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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) + +Author: Jules Michelet + +Editor: Gabriel Monod + +Release Date: December 7, 2011 [EBook #38243] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 1/10 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.] + + + + + OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET + + HISTOIRE + + DE FRANCE + + MOYEN ÂGE + + ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE + + TOME PREMIER + + PARIS + + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + + 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON + + Tous droits réservés. + + + + +PRÉFACE DE 1869 + + +Cette oeuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conçue d'un moment, +de l'éclair de Juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière +se fit, et j'aperçus la France. + +Elle avait des annales, et non point une histoire. Des hommes éminents +l'avaient étudiée, surtout au point de vue politique. Nul n'avait +pénétré dans l'infini détail des développements divers de son activité +(religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l'avait encore +embrassée du regard dans l'unité vivante des éléments naturels et +géographiques qui l'ont constituée. Le premier je la vis comme une âme +et une personne. + +L'illustre Sismondi, ce persévérant travailleur, honnête et judicieux, +dans ses annales politiques s'élève rarement aux vues d'ensemble. Et, +d'autre part, il n'entre guère dans les recherches érudites. Lui-même +avoue loyalement qu'écrivant à Genève il n'avait sous la main ni les +actes ni les manuscrits. + +Au reste, jusqu'en 1830 (même jusqu'en 1836), aucun des historiens +remarquables de cette époque n'avait senti encore le besoin de +chercher les faits hors des livres imprimés, aux sources primitives, +la plupart inédites alors, aux manuscrits de nos bibliothèques, aux +documents de nos archives. + +Cette noble pléïade historique qui, de 1820 à 1830, jette un si grand +éclat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry, +envisagea l'histoire par des points de vue spéciaux et divers. Tel fut +préoccupé de l'élément de race, tel des institutions, etc., sans voir +peut-être assez combien ces choses s'isolent difficilement, combien +chacune d'elles réagit sur les autres. La race, par exemple, +reste-t-elle identique sans subir l'influence des moeurs changeantes? +Les institutions peuvent-elles s'étudier suffisamment sans tenir +compte de l'histoire des idées, de mille circonstances sociales dont +elles surgissent? Ces spécialités ont toujours quelque chose d'un peu +artificiel, qui prétend éclaircir, et pourtant peut donner de faux +profils, nous tromper sur l'ensemble, en dérober l'harmonie +supérieure. + +La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est +véritablement la vie qu'autant qu'elle est complète. Ses organes sont +tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se +lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne vit +plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre à +part chacun de nos systèmes; cela ne se peut pas, car tout influe sur +tout. + +Ainsi, ou tout, ou rien. Pour retrouver la vie historique, il faudrait +patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses +éléments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande encore, +refaire et rétablir le jeu de tout cela, l'action réciproque de ces +forces diverses, dans un puissant mouvement qui redeviendrait la vie +même. + +Un maître dont j'ai eu, non le génie sans doute, mais la violente +volonté, Géricault, entrant dans le Louvre (dans le Louvre d'alors où +tout l'art de l'Europe se trouvait réuni), ne parut pas troublé. Il +dit: «C'est bien! je m'en vais le refaire.» En rapides ébauches qu'il +n'a jamais signées, il allait saisissant et s'appropriant tout. Et, +sans 1815, il eût tenu parole. Telles sont les passions, les furies du +bel âge. + +Plus compliqué encore, plus effrayant était mon problème historique +posé comme _résurrection de la vie intégrale_, non pas dans ses +surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds. Nul homme +sage n'y eût songé. Par bonheur, je ne l'étais pas. + +Dans le brillant matin de Juillet, sa vaste espérance, sa puissante +électricité, cette entreprise surhumaine n'effraya pas un jeune coeur. +Nul obstacle à certaines heures. Tout se simplifie par la flamme. +Mille choses embrouillées s'y résolvent, y retrouvent leurs vrais +rapports, et (s'harmonisant) s'illuminent. Bien des ressorts, inertes +et lourds s'ils gisent à part, roulent d'eux-mêmes, s'ils sont +replacés dans l'ensemble. + +Telle fut ma foi du moins, et cet acte de foi, quelle que fût ma +faiblesse, agit. Ce mouvement immense s'ébranla sous mes yeux. Ces +forces variées, et de nature et d'art, se cherchèrent, s'arrangèrent, +malaisément d'abord. Les membres du grand corps, peuples, races, +contrées, s'agencèrent de la mer au Rhin, au Rhône, aux Alpes, et les +siècles marchèrent de la Gaule à la France. + +Tous, amis, ennemis, dirent «que c'était vivant». Mais quels sont les +vrais signes bien certains de la vie? Par certaine dextérité, on +obtient de l'animation, une sorte de chaleur. Parfois le galvanisme +semble dépasser la vie même par ses bonds, ses efforts, des contrastes +heurtés, des surprises, de petits miracles. La vraie vie a un signe +tout différent, sa continuité. Née d'un jet, elle dure, et croît +placidement, lentement, _uno tenore_. Son unité n'est pas celle d'une +petite pièce en cinq actes, mais (dans un développement souvent +immense) l'harmonique identité d'âme. + +La plus sévère critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y +méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a été nullement +précipité, brusqué; il a eu, tout au moins, le mérite de la lenteur. +Du premier au dernier volume, la méthode est la même; telle est en un +mot dans ma _Géographie_, telle en mon _Louis XV_, et telle en ma +_Révolution_. Ce qui n'est pas moins rare dans un travail de tant +d'années, c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mêmes +qualités, mêmes défauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'oeuvre serait +hétérogène, discolore, elle aurait perdu sa personnalité. Telle +quelle, il vaut mieux qu'elle reste harmonique et un tout vivant. + + * * * * * + +Lorsque je commençai, un livre de génie existait, Celui de Thierry. +Sagace et pénétrant, délicat interprète, grand ciseleur, admirable +ouvrier, mais trop asservi à un maître. Ce maître, ce tyran, c'est le +point de vue exclusif, systématique, de la perpétuité des races. Ce +qui fait, au total, la beauté de ce grand livre, c'est qu'avec ce +système, qu'on croirait fataliste, partout on sent respirer en dessous +un coeur ému contre la force fatale, l'invasion, tout plein de l'âme +nationale et du droit de la liberté. + +Je l'ai aimé beaucoup et admiré. Cependant, le dirai-je? ni le +matériel, ni le spirituel, ne me suffisait dans son livre. + +Le matériel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient avoir +besoin qu'on mît dessous une bonne forte base, la terre, qui les +portât et les nourrît. Sans une base géographique, le peuple, l'acteur +historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures chinoises +où le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement le théâtre +de l'action. Par la nourriture, le climat, etc., il y influe de cent +manières. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie, tel l'homme. + +La race, élément fort et dominant aux temps barbares, avant le grand +travail des nations, est moins sensible, est faible, effacée presque, +à mesure que chacune s'élabore, se personnifie. L'illustre M. Mill +dit fort bien: «Pour se dispenser de l'étude des influences morales et +sociales, ce serait un moyen trop aisé que d'attribuer les différences +de caractère, de conduite, à des différences naturelles +indestructibles[1].» + +[Note 1: C'est le point principal sur lequel je diffère de mon savant +ami, M. Henri Martin. Du reste, ce dissentiment ne diminue en rien mon +estime sympathique pour sa grande et très belle Histoire, si +instructive, si riche de recherches et d'idées. Il a été infiniment +utile pour raviver la tradition nationale, trop effacée, que deux +histoires qui s'aident, se suppléent l'une l'autre, aient paru +simultanément.] + +Contre ceux qui poursuivent cet élément de race et l'exagèrent aux +temps modernes, je dégageai de l'histoire elle-même un fait moral +énorme et trop peu remarqué. C'est le puissant _travail de soi sur +soi_, où la France, par son progrès propre, va transformant tous ses +éléments bruts. De l'élément romain municipal, des tribus allemandes, +du clan celtique, annulés, disparus, nous avons tiré à la longue des +résultats tout autres, et contraires même, en grande partie, à tout ce +qui les précéda. + +La vie a sur elle-même une action de personnel enfantement, qui, de +matériaux préexistants, nous crée des choses absolument nouvelles. Du +pain, des fruits, que j'ai mangés, je fais du sang rouge et salé qui +ne rappelle en rien ces aliments d'où je les tire.--Ainsi va la vie +historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s'engendrant, broyant, +amalgamant des éléments, qui y restent sans doute à l'état obscur et +confus, mais sont bien peu de chose relativement à ce que fit le long +travail de la grande âme. + +La France a fait la France, et l'élément fatal de race m'y semble +secondaire. Elle est fille de sa liberté. Dans le progrès humain, la +part essentielle est à la force vive, qu'on appelle homme. _L'homme +est son propre Prométhée._ + +En résumé, l'histoire, telle que je la voyais en ces hommes éminents +(et plusieurs admirables) qui la représentaient, me paraissait encore +faible en ses deux méthodes: + +_Trop peu matérielle_, tenant compte des races, non du sol, du climat, +des aliments, de tant de circonstances physiques et physiologiques. + +_Trop peu spirituelle_, parlant des lois, des actes politiques, non +des idées, des moeurs, non du grand mouvement progressif, intérieur, +de l'âme nationale. + +Surtout peu curieuse du menu détail érudit, où le meilleur, peut-être, +restait enfoui aux sources inédites. + +Ma vie fut en ce livre, elle a passé en lui. Il a été mon seul +événement. Mais cette identité du livre et de l'auteur n'a-t-elle pas +un danger? L'oeuvre n'est-elle pas colorée des sentiments, du temps, +de celui qui l'a faite? + +C'est ce qu'on voit toujours. Nul portrait si exact, si conforme au +modèle, que l'artiste n'y mette un peu de lui. Nos maîtres en histoire +ne se sont pas soustraits à cette loi. Tacite, en son Tibère, se peint +aussi avec l'étouffement de son temps, «les quinze longues années» de +silence. Thierry, en nous contant Klodowig, Guillaume et sa conquête, +a le souffle intérieur, l'émotion de la France envahie récemment, et +son opposition au règne qui semblait celui de l'étranger. + +Si c'est là un défaut, il nous faut avouer qu'il nous rend bien +service. L'historien qui en est dépourvu, qui entreprend de s'effacer +en écrivant, de ne pas être, de suivre par derrière la chronique +contemporaine (comme Barante a fait pour Froissart), n'est point du +tout historien. Le vieux chroniqueur, très charmant, est absolument +incapable de dire à son pauvre valet, qui va sur ses talons, ce que +c'est que le grand, le sombre, le terrible quatorzième siècle. Pour le +savoir, il faut toutes nos forces d'analyse et d'érudition, il faut un +grand engin qui perce les mystères, inaccessibles à ce conteur. Quel +engin, quel moyen? La personnalité moderne, si puissante et tant +agrandie. + +En pénétrant l'objet de plus en plus, on l'aime, et dès lors on +regarde avec un intérêt croissant. Le coeur, ému à la seconde vue, +voit mille choses invisibles au peuple indifférent. L'histoire, +l'historien, se mêlent en ce regard. Est-ce un bien? est-ce un mal? Là +s'opère une chose que l'on n'a point décrite et que nous devons +révéler: + +C'est que l'histoire, dans le progrès du temps, fait l'historien bien +plus qu'elle n'est faite par lui. Mon livre m'a créé. C'est moi qui +fus son oeuvre. Ce fils a fait son père. S'il est sorti de moi +d'abord, de mon orage (trouble encore) de jeunesse, il m'a rendu bien +plus en force et en lumière, même en chaleur féconde, en puissance +réelle de ressusciter le passé. Si nous nous ressemblons, c'est bien. +Les traits qu'il a de moi sont en grande partie ceux que je lui +devais, que j'ai tenus de lui. + + * * * * * + +Ma destinée m'a bien favorisé. J'ai eu deux choses assez rares, et qui +ont fait cette oeuvre. + +D'abord la liberté, qui en a été l'âme. + +Puis des devoirs utiles qui, en ralentissant, en retardant +l'exécution, la firent plus réfléchie, plus forte, lui donnèrent la +solidité, les robustes bases du temps. + +J'étais libre par la solitude, la pauvreté et la simplicité de vie, +libre par mon enseignement. Sous le ministère Martignac (un court +moment de libéralité), on s'avisa de refaire l'École normale, et M. +Letronne, que l'on consulta, me fit donner l'enseignement de la +philosophie et de l'histoire. Mon _Précis_, mon _Vico_, publiés en +1827, lui paraissaient des titres suffisants. Ce double enseignement +que j'eus encore plus tard au Collège de France, m'ouvrait un infini +de liberté. Mon domaine sans bornes comprenait tout fait, toute idée. + +Je n'eus de maître que Vico. Son principe de la force vive, de +l'_humanité qui se crée_, fit et mon livre et mon enseignement. + +Je restai à bonne distance des doctrinaires, majestueux, stériles, et +du grand torrent romantique de «l'art pour l'art». J'avais mon monde +en moi. En moi j'avais ma vie, mes renouvellements et ma fécondité; +mais mes dangers aussi. Quels? mon coeur, ma jeunesse, ma méthode +elle-même, et la condition nouvelle imposée à l'histoire: non plus de +raconter seulement ou juger, mais d'_évoquer_, _refaire_, +_ressusciter_ les âges. Avoir assez de flamme pour réchauffer des +cendres refroidies si longtemps, c'était le premier point, non sans +péril. Mais le second, plus périlleux peut-être, c'était d'être en +commerce intime avec ces morts ressuscités, qui sait? d'être enfin un +des leurs? + +Mes premières pages après Juillet, écrites sur les pavés brûlants, +étaient un regard sur le monde, l'histoire universelle, comme combat +de la liberté, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme +un Juillet éternel. + +Ce petit livre, d'un incroyable élan, d'un vol rapide, procédait à la +fois (comme j'ai fait toujours) par deux ailes, Nature et Esprit, deux +interprétations du grand mouvement général. Ma méthode y était déjà. +J'y disais en 1830 ce que j'ai dit (dans la _Sorcière_) de Satan, nom +bizarre de la liberté jeune encore, militante d'abord, négative, mais +créatrice plus tard, de plus en plus féconde. + +Jouffroy venait d'articuler en 1829 le mot essentiel de la +Restauration: «Comment les dogmes finissent.» En Juillet, l'Église se +trouva désertée. Aucun libre penseur n'aurait douté alors que la +prophétie de Montesquieu sur la mort du catholicisme, ne dût bientôt +être accomplie. + +J'étais sous ce rapport l'homme peut-être le plus libre du monde, +ayant eu le rare avantage de ne pas subir la funeste éducation qui +surprend les âmes avant l'âge, et d'abord les chloroformise. L'Église +était pour moi un monde étranger, de curiosité pure, comme eût été la +lune. Ce que je savais le mieux de cet astre pâli, c'est que ses jours +étaient comptés, qu'il avait peu à vivre. Mais qui succéderait? +C'était la question. Elle était embrouillée du choléra moral qui +suivit de si près Juillet, le désillusionnement, la perte des hautes +espérances. On se rua en bas. Le roman, le théâtre éclatèrent en +laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalité grossière; non +pas l'orgie féconde des vieux cultes de la nature qui ont eu sa +grandeur, mais un emportement voulu de matérialité stérile. Beaucoup +d'enflure, et peu dessous. + + * * * * * + +Le texte originaire qui précéda Juillet avait été _Honneur à +l'Industrie_, nouvelle reine du monde, qui dompte, subjugue la +matière.--Après Juillet, cela fut retourné: la matière, à son tour, +subjugua l'énergie humaine. + +Ce dernier fait n'est pas rare dans l'histoire. Rien de plus vieux que +cette idée du droit de la matière qui veut avoir son tour. Mais ce qui +la rendait choquante chez les Saint-Simoniens, c'était la laideur +d'un Janus[2], conservant dans ce culte l'imitation servile de +l'institution catholique. + +[Note 2: Ceci ne touche en rien la candeur des individus. Il y avait +des hommes admirables, les Bazard, les Barrault, les Carnot, les +Charton, les D'Eichthal, les Lemonnier, etc.] + +À une séance solennelle où nous fûmes invités, Quinet et moi, nous +vîmes avec admiration dans cette religion de la banque un retour +singulier de ce qu'on disait abolir. Nous vîmes un clergé et un pape; +nous vîmes le prédicateur recevoir de ce pape par l'imposition des +mains la transmission de la Grâce. Il dit: «À bas la croix!» Mais elle +était présente par les formes sacerdotales, autoritaires, du moyen +âge. La vieille religion que l'on disait combattre, on la renouvelait +en ce qu'elle a de pire; confession, direction, rien n'y manquait. Les +_capuccini_ revenaient, banquiers, industriels. La suavité fade d'un +nouveau Molinos faisait adorer le Gésû. + +Qu'on supprimât le moyen âge, à la bonne heure. Mais c'est qu'on le +volait. Cela me parut fort. En rentrant, d'un élan aveugle et +généreux, j'écrivis un mot vif pour ce mourant qu'on pillait pendant +l'agonie. Ces lignes juvéniles, étourdies si l'on veut, mais sans +doute excusables comme mouvement du coeur, n'allaient guère dans mon +petit livre inspiré de Juillet et de la Liberté, de sa victoire sur le +clergé. Elles détonnaient fort à côté de Satan, que ce livre présente +comme un mythe de la liberté. N'importe. Elles y sont, et me font rire +encore. De telles contradictions apparentes n'embarrassaient guère un +jeune artiste, de foi arrêtée, mais candide, et sans calcul, sentant +peu le péril d'être tendre pour l'ennemi. + +J'étais artiste et écrivain alors, bien plus qu'historien. Il y paraît +aux deux premiers volumes (_France du moyen âge_). On n'avait pas +encore publié tous les documents qui ont éclairé ces ténèbres, l'abîme +de ces longues misères. Le grand effet d'ensemble qui en sortait pour +moi était celui d'une harmonie lugubre, symphonie colossale, dont les +dissonances innombrables frappaient encore peu mon oreille. C'est un +défaut très grave. Le cri de la Raison par Abailard, l'immense +mouvement de 1200, si cruellement étouffé, y sont trop peu sentis, +trop immolés à l'effet artistique de la grande unité. + +Et pourtant aujourd'hui, ayant traversé tant d'années, des âges, des +mondes différents, en relisant ce livre, et voyant très bien ses +défauts, je dis: + +«On ne peut y toucher.» + +Il fut écrit dans une solitude, une liberté, une pureté, une haute +tension d'esprit, rares, vraiment singulières. Sa candeur, sa passion, +l'énorme quantité de vie qui l'anime, plaident pour lui auprès de moi, +le soutiennent devant mon regard. La droiture de la jeunesse se sent +dans les erreurs même. Les grands résultats généraux y sont, au total, +obtenus. Pour la première fois paraît l'âme de la France en sa vive +personnalité, et non moins en pleine lumière l'impuissance de +l'Église. + +Impuissance radicale et constatée deux fois. + +On voit, au premier volume, l'Église, reine sous Dagobert et sous les +Carlovingiens, ne pouvoir rien pour le monde, rien pour l'ordre social +(an 1000). + +On voit, au second volume, comment ayant fait un roi prêtre, un roi +abbé, chanoine, son fils aîné, le roi de France, elle écrase ses +ennemis (1200), étouffe le libre esprit, n'opère nulle réforme morale. +Enfin éclipsée, dépassée par saint Louis, elle est (avant 1300) +subordonnée, dominée par l'État. + +Voilà la part certaine du réel dans ces deux volumes. Mais dans celle +du mirage, de l'illusion poétique, peut-on dire que tout soit faux? +non. + +Celle-ci exprime l'idée qu'un tel âge avait de lui-même, dit ce qu'il +songea et voulut. Elle le représente au vrai dans son aspiration, la +tristesse profonde, la rêverie qui le retient devant l'Église, +pleurant sous sa niche de pierre, soupirant, attendant ce qui ne vient +jamais. + +Il fallait bien retrouver cette idée que le moyen âge eut de lui, +refaire son élan, son désir, son âme, avant de le juger. Qui devait +retrouver son âme? Apparemment nos grands écrivains qui tous eurent +l'éducation catholique. Comment donc se fait-il que ces génies, si +bien préparés à cela, aient tourné autour de l'Église sans y entrer, +pour ainsi dire, sans pénétrer à ce qui fut dedans? Les uns cherchent +aux échos des parvis ou des cloîtres des motifs à leurs mélodies. +D'autres, d'un grand effort et d'un puissant ciseau, fouillent les +ornements, arment les tours, les combles, de masques redoutables, de +gnomes, de diables grimaçants. Mais l'Église elle-même, ce n'est pas +tout cela. Refaisons-la d'abord. + +Le singulier est là: c'est que le seul qui eût assez d'amour pour +recréer, refaire ce monde intérieur de l'Église, c'est celui qu'elle +n'éleva point, _celui qui jamais n'y communia_, qui n'eut de foi que +l'humanité même, nul credo imposé, rien que le libre esprit. + +Celui-ci aborda la morte chose avec un sens humain, ayant le très +grand avantage de n'avoir pas passé par le prêtre, les lourdes +formules qui enterrèrent le moyen âge. L'incantation d'un rituel fini, +n'aurait rien fait. Tout serait resté froide cendre. Et d'autre part +si l'histoire fût venue dans sa sévérité critique, dans l'absolue +justice, je ne sais si ces morts auraient osé revivre. Ils se seraient +plutôt cachés dans leurs tombeaux. + +J'avais une belle maladie qui assombrit ma jeunesse, mais bien propre +à l'historien. J'aimais la mort. J'avais vécu neuf ans à la porte du +Père-Lachaise, alors ma seule promenade. Puis j'habitai vers la +Bièvre, au milieu de grands jardins de couvents, autres sépulcres. Je +menais une vie que le monde aurait pu dire enterrée, n'ayant de +société que celle du passé, et pour amis les peuples ensevelis. +Refaisant leur légende, je réveillais en eux mille choses évanouies. +Certains chants de nourrice dont j'avais le secret, étaient d'un effet +sûr. À l'accent ils croyaient que j'étais un des leurs. Le don que +saint Louis demanda et n'obtint pas, je l'eus: «le don des larmes». + +Don puissant, très fécond. Tous ceux que j'ai pleurés, peuples et +dieux, revivaient. Cette magie naïve avait une efficacité d'évocation +presque infaillible. On avait par exemple épelé, déchiffré l'Égypte, +fouillé ses tombes, non retrouvé son âme. Le climat pour les uns, pour +d'autres tels symboles de subtilité vaine, c'était l'explication. Moi +je l'ai prise au coeur d'Isis, dans les douleurs du peuple, l'éternel +deuil et l'éternelle blessure de la famille du fellah, dans sa vie +incertaine, dans les captivités, les razzias d'Afrique, le grand +commerce d'hommes, de Nubie en Syrie. L'homme enlevé au loin, lié aux +durs travaux, l'_homme fait arbre_ ou attaché à l'arbre, cloué, +mutilé, démembré, c'est l'universelle Passion de tant de dieux +(Osiris, Adonis, Iacchus, Atys, etc.). Que de Christs, et que de +Calvaires! que de complaintes funèbres! Que de pleurs sur tout le +chemin (Voy. la petite _Bible_, 1864). + +Je n'ai eu nul autre art en 1833. Une larme, une seule jetée aux +fondements de l'église gothique, suffit pour l'évoquer. Quelque chose +en jaillit d'humain, le sang de la légende, et, par ce jet puissant, +tout monta vers le ciel. Du dedans au dehors, tout ressortit en +fleurs,--de pierre? non, mais des fleurs de vie.--Les sculpter? +approcher le fer et le ciseau? j'en aurais eu horreur et j'aurais cru +en voir sortir du sang! + +Voulez-vous bien savoir pourquoi j'étais si tendre pour ces dieux? +c'est qu'ils meurent. Tous à leur tour s'en vont. Chacun, tout comme +nous, ayant reçu un peu l'eau lustrale et les pleurs, descend aux +pyramides, aux hypogées, aux catacombes. Hélas! qu'en revient-il? +Qu'_après trois jours_ (chacun de trois mille ans), un léger souffle +en puisse reparaître, je ne le nierai pas. L'âme Indienne n'est pas +absente de la terre; elle y revient par la tendresse qu'elle eut pour +toute vie. L'Égypte a eu en ce monde toujours un bel écho dans l'amour +de la mort et l'espoir d'immortalité. La fine âme Chrétienne, en ses +suavités, ne peut jamais sans doute s'exhaler sans retour. Sa légende +a péri, mais ce n'est pas assez. Il lui faut dépouiller la terrible +injustice (la Grâce, l'Arbitraire), qui est le noeud, le coeur, le +vrai fond de son dogme. C'est dur, mais il lui faut mourir en cela +même, accepter franchement sa pénitence, sa purification, et +l'expiation de la mort. + + * * * * * + +Des sages me disaient: «Ce n'est pas sans danger de vivre à ce +point-là dans cette intimité de l'autre monde. Tous les morts sont si +bons! Toutes ces figures pacifiées et devenues si douces, ont des +puissances étranges de fantastique illusion. Vous allez parmi elles +prendre d'étranges rêves et qui sait? des attachements. Qui vit trop +là, en devient blême. On risque d'y trouver la blanche Fiancée, si +pâle et si charmante, qui boit le sang de votre coeur! Faites au moins +comme Énée, qui ne s'y aventure que l'épée à la main pour chasser ces +images, ne pas être pris de trop près (_ferro diverberat umbras_).» + +L'épée! triste conseil. Quoi! j'aurais durement, quand ces images +aimées venaient à moi pour vivre, moi je les aurais écartées! Quelle +funeste sagesse!... Oh! que les philosophes ignorent parfaitement le +vrai fond de l'artiste, le talisman secret qui fait la force de +l'histoire, lui permet de passer, repasser à travers les morts! + +Sachez donc, ignorants, que, sans épée, sans armes, sans quereller ces +âmes confiantes qui réclament la résurrection, l'art, en les +accueillant, en leur rendant le souffle, l'art pourtant garde en lui +sa lucidité tout entière. Je ne dis nullement l'_ironie_ où beaucoup +ont mis le fond de l'art, mais la forte dualité qui fait qu'en les +aimant, il n'en voit pas moins bien ce qu'elles sont, «que ce sont des +morts». + +Les plus grands artistes du monde, les génies qui si tendrement +regardent la nature, me permettront ici une bien humble comparaison. +Avez-vous vu parfois le sérieux touchant de la jeune enfant, +innocente, et cependant émue de sa maternité future, qui berce +l'oeuvre de ses mains, de son baiser l'anime, lui dit du coeur: Ma +fille!... Si tous y touchez durement, elle se trouble et elle crie. Et +cela n'empêche pas qu'au fond elle ne sache quel est cet être qu'elle +anime, fait parler, raisonner, vivifie de son âme. + +Petite image et grande chose. Voilà justement l'art en sa conception. +Telle est sa condition essentielle de fécondité. C'est l'amour, mais +c'est le sourire. C'est ce sourire aimant qui crée. + +Si le sourire est dépassé, si l'ironie commence, la dure critique et +la logique, alors la vie a froid, se retire, se contracte, et l'on ne +produit rien du tout. Les faibles, les stériles, qui, en voulant +produire, mêlent à leur triste enfant des _quoique_, des _nisi_, ces +graves imbéciles ignorent qu'au froid milieu nulle vie ne surgira; de +leur néant glacé sortira... le néant. + +La mort peut apparaître au moment de l'amour, dans l'élan créateur. +Mais que ce soit alors dans l'infinie tendresse, les larmes et la +pitié (c'est de l'amour encore). Aux moments très émus où je couvai, +refis la vie de l'Église chrétienne, j'énonçai sans détour la sentence +de sa mort prochaine, j'en étais attendri. La récréant par l'art, je +dis à la malade ce que demande à Dieu Ézéchias. Rien de plus. +Conclure que je suis catholique! quoi de plus insensé! Le croyant ne +dit pas cet office des morts sur un agonisant qu'il croit être +éternel. + + * * * * * + +Ces deux volumes réussirent et furent acceptés du public. J'avais posé +le premier la France comme une personne. Moins exclusif que Thierry, +et subordonnant les races, j'avais marqué fortement le principe +géographique des influences locales, et, d'autre part, le travail +général de la nation qui se crée, se fait elle-même. J'avais dans mon +aveugle élan pour le gothique, fait germer du sang la pierre, et +l'Église fleurir, monter comme la fleur des légendes. Cela plut. Moins +à moi. Il y avait une grande flamme. J'y trouvai trop de subtil, trop +d'esprit, trop de système. + +Quatre ans entiers s'écoulèrent avant le troisième volume (qui +commence vers 1300). En le préparant j'essayai de m'étendre, de +m'approfondir, d'être plus _humain_, plus simple. Je m'assis pour +quelque temps dans la maison de Luther, recueillant ses propos de +table, tant de paroles mâles et fortes, touchantes, qui échappaient à +ce bonhomme héroïque (1834). Mais rien ne me servit plus que le livre +de Grimm, ses _Antiquités du droit allemand_. Livre bien difficile, +où, dans tous les dialectes, tous les âges de cette langue, sont +exposés les symboles, les formules dont les Allemagnes si diverses ont +consacré les grands actes de la vie humaine (naissance, mariage et +mort, testament, vente, hommage, etc.). Je raconterai un jour la +passion incroyable avec laquelle j'entrepris de comprendre et traduire +ce livre. Je ne m'y renfermai pas. De nation à nation, j'allai +ramassant partout, j'allai de l'Indus à l'Irlande, des Védas et de +Zoroastre jusqu'à nous, thésaurisant ces formules primitives où +l'humanité révèle si naïvement tant de choses intimes et profondes +(1837). + +Cela me fit un autre homme. Une transformation étrange s'opéra en moi; +il me semblait que, jusque-là âpre et subtil, j'étais vieux, et que +peu à peu, sous l'influence de la jeune humanité, moi aussi je +devenais jeune. Rafraîchi de ces eaux vives, mon coeur fut un jardin +de fleurs, comme dans la rosée du matin. Oh! l'aurore! oh! la douce +enfance! oh! bonne nature naturelle! quelle santé cela fit en moi, +après les desséchements de ma subtilité mystique! comme elle m'apparut +maigre, cette poésie byzantine, malade et stérile, étique! Je la +ménageais encore. Mais qu'elle me semblait pauvre en présence de +l'humanité! Je la possédais, celle-ci, je la tenais, je l'embrassais +et dans le détail si riche de sa variété sans bornes (feuillue comme +les forêts de l'Inde où chaque arbre est une forêt) et, en regardant +de haut, je voyais son harmonie douce, clémente, qui n'étouffe rien; +je saisissais le divin de son adorable unité. + +Si richement abreuvé, alimenté de la nature, augmentant dans ma +substance, j'eus un immense accroissement de solidité dans mon art, et +(le dirai-je? mais c'est vrai) un accroissement de bonté, +l'insouciance, l'ignorance absolue des concurrences, par suite une +vaste sympathie pour l'homme (que je ne voyais guère), pour la +société, le monde (que je ne fréquentais jamais). + +J'avais la sécurité d'un corps devenu ferme et fort où la bonne +nourriture a changé et remplacé par atome et molécule tout ce qui fut +faible d'abord. Je n'étais pas même effleuré des malveillances +doctrinaires. Non moins indifférent étais-je aux embûches des +catholiques. Tout ce que j'accumulais (sans y songer, sans le +vouloir), ces faits certains, innombrables, ces montagnes de vérité +qui, dans mon travail persistant, montaient, s'exhaussaient chaque +jour, tout cela se trouvait contre eux. Nul d'entre eux n'eût pu +deviner la solide, la profonde base que j'y trouvais, telle que je +n'avais ni besoin, ni idée de polémique. Ma force me faisait ma paix. +Il leur eût fallu dix mille ans pour comprendre que ce qui leur +semblait faiblesse, le doux _sens humain_, pacifique, qui allait +croissant en moi, était justement ma force et ce qui m'éloignait +d'eux[3]. + +[Note 3: Comme ils odorent très bien la mort, les moments où l'âme +blessée peut mollir, au moment où j'avais fait une perte sensible de +famille, un d'eux, séduisant et fin, vint me voir et me tâta. Je fus +surpris, confondu de l'idée qu'il eût pu croire avoir quelque prise +sur moi, qu'il dît qu'on pouvait s'entendre, ayant entre soi des +nuances, etc. Je lui dis ces propres paroles: «Monseigneur, avez-vous +été parfois sur la mer de glace?--Oui.--Vous avez vu telle fente, sur +laquelle d'un bord à l'autre on peut parler, converser?--Oui.