l'application de ce principe si fécond, le langage des gestes et
+une langue parlée quelconque ne peuvent se nuire en rien, quoiqu'en
+apparence l'un et l'autre ne doivent guère s'accorder, du moins pour la
+construction.
+
+Ce sujet aurait besoin d'être traité plus au long, mais, à notre avis,
+il doit suffire d'avoir jeté en passant une distinction entre _les
+signes méthodiques_ et _les signes naturels_ au milieu d'une simple
+notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si aride discussion.
+
+Au surplus, nous ne saurions assez insister pour mettre dans l'esprit de
+tous qu'on n'est sûr d'arriver à une parfaite connaissance de la mimique
+que par un usage journalier et par une rare habileté à découvrir tout ce
+qui se passe dans l'âme des sourds-muets.
+
+L'abbé Sicard avait pris l'idée de sa théorie des signes dans le
+_Dictionnaire_[10], que son célèbre prédécesseur avait calqué, sauf
+quelques légers changements, sur l'_Abrégé de Richelet, corrigé par de
+Wailly_, travail que la mort vint interrompre au moment où il allait le
+mettre au jour. Résolu de le poursuivre et s'imaginant être en mesure de
+le perfectionner, il avait divisé son nouvel ouvrage en plusieurs
+séries: les objets physiques, les adjectifs, les noms abstraits, etc.
+
+S'agissait-il de dicter le mot _arbre_, il faisait à son élève trois
+signes: le premier représentant _un objet enfoncé dans les terres_; le
+second, _la croissance et l'élévation progressive de cet objet_; le
+troisième, _les branches qui naissent du tronc et que le vent agite_.
+
+Était-il question du mot _professeur_, il lui fallait:
+
+1º les signes d'_une salle publique ou particulière_, _d'un collége_,
+_d'un lycée_, _d'une institution_;
+
+2º Les signes de _la grammaire_, _logique_, _métaphysique_, _langues_,
+_arithmétique_, _géographie_, _géométrie_, etc.;
+
+3º Il figurait l'action de _rassembler des jeunes gens, de leur parler
+et de les enseigner publiquement_.
+
+Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui à exprimer aussi
+clairement que complétement toutes ces idées.
+
+Après tout, ne doit-on pas faire provision de courage et de patience, si
+l'on veut poursuivre jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi
+volumineux, aussi effrayant?
+
+Avant d'aller plus loin, il nous semble à propos d'établir une
+différence entre les deux principaux moyens de communication à l'usage
+des sourds-muets: _la dactylologie_ et _la mimique_, qu'on voit trop
+souvent confondre par le public.
+
+_La dactylologie_, enfance de l'art, n'est que le calque fidèle des
+lettres de l'alphabet d'une langue donnée, incompréhensible à ceux qui
+ne connaissent pas cette langue, se bornant à reproduire ces lettres une
+à une, aussi exactement que possible, à l'aide des doigts.
+
+_La mimique_, au contraire, est l'admirable langage de la nature, commun
+à tous les hommes, parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais des
+idées, créé par le besoin, l'imagination, le génie, et, grâce à son
+caractère d'universalité, compris de tous les peuples.
+
+_La mimique_ n'est-elle pas encore ce langage primitif dont l'enfant se
+sert instinctivement avant et même après l'éclosion de sa raison
+naissante; se glissant, dans un âge plus avancé, à l'insu des parlants,
+dans leurs conversations journalières, et devenant, sans qu'ils s'en
+aperçoivent, l'auxiliaire obligé des personnes qui brillent au barreau,
+à la tribune politique, à la chaire, comme sur la scène tragique,
+comique ou même lyrique? Un ballet, exactement reproduit, n'est-il pas
+surtout une excellente leçon de mimique?
+
+Nous ne saurions trop le répéter, on aura toujours beau essayer d'écrire
+fidèlement les différentes positions et les divers mouvements que la
+main ou le bras est capable d'exécuter, on n'y réussira pas.
+
+Le peintre qui détacherait d'un modèle chacun des traits qui le
+composent, pour les faire passer isolément sous nos yeux, ne nous
+donnerait pas la moindre idée de la physionomie de ce modèle.
+
+Celui donc qui veut s'initier sérieusement aux secrets de la mimique n'a
+qu'à se placer en présence de la nature et à saisir, pour ainsi dire, au
+vol les éclairs qui s'en échappent. Qu'il laisse ensuite parler toute
+son âme, s'il se sent inspiré! C'est là et seulement là qu'on réussit
+toujours.
+
+Revenons encore un moment au _Cours d'instruction d'un sourd-muet de
+naissance_, qui semble avoir été prôné au delà de son mérite.
+
+Peut-être que notre examen dépasserait les limites de ce modeste
+travail, si nous entreprenions de passer au crible cet alliage étrange
+de graves erreurs, de divagations hasardées, de procédés plus ou moins
+ingénieux, et d'analyses plus ou moins profondes. Bornons-nous à relever
+les divisions que l'auteur a signalées dans cet ouvrage comme autant de
+moyens de communication!
+
+Ne place-t-il pas, en effet, le quinzième moyen de communication, _le
+Temps, division qu'on en fait, notions sur le système du monde_, avant
+le seizième, qui traite des _adverbes_? Ne ressort-il pas de là qu'une
+pareille transposition blesse l'ordre naturel de la génération des
+idées?
+
+D'un autre côté, on ne saurait nier sans injustice qu'une telle
+publication ne fût un véritable service rendu, en ce temps-là, à la
+cause des pauvres sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout à fait
+l'idée que son titre a pu en donner d'abord. Eh! que serait-ce si
+l'auteur avait mieux su montrer la route que doit suivre modestement un
+père ou une mère de famille, ou un instituteur ou une institutrice
+primaire, et surtout s'il avait déterminé d'une manière plus rationnelle
+son point de départ et son point d'arrivée avec son jeune sourd-muet? De
+tels procédés ne valent-ils pas la peine que l'observateur les prenne
+pour terme de comparaison entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire?
+
+L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait l'histoire des
+facultés morales et intellectuelles.
+
+«Quel spectacle plus digne de toute l'attention du philosophe, a observé
+Bébian, que d'assister, pour ainsi dire, à l'éclosion de l'intelligence
+humaine, de voir poindre et se développer cette faculté qui élève
+l'homme au dessus de tout ce qui l'environne et le place entre le ciel
+et la terre!
+
+«Si l'établissement d'une langue universelle, ajoute cet instituteur
+éminent, était une chose qu'on pût espérer, le langage des gestes me
+paraîtrait, comme à Vossius et à l'abbé de l'Épée, le moyen le plus
+propre à atteindre ce but.»
+
+On voit que sur ce point les modernes s'accordent avec les anciens qui,
+au grand étonnement de leur siècle, avaient reconnu de quoi la mimique
+était capable, pourvu qu'elle fût _franche du collier_, et qu'on ne
+passât pas légèrement sur ce mot en apparence vulgaire.
+
+En face d'aussi respectables autorités, nous nous croyons en droit de
+déplorer que quelques instituteurs qui n'ont rien étudié, ni rien appris
+dans notre spécialité, fassent journellement fausse route, au lieu de
+prendre la nature pour guide et pour but. N'est-il pas temps de
+condamner en dernier ressort leur prétention, pour ne pas dire plus, de
+jeter à tort et à travers des enfants sourds-muets sur les bancs des
+jeunes entendants-parlants pour forcer les premiers à recevoir avec les
+seconds des leçons d'une articulation factice?
+
+Telle ne fut jamais la manière de voir de nos grands maîtres. N'a-t-il
+pas été démontré par eux jusqu'à l'évidence que la mimique est la pierre
+angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets, tandis que
+l'articulation n'est pour eux qu'un moyen accessoire et secondaire?
+
+Encore cette dernière ne devrait-elle être enseignée qu'à ceux de nos
+frères et à celles de nos soeurs dont les organes y ont une certaine
+aptitude.
+
+«Messieurs, s'écria un jour l'abbé Sicard, dans une des séances qu'il
+donnait à son école, j'aperçois parmi vous une personne transportée
+d'admiration en entendant un de mes sourds-muets prononcer quelques
+mots. Eh bien! s'il m'était permis de payer des manoeuvres pour une
+pareille besogne, il ne sortirait pas de la maison un seul élève qui ne
+sût parler.»
+
+--_Tant bien que mal_, eût-il pu ajouter, _au risque de ne pas être
+compris et de ne pas trop se comprendre lui-même_.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+ Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
+ spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses
+ tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon
+ Ier que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces
+ malheureux. Cette insinuation est repoussée dans une lettre de
+ l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite
+ Majesté.
+
+
+Il nous reste à dire un mot d'un autre livre de l'abbé Sicard: _Les
+Éléments de grammaire générale appliquée à la langue française_ (1814, 1
+vol. in-8º).
+
+Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, dès leur début, autant
+d'éditions. La _Grammaire générale_ de l'abbé Sicard occupait une place
+éminente, comme livre classique, sur les rayons de toutes les
+bibliothèques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats de jeunes
+demoiselles. Ces pauvres intelligences, au lieu de se plaindre de ne pas
+la comprendre, ainsi qu'elles en avaient bien le droit, croyaient
+timidement ne devoir s'en prendre qu'à elles-mêmes.
+
+Mais le sévère regard de la raison n'ayant pas tardé à percer la savante
+obscurité de l'oeuvre, on a fini par l'apprécier à sa juste valeur.
+
+Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du nom de notre instituteur,
+ce furent ses exercices mensuels auxquels il admettait un public
+nombreux, mais où l'on remarquait surtout des hommes éminents en tout
+genre. La cour de l'établissement ne désemplissait point de riches
+équipages. Et ces flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi
+la curiosité qui poussait à contempler _les phénomènes vivants_ du
+démonstrateur?
+
+La salle, au milieu de laquelle se trouvait un grand tableau de
+Langlois, représentant l'abbé avec plusieurs de ses élèves des deux
+sexes, était déjà comble avant l'heure indiquée. A peine en
+franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient en masse pour
+saluer son entrée. Puis ce n'étaient que cris prolongés d'enthousiasme.
+Les feuilles publiques s'empressaient à les répéter au loin, de sorte
+que la première faveur que les étrangers briguaient à l'envi, en
+arrivant dans notre capitale, était de jouir de ce qu'on appelait, à
+tort ou à raison, les représentations de l'abbé Sicard, _représentations
+théâtrales_ dans lesquelles il se plaisait à mettre constamment en scène
+son élève Massieu.
+
+On avait beau reprocher à l'abbé Sicard un art prestigieux, trop éloigné
+du naturel et peu en rapport avec son débit, une profusion d'images
+obtenues parfois au préjudice du simple bon sens, et encore son accent
+gascon qui frisait souvent le grotesque, il savait toujours captiver son
+auditoire bénévole, grâce surtout à cet intérêt qui s'attache
+naturellement à une infirmité quelconque.
+
+La complaisance et le naïf enthousiasme avec lesquels il exposait ses
+procédés et ses succès ne devaient-ils pas trouver une excuse dans les
+honorables motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas enfin le
+prestige de l'éloquence dans les miracles qu'on le croyait voir opérer
+sur ses élèves?[11]
+
+Le cours de l'abbé Sicard était non moins fréquenté par ses répétiteurs,
+ses répétitrices, et les jeunes personnes qu'on s'empressait de lui
+recommander. Il avait lieu trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et
+le samedi, à midi.
+
+Mme Laurine Duler, répétitrice parlante à l'institution des sourds-muets
+de Paris, devenue depuis directrice de l'École d'Arras, qui n'oubliait
+rien de ce que son ancien maître avait eu occasion d'enseigner dans ses
+cours particuliers sur les signes, ne contribuait pas peu non plus à la
+mise en scène de sa _Théorie des signes_.
+
+Il n'était pas moins heureux dans toutes les réunions, dans tous les
+cercles où il était appelé. Un de ses amis, M. Billet, vice-président de
+la commission administrative de l'école des sourds-muets d'Arras,
+raconte dans un journal: _le Bienfaiteur des sourds-muets et des
+aveugles_ (première année, avril 1854) que, lié intimement avec l'abbé
+Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons de M. Daunou, son
+protecteur.
+
+«Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens, et nous aimions
+surtout à lui parler des sourds-muets. Alors son intelligence prenait
+feu, elle se laissait enlever à la hauteur de ces grands principes dont
+il aimait à se dire le législateur, et il n'était pas rare de le voir
+nous transporter nous-mêmes dans les champs de la démonstration de ses
+procédés didactiques. Nous lui pardonnions volontiers ses abstractions
+en faveur de son ardent amour pour ses élèves; et, depuis lors, je me
+suis toujours senti moi-même porté à leur vouloir et à leur faire du
+bien.»
+
+Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent point exempts de
+contradictions. On n'avait pas craint de rabaisser dans l'esprit de
+Napoléon Ier le mérite que tout le monde paraissait lui reconnaître.
+Témoin une lettre que l'abbé adressa le 10 septembre 1805 à M. Barbier,
+bibliothécaire de Sa Majesté impériale et du Conseil d'État.
+
+«Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier, l'ouvrage de l'abbé de l'Épée
+qui devait vous être remis hier avec les miens. Je l'annonçais à Sa
+Majesté en détruisant les mauvaises impressions qu'on avait cherché à
+lui insinuer sur mon compte.»
+
+Voici la lettre de l'abbé Sicard:
+
+«L'Empereur a été assez bon pour me faire la paternelle révélation de ce
+qu'on lui avait dit de moi. On s'était efforcé de lui faire accroire que
+je n'avais rien inventé dans l'art que je professe, que l'abbé de l'Épée
+avait tout trouvé, tout fixé avant moi. On ajoutait que je n'avais formé
+qu'un seul élève, que j'avais mécaniquement dressé à faire quelques
+tours de force. Sa Majesté ne m'a pas répété ces mots-là; mais il ne m'a
+pas été difficile de découvrir qu'on les lui avait dits. Je serais
+pleinement justifié si vous étiez assez bon pour lire l'_Introduction de
+ma théorie des signes_ et pour parcourir le travail de mon illustre
+maître, ainsi que quelques passages de mon _Cours d'instruction_, entre
+autres les chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26.
+
+«Je laisse à votre extrême bienveillance le soin de profiter des
+moments précieux qui se présenteront, pour les chercher même, afin de
+faire passer dans l'âme de Sa Majesté les dispositions favorables de la
+vôtre sur mon compte.
+
+«Agréez l'hommage de ces mêmes ouvrages que vous voulez bien avoir la
+bonté de présenter à Sa Majesté. C'est déjà pour moi un succès flatteur
+que de penser qu'ils seront admis dans votre collection.
+
+«Croyez, Monsieur, à la haute estime que vous m'inspirez, comme à tout
+le monde, et au dévoûment particulier avec lequel j'ai l'honneur d'être,
+votre, etc.»
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+ Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le
+ directeur lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa
+ méthode.--Parmi ses élèves brillent deux charmantes jeunes
+ sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa
+ Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,
+ la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers
+ sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife une allocution
+ latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il parcourt ensuite les
+ ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert et de Saint-Céran sont
+ amenées aux Tuileries par l'abbé Sicard.
+
+
+Parmi les souverains de l'Europe, admirateurs de l'abbé Sicard, on cite
+le pape Pie VII, François II, empereur d'Autriche, et Alexandre Ier,
+empereur de Russie.
+
+On nous saura gré de glisser ici une notice historique de ce qui se
+passa à l'Institution des sourds-muets le jour où Sa Sainteté daigna la
+visiter en détail.
+
+ * * * * *
+
+Le samedi 25 février 1805, le Souverain Pontife se fit conduire à
+l'établissement. Cinq cardinaux, au nombre desquels était Mgr
+l'archevêque de Paris, un grand nombre de prélats romains et d'évêques
+français, des ecclésiastiques, des fonctionnaires, les premières
+autorités, des étrangers de marque accompagnaient Sa Sainteté.
+
+Le Pape arriva à onze heures avec toute sa suite, escorté d'un
+détachement de grenadiers à cheval de la garde et de plusieurs
+compagnies de chasseurs à pied.
+
+Le Souverain Pontife fut reçu à sa descente de voiture par MM.
+Brousse-Desfaucherets, de Montmorency, Bonnefous et Sicard,
+administrateurs de la maison.
+
+Avant de se rendre à la salle des exercices, il bénit solennellement la
+chapelle de l'École, où se trouvaient un grand nombre de personnes qu'il
+bénit également.
+
+A l'issue de cette cérémonie, le Saint-Père fut conduit par les membres
+de l'administration à la salle des séances, au milieu de laquelle
+s'élevait un siége en forme de trône, surmonté d'un dais. Les élèves
+sourds-muets des deux sexes, sous la surveillance de leurs répétiteurs
+et répétitrices, étaient groupés séparément en face du trône, sur les
+deux côtés de l'estrade.
+
+La présence de Sa Sainteté, en ce lieu consacré à l'enfance et au
+malheur, au sein d'une institution toute religieuse par l'esprit dans
+lequel elle a été fondée et se maintient, excita le plus consolant
+intérêt, et c'est au milieu de l'attendrissement général que l'abbé
+Sicard ouvrit la séance par ce discours adressé au Souverain Pontife:
+
+ «Très Saint-Père, le bonheur de vous posséder dans cet asile
+ consacré à rendre la vie morale à des infortunés qui étaient
+ condamnés à n'en jouir jamais, faisait depuis longtemps l'objet des
+ voeux des administrateurs de cette institution. Mais nous
+ n'aurions jamais osé porter jusque-là nos espérances, si, au moment
+ où l'instituteur des sourds-muets vous fut annoncé, Votre Sainteté
+ ne les eût fait naître par ce premier mouvement de bienveillance et
+ d'intérêt: _Si! anderemo!_ Oui, nous nous y rendrons.
+
+ «Vous descendez, Très Saint-Père, jusque dans cette humble demeure,
+ et vous y apportez, comme partout où votre charité vous conduit, la
+ consolation, le bonheur et une sainte allégresse. Aucun asile du
+ malheur n'est étranger à votre tendresse paternelle; j'oserai dire
+ que celui-ci n'était peut-être pas tout à fait indigne de votre
+ intérêt, par son but et les motifs qui lui ont donné naissance.
+
+ «C'est la Religion qui en a fait concevoir la première idée, et
+ c'est la Religion encore qui a fécondé dans l'esprit qui l'avait
+ conçue cette pensée si heureuse et si grande. C'est le désir de
+ faire naître l'idée de Jésus-Christ dans le coeur de tant
+ d'infortunés, et de les initier aux mystères de cette sainte
+ croyance, dont vous êtes le premier pasteur et le chef suprême, qui
+ embrasa le coeur d'un des prêtres les plus religieux de cette
+ capitale.
+
+ «Une bonté sans bornes, une charité sans mesure, un zèle égal à
+ cette charité: voilà quel a été le caractère de l'oeuvre de
+ l'illustre abbé de l'Épée, seul inventeur de cette découverte, le
+ plus ardent propagateur de cette oeuvre sublime, à laquelle il a
+ consacré et son patriotisme et toutes ses forces, jusqu'au moment
+ où il a été appelé pour aller recevoir au ciel le prix éternel d'un
+ si grand dévoûment.
+
+ «C'est de ses mains, Très Saint-Père, que j'ai reçu ce dépôt sacré;
+ c'est cet apostolat que je me suis efforcé de continuer, en
+ profitant de ses leçons, et en augmentant les premiers moyens
+ d'instruction que son grand âge ne lui permettait plus de porter à
+ leur dernière perfection; c'est à atteindre ce but que j'ai employé
+ le peu de ressources que j'avais reçues de la Providence. J'y ai
+ travaillé sans relâche, et j'ai la consolation de pouvoir annoncer
+ à Votre Sainteté que toutes les difficultés ont été vaincues et
+ qu'il n'y a rien de si élevé dans la morale, dans la religion, même
+ dans les institutions humaines, et jusque dans les sciences, que je
+ ne puisse atteindre et que je ne puisse révéler à mes élèves.
+
+ «Quel bonheur pour moi, Très Saint-Père, d'être appelé à en faire
+ aujourd'hui l'essai sous vos yeux! C'est une récompense dont je
+ n'aurais osé me flatter, et dont on a craint un instant que je ne
+ fusse privé pour jamais.
+
+ «Il demeurera éternellement gravé dans nos coeurs le souvenir de
+ ce jour mémorable où Votre Sainteté n'a pas dédaigné de paraître au
+ milieu de ces enfants que votre présence rend si heureux. Il sera
+ toujours pour moi un grand sujet d'encouragement, et pour eux une
+ source d'émulation et d'instruction continuelle.
+
+ «Lorsque j'aurai quelque grande idée de vertu à leur inspirer, je
+ leur parlerai du Saint-Père.
+
+ «Quand j'aurai à peindre à leurs yeux la plus haute dignité, unie à
+ la simplicité la plus touchante, les plus éminentes vertus
+ embellies par le charme sans cesse vainqueur d'une bonté toute
+ céleste, je leur parlerai du Souverain Pontife.
+
+ «Lorsque je voudrai leur donner une idée juste d'une douceur
+ inaltérable qui fait naître la confiance et qui s'allie si bien à
+ cette sublimité de rang qui prescrit le plus grand respect,
+ assemblage divin qui commande l'admiration et qui entraîne tous les
+ coeurs, je leur parlerai encore du Saint-Père.
+
+ «Je leur raconterai toutes les merveilles que votre présence
+ auguste a opérées dans cette capitale; ce triomphe sur tous les
+ esprits, sans même les combattre; cette vénération profonde qui a
+ fait tomber à vos pieds et y attendre la bénédiction de Votre
+ Sainteté, non-seulement les enfants fidèles, mais ceux que le
+ malheur de leur naissance et ceux que de fausses lumières avaient
+ toujours tenus en garde contre l'ascendant du bien; on ne résiste
+ pas à celui de la charité quand elle se montre sous des formes
+ aussi attrayantes.
+
+ «Ils entendront tout cela, Très Saint-Père, ces enfants qui en
+ auront déjà remarqué, dans ce jour solennel, la juste application,
+ et ils le rediront, dans leur langage, à ceux qui, dans la suite,
+ viendront, comme eux, recevoir ici les mêmes instructions.
+
+ «Ainsi se formera dans cet établissement une sorte de tradition,
+ dont la chaîne ne sera jamais interrompue, de tous les bienfaits
+ que nous aura apportés une visite aussi honorable. Ainsi se
+ continuera le double prodige qui va frapper vos regards paternels:
+ _Et surdos fecit audire et mutos loqui_.
+
+ «Oui, les sourds-muets entendront, car ils verront la parole; les
+ muets parleront, vous verrez leurs gestes la dessiner. C'est ce que
+ je vais tâcher de rendre sensible à Votre Sainteté, dans ces
+ exercices honorés de sa présence.»
+
+A la suite de cette allocution, l'abbé Sicard développe les procédés de
+sa méthode.
+
+Un élève dessine divers objets sur le tableau, trois autres écrivent
+autour, dans trois langues différentes: en français, en anglais et en
+italien, les noms par lesquels on désigne chacun de ces objets. La
+simplicité de cet enseignement intéresse vivement Sa Sainteté.
+
+L'instituteur expose ensuite les procédés qui lui servent à donner la
+connaissance des éléments de la proposition et il en fait faire les
+signes. Un travail de Massieu sur les conjugaisons et sur les divers
+modes des temps n'excite pas moins d'intérêt. Le célèbre sourd-muet
+exécute tous ces signes avec une précision et une exactitude
+remarquables.
+
+Le Souverain Pontife daigne ouvrir un livre (_la Vie des Papes_) dont
+elle accepte l'hommage; elle en indique une page que Massieu lit avec
+une vive pantomime. Après quoi, un autre sourd-muet, Clerc, la traduit
+en français.
+
+Un élève nommé Gire offre au Saint-Père une tabatière façonnée au tour
+par un autre élève, et sur laquelle sont tracées en mosaïque les armes
+du Saint-Siége. Le Souverain Pontife daigne l'accepter et donne sa
+bénédiction à ce jeune et intéressant artiste qui la reçoit à genoux aux
+pieds du Pape.
+
+Cette scène est aussitôt décrite, à la fois, par deux sourds-muets et
+deux sourdes-muettes, dans un style différent.
+
+Une autre sourde-muette, Mlle de Saint-Céran, lit _très-distinctement_
+ce que ses compagnes viennent d'écrire; elle écrit ensuite elle-même en
+langue italienne un compliment adressé au Souverain Pontife.
+
+Une autre élève moins âgée et non moins intéressante, Mlle Robert[12]
+écrit, de son côté, un autre compliment en italien; l'une et l'autre
+figurent ensuite par des signes les mots qu'elles ont tracés.
+
+Le compliment italien de Mlle Robert nous paraît mériter par son aimable
+naïveté d'être reproduit dans ce récit:
+
+ Beatissimo Padre,
+
+ Sono fanciulla e mutola.
+ Elle ama i fanciulli, sarò amata da lei.
+ Sono infelice, avrà pietà di me.
+ Sicard è il mio secondo padre.
+ Christiana e cattolica sono pure la figlià di Vostra
+ Santità.
+
+En voici la traduction française:
+
+ Très Saint-Père,
+
+ Je suis enfant et muette.
+ Votre Sainteté aime les enfants, j'en serai aimée.
+ Je suis malheureuse, Elle aura pitié de moi.
+ Sicard est mon second père.
+ Chrétienne et catholique, je suis aussi la fille de
+ Votre Sainteté.
+
+Après avoir vu parler un sourd-muet, le Pape est dans l'attente de la
+révélation des moyens qui l'ont conduit à ce succès merveilleux. Les
+désirs de Sa Sainteté sont satisfaits par M. Sicard, qui s'empresse de
+développer le mécanisme de la parole et les moyens qu'il a imaginés pour
+en obtenir d'heureux résultats.
+
+Ce dernier exercice achevé, l'habile instituteur offre au Très
+Saint-Père le livre qui contient sa méthode et un Recueil de prières à
+l'usage de ses élèves, imprimé par eux-mêmes, qui voit en ce moment le
+jour pour la première fois.
+
+Cette séance dure deux heures et demie. Le Pape et les Cardinaux ne
+cessent d'apporter à ces exercices l'attention la plus soutenue et d'y
+prendre le plus vif intérêt.
+
+En sortant de la salle, Sa Sainteté, accompagnée de toutes les personnes
+de sa suite et des administrateurs, entre à l'imprimerie, où elle est
+reçue par M. Le Clere, son imprimeur, qui lui présente les élèves
+sourds-muets travaillant à _la casse_ et ceux qui, dans la seconde
+pièce, sont spécialement occupés à _la presse_.
+
+Le Saint-Père examine avec la plus grande attention tout ce qui
+constitue chaque presse: pendant cette revue, on prépare sous ses yeux,
+sans que Sa Sainteté puisse s'en douter, le compliment latin qu'elle va
+imprimer elle-même et que M. Le Clere lui adresse tant en son nom qu'en
+celui des sourds-muets imprimeurs.
+
+Le Pape, mettant la main à l'oeuvre, veut bien imiter les ouvriers et
+de ce travail résultent les lignes suivantes:
+
+ SANCTISSIMO DOMINO NOSTRO
+
+ PIO PAPÆ VII,
+
+ TYPOGRAPHIAM _ADRIANI LE CLERE_,
+
+ TYPOGRAPHI SUI PARISIENSIS,
+
+ VISITANTI.
+
+ BEATISSIME PATER,
+
+QUANDO Typographiam illam Parisiensem, quæ Sanctitati tuæ Gallias ad
+tempus incolenti feliciter inservit, visitare dignaris, typi moventur ut
+aliquid in laudem tuam exhibeant; præla fervent ut mansuris illud
+signent figuris, atque ita seræ posteritati commendent. Typographus, tam
+suo quàm opificum suorum nomine, subitum istud industriæ communis opus
+verendo admodùm Hospiti gestit offerre. Hasce lineolas, sinceri in
+Summum Pontificem obsequii testes, ac pii erga Christi Vicarium
+affectûs indices, typis mandaverunt juvenes audiendi pariter et loquendi
+usu destituti. Sed physicas facultates, quas parca nimis natura
+negaverat, ipsis postea tribuit vir quidam clarissimus, et nativitatis
+defectus artis suæ potentiâ supplevit. In officina nostra prodigiorum
+semper feraci, quod opifices auribus percipere non valent, id oculis
+apprehendunt; et quod ore non possunt dicere, id digitis eloquuntur.
+Hinc est, quod litterarum ministerio, et totius corporis habitu ad
+venerationem composito, Apostolicam Benedictionem tuam suppliciter
+exposcunt.
+
+
+_Traduction_:
+
+ A NOTRE SAINT-PÈRE
+
+ LE PAPE PIE VII,
+
+ VISITANT L'IMPRIMERIE D'_ADRIEN LE CLERE_
+
+ SON IMPRIMEUR, A PARIS.
+
+ TRÈS SAINT-PÈRE,
+
+«Lorsque vous daignez visiter l'imprimerie de Paris, qui a le bonheur de
+servir Votre Sainteté pendant son séjour en France, les caractères se
+mettent en mouvement pour figurer quelque chose en votre honneur; les
+presses s'échauffent pour le représenter par des signes durables, et le
+transmettre ainsi à la postérité la plus reculée. L'imprimeur, tant en
+son nom qu'en celui de ses ouvriers, s'empresse d'offrir ce subit
+ouvrage de leur commune industrie à un hôte si digne de leur vénération.
+Ces lignes d'impression, qui attestent une sincère soumission au
+Souverain Pontife, et qui marquent une pieuse affection pour le Vicaire
+de Jésus-Christ, ont été composées par des jeunes gens qui n'ont ni
+l'usage de l'ouïe ni celui de la parole. Mais les facultés physiques que
+la nature trop économe leur avait refusées, un homme célèbre les leur a
+données par la suite et a suppléé aux défauts de la naissance par la
+puissance de son art. Dans notre atelier, toujours fécond en prodiges,
+ce que les ouvriers ne peuvent comprendre par les oreilles, ils le
+saisissent par les yeux; et ce qu'ils sont incapables de dire par la
+bouche, ils l'expriment par les doigts.
+
+«C'est pour cela qu'ils se servent du ministère des lettres et de leur
+attitude respectueuse pour vous supplier de leur accorder votre
+bénédiction apostolique.»
+
+Ce qui étonne beaucoup le Saint-Père est de voir, au bas de cette
+feuille, ces mots-ci: _Imprimé par Sa Sainteté elle-même_.
+
+Le Souverain Pontife est conduit à une autre presse par M. de Noel,
+prote de l'imprimerie.
+
+Un sourd-muet y prépare le quatrain suivant, imprimé également par Sa
+Sainteté, qui lui est présenté par un autre sourd-muet (Romain).
+
+ Sa bonté, dans le rang où chacun le contemple,
+ Rend au faible l'espoir, donne au juste la paix,
+ Fait chérir le pouvoir par ses nombreux bienfaits,
+ Et la vertu par son exemple.
+
+En se retirant de l'imprimerie, le Saint-Père donne sa bénédiction et
+son anneau à baiser à tous les membres de la famille de son typographe
+et à toutes les personnes qui ont été admises dans l'imprimerie.
+
+Sa Sainteté veut bien visiter aussi les autres ateliers. Elle y va en
+passant par le grand dortoir qui règne dans toute l'étendue du corps de
+logis et où des croisées habilement ménagées en face les unes des autres
+favorisent, pour la santé des élèves, une libre et continuelle
+circulation de l'air. On fait remarquer à Sa Sainteté que tous les lits
+sont l'oeuvre des élèves menuisiers. Il admire l'habileté de
+l'architecte de l'institution (M. de Beaumont) qui, remplaçant les murs
+de refond de l'édifice par de légères colonnes, a su réunir l'agrément à
+la solidité. C'est à lui, à son activité, au tendre intérêt qu'il porte
+à l'institution qu'est due la propreté, l'ordre de la maison qui, en
+très-peu de temps, a été réparée et rendue digne de recevoir Sa
+Sainteté.
+
+Le Saint-Père visite l'atelier de tourneurs où a été tournée la boîte
+qu'il vient de recevoir, et il voit occupés au travail plusieurs élèves
+sous la direction de M. Chabert, chef de cette spécialité. L'atelier de
+dessin lui offre son portrait, dessiné par M. Tulout, qui en est le
+maître. Il voit avec le même intérêt l'atelier de gravure sur pierres
+fines, dirigé par M. Jouffroy, membre de l'Institut national.
+
+M. Belloni, chef de l'atelier de mosaïque, obtient également les
+encouragements de Sa Sainteté.
+
+Dans l'atelier des tailleurs, dans celui des cordonniers, le Saint-Père
+ne contemple pas sans émotion de jeunes élèves dont le travail manuel
+dispense de recourir à des bras étrangers pour la confection des
+souliers et des habits de toute l'Institution.
+
+Le Souverain Pontife trouve, à son passage, sur les marches de
+l'escalier et dans les allées de la maison, les sourds-muets qui ne
+sont pas alors occupés aux ateliers et les sourdes-muettes, tous à
+genoux et attendant sa bénédiction. Il la donne à tous, et témoigne à
+chacun de ces enfants la plus touchante bonté.
