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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 /
+10), by Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Editor: Gabriel Monod
+
+Release Date: December 7, 2011 [EBook #38243]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 1/10 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier digital:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
+
+
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET
+
+ HISTOIRE
+
+ DE FRANCE
+
+ MOYEN ÂGE
+
+ ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE
+
+ TOME PREMIER
+
+ PARIS
+
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+
+ 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+PRÉFACE DE 1869
+
+
+Cette oeuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conçue d'un moment,
+de l'éclair de Juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière
+se fit, et j'aperçus la France.
+
+Elle avait des annales, et non point une histoire. Des hommes éminents
+l'avaient étudiée, surtout au point de vue politique. Nul n'avait
+pénétré dans l'infini détail des développements divers de son activité
+(religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l'avait encore
+embrassée du regard dans l'unité vivante des éléments naturels et
+géographiques qui l'ont constituée. Le premier je la vis comme une âme
+et une personne.
+
+L'illustre Sismondi, ce persévérant travailleur, honnête et judicieux,
+dans ses annales politiques s'élève rarement aux vues d'ensemble. Et,
+d'autre part, il n'entre guère dans les recherches érudites. Lui-même
+avoue loyalement qu'écrivant à Genève il n'avait sous la main ni les
+actes ni les manuscrits.
+
+Au reste, jusqu'en 1830 (même jusqu'en 1836), aucun des historiens
+remarquables de cette époque n'avait senti encore le besoin de
+chercher les faits hors des livres imprimés, aux sources primitives,
+la plupart inédites alors, aux manuscrits de nos bibliothèques, aux
+documents de nos archives.
+
+Cette noble pléïade historique qui, de 1820 à 1830, jette un si grand
+éclat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry,
+envisagea l'histoire par des points de vue spéciaux et divers. Tel fut
+préoccupé de l'élément de race, tel des institutions, etc., sans voir
+peut-être assez combien ces choses s'isolent difficilement, combien
+chacune d'elles réagit sur les autres. La race, par exemple,
+reste-t-elle identique sans subir l'influence des moeurs changeantes?
+Les institutions peuvent-elles s'étudier suffisamment sans tenir
+compte de l'histoire des idées, de mille circonstances sociales dont
+elles surgissent? Ces spécialités ont toujours quelque chose d'un peu
+artificiel, qui prétend éclaircir, et pourtant peut donner de faux
+profils, nous tromper sur l'ensemble, en dérober l'harmonie
+supérieure.
+
+La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est
+véritablement la vie qu'autant qu'elle est complète. Ses organes sont
+tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se
+lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne vit
+plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre à
+part chacun de nos systèmes; cela ne se peut pas, car tout influe sur
+tout.
+
+Ainsi, ou tout, ou rien. Pour retrouver la vie historique, il faudrait
+patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses
+éléments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande encore,
+refaire et rétablir le jeu de tout cela, l'action réciproque de ces
+forces diverses, dans un puissant mouvement qui redeviendrait la vie
+même.
+
+Un maître dont j'ai eu, non le génie sans doute, mais la violente
+volonté, Géricault, entrant dans le Louvre (dans le Louvre d'alors où
+tout l'art de l'Europe se trouvait réuni), ne parut pas troublé. Il
+dit: «C'est bien! je m'en vais le refaire.» En rapides ébauches qu'il
+n'a jamais signées, il allait saisissant et s'appropriant tout. Et,
+sans 1815, il eût tenu parole. Telles sont les passions, les furies du
+bel âge.
+
+Plus compliqué encore, plus effrayant était mon problème historique
+posé comme _résurrection de la vie intégrale_, non pas dans ses
+surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds. Nul homme
+sage n'y eût songé. Par bonheur, je ne l'étais pas.
+
+Dans le brillant matin de Juillet, sa vaste espérance, sa puissante
+électricité, cette entreprise surhumaine n'effraya pas un jeune coeur.
+Nul obstacle à certaines heures. Tout se simplifie par la flamme.
+Mille choses embrouillées s'y résolvent, y retrouvent leurs vrais
+rapports, et (s'harmonisant) s'illuminent. Bien des ressorts, inertes
+et lourds s'ils gisent à part, roulent d'eux-mêmes, s'ils sont
+replacés dans l'ensemble.
+
+Telle fut ma foi du moins, et cet acte de foi, quelle que fût ma
+faiblesse, agit. Ce mouvement immense s'ébranla sous mes yeux. Ces
+forces variées, et de nature et d'art, se cherchèrent, s'arrangèrent,
+malaisément d'abord. Les membres du grand corps, peuples, races,
+contrées, s'agencèrent de la mer au Rhin, au Rhône, aux Alpes, et les
+siècles marchèrent de la Gaule à la France.
+
+Tous, amis, ennemis, dirent «que c'était vivant». Mais quels sont les
+vrais signes bien certains de la vie? Par certaine dextérité, on
+obtient de l'animation, une sorte de chaleur. Parfois le galvanisme
+semble dépasser la vie même par ses bonds, ses efforts, des contrastes
+heurtés, des surprises, de petits miracles. La vraie vie a un signe
+tout différent, sa continuité. Née d'un jet, elle dure, et croît
+placidement, lentement, _uno tenore_. Son unité n'est pas celle d'une
+petite pièce en cinq actes, mais (dans un développement souvent
+immense) l'harmonique identité d'âme.
+
+La plus sévère critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y
+méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a été nullement
+précipité, brusqué; il a eu, tout au moins, le mérite de la lenteur.
+Du premier au dernier volume, la méthode est la même; telle est en un
+mot dans ma _Géographie_, telle en mon _Louis XV_, et telle en ma
+_Révolution_. Ce qui n'est pas moins rare dans un travail de tant
+d'années, c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mêmes
+qualités, mêmes défauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'oeuvre serait
+hétérogène, discolore, elle aurait perdu sa personnalité. Telle
+quelle, il vaut mieux qu'elle reste harmonique et un tout vivant.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque je commençai, un livre de génie existait, Celui de Thierry.
+Sagace et pénétrant, délicat interprète, grand ciseleur, admirable
+ouvrier, mais trop asservi à un maître. Ce maître, ce tyran, c'est le
+point de vue exclusif, systématique, de la perpétuité des races. Ce
+qui fait, au total, la beauté de ce grand livre, c'est qu'avec ce
+système, qu'on croirait fataliste, partout on sent respirer en dessous
+un coeur ému contre la force fatale, l'invasion, tout plein de l'âme
+nationale et du droit de la liberté.
+
+Je l'ai aimé beaucoup et admiré. Cependant, le dirai-je? ni le
+matériel, ni le spirituel, ne me suffisait dans son livre.
+
+Le matériel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient avoir
+besoin qu'on mît dessous une bonne forte base, la terre, qui les
+portât et les nourrît. Sans une base géographique, le peuple, l'acteur
+historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures chinoises
+où le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement le théâtre
+de l'action. Par la nourriture, le climat, etc., il y influe de cent
+manières. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie, tel l'homme.
+
+La race, élément fort et dominant aux temps barbares, avant le grand
+travail des nations, est moins sensible, est faible, effacée presque,
+à mesure que chacune s'élabore, se personnifie. L'illustre M. Mill
+dit fort bien: «Pour se dispenser de l'étude des influences morales et
+sociales, ce serait un moyen trop aisé que d'attribuer les différences
+de caractère, de conduite, à des différences naturelles
+indestructibles[1].»
+
+[Note 1: C'est le point principal sur lequel je diffère de mon savant
+ami, M. Henri Martin. Du reste, ce dissentiment ne diminue en rien mon
+estime sympathique pour sa grande et très belle Histoire, si
+instructive, si riche de recherches et d'idées. Il a été infiniment
+utile pour raviver la tradition nationale, trop effacée, que deux
+histoires qui s'aident, se suppléent l'une l'autre, aient paru
+simultanément.]
+
+Contre ceux qui poursuivent cet élément de race et l'exagèrent aux
+temps modernes, je dégageai de l'histoire elle-même un fait moral
+énorme et trop peu remarqué. C'est le puissant _travail de soi sur
+soi_, où la France, par son progrès propre, va transformant tous ses
+éléments bruts. De l'élément romain municipal, des tribus allemandes,
+du clan celtique, annulés, disparus, nous avons tiré à la longue des
+résultats tout autres, et contraires même, en grande partie, à tout ce
+qui les précéda.
+
+La vie a sur elle-même une action de personnel enfantement, qui, de
+matériaux préexistants, nous crée des choses absolument nouvelles. Du
+pain, des fruits, que j'ai mangés, je fais du sang rouge et salé qui
+ne rappelle en rien ces aliments d'où je les tire.--Ainsi va la vie
+historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s'engendrant, broyant,
+amalgamant des éléments, qui y restent sans doute à l'état obscur et
+confus, mais sont bien peu de chose relativement à ce que fit le long
+travail de la grande âme.
+
+La France a fait la France, et l'élément fatal de race m'y semble
+secondaire. Elle est fille de sa liberté. Dans le progrès humain, la
+part essentielle est à la force vive, qu'on appelle homme. _L'homme
+est son propre Prométhée._
+
+En résumé, l'histoire, telle que je la voyais en ces hommes éminents
+(et plusieurs admirables) qui la représentaient, me paraissait encore
+faible en ses deux méthodes:
+
+_Trop peu matérielle_, tenant compte des races, non du sol, du climat,
+des aliments, de tant de circonstances physiques et physiologiques.
+
+_Trop peu spirituelle_, parlant des lois, des actes politiques, non
+des idées, des moeurs, non du grand mouvement progressif, intérieur,
+de l'âme nationale.
+
+Surtout peu curieuse du menu détail érudit, où le meilleur, peut-être,
+restait enfoui aux sources inédites.
+
+Ma vie fut en ce livre, elle a passé en lui. Il a été mon seul
+événement. Mais cette identité du livre et de l'auteur n'a-t-elle pas
+un danger? L'oeuvre n'est-elle pas colorée des sentiments, du temps,
+de celui qui l'a faite?
+
+C'est ce qu'on voit toujours. Nul portrait si exact, si conforme au
+modèle, que l'artiste n'y mette un peu de lui. Nos maîtres en histoire
+ne se sont pas soustraits à cette loi. Tacite, en son Tibère, se peint
+aussi avec l'étouffement de son temps, «les quinze longues années» de
+silence. Thierry, en nous contant Klodowig, Guillaume et sa conquête,
+a le souffle intérieur, l'émotion de la France envahie récemment, et
+son opposition au règne qui semblait celui de l'étranger.
+
+Si c'est là un défaut, il nous faut avouer qu'il nous rend bien
+service. L'historien qui en est dépourvu, qui entreprend de s'effacer
+en écrivant, de ne pas être, de suivre par derrière la chronique
+contemporaine (comme Barante a fait pour Froissart), n'est point du
+tout historien. Le vieux chroniqueur, très charmant, est absolument
+incapable de dire à son pauvre valet, qui va sur ses talons, ce que
+c'est que le grand, le sombre, le terrible quatorzième siècle. Pour le
+savoir, il faut toutes nos forces d'analyse et d'érudition, il faut un
+grand engin qui perce les mystères, inaccessibles à ce conteur. Quel
+engin, quel moyen? La personnalité moderne, si puissante et tant
+agrandie.
+
+En pénétrant l'objet de plus en plus, on l'aime, et dès lors on
+regarde avec un intérêt croissant. Le coeur, ému à la seconde vue,
+voit mille choses invisibles au peuple indifférent. L'histoire,
+l'historien, se mêlent en ce regard. Est-ce un bien? est-ce un mal? Là
+s'opère une chose que l'on n'a point décrite et que nous devons
+révéler:
+
+C'est que l'histoire, dans le progrès du temps, fait l'historien bien
+plus qu'elle n'est faite par lui. Mon livre m'a créé. C'est moi qui
+fus son oeuvre. Ce fils a fait son père. S'il est sorti de moi
+d'abord, de mon orage (trouble encore) de jeunesse, il m'a rendu bien
+plus en force et en lumière, même en chaleur féconde, en puissance
+réelle de ressusciter le passé. Si nous nous ressemblons, c'est bien.
+Les traits qu'il a de moi sont en grande partie ceux que je lui
+devais, que j'ai tenus de lui.
+
+ * * * * *
+
+Ma destinée m'a bien favorisé. J'ai eu deux choses assez rares, et qui
+ont fait cette oeuvre.
+
+D'abord la liberté, qui en a été l'âme.
+
+Puis des devoirs utiles qui, en ralentissant, en retardant
+l'exécution, la firent plus réfléchie, plus forte, lui donnèrent la
+solidité, les robustes bases du temps.
+
+J'étais libre par la solitude, la pauvreté et la simplicité de vie,
+libre par mon enseignement. Sous le ministère Martignac (un court
+moment de libéralité), on s'avisa de refaire l'École normale, et M.
+Letronne, que l'on consulta, me fit donner l'enseignement de la
+philosophie et de l'histoire. Mon _Précis_, mon _Vico_, publiés en
+1827, lui paraissaient des titres suffisants. Ce double enseignement
+que j'eus encore plus tard au Collège de France, m'ouvrait un infini
+de liberté. Mon domaine sans bornes comprenait tout fait, toute idée.
+
+Je n'eus de maître que Vico. Son principe de la force vive, de
+l'_humanité qui se crée_, fit et mon livre et mon enseignement.
+
+Je restai à bonne distance des doctrinaires, majestueux, stériles, et
+du grand torrent romantique de «l'art pour l'art». J'avais mon monde
+en moi. En moi j'avais ma vie, mes renouvellements et ma fécondité;
+mais mes dangers aussi. Quels? mon coeur, ma jeunesse, ma méthode
+elle-même, et la condition nouvelle imposée à l'histoire: non plus de
+raconter seulement ou juger, mais d'_évoquer_, _refaire_,
+_ressusciter_ les âges. Avoir assez de flamme pour réchauffer des
+cendres refroidies si longtemps, c'était le premier point, non sans
+péril. Mais le second, plus périlleux peut-être, c'était d'être en
+commerce intime avec ces morts ressuscités, qui sait? d'être enfin un
+des leurs?
+
+Mes premières pages après Juillet, écrites sur les pavés brûlants,
+étaient un regard sur le monde, l'histoire universelle, comme combat
+de la liberté, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme
+un Juillet éternel.
+
+Ce petit livre, d'un incroyable élan, d'un vol rapide, procédait à la
+fois (comme j'ai fait toujours) par deux ailes, Nature et Esprit, deux
+interprétations du grand mouvement général. Ma méthode y était déjà.
+J'y disais en 1830 ce que j'ai dit (dans la _Sorcière_) de Satan, nom
+bizarre de la liberté jeune encore, militante d'abord, négative, mais
+créatrice plus tard, de plus en plus féconde.
+
+Jouffroy venait d'articuler en 1829 le mot essentiel de la
+Restauration: «Comment les dogmes finissent.» En Juillet, l'Église se
+trouva désertée. Aucun libre penseur n'aurait douté alors que la
+prophétie de Montesquieu sur la mort du catholicisme, ne dût bientôt
+être accomplie.
+
+J'étais sous ce rapport l'homme peut-être le plus libre du monde,
+ayant eu le rare avantage de ne pas subir la funeste éducation qui
+surprend les âmes avant l'âge, et d'abord les chloroformise. L'Église
+était pour moi un monde étranger, de curiosité pure, comme eût été la
+lune. Ce que je savais le mieux de cet astre pâli, c'est que ses jours
+étaient comptés, qu'il avait peu à vivre. Mais qui succéderait?
+C'était la question. Elle était embrouillée du choléra moral qui
+suivit de si près Juillet, le désillusionnement, la perte des hautes
+espérances. On se rua en bas. Le roman, le théâtre éclatèrent en
+laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalité grossière; non
+pas l'orgie féconde des vieux cultes de la nature qui ont eu sa
+grandeur, mais un emportement voulu de matérialité stérile. Beaucoup
+d'enflure, et peu dessous.
+
+ * * * * *
+
+Le texte originaire qui précéda Juillet avait été _Honneur à
+l'Industrie_, nouvelle reine du monde, qui dompte, subjugue la
+matière.--Après Juillet, cela fut retourné: la matière, à son tour,
+subjugua l'énergie humaine.
+
+Ce dernier fait n'est pas rare dans l'histoire. Rien de plus vieux que
+cette idée du droit de la matière qui veut avoir son tour. Mais ce qui
+la rendait choquante chez les Saint-Simoniens, c'était la laideur
+d'un Janus[2], conservant dans ce culte l'imitation servile de
+l'institution catholique.
+
+[Note 2: Ceci ne touche en rien la candeur des individus. Il y avait
+des hommes admirables, les Bazard, les Barrault, les Carnot, les
+Charton, les D'Eichthal, les Lemonnier, etc.]
+
+À une séance solennelle où nous fûmes invités, Quinet et moi, nous
+vîmes avec admiration dans cette religion de la banque un retour
+singulier de ce qu'on disait abolir. Nous vîmes un clergé et un pape;
+nous vîmes le prédicateur recevoir de ce pape par l'imposition des
+mains la transmission de la Grâce. Il dit: «À bas la croix!» Mais elle
+était présente par les formes sacerdotales, autoritaires, du moyen
+âge. La vieille religion que l'on disait combattre, on la renouvelait
+en ce qu'elle a de pire; confession, direction, rien n'y manquait. Les
+_capuccini_ revenaient, banquiers, industriels. La suavité fade d'un
+nouveau Molinos faisait adorer le Gésû.
+
+Qu'on supprimât le moyen âge, à la bonne heure. Mais c'est qu'on le
+volait. Cela me parut fort. En rentrant, d'un élan aveugle et
+généreux, j'écrivis un mot vif pour ce mourant qu'on pillait pendant
+l'agonie. Ces lignes juvéniles, étourdies si l'on veut, mais sans
+doute excusables comme mouvement du coeur, n'allaient guère dans mon
+petit livre inspiré de Juillet et de la Liberté, de sa victoire sur le
+clergé. Elles détonnaient fort à côté de Satan, que ce livre présente
+comme un mythe de la liberté. N'importe. Elles y sont, et me font rire
+encore. De telles contradictions apparentes n'embarrassaient guère un
+jeune artiste, de foi arrêtée, mais candide, et sans calcul, sentant
+peu le péril d'être tendre pour l'ennemi.
+
+J'étais artiste et écrivain alors, bien plus qu'historien. Il y paraît
+aux deux premiers volumes (_France du moyen âge_). On n'avait pas
+encore publié tous les documents qui ont éclairé ces ténèbres, l'abîme
+de ces longues misères. Le grand effet d'ensemble qui en sortait pour
+moi était celui d'une harmonie lugubre, symphonie colossale, dont les
+dissonances innombrables frappaient encore peu mon oreille. C'est un
+défaut très grave. Le cri de la Raison par Abailard, l'immense
+mouvement de 1200, si cruellement étouffé, y sont trop peu sentis,
+trop immolés à l'effet artistique de la grande unité.
+
+Et pourtant aujourd'hui, ayant traversé tant d'années, des âges, des
+mondes différents, en relisant ce livre, et voyant très bien ses
+défauts, je dis:
+
+«On ne peut y toucher.»
+
+Il fut écrit dans une solitude, une liberté, une pureté, une haute
+tension d'esprit, rares, vraiment singulières. Sa candeur, sa passion,
+l'énorme quantité de vie qui l'anime, plaident pour lui auprès de moi,
+le soutiennent devant mon regard. La droiture de la jeunesse se sent
+dans les erreurs même. Les grands résultats généraux y sont, au total,
+obtenus. Pour la première fois paraît l'âme de la France en sa vive
+personnalité, et non moins en pleine lumière l'impuissance de
+l'Église.
+
+Impuissance radicale et constatée deux fois.
+
+On voit, au premier volume, l'Église, reine sous Dagobert et sous les
+Carlovingiens, ne pouvoir rien pour le monde, rien pour l'ordre social
+(an 1000).
+
+On voit, au second volume, comment ayant fait un roi prêtre, un roi
+abbé, chanoine, son fils aîné, le roi de France, elle écrase ses
+ennemis (1200), étouffe le libre esprit, n'opère nulle réforme morale.
+Enfin éclipsée, dépassée par saint Louis, elle est (avant 1300)
+subordonnée, dominée par l'État.
+
+Voilà la part certaine du réel dans ces deux volumes. Mais dans celle
+du mirage, de l'illusion poétique, peut-on dire que tout soit faux?
+non.
+
+Celle-ci exprime l'idée qu'un tel âge avait de lui-même, dit ce qu'il
+songea et voulut. Elle le représente au vrai dans son aspiration, la
+tristesse profonde, la rêverie qui le retient devant l'Église,
+pleurant sous sa niche de pierre, soupirant, attendant ce qui ne vient
+jamais.
+
+Il fallait bien retrouver cette idée que le moyen âge eut de lui,
+refaire son élan, son désir, son âme, avant de le juger. Qui devait
+retrouver son âme? Apparemment nos grands écrivains qui tous eurent
+l'éducation catholique. Comment donc se fait-il que ces génies, si
+bien préparés à cela, aient tourné autour de l'Église sans y entrer,
+pour ainsi dire, sans pénétrer à ce qui fut dedans? Les uns cherchent
+aux échos des parvis ou des cloîtres des motifs à leurs mélodies.
+D'autres, d'un grand effort et d'un puissant ciseau, fouillent les
+ornements, arment les tours, les combles, de masques redoutables, de
+gnomes, de diables grimaçants. Mais l'Église elle-même, ce n'est pas
+tout cela. Refaisons-la d'abord.
+
+Le singulier est là: c'est que le seul qui eût assez d'amour pour
+recréer, refaire ce monde intérieur de l'Église, c'est celui qu'elle
+n'éleva point, _celui qui jamais n'y communia_, qui n'eut de foi que
+l'humanité même, nul credo imposé, rien que le libre esprit.
+
+Celui-ci aborda la morte chose avec un sens humain, ayant le très
+grand avantage de n'avoir pas passé par le prêtre, les lourdes
+formules qui enterrèrent le moyen âge. L'incantation d'un rituel fini,
+n'aurait rien fait. Tout serait resté froide cendre. Et d'autre part
+si l'histoire fût venue dans sa sévérité critique, dans l'absolue
+justice, je ne sais si ces morts auraient osé revivre. Ils se seraient
+plutôt cachés dans leurs tombeaux.
+
+J'avais une belle maladie qui assombrit ma jeunesse, mais bien propre
+à l'historien. J'aimais la mort. J'avais vécu neuf ans à la porte du
+Père-Lachaise, alors ma seule promenade. Puis j'habitai vers la
+Bièvre, au milieu de grands jardins de couvents, autres sépulcres. Je
+menais une vie que le monde aurait pu dire enterrée, n'ayant de
+société que celle du passé, et pour amis les peuples ensevelis.
+Refaisant leur légende, je réveillais en eux mille choses évanouies.
+Certains chants de nourrice dont j'avais le secret, étaient d'un effet
+sûr. À l'accent ils croyaient que j'étais un des leurs. Le don que
+saint Louis demanda et n'obtint pas, je l'eus: «le don des larmes».
+
+Don puissant, très fécond. Tous ceux que j'ai pleurés, peuples et
+dieux, revivaient. Cette magie naïve avait une efficacité d'évocation
+presque infaillible. On avait par exemple épelé, déchiffré l'Égypte,
+fouillé ses tombes, non retrouvé son âme. Le climat pour les uns, pour
+d'autres tels symboles de subtilité vaine, c'était l'explication. Moi
+je l'ai prise au coeur d'Isis, dans les douleurs du peuple, l'éternel
+deuil et l'éternelle blessure de la famille du fellah, dans sa vie
+incertaine, dans les captivités, les razzias d'Afrique, le grand
+commerce d'hommes, de Nubie en Syrie. L'homme enlevé au loin, lié aux
+durs travaux, l'_homme fait arbre_ ou attaché à l'arbre, cloué,
+mutilé, démembré, c'est l'universelle Passion de tant de dieux
+(Osiris, Adonis, Iacchus, Atys, etc.). Que de Christs, et que de
+Calvaires! que de complaintes funèbres! Que de pleurs sur tout le
+chemin (Voy. la petite _Bible_, 1864).
+
+Je n'ai eu nul autre art en 1833. Une larme, une seule jetée aux
+fondements de l'église gothique, suffit pour l'évoquer. Quelque chose
+en jaillit d'humain, le sang de la légende, et, par ce jet puissant,
+tout monta vers le ciel. Du dedans au dehors, tout ressortit en
+fleurs,--de pierre? non, mais des fleurs de vie.--Les sculpter?
+approcher le fer et le ciseau? j'en aurais eu horreur et j'aurais cru
+en voir sortir du sang!
+
+Voulez-vous bien savoir pourquoi j'étais si tendre pour ces dieux?
+c'est qu'ils meurent. Tous à leur tour s'en vont. Chacun, tout comme
+nous, ayant reçu un peu l'eau lustrale et les pleurs, descend aux
+pyramides, aux hypogées, aux catacombes. Hélas! qu'en revient-il?
+Qu'_après trois jours_ (chacun de trois mille ans), un léger souffle
+en puisse reparaître, je ne le nierai pas. L'âme Indienne n'est pas
+absente de la terre; elle y revient par la tendresse qu'elle eut pour
+toute vie. L'Égypte a eu en ce monde toujours un bel écho dans l'amour
+de la mort et l'espoir d'immortalité. La fine âme Chrétienne, en ses
+suavités, ne peut jamais sans doute s'exhaler sans retour. Sa légende
+a péri, mais ce n'est pas assez. Il lui faut dépouiller la terrible
+injustice (la Grâce, l'Arbitraire), qui est le noeud, le coeur, le
+vrai fond de son dogme. C'est dur, mais il lui faut mourir en cela
+même, accepter franchement sa pénitence, sa purification, et
+l'expiation de la mort.
+
+ * * * * *
+
+Des sages me disaient: «Ce n'est pas sans danger de vivre à ce
+point-là dans cette intimité de l'autre monde. Tous les morts sont si
+bons! Toutes ces figures pacifiées et devenues si douces, ont des
+puissances étranges de fantastique illusion. Vous allez parmi elles
+prendre d'étranges rêves et qui sait? des attachements. Qui vit trop
+là, en devient blême. On risque d'y trouver la blanche Fiancée, si
+pâle et si charmante, qui boit le sang de votre coeur! Faites au moins
+comme Énée, qui ne s'y aventure que l'épée à la main pour chasser ces
+images, ne pas être pris de trop près (_ferro diverberat umbras_).»
+
+L'épée! triste conseil. Quoi! j'aurais durement, quand ces images
+aimées venaient à moi pour vivre, moi je les aurais écartées! Quelle
+funeste sagesse!... Oh! que les philosophes ignorent parfaitement le
+vrai fond de l'artiste, le talisman secret qui fait la force de
+l'histoire, lui permet de passer, repasser à travers les morts!
+
+Sachez donc, ignorants, que, sans épée, sans armes, sans quereller ces
+âmes confiantes qui réclament la résurrection, l'art, en les
+accueillant, en leur rendant le souffle, l'art pourtant garde en lui
+sa lucidité tout entière. Je ne dis nullement l'_ironie_ où beaucoup
+ont mis le fond de l'art, mais la forte dualité qui fait qu'en les
+aimant, il n'en voit pas moins bien ce qu'elles sont, «que ce sont des
+morts».
+
+Les plus grands artistes du monde, les génies qui si tendrement
+regardent la nature, me permettront ici une bien humble comparaison.
+Avez-vous vu parfois le sérieux touchant de la jeune enfant,
+innocente, et cependant émue de sa maternité future, qui berce
+l'oeuvre de ses mains, de son baiser l'anime, lui dit du coeur: Ma
+fille!... Si tous y touchez durement, elle se trouble et elle crie. Et
+cela n'empêche pas qu'au fond elle ne sache quel est cet être qu'elle
+anime, fait parler, raisonner, vivifie de son âme.
+
+Petite image et grande chose. Voilà justement l'art en sa conception.
+Telle est sa condition essentielle de fécondité. C'est l'amour, mais
+c'est le sourire. C'est ce sourire aimant qui crée.
+
+Si le sourire est dépassé, si l'ironie commence, la dure critique et
+la logique, alors la vie a froid, se retire, se contracte, et l'on ne
+produit rien du tout. Les faibles, les stériles, qui, en voulant
+produire, mêlent à leur triste enfant des _quoique_, des _nisi_, ces
+graves imbéciles ignorent qu'au froid milieu nulle vie ne surgira; de
+leur néant glacé sortira... le néant.
+
+La mort peut apparaître au moment de l'amour, dans l'élan créateur.
+Mais que ce soit alors dans l'infinie tendresse, les larmes et la
+pitié (c'est de l'amour encore). Aux moments très émus où je couvai,
+refis la vie de l'Église chrétienne, j'énonçai sans détour la sentence
+de sa mort prochaine, j'en étais attendri. La récréant par l'art, je
+dis à la malade ce que demande à Dieu Ézéchias. Rien de plus.
+Conclure que je suis catholique! quoi de plus insensé! Le croyant ne
+dit pas cet office des morts sur un agonisant qu'il croit être
+éternel.
+
+ * * * * *
+
+Ces deux volumes réussirent et furent acceptés du public. J'avais posé
+le premier la France comme une personne. Moins exclusif que Thierry,
+et subordonnant les races, j'avais marqué fortement le principe
+géographique des influences locales, et, d'autre part, le travail
+général de la nation qui se crée, se fait elle-même. J'avais dans mon
+aveugle élan pour le gothique, fait germer du sang la pierre, et
+l'Église fleurir, monter comme la fleur des légendes. Cela plut. Moins
+à moi. Il y avait une grande flamme. J'y trouvai trop de subtil, trop
+d'esprit, trop de système.
+
+Quatre ans entiers s'écoulèrent avant le troisième volume (qui
+commence vers 1300). En le préparant j'essayai de m'étendre, de
+m'approfondir, d'être plus _humain_, plus simple. Je m'assis pour
+quelque temps dans la maison de Luther, recueillant ses propos de
+table, tant de paroles mâles et fortes, touchantes, qui échappaient à
+ce bonhomme héroïque (1834). Mais rien ne me servit plus que le livre
+de Grimm, ses _Antiquités du droit allemand_. Livre bien difficile,
+où, dans tous les dialectes, tous les âges de cette langue, sont
+exposés les symboles, les formules dont les Allemagnes si diverses ont
+consacré les grands actes de la vie humaine (naissance, mariage et
+mort, testament, vente, hommage, etc.). Je raconterai un jour la
+passion incroyable avec laquelle j'entrepris de comprendre et traduire
+ce livre. Je ne m'y renfermai pas. De nation à nation, j'allai
+ramassant partout, j'allai de l'Indus à l'Irlande, des Védas et de
+Zoroastre jusqu'à nous, thésaurisant ces formules primitives où
+l'humanité révèle si naïvement tant de choses intimes et profondes
+(1837).
+
+Cela me fit un autre homme. Une transformation étrange s'opéra en moi;
+il me semblait que, jusque-là âpre et subtil, j'étais vieux, et que
+peu à peu, sous l'influence de la jeune humanité, moi aussi je
+devenais jeune. Rafraîchi de ces eaux vives, mon coeur fut un jardin
+de fleurs, comme dans la rosée du matin. Oh! l'aurore! oh! la douce
+enfance! oh! bonne nature naturelle! quelle santé cela fit en moi,
+après les desséchements de ma subtilité mystique! comme elle m'apparut
+maigre, cette poésie byzantine, malade et stérile, étique! Je la
+ménageais encore. Mais qu'elle me semblait pauvre en présence de
+l'humanité! Je la possédais, celle-ci, je la tenais, je l'embrassais
+et dans le détail si riche de sa variété sans bornes (feuillue comme
+les forêts de l'Inde où chaque arbre est une forêt) et, en regardant
+de haut, je voyais son harmonie douce, clémente, qui n'étouffe rien;
+je saisissais le divin de son adorable unité.
+
+Si richement abreuvé, alimenté de la nature, augmentant dans ma
+substance, j'eus un immense accroissement de solidité dans mon art, et
+(le dirai-je? mais c'est vrai) un accroissement de bonté,
+l'insouciance, l'ignorance absolue des concurrences, par suite une
+vaste sympathie pour l'homme (que je ne voyais guère), pour la
+société, le monde (que je ne fréquentais jamais).
+
+J'avais la sécurité d'un corps devenu ferme et fort où la bonne
+nourriture a changé et remplacé par atome et molécule tout ce qui fut
+faible d'abord. Je n'étais pas même effleuré des malveillances
+doctrinaires. Non moins indifférent étais-je aux embûches des
+catholiques. Tout ce que j'accumulais (sans y songer, sans le
+vouloir), ces faits certains, innombrables, ces montagnes de vérité
+qui, dans mon travail persistant, montaient, s'exhaussaient chaque
+jour, tout cela se trouvait contre eux. Nul d'entre eux n'eût pu
+deviner la solide, la profonde base que j'y trouvais, telle que je
+n'avais ni besoin, ni idée de polémique. Ma force me faisait ma paix.
+Il leur eût fallu dix mille ans pour comprendre que ce qui leur
+semblait faiblesse, le doux _sens humain_, pacifique, qui allait
+croissant en moi, était justement ma force et ce qui m'éloignait
+d'eux[3].
+
+[Note 3: Comme ils odorent très bien la mort, les moments où l'âme
+blessée peut mollir, au moment où j'avais fait une perte sensible de
+famille, un d'eux, séduisant et fin, vint me voir et me tâta. Je fus
+surpris, confondu de l'idée qu'il eût pu croire avoir quelque prise
+sur moi, qu'il dît qu'on pouvait s'entendre, ayant entre soi des
+nuances, etc. Je lui dis ces propres paroles: «Monseigneur, avez-vous
+été parfois sur la mer de glace?--Oui.--Vous avez vu telle fente, sur
+laquelle d'un bord à l'autre on peut parler, converser?--Oui.--Mais
+vous n'avez pas vu que cette fente est un abîme... Et telle,
+Monseigneur, si profonde, qu'à travers la glace et la terre, elle
+descend sans que jamais on en ait trouvé le fond. Elle va jusqu'au
+centre du globe, s'en va traversant le globe, et se perd dans
+l'infini.»]
+
+Les salons demi-catholiques, bâtards, dans la fade atmosphère des amis
+de Chateaubriand, auraient été pour moi peut-être un piège plus
+dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine,
+plusieurs fois voulurent me conduire à l'Abbaye-aux-Bois. Je sentais
+parfaitement qu'un tel milieu, où tout était ménagement, convenance,
+m'aurait trop civilisé. Je n'avais qu'une seule force, ma virginité
+sauvage d'opinion, et la libre allure d'un art à moi et nouveau. Il
+eût bien fallu s'arranger, se faire plus modéré, plus sage qu'il ne
+me convenait de l'être. Les salons ont été pour moi dès ce moment très
+hostiles. Doctrinaires et catholiques m'y ont constamment fait la
+guerre, m'attaquant peu dans le détail, me louant pour me détruire et
+m'ôter toute autorité: «C'est un écrivain, un poète, un homme
+d'imagination.» Cela commença au moment où le premier, sortant
+l'histoire du vague dont ils se contentaient, je la fondai sur les
+actes, les manuscrits, l'enquête immense de mille documents variés.
+
+Aucun historien que je sache, avant mon troisième volume (chose facile
+à vérifier), n'avait fait usage des pièces inédites. Cela commença par
+l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystérieux registre de
+l'_Interrogatoire du Temple_, enfermé quatre cents ans, caché, muré,
+interdit sous les peines les plus graves au Trésor de la Cathédrale,
+que les Harlay en tirèrent, qui vint à Saint-Germain-des-Prés, puis à
+la Bibliothèque. La Chronique, alors inédite, de Duguesclin m'aida
+aussi. L'énorme dépôt des Archives me fournissait une foule d'actes à
+l'appui de ces manuscrits, et pour bien d'autres sujets. C'est la
+première fois que l'histoire eut une base si sérieuse (1837).
+
+Que serais-je devenu, dans ce quatorzième siècle, si, m'attachant aux
+procédés de mes prédécesseurs les plus illustres, je m'étais fait le
+docile interprète de la narration du temps, son traducteur servile?
+Entrant aux siècles riches en actes et en pièces authentiques,
+l'histoire devient majeure, maîtresse de la chronique qu'elle domine,
+épure et juge. Armée de documents certains qu'ignora cette chronique,
+l'histoire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux comme un petit
+enfant dont elle écoute volontiers le babil, mais qu'il lui faut
+souvent reprendre et démentir.
+
+Un exemple suffit pour me faire bien comprendre, celui que j'indiquais
+plus haut. Dans l'agréable histoire où M. de Barante suit si
+fidèlement, pas à pas, nos conteurs, Froissart, etc., il semble qu'il
+ne peut pas beaucoup se tromper en s'attachant à ces contemporains.
+Puis en voyant les actes, les documents divers, alors si dispersés,
+aujourd'hui réunis, on reconnaît que la chronique méconnut, ignora les
+grands aspects du temps. C'est un siècle déjà financier et légiste
+sous forme féodale. C'est souvent Pathelin sous le masque d'Arthur.
+L'avènement de l'or, du juif, le tissage des Flandres, le dominant
+commerce des laines en Angleterre et en Flandre, c'est ce qui permit
+aux Anglais de vaincre par des troupes régulières, en partie
+mercenaires, soldées. La révolution _économique_ rendit seule
+possible la révolution _militaire_, qui, par le rude échec de la
+chevalerie féodale, prépara, amena la révolution _politique_. Les
+tournois de Froissart, Monstrelet et la Toison d'or sont peu dans tout
+cela. C'est le petit côté.
+
+À partir de ce temps (1837) j'ai donné, de volume en volume,
+l'indication, et souvent des extraits de manuscrits dont je signalai
+l'importance et qu'on a publiés plus tard.
+
+Avec de tels appuis, supérieurs à toute chronique, l'histoire va grave
+et forte, avec autorité. Mais indépendamment de ces instruments
+propres, les actes et les pièces, des secours infinis lui arrivent de
+toutes parts.--Littérature et art, commerce, mille révélations
+indirectes lui viennent et de profil lui éclairent le récit
+central.--Elle entre dans un positif assuré par les divers contrôles
+que donnent toutes ces formes diverses de notre activité.
+
+Ici encore je suis obligé de le dire, j'étais seul.--On ne donnait
+guère que l'histoire politique, les actes de gouvernement, quelque peu
+des institutions. On ne tenait nul compte de ce qui accompagne,
+explique, fonde en partie cette histoire politique, les circonstances
+sociales, économiques, industrielles, celles de la littérature et de
+l'idée.
+
+Ce troisième volume (1300-1400) prend un siècle par tous ces aspects.
+Il n'est pas sans défauts. Il ne dit pas comment 1300 a été
+l'expiation de 1200, comment Boniface VIII a payé pour Innocent III.
+Il est sévère et trop pour les légistes, pour les hommes intrépides,
+qui souffletèrent l'idole par la main albigeoise du vaillant Nogaret.
+Mais il est, ce volume, neuf et fort, en tirant l'histoire surtout de
+la _Révolution économique_, de l'avènement de l'or, du juif et de
+Satan (roi des trésors cachés). Il donne fortement le caractère très
+_mercantile_ du temps.
+
+Comment l'Angleterre et la Flandre furent mariées par la laine et le
+drap, comment l'Angleterre but la Flandre, s'imprégna d'elle, attirant
+à tout prix les tisserands chassés par les brutalités de la maison de
+Bourgogne: c'est le grand fait. L'Angleterre enrichie nous bat à
+Crécy, Poitiers et Azincourt, par des troupes réglées, qui enterrent
+la chevalerie. Grande révolution sociale.
+
+La peste noire, la danse de Saint-Gui, les flagellants, et le sabbat,
+ces carnavals du désespoir, poussent le peuple, abandonné, sans chef,
+à agir pour lui-même. Le génie de la France en son Danton d'alors.
+Marcel, en son Paris, ses États généraux, éclate inattendu dans sa
+constitution, admirable de précocité,--ajournée, effacée par la petite
+sagesse négative de Charles V. Rien n'est guéri. Aggravé, au
+contraire, le mal arrive à son haut paroxysme, la furieuse folie de
+Charles VI.
+
+ * * * * *
+
+J'ai défini l'histoire _Résurrection_. Si cela fut jamais, c'est au
+quatrième volume (le _Charles VI_). Peut-être, en vérité, c'est trop. Ce
+fut fait d'un jet de douleur, avec l'emportement de cette âme d'alors,
+sauvage, charnelle et violente, cruelle et tendre, furieuse. Comme dans
+la _Sorcière_, plusieurs endroits sont diaboliques. Les morts y
+dansent,--non pour rire comme dans les ironies d'Holbein,--mais dans une
+douloureuse frénésie que l'on partage, qu'on gagne presque à regarder.
+Cela tournoie d'une vitesse étonnante, d'une fuite terrible. Et l'on ne
+respire pas. Point de halte, nulle diversion. Partout la continuité
+d'une basse, émue, profonde; dessous, je ne sais quoi roule, un sourd
+tonnerre du coeur.
+
+À travers tant de sombres choses, on tombe à une grande lumière,--la
+mort qui trône au Louvre,--dans un Paris désert, la mort réelle de la
+France sous la figure de l'Anglais, de Lancastre. Le roi des prêtres
+Henri, damné pharisien, nous dit: «que nous n'avons péri qu'à cause de
+nos péchés».
+
+Je ne lui réponds pas; que ce soient les Anglais qui lui répondent
+eux-mêmes.
+
+Ils disent qu'avant Azincourt, chaque Anglais avisa à son salut, se
+confessa; les Français s'embrassèrent, se pardonnèrent et oublièrent
+leurs haines.
+
+Ils disent qu'en Espagne où Français, Anglais guerroyaient, ceux-ci
+mourant de faim, les Français les nourrirent.--Je m'en tiens à cela:
+c'est le parti de Dieu.
+
+La plus grande légende de nos temps va venir. On la voit dans un germe
+effrayant surgir vers 1360, et rayonner sublime, charmante,
+attendrissante, en 1430 (3e et 5e volumes).
+
+On avait entrevu la ville et les communes. Mais la campagne? qui la
+sait avant le quatorzième siècle? Ce grand monde de ténèbres, ces
+masses innombrables, ignorées, cela perce un matin. Dans le tome
+troisième (d'érudition surtout), je n'étais pas en garde, ne
+m'attendais à rien, quand la figure de _Jacques_, dressée sur le
+sillon, me barra le chemin; figure monstrueuse et terrible. Une
+contraction du coeur convulsive eut lieu en moi... Grand Dieu! c'est
+là mon père? l'homme du moyen âge?... «Oui... Voilà comme on m'a fait!
+Voilà mille ans de douleurs!...» Ces douleurs, à l'instant je les
+sentis qui remontaient en moi du fond des temps... C'était lui, c'est
+moi (même âme et même personne) qui avions souffert tout cela... De
+ces mille ans, une larme me vint, brûlante, pesante comme un monde,
+qui a percé la page. Nul (ami, ennemi) n'y passa sans pleurer.
+
+L'aspect était terrible, et la voix était douce. Ma douleur s'en
+accrut. Sous ce masque effrayant était une âme humaine. Mystère
+profond, cruel. On ne le comprend pas sans remonter un peu.
+
+Saint François, un enfant qui ne sait ce qu'il dit, et n'en parle que
+mieux, dit à ceux qui demandent quel est l'auteur de l'_Imitatio_:
+«L'auteur, c'est le Saint-Esprit.»
+
+«Le Saint-Esprit, dit Joachim de Flore, c'est celui _dont le règne
+arrive, après le règne de Jésus_.»
+
+C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorti de l'étouffement de la
+légende. Les libres associations de confréries, de communes, furent la
+plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200, à l'époque
+albigeoise, le culte et des communes, et des chevaliers du Midi, culte
+d'esprit nouveau que l'Église noya dans des torrents de sang.
+
+L'Esprit, faible colombe, semble périr alors, s'évanouir. Il est dès
+ce moment dans l'air, et se respirera partout.
+
+Même en ce petit livre, monastique et dévot, de l'_Imitatio_, vous
+trouvez des passages d'absolue solitude où manifestement l'Esprit
+remplace tout, où l'on ne voit plus rien, ni prêtre ni Église. Si l'on
+entend ses voix intérieures aux couvents, combien plus aux forêts,
+dans la libre Église sans bornes!--L'Esprit, du fond des chênes,
+parlait quand Jeanne d'Arc l'entendit, tressaillit, dit tendrement:
+«Mes voix!»
+
+Voix saintes, voix de la conscience, qu'elle porte avec elle aux
+batailles, aux prisons, contre l'Anglais, contre l'Église. Là le monde
+est changé. À la résignation passive du chrétien (si utile aux
+tyrans), succède l'héroïque tendresse qui prend à coeur nos maux, qui
+veut mettre ici bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui
+sauve et qui guérit.
+
+Qui a fait ce miracle, contraire à l'Évangile? un amour supérieur,
+l'_amour dans l'action_, l'amour jusqu'à la mort, «la pitié qui estoit
+au royaume de France».
+
+Le spectacle est divin lorsque sur l'échafaud, l'enfant, abandonnée et
+seule, contre le prêtre-roi, la meurtrière Église, maintient en
+pleines flammes son Église intérieure, et s'envole en disant: «Mes
+voix!»
+
+Ce point est un de ceux où je dois observer combien mon histoire,
+accusée si légèrement «de poésie, de passion», a gardé au contraire la
+fermeté et la lucidité, même aux sujets touchants où il serait
+peut-être excusable de s'aveugler. Tous ont flotté ici, vu, à travers
+les larmes, la flamme du bûcher. Ému sans doute aussi, j'ai vu clair
+cependant et j'ai remarqué deux choses:
+
+1º L'innocente héroïne a fait, sans s'en douter, bien plus que
+délivrer la France, elle a délivré l'avenir en posant le type nouveau,
+contraire à la passivité chrétienne. Le moderne héros, _c'est le héros
+de l'action_. La funeste doctrine, que notre ami Renan a trop louée
+encore, la liberté passive, intérieure, occupée de son propre salut,
+qui livre au Mal le monde, l'abandonne au Tyran, cette doctrine expire
+au bûcher de Rouen, et sous forme mystique s'entrevoit la Révolution.
+
+2º J'ai dans ce grand récit pratiqué et montré une chose nouvelle,
+dont les jeunes pourront profiter: c'est que la _méthode historique_
+est souvent l'opposé de l'_art proprement littéraire_.--L'écrivain
+occupé d'augmenter les effets, de mettre les choses en saillie,
+presque toujours aime à surprendre, à saisir le lecteur, à lui faire
+crier: «Ah!»; il est heureux si le fait naturel apparaît un
+miracle.--Tout au contraire l'historien a pour spéciale mission
+d'expliquer ce qui paraît miracle, de l'entourer des précédents, des
+circonstances qui l'amènent, de le ramener à la nature. Ici, je dois
+le dire, j'y ai eu du mérite. En admirant, aimant cette personnalité
+sublime, j'ai montré à quel point elle était naturelle.
+
+Le sublime n'est point hors nature; c'est au contraire le point où la
+nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur naturelle. Aux
+quatorzième et quinzième siècles, dans l'excès des misères, dans ces
+extrémités terribles, le coeur grandit. La foule est un héros. Il y
+eut dans ces temps nombre de Jeanne d'Arc, au moins pour
+l'intrépidité. J'en rencontre beaucoup sur ma route: exemple, ce
+paysan du quatorzième siècle, le Grand Ferré; exemple, au quinzième,
+Jeanne Hachette qui défend et sauve Beauvais. Ces figures de héros
+naïfs m'apparaissent souvent de profil dans les histoires de nos
+communes.
+
+J'ai dit tout simplement les choses. Du moment que les Anglais
+perdirent leur grand soutien, le duc de Bourgogne, ils furent très
+faibles. Au contraire, les Français ralliant les forces armées,
+aguerries du Midi, se trouvèrent extrêmement forts. Mais cela n'avait
+pas d'accord. La personnalité charmante de cette jeune paysanne, d'un
+coeur tendre, ému, gai (l'héroïque gaieté éclate dans toutes ses
+réponses), fut un centre et réunit tout. Elle agit justement parce
+qu'elle n'avait nul art, nulle thaumaturgie, point de féerie, point de
+miracle. Tout son charme est l'humanité. Il n'a pas d'ailes, ce pauvre
+ange; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout le monde.
+
+ * * * * *
+
+Dans les galeries solitaires des Archives où j'errai vingt années,
+dans ce profond silence, des murmures cependant venaient à mon
+oreille. Les souffrances lointaines de tant d'âmes étouffées dans ces
+vieux âges se plaignaient à voix basse. L'austère réalité réclamait
+contre l'art, et lui disait parfois des choses amères: «À quoi
+t'amuses-tu? Es-tu un Walter Scott pour conter longuement le détail
+pittoresque, les grasses tables de Philippe-le-Bon, le vain voeu du
+Faisan? Sais-tu que nos martyrs depuis quatre cents ans t'attendent?
+Sais-tu que les vaillants de Courtrai, de Rosebecque, n'ont pas le
+monument que leur devait l'histoire?» Les chroniqueurs gagés, le
+chapelain Froissart, le bavard Monstrelet ne leur suffisent pas.
+C'est dans la ferme foi, l'espoir en la justice qu'ils ont donné leur
+vie. Ils auraient droit de dire: «Histoire! compte avec nous. Tes
+créanciers te somment! Nous avons accepté la mort pour une ligne de
+toi.»
+
+Que leur devais-je? raconter leurs combats, me placer dans leurs
+rangs, me mettre de moitié aux victoires, aux défaites? Ce n'était pas
+assez. Pendant les dix années de persévérance acharnée où je refis la
+lutte des Communes du Nord, j'entrepris beaucoup plus. Je repris tout
+de fond en comble pour leur rendre leur vie, leurs arts, surtout leur
+droit.
+
+Le droit d'abord qu'avaient sur la contrée, ces villes, c'était le
+plus sacré des droits, d'avoir fait la terre même, de l'avoir prise
+sur les eaux, d'avoir par les canaux fait la vie, la défense, la
+circulation du pays. Elles firent et créèrent. Leurs maîtres ont
+détruit. Ce monde si vivant alors, qu'il est pâle aujourd'hui!
+Qu'est-ce que la Belgique tout entière devant Gand, devant Bruges,
+devant cette Liège d'alors, dont chacune lançait des armées?
+
+Je plongeai dans le peuple. Pendant qu'Olivier de la Marche,
+Chastellain, se prélassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai
+les caves où fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants
+ouvriers. Leurs fortes Amitiés (ils nommaient ainsi la commune),
+leurs _Franches Vérités_ (ils nommaient ainsi l'assemblée), je leur
+refis tout pieusement; n'oubliant pas leurs cloches, et leur carillon
+fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce redouté
+Roelandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, fit
+trembler Jean-sans-Peur, Charles-le-Téméraire.
+
+Un point très capital que les contemporains négligent et nos modernes,
+c'est de distinguer fortement, de caractériser la personnalité
+spéciale de chaque ville. Cela pourtant est le réel, le charme de ce
+pays si varié. Je m'y suis attaché; ce m'était une religion de leur
+refaire leur âme à chacune, ces vieilles et chères villes, et cela ne
+se peut qu'en marquant fortement comme chaque industrie et chaque
+genre de vie créaient une race d'ouvriers. J'ai mis Gand bien à part,
+ses dévots, vaillants tisserands, profonde ruche de combats. À part,
+l'aimable et grande Bruges, les dix-sept nations de ses marchands, les
+trois cents peintres qui lui firent une Italie dans une ville. Et le
+Pompeïes de la Flandre, Ypres, aujourd'hui déserte, qui lui garde son
+vrai monument, la prodigieuse halle où furent tous les métiers, cette
+cathédrale du travail où tout bon travailleur doit ôter son chapeau.
+
+L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Liège, ferment cette histoire
+des Communes par une navrante tragédie. Moi-même enfant de Meuse par
+ma mère, j'ai mis là un intérêt de famille. Ces pauvres Frances,
+perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des langues
+opposées, m'émouvaient fort. J'ai rendu aux Liégeois le grand
+rénovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouvé, exhumé des
+cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au moyen âge, arts
+humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons
+serviteurs, les amis du foyer.
+
+Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs
+suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances à la
+grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bête cruelle,
+Charles-le-Téméraire? Leurs récits sont des chants de gaieté héroïque.
+C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, piquée, tout à coup
+aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans sa lutte de ruse
+contre l'orgueil barbare, la brutalité féodale. C'est le Renard qui
+prend au filet le faux lion. L'esprit au moins triomphe. La fine et
+ferme prose de Comines a raison de la grosse rhétorique, de la
+chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine encore et de malice,
+digne des fabliaux, est ici dans l'histoire. Demain forte et
+puissante, elle sera féconde aux grands jours de la Renaissance.
+
+Ce bon roi Louis XI m'arrêta très longtemps. Mon quinzième siècle
+sortit tout entier des actes, des pièces. Le très vaste travail de
+Legrand oblige cependant de vérifier ses copies, souvent fort peu
+exactes, sur les originaux (Gaignières, etc.), un travail de grande
+patience.
+
+J'entrai par Louis XI aux siècles monarchiques. J'allais m'y engager
+quand un hasard me fit bien réfléchir. Un jour, passant à Reims, je
+vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du
+Sacre.
+
+La corniche intérieure où l'on peut circuler dans l'église à 80 pieds
+de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un
+alléluia permanent. Dans l'immensité vide on croit toujours entendre
+la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On
+croit voir aux fenêtres les oiseaux qu'on lâchait, quand le clergé,
+oignant le roi, faisait le pacte du trône et de l'Église. Ressortant
+au dehors sur les voûtes dans la vue immense qui embrasse toute la
+Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du
+choeur. Là un spectacle étrange m'étonna fort. La ronde tour avait
+une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. Tel a perdu
+l'oreille. Les mutilés y sont plus tristes que les morts. Combien ils
+ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'église des fêtes, cette
+mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! Ce pilori
+du peuple est placé au-dessus de l'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils
+pu, à travers les voûtes, tomber sur la tête des rois! Onction
+redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu! «Je ne comprendrai
+pas les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'établis en
+moi l'âme et la foi du peuple.» Je m'adressai cela, et, après _Louis
+XI_, j'écrivis la _Révolution_ (1845-1853).
+
+On fut surpris, mais rien n'était plus sage. Après maintes épreuves
+que j'ai contées ailleurs et où je vis de près l'autre rivage, mort et
+rené, je fis la _Renaissance_ avec des forces centuplées. Quand je
+rentrai, que je me retournai, revis mon moyen âge, cette mer superbe
+de sottises, une hilarité violente me prit, et au seizième, au
+dix-septième siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et Voltaire
+ont ri dans leur tombeau. Les dieux crevés, les rois pourris ont
+apparu sans voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse
+dont on se contentait, a disparu. De Médicis à Louis XIV une autopsie
+sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavres (1855-1868).
+
+Une telle histoire était sûre d'un succès, de blesser tout ami du
+faux. Mais c'est beaucoup de monde surtout le monde autorisé. Prêtres
+et royalistes aboyèrent. Les doctrinaires s'efforçaient de sourire.
+
+Cela lui fait très peu, à cette histoire patiente. Elle est forte,
+solide, bien assise, et elle attendra.
+
+Dans mes Préfaces successives, et dans mes Éclaircissements, on pourra
+voir, de volume en volume les fondements qui sont dessous, l'énorme
+base d'actes et de manuscrits, d'imprimés rares, etc., sur laquelle
+elle porte[4].
+
+[Note 4: Je ne veux pas anticiper ici. D'un mot ou deux seulement, je
+puis dire: c'est ce livre, «ce livre d'un poète et d'un homme
+d'imagination», qui, par des pièces décisives, a dit à tous ce qui
+leur importait:
+
+Aux protestants, le fait très capital de la Saint-Barthélemi sue
+quinze jours d'avance à Bruxelles (papiers Granvelle, 10 août). Puis,
+tant de faits sur la Révocation, qu'ils avaient bien peu éclaircie.
+
+Aux royalistes, tout un monde de curieux faits anecdotiques; exemple,
+la légende du _Masque de fer_ et la sagesse de leur reine. Les lettres
+de Franklin (en 1863) ont donné là-dessus le secret d'après Richelieu,
+prouvé que seul j'avais raison.
+
+Aux financiers, le système de Law (inexpliqué par M. Thiers en 1826)
+se trouve enfin à jour et par les manuscrits et par l'histoire des
+Bourses de Paris et de Londres.
+
+Pour la Révolution, que dire? La mienne est sortie tout entière (des
+trois grands corps d'archives de ces temps qu'on a à Paris. Louis
+Blanc (malgré son mérite, son talent que j'honore) put-il la deviner?
+Put-il la faire à Londres avec quelques brochures? J'ai bien de la
+peine à le croire.--Lisez au reste et comparez.)]
+
+Voilà comment quarante ans ont passé. Je ne m'en doutais guère
+lorsque je commençai. Je croyais faire un abrégé de quelques volumes,
+peut-être en quatre ans, en six ans. Mais on n'abrège que ce qui est
+bien connu. Et ni moi, ni personne alors ne savait cette histoire.
+
+Après mes deux premiers volumes seulement, j'entrevis dans ses
+perspectives immenses cette _terra incognita_. Je dis: «Il faut dix
+ans»... Non, mais vingt, mais trente... Et le chemin allait
+s'allongeant devant moi. Je ne m'en plaignais pas. Aux voyages de
+découvertes, le coeur s'étend, grandit, ne voit plus que le but. On
+s'oublie tout à fait. Il m'en advint ainsi. Poussant toujours plus
+loin dans ma poursuite ardente, je me perdis de vue, je m'absentai de
+moi. J'ai passé à côté du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie.
+
+La voici écoulée. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Eh! que
+demanderais-je, chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si
+grand regret! Dans quelle communauté j'ai passé avec toi quarante
+années (dix siècles)! Que d'heures passionnées, nobles, austères, nous
+eûmes ensemble, souvent l'hiver même, avant l'aube! Que de jours de
+labeur et d'études au fond des Archives! Je travaillais pour toi,
+j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de
+moi-même tout, peut-être encore plus. Le lendemain matin, te trouvant
+à ma table, je me croyais le même, fort de ta vie puissante et de ta
+jeunesse éternelle.
+
+Mais comment ayant eu ce bonheur singulier d'une telle société, ayant
+longues années vécu de ta grande âme, n'ai-je pas profité plus en moi?
+Ah! c'est que pour te refaire tout cela il m'a fallu reprendre ce long
+cours de misère, de cruelle aventure, de cent choses morbides et
+fatales. J'ai bu trop d'amertumes. J'ai avalé trop de fléaux, trop de
+vipères et trop de rois.
+
+Eh bien! ma grande France, s'il a fallu pour retrouver ta vie, qu'un
+homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts,
+il s'en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c'est
+qu'il faut te quitter ici.
+
+ Paris, 1869.
+
+
+
+
+TABLE DE LA PRÉFACE DE 1869
+
+ Pages.
+
+ L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spéciaux,
+ surtout le point de vue politique. II
+
+ Cette oeuvre, commencée en 1830, fut la première histoire
+ où l'on essaya d'embrasser, dans toute sa variété, l'activité
+ humaine (religieuse, économique, artistique, etc.). IV
+
+ Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuité
+ harmonique qui est propre aux choses vivantes. V
+
+ Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle
+ ajouta la terre, la géographie, etc. VI
+
+ Elle montra combien ces éléments matériels sont dominés
+ par le travail moral que tout peuple opère sur soi. VII
+
+ La France a fait la France. _L'homme est son propre
+ Prométhée_ (Vico). VIII
+
+ Toute ma vie fut mêlée à cette oeuvre, mais cette oeuvre
+ à mesure faisait ma vie elle-même. _ibid._
+
+ Conditions que j'y apportai: la liberté, le temps. Mon
+ libre enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea
+ l'incubation. X
+
+ Mon élan de Juillet 1830 fut non moins contraire au vieux
+ principe que mes livres récents de 1862, 1864, 1869. XII
+
+ Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon éloignement
+ des écoles de ce temps et de son choléra
+ moral. XII
+
+ Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen
+ âge, montrèrent pourtant l'impuissance de l'Église, qui,
+ vers l'an 1000, n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est
+ primée par le Roi, l'État, les jurisconsultes. XV
+
+ L'Histoire, comme évocation et _Résurrection_. L'art vivant
+ pour refaire les dieux morts, avant leur _jugement_.
+ D'une larme je refis le gothique (1833). XIX
+
+ Avant le troisième volume, pendant quatre ans (1833-1837)
+ je m'étendis, m'humanisai, par Luther et par
+ Grimm, la poésie du droit primitif. XXIII
+
+ Le sens _humain_ fit ma force et ma paix, mon insouciance
+ des critiques, de la petite guerre des doctrinaires,
+ des catholiques. XXIV
+
+ Mon troisième volume (en 1837) fonda l'histoire sérieusement
+ sur les actes et les manuscrits. XXVI
+
+ L'Histoire domina la chronique, établit ce que les contemporains
+ ne voyaient nullement au quatorzième siècle,
+ comment la révolution _économique_ (l'avènement de
+ l'or, etc.) amène la révolution _militaire_, qui à son
+ tour amène la révolution _politique_ (1360-1400). XXVIII
+
+ L'emportement violent du Résurrectionisme dans le
+ _Charles VI_. Excès de cette méthode. XXXI
+
+ L'avènement du Saint-Esprit, patron des confréries, des
+ communes, successeur du dieu légendaire, de Jésus. XXXII
+
+ L'apparition de Jacques au quatorzième siècle, qui au
+ quinzième se transfigure en Jeanne. XXXII
+
+ Lucidité critique que j'ai gardée dans la sublime histoire
+ de Jeanne. XXXIV
+
+ La _méthode historique_ n'est nullement l'_art littéraire_.
+ Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout
+ au contraire, explique, supprime le miracle, montre
+ que le sublime n'est rien que la nature. XXXV
+
+ Huit années de travail donnèrent surtout l'histoire des
+ communes du Nord, des Flandres, etc. On essaya de
+ refaire, non seulement leurs luttes et leurs guerres,
+ mais le droit, l'industrie, le génie spécial de chaque
+ ville. XXXVII
+
+ Après le _Louis XI_, j'ajournai les trois derniers siècles du
+ gouvernement monarchique; je me créai un phare, une
+ lumière; j'écrivis la _Révolution_ (en huit années,
+ 1845-1853). XLI
+
+ Fortifié et éclairé par elle, je revins à la _Renaissance_ et
+ à la Royauté moderne (treize années, 1855-1868). _ibid._
+
+ Cette histoire, jusqu'ici la plus complète, s'étend jusqu'en
+ 1795. Dans ses Préfaces successives et les Éclaircissements
+ de chaque volume, elle donne la critique des
+ sources où elle a puisé. _ibid._
+
+ Adieu de l'auteur à la France. XLIII
+
+
+
+
+Ce travail de trente ans sera terminé cette année, 1861. Au moment où
+il s'achève, il convenait d'en relier toutes les parties dans l'unité
+qu'a cherchée et voulue l'auteur.
+
+Ce livre a une âme. C'est avant tout ce qu'il revendique. La présente
+édition la fera mieux sentir.
+
+ * * * * *
+
+Deux écueils se présentaient pour la réimpression:
+
+Une refonte qui eût altéré le caractère et l'individualité morale du
+livre et l'eût changé comme oeuvre d'art;
+
+Une préoccupation trop étroite de la littéralité qui eût laissé
+subsister des erreurs inévitables au début et que l'auteur a signalées
+dans les volumes subséquents.
+
+L'unité de pensée qui nous a soutenu pendant ce long travail
+indiquait la seule marche à suivre. Il fallait en faire saillir l'âme,
+en dégager plus nettement la doctrine.
+
+Il a suffi de supprimer çà et là quelques généralisations prématurées;
+l'allure du récit est devenue plus vive et plus décidée; l'art y a
+gagné sans aucune altération sensible du détail.
+
+Quant aux additions (peu nombreuses) qui ont renouvelé certaines
+parties, quand elles ne sont pas marquées dans le texte, elles ont été
+sommairement indiquées dans les notes et à l'appendice.
+
+Un remaniement considérable a été opéré dans les notes. On a rejeté à
+l'appendice les preuves, les citations de textes, les indications de
+noms d'auteurs. En désencombrant le texte de ces pièces à l'appui, en
+donnant au récit plus de relief et d'indépendance, il importait de
+conserver à part une érudition qui fait la solidité de cette histoire,
+sortie (en si grande partie) des Archives et des dépôts de manuscrits.
+On n'a laissé comme notes au bas des pages que ce qui a paru le
+complément nécessaire du texte.
+
+Pour le moyen âge surtout, qui a été systématiquement obscurci, il est
+indispensable de démasquer des erreurs intéressées, de faire éclater
+la vérité des faits par le témoignage même des contemporains.
+
+Ces pièces justificatives, sorte d'étais et de contreforts de notre
+édifice historique, pourraient disparaître à mesure que l'éducation du
+public s'identifiera davantage avec les progrès même de la critique
+et de la science.
+
+Tout ceci touche surtout les deux premiers volumes. Quant aux quatre
+suivants (quatorzième et quinzième siècle), la présente édition a
+reproduit les précédentes, en les enrichissant de quelques additions
+dues aux publications récentes.
+
+Cette édition pouvait s'appeler la quatrième, si l'on n'eût eu égard
+qu'aux volumes qui ont été réimprimés trois fois. Plusieurs ne l'ont
+été que deux, mais à grand nombre. Cette diversité nous décide à ne
+lui donner aucun chiffre.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE FRANCE
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+CELTES.--IBÈRES.--ROMAINS.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Celtes et Ibères.
+
+
+«Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d'après le
+philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de guerre,
+prompte au combat, du reste simple et sans malignité. Si on les
+irrite, ils marchent ensemble droit à l'ennemi, et l'attaquent de
+front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient
+aisément à bout; on les attire au combat quand on veut, où l'on veut,
+peu importent les motifs; ils sont toujours prêts, n'eussent-ils
+d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la
+persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles; ils
+sont susceptibles de culture et d'instruction littéraire. Forts de
+leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisément en
+grande foule, simples qu'ils sont et spontanés, prenant volontiers en
+main la cause de celui qu'on opprime.» Tel est le premier regard de la
+philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des races
+humaines.
+
+Le génie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que
+mouvement, attaque et conquête; c'est par la guerre que se mêlent et
+se rapprochent les nations antiques. Peuple de guerre et de bruit, ils
+courent le monde l'épée à la main, moins, ce semble, par avidité que
+par un vague et vain désir de voir, de savoir, d'agir; brisant,
+détruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du
+monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'élan, peu
+de force et d'haleine; jovialité féroce, espoir immense. Vains,
+n'ayant rien encore rencontré qui tînt devant eux, ils voulurent aller
+voir ce que c'était que cet Alexandre, ce conquérant de l'Asie, devant
+la face duquel les rois s'évanouissaient d'effroi[5]. Que
+craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe,
+dirent-ils; il n'en eut pas d'autre réponse. Le ciel lui-même ne les
+effrayait guère; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Si
+l'Océan même se débordait et venait à eux, ils ne refusaient pas le
+combat, et marchaient à lui l'épée à la main. C'était leur point
+d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent à rester
+sous un toit embrasé. Aucune nation ne faisait meilleur marché de sa
+vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin,
+s'engageaient à mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient à
+leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leurs boucliers, et
+tendaient la gorge.
+
+[Note 5: Longtemps même après la mort d'Alexandre, Cassandre, devenu
+roi de Macédoine, se promenait un jour à Delphes, et examinait les
+statues; ayant aperçu tout à coup celle d'Alexandre, il en fut
+tellement saisi qu'il frissonna de tout son corps, et fut frappé d'un
+étourdissement. (Plutarque.)]
+
+Leurs banquets ne se terminaient guère sans bataille. La cuisse de la
+bête appartenait au plus brave, et chacun voulait être le plus brave.
+Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c'était d'entourer
+l'étranger, de le faire asseoir bon gré mal gré avec eux, de lui faire
+dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient
+insatiablement avides et curieux; ils faisaient _la presse_ des
+étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient
+de parler. Eux-mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en
+figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation
+gutturale, c'était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir
+la parole à l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un
+homme chargé de commander le silence marchât l'épée à la main sur
+l'interrupteur; à la troisième sommation, il lui coupait un bon
+morceau de son vêtement, de façon qu'il ne pût porter le reste[6].
+
+[Note 6: _App. 1._]
+
+Une autre race, celle des Ibères, paraît de bonne heure dans le midi
+de la Gaule, à côté des Galls, et même avant eux. Ces Ibères, dont le
+type et la langue se sont conservés dans les montagnes des Basques,
+étaient un peuple d'un génie médiocre, laborieux, agriculteur, mineur,
+attaché à la terre, pour en tirer les métaux et le blé. Rien n'indique
+qu'ils aient été primitivement aussi belliqueux qu'ils ont pu le
+devenir, lorsque, foulés dans les Pyrénées par les conquérants du midi
+et du nord, se trouvant malgré eux gardiens des défilés, ils ont été
+tant de fois traversés, froissés, durcis par la guerre. La tyrannie
+des Romains a pu une fois les pousser dans un désespoir héroïque; mais
+généralement leur courage a été celui de la résistance[7], comme le
+courage des Gaulois celui de l'attaque. Les Ibères ne semblent pas
+avoir eu, comme eux, le goût des expéditions lointaines, des guerres
+aventureuses. Des tribus ibériennes émigrèrent, mais malgré elles,
+poussées par des peuples plus puissants.
+
+[Note 7: Il ne faut pas confondre les Ibères avec leurs voisins les
+Cantabres. M. W. de Humboldt a établi cette distinction dans son
+admirable petit livre sur la langue des Basques. Voyez les
+Éclaircissements.]
+
+Les Galls et les Ibères formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec
+leurs vêtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les
+Galls, couverts de tissus éclatants, amis des couleurs voyantes et
+variées, comme le plaid des modernes gaëls de l'Écosse, ou bien à peu
+près nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres
+gigantesques de massives chaînes d'or. Les Ibères étaient divisés en
+petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent guère
+entre elles, par un excès de confiance dans leurs forces. Les Galls,
+au contraire, s'associaient volontiers en grandes hordes, campant en
+grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se liant
+volontiers avec les étrangers, familiers avec les inconnus, parleurs,
+rieurs, orateurs; se mêlant avec tous et en tout, dissolus par
+légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs
+infâmes[8] (la brutalité de l'ivrognerie appartient plutôt aux
+Germains); toutes les qualités, tous les vices d'une sympathie rapide.
+Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils ont aimé
+de bonne heure à _gaber_, comme on disait au moyen âge. La parole
+n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis riaient, et
+tout était dit. (_Ridendo fidem frangere._ Tit.-Liv.)
+
+[Note 8: _App. 2._]
+
+Les Galls ne se contentèrent pas de refouler les Ibères jusqu'aux
+Pyrénées, ils franchirent ces montagnes, et s'établirent aux deux
+angles sud-ouest et nord-ouest de la péninsule sous leur propre nom;
+au centre, se mêlant aux vaincus, ils prirent les noms de Celtibériens
+et de Lusitaniens.
+
+Alors, ou peut-être antérieurement, les tribus ibériennes des Sicanes
+et des Ligures[9] passèrent d'Espagne en Gaule et en Italie; mais en
+Italie, comme en Espagne, les Galls les attaquèrent. Ceux-ci
+franchirent les Alpes sous le nom d'Ambra (vaillants), resserrèrent
+les Ligures sur la côte montagneuse du Rhône à l'Arno, et poussèrent
+les Sicanes jusqu'en Calabre et jusqu'en Sicile.
+
+[Note 9: Ibériens des montagnes. W. de Humboldt. Voy. les
+Éclaircissements.]
+
+Dans les deux péninsules, les Celtes vainqueurs se mêlèrent avec les
+habitants des plaines centrales, tandis que les Ibères vaincus se
+maintenaient aux extrémités, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrénées et
+dans la Bétique. Les Galls-Ambra d'Italie occupaient toute la vallée
+du Pô, et s'étendaient dans la péninsule jusqu'à l'embouchure du
+Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou Étrusques,
+dont l'empire fut plus tard resserré entre la Macra, le Tibre et
+l'Apennin, par de nouvelles émigrations celtiques.
+
+Tel était l'aspect du monde gallique. Cet élément, jeune, mou et
+flottant, fut de bonne heure, en Italie et en Espagne, altéré par le
+mélange des indigènes. En Gaule, il eût roulé longtemps dans le flux
+et le reflux de la barbarie; il fallait qu'un élément nouveau, venu du
+dehors, lui apportât un principe de stabilité, une idée sociale.
+
+Deux peuples étaient à la tête de la civilisation dans cette haute
+antiquité, les Grecs et les Phéniciens. L'Hercule de Tyr allait alors
+par toutes les mers, achetant, enlevant à chaque contrée ses plus
+précieux produits. Il ne négligea point le grenat fin de la côte des
+Gaules, le corail des îles d'Hyères; il s'informa des mines précieuses
+que recelaient alors à fleur de terre les Pyrénées, les Cévennes et
+les Alpes. Il vint et revint, et finit par s'établir. Attaqué par les
+fils de Neptune, Albion et Ligur (ces deux mots signifient
+_montagnard_[10]), il aurait succombé si Jupiter n'eût suppléé ses
+flèches épuisées par une pluie de pierres. Ces pierres couvrent encore
+la plaine de la Crau, en Provence. Le dieu vainqueur fonda Nemausus
+(Nîmes), remonta le Rhône et la Saône, tua dans son repaire le brigand
+Tauriske qui infestait les routes, et bâtit Alesia sur le territoire
+Éduen (pays d'Autun). Avant son départ, il fonda la voie qui
+traversait le Col de Tende, et conduisait d'Italie par la Gaule en
+Espagne; c'est sur ces premières assises que les Romains bâtirent la
+_Via_ Aurélia et la Domitia.
+
+[Note 10: _Alb_, montagne, dans la langue gaélique.--_Gor_, élevé, en
+basque.]
+
+Ici, comme ailleurs, les Phéniciens ne firent que frayer la route aux
+Grecs. Les Doriens de Rhodes succédèrent aux Phéniciens, et furent
+eux-mêmes supplantés par les Ioniens de Phocée. Ceux-ci fondèrent
+Marseille. Cette ville, jetée si loin de la Grèce, subsista par
+miracle. Sur terre, elle était entourée de puissantes tribus gauloises
+et liguriennes qui ne lui laissaient pas prendre un pouce de terre
+sans combat. Sur mer, elle rencontrait les grandes flottes des
+Étrusques et des Carthaginois, qui avaient organisé sur les côtes le
+plus sanguinaire monopole; l'étranger qui commerçait en Sardaigne
+devait être noyé. Tout réussit aux Marseillais; ils eurent la joie de
+voir, sans tirer l'épée, la marine étrusque détruite en une bataille
+par les Syracusains; puis l'Étrurie, la Sicile, Carthage, tous les
+États commerçants annulés par Rome. Carthage, en tombant, laissa une
+place immense que Marseille eût bien enviée, mais il n'appartenait
+pas de reprendre un tel rôle à l'humble alliée de Rome, à une cité
+sans territoire, à un peuple d'un génie honnête et économe, mais plus
+mercantile que politique, qui, au lieu de gagner et s'adjoindre les
+barbares du voisinage, fut toujours en guerre avec eux. Telles furent
+toutefois la bonne conduite et la persévérance des Massaliotes, qu'ils
+étendirent leurs établissements le long de la Méditerranée, depuis les
+Alpes maritimes jusqu'au cap Saint-Martin, c'est-à-dire jusqu'aux
+premières colonies carthaginoises. Ils fondèrent Monaco, Nice,
+Antibes, Éaube, Saint-Gilles, Agde, Ampurias, Denia et quelques autres
+villes.
+
+Pendant que la Grèce commençait la civilisation du littoral
+méridional, la Gaule du Nord recevait la sienne des Celtes eux-mêmes.
+Une nouvelle tribu celtique, celle des Kymry (_Cimmerii?_)[11], vint
+s'ajouter à celle des Galls. Les nouveaux venus, qui s'établirent
+principalement au centre de la France, sur la Seine et la Loire,
+avaient, ce semble, plus de sérieux et de suite dans les idées; moins
+indisciplinables, ils étaient gouvernés par une corporation
+sacerdotale, celle des druides. La religion primitive des Galls, que
+le druidisme kymrique vint remplacer, était une religion de la nature,
+grossière sans doute encore, et bien loin de la forme systématique
+qu'elle put prendre dans la suite chez les gaëls d'Irlande[12]. Celle
+des druides kymriques, autant que nous pouvons l'entrevoir à travers
+les sèches indications des auteurs anciens, et dans les traditions
+fort altérées des Kymry modernes du pays de Galles, avait une tendance
+morale beaucoup plus élevée; ils enseignaient l'immortalité de l'âme.
+Toutefois le génie de cette race était trop matérialiste pour que de
+telles doctrines y portassent leurs fruits de bonne heure. Les druides
+ne purent la faire sortir de la vie de clan; le principe matériel,
+l'influence des chefs militaires subsista à côté de la domination
+sacerdotale. La Gaule kymrique ne fut qu'imparfaitement organisée. La
+Gaule gallique ne le fut pas du tout: elle échappa aux druides, et,
+par le Rhin, par les Alpes, elle déborda sur le monde.
+
+[Note 11: _App. 3._]
+
+[Note 12: Voy. les Éclaircissements.]
+
+C'est à cette époque que l'histoire place les voyages de Sigovèse et
+Bellovèse, neveux du roi des Bituriges, Ambigat, qui auraient conduit
+les Galls en Germanie et en Italie. Ils allèrent, sans autre guide que
+les oiseaux dont ils observaient le vol. Dans une autre tradition,
+c'est un mari jaloux, un Aruns étrusque, qui, pour se venger, fait
+goûter du vin aux barbares. Le vin leur parut bon, et ils le suivirent
+au pays de la vigne. Ces premiers émigrants, Édues, Arvernes et
+Bituriges (peuples galliques de Bourgogne, d'Auvergne, de Berry),
+s'établissent en Lombardie malgré les Étrusques, et prennent le nom de
+_Is-Ambra_[13], is-ombriens, insubriens, synonyme de Galls; c'était le
+nom de ces anciens Galls ou _Ambra_, Umbriens, que les Étrusques
+avaient assujettis. Leurs frères, les Aulerces, Carnutes et Cénomans
+(Manceaux et Chartrains), viennent ensuite sous un chef appelé
+l'_Ouragan_, se font un établissement aux dépens des Étrusques de
+Vénétie, et fondent Brixia et Vérone. Enfin les Kymry, jaloux des
+conquêtes des Galls, passent les Alpes à leur tour; mais la place est
+prise dans la vallée du Pô; il faut qu'ils aillent jusqu'à
+l'Adriatique, ils fondent Bologne et Senagallia, ou plutôt ils
+s'établissent dans les villes que les Étrusques avaient déjà fondées.
+Les Galls étaient étrangers à l'idée de la cité, mesurée, figurée
+d'après des notions religieuses et astronomiques. Leurs villes
+n'étaient que de grands villages ouverts, comme _Mediolanum_ (Milan).
+Le monde gallique est le monde de la tribu[14]; le monde
+étrusco-romain, celui de la cité.
+
+[Note 13: IS-OMBRIA, Basse-Ombrie.]
+
+[Note 14: Quelques savants ont même douté que leurs _oppida_, au temps
+de César, fussent autre chose que des lieux de refuge.]
+
+Voilà la tribu et la cité en présence dans ce champ clos de l'Italie.
+D'abord la tribu a l'avantage; les Étrusques sont resserrés dans
+l'Étrurie proprement dite, et les Gaulois les y suivent bientôt. Ils
+passent l'Apennin, avec leurs yeux bleus, leurs moustaches fauves,
+leurs colliers d'or sur leurs blanches épaules, ils viennent défiler
+devant les murailles cyclopéennes des Étrusques épouvantés. Ils
+arrivent devant Clusium, et demandent des terres. On sait qu'en cette
+occasion les Romains intervinrent pour les Étrusques, leurs anciens
+ennemis, et qu'une terreur panique livra Rome aux Gaulois. Ils furent
+bien étonnés, dit Tite-Live, de trouver la ville déserte; plus étonnés
+encore de voir aux portes des maisons les vieillards qui siégeaient
+majestueusement en attendant la mort; les Gaulois se familiarisèrent
+peu à peu avec ces figures immobiles qui leur avaient imposé d'abord;
+un d'eux s'avisa, dans sa jovialité barbare, de caresser la barbe d'un
+de ces fiers sénateurs, qui répondit par un coup de bâton. Ce fut le
+signal du massacre.
+
+La jeunesse, qui s'était enfermée dans le Capitole, résista quelque
+temps, et finit par payer rançon. C'est du moins la tradition la plus
+probable. Les Romains ont préféré l'autre. Tite-Live assure que
+Camille vengea sa patrie par une victoire, et massacra les Gaulois sur
+les ruines qu'ils avaient faites. Ce qui est plus sûr, c'est qu'ils
+restèrent dix-sept ans dans le Latium, à Tibur même, à la porte de
+Rome. Tite-Live appelle Tibur _arcem gallici belli_. C'est dans cet
+intervalle qu'auraient eu lieu les duels héroïques de Valérius Corvus
+et de Manlius Torquatus contre des géants gaulois. Les dieux s'en
+mêlèrent: un corbeau sacré donna la victoire à Valérius; Manlius
+arracha le collier (_torquis_) à l'insolent qui avait défié les
+Romains. Longtemps après c'était une image populaire; on voyait sur le
+_bouclier cimbrique_, devenu une enseigne de boutique, la figure du
+barbare qui gonflait les joues et tirait la langue.
+
+La cité devait l'emporter sur la tribu, l'Italie sur la Gaule. Les
+Gaulois, chassés du Latium, continuèrent les guerres, mais comme
+mercenaires au service de l'Étrurie. Ils prirent part, avec les
+Étrusques et les Samnites, à ces terribles batailles de Sentinum et du
+lac Vadimon, qui assurèrent à Rome la domination de l'Italie, et par
+suite celle du monde. Ils y montrèrent leur vaine et brutale audace,
+combattant tout nus contre des gens bien armés, heurtant à grand bruit
+de leurs chars de guerre les masses impénétrables des légions,
+opposant au terrible _pilum_ de mauvais sabres qui ployaient au
+premier coup. C'est l'histoire commune de toutes les batailles
+gauloises. Jamais ils ne se corrigèrent. Il fallut toutefois de grands
+efforts aux Romains, et le dévouement de Décius. À la fin, ils
+pénétrèrent à leur tour chez les Gaulois, reprirent la rançon du
+Capitole, et placèrent une colonie dans le bourg principal des
+Sénonais vaincus, à Séna sur l'Adriatique. Toute cette tribu fut
+exterminée, de façon qu'il ne resta pas un des fils de ceux qui se
+vantaient d'avoir brûlé Rome.
+
+Ces revers des Gaulois d'Italie doivent peut-être trouver leur
+explication dans la part que leurs meilleurs guerriers auraient prise
+à la grande migration des Gaulois transalpins, vers la Grèce et l'Asie
+(an 281). Notre Gaule était comme ce vase de la mythologie galloise,
+où bout et déborde incessamment la vie; elle recevait par torrents la
+barbarie du Nord, pour la verser aux nations du Midi. Après l'invasion
+druidique des Kymry, elle avait subi l'invasion guerrière des Belges
+ou _Bolg_. Ceux-ci, les plus impétueux des Celtes, comme les Irlandais
+leurs descendants[15], avaient, de la Belgique, percé leur route à
+travers les Galls et les Kymry jusqu'au Midi, jusqu'à Toulouse, et
+s'étaient établis en Languedoc sous les noms d'Arécomiques et de
+Tectosages. C'est de là qu'ils prirent leur chemin vers une conquête
+nouvelle. Galls, Kymry, quelques Germains même, descendirent avec eux
+la vallée du Danube. Cette nuée alla s'abattre sur la Macédoine. Le
+monde de la cité antique, qui se fortifiait en Italie par les progrès
+de Rome, s'était brisé en Grèce depuis Alexandre. Toutefois cette
+petite Grèce était si forte d'art et de nature, si dense, si serrée de
+villes et de montagnes, qu'on n'y entrait guère impunément. La Grèce
+est faite comme un piège à trois fonds. Vous pouvez entrer et vous
+trouver pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les
+Thermopyles et l'Isthme.
+
+[Note 15: _App. 4._]
+
+Les barbares envahirent avec succès la Thrace et la Macédoine, y
+firent d'épouvantables ravages, passèrent encore les Thermopyles, et
+vinrent échouer contre la roche sacrée de Delphes. Le dieu défendit
+son temple; il suffit d'un orage et des quartiers de roches que
+roulèrent les assiégés pour mettre les Gaulois en déroute. Gorgés de
+vin et de nourriture, ils étaient déjà vaincus par leurs propres
+excès. Une terreur panique les saisit dans la nuit. Leur brenn, ou
+chef, leur recommanda, pour faciliter leur retraite, de brûler leurs
+chariots et d'égorger leurs dix mille blessés[16]. Puis il but
+d'autant et se poignarda. Mais les siens ne purent jamais se tirer de
+tant de montagnes et de passages difficiles au milieu d'une
+population acharnée.
+
+[Note 16: _App. 5._]
+
+D'autres Gaulois mêlés de Germains, les Tectosages, Trocmes et
+Tolistoboïes, eurent plus de succès au delà du Bosphore. Ils se
+jetèrent dans cette grande Asie, au milieu des querelles des
+successeurs d'Alexandre; le roi de Bithynie, Nicomède, et les villes
+grecques qui se soutenaient avec peine contre les Séleucides,
+achetèrent le secours des Gaulois, secours intéressé et funeste, comme
+on le vit bientôt. Ces hôtes terribles se partagèrent l'Asie Mineure à
+piller et à rançonner: aux Trocmes, l'Hellespont; aux Tolistoboïes,
+les côtes de la mer Égée; le midi, aux Tectosages. Voilà nos Gaulois
+retournés au berceau des Kymry, non loin du Bosphore cimmérien; les
+voilà établis sur les ruines de Troie, et dans les montagnes de l'Asie
+Mineure, où les Français mèneront la croisade tant de siècles après,
+sous le drapeau de Godefroi de Bouillon et de Louis le Jeune.
+
+Pendant que ces Gaulois se gorgent et s'engraissent dans la molle
+Asie, les autres vont partout, cherchant fortune. Qui veut un courage
+aveugle et du sang à bon marché achète des Gaulois; prolifique et
+belliqueuse nation, qui suffit à tant d'armées et de guerres. Tous les
+successeurs d'Alexandre ont des Gaulois, Pyrrhus surtout, l'homme des
+aventures et des succès avortés. Carthage en a aussi dans la première
+guerre punique. Elle les paya mal, comme on sait[17]; et ils eurent
+grande part à cette horrible guerre des Mercenaires. Le Gaulois
+Autarite fut un des chefs révoltés.
+
+[Note 17: Elle en livra quatre mille aux Romains.]
+
+Rome profita des embarras de Carthage et de l'entr'acte des deux
+guerres puniques pour accabler les Ligures et les Gaulois d'Italie.
+
+«Les Liguriens, cachés au pied des Alpes, entre le Var et la Macra,
+dans des lieux hérissés de buissons sauvages, étaient plus difficiles
+à trouver qu'à vaincre; race d'hommes agiles et infatigables[18],
+peuples moins guerriers que brigands, qui mettaient leur confiance
+dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites.
+Tous ces farouches montagnards, Salyens, Décéates, Euburiates,
+Oxibiens, Ingaunes, échappèrent longtemps aux armes romaines. Enfin le
+consul Fulvius incendia leurs repaires, Bébius les fit descendre dans
+la plaine, et Posthumius les désarma, leur laissant à peine du fer
+pour labourer leurs champs (238-233 avant J.-C.).»
+
+[Note 18: _App. 6._]
+
+Depuis un demi-siècle que Rome avait exterminé le peuple des Sénons,
+le souvenir de ce terrible événement ne s'était point effacé chez les
+Gaulois. Deux rois des Boïes (pays de Bologne), At et Gall, avaient
+essayé d'armer le peuple pour s'emparer de la colonie romaine
+d'Ariminum; ils avaient appelé d'au delà des Alpes des Gaulois
+mercenaires. Plutôt que d'entrer en guerre contre Rome, les Boïes
+tuèrent les deux chefs et massacrèrent leurs alliés. Rome, inquiète
+des mouvements qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita en
+défendant tout commerce avec eux, surtout celui des armes. Leur
+mécontentement fut porté au comble par une proposition du tribun
+Flaminius. Il demanda que les terres conquises sur les Sénons depuis
+cinquante ans fussent enfin colonisées et partagées au peuple. Les
+Boïes, qui savaient par la fondation d'Ariminum tout ce qu'il en
+coûtait d'avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n'avoir
+pas pris l'offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les
+nations du nord de l'Italie. Mais les Venètes, peuple slave, ennemis
+des Gaulois, refusèrent d'entrer dans la ligue; les Ligures étaient
+épuisés, les Cénomans secrètement vendus aux Romains. Les Boïes et les
+Insubres (Bologne et Milan), restés seuls, furent obligés d'appeler
+d'au delà des Alpes des Gésates, des _Gaisda_, hommes armés de gais ou
+épieux, qui se mettaient volontiers à la solde des riches tribus
+gauloises de l'Italie. On entraîna à force d'argent et de promesses
+leurs chefs Anéroeste et Concolitan.
+
+Les Romains, instruits de tout par les Cénomans, s'alarmèrent de cette
+ligue. Le Sénat fit consulter les livres sibyllins, et l'on y lut avec
+effroi que deux fois les Gaulois devaient prendre possession de Rome.
+On crut détourner ce malheur en enterrant tout vifs deux Gaulois, un
+homme et une femme, au milieu même de Rome, dans le marché aux boeufs.
+De cette manière, les Gaulois avaient _pris possession du sol de
+Rome_, et l'oracle se trouvait accompli ou éludé. La terreur de Rome
+avait gagné l'Italie entière; tous les peuples de cette contrée se
+croyaient également menacés par une effroyable invasion de barbares.
+Les chefs gaulois avaient tiré de leurs temples les drapeaux relevés
+d'or qu'ils appelaient les _immobiles_; ils avaient juré
+solennellement et fait jurer à leurs soldats qu'ils ne détacheraient
+pas leurs baudriers avant d'être montés au Capitole. Ils entraînaient
+tout sur leur passage, troupeaux, laboureurs garrottés, qu'ils
+faisaient marcher sous le fouet; ils emportaient jusqu'aux meubles des
+maisons. Toute la population de l'Italie centrale et méridionale se
+leva spontanément pour arrêter un pareil fléau, et sept cent
+soixante-dix mille soldats se tinrent prêts à suivre, s'il le fallait,
+les aigles de Rome.
+
+Des trois armées romaines, l'une devait garder les passages des
+Apennins qui conduisent en Étrurie. Mais déjà les Gaulois étaient au
+coeur de ce pays et à trois journées de Rome (225). Craignant d'être
+enfermés entre la ville et l'armée, les barbares revinrent sur leurs
+pas, tuèrent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient, et
+ils les auraient détruits si la seconde armée ne se fût réunie à la
+première. Ils s'éloignèrent alors pour mettre leur butin en sûreté;
+déjà ils s'étaient retirés jusqu'à la hauteur du cap Télamone,
+lorsque, par un étonnant hasard, une troisième armée romaine, qui
+revenait de la Sardaigne, débarqua près du camp des Gaulois, qui se
+trouvèrent enfermés. Ils firent face des deux côtés à la fois. Les
+Gésates, par bravade, mirent bas tout vêtement, se placèrent nus au
+premier rang avec leurs armes et leurs boucliers. Les Romains furent
+un instant intimidés du bizarre spectacle et du tumulte que présentait
+l'armée barbare. «Outre une foule de cors et de trompettes qui ne
+cessaient de sonner, il s'éleva tout à coup un tel concert de
+hurlements, que non seulement les hommes et les instruments, mais la
+terre même et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des
+cris. Il y avait encore quelque chose d'effrayant dans la contenance
+et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux premiers
+rangs, sans autres vêtements que leurs armes; on n'en voyait aucun qui
+ne fût paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or.»
+L'infériorité des armes gauloises donna l'avantage aux Romains; le
+sabre gaulois ne frappait que de taille, et il était de si mauvaise
+trempe qu'il pliait au premier coup.
+
+Les Boïes ayant été soumis par suite de cette victoire, les légions
+passèrent le Pô pour la première fois, et entrèrent dans le pays des
+Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait péri, s'il n'eût trompé les
+barbares par un traité, jusqu'à ce qu'il se trouvât en force. Rappelé
+par le sénat, qui ne l'aimait pas et qui prétendait que sa nomination
+était illégale, il voulut vaincre ou mourir, rompit le pont derrière
+lui et remporta sur les Insubriens une victoire signalée. C'est alors
+qu'il ouvrit les lettres où le sénat lui présageait une défaite de la
+part des dieux.
+
+Son successeur, Marcellus, était un brave soldat. Il tua en combat
+singulier le brenn Virdumar, et consacra à Jupiter Férétrien les
+secondes dépouilles _opimes_ (depuis Romulus). Les Insubriens furent
+réduits (222), et la domination des Romains s'étendit sur toute
+l'Italie jusqu'aux Alpes.
+
+Tandis que Rome croit tenir sous elle les Gaulois d'Italie terrassés,
+voilà qu'Hannibal arrive et les relève. Le rusé Carthaginois en tira
+bon parti. Il les place au premier rang, leur fait passer, bon gré,
+mal gré, les marais d'Étrurie: les Numides les poussent l'épée dans
+les reins. Ils ne s'en battent pas moins bien à Trasimène, à Cannes.
+Hannibal gagne ces grandes batailles avec le sang des Gaulois[19]. Une
+fois qu'ils lui manquent, lorsqu'il se trouve isolé d'eux dans le midi
+de l'Italie, il ne peut plus se mouvoir. Cette Gaule italienne était
+si vivace, qu'après les revers d'Hannibal elle remue encore sous
+Hasdrubal, sous Magon, sous Hamilcar. Il fallut trente ans de guerre
+(201-170), et la trahison des Cénomans, pour consommer la ruine des
+Boïes et des Insubriens (Bologne et Milan). Encore les Boïes
+émigrèrent-ils plutôt que de se soumettre; les débris de leur cent
+douze tribus se levèrent en masse et allèrent s'établir sur les bords
+du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save. Rome déclara
+solennellement que l'_Italie était fermée aux Gaulois_. Cette dernière
+et terrible lutte eut lieu pendant les guerres de Rome contre Philippe
+et Antiochus. Les Grecs s'imaginaient alors qu'ils étaient la grande
+pensée de Rome; ils ne savaient pas qu'elle n'employait contre eux que
+la moindre partie de ses forces. Ce fut assez de deux légions pour
+renverser Philippe et Antiochus; tandis que, pendant plusieurs années
+de suite, on envoya les deux consuls, les deux armées consulaires,
+contre les obscures peuplades des Boïes et des Insubriens. Rome roidit
+ses bras contre la Gaule et l'Espagne; il lui suffit de toucher du
+doigt les successeurs d'Alexandre pour les faire tomber.
+
+[Note 19: Voy. mon _Histoire romaine_.]
+
+Avant de sortir de l'Asie, elle abattit le seul peuple qui eût pu y
+renouveler la guerre. Les Galates, établis en Phrygie depuis un
+siècle, s'y étaient enrichis aux dépens de tous les peuples voisins,
+sur lesquels ils levaient des tributs. Ils avaient entassé les
+dépouilles de l'Asie Mineure dans leurs retraites du mont Olympe. Un
+fait caractérise l'opulence et le faste de ces barbares. Un de leurs
+chefs ou tétrarques publia que, pendant une année entière, il
+tiendrait table ouverte à tout venant; et non seulement il traita la
+foule qui venait des villes et des campagnes voisines, mais il faisait
+arrêter et retenir les voyageurs jusqu'à ce qu'ils se fussent assis à
+sa table.
+
+Quoique la plupart d'entre les Galates eussent refusé de secourir
+Antiochus, le préteur Manlius attaqua leurs trois tribus (Trocmes,
+Tolistoboïes, Tectosages), et les força dans leurs montagnes avec des
+armes de trait, auxquelles les Gaulois, habitués à combattre avec le
+sabre et la lance, n'opposaient guère que des cailloux. Manlius leur
+fit rendre les terres enlevées aux alliés de Rome, les obligea de
+renoncer au brigandage, et leur imposa l'alliance d'Eumène, qui devait
+les contenir.
+
+Ce n'était pas assez que les Gaulois fussent vaincus dans leurs
+colonies d'Italie et d'Asie, si les Romains ne pénétraient dans la
+Gaule, ce foyer des invasions barbares. Ils y furent appelés d'abord
+par leurs alliés, les Grecs de Marseille, toujours en guerre avec les
+Gaulois et les Ligures du voisinage. Rome avait besoin d'être
+maîtresse de l'entrée occidentale de l'Italie qu'occupaient les
+Ligures du côté de la mer. Elle attaqua les tribus dont Marseille se
+plaignait, puis celles dont Marseille ne se plaignait pas. Elle donna
+la terre aux Marseillais, et garda les postes militaires, celui d'Aix,
+entre autres, où Sextius fonda la colonie d'_Aquæ Sextiæ_. De là elle
+regarda dans les Gaules.
+
+Deux vastes confédérations partageaient ce pays: d'une part les Édues,
+peuple que nous verrons plus loin étroitement uni avec les tribus des
+Carnutes, des Parisii, des Senones, etc.; d'autre part, les Arvernes
+et les Allobroges. Les premiers semblent être les gens de la plaine,
+les Kymry, soumis à l'influence sacerdotale, le parti de la
+civilisation; les autres, montagnards de l'Auvergne et des Alpes, sont
+les anciens Galls, autrefois resserrés dans les montagnes par
+l'invasion kymrique, mais redevenus prépondérants par leur barbarie
+même et leur attachement à la vie de clan.
+
+Les clans d'Auvergne étaient alors réunis sous un chef ou roi nommé
+Bituit. Ces montagnards se croyaient invincibles. Bituit envoya aux
+généraux romains une solennelle ambassade pour réclamer la liberté
+d'un des chefs prisonniers: on y voyait sa meute royale composée
+d'énormes dogues tirés à grands frais de la Belgique et de la
+Bretagne; l'ambassadeur, superbement vêtu, était environné d'une
+troupe de jeunes cavaliers éclatants d'or et de pourpre; à son côté se
+tenait un barde, la _rotte_ en main, chantant par intervalles la
+gloire du roi, celle de la nation arverne et les exploits de
+l'ambassadeur.
+
+Les Édues virent avec plaisir l'invasion romaine. Les Marseillais
+s'entremirent, et leur obtinrent le titre d'_alliés et amis du peuple
+romain_. Marseille avait introduit les Romains dans le midi des
+Gaules; les Édues leur ouvrirent la Celtique ou Gaule centrale, et
+plus tard les Remi la Belgique.
+
+Les ennemis de Rome se hâtèrent avec la précipitation gallique et
+furent vaincus séparément sur les bords du Rhône. Le char d'argent de
+Bituit et sa meute de combat ne lui servirent pas de grand'chose. Les
+Arvernes seuls étaient pourtant deux cent mille, mais ils furent
+effrayés par les éléphants des Romains. Bituit avait dit avant la
+bataille, en voyant la petite armée romaine resserrée en légions: «Il
+n'y en a pas là pour un repas de mes chiens.»
+
+Rome mit la main sur les Allobroges, les déclara ses sujets,
+s'assurant ainsi de la porte des Alpes. Le proconsul Domitius restaura
+la voie phénicienne, et l'appela _Domitia_. Les consuls qui suivirent
+n'eurent qu'à pousser vers le couchant, entre Marseille et les
+Arvernes (années 120-118). Ils s'acheminèrent vers les Pyrénées, et
+fondèrent presque à l'entrée de l'Espagne une puissante colonie,
+_Narbo Martius_, Narbonne. Ce fut la seconde colonie romaine hors de
+l'Italie (la première avait été envoyée à Carthage). Jointe à la mer
+par de prodigieux travaux, elle eut, à l'imitation de la métropole,
+son capitole, son sénat, ses thermes, son amphithéâtre. Ce fut la Rome
+gauloise, et la rivale de Marseille. Les Romains ne voulaient plus que
+leur influence dans les Gaules dépendît de leur ancienne alliée.
+
+Ils s'établissaient paisiblement dans ces contrées, lorsqu'un
+événement imprévu, immense, effroyable, comme un cataclysme du globe,
+faillit tout emporter, et l'Italie elle-même. Ce monde barbare que
+Rome avait rembarré dans le Nord d'une si rude main, il existait
+pourtant. Ces Kymry qu'elle avait exterminés à Bologne et Senagallia,
+ils avaient des frères dans la Germanie. Gaulois et Allemands, Kymry
+et Teutons, fuyant, dit-on, devant un débordement de la Baltique, se
+mirent à descendre vers le Midi. Ils avaient ravagé toute l'Illyrie,
+battu, aux portes de l'Italie, un général romain qui voulait leur
+interdire le Norique, et tourné les Alpes par l'Helvétie, dont les
+principales populations, Ombriens ou Ambrons, Tigurins (Zurich) et
+Tughènes (Zug), grossirent leur horde. Tous ensemble pénétrèrent dans
+la Gaule, au nombre de trois cent mille guerriers; leurs familles,
+vieillards, femmes et enfants, suivaient dans des chariots. Au nord de
+la Gaule, ils retrouvèrent d'anciennes tribus cimbriques, et leur
+laissèrent, dit-on, en dépôt une partie de leur butin. Mais la Gaule
+centrale fut dévastée, brûlée, affamée sur leur passage. Les
+populations des campagnes se réfugièrent dans les villes pour laisser
+passer le torrent, et furent réduites à une telle disette, qu'on
+essaya de se nourrir de chair humaine. Les barbares, parvenus au bord
+du Rhône, apprirent que de l'autre côté du fleuve c'était encore
+l'empire romain, dont ils avaient déjà rencontré les frontières en
+Illyrie, en Thrace, en Macédoine. L'immensité du grand empire du Midi
+les frappa d'un respect superstitieux; avec cette simple bonne foi de
+la race germanique, ils dirent au magistrat de la province, M.
+Silanus, que _si Rome leur donnait des terres, ils se battraient
+volontiers pour elle_. Silanus répondit fièrement que Rome n'avait que
+faire de leurs services, passa le Rhône, et se fit battre. Le consul
+P. Cassius, qui vint ensuite défendre la province, fut tué; Scaurus,
+son lieutenant, fut pris, et l'armée passa sous le joug des Helvètes,
+non loin du lac de Genève. Les barbares enhardis voulaient franchir
+les Alpes. Ils agitaient seulement si les Romains seraient réduits en
+esclavage, ou exterminés. Dans leurs bruyants débats, ils s'avisèrent
+d'interroger Scaurus, leur prisonnier. Sa réponse hardie les mit en
+fureur, et l'un d'eux le perça de son épée. Toutefois, ils
+réfléchirent, et ajournèrent le passage des Alpes. Les paroles de
+Scaurus furent peut-être le salut de l'Italie.
+
+Les Gaulois Tectosages de Tolosa, unis aux Cimbres par une origine
+commune, les appelaient contre les Romains, dont ils avaient secoué le
+joug. La marche des Cimbres fut trop lente. Le consul C. Servilius
+Cépion pénétra dans la ville et la saccagea. L'or et l'argent
+rapportés jadis par les Tectosages du pillage de Delphes, celui des
+mines des Pyrénées, celui que la piété des Gaulois clouait dans un
+temple de la ville, ou jetait dans un lac voisin, avaient fait de
+Tolosa la plus riche ville des Gaules. Cépion en tira, dit-on, cent
+dix mille livres pesant d'or et quinze cent mille d'argent. Il dirigea
+ce trésor sur Marseille, et le fit enlever sur la route par des gens à
+lui, qui massacrèrent l'escorte. Ce brigandage ne profita pas. Tous
+ceux qui avaient touché cette proie funeste finirent misérablement; et
+quand on voulait désigner un homme dévoué à une fatalité implacable,
+on disait: _Il a de l'or de Tolosa._
+
+D'abord Cépion, jaloux d'un collègue inférieur par la naissance, veut
+camper et combattre séparément. Il insulte les députés que les
+barbares envoyaient à l'autre consul. Ceux-ci, bouillants de fureur,
+dévouent solennellement aux dieux tout ce qui tombera entre leurs
+mains. De quatre-vingt mille soldats, de quarante mille esclaves ou
+valets d'armée, il n'échappa, dit-on, que dix hommes. Cépion fut des
+dix. Les barbares tinrent religieusement leur serment; ils tuèrent
+dans les deux camps tout être vivant, ramassèrent les armes, et
+jetèrent l'or et l'argent, les chevaux même dans le Rhône.
+
+Cette journée, aussi terrible que celle de Cannes, leur ouvrait
+l'Italie. La fortune de Rome les arrêta dans la Province et les
+détourna vers les Pyrénées. De là, les Cimbres se répandirent sur
+toute l'Espagne, tandis que le reste des barbares les attendait dans
+la Gaule.
+
+Pendant qu'ils perdent ainsi le temps et vont se briser contre les
+montagnes et l'opiniâtre courage des Celtibériens, Rome épouvantée
+avait appelé Marius de l'Afrique. Il ne fallait pas moins que l'homme
+d'Arpinum, en qui tous les Italiens voyaient un des leurs, pour
+rassurer l'Italie et l'armer unanimement contre les barbares. Ce dur
+soldat, presque aussi terrible aux siens qu'à l'ennemi, farouche comme
+les Cimbres qu'il allait combattre, fut, pour Rome, un dieu sauveur.
+Pendant quatre ans que l'on attendit les barbares, le peuple, ni même
+le sénat, ne put se décider à nommer un autre consul que Marius.
+Arrivé dans la Province, il endurcit d'abord ses soldats par de
+prodigieux travaux. Il leur fit creuser la _Fossa Mariana_, qui
+facilitait ses communications avec la mer, et permettait aux navires
+d'éviter l'embouchure du Rhône, barré par les sables. En même temps,
+il accablait les Tectosages et s'assurait de la fidélité de la
+Province avant que les barbares se remissent en mouvement.
+
+Enfin ceux-ci se dirigèrent vers l'Italie, le seul pays de l'Occident
+qui eût encore échappé à leurs ravages. Mais la difficulté de nourrir
+une si grande multitude les obligea de se séparer. Les Cimbres et les
+Tigurins tournèrent par l'Helvétie et le Norique; les Ambrons et les
+Teutons, par un chemin plus direct, devaient passer sur le ventre aux
+légions de Marius, pénétrer en Italie par les Alpes maritimes et
+retrouver les Cimbres aux bords du Pô.
+
+Dans le camp retranché d'où il les observait, d'abord près d'Arles,
+puis sous les murs d'_Aquæ Sextiæ_ (Aix), Marius leur refusa
+obstinément la bataille. Il voulait habituer les siens à voir ces
+barbares, avec leur taille énorme, leurs yeux farouches, leurs armes
+et leurs vêtements bizarres. Leur roi Teutobochus franchissait d'un
+saut quatre et même six chevaux mis de front; quand il fut conduit en
+triomphe à Rome, il était plus haut que les trophées. Les barbares,
+défilant devant les retranchements, défiaient les Romains par mille
+outrages: _N'avez-vous rien à dire à vos femmes?_ disaient-ils, _nous
+serons bientôt auprès d'elles._ Un jour, un de ces géants du Nord vint
+jusqu'aux portes du camp provoquer Marius lui-même. Le général lui fit
+répondre que, s'il était las de la vie, il n'avait qu'à s'aller
+pendre; et comme le Teuton insistait, il lui envoya un gladiateur.
+Ainsi il arrêtait l'impatience des siens; et cependant il savait ce
+qui se passait dans leur camp par le jeune Sertorius, qui parlait leur
+langue, et se mêlait à eux sous l'habit gaulois.
+
+Marius, pour faire plus vivement souhaiter la bataille à ses soldats,
+avait placé son camp sur une colline sans eau qui dominait un fleuve.
+«Vous êtes des hommes, leur dit-il, vous aurez de l'eau pour du sang.»
+Le combat s'engagea en effet bientôt aux bords du fleuve. Les Ambrons,
+qui étaient seuls dans cette première action, étonnèrent d'abord les
+Romains par leurs cris de guerre qu'ils faisaient retentir comme un
+mugissement dans leurs boucliers: _Ambrons! Ambrons!_ Les Romains
+vainquirent pourtant, mais ils furent repoussés du camp par les femmes
+des Ambrons; elles s'armèrent pour défendre leur liberté et leurs
+enfants, et elles frappaient du haut de leurs chariots sans
+distinction d'amis ni d'ennemis. Toute la nuit les barbares pleurèrent
+leurs morts avec des hurlements sauvages qui, répétés par les échos
+des montagnes et du fleuve, portaient l'épouvante dans l'âme même des
+vainqueurs. Le surlendemain, Marius les attira par sa cavalerie à une
+nouvelle action. Les Ambrons-Teutons, emportés par leur courage,
+traversèrent la rivière et furent écrasés dans son lit. Un corps de
+trois mille Romains les prit par derrière, et décida leur défaite.
+Selon l'évaluation la plus modérée, le nombre des barbares pris ou
+tués fut de cent mille. La vallée, engraissée de leur sang, devint
+célèbre par sa fertilité. Les habitants du pays n'enfermaient,
+n'étayaient leurs vignes qu'avec des os de morts. Le village de
+_Pourrières_ rappelle encore aujourd'hui le nom donné à la plaine:
+_Campi putridi_, champ de la putréfaction. Quant au butin, l'armée le
+donna tout entier à Marius, qui, après un sacrifice solennel, le brûla
+en l'honneur des dieux. Une pyramide fut élevée à Marius, un temple à
+la Victoire. L'église de Sainte-Victoire, qui remplaça le temple,
+reçut jusqu'à la Révolution française une procession annuelle, dont
+l'usage ne s'était jamais interrompu. La pyramide subsista jusqu'au
+quinzième siècle; et Pourrières avait pris pour armoiries le triomphe
+de Marius représenté sur un des bas-reliefs dont ce monument était
+orné.
+
+Cependant les Cimbres, ayant passé les Alpes Noriques, étaient
+descendus dans la vallée de l'Adige. Les soldats de Catulus ne les
+voyaient qu'avec terreur se jouer, presque nus, au milieu des glaces,
+et se laisser glisser sur leurs boucliers du haut des Alpes à travers
+les précipices. Catulus, général méthodique, se croyait en sûreté
+derrière l'Adige couvert par un petit fort. Il pensait que les ennemis
+s'amuseraient à le forcer. Ils entassèrent des roches, jetèrent toute
+une forêt par-dessus, et passèrent. Les Romains s'enfuirent et ne
+s'arrêtèrent que derrière le Pô. Les Cimbres ne songeaient pas à les
+poursuivre. En attendant l'arrivée des Teutons, ils jouirent du ciel
+et du sol italiens, et se laissèrent vaincre aux douceurs de la belle
+et molle contrée. Le vin, le pain, tout était nouveau pour ces
+barbares, ils fondaient sous le soleil du Midi et sous l'action de la
+civilisation plus énervante encore.
+
+Marius eut le temps de joindre son collègue. Il reçut des députés des
+Cimbres, qui voulaient gagner du temps: _Donnez-nous_, disaient-ils,
+_des terres pour nous et pour nos frères les Teutons.--Laissez-là vos
+frères_, répondit Marius, _ils ont des terres. Nous leur en avons
+donné qu'ils garderont éternellement._ Et comme les Cimbres le
+menaçaient de l'arrivée des Teutons: _Ils sont ici_, dit-il, _il ne
+serait pas bien de partir sans les saluer_, et il fit amener les
+captifs. Les Cimbres ayant demandé quel jour et en quel lieu il
+voulait combattre _pour savoir à qui serait l'Italie_, il leur donna
+rendez-vous pour le troisième jour dans un champ, près de Verceil.