--Mais +vous n'avez pas vu que cette fente est un abîme... Et telle, +Monseigneur, si profonde, qu'à travers la glace et la terre, elle +descend sans que jamais on en ait trouvé le fond. Elle va jusqu'au +centre du globe, s'en va traversant le globe, et se perd dans +l'infini.»] + +Les salons demi-catholiques, bâtards, dans la fade atmosphère des amis +de Chateaubriand, auraient été pour moi peut-être un piège plus +dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine, +plusieurs fois voulurent me conduire à l'Abbaye-aux-Bois. Je sentais +parfaitement qu'un tel milieu, où tout était ménagement, convenance, +m'aurait trop civilisé. Je n'avais qu'une seule force, ma virginité +sauvage d'opinion, et la libre allure d'un art à moi et nouveau. Il +eût bien fallu s'arranger, se faire plus modéré, plus sage qu'il ne +me convenait de l'être. Les salons ont été pour moi dès ce moment très +hostiles. Doctrinaires et catholiques m'y ont constamment fait la +guerre, m'attaquant peu dans le détail, me louant pour me détruire et +m'ôter toute autorité: «C'est un écrivain, un poète, un homme +d'imagination.» Cela commença au moment où le premier, sortant +l'histoire du vague dont ils se contentaient, je la fondai sur les +actes, les manuscrits, l'enquête immense de mille documents variés. + +Aucun historien que je sache, avant mon troisième volume (chose facile +à vérifier), n'avait fait usage des pièces inédites. Cela commença par +l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystérieux registre de +l'_Interrogatoire du Temple_, enfermé quatre cents ans, caché, muré, +interdit sous les peines les plus graves au Trésor de la Cathédrale, +que les Harlay en tirèrent, qui vint à Saint-Germain-des-Prés, puis à +la Bibliothèque. La Chronique, alors inédite, de Duguesclin m'aida +aussi. L'énorme dépôt des Archives me fournissait une foule d'actes à +l'appui de ces manuscrits, et pour bien d'autres sujets. C'est la +première fois que l'histoire eut une base si sérieuse (1837). + +Que serais-je devenu, dans ce quatorzième siècle, si, m'attachant aux +procédés de mes prédécesseurs les plus illustres, je m'étais fait le +docile interprète de la narration du temps, son traducteur servile? +Entrant aux siècles riches en actes et en pièces authentiques, +l'histoire devient majeure, maîtresse de la chronique qu'elle domine, +épure et juge. Armée de documents certains qu'ignora cette chronique, +l'histoire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux comme un petit +enfant dont elle écoute volontiers le babil, mais qu'il lui faut +souvent reprendre et démentir. + +Un exemple suffit pour me faire bien comprendre, celui que j'indiquais +plus haut. Dans l'agréable histoire où M. de Barante suit si +fidèlement, pas à pas, nos conteurs, Froissart, etc., il semble qu'il +ne peut pas beaucoup se tromper en s'attachant à ces contemporains. +Puis en voyant les actes, les documents divers, alors si dispersés, +aujourd'hui réunis, on reconnaît que la chronique méconnut, ignora les +grands aspects du temps. C'est un siècle déjà financier et légiste +sous forme féodale. C'est souvent Pathelin sous le masque d'Arthur. +L'avènement de l'or, du juif, le tissage des Flandres, le dominant +commerce des laines en Angleterre et en Flandre, c'est ce qui permit +aux Anglais de vaincre par des troupes régulières, en partie +mercenaires, soldées. La révolution _économique_ rendit seule +possible la révolution _militaire_, qui, par le rude échec de la +chevalerie féodale, prépara, amena la révolution _politique_. Les +tournois de Froissart, Monstrelet et la Toison d'or sont peu dans tout +cela. C'est le petit côté. + +À partir de ce temps (1837) j'ai donné, de volume en volume, +l'indication, et souvent des extraits de manuscrits dont je signalai +l'importance et qu'on a publiés plus tard. + +Avec de tels appuis, supérieurs à toute chronique, l'histoire va grave +et forte, avec autorité. Mais indépendamment de ces instruments +propres, les actes et les pièces, des secours infinis lui arrivent de +toutes parts.--Littérature et art, commerce, mille révélations +indirectes lui viennent et de profil lui éclairent le récit +central.--Elle entre dans un positif assuré par les divers contrôles +que donnent toutes ces formes diverses de notre activité. + +Ici encore je suis obligé de le dire, j'étais seul.--On ne donnait +guère que l'histoire politique, les actes de gouvernement, quelque peu +des institutions. On ne tenait nul compte de ce qui accompagne, +explique, fonde en partie cette histoire politique, les circonstances +sociales, économiques, industrielles, celles de la littérature et de +l'idée. + +Ce troisième volume (1300-1400) prend un siècle par tous ces aspects. +Il n'est pas sans défauts. Il ne dit pas comment 1300 a été +l'expiation de 1200, comment Boniface VIII a payé pour Innocent III. +Il est sévère et trop pour les légistes, pour les hommes intrépides, +qui souffletèrent l'idole par la main albigeoise du vaillant Nogaret. +Mais il est, ce volume, neuf et fort, en tirant l'histoire surtout de +la _Révolution économique_, de l'avènement de l'or, du juif et de +Satan (roi des trésors cachés). Il donne fortement le caractère très +_mercantile_ du temps. + +Comment l'Angleterre et la Flandre furent mariées par la laine et le +drap, comment l'Angleterre but la Flandre, s'imprégna d'elle, attirant +à tout prix les tisserands chassés par les brutalités de la maison de +Bourgogne: c'est le grand fait. L'Angleterre enrichie nous bat à +Crécy, Poitiers et Azincourt, par des troupes réglées, qui enterrent +la chevalerie. Grande révolution sociale. + +La peste noire, la danse de Saint-Gui, les flagellants, et le sabbat, +ces carnavals du désespoir, poussent le peuple, abandonné, sans chef, +à agir pour lui-même. Le génie de la France en son Danton d'alors. +Marcel, en son Paris, ses États généraux, éclate inattendu dans sa +constitution, admirable de précocité,--ajournée, effacée par la petite +sagesse négative de Charles V. Rien n'est guéri. Aggravé, au +contraire, le mal arrive à son haut paroxysme, la furieuse folie de +Charles VI. + + * * * * * + +J'ai défini l'histoire _Résurrection_. Si cela fut jamais, c'est au +quatrième volume (le _Charles VI_). Peut-être, en vérité, c'est trop. Ce +fut fait d'un jet de douleur, avec l'emportement de cette âme d'alors, +sauvage, charnelle et violente, cruelle et tendre, furieuse. Comme dans +la _Sorcière_, plusieurs endroits sont diaboliques. Les morts y +dansent,--non pour rire comme dans les ironies d'Holbein,--mais dans une +douloureuse frénésie que l'on partage, qu'on gagne presque à regarder. +Cela tournoie d'une vitesse étonnante, d'une fuite terrible. Et l'on ne +respire pas. Point de halte, nulle diversion. Partout la continuité +d'une basse, émue, profonde; dessous, je ne sais quoi roule, un sourd +tonnerre du coeur. + +À travers tant de sombres choses, on tombe à une grande lumière,--la +mort qui trône au Louvre,--dans un Paris désert, la mort réelle de la +France sous la figure de l'Anglais, de Lancastre. Le roi des prêtres +Henri, damné pharisien, nous dit: «que nous n'avons péri qu'à cause de +nos péchés». + +Je ne lui réponds pas; que ce soient les Anglais qui lui répondent +eux-mêmes. + +Ils disent qu'avant Azincourt, chaque Anglais avisa à son salut, se +confessa; les Français s'embrassèrent, se pardonnèrent et oublièrent +leurs haines. + +Ils disent qu'en Espagne où Français, Anglais guerroyaient, ceux-ci +mourant de faim, les Français les nourrirent.--Je m'en tiens à cela: +c'est le parti de Dieu. + +La plus grande légende de nos temps va venir. On la voit dans un germe +effrayant surgir vers 1360, et rayonner sublime, charmante, +attendrissante, en 1430 (3e et 5e volumes). + +On avait entrevu la ville et les communes. Mais la campagne? qui la +sait avant le quatorzième siècle? Ce grand monde de ténèbres, ces +masses innombrables, ignorées, cela perce un matin. Dans le tome +troisième (d'érudition surtout), je n'étais pas en garde, ne +m'attendais à rien, quand la figure de _Jacques_, dressée sur le +sillon, me barra le chemin; figure monstrueuse et terrible. Une +contraction du coeur convulsive eut lieu en moi... Grand Dieu! c'est +là mon père? l'homme du moyen âge?... «Oui... Voilà comme on m'a fait! +Voilà mille ans de douleurs!...» Ces douleurs, à l'instant je les +sentis qui remontaient en moi du fond des temps... C'était lui, c'est +moi (même âme et même personne) qui avions souffert tout cela... De +ces mille ans, une larme me vint, brûlante, pesante comme un monde, +qui a percé la page. Nul (ami, ennemi) n'y passa sans pleurer. + +L'aspect était terrible, et la voix était douce. Ma douleur s'en +accrut. Sous ce masque effrayant était une âme humaine. Mystère +profond, cruel. On ne le comprend pas sans remonter un peu. + +Saint François, un enfant qui ne sait ce qu'il dit, et n'en parle que +mieux, dit à ceux qui demandent quel est l'auteur de l'_Imitatio_: +«L'auteur, c'est le Saint-Esprit.» + +«Le Saint-Esprit, dit Joachim de Flore, c'est celui _dont le règne +arrive, après le règne de Jésus_.» + +C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorti de l'étouffement de la +légende. Les libres associations de confréries, de communes, furent la +plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200, à l'époque +albigeoise, le culte et des communes, et des chevaliers du Midi, culte +d'esprit nouveau que l'Église noya dans des torrents de sang. + +L'Esprit, faible colombe, semble périr alors, s'évanouir. Il est dès +ce moment dans l'air, et se respirera partout. + +Même en ce petit livre, monastique et dévot, de l'_Imitatio_, vous +trouvez des passages d'absolue solitude où manifestement l'Esprit +remplace tout, où l'on ne voit plus rien, ni prêtre ni Église. Si l'on +entend ses voix intérieures aux couvents, combien plus aux forêts, +dans la libre Église sans bornes!--L'Esprit, du fond des chênes, +parlait quand Jeanne d'Arc l'entendit, tressaillit, dit tendrement: +«Mes voix!» + +Voix saintes, voix de la conscience, qu'elle porte avec elle aux +batailles, aux prisons, contre l'Anglais, contre l'Église. Là le monde +est changé. À la résignation passive du chrétien (si utile aux +tyrans), succède l'héroïque tendresse qui prend à coeur nos maux, qui +veut mettre ici bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui +sauve et qui guérit. + +Qui a fait ce miracle, contraire à l'Évangile? un amour supérieur, +l'_amour dans l'action_, l'amour jusqu'à la mort, «la pitié qui estoit +au royaume de France». + +Le spectacle est divin lorsque sur l'échafaud, l'enfant, abandonnée et +seule, contre le prêtre-roi, la meurtrière Église, maintient en +pleines flammes son Église intérieure, et s'envole en disant: «Mes +voix!» + +Ce point est un de ceux où je dois observer combien mon histoire, +accusée si légèrement «de poésie, de passion», a gardé au contraire la +fermeté et la lucidité, même aux sujets touchants où il serait +peut-être excusable de s'aveugler. Tous ont flotté ici, vu, à travers +les larmes, la flamme du bûcher. Ému sans doute aussi, j'ai vu clair +cependant et j'ai remarqué deux choses: + +1º L'innocente héroïne a fait, sans s'en douter, bien plus que +délivrer la France, elle a délivré l'avenir en posant le type nouveau, +contraire à la passivité chrétienne. Le moderne héros, _c'est le héros +de l'action_. La funeste doctrine, que notre ami Renan a trop louée +encore, la liberté passive, intérieure, occupée de son propre salut, +qui livre au Mal le monde, l'abandonne au Tyran, cette doctrine expire +au bûcher de Rouen, et sous forme mystique s'entrevoit la Révolution. + +2º J'ai dans ce grand récit pratiqué et montré une chose nouvelle, +dont les jeunes pourront profiter: c'est que la _méthode historique_ +est souvent l'opposé de l'_art proprement littéraire_.--L'écrivain +occupé d'augmenter les effets, de mettre les choses en saillie, +presque toujours aime à surprendre, à saisir le lecteur, à lui faire +crier: «Ah!»; il est heureux si le fait naturel apparaît un +miracle.--Tout au contraire l'historien a pour spéciale mission +d'expliquer ce qui paraît miracle, de l'entourer des précédents, des +circonstances qui l'amènent, de le ramener à la nature. Ici, je dois +le dire, j'y ai eu du mérite. En admirant, aimant cette personnalité +sublime, j'ai montré à quel point elle était naturelle. + +Le sublime n'est point hors nature; c'est au contraire le point où la +nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur naturelle. Aux +quatorzième et quinzième siècles, dans l'excès des misères, dans ces +extrémités terribles, le coeur grandit. La foule est un héros. Il y +eut dans ces temps nombre de Jeanne d'Arc, au moins pour +l'intrépidité. J'en rencontre beaucoup sur ma route: exemple, ce +paysan du quatorzième siècle, le Grand Ferré; exemple, au quinzième, +Jeanne Hachette qui défend et sauve Beauvais. Ces figures de héros +naïfs m'apparaissent souvent de profil dans les histoires de nos +communes. + +J'ai dit tout simplement les choses. Du moment que les Anglais +perdirent leur grand soutien, le duc de Bourgogne, ils furent très +faibles. Au contraire, les Français ralliant les forces armées, +aguerries du Midi, se trouvèrent extrêmement forts. Mais cela n'avait +pas d'accord. La personnalité charmante de cette jeune paysanne, d'un +coeur tendre, ému, gai (l'héroïque gaieté éclate dans toutes ses +réponses), fut un centre et réunit tout. Elle agit justement parce +qu'elle n'avait nul art, nulle thaumaturgie, point de féerie, point de +miracle. Tout son charme est l'humanité. Il n'a pas d'ailes, ce pauvre +ange; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout le monde. + + * * * * * + +Dans les galeries solitaires des Archives où j'errai vingt années, +dans ce profond silence, des murmures cependant venaient à mon +oreille. Les souffrances lointaines de tant d'âmes étouffées dans ces +vieux âges se plaignaient à voix basse. L'austère réalité réclamait +contre l'art, et lui disait parfois des choses amères: «À quoi +t'amuses-tu? Es-tu un Walter Scott pour conter longuement le détail +pittoresque, les grasses tables de Philippe-le-Bon, le vain voeu du +Faisan? Sais-tu que nos martyrs depuis quatre cents ans t'attendent? +Sais-tu que les vaillants de Courtrai, de Rosebecque, n'ont pas le +monument que leur devait l'histoire?» Les chroniqueurs gagés, le +chapelain Froissart, le bavard Monstrelet ne leur suffisent pas. +C'est dans la ferme foi, l'espoir en la justice qu'ils ont donné leur +vie. Ils auraient droit de dire: «Histoire! compte avec nous. Tes +créanciers te somment! Nous avons accepté la mort pour une ligne de +toi.» + +Que leur devais-je? raconter leurs combats, me placer dans leurs +rangs, me mettre de moitié aux victoires, aux défaites? Ce n'était pas +assez. Pendant les dix années de persévérance acharnée où je refis la +lutte des Communes du Nord, j'entrepris beaucoup plus. Je repris tout +de fond en comble pour leur rendre leur vie, leurs arts, surtout leur +droit. + +Le droit d'abord qu'avaient sur la contrée, ces villes, c'était le +plus sacré des droits, d'avoir fait la terre même, de l'avoir prise +sur les eaux, d'avoir par les canaux fait la vie, la défense, la +circulation du pays. Elles firent et créèrent. Leurs maîtres ont +détruit. Ce monde si vivant alors, qu'il est pâle aujourd'hui! +Qu'est-ce que la Belgique tout entière devant Gand, devant Bruges, +devant cette Liège d'alors, dont chacune lançait des armées? + +Je plongeai dans le peuple. Pendant qu'Olivier de la Marche, +Chastellain, se prélassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai +les caves où fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants +ouvriers. Leurs fortes Amitiés (ils nommaient ainsi la commune), +leurs _Franches Vérités_ (ils nommaient ainsi l'assemblée), je leur +refis tout pieusement; n'oubliant pas leurs cloches, et leur carillon +fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce redouté +Roelandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, fit +trembler Jean-sans-Peur, Charles-le-Téméraire. + +Un point très capital que les contemporains négligent et nos modernes, +c'est de distinguer fortement, de caractériser la personnalité +spéciale de chaque ville. Cela pourtant est le réel, le charme de ce +pays si varié. Je m'y suis attaché; ce m'était une religion de leur +refaire leur âme à chacune, ces vieilles et chères villes, et cela ne +se peut qu'en marquant fortement comme chaque industrie et chaque +genre de vie créaient une race d'ouvriers. J'ai mis Gand bien à part, +ses dévots, vaillants tisserands, profonde ruche de combats. À part, +l'aimable et grande Bruges, les dix-sept nations de ses marchands, les +trois cents peintres qui lui firent une Italie dans une ville. Et le +Pompeïes de la Flandre, Ypres, aujourd'hui déserte, qui lui garde son +vrai monument, la prodigieuse halle où furent tous les métiers, cette +cathédrale du travail où tout bon travailleur doit ôter son chapeau. + +L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Liège, ferment cette histoire +des Communes par une navrante tragédie. Moi-même enfant de Meuse par +ma mère, j'ai mis là un intérêt de famille. Ces pauvres Frances, +perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des langues +opposées, m'émouvaient fort. J'ai rendu aux Liégeois le grand +rénovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouvé, exhumé des +cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au moyen âge, arts +humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons +serviteurs, les amis du foyer. + +Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs +suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances à la +grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bête cruelle, +Charles-le-Téméraire? Leurs récits sont des chants de gaieté héroïque. +C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, piquée, tout à coup +aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans sa lutte de ruse +contre l'orgueil barbare, la brutalité féodale. C'est le Renard qui +prend au filet le faux lion. L'esprit au moins triomphe. La fine et +ferme prose de Comines a raison de la grosse rhétorique, de la +chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine encore et de malice, +digne des fabliaux, est ici dans l'histoire. Demain forte et +puissante, elle sera féconde aux grands jours de la Renaissance. + +Ce bon roi Louis XI m'arrêta très longtemps. Mon quinzième siècle +sortit tout entier des actes, des pièces. Le très vaste travail de +Legrand oblige cependant de vérifier ses copies, souvent fort peu +exactes, sur les originaux (Gaignières, etc.), un travail de grande +patience. + +J'entrai par Louis XI aux siècles monarchiques. J'allais m'y engager +quand un hasard me fit bien réfléchir. Un jour, passant à Reims, je +vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du +Sacre. + +La corniche intérieure où l'on peut circuler dans l'église à 80 pieds +de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un +alléluia permanent. Dans l'immensité vide on croit toujours entendre +la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On +croit voir aux fenêtres les oiseaux qu'on lâchait, quand le clergé, +oignant le roi, faisait le pacte du trône et de l'Église. Ressortant +au dehors sur les voûtes dans la vue immense qui embrasse toute la +Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du +choeur. Là un spectacle étrange m'étonna fort. La ronde tour avait +une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. Tel a perdu +l'oreille. Les mutilés y sont plus tristes que les morts. Combien ils +ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'église des fêtes, cette +mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! Ce pilori +du peuple est placé au-dessus de l'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils +pu, à travers les voûtes, tomber sur la tête des rois! Onction +redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu! «Je ne comprendrai +pas les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'établis en +moi l'âme et la foi du peuple.» Je m'adressai cela, et, après _Louis +XI_, j'écrivis la _Révolution_ (1845-1853). + +On fut surpris, mais rien n'était plus sage. Après maintes épreuves +que j'ai contées ailleurs et où je vis de près l'autre rivage, mort et +rené, je fis la _Renaissance_ avec des forces centuplées. Quand je +rentrai, que je me retournai, revis mon moyen âge, cette mer superbe +de sottises, une hilarité violente me prit, et au seizième, au +dix-septième siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et Voltaire +ont ri dans leur tombeau. Les dieux crevés, les rois pourris ont +apparu sans voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse +dont on se contentait, a disparu. De Médicis à Louis XIV une autopsie +sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavres (1855-1868). + +Une telle histoire était sûre d'un succès, de blesser tout ami du +faux. Mais c'est beaucoup de monde surtout le monde autorisé. Prêtres +et royalistes aboyèrent. Les doctrinaires s'efforçaient de sourire. + +Cela lui fait très peu, à cette histoire patiente. Elle est forte, +solide, bien assise, et elle attendra. + +Dans mes Préfaces successives, et dans mes Éclaircissements, on pourra +voir, de volume en volume les fondements qui sont dessous, l'énorme +base d'actes et de manuscrits, d'imprimés rares, etc., sur laquelle +elle porte[4]. + +[Note 4: Je ne veux pas anticiper ici. D'un mot ou deux seulement, je +puis dire: c'est ce livre, «ce livre d'un poète et d'un homme +d'imagination», qui, par des pièces décisives, a dit à tous ce qui +leur importait: + +Aux protestants, le fait très capital de la Saint-Barthélemi sue +quinze jours d'avance à Bruxelles (papiers Granvelle, 10 août). Puis, +tant de faits sur la Révocation, qu'ils avaient bien peu éclaircie. + +Aux royalistes, tout un monde de curieux faits anecdotiques; exemple, +la légende du _Masque de fer_ et la sagesse de leur reine. Les lettres +de Franklin (en 1863) ont donné là-dessus le secret d'après Richelieu, +prouvé que seul j'avais raison. + +Aux financiers, le système de Law (inexpliqué par M. Thiers en 1826) +se trouve enfin à jour et par les manuscrits et par l'histoire des +Bourses de Paris et de Londres. + +Pour la Révolution, que dire? La mienne est sortie tout entière (des +trois grands corps d'archives de ces temps qu'on a à Paris. Louis +Blanc (malgré son mérite, son talent que j'honore) put-il la deviner? +Put-il la faire à Londres avec quelques brochures? J'ai bien de la +peine à le croire.--Lisez au reste et comparez.)] + +Voilà comment quarante ans ont passé. Je ne m'en doutais guère +lorsque je commençai. Je croyais faire un abrégé de quelques volumes, +peut-être en quatre ans, en six ans. Mais on n'abrège que ce qui est +bien connu. Et ni moi, ni personne alors ne savait cette histoire. + +Après mes deux premiers volumes seulement, j'entrevis dans ses +perspectives immenses cette _terra incognita_. Je dis: «Il faut dix +ans»... Non, mais vingt, mais trente... Et le chemin allait +s'allongeant devant moi. Je ne m'en plaignais pas. Aux voyages de +découvertes, le coeur s'étend, grandit, ne voit plus que le but. On +s'oublie tout à fait. Il m'en advint ainsi. Poussant toujours plus +loin dans ma poursuite ardente, je me perdis de vue, je m'absentai de +moi. J'ai passé à côté du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie. + +La voici écoulée. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Eh! que +demanderais-je, chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si +grand regret! Dans quelle communauté j'ai passé avec toi quarante +années (dix siècles)! Que d'heures passionnées, nobles, austères, nous +eûmes ensemble, souvent l'hiver même, avant l'aube! Que de jours de +labeur et d'études au fond des Archives! Je travaillais pour toi, +j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de +moi-même tout, peut-être encore plus. Le lendemain matin, te trouvant +à ma table, je me croyais le même, fort de ta vie puissante et de ta +jeunesse éternelle. + +Mais comment ayant eu ce bonheur singulier d'une telle société, ayant +longues années vécu de ta grande âme, n'ai-je pas profité plus en moi? +Ah! c'est que pour te refaire tout cela il m'a fallu reprendre ce long +cours de misère, de cruelle aventure, de cent choses morbides et +fatales. J'ai bu trop d'amertumes. J'ai avalé trop de fléaux, trop de +vipères et trop de rois. + +Eh bien! ma grande France, s'il a fallu pour retrouver ta vie, qu'un +homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts, +il s'en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c'est +qu'il faut te quitter ici. + + Paris, 1869. + + + + +TABLE DE LA PRÉFACE DE 1869 + + Pages. + + L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spéciaux, + surtout le point de vue politique. II + + Cette oeuvre, commencée en 1830, fut la première histoire + où l'on essaya d'embrasser, dans toute sa variété, l'activité + humaine (religieuse, économique, artistique, etc.). IV + + Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuité + harmonique qui est propre aux choses vivantes. V + + Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle + ajouta la terre, la géographie, etc. VI + + Elle montra combien ces éléments matériels sont dominés + par le travail moral que tout peuple opère sur soi. VII + + La France a fait la France. _L'homme est son propre + Prométhée_ (Vico). VIII + + Toute ma vie fut mêlée à cette oeuvre, mais cette oeuvre + à mesure faisait ma vie elle-même. _ibid._ + + Conditions que j'y apportai: la liberté, le temps. Mon + libre enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea + l'incubation. X + + Mon élan de Juillet 1830 fut non moins contraire au vieux + principe que mes livres récents de 1862, 1864, 1869. XII + + Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon éloignement + des écoles de ce temps et de son choléra + moral. XII + + Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen + âge, montrèrent pourtant l'impuissance de l'Église, qui, + vers l'an 1000, n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est + primée par le Roi, l'État, les jurisconsultes. XV + + L'Histoire, comme évocation et _Résurrection_. L'art vivant + pour refaire les dieux morts, avant leur _jugement_. + D'une larme je refis le gothique (1833). XIX + + Avant le troisième volume, pendant quatre ans (1833-1837) + je m'étendis, m'humanisai, par Luther et par + Grimm, la poésie du droit primitif. XXIII + + Le sens _humain_ fit ma force et ma paix, mon insouciance + des critiques, de la petite guerre des doctrinaires, + des catholiques. XXIV + + Mon troisième volume (en 1837) fonda l'histoire sérieusement + sur les actes et les manuscrits. XXVI + + L'Histoire domina la chronique, établit ce que les contemporains + ne voyaient nullement au quatorzième siècle, + comment la révolution _économique_ (l'avènement de + l'or, etc.) amène la révolution _militaire_, qui à son + tour amène la révolution _politique_ (1360-1400). XXVIII + + L'emportement violent du Résurrectionisme dans le + _Charles VI_. Excès de cette méthode. XXXI + + L'avènement du Saint-Esprit, patron des confréries, des + communes, successeur du dieu légendaire, de Jésus. XXXII + + L'apparition de Jacques au quatorzième siècle, qui au + quinzième se transfigure en Jeanne. XXXII + + Lucidité critique que j'ai gardée dans la sublime histoire + de Jeanne. XXXIV + + La _méthode historique_ n'est nullement l'_art littéraire_. + Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout + au contraire, explique, supprime le miracle, montre + que le sublime n'est rien que la nature. XXXV + + Huit années de travail donnèrent surtout l'histoire des + communes du Nord, des Flandres, etc. On essaya de + refaire, non seulement leurs luttes et leurs guerres, + mais le droit, l'industrie, le génie spécial de chaque + ville. XXXVII + + Après le _Louis XI_, j'ajournai les trois derniers siècles du + gouvernement monarchique; je me créai un phare, une + lumière; j'écrivis la _Révolution_ (en huit années, + 1845-1853). XLI + + Fortifié et éclairé par elle, je revins à la _Renaissance_ et + à la Royauté moderne (treize années, 1855-1868). _ibid._ + + Cette histoire, jusqu'ici la plus complète, s'étend jusqu'en + 1795. Dans ses Préfaces successives et les Éclaircissements + de chaque volume, elle donne la critique des + sources où elle a puisé. _ibid._ + + Adieu de l'auteur à la France. XLIII + + + + +Ce travail de trente ans sera terminé cette année, 1861. Au moment où +il s'achève, il convenait d'en relier toutes les parties dans l'unité +qu'a cherchée et voulue l'auteur. + +Ce livre a une âme. C'est avant tout ce qu'il revendique. La présente +édition la fera mieux sentir. + + * * * * * + +Deux écueils se présentaient pour la réimpression: + +Une refonte qui eût altéré le caractère et l'individualité morale du +livre et l'eût changé comme oeuvre d'art; + +Une préoccupation trop étroite de la littéralité qui eût laissé +subsister des erreurs inévitables au début et que l'auteur a signalées +dans les volumes subséquents. + +L'unité de pensée qui nous a soutenu pendant ce long travail +indiquait la seule marche à suivre. Il fallait en faire saillir l'âme, +en dégager plus nettement la doctrine. + +Il a suffi de supprimer çà et là quelques généralisations prématurées; +l'allure du récit est devenue plus vive et plus décidée; l'art y a +gagné sans aucune altération sensible du détail. + +Quant aux additions (peu nombreuses) qui ont renouvelé certaines +parties, quand elles ne sont pas marquées dans le texte, elles ont été +sommairement indiquées dans les notes et à l'appendice. + +Un remaniement considérable a été opéré dans les notes. On a rejeté à +l'appendice les preuves, les citations de textes, les indications de +noms d'auteurs. En désencombrant le texte de ces pièces à l'appui, en +donnant au récit plus de relief et d'indépendance, il importait de +conserver à part une érudition qui fait la solidité de cette histoire, +sortie (en si grande partie) des Archives et des dépôts de manuscrits. +On n'a laissé comme notes au bas des pages que ce qui a paru le +complément nécessaire du texte. + +Pour le moyen âge surtout, qui a été systématiquement obscurci, il est +indispensable de démasquer des erreurs intéressées, de faire éclater +la vérité des faits par le témoignage même des contemporains. + +Ces pièces justificatives, sorte d'étais et de contreforts de notre +édifice historique, pourraient disparaître à mesure que l'éducation du +public s'identifiera davantage avec les progrès même de la critique +et de la science. + +Tout ceci touche surtout les deux premiers volumes. Quant aux quatre +suivants (quatorzième et quinzième siècle), la présente édition a +reproduit les précédentes, en les enrichissant de quelques additions +dues aux publications récentes. + +Cette édition pouvait s'appeler la quatrième, si l'on n'eût eu égard +qu'aux volumes qui ont été réimprimés trois fois. Plusieurs ne l'ont +été que deux, mais à grand nombre. Cette diversité nous décide à ne +lui donner aucun chiffre. + + + + +HISTOIRE DE FRANCE + + + + +LIVRE PREMIER + +CELTES.--IBÈRES.--ROMAINS. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Celtes et Ibères. + + +«Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d'après le +philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de guerre, +prompte au combat, du reste simple et sans malignité. Si on les +irrite, ils marchent ensemble droit à l'ennemi, et l'attaquent de +front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient +aisément à bout; on les attire au combat quand on veut, où l'on veut, +peu importent les motifs; ils sont toujours prêts, n'eussent-ils +d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la +persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles; ils +sont susceptibles de culture et d'instruction littéraire. Forts de +leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisément en +grande foule, simples qu'ils sont et spontanés, prenant volontiers en +main la cause de celui qu'on opprime.» Tel est le premier regard de la +philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des races +humaines. + +Le génie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que +mouvement, attaque et conquête; c'est par la guerre que se mêlent et +se rapprochent les nations antiques. Peuple de guerre et de bruit, ils +courent le monde l'épée à la main, moins, ce semble, par avidité que +par un vague et vain désir de voir, de savoir, d'agir; brisant, +détruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du +monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'élan, peu +de force et d'haleine; jovialité féroce, espoir immense. Vains, +n'ayant rien encore rencontré qui tînt devant eux, ils voulurent aller +voir ce que c'était que cet Alexandre, ce conquérant de l'Asie, devant +la face duquel les rois s'évanouissaient d'effroi[5]. Que +craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe, +dirent-ils; il n'en eut pas d'autre réponse. Le ciel lui-même ne les +effrayait guère; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Si +l'Océan même se débordait et venait à eux, ils ne refusaient pas le +combat, et marchaient à lui l'épée à la main. C'était leur point +d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent à rester +sous un toit embrasé. Aucune nation ne faisait meilleur marché de sa +vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin, +s'engageaient à mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient à +leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leurs boucliers, et +tendaient la gorge. + +[Note 5: Longtemps même après la mort d'Alexandre, Cassandre, devenu +roi de Macédoine, se promenait un jour à Delphes, et examinait les +statues; ayant aperçu tout à coup celle d'Alexandre, il en fut +tellement saisi qu'il frissonna de tout son corps, et fut frappé d'un +étourdissement. (Plutarque.)] + +Leurs banquets ne se terminaient guère sans bataille. La cuisse de la +bête appartenait au plus brave, et chacun voulait être le plus brave. +Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c'était d'entourer +l'étranger, de le faire asseoir bon gré mal gré avec eux, de lui faire +dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient +insatiablement avides et curieux; ils faisaient _la presse_ des +étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient +de parler. Eux-mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en +figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation +gutturale, c'était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir +la parole à l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un +homme chargé de commander le silence marchât l'épée à la main sur +l'interrupteur; à la troisième sommation, il lui coupait un bon +morceau de son vêtement, de façon qu'il ne pût porter le reste[6]. + +[Note 6: _App. 1._] + +Une autre race, celle des Ibères, paraît de bonne heure dans le midi +de la Gaule, à côté des Galls, et même avant eux. Ces Ibères, dont le +type et la langue se sont conservés dans les montagnes des Basques, +étaient un peuple d'un génie médiocre, laborieux, agriculteur, mineur, +attaché à la terre, pour en tirer les métaux et le blé. Rien n'indique +qu'ils aient été primitivement aussi belliqueux qu'ils ont pu le +devenir, lorsque, foulés dans les Pyrénées par les conquérants du midi +et du nord, se trouvant malgré eux gardiens des défilés, ils ont été +tant de fois traversés, froissés, durcis par la guerre. La tyrannie +des Romains a pu une fois les pousser dans un désespoir héroïque; mais +généralement leur courage a été celui de la résistance[7], comme le +courage des Gaulois celui de l'attaque. Les Ibères ne semblent pas +avoir eu, comme eux, le goût des expéditions lointaines, des guerres +aventureuses. Des tribus ibériennes émigrèrent, mais malgré elles, +poussées par des peuples plus puissants. + +[Note 7: Il ne faut pas confondre les Ibères avec leurs voisins les +Cantabres. M. W. de Humboldt a établi cette distinction dans son +admirable petit livre sur la langue des Basques. Voyez les +Éclaircissements.] + +Les Galls et les Ibères formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec +leurs vêtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les +Galls, couverts de tissus éclatants, amis des couleurs voyantes et +variées, comme le plaid des modernes gaëls de l'Écosse, ou bien à peu +près nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres +gigantesques de massives chaînes d'or. Les Ibères étaient divisés en +petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent guère +entre elles, par un excès de confiance dans leurs forces. Les Galls, +au contraire, s'associaient volontiers en grandes hordes, campant en +grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se liant +volontiers avec les étrangers, familiers avec les inconnus, parleurs, +rieurs, orateurs; se mêlant avec tous et en tout, dissolus par +légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs +infâmes[8] (la brutalité de l'ivrognerie appartient plutôt aux +Germains); toutes les qualités, tous les vices d'une sympathie rapide. +Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils ont aimé +de bonne heure à _gaber_, comme on disait au moyen âge. La parole +n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis riaient, et +tout était dit. (_Ridendo fidem frangere._ Tit.