+
+Enfin le Saint-Père laisse dans cette institution les souvenirs que sa
+bienveillance sème partout, et qui y ont rendu sa mission bien chère aux
+administrateurs, aux élèves et à toutes les personnes chargées alors de
+leur instruction.
+
+Ce n'est que deux ans après qu'une médaille commémorative de cette
+auguste visite, gravée par M. Duvivier, si justement célèbre, et frappée
+à la Monnaie, est présentée tant au Souverain Pontife qu'aux cardinaux
+et autres personnages qui l'ont accompagné.
+
+Puisque nous avons nommé Mlle Fanny Robert, nous ajouterons que le
+Saint-Père, l'ayant remarquée entre toutes ses soeurs d'infortune,
+prit la tête de l'enfant dans ses mains et chiffonna sa blonde
+chevelure. Pour dernière preuve de son intérêt, il lui fit cadeau d'une
+magnifique boîte de bonbons, d'un chapelet et d'un reliquaire.
+
+Une autre fois, Mlle Robert fut présentée, ainsi que son amie Hélène de
+Saint-Céran, au Souverain Pontife par l'abbé Sicard, qui avait reçu de
+Sa Sainteté la permission spéciale de les amener dans son salon, aux
+Tuileries.
+
+Le Pape, avec cette affabilité qui lui gagnait tous les coeurs, fit
+asseoir Mlle Robert près de lui. Lorsque le directeur la vit dans cette
+position, il fronça le sourcil, mais le Saint-Père s'empressa de lui
+dire: «Ne la grondez pas, c'est moi qui lui ai assigné cette place.»
+
+Mlle Robert n'était alors, nous l'avons dit, qu'une enfant. Que
+voulez-vous? Un élan de tendresse intime débordait du coeur du
+vénérable père des fidèles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+ L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance
+ ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de vol, et à
+ un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est nommé
+ administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de
+ _l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de
+ _Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de M.
+ Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard.
+
+
+Dix-huit jours avant la visite du Saint-Père (le 5 février) le célèbre
+instituteur avait failli être victime d'un accident. Il passait, entre
+huit et neuf heures du soir, de la rue de Richelieu (ancienne rue de la
+Loi), à la rue Saint-Honoré, lorsqu'une voiture attelée de deux chevaux
+fougueux le heurta, le terrassa dans le ruisseau, et lui passa sur le
+corps. Par un hasard aussi heureux qu'inexplicable, il n'y eut ni
+dislocation, ni fracture, ni la moindre contusion. Il ne se plaignit que
+d'un mal de reins assez violent pour le retenir au lit, mais il ne
+tarda pas à se rétablir.
+
+Il déclara, du reste, dans une feuille publique, qu'il devait, en grande
+partie, l'existence à M. Vertueil, oncle de Mlle Georges, de la Comédie
+française, et à M. Edme Berthelont, garçon tailleur, qui, sans calculer
+le péril qu'ils couraient, avaient arrêté intrépidement les chevaux au
+moment où _l'évolution allait achever son tour sur sa poitrine_. Une
+clef, qui se trouvait à l'ouverture droite du devant de son habit, fut
+presque cassée au premier choc de la roue.
+
+L'abbé Sicard avait été appelé à remplir le rôle d'interprète auprès
+d'un sourd-muet de naissance illettré à l'audience du 3 fructidor an
+VIII du tribunal de la Seine. François du Val était prévenu d'avoir pris
+un sac d'argent et de s'être caché ensuite sous le lit du citoyen
+Geoffroy, où il avait été découvert.
+
+Assisté de Massieu, le célèbre instituteur mit dans cette affaire un peu
+de cette solennité théâtrale qu'il abdiquait rarement.
+
+Une autre affaire lui fournit l'occasion de donner une nouvelle preuve
+de sa sagacité.
+
+En 1806, le maire de La Rochelle fit arrêter un vagabond qui exploitait
+la charité publique en étalant une pancarte sur laquelle étaient écrits
+ces mots: _Victor de Travanait, sourd-muet de naissance, élève de l'abbé
+Sicard_.
+
+On avait conçu quelques doutes sur la double infirmité dont cet
+infortuné se plaignait: on lui fit subir différentes épreuves pour le
+forcer à parler, elles furent infructueuses. Un officier du 66e, en
+garnison à La Rochelle, persuadé qu'on soupçonnait à tort ce malheureux,
+écrivit en sa faveur une lettre qui fut insérée dans plusieurs journaux.
+
+Averti par cette publicité, l'abbé Sicard entra en correspondance avec
+le maire de la ville en question: il ne se souvenait nullement d'avoir
+eu Victor de Travanait parmi ses disciples; il demanda qu'on lui fît
+parvenir quelques lignes de son écriture.
+
+A la simple lecture d'un billet que le maire lui envoya, il déclara
+aussitôt que non-seulement Victor de Travanait n'avait jamais été son
+élève, mais qu'il n'était pas même sourd-muet de naissance, et il
+fondait cette dernière assertion sur la manière d'orthographier de cet
+individu.--Il écrivait ainsi: _Je jure devandieux, ma mer est né an
+nautriche_.--QUONDUIT pour CONDUITE; ESSESPOIRE pour ESPOIR; _j'ai tai
+presan, je an porte en core les marque_, etc.
+
+«Vous remarquerez, écrivit l'abbé Sicard dans le _Moniteur_ du 20
+février 1807, la lettre Q substituée à la lettre C, ce qui prouve, de la
+manière la plus évidente, que celui qui met l'une à la place de l'autre
+a entendu, et qu'il a appris que le son de ces deux gutturales est le
+même.
+
+«Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves, si celle-ci ne valait
+pas une démonstration rigoureuse. Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce
+jeune homme n'est pas né sourd, et par conséquent n'est pas muet.»
+
+On mit Victor de Travanait à la disposition de l'abbé Sicard, qui
+parvint bientôt à lui faire rompre le silence. Il lui fit lire en
+public, à haute et intelligible voix, un récit de sa vie.
+
+Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu parler. Son
+véritable nom était Victor Foy; c'était le fils d'un pâtissier de
+Luzarches, près de Paris. Il s'était présenté pour remplacer un conscrit
+en l'an XII, et il avait été admis. Depuis, ayant déserté, il avait
+parcouru l'Espagne, l'Allemagne, la Suisse, la France, et partout il
+s'était fait passer pour sourd-muet.
+
+Vers cette époque, l'abbé Sicard entra dans la commission du
+_Dictionnaire de l'Académie française_, et fut nommé administrateur de
+_l'Hospice des Quinze-Vingts_ et de l'_Institution des jeunes Aveugles_
+(arrêté ministériel en date du 5 brumaire an XIII), lesquels venaient
+annuellement, à l'occasion de sa fête, mêler leurs hommages à ceux de
+leurs frères les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame de
+Paris, faveur dont il était redevable au crédit du cardinal Maury, à qui
+la reconnaissance et l'affection l'attachèrent toute sa vie.
+
+Il fut chargé de répondre, pour _la classe de la langue et de la
+littérature françaises de l'Institut de France_, au discours de
+réception de ce prince de l'Église, prononcé le 6 mai 1807. D'après les
+exigences de Son Éminence, et contrairement à la loi d'égalité observée
+parmi tous les membres de l'illustre corps, il eut la faiblesse de le
+qualifier de _Monseigneur_, titre que, du reste, Fontenelle, en 1722,
+n'avait pas balancé à donner au fameux cardinal Dubois.
+
+On nous excusera d'oser reproduire, à ce sujet, les propres expressions
+de M. Thiers, dans son _Histoire du Consulat et de l'Empire_ (t. VII, p.
+426).
+
+......«L'abbé SICARD, recevant le cardinal Maury, s'était exprimé sur
+Mirabeau en termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas mieux
+parlé, et cette séance académique était devenue l'occasion d'une sorte
+de déchaînement contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon,
+désagréablement affecté, écrivit au ministre Fouché:
+
+«Je vous recommande qu'il n'y ait point de réaction dans l'opinion
+publique. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses
+dans cette séance de l'Académie, qui ne me plaisent pas. Quand donc
+serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la véritable charité
+chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier
+personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller des souvenirs qui
+vont au coeur de tant de gens?»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+ L'_esprit sourd-muet de l'abbé Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce
+ dernier fait un quatrain à sa louange.--La Restauration le nomme
+ chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier de l'ordre
+ de Saint-Michel de France.--Détails sur la visite de François II,
+ empereur d'Autriche, à l'Institution.--Même honneur que lui accorde
+ la duchesse d'Angoulême.--Il assiste à la réception des souverains
+ alliés par M. de Talleyrand.--L'empereur de Russie, Alexandre
+ Ier, s'étonne du silence de l'instituteur.--_Encore l'esprit
+ sourd-muet._
+
+
+Il faut le dire toutefois, l'abbé Sicard, que l'époque de _la Terreur_
+avait vivement impressionné, parlait peu hors de ses séances et semblait
+sans cesse en proie à de tristes pensées. Un jour qu'il dînait chez M.
+de Fontanes sans avoir dit une parole, quelqu'un s'écria: «Quoi? c'est
+là cet abbé Sicard à qui l'on prête tant d'esprit?
+
+«--Sans doute, répliqua _Bussière_, il tient cela de son état: c'est un
+esprit sourd-muet.»
+
+M. de Fontanes fit sur lui ce quatrain:
+
+ Les muets et les sourds doués d'un nouvel être,
+ A la société par son art sont rendus;
+ Dans cet art merveilleux il surpassa son maître,
+ Et l'égala par ses vertus.[13]
+
+La Restauration ne se contenta pas de maintenir l'abbé Sicard dans son
+fauteuil à l'Académie française où, ainsi que nous l'avons dit, le
+consulat l'avait replacé en 1810 par voie d'élection, elle lui accorda,
+en 1814, la décoration de la Légion d'honneur. Plus tard, l'ordre de
+Saint-Michel de France vint également orner sa poitrine.
+
+Depuis sa nomination au grade de chevalier, il célébrait chaque année la
+messe de saint Louis devant l'Académie française.
+
+Lors de l'occupation de Paris par les armées coalisées, en 1814,
+l'Institution des sourds-muets reçut la visite de l'empereur d'Autriche.
+
+Comme l'avait annoncé la veille à l'abbé Sicard un des aides de camp du
+prince, Sa Majesté se présenta à l'Institution le mercredi 11 mai 1814,
+à dix heures et demie du matin. Elle était accompagnée de plusieurs
+seigneurs et officiers de distinction. Les voitures entrèrent dans la
+cour, celle de l'empereur attelée de six chevaux, les deux autres de
+quatre.
+
+Sicard, Salvan et l'agent général étaient venus, au pied du grand
+escalier, à la rencontre du monarque étranger, qui fut amené directement
+à la chapelle préparée pour le recevoir et où la séance eut lieu, parce
+que ce jour-là même, on faisait des réparations à la salle ordinaire des
+exercices publics.
+
+Aucun des administrateurs ne put se rendre à la cérémonie, les uns
+n'ayant pas été avertis à temps, les autres empêchés par les fonctions
+publiques qu'ils exerçaient.
+
+Sa Majesté impériale fut conduite au fauteuil qui lui avait été préparé,
+devant le tableau noir qui masquait l'autel. A ses côtés se tenaient les
+deux personnes de la suite du souverain les plus élevées en dignité et,
+sur des siéges rangés en demi-cercle, les autres officiers de
+l'empereur, derrière lequel on apercevait M. Salvan, second instituteur,
+et M. Mauclerc, agent général. Aux deux côtés du tableau étaient placés
+à droite les garçons, à gauche les filles, accompagnés de leurs maîtres
+et maîtresses.
+
+L'abbé Sicard, debout devant le tableau, commença par expliquer d'une
+manière courte et précise les divers moyens qu'il employait
+progressivement; les plus jeunes garçons furent d'abord présentés à Sa
+Majesté; ils figurèrent sur le tableau divers objets qu'ils désignèrent
+par signes. Les noms de ces objets furent par eux écrits et joints aux
+figures. Celles-ci effacées, les élèves désignèrent encore par signes la
+signification des mots restés seuls et remplaçant les figures.
+
+Tels sont les premiers rudiments mis en usage pour fournir aux
+sourds-muets une espèce de dictionnaire des mots de la langue qu'on veut
+leur enseigner.
+
+Ensuite furent présentées plusieurs jeunes filles, exercées à écrire sur
+le tableau divers temps des conjugaisons que l'abbé Sicard leur demanda
+par signes.
+
+Sa Majesté porta beaucoup d'attention à ces premiers exercices et en
+parut très-satisfaite.
+
+Après avoir ainsi exposé la marche qu'il suivait pour donner aux élèves
+l'intelligence des noms substantifs, des verbes et de leurs
+conjugaisons, le vénérable abbé décrivit la manière dont il les initiait
+à celle des noms adjectifs qui ne désignent pas des objets réels, mais
+seulement leur façon d'être, savoir: leurs accidents ou qualités, et
+qui peuvent varier à l'égard d'un seul et même objet.
+
+De là, l'abbé passa à la formation de la phrase et de la proposition, et
+expliqua comment le verbe substantif, le seul qui existe rigoureusement,
+sert de copule ou de lien, unissant l'adjectif à son substantif, et les
+identifiant, en quelque sorte, pour n'en faire qu'une seule et même
+chose.
+
+Tout cela démontré par le directeur, d'une manière claire et précise,
+fut attentivement suivi par Sa Majesté qui lui fit plusieurs
+observations.
+
+Massieu opéra ensuite sur diverses conjonctions, telles que _si_, _mais_
+et _quand_, pour prouver que les conjonctions en général sont des
+ellipses tenant lieu de phrases complètes.
+
+L'abbé Sicard demanda à Massieu et à Clerc la différence qu'il y a entre
+_quand_ et _lorsque_. Tous deux répondirent assez bien.
+
+Ensuite Massieu exposa sur le tableau les degrés progressifs de la
+faculté de la vue dans l'homme, des opérations de l'esprit et de celles
+de la volonté.
+
+L'abbé Sicard voulant démontrer que ses élèves pouvaient écrire, sous la
+dictée, toutes choses auxquelles ils n'étaient point préparés, demanda
+si quelqu'un de l'assistance n'avait pas un imprimé ou un manuscrit
+qu'un élève dicterait à un autre. On présenta un journal. Sa Majesté fut
+priée de choisir un article que Massieu dicta à Clerc qui le traduisit
+très-bien. Ensuite, pour soumettre leur intelligence à une plus forte
+épreuve, l'habile instituteur fit également dicter par Massieu à Clerc
+dix vers alexandrins faits en l'honneur de Sa Majesté. Clerc les écrivit
+de même très-correctement sur le tableau. Après quoi il en donna lecture
+par signes. On adressa à l'un et à l'autre plusieurs questions
+auxquelles ils répondirent d'une manière judicieuse.
+
+Enfin, à une heure et demie, au moment où on allait lever la séance,
+l'Empereur voulut bien donner à Clerc le temps d'écrire sur le tableau
+quelques pensées, qui furent trouvées très-heureuses, sur l'honneur que
+Sa Majesté faisait à l'Institution en la visitant.
+
+Le monarque parut très-satisfait de la séance.
+
+En passant dans le corridor, il daigna entrer dans la classe de dessin
+et examiner les petits ouvrages des élèves. Ensuite il alla visiter le
+dortoir dont il admira la bonne tenue et la propreté.
+
+L'ancien élève Monteille, confié à M. Jouffroy pour apprendre la gravure
+sur pierres fines, soumit à l'Empereur plusieurs pierres gravées par
+lui, dont le prince lui témoigna sa satisfaction.
+
+MM. Sicard, Salvan et Mauclerc eurent l'honneur de reconduire Sa Majesté
+jusque dans la cour où Elle remonta en voiture, ainsi que les personnes
+de sa suite, qui semblaient également enchantées de la séance.
+
+Qu'on nous permette de faire suivre le récit de cette visite de quelques
+détails sur celle dont la duchesse d'Angoulême honora, le 24 novembre
+1814, l'Institution des sourds-muets.
+
+Vers deux heures, la Dauphine, suivie de plusieurs fonctionnaires et
+dames de sa maison, se présente à l'établissement.
+
+A sa descente de voiture, elle est accueillie par MM. le vicomte de
+Montmorency, le baron Garnier et l'abbé Sicard, administrateurs de
+l'Institution, les barons Malus et de Gérando, autres administrateurs,
+s'étant trouvés, à leur vif regret, dans l'impossibilité de s'y rendre.
+
+Madame est conduite, avec sa suite, dans la salle des exercices et
+placée sur l'estrade préparée pour la recevoir.
+
+M. le baron Garnier adresse à la Princesse un discours dans lequel il la
+remercie, au nom de l'administration, de la bonté qu'elle a de visiter
+un des établissements qui prospère le plus sous l'autorité tutélaire de
+Sa Majesté.
+
+L'abbé Sicard adresse la parole à la princesse, au nom des élèves, afin
+de lui témoigner leur vive reconnaissance de l'intérêt qu'elle daigne
+prendre à eux et l'extrême satisfaction qu'ils éprouvent de sa présence.
+Il ouvre la séance par l'exposition des premiers moyens employés pour
+commencer l'instruction des sourds-muets.
+
+Puis il fait exercer sur le tableau noir les élèves les plus avancés
+afin de donner à Son Altesse une idée des succès progressifs obtenus
+dans l'enseignement.
+
+Madame paraît très-satisfaite tant des moyens que des résultats. Elle
+fait plusieurs questions qui prouvent sa vive sympathie pour le sort de
+ces infortunés.
+
+Après les exercices, Elle est conduite au réfectoire, à la chapelle, au
+dortoir, et reconduite à sa voiture par les administrateurs auxquels
+Elle témoigne toute sa satisfaction.
+
+Elle daigne faire remettre à l'agent général une somme de 600 fr.,
+destinée aux élèves. L'administration est chargée d'en déterminer
+l'emploi.
+
+Au sujet de la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand,
+j'ai lu dans un journal répandu ce qui suit, sous le titre de _Mémoires
+sur la Restauration, dictés par un vieux diplomate_:
+
+«M. de Talleyrand était venu à la rencontre des souverains alliés au
+palier du rez-de-chaussée de son hôtel.
+
+«Votre Majesté, dit l'homme d'État s'adressant à l'empereur de Russie,
+remporte peut-être en ce moment son plus beau triomphe; elle fait de la
+maison d'un diplomate le temple de la paix.
+
+«--J'en accepte l'augure», répondit Alexandre.
+
+On remonte. Dans les premiers salons se presse une foule de gens plus ou
+moins connus qui tiennent au passé par leurs souvenirs, au présent par
+leurs intérêts, et à l'avenir par la crainte de compromettre les uns, ou
+par l'espoir de rajeunir les autres.
+
+Un homme modeste, en costume ecclésiastique, à l'air effaré, se tient au
+contraire presque enseveli derrière les curieux et les courtisans. C'est
+lui que l'oeil du czar va troubler dans sa retraite.
+
+«Quel est cet abbé au front doux et triste?» demanda Alexandre à M. de
+Talleyrand.
+
+«--L'abbé Sicard, excellent royaliste, victime de _la Terreur_. Il a
+inventé les sourds-muets.»
+
+L'empereur de Russie, au fond de ses États hyperboréens, avait entendu
+parler de l'admirable science de l'abbé Sicard et se proposait de la
+naturaliser à Saint-Pétersbourg.
+
+Il fait quelques pas vers l'humble personnage, et lui adresse peu de
+mots, sans doute, mais pleins de sympathie; le pauvre abbé, étourdi de
+cet honneur, est comme frappé de la foudre et ne répond rien.
+
+«Comment! reprend Alexandre en se tournant vers M. de Talleyrand, c'est
+là cet abbé Sicard auquel on prête tant d'esprit?
+
+«--Sire, répond le prince avec aplomb, Monsieur a l'esprit de son état:
+«_un esprit sourd-muet_.» Il refaisait, sans qu'il s'en doutât, le mot
+de Bussière.
+
+L'un des admirateurs sur parole de l'abbé Sicard, raconte H. Moulin,
+avocat, dans sa _Biographie anecdotique de cet instituteur_, l'entendant
+pour la première fois, s'étonnait de ne pas rencontrer l'homme que son
+imagination avait rêvé.
+
+«Comment, dit-il à une femme de lettres, alors célèbre, Mme de
+Bourdicviot qui l'avait accompagné, c'est là cet abbé Sicard, cet homme
+illustre à qui l'on prête tant d'esprit?
+
+«--Oui, répond la femme auteur, c'est l'esprit de son état, l'esprit
+sourd-muet.» Troisième version!
+
+Toujours le même mot puisé à trois sources différentes. Laquelle est la
+bonne? Peut-être toutes les trois.
+
+Le célèbre instituteur fut placé entre l'empereur de Russie et
+l'empereur d'Autriche dans un splendide banquet qui leur fut offert à
+cette époque. Les souverains avaient voulu ajouter cette marque spéciale
+d'estime à beaucoup d'autres.
+
+Depuis, le czar demanda à une dame d'un esprit peu commun, parlante,
+celle-là, Mme Duhamel, élève de l'abbé Sicard, chaque fois qu'elle se
+présenta à sa cour:
+
+«Comment se porte votre génie? Savez-vous que j'ai eu le plaisir de
+dîner avec lui à Paris?»
+
+La reine de Suède, jalouse de rendre, à son tour, hommage au zèle et aux
+succès du célèbre instituteur, l'honora d'une lettre flatteuse, dans
+laquelle Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de ses
+lumières la nouvelle institution des sourds-muets de Stockholm. Sa
+Majesté daigna, en outre, lui envoyer directement la décoration de son
+ordre de Wasa[14]. Il avait déjà reçu celle de Saint-Wladimir de Russie.
+
+Certes, ce serait méconnaître l'esprit de justice qui dictait la
+conduite de Napoléon Ier à l'égard des gens de mérite, quelles que
+fussent leurs opinions, que de lui reprocher de n'avoir accordé aucune
+de ses distinctions honorifiques à notre directeur, mais il ne faut pas
+oublier que, créateur de la Légion d'honneur, jamais le grand homme n'en
+fut prodigue, surtout dans le principe, comme ses successeurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+ L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à
+ l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses élèves, il fait
+ payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur part pour Londres,
+ pendant les Cent-Jours, avec Massieu et Clerc, sans en prévenir le
+ gouvernement.--Le ministre de l'intérieur, Carnot, lui enjoint
+ d'avoir à renvoyer sur-le-champ Clerc à Paris.--Retour du maître et
+ de ses deux élèves en France au moment où Napoléon est renversé.
+
+
+L'abbé Sicard avait été dénoncé à l'Empereur comme ayant correspondu
+avec les agents du roi Louis XVIII, pour lequel on prétendait qu'il
+avait des sentiments secrets. Grâce à la protection du ministre de la
+police, Fouché, on se contenta de le laisser tranquille, respectant ses
+travaux philanthropiques, dont le chef de l'État avait pu constater
+personnellement le mérite, lorsque, premier Consul, il l'avait fait
+mander aux Tuileries avec quelques-uns de ses élèves, parmi lesquels se
+trouvait Massieu.
+
+Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent Clerc, fut chargé, à
+l'improviste, de rédiger une requête adressée à l'Empereur, ayant pour
+but d'obtenir de Sa Majesté que les dettes du directeur ne s'élevant pas
+à moins de 20,000 francs fussent acquittées sur sa cassette. Cette
+demande devait lui être présentée le lendemain à Saint-Cloud par les
+élèves des deux sexes, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses. Mais
+force leur fut de revenir à l'École, après avoir attendu vainement
+l'Empereur.
+
+Le lendemain, l'abbé Sicard s'étant fait expliquer par Clerc le motif de
+l'absence des élèves, ne put _entendre_ son récit sans en être ému
+jusqu'aux larmes.
+
+Au reste, le voeu de ces enfants fut exaucé.
+
+Pendant les Cent-Jours, c'est-à-dire en mai 1815, l'abbé Sicard partait
+pour Londres, emmenant deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre
+de ses élèves, Armand Godard, frère d'un de nos plus riches
+manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils entre les Cent-Jours qui
+finissaient et une seconde restauration prochaine? Il court bien des
+bruits là-dessus alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la nouvelle
+de ce départ tenu secret, excita une vive émotion dans l'École. M.
+Garnier, procureur général à la Cour des comptes, l'un des
+administrateurs de l'établissement, s'en plaignit par lettre à Clerc,
+mais quand sa missive arriva à Calais, déjà le maître et les élèves
+traversaient le détroit à pleines voiles.
+
+On écrivait à l'abbé Sicard que, comme attachés à l'Institution en
+qualité de répétiteurs, il n'était pas permis à Massieu et à Clerc de
+prendre un congé sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration,
+et qu'ils pouvaient encore moins, à la veille d'une guerre imminente, se
+rendre en pays étranger sans y être autorisés par le gouvernement. Le
+directeur répondit qu'il n'avait pas eu le temps de remplir les
+formalités requises, mais qu'au surplus, il informerait par lettre le
+Ministre tant de son départ que de celui des deux répétiteurs, et qu'il
+attendrait à Dieppe les ordres de Son Excellence.
+
+
+Voici la réponse du Ministre de l'intérieur, Carnot, qui parvint, en
+effet, à l'abbé Sicard chez M. le curé de Saint-Jacques:
+
+
+«Paris, le 16 mai 1815.
+
+ «_Le Ministre de l'intérieur, comte de l'Empire._
+
+ «Monsieur le directeur,
+
+ «J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite le 13 pour
+ m'informer de votre départ pour l'Angleterre avec deux élèves de
+ l'Institution des sourds-muets, Massieu et Clerc.
+
+ «Je me prêterai toujours volontiers à une mesure qui pourra vous
+ être agréable, surtout lorsqu'elle paraîtra présenter, comme dans
+ cette circonstance, un but d'utilité qui intéresse l'humanité en
+ général.
+
+ «Mais je ne puis m'empêcher de vous représenter que l'École des
+ sourds-muets étant placée dans mes attributions, vous n'auriez pas
+ dû vous absenter de Paris sans avoir obtenu préalablement mon
+ autorisation, surtout ayant formé le dessein de conduire avec vous
+ vos deux répétiteurs les plus instruits, et dont l'absence
+ désorganise momentanément l'Institution dont vous êtes le chef.
+
+ «Je consens, Monsieur, à ce que vous poursuiviez votre voyage avec
+ Massieu; mais l'intention de l'Empereur, à qui j'ai rendu compte de
+ votre départ, est que vous renvoyiez sur-le-champ à Paris le jeune
+ Clerc pour reprendre ses fonctions dans l'établissement.
+
+ «Je compte sur votre empressement à exécuter cet ordre.
+
+ «Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
+
+«CARNOT.»
+
+ _P. S._ «Le regret que j'ai, en particulier, de n'avoir pas vu mon
+ respectable confrère avant son départ, vous paraîtra peut-être
+ avoir inspiré de la mauvaise humeur au rédacteur de cette lettre,
+ mais j'ai hâte de me raccommoder avec vous, et c'est sous ce
+ rapport que je vous presse bien fort de revenir le plus tôt
+ possible et de ne pas rester avec des gens qui veulent devenir nos
+ ennemis.
+
+ «Mes amitiés.
+
+«CARNOT.»
+
+Ce n'est pas que l'abbé Sicard n'eût laissé à l'École les instructions
+concernant l'enseignement provisoirement confié aux soins de l'abbé
+Salvan. L'administration avait chargé un de ses membres, le baron de
+Gérando, de prendre, en cette qualité, toutes les mesures qu'il jugerait
+nécessaires au bon ordre de la maison.
+
+Dès le retour de l'illustre voyageur, ce membre se fit décharger de la
+surveillance générale et la livra à un autre de ses collègues d'après le
+règlement.
+
+Les hommes haut placés, sur lesquels le directeur avait compté pour en
+recevoir une hospitalité généreuse dans la capitale de la
+Grande-Bretagne ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas été prévenus à temps.
+
+Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il eut l'heureuse idée de
+mettre à contribution la curiosité anglaise en y donnant des exercices
+publics.
+
+Ces représentations nous ont fourni un recueil de définitions et
+réponses les plus remarquables des deux sourds-muets aux diverses
+questions qui leur furent adressées. A ce recueil intéressant, imprimé à
+Londres, en 1815, furent joints notre _Alphabet Manuel_ et le discours
+d'ouverture de l'abbé Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa
+Méthode, par M. Laffon de Ladébat, ancien membre de la première
+Assemblée législative et du Conseil des Anciens, avec des notes et une
+traduction anglaise, par J.-H. Sievrac.
+
+Mentionnons, en passant, un fait particulier à Clerc.
+
+Pendant qu'il se trouvait à Londres, il ne craignit pas de soutenir, à
+la barbe de ses nouvelles connaissances et malgré la presse britannique,
+qu'il offrait de parier que la nouvelle de la défaite de Napoléon, qui
+courait alors, n'avait pas le moindre fondement. C'est qu'il pouvait à
+peine croire que Wellington fût capable de l'emporter sur un aussi grand
+capitaine. Cependant il eût perdu sa gageure.
+
+Ce ne fut qu'à la chute de l'Empire que le directeur put rentrer en
+France avec ses élèves.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+ Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des
+ sourds-muets. Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet
+ Carbonnel (de Béziers).--Visites du duc de Gloucester, du duc
+ d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener son
+ fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
+ apprendre la grammaire des sourds-muets.
+
+
+Dans le courant de l'année 1817, l'Institution fut exposée à un danger
+imminent, sans que l'abbé Sicard, rentré bien tard ce soir-là, pût le
+prévoir le moins du monde, à telles enseignes qu'il s'était mis
+immédiatement au lit.
+
+L'ancienne église de Saint-Magloire[15], dont l'emplacement était occupé
+par l'aile gauche de la maison, devint la proie des flammes. On se
+précipita dans nos dortoirs, on m'emporta de mon lit sans me laisser le
+temps de m'habiller, et je fus requis pour faire la chaîne avec mes
+condisciples. Trompant bientôt la vigilance de nos surveillants, je
+quittai le jardin pour voir ce qui se passait autour du bâtiment menacé.
+Quel ne fut pas mon effroi en apercevant un des nôtres, Carbonnel (de
+Béziers), qui, par ses tours de force extraordinaires, avait mérité le
+surnom d'_Hercule des sourds-muets_ (outre qu'il en avait la structure),
+fonctionnant sur le théâtre du sinistre avec tout le sang-froid et toute
+l'agilité d'un sapeur pompier. Ah! si l'on avait su être juste envers
+lui![16]
+
+Lors de mon voyage, en 1846, à Bordeaux, où Carbonnel (de Béziers), père
+de deux gentilles demoiselles parlantes, exerçait la profession
+d'ébéniste, il me conta avec autant de modestie que de simplicité ses
+escapades d'écolier qui lui avaient coûté cher, mais il supprima les
+mille traits d'héroïsme qui l'avaient honoré, et ce qui s'était passé
+dans l'incendie de la nuit du 25 au 26 juillet. Il rougit même comme une
+jeune fille, quand je lui rappelai avec quelle rare présence d'esprit
+il avait sauvé un de nos camarades, Arthur Gouïn, depuis artiste peintre
+d'un rare mérite, au moment où le pied allait lui manquer sur le toit de
+l'établissement.
+
+Le mercredi 10 février 1819, les administrateurs de l'Institution,
+prévenus de l'arrivée à l'établissement du duc de Glocester, le
+reçoivent à sa descente de voiture et l'introduisent dans la salle des
+séances, où l'abbé Sicard développe devant Son Altesse sa méthode
+d'enseignement. Plusieurs élèves exécutent en sa présence les principes
+de cette méthode, et le prince en suit les applications avec beaucoup
+d'intérêt.
+
+Après avoir visité toutes les parties de l'établissement, il témoigne,
+en partant, sa satisfaction aux administrateurs de la maison, et
+adresse, en particulier, des paroles flatteuses au directeur.
+
+Le mardi 22 juin de la même année, vers une heure de l'après-midi,
+l'établissement est honoré de la visite du duc d'Angoulême, accompagné
+du comte, depuis duc de Cazes, ministre de l'intérieur, et du comte
+Chabrol, préfet de la Seine. Son Altesse est aussitôt conduite par le
+duc de Doudeauville, pair de France, l'un des administrateurs de la
+maison, et par l'abbé Sicard, à la salle des exercices, où plusieurs
+élèves sont successivement et simultanément interrogés[17].
+
+A la fin de ces exercices, une brave femme se jette aux pieds du Prince
+pour implorer sa sollicitude en faveur d'un élève externe et aspirant,
+le jeune Nonnen, qui vient de perdre sa mère, et dont le père est
+infirme. Son Altesse, touchée de la position de cet infortuné, exprime
+le désir de le voir admettre le plus tôt possible au nombre des élèves
+du Gouvernement.