+
+Marius s'était placé de manière à tourner contre l'ennemi le vent, la
+poussière et les rayons ardents d'un soleil de juillet. L'infanterie
+des Cimbres formait un énorme carré, dont les premiers rangs étaient
+liés tous ensemble avec des chaînes de fer. Leur cavalerie, forte de
+quinze mille hommes, était effrayante à voir, avec ses casques chargés
+de mufles d'animaux sauvages, et surmontés d'ailes d'oiseaux. Le camp
+et l'armée barbares occupaient une lieue en longueur. Au commencement,
+l'aile où se tenait Marius, ayant cru voir fuir la cavalerie ennemie,
+s'élança à sa poursuite, et s'égara dans la poussière, tandis que
+l'infanterie ennemie, semblable aux vagues d'une mer immense, venait
+se briser sur le centre où se tenaient Catulus et Sylla, et alors tout
+se perdit dans une nuée de poudre. La poussière et le soleil
+méritèrent le principal honneur de la victoire (101).
+
+Restait le camp barbare, les femmes et les enfants des vaincus.
+D'abord, revêtues d'habits de deuil, elles supplièrent qu'on leur
+promît de les respecter, et qu'on les donnât pour esclaves aux
+prêtresses romaines du feu (le culte des éléments existait dans la
+Germanie). Puis, voyant leur prière reçue avec dérision, elles
+pourvurent elles-mêmes à leur liberté. Le mariage chez ces peuples
+était chose sérieuse. Les présents symboliques des noces, les boeufs
+attelés, les armes, le coursier de guerre, annonçaient assez à la
+vierge qu'elle devenait la compagne des périls de l'homme, qu'ils
+étaient unis dans une même destinée, à la vie et à la mort (_sic
+vivendum, sic pereundum_, Tacit.). C'est à son épouse que le guerrier
+rapportait ses blessures après la bataille (_ad matres et conjuges
+vulnera referunt; nec illæ numerare aut exigere plagas pavent_). Elle
+les comptait, les sondait sans pâlir; car la mort ne devait point les
+séparer. Ainsi, dans les poèmes scandinaves, Brunhild se brûle sur le
+corps de Siegfrid. D'abord les femmes des Cimbres affranchirent leurs
+enfants par la mort; elles les étranglèrent ou les jetèrent sous les
+roues des chariots. Puis elles se pendaient, s'attachaient par un
+noeud coulant aux cornes des boeufs, et les piquaient ensuite pour se
+faire écraser. Les chiens de la horde défendirent leurs cadavres; il
+fallut les exterminer à coups de flèches.
+
+Ainsi s'évanouit cette terrible apparition du Nord, qui avait jeté
+tant d'épouvante dans l'Italie. Le mot _cimbrique_ resta synonyme de
+_fort_ et de _terrible_. Toutefois Rome ne sentit point le génie
+héroïque de ces nations, qui devaient un jour la détruire; elle crut à
+son éternité. Les prisonniers qu'on put faire sur les Cimbres furent
+distribués aux villes comme esclaves publics, ou dévoués aux combats
+de gladiateurs.
+
+Marius fit ciseler sur son bouclier la figure d'un Gaulois tirant la
+langue, image populaire à Rome dès le temps de Torquatus. Le peuple
+l'appela le troisième fondateur de Rome, après Romulus et Camille. On
+faisait des libations au nom de Marius, comme en l'honneur de Bacchus
+ou de Jupiter. Lui-même, enivré de sa victoire sur les barbares du
+Nord et du Midi, sur la Germanie et sur les _Indes Africaines_, ne
+buvait plus que dans cette coupe à deux anses où, selon la tradition,
+Bacchus avait bu après sa victoire des Indes[20].
+
+[Note 20: _App. 7._]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+État de la Gaule dans le siècle qui précède la conquête. -- Druidisme.
+-- Conquête de César (58-51 avant J.-C).
+
+
+Ce grand événement de l'invasion cimbrique n'eut qu'une influence fort
+indirecte sur les destinées de la Gaule, qui en fut le principal
+théâtre. Les Kymry-Teutons étaient trop barbares pour s'incorporer
+avec les tribus gauloises que le druidisme avait déjà tirées de leur
+grossièreté primitive. Examinons avec quelque détail cette religion
+druidique[21] qui commença la culture morale de la Gaule, prépara
+l'invasion romaine, et fraya la voie au christianisme. Elle devait
+avoir atteint tout son développement, toute sa maturité dans le siècle
+qui précéda la conquête de César; peut-être même penchait-elle vers
+son déclin; l'influence politique des druides avait du moins diminué.
+
+[Note 21: Ce sujet a été renouvelé par le progrès des études celtiques
+et l'interprétation remarquable de MM. J. Reynaud, Henri Martin,
+Gatien-Arnoult (1860).]
+
+Il semble que les Galls aient d'abord adoré des objets matériels, des
+phénomènes, des agents de la nature: lacs, fontaines, pierres, arbres,
+vents, en particulier le _Kirk_. Ce culte grossier fut, avec le temps,
+élevé et généralisé. Ces êtres, ces phénomènes eurent leurs génies; il
+en fut de même des lieux et des tribus. De là, le dieu _Tarann_,
+esprit du tonnerre; _Vosège_, déification des Vosges; _Pennin_, des
+Alpes; _Arduinne_, des Ardennes. De là le _Génie des Arvernes_;
+_Bibracte_, déesse et cité des Édues; _Aventia_, chez les Helvètes;
+_Nemausus_ (Nîmes) chez les Arécomikes, etc., etc.
+
+Par un degré d'abstraction de plus, les forces générales de la nature,
+celles de l'âme humaine et de la société furent aussi déifiées.
+_Tarann_ devint le dieu du ciel, le moteur et l'arbitre du monde. Le
+soleil, sous le nom de _Bel_ ou _Belen_, fit naître les plantes
+salutaires et présida à la médecine; _Heus_ ou _Hesus_ à la guerre;
+_Teutatès_ au commerce et à l'industrie; l'éloquence même et la poésie
+eurent leur symbole dans _Ogmius_, armé comme Hercule de la massue et
+de l'arc, et entraînant après lui des hommes attachés par l'oreille à
+des chaînes d'or et d'ambre qui sortaient de sa bouche[22].
+
+[Note 22: _App. 8._]
+
+On voit qu'il y a ici quelque analogie avec l'Olympe des Grecs et des
+Romains[23]. La ressemblance se changea en identité, lorsque la Gaule,
+soumise à la domination de Rome, eut subi, quelques années seulement,
+l'influence des idées romaines. Alors le polythéisme gaulois, honoré
+et favorisé par les empereurs, finit par se fondre dans celui de
+l'Italie, tandis que le druidisme, ses mystères, sa doctrine, son
+sacerdoce, furent cruellement proscrits.
+
+[Note 23: Cæsar.]
+
+Les druides enseignaient que la matière et l'esprit sont éternels, que
+la substance de l'univers reste inaltérable sous la perpétuelle
+variation des phénomènes où domine tour à tour l'influence de l'eau et
+du feu; qu'enfin l'âme humaine est soumise à la métempsycose. À ce
+dernier dogme se rattachait l'idée morale de peines et de récompenses;
+ils considéraient les degrés de transmigration inférieurs à la
+condition humaine comme des états d'épreuves et de châtiment. Ils
+avaient même un _autre monde_[24], un monde de bonheur. L'âme y
+conservait son identité, ses passions, ses habitudes. Aux funérailles,
+on brûlait des lettres que le mort devait lire ou remettre à d'autres
+morts. Souvent même ils prêtaient de l'argent à rembourser dans
+l'autre vie.
+
+[Note 24: Voy. à la fin du volume, les éclaircissements sur les
+traditions religieuses des Gallois et des Irlandais. J'ai rapporté ces
+traditions; toutes récentes qu'elles peuvent paraître, elles portent
+un caractère profondément indigène. Le mythe du castor et du lac a
+bien l'air d'être né à l'époque où nos contrées occidentales étaient
+encore couvertes de forêts et de marécages.]
+
+Ces deux notions combinées de la métempsycose et d'une vie future
+faisaient la base du système des druides. Mais leur science ne se
+bornait pas là; ils étaient de plus métaphysiciens, physiciens,
+médecins, sorciers, et surtout astronomes. Leur année se composait de
+lunaisons, ce qui fit dire aux Romains que les Gaulois mesuraient le
+temps par nuits et non par jours; ils expliquaient cet usage par
+l'origine infernale de ce peuple, et sa descendance du dieu Pluton. La
+médecine druidique était uniquement fondée sur la magie. Il fallait
+cueillir le _Samolus_ à jeun et de la main gauche, l'arracher de terre
+sans le regarder, et le jeter de même dans les réservoirs où les
+bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre leurs maladies.
+On se préparait à la récolte de la sélage par des ablutions et une
+offrande de pain et de vin; on partait nu-pieds, habillé de blanc;
+sitôt qu'on avait aperçu la plante, on se baissait comme par hasard,
+et, glissant la main droite sous son bras gauche, on l'arrachait sans
+jamais employer le fer, puis on l'enveloppait d'un linge qui ne devait
+servir qu'une fois. Autre cérémonial pour la verveine. Mais le remède
+universel, la panacée, comme l'appelaient les druides, c'était le
+fameux _gui_. Ils le croyaient semé sur le chêne par une main divine,
+et trouvaient dans l'union de leur arbre sacré avec la verdure
+éternelle du gui un vivant symbole du dogme de l'immortalité. On le
+cueillait en hiver, à l'époque de la floraison, lorsque la plante est
+le plus visible, et que ses longs rameaux verts, ses feuilles et les
+touffes jaunes de ses fleurs, enlacés à l'arbre dépouillé, présentent
+seuls l'image de la vie, au milieu d'une nature morte et stérile.
+
+C'était le sixième jour de la lune que le gui devait être coupé; un
+druide en robe blanche montait sur l'arbre, une serpe d'or à la main,
+et tranchait la racine de la plante, que d'autres druides recevaient
+dans une saie blanche; car il ne fallait pas qu'elle touchât la
+terre. Alors on immolait deux taureaux blancs dont les cornes étaient
+liées pour la première fois.
+
+Les druides prédisaient l'avenir d'après le vol des oiseaux et
+l'inspection des entrailles des victimes. Ils fabriquaient aussi des
+talismans, comme les chapelets d'ambre que les guerriers portaient sur
+eux dans les batailles, et qu'on retrouve souvent à leur côté dans les
+tombeaux. Mais nul talisman n'égalait l'_oeuf de serpent_[25]. Ces
+idées d'oeuf et de serpent rappellent l'oeuf cosmogonique des
+mythologies orientales, ainsi que la métempsycose et l'éternelle
+rénovation dont le serpent était l'emblème.
+
+[Note 25: _App. 9._]
+
+Des magiciennes et des prophétesses étaient affiliées à l'ordre des
+druides, mais sans en partager les prérogatives. Leur institut leur
+imposait des lois bizarres et contradictoires; ici la prêtresse ne
+pouvait dévoiler l'avenir qu'à l'homme qui l'avait profanée; là elle
+se vouait à une virginité perpétuelle; ailleurs, quoique mariée, elle
+était astreinte à de longs célibats. Quelquefois ces femmes devaient
+assister à des sacrifices nocturnes, toutes nues, le corps teint de
+noir, les cheveux en désordre, s'agitant dans des transports
+frénétiques. La plupart habitaient des écueils sauvages, au milieu des
+tempêtes de l'archipel armoricain. À Séna (Sein) était l'oracle
+célèbre des neuf vierges terribles appelées _Sènes_ du nom de leur
+île. Pour avoir le droit de les consulter, il fallait être marin et
+encore avoir fait le trajet dans ce seul but. Ces vierges
+connaissaient l'avenir; elles guérissaient les maux incurables; elles
+prédisaient et faisaient la tempête.
+
+Les prêtresses des Nannetes, à l'embouchure de la Loire, habitaient un
+des îlots de ce fleuve. Quoiqu'elles fussent mariées, nul homme
+n'osait approcher de leur demeure; c'étaient elles qui, à des époques
+prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent. Parties de
+l'île à la nuit close, sur de légères barques qu'elles conduisaient
+elles-mêmes, elles passaient la nuit dans des cabanes préparées pour
+les recevoir; mais, dès que l'aube commençait à paraître, s'arrachant
+des bras de leurs époux, elles couraient à leurs nacelles, et
+regagnaient leur solitude à force de rames. Chaque année, elles
+devaient, dans l'intervalle d'une nuit à l'autre, couronnées de lierre
+et de vert feuillage, abattre et reconstruire le toit de leur temple.
+Si l'une d'elles par malheur laissait tomber à terre quelque chose de
+ses matériaux sacrés, elle était perdue; ses compagnes se
+précipitaient sur elle avec d'horribles cris, la déchiraient, et
+semaient çà et là ses chairs sanglantes. Les Grecs crurent retrouver
+dans ces rites le culte de Bacchus; ils assimilèrent aussi aux orgies
+de Samothrace d'autres orgies druidiques célébrées dans une île
+voisine de la Bretagne d'où les navigateurs entendaient avec effroi,
+de la pleine mer, des cris furieux et le bruit des cymbales barbares.
+
+La religion druidique avait sinon institué, du moins adopté et
+maintenu les sacrifices humains. Les prêtres perçaient la victime
+au-dessus du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans
+laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l'abondance
+et de la couleur de son sang; quelquefois ils la crucifiaient à des
+poteaux dans l'intérieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur elle,
+jusqu'à la mort, une nuée de flèches et de dards. Souvent aussi on
+élevait un colosse en osier ou en foin, on le remplissait d'hommes
+vivants, un prêtre y jetait une torche allumée, et tout disparaissait
+bientôt dans des flots de fumée et de flamme. Ces horribles offrandes
+étaient sans doute remplacées souvent par des dons votifs. Ils
+jetaient des lingots d'or et d'argent dans les lacs, ou les clouaient
+dans les temples.
+
+Un mot sur la hiérarchie. Elle comprenait trois ordres distincts.
+L'ordre inférieur était celui des bardes, qui conservaient dans leur
+mémoire les généalogies des clans, et chantaient sur la _rotte_ les
+exploits des chefs et les traditions nationales; puis venait le
+sacerdoce proprement dit, composé des ovates et des druides. Les
+ovates étaient chargés de la partie extérieure du culte et de la
+célébration des sacrifices. Ils étudiaient spécialement les sciences
+naturelles appliquées à la religion, l'astronomie, la divination, etc.
+Interprètes des druides, aucun acte civil ou religieux ne pouvait
+s'accomplir sans leur ministère.
+
+Les druides, ou _hommes des chênes_[26], étaient le couronnement de
+la hiérarchie. En eux résidaient la puissance et la science.
+Théologie, morale, législation, toute haute connaissance était leur
+privilège. L'ordre des druides était électif. L'initiation, mêlée de
+sévères épreuves, au fond des bois ou des cavernes, durait quelquefois
+vingt années, il fallait apprendre de mémoire toute science
+sacerdotale; car ils n'écrivaient rien, du moins jusqu'à l'époque où
+ils purent se servir des caractères grecs.
+
+[Note 26: _Derw_ (kymrique), _Deru_ (armoricain), _Dair_ (gaélique):
+_chêne_.]
+
+L'assemblée la plus solennelle des druides se tenait une fois l'an sur
+le territoire des Carnutes, dans un lieu consacré, qui passait pour le
+point central de toute la Gaule; on y accourait des provinces les plus
+éloignées. Les druides sortaient alors de leurs solitudes, siégeaient
+au milieu du peuple et rendaient leurs jugements. Là sans doute ils
+choisissaient le druide suprême, qui devait veiller au maintien de
+l'institution. Il n'était pas rare que l'élection de ce chef excitât
+la guerre civile.
+
+Quand même le druidisme n'eût pas été affaibli par ces divisions, la
+vie solitaire à laquelle la plupart des membres de l'ordre semblent
+s'être voués devaient le rendre peu propre à agir puissamment sur le
+peuple. Ce n'était pas d'ailleurs ici comme en Égypte une population
+agglomérée sur une étroite ligne. Les Gaulois étaient dispersés dans
+les forêts, dans les marais qui couvraient leur sauvage pays, au
+milieu des hasards d'une vie barbare et guerrière. Le druidisme n'eut
+pas assez de prise sur ces populations disséminées, isolées. Elles lui
+échappèrent de bonne heure.
+
+Ainsi, lorsque César envahit la Gaule[27], elle semblait convaincue
+d'impuissance pour s'organiser elle-même. Le vieil esprit de clan,
+l'indisciplinabilité guerrière, que le druidisme semblait devoir
+comprimer, avait repris vigueur; seulement la différence des forces
+avait établi une sorte de hiérarchie entre les tribus; certaines
+étaient clientes des autres; comme les Carnutes des Rhèmes, les Sénons
+des Édues, etc. (Chartres, Reims, Sens, Autun).
+
+[Note 27: _App. 10._]
+
+Des villes s'étaient formées, espèces d'asiles au milieu de cette vie
+de guerre. Mais tous les cultivateurs étaient serfs, et César pouvait
+dire: Il n'y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers
+(_equites_). Les druides étaient les plus faibles. C'est un druide des
+Édues qui appela les Romains.
+
+J'ai parlé ailleurs de ce prodigieux César et des motifs qui l'avaient
+décidé à quitter si longtemps Rome pour la Gaule, à s'exiler pour
+revenir maître. L'Italie était épuisée, l'Espagne indisciplinable; il
+fallait la Gaule pour asservir le monde. J'aurais voulu voir cette
+blanche et pâle figure, fanée avant l'âge par les débauches de Rome,
+cet homme délicat et épileptique, marchant sous les pluies de la
+Gaule, à la tête des légions, traversant nos fleuves à la nage; ou
+bien à cheval entre les litières où ses secrétaires étaient portés,
+dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome du fond de la
+Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d'hommes[28] et
+domptant en dix années la Gaule, le Rhin et l'Océan du Nord (58-49).
+
+[Note 28: Onze cent quatre-vingt-douze mille hommes avant les guerres
+civiles. (Pline.)]
+
+Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule était une superbe matière
+pour un tel génie. De toutes parts, les tribus gauloises appelaient
+alors l'étranger. Le druidisme affaibli semble avoir dominé dans les
+deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine et de la Loire. Au
+midi, les Arvernes et toutes les populations ibériennes de l'Aquitaine
+étaient généralement restés fidèles à leurs chefs héréditaires. Dans
+la Celtique même, les druides n'avaient pu résister au vieil esprit de
+clan qu'en favorisant la formation d'une population libre dans les
+grandes villes, dont les chefs ou patrons étaient du moins électifs,
+comme les druides. Ainsi deux factions partageaient tous les États
+gaulois; celle de l'hérédité ou des chefs de clans, celle de
+l'élection, ou des druides et des chefs temporaires du peuple des
+villes[29]. À la tête de la seconde se trouvaient les Édues; à la tête
+de la première, les Arvernes et les Séquanes. Ainsi commençait dès
+lors l'opposition de la Bourgogne (Édues) et de la Franche-Comté
+(Séquanes). Les Séquanes, opprimés par les Édues qui leur fermaient la
+Saône et arrêtaient leur grand commerce de porcs, appelèrent de la
+Germanie des tribus étrangères au druidisme, qu'on nommait du nom
+commun de Suèves. Ces barbares ne demandaient pas mieux. Ils passèrent
+le Rhin, sous la conduite d'un Arioviste, battirent les Édues, et leur
+imposèrent un tribut; mais ils traitèrent plus mal encore les
+Séquanes qui les avaient appelés; ils leur prirent le tiers de leurs
+terres, selon l'usage des conquérants germains, et ils en voulaient
+encore autant. Alors Édues et Séquanes, rapprochés par le malheur,
+cherchèrent d'autres secours étrangers. Deux frères étaient
+tout-puissants parmi les Édues. Dumnorix, enrichi par les impôts et
+les péages dont il se faisait donner le monopole de gré ou de force,
+s'était rendu cher au petit peuple des villes et aspirait à la
+tyrannie; il se lia avec les Gaulois helvétiens, épousa une
+Helvétienne, et engagea ce peuple à quitter ses vallées stériles pour
+les riches plaines de la Gaule. L'autre frère, qui était druide, titre
+vraisemblablement identique avec celui de divitiac que César lui donne
+comme nom propre, chercha pour son pays des libérateurs moins
+barbares. Il se rendit à Rome, et implora l'assistance du sénat, qui
+avait appelé les Édues _parents et amis du peuple romain_. Mais le
+chef des Suèves envoya de son côté, et trouva le moyen de se faire
+donner aussi le titre d'ami de Rome. L'invasion imminente des Helvètes
+obligeait probablement le sénat à s'unir avec Arioviste.
+
+[Note 29: _Veir-go-breith_, gaël, homme pour le jugement. _App. 11._]
+
+Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels préparatifs,
+qu'on voyait bien qu'ils voulaient s'interdire à jamais le retour. Ils
+avaient brûlé leurs douze villes et leurs quatre cents villages,
+détruit les meubles et les provisions qu'ils ne pouvaient emporter. On
+disait qu'ils voulaient percer à travers toute la Gaule, et s'établir
+à l'occident, dans le pays des Santones (Saintes). Sans doute ils
+espéraient trouver plus de repos sur les bords du grand Océan qu'en
+leur rude Helvétie, autour de laquelle venaient se rencontrer et se
+combattre toutes les nations de l'ancien monde, Galls, Cimbres,
+Teutons, Suèves, Romains. En comptant les femmes et les enfants, ils
+étaient au nombre de trois cent soixante-dix-huit mille. Ce cortège
+embarrassant leur faisait préférer le chemin de la province romaine.
+Ils y trouvèrent à l'entrée, vers Genève, César qui leur barra le
+chemin, et les amusa assez longtemps pour élever du lac au Jura un mur
+de dix mille pas et de seize pieds de haut. Il leur fallut donc
+s'engager par les âpres vallées du Jura, traverser le pays des
+Séquanes, et remonter la Saône. César les atteignit comme ils
+passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isolée des autres,
+et l'extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volonté de l'Édue
+Dumnorix et du parti qui avait appelé les Helvètes, il fut obligé de
+se détourner vers Bibracte (Autun). Les Helvètes crurent qu'il fuyait,
+et le poursuivirent à leur tour. César, ainsi placé entre des ennemis
+et des alliés malveillants, se tira d'affaire par une victoire
+sanglante. Les Helvètes, atteints de nouveau dans leur fuite vers le
+Rhin, furent obligés de rendre les armes, et de s'engager à retourner
+dans leur pays. Six mille d'entre eux, qui s'enfuirent la nuit pour
+échapper à cette honte, furent ramenés par la cavalerie romaine, et,
+dit César, _traités en ennemis_.
+
+Ce n'était rien d'avoir repoussé les Helvètes, si les Suèves
+envahissaient la Gaule. Les migrations étaient continuelles: déjà cent
+vingt mille guerriers étaient passés. _La Gaule allait devenir
+Germanie._ César parut céder aux prières des Séquanes et des Édues
+opprimés par les barbares. Le même druide qui avait sollicité les
+secours de Rome guida César vers Arioviste et se chargea d'explorer le
+chemin. Le chef des Suèves avait obtenu de César lui-même, dans son
+consulat, le titre d'allié du peuple romain; il s'étonna d'être
+attaqué par lui: «Ceci, disait le barbare, est ma Gaule à moi; vous
+avez la vôtre... si vous me laissez en repos, vous y gagnerez; je
+ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni péril pour
+vous... Ignorez-vous quels hommes sont les Germains? voilà plus de
+quatorze ans que nous n'avons dormi sous un toit[30].» Ces paroles ne
+faisaient que trop d'impression sur l'armée romaine: tout ce qu'on
+rapportait de la taille et de la férocité de ces géants du Nord
+épouvantait les petits hommes du Midi. On ne voyait dans le camp que
+gens qui faisaient leur testament. César leur en fit honte: «Si vous
+m'abandonnez, dit-il, j'irai toujours: il me suffit de la dixième
+légion.» Il les mène ensuite à Besançon, s'en empare, pénètre jusqu'au
+camp des barbares non loin du Rhin, les force de combattre, quoiqu'ils
+eussent voulu attendre la nouvelle lune, et les détruit dans une
+furieuse bataille: presque tout ce qui échappa périt dans le Rhin.
+
+[Note 30: César rassure ses soldats en leur rappelant que dans la
+guerre de Spartacus ils ont déjà battu les Germains.]
+
+Les Gaulois du Nord, Belges et autres, jugèrent, non sans
+vraisemblance, que, si les Romains avaient chassé les Suèves, ce
+n'était que pour leur succéder dans la domination des Gaules. Ils
+formèrent une vaste coalition, et César saisit ce prétexte pour
+pénétrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprète le
+divitiac des Édues[31]; il était appelé par les Sénons, anciens
+vassaux des Édues, par les Rhèmes, suzerains du pays druidique des
+Carnutes. Vraisemblablement, ces tribus vouées au druidisme, ou du
+moins au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l'ami des
+druides, et comptaient l'opposer aux Belges septentrionaux, leurs
+féroces voisins. C'est ainsi que, cinq siècles après, le clergé
+catholique des Gaules favorisa l'invasion des Francs contre les
+Visigoths et les Bourguignons ariens.
+
+[Note 31: C'est déjà ce divitiac qui a exploré le chemin quand César
+marchait contre les Suèves.--Les Germains n'ont pas de druides, dit
+César. Ils étaient, à ce qu'il semble, les protecteurs du parti
+antidruidique dans les Gaules.]
+
+C'était pourtant une sombre et décourageante perspective pour un
+général moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses,
+dans les forêts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les
+conquérants de l'Amérique, César était souvent obligé de se frayer une
+route la hache à la main, de jeter des ponts sur les marais, d'avancer
+avec ses légions, tantôt sur terre ferme, tantôt à gué ou à la nage.
+Les Belges entrelaçaient les arbres de leurs forêts, comme ceux de
+l'Amérique le sont naturellement par les lianes. Mais les Pizarre et
+les Cortez, avec une telle supériorité d'armes, faisaient la guerre à
+coup sur; et qu'étaient-ce que les Péruviens en comparaison de ces
+dures et colériques populations des Bellovaques et des Nerviens
+(Picardie, Hainaut-Flandre), qui venaient par cent mille attaquer
+César? Les Bellovaques et les Suessions s'accommodèrent par
+l'entremise du divitiac des Édues[32]. Mais les Nerviens, soutenus par
+les Atrebates et les Veromandui, surprirent l'armée romaine en marche,
+au bord de la Sambre, dans la profondeur de leurs forêts, et se
+crurent au moment de la détruire. César fut obligé de saisir une
+enseigne et de se porter lui-même en avant: ce brave peuple fut
+exterminé. Leurs alliés, les Cimbres qui occupaient Aduat (Namur?),
+effrayés des ouvrages dont César entourait leur ville, feignirent de
+se rendre, jetèrent une partie de leurs armes du haut des murs, et
+avec le reste attaquèrent les Romains. César en vendit comme esclaves
+cinquante-trois mille.
+
+[Note 32: Jusqu'à l'expédition de Bretagne, nous voyons le divitiac
+des Édues accompagner partout César, qui sans doute leur faisait
+croire qu'il rétablirait dans la Belgique l'influence du parti éduen,
+c'est-à-dire druidique et populaire.]
+
+Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit la
+réduction de toutes les tribus des rivages. Il perça les forêts et les
+marécages des Ménapes et des Morins (Zélande et Gueldre, Gand, Bruges,
+Boulogne); un de ses lieutenants soumit les Unelles, Éburoviens et
+Lexoviens (Coutances, Évreux, Lisieux); un autre, le jeune Crassus,
+conquit l'Aquitaine, quoique les barbares eussent appelé d'Espagne les
+vieux compagnons de Sertorius[33]. César lui-même attaqua les Vénètes
+et autres tribus de notre Bretagne. Ce peuple amphibie n'habitait ni
+sur la terre ni sur les eaux; leurs forts, dans des presqu'îles
+inondées et abandonnées tour à tour par le flux, ne pouvaient être
+assiégés ni par terre ni par mer. Les Vénètes communiquaient sans
+cesse avec l'autre Bretagne, et en tiraient des secours. Pour les
+réduire, il fallait être maître de la mer. Rien ne rebutait César. Il
+fit des vaisseaux, il fit des matelots, leur apprit à fixer les
+navires bretons en les accrochant avec des mains de fer et fauchant
+leurs cordages. Il traita durement ce peuple dur; mais la petite
+Bretagne ne pouvait être vaincue que dans la grande. César résolut d'y
+passer.
+
+[Note 33: Cæsar.]
+
+Le monde barbare de l'Occident qu'il avait entrepris de dompter était
+triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, était en rapport
+avec l'une et l'autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays;
+les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule; les Parisii
+et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les
+discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir été pour le parti
+druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. César
+frappa les deux partis et au dedans et au dehors; il passa l'Océan, il
+passa le Rhin.
+
+Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Teuctères,
+fatigués au nord par les incursions des Suèves comme les Helvètes
+l'avaient été au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule (55).
+César les arrêta, et, sous prétexte que, pendant les pourparlers, il
+avait été attaqué par leur jeunesse, il fondit sur eux à l'improviste,
+et les massacra tous. Pour inspirer plus de terreur aux Germains, il
+alla chercher ces terribles Suèves, près desquels aucune nation
+n'osait habiter; en dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non loin de
+Cologne, malgré la largeur et l'impétuosité de ce fleuve immense.
+Après avoir fouillé en vain les forêts des Suèves, il repassa le Rhin,
+traversa toute la Gaule, et la même année s'embarqua pour la Bretagne.
+Lorsqu'on apprit à Rome ces marches prodigieuses, plus étonnantes
+encore que des victoires, tant d'audace et une si effrayante rapidité,
+un cri d'admiration s'éleva. On décréta vingt jours de supplications
+aux dieux. _Au prix des exploits de César_, disait Cicéron, _qu'a fait
+Marius?_
+
+Lorsque César voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put obtenir
+des Gaulois aucun renseignement sur l'île sacrée. L'Édue Dumnorix
+déclara que la religion lui défendait de suivre César; il essaya de
+s'enfuir, mais le Romain, qui connaissait son génie remuant, le fit
+poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif; il fut tué en se
+défendant.
+
+La malveillance des Gaulois faillit être funeste à César dans cette
+expédition. D'abord ils lui laissèrent ignorer les difficultés du
+débarquement. Les hauts navires qu'on employait sur l'Océan tiraient
+beaucoup d'eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que le
+soldat se précipitât dans cette mer profonde, et qu'il se formât en
+bataille au milieu des flots. Les barbares dont la grève était
+couverte avaient trop d'avantage. Mais les machines de siège vinrent
+au secours et nettoyèrent le rivage par une grêle de pierres et de
+traits. Cependant l'équinoxe approchait; c'était la pleine lune, le
+moment des grandes marées. En une nuit la flotte romaine fut brisée,
+ou mise hors hors de service. Les barbares, qui dans le premier
+étonnement avaient donné des otages à César, essayèrent de surprendre
+son camp. Vigoureusement repoussés, ils offrirent encore de se
+soumettre. César leur ordonna de livrer des otages deux fois plus
+nombreux; mais ses vaisseaux étaient réparés, il partit la même nuit
+sans attendre leur réponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui
+eût guère permis le retour.
+
+L'année suivante, nous le voyons presque en même temps en Illyrie, à
+Trèves et en Bretagne. Il n'y a que les esprits de nos vieilles
+légendes qui aient jamais voyagé ainsi. Cette fois, il était conduit
+en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait imploré son secours.
+Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons, assiégé le
+roi Caswallawn dans l'enceinte marécageuse où il avait rassemblé ses
+hommes et ses bestiaux. Il écrivit à Rome qu'il avait imposé un tribut
+à la Bretagne, et y envoya en grande quantité les perles de peu de
+valeur qu'on recueillait sur les côtes.
+
+Depuis cette invasion dans l'île sacrée, César n'eut plus d'amis chez
+les Gaulois. La nécessité d'acheter Rome aux dépens des Gaules, de
+gorger tant d'amis qui lui avaient fait continuer le commandement pour
+cinq années, avait poussé le conquérant aux mesures les plus
+violentes. Selon un historien, il dépouillait les lieux sacrés,
+mettait des villes au pillage sans qu'elles l'eussent mérité[34].
+Partout il établissait des chefs dévoués aux Romains et renversait le
+gouvernement populaire. La Gaule payait cher l'union, le calme et la
+culture dont la domination romaine devait lui faire connaître les
+bienfaits.
+
+[Note 34: Sæpius ob prædam quam ob delictum. (Suétone.)]
+
+La disette obligeant César de disperser ses troupes, l'insurrection
+éclate partout. Les Éburons massacrent une légion, en assiègent une
+autre. César, pour délivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes à
+travers soixante mille Gaulois. L'année suivante il assemble à Lutèce
+les états de la Gaule. Mais les Nerviens et les Trévires, les Sénonais
+et les Carnutes n'y paraissent pas. César les attaque séparément et
+les accable tous. Il passe une seconde fois le Rhin, pour intimider
+les Germains qui voudraient venir au secours. Puis il frappe à la fois
+les deux partis qui divisaient la Gaule; il effraye les Sénonais,
+parti druidique et populaire(?), par la mort d'Acco, leur chef, qu'il
+fait solennellement juger et mettre à mort; il accable les Éburons,
+parti barbare et ami des Germains, en chassant leur intrépide Ambiorix
+dans toute la forêt d'Ardennes, et les livrant tous aux tribus
+gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et les
+marais, et qui vinrent, avec une lâche avidité, prendre part à cette
+curée. Les légions fermaient de toute part ce malheureux pays et
+empêchaient que personne pût échapper.
+
+Ces barbaries réconcilièrent toute la Gaule contre César (52). Les
+druides et les chefs des clans se trouvèrent d'accord pour la première
+fois. Les Édues même étaient, au moins secrètement, contre leur ancien
+ami. Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de Genabum.
+Répété par des cris à travers les champs et les villages, il parvint
+le soir même à cent cinquante milles, chez les Arvernes, autrefois
+ennemis du parti druidique et populaire, aujourd'hui ses alliés. Le
+vercingétorix (général en chef) de la confédération fut un jeune
+Arverne, intrépide et ardent. Son père, l'homme le plus puissant des
+Gaules dans son temps, avait été brûlé, comme coupable d'aspirer à la
+royauté. Héritier de sa vaste clientèle, le jeune homme repoussa
+toujours les avances de César et ne cessa dans les assemblées, dans
+les fêtes religieuses, d'animer ses compatriotes contre les Romains.
+Il appela aux armes jusqu'aux serfs des campagnes, et déclara que les
+lâches seraient brûlés vifs; les fautes moins graves devaient être
+punies de la perte des oreilles ou des yeux.
+
+Le plan du général gaulois était d'attaquer à la fois la Province au
+midi, au nord les quartiers des légions. César, qui était en Italie,
+devina tout, prévint tout. Il passa les Alpes, assura la Province,
+franchit les Cévennes à travers six pieds de neige, et apparut tout à
+coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, déjà parti pour le Nord, fut
+contraint de revenir; ses compatriotes avaient hâte de défendre leurs
+familles. C'était tout ce que voulait César; il quitte son armée, sous
+prétexte de faire des levées chez les Allobroges, remonte le Rhône, la
+Saône, sans se faire connaître, par les frontières des Édues, rejoint
+et rallie ses légions. Pendant que le vercingétorix croit l'attirer en
+assiégeant la ville éduenne de Gergovie (Moulins), César massacre
+tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c'est pour assister à la
+prise de Noviodunum.
+
+Alors le vercingétorix déclare aux siens qu'il n'y a point de salut
+s'ils ne parviennent à affamer l'armée romaine; le seul moyen pour
+cela est de brûler eux-mêmes leurs villes. Ils accomplissent
+héroïquement cette cruelle résolution. Vingt cités des Bituriges
+furent brûlées par leurs habitants. Mais, quand ils en vinrent à la
+grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassèrent les genoux du
+vercingétorix, et le supplièrent de ne pas ruiner la plus belle ville
+des Gaules. Ces ménagements firent leur malheur. La ville périt de
+même, mais par César, qui la prit avec de prodigieux efforts.
+
+Cependant les Édues s'étaient déclarés contre César, qui, se trouvant
+sans cavalerie par leur défection, fut obligé de faire venir des
+Germains pour les remplacer. Labienus, lieutenant de César, eût été
+accablé dans le Nord, s'il ne s'était dégagé par une victoire (entre
+Lutèce et Melun). César lui-même échoua au siège de Gergovie des
+Arvernes. Ses affaires allaient si mal, qu'il voulait gagner la
+Province romaine. L'armée des Gaulois le poursuivit et l'atteignit.
+Ils avaient juré de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs
+femmes et leurs enfants, qu'ils n'eussent au moins deux fois traversé
+les lignes ennemies. Le combat fut terrible; César fut obligé de payer
+de sa personne, il fut presque pris, et son épée resta entre les mains
+des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie germaine au
+service de César jeta une terreur panique dans les rangs des Gaulois,
+et décida la victoire.
+
+Ces esprits mobiles tombèrent alors dans un tel découragement, que
+leur chef ne put les rassurer qu'en se retranchant sous les murs
+d'Alésia, ville forte située au haut d'une montagne (dans l'Auxois).
+Bientôt atteint par César, il renvoya ses cavaliers, les chargea de
+répandre par toute la Gaule qu'il avait des vivres pour trente jours
+seulement, et d'amener à son secours tous ceux qui pouvaient porter
+les armes. En effet, César n'hésita point d'assiéger cette grande
+armée. Il entoura la ville et le camp gaulois d'ouvrages prodigieux:
+d'abord trois fossés, chacun de quinze ou vingt pieds de large et
+d'autant de profondeur; un rempart de douze pieds; huit rangs de
+petits fossés, dont le fond était hérissé de pieux et couvert de
+branchages et de feuilles; des palissades de cinq rangs d'arbres,
+entrelaçant leurs branches. Ces ouvrages étaient répétés du côté de la
+campagne, et prolongés dans un circuit de quinze milles. Tout cela fut
+terminé en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille
+hommes.
+
+La Gaule entière vint s'y briser. Les efforts désespérés des assiégés
+réduits à une horrible famine, ceux de deux cent cinquante mille
+Gaulois qui attaquaient les Romains du côté de la campagne, échouèrent
+également. Les assiégés virent avec désespoir leurs alliés, tournés
+par la cavalerie de César, s'enfuir et se disperser. Le vercingétorix,
+conservant seul une âme ferme au milieu du désespoir des siens, se
+désigna et se livra comme l'auteur de toute la guerre. Il monta sur
+son cheval de bataille, revêtit sa plus riche armure, et, après avoir
+tourné en cercle autour du tribunal de César, il jeta son épée, son
+javelot et son casque aux pieds du Romain sans dire un seul mot.
+
+L'année suivante, tous les peuples de la Gaule essayèrent encore de
+résister partiellement, et d'user les forces de l'ennemi qu'ils
+n'avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le
+Quercy?) arrêta longtemps César. L'exemple était dangereux; il n'avait
+pas de temps à perdre en Gaule; la guerre civile pouvait commencer à
+chaque instant en Italie; il était perdu s'il fallait consumer des
+mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour effrayer les
+Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste, n'avaient que
+trop souvent donné l'exemple: il fit couper le poing à tous les
+prisonniers.
+
+Dès ce moment, il changea de conduite à l'égard des Gaulois: il fit
+montre envers eux d'une grande douceur; il les ménagea pour les
+tributs au point d'exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut
+même déguisé sous le nom honorable de _solde militaire_. Il engagea à
+tout prix leurs meilleurs guerriers dans ses légions; il en composa
+une légion tout entière, dont les soldats portaient une alouette sur
+leur casque, et qu'on appelait pour cette raison l'_Alauda_. Sous cet
+emblème tout national de la vigilance matinale et de la vive gaieté,
+ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et jusqu'à
+Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les taciturnes légions
+de Pompée. L'alouette gauloise, conduite par l'aigle romaine, prit
+Rome pour la seconde fois, et s'associa aux triomphes de la guerre
+civile. La Gaule garda, pour consolation de sa liberté, l'épée que
+César avait perdue dans la dernière guerre. Les soldats romains
+voulaient l'arracher du temple où les Gaulois l'avaient suspendue:
+Laissez-la, dit César en souriant, elle est sacrée.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La Gaule sous l'Empire. -- Décadence de l'Empire. -- Gaule chrétienne.
+
+
+Alexandre et César ont eu cela de commun d'être aimés, pleurés des
+vaincus, et de périr de la main des leurs[35]. De tels hommes n'ont
+point de patrie; ils appartiennent au monde.
+
+[Note 35: Si l'on veut qu'Alexandre n'ait pas péri par le poison, on
+ne peut nier du moins qu'il fut peu regretté des Macédoniens. Sa
+famille fut exterminée en peu d'années.]
+
+César n'avait pas détruit la liberté (elle avait péri depuis
+longtemps), mais plutôt compromis la nationalité romaine. Les Romains
+avaient vu avec honte et douleur une armée gauloise sous les aigles,
+des sénateurs gaulois siégeant entre Cicéron et Brutus. Dans la
+réalité, c'étaient les vaincus qui avaient le profit de la
+victoire[36]. Si César eût vécu, toutes les nations barbares eussent
+probablement rempli les armées et le sénat. Déjà il avait pris une
+garde espagnole, et l'Espagnol Balbus était un de ses principaux
+conseillers[37].
+
+[Note 36: Les Romains, dit saint Augustin, n'ont nui aux vaincus que
+par le sang qu'ils ont versé. Ils vivaient sous les lois qu'ils
+imposaient aux autres. Tous les sujets de l'Empire sont devenues
+citoyen...]
+
+[Note 37: C'est lui qui conseilla à César de rester assis quand le
+sénat, en corps, se présenta devant lui. Voy. mon _Histoire romaine_.]
+
+Antoine essaya d'imiter César. Il entreprit de transporter à
+Alexandrie le siège de l'Empire, il adopta le costume et les moeurs
+des vaincus. Octave ne prévalut contre lui qu'en se déclarant l'homme
+de la patrie, le vengeur de la nationalité violée. Il chassa les
+Gaulois du sénat, augmenta les tributs de la Gaule[38]. Il y fonda une
+Rome, _Valentia_ (c'était un des noms mystérieux de la ville
+éternelle). Il y conduisit plusieurs colonies militaires, à Orange,
+Fréjus, Carpentras, Aix, Apt, Vienne, etc. Une foule de villes
+devinrent de nom et de privilèges _Augustales_, comme plusieurs
+étaient devenues _Juliennes_ sous César[39]. Enfin, au mépris de tant
+de cités illustres et antiques, il désigna pour siège de
+l'administration la ville toute récente de Lyon, colonie de Vienne,
+et, dès sa naissance, ennemie de sa mère. Cette ville, si
+favorablement située au confluent de la Saône et du Rhône, presque
+adossée aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par
+l'impétuosité de son fleuve qui y porte tout d'un trait, surveillait
+la Narbonnaise et la Celtique, et semblait un oeil de l'Italie ouvert
+sur toutes les Gaules.
+
+[Note 38: Il établit, au détroit de la Manche, des douanes sur
+l'ivoire, l'ambre et le verre. (Strabon.)]
+
+[Note 39: _App. 12._]
+
+C'est à Lyon, à Aisnay, à la pointe de la Saône et du Rhône, que
+soixante cités gauloises élevèrent l'autel d'Auguste, sous les yeux de
+son beau-fils Drusus. Auguste prit place parmi les divinités du pays.
+D'autres autels lui furent dressés à Saintes, à Arles, à Narbonne,
+etc. La vieille religion gallique s'associa volontiers au paganisme
+romain. Auguste avait bâti un temple au dieu Kirk, personnification de
+ce vent violent qui souffle dans la Narbonnaise, et sur un même autel
+on lut dans une double inscription les noms des divinités gauloises et
+romaines; Mars-Camul; Diane-Arduinna, Belen-Apollon; Rome mit Hésus et
+Néhalénia au nombre des dieux indigètes.
+
+Cependant le druidisme résista longtemps à l'influence romaine; là se
+réfugia la nationalité des Gaules. Auguste essaya du moins de modifier
+cette religion sanguinaire. Il défendit les sacrifices humains, et
+toléra seulement de légères libations de sang.
+
+La lutte du druidisme ne put être étrangère au soulèvement des Gaules,
+sous Tibère, quoique l'histoire lui donne pour cause le poids des
+impôts, augmenté par l'usure. Le chef de la révolte était
+vraisemblablement un Édue, Julius Sacrovir; les Édues étaient, comme
+je l'ai dit, un peuple druidique, et le nom de _sacrovir_ n'est
+peut-être qu'une traduction de _druide_. Les Belges furent aussi
+entraînés par Julius Florus[40].
+
+[Note 40: Tacite, traduction de Burnouf.]
+
+«Les cités gauloises, fatiguées de l'énormité des dettes, essayèrent
+une rébellion, dont les plus ardents promoteurs furent parmi les
+Trévires Julius Florus, chez les Édues Julius Sacrovir, tous deux
+d'une naissance distinguée, et issus d'aïeux à qui leurs belles
+actions avaient valu le droit de cité romaine. Dans de secrètes
+conférences, où ils réunissent les plus audacieux de leurs
+compatriotes, et ceux à qui l'indigence ou la crainte des supplices
+faisait un besoin de l'insurrection, ils conviennent que Florus
+soulèvera la Belgique, et Sacrovir les cités plus voisines de la
+sienne... Il y eut peu de cantons où ne fussent semés les germes de
+cette révolte. Les Andecaves et les Turoniens (Anjou, Touraine)
+éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius Aviola fit marcher une
+cohorte qui tenait garnison à Lyon, et réduisit les Andecaves. Les
+Turoniens furent défaits par un corps de légionnaires que le même
+Aviola reçut de Visellius, gouverneur de la basse Germanie, et auquel
+se joignirent des nobles gaulois, qui cachaient ainsi leur défection
+pour se déclarer dans un moment plus favorable. On vit même Sacrovir
+se battre pour les Romains, la tête découverte, afin, disait-il, de
+montrer son courage; mais les prisonniers assuraient qu'il avait voulu
+se mettre à l'abri des traits, en se faisant reconnaître. Tibère,
+consulté, méprisa cet avis, et son irrésolution nourrit l'incendie.
+
+«Cependant Florus, poursuivant ses desseins, tente la fidélité d'une
+aile de cavalerie levée à Trêves et disciplinée à notre manière, et
+l'engage à commencer la guerre par le massacre des Romains établis
+dans le pays. Le plus grand nombre resta dans le devoir. Mais la
+foule des débiteurs et des clients de Florus prit les armes; et ils
+cherchaient à gagner la forêt d'Ardennes, lorsque des légions des deux
+armées de Visellius et de C. Silius, arrivant par des chemins opposés,
+leur fermèrent le passage. Détaché avec une troupe d'élite, Julius
+Indus, compatriote de Florus, et que sa haine pour ce chef animait à
+nous bien servir, dissipa cette multitude qui ne ressemblait pas
+encore à une armée. Florus, à la faveur de retraites inconnues,
+échappa quelque temps aux vainqueurs. Enfin, à la vue des soldats qui
+assiégeaient son asile, il se tua de sa propre main. Ainsi finit la
+révolte des Trévires.
+
+«Celle des Édues fut plus difficile à réprimer, parce que cette nation
+était plus puissante et nos forces plus éloignées. Sacrovir, avec des
+cohortes régulières, s'était emparé d'Augustodunum (Autun), leur
+capitale, où les enfants de la noblesse gauloise étudiaient les arts
+libéraux: c'étaient des otages qui pouvaient attacher à sa fortune
+leurs familles et leurs proches. Il distribua aux habitants des armes
+fabriquées en secret. Bientôt il fut à la tête de quarante mille
+hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires: le reste
+avait des épieux, des coutelas et d'autres instruments de chasse. Il y
+joignit les esclaves destinés au métier de gladiateur, et que dans ce
+pays on nomme crupellaires. Une armure de fer les couvre tout entiers,
+et les rend impénétrables aux coups, si elle les gêne pour frapper
+eux-mêmes. Ces forces étaient accrues par le concours des autres
+Gaulois, qui, sans attendre que leurs cités se déclarassent, venaient
+offrir leurs personnes, et par la mésintelligence de nos deux
+généraux, qui se disputaient la conduite de cette guerre.
+
+«Pendant ce temps, Silius s'avançait avec deux légions, précédées d'un
+corps d'auxiliaires, et ravageait les dernières bourgades des Séquanes
+(Franche-Comté), qui, voisines et alliées des Édues, avaient pris les
+armes avec eux. Bientôt il marche à grandes journées sur
+Augustodunum... À douze milles de cette ville, on découvrit dans une
+plaine les troupes de Sacrovir: il avait mis en première ligne ses
+hommes bardés de fer, ses cohortes sur les flancs, et par derrière les
+bandes à moitié armées. Les hommes de fer, dont l'armure était à
+l'épreuve de l'épée et du javelot, tinrent seuls quelques instants.
+Alors le soldat romain, saisissant la hache et la cognée, comme s'il
+voulait faire brèche à une muraille, fend l'armure et le corps qu'elle
+enveloppe; d'autres, avec des leviers ou des fourches, renversent ces
+masses inertes, qui restaient gisantes comme des cadavres, sans force
+pour se relever. Sacrovir se retira d'abord à Augustodunum; ensuite,
+craignant d'être livré, il se rendit, avec les plus fidèles de ses
+amis, à une maison de campagne voisine. Là, il se tua de sa propre
+main; les autres s'ôtèrent mutuellement la vie, et la maison, à
+laquelle ils avaient mis le feu, leur servit à tous de bûcher.»
+
+ * * * * *
+
+Auguste et Tibère, sévères administrateurs, et vrais Romains, avaient
+en quelque sorte resserré l'unité de l'Empire, compromise par César,
+en éloignant du gouvernement les provinciaux, les barbares. Leurs
+successeurs, Caligula, Claude et Néron adoptèrent une marche tout
+opposée. Ils descendaient d'Antoine, de l'ami des barbares; ils
+suivirent l'exemple de leur aïeul; déjà le père de Caligula,
+Germanicus, avait affecté de l'imiter. Caligula, né, selon Pline, à
+Trèves, élevé au milieu des armées de Germanie et de Syrie, montra
+pour Rome un mépris incroyable. Une partie des folies que les Romains
+lui reprochèrent trouve en ceci son explication; son règne violent et
+furieux fut une dérision, une parodie de tout ce qu'on avait révéré.
+Époux de ses soeurs, comme les rois de l'Orient, il n'attendit pas sa
+mort pour être adoré; il se fit dieu dès son vivant; Alexandre, son
+héros, s'était contenté d'être fils d'un dieu. Il arracha le diadème
+au Jupiter romain, et se le mit lui-même[41]. Il affubla son cheval
+des ornements du consulat. Il vendit à Lyon pièce à pièce tous les
+meubles de sa famille, abdiquant ainsi ses aïeux, et prostituant leurs
+souvenirs. Lui-même voulut remplir l'office d'huissier-priseur et de
+vendeur à l'encan, faisant valoir chaque objet, et les faisant monter
+bien au delà de leur prix: «Ce vase, disait-il, était à mon aïeul
+Antoine; Auguste le conquit à la bataille d'Actium.» Puis, il institua
+à l'autel d'Auguste des jeux burlesques et terribles, des combats
+d'éloquence, où le vaincu devait effacer ses écrits avec la langue,
+ou se laisser jeter dans le Rhône. Sans doute, ces jeux étaient
+renouvelés de quelque rite antique. Nous savons que c'était l'usage
+des Gaulois et des Germains de précipiter les vaincus comme victimes,
+hommes et chevaux. On observait la manière dont ils tourbillonnaient,
+pour en tirer des présages de l'avenir. Les Cimbres vainqueurs
+traitèrent ainsi tous ceux qu'ils trouvèrent dans les camps de Cépion
+et de Manlius. Aujourd'hui encore la tradition désigne le pont du
+Rhône d'où les taureaux étaient précipités[42].
+
+[Note 41: Un Gaulois le contemplait en silence. «Que vois-tu donc en
+moi? lui dit Caligula.--Un magnifique radotage.» L'empereur ne le fit
+pas punir; ce n'était qu'un cordonnier. (Dion Cassius.)]
+
+[Note 42: Il fit construire le phare qui éclairait le passage entre la
+Gaule et la Bretagne. On a cru, dans les temps modernes, en démêler
+quelques restes.]
+
+Caligula avait près de lui les Gaulois les plus illustres (Valérius
+Asiaticus et Domitius Afer); Claude était Gaulois lui-même. Né à Lyon,
+élevé loin des affaires par Auguste et Tibère, qui se défiaient de ses
+singulières distractions, il avait vieilli dans la solitude et la
+culture des lettres, lorsque les soldats le proclamèrent malgré lui.
+Jamais prince ne choqua davantage les Romains et ne s'éloigna plus de
+leurs goûts et de leurs habitudes; son bégaiement barbare, sa
+préférence pour la langue grecque, ses continuelles citations
+d'Homère, tout en lui leur prêtait à rire; aussi laissa-t-il l'Empire
+aux mains des affranchis qui l'entouraient. Ces esclaves, élevés avec
+tant de soin dans les palais des grands de Rome, pouvaient fort bien,
+quoi qu'en dise Tacite, être plus dignes de régner que leurs maîtres.
+Le règne de Claude fut une sorte de réaction des esclaves; ils
+gouvernèrent à leur tour, et les choses n'en allèrent pas plus mal.
+Les plans de César furent suivis; le port d'Ostie fut creusé,
+l'enceinte de Rome reculée, le dessèchement du lac Fucin entrepris,
+l'aqueduc de Caligula continué, les Bretons domptés en seize jours, et
+leur roi pardonné. À l'autorité tyrannique des grands de Rome, qui
+régnaient dans les provinces comme préteurs ou proconsuls, on opposa
+les procurateurs du prince, gens de rien, dont la responsabilité était
+d'autant plus sûre, et dont les excès pouvaient être plus aisément
+réprimés.
+
+Tel fut le gouvernement des affranchis sous Claude: d'autant moins
+national qu'il était plus _humain_. Lui-même ne cachait point sa
+prédilection pour les provinciaux. Il écrivit l'histoire des races
+vaincues, celle des Étrusques, de Tyr et Carthage, réparant ainsi la
+longue injustice de Rome. Il institua pour lire annuellement ces
+histoires un lecteur et une chaire au Musée d'Alexandrie; ne pouvant
+plus sauver ces peuples, il essayait d'en sauver la mémoire. La sienne
+eût mérité d'être mieux traitée; quels qu'aient été son incurie, sa
+faiblesse, son abrutissement même, dans ses dernières années,
+l'histoire pardonnera beaucoup à celui qui se déclara le protecteur
+des esclaves, défendit aux maîtres de les tuer, et essaya d'empêcher
+qu'on ne les exposât vieux et malades, pour mourir de faim, dans l'île
+du Tibre.
+
+Si Claude eût vécu, il eût, dit Suétone, donné la cité à tout
+l'Occident, aux Grecs, aux Espagnols, aux Bretons et aux Gaulois,
+d'abord aux Édues. Il rouvrit le sénat à ceux-ci, comme avait fait
+César. Le discours qu'il prononça en cette occasion, et que l'on
+conserve encore à Lyon sur des tables de bronze, est le premier
+monument authentique de notre histoire nationale, le titre de notre
+admission dans cette grande initiation du monde.
+
+En même temps, il poursuivait le culte sanguinaire des druides.
+Proscrits dans la Gaule, ils durent se réfugier en Bretagne; il alla
+les forcer lui-même dans ce dernier asile; ses lieutenants déclarèrent
+province romaine les pays qui forment le bassin de la Tamise, et
+laissèrent dans l'ouest, à Camulodunum, une nombreuse colonie
+militaire. Les légions avançaient toujours à l'ouest, renversant les
+autels, détruisant les vieilles forêts, et sous Néron le druidisme se
+trouva acculé dans la petite île de Mona. Suétonius Paulinus l'y
+suivit: en vain les vierges sacrées accouraient sur le rivage comme
+des furies, en habits de deuil, échevelées, et secouant des flambeaux;
+il força le passage, égorgea tout ce qui tomba entre ses mains,
+druides, prêtresses, soldats, et se fit jour dans ces forêts où le
+sang humain avait tant de fois coulé.
+
+Cependant les Bretons s'étaient soulevés derrière l'armée romaine; à
+leur tête, leur reine, la fameuse Boadicée, qui avait à venger
+d'intolérables outrages; ils avaient exterminé les vétérans de
+Camulodunum et toute l'infanterie d'une légion. Suétonius revint sur
+ses pas et rassembla froidement son armée, abandonnant la défense des
+villes et livrant les alliés de Rome à l'aveugle rage des barbares;
+ils égorgèrent soixante-dix mille hommes, mais il les écrasa en
+bataille rangée; il tua jusqu'aux chevaux. Après lui, Céréalis et
+Frontinus poursuivirent la conquête du Nord. Sous Domitien, le
+beau-père de Tacite, Agricola, acheva la réduction, et commença la
+civilisation de la Bretagne.
+
+Néron fut favorable à la Gaule, il conçut le projet d'unir l'Océan à
+la Méditerranée par un canal qui aurait été tiré de la Moselle à la
+Saône. Il soulagea Lyon, incendié sous son règne. Aussi dans les
+guerres civiles qui accompagnèrent sa chute, cette ville lui resta
+fidèle. Le principal auteur de cette révolution fut l'Aquitain Vindex,
+alors propréteur de la Gaule. Cet homme, «plein d'audace pour les
+grandes choses,» excita Galba en Espagne, gagna Virginius, général des
+légions de Germanie. Mais avant que cet accord fût connu des deux
+armées, elles s'attaquèrent avec un grand carnage. Vindex se tua de
+désespoir. La Gaule prit encore parti pour Vitellius; les légions de
+Germanie avec lesquelles il vainquit Othon et prit Rome se composaient
+en grande partie de Germains, de Bataves et de Gaulois. Rien
+d'étonnant si la Gaule vit avec douleur la victoire de Vespasien. Un
+chef batave, nommé Civilis, borgne comme Annibal et Sertorius, comme
+eux ennemi de Rome, saisit cette occasion. Outragé par les Romains, il
+avait juré de ne couper sa barbe et ses cheveux que lorsqu'il serait
+vengé. Il tailla en pièces les soldats de Vitellius, et vit un instant
+tous les Bataves, tous les Belges, se déclarer pour lui. Il était
+encouragé par la fameuse Velléda, que révéraient les Germains comme
+inspirée des dieux, ou plutôt comme si elle eût été un dieu elle-même.
+C'est à elle qu'on envoya les captifs, et les Romains réclamèrent son
+arbitrage entre eux et Civilis. D'autre part, les druides de la Gaule,
+si longtemps persécutés, sortirent de leurs retraites, et se
+montrèrent au peuple. Ils avaient ouï dire que le Capitole avait été
+brûlé dans la guerre civile. Ils proclamèrent que l'empire romain
+avait péri avec ce gage d'éternité, que l'empire des Gaules allait lui
+succéder[43].
+
+[Note 43: Tacit. _Hist._, l. IV., c. 51. Fatali nunc igne signum
+coelestis iræ datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis
+gentibus portendi, superstitione vanâ Druidæ canebant.]
+
+Telle était pourtant la force du lien qui unissait ces peuples à Rome,
+que l'ennemi des Romains crut plus sûr d'attaquer d'abord les troupes
+de Vitellius au nom de Vespasien. Le chef des Gaulois, Julius Sabinus,
+se disait fils du conquérant des Gaules, et se faisait appeler César.
+Aussi ne fallut-il pas même une armée romaine pour détruire ce parti
+inconséquent; il suffit des Gaulois restés fidèles. La vieille
+jalousie des Séquanes se réveilla contre les Édues. Ils défirent
+Sabinus. On sait le dévouement de sa femme, la vertueuse Éponine. Elle
+s'enferma avec lui dans le souterrain où il s'était réfugié; ils y
+eurent, ils y élevèrent des enfants. Au bout de dix ans, ils furent
+enfin découverts; elle se présenta devant l'empereur Vespasien,
+entourée de cette famille infortunée qui voyait le jour pour la
+première fois. La cruelle politique de l'empereur fut inexorable.
+
+La guerre fut plus sérieuse dans la Belgique et la Batavie. Toutefois,
+la Belgique se soumit encore; la Batavie résista dans ses marais. Le
+général romain Céréalis, deux fois surpris, deux fois vainqueur, finit
+la guerre en gagnant Velléda et Civilis. Celui-ci prétendit n'avoir
+pas pris originairement les armes contre Rome, mais seulement contre
+Vitellius, et pour Vespasien.
+
+Cette guerre ne fit que montrer combien la Gaule était déjà romaine.
+Aucune province, en effet, n'avait plus promptement, plus avidement
+reçu l'influence des vainqueurs[44]. Dès le premier aspect, les deux
+contrées, les deux peuples avaient semblé moins se connaître que se
+revoir et se retrouver. Ils s'étaient précipités l'un vers l'autre.
+Les Romains fréquentaient les écoles de Marseille, cette petite
+Grèce[45], plus sobre et plus modeste que l'autre[46], et qui se
+trouvait à leur porte. Les Gaulois passaient les Alpes en foule, et
+non seulement avec César sous les aigles des légions, mais comme
+médecins[47], comme rhéteurs. C'est déjà le génie de Montpellier, de
+Bordeaux, Aix, Toulouse, etc.; tendance toute positive, toute
+pratique; peu de philosophes. Ces Gaulois du Midi (il ne peut s'agir
+encore de ceux du Nord), vifs, intrigants, tels que nous les voyons
+toujours, devaient faire fortune et comme beaux parleurs et comme
+mimes: ils donnèrent à Rome son Roscius. Cependant ils réussissaient
+dans des genres plus sérieux. Un Gaulois, Trogue-Pompée, écrit la
+première histoire universelle; un Gaulois, Pétronius Arbiter[48], crée
+le genre du roman. D'autres rivalisent avec les plus grands poètes de
+Rome; nommons seulement Varro Atacinus, des environs de Carcassonne,
+et Cornélius Gallus, natif de Fréjus, ami de Virgile. Le vrai génie de
+la France, le génie oratoire, éclatait en même temps. Cette jeune
+puissance de la parole gauloise domina, dès sa naissance, Rome
+elle-même. Les Romains prirent volontiers des Gaulois pour maîtres,
+même dans leur propre langue. Le premier rhéteur à Rome fut le Gaulois
+Gnipho (M. Antonius). Abandonné à sa naissance, esclave à Alexandrie,
+affranchi, dépouillé par Sylla, il se livra d'autant plus à son génie.
+Mais la carrière de l'éloquence politique était fermée à un malheureux
+affranchi gaulois. Il ne put exercer son talent qu'en déclamant
+publiquement aux jours de marché. Il établit sa chaire dans la maison
+même de Jules César. Il y forma à l'éloquence les deux grands orateurs
+du temps, César lui-même et Cicéron.
+
+[Note 44: _App. 13._]
+
+[Note 45: _App. 14._]
+
+[Note 46: _App. 15._]
+
+[Note 47: Pline en cite trois qui eurent une vogue prodigieuse au
+premier siècle; l'un d'eux donna un million pour réparer les
+fortifications de sa ville natale.]
+
+[Note 48: Né près de Marseille.]
+
+La victoire de César, qui ouvrit Rome aux Gaulois, leur permit de
+parler en leur propre nom, et d'entrer dans la carrière politique.
+Nous voyons, sous Tibère, les Montanus au premier rang des orateurs,
+et pour la liberté et pour le génie. Caligula, qui se piquait
+d'éloquence, eut deux Gaulois éloquents pour amis. L'un, Valérius
+Asiaticus, natif de Vienne, honnête homme, selon Tacite, finit par
+conspirer contre lui, et périt sous Claude par les artifices de
+Messaline, comme coupable d'une popularité ambitieuse dans les Gaules.
+L'autre, Domitius Afer, de Nîmes, consul sous Caligula, éloquent,
+corrompu, fougueux accusateur, mourut d'indigestion. La capricieuse
+émulation de Caligula avait failli lui être funeste, comme celle de
+Néron le fut à Lucain. L'empereur apporte un jour un discours au
+sénat; cette pièce fort travaillée, où il espérait s'être surpassé
+lui-même, n'était rien moins qu'un acte d'accusation contre Domitius,
+et il concluait à la mort. Le Gaulois, sans se troubler, parut moins
+frappé de son danger que de l'éloquence de l'empereur. Il s'avoua
+vaincu, déclara qu'il n'oserait plus ouvrir la bouche après un tel
+discours, et éleva une statue à Caligula. Celui-ci n'exigea plus sa
+mort; il lui suffisait de son silence.
+
+Dans l'art gaulois, dès sa naissance, il y eut quelque chose
+d'impétueux, d'exagéré, de tragique, comme disaient les anciens. Cette
+tendance fut remarquable dans ses premiers essais. Le Gaulois
+Zénodore, qui se plaisait à sculpter de petites figures et des vases
+avec la plus délicieuse délicatesse, éleva dans la ville des Arvernes
+le colosse du Mercure gaulois. Néron, qui aimait le grand, le
+prodigieux, le fit venir à Rome pour élever au pied du Capitole sa
+statue haute de cent vingt pieds, cette statue qu'on voyait du mont
+Albano. Ainsi une main gauloise donnait à l'art cet essor vers le
+gigantesque, cette ambition de l'infini, qui devait plus tard élancer
+les voûtes de nos cathédrales.
+
+Égale de l'Italie pour l'art et la littérature, la Gaule ne tarda pas
+à influer d'une manière plus directe sur les destinées de l'empire.
+Sous César, sous Claude, elle avait donné des sénateurs à Rome; sous
+Caligula, un consul. L'Aquitain Vindex précipita Néron, éleva Galba;
+le Toulousain Bec[49] (Antonius Primus), ami de Martial et poète
+lui-même, donna l'Empire à Vespasien; le Provençal Agricola soumit la
+Bretagne à Domitien; enfin d'une famille de Nîmes sortit le meilleur
+empereur que Rome ait eu, le pieux Antonin, successeur des deux
+Espagnols Trajan et Adrien, père adoptif de l'Espagnol[50] Marc
+Aurèle. Le caractère sophistique de tous ces empereurs philosophes et
+rhéteurs tient à leurs liaisons avec la Gaule, au moins autant qu'à
+leur prédilection pour la Grèce. Adrien avait pour ami le sophiste
+d'Arles Favorinus, le maître d'Aulu-Gelle, cet homme bizarre qui
+écrivit un livre contre Épictète, un éloge de la laideur, un
+panégyrique de la fièvre quarte. Le principal maître de Marc-Aurèle
+fut le Gaulois M. Cornelius Fronto, qui, d'après leur correspondance,
+paraît l'avoir dirigé bien au delà de l'âge où l'on suit les leçons
+des rhéteurs.
+
+[Note 49: Ou _Becco_. Suétone: Id valet gallinacei rostrum.--_Beck_
+(Armor.), _Big_ (Cymr.), _Gob_ (Gaël.).]
+
+[Note 50: Leurs familles, du moins, étaient originaires d'Espagne.]
+
+Gaulois par sa naissance[51], Syrien par sa mère, Africain par son
+père, Caracalla présente ce discordant mélange de races et d'idées
+qu'offrait l'Empire à cette époque. En un même homme, la fougue du
+Nord, la férocité du Midi, la bizarrerie des croyances orientales,
+c'est un monstre, une Chimère. Après l'époque philosophique et
+sophistique des Antonins, la grande pensée de l'Orient, la pensée de
+César et d'Antoine s'était réveillée, ce mauvais rêve qui jeta dans le
+délire tant d'empereurs, et Caligula, et Néron, et Commode; tous
+possédés, dans la vieillesse du monde, du jeune souvenir d'Alexandre
+et d'Hercule. Caligula, Commode, Caracalla, semblent s'être crus des
+incarnations de ces deux héros. Ainsi les califes fatemites et les
+modernes lamas du Thibet se sont révérés eux-mêmes comme dieux. Cette
+idée, si ridicule au point de vue grec et occidental, n'avait rien de
+surprenant pour les sujets orientaux de l'Empire, Égyptiens et
+Syriens. Si les empereurs devenaient dieux après leur mort, ils
+pouvaient fort bien l'être de leur vivant.
+
+[Note 51: Né à Lyon.]
+
+Au premier siècle de l'Empire, la Gaule avait fait des empereurs, au
+second elle avait fourni des empereurs gaulois, au troisième elle
+essaya de se séparer de l'Empire qui s'écroulait, de former un empire
+gallo-romain. Les généraux qui, sous Gallien, prirent la pourpre dans
+la Gaule, et la gouvernèrent avec gloire, paraissent avoir été presque
+tous des hommes supérieurs. Le premier, Posthumius, fut surnommé le
+restaurateur des Gaules[52]. Il avait composé son armée, en grande
+partie, de troupes gauloises et franciques. Il fut tué par ses soldats
+pour leur avoir refusé le pillage de Mayence, qui s'était révoltée
+contre lui. Je donne ailleurs l'histoire de ses successeurs, de
+l'armurier Marius, de Victorinus et Victoria, la _Mère des Légions_,
+enfin de Tétricus, qu'Aurélien eut la gloire de traîner derrière son
+char avec la reine de Palmyre[53]. Quoique ces événements aient eu la
+Gaule pour théâtre, ils appartiennent moins à l'histoire du pays qu'à
+celle des armées qui l'occupaient.
+
+[Note 52: _App. 16._]
+
+[Note 53: Voy. mon article ZÉNOBIE. (_Biog. univ._)]
+
+La plupart de ces empereurs provinciaux, de ces _tyrans_, comme on les
+appelait, furent de grands hommes; ceux qui leur succédèrent et qui
+rétablirent l'unité de l'Empire, les Aurélien, les Probus, furent plus
+grands encore. Et cependant l'Empire s'écroulait dans leurs mains. Ce
+ne sont pas les barbares qu'il en faut accuser; l'invasion des Cimbres
+sous la République avait été plus formidable que celles du temps de
+l'Empire. Ce n'est pas même aux vices des princes qu'il faut s'en
+prendre. Les plus coupables, comme hommes, ne furent pas les plus
+odieux. Souvent les provinces respirèrent sous ces princes cruels qui
+versaient à flots le sang des grands de Rome. L'administration de
+Tibère fut sage et économe, celle de Claude douce et indulgente. Néron
+lui-même fut regretté du peuple, et pendant longtemps son tombeau
+était toujours couronné de fleurs nouvelles[54]. Sous Vespasien, un
+faux Néron fut suivi avec enthousiasme dans la Grèce et l'Asie. Le
+titre qui porta Hélagabal à l'Empire fut d'être cru petit-fils de
+Septime-Sévère et fils de Caracalla.
+
+[Note 54: _App. 17._]
+
+Sous les empereurs, les provinces n'eurent plus, comme sous la
+République, à changer tous les ans de gouverneurs. Dion fait remonter
+cette innovation à Auguste. Suétone en accuse la négligence de Tibère.
+Mais Josèphe dit expressément qu'il en agit ainsi «pour soulager les
+peuples». En effet, celui qui restait dans une province finissait par
+la connaître, par y former quelques liens d'affection, d'humanité, qui
+modéraient la tyrannie. Ce ne fut plus, comme sous la République, un
+fermier impatient de faire sa main, pour aller jouir à Rome. On sait
+la fable du renard dont les mouches sucent le sang; il refuse l'offre
+du hérisson qui veut l'en délivrer; d'autres viendraient affamées,
+dit-il; celles-ci sont soûles et gorgées.
+
+Les procurateurs, hommes de rien, créatures du prince et responsables
+envers lui, eurent à craindre sa surveillance. S'enrichir, c'était
+tenter la cruauté d'un maître qui ne demandait pas mieux que d'être
+sévère par avidité.
+
+Ce maître était un juge pour les grands et pour les petits. Les
+empereurs rendaient eux-mêmes la justice. Dans Tacite, un accusé qui
+craint les préjugés populaires veut être jugé par Tibère, comme
+supérieur à de tels bruits. Sous Tibère, sous Claude, des accusés
+échappent à la condamnation par un appel à l'empereur. Claude, pressé
+de juger dans une affaire où son intérêt était compromis, déclare
+qu'il jugera lui-même pour montrer dans sa propre cause combien il
+serait juste dans celle d'autrui; personne, sans doute, n'aurait osé
+décider contre l'intérêt de l'empereur.
+
+Domitien rendait la justice avec assiduité et intelligence; souvent il
+cassait les sentences des centumvirs, suspects d'être influencés par
+l'intrigue[55]. Adrien consultait sur les causes soumises à son
+jugement, non ses amis, mais les jurisconsultes. Septime-Sévère
+lui-même, ce farouche soldat, ne se dispensa pas de ce devoir, et,
+dans le repos de sa villa, il jugeait et entrait volontiers dans le
+détail minutieux des affaires. Julien est de même cité pour son
+assiduité à remplir les fonctions de juge. Ce zèle des empereurs pour
+la justice civile balançait une grande partie des maux de l'Empire; il
+devait inspirer une terreur salutaire aux magistrats oppresseurs, et
+remédier dans le détail à une infinité d'abus généraux.
+
+[Note 55: _App. 18._]
+
+Même sous les plus mauvais empereurs, le droit civil prit toujours
+d'heureux développements. Le jurisconsulte Nerva, aïeul de l'empereur
+de ce nom (disciple du républicain Labéon, l'ami de Brutus et le
+fondateur de l'école stoïcienne de jurisprudence), fut le conseiller
+de Tibère. Papinien et Ulpien fleurirent au temps de Caracalla et
+d'Hélagabal, comme Dumoulin, l'Hôpital, Brisson, sous Henri II,
+Charles IX et Henri III. Le droit civil, se rapprochant de plus en
+plus de l'équité naturelle, et par conséquent du sens commun des
+nations, devint le plus fort lien de l'Empire et la compensation de la
+tyrannie politique.
+
+Cette tyrannie des princes, celle des magistrats bien autrement
+onéreuse, n'étaient pas la cause principale de la ruine de l'Empire.
+Le mal réel qui le minait ne tenait ni au gouvernement ni à
+l'administration. S'il eût été simplement de nature administrative,
+tant de grands et bons empereurs y eussent remédié. Mais c'était un
+mal social, et rien ne pouvait en tarir la source, à moins qu'une
+société nouvelle ne vînt remplacer la société antique. Ce mal était
+l'esclavage; les autres maux de l'Empire, au moins pour la plupart, la
+fiscalité dévorante, l'exigence toujours croissante du gouvernement
+militaire, n'en étaient, comme on va le voir, qu'une suite, un effet
+direct ou indirect. L'esclavage n'était point un résultat du
+gouvernement impérial. Nous le trouvons partout chez les nations
+antiques. Tous les auteurs nous le montrent en Gaule avant la conquête
+romaine. S'il nous apparaît plus terrible et plus désastreux dans
+l'Empire, c'est d'abord que l'époque romaine nous est mieux connue que
+celles qui précèdent. Ensuite, le système antique étant fondé sur la
+guerre, sur la conquête de l'homme (l'industrie est la conquête de la
+nature), ce système devait, de guerre en guerre, de proscription en
+proscription, de servitude en servitude, aboutir vers la fin à une
+dépopulation effroyable. Tel peuple de l'antiquité pouvait, comme ces
+sauvages d'Amérique, se vanter d'avoir mangé cinquante nations.
+
+J'ai déjà indiqué dans mon _Histoire romaine_ comment, la classe des
+petits cultivateurs ayant peu à peu disparu, les grands propriétaires,
+qui leur succédèrent, y suppléèrent par les esclaves. Ces esclaves
+s'usaient rapidement par la rigueur des travaux qu'on leur imposait;
+ils disparurent bientôt à leur tour. Appartenant en grande partie aux
+nations civilisées de l'antiquité, Grecs, Syriens, Carthaginois, ils
+avaient cultivé les arts pour leurs maîtres. Les nouveaux esclaves
+qu'on leur substitua[56], Thraces, Germains, Scythes, purent tout au
+plus imiter grossièrement les modèles que les premiers avaient
+laissés. D'imitation en imitation, tous les objets qui demandaient
+quelque industrie devinrent de plus en plus grossiers. Les hommes
+capables de les confectionner, se trouvant aussi de plus en plus
+rares, les produits de leur travail enchérirent chaque jour. Dans la
+même proportion devaient augmenter les salaires de tous ceux
+qu'employait l'État. Le pauvre soldat qui payait la livre de viande
+cinquante sous[57] de notre monnaie, et la plus grossière chaussure
+vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté de réclamer sans cesse
+de nouveaux adoucissements à sa misère et de faire des révolutions
+pour les obtenir? On a beaucoup déclamé contre la violence et
+l'avidité des soldats, qui, pour augmenter leur solde, faisaient et
+défaisaient les empereurs. On a accusé les exactions cruelles de
+Sévère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le pays au profit du
+soldat. Mais a-t-on songé au prix excessif de tous les objets qu'il
+était obligé d'acheter sur une solde bien modique? Les légionnaires
+révoltés disent dans Tacite: «On estime à dix as par jour notre sang
+et notre vie. C'est là-dessus qu'il faut avoir des habits, des armes,
+des tentes; qu'il faut payer les congés qu'on obtient, et se racheter
+de la barbarie du centurion, etc.[58]»
+
+[Note 56: On a trouvé à Antibes l'inscription suivante:
+
+ D. M.
+ PVERI SEPTENTRI
+ ONIS ANNO XII QUI
+ ANTIPOLI IN THEATRO
+ BIDVO SALTAVIT ET PLA
+ CVIT.
+
+«Aux mânes de l'enfant Septentrion, âgé de douze ans, qui parut deux
+jours au théâtre d'Antibes, dansa et plut.» Ce pauvre enfant est
+évidemment un de ces esclaves qu'on élevait pour les louer à grand
+prix aux entrepreneurs de spectacles, et qui périssaient victimes
+d'une éducation barbare. Je ne connais rien de plus tragique que cette
+inscription dans sa brièveté, rien qui fasse mieux sentir la dureté du
+monde romain... «Parut deux jours au théâtre d'Antibes, dansa et
+plut.» Pas un regret. N'est-ce pas là en effet une destinée bien
+remplie! Nulle mention de parents; l'esclave était sans famille. C'est
+encore une singularité qu'on lui ait élevé un tombeau. Mais les
+Romains en élevaient souvent à leurs joujoux brisés. Néron bâtit un
+monument «aux mânes d'un vase de cristal».]
+
+[Note 57: Voy. M. Moreau de Jonnès, Tableau du prix moyen des denrées
+d'après l'édit de Dioclétien retrouvé à Stratonicé: Une paire de
+_caligæ_ (la plus grossière chaussure) coûtait 22 fr. 50 c.; la livre
+de viande de boeuf ou de mouton, 2 fr. 50 c.; de porc, 3 fr. 60 c.; le
+vin de dernière qualité, 1 fr. 80 c. le litre; une oie grasse, 45 fr.;
+un lièvre, 33 fr.; un poulet, 13 fr.; un cent d'huîtres, 22 fr., etc.]
+
+[Note 58: Tacite.--L'empereur finit par être obligé d'habiller et
+nourrir le soldat. (Lampride.)]
+
+Ce fut bien pis encore lorsque Dioclétien eut créé une autre armée,
+celle des fonctionnaires civils. Jusqu'à lui il existait un pouvoir
+militaire, un pouvoir judiciaire, trop souvent confondus. Il créa, ou
+du moins compléta le pouvoir administratif. Cette institution si
+nécessaire n'en fut pas moins à sa naissance une charge intolérable
+pour l'Empire déjà ruiné. La société antique, bien différente de la
+nôtre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l'industrie.
+Consommant toujours et ne produisant plus, depuis que les générations
+industrieuses avaient été détruites par l'esclavage, elle demandait
+toujours davantage à la terre, et les mains qui la cultivaient, cette
+terre, devenaient chaque jour plus rares et moins habiles.
+
+Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance de
+cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population
+impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. «Tellement
+grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient en
+comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité des
+impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs
+devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts... Je ne
+sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province,
+sur chaque ville, _Magistri_, _Rationales_, vicaires des préfets. Tous
+ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions,
+exactions; exactions, non pas fréquentes, mais perpétuelles, et dans
+les exactions d'intolérables outrages... Mais la calamité publique, le
+deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans
+les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout,
+bouleversèrent tout: vous auriez dit une invasion ennemie, une ville
+prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on
+comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes, on
+enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la
+torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme
+contre son mari, le fils contre son père; et faute de témoignage, on
+les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient,
+vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point
+d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades,
+les infirmes. On estimait l'âge de chacun, on ajoutait des années aux
+enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de deuil et de
+consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces premiers agents;
+on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les
+charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant
+au hasard, pour ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux
+diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins
+l'impôt pour les morts[59].»
+
+[Note 59: _App. 19._]
+
+Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endurées par les
+hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs
+dépendants, dont l'état devenait chaque jour plus voisin de
+l'esclavage. C'est à eux que les propriétaires rendaient tous les
+outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents
+impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l'époque
+dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs
+des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[60]. En un
+instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent
+plusieurs villes et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu faire
+les barbares. Ils s'étaient choisi deux chefs, Ælianus et Amandus,
+qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas étonnant
+que cette réclamation des droits naturels de l'homme eût été en partie
+inspirée par la doctrine de l'égalité chrétienne. L'empereur Maximien
+accabla ces multitudes indisciplinées. La colonne de Cussy, en
+Bourgogne, semble avoir été le monument de sa victoire[61]; mais
+longtemps encore après, Eumène nous parle des Bagaudes dans un de ses
+panégyriques. Idace mentionne plusieurs fois les Bagaudes de
+l'Espagne[62]. Salvien surtout déplore leur infortune: «Dépouillés par
+des juges de sang, ils avaient perdu les droits de la liberté romaine;
+ils ont perdu le nom de Romains. Nous leur imputons leur malheur, nous
+leur reprochons ce nom que nous leur avons fait. Comment sont-ils
+devenus _Bagaudes_, si ce n'est par notre tyrannie, par la perversité
+des juges, par leurs proscriptions et leurs rapines?»
+
+[Note 60: _App. 20._]
+
+[Note 61: Millin.]
+
+[Note 62: Sous les rois Rechila et Théodoric.]
+
+Ces fugitifs contribuèrent sans doute à fortifier Carausius dans son
+usurpation de la Bretagne. Ce Ménapien (né près d'Anvers) avait été
+chargé d'arrêter avec une flotte les pirates francs qui passaient sans
+cesse en Bretagne; il les arrêtait, mais au retour, et profitait de
+leur butin. Découvert par Maximien, il se déclara indépendant en
+Bretagne, et resta pendant sept ans maître de cette province et du
+détroit.
+
+L'avènement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et
+d'espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore[63], il
+était l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la
+mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la
+capitation en Gaule de vingt-cinq mille à dix-huit-mille[64]. L'armée
+avec laquelle il vainquit Maxence devait appartenir en grande partie à
+cette dernière province.
+
+[Note 63: _App. 21._]
+
+[Note 64: Eumène. Une grande partie du territoire d'Autun était sans
+culture.]
+
+Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se présente
+à l'Empire comme un libérateur, un sauveur: «Loin! s'écrie-t-il, loin
+du peuple les mains rapaces des agents fiscaux[65]! tous ceux qui ont
+souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des
+provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d'adresser
+leurs plaintes à tous les comtes de province ou au préfet du prétoire,
+s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels brigandages, nous
+les fassions expier par les supplices qu'ils méritent.»
+
+[Note 65: _App. 22._]
+
+Ces paroles ranimèrent l'Empire. La vue seule de la croix triomphante
+consolait déjà les coeurs. Ce signe de l'égalité universelle donnait
+une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs
+maux.
+
+Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles
+de la société. Les empereurs chrétiens n'y remédièrent pas mieux que
+leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent
+qu'à montrer l'impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle, en
+effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantôt elle
+s'effrayait de la dépopulation, elle essayait d'adoucir le sort du
+colon, de le protéger contre le propriétaire[66], et le propriétaire
+criait qu'il ne pouvait plus payer l'impôt; tantôt elle abandonnait
+le colon, le livrait au propriétaire, l'enfonçait dans l'esclavage,
+s'efforçait de l'enraciner à la terre; mais le malheureux mourait ou
+fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d'Auguste, la
+grandeur du mal avait provoqué des lois qui sacrifiaient tout à
+l'intérêt de la population, même la morale[67]. Pertinax avait assuré
+la propriété et l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui
+occuperaient les terres désertes en Italie, dans les provinces et chez
+les rois alliés[68]. Aurélien l'imita. Probus fut obligé de
+transplanter de la Germanie des hommes et des boeufs pour cultiver la
+Gaule[69]. Il fit replanter les vignes arrachées par Domitien.
+Maximien et Constance Chlore transportèrent des Francs et d'autres
+Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du pays de
+Langres; et cependant la dépopulation augmentait dans les villes, dans
+les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer l'impôt: ceux qui
+restaient payaient d'autant plus. Le fisc affamé et impitoyable s'en
+prenait de tout déficit aux curiales, aux magistrats municipaux.
+
+[Note 66: _App. 23._]
+
+[Note 67: _App. 24._]
+
+[Note 68: Hérodien.]
+
+[Note 69: _App. 25._]
+
+Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut
+parcourir l'effroyable code par lequel l'Empire essaye de retenir le
+citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les
+malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine[70]
+dans l'appauvrissement général, sont déclarés les _esclaves_, les
+_serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la
+cité, de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui
+manque est à leur compte[71]. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur
+l'_aurum coronarium_. Ils sont l'_amplissime sénat_ de la cité,
+l'_ordre très illustre_ de la curie[72]. Toutefois ils sentent si peu
+leur bonheur qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur
+est obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour
+fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est
+obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise
+curule[73]. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne,
+de se faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans
+les ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être
+curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes
+lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens, etc., nous ne
+les libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine.
+Convient-il que des esprits occupés de la contemplation divine
+conservent de l'attachement pour leurs biens?...»
+
+[Note 70: Au moins vingt-sept _jugera_.]
+
+[Note 71: Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne
+peuvent vendre sans autorisation. (Code Théodosien.) Le curiale qui
+n'a pas d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses
+biens. Les trois autres quarts appartiennent à la curie.]
+
+[Note 72: Toutefois la loi est bonne et généreuse; elle ne ferme la
+curie ni aux juifs ni aux bâtards. «Ce n'est point une tache pour
+l'ordre, parce qu'il lui importe d'être toujours au complet.» (Cod.
+Théod.)]
+
+[Note 73: _App. 26._]
+
+L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la
+servitude. La loi poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire.
+La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des
+victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie
+mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha
+par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se
+couche sous les coups, et refuse de se relever. En vain les empereurs
+essayèrent, par des offres d'immunités, d'exemptions, de rappeler le
+cultivateur sur son champ abandonné[74]. Rien n'y fit. Le désert
+s'étendit chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il y
+avait, dans l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout
+l'Empire, cinq cent vingt-huit mille arpents en friche.
+
+[Note 74: _App. 27._]
+
+Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils
+essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot
+de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées,
+Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[75]: il engagea, pria,
+menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas.
+Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la
+pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre
+côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien
+comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la
+mort sociale et l'invasion des barbares[76]. «Ils appellent l'ennemi,
+disent les auteurs du temps, ils ambitionnent la captivité... Nos
+frères qui se trouvent chez les barbares se gardent bien de revenir;
+ils nous quitteraient plutôt pour aller les joindre; et l'on est
+étonné que tous les pauvres n'en fassent pas autant, mais c'est qu'ils
+ne peuvent emporter avec eux leurs petites habitations.»
+
+[Note 75: _App. 28._]
+
+[Note 76: _App. 29._]
+
+ * * * * *
+
+Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long
+ouvrage de la conquête, de l'esclavage, de la dépopulation, est près
+de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en
+vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois d'où
+elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y
+laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la _Cité_; la
+Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes.
+Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons
+encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les
+Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la
+force de cette organisation, qu'alors même que la vie paraîtra s'en
+éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils
+la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous
+ces voûtes invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la
+tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome
+vaincue. Ce grand nom d'Empire, cette idée de l'égalité sous un
+monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome
+l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur
+profit. Cultivée par l'Église, accueillie dans la tradition populaire,
+elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous
+amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l'égalité,
+à l'équité des temps modernes.
+
+Voilà pour l'ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre est
+établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de
+l'invasion barbare. Le titre romain de _defensor civitatis_ va partout
+passer aux évêques. Dans la division des diocèses ecclésiastiques
+subsiste celle des diocèses impériaux. L'universalité impériale est
+détruite, mais l'universalité catholique apparaît. La primatie de Rome
+commence à poindre confuse et obscure[77]. Le monde du moyen âge se
+maintiendra et s'ordonnera par l'Église; sa hiérarchie naissante est
+un cadre sur lequel tout se place ou se modèle. À elle, l'ordre
+extérieur, et la vie intérieure. Celle-ci est surtout dans les moines.
+L'ordre de Saint-Benoît donne au monde ancien, usé par l'esclavage, le
+premier exemple du travail accompli par des mains libres[78]. Pour la
+première fois, le citoyen, humilié par la ruine de la cité, abaisse
+les regards sur cette terre qu'il avait méprisée. Cette grande
+innovation du travail libre et volontaire sera la base de l'existence
+moderne.
+
+[Note 77: _App. 30._]
+
+[Note 78: _App. 31._]
+
+L'idée même de la personnalité libre, qui nous apparaissait confuse
+dans la barbarie guerrière des clans galliques, plus distincte dans le
+druidisme, dans sa doctrine d'immortalité, elle éclate au cinquième
+siècle. Le Breton[79] Pélage pose la loi de la philosophie celtique,
+la loi survie par Jean-l'Érigène (l'Irlandais), le Breton Abailard et
+le Breton Descartes. Voyons comment fut amené ce grand événement. Nous
+ne pouvons l'expliquer qu'en esquissant l'histoire du christianisme
+gaulois.
+
+[Note 79: Né, selon les uns dans notre Bretagne, selon d'autres dans
+les îles Britanniques, ce qui du reste ne change rien à la question.
+Il suffit qu'il ait appartenu à la race celtique.]
+
+Depuis que la Gaule, introduite par Rome dans la grande communauté des
+nations, avait pris part à la vie générale du monde, on pouvait
+craindre qu'elle ne s'oubliât elle-même, qu'elle ne devînt toute
+Grèce, tout Italie. Dans les villes gauloises on aurait en effet
+cherché la Gaule. Sous ces temples grecs, sous ces basiliques
+romaines, que devenait l'originalité du pays? Cependant hors des
+villes, et surtout en s'avançant vers le Nord, dans ces vastes
+contrées où les villes devenaient plus rares, la nationalité
+subsistait encore. Le druidisme proscrit s'était réfugié dans les
+campagnes, dans le peuple[80]. Pescennius Niger, pour plaire aux
+Gaulois, ressuscita, dit-on, de vieux mystères, qui sans doute étaient
+ceux du druidisme. Une femme druide promit l'empire à Dioclétien. Une
+autre, lorsque Alexandre Sévère préparait une nouvelle attaque contre
+l'île druidique, la Bretagne, se présenta sur son passage, et lui cria
+en langue gauloise: «Va, mais n'espère point la victoire, et ne te fie
+point à tes soldats.» La langue et la religion nationales n'avaient
+donc pas péri. Elles dormaient silencieuses sous la culture romaine,
+en attendant le christianisme.
+
+[Note 80: _App. 32._]
+
+Quand celui-ci parut au monde, quand il substitua au Dieu-nature le
+Dieu-homme, et à la place de la triste ivresse des sens, dont l'ancien
+culte avait fatigué l'humanité, les sérieuses voluptés de l'âme et les
+joies du martyre, chaque peuple accueillit la nouvelle croyance selon
+son génie. La Gaule la reçut avidement, sembla la reconnaître et
+retrouver son bien. La place du druidisme était chaude encore: ce
+n'était pas chose nouvelle en Gaule que la croyance à l'immortalité de
+l'âme. Les druides aussi semblent avoir enseigné un médiateur. Aussi
+ces peuples se précipitèrent-ils dans le christianisme. Nulle part il
+ne compta plus de martyrs. Le Grec d'Asie, saint Pothin ([Grec:
+potheinos], l'homme du désir?), disciple du plus mystique des apôtres,
+fonda la mystique Église de Lyon, métropole religieuse des Gaules[81].
+On y montre encore les catacombes, et la hauteur où monta le sang des
+dix-huit mille martyrs. De ces martyrs, le plus glorieux fut une
+femme, une esclave (sainte Blandine).
+
+[Note 81: _App. 33._]
+
+Le christianisme se répandit plus lentement dans le Nord, surtout dans
+les campagnes. Au quatrième siècle encore, saint Martin y trouvait à
+convertir des peuplades entières, et des temples à renverser[82]. Cet
+ardent missionnaire devint comme un Dieu pour le peuple. L'Espagnol
+Maxime, qui avait conquis la Gaule avec une armée de Bretons, ne crut
+pouvoir s'affermir qu'en appelant saint Martin auprès de lui.
+L'impératrice le servit à table. Dans sa vénération idolâtrique pour
+le saint homme elle allait jusqu'à ramasser et manger ses miettes.
+Ailleurs, on voit des vierges, dont il avait visité le monastère,
+baiser et lécher la place où il avait posé les mains. Sa route était
+partout marquée par des miracles. Mais ce qui recommande à jamais sa
+mémoire, c'est qu'il fit les derniers efforts pour sauver les
+hérétiques que Maxime voulait sacrifier au zèle sanguinaire des
+évêques[83]. Les pieuses fraudes ne lui coûtèrent rien: il trompa, il
+mentit, il compromit sa réputation de sainteté; pour nous, cette
+charité héroïque est le signe auquel nous le reconnaissons pour un
+saint.
+
+[Note 82: Quels temples? Je serais porté à croire qu'il s'agit ici de
+temples nationaux, de religions locales. Les Romains qui pénétrèrent
+dans le Nord ne peuvent, en si peu de temps, avoir inspiré aux
+indigènes un tel attachement pour leurs dieux. (Sulp. Sev., _Vita S.
+Martini_.) Voyez les Éclaircissements.]
+
+[Note 83: _App. 34._]
+
+Plaçons à côté de saint Martin l'archevêque de Milan, saint Ambroise,
+né à Trèves, et qu'on peut à ce titre compter pour Gaulois. On sait
+avec quelle hauteur ce prêtre intrépide ferma l'Église à Théodose,
+après le massacre de Thessalonique.
+
+L'Église gauloise ne s'honora pas moins par la science que par le zèle
+et la charité. La même ardeur avec laquelle elle versait son sang pour
+le christianisme, elle la porta dans les controverses religieuses.
+L'Orient et la Grèce, d'où le christianisme était sorti, s'efforçaient
+de le ramener à eux, si je puis dire, et de le faire rentrer dans leur
+sein. D'un côté les sectes gnostiques et manichéennes le rapprochaient
+du parsisme; elles réclamaient part dans le gouvernement du monde pour
+Ahriman ou Satan, et voulaient obliger le Christ à composer avec le
+principe du mal. De l'autre, les platoniciens faisaient du monde
+l'ouvrage d'un dieu inférieur; et les ariens, leurs disciples,
+voyaient dans le Fils un être dépendant du Père. Les manichéens
+auraient fait du christianisme une religion tout orientale, les ariens
+une pure philosophie. Les Pères de l'Église gauloise les attaquèrent
+également. Au troisième siècle, saint Irénée écrivit contre les
+gnostiques: _De l'Unité du gouvernement du monde._ Au quatrième, saint
+Hilaire de Poitiers soutint pour la consubstantialité du Fils et du
+Père une lutte héroïque, souffrit l'exil comme Athanase, et languit
+plusieurs années dans la Phrygie, tandis qu'Athanase se réfugiait à
+Trèves près de saint Maximin, évêque de cette ville, et natif aussi de
+Poitiers. Saint Jérôme n'a pas assez d'éloges pour saint Hilaire. Il
+trouve en lui la grâce hellénique et «la hauteur du cothurne gaulois».
+Il l'appelle «le Rhône de la langue latine». «L'Église chrétienne,
+dit-il encore, a grandi et crû à l'ombre de deux arbres, saint Hilaire
+et saint Cyprien (la Gaule et l'Afrique).»
+
+Jusque-là l'Église gauloise suit le mouvement de l'Église universelle;
+elle s'y associe. La question du manichéisme est celle de Dieu et du
+monde; celle de l'arianisme est celle du Christ, de l'homme-Dieu. La
+polémique va descendre à l'homme même, et c'est alors que la Gaule
+prendra la parole en son nom. À l'époque même où elle vient de donner
+à Rome l'empereur auvergnat Avitus, où l'Auvergne sous les Ferréol et
+les Apollinaire[84] semble vouloir former une puissance indépendante
+entre les Goths déjà établis au Midi, et les Francs qui vont venir du
+Nord; à cette époque, dis-je, la Gaule réclame aussi une existence
+indépendante dans la sphère de la pensée. Elle prononce par la bouche
+de Pélage ce grand nom de la Liberté humaine que l'Occident ne doit
+plus oublier.
+
+[Note 84: Voyez les Éclaircissements.]
+
+Pourquoi y a-t-il du mal au monde? Voilà le point de départ de cette
+dispute[85]. Le manichéisme oriental répond: _Le mal est un dieu_,
+c'est-à-dire un principe inconnu. C'est ne rien répondre, et donner
+son ignorance pour explication. Le christianisme répond: Le mal est
+sorti de la liberté humaine, non pas de l'homme en général, mais de
+tel homme, d'Adam, que Dieu punit dans l'humanité qui en est sortie.
+
+[Note 85: _App. 35._]
+
+Cette solution ne satisfit qu'incomplètement les logiciens de l'école
+d'Alexandrie. Le grand Origène en souffrit cruellement. On sait que ce
+martyr volontaire, ne sachant comment échapper à la corruption innée
+de la nature humaine, eut recours au fer et se mutila. Il est plus
+facile de mutiler la chair que de mutiler la volonté. Ne pouvant se
+résigner à croire qu'une faute dure dans ceux qui ne l'ont pas
+commise, ne voulant point accuser Dieu, craignant de le trouver auteur
+du mal, et de rentrer ainsi dans le manichéisme, il aima mieux
+supposer que les âmes avaient péché dans une existence antérieure, et
+que les hommes étaient des anges tombés[86]. Si chaque homme est
+responsable pour lui-même, s'il est l'auteur de sa chute, il faut
+qu'il le soit de son expiation, de sa rédemption, qu'il remonte à Dieu
+par la vertu. «Que Christ soit devenu Dieu, disait le disciple
+d'Origène, le maître de Pélage, l'audacieux Théodore de Mopsueste, je
+ne lui envie rien en cela; ce qu'il est devenu, je puis le devenir par
+les forces de ma nature.»
+
+[Note 86: _App. 36._]
+
+Cette doctrine, tout empreinte de l'héroïsme grec et de l'énergie
+stoïcienne, s'introduisit sans peine dans l'Occident, où elle fût née
+sans doute d'elle-même. Le génie celtique, qui est celui de
+l'individualité, sympathise profondément avec le génie grec. L'Église
+de Lyon fut fondée par les Grecs, ainsi que celle d'Irlande. Le clergé
+d'Irlande et d'Écosse n'eut pas d'autre langue pendant longtemps.
+Jean-le-Scot ou l'Irlandais renouvela les doctrines alexandrines au
+temps de Charles-le-Chauve. Nous suivrons ailleurs l'histoire de
+l'Église celtique.
+
+L'homme qui proclama, au nom de cette Église, l'indépendance de la
+moralité humaine, ne nous est connu que par le surnom grec de
+_Pélagios_ (l'Armoricain, c'est-à-dire l'homme des rivages de la
+mer[87]). On ne sait si c'était un laïque ou un moine. On avoue que sa
+vie était irréprochable. Son ennemi, saint Jérôme, représente ce
+champion de la liberté comme un géant; il lui attribue la taille, la
+force, les épaules de Milon-le-Crotoniate. Il parlait avec peine, et
+pourtant sa parole était puissante[88]. Obligé par l'invasion des
+barbares de se réfugier dans l'Orient, il y enseigna ses doctrines, et
+fut attaqué par ses anciens amis, saint Jérôme et saint Augustin. Dans
+la réalité, Pélage, en niant le péché originel[89], rendait la
+rédemption inutile et supprimait le christianisme[90]. Saint Augustin,
+qui avait passé sa vie jusque-là à soutenir la liberté contre le
+fatalisme manichéen, en employa le reste à combattre la liberté, à la
+briser sous la grâce divine, au risque de l'anéantir. Le docteur
+africain fonda, dans ses écrits contre Pélage, ce fatalisme mystique,
+qui devait se reproduire tant de fois au moyen âge, surtout dans
+l'Allemagne, où il fut proclamé par Gotteschalk, Tauler, et tant
+d'autres, jusqu'à ce qu'il vainquît par Luther.
+
+[Note 87: On l'appelait aussi Morgan (_môr_, mer, dans les langues
+celtiques).--Il avait eu pour maître l'origéniste Rufin, qui traduisit
+Origène en latin et publia pour sa défense une véhémente invective
+contre saint Jérôme. Ainsi Pélage recueille l'héritage d'Origène.]
+
+[Note 88: Saint Augustin.]
+
+[Note 89: Il ne peut y avoir de péché héréditaire, disait Pélage, car
+c'est la volonté seule qui constitue le péché. _App. 37._]
+
+[Note 90: Origène, qui avait aussi nié le péché originel, avait pensé
+que l'incarnation était une pure allégorie. Du moins on le lui
+reprochait. Saint Augustin sentit bien la nécessité de cette
+conséquence. Voy. le traité: _De Naturâ et Gratiâ._]
+
+Ce n'était pas sans raison que le grand évêque d'Hippone, le chef de
+l'Église chrétienne, luttait si violemment contre Pélage. Réduire le
+christianisme à n'être qu'une philosophie, c'était le rendre moins
+puissant. Qu'eût servi le sec rationalisme des Pélagiens, à l'approche
+de l'invasion germanique? Ce n'était pas cette fière théorie de la
+liberté qu'il fallait prêcher aux conquérants de l'Empire, mais la
+dépendance de l'homme et la toute-puissance de Dieu.
+
+Aussi le pélagianisme, accueilli d'abord avec faveur, et même par le
+pape de Rome, fut bientôt vaincu par la grâce. En vain il fit des
+concessions, et prit en Province la forme adoucie du semi-pélagianisme,
+essayant d'accorder et de faire concourir la liberté humaine et la grâce
+divine[91]. Malgré la sainteté du Breton Faustus[92], évêque de Riez,
+malgré le renom des évêques d'Arles, et la gloire de cet illustre
+monastère de Lérins[93], qui donna à l'Église douze archevêques, douze
+évêques et plus de cent martyrs, le mysticisme triompha. À l'approche
+des barbares, les disputes cessèrent, les écoles se fermèrent et se
+turent. C'était de foi, de simplicité, de patience que le monde avait
+alors besoin. Mais le germe était déposé, il devait fructifier dans son
+temps.
+
+[Note 91: Le premier qui tenta cette conciliation difficile, ce fut le
+moine Jean Cassien, disciple de saint Jean Chrysostome, et qui plaida
+près du pape pour le tirer d'exil. Il avança que le premier mouvement
+vers le bien partait du libre arbitre, et que la grâce venait ensuite
+l'éclairer et le soutenir; il ne la crut pas, comme saint Augustin,
+gratuite et prévenante, mais seulement efficace. Il dédia un de ses
+livres à saint Honorat, qui avait, comme lui, visité la Grèce, et qui
+fonda Lérins, d'où devaient sortir les plus illustres défenseurs du
+semi-pélagianisme. La lutte s'engagea bientôt. Saint Prosper
+d'Aquitaine avait dénoncé à saint Augustin les écrits de Cassien, et
+tous deux s'étaient associés pour le combattre. Lérins leur opposa
+Vincent, et ce Faustus qui soutint contre Mamert Claudien la
+matérialité de l'âme, et qui écrivit, comme Cassien, contre Nestorius,
+etc. Arles et Marseille inclinaient au semi-pélagianisme. Le peuple
+d'Arles chassa son évêque, saint Héros, qui poursuivait Pélage, et
+choisit après lui saint Honorat; à saint Honorat succède saint
+Hilaire, son parent, qui soutint comme lui les opinions de Cassien, et
+fut comme lui enterré à Lérins, etc. Gennadius écrivit, au neuvième
+siècle, l'histoire du semi-pélagianisme.]
+
+[Note 92: En 447, saint Hilaire d'Arles l'oblige de s'asseoir, quoique
+simple prêtre, entre deux saints évêques, ceux de Fréjus et de Riez.]
+
+[Note 93: Lérins fut fondé par saint Honorat, dans le diocèse
+d'Antibes, à la fin du quatrième siècle. Saint Hilaire d'Arles, et
+saint Césaire, Sidonius de Clermont, Ennodius du Tésin, Honorat de
+Marseille, Faustus de Riez, appellent Lérins l'île bienheureuse, la
+terre des miracles, l'île des Saints (on donna aussi ce nom à
+l'Irlande), la demeure de ceux qui vivent en Christ, etc.--Lérins
+avait de grands rapports avec Saint-Victor de Marseille, fondé par
+Cassien, vers 410.--Les deux couvents furent une pépinière de libres
+penseurs.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Récapitulation. -- Systèmes divers. -- Influence des races indigènes,
+des races étrangères. -- Sources celtiques et latines de la langue
+française. -- Destinée de la race celtique.
+
+
+Le génie helléno-celtique s'est révélé par Pélage dans la philosophie
+religieuse; c'est celui du moi indépendant, de la personnalité libre.
+L'élément germanique, de nature toute différente, va venir lutter
+contre, l'obliger ainsi de se justifier, de se développer, de dégager
+tout ce qui est en lui. Le moyen âge est la lutte; le temps moderne
+est la victoire.
+
+Mais avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule, et
+d'assister à ce nouveau mélange, j'ai besoin de revenir sur tout ce
+qui précède, d'évaluer jusqu'à quel point les races diverses établies
+sur le sol gaulois avaient pu modifier le génie primitif de la
+contrée, de chercher pour combien ces races avaient contribué dans
+l'ensemble, quelle avait été la mise de chacune d'elles dans cette
+communauté, d'apprécier ce qui pouvait rester d'indigène sous tant
+d'éléments étrangers.
+
+Divers systèmes ont été appliqués aux origines de la France.
+
+Les uns nient l'influence étrangère; ils ne veulent point que la
+France doive rien à la langue, à la littérature, aux lois des peuples
+qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu'à eux, on
+retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le
+Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de
+la république, dérivent toutes les langues du Bas-Breton; intrépides
+et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France,
+ils voudraient lui conquérir le monde. Les historiens et les légistes
+sont moins audacieux. Cependant l'abbé Dubos ne veut point que la
+conquête de Clovis soit une conquête; Grosley affirme que notre Droit
+coutumier est antérieur à César.
+
+D'autres esprits, moins chimériques peut-être, mais placés de même
+dans un point de vue exclusif et systématique, cherchent tout dans la
+tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la
+conquête. Pour eux, notre langue française est une corruption du
+latin, notre droit une dégradation du droit romain ou germanique, nos
+traditions un simple écho des traditions étrangères. Ils donnent la
+moitié de la France à l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien
+à réclamer d'elle-même. Apparemment ces grands peuples celtiques, dont
+parle tant l'antiquité, c'était une race si abandonnée, si déshéritée
+de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace. Cette Gaule,
+qui arma cinq cent mille hommes contre César, et qui paraît encore si
+peuplée sous l'Empire, elle a disparu tout entière, elle s'est fondue
+par le mélange de quelques légions romaines, ou des bandes de Clovis.
+Tous les Français du Nord descendent des Allemands, quoiqu'il y ait si
+peu d'allemand dans leur langue. La Gaule a péri, corps et biens,
+comme l'Atlantide. Tous les Celtes ont péri, et s'il en reste, ils
+n'échapperont pas aux traits de la critique moderne. Pinkerton ne les
+laisse pas reposer dans le tombeau; c'est un vrai Saxon acharné sur
+eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils n'ont eu, dit-il, rien en
+propre, aucun génie original; tous les _gentlemen_ descendent des
+Goths (ou des Saxons, ou des Scythes; c'est pour lui la même chose).
+Il voudrait, dans son amusante fureur, qu'on instituât des chaires de
+langue celtique «pour qu'on apprît à se moquer des Celtes».
+
+Nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait choisir entre les deux
+systèmes, et se déclarer partisan exclusif du génie indigène, ou des
+influences extérieures. Des deux côtés, l'histoire et le bon sens
+résistent. Il est évident que les Français ne sont plus les Gaulois;
+on chercherait en vain, parmi nous, ces grands corps blancs et mous,
+ces géants enfants qui s'amusèrent à brûler Rome. D'autre part, le
+génie français est profondément distinct du génie romain ou
+germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer.
+
+Nous ne prétendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute que
+notre patrie ne doive beaucoup à l'influence étrangère. Toutes les
+races du monde ont contribué pour doter cette Pandore.
+
+La base originaire, celle qui a tout reçu, tout accepté, c'est cette
+jeune, molle et mobile race des Gaëls, bruyante, sensuelle et légère,
+prompte à apprendre, prompte à dédaigner, avide de choses nouvelles.
+Voilà l'élément primitif, l'élément perfectible.
+
+Il faut à de tels enfants des précepteurs sévères. Ils en recevront et
+du Midi et du Nord. La mobilité sera fixée, la mollesse durcie et
+fortifiée; il faut que la raison s'ajoute à l'instinct, à l'élan la
+réflexion.
+
+Au Midi apparaissent les Ibères de Ligurie et des Pyrénées, avec la
+dureté et la ruse de l'esprit montagnard, puis les colonies
+phéniciennes; longtemps après viendront les Sarrasins. Le midi de la
+France prend de bonne heure le génie mercantile des nations
+sémitiques. Les juifs du moyen âge s'y sont trouvés comme chez
+eux[94]. Les doctrines orientales y ont pris pied sans peine, à
+l'époque des Albigeois.
+
+[Note 94: Ils y ont été souvent maltraités, il est vrai, mais bien
+moins qu'ailleurs. Ils ont eu des écoles à Montpellier, et dans
+plusieurs autres villes de Languedoc et de Provence.]
+
+Du Nord, descendent de bonne heure les opiniâtres Kymry, ancêtres de
+nos Bretons et des Gallois d'Angleterre. Ceux-ci ne veulent point
+passer en vain sur la terre, il leur faut des monuments; ils dressent
+les aiguilles de Loc maria ker, et les alignements de Carnac; rudes et
+muettes pierres, impuissants essais de tradition que la postérité
+n'entendra pas. Leur druidisme parle de l'immortalité; mais il ne peut
+pas même fonder l'ordre dans la vie présente; il aura seulement
+décelé le germe moral qui est en l'homme barbare, comme le gui,
+perçant la neige, témoigne pendant l'hiver de la vie qui sommeille. Le
+génie guerrier l'emporte encore. Les Bolg descendent du Nord,
+l'ouragan traverse la Gaule, l'Allemagne, la Grèce, l'Asie Mineure;
+les Galls suivent, la Gaule déborde par le monde. C'est une vie, une
+sève exubérante, qui coule et se répand. Les Gallo-Belges ont
+l'emportement guerrier et la puissance prolifique des Bolg modernes de
+Belgique et d'Irlande. Mais l'impuissance sociale de l'Irlande et de
+la Belgique est déjà visible dans l'histoire des Gallo-Belges de
+l'antiquité. Leurs conquêtes sont sans résultat. La Gaule est
+convaincue d'impuissance pour l'acquisition comme pour l'organisation.
+La société naturelle et guerrière du clan prévaut sur la société
+élective et sacerdotale du druidisme. Le clan, fondé sur le principe
+d'une parenté vraie ou fictive, est la plus grossière des
+associations; le sang, la chair en est le lien; l'union du clan se
+résume en un chef, en un homme[95].
+
+[Note 95: Indépendamment de ce lien commun, quelques-uns se voueront à
+cet homme qui les nourrit, qu'ils aiment. Ainsi prendront naissance
+les _dévoués_ des Galls et des Aquitains. _App. 38._]
+
+Il faut qu'une société commence, où l'homme se voue, non plus à
+l'homme, mais à une idée. D'abord, idée d'ordre civil. Les
+_agrimensores_ romains viendront derrière les légions mesurer,
+arpenter, orienter selon leurs rites antiques, les colonies d'Aix, de
+Narbonne, de Lyon. La cité entre dans la Gaule, la Gaule entre dans
+la cité. Ce grand César, après avoir désarmé la Gaule par cinquante
+batailles et la mort de quelques millions d'hommes, lui ouvre les
+légions et la fait entrer, à portes renversées, dans Rome et dans le
+sénat. Voilà les Gaulois-Romains qui deviennent orateurs, rhéteurs,
+juristes. Les voilà qui priment leurs maîtres, et enseignent le latin
+à Rome elle-même. Ils y apprennent, eux, l'égalité civile sous un chef
+militaire; ils apprennent ce qu'ils avaient déjà dans leur génie
+niveleur. Ne craignez pas qu'ils oublient jamais.