-Liv.) + +[Note 8: _App. 2._] + +Les Galls ne se contentèrent pas de refouler les Ibères jusqu'aux +Pyrénées, ils franchirent ces montagnes, et s'établirent aux deux +angles sud-ouest et nord-ouest de la péninsule sous leur propre nom; +au centre, se mêlant aux vaincus, ils prirent les noms de Celtibériens +et de Lusitaniens. + +Alors, ou peut-être antérieurement, les tribus ibériennes des Sicanes +et des Ligures[9] passèrent d'Espagne en Gaule et en Italie; mais en +Italie, comme en Espagne, les Galls les attaquèrent. Ceux-ci +franchirent les Alpes sous le nom d'Ambra (vaillants), resserrèrent +les Ligures sur la côte montagneuse du Rhône à l'Arno, et poussèrent +les Sicanes jusqu'en Calabre et jusqu'en Sicile. + +[Note 9: Ibériens des montagnes. W. de Humboldt. Voy. les +Éclaircissements.] + +Dans les deux péninsules, les Celtes vainqueurs se mêlèrent avec les +habitants des plaines centrales, tandis que les Ibères vaincus se +maintenaient aux extrémités, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrénées et +dans la Bétique. Les Galls-Ambra d'Italie occupaient toute la vallée +du Pô, et s'étendaient dans la péninsule jusqu'à l'embouchure du +Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou Étrusques, +dont l'empire fut plus tard resserré entre la Macra, le Tibre et +l'Apennin, par de nouvelles émigrations celtiques. + +Tel était l'aspect du monde gallique. Cet élément, jeune, mou et +flottant, fut de bonne heure, en Italie et en Espagne, altéré par le +mélange des indigènes. En Gaule, il eût roulé longtemps dans le flux +et le reflux de la barbarie; il fallait qu'un élément nouveau, venu du +dehors, lui apportât un principe de stabilité, une idée sociale. + +Deux peuples étaient à la tête de la civilisation dans cette haute +antiquité, les Grecs et les Phéniciens. L'Hercule de Tyr allait alors +par toutes les mers, achetant, enlevant à chaque contrée ses plus +précieux produits. Il ne négligea point le grenat fin de la côte des +Gaules, le corail des îles d'Hyères; il s'informa des mines précieuses +que recelaient alors à fleur de terre les Pyrénées, les Cévennes et +les Alpes. Il vint et revint, et finit par s'établir. Attaqué par les +fils de Neptune, Albion et Ligur (ces deux mots signifient +_montagnard_[10]), il aurait succombé si Jupiter n'eût suppléé ses +flèches épuisées par une pluie de pierres. Ces pierres couvrent encore +la plaine de la Crau, en Provence. Le dieu vainqueur fonda Nemausus +(Nîmes), remonta le Rhône et la Saône, tua dans son repaire le brigand +Tauriske qui infestait les routes, et bâtit Alesia sur le territoire +Éduen (pays d'Autun). Avant son départ, il fonda la voie qui +traversait le Col de Tende, et conduisait d'Italie par la Gaule en +Espagne; c'est sur ces premières assises que les Romains bâtirent la +_Via_ Aurélia et la Domitia. + +[Note 10: _Alb_, montagne, dans la langue gaélique.--_Gor_, élevé, en +basque.] + +Ici, comme ailleurs, les Phéniciens ne firent que frayer la route aux +Grecs. Les Doriens de Rhodes succédèrent aux Phéniciens, et furent +eux-mêmes supplantés par les Ioniens de Phocée. Ceux-ci fondèrent +Marseille. Cette ville, jetée si loin de la Grèce, subsista par +miracle. Sur terre, elle était entourée de puissantes tribus gauloises +et liguriennes qui ne lui laissaient pas prendre un pouce de terre +sans combat. Sur mer, elle rencontrait les grandes flottes des +Étrusques et des Carthaginois, qui avaient organisé sur les côtes le +plus sanguinaire monopole; l'étranger qui commerçait en Sardaigne +devait être noyé. Tout réussit aux Marseillais; ils eurent la joie de +voir, sans tirer l'épée, la marine étrusque détruite en une bataille +par les Syracusains; puis l'Étrurie, la Sicile, Carthage, tous les +États commerçants annulés par Rome. Carthage, en tombant, laissa une +place immense que Marseille eût bien enviée, mais il n'appartenait +pas de reprendre un tel rôle à l'humble alliée de Rome, à une cité +sans territoire, à un peuple d'un génie honnête et économe, mais plus +mercantile que politique, qui, au lieu de gagner et s'adjoindre les +barbares du voisinage, fut toujours en guerre avec eux. Telles furent +toutefois la bonne conduite et la persévérance des Massaliotes, qu'ils +étendirent leurs établissements le long de la Méditerranée, depuis les +Alpes maritimes jusqu'au cap Saint-Martin, c'est-à-dire jusqu'aux +premières colonies carthaginoises. Ils fondèrent Monaco, Nice, +Antibes, Éaube, Saint-Gilles, Agde, Ampurias, Denia et quelques autres +villes. + +Pendant que la Grèce commençait la civilisation du littoral +méridional, la Gaule du Nord recevait la sienne des Celtes eux-mêmes. +Une nouvelle tribu celtique, celle des Kymry (_Cimmerii?_)[11], vint +s'ajouter à celle des Galls. Les nouveaux venus, qui s'établirent +principalement au centre de la France, sur la Seine et la Loire, +avaient, ce semble, plus de sérieux et de suite dans les idées; moins +indisciplinables, ils étaient gouvernés par une corporation +sacerdotale, celle des druides. La religion primitive des Galls, que +le druidisme kymrique vint remplacer, était une religion de la nature, +grossière sans doute encore, et bien loin de la forme systématique +qu'elle put prendre dans la suite chez les gaëls d'Irlande[12]. Celle +des druides kymriques, autant que nous pouvons l'entrevoir à travers +les sèches indications des auteurs anciens, et dans les traditions +fort altérées des Kymry modernes du pays de Galles, avait une tendance +morale beaucoup plus élevée; ils enseignaient l'immortalité de l'âme. +Toutefois le génie de cette race était trop matérialiste pour que de +telles doctrines y portassent leurs fruits de bonne heure. Les druides +ne purent la faire sortir de la vie de clan; le principe matériel, +l'influence des chefs militaires subsista à côté de la domination +sacerdotale. La Gaule kymrique ne fut qu'imparfaitement organisée. La +Gaule gallique ne le fut pas du tout: elle échappa aux druides, et, +par le Rhin, par les Alpes, elle déborda sur le monde. + +[Note 11: _App. 3._] + +[Note 12: Voy. les Éclaircissements.] + +C'est à cette époque que l'histoire place les voyages de Sigovèse et +Bellovèse, neveux du roi des Bituriges, Ambigat, qui auraient conduit +les Galls en Germanie et en Italie. Ils allèrent, sans autre guide que +les oiseaux dont ils observaient le vol. Dans une autre tradition, +c'est un mari jaloux, un Aruns étrusque, qui, pour se venger, fait +goûter du vin aux barbares. Le vin leur parut bon, et ils le suivirent +au pays de la vigne. Ces premiers émigrants, Édues, Arvernes et +Bituriges (peuples galliques de Bourgogne, d'Auvergne, de Berry), +s'établissent en Lombardie malgré les Étrusques, et prennent le nom de +_Is-Ambra_[13], is-ombriens, insubriens, synonyme de Galls; c'était le +nom de ces anciens Galls ou _Ambra_, Umbriens, que les Étrusques +avaient assujettis. Leurs frères, les Aulerces, Carnutes et Cénomans +(Manceaux et Chartrains), viennent ensuite sous un chef appelé +l'_Ouragan_, se font un établissement aux dépens des Étrusques de +Vénétie, et fondent Brixia et Vérone. Enfin les Kymry, jaloux des +conquêtes des Galls, passent les Alpes à leur tour; mais la place est +prise dans la vallée du Pô; il faut qu'ils aillent jusqu'à +l'Adriatique, ils fondent Bologne et Senagallia, ou plutôt ils +s'établissent dans les villes que les Étrusques avaient déjà fondées. +Les Galls étaient étrangers à l'idée de la cité, mesurée, figurée +d'après des notions religieuses et astronomiques. Leurs villes +n'étaient que de grands villages ouverts, comme _Mediolanum_ (Milan). +Le monde gallique est le monde de la tribu[14]; le monde +étrusco-romain, celui de la cité. + +[Note 13: IS-OMBRIA, Basse-Ombrie.] + +[Note 14: Quelques savants ont même douté que leurs _oppida_, au temps +de César, fussent autre chose que des lieux de refuge.] + +Voilà la tribu et la cité en présence dans ce champ clos de l'Italie. +D'abord la tribu a l'avantage; les Étrusques sont resserrés dans +l'Étrurie proprement dite, et les Gaulois les y suivent bientôt. Ils +passent l'Apennin, avec leurs yeux bleus, leurs moustaches fauves, +leurs colliers d'or sur leurs blanches épaules, ils viennent défiler +devant les murailles cyclopéennes des Étrusques épouvantés. Ils +arrivent devant Clusium, et demandent des terres. On sait qu'en cette +occasion les Romains intervinrent pour les Étrusques, leurs anciens +ennemis, et qu'une terreur panique livra Rome aux Gaulois. Ils furent +bien étonnés, dit Tite-Live, de trouver la ville déserte; plus étonnés +encore de voir aux portes des maisons les vieillards qui siégeaient +majestueusement en attendant la mort; les Gaulois se familiarisèrent +peu à peu avec ces figures immobiles qui leur avaient imposé d'abord; +un d'eux s'avisa, dans sa jovialité barbare, de caresser la barbe d'un +de ces fiers sénateurs, qui répondit par un coup de bâton. Ce fut le +signal du massacre. + +La jeunesse, qui s'était enfermée dans le Capitole, résista quelque +temps, et finit par payer rançon. C'est du moins la tradition la plus +probable. Les Romains ont préféré l'autre. Tite-Live assure que +Camille vengea sa patrie par une victoire, et massacra les Gaulois sur +les ruines qu'ils avaient faites. Ce qui est plus sûr, c'est qu'ils +restèrent dix-sept ans dans le Latium, à Tibur même, à la porte de +Rome. Tite-Live appelle Tibur _arcem gallici belli_. C'est dans cet +intervalle qu'auraient eu lieu les duels héroïques de Valérius Corvus +et de Manlius Torquatus contre des géants gaulois. Les dieux s'en +mêlèrent: un corbeau sacré donna la victoire à Valérius; Manlius +arracha le collier (_torquis_) à l'insolent qui avait défié les +Romains. Longtemps après c'était une image populaire; on voyait sur le +_bouclier cimbrique_, devenu une enseigne de boutique, la figure du +barbare qui gonflait les joues et tirait la langue. + +La cité devait l'emporter sur la tribu, l'Italie sur la Gaule. Les +Gaulois, chassés du Latium, continuèrent les guerres, mais comme +mercenaires au service de l'Étrurie. Ils prirent part, avec les +Étrusques et les Samnites, à ces terribles batailles de Sentinum et du +lac Vadimon, qui assurèrent à Rome la domination de l'Italie, et par +suite celle du monde. Ils y montrèrent leur vaine et brutale audace, +combattant tout nus contre des gens bien armés, heurtant à grand bruit +de leurs chars de guerre les masses impénétrables des légions, +opposant au terrible _pilum_ de mauvais sabres qui ployaient au +premier coup. C'est l'histoire commune de toutes les batailles +gauloises. Jamais ils ne se corrigèrent. Il fallut toutefois de grands +efforts aux Romains, et le dévouement de Décius. À la fin, ils +pénétrèrent à leur tour chez les Gaulois, reprirent la rançon du +Capitole, et placèrent une colonie dans le bourg principal des +Sénonais vaincus, à Séna sur l'Adriatique. Toute cette tribu fut +exterminée, de façon qu'il ne resta pas un des fils de ceux qui se +vantaient d'avoir brûlé Rome. + +Ces revers des Gaulois d'Italie doivent peut-être trouver leur +explication dans la part que leurs meilleurs guerriers auraient prise +à la grande migration des Gaulois transalpins, vers la Grèce et l'Asie +(an 281). Notre Gaule était comme ce vase de la mythologie galloise, +où bout et déborde incessamment la vie; elle recevait par torrents la +barbarie du Nord, pour la verser aux nations du Midi. Après l'invasion +druidique des Kymry, elle avait subi l'invasion guerrière des Belges +ou _Bolg_. Ceux-ci, les plus impétueux des Celtes, comme les Irlandais +leurs descendants[15], avaient, de la Belgique, percé leur route à +travers les Galls et les Kymry jusqu'au Midi, jusqu'à Toulouse, et +s'étaient établis en Languedoc sous les noms d'Arécomiques et de +Tectosages. C'est de là qu'ils prirent leur chemin vers une conquête +nouvelle. Galls, Kymry, quelques Germains même, descendirent avec eux +la vallée du Danube. Cette nuée alla s'abattre sur la Macédoine. Le +monde de la cité antique, qui se fortifiait en Italie par les progrès +de Rome, s'était brisé en Grèce depuis Alexandre. Toutefois cette +petite Grèce était si forte d'art et de nature, si dense, si serrée de +villes et de montagnes, qu'on n'y entrait guère impunément. La Grèce +est faite comme un piège à trois fonds. Vous pouvez entrer et vous +trouver pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les +Thermopyles et l'Isthme. + +[Note 15: _App. 4._] + +Les barbares envahirent avec succès la Thrace et la Macédoine, y +firent d'épouvantables ravages, passèrent encore les Thermopyles, et +vinrent échouer contre la roche sacrée de Delphes. Le dieu défendit +son temple; il suffit d'un orage et des quartiers de roches que +roulèrent les assiégés pour mettre les Gaulois en déroute. Gorgés de +vin et de nourriture, ils étaient déjà vaincus par leurs propres +excès. Une terreur panique les saisit dans la nuit. Leur brenn, ou +chef, leur recommanda, pour faciliter leur retraite, de brûler leurs +chariots et d'égorger leurs dix mille blessés[16]. Puis il but +d'autant et se poignarda. Mais les siens ne purent jamais se tirer de +tant de montagnes et de passages difficiles au milieu d'une +population acharnée. + +[Note 16: _App. 5._] + +D'autres Gaulois mêlés de Germains, les Tectosages, Trocmes et +Tolistoboïes, eurent plus de succès au delà du Bosphore. Ils se +jetèrent dans cette grande Asie, au milieu des querelles des +successeurs d'Alexandre; le roi de Bithynie, Nicomède, et les villes +grecques qui se soutenaient avec peine contre les Séleucides, +achetèrent le secours des Gaulois, secours intéressé et funeste, comme +on le vit bientôt. Ces hôtes terribles se partagèrent l'Asie Mineure à +piller et à rançonner: aux Trocmes, l'Hellespont; aux Tolistoboïes, +les côtes de la mer Égée; le midi, aux Tectosages. Voilà nos Gaulois +retournés au berceau des Kymry, non loin du Bosphore cimmérien; les +voilà établis sur les ruines de Troie, et dans les montagnes de l'Asie +Mineure, où les Français mèneront la croisade tant de siècles après, +sous le drapeau de Godefroi de Bouillon et de Louis le Jeune. + +Pendant que ces Gaulois se gorgent et s'engraissent dans la molle +Asie, les autres vont partout, cherchant fortune. Qui veut un courage +aveugle et du sang à bon marché achète des Gaulois; prolifique et +belliqueuse nation, qui suffit à tant d'armées et de guerres. Tous les +successeurs d'Alexandre ont des Gaulois, Pyrrhus surtout, l'homme des +aventures et des succès avortés. Carthage en a aussi dans la première +guerre punique. Elle les paya mal, comme on sait[17]; et ils eurent +grande part à cette horrible guerre des Mercenaires. Le Gaulois +Autarite fut un des chefs révoltés. + +[Note 17: Elle en livra quatre mille aux Romains.] + +Rome profita des embarras de Carthage et de l'entr'acte des deux +guerres puniques pour accabler les Ligures et les Gaulois d'Italie. + +«Les Liguriens, cachés au pied des Alpes, entre le Var et la Macra, +dans des lieux hérissés de buissons sauvages, étaient plus difficiles +à trouver qu'à vaincre; race d'hommes agiles et infatigables[18], +peuples moins guerriers que brigands, qui mettaient leur confiance +dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites. +Tous ces farouches montagnards, Salyens, Décéates, Euburiates, +Oxibiens, Ingaunes, échappèrent longtemps aux armes romaines. Enfin le +consul Fulvius incendia leurs repaires, Bébius les fit descendre dans +la plaine, et Posthumius les désarma, leur laissant à peine du fer +pour labourer leurs champs (238-233 avant J.-C.).» + +[Note 18: _App. 6._] + +Depuis un demi-siècle que Rome avait exterminé le peuple des Sénons, +le souvenir de ce terrible événement ne s'était point effacé chez les +Gaulois. Deux rois des Boïes (pays de Bologne), At et Gall, avaient +essayé d'armer le peuple pour s'emparer de la colonie romaine +d'Ariminum; ils avaient appelé d'au delà des Alpes des Gaulois +mercenaires. Plutôt que d'entrer en guerre contre Rome, les Boïes +tuèrent les deux chefs et massacrèrent leurs alliés. Rome, inquiète +des mouvements qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita en +défendant tout commerce avec eux, surtout celui des armes. Leur +mécontentement fut porté au comble par une proposition du tribun +Flaminius. Il demanda que les terres conquises sur les Sénons depuis +cinquante ans fussent enfin colonisées et partagées au peuple. Les +Boïes, qui savaient par la fondation d'Ariminum tout ce qu'il en +coûtait d'avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n'avoir +pas pris l'offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les +nations du nord de l'Italie. Mais les Venètes, peuple slave, ennemis +des Gaulois, refusèrent d'entrer dans la ligue; les Ligures étaient +épuisés, les Cénomans secrètement vendus aux Romains. Les Boïes et les +Insubres (Bologne et Milan), restés seuls, furent obligés d'appeler +d'au delà des Alpes des Gésates, des _Gaisda_, hommes armés de gais ou +épieux, qui se mettaient volontiers à la solde des riches tribus +gauloises de l'Italie. On entraîna à force d'argent et de promesses +leurs chefs Anéroeste et Concolitan. + +Les Romains, instruits de tout par les Cénomans, s'alarmèrent de cette +ligue. Le Sénat fit consulter les livres sibyllins, et l'on y lut avec +effroi que deux fois les Gaulois devaient prendre possession de Rome. +On crut détourner ce malheur en enterrant tout vifs deux Gaulois, un +homme et une femme, au milieu même de Rome, dans le marché aux boeufs. +De cette manière, les Gaulois avaient _pris possession du sol de +Rome_, et l'oracle se trouvait accompli ou éludé. La terreur de Rome +avait gagné l'Italie entière; tous les peuples de cette contrée se +croyaient également menacés par une effroyable invasion de barbares. +Les chefs gaulois avaient tiré de leurs temples les drapeaux relevés +d'or qu'ils appelaient les _immobiles_; ils avaient juré +solennellement et fait jurer à leurs soldats qu'ils ne détacheraient +pas leurs baudriers avant d'être montés au Capitole. Ils entraînaient +tout sur leur passage, troupeaux, laboureurs garrottés, qu'ils +faisaient marcher sous le fouet; ils emportaient jusqu'aux meubles des +maisons. Toute la population de l'Italie centrale et méridionale se +leva spontanément pour arrêter un pareil fléau, et sept cent +soixante-dix mille soldats se tinrent prêts à suivre, s'il le fallait, +les aigles de Rome. + +Des trois armées romaines, l'une devait garder les passages des +Apennins qui conduisent en Étrurie. Mais déjà les Gaulois étaient au +coeur de ce pays et à trois journées de Rome (225). Craignant d'être +enfermés entre la ville et l'armée, les barbares revinrent sur leurs +pas, tuèrent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient, et +ils les auraient détruits si la seconde armée ne se fût réunie à la +première. Ils s'éloignèrent alors pour mettre leur butin en sûreté; +déjà ils s'étaient retirés jusqu'à la hauteur du cap Télamone, +lorsque, par un étonnant hasard, une troisième armée romaine, qui +revenait de la Sardaigne, débarqua près du camp des Gaulois, qui se +trouvèrent enfermés. Ils firent face des deux côtés à la fois. Les +Gésates, par bravade, mirent bas tout vêtement, se placèrent nus au +premier rang avec leurs armes et leurs boucliers. Les Romains furent +un instant intimidés du bizarre spectacle et du tumulte que présentait +l'armée barbare. «Outre une foule de cors et de trompettes qui ne +cessaient de sonner, il s'éleva tout à coup un tel concert de +hurlements, que non seulement les hommes et les instruments, mais la +terre même et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des +cris. Il y avait encore quelque chose d'effrayant dans la contenance +et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux premiers +rangs, sans autres vêtements que leurs armes; on n'en voyait aucun qui +ne fût paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or.» +L'infériorité des armes gauloises donna l'avantage aux Romains; le +sabre gaulois ne frappait que de taille, et il était de si mauvaise +trempe qu'il pliait au premier coup. + +Les Boïes ayant été soumis par suite de cette victoire, les légions +passèrent le Pô pour la première fois, et entrèrent dans le pays des +Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait péri, s'il n'eût trompé les +barbares par un traité, jusqu'à ce qu'il se trouvât en force. Rappelé +par le sénat, qui ne l'aimait pas et qui prétendait que sa nomination +était illégale, il voulut vaincre ou mourir, rompit le pont derrière +lui et remporta sur les Insubriens une victoire signalée. C'est alors +qu'il ouvrit les lettres où le sénat lui présageait une défaite de la +part des dieux. + +Son successeur, Marcellus, était un brave soldat. Il tua en combat +singulier le brenn Virdumar, et consacra à Jupiter Férétrien les +secondes dépouilles _opimes_ (depuis Romulus). Les Insubriens furent +réduits (222), et la domination des Romains s'étendit sur toute +l'Italie jusqu'aux Alpes. + +Tandis que Rome croit tenir sous elle les Gaulois d'Italie terrassés, +voilà qu'Hannibal arrive et les relève. Le rusé Carthaginois en tira +bon parti. Il les place au premier rang, leur fait passer, bon gré, +mal gré, les marais d'Étrurie: les Numides les poussent l'épée dans +les reins. Ils ne s'en battent pas moins bien à Trasimène, à Cannes. +Hannibal gagne ces grandes batailles avec le sang des Gaulois[19]. Une +fois qu'ils lui manquent, lorsqu'il se trouve isolé d'eux dans le midi +de l'Italie, il ne peut plus se mouvoir. Cette Gaule italienne était +si vivace, qu'après les revers d'Hannibal elle remue encore sous +Hasdrubal, sous Magon, sous Hamilcar. Il fallut trente ans de guerre +(201-170), et la trahison des Cénomans, pour consommer la ruine des +Boïes et des Insubriens (Bologne et Milan). Encore les Boïes +émigrèrent-ils plutôt que de se soumettre; les débris de leur cent +douze tribus se levèrent en masse et allèrent s'établir sur les bords +du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save. Rome déclara +solennellement que l'_Italie était fermée aux Gaulois_. Cette dernière +et terrible lutte eut lieu pendant les guerres de Rome contre Philippe +et Antiochus. Les Grecs s'imaginaient alors qu'ils étaient la grande +pensée de Rome; ils ne savaient pas qu'elle n'employait contre eux que +la moindre partie de ses forces. Ce fut assez de deux légions pour +renverser Philippe et Antiochus; tandis que, pendant plusieurs années +de suite, on envoya les deux consuls, les deux armées consulaires, +contre les obscures peuplades des Boïes et des Insubriens. Rome roidit +ses bras contre la Gaule et l'Espagne; il lui suffit de toucher du +doigt les successeurs d'Alexandre pour les faire tomber. + +[Note 19: Voy. mon _Histoire romaine_.] + +Avant de sortir de l'Asie, elle abattit le seul peuple qui eût pu y +renouveler la guerre. Les Galates, établis en Phrygie depuis un +siècle, s'y étaient enrichis aux dépens de tous les peuples voisins, +sur lesquels ils levaient des tributs. Ils avaient entassé les +dépouilles de l'Asie Mineure dans leurs retraites du mont Olympe. Un +fait caractérise l'opulence et le faste de ces barbares. Un de leurs +chefs ou tétrarques publia que, pendant une année entière, il +tiendrait table ouverte à tout venant; et non seulement il traita la +foule qui venait des villes et des campagnes voisines, mais il faisait +arrêter et retenir les voyageurs jusqu'à ce qu'ils se fussent assis à +sa table. + +Quoique la plupart d'entre les Galates eussent refusé de secourir +Antiochus, le préteur Manlius attaqua leurs trois tribus (Trocmes, +Tolistoboïes, Tectosages), et les força dans leurs montagnes avec des +armes de trait, auxquelles les Gaulois, habitués à combattre avec le +sabre et la lance, n'opposaient guère que des cailloux. Manlius leur +fit rendre les terres enlevées aux alliés de Rome, les obligea de +renoncer au brigandage, et leur imposa l'alliance d'Eumène, qui devait +les contenir. + +Ce n'était pas assez que les Gaulois fussent vaincus dans leurs +colonies d'Italie et d'Asie, si les Romains ne pénétraient dans la +Gaule, ce foyer des invasions barbares. Ils y furent appelés d'abord +par leurs alliés, les Grecs de Marseille, toujours en guerre avec les +Gaulois et les Ligures du voisinage. Rome avait besoin d'être +maîtresse de l'entrée occidentale de l'Italie qu'occupaient les +Ligures du côté de la mer. Elle attaqua les tribus dont Marseille se +plaignait, puis celles dont Marseille ne se plaignait pas. Elle donna +la terre aux Marseillais, et garda les postes militaires, celui d'Aix, +entre autres, où Sextius fonda la colonie d'_Aquæ Sextiæ_. De là elle +regarda dans les Gaules. + +Deux vastes confédérations partageaient ce pays: d'une part les Édues, +peuple que nous verrons plus loin étroitement uni avec les tribus des +Carnutes, des Parisii, des Senones, etc.; d'autre part, les Arvernes +et les Allobroges. Les premiers semblent être les gens de la plaine, +les Kymry, soumis à l'influence sacerdotale, le parti de la +civilisation; les autres, montagnards de l'Auvergne et des Alpes, sont +les anciens Galls, autrefois resserrés dans les montagnes par +l'invasion kymrique, mais redevenus prépondérants par leur barbarie +même et leur attachement à la vie de clan. + +Les clans d'Auvergne étaient alors réunis sous un chef ou roi nommé +Bituit. Ces montagnards se croyaient invincibles. Bituit envoya aux +généraux romains une solennelle ambassade pour réclamer la liberté +d'un des chefs prisonniers: on y voyait sa meute royale composée +d'énormes dogues tirés à grands frais de la Belgique et de la +Bretagne; l'ambassadeur, superbement vêtu, était environné d'une +troupe de jeunes cavaliers éclatants d'or et de pourpre; à son côté se +tenait un barde, la _rotte_ en main, chantant par intervalles la +gloire du roi, celle de la nation arverne et les exploits de +l'ambassadeur. + +Les Édues virent avec plaisir l'invasion romaine. Les Marseillais +s'entremirent, et leur obtinrent le titre d'_alliés et amis du peuple +romain_. Marseille avait introduit les Romains dans le midi des +Gaules; les Édues leur ouvrirent la Celtique ou Gaule centrale, et +plus tard les Remi la Belgique. + +Les ennemis de Rome se hâtèrent avec la précipitation gallique et +furent vaincus séparément sur les bords du Rhône. Le char d'argent de +Bituit et sa meute de combat ne lui servirent pas de grand'chose. Les +Arvernes seuls étaient pourtant deux cent mille, mais ils furent +effrayés par les éléphants des Romains. Bituit avait dit avant la +bataille, en voyant la petite armée romaine resserrée en légions: «Il +n'y en a pas là pour un repas de mes chiens.» + +Rome mit la main sur les Allobroges, les déclara ses sujets, +s'assurant ainsi de la porte des Alpes. Le proconsul Domitius restaura +la voie phénicienne, et l'appela _Domitia_. Les consuls qui suivirent +n'eurent qu'à pousser vers le couchant, entre Marseille et les +Arvernes (années 120-118). Ils s'acheminèrent vers les Pyrénées, et +fondèrent presque à l'entrée de l'Espagne une puissante colonie, +_Narbo Martius_, Narbonne. Ce fut la seconde colonie romaine hors de +l'Italie (la première avait été envoyée à Carthage). Jointe à la mer +par de prodigieux travaux, elle eut, à l'imitation de la métropole, +son capitole, son sénat, ses thermes, son amphithéâtre. Ce fut la Rome +gauloise, et la rivale de Marseille. Les Romains ne voulaient plus que +leur influence dans les Gaules dépendît de leur ancienne alliée. + +Ils s'établissaient paisiblement dans ces contrées, lorsqu'un +événement imprévu, immense, effroyable, comme un cataclysme du globe, +faillit tout emporter, et l'Italie elle-même. Ce monde barbare que +Rome avait rembarré dans le Nord d'une si rude main, il existait +pourtant. Ces Kymry qu'elle avait exterminés à Bologne et Senagallia, +ils avaient des frères dans la Germanie. Gaulois et Allemands, Kymry +et Teutons, fuyant, dit-on, devant un débordement de la Baltique, se +mirent à descendre vers le Midi. Ils avaient ravagé toute l'Illyrie, +battu, aux portes de l'Italie, un général romain qui voulait leur +interdire le Norique, et tourné les Alpes par l'Helvétie, dont les +principales populations, Ombriens ou Ambrons, Tigurins (Zurich) et +Tughènes (Zug), grossirent leur horde. Tous ensemble pénétrèrent dans +la Gaule, au nombre de trois cent mille guerriers; leurs familles, +vieillards, femmes et enfants, suivaient dans des chariots. Au nord de +la Gaule, ils retrouvèrent d'anciennes tribus cimbriques, et leur +laissèrent, dit-on, en dépôt une partie de leur butin. Mais la Gaule +centrale fut dévastée, brûlée, affamée sur leur passage. Les +populations des campagnes se réfugièrent dans les villes pour laisser +passer le torrent, et furent réduites à une telle disette, qu'on +essaya de se nourrir de chair humaine. Les barbares, parvenus au bord +du Rhône, apprirent que de l'autre côté du fleuve c'était encore +l'empire romain, dont ils avaient déjà rencontré les frontières en +Illyrie, en Thrace, en Macédoine. L'immensité du grand empire du Midi +les frappa d'un respect superstitieux; avec cette simple bonne foi de +la race germanique, ils dirent au magistrat de la province, M. +Silanus, que _si Rome leur donnait des terres, ils se battraient +volontiers pour elle_. Silanus répondit fièrement que Rome n'avait que +faire de leurs services, passa le Rhône, et se fit battre. Le consul +P. Cassius, qui vint ensuite défendre la province, fut tué; Scaurus, +son lieutenant, fut pris, et l'armée passa sous le joug des Helvètes, +non loin du lac de Genève. Les barbares enhardis voulaient franchir +les Alpes. Ils agitaient seulement si les Romains seraient réduits en +esclavage, ou exterminés. Dans leurs bruyants débats, ils s'avisèrent +d'interroger Scaurus, leur prisonnier. Sa réponse hardie les mit en +fureur, et l'un d'eux le perça de son épée. Toutefois, ils +réfléchirent, et ajournèrent le passage des Alpes. Les paroles de +Scaurus furent peut-être le salut de l'Italie. + +Les Gaulois Tectosages de Tolosa, unis aux Cimbres par une origine +commune, les appelaient contre les Romains, dont ils avaient secoué le +joug. La marche des Cimbres fut trop lente. Le consul C. Servilius +Cépion pénétra dans la ville et la saccagea. L'or et l'argent +rapportés jadis par les Tectosages du pillage de Delphes, celui des +mines des Pyrénées, celui que la piété des Gaulois clouait dans un +temple de la ville, ou jetait dans un lac voisin, avaient fait de +Tolosa la plus riche ville des Gaules. Cépion en tira, dit-on, cent +dix mille livres pesant d'or et quinze cent mille d'argent. Il dirigea +ce trésor sur Marseille, et le fit enlever sur la route par des gens à +lui, qui massacrèrent l'escorte. Ce brigandage ne profita pas. Tous +ceux qui avaient touché cette proie funeste finirent misérablement; et +quand on voulait désigner un homme dévoué à une fatalité implacable, +on disait: _Il a de l'or de Tolosa._ + +D'abord Cépion, jaloux d'un collègue inférieur par la naissance, veut +camper et combattre séparément. Il insulte les députés que les +barbares envoyaient à l'autre consul. Ceux-ci, bouillants de fureur, +dévouent solennellement aux dieux tout ce qui tombera entre leurs +mains. De quatre-vingt mille soldats, de quarante mille esclaves ou +valets d'armée, il n'échappa, dit-on, que dix hommes. Cépion fut des +dix. Les barbares tinrent religieusement leur serment; ils tuèrent +dans les deux camps tout être vivant, ramassèrent les armes, et +jetèrent l'or et l'argent, les chevaux même dans le Rhône. + +Cette journée, aussi terrible que celle de Cannes, leur ouvrait +l'Italie. La fortune de Rome les arrêta dans la Province et les +détourna vers les Pyrénées. De là, les Cimbres se répandirent sur +toute l'Espagne, tandis que le reste des barbares les attendait dans +la Gaule. + +Pendant qu'ils perdent ainsi le temps et vont se briser contre les +montagnes et l'opiniâtre courage des Celtibériens, Rome épouvantée +avait appelé Marius de l'Afrique. Il ne fallait pas moins que l'homme +d'Arpinum, en qui tous les Italiens voyaient un des leurs, pour +rassurer l'Italie et l'armer unanimement contre les barbares. Ce dur +soldat, presque aussi terrible aux siens qu'à l'ennemi, farouche comme +les Cimbres qu'il allait combattre, fut, pour Rome, un dieu sauveur. +Pendant quatre ans que l'on attendit les barbares, le peuple, ni même +le sénat, ne put se décider à nommer un autre consul que Marius. +Arrivé dans la Province, il endurcit d'abord ses soldats par de +prodigieux travaux. Il leur fit creuser la _Fossa Mariana_, qui +facilitait ses communications avec la mer, et permettait aux navires +d'éviter l'embouchure du Rhône, barré par les sables. En même temps, +il accablait les Tectosages et s'assurait de la fidélité de la +Province avant que les barbares se remissent en mouvement. + +Enfin ceux-ci se dirigèrent vers l'Italie, le seul pays de l'Occident +qui eût encore échappé à leurs ravages. Mais la difficulté de nourrir +une si grande multitude les obligea de se séparer. Les Cimbres et les +Tigurins tournèrent par l'Helvétie et le Norique; les Ambrons et les +Teutons, par un chemin plus direct, devaient passer sur le ventre aux +légions de Marius, pénétrer en Italie par les Alpes maritimes et +retrouver les Cimbres aux bords du Pô. + +Dans le camp retranché d'où il les observait, d'abord près d'Arles, +puis sous les murs d'_Aquæ Sextiæ_ (Aix), Marius leur refusa +obstinément la bataille. Il voulait habituer les siens à voir ces +barbares, avec leur taille énorme, leurs yeux farouches, leurs armes +et leurs vêtements bizarres. Leur roi Teutobochus franchissait d'un +saut quatre et même six chevaux mis de front; quand il fut conduit en +triomphe à Rome, il était plus haut que les trophées. Les barbares, +défilant devant les retranchements, défiaient les Romains par mille +outrages: _N'avez-vous rien à dire à vos femmes?