+
+Le Prince ayant été introduit ensuite dans l'atelier des tourneurs et
+dans la classe de dessin, paraît examiner avec un vif plaisir divers
+ouvrages des élèves, et après s'être occupé des moindres détails, se
+retire visiblement satisfait.
+
+Le dimanche 17 décembre de la même année, vers deux heures de
+l'après-midi, nous sommes surpris de la présence, chez nous, de la
+duchesse de Berry, suivie de deux dames de sa cour et du duc de Lévis.
+Reçue, à son arrivée, par le vicomte Mathieu de Montmorency, un des plus
+anciens administrateurs de l'établissement, et par l'abbé Sicard, elle
+assiste, dans le salon de ce dernier, aux exercices de quelques élèves,
+parmi lesquels se trouve l'auteur de ce livre qui, au nom de ses
+camarades, adresse à Son Altesse des paroles de remercîment, et qui,
+plus tard, est chargé d'être l'interprète de leurs sentiments auprès de
+la princesse lors de sa seconde visite en 1825.
+
+Bébian, censeur des études (voir ma _Notice sur sa vie et ses
+oeuvres_), survient tout à coup et offre à la princesse quelques
+ouvrages des élèves. Elle demande à voir ceux qui en sont les auteurs.
+«Impossible! répond le loyal fonctionnaire, ils sont à peine habillés,
+hors d'état de se présenter à Votre Altesse, et même dans
+l'impossibilité, depuis deux mois, d'aller à la promenade, faute de
+vêtements.»
+
+La Princesse promet qu'Elle s'occupera de leurs besoins, et que, dès que
+le duc de Bordeaux sera plus grand, elle le conduira chez nous pour y
+apprendre notre grammaire. En quittant la maison, elle n'oublia pas de
+laisser entre les mains du directeur des marques de sa munificence.
+
+Avant de continuer ce récit, je demanderai au lecteur la permission de
+consigner ici l'expression de ma profonde gratitude pour toutes les
+bontés que mon ancien directeur eut sans cesse pour moi depuis que je
+fus admis, vers l'âge de huit ans environ, à partager son pain
+intellectuel avec mes nouveaux condisciples. Je me contenterai d'en
+citer une preuve entre mille: Le 17 août 1818, sous ses auspices, le roi
+Louis XVIII daigna accueillir le portrait que j'avais fait, au crayon,
+d'Henri IV, d'après le peintre Porbus[18].
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+ L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des
+ intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter
+ son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin en
+ 1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable du discours
+ prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de l'Académie
+ française, au cimetière du Père La Chaise.--Le directeur avait
+ recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude de l'abbé
+ Gondelin, second instituteur de l'École des sourds-muets de
+ Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit pouvoir disputer sa
+ place au concours. Une réclamation de Pissin-Sicard paraît dans un
+ journal.--Élèves parlants distingués de l'abbé Sicard: Pellier,
+ Paulmier et Bébian.--_Manuel d'enseignement pratique des
+ sourds-muets_, par ce dernier.--Travail remarquable de M. de
+ Gérando: _De l'Éducation des sourds-muets de naissance_, 2
+ vol.--Divers hommages à l'abbé Sicard.--Énumération de ses
+ OEuvres.--Sa correspondance avec Mme Robert sur divers sujets.
+
+
+Cependant l'âge affaiblissait sensiblement les hautes facultés de
+l'éminent directeur. Peu s'en fallait même qu'il ne tombât en enfance.
+Le nombre des solliciteurs, des intrigants et des flatteurs qui
+n'avaient que trop abusé de son caractère, allait croissant chaque jour.
+C'était à qui se rendrait maître de son esprit pour tâcher de lui
+arracher quelque concession. Qui pis est, toute sa fortune
+s'engloutissait dans cette espèce de curée, avec le fruit de trente
+années d'appointements (30,000 francs) que le pauvre Massieu, son élève
+chéri, avait déposé entre ses mains.
+
+Auparavant, dans le plein exercice de ses facultés, il avait éprouvé les
+mêmes embarras. Ses soi-disants amis avaient eu la lâcheté de lui faire
+souscrire, en leur faveur, des billets de complaisance et il fut même
+poursuivi pour des dettes qu'il n'avait jamais contractées. Toutefois,
+il s'était imposé toute sorte de privations pour être en état de
+satisfaire ses créanciers si indignement abusés.
+
+Il avait trop de simplicité et de naïvété dans le caractère pour
+soupçonner le moindre mal chez les autres; sa piété avait toujours été
+douce et tolérante.
+
+Qui n'eût dit, au souvenir de ses actes et à la lecture de ses écrits,
+qu'il avait été taillé à l'antique? Il n'en était rien; la nature ne
+l'avait pas aussi bien partagé du côté des avantages physiques. Son
+corps était peu gracieux, et sa tête était habituellement penchée du
+côté gauche.
+
+On avait cru remarquer en lui un faible pour le magnétisme, à telles
+enseignes qu'il fut sur le point d'être la dupe de la prétendue guérison
+d'un sourd-muet, nommé Grivel, par un sieur Fabre d'Olivet. La
+correspondance qui s'ensuivit entre le vénérable instituteur et la
+spirituelle Mme Robert en fait foi, comme on le verra à la fin de ce
+livre[19].
+
+On obsédait l'infortuné vieillard pour obtenir sa démission des
+fonctions de directeur. Mais, contre toute attente, il déclara net qu'il
+était déterminé à mourir à son poste et qu'il ne céderait sa place à qui
+que ce fût. L'abbé Sicard écrivit même à ce sujet à Louis XVIII, qui
+reconnut sa volonté comme sacrée.
+
+Notre célèbre instituteur ne se borna pas là, il fit insérer, le 15 mars
+1821, la lettre suivante dans _le Moniteur_:
+
+
+«Au rédacteur,
+
+ «Les parents de quelques-uns de mes élèves, ayant appris que je me
+ proposais de me démettre de la direction de l'établissement des
+ sourds-muets, et m'en ayant témoigné d'avance leurs regrets; je
+ vous prie de les rassurer en insérant la présente lettre dans votre
+ journal.
+
+ «Je n'ai jamais eu ni la pensée ni le désir qu'il me fût permis de
+ donner ma démission. Je suis assez français pour que la mort seule
+ puisse m'arracher à mon poste. D'ailleurs, le modèle que j'ai eu
+ est trop beau, et j'ai fait, jusqu'à ce jour, trop d'efforts dans
+ le but de marcher sur ses traces, pour ne pas l'imiter jusqu'au
+ bout. L'immortel abbé de l'Épée n'abandonna ses enfants d'adoption
+ qu'au moment marqué par la Providence.
+
+ «Je me suis toujours proposé d'agir de même; c'est pourquoi
+ j'espère qu'on me le permettra, et que personne ne le trouvera
+ mauvais.
+
+ «J'ai l'honneur d'être, etc.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+
+Enfin l'admirable instituteur, sentant sa fin venir, écrivit la lettre
+qui suit à l'abbé Gondelin, qui joignait aux fonctions de deuxième
+instituteur de l'école de Bordeaux, celle de supérieur des Missions
+étrangères:
+
+«Mon cher confrère, près de mourir, je vous lègue mes chers enfants; je
+lègue leurs âmes à votre religion, leurs corps à vos soins, leurs
+facultés intellectuelles à vos lumières. Promettez-moi de remplir cette
+noble tâche, et je mourrai tranquille.»
+
+Le 10 mai 1822, il terminait, en effet, à l'âge de quatre-vingts ans,
+une vie consacrée tout entière à la religion, à la bienfaisance, à
+l'étude des lettres et à la pratique de toutes les vertus.
+
+Ses dépouilles mortelles furent transportées, le lendemain, à l'église
+Notre-Dame, où l'on célébra ses funérailles.
+
+On remarquait, dans le cortége, une députation de l'Institut de France,
+quelques-uns de ses parents, et beaucoup de ses amis, sans compter une
+foule d'illustrations de tout genre. Le corbillard était escorté par un
+détachement de troupes de ligne, le défunt appartenant, on se le
+rappelle, à la Légion d'honneur. Deux membres du Chapitre et deux
+membres de l'Académie française (M. Bigot de Préameneu, président, et M.
+Raynouard, secrétaire perpétuel), tenaient les quatre coins du drap
+mortuaire. Tous les visages paraissaient préoccupés de l'objet du deuil,
+auquel ajoutait la présence des orphelins, dont les privations imposées
+par la nature avaient été réparées par un travail aussi ingénieux
+qu'infatigable.
+
+Le corps ayant été porté au cimetière du Père-Lachaise, deux discours
+furent prononcés sur la tombe de l'abbé Sicard, l'un par le président de
+l'Académie française, l'autre, par M. Laffon de Ladébat, son ami
+particulier. Le passage suivant du premier discours parut exciter, au
+plus haut degré, l'émotion des personnes qui étaient venues rendre les
+derniers devoirs au respectable défunt.
+
+«Notre douleur, y était-il dit, retentira dans l'Europe entière; on peut
+même à peine supposer qu'il existe une contrée dans laquelle la
+civilisation ait pénétré, où le spectacle des sourds-muets ne rappelle
+qu'il existait, en France, un docte ami de l'humanité qui savait
+redresser ces écarts de la nature, et dont la longue carrière n'a cessé
+de briller de cette gloire sans égale.»
+
+Dans le courant de juillet de la même année, son fauteuil à l'Académie
+française fut occupé par M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, alors
+grand maître de l'Université, ministre des affaires ecclésiastiques et
+de l'Instruction publique. Le directeur de cette illustre compagnie, M.
+Bigot de Préameneu répondit au récipiendaire dans des termes prouvant
+qu'il était digne d'apprécier l'ami tendre et dévoué des sourds-muets,
+le défenseur éclairé de la religion et de la patrie.
+
+La dernière volonté du mourant relative à son successeur allait être
+exécutée par le Gouvernement dès qu'elle parvint à sa connaissance. On
+se flattait, en voyant l'homme de son choix, que la maison ne le
+perdrait pas tout entier.
+
+L'abbé Salvan, son sous-directeur, informé qu'il était question de la
+nomination de l'abbé Gondelin, se rendit avec un rare désintéressement
+au Conseil d'administration pour lui déclarer que personne ne méritait
+plus que le digne instituteur de Bordeaux, de remplir la place vacante.
+
+Paulmier, élève de l'abbé Sicard, qui pratiquait sa méthode depuis vingt
+ans, et qui tenait à la conserver comme l'arche sainte pour le bien des
+pauvres enfants, avait eu, un instant, l'idée de se porter candidat,
+_attendu_, disait-il, _que le concours était la seule voie légitime par
+laquelle l'abbé Sicard était parvenu à succéder à l'abbé de l'Épée_.
+Mais il se désista de ses prétentions lorsqu'il eut une connaissance
+positive, quoique tardive peut-être, des dernières intentions du maître.
+
+Sur ces entrefaites, une réclamation s'éleva, dans une feuille publique
+de l'époque, de la part d'un autre élève, Pissin-Sicard[20].
+
+Voici cette demande qui était accompagnée de pièces justificatives.
+
+ «Au rédacteur du _Drapeau blanc_, journal de la politique, de la
+ littérature et des théâtres,
+
+ «Monsieur,
+
+ «Une feuille du 13 courant (mai 1822) contient une lettre attribuée
+ à mon illustre maître par M. Keppler, agent de l'Institution des
+ sourds-muets de Paris.
+
+ «D'après cette lettre, l'abbé Sicard aurait voulu confier le dépôt
+ sacré qu'il avait reçu de l'immortel abbé de l'Épée et de
+ l'infortuné roi-martyr, à l'abbé Gondelin, deuxième instituteur à
+ Bordeaux.
+
+ «Souffrez, Monsieur, que je prie, par la voie de votre journal, M.
+ Keppler de vouloir bien concilier cette prétendue lettre avec la
+ suivante, de M. le duc de Richelieu:
+
+Paris, le 3 mai 1821.
+
+ «A M. l'abbé Sicard,
+
+ «Vous connaissez, Monsieur l'abbé, l'intérêt particulier que je
+ porte à l'institution que vous dirigez et aux travaux qui ont
+ placé votre nom parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité; ce sera
+ donc avec empressement que j'entretiendrai M. le Ministre de
+ l'intérieur du voeu que vous lui exprimez, de voir nommer
+ directeur adjoint, M. Pissin-Sicard, votre élève, que _vous
+ désignez pour votre successeur_.
+
+ «Je ne doute pas que M. le comte Siméon ne saisisse cette occasion
+ de vous donner un nouveau témoignage de son estime; mais j'espère
+ que, de longtemps encore, l'adjoint que vous demandez ne sera
+ appelé _à recueillir l'héritage que votre choix lui destine_, et
+ que les infortunés qui vous doivent tant, jouiront encore pendant
+ bien des années de vos soins et de vos bienfaits.
+
+ «Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de ma considération
+ la plus distinguée.
+
+«Signé: le duc DE RICHELIEU.»
+
+
+
+Après cette citation, M. l'abbé Pissin-Sicard continuait ainsi:
+
+ «Je demanderai à M. Keppler si, deux jours avant sa mort, l'abbé
+ Sicard était capable, je ne dirai pas de _composer_, ni de
+ _copier_, ni de _comprendre_ la lettre qu'on lui attribue, mais
+ même d'en _entendre_ la simple lecture.
+
+ «Et pour fixer, à cet égard, l'opinion publique et celle de l'abbé
+ Gondelin, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais que je
+ respecte infiniment, j'espère que vous ne me refuserez point la
+ grâce d'insérer la lettre suivante que l'abbé Sicard m'écrivait _de
+ sa propre main_ le 13 décembre 1821. J'étais alors à l'Abbaye du
+ Gard:
+
+Paris, le 13 décembre 1821.
+
+ _A Monsieur Pissin-Sicard._
+
+ «Vous serez étonné, sans doute, mon cher et bon ami, à la lecture
+ de cette lettre, d'y trouver la rétractation de la première que
+ vous avez reçue de moi, dans laquelle je vous communiquais la
+ résolution bien positive d'aller vous joindre et de me réunir à
+ vous dans le saint asile que vous avez choisi pour votre retraite.
+ Je viens rétracter, cher ami, cette sainte résolution, et pour les
+ motifs les plus forts, les plus puissants, usant, à votre égard, de
+ toute l'autorité que me donne sur vous ma vive tendresse, vous
+ commander de quitter la sainte retraite où vous êtes, pour vous
+ rendre auprès de votre meilleur ami, que votre absence a amèrement
+ affligé et qui ne saurait la supporter plus longtemps. Rien au
+ monde ne peut m'en consoler, et vous seriez le plus ingrat de mes
+ amis si vous étiez en état de vous y accoutumer vous-même. La
+ solitude où vous m'avez laissé est une sorte de mort pour moi.
+ Rendez-moi l'ami que vous m'avez enlevé. Car cette épreuve est trop
+ forte pour ma faiblesse; je pense que lorsque Dieu nous a réunis,
+ ce n'a pas été pour nous séparer un jour. Vous l'avez présumé,
+ quand vous n'avez pas pensé devoir me communiquer votre fatal
+ projet. Vous connaissez trop bien ma sensibilité pour croire, en y
+ réfléchissant, que je souscrirais à un pareil sacrifice. Le temps
+ m'a prouvé qu'il était au-dessus de mes forces. Il est également
+ au-dessus de celles de vos élèves qui me demandent quand ils
+ reverront leur bon ami. Revenez donc sans délai et ne tardez pas;
+ revenez dans le sein de l'amitié; vous serez plus utile ici que
+ dans votre retraite; laissez les bons religieux près desquels vous
+ êtes allé vous reposer, et accourez vous joindre à votre bon ami
+ qui ne peut désormais vivre sans vous.
+
+ «Vos frères vous désirent comme moi, accourez donc aussitôt que
+ cette lettre vous aura été remise! Vous devez, mon cher, surmonter
+ tous les obstacles qui s'opposeraient à ce retour. Songez que
+ votre retraite est un péché contre le Saint-Esprit.......»
+
+ L'abbé Pissin-Sicard poursuit:
+
+ «Tant que j'ai dû ménager l'extrême sensibilité du pieux abbé
+ Sicard, j'ai pu ensevelir au fond de mon coeur ma douleur et mon
+ indignation; mais aujourd'hui......
+
+ «Je conjure M. Keppler de ne pas me mettre dans la nécessité de
+ rompre un silence peut-être trop longtemps gardé.
+
+ «J'ose espérer de votre impartialité et de votre respect pour la
+ mémoire d'un des plus illustres bienfaiteurs de l'humanité, que
+ vous voudrez bien insérer la présente dans votre journal.
+
+ «J'ai l'honneur, etc.
+
+«PISSIN-SICARD.»
+
+ Paris, le 14 mai 1822.
+
+
+
+L'abbé Gondelin vint à Paris pour recueillir le pieux legs de l'abbé
+Sicard, mais il ne fit que paraître à la maison, et, en retournant
+auprès de ses élèves, il envoya sa démission, à la grande surprise de
+tous.
+
+On donna pour raison qu'il avait espéré trouver des égaux et non des
+maîtres chez les membres du conseil d'administration. Ne fallait-il pas,
+en effet, qu'il eût trop d'élévation dans l'esprit et trop
+d'indépendance dans le caractère pour se laisser mener par ceux qu'il
+paraissait tenir à dominer sans autre intérêt que celui du bien général?
+
+La direction fut forcément cédée à l'abbé Périer, fondateur et directeur
+de l'École des sourds-muets de Rodez, et vicaire-général de Cahors..
+
+Parmi les élèves parlants que l'abbé Sicard forma, on distingue
+particulièrement le savant et modeste Pellier, appelé deux fois aux
+fonctions de professeur, la première, du vivant du respectable
+directeur, la seconde après sa mort et empêché, au regret de tous,
+d'achever les travaux qu'il préparait, PAULMIER[21], auteur du
+_Sourd-muet civilisé_ (1820) et d'un autre ouvrage: _Considérations sur
+l'instruction des sourds-muets_, suivies d'un _Aperçu du plan
+d'éducation de ces infortunés_, présenté aux administrateurs de la
+maison (1844-1854), à Auguste Bébian[22] déjà cité plus d'une fois.
+
+Ce dernier a éclipsé tous ses rivaux. Il n'avait pas seulement découvert
+dans le langage d'action le moyen infaillible de remplacer avec
+avantage les sens qui manquent à ces infortunés, à lui appartient encore
+la gloire d'avoir ramené à la simplicité, à l'unité une méthode,
+jusque-là livrée aux caprices et aux tâtonnements. De plus, il avait
+acquis l'estime de toute une famille dont il s'était déclaré l'ami même
+avant sa vocation.
+
+Depuis que la maison s'était vue privée de son célèbre directeur l'abbé
+Sicard, l'enseignement avait été abandonné, sans garantie ni contrôle, à
+chaque professeur qui se bâtissait un système particulier à sa guise: le
+mal était trop grave pour ne pas déterminer le conseil d'administration
+à inviter l'un de ses membres, M. de Gérando, à lui présenter un rapport
+sur les diverses méthodes appliquées, jusqu'alors, à l'instruction de
+cette classe d'infortunés.
+
+Il faut ajouter qu'une autre raison avait influé sur cette
+détermination: aucun ecclésiastique, depuis la démission si peu attendue
+de l'abbé Gondelin, n'ayant été trouvé capable de continuer l'oeuvre
+des abbés de l'Épée et Sicard, le conseil en était venu à proposer des
+laïques au lieu d'abbés à qui une telle mission avait toujours été
+transmise, jusque-là, sans interruption, selon les voeux de l'ancienne
+administration.
+
+Doué de cet esprit étendu et de ce coup d'oeil sûr et judicieux qui
+constitue le principal mérite de ses travaux, de Gérando, quoique tout à
+fait en dehors de cette spécialité, n'hésita pas à accepter une tâche
+qui aurait été peut-être une pierre d'achoppement pour beaucoup
+d'autres.
+
+Son exposé ayant paru répondre à l'attente des personnes qui en avaient
+pris connaissance aussi bien qu'à celle de ces collègues, un nouveau
+conseil de perfectionnement, composé d'érudits que recommandaient
+également leur savoir et leur zèle pour le bien fut adjoint au conseil
+d'administration afin de l'aider de ses lumières dans tout ce qui
+concernait le régime et la marche de l'instruction. Les deux conseils
+décidèrent l'auteur à mettre au jour en 1827 son ouvrage déjà cité: _De
+l'éducation des sourds-muets de naissance_.
+
+Il est divisé en trois parties:
+
+1º _Recherches des principes sur lesquels doit reposer l'art d'instruire
+les sourds-muets._
+
+2º _Recherches historiques comparées sur cet art._
+
+3º _Considérations sur le mérite comparatif des divers systèmes proposés
+et sur les perfectionnements dont ils sont susceptibles._
+
+Il y aurait trop de témérité de notre part, après des juges aussi
+compétents en pareille matière, d'entreprendre de donner ici l'analyse
+de cette oeuvre hors ligne, à laquelle cependant on désirerait
+peut-être plus de concision, tout en faisant la part de l'éclectisme.
+
+La théorie pouvait être belle, il ne manquait plus que de la mettre en
+pratique. Ce ne fut qu'en 1827 qu'apparut enfin le _Manuel
+d'enseignement pratique des sourds-muets_ par Bébian, quoiqu'il eût été
+adopté par le conseil d'administration dans la séance du 14 juin 1823,
+comme étant tout d'application et formant l'abrégé du langage des
+sourds-muets, ayant, en outre, l'avantage d'être également utile aux
+pères de famille qui se chargeraient de l'instruction de leurs enfants
+affligés de cette double infirmité.
+
+Cet excellent travail, accompagné de planches, forme deux volumes
+contenant l'un des modèles d'exercices, l'autre des explications.
+L'auteur a regretté de se voir réduit à une partie de l'étude de la
+langue, se rattachant à l'enseignement grammatical, au lieu d'offrir,
+comme il l'aurait voulu, un cours complet d'instruction à l'usage des
+familles et des instituteurs, mais un ouvrage aussi étendu aurait exigé
+des frais énormes.
+
+On n'en doit pas moins féliciter Bébian d'avoir si bien réussi à
+simplifier la méthode et à la rendre assez facile pour qu'une mère
+puisse apprendre à lire à un enfant sourd-muet comme elle enseigne aux
+autres à parler, conformément au voeu émis par de Gérando dans un
+autre ouvrage: _des Signes et de l'Art de penser_, t. IV. page 485.
+
+
+L'abbé Sicard à été l'objet de plus d'un hommage en vers, indépendamment
+du quatrain, reproduit plus haut de M. de Fontanes, qui se trouve au bas
+du portrait du célèbre instituteur, gravé par Gaucher, d'après le dessin
+de Jauffret. Nous mettons sous les yeux du lecteur trois autres hommages
+en vers, pris au hasard.
+
+ Ce portrait représente un sage,
+ Dont le talent modeste et précieux
+ Sut donner au geste un langage
+ Et prêter une oreille aux yeux.
+
+ AUTEUR INCONNU.
+
+ Son art enfanta des merveilles;
+ Du sourd il ouvrit les oreilles;
+ Le muet se fit admirer.
+ O méchant! Cesse ton murmure.
+ Vois! tous les torts de la nature,
+ Un homme a su les réparer.
+
+ AIMÉ MARTIN.
+
+ SURDOS FECIT AUDIRE ET MUTOS LOQUI.
+
+ _S. Luc._
+
+ Toi, dont le ciel aux malheureux prospère,
+ Pour les consoler a fait choix,
+ Explique-moi, cher abbé, ce mystère:
+ D'où vient, lorsqu'au muet ton talent rend la voix,
+ Je ne puis qu'écouter, admirer et me taire?
+
+ L'ABBÉ DOUMEAU.
+
+ (_Mercure de France_ du 15 mai 1790).
+
+Parmi les artistes qui, de leur côté, lui ont payé leur tribut, nommons
+avec orgueil le sourd-muet Aubert, collaborateur, pendant de longues
+années, du célèbre Desnoyers, qui a gravé son portrait; le sourd-muet
+Peyson, élève d'Hersent et de Léon Cogniet, à qui M. de Montalivet,
+intendant général de la maison du roi Louis-Philippe, commanda, à notre
+prière, le portrait de ce bienfaiteur de l'humanité, qui figure
+honorablement au musée historique de Versailles.
+
+Dans la suite, le même sourd-muet fit don de son grand et beau tableau,
+représentant les derniers moments de l'abbé de l'Épée à la chapelle de
+l'Institution de Paris où on le voit encore.
+
+Ici nous ne pouvons passer sous silence le pélerinage que font, chaque
+année, les élèves de l'établissement au cimetière du Père la Chaise dans
+le but de déposer des couronnes d'immortelles sur son tombeau. Il a été
+réparé avec le produit d'une souscription organisée entre eux et des
+amis de l'humanité[23].
+
+L'abbé Sicard a laissé une foule d'ouvrages dont voici l'énumération:
+
+1º _Mémoire sur l'art d'instruire les sourds-muets de naissance_,
+Bordeaux, 1789, in-8º (extrait du recueil du _Musée de Bordeaux_).
+
+2º _Catéchisme ou instruction chrétienne à l'usage des sourds-muets_,
+1796, in-8º.
+
+3º _Manuel de l'enfance, contenant des éléments de lecture et des
+dialogues instructifs et moraux, dédié aux mères et à toutes les
+personnes chargées de l'éducation de la première enfance_, 1796, in-12.
+
+4º _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance pour servir à
+l'éducation des sourds-muets, et qui peut être utile à celle des enfants
+qui entendent et parlent, avec figures et tableaux_, Paris, 1800, in-8º.
+
+5º _De l'homme et de ses facultés physiques et intellectuelles, de ses
+devoirs et de ses espérances_, par D. Harlley, ouvrage traduit de
+l'anglais, avec des notes explicatives, 1802, 2 vol. in-8º.
+
+6º _Journée chrétienne d'un sourd-muet_, 1805, in-12.
+
+7º _Éléments de grammaire générale, appliquée à la langue française_, 2
+vol. in-8º, 4e édition, 1814.
+
+8º _Théorie des signes, pour servir d'introduction à l'usage des
+langues, où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en action._
+Paris, 2 vol. in-8º, seconde édition, 1823.
+
+
+Parmi les ouvrages auxquels l'abbé Sicard a collaboré ou a prêté son
+nom, on mentionne:
+
+ 1º _Les Annales catholiques_ (1796, 1797, nos 21 à 42), rédigées
+ par M. Jauffret, depuis évêque de Metz, et dans lesquelles l'abbé
+ Sicard signait tantôt son nom, tantôt son anagramme _Dracis_,
+ _Annales catholiques_, sur chacun des numéros desquelles il faisait
+ imprimer les douze caractères de la _Paligraphie_, écriture
+ inventée par M. de Maismieu.
+
+ 2º _L'Histoire de l'établissement du christianisme dans les Indes
+ orientales_, ouvrage dû à la plume de Serieys, au nom duquel l'abbé
+ Sicard joignit ici le sien, comme dans tous les autres livres de
+ cet écrivain, en reconnaissance d'un service que, selon M. Barbier
+ (_Dictionnaire des Anonymes_) Serieys lui avait rendu pendant les
+ orages de la révolution.
+
+ 3º _Deux Mémoires sur l'art d'instruire les sourds-muets_, insérés
+ dans le _Magasin encyclopédique_, et traduits en allemand, avec des
+ notes par Adf. F. Petschke, dans le journal intitulé: _Teutsche
+ Monatscher_, pris séparément, Leipsick, 1798, in-8º.
+
+ 4º _Le Dictionnaire généalogique; historique et critique de
+ l'histoire sainte_, par M. l'abbé ***, composé par Serieys, revu
+ par l'abbé Sicard qui, peut-être, a porté la complaisance trop loin
+ en prenant sur lui la responsabilité de cette oeuvre qui n'est
+ pas exempte d'erreurs, Paris, 1804, in-8º.
+
+ 5º _L'Epitome de l'histoire des Papes depuis saint Pierre jusqu'à
+ nos jours_, avec un _Précis historique de la vie de N. S. P. le
+ pape Pie VII_, par Serieys, ouvrage élémentaire à l'usage des
+ jeunes gens, revu par l'abbé Sicard, 1805, in-12.
+
+ 6º _Deux ouvrages de grammaire_, publiés par M. Mourier,
+ instituteur, ancien bibliothécaire du _Prytanée français_
+ (aujourd'hui collége de Louis-le-Grand) sous le titre de:
+ _L'Alphabet méthodique et la grammaire française exacte et
+ méthodique_, 1815 et 1816, réimprimé en 1823.
+
+ 7º _La Vie de la Dauphine_, mère de Louis XVIII (Paris, 1817, 1
+ vol. in-12), ouvrage de Serieys.
+
+ 8º Une édition des _Tropes de Dumarsais_, dont il entreprit la
+ publication.
+
+ 9º _Les Sermons inédits de Bourdaloue_, imprimés sur un manuscrit
+ authentique; Paris, 1823, in-8º.
+
+ 10º _Des Morceaux de grammaire générale_, dans les séances des
+ _Écoles normales_ et la collection des _Mémoires de l'Institut_.
+
+Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un rapport de l'abbé
+Sicard, l'un des membres de la Commission, chargée de l'examen du _Génie
+du Christianisme_[24], lu à la séance de la langue et de la littérature
+françaises de l'Institut, le 23 janvier 1811.
+
+
+Voici les titres de l'abbé Sicard:
+
+ Prêtre de la Congrégation des Prêtres de la Doctrine chrétienne;
+
+ Chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris;
+
+ Directeur et instituteur en chef de l'École des Sourds-muets;
+ administrateur de l'hospice des Quinze-Vingts et de l'Institution
+ des Aveugles travailleurs;
+
+ Membre de l'Institut de France (Académie française); vice-président
+ de la Société royale académique des sciences de Paris;
+
+ Membre des académies de Madrid, Luques, Livourne, Lyon, Troyes,
+ Nancy, etc.
+
+ Chevalier de la Légion d'honneur après la première Restauration, en
+ 1814, des ordres Saint-Wladimir de Russie, et de Wasa, en Suède, et
+ de Saint-Michel de France.
+
+
+
+
+NOTICES
+
+SUR LES ÉLÈVES DE L'ABBÉ SICARD
+
+MASSIEU ET CLERC.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+MASSIEU.
+
+ Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un
+ voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses
+ premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions aux
+ exercices publics de l'abbé Sicard!--Quelles étaient ses habitudes
+ et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets de Rodez
+ lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il est réclamé
+ par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir finir ses jours
+ dans cette ville.--Exercices publics des élèves du nouveau
+ professeur.--Un journal de la localité publie des fragments de ses
+ Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa mort et ses
+ obsèques.
+
+
+Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens près de Cadillac,
+département de la Gironde, de parents pauvres, qu'une fatalité
+singulière semblait poursuivre; ils avaient à leur charge cinq autres
+enfants atteints de la même infirmité. Celui-ci passa ses premières
+années à garder les moutons, il les comptait sur ses doigts, et quand
+le nombre dépassait dix, il le marquait sur son bâton et recommençait à
+compter.
+
+Souvent il témoignait à son père le désir d'aller, comme ses petits
+camarades, apprendre à lire et à écrire à l'école. Et le père, dans son
+désespoir, tâchait de lui faire comprendre par signes que sa position
+exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre enfant avait beau insister
+pour qu'on lui débouchât les oreilles comme on débouche une bouteille,
+s'imaginant que c'était un innocent moyen capable de lever un pareil
+obstacle. Voyant que rien ne lui réussissait, il dérobe un livre, et se
+rend de lui-même à l'école. Que pouvait le maître pour cet intrus qui
+ouvrait le volume dont il parcourait les pages en remuant les lèvres par
+imitation?
+
+Ensuite il essaya de former les lettres au hasard et gémit de se voir
+frappé d'impuissance.
+
+Une heureuse circonstance devait bientôt tarir la source des larmes de
+notre pauvre sourd-muet.
+
+Un citoyen charitable de la contrée, M. de Puymaurin, touché de son
+sort, l'emmène à l'Institution des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de
+Cicé, archevêque de ce diocèse, avait confié la direction à l'abbé
+Sicard.
+
+Agé de treize ans, il est admis.
+
+Là ses progrès ne tardent pas à justifier l'opinion que son bienfaiteur
+avait conçue de lui.
+
+Aussitôt que la nouvelle de la mort de l'abbé de l'Épée, directeur de
+l'École de Paris, fut parvenue à Bordeaux, le directeur, transféré à
+Paris, s'y fit accompagner de son élève favori sur lequel il fondait
+déjà de grandes espérances. Dans cet établissement, il obtint chaque
+jour, grâce à lui, de nouveaux triomphes sur l'opinion publique. Il fut
+nommé premier répétiteur de l'École par Louis XVI, le 4 avril 1790,
+confirmé par l'Assemblée constituante, le 21 juillet 1791; par la
+Convention nationale, le 7 janvier 1795 avec un traitement de 1,200 fr.
+(ce qui était assez beau pour l'époque); et par le ministre de
+l'intérieur Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800.