+
+Toutefois la Gaule n'aura conscience de soi qu'après que l'esprit grec
+l'aura éveillée. Antonin le Pieux est de Nîmes. Rome a dit: la Cité.
+La Grèce stoïcienne dit par les Antonins: la Cité du monde. La Grèce
+chrétienne le dit bien mieux encore par saint Pothin et saint Irénée,
+qui, de Smyrne et de Patmos, apportent à Lyon le verbe de Christ.
+Verbe mystique, verbe d'amour, qui propose à l'homme fatigué de se
+reposer, de s'endormir en Dieu, comme Christ lui-même, au jour de la
+cène, posa la tête sur le sein de celui qu'il aimait. Mais il y a dans
+le génie kymrique, dans notre dur Occident, quelque chose qui repousse
+le mysticisme, qui se roidit contre la douce et absorbante parole, qui
+ne veut point se perdre au sein du Dieu moral que le christianisme lui
+apporte, pas plus qu'il n'a voulu subir le Dieu-nature des anciennes
+religions. Cette réclamation obstinée du moi, elle a pour organe
+Pélage, héritier du Grec Origène.
+
+Si ces raisonneurs triomphaient, ils fonderaient la liberté avant que
+la société ne soit assise. Il faut de plus dociles auxiliaires à
+l'Église, qui va refaire un monde. Il faut que les Allemands viennent;
+quels que soient les maux de l'invasion, ils seconderont bientôt
+l'Église. Dès la seconde génération, ils sont à elle. Il lui suffit de
+les toucher, les voilà vaincus. Ils vont rester mille ans enchantés.
+_Courbe la tête, doux Sicambre..._ Le Celte indocile n'a pas voulu la
+courber. Ces barbares, qui semblaient prêts à tout écraser, ils
+deviennent, qu'ils le sachent ou non, les dociles instruments de
+l'Église. Elle emploiera leurs jeunes bras pour forger le lien d'acier
+qui va unir la société moderne. Le marteau germanique de Thor et de
+Charles-Martel va servir à marteler, dompter, discipliner le génie
+rebelle de l'Occident.
+
+Telle a été l'accumulation des races dans notre Gaule. Races sur
+races, peuples sur peuples; Galls, Kymry, Bolg, d'autre part Ibères,
+d'autres encore, Grecs, Romains; les Germains viennent les derniers.
+Cela dit, a-t-on dit la France? Presque tout est à dire encore. La
+France s'est faite elle-même de ces éléments dont tout autre mélange
+pouvait résulter. Les mêmes principes chimiques composent l'huile et
+le sucre. Les principes donnés, tout n'est pas donné; reste le mystère
+de l'existence propre et spéciale. Combien plus doit-on en tenir
+compte, quand il s'agit d'un mélange vivant et actif, comme une
+nation; d'un mélange susceptible de se travailler, de se modifier? Ce
+travail, ces modifications successives, par lesquels notre patrie va
+se transformant, c'est le sujet de l'histoire de France.
+
+Ne nous exagérons donc ni l'élément primitif du génie celtique, ni les
+additions étrangères. Les Celtes y ont fait sans doute, Rome aussi, la
+Grèce aussi, les Germains encore. Mais qui a uni, fondu, dénaturé ces
+éléments, qui les a transmués, transfigurés, qui en a fait un corps,
+qui en a tiré notre France? La France elle-même, par ce travail
+intérieur, par ce mystérieux enfantement mêlé de nécessité et de
+liberté, dont l'histoire doit rendre compte. Le gland primitif est peu
+de chose en comparaison du chêne gigantesque qui en est sorti. Qu'il
+s'enorgueillisse, le chêne vivant qui s'est cultivé, qui s'est fait et
+se fait lui-même!
+
+Et d'abord, est-ce aux Grecs qu'on veut rapporter la civilisation
+primitive des Gaules? On s'est évidemment exagéré l'influence de
+Marseille. Elle put introduire quelques mots grecs dans l'idiome
+celtique[96]; les Gaulois, faute d'écriture nationale, purent dans les
+occasions solennelles emprunter les caractères grecs[97]; mais le
+génie hellénique était trop dédaigneux des barbares pour gagner sur
+eux une influence réelle. Peu nombreux, traversant le pays avec
+défiance et seulement pour les besoins de leur commerce, les Grecs
+différaient trop des Gaulois, et de race et de langue; ils leur
+étaient trop supérieurs pour s'unir intimement avec eux. Il en était
+d'eux comme des Anglo-Américains à l'égard des sauvages leurs voisins;
+ceux-ci s'enfoncent dans les terres et disparaissent peu à peu, sans
+participer à cette civilisation disproportionnée, dont on avait voulu
+les pénétrer tout d'un coup.
+
+[Note 96: _App. 39._]
+
+[Note 97: Strabon.]
+
+C'est assez tard, et surtout par la philosophie, par la religion, que
+la Grèce a influé sur la Gaule. Elle a aidé Pélage, mais seulement à
+formuler ce qui était déjà dans le génie national. Puis, les barbares
+sont venus, et il a fallu des siècles pour que la Gaule ressuscitée se
+souvînt encore de la Grèce.
+
+L'influence de Rome est plus directe; elle a laissé une trace plus
+forte dans les moeurs, dans le droit et dans la langue. C'est encore
+une opinion populaire que notre langue est toute latine. N'y a-t-il
+pas ici pourtant une étrange exagération?
+
+Si nous en croyons les Romains, leur langue prévalut dans la
+Gaule[98], comme dans tout l'Empire. Les vaincus étaient censés avoir
+perdu leur langue, en même temps que leurs dieux. Les Romains ne
+voulaient pas savoir s'il existait d'autre langue que la leur. Leurs
+magistrats répondaient aux Grecs en latin. C'est en latin, dit le
+Digeste, que les préteurs doivent interpréter les lois.
+
+[Note 98: _App. 40._]
+
+Ainsi les Romains n'entendant plus que leur langue dans les tribunaux,
+les prétoires et les basiliques, s'imaginèrent avoir éteint l'idiome
+des vaincus. Toutefois plusieurs faits indiquent ce que l'on doit
+penser de cette prétendue universalité de la langue latine. Les
+Lyciens rebelles ayant envoyé un des leurs, qui était citoyen romain,
+pour demander grâce, il se trouva que le citoyen ne savait pas la
+langue de la Cité[99]. Claude s'aperçut qu'il avait donné le
+gouvernement de la Grèce, une place si éminente, à un homme qui ne
+savait pas le latin. Strabon remarque que les tribus de la Bétique,
+que la plupart de celles de la Gaule méridionale, avaient adopté la
+langue latine; la chose n'était donc pas si commune, puisqu'il prend
+la peine de la remarquer. «J'ai appris le latin, dit saint Augustin,
+sans crainte ni châtiment, au milieu des caresses, des sourires et des
+jeux de mes nourrices.» C'est justement la méthode dont se félicite
+Montaigne. Il paraît que l'acquisition de cette langue était
+ordinairement plus pénible; autrement saint Augustin n'en ferait pas
+la remarque.
+
+[Note 99: Dion Cassius.]
+
+Que Martial se félicite de ce qu'à Vienne tout le monde avait son
+livre dans les mains; que saint Jérôme écrive en latin à des dames
+gauloises, saint Hilaire et saint Avitus à leurs soeurs, Sulpice
+Sévère à sa belle-mère; que Sidonius recommande aux femmes la lecture
+de saint Augustin, tout cela prouve uniquement ce dont personne n'est
+tenté de douter, c'est que les gens distingués du midi des Gaules,
+surtout dans les colonies romaines, comme Lyon, Vienne, Narbonne,
+parlaient le latin de préférence.
+
+Quant à la masse du peuple, je parle surtout des Gaulois du Nord, il
+est difficile de supposer que les Romains aient envahi la Gaule en
+assez grand nombre pour lui faire abandonner l'idiome national. Les
+règles judicieuses posées par M. Abel Rémusat nous apprennent qu'en
+général une langue étrangère se mêle à la langue indigène en
+proportion du nombre de ceux qui l'apportent dans le pays. On peut
+même ajouter, dans le cas particulier qui nous occupe ici, que les
+Romains, enfermés dans les villes ou dans les quartiers de leurs
+légions, doivent avoir eu peu de rapports avec les cultivateurs
+esclaves, avec les colons demi-serfs qui étaient dispersés dans les
+campagnes. Parmi les hommes même des villes, parmi les gens
+distingués, dans le langage de ces faux Romains qui parvinrent aux
+dignités de l'Empire, nous trouvons des traces de l'idiome national.
+Le Provençal Cornélius Gallus, consul et préteur, employait le mot
+gaulois _casnar_ pour _assectator puellæ_; Quintilien lui en fait
+reproche. Antonius Primus, ce Toulousain dont la victoire valut
+l'Empire à Vespasien, s'appelait originairement _Bec_, mot gaulois qui
+se retrouve dans tous les dialectes celtiques ainsi qu'en français. En
+230, Septime-Sévère ordonne que les fidéicommis seront admis, non
+seulement en latin et en grec, mais aussi _linguâ gallicanâ_[100].
+Nous avons vu plus haut une druidesse parler en _langue gauloise_ à
+l'empereur Alexandre-Sévère. En 473, l'évêque de Clermont, Sidonius
+Apollinaris, remercie son beau-frère, le puissant Ecdicius, de ce
+qu'il a fait déposer à la noblesse arverne la rudesse du langage
+celtique.
+
+[Note 100: _App. 41._]
+
+Quelle était, dira-t-on, cette langue vulgaire des Gaulois? Y a-t-il
+lieu de croire qu'elle ait été analogue aux dialectes gallois et
+breton, irlandais et écossais? On serait tenté de le penser. Les mots
+_Bec_, _Alp_, _bardd_, _derwidd_ (druide), _argel_ (souterrain),
+_trimarkisia_ (trois cavaliers)[101]; une foule de noms de lieux
+indiqués dans les auteurs classiques, s'y retrouvent encore
+aujourd'hui sans changement.
+
+[Note 101: _App. 42._]
+
+Ces exemples suffisent pour rendre vraisemblable la perpétuité des
+langues celtiques et l'analogie des anciens dialectes gaulois avec
+ceux que parlent les populations modernes de Galles et Bretagne,
+d'Écosse et Irlande. L'induction ne semblera pas légère à ceux qui
+connaissent la prodigieuse obstination de ces peuples, leur
+attachement à leurs traditions anciennes et leur haine de l'étranger.
+
+Un caractère remarquable de ces langues, c'est leur frappante analogie
+avec les langues latine et grecque. Le premier vers de l'_Énéide_, le
+_fiat lux_ en latin et en grec, se trouvent être presque gallois et
+irlandais[102]. On serait tenté d'expliquer ces analogies par
+l'influence ecclésiastique, si elles ne portaient que sur les mots
+scientifiques ou relatifs au culte; mais vous les rencontrez également
+dans ceux qui se rapportent aux affections intimes ou aux
+circonstances de l'existence locale[103]. On les retrouve en même
+temps chez des peuples qui ont éprouvé fort inégalement l'influence
+des vainqueurs et celle de l'Église, dans des pays à peu près sans
+communication et placés dans des situations géographiques et
+politiques très diverses, par exemple, chez nos Bretons continentaux
+et chez les Irlandais insulaires.
+
+[Note 102: _App. 43._]
+
+[Note 103: _App. 44._]
+
+Une langue si analogue au latin a pu fournir à la nôtre un nombre
+considérable de mots, qui, à la faveur de leur physionomie latine, ont
+été rapportés à la langue savante, à la langue du droit et de
+l'Église, plutôt qu'aux idiomes obscurs et méprisés des peuples
+vaincus. La langue française a mieux aimé se recommander de ses
+liaisons avec cette noble langue romaine que de sa parenté avec des
+soeurs moins brillantes. Toutefois, pour affirmer l'origine latine
+d'un mot, il faut pouvoir assurer que le même mot n'est pas encore
+plus rapproché des dialectes celtiques[104]. Peut-être devrait-on
+préférer cette dernière source, quand y a lieu d'hésiter entre l'une
+et l'autre; car apparemment les Gaulois ont été plus nombreux en Gaule
+que les Romains leurs vainqueurs. Je veux bien qu'on hésite encore,
+lorsque le mot français se trouve en latin et en breton seulement; à
+la rigueur, le breton et le français peuvent l'avoir reçu du latin.
+Mais quand ce mot se retrouve dans le dialecte gallois, frère du
+breton, il est très probable qu'il est indigène, et que le français
+l'a reçu du vieux celtique. La probabilité devient presque une
+certitude, quand ce mot existe en même temps dans les dialectes
+gaéliques de la haute Écosse et de l'Irlande. Un mot français qui se
+retrouve dans ces contrées lointaines et maintenant si isolées de la
+France, doit remonter à une époque où la Gaule, la Grande-Bretagne et
+l'Irlande étaient encore soeurs, où elles avaient une population, une
+religion, une langue analogues, où l'union du monde celtique n'était
+pas rompue encore[105].
+
+[Note 104: _App. 45._]
+
+[Note 105: _App. 46._]
+
+De tout ce qui précède, il suit nécessairement que l'élément romain
+n'est pas tout, à beaucoup près, dans notre langue. Or, la langue est
+la représentation fidèle du génie des peuples, l'expression de leur
+caractère, la révélation de leur existence intime, leur Verbe, pour
+ainsi dire. Si l'élément celtique a persisté dans la langue, il faut
+qu'il ait duré ailleurs encore[106], qu'il ait survécu dans les moeurs
+comme dans le langage, dans l'action comme dans la pensée.
+
+[Note 106: Bien entendu (je m'en suis déjà expliqué) que les germes
+primitifs sont peu de chose en comparaison de tous les développements
+qu'en a tirés le travail spontané de la liberté humaine.]
+
+J'ai parlé ailleurs de la ténacité celtique. Qu'on me permette d'y
+revenir encore, d'insister sur l'opiniâtre génie de ces peuples. Nous
+comprendrons mieux la France si nous caractérisons fortement le point
+d'où elle est partie. Les Celtes mixtes qu'on appelle Français,
+s'expliquent en partie par les Celtes purs, Bretons et Gallois,
+Écossais et Irlandais. Il me coûterait d'ailleurs de ne pas dire ici
+un adieu solennel à ces populations, dont l'invasion germanique doit
+isoler notre France. Qu'on me permette de m'arrêter et de dresser une
+pierre au carrefour où les peuples frères vont se séparer pour prendre
+des routes si diverses et suivre une destinée si opposée. Tandis que
+la France, subissant les longues et douloureuses initiations de
+l'invasion germanique et de la féodalité, va marcher du servage à la
+liberté et de la honte à la gloire, les vieilles populations
+celtiques, assises aux roches paternelles et dans la solitude de leurs
+îles, restent fidèles à la poétique indépendance de la vie barbare,
+jusqu'à ce que la tyrannie étrangère vienne les y surprendre. Voilà
+des siècles que l'Angleterre les y a en effet surprises, accablées.
+Elle frappe infatigablement sur elles, comme la vague brise à la
+pointe de Bretagne ou de Cornouailles. La triste et patiente Judée,
+qui comptait ses âges par ses _servitudes_, n'a pas été plus durement
+battue de l'Asie. Mais il y a une telle vertu dans le génie celtique,
+une telle puissance de vie en ces races, qu'elles durent sous
+l'outrage, et gardent leurs moeurs et leur langue.
+
+Race de pierre[107], immuables comme leurs rudes monuments druidiques,
+qu'ils révèrent encore[108]. Le jeu des montagnards d'Écosse, c'est de
+soulever la roche sur la roche, et de bâtir un petit dolmen à
+l'imitation des dolmens antiques[109]. Le Galicien, qui émigre chaque
+année, laisse une pierre, et sa vie est représentée par un
+monceau[110]. Les highlanders vous disent en signe d'amitié:
+«J'ajouterai une pierre à votre _cairn_ (monument funèbre)[111].» Au
+dernier siècle, ils ont encore rétabli le tombeau d'Ossian, déplacé
+par l'impiété anglaise. La pierre monumentale d'Ossian (_clachan
+Ossian_) se trouvant dans la ligne d'une route militaire, le général
+Wade la fit enlever; on trouva dessous des restes humains avec douze
+fers de flèche. Les montagnards indignés vinrent, au nombre d'environ
+quatre-vingts, les recueillir, et ils les emportèrent, au son de la
+cornemuse, dans un cercle de larges pierres, au sommet d'un roc, dans
+les déserts du Glen-Amon occidental. La pierre, entourée de quatre
+autres plus petites et d'une espèce d'enclos, garde le nom de _cairn
+na huseoig_, le cairn de l'hirondelle[112].
+
+[Note 107: Telle terre, telle race. L'idée de la délivrance, dit
+Turner, ravissait les Kymry dans leur sauvage pays de Galles, dans
+leur paradis de pierre; _stony Wales_, selon l'expression de
+Taliesin.]
+
+[Note 108: J. Logan: «Les Gaëls remarquent soigneusement que ceux qui
+ont porté la main sur les pierres druidiques n'ont jamais prospéré.»]
+
+[Note 109: Logan: CLACH CUID FIR, c'est lever une grosse pierre du
+poids de deux cents livres environ, et la mettre sur une autre
+d'environ quatre pieds de haut. Un jeune homme qui est capable de le
+faire est désormais compté pour un homme, et il peut alors porter un
+bonnet.--Ne semble-t-il pas que les cromlechs soient les jeux des
+géants?]
+
+[Note 110: Humboldt, _Recherches sur la langue des Basques_.]
+
+[Note 111: Logan.]
+
+[Note 112: _Ibid._]
+
+Le duc d'Athol, descendant des rois de l'île de Man, siège encore
+aujourd'hui, le visage tourné vers le levant[113], sur le tertre du
+Tynwald. Naguère les églises servaient de tribunaux en Irlande[114].
+La trace du culte du feu se trouve partout chez ces peuples, dans la
+langue, dans les croyances et les traditions[115]. Pour notre
+Bretagne, je rapporterai, au commencement du second volume, des faits
+nombreux qui prouvent quelle est la ténacité de l'esprit breton.
+
+[Note 113: Id.]
+
+[Note 114: _App. 47._]
+
+[Note 115: Voy. les Éclaircissements.]
+
+Il semble qu'une race qui ne changeait pas lorsque tout changeait
+autour d'elle eût dû vaincre par sa persistance seule, et finir par
+imposer son génie au monde. Le contraire est arrivé; plus cette race
+s'est isolée, plus elle a conservé son originalité primitive, et plus
+elle a tombé et déchu. Rester original, se préserver de l'influence
+étrangère, repousser les idées des autres, c'est demeurer incomplet et
+faible. Voilà aussi ce qui a fait tout à la fois la grandeur et la
+faiblesse du peuple juif. Il n'a eu qu'une idée, l'a donnée aux
+nations, mais n'a presque rien reçu d'elles; il est toujours resté
+lui, fort et borné, indestructible et humilié, ennemi du genre humain
+et son esclave éternel. Malheur à l'individualité obstinée qui veut
+être à soi seule, et refuse d'entrer dans la communauté du monde.
+
+Le génie de nos Celtes, je parle surtout des Gaëls, est fort et
+fécond, et aussi fortement incliné à la matière, à la nature, au
+plaisir, à la sensualité. La génération et le plaisir de la génération
+tiennent grande place chez ces peuples. J'ai parlé ailleurs des moeurs
+des Gaëls antiques et de l'Irlande; la France en tient beaucoup; le
+_Vert galant_ est le roi national. C'était chose commune au moyen âge
+en Bretagne d'avoir une douzaine de femmes[116]. Ces gens de guerre,
+qui se louaient partout[117], ne craignaient pas de faire des soldats.
+Partout chez les nations celtiques les bâtards succédaient, même comme
+rois, comme chefs de clan. La femme, objet du plaisir, simple jouet de
+volupté, ne semble pas avoir eu chez ces peuples la même dignité que
+chez les nations germaniques[118].
+
+[Note 116: _App. 48._]
+
+[Note 117: _App. 49._]
+
+[Note 118: _App. 50._]
+
+Ce génie matérialiste n'a pas permis aux Celtes de céder aisément aux
+droits qui ne se fondent que sur une idée. Le droit d'aînesse leur est
+odieux. Ce droit n'est autre, originairement, que l'indivisibilité du
+foyer sacré, la perpétuité du dieu paternel[119]. Chez nos Celtes les
+parts sont égales entre les frères, comme également longues sont leurs
+épées. Vous ne leur feriez pas entendre aisément qu'un seul doive
+posséder. Cela est plus aisé chez la race germanique[120]; l'aîné
+pourra nourrir ses frères et ils se tiendront contents de garder leur
+petite place à la table et au foyer fraternel[121].
+
+[Note 119: Dans l'Italie antique, DEIVEI PARENTES. Voy. la lettre de
+Cornélie à Caïus Gracchus.]
+
+[Note 120: _App. 51._]
+
+[Note 121: Ou bien ils émigrent. De là, le _wargus_ germanique, le
+_ver sacrum_ des nations italiques. Le droit d'aînesse, qui équivaut
+souvent à la proscription, au bannissement des cadets, devient ainsi
+un principe fécond de colonies.]
+
+Cette loi de succession égale, qu'ils appellent le _gabailcine_[122],
+et que les Saxons ont pris d'eux, surtout dans le pays de Kent
+(_gavelkind_), impose à chaque génération une nécessité de partage, et
+change à chaque instant l'aspect de la propriété. Lorsque le
+possesseur commençait à bâtir, cultiver, améliorer, la mort l'emporte,
+divise, bouleverse, et c'est encore à recommencer. Le partage est
+aussi l'occasion d'une infinité de haines et de disputes. Ainsi cette
+loi de succession égale qui, dans une société mûre et assise, fait
+aujourd'hui la beauté et la force de notre France, c'était chez les
+populations barbares une cause continuelle de troubles, un obstacle
+invincible au progrès, une révolution éternelle. Les terres qui y
+étaient soumises sont restées longtemps à demi incultes et en
+pâturages[123].
+
+[Note 122: _App. 52._]
+
+[Note 123: _App. 53._]
+
+Quels qu'aient été les résultats, c'est une gloire pour nos Celtes
+d'avoir posé dans l'Occident la loi de l'égalité. Ce sentiment du
+droit personnel, cette vigoureuse réclamation du moi que nous avons
+signalée déjà dans la philosophie religieuse, dans Pélage, elle
+reparaît ici plus nettement encore. Elle nous donne en grande partie
+le secret des destinées des races celtiques. Tandis que les familles
+germaniques s'immobilisaient, que les biens s'y perpétuaient, que des
+agrégations se formaient par les héritages, les familles celtiques
+s'en allaient se divisant, se subdivisant, s'affaiblissant. Cette
+faiblesse tenait principalement à l'égalité, à l'équité des partages.
+Cette loi d'équité précoce a fait la ruine de ces races. Qu'elle soit
+leur gloire aussi, qu'elle leur vaille au moins la pitié et le respect
+des peuples auxquels elles ont de si bonne heure montré un tel idéal.
+
+Cette tendance à l'égalité, au nivellement, qui en droit isolait les
+hommes, aurait eu besoin d'être balancée par une vive sympathie qui
+les rapprochât, de sorte que l'homme, affranchi de l'homme par
+l'équité de la loi, se rattachât à lui par un lien volontaire. C'est
+ce qui s'est vu à la longue dans notre France, et c'est là ce qui
+explique sa grandeur. Par là nous sommes une nation, tandis que les
+Celtes purs en sont restés au clan. La petite société du clan, formée
+par le lien grossier d'une parenté réelle ou fictive[124], s'est
+trouvée incapable de rien admettre au dehors, de se lier à rien
+d'étranger. Les dix mille hommes du clan des Campbell ont tous été
+cousins du chef[125], se sont tous appelés Campbell, et n'ont voulu
+rien connaître au delà; à peine se sont-ils souvenus qu'ils étaient
+Écossais. Ce petit et sec noyau du clan s'est trouvé à jamais impropre
+à s'agréger. On ne peut guère bâtir avec des cailloux, le ciment ne
+s'y marie pas[126]; au contraire la brique romaine a si bien pris au
+ciment, qu'aujourd'hui ciment et brique forment ensemble dans les
+monuments un seul morceau, un bloc indestructible.
+
+[Note 124: _App. 54._]
+
+[Note 125: Aussi l'obéissance de ces cousins n'est-elle pas sans
+indépendance et sans fierté. Un proverbe celtique dit: «Plus forts que
+le laird sont ses vassaux.» (Logan.)--_App. 55._]
+
+[Note 126: Proverbe breton: Cent pays, cent modes; cent paroisses,
+cent églises:
+
+ Kant brot, kant kis;
+ Kant parrez, kant illis.
+
+Proverbe gallois: Deux Welches ne resteront pas en bon accord.]
+
+Devenues chrétiennes, les populations celtiques devaient, ce semble,
+s'amollir, se rapprocher, se lier. Il n'en a pas été ainsi. L'Église
+celtique a participé de la nature du clan. Féconde et ardente d'abord,
+on eût dit qu'elle allait envahir l'Occident. Les doctrines
+pélagiennes avaient été avidement reçues en Provence, mais ce fut pour
+y mourir. Plus tard encore, au milieu des invasions allemandes qui
+arrivent de l'Orient, nous voyons l'Église celtique s'ébranler de
+l'Occident, de l'Irlande. D'intrépides et ardents missionnaires
+abordent, animés de dialectique et de poésie. Rien de plus bizarrement
+poétique que les barbares odyssées de ces saints aventuriers, de ces
+oiseaux voyageurs qui viennent s'abattre sur la Gaule, avant, après
+saint Colomban; l'élan est immense, le résultat petit. L'étincelle
+tombe en vain sur ce monde tout trempé du déluge de la barbarie
+germanique. Saint Colomban, dit le biographe contemporain, eut l'idée
+de passer le Rhin, et d'aller convertir les Suèves; un songe l'en
+empêcha. Ce que les Celtes ne font pas, les Allemands le feront
+eux-mêmes. L'Anglo-Saxon saint Boniface convertira ceux que Colomban a
+dédaignés. Colomban passe en Italie, mais c'est pour combattre le
+pape. L'Église celtique s'isole de l'Église universelle: elle résiste
+à l'unité; elle se refuse à s'agréger, à se perdre humblement dans la
+catholicité européenne. Les culdées d'Irlande et d'Écosse, mariés,
+indépendants sous la règle même, réunis douze à douze en petits clans
+ecclésiastiques, doivent céder à l'influence des moines anglo-saxons,
+disciplinés par les missions romaines.
+
+L'Église celtique périra comme l'État celtique a déjà péri. Ils
+avaient en effet essayé, quand les Romains sortirent de l'île, de
+former une sorte de république[127]. Les Cambriens et les Loégriens
+(Galles et Angleterre) s'unirent un instant sous le Loégrien
+Wortiguern, pour résister aux Pictes et Scots du Nord. Mais
+Wortiguern, mal secondé des Cambriens, fut obligé d'appeler les
+Saxons, qui, d'auxiliaires, devinrent bientôt ennemis. La Loégrie
+conquise, la Cambrie résista, sous le fameux Arthur. Elle lutta deux
+cents ans. Les Saxons eux-mêmes devaient être soumis en une seule
+bataille par Guillaume-le-Bâtard, tant la race germanique est moins
+propre à la résistance! Les Francs établis dans la Gaule ont de même
+été subjugués, transformés dès la seconde génération, par l'influence
+ecclésiastique.
+
+[Note 127: _App. 56._]
+
+Les Cambriens ont résisté deux cents ans par les armes et plus de
+mille ans par l'espérance. L'indomptable espérance (_inconquerable
+will_. Milton) a été le génie de ces peuples. Les _Saoson_ (Saxons,
+Anglais, dans les langues d'Écosse et de Galles) croient qu'Arthur est
+mort; ils se trompent, Arthur vit et attend. Des pèlerins l'ont trouvé
+en Sicile, enchanté sous l'Etna. Le sage des sages, le druide Myrdhyn
+est aussi quelque part. Il dort sous une pierre dans la forêt; c'est
+la faute de sa Vyvyan; elle voulut éprouver sa puissance, et demanda
+au sage le mot fatal qui pouvait l'enchaîner; lui qui savait tout,
+n'ignorait pas non plus l'usage qu'elle devait en faire. Il le lui dit
+pourtant, et, pour lui complaire, se coucha lui-même dans son
+tombeau[128].
+
+[Note 128: C'est l'histoire d'Adam et Ève, de Samson et Dalila,
+d'Hercule et Omphale; mais la légende celtique est la plus touchante.
+M. Quinet l'a reprise et agrandie dans son dernier poème: _Merlin
+l'enchanteur_ (1860). Ce n'est pas dans une note qu'on peut parler
+d'un tel livre, l'une des oeuvres capitales du siècle.]
+
+En attendant le jour de sa résurrection, elle chante et pleure cette
+grande race[129]. Ses chants sont pleins de larmes, comme ceux des
+Juifs aux fleuves de Babylone. Le peu de fragments ossianiques qui
+sont réellement antiques portent ce caractère de mélancolie. Nos
+Bretons, moins malheureux, sont dans leur langage pleins de paroles
+tristes; ils sympathisent avec la nuit, avec la mort: «Je ne dors
+jamais, dit leur proverbe, que je ne meure de mort amère.» Et à celui
+qui passe sur une tombe: «Retirez-vous de dessus mon trépassé!» «La
+terre, disent-ils encore, est trop vieille pour produire.»
+
+[Note 129: _App. 57._]
+
+Ils n'ont pas grand sujet d'être gais; tout a tourné contre eux. La
+Bretagne et l'Écosse se sont attachées volontiers aux partis faibles,
+aux causes perdues. Les chouans ont soutenu les Bourbons, les
+highlanders les Stuarts. Mais la puissance de faire des rois s'est
+retirée des peuples celtiques depuis que la mystérieuse pierre, jadis
+apportée d'Irlande en Écosse, a été placée à Westminster[130].
+
+[Note 130: _App. 58._]
+
+De toutes les populations celtiques, la Bretagne est la moins à
+plaindre, elle a été associée depuis longtemps à l'égalité. La France
+est un pays humain et généreux.--Les Kymry de Galles encore ont été,
+sous leurs Tudors (depuis Henri VIII), admis à partager les droits de
+l'Angleterre. Toutefois c'est dans des torrents de sang, c'est par le
+massacre des Bardes que l'Angleterre préluda à cette heureuse
+fraternité. Elle est peut-être plus apparente que réelle[131].--Que
+dire de la Cornouailles, si longtemps le Pérou de l'Angleterre, qui ne
+voyait en elle que ses mines? Elle a fini par perdre sa langue: «Nous
+ne sommes plus que quatre ou cinq qui parlons la langue du pays,
+disait un vieillard en 1776, et ce sont de vieilles gens comme moi, de
+soixante à quatre-vingts ans; tout ce qui est jeune n'en sait plus un
+mot[132].»
+
+[Note 131: Les Tudors ont mis le dragon gallois dans les armes
+d'Angleterre, que les Stuarts ont ensuite ornées du triste chardon de
+l'Écosse; mais les farouches léopards ne les ont pas admis sur le pied
+de l'égalité, pas plus que la harpe irlandaise.]
+
+[Note 132: Mémoires de la Société des Antiquaires de Londres.]
+
+Bizarre destinée du monde celtique! De ses deux moitiés, l'une,
+quoiqu'elle soit la moins malheureuse, périt, s'efface, ou du moins
+perd sa langue, son costume et son caractère. Je parle des highlanders
+de l'Écosse et des populations de Galles, Cornouailles et
+Bretagne[133]. C'est l'élément sérieux et moral de la race. Il semble
+mourant de tristesse, et bientôt éteint. L'autre, plein d'une vie,
+d'une sève indomptable, multiplie et croît en dépit de tout. On entend
+bien que je parle de l'Irlande.
+
+[Note 133: _App. 59._]
+
+L'Irlande! pauvre vieille aînée de la race celtique, si loin de la
+France, sa soeur, qui ne peut la défendre à travers les flots! L'_Île
+des Saints_[134], _l'émeraude des mers_, la toute féconde Irlande, où
+les hommes poussent comme l'herbe, pour l'effroi de l'Angleterre, à
+qui chaque jour on vient dire: Ils sont encore un million de plus! la
+patrie des poètes, des penseurs hardis, de Jean-l'Érigène, de
+Berkeley, de Toland, la patrie de Moore, la patrie d'O'Connell! peuple
+de parole éclatante et d'épée rapide, qui conserve encore dans cette
+vieillesse du monde la puissance poétique. Les Anglais peuvent rire
+quand ils entendent, dans quelque obscure maison de leurs villes, la
+veuve irlandaise improviser le _coronach_ sur le corps de son
+époux[135]; _pleurer à l'irlandaise_ (to weep irish), c'est chez eux
+un mot de dérision. Pleurez, pauvre Irlande, et que la France pleure
+aussi en voyant à Paris, sur la porte de la maison qui reçoit vos
+enfants, cette harpe qui demande secours. Pleurons de ne pouvoir leur
+rendre le sang qu'ils ont versé pour nous. C'est donc en vain que
+quatre cent mille Irlandais ont combattu en moins de deux siècles dans
+nos armées[136]. Il faut que nous assistions sans mot dire aux
+souffrances de l'Irlande. Ainsi nous avons depuis longtemps négligé,
+oublié les Écossais, nos anciens alliés. Cependant les montagnards
+d'Écosse auront tout à l'heure disparu du monde[137]. Les hautes
+terres se dépeuplent tous les jours. Les grandes propriétés qui
+perdirent Rome, ont aussi dévoré l'Écosse[138]. Telle terre a
+quatre-vingt-seize milles carrés, une autre vingt mille de long sur
+trois de large. Les Highlanders ne seront bientôt plus que dans
+l'histoire et dans Walter Scott. On se met sur les portes à Édimbourg
+quand on voit passer le tartan et la claymore. Ils disparaissent, ils
+émigrent; la cornemuse ne fait plus entendre qu'un air dans les
+montagnes[139]:
+
+ «Cha till, cha till, cha till sin tuile:»
+
+ Nous ne reviendrons, reviendrons, reviendrons
+ Jamais.
+
+[Note 134: _App. 60._]
+
+[Note 135: Logan. C'est une improvisation en vers sur les vertus du
+mort. À la fin de chaque stance, un choeur de femmes pousse un cri
+plaintif. Dans les cantons éloignés d'Irlande, on s'adresse au mort et
+on lui reproche d'être mort, quoiqu'il eût une bonne femme, une vache
+à lait, de beaux enfants, et sa suffisance de pommes de terre.]
+
+[Note 136: _App. 61._]
+
+[Note 137: Logan: «Aujourd'hui les montagnards d'Écosse sont obligés,
+par la misère, d'émigrer; les terres se changent partout en pâturages;
+les régiments peuvent à peine s'y lever. Le piobrach peut sonner: les
+guerriers n'y répondront pas.»]
+
+[Note 138: Latifundia perdidere Italiam. (Pline.)--En Écosse, les
+lairds se sont approprié les terres de leurs clans; ils ont converti
+leur suzeraineté en propriété.--En Bretagne, au contraire, beaucoup de
+fermiers qui tenaient la terre à titre de _domaine congéable_, sont
+devenus propriétaires; les anciens propriétaires ont été dépouillés
+comme seigneurs féodaux.]
+
+[Note 139: Logan.]
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+LES ALLEMANDS.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Monde germanique. -- Invasion. -- Mérovingiens.
+
+
+Derrière la vieille Europe celtique, ibérienne et romaine, dessinée si
+sévèrement dans ses péninsules et ses îles, s'étendait un autre monde
+tout autrement vaste et vague. Ce monde du Nord, germanique et slave,
+mal déterminé par la nature, l'a été par les révolutions politiques.
+Néanmoins ce caractère d'indécision est toujours frappant dans la
+Russie, la Pologne, l'Allemagne même. La frontière de la langue, de la
+population allemande, flotte vers nous dans la Lorraine, dans la
+Belgique. À l'orient, la frontière slave de l'Allemagne a été sur
+l'Elbe, puis sur l'Oder, et indécise comme l'Oder, ce fleuve
+capricieux qui change si volontiers ses rivages. Par la Prusse, par la
+Silésie, allemandes et slaves à la fois, l'Allemagne plonge vers la
+Pologne, vers la Russie, c'est-à-dire vers l'infini barbare. Du côté
+du Nord, la mer est à peine une barrière plus précise; les sables de
+la Poméranie continuent le fond de la Baltique; là gisent sous les
+eaux, des villes, des villages, comme ceux que la mer engloutit en
+Hollande. Ce dernier pays n'est qu'un champ de bataille pour les deux
+éléments.
+
+Terre indécise, races flottantes. Telles du moins nous les représente
+Tacite dans sa _Germania_. Des marais, des forêts, plus ou moins
+étendues, selon qu'elles s'éclaircissent et reculent devant l'homme,
+puis s'épaississant dans les lieux qu'il abandonne; habitations
+dispersées, cultures peu étendues, et transportées chaque année sur
+une terre nouvelle. Entre les forêts, des _marches_, vastes
+clairières, terres vagues et communes, passage des migrations, théâtre
+des premiers essais de la culture, où se groupent capricieusement
+quelques cabanes. «Leurs demeures, dit Tacite, ne sont pas
+rapprochées; ici, ils s'arrêtent près d'une source, là près d'un
+bouquet d'arbres.» Limiter, déterminer la _marche_, c'est la grande
+affaire des prud'hommes forestiers. Les limitations ne sont pas bien
+précises. «Jusqu'où, disent-ils, le laboureur peut-il étendre la
+culture dans la marche? aussi loin qu'il peut jeter son marteau.» Le
+marteau de Thor est le signe de la propriété, l'instrument de cette
+conquête pacifique sur la nature.
+
+Il ne faudrait pourtant pas inférer de cette culture mobile, de ces
+mutations de demeures, que ces populations aient été nomades. Nous ne
+remarquons pas en elles cet esprit d'aventures qui a promené les
+Celtes antiques, les Tartares modernes, à travers l'Europe et l'Asie.
+
+Les premières migrations germaniques sont généralement rapportées à
+des causes précises. L'invasion de l'Océan décida les Cimbres à fuir
+vers le Midi, entraînant avec eux tant de peuples. La guerre et la
+faim, le besoin d'une terre plus fertile, poussaient souvent les
+tribus les unes sur les autres, comme on le voit dans Tacite. Mais
+lorsqu'elles ont trouvé un sol fertile et défendu par la nature, elles
+s'y sont tenues; témoin les Frisons, qui, depuis tant de siècles,
+restent fidèles à la terre de leurs aïeux, aussi bien qu'à leurs
+usages.
+
+Les moeurs des premiers habitants de la Germanie n'étaient pas autres,
+ce semble, que celles de tant de nations barbares, de quelques vives
+couleurs qu'il ait plu à Tacite de les parer: l'hospitalité, la
+vengeance implacable, l'amour effréné du jeu et des boissons
+fermentées, la culture abandonnée aux femmes; tant d'autres traits,
+attribués aux Germains comme leur étant propres, par des écrivains qui
+ne connaissaient guère d'autres barbares. Toutefois, il ne faudrait
+pas les confondre avec les pasteurs tartares, ou les chasseurs de
+l'Amérique. Les peuplades de la Germanie, plus rapprochées de la vie
+agricole, moins dispersées et sur des espaces moins vastes, se
+présentent à nous avec des traits moins rudes; elles semblent moins
+sauvages que barbares, moins féroces que grossières.
+
+À l'époque où Tacite prend la Germanie, les Cimbres et Teutons
+(Ingævons, Istævons) pâlissent et s'effacent à l'occident; les Goths
+et les Lombards commencent à poindre vers l'orient; l'avant-garde
+saxonne, les Angli, sont à peine nommés; la confédération francique
+n'est pas formée encore; c'est le règne des Suèves (Hermions)[140].
+Quoique diverses religions locales aient pu exister chez plusieurs
+tribus, tout porte à croire que le culte dominant était celui des
+éléments, celui des arbres et des fontaines. Tous les ans, la déesse
+Hertha (_erd_, la terre) sortait, sur un char voilé, du mystérieux
+bocage où elle avait son sanctuaire, dans une île de l'Océan du
+Nord[141].
+
+[Note 140: Tacite.]
+
+[Note 141: _App. 62._]
+
+Par-dessus ces races et ces religions, sur cette première Allemagne,
+pâle, vague, indécise, monde enfant, encore engagé dans l'adoration de
+la nature, vint se poser une Allemagne nouvelle, comme nous avons vu
+la Gaule druidique établie dans la Gaule gallique par l'invasion des
+Kymry. Les tribus suéviques reçurent une civilisation plus haute, un
+mouvement plus hardi, plus héroïque, par l'invasion des adorateurs
+d'Odin, des Goths (Jutes, Gépides, Lombards, Burgondes) et des
+Saxons[142]. Quoique le système odinique fût loin sans doute d'avoir
+encore les développements qu'il prit plus tard, et surtout dans
+l'Islande, il apportait dès lors les éléments d'une vie plus noble,
+d'une moralité plus profonde. Il promettait l'immortalité aux braves,
+un paradis, un Walhalla, où ils pourraient tout le jour se tailler en
+pièces, et s'asseoir ensuite au banquet du soir. Sur la terre, il leur
+parlait d'une ville sainte, d'une cité des Ases, Asgard, lieu de
+bonheur et de sainteté, patrie sacrée d'où les races germaniques
+avaient été chassées jadis, et qu'elles devaient chercher dans leurs
+courses par le monde[143]. Cette croyance put exercer quelque
+influence sur les migrations barbares; peut-être la recherche de la
+ville sainte n'y fut-elle pas étrangère, comme une autre ville sainte
+fut plus tard le but des croisades.
+
+[Note 142: Ceux-ci avaient égard à la position astronomique des lieux;
+de là les noms de: Wisigoths, Ostrogoths, Wessex, Sussex, Essex, etc.
+Les Celtes, au contraire.]
+
+[Note 143: Dans la Saga de Regnar Lodbrog, les Normands vont à la
+recherche de Rome, dont on leur a vanté les richesses et la gloire;
+ils arrivent à Luna, la prennent pour Rome et la pillent. Détrompés,
+ils rencontrent un vieillard qui marche avec des souliers de fer; il
+leur dit qu'il va à Rome, mais que cette ville est si loin qu'il a
+déjà usé une pareille paire de souliers, ce qui les décourage.]
+
+Entre les tribus odiniques, nous remarquons une différence
+essentielle. Chez les Goths, Lombards et Burgondes, prévalait
+l'autorité des chefs militaires qui les menaient au combat, celle des
+Amali, des Balti[144]. L'esprit de la bande guerrière, du _comitatus_,
+aperçu déjà par Tacite dans les premiers Germains, était tout-puissant
+chez ces peuples. «Le rôle de compagnon n'a rien dont on rougisse. Il
+a ses rangs, ses degrés, le prince en décide. Entre les compagnons,
+c'est à qui sera le premier auprès du prince; entre les princes, c'est
+à qui aura le plus de compagnons et les plus ardents. C'est la
+dignité, c'est la puissance d'être toujours entouré d'une bande
+d'élite; c'est un ornement dans la paix, un rempart dans la guerre.
+Celui qui se distingue par le nombre et la bravoure des siens, devient
+glorieux et renommé, non seulement dans sa patrie, mais encore dans
+les cités voisines. On le recherche par des ambassades; on lui envoie
+des présents; souvent son nom seul fait le succès d'une guerre. Sur le
+champ de bataille, il est honteux au prince d'être surpassé en
+courage; il est honteux à la bande de ne pas égaler le courage de son
+prince. À jamais infâme celui qui lui survit, qui revient sans lui du
+combat. Le défendre, le couvrir de son corps, rapporter à sa gloire ce
+qu'on fait soi-même de beau, voilà leur premier serment. Les princes
+combattent pour la victoire, les compagnons pour le prince. Si la cité
+qui les vit naître languit dans l'oisiveté d'une longue paix, ces
+chefs de la jeunesse vont chercher la guerre chez quelque peuple
+étranger; tant cette nation hait le repos! D'ailleurs, on s'illustre
+plus facilement dans les hasards, et l'on a besoin du règne de la
+force et des armes pour entretenir de nombreux compagnons. C'est au
+prince qu'ils demandent ce cheval de bataille, cette victorieuse et
+sanglante framée. Sa table, abondante et grossière, voilà la solde. La
+guerre y fournit, et le pillage[145].»
+
+[Note 144: _App. 63._]
+
+[Note 145: Tacite.]
+
+Ce principe d'attachement à un chef, ce dévouement personnel, cette
+religion de l'homme envers l'homme, qui plus tard devint le principe
+de l'organisation féodale, ne paraît pas de bonne heure chez l'autre
+branche des tribus odiniques. Les Saxons semblent ignorer d'abord
+cette hiérarchie de la bande guerrière dont parle Tacite. Tous égaux
+sous les dieux, sous les Ases, enfants des dieux, ils n'obéissent à
+leurs chefs qu'autant que ceux-ci parlent au nom du ciel. Le nom de
+Saxons lui-même est peut-être identique à celui d'Ases[146]. Répartis
+en trois peuplades et douze tribus, ils repoussèrent longtemps toute
+autre division. Quand les Lombards envahirent l'Italie, la plupart des
+Saxons refusèrent de les suivre, ne voulant pas s'assujettir à la
+division militaire des dizaines et centaines que leurs alliés
+admettaient. Ce ne fut que bien tard, quand les Saxons, pressés entre
+les Francs et les Slaves, se mirent à courir l'Océan et se jetèrent
+sur l'Angleterre, que les chefs militaires prévalurent, et que la
+division des _hundreds_ s'introduisit chez eux. Quelques-uns veulent
+qu'elle n'ait commencé qu'avec Alfred.
+
+[Note 146: _App. 64._]
+
+Il semble que les populations saxonnes, une fois établies au nord de
+l'Allemagne, aient longtemps préféré la vie sédentaire. Les Goths ou
+Jutes, au contraire, se livrèrent aux migrations lointaines. Nous les
+voyons dans la Scandinavie, dans le Danemark, et presque en même temps
+sur le Danube et sur la Baltique. Ces courses immenses ne purent avoir
+lieu qu'autant que la population tout entière devint une bande, et que
+le _comitatus_, le compagnonnage guerrier, s'y organisa sous des chefs
+héréditaires. La pression que ces peuples exercèrent sur toutes les
+tribus germaniques, obligea celles-ci à se mettre en mouvement, soit
+pour faire place aux nouveaux venus, soit pour les suivre dans leurs
+courses. Les plus jeunes et les plus hardis prirent parti sous des
+chefs, et commencèrent une vie de guerres et d'aventures. Ceci est
+encore un trait commun à tous les peuples barbares. Dans la Lusitanie,
+dans la vieille Italie, les jeunes gens étaient envoyés aux montagnes.
+L'exil d'une partie de la population était consacré, régularisé chez
+les tribus sabelliennes, sous le nom de _ver sacrum_[147]. Ces bannis,
+ou bandits (_banditi_), lancés de la patrie dans le monde, et de la
+loi dans la guerre (_outlaws_), ces loups (_wargr_), comme on les
+appelait dans le Nord[148], forment la partie aventureuse et poétique
+de toutes les nations anciennes.
+
+[Note 147: Voy. mon _Histoire romaine_, I.]
+
+[Note 148: Jacob Grimm.]
+
+La forme jeune et héroïque sous laquelle la race germanique apparut
+accidentellement au vieux monde latin, on l'a prise pour le génie
+invariable de cette race. Des historiens ont dit que les Germains
+avaient importé en ce monde l'esprit d'indépendance, le génie de la
+libre personnalité. Resterait pourtant à examiner si toutes les races,
+dans des circonstances semblables, n'ont pas présenté les mêmes
+caractères. Derniers venus des barbares, les Germains n'auraient-ils
+pas prêté leur nom au génie barbare de tous les âges? Ne pourrait-on
+même pas dire que leurs succès contre l'Empire tinrent à la facilité
+avec laquelle ils s'aggloméraient en grands corps militaires, à leur
+attachement héréditaire pour les familles des chefs qui les
+conduisaient; en un mot, au dévouement personnel, et à la
+disciplinabilité, qui, dans tous les siècles, ont caractérisé
+l'Allemagne, de sorte que ce qu'on a présenté comme prouvant
+l'indomptable génie, la forte individualité des guerriers germains,
+marquerait au contraire l'esprit éminemment social, docile, flexible
+de la race germanique[149]?
+
+[Note 149: _App. 65._]
+
+Cette mâle et juvénile allégresse de l'homme qui se sent fort et libre
+dans un monde qu'il s'approprie en espérance, dans les forêts dont il
+ne sait pas les bornes, sur une mer qui le porte à des rivages
+inconnus, cet élan du cheval indompté sur les steppes et les pampas,
+elle est sans doute dans Alaric, quand il jure qu'une force inconnue
+l'entraîne aux portes de Rome; elle est dans le pirate danois qui
+chevauche orgueilleusement l'Océan; elle est sous la feuillée où Robin
+Hood aiguise sa bonne flèche contre le shériff. Mais ne la
+trouvez-vous pas tout autant dans le guérillas de Galice, le D. Luis
+de Calderon, _l'ennemi de la loi_? Est-elle moindre dans ces joyeux
+Gaulois qui suivirent César sous le signe de l'alouette, qui s'en
+allaient en chantant prendre Rome, Delphes ou Jérusalem? Ce génie de
+la personnalité libre, de l'orgueil effréné du moi, n'est-il pas
+éminent dans la philosophie celtique, dans Pélage, Abailard et
+Descartes, tandis que le mysticisme et l'idéalisme ont fait le
+caractère presque invariable de la philosophie et de la théologie
+allemandes[150]?
+
+[Note 150: _App. 66._]
+
+Du jour où, selon la belle formule germanique, le _wargus_ a jeté la
+poussière sur tous ses parents, et lancé l'herbe par-dessus son
+épaule, où s'appuyant sur son bâton, il a sauté la petite enceinte de
+son champ, alors, qu'il laisse aller la plume au vent[151], qu'il
+délibère, comme Attila, s'il attaquera l'Empire d'Orient ou celui
+d'Occident[152]: à lui l'espoir, à lui le monde!
+
+[Note 151: Voy. les formules d'initiation du compagnonnage allemand
+dans mon _Introduction à l'Histoire universelle_.]
+
+[Note 152: Priscus.]
+
+C'est de cet état d'immense poésie que sortit l'idéal germanique, le
+Sigurd scandinave, le _Siegfried_ ou le Dietrich von Bern de
+l'Allemagne. Dans cette figure colossale est réuni ce que la Grèce a
+divisé, la force héroïque et l'instinct voyageur, Achille et Ulysse:
+_Siegfried parcourut bien des contrées par la force de son bras_[153].
+Mais ici l'homme rusé, tant loué des Grecs, est maudit dans le perfide
+Hagen, meurtrier de Siegfried, Hagen à _la face pâle_ et qui n'a qu'un
+oeil, dans le nain monstrueux qui a fouillé les entrailles de la
+terre, qui sait tout, et qui ne veut que le mal. La conquête du Nord,
+c'est Sigurd; celle du Midi, c'est Dietrich von Bern (Théodoric de
+Vérone?). La silencieuse ville de Ravenne garde, à côté du tombeau de
+Dante, le tombeau de Théodoric, immense rotonde dont le dôme d'une
+seule pierre semble avoir été posé là par la main des géants. Voilà
+peut-être le seul monument gothique qui reste au monde aujourd'hui.
+Il n'a rien dans sa masse qui fasse penser à cette hardie et légère
+architecture qu'on appelle gothique, et qui n'exprime en effet que
+l'élan mystique du christianisme au moyen âge. Il faudrait plutôt le
+comparer aux pesantes constructions pélasgiques des tombeaux de
+l'Étrurie et de l'Argolide[154].
+
+[Note 153: Niebelungen, 87.--Il semble que, dans ses admirables
+compositions, Cornélius ait eu sous les yeux les _Niebelungen_
+allemands plus que l'_Edda_ et les _Sagas_ scandinaves.]
+
+[Note 154: Voy. le _Voyage_ d'Edgar Quinet, 5e volume des _Oeuvres
+complètes_, 1857.]
+
+Les courses aventureuses des Germains à travers l'Empire, et leur vie
+mercenaire à la solde des Romains, les armèrent plus d'une fois les
+uns contre les autres. Le Vandale Stilicon défit à Florence ses
+compatriotes dans la grande armée barbare de Rhodogast. Le Scythe
+Aétius défit les Scythes dans les campagnes de Châlons; les Francs y
+combattirent pour et contre Attila. Qui entraîne les tribus
+germaniques dans ces guerres parricides? C'est cette fatalité terrible
+dont parlent l'_Edda_ et les _Niebelungen_. C'est l'or que Sigurd
+enlève au dragon Fafnir, et qui doit le perdre lui-même; cet or fatal
+qui passe à ses meurtriers, pour les faire périr au banquet de l'avare
+Attila.
+
+L'or et la femme, voilà l'objet des guerres, le but des courses
+héroïques. But héroïque, comme l'effort; l'amour ici n'a rien
+d'amollissant; la grâce de la femme, c'est sa force, sa taille
+colossale. Élevée par un homme, par un guerrier (admirable froideur du
+sang germanique[155]!), la vierge manie les armes. Il faut, pour venir
+à bout de Brunhild, que Siegfried ait lancé le javelot contre elle;
+il faut que, dans la lutte amoureuse, elle ait de ses fortes mains
+fait jaillir le sang des doigts du héros... La femme, dans la Germanie
+primitive, était encore courbée sur la terre qu'elle cultivait[156];
+elle grandit dans la vie guerrière; elle devient la compagne des
+dangers de l'homme, unie à son destin dans la vie, dans la mort (_sic
+vivendum, sic pereundum._ Tacit.). Elle ne s'éloigne pas du champ de
+bataille, elle l'envisage, elle y préside, elle devient la fée des
+combats, la walkyrie charmante et terrible, qui cueille, comme une
+fleur, l'âme du guerrier expirant. Elle le cherche sur la plaine
+funèbre, comme Édith _au col de cygne_ cherchait Harold après la
+bataille d'Hastings, ou cette courageuse Anglaise qui, pour retrouver
+son jeune époux, retourna tous les morts de Waterloo.
+
+[Note 155: _App. 67._]
+
+[Note 156: _App. 68._]
+
+ * * * * *
+
+On sait l'occasion de la première migration des barbares dans
+l'Empire. Jusqu'en 375, il n'y avait eu que des incursions, des
+invasions partielles. À cette époque les Goths, fatigués des courses
+de la cavalerie hunnique qui rendait toute culture impossible,
+obtinrent de passer le Danube, comme soldats de l'Empire, qu'ils
+voulaient défendre et cultiver. Convertis au christianisme, ils
+étaient déjà un peu adoucis par le commerce des Romains. L'avidité des
+agents impériaux les ayant jetés dans la famine et le désespoir, ils
+ravagèrent les provinces entre la mer Noire et l'Adriatique; mais
+dans ces courses même ils s'humanisèrent encore, et par les
+jouissances du luxe et par leur mélange avec les familles des vaincus.
+Achetés à tout prix par Théodose, ils lui gagnèrent deux fois l'Empire
+d'Occident. Les Francs avaient d'abord prévalu dans cet empire, comme
+les Goths dans l'autre. Leurs chefs, Mellobaud sous Gratien, Arbogast
+sous Valentinien II, puis sous le rhéteur Eugène qu'il revêtit de la
+pourpre, furent effectivement empereurs[157].
+
+[Note 157: _App. 69._]
+
+Dans cet affaissement de l'empire d'Occident, qui se livrait lui-même
+aux barbares, les vieilles populations celtiques, les indigènes de la
+Gaule et de la Bretagne se relevèrent et se donnèrent des chefs.
+Maxime, Espagnol comme Théodose, fut élevé à l'Empire par les légions
+de Bretagne (an 383). Il passa à Saint-Malo avec une multitude
+d'insulaires, et défit les troupes de Gratien. Celui-ci et son Franc
+Mellobaud furent mis à mort. Les auxiliaires Bretons furent établis
+dans notre Armorique sous leur conan ou chef Mériadec, ou plutôt
+Murdoch, qu'on désigne comme premier comte de Bretagne[158]. L'Espagne
+se soumit volontiers à l'Espagnol Maxime, et ce prince habile ne tarda
+pas à enlever l'Italie au jeune Valentinien II, beau-frère de
+Théodose. Ainsi une armée en partie bretonne, sous un empereur
+espagnol, avait réuni tout l'Occident.
+
+[Note 158: _App. 70._]
+
+C'est par les Germains que Théodose prévalut sur Maxime; son armée,
+composée principalement de Goths, envahit l'Italie, tandis que le
+Franc Arbogast opérait une diversion par la vallée du Danube. Cet
+Arbogast resta tout-puissant sous Valentinien II, s'en défit et régna
+trois ans sous le nom du rhéteur Eugène. C'est encore en grande partie
+aux Goths que Théodose dut sa victoire sur cet usurpateur[159].
+
+[Note 159: Ils eurent le poste d'honneur à la bataille.]
+
+Sous Honorius, la rivalité du Goth Alaric et du Vandale Stilicon
+ensanglanta dix ans l'Italie. Le Vandale, nommé par Théodose tuteur
+d'Honorius, avait en ses mains l'empereur d'Occident. Le Goth, nommé
+par l'empereur d'Orient, Arcadius, maître de la province d'Illyrie,
+sollicitait en vain d'Honorius la permission de s'y établir. Pendant
+ce temps, la Bretagne, la Gaule et l'Espagne redevinrent indépendantes
+sous le Breton Constantin. La révolte d'un des généraux de cet
+empereur[160], et peut-être la rivalité de l'Espagne et de la Gaule,
+préparèrent la ruine du nouvel empire gaulois. Elle fut consommée par
+la réconciliation d'Honorius et des Goths. Ataulph, frère d'Alaric,
+épousa Placidie, soeur d'Honorius, et son successeur, Wallia, établit
+ses bandes à Toulouse, comme milice fédérée au service de l'Empire (an
+411). Mais cet empire n'avait plus besoin de milice en Gaule; il
+abandonnait de lui-même cette province, comme il avait fait la
+Bretagne, et se concentrait dans l'Italie pour y mourir. À mesure
+qu'il se retirait, les Goths s'étendirent peu à peu, et dans l'espace
+d'un demi-siècle ils occupèrent toute l'Aquitaine et toute l'Espagne.
+
+[Note 160: Gérontius.]
+
+Les dispositions de ces Goths ne furent rien moins qu'hostiles pour
+la Gaule. Dans leur long voyage à travers l'Empire, il n'avaient pu
+voir qu'avec étonnement et respect ce prodigieux ouvrage de la
+civilisation romaine, faible et près de crouler sans doute, mais
+encore debout et dans sa splendeur. Après la première brutalité de
+l'invasion, ils s'étaient mis, simples et dociles, sous la discipline
+des vaincus. Leurs chefs n'avaient pas ambitionné de plus beau titre
+que celui de restaurateur de l'Empire. On peut en juger par les
+mémorables paroles d'Ataulph qui nous ont été conservées. «Je me
+souviens, dit un auteur du cinquième siècle, d'avoir entendu à
+Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu'il avait vu un certain
+habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous l'empereur
+Théodose, et d'ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans
+sa ville natale de la familiarité d'Ataulph. Il répétait souvent que
+le roi des Goths, homme de grand coeur et de grand esprit, avait
+coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d'abord été
+d'anéantir le nom romain et de faire de toute l'étendue des terres
+romaines un nouvel empire appelé Gothique, de sorte que, pour parler
+vulgairement, tout ce qui était Romanie devînt Gothie, et qu'Ataulph
+jouât le même rôle qu'autrefois César Auguste; mais qu'après s'être
+assuré par expérience que les Goths étaient incapables d'obéissance
+aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu'il ne
+fallait point toucher aux lois, sans lesquelles la république cessait
+d'être république, il avait pris le parti de chercher la gloire en
+consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à
+augmenter même la puissance du nom romain, afin qu'au moins la
+postérité le regardât comme le restaurateur de l'Empire, qu'il ne
+pouvait transporter. Dans cette vue il s'abstenait de la guerre et
+cherchait soigneusement la paix[161].»
+
+[Note 161: Paul Orose.]
+
+Le cantonnement des Goths dans les provinces romaines ne fut pas un
+fait nouveau et étrange. Depuis longtemps les empereurs avaient à leur
+solde des barbares, qui, sous le titre d'hôtes, logeaient chez le
+Romain et mangeaient à sa table. L'établissement des nouveaux venus
+eut même d'abord un immense avantage, ce fut d'achever la
+désorganisation de la tyrannie impériale. Les agents du fisc se
+retirant peu à peu, le plus grand des maux de l'Empire cessa de
+lui-même. Les curiales, bornés désormais à l'administration locale des
+municipalités, se trouvèrent soulagés de toutes les charges dont le
+gouvernement central les accablait. Les barbares s'emparèrent, il est
+vrai, des deux tiers des terres[162] dans les cantons où ils
+s'établirent. Mais il y avait tant de terres incultes, que cette
+cession dut généralement être peu onéreuse aux Romains. Il semble que
+les barbares aient conçu des scrupules sur ces acquisitions violentes,
+et qu'ils aient quelquefois dédommagé les propriétaires romains. Le
+poète Paulin, réduit à la pauvreté par suite de l'établissement
+d'Ataulph, et retiré à Marseille, y reçut un jour avec étonnement le
+prix d'une de ses terres que lui envoyait le nouveau possesseur.
+
+[Note 162: Les Hérules et les Lombards se contentèrent du tiers.]
+
+Les Burgundes, qui s'établirent à l'ouest du Jura, vers la même époque
+que les Goths dans l'Aquitaine, avaient peut-être encore plus de
+douceur. «Il paraît que cette bonhomie, qui est l'un des caractères
+actuels de la race germanique, se montra de bonne heure chez ce
+peuple. Avant leur entrée dans l'Empire, ils étaient presque tous gens
+de métier, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils gagnaient leur
+vie à ce travail dans les intervalles de paix, et étaient ainsi
+étrangers à ce double orgueil du guerrier et du propriétaire oisif qui
+nourrissait l'insolence des autres conquérants barbares...
+Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu,
+ou pris, à titre d'hospitalité, les deux tiers des terres et le tiers
+des esclaves, ce qui probablement équivalait à la moitié de tout, ils
+se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Ils ne regardaient
+point le Romain comme leur colon, comme leur lite, selon l'expression
+germanique, mais comme leur égal en droits dans l'enceinte de ce qui
+lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches sénateurs, leurs
+copropriétaires, une sorte d'embarras de parvenu. Cantonnés
+militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rôle de
+maîtres, ils faisaient ce qu'ils voyaient faire aux clients romains de
+leur noble hôte, et se réunissaient pour aller le saluer de grand
+matin[163].» Le poète Sidonius nous a laissé le curieux tableau d'une
+maison romaine occupée par les barbares. Il représente ceux-ci comme
+incommodes et grossiers, mais point du tout méchants: «À qui
+demandes-tu un hymne pour la joyeuse Vénus? À celui qu'obsèdent les
+bandes à la longue chevelure, à celui qui endure le jargon germanique,
+qui grimace un triste sourire aux chants du Burgunde repu; il chante,
+lui, et graisse ses cheveux d'un beurre rance... Homme heureux! tu ne
+vois pas avant le jour cette armée de géants qui viennent vous saluer,
+comme leur grand-père ou leur père nourricier. La cuisine d'Alcinoüs
+ne pourrait y suffire. Mais c'est assez de quelques vers,
+taisons-nous. Si on allait y voir une satire...?»
+
+[Note 163: Aug. Thierry.]
+
+Les Germains, établis dans l'Empire du consentement de l'empereur, ne
+restèrent pas tranquilles dans la possession des terres qu'ils avaient
+occupées. Ces mêmes Huns, qui autrefois avaient forcé les Goths de
+passer le Danube, entraînèrent les autres Germains demeurés en
+Germanie, et tous ensemble ils passèrent le Rhin. Voilà le monde
+barbare déchiré sous ses deux formes. La bande, déjà établie sur le
+sol de la Gaule, et de plus en plus gagnée à la civilisation
+romaine[164], l'adopte, l'imite et la défend. La tribu, forme
+primitive et antique, restée plus près du génie de l'Asie, suit par
+troupeaux la cavalerie asiatique, et vient demander une part dans
+l'Empire à ses enfants qui l'ont oubliée.
+
+[Note 164: _App. 71._]
+
+C'est une particularité remarquable dans notre histoire que les deux
+grandes invasions de l'Asie en Europe, celle des Huns au cinquième
+siècle, et celle des Sarrasins au huitième, aient été repoussées en
+France. Les Goths eurent la part principale à la première victoire,
+les Francs à la seconde.
+
+Malheureusement il est resté une grande obscurité sur ces deux
+événements. Le chef de l'invasion hunnique, le fameux Attila, apparaît
+dans les traditions moins comme un personnage historique que comme un
+mythe vague et terrible, symbole et souvenir d'une destruction
+immense. Son vrai nom oriental, Etzel[165], signifie une chose
+puissante et vaste, une montagne, un fleuve, particulièrement le
+Volga, ce fleuve immense qui sépare l'Asie de l'Europe. Tel aussi
+paraît Attila dans les _Niebelungen_, puissant, formidable, mais
+indécis et vague; rien d'humain, indifférent, immoral comme la nature,
+avide comme les éléments[166], absorbant comme l'eau ou le feu.
+
+[Note 165: _App. 72._]
+
+[Note 166: _App. 73._]
+
+On douterait qu'il eût existé comme homme, si tous les auteurs du
+cinquième siècle ne s'accordaient là-dessus, si Priscus ne nous disait
+avec terreur qu'il l'a vu en face, et ne nous décrivait la table
+d'Attila. Et dans l'histoire aussi elle est terrible cette table,
+quoiqu'on n'y trouve pas, comme dans les _Niebelungen_, les
+funérailles de toute une race. Mais c'est un grand spectacle d'y voir
+à la dernière place, après les chefs des dernières peuplades barbares,
+siéger les tristes ambassadeurs des empereurs d'Orient et d'Occident.
+Pendant que les mimes et les farceurs excitent la joie et le rire des
+guerriers barbares, lui, sérieux et grave, ramassé dans sa taille
+courte et forte, le nez écrasé, le front large et percé de deux trous
+ardents[167], roule de sombres pensées, tandis qu'il passe la main
+dans les cheveux de son jeune fils... Ils sont là ces Grecs qui
+viennent, jusqu'au gîte du lion, lui dresser des embûches; il le sait,
+mais il lui suffit de renvoyer à l'empereur la bourse avec laquelle on
+a cru acheter sa mort, et de lui adresser ces paroles accablantes:
+«Attila et Théodose sont fils de pères très nobles. Mais Théodose, en
+payant tribut, est déchu de sa noblesse; il est devenu l'esclave
+d'Attila; il n'est pas juste qu'il dresse des embûches à son maître,
+comme un esclave méchant.»
+
+[Note 167: _App. 74._]
+
+Il ne daignait pas autrement se venger, sauf quelques milliers d'onces
+d'or qu'il exigeait de plus. S'il y avait retard dans le payement du
+tribut, il lui suffisait de faire dire à l'empereur par un de ses
+esclaves: «Attila, ton maître et le mien, va te venir voir; il
+t'ordonne de lui préparer un palais dans Rome.»
+
+Du reste, qu'y eût-il gagné, ce Tartare, à conquérir l'Empire? Il eût
+étouffé dans ces cités murées, dans ces palais de marbre. Il aimait
+bien mieux son village de bois, tout peint et tapissé, aux mille
+kiosques, aux cent couleurs, et tout autour la verte prairie du
+Danube. C'est de là qu'il partait tous les ans avec son immense
+cavalerie, avec les bandes germaniques qui le suivaient bon gré, mal
+gré. Ennemi de l'Allemagne, il se servait de l'Allemagne; son allié,
+c'était l'ennemi des Allemands, le Vende Genséric, établi en Afrique.
+Les Vendes, ayant tourné de la Germanie par l'Espagne, avaient changé
+la Baltique pour la Méditerranée; ils infestaient le midi de l'Empire,
+pendant qu'Attila en désolait le nord. La haine du Vende Stilicon
+contre le Goth Alaric reparaît dans celle de Genséric contre les Goths
+de Toulouse; il avait demandé, puis mutilé cruellement la fille de
+leur roi. Il appela contre eux Attila dans la Gaule. Selon l'historien
+contemporain Idace (historien peu grave, il est vrai), Attila eût été
+appelé aussi par son compatriote Aétius[168], général de l'empire
+d'Occident, qui voulait détruire les Goths par les Huns, et les Huns
+par les Goths. Le passage d'Attila fut marqué par la ruine de Metz et
+d'une foule de villes. La multitude des légendes qui se rapportent à
+cette époque peut faire juger de l'impression que ce terrible
+événement laissa dans la mémoire des peuples[169]. Troyes dut son
+salut aux mérites de saint Loup. Dieu tira saint Servat de ce monde
+pour lui épargner la douleur de voir la ruine de Tongres. Paris fut
+sauvé par les prières de sainte Geneviève[170]. L'évêque Anianus
+défendit courageusement Orléans. Pendant que le bélier battait les
+murs, le saint évêque, en prière, demandait si l'on ne voyait rien
+venir. Deux fois on lui dit que rien n'apparaissait; à la troisième,
+on lui annonça qu'on distinguait un faible nuage à l'horizon:
+c'étaient les Goths et les Romains qui accouraient au secours.
+
+[Note 168: _App. 75._]
+
+[Note 169: L'invasion d'Attila en Italie n'y avait pas laissé une
+impression moins profonde. Dans une bataille qu'il livra aux Romains,
+aux portes même de Rome, tout, disait-on, avait péri des deux côtés.
+«Mais les âmes des morts se relevèrent et combattirent avec une
+infatigable fureur trois jours et trois nuits.»]
+
+[Note 170: Attila, dans sa retraite, massacre, selon la légende, les
+onze mille vierges de Cologne.]
+
+Idace assure gravement qu'Attila tua près d'Orléans deux cent mille
+Goths, avec leur roi Théodoric. Thorismond, fils de Théodoric, voulait
+le venger; mais le _prudent_ Aétius, qui craignait également le
+triomphe des deux partis, va trouver la nuit Attila, et lui dit: «Vous
+n'avez détruit que la moindre partie des Goths; demain il en viendra
+une si grande multitude que vous aurez peine à échapper.» Attila
+reconnaissant lui donne dix mille pièces d'or. Puis Aétius va trouver
+le Goth Thorismond, et lui en dit autant; il lui fait craindre
+d'ailleurs que, s'il ne se hâte de revenir à Toulouse, son frère
+n'usurpe le trône. Thorismond, pour un aussi bon avis, lui donne aussi
+dix mille _solidi_. Les deux armées s'éloignent rapidement l'une de
+l'autre.
+
+Le Goth Jornandès, qui écrit un siècle après, ne manque pas d'ajouter
+aux fables d'Idace; mais chez lui toute la gloire est pour les Goths.
+Dans son récit, ce n'est pas Aétius, mais Attila qui emploie la
+perfidie. Le roi des Huns n'en veut qu'au roi des Goths, Théodoric. Il
+emmène dans la Gaule toute la barbarie du Nord et de l'Orient. C'est
+une épouvantable bataille de tout le monde asiatique, romain,
+germanique. Il y reste près de trois cent mille morts. Attila, menacé
+de se voir forcé dans son camp, élève un immense bûcher formé de
+selles de chevaux, s'y place la torche à la main, tout prêt à y mettre
+le feu.
+
+Il y a une chose terrible dans ce récit, et qu'on ne peut guère
+révoquer en doute: des deux côtés, c'étaient pour la plupart des
+frères, Francs contre Francs, Ostrogoths contre Wisigoths[171]. Après
+une si longue séparation, ces tribus se retrouvaient pour se combattre
+et pour s'égorger. C'est ce que les chants germaniques ont exprimé
+d'une manière bien touchante dans les _Niebelungen_, quand le bon
+markgraf Rüdiger attaque, pour obéir à l'épouse d'Attila, les
+Burgundes qu'il aime, quand il verse de grosses larmes, et qu'en
+combattant Hagen il lui prête son bouclier[172]. Plus pathétique
+encore est le chant d'Hildebrand et Hadubrand: le père et le fils,
+séparés depuis bien des années, se rencontrent au bout du monde; mais
+le fils ne reconnaît point le père, et celui-ci se voit dans la
+nécessité de périr ou de tuer son fils[173].
+
+[Note 171: Du côté des Romains étaient les Wisigoths et leur roi
+Théodoric; du côté des Huns, les Ostrogoths et les Gépides. Un
+Ostrogoth tua Théodoric.]
+
+[Note 172:
+
+ Je te donnerais volontiers mon bouclier,
+ Si j'osais te l'offrir devant Chriemhild...
+ N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras.
+ Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des Burgundes.]
+
+[Note 173: _App. 76._]
+
+Attila s'éloignait, et l'Empire ne pouvait profiter de sa retraite. À
+qui devait rester la Gaule? Aux Goths et aux Burgundes, ce semble. Ces
+peuples ne pouvaient manquer d'envahir les contrées centrales, qui,
+telles que l'Auvergne, s'obstinaient à rester romaines. Mais les Goths
+eux-mêmes n'étaient-ils pas romains? Leurs rois choisissaient leurs
+ministres parmi les vaincus. Théodoric II employait la plume du plus
+habile homme des Gaules et se félicitait qu'on admirât l'élégance des
+lettres écrites en son nom. Le grand Théodoric, fils adoptif de
+l'empereur Zénon et roi des Ostrogoths établis en Italie, eut pour
+ministre le déclamateur Cassiodore. Sa fille, la savante Amalasonte,
+parlait indifféremment le latin et le grec, et son cousin Théodat, qui
+la fit périr, affectait le langage d'un philosophe.
+
+Les Goths n'avaient que trop bien réussi à restaurer l'Empire.
+L'administration impériale avait reparu, et avec elle tous les abus
+qu'elle entraînait. L'esclavage avait été maintenu sévèrement dans
+l'intérêt des propriétaires romains. Imbus des idées byzantines dans
+leur long séjour en Orient, les Goths en avaient rapporté l'arianisme
+grec, cette doctrine qui réduisait le christianisme à une sorte de
+philosophie, et qui soumettait l'Église à l'État. Détestés du clergé
+des Gaules, ils le soupçonnaient, non sans raison[174], d'appeler les
+Francs, les barbares du Nord. Les Burgundes, moins intolérants que les
+Goths, partageaient les mêmes craintes. Ces défiances rendaient le
+gouvernement chaque jour plus dur et plus tyrannique. On sait que la
+loi gothique a tiré des procédures impériales le premier modèle de
+l'inquisition.
+
+[Note 174: _App. 77._]
+
+La domination des Francs était d'autant plus désirée que personne
+peut-être ne se rendait compte de ce qu'ils étaient[175]. Ce n'était
+pas un peuple, mais une fédération, plus ou moins nombreuse, selon
+qu'elle était puissante; elle dut l'être au temps de Mellobaud et
+d'Arbogast, à la fin du quatrième siècle. Alors les Francs avaient
+certainement des terres considérables dans l'Empire. Des Germains de
+toute race composaient sous le nom de Francs les meilleurs corps des
+armées impériales et la garde même de l'empereur[176]. Cette
+population flottante, entre la Germanie et l'Empire, se déclara
+généralement contre les autres barbares qui venaient derrière elle
+envahir la Gaule. Ils s'opposèrent en vain à la grande invasion des
+Bourguignons, Suèves et Vandales, en 406; beaucoup d'entre eux
+combattirent Attila. Plus tard, nous les verrons, sous Clovis, battre
+les Allemands, près de Cologne, et leur fermer le passage du Rhin.
+Païens encore, et sans doute indifférents dans la vie indécise qu'ils
+menaient sur la frontière, ils devaient accepter facilement la
+religion du clergé des Gaules. Tous les autres barbares à cette époque
+étaient ariens. Tous appartenaient à une race, à une nationalité
+distincte. Les Francs seuls, population mixte, semblaient être restés
+flottants sur la frontière, prêts à toute idée, à toute influence, à
+toute religion. Eux seuls reçurent le christianisme par l'Église
+latine. Placés au nord de la France, au coin nord-ouest de l'Europe,
+les Francs tinrent ferme et contre les Saxons païens, derniers venus
+de la Germanie, et contre les Wisigoths ariens, enfin contre les
+Sarrasins, tous également ennemis de la divinité de Jésus-Christ. Ce
+n'est pas sans raison que nos rois ont porté le nom de fils aînés de
+l'Église.
+
+[Note 175: _App. 78._]
+
+[Note 176: _App. 79._]
+
+L'Église fit la fortune des Francs. L'établissement des Bourguignons,
+la grandeur des Goths, maîtres de l'Aquitaine et de l'Espagne, la
+formation des confédérations armoriques, celle d'un _royaume Romain_ à
+Soissons sous le général Égidius, semblaient devoir resserrer les
+Francs dans la forêt Carbonaria, entre Tournai et le Rhin[177]. Ils
+s'associèrent les Armoriques, du moins ceux qui occupaient
+l'embouchure de la Somme et de la Seine. Ils s'associèrent les soldats
+de l'Empire, restés sans chef après la mort d'Égidius[178]. Mais
+jamais leurs faibles bandes n'auraient détruit les Goths, humilié les
+Bourguignons, repoussé les Allemands, si partout ils n'eussent trouvé
+dans le clergé un ardent auxiliaire, qui les guida, éclaira leur
+marche, leur gagna d'avance les populations.
+
+[Note 177: Dans le long séjour qu'ils firent en Belgique, ils durent
+nécessairement se mêler aux indigènes, et n'arrivèrent sans doute en
+Gaule que lorsqu'ils étaient devenus en partie Belges.]
+
+[Note 178: Ainsi les Francs s'associent contre les ariens tous les
+catholiques de la Gaule.]
+
+Voyons d'abord en quels termes modestes Grégoire de Tours parle des
+premiers pas des Francs dans la Gaule. «On rapporte qu'alors
+Chlogion, homme puissant et distingué dans son pays, fut roi des
+Francs; il habitait Dispargum, sur la frontière du pays de Tongres.
+Les Romains occupaient aussi ces pays, c'est-à-dire vers le midi
+jusqu'à la Loire. Au delà de la Loire, le pays était aux Goths. Les
+Burgundes, attachés aussi à la secte des ariens, habitaient au delà du
+Rhône, qui coule auprès de la ville de Lyon. Chlogion, ayant envoyé
+des espions dans la ville de Cambrai, et fait examiner tout le pays,
+défit les Romains et s'empara de cette ville. Après y être demeuré
+quelque temps, il conquit le pays jusqu'à la Somme. Quelques-uns
+prétendent que le roi Mérovée, qui eut pour fils Childéric, était né
+de sa race[179].»
+
+[Note 179: Grégoire de Tours.]
+
+Il est probable que plusieurs des chefs des Francs, par exemple ce
+Childéric, qu'on nous présente comme fils de Mérovée, père de Clovis,
+avaient eu des titres romains, comme au siècle précédent Mellobaud et
+Arbogast. Nous voyons en effet Égidius, un général romain, un partisan
+de l'empereur Majorien, un ennemi des Goths et de leur créature
+l'empereur arverne Avitus, succéder au chef des Francs, Childéric,
+momentanément chassé par les siens. Ce n'est pas sans doute en qualité
+de chef héréditaire et national[180], c'est comme maître de la milice
+impériale qu'Égidius remplace Childéric. Ce dernier, accusé d'avoir
+violé des vierges libres, s'est retiré chez les Thuringiens, dont il
+enlève la reine; il retourne parmi les Francs après la mort
+d'Égidius, et son fils Clovis, qui lui succède, prévaut aussi sur le
+patrice Syagrius, fils d'Égidius. Syagrius, vaincu à Soissons, se
+réfugie chez les Goths, qui le livrent à Clovis (an 486). Celui-ci est
+revêtu plus tard des insignes du consulat par l'empereur de
+Constantinople, Anastase.
+
+[Note 180: _App. 80._]
+
+Clovis ne commandait encore qu'à la petite tribu des Francs de
+Tournai, lorsque plusieurs bandes suéviques désignées sous le nom
+d'_All-men_ (tous hommes ou tout à fait hommes) menacèrent de passer
+le Rhin. Les Francs prirent les armes, comme à l'ordinaire, pour
+fermer le passage aux nouveaux venus. En pareil cas, toutes les tribus
+s'unissaient sous le chef le plus brave[181]. Clovis eut ainsi
+l'honneur de la victoire commune. Il embrassa en cette occasion le
+culte de la Gaule romaine. C'était celui de sa femme Clotilde, nièce
+du roi des Bourguignons. Il avait fait voeu, disait-il, pendant la
+bataille, d'adorer le Dieu de Clotilde, s'il était vainqueur; trois
+mille de ses guerriers l'imitèrent[182]. Ce fut une grande joie dans
+le clergé des Gaules, qui plaça dès lors dans les Francs l'espoir de
+sa délivrance. Saint Avitus, évêque de Vienne, et sujet des
+Bourguignons ariens, n'hésitait pas à lui écrire: «Quand tu combats,
+c'est à nous qu'est la victoire.» Ce mot fut commenté éloquemment par
+saint Remi au baptême de Clovis: «Sicambre, baisse docilement la tête;
+brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé.» Ainsi l'Église
+prenait solennellement possession des barbares.
+
+[Note 181: _App. 81._]
+
+[Note 182: _App. 82._]
+
+Cette union de Clovis avec le clergé des Gaules semblait devoir être
+fatale aux Bourguignons. Il avait déjà essayé de profiter d'une guerre
+entre leurs rois, Godegisile et Gondebaud. Il avait pour prétexte
+contre celui-ci et son arianisme et la mort du père de Clotilde, que
+Gondebaud avait tué; nul doute qu'il ne fût appelé par les évêques.
+Gondebaud s'humilia. Il amusa les évêques par la promesse de se faire
+catholique. Il leur confia ses enfants à élever. Il accorda aux
+Romains une loi plus douce qu'aucun peuple barbare n'en avait encore
+accordé aux vaincus. Enfin il se soumit à payer un tribut à Clovis.
+
+Alaric II, roi des Wisigoths, partageant les mêmes craintes, voulut
+gagner Clovis, et le vit dans une île de la Loire. Celui-ci lui donna
+de bonnes paroles, mais immédiatement après il convoque ses Francs.
+«Il me déplaît, dit-il, que ces ariens possèdent la meilleure partie
+des Gaules; allons sur eux avec l'aide de Dieu, et chassons-les;
+soumettons leur terre à notre pouvoir. Nous ferons bien, car elle est
+très bonne (an 507).»
+
+Loin de rencontrer aucun obstacle, il sembla qu'il fût conduit par une
+main mystérieuse. Une biche lui indiqua un gué dans la Vienne. Une
+colonne de feu s'éleva, pour le guider la nuit, sur la cathédrale de
+Poitiers. Il envoya consulter les sorts à Saint-Martin de Tours, et
+ils lui furent favorables. De son côté, il ne méconnut pas d'où lui
+venait le secours. Il défendit de piller autour de Poitiers. Près de
+Tours, il avait frappé de son épée un soldat qui enlevait du foin sur
+le territoire de cette ville, consacrée par le tombeau de saint
+Martin. «Où est, dit-il, l'espoir de la victoire, si nous offensons
+saint Martin?» Après sa victoire sur Syagrius, un guerrier refusa au
+roi un vase sacré qu'il demandait dans son partage pour le remettre à
+saint Remi, à l'église duquel il appartenait. Peu après, Clovis,
+passant ses bandes en revue, arrache au soldat sa francisque, et
+pendant qu'il la ramasse, lui fend la tête de sa hache: «Souviens-toi
+du vase de Soissons.» Un si zélé défenseur des biens de l'Église
+devait trouver en elle de puissants secours pour la victoire. Il
+vainquit en effet Alaric à Vouglé, près de Poitiers, s'avança jusqu'en
+Languedoc, et aurait été plus loin si le grand Théodoric, roi des
+Ostrogoths d'Italie, et beau-père d'Alaric II, n'eût couvert la
+Provence et l'Espagne par une armée, et sauvé ce qui restait au fils
+enfant de ce prince qui, par sa mère, se trouvait son petit-fils.
+
+L'invasion des Francs, si ardemment souhaitée par les chefs de la
+population gallo-romaine, je veux dire par les évêques, ne put
+qu'ajouter pour le moment à la désorganisation. Nous avons bien peu de
+renseignements historiques sur les résultats immédiats d'une
+révolution si variée, si complexe. Nulle part ces résultats n'ont été
+mieux analysés que dans le cours de M. Guizot.
+
+«L'invasion, ou, pour mieux dire, les invasions, étaient des
+événements essentiellement partiels, locaux, momentanés. Une bande
+arrivait, en général très peu nombreuse; les plus puissantes, celles
+qui ont fondé des royaumes, la bande de Clovis, par exemple,
+n'étaient guère que de cinq à six mille hommes; la nation entière des
+Bourguignons ne dépassait pas soixante mille hommes. Elle parcourait
+rapidement un territoire étroit, ravageait un district, attaquait une
+ville, et tantôt se retirait emmenant son butin, tantôt s'établissait
+quelque part, soigneuse de ne pas trop se disperser. Nous savons avec
+quelle facilité, quelle promptitude, de pareils événements
+s'accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brûlées, des champs
+dévastés, des récoltes enlevées, des hommes tués ou emmenés captifs:
+tout ce mal fait, au bout de quelques jours les flots se referment, le
+sillon s'efface, les souffrances individuelles sont oubliées, la
+société rentre, en apparence du moins, dans son ancien état. Ainsi se
+passaient les choses en Gaule au cinquième siècle.
+
+«Mais nous savons aussi que la société humaine, cette société qu'on
+appelle un peuple, n'est pas une simple juxtaposition d'existences
+isolées et passagères: si elle n'était rien de plus, les invasions des
+barbares n'auraient pas produit l'impression que peignent les
+documents de l'époque. Pendant longtemps, le nombre des lieux et des
+hommes qui en souffraient fut bien inférieur au nombre de ceux qui
+leur échappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n'est point
+concentrée dans l'espace matériel qui en est le théâtre et dans le
+moment qui s'ensuit; elle se répand dans toutes les relations qu'il a
+contractées sur les différents points du territoire; et non seulement
+dans celles qu'il a contractées, mais aussi dans celles qu'il peut
+contracter ou seulement concevoir; elle embrasse non seulement le
+présent, mais l'avenir; l'homme vit sur mille points où il n'habite
+pas, dans mille moments qui ne sont pas encore; et si ce développement
+de sa vie lui est retranché, s'il est forcé de s'enfermer dans les
+étroites limites de son existence matérielle et actuelle, de s'isoler
+dans l'espace et le temps, la vie sociale est mutilée, elle n'est
+plus.
+
+«C'était là l'effet des invasions, de ces apparitions des bandes
+barbares, courtes, il est vrai, et bornées, mais sans cesse
+renaissantes, partout possibles, toujours imminentes. Elles
+détruisaient: 1º toute correspondance régulière, habituelle, facile
+entre les diverses parties du territoire; 2º toute sécurité, toute
+perspective d'avenir; elles brisaient les liens qui unissent entre eux
+les habitants d'un même pays, les moments d'une même vie; elles
+isolaient les hommes, et pour chaque homme, les journées. En beaucoup
+de lieux, pendant beaucoup d'années, l'aspect du pays put rester le
+même, mais l'organisation sociale était attaquée, les membres ne
+tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le
+sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines; le mal
+éclatait tantôt sur un point, tantôt sur l'autre: une ville était
+pillée, un chemin rendu impraticable, un pont rompu; telle ou telle
+communication cessait, la culture des terres devenait impossible dans
+tel ou tel district: en un mot l'harmonie organique, l'activité
+générale du corps social étaient chaque jour entravées, troublées;
+chaque jour la dissolution et la paralysie faisaient quelque nouveau
+progrès.
+
+«Tous ces liens par lesquels Rome était parvenue, après tant
+d'efforts, à unir entre elles les diverses parties du monde, ce grand
+système d'administration, d'impôts, de recrutement, de travaux
+publics, de routes, ne put se maintenir. Il n'en resta que ce qui
+pouvait subsister isolément, localement, c'est-à-dire les débris du
+régime municipal. Les habitants se renfermèrent dans les villes; là
+ils continuèrent à se régir à peu près comme ils l'avaient fait jadis,
+avec les mêmes droits, par les mêmes institutions. Mille circonstances
+prouvent cette concentration de la société dans les cités; en voici
+une qu'on a peu remarquée. Sous l'administration romaine, ce sont les
+gouverneurs de province, les consulaires, les correcteurs, les
+présidents, qui occupent la scène, et reviennent sans cesse dans les
+lois et l'histoire; dans le sixième siècle, leur nom devient beaucoup
+plus rare: on voit bien encore des ducs, des comtes, auxquels est
+confié le gouvernement des provinces; les rois barbares s'efforcent
+d'hériter de l'administration romaine, de garder les mêmes employés,
+de faire couler leur pouvoir dans les mêmes canaux; mais ils n'y
+réussissent que fort incomplètement, avec grand désordre; leurs ducs
+sont plutôt des chefs militaires que des administrateurs; évidemment
+les gouverneurs de province n'ont plus la même importance, ne jouent
+plus le même rôle; ce sont les gouverneurs de ville qui remplissent
+l'histoire; la plupart de ces comtes de Chilpéric, de Gontran, de
+Théodebert, dont Grégoire de Tours raconte les exactions, sont des
+comtes de ville, établis dans l'intérieur de leurs murs, à côté de
+leur évêque. Il y aurait de l'exagération à dire que la province a
+disparu, mais elle est désorganisée, sans consistance, presque sans
+réalité. La ville, l'élément primitif du monde romain, survit presque
+seule à sa ruine.»
+
+C'est qu'une organisation nouvelle allait peu à peu se former, dont la
+ville ne serait plus l'unique élément, où la campagne, comptée pour
+rien dans les temps anciens, prendrait place à son tour. Il fallait
+des siècles pour fonder cet ordre nouveau. Toutefois, dès l'âge de
+Clovis deux choses furent accomplies, qui le préparaient de loin.
+
+D'une part, l'unité de l'armée barbare fut assurée: Clovis fit périr
+tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies[183].
+L'Église, préoccupée de l'idée d'unité, applaudit à leur mort. «Tout
+lui réussissait, dit Grégoire de Tours, parce qu'il marchait le coeur
+droit devant Dieu[184].» C'est ainsi que saint Avitus, évêque de
+Vienne, avait félicité Gondebaud de la mort de son frère, qui
+terminait la guerre civile de Bourgogne. Celle des chefs francs,
+wisigoths et romains, réunit sous une même main toute la Gaule
+occidentale, de la Batavie à la Narbonnaise.
+
+[Note 183: _App. 83._]
+
+[Note 184: Prosternebat enim quotidie Deus hostes ejus sub manu
+ipsius, et augebat regnum ejus, eo quod ambularet recto corde coram
+eo, et faceret quæ placita erant in oculis ejus.--Ces paroles
+sanguinaires étonnent dans la bouche d'un historien qui montre partout
+ailleurs beaucoup de douceur et d'humanité.]
+
+D'autre part, Clovis reconnut dans l'Église le droit le plus illimité
+d'asile et de protection. À une époque où la loi ne protégeait plus,
+c'était beaucoup de reconnaître le pouvoir d'un ordre qui prenait en
+main la tutelle et la garantie des vaincus. Les esclaves mêmes ne
+pouvaient être enlevés des églises où ils se réfugiaient. Les maisons
+des prêtres devaient couvrir et protéger, comme les temples, _ceux qui
+paraîtraient vivre avec eux_[185]. Il suffisait qu'un évêque réclamât
+avec serment un captif, pour qu'il lui fût aussitôt rendu.
+
+[Note 185: Lettre écrite par Clovis à un évêque, à l'occasion de sa
+guerre contre les Goths.]
+
+Sans doute, il était plus facile au chef des barbares d'accorder ces
+privilèges à l'Église que de les faire respecter. L'aventure d'Attale,
+enlevé comme esclave si loin de son pays, puis délivré comme par
+miracle[186], nous apprend combien la protection ecclésiastique était
+insuffisante. C'était du moins quelque chose qu'elle fût reconnue en
+droit. Les biens immenses que Clovis assura aux églises,
+particulièrement à celle de Reims, dont l'évêque était, dit-on, son
+principal conseiller, durent étendre infiniment cette salutaire
+influence de l'Église. Quelque bien qu'on mît dans les mains
+ecclésiastiques, c'était toujours cela de soustrait à la violence, à
+la brutalité, à la barbarie.
+
+[Note 186: Grégoire de Tours.]
+
+ * * * * *
+
+À la mort de Clovis (an 511), ses quatre fils se trouvèrent tous rois,
+selon l'usage des barbares. Chacun d'eux resta à la tête d'une des
+ligues militaires que les campements des Francs avaient formées sur la
+Gaule. Theuderic résidait à Metz; ses guerriers furent établis dans la
+France orientale ou Ostrasie, et dans l'Auvergne. Clotaire résida à
+Soissons, Childebert à Paris, Clodomir à Orléans. Ces trois frères se
+partagèrent en outre les cités de l'Aquitaine.
+
+Dans la réalité, ce ne fut pas la terre que l'on partagea, mais
+l'armée. Ce genre de partage ne pouvait être que fort inégal. Les
+guerriers barbares durent passer souvent d'un chef à un autre, et
+suivre en grand nombre celui dont le courage et l'habileté leur
+promettaient plus de butin. Ainsi lorsque Theudebert, petit-fils de
+Clovis, envahit l'Italie à la tête de cent mille hommes, il est
+probable que presque tous les Francs l'avaient suivi, et que bien
+d'autres barbares s'étaient mêlés à eux.
+
+La rapide conquête de Clovis, dont on connaissait mal les causes,
+jetait tant d'éclat sur les Francs, que la plupart des tribus barbares
+avaient voulu s'attacher à eux, comme autrefois celles qui suivirent
+Attila. Les races les plus ennemies de l'Allemagne, les Germains du
+Midi et ceux du Nord, les Suèves et les Saxons, se fédérèrent avec les
+Francs; les Bavarois en firent autant. Les Thuringiens, au milieu de
+ces nations, résistèrent, et furent accablés[187]. Les Bourguignons
+de la Gaule semblaient alors plus en état de résister qu'au temps de
+Clovis; leur nouveau roi, saint Sigismond, élève de saint Avitus,
+était orthodoxe et aimé de son clergé. Le prétexte d'arianisme
+n'existait plus. Les fils de Clovis se souvinrent que, quarante ans
+auparavant, le père de Sigismond avait fait périr celui de Clotilde,
+leur mère. Clodomir et Clotaire le défirent et le jetèrent dans un
+puits que l'on combla de pierres. Mais la victoire de Clodomir fut
+pour sa famille une cause de ruine; tué lui-même dans la bataille, il
+laissa ses enfants sans défense.
+
+[Note 187: Grégoire de Tours.--Dans la Hesse et la Franconie, ils
+avaient écartelé ou écrasé sous les roues de leurs chariots plus de
+deux cents jeunes filles, et en avaient ensuite distribué les membres
+à leurs chiens et à leurs oiseaux de chasse. Voy. le discours de
+Theuderic aux siens.]
+
+«Tandis que la reine Clotilde habitait Paris, Childebert, voyant que
+sa mère avait porté toute son affection sur les fils de Clodomir,
+conçut de l'envie, et, craignant que, par la faveur de la reine, ils
+n'eussent part au royaume, il envoya secrètement vers son frère le roi
+Clotaire, et lui fit dire: «Notre mère garde avec elle les fils de
+notre frère et veut leur donner le royaume; il faut que tu viennes
+promptement à Paris, et que, réunis tous deux en conseil, nous
+déterminions ce que nous devons faire d'eux, savoir, si on leur
+coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués,
+nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère.» Fort
+réjoui de ces paroles, Clotaire vint à Paris. Childebert avait déjà
+répandu dans le peuple que les deux rois étaient d'accord pour élever
+ces enfants au trône. Ils envoyèrent donc, au nom de tous deux, à la
+reine, qui demeurait dans la même ville, et lui dirent: «Envoie-nous
+les enfants, que nous les élevions au trône.» Elle, remplie de joie,
+et ne sachant pas leur artifice, après avoir fait boire et manger les
+enfants, les envoya en disant: «Je croirai n'avoir pas perdu mon fils,
+si je vous vois succéder à son royaume.» Les enfants allèrent, mais
+ils furent pris aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de leurs
+nourriciers; et on les enferma à part, d'un côté les serviteurs, et de
+l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire envoyèrent à la
+reine Arcadius, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut
+arrivé près de la reine, il les lui montra, disant: «Tes fils, nos
+seigneurs, ô très glorieuse reine! attendent que tu leur fasses savoir
+ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces enfants. Ordonne
+qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient égorgés.»
+Consternée à ce message, et en même temps émue d'une grande colère en
+voyant cette épée nue et ces ciseaux, elle se laissa transporter par
+son indignation, et ne sachant, dans sa douleur, ce qu'elle disait,
+elle répondit imprudemment: «Si on ne les élève pas sur le trône,
+j'aime mieux les voir morts que tondus.» Mais Arcadius, s'inquiétant
+peu de sa douleur, et ne cherchant pas à pénétrer ce qu'elle penserait
+ensuite plus réellement, revint en diligence près de ceux qui
+l'avaient envoyé, et leur dit: «Vous pouvez continuer avec
+l'approbation de la reine ce que vous avez commencé, car elle veut que
+vous accomplissiez votre projet.» Aussitôt Clotaire, prenant par le
+bras l'aîné des enfants, le jeta à terre, et, lui enfonçant son
+couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. À ses cris, son frère se
+prosterne aux pieds de Childebert, et lui saisissant les genoux, lui
+disait avec larmes: «Secours-moi, mon très bon père, afin que je ne
+meure pas comme mon frère.» Alors Childebert, le visage couvert de
+larmes, dit à Clotaire: «Je te prie, mon très cher frère, aie la
+générosité de m'accorder sa vie; et si tu ne veux pas le tuer, je te
+donnerai pour le racheter ce que tu voudras.» Mais Clotaire, après
+l'avoir accablé d'injures, lui dit: «Repousse-le loin de toi, ou tu
+mourras certainement à sa place. C'est toi qui m'as excité à cette
+chose, et tu es si prompt à reprendre ta foi!» Childebert, à ces
+paroles, repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui, le recevant,
+lui enfonça son couteau dans le côté, et le tua comme il avait fait
+son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les nourriciers; et
+après qu'ils furent morts, Clotaire, montant à cheval, s'en alla sans
+se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit, avec
+Childebert, dans les faubourgs. La reine, ayant fait poser ces petits
+corps sur un brancard, les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et
+un deuil immense, à l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous
+deux de la même manière. L'un des deux avait dix ans et l'autre
+sept[188].»
+
+[Note 188: Grégoire de Tours. Un troisième fils de Clodomir échappa,
+et se réfugia dans un couvent. C'est saint Clodoald ou saint Cloud.]
+
+Theuderic, qui n'avait pas pris part à l'expédition de Bourgogne, mena
+les siens en Auvergne. «Je vous conduirai, avait-il dit à ses soldats,
+dans un pays où vous trouverez de l'argent autant que vous en pouvez
+désirer, où vous prendrez en abondance des troupeaux, des esclaves et
+des vêtements.» C'est qu'en effet cette province avait jusque-là
+seule échappé au ravage général de l'Occident. Tributaire des Goths,
+puis des Francs, elle se gouvernait elle-même. Les anciens chefs des
+tribus arvernes, les Apollinaires, qui avaient vaillamment défendu ce
+pays contre les Goths, sentirent à l'approche des Francs qu'ils
+perdraient au change, ils combattirent pour les Goths à Vouglé. Mais
+là, comme ailleurs, le clergé était généralement pour les Francs.
+Saint Quintien, évêque de Clermont, et ennemi personnel des
+Apollinaires, semble avoir livré le château. Les Francs tuèrent au
+pied même de l'autel un prêtre dont l'évêque avait à se plaindre.
+
+Le plus brave de ces rois francs fut Theudebert, fils de Theuderic,
+chef des Francs de l'Est, de ceux qui se recrutaient incessamment de
+tous les _Wargi_ des tribus germaniques. C'était l'époque où les Grecs
+et les Goths se disputaient l'Italie. Toute la politique des Byzantins
+était d'opposer aux Goths, aux barbares romanisés, des barbares restés
+tout barbares; c'est avec des Maures, des Slaves et des Huns que
+Bélisaire et Narsès remportèrent leurs victoires. Les Grecs et les
+Goths espérèrent également pouvoir se servir des Francs comme
+auxiliaires. Ils ignoraient quels hommes ils appelaient. À la descente
+de Theudebert en Italie, les Goths vont à sa rencontre comme amis et
+alliés; il fond sur eux et les massacre. Les Grecs le croient alors
+pour eux, et sont également massacrés. Les barbares changèrent les
+plus belles villes de la Lombardie en un monceau de cendres,
+détruisirent toute provision, et se virent eux-mêmes affamés dans le
+désert qu'ils avaient fait, languissant sous le soleil du Midi, dans
+les champs noyés qui bordent le Pô. Un grand nombre y périt. Ceux qui
+revinrent rapportèrent tant de butin qu'une nouvelle expédition partit
+peu après sous la conduite d'un Franc et d'un Suève. Ils coururent
+l'Italie jusqu'à la Sicile, gâtèrent plus qu'ils ne gagnèrent; mais le
+climat fit justice de ces barbares[189]. Theudebert était mort
+aussi[190] dans la Gaule, au moment où il méditait de descendre la
+vallée du Danube, et d'envahir l'empire d'Orient. Justinien était
+pourtant son allié; il lui avait cédé tous les droits de l'Empire sur
+la Gaule du Midi.
+
+[Note 189: _App. 84._]
+
+[Note 190: Blessé par un taureau sauvage.]
+
+La mort de Theudebert et la désastreuse expédition d'Italie, qui
+suivit de près, furent le terme des progrès des Francs. L'Italie,
+bientôt envahie par les Lombards, se trouva dès lors fermée à leurs
+invasions. Du côté de l'Espagne ils échouèrent toujours[191]. Les
+Saxons ne tardèrent pas à rompre une alliance sans profit, et
+refusèrent le tribut de cinq cents vaches qu'ils avaient bien voulu
+payer. Clotaire, qui l'exigeait, fut battu par eux.
+
+[Note 191: La première fois qu'ils l'envahirent, Childebert et
+Clotaire prétendaient venger leur soeur, maltraitée par son mari
+Amalaric, roi des Wisigoths, qui voulait la convertir à l'arianisme.
+Elle avait envoyé à ses frères un mouchoir teint de son sang.
+(Grégoire de Tours.)]
+
+Ainsi les plus puissantes tribus germaniques échappèrent à l'alliance
+des Francs. Là commence cette opposition des Francs et des Saxons qui
+devait toujours s'accroître et constituer pendant tant de siècles la
+grande lutte des barbares. Les Saxons, auxquels les Francs ferment
+désormais la terre du côté de l'occident, tandis qu'ils sont poussés à
+l'orient par les Slaves, se tourneront vers l'Océan, vers le Nord;
+associés de plus en plus aux hommes du Nord, ils courront les côtes de
+France[192], et fortifieront leurs colonies d'Angleterre.
+
+[Note 192: _App. 85._]
+
+Il était naturel que les vrais Germains devinssent hostiles pour un
+peuple livré à l'influence romaine, ecclésiastique. C'est à l'Église
+que Clovis avait dû en grande partie ses rapides conquêtes. Ses
+successeurs s'abandonnèrent de bonne heure aux conseils des Romains,
+des vaincus[193]. Et il devait en être ainsi; sans compter qu'ils
+étaient bien plus souples, bien plus flatteurs, eux seuls étaient
+capables d'inspirer à leurs maîtres quelques idées d'ordre et
+d'administration, de substituer peu à peu un gouvernement régulier aux
+caprices de la force, et d'élever la royauté barbare sur le modèle de
+la monarchie impériale. Nous voyons déjà sous Theudebert, petit-fils
+de Clovis, le ministre romain Parthenius, qui veut imposer des tributs
+aux Francs, et qui est massacré par eux à la mort de ce roi.
+
+[Note 193: _App. 86._]
+
+Un autre petit-fils de Clovis, Chramne, fils de Clotaire, avait pour
+confident le Poitevin Léon; pour ennemi, l'évêque de Clermont, Cantin,
+créature des Francs; pour amis, les Bretons, chez lesquels il se
+retira, lorsque, ayant échoué dans une tentative de révolte, il fut
+poursuivi par son père. Le malheureux se réfugia avec toute sa
+famille dans une cabane, où son père le fit brûler.
+
+Clotaire, seul roi de la Gaule (558-561) par la mort de ses trois
+frères, laissait en mourant quatre fils. Sigebert eut les campements de
+l'Est, ou, comme parlent les chroniqueurs, le royaume d'Ostrasie; il
+résida à Metz: rapproché ainsi des tribus germaniques, dont plusieurs
+restaient alliées des Francs, il semblait devoir tôt ou tard prévaloir
+sur ses frères. Chilpéric eut la Neustrie, et fut appelé roi de
+Soissons. Gontran eut la Bourgogne; sa capitale fut Chalon-sur-Saône.
+Pour le bizarre royaume de Charibert, qui réunissait Paris et
+l'Aquitaine, la mort de ce roi répartit ses États entre ses frères.
+L'influence romaine fut plus forte encore sous ces princes. Nous les
+voyons généralement livrés à des ministres gaulois, goths ou romains.
+Ces trois mots sont alors presque synonymes. Dans le commerce des
+barbares, les vaincus ont pris quelque chose de leur énergie. «Le roi
+Gontran, dit Grégoire de Tours, honora du patriciat Celsus, homme élevé
+de taille, fort d'épaules, robuste de bras, plein d'emphase dans ses
+paroles, d'à-propos dans ses répliques, exercé dans la lecture du droit;
+il devint si avide qu'il spolia fréquemment les églises, etc.» Sigebert
+choisit un Arverne pour envoyé à Constantinople. Nous trouvons parmi ses
+serviteurs un Andarchius, «parfaitement instruit dans les oeuvres de
+Virgile, dans le code Théodosien et l'art des calculs[194]».
+
+[Note 194: Grégoire de Tours.]
+
+C'est à ces Romains qu'il faut désormais attribuer en grande partie ce
+qui se fait de bien et de mal sous les rois des Francs. C'est à eux
+qu'on doit rapporter la fiscalité renaissante[195]; nous les voyons
+figurer dans la guerre même, et souvent avec éclat. Ainsi, tandis que
+le roi d'Ostrasie est battu par les Avares, et se laisse prendre par
+eux, le Romain Mummole, général du roi de Bourgogne, bat les Saxons et
+les Lombards, les force d'acheter leur retour d'Italie en Allemagne,
+et de payer tout ce qu'ils prennent sur la route[196].
+
+[Note 195: Frédégaire parle de la tyrannie fiscale d'un Protadius,
+maire du palais en 605, sous Theuderic, et favori de Brunehaut.]
+
+[Note 196: _App. 87._]
+
+L'origine de ces ministres gaulois des rois francs était souvent très
+basse. Rien ne les fait mieux connaître que l'histoire du serf
+Leudaste, qui devint comte de Tours. «Leudaste naquit dans l'île de
+Rhé, en Poitou, d'un nommé Léocade, serviteur chargé des vignes du
+fisc. On le fit venir pour le service royal, et il fut placé dans les
+cuisines de la reine; mais comme il avait dans sa jeunesse les yeux
+chassieux, et que l'âcreté de la fumée leur était contraire, on le fit
+passer du pilon au pétrin. Quoiqu'il parût se plaire au travail de la
+pâte fermentée, il prit la fuite et quitta le service. On le ramena
+deux ou trois fois, et, ne pouvant l'empêcher de s'enfuir, on le
+condamna à avoir une oreille coupée. Alors, comme il n'était aucun
+crédit capable de cacher le signe d'infamie dont il avait été marqué
+en son corps, il s'enfuit chez la reine Marcovèfe, que le roi
+Charibert, épris d'un grand amour pour elle, avait appelée à son lit à
+la place de sa soeur. Elle le reçut volontiers, et l'éleva aux
+fonctions de gardien de ses meilleurs chevaux. Tourmenté de vanité et
+livré à l'orgueil, il brigua la place de comte des écuries, et l'ayant
+obtenue, il méprisa et dédaigna tout le monde, s'enfla de vanité, se
+livra à la dissolution, s'abandonna à la cupidité, et, favori de sa
+maîtresse, il s'entremit de côté et d'autre dans ses affaires. Après
+sa mort, engraissé de butin, il obtint par ses présents, du roi
+Charibert, d'occuper auprès de lui les mêmes fonctions; ensuite, en
+punition des péchés accumulés du peuple, il fut nommé comte de Tours.
+Là, il s'enorgueillit de sa dignité avec une fierté encore plus
+insolente, se montra âpre au pillage, hautain dans les disputes,
+souillé d'adultère, et par son activité à semer la discorde et à
+porter des accusations calomnieuses, il amassa des trésors
+considérables.» Cet intrigant, que nous ne connaissons, il est vrai,
+que par les récits de Grégoire de Tours, son ennemi personnel, essaya,
+dit-il, de le perdre en le faisant accuser d'avoir mal parlé de la
+reine Frédégonde. Mais le peuple s'assembla en grand nombre, et le roi
+se contenta du serment de l'évêque, qui dit la messe sur trois autels.
+Les évêques assemblés menaçaient même le roi de le priver de la
+communion. Leudaste fut tué quelque temps après par les gens de
+Frédégonde.
+
+Les grands noms, les noms populaires de cette époque, ceux qui sont
+restés dans la mémoire des hommes, sont ceux des reines, et non des
+rois: ceux de Frédégonde et de Brunehaut. La seconde, fille du roi des
+Goths d'Espagne, esprit imbu de la culture romaine, femme pleine de
+grâce et d'insinuation, fut appelée, par son mariage avec Sigebert,
+dans la sauvage Ostrasie, dans cette Germanie gauloise, théâtre d'une
+invasion éternelle. Frédégonde, au contraire, génie tout barbare,
+s'empara de l'esprit du pauvre roi de Neustrie, roi grammairien et
+théologien, qui dut aux crimes de sa femme le nom de Néron de la
+France. Elle lui fit d'abord étrangler sa femme légitime, Galswinthe,
+soeur de Brunehaut; puis ses beaux-fils y passèrent, puis son
+beau-frère Sigebert. Cette femme terrible, entourée d'hommes dévoués
+qu'elle fascinait de son génie meurtrier, dont elle troublait la
+raison par d'enivrants breuvages[197], frappait par eux ses ennemis.
+Les dévoués antiques de l'Aquitaine et de la Germanie, les sectateurs
+des Hassassins, qui, sur un signe de leur chef, allaient en aveugles
+tuer et mourir, se retrouvent dans les serviteurs de Frédégonde.
+Elle-même, belle et homicide tout entourée de superstitions
+païennes[198], nous apparaît comme une Walkyrie scandinave. Elle
+suppléa par l'audace et le crime à la faiblesse de la Neustrie, fit à
+ses puissants rivaux une guerre de ruse et d'assassinats, et sauva
+peut-être l'occident de la Gaule d'une nouvelle invasion des
+barbares[199].
+
+[Note 197: Grégoire de Tours. Frédégonde donne un breuvage à deux
+clercs pour qu'ils aillent assassiner Childebert.]
+
+[Note 198: _App. 88._]
+
+[Note 199: «De Frédégonde te souvienne!» dit saint Ouen à son ami
+Ébroin, défenseur de la Neustrie contre l'Ostrasie.--La prédominance
+appartint d'abord à la Neustrie. Depuis Clovis, et avant le complet
+anéantissement de l'autorité royale, sous les maires du palais, quatre
+rois ont réuni toute la monarchie franque: ce sont des rois de
+Neustrie:--Clotaire Ier, 558-561.--Clotaire II, 613-628.--Dagobert
+Ier, 631-638.--Clovis II, 655-656.--En effet, c'était en Neustrie que
+s'était établi Clovis, avec la tribu alors prépondérante.--La Neustrie
+était plus centrale, plus romaine, plus ecclésiastique.--L'Ostrasie
+était en proie aux fluctuations continuelles de l'émigration
+germanique.]