_ disaient-ils, _nous +serons bientôt auprès d'elles._ Un jour, un de ces géants du Nord vint +jusqu'aux portes du camp provoquer Marius lui-même. Le général lui fit +répondre que, s'il était las de la vie, il n'avait qu'à s'aller +pendre; et comme le Teuton insistait, il lui envoya un gladiateur. +Ainsi il arrêtait l'impatience des siens; et cependant il savait ce +qui se passait dans leur camp par le jeune Sertorius, qui parlait leur +langue, et se mêlait à eux sous l'habit gaulois. + +Marius, pour faire plus vivement souhaiter la bataille à ses soldats, +avait placé son camp sur une colline sans eau qui dominait un fleuve. +«Vous êtes des hommes, leur dit-il, vous aurez de l'eau pour du sang.» +Le combat s'engagea en effet bientôt aux bords du fleuve. Les Ambrons, +qui étaient seuls dans cette première action, étonnèrent d'abord les +Romains par leurs cris de guerre qu'ils faisaient retentir comme un +mugissement dans leurs boucliers: _Ambrons! Ambrons!_ Les Romains +vainquirent pourtant, mais ils furent repoussés du camp par les femmes +des Ambrons; elles s'armèrent pour défendre leur liberté et leurs +enfants, et elles frappaient du haut de leurs chariots sans +distinction d'amis ni d'ennemis. Toute la nuit les barbares pleurèrent +leurs morts avec des hurlements sauvages qui, répétés par les échos +des montagnes et du fleuve, portaient l'épouvante dans l'âme même des +vainqueurs. Le surlendemain, Marius les attira par sa cavalerie à une +nouvelle action. Les Ambrons-Teutons, emportés par leur courage, +traversèrent la rivière et furent écrasés dans son lit. Un corps de +trois mille Romains les prit par derrière, et décida leur défaite. +Selon l'évaluation la plus modérée, le nombre des barbares pris ou +tués fut de cent mille. La vallée, engraissée de leur sang, devint +célèbre par sa fertilité. Les habitants du pays n'enfermaient, +n'étayaient leurs vignes qu'avec des os de morts. Le village de +_Pourrières_ rappelle encore aujourd'hui le nom donné à la plaine: +_Campi putridi_, champ de la putréfaction. Quant au butin, l'armée le +donna tout entier à Marius, qui, après un sacrifice solennel, le brûla +en l'honneur des dieux. Une pyramide fut élevée à Marius, un temple à +la Victoire. L'église de Sainte-Victoire, qui remplaça le temple, +reçut jusqu'à la Révolution française une procession annuelle, dont +l'usage ne s'était jamais interrompu. La pyramide subsista jusqu'au +quinzième siècle; et Pourrières avait pris pour armoiries le triomphe +de Marius représenté sur un des bas-reliefs dont ce monument était +orné. + +Cependant les Cimbres, ayant passé les Alpes Noriques, étaient +descendus dans la vallée de l'Adige. Les soldats de Catulus ne les +voyaient qu'avec terreur se jouer, presque nus, au milieu des glaces, +et se laisser glisser sur leurs boucliers du haut des Alpes à travers +les précipices. Catulus, général méthodique, se croyait en sûreté +derrière l'Adige couvert par un petit fort. Il pensait que les ennemis +s'amuseraient à le forcer. Ils entassèrent des roches, jetèrent toute +une forêt par-dessus, et passèrent. Les Romains s'enfuirent et ne +s'arrêtèrent que derrière le Pô. Les Cimbres ne songeaient pas à les +poursuivre. En attendant l'arrivée des Teutons, ils jouirent du ciel +et du sol italiens, et se laissèrent vaincre aux douceurs de la belle +et molle contrée. Le vin, le pain, tout était nouveau pour ces +barbares, ils fondaient sous le soleil du Midi et sous l'action de la +civilisation plus énervante encore. + +Marius eut le temps de joindre son collègue. Il reçut des députés des +Cimbres, qui voulaient gagner du temps: _Donnez-nous_, disaient-ils, +_des terres pour nous et pour nos frères les Teutons.--Laissez-là vos +frères_, répondit Marius, _ils ont des terres. Nous leur en avons +donné qu'ils garderont éternellement._ Et comme les Cimbres le +menaçaient de l'arrivée des Teutons: _Ils sont ici_, dit-il, _il ne +serait pas bien de partir sans les saluer_, et il fit amener les +captifs. Les Cimbres ayant demandé quel jour et en quel lieu il +voulait combattre _pour savoir à qui serait l'Italie_, il leur donna +rendez-vous pour le troisième jour dans un champ, près de Verceil. + +Marius s'était placé de manière à tourner contre l'ennemi le vent, la +poussière et les rayons ardents d'un soleil de juillet. L'infanterie +des Cimbres formait un énorme carré, dont les premiers rangs étaient +liés tous ensemble avec des chaînes de fer. Leur cavalerie, forte de +quinze mille hommes, était effrayante à voir, avec ses casques chargés +de mufles d'animaux sauvages, et surmontés d'ailes d'oiseaux. Le camp +et l'armée barbares occupaient une lieue en longueur. Au commencement, +l'aile où se tenait Marius, ayant cru voir fuir la cavalerie ennemie, +s'élança à sa poursuite, et s'égara dans la poussière, tandis que +l'infanterie ennemie, semblable aux vagues d'une mer immense, venait +se briser sur le centre où se tenaient Catulus et Sylla, et alors tout +se perdit dans une nuée de poudre. La poussière et le soleil +méritèrent le principal honneur de la victoire (101). + +Restait le camp barbare, les femmes et les enfants des vaincus. +D'abord, revêtues d'habits de deuil, elles supplièrent qu'on leur +promît de les respecter, et qu'on les donnât pour esclaves aux +prêtresses romaines du feu (le culte des éléments existait dans la +Germanie). Puis, voyant leur prière reçue avec dérision, elles +pourvurent elles-mêmes à leur liberté. Le mariage chez ces peuples +était chose sérieuse. Les présents symboliques des noces, les boeufs +attelés, les armes, le coursier de guerre, annonçaient assez à la +vierge qu'elle devenait la compagne des périls de l'homme, qu'ils +étaient unis dans une même destinée, à la vie et à la mort (_sic +vivendum, sic pereundum_, Tacit.). C'est à son épouse que le guerrier +rapportait ses blessures après la bataille (_ad matres et conjuges +vulnera referunt; nec illæ numerare aut exigere plagas pavent_). Elle +les comptait, les sondait sans pâlir; car la mort ne devait point les +séparer. Ainsi, dans les poèmes scandinaves, Brunhild se brûle sur le +corps de Siegfrid. D'abord les femmes des Cimbres affranchirent leurs +enfants par la mort; elles les étranglèrent ou les jetèrent sous les +roues des chariots. Puis elles se pendaient, s'attachaient par un +noeud coulant aux cornes des boeufs, et les piquaient ensuite pour se +faire écraser. Les chiens de la horde défendirent leurs cadavres; il +fallut les exterminer à coups de flèches. + +Ainsi s'évanouit cette terrible apparition du Nord, qui avait jeté +tant d'épouvante dans l'Italie. Le mot _cimbrique_ resta synonyme de +_fort_ et de _terrible_. Toutefois Rome ne sentit point le génie +héroïque de ces nations, qui devaient un jour la détruire; elle crut à +son éternité. Les prisonniers qu'on put faire sur les Cimbres furent +distribués aux villes comme esclaves publics, ou dévoués aux combats +de gladiateurs. + +Marius fit ciseler sur son bouclier la figure d'un Gaulois tirant la +langue, image populaire à Rome dès le temps de Torquatus. Le peuple +l'appela le troisième fondateur de Rome, après Romulus et Camille. On +faisait des libations au nom de Marius, comme en l'honneur de Bacchus +ou de Jupiter. Lui-même, enivré de sa victoire sur les barbares du +Nord et du Midi, sur la Germanie et sur les _Indes Africaines_, ne +buvait plus que dans cette coupe à deux anses où, selon la tradition, +Bacchus avait bu après sa victoire des Indes[20]. + +[Note 20: _App. 7._] + + + + +CHAPITRE II + +État de la Gaule dans le siècle qui précède la conquête. -- Druidisme. +-- Conquête de César (58-51 avant J.-C). + + +Ce grand événement de l'invasion cimbrique n'eut qu'une influence fort +indirecte sur les destinées de la Gaule, qui en fut le principal +théâtre. Les Kymry-Teutons étaient trop barbares pour s'incorporer +avec les tribus gauloises que le druidisme avait déjà tirées de leur +grossièreté primitive. Examinons avec quelque détail cette religion +druidique[21] qui commença la culture morale de la Gaule, prépara +l'invasion romaine, et fraya la voie au christianisme. Elle devait +avoir atteint tout son développement, toute sa maturité dans le siècle +qui précéda la conquête de César; peut-être même penchait-elle vers +son déclin; l'influence politique des druides avait du moins diminué. + +[Note 21: Ce sujet a été renouvelé par le progrès des études celtiques +et l'interprétation remarquable de MM. J. Reynaud, Henri Martin, +Gatien-Arnoult (1860).] + +Il semble que les Galls aient d'abord adoré des objets matériels, des +phénomènes, des agents de la nature: lacs, fontaines, pierres, arbres, +vents, en particulier le _Kirk_. Ce culte grossier fut, avec le temps, +élevé et généralisé. Ces êtres, ces phénomènes eurent leurs génies; il +en fut de même des lieux et des tribus. De là, le dieu _Tarann_, +esprit du tonnerre; _Vosège_, déification des Vosges; _Pennin_, des +Alpes; _Arduinne_, des Ardennes. De là le _Génie des Arvernes_; +_Bibracte_, déesse et cité des Édues; _Aventia_, chez les Helvètes; +_Nemausus_ (Nîmes) chez les Arécomikes, etc., etc. + +Par un degré d'abstraction de plus, les forces générales de la nature, +celles de l'âme humaine et de la société furent aussi déifiées. +_Tarann_ devint le dieu du ciel, le moteur et l'arbitre du monde. Le +soleil, sous le nom de _Bel_ ou _Belen_, fit naître les plantes +salutaires et présida à la médecine; _Heus_ ou _Hesus_ à la guerre; +_Teutatès_ au commerce et à l'industrie; l'éloquence même et la poésie +eurent leur symbole dans _Ogmius_, armé comme Hercule de la massue et +de l'arc, et entraînant après lui des hommes attachés par l'oreille à +des chaînes d'or et d'ambre qui sortaient de sa bouche[22]. + +[Note 22: _App. 8._] + +On voit qu'il y a ici quelque analogie avec l'Olympe des Grecs et des +Romains[23]. La ressemblance se changea en identité, lorsque la Gaule, +soumise à la domination de Rome, eut subi, quelques années seulement, +l'influence des idées romaines. Alors le polythéisme gaulois, honoré +et favorisé par les empereurs, finit par se fondre dans celui de +l'Italie, tandis que le druidisme, ses mystères, sa doctrine, son +sacerdoce, furent cruellement proscrits. + +[Note 23: Cæsar.] + +Les druides enseignaient que la matière et l'esprit sont éternels, que +la substance de l'univers reste inaltérable sous la perpétuelle +variation des phénomènes où domine tour à tour l'influence de l'eau et +du feu; qu'enfin l'âme humaine est soumise à la métempsycose. À ce +dernier dogme se rattachait l'idée morale de peines et de récompenses; +ils considéraient les degrés de transmigration inférieurs à la +condition humaine comme des états d'épreuves et de châtiment. Ils +avaient même un _autre monde_[24], un monde de bonheur. L'âme y +conservait son identité, ses passions, ses habitudes. Aux funérailles, +on brûlait des lettres que le mort devait lire ou remettre à d'autres +morts. Souvent même ils prêtaient de l'argent à rembourser dans +l'autre vie. + +[Note 24: Voy. à la fin du volume, les éclaircissements sur les +traditions religieuses des Gallois et des Irlandais. J'ai rapporté ces +traditions; toutes récentes qu'elles peuvent paraître, elles portent +un caractère profondément indigène. Le mythe du castor et du lac a +bien l'air d'être né à l'époque où nos contrées occidentales étaient +encore couvertes de forêts et de marécages.] + +Ces deux notions combinées de la métempsycose et d'une vie future +faisaient la base du système des druides. Mais leur science ne se +bornait pas là; ils étaient de plus métaphysiciens, physiciens, +médecins, sorciers, et surtout astronomes. Leur année se composait de +lunaisons, ce qui fit dire aux Romains que les Gaulois mesuraient le +temps par nuits et non par jours; ils expliquaient cet usage par +l'origine infernale de ce peuple, et sa descendance du dieu Pluton. La +médecine druidique était uniquement fondée sur la magie. Il fallait +cueillir le _Samolus_ à jeun et de la main gauche, l'arracher de terre +sans le regarder, et le jeter de même dans les réservoirs où les +bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre leurs maladies. +On se préparait à la récolte de la sélage par des ablutions et une +offrande de pain et de vin; on partait nu-pieds, habillé de blanc; +sitôt qu'on avait aperçu la plante, on se baissait comme par hasard, +et, glissant la main droite sous son bras gauche, on l'arrachait sans +jamais employer le fer, puis on l'enveloppait d'un linge qui ne devait +servir qu'une fois. Autre cérémonial pour la verveine. Mais le remède +universel, la panacée, comme l'appelaient les druides, c'était le +fameux _gui_. Ils le croyaient semé sur le chêne par une main divine, +et trouvaient dans l'union de leur arbre sacré avec la verdure +éternelle du gui un vivant symbole du dogme de l'immortalité. On le +cueillait en hiver, à l'époque de la floraison, lorsque la plante est +le plus visible, et que ses longs rameaux verts, ses feuilles et les +touffes jaunes de ses fleurs, enlacés à l'arbre dépouillé, présentent +seuls l'image de la vie, au milieu d'une nature morte et stérile. + +C'était le sixième jour de la lune que le gui devait être coupé; un +druide en robe blanche montait sur l'arbre, une serpe d'or à la main, +et tranchait la racine de la plante, que d'autres druides recevaient +dans une saie blanche; car il ne fallait pas qu'elle touchât la +terre. Alors on immolait deux taureaux blancs dont les cornes étaient +liées pour la première fois. + +Les druides prédisaient l'avenir d'après le vol des oiseaux et +l'inspection des entrailles des victimes. Ils fabriquaient aussi des +talismans, comme les chapelets d'ambre que les guerriers portaient sur +eux dans les batailles, et qu'on retrouve souvent à leur côté dans les +tombeaux. Mais nul talisman n'égalait l'_oeuf de serpent_[25]. Ces +idées d'oeuf et de serpent rappellent l'oeuf cosmogonique des +mythologies orientales, ainsi que la métempsycose et l'éternelle +rénovation dont le serpent était l'emblème. + +[Note 25: _App. 9._] + +Des magiciennes et des prophétesses étaient affiliées à l'ordre des +druides, mais sans en partager les prérogatives. Leur institut leur +imposait des lois bizarres et contradictoires; ici la prêtresse ne +pouvait dévoiler l'avenir qu'à l'homme qui l'avait profanée; là elle +se vouait à une virginité perpétuelle; ailleurs, quoique mariée, elle +était astreinte à de longs célibats. Quelquefois ces femmes devaient +assister à des sacrifices nocturnes, toutes nues, le corps teint de +noir, les cheveux en désordre, s'agitant dans des transports +frénétiques. La plupart habitaient des écueils sauvages, au milieu des +tempêtes de l'archipel armoricain. À Séna (Sein) était l'oracle +célèbre des neuf vierges terribles appelées _Sènes_ du nom de leur +île. Pour avoir le droit de les consulter, il fallait être marin et +encore avoir fait le trajet dans ce seul but. Ces vierges +connaissaient l'avenir; elles guérissaient les maux incurables; elles +prédisaient et faisaient la tempête. + +Les prêtresses des Nannetes, à l'embouchure de la Loire, habitaient un +des îlots de ce fleuve. Quoiqu'elles fussent mariées, nul homme +n'osait approcher de leur demeure; c'étaient elles qui, à des époques +prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent. Parties de +l'île à la nuit close, sur de légères barques qu'elles conduisaient +elles-mêmes, elles passaient la nuit dans des cabanes préparées pour +les recevoir; mais, dès que l'aube commençait à paraître, s'arrachant +des bras de leurs époux, elles couraient à leurs nacelles, et +regagnaient leur solitude à force de rames. Chaque année, elles +devaient, dans l'intervalle d'une nuit à l'autre, couronnées de lierre +et de vert feuillage, abattre et reconstruire le toit de leur temple. +Si l'une d'elles par malheur laissait tomber à terre quelque chose de +ses matériaux sacrés, elle était perdue; ses compagnes se +précipitaient sur elle avec d'horribles cris, la déchiraient, et +semaient çà et là ses chairs sanglantes. Les Grecs crurent retrouver +dans ces rites le culte de Bacchus; ils assimilèrent aussi aux orgies +de Samothrace d'autres orgies druidiques célébrées dans une île +voisine de la Bretagne d'où les navigateurs entendaient avec effroi, +de la pleine mer, des cris furieux et le bruit des cymbales barbares. + +La religion druidique avait sinon institué, du moins adopté et +maintenu les sacrifices humains. Les prêtres perçaient la victime +au-dessus du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans +laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l'abondance +et de la couleur de son sang; quelquefois ils la crucifiaient à des +poteaux dans l'intérieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur elle, +jusqu'à la mort, une nuée de flèches et de dards. Souvent aussi on +élevait un colosse en osier ou en foin, on le remplissait d'hommes +vivants, un prêtre y jetait une torche allumée, et tout disparaissait +bientôt dans des flots de fumée et de flamme. Ces horribles offrandes +étaient sans doute remplacées souvent par des dons votifs. Ils +jetaient des lingots d'or et d'argent dans les lacs, ou les clouaient +dans les temples. + +Un mot sur la hiérarchie. Elle comprenait trois ordres distincts. +L'ordre inférieur était celui des bardes, qui conservaient dans leur +mémoire les généalogies des clans, et chantaient sur la _rotte_ les +exploits des chefs et les traditions nationales; puis venait le +sacerdoce proprement dit, composé des ovates et des druides. Les +ovates étaient chargés de la partie extérieure du culte et de la +célébration des sacrifices. Ils étudiaient spécialement les sciences +naturelles appliquées à la religion, l'astronomie, la divination, etc. +Interprètes des druides, aucun acte civil ou religieux ne pouvait +s'accomplir sans leur ministère. + +Les druides, ou _hommes des chênes_[26], étaient le couronnement de +la hiérarchie. En eux résidaient la puissance et la science. +Théologie, morale, législation, toute haute connaissance était leur +privilège. L'ordre des druides était électif. L'initiation, mêlée de +sévères épreuves, au fond des bois ou des cavernes, durait quelquefois +vingt années, il fallait apprendre de mémoire toute science +sacerdotale; car ils n'écrivaient rien, du moins jusqu'à l'époque où +ils purent se servir des caractères grecs. + +[Note 26: _Derw_ (kymrique), _Deru_ (armoricain), _Dair_ (gaélique): +_chêne_.] + +L'assemblée la plus solennelle des druides se tenait une fois l'an sur +le territoire des Carnutes, dans un lieu consacré, qui passait pour le +point central de toute la Gaule; on y accourait des provinces les plus +éloignées. Les druides sortaient alors de leurs solitudes, siégeaient +au milieu du peuple et rendaient leurs jugements. Là sans doute ils +choisissaient le druide suprême, qui devait veiller au maintien de +l'institution. Il n'était pas rare que l'élection de ce chef excitât +la guerre civile. + +Quand même le druidisme n'eût pas été affaibli par ces divisions, la +vie solitaire à laquelle la plupart des membres de l'ordre semblent +s'être voués devaient le rendre peu propre à agir puissamment sur le +peuple. Ce n'était pas d'ailleurs ici comme en Égypte une population +agglomérée sur une étroite ligne. Les Gaulois étaient dispersés dans +les forêts, dans les marais qui couvraient leur sauvage pays, au +milieu des hasards d'une vie barbare et guerrière. Le druidisme n'eut +pas assez de prise sur ces populations disséminées, isolées. Elles lui +échappèrent de bonne heure. + +Ainsi, lorsque César envahit la Gaule[27], elle semblait convaincue +d'impuissance pour s'organiser elle-même. Le vieil esprit de clan, +l'indisciplinabilité guerrière, que le druidisme semblait devoir +comprimer, avait repris vigueur; seulement la différence des forces +avait établi une sorte de hiérarchie entre les tribus; certaines +étaient clientes des autres; comme les Carnutes des Rhèmes, les Sénons +des Édues, etc. (Chartres, Reims, Sens, Autun). + +[Note 27: _App. 10._] + +Des villes s'étaient formées, espèces d'asiles au milieu de cette vie +de guerre. Mais tous les cultivateurs étaient serfs, et César pouvait +dire: Il n'y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers +(_equites_). Les druides étaient les plus faibles. C'est un druide des +Édues qui appela les Romains. + +J'ai parlé ailleurs de ce prodigieux César et des motifs qui l'avaient +décidé à quitter si longtemps Rome pour la Gaule, à s'exiler pour +revenir maître. L'Italie était épuisée, l'Espagne indisciplinable; il +fallait la Gaule pour asservir le monde. J'aurais voulu voir cette +blanche et pâle figure, fanée avant l'âge par les débauches de Rome, +cet homme délicat et épileptique, marchant sous les pluies de la +Gaule, à la tête des légions, traversant nos fleuves à la nage; ou +bien à cheval entre les litières où ses secrétaires étaient portés, +dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome du fond de la +Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d'hommes[28] et +domptant en dix années la Gaule, le Rhin et l'Océan du Nord (58-49). + +[Note 28: Onze cent quatre-vingt-douze mille hommes avant les guerres +civiles. (Pline.)] + +Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule était une superbe matière +pour un tel génie. De toutes parts, les tribus gauloises appelaient +alors l'étranger. Le druidisme affaibli semble avoir dominé dans les +deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine et de la Loire. Au +midi, les Arvernes et toutes les populations ibériennes de l'Aquitaine +étaient généralement restés fidèles à leurs chefs héréditaires. Dans +la Celtique même, les druides n'avaient pu résister au vieil esprit de +clan qu'en favorisant la formation d'une population libre dans les +grandes villes, dont les chefs ou patrons étaient du moins électifs, +comme les druides. Ainsi deux factions partageaient tous les États +gaulois; celle de l'hérédité ou des chefs de clans, celle de +l'élection, ou des druides et des chefs temporaires du peuple des +villes[29]. À la tête de la seconde se trouvaient les Édues; à la tête +de la première, les Arvernes et les Séquanes. Ainsi commençait dès +lors l'opposition de la Bourgogne (Édues) et de la Franche-Comté +(Séquanes). Les Séquanes, opprimés par les Édues qui leur fermaient la +Saône et arrêtaient leur grand commerce de porcs, appelèrent de la +Germanie des tribus étrangères au druidisme, qu'on nommait du nom +commun de Suèves. Ces barbares ne demandaient pas mieux. Ils passèrent +le Rhin, sous la conduite d'un Arioviste, battirent les Édues, et leur +imposèrent un tribut; mais ils traitèrent plus mal encore les +Séquanes qui les avaient appelés; ils leur prirent le tiers de leurs +terres, selon l'usage des conquérants germains, et ils en voulaient +encore autant. Alors Édues et Séquanes, rapprochés par le malheur, +cherchèrent d'autres secours étrangers. Deux frères étaient +tout-puissants parmi les Édues. Dumnorix, enrichi par les impôts et +les péages dont il se faisait donner le monopole de gré ou de force, +s'était rendu cher au petit peuple des villes et aspirait à la +tyrannie; il se lia avec les Gaulois helvétiens, épousa une +Helvétienne, et engagea ce peuple à quitter ses vallées stériles pour +les riches plaines de la Gaule. L'autre frère, qui était druide, titre +vraisemblablement identique avec celui de divitiac que César lui donne +comme nom propre, chercha pour son pays des libérateurs moins +barbares. Il se rendit à Rome, et implora l'assistance du sénat, qui +avait appelé les Édues _parents et amis du peuple romain_. Mais le +chef des Suèves envoya de son côté, et trouva le moyen de se faire +donner aussi le titre d'ami de Rome. L'invasion imminente des Helvètes +obligeait probablement le sénat à s'unir avec Arioviste. + +[Note 29: _Veir-go-breith_, gaël, homme pour le jugement. _App. 11._] + +Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels préparatifs, +qu'on voyait bien qu'ils voulaient s'interdire à jamais le retour. Ils +avaient brûlé leurs douze villes et leurs quatre cents villages, +détruit les meubles et les provisions qu'ils ne pouvaient emporter. On +disait qu'ils voulaient percer à travers toute la Gaule, et s'établir +à l'occident, dans le pays des Santones (Saintes). Sans doute ils +espéraient trouver plus de repos sur les bords du grand Océan qu'en +leur rude Helvétie, autour de laquelle venaient se rencontrer et se +combattre toutes les nations de l'ancien monde, Galls, Cimbres, +Teutons, Suèves, Romains. En comptant les femmes et les enfants, ils +étaient au nombre de trois cent soixante-dix-huit mille. Ce cortège +embarrassant leur faisait préférer le chemin de la province romaine. +Ils y trouvèrent à l'entrée, vers Genève, César qui leur barra le +chemin, et les amusa assez longtemps pour élever du lac au Jura un mur +de dix mille pas et de seize pieds de haut. Il leur fallut donc +s'engager par les âpres vallées du Jura, traverser le pays des +Séquanes, et remonter la Saône. César les atteignit comme ils +passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isolée des autres, +et l'extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volonté de l'Édue +Dumnorix et du parti qui avait appelé les Helvètes, il fut obligé de +se détourner vers Bibracte (Autun). Les Helvètes crurent qu'il fuyait, +et le poursuivirent à leur tour. César, ainsi placé entre des ennemis +et des alliés malveillants, se tira d'affaire par une victoire +sanglante. Les Helvètes, atteints de nouveau dans leur fuite vers le +Rhin, furent obligés de rendre les armes, et de s'engager à retourner +dans leur pays. Six mille d'entre eux, qui s'enfuirent la nuit pour +échapper à cette honte, furent ramenés par la cavalerie romaine, et, +dit César, _traités en ennemis_. + +Ce n'était rien d'avoir repoussé les Helvètes, si les Suèves +envahissaient la Gaule. Les migrations étaient continuelles: déjà cent +vingt mille guerriers étaient passés. _La Gaule allait devenir +Germanie._ César parut céder aux prières des Séquanes et des Édues +opprimés par les barbares. Le même druide qui avait sollicité les +secours de Rome guida César vers Arioviste et se chargea d'explorer le +chemin. Le chef des Suèves avait obtenu de César lui-même, dans son +consulat, le titre d'allié du peuple romain; il s'étonna d'être +attaqué par lui: «Ceci, disait le barbare, est ma Gaule à moi; vous +avez la vôtre... si vous me laissez en repos, vous y gagnerez; je +ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni péril pour +vous... Ignorez-vous quels hommes sont les Germains? voilà plus de +quatorze ans que nous n'avons dormi sous un toit[30].» Ces paroles ne +faisaient que trop d'impression sur l'armée romaine: tout ce qu'on +rapportait de la taille et de la férocité de ces géants du Nord +épouvantait les petits hommes du Midi. On ne voyait dans le camp que +gens qui faisaient leur testament. César leur en fit honte: «Si vous +m'abandonnez, dit-il, j'irai toujours: il me suffit de la dixième +légion.» Il les mène ensuite à Besançon, s'en empare, pénètre jusqu'au +camp des barbares non loin du Rhin, les force de combattre, quoiqu'ils +eussent voulu attendre la nouvelle lune, et les détruit dans une +furieuse bataille: presque tout ce qui échappa périt dans le Rhin. + +[Note 30: César rassure ses soldats en leur rappelant que dans la +guerre de Spartacus ils ont déjà battu les Germains.] + +Les Gaulois du Nord, Belges et autres, jugèrent, non sans +vraisemblance, que, si les Romains avaient chassé les Suèves, ce +n'était que pour leur succéder dans la domination des Gaules. Ils +formèrent une vaste coalition, et César saisit ce prétexte pour +pénétrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprète le +divitiac des Édues[31]; il était appelé par les Sénons, anciens +vassaux des Édues, par les Rhèmes, suzerains du pays druidique des +Carnutes. Vraisemblablement, ces tribus vouées au druidisme, ou du +moins au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l'ami des +druides, et comptaient l'opposer aux Belges septentrionaux, leurs +féroces voisins. C'est ainsi que, cinq siècles après, le clergé +catholique des Gaules favorisa l'invasion des Francs contre les +Visigoths et les Bourguignons ariens. + +[Note 31: C'est déjà ce divitiac qui a exploré le chemin quand César +marchait contre les Suèves.--Les Germains n'ont pas de druides, dit +César. Ils étaient, à ce qu'il semble, les protecteurs du parti +antidruidique dans les Gaules.] + +C'était pourtant une sombre et décourageante perspective pour un +général moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses, +dans les forêts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les +conquérants de l'Amérique, César était souvent obligé de se frayer une +route la hache à la main, de jeter des ponts sur les marais, d'avancer +avec ses légions, tantôt sur terre ferme, tantôt à gué ou à la nage. +Les Belges entrelaçaient les arbres de leurs forêts, comme ceux de +l'Amérique le sont naturellement par les lianes. Mais les Pizarre et +les Cortez, avec une telle supériorité d'armes, faisaient la guerre à +coup sur; et qu'étaient-ce que les Péruviens en comparaison de ces +dures et colériques populations des Bellovaques et des Nerviens +(Picardie, Hainaut-Flandre), qui venaient par cent mille attaquer +César? Les Bellovaques et les Suessions s'accommodèrent par +l'entremise du divitiac des Édues[32]. Mais les Nerviens, soutenus par +les Atrebates et les Veromandui, surprirent l'armée romaine en marche, +au bord de la Sambre, dans la profondeur de leurs forêts, et se +crurent au moment de la détruire. César fut obligé de saisir une +enseigne et de se porter lui-même en avant: ce brave peuple fut +exterminé. Leurs alliés, les Cimbres qui occupaient Aduat (Namur?), +effrayés des ouvrages dont César entourait leur ville, feignirent de +se rendre, jetèrent une partie de leurs armes du haut des murs, et +avec le reste attaquèrent les Romains. César en vendit comme esclaves +cinquante-trois mille. + +[Note 32: Jusqu'à l'expédition de Bretagne, nous voyons le divitiac +des Édues accompagner partout César, qui sans doute leur faisait +croire qu'il rétablirait dans la Belgique l'influence du parti éduen, +c'est-à-dire druidique et populaire.] + +Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit la +réduction de toutes les tribus des rivages. Il perça les forêts et les +marécages des Ménapes et des Morins (Zélande et Gueldre, Gand, Bruges, +Boulogne); un de ses lieutenants soumit les Unelles, Éburoviens et +Lexoviens (Coutances, Évreux, Lisieux); un autre, le jeune Crassus, +conquit l'Aquitaine, quoique les barbares eussent appelé d'Espagne les +vieux compagnons de Sertorius[33]. César lui-même attaqua les Vénètes +et autres tribus de notre Bretagne. Ce peuple amphibie n'habitait ni +sur la terre ni sur les eaux; leurs forts, dans des presqu'îles +inondées et abandonnées tour à tour par le flux, ne pouvaient être +assiégés ni par terre ni par mer. Les Vénètes communiquaient sans +cesse avec l'autre Bretagne, et en tiraient des secours. Pour les +réduire, il fallait être maître de la mer. Rien ne rebutait César. Il +fit des vaisseaux, il fit des matelots, leur apprit à fixer les +navires bretons en les accrochant avec des mains de fer et fauchant +leurs cordages. Il traita durement ce peuple dur; mais la petite +Bretagne ne pouvait être vaincue que dans la grande. César résolut d'y +passer. + +[Note 33: Cæsar.] + +Le monde barbare de l'Occident qu'il avait entrepris de dompter était +triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, était en rapport +avec l'une et l'autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays; +les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule; les Parisii +et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les +discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir été pour le parti +druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. César +frappa les deux partis et au dedans et au dehors; il passa l'Océan, il +passa le Rhin. + +Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Teuctères, +fatigués au nord par les incursions des Suèves comme les Helvètes +l'avaient été au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule (55). +César les arrêta, et, sous prétexte que, pendant les pourparlers, il +avait été attaqué par leur jeunesse, il fondit sur eux à l'improviste, +et les massacra tous. Pour inspirer plus de terreur aux Germains, il +alla chercher ces terribles Suèves, près desquels aucune nation +n'osait habiter; en dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non loin de +Cologne, malgré la largeur et l'impétuosité de ce fleuve immense. +Après avoir fouillé en vain les forêts des Suèves, il repassa le Rhin, +traversa toute la Gaule, et la même année s'embarqua pour la Bretagne. +Lorsqu'on apprit à Rome ces marches prodigieuses, plus étonnantes +encore que des victoires, tant d'audace et une si effrayante rapidité, +un cri d'admiration s'éleva. On décréta vingt jours de supplications +aux dieux. _Au prix des exploits de César_, disait Cicéron, _qu'a fait +Marius?