+
+Ses succès le remplirent d'une si grande joie que, par ses gestes
+énergiques, il ne cessait d'exprimer à son entourage ce qui se passait
+au fond de son âme. _Je pourrai_, disait-il dans son langage, _assurer
+enfin du pain à la vieillesse de ma mère_.
+
+Il n'oublia jamais, en effet, sa famille, à laquelle il faisait passer
+exactement une bonne partie de ses épargnes. «Donner à ses parents,
+c'est leur rendre ce qu'on en a reçu.» Ce fut sa seule réponse aux
+observations qui lui étaient faites.
+
+Son étrange plaidoyer devant la justice à l'occasion d'un vol dont il
+avait été victime, fit grand bruit dans le monde. Le voici tel que le
+donne la traduction littéraire du compte rendu d'un journal anglais,
+précédé de réflexions du rédacteur:
+
+«Parmi les événements intéressants qui caractérisent ce siècle, la
+dénonciation de Jean Massieu, âgé de dix-huit ans, sourd-muet de
+naissance, n'est pas un des moins extraordinaires.
+
+«Ce jeune homme, élève de l'abbé Sicard, successeur de l'abbé de l'Épée,
+dans le laborieux travail de répandre l'instruction parmi les
+sourds-muets, a plaidé sa cause en plein tribunal contre un voleur dont
+il avait failli être la victime et cela sans avoir besoin de l'aide
+d'aucun défenseur; il a écrit lui-même ce qui s'était passé avec la
+noble franchise de l'innocence et l'ingénuité d'un sauvage, fortement
+pénétré de l'idée des droits sacrés de la nature, comme si la nature
+l'avait elle-même chargé d'en rappeler le souvenir, d'en demander le
+redressement et d'en poursuivre la punition.
+
+«Nous transcrivons ici ce monument vraiment curieux et original des
+succès de l'esprit humain, privé des moyens ordinaires d'instruction.
+
+Jean Massieu a dit au juge:
+
+«Je suis sourd-muet de naissance, je regardais le soleil du
+Saint-Sacrement, dans une grande rue, avec tous les autres sourds-muets.
+Cet homme m'a aperçu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de la
+poche droite de mon habit: il s'est approché doucement de moi, et m'a
+pris le portefeuille. Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'étais
+tourné vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta le portefeuille
+sur la jambe d'un autre homme qui le ramassa et me le rendit. Je saisis
+mon voleur par sa veste; je le contins avec force: il devint pâle,
+blême, tremblant. Je fis signe à un soldat de me venir en aide; je lui
+montrai le portefeuille en tâchant de lui faire comprendre que cet homme
+me l'avait volé. Le soldat a appréhendé au corps le voleur et l'a amené
+ici où je l'ai suivi. Je vous demande justice.
+
+«Je jure devant Dieu qu'il m'a dérobé mon portefeuille; lui n'osera pas
+jurer devant Dieu.
+
+«Je vous prie néanmoins de ne pas ordonner qu'on lui coupe la tête, il
+n'a pas tué; exigez seulement qu'on le fasse ramer aux galères.»
+
+Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut condamné à trois mois
+de prison à Bicêtre.
+
+Ici il nous semble intéressant, avant de suivre notre célèbre sourd-muet
+dans sa modeste existence, de compléter le tableau de ses premières
+impressions et de ses premiers chagrins, tracé par lui-même, en réponse
+à une demande qui lui avait été adressée sur ce sujet:
+
+
+«Je suis né à Semens, canton de Saint-Macaire, département de la
+Gironde.
+
+«Mon père est mort en janvier 1791; ma mère vit encore.
+
+«Nous étions six sourds-muets dans notre famille, trois garçons et trois
+filles.
+
+«Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis resté dans mon pays
+sans recevoir aucune espèce d'instruction; _j'étais dans les ténèbres_.
+
+«J'exprimais mes idées par des signes manuels ou des gestes, dont
+j'usais pour correspondre avec mes parents, avec mes frères ou soeurs,
+et qui étaient bien différents de ceux des sourds-muets instruits. Les
+étrangers ne me comprenaient pas, quand je leur exprimais ainsi mes
+idées, mais les voisins me comprenaient assez.
+
+«Je voyais des boeufs, des chevaux, des ânes, des porcs, des chiens,
+des chats, des végétaux, des maisons, des champs, des vignes, et, après
+avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais bien.
+
+«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant, je ne savais ni lire ni
+écrire, je désirais lire et écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons
+et de jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y suivre et
+j'en étais très-jaloux.
+
+«Je demandais à mon père, les larmes aux yeux, la permission d'aller à
+l'école; je prenais un livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer
+mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme pour sortir, mais mon
+père me refusait la permission que je lui demandais, en me faisant signe
+que je ne pourrais jamais rien apprendre parce que j'étais sourd-muet.
+
+Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce volume pour le lire;
+mais je ne connaissais ni les lettres, ni les mots, ni les phrases, ni
+les périodes. Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles,
+demandant avec impatience à mon père de me les déboucher.
+
+«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède. Alors je me désolais. Un
+jour, je sortis de la maison paternelle, et j'allai à l'école sans en
+prévenir mon père: je me présentai au maître et lui demandai par gestes
+de m'apprendre à lire et à écrire, il me refusa durement et me chassa:
+ce qui me fit beaucoup pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais
+souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans; j'essayais tout
+seul de former, avec une plume, des signes d'écriture.
+
+«Dans mon enfance, mon père me faisait faire, matin et soir, mes prières
+par gestes; je me mettais à genoux, je joignais les mains et je remuais
+les lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient Dieu.
+
+«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est le créateur du ciel et
+de la terre. Dans mon enfance, j'adorais le ciel, parce que ne voyant
+pas Dieu, je voyais le ciel.
+
+«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si je ne m'étais pas fait
+moi-même. Je grandissais; mais si je n'avais connu mon instituteur,
+l'abbé Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon corps, car mon
+esprit était très-pauvre. En grandissant, j'aurais continué à croire que
+le ciel était Dieu.
+
+«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas avec moi, ils me
+méprisaient; j'étais repoussé comme un chien.
+
+«Je m'amusais tout seul à jouer au mail, au sabot, ou à courir juché sur
+des échasses.
+
+«Je connaissais les nombres avant mon instruction; mes doigts me les
+avaient appris. Je ne connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes
+doigts, et quand le nombre dépassait _dix_, je faisais des _koches_ sur
+un morceau de bois.
+
+«Dans mon enfance, mes parents me faisaient quelquefois garder un
+troupeau, et souvent ceux qui me rencontraient, touchés de ma situation,
+me donnaient quelque argent.
+
+«Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui passait, me prit en
+affection, me fit venir chez lui et me donna à manger et à boire.
+
+«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de moi à l'abbé Sicard,
+qui consentit à se charger de mon éducation.
+
+«Le monsieur en question écrivit à mon père, qui me montra sa lettre,
+mais je ne pus pas la lire.
+
+«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle contenait; ils
+m'apprirent que j'irais à Bordeaux. Ils croyaient que c'était pour
+apprendre à être tonnelier. Mon père me dit que c'était pour apprendre à
+lire et à écrire.
+
+«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque nous y arrivâmes,
+nous allâmes visiter l'abbé Sicard que je trouvai très-maigre.
+
+«Je commençai à former des lettres avec les doigts. Au bout de quelques
+jours, je pus écrire un certain nombre de mots.
+
+«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs mots; dans
+l'espace de six mois, je sus écrire quelques phrases. Dans l'espace d'un
+an, j'écrivis bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, j'écrivis
+mieux et je répondis bien aux questions que l'on me faisait.
+
+«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec l'abbé Sicard, quand
+je partis avec lui pour Paris.
+
+«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu comme les
+_entendants-parlants_.
+
+«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès, si un sourd-muet ne
+m'avait inspiré une grande crainte qui me rendait malheureux.
+
+«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit que ceux qui n'avaient
+jamais été malades depuis leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et
+que ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux.
+
+«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien malade depuis mon âge de
+raison, je crus longtemps que je ne pourrais vivre vieux, et que je
+n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, ni
+cinquante ans.
+
+«Ceux de mes frères et soeurs qui n'avaient jamais été malades depuis
+leur naissance sont morts depuis qu'ils ont commencé à l'être.
+
+«Mes autres frères et soeurs qui avaient été souvent malades se sont
+rétablis.
+
+«Sans mon absence de toute maladie et la croyance où j'étais que je ne
+pourrais pas vivre vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu
+aussi savant qu'un véritable entendant-parlant.
+
+«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je n'aurais pas craint la mort,
+et j'aurais été toujours heureux.»
+
+Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs personnes: «Mon cher
+Massieu, avant toute instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui
+se regardaient et remuaient les lèvres?
+
+«Je croyais, répondit-il, qu'ils _exprimaient des idées_.
+
+«_D._ Pourquoi croyais-tu cela?
+
+«_R._ Parce que je m'étais souvenu qu'on avait parlé de moi à mon père
+et qu'il m'avait menacé de me punir.
+
+«_D._ Tu croyais donc que le mouvement des lèvres était un moyen de
+communiquer les idées?
+
+«_R._ Oui.
+
+«_D._ Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lèvres pour nous communiquer
+les tiennes?
+
+«_R._ Parce que je n'avais pas assez regardé les lèvres des parlants,
+et qu'on m'avait dit que _mes bruits étaient mauvais_. Comme on
+m'assurait que mon mal était dans les oreilles, je prenais de
+l'eau-de-vie, j'en versais dans l'une et dans l'autre et je les bouchais
+avec du coton.
+
+«_D._ Savais-tu ce que c'était qu'entendre?
+
+«_R._ Oui.
+
+«_D._ Comment l'avais-tu appris?
+
+«_R._ Une parente entendante qui demeurait dans notre maison m'avait dit
+qu'elle voyait avec les oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec
+les yeux, lorsque cette personne venait visiter mon père.
+
+«Les entendants voient la nuit avec les oreilles les personnes qui
+marchent près d'eux.
+
+«Le _marcher nocturne_ distingue les personnes et dit leur nom aux
+entendants.»
+
+On voit, par le style de ces réponses, qu'il a fallu les copier et les
+conserver exactement pour les transmettre au public.
+
+«A quoi pensiez-vous, lui demanda la même dame, pendant que votre père
+vous faisait rester à genoux?
+
+--«Au ciel.
+
+--«Dans quelle intention lui adressiez-vous une prière?
+
+--«Pour le faire descendre de nuit sur la terre, afin que les herbes que
+j'avais plantées crussent, et pour que les malades fussent rendus à la
+santé.
+
+--«Était-ce des idées, des mots, des sentiments dont vous composiez
+votre prière?
+
+--«C'était le coeur qui la faisait, je ne connaissais encore ni les
+mots, ni leur valeur.
+
+--«Qu'éprouviez-vous alors dans le coeur?
+
+--«La joie, quand je voyais que les plantes et les fruits croissaient;
+la douleur, quand je voyais leur _endommagement_ par la grêle, et que
+mes parents malades ne guérissaient pas.»
+
+Son père lui avait montré une grande statue dans l'église de son
+village; elle représentait un vieillard à longue barbe, tenant un globe
+dans sa main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus du
+soleil.
+
+«Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le boeuf, le cheval, etc.?
+
+--«Non, et pourtant j'étais bien curieux de _voir naître_: souvent
+j'allais me cacher dans les fossés pour attendre que le ciel descendît
+sur la terre afin d'assister à la naissance des êtres; je voulais bien
+voir cela.
+
+--«Quelle fut votre pensée lorsque M. Sicard vous fit tracer, pour la
+première fois, des mots avec des lettres?
+
+--«Je pensais que les mots étaient les images des objets que je voyais
+autour de moi; je les apprenais de mémoire, avec une vive ardeur. Quand
+j'avais lu le mot _Dieu_, et que je l'avais écrit à la craie sur
+l'ardoise, je le regardais très-souvent, car je croyais que Dieu causait
+la mort et je la craignais beaucoup.
+
+--«Quelle idée aviez-vous donc de la mort?
+
+--«Je pensais que c'était la cessation du mouvement, de la sensation, de
+la _manducation_, de la tendreté de la peau et de la chair.
+
+--«Pourquoi aviez-vous cette idée?
+
+--«J'avais vu un mort.
+
+--«Pensiez-vous que vous deviez toujours vivre?
+
+--«Je croyais qu'il y avait une terre céleste et que le corps était
+éternel.»
+
+On se rappelle combien de fois les définitions de Massieu ont électrisé
+l'assemblée qui se pressait autour de son illustre maître et comment,
+volant de bouche en bouche, elles ont fait le tour du monde.
+
+_Reconnaissance_ définie, entre autres, _la mémoire du coeur_.
+
+Pourtant, cette définition donnée par Massieu n'est point, selon nous,
+parfaite, puisqu'on peut dire avec non moins de fondement de la _haine_
+qu'elle est également la mémoire du coeur. Ah! si le sourd-muet avait
+ajouté: _d'un coeur honnête!_ à la bonne heure!
+
+En dépit de la froide logique, cet élan de l'âme de Massieu n'en fut pas
+moins applaudi à outrance et il a même passé en proverbe.
+
+On remarqua aussi sa définition de _la difficulté_: c'est une
+_possibilité avec obstacle_.
+
+Interrogé en 1815 sur le meilleur gouvernement, il répondit sans
+hésiter: c'est le gouvernement paternel.
+
+N'eût-on pas dit que, dans l'état des choses d'alors, la prudence était
+venue jusqu'à lui se mettre de moitié avec la confiance?
+
+«Quelle différence, lui demanda-t-on un jour, faites-vous entre Dieu et
+la nature?
+
+--«Dieu, répondit-il, est la tête invisible de l'univers, la main
+mystérieuse du monde, le moteur de la nature, le créateur du ciel et de
+la terre, le soleil de l'éternité, le premier être, l'être suprême,
+l'être par excellence, le seul grand, le seul puissant, le _Très-Haut_.
+
+«Il a été le créateur de toutes choses.
+
+«Les premiers êtres sont sortis de son sein. Il leur a dit: vous ferez
+les seconds; vous en produirez d'autres, mes volontés sont des lois;
+l'ensemble de mes lois, c'est la nature.»
+
+Voici les réponses qu'il fit aux trois questions suivantes:
+
+«Qu'est-ce que Dieu et l'éternité?
+
+«Dieu est l'être nécessaire, l'horloger de la nature, le machiniste de
+l'univers et l'âme du monde.
+
+«L'éternité est un jour sans hier ni lendemain.»
+
+Quelques personnes, ayant voulu l'embarrasser, lui demandèrent ce que
+c'est que l'ouïe.
+
+«C'est, répondit-il immédiatement, _la vue auriculaire_.
+
+--«Quelle distinction faites-vous entre un conquérant et un héros? lui
+demanda une dame d'esprit.
+
+--«Les armes, les soldats font le conquérant: le courage du coeur fait
+le héros. Jules César était le héros des Romains; Napoléon est le héros
+de l'Europe.»
+
+Qui ne devait être frappé du contraste que formaient ces définitions si
+profondes, si élevées de notre sourd-muet avec son style épistolaire et
+sa conversation familière? Ce qui ressort de l'un et de l'autre, c'est
+que Massieu resta toujours enfant[25] dans sa manière de voir. D'où plus
+d'une personne a conclu, à tort, du particulier au général, qu'un
+individu atteint de la même infirmité ne peut jamais atteindre à la
+supériorité de tel ou tel parlant instruit.
+
+Peut-être était-ce la faute du maître qui, jaloux, avant tout, dans son
+intérêt, de faire briller son élève, avait cru devoir négliger de porter
+toute son attention sur un point aussi important. Ne dépendait-il pas,
+en effet, de lui d'abaisser de plus en plus la barrière qui s'élève,
+sous ce rapport, entre le sourd-muet et celui qui est doué de la
+plénitude des sens?
+
+Ne croirait-on pas que Massieu dut avoir quelque sentiment de sa
+faiblesse relative pour emprunter la plume d'un de ses premiers élèves,
+bien jeune alors, mais plus heureusement formé, depuis, par un autre? Il
+avait à recommander à la bienveillance du Préfet du département du Nord,
+non-seulement une jeune sourde-muette qu'il désirait faire admettre à
+l'Institution des sourds-muets d'Arras, mais encore une pauvre enfant
+qu'il avait eu l'occasion de présenter à ce fonctionnaire[26].
+
+A l'époque où, encore sur les bancs de l'école, nous demandions à
+Massieu s'il nous serait possible d'essayer de lire Voltaire, il nous
+répondit en branlant la tête: Cet écrivain est trop difficile pour qu'un
+sourd-muet, quelle que soit d'ailleurs sa capacité, puisse se flatter de
+réussir jamais à le comprendre. Un tel arrêt nous effraya tellement que
+nous renonçâmes, dès lors, à la poursuite de ce qu'il croyait devoir
+appeler une chimère, et c'eût été pour toute notre vie peut-être, si
+heureusement un professeur plus capable n'était venu nous désabuser là
+dessus. Ah! nous n'en finirions point, si nous avions à exposer ici les
+opinions plus ou moins bizarres dont nos pauvres têtes étaient coiffées
+sur d'autres points!
+
+Si Bébian, dans son _examen critique de la nouvelle organisation de
+l'enseignement dans l'Institution des sourds-muets de Paris_, n'a pu
+s'empêcher de s'écrier que le célèbre sourd-muet M....., ce grand
+improvisateur de réponses aux exercices publics de l'abbé Sicard, ne
+comprenait pas _l'Ami des enfants de Berquin_; ça été pour montrer par
+cet exemple, entre autres, que rien n'est indispensable à quiconque veut
+se charger de l'éducation d'un enfant sourd-muet, comme de savoir tirer
+avantage de la richesse, de l'énergie, de l'élégance, de la flexibilité
+du langage mimique, et que, grâce à ce puissant instrument, soutenu de
+l'étude philosophique de la langue, on peut expliquer et traduire aux
+sourds-muets un prosateur ou un poëte, quel qu'il soit. Il va sans dire
+que la lecture et la conversation écrite suffisent, jusqu'à un certain
+point, pour balancer les désavantages de leur position, vis-à-vis des
+enfants ordinaires. C'est donc outrager le langage des gestes que de
+prétendre relever cette infériorité apparente pour lui en faire porter
+la peine.
+
+Dans le cours de mon long professorat, j'ai eu l'occasion de me
+convaincre de plus en plus de la grande influence que l'emploi mieux
+entendu de la mimique est capable d'exercer sur le développement tant
+intellectuel que moral de nos jeunes élèves. N'est-ce pas, d'ailleurs,
+un argument péremptoire contre l'absurde prétention de lui substituer la
+prononciation artificielle, si ce n'est pour restreindre cette dernière
+comme un complément secondaire à ceux de ces rares infortunés qui y
+montrent certaines dispositions?
+
+Il ne suffit pas que le maître soit instruit, il faut surtout qu'il
+sache si bien manier le langage particulier de l'élève, que celui-ci
+puisse saisir, à première vue, toutes les nuances de la pensée et toutes
+les délicatesses du sentiment.
+
+A ce propos, qu'il nous soit permis de citer ici le passage suivant du
+discours de réception prononcé à l'Académie française par Mgr l'évêque
+d'Hermopolis, le jour où il fut reçu à la place laissée vacante par la
+mort de l'abbé Sicard (le 18 novembre 1822):
+
+«Avant l'abbé de l'Épée, on n'ignorait pas que l'homme, par des signes
+divers, plutôt inspirés par un instinct naturel que découverts par la
+réflexion, peut exprimer ses sentiments et ses pensées. La physionomie
+étant, en particulier, le miroir de l'âme, qui de nous n'a pas senti
+quelquefois le pouvoir d'un geste, d'un regard, de quelques larmes,
+d'une inflexion de voix, d'une posture suppliante? N'est-ce pas de tout
+cela que se compose dans l'orateur cette éloquence du corps, que les
+anciens mettaient, avec raison, au-dessus de celle des paroles?
+L'histoire a conservé le nom d'un célèbre Romain qui, par sa pantomime
+d'une vérité frappante, rendait fidèlement tout ce qu'il y avait de plus
+noble, de plus délicat, de plus varié, de plus nombreux dans les
+périodes de Cicéron.»
+
+Ah! que n'eût pas dit encore cet illustre prélat, s'il avait été plus à
+portée de découvrir les profondeurs d'un art qui peut être une énigme
+pour la plupart, et dont les prérogatives ne le cèdent pas toutefois à
+celles de la parole. Ces deux dons également merveilleux ne sauraient
+s'expliquer qu'en les faisant descendre immédiatement du ciel.
+
+On remarquait, du reste, autant de simplicité et d'originalité dans les
+habitudes de Massieu que dans ses expressions. A considérer son
+extérieur, on eût dit un étranger au monde civilisé, quoiqu'à la vérité,
+il eût fréquenté les sociétés les plus choisies et approché les plus
+hauts personnages, jusqu'à des souverains. L'abandon et la naïveté du
+jeune âge semblaient identifiés à sa personne. Il ne savait rien cacher
+à ses jeunes camarades. _Il allait jusqu'à leur faire part de ses
+anxiétés_; il les consultait non-seulement sur ses goûts, mais sur ses
+affaires les plus sérieuses.
+
+Il avait une passion si enfantine pour les montres, les cachets, les
+clefs dorées, qu'on le voyait porter sur lui jusqu'à quatre de ces
+petites horloges. Il les regardait à tout moment, et les faisait admirer
+aux personnes qu'il rencontrait.
+
+Quant aux livres, il en achetait dans tous les quartiers; il en
+emportait dans ses poches, sous son bras, entre ses mains, et après les
+avoir montrés à tout le monde, il allait les troquer pour d'autres. Il
+essuyait sans sourciller les brocards que l'on se permettait contre lui.
+Ce n'est pas néanmoins qu'il abdiquât une certaine brusquerie, quand il
+se voyait piqué au vif.
+
+Au reste, il compensait ces légers défauts par mille qualités
+estimables. Il était fidèle à l'amitié; il ne se souvenait que des
+services qu'on lui avait rendus; sa reconnaissance pour l'abbé Sicard ne
+se démentit jamais. «Lui et moi, disait-il, nous sommes deux barres de
+fer forgées ensemble.»
+
+Il se montra calme et résigné en apprenant que son cher maître, sur le
+point de mourir, ne laissait pas de quoi lui rendre, à lui Massieu, le
+fruit de trente années de traitement comme fonctionnaire, ainsi que nous
+l'avons dit.
+
+Plus d'un an s'était écoulé depuis la perte du respectable directeur,
+que son élève de prédilection fut forcé de quitter son poste pour aller
+recevoir l'hospitalité généreuse que lui offrait à Rodez l'abbé Perier.
+Ce fut, sans doute, sur les instances de ce dernier que Massieu
+consentit à unir son sort à celui d'une parlante de cette ville, dont il
+eut deux enfants doués de tous leurs sens.
+
+A la mort de l'abbé Perier qui, appelé à Paris par le gouvernement,
+l'avait laissé à la tête de son école, il fut réclamé en 1831, malgré le
+désir que le Conseil municipal du chef-lieu de l'Aveyron avait eu de le
+conserver, par un riche libraire de Lille, M. Vanackère qui, pendant son
+séjour dans cette ville, lui avait témoigné sans cesse une affection
+particulière. Massieu s'y était rendu vers 1820 pour développer en
+public l'art d'instruire ses compagnons d'infortune et avait emporté, en
+revenant à Paris, un si doux souvenir de l'accueil sympathique qu'il y
+avait reçu, qu'il fixa son choix sur cette ville.
+
+On pensait à lui confier la direction d'une école de sourds-muets,
+fondée en 1835 au moyen des libéralités des âmes charitables. Comptant à
+peine une dizaine d'élèves, elle ne tarda pas à recevoir tous ceux qui
+étaient épars dans les villes et les campagnes du département. Leur
+nombre qui s'élevait, dès 1839, à quarante, s'accroissant toujours
+depuis, força l'Administration d'adjoindre à leur asile une maison
+voisine.
+
+Une institutrice parlante secondait le directeur dans l'enseignement des
+jeunes filles qui recevaient, en outre, des leçons d'ouvrages à
+l'aiguille, et étaient initiées à tous les devoirs de l'économie
+domestique.
+
+Plusieurs ateliers furent créés en faveur des garçons qui pouvaient se
+livrer à diverses professions, suivant leur aptitude et le choix de
+leurs parents.
+
+L'Institution était placée sous l'inspection et la surveillance d'une
+commission nommée par le Préfet et présidée par le maire de la ville.
+
+M. Vanackère père, l'un des membres de la commission, fut pour le
+directeur un guide, un appui, un conseil, tant que l'administration
+matérielle de la maison lui fut confiée.
+
+Cet établissement est une conquête qui fait honneur au département du
+Nord et à son chef-lieu, connu, entre toutes les villes de France, pour
+une de celles où la charité s'exerce avec le plus de ferveur et
+d'intelligence.
+
+Massieu jouissait, en outre, d'une modique pension sur l'État et de
+quelques subsides du département.
+
+Deux fois un habile orateur voulut bien prêter aux exercices publics de
+l'Institution l'appui de son éloquence, en traçant à l'auditoire le
+tableau de la situation de ces êtres si intéressants par cela même que
+la nature les a maltraités; il lui montra les abbés de l'Épée et Sicard
+renversant, d'une main hardie, mais sûre, cette barrière élevée, depuis
+tant de siècles, par un préjugé humiliant entre ces malheureux et le
+reste de la société, les rétablissant dans leur dignité de citoyens et
+de chrétiens, admirablement servis eux-mêmes par la science
+philosophique et l'amour de l'humanité......
+
+On aurait voulu entendre un nouveau discours de ce brillant orateur sur
+un sujet qu'il possédait si bien et qu'il traitait sans l'épuiser....
+C'était M. le docteur Leglay, archiviste général du département, qui
+faisait partie de la commission de surveillance de l'établissement.
+
+Pour mettre nos lecteurs à même de juger s'il a été, dans cette
+circonstance, le digne interprète de ses collègues, nous sommes heureux
+d'extraire les passages les plus remarquables de l'allocution du docteur
+à la foule choisie qui se pressait, dans le mois de septembre 1836,
+autour de ces infortunés, sur la tête desquels allaient descendre les
+couronnes décernées au travail et à la bonne conduite:
+
+«Le malheur est toujours une chose sacrée, comme disaient les anciens,
+mais c'est surtout le malheur, uni à l'innocence, qui est digne d'un
+religieux respect. Une jeune fille disgraciée de la nature, un faible
+enfant que la douleur fait crier avant qu'il sache ce que c'est que la
+douleur, un pauvre insensé qu'on outrage dans la rue, et qui s'enfuit
+en pleurant ou en riant, voilà des êtres devant lesquels je voudrais
+m'incliner; ils me semblent marqués au front d'un caractère divin, je
+suis porté à croire que Dieu, leur père et le nôtre, les a envoyés gémir
+et souffrir parmi nous pour éprouver ou plutôt pour nourrir cette pitié
+sainte qui siége dans le sanctuaire le plus intime du coeur.»
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+«Vous tous qui savourez à chaque instant l'ineffable jouissance de
+l'ouïe et de la parole; vous qui tressaillez de joie au chant d'un
+oiseau, au murmure du vent, au bruit de la cascade lointaine, et surtout
+aux accents toujours mélodieux d'une voix chérie; vous qui trouvez tant
+de bonheur à répandre vos pensées, vos émotions dans le sein de
+l'amitié, ou qui vous faites écouter d'un auditoire attentif et
+bienveillant, que dites-vous de ces enfants qui ne parlent ni
+n'entendent? Fils et frères déshérités, ils errent, ils traînent leur
+figure d'homme!.... Stupides étrangers[27] au milieu de leur propre
+famille, inquiets de ce qui se passe, de ce qui se dit; tristes et
+impatients de leur ilotisme, ils finissent par aller se jeter sur le
+sein de leur mère comme pour l'interroger. Elle les serre dans ses bras
+et elle pleure! Pauvre mère qui, comme Rachel, ne veut pas être
+consolée, mais qui envie peut-être le malheur de Rachel! Et en effet,
+Messieurs, c'est là une calamité pour laquelle les yeux n'ont pas assez
+de larmes, ni le coeur assez de tristesse.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+«Nous avons vu toutes ces jeunes âmes, naguère captives et enveloppées
+d'un ténébreux linceul, s'agiter sous les regards du maître afin de
+sortir de prison, faisant des efforts pour écarter et déchirer ce
+linceul, pour rompre la coquille et éclore enfin à la clarté du jour. Ce
+travail d'un second enfantement nous rappelait la doctrine des Indiens
+qui voient, dans le corps d'un animal, ou même dans le tronc d'un arbre
+et la tige d'une plante, des âmes exilées, reléguées, se heurtant contre
+les parois de leur prison vivante pour se frayer une issue et rentrer
+enfin dans le monde des esprits. C'est un beau spectacle, Messieurs, que
+d'assister à cette renaissance morale et intellectuelle, c'est un
+spectacle qui ferait couler des larmes délicieuses sur les joues de
+toutes les mères.
+
+«Messieurs, ces pauvres enfants, maintenant enrichis d'idées et
+d'expressions, savent tous que leurs bienfaiteurs, leurs protecteurs,
+leurs amis sont dans cette enceinte; leurs âmes énergiques et tendres
+comprennent le bienfait et éprouvent la reconnaissance; ils ont _la
+mémoire du coeur_; mais que peuvent-ils faire pour vous le dire? Leur
+instituteur lui-même, cet homme dont le mutisme est si éloquent, ne
+saurait prendre la parole. Hélas! il ignore même en ce moment que je
+vous parle de lui: il m'écoute sans m'entendre; mais lui et ses enfants
+comptent sur moi; ils croient, ils supposent que j'ai la voix assez
+forte pour porter jusque dans vos âmes le tribut de leur amour
+reconnaissant. Ils me prêtent, sans doute, de belles et touchantes
+paroles.»
+
+Deux ans plus tard, un journal de la localité (_le Nord_) publiait des
+fragments des _mémoires_ de notre sourd-muet, nouvel et curieux
+échantillon de sa naïveté.
+
+Pour ne pas tomber dans des redites, peut-être ennuyeuses, nous avons
+supprimé les détails donnés par Massieu sur l'arrestation de son
+respectable maître et sur les moindres circonstances qui l'ont suivie
+et accompagnée, et nous nous sommes borné à extraire de cet écrit ce qui
+suit, comme paraissant de nature à exciter l'attention:
+
+«Le vendredi 23 novembre, le citoyen Alhoy, instituteur-adjoint des
+sourds-muets à la place de l'abbé Laborde, victime du 2 septembre 1792,
+nous conduisit à la Convention nationale; nous ne pûmes entrer dans la
+salle. Le jour suivant, nous fûmes admis dans l'Assemblée. Elle avait
+changé de président. Le citoyen Romme qui n'aimait pas Sicard ne voulut
+pas nous recevoir.
+
+«Le dimanche 25, il vint à l'Institution un commissaire de la Convention
+avec un prêtre assermenté. Le commissaire écrivit: _Vous importunez la
+Convention nationale; Sicard n'est pas patriote. Vous le réclamez en
+vain._ Je lui écrivis: _Nous n'irons plus à la Convention_. Le
+commissaire portait un bonnet rouge.
+
+«Vers la fin de novembre, un soir, la citoyenne Chevret, amie fidèle de
+l'abbé Sicard, vint me faire de vifs reproches. Je pleurai beaucoup.
+Elle m'écrivit: _Hélas! vous êtes ingrat._ Je passai une mauvaise nuit.
+J'étais fort triste.
+
+«Le lundi 2 décembre au matin, la citoyenne Chevret revint à
+l'Institution; elle nous présenta la pétition qu'elle avait faite au
+Comité de salut public; elle me pria de la signer. J'y consentis avec
+la plus vive satisfaction, et lui serrai fortement la main.
+
+«Le mercredi 4, je retrouvai avec bien de la joie toutes les fenêtres de
+l'abbé Sicard ouvertes, et la porte descellée. Pendant le souper, l'abbé
+Sicard parut. Nous quittâmes nos places, et courûmes l'embrasser en
+versant des larmes.
+
+«Au mois de juin, le perruquier de l'abbé Sicard m'annonça que j'étais
+dénoncé à la police, que j'allais être arrêté, que j'étais soupçonné
+d'être ennemi de la République et attaché au jeune roi Louis XVII, que
+je ne faisais que visiter de mauvais républicains, etc., etc.
+
+«Le mercredi 7 janvier 1795, nous allâmes nous présenter à la Convention
+nationale pour lui demander du pain. Nous obtînmes d'entrer dans la
+salle. Je fus nommé, par décret, répétiteur des Sourds-Muets de Paris.
+La Convention m'accorda une pension de 1,200 livres.
+
+«Au mois de septembre 1797, je fis une pétition pour réclamer Sicard,
+proscrit, au Conseil des Cinq-Cents, au Conseil des Anciens et au
+Directoire exécutif. Ils la rejetèrent.