+
+L'époux de Brunehaut, Sigebert, roi d'Ostrasie, avait en effet appelé
+les Germains. Chilpéric ne put tenir contre ces bandes. Elles se
+répandirent jusqu'à Paris, incendiant tout village, emmenant tout
+homme en captivité. Sigebert lui-même ne savait comment contenir ses
+terribles auxiliaires, qui ne lui auraient pas laissé sur quoi
+régner[200]. Il était cependant parvenu à resserrer Chilpéric dans
+Tournai, il se croyait roi de Neustrie, et déjà se faisait élever sur
+le pavois, lorsque deux hommes de Frédégonde, armés de couteaux
+empoisonnés, sortent de la foule et le poignardent (575). Ses
+ministres goths furent à l'instant massacrés par le peuple. Brunehaut,
+de victorieuse, de toute-puissante qu'elle était, devint captive de
+Chilpéric et de Frédégonde, qui lui laissèrent pourtant la vie[201].
+Elle trouva ensuite le moyen d'échapper, grâce à l'amour qu'elle avait
+inspiré à Mérovée, fils de Chilpéric. Le malheureux fut aveuglé par
+sa passion au point d'épouser Brunehaut; c'était épouser la mort. Son
+père le fit tuer. L'évêque de Rouen, Prétextat, homme imprudent et
+léger qui avait eu l'audace de les marier, fut protégé d'abord par les
+scrupules de Chilpéric; plus tard Frédégonde s'en débarrassa.
+
+[Note 200: «Les bourgs situés aux environs de Paris furent entièrement
+consumés par la flamme, dit Grégoire de Tours; l'ennemi détruisit les
+maisons comme tout le reste, et emmena même les habitants en
+captivité. Sigebert conjurait qu'on n'en fît rien; mais il ne pouvait
+contenir la fureur des peuples venus de l'autre bord du Rhin. Il
+supportait donc tout avec patience, jusqu'à ce qu'il pût revenir dans
+son pays. Quelques-uns de ces païens se soulevèrent contre lui, lui
+reprochant de s'être soustrait au combat; mais lui, plein
+d'intrépidité, monta à cheval, se présenta devant eux, les apaisa par
+des paroles de douceur, et ensuite en fit lapider un grand nombre.»]
+
+[Note 201: Chilpéric vint à Paris prendre les trésors de Brunehaut, et
+la relégua elle-même à Rouen, et ses filles à Meaux.]
+
+Brunehaut rentra dans l'Ostrasie, où son fils enfant, Childebert II,
+régnait nominalement. Mais les grands ne voulurent plus obéir à
+l'influence gothique et romaine. Ils étaient même sur le point de tuer
+le Romain Lupus, duc de Champagne, le seul d'entre eux qui fût dévoué
+à Brunehaut. Elle se jeta au milieu des bataillons armés, et lui donna
+ainsi le temps d'échapper. Les grands d'Ostrasie, sentant leur
+supériorité sur la Gaule romaine de Bourgogne, où régnait Gontran,
+voulaient descendre avec leurs troupes barbares dans le Midi, et
+promettaient part à Chilpéric. Plusieurs des grands de la Bourgogne
+les appelaient. Chilpéric y donnait la main; mais ses troupes furent
+battues par le vaillant patrice Mummole, dont les succès sur les
+Saxons et les Lombards avaient déjà protégé le royaume de Gontran.
+D'autre part, les hommes libres d'Ostrasie, soulevés contre les
+grands, peut-être à l'instigation de Brunehaut, les accusaient de
+trahir le jeune roi. Il semble en effet qu'à cette époque les grands
+d'Ostrasie et de Bourgogne se soient secrètement entendus pour se
+délivrer des rois Mérovingiens.
+
+Dans la Neustrie, au contraire, le pouvoir royal paraît se fortifier.
+Moins belliqueuse que le royaume d'Ostrasie, moins riche que celui de
+Bourgogne, la Neustrie ne pouvait subsister qu'autant que les vaincus
+y reprendraient place à côté des vainqueurs. Aussi voyons-nous
+Chilpéric employer des milices gauloises contre les Bretons[202]. Il
+semblerait que, malgré sa férocité naturelle, Chilpéric eût essayé de
+se concilier les vaincus d'une manière plus directe encore. Dans une
+guerre contre Gontran, il tua un des siens qui n'arrêtait point le
+pillage. En même temps il bâtissait des cirques à Soissons et à Paris,
+il donnait des spectacles à l'exemple de ceux des Romains. Lui-même il
+faisait des vers en langue latine[203], surtout des hymnes et des
+prières. Il essaya, comme les empereurs Zénon et Anastase, d'imposer
+aux évêques un CREDO de sa façon, où l'on nommerait Dieu sans faire
+mention de la distinction des trois personnes. Le premier évêque
+auquel il montra cette pièce la rejeta avec mépris, et l'aurait
+déchirée s'il eût été plus près du prince. La patience de celui-ci
+indique assez combien il ménageait l'Église[204].
+
+[Note 202: Grégoire de Tours.]
+
+[Note 203: _App. 89._]
+
+[Note 204: _App. 90._]
+
+Ces grossiers essais de résurrection de gouvernement impérial
+entraînèrent le renouvellement de la fiscalité qui avait ruiné
+l'Empire. Chilpéric fit faire une sorte de cadastre, exigeant, dit
+Grégoire de Tours, une amphore de vin par demi-arpent. Ces exactions,
+peut-être inévitables dans la lutte terrible que la Neustrie soutenait
+contre l'Ostrasie secondée des barbares, n'en parurent pas moins
+intolérables, après une si longue interruption. C'est sans doute pour
+cette cause, tout autant que pour les meurtres dont Grégoire de Tours
+nous a transmis les horribles détails, que les noms de Chilpéric et de
+Frédégonde sont restés exécrables dans la mémoire du peuple. Ils
+crurent eux-mêmes, lorsqu'une épidémie leur enleva leurs enfants, que
+les malédictions du pauvre avaient attiré sur eux la colère du ciel.
+
+«En ces jours-là, le roi Chilpéric tomba grièvement malade; et
+lorsqu'il commençait à entrer en convalescence, le plus jeune de ses
+fils, qui n'était pas encore régénéré par l'eau ni le Saint-Esprit,
+tomba malade à son tour. Le voyant à l'extrémité, on le lava dans les
+eaux du baptême. Peu de temps après il se trouva mieux; mais son frère
+aîné, nommé Chlodebert, fut pris de la maladie. Sa mère Frédégonde, le
+voyant en danger de mort, fut saisie de contrition, et dit au roi:
+«Voilà longtemps que la miséricorde divine supporte nos mauvaises
+actions; elle nous a souvent frappés de fièvres et autres maux, et
+nous ne nous sommes pas amendés. Voilà que nous avons déjà perdu des
+fils; les larmes des pauvres[205], les gémissements des veuves, les
+soupirs des orphelins, vont causer la mort de ceux-ci, et il ne nous
+reste plus l'espérance d'amasser pour personne; nous thésaurisons, et
+nous ne savons plus pour qui. Nos trésors demeureront dénués de
+possesseurs, pleins de rapine et de malédiction. Nos celliers ne
+regorgeaient-ils pas de vin? Le froment ne remplissait-il pas nos
+greniers? Nos trésors n'étaient-ils pas combles d'or, d'argent, de
+pierres précieuses, de colliers et d'autres ornements impériaux? Et
+voilà que nous perdons ce que nous avions de plus beau. Maintenant, si
+tu consens, viens et brûlons ces injustes registres; qu'il nous
+suffise, pour notre fisc, de ce qui suffisait à ton père, le roi
+Clotaire.»
+
+[Note 205: On peut juger de la violence de ce gouvernement par la
+manière dont Chilpéric dota sa fille Rigunthe. Il fit enlever comme
+esclaves, pour la suivre en Espagne, une foule de colons royaux; un
+grand nombre se donnèrent la mort, et le cortège partit en chargeant
+le roi de malédictions.]
+
+«Après avoir dit ces paroles, en se frappant la poitrine de ses poings,
+la reine se fit donner les registres que Marc lui avait apportés des
+cités qui lui appartenaient. Les ayant jetés dans le feu, elle se tourna
+vers le roi et lui dit: «Qui t'arrête? fais ce que tu me vois faire,
+afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous échappions du moins
+aux peines éternelles.» Le roi, touché de repentir, jeta au feu tous les
+registres de l'impôt, et, les ayant brûlés, envoya partout défendre à
+l'avenir d'en faire de semblables. Après cela, le plus jeune de leurs
+petits enfants mourut accablé d'une grande langueur. Ils le portèrent
+avec beaucoup de douleur de leur maison de Braine à Paris, et le firent
+ensevelir dans la basilique de Saint-Denis. On arrangea Chlodebert sur
+un brancard, et on le conduisit à Soissons, à la basilique de
+Saint-Médard. Ils le présentèrent au saint tombeau, et firent un voeu
+pour lui; mais, déjà épuisé et manquant d'haleine, il rendit l'esprit au
+milieu de la nuit. Ils l'ensevelirent dans la basilique de
+Saint-Crépin-et-Saint-Crépinien, martyrs. Il y eut un grand gémissement
+dans tout le peuple: les hommes suivirent ses obsèques en deuil, et les
+femmes couvertes de vêtements lugubres, comme elles ont coutume de les
+porter aux funérailles de leurs maris. Le roi Chilpéric fit ensuite de
+grands dons aux églises et aux pauvres[206].»
+
+[Note 206: Grégoire de Tours.]
+
+«... Après le synode dont j'ai parlé, j'avais déjà dit adieu au roi,
+et me préparais à m'en retourner chez moi; mais, ne voulant pas m'en
+aller sans avoir dit adieu à Salvius et l'avoir embrassé, j'allai le
+chercher, et le trouvai dans la cour de la maison de Braine; je lui
+dis que j'allais retourner chez moi, et, nous étant éloignés un peu
+pour causer, il me dit: «Ne vois-tu, pas au-dessus de ce toit ce que
+j'y aperçois?--J'y vois, lui dis-je, un petit bâtiment que le roi a
+dernièrement fait élever au-dessus.» Et il dit: «N'y vois-tu pas autre
+chose?--Rien autre chose,» lui dis-je. Supposant qu'il parlait ainsi
+par manière de jeu, j'ajoutai: «Si tu vois quelque chose de plus,
+dis-le-moi.» Et lui, poussant un profond soupir, me dit: «Je vois le
+glaive de la colère divine tiré et suspendu sur cette maison.» Et
+véritablement les paroles de l'évêque ne furent pas menteuses; car,
+vingt jours après, moururent, comme nous l'avons dit, les deux fils du
+roi[207].»
+
+[Note 207: Idem.]
+
+Chilpéric lui-même périt bientôt, assassiné, selon les uns par un
+amant de Frédégonde, selon d'autres par les émissaires de Brunehaut,
+qui aurait voulu venger ses deux époux, Sigebert et Mérovée (an 584).
+La veuve de Chilpéric, son fils enfant, et l'Église, et tous les
+ennemis de l'Ostrasie et des barbares, se tournèrent vers le roi de
+Bourgogne, le _bon_ Gontran. Celui-ci était en effet le meilleur de
+tous ces Mérovingiens. On ne lui reprochait que deux ou trois
+meurtres. Livré aux femmes, au plaisir, il semblait adouci par le
+commerce des Romains du Midi et des gens d'Église; il avait beaucoup
+de déférence pour ceux-ci; «il était, dit Frédégaire, comme un prêtre
+entre les prêtres[208]».
+
+[Note 208: Une femme guérit son fils de la fièvre quarte en lui
+donnant de l'eau où elle avait fait infuser une frange du manteau de
+Gontran. (Grégoire de Tours).]
+
+Gontran se déclara le protecteur de Frédégonde et de son fils Clotaire
+II. Frédégonde lui jura, et lui fit jurer par deux cents guerriers
+francs, que Clotaire était bien fils de Chilpéric. Ce bon homme semble
+chargé de la partie comique dans le drame terrible de l'histoire
+mérovingienne. Frédégonde se jouait de sa simplicité[209]. La mort de
+tous ses frères semble avoir vivement frappé son imagination. Il fit
+serment de poursuivre le meurtrier de Chilpéric jusqu'à la neuvième
+génération, «pour faire cesser cette mauvaise coutume de tuer les
+rois». Il se croyait lui-même en péril. «Il arriva qu'un certain
+dimanche, après que le diacre eut fait faire silence au peuple, pour
+qu'on entendît la messe, le roi, s'étant tourné vers le peuple, dit:
+«Je vous conjure, hommes et femmes qui êtes ici présents, gardez-moi
+une fidélité inviolable, et ne me tuez pas comme vous avez tué
+dernièrement mes frères; que je puisse au moins pendant trois ans
+élever mes neveux que j'ai faits mes fils adoptifs, de peur qu'il
+n'arrive, ce que veuille détourner le Dieu éternel! qu'après ma mort
+vous ne périssiez avec ces petits enfants, puisqu'il ne resterait de
+notre famille aucun homme fort pour vous défendre[210].»
+
+[Note 209: Grégoire de Tours: «Gontran protégeait Frédégonde et
+l'invitait souvent à des repas, lui promettant qu'il serait pour elle
+un solide appui. Un certain jour qu'ils étaient ensemble, la reine se
+leva et dit adieu au roi, qui la retint en lui disant: «Prenez encore
+quelque chose.» Elle lui dit: «Permettez-moi, je vous en prie,
+seigneur, car il m'arrive, selon la coutume des femmes, qu'il faut que
+je me lève pour enfanter.» Ces paroles le rendirent stupéfait, car il
+savait qu'il n'y avait que quatre mois qu'elle avait mis un fils au
+monde; il lui permit cependant de se retirer.»]
+
+[Note 210: Grégoire de Tours.]
+
+Tout le peuple adressa des prières au Seigneur, pour qu'il lui plût de
+conserver Gontran. Lui seul en effet pouvait protéger la Bourgogne et
+la Neustrie contre l'Ostrasie, la Gaule contre la Germanie, l'Église,
+la civilisation contre les barbares. L'évêque de Tours se déclara
+hautement pour Gontran: «Nous fîmes dire (c'est Grégoire lui-même qui
+parle) à l'évêque et aux citoyens de Poitiers que Gontran était
+maintenant père des deux fils de Sigebert et de Chilpéric, et qu'il
+possédait tout le royaume, comme son père Clotaire autrefois.»
+
+Poitiers, rivale de Tours, ne suivit point son impulsion. Elle aima
+mieux reconnaître le roi d'Ostrasie, trop éloigné pour lui être à
+charge. Pour les hommes du Midi, Aquitains et Provençaux, ils crurent
+que, dans l'affaiblissement de la famille mérovingienne, représentée
+par un vieillard et deux enfants, ils pourraient se faire un roi qui
+dépendrait d'eux. Ils appelèrent de Constantinople un Gondovald qui se
+disait issu du sang des rois francs. L'histoire de cette tentative,
+donnée tout au long par Grégoire de Tours, fait admirablement
+connaître les grands du midi de la Gaule, les Mummole, les
+Gontran-Boson, gens équivoques et doubles d'origine et de politique,
+moitié Romains, moitié barbares, et leurs liaisons avec les ennemis de
+la Bourgogne et de la Neustrie, avec les Grecs byzantins et les
+Allemands d'Ostrasie.
+
+«Gondovald, qui se disait fils du roi Clotaire, était arrivé à
+Marseille, venant de Constantinople. Il faut ici exposer en peu de
+mots quelle était son origine. Né dans les Gaules, il avait été élevé
+avec soin, instruit dans les lettres, et, selon la coutume des rois de
+ce pays, portait les boucles de ses cheveux flottantes sur ses
+épaules; il fut présenté au roi Childebert par sa mère, qui lui dit:
+«Voilà ton neveu, le fils du roi Clotaire: comme son père le hait,
+prends-le avec toi, car il est de ta chair.» Celui-ci, qui n'avait pas
+de fils, le prit et le garda avec lui. Cette nouvelle ayant été
+annoncée au roi Clotaire, il envoya des messagers à son frère pour lui
+dire: «Envoie ce jeune homme pour qu'il vienne vers moi.» Son frère le
+lui envoya sans retard. Clotaire, l'ayant vu, ordonna qu'on lui coupât
+la chevelure, disant: «Il n'est pas né de moi.» Après la mort de
+Clotaire, le roi Charibert le reçut; mais Sigebert, l'ayant fait
+venir, coupa de nouveau sa chevelure et l'envoya dans la ville
+d'Agrippine, maintenant appelée Cologne. Ses cheveux étant revenus,
+il s'échappa de ce lieu et se rendit près de Narsès, qui gouvernait
+alors l'Italie. Là il prit une femme, engendra des fils et se rendit à
+Constantinople. De là, à ce qu'on rapporte, il fut longtemps après
+invité par quelqu'un à revenir dans les Gaules, et, débarquant à
+Marseille, il fut reçu par l'évêque Théodore qui lui donna des
+chevaux, et il alla rejoindre le duc Mummole. Mummole occupait alors,
+comme nous l'avons dit, la cité d'Avignon. Mais à cause de cela le duc
+Gontran-Boson se saisit de l'évêque Théodore et le fit garder,
+l'accusant d'avoir introduit un étranger dans les Gaules, et de
+vouloir par ce moyen soumettre le royaume des Francs à la domination
+de l'empereur. Théodore produisit, dit-on, une lettre signée de la
+main des grands du roi Childebert, et il dit: «Je n'ai rien fait par
+moi-même, mais seulement ce qui nous a été commandé par nos maîtres et
+seigneurs.»....... «Gondovald se réfugia dans une île de la mer, pour
+y attendre l'événement. Le duc Gontran-Boson partagea avec un des ducs
+du roi Gontran les trésors de Gondovald, et emporta, dit-on, en
+Auvergne une immense quantité d'or, d'argent et d'autres choses.»
+
+Avant de se décider pour ou contre le prétendant, le roi d'Ostrasie
+envoya demander à son oncle Gontran la restitution des villes qui
+avaient fait partie du patrimoine de Sigebert. «Le roi Childebert
+envoya vers le roi Gontran l'évêque Égidius, Gontran-Boson, Sigewald
+et beaucoup d'autres. Lorsqu'ils furent entrés, l'évêque dit: «Nous
+rendons grâces au Dieu tout-puissant, ô roi très pieux, de ce
+qu'après bien des fatigues il t'a remis en possession des pays qui
+dépendent de ton royaume.» Le roi lui dit: «On doit rendre de dignes
+actions de grâces au Roi des rois, au Seigneur des seigneurs, dont la
+miséricorde a daigné accomplir ces choses; car on ne t'en doit aucune
+à toi qui, par tes perfides conseils et tes parjures, as fait
+incendier l'année passée tous mes États; toi qui n'as jamais tenu ta
+foi à aucun homme, toi dont l'astuce est partout fameuse, et qui te
+conduis partout, non en évêque, mais en ennemi de notre royaume!» À
+ces paroles, l'évêque, outré de colère, se tut. Un des députés dit:
+«Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cités dont
+son père était en possession.» Gontran répondit à celui-ci: «Je vous
+ai déjà dit que nos traités me confèrent ces villes, c'est pourquoi je
+ne veux point les rendre.» Un autre député lui dit: «Ton neveu te prie
+de lui faire remettre cette sorcière de Frédégonde, qui a fait périr
+un grand nombre de rois, pour qu'il venge sur elle la mort de son
+père, de son oncle et de ses cousins.» Le roi lui répondit: «Elle ne
+pourra être remise en son pouvoir, parce qu'elle a un fils qui est
+roi; mais tout ce que vous dites contre elle, je ne le crois pas
+vrai.» Ensuite Gontran-Boson s'approcha du roi comme pour lui rappeler
+quelque chose; et, comme le bruit s'était répandu que Gondovald venait
+d'être proclamé roi, Gontran, prévenant ses paroles, lui dit: «Ennemi
+de notre pays et de notre trône, qui précédemment es allé en Orient
+exprès pour placer sur notre trône un Ballomer (le roi appelait ainsi
+Gondovald), homme toujours perfide et qui ne tiens rien de ce que tu
+promets!» Boson lui répondit: «Toi, seigneur et roi, tu es assis sur
+le trône royal, et personne n'a osé répondre à ce que tu dis; je
+soutiens que je suis innocent de cette affaire. S'il y a quelqu'un,
+égal à moi, qui m'impute en secret ce crime, qu'il vienne publiquement
+et qu'il parle. Pour toi, très pieux roi, remets le tout au jugement
+de Dieu; qu'il décide, lorsqu'il nous aura vu combattre en champ
+clos.» À ces paroles, comme tout le monde gardait le silence, le roi
+dit: «Cette affaire doit exciter tous les guerriers à repousser de nos
+frontières un étranger dont le père a tourné la meule, et, pour dire
+vrai, son père a manié la carde et peigné la laine.» Et, quoiqu'il se
+puisse bien faire qu'un homme ait à la fois ces deux métiers, un des
+députés répondit à ce reproche du roi: «Tu prétends donc que cet homme
+a eu deux pères, un cardeur et un meunier? Cesse, ô roi, de parler si
+mal; car on n'a point ouï dire qu'un seul homme, si ce n'est en
+matière spirituelle, puisse avoir deux pères.» Comme ces paroles
+excitaient le rire d'un grand nombre, un autre député dit: «Nous te
+disons adieu, ô roi, puisque tu ne veux pas rendre les cités de ton
+neveu, nous savons que la hache est entière qui a tranché la tête à
+tes frères; elle te fera bientôt sauter la cervelle»; et ils se
+retirèrent ainsi avec scandale. À ces mots le roi, enflammé de colère,
+ordonna qu'on leur jetât à la tête pendant qu'ils se retiraient du
+fumier de cheval, des herbes pourries, de la paille, du foin pourri
+et la boue puante de la ville. Couverts d'ordures, les députés se
+retirèrent, non sans essuyer un grand nombre d'injures et d'outrages.
+
+Cette réponse de Gontran réunit les Ostrasiens aux Aquitains en faveur
+de Gondovald. Les grands du Midi l'accueillirent[211], et sous leur
+conduite il fit de rapides progrès. Il se vit bientôt maître de
+Toulouse, de Bordeaux, de Périgueux, d'Angoulême. Il recevait au nom
+du roi d'Ostrasie le serment des villes qui avaient appartenu à
+Sigebert. Le danger devenait grand pour le vieux roi de Bourgogne. Il
+savait que Brunehaut, Childebert et les grands d'Ostrasie favorisaient
+Gondovald, que Frédégonde elle-même était tentée de traiter avec lui,
+que l'évêque de Reims était secrètement dans son parti; tous ceux du
+Midi y étaient ouvertement. La défection du parti romain
+ecclésiastique, dont il s'était cru si sûr, obligea Gontran de se
+rapprocher des Ostrasiens; il adopta son neveu Childebert, et le nomma
+son héritier, lui rendit tout ce qu'il réclamait, et promit à
+Brunehaut de lui laisser cinq des principales cités d'Aquitaine, que
+sa soeur avait apportées en dot, comme ancienne possession des Goths.
+
+[Note 211: _App. 91._]
+
+La réconciliation des rois de Bourgogne et d'Ostrasie découragea le
+parti de Gondovald. Les Aquitains montrèrent autant d'empressement à
+l'abandonner qu'ils en avaient mis à l'accueillir. Il fut obligé, de
+s'enfermer dans la ville de Comminges, avec les grands qui s'étaient
+le plus compromis. Ceux-ci épiaient le moment de livrer le malheureux,
+et de faire leur paix à ses dépens. L'un d'eux n'attendit pas même
+l'occasion; il s'enfuit avec les trésors de Gondovald.
+
+«Un grand nombre montaient sur la colline et parlaient souvent avec
+Gondovald, lui prodiguant les injures et lui disant: «Es-tu ce peintre
+qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouillait dans les oratoires
+les murs et les voûtes? Es-tu celui que les habitants des Gaules
+avaient coutume d'appeler du nom de Ballomer? Es-tu celui qui, à cause
+de ses prétentions, a si souvent été tondu et exilé par les rois des
+Francs? dis-nous au moins, ô le plus misérable des hommes, qui t'a
+conduit en ces lieux; qui t'a donné l'audace extraordinaire
+d'approcher des frontières de nos seigneurs et rois. Si quelqu'un t'a
+appelé, dis-le à haute voix. Voilà la mort présente devant tes yeux,
+voilà la fosse que tu as cherchée longtemps, et dans laquelle tu viens
+te précipiter. Dénombre-nous tes satellites, déclare-nous ceux qui
+t'ont appelé.» Gondovald, entendant ces paroles, s'approchait et
+disait du haut de la porte: «Que mon père Clotaire m'ait eu en
+aversion, c'est ce que personne n'ignore; que j'aie été tondu par lui
+et ensuite par mon frère, c'est ce qui est connu de tous. C'est ce
+motif qui m'a fait retirer en Italie auprès du préfet Narsès; là j'ai
+pris femme et engendré deux fils. Ma femme étant morte, je pris avec
+moi mes enfants et j'allai à Constantinople; j'ai vécu jusqu'à ce
+temps, accueilli par les empereurs avec beaucoup de bonté. Il y a
+quelques années, Gontran-Boson étant venu à Constantinople, je
+m'informai à lui, avec empressement, des affaires de mes frères, et je
+sus que notre famille était fort diminuée, et qu'il n'en restait que
+Childebert, fils de mon frère, et Gontran mon frère; que les fils du
+roi Chilpéric étaient morts avec lui, et qu'il n'avait laissé qu'un
+petit enfant; que mon frère Gontran n'avait pas d'enfant, et que mon
+neveu Childebert n'était pas très brave. Alors Gontran-Boson, après
+m'avoir exactement exposé ces choses, m'invita en disant: _Viens,
+parce que tu es appelé par tous les principaux du royaume de
+Childebert, et personne n'ose dire un mot contre toi, car nous savons
+tous que tu es fils de Clotaire; et il n'est resté personne dans les
+Gaules pour gouverner ce royaume, à moins que tu ne viennes._ Ayant
+fait de grands présents à Gontran-Boson, je reçus son serment dans
+douze lieux saints, afin de venir ensuite avec sécurité dans ce
+royaume. Je vins à Marseille, où l'évêque me reçut avec une extrême
+bonté, car il avait des lettres des principaux du royaume de mon
+neveu; je m'avançai de là vers Avignon, auprès du patrice Mummole.
+Mais Gontran-Boson, violant son serment et sa promesse, m'enleva mes
+trésors et les retint en son pouvoir. Reconnaissez donc que je suis
+roi comme mon frère Gontran; cependant, si votre esprit est enflammé
+d'une si grande haine, qu'on me conduise au moins vers votre roi, et
+s'il me reconnaît pour son frère, qu'il fasse ce qu'il voudra. Si vous
+ne voulez pas même cela, qu'il me soit permis de m'en retourner là
+d'où je suis venu. Je m'en irai sans faire aucun tort à personne.
+Pour que vous sachiez que ce que je dis est vrai, interrogez Radegonde
+à Poitiers et Ingiltrude à Tours; elles vous affirmeront la vérité de
+mes paroles.» Pendant qu'il parlait ainsi, un grand nombre accueillait
+son discours avec des injures et des outrages...
+
+«Mummole, l'évêque Sagittaire et Waddon s'étant rendus auprès de
+Gondovald, lui dirent: «Tu sais quels serments de fidélité nous
+t'avons prêtés. Écoute à présent un conseil salutaire: éloigne-toi de
+cette ville, et présente-toi à ton frère comme tu l'as souvent
+demandé. Nous avons déjà parlé avec ces hommes, et ils ont dit que le
+roi ne voulait pas perdre ton appui, parce qu'il est resté peu
+d'hommes de votre race.» Mais Gondovald, comprenant leur artifice,
+leur dit tout baigné de larmes: «C'est sur votre invitation que je
+suis venu dans ces Gaules. De mes trésors qui comprenaient des sommes
+immenses d'or et d'argent, et différents objets, une partie est dans
+la ville d'Avignon, une partie a été pillée par Gontran-Boson. Quant à
+moi, plaçant, après le secours de Dieu, tout mon espoir en vous, je me
+suis confié à vos conseils, et j'ai toujours souhaité de régner par
+vous. Maintenant, si vous m'avez trompé, répondez-en auprès de Dieu,
+et qu'il juge lui-même ma cause.» À ces paroles, Mummole répondit:
+«Nous ne te disons rien de mensonger, mais voilà de braves guerriers
+qui t'attendent à la porte. Défais maintenant mon baudrier d'or dont
+tu es ceint, pour ne pas paraître marcher avec orgueil; prends ton
+épée et rends-moi la mienne.» Gondovald lui dit: «Ce que je vois dans
+ces paroles, c'est que tu me dépouilles de ce que j'ai reçu et porté
+par amitié pour toi.» Mais Mummole affirmait avec serment qu'on ne lui
+ferait aucun mal. Ayant donc passé la porte, Gondovald fut reçu par
+Ollon, comte de Bourges, et par Boson. Mummole, étant rentré dans la
+ville avec ses satellites, ferma la porte très solidement. Se voyant
+livré à ses ennemis, Gondovald leva les mains et les yeux au ciel, et
+dit: «Juge éternel, véritable vengeur des innocents, Dieu de qui toute
+justice procède, à qui le mensonge déplaît, en qui ne réside aucune
+ruse ni aucune méchanceté, je te confie ma cause, te priant de me
+venger promptement de ceux qui ont livré un innocent entre les mains
+de ses ennemis.» Après ces paroles, ayant fait le signe de la croix,
+il s'en alla avec les hommes ci-dessus nommés. Quand ils se furent
+éloignés de la porte, comme la vallée au-dessous de la ville descend
+rapidement, Ollon l'ayant poussé le fit tomber en s'écriant: «Voilà
+votre Ballomer qui se dit frère et fils de roi.» Ayant lancé son
+javelot, il voulut l'en percer; mais, l'arme, repoussée par les
+cercles de la cuirasse, ne lui fit aucun mal. Comme Gondovald s'était
+relevé et s'efforçait de remonter sur la hauteur, Boson lui brisa la
+tête d'une pierre; il tomba aussitôt et mourut; toute la multitude
+accourut; et l'ayant percé de leurs lances, ils lui lièrent les pieds
+avec une corde, et le traînèrent tout à l'entour du camp. Lui ayant
+arraché les cheveux et la barbe, ils le laissèrent sans sépulture dans
+l'endroit où ils l'avaient tué.»
+
+Gontran, rassuré par la mort de Gondovald, aurait fait payer aux
+évêques l'appui qu'ils lui avaient prêté, s'il n'eût été lui-même
+prévenu par la mort.
+
+Cet événement, qui ouvrit la Bourgogne au roi d'Ostrasie, semblait par
+suite lui livrer encore la Neustrie. Elle résista cependant; les
+Ostrasiens, l'ayant envahie, s'étonnèrent de voir une forêt mobile
+s'avancer contre eux; c'était l'armée neustrienne qui s'était chargée
+de branchages[212]; ils s'enfuirent. Ce fut le dernier succès de
+Frédégonde et de Landeric, son amant, qu'elle avait, disait-on, donné
+pour remplaçant à Chilpéric. Elle mourut peu de temps après.
+Childebert était mort avant elle. Toute la Gaule se trouva dans les
+mains de trois enfants, les deux fils de Childebert, appelés
+Theudebert II et Theuderic II, et Clotaire II, fils de Chilpéric.
+Celui-ci était bien faible contre les deux autres. Il fut contraint de
+céder aux Bourguignons ce qui était entre la Seine et la Loire, aux
+Ostrasiens les pays entre la Seine, l'Oise et l'Ostrasie. Mais les
+dissensions des vainqueurs devaient bientôt lui rendre plus qu'il
+n'avait perdu.
+
+[Note 212: Ainsi dans Shakespeare, Macbeth, acte V... «Je regardais du
+côté de Birnham, quand tout à coup il m'a semblé que la forêt se
+mettait en mouvement...»--De même l'armée des hommes de Kent qui
+marcha contre Guillaume-le-Conquérant, après la bataille d'Hastings.]
+
+La vieille Brunehaut avait cru régner sous Theudebert, son petit-fils,
+en l'enivrant par les plaisirs. Elle n'y réussit que trop bien. Le
+prince imbécile fut bientôt gouverné par une jeune esclave qui chassa
+Brunehaut. Réfugiée près de Theuderic, en Bourgogne, dans un pays
+livré à l'influence romaine, elle y eut plus d'ascendant. Elle fit et
+défit les maires du palais, tua Bertoald, qui l'avait bien reçue, lui
+substitua son amant Protadius; mais le peuple ayant mis en pièces ce
+favori, elle eut encore le crédit d'élever au pouvoir un certain
+Claudius. Ce gouvernement fut d'abord sans gloire. Les Ostrasiens et
+les Germains leurs alliés enlevèrent au royaume de Bourgogne le
+Sundgaw, le Turgaw, l'Alsace, la Champagne, et ravagèrent tout ce qui
+s'étend entre les lacs de Genève et de Neufchâtel. L'effroi de ces
+invasions paraît avoir réuni les populations du Midi.
+
+«La dix-septième année de son règne, au mois de mars, dit Frédégaire,
+le roi Theuderic rassembla une armée à Langres, de toutes les
+provinces de son royaume, et la dirigeant par Andelot, après avoir
+pris le château de Nez, il s'achemina vers la ville de Toul. Là,
+Theudebert étant venu à sa rencontre, avec l'armée des Ostrasiens, ils
+se livrèrent bataille dans la plaine de Toul. Theuderic l'emporta sur
+Theudebert et renversa son armée. Dans ce combat, les Francs perdirent
+une multitude d'hommes vaillants. Theudebert, ayant tourné le dos,
+traversa le territoire de Metz, passa les Vosges, et arriva toujours
+fuyant à Cologne. Theuderic le suivait de près avec son armée. Un
+homme saint et apostolique Léonisius, évêque de Mayence, aimant la
+vaillance de Theuderic, et haïssant la sottise de Theudebert, vint
+au-devant de Theuderic, et lui dit: «Achève ce que tu as commencé, car
+ton utilité exige que tu poursuives et recherches la cause du mal. Une
+fable rustique raconte que le loup étant un jour monté sur la
+montagne, comme ses fils commençaient déjà à chasser, il les appela à
+lui sur cette montagne et leur dit: «Aussi loin que vos yeux peuvent
+voir, de quelque côté que vous les tourniez, vous n'avez point d'amis,
+si ce n'est quelques-uns de votre espèce. Achevez donc ce que vous
+avez commencé.»
+
+«Theuderic, ayant traversé les Ardennes, parvint à Tolbiac avec son
+armée. Theudebert avec les Saxons, les Thuringiens et le reste des
+nations d'outre-Rhin qu'il avait pu rassembler, marcha contre
+Theuderic et lui livra une nouvelle bataille à Tolbiac. On assure que
+ni les Francs, ni aucune autre nation d'autrefois, n'avaient encore
+livré de combat si acharné... Cependant Theuderic vainquit encore
+Theudebert, car Dieu marchait avec lui, et l'armée de Theudebert fut
+moissonnée par l'épée depuis Tolbiac jusqu'à Cologne. Dans certains
+lieux, les morts couvraient entièrement la face de la terre. Le même
+jour Theuderic parvint à Cologne, et il y trouva tous les trésors de
+Theudebert. Il envoya Berthaire, son chambellan, à la poursuite de
+Theudebert, qui fuyait au delà du Rhin, accompagné de peu de
+personnes. Il l'atteignit et le présenta à Theuderic, dépouillé de ses
+habits royaux. Theuderic accorda à Berthaire ses dépouilles, tout son
+équipage royal et son cheval; mais il envoya Theudebert, chargé de
+chaînes, à Châlons.» La chronique de Saint-Bénigne rapporte que
+Brunehaut, son aïeule, le fit d'abord ordonner prêtre, que bientôt
+après elle le fit périr. «D'après l'ordre de Theuderic, un soldat
+saisit par le pied un fils de Theudebert encore enfant, et le frappa
+contre la pierre jusqu'à ce que son cerveau sortit de sa tête
+brisée[213].»
+
+[Note 213: Frédégaire.]
+
+L'Ostrasie et la Bourgogne, réunies sous Theuderic ou plutôt sous
+Brunehaut, semblaient menacer la Neustrie d'une ruine certaine. La
+mort de Theuderic et l'avènement de ses trois fils enfants ne
+changeaient rien à cette situation, si les ennemis de Clotaire eussent
+été unis. Mais l'Ostrasie était honteuse et irritée de sa défaite
+récente. En Bourgogne même, le parti romain et ecclésiastique n'était
+plus pour Brunehaut. Pour être sûr de ce parti, il fallait avoir pour
+soi les ecclésiastiques, les gagner à tout prix, et régner avec eux.
+Brunehaut les mit contre elle en faisant assassiner saint Didier,
+évêque de Vienne, qui avait voulu ramener Theuderic à sa femme
+légitime, et éloigner de lui les maîtresses dont sa grand'mère
+l'entourait. L'Irlandais saint Colomban, le restaurateur de la vie
+monastique, ce missionnaire hardi qui réformait les rois comme les
+peuples, parla à Theuderic avec la même liberté, et refusa de bénir
+ses fils: «Ce sont, dit-il, les fils de l'incontinence et du crime.»
+Chassé de Luxeuil et de l'Ostrasie, il se réfugia chez Clotaire II, et
+sembla légitimer la cause de la Neustrie par sa présence sacrée.
+
+Tout abandonna Brunehaut. Les grands d'Ostrasie la haïssaient, comme
+appartenant aux Goths, aux Romains (ces deux mots étaient presque
+synonymes); les prêtres et le peuple avaient en horreur la
+persécutrice des saints[214]. Jusque-là ennemie de l'influence
+germanique, elle fut obligée de s'appuyer contre Clotaire du secours
+des Germains, des barbares. Déjà l'évêque de Metz, Arnolph, et son
+frère Pepin (Pipin), passèrent à Clotaire avant la bataille; les
+autres se firent battre, et furent mollement poursuivis par Clotaire.
+Ils étaient gagnés d'avance. Le maire Warnachaire avait stipulé qu'il
+conserverait cette charge pendant sa vie. La vieille Brunehaut, fille,
+soeur, mère, aïeule de tant de rois, fut traitée avec une atroce
+barbarie; on la lia par les cheveux, par un pied et par un bras, à la
+queue d'un cheval indompté qui la mit en pièces. On lui reprocha la
+mort de dix rois; on lui compta par-dessus ses crimes ceux de
+Frédégonde. Le plus grand sans doute aux yeux des barbares, c'était
+d'avoir restauré sous quelque rapport l'administration impériale. La
+fiscalité, les formes juridiques, la prééminence de l'astuce sur la
+force, voilà ce qui rendait le monde irréconciliable à l'idée de
+l'ancien Empire, que les rois goths avaient essayé de relever. Leur
+fille Brunehaut avait suivi leurs traces. Elle avait fondé une foule
+d'églises, de monastères; les monastères alors étaient des écoles.
+Elle avait favorisé les missions que le pape envoyait chez les
+Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne. L'emploi de cet argent, arraché au
+peuple par tant d'odieux moyens, ne fut pas sans gloire et sans
+grandeur. Telle fut l'impression du long règne de Brunehaut, que celle
+de l'Empire semble en avoir été affaiblie dans le nord des Gaules; le
+peuple fit honneur à la fameuse reine d'Ostrasie d'une foule de
+monuments romains. Des fragments de voies romaines qui paraissent
+encore en Belgique et dans le nord de la France sont appelées
+chaussées de Brunehaut. On montrait près de Bourges un château de
+Brunehaut, une tour de Brunehaut à Étampes, la pierre de Brunehaut
+près de Tournai, le fort de Brunehaut près de Cahors.
+
+[Note 214: Moine de Saint-Gall.]
+
+ * * * * *
+
+La Neustrie résista sous Frédégonde; sous son fils elle vainquit.
+Victoire nominale, si l'on veut, qu'elle ne devait qu'à la haine des
+Ostrasiens contre Brunehaut; victoire de la faiblesse, victoire des
+vieilles races, des Gaulois-Romains et des prêtres. L'année même qui
+suit la victoire de Clotaire (614), les évêques sont appelés à
+l'assemblée des leudes. Ils y viennent de toute la Gaule au nombre de
+soixante-dix-neuf. C'est l'intronisation de l'Église. Les deux
+aristocraties, laïque et ecclésiastique, dressent une _constitution
+perpétuelle_. Plusieurs articles d'une remarquable libéralité indiquent
+la main ecclésiastique: Défense aux juges de condamner, sans l'entendre,
+un homme libre, ou même un esclave.--Quiconque viole la paix publique
+doit être puni de mort.--Les leudes rentrent dans les biens dont ils ont
+été dépouillés dans les guerres civiles.--L'élection des évêques est
+assurée au peuple.--Les évêques sont les seuls juges des
+ecclésiastiques.--Les tributs établis depuis Chilpéric et ses frères
+sont abolis. Les évêques, devenus grands propriétaires, devaient, plus
+que personne, profiter de cette abolition.--Ainsi commence avec Clotaire
+II cette domination de l'Église, qui ne fait que se consolider sous les
+Carlovingiens, et qui n'a d'autre entr'acte que la tyrannie de
+Charles-Martel.
+
+Nous savons peu de chose de Clotaire II, davantage de Dagobert. Sage,
+juste et justicier, Dagobert commence son règne par faire le tour de
+ses États, selon la coutume des rois barbares. Roi d'Ostrasie du
+vivant de son père, il ne garda pas longtemps après lui ses ministres
+ostrasiens. Les deux hommes principaux du pays, Arnolph, archevêque de
+Metz, puis Pepin, son frère, furent éloignés, et firent place au
+Neustrien Éga. Entouré de ministres romains, de l'orfèvre saint Éloi
+et du référendaire saint Ouen, il s'occupe de fonder des couvents,
+fait fabriquer des ornements d'église. Ses scribes écrivent pour la
+première fois les lois barbares; on écrit les lois alors qu'elles
+commencent à s'effacer. Le Salomon des Francs, comme celui des Juifs,
+peuple ses palais de belles femmes[215], et se partage entre ses
+concubines et ses prêtres.
+
+[Note 215: _App. 92._]
+
+Ce prince pacifique est l'ami naturel des Grecs. Allié de l'empereur
+Héraclius, il intervient dans les affaires des Lombards et des
+Wisigoths. Dans cette vieillesse précoce de tous les peuples barbares,
+la décadence des Francs est encore entourée d'une sorte d'éclat.
+
+Toutefois, il est facile d'apercevoir combien de faiblesse se cache
+sous ces apparences. Dès le vivant de Clotaire, l'Ostrasie a repris
+les provinces qui lui avaient été enlevées; elle a exigé un roi
+particulier, et Dagobert, roi de ce pays à quinze ans, n'y a été
+effectivement qu'un instrument entre les mains de Pepin et d'Arnolph.
+Son père devient roi de Neustrie, l'Ostrasie réclame encore un
+gouvernement particulier, et se fait donner pour roi le fils du roi,
+le jeune Sigebert. Clotaire II a remis le tribut aux Lombards pour une
+somme une fois payée. Les Saxons, défaits, dit-on, par les
+Francs[216], se dispensent pourtant de livrer à Dagobert les cinq
+cents vaches qu'ils payaient jusque-là tous les ans. Les Vendes,
+affranchis des Avares par le Franc Samo, marchand guerrier qu'ils
+prirent pour chef[217], repoussent le joug de Dagobert, et défont les
+Francs, les Bavarois et les Lombards unis contre eux. Les Avares
+fugitifs eux-mêmes s'établissent de force en Bavière, et Dagobert ne
+s'en défait que par une perfidie[218]. Quant à la soumission des
+Bretons et des Gascons, elle semble volontaire: ils rendent hommage
+moins aux guerriers qu'aux prêtres, et le duc des Bretons, saint
+Judicaël, refuse de manger à la table du roi pour prendre place à
+celle de saint Ouen.
+
+[Note 216: _App. 93._]
+
+[Note 217: _App. 94._]
+
+[Note 218: _App. 95._]
+
+C'est qu'alors en effet le vrai roi, c'est le prêtre. Au milieu même
+de ces bruyantes invasions de barbares, qui semblaient près de tout
+détruire, l'Église avait fait son chemin à petit bruit. Forte,
+patiente, industrieuse, elle avait en quelque sorte étreint toute la
+société nouvelle, de manière à la pénétrer. De bonne heure elle avait
+abandonné la spéculation pour l'action; elle avait repoussé la
+hardiesse du pélagianisme, ajourné la grande question de la liberté
+humaine.
+
+Héritière du gouvernement municipal, l'Église était sortie des murs à
+l'approche des barbares; elle s'était portée pour arbitre entre eux et
+les vaincus. Et une fois hors des murs, elle s'arrêta dans les
+campagnes. Fille de la cité, elle comprit que tout n'était pas dans la
+cité; elle créa des évêques des champs et des bourgades, des
+chorévêques[219]. Sa protection s'étendit à tous: ceux même qu'elle
+n'ordonna point, elle les couvrit du signe protecteur de la tonsure.
+Elle devint un immense asile. Asile pour les vaincus, pour les
+Romains, pour les serfs des Romains; les serfs se précipitèrent dans
+l'Église; plus d'une fois on fut obligé de leur en fermer les portes;
+il n'y eut personne pour cultiver la terre. Asile pour les vainqueurs,
+ils se réfugièrent dans l'Église contre le tumulte de la vie barbare,
+contre leurs passions, leurs violences, dont ils souffraient autant
+que les vaincus.
+
+[Note 219: _App. 96._]
+
+En même temps, d'immenses donations enlevaient la terre aux usages
+profanes pour en faire la dot des hommes pacifiques, des pauvres, des
+serfs. Les barbares donnèrent ce qu'ils avaient pris; ils se
+trouvèrent avoir vaincu pour l'Église.
+
+Les évêques du Midi, trop civilisés, rhéteurs et raisonneurs[220],
+agissent peu sur les hommes de la première race. Les anciens sièges
+métropolitains d'Arles, de Vienne, de Lyon même et de Bourges, perdent
+de leur influence. Les évêques par excellence, les vrais patriarches
+de la France, sont ceux de Reims et de Tours. Saint Martin de Tours
+est l'oracle des barbares, ce que Delphes était pour la Grèce,
+l'_ombilicus terrarum_, l'[Grec: outhar arourês].
+
+[Note 220: _App. 97._]
+
+C'est saint Martin qui garantit les traités. Les rois le consultent à
+chaque instant sur leurs affaires, même sur leurs crimes. Chilpéric,
+poursuivant son malheureux fils Mérovée, dépose un papier sur le
+tombeau de saint Martin pour savoir s'il lui est permis de tirer le
+suppliant de la basilique. Le papier resta blanc, dit Grégoire de
+Tours. Ces suppliants, pour la plupart, gens farouches, et non moins
+violents que ceux qui les poursuivent, embarrassent quelquefois
+terriblement l'évêque; ils deviennent les tyrans de l'asile qui les
+protège. Il faut voir dans le livre du bon évêque de Tours l'histoire
+de cet Éberulf qui veut tuer Grégoire, qui frappe les clercs s'ils
+tardent à lui apporter du vin. Les servantes du barbare, réfugiées
+avec lui dans la basilique, scandalisent tout le clergé en regardant
+curieusement les peintures sacrées qui en décoraient les parois.
+
+Tours, Reims, et toutes leurs dépendances, sont exemptes d'impôts. Les
+possessions de Reims s'étendent dans les pays les plus éloignés, dans
+l'Ostrasie, dans l'Aquitaine. Chaque crime des rois barbares vaut à
+l'Église quelque donation nouvelle. Tout le monde désire être donné à
+l'Église; c'est une sorte d'affranchissement. Les évêques ne se font
+nul scrupule de provoquer, d'étendre par des fraudes pieuses les
+concessions des rois. Le témoignage des gens du pays les soutiendra,
+s'il le faut. Tous, au besoin, attesteront que cette terre, ce
+village, ont été jadis donnés par Clovis, par le bon Gontran, au
+monastère, à l'évêché voisin, lequel n'en a été dépouillé que par une
+violence impie. Chaque jour la connivence des prêtres et du peuple
+devait ainsi enlever quelque chose au barbare, et profiter de sa
+crédulité, de sa dévotion, de ses remords. Sous Dagobert, les
+concessions remontent à Clovis; sous Pepin-le-Bref, à Dagobert.
+Celui-ci donne en une seule fois vingt-sept bourgades à l'abbaye de
+Saint-Denis. Son fils, dit l'honnête Sigebert de Gemblours, fonda
+douze monastères et donna à saint Rémacle, évêque de Tongres, douze
+lieues de long, douze lieues de large dans la forêt d'Ardenne.
+
+La plus curieuse concession est celle de Clovis à saint Remi,
+reproduite, ou plus probablement fabriquée, sous Dagobert:
+
+«Clovis avait établi sa demeure à Soissons. Ce prince trouvait un
+grand plaisir dans la compagnie et les entretiens de saint Remi; mais,
+comme le saint homme n'avait dans le voisinage de la ville d'autre
+habitation qu'un petit bien qui avait autrefois été donné à saint
+Nicaise, le roi offrit à saint Remi de lui donner tout le terrain
+qu'il pourrait parcourir pendant que lui-même ferait sa méridienne,
+cédant en cela à la prière de la reine et à la demande des habitants
+qui se plaignaient d'être surchargés d'exactions et contributions, et
+qui, pour cette raison aimaient mieux payer à l'église de Reims qu'au
+roi. Le bienheureux saint Remi se mit donc en chemin, et l'on voit
+encore aujourd'hui les traces de son passage et les limites qu'il
+marqua. Chemin faisant, un meunier repoussa le saint homme, ne voulant
+pas que son moulin fût renfermé dans l'enceinte. «Mon ami, lui dit
+avec douceur l'homme de Dieu, ne trouve pas mauvais que nous
+possédions ensemble ce moulin.» Celui-ci l'ayant refusé de nouveau,
+aussitôt la roue du moulin se mit à tourner à rebours; lors le meunier
+de courir après saint Remi et de s'écrier: «Viens, serviteur de Dieu,
+et possédons ensemble ce moulin.--Non, répondit le saint, il ne sera
+ni à toi ni à moi.» La terre se déroba aussitôt, et un tel abîme
+s'ouvrit, que jamais depuis il n'a été possible d'y établir un moulin.
+
+«De même encore, le saint passant auprès d'un petit bois, ceux à qui
+il appartenait l'empêchaient de le comprendre dans son domaine: «Eh
+bien! dit-il, que jamais feuille ne vole ni branche ne tombe de ce
+bois dans mon clos.» Ce qui a été en effet observé par la volonté de
+Dieu, tant que le bois a duré, quoiqu'il fût tout à fait joignant et
+contigu.
+
+«De là, continuant son chemin, il arriva à Chavignon, qu'il voulut
+aussi enclore, mais les habitants l'en empêchèrent. Tantôt repoussé et
+tantôt revenant, mais toujours égal et paisible, il marchait toujours,
+traçant les limites telles qu'elles existent encore. À la fin, se
+voyant repoussé tout à fait, on rapporte qu'il leur dit: _Travaillez
+toujours et demeurez pauvres et souffrants._ Ce qui s'accomplit encore
+aujourd'hui, par la vertu et puissance de sa parole. Quand le roi
+Clovis se fut levé après sa méridienne, il donna à saint Remi, par
+rescrit de son autorité royale, tout le terrain qu'il avait enclos en
+marchant; et, de ces biens, les meilleurs sont Luilly et Cocy, dont
+l'Église de Reims jouit encore aujourd'hui paisiblement.
+
+«Un homme très puissant, nommé Euloge, convaincu du crime de
+lèse-majesté contre le roi Clovis, eut un jour recours à
+l'intercession de saint Remi, et le saint homme lui obtint grâce de la
+vie et de ses biens. Euloge, en récompense de ce service, offrit à son
+généreux patron, en toute propriété, son village d'Épernay: le
+bienheureux évêque ne voulut point accepter une rétribution temporelle
+comme salaire de son intervention. Mais voyant Euloge couvert de
+confusion et décidé à se retirer du monde, parce qu'il n'y pouvait
+plus rester, ne méritant plus de vivre que par la clémence royale, au
+déshonneur de sa maison, il lui donna un sage conseil, lui disant que,
+s'il voulait être parfait, il vendît tous ses biens et en distribuât
+l'argent aux pauvres, pour suivre Jésus-Christ. Ensuite, fixant la
+valeur, et prenant dans le trésor ecclésiastique cinq mille livres
+d'argent, il les donna à Euloge, et acquit à l'Église la propriété de
+ses biens. Laissant ainsi à tous évêques et prêtres ce bon exemple
+que, quand ils intercèdent pour ceux qui viennent se jeter dans le
+sein de l'Église ou entre les bras des serviteurs de Dieu, et qu'ils
+leur rendent quelque service, jamais ils ne le doivent faire en vue
+d'une récompense temporelle, ni accepter en salaire des biens
+passagers; mais bien au contraire, selon le commandement du Seigneur,
+donner pour rien comme ils ont reçu pour rien....
+
+«Saint Rigobert obtint du roi Dagobert des lettres d'immunité pour son
+Église, lui remontrant que, sous tous les rois francs ses
+prédécesseurs, depuis le temps de saint Remi et du roi Clovis, par lui
+baptisé, elle avait toujours été libre et exempte de toute servitude
+et charge publique. Le roi donc, voulant ratifier ou renouveler ce
+privilège de l'avis de ses grands, et dans la même forme que les rois
+ses prédécesseurs, ordonna que tous biens, villages et hommes,
+appartenant à la sainte Église de Reims, ou à la basilique de
+Saint-Remi situés ou demeurant tant en Champagne, dans la ville ou les
+faubourgs de Reims, qu'en Ostrasie, Neustrie, Bourgogne, pays de
+Marseille, Rouergue, Gévaudan, Auvergne, Touraine, Poitou, Limousin,
+et partout ailleurs dans ses pays et royaumes, seraient à perpétuité
+exempts de toute charge; qu'aucun juge public n'oserait entrer sur les
+terres de ces deux saintes Églises de Dieu pour y faire leur séjour, y
+rendre aucun jugement ou lever aucune taxe; enfin, qu'elles
+conserveraient à toujours les immunités et privilèges à elles concédés
+par les rois ses prédécesseurs...
+
+«Ce vénérable évêque fut en fort grande amitié avec Pepin, maire du
+palais, auquel il avait coutume d'envoyer fréquemment des eulogies, en
+signe de bénédiction. Or, en ce moment, Pepin séjournait au village
+de Gernicourt; et, ayant appris de l'évêque que cette demeure lui
+plaisait, il la lui offrit, ajoutant qu'il lui donnerait en outre tout
+le terrain dont il pourrait faire le tour tandis qu'il reposerait à
+l'heure de midi. Rigobert, suivant donc l'exemple de saint Remi, se
+mit en route et fit poser de distance en distance les limites qui se
+voient encore aujourd'hui, et traça ainsi l'enceinte pour obvier à
+toute contestation. À son réveil, Pepin, le trouvant de retour, lui
+confirma la donation de tout le terrain qu'il venait d'enclore; et
+pour indice mémorable du chemin qu'il a suivi, on y voit, en toute
+saison, l'herbe plus riche et plus verte qu'en aucun autre lieu
+d'alentour. Il est encore un autre miracle non moins digne d'attention
+que le Seigneur se plaît à opérer sur ces terres, sans doute en vue
+des mérites de son serviteur: c'est que, depuis la concession faite au
+saint évêque, jamais tempête ni grêle ne fait dommage en son domaine;
+et, tandis que tous les lieux d'alentour sont battus et ravagés,
+l'orage s'arrête aux limites de l'Église, sans jamais oser les
+franchir[221].»
+
+[Note 221: Flodoard.]
+
+Ainsi tout favorisait l'absorption de la société par l'Église, tout y
+entrait, Romains et barbares, serfs et libres, hommes et terres, tout
+se réfugiait au sein maternel. L'Église améliorait tout ce qu'elle
+recevait du dehors: mais elle ne pouvait le faire sans se détériorer
+d'autant elle-même. Avec les richesses l'esprit du monde entrait dans
+le clergé, avec la puissance, la barbarie qui en était alors
+inséparable. Les serfs devenus prêtres gardaient les vices de serfs,
+la dissimulation, la lâcheté. Les fils des barbares devenus évêques
+restaient souvent barbares. Un esprit de violence et de grossièreté
+envahissait l'Église. Les écoles monastiques de Lérins, de
+Saint-Maixent, de Reomé, de l'île Barbe, avaient perdu leur éclat; les
+écoles épiscopales d'Autun, de Vienne, de Poitiers, de Bourges,
+d'Auxerre, subsistaient silencieusement. Les conciles devenaient de
+plus en plus rares: cinquante-quatre au sixième siècle, vingt au
+septième, sept seulement dans la première moitié du huitième.
+
+Le génie spiritualiste de l'Église se réfugia dans les moines. L'état
+monastique fut un asile pour l'Église, comme l'Église l'avait été pour
+la société. Les monastères d'Irlande et d'Écosse, mieux préservés du
+mélange germanique, tentèrent une réformation du clergé gaulois.
+Ainsi, au premier âge de l'Église, le Breton Pélage avait allumé
+l'étincelle qui éclaira tout l'Occident; puis le breton Faustus, plus
+modéré dans les mêmes doctrines, ouvrit la glorieuse école de Lérins.
+Au second âge, ce fut encore un Celte, mais cette fois un Irlandais,
+saint Colomban, qui entreprit la réforme des Gaules. Un mot sur
+l'Église celtique.
+
+Les Kymry de Bretagne et de Galles, rationalistes, les Gaëls
+d'Irlande, poètes et mystiques, présentent toutefois dans leur
+histoire ecclésiastique un caractère commun, l'esprit d'indépendance
+et l'opposition contre Rome. Ils s'entendaient mieux avec les Grecs,
+et gardèrent longtemps, malgré l'éloignement, malgré tant de
+révolutions, tant de misères diverses, des relations avec les Églises
+de Constantinople et d'Alexandrie. Déjà Pélage est un vrai fils
+d'Origène. Quatre cents ans plus tard, l'Irlandais Scot traduit les
+Pères grecs, et adopte le panthéisme alexandrin. Saint Colomban, au
+septième siècle, défend aussi contre le pape de Rome l'usage grec de
+célébrer la Pâque: «Les Irlandais, dit-il, sont meilleurs astronomes
+que vous autres Romains[222].» Ce fut un Irlandais, un disciple de
+saint Colomban, Virgile, évêque de Salzbourg, qui affirma le premier
+que la terre est ronde, et que nous avons des antipodes. Toutes les
+sciences étaient alors cultivées avec éclat dans les monastères
+d'Écosse et d'Irlande. Ces moines, appelés _culdées_[223], ne
+connaissaient guère plus de hiérarchie que les modernes presbytériens
+d'Écosse. Ils vivaient douze à douze, sous un abbé élu par eux;
+l'évêque n'était, conformément au sens étymologique, qu'un
+surveillant. Le célibat ne paraît pas avoir été régulièrement observé
+dans cette Église[224]. Elle se distinguait encore par la forme
+particulière de la tonsure, et quelques autres singularités. En
+Irlande, on baptisait avec du lait[225].
+
+[Note 222: _App. 98._]
+
+[Note 223: Solitaires de Dieu. _Deus_ et _Celare_, _Cella_, ont des
+racines analogues dans les langues latine et celtique.]
+
+[Note 224: Les femmes et les enfants des culdées réclamaient une part
+dans les dons faits à l'autel. (Low.)]
+
+[Note 225: _App. 99._]
+
+Le plus célèbre de ces établissements des culdées est celui d'Iona,
+fondé, comme presque tous, sur les ruines des écoles druidiques: Iona,
+la sépulture de soixante-dix rois d'Écosse, la mère des moines,
+l'oracle de l'Occident au septième et au huitième siècle. C'était la
+ville des morts, comme Arles dans les Gaules et Thèbes en Égypte.
+
+La guerre que les empereurs soutinrent contre les nombreux usurpateurs
+qui sortirent de la Bretagne, dans les derniers siècles de
+l'Empire[226], les papes la continuèrent contre l'hérésie celtique,
+contre Pélage, contre l'Église écossaise et irlandaise. À cette
+Église, toute grecque de langue et d'esprit, Rome opposa souvent des
+Grecs; dès le commencement du cinquième siècle, elle envoie contre eux
+Palladios, platonicien d'Alexandrie; mais les doctrines de Palladios
+parurent bientôt aussi peu orthodoxes que celles qu'il attaquait. Des
+hommes plus sûrs furent envoyés, saint Loup, saint Germain
+d'Auxerre[227], et trois disciples de saint Germain, Dubricius,
+Iltutus, et saint Patrice, le grand apôtre de l'Irlande. On sait
+toutes les fables dont on a orné la vie de ce dernier; la plus
+incroyable, c'est qu'il n'ait trouvé nulle connaissance de l'écriture
+dans un pays que nous voyons en si peu d'années tout couvert de
+monastères, et fournissant des missionnaires à tout l'Occident.
+L'invasion saxonne fit trêve aux querelles religieuses; mais dès que
+les Saxons furent définitivement établis, le pape envoya en Bretagne
+le moine Augustin, de l'ordre de Saint-Benoît. Les envoyés de Rome
+réussirent auprès des Saxons d'Angleterre, et commencèrent cette
+conquête spirituelle qui devait avoir de si grands résultats. Du
+monastère d'Iona, fondé précisément à la même époque par saint
+Colomban, sortit son célèbre disciple, saint Colombanus[228], dont
+nous avons vu le zèle hardi contre Brunehaut. Ce missionnaire ardent
+et impétueux rattacha un instant la Gaule aux principes de l'Église
+irlandaise.
+
+[Note 226: Britannia, fertilis provincia tyrannorum. (Saint Jérôme.)]
+
+[Note 227: Saint Loup naquit à Toul, épousa la soeur de saint Hilaire,
+évêque d'Arles, fut moine à Lérins, puis évêque de Troyes.--Saint
+Germain, né à Auxerre, fut d'abord duc des troupes de la marche
+Armorique et Nervicane. De retour à Auxerre, il se livrait tout entier
+à la chasse, et élevait des trophées en mémoire des succès qu'il y
+obtenait. Saint Amator, évêque de la ville, l'en chassa, puis le
+convertit et l'ordonna prêtre malgré lui. Il eut pour disciples sainte
+Geneviève et saint Patrice. Saint Germain et saint Martin, le chasseur
+et le soldat, étaient les deux saints les plus populaires de la
+France. Mais saint Hubert succéda à saint Germain dans le patronage
+des chasseurs.]
+
+[Note 228: Saint Colomban explique lui-même le rapport mystique de son
+nom avec les mots _jona_, _barjona_, qui signifie colombe dans les
+livres saints.]
+
+La chute des enfants de Sigebert et de Brunehaut, la réunion de
+l'Ostrasie à la Neustrie, était une occasion favorable. Dans la
+Neustrie, dans tout le midi des Gaules, les traces de l'invasion
+disparaissant, les Germains s'étaient comme fondus dans la population
+gauloise et romaine. Les races antiques reprenaient force, la Neustrie
+avait repoussé l'Ostrasie sous Frédégonde, et se l'était réunie sous
+Clotaire. Ce prince et son fils Dagobert, moins Francs que Romains,
+devaient être favorables aux progrès de l'Église celtique, dont les
+moeurs et les lumières faisaient honte au caractère barbare qu'avait
+pris celle des Gaules.
+
+Saint Colomban avait passé d'abord en Gaule avec douze compagnons. Une
+foule d'autres semblent les avoir suivis pour peupler les nombreux
+monastères que fondèrent ces premiers apôtres. Pour saint Colomban,
+nous l'avons vu d'abord s'établir dans les plus profondes solitudes
+des Vosges, sur les ruines d'un temple païen, circonstance que son
+biographe remarque dans toutes les fondations du saint. Là, il reçut
+bientôt les enfants de tous les grands de cette partie de la Gaule.
+Mais la jalousie des évêques vint l'y troubler. La singularité des
+rites irlandais prêtait à leurs attaques[229]. La liberté avec
+laquelle il parla à Theuderic et Brunehaut détermina son expulsion de
+Luxeuil. Reconduit par la Loire hors des Gaules, il y rentra par les
+États de Clotaire II, qui le reçut avec honneur. Ce fut en effet pour
+ce prince un immense avantage d'apparaître aux yeux des peuples comme
+le protecteur des saints, que ses ennemis persécutaient. De là
+Colomban passa en Suisse, où saint Gall, son disciple, fonda le fameux
+monastère de ce nom; puis il se fixa en Italie près du Bavarois
+Agilulfe, roi des Lombards; il s'y bâtit une retraite à Bobbio, et y
+resta jusqu'à sa mort, quelques instances que lui fît Clotaire
+vainqueur de revenir auprès de lui. C'est de là qu'il écrivit au pape
+ses lettres éloquentes et bizarres, pour la réunion des Églises
+irlandaise et romaine. Il y parle au nom du roi et de la reine des
+Lombards; c'est, dit-il, à leur prière qu'il écrit. Peut-être les
+opinions qu'il exprime sur la supériorité de l'Église d'Irlande
+étaient-elles partagées par Clotaire et Dagobert, son fils. Du moins,
+nous voyons ces princes multiplier par toute la France les monastères
+de saint Colomban; au contraire, la race ostrasienne des Carlovingiens
+doit s'unir étroitement avec le pape, et assujettir tous les
+monastères à la règle de saint Benoît.
+
+[Note 229: _App. 100._]
+
+Des grandes écoles de Luxeuil et de Bobbio sortaient les fondateurs
+d'une foule d'abbayes: saint Gall, dont nous avons parlé; saints Magne
+et Théodore, premiers abbés de Kempten et Fuessen près d'Augsbourg;
+saint Attale de Bobbio; saint Romaric de Remiremont; saint Omer, saint
+Bertin, saint Amand, ces trois apôtres de la Flandre; saint Wandrille,
+parent des Carlovingiens, fondateur de la grande école de Fontenelle
+en Normandie, qui doit être à son tour la métropole de tant d'autres.
+Ce fut Clotaire II qui éleva saint Amand à l'épiscopat, et Dagobert
+voulut que son fils fût baptisé par ce saint. Saint Éloi, le ministre
+de Dagobert, fonde en Limousin Solignac, d'où sortira saint Remacle,
+le grand évêque de Liège. Il avait dit un jour à Dagobert: «Seigneur,
+accordez-moi ce don, pour que j'en fasse une échelle par où vous et
+moi nous monterons au ciel.»
+
+À côté de ces écoles, on vit des vierges savantes en ouvrir d'autres
+aux personnes de leur sexe. Sans parler de celles de Poitiers et
+d'Arles, de celle de Maubeuge, où sainte Aldegonde écrivit ses
+révélations, sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait été étudier en
+Irlande; sainte Bertille, abbesse de Chelles, était si célèbre qu'une
+foule de disciples des deux sexes affluaient autour d'elle de toute la
+Gaule et de la Grande-Bretagne.
+
+Quelle était la règle nouvelle à laquelle tant de monastères s'étaient
+soumis? Les bénédictins[230] ne demandent pas mieux que de nous
+persuader qu'elle n'est autre que celle de saint Benoît, et les textes
+mêmes qu'ils allèguent prouvent évidemment le contraire. Par exemple,
+des religieuses obtiennent de saint Donat, disciple de saint Colomban,
+devenu évêque de Besançon, qu'il fera pour elles un rapprochement des
+règles de saint Césaire d'Arles, de saint Benoît, de saint Colomban;
+saint Projectus en fit autant pour d'autres religieuses. Ces règles
+n'étaient donc pas les mêmes.
+
+[Note 230: L'Église de Rome était fortement intéressée à supprimer les
+écrits d'un ennemi, qui avait pourtant laissé dans la mémoire des
+peuples une si grande réputation de sainteté. Aussi la plupart des
+livres de saint Colomban ont péri. Quelques-uns se trouvaient encore
+au seizième siècle à Besançon et à Bobbio, d'où ils furent, dit-on,
+portés aux bibliothèques de Rome et de Milan.]
+
+La règle de saint Colomban, opposée en ceci à la règle de saint
+Benoît, ne prescrit pas l'obligation d'un travail régulier; elle
+assujettit le moine à un nombre énorme de prières. En général, elle ne
+porte pas cette empreinte d'esprit positif qui distingue l'autre à un
+si haut degré. Elle prescrit de même l'obéissance, mais elle ne laisse
+pas les peines à l'arbitraire de l'abbé; elle les indique d'avance
+pour chaque délit avec une minutieuse et bizarre précision. Dans cet
+étrange code pénal, bien des choses scandalisent le lecteur moderne.
+«Un an de pénitence pour le moine qui a perdu une hostie; pour le
+moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et à l'eau, un
+jour seulement s'il ignorait que ce fut une faute.» En général, la
+tendance est mystique; le législateur a plus égard aux pensées qu'aux
+actes.--«La chasteté du moine, dit-il, s'estime par ses pensées: que
+sert qu'il soit vierge de corps, s'il ne l'est d'esprit[231]?».
+
+[Note 231: _App. 101._]
+
+Cette réforme, doublement remarquable et par son éclat, et par sa
+liaison avec le réveil des races vaincues dans les Gaules, était loin
+pourtant de satisfaire aux besoins du temps. Ce n'était pas de
+pratiques pieuses, d'élans mystiques qu'il s'agissait, lorsque la
+barbarie pesait si lourdement, et qu'une invasion nouvelle était
+toujours imminente sur le Rhin. Saint Benoît avait compris qu'il
+fallait à une telle époque un monachisme plus humble, plus laborieux,
+pour défricher la terre, devenue tout inculte et sauvage, pour
+défricher l'esprit des barbares. Mais l'Église irlandaise, animée d'un
+indomptable esprit d'individualité et d'opposition, n'était d'accord
+ni avec Rome, ni avec elle-même. Saint Gall, le principal disciple de
+saint Colomban, refusa de le suivre en Italie, resta en Suisse, et y
+travailla pour son compte[232]. Saint Colomban, passant alors en
+Italie, s'occupa de combattre l'arianisme des Orientaux; c'était se
+tourner vers le monde fini, vers le passé, au lieu de regarder vers la
+Germanie, vers l'avenir. Comme il était encore sur le Rhin, il eut un
+instant l'idée d'entreprendre la conversion des Suèves; plus tard,
+celle des Slaves. Un ange l'en détourna dans un songe, et, lui traçant
+une image du monde, il lui désigna l'Italie. Ce défaut de sympathie
+pour les Germains, pour les travaux obscurs de leur conversion, est-il
+la condamnation de saint Colomban et de l'Église celtique? Les
+missionnaires anglo-saxons, disciples soumis de Rome, vont, avec le
+secours d'une dynastie ostrasienne, recueillir dans l'Allemagne cette
+moisson que l'Irlande n'a pu, ou n'a pas voulu cueillir[233].
+
+[Note 232: _App. 102._]
+
+[Note 233: Les Bollandistes disent très bien qu'il y a entre la règle
+de saint Colomban et celle de saint Benoît la même différence qu'entre
+les règles des franciscains et des dominicains. C'est l'opposition de
+la loi et de la grâce. L'ordre de Saint-Benoît devait prévaloir: 1º
+sur le RATIONALISME des Pélagiens; 2º sur le MYSTICISME de saint
+Colomban.]
+
+ * * * * *
+
+L'impuissance de l'Église celtique, son défaut d'unité, se retrouve
+dans la monarchie qui à cette époque dominait nominalement toute la
+Gaule. La dissolution définitive semble commencer avec la mort de
+Dagobert. Sous lui, il est probable que l'influence ecclésiastique fut
+supérieure à celle des grands. Les prêtres, dont nous le voyons
+entouré, doivent avoir suivi les traditions de l'ancien gouvernement
+neustrien dans sa lutte contre l'Ostrasie, c'est-à-dire contre le pays
+des barbares et de l'aristocratie. Lorsque le fameux maire du palais,
+Ébroin, envoya demander conseil à l'évêque de Rouen, saint Ouen, le
+vieux ministre de Dagobert répondit sans hésiter: «De Frédégonde te
+souvienne!»
+
+Les grands manquèrent d'abord leur coup en Ostrasie, sous Sigebert
+III, fils de Dagobert. Pepin avait été maire, puis son fils Grimoald,
+et celui-ci, à la mort de Sigebert, avait essayé de faire roi un de
+ses propres enfants. Il était secondé par Dido, évêque de Poitiers,
+oncle du fameux saint Léger. L'oncle et le neveu étaient les chefs des
+grands dans le Midi. Le vrai roi n'avait que trois ans. On se
+débarrassa sans peine de cet enfant. Dido le conduisit en Irlande.
+Mais les hommes libres d'Ostrasie tendirent des embûches à Grimoald,
+l'arrêtèrent et l'envoyèrent à Paris, au roi de Neustrie Clovis II,
+fils de Dagobert, qui le fit mourir avec son fils.
+
+Les trois royaumes se trouvèrent ainsi réunis sous Clovis II, ou
+plutôt sous Erchinoald, maire du palais de Neustrie. Pendant la
+minorité des trois fils de Clovis, le même Erchinoald, puis le fameux
+Ébroin, remplirent la même charge, s'appuyant du nom et de la sainteté
+de Bathilde, veuve du dernier roi. C'était une esclave saxonne que
+Clovis avait faite reine. Ces maires, ennemis des grands, leur
+opposaient avec avantage aux yeux des peuples une esclave et une
+sainte.
+
+Quelle était précisément cette charge des _maires du palais_? M. de
+Sismondi ne peut croire que le maire ait été originairement un
+officier royal. Il y voit un magistrat populaire, institué pour la
+protection des hommes libres, comme le justiza d'Aragon. Cette espèce
+de tribun et de juge eût été appelé _morddom_, juge du meurtre. Ces
+mots allemands auraient été facilement confondus avec ceux de _major
+domus_, et la mairie assimilée à la charge de l'ancien comte du palais
+impérial. Nul doute que le maire n'ait été souvent élu, et même de
+bonne heure, aux époques de minorité ou d'affaiblissement du pouvoir
+royal; mais aussi nul doute qu'il n'ait été choisi par le roi, au
+moins jusqu'à Dagobert[234]. Quiconque connaît l'esprit de la
+_famille_ germanique ne s'étonnera pas de trouver dans le maire un
+officier du palais. Dans cette famille, la domesticité ennoblit.
+Toutes les fonctions réputées serviles chez les nations du Midi sont
+honorables chez celles du Nord, et en réalité elles sont rehaussées
+par le dévouement personnel. Dans les _Niebelungen_, le maître des
+cuisines, Rumolt, est un des principaux chefs des guerriers. Aux
+festins du couronnement impérial, les électeurs tenaient à honneur
+d'apporter le boisseau d'avoine, et de mettre les plats sur la table.
+Chez ces nations, quiconque est grand dans le palais est grand dans le
+peuple. Le _plus grand_ du palais (_major_) devait être le premier des
+leudes, leur chef dans la guerre, leur juge dans la paix. Or, à une
+époque où les hommes libres avaient intérêt à être sous la protection
+royale, _in truste regiâ_, à devenir antrustions et leudes, le juge
+des leudes dut peu à peu se trouver le juge du peuple.
+
+[Note 234: _App. 103._]
+
+Le maire Ébroin avait entrepris l'impossible, établir l'unité, lorsque
+tout tendait à la dispersion; fonder la royauté, quand les grands se
+fortifiaient de toutes parts. Les deux moyens qu'il prit pour y
+parvenir étaient utiles, si on eût pu les employer. Le premier fut de
+choisir les ducs et les grands dans une autre province que celle où
+ils avaient leurs possessions, leurs esclaves, leurs clients; isolés
+ainsi de leurs moyens personnels de puissance, ils auraient été les
+simples hommes du roi, et n'auraient pas rendu les charges
+héréditaires dans leur famille. En outre, Ébroin paraît avoir essayé
+de rapprocher les lois, les usages divers des nations qui composaient
+l'empire des Francs; cette tentative sembla tyrannique, et elle
+l'était en effet à cette époque.
+
+Aussi l'Ostrasie échappa d'abord à Ébroin; elle exigea un roi, un
+maire, un gouvernement particulier. Puis, les grands d'Ostrasie et de
+Bourgogne, entre autres saint Léger, évêque d'Autun, neveu de Dido,
+évêque de Poitiers (tous deux étaient amis des Pepins), marchent
+contre Ébroin au nom du jeune Childéric II, roi d'Ostrasie[235].
+Ébroin, abandonné des grands neustriens, est enfermé au monastère de
+Luxeuil. Saint Léger, qui avait contribué à la révolution, n'en
+profita guère. Il fut accusé, à tort ou à droit, d'aspirer au trône,
+de concert avec le Romain Victor, patrice souverain de Marseille, qui
+était venu pour une affaire auprès de Childéric. Les grands du Nord
+inspirèrent au roi une défiance naturelle contre le chef des grands du
+Midi, et saint Léger fut enfermé à Luxeuil avec ce même Ébroin qu'il y
+avait enfermé lui-même. L'adoucissement des moeurs est ici visible.
+Sous les premiers Mérovingiens, un tel soupçon eût infailliblement
+entraîné la mort.
+
+[Note 235: La querelle de saint Léger et d'Ébroin enveloppait aussi
+une querelle nationale, une haine de villes. Saint Léger, évêque
+d'Autun, avait pour lui l'évêque de Lyon, et contre lui les évêques de
+Valence et de Châlons. Ces deux villes faisaient ainsi la guerre à
+leurs rivales, les deux capitales de la Bourgogne.--Lorsque saint
+Léger se fut livré volontairement à ses ennemis, Autun n'en fut pas
+moins obligé de se racheter. Ils voulaient chasser aussi l'évêque de
+Lyon, mais les Lyonnais s'armèrent pour le défendre. Les villes
+prennent évidemment part active à la querelle.]
+
+Cependant l'Ostrasien Childéric eut à peine respiré l'air de la
+Neustrie qu'il devint, lui aussi, ennemi des grands. Dans un accès de
+fureur, il fit battre de verges un d'entre eux, nommé Bodilo. Ce
+châtiment servile les irrita tous. Childéric II fut assassiné dans la
+forêt de Chelles; les assassins n'épargnèrent pas même sa femme
+enceinte et son fils enfant.
+
+Ébroin et saint Léger sortirent de Luxeuil réconciliés en apparence,
+mais ils se séparèrent bientôt pour profiter des deux révolutions qui
+venaient de s'opérer en Ostrasie et en Neustrie. Les rôles étaient
+changés: pendant que les grands triomphaient avec saint Léger en
+Neustrie, par la mort de Childéric, les hommes libres d'Ostrasie
+avaient fait revenir d'Irlande cet enfant (Dagobert II) que la famille
+des Pepins avait autrefois éloigné du trône, dans l'espoir de s'y
+asseoir elle-même. Les hommes libres d'Ostrasie formèrent une armée à
+Ébroin, le ramenèrent triomphant en Neustrie, où ils firent dégrader,
+aveugler, tuer saint Léger, comme coupable d'avoir conseillé la mort
+de Childéric II. Au moment même, un autre Mérovingien était tué en
+Ostrasie par les amis de saint Léger. Les deux Pepins et Martin,
+petits-fils d'Arnulf, évêque de Metz, et neveux de Grimoald, firent
+condamner par un conseil et poignarder Dagobert II, le roi des hommes
+libres, c'est-à-dire du parti allié d'Ébroin. Ébroin vengea Dagobert
+comme il avait vengé Childéric II. Il attira Martin dans une
+conférence et l'y fit assassiner. Lui-même fut tué peu après par un
+noble Franc qu'il avait menacé de la mort.
+
+Cet homme remarquable avait, comme Frédégonde, défendu avec succès la
+France de l'ouest, et retardé vingt années le triomphe des grands
+ostrasiens. Sa mort leur livra la Neustrie. Ses successeurs furent
+défaits par Pepin à Testry, entre Saint-Quentin et Péronne.
+
+Cette victoire des grands sur le parti populaire, de la Gaule
+germanique sur la Gaule romaine, ne sembla pas d'abord entraîner un
+changement de dynastie. Pepin adopta le roi même au nom duquel Ébroin
+et ses successeurs avaient combattu. On peut cependant considérer la
+bataille de Testry comme la chute de la famille de Clovis. Peu importe
+que cette famille traîne encore le titre de roi dans l'obscurité de
+quelque monastère. Désormais le nom des princes mérovingiens ne sera
+plus attesté comme signe de parti; ils cesseront bientôt d'être
+employés même comme instruments. Le dernier terme de la décadence est
+arrivé.
+
+Selon une vieille légende, le père de Clovis ayant enlevé Basine, la
+femme du roi de Thuringe, «elle lui dit la première nuit, comme ils
+étaient couchés: Abstenons-nous; lève-toi, et ce que tu auras vu dans
+la cour du palais, tu le diras à ta servante. S'étant levé, il vit
+comme des lions, des licornes et des léopards qui se promenaient. Il
+revint et dit ce qu'il avait vu. La femme lui dit alors: Va voir de
+nouveau, et reviens dire à ta servante. Il sortit et vit cette fois
+des ours et des loups. À la troisième fois, il vit des chiens et
+d'autres bêtes chétives. Ils passèrent la nuit chastement, et quand
+ils se levèrent, Basine lui dit: Ce que tu as vu des yeux est fondé en
+vérité. Il nous naîtra un lion; ses fils courageux ont pour symboles
+le léopard et la licorne. D'eux naîtront des ours et des loups, pour
+le courage et la voracité. Les derniers rois sont les chiens, et la
+foule des petites bêtes indique ceux qui vexeront le peuple, mal
+défendu par ses rois[236].»
+
+[Note 236: Grégoire de Tours.--Basine a le don de seconde vue, comme
+la Brunhild de l'_Edda_. Comme Brunhild, elle se livre au plus
+vaillant.]
+
+La dégénération est en effet rapide chez ces Mérovingiens. Des quatre
+fils de Clovis, un seul, Clotaire, laisse postérité. Des quatre fils
+de Clotaire, un seul a des enfants. Ceux qui suivent, meurent presque
+tous adolescents. Il semble que ce soit une espèce d'hommes
+particulière. Tout Mérovingien est père à quinze ans, caduc à trente.
+La plupart n'atteignent pas cet âge. Charibert II meurt à vingt-cinq
+ans; Sigebert II, Clovis II, à vingt-six, à vingt-trois; Childéric II
+à vingt-quatre; Clotaire III à dix-huit; Dagobert II à vingt-six ou
+vingt-sept, etc. Le symbole de cette race, ce sont les _énervés_ de
+Jumièges, ces jeunes princes à qui l'on a coupé les articulations, et
+qui s'en vont sur un bateau au cours du fleuve qui les porte à
+l'Océan; mais ils sont recueillis dans un monastère.
+
+Qui a coupé leurs nerfs et brisé leurs os, à ces enfants des rois
+barbares? c'est l'entrée précoce de leurs pères dans la richesse et
+les délices du monde romain qu'ils ont envahi. La civilisation donne
+aux hommes des lumières et des jouissances. Les lumières, les
+préoccupations de la vie intellectuelle, balancent, chez les esprits
+cultivés, ce que les jouissances ont d'énervant. Mais les barbares qui
+se trouvent tout à coup placés dans une civilisation disproportionnée
+n'en prennent que les jouissances. Il ne faut pas s'étonner s'ils s'y
+absorbent et y fondent, pour ainsi dire, comme la neige devant un
+brasier.
+
+Le pauvre vieil historien Frédégaire exprime bien tristement dans son
+langage barbare cet affaissement du monde mérovingien. Après avoir
+annoncé qu'il essayera de continuer Grégoire de Tours: «J'aurais
+souhaité, dit-il, qu'il me fût échu en partage une telle faconde, que
+je pusse quelque peu lui ressembler. Mais l'on puise difficilement à
+une source dont les eaux tarissent. Désormais le monde se fait vieux,
+la pointe de la sagacité s'émousse en nous. Aucun homme de ce temps ne
+peut ressembler aux orateurs des âges précédents, aucun n'oserait y
+prétendre[237].»
+
+[Note 237: _App. 104._]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Carlovingiens. -- Huitième, neuvième et dixième siècle.
+
+
+«L'homme de Dieu (saint Colomban), ayant été trouver Theudebert, lui
+conseilla de mettre bas l'arrogance et la présomption, de se faire
+clerc, d'entrer dans le sein de l'Église, se soumettant à la sainte
+religion, de peur que, par-dessus la perte du royaume temporel, il
+n'encourût encore celle de la vie éternelle. Cela excita le rire du
+roi et de tous les assistants; ils disaient en effet qu'ils n'avaient
+jamais ouï dire qu'un Mérovingien, élevé à la royauté, fût devenu
+clerc volontairement. Tout le monde abominant cette parole, Colomban
+ajouta: Il dédaigne l'honneur d'être clerc; eh bien! il le sera malgré
+lui[238].»
+
+[Note 238: Vie de saint Colomban.]
+
+Ce passage nous rend sensible l'une des principales différences que
+présentent la première et la seconde race. Les Mérovingiens entrent
+dans l'Église malgré eux, les Carlovingiens volontairement. La tige
+de cette dernière famille est l'évêque de Metz, Arnulf, qui a son fils
+Chlodulf pour successeur dans cet évêché. Le frère d'Arnulf est abbé
+de Bobbio; son petit-fils est saint Wandrille. Toute cette famille est
+étroitement unie avec saint Léger. Le frère de Pepin-le-Bref,
+Carloman, se fait moine au mont Cassin; ses autres frères sont
+archevêque de Rouen, abbé de Saint-Denis. Les cousins de Charlemagne,
+Adalhard, Wala, Bernard, sont moines. Un frère de Louis-le-Débonnaire,
+Drogon, est évêque de Metz, trois autres de ses frères sont moines ou
+clercs. Le grand saint du Midi, saint Guillaume de Toulouse, est
+cousin et tuteur du fils aîné de Charlemagne. Ce caractère
+ecclésiastique des Carlovingiens explique assez leur étroite union
+avec le pape, et leur prédilection pour l'ordre de Saint-Benoît.
+
+Arnulf était né, dit-on, d'un père aquitain et d'une mère suève[239].
+Cet Aquitain, nommé Ansbert, aurait appartenu à la famille des
+Ferreoli, et eût été gendre de Clotaire Ier. Cette généalogie semble
+avoir été fabriquée pour rattacher les Carlovingiens d'un côté à la
+dynastie mérovingienne, de l'autre à la maison la plus illustre de la
+Gaule romaine[240]. Quoiqu'il en soit, je croirais aisément, d'après
+les fréquents mariages des familles ostrasiennes et aquitaines[241],
+que les Carlovingiens ont pu en effet sortir d'un mélange de ces
+races.
+
+[Note 239: _App. 105._]
+
+[Note 240: _App. 106._]
+
+[Note 241: _App. 107._]
+
+Cette maison épiscopale de Metz[242] réunissait deux avantages qui
+devaient lui assurer la royauté. D'une part, elle tenait étroitement à
+l'Église; de l'autre, elle était établie dans la contrée la plus
+germanique de la Gaule. Tout d'ailleurs la favorisait. La royauté
+était réduite à rien, les hommes libres diminuaient de nombre chaque
+jour. Les grands seuls, leudes et évêques, se fortifiaient et
+s'affermissaient. Le pouvoir devait passer à celui qui réunirait les
+caractères de grand propriétaire et de chef des leudes. Il fallait de
+plus que tout cela se rencontrât dans une grande famille épiscopale,
+dans une famille ostrasienne, c'est-à-dire amie de l'Église, amie des
+barbares. L'Église, qui avait appelé les Francs de Clovis contre les
+Goths, devait favoriser les Ostrasiens contre la Neustrie, lorsque
+celle-ci, sous un Ébroin, organisait un pouvoir laïque, rival de celui
+du clergé.
+
+[Note 242: _App. 108._]
+
+ * * * * *
+
+La bataille de Testry, cette victoire des grands sur l'autorité
+royale, ou du moins sur le nom du roi, ne fit qu'achever, proclamer,
+légitimer la dissolution. Toutes les nations durent y voir un jugement
+de Dieu contre l'unité de l'Empire. Le Midi, Aquitaine et Bourgogne,
+cessa d'être France, et nous voyons bientôt ces contrées désignées,
+sous Charles-Martel, comme _pays romains_; il pénétra, disent les
+chroniques, jusqu'en Bourgogne. À l'est et au nord, les ducs
+allemands, les Frisons, les Saxons, Suèves, Bavarois, n'avaient nulle
+raison de se soumettre au duc des Ostrasiens, qui peut-être n'eût pas
+vaincu sans eux. Par sa victoire même Pepin se trouva seul. Il se hâta
+de se rattacher au parti qu'il avait abattu, au parti d'Ébroin, qui
+n'était autre que celui de l'unité de la Gaule; il fit épouser à son
+fils une matrone puissante, veuve du dernier maire, et chère au parti
+des hommes libres. Au dehors, il essaya de ramener à la domination des
+Francs les tribus germaniques qui s'en étaient affranchies, les
+Frisons au nord, au midi les Suèves. Mais ses tentatives étaient loin
+de pouvoir rétablir l'unité. Ce fut bien pis à sa mort; son successeur
+dans la mairie fut son petit-fils Théobald, sous sa veuve Plectrude.
+Le roi Dagobert III, encore enfant, se trouva soumis à un maire
+enfant, et tous deux à une femme. Les Neustriens s'affranchirent sans
+peine. Ce fut à qui attaquerait l'Ostrasie ainsi désarmée: les
+Frisons, les Neustriens la ravagèrent, les Saxons coururent toutes ses
+possessions en Allemagne.
+
+Les Ostrasiens, foulés par toutes les nations, laissèrent là Plectrude
+et son fils. Ils tirèrent de prison un vaillant bâtard de Pepin, Carl,
+surnommé Marteau. Pepin n'avait rien laissé à celui-ci. C'était une
+branche maudite, odieuse à l'Église, souillée du sang d'un martyr.
+Saint Lambert, évêque de Liège, avait un jour, à la table royale,
+exprimé son mépris pour Alpaïde, la mère de Carl, la concubine de
+Pepin; le frère d'Alpaïde força la maison épiscopale et tua l'évêque
+en prières. Grimoald, fils et héritier de Pepin, étant allé en
+pèlerinage au tombeau de saint Lambert, il y fut tué, sans doute par
+les amis d'Alpaïde. Carl lui-même se signala comme ennemi de l'Église.
+Son surnom païen de _Marteau_ me ferait volontiers douter s'il était
+chrétien. On sait que le marteau est l'attribut de Thor, le signe de
+l'association païenne, celui de la propriété, de la conquête barbare.
+Cette circonstance expliquerait comment un empire, épuisé sous les
+règnes précédents, fournit tout à coup tant de soldats et contre les
+Saxons et contre les Sarrasins. Ces mêmes hommes, attirés dans les
+armées de Carl par l'appât des biens de l'Église qu'il leur prodigua,
+purent adopter peu à peu la croyance de leur nouvelle patrie, et
+préparèrent une génération de soldats pour Pepin-le-Bref et
+Charlemagne. Dans cette famille tout ecclésiastique des Carlovingiens,
+le bâtard, le proscrit Carl, ou Charles-Martel, offre une physionomie
+à part et très peu chrétienne[243].
+
+[Note 243: _App. 109._]
+
+D'abord les Neustriens, battus par lui à Vincy, près de Cambrai,
+appelèrent à leur aide les Aquitains, qui, depuis la dissolution de
+l'empire des Francs, formaient une puissance redoutable. Eudes, leur
+duc, s'avança jusqu'à Soissons, s'unit aux Neustriens, qui n'en furent
+pas moins vaincus. Peut-être eût-il continué la guerre avec avantage,
+mais il avait alors un ennemi derrière lui. Les Sarrasins, maîtres de
+l'Espagne, s'étaient emparés du Languedoc. De la ville romaine et
+gothique de Narbonne, occupée par eux, leur innombrable cavalerie se
+lançait audacieusement vers le Nord, jusqu'en Poitou, jusqu'en
+Bourgogne[244], confiante dans sa légèreté et dans la vigueur
+infatigable de ses chevaux africains. La célérité prodigieuse de ces
+brigands, qui voltigeaient partout, semblait les multiplier; ils
+commençaient à passer en plus grand nombre: on craignait que, selon
+leur usage, après avoir fait un désert d'une partie des contrées du
+Midi, ils ne finîssent par s'y établir. Eudes, défait une fois par
+eux, s'adressa aux Francs eux-mêmes; une rencontre eut lieu près de
+Poitiers entre les rapides cavaliers de l'Afrique et les lourds
+bataillons des Francs (732). Les premiers, après avoir éprouvé qu'ils
+ne pouvaient rien contre un ennemi redoutable par sa force et sa
+masse, se retirèrent pendant la nuit. Quelle perte les Arabes
+purent-ils éprouver, c'est ce qu'on ne saurait dire. Cette rencontre
+solennelle des hommes du Nord et du Midi a frappé l'imagination des
+chroniqueurs de l'époque; ils ont supposé que ce choc de deux races
+n'avait pu avoir lieu qu'avec un immense massacre[245]. Charles-Martel
+poussa jusqu'en Languedoc, il assiégea inutilement Narbonne, entra
+dans Nîmes et essaya de brûler les Arènes qu'on avait changées en
+forteresse. On distingue encore sur les murs la trace de l'incendie.
+
+[Note 244: En 725, ils prirent Carcassonne, reçurent Nîmes à
+composition, et détruisirent Autun. En 731, ils brûlèrent l'église de
+Saint-Hilaire de Poitiers.]
+
+[Note 245: _App. 110._]
+
+Mais ce n'est pas du côté du Midi qu'il dut avoir le plus d'affaires;
+l'invasion germanique était bien plus à craindre que celle des
+Sarrasins. Ceux-ci étaient établis dans l'Espagne, et bientôt leurs
+divisions les y retinrent. Mais les Frisons, les Saxons, les
+Allemands, étaient toujours appelés vers le Rhin par la richesse de la
+Gaule et par le souvenir de leurs anciennes invasions; ce ne fut que
+par une longue suite d'expéditions que Charles-Martel parvint à les
+refouler. Avec quels soldats put-il faire ces expéditions? Nous
+l'ignorons, mais tout porte à croire qu'il recrutait ses armées en
+Germanie. Il lui était facile d'attirer à lui des guerriers auxquels
+il distribuait les dépouilles des évêques et des abbés de la Neustrie
+et de la Bourgogne[246]. Pour employer ces mêmes Germains contre les
+Germains leurs frères, il fallut les faire chrétiens. C'est ce qui
+explique comment Charles devint vers la fin l'ami des papes, et leur
+soutien contre les Lombards. Les missions pontificales créèrent dans
+la Germanie une population chrétienne amie des Francs, et chaque
+peuplade dut se trouver partagée entre une partie païenne qui resta
+obstinément sur le sol de la patrie à l'état primitif de tribu, tandis
+que la partie chrétienne fournit des bandes aux armées de
+Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne.
+
+[Note 246: _App. 111._]
+
+L'instrument de cette grande révolution fut saint Boniface, l'apôtre
+de l'Allemagne. L'Église anglo-saxonne, à laquelle il appartient,
+n'était pas, comme celle d'Irlande, de Gaule ou d'Espagne, une soeur,
+une égale de celle de Rome; c'était la fille des papes. Par cette
+Église, romaine d'esprit[247], germanique de langue, Rome eut prise
+sur la Germanie. Saint Colomban avait dédaigné de prêcher les Suèves.
+Les Celtes, dans leur dur esprit d'opposition à la race germanique, ne
+pouvaient être les instruments de sa conversion. Un principe de
+rationalisme anti-hiérarchique, un esprit d'individualité, de
+division, dominait l'Église celtique. Il fallait un élément plus
+liant, plus sympathique, pour attirer au christianisme les derniers
+venus des barbares. Il fallait leur parler du Christ au nom de Rome,
+ce grand nom qui, depuis tant de générations, remplissait leur
+oreille.
+
+[Note 247: _App. 112._]
+
+Winfried (c'est le nom germanique de Boniface) se donna sans réserve
+aux papes, et, sous leurs auspices, se lança dans ce vaste monde païen
+de l'Allemagne à travers les populations barbares. Il fut le Colomb et
+le Cortez de ce monde inconnu, où il pénétrait sans autre arme que sa
+foi intrépide et le nom de Rome. Cet homme héroïque, passant tant de
+fois la mer, le Rhin, les Alpes, fut le lien des nations; c'est par
+lui que les Francs s'entendirent avec Rome, avec les tribus
+germaniques; c'est lui qui, par la religion, par la civilisation,
+attacha au sol ces tribus mobiles, et prépara à son insu la route aux
+armées de Charlemagne, comme les missionnaires du seizième siècle
+ouvrirent l'Amérique à celles de Charles-Quint. Il éleva sur le Rhin
+la métropole du christianisme allemand, l'église de Mayence, l'église
+de l'Empire, et plus loin, Cologne, l'église des reliques, la cité
+sainte des Pays-Bas. La jeune école de Fulde, fondée par lui au plus
+profond de la barbarie germanique, devint la lumière de l'Occident,
+et enseigna ses maîtres. Premier archevêque de Mayence, c'est du pape
+qu'il voulut tenir le gouvernement de ce nouveau monde chrétien qu'il
+avait créé. Par son serment, il se voue, lui et ses successeurs, au
+prince des apôtres, «qui seul doit donner le pallium aux
+évêques[248]». Cette soumission n'a rien de servile. Le bon Winfried
+demande au pape, dans sa simplicité, s'il est vrai que lui, pape, il
+viole les canons et tombe dans le péché de simonie[249]; il l'engage à
+faire cesser les cérémonies païennes que le peuple célèbre encore à
+Rome, au grand scandale des Allemands. Mais le principal objet de sa
+haine, ce sont les Scots (nom commun des Écossais et des Irlandais).
+Il condamne leur principe du mariage des prêtres. Il dénonce au pape,
+tantôt le fameux Virgile, évêque de Saltzbourg, celui qui le premier
+devina que la terre est ronde, tantôt un prêtre nommé Samson, qui
+supprime le baptême. Clément, autre Irlandais, et le Gaulois Adalbert
+troublent aussi l'Église. Adalbert érige des oratoires et des croix
+près des fontaines (peut-être aux anciens autels druidiques); le
+peuple y court et déserte les églises[250]; cet Adalbert est si révéré
+qu'on se dispute comme des reliques ses ongles et ses cheveux.
+Autorisé par une lettre qu'il a reçue de Jésus-Christ, il invoque des
+anges dont le nom est inconnu; il sait d'avance les péchés des hommes
+et n'écoute pas leur confession. Winfried, implacable ennemi de
+l'Église celtique, obtient de Carloman et Pepin qu'ils fassent
+enfermer Adalbert. Ce zèle âpre et farouche était au moins
+désintéressé. Après avoir fondé neuf évêchés et tant de monastères, au
+comble de sa gloire, à l'âge de soixante-treize ans, il résigna
+l'archevêché de Mayence à son disciple Lulle, et retourna simple
+missionnaire dans les bois et les marais de la Frise païenne, où il
+avait quarante ans auparavant prêché la première fois. Il y trouva le
+martyre.
+
+[Note 248: _App. 113._]
+
+[Note 249: _App. 114._]
+
+[Note 250: _App. 115._]
+
+Quatre ans avant sa mort (752), il avait sacré roi Pepin au nom du
+pape de Rome, et transporté la couronne à une nouvelle dynastie. Ce
+fils de Charles-Martel, seul maire par la retraite d'un de ses frères
+au mont Cassin et par la fuite de l'autre, était le bien-aimé de
+l'Église. Il réparait les spoliations de Charles-Martel; il était
+l'unique appui du pape contre les Lombards. Tout cela l'enhardit à
+faire cesser la longue comédie que jouaient les maires du palais,
+depuis la mort de Dagobert, et à prendre pour lui-même le titre de
+roi. Il y avait près de cent ans que les Mérovingiens, enfermés dans
+leur villa de Maumagne ou dans quelque monastère, conservaient une
+vaine ombre de la royauté[251]. Ce n'était guère qu'au printemps, à
+l'ouverture du champ de mars, qu'on tirait l'idole de son sanctuaire,
+qu'on montrait au peuple son roi. Silencieux et grave, ce roi chevelu,
+barbu (c'étaient, quel que fût l'âge du prince, les insignes obligés
+de la royauté), paraissait, lentement traîné sur le char germanique,
+attelé de boeufs, comme celui de la déesse Hertha. Parmi tant de
+révolutions qui se faisaient au nom de ces rois, vainqueurs, vaincus,
+leur sort changeait peu. Ils passaient du palais au cloître, sans
+remarquer la différence. Souvent même le maire vainqueur quittait son
+roi pour le roi vaincu, si celui-ci figurait mieux. Généralement ces
+pauvres rois ne vivaient guère; derniers descendants d'une race
+énervée, faibles et frêles, ils portaient la peine des excès de leurs
+pères. Mais cette jeunesse même, cette inaction, cette innocence dut
+inspirer au peuple l'idée profonde de la sainteté royale, du droit du
+roi. Le roi lui apparut de bonne heure comme un être irréprochable,
+peut-être comme un compagnon de ses misères, auquel il ne manquait que
+le pouvoir pour en être le réparateur. Et le silence même de
+l'imbécillité ne diminuait pas le respect. Cet être taciturne semblait
+garder le secret de l'avenir. Dans plusieurs contrées encore, le
+peuple croit qu'il y a quelque chose de divin dans les idiots, comme
+autrefois les païens reconnaissaient la divinité dans les bêtes.
+
+[Note 251: C'était comme le pontife-roi à Rome, le calife à Bagdad
+dans la décadence, ou le daïro au Japon.]
+
+Après les Mérovingiens, dit Éginhard, les Francs se constituèrent deux
+rois. En effet, cette dualité se retrouve presque partout au
+commencement de la dynastie Carlovingienne. Ordinairement deux frères
+règnent ensemble: Pepin et Martin, Pepin et Carloman, Carloman et
+Charlemagne. Quand il y a un troisième frère (par exemple Grifon,
+frère de Pepin-le-Bref), il est exclu du partage.
+
+Cette royauté de Pepin, fondée par les prêtres, fut dévouée aux
+prêtres. Le descendant de l'évêque Arnulf, le parent de tant
+d'évêques et de saints, donna grande influence aux prélats.
+
+Partout les ennemis des Francs se trouvaient être ceux de l'Église:
+Saxons païens, Lombards persécuteurs du pape, Aquitains spoliateurs
+des biens ecclésiastiques. La grande guerre de Pepin fut contre
+l'Aquitaine. Il ne fit qu'une campagne en Saxe, obtenant la liberté de
+prédication pour les missionnaires[252], et laissant faire au temps.
+Deux campagnes suffirent contre les Lombards, le pape Étienne était
+venu lui-même implorer le secours des Francs. Pepin força les Alpes,
+força Pavie, et exigea du Lombard Astolph qu'il rendît, non pas à
+l'empire grec, mais à saint Pierre et au pape[253], les villes de
+Ravenne, de l'Émilie, de la Pentapole et du duché de Rome. Il fallait
+que les Lombards et les Grecs fussent bien peu à craindre, pour que
+Pepin crût ces provinces en sûreté dans les mains désarmées d'un
+prêtre.
+
+[Note 252: De plus, un tribut de trois cents chevaux. _App. 116._]
+
+[Note 253: Il répondit aux réclamations de l'empereur, qu'il avait
+entrepris cette guerre pour l'amour de saint Pierre et la rémission de
+ses péchés.]
+
+Ce fut une bien autre guerre que celle d'Aquitaine: un mot en
+expliquera la durée. Ce pays, adossé aux Pyrénées occidentales,
+qu'occupaient et qu'occupent encore les anciens Ibériens, Vasques,
+Guasques ou Basques (Eusken), recrutait incessamment sa population
+parmi ces montagnards. Ce peuple, agriculteur de goût et de génie,
+brigand par position, avait été longtemps serré dans ses roches par
+les Romains, puis par les Goths. Les Francs chassèrent ceux-ci, mais
+ne les remplacèrent pas. Ils échouèrent plusieurs fois contre les
+Vasques et chargèrent un duc Genialis, sans doute un Romain
+d'Aquitaine, de les observer (vers 600)[254]. Cependant les géants de
+la montagne[255] descendaient peu à peu parmi les petits hommes du
+Béarn, dans leurs grosses capes rouges, et chaussés de l'abarca de
+crin, hommes, femmes, enfants, troupeaux, s'avançant vers le Nord; les
+landes sont un vaste chemin. Aînés de l'ancien monde, ils venaient
+réclamer leur part des belles plaines sur tant d'usurpateurs qui
+s'étaient succédé, Galls, Romains et Germains. Ainsi, au septième
+siècle, dans la dissolution de l'empire neustrien, l'Aquitaine se
+trouva renouvelée par les Vasques, comme l'Ostrasie par les nouvelles
+immigrations germaniques. Des deux côtés, le nom suivit le peuple, et
+s'étendit avec lui; le Nord s'appela la _France_, le Midi la Vasconia,
+la _Gascogne_. Celle-ci avança jusqu'à l'Adour, jusqu'à la Garonne, un
+instant jusqu'à la Loire. Alors eut lieu le choc.
+
+[Note 254: _App. 117._]
+
+[Note 255: La taille des Basques est très haute, surtout en
+comparaison de celle des Béarnais.]
+
+Selon des traditions fort peu certaines, l'Aquitain Amandus, vers l'an
+628, se serait fortifié dans ces contrées, battant les Francs par les
+Basques, et les Basques par les Francs. Il aurait donné sa fille à
+Charibert, frère de Dagobert; après la mort de son gendre, il aurait
+défendu l'Aquitaine, au nom de ses petits-fils orphelins, contre leur
+oncle Dagobert. Peut-être le mariage de Charibert n'est-il qu'une
+fable inventée plus tard pour rattacher les grandes familles
+d'Aquitaine à la première race. Toutefois, nous voyons peu après les
+ducs aquitains épouser trois princesses ostrasiennes.
+
+Les arrière-petits fils d'Amandus furent Eudes et Hubert. Celui-ci
+passa dans la Neustrie, où régnait alors le maire Ébroin, puis dans
+l'Ostrasie, pays de sa tante et de sa grand'mère. Il s'y fixa près de
+Pepin. Grand chasseur, il courait avec eux l'immensité des Ardennes;
+l'apparition d'un cerf miraculeux le décida à quitter le siècle pour
+entrer dans l'Église. Il fut disciple et successeur de saint Lambert à
+Maëstricht, et fonda l'évêché de Liège. C'est le patron des chasseurs,
+depuis la Picardie jusqu'au Rhin.
+
+Son frère Eudes eut une bien autre carrière; il se crut un instant roi
+de toutes les Gaules: maître de l'Aquitaine jusqu'à la Loire, maître
+de la Neustrie au nom du roi Chilpéric II qu'il avait dans ses mains.
+Mais le sort des diverses dynasties de Toulouse, comme nous le verrons
+plus tard, fut toujours d'être écrasées entre l'Espagne et la France
+du Nord. Eudes fut battu par Charles-Martel, et la crainte des
+Sarrasins, qui le menaçaient par derrière, le décida à lui livrer
+Chilpéric. Vainqueur des Sarrasins devant Toulouse, mais alors menacé
+par les Francs, il traita avec les infidèles. L'émir Munuza, qui
+s'était rendu indépendant au nord de l'Espagne, se trouvait à l'égard
+des lieutenants du calife dans la même position qu'Eudes par rapport à
+Charles-Martel. Eudes s'unit à l'émir et lui donna sa fille. Cette
+étrange alliance, dont il n'y avait pas d'exemple, caractérise de
+bonne heure l'indifférence religieuse dont la Gascogne et la Guienne
+nous donnent tant de preuves: peuple mobile, spirituel, trop habile
+dans les choses de ce monde, médiocrement occupé de celles de l'autre;
+le pays d'Henri IV, de Montesquieu et de Montaigne, n'est pas un pays
+de dévots.
+
+Cette alliance politique et impie tourna fort mal. Munuza fut resserré
+dans une forteresse par Abder-Rahman, lieutenant du calife, et n'évita
+la captivité que par la mort. Il se précipita du haut d'un rocher. La
+pauvre Française fut envoyée au sérail du calife de Damas. Les Arabes
+franchirent les Pyrénées; Eudes fut battu comme son gendre. Mais les
+Francs eux-mêmes se réunirent à lui, et Charles-Martel l'aida à les
+repousser à Poitiers (732). L'Aquitaine, convaincue d'impuissance, se
+trouva dans une sorte de dépendance à l'égard des Francs.
+
+Le fils d'Eudes, Hunald, le héros de cette race, ne put s'y résigner.
+Il commença contre Pepin-le-Bref et Carloman (741) une lutte
+désespérée, à laquelle il entreprit d'intéresser tous les ennemis
+déclarés ou secrets des Francs; il alla jusqu'en Saxe, en Bavière,
+chercher des alliés. Les Francs brûlèrent le Berry, tournèrent
+l'Auvergne, rejetèrent Hunald derrière la Loire, et furent rappelés
+par les incursions des Saxons et des Allemands. Hunald passa la Loire
+à son tour et incendia Chartres. Peut-être aurait-il eu de plus grands
+succès; mais il semble avoir été trahi par son frère Hatton, qui
+gouvernait sous lui le Poitou. Voilà déjà la cause des malheurs futurs
+de l'Aquitaine, la rivalité de Poitiers et de Toulouse.
+
+Hunald céda, mais se vengea de son frère; il lui fit crever les yeux,
+puis s'enferma lui-même pour faire pénitence dans un couvent de l'île
+de Rhé. Son fils Guaifer (745) trouva un auxiliaire dans Grifon, jeune
+frère de Pepin, comme Pepin en avait trouvé un dans le frère d'Hunald.
+Mais la guerre du Midi ne commença sérieusement qu'en 759, lorsque
+Pepin eut vaincu les Lombards. C'était l'époque où le califat venait
+de se diviser. Alfonse le Catholique, retranché dans les Asturies, y
+relevait la monarchie des Goths. Ceux de la Septimanie (le Languedoc,
+moins Toulouse) s'agitèrent pour recouvrer aussi leur indépendance.
+Les Sarrasins qui occupaient cette contrée furent bientôt obligés de
+s'enfermer dans Narbonne. Un chef des Goths s'était fait reconnaître
+pour seigneur par Nîmes, Maguelonne, Agde et Béziers. Mais les Goths
+n'étaient pas assez forts pour reprendre Narbonne. Ils appelèrent les
+Francs; ceux-ci, inhabiles dans l'art des sièges, seraient restés à
+jamais devant cette place, si les habitants chrétiens n'eussent fini
+par faire main basse sur les Sarrasins, et ouvrir eux-mêmes leurs
+portes. Pepin jura de respecter les lois et franchises du pays.
+
+Alors il recommença avec avantage la guerre contre les Aquitains,
+qu'il pouvait désormais tourner du côté de l'Est. «Après que le pays
+se fut reposé de guerres pendant deux ans, le roi Pepin envoya des
+députés à Guaifer, prince d'Aquitaine, pour lui demander de rendre aux
+églises de son royaume les biens qu'elles possédaient en Aquitaine. Il
+voulait que ces églises jouissent de leurs terres, avec toutes les
+immunités qui leur étaient jadis assurées; que ce prince lui payât,
+selon la loi, le prix de la vie de certains Goths qu'il avait tués
+contre toute justice; enfin qu'il remît en son pouvoir ceux des hommes
+de Pepin qui s'étaient enfuis du royaume des Francs dans l'Aquitaine.
+Guaifer repoussa avec dédain toutes ces demandes[256].»
+
+La guerre fut lente, sanglante, destructrice. Plusieurs fois les
+Aquitains et Basques, dans des courses hardies, pénétrèrent jusqu'à
+Autun, jusqu'à Châlon. Mais les Francs, mieux organisés et s'avançant
+par grandes masses, firent bien plus de mal à leurs ennemis. Ils
+brûlèrent tout le Berry, arbres et maisons, et cela plus d'une fois.