_ + +Lorsque César voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put obtenir +des Gaulois aucun renseignement sur l'île sacrée. L'Édue Dumnorix +déclara que la religion lui défendait de suivre César; il essaya de +s'enfuir, mais le Romain, qui connaissait son génie remuant, le fit +poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif; il fut tué en se +défendant. + +La malveillance des Gaulois faillit être funeste à César dans cette +expédition. D'abord ils lui laissèrent ignorer les difficultés du +débarquement. Les hauts navires qu'on employait sur l'Océan tiraient +beaucoup d'eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que le +soldat se précipitât dans cette mer profonde, et qu'il se formât en +bataille au milieu des flots. Les barbares dont la grève était +couverte avaient trop d'avantage. Mais les machines de siège vinrent +au secours et nettoyèrent le rivage par une grêle de pierres et de +traits. Cependant l'équinoxe approchait; c'était la pleine lune, le +moment des grandes marées. En une nuit la flotte romaine fut brisée, +ou mise hors hors de service. Les barbares, qui dans le premier +étonnement avaient donné des otages à César, essayèrent de surprendre +son camp. Vigoureusement repoussés, ils offrirent encore de se +soumettre. César leur ordonna de livrer des otages deux fois plus +nombreux; mais ses vaisseaux étaient réparés, il partit la même nuit +sans attendre leur réponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui +eût guère permis le retour. + +L'année suivante, nous le voyons presque en même temps en Illyrie, à +Trèves et en Bretagne. Il n'y a que les esprits de nos vieilles +légendes qui aient jamais voyagé ainsi. Cette fois, il était conduit +en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait imploré son secours. +Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons, assiégé le +roi Caswallawn dans l'enceinte marécageuse où il avait rassemblé ses +hommes et ses bestiaux. Il écrivit à Rome qu'il avait imposé un tribut +à la Bretagne, et y envoya en grande quantité les perles de peu de +valeur qu'on recueillait sur les côtes. + +Depuis cette invasion dans l'île sacrée, César n'eut plus d'amis chez +les Gaulois. La nécessité d'acheter Rome aux dépens des Gaules, de +gorger tant d'amis qui lui avaient fait continuer le commandement pour +cinq années, avait poussé le conquérant aux mesures les plus +violentes. Selon un historien, il dépouillait les lieux sacrés, +mettait des villes au pillage sans qu'elles l'eussent mérité[34]. +Partout il établissait des chefs dévoués aux Romains et renversait le +gouvernement populaire. La Gaule payait cher l'union, le calme et la +culture dont la domination romaine devait lui faire connaître les +bienfaits. + +[Note 34: Sæpius ob prædam quam ob delictum. (Suétone.)] + +La disette obligeant César de disperser ses troupes, l'insurrection +éclate partout. Les Éburons massacrent une légion, en assiègent une +autre. César, pour délivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes à +travers soixante mille Gaulois. L'année suivante il assemble à Lutèce +les états de la Gaule. Mais les Nerviens et les Trévires, les Sénonais +et les Carnutes n'y paraissent pas. César les attaque séparément et +les accable tous. Il passe une seconde fois le Rhin, pour intimider +les Germains qui voudraient venir au secours. Puis il frappe à la fois +les deux partis qui divisaient la Gaule; il effraye les Sénonais, +parti druidique et populaire(?), par la mort d'Acco, leur chef, qu'il +fait solennellement juger et mettre à mort; il accable les Éburons, +parti barbare et ami des Germains, en chassant leur intrépide Ambiorix +dans toute la forêt d'Ardennes, et les livrant tous aux tribus +gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et les +marais, et qui vinrent, avec une lâche avidité, prendre part à cette +curée. Les légions fermaient de toute part ce malheureux pays et +empêchaient que personne pût échapper. + +Ces barbaries réconcilièrent toute la Gaule contre César (52). Les +druides et les chefs des clans se trouvèrent d'accord pour la première +fois. Les Édues même étaient, au moins secrètement, contre leur ancien +ami. Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de Genabum. +Répété par des cris à travers les champs et les villages, il parvint +le soir même à cent cinquante milles, chez les Arvernes, autrefois +ennemis du parti druidique et populaire, aujourd'hui ses alliés. Le +vercingétorix (général en chef) de la confédération fut un jeune +Arverne, intrépide et ardent. Son père, l'homme le plus puissant des +Gaules dans son temps, avait été brûlé, comme coupable d'aspirer à la +royauté. Héritier de sa vaste clientèle, le jeune homme repoussa +toujours les avances de César et ne cessa dans les assemblées, dans +les fêtes religieuses, d'animer ses compatriotes contre les Romains. +Il appela aux armes jusqu'aux serfs des campagnes, et déclara que les +lâches seraient brûlés vifs; les fautes moins graves devaient être +punies de la perte des oreilles ou des yeux. + +Le plan du général gaulois était d'attaquer à la fois la Province au +midi, au nord les quartiers des légions. César, qui était en Italie, +devina tout, prévint tout. Il passa les Alpes, assura la Province, +franchit les Cévennes à travers six pieds de neige, et apparut tout à +coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, déjà parti pour le Nord, fut +contraint de revenir; ses compatriotes avaient hâte de défendre leurs +familles. C'était tout ce que voulait César; il quitte son armée, sous +prétexte de faire des levées chez les Allobroges, remonte le Rhône, la +Saône, sans se faire connaître, par les frontières des Édues, rejoint +et rallie ses légions. Pendant que le vercingétorix croit l'attirer en +assiégeant la ville éduenne de Gergovie (Moulins), César massacre +tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c'est pour assister à la +prise de Noviodunum. + +Alors le vercingétorix déclare aux siens qu'il n'y a point de salut +s'ils ne parviennent à affamer l'armée romaine; le seul moyen pour +cela est de brûler eux-mêmes leurs villes. Ils accomplissent +héroïquement cette cruelle résolution. Vingt cités des Bituriges +furent brûlées par leurs habitants. Mais, quand ils en vinrent à la +grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassèrent les genoux du +vercingétorix, et le supplièrent de ne pas ruiner la plus belle ville +des Gaules. Ces ménagements firent leur malheur. La ville périt de +même, mais par César, qui la prit avec de prodigieux efforts. + +Cependant les Édues s'étaient déclarés contre César, qui, se trouvant +sans cavalerie par leur défection, fut obligé de faire venir des +Germains pour les remplacer. Labienus, lieutenant de César, eût été +accablé dans le Nord, s'il ne s'était dégagé par une victoire (entre +Lutèce et Melun). César lui-même échoua au siège de Gergovie des +Arvernes. Ses affaires allaient si mal, qu'il voulait gagner la +Province romaine. L'armée des Gaulois le poursuivit et l'atteignit. +Ils avaient juré de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs +femmes et leurs enfants, qu'ils n'eussent au moins deux fois traversé +les lignes ennemies. Le combat fut terrible; César fut obligé de payer +de sa personne, il fut presque pris, et son épée resta entre les mains +des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie germaine au +service de César jeta une terreur panique dans les rangs des Gaulois, +et décida la victoire. + +Ces esprits mobiles tombèrent alors dans un tel découragement, que +leur chef ne put les rassurer qu'en se retranchant sous les murs +d'Alésia, ville forte située au haut d'une montagne (dans l'Auxois). +Bientôt atteint par César, il renvoya ses cavaliers, les chargea de +répandre par toute la Gaule qu'il avait des vivres pour trente jours +seulement, et d'amener à son secours tous ceux qui pouvaient porter +les armes. En effet, César n'hésita point d'assiéger cette grande +armée. Il entoura la ville et le camp gaulois d'ouvrages prodigieux: +d'abord trois fossés, chacun de quinze ou vingt pieds de large et +d'autant de profondeur; un rempart de douze pieds; huit rangs de +petits fossés, dont le fond était hérissé de pieux et couvert de +branchages et de feuilles; des palissades de cinq rangs d'arbres, +entrelaçant leurs branches. Ces ouvrages étaient répétés du côté de la +campagne, et prolongés dans un circuit de quinze milles. Tout cela fut +terminé en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille +hommes. + +La Gaule entière vint s'y briser. Les efforts désespérés des assiégés +réduits à une horrible famine, ceux de deux cent cinquante mille +Gaulois qui attaquaient les Romains du côté de la campagne, échouèrent +également. Les assiégés virent avec désespoir leurs alliés, tournés +par la cavalerie de César, s'enfuir et se disperser. Le vercingétorix, +conservant seul une âme ferme au milieu du désespoir des siens, se +désigna et se livra comme l'auteur de toute la guerre. Il monta sur +son cheval de bataille, revêtit sa plus riche armure, et, après avoir +tourné en cercle autour du tribunal de César, il jeta son épée, son +javelot et son casque aux pieds du Romain sans dire un seul mot. + +L'année suivante, tous les peuples de la Gaule essayèrent encore de +résister partiellement, et d'user les forces de l'ennemi qu'ils +n'avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le +Quercy?) arrêta longtemps César. L'exemple était dangereux; il n'avait +pas de temps à perdre en Gaule; la guerre civile pouvait commencer à +chaque instant en Italie; il était perdu s'il fallait consumer des +mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour effrayer les +Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste, n'avaient que +trop souvent donné l'exemple: il fit couper le poing à tous les +prisonniers. + +Dès ce moment, il changea de conduite à l'égard des Gaulois: il fit +montre envers eux d'une grande douceur; il les ménagea pour les +tributs au point d'exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut +même déguisé sous le nom honorable de _solde militaire_. Il engagea à +tout prix leurs meilleurs guerriers dans ses légions; il en composa +une légion tout entière, dont les soldats portaient une alouette sur +leur casque, et qu'on appelait pour cette raison l'_Alauda_. Sous cet +emblème tout national de la vigilance matinale et de la vive gaieté, +ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et jusqu'à +Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les taciturnes légions +de Pompée. L'alouette gauloise, conduite par l'aigle romaine, prit +Rome pour la seconde fois, et s'associa aux triomphes de la guerre +civile. La Gaule garda, pour consolation de sa liberté, l'épée que +César avait perdue dans la dernière guerre. Les soldats romains +voulaient l'arracher du temple où les Gaulois l'avaient suspendue: +Laissez-la, dit César en souriant, elle est sacrée. + + + + +CHAPITRE III + +La Gaule sous l'Empire. -- Décadence de l'Empire. -- Gaule chrétienne. + + +Alexandre et César ont eu cela de commun d'être aimés, pleurés des +vaincus, et de périr de la main des leurs[35]. De tels hommes n'ont +point de patrie; ils appartiennent au monde. + +[Note 35: Si l'on veut qu'Alexandre n'ait pas péri par le poison, on +ne peut nier du moins qu'il fut peu regretté des Macédoniens. Sa +famille fut exterminée en peu d'années.] + +César n'avait pas détruit la liberté (elle avait péri depuis +longtemps), mais plutôt compromis la nationalité romaine. Les Romains +avaient vu avec honte et douleur une armée gauloise sous les aigles, +des sénateurs gaulois siégeant entre Cicéron et Brutus. Dans la +réalité, c'étaient les vaincus qui avaient le profit de la +victoire[36]. Si César eût vécu, toutes les nations barbares eussent +probablement rempli les armées et le sénat. Déjà il avait pris une +garde espagnole, et l'Espagnol Balbus était un de ses principaux +conseillers[37]. + +[Note 36: Les Romains, dit saint Augustin, n'ont nui aux vaincus que +par le sang qu'ils ont versé. Ils vivaient sous les lois qu'ils +imposaient aux autres. Tous les sujets de l'Empire sont devenues +citoyen...] + +[Note 37: C'est lui qui conseilla à César de rester assis quand le +sénat, en corps, se présenta devant lui. Voy. mon _Histoire romaine_.] + +Antoine essaya d'imiter César. Il entreprit de transporter à +Alexandrie le siège de l'Empire, il adopta le costume et les moeurs +des vaincus. Octave ne prévalut contre lui qu'en se déclarant l'homme +de la patrie, le vengeur de la nationalité violée. Il chassa les +Gaulois du sénat, augmenta les tributs de la Gaule[38]. Il y fonda une +Rome, _Valentia_ (c'était un des noms mystérieux de la ville +éternelle). Il y conduisit plusieurs colonies militaires, à Orange, +Fréjus, Carpentras, Aix, Apt, Vienne, etc. Une foule de villes +devinrent de nom et de privilèges _Augustales_, comme plusieurs +étaient devenues _Juliennes_ sous César[39]. Enfin, au mépris de tant +de cités illustres et antiques, il désigna pour siège de +l'administration la ville toute récente de Lyon, colonie de Vienne, +et, dès sa naissance, ennemie de sa mère. Cette ville, si +favorablement située au confluent de la Saône et du Rhône, presque +adossée aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par +l'impétuosité de son fleuve qui y porte tout d'un trait, surveillait +la Narbonnaise et la Celtique, et semblait un oeil de l'Italie ouvert +sur toutes les Gaules. + +[Note 38: Il établit, au détroit de la Manche, des douanes sur +l'ivoire, l'ambre et le verre. (Strabon.)] + +[Note 39: _App. 12._] + +C'est à Lyon, à Aisnay, à la pointe de la Saône et du Rhône, que +soixante cités gauloises élevèrent l'autel d'Auguste, sous les yeux de +son beau-fils Drusus. Auguste prit place parmi les divinités du pays. +D'autres autels lui furent dressés à Saintes, à Arles, à Narbonne, +etc. La vieille religion gallique s'associa volontiers au paganisme +romain. Auguste avait bâti un temple au dieu Kirk, personnification de +ce vent violent qui souffle dans la Narbonnaise, et sur un même autel +on lut dans une double inscription les noms des divinités gauloises et +romaines; Mars-Camul; Diane-Arduinna, Belen-Apollon; Rome mit Hésus et +Néhalénia au nombre des dieux indigètes. + +Cependant le druidisme résista longtemps à l'influence romaine; là se +réfugia la nationalité des Gaules. Auguste essaya du moins de modifier +cette religion sanguinaire. Il défendit les sacrifices humains, et +toléra seulement de légères libations de sang. + +La lutte du druidisme ne put être étrangère au soulèvement des Gaules, +sous Tibère, quoique l'histoire lui donne pour cause le poids des +impôts, augmenté par l'usure. Le chef de la révolte était +vraisemblablement un Édue, Julius Sacrovir; les Édues étaient, comme +je l'ai dit, un peuple druidique, et le nom de _sacrovir_ n'est +peut-être qu'une traduction de _druide_. Les Belges furent aussi +entraînés par Julius Florus[40]. + +[Note 40: Tacite, traduction de Burnouf.] + +«Les cités gauloises, fatiguées de l'énormité des dettes, essayèrent +une rébellion, dont les plus ardents promoteurs furent parmi les +Trévires Julius Florus, chez les Édues Julius Sacrovir, tous deux +d'une naissance distinguée, et issus d'aïeux à qui leurs belles +actions avaient valu le droit de cité romaine. Dans de secrètes +conférences, où ils réunissent les plus audacieux de leurs +compatriotes, et ceux à qui l'indigence ou la crainte des supplices +faisait un besoin de l'insurrection, ils conviennent que Florus +soulèvera la Belgique, et Sacrovir les cités plus voisines de la +sienne... Il y eut peu de cantons où ne fussent semés les germes de +cette révolte. Les Andecaves et les Turoniens (Anjou, Touraine) +éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius Aviola fit marcher une +cohorte qui tenait garnison à Lyon, et réduisit les Andecaves. Les +Turoniens furent défaits par un corps de légionnaires que le même +Aviola reçut de Visellius, gouverneur de la basse Germanie, et auquel +se joignirent des nobles gaulois, qui cachaient ainsi leur défection +pour se déclarer dans un moment plus favorable. On vit même Sacrovir +se battre pour les Romains, la tête découverte, afin, disait-il, de +montrer son courage; mais les prisonniers assuraient qu'il avait voulu +se mettre à l'abri des traits, en se faisant reconnaître. Tibère, +consulté, méprisa cet avis, et son irrésolution nourrit l'incendie. + +«Cependant Florus, poursuivant ses desseins, tente la fidélité d'une +aile de cavalerie levée à Trêves et disciplinée à notre manière, et +l'engage à commencer la guerre par le massacre des Romains établis +dans le pays. Le plus grand nombre resta dans le devoir. Mais la +foule des débiteurs et des clients de Florus prit les armes; et ils +cherchaient à gagner la forêt d'Ardennes, lorsque des légions des deux +armées de Visellius et de C. Silius, arrivant par des chemins opposés, +leur fermèrent le passage. Détaché avec une troupe d'élite, Julius +Indus, compatriote de Florus, et que sa haine pour ce chef animait à +nous bien servir, dissipa cette multitude qui ne ressemblait pas +encore à une armée. Florus, à la faveur de retraites inconnues, +échappa quelque temps aux vainqueurs. Enfin, à la vue des soldats qui +assiégeaient son asile, il se tua de sa propre main. Ainsi finit la +révolte des Trévires. + +«Celle des Édues fut plus difficile à réprimer, parce que cette nation +était plus puissante et nos forces plus éloignées. Sacrovir, avec des +cohortes régulières, s'était emparé d'Augustodunum (Autun), leur +capitale, où les enfants de la noblesse gauloise étudiaient les arts +libéraux: c'étaient des otages qui pouvaient attacher à sa fortune +leurs familles et leurs proches. Il distribua aux habitants des armes +fabriquées en secret. Bientôt il fut à la tête de quarante mille +hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires: le reste +avait des épieux, des coutelas et d'autres instruments de chasse. Il y +joignit les esclaves destinés au métier de gladiateur, et que dans ce +pays on nomme crupellaires. Une armure de fer les couvre tout entiers, +et les rend impénétrables aux coups, si elle les gêne pour frapper +eux-mêmes. Ces forces étaient accrues par le concours des autres +Gaulois, qui, sans attendre que leurs cités se déclarassent, venaient +offrir leurs personnes, et par la mésintelligence de nos deux +généraux, qui se disputaient la conduite de cette guerre. + +«Pendant ce temps, Silius s'avançait avec deux légions, précédées d'un +corps d'auxiliaires, et ravageait les dernières bourgades des Séquanes +(Franche-Comté), qui, voisines et alliées des Édues, avaient pris les +armes avec eux. Bientôt il marche à grandes journées sur +Augustodunum... À douze milles de cette ville, on découvrit dans une +plaine les troupes de Sacrovir: il avait mis en première ligne ses +hommes bardés de fer, ses cohortes sur les flancs, et par derrière les +bandes à moitié armées. Les hommes de fer, dont l'armure était à +l'épreuve de l'épée et du javelot, tinrent seuls quelques instants. +Alors le soldat romain, saisissant la hache et la cognée, comme s'il +voulait faire brèche à une muraille, fend l'armure et le corps qu'elle +enveloppe; d'autres, avec des leviers ou des fourches, renversent ces +masses inertes, qui restaient gisantes comme des cadavres, sans force +pour se relever. Sacrovir se retira d'abord à Augustodunum; ensuite, +craignant d'être livré, il se rendit, avec les plus fidèles de ses +amis, à une maison de campagne voisine. Là, il se tua de sa propre +main; les autres s'ôtèrent mutuellement la vie, et la maison, à +laquelle ils avaient mis le feu, leur servit à tous de bûcher.» + + * * * * * + +Auguste et Tibère, sévères administrateurs, et vrais Romains, avaient +en quelque sorte resserré l'unité de l'Empire, compromise par César, +en éloignant du gouvernement les provinciaux, les barbares. Leurs +successeurs, Caligula, Claude et Néron adoptèrent une marche tout +opposée. Ils descendaient d'Antoine, de l'ami des barbares; ils +suivirent l'exemple de leur aïeul; déjà le père de Caligula, +Germanicus, avait affecté de l'imiter. Caligula, né, selon Pline, à +Trèves, élevé au milieu des armées de Germanie et de Syrie, montra +pour Rome un mépris incroyable. Une partie des folies que les Romains +lui reprochèrent trouve en ceci son explication; son règne violent et +furieux fut une dérision, une parodie de tout ce qu'on avait révéré. +Époux de ses soeurs, comme les rois de l'Orient, il n'attendit pas sa +mort pour être adoré; il se fit dieu dès son vivant; Alexandre, son +héros, s'était contenté d'être fils d'un dieu. Il arracha le diadème +au Jupiter romain, et se le mit lui-même[41]. Il affubla son cheval +des ornements du consulat. Il vendit à Lyon pièce à pièce tous les +meubles de sa famille, abdiquant ainsi ses aïeux, et prostituant leurs +souvenirs. Lui-même voulut remplir l'office d'huissier-priseur et de +vendeur à l'encan, faisant valoir chaque objet, et les faisant monter +bien au delà de leur prix: «Ce vase, disait-il, était à mon aïeul +Antoine; Auguste le conquit à la bataille d'Actium.» Puis, il institua +à l'autel d'Auguste des jeux burlesques et terribles, des combats +d'éloquence, où le vaincu devait effacer ses écrits avec la langue, +ou se laisser jeter dans le Rhône. Sans doute, ces jeux étaient +renouvelés de quelque rite antique. Nous savons que c'était l'usage +des Gaulois et des Germains de précipiter les vaincus comme victimes, +hommes et chevaux. On observait la manière dont ils tourbillonnaient, +pour en tirer des présages de l'avenir. Les Cimbres vainqueurs +traitèrent ainsi tous ceux qu'ils trouvèrent dans les camps de Cépion +et de Manlius. Aujourd'hui encore la tradition désigne le pont du +Rhône d'où les taureaux étaient précipités[42]. + +[Note 41: Un Gaulois le contemplait en silence. «Que vois-tu donc en +moi? lui dit Caligula.--Un magnifique radotage.» L'empereur ne le fit +pas punir; ce n'était qu'un cordonnier. (Dion Cassius.)] + +[Note 42: Il fit construire le phare qui éclairait le passage entre la +Gaule et la Bretagne. On a cru, dans les temps modernes, en démêler +quelques restes.] + +Caligula avait près de lui les Gaulois les plus illustres (Valérius +Asiaticus et Domitius Afer); Claude était Gaulois lui-même. Né à Lyon, +élevé loin des affaires par Auguste et Tibère, qui se défiaient de ses +singulières distractions, il avait vieilli dans la solitude et la +culture des lettres, lorsque les soldats le proclamèrent malgré lui. +Jamais prince ne choqua davantage les Romains et ne s'éloigna plus de +leurs goûts et de leurs habitudes; son bégaiement barbare, sa +préférence pour la langue grecque, ses continuelles citations +d'Homère, tout en lui leur prêtait à rire; aussi laissa-t-il l'Empire +aux mains des affranchis qui l'entouraient. Ces esclaves, élevés avec +tant de soin dans les palais des grands de Rome, pouvaient fort bien, +quoi qu'en dise Tacite, être plus dignes de régner que leurs maîtres. +Le règne de Claude fut une sorte de réaction des esclaves; ils +gouvernèrent à leur tour, et les choses n'en allèrent pas plus mal. +Les plans de César furent suivis; le port d'Ostie fut creusé, +l'enceinte de Rome reculée, le dessèchement du lac Fucin entrepris, +l'aqueduc de Caligula continué, les Bretons domptés en seize jours, et +leur roi pardonné. À l'autorité tyrannique des grands de Rome, qui +régnaient dans les provinces comme préteurs ou proconsuls, on opposa +les procurateurs du prince, gens de rien, dont la responsabilité était +d'autant plus sûre, et dont les excès pouvaient être plus aisément +réprimés. + +Tel fut le gouvernement des affranchis sous Claude: d'autant moins +national qu'il était plus _humain_. Lui-même ne cachait point sa +prédilection pour les provinciaux. Il écrivit l'histoire des races +vaincues, celle des Étrusques, de Tyr et Carthage, réparant ainsi la +longue injustice de Rome. Il institua pour lire annuellement ces +histoires un lecteur et une chaire au Musée d'Alexandrie; ne pouvant +plus sauver ces peuples, il essayait d'en sauver la mémoire. La sienne +eût mérité d'être mieux traitée; quels qu'aient été son incurie, sa +faiblesse, son abrutissement même, dans ses dernières années, +l'histoire pardonnera beaucoup à celui qui se déclara le protecteur +des esclaves, défendit aux maîtres de les tuer, et essaya d'empêcher +qu'on ne les exposât vieux et malades, pour mourir de faim, dans l'île +du Tibre. + +Si Claude eût vécu, il eût, dit Suétone, donné la cité à tout +l'Occident, aux Grecs, aux Espagnols, aux Bretons et aux Gaulois, +d'abord aux Édues. Il rouvrit le sénat à ceux-ci, comme avait fait +César. Le discours qu'il prononça en cette occasion, et que l'on +conserve encore à Lyon sur des tables de bronze, est le premier +monument authentique de notre histoire nationale, le titre de notre +admission dans cette grande initiation du monde. + +En même temps, il poursuivait le culte sanguinaire des druides. +Proscrits dans la Gaule, ils durent se réfugier en Bretagne; il alla +les forcer lui-même dans ce dernier asile; ses lieutenants déclarèrent +province romaine les pays qui forment le bassin de la Tamise, et +laissèrent dans l'ouest, à Camulodunum, une nombreuse colonie +militaire. Les légions avançaient toujours à l'ouest, renversant les +autels, détruisant les vieilles forêts, et sous Néron le druidisme se +trouva acculé dans la petite île de Mona. Suétonius Paulinus l'y +suivit: en vain les vierges sacrées accouraient sur le rivage comme +des furies, en habits de deuil, échevelées, et secouant des flambeaux; +il força le passage, égorgea tout ce qui tomba entre ses mains, +druides, prêtresses, soldats, et se fit jour dans ces forêts où le +sang humain avait tant de fois coulé. + +Cependant les Bretons s'étaient soulevés derrière l'armée romaine; à +leur tête, leur reine, la fameuse Boadicée, qui avait à venger +d'intolérables outrages; ils avaient exterminé les vétérans de +Camulodunum et toute l'infanterie d'une légion. Suétonius revint sur +ses pas et rassembla froidement son armée, abandonnant la défense des +villes et livrant les alliés de Rome à l'aveugle rage des barbares; +ils égorgèrent soixante-dix mille hommes, mais il les écrasa en +bataille rangée; il tua jusqu'aux chevaux. Après lui, Céréalis et +Frontinus poursuivirent la conquête du Nord. Sous Domitien, le +beau-père de Tacite, Agricola, acheva la réduction, et commença la +civilisation de la Bretagne. + +Néron fut favorable à la Gaule, il conçut le projet d'unir l'Océan à +la Méditerranée par un canal qui aurait été tiré de la Moselle à la +Saône. Il soulagea Lyon, incendié sous son règne. Aussi dans les +guerres civiles qui accompagnèrent sa chute, cette ville lui resta +fidèle. Le principal auteur de cette révolution fut l'Aquitain Vindex, +alors propréteur de la Gaule. Cet homme, «plein d'audace pour les +grandes choses,» excita Galba en Espagne, gagna Virginius, général des +légions de Germanie. Mais avant que cet accord fût connu des deux +armées, elles s'attaquèrent avec un grand carnage. Vindex se tua de +désespoir. La Gaule prit encore parti pour Vitellius; les légions de +Germanie avec lesquelles il vainquit Othon et prit Rome se composaient +en grande partie de Germains, de Bataves et de Gaulois. Rien +d'étonnant si la Gaule vit avec douleur la victoire de Vespasien. Un +chef batave, nommé Civilis, borgne comme Annibal et Sertorius, comme +eux ennemi de Rome, saisit cette occasion. Outragé par les Romains, il +avait juré de ne couper sa barbe et ses cheveux que lorsqu'il serait +vengé. Il tailla en pièces les soldats de Vitellius, et vit un instant +tous les Bataves, tous les Belges, se déclarer pour lui. Il était +encouragé par la fameuse Velléda, que révéraient les Germains comme +inspirée des dieux, ou plutôt comme si elle eût été un dieu elle-même. +C'est à elle qu'on envoya les captifs, et les Romains réclamèrent son +arbitrage entre eux et Civilis. D'autre part, les druides de la Gaule, +si longtemps persécutés, sortirent de leurs retraites, et se +montrèrent au peuple. Ils avaient ouï dire que le Capitole avait été +brûlé dans la guerre civile. Ils proclamèrent que l'empire romain +avait péri avec ce gage d'éternité, que l'empire des Gaules allait lui +succéder[43]. + +[Note 43: Tacit. _Hist._, l. IV., c. 51. Fatali nunc igne signum +coelestis iræ datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis +gentibus portendi, superstitione vanâ Druidæ canebant.] + +Telle était pourtant la force du lien qui unissait ces peuples à Rome, +que l'ennemi des Romains crut plus sûr d'attaquer d'abord les troupes +de Vitellius au nom de Vespasien. Le chef des Gaulois, Julius Sabinus, +se disait fils du conquérant des Gaules, et se faisait appeler César. +Aussi ne fallut-il pas même une armée romaine pour détruire ce parti +inconséquent; il suffit des Gaulois restés fidèles. La vieille +jalousie des Séquanes se réveilla contre les Édues. Ils défirent +Sabinus. On sait le dévouement de sa femme, la vertueuse Éponine. Elle +s'enferma avec lui dans le souterrain où il s'était réfugié; ils y +eurent, ils y élevèrent des enfants. Au bout de dix ans, ils furent +enfin découverts; elle se présenta devant l'empereur Vespasien, +entourée de cette famille infortunée qui voyait le jour pour la +première fois. La cruelle politique de l'empereur fut inexorable. + +La guerre fut plus sérieuse dans la Belgique et la Batavie. Toutefois, +la Belgique se soumit encore; la Batavie résista dans ses marais. Le +général romain Céréalis, deux fois surpris, deux fois vainqueur, finit +la guerre en gagnant Velléda et Civilis. Celui-ci prétendit n'avoir +pas pris originairement les armes contre Rome, mais seulement contre +Vitellius, et pour Vespasien. + +Cette guerre ne fit que montrer combien la Gaule était déjà romaine. +Aucune province, en effet, n'avait plus promptement, plus avidement +reçu l'influence des vainqueurs[44]. Dès le premier aspect, les deux +contrées, les deux peuples avaient semblé moins se connaître que se +revoir et se retrouver. Ils s'étaient précipités l'un vers l'autre. +Les Romains fréquentaient les écoles de Marseille, cette petite +Grèce[45], plus sobre et plus modeste que l'autre[46], et qui se +trouvait à leur porte. Les Gaulois passaient les Alpes en foule, et +non seulement avec César sous les aigles des légions, mais comme +médecins[47], comme rhéteurs. C'est déjà le génie de Montpellier, de +Bordeaux, Aix, Toulouse, etc.; tendance toute positive, toute +pratique; peu de philosophes. Ces Gaulois du Midi (il ne peut s'agir +encore de ceux du Nord), vifs, intrigants, tels que nous les voyons +toujours, devaient faire fortune et comme beaux parleurs et comme +mimes: ils donnèrent à Rome son Roscius. Cependant ils réussissaient +dans des genres plus sérieux. Un Gaulois, Trogue-Pompée, écrit la +première histoire universelle; un Gaulois, Pétronius Arbiter[48], crée +le genre du roman. D'autres rivalisent avec les plus grands poètes de +Rome; nommons seulement Varro Atacinus, des environs de Carcassonne, +et Cornélius Gallus, natif de Fréjus, ami de Virgile. Le vrai génie de +la France, le génie oratoire, éclatait en même temps. Cette jeune +puissance de la parole gauloise domina, dès sa naissance, Rome +elle-même. Les Romains prirent volontiers des Gaulois pour maîtres, +même dans leur propre langue. Le premier rhéteur à Rome fut le Gaulois +Gnipho (M. Antonius). Abandonné à sa naissance, esclave à Alexandrie, +affranchi, dépouillé par Sylla, il se livra d'autant plus à son génie. +Mais la carrière de l'éloquence politique était fermée à un malheureux +affranchi gaulois. Il ne put exercer son talent qu'en déclamant +publiquement aux jours de marché. Il établit sa chaire dans la maison +même de Jules César. Il y forma à l'éloquence les deux grands orateurs +du temps, César lui-même et Cicéron. + +[Note 44: _App. 13._] + +[Note 45: _App. 14._] + +[Note 46: _App. 15._] + +[Note 47: Pline en cite trois qui eurent une vogue prodigieuse au +premier siècle; l'un d'eux donna un million pour réparer les +fortifications de sa ville natale.] + +[Note 48: Né près de Marseille.] + +La victoire de César, qui ouvrit Rome aux Gaulois, leur permit de +parler en leur propre nom, et d'entrer dans la carrière politique. +Nous voyons, sous Tibère, les Montanus au premier rang des orateurs, +et pour la liberté et pour le génie. Caligula, qui se piquait +d'éloquence, eut deux Gaulois éloquents pour amis. L'un, Valérius +Asiaticus, natif de Vienne, honnête homme, selon Tacite, finit par +conspirer contre lui, et périt sous Claude par les artifices de +Messaline, comme coupable d'une popularité ambitieuse dans les Gaules. +L'autre, Domitius Afer, de Nîmes, consul sous Caligula, éloquent, +corrompu, fougueux accusateur, mourut d'indigestion. La capricieuse +émulation de Caligula avait failli lui être funeste, comme celle de +Néron le fut à Lucain. L'empereur apporte un jour un discours au +sénat; cette pièce fort travaillée, où il espérait s'être surpassé +lui-même, n'était rien moins qu'un acte d'accusation contre Domitius, +et il concluait à la mort. Le Gaulois, sans se troubler, parut moins +frappé de son danger que de l'éloquence de l'empereur. Il s'avoua +vaincu, déclara qu'il n'oserait plus ouvrir la bouche après un tel +discours, et éleva une statue à Caligula. Celui-ci n'exigea plus sa +mort; il lui suffisait de son silence. + +Dans l'art gaulois, dès sa naissance, il y eut quelque chose +d'impétueux, d'exagéré, de tragique, comme disaient les anciens. Cette +tendance fut remarquable dans ses premiers essais. Le Gaulois +Zénodore, qui se plaisait à sculpter de petites figures et des vases +avec la plus délicieuse délicatesse, éleva dans la ville des Arvernes +le colosse du Mercure gaulois. Néron, qui aimait le grand, le +prodigieux, le fit venir à Rome pour élever au pied du Capitole sa +statue haute de cent vingt pieds, cette statue qu'on voyait du mont +Albano. Ainsi une main gauloise donnait à l'art cet essor vers le +gigantesque, cette ambition de l'infini, qui devait plus tard élancer +les voûtes de nos cathédrales. + +Égale de l'Italie pour l'art et la littérature, la Gaule ne tarda pas +à influer d'une manière plus directe sur les destinées de l'empire. +Sous César, sous Claude, elle avait donné des sénateurs à Rome; sous +Caligula, un consul. L'Aquitain Vindex précipita Néron, éleva Galba; +le Toulousain Bec[49] (Antonius Primus), ami de Martial et poète +lui-même, donna l'Empire à Vespasien; le Provençal Agricola soumit la +Bretagne à Domitien; enfin d'une famille de Nîmes sortit le meilleur +empereur que Rome ait eu, le pieux Antonin, successeur des deux +Espagnols Trajan et Adrien, père adoptif de l'Espagnol[50] Marc +Aurèle. Le caractère sophistique de tous ces empereurs philosophes et +rhéteurs tient à leurs liaisons avec la Gaule, au moins autant qu'à +leur prédilection pour la Grèce. Adrien avait pour ami le sophiste +d'Arles Favorinus, le maître d'Aulu-Gelle, cet homme bizarre qui +écrivit un livre contre Épictète, un éloge de la laideur, un +panégyrique de la fièvre quarte. Le principal maître de Marc-Aurèle +fut le Gaulois M. Cornelius Fronto, qui, d'après leur correspondance, +paraît l'avoir dirigé bien au delà de l'âge où l'on suit les leçons +des rhéteurs. + +[Note 49: Ou _Becco_. Suétone: Id valet gallinacei rostrum.