+
+«Au mois de décembre, nous allâmes chez le général Bonaparte, qui
+demeurait rue de la Victoire; mais nous ne pûmes entrer. Nous
+attendîmes longtemps qu'on ouvrît la porte. On nous offrit du feu. La
+citoyenne Dufour, brave dame, avait fait elle-même une pétition au
+général en faveur de Sicard. Je tenais la mienne à la main. Nous allâmes
+réclamer Sicard au général. On ne voulait pas nous laisser entrer chez
+lui. Le général, trois jours après, envoya quelqu'un à l'Institution; je
+lui remis ma pétition.
+
+«Au mois de novembre 1799, le citoyen Regnault de Saint-Jean-d'Angely
+m'invita à manger la soupe chez lui, où je vis Sicard arriver. Je
+l'embrassai fort. Il me fit signe qu'il redevenait libre depuis la
+suppression du Directoire exécutif.
+
+«J'y vis le citoyen Joseph Bonaparte; je lui écrivis sur un chiffon de
+papier ce qui suit:
+
+
+ «Citoyen législateur,
+
+ «Je suis bien aise de faire votre connaissance. J'ai grande envie
+ de voir de près votre illustre frère. Ayez la bonté de le prier de
+ rendre le malheureux Sicard proscrit à moi et à mes compagnons
+ d'infortune. Je l'ai déjà dit, Sicard et moi, nous sommes unis
+ comme deux barres de fer forgées ensemble; je ne le quitterai
+ jamais.»
+
+«J'embrassai Joseph Bonaparte et Sicard à la fois. Je leur serrai la
+main.
+
+«Au mois de janvier 1800, le citoyen Lucien Bonaparte, ministre de
+l'intérieur, réintégra l'abbé Sicard à l'Institution nationale des
+sourds-muets.
+
+«Au mois de décembre 1801, à l'occasion de la machine infernale, nous
+allâmes avec notre tableau noir au palais des Tuileries, pour féliciter
+le premier Consul.
+
+«J'écrivis au premier Consul ce qui suit:
+
+
+ «Citoyen premier Consul,
+
+ «Nous avons l'honneur de vous témoigner que nous rendons mille
+ grâces à l'Être suprême de ce qu'il vous a sauvé de la machine
+ infernale, afin que vous fassiez notre bonheur.»
+
+«Ayant lu cela, le premier Consul me fit demander par l'abbé Sicard
+quand furent construites les pyramides d'Égypte. Je répondis que ce fut
+avant Jésus-Christ.
+
+«Au mois de février 1802, l'abbé Sicard me mena avec lui chez la mère du
+premier Consul, qui me fit signe qu'elle était mère de huit enfants.
+
+«Louis Bonaparte me fit la question suivante: Quelle est la personne que
+l'homme aime le plus au monde?»--Je lui répondis: «C'est son père,
+c'est sa mère à cause qu'ils sont les auteurs de ses jours.»
+
+«Sa soeur était au lit; je la trouvai semblable au premier Consul.
+
+«Au mois de mai, l'abbé Sicard me mena avec lui chez un grand seigneur,
+où je vis l'oncle maternel du premier Consul, le cardinal Fesch,
+archevêque de Lyon. Après dîner, ce prélat me fit la question suivante:
+«Qu'est-ce que la religion?»--Je lui répondis: «La religion est
+l'alliance entre Dieu et les hommes; le culte que nous rendons à notre
+créateur; la boussole de nos devoirs envers lui, envers nos semblables,
+envers nous-mêmes; l'accolade que les hommes donnent au créateur, comme
+celle que les enfants donnent à leur père.»
+
+«Au mois de juin, nous eûmes à la séance publique Jérôme Bonaparte et
+Eugène, beau-fils du premier Consul. On me fit la question suivante:
+«Quel est le plus intéressant des êtres de la nature?»--Je répondis:
+«_C'est le soleil._»
+
+«Au mois de décembre, un prince russe nous invita, l'abbé Sicard et moi,
+à dîner chez lui. Il me fit la question suivante: «Que pensez-vous de
+Bonaparte?»--Je lui répondis: «Je pense que Bonaparte peut être comparé
+à Jules César et à Alexandre, et que c'est le plus habile des généraux:
+il est véritablement roi sous le titre de premier Consul et l'instrument
+du peuple.»
+
+«Il me demanda: «A quoi peut-on comparer le son?»--Je répondis: «Quoique
+je n'en aie aucune idée à cause de ma surdité, je crois pouvoir le
+comparer à la couleur rouge.»
+
+L'aveugle Saunderson, de son côté, comparait la couleur rouge au bruit
+de la trompette.
+
+«Au mois de février 1805, nous eûmes, aux exercices, sa Sainteté le pape
+Pie VII qui me fit demander «ce que c'est que l'enfer.»--Je répondis:
+«L'enfer est le supplice éternel des méchants; un déluge de feu qui ne
+finit pas, et dont Dieu se sert pour punir ceux qui meurent en
+l'outrageant.»
+
+«Au mois de janvier 1815, nous eûmes la visite de la duchesse
+d'Angoulême. Elle me fit demander ce que je pensais de la musique.--Je
+lui répondis: «Quoique je sois dans l'impossibilité de l'apprendre, je
+crois que c'est l'art de recueillir les sons par le flux et le reflux,
+d'en faire un bouquet pour affecter agréablement les oreilles vivantes.
+Les miennes sont mortes; mes yeux les remplacent pour apprendre.»
+
+C'est en 1808 que le premier travail de Jean Massieu sortit de
+l'imprimerie de l'Institution des sourds-muets. En voici le titre:
+
+_Nomenclature ou tableau général des noms, des adjectifs énonciatifs,
+actifs et passifs et des autres mots de la langue française, selon
+l'ordre des besoins usuels et selon le degré d'intérêt des objets et de
+leurs qualités, dans leur classification naturelle et analytique, en
+français et en anglais; avec l'alphabet gravé des sourds-muets._
+
+Dès le principe, l'auteur n'avait eu d'autre intention que de mettre en
+ordre, pour son usage personnel, la nomenclature des noms des objets
+répandus dans la nature, de ceux des arts, des diverses fonctions, des
+usages des hommes réunis en société, ainsi que les mots employés à
+exprimer toutes les idées qui servent à modifier les êtres et les
+choses. Aux élèves qui le désiraient il distribuait son manuscrit par
+petits cahiers à mesure qu'il le rédigeait. Depuis, il fut sollicité
+non-seulement de l'augmenter, mais de le faire imprimer avec la
+traduction anglaise en regard.
+
+Nous ne devons ni ne pouvons le dissimuler, cet essai pèche par trop de
+détails inutiles, outre que l'ordonnance n'en est pas bien entendue.
+
+Toutefois, selon l'éditeur, cette première publication devait servir de
+fondement et de préambule à la seconde, _la Théorie des signes de
+l'abbé Sicard_, et au _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, troisième
+ouvrage destiné à compléter les deux autres en enseignant les moyens de
+mettre tous ces matériaux en oeuvre.
+
+Quelque temps avant la mort de l'abbé Sicard, Massieu nous annonça, dans
+un épanchement de joie, qu'il allait nous doter d'une grammaire
+nouvelle, qui devait, à l'en croire, faire faire un grand pas à notre
+enseignement. Effectivement, sous nos yeux, il apporta une persévérance
+extraordinaire à écrire cahiers sur cahiers et il nous les montrait au
+fur et à mesure. Autant que notre faible intelligence put, à cette
+époque, nous permettre d'associer un jugement motivé à cette besogne
+ingrate, ce n'était qu'un pêle-mêle de phrases, plus ou moins
+heureusement construites, faute d'une certaine régularité dans la
+disposition du sujet, dans le rapport philosophique, les points de
+départ et d'arrivée de l'instruction.
+
+Quoi qu'il en fût, nous préférâmes alors et depuis laisser notre
+opiniâtre travailleur se complaire dans les illusions de son innocent
+amour-propre, que de lui adresser la moindre observation sur une
+pareille matière. Sa bonne volonté suffisait pour l'excuser à nos yeux.
+
+Il était impossible que le directeur de l'École de Lille continuât
+désormais à prendre à l'enseignement une part aussi active qu'on avait
+paru l'espérer d'abord. Déjà on avait remarqué un affaiblissement
+sensible dans sa mémoire, jusque-là, étonnante. Le titre de directeur
+honoraire lui fut donné, et il le conserva jusqu'à sa mort. Les frères
+de Saint Gabriel et les soeurs de la Sagesse le soutenaient dans cette
+oeuvre de dévouement. Entouré d'attentions incessantes, on croira sans
+peine que sa retraite dut être paisible et heureuse.
+
+C'est le 23 juillet 1846 qu'il s'éteignit doucement dans sa
+soixante-quatorzième année à la suite de longues infirmités qui
+prenaient chaque jour un caractère plus alarmant. Le lendemain, eurent
+lieu ses obsèques à Saint-Étienne. Dans la foule qui suivait sa
+dépouille mortelle, on remarquait le maire de la ville et plusieurs
+membres du clergé. Les coins du poêle étaient tenus par MM. Richebé,
+Leglay, Defontaine et Vanackère, membres de la commission de
+surveillance de l'établissement, qu'accompagnaient les élèves
+sourds-muets des deux sexes.
+
+Au sortir de la ville, le cortége funèbre se dirigea vers l'église
+d'Esquermes, et de là vers le cimetière de cette commune.
+
+Au moment où les restes du défunt y furent déposés, M. Leglay prononça
+sur sa tombe un discours qui parut produire la plus vive impression sur
+toute l'assistance, car il résumait avec une noble simplicité la vie,
+les travaux et le caractère de celui qui venait d'être enlevé à son
+amitié.
+
+
+Voici quelques passages de cette allocution:
+
+ «Messieurs, s'écria-t-il d'une voie émue, après les paroles saintes
+ et consacrées que l'Église achève de faire entendre en fermant la
+ tombe qui est devant nous, je me suis demandé s'il était bien
+ convenable qu'une autre voix, une voix sans mission et sans
+ autorité osât s'élever, à son tour, dans cette enceinte
+ funèbre..... Oui, quand le prêtre a terminé son pieux ministère,
+ quand les chants de douleur et de consolation, de mort et
+ d'espérance ont cessé, l'amitié, jusque-là, recueillie et
+ silencieuse peut, ce nous semble, payer à celui qui n'est plus un
+ tribut public de regrets et d'hommages. Et puis, ces infortunés
+ enfants qui se pressent autour de nous, et dont plusieurs sans
+ doute voient la mort et son grave appareil pour la première fois,
+ ne s'attendent-ils pas que quelqu'un parlera ici pour eux? Massieu
+ lui-même n'a-t-il pas compté sur un filial et amical adieu à cette
+ heure suprême?
+
+ «Du reste, Messieurs, je serai bref. La vie de Jean Massieu se
+ compose de peu d'événements. Cet homme a été tout à la fois
+ glorieux et obscur; sa renommée fut grande et son existence
+ modeste. Tout le monde sait en France que l'abbé Sicard, illustre
+ instituteur des sourds-muets, eut un élève chéri que les éclairs de
+ son génie et la beauté de son âme ont rendu célèbre, mais qu'est
+ devenu ce sourd-muet si applaudi autrefois, si prôné partout;
+ comment cette intelligence éminente a-t-elle concouru au bonheur de
+ celui en qui Dieu l'avait mise? c'est ce dont on ne s'est guère
+ informé, et ce que beaucoup ignorent.
+
+ «Jean Massieu a raconté lui-même sa vie dans un écrit de quelques
+ pages. Cet opuscule remarquable par la naïveté de la pensée et par
+ l'étrange originalité du style sera peut-être publié un jour.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ «C'est à nous, Messieurs, qu'il a été donné d'accueillir, au déclin
+ de sa vie, cet homme dont le nom est si populaire, dont la gloire
+ est si douce. Attiré à Lille par l'amitié enthousiaste d'un de nos
+ honorables concitoyens, qui l'a précédé dans la tombe, il a trouvé,
+ d'une part, des compagnons d'infortune à soulager, c'est-à-dire à
+ instruire, et d'une autre, des sympathies généreuses, un concours
+ universel; prêtres, magistrats et citoyens lui ont tendu une main
+ amie. Quelques-uns ont pris la chose à coeur, et l'école des
+ sourds-muets s'est trouvée tout à coup constituée et florissante
+ sous la direction de Massieu.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ «Le même ami qui, des montagnes de l'Aveyron, l'avait fait venir à
+ Lille, lui assigna un autre rendez-vous encore: M. Vanackère a
+ voulu que Massieu vînt se coucher à côté de lui dans ce lit de la
+ sépulture. Voeu touchant, tu es accompli! Tombes des deux amis,
+ soyez sacrées et respectées à jamais sous la sauvegarde de la
+ religion et de la foi publique. Messieurs, notre célèbre sourd-muet
+ laisse après lui une famille qui n'a pour héritage que le nom et le
+ souvenir des vertus de Massieu; mais la ville hospitalière, qui a
+ ouvert au père ses bras affectueux, ne fermera aux enfants ni ses
+ bras, ni son coeur.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII ET DERNIER.
+
+LAURENT CLERC.
+
+ Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un
+ académicien auprès duquel il avait à remplir une commission du
+ respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux exercices
+ publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement
+ l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de ses
+ malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un d'eux,
+ graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. Appelé à
+ fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut (Amérique
+ du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il unit son sort à
+ celui d'une sourde-muette américaine qui lui donne six enfants,
+ tous entendants-parlants.--Réponse au préjugé qui paraît encore
+ régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages de Laurent Clerc
+ en France.--Ses documents sur l'origine et les progrès de son
+ école.--Ses anciens camarades et élèves lui offrent un dîner
+ d'adieu.--Sa correspondance avec l'auteur de ce livre.--Sa fin
+ aussi heureuse que sa vie, dans le Nouveau-Monde.
+
+
+A la Balme, près de Lyon, Laurent Clerc vint au monde en 1785, avec une
+triple infirmité: il était privé de l'ouïe, de la parole et de l'odorat,
+mais la nature l'en dédommagea amplement.
+
+Il n'avait pas encore atteint sa douzième année, qu'il fut admis à
+l'école de l'abbé Sicard. Ses progrès y furent si rapides dans toutes
+les parties de l'enseignement, qu'en 1807 le célèbre directeur voulut
+l'adjoindre, en qualité de répétiteur, à Massieu, que Clerc laissa
+bientôt fort loin derrière lui.
+
+Appelé, comme son émule, à soutenir la gloire de l'établissement, dans
+les séances publiques qui s'y donnaient au moins deux fois par mois, ses
+réponses furent accueillies souvent avec non moins de sympathie.
+
+Il avait, de plus, ce qui manquait à son frère d'infortune, des manières
+agréables, polies, engageantes et l'habitude de la bonne compagnie.
+C'était, sous ce rapport, l'opposé de son confrère; c'était ce que les
+Anglais appellent _a true gentleman_. Jamais on ne le vit tirer vanité
+de ses avantages, il se montrait, au contraire, prêt à faire valoir les
+qualités de son compagnon d'infortune, chaque fois que l'occasion s'en
+présentait.
+
+Un jour, l'abbé Sicard avait chargé Clerc de redemander à un de ses
+confrères de l'Académie française un livre qu'il lui avait prêté. Ce
+dernier voulant mettre à l'épreuve la réputation du messager, lui
+adressa questions sur questions relativement à la métaphysique. Frappé
+de la justesse de ses réponses, il finit par lui dire: «Ma foi,
+Monsieur, je vous admire!
+
+--«Qu'aurait-ce donc été, Monsieur, répondit notre jeune instituteur, si
+vous aviez vu Massieu?»
+
+Pour que le lecteur puisse juger s'il y a de l'exagération dans cet
+éloge de l'académicien, nous croyons devoir transcrire ici quelques-unes
+des définitions et réponses du sourd-muet.
+
+«_D._ Quelle différence y a-t-il entre _l'esprit_ et _la matière_?
+
+«_R._ L'esprit est une substance intellectuelle, capable de penser, de
+méditer, de réfléchir, de juger, de connaître, de raisonner, etc.
+
+«La matière est ce dont une chose est ou peut être faite. L'esprit n'a
+pas de matière, car l'esprit est tout pur, sans corps, sans étendue,
+sans forme, sans parties. Il est indivisible. La pensée, la méditation,
+le jugement, l'imagination, l'invention, la raison, tout cela est
+l'esprit même.
+
+«_D._ Y a-t-il quelque différence entre _la raison_ et _le jugement_?
+
+«_R._ La raison nous distingue des bêtes. Elle nous fait préférer ce qui
+est bon, et nous détourne de ce qui est mauvais.
+
+«Le jugement arrête notre esprit à deux choses qui s'accordent ou ne
+s'accordent pas, et nous invite à les examiner. Nous les examinons, nous
+les pesons dans la balance intellectuelle, et nous croyons que de ces
+deux choses l'une a raison et l'autre a tort. Nous prononçons, en
+conséquence, en faveur de la première, et condamnons la seconde. Voilà
+le jugement.
+
+«_D._ Qu'est-ce que _l'ingénuité_?
+
+«_R._ L'ingénuité est naturelle, franche, naïve, sans finesse, sans
+déguisement, sans détour dans les paroles comme dans les actions.
+
+«Les paysans, les gens de la campagne sont pour la plupart _simples_,
+parce que leur esprit n'a pas été cultivé.
+
+«Les enfants et les jeunes gens bien nés et bien élevés sont _ingénus_,
+parce que leur coeur n'a pas été corrompu.
+
+«_D._ Quelle différence trouvez-vous entre l'abbé de l'Épée et l'abbé
+Sicard?
+
+«_R._ L'abbé de l'Épée a inventé la manière d'instruire les
+sourds-muets, mais il avait laissé à désirer; l'abbé Sicard l'a beaucoup
+perfectionné, mais, s'il n'y avait pas eu l'abbé de l'Épée, il n'y
+aurait pas eu l'abbé Sicard.
+
+«_D._ Les sourds-muets sont-ils malheureux?
+
+«_R._ Ils ne le sont pas. Qui n'a rien eu, n'a rien perdu et qui n'a
+rien perdu, n'a rien à regretter.
+
+«Or les sourds-muets n'ont jamais entendu ni parlé; donc ils n'ont perdu
+ni l'ouïe, ni la parole et, par conséquent, ils ne peuvent regretter ni
+l'une, ni l'autre. Or qui n'a rien à regretter ne peut être malheureux,
+donc les sourds-muets ne sont ni ne peuvent être malheureux. D'ailleurs,
+c'est une grande consolation pour eux de pouvoir remplacer l'ouïe par
+l'écriture et la parole par les signes.»
+
+Dans une soirée donnée par un amiral anglais, aux environs de
+_Cavendish-Square_, une jeune dame ayant témoigné à Clerc le désir de
+connaître le parallèle qu'il pourrait établir entre les Anglaises et les
+Françaises.
+
+«Mesdames les Anglaises, répondit-il, sont généralement grandes, belles,
+bien faites. La beauté de leur teint est surtout remarquable; mais, je
+leur en demande pardon, généralement aussi elles manquent de grâce, de
+tournure, d'élégance. Si, quant à la taille et à la régularité des
+traits, elles l'emportent sur les Parisiennes, combien ne leur
+sont-elles pas inférieures pour la mise et les façons?»
+
+Interprète des sentiments des élèves de l'Institution à l'égard des plus
+hauts personnages qui venaient la visiter, témoin la duchesse
+d'Angoulême, la duchesse de Berry et bien d'autres, Clerc était aussi
+le secrétaire complaisant de ceux qui recouraient à sa plume facile,
+qu'on pouvait prendre souvent pour celle d'un parlant instruit.
+
+Un jour, un sourd-muet hongrois, ancien élève de l'Institution, fondée à
+Vienne par Joseph II d'après la méthode de l'abbé de l'Épée, étant venu
+à Paris dans l'espoir d'y trouver de l'ouvrage comme graveur, se
+présente à notre homme d'affaires, et lui confie le grand embarras dans
+lequel le jettent les dettes que lui a fait contracter son manque de
+travail.
+
+Le répétiteur va trouver l'abbé Sicard, et lui communique son dessein
+d'accompagner le malheureux artiste chez l'ambassadeur d'Autriche près
+la cour de France, pour l'entretenir de sa position.
+
+«Mais, objecte le directeur d'un air étonné, mon cher élève, comment
+vous y prendrez-vous pour vous mettre en relation avec le diplomate?
+
+--«Comment? répond Clerc, vous, mon cher maître, le grand instituteur
+des sourds-muets, vous me le demandez! Je n'aurai qu'à traduire par
+écrit en français à l'ambassadeur les signes de son pauvre compatriote.
+Certes, il est impossible qu'un envoyé à la cour de France ignore la
+langue française.
+
+A peine de retour d'Angleterre où, ainsi que Massieu, il avait
+accompagné, on se le rappelle, son maître chéri, il fut recherché par un
+jeune ministre protestant, M. Gallaudet, qui avait été délégué à Paris
+par le gouvernement des États-Unis pour s'y faire initier à la méthode
+de rendre les sourds-muets à la religion et à la société.
+
+Après avoir fréquenté pendant trois mois environ l'École, le nouveau
+disciple, aussi distingué par la pénétration de son esprit que par ses
+qualités personnelles, proposa à notre répétiteur de devenir son
+collaborateur dans l'autre hémisphère. Ce dernier accepte d'autant plus
+volontiers cette offre qu'il eut toujours bien de la peine à se
+contenter des faibles appointements attachés à son emploi.
+
+Il se rend donc en 1816, accompagné des regrets de toute la maison et de
+ceux en particulier de son directeur, avec le ministre protestant, à
+Hartford, État de Connecticut.
+
+Ce fut à partir de 1817 qu'il professa avec autant de succès que de
+persévérance jusqu'en 1858 dans l'_American asylum_ de cette ville,
+premier établissement fondé dans le Nouveau-Monde pour l'instruction des
+sourds-muets.
+
+Le 28 mai 1818, M. Gallaudet, à l'occasion des examens des élèves de
+cette école, lut devant le gouverneur et les deux Chambres de la
+législature un discours composé en anglais par notre compatriote.
+
+Il est aisé de comprendre la prodigieuse impression que produisit sur
+toute l'assistance la lecture du manuscrit du sourd-muet français, qui
+honorait son pays et l'humanité tout entière en faisant le sacrifice
+volontaire de ses goûts et de ses affections aux malheureux habitants de
+régions si lointaines, dans l'espoir que l'éternelle lumière
+réveillerait leur intelligence bornée, et transplanterait chez eux les
+principes vivifiants qui l'avaient métamorphosé lui-même.
+
+Il était impossible que l'abnégation dévouée de cet apôtre d'une
+nouvelle espèce n'excitât pas l'admiration des États assemblés. Dès le
+premier jour, ils s'empressaient de fournir aux dépenses urgentes d'une
+institution de sourds-muets.
+
+L'établissement prospérait à vue d'oeil, et il faut rendre aux
+fondateurs cette justice qu'ils secondaient merveilleusement les efforts
+de l'instituteur sourd-muet. Par l'aménité de son caractère, il s'était
+concilié non-seulement l'amitié de ses nouveaux _catéchumènes_, mais
+l'estime de ses collaborateurs et de tous ceux qui l'entouraient.
+
+Pour comble de bonheur, il obtint la main d'une jeune et aimable
+sourde-muette, issue de parents riches du pays, dont il eut six enfants
+tous entendants parlants (trois garçons et trois filles).
+
+A ceux qui lui demandaient comment une famille si nombreuse pouvait être
+élevée par un père et une mère, privés de l'ouïe et de la parole, il se
+contentait de répondre que, dans cette oeuvre, ni lui ni sa femme
+n'avaient jamais éprouvé le moindre embarras.
+
+«Lorsque, leur expliquait-il, mes enfants étaient au berceau, j'agitais
+une sonnette à leurs oreilles; ils se retournaient avec vivacité, la
+bouche souriante, et j'en concluais qu'ils n'étaient pas sourds et
+qu'ils ne seraient pas muets.»
+
+Avec quel bonheur le père et la mère ne se jetaient-ils pas dans les
+bras l'un de l'autre en pressant sur leur coeur les fruits de leur
+union! Et avec quel élan de reconnaissance ne levaient-ils pas au ciel
+leurs yeux mouillés de larmes de joie!
+
+M. Gallaudet épousa, à l'exemple de son adjoint, une sourde-muette
+américaine dont il eut bien à se louer, et devint père de huit enfants,
+qui tous entendaient et parlaient.
+
+Nous avons connu d'autres sourds-muets qui se faisaient parfaitement
+comprendre de leurs enfants en bas-âge, et qui en recevaient des
+réponses non moins claires au moyen du même langage. Comment un pareil
+miracle peut-il s'opérer? Les parents sourds-muets eux-mêmes ne savaient
+pas plus que nous s'en rendre compte.
+
+Les enfants qui apportent en naissant la même infirmité que leurs
+parents n'ont jamais été nombreux en aucun temps, ni dans aucun pays du
+globe. C'est ce qu'on peut aisément prouver par mille exemples puisés
+dans les statistiques des deux hémisphères.
+
+Nous croyons pouvoir nous contenter d'invoquer ici les renseignements
+fournis, en 1836, par le directeur de l'École de Hartford sur ce sujet
+intéressant. Ils constatent qu'il y a des familles dans lesquelles le
+père ou la mère, d'autres où l'un et l'autre sont sourds-muets, tandis
+qu'aucun sens ne manque à leur progéniture.
+
+Laurent Clerc revint au milieu de nous en 1820, en 1825 et en 1847. Dans
+son premier voyage, il avait à régler des affaires de famille avec un
+frère parlant, négociant à Lyon, mais il était désireux surtout de
+revoir ses amis.
+
+En 1825, d'après notre désir, il eut l'extrême obligeance de nous
+remettre quelques documents sur l'origine et les progrès de sa
+fondation.
+
+Au risque de nous répéter, nous devons à sa mémoire de transcrire ici
+tout son manuscrit sans nous permettre de rien changer à son français.
+On comprendra que certains anglicismes échappés à sa plume doivent être
+imputés à son long séjour dans sa nouvelle patrie[28].
+
+Les anciens camarades et élèves de Clerc ne voulurent pas le laisser
+retourner en Amérique sans lui offrir un banquet d'adieu. Au toast que
+je portai à sa santé, tant en mon nom qu'en celui des autres convives,
+il répondit tout ému qu'il emportait un doux souvenir d'une si belle
+journée, et qu'il nous donnerait, sans faute, de ses nouvelles.
+
+En effet, un bout de lettre de sa main, daté de New-York le 12 mai 1826,
+nous annonça son heureux débarquement après une traversée de
+trente-quatre jours. Seulement il avait eu un bien mauvais temps, un mât
+rompu et quelques voiles déchirées.
+
+Pour terminer cette notice trop incomplète, voici les dernières lignes
+que mon ancien maître me fit parvenir de Hartford le 23 juillet 1856:
+
+
+ «Mon cher Ferdinand,
+
+ «La dame qui te remettra ce billet est Mme Batler, accompagnée de
+ ses deux aimables demoiselles. Elles viennent passer quelque temps
+ en Europe, et je te prie de les recevoir de ton mieux. Son mari, M.
+ John Batler, était autrefois un des membres du conseil
+ d'administration de notre établissement.
+
+ Comme Mme Batler est une de nos meilleures amies, je l'ai invitée à
+ visiter l'Institution où j'ai été élevé; et, si la classe où je te
+ donnais des leçons existe toujours, je te prie de la lui montrer,
+ ainsi que la chambre que j'occupais et la place où je prenais mes
+ repas. Je désire enfin que tu lui fasses voir ma peinture, si elle
+ est toujours à la salle des exercices publics, et que tu lui
+ présentes nos autres professeurs sourds-muets. En agissant de la
+ sorte, tu obligeras beaucoup
+
+«Ton vieil instituteur,
+
+«LAURENT CLERC.»
+
+
+
+A partir de 1858, il jouit d'une modeste pension de retraite, ayant mis
+tous ses soins à assurer en bon père de famille le bien-être et
+l'avenir de ses enfants.
+
+Le 18 juillet 1869, il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois ans,
+emportant dans la tombe la reconnaissance et les respects de tous ceux
+qui avaient eu le bonheur de le connaître.
+
+
+
+
+NOTES
+
+NOTE =A.=
+
+ _Lettre de l'abbé Sicard, directeur des Sourds-Muets, du 3 novembre
+ 1791.... signée aussi de Haüy, directeur des Jeunes Aveugles, les
+ deux institutions étant alors réunies dans le même local._
+
+«Citoyen, d'après la manière dont j'ai été reçu lundi dernier au
+Directoire, je crois que je ne pourrais que nuire aux infortunés dont
+l'éducation m'est confiée en y reparaissant. Vous avez entendu qu'on m'a
+dit qu'il ne fallait pas parler au Directoire, qu'on devait lui écrire,
+et on a ajouté qu'_on n'y mettait de côté aucune affaire_. La pétition
+que j'ai rédigée y a été mise néanmoins tellement de côté, que les
+objets que l'instituteur des Aveugles et moi demandions ont été enlevés
+de l'église des Célestins. Ces objets étaient des ornements, des linges
+d'autel, etc. Car pour les monuments, tout le monde sait qu'il n'est pas
+possible de les emporter.
+
+«Mais, citoyen, pouvons-nous être témoins froids et indifférents de la
+dévastation du sanctuaire de notre église, et serons-nous encore des
+importuns, des fâcheux, quand nous réclamerons l'autorité du Directoire
+pour arrêter la rapacité de ceux qui viennent nous arracher jusqu'au
+pied des autels des objets de peu de valeur, dont l'enlèvement ne peut
+profiter à personne? A qui faut-il donc, citoyen, que nous nous
+adressions pour empêcher le pillage d'un temple que l'on confond mal à
+propos avec les églises supprimées? L'Assemblée nationale a mis, sous la
+surveillance du département, l'établissement des Sourds-Muets et des
+Aveugles-nés réunis. N'est-ce pas vous dire que le département est notre
+tuteur, que c'est lui qui doit protéger notre propriété, et nous venir
+en aide quand on nous dépouille, et qu'on nous vole?»
+
+SICARD, instituteur des sourds-muets.
+
+HAUY, instituteur des aveugles-nés.
+
+
+NOTE =B.=
+
+ _Sourds-Muets._ _Liberté._ _Égalité._
+
+Paris, le 4 pluviôse an IX de la République
+française une et indivisible.
+
+ _Le directeur de l'institution nationale des Sourds-Muets de
+ naissance au citoyen Dubois, préfet de la police de Paris._
+
+ «Citoyen préfet,
+
+«J'aurais quitté les intéressantes occupation qui remplissent ma vie
+pour suivre jusqu'à votre tribunal le citoyen Brylot que vous y avez
+mandé, si j'avais pu me flatter que votre entourage vous permettrait de
+me recevoir et de m'entendre. Mais vous aurez moins de peine à me lire
+puisque je vous enlèverai moins de temps.
+
+«Le citoyen Brylot que vous citez est le gouverneur d'un de mes élèves,
+sourd-muet, de Lisbonne, qui eût été victime des massacres du 2
+septembre, s'il ne s'y fût soustrait en obéissant à la loi de
+déportation, car celui qui le remplaçait dans mon institution a été
+égorgé à mes côtés, dans la prison de l'Abbaye.
+
+«L'exilé n'est rentré en France que pour venir reprendre sa place auprès
+de mes élèves, et c'est le sénateur Perregaux qui a obtenu du ministre
+de la police générale cet acte de justice que j'avais sollicité. Il
+devait se représenter deux mois après avoir fait preuve de soumission à
+la Constitution de l'an VIII. Il l'a négligé sur l'assurance du citoyen
+Perregaux qu'il pouvait être tranquille, et qu'il déposerait ses papiers
+entre les mains du ministre lui-même, pour terminer une affaire qui
+n'aurait pas dû en être une. Ces papiers ont été réellement remis dans
+les bureaux de ce haut fonctionnaire; et c'est au moment où le citoyen
+Brylot attendait cet acte de justice qu'on ne lui refusera pas quand on
+aura le temps de le lui rendre, qu'il est appelé auprès de vous. Il y va
+avec la confiance que doit inspirer à tous les innocents la réputation
+d'impartialité et de droiture dont vous jouissez.
+
+«Le sénateur Perregaux ne le laissera pas longtemps, sans doute, sans
+défense. C'est lui qui lui a inspiré une confiance qui lui a fait
+négliger une formalité essentielle, c'est lui sans doute qui ira se
+placer entre sa tête et le glaive de la loi, dont tous les bons citoyens
+se félicitent de vous voir armé. Je vous recommande mon ami qui va
+devant vous, accompagné de l'élève qui ne peut être séparé de son
+maître.
+
+«Salut et respect.
+
+«SICARD.»
+
+
+NOTE =C.=
+
+_Décret de l'Assemblée nationale du 2 septembre 1792, l'an quatrième de
+la Liberté._
+
+«Un secrétaire lit une lettre du citoyen Sicard, instituteur des
+sourds-muets, détenu à l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés; il dépose dans
+le sein de l'Assemblée le danger qui vient de menacer ses jours, le
+dévoûment héroïque du citoyen Monnot, horloger, qui a exposé sa vie pour
+le sauver, et la reconnaissance profonde qu'il professera éternellement
+pour son généreux libérateur.