+Puis, s'enfonçant dans l'Auvergne, dont ils prirent les forts, ils
+traversèrent, ils brûlèrent le Limousin. Puis, avec la même
+régularité, ils brûlèrent le Quercy, coupant les vignes qui faisaient
+la richesse de l'Aquitaine. «Le prince Guaifer, voyant que le roi des
+Francs, à l'aide de ses machines, avait pris le fort de Clermont,
+ainsi que Bourges, capitale de l'Aquitaine, et ville très fortifiée,
+désespéra de lui résister désormais, et fit abattre les murs de toutes
+les villes qui lui appartenaient en Aquitaine, savoir: Poitiers,
+Limoges, Saintes, Périgueux, Angoulême, et beaucoup d'autres[257].»
+
+[Note 256: Le continuateur de Frédégaire. _App. 118._]
+
+[Note 257: Le continuateur de Frédégaire.]
+
+Le malheureux se retira dans les lieux forts, sur les montagnes
+sauvages. Mais chaque année lui enlevait quelqu'un des siens. Il
+perdit son comte d'Auvergne, qui périt en combattant; son comte de
+Poitiers fut tué en Touraine par les hommes de saint Martin de Tours.
+Son oncle Rémistan, qui l'avait abandonné, puis soutenu de nouveau,
+fut pris et pendu par les Francs. Guaifer lui-même fut enfin assassiné
+par les siens, dont la mobilité se lassait sans doute d'une guerre
+glorieuse, mais sans espoir. Pepin, triomphant par la perfidie, se vit
+donc enfin seul maître de toutes les Gaules, tout-puissant dans
+l'Italie par l'humiliation des Lombards, tout-puissant dans l'Église
+par l'amitié des papes et des évêques, auxquels il transféra presque
+toute l'autorité législative. Sa réforme de l'Église par les soins de
+saint Boniface, les nombreuses translations de reliques dont il
+dépouilla l'Italie pour enrichir la France, lui firent un honneur
+infini. Lui-même paraissait dans les cérémonies solennelles, portant
+les reliques sur ses épaules, celles entre autres de saint Austremon
+et de saint Germain des Prés[258].
+
+[Note 258: _App. 119._]
+
+Charles[259], fils et successeur de Pepin (768), se trouva bientôt
+seul maître de l'empire par la mort de son frère Carloman, comme
+l'avaient été Pepin-l'Ancien par celle de Martin, et Pepin-le-Bref par
+la retraite du premier Carloman. Les deux frères avaient étouffé sans
+peine la guerre qui se rallumait en Aquitaine. Le vieil Hunald, sorti
+de son couvent au bout de vingt-trois ans, essaya en vain de venger
+son fils et d'affranchir son pays. Il fut livré lui-même par un fils
+de ce frère, auquel il avait fait jadis crever les yeux. Cet homme
+indomptable ne céda pas encore, il parvint à se retirer en Italie chez
+Didier, roi des Lombards. Didier, à qui Charles son gendre avait
+outrageusement renvoyé sa fille, soutenait par représailles les neveux
+de Charles, et menaçait de faire valoir leurs droits. Le roi des
+Francs passa en Italie, et assiégea Pavie et Vérone. Ces deux villes
+résistèrent longtemps. Dans la première, s'était jeté Hunald, qui
+empêcha les habitants de se rendre jusqu'à ce qu'ils l'eussent lapidé.
+Le fils de Didier se réfugia à Constantinople, et les Lombards ne
+conservèrent que le duché de Bénévent. C'était la partie centrale du
+royaume de Naples; les Grecs avaient les ports. Charles prit le titre
+de roi des Lombards.
+
+[Note 259: On dit communément que CHARLEMAGNE est la traduction de
+CAROLUS MAGNUS. «Challemaines si vaut autant comme grant
+Challes.»--Charlemagne n'est qu'une corruption de _Carloman_,
+KARL-MANN, l'homme fort. _App. 120._]
+
+L'empire des Francs était déjà vieux et fatigué, quand il tomba aux
+mains de Charlemagne, mais toutes les nations environnantes s'étaient
+affaiblies. La Neustrie n'était plus rien; les Lombards pas
+grand'chose; divisés quelque temps entre Pavie, Milan et Bénévent, ils
+n'avaient jamais bien repris. Les Saxons, tout autrement redoutables,
+il est vrai, étaient pris à dos par les Slaves. Les Sarrasins, l'année
+même où Pepin se fit roi, perdirent l'unité de leur empire; l'Espagne
+s'isola de l'Afrique, et se trouva elle-même affaiblie par le schisme
+qui divisait le califat; ce dernier événement rassurait l'Aquitaine du
+côté des Pyrénées. Ainsi deux nations restaient debout dans cet
+affaissement commun de l'Occident, faibles, mais les moins faibles de
+toutes: les Aquitains et les Francs d'Ostrasie. Ces derniers devaient
+vaincre; plus unis que les Saxons, moins fougueux, moins capricieux
+que les Aquitains, ils étaient mieux disciplinés que les uns et les
+autres. «Il semble, dit M. de Sismondi (t. II, p. 267), que les Francs
+avaient conservé quelque chose des habitudes de la milice romaine, où
+leurs aïeux avaient servi si longtemps.» C'étaient en effet les plus
+disciplinables des barbares, ceux dont le génie était le moins
+individuel, le moins original, le moins poétique[260]. Les soixante
+ans de guerre qui remplissent les règnes de Pepin et de Charlemagne
+offrent peu de victoires, mais des ravages réguliers, périodiques; ils
+usaient leurs ennemis plutôt qu'ils ne les domptaient, ils brisaient à
+la longue leur fougue et leur élan. Le souvenir le plus populaire qui
+soit resté de ces guerres, c'est celui d'une défaite, Roncevaux.
+N'importe, vainqueurs, vaincus, ils faisaient des déserts, et dans ces
+déserts ils élevaient quelque place forte[261], et ils poussaient plus
+loin; car on commençait à bâtir. Les barbares avaient bien assez
+cheminé; ils cherchaient la stabilité; le monde s'asseyait, au moins
+de lassitude.
+
+[Note 260: Ceci est très frappant dans leur jurisprudence. Ils
+adoptent presque indifféremment la plupart des symboles dont chacun
+est propre à chaque tribu germanique. Voy. Grimm.]
+
+[Note 261: _App. 121._]
+
+Ce qui favorisa encore l'établissement de ce monde flottant, c'est la
+longueur du règne de Pepin et de Charlemagne. Après tous ces rois qui
+mouraient à quinze et vingt ans, il en vint deux qui remplissent
+presque un siècle de leurs règnes (741-814). Ils purent bâtir et
+fonder à loisir; ils recueillirent et mirent ensemble les éléments
+dispersés des âges précédents. Ils héritèrent de tout, et firent
+oublier tout ce qui précédait. Il en advint à Charlemagne comme à
+Louis XIV; tout data du _grand règne_. Institutions, gloire nationale,
+tout lui fut rapporté. Les tribus même qui l'avaient combattu lui
+attribuent leurs lois, des lois aussi anciennes que la race
+germanique[262]. Dans la réalité, la vieillesse même, la décadence du
+monde barbare fut favorable à la gloire de ce règne; ce monde
+s'éteignant, toute vie se réfugia au coeur. Les hommes illustres de
+toute contrée affluèrent à la cour du roi des Francs. Trois chefs
+d'école, trois réformateurs des lettres ou des moeurs, y créèrent un
+mouvement passager; de l'Irlande vint Clément, des Anglo-Saxons
+Alcuin, de la Gothie ou Languedoc saint Benoît d'Aniane. Toute nation
+paya ainsi son tribut; citons encore le Lombard Paul Warnefrid, le
+Goth-Italien Théodulfe, l'Espagnol Agobard. L'heureux Charlemagne
+profita de tout. Entouré de ces prêtres étrangers qui étaient la
+lumière de l'Église, fils, neveu, petit-fils des évêques et des
+saints, sûr du pape que sa famille avait protégé contre les Grecs et
+les Lombards, il disposa des évêchés, des abbayes, les donna même à
+des laïques. Mais il confirma l'institution de la dîme[263], et
+affranchit l'Église de la juridiction séculière[264]. Ce David, ce
+Salomon des Francs, se trouva plus prêtre que les prêtres, et fut
+ainsi leur roi.
+
+[Note 262: Grimm.]
+
+[Note 263: _App. 122._]
+
+[Note 264: _App. 123._]
+
+Les guerres d'Italie, la chute même du royaume des Lombards, ne furent
+qu'épisodiques dans les règnes de Pepin et de Charlemagne. La grande
+guerre du premier est, nous l'avons vu, contre les Aquitains, celle de
+Charles contre les Saxons. Rien n'indique que cette dernière ait été
+motivée, comme on a semblé le croire, par la crainte d'une invasion.
+Sans doute il y avait eu constamment par le Rhin une immigration des
+peuples germaniques. Ils passaient en grand nombre pour trouver
+fortune dans la riche contrée de l'Ouest. Ces recrues fortifiaient et
+renouvelaient sans cesse les armées des Francs. Mais pour des
+invasions de tribus entières, comme celles qui eurent lieu dans les
+derniers temps de l'empire romain, rien ne peut faire soupçonner qu'un
+pareil fait ait accompagné l'élévation de la seconde race, ni qu'elle
+fût menacée elle-même de le voir renouvelé à l'avènement de
+Charlemagne.
+
+Le vrai motif de la guerre fut la violente antipathie des races
+franque et saxonne, antipathie qui croissait chaque jour, à mesure que
+les Francs devenaient plus Romains, depuis surtout qu'ils recevaient
+une organisation nouvelle sous la main tout ecclésiastique des
+Carlovingiens. Ceux-ci avaient d'abord espéré, d'après le succès de
+saint Boniface, que l'Allemagne leur serait peu à peu soumise et
+gagnée par les missionnaires. Mais la différence des deux peuples
+devenait trop forte pour que la fusion pût s'opérer. Les derniers
+progrès des Francs dans la civilisation avaient été trop rapides. Les
+hommes de la _terre rouge_[265], comme s'appelaient fièrement les
+Saxons, dispersés, selon la liberté de leur génie, dans leurs
+_marches_, dans les profondes clairières de ces forêts où l'écureuil
+courait les arbres sept lieues sans descendre, ne connaissant, ne
+voulant d'autres barrières que la vague limitation de leur _gau_,
+avaient horreur des terres limitées, des _mansi_ de Charlemagne. Les
+Scandinaves et les Lombards, comme les Romains, orientaient et
+divisaient les champs. Mais dans l'Allemagne même, il n'y a pas trace
+de telle chose. Les divisions de territoire, les dénombrements
+d'hommes, tous ces moyens d'ordre, d'administration et de tyrannie
+étaient redoutés des Saxons. Partagés par les Ases eux-mêmes en trois
+peuples et douze tribus, ils ne voulaient pas d'autre division. Leurs
+_marches_ n'étaient pas absolument des terres vaines et vagues;
+_ville_ et _prairie_ sont synonymes dans les vieilles langues du
+Nord[266]; la prairie, c'était leur cité. L'étranger qui passe dans la
+_marche_ ne doit pas se faire traîner sur sa charrue; il doit
+respecter la terre, et soulever le soc.
+
+[Note 265: Grimm.]
+
+[Note 266: Grimm.]
+
+Ces tribus, fières et libres, s'attachèrent à leurs vieilles croyances
+par la haine et la jalousie que les Francs leur inspiraient. Les
+missionnaires dont ceux-ci les fatiguaient, eurent l'imprudence de les
+menacer des armes du grand Empire. Saint Libuin, qui prononça cette
+parole, eût été mis en pièces sans l'intercession des vieillards
+saxons; mais ils n'empêchèrent point que les jeunes gens ne brûlassent
+l'église que les Francs avaient construite à Deventer[267]. Ceux-ci,
+qui peut-être souhaitaient un prétexte pour brusquer par les armes la
+conversion de leurs voisins barbares, marchèrent droit au principal
+sanctuaire des Saxons, au lieu où se trouvaient la principale idole et
+les plus chers souvenirs de la Germanie. L'Herman-saül[268],
+mystérieux symbole, où l'on pouvait voir l'image du monde ou de la
+patrie, d'un dieu ou d'un héros, cette statue, armée de pied en cap,
+portait de la main gauche une balance, de la droite un drapeau où se
+voyait une rose, sur son bouclier un lion commandant à d'autres
+animaux, à ses pieds un champ semé de fleurs. Tous les lieux voisins
+étaient consacrés par le souvenir de la grande et première victoire
+des Germains sur l'Empire[269].
+
+[Note 267: Ils essayèrent de brûler une église que saint Boniface
+avait construite à Fritzlar, dans la Hesse. Mais le saint avait
+prophétisé en la bâtissant qu'elle ne périrait jamais par le feu: deux
+anges vêtus de blanc vinrent la défendre, et un Saxon qui s'était
+agenouillé pour souffler le feu, fut trouvé mort dans la même
+attitude, les joues encore enflées de son souffle. (Annales de
+Fulde.)]
+
+[Note 268: Colonne, ou statue de la Germanie, ou d'Arminius.]
+
+[Note 269: _App. 124._]
+
+Si les Francs eussent eu souvenir de leur origine germanique, ils
+auraient respecté ce lieu saint. Ils le violèrent, ils brisèrent le
+symbole national. Cette facile victoire fut sanctifiée par un miracle.
+Une source jaillit exprès pour abreuver les soldats de Charlemagne[270].
+Les Saxons, surpris dans leurs forêts, donnèrent douze otages, un par
+tribu. Mais ils se ravisèrent bientôt et ravagèrent la Hesse. On aurait
+tort si, d'après ce fait et tant d'autres du même genre, on accusait les
+Saxons de perfidie. Indépendamment de la mobilité d'esprit propre aux
+barbares, ceux qui cédaient devaient être généralement la population
+attachée au sol par sa faiblesse, les femmes, les vieillards. Les
+jeunes, réfugiés dans les marais, dans les montagnes, dans les cantons
+du Nord, revenaient et recommençaient. On ne pouvait les contenir qu'en
+restant au milieu d'eux. Aussi Charles fixa sa résidence sur le Rhin, à
+Aix-la-Chapelle, dont il aimait d'ailleurs les eaux thermales, et
+fortifia, bâtit dans la Saxe même le château d'Ehresbourg.
+
+[Note 270: _App. 125._]
+
+L'année suivante 775, il passa le Weser. Les Saxons Angariens se
+soumirent, ainsi qu'une partie des Westphaliens. L'hiver fut employé à
+châtier les ducs lombards qui rappelaient le fils de Didier. Au
+printemps, l'assemblée ou concile de Worms jura de poursuivre la
+guerre jusqu'à ce que les Saxons se fussent convertis. On sait que
+sous les Carlovingiens les évêques dominaient dans ces assemblées.
+Charles pénétra jusqu'aux sources de la Lippe, et y bâtit un
+fort[271]. Les Saxons parurent se soumettre. Tous ceux qu'on trouva
+dans leurs foyers reçurent sans difficulté le baptême. Cette cérémonie
+dont sans doute ils comprenaient à peine le sens, ne semble pas avoir
+jamais inspiré beaucoup de répugnance aux barbares païens. Ces
+populations, plus fières que fanatiques, tenaient peut-être moins à
+leur religion qu'on ne l'a cru d'après leur résistance. Sous
+Louis-le-Débonnaire, les hommes du Nord se faisaient baptiser en
+foule; la difficulté n'était que de trouver assez d'habits blancs;
+tel s'était fait baptiser trois fois pour gagner trois habits[272].
+
+[Note 271: Lippstadt.]
+
+[Note 272: Un jour que l'on baptisait des Northmans, on manqua
+d'habits de lin, et on donna à l'un d'eux une mauvaise chemise mal
+cousue. Il la regarda quelque temps avec indignation, et dit à
+l'empereur: «J'ai déjà été lavé ici vingt fois, et toujours habillé de
+beau lin blanc comme neige; un pareil sac est-il fait pour un
+guerrier, ou pour un gardeur de pourceaux? Si je ne rougissais d'aller
+tout nu, n'ayant plus mes habits et refusant les tiens, je te
+laisserais là ton manteau et ton Christ.» Moine de Saint-Gall.--Les
+Avares, alliés de Charlemagne, voyant qu'il faisait manger dans la
+salle leurs compatriotes chrétiens, et les autres à la porte, se
+firent baptiser en foule pour s'asseoir aussi à la table impériale.]
+
+Aussi, pendant que Charlemagne croit tout fini, et baptise les Saxons
+par milliers à Paderborn, le chef westphalien Witikind revient avec
+ses guerriers réfugiés dans le Nord, avec ceux mêmes du Nord, qui pour
+la première fois apparaissent en face des Francs. Défait dans la
+Hesse, Witikind rentre dans ses forêts et retourne chez les Danois
+pour revenir bientôt.
+
+C'était précisément l'année 778, où les armes de Charlemagne
+recevaient un échec si mémorable à Roncevaux. L'affaiblissement des
+Sarrasins, l'amitié des petits rois chrétiens, les prières des émirs
+révoltés du nord de l'Espagne, avaient favorisé les progrès des
+Francs, ils avaient poussé jusqu'à l'Èbre, et appelaient leurs
+campements en Espagne une nouvelle province, sous les noms de marche
+de Gascogne et marche de Gothie. Du côté oriental, tout allait bien,
+les Francs étaient soutenus par les Goths; mais à l'Occident, les
+Basques, vieux soldats d'Hunald et de Guaifer, les rois de Navarre et
+des Asturies, qui voyaient Charlemagne prendre possession du pays et
+mettre tous les forts entre les mains des Francs, s'étaient armés
+sous Lope, fils de Guaifer. Au retour, les Francs attaqués par ces
+montagnards perdirent beaucoup de monde dans ces _pors_ difficiles,
+dans ces gigantesques escaliers que l'on monte à la file, homme à
+homme, soit à pied, soit à dos de mulet; les roches vous dominent, et
+semblent prêtes à écraser d'elles-mêmes ceux qui violent cette limite
+solennelle des deux mondes.
+
+La défaite de Roncevaux ne fut, assure-t-on, qu'une affaire
+d'arrière-garde. Cependant Éginhard avoue que les Francs y perdirent
+beaucoup de monde, entre autres plusieurs de leurs chefs les plus
+distingués, et le fameux Roland. Peut-être les Sarrasins aidèrent-ils;
+peut-être la défaite commencée par eux sur l'Èbre fut-elle achevée par
+les Basques aux montagnes. Le nom du fameux Roland se trouve dans
+Éginhard sans autre explication: _Rotlandus præfectus britannici
+limitis_[273]. La brèche immense qui ouvre les Pyrénées sous les tours
+de Marboré et d'où un oeil perçant pourrait voir à son choix Toulouse
+ou Saragosse, n'est autre chose, comme on sait, qu'un coup d'épée de
+Roland. Son cor fut pendant longtemps gardé à Blaye sur la Garonne, ce
+cor dans lequel il soufflait si furieusement, dit le poète, lorsque
+ayant brisé sa Durandal, il appela, jusqu'à ce que les veines de son
+col en rompissent, l'insouciant Charlemagne et le traître Ganelon de
+Mayence. Le traître, dans ce poème éminemment national, est un
+Allemand.
+
+[Note 273: _App. 126._]
+
+L'année suivante (779) fut plus glorieuse pour le roi des Francs; il
+entra chez les Saxons encore soulevés, les trouva réunis à Buckholz,
+et les y défit. Parvenu ainsi sur l'Elbe, limite des Saxons et des
+Slaves, il s'occupa d'établir l'ordre dans le pays qu'il croyait avoir
+conquis; il reçut de nouveau les serments des Saxons à Ohrheim, les
+baptisa par milliers, et chargea l'abbé de Fulde d'établir un système
+régulier de conversion, de conquête religieuse. Une armée de prêtres
+vint après l'armée de soldats. Tout le pays, disent les chroniques,
+fut partagé entre les abbés et les évêques[274]. Huit grands et
+puissants évêchés furent successivement créés: Minden et Alberstadt,
+Verden, Brême, Munster, Hildesheim, Osnabruck et Paderborn (780-802):
+fondations à la fois ecclésiastiques et militaires, où les chefs les
+plus dociles prendraient le titre de comtes, pour exécuter contre
+leurs frères les ordres des évêques. Des tribunaux élevés par toute la
+contrée durent poursuivre les relaps, et leur faire comprendre à leurs
+dépens la gravité de ces voeux qu'ils faisaient et violaient si
+souvent. C'est à ces tribunaux que l'on fait remonter l'origine des
+fameuses cours Wehmiques qui, véritablement, ne se constituèrent
+qu'entre le treizième et le quinzième siècle[275]. Nous avons déjà vu
+que les nations germaniques faisaient volontiers remonter leurs
+institutions à Charlemagne. Peut-être le secret terrible de ces
+procédures aura-t-il rappelé vaguement dans l'imagination des peuples
+les mesures inquisitoriales employées jadis contre leurs aïeux par
+les prêtres de Charlemagne; ou, si l'on veut voir dans les cours
+Wehmiques un reste d'anciennes institutions germaniques, il est plus
+probable que ces tribunaux d'hommes libres qui frappaient dans l'ombre
+un coupable plus fort que la loi, eurent pour premier but de punir les
+traîtres qui passaient au parti de l'étranger, qui lui sacrifiaient
+leur patrie et leurs dieux, et qui, sous son patronage, bravaient les
+vieilles lois de la contrée. Mais ils ne bravaient pas la flèche qui
+sifflait à leurs oreilles, sans qu'aucune main semblât la guider; et
+plus d'un pâlissait au matin, quand il voyait cloué à sa porte le
+signe funèbre qui l'appelait à comparaître au tribunal invisible.
+
+[Note 274: _App. 127._]
+
+[Note 275: Grimm.]
+
+Pendant que les prêtres règnent, convertissent et jugent, pendant
+qu'ils poursuivent avec sécurité cette éducation meurtrière des
+barbares, Witikind descend encore une fois du Nord pour tout
+renverser. Une foule de Saxons se joint à lui. Cette bande intrépide
+défait les lieutenants de Charlemagne près de Sonnethal (Vallée du
+Soleil), et quand la lourde armée des Francs vient au secours, ils ont
+disparu. Il en restait pourtant; quatre mille cinq cents d'entre eux,
+qui peut-être avaient en Saxe une famille à nourrir, ne purent suivre
+Witikind dans sa retraite rapide. Le roi des Francs brûla, ravagea
+jusqu'à ce qu'ils lui fussent livrés. Les conseillers de Charlemagne
+étaient des hommes d'Église, imbus des idées de l'Empire, gouvernement
+prêtre et juriste, froidement cruel, sans générosité, sans
+intelligence du génie barbare. Ils ne virent dans ces captifs que des
+criminels coupables de lèse-majesté, et leur appliquèrent la loi. Les
+quatre mille cinq cents furent décapités en un jour à Verden. Ceux qui
+essayèrent de les venger furent eux-mêmes défaits, massacrés à Dethmol
+et près d'Osnabruck. Le vainqueur, arrêté plus d'une fois dans ces
+contrées humides par les pluies, les inondations, les boues profondes,
+s'opiniâtra à poursuivre la guerre pendant l'hiver. Alors plus de
+feuilles qui dérobent le proscrit, les marais durcis par la glace ne
+le défendent plus; le soldat l'atteint, isolé dans sa cabane, au foyer
+domestique, entre sa femme et ses enfants, comme la bête fauve tapie
+au gîte et couvrant ses petits.
+
+La Saxe resta tranquille pendant huit ans, Witikind lui-même s'était
+rendu. Mais les Francs ne manquèrent pas pour cela d'ennemis. Les
+nations dépendantes n'étaient rien moins que résignées. Dans le palais
+même, ce semble, les Thuringiens tirèrent l'épée contre les Francs
+qui, à l'occasion du mariage d'un de leurs chefs, voulaient les
+assujettir aux lois saliques. Cette cause, et d'autres encore qui nous
+sont peu connues, provoquèrent une conjuration des grands contre
+Charlemagne. Ils détestaient surtout, dit-on, l'orgueil et la cruauté
+de sa jeune épouse Fastrade, à qui un mari de cinquante ans ne savait
+rien refuser. Les conjurés, découverts, ne nièrent pas: l'un d'eux eut
+l'audace de dire: «Si l'on m'eût cru, tu n'aurais jamais passé le Rhin
+vivant.» Le souverain débonnaire leur imposa pour toute peine quelques
+lointains pèlerinages aux tombeaux des saints, mais il les fit tuer
+sur les routes. Quelques années après, un fils naturel de Charlemagne
+s'associa aux grands pour renverser son père.
+
+Autre conjuration au dehors entre les princes tributaires. Les
+Bavarois et les Lombards étaient deux peuples frères. Les premiers
+avaient longtemps donné des rois aux seconds. Tassillon, duc de
+Bavière, avait épousé une fille de Didier, une soeur de celle que
+Charlemagne épousa et qu'il renvoya outrageusement à son père.
+Tassillon se trouvait ainsi beau-frère du duc lombard de Bénévent.
+Celui-ci s'entendait avec les Grecs, maîtres de la mer; Tassillon
+appelait les Slaves et les Avares. Les mouvements des Bretons et des
+Sarrasins les encourageaient. Mais les Francs cernèrent Tassillon avec
+trois armées; vaincu sans combat, il fut accusé de trahison dans
+l'assemblée d'Ingelheim, comme un criminel ordinaire, convaincu,
+condamné à mort, puis rasé et enfermé au monastère de Jumièges. La
+Bavière périt comme nation. Le royaume des Lombards avait péri aussi;
+il en restait dans les montagnes du Midi le duché de Bénévent, que
+Charlemagne ne put jamais forcer, mais qu'il affaiblit et troubla, en
+opposant un concurrent au fils de Didier que les Grecs ramenaient.
+
+Charlemagne eut un tributaire de plus, et de plus une guerre. Il en
+était de même en Allemagne; parvenu sur l'Elbe, en face des Slaves, il
+s'était vu obligé d'intervenir dans leurs querelles, et de seconder
+les Abodrites contre les Wiltzi (ou Weletabi). Les Slaves donnèrent
+des otages. L'Empire parut avoir gagné tout ce qui est entre l'Elbe et
+l'Oder, s'étendant toujours, toujours s'affaiblissant.
+
+Entre les Slaves de la Baltique et ceux de l'Adriatique, derrière la
+Bavière devenue simple province, Charlemagne rencontrait les Avares,
+cavaliers infatigables, retranchés dans les marais de la Hongrie, qui
+de là fondaient à leur choix sur les Slaves et sur l'empire grec. Tous
+les hivers, dit l'historien, ils allaient dormir avec les femmes des
+Slaves. Leur camp, ou _ring_, était un prodigieux village de bois qui
+couvrait toute une province, fermé de haies d'arbres entrelacés; il y
+avait là les rapines de plusieurs siècles, les dépouilles des
+Byzantins, entassement étrange des objets les plus brillants, les plus
+inutiles aux barbares, bizarre musée de brigandage. Ce camp, d'après
+un vieux soldat de Charlemagne, aurait eu douze ou quinze lieues de
+tour[276], comme les villes de l'Orient, Ninive ou Babylone: tel est
+le génie des Tartares. Le peuple uni en un seul camp, le reste en
+pâturages déserts. Celui qui visita le chagan des Turcs au sixième
+siècle, trouva le barbare qui siégeait sur un trône d'or au milieu du
+désert. Celui des Avares, dans son village de bois, se faisait donner
+des lits d'or massif par l'empereur de Constantinople.
+
+[Note 276: _App. 128._]
+
+Ces barbares, devenus voisins des Francs, auraient levé des tributs
+sur eux comme sur les Grecs. Charlemagne les attaqua avec trois
+armées, et s'avança jusqu'au Raab, brûlant le peu d'habitations qu'il
+rencontrait; mais qu'importait aux Avares l'incendie de ces cabanes?
+Cependant la cavalerie de Charlemagne s'usait dans ces déserts contre
+un insaisissable ennemi, qu'on ne savait où rencontrer. Mais ce qu'on
+rencontrait partout, c'étaient les plaines humides, les marais, les
+fleuves débordés. L'armée des Francs y laissa tous ses chevaux.
+
+Nous disons toujours: l'armée des Francs; mais ce peuple des Francs est
+le vaisseau de Thésée. Renouvelé pièce à pièce, il n'a presque plus rien
+de lui-même. C'était alors en Frise, en Saxe, tout autant qu'en
+Ostrasie, que se recrutaient les armées de Charlemagne. C'est sur ces
+peuples que tombaient effectivement les revers des Francs. Ce n'était
+pas assez de porter chez eux le joug des prêtres, il fallait, chose
+intolérable aux barbares, que, quittant le costume, les moeurs, la
+langue de leurs pères, ils allassent se perdre dans les bataillons des
+Francs, leurs ennemis, vainquissent, mourussent pour eux. Car ils ne
+revoyaient guère leur pays, envoyés à trois ou quatre cents lieues
+contre les Sarrasins de l'Espagne, ou les Lombards de Bénévent. Pour
+périr, les Saxons aimèrent mieux périr chez eux. Ils massacrèrent les
+lieutenants de Charlemagne, brûlèrent les églises, chassèrent ou
+égorgèrent les prêtres, et retournèrent avec passion au culte de leurs
+anciens dieux. Ils firent cause commune avec les Avares, au lieu de
+fournir une armée contre eux. La même année, l'armée du calife Hixêm,
+trouvant l'Aquitaine dégarnie de troupes, passa l'Èbre, franchit les
+marches et les Pyrénées, brûla les faubourgs de Narbonne et défit avec
+un grand carnage les troupes qu'avait rassemblées Guillaume-au-Court-Nez,
+comte de Toulouse et régent d'Aquitaine; puis ils reprirent la route
+d'Espagne, emmenant tout un peuple de captifs, et chargés de riches
+dépouilles, dont le calife orna la magnifique mosquée de Cordoue. Tout
+s'armait contre Charlemagne, la nature elle-même. Lorsque ces nouvelles
+désastreuses lui parvinrent, il était en Souabe pour presser les travaux
+d'un canal qui eût joint le Rhin au Danube, et facilité en cas
+d'invasion la défense de l'Empire. Mais l'humidité de la terre et la
+continuité des pluies empêchèrent l'exécution de ce travail[277]. Il en
+fut comme du grand pont de Mayence qui assurait le passage de France et
+d'Allemagne, et qui fut brûlé par les bateliers des deux rives.
+
+[Note 277: _App. 129._]
+
+Malgré tous ces revers, Charlemagne reprit bientôt l'ascendant sur des
+ennemis dispersés. Il entreprit de dépeupler la Saxe, puisqu'il ne
+pouvait la dompter. Il s'établit avec une armée sur le Weser, et
+peut-être pour convaincre les Saxons qu'il ne lâcherait pas prise, il
+appela son camp Heerstall, comme s'appelait le château patrimonial des
+Carlovingiens sur la Meuse. De là, étendant de tous côtés ses
+incursions, il se faisait livrer dans plus d'un canton jusqu'au tiers
+des habitants. Ces troupeaux de captifs étaient ensuite chassés vers
+le Midi, vers l'Ouest, établis sur de nouvelles terres au milieu de
+populations toutes hostiles, toutes chrétiennes, et de langue
+différente. Ainsi, les rois des Babyloniens et des Perses
+transportaient les Juifs sur le Tigre, les Chalcidiens au bord du
+golfe Persique. Ainsi Probus avait transplanté des colonies de Francs
+et de Frisons, jusque sur les rivages du Pont-Euxin.
+
+En même temps, un fils de Charlemagne, profitant d'une guerre civile
+des Avares, entrait chez eux par le Midi avec une armée de Bavarois et
+de Lombards; il passa le Danube, la Theiss, et mit enfin la main sur
+ce précieux _ring_ où dormaient tant de richesses. Le butin fut tel,
+dit l'annaliste, qu'auparavant les Francs étaient pauvres en
+comparaison de ce qu'ils furent dès lors. Il semble que ce peuple
+thésauriseur ait perdu son âme avec l'or qu'il couvait, comme le
+dragon des poésies scandinaves. Il tombe dès lors dans une extrême
+faiblesse. Le chagan se fait chrétien. Ceux d'entre eux qui restent
+païens mangent dans des plats de bois avec les chiens à la porte des
+évêques envoyés pour les convertir. Quelques années après, nous les
+voyons demander humblement à Charlemagne une retraite en Bavière; ils
+ne peuvent plus, disent-ils, résister aux Slaves qu'ils dominaient
+auparavant.
+
+Pour cette fois, Charlemagne commença à espérer un peu de repos. À en
+juger par l'étendue de sa domination, sinon par ses forces réelles, il
+se trouvait alors le plus grand souverain du monde. Pourquoi
+n'aurait-il pas accompli ce que Théodoric n'avait pu faire, la
+résurrection de l'Empire romain? Telle devait être la pensée de tous
+ces conseillers ecclésiastiques dont il était environné. L'an 800,
+Charlemagne se rend à Rome sous prétexte de rétablir le pape qui en
+avait été chassé[278]. Aux fêtes de Noël, pendant qu'il est absorbé
+dans la prière, le pape lui met sur la tête la couronne impériale, et
+le proclame Auguste. L'empereur s'étonne et s'afflige humblement qu'on
+lui impose un fardeau supérieur à ses forces[279]; hypocrisie puérile,
+qu'il démentit au reste en adoptant les titres et le cérémonial de la
+cour de Byzance. Pour rétablir l'Empire, il ne fallait plus qu'une
+chose, marier le vieux Charlemagne à la vieille Irène, qui régnait à
+Constantinople après avoir fait tuer son fils. C'était la pensée du
+pape, mais non celle d'Irène, qui se garda bien de se donner un
+maître[280].
+
+[Note 278: Il avait aussi une vive affection pour le prédécesseur de
+Léon, le pape Adrien. «Il alla quatre fois à Rome pour accomplir des
+voeux et faire ses prières.» (Éginhard.) _App. 130._]
+
+[Note 279: _App. 131._]
+
+[Note 280: Un proverbe grec disait: «Ayez le Franc pour ami, mais non
+pas pour voisin.»]
+
+Une foule de petits rois ornaient la cour du roi des Francs, et
+l'aidaient à donner cette faible et pâle représentation de l'Empire.
+Le jeune Egbert, roi de Sussex, Eardulf, roi de Northumberland,
+venaient se former dans la politesse des Francs[281]. Tous deux furent
+rétablis dans leurs États par Charlemagne. Lope, duc des Basques,
+était aussi élevé à sa cour. Les rois chrétiens et les émirs d'Espagne
+le suivaient jusque dans les forêts de la Bavière, implorant ses
+secours contre le calife de Cordoue. Alfonse, roi de Galice, étalait
+de riches tapisseries qu'il avait prises au pillage de Lisbonne, et
+les offrait à l'empereur. Les Édrissites de Fez lui envoyèrent aussi
+une ambassade. Mais aucune ne fut aussi éclatante que celle
+d'Haroun-al-Raschid, calife de Bagdad, qui crut devoir entretenir
+quelques relations avec l'ennemi de son ennemi, le calife schismatique
+d'Espagne. Il fit, dit-on, offrir à Charlemagne, entre autres choses,
+les clefs du Saint-Sépulcre, présent fort honorable, dont certes le
+roi des Francs ne pouvait abuser. On répandit que le chef des
+infidèles avait transmis à Charlemagne la souveraineté de Jérusalem.
+Une horloge sonnante, un singe, un éléphant étonnèrent fort les hommes
+de l'Ouest[282]. Il ne tient qu'à nous de croire que le cor
+gigantesque que l'on montre à Aix-la-Chapelle est une dent de cet
+éléphant.
+
+[Note 281: Éginhard. «Le roi des Northumbres, de l'île de Bretagne,
+nommé Eardulf, chassé de sa patrie et de son royaume, se rendit près
+de l'empereur, alors à Nimègue, lui exposa la cause de son voyage, et
+partit pour Rome. À son retour de Rome, par l'entremise des légats du
+pontife romain et de l'empereur, il fut rétabli dans son royaume.»]
+
+[Note 282: _App. 132._]
+
+C'est dans son palais d'Aix qu'il fallait voir Charlemagne[283]. Ce
+restaurateur de l'Empire d'Occident avait dépouillé Ravenne de ses
+marbres les plus précieux pour orner sa Rome barbare. Actif dans son
+repos même, il y étudiait, sous Pierre de Pise, sous le Saxon Alcuin,
+la grammaire, la rhétorique, l'astronomie; il apprenait à écrire[284],
+chose fort rare alors. Il se piquait de bien chanter au lutrin, et
+remarquait impitoyablement les clercs qui s'acquittaient mal de cet
+office[285]. Il trouvait encore du temps pour observer ceux qui
+entraient ou qui sortaient de la demeure impériale[286]. Des jalousies
+avaient été pratiquées à cet effet dans les galeries élevées du palais
+d'Aix-la-Chapelle. La nuit il se levait fort régulièrement pour les
+matines[287]. Haute taille, tête ronde, gros col, nez long, ventre un
+peu fort, petite voix, tel est le portrait de Charles dans l'historien
+contemporain[288]. Au contraire, sa femme Hildegarde avait une voix
+forte; Fastrade qu'il épousa ensuite exerçait sur lui une domination
+virile. Il eut pourtant bien des maîtresses, et fut marié cinq fois;
+mais à la mort de sa cinquième femme, il ne se remaria plus, et se
+choisit quatre concubines dont il se contenta désormais. Le Salomon
+des Francs eut six fils et huit filles, celles-ci fort belles et fort
+légères. On assure qu'il les aimait fort, et ne voulut jamais les
+marier. C'était plaisir de les voir cavalcader derrière lui dans ses
+guerres et dans ses voyages[289].
+
+[Note 283: Il choisit Aix pour y bâtir son palais, dit Éginhard, à
+cause de ses eaux thermales. «Il aimait cette douce chaleur, et y
+venait fréquemment nager. Il y invitait les grands, ses amis, ses
+gardes, et quelquefois plus de cent personnes se baignaient avec lui.»
+Il passait l'automne à chasser.]
+
+[Note 284: «Il s'essayait à écrire, et portait d'habitude sous son
+chevet des tablettes, afin de pouvoir, dans ses moments de loisir,
+s'exercer la main à tracer des lettres; mais ce travail ne réussit
+guère; il l'avait commencé trop tard.» (Éginhard.) _App. 133._]
+
+[Note 285: «À une certaine fête, comme un jeune homme, parent du roi,
+chantait fort bien Alleluia, le roi dit à un évêque qui se trouvait
+là: «Il a bien chanté, notre clerc!» L'autre sot, prenant cela pour
+une plaisanterie, et ignorant que le clerc fût parent de l'empereur,
+répondit: «Les rustres en chantent autant à leurs boeufs.» À cette
+impertinente réponse, l'empereur lui lança un regard terrible, dont il
+tomba foudroyé.» (Moine de Saint-Gall.) _App. 134._]
+
+[Note 286: _App. 135._]
+
+[Note 287: _App. 136._]
+
+[Note 288: _App. 137._]
+
+[Note 289: _App. 138._]
+
+La gloire littéraire et religieuse du règne de Charlemagne tient, nous
+l'avons dit, à trois étrangers. Le Saxon Alcuin et l'Écossais Clément
+fondèrent l'école palatine, modèle de toutes les autres qui
+s'élevèrent ensuite. Le Goth Benoît d'Aniane, fils du comte de
+Maguelonne, réforma les monastères, en détruisant les diversités
+introduites par saint Colomban et les missionnaires irlandais du
+septième siècle. Il imposa à tous les moines de l'Empire la règle de
+Saint-Benoît. Combien cette réforme minutieuse et pédantesque fut
+inférieure à l'institution première, c'est ce que M. Guizot a très
+bien montré. Non moins pédantesque et inféconde fut la tentative de
+réforme littéraire dirigée surtout par Alcuin; on sait que les
+principaux conseillers de Charlemagne avaient formé une sorte
+d'académie, où il siégeait lui-même sous le nom du roi David; les
+autres s'appelaient Homère, Horace, etc. Malgré ces noms pompeux,
+quelques poésies du Goth-Italien Théodulfe, évêque d'Orléans, quelques
+lettres de Leidrade, archevêque de Lyon, méritent peut-être seules
+quelque attention; pour le reste, c'est la volonté qu'il faut louer,
+c'est l'effort de rétablir l'unité de l'enseignement dans l'Empire. La
+seule tentative d'établir partout la liturgie romaine et le chant
+grégorien coûta beaucoup à Charlemagne; entre tant de peuples et tant
+de langues, il avait beau faire, la dissonance reparaissait
+toujours[290]. Drogon, frère de l'Empereur, dirigeait lui-même l'école
+de Metz.
+
+[Note 290: _App. 139._]
+
+Avec ce goût pour la littérature et pour les traditions de Rome, il ne
+faut pas s'étonner que Charlemagne et son fils Louis aient aimé à
+s'entourer d'étrangers, de lettrés de basse condition. «Il advint
+qu'au rivage de Gaule débarquèrent, avec des marchands bretons, deux
+Scots d'Hibernie, hommes d'une science incomparable dans les écritures
+profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise, et se mirent
+à crier chaque jour à la foule qui venait pour acheter: «Si quelqu'un
+veut la sagesse, qu'il vienne à nous, et qu'il la reçoive, nous
+l'avons à vendre...» Enfin ils crièrent si longtemps, que les gens
+étonnés, ou les prenant pour fous, firent parvenir la chose aux
+oreilles du roi Charles, amateur toujours passionné de la sagesse. Il
+les fit venir en toute hâte, et leur demanda s'il était vrai, comme la
+renommée le lui avait appris, qu'ils eussent avec eux la sagesse. Ils
+dirent: «Nous l'avons, et, au nom du Seigneur, nous la donnons à ceux
+qui la cherchent dignement.» Et, comme il leur demandait ce qu'ils
+voulaient en retour, ils répondirent: «Un lieu commode, des créatures
+intelligentes, et ce dont on ne peut se passer pour accomplir le
+pèlerinage d'ici-bas, la nourriture et l'habit.» Le Roi, plein de
+joie, les garda d'abord avec lui quelque peu de temps. Puis, forcé
+d'entreprendre des expéditions militaires, il ordonna à l'un d'eux,
+nommé Clément, de rester en Gaule, lui confia un assez grand nombre
+d'enfants de haute, de moyenne et de basse condition, et leur fit
+donner des aliments selon leur besoin, et une habitation commode.
+L'autre (Jean Mailros, disciple de Bède), il l'envoya en Italie, et
+lui donna le monastère de Saint-Augustin, près de la ville de Pavie,
+pour y ouvrir école.--Sur ces nouvelles, Albinus, de la nation des
+Angles, disciple du savant Bède, voyant quel bon accueil Charles, le
+plus religieux des rois, faisait aux sages, s'embarqua et vint à
+lui... Charles lui donna l'abbaye de Saint-Martin, près de la ville de
+Tours, afin qu'en l'absence du roi il put s'y reposer et y enseigner
+ceux qui accourraient pour l'entendre[291]. Sa science porta de tels
+fruits, que les modernes Gaulois ou Francs passèrent pour égaler les
+Romains ou les Athéniens de l'antiquité.
+
+[Note 291: «Albinum cognomento Alcuinum...» (Éginhard.)
+
+Alcuin écrivait à Charlemagne: «Envoyez-moi de France quelques savants
+traités aussi excellents que ceux dont j'ai soin ici (à la
+bibliothèque d'York), et qu'a recueillis mon maître Ecbert; et je vous
+enverrai de mes jeunes gens, qui porteront en France les fleurs de
+Bretagne, en sorte qu'il n'y ait plus seulement un jardin enclos à
+York, mais qu'à Tours aussi puissent germer quelques rejetons du
+paradis.» Appelé en France, il devint le maître du Scot Rabanus
+Maurus, fondateur de la grande école de Fulde.--Éginhard dit que
+Charlemagne donnait les honneurs et les magistratures à des Scots,
+estimant leur fidélité et leur valeur; et que les rois d'Écosse lui
+étaient fort dévoués.--Dans sa vie de saint Césaire, dédiée à
+Charlemagne, Héricus dit: «Presque toute la nation des Scots,
+méprisant les dangers de la mer, vient s'établir dans notre pays avec
+une suite nombreuse de philosophes.»]
+
+«Lorsqu'après une longue absence le victorieux Charles revint en
+Gaule, il se fit amener les enfants qu'il avait confiés à Clément, et
+voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux de
+moyenne et de basse condition présentèrent des oeuvres au-dessus de
+toute espérance, confites dans tous les assaisonnements de la sagesse;
+les nobles, d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant la
+justice du Juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien
+fait, et leur parla en ces termes: Mille grâces, mes fils, de ce que
+vous vous êtes appliqués de tout votre pouvoir à travailler selon mes
+ordres et pour votre bien. Maintenant efforcez-vous d'atteindre à la
+perfection, et je vous donnerai de magnifiques évêchés et des abbayes,
+et toujours vous serez honorables à mes yeux. Ensuite il tourna vers
+ceux de gauche un front irrité, et, troublant leurs consciences d'un
+regard flamboyant, il leur lança avec ironie, tonnant plutôt qu'il ne
+parlait, cette terrible apostrophe: Vous autres nobles, vous fils des
+grands, délicats et jolis mignons, fiers de votre naissance et de vos
+richesses, vous avez négligé mes ordres, et votre gloire et l'étude
+des lettres, vous vous êtes livrés à la mollesse, au jeu et à la
+paresse, ou à de frivoles exercices. Après ce préambule, levant vers
+le ciel sa tête auguste et son bras invincible, il fulmina son serment
+ordinaire: Par le Roi des cieux, je ne me soucie guère de votre
+noblesse et de votre beauté, quelque admiration que d'autres aient
+pour vous; et tenez ceci pour dit, que, si vous ne réparez par un zèle
+vigilant votre négligence passée, vous n'obtiendrez jamais rien de
+Charles.
+
+«Un de ces pauvres dont j'ai parlé, fort habile à dicter et à écrire,
+fut placé par lui dans la Chapelle; c'est le nom que les rois des
+Francs donnent à leur oratoire, à cause de la chape de saint Martin,
+qu'ils portaient constamment au combat pour leur propre défense et la
+défaite de l'ennemi.--Un jour, qu'on annonçait au prudent Charles la
+mort d'un certain évêque, il demanda si le prélat avait envoyé devant
+lui, dans l'autre monde, quelque chose de ses biens et du fruit de ses
+travaux. Et comme le messager répondit: Seigneur, pas plus de deux
+livres d'argent; notre jeune clerc soupira, et, ne pouvant contenir
+dans son sein sa vivacité, il laissa malgré lui échapper, devant le
+roi, cette exclamation: Pauvre viatique pour un si long voyage!
+Charles, le plus modéré des hommes, après avoir réfléchi quelques
+instants, lui dit: Qu'en penses-tu? Si tu avais cet évêché, ferais-tu
+de plus grandes provisions pour cette longue route? Le clerc, la
+bouche béante à ces paroles comme à des raisins de primeur qui lui
+tombaient d'eux-mêmes, se jeta à ses pieds et s'écria: Seigneur, je
+m'en remets, là-dessus, à la volonté de Dieu et à votre pouvoir. Et le
+roi lui dit: Tiens-toi sous le rideau qui pend là derrière moi; tu vas
+entendre combien tu as de protecteurs. En effet, à la nouvelle de la
+mort de l'évêque, les gens du palais, toujours à l'affût des malheurs
+ou de la mort d'autrui, s'efforcèrent, tous impatients et envieux les
+uns des autres, d'obtenir pour eux la place par les familiers de
+l'empereur. Mais lui, ferme dans sa résolution, refusait à tout le
+monde, disant qu'il ne voulait pas manquer de parole à ce jeune homme.
+Enfin, la reine Hildegarde envoya d'abord les grands du royaume, puis
+elle vint elle-même trouver le roi, afin d'avoir l'évêché pour son
+propre clerc. Comme il accueillit sa demande de l'air le plus
+gracieux, disant qu'il ne voulait ni ne pouvait lui rien refuser, mais
+qu'il ne se pardonnerait pas de tromper le jeune clerc, elle fit comme
+font toutes les femmes quand elles veulent plier à leur caprice la
+volonté de leurs maris. Dissimulant sa colère, adoucissant sa grosse
+voix, elle s'efforçait de fléchir, par ses minauderies, l'âme
+inébranlable de l'empereur, lui disant: Cher prince, mon seigneur,
+pourquoi perdre l'évêché aux mains de cet enfant? Je vous en supplie,
+mon très doux seigneur, ma gloire et mon appui, que vous le donniez
+plutôt à mon clerc, votre serviteur fidèle. Alors le jeune homme que
+Charles avait placé derrière le rideau, près de son siège, pour
+écouter les sollicitations de tous les suppliants, embrassant le roi
+lui-même avec le rideau, s'écria d'un ton lamentable: Tiens ferme,
+seigneur roi, et ne laisse pas arracher de tes mains la puissance que
+Dieu t'a confiée. Alors ce courageux ami de la vérité lui ordonna de
+se montrer et lui dit: Reçois cet évêché, et aie bien soin d'envoyer,
+et devant moi et devant toi-même, dans l'autre monde, de plus grandes
+aumônes et un meilleur viatique pour ce long voyage dont on ne revient
+pas[292].»
+
+[Note 292: Moine de Saint-Gall.--Voy. l'amusante histoire d'un pauvre
+semblablement élevé par Charles à un riche évêché.]
+
+Toutefois quelle que fût la préférence de Charlemagne pour les
+étrangers, pour les lettrés de condition servile, il avait trop besoin
+des hommes de race germanique, dans ses interminables guerres, pour se
+faire tout romain. Il parlait presque toujours allemand. Il voulut
+même, comme Chilpéric, faire une grammaire de cette langue, et fit
+recueillir les vieux chants nationaux de l'Allemagne[293]. Peut-être y
+cherchait-il un moyen de ranimer le patriotisme de ses soldats; c'est
+ainsi qu'en 1813, l'Allemagne ne se retrouvant plus à son réveil,
+s'est cherchée dans les _Niebelungen_. Le costume germanique fut
+toujours celui de Charlemagne[294], je pense qu'il n'eût pas été
+politique de se présenter autrement aux soldats.
+
+[Note 293: _App. 140._]
+
+[Note 294: «Quand les Francs qui combattaient au milieu des Gaulois
+virent ceux-ci revêtus de saies brillantes et de diverses couleurs,
+épris de l'amour de la nouveauté, ils quittèrent leur vêtement
+habituel, et commencèrent à prendre celui de ces peuples. Le sévère
+empereur, qui trouvait ce dernier habit plus commode pour la guerre,
+ne s'opposa point à ce changement. Cependant, dès qu'il vit les
+Frisons, abusant de cette facilité, vendre ces petits manteaux
+écourtés aussi cher qu'autrefois on vendait les grands, il ordonna de
+ne leur acheter, au prix ordinaire, que de très longs et larges
+manteaux. «À quoi peuvent servir, disait-il, ces petits manteaux? au
+lit, je ne puis m'en couvrir; à cheval, ils ne me défendent ni de la
+pluie ni du vent, et quand je satisfais aux besoins de la nature, j'ai
+les jambes gelées.» (Moine de Saint-Gall.)]
+
+Le voilà donc jouant de son mieux l'Empire, parlant souvent la langue
+latine[295], formant la hiérarchie de ses officiers d'après celle des
+ministres impériaux. Dans le tableau qu'Hincmar nous a laissé, rien
+n'est plus imposant. L'assemblée générale de la nation, tenue
+régulièrement deux fois par an, délibérait, les ecclésiastiques d'une
+part, les laïques de l'autre, sur les matières proposées par le roi;
+puis, réunis, ils conféraient avec un maître qui ne demandait qu'à
+s'éclairer. Quatre fois par an, les assemblées provinciales se
+tenaient sous la présidence des _missi dominici_. Ceux-ci étaient les
+yeux de l'empereur, les messagers prompts et fidèles qui, parcourant
+sans cesse tout l'Empire, réformaient, dénonçaient tout abus.
+Au-dessous des _missi_, les comtes présidaient les assemblées
+inférieures, où ils rendaient la justice, assistés des _boni homines_,
+jurés choisis entre les propriétaires. Au-dessous encore existaient
+d'autres assemblées: celles des vicaires, des centeniers; que dis-je,
+les moindres bénéficiers, les intendants des fermes royales, tenaient
+des plaids comme les comtes.
+
+[Note 295: _App. 141._]
+
+Certes, l'ordre apparent ne laisse rien à désirer, les formes ne
+manquent pas; on ne comprend pas un gouvernement plus régulier.
+Cependant il est visible que les assemblées générales n'étaient pas
+générales; on ne peut supposer que les _missi_, les comtes, les
+évêques, courussent deux fois par an après l'empereur dans les
+lointaines expéditions d'où il date ses Capitulaires, qu'ils
+gravîssent tantôt les Alpes, tantôt les Pyrénées, législateurs
+équestres, qui auraient galopé toute leur vie de l'Èbre à l'Elbe. Le
+peuple, encore bien moins. Dans les marais de la Saxe, dans les
+marches d'Espagne, d'Italie, de Bavière, il n'y avait là que des
+populations vaincues ou ennemies. Si le nom du _peuple_ n'est pas ici
+un mensonge, il signifie l'armée. Ou bien quelques notables qui
+suivaient les grands, les évêques, etc., représentaient la grande
+nation des Francs, comme à Rome les trente licteurs représentaient les
+trente curies aux _comitia curiata_. Quant aux assemblées des comtes,
+les _boni homines_, les _scabini_ (schoeffen) qui les composent sont
+élus par les comtes, avec le consentement du peuple: le comte peut les
+déplacer. Ce ne sont plus là les vieux Germains jugeant leurs pairs;
+ils ont plutôt l'air de pauvres décurions, présidés, dirigés par un
+agent impérial. La triste image de l'empire romain se reproduit dans
+cette jeune caducité de l'empire barbare. Oui, l'Empire est restauré;
+il ne l'est que trop: le comte tient la place des duumvirs, l'évêque
+rappelle le _défenseur des cités_; et ces _hérimans_ (hommes d'armée),
+qui laissent leurs biens pour se soustraire aux accablantes
+obligations qu'il leur impose, ils reproduisent les curiales
+romains[296], propriétaires libres, qui trouvaient leur salut à
+quitter leur propriété, à fuir, à se faire soldats, prêtres, et que la
+loi ne savait comment retenir.
+
+[Note 296: Le curiale devait avoir au moins vingt-cinq arpents de
+terre; l'hériman, de trente-six à quarante-huit.]
+
+La désolation de l'Empire est la même ici. Le prix énorme du blé, le
+bas prix des bestiaux indiquent assez que la terre reste en
+pâturage[297]. L'esclavage, adouci il est vrai, s'étend et gagne
+rapidement. Charlemagne gratifie son maître Alcuin d'une ferme de
+vingt mille esclaves. Chaque jour les grands forcent les pauvres à se
+donner à eux, corps et biens; le servage est un asile où l'homme libre
+se réfugie chaque jour.
+
+[Note 297: Un boeuf, ou six boisseaux de froment valaient deux
+sous;--cinq boeufs, ou une robe simple, ou trente boisseaux, dix
+sous;--six boeufs, ou une cuirasse, ou trente-six boisseaux, douze
+sous. (M. Desmichels.)]
+
+Aucun génie législatif n'eût pu arrêter la société sur la pente rapide
+où elle descendait. Charlemagne ne fit que confirmer les lois
+barbares. «Lorsqu'il eut pris le nom d'empereur, dit Éginhard, il eut
+l'idée de remplir les lacunes que présentaient les lois, de les
+corriger, et d'y mettre de l'accord et de l'harmonie. Mais il ne fit
+qu'y ajouter quelques articles, et encore imparfaits.»
+
+Les Capitulaires sont en général des lois administratives, des
+ordonnances civiles et ecclésiastiques. On y trouve, il est vrai, une
+partie législative assez considérable, qui semble destinée à remplir
+ces lacunes dont parle Éginhard. Mais peut-être ces actes, qui portent
+tous le nom de Charlemagne, ne font-ils que reproduire les
+Capitulaires des anciens rois francs. Il est peu probable que les
+Pepins, que Clotaire II et Dagobert aient laissé si peu de
+Capitulaires; que Brunehaut, Frédégonde, Ébroin, n'en aient point
+laissé. Il en sera advenu pour Charlemagne ce qui serait advenu à
+Justinien, si tous les monuments antérieurs du droit romain avaient
+péri. Le compilateur eût passé pour législateur. La discordance du
+langage et des formes qui frappe dans les Capitulaires, tend à
+fortifier cette conjecture.
+
+La partie originale des Capitulaires, c'est celle qui touche
+l'administration, celle qui répond aux besoins divers que les
+circonstances faisaient sentir. Il est impossible de n'y pas admirer
+l'activité, impuissante, il est vrai, de ce gouvernement qui faisait
+effort pour mettre un peu d'ordre dans le désordre immense d'un tel
+empire, pour retenir quelque unité dans un ensemble hétérogène, dont
+toutes les parties tendaient à l'isolement, et se fuyaient pour ainsi
+dire l'une l'autre. La place énorme qu'occupe la législation canonique
+fait sentir, quand nous ne le saurions pas du reste, que les prêtres
+ont eu la part principale en tout cela. On le reconnaît mieux encore
+aux conseils moraux et religieux dont cette législation est semée;
+c'est le ton pédantesque des lois wisigothiques, faites, comme on
+sait, par les évêques[298]. Charlemagne, comme les rois des Wisigoths,
+donna aux évêques un pouvoir inquisitorial, en leur attribuant le
+droit de poursuivre les crimes dans l'enceinte de leur diocèse.
+Quelques passages des Capitulaires qui condamnent les abus de
+l'autorité épiscopale ne suffisent pas pour nous faire douter de la
+toute-puissance du clergé sous ce règne. Ils ont pu être dictés par
+les prêtres de cour, par les chapelains, par le clergé central,
+naturellement jaloux de la puissance locale des évêques. Charlemagne,
+ami de Rome, et entouré de prêtres comme Leidrade et tant d'autres qui
+ne prirent l'épiscopat que pour retraite, dut accorder beaucoup à ce
+clergé sans titre qui formait son conseil habituel.
+
+[Note 298: _App. 142._]
+
+Cet esprit de pédanterie byzantine et gothique que nous remarquions
+dans les Capitulaires éclata dans la conduite de Charlemagne,
+relativement aux affaires de dogme. Il fit écrire en son nom une
+longue lettre à l'hérétique Félix d'Urgel, qui soutenait, avec
+l'Église d'Espagne, que Jésus comme homme était simplement fils
+adoptif de Dieu. En son nom parurent encore les fameux livres
+_Carolins_ contre l'adoration des images[299]. Trois cents évêques
+condamnèrent à Francfort ce que trois cent cinquante évêques venaient
+d'approuver à Nicée. Les hommes de l'Occident, qui luttaient dans le
+Nord contre l'idolâtrie païenne, devaient réprouver les images; ceux
+de l'Orient, les honorer, en haine des Arabes qui les brisaient. Le
+pape, qui partageait l'opinion des Orientaux, n'osa pas cependant
+s'expliquer contre Charlemagne. Il montra la même prudence lorsque
+l'Église de France, à l'imitation de celle d'Espagne, ajouta au
+symbole de Nicée que le Saint-Esprit procède aussi du Fils
+(_Filioque_).
+
+[Note 299: _App. 143._]
+
+Pendant que Charlemagne disserte sur la théologie, rêve l'Empire
+romain, et étudie la grammaire, la domination des Francs croule tout
+doucement. Le jeune fils de Charlemagne, dans son royaume d'Aquitaine,
+ayant, par faiblesse ou justice, donné, restitué toutes les
+spoliations de Pepin[300], son père lui en fit un reproche; mais il ne
+fit qu'accomplir volontairement ce qui déjà avait lieu de soi-même.
+L'ouvrage de la conquête se défaisait naturellement; les hommes et les
+terres échappaient peu à peu au pouvoir royal pour se donner aux
+grands, aux évêques surtout, c'est-à-dire aux pouvoirs locaux qui
+allaient constituer la république féodale.
+
+[Note 300: _App. 144._]
+
+Au dehors, l'Empire faiblissait de même. En Italie, il avait heurté en
+vain contre Bénévent, contre Venise; en Germanie, il avait reculé de
+l'Oder à l'Elbe, et partagé avec les Slaves. Et en effet, comment
+toujours combattre, toujours lutter contre de nouveaux ennemis?
+Derrière les Saxons et les Bavarois Charlemagne avait trouvé les
+Slaves, puis les Avares; derrière les Lombards, les Grecs; derrière
+l'Aquitaine et l'Èbre, le califat de Cordoue. Cette ceinture de
+barbares, qu'il crut simple et qu'il rompit d'abord, elle se doubla,
+se tripla devant lui; et quand les bras lui tombaient de lassitude,
+alors apparut, avec les flottes danoises, cette mobile et fantastique
+image du monde du Nord, qu'on avait trop oublié. Ceux-ci, les vrais
+Germains, viennent demander compte aux Germains bâtards, qui se sont
+faits Romains, et s'appellent l'Empire.
+
+Un jour que Charlemagne était arrêté dans une ville de la Gaule
+narbonnaise, des barques scandinaves vinrent pirater jusque dans le
+port. Les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs, africains,
+d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut à la légèreté de
+leurs bâtiments: «Ce ne sont pas là des marchands, dit-il, mais de
+cruels ennemis.» Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais l'empereur,
+s'étant levé de table, se mit, dit le chroniqueur, à la fenêtre qui
+regardait l'Orient, et demeura très longtemps le visage inondé de
+larmes. Comme personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui
+l'entouraient: «Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement?
+Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent par ces misérables
+pirateries; mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils
+ont été près de toucher ce rivage, et je suis tourmenté d'une violente
+douleur, quand je prévois tout ce qu'ils feront de maux à mes neveux
+et à leurs peuples[301].»
+
+[Note 301: Moine de Saint-Gall.]
+
+Ainsi rôdent déjà autour de l'Empire les flottes danoises, grecques et
+sarrasines, comme le vautour plane sur le mourant qui promet un
+cadavre. Une fois deux cents barques armées fondent sur la Frise, se
+remplissent de butin, disparaissent. Cependant Charlemagne assemblait
+des «hommes» pour les repousser. Autre invasion: «L'Empereur assemble
+des hommes en Gaule, en Germanie[302],» et bâtit dans la Frise la
+ville d'Esselfeld. Athlète malheureux, il porte lentement la main à
+ses blessures, pour parer les coups déjà reçus.
+
+[Note 302: _App. 145._]
+
+«Le roi des Northmans, Godfried, se promettait l'empire de la
+Germanie. La Frise et la Saxe, il les regardait comme à lui. Les
+Abotrites ses voisins, déjà il les avait soumis et rendus tributaires;
+il se vantait même qu'il arriverait bientôt avec des troupes
+nombreuses jusqu'à Aix-la-Chapelle, où le roi tenait sa cour. Quelque
+vaines et légères que fussent ces menaces, on n'y refusait pas
+cependant toute croyance; on pensait qu'il aurait hasardé quelque
+chose de ce genre, s'il n'avait été prévenu par une mort
+prématurée[303].»
+
+[Note 303: _App. 146._]
+
+Le vieil Empire se met en garde; des barques armées ferment
+l'embouchure des fleuves; mais comment fortifier tous les rivages?
+Celui même qui a rêvé l'unité est obligé, comme Dioclétien, de
+partager ses États pour les défendre; l'un de ses fils gardera
+l'Italie, l'autre l'Allemagne, le dernier l'Aquitaine. Mais tout
+tourne contre Charlemagne; ses deux aînés meurent, et il faut qu'il
+laisse ce faible et immense Empire aux mains pacifiques d'un saint.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Dissolution de l'Empire carlovingien.
+
+
+C'est sous Louis-le-Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son
+nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le
+divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes
+souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une
+guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de
+l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation
+prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé.
+Sans doute Pepin, et son père _au marteau de forge_, avaient durement
+battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les
+ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette
+intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne
+méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse
+en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et
+les ramenant tous à la règle de saint Benoît.
+
+C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie
+par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent
+est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre
+condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice
+qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale
+est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis-le-Débonnaire, ce
+fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations
+diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire.
+
+L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde
+social, qu'il s'appelle Louis-le-Débonnaire, Charles Ier, ou Louis
+XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa
+catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non,
+c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un
+esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui
+l'entoure et vendu par les siens.
+
+ * * * * *
+
+Le saint Louis du neuvième siècle[304], comme celui du treizième, fut
+nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit
+plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit
+la grande ville de Barcelone après un siège de deux ans. Élevé par le
+Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille,
+il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du
+Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne
+voulaient; leur élève se trouva plus prêtre qu'eux, et, dans son
+intraitable vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des
+évêques: il leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs
+éperons[305]. Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition
+du plus sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la
+règle bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour
+les enfants[306]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et
+Wala[307], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de
+Charles-Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné
+Charlemagne. Et le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa
+les concubines de son père, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs
+elles-mêmes[308].
+
+[Note 304: _App. 147._]
+
+[Note 305: L'Astronome.]
+
+[Note 306: _App. 148._]
+
+[Note 307: _App. 149._]
+
+[Note 308: _App. 150._]
+
+Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge
+intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait
+accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une
+telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à
+peine sa bénédiction[309]. Empereur, il écouta les plaintes des
+Saxons, et leur rendit le droit de succéder[310], ôtant ainsi aux
+évêques, aux gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire
+passer les héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne,
+réfugiés dans les Marches, étaient dépouillés par les grands et les
+lieutenants impériaux des terres que Charlemagne leur avait
+attribuées; Louis rendit un édit qui confirmait leurs droits[311]. Il
+respecta le principe des élections épiscopales, constamment violé par
+son père; il laissa les Romains élire, sans son autorisation, les
+papes Étienne IV et Pascal Ier.
+
+[Note 309: _App. 151._]
+
+[Note 310: _App. 152._]
+
+[Note 311: _App. 153._]
+
+Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains
+d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les
+barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son
+arbitrage[312]. Il siégeait au milieu des peuples comme un père facile
+et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait
+qu'il eût volontiers restitué l'Empire.
+
+[Note 312: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui
+se disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.]
+
+Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait
+rien moins que la liberté[313]. Les villes, les évêques, les peuples
+se liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait
+roi d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pépin. Bernard, élève
+d'Adalhard et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté
+d'Italie, croyait avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné.
+
+[Note 313: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier
+essai de l'Italie pour se délivrer des _barbares_. _App. 154._]
+
+Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur celui
+du neveu[314]. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il avait
+consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix[315]. Enfin,
+Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui
+l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection.
+
+[Note 314: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et
+ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors,
+longtemps avant le neveu.]
+
+[Note 315: _App. 155._]
+
+Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de
+s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui
+offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et
+dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de
+Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort.
+L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution[316]. Hermengarde obtint
+du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon
+qu'il en mourut au bout de trois jours.
+
+[Note 316: _App. 156._]
+
+L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient
+pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux
+de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre
+tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes.
+Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complètement
+envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits,
+et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les
+Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme.
+L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant
+de l'archevêque de Reims[317]. Il est vrai que ces premières conquêtes
+du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé
+par les siens.
+
+[Note 317: _App. 157._]
+
+Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force
+et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son
+influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa
+sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se
+souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître
+devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus
+belle[318]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des
+nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son père,
+Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les
+Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire[319]. Savante[320],
+dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à
+l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était déjà
+favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de
+son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et
+encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse Ève, elle
+dégrada, elle perdit son époux.
+
+[Note 318: _App. 158._]
+
+[Note 319: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.]
+
+[Note 320: _App. 159._]
+
+Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être
+pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint,
+ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué,
+_une vertu était sortie de lui_. Il commença à se repentir de sa
+sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et
+Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de
+leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint
+d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première fois
+depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation
+volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois mérovingiens, après les
+plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence
+de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avènement de la
+conscience.
+
+Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit pour la
+royauté de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son
+humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le
+prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui
+aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une
+dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi
+pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents
+lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin, qu'ils furent
+obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée
+des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En
+829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient
+si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre
+de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le
+mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils
+accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir
+central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils
+voulaient régner chacun chez soi.
+
+Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres
+fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le
+titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre, à
+Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire.
+L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie.
+Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé
+Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette
+concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais
+beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration
+des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre
+les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se
+trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne
+fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut
+succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se
+crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père
+dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne
+trouva point de Cordelia.
+
+Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés
+à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux
+Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son
+rétablissement. Les Francs s'aperçurent que le triomphe des enfants de
+Louis leur ôtait l'Empire; les Saxons, les Frisons, qui lui devaient
+leur liberté, s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à
+Nimègue au milieu des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y
+accourut pour porter secours à l'empereur[321].» Lothaire se trouva
+seul à son tour, et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs
+de la faction, furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on
+les épargnât.
+
+[Note 321: _App. 160._]
+
+Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le
+moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le
+Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau.
+Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous
+ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des
+fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font
+agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant
+abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point
+que personne meure pour moi[322].» Le théâtre de cette honteuse scène
+fut appelé le champ du Mensonge.
+
+[Note 322: _App. 161._]
+
+Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une
+fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne
+répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa soeur
+dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait
+sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui
+imposant une pénitence publique et si humiliante qu'il ne s'en pût
+jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une
+liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de
+Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait
+exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir
+fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les
+partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis
+d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment;
+sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et
+sacrilèges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité
+ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin
+d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre[323].
+
+[Note 323: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la
+pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut
+désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des
+contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit
+que violence et tyrannie.]
+
+Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard
+de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout,
+s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable, pleura
+et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales qu'il
+avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice, et son
+fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la capitale de
+l'Empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où Charlemagne lui
+avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur l'autel.
+
+Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva
+dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes
+pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils
+l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses
+cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père,
+nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il
+avait dressé sa confession: quelle confession! toute pleine de
+calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de
+Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait
+tant[324], qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en
+lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans
+et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple,
+comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de
+l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces
+filles des géants qui, dans la _Genèse_, séduisent les enfants de
+Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de
+patience, dans cet homme injurié, conspué, et bénissant tous les
+outrages, on croyait reconnaître la patience de Job, ou plutôt une
+image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe.
+
+[Note 324: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour
+les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous
+les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall.
+(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les
+Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers.
+«Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son coeur
+et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d'une
+troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon,
+c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches
+longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les
+bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la
+volonté du roi.» (L'Astronome.)--«De plus, et se trouvant absent, le
+roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière
+que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de
+plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs
+délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour
+les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus
+graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au
+supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des
+centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tache
+qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.)--_App. 162._]
+
+Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même:
+tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et
+ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père[325], Lothaire
+s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été
+(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de
+Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert
+de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une
+foule d'autres. Ebbon, déposé du siège de Reims, passa le reste de sa
+vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de
+Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de
+Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Wala
+y mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti,
+s'écriant à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle,
+un homme de discorde[326]?» Ce petit-fils de Charles-Martel, ce moine
+politique, ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné,
+enfermé par Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et
+presque roi d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer
+un nom, jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de
+Louis.
+
+[Note 325: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement
+contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard
+semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est-à-dire
+pour l'Aquitaine, même contre l'empereur. _App. 163._]
+
+[Note 326: _App. 164._]
+
+Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce qu'il
+fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une part, il
+sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils avaient
+usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés, qui, il est
+vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le fils de son
+choix, le fils de Judith, Charles-le-Chauve. Les enfants de Pepin, qui
+venait de mourir, étaient dépouillés. Louis-le-Germanique était réduit à
+la Bavière. Tout était partagé entre Lothaire et Charles. Le vieil
+empereur aurait dit au premier: «Voilà, mon fils, tout le royaume devant
+tes yeux, partage, et Charles choisira; ou, si tu veux choisir, nous
+partagerons[327].» Lothaire prit l'Orient, et Charles devait avoir
+l'Occident. Louis de Bavière armait pour empêcher l'exécution de ce
+traité, et par une mutation étrange, le père cette fois avait pour lui
+la France, et le fils l'Allemagne. Mais le vieux Louis succomba au
+chagrin et aux fatigues de cette guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis,
+dit-il, mais qu'il songe à lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu,
+a conduit au tombeau les cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut
+à Ingelheim dans une île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et
+l'unité de l'Empire mourut avec lui.
+
+[Note 327: _App. 165._]
+
+C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le
+fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards
+qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre
+Louis-le-Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par
+opposition à Charles-le-Chauve, amenait pour contingent l'armée
+d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin-le-Bref et Charlemagne.
+Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes
+de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la
+Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que
+l'indépendance.
+
+Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre
+d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour
+soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la
+paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de
+Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées
+furent en présence, à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui
+offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception
+des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui
+céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre
+jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France
+en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit,
+selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il
+lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur
+manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il
+voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas
+arrivé, et Lothaire voulait l'attendre[328].»
+
+[Note 328: Nithard.]
+
+Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à
+Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en
+croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante;
+si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire,
+et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares[329]. Un pareil
+massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette
+époque d'amollissement[330] et d'influence ecclésiastique. Nous avons
+déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et
+de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps
+déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à
+rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il
+était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge d'expliquer par des
+causes politiques la dépopulation de l'Occident et l'affaiblissement
+de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus poétique à la fois
+de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient péri;
+il n'était resté que les lâches.
+
+[Note 329: _App. 166._]
+
+[Note 330: On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux
+militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se
+tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les
+Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti,
+comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se
+précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes
+de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs
+boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi;
+mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils
+venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la
+jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux et brandissant
+leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt
+les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute
+cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans
+une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne
+vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se
+connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier quelque autre.»
+(Nithard.)]
+
+La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent
+poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne
+suivante, serra de près Charles-le-Chauve. Charles et Louis, toujours
+en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent
+d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église,
+seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le
+langage populaire usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands
+fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous
+pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces
+paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux
+peuples, sont le premier monument de leur nationalité.
+
+Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro Christian
+poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus
+savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in
+adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar
+dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam
+prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque
+Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue
+allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser
+bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got
+gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man
+mit rehtu sinan bruder seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit
+Lutheren irmo kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce
+scadhen vverhen[331].» Le serment que les deux peuples prononcèrent,
+chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane: «Si
+Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus
+meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois,
+ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contrà
+Lodhuwig nun lin iver[332].»
+
+[Note 331: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre
+commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de
+savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par
+aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère,
+tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai
+aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon
+frère.»--_App. 167._]
+
+[Note 332: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère
+Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je
+ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nulle
+aide contre Lodewig.»--Les Allemands répétèrent la même chose dans
+leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.]
+
+En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer
+Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor
+forbrihchit, ob ina ih nés irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh
+hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne
+wirdhit.»
+
+«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de
+Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes.
+Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession
+qu'après leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les
+exemples de leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois
+ayant répondu qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur
+connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa
+volonté, les évêques dirent: «Au nom de l'autorité divine, prenez le
+royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le
+conseillons, nous vous y exhortons, et vous le commandons. Les deux
+frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en
+référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.»
+
+Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et
+Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins,
+l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se
+contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques
+ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les
+rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il
+demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume.
+On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse[333],
+jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône,
+le long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du
+Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers du
+royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes,
+tous les comtés et tous les domaines royaux de ces régions en deçà des
+Alpes, à l'exception de[334]...» (Traité de Verdun, 843).
+
+[Note 333: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine
+envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers
+eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre
+son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, se hâta de
+se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Kiersy; il y reçut avec
+bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et
+des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au delà de
+cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits par
+Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» (Nithard.)]
+
+[Note 334: Nithard.]
+
+«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes
+sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une
+connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui
+pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà
+écoulé, ils n'avaient pas envoyé de messagers pour parcourir toutes
+les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était
+Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était
+impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas.
+On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de
+partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que
+nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la
+décision des évêques[335].»
+
+[Note 335: Idem.]
+
+L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens[336], et dont
+plus tard son allié Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla
+porter malheur à sa famille. Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique,
+appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de
+Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui, longtemps
+éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si puissante.
+Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles-le-Chauve, qu'on
+croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de Louis-le-Débonnaire
+et de Judith, et qui ressemblait à Bernard[337], paraît avoir eu en
+effet l'adresse toute méridionale de ce dernier. D'abord c'est l'homme
+des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand archevêque de Reims: c'est en
+quelque sorte au nom de l'Église qu'il fait la guerre à Lothaire, à
+Pepin, allié des païens. Celui-ci, dirigé par les conseils d'un fils de
+Bernard, n'avait pas hésité à appeler les Sarrasins, les Normands[338]
+dans l'Aquitaine. Nous avons vu, par le mariage de la fille d'Eudes avec
+un émir, que le christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces
+alliances avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin
+la Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint
+jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais de
+tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples
+détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré à
+Charles-le-Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, souvent
+fugitif, il n'établit que l'anarchie.
+
+[Note 336: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux
+hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est
+immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les
+lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les
+idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom
+de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs
+seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous
+la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à
+son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur
+avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis
+craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à
+cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga,
+qu'ils n'envahissent ses États et n'y abolissent la religion
+chrétienne.» _App. 168._]
+
+[Note 337: _App. 169._]
+
+[Note 338: _App. 170._]
+
+La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855),
+son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et
+Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de
+Provence. Charles mourut bientôt, Louis, harcelé par les Sarrasins,
+prisonnier des Lombards, fut toujours malheureux, malgré son courage.
+Pour Lothaire II, son règne semble l'avènement de la suprématie des
+papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge pour vivre avec
+la soeur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui de Trêves, et il
+accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia longtemps, puis
+avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à qui elle s'était
+adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il força Lothaire de la
+reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et y reçut la communion
+des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en même temps menacé,
+s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire mourut dans la
+semaine, la plupart des siens dans l'année. Charles-le-Chauve et
+Louis-le-Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils se
+partagèrent les États de Lothaire.
+
+Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps,
+l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à
+l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les
+séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les
+Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu
+plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée,
+défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de
+force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne
+présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à
+moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus
+riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien
+excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait
+une ville, ou au moins une bourgade[339]. Les plus riches étaient
+Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau
+de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée
+dominait, par la dignité du siège, par la doctrine et par les
+miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que
+Lyon l'était dans le Midi; Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de
+Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages.
+Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant ses
+possessions dans les provinces les plus lointaines jusque dans les
+Vosges, jusqu'en Aquitaine[340]; elle fut la ville épiscopale par
+excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et
+eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il
+fallut que les ravages des Normands fussent passés pour que nos rois
+de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et
+vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de
+Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile,
+choisi Laon à côté de Reims.
+
+[Note 339: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était
+autre chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les
+diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la
+propriété et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur
+dépendance. Le Père abbé était le maître; les moines, comme les
+affranchis de ce maître, cultivaient les sciences, les lettres et les
+arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize
+autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les
+offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient
+seules par an à près de deux millions de notre monnaie.--Le monastère
+de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les
+Mérovingiens, cent mille menses.]
+
+[Note 340: Flodoard.]
+
+Charles-le-Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques. Avant,
+après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec Lothaire, il
+se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas l'Église[341].
+Aussi Dieu le protège. Lorsque Lothaire arrive sur la Seine avec son
+armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient partie, le fleuve
+enfle miraculeusement et couvre Charles-le-Chauve[342]. Les moines,
+avant de délivrer Louis-le-Débonnaire, lui avaient demandé s'il voulait
+rétablir et soutenir le culte divin; les évêques interrogent de même
+Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique, puis leur confèrent le
+royaume. Plus tard les évêques _sont d'avis que la paix règne entre les
+trois frères_[343]. Après la bataille de Fontenai, les évêques
+s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont combattu pour l'équité
+et la justice, et ordonnent un jeûne de trois jours.--«Les Francs comme
+les Aquitains, dit son partisan Nithard, méprisèrent le petit nombre de
+ceux qui suivaient Charles. Mais les moines de Saint-Médard de Soissons
+vinrent à sa rencontre, et le prièrent de porter sur ses épaules les
+reliques de saint Médard et de quinze autres saints, que l'on
+transportait dans leur nouvelle basilique. Il les porta en effet sur ses
+épaules en toute vénération, puis il se rendit à Reims[344]...»
+
+[Note 341: Nithard.]
+
+[Note 342: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repente aere sereno
+tumescere coepit.»]
+
+[Note 343: _App. 171._]
+
+[Note 344: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles-le-Chauve
+voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur rentrée
+dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils avaient
+emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.]
+
+Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus
+grande partie du pouvoir. Ainsi le Capitulaire d'Épernay (846)
+confirme le partage des attributions des commissaires royaux[345]
+entre les évêques et les laïques; celui de Kiersy (857) confère aux
+curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[346]. Cette
+législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et
+aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les
+reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle
+recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace,
+s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de
+l'excommunication.
+
+[Note 345: _App. 172._]
+
+[Note 346: En 851, «Traité d'alliance et de secours mutuel entre les
+trois fils de Louis-le-Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui
+fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou
+emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme
+mariée.»]
+
+Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai
+pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il
+était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de
+saint Guillaume de Toulouse, et de ce Bernard, favori de Judith, dont
+on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage
+à l'élévation de Charles, et n'exerça plus d'autorité en son nom dans
+les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de
+France, semble avoir empêché Louis-le-Germanique de s'établir dans la
+Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant
+envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya
+trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il
+rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis
+en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux ravages
+de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le roi
+Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna
+audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je
+vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner,
+pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar,
+qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera
+donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon
+que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque
+Théodoric ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous
+n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon coeur une rancune
+condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de
+l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les évêques
+Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et
+Théodoric lui dit: Faites ce dont le seigneur roi vous prie;
+pardonnez-lui.--À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que
+moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne.
+Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre
+mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils,
+et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez
+l'absolution, si vous le voulez.--Alors les évêques s'écrièrent:
+Certainement il dit bien.--Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à
+cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence
+qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il
+nous demandât conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous
+l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il
+nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit
+avant de s'être consulté avec ses évêques.»
+
+Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à
+Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des
+Francs. Charles-le-Chauve s'adressa aux Pères de ce concile (en 859),
+pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il
+avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour
+embrasser le parti de Louis-le-Germanique. La plainte du roi des
+Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir
+récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les
+engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son
+ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre
+élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume,
+qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs
+acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de
+Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition
+ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il
+m'a oint du saint-chrème, il m'a donné le diadème et le sceptre royal,
+et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne
+devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans
+avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels
+j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de
+la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements.
+Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections
+paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à
+présent[347].»
+
+[Note 347: _App. 173._]
+
+Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique.
+Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils
+lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils
+gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix.
+«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait
+au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler,
+levée en grande partie par les évêques.» «Le roi, dit l'historien de
+l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les
+affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple
+contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission,
+et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et
+les comtes[348].»
+
+[Note 348: Flodoard.]
+
+Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis
+dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires,
+commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat
+allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni
+gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et
+léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu
+s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre
+le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des
+Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le
+pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La
+féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée.
+
+La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de
+la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la
+question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède
+Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au neuvième siècle le
+panégyriste de Wala, l'abbé de Corbie, Paschase Ratbert qui, le
+premier, enseigna d'une manière explicite cette prodigieuse poésie
+d'un Dieu enfermé dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini
+dans l'atome. Les anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais
+le temps n'était pas venu. Ce ne fut qu'au neuvième siècle, à la
+veille des dernières épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla
+descendre pour consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et
+se laissa voir, toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau
+réclamer au nom de la logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas
+moins sa route à travers le moyen âge.
+
+La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse.
+Un moine allemand, un Saxon[349], Gotteschalk (gloire de Dieu) avait
+professé la doctrine de la prédestination, ce fatalisme religieux qui
+immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne
+acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière
+du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon
+Gotteschalk présageait le Saxon Luther; comme Luther, Gotteschalk alla
+à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses
+voeux monastiques.
+
+[Note 349: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demanda à prouver sa
+doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de
+poix, et en traversant un grand feu. _App. 174._]
+
+Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines
+allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se
+séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un
+nouveau Pélage.
+
+D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du
+libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique
+défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était
+réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner,
+fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale
+de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de
+métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes
+éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup,
+abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait
+son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles
+d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des
+conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet
+orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde[350],
+chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait
+dénoncé ses erreurs. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un Irlandais
+qui avait combattu Paschase Ratbert sur la question de l'Eucharistie,
+et qui était alors en grand crédit près de Charles-le-Chauve.
+L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des moines,
+et, comme on disait, l'_île des Saints_. Son influence sur le
+continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens
+avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de
+saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais
+avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal
+et saint Virgile. Sous Charles-le-Chauve, les Irlandais furent mieux
+accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith,
+confia l'École du Palais à Jean-l'Irlandais (autrement dit le _Scot_
+ou l'_Érigène_). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le
+privilège d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'_École du
+Palais_, mais le _Palais de l'École_.
+
+[Note 350: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient été
+Scots. (Low.)
+
+Guillaume de Malmesbury rapporte l'anecdote suivante: «Jean était
+assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets
+ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai,
+et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque
+chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui
+disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _Scot_? (_Quid
+distat inter sottum et Scotum?_)--Rien que la table, répondit Jean,
+renvoyant l'injure à son auteur.»]
+
+Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors
+pour avoir traduit, à la prière de Charles-le-Chauve, les écrits de
+Denys-l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer
+le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces
+écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin
+avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys-l'Aréopagite dont
+parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec
+l'apôtre de la Gaule.
+
+L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre
+Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les
+limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir.
+Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il
+attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi,
+mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est
+simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la
+philosophie sont le même mot[351]. Il est vrai qu'il ne défendait la
+liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber
+et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence
+avec laquelle Rome attaqua Jean-le-Scot prouve assez combien sa
+doctrine effraya l'autorité. Disciple du Breton Pélage, prédécesseur
+du Breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la naissance de la
+philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le
+mysticisme de l'Allemagne.
+
+[Note 351: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie religion,
+et réciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.»--_App.
+175._]
+
+Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du
+despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était
+convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin
+de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles
+invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si
+longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée,
+défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses
+fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement
+sauvages que ceux dont elle était délivrée.
+
+Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort
+différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du
+quatrième au sixième siècle. Les barbares de cette première époque,
+qui occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en
+Angleterre, y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de
+Bayeux a gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les
+Northmen du neuvième et du dixième siècle ont adopté la langue des
+peuples chez lesquels ils s'établirent. Leurs rois, Rou, de Russie et
+de France (Ru-Rik, Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie
+nouvelle l'idiome germanique. Cette différence essentielle entre les
+deux époques des invasions me porterait à croire que les premières,
+qui eurent lieu par terre, furent faites par des familles, par des
+guerriers suivis de leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux
+vaincus par des mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur
+race et de leur langue. Les pirates de l'époque où nous sommes
+parvenus semblent avoir été le plus souvent des exilés, des bannis,
+qui se firent _rois de la mer_, parce que la terre leur manquait.
+Loups[352] furieux, que la famine avait chassés du gîte paternel[353],
+ils abordèrent seuls et sans famille[354]; et lorsqu'ils furent soûls
+de pillage, lorsqu'à force de revenir annuellement, ils se furent fait
+une patrie de la terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces
+nouveaux Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive
+nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns
+conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons
+fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine
+que non seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout
+serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux,
+et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon
+robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de
+la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes[355]. Ces
+fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme
+guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de
+leurs ravages furent moins inspirées par le fanatisme odinique que par
+la vengeance du serf et la rage de l'apostat.
+
+[Note 352: _Wargr_, loup; _wargus_, banni. Voy. Grimm.]
+
+[Note 353: _App. 176._]
+
+[Note 354: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour
+compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une
+exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.]
+
+[Note 355: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de
+Troyes, un homme de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings.
+Il était d'un village appelé Tranquille, à trois milles de la ville;
+il était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui
+inspira, dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents;
+et cédant à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il
+parvint à s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au
+service de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour
+procurer des vivres au reste de la nation, et que l'on appelait la
+_flotte_ (flotta).»]
+
+Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu
+leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent
+les barbares et les prirent pour auxiliaires. Le jeune Pepin s'en
+servit contre Charles-le-Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur
+secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de
+Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et
+d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois, les montagnes, les
+torrents du Midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les
+fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément
+comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et
+dans l'Elbe.
+
+Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut
+obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)[356], ils
+vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour
+avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les
+néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement
+dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus
+furieux. Dès que leurs _dragons_, leurs _serpents_[357] sillonnaient
+les fleuves; dès que le cor d'ivoire[358] retentissait sur les rives,
+personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à
+l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on
+le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans
+direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des
+saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils
+semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus
+révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à
+Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on
+n'osait plus récolter. On vit les hommes mêler la terre à la farine.
+Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de
+trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter.
+Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France.
+
+[Note 356: _App. 177._]
+
+[Note 357: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.]
+
+[Note 358: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes
+relatives aux Normands, par exemple dans la légende bretonne de
+Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent...
+Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies
+sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla
+trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes...
+Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva
+aussitôt et quitta son siège, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres;
+car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il
+donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant
+que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce
+cor, et qu'il ne craignît rien pour son avoir aussi loin que le son
+pourrait être entendu des pirates.»]
+
+Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les
+évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants
+comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction,
+sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à
+Charles-le-Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares,
+négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres
+d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé
+captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de
+l'abbé de Saint-Denis[359].
+
+[Note 359: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par
+être réduit en cendres.]
+
+Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le
+Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs incursions.
+Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des
+incursions proprement dites, celle des stations, celle des
+établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement
+dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire;
+celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde-Fraisnet) en Provence, et à
+Saint-Maurice-en-Valais; telle était l'audace de ces pirates, qu'ils
+avaient osé s'écarter de la mer, et s'établir au sein même des Alpes,
+aux défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les
+Sarrasins n'eurent d'établissements importants qu'en Sicile. Les
+Northmans, plus disciplinables, finirent par adopter le christianisme,
+et s'établirent sur plusieurs points de la France, particulièrement dans
+le pays appelé de leur nom Normandie.
+
+Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire
+connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi
+et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares,
+ou pour les opposer les uns aux autres.
+
+«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands qui
+viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou
+rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands
+était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.»
+
+«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de
+Thérouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles,
+remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiègent les
+Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite
+d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour les donner aux assiégeants à
+titre de loyer, cinq mille livres d'argent, avec une quantité
+considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin
+qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à
+Mehun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs
+convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait
+reçu Robert, l'abandonnèrent cependant, eux avec leurs compagnons,
+selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives,
+et se joignirent à Salomon, duc des Bretons. Un autre parti de Danois
+entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Yerres,
+arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à
+eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère,
+donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent, et se
+joignent à eux.»
+
+«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la
+guerre avec les Saxons contre les Wenèdes qui sont dans le pays des
+Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux
+partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas
+les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge
+l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous
+côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye,
+et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une
+forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant
+l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins,
+débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et
+lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits
+Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres
+d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et
+cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré.
+Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les
+Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne
+pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il
+fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon,
+ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque
+dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils
+l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre;
+mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le
+féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un
+grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il
+s'était fait préparer lui-même.»
+
+Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre
+et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane,
+l'archevêque de Reims, Hincmar écrivait au pape ce pénible aveu:
+«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous
+charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si
+vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur
+apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin,
+nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des
+païens...»
+
+Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent
+également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien
+sans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut
+disposer de quelques évêchés, humilier les évêques[360], opposer le
+pape de Rome au pape de Reims. Il peut accumuler de vains titres, se
+faire couronner roi de Lorraine et partager avec les Allemands le
+royaume de son neveu Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa
+faiblesse est au comble quand il devient empereur. En 875, la mort de
+son autre neveu, Louis II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la
+dignité impériale. Il prévient à Rome les fils de Louis-le-Germanique,
+les gagne de vitesse, et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur.
+Mais le jour même de Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique
+grecque[361], son frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe
+lui aussi dans le propre palais de Charles; le pauvre empereur
+s'enfuit d'Italie à l'approche d'un de ses neveux, et meurt de maladie
+dans un village des Alpes (877)[362].
+
+[Note 360: _App. 178._]
+
+[Note 361: _App. 179._]
+
+[Note 362: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné par
+un médecin juif.]
+
+Son fils, Louis-le-Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance
+qu'avait eue Charles-le-Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la
+Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même
+de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands qu'il
+ne tient la couronne que de l'élection[363]. Il vit peu, ses fils
+encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste jette en
+passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où la
+France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il servit
+plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit
+roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde[364].»
+
+[Note 363: _App. 180._]
+
+[Note 364: Annales de Saint-Bertin.]
+
+Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut.
+Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe
+encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette
+occasion[365]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur
+chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la
+Frise; et quand Charles-le-Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut
+consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au coeur même
+de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui
+fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur
+dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom de
+son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et
+l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec
+Charles-le-Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans
+de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le
+joug du roi de Germanie, Charles-le-Gros, devenu roi de France par
+l'extinction de la branche française des Carlovingiens.
+
+[Note 365:
+
+ Einen Kuning weiz ich,
+ Heisset er Ludwig
+ Der gerne Gott dienet, etc.
+
+Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer
+qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent
+mille hommes. (Marianus Scotus.)]
+
+Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avènement du prince
+allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est
+empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision!
+Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils
+commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiègent Paris
+avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée,
+n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, fils
+de Robert-le-Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés
+ne se fussent jetés dedans, et ne l'eussent défendue avec un grand
+courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de
+Charles-le-Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta
+d'observer les barbares, et les détermina à laisser Paris pour ravager
+la Bourgogne, qui méconnaissait encore son autorité (885-886). Cette
+lâche et perfide connivence déshonorait Charles-le-Gros.
+
+C'est une chose à la fois triste et comique de voir les efforts du
+moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les
+exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul
+Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme
+auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut
+que son épée; que le Débonnaire, fils de Charlemagne, étonnait de sa
+force les envoyés des Northmans et se jouait à briser leurs épées dans
+ses mains[366]. Il fait dire à un soldat de Charlemagne qu'il portait
+sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits
+oiseaux[367]. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en homme,
+à ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant envoyé
+consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la manière dont
+il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de
+mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m'avez vu
+faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas
+douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard
+ceint d'une épée.»
+
+[Note 366: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes
+que lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait
+l'histoire de l'arc d'Ulysse dans l'_Odyssée_, de l'arc du roi
+d'Éthiopie dans Hérodote.]
+
+[Note 367: _App. 181._]
+
+Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles
+lui-même rendait pourtant la chose douteuse lorsque, accusant sa femme
+devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il
+assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût
+unie depuis dix ans en légitime mariage». Il n'y avait que trop
+d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire. L'infécondité
+de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent assez la
+dégénération de cette race: elle finit d'épuisement, comme celle des
+Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France dédaigne
+d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles-le-Gros est
+déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui
+composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et non
+seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les
+simples seigneuries.
+
+L'année même de sa mort (877), Charles-le-Chauve avait signé
+l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes,
+jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires,
+chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée
+par la force des choses. Charles-le-Chauve avait au contraire défendu
+d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable
+au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la
+nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)[368]; c'était
+résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les
+véritables héritiers de Charles-le-Chauve. Déjà il a marié ses filles
+aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre.
+
+[Note 368: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore
+enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince
+disposera du comté.]
+
+Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les
+passes des fleuves; ils y dresseront leurs forts, ils s'y
+maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince,
+qui, de temps en temps, aura la tentation de ressaisir le pouvoir
+qu'il abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et
+mépris pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent
+autour de leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien
+de plus populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus
+de cette popularité est resté dans les romans, où Gérard de
+Roussillon, où Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte
+héroïque contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la
+désignation commune des Carlovingiens.
+
+Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité est
+le beau-frère même de Charles-le-Chauve, Boson, qui prend le titre de
+roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[369](879). Presqu'en même
+temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait
+aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les
+Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de
+Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et
+le vicomte de Marseille.
+
+[Note 369: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois évêques
+du Midi et de l'Orient de la Gaule.]
+
+Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette
+famille d'Hunald et de Guaifer[370], si maltraitée par les
+Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans
+l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne,
+Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières
+veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le
+vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et
+d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de
+la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie,
+Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule.
+
+[Note 370: _App. 182._]
+
+À l'Est, le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux
+Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie.
+Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse
+luttant avec avantage contre la brutalité de la force.
+
+Au Nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les
+Allemands les _forestiers_ de Flandre[371] et les comtes de
+Vermandois, parents et alliés, plus ou moins fidèles, des
+Carlovingiens.
+
+[Note 371: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que
+les comtes d'Anjou.]
+
+Mais la grande lutte est à l'Ouest, vers la Normandie et la Bretagne.
+Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le Breton Nomenoé se
+met à la tête du peuple, bat Charles-le-Chauve, bat les Northmans,
+défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire
+de la Bretagne un royaume[372]. Après lui, les Northmans reviennent en
+plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de
+ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvient à leur
+reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va
+remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les
+ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les
+Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés
+également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et
+le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient
+par cela seul homme libre.
+
+[Note 372: _App. 183._]
+
+En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les
+Northmans[373]. En 864, Charles-le-Chauve avait défendu aux seigneurs
+d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de
+châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes,
+les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert-le-Fort a
+péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes,
+plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il
+y rentre à travers le camp des Northmans[374]. Ils lèvent le siège et
+vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie
+Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle.
+En 933 et 955, les empereurs saxons Henri-l'Oiseleur et
+Othon-le-Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires
+de Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn
+chasse les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille,
+Guillaume, en délivre la Provence (965, 971).
+
+[Note 373: _App. 184._]
+
+[Note 374: _App. 185._]
+
+Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils
+renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la
+Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en
+Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se
+soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un
+tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle
+Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald,
+tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions
+nouvelles, comme, tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la
+Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du roi de
+France, Charles-le-Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant de
+s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de
+la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les
+autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais
+par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied
+du roi il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces
+barbares.
+
+Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se
+fortifient. La France prend consistance, et se forme peu à peu. Sur
+toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes
+seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation
+des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la
+destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la
+patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins
+donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour?
+Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de
+la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous
+les membres se rapprocheront et formeront de nouveau un corps?
+
+Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands sièges
+ecclésiastiques, qui conservent la prétention de la primatie. Tours
+est un centre sur la Loire; Reims en est un dans le Nord. Mais partout
+le pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le
+comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce
+n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou
+conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon,
+Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume; il en est de
+même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le
+comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de l'Église
+gallicane, est longtemps l'appui fidèle des Carlovingiens[375]. Lui
+seul semble s'intéresser encore à la monarchie, à la dynastie.
+
+[Note 375: Lorsque Charles-le-Simple appela ses vassaux contre les
+Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de
+Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes.
+(Flodoard.)--Louis-d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens
+privilèges de l'Église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par
+Lothaire en 955, et plus tard par les Othons.]
+
+Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus
+rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares,
+le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à
+armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales.
+L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de
+la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux
+l'indépendance.
+
+Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des
+guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi
+sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur
+la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets
+et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux
+sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays.
+
+La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, Breton de Rennes,
+«simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il
+trouvait dans les forêts». Charles-le-Chauve le nomma forestier de la
+forêt de Nid-de-Merle[376]. Son fils, du même nom, reçut le titre de
+sénéchal d'Anjou. Son petit-fils Ingelger, et les Foulques, ses
+descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la
+Bretagne.
+
+[Note 376: _App. 186._]
+
+Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce
+soient des chefs saxons au service de Charles-le-Chauve[377]. Il
+confie à leur premier ancêtre connu, Robert-le-Fort, la défense du
+pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à
+Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus
+heureux, les repousse au siège de Paris (885), et remporte sur eux une
+grande victoire à Montfaucon. À l'époque de la déposition de
+Charles-le-Gros, il est élu roi de France (888).
+
+[Note 377: _App. 187._]
+
+M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a
+suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte
+qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il
+m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit.
+La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une
+netteté singulière.
+
+«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un
+mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme
+entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le
+premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de
+France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou selon la
+prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du
+comte d'Anjou Robert-le-Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se
+qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la
+population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État
+par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de
+guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion
+définitive de la race de Charles-le-Grand. En effet, cette race toute
+germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections
+de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée
+par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle
+venait de se fonder leur existence indépendante.
+
+«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du
+nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays,
+violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et
+firent sacrer roi, à Compiègne, un homme de descendance saxonne.
+L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple
+ou le Sot[378], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône en se
+mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant
+tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla
+réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée
+publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et,
+après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui
+de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux
+comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui
+prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y
+fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.»
+
+[Note 378: _App. 188._]
+
+«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, ne
+réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français. Il
+fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite, se
+mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume.
+Charles-le-Simple parvint cependant, grâce au voisinage de
+l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine.
+Un reste de la vieille opinion germanique qui regardait les Welskes ou
+Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait à
+rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins
+du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime,
+Swintibald, fils naturel d'Arnulf et roi de Lorraine, envahit le
+territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une
+armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut
+bientôt forcée de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes.
+Cette grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de
+Germanie une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on
+avait jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[379], et
+l'on promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant.
+En effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut; mais à
+la mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en
+question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le
+descendant des rois francs.
+
+[Note 379: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de
+paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues-le-Grand
+et Hugues-Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt qu'une
+armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le
+Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.]
+
+«Charles-le-Simple, reconnu roi en 898, par une grande partie de ceux
+qui avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans
+aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au
+chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de
+l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le
+duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France
+contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains
+ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il
+avait fait avec Charles-le-Simple, et le soutint, quoique assez
+faiblement, contre Rodbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en
+922. Son fils Guillaume Ier suivit d'abord la même politique, et
+lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se
+déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et
+couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années
+après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles-le-Simple
+et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à
+ses premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya
+d'une manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis,
+surnommé d'Outre-mer.
+
+«Le nouveau roi, auquel le parti français, soit par fatigue, soit par
+prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant
+héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une
+alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le
+prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette
+alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande
+aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion
+nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire,
+était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à
+cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se
+furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre
+les deux partis qui depuis cinquante ans étaient en présence,
+Hugues-le-Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre
+Louis-d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué
+contre Charles-le-Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction
+opposée l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à
+l'intervention normande, parvint à neutraliser les effets de
+l'influence germanique. Toutes les forces du roi Louis et du parti
+franc se brisèrent, en 945, contre le petit duché de Normandie. Le
+roi, vaincu en bataille rangée, fut pris avec seize de ses comtes, et
+enfermé dans la tour de Rouen, d'où il ne sortit que pour être livré
+aux chefs du parti national, qui l'emprisonnèrent à Laon.
+
+«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les
+Normands, Hugues-le-Grand promit de donner sa fille en mariage à leur
+duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus
+voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des
+puissances teutoniques, dont les principales étaient alors le roi
+Othon et le comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de
+tirer le roi Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des
+résultats d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance
+normande, en réunissant ce duché à la couronne de France, après la
+restauration du roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une
+cession de territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du
+royaume de France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut
+lieu en 946. À la tête de trente-deux légions, disent les historiens
+du temps, Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait
+un roi en prison et n'avait point de roi à sa tête, ne put rallier
+autour de lui des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le
+roi Louis fut remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque
+sous les murs de Rouen; mais cette campagne brillante n'eut aucun
+résultat décisif. La Normandie resta indépendante, et le roi délivré
+n'eut pas plus d'amis qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les
+malheurs de l'invasion, et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois
+déposé, il retourna au delà du Rhin pour implorer de nouveaux
+secours.
+
+«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre
+du roi Othon, en concile, à Ingelheim, pour traiter, entre autres
+affaires, des griefs de Louis-d'Outre-mer contre le parti de
+Hugues-le-Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur
+devant cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie,
+après que le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva
+et parla en ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers
+du comte Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me
+trouver au pays d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui
+était mon héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le voeu et
+aux acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu
+de temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a
+déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu
+ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la
+seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous
+ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avènement, s'il y a
+quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis
+prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode
+et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se
+présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la
+partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de
+l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les
+instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la
+sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous
+excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de
+tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à
+résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du
+souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le
+voyage de Rome pour recevoir son absolution.»
+
+«À la mort de Louis-d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui
+succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues
+mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que
+lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de
+France. Son père, avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou
+Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et
+de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.»
+
+Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que
+la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues-Capet, sous la
+tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du
+Saxon Othon, roi de Germanie[380]. Ce puissant monarque semble avoir
+gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque
+de Cologne et duc de Lorraine et des Pays-Bas[381]. Ces relations
+expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry
+remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que
+Louis-d'Outre-mer, élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils
+d'une princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La
+prépondérance de l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon,
+vainqueur des Hongrois et maître de l'Italie, justifieraient
+d'ailleurs la prédilection de ces princes pour la langue du grand roi.
+Pour être parents des Othons, les derniers Carlovingiens, les premiers
+Capétiens, n'en furent pas plus belliqueux. Hugues-Capet et son fils
+Robert, princes voués à l'Église, ne rappellent guère le caractère
+aventureux de Robert-le-Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient
+fait si peu de scrupule de guerroyer contre les évêques, nommément
+contre l'archevêque de Reims. Mais reprenons le récit de M. Thierry.
+
+[Note 380: «Louis-d'Outre-mer épousa Gerberge, soeur de l'empereur
+Othon; le duc Hugues-le-Grand, voyant cela, afin de lui rendre coup
+pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait obtenu
+auprès d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux
+soeurs sortirent la race impériale de Germanie et les races royales de
+France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)]
+
+[Note 381: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection
+de Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux. (Flodoard.) Les
+deux soeurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il vint à Aix, en
+965, et jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie.
+(Vie de saint Bruno.)]
+
+Après la mort d'Othon-le-Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à
+l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances
+germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son
+royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et
+séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette
+expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit
+qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands,
+Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre,
+où cette grande armée chanta en choeur un des versets du _Te Deum_.
+L'empereur Othon, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il arrive
+souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les Français
+au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve conclue avec
+le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce traité, conclu, à
+ce que disent les chroniques, contre le gré de l'armée française,
+ranima la querelle des deux partis, ou plutôt fournit un nouveau
+prétexte à des ressentiments qui n'avaient point cessé d'exister.
+
+«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables
+de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin
+pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour
+impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions
+de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista
+grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de
+France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement
+d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives
+faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien
+entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de
+réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses deux
+prédécesseurs[382], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un
+compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun
+moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la
+minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait conclue
+avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine, agression qui devait
+lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne de
+Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais chaque
+jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se retirait de
+lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils de
+Hugues-le-Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on
+surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue française du temps.
+«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un
+des personnages les plus distingués du dixième siècle[383]; Hugues
+n'en porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.»
+
+[Note 382: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de M.
+Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent pas
+si bas que les Mérovingiens. Si Louis-le-Bègue fut surnommé
+_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois;
+et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité.--Louis III
+et Carloman remportèrent une victoire sur les Northmans
+(879).--Charles-_le-Sot_ fit avec eux un traité fort utile (911). Il
+battit son rival le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa
+main.--Louis-d'Outre-mer montra un courage et une activité qui
+n'auraient pas dû lui attirer cette satire: «Dominus in convivio, rex in
+cubiculo.»--Enfin, suivant l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de
+Louis-_le-Fainéant_ lui-même, la brièveté de son règne, et la valeur
+dont il fit preuve au siège de Reims, ne méritaient pas ce surnom des
+derniers Mérovingiens.]
+
+[Note 383: Gerbert.]
+
+Les difficultés de tout genre que présentait en 987 une quatrième
+restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne;
+ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles,
+frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté
+de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de
+l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où
+il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place,
+jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens.
+Hugues-Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut.
+Ses deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France
+après la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se
+conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté.
+
+«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence
+de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son
+origine dont on ne retrouvait plus de trace certaine après la
+troisième génération, le désignaient comme candidat à la race
+indigène, dont la restauration s'opérait en quelque sorte depuis le
+démembrement de l'Empire.
+
+«L'avènement de la troisième race est, dans notre histoire nationale,
+d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à
+proprement parler, la fin du règne des Francs et la substitution d'une
+royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors,
+notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on
+suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans
+les moeurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement
+sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un
+singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît
+avoir saisi l'esprit du peuple à l'avènement de la troisième race. Le
+bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues-Capet, alors comte de
+Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en
+songe et lui avait dit: À cause de ce que tu as fait, toi et tes
+descendants vous serez rois jusqu'à la septième génération,
+c'est-à-dire à perpétuité[384].»
+
+[Note 384: Chronique de Sithiu.]
+
+Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans
+exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le
+changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une mauvaise
+cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de révolte
+contre les décrets de l'Église[385]. C'était une opinion répandue
+parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle famille
+régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion, qui se
+conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa cause[386].
+
+[Note 385: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.]
+
+[Note 386: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de
+dire: «Hugues-Capet était fils d'Hugues-le-Grand, et petit-fils de
+Robert-le-Fort; mais j'ai différé de rapporter son origine, parce
+qu'en remontant plus haut elle est fort obscure.»--Dante a reproduit
+l'opinion populaire qui faisait descendre les Capets d'un boucher de
+Paris.
+
+ Di me son nati i Filippi i Luigi,
+ Per cui novellamente è Francia retta.
+ Figliuol fui d'un beccaio di Parigi,
+ Quando li regi antichi vener meno,
+ Tutti fuor ch'un renduto in panni bigi.]
+
+L'avènement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarqué dans les
+provinces éloignées[387]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de
+Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine
+le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues-Capet?
+
+[Note 387: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique:.....
+Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'était
+alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour
+suzerain.]
+
+Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou
+un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins
+l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la
+montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de
+Reims[388]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec
+peine contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants
+seigneurs, capables de faire tête par leurs propres forces au comte
+d'Anjou, au comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans
+leurs mains. À chaque avènement ils ont acquis un titre nouveau, pour
+rançon de la royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils
+voulaient bien ne pas prendre encore. Hugues-le-Grand obtient de Louis
+IV le duché de Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine.
+
+[Note 388: Déjà Charles-le-Chauve, dans la première époque de son
+règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui
+dirigea Louis-le-Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait
+lui-même.--Son successeur Foulques fut le protecteur de
+Charles-le-Simple en bas âge. Il le couronna en 893, à l'âge de
+quatorze ans, traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le
+fit enfin roi en 898.--Après lui, Herivée ramena à Charles-le-Simple,
+en 920, ses vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante.
+Seul il vint le défendre avec ses hommes contre l'invasion des
+Hongrois.--Louis-d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec
+l'archevêque Arnoul, et lui accorda le droit de battre monnaie.]
+
+Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens, la
+royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien près d'être éteint;
+transférée aux Capets, c'est une espérance, un droit vivant, qui
+sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu à peu se
+réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la
+seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La
+propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes sur
+lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et refleurir.
+
+Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avènement de la
+nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000
+approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la
+fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en
+arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation.
+
+Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre,
+et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes
+se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du
+monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société.
+
+Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à
+s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais
+l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité,
+l'attachement au sol, à la propriété, cette condition impossible à
+remplir tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle
+l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera complètement que
+par la féodalité.
+
+L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par
+Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est
+qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le
+désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se
+trouvaient unis par force. Diversité de races, de langues et
+d'esprits, défaut de communications, ignorance mutuelle, antipathies
+instinctives: voilà ce que cachait cette magnifique et trompeuse unité
+de l'administration romaine, plus ou moins reproduite par Charlemagne.
+«Mortua quin etiam jungebat corpora vivis, tormenti genus.» C'était
+une torture que cet accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on
+en juge par la promptitude et la violence avec laquelle tous ces
+peuples s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire.
+
+La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière,
+essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité
+matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit
+seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout
+dire, il aime.
+
+L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a
+échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle
+s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à
+connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle
+devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la
+dispersion matérielle apparaîtra l'invisible unité des intelligences,
+l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde
+féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et
+forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité impériale ne
+contenait que l'anarchie.
+
+En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut,
+la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La
+division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils
+s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun
+dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche
+avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne
+sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa
+vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre: «Pes, modò tam
+velox, pigris radicibus hæret.» Naguère, il se classait, il se jugeait
+par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne,
+lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était
+personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est
+territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie.
+
+À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes.
+Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et
+sur l'Empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de
+Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre
+royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si
+vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de
+Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent
+encore. Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La
+division triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La
+vallée devient un royaume, la montagne un royaume.