--_Beck_ +(Armor.), _Big_ (Cymr.), _Gob_ (Gaël.).] + +[Note 50: Leurs familles, du moins, étaient originaires d'Espagne.] + +Gaulois par sa naissance[51], Syrien par sa mère, Africain par son +père, Caracalla présente ce discordant mélange de races et d'idées +qu'offrait l'Empire à cette époque. En un même homme, la fougue du +Nord, la férocité du Midi, la bizarrerie des croyances orientales, +c'est un monstre, une Chimère. Après l'époque philosophique et +sophistique des Antonins, la grande pensée de l'Orient, la pensée de +César et d'Antoine s'était réveillée, ce mauvais rêve qui jeta dans le +délire tant d'empereurs, et Caligula, et Néron, et Commode; tous +possédés, dans la vieillesse du monde, du jeune souvenir d'Alexandre +et d'Hercule. Caligula, Commode, Caracalla, semblent s'être crus des +incarnations de ces deux héros. Ainsi les califes fatemites et les +modernes lamas du Thibet se sont révérés eux-mêmes comme dieux. Cette +idée, si ridicule au point de vue grec et occidental, n'avait rien de +surprenant pour les sujets orientaux de l'Empire, Égyptiens et +Syriens. Si les empereurs devenaient dieux après leur mort, ils +pouvaient fort bien l'être de leur vivant. + +[Note 51: Né à Lyon.] + +Au premier siècle de l'Empire, la Gaule avait fait des empereurs, au +second elle avait fourni des empereurs gaulois, au troisième elle +essaya de se séparer de l'Empire qui s'écroulait, de former un empire +gallo-romain. Les généraux qui, sous Gallien, prirent la pourpre dans +la Gaule, et la gouvernèrent avec gloire, paraissent avoir été presque +tous des hommes supérieurs. Le premier, Posthumius, fut surnommé le +restaurateur des Gaules[52]. Il avait composé son armée, en grande +partie, de troupes gauloises et franciques. Il fut tué par ses soldats +pour leur avoir refusé le pillage de Mayence, qui s'était révoltée +contre lui. Je donne ailleurs l'histoire de ses successeurs, de +l'armurier Marius, de Victorinus et Victoria, la _Mère des Légions_, +enfin de Tétricus, qu'Aurélien eut la gloire de traîner derrière son +char avec la reine de Palmyre[53]. Quoique ces événements aient eu la +Gaule pour théâtre, ils appartiennent moins à l'histoire du pays qu'à +celle des armées qui l'occupaient. + +[Note 52: _App. 16._] + +[Note 53: Voy. mon article ZÉNOBIE. (_Biog. univ._)] + +La plupart de ces empereurs provinciaux, de ces _tyrans_, comme on les +appelait, furent de grands hommes; ceux qui leur succédèrent et qui +rétablirent l'unité de l'Empire, les Aurélien, les Probus, furent plus +grands encore. Et cependant l'Empire s'écroulait dans leurs mains. Ce +ne sont pas les barbares qu'il en faut accuser; l'invasion des Cimbres +sous la République avait été plus formidable que celles du temps de +l'Empire. Ce n'est pas même aux vices des princes qu'il faut s'en +prendre. Les plus coupables, comme hommes, ne furent pas les plus +odieux. Souvent les provinces respirèrent sous ces princes cruels qui +versaient à flots le sang des grands de Rome. L'administration de +Tibère fut sage et économe, celle de Claude douce et indulgente. Néron +lui-même fut regretté du peuple, et pendant longtemps son tombeau +était toujours couronné de fleurs nouvelles[54]. Sous Vespasien, un +faux Néron fut suivi avec enthousiasme dans la Grèce et l'Asie. Le +titre qui porta Hélagabal à l'Empire fut d'être cru petit-fils de +Septime-Sévère et fils de Caracalla. + +[Note 54: _App. 17._] + +Sous les empereurs, les provinces n'eurent plus, comme sous la +République, à changer tous les ans de gouverneurs. Dion fait remonter +cette innovation à Auguste. Suétone en accuse la négligence de Tibère. +Mais Josèphe dit expressément qu'il en agit ainsi «pour soulager les +peuples». En effet, celui qui restait dans une province finissait par +la connaître, par y former quelques liens d'affection, d'humanité, qui +modéraient la tyrannie. Ce ne fut plus, comme sous la République, un +fermier impatient de faire sa main, pour aller jouir à Rome. On sait +la fable du renard dont les mouches sucent le sang; il refuse l'offre +du hérisson qui veut l'en délivrer; d'autres viendraient affamées, +dit-il; celles-ci sont soûles et gorgées. + +Les procurateurs, hommes de rien, créatures du prince et responsables +envers lui, eurent à craindre sa surveillance. S'enrichir, c'était +tenter la cruauté d'un maître qui ne demandait pas mieux que d'être +sévère par avidité. + +Ce maître était un juge pour les grands et pour les petits. Les +empereurs rendaient eux-mêmes la justice. Dans Tacite, un accusé qui +craint les préjugés populaires veut être jugé par Tibère, comme +supérieur à de tels bruits. Sous Tibère, sous Claude, des accusés +échappent à la condamnation par un appel à l'empereur. Claude, pressé +de juger dans une affaire où son intérêt était compromis, déclare +qu'il jugera lui-même pour montrer dans sa propre cause combien il +serait juste dans celle d'autrui; personne, sans doute, n'aurait osé +décider contre l'intérêt de l'empereur. + +Domitien rendait la justice avec assiduité et intelligence; souvent il +cassait les sentences des centumvirs, suspects d'être influencés par +l'intrigue[55]. Adrien consultait sur les causes soumises à son +jugement, non ses amis, mais les jurisconsultes. Septime-Sévère +lui-même, ce farouche soldat, ne se dispensa pas de ce devoir, et, +dans le repos de sa villa, il jugeait et entrait volontiers dans le +détail minutieux des affaires. Julien est de même cité pour son +assiduité à remplir les fonctions de juge. Ce zèle des empereurs pour +la justice civile balançait une grande partie des maux de l'Empire; il +devait inspirer une terreur salutaire aux magistrats oppresseurs, et +remédier dans le détail à une infinité d'abus généraux. + +[Note 55: _App. 18._] + +Même sous les plus mauvais empereurs, le droit civil prit toujours +d'heureux développements. Le jurisconsulte Nerva, aïeul de l'empereur +de ce nom (disciple du républicain Labéon, l'ami de Brutus et le +fondateur de l'école stoïcienne de jurisprudence), fut le conseiller +de Tibère. Papinien et Ulpien fleurirent au temps de Caracalla et +d'Hélagabal, comme Dumoulin, l'Hôpital, Brisson, sous Henri II, +Charles IX et Henri III. Le droit civil, se rapprochant de plus en +plus de l'équité naturelle, et par conséquent du sens commun des +nations, devint le plus fort lien de l'Empire et la compensation de la +tyrannie politique. + +Cette tyrannie des princes, celle des magistrats bien autrement +onéreuse, n'étaient pas la cause principale de la ruine de l'Empire. +Le mal réel qui le minait ne tenait ni au gouvernement ni à +l'administration. S'il eût été simplement de nature administrative, +tant de grands et bons empereurs y eussent remédié. Mais c'était un +mal social, et rien ne pouvait en tarir la source, à moins qu'une +société nouvelle ne vînt remplacer la société antique. Ce mal était +l'esclavage; les autres maux de l'Empire, au moins pour la plupart, la +fiscalité dévorante, l'exigence toujours croissante du gouvernement +militaire, n'en étaient, comme on va le voir, qu'une suite, un effet +direct ou indirect. L'esclavage n'était point un résultat du +gouvernement impérial. Nous le trouvons partout chez les nations +antiques. Tous les auteurs nous le montrent en Gaule avant la conquête +romaine. S'il nous apparaît plus terrible et plus désastreux dans +l'Empire, c'est d'abord que l'époque romaine nous est mieux connue que +celles qui précèdent. Ensuite, le système antique étant fondé sur la +guerre, sur la conquête de l'homme (l'industrie est la conquête de la +nature), ce système devait, de guerre en guerre, de proscription en +proscription, de servitude en servitude, aboutir vers la fin à une +dépopulation effroyable. Tel peuple de l'antiquité pouvait, comme ces +sauvages d'Amérique, se vanter d'avoir mangé cinquante nations. + +J'ai déjà indiqué dans mon _Histoire romaine_ comment, la classe des +petits cultivateurs ayant peu à peu disparu, les grands propriétaires, +qui leur succédèrent, y suppléèrent par les esclaves. Ces esclaves +s'usaient rapidement par la rigueur des travaux qu'on leur imposait; +ils disparurent bientôt à leur tour. Appartenant en grande partie aux +nations civilisées de l'antiquité, Grecs, Syriens, Carthaginois, ils +avaient cultivé les arts pour leurs maîtres. Les nouveaux esclaves +qu'on leur substitua[56], Thraces, Germains, Scythes, purent tout au +plus imiter grossièrement les modèles que les premiers avaient +laissés. D'imitation en imitation, tous les objets qui demandaient +quelque industrie devinrent de plus en plus grossiers. Les hommes +capables de les confectionner, se trouvant aussi de plus en plus +rares, les produits de leur travail enchérirent chaque jour. Dans la +même proportion devaient augmenter les salaires de tous ceux +qu'employait l'État. Le pauvre soldat qui payait la livre de viande +cinquante sous[57] de notre monnaie, et la plus grossière chaussure +vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté de réclamer sans cesse +de nouveaux adoucissements à sa misère et de faire des révolutions +pour les obtenir? On a beaucoup déclamé contre la violence et +l'avidité des soldats, qui, pour augmenter leur solde, faisaient et +défaisaient les empereurs. On a accusé les exactions cruelles de +Sévère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le pays au profit du +soldat. Mais a-t-on songé au prix excessif de tous les objets qu'il +était obligé d'acheter sur une solde bien modique? Les légionnaires +révoltés disent dans Tacite: «On estime à dix as par jour notre sang +et notre vie. C'est là-dessus qu'il faut avoir des habits, des armes, +des tentes; qu'il faut payer les congés qu'on obtient, et se racheter +de la barbarie du centurion, etc.[58]» + +[Note 56: On a trouvé à Antibes l'inscription suivante: + + D. M. + PVERI SEPTENTRI + ONIS ANNO XII QUI + ANTIPOLI IN THEATRO + BIDVO SALTAVIT ET PLA + CVIT. + +«Aux mânes de l'enfant Septentrion, âgé de douze ans, qui parut deux +jours au théâtre d'Antibes, dansa et plut.» Ce pauvre enfant est +évidemment un de ces esclaves qu'on élevait pour les louer à grand +prix aux entrepreneurs de spectacles, et qui périssaient victimes +d'une éducation barbare. Je ne connais rien de plus tragique que cette +inscription dans sa brièveté, rien qui fasse mieux sentir la dureté du +monde romain... «Parut deux jours au théâtre d'Antibes, dansa et +plut.» Pas un regret. N'est-ce pas là en effet une destinée bien +remplie! Nulle mention de parents; l'esclave était sans famille. C'est +encore une singularité qu'on lui ait élevé un tombeau. Mais les +Romains en élevaient souvent à leurs joujoux brisés. Néron bâtit un +monument «aux mânes d'un vase de cristal».] + +[Note 57: Voy. M. Moreau de Jonnès, Tableau du prix moyen des denrées +d'après l'édit de Dioclétien retrouvé à Stratonicé: Une paire de +_caligæ_ (la plus grossière chaussure) coûtait 22 fr. 50 c.; la livre +de viande de boeuf ou de mouton, 2 fr. 50 c.; de porc, 3 fr. 60 c.; le +vin de dernière qualité, 1 fr. 80 c. le litre; une oie grasse, 45 fr.; +un lièvre, 33 fr.; un poulet, 13 fr.; un cent d'huîtres, 22 fr., etc.] + +[Note 58: Tacite.--L'empereur finit par être obligé d'habiller et +nourrir le soldat. (Lampride.)] + +Ce fut bien pis encore lorsque Dioclétien eut créé une autre armée, +celle des fonctionnaires civils. Jusqu'à lui il existait un pouvoir +militaire, un pouvoir judiciaire, trop souvent confondus. Il créa, ou +du moins compléta le pouvoir administratif. Cette institution si +nécessaire n'en fut pas moins à sa naissance une charge intolérable +pour l'Empire déjà ruiné. La société antique, bien différente de la +nôtre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l'industrie. +Consommant toujours et ne produisant plus, depuis que les générations +industrieuses avaient été détruites par l'esclavage, elle demandait +toujours davantage à la terre, et les mains qui la cultivaient, cette +terre, devenaient chaque jour plus rares et moins habiles. + +Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance de +cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population +impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. «Tellement +grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient en +comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité des +impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs +devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts... Je ne +sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province, +sur chaque ville, _Magistri_, _Rationales_, vicaires des préfets. Tous +ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions, +exactions; exactions, non pas fréquentes, mais perpétuelles, et dans +les exactions d'intolérables outrages... Mais la calamité publique, le +deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans +les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout, +bouleversèrent tout: vous auriez dit une invasion ennemie, une ville +prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on +comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes, on +enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la +torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme +contre son mari, le fils contre son père; et faute de témoignage, on +les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient, +vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point +d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades, +les infirmes. On estimait l'âge de chacun, on ajoutait des années aux +enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de deuil et de +consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces premiers agents; +on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les +charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant +au hasard, pour ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux +diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins +l'impôt pour les morts[59].» + +[Note 59: _App. 19._] + +Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endurées par les +hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs +dépendants, dont l'état devenait chaque jour plus voisin de +l'esclavage. C'est à eux que les propriétaires rendaient tous les +outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents +impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l'époque +dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs +des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[60]. En un +instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent +plusieurs villes et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu faire +les barbares. Ils s'étaient choisi deux chefs, Ælianus et Amandus, +qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas étonnant +que cette réclamation des droits naturels de l'homme eût été en partie +inspirée par la doctrine de l'égalité chrétienne. L'empereur Maximien +accabla ces multitudes indisciplinées. La colonne de Cussy, en +Bourgogne, semble avoir été le monument de sa victoire[61]; mais +longtemps encore après, Eumène nous parle des Bagaudes dans un de ses +panégyriques. Idace mentionne plusieurs fois les Bagaudes de +l'Espagne[62]. Salvien surtout déplore leur infortune: «Dépouillés par +des juges de sang, ils avaient perdu les droits de la liberté romaine; +ils ont perdu le nom de Romains. Nous leur imputons leur malheur, nous +leur reprochons ce nom que nous leur avons fait. Comment sont-ils +devenus _Bagaudes_, si ce n'est par notre tyrannie, par la perversité +des juges, par leurs proscriptions et leurs rapines?» + +[Note 60: _App. 20._] + +[Note 61: Millin.] + +[Note 62: Sous les rois Rechila et Théodoric.] + +Ces fugitifs contribuèrent sans doute à fortifier Carausius dans son +usurpation de la Bretagne. Ce Ménapien (né près d'Anvers) avait été +chargé d'arrêter avec une flotte les pirates francs qui passaient sans +cesse en Bretagne; il les arrêtait, mais au retour, et profitait de +leur butin. Découvert par Maximien, il se déclara indépendant en +Bretagne, et resta pendant sept ans maître de cette province et du +détroit. + +L'avènement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et +d'espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore[63], il +était l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la +mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la +capitation en Gaule de vingt-cinq mille à dix-huit-mille[64]. L'armée +avec laquelle il vainquit Maxence devait appartenir en grande partie à +cette dernière province. + +[Note 63: _App. 21._] + +[Note 64: Eumène. Une grande partie du territoire d'Autun était sans +culture.] + +Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se présente +à l'Empire comme un libérateur, un sauveur: «Loin! s'écrie-t-il, loin +du peuple les mains rapaces des agents fiscaux[65]! tous ceux qui ont +souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des +provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d'adresser +leurs plaintes à tous les comtes de province ou au préfet du prétoire, +s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels brigandages, nous +les fassions expier par les supplices qu'ils méritent.» + +[Note 65: _App. 22._] + +Ces paroles ranimèrent l'Empire. La vue seule de la croix triomphante +consolait déjà les coeurs. Ce signe de l'égalité universelle donnait +une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs +maux. + +Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles +de la société. Les empereurs chrétiens n'y remédièrent pas mieux que +leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent +qu'à montrer l'impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle, en +effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantôt elle +s'effrayait de la dépopulation, elle essayait d'adoucir le sort du +colon, de le protéger contre le propriétaire[66], et le propriétaire +criait qu'il ne pouvait plus payer l'impôt; tantôt elle abandonnait +le colon, le livrait au propriétaire, l'enfonçait dans l'esclavage, +s'efforçait de l'enraciner à la terre; mais le malheureux mourait ou +fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d'Auguste, la +grandeur du mal avait provoqué des lois qui sacrifiaient tout à +l'intérêt de la population, même la morale[67]. Pertinax avait assuré +la propriété et l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui +occuperaient les terres désertes en Italie, dans les provinces et chez +les rois alliés[68]. Aurélien l'imita. Probus fut obligé de +transplanter de la Germanie des hommes et des boeufs pour cultiver la +Gaule[69]. Il fit replanter les vignes arrachées par Domitien. +Maximien et Constance Chlore transportèrent des Francs et d'autres +Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du pays de +Langres; et cependant la dépopulation augmentait dans les villes, dans +les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer l'impôt: ceux qui +restaient payaient d'autant plus. Le fisc affamé et impitoyable s'en +prenait de tout déficit aux curiales, aux magistrats municipaux. + +[Note 66: _App. 23._] + +[Note 67: _App. 24._] + +[Note 68: Hérodien.] + +[Note 69: _App. 25._] + +Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut +parcourir l'effroyable code par lequel l'Empire essaye de retenir le +citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les +malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine[70] +dans l'appauvrissement général, sont déclarés les _esclaves_, les +_serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la +cité, de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui +manque est à leur compte[71]. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur +l'_aurum coronarium_. Ils sont l'_amplissime sénat_ de la cité, +l'_ordre très illustre_ de la curie[72]. Toutefois ils sentent si peu +leur bonheur qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur +est obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour +fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est +obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise +curule[73]. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne, +de se faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans +les ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être +curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes +lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens, etc., nous ne +les libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine. +Convient-il que des esprits occupés de la contemplation divine +conservent de l'attachement pour leurs biens?...» + +[Note 70: Au moins vingt-sept _jugera_.] + +[Note 71: Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne +peuvent vendre sans autorisation. (Code Théodosien.) Le curiale qui +n'a pas d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses +biens. Les trois autres quarts appartiennent à la curie.] + +[Note 72: Toutefois la loi est bonne et généreuse; elle ne ferme la +curie ni aux juifs ni aux bâtards. «Ce n'est point une tache pour +l'ordre, parce qu'il lui importe d'être toujours au complet.» (Cod. +Théod.)] + +[Note 73: _App. 26._] + +L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la +servitude. La loi poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire. +La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des +victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie +mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha +par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se +couche sous les coups, et refuse de se relever. En vain les empereurs +essayèrent, par des offres d'immunités, d'exemptions, de rappeler le +cultivateur sur son champ abandonné[74]. Rien n'y fit. Le désert +s'étendit chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il y +avait, dans l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout +l'Empire, cinq cent vingt-huit mille arpents en friche. + +[Note 74: _App. 27._] + +Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils +essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot +de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées, +Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[75]: il engagea, pria, +menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas. +Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la +pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre +côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien +comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la +mort sociale et l'invasion des barbares[76]. «Ils appellent l'ennemi, +disent les auteurs du temps, ils ambitionnent la captivité... Nos +frères qui se trouvent chez les barbares se gardent bien de revenir; +ils nous quitteraient plutôt pour aller les joindre; et l'on est +étonné que tous les pauvres n'en fassent pas autant, mais c'est qu'ils +ne peuvent emporter avec eux leurs petites habitations.» + +[Note 75: _App. 28._] + +[Note 76: _App. 29._] + + * * * * * + +Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long +ouvrage de la conquête, de l'esclavage, de la dépopulation, est près +de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en +vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois d'où +elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y +laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la _Cité_; la +Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes. +Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons +encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les +Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la +force de cette organisation, qu'alors même que la vie paraîtra s'en +éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils +la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous +ces voûtes invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la +tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome +vaincue. Ce grand nom d'Empire, cette idée de l'égalité sous un +monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome +l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur +profit. Cultivée par l'Église, accueillie dans la tradition populaire, +elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous +amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l'égalité, +à l'équité des temps modernes. + +Voilà pour l'ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre est +établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de +l'invasion barbare. Le titre romain de _defensor civitatis_ va partout +passer aux évêques. Dans la division des diocèses ecclésiastiques +subsiste celle des diocèses impériaux. L'universalité impériale est +détruite, mais l'universalité catholique apparaît. La primatie de Rome +commence à poindre confuse et obscure[77]. Le monde du moyen âge se +maintiendra et s'ordonnera par l'Église; sa hiérarchie naissante est +un cadre sur lequel tout se place ou se modèle. À elle, l'ordre +extérieur, et la vie intérieure. Celle-ci est surtout dans les moines. +L'ordre de Saint-Benoît donne au monde ancien, usé par l'esclavage, le +premier exemple du travail accompli par des mains libres[78]. Pour la +première fois, le citoyen, humilié par la ruine de la cité, abaisse +les regards sur cette terre qu'il avait méprisée. Cette grande +innovation du travail libre et volontaire sera la base de l'existence +moderne. + +[Note 77: _App. 30._] + +[Note 78: _App. 31._] + +L'idée même de la personnalité libre, qui nous apparaissait confuse +dans la barbarie guerrière des clans galliques, plus distincte dans le +druidisme, dans sa doctrine d'immortalité, elle éclate au cinquième +siècle. Le Breton[79] Pélage pose la loi de la philosophie celtique, +la loi survie par Jean-l'Érigène (l'Irlandais), le Breton Abailard et +le Breton Descartes. Voyons comment fut amené ce grand événement. Nous +ne pouvons l'expliquer qu'en esquissant l'histoire du christianisme +gaulois. + +[Note 79: Né, selon les uns dans notre Bretagne, selon d'autres dans +les îles Britanniques, ce qui du reste ne change rien à la question. +Il suffit qu'il ait appartenu à la race celtique.] + +Depuis que la Gaule, introduite par Rome dans la grande communauté des +nations, avait pris part à la vie générale du monde, on pouvait +craindre qu'elle ne s'oubliât elle-même, qu'elle ne devînt toute +Grèce, tout Italie. Dans les villes gauloises on aurait en effet +cherché la Gaule. Sous ces temples grecs, sous ces basiliques +romaines, que devenait l'originalité du pays? Cependant hors des +villes, et surtout en s'avançant vers le Nord, dans ces vastes +contrées où les villes devenaient plus rares, la nationalité +subsistait encore. Le druidisme proscrit s'était réfugié dans les +campagnes, dans le peuple[80]. Pescennius Niger, pour plaire aux +Gaulois, ressuscita, dit-on, de vieux mystères, qui sans doute étaient +ceux du druidisme. Une femme druide promit l'empire à Dioclétien. Une +autre, lorsque Alexandre Sévère préparait une nouvelle attaque contre +l'île druidique, la Bretagne, se présenta sur son passage, et lui cria +en langue gauloise: «Va, mais n'espère point la victoire, et ne te fie +point à tes soldats.» La langue et la religion nationales n'avaient +donc pas péri. Elles dormaient silencieuses sous la culture romaine, +en attendant le christianisme. + +[Note 80: _App. 32._] + +Quand celui-ci parut au monde, quand il substitua au Dieu-nature le +Dieu-homme, et à la place de la triste ivresse des sens, dont l'ancien +culte avait fatigué l'humanité, les sérieuses voluptés de l'âme et les +joies du martyre, chaque peuple accueillit la nouvelle croyance selon +son génie. La Gaule la reçut avidement, sembla la reconnaître et +retrouver son bien. La place du druidisme était chaude encore: ce +n'était pas chose nouvelle en Gaule que la croyance à l'immortalité de +l'âme. Les druides aussi semblent avoir enseigné un médiateur. Aussi +ces peuples se précipitèrent-ils dans le christianisme. Nulle part il +ne compta plus de martyrs. Le Grec d'Asie, saint Pothin ([Grec: +potheinos], l'homme du désir?), disciple du plus mystique des apôtres, +fonda la mystique Église de Lyon, métropole religieuse des Gaules[81]. +On y montre encore les catacombes, et la hauteur où monta le sang des +dix-huit mille martyrs. De ces martyrs, le plus glorieux fut une +femme, une esclave (sainte Blandine). + +[Note 81: _App. 33._] + +Le christianisme se répandit plus lentement dans le Nord, surtout dans +les campagnes. Au quatrième siècle encore, saint Martin y trouvait à +convertir des peuplades entières, et des temples à renverser[82]. Cet +ardent missionnaire devint comme un Dieu pour le peuple. L'Espagnol +Maxime, qui avait conquis la Gaule avec une armée de Bretons, ne crut +pouvoir s'affermir qu'en appelant saint Martin auprès de lui. +L'impératrice le servit à table. Dans sa vénération idolâtrique pour +le saint homme elle allait jusqu'à ramasser et manger ses miettes. +Ailleurs, on voit des vierges, dont il avait visité le monastère, +baiser et lécher la place où il avait posé les mains. Sa route était +partout marquée par des miracles. Mais ce qui recommande à jamais sa +mémoire, c'est qu'il fit les derniers efforts pour sauver les +hérétiques que Maxime voulait sacrifier au zèle sanguinaire des +évêques[83]. Les pieuses fraudes ne lui coûtèrent rien: il trompa, il +mentit, il compromit sa réputation de sainteté; pour nous, cette +charité héroïque est le signe auquel nous le reconnaissons pour un +saint. + +[Note 82: Quels temples? Je serais porté à croire qu'il s'agit ici de +temples nationaux, de religions locales. Les Romains qui pénétrèrent +dans le Nord ne peuvent, en si peu de temps, avoir inspiré aux +indigènes un tel attachement pour leurs dieux. (Sulp. Sev., _Vita S. +Martini_.) Voyez les Éclaircissements.] + +[Note 83: _App. 34._] + +Plaçons à côté de saint Martin l'archevêque de Milan, saint Ambroise, +né à Trèves, et qu'on peut à ce titre compter pour Gaulois. On sait +avec quelle hauteur ce prêtre intrépide ferma l'Église à Théodose, +après le massacre de Thessalonique. + +L'Église gauloise ne s'honora pas moins par la science que par le zèle +et la charité. La même ardeur avec laquelle elle versait son sang pour +le christianisme, elle la porta dans