+
+«L'Assemblée nationale reconnaît solennellement que le citoyen Monnot a
+bien mérité de la Patrie, et décrète qu'un extrait du procès-verbal lui
+sera envoyé.
+
+«Collationné à l'original par nous président et secrétaires de
+l'Assemblée nationale, à Paris, le 27 septembre 1792, l'an quatrième de
+la Liberté.
+
+HÉRAULT DE SÉCHELLES, président.
+
+«GOSSELIN, G. ROMME, secrétaires.»
+
+
+NOTE =D.=
+
+_Différence entre les mots_ sourd et muet _et_ sourd-muet.
+
+La dénomination de _sourd_ et _muet_ suppose deux incapacités
+distinctes, et n'étant pas une conséquence nécessaire l'une de l'autre;
+d'une part, l'incapacité d'entendre, occasionnée par la paralysie du
+nerf auditif ou par toute autre cause, de l'autre, l'incapacité absolue
+d'articuler la parole humaine, incapacité qui est le résultat
+physiologique de diverses causes; tandis que l'appellation de
+_sourd-muet_ renferme, au contraire, l'idée du rapport direct de la
+surdité au mutisme, de telle façon que celui-ci soit considéré alors
+comme la conséquence obligée de celle-là.
+
+D'après cette double considération, la dénomination de _sourds-muets_ a
+été adoptée pour les établissements qui leur sont consacrés.
+
+
+NOTE =E.=
+
+Paris, ce 20 ventôse, an VI de la République.
+
+_Administration
+des
+Sourds-Muets._
+
+_A mes Concitoyens!_
+
+«Je crois devoir vous annoncer que le gouvernement m'a nommé à la place
+de chef de l'institution nationale des Sourds-Muets de Paris; la même
+confiance qu'il m'a témoignée, j'espère la mériter un jour de votre
+part: je deviens le père de vos enfants, et, en cette qualité, je
+mettrai tous mes soins à vous remplacer dignement auprès d'eux. Père de
+famille moi-même, le sentiment de la paternité ne m'est pas étranger; et
+il est à présumer que je les traiterai comme je désirerais que l'on
+traitât les miens, si, pour leur éducation, j'étais forcé de les tenir
+éloignés de la maison paternelle.
+
+«Je vous prie instamment d'entretenir une correspondance directe avec
+moi; je me ferai toujours un devoir de vous communiquer tous les détails
+concernant leur physique et leur moral; je vous promets que mes
+collègues et moi, nous emploierons tous nos moyens à en faire, malgré
+leur infirmité, de bons fils et de bons citoyens.
+
+«Salut et fraternité.
+
+«_Signé_: ALHOY.»
+
+_P. S._ «Je vous prie instamment de m'accuser réception de cette
+lettre.»
+
+
+NOTE =F.=
+
+Paris, le 4 frimaire, an VI de la République française.
+
+ «_Au citoyen ......_
+
+«Ce que vous me dites avoir écrit à votre fils, mon cher citoyen, est
+infiniment raisonnable. Il ne faut adopter une religion qu'autant qu'on
+est convaincu qu'elle est la seule bonne. Les motifs humains ne doivent
+entrer pour rien dans un choix aussi important. L'autorité même d'un
+père devient ici nulle; car si le père est dans l'erreur, il n'a pas le
+droit de la commander à la conscience de son fils. Ces principes sont
+évidents et certainement convenus entre vous et moi.
+
+«Le citoyen Rey Lacroix[29] en est sans doute convaincu comme vous et
+moi, et ne mérite pas qu'on l'accuse d'avoir proposé un acte
+d'hypocrisie. Pourquoi a-t-il offert en mariage à votre fils sa jeune
+fille sourde-muette? C'est qu'il craindrait, en la donnant à un autre,
+qu'on ne la prît pour le bien qu'elle doit avoir, et il voudrait qu'il y
+eût entre les deux époux égalité d'infortune, pour que l'un n'eût rien à
+reprocher à l'autre, et que leur amour ne trouvât jamais dans leur
+infirmité un motif de refroidissement.
+
+«Quant à la religion, Rey Lacroix a pensé qu'il fallait aussi qu'elle
+fût la même à cause des dangers qui menacent l'union de deux personnes
+d'opinions diverses sur ce point qui revient à tous les moments de la
+vie.
+
+«En demandant à votre fils de suivre la religion catholique, il n'a pas
+cru lui demander ni de changer de religion, ni d'en adopter une
+contraire à ses idées.
+
+«1º Rey Lacroix savait qu'un sourd-muet, avant d'avoir reçu mes leçons,
+ne saurait avoir fait choix d'aucune religion, puisque personne ne peut,
+sans mes moyens, faire entrer une seule idée semblable dans de pareils
+esprits. Il regarde donc la tête et le coeur de votre fils comme une
+table rase sur laquelle nul n'avait pu graver encore aucune croyance
+semblable; et comme je professe la religion catholique, il s'imagine que
+ce serait celle que je lui enseignerais, quand je le croirais
+susceptible de recevoir de pareilles idées. Rey Lacroix n'a donc pu
+proposer aucun changement à quelqu'un qui n'était pas encore en état de
+choisir.
+
+«2º Il n'a pu proposer une croyance contraire aux idées de votre fils.
+Car quelles idées peut avoir un sourd-muet sur la religion, lui qui,
+avant que je lui en parle, ignore s'il en existe une, lui qui ne sait
+pas même s'il y a un Dieu; et qui, arrivé sur la terre quand tout est
+créé, ne sait pas, puisque personne n'a pu l'instruire, si tout ce qu'il
+voit n'a pas toujours été, sans que personne ait donné l'être à quoi que
+ce soit. Ainsi la religion chrétienne et romaine ne serait pas plus
+contraire aux idées de votre fils, qu'elle ne l'est aux idées des
+enfants des catholiques. Ce serait donc condamner un pareil être à
+n'avoir aucune religion que de le laisser maître d'en choisir une. Car,
+pour choisir, il faut comparer, pour comparer, il faut connaître, pour
+connaître, il faut étudier toutes les croyances. Or cette étude,
+très-longue et très-difficile pour tout homme, est à peu près impossible
+à un sourd-muet. Il faut choisir pour lui, et après avoir choisi, lui
+prouver que le choix est bon. C'est ce que j'aurais fait, si vous
+m'aviez laissé maître de l'éducation chrétienne de votre fils, et si
+vous ne lui eussiez pas expressément défendu tout acte de catholicisme;
+alors je lui aurais enseigné la religion chrétienne catholique,
+apostolique et romaine, qu'il aurait trouvée aussi bonne et aussi
+raisonnable qu'elle l'est pour moi qui l'étudie depuis l'âge de raison,
+et ainsi il aurait professé la religion que Rey Lacroix désirait qu'il
+eût pour épouser sa fille. Votre fils n'eût point embrassé cette
+religion pour se marier, mais parce que je la lui aurais enseignée; et
+il se serait marié parce qu'il eût été catholique.
+
+«Mais vous ne le voulez pas catholique. Eh bien! je respecterai vos
+volontés. Vous le désirez protestant. A vous de le pousser dans cette
+voie! Car ne connaissant que la croyance religieuse que je professe,
+vous ne pouvez exiger que j'entreprenne une tâche que désavouerait ma
+conscience. Au reste, la religion romaine et la religion protestante
+seraient pour lui sur la même ligne, et l'une ne contrarierait pas moins
+ses idées que l'autre, puisque toute religion contrarie nécessairement
+nos idées. Dites plutôt que vous tenez à ce qu'il ait votre religion,
+comme vous avez celle de votre père. Nous aurions la même, vous et moi,
+mon cher citoyen, si vos ancêtres avaient tous dit comme vous.
+
+«J'ai cru cette explication nécessaire pour votre satisfaction et pour
+l'acquit de ma conscience. Votre fils n'ira point à la messe puisque
+vous le lui défendez expressément. Vous lui dites que si, contre votre
+attente, on voulait _le forcer à y aller, il n'aurait qu'à vous l'écrire
+sur le champ_ (je copie vos propres expressions).
+
+«Soyez tranquille. La religion romaine n'est pas une religion de
+contrainte et de violence, comme certains de ses infortunés ennemis l'en
+accusent. Elle invite et ne force jamais. Ainsi votre fils n'aura pas à
+vous dénoncer le moindre acte de violence d'aucun de nous.
+
+«C'est M. Bonnefoux, un de mes adjoints, qui me remplace en ce moment.
+Il est aussi tolérant que moi. Il aime, comme moi, vos chers enfants
+dont nous sommes très-satisfaits.
+
+«Je m'occupe, à l'heure qu'il est, de faire apprendre la gravure à votre
+fils aîné. J'ai préféré pour lui cet état à celui d'imprimeur que je
+voulais d'abord lui donner, puisqu'il a déjà fait et qu'il continue à
+faire dans le dessin des progrès sensibles, et qu'il ne faut pas
+contrarier de si heureuses dispositions, ni courir risque que le temps
+qu'il a consacré à cette étude ne soit perdu. Quand l'éducation du frère
+puîné sera plus avancée, je l'occuperai à l'imprimerie. Nous en avons
+une dans la maison. Vous pouvez vous rassurer sur ma tendresse pour ces
+enfants qui sont devenus les miens. Ils ont un excellent caractère et
+annoncent assez par là que c'est d'une tige heureuse qu'ils sortent. Le
+père d'enfants aussi doux doit être un excellent homme. J'ai à la
+disposition du citoyen Damin les 66 francs que je vous dois pour les
+bas. Je les fournirai à mesure que les besoins des enfants l'exigeront.
+
+«Quant à moi, je ne suis pas _renfermé_, Dieu merci! Je me tiens
+seulement caché par prudence et par respect pour l'autorité supérieure,
+jusqu'à ce qu'on ait examiné mon affaire, qui cessera d'en être une,
+quand on pourra s'en occuper. Je continue de communiquer avec mon
+institution. Votre fils m'écrit, je lui réponds. Je vois tous les jours
+les citoyens Bonnefoux et Damin. Je vous remercie bien du tendre intérêt
+que vous me témoignez, et je vous prie de croire que mes sentiments pour
+vous et pour nos chers enfants ne changeront jamais, quoique nos
+opinions religieuses ne soient pas les mêmes.
+
+«J'ai causé avec un graveur de la proposition dont je vous entretiens à
+l'autre page. Il y a actuellement trop peu d'ouvrage pour un graveur par
+suite de l'abolition des armoiries, et cet état est trop long à
+apprendre pour qu'il y faille penser. On serait d'avis qu'il apprît à
+peindre en miniature ou à l'huile. C'est une étude de plusieurs années;
+et encore ne peut-on répondre que le jeune homme aura assez de talent
+pour gagner de sitôt sa vie à ce métier. En lui donnant l'état
+d'imprimeur, on risque de lui faire perdre tout ce qu'il a appris dans
+le dessin. Si vous avez à Nîmes des manufactures de soieries où il
+faille des dessinateurs, comme à Lyon et à Jouy, ce serait excellent. On
+y fait des bas, il pourrait apprendre à en faire. Mais voilà encore le
+dessin devenu inutile. Songeons cependant à lui donner une profession
+qui lui convienne dans sa partie, qui le fasse vivre et qui n'exige pas
+plusieurs années d'apprentissage. Car le décret de fondation de l'École
+des sourds-muets porte qu'après cinq ans révolus, on renvoie chez lui
+chaque élève. Je ne suis pas le maître de faire une exception. Il écrit
+toujours fort bien, mais sa vue est faible. Pesez tout cela dans votre
+sagesse, et faites-moi connaître vos intentions par votre prochaine
+lettre.
+
+«Je crois, tout bien examiné, bien pesé, que le métier de faiseur de bas
+serait celui qui lui conviendrait le mieux. Je vous ai tout dit
+là-dessus. C'est à vous de décider. Faites entrer dans votre calcul
+cette considération, que le jeune homme ne peut passer que cinq années
+dans l'établissement. Le décret est formel à cet égard.»
+
+
+NOTE =G.=
+
+ _Copie de deux lettres autographes inédites de l'abbé de l'Épée, ne
+ portant pas de signature, adressées à l'abbé Sicard, secrétaire du
+ Musée, et instituteur gratuit des sourds-muets, maison Saint-Rome,
+ à Toulouse (cachet de l'abbé de l'Épée, en cire rouge, presque
+ effacé)._
+
+Ces lettres ont été découvertes par le sourd-muet Griolet, de Nîmes,
+aussi connu des amateurs d'autographes que des numismates, dans la
+bibliothèque du Musée britannique, lors de son séjour à Londres, en juin
+1859, avec M. Rieu, de Genève, architecte de cet immense établissement.
+Elles se trouvaient dans une collection formée à Paris par feu Francis
+lord Egerton, à la fin du dernier siècle, et qu'il avait léguée, en
+1829, par testament, au _British Museum de Londres_.
+
+Le sourd-muet à l'obligeance duquel nous devons la communication de ces
+deux précieux documents, suppose qu'ils ont dû être donnés par l'abbé
+Sicard à lord Egerton.
+
+Livre Egerton, vol. VIII, nº 22, plut CLXVII. F. (_Note de M. Griolet_).
+
+«Ce 22 avril 1786.
+
+ «Monsieur et très-cher confrère,
+
+«J'ai l'honneur de vous envoyer mon _Dictionnaire des sourds-muets_ dans
+l'état d'imperfection où il se trouve, eu égard aux corrections, aux
+transpositions et aux additions que j'y ai faites à diverses époques.
+Vous me ferez plaisir de le faire copier et de me le renvoyer au plus
+tôt, parce que je n'en ai d'autre copie que celle de M. Muller, dont la
+plus grande partie des corrections n'est pas lisible.
+
+«Je tâcherai de mettre la dernière main à cet ouvrage, les vacances
+prochaines, si ma santé me le permet, et la Préface rendra compte des
+raisons qui m'ont fait supprimer un grand nombre de mots et de la
+manière dont on doit s'y prendre pour trouver l'explication de ceux qui
+sembleraient avoir besoin de plus grands détails dans les passages du
+Dictionnaire où ils se trouvent, mais qui, selon moi, seraient
+superflus.
+
+«J'ai tâché de le réduire autant qu'il m'a été possible, parce que je
+suis persuadé que cet ouvrage ne sera point de débit, et que je ne suis
+ni dans la disposition ni dans l'état d'en faire les frais; mais, d'un
+autre côté, je ne veux pas m'exposer aux reproches d'un imprimeur qui
+n'y trouverait pas son compte.
+
+«Je vous envoie en même temps les instructions que j'ai données aux
+sourds-muets dès le commencement, et que j'ai débarrassées des premières
+entraves à mesure que leur faculté de concevoir s'est développée; je
+n'en ai point pris copie, je n'ai pas eu assez de patience pour cela;
+chacune a été le fruit de ma réflexion en les dictant: et ce n'a été que
+sur les cahiers communiqués par des sourds-muets qu'on les a
+transcrites. Vous concevez combien il doit y avoir de défauts dans des
+instructions qui, chaque jour, n'étaient de ma part qu'une oeuvre
+d'improvisation, ayant d'ailleurs trop d'autres affaires pour pouvoir
+apporter à celle-ci la préparation convenable.
+
+«Je n'ai pas le temps de revoir ces différents cahiers; vous y trouverez
+sans doute: 1º des fautes d'orthographe; 2º des omissions; 3º peut-être
+même quelques contresens; mais tous ces défauts ne vous feront aucune
+impression. Je les ai fait copier par mon domestique (elles contiennent
+622 pages), en lui adjugeant un sol par page; je lui ai donné 31
+livres, et 3 livres qu'il avait dépensées pour le papier, cela fait en
+tout 34 livres. Si vous trouvez que je l'ai payé trop grassement, vous
+en diminuerez tout ce qu'il vous plaira, parce que je donne ce qu'il me
+plaît à mon serviteur que j'emploie, et personne n'est obligé de suivre
+mon exemple.
+
+«Vous vous en tiendrez donc, cher confrère, à faire écrire les 126 pages
+du _Dictionnaire_ qui sont également de son écriture et que je lui ai
+payées séparément, au prix que votre copiste vous demandera pour chacune
+de ces pages, et vous serez parfaitement quitte avec moi, parce que je
+n'ai pas dû faire la charité à vos dépens; mais surtout renvoyez-moi ce
+_Dictionnaire_ au plus tôt.
+
+«Vous ne sauriez, monsieur, faire apprendre trop promptement à vos
+jeunes élèves les conjugaisons des verbes et les déclinaisons des noms:
+je ne crois point que cette connaissance soit au-dessus de leur portée:
+il suffit qu'ils sachent seulement griffonner pour les appliquer tous
+les jours à ce genre de travail. En leur donnant un modèle très-bien
+écrit du verbe _porter_ dans ses personnes, ses nombres, ses temps, ses
+modes; et les obligeant à écrire chaque jour sur ce modèle quelqu'un ou
+quelques-uns des temps d'un autre verbe de la même conjugaison, vous
+serez étonné vous-même de la facilité avec laquelle ils suivront cette
+marche et exécuteront en même temps les signes de chacune des parties de
+ces verbes. Vous pouvez confier l'examen de leur travail journalier à
+quelqu'un de vos plus habiles, et cela n'exigera de lui que peu de
+minutes d'attention. Mais assurez-vous qu'ils soient bientôt en état de
+suivre vos leçons en répétant, je veux dire en faisant répéter devant
+eux cinq ou six fois de suite chaque demande et chaque réponse, et leur
+faisant faire les mêmes signes qu'ils auront vu faire aux autres. Nous
+avons de jeunes enfants qui s'en tirent assez bien de cette manière.
+
+«J'ai voulu vous écrire celle-ci de ma main lourde et tremblante; je me
+servirai toujours dans la suite de celle de mon domestique.
+
+«J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite considération, monsieur,
+
+ «V. T. h. et très-obéis. serv. ***.»
+
+ Ce 12 avril.
+
+
+Ce 20 décembre.
+
+ «Monsieur et très-cher confrère,
+
+«Causons un peu en tête à tête, comme il convient à deux instituteurs
+qui s'expliquent l'un avec l'autre sur la science qu'ils professent. A
+quelque endroit que j'ouvre un des volumes de ma Bible italienne, je la
+lis couramment en françois aux personnes présentes: je l'entends donc.
+Cependant s'il m'eût fallu composer moi-même en italien cette phrase que
+je viens de traduire si facilement, j'aurais eu besoin de mon
+dictionnaire pour y réussir. Il est donc plus aisé d'entendre une langue
+que d'avoir présents à l'esprit tous les mots qui la composent, et il
+est encore plus difficile de retenir l'orthographe de chacun de ces
+mots.
+
+«Je crois, monsieur, que nous devons être contents lorsque nos
+sourds-muets comprennent tous les mots que nous leur avons donnés sur
+leurs cartes, et que nous ne devons pas exiger qu'ils en retiennent
+l'orthographe. Il suffit qu'ils ne les confondent pas les uns avec les
+autres.
+
+«La plupart des femmes et des filles estropient la moitié des mots
+qu'elles écrivent, et cependant elles n'en confondent point la
+signification. Aussi ne se trompent-elles point sur nos phrases, quoique
+nous les écrivions autrement qu'elles. Contentons-nous, dans les
+commencements, de voir nos sourds-muets en savoir autant que toutes ces
+personnes. Où en serions-nous, s'il fallait que tous les enfants
+auxquels on fait apprendre les premiers éléments de notre religion
+sussent en orthographier tous les mots, et nous imaginerons-nous _qu'il
+n'en laiz autant pa parseu qu'il n'en lais peux pa egrirgore leu mau_.
+Quel doit être, monsieur, notre but avec les sourds-muets, c'est de leur
+faire comprendre et non de les faire écrire, c'est-à-dire, composer
+d'eux-mêmes. Vos enfants devroient déjà savoir plusieurs centaines de
+mots, comme ceux de M. Guyot, et il paraît qu'ils sont bien éloignés de
+compte. Vous martelez la tête de vos élèves pendant qu'il étend et
+développe les idées des siens. Vous prenez vous-même et vous leur donnez
+une peine totalement inutile pour leur apprendre une science que nous
+n'enseignons jamais à nos disciples, et qu'ils n'apprennent que par un
+usage quotidien. Tous ceux que vous avez vus chez moi ne l'ont pas
+apprise autrement, et nos plus jeunes suivent la même route. Mais en
+voulant assujettir les vôtres dès le commencement à savoir ce qu'ils ne
+doivent apprendre que par un long usage, vous risquez de les dégoûter,
+et c'est un des inconvénients le plus à craindre dans l'instruction des
+sourds-muets.
+
+«Il y a déjà longtemps, monsieur, que vos élèves devraient avoir appris
+les conjugaisons des verbes actifs. Vous auriez vu, par expérience,
+combien cette opération ouvre l'esprit, eu égard au nombre de petites
+phrases qu'elle donne occasion d'expliquer aux sourds-muets, et qu'on
+peut leur apprendre à composer eux-mêmes, après leur avoir fait
+conjuguer plusieurs autres verbes sur le modèle du verbe _porter_, qu'on
+leur laisse sous les yeux pendant un temps assez long.
+
+«Ayant appliqué et fait appliquer plusieurs fois aux sourds-muets les
+signes qui conviennent aux personnes, aux nombres, aux temps et aux
+modes de ce verbe, vos élèves marcheront tout seuls lorsque vous leur
+dicterez par signes: _je pousse la table_, _tu tirais le rideau_, _il a
+fermé la fenêtre_, _nous avions allumé le feu_, _vous arrangerez les
+chaises_, _ils mangeront la soupe_, etc., etc.
+
+«Vous observerez, monsieur, qu'ils ne feront point de fautes
+d'orthographe dans les verbes parce qu'ils les écriront nécessairement
+quand ils auront appris à les conjuguer d'après le modèle du verbe
+_porter_, et s'ils s'en écartent, vous les y ramenerez, en mettant votre
+doigt dessus. Dès lors, ils se corrigeront eux-mêmes. Ils ne feront
+point non plus de fautes dans les noms, parce que, sur vos signes, ils
+les écriront, non d'après leur mémoire, mais d'après leurs cartes, sur
+lesquelles ils sont correctement orthographiés.
+
+«Vous verrez, monsieur, le plaisir que vos élèves prendront à ces
+opérations. Souvenez-vous que vous ne pourrez les instruire qu'autant
+que vous les amuserez!
+
+«Je vous envoie une lettre que j'ai reçue de M. Guyot, je crois que vous
+serez bien aise de la lire. Je le sommerai, comme vous, de supprimer le
+titre de _maître_, ou je n'écrirai plus, n'étant et ne voulant être
+autre chose, que votre très-cher ami et très-simple confrère dans
+l'institution des sourds-muets.
+
+_P. S._ «Monseigneur votre archevêque est à même de former en France le
+premier établissement pour ces infortunés, en faisant entrer à votre
+hôpital les douze sourds-muets qu'on vous présente. On dit qu'il est sur
+son départ. Je lui en dirai quelques mots, si je puis avoir l'honneur de
+le voir.
+
+«Amitiés, compliments, respects, que je n'ai pas le temps de détailler.»
+
+ * * * * *
+
+On trouve, en outre, dans le _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, un
+extrait d'une lettre de l'abbé de l'Épée au même, du 25 novembre 1785,
+et une autre lettre du premier, du 18 décembre de la même année.
+
+
+NOTE =H.=
+
+ _Lettre de l'abbé Sicard à Mme Guénard de Mevé, que nous a
+ communiquée le sourd-muet Guzan de la Peyrière, fils du général de
+ ce nom. Il regrettait de n'en avoir pas conservé la date._
+
+«Vous devez être surprise, Madame, de n'avoir reçu aucune reponse de mon
+élève Massieu, ni de moi à votre aimable lettre contenant un acrostiche
+charmant, plein d'esprit et d'une si grande facilité qu'on ne
+soupçonnerait pas que c'est un acrostiche, si les lettres qui forment le
+nom étaient écrites dans la forme ordinaire.
+
+«Mais, Madame, mon élève, tout enfant de la nature qu'il était, n'a pas
+moins été effrayé de l'énorme distance qui existe entre vous et lui, et
+n'a pas osé vous répondre. Il m'a prié de le faire, et je n'en ai trouvé
+le temps qu'aujourd'hui.
+
+«Que de grâces n'ai-je pas à vous rendre, Madame, pour tout ce que vous
+avez bien voulu dire d'honorable et d'obligeant sur mon compte! Il me
+faudrait la plume qui a peint d'une manière si touchante le caractère et
+les vertus de l'illustre soeur du plus infortuné des monarques, et la
+mienne ne sait faire que l'analyse grammaticale ou logique de ces
+périodes aimables qui sont les jeux du talent et du goût. J'irai,
+Madame, quand les jours seront plus beaux et moins courts, vous exprimer
+le sentiment d'admiration qui vous est si justement dû, et mon élève,
+que j'ai constamment associé à toutes mes jouissances de coeur,
+partagera celle-ci, comme une récompense du plaisir qu'il a eu le
+bonheur de vous faire.
+
+«Si vous désirez assister quelque autre fois à nos exercices, vous
+saurez que nous en avons un, le premier lundi, et un autre, le troisième
+de chaque mois, à midi très-précis. Il faut à tout le monde des billets
+pour entrer; mais pour l'auteur de tant d'oeuvres intéressantes
+écrites avec tant de grâces, un nom entouré d'une aussi belle auréole
+que le vôtre servira d'entrée à la plus nombreuse société.
+
+«Agréez, Madame, l'hommage de ma plus haute estime et de mon respectueux
+dévoûment.
+
+ «SICARD.»
+
+
+NOTE =I.=
+
+ Paris, le 13 février 1811.
+
+ _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
+ hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France, de
+ l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et de l'ordre de
+ Saint-Wladimir, etc., etc._
+
+ «A Mme LELIÈVRE, à Laval, département de
+ la Mayenne.
+
+«Je crois, Madame, ne devoir pas faire, par rapport à votre aimable
+enfant, la faute que vous me proposez. La crainte que vous avez qu'il ne
+coure quelque risque par rapport aux circonstances actuelles est sans
+fondement; j'espère faire cesser cette crainte, quand je vous aurai dit
+comment se comportent les troupes coalisées dans les villes de France où
+elles viennent, à l'égard des maisons d'éducation. Ils font écrire
+au-dessus de la porte ces mots: _Peine de mort à quiconque oserait
+violer cet asile de l'innocence et y porter un pied téméraire_. C'est ce
+qu'ils ont fait à Nancy, où il y a beaucoup de maisons d'éducation. Je
+le tiens du proviseur du lycée de cette ville.
+
+«Soyez bien tranquille, Madame, sur le sort de cet aimable enfant! Il
+est plus en sûreté auprès de moi qu'il ne le serait partout ailleurs.
+
+«Quant à la place que vous désirez depuis longtemps faire obtenir à
+votre fils, et que je ne lui souhaite pas moins, la manière infaillible
+de réussir serait d'obtenir de M. de Fermont, conseiller d'État et
+directeur général de la Dette publique, qu'il la sollicitât du ministre
+de l'Intérieur qui seul en dispose. Mais il faut que ce conseiller
+d'État, qui a le plus grand crédit, ne se borne pas à une seule requête,
+il faut qu'il prenne la peine de la réitérer souvent, jusqu'à ce
+qu'enfin il ait obtenu ce qu'il demande. Tant que ce sera mademoiselle
+de Fermont qui seule la demandera, nous n'obtiendrons rien. Mais je suis
+bien convaincu que M. de Fermont ne sera pas refusé; et je suis
+persuadé aussi que la respectable soeur obtiendra tout de son frère.
+
+«Voilà, Madame, ce que j'aurais dû vous dire depuis longtemps, et c'est
+la seule manière de réussir.
+
+«Quant à mon crédit pour une pareille faveur, il est absolument nul, et
+je ne puis absolument rien. Personne assurément, Madame, ne s'y
+emploierait avec plus d'empressement que moi; mais, je vous le répète,
+il n'y a à intéresser que M. de Fermont, parce qu'il me paraît démontré
+qu'il n'y a que lui qui puisse réussir.
+
+«Je suis, Madame, avec un dévoûment aussi étendu que respectueux,
+
+«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+NOTE =J.=
+
+Paris, le 15 janvier 1815.
+
+ _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
+ hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de
+ plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris, membre de la
+ Légion d'honneur et des ordres de Saint-Wladimir de Russie et de
+ Wasa de Suède._
+
+ «_A mon bon Laya._
+
+«Vous aurez, mon cher ami, j'aime à m'en flatter, du plaisir à
+apprendre, tout le premier, que la nouvelle débitée par les journaux à
+l'occasion de l'ordre de Wasa, qu'ils ont dit m'avoir été donné par le
+roi de Suède, vient d'être confirmée. C'est la reine elle-même qui
+vient de m'en envoyer directement la décoration par une lettre écrite de
+sa main. Celui qui me l'a remise m'a dit qu'il fallait la faire imprimer
+dans les journaux, et que le _Moniteur_ devait en avoir la primeur. Je
+vous envoie l'original et la copie de cette charmante lettre, pour que
+vous ayez la bonté d'engager l'ami Sauvo à ne pas en retarder
+l'insertion, et je dois vous l'avouer (on avoue ses faiblesses à l'ami
+qu'on chérit le plus), afin que l'éloquence du coeur du chantre
+d'Eusèbe dise un petit mot en faveur de celui à qui la reine adresse
+cette lettre flatteuse.
+
+«Conservez précieusement l'original pour le montrer, s'il est
+nécessaire, à M. Sauvo. La copie servira aux imprimeurs. En vous
+demandant de l'encadrer dans un petit mot d'éloge, je me constitue
+d'avance votre _débiteur_.
+
+«Adieu, mon ami, je vous embrasse tous deux avec _votre permission_.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+«P. S. J'enverrai chercher demain l'original.»
+
+
+NOTE =K.=
+
+«Dans la soirée de samedi dernier, 25 juillet 1817, vers neuf heures et
+demie, les élèves étant profondément endormis, nous fûmes avertis par
+des cris d'alarme que le feu était à l'Institution. Je sortis et
+j'aperçus l'église Saint-Magloire, qui forme l'aile gauche des
+bâtiments, toute en feu; l'intérieur ressemblait à une fournaise.
+J'ordonnai de faire lever les enfants, de les conduire au jardin, et je
+m'occupai de mettre en sûreté les objets les plus précieux de
+l'établissement: la comptabilité, la caisse, etc. Je me réunis ensuite
+aux autres personnes de la maison pour tâcher d'arrêter les progrès de
+l'incendie.
+
+«Une chaîne, uniquement composée des sourds-muets et des employés de la
+maison, fut établie depuis le bassin du jardin jusqu'à l'endroit où vint
+se placer la première pompe. Mais cette chaîne était trop courte, nous
+manquions de seaux. Le courage supplée à tout. La pompe est alimentée et
+joue, mais elle est insuffisante. L'incendie fait des progrès. M.
+Bébian, répétiteur, s'occupe de nous procurer des secours à l'extérieur.
+On avertit la mairie, les postes voisins, on dépêche des messagers de
+toutes parts. De faibles détachements arrivent, ils ne suffisent pas à
+arrêter les indifférents qui continuent tranquillement leur chemin.
+
+«Mais ils sont suivis par d'autres détachements qui nous envoient des
+travailleurs. Les chaînes se renforcent, les pompes sont bien servies.
+Pourtant l'eau va manquer. Le bassin, le réservoir, tout est épuisé. On
+essaie alors d'établir différentes chaînes à l'extérieur, dans les
+maisons voisines. Néanmoins, les passages étroits, le peu d'eau que
+fournissent les personnes qui en tirent ou qui pompent, tous ces
+obstacles font languir le service, et empêchent de se rendre maître du
+feu qui est devenu très-violent, surtout à l'endroit le plus dangereux,
+contre le pignon du grand bâtiment, dont le haut se termine par une
+cloison en charpente qui ferme l'horloge, laquelle communique avec les
+combles de ce corps de logis. Les craintes redoublent à la vue d'un
+danger aussi imminent.....
+
+«On crie de tous côtés: De l'eau! de l'eau! Enfin, de gros tonneaux à
+incendie arrivent et nous rendent l'espérance. Plus de huit pompes ne
+chôment pas, trois sont dirigées par de courageux sapeurs-pompiers, qui
+manoeuvrent avec le plus grand sang-froid vers les ouvertures du
+pignon d'où sortent une fumée si épaisse, une chaleur si étouffante,
+qu'en y arrivant j'ai failli être suffoqué. Après un long et opiniâtre
+travail, on a maîtrisé le feu et l'on déclare passé le péril qui avait
+été imminent pendant plus de trois heures.
+
+«Les secours inutiles évacuèrent la cour, une seule compagnie resta et
+continua le service de deux pompes, qui ne cessèrent d'arroser le
+bâtiment jusqu'à huit heures du matin.