+
+L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre
+sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales.
+Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant
+d'une manière précise le caractère original des provinces où ces
+dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son
+développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La
+liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps
+barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la
+simple géographie est une histoire.
+
+
+
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS
+
+DE LA PREMIÈRE ÉDITION (1833)
+
+
+SUR LES IBÈRES OU BASQUES (Voy. page 8.)
+
+
+Dans son livre, intitulé _Prüfung der Untersuchungen über die
+Urbewohner Hispaniens, vermittelst der Waskischen Sprache_ [Berlin,
+1821], M. W. de Humboldt a cherché à établir, par la comparaison des
+débris de l'ancienne langue ibérique, avec la langue basque actuelle,
+l'identité des Basques et des Ibères. Ces débris ne sont autre chose
+que les noms de lieux et les noms d'hommes qui nous ont été transmis
+par les auteurs anciens. Encore nous sont-ils parvenus bien défigurés.
+Pline déclare rapporter seulement les noms qu'il peut exprimer en
+latin: «Ex his digna memoratu aut latiali sermone dictu facilia, etc.»
+Mela, Strabon, sont aussi arrêtés par la difficulté de rendre dans
+leur langue la prononciation barbare. Ainsi les anciens ont dû omettre
+précisément les noms les plus originaux. Quelques mots transmis
+littéralement sur les monnaies ont la plus grande importance...
+
+Après avoir posé les principes de l'étymologie, M. de Humboldt les
+applique à la méthode suivante: 1º chercher s'il y a d'anciens noms
+ibériens qui, pour le son et la signification, s'accordent (au moins
+en partie) avec les mots basques usités aujourd'hui; 2º dans tout le
+cours de ces recherches, et avant d'entrer dans l'examen spécial,
+comparer l'impression que ces anciens noms produisent sur l'oreille
+avec le caractère harmonique de la langue basque; 3º examiner si ces
+anciens noms s'accorderaient avec les noms de lieux des provinces où
+l'on parle le basque aujourd'hui. Cet accord peut montrer, lors même
+qu'on ne trouverait pas le sens du nom, que des circonstances
+analogues ont tiré d'une langue identique les mêmes noms pour
+différents lieux.
+
+Il a été conduit aux résultats suivants:
+
+«1º Le rapprochement des anciens noms de lieux de la péninsule
+ibérienne avec la langue basque montre que cette langue était celle
+des Ibères, et comme ce peuple paraît n'avoir eu qu'une langue,
+peuples ibères et peuples parlant le basque sont des expressions
+synonymes.
+
+«2º Les noms de lieux basques se trouvent sur toute la Péninsule sans
+exception, et, par conséquent, les Ibères étaient répandus dans toutes
+les parties de cette contrée.
+
+«3º Mais dans la géographie de l'ancienne Espagne, il y a d'autres
+noms de lieux qui, rapprochés de ceux des contrées habitées par les
+Celtes, paraissent d'origine celtique; et ces noms nous indiquent, au
+défaut de témoignage historique, les établissements des Celtes mêlés
+aux Ibères.
+
+«4º Les Ibères non mêlés de Celtes habitaient seulement vers les
+Pyrénées, et sur la côte méridionale. Les deux races étaient mêlées
+dans l'intérieur des terres, dans la Lusitanie et dans la plus grande
+partie des côtes du Nord.
+
+«5º Les Celtes ibériens se rapportaient, pour le langage, aux Celtes,
+d'où proviennent les anciens noms de lieux de la Gaule et de la
+Bretagne, ainsi que les langues encore vivantes en France et en
+Angleterre. Mais vraisemblablement ce n'étaient point des peuples de
+pure souche gallique, rameaux détachés d'une tige qui restât derrière
+eux; la diversité de caractère et d'institution témoigne assez qu'il
+n'en est pas ainsi. Peut-être furent-ils établis dans les Gaules à une
+époque anté-historique, ou du moins ils y étaient établis bien avant
+(avant les Gaulois?). En tous cas, dans leur mélange avec les Ibères,
+c'était le caractère ibérien qui prévalait, et non le caractère
+gaulois, tel que les Romains nous l'ont fait connaître.
+
+«6º Hors de l'Espagne, vers le Nord, on ne trouve pas trace des
+Ibères, excepté toutefois dans l'Aquitaine ibérique, et une partie de
+la côte de la Méditerranée. Les Calédoniens nommément appartenaient à
+la race celtique, non à l'ibérienne.
+
+«7º Vers le sud, les Ibères étaient établis dans les trois grandes
+îles de la Méditerranée; les témoignages historiques et l'origine
+basque des noms de lieux s'accordent pour le prouver. Toutefois, ils
+n'y étaient pas venus, du moins exclusivement, de l'Ibérie ou de la
+Gaule, ils occupaient ces établissements de tout temps ou bien ils y
+vinrent de l'Orient.
+
+«8º Les Ibères appartenaient-ils aussi aux peuples primitifs de
+l'Italie continentale? La chose est incertaine; cependant on y trouve
+plusieurs noms de lieux d'origine basque, ce qui tendrait à fonder
+cette conjecture.
+
+«9º Les Ibères sont différents des Celtes, tels que nous connaissons
+ces derniers par le témoignage des Grecs et des Romains, et par ce qui
+nous reste de leurs langues. Cependant il n'y a aucun sujet de nier
+toute parenté entre les deux nations; il y aurait même plutôt lieu de
+croire que les Ibères sont une dépendance des Celtes, laquelle en a
+été démembrée de bonne heure.»
+
+Nous n'extrairons de ce travail que ce qui se rapporte directement à
+la Gaule et à l'Italie. Nous reproduirons d'abord les étymologies des
+noms: Basques, Biscaye, Espagne, Ibérie (p. 54).
+
+_Basoa_, forêt, bocage, broussailles. Basi, basti, bastetani,
+basitani, bastitani (bas _eta_, pays de forêt), bascontum (comme
+baso-coa, appartenant aux forêts). Cette étymologie donnée par
+Astallos n'est pas bonne.--Les Basques s'appellent non Basocoac, mais
+_Eusc_aldunac, leur pays _Eus_calerria, _Eusqu_ererria, et leur langue
+_eus_cara, _eusq_uera, _escu_ara. [La terminaison _ara_ indique le
+rapport de suite, de conséquence, d'une chose à une autre; ainsi,
+_ara-uz_, conformément; _ara-ua_, règle, rapport. Eusk-ara veut donc
+dire à la manière basque.] Aldunac vient d'_aldea_, côté, partie;
+_duna_, terminaison de l'adjectif, et _c_, marque du pluriel[389].
+Erria, ara, era, ne sont que des syllabes auxiliaires. La racine est
+EUSKEN, ESKEN[390], d'où les villes Vesci, Vescelia, et la
+Vescitania, où se trouvait la ville d'_Osca_; deux autres _Osca_ chez
+les Turduli et en Boeturie, et _Ileosca_, _Etosca_ (_Etrusca?_),
+_Menosca_ (_Mendia_, montagne), Viro_vesca_; les _Auscii_ d'Aquitaine
+avec leur capitale Elimberrum (Illiberris, ville neuve);
+_Osqui_dates?--Le nom d'_Osca_[391] doit se rapporter à tout le peuple
+des Ibères. Les sommes énormes d'_argentum oscense_ mentionnées par
+Tite-Live ne peuvent guère avoir été frappées dans une des petites
+villes appelées _Osca_. Florez croit que la ressemblance de l'ancien
+alphabet ibérien avec celui des Osques italiens peut avoir donné lieu
+à ce nom.
+
+[Note 389: Ainsi les terminaisons _ac_, _oc_, du midi de la France,
+rattacheraient les noms d'hommes et de lieux à un pluriel,
+conformément au génie des _gentes_ pélasgiques, exprimé nettement dans
+l'italien moderne, où les noms d'homme sont des pluriels: Alighieri,
+Fieschi, etc.]
+
+[Note 390: Vasco, Wasco, en langue basque, signifie _homme_, dit le
+dictionnaire de Laramandi (édition de 1743, sous ce titre pompeux: _El
+impossible vincido, arte della lingua Bascongada_, imprimé à
+Salamanque). Voy. aussi Laboulinière, Voyage dans les Pyrénées
+françaises, I, 235.]
+
+[Note 391: Osca, d'_eusi_, aboyer; parler? d'_otsa_, bruit? Chaque
+peuple barbare se considérait comme parlant seul un vrai langage
+d'homme. En opposition à _eusc_aldunac, ils disent _er-d-al-dun-ac_;
+de _arra_, _erria_, terre; ainsi _erdaldunac_, qui parlent la langue
+du pays; les Basques français appellent ainsi les Français, les
+Biscayens les Castillans.]
+
+Noms basques qui se retrouvent en Gaule (p. 91):
+
+AQUITAINE: Calagorris, Casères en Comminges.--Vasates et Basabocates, de
+_Basoa_, forêt.--De même le diocèse de Bazas, entre la Garonne et la
+Dordogne.--Huro, comme la ville des Cosetans (Oléron).--Bigorra, de
+_bi_, deux, _gora_, haut.--Oscara, Ousche.--Garites, pays de Gavre, de
+_gora_, haut.--Garoceli... (Cæsar, de Bell. Gall., I, X, et non
+_Graioceli_). Auscii, de eusken, esken, vesci (osci?), nom des Basques
+(leur ville est Elimberrum comme Illiberris).--Osquidates, même racine,
+vallée d'Ossau, du pied des Pyrénées à Oléron.--Curianum (cap de Buch,
+promontoire près duquel le bassin d'Arcachon s'enfonce dans les terres,
+de _gur_, courbé.--Le rivage _Corense_ en Bétique.)--Bercorcates, même
+racine; Biscarosse, bourg du district de Born, frontières de Buch.--Les
+terminaisons celtiques sont _dunum_[392], _magus_, _vices_ et _briga_
+(p. 96). Segodunum apud Rutenos appartient plus à la Narbonnaise qu'à
+l'Aquitaine. Lugdunum apud Convenas est mixte, comme l'indique Convenæ,
+Comminges. On ne les trouve pas, non plus que _briga_, chez les vrais
+Aquitains. La terminaison en _riges_ paraît commune aux Celtes et aux
+Basques. Chose remarquable: le seul peuple que Strabon nous désigne
+comme étranger, dans l'Aquitaine, les _Bituriges_, ont un nom tout à
+fait basque; de même les _Caturiges_, Celtes des Hautes-Alpes; ce sont
+des établissement primitivement ibériens.
+
+[Note 392: Toutefois, dun (dun_a_, avec l'article) est une terminaison
+commune de l'adjectif basque. De _arra_, ver; ar-duna, plein de vers.
+De _erstura_, angoisse; _erstura-dun-a_, plein d'angoisses.
+_Eusc-al-dun-ac_, les Basques. Cala_dun_um peut signifier en basque,
+contrée riche en joncs.]
+
+Côte méridionale de la Gaule: Illiberis Bebryciorum, Vasio Vocontiorum
+(Vaison) en Narbonnaise. Bebryces rappelle _briges_, et peut-être
+Allo-Broges (Étienne de Byzance écrit Allobryges; selon lui, on trouve
+le plus souvent, chez les Grecs, Allobryges). Cependant le scholiaste
+de Juvénal dit ce mot celtique (Sat. VIII, v. 234), et signifiant
+terre, contrée.
+
+Dans le reste de la Gaule, on rencontre peu de noms analogues au
+basque, excepté Bituriges[393]. Cependant Gel_duba_, comme Corduba,
+Salduba, Arverni, Arvii, Ga_durci_, Caracates, Carasa, Carcaso (et
+Ardyes dans le Valais), Carnutes, Carocotinum (Crotoy), Carpentoracte
+(Carpentras), Corsisi, Carsis ou Cassis, Corbilo (Coiron-sur-Loire),
+(Turones?) Ces analogies avec le basque sont probablement fortuites.
+Le mot même de _Bri_tannia ne dériverait-il pas de cette racine
+féconde? prydain, brigantes?
+
+[Note 393: On peut cependant citer encore Mauléon en Gascogne et en
+Poitou (Maulin en basque).--En Bretagne: Rennes, Batz, Alet, Morlaix.
+(On trouve dans les Pyrénées: Rasez, Roedæ, pagus Redensis ou
+Radensis, comme Redon, Redonas, Morlaas, etc.--On trouve encore en
+Bretagne un Auvergnac, un Montauban du côté de Rennes.)--Les mots
+Auch, Occitanie, Gard, Gers, Garonne, Gironde, semblent aussi
+d'origine basque.--Montesquieu, Montesquiou, de Eusquen?]
+
+_Brigan_tium en Espagne chez les Gallaïci, _Brigoe_tium en Asturie. De
+même en Gaule _Brigan_tium et le port _Briv_ates.--En Bretagne, les
+_Brigan_tes, et leur ville Isu_brigan_tum; le même nom de peuple se
+trouve en Irlande.--_Brigan_tium, sur le lac de Constance,
+_Brege_tium, en Hongrie, sur le Danube. En Gaule, sur la côte sud, les
+Sego_briges_; dans l'Aquitaine propre, les Nitio_briges_ (Agen);
+Samaro_briva_ (Amiens); Eburo_briva_ entre Auxerre et Troyes;
+Baudo_brica_, au-dessus de Coblentz, Bonto_brice_ et ad Mageto_bria_,
+entre Rhin et Moselle; en Suisse, les Lato_brigi_ et Lato_brogi_; en
+Bretagne, Duro_brivæ_ et Ouro_brivæ_; Arto_briga_ (Ratisbonne) dans
+l'Allemagne celtique.
+
+Recherches de noms celtiques dans des noms de lieux ibériens (p. 100):
+_Ebura_ ou _Ebora_, en Bétique et chez les Turduli, Edetani,
+Carpetani, Lusitani, et Ripe_pora_ en Bétique, _Eburo_britium chez les
+Lusitani; en Gaule, _Eburo_brica, _Eburo_dunum; sur la côte
+méridionale, les _Eburo_nes, sur la rive gauche du Rhin, Aulerci
+_Eburo_vices en Normandie; en Bretagne, _Ebora_cum, _Ebura_cum; en
+Autriche, _Eburo_dunum; en Hongrie, _Ebu_rum; en Lucanie, les
+_Eburi_ni? le gaulois _Epore_dorix, dans César?
+
+Noms celtiques en Espagne.
+
+Ebora, Ebura, Segobrigii (?), p. 102. Les _Segobriges_ sur la côte sud
+de la Gaule. _Segobriga_, villes espagnoles des _Celtibériens_;
+_Segontia_. Segedunum, en Bretagne. _Segodunum_, en Gaule. _Segestica_,
+en Pannonie.--En Espagne, _Nemetobriga_, _Nemetates_.--_Augustonemetum_,
+en Auvergne, _Nemetacum_, _Nemetocenna_, et les _Nemètes_ dans la
+Germanie supérieure, _Nemausus_, Nîmes; de l'irlandais _Naomhtha_ (V.
+Lluyd), sacré, saint?
+
+Page 106.--Recherches de noms _basques_ dans les noms de lieux
+celtiques. En Bretagne: Le fleuve Ilas. Isca. Isurum. Verurium. Le
+promontoire Ocelum ou Ocellum. Sur le Danube, entre le Norique et la
+Pannonie, Astura et le fleuve Carpis. Urbate et le fleuve Urpanus.--En
+Espagne: Ula. Osca. Esurir. Le mont Solorius. Ocelum chez les
+Gallaïci...
+
+Noms _basques_ en Italie: _Iria_ apud Taurinos, comme Iria Flavia
+Gallaïcorum (_iria_, ville).--_Ilienses_, en Sardaigne, Troyens?
+Cependant d'habit et de moeurs libyens selon Pausanias.--_Uria_, en
+Apulie, comme _Urium_ Turdulorum.--_D'ra_, eau: _Urba_ _Salovia_
+Picenorum, _Urbinum_, _Urcinium_ de Corse, comme _Urce_
+Bastetanorum.--_Urgo_, île entre Corse et Étrurie, comme _Urgao_ en
+Bétique.--_Usentini_ en Lucanie, comme _Urso_, _Ursao_, en
+Bétique.--_Agurium_, en Sicile; _Argiria_, en Espagne.--_Astura_, fleuve
+et île près d'Antium.--D'_asta_, roche: _Asta_, en Ligurie, et _Asta
+Turdelanorum_, etc., etc., en Espagne.--_Osci_ ne se rapporte pas à
+_osca_, il est contracté d'_opici_, opci (mais pourquoi opici ne
+serait-il pas une extension de _osci_?)--_Ausones_, analogue à
+l'espagnol _Ausa_ et _Ausetani_. Cependant il se lie avec
+_Aurunci_.--_Arsia_, en Istrie; _Arsa_, en Boeturie.--_Basta_, en
+Calabre; _Basti_ apud Bastetanos.--_Basterbini_ Salentinorum,
+de _basoa_, montagne, et de _erbestatu_, émigrer, changer de
+pays (erria).--_Biturgia_, en Étrurie; _Bituris_, chez les
+Basques.--_Hispellum_, en Ombrie.--Le Lambrus, qui se jette dans le Pô,
+Lambriaca et Flavia lambris Gallaïcorum.--_Murgantia_, ville barbare en
+Sicile; _Murgis_, en Espagne; _Suessa_ et _Suessula_, comme les
+_Suessetani_ des Ilergètes.--_Curenses_ Sabinorum, _Gurulis_, en
+Sardaigne, comme le littus _Corense_, en Bétique, et le prom. Curianum
+en Aquitaine.--_Curia_, même racine que _urbs_; urvus, curvus, urvare,
+urvum aratri; [Grec: horos], [Grec: aroô], [Grec: kurtos]; en allemand,
+aëren, labourer; en basque, ara-tu, labourer ([Grec: arô], labourer);
+_gur_, courbe; _uria_, _iria_, ville.--L'allemand _ort_ est encore de
+cette famille.--Les Basques et les Romains seraient rattachés l'un à
+l'autre par l'intermédiaire des Étrusques. «Je ne dis pas pour cela que
+les Étrusques soient pères des Ibères ni leurs fils[394].»
+
+[Note 394: L'aruspicine et la flûte des Vascons étaient célèbres,
+comme celle des Étrusques et Lydiens, Lamprid. Alex. Sever.--_Vasca
+tibia_ dans Solin, c. V;--Servius, XI Æn., et apud auctorem veteris
+glossarii latino-græci. Aujourd'hui ils n'ont pas d'autre instrument
+(comme les highlanders écossais la cornemuse), Strabon, l. III.]
+
+Page 122.--C'est à tort que les Français et Espagnols confondent les
+Cantabres et les Basques (Oihenart les distingue); les Cantabres en
+étaient séparés par les Autrigons, et les tribus peu guerrières des
+Caristii et Varduli. Chez les Cantabres, commence ce mélange de noms
+de lieux que je ne trouve point chez les Basques. Les Cantabres sont
+essentiellement guerriers, les Basques aussi, et même ils se vantaient
+de ne pas porter de casques (Sil. It, III, 358. V. 197, IX, 232). Ceci
+prouve cependant qu'ils avaient plus rarement la guerre. Enfermés dans
+leurs montagnes, ils n'eurent point de guerres contre les Romains,
+sauf la guerre désespérée de Calagurris (Juven., XV, 93-110).
+
+Page 127.--Les noms basques se représentent surtout chez les Turduli
+et Turdetani de la Bétique. Ainsi, il n'y avait aucune contrée de la
+Péninsule où les noms de lieux n'indiquassent un peuple parlant et
+prononçant comme les Basques d'aujourd'hui. Les formes infiniment
+variées de la langue basque seraient inexplicables, si ce peuple
+n'avait été formé de tribus très nombreuses, et dispersées autrefois
+sur un vaste territoire.--_Atzean_ signifie derrière, en arrière, et
+_Atzea_ l'étranger; ainsi ce peuple pensait primitivement que
+l'étranger n'était que derrière lui: ceci fait croire que, depuis un
+temps immémorial, ils sont établis au bout de l'Europe.
+
+Page 149.--Les Celtes et les Ibères sont deux races différentes
+(Strab.). Niebuhr pense de même contre l'opinion de Bullet, Vallancey,
+etc. Les Ibères étaient plus pacifiques; en effet, les _Turduli,
+Turdetani_. Au lieu de faire des expéditions, ils furent repoussés du
+Rhône à l'Ouest. Ils ne faisaient pas de ligues avec d'autres, par
+confiance en soi (Strab., III, 4, p. 138); aussi, point de grandes
+entreprises (Florus, II, 17, 3), seulement de petits brigandages;
+opiniâtres contre les Romains, mais surtout les _Celtibères_; poussés
+par la tyrannie des préteurs, par la fréquente stérilité des pays de
+montagnes, avec une population croissante; obligés d'éloigner d'eux
+annuellement une partie des hommes en âge de porter les armes;
+effarouchés par l'état de guerre permanent en Espagne, sous les
+Romains.
+
+Le monde Ibérien est antérieur au monde Celtique..... On n'en connaît
+que la décadence. Les Vaccéens (Diod., V, 34) faisaient chaque année
+un partage de leurs terres, et mettaient les fruits en commun, signe
+d'une société bien antique.
+
+Nous ne trouvons pas chez les Ibères l'institut des Druides et Bardes.
+Aussi point d'union politique (les Druides avaient un chef unique).
+Aussi moins de régularité dans la langue basque, pour revenir des
+dérivés aux racines.
+
+On accuse les Gaulois, et non les Ibères, de pédérastie (Athen. XIII,
+79. Diod., V, 32); au contraire, les Ibères préfèrent l'honneur et la
+chasteté à la vie (Strab., III, 4, p. 164). Les Gaulois, et non les
+Ibères, bruyants, vains, etc. (Diod., V, 31, p. 157), les Ibères
+méprisent la mort, mais avec moins de légèreté que les Gaulois, qui
+donnaient leur vie pour quelque argent ou quelques verres de vin
+(Athen., IV, 40).
+
+Diodore assimile les Celtibères aux Lusitaniens. Les uns et les autres
+semblent avoir déployé dans la guerre la ruse, l'agilité, caractère
+des Ibères (Strab., III). Mais les Celtibères craignaient moins les
+batailles rangées; ils avaient conservé le bouclier gaulois; les
+Lusitaniens en portaient un moins long (Scutatæ citerioris provinciæ,
+et cetratæ ulterioris Hispaniæ cohortes, Cæs. de B., lib. I, 39.
+Cependant id. I, 48).
+
+Les Celtibères avaient (sans doute d'après les Ibères) des bottes
+tissues de cheveux (Diodore: [Grec: Trichinas eilousi knêmidas]). Les
+Biscayens d'aujourd'hui ont la jambe serrée de bandes de laine, qui
+vont joindre l'_abarca_, sorte de sandale.
+
+Les montagnards vivaient deux tiers de l'année d'un pain de gland
+(nourriture des Pélasges, Dodone, etc.; glandem ructante marito. Juv.
+VI, 10). Les Celtibères mangeaient beaucoup de viande; les Ibères
+buvaient une boisson d'orge fermentée; les Celtibères, de l'hydromel.
+
+Les ressemblances entre les Ibères et les Celtibères sont nombreuses,
+exemple: tout soin domestique abandonné aux femmes; force et
+endurcissement de celles-ci, qu'on retrouve en Biscaye et provinces
+voisines (et dans plusieurs parties de la Bretagne, comme à Ouessant).
+
+Chez les Ibères et les Celtes (Aquitaine?) hommes qui dévouent leur
+vie à un homme (Plut. Sertor., 14, Val. Max., VII, 6, ext. 3.--Cæs. de
+B. Gall.). Val. Max., II, 6, 11, dit expressément que ces dévouements
+étaient particuliers aux Ibères.
+
+Page 158.--Les Gaulois aimaient les habits bariolés et voyants; les
+Ibères, même les Celtibères, les portaient noirs de grosse laine,
+comme des cheveux, leurs femmes des voiles noirs. En guerre, par
+exemple à Cannes (Polyb., III, 114, Livius, XXII, 46), vêtements de
+lin blanc, et par-dessus habits rayés de pourpre (c'est un milieu
+entre le bariolé gaulois et la simplicité ibérienne).
+
+Ce qu'on sait de la religion des Ibères s'applique aussi aux Celtes,
+sauf une exception: _Quelques-uns_, dit Strabon (III, 4, p. 164),
+_refusent aux Galliciens toute foi dans les dieux, et disent qu'aux
+nuits de pleine lune les Celtibères et leurs voisins du Nord font des
+danses et une fête devant leurs portes avec leurs familles, en
+l'honneur d'un dieu sans nom_. Plusieurs auteurs (dont Humboldt semble
+adopter le sentiment) croient voir un croissant et des étoiles sur les
+monnaies de l'ancienne Espagne. Florez (Medallas, I) remarque que dans
+les médailles de la Bétique (et non des autres provinces) le taureau
+est toujours accompagné d'un croissant (le croissant est phénicien et
+druidique; la vache est dans les armes des Basques, des Gallois,
+etc.). Dans les autres provinces, on trouve le taureau, mais non le
+croissant.
+
+Nulle mention de temple, si ce n'est dans les provinces en rapport
+avec les peuples méridionaux (cependant quelques noms celtiques:
+exemple, Nemeto_briga_).--Strab. (III, 1, p. 138), dans un passage
+obscur où il donne les opinions opposées d'Artémidore et d'Éphore sur
+le prétendu temple d'Hercule au promontoire Cuneus, parle de certaines
+pierres qui, dans plusieurs lieux, se trouvent trois ou quatre
+ensemble, et qui ont rapport à des usages religieux (trad. fr., I,
+385, III, 4, 5). Un voyageur anglais en Espagne dit qu'aux frontières
+de Galice on rencontre de grands tas de pierres, la coutume étant que
+tout Galicien qui émigre pour trouver du travail y mette une pierre au
+départ et au retour. Arist. Polit. VII, 2, 6: Sur la tombe du guerrier
+ibérien autant de lances ([Grec: obeliskous]) qu'il a tué d'ennemis.
+
+Nous ne trouvons pas chez les Ibères, comme chez les Gaulois, l'usage
+de jeter de l'or dans les lacs ou de le placer dans les lieux sacrés,
+sans autre garde que la religion. Au temple d'Hercule à Cadix, il y
+avait des offrandes que César fit respecter après la défaite des fils
+de Pompée (Diod., c. XLIII, XXXIX); mais le culte de ce temple était
+encore phénicien, même au temps d'Appien, VI, II, 35.--Justin, XLIV,
+3: «La terre est si riche chez les Galiciens, que la charrue y soulève
+souvent de l'or; ils ont une montagne sacrée qu'il est défendu de
+violer par le fer; mais si la foudre y tombe, on peut y recueillir
+l'or qu'elle a pu découvrir, comme un présent des dieux.» Voilà bien
+l'or, propriété des dieux.
+
+Page 163.--Pour les noms de lieux, point de trace des Ibères dans la
+Gaule non aquitanique, ni dans la Bretagne [cependant voyez plus
+haut], quoique Tacite (Agric., II) croie les reconnaître dans le teint
+des Silures, dans leurs cheveux frisés et leur position géographique.
+(Mannert croit les trouver en Calédonie). Il faut attendre qu'on ait
+comparé le basque avec les langues celtiques. Espérons, ajoute M. de
+Humboldt, qu'Ahlwardt nous fera connaître ses travaux...
+
+Page 166.--Les anciennes langues celtiques ne peuvent avoir différé du
+breton et gallois actuel; la preuve en est dans les noms de lieux et
+de personnes, dans beaucoup d'autres mots, dans l'impossibilité de
+supposer une troisième langue qui eût entièrement péri.
+
+Page 173.--On peut dire des _Ibères_ ce que dit Mannert des _Ligures_,
+avec beaucoup de sagacité, qu'ils ne dérivent pas des Celtes que nous
+connaissons dans la Gaule, mais que pourtant ils pourraient être une
+branche soeur d'une tige orientale plus ancienne.
+
+Page 175.--Parenté fort douteuse du basque et des langues américaines.
+
+Nous n'avons pas cru qu'on pût nous blâmer de donner un extrait de cet
+admirable petit livre, qui n'est pas encore traduit.
+
+
+SUR LES TRADITIONS RELIGIEUSES DE L'IRLANDE ET DU PAYS DE GALLES
+(_Voy. page 39_).
+
+Nous nous sommes sévèrement interdit, dans le texte, tout détail sur
+les religions celtiques qui ne fût tiré des sources antiques, des
+écrivains grecs et romains. Toutefois, les traditions irlandaises et
+galloises qui nous sont parvenues sous une forme moins pure, peuvent
+jeter un jour indirect sur les anciennes religions de la Gaule.
+Plusieurs traits, d'ailleurs, sont profondément indigènes et portent
+le caractère d'une haute antiquité: ainsi, le culte du feu, le mythe
+du castor et du grand lac, etc., etc.
+
+
+§ Ier.
+
+Le peu que nous savons des vieilles religions de l'Irlande nous est
+arrivé altéré, sans doute, par le plus impur mélange de fables
+rabbiniques, d'interpolations alexandrines, et peut-être dénaturé
+encore par les explications chimériques des critiques modernes.
+Toutefois, en quelque défiance qu'on doive être, il est impossible de
+repousser l'étonnante analogie que présentent les noms des dieux de
+l'Irlande (Axire, Axcearas, Coismaol, Cabur) avec les Cabires de
+Phénicie et de Samothrace (Axieros, Axiokersos, Casmilos, Cabeiros).
+Baal se retrouve également comme Dieu suprême en Phénicie et en
+Irlande. L'analogie n'est pas moins frappante avec plusieurs des dieux
+égyptiens et étrusques. Æsar, dieu en étrusque (d'où Cæsar), c'est en
+irlandais le dieu qui allume le feu[395]. Le feu allumé, c'est Moloch.
+L'Axire irlandais, eau, terre, nuit, lune, s'appelle en même temps Ith
+(prononcez Iz comme Isis), Anu Mathar, Ops et Sibbol (comme Magna
+Mater, Ops et Cybèle). Jusqu'ici c'est la nature potentielle, la
+nature non fécondée: après une suite de transformations, elle devient,
+comme en Égypte, Neith-Nath, dieu-déesse de la guerre, de la sagesse
+et de l'intelligence, etc.
+
+[Note 395: Suivant Bullet, _Lar_, en celtique, signifie feu. En vieil
+irlandais il signifie le sol d'une maison, la terre, ou bien une
+famille (?).--_Lere_, tout-puissant.--_Joun_, _iauna_, en basque Dieu
+(Janus, Diana). En Irlandais, _Anu_, _Ana_ (d'où Jona?) mère des
+Dieux, etc., etc.]
+
+M. Adolphe Pictet établit pour base de la religion primitive de
+l'Irlande le culte des Cabires, puissances primitives, commencement
+d'une série ou progression ascendante qui s'élève jusqu'au Dieu
+suprême, Beal. C'est donc l'opposé direct d'un système d'émanation.
+
+«D'une dualité primitive, constituant la force fondamentale de
+l'univers, s'élève une double progression de puissances cosmiques,
+qui, après s'être croisées par une transition mutuelle, viennent
+toutes se réunir dans une unité suprême comme en leur principe
+essentiel. Tel est, en peu de mots, le caractère distinctif de la
+doctrine mythologique des anciens Irlandais, tel est le résumé de tout
+notre travail.» Cette conclusion est presque identique à celle qu'a
+obtenue Schelling à la suite de ses recherches sur les Cabires de
+Samothrace. «La doctrine des Cabires, dit-il, était un système qui
+s'élevait des divinités inférieures, représentant les puissances de la
+nature, jusqu'à un Dieu supra-mondain qui les dominait toutes;» et
+dans un autre endroit: «La doctrine des Cabires, dans son sens le plus
+profond, était l'exposition de la marche ascendante par laquelle la
+vie se développe dans une progression successive, l'exposition de la
+magie universelle, de la théurgie permanente qui manifeste sans cesse
+ce qui, de sa nature, est supérieur au monde réel, et fait apparaître
+ce qui est invisible.
+
+«Cette presque identité est d'autant plus frappante que les résultats
+ont été obtenus par deux voies diverses. Partout je me suis appuyé sur
+la langue et les traditions irlandaises, et je n'ai rapporté les
+étymologies et les faits présentés par Schelling que comme des
+analogies curieuses, non pas comme des preuves. Les noms d'AXIRE,
+d'AXCEARAS, de COISMAOL et de CABUR, se sont expliqués par
+l'irlandais, comme l'ont été par l'hébreu les noms d'AXIEROS,
+d'AXIOKERSOS, de CASMILOS et de KABEIROS. Qui ne reconnaîtrait là une
+connexion évidente?
+
+«D'ailleurs Strabon parle expressément de l'analogie du culte de
+Samothrace avec celui de l'Irlande. Il dit, d'après Artémidore, qui
+écrivait cent ans avant notre ère: [Grec: hoti phasin eis nêson pros
+tê Brettanikê, kath hên homoia tois en Xamothrakê peri tên Dêmêtran
+kai tên Korên hieropoieitai]. (Ed. Casaubon, IV, p. 137.) On cite
+encore un passage de Denys-le-Périégète, mais plus vague et peu
+concluant (V, 365).
+
+«Celui en qui ce système trouve son unité, c'est SAMHAN, _le mauvais
+esprit_ (Satan), l'image du soleil (littéralement Samhan), le juge des
+âmes, qui les punit en les renvoyant sur la terre ou en les envoyant
+en enfer. Il est le _maître de la mort_ (Bal-Sab). C'était la veille
+du 1er novembre qu'il jugeait les âmes de ceux qui étaient morts dans
+l'année: ce jour s'appelle encore aujourd'hui la nuit de Samhan
+(Beaufort et Vallancey, Collectanea de rebus hibernicis (t. IV, p.
+83).--C'est le Cadmilos ou Kasmilos de Samothrace, ou le Camillus des
+Étrusques, le _serviteur_ (coismaol, cadmaol, signifie en irlandais
+serviteur). Samhan est donc le centre d'association des Cabires (sam,
+sum, cum, indiquent l'union en une foule de langues). On lit dans un
+ancien Glossaire irlandais: «_Samhandraoic, eadhon Cabur_, la magie
+de Samhan, c'est-à-dire CABUR,» et il ajoute pour explication:
+«Association mutuelle.» Cabur, associé; comme en hébreu, _Chaberim_;
+les Consentes étrusques (de même encore _Kibir_, _Kbir_ signifie
+Diable dans le dialecte maltais, débris de la langue punique. Creuzer,
+Symbolique, II, 286-8). Le système cabirique irlandais trouvait encore
+un symbole dans l'harmonie des révolutions célestes. Les astres
+étaient appelés _Cabara_. Selon Bullet, les Basques appelaient les
+sept planètes _Capirioa_ (?) Le nom des constellations signifiait en
+même temps intelligence et musique, mélodie. _Rimmin_, _rinmin_,
+avaient le sens de soleil, lune, étoiles; _rimham_ veut dire compter;
+_rimh_, nombre (en grec [Grec: rhythmos]; en français, rime, etc.).
+
+«Il semble que la hiérarchie des druides eux-mêmes composait une
+véritable association cabirique, image de leur système religieux.
+
+«Le chef des druides était appelé _Coibhi_[396]. Ce nom, qui s'est
+conservé dans quelques expressions proverbiales des Gaëls de l'Écosse,
+se lie encore à celui de _Cabire_. Chez les Gallois, les druides
+étaient nommés _Cowydd_, associés[397]. Celui qui recevait
+l'initiation prenait le titre de _Caw_, associé, cabire, et _Bardd
+caw_ signifiait un barde gradué (Davies, Myth., 163. Owen, Welsh,
+Dict.). Parmi les îles de Scilly, celle de Trescaw portait autrefois
+le nom d'_Innis Caw_, île de l'association; et on y trouve des restes
+de monuments druidiques (Davies). À Samothrace, l'initié était aussi
+reçu comme _Cabire_ dans l'association des dieux supérieurs, et il
+devenait lui-même un anneau de la chaîne magique (Schelling, Samothr.
+Gottesd., p. 40).
+
+[Note 396: Bed. Hist. Eccl., II, c. XIII: «Cui primus pontificum
+ipsius Coifi continuo respondit» (premier prêtre d'Edwin, roi de
+Northumbrie, converti par Paulinus au commencement du septième
+siècle). Macpherson. Dissert. on the celt. antiq.--_Coibhi-draoi_,
+druide coibhi, est une expresion usitée en Écosse pour désigner une
+personne de grand mérite (Voy. Mac Intosh's Gaelic Proverbs, p.
+34.--Haddleton, Notes on Tolland, page 279). Un proverbe gaélique dit:
+«La pierre ne presse pas la terre de plus près que l'assistance de
+Coibhi (bienfaisance, attribut du chef des druides?).»]
+
+[Note 397: Davies Mythol., p. 271, 277. Ammian. Marcell., liv. XV:
+«Druidæ ingeniis celsiores, ut authoritas Pythagoræ decrevit,
+sodalitiis astricti consortiis, quæstionibus occultarum rerum
+altarumque erecti sunt, etc.»]
+
+«La danse mystique des druides avait certainement quelque rapport à la
+doctrine cabirique et au système des nombres. Un passage curieux d'un
+poète gallois, Cynddelw, cité par Davies, p. 16, d'après
+l'Archéologie de Galles, nous montre druides et bardes se mouvant
+rapidement en cercle et en nombres impairs, comme les astres dans leur
+course, en célébrant le _conducteur_. Cette expression de nombres
+impairs nous montre que les danses druidiques étaient, comme le temple
+circulaire, un symbole de la doctrine fondamentale, et que le même
+système de nombres y était observé. En effet, le poète gallois, dans
+un autre endroit, donne au monument druidique le nom de Sanctuaire du
+nombre impair.
+
+«Peut-être chaque divinité de la chaîne cabirique avait-elle, parmi
+les druides, son prêtre et son représentant. Nous avons vu déjà, chez
+les Irlandais, le prêtre adopter le nom du dieu qu'il servait; et,
+chez les Gallois, le chef des druides semble avoir été considéré comme
+le représentant du Dieu suprême (Jamieson, Hist. of the Culdees, p.
+29). La hiérarchie druidique aurait été ainsi une image microcosmique
+de la hiérarchie de l'univers, comme dans les mystères de Samothrace
+et d'Éleusis...
+
+«Nous savons que les Caburs étaient adorés dans les cavernes et
+l'obscurité, tandis que les feux en l'honneur de Beal étaient allumés
+sur le sommet des montagnes. Cet usage s'explique par la doctrine
+abstraite:
+
+«Le monde cabirique, en effet, dans son isolement du grand principe de
+lumière, n'est plus que la force ténébreuse, que l'obscure matière de
+toute réalité. Il constitue comme la base ou la racine de l'univers,
+par opposition à la suprême intelligence, qui en est comme le sommet.
+C'était sans doute par suite d'une manière de voir analogue que les
+cérémonies du culte des Cabires, à Samothrace, n'étaient célébrées que
+pendant la nuit.»
+
+On peut ajouter à ces inductions de M. Pictet que, suivant une
+tradition des montagnards d'Écosse, les druides travaillaient la nuit
+et se reposaient le jour (Logan, II, 351).
+
+Le culte de Beal, au contraire, se célébrait par des feux allumés sur
+les montagnes. Ce culte a laissé des traces profondes dans les
+traditions populaires (Toland, XIe lettre, p. 101). Les druides
+allumaient des feux sur les _cairn_, la veille du 1er mai, en
+l'honneur de _Beal_, _Bealan_ (le soleil). Ce jour garde encore
+aujourd'hui en Irlande le nom de la _Bealteine_, c'est-à-dire le jour
+du feu de Beal. Près de Londonderry, un cairn placé en face d'un autre
+cairn s'appelle _Bealteine_.--Logan, II, 326. Ce ne fut qu'en 1220 que
+l'archevêque de Dublin éteignit le feu perpétuel qui était entretenu
+dans une petite chapelle près de l'église de Kildare, mais il fut
+rallumé bientôt et continua de brûler jusqu'à la suppression des
+monastères (Archdall's mon. Hib. apud Anth. Hib., III, 240). Ce feu
+était entretenu par des vierges, souvent de qualité, appelées _filles
+du feu_ (inghean an dagha), ou _gardiennes du feu_ (breochuidh), ce
+qui les a fait confondre avec les nonnes de sainte Brigitte.
+
+Un rédacteur du _Gentleman's Magasine_, 1795, dit: que, se trouvant en
+Irlande la veille de la Saint-Jean, on lui dit qu'il verrait à minuit
+allumer les _feux en l'honneur du soleil_. Riches décrit ainsi les
+préparatifs de la fête: «What watching, what vattling, what tinkling
+upon pannes and candlesticks, what strewing of hearbes, what clamors,
+and other ceremonies are used.»
+
+Spenser dit qu'en allumant le feu, l'Irlandais fait toujours une prière.
+À Newcastle, les cuisiniers allument les feux de joie à la Saint-Jean. À
+Londres et ailleurs, les ramoneurs font des danses et des processions en
+habits grotesques. Les montagnards d'Écosse passaient par le feu en
+l'honneur de Beal, et croyaient un devoir religieux de marcher en
+portant du feu autour de leurs troupeaux et de leurs champs.--Logan, II,
+364. Encore aujourd'hui, les montagnards écossais font passer l'enfant
+au-dessus du feu, quelquefois dans une sorte de poche, où ils ont mis du
+pain et du fromage. (On dit que dans les montagnes on baptisait
+quelquefois un enfant sur une large épée. De même en Irlande la mère
+faisait baiser à son enfant nouveau-né la pointe d'une épée. Logan, I,
+122.)--Id. I, 213. Les Calédoniens brûlaient les criminels entre deux
+feux; de là le proverbe: «Il est entre les deux flammes de
+Bheil.»--Ibid., 140. L'usage de faire courir la croix de feu subsistait
+encore en 1745; elle parcourut dans un canton trente-six milles en trois
+heures. Le chef tuait une chèvre de sa propre épée, trempait dans le
+sang les bouts d'une croix de bois demi-brûlée, et la donnait avec
+l'indication du lieu de ralliement à un homme du clan, qui courait la
+passer à un autre. Ce symbole menaçait du fer et du feu ceux qui
+n'iraient pas au rendez-vous.--Caumont, I, 154: Suivant une tradition,
+on allumait autrefois, dans certaines circonstances, des feux sur les
+_tumuli_, près de Jobourg (départem. de la Manche).--Logan, II, 64. Pour
+détruire les sortilèges qui frappent les animaux, les personnes qui ont
+le pouvoir de les détruire sont chargées d'allumer le _Needfire_; dans
+une île ou sur une petite rivière ou lac, on élève une cabane circulaire
+de pierres ou de gazon, sur laquelle on place un soliveau de bouleau; au
+centre est un poteau engagé par le haut dans cette pièce de bouleau; ce
+poteau perpendiculaire est tourné dans un bois horizontal au moyen de
+quatre bras de bois. Des hommes, qui ont soin de ne porter sur eux aucun
+métal, tournent le poteau, tandis que d'autres, au moyen de coins, le
+serrent contre le bois horizontal qui porte les bras, de manière qu'il
+s'enflamme par le frottement; alors on éteint tout autre feu. Ceux qu'on
+a obtenus de cette manière passent pour sacrés, et on en approche
+successivement les bestiaux.
+
+
+§ II.
+
+Dans la religion galloise (Voyez Davies, Myth. and rites of the
+British druids, et le même, Celtic researches), le dieu suprême, c'est
+le dieu inconnu, DIANA (_dianaff_, inconnu, en breton; _diana_ en
+léonais, _dianan_ dans le dialecte de Vannes). Son représentant sur la
+terre c'est HU le grand, ou _Ar-bras_, autrement CADWALCADER, le
+premier des druides.
+
+Le castor noir perce la digue qui soutient le grand lac, le monde est
+inondé; tout périt, excepté DOUYMAN et DOUYMEC'H (_man_, _mec'h_,
+homme, fille), sauvés dans un vaisseau sans voiles, avec un couple de
+chaque espèce d'animaux. HU attelle deux boeufs à la terre pour la
+tirer de l'abîme. Tous deux périssent dans l'effort; les yeux de l'un
+sortent de leurs orbites, l'autre refuse de manger et se laisse
+mourir.
+
+Cependant Hu donne des lois et enseigne l'agriculture. Son char est
+composé des rayons du soleil, conduit par cinq génies; il a pour
+ceinture l'arc-en-ciel. Il est le dieu de la guerre, le vainqueur des
+géants et des ténèbres, le soutien du laboureur, le roi des bardes, le
+régulateur des eaux. Une vache sainte le suit partout.
+
+Hu a pour épouse une enchanteresse, Ked ou Ceridguen, dans son domaine
+de Penlym ou Penleen, à l'extrémité du lac où il habite.
+
+Ked a trois enfants: Mor-vran (le corbeau de mer, guide des
+navigateurs), la belle Creiz-viou (le milieu de l'oeuf, le symbole de
+la vie), et le hideux Avagdu ou Avank-du (le castor noir). Ked voulut
+préparer à Avagdu, selon les rites mystérieux du livre de Pherylt,
+l'eau du vase Azeuladour (sacrifice), l'eau de l'inspiration et la
+science. Elle se rendit donc dans la terre du repos, où se trouvait la
+cité du juste, et s'adressant au petit Gouyon, le fils du héraut de
+Lanvair, le gardien du temple, elle le chargea de surveiller la
+préparation du breuvage. L'aveugle Morda fut chargé de faire bouillir
+la liqueur sans interruption pendant un an et un jour.
+
+Durant l'opération, Ked ou Ceridguen étudiait les livres astronomiques
+et observait les astres. L'année allait expirer, lorsque de la liqueur
+bouillonnante s'échappèrent trois gouttes qui tombèrent sur le doigt
+du petit Gouyon; se sentant brûlé, il porta le doigt à sa bouche...
+Aussitôt l'avenir se découvrit à lui; il vit qu'il avait à redouter
+les embûches de Ceridguen, et prit la fuite. À l'exception de ces
+trois gouttes, toute la liqueur était empoisonnée: le vase se renversa
+de lui-même et se brisa... Cependant Ceridguen furieuse poursuivait le
+petit Gouyon. Gouyon, pour fuir plus vite, se change en lièvre.
+Ceridguen devient levrette et le chasse vigoureusement jusqu'au bord
+d'une rivière. Le petit Gouyon prend la forme d'un poisson; Ceridguen
+devient loutre et le serre de si près, qu'il est forcé de se
+métamorphoser en oiseau et de s'enfuir à tire-d'aile. Mais Ceridguen
+planait déjà au-dessus de sa tête sous la forme d'un épervier...
+Gouyon, tout tremblant, se laissa tomber sur un tas de froment, et se
+changea en grain de blé; Ceridguen se changea en poule noire, et avala
+le pauvre Gouyon.
+
+Aussitôt elle devint enceinte, et Hu-Ar-Bras jura de mettre à mort
+l'enfant qui en naîtrait; mais au bout de neuf mois elle mit au monde
+un si bel enfant qu'elle ne put se résoudre à le faire périr.
+
+Hu-Ar-Bras lui conseilla de le mettre dans un berceau couvert de peau
+et de le lancer à la mer. Ceridguen l'abandonna donc aux flots le 29
+avril.
+
+En ce temps-là, Gouydno avait près du rivage un réservoir qui donnait
+chaque année, le soir du 1er mai, pour cent livres de poisson. Gouydno
+n'avait qu'un fils, nommé Elfin, le plus malheureux des hommes, à qui
+rien n'avait jamais réussi; son père le croyait né à une heure fatale.
+Les conseillers de Gouydno l'engagèrent à confier à son fils
+l'épuisement du réservoir.
+
+Elfin n'y trouva rien; et comme il revenait tristement, il aperçut un
+berceau couvert d'une peau, arrêté sur l'écluse... Un des gardiens
+souleva cette peau, et s'écria en se tournant vers Elfin: «Regarde,
+Thaliessin! quel front radieux!»--«Front radieux sera son nom,»
+répondit Elfin. Il prit l'enfant et le plaça sur son cheval. Tout à
+coup l'enfant entonna un poème de consolation et d'éloge pour Elfin,
+et lui prophétisa sa renommée. On apporta l'enfant à Gouydno. Gouydno
+demanda si c'était un être matériel ou un esprit. L'enfant répondit
+par une chanson où il déclarait avoir vécu dans tous les âges, et où
+il s'identifiait avec le soleil. Gouydno, étonné, demanda une autre
+chanson; l'enfant reprit: «L'eau donne le bonheur. Il faut songer à
+son Dieu; il faut prier son Dieu, parce qu'on ne saurait compter les
+bienfaits qui en découlent... Je suis né trois fois. Je sais comment
+il faut étudier pour arriver au savoir. Il est triste que les hommes
+ne veuillent pas se donner la peine de chercher toutes les sciences
+dont la source est dans mon sein; car je sais tout ce qui a été et
+tout ce qui doit être.»
+
+ * * * * *
+
+Cette allégorie se rapportait au soleil, dont le nom, Thaliessin
+(front radieux) devenait celui de son grand prêtre. La première
+initiation, les études, l'instruction, duraient un an. Le barde alors
+s'abreuvait de l'eau d'inspiration, recevait les leçons sacrées. Il
+était soumis ensuite aux épreuves; on examinait avec soin ses moeurs,
+sa constance, son activité, son savoir. Il entrait alors dans le sein
+de la déesse, dans la cellule mystique, où il était assujetti à une
+nouvelle discipline. Il en sortait enfin, et semblait naître de
+nouveau; mais, cette fois, orné de toutes les connaissances qui
+devaient le faire briller et le rendre un objet de vénération pour les
+peuples.
+
+On connaît encore les lacs de l'Adoration, de la Consécration, du
+bosquet d'Ior (surnom de Diana). Ils offraient, près du lac, des
+vêtements de laine blanche, de la toile, des aliments. La fête des
+lacs durait trois jours.
+
+Près Landélorn (Landerneau), le 1er mai, la porte d'un roc s'ouvrait
+sur un lac au-dessus duquel aucun oiseau ne volait. Dans une île
+chantaient des fées avec la chanteuse des mers: qui y pénétrait était
+bien reçu, mais il ne fallait rien emporter. Un visiteur emporte une
+fleur qui devait empêcher de vieillir; la fleur s'évanouit. Désormais
+plus de passage; un brave essaye, mais un fantôme menace de détruire
+la contrée... Selon Davies (Myth and rites), on trouve une tradition
+presque semblable dans le Brecnockshire. Il y a aussi un lac dans ce
+comté, qui couvre une ville. Le roi envoie un serviteur... on lui
+refuse l'hospitalité. Il entre dans une maison déserte, y trouve un
+enfant pleurant au berceau, y oublie son gant; le lendemain, il
+retrouve le gant et l'enfant qui flottaient. La ville avait disparu.
+
+
+SUR LES PIERRES CELTIQUES (_Voy. page 117_).
+
+La pierre fut sans doute à la fois l'autel et le symbole de la
+Divinité. Le nom même de _Cromleach_ (ou dolmen) signifie _pierre de
+Crom_, le Dieu suprême (Pictet, p. 129). On ornait souvent le
+Cromleach de lames d'or, d'argent ou de cuivre, par exemple le
+_Crum-cruach_ d'Irlande, dans le district de Bresin, comté de Cavan
+(Toland's Letters, p. 133).--Le nombre de pierres qui composent les
+enceintes druidiques est toujours un nombre mystérieux et sacré:
+jamais moins de douze, quelquefois dix-neuf, trente, soixante. Ces
+nombres coïncident avec ceux des Dieux. Au milieu du cercle,
+quelquefois au dehors, s'élève une pierre plus grande, qui a pu
+représenter le Dieu suprême (Pictet, p. 134).--Enfin, à ces pierres
+étaient attachées des vertus magiques, comme on le voit par le fameux
+passage de Geoffroy de Montmouth (I. V). Aurelius consulte Merlin sur
+le monument qu'il faut donner à ceux qui ont péri par la trahison
+d'Hengist...--«Choream gigantum[398] ex Hiberniâ adduci jubeas... Ne
+moveas, domine rex, vanum risum. Mystici sunt lapides, et ad diversa
+medicamina salubres, gigantesque olim asportaverunt eos ex ultimis
+finibus Africæ... Erat autem causa ut balnea intrà illos conficerent,
+cùm infirmitate gravarentur. Lavabant namque lapides et intrà balnea
+diffundebant, undè ægroti curabantur; miscebant etiam cum herbarum
+infectionibus, unde vulnerati sanabantur. Non est ibi lapis qui
+medicamento careat.» Après un combat, les pierres sont enlevées par
+Merlin. Lorsqu'on cherche partout Merlin, on ne le trouve que «_ad
+fontem_ Galabas, quem solitus fuerat frequentare.» Il semble lui-même
+un de ces géants médecins.
+
+[Note 398: Sur le bord de la Seine, près de Duclair, est une roche
+très élevée, connue sous le nom de Chaise de Gargantua; près d'Orches,
+à deux lieues de Blois, la _Chaise de César_; près de Tancarille, la
+_Pierre Géante_, ou Pierre du géant.]
+
+On a cru trouver sur les monuments celtiques quelques traces de
+lettres ou de signes magiques. À Saint-Sulpice-sur-Rille, près de
+Laigle, on remarque, sur l'un des supports de la table d'un dolmen,
+trois petits croissants gravés en creux et disposés en triangle. Près
+de Loc-Maria-Ker, il existe un dolmen dont la table est couverte, à sa
+surface inférieure, d'excavations rondes disposées symétriquement en
+cercles. Une autre pierre porte trois signes assez semblables à des
+spirales. Dans la caverne de New-Grange (près Drogheda, comté de
+Meath, voy. les Collect. de reb. hib. II, p. 161, etc.), se trouvent
+des caractères symboliques et leur explication en ogham. Le symbole
+est une ligne spirale répétée trois fois. L'inscription en ogham se
+traduit par À È, c'est-à-dire _le Lui_, c'est-à-dire le Dieu sans nom,
+l'être ineffable (?). Dans la caverne, il y a trois autels (Pictet, p.
+132). En Écosse, on trouve un assez grand nombre de pierres ainsi
+couvertes de ciselures diverses. Quelques traditions enfin doivent
+appeler l'attention sur ces hiéroglyphes grossiers et à peu près
+inintelligibles: les Triades disent que sur les pierres de
+Gwiddon-Ganhebon «on pouvait lire les arts et les sciences du monde;»
+l'astronome Gwydion ap Don fut enterré à Caernarvon «sous une pierre
+d'énigmes». Dans le pays de Galles on trouve sur les pierres certains
+signes, qui semblent représenter tantôt une petite figure d'animal,
+tantôt des arbres entrelacés. Cette dernière circonstance semblerait
+rattacher le culte des pierres à celui des arbres. D'ailleurs
+l'_Ogham_ ou _Ogum_, alphabet secret des druides, consistait en
+rameaux de divers arbres et assez analogues aux caractères runiques.
+Telles sont les inscriptions placées sur un monument mentionné dans
+les chroniques d'Écosse, comme étant dans le bocage d'Aongus, sur une
+pierre du _Cairn du vicaire_, en Armagh, sur un monument de l'île
+d'Arran, et sur beaucoup d'autres en Écosse.--On a vu plus haut que
+les pierres servaient quelquefois à la divination. Nous rapporterons à
+ce sujet un passage important de Taliesin. (N'ayant pas sous les yeux
+le texte gallois, je rapporte la traduction anglaise.) «I know the
+intent of the trees, I know which was decreed praise or disgrace, by
+the intention of the memorial trees of the sages,» and celebrates «the
+engagement of the sprigs of the trees, or of devices, and their battle
+with the learned.» He could «delineate the elementary trees and
+reeds», and tells us when the sprigs «were marked in the small tablet
+of devices they uttered their voice.» (Logan, II, 388.)
+
+Les arbres sont employés encore symboliquement par les Welsh et les
+Gaëls; par exemple, le noisetier indique l'amour trahi. Le Calédonien
+Merlin (Taliesin est Cambrien) se plaint que «l'autorité des rameaux
+commence à être dédaignée». Le mot irlandais _aos_, qui d'abord
+signifiait un arbre, s'appliquait à une personne lettrée; _feadha_,
+bois ou arbre, devient la désignation des prophètes, ou hommes sages.
+De même, en sanskrit, _bôd'hi_ signifie le figuier indien, et le
+bouddhiste, le sage.
+
+Les monuments celtiques ne semblent pas avoir été consacrés
+exclusivement au culte. C'était sur une pierre qu'on élisait le chef
+de clan (Voy. p. 126, _app._ 58). Les enceintes de pierres servaient
+de cours de justice. On en a trouvé des traces en Écosse, en Irlande,
+dans les îles du Nord (King, I, 147; Martin's Descr. of the Western
+isles), mais surtout en Suède et en Norvège. Les anciens poèmes erses
+nous apprennent en effet que les rites druidiques existaient parmi les
+Scandinaves, et que les druides bretons en obtinrent du secours dans
+le danger (Ossian's Cathlin, II, p. 216, not. édit. 1765, t. II;
+Warton, t. I).
+
+Le plus vaste cercle druidique était celui d'Avebury ou Abury, dans le
+Wiltshire. Il embrassait vingt-huit acres de terre entourés d'un fossé
+profond et d'un rempart de soixante-dix pieds. Un cercle extérieur,
+formé de cent pierres, enfermait deux autres cercles doubles
+extérieurs l'un à l'autre. Dans ceux-ci, la rangée extérieure
+contenait trente pierres, l'intérieure douze. Au centre de l'un des
+cercles étaient trois pierres, dans l'autre une pierre isolée; deux
+avenues de pierres conduisaient à tout le monument (Voy. O'Higgin's,
+Celtic druids).
+
+Stonehenge, moins étendu, indiquait plus d'art. D'après Waltire, qui y
+campa plusieurs mois pour l'étudier (on a perdu les papiers de cet
+antiquaire enthousiaste, mais plein de sagacité et de profondeur), la
+rangée extérieure était de trente pierres droites; le tout, en y
+comprenant l'autel et les impostes, se montait à cent trente-neuf
+pierres. Les impostes étaient assurés par des tenons. Il n'y a pas
+d'autre exemple dans les pays celtiques du style trilithe (sauf deux à
+Holmstad et à Drenthiem).
+
+Le monument de Classerness, dans l'île de Lewis, forme, au moyen de
+quatre avenues de pierres, une sorte de croix dont la tête est au sud,
+la rencontre des quatre branches est un petit cercle. Quelques-uns
+croient y reconnaître le temple hyperboréen dont parlent les anciens.
+Ératosthènes dit qu'Apollon cacha sa flèche là où se trouvait un
+temple ailé.
+
+Je parlerai plus loin des alignements de Carnac et de Loc-Maria-Ker
+(t. II. Voyez aussi le Cours de M. Caumont, I, p. 105).
+
+Il est resté en France des traces nombreuses du culte des pierres,
+soit dans les noms de lieux, soit dans les traditions populaires:
+
+1º On sait qu'on appelait _pierre fiche_ ou _fichée_ (en celtique,
+_menhir_, pierre longue, _peulvan_, pilier de pierre), ces pierres
+brutes que l'on trouve plantées simplement dans la terre comme des
+bornes. Plusieurs bourgs de France portent ce nom. _Pierre-Fiche_, à
+cinq lieues N.-E. de Mende, en Gévaudan.--_Pierre-Fiques_, en Normandie,
+à une lieue de l'Océan, à trois de Montivilliers.--_Pierrefitte_,
+près Pont-l'Évêque.--_Pierrefitte_, à deux lieues N.-O.
+d'Argentan.--_Pierrefitte_, à trois lieues de Falaise.--_Pierrefitte_,
+dans le Perche, diocèse de Chartres, à six lieues S. de
+Mortagne.--_Idem_, en Beauvoisis, à deux lieues N.-O. de
+Beauvais.--_Idem_, près Paris, à une demi-lieue N. de
+Saint-Denis.--_Idem_, en Lorraine, à quatre lieues de Bar.--_Idem_, en
+Lorraine, à trois lieues de Mirecourt.--_Idem_, en Sologne, à neuf
+lieues S.-E. d'Orléans.--_Idem_, en Berry, à trois lieues de Gien, à
+cinq de Sully.--_Idem_, en Languedoc, diocèse de Narbonne, à deux lieues
+et demie de Limoux.--_Idem_, dans la Marche, près Bourganeuf.--_Idem_,
+dans la Marche, près Guéret.--_Idem_, en Limousin, à six lieues de
+Brives.--_Idem_, en Forez, diocèse de Lyon, à quatre lieues de Roanne,
+etc.
+
+2º À Colombiers, les jeunes filles qui désirent se marier doivent
+monter sur la pierre-levée, y déposer une pièce de monnaie, puis
+sauter du haut en bas. À Guérande, elles viennent déposer dans les
+fentes de la pierre des flocons de laine rose liés avec du clinquant.
+Au Croisic, les femmes ont longtemps célébré des danses autour d'une
+pierre druidique. En Anjou, ce sont les fées qui, descendant des
+montagnes en filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier. En
+Irlande, plusieurs dolmens sont encore appelés les lits des amants: la
+fille d'un roi s'était enfuie avec son amant; poursuivie par son père,
+elle errait de village en village, et tous les soirs ses hôtes lui
+dressaient un lit sur la roche, etc., etc.
+
+
+TRIADES DE L'ÎLE DE BRETAGNE
+
+ Qui sont des triades de choses mémorables, de souvenirs et de
+ sciences, concernant les hommes et les faits fameux qui furent en
+ Bretagne, et concernant les circonstances et infortunes qui ont
+ désolé la nation des Cambriens à plusieurs époques (traduites par
+ Probert.--_Voy. page 423, app. 70_).
+
+Voici les trois noms donnés à l'île de Bretagne.--Avant qu'elle fût
+habitée, on l'appelait le Vert-Espace entouré des eaux de l'Océan
+(the Seagirt Green Space); après qu'elle fut habitée, elle fut appelée
+île de Miel, et après que le peuple eut été formé en société par
+Prydain, fils d'Aedd-le-Grand, elle fut appelée l'île de Prydain. Et
+personne n'a droit sur elle que la tribu des Cambriens, car les
+premiers ils en prirent possession; et avant ce temps-là, il n'y eut
+aucun homme vivant, mais elle était pleine d'ours, de loups, de
+crocodiles et de bisons.
+
+Voici les trois principales divisions de l'île de Bretagne.--Cambrie,
+Lloégrie et Alban, et le rang de souveraineté appartient à chacun
+d'eux. Et sous une monarchie, sous la voix de la contrée, ils sont
+gouvernés selon les établissements de Prydain, fils d'Aedd-le-Grand;
+et à la nation des Cambriens appartient le droit d'établir la
+monarchie selon la voix de la contrée et du peuple, selon le rang et
+le droit primordial. Et sous la protection de cette règle, la royauté
+doit exister dans chaque contrée de l'île de Bretagne, et toute la
+royauté doit être sous la protection de la voix de la contrée; c'est
+pourquoi il y a ce proverbe: Une nation est plus puissante qu'un chef.
+
+Voici les trois piliers de la nation dans l'île de Bretagne.--La voix
+de la contrée, la royauté et la judicature d'après les établissements
+de Prydain, fils d'Aedd-le-Grand. Le premier fut Hu-le-Puissant, qui
+amena la nation le premier dans l'île de Bretagne; et ils vinrent de
+la contrée de l'été, qui est appelée Defrobani (Constantinople?); et
+ils vinrent par la mer Hazy (du Nord) dans l'île de Bretagne et dans
+l'Armorique, où ils se fixèrent. Le second fut Prydain, fils
+d'Aedd-le-Grand, qui le premier organisa l'état social et la
+souveraineté en Bretagne. Car avant ce temps il n'y avait de justice
+que ce qui était fait par faveur, ni aucune loi excepté celle de la
+force. Le troisième fut Dynwal Moemud; car il fit le premier des
+règlements concernant les lois, maximes, coutumes et privilèges
+relatifs au pays et à la tribu. Et à cause de ces raisons ils furent
+appelés les trois piliers de la nation des Cambriens.
+
+Voici les trois tribus sociales de l'île de Bretagne.--La première fut
+la tribu des Cambriens, qui vint de l'île de Bretagne avec
+Hu-le-Puissant, parce qu'ils ne voulaient pas posséder un pays par
+combat et conquête, mais par justice et tranquillité. La seconde fut
+la tribu des Lloegriens, qui venaient de la Gascogne; ils descendaient
+de la tribu primitive des Cambriens. Les troisièmes furent les
+Brython, qui étaient descendus de la tribu primitive des Cambriens.
+Ces tribus étaient appelées les pacifiques tribus, parce qu'elles
+vinrent d'un accord mutuel, et ces tribus avaient toutes trois la
+même parole et la même langue.
+
+Les trois tribus réfugiées: Calédoniens, Irlandais, le peuple de
+Galedin, qui vinrent dans des vaisseaux nus en l'île de Wight, lorsque
+leur pays était inondé; il fut stipulé qu'ils n'auraient le rang de
+Cambriens qu'au neuvième degré de leur descendance.
+
+Les trois envahisseurs sédentaires: les Coraniens, les Irlandais
+Pictes, les Saxons.
+
+Les trois envahisseurs passagers: les Scandinaves; Gadwal-l'Irlandais
+(conquête de 29 ans), vaincu par Caswallon, et les Césariens.
+
+Les trois envahisseurs tricheurs: les Irlandais rouges en Alban, les
+Scandinaves et les Saxons.
+
+Voici les trois disparitions de l'île de Bretagne: la première est
+celle de Gavran et ses hommes qui allèrent à la recherche des îles
+vertes des inondations; on n'entendit jamais parler d'eux. La seconde
+fut Merddin, le barde d'Emrys (Ambrosius, successeur de Vortigern?),
+et ses neuf bardes, qui allèrent en mer dans une maison de verre; la
+place où ils allèrent est inconnue. La troisième fut Madog, fils
+d'Owain, roi des Galles du Nord, qui alla en mer avec trois cents
+personnes dans dix vaisseaux; la place où ils allèrent est inconnue.
+
+Voici les trois événements terribles de l'île de Bretagne: le premier
+fut l'irruption du lac du débordement avec inondation sur tout le pays
+jusqu'à ce que toutes personnes fussent détruites, excepté Dwyvan et
+Dwyvach qui échappèrent dans un vaisseau ouvert, et par eux l'île de
+Prydain fut repeuplée. Le second fut le tremblement d'un torrent de
+feu jusqu'à ce que la terre fût déchirée jusqu'à l'abîme, et que la
+plus grande partie de toute vie fût détruite. Le troisième fut l'été
+chaud, quand les arbres et les plantes prirent feu par la chaleur
+brûlante du soleil, et que beaucoup de gens et d'animaux, diverses
+espèces d'oiseaux, vers, arbres et plantes, furent entièrement
+détruits.
+
+Voici les trois expéditions combinées qui partirent de l'île de
+Bretagne: la première partit avec Ur, fils d'Érin, le puissant
+guerrier de Scandinavie (ou peut-être le vainqueur des Scandinaves,
+«the bellipotent of Scandinavia»); il vint en cette île du temps de
+Gadial, fils d'Érin, et obtint secours à condition qu'il ne tirerait
+de chaque principale forteresse plus d'hommes qu'il n'y présenterait.
+À la première, il vint seul avec son valet Mathata Vawr; il en obtint
+deux hommes, quatre de la seconde, huit de la troisième, seize de la
+suivante, et ainsi de toutes en proportion, jusqu'à ce qu'enfin le
+nombre ne pût être fourni par toute l'île. Il emmena soixante-trois
+mille hommes, ne pouvant obtenir dans toute l'île un plus grand nombre
+d'hommes capables d'aller à la guerre: les vieillards et les enfants
+restèrent seuls dans l'île. Ur, le fils d'Érin, le puissant guerrier,
+fut le plus habile recruteur qui eût jamais existé. Ce fut par
+inadvertance que la tribu des Cambriens lui donna cette permission
+stipulée irrévocablement. Les Coraniens saisirent cette occasion
+d'envahir l'île sans difficulté. Aucun des hommes qui partirent ne
+retourna, aucun de leurs fils ni de leurs descendants. Ils firent
+voile pour une expédition belliqueuse jusque dans la mer de la Grèce,
+et s'y fixant dans les pays des Galas et d'Avène (Galitia?), ils y
+sont restés jusqu'à ce jour et sont devenus Grecs.
+
+La seconde expédition combinée fut conduite par Caswallawn, le fils de
+Beli et petit-fils de Manogan, et par Gwenwynwyn et Gwanar, les fils
+de Lliaws, fils de Nwyvre et Arianrod, fille de Beli, leur mère. Ils
+descendaient de l'extrémité de la pente de Galedin et Siluria et des
+tribus combinées des Boulognèse, et leur nombre était de soixante et
+un mille. Ils marchèrent avec leur oncle Caswallawn, après les
+Césariens, vers le pays des Gaulois de l'Armorique, qui descendaient
+de la première race des Cambriens. Et aucun d'eux, aucun de leurs fils
+ne retourna dans cette île, car ils se fixèrent dans la Gascogne parmi
+les Césariens, où ils sont à présent; c'était pour se venger de cette
+expédition que les Césariens vinrent la première fois dans cette île.
+
+La troisième expédition combinée fut conduite hors de cette île par
+Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frère, seigneur de
+Meiriadog en Armorique, où ils obtinrent terres, pouvoir et
+souveraineté de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les
+Romains... Et aucun d'eux ne revint; mais ils restèrent là et dans
+Ystre Gyvaelwg, où ils formèrent une communauté. Par suite de cette
+expédition, les hommes armés de la tribu des Cambriens diminuèrent
+tellement, que les Pictes irlandais les envahirent. Voilà pourquoi
+Vortigern fut forcé d'appeler les Saxons pour repousser cette
+invasion. Les Saxons, voyant la faiblesse des Cambriens, tournèrent
+leurs armes perfidement contre eux, et, s'alliant aux Pictes irlandais
+et à d'autres traîtres, ils prirent possession du pays des Cambriens
+ainsi que de leurs privilèges et de leur couronne. Ces trois
+expéditions combinées sont nommées les trois grandes présomptions de
+la tribu des Cambriens, et aussi les trois Armées d'argent, parce
+qu'elles emportèrent de l'île tout l'or et l'argent qu'elles purent
+obtenir par la fraude, par l'artifice et par l'injustice, outre ce
+qu'elles acquirent par droit et par consentement. Elles furent aussi
+nommées les trois Armements irréfléchis, vu qu'elles affaiblirent
+l'île au point de donner occasion aux trois grandes invasions, savoir:
+l'invasion des Coraniens, celle des Césariens et celle des Saxons.
+
+Voici les trois perfides rencontres qui eurent lieu dans l'île de
+Bretagne.--La première fut celle de Mandubratius, le fils de Lludd, et
+de ceux qui trahirent avec lui. Il fixa aux Romains une place sur
+l'étroite extrémité verte pour y aborder; rien de plus. Il n'en fallut
+pas davantage aux Romains pour gagner toute l'île. La seconde fut
+celle des Cambriens nobles et des Saxons... sur la plaine de
+Salisbury, où fut tramé le complot des Longs-Couteaux, par la trahison
+de Vortigern; car c'est par son conseil qu'à l'aide des Saxons presque
+tous les notables des Cambriens furent massacrés. La troisième fut
+l'entrevue de Medrawd et d'Iddawg Corn Prydain avec leurs hommes à
+Nanhwynain, où ils conspirèrent contre Arthur, et par ces moyens
+fortifièrent les Saxons dans l'île de Bretagne.
+
+Les trois insignes traîtres de l'île de Bretagne.--Le premier,
+Mandubratius, fils de Lludd, fils de Beli-le-Grand, qui, invitant
+Jules César et les Romains à venir en cette île, causa l'invasion des
+Romains. Lui et ses hommes se firent les guides des Romains, desquels
+ils reçurent annuellement une quantité d'or et d'argent. C'est
+pourquoi les habitants de cette île furent contraints de payer en
+tribut annuel, aux Romains, 3,000 pièces d'argent jusqu'au temps
+d'Owain, fils de Maxime, qui refusa de payer le tribut. Sous prétexte
+de satisfaction, les Romains emmenèrent de l'île de Bretagne la
+plupart des hommes capables de porter les armes et les conduisirent en
+Aravie (Arabie), et en d'autres contrées lointaines d'où ils ne sont
+jamais revenus. Les Romains, qui étaient en Bretagne, marchèrent en
+Italie et ne laissèrent en arrière que les femmes et les petits
+enfants; c'est pourquoi les Bretons furent si faibles, que, par défaut
+d'hommes et de force, ils n'étaient pas capables de repousser
+l'invasion et la conquête. Le second traître fut Vortigern, qui
+massacra Constantin-le-Saint, saisit la couronne de l'île par la
+violence et par l'injustice, qui, le premier, invita les Saxons de
+venir en l'île comme auxiliaires, épousa Alice Rowen, la fille
+d'Hengist, et donna la couronne de Bretagne au fils qu'il eut d'elle
+et dont le nom était Gotta. De là les rois de Londres sont nommés
+enfants d'Alis. C'est ainsi que les Cambriens perdirent, par
+Vortigern, leurs terres, leur rang et leur couronne en Lloegrie. Le
+troisième était Médrawd, fils de Llew, fils de Cynvarch; car, lorsque
+Arthur marcha contre l'empereur de Rome, laissant le gouvernement de
+l'île à ses soins, Médrawd ôta la couronne à Arthur par usurpation et
+séduction; et, pour se l'assurer, il s'allia aux Saxons. C'est ainsi
+que les Cambriens perdirent la couronne de Lloegrie et la souveraineté
+de l'île de Bretagne.
+
+Les trois traîtres méprisables qui mirent les Saxons à même d'enlever
+la couronne de l'île de Bretagne aux Cambriens.--Le premier était
+Gwrgi Garwlwgd, qui, après avoir goûté la chair humaine dans la cour
+d'Edelfled, roi des Saxons, y prit goût au point de ne plus vouloir
+d'autre viande. C'est pourquoi lui et ses gens s'unirent à Edelfled,
+roi des Saxons; il fit des incursions secrètes contre les Cambriens,
+lesquelles lui valurent chaque jour un garçon et une fille qu'il
+mangeait. Et toutes les mauvaises gens d'entre les Cambriens vinrent à
+lui et aux Saxons, et obtinrent bonne part dans le butin fait sur les
+naturels de l'île. Le second fut Médrawd, qui, pour s'assurer le
+royaume contre Arthur, s'unit avec ses hommes aux Saxons; cette
+trahison fut cause qu'un grand nombre de Llogriens devinrent Saxons.
+Le troisième fut Aeddan, le traître du Nord, qui, avec ses hommes, se
+soumit aux Saxons, pour pouvoir, sous leur protection, se soutenir par
+l'anarchie et le pillage. Ces trois traîtres firent perdre aux
+Cambriens leurs terres et leur couronne en Lloegrie. Sans de telles
+trahisons, les Saxons n'auraient jamais gagné l'île sur les Cambriens.
+
+Les trois bardes qui commirent les trois assassinats bienfaisants de
+l'île de Bretagne.--Le premier fut Call, fils de Dysgywedawg, qui tua
+les deux oiseaux fauves (les fils) de Gwenddolen, fils de Ceidiaw, qui
+avaient un joug d'or autour d'eux, et qui dévoraient chaque jour deux
+corps de Cambriens, un à leur dîner et un à leur souper. Le second,
+Ysgawnel, fils de Dysgywedawg, tua Edelfled, roi de Lloegrie, qui
+prenait chaque nuit deux nobles filles de la nation cambrienne et les
+violait, puis chaque matin les tuait et les dévorait. Le troisième,
+Difedel, fils de Dysgywedawg, tua Gwrgi Garwlwyd, qui avait épousé la
+soeur d'Edelfled, et qui commit des trahisons et des meurtres sur les
+Cambriens, de concert avec Edelfled. Et ce Gwrgi tuait chaque jour
+deux Cambriens, homme et fille, et les dévorait; et le samedi il
+tuait deux hommes et deux filles, afin de ne pas tuer le dimanche. Et
+ces trois personnes qui exécutèrent ces trois meurtres bienfaisants,
+étaient bardes.
+
+Les trois causes frivoles de combat dans l'île de Bretagne.--La
+première fut la bataille de Godden, causée par une chienne, un
+chevreuil et un vanneau; soixante-onze mille hommes périrent dans
+cette bataille. La seconde fut la bataille d'Arderydd, causée par un
+nid d'oiseau; quatre-vingt mille Cambriens y périrent. La troisième
+fut la bataille de Camlan, entre Arthur et Médrawd, où Arthur périt
+avec cent mille hommes d'élite des Cambriens. Par suite de ces trois
+folles batailles, les Saxons ôtèrent aux Cambriens la contrée de
+Lloegrie, parce que les Cambriens n'avaient plus un nombre suffisant
+de guerriers pour s'opposer aux Saxons, à la trahison de Gwrgi
+Garwlwyde et à la fraude de Eiddilic-le-Nain.
+
+Les trois recèlements et décèlements de l'île de Bretagne.--Le premier
+fut la tête de Bran-le-Saint, fils de Llyr, laquelle Owain, fils
+d'Ambrosius, avait cachée dans la colline blanche de Londres, et, tant
+qu'elle demeura en cet état, aucun accident fâcheux ne put arriver à
+cette île. Le second furent les ossements de Gwrthewyn-le-Saint, qui
+furent enterrés dans les principaux ports de l'île; et tandis qu'ils y
+restaient, aucun inconvénient ne put arriver à cette île. Le troisième
+furent les dragons, cachés par Lludd, fils de Beli, dans la forteresse
+de Pharaon, parmi les rochers de Snowdon. Et ces trois recèlements
+furent mis sous la protection de Dieu et des attributs divins.
+L'infortune devait tomber sur l'heure et sur l'homme qui les
+décèlerait. Vortigern révéla les dragons, pour se venger par là de
+l'opposition des Cambriens contre lui, et il appela les Saxons sous
+prétexte de combattre avec lui les Pictes irlandais. Après cela, il
+révéla les ossements de Gurthewyn-le-Saint, par amour pour Rowen,
+fille d'Hengist-le-Saxon. Et Arthur découvrit la tête de
+Bran-le-Saint, fils de Llyr, parce qu'il dédaignait de garder l'île
+autrement que par sa valeur. Ces trois choses saintes étant décelées,
+les envahisseurs gagnèrent la supériorité sur la nation cambrienne.
+
+Les trois énergies dominatrices de l'île de Bretagne.--Hu-le-Puissant,
+qui amena la nation cambrienne de la contrée de l'été, nommée
+Defrobani, en l'île de Bretagne; Prydain, fils d'Aedd-le-Grand, qui
+organisa la nation et établit un jury sur l'île de Bretagne; et Rhitta
+Gawr, qui se fit faire une robe avec les barbes des rois qu'il avait
+faits prisonniers, en punition de leur oppression et de leur
+injustice.
+
+Les trois hommes vigoureux de l'île de
+Bretagne.--Gwnerth-le-bon-Tireur, qui tuait avec une flèche de paille
+le plus grand ours qu'on eût jamais vu; Gwgawn à la main puissante,
+qui roulait la pierre de Macnarch de la vallée au sommet de la
+montagne: il fallait soixante boeufs pour l'y traîner; et
+Eidiol-le-Puissant, qui, dans le complot de Stonehenge, tua, avec une
+bûche de cormier, six cent soixante Saxons entre le coucher du soleil
+et la nuit.
+
+Les trois faits qui causèrent la réduction de la Lloegrie et
+l'arrachèrent aux Cambriens.--L'accueil des étrangers, la délivrance
+des prisonniers et le présent de l'homme chauve (César? ou saint
+Augustin? Ce dernier excita les Saxons à massacrer les moines et à
+porter la guerre dans le pays de Galles).
+
+Les trois premiers ouvrages extraordinaires de l'île de Bretagne.--Le
+vaisseau de Nwydd Nav Neivion, qui apporta dans l'île le mâle et la
+femelle de toutes les créatures vivantes, lorsque le lac de
+l'inondation déborda; les boeufs aux larges cornes, de Hu-le-Puissant,
+qui tirèrent le crocodile du lac sur la terre, de sorte que le lac ne
+déborda plus; et la pierre de Gwyddon Ganhebon, dans laquelle sont
+gravés tous les arts et toutes les sciences du monde.
+
+Les trois hommes amoureux de l'île de Bretagne.--Le premier fut
+Caswallawn, fils de Beli, épris de Flur, fille de Mygnach-le-Nain; il
+marcha pour elle contre les Romains jusque dans la Gascogne, et il
+l'emmena et tua six mille Césariens; pour se venger, les Romains
+envahirent cette île. Le second fut Tristan, fils de Tallwch, épris
+d'Essylt, fille de March, fils de Meirchion, son oncle. Le troisième
+fut Cynon, épris de Morvydd, fille de Urien Rheged.
+
+Les trois premières maîtresses d'Arthur.--La première fut Garwen,
+fille de Henyn, de Tegyrn Gwyr et d'Ystrad Tywy; Gwyl, fille d'Eutaw,
+de Caervorgon, et Indeg, fille d'Avarwy-le-Haut, de Radnorshine.
+
+Les trois principales cours d'Arthur.--Caerllion sur l'Usk en Cambrie,
+Celliwig en Cornwall, et Édimbourg au nord. Ce sont les trois cours où
+il fêtait les trois grandes fêtes: Noël, Pâques et Pentecôte.
+
+Les trois chevaliers de la cour d'Arthur qui gardaient le
+Greal.--Cadawg, fils de Gwynlliw; Ylltud le chevalier canonisé; et
+Peredur, fils d'Evrawg.
+
+Voici les trois hommes qui portaient des souliers d'or dans l'île de
+Bretagne.--Caswallawn, fils de Beli, lorsqu'il alla en Gascogne pour
+obtenir Flur, fille de Mygnach-le-Nain, laquelle y avait été emmenée
+clandestinement pour l'empereur César, par un homme nommé
+Mwrchan-le-Voleur, roi de cette contrée et ami de Jules César; et
+Caswallawn la ramena dans l'île de Bretagne. Le second Manawydan, fils
+de Llyr Llediaith, quand il alla aussi loin que Dyved, imposer des
+restrictions. Le troisième, Llew Llaw Gyfes, quand il alla avec
+Gwydion, fils de Don, chercher un nom et un projet de sa mère Riannon.
+
+Les trois royaux domaines qui furent établis par Rhadri-le-Grand en
+Cambrie.--Le premier est Dinevor, le second Aberfraw, et le troisième
+Mathravael. Dans chacun de ces trois domaines, il y a un prince ceint
+d'un diadème; et le plus vieux de ces trois princes, quel qu'il soit,
+doit être souverain, c'est-à-dire roi de toute la Cambrie. Les deux
+autres doivent obéir à ses ordres, et ses ordres sont impératifs pour
+eux. Il est le chef de la loi et des anciens dans chaque réunion
+générale et dans chaque mouvement du pays et de la tribu.
+(Malédictions continuelles contre Vortigern, Rowena, les Saxons, les
+traîtres à la nation[399].)
+
+[Note 399: Un roi d'Irlande, nommé Cormac, écrivit en 260 _de
+Triadibus_, et quelques triades sont restées dans la tradition
+irlandaise sous le nom de Fingal. Les Irlandais marchaient au combat
+trois par trois; les highlanders d'Écosse sur trois de profondeur.
+Nous avons déjà parlé de la _trimarkisia_.--Au souper, dit Giraldus
+Cambrensis, les Gallois servent un panier de végétaux devant chaque
+triade de convives; ils ne se mettent jamais deux à deux (Logan, the
+Scotish Gaël).]
+
+
+SUR LES BARDES (_V. page 423_).
+
+Les bardes étudiaient pendant seize ou vingt ans. «Je les ai vus, dit
+Campion, dans leurs écoles, dix dans une chambre couchés à plat ventre
+sur la paille et leurs livres sous le nez.»--Brompton dit que les
+leçons des bardes en Irlande se donnaient secrètement et n'étaient
+confiées qu'à la mémoire (Logan, the Scotish Gaël, t. II, p. 215).--Il
+y avait trois sortes de poètes: panégyristes des grands; poètes
+plaisants du peuple; bouffons satiriques des paysans (Toland's
+letters).--Buchanan prétend que les joueurs de harpe en Écosse étaient
+tous Irlandais. Giraldus Cambrensis dit pourtant que l'Écosse
+surpassait l'Irlande dans la science musicale et qu'on venait s'y
+perfectionner. Lorsque Pepin fonda l'abbaye de Neville, il y fit venir
+des musiciens et des choristes écossais (Logan, II, 251).--Giraldus
+compare la lente modulation des Bretons avec les accents rapides des
+Irlandais; selon lui, chez les Welsh chacun fait sa partie; ceux du
+Cumberland chantent en parties, en octaves et à l'unisson.--Vers 1000,
+le Welsh Griffith ap Cynan, ayant été élevé en Irlande, rapporta ses
+instruments dans son pays, y convoqua les musiciens des deux contrées,
+et établit vingt-quatre règles pour la réforme de la musique (Powel,
+Hist. of Cambria).
+
+Lorsque le christianisme se répandit dans l'Écosse et l'Irlande, les
+prêtres chrétiens adoptèrent leur goût pour la musique. À table, ils
+se passaient la harpe de main en main (Bède, IV, 24). Au temps de
+Giraldus Cambrensis, les évêques faisaient toujours porter avec eux
+une harpe.--Gunn dit dans son Enquiry: Je possède un ancien poème
+gallique, où le poète, s'adressant à une vieille harpe, lui demande ce
+qu'est devenu son premier lustre. Elle répond qu'elle a appartenu à un
+roi d'Irlande et assisté à maint royal banquet; qu'elle a ensuite été
+successivement dans la possession de Dargo, fils du druide de Beal, de
+Gaul, de Fillon, d'Oscar, de O'duine, de Diarmid, d'un médecin, d'un
+barde, et enfin d'un prêtre qui, dans un coin retiré, méditait sur un
+livre blanc (Logan, II, 268).
+
+Les bardes, bien qu'attachés à la personne des chefs, étaient
+eux-mêmes fort respectés. Sir Richard Cristeed, qui fut chargé par
+Richard II d'initier les quatre rois d'Irlande aux moeurs anglaises,
+rapporte qu'ils refusèrent de manger parce qu'il avait mis leurs
+bardes et principaux serviteurs à une table au-dessous de la leur
+(Logan, 138).--Le joueur de cornemuse, comme celui de harpe, occupait
+cette charge par droit héréditaire dans la maison du chef; il avait
+des terres et un serviteur qui portait son instrument.
+
+Le fameux joueur de cornemuse irlandais des derniers temps, Macdonald,
+avait serviteurs, chevaux, etc. Un grand seigneur le fait venir un
+jour pour jouer pendant le dîner. On lui place une table et une chaise
+dans l'antichambre avec une bouteille de vin et un domestique derrière
+sa chaise; la porte de la salle était ouverte. Il s'y présente, et dit
+en buvant: «À votre santé et à celle de votre compagnie, monsieur...»
+Puis, jetant de l'argent sur la table, il dit au laquais: «Il y a deux
+schellings pour la bouteille, et six pences pour toi, mon garçon.» Et
+il remonta à cheval (Ibid., 277-279).--La dernière école bardique
+d'Irlande, _Filean school_, se tint à Typperary, sous Charles Ier
+(Ibid., 247).--L'un des derniers bardes accompagnait Montrose, et
+pendant sa victoire d'Inverlochy il contemplait la bataille du haut du
+château de ce nom. Montrose lui reprochant de ne pas y avoir pris
+part: «Si j'avais combattu, qui vous aurait chanté?» (Ibid., 215).--La
+cornemuse du clan Chattan, que Walter Scott mentionne comme étant
+tombée des nuages pendant une bataille en 1396, fut empruntée par un
+clan vaincu, qui espérait en recevoir l'inspiration du courage, et qui
+ne l'a rendue qu'en 1822 (Ibid., 298).--En 1745, un joueur de
+cornemuse composa, pendant la bataille de Falkirk, un piobrach qui est
+resté célèbre.--À la bataille de Waterloo, un joueur de cornemuse, qui
+préparait un bel air, reçoit une balle dans son instrument; il le
+foule aux pieds, tire sa claymore, et se jette au milieu de l'ennemi
+où il se fait tuer (? ibid., 273-276).
+
+
+SUR LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN (_Voy. page 94_).
+
+Cette légende du saint le plus populaire de la France nous semble
+mériter d'être rapportée presque entièrement, comme étant l'une des
+plus anciennes, et de plus écrite par un contemporain; ajoutez qu'elle
+a servi de type à une foule d'autres.
+
+
+_Ex Sulpicii Severi Vita B. Martini:_
+
+Saint Martin naquit à Sabaria en Pannonie, mais il fut élevé en
+Italie, près du Tésin; ses parents n'étaient pas des derniers selon le
+monde, mais pourtant païens. Son père fut d'abord soldat, puis tribun.
+Lui-même, dans sa jeunesse, suivit la carrière des armes, contre son
+gré, il est vrai, car dès l'âge de dix ans il se réfugia dans l'église
+et se fit admettre parmi les catéchumènes; il n'avait que douze ans,
+qu'il voulait déjà mener la vie du désert, et il eût accompli son
+voeu, si la faiblesse de l'enfance le lui eût permis... Un édit
+impérial ordonna d'enrôler les fils de vétérans; son père le livra; il
+fut enlevé, chargé de chaînes, et engagé dans le serment militaire. Il
+se contenta pour sa suite d'un seul esclave, et souvent c'était le
+maître qui servait; il lui déliait sa chaussure et le lavait de ses
+propres mains; leur table était commune..... Telle était sa
+tempérance qu'on le regardait déjà, non comme un soldat, mais comme un
+moine.
+
+«Pendant un hiver plus rude que d'ordinaire, et qui faisait mourir
+beaucoup de monde, il rencontre à la porte d'Amiens un pauvre tout nu;
+le misérable suppliait tous les passants, et tous se détournaient.
+Martin n'avait que son manteau; il avait donné tout le reste; il prend
+son épée, le coupe en deux et en donne la moitié au pauvre.
+Quelques-uns des assistants se mirent à rire de le voir ainsi
+demi-vêtu et comme écourté..... Mais la nuit suivante Jésus-Christ lui
+apparut couvert de cette moitié de manteau dont il avait revêtu le
+pauvre.
+
+«Lorsque les barbares envahirent la Gaule, l'empereur Julien rassembla
+son armée et fit distribuer le _donativum_.... Quand ce fut le tour de
+Martin: «Jusqu'ici, dit-il à César, je t'ai servi; permets-moi de
+servir Dieu; je suis soldat du Christ, je ne puis plus combattre.....
+Si l'on pense que ce n'est pas foi, mais lâcheté, je viendrai demain
+sans armes au premier rang; et au nom de Jésus, mon Seigneur, protégé
+par le signe de la croix, je pénétrerai sans crainte dans les
+bataillons ennemis.» Le lendemain l'ennemi envoie demander la paix, se
+livrant corps et biens. Qui pourrait douter que ce fût là une victoire
+du saint, qui fut ainsi dispensé d'aller sans armes au combat?
+
+«En quittant les drapeaux, il alla trouver saint Hilaire, évêque de
+Poitiers, qui voulut le faire diacre... mais Martin refusa, se
+déclarant indigne; et l'évêque, voyant qu'il fallait lui donner des
+fonctions qui parussent humiliantes, le fit exorciste..... Peu de
+temps après, il fut averti en songe de visiter, par charité
+religieuse, sa patrie et ses parents, encore plongés dans l'idolâtrie,
+et saint Hilaire voulut qu'il partît, en le suppliant avec larmes de
+revenir. Il partit donc, mais triste, dit-on, et après avoir prédit à
+ses frères qu'il éprouverait bien des traverses. Dans les Alpes, en
+suivant des sentiers écartés, il rencontra des voleurs.... L'un d'eux
+l'emmena les mains liées derrière le dos.... mais il lui prêcha la
+parole de Dieu, et le voleur eut foi: depuis, il mena une vie
+religieuse, et c'est de lui que je tiens cette histoire. Martin
+continuant sa route, comme il passait près de Milan, le diable
+s'offrit à lui sous forme humaine et lui demanda où il allait; et
+comme Martin lui répondit qu'il allait où l'appelait le Seigneur, il
+lui dit: «Partout où tu iras, et quelque chose que tu entreprennes, le
+diable se jettera à la traverse.» Martin répondit ces paroles
+prophétiques: «Dieu est mon appui, je ne craindrai pas ce que l'homme
+peut faire.» Aussitôt l'ennemi s'évanouit de sa présence.--Il fit
+abjurer à sa mère l'erreur du paganisme; son père persévéra dans le
+mal.--Ensuite, l'hérésie arienne s'étant propagée par tout le monde,
+et surtout en Illyrie, il combattit seul avec courage la perfidie des
+prêtres, et souffrit mille tourments (il fut frappé de verges et
+chassé de la ville).... Enfin il se retira à Milan, et s'y bâtit un
+monastère.--Chassé par Auxentius, le chef des ariens, il se réfugia
+dans l'île Gallinaria, où il vécut longtemps de racines.
+
+«Lorsque saint Hilaire revint de l'exil, il le suivit, et se bâtit un
+monastère près de la ville. Un catéchumène se joignit à lui.....
+Pendant l'absence de saint Martin, il vint à mourir, et si subitement
+qu'il quitta ce monde sans baptême..... Saint Martin accourt pleurant
+et gémissant.--Il fait sortir tout le monde, se couche sur les membres
+inanimés de son frère..... Lorsqu'il eut prié quelque temps, à peine
+deux heures s'étaient écoulées, il vit le mort agiter peu à peu tous
+ses membres, et palpiter ses paupières rouvertes à la lumière. Il
+vécut encore plusieurs années.
+
+«On le demandait alors pour le siège épiscopal de Tours; mais, comme
+on ne pouvait l'arracher de son monastère, un des habitants, feignant
+que sa femme était malade, vint se jeter aux pieds du saint, et obtint
+qu'il sortit de sa cellule. Au milieu de groupes d'habitants disposés
+sur la route, on le conduisit sous escorte jusqu'à la ville. Une foule
+innombrable était venue des villes d'alentour pour donner son
+suffrage. Un petit nombre cependant, et quelques-uns des évêques,
+refusaient Martin avec une obstination impie: «C'était un homme de
+rien, indigne de l'épiscopat, et de pauvre figure, avec ses habits
+misérables et ses cheveux en désordre.»..... Mais, en l'absence du
+lecteur, un des assistants, prenant le psautier, s'arrête au premier
+verset qu'il rencontre: c'était le psaume: _Ex ore infantium et
+lactentium perfecisti laudem, ut destruas inimicum et defensorem._ Le
+principal adversaire de Martin s'appelait précisément _Defensor_.
+Aussitôt un cri s'élève parmi le peuple, et les ennemis du saint sont
+confondus.
+
+«Non loin de la ville était un lieu consacré par une fausse opinion
+comme une sépulture de martyr. Les évêques précédents y avaient même
+élevé un autel... Martin, debout près du tombeau, pria Dieu de lui
+révéler quel était le martyr, et ses mérites. Alors il vit à sa gauche
+une ombre affreuse et terrible. Il lui ordonne de parler: elle
+s'avoue pour l'ombre d'un voleur mis à mort pour ses crimes, et qui
+n'a rien de commun avec un martyr. Martin fit détruire l'autel.
+
+«Un jour il rencontra le corps d'un gentil qu'on portait au tombeau
+avec tout l'appareil de funérailles superstitieuses; il en était
+éloigné de près de cinq cents pas, et ne pouvait guère distinguer ce
+qu'il apercevait. Cependant, comme il voyait une troupe de paysans, et
+que les linges jetés sur le corps voltigeaient agités par le vent, il
+crut qu'on allait accomplir les profanes cérémonies des sacrifices;
+parce que c'était la coutume des paysans gaulois de promener à travers
+les campagnes, par une déplorable folie, les images des démons
+couvertes de voiles blancs[400]. Il élève donc le signe de la croix,
+et commande à la troupe de s'arrêter et de déposer son fardeau. Ô
+prodige! vous eussiez vu les misérables demeurer d'abord roides comme
+la pierre. Puis, comme ils s'efforçaient pour avancer, ne pouvant
+faire un pas, ils tournaient ridiculement sur eux-mêmes; enfin,
+accablés par le poids du cadavre, ils déposent leur fardeau, et se
+regardent les uns les autres, consternés et se demandant à eux-mêmes
+ce qui leur arrivait. Mais le saint homme, s'étant aperçu que ce
+cortège s'était réuni pour des funérailles et non pour un sacrifice,
+éleva de nouveau la main et leur permit de s'en aller et d'enlever le
+corps.
+
+[Note 400: Dans Grégoire de Tours (ap. Scr. Fr, II, 467), saint
+Simplicius voit de loin promener par la campagne, sur un char traîné
+par des boeufs, une statue de Cybèle. La Cybèle germanique, Erlha,
+était traînée de même. Tacit. German.]
+
+«Comme il avait détruit dans un village un temple très antique, et
+qu'il voulait couper un pin qui en était voisin, les prêtres du lieu
+et le reste des païens s'y opposèrent... «Si tu as, lui dirent-ils,
+quelque confiance en ton Dieu, nous couperons nous-mêmes cet arbre,
+reçois-le dans sa chute, et si ton Seigneur est comme tu le dis avec
+toi, tu en réchapperas...» Comme donc le pin penchait tellement d'un
+côté qu'on ne pouvait douter à quel endroit il tomberait, on y amena
+le saint, garrotté... Déjà le pin commençait à chanceler et à menacer
+ruine; les moines regardaient de loin et pâlissaient. Mais Martin,
+intrépide, lorsque l'arbre avait déjà craqué, au moment où il tombait
+et se précipitait sur lui, lui oppose le signe du salut. L'arbre se
+releva comme si un vent impétueux le repoussait, et alla tomber de
+l'autre côté, si bien qu'il faillit écraser la foule qui s'était crue
+à l'abri de tout péril.
+
+«Comme il voulait renverser un temple rempli de toutes les
+superstitions païennes, dans le village de Leprosum (le Loroux), une
+multitude de gentils s'y opposa, et le repoussa avec outrage. Il se
+retira donc dans le voisinage, et là, pendant trois jours, sous le
+cilice et la cendre, toujours jeûnant et priant, il supplia le
+Seigneur que, puisque la main d'un homme ne pouvait renverser ce
+temple, la vertu divine vînt le détruire. Alors deux anges s'offrirent
+à lui, avec la lance et le bouclier, comme des soldats de la milice
+céleste; ils se disent envoyés de Dieu pour dissiper les paysans
+ameutés, défendre Martin, et empêcher personne de s'opposer à la
+destruction du temple. Il revient, et, à la vue des paysans immobiles,
+il réduit en poussière les autels et les idoles... Presque tous
+crurent en Jésus-Christ.
+
+«Plusieurs évêques s'étaient réunis de divers endroits auprès de
+l'empereur Maxime, homme d'un caractère violent. Martin, souvent
+invité à sa table, s'abstint d'y aller, disant qu'il ne pouvait être
+le convive de celui qui avait dépouillé deux empereurs, l'un de son
+trône, l'autre de la vie. Cédant enfin aux raisons que donna Maxime ou
+à ses instances réitérées, il se rendit à son invitation. Au milieu du
+festin, selon la coutume, un esclave présenta la coupe à l'empereur.
+Celui-ci la fit offrir au saint évêque, afin de se procurer le bonheur
+de la recevoir de sa main. Mais Martin, lorsqu'il eut bu, passa la
+coupe à son prêtre, persuadé sans doute que personne ne méritait
+davantage de boire après lui. Cette préférence excita tellement
+l'admiration de l'empereur et des convives, qu'ils virent avec plaisir
+cette action même, par laquelle le saint paraissait les dédaigner.
+Martin prédit longtemps avant à Maxime que, s'il allait en Italie,
+selon son désir, pour y faire la guerre à Valentinien, il serait
+vainqueur dans la première rencontre, mais que bientôt il périrait.
+C'est en effet ce que nous avons vu.
+
+«On sait aussi qu'il reçut très souvent la visite des anges, qui
+venaient converser devant lui. Il avait le diable si fréquemment sous
+les yeux, qu'il le voyait sous toutes les formes. Comme celui-ci était
+convaincu qu'il ne pouvait lui échapper, il l'accablait souvent
+d'injures, ne pouvant réussir à l'embarrasser dans ses pièges. Un
+jour, tenant à la main une corne de boeuf ensanglantée, il se
+précipita avec fracas vers sa cellule, et lui montrant son bras
+dégouttant de sang et se glorifiant d'un crime qu'il venait de
+commettre: «Martin, dit-il, où est donc ta vertu? Je viens de tuer un
+des tiens.» Le saint homme réunit ses frères, leur raconte ce que le
+diable lui a appris, leur ordonne de chercher dans toutes les cellules
+afin de découvrir la victime. On vint lui dire qu'il ne manquait
+personne parmi les moines, mais qu'un malheureux mercenaire, qu'on
+avait chargé de voiturer du bois, était gisant auprès de la forêt. Il
+envoie à sa rencontre. On trouve non loin du monastère ce paysan à
+demi mort. Bientôt après il avait cessé de vivre. Un boeuf l'avait
+percé d'un coup de corne dans l'aine.
+
+«Le diable lui apparaissait souvent sous les formes les plus diverses.
+Tantôt il prenait les traits de Jupiter, tantôt ceux de Mercure,
+d'autres fois aussi ceux de Vénus et de Minerve. Martin, toujours
+ferme, s'armait du signe de la croix et du secours de la prière. Un
+jour, le démon parut précédé et environné lui-même d'une lumière
+éclatante, afin de le tromper plus aisément par cette splendeur
+empruntée: il était revêtu d'un manteau royal, le front ceint d'un
+diadème d'or et de pierreries, sa chaussure brodée d'or, le visage
+serein et plein de gaieté. Dans cette parure, qui n'indiquait rien
+moins que le diable, il vint se placer dans la cellule du saint
+pendant qu'il était en prière. Au premier aspect, Martin fut
+consterné, et ils gardèrent tous les deux un long silence. Le diable
+le rompit le premier: «Martin, dit-il, reconnais celui qui est devant
+toi. Je suis le Christ. Avant de descendre sur la terre, j'ai d'abord
+voulu me manifester à toi.» Martin se tut et ne fit aucune réponse. Le
+diable reprit audacieusement: «Martin, pourquoi hésites-tu à croire
+lorsque tu vois? Je suis le Christ.--Jamais, reprit Martin, notre
+Seigneur Jésus-Christ n'a prédit qu'il viendrait avec la pourpre et le
+diadème. Pour moi, je ne croirai pas à la venue du Christ, si je ne le
+vois tel qu'il fut dans sa Passion, portant sur son corps les
+stigmates de la croix.» À ces mots, le diable se dissipe tout à coup
+comme de la fumée laissant la cellule remplie d'une affreuse puanteur.
+Je tiens ce récit de la bouche même de Martin; ainsi, que personne ne
+le prenne pour une fable.
+
+«Car sur le bruit de sa religion, brûlant du désir de le voir, et
+aussi d'écrire son histoire, nous avons entrepris pour l'aller trouver
+un voyage qui nous a été agréable. Il ne nous a entretenus que de
+l'abandon qu'il fallait faire des séductions de ce monde, et du
+fardeau du siècle pour suivre d'un pas libre et léger notre Seigneur
+Jésus-Christ. Oh! quelle gravité, quelle dignité il y avait dans ses
+paroles et dans sa conversation! Quelle force, quelle facilité
+merveilleuse pour résoudre les questions qui touchent les divines
+Écritures! Jamais le langage ne peindra cette persévérance et cette
+rigueur dans le jeûne et l'abstinence, cette puissance de veille et de
+prière, ces nuits passées comme les jours, cette constance à ne rien
+accorder au repos ni aux affaires, à ne laisser dans sa vie aucun
+instant qui ne fût employé à l'oeuvre de Dieu; à peine même
+consacrait-il aux repas et au sommeil le temps que la nature exigeait.
+Ô homme vraiment bienheureux, si simple de coeur, ne jugeant personne,
+ne condamnant personne, ne rendant à personne le mal pour le mal! Et,
+en effet, il s'était armé contre toutes les injures d'une telle
+patience que, bien qu'il occupât le plus haut rang dans la hiérarchie,
+il se laissait outrager impunément par les moindres clercs, sans pour
+cela leur ôter leurs places ou les exclure de sa charité. Personne ne
+le vit jamais irrité, personne ne le vit troublé, personne ne le vit
+s'affliger, personne ne le vit rire; toujours le même, et portant sur
+son visage une joie céleste, en quelque sorte, il semblait supérieur à
+la nature humaine. Il n'avait à la bouche que le nom du Christ, il
+n'avait dans le coeur que la piété, la paix, la miséricorde. Le plus
+souvent même il avait coutume de pleurer pour les péchés de ceux qui
+le calomniaient, et qui, dans la solitude de sa retraite, le
+blessaient de leur venin et de leur langue de vipère.
+
+«Pour moi, j'ai la conscience d'avoir été guidé dans ce récit par ma
+conviction et par l'amour de Jésus-Christ. Je puis me rendre ce
+témoignage que j'ai rapporté des faits notoires et que j'ai dit la
+vérité.»
+
+
+_Ex Sulpicii Severi Historiâ sacrâ, lib. II:_
+
+«Un certain Marcus de Memphis apporta d'Égypte en Espagne la
+pernicieuse hérésie des gnostiques. Il eut pour disciples une femme de
+haut rang, Agape, et le rhéteur Helpidus. Priscillien reçut leurs
+leçons... Peu à peu le venin de cette erreur gagna la plus grande
+partie de l'Espagne. Plusieurs évêques en furent même atteints, entre
+autres Instantius et Salvianus... L'évêque de Cordoue les dénonça à
+Idace, évêque de la ville de Merida... Un synode fut assemblé à
+Saragosse, et on y condamna, quoique absents, les évêques Instantius
+et Salvianus, avec les laïques Helpidus et Priscillien. Ithacius fut
+chargé de la promulgation de la sentence... Après de longs et tristes
+débats, Idace obtint de l'empereur Gratien un rescrit qui bannit de
+toute terre les hérétiques... Lorsque Maxime eut pris la pourpre et
+fut entré vainqueur à Trèves, il le pressa de prières et de
+dénonciations contre Priscillien et ses complices: l'empereur ordonna
+d'amener au synode de Bordeaux tous ceux qu'avait infectés l'hérésie.
+Ainsi furent amenés Instantius et Priscillien (Salvianus était mort).
+Les accusateurs Idace et Ithacius les suivirent. J'avoue que les
+accusateurs me sont plus odieux pour leurs violences que les coupables
+eux-mêmes. Cet Ithacius était plein d'audace et de vaines paroles,
+effronté, fastueux, livré aux plaisirs de la table... Le misérable osa
+accuser du crime d'hérésie l'évêque Martin, un nouvel apôtre! Car
+Martin, se trouvant alors à Trèves, ne cessait de poursuivre Ithacius
+pour qu'il abandonnât l'accusation, de supplier Maxime qu'il ne
+répandît point le sang de ces infortunés: c'était assez que la
+sentence épiscopale chassât de leurs sièges les hérétiques; et ce
+serait un crime étrange et inouï qu'un juge séculier jugeât la cause
+de l'Église. Enfin, tant que Martin fut à Trèves, on ajourna le
+procès; et, lorsqu'il fut sur le point de partir, il arracha à Maxime
+la promesse qu'on ne prendrait contre les accusés aucune mesure
+sanglante.»
+
+
+_Ex Sulpicii Severi Dialogo III:_
+
+«Sur l'avis des évêques assemblés à Trèves, l'empereur Maxime avait
+décrété que des tribuns seraient envoyés en armes dans l'Espagne, avec
+de pleins pouvoirs pour rechercher les hérétiques, et leur ôter la vie
+et leurs biens. Nul doute que cette tempête n'eût enveloppé aussi une
+multitude d'hommes pieux; la distinction n'étant pas facile à faire,
+car on s'en rapportait aux yeux, et on jugeait d'un hérétique sur sa
+pâleur ou son habit, plutôt que sur sa foi. Les évêques sentaient que
+cette mesure ne plairait pas à Martin; ayant appris qu'il arrivait,
+ils obtinrent de l'empereur l'ordre de lui interdire l'approche de la
+ville s'il ne promettait de s'y tenir _en paix avec les évêques_. Il
+éluda adroitement cette demande, et promit de venir _en paix avec
+Jésus-Christ_. Il entra de nuit, et se rendit à l'église pour prier;
+le lendemain il vient au palais... Les évêques se jettent aux genoux
+de l'empereur, le suppliant avec larmes de ne pas se laisser entraîner
+à l'influence d'un seul homme... L'empereur chassa Martin de sa
+présence. Et bientôt il envoya des assassins tuer ceux pour qui le
+saint homme avait intercédé. Dès que Martin l'apprit, c'était la nuit,
+il court au palais. Il promet que, si on fait grâce, il communiera
+avec les évêques, pourvu qu'on rappelle les tribuns déjà expédiés
+pour la destruction des églises d'Espagne. Aussitôt Maxime accorda
+tout. Le lendemain... Martin se présenta à la communion, aimant mieux
+céder à l'heure qu'il était que d'exposer ceux dont la tête était sous
+le glaive. Cependant les évêques eurent beau faire tous leurs efforts
+pour qu'il signât cette communion, ils ne purent l'obtenir. Le jour
+suivant, il sortit de la ville, et il s'en allait le long de la route,
+triste et gémissant de ce qu'il s'était mêlé un instant à une
+communion coupable; non loin du bourg qu'on appelle Andethanna, où la
+vaste solitude des forêts offre des retraites ignorées, il laissa ses
+compagnons marcher quelques pas en avant, et s'assit, roulant dans son
+esprit, justifiant et blâmant tour à tour le motif de sa douleur et de
+sa conduite. Tout à coup lui apparut un ange. «Tu as raison, Martin,
+lui dit-il, de t'affliger et de te frapper la poitrine, mais tu ne
+pouvais t'en tirer autrement. Reprends courage; raffermis-toi le
+coeur, ne va pas risquer maintenant non plus seulement ta gloire, mais
+ton salut.» Depuis ce jour, il se garda bien de se mêler à la
+communion des partisans d'Ithacius. Du reste, comme il guérissait les
+possédés plus rarement qu'autrefois, et avec moins de puissance, il se
+plaignait à nous avec larmes que, par la souillure de cette communion
+à laquelle il s'était mêlé un seul instant, par nécessité et non de
+son propre mouvement, il sentait languir sa vertu. Il vécut encore
+seize ans, n'alla plus à aucun synode, et s'interdit d'assister à
+aucune assemblée d'évêques.»
+
+
+_Ex Sulpicii Severi Dialogo II:_
+
+«Comme nous lui faisions quelques questions sur la fin du monde, il
+nous dit: Néron et l'Antichrist viendront après; Néron régnera en
+Occident sur dix rois vaincus, et exercera la persécution jusqu'à
+faire adorer les idoles des gentils. Mais l'Antichrist s'emparera de
+l'empire d'Orient; il aura pour siège de son royaume et pour capitale
+Jérusalem; par lui, la ville et le temple seront réparés. La
+persécution qu'il exercera, ce sera de faire renier Jésus-Christ notre
+Seigneur, en se donnant lui-même pour le Christ, et de forcer tous les
+hommes de se faire circoncire selon la loi. Moi-même enfin je serai
+tué par l'Antichrist, et il réduira sous sa puissance tout l'univers
+et toutes les nations: jusqu'à ce que l'arrivée du Christ écrase
+l'impie. On ne saurait douter, ajoutait-il, que l'Antichrist, conçu de
+l'esprit malin, ne fût maintenant enfant, et qu'une fois sorti de
+l'adolescence il ne prît l'Empire.»
+
+
+EXTRAIT DE L'OUVRAGE DE M. PRICE, SUR LES RACES DE L'ANGLETERRE
+
+(_Voy. page 116_).
+
+MM. Thierry et Edwards ont adopté l'opinion de la persistance des
+races; M. Price adopte celle de leur mutabilité. Mais il devrait être
+franchement spiritualiste et expliquer les modifications qu'elles
+subissent par l'action de la liberté travaillant la matière. Il n'a su
+trouver à l'appui de son point de vue biblique que des hypothèses
+matérialistes.
+
+Toutefois, nous extrairons de son ouvrage quelques résultats
+intéressants (An Essay on the physiognomy and physiology of the
+present inhabitants of Britain, with reference to their origin, as
+Goths and Celts, by the Rev. T. Price, London, 1829).