les controverses religieuses. +L'Orient et la Grèce, d'où le christianisme était sorti, s'efforçaient +de le ramener à eux, si je puis dire, et de le faire rentrer dans leur +sein. D'un côté les sectes gnostiques et manichéennes le rapprochaient +du parsisme; elles réclamaient part dans le gouvernement du monde pour +Ahriman ou Satan, et voulaient obliger le Christ à composer avec le +principe du mal. De l'autre, les platoniciens faisaient du monde +l'ouvrage d'un dieu inférieur; et les ariens, leurs disciples, +voyaient dans le Fils un être dépendant du Père. Les manichéens +auraient fait du christianisme une religion tout orientale, les ariens +une pure philosophie. Les Pères de l'Église gauloise les attaquèrent +également. Au troisième siècle, saint Irénée écrivit contre les +gnostiques: _De l'Unité du gouvernement du monde._ Au quatrième, saint +Hilaire de Poitiers soutint pour la consubstantialité du Fils et du +Père une lutte héroïque, souffrit l'exil comme Athanase, et languit +plusieurs années dans la Phrygie, tandis qu'Athanase se réfugiait à +Trèves près de saint Maximin, évêque de cette ville, et natif aussi de +Poitiers. Saint Jérôme n'a pas assez d'éloges pour saint Hilaire. Il +trouve en lui la grâce hellénique et «la hauteur du cothurne gaulois». +Il l'appelle «le Rhône de la langue latine». «L'Église chrétienne, +dit-il encore, a grandi et crû à l'ombre de deux arbres, saint Hilaire +et saint Cyprien (la Gaule et l'Afrique).» + +Jusque-là l'Église gauloise suit le mouvement de l'Église universelle; +elle s'y associe. La question du manichéisme est celle de Dieu et du +monde; celle de l'arianisme est celle du Christ, de l'homme-Dieu. La +polémique va descendre à l'homme même, et c'est alors que la Gaule +prendra la parole en son nom. À l'époque même où elle vient de donner +à Rome l'empereur auvergnat Avitus, où l'Auvergne sous les Ferréol et +les Apollinaire[84] semble vouloir former une puissance indépendante +entre les Goths déjà établis au Midi, et les Francs qui vont venir du +Nord; à cette époque, dis-je, la Gaule réclame aussi une existence +indépendante dans la sphère de la pensée. Elle prononce par la bouche +de Pélage ce grand nom de la Liberté humaine que l'Occident ne doit +plus oublier. + +[Note 84: Voyez les Éclaircissements.] + +Pourquoi y a-t-il du mal au monde? Voilà le point de départ de cette +dispute[85]. Le manichéisme oriental répond: _Le mal est un dieu_, +c'est-à-dire un principe inconnu. C'est ne rien répondre, et donner +son ignorance pour explication. Le christianisme répond: Le mal est +sorti de la liberté humaine, non pas de l'homme en général, mais de +tel homme, d'Adam, que Dieu punit dans l'humanité qui en est sortie. + +[Note 85: _App. 35._] + +Cette solution ne satisfit qu'incomplètement les logiciens de l'école +d'Alexandrie. Le grand Origène en souffrit cruellement. On sait que ce +martyr volontaire, ne sachant comment échapper à la corruption innée +de la nature humaine, eut recours au fer et se mutila. Il est plus +facile de mutiler la chair que de mutiler la volonté. Ne pouvant se +résigner à croire qu'une faute dure dans ceux qui ne l'ont pas +commise, ne voulant point accuser Dieu, craignant de le trouver auteur +du mal, et de rentrer ainsi dans le manichéisme, il aima mieux +supposer que les âmes avaient péché dans une existence antérieure, et +que les hommes étaient des anges tombés[86]. Si chaque homme est +responsable pour lui-même, s'il est l'auteur de sa chute, il faut +qu'il le soit de son expiation, de sa rédemption, qu'il remonte à Dieu +par la vertu. «Que Christ soit devenu Dieu, disait le disciple +d'Origène, le maître de Pélage, l'audacieux Théodore de Mopsueste, je +ne lui envie rien en cela; ce qu'il est devenu, je puis le devenir par +les forces de ma nature.» + +[Note 86: _App. 36._] + +Cette doctrine, tout empreinte de l'héroïsme grec et de l'énergie +stoïcienne, s'introduisit sans peine dans l'Occident, où elle fût née +sans doute d'elle-même. Le génie celtique, qui est celui de +l'individualité, sympathise profondément avec le génie grec. L'Église +de Lyon fut fondée par les Grecs, ainsi que celle d'Irlande. Le clergé +d'Irlande et d'Écosse n'eut pas d'autre langue pendant longtemps. +Jean-le-Scot ou l'Irlandais renouvela les doctrines alexandrines au +temps de Charles-le-Chauve. Nous suivrons ailleurs l'histoire de +l'Église celtique. + +L'homme qui proclama, au nom de cette Église, l'indépendance de la +moralité humaine, ne nous est connu que par le surnom grec de +_Pélagios_ (l'Armoricain, c'est-à-dire l'homme des rivages de la +mer[87]). On ne sait si c'était un laïque ou un moine. On avoue que sa +vie était irréprochable. Son ennemi, saint Jérôme, représente ce +champion de la liberté comme un géant; il lui attribue la taille, la +force, les épaules de Milon-le-Crotoniate. Il parlait avec peine, et +pourtant sa parole était puissante[88]. Obligé par l'invasion des +barbares de se réfugier dans l'Orient, il y enseigna ses doctrines, et +fut attaqué par ses anciens amis, saint Jérôme et saint Augustin. Dans +la réalité, Pélage, en niant le péché originel[89], rendait la +rédemption inutile et supprimait le christianisme[90]. Saint Augustin, +qui avait passé sa vie jusque-là à soutenir la liberté contre le +fatalisme manichéen, en employa le reste à combattre la liberté, à la +briser sous la grâce divine, au risque de l'anéantir. Le docteur +africain fonda, dans ses écrits contre Pélage, ce fatalisme mystique, +qui devait se reproduire tant de fois au moyen âge, surtout dans +l'Allemagne, où il fut proclamé par Gotteschalk, Tauler, et tant +d'autres, jusqu'à ce qu'il vainquît par Luther. + +[Note 87: On l'appelait aussi Morgan (_môr_, mer, dans les langues +celtiques).--Il avait eu pour maître l'origéniste Rufin, qui traduisit +Origène en latin et publia pour sa défense une véhémente invective +contre saint Jérôme. Ainsi Pélage recueille l'héritage d'Origène.] + +[Note 88: Saint Augustin.] + +[Note 89: Il ne peut y avoir de péché héréditaire, disait Pélage, car +c'est la volonté seule qui constitue le péché. _App. 37._] + +[Note 90: Origène, qui avait aussi nié le péché originel, avait pensé +que l'incarnation était une pure allégorie. Du moins on le lui +reprochait. Saint Augustin sentit bien la nécessité de cette +conséquence. Voy. le traité: _De Naturâ et Gratiâ._] + +Ce n'était pas sans raison que le grand évêque d'Hippone, le chef de +l'Église chrétienne, luttait si violemment contre Pélage. Réduire le +christianisme à n'être qu'une philosophie, c'était le rendre moins +puissant. Qu'eût servi le sec rationalisme des Pélagiens, à l'approche +de l'invasion germanique? Ce n'était pas cette fière théorie de la +liberté qu'il fallait prêcher aux conquérants de l'Empire, mais la +dépendance de l'homme et la toute-puissance de Dieu. + +Aussi le pélagianisme, accueilli d'abord avec faveur, et même par le +pape de Rome, fut bientôt vaincu par la grâce. En vain il fit des +concessions, et prit en Province la forme adoucie du semi-pélagianisme, +essayant d'accorder et de faire concourir la liberté humaine et la grâce +divine[91]. Malgré la sainteté du Breton Faustus[92], évêque de Riez, +malgré le renom des évêques d'Arles, et la gloire de cet illustre +monastère de Lérins[93], qui donna à l'Église douze archevêques, douze +évêques et plus de cent martyrs, le mysticisme triompha. À l'approche +des barbares, les disputes cessèrent, les écoles se fermèrent et se +turent. C'était de foi, de simplicité, de patience que le monde avait +alors besoin. Mais le germe était déposé, il devait fructifier dans son +temps. + +[Note 91: Le premier qui tenta cette conciliation difficile, ce fut le +moine Jean Cassien, disciple de saint Jean Chrysostome, et qui plaida +près du pape pour le tirer d'exil. Il avança que le premier mouvement +vers le bien partait du libre arbitre, et que la grâce venait ensuite +l'éclairer et le soutenir; il ne la crut pas, comme saint Augustin, +gratuite et prévenante, mais seulement efficace. Il dédia un de ses +livres à saint Honorat, qui avait, comme lui, visité la Grèce, et qui +fonda Lérins, d'où devaient sortir les plus illustres défenseurs du +semi-pélagianisme. La lutte s'engagea bientôt. Saint Prosper +d'Aquitaine avait dénoncé à saint Augustin les écrits de Cassien, et +tous deux s'étaient associés pour le combattre. Lérins leur opposa +Vincent, et ce Faustus qui soutint contre Mamert Claudien la +matérialité de l'âme, et qui écrivit, comme Cassien, contre Nestorius, +etc. Arles et Marseille inclinaient au semi-pélagianisme. Le peuple +d'Arles chassa son évêque, saint Héros, qui poursuivait Pélage, et +choisit après lui saint Honorat; à saint Honorat succède saint +Hilaire, son parent, qui soutint comme lui les opinions de Cassien, et +fut comme lui enterré à Lérins, etc. Gennadius écrivit, au neuvième +siècle, l'histoire du semi-pélagianisme.] + +[Note 92: En 447, saint Hilaire d'Arles l'oblige de s'asseoir, quoique +simple prêtre, entre deux saints évêques, ceux de Fréjus et de Riez.] + +[Note 93: Lérins fut fondé par saint Honorat, dans le diocèse +d'Antibes, à la fin du quatrième siècle. Saint Hilaire d'Arles, et +saint Césaire, Sidonius de Clermont, Ennodius du Tésin, Honorat de +Marseille, Faustus de Riez, appellent Lérins l'île bienheureuse, la +terre des miracles, l'île des Saints (on donna aussi ce nom à +l'Irlande), la demeure de ceux qui vivent en Christ, etc.--Lérins +avait de grands rapports avec Saint-Victor de Marseille, fondé par +Cassien, vers 410.--Les deux couvents furent une pépinière de libres +penseurs.] + + + + +CHAPITRE IV + +Récapitulation. -- Systèmes divers. -- Influence des races indigènes, +des races étrangères. -- Sources celtiques et latines de la langue +française. -- Destinée de la race celtique. + + +Le génie helléno-celtique s'est révélé par Pélage dans la philosophie +religieuse; c'est celui du moi indépendant, de la personnalité libre. +L'élément germanique, de nature toute différente, va venir lutter +contre, l'obliger ainsi de se justifier, de se développer, de dégager +tout ce qui est en lui. Le moyen âge est la lutte; le temps moderne +est la victoire. + +Mais avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule, et +d'assister à ce nouveau mélange, j'ai besoin de revenir sur tout ce +qui précède, d'évaluer jusqu'à quel point les races diverses établies +sur le sol gaulois avaient pu modifier le génie primitif de la +contrée, de chercher pour combien ces races avaient contribué dans +l'ensemble, quelle avait été la mise de chacune d'elles dans cette +communauté, d'apprécier ce qui pouvait rester d'indigène sous tant +d'éléments étrangers. + +Divers systèmes ont été appliqués aux origines de la France. + +Les uns nient l'influence étrangère; ils ne veulent point que la +France doive rien à la langue, à la littérature, aux lois des peuples +qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu'à eux, on +retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le +Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de +la république, dérivent toutes les langues du Bas-Breton; intrépides +et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France, +ils voudraient lui conquérir le monde. Les historiens et les légistes +sont moins audacieux. Cependant l'abbé Dubos ne veut point que la +conquête de Clovis soit une conquête; Grosley affirme que notre Droit +coutumier est antérieur à César. + +D'autres esprits, moins chimériques peut-être, mais placés de même +dans un point de vue exclusif et systématique, cherchent tout dans la +tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la +conquête. Pour eux, notre langue française est une corruption du +latin, notre droit une dégradation du droit romain ou germanique, nos +traditions un simple écho des traditions étrangères. Ils donnent la +moitié de la France à l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien +à réclamer d'elle-même. Apparemment ces grands peuples celtiques, dont +parle tant l'antiquité, c'était une race si abandonnée, si déshéritée +de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace. Cette Gaule, +qui arma cinq cent mille hommes contre César, et qui paraît encore si +peuplée sous l'Empire, elle a disparu tout entière, elle s'est fondue +par le mélange de quelques légions romaines, ou des bandes de Clovis. +Tous les Français du Nord descendent des Allemands, quoiqu'il y ait si +peu d'allemand dans leur langue. La Gaule a péri, corps et biens, +comme l'Atlantide. Tous les Celtes ont péri, et s'il en reste, ils +n'échapperont pas aux traits de la critique moderne. Pinkerton ne les +laisse pas reposer dans le tombeau; c'est un vrai Saxon acharné sur +eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils n'ont eu, dit-il, rien en +propre, aucun génie original; tous les _gentlemen_ descendent des +Goths (ou des Saxons, ou des Scythes; c'est pour lui la même chose). +Il voudrait, dans son amusante fureur, qu'on instituât des chaires de +langue celtique «pour qu'on apprît à se moquer des Celtes». + +Nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait choisir entre les deux +systèmes, et se déclarer partisan exclusif du génie indigène, ou des +influences extérieures. Des deux côtés, l'histoire et le bon sens +résistent. Il est évident que les Français ne sont plus les Gaulois; +on chercherait en vain, parmi nous, ces grands corps blancs et mous, +ces géants enfants qui s'amusèrent à brûler Rome. D'autre part, le +génie français est profondément distinct du génie romain ou +germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer. + +Nous ne prétendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute que +notre patrie ne doive beaucoup à l'influence étrangère. Toutes les +races du monde ont contribué pour doter cette Pandore. + +La base originaire, celle qui a tout reçu, tout accepté, c'est cette +jeune, molle et mobile race des Gaëls, bruyante, sensuelle et légère, +prompte à apprendre, prompte à dédaigner, avide de choses nouvelles. +Voilà l'élément primitif, l'élément perfectible. + +Il faut à de tels enfants des précepteurs sévères. Ils en recevront et +du Midi et du Nord. La mobilité sera fixée, la mollesse durcie et +fortifiée; il faut que la raison s'ajoute à l'instinct, à l'élan la +réflexion. + +Au Midi apparaissent les Ibères de Ligurie et des Pyrénées, avec la +dureté et la ruse de l'esprit montagnard, puis les colonies +phéniciennes; longtemps après viendront les Sarrasins. Le midi de la +France prend de bonne heure le génie mercantile des nations +sémitiques. Les juifs du moyen âge s'y sont trouvés comme chez +eux[94]. Les doctrines orientales y ont pris pied sans peine, à +l'époque des Albigeois. + +[Note 94: Ils y ont été souvent maltraités, il est vrai, mais bien +moins qu'ailleurs. Ils ont eu des écoles à Montpellier, et dans +plusieurs autres villes de Languedoc et de Provence.] + +Du Nord, descendent de bonne heure les opiniâtres Kymry, ancêtres de +nos Bretons et des Gallois d'Angleterre. Ceux-ci ne veulent point +passer en vain sur la terre, il leur faut des monuments; ils dressent +les aiguilles de Loc maria ker, et les alignements de Carnac; rudes et +muettes pierres, impuissants essais de tradition que la postérité +n'entendra pas. Leur druidisme parle de l'immortalité; mais il ne peut +pas même fonder l'ordre dans la vie présente; il aura seulement +décelé le germe moral qui est en l'homme barbare, comme le gui, +perçant la neige, témoigne pendant l'hiver de la vie qui sommeille. Le +génie guerrier l'emporte encore. Les Bolg descendent du Nord, +l'ouragan traverse la Gaule, l'Allemagne, la Grèce, l'Asie Mineure; +les Galls suivent, la Gaule déborde par le monde. C'est une vie, une +sève exubérante, qui coule et se répand. Les Gallo-Belges ont +l'emportement guerrier et la puissance prolifique des Bolg modernes de +Belgique et d'Irlande. Mais l'impuissance sociale de l'Irlande et de +la Belgique est déjà visible dans l'histoire des Gallo-Belges de +l'antiquité. Leurs conquêtes sont sans résultat. La Gaule est +convaincue d'impuissance pour l'acquisition comme pour l'organisation. +La société naturelle et guerrière du clan prévaut sur la société +élective et sacerdotale du druidisme. Le clan, fondé sur le principe +d'une parenté vraie ou fictive, est la plus grossière des +associations; le sang, la chair en est le lien; l'union du clan se +résume en un chef, en un homme[95]. + +[Note 95: Indépendamment de ce lien commun, quelques-uns se voueront à +cet homme qui les nourrit, qu'ils aiment. Ainsi prendront naissance +les _dévoués_ des Galls et des Aquitains. _App. 38._] + +Il faut qu'une société commence, où l'homme se voue, non plus à +l'homme, mais à une idée. D'abord, idée d'ordre civil. Les +_agrimensores_ romains viendront derrière les légions mesurer, +arpenter, orienter selon leurs rites antiques, les colonies d'Aix, de +Narbonne, de Lyon. La cité entre dans la Gaule, la Gaule entre dans +la cité. Ce grand César, après avoir désarmé la Gaule par cinquante +batailles et la mort de quelques millions d'hommes, lui ouvre les +légions et la fait entrer, à portes renversées, dans Rome et dans le +sénat. Voilà les Gaulois-Romains qui deviennent orateurs, rhéteurs, +juristes. Les voilà qui priment leurs maîtres, et enseignent le latin +à Rome elle-même. Ils y apprennent, eux, l'égalité civile sous un chef +militaire; ils apprennent ce qu'ils avaient déjà dans leur génie +niveleur. Ne craignez pas qu'ils oublient jamais. + +Toutefois la Gaule n'aura conscience de soi qu'après que l'esprit grec +l'aura éveillée. Antonin le Pieux est de Nîmes. Rome a dit: la Cité. +La Grèce stoïcienne dit par les Antonins: la Cité du monde. La Grèce +chrétienne le dit bien mieux encore par saint Pothin et saint Irénée, +qui, de Smyrne et de Patmos, apportent à Lyon le verbe de Christ. +Verbe mystique, verbe d'amour, qui propose à l'homme fatigué de se +reposer, de s'endormir en Dieu, comme Christ lui-même, au jour de la +cène, posa la tête sur le sein de celui qu'il aimait. Mais il y a dans +le génie kymrique, dans notre dur Occident, quelque chose qui repousse +le mysticisme, qui se roidit contre la douce et absorbante parole, qui +ne veut point se perdre au sein du Dieu moral que le christianisme lui +apporte, pas plus qu'il n'a voulu subir le Dieu-nature des anciennes +religions. Cette réclamation obstinée du moi, elle a pour organe +Pélage, héritier du Grec Origène. + +Si ces raisonneurs triomphaient, ils fonderaient la liberté avant que +la société ne soit assise. Il faut de plus dociles auxiliaires à +l'Église, qui va refaire un monde. Il faut que les Allemands viennent; +quels que soient les maux de l'invasion, ils seconderont bientôt +l'Église. Dès la seconde génération, ils sont à elle. Il lui suffit de +les toucher, les voilà vaincus. Ils vont rester mille ans enchantés. +_Courbe la tête, doux Sicambre..._ Le Celte indocile n'a pas voulu la +courber. Ces barbares, qui semblaient prêts à tout écraser, ils +deviennent, qu'ils le sachent ou non, les dociles instruments de +l'Église. Elle emploiera leurs jeunes bras pour forger le lien d'acier +qui va unir la société moderne. Le marteau germanique de Thor et de +Charles-Martel va servir à marteler, dompter, discipliner le génie +rebelle de l'Occident. + +Telle a été l'accumulation des races dans notre Gaule. Races sur +races, peuples sur peuples; Galls, Kymry, Bolg, d'autre part Ibères, +d'autres encore, Grecs, Romains; les Germains viennent les derniers. +Cela dit, a-t-on dit la France? Presque tout est à dire encore. La +France s'est faite elle-même de ces éléments dont tout autre mélange +pouvait résulter. Les mêmes principes chimiques composent l'huile et +le sucre. Les principes donnés, tout n'est pas donné; reste le mystère +de l'existence propre et spéciale. Combien plus doit-on en tenir +compte, quand il s'agit d'un mélange vivant et actif, comme une +nation; d'un mélange susceptible de se travailler, de se modifier? Ce +travail, ces modifications successives, par lesquels notre patrie va +se transformant, c'est le sujet de l'histoire de France. + +Ne nous exagérons donc ni l'élément primitif du génie celtique, ni les +additions étrangères. Les Celtes y ont fait sans doute, Rome aussi, la +Grèce aussi, les Germains encore. Mais qui a uni, fondu, dénaturé ces +éléments, qui les a transmués, transfigurés, qui en a fait un corps, +qui en a tiré notre France? La France elle-même, par ce travail +intérieur, par ce mystérieux enfantement mêlé de nécessité et de +liberté, dont l'histoire doit rendre compte. Le gland primitif est peu +de chose en comparaison du chêne gigantesque qui en est sorti. Qu'il +s'enorgueillisse, le chêne vivant qui s'est cultivé, qui s'est fait et +se fait lui-même! + +Et d'abord, est-ce aux Grecs qu'on veut rapporter la civilisation +primitive des Gaules? On s'est évidemment exagéré l'influence de +Marseille. Elle put introduire quelques mots grecs dans l'idiome +celtique[96]; les Gaulois, faute d'écriture nationale, purent dans les +occasions solennelles emprunter les caractères grecs[97]; mais le +génie hellénique était trop dédaigneux des barbares pour gagner sur +eux une influence réelle. Peu nombreux, traversant le pays avec +défiance et seulement pour les besoins de leur commerce, les Grecs +différaient trop des Gaulois, et de race et de langue; ils leur +étaient trop supérieurs pour s'unir intimement avec eux. Il en était +d'eux comme des Anglo-Américains à l'égard des sauvages leurs voisins; +ceux-ci s'enfoncent dans les terres et disparaissent peu à peu, sans +participer à cette civilisation disproportionnée, dont on avait voulu +les pénétrer tout d'un coup. + +[Note 96: _App. 39._] + +[Note 97: Strabon.] + +C'est assez tard, et surtout par la philosophie, par la religion, que +la Grèce a influé sur la Gaule. Elle a aidé Pélage, mais seulement à +formuler ce qui était déjà dans le génie national. Puis, les barbares +sont venus, et il a fallu des siècles pour que la Gaule ressuscitée se +souvînt encore de la Grèce. + +L'influence de Rome est plus directe; elle a laissé une trace plus +forte dans les moeurs, dans le droit et dans la langue. C'est encore +une opinion populaire que notre langue est toute latine. N'y a-t-il +pas ici pourtant une étrange exagération? + +Si nous en croyons les Romains, leur langue prévalut dans la +Gaule[98], comme dans tout l'Empire. Les vaincus étaient censés avoir +perdu leur langue, en même temps que leurs dieux. Les Romains ne +voulaient pas savoir s'il existait d'autre langue que la leur. Leurs +magistrats répondaient aux Grecs en latin. C'est en latin, dit le +Digeste, que les préteurs doivent interpréter les lois. + +[Note 98: _App. 40._] + +Ainsi les Romains n'entendant plus que leur langue dans les tribunaux, +les prétoires et les basiliques, s'imaginèrent avoir éteint l'idiome +des vaincus. Toutefois plusieurs faits indiquent ce que l'on doit +penser de cette prétendue universalité de la langue latine. Les +Lyciens rebelles ayant envoyé un des leurs, qui était citoyen romain, +pour demander grâce, il se trouva que le citoyen ne savait pas la +langue de la Cité[99]. Claude s'aperçut qu'il avait donné le +gouvernement de la Grèce, une place si éminente, à un homme qui ne +savait pas le latin. Strabon remarque que les tribus de la Bétique, +que la plupart de celles de la Gaule méridionale, avaient adopté la +langue latine; la chose n'était donc pas si commune, puisqu'il prend +la peine de la remarquer. «J'ai appris le latin, dit saint Augustin, +sans crainte ni châtiment, au milieu des caresses, des sourires et des +jeux de mes nourrices.» C'est justement la méthode dont se félicite +Montaigne. Il paraît que l'acquisition de cette langue était +ordinairement plus pénible; autrement saint Augustin n'en ferait pas +la remarque. + +[Note 99: Dion Cassius.] + +Que Martial se félicite de ce qu'à Vienne tout le monde avait son +livre dans les mains; que saint Jérôme écrive en latin à des dames +gauloises, saint Hilaire et saint Avitus à leurs soeurs, Sulpice +Sévère à sa belle-mère; que Sidonius recommande aux femmes la lecture +de saint Augustin, tout cela prouve uniquement ce dont personne n'est +tenté de douter, c'est que les gens distingués du midi des Gaules, +surtout dans les colonies romaines, comme Lyon, Vienne, Narbonne, +parlaient le latin de préférence. + +Quant à la masse du peuple, je parle surtout des Gaulois du Nord, il +est difficile de supposer que les Romains aient envahi la Gaule en +assez grand nombre pour lui faire abandonner l'idiome national. Les +règles judicieuses posées par M. Abel Rémusat nous apprennent qu'en +général une langue étrangère se mêle à la langue indigène en +proportion du nombre de ceux qui l'apportent dans le pays. On peut +même ajouter, dans le cas particulier qui nous occupe ici, que les +Romains, enfermés dans les villes ou dans les quartiers de leurs +légions, doivent avoir eu peu de rapports avec les cultivateurs +esclaves, avec les colons demi-serfs qui étaient dispersés dans les +campagnes. Parmi les hommes même des villes, parmi les gens +distingués, dans le langage de ces faux Romains qui parvinrent aux +dignités de l'Empire, nous trouvons des traces de l'idiome national. +Le Provençal Cornélius Gallus, consul et préteur, employait le mot +gaulois _casnar_ pour _assectator puellæ_; Quintilien lui en fait +reproche. Antonius Primus, ce Toulousain dont la victoire valut +l'Empire à Vespasien, s'appelait originairement _Bec_, mot gaulois qui +se retrouve dans tous les dialectes celtiques ainsi qu'en français. En +230, Septime-Sévère ordonne que les fidéicommis seront admis, non +seulement en latin et en grec, mais aussi _linguâ gallicanâ_[100]. +Nous avons vu plus haut une druidesse parler en _langue gauloise_ à +l'empereur Alexandre-Sévère. En 473, l'évêque de Clermont, Sidonius +Apollinaris, remercie son beau-frère, le puissant Ecdicius, de ce +qu'il a fait déposer à la noblesse arverne la rudesse du langage +celtique. + +[Note 100: _App. 41._] + +Quelle était, dira-t-on, cette langue vulgaire des Gaulois? Y a-t-il +lieu de croire qu'elle ait été analogue aux dialectes gallois et +breton, irlandais et écossais? On serait tenté de le penser. Les mots +_Bec_, _Alp_, _bardd_, _derwidd_ (druide), _argel_ (souterrain), +_trimarkisia_ (trois cavaliers)[101]; une foule de noms de lieux +indiqués dans les auteurs classiques, s'y retrouvent encore +aujourd'hui sans changement. + +[Note 101: _App. 42._] + +Ces exemples suffisent pour rendre vraisemblable la perpétuité des +langues celtiques et l'analogie des anciens dialectes gaulois avec +ceux que parlent les populations modernes de Galles et Bretagne, +d'Écosse et Irlande. L'induction ne semblera pas légère à ceux qui +connaissent la prodigieuse obstination de ces peuples, leur +attachement à leurs traditions anciennes et leur haine de l'étranger. + +Un caractère remarquable de ces langues, c'est leur frappante analogie +avec les langues latine et grecque. Le premier vers de l'_Énéide_, le +_fiat lux_ en latin et en grec, se trouvent être presque gallois et +irlandais[102]. On serait tenté d'expliquer ces analogies par +l'influence ecclésiastique, si elles ne portaient que sur les mots +scientifiques ou relatifs au culte; mais vous les rencontrez également +dans ceux qui se rapportent aux affections intimes ou aux +circonstances de l'existence locale[103]. On les retrouve en même +temps chez des peuples qui ont éprouvé fort inégalement l'influence +des vainqueurs et celle de l'Église, dans des pays à peu près sans +communication et placés dans des situations géographiques et +politiques très diverses, par exemple, chez nos Bretons continentaux +et chez les Irlandais insulaires. + +[Note 102: _App. 43._] + +[Note 103: _App. 44._] + +Une langue si analogue au latin a pu fournir à la nôtre un nombre +considérable de mots, qui, à la faveur de leur physionomie latine, ont +été rapportés à la langue savante, à la langue du droit et de +l'Église, plutôt qu'aux idiomes obscurs et méprisés des peuples +vaincus. La langue française a mieux aimé se recommander de ses +liaisons avec cette noble langue romaine que de sa parenté avec des +soeurs moins brillantes. Toutefois, pour affirmer l'origine latine +d'un mot, il faut pouvoir assurer que le même mot n'est pas encore +plus rapproché des dialectes celtiques[104]. Peut-être devrait-on +préférer cette dernière source, quand y a lieu d'hésiter entre l'une +et l'autre; car apparemment les Gaulois ont été plus nombreux en Gaule +que les Romains leurs vainqueurs. Je veux bien qu'on hésite encore, +lorsque le mot français se trouve en latin et en breton seulement; à +la rigueur, le breton et le français peuvent l'avoir reçu du latin. +Mais quand ce mot se retrouve dans le dialecte gallois, frère du +breton, il est très probable qu'il est indigène, et que le français +l'a reçu du vieux celtique. La probabilité devient presque une +certitude, quand ce mot existe en même temps dans les dialectes +gaéliques de la haute Écosse et de l'Irlande. Un mot français qui se +retrouve dans ces contrées lointaines et maintenant si isolées de la +France, doit remonter à une époque où la Gaule, la Grande-Bretagne et +l'Irlande étaient encore soeurs, où elles avaient une population, une +religion, une langue analogues, où l'union du monde celtique n'était +pas rompue encore[105]. + +[Note 104: _App. 45._] + +[Note 105: _App. 46._] + +De tout ce qui précède, il suit nécessairement que l'élément romain +n'est pas tout, à beaucoup près, dans notre langue. Or, la langue est +la représentation fidèle du génie des peuples, l'expression de leur +caractère, la révélation de leur existence intime, leur Verbe, pour +ainsi dire. Si l'élément celtique a persisté dans la langue, il faut +qu'il ait duré ailleurs encore[106], qu'il ait survécu dans les moeurs +comme dans le langage, dans l'action comme dans la pensée. + +[Note 106: Bien entendu (je m'en suis déjà expliqué) que les germes +primitifs sont peu de chose en comparaison de tous les développements +qu'en a tirés le travail spontané de la liberté humaine.] + +J'ai parlé ailleurs de la ténacité celtique. Qu'on me permette d'y +revenir encore, d'insister sur l'opiniâtre génie de ces peuples. Nous +comprendrons mieux la France si nous caractérisons fortement le point +d'où elle est partie. Les Celtes mixtes qu'on appelle Français, +s'expliquent en partie par les Celtes purs, Bretons et Gallois, +Écossais et Irlandais. Il me coûterait d'ailleurs de ne pas dire ici +un adieu solennel à ces populations, dont l'invasion germanique doit +isoler notre France. Qu'on me permette de m'arrêter et de dresser une +pierre au carrefour où les peuples frères vont se séparer pour prendre +des routes si diverses et suivre une destinée si opposée. Tandis que +la France, subissant les longues et douloureuses initiations de +l'invasion germanique et de la féodalité, va marcher du servage à la +liberté et de la honte à la gloire, les vieilles populations +celtiques, assises aux roches paternelles et dans la solitude de leurs +îles, restent fidèles à la poétique indépendance de la vie barbare, +jusqu'à ce que la tyrannie étrangère vienne les y surprendre. Voilà +des siècles que l'Angleterre les y a en effet surprises, accablées. +Elle frappe infatigablement sur elles, comme la vague brise à la +pointe de Bretagne ou de Cornouailles. La triste et patiente Judée, +qui comptait ses âges par ses _servitudes_, n'a pas été plus durement +battue de l'Asie. Mais il y a une telle vertu dans le génie celtique, +une telle puissance de vie en ces races, qu'elles durent sous +l'outrage, et gardent leurs moeurs et leur langue. + +Race de pierre[107], immuables comme leurs rudes monuments druidiques, +qu'ils révèrent encore[108]. Le jeu des montagnards d'Écosse, c'est de +soulever la roche sur la roche, et de bâtir un petit dolmen à +l'imitation des dolmens antiques[109]. Le Galicien, qui émigre chaque +année, laisse une pierre, et sa vie est représentée par un +monceau[110]. Les highlanders vous disent en signe d'amitié: +«J'ajouterai une pierre à votre _cairn_ (monument funèbre)[111].» Au +dernier siècle, ils ont encore rétabli le tombeau d'Ossian, déplacé +par l'impiété anglaise. La pierre monumentale d'Ossian (_clachan +Ossian_) se trouvant dans la ligne d'une route militaire, le général +Wade la fit enlever; on trouva dessous des restes humains avec douze +fers de flèche. Les montagnards indignés vinrent, au nombre d'environ +quatre-vingts, les recueillir, et ils les emportèrent, au son de la +cornemuse, dans un cercle de larges pierres, au sommet d'un roc, dans +les déserts du Glen-Amon occidental. La pierre, entourée de quatre +autres plus petites et d'une espèce d'enclos, garde le nom de _cairn +na huseoig_, le cairn de l'hirondelle[112]. + +[Note 107: Telle terre, telle race. L'idée de la délivrance, dit +Turner, ravissait les Kymry dans leur sauvage pays de Galles, dans +leur paradis de pierre; _stony Wales_, selon l'expression de +Taliesin.] + +[Note 108: J. Logan: «Les Gaëls remarquent soigneusement que ceux qui +ont porté la main sur les pierres druidiques n'ont jamais prospéré.»] + +[Note 109: Logan: CLACH CUID FIR, c'est lever une grosse pierre du +poids de deux cents livres environ, et la mettre sur une autre +d'environ quatre pieds de haut. Un jeune homme qui est capable de le +faire est désormais compté pour un homme, et il peut alors porter un +bonnet.