+
+«Nos sourds-muets ont travaillé pendant tout le temps qu'a duré le feu,
+avec une ardeur à faire envie aux plus braves.
+
+«Une malheureuse expérience de physique avait été la cause de cet
+incendie; l'ancienne église, dont il a été question, était louée à la
+Chambre des pairs pour servir, pendant l'hiver, de serre aux orangers du
+jardin du Luxembourg. A notre insu, on l'avait prêtée à M. Biot pour y
+faire des démonstrations. Deux fourneaux se trouvaient aux extrémités de
+l'emplacement, et communiquaient par de longs et gros tubes. Le 25
+juillet, de neuf heures à neuf heures et demie du soir, la matière
+inflammable échauffée, en se dilatant, brisa les tubes, fit sauter les
+fourneaux, s'élança au plancher qui, en quelques minutes, devint la
+proie des flammes.»
+
+
+NOTE =L.=
+
+ _Détails sur la visite du duc d'Angoulême à l'Institution des
+ sourds-muets de Paris, publiés par le_ Moniteur universel _du 29
+ juin 1819_.
+
+Le prince adresse quelques questions aux élèves qui y répondent de la
+manière la plus satisfaisante. On remarque particulièrement les
+définitions suivantes du jeune Berthier et de Massieu:
+
+ _D._ A Berthier: «Qu'est-ce qu'un roi?
+
+ _R._ «C'est le juge et le pasteur d'un peuple, le chef d'une
+ nation, le père d'une famille.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la Charte?
+
+ _R._ «C'est l'ensemble des lois fondamentales d'un État qu'un roi a
+ promulguées pour assurer les droits de tous les citoyens.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la religion?
+
+ _R._ «C'est le culte qu'on rend au créateur de tout, c'est l'acte
+ d'union et d'alliance entre Dieu et le genre humain.»
+
+ L'élève ajoute: «Que Votre Altesse me permette d'être le trop
+ faible interprète de mes camarades et de lui exprimer le bonheur
+ que nous éprouvons en contemplant les traits d'un rejeton d'Henri
+ IV. C'est véritablement aujourd'hui que nous pouvons sentir toute
+ l'importance d'une éducation qui nous met à même de joindre
+ l'expression de nos sentiments à la voix de la France entière qui
+ célèbre vos bienfaits.»
+
+ _D._ A Massieu: «Qu'est-ce qu'un roi?
+
+ _R._ «C'est le chef d'une nation, le père d'un grand peuple, celui
+ qui nous gouverne, qui nous fournit tout ce qui nous est nécessaire
+ et nous préserve des méchants.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la Charte?
+
+ _R._ «C'est une constitution ou un assemblage de lois fondamentales
+ qui maintient une forme de gouvernement et garantit les droits et
+ les devoirs des hommes contre les tyrans qui pourraient leur nuire.
+
+ _D._ «Qu'est-ce que la religion?
+
+ _R._ «C'est une alliance entre Dieu et les hommes, c'est le culte
+ que nous rendons au Créateur, le résumé de nos devoirs envers notre
+ souverain Maître, envers nos semblables, envers nous-mêmes. La
+ religion est à l'Église ce que la boussole est au vaisseau.»
+
+
+NOTE =M.=
+
+MONITEUR _du 18 août 1818_.
+
+«Le 17 août, Louis XVIII reçut, à l'issue de la messe, M. l'abbé Sicard,
+qui avait obtenu de lui présenter un de ses élèves, le jeune Ferdinand
+Berthier, qui désirait offrir à Sa Majesté un dessin du portrait d'Henri
+IV, d'après le tableau peint par Probus, qui figure dans la grande
+galerie du Musée. Le roi félicita le maître, M. Lecerf, professeur de
+dessin à l'École, des succès de son élève.
+
+«L'abbé Sicard saisit cette occasion d'offrir à Sa Majesté un exemplaire
+de l'ouvrage intitulé: «_Essai sur l'introduction à la connaissance des
+signes et du langage naturel_, par M. Bébian, l'un des professeurs de
+mon Institution. Elle accueillit avec bienveillance le jeune
+dessinateur; et quand le directeur lui eut dit qu'il était aussi fort
+dans les autres parties de l'enseignement, Elle lui répondit qu'Elle
+n'en était pas surprise, sachant qu'on pouvait appliquer au directeur ce
+passage de l'Évangile: «_Et surdos fecit audire et mutos loqui._»
+
+
+NOTE =N.=
+
+On conçoit sans doute que ces lettres sont toutes familières. Le style
+n'a rien à y voir; mais, telles qu'elles sont, elles montrent, sous leur
+jour le plus favorable, l'inépuisable bonté, le dévouement sans bornes
+de l'auteur pour ses intéressants élèves.
+
+ «_A Mme Robert._
+
+«Vous écrivez, madame, de si jolies lettres, qu'on ne peut vous en
+garder le secret. Je dois vous avouer que je n'ai pu m'empêcher de lire
+la vôtre à quelques amis, qui m'en ont demandé des copies, et qui
+désirent la voir imprimée, pour la partie seulement qui regarde M.
+Fabre. On m'a fait promettre de vous en demander la permission.
+J'acquitte ma promesse. J'ai vu ce M. Fabre, et j'ai obtenu qu'il me
+recevrait une seconde fois. Ne vous dérangez pas! Attendez-moi vendredi
+prochain, vers sept ou huit heures, et je vous rendrai compte de ce que
+j'aurai vu et de ce qu'on m'aura dit. Suspendez d'ici là tout jugement!
+
+«En attendant, il n'y aurait pas de mal à permettre l'insertion de la
+lettre de ce savant dans quelque journal. Il en serait flatté, et cela
+pourrait servir à l'intéresser à vos enfants; il consentirait ainsi à
+faire des expériences sur eux.
+
+«Agréez, ma chère dame, l'assurance d'un dévouement sans bornes.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+_Réponse de Mme Robert à l'abbé Sicard, sans date, mais évidemment du 4
+mars 1811._
+
+«Pourriez-vous, monsieur, me donner l'explication d'un article inséré
+dans la _Gazette de France_ d'hier (3 mars 1811)? On y annonce un
+miracle qui m'intéresse d'autant plus qu'il a été opéré sur un de vos
+élèves nommé Grivel, et c'est à un M. Fabre d'Olivet, très-profond dans
+la science de la cabale qu'on prétend en être redevable il a rendu,
+dit-on, l'_ouïe_ à ce jeune sourd-muet de _naissance_, par des moyens
+inconnus des modernes et très-familiers aux prêtres d'Égypte. Il paraît
+que les mystères d'_Isis_ lui ont été dévoilés et qu'il a des relations
+fréquentes avec le Père Éternel. Ayant deux sujets dans ma famille, sur
+lesquels ce savant cabaliste pourrait exercer ses talents distingués,
+j'ai voulu vous consulter, monsieur, avant de lui confier les oreilles
+de mes enfants. S'il fait des miracles, vous me le direz franchement,
+et, s'il est _sorcier_, vous m'absoudrez du péché que l'amour maternel
+m'aura fait commettre; car je ne vous cache pas que j'emploierai les
+moyens les plus diaboliques, dussé-je en faire pénitence toute ma vie.»
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ _Nouvelle lettre de l'abbé Sicard à la même,
+ évidemment aussi du mois de mars 1811._
+
+«Je viens de lire, ma chère dame, l'article de la _Gazette de France_,
+dont vous avez pris la peine de me parler. Je n'ai plus vu le jeune
+Grivel depuis qu'il a quitté l'Institution pour aller essayer des moyens
+curatifs qui, dit-on, lui ont rendu l'ouïe et, par suite, la parole. Je
+tâcherai d'engager sa mère à me le confier pour la séance du 16, et si
+je puis l'obtenir, je vous en préviendrai. Vous savez qu'on exagère
+tout. Je doute fort de l'entier succès, tant vanté par l'auteur de
+l'article. Je m'en assurerai et vous épargnerai la peine d'aller la
+première à la découverte.
+
+«En attendant, recevez mes tendres remercîments de ce que vous avez fait
+auprès de M. Laujon[30]. Je ne doute pas que vous n'ayez contribué,
+pour beaucoup, au succès de M. de Chateaubriand. Vous ne pouvez vous
+faire une idée de tout ce que mon _Anacréon_ a eu à éprouver de mauvais
+traitements de la part du parti contraire. M. de Chateaubriand
+n'ignorera pas tout ce qu'il vous doit.
+
+«Agréez mes tendres hommages,
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+_Nouvelle lettre à Mme Robert._
+
+L'en-tête est ainsi conçu:
+
+Paris, le 25 juin 1816.
+
+ _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
+ hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de
+ plusieurs académies, chanoine de l'église de Paris._
+
+«Je dois commencer, madame, par vous demander mille fois pardon d'avoir
+si longtemps différé de répondre à votre aimable lettre. Je puis enfin y
+répondre.
+
+«Je n'ai, madame, aucune connaissance d'un sourd-muet qui ait recueilli
+quelque bienfaisant effet du magnétisme, et auquel on ait fait éprouver
+l'application de ce moyen. Ce n'est pas que je ne croie à l'existence de
+cet agent merveilleux, ni que je doute de ses effets. Je vous confesse
+que j'ai la bêtise de croire et à l'existence de l'un et à celle des
+autres, quoi qu'en dise en plaisantant M. Hoffman, dans le _Journal des
+Débats_.
+
+«Agréez, ma chère dame, l'assurance de mon inaltérable et respectueux
+attachement.
+
+«L'abbé SICARD.»
+
+
+NOTE =O.=
+
+_Discours de Ferdinand Berthier sur la tombe de Paulmier._
+
+Le 10 mars 1817.
+
+ «Mes frères, mes amis, mes enfants,
+
+«Vous le voyez tous, la reconnaissance m'appelle à remplir un devoir
+sacré sur la tombe qui va recevoir les dépouilles mortelles d'un de mes
+anciens maîtres, Paulmier. Comment puis-je mieux acquitter cette dette
+du coeur qu'en adressant devant vous quelques expressions de regret à
+sa mémoire, dans une langue qui lui fut chère?
+
+«L'enseignement des sourds-muets perd en Paulmier un de ses vétérans,
+_une tradition vivante de la doctrine de l'abbé de l'Épée_, comme on l'a
+si judicieusement observé; l'École de Paris pleure en lui un instituteur
+d'un dévoûment inépuisable, un homme capable d'apprécier ce qu'il y a de
+respectable, d'imposant, de religieux, dans ce grand sacerdoce.
+
+«Savez-vous, mes frères, mes vieux et jeunes amis, quel heureux hasard
+avait fixé le vénérable Paulmier auprès de ceux qu'il se plaisait à
+appeler ses chers enfants?
+
+«Fils d'un ancien militaire, il fut chargé encore bien jeune de conduire
+à l'armée du Nord quarante voitures attelées chacune de quatre chevaux
+normands, et il devint successivement chef du parc d'artillerie au siége
+de l'île de Cadsan (Hollande), fourrier dans l'artillerie de marine et
+greffier du terrible tribunal de guerre maritime, lui qui avait l'âme
+si douce et le coeur si bienveillant. Après environ quatre ans de
+séjour à Toulon en cette dernière qualité, libéré du service, il revint
+à Paris et suivit les cours publics de la capitale, avec cette soif
+d'instruction qui n'a jamais cessé de brûler son âme.
+
+«Assistant un jour aux démonstrations de l'abbé Sicard, il sentit,
+a-t-il dit lui-même, naître sa vocation, une révolution s'opéra
+subitement en lui, et il se trouva comme illuminé. Dès lors, il se voua
+tout entier à la réhabilitation de mes frères, et les divers ouvrages
+qu'il publia dans ce but ne décèlent pas seulement, à chaque page, à
+chaque ligne, toute la ferveur de son culte pour ses maîtres, les abbés
+de l'Épée et Sicard, mais encore toute la sincérité de son affection
+pour ses élèves.
+
+«Après vingt-cinq ans de travaux actifs et pénibles, il accepta une
+retraite peu convenable, peu en rapport (tous ceux qui environnent cette
+tombe partagent sans doute mes regrets) avec les services de toute
+espèce qu'il avait rendus, avec les sacrifices incessants qu'il s'était
+imposés, et ne cessa, jusqu'à son dernier jour, de donner de nouvelles
+preuves de son dévouement à notre sainte cause.
+
+«O Paulmier! Reçois nos derniers adieux! Jouis du repos éternel,
+récompense de tes vertus. Tu vivras éternellement dans la _mémoire du
+coeur_ de tes anciens élèves.»
+
+
+NOTE =P.=
+
+ _Sur le monument à ériger à la mémoire de l'abbé Sicard, d'après un
+ journal de l'époque, du 15 décembre 1823._
+
+Les souscripteurs pour l'érection de ce monument apprendront avec
+intérêt qu'il vient d'être placé vers la partie nord-est du cimetière du
+Père-Lachaise, sur un terrain acquis à perpétuité par l'administration
+de l'établissement des sourds-muets, à peu de distance du monument
+consacré à la mémoire du baron Hue, un des plus fidèles serviteurs de
+Louis XVI. C'est là qu'ont été déposés les restes mortels du célèbre
+instituteur des sourds-muets.
+
+Sur ce terrain, entouré d'une grille, s'élève, sur un socle de granit,
+une borne en marbre noir, de forme antique, que domine une croix. A la
+partie supérieure sont gravées sur une première ligne, en style
+d'hiéroglyphes égyptiens, six mains dans différentes positions,
+indiquant les six lettres du nom Sicard, conformément aux signes manuels
+adoptés par les sourds-muets de l'Institution de Paris. On lit
+au-dessous l'inscription suivante:
+
+ ICI
+ SONT
+ LES RESTES MORTELS
+ DE
+ L'ABBÉ SICARD.
+
+Il fut donné par la Providence pour être le second créateur des
+infortunés sourds-muets.
+
+(MASSIEU.)
+
+Grâce à la divine bonté, et au génie de cet excellent père, nous sommes
+devenus des hommes.
+
+ (MASSIEU et CLERC, ses élèves, à Londres, 1815.)
+
+ Né le 12 septembre MDCCXLII.
+ Décédé le 11 mai MDCCCXXII.
+
+De l'autre côté sont gravés ces mots:
+
+ CONSACRÉ
+ PAR
+ L'AMITIÉ
+ ET PAR
+ LA RECONNAISSANCE.
+
+_N. B._ Les comptes des fonds furent déposés chez Me Castel, notaire,
+rue Neuve-des-Petits-Champs, nº 41, dès que l'emploi en fut réglé.
+
+ Paris, 11 décembre 1823.
+
+
+NOTE =Q.=
+
+_Lettre de Mme Robert (mère de la sourde-muette dont nous avons parlé) à
+l'abbé Sicard._
+
+«Je suis désolée, Monsieur, de n'avoir pas reçu plus tôt votre aimable
+billet.
+
+«J'ai vu hier matin M. Laujon, auquel j'ai recommandé M. de
+Chateaubriand, sans avoir le bonheur de connaître cet auteur célèbre, et
+sans que personne m'eût parlé pour lui: mon suffrage n'est pas d'un
+assez grand poids pour que j'ose espérer qu'il soit de quelque autorité
+auprès de M. Laujon; le vôtre et celui de M. l'abbé Morellet[31] feront
+assurément pencher la balance, et je vais lui envoyer votre lettre, afin
+qu'il en prenne date et qu'il puisse vous certifier que j'ai sollicité,
+_par sentiment_, une place que ses connaissances profondes et son
+jugement bien _mûri_ vous feront accorder à l'homme qui me paraît le
+plus digne.
+
+«Le _Génie du christianisme_ m'a consolée dans mes peines, je dois de la
+reconnaissance à son auteur, et j'ai fait apprendre à Fanny[32] les
+passages tirés de l'_Incarnation_ et de l'_Extrême-Onction_. Elle les
+rend par signes, et ses gestes égalent presque le sublime de cette
+prose. Ce n'est pas le seul titre que M. de Chateaubriand ait auprès de
+moi, je ne sais si je dois vous le dire, il m'a fait aimer les capucins!
+Son style harmonieux a déjà opéré bien des miracles, mais il me semble
+que celui-là en vaut bien un autre.
+
+«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.»
+
+
+_Extrait d'une autre lettre de cette dame de mérite sur le même sujet._
+
+«Savez-vous, Monsieur, qu'il s'en est peu fallu que M. de Chateaubriand
+ne l'emportât? Je serais presque tentée de croire que j'y ai contribué,
+si l'humilité chrétienne ne m'interdisait cette petite vanité. En
+recommandant cet écrivain distingué, sans le connaître, je pensais à ce
+passage d'une lettre écrite de Rome, où il parle d'une chapelle isolée
+bâtie sur les ruines de la maison de Varus, où, entrant un soir, il vit
+un pauvre à genoux devant une image de la Vierge. M. de Chateaubriand se
+mit en prière à côté de lui, en adressant au ciel des voeux pour cet
+inconnu, et en se félicitant de la joie qu'éprouverait cet infortuné
+dans le Paradis, lorsqu'il devrait au miracle de la charité chrétienne
+d'un passant son bonheur éternel. L'étonnement du pauvre se retrouvant
+au pied du trône de Dieu vis-à-vis de l'âme bienfaisante qui lui valait
+cette bonne place et qu'il n'avait rencontrée qu'une fois sur la terre,
+réjouissait fort le pieux auteur des _Martyrs_, et il ne voile même pas
+le petit mouvement d'orgueil que lui inspira la haute faveur dont il
+jouit à la Cour céleste.
+
+«J'ai agi, sans me vanter, encore plus charitablement, je n'ai pas
+l'espoir de rencontrer M. de Chateaubriand face à face sur les bancs de
+l'Institut, et il ne saura jamais que c'est à une catholique de la rue
+Saint-Antoine qu'il doit une partie de sa félicité temporelle. Mais ce
+qu'il ne faut pas lui laisser ignorer, c'est que M. Laujon a presque été
+victime de la bonne cause: un honorable membre lui a dit des injures.
+Notre Anacréon, qui n'a jamais fait d'épigramme, a été évidemment ému
+d'une scène qui se passait devant plusieurs de ses confrères. Il a eu un
+accès de fièvre des plus violents, et porte encore sur sa figure les
+traces de son dévouement à la bonne compagnie.
+
+«Daignez agréer, Monsieur, l'assurance de ma profonde considération.»
+
+
+NOTE =R.=
+
+ _A M. Ferdinand Berthier._
+
+«Je viens vous parler d'un sourd-muet, nommé Bonnafous, natif de
+Bordeaux.
+
+«Ce sourd-muet est fort instruit. Il faisait l'éducation de ses frères
+d'infortune à Fumel, département de la Gironde. Il l'a cessée. Il est
+revenu à Bordeaux, mais il n'a pu y trouver une place. Je me souviens
+qu'il m'a dit, le jeudi 6 novembre 1823, qu'il désirait beaucoup s'en
+aller en Amérique pour y être instituteur des sourds-muets, et qu'il m'y
+appellerait.
+
+«M. Gauthier, instituteur en second des sourds-muets de Bordeaux,
+commissaire de police de cette ville et adjoint au maire de Caudéran,
+aux environs, l'a envoyé à Besançon, où il est instituteur de
+sourds-muets.
+
+«Je crois que si vous écriviez à M. Bonnafous, il accepterait
+très-volontiers la proposition dont vous m'avez entretenu. C'est un
+brave garçon. Il s'est déclaré mon ami et m'a touché cent fois la main.
+Son frère qui, comme lui, n'entend ni ne parle, est marié. Sa femme, son
+fils et sa fille sont également privés de l'ouïe et de la parole. Il est
+à Brest, où il exerce la profession de voilier. Il n'a pu trouver une
+place à Bordeaux.
+
+«Mon très-cher ami, faites-moi l'amitié de me dire en quel endroit de
+l'Amérique on désire qu'aille ce sourd-muet français, qui est
+très-capable et bien en état d'instruire ses frères d'infortune.
+
+«MASSIEU.
+
+_Autre lettre de Massieu, datée de Rodez, le 25 octobre 1828, à
+Ferdinand Berthier._
+
+ «Mon bien cher ami,
+
+«J'ai reçu votre lettre, qui m'a causé la plus vive satisfaction. Je
+croyais, avec bien de la douleur, que vous m'aviez tous en abomination;
+mais je me recommandais à la divine Providence et à la protection du
+tribunal de première instance du département de la Seine. Je croyais
+aussi que l'on vous avait conseillé de ne plus jamais m'écrire, parce
+que l'on vous avait dit que j'étais le plus criminel des sourds-muets.
+
+«Quant à ma pauvre soeur, feu mon frère parlant l'avait engagée à
+quitter la capitale, où elle avait une bonne place. Il nous avait
+demandé trop souvent, à elle et à moi de l'argent. M. l'abbé Goudelin
+m'avait conseillé de ne point lui en envoyer. Il l'avait appelé _fin_.
+
+«Hélas! à présent, elle se repent d'avoir abandonné sa bonne place. Elle
+ne gagne rien, et se trouve obligée de travailler à la terre.
+
+«Pour moi, je ne suis point propre à être cultivateur du sol, mais à
+l'être de mes compagnons d'infortune.
+
+«Venons à l'affaire des États-Unis! M. Gard m'a dit, en 1823, qu'un
+Américain était venu lui proposer de s'en aller dans son pays, mais
+qu'il lui avait demandé 30,000 francs, avec la nourriture, le logement,
+la lumière, le chauffage, le blanchissage, les médicaments, etc., et que
+l'étranger avait trouvé que c'était trop cher. Arrivé à Paris, il avait
+été trop heureux d'y trouver M. Clerc, qui s'était empressé d'accepter
+ce qu'il lui avait offert (2,500 francs, avec la table, le logement,
+etc.). M. Valentin, de Toulouse, et M. Honorat, de Nîmes, tous deux
+répétiteurs sourds-muets, fort instruits et très-versés dans l'art
+d'instruire leurs frères d'infortune, furent les imitateurs de M. Gard
+et ne voulurent point s'en aller en Amérique. D'ailleurs,
+l'administration de l'Institution royale de Bordeaux est on ne peut plus
+contente d'eux, et les gardera toute leur vie. Un des surveillants de la
+même école, ayant été appelé en Amérique, a offert à un des élèves de le
+suivre là-bas pour y être répétiteur; mais personne n'a accepté cette
+proposition.
+
+«Si je n'avais pas été appelé à l'établissement où je suis actuellement,
+j'aurais fait une pétition au gouvernement ou au tribunal de première
+instance de la Seine, pour en obtenir l'autorisation de voyager en
+Amérique et d'y être professeur de mes frères d'infortune.
+
+«Ma nouvelle méthode est plus claire, plus instructive, plus graduelle
+que l'ancienne.
+
+«Notre brave ami M. Gourdin instruit les sourds-muets comme les
+professeurs ordinaires instruisent les élèves parlants. Il m'aime autant
+que je l'aime. Nous sommes bons amis. Je lui ai montré votre lettre. Il
+vous remercie beaucoup de la bonté que vous avez eue de vous rappeler à
+son souvenir, et il me charge de vous dire mille choses des plus
+amicales.
+
+«Il m'a dit que M. Bertrand, un de vos anciens camarades, qui est à
+présent instituteur et directeur de la nouvelle école des sourds-muets,
+à Limoges, ferait bien d'accepter les fonctions de professeur de
+sourds-muets en Amérique.
+
+«M. l'abbé Perier est reparti mardi 14 du courant pour Paris, d'où il
+reviendra ici au mois de janvier ou de février prochain. Il reprendra la
+direction de son école, et y restera toujours, à ce qu'on dit.
+
+«Présentez, s'il vous plaît, mes respects à M. Keppler, mes civilités à
+MM. Paulmier, Lenoir, Gazan, à MM. les abbés Perier, Salvan et à toutes
+mes connaissances. Saluez de bon coeur, de ma part, les dames Salmon.
+
+«Croyez, mon très-cher ami, à la sincérité de mes sentiments.
+
+«Votre très-affectionné,
+
+«JEAN MASSIEU, professeur
+
+à l'École départementale des sourds-muets de Rodez.
+
+
+NOTE =S.=
+
+ _Massieu, premier répétiteur de l'École royale des sourds-muets de
+ Paris, à M. le préfet du département du Nord._
+
+ Monsieur le préfet,
+
+(Cette lettre doit être de 1820 ou de 1824.)
+
+«J'ai l'honneur de vous demander pardon si je prends la liberté de vous
+écrire. La bonté que vous avez eue de me promettre de placer sous vos
+auspices mes frères et soeurs d'infortune, me donne la hardiesse de
+vous prier en grâce de vouloir bien faire admettre à l'Institution des
+sourds-muets d'Arras la jeune soeur d'un sourd-muet, nommé Quique de
+Leers, ainsi que le jeune enfant que j'ai eu l'honneur de vous
+présenter. J'ose aussi les recommander à votre bienveillance, à votre
+inépuisable bonté, et je vous aurai, Monsieur le préfet, la plus
+véritable obligation de la faveur que vous leur accorderez.
+
+«Je profite de cette occasion pour vous témoigner combien je suis
+sensible à toutes les marques de sympathie dont vous m'avez comblé. Je
+voudrais vous exprimer toute ma gratitude, mais la pauvreté de la langue
+française me met en défaut.
+
+«J'ai montré la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à mon
+respectable et illustre maître, l'abbé Sicard, qui m'en a témoigné la
+plus vive satisfaction. En même temps, il m'a dit qu'il irait l'an
+prochain à Arras et à Lille, accompagné de deux autres élèves et de moi.
+Je crois devoir vous mander que la santé de ce vénérable bienfaiteur de
+l'humanité s'améliore chaque jour, Dieu merci! Mais je crains que son
+âge ne l'empêche de voyager les vacances prochaines dans votre
+département. S'il en est ainsi, je ne laisserai pas d'y mener le jeune
+Berthier.
+
+«Croyez, Monsieur le préfet, que, si j'accompagne dans ces voyages le
+célèbre successeur de l'immortel abbé de l'Épée, j'éprouverai la joie la
+plus grande à publier la gratitude que j'ai et aurai toujours de ses
+bontés paternelles et des soins pénibles et constants qu'il n'a cessé de
+prodiguer à mon éducation.
+
+«Veuillez bien, Monsieur le préfet, agréer l'hommage de mes sentiments
+respectueux et reconnaissants et présenter mes respects à madame la
+baronne.
+
+«J'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron,
+
+«Votre très-obéissant et très-humble serviteur,
+
+«MASSIEU.»
+
+
+NOTE =T.=
+
+La première institution de sourds-muets, établie en Amérique, est celle
+d'Hartford, capitale de l'État de Connecticut. Elle doit son
+introduction dans ce pays au docteur Cogswell qui, ayant eu parmi ses
+enfants une fille devenue sourde-muette à l'âge de trois ans, chercha
+les moyens de soulager son infortune par l'instruction à défaut des
+remèdes qu'il avait inutilement essayés pour lui rendre le sens de
+l'ouïe. Il savait qu'il y avait en Europe, et surtout en France,
+plusieurs écoles ouvertes à ces malheureux: les papiers publics le lui
+avaient appris; il désira qu'il y en eût au moins une dans la ville
+qu'il habitait. Il en parla à quelques-uns de ses amis, entre autres au
+révérend Thomas H. Gallaudet, et tous s'empressèrent de se joindre à son
+projet.
+
+En conséquence, M. Gallaudet, ministre du saint Évangile, jeune homme
+plein de zèle et de bienveillance, entreprit le voyage d'Europe et
+arriva à Paris dans le printemps de 1816. Il se présenta chez M. l'abbé
+Sicard, qui lui fit l'accueil le plus cordial. M. Gallaudet, étudiant la
+méthode d'instruction, assistait aux classes et recevait des leçons
+particulières de M. Laurent Clerc, sourd-muet, qui, d'élève de M.
+Sicard, était devenu professeur à vingt ans, et l'était depuis plus de
+huit années. Il y avait déjà trois mois que l'Américain passait ainsi
+son temps à Paris, quand il proposa à M. Clerc de l'accompagner aux
+États-Unis. Celui-ci accepta cette offre; ils quittèrent Paris en juin
+1816, et arrivèrent à Hartford en août.
+
+Bientôt ils se mirent à parcourir ensemble les principales villes de
+l'Amérique du Nord pour éveiller l'intérêt des habitants en faveur des
+sourds-muets, et ils réussirent au delà de leurs espérances. Témoin les
+nombreux dons généreux qu'ils reçurent en chemin, et qui leur permirent
+d'ouvrir leur école à Hartford, le 17 avril 1817, sous le titre de
+_Connecticut Asylum for the Instruction and Education of the deaf and
+dumb_.
+
+Un an après, c'est-à-dire dans l'hiver de 1818, Clerc visita Washington
+pendant la session du Congrès et eut occasion de s'entretenir _par
+écrit_ avec James Monroë, Président des États-Unis, ainsi qu'avec
+plusieurs membres de l'une et de l'autre branche de la législature. Ce
+fut pour eux une agréable surprise de voir qu'un sourd-muet pouvait, à
+défaut de la voix, comprendre et se faire comprendre au moyen de son
+crayon; ce qui ne servit pas peu à déterminer le Congrès à accorder, en
+1819, à l'Institution, une certaine étendue de terre dans l'état
+d'Alabamas. De la vente qu'on en fit, on réalisa un fonds assez
+considérable pour mettre l'Institution à même de tenir longtemps la
+place qu'elle méritait. En reconnaissance de cet acte de générosité de
+la part du Congrès, l'Institution changea de nom et prit celui
+d'_American Asylum for the deaf and dumb_.
+
+Plus tard se sont successivement formées les écoles de New-York,
+Pennsylvania, Kentucky, Ohio et Canada, dont les directeurs actuels
+doivent à MM. Clerc et Gallaudet leur connaissance dans l'art
+d'instruire qu'ils ont transmis à leurs confrères.
+
+
+FIN DES NOTES.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+C'est au moment où ce livre touchait à sa fin que, comme on pourra
+l'imaginer, j'ai dû m'estimer heureux de recevoir du fils du baron de
+Gérando, ancien procureur général de la Cour impériale de Metz,
+quelques-unes des lettres de l'abbé Sicard adressées à cet homme
+illustre, dont il a été l'ami et le confrère à l'Institut, et elles
+offrent un si grand intérêt pour sa biographie que je les joins ici avec
+autant de reconnaissance que d'empressement.
+
+
+I
+
+Ce 7 ventôse an VIII.
+
+Comme je n'ai plus l'espérance de recevoir mon sauvage et qu'on lui a
+trouvé une famille, je ne dois plus différer de vous procurer, ainsi
+qu'à vos amis, le plaisir d'assister à une leçon particulière. En
+conséquence, mon cher ami, faites vos invitations pour le 15 ventôse, à
+10h. très-précises. Je choisis précisément un jour de congé pour que
+nous ne soyons pas dérangés. Et pour prendre toutes les précautions
+possibles, on n'entrera que par billets. Ainsi comptez tous ceux et
+celles que vous voulez mener, demandez-moi le nombre de billets
+suffisant et vous les recevrez à temps.
+
+Je vous remercie de l'attention amicale que vous avez eue de me rendre
+compte de la conversation de Roederer, notre constant ami avec le
+Consul suprême. Je ne pensais pas que celui-ci voulût jamais me voir et
+je n'espérais pas qu'il en eût non plus le temps. Je profiterai des
+courts moments qu'il me donnera pour l'intéresser en faveur de
+l'instruction publique, comme vous me le recommandez. Je me garderai
+bien de lui rien demander pour moi. Il ne me manque plus rien, Dieu
+merci, et tous mes voeux vont être comblés, puisque notre bon ami
+Camille arrive et que je suis réuni à mes enfans. Adieu, je vous
+embrasse.
+
+SICARD.
+
+Demandez tous les billets qu'il vous faudra, plutôt plus que moins, sans
+craindre d'être indiscret. Par la voie de la petite poste.
+
+
+II
+
+Ce 23 Nivôse, an VIII.
+
+Jouissez de mon bonheur, puisque nos affections sont communes, aimable
+et bon ami. Je suis réintégré dans mes fonctions le 25 nivôse à dix
+heures très-précises, je vais les reprendre à Saint-Magloire, au haut de
+la rue Saint-Jacques. Venez avec celle qui partage et vos plaisirs et
+vos peines, qui double les uns et qui adoucit les autres, et vous en
+console, jouir du spectacle touchant de voir un père retrouver, après 28
+mois de séparation, ses enfants chéris. Vous êtes faits, l'un et
+l'autre, pour cette scène touchante. Adieu, je vous embrasse tous deux.
+
+_P. S._ Si le bon Mathieu et sa charmante femme sont ici, prévenez-les,
+je vous prie, de ma part.
+
+
+III
+
+Samedi, 11 mars 1815.