+
+Tout ce que les anciens disent des yeux bleus et des cheveux blonds
+des Germains ne désigne pas plus les Goths que les Celtes, parce qu'il
+y avait des Celtes dans la Germanie. Les CIMBRES étaient des Celtes;
+Pline parlant de la Baltique, et citant Philémon, dit: _Morimarusam_ à
+Cimbris vocari, hoc est, mortuum mare (en welche _Môrmarw_).
+
+L'auteur pense qu'il y a eu un changement des cheveux, du roux au
+jaune et du jaune au brun: Tacite: «_Rutilæ_ Caledoniam habitantium
+comæ, magni artus Germanicam originem asseverant.» Dans les triades
+bretonnes, une colonie gaélique de race scot-irlandaise est appelée:
+_Les rouges Gaëls d'Irlande._ Dans le vieux gaélique Duan, qui fut
+récité par le barde de Malcolm III en 1057, on voit que les
+montagnards avaient les cheveux _jaunes_:
+
+ A Eolcha Alban nile
+ A Shluagh fela foltbhuidle.
+
+O ye learned Albanians all, ye learned yellow-haired hosts!
+
+Aujourd'hui le _brun_ est la couleur dominante chez les montagnards.
+Il ne faut pas croire que les hommes distingués soient d'origine
+gothique et les autres Celtes. La diversité de nourriture explique la
+différence, comme on le voit dans les animaux transportés dans de plus
+riches pâturages (par exemple de Bretagne en Normandie).
+
+Le climat et les habitudes changent les races; Camper remarque que
+déjà les Anglo-Américains ont la face longue et étroite, l'oeil serré.
+West ajoute qu'ils ont le teint moins fleuri que les Anglais. L'oeil
+devient sombre dans le voisinage des mines de charbon, et partout où
+l'on en brûle (?).
+
+César attribue aux Belges une origine germanique: «... Plerosque à
+Germanis ortos.» Mais Strabon dit qu'ils parlaient la langue des
+Gaulois: «[Grec: Mikron exallatountas tê glôssê]...» La chronique
+saxonne parle d'Hengist qui «engagea les Welsh de Kent et Sussex.» Ces
+Welsh étaient des Belges selon Pinkerton. Les noms des villes belges,
+en Angleterre, sont bretons.
+
+On ne trouve pas en Angleterre de traces de sang danois.--Les NORMANDS
+conquérants étaient un peuple mêlé de Gaulois, Francs, Bretons,
+Flamands, Scandinaves, etc. Les hommes du Nord n'avaient pu exterminer
+les habitants de la Normandie, ni même diminuer de beaucoup leur
+nombre, puisque en cent soixante ans ils perdirent leur langue
+scandinave pour adopter celle des vaincus. Il serait ridicule de
+chercher les traces en Angleterre d'une population aussi mêlée que
+l'armée de Guillaume. Il paraît que dès lors les cheveux roux étaient
+rares, puisque c'était l'objet d'un surnom, Guillaume-le-Roux[401].
+
+[Note 401: On voit, dans le moine de Saint-Gall, un pauvre qui a honte
+d'être roux: «Pauperculo valde rufo, galliculâ suâ quia pileum non
+habet, et de colore suo nimium erubuit, caput induto...» Lib. I, ap.
+Scr. Fr., V.]
+
+Vers York et Lancastre, où l'influence des habitudes manufacturières
+ne se fait pas sentir, les Anglais sont plus grands, mais plus lourds
+que dans le sud; l'oeil bleu prévaut dans le comté de Lancastre. Les
+hommes du Cumberland (ce sont des Cymry, qui ont perdu leur langue
+plus tôt que ceux de Cornouailles) n'ont rien qui les distingue des
+Anglais du Midi.
+
+Entre l'ÉCOSSAIS et l'Anglais, il y a une différence indéfinissable;
+les traits durs et la proéminence des os des joues ne sont pas
+particuliers à l'Écosse. Les montagnards sont rarement grands, mais
+bien faits; généralement bruns, moins de vivacité qu'en Irlande,
+taille moins haute, population plus variée. Quoi qu'on dise des
+établissements des Norwégiens dans l'Ouest, c'est la même langue et la
+même physionomie que dans les montagnes d'Écosse.
+
+PAYS DE GALLES, variété infinie, nez romain très fréquent, hommes de
+moyenne taille, mais fortement bâtis; on dit que la milice de
+Coemarthenshire demande plus de place pour former ses lignes que
+celle d'aucun autre comté. Dans le Nord, taille plus haute, beauté
+classique, mais traits petits.
+
+L'IRLANDE plus mêlée que la Grande-Bretagne; aujourd'hui étonnante
+uniformité de caractère moral et physique; deux classes seulement, les
+bien nourris, les mal nourris. Chez les paysans, cheveux bruns ou
+noirs, noirs surtout dans une partie du sud, mais l'oeil toujours gris
+ou bleu[402], sourcils bas, épais et noirs, face longue, nez petit,
+tendant à relever; grande taille généralement, tous hommes bien faits;
+ceci est moins vrai depuis quarante ans, par suite de la misère dans
+plusieurs parties, surtout au sud. Bouche ouverte, ce qui leur donne
+un air stupide; extraordinaire facilité du langage, qui contraste avec
+leurs haillons. Tout mendiant est un bel esprit, un orateur, un
+philosophe. Espagnols au sud de l'Irlande depuis Élisabeth. Allemands
+Palatins des bords du Rhin.
+
+[Note 402:
+
+ Moi, je vueil l'oeil et brun le teint,
+ Bien que l'oeil _verd_ toute la France adore.
+ RONSARD.
+
+Ode à Jacques Lepeletier,--Legrand d'Aussy, I, 369: «Les cheveux de ma
+femme, qui aujourd'hui me paraissent noirs et pendants, me semblaient
+alors _blonds_, luisants et bouclés. Ses yeux, qui me semblent petits,
+je les trouvais _bleus_, charmants et bien fendus.» (Le Mariage;
+Aliàs: Le Jeu d'Adam, le Bossu d'Arras.)]
+
+En FRANCE, visage rond; en ANGLETERRE, ovale; en ALLEMAGNE, carré. Les
+yeux plus proéminents sur le continent qu'en Angleterre.--Ni en
+Normandie ni en Bourgogne il n'y a trace des hommes du Nord (excepté
+vers Bayeux et Vire).
+
+SAVOYARDS, petits, actifs; mâchoire très carrée, oeil gris, cheveux
+noirs, sourcils bas, épais.
+
+SUISSES, même mâchoire, hommes plus grands, oeil bleu ciel, avec un
+éclat qui ne plaît pas toujours, cheveux bruns.
+
+ALLEMANDS, yeux gris, cheveux bruns ou blond pâle, mâchoire angulaire,
+nez rarement aquilin, mais bas à la racine; grande étendue entre les
+yeux, encore plus qu'en France.
+
+BELGES, oeil d'un parfait bleu de Prusse, plus foncé autour de l'iris,
+visage plus long qu'en Allemagne.
+
+Je croirais volontiers (ce que ne dit pas l'auteur) que, par l'action
+du temps et de la civilisation, les cheveux ont pu brunir, les yeux
+noircir, c'est-à-dire prendre le caractère d'une vie plus intense.
+
+
+SUR L'AUVERGNE AU CINQUIÈME SIÈCLE (_Voy. page 144_).
+
+Au cinquième siècle, l'Auvergne se trouva placée entre les invasions
+du Midi et du Nord, entre les Goths, les Burgundes et les Francs. Son
+histoire présente alors un vif intérêt, c'est celle de la dernière
+province romaine.
+
+Sa richesse et sa fertilité étaient pour les barbares un puissant
+attrait. Sidonius Apollin., l. IV, epist. XXI (ap. Scrip. rer. Franc.,
+t. I, p. 793):
+
+«Taceo territorii (il parle de la Limagne) peculiarem jocunditatem;
+taceo illud æquor agrorum, in quo sine periculo quæstuosæ fluctuant in
+segetibus undæ; quod industrius quisque quo plus frequentat, hoc minùs
+naufragat; viatoribus molle, fructuosum aratoribus, venatoribus
+voluptuosum: quod montium cingunt dorsa pascuis, latera vinetis, terrona
+villis, saxosa castellis, opaca lustris, aperta culturis, concava
+fontibus, abrupta fluminibus: quod denique hujusmodi est, ut semel visum
+advenis, multis patriæ oblivionem sæpè persuadeat.»--Carmen VII, p. 804:
+
+ ........ Foecundus ab urbe
+ Pollet ager, primo qui vix proscissus aratro
+ Semina tarda sitit, vel luxuriante juvenco,
+ Arcanam exponit piceà pinguedine glebam.
+
+Childebert disait (en 531): Quand verrai-je cette belle Limagne!
+«Velim Arvernam Lamanem, quæ tantæ jocunditatis gratià refulgere
+dicitur, oculis cernere!» Theuderic disait aux siens: «Ad Arvernos me
+sequimini, et ego vos inducam in patriam ubi aurum et argentum
+accipiatis, quantùm vestra potest desiderare cupiditas; de quâ pecora,
+de quâ mancipia, de quâ vestimenta in abundantiam adsumatis.» (Greg.
+Tur., l. III, c. IX, 11.)
+
+Les barbares alliés de Rome n'épargnaient pas non plus l'Auvergne dans
+leur passage. Les Huns, auxiliaires de Litorius, la traversèrent en
+437 pour aller combattre les Wisigoths et la mirent à feu et à sang
+(Sidon. Panegyr. Aviti, p. 805. Paulin., l. VI, vers. 116).
+L'avènement d'un empereur auvergnat, en 455, lui laissa quelques
+années de relâche. Avitus fit la paix avec les Wisigoths; Théodoric II
+se déclara l'ami et le soldat de Rome (Ibid., p. 810... Romæ sum, te
+duce, amicus, Principe te, miles).--Mais, à la mort de Majorien (461),
+il rompit le traité et prit Narbonne; dès lors, l'Auvergne vit arriver
+et monter rapidement le flot de la conquête barbare, et bientôt (474)
+la cité des Arvernes (Clermont), l'antique Gergovie, surnagea seule,
+isolée sur sa haute montagne ([Grec: Gergouian, eph hypsêlou orous
+keimenên]). Strabon, l. IV.--Quæ posita in altissimo monte omnes
+aditus difficiles habebat (Cæsar, l. VI, c. XXXVI. Dio Cass., l. XL).
+
+Sidon. Apollin., l. III, epist. IV (ann. 474: «Oppidum nostrum, quasi
+quemdam sui limitis oppositi obicem, circumfusarum nobis gentium arma
+terrificant. Sic æomulorum sibi in medio positi lacrymabilis præda
+populorum, suspecti Burgundionibus, proximi Gothis, nec impugnantûm
+irâ nec propugnantûm caremus invidiâ.»--L. VII, ad Mamert. «Rumor est
+Gothos in Romanum solum castra movisse. Huic semper irruptioni nos
+miseri Arverni janua sumus. Namque odiis inimicorum hinc peculiaria
+fomenta subministramus, quia, quod necdùm terminos suos ab Oceano in
+Rhodanum Ligeris alveo limitaverunt, solam sub ope Christi moram de
+nostro tantùm obice patiuntur. Circumjectarum vero spatium tractumque
+regionum jampridem regni minacis importuna devoravit impressio.»
+
+Ainsi livrée à elle-même, abandonnée des faibles successeurs de
+Majorien, l'Auvergne se défendit héroïquement, sous le patronage d'une
+puissante aristocratie. C'était la maison d'Avitus avec ses deux
+alliées, les familles des Apollinaires et des Ferréols; toutes trois
+cherchèrent à sauver leur pays, en unissant étroitement sa cause à
+celle de l'empire.
+
+Aussi les Apollinaires occupaient-ils dès longtemps les plus hautes
+magistratures de la Gaule (l. I, Epist. III): «Pater, socer, avus,
+proavus præfecturis urbanis prætorianisque, magisteriis palatinis
+militaribusque micuerunt.» Sidonius lui-même épousa, ainsi que
+Tonantius Ferréol, une fille de l'empereur Avitus, et fut préfet de
+Rome sous Anthemius (Scr. Fr. I, 783).
+
+Tous ils employèrent leur puissance à soulager leur pays accablé par
+les impôts et la tyrannie des gouverneurs.--En 469, Tonantius Ferréol
+fit condamner le préfet Arvandus, qui entretenait des intelligences
+avec les Goths.--Sidon., l. I, ep. VII: «Legati provinciæ Galliæ
+Tonantius Ferreolus prætorius, Afranii Syagrii consulis è filia nepos;
+Thaumastus quoque et Petronius, verborumque scientiâ præditi, et inter
+principalia patriæ nostræ decora ponendi, prævium Arvandum publico
+nomine accusaturi cum gestis decretalibus insequuntur. Qui inter
+cætera quæ sibi provinciales agenda mandaverant, interceptuas litteras
+deferebant... Hæc ad regem Gothorum charta videbatur emitti, pacem cum
+græco imperatore (Anthemio) dissuadens, Britannos super Ligerim sitos
+oppugnari oportere demonstrans, cum Burgundionibus jure gentium
+Gallias dividi debere confirmans.»--Ferréol avait lui-même administré
+la Gaule et diminué les impôts. Sid., l. VII, ep. XII: «...Prætermisit
+stylus noster Gallias tibi administratas tune quùm maxime incolumes
+erant... propterque prudentiam tantam providentiamque, currum tuum
+provinciales cum plausum maximo accentu spontanies subiisse
+cervicibus; quia sic habenas Galliarum moderabere, ut possessor
+exhaustus tributario jugo relevaretur.»--Avitus, dans sa jeunesse,
+avait été député par l'Auvergne à Honorius, pour obtenir une réduction
+d'impôts (Panegyr. Aviti, vers. 207). Sidonius dénonça et fit punir
+(471) Seronatus, qui opprimait l'Auvergne et la trahissait comme
+Arvandus. L. II, ep. I: «Ipse Catilina sæculi nostri... implet
+quotidie sylvas fugientibus, villas hospitibus, altaria reis, carceres
+clericis: exultans Gothis, insultansque Romanis, illudens præfectis,
+colludensque numerariis: leges Theodosianas calcans, Theodoricianasque
+proponens veteresque culpas, nova tributa perquirit.--Proinde moras
+tuas citus explica, et quicquid illud est quod te retentat, incide...»
+
+Ces derniers mots s'adressent au fils d'Avitus, au puissant
+Ecdicius... «Te expectat palpitantium civium extrema libertas.
+Quicquid sperandum, quicquid desperandum est, fieri te medio, te
+præsule placet. Si nullæ a republicâ vires, nulla præsidia, si nullæ,
+quantùm rumor est, Anthemii principis opes: statuit te auctore
+nobilitas seu patriam dimittere, seu capillos.»
+
+Ecdicius, en effet, fut le héros de l'Auvergne; il la nourrit pendant
+une famine, leva une armée à ses frais, et combattit contre les Goths
+avec une valeur presque fabuleuse: il leur opposait les Burgundes, et
+attachait la noblesse arverne à la cause de l'Empire, en
+l'encourageant à la culture des lettres latines.
+
+Gregor. Turon., l. II, c. XXIV: «Tempore Sidonii episcopi magna
+Burgundiam fames oppressit, Cumque populi per diversas regiones
+dispergerentur... Ecdicius quidam ex senatoribus... misit pueros suos
+cum equis et plaustris per vicinas sibi civitates, ut eos qui hâc
+inopiâ vexabantur, sibi adducerent. At illi euntes, cunctos pauperes
+quotquot invenire potuerunt, adduxêre ad domum ejus. Ibique eos per
+omne tempus sterilitatis pascens, ab interitu famis exemit. Fuereque,
+ut multi aiunt, ampliùs quam quatuor millia... Post quorum discessum,
+vox ad eum è coelis lapsa pervenit: «Ecdici, Ecdici, quia fecisti rem
+hanc, tibi et semini tuo panis non deerit in sempiternum.--Sidon. l.
+III, epist. III: «Si quandò, nunc maxime, Arvernis meis desideraris,
+quibus dilectio tui immane dominatur, et quidem multiplicibus ex
+causis... Mitto istîc ob gratiam pueritiæ tuæ undique gentium
+confluxisse studia litterarum, tuæque personæ debitum, quod sermonis
+Celtici squamam depositura nobilitas, nunc oratorio stylo, nunc etiam
+camoelanibus modis imbuebatur. Illud in te affectum principaliter
+universitatis accendit, quod quos olim Latinos fieri exegeras,
+barbaros deinceps esse vetuisti... Hinc jam per otium in urbem reduci,
+quid tibi obviàm processerit officiorum, plausuum, fletuum, gaudiorum,
+magis tentant vota conjicere, quàm verba reserare... Dùm alii osculis
+pulverem tuum rapiunt, alii sanguine ac spumis piuguia lupata
+suscipiunt;... hìc licet multi complexibus tuorum tripudiantes
+adhærescerent, in te maximus tamen lætitiæ popularis impetus
+congerebatur, etc... Taceo deinceps collegisse te privatis viribus
+publici exercitûs speciem... te aliquot supervenientibus cuneos
+mactâsse turmales, e numero tuorum vix binis ternisve post prælium
+desideratis.»
+
+En 472, le roi des Goths, Euric, avait conquis toute l'Aquitaine, à
+l'exception de Bourges et de Clermont (Sidon., l. VII, Ep. V).
+Ecdicius put prolonger quelque temps une guerre de partisans dans les
+montagnes et les gorges de l'Auvergne (Scr. Fr. XII, 53... Arvernorum
+difficiles aditus et obviantia castella).--Renaud, selon la tradition,
+n'osa entrer dans l'Auvergne, et se contenta d'en faire le tour. Sans
+doute, comme plus tard au temps de Louis-le-Gros, les Auvergnats
+abandonnèrent les châteaux pour se réfugier dans leur petite mais
+imprenable cité (loc. cit.: Præsidio civitatis, quia peroptime erat
+munita, relictis montanis acutissimis castellis, se commiserunt).
+Sidonius en était alors évêque; il instituait, pour repousser ces
+Ariens, des prières publiques: «Non nos aut ambustam murorum faciem,
+aut putrem sudium cratem, aut propugnacula vigilum trita pectoribus
+confidimus opitulaturum: solo tamen invectarum te (Mamerte) auctore,
+Rogationum palpamur auxilio; quibus inchoandis instituendisque populus
+arvernus, et si non effectu pari, affectu certe non impari, coepit
+initiari, et ob hoc circumfusis necdùm dat terga terroribus.» (L.
+VII, Ep. ad Mamert.)
+
+On a vu qu'Ecdicius repoussa les Goths; l'hiver les força de lever le
+siège (Sidon., l. III, Ep. VII). Mais, en 475, l'empereur Népos fit la
+paix avec Euric, et lui céda Clermont. Sidonius s'en plaignit
+amèrement (l. VII, Ep. VII): «Nostri hic nunc est infelicis anguli
+status, cujus, ut fama confirmat, melior fuit sub bello quàm sub pace
+conditio. Facta est servitus nostra pretium securitatis alienæ.
+Arvernorum, proh dolor! servitus, qui, si prisca replicarentur,
+audebant se quondam fratres Latio dicere, et sanguine ab Iliaco
+populos computare (et ailleurs:... Tellus... quæ Latio se sanguine
+tollit altissimam. Panegyr. Avit., v. 139)... Hoccine meruerunt
+inopia, flamma, ferrum, pestilentia, pingues cædibus gladii, et macri
+jejuniis præliatores!»
+
+Ecdicius, ne voyant plus d'espoir, s'était retiré auprès de l'empereur
+avec le titre de Patrice. (Sidon., l. V, Ep. XVI; l. VIII, ep. VII;
+Jornandès, c. XLV.)--Euric relégua Sidoine dans le château de Livia, à
+douze milles de Carcassonne, mais il recouvra la liberté en 478, à la
+prière d'un Romain, secrétaire du roi des Goths, et fut rétabli dans
+le siège de Clermont (Sidon., l. VIII, Ep. VIII). Lorsqu'il mourut
+(484), ce fut un deuil public: «Factum est post hæc, ut accedente
+febre ægrotare coepisset; qui rogat suos ut eum in ecclesiam ferrent.
+Cùmque illuc inlatus fuisset, conveniebat ad eum multitudo virorum ac
+mulierum, simulque etiam et infantium plangentium atque dicentium:
+«Cur nos deseris, pastor bone, vel cui nos quasi orphanos derelinquis?
+Numquid erit nobis post transitum tuum vita?... Hæc et his similia
+populis cum magno fletu dicentibus...» Greg. Tur., l. II, c. XXIII.
+
+Malgré la conquête d'Euric, les Arvernes durent jouir d'une certaine
+indépendance.--Alaric, il est vrai, les enrôle dans sa milice pour
+combattre à Vouglé (507); mais on les voit pourtant élire
+successivement pour évêques deux amis des Francs, deux victimes des
+soupçons des Ariens, Burgundes et Goths: en 484, Apruncule, dont
+Sidoine mourant avait prédit la venue (Greg. Tur., l. II, c. XXIII),
+et saint Quintien en 507, l'année même de la bataille de Vouglé.
+
+Les grandes familles de Clermont conservèrent aussi sans doute une
+partie de leur influence. On trouve parmi les évêques de Clermont un
+Avitus «non infimis nobilium natalibus ortus» (Scr. Fr. II, 220,
+note), qui fut élu par «l'assemblée de tous les Arvernes». (Greg.
+Tur., l. IV, c. XXXV), et fut très populaire (Fortunat, l. III, Carm.
+26). Un autre Avitus est évêque de Vienne.--Un Apollinaire fut évêque
+de Reims. Le fils de Sidonius fut évêque de Clermont après saint
+Quintien; c'était lui qui avait commandé les Arvernes à Vouglé: «Ibi
+tunc Arvernorum populus, qui cum Apollinare venerat, et primi qui
+erant ex senatoribus, conruerunt.» Greg. Tur., l. II, c. XXXVII.
+
+De ce passage et de quelques autres encore, on pourrait induire que
+cette famille avait été originairement à la tête des clans arvernes.
+
+Greg. Tur., l. III, c. II: «Cùm populus (Arvernorum) sanctum
+Quintianum, qui de Rutheno ejectus fuerat, elegisset, Alchima et
+Placidina, uxor sororque Apollinaris, ad sanctum Quintianum venientes,
+dicunt: «Sufficiat, domine, senectuti tuæ quod es episcopus ordinatus.
+Permittat, inquiunt, pietas tua servo tuo Apollinari locum hujus
+honoris adipisci...» Quibus ille: «Quid ego, inquit, præstabo, cujus
+potestati nihil est subditum? sufficit enim ut orationi vacans,
+quotidianum mihi victum præstet ecclesia.»--Les Avitus semblent
+n'avoir été pas moins puissants. Leur terre portait leur nom
+(_Avitacum._ Sidonius en donne une longue et pompeuse description
+(carmen XVIII). Ecdicius, le fils d'Avitus, semble entouré de
+_dévoués_. Sidonius lui écrit (l. III, Ep. III): «... Vix duodeviginti
+equitum sodalitate comitatus, aliquot millia Gothorum... transisti...
+Cùm tibi non daret tot pugna socios, quot solet mensa convivas.»--Le
+nom même d'Apollinaire indique peut-être une famille originairement
+sacerdotale. Le petit-fils de Sidonius, le sénateur Arcadius, appela
+en Auvergne Childebert au préjudice de Theuderic (530), préférant sans
+doute sa domination à celle de l'ami de saint Quintien, du barbare roi
+de Metz (Greg. Tur., l. III, c. IX, sqq.).
+
+Un Ferréol était évêque de Limoges en 585 (Scr. Fr. II, 296.) Un
+Ferréol occupa le siège d'Autun avant saint Léger. On sait que la
+généalogie des Carlovingiens les rattache aux Ferréols. Un capitulaire
+de Charlemagne (ap. Scr. F. V, 744) contient des dispositions
+favorables à un Apollinaire, évêque de Riez (Riez même s'appelait
+_Reii Apollinares_).--Peut-être les Arvernes eurent-ils grande part à
+l'influence que les Aquitains exercèrent sur les Carlovingiens. Raoul
+Glaber attribue aux Aquitains et aux Arvernes le même costume, les
+mêmes moeurs et les mêmes idées (l. III, ap. Scr. Fr. X, 42).
+
+
+SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II (_Voy. page 314_).
+
+ Audite omnes fines terre orrore cum tristitia,
+ Quale scelus fuit factum Benevento civitas.
+ Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto.
+ Beneventani se adunârunt ad unum consilium,
+ Adalferio loquebatur et dicebant principi:
+ Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus.
+ Celus magnum preparavit in istam provinciam,
+ Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum,
+ Plures mala nobis fecit, rectum est moriar.
+ Deposuerunt sancto pio de suo palatio;
+ Adalferio illum ducebat usque ad pretorium,
+ Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium.
+ Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio;
+ Et ipse sancte pius incipiebat dicere:
+ Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus,
+ Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus,
+ Modo vero surrexistis adversus me consilium,
+ Nescio pro quid causam vultis me occidere.
+ Generatio crudelis veni interficere,
+ Eclesieque sanctis Dei venio diligere,
+ Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est.
+ Kalidus ille temtador, ratum atque nomine
+ Cororum imperii sibi in caput pronet et dicebat populo:
+ Ecce sumus imperator, possum vobis regero.
+ Leto animo habebat de illo quo fecerat;
+ A demonio vexatur, ad terram ceciderat,
+ Exierunt multæ turmæ videre mirabilia.
+ Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium:
+ Multa gens paganorum exit in Calabria,
+ Super Salerno pervenerunt, possidere civitas.
+ Juratum est ad Surete Dei reliquie
+ Ipse regnum defendendum, et alium requirere.
+
+«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse,
+quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté
+Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés
+en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le
+renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de
+cruelles vengeances contre cette province: il nous enlève notre
+royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: il est
+bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont
+fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et lui,
+il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le
+martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de
+l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme
+au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où
+je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et
+je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la
+race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et
+aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été
+répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la
+couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous
+pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le
+démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie
+pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé
+son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est
+parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les
+saintes reliques de Dieu de défendre ce royaume et d'en conquérir un
+autre.»
+
+
+SUR LES COLLIBERTS, CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, ETC.
+
+On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une
+population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention,
+et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les
+savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés,
+jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins
+plausibles, mais peu décisives.
+
+Ducange dérive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. «Il
+semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves,
+ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou
+les donner, et confisquer leur terre.--«Iratus graviter contra eum,
+dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere,
+et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei
+(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Gloss.).» On les
+affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul.
+Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap.
+Ducange). Enfin un auteur dit:
+
+ Libertate carens Colibertus dicitur esse;
+ De servo factus liber, Libertus, etc.
+
+(Ebrardus Betum; ibid. Vid. Acta pontific. Cenoman., ap. Scr. Fr. X,
+385). Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts
+parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XXI, XXVII, LV). Ils
+étaient sans doute en général _serfs sous conditions_, et dans une
+situation peu différente de celle des _homines de capite_. Le Domesday
+Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets à des
+redevances: «Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere debent
+de capite tres denarios» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., nº 83, ap.
+Ducange).
+
+C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on trouve
+le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île de Maillezais
+les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s'était établie sur
+la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie singulière.--«In
+extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam genus hominum,
+piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat, quod à
+majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus à _cultu
+imbrium_ descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en
+détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet
+événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.»
+
+Dans la Bretagne, c'étaient les _Caqueux_, _Caevus_, _Cacous_[403],
+_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager
+dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten.
+Anecdot., IV, 1142). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir
+pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de
+cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition,
+qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut
+modifiée en 1477 par le duc François.
+
+[Note 403: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur langage
+_coërse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppôts.]
+
+En Guyenne, c'étaient les _Cahets_; chez les Basques et les Béarnais,
+dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_,
+_Capots_, _Caffos_, _Crétins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_.
+
+D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots
+ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils
+avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un arrêt du
+parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître
+en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en
+Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il fût
+défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les
+pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur
+ancienne marque d'un pied d'oie ou de canard. Le prince ne répondit
+pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent
+l'état de meunier (Marca, p. 71).
+
+Marca dérive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient
+alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la
+nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens
+fors manuscrits donnent celui de _Chrestiaas_, ou chrétiens; dans
+l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où
+ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens.
+
+Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens
+(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On
+les appelait aussi _pelluti_ et _comati_: cependant les Aquitains
+laissaient également croître leurs cheveux.
+
+Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d'une
+race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques,
+sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les
+Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89).
+
+Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la
+retraite des infidèles, surnommés peut-être _Caas-Goths_, par
+dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés
+Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent
+semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les
+actes du concile de Mayence, chap. V: «Les catéchumènes ne doivent
+point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les
+gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en
+janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des
+Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux
+écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs
+fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand
+nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure,
+des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être
+éloignés du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur
+familiarité dangereuse; mais à présent ces infidèles étendent leur
+quartier ou le quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les
+chrétiens, et quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux
+mêmes feux, se servent des mêmes bancs, et ont une communication
+scandaleuse et dangereuse.» (Voy. Laboulinière, I, 82.)
+
+Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I) vient de Chrétien,
+bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots,
+parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On
+leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on
+conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements.
+
+Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les
+prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que
+leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an 1000, les Cagots
+sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et
+l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur
+témoignage, c'est que, dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants
+des Albigeois sont encore appelés _Caignards_, corruption de
+_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le
+pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn.
+Rabelais, pour la même raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois
+Savoyards[404].
+
+[Note 404: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec
+l'histoire de Berthe, la _reine pédauque_ (pes aucæ, pied d'oie. Voy.
+mon IIe volume). Un passage de Rabelais indique qu'on voyait une image
+de la reine Pédauque à Toulouse. Les contes d'Eutrapel nous apprennent
+qu'on jurait à Toulouse _par la quenouille de la reine Pédauque_.
+Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine Berthe
+filait_ (Bullet, Mythologie française).]
+
+Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi
+nommés _Gésitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la
+lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins
+croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur
+inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en
+buvant le sang des enfants chrétiens.--Le P. Grégoire de Rostrenen
+(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lépreux. En
+espagnol: _gafo_, lépreux; _gafi_, lèpre. L'ancien for de Navarre,
+compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_
+et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les
+Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et il est permis
+aux ladres.
+
+De Bosquet, lieutenant général au siège de Narbonne, dans ses notes
+sur les lettres d'Innocent III, croît reconnaître les _Capots_ dans
+certains marchands juifs désignés dans les Capitulaires de
+Charles-le-Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. ann. 877, c. XXXI).
+
+Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les
+premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce
+que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on
+trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins
+froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud y
+adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce
+qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont
+soumises à une très faible pression atmosphérique et ne peuvent
+s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly,
+parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de
+l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, février 1832.)
+
+Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses
+que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute
+successivement dans ces races maudites, qui semblent les parias de
+l'Occident.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+1--page 7--... _parleurs terribles_, etc...
+
+[Grec: Hoson achrêston poiêsai to loipon], Strab., l. IV, ap. Scr. R.
+Fr. I, 30.--Remarquons combien les anciens ont été frappés de
+l'instinct rhéteur et du caractère bruyant des Gaulois. _Nata in vanos
+tumultus gens_ (Tit. Liv. à la prise de Rome).--Les crieurs publics,
+les trompettes, les avocats, étaient souvent Gaulois. _Insuber, id
+est, mercator et præco._ Cic. Fragm. or. contra Pisonem.--Voyez aussi
+tout le discours Pro Fonteio.--_Pleraque Gallia duas res
+industriosissime persequitur, virtutem bellicam et argutè loqui._
+(Cato). [Grec: Apeilêtai, kai anatatikoi, kai tetragôdêmenoi.] Diodor.
+Sic., lib. IV.
+
+
+2--page 9--... _dissolus par légèreté_...
+
+Diodor. Sicul., l. V, ap. Scr. Fr., I, 310.--Strab., l. IV.--Athen.,
+l. XIII, c. VIII.--Nous trouvons plus tard, chez les Celtes de
+l'Irlande et de l'Angleterre, quelque trace des moeurs dissolues de la
+Gaule antique. Le docteur Leland, t. I, p. 14, dit que les Irlandais
+regardaient l'adultère comme «une galanterie pardonnable». O'Halloran,
+I, 394.--Lanfranc, saint Anselme et le pape Adrien, dans son fameux
+bref à Henri II, leur reprochent l'inceste.--Voy. Usser., Syl. epis.,
+70, 94, 95.--Saint Bernard, in Vit. S. Malach., 1932, sqq. Girald.
+Cambr., 742, 743.
+
+
+3--page 12--... _des Kymry_ (_Cimmerii_?)...
+
+Appien (Illyr., p. 1196, et de B. civ., I, p. 625) et Diodore (lib. V,
+p. 309) disent que les Celtes étaient Cimmériens.--Plutarque (in
+Mario) fait entendre la même chose.--«Les Cimmériens, dit Éphore
+(apud Strab., V, p. 375), habitent des souterrains qu'ils appellent
+_argillas_.» Le mot _argel_ veut dire souterrain, dans les poésies des
+Kymry de Galles (W. Archaiol., I, p. 80, 152).--Les Cimbres juraient
+par un taureau. Les armes de Galles sont deux vaches.--Plusieurs
+critiques allemands distinguent toutefois les Cimmériens des Cimbres,
+et ceux-ci des Kymry. Ils rattachent les Cimbres à la race germanique.
+
+
+4--page 16--... _des Belges_...
+
+La fougue, la promptitude et la mobilité des résolutions caractérisent
+également les _Bolg_ d'Irlande, de Belgique et de Picardie (Bellovaci,
+Bolci, Bolgæ, Belgæ, Volci, etc), et ceux du midi de la France, malgré
+les mélanges divers de races.
+
+Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont désignés
+par le nom de _Fir-Bholg_. Ausone (de Clar. Urb. Narbo.,) témoigne que
+le nom primitif des Tectosages était Bolg: «Tectosagos primævo nomine
+_Bolgas_.» Cicéron leur donne celui de _Belgæ_: «Belgarum
+Allobrogumque testimoniis credere non timetis?» (Pro Man. Fonteio).
+Les manuscrits de César portent indifféremment _Volgæ_ ou
+_Volcæ_.--Enfin saint Jérôme nous apprend que l'idiome des _Tectosages
+était le même que celui de Trèves_, ville capitale de la Belgique. Am.
+Thierry, I, 131.
+
+
+5--page 17--_Leur brenn leur recommanda_, etc...
+
+Ses derniers avis furent suivis pour ce qui regardait les blessés, car
+le nouveau brenn fit égorger dix mille hommes qui ne pouvaient
+soutenir la marche; mais il conserva la plus grande partie des
+bagages.--Diod. Sic., XXII, 870.--S'il y avait des enfants qui
+parussent plus gras que les autres, ou nourris d'un meilleur lait, les
+Gaulois, dans l'invasion de Grèce, buvaient leur sang et se
+rassasiaient de leur chair. Pausanias, l. X, p. 650.--Après le combat,
+les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts; mais les Kymro-Galls
+n'envoyèrent aucun héraut redemander les leurs, s'inquiétant peu
+qu'ils fussent enterrés ou qu'ils servissent de pâture aux bêtes
+fauves et aux vautours. Pausan., l. X, p. 619.--À Égée, ils jetèrent
+au vent les cendres des rois de Macédoine. Plut., Pyrrh., Diod. ex
+Val.--Lorsque le brenn eut connu, par les rapports des transfuges, le
+dénombrement des troupes grecques, pleins de mépris pour elles, il se
+porta en avant d'Héraclée, et attaqua les défilés, dès le lendemain,
+au lever du soleil, «sans avoir consulté sur le succès futur de la
+bataille, remarque un écrivain ancien, aucun prêtre de sa nation, ni,
+à défaut de ceux-ci, aucun devin grec.» Pausan., liv. X, p. 648. Am.
+Thierry, _passim_.--Le brenn dit, à Delphes: «Locupletes deos largiri
+hominibus oportere... eos nullis opibus egere, ut qui eas largiri
+hominibus soleant.» Justin, XXIV, 6.
+
+
+6--19--_Les Ligures_...
+
+Florus II, 3, trad. de M. Ragon.--La vigueur des Liguriens faisait
+dire proverbialement: Le plus fort Gaulois est abattu par le plus
+maigre Ligurien. Diod., V, 39. Voy. aussi liv. XXXIX, 2. Strabon, IV.
+Les Romains leur empruntèrent l'usage des boucliers oblongs, _scutum
+ligusticum_. Liv. XLIV, 35. Leurs femmes, qui travaillaient aux
+carrières, s'écartaient un instant quand les douleurs de l'enfantement
+les prenaient, et après l'accouchement elles revenaient au travail.
+Strabon, III. Diod. IV. Les Liguriens conservaient fidèlement leurs
+anciennes coutumes, par exemple, celle de porter de longs cheveux. On
+les appelait _Capillati_.--Caton dit dans Servius: «Ipsi unde oriundi
+sint exactâ memoriâ, illiterati, mendaces, quæ sunt et vera minùs
+meminêre.» Nigidius Figulus, contemporain de Varron, parle dans le
+même sens.
+
+
+7--page 36--_Marius enivré de sa victoire sur les barbares_...
+
+Valer. Max., l. III, c. VII.--Sallust. de B. Jug., ad. calc: «Ex eâ
+tempestate spes atque opes civitatis in illo sitæ.»--Vell. Paterc, l.
+II, c. XII: «Videtur meruisse.... ne ejus nati rempublicam
+poeniteret.»--Florus, l. III, c. III: «Tam lætum tamque felicem
+liberatæ Italiæ assertique imperii nuntium..... populus Romanus
+accepit per ipsos, si credere fas est, deos, etc.»--Plut., in Mario.
+
+
+8--page 38--_Le terrible Kirk_, etc...
+
+KIRK. Maxim. Tyr., Serm. 18.--Senec., Quæst. nat., l. V, c.
+XVII.--Posidon., ap. Strab., l. IV.--P. Oros., l. V, c. XVI. Greg.
+Turon, de Glor. confess., c. V. Dans le moine de Saint-Gall,
+_Circinus_ est synonyme de _Boreas_.--TARANIS. Lucan., l. I.--VOSÈGE.
+Inscript. Grut., p. 94.--PENNIN, liv. XXI, c. XXXVIII.--ARDOINNE,
+Inscript. Grut.--GENIO ARVERNORUM. Reines., app. 5.--BIBRACTE, Inscr.
+ap. Scr. rer. Fr., I, 24.--NEMAUSUS. Grut., p. 111. Spon., p.
+169.--AVENTIA. Grut., p. 110.--BELENUS. Auson., carm. II.--Tertull.,
+Apolog. c. XXIV.--HESUS. Dans un bas-relief trouvé sous l'église de
+Notre-Dame de Paris, en 1711, on voit Hésus couronné de feuillage, à
+demi-nu, une cognée à la main, et le genou gauche appuyé sur un arbre
+qu'il coupe.--OGMIUS. L'écriture sacrée des Irlandais s'appelait
+_Ogham_. Voy. Toland O'Halloran, et Vallancey et Beaufort, dans les
+_Collectanea de Rebus Hibernicis_, etc.
+
+
+9--page 41--_L'oeuf de serpent_...
+
+Cet oeuf prétendu paraît n'avoir été autre chose qu'une échinite, ou
+pétrification d'oursin de mer.
+
+Durant l'été, dit Pline, on voit se rassembler dans certaines cavernes
+de la Gaule des serpents sans nombre, qui se mêlent, s'entrelacent, et
+avec leur salive, jointe à l'écume qui suinte de leur peau, produisent
+cette espèce d'oeuf. Lorsqu'il est parfait, ils l'élèvent et le
+soutiennent en l'air par leurs sifflements; c'est alors qu'il faut
+s'en emparer avant qu'il ait touché la terre. Un homme, aposté à cet
+effet, s'élance, reçoit l'oeuf dans un linge, saute sur un cheval qui
+l'attend, et s'éloigne à toute bride, car les serpents le poursuivent
+jusqu'à ce qu'il ait mis une rivière entre eux et lui. Il fallait
+l'enlever à une certaine époque de la lune; on l'éprouvait en le
+plongeant dans l'eau; s'il surnageait, quoique entouré d'un cercle
+d'or, il avait la vertu de faire gagner les procès et d'ouvrir un
+libre accès auprès des rois. Les druides le portaient au cou,
+richement enchâssé, et le vendaient à très haut prix.
+
+
+10--page 45--_Lorsque César envahit la Gaule_...
+
+Sur les révolutions de la province romaine, entre Marius et César,
+voyez Am. Thierry. Une grande partie de l'Aquitaine suivit l'exemple
+de l'Espagne, et se déclara pour Sertorius; c'est de la Gaule que
+Lépidus envahit l'Italie. Mais le parti de Sylla l'emporta.
+L'Aquitaine fut réduite par Pompée. Il y fonda des colonies militaires
+à Toulouse, à Biterræ (Béziers), à Narbonne (an 75), et réunit tous
+les bannis qui infestaient les Pyrénées dans sa nouvelle ville de
+_Convenæ_ (réunion d'hommes rassemblés de tous pays); c'est
+Saint-Bertrand de Comminges. Le principal agent des violences du parti
+de Sylla en Gaule avait été un Fonteius, que Cicéron trouva moyen de
+faire absoudre. (Voy. le _Pro Fonteio_.) La Gaule romaine eut tant à
+souffrir que les députés des Allobroges furent au moment d'engager
+leur patrie dans la conjuration de Catilina. Voy. mon _Histoire
+romaine_.
+
+
+11--page 46, note--_Ver-go-breith_...
+
+Cæs., l. I, c. XVI. «_Vergobretum_, qui creatur annuus et vitæ necisque
+in suos habet potestatem.»--L. VII, XXXIII. «Legibus Æduorum iis qui
+summum magistratum obtinerent, excedere ex finibus non liceret... quùm
+leges duo ex unâ familiâ, vivo utroque, non solùm magistratus creari
+vetarent, sed etiam in senatu esse prohiberent.»--L. V, c. VII. «Esse
+ejusmodi imperia, ut non minùs haberet juris in se (regulum?),
+multitudo, quàm se in multitudine...» _et passim_.
+
+
+12--page 62--_Villes Juliennes, Augustales_...
+
+César établit des vétérans de la 10e légion à Narbonne, qui prit alors
+les surnoms de _Julia_, _Julia Palerna_, _colonia Decumanorum_.
+Inscript. ap. Pr. de l'Hist. du Languedoc.--Arles, _Julia_, _Paterna
+Arelate_.--Biterræ, _Julia Biterra_. Scr. fr. I, 135.--Bibracte,
+_Julia Bibracte_, etc.--Sous Auguste, Nemausus joignit à son nom celui
+d'_Augusta_, et prit le titre de colonie romaine. Il en fut de même
+d'_Alba Augusta_ chez les Helves; d'_Augusta_, chez les
+Tricastins.--_Augusto nemetum_ devint la capitale des
+Arvernes.--Noviodunum prit le nom d'_Augusta_; Bibracte,
+d'_Augustodunum_, etc. Am. Thierry, III, 281.
+
+
+13--page 73--_Combien la Gaule était déjà romaine_... Strab.,
+l. IV: «Rome soumit les Gaulois bien plus aisément que les
+Espagnols.»--Discours de Claude, ap. Tacit., Annal. II, c. XIV: «Si
+cuncta bella recenseas, nullum breviore spatio quàm adversùs Gallos
+confectum: continua inde ac firma pax.»--Hirtius ad Cæs., l. VIII, c.
+XLIX: «Cæsar... defessam tot adversis præliis Galliam, conditione
+parendi meliore, facile in pace continuit.»--Dio C., l. LII, ap. Scr. R.
+Fr. I, p. 520: «Auguste défendit aux sénateurs de sortir de l'Italie
+sans son autorisation; ce qui s'observe encore aujourd'hui; aucun
+sénateur ne peut voyager, si ce n'est en Sicile ou en Narbonnaise.»
+
+
+14--page 73--_Marseille, cette petite Grèce_...
+
+Strab., l. IV, ap. Scr. Fr. I, 9. «Cette ville avait rendu les Gaulois
+tellement _philhellènes_, qu'ils écrivaient en grec jusqu'aux formules
+des contrats, et aujourd'hui elle a persuadé aux Romains les plus
+distingués de faire le voyage de Massalie, au lieu du voyage
+d'Athènes.»--Les villes payaient sur les revenus publics des sophistes
+et des médecins. Juvénal: «De conducendo loquitur jam rhetore
+Thule.»--Martial (l. VII, 87) se félicite de ce qu'à Vienne les femmes
+même et les enfants lisent ses poésies.--Les écoles les plus célèbres
+étaient celles de Marseille, d'Autun, de Toulouse, de Lyon, de
+Bordeaux. Ce fut dans cette dernière que persista le plus longtemps
+l'enseignement du grec.
+
+
+15.--page 73--... _cette petite Grèce, plus sobre et plus modeste que
+l'autre_...
+
+Strab., ibid. «Chez les Marseillais, on ne voit point de dot au-dessus
+de cent pièces d'or; on n'en peut mettre plus de cinq à un habit, et
+autant pour l'ornement d'or.»-Tacit. Vit. Agricol., c. IV: «Arcebat
+eum (Agricolam) ab inlecebris peccantium, præter ipsius bonam
+integramque naturam, quôd statim parvulus sedem ac magistram studiorum
+Massiliam habuerit, locum græcâ comitate et provinciali parcimoniâ
+mixtum ac bene compositum.» On trouve dans Athénée, l. XII, c. V, un
+proverbe qui semble contredire ces autorités ([Grec: pleusais eis
+Massalian]).
+
+
+16--page 77--_Posthumius... le restaurateur des Gaules_...
+
+Zozim., l. I.--P. Oros., liv. VII: «Invasit tyrannidem, multo quidem
+reipublicæ commodo.»--Trebell. Pollio, ad. ann. 260: Posthumius...
+Gallias ab omnibus circumfluentibus barbaris validissime
+vindicavit.--Nimius amor ergà Posthumium omnium erat in Gallicâ gente
+populorum, quôd submotis omnibus germanicis gentibus, romanum in
+pristinam securitatem revocasset imperium. Ab omni exercitu et ab
+omnibus Gallis Posthumius gratanter acceptus talem se præbuit per
+annos septem, ut Gallias instauraverit.»--On lit sur une médaille de
+Posthumius: RESTITUTORI GALLIÆ. Script. Fr. I, 538.
+
+
+17--page 78--_Les provinces respirèrent sous ces princes cruels_...
+
+_Tibère._ Dans l'affaire de Sérénus, Tibère se déclara pour les
+accusateurs, _contrà morem suum_. Tacite, _Annal._, l. IV, c.
+XXX.--«Accusatores, si facultas incideret, poenis afficiebantur.» L.
+VI, c. XXX.--Les biens d'un grand nombre d'usuriers ayant été vendus
+au profit du fisc: «Tulit opem Cæsar, disposito per mensas millies
+sestertio, factâque mutuandi copiâ sine usuris per triennium, si
+debitor populo in duplum prædiis cavisset. Sic refecta fides.»
+_Annal._, liv. VI, c. XVII.--«Præsidibus onerandas tributo provincias
+suadentibus rescripsit: Boni pastoris esse tondere pecus, non
+deglubere.» Sueton. in Tiber., c. XXXII.--«Principem præstitit, et si
+varium, commodiorem tamen sæpius, et ad utilitates publicas proniorem.
+Ac primo eatenus interveniebat, ne quid perperam fieret... Et si quem
+reorum elabi gratiâ rumor esset, subitus aderat, judicesque...
+religionis et noxæ de quâ cognoscerent, admonebat: atque etiam si qua
+in publicis moribus desidiâ aut malâ consuetudine labarent, corrigenda
+suscepit.» C. XXXIII.-«Ludorum ac munerum impensas corripuit,
+mercedibus scenicorum rescissis, paribusque gladiatorum ad certum
+numerum redactis..; adhibendum supellectili modum censuit. Annonamque
+macelli, senatûs arbitratu, quotannis temperandam, etc.--Et
+parcimoniam publicam exemplo quoque juvit.» C. XXXIV.--«Neque
+spectacula omnino edidit.» C. XLVII.--«In primis tuendæ pacis à
+grassaturis ac latrociniis seditionumqne licentiâ, curam habuit,
+etc.»--«Abolevit et jus moremque asylorum, quæ usquam erant.» C.
+XXXVII.
+
+_Néron._ «Non defuerunt qui per longum tempus vernis æstivisque
+floribus tumulum ejus ornarent, ac modo imagines prætextatas in
+Rostris præferrent, modo edicta, quasi viventis, et brevi magno
+inimicorum malo reversuri. Quin etiam Vologesus, Parthorum rex, missis
+ad senatum legatis de instaurandâ societate, hoc etiam magnopere
+oravit, ut Neronis memoria coleretur. Denique cùm post viginti annos
+exstitisset conditionis incertæ, qui se Neronem esse jactaret, tam
+favorabile nomen ejus apud Parthos fuit, ut vehementer adjutus, et vix
+redditus sit.» Suet., in Nerone, c. LVII.
+
+
+18--page 80--_Les empereurs rendaient eux-mêmes la justice_...
+
+_Tibère._ «Petitum est a principe cognitionem exciperet: quod ne reus
+quidem abnuebat, studia populi et patrum metuens: contra, Tiberium
+spernendis rumoribus validum... veraque... judice ab uno facilius
+discerni: odium et invidiam apud multos valere... Paucis familiarium
+adhibitis, minas accusantium, et hinc preces audit, integramque causam
+ad senatum remittit. Tacit.» _Annal._, III, c. X.
+
+«Messalinus... à primoribus civitatis revincebatur: iisque instantibus
+ad imperatorem provocavit.» Tacit. _Annal._, l. VI, c. V.--«Vulcatius
+Tullinus, ac Marcellus, senatores, et Calpurnius, eques romanus,
+appellato principe instantem damnationem frustrati.» Ibid., l. XII, c.
+XXVIII.--Deux délateurs puissants, Domitius Afer et P. Dolabella,
+s'étant associés pour perdre Quintilius Varus, «restitit tamen senatus
+et opperiendum imperatorem censuit, quod unum urgentium malorum
+suffugium in tempus erat.» Ibid., liv. IV, c. LXVI.
+
+_Claude._ Alium interpellatum ab adversariis de propriâ lite,
+negantemque cognitionis rem, sed ordinarii juris esse, agere causam
+confestim apud se coegit, proprio negotio documentum daturum, quàm
+æquus judex in alieno negotio futurus esset.» Sueton., in Claudio, c.
+V.
+
+_Domitien._ «Jus diligenter et industrie dixit, plerumque et in foro
+pro tribunali extra ordinem ambitiosas centumvirorum sententias
+recidit.» Suet. in Dom., c. VIII.
+
+
+19--page 85--_Lutte meurtrière entre le fisc et la population_...
+
+Lactant. de M. persecut. c. VII, 23. «Adeo major esse coeperat
+numerus accipientium quàm dantium... Filii adversus parentes
+suspendebantur...»--Une sorte de guerre s'établit entre le fisc et la
+population, entre la torture et l'obstination du silence. «Erubescit
+apud eos, si quis non inficiando tributa, in corpore vibices ostendat.»
+Ammian. Marc., in Comment. Cod. Theod., lib. XI, tit. 7, leg. 3a.
+
+
+20--page 85--_Sous le nom de Bagaudes_...
+
+Prosper Aquit., in Chronic: «Omnia penc Galliarum servitia in
+_Bagaudam_ conspiravêre.»--Ducange, vº BAGAUDÆ, BACAUDÆ, ex Paul.
+Oros., l. VII, c. XV; Eutrop., lib. IX; Hieronymus in Chronico Euseb.:
+«Diocletianus consortem regni Herculium Maximianum assumit, qui,
+rusticorum multitudine oppressa, quæ factioni suæ Bacaudarum nomen
+indiderat, pacem Gallis reddit.» Victor Scotti: «Per Galliam excita
+manu agrestium ac latronum, quos Bagaudas incolæ vocant, etc.» Pæanius
+Eutropii interpres Gr.: «[Grec: Stasiazontos de en Gallois tou
+agroikikou, kai Bakaudas kalountas tous sunkrotêthentas, onoma de esti
+touto turannous dêloun epichôrious]...» [Grec: _Bageuein_] est vagari
+apud Suidam. At cùm Gallicam vocem esse indicet Aurelius Victor, quid
+si à _Bagat_, _vel Bagad_, quæ vox Armoricis et Wallis, proinde
+veteribus Gallis, turmam sonat, et hominum collectionem?--Catholicum
+Armoricum: «_Bagat_, Gall., assemblée, multitude de gens,
+troupeau.--Cæterum _Baogandas_, seu _Baogaudas_ habet prima Salviani
+editio, ann. 1530.--_Baugaredos_ vocat liber de Castro Ambasiæ, num.
+8. _Baccharidas_, Idacius in Chronico, in Diocletiano.--Non desunt,
+qui Parisienses vulgo _Badauts_ per ludibrium appellant, tanquam à
+primis Bagaudis ortum duxerint.--Turner, Hist. of A. I. _Bagach_, in
+Irish, is war-like. _Bagach_, in Erse, is fighting.--_Bagad_, in
+Welsh, is multitude.--Saint-Maur-des-Fossés, près Paris, s'appelait le
+château des Bagaudes. Voy. Vit. S. Baboleni.
+
+
+21--page 86--_Constantin, né en Bretagne_...
+
+Schæpflin adopte cependant une autre opinion. V. sa dissertation:
+_Constantinus Magnus non fuit Britannicus._ Bâle, 1741, in-4{o}.
+
+
+22--page 87--_Lois de Constantin_...
+
+«Cessent jam nunc rapaces officialium manus...» Lex Constantini in
+Cod. Theod., lib. I, tit. VII, leg. 1a.--Si quis est cujuscumque loci,
+ordinis, dignitatis, qui se in quemcumque judicum, comitum, amicorum,
+vel palatinorum meorum, aliquid... manifeste probare posse confidit,
+quod non integre, atque juste gessisse videatur, intrepidus et securus
+accedat; interpellet me, ipse audiam omnia;... si probaverit, ut dixi,
+ipse me vindicabo de eo, qui me usque ad hoc tempus simulatâ
+integritate deceperit. Illum autem, qui hoc prodiderit, et
+comprobaverit, in dignitatibus et rebus augebo.» (Ex lege Constantini
+in Cod. Theod., lib. I, tit. I, leg. 4a.)--«Si pupilli, vel viduæ,
+aliique fortuno injuriâ miserabiles, judicium nostræ serenitatis
+oraverint, præsertim cùm alicujus potentiam perhorrescant, cogantur
+eorum adversarii examini nostro suî copiam facere.» Ex lege
+Constantini, lib. I, tit. leg. 2a.--«A sextâ indictione... ad
+undecimam nuper transactam, tàm curiis, quàm possessori... reliqua
+indulgemus: ita ut quæ in istis viginti annis... sive in speciebus,
+sive pecuniâ... debentur, nomine reliquorum omnibus concedantur: nihil
+de his viginti annis speret publicorum cumulus horreorum, nihil arca
+amplissimæ præfecturæ, nihil utrumque nostrum ærarium.» Constantini in
+Cod. Theod., lib. XI, tit. XXVIII, leg. 16a.--«Quinque annorum reliqua
+nobis remisisti», dit Eumène à Constantin. (V. Ammian. Marc. in Comm.
+Cod. Theod., lib. XI, tit. XXVIII, leg. 1a.)
+
+
+23--page 87.--_Tantôt la loi essayait de protéger le colon contre le
+propriétaire_... _tantôt elle le livrait_...
+
+«Quisquis colonus plus a domino exigitur, quàm ante consueverat et
+quam in anterioribus temporibus exactum est, adeat judicem... et
+facinus comprobet: ut ille qui convincitur ampliùs postulare, quàm
+accipere consueverat, hoc facere in posterum prohibeatur, prius
+reddito quod superexactione perpetratâ noscitur extorsisse.»
+(Constant, in Cod. Justinian., lib. XI, tit. XLIX.)
+
+«Apud quemcumque colonus juris alieni fuerit inventus, is non solùm
+eumdem origini suæ restituat... ipsos etiam colonos, qui fugam
+meditantur, in servilem conditionem ferro ligari conveniet, ut officia
+quæ liberis congruunt, merito servilis condemnationis compellantur
+implere». Ex lege Constantini in Cod. Theod., lib. V, leg. 9a, l.
+I.--«Si quis colonus originalis, vel inquilinus, ante triginta annos
+de possessione discessit, neque ad solum genitale... repetitus est,
+omnis ab ipso, vel a quo forte possidetur, calumnia penitus
+excludatur...» Ex lege Hon. et Theod. in Cod. Theod., lib. V, tit. X,
+leg. 1a.--«In causis civilibus hujusmodi hominum generi adversus
+dominos, vel patronos aditum intercludimus, et vocem negamus
+(exceptis superexactionibus in quibus retro principes facultatem eis
+super hoc interpellandi præbuerunt).» Arc. et Hon., in Cod. Justin.,
+lib. XI, tit. XLIX.--«Si quis alienum colonum suscipiendum,
+retinendumve crediderit, duas auri libras ei cogatur exsolvere, cujus
+agros transfugâ cultore vacuaverit: ita ut eumdem cum omni peculio suo
+et agnitione restituat». Theod. et Valent., in Cod. Just., lib. XI.
+tit. LI, leg. 1a.
+
+La loi finit par identifier le colon à l'esclave: «Le colon change de
+maître avec la terre vendue.» Valent. Theod. et Arc., in Cod. Justin.,
+lib. XI, tit. XLIX, leg. 2a.--Cod. Just., LI. «Que les colons soient
+liés par le droit de leur origine, et bien que, par leur condition,
+ils paraissent des ingénus, qu'ils soient tenus pour serfs de la terre
+sur laquelle ils sont nés.»--Cod. Justin., tit. XXXVII. «Si un colon
+se cache ou s'efforce de se séparer de la terre où il habite, qu'il
+soit considéré comme ayant voulu se dérober frauduleusement à son
+patron, ainsi que l'esclave fugitif.» Voyez le Cours de Guizot, t.
+IV.--M. de Savigny pense que leur condition était, en un sens, pire
+que celle des esclaves; car il n'y avait, à son avis, aucun
+affranchissement pour les colons.
+
+
+24.--page 88--... _la morale sacrifiée à l'intérêt de la
+population_...
+
+Par la loi Julia, le coelebs ne peut rien recevoir d'un étranger, ni
+de la plupart de ses _affines_, excepté celui qui prend «concubinam,
+liberorum quærendorum causâ».
+
+
+25--page 88--_Probus_, etc..., _transplantèrent des Germains pour
+cultiver la Gaule_...
+
+Probi Epist. ad senatum, in Vopisc. «Arantur Gallicana rura barbaris
+bobus, et juga germanica captiva præbent nostris colla cultoribus.»
+
+Voyez Aurel. Vict., in Cæsar.--Vopisc. ad ann. 281.--Eutrop. lib.
+IX.--Euseb. Chronic.--Sueton., in Domit., c. VII.
+
+Eumen., Panegyr. Constant.: «Sicut tuo, Maximiane Auguste, nutu
+Nerviorum et Treverorum arva jacentia letus postliminio restitutus, et
+receptus in leges Francus excoluit: ita nunc per victorias tuas,
+Constanti Cæsar invicte, quidquid infrequens Ambiano et Bellovaco et
+Tricassino solo Lingonicoque restabat, barbaro cultoro revirescit...»
+etc.
+
+
+26--page 89--_Les Curiales_...
+
+Cod. Theod., l. X, t. XXXI. «Non ante discedat quàm, insinuato judici
+desiderio, proficiscendi licentiam consequatur.»
+
+Ibid., l. XII, t. XVIII. «Curiales omnes jubemus interminatione
+moneri, ne civitates fugiant aut deserant, rus habitandi causâ; fundum
+quem civitati prætulerint scientes fisco esse sociandum, eoque rure
+esse carituros, cujus causâ impios se, vitando patriam,
+demonstrarint.»
+
+L. _si cohortalis_ 30. Cod. Theod., l. VIII, t. IV. «Si quis ex his
+ausus fuerit affectare militiam... ad conditionem propriam
+retrahatur.--Cette disposition désarmait tous les propriétaires.
+
+«Quidam ignaviæ sectatores, desertis civitatum muneribus, captant
+solitudines ac secreta...» L. _quidam_ 63, Cod. Theod., l. XII, t.
+I.--«Nec enim eos aliter, nisi contemptis patrimoniis, liberamus.
+Quippe animos divinâ observatione devinctos non decet patrimoniorum
+desideriis occupari.» L. _curiales_, 104, ibid.
+
+
+27--page 90--_Le désert s'étendit chaque jour_...
+
+Constantini, in Cod. Justin., l. XI, t. LVIII, lex. l. «Prædia deserta
+decurionibus loci cui subsunt assignari debent, cum immunitate
+triennii.»
+
+«Honorii indulgentiâ Campaniæ tributa, aliquot jugerum velut
+desertorum et squalidorum... Quingena viginti octo millia quadraginta
+duo jugera, quæ Campania provincia, juxta inspectorum relationem et
+veterum monumenta chartarum, in desertis et squalidis locis habere
+dignoscitur, iisdem provincialibus concessimus, et chartas superfluæ
+descriptionis cremari censemus.» Arc. et Hon., in Cod. Theod., lib.
+XI, tit. XXVIII, l. II.
+
+
+28--page 90--_Gratien_, etc... _hasardèrent des assemblées_...
+
+En 382, une loi porta: «Soit que toutes les provinces réunies
+délibèrent en commun, soit que chaque province veuille s'assembler en
+particulier, que l'autorité d'aucun magistrat ne mette ni obstacle ni
+retard à des discussions qu'exige l'intérêt public.» L. _sive
+integra_, 9, Cod. Theod., l. XX, t. XII. Voyez Raynouard, Histoire du
+Droit municipal en France, I, 192.
+
+Voici les principales dispositions de la loi de 418:--I. L'assemblée
+est annuelle.--II. Elle se tient aux ides d'août.--III. Elle est
+composée des honorés, des possesseurs et des magistrats de chaque
+province.--IV. Si les magistrats de la Novempopulanie et de
+l'Aquitaine, qui sont éloignées, se trouvent retenus par leurs
+fonctions, ces provinces, selon la coutume, enverront des députés.--V.
+La peine contre les absents sera de cinq livres d'or pour les
+magistrats, et de trois pour les honorés et les curiales.--VI. Le
+devoir de l'assemblée est de délibérer sagement sur les intérêts
+publics. Ibid., p. 199.
+
+
+29--page 90--_Le peuple implorait l'invasion des barbares_...
+
+Mamertin., in Panegyr. Juliani: «Aliæ, quas a vastitate barbaricâ
+terrarum intervalla distulerant, judicum nomine a nefariis latronibus
+obtinebantur ingenua indignis cruciatibus corpora (lacerabantur); nemo
+ab injuriâ liber... ut jam barbari desiderarentur, ut præoptaretur a
+miseris fortuna captorum.»--P. Oros... «Ut inveniantur quidam Romani,
+qui malint inter barbaros pauperem libertatem, quàm inter Romanos
+tributariam servitutem.»--Salvian. de Provid., l. V. «Malunt enim sub
+specie captivitatis vivere liberi, quàm sub specie libertatis esse
+captivi... nomen civium Romanorum aliquando... magno æstimatum... nunc
+ultro repudiatur.--Sic sunt... quasi captivi jugo hostium pressi:
+tolerant supplicium necessitate, non voto: animo desiderant
+libertatem, sed summam sustinent servitutem. Leviores his hostes, quàm
+exactores sunt, et res ipsa hoc indicat; ad hostes fugiunt, ut vim
+exactionis evadant. Una et consentiens illic Romanæ plebis oratio, ut
+liceat eis vitam... agere cum barbaris... Non solum transfugere ab eis
+ad nos fratres nostri omnino nolunt, sed ut ad eos confugiant, nos
+relinquunt; et quidam mirari satis non possunt, quod hoc non omnes
+omnino faciunt tributarii pauperes... nisi quod una causa tantum est,
+quâ non faciunt, quia transfere illuc... habitatiunculas familiasque
+non possunt; nam cùm plerique eorum agellos ac tabernacula sua
+deserant, ut vim exactionis evadant... Nonnulli eorum... qui... fugati
+ab exactoribus deserunt... fundos majorum expetunt, et coloni divitum
+fiunt.»--V. aussi, dans Priscus, l'Histoire d'un Grec réfugié près
+d'Attila.
+
+
+30--page 92--_La primatie de Rome commence à poindre_...
+
+Au commencement du cinquième siècle, Innocent Ier avance quelques
+timides prétentions, invoquant la coutume et les décisions d'un
+synode. (Epist. 2: «Si majores causæ in medium fuerint devolutæ, ad
+sedem apostolicam, sicut synodus statuit et beata consuetudo exigit,
+post judicium episcopale referantur.--Epist. 29: Patres non humanâ sed
+divinâ decrevere sententiâ, ut quidquid, quamvis de disjunctis
+remotisque provinciis ageretur, non prius ducerent finiendum, nisi ad
+hujus sedis notitiam pervenirent).»--On disputait beaucoup sur le sens
+du célèbre passage: _Petrus es_, etc., et saint Augustin et saint
+Jérôme ne l'interprétaient pas en faveur de l'évêché de Rome.
+(Augustin, de divers. Serm., 108. Id., in Evang. Joan., tract.
+124.--Hieronym., in Amos, 6, 12. Id. adv. Jovin., l. I). Mais saint
+Hilaire, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, saint Chrysostome,
+etc., se prononcent pour la prétention contraire. À mesure qu'on
+avance dans le cinquième siècle, on voit peu à peu tomber
+l'opposition; les papes et leurs partisans élèvent plus haut la voix
+(Concil., Ephes. ann. 431, actio III.--Leonis I, Epist. 10: «Divinæ
+cultum religionis ita Dominus instituit, ut veritas per apostolicam
+tubam in salutem universitatis exiret... ut (id officium) in B. Petri
+principaliter collocaret.--Epist. 12: Curam quam universis ecclesiis
+principaliter ex divinâ institutione debemus, etc., etc.»--Enfin
+Léon-le-Grand prit le titre de _chef de l'Église universelle_ (Leonis
+I epist., 103, 97).
+
+
+31--page 92--_Le premier exemple du travail accompli par des mains
+libres_...
+
+Régula S. Bened., c. 48: Otiositas inimica est animæ... «L'oisiveté
+est ennemie de l'âme: aussi les frères doivent être occupés, à
+certaines heures, au travail des mains; dans d'autres, à de saintes
+lectures.»--Après avoir réglé les heures du travail, il ajoute: «Et si
+la pauvreté du lieu, la nécessité ou la récolte des fruits tient les
+frères constamment occupés, qu'ils ne s'en affligent point, car ils
+sont vraiment moines s'ils vivent du travail de leurs mains, ainsi
+qu'ont fait nos pères et les apôtres.»
+
+Ainsi, aux Ascètes de l'Orient, priant solitairement au fond de la
+Thébaïde, aux Stylites, seuls sur leur colonne, aux [Grec: Euchitai]
+errants, qui rejetaient la loi et s'abandonnaient à tous les écarts
+d'un mysticisme effréné, succédèrent en Occident des communautés
+attachées au sol par le travail. L'indépendance des cénobites
+asiatiques fut remplacée par une organisation régulière, invariable;
+la règle ne fut plus un recueil de conseils, mais un code.
+
+
+32--page 93--_Le druidisme proscrit s'était réfugié dans le peuple_...
+
+Ælianus Spartianus, in Pescenn. Nigro. Vopisc, in Numeriano: «Cùm apud
+Tungros in Galliâ, quâdam in cauponâ moraretur, et cum druide quâdam
+muliere rationem convictûs sui quotidiani faceret, at illa diceret:
+Diocletiane, nimium avarus, nimium parcus es; joco, non serio,
+Diocletianum respondisse fertur: Tunc ero largus, cùm imperator fuero.
+Post quod verbum druida dixisse fertur: Diocletiane, jocari noli: nam
+imperator eris, cùm Aprum occideris.--Id. in Diocletiano, Dicebat
+(Diocletianus) quodam tempore Aurelianum Gallicanas consuluisse
+druidas, sciscitantem utrum apud ejus posteros imperium permaneret:
+tùm illas respondisse dixit: Nullius clarius in republicâ nomen quàm
+Claudii posterorum futurum.»
+
+Æl. Lamprid. in Alex. Sever. «Mulier druida eunti exclamavit gallico
+sermone: Vadas, nec victoriam speres, nec militi tuo credas.»
+
+
+33--page 94--_Saint Pothin fonda l'Église de Lyon_...
+
+C'est à cette époque, vers 177, sous le règne de Marc-Aurèle, que l'on
+place les premières conversions et les premiers martyrs de la Gaule.
+Sulpic. Sever., Hist. sacra, ap. Scr. fr. I, 573: Sub Aurelio...
+persecutio quinta agitata ac tùm primùm intrà Gallias martyria
+visa.--Avec saint Pothin moururent quarante-six martyrs. Gregor.
+Turonens. de Glor. martyr., l. I, c. XLIX.--En 202, sous Sévère, saint
+Irénée, d'abord évêque de Vienne, puis successeur de saint Pothin,
+souffrit le martyre avec neuf mille (selon d'autres, dix-huit mille)
+personnes de tout sexe et de tout âge. Un demi-siècle après lui, saint
+Saturnin et ses compagnons auraient fondé sept autres évêchés. Passio
+S. Saturn., ap. Greg. Tur., l. I, c. XXVIII: «Decii tempore, viri
+episcopi ad prædicandum in Gallias missi sunt:...Turonicis Gatianus,
+Arelatensibus Trophimus, Narbonæ Paulus, Tolosæ Saturninus, Parisiacis
+Dionysius, Arvernis Stremonius, Lemovicinis Martialis, destinatus
+episcopus.--Le pape Zozime réclame la suprématie pour Arles. Epist. I,
+ad. Episc. Gall.
+
+
+34--page 95--_Saint Martin._--_Saint Ambroise_...
+
+Id. ibid., ap. Scr. Fr. I, 573. V. aussi Grég. de Tours, l. X, c.
+XXXI.--Saint Ambroise, qui se trouvait en même temps à Trèves, se
+joignit à lui (Ambros., Epist. 24, 26). Saint Martin avait fondé un
+couvent à Milan, dont saint Ambroise occupa bientôt le siège (Greg.
+Tur., l. X, c. XXXI). On sait quelle résistance Ambroise opposa aux
+Milanais qui l'appelaient pour évêque. Il fallut aussi employer la
+ruse, et presque la violence, pour faire accepter à saint Martin
+l'évêché de Tours. (Sulp. Sev., loco citato.)
+
+
+35--page 97--_Pourquoi y a-t-il du mal au monde_...
+
+Euseb. Hist. eccl., V, 37, ap. Gieseler's Kirchengeschichte, I, 139.
+[Grec: Poluthrullêton para tois airesiôtais zêtêma to pothen ê
+kakia;]--Tertullian., de præser. hæret., c. VII, ibid.: «Eædem materiæ
+hæreticos et philosophos volutantur, iidem retractus implicantur, unde
+malum et quare? et unde homo et quomodo?»
+
+
+36--page 97--_Origène_...
+
+S. Hieronym. ad Pammach.: «In libro [Grec: Êeri archôn] loquitur:...
+quod in hoc corpore quasi in carcere sunt animæ relegatæ, et antequàm
+homo fieret in Paradiso, inter rationales creaturas in coelestibus
+commoratæ sunt.»--Saint Jérôme lui reproche ensuite d'allégoriser
+tellement le Paradis, qu'il lui ôte tout caractère historique (quod
+sic Paradisum allegoriset, ut historiæ auferat veritatem, pro
+arboribus angelos, pro fluminibus virtutes coelestes intelligens,
+totamque Paradisi continentiam tropologicâ interpretatione subvertat).
+Ainsi, Origène rend inutile, en donnant une autre explication de
+l'origine du mal, le dogme du péché originel, et en même temps il en
+détruit l'histoire. Il en nie la nécessité, puis la réalité.--Il
+disait aussi que les démons, anges tombés comme les hommes,
+viendraient à résipiscence, et seraient heureux avec les saints (et
+cum sanctis ultimo tempore regnaturos). Ainsi cette doctrine, toute
+stoïcienne, s'efforçait d'établir une exacte proportion entre la faute
+et la peine; elle rendait l'homme seul responsable; mais la terrible
+question revenait tout entière; il restait toujours à expliquer
+comment le mal avait commencé dans une vie antérieure.
+
+
+37--page 99 note--_Pélage, en niant le péché originel,_ etc...
+
+«Quærendum est, peccatum voluntatis an necessitatis est! Si
+necessitatis est peccatum, non est; si voluntatis, vitari potest.»
+Donc, ajoutait-il, l'homme peut être sans péché; c'est le mot de
+Théodore de Mopsueste: «Quærendum utrum debeat homo sine peccato esse?
+Procul dubio debet. Si debet, potest. Si præceptum est,
+potest.»--Origène aussi ne demandait pour la perfection que «la
+liberté aidée de la loi et de la doctrine».
+
+
+38--page 106, note--... _les dévoués des Galls et des Aquitains_...
+
+Cæsar, B. Gall, l. III, c. XXII: «Devoti, quos illi soldurios
+appellant... Neque adhùc repertus est quisquam qui, eo interfecto,
+cujus se amicitiæ devovisset, mori recusaret.»--Athenæus, l. VI, c.
+XIII:... [Grec: Adiatomon ton tôn Sôtianôn basilea (ethnos de touto
+Keltikon) exakosious echein logadas peri auton, ous kaleisthai upo
+Galatôn Silodourous ellênisti euchôlimaious].--Zaldi ou Saldi, cheval,
+dans la langue basque.
+
+
+39--page 109--_Quelques mots grecs dans l'idiome celtique_...
+
+M. Champollion-Figeac en a reconnu jusque dans le Dauphiné.--On
+retrouve à Marseille, sous forme chevaleresque, la tradition de la
+reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope.--Naguère encore l'Église de
+Lyon suivait les rites de l'Église grecque.--Il paraît que les
+médailles celtiques antérieures à la conquête romaine offrent une
+grande ressemblance avec les monnaies macédoniennes. Caumont, Cours
+d'Antiq. monument., I, 249.--Tout cela ne me semble pas suffisant pour
+conclure que l'influence grecque ait modifié profondément, intimement,
+le génie gaulois. Je crois plutôt à l'analogie primitive des deux
+races qu'à l'influence des communications.
+
+
+40--page 110--_Si nous en croyons les Romains, leur langue prévalut
+dans la Gaule_...
+
+S. August., de Civ. Dei, l. XIX, c. VII: «At enim opera data est ut
+imperiosa civitas non solùm jugum, verum etiam linguam suam domitis
+gentibus, per pacem societatis, imponeret.»
+
+Val. Max., l. II, c. II: «Magistratus verô prisci, quantopere suam
+populique romani majestatem retinentes se gesserint, hinc cognosci
+potest, quod, inter cætera obtinendæ gravitatis indicia, illud quoque
+magnâ cum perseverantiâ custodiebant, ne Græcis unquam nisi latine
+responsa darent. Quin etiam ipsâ linguæ volubilitate, quâ plurimum
+valent, excussâ, per interpretem loqui cogebant; non in urbe tantùm
+nostrâ, sed etiam in Græciâ et Asiâ; quo scilicet latinæ vocis honos
+per omnes gentes venerabilior diffunderetur.»
+
+L. _Decreta_, D. l. XLII, t. I: «Decreta a prætoribus latine interponi
+debent.»--Tibère s'excusa auprès du sénat d'employer le mot grec de
+_monopole_... «Adeo ut monopolium nominaturus, prius veniam postulant
+quôd sibi verbo peregrino utendum esset; atque etiam in quodam decreto
+patrum, cùm [Grec: emblêma] recitaretur, commutandam censuit vocem.»
+Suet. in Tiber., c. LXXI.
+
+
+41--page 112--_Dans le langage_... _des traces de l'idiome
+national_...
+
+Dès le huitième siècle, le mariage des deux langues gauloise et latine
+paraît avoir donné lieu à la formation de la langue romane. Au
+neuvième siècle, un Espagnol se fait entendre d'un Italien (Acta SS.
+Ord. S. Ben., sec. III, P. 2a, 258). C'est dans cette langue romane
+_rustique_ que le concile d'Auxerre défend de faire chanter par des
+jeunes filles des cantiques mêlés de latin et de roman, tandis qu'au
+contraire ceux de Tours, de Reims et de Mayence (813, 847) ordonnent
+de traduire les prières et les homélies; c'est enfin dans cette langue
+qu'est conçu le fameux serment de Louis-le-Germanique à
+Charles-le-Chauve, premier monument de notre idiome national.--Le
+latin et le gaulois durent, sans aucun doute, y entrer, suivant les
+localités, dans des proportions très différentes. Un Italien a pu
+écrire, vers 960: «Vulgaris nostra lingua quæ latinitati vicina est»
+(Martène, Vet. Scr. I, 298): ce qui explique pourquoi la langue
+vulgaire provençale était commune à une partie de l'Espagne et de
+l'Italie; mais rien ne nous dit qu'il en fût de même de la langue
+vulgaire du milieu et du nord de la Gaule. Grégoire de Tours (l.
+VIII), en racontant l'entrée de Gontran à Orléans, distingue nettement
+la langue latine de la langue vulgaire. En 995, un évêque prêche en
+gaulois (gallice. Concil. Hardouin, V, 734). Le moine de Saint-Gall
+donne le mot _veltres_ (lévriers) pour un mot de la langue gauloise
+(gallica lingua). On lit dans la vie de saint Columban (Acta SS. sec.
+II, p. 17): «Ferusculam, quam vulgo homines _squirium_ vocant (un
+écureuil).» Il est curieux de voir poindre ainsi peu à peu, dans un
+patois méprisé, notre langue française.
+
+
+42--page 113--_La langue vulgaire des Gaulois, analogue aux dialectes
+gallois_, etc...
+
+_Alb_, d'où: Alpes, Albanie; _penn_, pic, d'où Apennins, Alpes
+Pennines.--_Bardd_, [Grec: Bardoi], ap. Strab., l. IV, et Diod., l. V.
+Bardi, ap. Amm. Marc., l. XV, etc.--_Derwydd_ (V. note, p. 43);
+aujourd'hui encore en Irlande, _Drui_ signifie magicien;
+_Druidheacht_, magie; Toland's Letters, p. 58. Dans le pays de Galles,
+on appelle les amulettes de verre: _gleini na Droedh_, verres des
+druides.--_Trimarkisia_, de _tri_, trois, et _marc_, cheval. Owen's
+welsch Dictionn. Armstrong's gael dict. «Chaque cavalier gaulois, dit
+Pausanias, l. X, ap. Scr. fr. I, 469) est suivi de deux serviteurs qui
+lui donnent au besoin leurs chevaux; c'est ce qu'ils appellent dans
+leur langue Trimarkisia ([Grec: trimarkisia]), du mot celtique
+_marca_.»--À ces exemples, on en pourrait joindre beaucoup d'autres.
+On retrouve le _gæsum_. (javelot gaulois) des auteurs classiques dans
+les mots galliques: _gaisde_, armé; _gaisg_, bravoure, etc. Le
+_cateia_, dans _gath-teht_ (prononcez ga-té). La _rotta_, ou _chrotta_
+(Fortunat., VII, 8), dans le gaélique _cruit_, le cymrique _crwdd_,
+est la _roite_ du moyen âge.--Le _sagum_, dans l'armoric _sae_, etc.,
+etc.
+
+
+43--page 113--_Le premier vers de l'Énéide, le Fiat lux_, etc...
+
+Il n'y a pas un homme illettré en Irlande, Galles et Écosse du Nord,
+qui ne comprenne:
+
+ Arma virumque(ac) cano Trojæ qui primus ab oris.
+ GAELIQ. _Arm agg fer can pi pim fra or._
+ GALLOIS. _Arvau ac gwr canwyv Troiaub cw priv o or._
+
+ [Grec: Gênêtêthô phaos kai egeneto phaos.]
+ _G'ennnet pheos agg genneth pheor,_
+ _Ganed fawdd ac y genid fawdd_
+
+ Fiat lux et (ac) lux facta fuit.
+ _Feet lur agg lur feet fet._
+ _Tydded lluch a lluch a feithied._
+
+ Cambro-Briton, janvier 1822.
+
+
+44--page 113--_Analogies dans les mots_, etc...
+
+ARDENNÆ: l'article _ar_, et _den_ (cymr.), _don_ (bas-bret.),
+_domhainn_ (gaël.), profond.--ARELATE: _ar_, sur, et _lath_ (gaël),
+_llaeth_ (cymr.), marais.--AVENIO: _abhainn_ (gaël), _avon_ (cymr.),
+eau.--BATAVIA: _bat_, profond, et _av_, eau.--GENABUM (Orléans, et de
+même GENÈVE): _cen_, pointe, et _av_, eau.--MORINI (le Boulonnais):
+_môr_, mer.--RHODANUS: _rhed-an_, _rhod-an_, eau rapide (Adelung.
+Dict. gaël. et welsch.), etc.
+
+
+45--page 114--... _le même mot plus rapproché des dialectes celtiques
+que du latin_...
+
+On peut citer les exemples suivants:
+
+ _Breton. Gallois. Irlandais. Latin._
+
+ Bâton batta baculus.
+ Bras braich brachium.
+ Carriole, chariot carr carr currus.
+ Chaîne chadden caddan catena.
+ Chambre cambr camera.
+ Cire ceir cera.
+ Dent dant dens.
+ Glaive Glaif gladius.
+ Haleine halan alan halitus.
+ Lait laeth laith lac, lactis.
+ Matin mintin madin manè, matutinus.
+ Prix pris pris pretium.
+ Soeur choar seuar soror.
+
+
+46--page 115--... _à une époque où l'union du monde celtique n'était
+pas rompue encore_...
+
+Ces idées que je hasarde ici trouvent leur démonstration complète et
+invincible dans le grand ouvrage que M. Edwards va publier sur les
+langues de l'occident de l'Europe. Puisque j'ai rencontré le nom de
+mon illustre ami, je ne puis m'empêcher d'exprimer mon admiration sur
+la méthode vraiment scientifique qu'il suit depuis vingt ans dans ses
+recherches sur l'histoire naturelle de l'homme. Après avoir pris
+d'abord son sujet du point de vue extérieur (_Influence des agents
+physiques sur l'homme_), il l'a considéré dans son principe de
+classification (_Lettres sur les races humaines_). Enfin il a cherché
+un nouveau principe de classification dans le _langage_, et il a
+entrepris de tirer du rapprochement des langues les lois
+philosophiques de la parole humaine. C'est avoir saisi le point par où
+se confondent l'existence extérieure de l'homme et sa vie
+intime.--Ceci était écrit en 1832.--En 1842, nous avons eu le malheur
+de perdre cet excellent ami.--M. Edwards, né dans les colonies
+anglaises, était originaire du pays de Galles.
+
+
+47--page 117--... _les églises servaient de tribunaux en Irlande_...
+
+Partout où le christianisme ne détruisit pas les cercles druidiques,
+ils continuèrent à servir de cours de justice.--En 1380, Alexandre
+lord de Stewart Badenach tint cour _aux pierres debout_ (the Standing
+Stones) du conseil de Kingusie.--Un canon de l'Église écossaise défend
+de tenir des cours de justice dans les églises.
+
+
+48--page 118--... _en Bretagne_... _une douzaine de femmes_...
+
+Guillelm. Pictav., ap. Scr. Fr. XI, 88: «La confiance de Conan II
+était entretenue par le nombre incroyable de gens de guerre que son
+pays lui fournissait; car il faut savoir que dans ce pays, d'ailleurs
+fort étendu, un seul guerrier en engendre cinquante; parce que,
+affranchis des lois de l'honnêteté et de la religion, ils ont chacun
+dix femmes, et même davantage.»--Le comte de Nantes dit à
+Louis-le-Débonnaire: «Coeunt frater et ipsa soror, etc.» Ermold.
+Nigellus, l. III, ap. Scr. Fr. VI, 52.--Hist. Brit. Armoricæ, ibid.
+VII, 52: «Sorores suas, neptes, consanguineas, atque alienas mulieres
+adulterantes, necnon et hominum, quod pejus est, interfectores...
+diabolici viri.»--César disait des Bretons de la Grande-Bretagne:
+«Uxores habent deni duodenique inter se communes, et maxime fratres
+cum fratribus et parentes cum liberis. Sed si qui sunt ex his nati,
+eorum habentur liberi, a quibus primùm virgines quæque ductæ sunt.»
+Bell. Gall., l. V, c. XIV.--V. aussi la lettre du synode de Paris à
+Nomenoé (849), ap. Scr. Fr. VII, 504, et celle du concile de
+Savonnières aux Bretons (859), ibid., 584.
+
+
+49--page 118--_Les Bretons qui se louaient partout_...
+
+Ducange, Glossarium. On disait: un _Breton_ pour un soldat, un
+routier, un brigand. Guibert, de Laude B. Mariæ, c. X.--Charta an.
+1395: «Per illas partes transierunt gentes armorum, Britones et
+pillardi, et amoverunt quatuor jumenta.»--On disait aussi _Breton_,
+pour: conseiller de celui qui se bat en duel. Édit de Philippe-le-Bel:
+«... et doit aler cius ki a apelet devant, et ses _Bretons_ porte sen
+escu devant lui.» Carpentier, Supplément au Glossaire de
+Ducange.--(Breton, bretteur? bretailleur?)--Willelm. Malmsbur., ap.
+Scr. Fr. XIII, 13: «Est illud genus hominum egens in patriâ, aliàsque
+externo ære laboriosæ vitæ mercatur stipendia; si dederis, nec vilia,
+sine respectu juris et cognationis, detrectans prælia; sed pro
+quantitate nummorum ad quascumque voles partes obnoxium.»
+
+
+50--page 118--... _la femme, objet du plaisir_...
+
+Elle est esclave chez les Germains même, comme chez les Celtes. C'est
+la loi commune des âges où règne sans partage la brutalité de la
+force.
+
+Strabon, Dion, Solin, saint Jérôme, s'accordent sur la licence des
+moeurs celtiques.--O'Connor dit que la polygamie était permise chez eux;
+Derrick, qu'ils changeaient de femme une fois ou deux par an; Campion,
+qu'ils se mariaient pour un an et un jour.--Les Pictes d'Écosse
+prenaient leurs rois de préférence dans la ligne féminine (Fordun, apud
+Low, Hist. of Scotland); de même chez les Naïrs du Malabar, dans le pays
+le plus corrompu de l'Inde, la ligne féminine est préférée, la
+descendance maternelle semblant seule certaine.--C'est peut-être comme
+mères des rois que Boadicea et Cartismandua sont reines des Bretons,
+dans Tacite.--Les lois galloises limitent à trois cas le droit qu'a le
+mari de battre sa femme (lui avoir souhaité malheur à sa barbe, avoir
+tenté de le tuer, ou commis adultère). Cette limitation même indique la
+brutalité des maris.--Cependant l'idée de l'égalité apparaît de bonne
+heure dans le mariage celtique. Les Gaulois, dit César (B. Gall., lib.
+VI, 17) apportaient une portion égale à celle de la femme, et le produit
+du tout était pour le survivant. Dans les lois de Galles, l'homme et la
+femme pouvaient également demander le divorce. En cas de séparation, la
+propriété était divisée par moitié. Enfin dans les poésies ossianiques,
+bien modifiées il est vrai par l'esprit moderne, les femmes partagent
+l'existence nuageuse des héros. Au contraire, elles sont exclues du
+Walhalla scandinave.
+
+
+51--page 119--... _qu'un seul doive posséder_...
+
+Le partage égal tombe de bonne heure en désuétude dans l'Allemagne; le
+Nord y reste plus longtemps fidèle. V. Grimm, Alterthümer, p. 475, et
+Mittermaier, Grundsatze des deutschen Privatrechts, 3e ausg., 1827, p.
+730.--J'ai lu dans un voyage (de M. de Staël, si je ne me trompe) une
+anecdote fort caractéristique. Le voyageur français, causant avec des
+ouvriers mineurs, les étonna fort en leur apprenant que beaucoup
+d'ouvriers français avaient un peu de terre qu'ils cultivaient dans
+les intervalles de leurs travaux. «Mais quand ils meurent, à qui passe
+cette terre?--Elle est partagée également entre leurs enfants.» Nouvel
+étonnement des Anglais. Le dimanche suivant, ils mettent aux voix
+entre eux les questions suivantes: «Est-il bon que les ouvriers aient
+des terres?» Réponse unanime: «Oui.» «Est-il bon que ces terres soient
+partagées et ne passent pas exclusivement à l'aîné?» Réponse unanime:
+«Non.»
+
+
+52--page 119--_Cette loi de succession égale_, etc...
+
+V. mon IIIe vol. et les ouvrages de Sommer, Robinson, Palgrave,
+Dalrymple, Sullivan, Hasted, Low, Price, Logan, les _Collectanea de
+Rebus Hibernicis_, et les Usances de Rohan, Brouerec, etc. Blackstone
+n'y a rien compris.
+
+
+53--page 120--... _une cause continuelle de troubles_...
+
+Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Saxons, I, 233), ce qui livra la
+Bretagne aux Saxons, ce fut la coutume du gavelkind, qui subdivisait
+incessamment les héritages des chefs en plus petites tyrannies. Il en
+cite deux exemples remarquables.
+
+
+54--page 120--_La petite société du clan_, etc...
+
+On sait qu'en Bretagne on donne le titre d'oncle au cousin qui est
+supérieur d'un degré. Cette coutume tendait évidemment à resserrer les
+liens de parenté.--En général, l'esprit de clan a été plus fort en
+Bretagne qu'on ne l'imagine, bien qu'il domine moins chez les Kymry
+que chez les Gaëls.
+
+
+55--page 121, note--_Les cousins du chef_...
+
+Logan, I, 192. Le jeune chef de clan Rannald, venant prendre
+possession et voyant la quantité de bêtes qu'on avait tuées pour
+célébrer son arrivée, remarqua que quelques poules auraient suffi.
+Tout le clan s'insurgea, et déclara qu'il ne voulait rien avoir à
+faire avec un chef de poules. Les Frasers, qui avaient élevé le jeune
+chef, livrèrent un combat sanglant où ils furent défaits et le chef
+tué.
+
+
+56--page 122--... _ils avaient essayé une sorte de république_...
+
+Suivant Gildas, p. 8, les Saxons avaient une prophétie selon laquelle
+ils devaient ravager la Bretagne cent cinquante ans et la posséder
+cent cinquante (interpolation cambrienne?).
+
+ A serpent with chains
+ Towering and plundering
+ With armed wings
+ From Germania...
+ (Taliesin, p. 94, et apud Turner, I, p. 312.)
+
+Nous rapporterons aussi la fameuse prophétie de Myrdhyn, d'après
+Geoffroi de Montmouth, qui nous a transmis les traditions religieuses
+de la Bretagne renfermées autrefois dans les livres d'exaltation,
+comme disaient les Latins (_libri exaltationis_):
+
+«Wortigern étant assis sur la rive d'un lac épuisé, deux dragons en
+sortirent, l'un blanc et l'autre rouge.» Le rouge chasse le blanc; le
+roi demande à Myrdhyn ce que cela signifie.... Myrdhyn pleure; le
+blanc c'est le Breton, le rouge c'est le Saxon...--«Le sanglier de
+Cornouailles foulera leurs cols sous ses pieds. Les îles de l'Océan
+lui seront soumises, et il possédera les ravins des Gaules. Il sera
+célèbre dans la bouche des peuples, et ses actions seront la
+nourriture de ceux qui les diront. Viendra le lion de la justice; à
+son rugissement trembleront les tours des Gaules et les dragons des
+îles. Viendra le bouc aux cornes d'or, à la barbe d'argent. Le souffle
+de ses narines sera si fort qu'il couvrira de vapeurs toute la surface
+de l'île. Les femmes auront la démarche des serpents, et tous leurs
+pas seront remplis d'orgueil. Les flammes du bûcher se changeront en
+cygnes qui nageront sur la terre comme dans un fleuve. Le cerf aux dix
+rameaux portera quatre diadèmes d'or. Les six autres rameaux seront
+changés en cornes de bouviers, qui ébranleront, par un bruit inouï,
+les trois îles de Bretagne. La forêt en frémira, et elle s'écriera par
+une voix humaine: «Arrive, Cambrie, ceins Cornouailles à ton côté, et
+dis à Guintonhi: La terre t'engloutira.»
+
+Ce qui précède est emprunté à la traduction qu'en a donnée Edgar
+Quinet dans les épopées françaises inédites du douzième siècle. Voici
+la suite:
+
+«Alors il y aura massacre des étrangers. Les fontaines de l'Armorique
+bondiront, la Cambrie sera remplie de joie, les chênes de
+Cornouailles verdiront. Les pierres parleront; le détroit des Gaules
+sera resserré... Trois oeufs seront couvés dans le nid, d'où sortiront
+renard, ours et loup. Surviendra le géant de l'iniquité, dont le
+regard glacera le monde d'effroi.»
+
+ (Galfrid. Monemutensis, l. IV.)
+
+
+57--page 123--_En attendant_... _elle chante cette grande race_...
+
+Voici la plus populaire des chansons galloises: elle est mêlée
+d'anglais et de gallois.
+
+ Doux est le champ du joyeux barde,
+ _Ar hyd y Nôs_ (toute la nuit);
+ Doux le repos des pasteurs fatigués,
+ _Ar hyd y Nôs_;
+ Et pour les coeurs oppressés de chagrin,
+ Obligés d'emprunter le masque de la joie,
+ Il y a trêve jusqu'au matin,
+ _Ar hyd y Nôs_.
+ (Cambro-Briton, novembre 1819.)
+
+
+58--page 124--... _la puissance de faire des rois_, etc..
+
+On couronnait le roi d'Irlande sur une pierre noirâtre, appelée la
+Pierre du Destin. Elle rendait un son clair, si l'élection était
+bonne. (Voyez Toland, p. 138.) D'Iona elle fut transportée dans le
+comté d'Argyle, puis à Scone, où l'on inaugurait les rois d'Écosse.
+Édouard Ier la fit placer, en 1300, à Westminster, sous le siège du
+couronnement. Les Écossais conservent l'oracle suivant: «Le peuple
+libre de l'Écosse fleurira, si cet oracle n'est point menteur: partout
+où sera la pierre fatale, il prévaudra par le droit du ciel.» Logan,
+I, 197.--En Danemark et en Suède, comme dans l'Irlande et l'Écosse,
+c'était sur une pierre qu'on faisait l'inauguration des chefs.--Id.,
+page 198. Sur une belle colline verte, aux environs de Lanark, est une
+pierre creusée de main d'homme, où siégeait Wallace pour conférer avec
+ses chefs.
+
+
+59--page 125--_Une moitié du monde celtique perd sa langue_, etc...
+
+Voyez le Cambro-Briton (avec cette épigraphe: KYMRI FU, KYMRI
+FUD).--Plusieurs lois défendaient aux Irlandais de parler le celtique,
+et de même aux Gallois, vers 1700.--Cambro-Briton, déc. 1821. Dans les
+principales écoles galloises, surtout dans le Nord, le gallois, loin
+d'être encouragé, a été depuis plusieurs années défendu sous peine
+sévère. Aussi les enfants le parlent incorrectement, n'en connaissent
+point la grammaire, et sont incapables de l'écrire. Mais il semble que
+les langues celtiques se soient réfugiées dans les académies. En 1711,
+le pays de Galles avait soixante-dix ouvrages imprimés dans sa langue:
+il en a aujourd'hui plus de dix mille. Logan, the Scotish Gaël,
+1831.--Le costume n'a pas été moins persécuté que la langue. En 1585,
+le parlement défendit de paraître aux assemblées en habit irlandais.
+(Toutefois les Irlandais ont quitté leur costume au milieu du
+dix-septième siècle, plus aisément que les highlanders d'Écosse.)--On
+lit dans un journal écossais, de 1750, qu'un meurtrier fut acquitté
+parce que sa victime portait la tartane.
+
+
+60--page 125--... _l'Irlande, l'île des Saints_...
+
+Giraldus Cambrensis (Topograph. Hiberniæ, III, c. XXIX) reproche à
+l'Irlande de ne pas compter parmi ses saints un seul martyr. «Non fuit
+qui faceret hoc bonum: non fuit usque ad unum!» Moritz, archevêque de
+Cashel, répondit que l'Irlande pouvait du moins se vanter d'un grand
+nombre de personnages dont la science avait éclairé l'Europe. «Mais
+peut-être, ajouta-t-il, aujourd'hui que votre maître, le roi
+d'Angleterre, tient la monarchie entre ses mains, nous pourrons
+ajouter des martyrs à la liste de nos saints.»--O'Halloran, Introduct.
+to the hist. of Ireland. Dublin, 1803, p. 177.
+
+
+61--page 126--_Quatre cent mille Irlandais dans nos armées_...
+
+O'Halloran prétend que, d'après les registres du ministère de la
+guerre, depuis l'an 1691 jusqu'à l'an 1745 inclusivement, quatre cent
+cinquante mille Irlandais se sont enrôlés sous les drapeaux de la
+France. Peut-être ceci doit-il s'entendre de tous les Irlandais entrés
+dans nos armées jusqu'en 1789.
+
+
+62--page 131--_Chez les Germains, le culte des éléments_...
+
+Lorsque saint Boniface alla convertir les Hessois... «alii lignis et
+fontibus clanculo, alii autem aperte sacrificabant, etc.» Acta SS.
+ord. S. Ben., sect. III, in S. Bonif.
+
+Tacit. Germania, c. XL: «Ils adorent ERTHA, c'est-à-dire la
+Terre-Mère. Ils croient qu'elle intervient dans les affaires des
+hommes et qu'elle se promène quelquefois au milieu des nations. Dans
+une île de l'Océan est un bois consacré, et dans ce bois un char
+couvert dédié à la déesse. Le prêtre seul a le droit d'y toucher; il
+connaît le moment où la déesse est présente dans ce sanctuaire; elle
+part traînée par des vaches, et il la suit avec tous les respects de
+la religion. Ce sont alors des jours d'allégresse; c'est une fête pour
+tous les lieux qu'elle daigne visiter et honorer de sa présence. Les
+guerres sont suspendues; on ne prend point les armes; le fer est
+enfermé. Ce temps est le seul où ces barbares connaissent, le seul où
+ils aiment la paix et le repos; il dure jusqu'à ce que, la déesse
+étant rassasiée du commerce des mortels, le même prêtre la rende à son
+temple. Alors le char et les voiles qui le couvrent, et si on les en
+croit, la divinité elle-même, sont baignés dans un lac solitaire. Des
+esclaves s'acquittent de cet office, et aussitôt après le lac les
+engloutit. De là une religieuse terreur et une sainte ignorance sur
+cet objet mystérieux, qu'on ne peut voir sans périr.»
+
+Le _Castum nemus_ de Tacite ne serait-il pas l'île Sainte des Saxons,
+_Heiligland_, à l'embouchure de l'Elbe, appelée aussi _Fosetesland_,
+du nom de l'idole qu'on y adorait (... a nomine dei sui falsi FOSETE,
+Fosetesland est appellata. Acta SS. ord. S. Bened., sect. 1, p. 25)?
+Les marins la révéraient encore au onzième siècle, selon Adam de
+Brème. Pontanus la décrit en 1530.--Les Anglais possèdent depuis 1814
+cette île danoise, berceau de leurs aïeux (elle a pour armes un
+vaisseau voguant à pleines voiles); mais la mer, qui a anéanti
+North-Strandt en 1634, a presque détruit Heiligland en 1649. Elle est
+formée de deux rocs, comme le Mont-Saint-Michel et le rocher de
+Delphes. V. Turner, Hist. of the Anglo-Saxons, I, 125.
+
+
+63--page 132--... _des Amali, des Balti_...
+
+Jornandès (c. XIII, XIV) a donné la généalogie de Théodoric, le
+quatorzième rejeton de la race des AMALI, depuis Gapt, l'un des Ases
+ou demi-dieux.--BALTHA ou BOLD (hardi, brave). «Origo mirifica», dit
+le même auteur, c. XXIX. C'est à cette race illustre qu'appartenait
+Alaric.--La famille des Baux, de Provence et de Naples, se disait
+issue des Balti. Voyez Gibbon, V, 430.
+
+
+64--page 134--_Saxons, Ases_...
+
+Saxones, Saxen, Sacæ, Asi, Arii?--Turner, I, 115. Saxones, i. e.
+_Sakai-Suna_, fils des Sacæ, conquérants de la Bactriane.--Pline dit
+que les Sakai établis en Arménie s'appelaient _Saccassani_ (l. VI, c.
+XI); cette province d'Arménie s'appela _Saccasena_. (Strab., l. XI, p.
+776-8). On trouve des _Saxoi_ sur l'Euxin (Stephan de urb. et pop., p.
+657). Ptolémée appelle _Saxons_ un peuple scythique sorti des Sakai.
+
+
+65--page 136--... _l'esprit de la race germanique_...
+
+Distinguons soigneusement de la Germanie primitive deux formes sous
+lesquelles elle s'est produite à l'extérieur; premièrement, les bandes
+aventureuses des barbares qui descendirent au Midi, et entrèrent dans
+l'Empire comme conquérants et comme soldats mercenaires; deuxièmement,
+les pirates effrénés qui, plus tard, arrêtés à l'ouest par les Francs,
+sortirent d'abord de l'Elbe, puis de la Baltique, pour piller
+l'Angleterre et la France. Les uns et les autres commirent d'affreux
+ravages. Au premier contact des races, lorsqu'il n'y avait encore ni
+langues, ni habitudes communes, les maux furent grands sans doute,
+mais les vaincus n'oublièrent aucune exagération pour ajouter
+eux-mêmes à leur effroi.
+
+
+66--page 136--... _le mysticisme et l'idéalisme_, etc...
+
+J'ai parlé dans un autre ouvrage de la profonde impersonnalité du
+génie germanique et j'y reviendrai ailleurs. Ce caractère est souvent
+déguisé par la force sanguine, qui est très remarquable dans la
+jeunesse allemande; tant que dure cette ivresse de sang, il y a
+beaucoup d'élan et de fougue. L'impersonnalité est toutefois le
+caractère fondamental (V. mon _Introduction à l'Histoire
+universelle_). C'est ce qui a été admirablement saisi par la sculpture
+antique, témoin les bustes colossaux des captifs Daces, qui sont dans
+le Bracchio Nuovo du Vatican et les statues polychromes qu'on voit
+dans le vestibule de notre Musée. Les Daces du Vatican, dans leurs
+proportions énormes, avec leur forêt de cheveux incultes, ne donnent
+point du tout l'idée de la férocité barbare, mais plutôt celle d'une
+grande force brute, comme du boeuf et de l'éléphant, avec quelque
+chose de singulièrement indécis et vague. Ils voient sans avoir l'air
+de regarder, à peu près comme la statue du Nil dans la même salle du
+Vatican, et la charmante Seine de Vietti, qui est au Musée de Lyon.
+Cette indécision du regard m'a souvent frappé dans les hommes les plus
+éminents de l'Allemagne.
+
+
+67--page 138--_Élevée par un guerrier, la vierge_, etc...
+
+V. le commencement du Nialsaga.--Salvian. de Provident., liv. VII.
+«Gotorum gens perfida, sed pudica est. Saxones crudelitate efferi, sed
+castitate mirandi.»
+
+
+68--page 139--... _la femme cultivait la terre_...
+
+Tacit. Germ., c. XV. «Fortissimus quisque... nihil agens, delegatâ
+domûs et penatium et agrorum curâ feminis senibusque, et infirmissimo
+cuique ex familiâ.»
+
+
+69--page 140--_Mellobaud, Arbogast_, etc...
+
+Zozim., l. IV, ap. Script. Fr. I, 584:--Paul. Oros., l. VII, c. XXXV:
+«Eugenium tyrannum creare ausus est, legitque hominem, cui titulum
+imperatoris imponeret, ipse acturus imperium.» Prosper. Aquitan., ann.
+394. Marcelin. Chron. ap. Scr. Fr. I, 640.--Claudien (IV Consul.
+Honor. v. 74) dit dédaigneusement:
+
+ Hunc sibi Germanus famulum delegerat exul.
+
+
+70--page 140--_Mériadec, ou Murdoch,_...
+
+Triades de l'île, de Bretagne, trad. par Probert, p. 381. «La
+troisième expédition combinée fut conduite hors de cette île par
+Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frère, seigneur de
+Meiriadog, en l'Armorique, où ils obtinrent terres, pouvoir et
+souveraineté de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les
+Romains... et aucun d'eux ne revint, mais ils restèrent là et dans
+Ystre Gyvaelwg, où ils formèrent une communauté.»--En 462, on voit au
+concile de Tours un évêque des Bretons.--En 468, Anthemius appelle de
+la Bretagne et établit à Bourges douze mille Bretons. Jornandès, de
+Reb. Geticis, c. XLV.--Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Sax., p.
+282), les Bretons ne s'établirent dans l'Armorique qu'en 532, comme le
+dit la Chronique du Mont-Saint-Michel.--Au reste, il y eut sans doute
+de toute antiquité, entre la Grande-Bretagne et l'Armorique, un flux
+et reflux continuel d'émigrations, motivé par le commerce et surtout
+par la religion (V. César). On ne peut disputer que sur l'époque d'une
+colonisation conquérante.
+
+
+71--page 145--... _la bande de plus en plus gagnée à la civilisation
+romaine_...
+
+Procope oppose les Goths aux nations germaniques. De Bello Gothico, l.
+III, c. XXXIII, ap. Scr. Fr. II, 41.--Paul Orose, ap. Scr. Fr. I.
+«Blande, mansuete, innocenterque vivunt, non quasi cum subjectis, sed
+cum fratribus.»
+
+
+72--page 146--_Le nom oriental d'Attila, Etzel_...
+
+«Etzel, Atzel, Athila, Athela, Ethela.--Atta, Atti, Aetti, Vater,
+signifient, dans presque toutes les langues, et surtout en Asie, père,
+juge, chef, roi.--C'est le radical des noms du roi marcoman Attalus,
+du Maure Attala, du Scythe Atheas, d'Attalus de Pergame, d'Atalrich,
+Eticho, Ediko.--Mais il y a un sens plus profond et plus large. ATTILA
+est le nom du Volga, du Don, d'une montagne de la province
+d'Einsiedeln, le nom général d'un mont ou d'un fleuve. Il aurait ainsi
+un rapport intime avec l'ATLAS des mythes grecs.» Jac. Grimm,
+Aldeutsche Walder, I, 6.
+
+
+73--page 146--... _Attila, avide comme les éléments_...
+
+On voit dans Priscus et Jornandès les Grecs et les Romains l'apaiser
+souvent par des présents (Priscus, in Corp. Hist. Byzantinæ, I,
+72.--Genséric le détermine, par des présents, à envahir la
+Gaule.--Pour réparation d'un attentat à sa vie, il exige une
+augmentation de tribut, etc.).--Dans le Wilkina-saga, c. LXXXVII, il
+est appelé le plus avide des hommes; c'est par l'espoir d'un trésor
+que Chriemhild le décide à faire venir ses frères dans son palais.
+
+
+74--page 147--... _le front percé de deux trous ardents_...
+
+Jornandès, de rebus Getic, ap. Duchesne, I, 226: «Formâ brevis, lato
+pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus barbâ, canis
+aspersus, simo naso, teter colore, originis suæ signa referens.»--Amm.
+Marcel., XXXI, 1. «Hunni... pandi, ut bipedes existimes bestias: vel
+quales in commarginandis pontibus effigiati stipites dolantur
+incompti.»--Jornandès, c. XXIV. «Species pavendâ nigredine, sed veluti
+quædam (si dici fas est) offa, non facies, habensque magis puncta quàm
+lumina.»
+
+
+75--page 148--... _appelé par son compatriote Aétius_...
+
+Greg. Tur., l. II, ap. Scr. Fr. I, 163: «Gaudentius, Aetii pater,
+Scythiæ provinciæ primoris loci.»--Jornandès dit (ap. Scr. Fr. I, 22):
+«Fortissimorum Moesiorum stirpe progenitus, in Dorostenâ
+civitate.»--Aétius avait été otage chez les Huns (Greg. Tur., loc.
+cit.).--Parmi les ambassadeurs d'Attila étaient Oreste, père
+d'Augustule, le dernier empereur d'Occident, et le Hun Édecon, père
+d'Odoacre, qui conquit l'Italie. Voyez la relation de Priscus.
+
+
+76--page 150--_Le chant d'Hildebrand et Hadubrand_...
+
+Le chant d'Hildebrand et Hadubrand a été retrouvé et publié en 1812
+par les frères Grimm. Ils le croient du huitième siècle. Je ne puis
+m'empêcher de reproduire ce vénérable monument de la primitive
+littérature germanique. Il a été traduit par M. Gley (Langue des
+Francs, 1814) et par M. Ampère (Études hist. de Chateaubriand).
+J'essaye ici d'en donner une traduction nouvelle.
+
+«J'ai ouï dire qu'un jour, au milieu des combattants, se défièrent
+Hildibraht et Hathubraht, le père et le fils... Ils arrangeaient
+leurs armures, se couvraient de leurs cottes d'armes, se ceignaient,
+bouclaient leurs épées; ils marchaient l'un sur l'autre. Le noble et
+sage Hildibraht demande à l'autre, en paroles brèves: Qui est ton père
+entre les hommes du peuple, et de quelle race es-tu? Si tu veux me
+l'apprendre, je te donne une armure à trois fils. Je connais toute
+race d'hommes.--Hathubraht, fils d'Hildibraht, répondit: Les hommes
+vieux et sages qui étaient jadis me disaient que Hildibraht était mon
+père; moi, je me nomme Hathubraht. Un jour il s'en alla vers l'Orient,
+fuyant la colère d'Othachr (Odoacre?); il alla avec Théothrich
+(Théodoric?) et un grand nombre de ses serviteurs. Il laissa au pays
+une jeune épouse assise dans sa maison, un fils enfant, une armure
+sans maître, et il alla vers l'Orient. Le malheur croissant pour mon
+cousin Dietrich, et tous l'abandonnant, lui, il était toujours à la
+tête du peuple, et mettait sa joie aux combats. Je ne crois pas qu'il
+vive encore.--Dieu du ciel, seigneur des hommes, dit alors Hildibraht,
+ne permets point le combat entre ceux qui sont ainsi parents! Il
+détache alors de son bras une chaîne travaillée en bracelet que lui
+donna le roi, seigneur des Huns. Laisse-moi, dit-il, te faire ici ce
+don!--Hathubraht répondit: C'est avec le javelot que je puis recevoir,
+et pointe contre pointe! Vieux Hun, indigne espion, tu me trompes avec
+tes paroles. Dans un moment je te lance mon javelot. Vieil homme,
+espérais-tu donc m'abuser? Ils m'ont dit, ceux qui naviguaient vers
+l'Ouest, sur la mer des Vendes, qu'il y eut une grande bataille où
+périt Hildibraht, fils d'Heeribraht.--Alors, reprit Hildibraht, fils
+d'Heeribraht: Je vois trop bien à ton armure que tu n'es point un
+noble chef, que tu n'as pas encore vaincu... Hélas! quelle destinée
+est la mienne! J'erre depuis soixante étés, soixante hivers, expatrié,
+banni. Toujours on me remarquait dans la foule des combattants; jamais
+ennemi ne me traîna, ne m'enchaîna dans son fort. Et maintenant, il
+faut que mon fils chéri me perce de son glaive, me fende de sa hache,
+ou que moi je devienne son meurtrier. Sans doute, il peut se faire, si
+ton bras est fort, que tu enlèves à un homme de coeur son armure, que
+tu pilles son cadavre; fais-le, si tu en as le droit, et qu'il soit le
+plus infâme des hommes de l'Est, celui qui te détournerait du combat
+que tu désires. Braves compagnons, jugez dans votre courage lequel
+aujourd'hui sait le mieux lancer le javelot, lequel va disposer des
+deux armures.--Là-dessus, les javelots aigus volèrent et s'enfoncèrent
+dans les boucliers; puis ils en vinrent aux mains, les haches de
+pierre sonnaient, frappant à grands coups les blancs boucliers. Leurs
+membres en furent quelque peu ébranlés, non leurs jambes
+toutefois...»
+
+
+77--page 151--_Les Goths, délestés du clergé des Gaules_...