+
+Votre aimable réponse est parfaite en tout point, et je l'adopte dans
+tout son entier. Les croix et les médailles vont être distribuées tout à
+l'heure, et je distribuerai aussi la monnaie morale, enfin je suivrai,
+de point en point, tous vos excellents avis. Je renonce, de bien bon
+gré, à tout ce que je vous avais proposé, et que vous n'approuvez pas,
+et je trouve que vous avez raison et que je n'en avais pas. J'ai remis à
+l'agent, depuis plusieurs jours, le petit paquet cacheté de l'adorable
+princesse, je ne sais pas ce qu'il contient. Décidez de ce qu'il en faut
+faire. Je renonce à l'emploi que je vous avais proposé, et c'est sans le
+moindre regret. Permettez-moi seulement de vous faire toutes les
+propositions qui me passeront par la tête. Je trouve parfaitement bien
+que nous tenions séparés nos deux sexes. D'ailleurs, comme vous
+l'observez, ces modestes enfants sont d'une grande édification, pour les
+assistants. Je faisais assister les garçons à la paroisse, à la
+grand'messe et à vêpres, aux grandes fêtes. Peut-être cet usage
+seroit-il bon à reprendre. Peut-être faudroit-il les y faire aller plus
+souvent, et dans une des chapelles collatérales, comme les filles.
+Réfléchissez là-dessus dans votre sagesse. Entendons-nous pour faire de
+notre institution un modèle pour toutes les autres. Vous me trouverez
+bien disposé à abandonner tout ce qui ne vous paroîtra pas propre à
+atteindre ce but et à adopter pleinement, et sans restriction aucune,
+tout ce que vous proposerez.
+
+Adieu, aimable et excellent camarade. Tous les jours, je bénis la
+Providence de tous les avantages que notre maison retire et retirera de
+votre dévouement. Conservez-nous ce tendre intérêt qui fait mon bonheur
+et aimez-moi comme je vous aime.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+IV
+
+Londres, le 25 juillet 1815.
+
+ _Le Directeur de l'Institution des Sourds-muets; Administrateur des
+ Hospices de Bienfaisance; Membre de l'Institut de France et de
+ plusieurs Académies; Chanoine de l'Église de Paris._
+
+On ne m'a pas laissé ignorer, cher et bon ami, tout ce que nous devons
+de reconnaissance pour votre dévouement sans bornes pour notre
+institution. Nous vous devons, je le sais, d'avoir été préservés du
+pillage de la populace. Vous n'avez épargné ni soins, ni peines pour
+nous en garantir. Je n'attends pas, pour vous en remercier, d'être rendu
+auprès de vous, et je m'empresse de remplir un devoir aussi sacré et
+aussi cher à mon coeur.
+
+Je quitte Londres, ce soir, pour me rendre avec mes élèves au port de
+Brighton qui est à une journée de cette grande cité, pour aller m'y
+embarquer pour Dieppe, par le premier paquebot qui en partira. J'espère
+être rendu à Paris samedi au soir, 29 de ce mois, ou dimanche, ou pour
+le plus tard lundi, 31 du courant.
+
+Que de choses n'aurai-je pas à vous dire de cette belle métropole! Et
+surtout de ses nombreuses institutions de bienfaisance et d'instruction
+publique! j'ai vu les établissements du docteur _Bell_ et de
+_Lancaster_, et je les ai vus avec le plus grand soin, de manière à
+pouvoir donner là-dessus les plus grands renseignements. Je les ai
+visités avec mon ami M. Laffon Ladébat qui prend le plus vif intérêt à
+tout ce qui est utile. Vous aviez bien raison de me parler de ces utiles
+écoles. Il faudra nous occuper de les établir dans notre patrie. Vous me
+trouverez bien disposé à être votre collaborateur. Je vous ferai
+connoître tout ce qui est fondé ici pour le soulagement et l'instruction
+du malheur et de l'enfance, et vous cesserez d'être surpris de la
+prospérité de ce vaste empire. L'admiration va toujours croissant, à
+mesure qu'on visite les établissements sans nombre, que la piété des
+particuliers y forme sans cesse avec un enthousiasme de bienfaisance qui
+ne connoît ni bornes, ni mesure.
+
+Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de l'aimable et bonne Annette, ni
+auprès de mes chers collègues qu'il me tarde de revoir pour ne plus en
+être séparé, et agréez mes tendres amitiés pour votre propre compte.
+Permettez que je vous charge aussi de bien des amitiés pour les bons
+Salvan et Mauclerc et nos angéliques maîtresses, et pour nos chers et
+chères enfants.
+
+L'abbé SICARD.
+
+Faites-moi l'amitié de dire à Mademoiselle Salmon que j'ai reçu, hier,
+sa lettre qui m'a fait un grand plaisir.
+
+
+V
+
+Paris, le 13 décembre 1818.
+
+ _Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets de
+ naissance, l'un des quarante de l'Académie française._
+
+Ne croyez-vous pas, mon cher collègue, que le temps de nous occuper de
+l'organisation de notre maison d'instruction est enfin venu? Tous nos
+collègues avec lesquels nous devons faire ce travail si important et si
+nécessaire sont, en ce moment, à Paris. Vous savez que nous attendions
+leur retour pour cela.
+
+J'ai beaucoup pensé à cette amélioration, et voici le résultat de mes
+réflexions. Je désirerais que nous proposassions au ministre de rétablir
+dans l'enseignement le mode qui fut établi, par l'Assemblée
+constituante, lors de la fondation de l'institution, en l'année 1791. Il
+fut créé un chef de l'enseignement, et je fus nommé à cette première
+place, à laquelle fut attaché, quelques années après la création, le
+titre de directeur général, par un arrêté du ministre.
+
+2º Il fut créé une 2e place d'instituteur sous le titre de second
+instituteur, au traitement de 3,000 fr.
+
+3º Puis deux places d'instituteurs-adjoints, au traitement, chacun, de
+2,400 fr.
+
+4º Puis deux places de répétiteurs, chacun, au traitement de 600 fr.
+
+5º Puis enfin deux places de surveillants, au traitement de 400 fr.
+
+Voilà, mon cher collègue, quelle fut la première organisation.
+
+Quelques années après, un ministre jugea à propos de porter le nombre
+des répétiteurs à 4, et de supprimer les deux instituteurs-adjoints et
+c'est là l'organisation actuelle. Il voulut opérer dans l'institution de
+Bordeaux le même changement. Mais tous les employés opposèrent une
+très-grande résistance, et le ministre n'insista pas. De sorte que
+l'organisation de l'école de Bordeaux resta telle qu'elle était dans son
+principe, et qu'elle a les mêmes employés qui lui furent donnés sur le
+modèle de celle de Paris, avec le même traitement qu'ils avaient.
+
+Ainsi, mon cher collègue, nous ne demandons pas une chose nouvelle, en
+demandant que le ministre rétablisse les places d'employés, telles
+qu'elles étoient avant la création des 4 répétiteurs. Le ministre est
+trop juste pour vouloir que l'École royale de Paris ait l'humiliation de
+voir celle de Bordeaux plus honorée qu'elle ne l'est. Celle de Bordeaux
+n'a que deux répétiteurs et deux instituteurs-adjoints auxquels le
+traitement primitif a été conservé (et c'est 2,400 fr. pour chacun).
+Nous devons demander le même privilége, et nous le devons d'autant plus
+qu'un des 4 répétiteurs de notre école est un sujet des plus distingués,
+qu'il a un zèle incomparable; qu'il est toute mon espérance.
+
+Enfin si le malheur des temps ne permettait pas au ministre de rétablir
+les deux places d'instituteurs-adjoints telles qu'elles étaient à
+l'école de Paris et qu'elles sont encore à celle de Bordeaux, je me
+contenterais du rétablissement d'une de ces places, et je voudrais que
+ce fût en faveur de M. Bébian, dont vous connoissez, aussi bien que moi,
+la passion pour l'avancement des élèves, le zèle infatigable et les
+talents éminents. Le jeune homme ne peut rester dans l'institution
+qu'autant qu'il jouira de cette faveur. Son père ne cessera de lui
+faire une guerre durable qu'autant qu'il ne le verra pas dans
+l'humiliation du titre de répétiteur. Ainsi nous le perdrions si le
+ministre nous refusait cet acte de justice. Ainsi, mon cher collègue,
+après nous avoir accordé le changement des heures des classes et des
+ateliers d'une manière si aimable, je ne puis craindre que la demande du
+rétablissement d'une place d'_instituteur-adjoint_ me soit refusée.
+
+Enfin, si le rétablissement du traitement paroissait, à raison de la
+gêne actuelle de nos finances, devoir être ajournée, j'attendrais pour
+ce rétablissement un temps plus heureux, et je me contenterais de celui
+de la place unique d'instituteur-adjoint, sans demander d'autre
+traitement que celui qui est attaché aux places de répétiteur.
+
+Je compte donc, mon cher ami, sur votre amour pour notre maison, et je
+ne puis pas penser que ce que je demande avec tant de _concessions_ ne
+me soit pas accordé. Je ne demande point d'innovation, rien dont ne
+jouisse l'école de Bordeaux, organisée sur le modèle de la première
+école, aucun sacrifice d'argent. Ainsi, encore une fois, je ne dois pas
+être refusé.
+
+Voilà donc, cher collègue, ce qui vous reste à faire pour l'école que je
+dirige, et ma reconnoissance pour ce dernier bienfait sera sans bornes
+comme mon amitié.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+VI
+
+31 Mars 1819.
+
+Vous savez, mon cher collègue et bon ami, que nos élèves se réunissent
+tous les matins et tous les soirs dans une salle d'étude, pour préparer
+ou repasser leurs devoirs, et que je remplis religieusement la promesse
+que je vous fis, un jour, chez vous. L'administration avait bien senti
+les avantages de ces études, et l'expérience l'a confirmé, il est donc
+important de le rendre aussi profitable que possible aux élèves; et
+c'est ce qu'on ne pourra obtenir si elles sont exclusivement destinées
+aux surveillants qui ne peuvent s'intéresser assez aux progrès des
+élèves et n'ont pas assez de force pour les maintenir.
+
+M. Macé Mauclerc qui vient de partir avait bien voulu s'en charger,
+quoique ce fût hors de ses attributions de venir aider les surveillants.
+Le peu d'habitude qu'il avait des signes aurait toujours laissé encore
+beaucoup de choses à désirer; mais du moins sa présence faisait régner
+la tranquillité et l'ordre dans les classes et dans l'étude.
+
+Maintenant si nous abandonnons les surveillants à eux-mêmes, nul doute
+que ces études si importantes n'offrent bientôt le spectacle de
+quelques-uns de nos ateliers.
+
+Il est donc urgent d'y placer quelqu'un qui puisse montrer aux
+surveillants la manière de diriger ces études et qui ait l'oeil sur
+eux, en même temps que sur les élèves, pour m'en rendre compte.
+
+J'ai jeté, pour cet emploi si nécessaire, les yeux sur M. Bébian. Son
+zèle et son amour pour les sourds-muets sont de sûrs garants qu'il le
+remplira à merveille, et qu'il acceptera avec plaisir ce surcroît de
+travail. Mais pour lui donner toute l'autorité nécessaire, vous jugerez
+sans doute ainsi que moi que nous devons le faire nommer par le ministre
+_censeur des études_. Cette place n'est pas une nouveauté, elle fait
+partie de l'organisation des colléges royaux. On lui doit la discipline
+et le bon ordre qu'on y voit régner. Ce moyen qui n'augmenterait pas
+d'un centime la masse des traitements, nous attacherait un sujet
+précieux que nous sommes sur le point de perdre si nous négligeons ce
+moyen, et cette perte serait incalculable. Vous connoissez l'inanité de
+tout ce qui m'entoure et l'immense supériorité de ce bon jeune homme.
+Personne n'a mieux saisi l'esprit de ma méthode.
+
+Quoique cette demande n'ait rapport qu'aux études et me regarde plus
+personnellement, le zèle qui anime mes honorables collègues pour le bien
+de cet établissement, me fait espérer qu'ils ne refuseront pas de se
+joindre à moi pour cela. Qu'en pensez-vous? Daignez m'écrire un mot à ce
+sujet et agréer mes respectueuses et tendres amitiés.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+VII
+
+Paris, le....... 1819.
+
+ _Le Directeur général de l'Institution royale des Sourds-muets de
+ naissance, l'un des quarante de l'Académie française._
+
+ Cher et bon ami,
+
+Lorsque je vous manifestai, il y a quelques mois, le désir que M. Bébian
+eût un titre convenable et dont il pût s'honorer dans notre institution,
+celui de troisième répétiteur ne pouvant flatter l'ambition de son père
+qui le persécute sans cesse pour reprendre, sans plus la quitter, la
+carrière de la médecine, vous pensâtes qu'il convenoit d'attendre qu'il
+pût justifier cette distinction par le succès d'un nouveau plan d'études
+dont nous lui avons confié l'exécution. Ne croyez-vous pas maintenant
+que le temps en est arrivé? La classe de Massieu est déjà réunie à celle
+de Bébian. Il serait nécessaire que celui-ci reçût à présent le titre
+que vous jugeriez convenable, pour flatter l'amour-propre du père, qui
+permettrait alors à son fils de se consacrer entièrement à
+l'enseignement des sourds-muets, et dès lors tous les moyens de
+simplification seraient faciles.
+
+Voyez donc dans votre sagesse quel pourroit être ce titre que nous
+demanderions au ministre, et à la faveur duquel nous attacherions à
+notre école cet intéressant jeune homme qui se montre si propre à
+seconder toutes nos vues d'amélioration.
+
+Ne vous pressez pas pour la réponse que j'attendrai sans impatience.
+Pensez à ma demande, et réfléchissez sans distraction à ce qui convient
+le mieux à nos projets.
+
+Agréez, mon cher et bon collègue, mes tendres et respectueux sentiments
+qui sont invariables.
+
+L'abbé SICARD.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+_ERRATA._ (corrigés)
+
+
+ Page 40, lignes 14-15, _au lieu de_: novembre 1795, _lisez_: 30
+ octobre 1794.
+
+ Page 43, ligne 8, _au lieu de_: du 18 brumaire (10 novembre 1799),
+ _lisez_: du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799).
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+UN MOT D'EXPLICATION 1
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Vocation de l'abbé Sicard.--Il est appelé à recueillir la succession
+de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale des
+Sourds-Muets de Paris 5
+
+
+CHAPITRE II.
+
+L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et
+conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi
+les détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des
+élèves de l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée
+législative.--L'élargissement du directeur est ordonné immédiatement 8
+
+
+CHAPITRE III.
+
+L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur
+des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale,
+mais ses accusateurs mettent tout en oeuvre pour le faire périr.--Il
+est placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont
+être exécutés. Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il
+entre dans la salle du Comité de la section des _Quatre-Nations_ 13
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était
+accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La
+harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa
+lettre au président de l'Assemblée législative contient un témoignage
+de sa reconnaissance envers son libérateur 17
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert
+près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent
+de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il
+est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance
+d'un député qui prie un de ses collègues plus influent
+d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit
+encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat,
+son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret,
+député, à la prière de la fille aînée de cette dame,
+Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.--Un second décret
+est rendu en faveur de l'instituteur 25
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses remercîments
+aux membres.--Il reçoit les excuses d'un des
+commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir
+contribué lui-même à son incarcération.--Ce dernier le dissuade
+de rentrer à l'École.--Massieu le visite dans sa retraite.--Communication
+de l'arrêté de l'Assemblée générale du
+1er septembre 1792.--Protestation de l'abbé Salvan 34
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à
+divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille
+politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire exécutif.--Condamné
+à la déportation, il trouve un refuge dans le faubourg
+Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.--Seconde
+représentation du drame de _l'Abbé de l'Épée_,
+par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et son
+épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur
+de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son
+élargissement 40
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un
+sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa
+_Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle
+que fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la
+mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur l'articulation 49
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
+spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses
+tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon
+1er que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces malheureux.
+Cette insinuation est repoussée dans une lettre de
+l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite Majesté 64
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le directeur
+lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa méthode.--Parmi
+ses élèves brillent deux charmantes jeunes
+sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa
+Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,
+la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers
+sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife
+une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il
+parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert
+et de Saint-Céran sont amenées aux Tuileries par l'abbé
+Sicard 70
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance
+ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de
+vol, et à un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est
+nommé administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de
+_l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de
+_Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de
+M. Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard 87
+
+CHAPITRE XII.
+
+_L'esprit sourd-muet de l'abbé Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce
+dernier fait un quatrain à sa louange.--La Restauration le
+nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier
+de l'ordre de Saint-Michel de France.--Détails sur la visite de
+François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.--Même honneur
+que lui accorde la duchesse d'Angoulême.--Il assiste à
+la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.--L'empereur
+de Russie, Alexandre Ier s'étonne du silence de
+l'instituteur.--_Encore l'esprit sourd-muet_ 93
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à
+l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses
+élèves, il fait payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur
+part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et
+Clerc, sans en prévenir le gouvernement.--Le ministre de
+l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ
+Clerc à Paris.--Retour du maître et de ses deux élèves en
+France au moment où Napoléon est renversé 105
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets.
+Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel
+(de Béziers).--Visites du duc de Glocester, du duc
+d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener
+son fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
+apprendre la grammaire des sourds-muets 112
+
+CHAPITRE XV.
+
+L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des
+intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter
+son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin
+en 1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable
+du discours prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de
+l'Académie française, au cimetière du Père La Chaise.--Le
+directeur avait recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude
+de l'abbé Gondelin, second instituteur de l'École des
+sourds-muets de Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit
+pouvoir disputer sa place au concours. Une réclamation de
+Pissin-Sicard paraît dans un journal.--Élèves parlants distingués
+de l'abbé Sicard: Pellier, Paulmier et Bébian.--_Manuel
+d'enseignement pratique des sourds-muets_, par ce dernier.--Travail
+remarquable de M. de Gérando: _De l'Éducation des
+sourds-muets de naissance_, 2 vol.--Divers hommages à l'abbé
+Sicard.--Énumération de ses OEuvres.--Sa correspondance
+avec Mme Robert sur divers sujets 118
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+MASSIEU.
+
+Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un
+voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses
+premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions
+aux exercices publics de l'abbé Sicard!--Quels étaient ses
+habitudes et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets
+de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il
+est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir
+finir ses jours dans cette ville.--Exercices publics des élèves
+du nouveau professeur.--Un journal de la localité publie des
+fragments de ses Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa
+mort et ses obsèques 141
+
+
+CHAPITRE XVII ET DERNIER.
+
+LAURENT CLERC.
+
+Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un
+académicien auprès duquel il avait à remplir une commission
+du respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux
+exercices publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement
+l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de
+ses malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un
+d'eux, graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche.
+Appelé à fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut
+(Amérique du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il
+unit son sort à celui d'une sourde-muette américaine qui lui
+donne six enfants, tous entendants-parlants.--Réponse au
+préjugé qui paraît encore régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages
+de Laurent Clerc en France.--Ses documents sur
+l'origine et les progrès de son école.--Ses anciens camarades
+et élèves lui offrent un dîner d'adieu.--Sa correspondance
+avec l'auteur de ce livre.--Sa fin aussi heureuse que sa vie,
+dans le Nouveau-Monde 181
+
+NOTES 195
+
+APPENDICE 241
+
+
+PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.
+
+ * * * * *
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+ =Histoire et Statistique de l'Éducation des Sourds-Muets=, 1839, 1
+ vol. in-8º.
+
+ =Notice sur la Vie et les Ouvrages d'Auguste Bébian=, ancien
+ Censeur des études de l'Institution des Sourds-Muets de Paris,
+ 1839, 1 vol. in-8º.
+
+ =Deux Mémoires=, lus en 1839 et en 1840 au Congrès historique de
+ Paris, l'un sur _la Mimique chez les Peuples anciens et modernes_,
+ l'autre sur _la Pantomime dans ses rapports, soit avec
+ l'enseignement des Sourds-Muets, soit avec les connaissances
+ humaines_, in-8º.
+
+ =Les Sourds-Muets avant et après l'Abbé de l'Épée=, mémoire qui a
+ obtenu le prix proposé par _la Société des sciences morales,
+ lettres et arts de Seine-et-Oise_, 1840, 1 vol. in-8º.
+
+ =Examen critique de l'opinion de feu le docteur Itard=, médecin en
+ chef de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, réfutation
+ présentée aux Académies de médecine et des sciences morales et
+ politiques, 1852, 1 vol. in-8º.
+
+ =Observations sur la Mimique, considérée dans ses rapports avec
+ l'enseignement des Sourds-Muets=, adressées le 13 juin 1853 à
+ l'Académie de médecine, à propos des questions relatives à la
+ surdi-mutité, à l'articulation et à la lecture de la parole sur les
+ lèvres, qui s'y discutaient en ce moment, in-8º.
+
+ =Discours prononcés en langage mimique= aux distributions
+ solennelles des prix de l'Institution des Sourds-Muets de Paris,
+ des 13 août 1842, 9 août 1849 et 8 août 1857, in-8º.
+
+ =Banquets des Sourds-Muets réunis pour fêter les anniversaires de
+ la naissance de l'abbé de l'Épée=, de 1834 à 1848 et de 1849 à
+ 1863, relation publiée par la Société centrale des Sourds-Muets de
+ Paris, 2 vol. in-8º.
+
+ =L'Abbé de l'Épée=, sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et
+ ses succès, avec l'_historique des monuments élevés à sa mémoire à
+ Paris et à Versailles_, orné de son portrait en taille-douce, d'un
+ _fac-simile_ de son écriture, du dessin de son tombeau dans
+ l'église Saint-Roch à Paris, et de celui de sa statue à Versailles,
+ 1853, 1 vol. in-8º.
+
+ =Le Code civil français= _mis à la portée des Sourds-Muets, de
+ leurs familles et des parlants en rapport journalier avec eux_,
+ 1868, 1 vol. in-12.
+
+POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
+
+=Souvenirs et Impressions de voyage= _d'un Sourd-Muet français en
+Italie_.
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Relation des Banquets des Sourds-Muets, réunis pour fêter les
+anniversaires de la naissance de l'abbé de l'Épée, de 1834 à 1863_,
+relation publiée par les soins de l'ancienne Société centrale des
+Sourds-Muets de Paris, 2 vol., à la librairie de L. Hachette et Ce,
+boulevard Saint-Germain, 77.
+
+Les comptes rendus, depuis cette époque, paraîtront dans un troisième
+volume.
+
+[2] _Journal de l'Instruction des Sourds-muets et des Aveugles_,
+1826-1827.
+
+[3] _De l'Éducation des Sourds-muets de naissance_, 2 vol. 1827.
+
+[4] Voir la note A à la fin du volume.
+
+[5] Voir à la fin du volume à la note B une lettre de l'abbé Sicard au
+citoyen Dubois, préfet de police, en faveur du gouverneur d'un élève
+sourd-muet, le sieur Brylot qui, par sa soumission à la loi de
+déportation, est sauvé du péril qui menace sa vie pendant les journées
+de septembre.
+
+[6] Voir à la fin du livre la note C.
+
+[7] Elle allait toucher à sa fin, après avoir langui pendant plus d'un
+an dans des douleurs inexprimables, quand, à la grande satisfaction de
+notre instituteur, elle est sauvée, grâce à un long voyage que sa tendre
+mère lui avait fait entreprendre.
+
+[8] Voyez à la note D la différence entre les mots _sourds et muets_ et
+_sourds-muets_.
+
+[9] Voir, à la fin du volume, note F, la circulaire de l'intrus aux
+parents des sourds-muets.
+
+[10] Voir à la fin du volume la note G.
+
+[11] Voir à la fin du volume la note M.
+
+[12] Dans la suite, élève de Girodet-Trioson, peintre d'histoire, elle
+s'est fait remarquer par ses gracieux tableaux. Quelle est intéressante
+la correspondance de sa mère, femme d'un mérite supérieur, avec le
+célèbre artiste qui essaie de mettre son élève chérie dans la confidence
+de ses secrets!
+
+[13] Voir la note I à la fin du volume.
+
+[14] Voir, à la fin du volume, à la note J, une lettre de l'abbé Sicard
+à son ami Laya.
+
+[15] Cette église fut jadis construite à côté de la chapelle de l'ancien
+monastère pour les besoins spirituels des fidèles du quartier, auxquels
+les heures des religieux ne pouvaient guère convenir.--Elle était
+séparée de l'église paroissiale de Saint-Jacques-du-Haut-Pas par une
+ruelle qui, pour cette raison, s'appelait _rue des Deux-Églises_, et
+qui, plus tard, reçut la dénomination de _rue de l'abbé de l'Épée_,
+qu'elle porte encore.
+
+[16] Voir, à la fin du volume, à la note K, un rapport du sieur Mascé
+Mauclerc, remplissant les fonctions d'agent général en l'absence de son
+oncle.
+
+[17] Voir, à la fin du volume, la note L.
+
+[18] Voir, à la fin du volume, la note M, où se trouve le compte rendu
+de cet hommage d'après le _Moniteur_.
+
+[19] Voir la note N.
+
+[20] L'abbé Pissin (Joseph Barthélemy) s'était pourvu auprès du garde
+des sceaux pour en obtenir l'autorisation d'ajouter à son nom celui de
+son maître, comme une preuve évidente de l'affection que lui portait
+celui-ci, et de s'appeler désormais Pissin-Sicard (_Moniteur_ du 6 mars
+1821).
+
+[21] Voir, à la fin du volume, à la note O, le petit discours que je fus
+chargé de _prononcer_ le 10 mars 1847 sur la tombe de cet estimable
+instituteur.
+
+[22] Ç'a été pour moi un besoin du coeur de livrer, en 1839, à la
+publicité une Notice sur la vie et les ouvrages de cet éminent
+professeur.
+
+[23] Voir, à la fin du volume, la note P.
+
+[24] Voir, à la fin du volume, la note Q contenant une lettre de Mme
+Robert, née Bazin, à l'abbé Sicard, ainsi que l'extrait d'une lettre de
+la même au sujet de la candidature de Chateaubriand à l'Académie
+française.
+
+Le petit-fils de cette dame, M. Charles Rossigneux, architecte
+distingué, à qui nous sommes redevables de ces précieux souvenirs,
+suppose que la première doit être de la fin de février 1811, et la
+seconde du 4 mars de la même année.
+
+[25] Voir, à la fin de ce volume, à la note R, une lettre que Massieu
+m'adressa de Rodez, où il remplissait alors les fonctions de professeur.
+
+[26] Voir la lettre en question à la fin du volume note S.
+
+[27] Nous ne pouvons adhérer à cette qualification de _stupides_, sortie
+de la bouche de l'orateur, contre son intention, sans doute. Il aura
+voulu dire peut-être _stupéfaits_.
+
+[28] Voir la note T à la fin du volume.
+
+[29] M. Rey Lacroix a voulu élever lui-même sa fille sourde-muette en
+s'inspirant de la méthode de Sicard, et pour dernier exemple de sa
+tendresse paternelle, il a fait hommage, en l'an IX de la République,
+d'un livre intitulé: _La Sourde-Muette de La Clapière, leçons données à
+ma fille_, aux Sourds-Muets devenus _ses amis_, comme il le dit lui-même
+dans la Dédicace de son ouvrage.
+
+(_Note de l'auteur de ce travail_).
+
+
+[30] PIERRE LAUJON, chansonnier correct, élégant, gracieux, depuis
+longtemps oublié, mais qui n'en a pas moins joui, à son époque, d'une
+certaine réputation, naquit à Paris, le 13 janvier 1727, d'un procureur
+qui le destinait au barreau. Auteur d'une parodie d'_Armide_ et d'un
+opéra de _Daphnis et Chloé_, qui lui valurent la protection de MM. de
+Nivernais, de Bernis, d'Argenteuil, du duc d'Ayen et de la comtesse de
+Villemure, amie de la favorite, il devint secrétaire du comte de
+Clermont, qui l'amena à l'armée, en qualité de commissaire des guerres,
+et le fit décorer de la croix de Saint-Louis. A la mort du comte de
+Clermont, le dernier prince de Condé le nomma secrétaire des
+commandements du duc de Bourbon. A la révolution de 1789, il reçut
+l'ordre de quitter le Palais-Bourbon, et perdit d'un coup ses
+traitements et ses pensions; il n'avait rien amassé. Il tomba dans un
+état voisin de la misère, et se vit réduit, pour ne pas mourir de faim,
+à vendre un à un les livres de sa précieuse bibliothèque, qu'il
+rachetait souvent fort cher le lendemain. Mais il ne tendit la main à
+personne, et continua à chanter, ne conservant qu'une chétive rente pour
+vivre avec sa famille.
+
+Qui n'a entendu parler du _Caveau_, célèbre société gastronomique
+chantante, née en 1729, morte en 1789, dans laquelle siégeaient Piron,
+Collé, Crébillon fils, Gentil-Bernard et bien d'autres beaux-esprits
+contemporains? Trente ans après, en 1759, fut fondé un second _Caveau_,
+qui compta, parmi ses membres, Marmontel, Suard et Laujon, le plus jeune
+de la bande. Cette assemblée tenait ses séances au _Rocher de Cancale_,
+rue Montorgueil. Ces dîners furent remplacés en 1796 par _ceux du
+Vaudeville_, où siégeaient tous les chansonniers du temps, entre autres
+Jay, Jouy, Arnault, Piis, les deux Ségur, Dupaty, Etienne, Désaugiers,
+Eugène de Monglave, Moreau, Francis, etc. Le doyen Laujon fut élu
+président, honneur qui lui fraya la route de l'Académie française, à
+laquelle l'excellent homme avait toujours aspiré. Il fut élu, en 1807, à
+la place du jurisconsulte, ministre Portalis. Les temps ne changent pas.
+Il avait quatre-vingts ans; ses facultés commençaient à baisser. Conduit
+aux Tuileries pour être présenté, suivant l'usage, au chef de l'État,
+lui qui avait frayé avec tant de princes, perdit subitement la mémoire,
+ne se rappelant pas même les titres de ses ouvrages. Il s'éteignit
+doucement dans sa quatre-vingt-quatrième année, le 14 juillet 1811. Ses
+convives du _Caveau_ élurent, après lui, Désaugiers à la présidence.
+L'assemblée se traîna comme elle put jusqu'en 1817 avec Béranger, le roi
+de la chanson. Puis, dîners et couplets cessèrent devant les exigences
+de la politique.
+
+Les oeuvres dramatiques de Laujon sont nombreuses. Il eut des succès à
+l'Opéra, aux Italiens, au Théâtre-Français; mais c'est surtout comme
+chansonnier qu'il fut estimé de nos grands-pères. Je ne l'ai jamais
+connu; je n'avais que huit ans à sa mort, mais j'ai rencontré sur ma
+route bon nombre de ses compères de l'_Académie_ et du _Caveau_, qui
+conservaient un bien doux souvenir de cet aimable vieillard.
+
+F. B.
+
+
+[31] L'abbé André Morellet, né à Lyon, le 7 mars 1727, d'un père
+commerçant, fut destiné, de bonne heure, à l'état ecclésiastique. Après
+avoir fait ses études à Paris, au séminaire des Trente-Trois, et pris
+ses grades à la Sorbonne, en 1752, il fut chargé d'une éducation
+particulière, et voyagea en Italie avec son élève. A son retour, il
+étudia les matières de droit public et d'économie politique, et, se
+consacrant tout entier à soutenir les opinions nouvelles, écrivit de
+nombreux ouvrages sur tous les sujets d'administration, de politique et
+de philosophie à l'ordre du jour.
+
+Il partit pour l'Angleterre en 1772, et se lia avec Franklin, Garrick,
+l'évêque Warburton et le marquis de Lansdown, qui lui fit obtenir, en
+1783, une pension de 4,000 livres de Louis XVI. En 1785, l'Académie
+française ouvrit ses portes à l'abbé Morellet, qui succéda à l'historien
+abbé Millot. A cette époque aussi, il obtint le prieuré de Thimers, d'un
+revenu de 16,000 livres.
+
+La Révolution changea cette heureuse position de fortune; et le décret
+qui ordonna la vente des biens du clergé, refroidit le patriotisme de
+l'abbé Morellet; mais la destruction de l'Académie française fut pour
+lui le coup le plus cruel. Échappé au proscriptions, il chercha dans des
+travaux de traduction des ressources contre la misère. Il se mit à
+traduire des romans, entre autres ceux d'Anne Radcliffe.
+
+En 1799, il fut nommé professeur d'économie politique aux écoles
+centrales, et la révolution du 18 Brumaire lui rendit son fauteuil à
+l'Académie. Joseph Bonaparte, qui estimait son talent et son caractère,
+le combla de bienfaits. Appelé au Corps législatif en 1808, à l'âge de
+quatre-vingt-trois ans, il y siégea jusqu'en 1815, et mourut en 1817 des
+suites d'une chute qu'il avait faite en 1814 à la sortie du spectacle.
+Un de ses plus importants ouvrages est sa traduction du _Traité des
+délits et des peines de Beccaria_.
+
+[32] Sa fille sourde-muette, peintre de mérite.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'abbé Sicard, by Ferdinand Berthier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ SICARD ***
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit http://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+
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