+
+«Cùm jam terror Francorum resonaret in his partibus, et omnes eos
+amore desiderabili cuperent regnare, sanctus Aprunculus, Lingonicæ
+civitatis episcopus, apud Burgundiones coepit haberi suspectus. Cùmque
+odium de die in diem cresceret, jussum est ut clàm gladio feriretur.
+Quo ad eum, perlato nuntio, nocte a castro Divionensi... demissus,
+Arvernis advenit ibique... datus est episcopus.--Multi jam tunc ex
+Galliis habere Francos dominos summo desiderio cupiebant. Unde factum
+est, ut Quintianus Ruthenorum episcopus... ab urbe depelleretur.
+Dicebant enim ei: «quia desiderium tuum est, ut Francorum dominatio
+teneat terram hanc...» Orto inter eum et cives scandalo, Gotthos qui
+in hâc urbe morabantur, suspicio attigit, exprobrantibus civibus quod
+velit se Francorum ditionibus subjugare; consilioque accepta,
+cogitaverunt eum perfodere gladio. Quod cùm viro Dei nuntiatum
+fuisset, de nocte consurgens, ab urbe Ruthenâ egrediens, Arvernos
+advenit. Ibique à sancto Eufrasio episcopo... benigne susceptus est,
+decedente ab hoc mundo Apollinari, cùm hæc Theodorico regi nuntiata
+fuissent, jussit inibi sanctum Quintianum constitui... dicens: Hic ob
+nostri amoris zelum ab urbe suâ ejectus est.--Hujus tempore jam
+Chlodovechus regnabat in aliquibus urbibus in Galliis, et ob hanc
+causam hic pontifex suspectus habitus à Gotthis, quod se Francorum
+ditionibus subdere vellet, apud urbem Tholosam exilio condemnatus, in
+eo obliit... Septimus Turonum episcopus Volusianus... et octavus
+Verus... pro memoratæ causæ zelo suspectus habitus à Gotthis in
+exilium deductus vitam finivit.» Greg. Tur., lib. II, c. XXIII, XXVI;
+l. X, c. XXXI. V. aussi c. XXVI et Vit. Fartr. ap. Scr. Fr., t. III,
+p. 408.
+
+
+78--page 152--... _les Francs_...
+
+En 254, sous Gallien, les Francs avaient envahi la Gaule et percé à
+travers l'Espagne jusqu'en Mauritanie. (Zozime, l. I, p. 646. Aurel.
+Victor, c. XXXIII.) En 277, Probus les battit deux fois sur le Rhin et
+en établit un grand nombre sur les bords de la mer Noire. On sait le
+hardi voyage de ces pirates, qui partirent, ennuyés de leur exil, pour
+aller revoir leur Rhin, pillant sur la route les côtes de l'Asie, de
+la Grèce et de la Sicile, et vinrent aborder tranquillement dans la
+Frise ou la Batavie (Zozime, I, 666).--En 293, Constance transporta
+dans la Gaule une colonie franque.--En 358, Julien repoussa les
+Chamaves au delà du Rhin et soumit les Saliens, etc.--Clovis (ou mieux
+Hlodwig) battit Syagrius en 486.--Greg. Tur., l. II, c. IX: «Tradunt
+multi eosdem de Pannoniâ fuisse digressos, et primùm quidem litora
+Rheni amnis incoluisse: dehinc transacto Rheno, Thoringiam
+transmeasse.»
+
+
+79--page 152--... _les Francs dans les armées impériales_...
+
+Amm. Marcellin, l. XV, ad ann. 355... «Franci, quorum eâ tempestate in
+Palatio multitude florebat...»--Lorsque l'empereur Anastase envoya
+plus tard à Clovis les insignes du consulat, les titres romains
+étaient déjà familiers aux chefs des Francs.--Agathias dit, peu après,
+que les Francs sont les plus civilisés des barbares, et qu'ils ne
+diffèrent des Romains que par la langue et le costume.--Ce n'est pas à
+dire que ce costume fût dépourvu d'élégance. «Le jeune chef Sigismer,
+dit Sidonius Apollinaris, marchait précédé ou suivi de chevaux
+couverts de pierreries étincelantes; il marchait à pied, paré d'une
+soie de lait, brillant d'or, ardent de pourpre; avec ces trois
+couleurs s'accordaient sa chevelure, son teint et sa peau. Les chefs
+qui l'entouraient étaient chaussés de fourrures. Les jambes et les
+genoux étaient nus. Leurs casaques élevées, étroites, bigarrées de
+diverses couleurs, descendaient à peine aux jarrets, et les manches ne
+couvraient que le haut du bras. Leurs saies vertes étaient bordées
+d'une bande écarlate. L'épée, pendant de l'épaule à un long baudrier,
+ceignait leurs flancs couverts d'une rhénone. Leurs armes étaient
+encore une parure.» Sidon. Apollin., l. IV, Epist. XX, ap. Scr. Fr. I,
+793.--«Dans le tombeau de Childéric Ier, découvert en 1653 à Tournai,
+on trouva autour de la figure du roi son nom écrit en lettres
+romaines, un globe de cristal, un stylet avec des tablettes, des
+médailles de plusieurs empereurs... Il n'y a rien dans tout cela de
+trop barbare.» Chateaubriand, Études historiques, III, 212.--Saint
+Jérôme (dans Frédégaire) croit les Francs, comme les Romains,
+descendants des Troyens, et rapporte leur origine à un Francion, fils
+de Priam. «De Francorum vero regibus, beatus Hieronimus, qui jam olim
+fuerant, scripsit quod prius... Priamum habuisse regem... cùm Troja
+caperetur... Europam media ex ipsis pars cum Francione eorum rege
+ingressa fuit... cum uxoribus et liberis Rheni ripam occuparunt...
+Vocati sunt Franci, multis post temporibus, cum ducibus externas
+dominationes semper negantes.» Fredeg., c. II.--On sait combien cette
+tradition a été vivement accueillie au moyen âge.
+
+
+80--page 154--_Ce n'est pas en qualité de chef national_, etc...
+
+Plusieurs critiques anglais et allemands pensent maintenant, comme
+l'abbé Dubos, que la royauté des Francs n'avait rien de germanique,
+mais qu'elle était une simple imitation des gouverneurs impériaux,
+_præsides_, etc. Voy. Palgrave, Upon the Commonwealth of the England,
+1832, Ier vol.--En 406, les Francs avaient tenté vainement de défendre
+les frontières contre la grande invasion des barbares, et à plusieurs
+reprises ils avaient obtenu des terres comme soldats romains.
+Sismondi, I, 174.--Enfin, les Bénédictins disent dans leurs préface
+(Scr. r. Fr. I, LIII): «Il n'y a rien, ni dans l'histoire, ni dans les
+lois des Francs, dont on puisse inférer que les habitants des Gaules
+aient été dépouillés d'une partie de leurs terres pour former des
+terres saliques aux Francs.»
+
+
+81--page 155--_Les Francs s'unissaient sous le chef le plus brave_...
+
+Les passages suivants montrent à quel point ils étaient indépendants
+de leurs rois: «Si tu ne veux pas aller en Bourgogne avec tes frères,
+disent les Francs à Théodoric, nous te laisserons là et nous
+marcherons avec eux.» Greg. Tur., l. III, c. XI.--Ailleurs les Francs
+veulent marcher contre les Saxons qui demandent la paix.--«Ne vous
+obstinez pas à aller à cette guerre où vous vous perdrez, leur dit
+Clotaire Ier; si vous voulez y aller, je ne vous suivrai pas.» Mais
+alors les guerriers se jetèrent sur lui, mirent en pièces sa tente,
+l'en arrachèrent de force, l'accablèrent d'injures, et résolurent de
+le tuer s'il refusait de partir avec eux. Clotaire, voyant cela, alla
+avec eux, malgré lui.» Ibid., l. IV, c. XIV.--Le titre de roi était
+primitivement de nulle conséquence chez les barbares. Ennodius, évêque
+de Paris, dit d'une armée du grand Théodoric: _Il y avait tant de
+rois_ dans cette armée, que leur nombre était au moins égal à celui
+des soldats qu'on pouvait nourrir avec les subsistances exigées des
+habitants du district où elle campait.»
+
+
+82--page 155--_Clovis embrassa le culte de la Gaule romaine_...
+
+Greg. Tur., l. II, c. XXXI.--Sigebert et Chilpéric n'épousent
+Brunehaut et Galswinthe qu'après leur avoir fait abjurer
+l'arianisme.--Chlotsinde, fille de Clotaire Ier; Ingundis, femme
+d'Ermengild; Berthe, femme du roi de Kent, convertirent leurs maris.
+
+
+83--page 161--_Clovis fit périr tous les petits rois des Francs_...
+
+Il envoya secrètement dire au fils du roi de Cologne,
+Sigebert-le-Boiteux: «Ton père vieillit et boite de son pied malade.
+S'il mourait, je te rendrais son royaume avec mon amitié...» Chlodéric
+envoya des assassins contre son père et le fit tuer, espérant obtenir
+son royaume... Et Clovis lui fit dire: «Je rends grâces à ta bonne
+volonté, et je te prie de montrer tes trésors à mes envoyés; après
+quoi tu les posséderas tous.» Chlodéric leur dit: «C'est dans ce
+coffre que mon père amassait ses pièces d'or.» Ils lui dirent: «Plonge
+ta main jusqu'au fond pour trouver tout.» Lui l'ayant fait et s'étant
+tout à fait baissé, un des envoyés leva sa hache et lui brisa le
+crâne.--Clovis, ayant appris la mort de Sigebert et de son fils, vint
+dans cette ville, convoqua le peuple, et dit: «Je ne suis nullement
+complice de ces choses, car je ne puis répandre le sang de mes
+parents; cela est défendu. Mais puisque tout cela est arrivé, je vous
+donnerai un conseil; voyez s'il peut vous plaire. Venez à moi, et
+mettez-vous sous ma protection.» Le peuple applaudit avec grand bruit
+de voix et de boucliers, l'éleva sur le pavois, et le prit pour
+roi.--Il marcha ensuite contre Chararic..., le fit prisonnier avec son
+fils, et les fit tondre tous les deux. Comme Chararic pleurait, son
+fils lui dit: «C'est sur une tige verte que ce feuillage a été coupé,
+il repoussera et reverdira bien vite. Plût à Dieu que pérît aussi vite
+celui qui a fait tout cela!» Ce mot vint aux oreilles de Clovis... Il
+leur fit à tous deux couper la tête. Eux morts, il acquit leur
+royaume, et leurs trésors, et leur peuple.--Ragnacaire était alors roi
+à Cambrai... Clovis, ayant fait faire des bracelets et des baudriers
+de faux or (car ce n'était que du cuivre doré), les donna aux leudes
+de Ragnacaire pour les exciter contre lui... Ragnacaire fut battu et
+fait prisonnier avec son fils Richaire... Clovis lui dit: «Pourquoi
+as-tu fait honte à notre famille en te laissant enchaîner? Mieux
+valait mourir.» Et levant sa hache, il la lui planta dans la tête.
+Puis se tournant vers Richaire, il lui dit: «Si tu avais secouru ton
+père, il n'eût pas été enchaîné.» Et il le tua de même d'un coup de
+hache.--Rignomer fut tué par son ordre dans la ville du Mans... Ayant
+tué de même beaucoup d'autres rois et ses plus proches parents, il
+étendit son royaume sur toutes les Gaules. Enfin, ayant un jour
+assemblé les siens, il parla ainsi de ses parents qu'il avait lui-même
+fait périr: «Malheureux que je suis, resté comme un voyageur parmi des
+étrangers, et qui n'ai plus de parents pour me secourir si l'adversité
+venait!» Mais ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort; il ne
+parlait ainsi que par ruse et pour découvrir s'il avait encore quelque
+parent, afin de le tuer.» Greg. Tur., l. II, XLII.
+
+
+84--page 168--_Le climat fit justice de ces barbares_...
+
+L'expédition de Theudebert ne fut pas la dernière des Francs en
+Italie. En 584, le roi Childebert alla en Italie; ce qu'apprenant les
+Lombards, et craignant d'être défaits par son armée, ils se soumirent
+à sa domination, lui firent beaucoup de présents, et promirent de lui
+demeurer fidèles et soumis. Le roi, ayant obtenu d'eux ce qu'il
+désirait, retourna dans les Gaules, et ordonna de mettre en mouvement
+une armée qu'il fit marcher en Espagne. Cependant il s'arrêta.
+L'empereur Maurice lui avait donné, l'année précédente, cinquante
+mille sols d'or pour chasser les Lombards de l'Italie. Ayant appris
+qu'il avait fait la paix avec eux, il redemanda son argent; mais le
+roi, se confiant en ses forces, ne voulut pas seulement lui répondre
+là-dessus.» Greg. Tur., l. VI, c. XLII.
+
+
+85--page 169--_Les Saxons se tourneront vers l'Océan_...
+
+Sidon. Apollin., l. VIII, Epist. IX: «Istic (à Bordeaux) Saxona
+cærulum videmus assuetum antè salo, solum timere. «Carmen VIII:
+
+ Quin et Armoricus piratam Saxona tractus
+ Sporabat, cui pelle salum sulcare Britannum
+ Ludus, et assuto glaucum mare findere lembo.
+
+
+86--page 169--_Les successeurs de Clovis s'abandonnent aux conseils
+des Romains_...
+
+Clovis lui-même choisit des Romains pour les envoyer en ambassade,
+Aurelianus en 481, Paternus en 507 (Greg. Tur. Epist., c. XVIII, XXV).
+On rencontre une foule de noms romains autour de tous les rois
+germains: un Aridius est le conseiller assidu de Gondebaud (Greg.
+Tur., l. II, c. XXXII).--Arcadius, sénateur arverne, appelle
+Childebert Ier dans l'Auvergne et s'entremet pour le meurtre des
+enfants de Clodomir (Id., l. III, c. IX, XVIII).--Asteriolus et
+Secundinus, «tous deux sages et habiles dans les lettres et la
+rhétorique,» avaient beaucoup de crédit (en 547) auprès de Theudebert
+(Ibid., c. XXXIII).--Un ambassadeur de Gontran se nomme Félix (Greg.
+Tur., l. VIII, c. XIII); son _référendaire_, Flavius (l. V, c. XLVI).
+Il envoie un Claudius pour tuer Eberulf dans Saint-Martin de Tours (l.
+VII, c. XXIX).--Un autre Claudius est _chancelier_ de Childebert II
+(Greg. de Mirac. S. Martini, l. IV).--Un _domestique_ de Brunehaut se
+nomme Flavius (Greg. Tur., l. IX, c. XIX). À son favori Protadius
+succède «le Romain Claudius, fort lettré et agréable conteur»
+(Fredegar., c. XXVIII). Dagobert a pour ambassadeurs Servatus et
+Paternus, pour généraux Abundantius et Venerandus, etc. (Gesta
+Dagoberti, _passim_)... etc., etc.--Sans doute plus d'un roi
+mérovingien perdit dans ce contact avec les vaincus la rudesse
+barbare, et voulut apprendre avec ses favoris l'élégance latine:
+Fortunat écrit à Charibert:
+
+ Floret in eloquio lingua latina tuo.
+ Qualis es in proprià docto sermone loquelà
+ Qui nos Romano vincis in eloquio?
+
+--«Sigebertus erat elegans et versutus.»--Sur Chilpéric, V. plus
+bas.--Les Francs semblent avoir eu de bonne heure la perfidie
+byzantine: «Franci mendaces, sed hospitales (sociables?).» Salvian.,
+l. VII, p. 169. «Si pejeret Francus, quid novi faceret; qui perjurium
+ipsum sermonis genus esse putat, non criminis.» Salvian., l. IV, c.
+XIV.--«Franci, quibus familiare est ridendo fidem frangere.» Flav.
+Vopiscus in Proculo.
+
+
+87--page 171--_Le Romain Mummole bat les Saxons_...
+
+Lorsque les Saxons rentrèrent dans leur pays, ils trouvèrent la place
+prise: «Au temps du passage d'Alboin en Italie, Clotaire et Sigebert
+avaient placé, dans le lieu qu'il quittait, des Suèves et d'autres
+nations; ceux qui avaient accompagné Alboin, étant revenus du temps de
+Sigebert, s'élevèrent contre eux et voulurent les chasser et les faire
+disparaître du pays; mais eux leur offrirent la troisième partie des
+terres, disant: «Nous pouvons vivre ensemble sans nous combattre.» Les
+autres, irrités parce qu'ils avaient auparavant possédé ce pays, ne
+voulaient aucunement entendre à la paix. Les Suèves leur offrirent
+alors la moitié des terres, puis les deux tiers, ne gardant pour eux
+que la troisième partie. Les autres le refusant, les Suèves leur
+offrirent toutes les terres et tous les troupeaux, pourvu seulement
+qu'il renonçassent à combattre; mais ils n'y consentirent pas, et
+demandèrent le combat. Avant de le livrer, ils traitèrent entre eux du
+partage des femmes des Suèves, et de celle qu'aurait chacun après la
+défaite de leurs ennemis qu'ils regardaient déjà comme morts; mais la
+miséricorde de Dieu, qui agit selon sa justice, les obligea de tourner
+ailleurs leurs pensées; le combat ayant été livré, sur vingt-six mille
+Saxons, vingt mille furent tués, et des Suèves, qui étaient six mille
+quatre cents, quatre-vingts seulement furent abattus, et les autres
+obtinrent la victoire. Ceux des Saxons qui étaient demeurés après la
+défaite jurèrent, avec des imprécations, de ne se couper ni la barbe
+ni les cheveux jusqu'à ce qu'ils se fussent vengés de leurs ennemis;
+mais ayant recommencé le combat, ils éprouvèrent encore une plus
+grande défaite, et ce fut ainsi que la guerre cessa.» Greg. Tur., l.
+V, c. XV. V. aussi Paul Diacre, De Gestis Langobardorum, ap. Muratori,
+I.
+
+
+88--page 173--_Frédégonde, entourée de superstitions païennes_...
+
+Une affranchie, possédée de l'esprit de Python, riche, vêtue d'habits
+magnifiques, se réfugie auprès de Frédégonde. (Greg. Tur., l. VII,
+CXLIV.)--Claudius promet à Frédégonde et à Gontran de tuer Eberulf,
+meurtrier de Chilpéric, dans la basilique de Tours: «Et cùm iter
+ageret, ut consuetudo est barbarorum, auspicia intendere coepit.
+Simulque interrogare multos si virtus beati Martini de præsenti
+manifestaretur in perfidis.» C. XXIX.
+
+Le paganisme est encore très fort à cette époque. Dans un concile où
+assistèrent Sonnat, évêque de Reims, et quarante évêques, on décide
+«que ceux qui suivent les augures et autres cérémonies païennes, ou
+qui font des repas superstitieux avec des païens, soient d'abord
+doucement admonestés et avertis de quitter leurs anciennes erreurs;
+que s'ils négligent de le faire, et se mêlent aux idolâtres et à tous
+ceux qui sacrifient aux idoles, ils soient soumis à une pénitence
+proportionnée à leur faute.» Flodoard, l. II, c. V.--Dans Grégoire de
+Tours (l. VIII, c. XV), saint Wulfilaïc, ermite de Trèves, raconte
+comment il a renversé (en 585) la Diane du lieu et les autres
+idoles.--Les conciles de Latran, en 402, d'Arles, en 452, défendent le
+culte des pierres, des arbres et des fontaines. On lit dans les canons
+du concile de Nantes, en 658: «Summo decertare debent studio episcopi
+et eorum ministri, ut arbores dæmonibus consecratæ quas vulgus colit,
+et in tantâ veneratione habet ut nec ramum nec surculum indè audeat
+amputare, radicitus excindantur atque comburantur. Lapides quoque quos
+in ruinosis locis et silvestribus dæmonum ludificationibus decepti
+venerantur, ubi et vota vovent et deferunt, funditus effodiantur,
+atque in tali loco projiciantur, ubi nunquàm a cultoribus suis
+inveniri possint. Omnibusque interdicatur ut nullus candelam vel
+aliquod munus alibi deferat nisi ad ecclesiam Domino Deo suo...»
+Sirmund., t. III, Conc. Galliæ. V. aussi le vingt-deuxième canon du
+Concile de Tours, en 567, et les Capitulaires de Charlemagne, ann.
+769.
+
+
+89--page 176--_Chilpéric faisait des vers en langue latine_...
+
+Greg. Tur., liv. VII, CXLV.--«Sed versiculi illi, dit Grégoire de
+Tours, nulli penitus metricæ conveniunt rationi.» Liv. V, c.
+XLV.--Cependant la tradition lui attribue l'épitaphe suivante sur
+Saint-Germain-des-Prés:
+
+ Ecclesiæ speculum, patriæ vigor, ara reorum,
+ Et pater, et medicus, pastor amorque gregis,
+ Germanus virtute, fide, corde, ore beatus,
+ Carne tenet tumulum, mentis honore polum.
+ Vir cui dura nihil nocuerunt fata sepulcri:
+ Vivit enim, nam mors quem tulit ipsa timet.
+ Crevit adhùc potiùs justus post funera; nam qui
+ Fictile vas fuerat, gemma superna micat.
+ Hujus opem et meritum mutis data verba loquuntur,
+ Redditus et cæcis prædicat ore dies.
+ Nunc vir apostolicus, rapiens de carne trophæum,
+ Jure triumphali considet arce throni.
+ (Apud Aimoin., l. III, c. x.)
+
+Il ajouta des lettres à l'alphabet... «et misit epistolas in universas
+civitates regni sui, ut sic pueri docerentur, ac libri antiquitus
+scripti, planatipumice rescriberentur.» Greg. Tur., l. V, XLV.
+
+
+90--page 176--... _combien il ménageait l'Église_...
+
+Voy. dans Grég. de Tours (l. VI, c. XXII) sa clémence envers un évêque
+qui avait dit, entre autres injures, qu'en passant du royaume de
+Gontran dans celui de Chilpéric, il passait de paradis en
+enfer.--Cependant, ailleurs il se plaint amèrement des évêques (ibid.,
+l. VI, c. XLVI): «Nullum plus odio habens quàm ecclesias: aiebat enim
+plerùmque: Ecce pauper remansit fiscus noster, ecce divitiæ nostræ ad
+ecclesias sunt translatæ; nulli penitus, ni soli episcopi regnant:
+periit honor noster, et transiit ad episcopos civitatum.»
+
+
+91--page 186.--_Les grands du Midi accueillirent Gondovald_...
+
+«Comme Gondovald cherchait de tous côtés des secours, quelqu'un lui
+raconta qu'un certain roi d'Orient, ayant enlevé le pouce du martyr
+saint Serge, l'avait implanté dans son bras droit, et que lorsqu'il
+était dans la nécessité de repousser ses ennemis, il lui suffisait
+d'élever le bras avec confiance; l'armée ennemie, comme accablée de la
+puissance du martyr, se mettait en déroute. Gondovald s'informa avec
+empressement s'il y avait quelqu'un en cet endroit qui eût été jugé
+digne de recevoir quelques reliques de saint Serge. L'évêque Bertrand
+lui désigna un certain négociant nommé Euphron, qu'il haïssait, parce
+qu'avide de ses biens, il l'avait fait raser autrefois, malgré lui,
+pour le faire clerc, mais Euphron passa dans une autre ville et revint
+lorsque ses cheveux eurent repoussé. L'évêque dit donc: «Il y a ici
+un certain Syrien nommé Euphron, qui, ayant transformé sa maison en
+une église, y a placé les reliques de ce saint; et, par le pouvoir du
+martyr, il a vu s'opérer plusieurs miracles, car, dans le temps que la
+ville de Bordeaux était en proie à un violent incendie, cette maison,
+entourée de flammes, en fut préservée.» Aussitôt Mummole courut
+promptement avec l'évêque Bertrand à la maison du Syrien, y pénétra de
+force, et lui ordonna de montrer les saintes reliques. Euphron s'y
+refusa; mais, pensant qu'on lui tendait des embûches par méchanceté,
+il dit: «Ne tourmente pas un vieillard et ne commets pas d'outrages
+envers un saint; mais reçois ces cent pièces d'or et retire-toi.»
+Mummole insistant, Euphron lui offrit deux cents pièces d'or; mais il
+n'obtint point à ce prix qu'ils se retirassent sans avoir vu les
+reliques. Alors Mummole fit dresser une échelle contre la muraille
+(les reliques étaient cachées dans une châsse au haut de la muraille,
+contre l'autel), et ordonna au diacre d'y monter. Celui-ci, étant donc
+monté au moyen de l'échelle, fut saisi d'un tel tremblement lorsqu'il
+prit la châsse, qu'on crut qu'il ne pourrait descendre vivant.
+Cependant, ayant pris la châsse attachée à la muraille, il l'emporta.
+Mummole, l'ayant examinée, y trouva l'os du doigt du saint, et ne
+craignit pas de le frapper d'un couteau. Il avait placé un couteau sur
+la relique et frappait dessus avec un autre. Après bien des coups qui
+eurent grand'peine à le briser, l'os, coupé en trois parties, disparut
+soudainement. La chose ne fut pas agréable au martyr, comme la suite
+le montra bien.»--Ces Romains du Midi respectaient les choses saintes
+et les prêtres bien moins que les hommes du Nord. On voit un peu plus
+loin qu'un évêque ayant insulté le prétendant à table, les ducs
+Mummole et Didier l'accablèrent de coups.--Greg. Tur., l. VII, ap.
+Scr. Rer. Fr., t. II, p. 302.
+
+
+92--page 197--_Dagobert, le Salomon des Francs_...
+
+Fredegar., c. LX: «Luxuriæ suprà modum deditus, tres habebat, ad
+instar Salomonis, reginas, maximè et plurimas concubinas... Nomina
+concubinarum, eò quod plures fuissent, increvit huic chronicæ inseri.»
+
+
+93--page 198--_Les Saxons défaits par les Francs_, etc...
+
+Gesta Dagob., c. I. ap. Scr. Rer. Fr., II, 580. «Clotharius tum
+præcipue illud memorabile suæ potentiæ posteris reliquit indicium,
+quod rebellantibus adversus se Saxonibus, ita eos armis perdomuit, ut
+omnes virilis sexus ejusdem terræ incolas, qui gladii, quem tùm forte
+gerebat, longitudinem excesserint, peremerit.»
+
+
+94--page 198--... _le Franc Samo_...
+
+Fredegar., c. XLVIII. «Homo quidam, nomine Samo, natione Francus, de
+pago Sennonago, plures secum negotiantes adscivit; ad exercendum
+negotium in Sclavos, cognomento Winidos, perrexit. Sclavi jàm contra
+Avaros, cognomento Chunos... coeperant bellare... Cùm Chuni in
+exercitu contra gentem quamlibet adgrediebant, Chuni pro castris
+adunato illorum exercitu stabant; Winidi vero pugnabant, etc... Chuni
+ad hyemandum annis singulis in Sclavos veniebant; uxores Sclavorum et
+filias eorum stratu sumebant... Winidi, cernentes utilitatem Samonis,
+eum super se eligunt regem. Duodecim uxores ex genere Winidorum
+habebat.»
+
+
+95--page 198--_Les Avares défaits par une perfidie_...
+
+Fredegar., c. LXXII: «Cùm dispersi per domos Bajoariorum ad hyemandum
+fuissent, consilio Francorum Dagobertus Bajoariis jubet ut Bulgaros
+illos cum uxoribus et liberis unusquisque in domo suâ in unâ nocte
+Bajoarii interficerent: quod protinùs a Bajoariis est impletum.»
+
+
+96--page 199--... _des chorévêques_...
+
+[Grec: Tou chôrou episkopoi],--Dans les Capitulaires de Charlemagne,
+on les nomme: «Episcopi villani;»--Hincmar, opusc. 33, c. XVI:
+_vicani_.--Canones Arabici Nicænæ Synodi: «Chorepiscopus est loco
+episcopi, super villas et monasteria, et sacerdotes villarum.»--Voy.
+le Glossaire de Ducange, t. II.
+
+
+97--page 199--_Les évêques du Midi, trop civilisés_...
+
+Saint Domnole, aimé de Clotaire pour avoir souvent caché ses espions
+du vivant de Childebert, allait en récompense être élevé au siège
+d'Avignon. Mais il supplie le roi «ne permitteret simplicitatem illius
+inter senatores sophisticos ac judices philosophicos fatigari».
+Clotaire le fit évêque du Mans. Greg. Turon., l. VI, c. IX.
+
+
+98--page 207--«_Les Irlandais sont meilleurs astronomes_, etc...»
+
+Dans l'île d'Anglesey, il y a deux places appelées encore le Cercle de
+l'Astronome, _Cærrig-Bruydn_, et la Cité des Astronomes, _Cær-Edris_.
+Rowland, Mona antiqua, p. 84. Low, Hist. of Scotl., p. 277.
+
+
+99--page 207--_En Irlande on baptisait avec du lait_...
+
+Carpentier, Suppl. au Gloss. de Ducange: In Hyberniâ lac adhibitum
+fuisse ad baptizandos divitum filios, qui domi baptizabantur, testis
+est Bened, abbas Petroburg.» T. I, p. 30. (On plongeait trois fois les
+enfants dans de l'eau, ou dans du lait si les parents étaient riches;
+le Concile de Cashel (1171) ordonna de baptiser à l'église.)--Ex
+Concil. Neocesariensi, in vet. Poenitentiali, discimus infantem posse
+baptizari inclusum in utero materno, cujus hæc sunt verba: «Prægnans
+mulier baptizetur, et postea infans.»--On voyait souvent en Irlande
+des évêques mariés. O'Halloran, t. III.--Au neuvième siècle, les
+Bretons se rapprochaient par la liturgie et la discipline de l'Église
+bretonne anglaise. Louis-le-Débonnaire, remarquant que les religieux
+de l'abbaye de Landévenec portaient la tonsure dans la forme usitée
+chez les Bretons insulaires, leur ordonna de se conformer en cela,
+comme en tout, aux décisions de l'Église de Rome. D. Lobineau, preuves
+II, 26.--D. Morice, preuves I, 228.
+
+
+100--page 210--_Saint Colomban dans les Vosges_, etc...
+
+Nous avons son éloquente réponse à un concile assemblé contre
+lui.--Biblioth. max. Patrum, III, Epist. 2, ad Patres cujusdam
+gallicanæ super quæstiones paschæ congregatæ: «Unum deposco a vestrâ
+sanctitate ut... quia hujus diversitatis author non sim, ac pro
+Christo salvatore, communi Domino ac Deo, in has terras peregrinus
+processerim, deprecor vos per communem Dominum qui judicaturum... ut
+mihi liceat cum vestrâ pace et charitate in his sylvis silere et
+vivere juxtà ossa nostrorum fratrum decem et septem defunctorum, sicut
+usque nunc licuit nobis inter vos vixisse duodecim annis... Capiat nos
+simul, oro, Gallia, quos capiet regnum coelorum, si boni simus meriti.
+Confiteor conscientiæ meæ secreta, quod plus credo traditioni patriæ
+meæ...»
+
+
+101--page 213--_La règle de saint Colomban_...
+
+Bibl. max. PP., XII, p. 2. La base de la discipline est l'obéissance
+absolue, jusqu'à la mort. «Obedientia usque ad quem modum definitur?
+Usque ad mortem certe, quia Christus usque ad mortem obedivit Patri
+pro nobis.»--Quelle est la mesure de la prière?: «Est vera orandi
+traditio, ut possibilitas ad hoc destinati sine fastidio voti
+prævaleat.» Celui qui perd l'hostie aura pour punition un an de
+pénitence.--Qui la laisse manger aux vers, six mois.--Qui laisse le
+pain consacré devenir rouge, vingt jours.--Qui le jette dans l'eau par
+mépris, quarante jours.--Qui le vomit par faiblesse d'estomac, vingt
+jours;--par maladie, dix jours.--Six coups, douze coups, douze psaumes
+à réciter, etc., pour celui qui n'aura pas répondu amen au bénédicité,
+qui aura parlé en mangeant, qui n'aura pas fait le signe de la croix
+sur sa cuiller (qui non signaverit cochlear quo lambit), ou sur la
+lanterne allumée par un plus jeune frère.--Cent coups à celui qui fait
+un ouvrage à part.--Dix coups à celui qui a frappé la table de son
+couteau ou qui a répandu de la bière.--Cinquante à celui qui ne s'est
+pas courbé pour prier, qui n'a pas bien chanté, qui a toussé en
+entonnant les psaumes, qui a souri pendant l'oraison, ou qui s'amuse à
+conter des histoires.--Celui qui raconte un péché déjà expié sera mis
+au pain et à l'eau pour un jour (pour que l'on ne réveille pas en soi
+les tentations passées?).--«Si quis monachus dormierit in unâ domo cum
+muliere, duos dies in pane et aquâ; si nescivit quod non debet, unum
+diem.--Castitas vera monachi in cogitationibus judicatur... et quid
+prodest virgo corpore, si non sit virgo mente?»
+
+
+102--page 213--_Saint Gall resta en Suisse_...
+
+Pour se dispenser de suivre Colomban en Italie, saint Gall prétendait
+avoir la fièvre... «Ille vero existimans eum pro laboribus ibi
+consummandis amore loci detentum, viæ longioris detrectare laborem,
+dicit ei: Scio, frater, jam tibi onerosum esse tantis pro me laboribus
+fatigari; tamen hoc discessurus denuntio, ne, vivente me in corpore,
+missam celebrare præsumas.»--Un ours vint servir saint Gall dans sa
+solitude, et lui apporter du bois pour entretenir son feu. Saint Gall
+lui donna un pain: «Hoc pacto montes et colles circumpositos habeto
+communes.» Poétique symbole de l'alliance de l'homme et de la nature
+vivante dans la solitude.
+
+
+103--page 216--_Le maire du palais choisi par le roi_...
+
+«In infantiâ Sigiberti omnes Austrasii, cùm eligerent Chrodinum majorem
+domûs... Ille respuens... Tunc Gogonem eligunt.» Greg. Tur., Epitom., c.
+LVIII.--Ann. 628. «Defuncto Gundoaldo..., Dagobertus rex Erconaldum,
+virum illustrem, in majorem domûs statuit...»--656. «Defuncto
+Erconaldo..., Franci, in incertum vacillantes, præfinito consilio
+Ebruino hujus honoris altitudine majorem domo in aulâ regis statuunt»
+(Dagobert était mort et ils avaient _élu_ pour roi Clotaire III). Gesta
+Reg. Fr., c. XXLII, XLV.--626. «Clotarius II... cum proceribus et leudis
+Burgundiæ Trecassis conjungitur, cùm eos sollicitâsset, si vellent
+mortuo jàm Warnachario, alium in ejus honoris gradum sublimare. Sed
+omnes, unanimiter denegantes, se nequaquàm velle majorem domus eligere,
+regisgratiam obnixe petentes cum rege transigere...» Fredegar., c. LIV,
+ap. Scr. Fr., II, 435.--641. «Flaochatus, genere Francus, Major domûs in
+regnum Burgundiæ, electione pontificum et cunctorum ducum, à Nantichilde
+reginâ in hunc gradum honoris nobiliter stabilitur.» Id. c. LXXXIX,
+ibid. 447.--M. Pertz, dans son ouvrage intitulé: «Geschichte der
+Merowingischen Hausmeier (1819),» a réuni tous les noms par lesquels on
+désignait les maires du palais:--Major domûs regiæ, domûs regalis, domûs
+palatii, domûs in palatio, palatii, in aulâ.--Senior domûs.--Princeps
+domûs.--Princeps palatii.--Præpositus palatii.--Præfectus domûs
+regiæ.--Præfectus palatii.--Præfectus aulæ.--Rector palatii.--Nutritor
+et bajulus regis? (Fredeg. c. LXXXVI.)--Rector aulæ, imo totius
+regni.--Gubernator palatii.--Moderator palatii.--Dux palatii, Custos
+palatii et Tutor regni.--Subregulus.--Ainsi le maire devient presque le
+roi, et réciproquement _gouverner le royaume_ s'exprima par _gouverner
+le palais_. «Bathilda regina, quæ cum Chlotario, filio Francorum,
+regebat palatium.»
+
+
+104--page 221--_Frédégaire exprime cet affaissement_...
+
+Fredegarius, ap. Scr. Rer. Fr. II, 414: «Optaveram et ego ut mihi
+succumberet talis dicendi facundia, ut vel paululum esset ad instar.
+Sed rarius hauritur, ubi non est perennitas aquæ. Mundus jàm senescit,
+ideoque prudentiæ acumen in nobis tepescit, nec quisquam potest hujus
+temporis, nec præsumit oratoribus præcedentibus esse consimilis.»
+
+
+105--page 223--_Arnulf né d'un père aquitain et d'une mère suève_...
+
+Acta SS. ord. S. Ben., sæc. II.--Dans une Vie de saint Arnoul, par un
+certain Umno, qui prétend écrire par ordre de Charlemagne, il est dit:
+«Carolus... cui fuerat trivatus Arnolfus.--... regem Chlotarium, cujus
+filiam, Bhlithildem nomine, Ansbertus, vir aquitanicus præpotens
+divitiis et genere, in matrimonium accepit, de quâ Burtgisum genuit,
+patrem B. hujus Arnulfi.»--Et plus loin: «Natus est B. Arnulfus
+aquitanico patre, sueviâ matre in castro Lacensi (à Lay, diocèse de
+Tulle), in comitatu Calvimontensi.»
+
+
+106--page 223--... _la famille des Ferroli_...
+
+V. Lefebvre, Disquisit., et Valois, Rerum. Fr. lib. VIII et XVII. On
+trouve dans l'ancienne vie de saint Ferréol: «Sanctus Ferreolus,
+natione Narbonensis a nobilissimis parentibus originem duxit; hujus
+genitor Anspertus, ex magno senatorum genere prosapiam nobilitatis
+deducens, accepit Chlotarii, regis Francorum, filiam, vocabulo
+Blitil.»--Le moine Ægidius, dans ses additions à l'histoire des
+évêques d'Utrecht, composée par l'abbé Harigère, dit que Bodegisile ou
+Boggis, fils d'Anspert, possédait cinq duchés en Aquitaine. D'après
+cette généalogie, les guerres de Charles-Martel et Eudes, de Pepin et
+d'Hunald, auraient été des guerres de parents.
+
+
+107--page 223--..._des mariages des familles ostrasiennes et
+aquitaines_...
+
+V. l'importante charte de 845 (Hist. du Lang., I, preuves, p. 85, et
+notes, p. 688. L'authenticité en a été contestée par M. Rabanis). Les
+ducs d'Aquitaine Boggis et Bertrand épousèrent les Ostrasiennes Ode et
+Bhigberte. Eudes, fils de Boggis, épousa l'Ostrasienne Waltrude. Ces
+mariages donnèrent occasion à saint Hubert, frère d'Eudes, de
+s'établir en Ostrasie, sous la protection de Pepin, et d'y fonder
+l'évêché de Liège.
+
+
+108--page 224--_Cette maison épiscopale de Metz_...
+
+La maison Carlovingienne donne trois évêques de Metz en un siècle et
+demi, Arnulf, Chrodulf et Drogon. Les évêques étant souvent mariés
+avant d'entrer dans les ordres, transmettaient sans peine leur siège à
+leurs fils ou petits-fils. Ainsi les Apollinaires prétendaient
+héréditairement à l'évêché de Clermont. Grégoire de Tours dit au sujet
+d'un homme qui voulait le supplanter: «Il ne savait pas, le misérable,
+qu'excepté cinq, tous les évêques qui avaient occupé le siège de Tours
+étaient alliés de parenté à notre famille.» (L. V, c. L, ap. Scr. Fr.
+II, 264.)
+
+
+109--page 226--_Charles-Martel, physionomie très peu chrétienne_...
+
+À en croire quelques auteurs, la France, à cette époque, eût pensé
+devenir païenne.--Bonifac., Epist. 32, ann. 742: «Franci enim, ut
+seniores dicunt, plus quàm per tempus LXXX annorum synodum non
+fecerunt, nec archiepiscopum habuerunt, nec Ecclesiæ canonica jura
+alicubi fundabant vel renovabant.»--Hincmar., epist. 6, c. XIX.
+«Tempore Caroli principis... in Germanicis et Belgicis ac Gallicanis
+provinciis omnis religio Christianitatis pene fuit abolita, ita ut...
+multi jàm in orientalibus regionibus idola adorarent, et sine baptismo
+manerent.»
+
+
+110--page 227--_Ce choc de deux races_... _immense massacre_...
+
+Selon Paul Diacre (l. VI) les Sarrasins perdirent trois cent
+soixante-quinze mille hommes.--Isidore de Béja a raconté cette guerre
+vingt-deux ans après la bataille, dans un latin barbare. Une partie de
+son récit est en rimes, ou plutôt en assonances. (On retrouve
+l'assonance dans la chanson des habitants de Modène, composée vers
+924):
+
+ Abdirraman multitudine repletam
+ Sui exercitûs prospiciens terram,
+ Montana Vaccorum disecans,
+ Et fretosa el plana percalcans,
+ Trans Francorum intus experditat
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ (Isidor. Pacensis, ap. Scr. Rer. Fr. II, 721.)
+
+
+111.--page 228--... _Charles-Martel distribuait les dépouilles des
+évêques_...
+
+Chronic. Virdun., ap. Scr. Fr., III, 364. «Tantâ enim profusione
+thesaurus totius ærarii publici dilapidatus est, tanta dedit
+militibus, quos soldarios vocari mos obtinuit (soldarii, soldurii? on
+a vu que les dévoués de l'Aquitaine s'appelaient ainsi)..., ut non ei
+suffecerit thesaurus regni, non deprædatio urbium... non exspoliatio
+ecclesiarum et monasteriorum, non tributa provinciarum. Ausus est
+etiam, ubi hæc defecerunt, terras ecclesiarum diripere, et eas
+commilitonibus illis tradere, etc..»--Flodoard, l. II, c. XII: Quand
+Charles-Martel eut défait ses ennemis, il chassa de son siège le pieux
+Rigobert, son parrain, qui l'avait tenu sur les saints fonts de
+baptême, et donna l'évêché de Reims à un nommé Milon, simple tonsuré
+qui l'avait suivi à la guerre. Ce Charles-Martel, né du concubinage
+d'une esclave, comme on le lit dans les Annales des rois Francs, plus
+audacieux que tous les rois ses prédécesseurs, donna non seulement
+l'évêché de Reims, mais encore beaucoup d'autres du royaume de France,
+à des laïques et à des comtes; en sorte qu'il ôta tout pouvoir aux
+évêques sur les biens et les affaires de l'Église. Mais tous les maux
+qu'il avait faits à ce saint personnage et aux autres Églises de
+Jésus-Christ, par un juste jugement, le Seigneur les fit retomber sur
+sa tête; car on lit dans les écrits des Pères que saint Euchère, jadis
+évêque d'Orléans, dont le corps est déposé au monastère de
+Saint-Trudon, s'étant mis un jour en prière, et absorbé dans la
+méditation des choses célestes, fut ravi dans l'autre vie; et là, par
+révélation du Seigneur, vit Charles tourmenté au plus bas des enfers.
+Comme il en demandait la cause à l'ange qui le conduisait, celui-ci
+répondit que, par la sentence des saints qui, au futur jugement,
+tiendront la balance avec le Seigneur, il était condamné aux peines
+éternelles pour avoir envahi leurs biens. De retour en ce monde, saint
+Euchère s'empressa de raconter ce qu'il avait vu à saint Boniface, que
+le saint-siège avait délégué en France pour y rétablir la discipline
+canonique; et à Fulrad, abbé de Saint-Denis et premier chapelain du
+roi Pepin, leur donnant pour preuve de la vérité de ce qu'il
+rapportait sur Charles-Martel, que, s'ils allaient à son tombeau, ils
+n'y trouveraient point son corps. En effet, ceux-ci étant allés au
+lieu de la sépulture de Charles, et ayant ouvert son tombeau, il en
+sortit un serpent, et le tombeau fut trouvé vide et noirci comme si le
+feu y avait pris.»
+
+
+112--page 228--_L'Église anglo-saxonne, romaine d'esprit_...
+
+Acta SS. ord. S. Ben., sæc. III. Le Pape Zacharie écrit à saint
+Boniface: «Provincia in quâ natus et nutritus es, quam et in gentem
+Anglorum et Saxonum in Britanniâ insulâ primi prædicatores ab
+apostolicâ sede missi, Augustinus, Laurentius, Justus et Honorius,
+novissime vero tuis temporibus Theodorus, ex græco latinus, arte
+philosophus et Athenis eruditus, Romæ ordinatus, pallio sublimatus, ad
+Britanniam præfatam transmissus, judicabat et gubernabat...» Ce
+Théodore, moine grec de Tarse en Cilicie, avait été envoyé pour
+remplir le siège de Kenterbury, par le pape Vitalien; il était fort
+savant en astronomie, en musique, en métrique, en langues grecque et
+latine; il apporta un Homère et un saint Chrysostome. Il était conduit
+par Adrien, moine napolitain, né en Afrique, non moins savant, et qui
+avait été deux fois en France. (Usque hodie supersunt de eorum
+discipulis, qui latinam græcamque linguam æque ut propriam norunt.)
+Sous eux, le moine northumbrien Benedict Biscop fit venir des artistes
+de France, et bâtit dans le Northumberland le monastère de Weremouth,
+selon l'architecture romaine; les murs étaient ornés de peintures
+achetées à Rome et de vitres apportées de France. Un maître chanteur
+avait été appelé de Saint-Pierre de Rome. (Beda, Hist. Abbat.
+Viremuth.)--Théodore et Adrien eurent pour élèves Alcuin et Aldhelm,
+parent du roi Ina, le premier Saxon qui ait écrit en latin, selon
+Camden; il chantait lui-même ses _Cantiones Saxonicæ_ dans les rues, à
+la populace. Guill. Malmesbury le qualifie: «Ex acumine Græcum, ex
+nitore Romanum, ex pompâ Anglum.» (Warton, Diss. on the introd. of
+learning into England, I, CXXII.)
+
+
+113--page 230--_Boniface se voue au pape_...
+
+Bonifac, Epist. 105: «Decrevimus in nostro synodali conventu et
+confessi sumus fidem catholicam, et unitatem, et subjectionem Romanæ
+Ecclesiæ, fine tenus vitæ nostræ, velle servare: sancto Petro et
+vicario ejus velle subjici... Metropolitanos pallia ab illâ sede
+quærere: et per omnia, præcepta Petri Canonice sequi desiderare, ut
+inter oves sibi commendatas numeremur.»
+
+
+114--page 230--_Il demande au pape, dans sa simplicité_, etc...
+
+Le pape écrit à Boniface: «Talia nobis a te referuntur, quasi nos
+corruptores simus canonum et Patrum rescindere traditiones studeamus:
+ac per hoc (quod absit) cum nostris clericis in simoniacam hæresim
+incidamus, expetentes et accipientes ab illis præmia, quibus tribuimus
+pallia. Sed hortamur, carissime frater, ut nobis deinceps tale aliquid
+minime scribas...» Acta SS. ord. S. Ben., sæc. III, 75.
+
+
+115--page 230--_Adalbert_, etc...
+
+Saint Boniface écrit au pape Zacharie: «Maximus mihi labor fuit
+adversus duos hæreticos pessimos..., unus qui dicitur Adelbert,
+natione Gallus, alter qui dicitur Clemens, genere Scotus.--Fecit
+quoque (Adelbert) cruciculas et auratoriola in campis et ad fontes...;
+ungulas quoque et capillos dedit ad honorificandum et portandum cum
+reliquiis S. Petri, principis apostolorum.» Epist. 135.
+
+
+116--page 233, note--... _un tribut de trois cents chevaux_...
+
+Annal. Met., ap. Script. Fr., V, 336. Le cheval était la principale
+victime qu'immolaient les Perses et les Germains. Le pape Zacharie
+(Epist. 142) recommande à Boniface d'empêcher qu'on ne mange de chair
+de cheval, sans doute comme viande de sacrifice.
+
+
+117--page 234--_Les Francs contre les Vasques_, etc..
+
+Fredegar. Scholast., c. XXI. Je doute fort que les Francs, qui furent
+battus par eux dans la jeunesse de leur empire, leur aient imposé un
+tribut, comme le prétend Frédégaire, sous les faibles enfants de
+Brunehaut.
+
+
+118--page 238--_Guaifer repoussa ces demandes_...
+
+Voy. aussi Eginhard, Annal., ibid., 199: «Cùm res quæ ad ecclesias...
+pertinebant, reddere noluisset.--Spondet se ecclesiis sua jura
+redditurum, etc.»
+
+
+119--page 239--_Pepin portant les reliques_...
+
+Secunda S. Austremonii translatio, ap. Scr. Rer. Fr. V, 433. «Rex, ad
+instar David regis... oblita regali purpurâ, præ gaudio omnem illam
+insignem vestem lacrymis perfundebat, et antè sancti martyris exequias
+exultabat, ipsiusque sacratissima membra propriis humeris evehebat.
+Erat autem hiems.»--Translat. S. Germani Pratens., ibid., 428
+«...mittentes, tâm ipse quàm optimates ab ipso electi, manus ad
+feretrum.»
+
+
+120--page 239, note 3--_Charlemagne_...
+
+Les Chroniques de Saint-Denys disent elles-mêmes Challes et
+Challemaines, pour Charles et Carloman (maine, corruption française de
+_mann_; comme _lana_, laine, etc.). On trouve dans la Chronique de
+Théophane un texte plus positif encore. Il appelle Carloman [Grec:
+Karoullomagnos]; Scr. Fr., V, 187. Les deux frères portaient donc le
+même nom.--Au dixième siècle, Charles-le-Chauve gagna aussi à
+l'ignorance des moines latins le surnom de Grand, comme son aïeul.
+Épitaph., ap. Scr. Fr., VII, 322:
+
+ ... Nomen qui nomine duxit
+ De magni magnus, de Caroli Carolus.
+
+C'est ainsi que les Grecs se sont trompés sur le nom d'Élagabal, dont
+ils ont fait, bon gré, mal gré, Héliogabal, du grec _Hélios_, soleil.
+
+
+121--page 241--... _dans ces déserts ils élevaient quelque place
+forte_...
+
+Fronsac (Francicum ou Frontiacum) en Aquitaine (Eginh., Annal., ap.
+Scr. Fr., V, 201); et en Saxe, la ville que les chroniques désignent
+sous le nom de _Urbs Karoli_ (Annal. Franc, ibid., p. 11), un fort sur
+la Lippe (p. 29), Ehresburg, etc.
+
+
+122--page 242--_Charlemagne confirma la dîme_...
+
+Capitulare ann. 789, c. VII. «De decimis, ut unusquisque suam decimam
+donet, atque per jussionem pontificis dispensetur.»--Capitulatio de
+Saxon., ann. 791, c. XVI: «Undecunque censûs aliquid ad fiscum
+pervenerit..., decima pars ecclesiis et sacerdotibus reddatur.» C.
+XVII: «Omnes decimam partem substantiæ et laboris sui dent, tàm
+nobiles quàm ingenui, similiter et liti.»--Voy. aussi Capitul.
+Francoford., ann. 794, c. XXIII.--Dès l'an 567, on trouve mention de
+la dîme dans une lettre pastorale des évêques de Touraine; une
+constitution de Clotaire et les Actes du concile de Mâcon, en 588, la
+prescrivent expressément. Ducange, II, 1334, v{o} DECIMÆ.
+
+
+123--page 242--... _affranchit l'Église de la juridiction séculière_.
+
+Capitul. add. ad leg. Langob., ann. 801, c. I. «Volumus primo, ut
+neque abbates, neque presbyteri, neque diaconi, neque subdiaconi,
+neque quislibet de clero, de personis suis ad publica, vel ad
+secularia judicia trahantur vel distringantur, sed a suis episcopis
+judicati justitiam faciant.»--Cf. Capitul. Aquisgr., ann. 789, c.
+XXXVII.--Capitul. Francoford., ann. 794, c. IV: «Statutum est a domino
+rege et S. Synodo, ut episcopi justifias faciant in suas parochias...
+Comites quoque nostri veniant ad judicium episcoporum.»
+
+
+124--page 245--... _la première victoire des Germains sur l'Empire_.
+
+Stapfer, art. ARMINIUS, dans la Biogr. univers.: «Les lieux voisins de
+Dethmold sont encore pleins de souvenirs de ce mémorable événement. Le
+champ qui est au pied de Teutberg s'appelle encore Wintfeld, ou Champ
+de la Victoire; il est traversé par le Rodenbeck, ou Ruisseau de sang,
+et le Knochenbach, ou Ruisseau des os, qui rappelle ces ossements
+trouvés, six ans après la défaite de Varus, par les soldats de
+Germanicus venus pour leur rendre les derniers honneurs. Tout près de
+là est Feldrom, le champ des Romains; un peu plus loin, dans les
+environs de Pyrmont, le Herminsberg, ou mont d'Arminius, couvert des
+ruines d'un château qui porte le nom de Harminsbourg, et sur les bords
+du Weser, dans le même comté de la Lippe, on trouve Varenholz, le bois
+de Varus.
+
+
+125--page 245--... _la victoire des Francs sanctifiée par un miracle_,
+etc...
+
+Eginhard. Annal., ap. Script. Fr., V, 201. «Ne diutius siti confectus
+laboraret exercitus, divinitus factum creditur ut quâdam die, cùm
+juxta morem, tempore meridiano, cuncti quiescerent, prope montem qui
+castris erat contiguus tanta vis aquarum in concavitate cujusdam
+torrentis eruperit, ut exercitui cuncto sufficeret.»--Poetæ Saxonici
+Annal., l. I.
+
+
+126--page 248--_Le nom du fameux Roland_...
+
+Eginhard, vita Karoli, ap. Scr. Fr., V, 93.--Voy. aussi Eginhard.
+Annal., ibid., 203.--Poet. Sax., l. I, ibid., 143.--Chroniques de
+Saint-Denys, l. I, c. VI.--Les autres chroniques ne parlent point de
+cette déroute.--Sur les poèmes carlovingiens, voyez le cours de M.
+Fauriel, et l'excellente thèse de M. Monin: _Sur le Roman de
+Roncevaux_, 1832.
+
+
+127--page 249--... _un système de conversion_...
+
+Il prit pour otages quinze des plus illustres, et les remit à la garde
+de l'archevêque de Reims, Vulfar, auquel il accordait la plus grande
+confiance. Vulfar avait été précédemment revêtu des fonctions de
+Missus Dominicus en Champagne. Flodoard. Hist. Remens., l. II, c.
+XVIII. «Le très sage et très habile Charles, dit le biographe de
+Louis-le-Débonnaire, savait s'attacher les évêques. Il établit par
+toute l'Aquitaine des comtes et des abbés, et beaucoup d'autres
+encore, qu'on nomme des _Vassi_, de la race des Francs; il leur confia
+le soin du royaume, la défense des frontières et le gouvernement des
+fermes royales.» Astronom. Vita Ludov. Pii. c. 3, ap. Scr. Fr., VI,
+88.--Les abbés remplissent ici des fonctions militaires. Charlemagne
+écrit à un abbé de Saxe de venir avec des hommes bien armés et des
+vivres pour trois mois. Caroli M. Epist., 21, ap. Scr. Fr., V, 633.
+
+Vita S. Sturmii, abbat. Fuld., ap. Scr. Fr., V, 447. «Karolus...
+assumptis universis sacerdotibus, abbatibus, presbyteris... totam
+illam provinciam in parochias episcopales divisit... Tunc pars maxima
+beato Sturmio populi et terræ illius ad procurandum commititur.»
+Annal. Franc., ap. Scr. Fr., V, 26. «Divisitque ipsam patriam inter
+presbyteros et episcopos, seu et abbates, ut in eis baptizarent et
+prædicarent.»--Idem, Chron. Moissiac., ibid. 71.
+
+
+128--page 253--... _le camp des Avares_...
+
+Monach. S. Galli, l. II, c. II. «Terra Hunorum novem circulis
+cingebatur... Tàm latus fuit unus circulus... quantùm est spatium de
+castro Turonico ad Constantiam... Ita vici et villæ erant locatæ, ut
+de aliis ad alias vox humana posset audiri. Contra eadem quoque
+ædificia, inter inexpugnabiles illos muros, portæ non satis latæ erant
+constitutæ... Item de secundo circulo, qui similiter ut primus erat
+exstructus; viginti miliaria Teutonica quæ sunt quadraginta Italica,
+ad tertium usque tendebantur; similiter usque ad nonum; quamvis ipsi
+circuli alius alio multo contractiores fuerunt... Ad has ergo
+munitiones per ducentos et eo ampliùs annos, qualescumque omnium
+occidentalium divitias congregantes... orbem occiduum pene vacuum
+dimiserunt.»
+
+
+129--page 255--... _un canal du Rhin au Danube_...
+
+Eginh. Annal., ad ann. 793. «On avait persuadé au roi que si l'on
+creusait entre le Rednitz et l'Altmul un canal assez grand pour
+contenir des vaisseaux, on pourrait naviguer facilement du Rhin au
+Danube, parce que l'une de ces rivières se jette dans le Danube et
+l'autre dans le Mein. Aussitôt il vint dans ce lieu avec toute sa
+cour, y réunit une grande multitude, et employa à cette oeuvre toute
+la saison de l'automne. Le canal fut donc creusé sur deux mille pas de
+longueur et trois cents pieds de largeur, mais en vain, car au milieu
+d'une terre marécageuse déjà imprégnée d'eau par sa nature, et inondée
+par des pluies continuelles, l'entreprise ne put s'achever: autant les
+ouvriers avaient tiré de terre pendant le jour, autant il en retombait
+pendant la nuit, à la même place. Pendant ce travail, on lui apporta
+deux nouvelles fort déplaisantes: les Saxons s'étaient révoltés de
+tous côtés; les Sarrasins avaient envahi la Septimanie, engagé un
+combat avec les comtes et les gardes de cette frontière, tué beaucoup
+de Francs, et ils étaient rentrés chez eux victorieux.»
+
+
+130--page 257, note--_Charlemagne et le pape Adrien_...
+
+Eginh. Kar. M. c. 19: «Nuntiato Adriani obitu, quem amicum præcipuum
+habebat, sic flevit, ac si fratrem aut carissimum filium amisisset.»
+C. XVII: «Nec ille toto regni sui tempore quicquam duxit antiquius,
+quàm ut urbs Roma suâ operâ suoque labore veteri polleret
+auctoritate...»--Voy. les lettres d'Adrien à Charlemagne. (Scr. Fr. V,
+403, 544, 545, 546, etc.)
+
+
+131--page 257--... _le couronnement de Charlemagne_...
+
+Eginh. Annal., p. 215. «Coram altari, ubi ad orationem se
+inclinaverat, Leo papa coronam capiti ejus imposuit.»--Eginh. Vit.
+Kar. M., ibid. 100. «Quod primo in tantum adversatus est, ut
+affirmaret se eo die, quamvis præcipua festivitas esset, ecclesiam non
+intraturum fuisse, si pontificis consilium præscire potuisset.»
+
+
+132--page 258--_Les présents d'Haroun_...
+
+«Ce que le poète disait impossible:
+
+ Aut Ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrim,
+
+parut alors, dit le moine de Saint-Gall, une chose toute simple, à
+cause des relations de Charles avec Haroun. En témoignage de ce fait,
+j'appellerai toute la Germanie, qui, du temps de votre glorieux père
+Louis (il s'adresse à Charles-le-Chauve), fut contrainte de payer un
+denier par chaque tête de boeuf et par chaque manse dépendant du
+domaine royal, pour le rachat des chrétiens qui habitaient la terre
+sainte. Dans leur misère, ils imploraient leur délivrance de votre
+père, comme anciens sujets de votre bisaïeul Charles et de votre aïeul
+Louis.» Monach. Sangall., l. II, c. XIV.
+
+
+133--page 258--_Charlemagne actif dans son repos même_, etc...
+
+Eginh. in Karol. M., c. XXV. «Il apprit la grammaire sous le diacre
+Pierre de Pise, et eut pour maître, dans les autres études, Albinus,
+surnommé Alcuin, également diacre, né en Bretagne, et de race saxonne,
+homme d'une science universelle, et sous la direction duquel il donna
+beaucoup de temps et de travail à la rhétorique et à la dialectique,
+mais surtout à l'astronomie. Il apprenait aussi le calcul et étudiait
+le cours des astres avec une curieuse et ardente sagacité.»--«Dans les
+dernières années de sa vie, il ne fit plus que s'occuper de prières et
+d'aumônes et corriger des livres. La veille de sa mort, il avait
+soigneusement corrigé, avec des Grecs et des Syriens, les évangiles de
+saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean.» Thegan.
+de Gestis Ludov. Pii, c. VII, ap. Scr. Fr. VI, 76.--Il envoya aussi «à
+son meilleur ami», le pape Adrien, un Psautier en latin, écrit en
+lettres d'or, et avec une dédicace en vers. (Eginh. ap. Script. Rer.
+Franc., t. V, p. 402.) Aussi l'ensevelit-on avec un Évangile d'or à la
+main. (Monach. Engolism. in Kar. M., ibid. 186.)
+
+
+134--page 259--_Il se piquait de bien chanter au lutrin_...
+
+Eginh. in Kar. M., c. XXVI. «Il perfectionna soigneusement la lecture
+et le chant sacrés, car il s'y entendait admirablement, quoiqu'il ne
+lût jamais lui-même en public, et qu'il ne chantât qu'à demi voix et
+en choeur.»--Mon. Sangall., l. I, c. VII. «Jamais, dans la basilique
+du docte Charles, il ne fut besoin de désigner à chacun le passage
+qu'il devait lire, ni d'en marquer la fin avec de la cire ou avec
+l'ongle; tous savaient si bien ce qu'ils avaient à lire, que si on
+leur disait à l'improviste de commencer, jamais il ne les trouvait en
+faute. Lui-même, il levait le doigt ou un bâton, ou envoyait quelqu'un
+aux clercs, assis loin de lui, pour désigner celui qu'il voulait faire
+lire. Il marquait la fin, par un son guttural, que tous attendaient en
+suspens, tellement que, soit qu'il fît signe après la fin d'un sens,
+ou à un repos au milieu de la phrase, ou même avant le repos, personne
+ne reprenait trop haut ou trop bas, quelque étrange commencement que
+cela pût faire. En sorte que, bien que tous ne comprissent pas,
+c'était dans son palais que se trouvaient les meilleurs lecteurs, et
+nul n'osa entrer parmi ses choristes (fût-il même connu d'ailleurs)
+qui ne sût bien lire et bien chanter.»
+
+
+135--page 259--... _pour observer ceux qui entraient_...
+
+Mon. S. Galli, l. I, c. XXXII. «Quæ (mensiones) ita circa palatium
+peritissimi Caroli ejus dispositione constructæ sunt, ut ipse per
+cancellos solarii sui cuncta posset videre, quæcumque ab intrantibus
+vel exeuntibus quasi latenter fierent. Sed et ita omnia procerum
+habitacula a terrâ erant in sublime suspensa, ut sub eis non solum
+militum milites et eorum servitores, sed omne genus hominum ab
+injuriis imbrium vel nivium, vel gelu, caminis possent defendi, et
+nequaquàm tamen ab oculis acutissimi Caroli valerent abscondi.»
+
+
+136--page 259--_La nuit, il se levait pour les matines_...
+
+Eginh. in Kar. M., c. XXVI. «Ecclesiam mane et vespere, item nocturnis
+horis et sacrificii tempore, quoad eum valetudo permiserat, impigrè
+frequentabat.»--Mon. Sangall., l. I, c. XXXIII: «Gloriosissimus
+Carolus ad nocturnas laudes pendulo et profundissimo pallio utebatur.»
+
+
+137--page 259--_Portrait de Charlemagne_...
+
+Eginh. in Kar. M., c. XXII. «Corpore fuit amplo atque robusto, staturâ
+eminenti, quæ tamen justam non excederet... apice corporis rotundo,
+oculis prægrandibus ac vegetis, naso paululum mediocritatem
+excedente... Cervix obesa et brevior, venterque projectior... Voce
+clarâ quidem, sed quæ minùs corporis formæ conveniret.--Medicos pene
+exosos habebat, quod ei in cibis assas, quibus assuetus erat,
+dimittere, et elixis adsuescere suadebant.»--Permis aux grandes
+Chroniques de Saint-Denys, écrites si longtemps après, de dire qu'il
+fendait un chevalier d'un coup d'épée, et qu'il portait un homme armé
+debout sur la main. On a proportionné l'empereur à l'empire, et conclu
+que celui qui régnait de l'Elbe à l'Èbre devait être un géant.
+
+
+138--page 259--_C'était plaisir de les voir cavalcader derrière
+lui_...
+
+Id. ibid., c. XIX: «Numquàm iter sine illis faceret. Adequitabant ei
+filii, filiæ vero pone sequebantur... Quæ cùm pulcherrimæ essent et ab
+eo plurimum diligerentur, mirum dictu quod nullam earum cuiquam aut
+suorum aut exterorum nuptum dare voluit. Sed omnes secum usque ad
+obitum suum in domo suâ retinuit, dicens se earum contubernio carere
+non posse. Ac propter hoc, alias felix, adversæ fortunæ malignitatem
+expertus est. Quod tamen ita dissimulavit, ac si de eis nunquam
+alicujus probri suspicio exorta, vel fama dispersa fuisset.»
+
+
+139--page 260--... _la dissonance reparaissait toujours_...
+
+V. un passage curieux d'une vie de saint Grégoire, ap. Scrip. Rer. Fr.
+t. V, p. 445.--V. aussi la vie de Charlemagne, par un moine
+d'Angoulême (ap. Scr. Fr. V, 185).--Mon. Sangall., l. 1, c. X. «Voyant
+avec douleur que le chant était divers selon les diverses provinces,
+il demanda au pape douze clercs instruits dans la psalmodie. Mais, par
+malice, lorsqu'on les eut dispersés de côté et d'autre, ils se mirent
+à enseigner tous des méthodes différentes. Charles indigné se plaignit
+au pape, et le pape les mit en prison.»
+
+
+140--page 265--_Charlemagne fit recueillir les vieux chants nationaux
+de l'Allemagne_...
+
+Eginh. in Kar. M., c. XXIX. «Barbara et antiquissima carmina, quibus
+veterum regum actus ac bella canebantur, scripsit, memoriæque
+mandavit. Inchoavit et grammaticam patrii sermonis.»--Suivant Éginhard
+(c. XIV) Charlemagne donna au mois des noms significatifs dans la
+langue allemande (mois d'hiver, mois de boue, etc.); mais, selon la
+remarque de M. Guizot, on les trouve en usage chez différents peuples
+germains avant le temps de Charlemagne.
+
+
+141--page 266--... _parlant souvent la langue latine_...
+
+Eginh. in Kar: M. c. XXV. «Latinam ita didicit, ut æque, illâ ac
+patriâ linguâ orare esset solitus; græcam vero melius intelligere quam
+pronunciare poterat.»--Poeta Saxon., l. V, ap. Scr. Fr. V, 176:
+
+ ..... Solitus linguâ sæpe est orare latinâ;
+ Nec græcæ prorsus nescius extiterat.
+
+«Telle était sa faconde, qu'il en ressemblait à un pédagogue (ut
+didasculus appareret; alibi dicaculus, petit plaisant).»
+
+
+142--page 270--_Dans les Capitulaires, le ton pédantesque_...
+
+On pourrait multiplier les exemples. Capitul. anni 802, ap. Scr. Fr.
+V, 659. «Placuit ut unusquisque ex propriâ personâ se in sancto Dei
+servitio secundum Dei præceptum et secundum sponsionem suam pleniter
+conservare studeat secundum intellectum et vires suas; quia ipse
+domnus imperator non omnibus singulariter necessariam potest exhibere
+curam.» Capitul. anni 806, ibid. 677. «Cupiditas in bonam partem
+potest accipi et in malam. In bonam juxta apostolum, etc.--Avaritia
+est alienas res appetere, et adeptas nulli largiri. Et juxta
+apostolum, hæc est radix omnium malorum. Turpe lucrum exercent qui per
+varias circumventiones lucrandi causâ inhoneste res quaslibet
+congregare decertant.»
+
+
+143--page 270--_Les livres Carolins contre l'adoration des images_...
+
+Carol. libr. I, c. XXI. «Solus igitur Deus colendus, solus adorandus,
+solus glorificandus est, de quo per prophetam dicitur: exaltatum est
+nomen ejus solius, etc.»
+
+
+144--p. 271--... _son fils Louis ayant restitué toutes les spoliations
+de Pepin_...
+
+Je crois qu'il faut entendre ainsi cette dilapidation du domaine que
+Charlemagne reprocha à son fils. Ce domaine avait dû se former de
+toutes les violences de la conquête. Le caractère scrupuleux de Louis,
+et les réparations qu'il fit plus tard à d'autres nations maltraitées
+par les Francs, autorisent à interpréter ainsi sa conduite en
+Aquitaine. Voici le texte de l'historien contemporain: «In tantum
+largus, ut antea nec in antiquis libris nec in modernis temporibus
+auditum est, ut villas regias quæ erant et avi et tritavi (Pepin et
+Charles-Martel), fidelibus suis tradidit eas in possessiones
+sempiternas... Fecit enim hoc diu tempore.» Theganus, de gestis Ludov.
+Pii, c. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.
+
+
+145--page 273--«_L'Empereur assemble des hommes en Gaule, en
+Germanie_...»
+
+Annal. Franc., ad ann. 810, ap. Scr. Fr. V, 59. «Nuntium accepit
+classem CC navium de Nortmannia Frisiam appulisse... Missis in omnes
+circumquaque regiones ad congregandum exercitum nuntiis...»--Ibid., ad
+ann. 809. Cumque ad hoc per Galliam atque Germaniam homines
+congregasset...»
+
+
+146--page 273--«_Le roi des Northmans, Godfried_, etc...»
+
+Eginh. in Kar. M., c. XIV. «Godefridus adeo vanâ spe inflatus erat, ut
+totius sibi Germanise promitteret potestatem, etc.»--V. aussi Annal.
+Franc., ap. Scr. Fr. V, 57, Hermann. Contract., ibid. 366.
+
+
+147--page 275--_Le saint Louis du neuvième siècle_...
+
+Il y a une singulière ressemblance entre les portraits que l'histoire
+nous a laissés de Louis-le-Débonnaire et de saint Louis. «Imperator
+erat... manibus longis, digitis redis, tibiis longis et ad mensuram
+gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. Ludov. Pii, c. XIX,
+ap. Scr. Fr. VI, 78.--«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis et
+gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum anglicum
+(angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap. Raumer,
+Geschichte der Hohenstauffen, IV, 271.--L'un et l'autre se gardaient
+soigneusement de rire aux éclats. «Numquam in risu imperator exaltavit
+vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi
+procedebant themilici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad
+mensam coram eo: tunc ad memsuram coram eo ridebat populus; ille
+numquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.--Sur
+la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les
+musiciens, V. le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montré le même
+désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères.
+
+
+148--page 276--_Réforme des monastères_, etc....
+
+Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B. Benedicti
+tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati Basilii dicta
+necnon Pachomii regulam scandere nitens.»--Astronom., c. XXXVIII, ap.
+Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique librum
+canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi facerent...
+itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo monachos strenuæ
+vitæ per omnia, qui per omnia monachorum euntes redeuntesque
+monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quàm
+feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.»
+
+
+149--page 276--_Louis renvoya, dans leur couvent Adalhard et Wala_...
+
+S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidiâ... pulsus præsentibus bonis,
+dignitate, exutus vulgi existimatione foedatus... exilium tulit.»--Acta
+SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 464: «Wala... cujus Augustus, efficaciam
+auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius esset, patrui ejus filius,
+decrevit humiliari, cujuslibet instinctu, et redigi inter infimos.»--P.
+492. Un jour il dit à Louis-le-Débonnaire: «Velim, reverendissime
+imperator Auguste, dicas nobis tuis quid est quod tantùm propriis
+interdum relictis officiis, ad divina te transmittis.»--Astronom., c.
+XXI: «Timebatur quàm maxime Wala, summi apud Carolum imperatorem
+habitus loci, ne forte aliquid sinistri contra imperatorem moliretur.»
+
+
+150--page 276--_Le palais impérial eut sa réforme_...
+
+Astronom., c. XXI: «Moverat ejus animum jamdudum, quanquam naturâ
+mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio exercebatur
+paterno; quo solo domus paterna inurebatur nævo... Misit... qui...
+aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, reos majestatis caute ad
+adventum usque suum adservarent.»--C. XXIII: «Omnem coetum femineum,
+qui permaximus erat, palatio excludi judicavit præter paucissimas.
+Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat, concessit.»
+
+
+151--page 276--_Roi d'Aquitaine, il s'était réduit à une telle
+pauvreté_...
+
+Astronom., c. VII.--Le roi Louis donna bientôt une preuve de sa
+sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était
+naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux
+différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le
+recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué,
+Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour
+revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette
+sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les
+approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_.
+Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde,
+considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la
+cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des
+autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser
+subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa
+libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de
+blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son
+exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements
+militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant
+son fils de ses heureux progrès.»--Voy. aussi Thegan, De gestis, etc.
+
+
+152--page 276--_Empereur, il rendit aux Saxons le droit de
+succéder_...
+
+Astronom, c. XXIV. «Saxonibus atque Frisonibus jus paternæ
+hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant,
+imperatoriâ restituit clementiâ... Post hæc easdem gentes semper sibi
+devotissimas habuit.»
+
+
+153--page 277--... _confirma les droits des chrétiens d'Espagne_...
+
+Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486, 487:
+«Jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri
+præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de
+deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui
+postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus
+suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub
+quali convenientiâ atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et
+ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.»
+
+
+154--page 277, note 3--... _premier essai de l'Italie pour se délivrer
+des barbares_...
+
+«Omnes civitates regni et principes Italiæ in hæc verba conjuraverunt,
+sed et omnes aditus, quibus in Italiam intratur, positis obicibus et
+custodiis obserarunt.»--Astronom., c. XXIX.--V. aussi Eginh. Annal.,
+ap. Scr. F. VI, 177.
+
+
+155--page 278--_Charlemagne avait désigné Louis_, etc...
+
+Thegan., c. VI. «Cùm intellexisset appropinquare sibi diem obitus sui,
+vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu, episcopis,
+abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans omnes a
+maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id est
+imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes responderunt
+Dei esse admonitionem illius rei.»--Il avait aussi consulté Alcuin au
+tombeau de saint Martin de Tours: «Quo in loco tenens manum Albini,
+ait secrete: Domine magister, quem de his filiis meis videtur tibi in
+isto honore quem indigno quanquam dedit mihi Deus, habere me
+successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens, novissimum illorum,
+sed humilitate clarissimum, ob quam a multis despicabilis notabatur,
+ait: Habebis Ludovicum humilem successorem eximium.» Acta SS. ord. S.
+Bened., sec. IV, p. 156.
+
+
+156--page 278--_Louis ne pouvait consentir à l'exécution de Bernard_,
+etc...
+
+Astron., c. XXX. «Cum lege judicioque Francorum deberent capitali
+invectione feriri, suppressâ tristiori sententiâ, luminibus orbarit
+consensit, licet multis obnitentibus, et adnimadverti in eos totâ
+severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium mortale
+imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum luminibus
+privârunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator, magno cum
+dolore flevit mullo tempore.»
+
+
+157--page 278--_La Suède eut un évêque dépendant de l'archevêque de
+Reims_...
+
+S. Anscharii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg sedem constituit
+archiepiscopalem.»--Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis) quemdam...
+pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum, etc.»
+
+
+158--page 279--_Louis choisit la plus belle. Judith_, etc...
+
+Astron., c. LXXX. «Undecumque abductas procerum filias inspiciens,
+Judith.»--Thegan., c. XXVI. «Accepit filiam Velfi ducis, qui erat de
+nobilissimâ stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith, quæ erat ex
+parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam constituit.
+Erat enim pulchra valde.»--L'évêque Friculfe lui écrit: «Si agitur de
+venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas visus vel
+auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI, 355.
+
+
+159--page 279--_Savante_...
+
+V. les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde et de l'évêque
+Friculfe. Celui-ci lui écrit: «In divinis et liberalibus studiis, ut
+tuæ eruditionis cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr. VI, 355,
+356.--Walafrid versus, ibid., 268:
+
+ Organa dulcisono percurrit pectine Judith.
+ O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda.
+ Ludere jam pedibus...
+ Quidquid enim tibimet sexûs subtraxit egestas,
+ Reddidit ingeniis culta atque exercita vita.
+
+--Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime
+instructa.»
+
+
+160--page 282--_Une diète fut assemblée à Nimègue_...
+
+Astron., c. XLV. «Hi qui imperatori contraria sentiebant, alicubi in
+Franciâ conventum fieri generalem volebant. Imperator autem clanculo
+obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens Germanis.
+Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi
+convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio
+futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace
+de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--«Quos
+postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique
+imperatoris judicio legali, tanquam reos majestatis, decernerent
+capitali sententià feriri, nullum ex eis permisit occidi.»--Voy. aussi
+Annal. Bertinian., ibid. 193.
+
+
+161--page 282--... _l'empereur se voyant abandonné_, etc...
+
+Thegan., c. XLII. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus propter
+me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant ab eo.»
+
+
+162--page 284--_Ebbon, l'un de ces fils de serfs_, etc...
+
+Thegan., c. XLIV. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium
+servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te
+purpurâ et pallio, et tu eum induisti cilicio... Patres tui fuerunt
+pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi
+principis... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job insultabant,
+reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant, legales servi ejus
+erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi molesti fuerunt ei, et
+maxime hi quos ex servili conditione honoratos habebat, cum his qui ex
+barbaris nationibus ad hoc fastigium perducti sunt.»--Id., c. XX:
+«Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex vilissimis servis summi
+pontifices fierent, et hoc non prohibuit...» Puis vient une longue
+invective contre les parvenus.
+
+
+163--page 285, note--_Tous se trouvaient d'accord_...
+
+Nithardi historiæ, l. I, c. IV, ap. Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat
+universæ plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem
+dimiserant.»--C. V: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant,
+poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»--Tous
+les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam
+Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis
+querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c.
+XLIX.
+
+
+164--page 286--_Wala_... «_un homme de discorde_...»
+
+Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: «Virum rixæ virumque
+discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»--Pascase Radbert,
+auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis-le-Débonnaire et
+sous son fils Charles-le-Chauve, crut prudent de déguiser ses
+personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle _Arsenius_;
+Adhalard, _Antonius_; Louis-le-Débonnaire, _Justinianus_; Judith,
+_Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis-le-Germanique, _Gratianus_;
+Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et _Amisarius_.
+
+
+165--page 286--_Le vieil empereur aurait dit à Lothaire_...
+
+Nithard., l. I, c. XII: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum omne coram
+te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris, partium
+electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus, similiter partium
+electio tua erit.--Quod idem cum per triduum dividere vellet, sed
+minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit, deprecans
+ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi
+concederetur... Testati quod pro nullâ re aliâ, nisi solâ ignorantiâ
+regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut ægrius valuit,
+regnum omne absque Bajoariâ cum suis divisit; et a Mosâ partem
+Australem Lodharius cum suis elegit Occiduam verò, ut Carolo
+conferretur, consensit.»
+
+
+166--page 288--... _bataille si sanglante qu'elle eût épuisé
+l'Empire_...
+
+Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In quâ pugnâ ità Francorum vires
+attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in posterum
+sufficerent.»--«Dans cette bataille, dit une autre chronique écrite au
+temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la France, de
+l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne, se tuèrent
+mutuellement.» Hist. reg. Franc., 259.
+
+
+167--page 290--_Serment de Louis-le-Germanique et de
+Charles-le-Chauve_...
+
+Nithard., l. III, c. V. ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la
+traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais
+je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux
+de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une
+époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des
+proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe.
+(Voy., aux Éclaircissements, le chant barbare composé sur la captivité
+de Louis II.)
+
+
+168--page 293--_Le secours que Lothaire avait demandé aux païens_...
+
+Voy. aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de Fulde,
+an 842, la Chronique d'Hermann. Contract., ap. Scr. Fr. VII, 232, etc.
+
+
+169--page 293--_Charles-le-Chauve qui ressemblait à Bernard_...
+
+Thegan., c. XXXVI. «Impii... dixerunt Judith reginam violatam esse à
+duce Bernhardo.»--Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI, 289.--Agobardi
+Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr. VII, 286: «Et os
+ejus mire ferebat, naturâ adulterium maternum prodente.»
+
+
+170--page 293--_Pepin n'avait pas hésité à appeler les Sarrasins, les
+Normands_...
+
+Annal. Bertin, ap. Scr. Fr. VII, 66. Chronic. S. Benigni Divion.,
+ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a Pippino
+conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam
+adventaverant.»
+
+
+171--page 296--_Les moines avaient demandé à Louis-le-Débonnaire_,
+etc...
+
+Nithard., l. I, c. III. «Percontari... si respublica ei restitueretur,
+an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum divinum.»
+
+_Les évêques interrogent de même Charles-le-Chauve_, etc... Nithard,
+l. IV, c. I. «Palam illos percontati sunt... an secundum Dei
+voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se velle... aiunt: Et
+auctoritate divinâ ut illud suscipiatis, et secundum Dei voluntatem
+illud regatis monemus, hortamur atque præcipimus.»
+
+_Plus tard les évêques sont d'avis que la paix règne entre les trois
+frères._ Nithard, ibid., c. III. «Solito more, ad episcopos
+sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos
+fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata
+concedunt.»
+
+
+172--page 297--_Le Capitulaire d'Épernay_, etc...
+
+C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce pouvoir avait été
+conféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31, Capitul.
+Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque ordine... mittatis...»
+
+_Le Capitulaire de Kiersy_, etc. Capitul. Car. Calvi; ap Scr. Fr. VII,
+630. «Ut unusquisque presbyter imbreviet in suâ parrochiâ omnes
+malefactores, etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare
+noluerint, ad episcopi præsentiam perducantur.»
+
+
+173--page 300--_La plainte de Charles-le-Chauve contre Venilon_,
+etc...
+
+Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard
+expressément qu'il a _élu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III epist.
+(ap. Hinc. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac
+progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub
+conditione debitas leges servandi.»
+
+
+174--page 302--_Gotteschalk avait professé la doctrine de la
+prédestination_...
+
+Voy. sur cette affaire les textes qu'a réunis Gieseler,
+Kirchengeschichte, II, 101, sqq.
+
+
+175--page 305--_Pour Jean Érigène l'Écriture est un texte livré à
+l'interprétation_...
+
+J. Erig. De nat. divis., l. I, c. LXVI... «Il ne faut pas croire que,
+pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se
+serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de
+similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre
+faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore
+grossiers et enfantins.» Dans le Traité [Grec: Peri phuseôs merismou],
+l'autorité, est dérivée de la raison, nullement la raison de
+l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît
+sans valeur, etc.
+
+
+176--p. 306, note.--_Les pirates_... _que la famine avait chassés du
+gîte paternel_...
+
+La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine qui désola le
+Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans à l'exil
+les fils puînés. Odio Cluniac, ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de Mor.
+Duc. Normann., l. I. Guill. Gemetic, l. I, c. IV, 5.--Un Saga
+irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur
+argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur
+mer. Watzdæla, ap. Barth., 438.
+
+«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses
+compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe
+des lances: c'était leur habitude. Il en reçut le nom de Barnakall,
+sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme
+guerrier des compagnons du chef s'exaltait jusqu'à la frénésie, ils
+prenaient le nom de _Bersekir_ (insensés, fous furieux). La place du
+Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur
+pour leurs héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga, et plusieurs
+Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir
+devient un reproche. Barthol., 345.--«Furore bersekico si quis
+grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of
+the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.
+
+
+177--page 308--_Depuis qu'Harold eut obtenu de Louis une province pour
+un baptême_, etc...
+
+Thegan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80. «Quem imperator elevavit de
+fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit ei.» Astronom.,
+c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal. Bertin., ann.
+870. «Cependant furent baptisés quelques Normands, amenés pour cela à
+l'empereur par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu des présents, ils
+s'en retournèrent vers les leurs, et après le baptême ils se
+conduisirent de même qu'auparavant, en Normands et comme des païens.»
+
+
+178--page 313--_Ce roi peut disposer de quelques évêchés_, etc...
+
+Annal. Bertin, ann. 859. «Charles distribua aux laïques certains
+monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des clercs.--Ann. 862:
+L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée déraisonnablement à son
+fils Hludowic, il la donna sans plus de raison à Hubert, clerc marié.»
+Pendant longtemps il avait laissé vacante la place d'abbé, et l'avait
+gardée à son profit. En 861, il en avait fait autant des abbayes de
+Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il récompensait, en leur
+donnant des abbayes, les transfuges qui passaient dans son
+parti.--Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité, avant que la cause
+eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges, etc.,
+etc...»--Flodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait
+désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu
+de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et
+brisa, pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.--Voyez aussi
+dans les Annales de Saint-Bertin, an 876, sa conduite dure et hautaine
+envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.--En 867, il avait
+exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de
+savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des
+constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le
+payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expéditions
+militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. Ibid.,
+ann. 851.--On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius
+adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ
+fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur.
+Ibid., ann. 855).--Nous le voyons même humilier l'archevêque de Reims,
+auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de
+Sens.--Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une
+part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs
+désapprouvaient la déposition. De l'autre, il s'était compromis dans
+l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux envers
+l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait
+aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon,
+jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la
+primatie de Reims.
+
+
+179--page 313--_Charles-le-Chauve sous la dalmatique grecque_...
+
+Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII, 27. «De Italiâ in Galliam rediens,
+novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam talari
+dalmaticâ indutus et balteo desuper accinctus pendente usque ad pedes,
+necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper imposito,
+dominicis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat... Græcas
+glorias optimas arbitrabatur...»
+
+
+180--page 313--_Louis-le-Bègue avoue qu'il ne tient la couronne que de
+l'élection_...
+
+Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VIII, 27. «Ego Ludovicus misericordiâ
+Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus... polliceor
+servaturum leges et statuta populo, etc.»
+
+
+181--page 316--_Le moine de Saint-Gall fait dire à un soldat de
+Charlemagne_, etc...
+
+Mon. Sangall., l. II, c. XX. Is cum Behemanos, Wilzoz et Avaros in
+modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili suspenderet...
+aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel certe novem de
+illis hastâ meâ perforatos et nescio quid murmurantes, huc illucque
+portare solebam.»
+
+
+182--page 318--_Le duché de Gascogne est rétabli_, etc...
+
+Voy. la charte de 845, par laquelle Charles-le-Chauve refuse de
+_confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons Vandregisile
+et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avaient faits à l'église
+d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p. 688 et p.
+85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien patrimoine
+de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de propriétés et _de
+droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agénois_, le _Quercy_, le _pays
+d'Arles_, le _Périgueux_, la _Saintonge_ et le _Poitou_. Les
+bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme de cette
+pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le
+testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les
+Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé
+en France. Du tiers de la France, le don est réduit par
+Charles-le-Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il
+n'avait pas grand'chose à prétendre (1833). M. Rabanis a contesté
+l'authenticité de la charte d'Alahon (1841).
+
+
+183--page 319--_Le Breton Noménoé veut faire de la Bretagne un
+royaume_...
+
+Histor Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde suo cogitavit ut
+se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ regionis manu
+Francorum regiâ factos, aliquâ seductione a sedibus suis expelleret,
+et alios concessione suâ constitutos in locis illorum subrogaret, et
+si sic fierit posset, faciliter per hoc ad regiam dignitatem
+ascenderet.»
+
+
+184--page 319--_En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de
+s'armer contre les Northmans_...
+
+Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum inter
+Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in Sequanâ
+consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est eorum
+conjuratio, a potentioribus nostris facile interficiuntur.»
+
+
+185--page 320--_Eudes rentre à Paris à travers le camp des
+Northmans_...
+
+Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus reditum
+præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille, emisso equo,
+a dextris et sinistris adversarios cædens, civitatem ingressus.»
+
+
+186--page 323--_Torthulf_...
+
+Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256. «Torquatus...
+seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copiâ silvestri et
+venatico exercitio victitans, etc.» Voy. aussi (ibid.) Pactius
+Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.
+
+
+187--page 323--_Les Capets_... _des chefs saxons au service de
+Charles-le-Chauve_...
+
+Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit formellement
+Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils Eudes et Rotbert.
+Acta SS. ord. S. Bened., P. II, sec. IV, p. 357. Albéric des
+Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a donc pas été,
+comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette généalogie. Les
+rois Robert et Eudes furent fils de Robert-le-Fort, marquis de la
+race des Saxons... Mais les historiens ne nous apprennent rien de plus
+sur cette race.» Ibid., 285.--Guillaume de Jumièges: «Robert, comte
+d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux fils, le prince Eudes et
+Robert, frère d'Eudes.» Item, Chron. de Strozzi, ap. Scr. Fr. X,
+278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis VIII: «Le royaume passa de
+la race de Charles à celle des comtes de Paris, qui provenaient
+d'origine saxonne.»--Helgald, Vie de Robert, c. I. «L'auguste famille
+de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes et humbles paroles,
+avait sa souche en Ausonie.» (Ausoniâ, il faut peut-être lire
+Saxoniâ?)--Quelques historiens font naître Robert en Neustrie; les uns
+à Seez (Saxia, civitas Saxonum), les autres à Saisseau (Saxiacum). V.
+la préface du tome X des Historiens de France. Toutes ces opinions se
+concilient et se confirment par leur divergence même, en admettant que
+Robert-le-Fort descendait des Saxons établis en Neustrie, et
+particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait _littus
+Saxonicum_. Les noms de _Séez_, de _Saisseau_, de la rivière de _Sée_,
+etc., ont évidemment la même origine.
+
+
+188--page 324--_Charles, surnommé le Simple ou le Sot_...
+
+Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis partibus
+quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice dictus.»
+Rad. Glaber, l. I, c. I, ibid., IV: «Carolum _Hebetem_ cognominatum.»
+Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum _Simplicem_.»--Chron. S.
+Maxent,, ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus _Follus_.» Richard. Pictav.,
+ibid., 22: «Karolus Simplex, sive _Stultus_.»
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Pages
+
+ PRÉFACE DE 1869. I
+
+ Table de la Préface. XLVI
+
+
+ LIVRE I.--CELTES.--IBÈRES.--ROMAINS.
+
+
+ CHAPITRE Ier. _Celtes et Ibères._ 5
+
+ Race gauloise ou celtique; génie sympathique; tendance à
+ l'action: ostentation et rhétorique. _ibid._
+
+ Race ibérienne; génie moins sociable; esprit de résistance. 8
+
+ Les Galls refoulent les Ibères et les suivent au delà des
+ Pyrénées et des Alpes. 9
+
+ Colonies dans le midi de la Gaule. 10
+
+ 1º Établissements des Phéniciens. 11
+
+ 2º Établissements des Ioniens de Phocée. Marseille. _ibid._
+
+ Invasions celtiques dans le nord de la Gaule. 12
+
+ 1º Invasion et établissement des Kymry. Supériorité morale
+ des Kymry sur les Galls. Druidisme. 12
+
+ Passage des Galls, puis des Kymry, en Italie. Guerre contre
+ les Étrusques. Lutte de la tribu contre la cité. 13
+
+ Intervention des Romains. Prise de Rome, 388. 15
+
+ Revers des Gaulois; victoires de la cité sur la tribu. _ibid._
+
+ 2º Invasion des Belges ou Bolg. Leurs établissements dans
+ le Languedoc. 16
+
+ Expéditions des Gaulois en Grèce et en Asie. 18
+
+ Gaulois mercenaires. 19
+
+ Insurrection des Gaulois d'Italie, Boïes et Insubres. 19
+
+ 222. Rome accable les Boïes, puis les Insubres. 22
+
+ Hannibal relève les Gaulois. 23
+
+ 201-170. Ruine des Boïes et Insubres. _L'Italie fermée aux
+ Gaulois._ 23
+
+ Rome accable les Gaulois d'Asie ou Galates. 24
+
+ Première expédition des Romains dans la Gaule. _ibid._
+
+ 112. Invasion des Cimbres et des Teutons. Défaites des
+ Romains. 28
+
+ 102-101. Marius. Extermination des Teutons et des Cimbres. 32
+
+
+ CHAPITRE II. _État de la Gaule dans le siècle qui précède la
+ conquête. -- Druidisme. -- Conquête de César._ 37
+
+ Première religion des Galls. Culte de la nature. 38
+
+ Religion des Kymry ou druidisme. Dogme moral de
+ l'immortalité de l'âme, des peines et des récompenses. 39
+
+ Science druidique. Astrologie, médecine. Samolus, gui,
+ oeuf de serpent. 40
+
+ Prêtresses et prophétesses. Vierge de Sein. Sacrifices
+ humains. 41
+
+ Hiérarchie sacerdotale. Druides, Ovates, Bardes. 43
+
+ Assemblées des druides dans le pays des Carnutes. 44
+
+ Impuissance du druidisme pour fonder une société. La
+ Gaule lui échappe. Triomphe de l'esprit de clan. 45
+
+ César.--État intérieur de la Gaule. Deux partis: 1º le
+ parti gallique ou des chefs de clans (Arvernes et Séquanes);
+ 2º le parti kymrique ou du druidisme (Édues, etc.);
+ l'hérédité et l'élection. 46
+
+ Les Séquanes appellent contre les Édues les Suèves, qui
+ oppriment les uns et les autres. 47
+
+ Un Édue, Dumnorix, appelle les Helvètes. 48
+
+ Un Druide, frère de Dumnorix, appelle les Romains. _ibid._
+
+ 58. César repousse les Helvètes. 48
+
+ et chasse les Suèves. 49
+
+ Les Gaulois du nord se coalisent contre César, appelé par
+ les Édues, les Sénons et les Rhèmes. _ibid._
+
+ 57. Guerre pénible de César contre les peuples de la Belgique. 50
+
+ 56. Il réduit les tribus des rivages et l'Armorique. 51
+
+ 55. Il fallait frapper les deux partis qui divisaient la Gaule,
+ dans la Germanie et dans la Bretagne.
+
+ 1º César passe le Rhin. 52
+
+ 2º Il passe en Bretagne. 53
+
+ 54-53. L'insurrection éclate en Gaule de toutes parts. 55
+
+ Soulèvement et extermination des Éburons. _ibid._
+
+ 52. Soulèvement des deux partis, kymrique et gallique (Carnutes,
+ Arvernes, etc.). 56
+
+ César accourt de l'Italie, prend Genabum et Noviodunum. _ibid._
+
+ Soulèvement des Édues. 57
+
+ César assiège dans Alésia le Vercingétorix. 58
+
+ 51. Il la prend et réduit rapidement la Gaule. 59
+
+
+ CHAPITRE III. _La Gaule sous l'Empire. -- Décadence de l'Empire.
+ -- Gaule chrétienne._ 61
+
+ César, génie cosmopolite, favorable aux vaincus, fait entrer
+ les Gaulois dans la cité. _ibid._
+
+ Antoine, imitateur de César. Réaction d'Octave; il repousse
+ les Gaulois de la cité, et impose à la Gaule la forme
+ romaine. 62
+
+ Association du paganisme romain à la religion gallique. 63
+
+ Persécution du druidisme. La Gaule soulevée par les Trévires et
+ les Édues. _ibid._
+
+ Caligula, Claude, Néron, descendants d'Antoine, favorables aux
+ vaincus. 67
+
+ Caligula, né à Trèves, institue les jeux du Rhône à Lyon. _ibid._
+
+ Claude, né à Lyon; il rouvre la cité aux Gaulois. 68
+
+ Persécution des druides. Réduction de la Bretagne. 70
+
+ Néron. La Gaule prend parti pour Galba et pour Vitellius. 71
+
+ Révoltes de Civilis et de Sabinus contre Vespasien. 72
+
+ Relations de Rome et de la Gaule. Action réciproque. 74
+
+ Influence de la Gaule sur les destinées de l'Empire. Empereurs
+ gaulois. 76
+
+ Essai d'un empire gallo-romain. Posthumius, etc. 77
+
+ Décadence de l'Empire. La faute n'en est point aux Empereurs
+ ni à l'administration. 78
+
+ Substitution des esclaves aux petits cultivateurs. Extinction
+ graduelle et nécessaire de la population esclave. 81
+
+ Point d'industrie. La société absorbe et ne produit point.
+ Misère universelle, fiscalité intolérable. 83
+
+ Révolte des _Bagaudes_. 85
+
+ Constantin. Espoir de l'Empire. 86
+
+ Dépopulation croissante. Misère des Curiales. 88
+
+ Condamnation de la société antique. 91
+
+ Toutefois Rome laisse en Gaule l'ordre civil, la _Cité_. _ibid._
+
+ Gaule chrétienne. 92
+
+ Le christianisme y a mis l'ordre ecclésiastique. 92
+
+ Les moines de Saint-Benoît commencent le travail libre. _ibid._
+
+ La nationalité gauloise se réveille dans le christianisme. 94
+
+ Un Grec fonde la mystique Église de Lyon. 95
+
+ Saint Irénée, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Martin. _ibid._
+
+ Idée de la personnalité libre, loi de la philosophie celtique,
+ posée par le Breton Pélage. 98
+
+ Les Pélagiens, disciples d'Origène. Sympathie du génie grec et
+ du génie gaulois. 98
+
+ Lutte de saint Augustin contre les Pélagiens. 99
+
+ Semi-pélagianisme de la Provence. 100
+
+ Le rationalisme des Pélagiens était prématuré. _ibid._
+
+
+ CHAPITRE IV. _Récapitulation. -- Systèmes divers. -- Influence des
+ races indigènes. -- des races étrangères. -- Sources celtiques
+ et latines de la langue française. -- Destinée de la race
+ celtique._ 102
+
+ Systèmes divers. Les uns rapportent tout le développement de la
+ nationalité française à l'élément indigène, les autres à
+ l'influence étrangère. 103
+
+ Défaut commun de ces deux systèmes exclusifs. 104
+
+ Récapitulation. Gaëls, Ibères, Kymry, Bolg, Grecs, Romains. 105
+
+ La France résulte du travail de la liberté sur ces éléments. 109
+
+ N'a-t-on pas exagéré l'influence grecque? _ibid._
+
+ et l'influence romaine? 110
+
+ Est-il vrai que la langue latine ait été universelle? 111
+
+ De la langue vulgaire gauloise et de l'analogie qu'elle a pu
+ présenter avec les modernes dialectes celtiques. 113
+
+ Ténacité des races celtiques. 115
+
+ Destinée malheureuse des races restées pures. 118
+
+ Galles et Bretagne, Irlande et Highland d'Écosse. _ibid._
+
+
+ LIVRE II.--LES ALLEMANDS.
+
+
+ CHAPITRE Ier. _Monde germanique. -- Invasion. -- Mérovingiens._ 128
+
+ Monde germanique, flottant et vague. _ibid._
+
+ Première Allemagne, ou Allemagne suévique. 131
+
+ L'invasion des tribus ordiniques (Goths, Lombards,
+ Burgundes;--Saxons) y apporte une civilisation plus haute. _ibid._
+
+ Goths, Lombards et Burgundes; chefs militaires. 132
+
+ Saxons; Ases, descendants des dieux. 134
+
+ Génie impersonnel de la race germanique. 135
+
+ L'héroïsme commun aux barbares n'a-il pas été pris à tort pour
+ le caractère propre des Germains? _ibid._
+
+ Esprit d'aventure des temps héroïques. Sigurd. 137
+
+ But des courses héroïques: l'Or et la Femme. Brunhild. 138
+
+ 375. Première migration des barbares dans l'Empire. Invasion des
+ Goths. 139
+
+ 383. Soulèvement des populations celtiques de Gaule et de
+ Bretagne; Maxime, Constantin. 140
+
+ 412. Établissement des Goths dans l'Aquitaine. Désorganisation
+ de la tyrannie impériale. 142
+
+ 413. Établissement des Burgundes à l'ouest du Jura. 144
+
+ 451. Invasion des Huns dans la Gaule. Attila. 146
+
+ Résistance des Goths. Bataille de Châlons. Combat fratricide
+ des tribus germaniques. Retraite des Huns. 149
+
+ Civilisation romaine des Goths. Résurrection de la tyrannie
+ impériale. 150
+
+ Le clergé appelle les Francs dans la Gaule. 151
+
+ L'Église soutient les Francs catholiques contre les Goths
+ et Burgundes ariens. 153
+
+ 486. Commencement de l'invasion franque. Syagrius vaincu. 154
+
+ 496. Clovis. Il repousse les tribus suéviques (Allemands) et
+ embrasse le christianisme. 155
+
+ 507. Victoire des Francs sur les Goths. 156
+
+ L'invasion franque achève la dissolution de l'organisation
+ romaine. 157
+
+ 511. Les fils de Clovis (Theuderic, Clotaire, Childebert,
+ Clodomir) se partagent les conquêtes, ou plutôt l'armée. 162
+
+ 523-534. Guerres contre les Thuringiens et les Burgundes. 163
+
+ Mort de Clodomir. Meurtre de ses enfants. 164
+
+ Expédition de Theuderic en Auvergne. 166
+
+ 539. Expédition de Theudebert en Italie.--Revers des Francs. 167
+
+ Les tribus germaniques se soulèvent contre les Francs. 168
+
+ 558-561. Réunion sous Clotaire Ier. 170
+
+ 561. Partage entre les quatre fils de Clotaire (Sigebert,
+ Chilpéric, Gontran, Charibert). _ibid._
+
+ Les Francs livrés a l'influence romaine et
+ ecclésiastique. _ibid._
+
+ Frédégonde, femme de Chilpéric, roi de Neustrie. Brunehaut,
+ femme de Sigebert, roi d'Ostrasie. 172
+
+ Sigebert appelle les Germains contre Chilpéric; meurt
+ assassiné. 173
+
+ En Neustrie, essai de résurrection du gouvernement impérial.
+ Fiscalité oppressive. 175
+
+ 584. Meurtre de Chilpéric. 179
+
+ Gontran, roi de Bourgogne, protège Frédégonde et son fils
+ Clotaire II contre l'Ostrasie. 180
+
+ La Gaule méridionale essaye de se donner un roi, Gondovald. 181
+
+ Childebert, roi d'Ostrasie, soutient Gondovald contre
+ Gontran. 184
+
+ Gontran se réconcilie avec Childebert. Abandon et mort de
+ Gondovald. 185
+
+ Mort de Gontran, de Frédégonde et de Childebert. 191
+
+ Theudebert II en Ostrasie, Theuderic II en Bourgogne,
+ Clotaire II en Neustrie. 191
+
+ Victoires de Theuderic II sur Theudebert II. L'Ostrasie
+ réunie à la Bourgogne. Puissance de Brunehaut. 192
+
+ 613. Abandon, défaite et mort de Brunehaut. 194
+
+ Victoire de la Neustrie, c'est-à-dire des Gaulois-Romains. 196
+
+ 613-638. Clotaire II. Dagobert.--Faiblesse réelle de la
+ Neustrie. 197
+
+ Règne de l'Église. L'Église asile des races vaincues. 198
+
+ Centres ecclésiastiques de la Gaule, Reims et Tours. 200
+
+ L'Église absorbe tout, se matérialise, et devient barbare. 205
+
+ Le spiritualisme se réfugie dans les moines. 206
+
+ La réforme vient de l'Église celtique, éclairée et
+ florissante. _ibid._
+
+ Arrivée de saint Colomban. 207
+
+ Règle de saint Colomban (mort en 615). 209
+
+ Impuissance de cette réforme. 212
+
+ Dissolution de la monarchie neustrienne. 213
+
+ Clovis II réunit les trois royaumes. Minorité de ses trois
+ fils. Puissance des maires du Palais, Erchinoald et Ébroin. 215
+
+ 660-681. Lutte d'Ébroin contre l'Ostrasie et la Bourgogne. Mort
+ de saint Léger (678). 216
+
+ 687. Victoire des grands d'Ostrasie sur la Neustrie et le parti
+ populaire. Bataille de Testry. 219
+
+ Dégénération des Mérovingiens. 220
+
+
+ CHAPITRE II.--_Carlovingiens. -- Huitième, neuvième et dixième
+ siècles:_ 222
+
+ Origine ecclésiastique des Carlovingiens. 223
+
+ La bataille de Testry achève et légitime la dissolution. 224
+
+ Impuissance de Pepin et de l'Ostrasie. 225
+
+ 715-741. Carl Martel. Physionomie païenne de ce chef des
+ Francs. _ibid._
+
+ Il bat les Neustriens, les Aquitains, les Sarrasins. 226
+
+ 732. Bataille de Poitiers. 227
+
+ Il refoule les Frisons, les Saxons, les Allemands. 228
+
+ Il dépouille le clergé. _ibid._
+
+ Puis il se réconcilie avec l'Église. Mission de saint
+ Boniface dans la Germanie. 229
+
+ 752. Saint Boniface sacre roi Pepin au nom du pape. 231
+
+ Guerres de Pépin contre les ennemis de l'Église, Saxons,
+ Lombards, Aquitains. 232
+
+ Situation de l'Aquitaine. Progrès des Basques. 233
+
+ Amandus (628). Puissance de son arrière-petit-fils Eudes. 234
+
+ Eudes s'allie aux Sarrasins, est battu par Charles-Martel. 235
+
+ 741. Arrestation et défaite d'Hunald. 236
+
+ 745. Guaifer, fils d'Hunald. 237
+
+ 739. Pépin défait Guaifer et ravage le midi de la Gaule. 238
+
+ Puissance de Pépin, fondée sur l'appui de l'Église. _ibid._
+
+ 768. Charlemagne et Carloman. Révolte d'Hunald. Charlemagne, roi
+ des Lombards. 239
+
+ La faiblesse des nations environnantes, la vieillesse du
+ monde barbare, la longueur des règnes de Pépin et de son
+ fils, n'ont-elles pas fait illusion sur la grandeur réelle
+ de Charles? 241
+
+ La grande guerre fut contre les Saxons. La cause fut-elle
+ l'imminence d'une invasion? 243
+
+ 772. Première expédition en Saxe. Charles fixe sa résidence à
+ Aix-la-Chapelle. 245
+
+ 775-777. Passage du Weser. Soumission des Saxons Angariens.
+ Charlemagne baptise les vaincus à Paderborn. 246
+
+ 778. Guerre d'Aquitaine et d'Espagne. Défaite de Roncevaux. 247
+
+ 779. Reprise de la guerre de Saxe. Victoire de Buckholz. 249
+
+ Organisation ecclésiastique de la Saxe. Fondation de huit
+ évêchés. Tribunaux d'inquisiteurs. _ibid._
+
+ 782. Witikind descend du Nord, et défait les Francs à Sonnethal. 250
+
+ Massacre de Verden. Victoires de Dethmold et d'Osnabruck.
+ Soumission de Witikind. 251
+
+ Conjuration contre Charlemagne. _ibid._
+
+ 787. Ligue des Bavarois et des Lombards. 252
+
+ Guerre contre les Slaves; l'empire Franc s'étend et
+ s'affaiblit. Guerre contre les Avares. 253
+
+ 791. Révolte des Saxons. Invasion des Sarrasins. 254
+
+ 796-797. Charlemagne entreprend la dépopulation de la Saxe. 255
+
+ 800. Voyage de Charlemagne à Rome. Le pape le proclame empereur. 256
+
+ Pâle représentation de l'Empire.--Ambassade
+ d'Haroun-al-Raschid. 257
+
+ Zèle de Charlemagne pour la culture des lettres latines et
+ les cérémonies du culte. 258
+
+ Ses femmes et ses filles. 259
+
+ Réforme des moines par saint Benoît d'Aniane. 260
+
+ Littérature pédantesque et vide. _ibid._
+
+ Préférence de Charlemagne pour les étrangers et les gens de
+ basse condition. 260
+
+ Apparences d'administration. 267
+
+ Misère de l'Empire. 268
+
+ Que penser de la gloire législative de Charlemagne? _ibid._
+
+ Caractère ecclésiastique des Capitulaires. 269
+
+ Intervention de Charlemagne dans les affaires de dogme. 270
+
+ La domination des Francs s'écroule. 271
+
+ Premières apparitions des pirates du Nord. 272
+
+ L'Empire se met vainement en défense. 273
+
+
+ CHAPITRE III. _Dissolution de l'Empire carlovingien._ 274
+
+ L'empire Franc aspire à se diviser. _ibid._
+
+ 814. Louis réforme les évêques, les monastères, le palais
+ impérial. 275
+
+ Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et
+ restituer. 276
+
+ Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis.
+ Supplice de Bernard. 277
+
+ Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons. 278
+
+ Mariage de Louis avec Judith. 279
+
+ 822. Il veut faire une pénitence publique. 280
+
+ 820-829. Incursions des Northmans. _ibid._
+
+ 830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur, Lothaire,
+ Louis, Pepin. 280
+
+ Lothaire enferme Louis dans un monastère. 281
+
+ Les Germains le délivrent. _ibid._
+
+ 833. Lothaire redevient maître de son père. 282
+
+ et lui impose une pénitence publique. _ibid._
+
+ Indignation et soulèvement de l'Empire. 283
+
+ 834-835. Lothaire, abandonné, s'enfuit en Italie. 285
+
+ 839. L'empereur partage ses États entre ses fils. 286
+
+ Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire. _ibid._
+
+ 841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre les rois
+ de Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à
+ Fontenaille. 287
+
+ 842. Alliance et serment de Charles et Louis. 289
+
+ Les évêques lui confèrent le droit de régner. 290
+
+ 843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun. 291
+
+ L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur
+ Lothaire et Pepin. 293
+
+ Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville
+ épiscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale. 295
+
+ Charles-le-Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à
+ l'Église. 296
+
+ Le vrai roi est l'archevêque de Reims. Hincmar. 298
+
+ Le royaume de Neustrie était une république théocratique. 300
+
+ Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et temporel:
+ 1º les hérésies; 2º les incursions des Northmans. 301
+
+ Question de l'Eucharistie. _ibid._
+
+ Question de la prédestination. L'Allemand Gotteschalk. 302
+
+ Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide
+ Jean-le-Scot. 303
+
+ Les Northmans. Caractère de leurs incursions. 305
+
+ Impuissance du roi et des évêques. 310
+
+ Charles-le-Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que
+ plus faible. 313
+
+ 875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie. _ibid._
+
+ Louis-le-Bègue et ses fils. _ibid._
+
+ 884. Charles-le-Gros réunit tout l'empire de Charlemagne. 314
+
+ Siège de Paris par les Normands. _ibid._
+
+ Faiblesse et lâcheté de Charles-le-Gros. 315
+
+ 888. Déposition de Charles-le-Gros. Extinction de la dynastie
+ carlovingienne. 316
+
+ Fondation des diverses dominations locales; féodalité. _ibid._
+
+ Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux
+ incursions barbares. 317
+
+ Les Northmans renoncent au brigandage et s'établissent en
+ France (Normandie). 321
+
+ Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres
+ ecclésiastiques. 322
+
+ Les deux familles des Capets et des Plantagenets. 323
+
+ La famille populaire et nationale des Capets succède aux
+ Carlovingiens. 325
+
+ Charles-le-Simple se met sous la protection du roi de
+ Germanie. _ibid._
+
+ Le parti carlovingien l'emporte. _ibid._
+
+ 898. Charles-le-Simple reconnu roi. 326
+
+ 936. Louis-d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon. 327
+
+ Opposition d'Hugues-le-Grand, soutenu par les Normands. _ibid._
+
+ 954. Minorité de Lothaire et d'Hugues-Capet. Prépondérance de la
+ Germanie. 330
+
+ 987. Hugues-Capet. Avènement de la troisième race. 334
+
+
+ ÉCLAIRCISSEMENTS 341
+
+ Sur les Ibères et les Basques. 341
+
+ Sur les traditions religieuses de l'Irlande et du pays de
+ Galles. 350
+
+ Sur les pierres celtiques. 359
+
+ Triades de l'île de Bretagne. 362
+
+ Sur les Bardes. 367
+
+ Sur la légende de saint Martin. 372
+
+ Extrait de l'ouvrage de M. Price, sur les races de
+ l'Angleterre. 381
+
+ Sur l'Auvergne au cinquième siècle. 384
+
+ Sur la captivité de Louis II. 390
+
+ Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains, etc. 391
+
+
+ APPENDICE.--Notes. 397
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol.
+1 / 10), by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 1/10 ***
+
+***** This file should be named 38243-8.txt or 38243-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
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+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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