--Ne semble-t-il pas que les cromlechs soient les jeux des +géants?] + +[Note 110: Humboldt, _Recherches sur la langue des Basques_.] + +[Note 111: Logan.] + +[Note 112: _Ibid._] + +Le duc d'Athol, descendant des rois de l'île de Man, siège encore +aujourd'hui, le visage tourné vers le levant[113], sur le tertre du +Tynwald. Naguère les églises servaient de tribunaux en Irlande[114]. +La trace du culte du feu se trouve partout chez ces peuples, dans la +langue, dans les croyances et les traditions[115]. Pour notre +Bretagne, je rapporterai, au commencement du second volume, des faits +nombreux qui prouvent quelle est la ténacité de l'esprit breton. + +[Note 113: Id.] + +[Note 114: _App. 47._] + +[Note 115: Voy. les Éclaircissements.] + +Il semble qu'une race qui ne changeait pas lorsque tout changeait +autour d'elle eût dû vaincre par sa persistance seule, et finir par +imposer son génie au monde. Le contraire est arrivé; plus cette race +s'est isolée, plus elle a conservé son originalité primitive, et plus +elle a tombé et déchu. Rester original, se préserver de l'influence +étrangère, repousser les idées des autres, c'est demeurer incomplet et +faible. Voilà aussi ce qui a fait tout à la fois la grandeur et la +faiblesse du peuple juif. Il n'a eu qu'une idée, l'a donnée aux +nations, mais n'a presque rien reçu d'elles; il est toujours resté +lui, fort et borné, indestructible et humilié, ennemi du genre humain +et son esclave éternel. Malheur à l'individualité obstinée qui veut +être à soi seule, et refuse d'entrer dans la communauté du monde. + +Le génie de nos Celtes, je parle surtout des Gaëls, est fort et +fécond, et aussi fortement incliné à la matière, à la nature, au +plaisir, à la sensualité. La génération et le plaisir de la génération +tiennent grande place chez ces peuples. J'ai parlé ailleurs des moeurs +des Gaëls antiques et de l'Irlande; la France en tient beaucoup; le +_Vert galant_ est le roi national. C'était chose commune au moyen âge +en Bretagne d'avoir une douzaine de femmes[116]. Ces gens de guerre, +qui se louaient partout[117], ne craignaient pas de faire des soldats. +Partout chez les nations celtiques les bâtards succédaient, même comme +rois, comme chefs de clan. La femme, objet du plaisir, simple jouet de +volupté, ne semble pas avoir eu chez ces peuples la même dignité que +chez les nations germaniques[118]. + +[Note 116: _App. 48._] + +[Note 117: _App. 49._] + +[Note 118: _App. 50._] + +Ce génie matérialiste n'a pas permis aux Celtes de céder aisément aux +droits qui ne se fondent que sur une idée. Le droit d'aînesse leur est +odieux. Ce droit n'est autre, originairement, que l'indivisibilité du +foyer sacré, la perpétuité du dieu paternel[119]. Chez nos Celtes les +parts sont égales entre les frères, comme également longues sont leurs +épées. Vous ne leur feriez pas entendre aisément qu'un seul doive +posséder. Cela est plus aisé chez la race germanique[120]; l'aîné +pourra nourrir ses frères et ils se tiendront contents de garder leur +petite place à la table et au foyer fraternel[121]. + +[Note 119: Dans l'Italie antique, DEIVEI PARENTES. Voy. la lettre de +Cornélie à Caïus Gracchus.] + +[Note 120: _App. 51._] + +[Note 121: Ou bien ils émigrent. De là, le _wargus_ germanique, le +_ver sacrum_ des nations italiques. Le droit d'aînesse, qui équivaut +souvent à la proscription, au bannissement des cadets, devient ainsi +un principe fécond de colonies.] + +Cette loi de succession égale, qu'ils appellent le _gabailcine_[122], +et que les Saxons ont pris d'eux, surtout dans le pays de Kent +(_gavelkind_), impose à chaque génération une nécessité de partage, et +change à chaque instant l'aspect de la propriété. Lorsque le +possesseur commençait à bâtir, cultiver, améliorer, la mort l'emporte, +divise, bouleverse, et c'est encore à recommencer. Le partage est +aussi l'occasion d'une infinité de haines et de disputes. Ainsi cette +loi de succession égale qui, dans une société mûre et assise, fait +aujourd'hui la beauté et la force de notre France, c'était chez les +populations barbares une cause continuelle de troubles, un obstacle +invincible au progrès, une révolution éternelle. Les terres qui y +étaient soumises sont restées longtemps à demi incultes et en +pâturages[123]. + +[Note 122: _App. 52._] + +[Note 123: _App. 53._] + +Quels qu'aient été les résultats, c'est une gloire pour nos Celtes +d'avoir posé dans l'Occident la loi de l'égalité. Ce sentiment du +droit personnel, cette vigoureuse réclamation du moi que nous avons +signalée déjà dans la philosophie religieuse, dans Pélage, elle +reparaît ici plus nettement encore. Elle nous donne en grande partie +le secret des destinées des races celtiques. Tandis que les familles +germaniques s'immobilisaient, que les biens s'y perpétuaient, que des +agrégations se formaient par les héritages, les familles celtiques +s'en allaient se divisant, se subdivisant, s'affaiblissant. Cette +faiblesse tenait principalement à l'égalité, à l'équité des partages. +Cette loi d'équité précoce a fait la ruine de ces races. Qu'elle soit +leur gloire aussi, qu'elle leur vaille au moins la pitié et le respect +des peuples auxquels elles ont de si bonne heure montré un tel idéal. + +Cette tendance à l'égalité, au nivellement, qui en droit isolait les +hommes, aurait eu besoin d'être balancée par une vive sympathie qui +les rapprochât, de sorte que l'homme, affranchi de l'homme par +l'équité de la loi, se rattachât à lui par un lien volontaire. C'est +ce qui s'est vu à la longue dans notre France, et c'est là ce qui +explique sa grandeur. Par là nous sommes une nation, tandis que les +Celtes purs en sont restés au clan. La petite société du clan, formée +par le lien grossier d'une parenté réelle ou fictive[124], s'est +trouvée incapable de rien admettre au dehors, de se lier à rien +d'étranger. Les dix mille hommes du clan des Campbell ont tous été +cousins du chef[125], se sont tous appelés Campbell, et n'ont voulu +rien connaître au delà; à peine se sont-ils souvenus qu'ils étaient +Écossais. Ce petit et sec noyau du clan s'est trouvé à jamais impropre +à s'agréger. On ne peut guère bâtir avec des cailloux, le ciment ne +s'y marie pas[126]; au contraire la brique romaine a si bien pris au +ciment, qu'aujourd'hui ciment et brique forment ensemble dans les +monuments un seul morceau, un bloc indestructible. + +[Note 124: _App. 54._] + +[Note 125: Aussi l'obéissance de ces cousins n'est-elle pas sans +indépendance et sans fierté. Un proverbe celtique dit: «Plus forts que +le laird sont ses vassaux.» (Logan.)--_App. 55._] + +[Note 126: Proverbe breton: Cent pays, cent modes; cent paroisses, +cent églises: + + Kant brot, kant kis; + Kant parrez, kant illis. + +Proverbe gallois: Deux Welches ne resteront pas en bon accord.] + +Devenues chrétiennes, les populations celtiques devaient, ce semble, +s'amollir, se rapprocher, se lier. Il n'en a pas été ainsi. L'Église +celtique a participé de la nature du clan. Féconde et ardente d'abord, +on eût dit qu'elle allait envahir l'Occident. Les doctrines +pélagiennes avaient été avidement reçues en Provence, mais ce fut pour +y mourir. Plus tard encore, au milieu des invasions allemandes qui +arrivent de l'Orient, nous voyons l'Église celtique s'ébranler de +l'Occident, de l'Irlande. D'intrépides et ardents missionnaires +abordent, animés de dialectique et de poésie. Rien de plus bizarrement +poétique que les barbares odyssées de ces saints aventuriers, de ces +oiseaux voyageurs qui viennent s'abattre sur la Gaule, avant, après +saint Colomban; l'élan est immense, le résultat petit. L'étincelle +tombe en vain sur ce monde tout trempé du déluge de la barbarie +germanique. Saint Colomban, dit le biographe contemporain, eut l'idée +de passer le Rhin, et d'aller convertir les Suèves; un songe l'en +empêcha. Ce que les Celtes ne font pas, les Allemands le feront +eux-mêmes. L'Anglo-Saxon saint Boniface convertira ceux que Colomban a +dédaignés. Colomban passe en Italie, mais c'est pour combattre le +pape. L'Église celtique s'isole de l'Église universelle: elle résiste +à l'unité; elle se refuse à s'agréger, à se perdre humblement dans la +catholicité européenne. Les culdées d'Irlande et d'Écosse, mariés, +indépendants sous la règle même, réunis douze à douze en petits clans +ecclésiastiques, doivent céder à l'influence des moines anglo-saxons, +disciplinés par les missions romaines. + +L'Église celtique périra comme l'État celtique a déjà péri. Ils +avaient en effet essayé, quand les Romains sortirent de l'île, de +former une sorte de république[127]. Les Cambriens et les Loégriens +(Galles et Angleterre) s'unirent un instant sous le Loégrien +Wortiguern, pour résister aux Pictes et Scots du Nord. Mais +Wortiguern, mal secondé des Cambriens, fut obligé d'appeler les +Saxons, qui, d'auxiliaires, devinrent bientôt ennemis. La Loégrie +conquise, la Cambrie résista, sous le fameux Arthur. Elle lutta deux +cents ans. Les Saxons eux-mêmes devaient être soumis en une seule +bataille par Guillaume-le-Bâtard, tant la race germanique est moins +propre à la résistance! Les Francs établis dans la Gaule ont de même +été subjugués, transformés dès la seconde génération, par l'influence +ecclésiastique. + +[Note 127: _App. 56._] + +Les Cambriens ont résisté deux cents ans par les armes et plus de +mille ans par l'espérance. L'indomptable espérance (_inconquerable +will_. Milton) a été le génie de ces peuples. Les _Saoson_ (Saxons, +Anglais, dans les langues d'Écosse et de Galles) croient qu'Arthur est +mort; ils se trompent, Arthur vit et attend. Des pèlerins l'ont trouvé +en Sicile, enchanté sous l'Etna. Le sage des sages, le druide Myrdhyn +est aussi quelque part. Il dort sous une pierre dans la forêt; c'est +la faute de sa Vyvyan; elle voulut éprouver sa puissance, et demanda +au sage le mot fatal qui pouvait l'enchaîner; lui qui savait tout, +n'ignorait pas non plus l'usage qu'elle devait en faire. Il le lui dit +pourtant, et, pour lui complaire, se coucha lui-même dans son +tombeau[128]. + +[Note 128: C'est l'histoire d'Adam et Ève, de Samson et Dalila, +d'Hercule et Omphale; mais la légende celtique est la plus touchante. +M. Quinet l'a reprise et agrandie dans son dernier poème: _Merlin +l'enchanteur_ (1860). Ce n'est pas dans une note qu'on peut parler +d'un tel livre, l'une des oeuvres capitales du siècle.] + +En attendant le jour de sa résurrection, elle chante et pleure cette +grande race[129]. Ses chants sont pleins de larmes, comme ceux des +Juifs aux fleuves de Babylone. Le peu de fragments ossianiques qui +sont réellement antiques portent ce caractère de mélancolie. Nos +Bretons, moins malheureux, sont dans leur langage pleins de paroles +tristes; ils sympathisent avec la nuit, avec la mort: «Je ne dors +jamais, dit leur proverbe, que je ne meure de mort amère.» Et à celui +qui passe sur une tombe: «Retirez-vous de dessus mon trépassé!» «La +terre, disent-ils encore, est trop vieille pour produire.» + +[Note 129: _App. 57._] + +Ils n'ont pas grand sujet d'être gais; tout a tourné contre eux. La +Bretagne et l'Écosse se sont attachées volontiers aux partis faibles, +aux causes perdues. Les chouans ont soutenu les Bourbons, les +highlanders les Stuarts. Mais la puissance de faire des rois s'est +retirée des peuples celtiques depuis que la mystérieuse pierre, jadis +apportée d'Irlande en Écosse, a été placée à Westminster[130]. + +[Note 130: _App. 58._] + +De toutes les populations celtiques, la Bretagne est la moins à +plaindre, elle a été associée depuis longtemps à l'égalité. La France +est un pays humain et généreux.--Les Kymry de Galles encore ont été, +sous leurs Tudors (depuis Henri VIII), admis à partager les droits de +l'Angleterre. Toutefois c'est dans des torrents de sang, c'est par le +massacre des Bardes que l'Angleterre préluda à cette heureuse +fraternité. Elle est peut-être plus apparente que réelle[131].--Que +dire de la Cornouailles, si longtemps le Pérou de l'Angleterre, qui ne +voyait en elle que ses mines? Elle a fini par perdre sa langue: «Nous +ne sommes plus que quatre ou cinq qui parlons la langue du pays, +disait un vieillard en 1776, et ce sont de vieilles gens comme moi, de +soixante à quatre-vingts ans; tout ce qui est jeune n'en sait plus un +mot[132].» + +[Note 131: Les Tudors ont mis le dragon gallois dans les armes +d'Angleterre, que les Stuarts ont ensuite ornées du triste chardon de +l'Écosse; mais les farouches léopards ne les ont pas admis sur le pied +de l'égalité, pas plus que la harpe irlandaise.] + +[Note 132: Mémoires de la Société des Antiquaires de Londres.] + +Bizarre destinée du monde celtique! De ses deux moitiés, l'une, +quoiqu'elle soit la moins malheureuse, périt, s'efface, ou du moins +perd sa langue, son costume et son caractère. Je parle des highlanders +de l'Écosse et des populations de Galles, Cornouailles et +Bretagne[133]. C'est l'élément sérieux et moral de la race. Il semble +mourant de tristesse, et bientôt éteint. L'autre, plein d'une vie, +d'une sève indomptable, multiplie et croît en dépit de tout. On entend +bien que je parle de l'Irlande. + +[Note 133: _App. 59._] + +L'Irlande! pauvre vieille aînée de la race celtique, si loin de la +France, sa soeur, qui ne peut la défendre à travers les flots! L'_Île +des Saints_[134], _l'émeraude des mers_, la toute féconde Irlande, où +les hommes poussent comme l'herbe, pour l'effroi de l'Angleterre, à +qui chaque jour on vient dire: Ils sont encore un million de plus! la +patrie des poètes, des penseurs hardis, de Jean-l'Érigène, de +Berkeley, de Toland, la patrie de Moore, la patrie d'O'Connell! peuple +de parole éclatante et d'épée rapide, qui conserve encore dans cette +vieillesse du monde la puissance poétique. Les Anglais peuvent rire +quand ils entendent, dans quelque obscure maison de leurs villes, la +veuve irlandaise improviser le _coronach_ sur le corps de son +époux[135]; _pleurer à l'irlandaise_ (to weep irish), c'est chez eux +un mot de dérision. Pleurez, pauvre Irlande, et que la France pleure +aussi en voyant à Paris, sur la porte de la maison qui reçoit vos +enfants, cette harpe qui demande secours. Pleurons de ne pouvoir leur +rendre le sang qu'ils ont versé pour nous. C'est donc en vain que +quatre cent mille Irlandais ont combattu en moins de deux siècles dans +nos armées[136]. Il faut que nous assistions sans mot dire aux +souffrances de l'Irlande. Ainsi nous avons depuis longtemps négligé, +oublié les Écossais, nos anciens alliés. Cependant les montagnards +d'Écosse auront tout à l'heure disparu du monde[137]. Les hautes +terres se dépeuplent tous les jours. Les grandes propriétés qui +perdirent Rome, ont aussi dévoré l'Écosse[138]. Telle terre a +quatre-vingt-seize milles carrés, une autre vingt mille de long sur +trois de large. Les Highlanders ne seront bientôt plus que dans +l'histoire et dans Walter Scott. On se met sur les portes à Édimbourg +quand on voit passer le tartan et la claymore. Ils disparaissent, ils +émigrent; la cornemuse ne fait plus entendre qu'un air dans les +montagnes[139]: + + «Cha till, cha till, cha till sin tuile:» + + Nous ne reviendrons, reviendrons, reviendrons + Jamais. + +[Note 134: _App. 60._] + +[Note 135: Logan. C'est une improvisation en vers sur les vertus du +mort. À la fin de chaque stance, un choeur de femmes pousse un cri +plaintif. Dans les cantons éloignés d'Irlande, on s'adresse au mort et +on lui reproche d'être mort, quoiqu'il eût une bonne femme, une vache +à lait, de beaux enfants, et sa suffisance de pommes de terre.] + +[Note 136: _App. 61._] + +[Note 137: Logan: «Aujourd'hui les montagnards d'Écosse sont obligés, +par la misère, d'émigrer; les terres se changent partout en pâturages; +les régiments peuvent à peine s'y lever. Le piobrach peut sonner: les +guerriers n'y répondront pas.»] + +[Note 138: Latifundia perdidere Italiam. (Pline.)--En Écosse, les +lairds se sont approprié les terres de leurs clans; ils ont converti +leur suzeraineté en propriété.--En Bretagne, au contraire, beaucoup de +fermiers qui tenaient la terre à titre de _domaine congéable_, sont +devenus propriétaires; les anciens propriétaires ont été dépouillés +comme seigneurs féodaux.] + +[Note 139: Logan.] + + + + +LIVRE II + +LES ALLEMANDS. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Monde germanique. -- Invasion. -- Mérovingiens. + + +Derrière la vieille Europe celtique, ibérienne et romaine, dessinée si +sévèrement dans ses péninsules et ses îles, s'étendait un autre monde +tout autrement vaste et vague. Ce monde du Nord, germanique et slave, +mal déterminé par la nature, l'a été par les révolutions politiques. +Néanmoins ce caractère d'indécision est toujours frappant dans la +Russie, la Pologne, l'Allemagne même. La frontière de la langue, de la +population allemande, flotte vers nous dans la Lorraine, dans la +Belgique. À l'orient, la frontière slave de l'Allemagne a été sur +l'Elbe, puis sur l'Oder, et indécise comme l'Oder, ce fleuve +capricieux qui change si volontiers ses rivages. Par la Prusse, par la +Silésie, allemandes et slaves à la fois, l'Allemagne plonge vers la +Pologne, vers la Russie, c'est-à-dire vers l'infini barbare. Du côté +du Nord, la mer est à peine une barrière plus précise; les sables de +la Poméranie continuent le fond de la Baltique; là gisent sous les +eaux, des villes, des villages, comme ceux que la mer engloutit en +Hollande. Ce dernier pays n'est qu'un champ de bataille pour les deux +éléments. + +Terre indécise, races flottantes. Telles du moins nous les représente +Tacite dans sa _Germania_. Des marais, des forêts, plus ou moins +étendues, selon qu'elles s'éclaircissent et reculent devant l'homme, +puis s'épaississant dans les lieux qu'il abandonne; habitations +dispersées, cultures peu étendues, et transportées chaque année sur +une terre nouvelle. Entre les forêts, des _marches_, vastes +clairières, terres vagues et communes, passage des migrations, théâtre +des premiers essais de la culture, où se groupent capricieusement +quelques cabanes. «Leurs demeures, dit Tacite, ne sont pas +rapprochées; ici, ils s'arrêtent près d'une source, là près d'un +bouquet d'arbres.» Limiter, déterminer la _marche_, c'est la grande +affaire des prud'hommes forestiers. Les limitations ne sont pas bien +précises. «Jusqu'où, disent-ils, le laboureur peut-il étendre la +culture dans la marche? aussi loin qu'il peut jeter son marteau.» Le +marteau de Thor est le signe de la propriété, l'instrument de cette +conquête pacifique sur la nature. + +Il ne faudrait pourtant pas inférer de cette culture mobile, de ces +mutations de demeures, que ces populations aient été nomades. Nous ne +remarquons pas en elles cet esprit d'aventures qui a promené les +Celtes antiques, les Tartares modernes, à travers l'Europe et l'Asie. + +Les premières migrations germaniques sont généralement rapportées à +des causes précises. L'invasion de l'Océan décida les Cimbres à fuir +vers le Midi, entraînant avec eux tant de peuples. La guerre et la +faim, le besoin d'une terre plus fertile, poussaient souvent les +tribus les unes sur les autres, comme on le voit dans Tacite. Mais +lorsqu'elles ont trouvé un sol fertile et défendu par la nature, elles +s'y sont tenues; témoin les Frisons, qui, depuis tant de siècles, +restent fidèles à la terre de leurs aïeux, aussi bien qu'à leurs +usages. + +Les moeurs des premiers habitants de la Germanie n'étaient pas autres, +ce semble, que celles de tant de nations barbares, de quelques vives +couleurs qu'il ait plu à Tacite de les parer: l'hospitalité, la +vengeance implacable, l'amour effréné du jeu et des boissons +fermentées, la culture abandonnée aux femmes; tant d'autres traits, +attribués aux Germains comme leur étant propres, par des écrivains qui +ne connaissaient guère d'autres barbares. Toutefois, il ne faudrait +pas les confondre avec les pasteurs tartares, ou les chasseurs de +l'Amérique. Les peuplades de la Germanie, plus rapprochées de la vie +agricole, moins dispersées et sur des espaces moins vastes, se +présentent à nous avec des traits moins rudes; elles semblent moins +sauvages que barbares, moins féroces que grossières. + +À l'époque où Tacite prend la Germanie, les Cimbres et Teutons +(Ingævons, Istævons) pâlissent et s'effacent à l'occident; les Goths +et les Lombards commencent à poindre vers l'orient; l'avant-garde +saxonne, les Angli, sont à peine nommés; la confédération francique +n'est pas formée encore; c'est le règne des Suèves (Hermions)[140]. +Quoique diverses religions locales aient pu exister chez plusieurs +tribus, tout porte à croire que le culte dominant était celui des +éléments, celui des arbres et des fontaines. Tous les ans, la déesse +Hertha (_erd_, la terre) sortait, sur un char voilé, du mystérieux +bocage où elle avait son sanctuaire, dans une île de l'Océan du +Nord[141]. + +[Note 140: Tacite.] + +[Note 141: _App. 62._] + +Par-dessus ces races et ces religions, sur cette première Allemagne, +pâle, vague, indécise, monde enfant, encore engagé dans l'adoration de +la nature, vint se poser une Allemagne nouvelle, comme nous avons vu +la Gaule druidique établie dans la Gaule gallique par l'invasion des +Kymry. Les tribus suéviques reçurent une civilisation plus haute, un +mouvement plus hardi, plus héroïque, par l'invasion des adorateurs +d'Odin, des Goths (Jutes, Gépides, Lombards, Burgondes) et des +Saxons[142]. Quoique le système odinique fût loin sans doute d'avoir +encore les développements qu'il prit plus tard, et surtout dans +l'Islande, il apportait dès lors les éléments d'une vie plus noble, +d'une moralité plus profonde. Il promettait l'immortalité aux braves, +un paradis, un Walhalla, où ils pourraient tout le jour se tailler en +pièces, et s'asseoir ensuite au banquet du soir. Sur la terre, il leur +parlait d'une ville sainte, d'une cité des Ases, Asgard, lieu de +bonheur et de sainteté, patrie sacrée d'où les races germaniques +avaient été chassées jadis, et qu'elles devaient chercher dans leurs +courses par le monde[143]. Cette croyance put exercer quelque +influence sur les migrations barbares; peut-être la recherche de la +ville sainte n'y fut-elle pas étrangère, comme une autre ville sainte +fut plus tard le but des croisades. + +[Note 142: Ceux-ci avaient égard à la position astronomique des lieux; +de là les noms de: Wisigoths, Ostrogoths, Wessex, Sussex, Essex, etc. +Les Celtes, au contraire.] + +[Note 143: Dans la Saga de Regnar Lodbrog, les Normands vont à la +recherche de Rome, dont on leur a vanté les richesses et la gloire; +ils arrivent à Luna, la prennent pour Rome et la pillent. Détrompés, +ils rencontrent un vieillard qui marche avec des souliers de fer; il +leur dit qu'il va à Rome, mais que cette ville est si loin qu'il a +déjà usé une pareille paire de souliers, ce qui les décourage.] + +Entre les tribus odiniques, nous remarquons une différence +essentielle. Chez les Goths, Lombards et Burgondes, prévalait +l'autorité des chefs militaires qui les menaient au combat, celle des +Amali, des Balti[144]. L'esprit de la bande guerrière, du _comitatus_, +aperçu déjà par Tacite dans les premiers Germains, était tout-puissant +chez ces peuples. «Le rôle de compagnon n'a rien dont on rougisse. Il +a ses rangs, ses degrés, le prince en décide. Entre les compagnons, +c'est à qui sera le premier auprès du prince; entre les princes, c'est +à qui aura le plus de compagnons et les plus ardents. C'est la +dignité, c'est la puissance d'être toujours entouré d'une bande +d'élite; c'est un ornement dans la paix, un rempart dans la guerre. +Celui qui se distingue par le nombre et la bravoure des siens, devient +glorieux et renommé, non seulement dans sa patrie, mais encore dans +les cités voisines. On le recherche par des ambassades; on lui envoie +des présents; souvent son nom seul fait le succès d'une guerre. Sur le +champ de bataille, il est honteux au prince d'être surpassé en +courage; il est honteux à la bande de ne pas égaler le courage de son +prince. À jamais infâme celui qui lui survit, qui revient sans lui du +combat. Le défendre, le couvrir de son corps, rapporter à sa gloire ce +qu'on fait soi-même de beau, voilà leur premier serment. Les princes +combattent pour la victoire, les compagnons pour le prince. Si la cité +qui les vit naître languit dans l'oisiveté d'une longue paix, ces +chefs de la jeunesse vont chercher la guerre chez quelque peuple +étranger; tant cette nation hait le repos! D'ailleurs, on s'illustre +plus facilement dans les hasards, et l'on a besoin du règne de la +force et des armes pour entretenir de nombreux compagnons. C'est au +prince qu'ils demandent ce cheval de bataille, cette victorieuse et +sanglante framée. Sa table, abondante et grossière, voilà la solde. La +guerre y fournit, et le pillage[145].» + +[Note 144: _App. 63._] + +[Note 145: Tacite.] + +Ce principe d'attachement à un chef, ce dévouement personnel, cette +religion de l'homme envers l'homme, qui plus tard devint le principe +de l'organisation féodale, ne paraît pas de bonne heure chez l'autre +branche des tribus odiniques. Les Saxons semblent ignorer d'abord +cette hiérarchie de la bande guerrière dont parle Tacite. Tous égaux +sous les dieux, sous les Ases, enfants des dieux, ils n'obéissent à +leurs chefs qu'autant que ceux-ci parlent au nom du ciel. Le nom de +Saxons lui-même est peut-être identique à celui d'Ases[146]. Répartis +en trois peuplades et douze tribus, ils repoussèrent longtemps toute +autre division. Quand les Lombards envahirent l'Italie, la plupart des +Saxons refusèrent de les suivre, ne voulant pas s'assujettir à la +division militaire des dizaines et centaines que leurs alliés +admettaient. Ce ne fut que bien tard, quand les Saxons, pressés entre +les Francs et les Slaves, se mirent à courir l'Océan et se jetèrent +sur l'Angleterre, que les chefs militaires prévalurent, et que la +division des _hundreds_ s'introduisit chez eux. Quelques-uns veulent +qu'elle n'ait commencé qu'avec Alfred. + +[Note 146: _App. 64._] + +Il semble que les populations saxonnes, une fois établies au nord de +l'Allemagne, aient longtemps préféré la vie sédentaire. Les Goths ou +Jutes, au contraire, se livrèrent aux migrations lointaines. Nous les +voyons dans la Scandinavie, dans le Danemark, et presque en même temps +sur le Danube et sur la Baltique. Ces courses immenses ne purent avoir +lieu qu'autant que la population tout entière devint une bande, et que +le _comitatus_, le compagnonnage guerrier, s'y organisa sous des chefs +héréditaires. La pression que ces peuples exercèrent sur toutes les +tribus germaniques, obligea celles-ci à se mettre en mouvement, soit +pour faire place aux nouveaux venus, soit pour les suivre dans leurs +courses. Les plus jeunes et les plus hardis prirent parti sous des +chefs, et commencèrent une vie de guerres et d'aventures. Ceci est +encore un trait commun à tous les peuples barbares. Dans la Lusitanie, +dans la vieille Italie, les jeunes gens étaient envoyés aux montagnes. +L'exil d'une partie de la population était consacré, régularisé chez +les tribus sabelliennes, sous le nom de _ver sacrum_[147]. Ces bannis, +ou bandits (_banditi_), lancés de la patrie dans le monde, et de la +loi dans la guerre (_outlaws_), ces loups (_wargr_), comme on les +appelait dans le Nord[148], forment la partie aventureuse et poétique +de toutes les nations anciennes. + +[Note 147: Voy. mon _Histoire romaine_, I.] + +[Note 148: Jacob Grimm.] + +La forme jeune et héroïque sous laquelle la race germanique apparut +accidentellement au vieux monde latin, on l'a prise pour le génie +invariable de cette race. Des historiens ont dit que les Germains +avaient importé en ce monde l'esprit d'indépendance, le génie de la +libre personnalité. Resterait pourtant à examiner si toutes les races, +dans des circonstances semblables, n'ont pas présenté les mêmes +caractères. Derniers venus des barbares, les Germains n'auraient-ils +pas prêté leur nom au génie barbare de tous les âges? Ne pourrait-on +même pas dire que leurs succès contre l'Empire tinrent à la facilité +avec laquelle ils s'aggloméraient en grands corps militaires, à leur +attachement héréditaire pour les familles des chefs qui les +conduisaient; en un mot, au dévouement personnel, et à la +disciplinabilité, qui, dans tous les siècles, ont caractérisé +l'Allemagne, de sorte que ce qu'on a présenté comme prouvant +l'indomptable génie, la forte individualité des guerriers germains, +marquerait au contraire l'esprit éminemment social, docile, flexible +de la race germanique[149]? + +[Note 149: _App. 65._] + +Cette mâle et juvénile allégresse de l'homme qui se sent fort et libre +dans un monde qu'il s'approprie en espérance, dans les forêts dont il +ne sait pas les bornes, sur une mer qui le porte à des rivages +inconnus, cet élan du cheval indompté sur les steppes et les pampas, +elle est sans doute dans Alaric, quand il jure qu'une force inconnue +l'entraîne aux portes de Rome; elle est dans le pirate danois qui +chevauche orgueilleusement l'Océan; elle est sous la feuillée où Robin +Hood aiguise sa bonne flèche contre le shériff. Mais ne la +trouvez-vous pas tout autant dans le guérillas de Galice, le D. Luis +de Calderon, _l'ennemi de la loi_? Est-elle moindre dans ces joyeux +Gaulois qui suivirent César sous le signe de l'alouette, qui s'en +allaient en chantant prendre Rome, Delphes ou Jérusalem? Ce génie de +la personnalité libre, de l'orgueil effréné du moi, n'est-il pas +éminent dans la philosophie celtique, dans Pélage, Abailard et +Descartes, tandis que le mysticisme et l'idéalisme ont fait le +caractère presque invariable de la philosophie et de la théologie +allemandes[150]? + +[Note 150: _App. 66._] + +Du jour où, selon la belle formule germanique, le _wargus_ a jeté la +poussière sur tous ses parents, et lancé l'herbe par-dessus son +épaule, où s'appuyant sur son bâton, il a sauté la petite enceinte de +son champ, alors, qu'il laisse aller la plume au vent[151], qu'il +délibère, comme Attila, s'il attaquera l'Empire d'Orient ou celui +d'Occident[152]: à lui l'espoir, à lui le monde! + +[Note 151: Voy. les formules d'initiation du compagnonnage allemand +dans mon _Introduction à l'Histoire universelle_.] + +[Note 152: Priscus.] + +C'est de cet état d'immense poésie que sortit l'idéal germanique, le +Sigurd scandinave, le _Siegfried_ ou le Dietrich von Bern de +l'Allemagne. Dans cette figure colossale est réuni ce que la Grèce a +divisé, la force héroïque et l'instinct voyageur, Achille et Ulysse: +_Siegfried parcourut bien des contrées par la force de son bras_[153]. +Mais ici l'homme rusé, tant loué des Grecs, est maudit dans le perfide +Hagen, meurtrier de Siegfried, Hagen à _la face pâle_ et qui n'a qu'un +oeil, dans le nain monstrueux qui a fouillé les entrailles de la +terre, qui sait tout, et qui ne veut que le mal. La conquête du Nord, +c'est Sigurd; celle du Midi, c'est Dietrich von Bern (Théodoric de +Vérone?). La silencieuse ville de Ravenne garde, à côté du tombeau de +Dante, le tombeau de Théodoric, immense rotonde dont le dôme d'une +seule pierre semble avoir été posé là par la main des géants. Voilà +peut-être le seul monument gothique qui reste au monde aujourd'hui. +Il n'a rien dans sa masse qui fasse penser à cette hardie et légère +architecture qu'on appelle gothique, et qui n'exprime en effet que +l'élan mystique du christianisme au moyen âge. Il faudrait plutôt le +comparer aux pesantes constructions pélasgiques des tombeaux de +l'Étrurie et de l'Argolide[154]. + +[Note 153: Niebelungen, 87.--Il semble que, dans ses admirables +compositions, Cornélius ait eu sous les yeux les _Niebelungen_ +allemands plus que l'_Edda_ et les _Sagas_ scandinaves.] + +[Note 154: Voy. le _Voyage_ d'Edgar Quinet, 5e volume des _Oeuvres +complètes_, 1857.] + +Les courses aventureuses des Germains à travers l'Empire, et leur vie +mercenaire à la solde des Romains, les armèrent plus d'une fois les +uns contre les autres. Le Vandale Stilicon défit à Florence ses +compatriotes dans la grande armée barbare de Rhodogast. Le Scythe +Aétius défit les Scythes dans les campagnes de Châlons; les Francs y +combattirent pour et contre Attila. Qui entraîne les tribus +germaniques dans ces guerres parricides? C'est cette fatalité terrible +dont parlent l'_Edda_ et les _Niebelungen_. C'est l'or que Sigurd +enlève au dragon Fafnir, et qui doit le perdre lui-même; cet or fatal +qui passe à ses meurtriers, pour les faire périr au banquet de l'avare +Attila. + +L'or et la femme, voilà l'objet des guerres, le but des courses +héroïques. But héroïque, comme l'effort; l'amour ici n'a rien +d'amollissant; la grâce de la femme, c'est sa force, sa taille +colossale. Élevée par un homme, par un guerrier (admirable froideur du +sang germanique[155]!), la vierge manie les armes. Il faut, pour venir +à bout de Brunhild, que Siegfried ait lancé le javelot contre elle; +il faut que, dans la lutte amoureuse, elle ait de ses fortes mains +fait jaillir le sang des doigts du héros... La femme, dans la Germanie +primitive, était encore courbée sur la terre qu'elle cultivait[156]; +elle grandit dans la vie guerrière; elle devient la compagne des +dangers de l'homme, unie à son destin dans la vie, dans la mort (_sic +vivendum, sic pereundum._ Tacit.). Elle ne s'éloigne pas du champ de +bataille, elle l'envisage, elle y préside, elle devient la fée des +combats, la walkyrie charmante et terrible, qui cueille, comme une +fleur, l'âme du guerrier expirant. Elle le cherche sur la plaine +funèbre, comme Édith _au col de cygne_ cherchait Harold après la +bataille d'Hastings, ou cette courageuse Anglaise qui, pour retrouver +son jeune époux, retourna tous les morts de Waterloo. + +[Note 155: _App. 67._] + +[Note 156: _App. 68._] + + * * * * * + +On sait l'occasion de la première migration des barbares dans +l'Empire. Jusqu'en 375, il n'y avait eu que des incursions, des +invasions partielles. À cette époque les Goths, fatigués des courses +de la cavalerie hunnique qui rendait toute culture impossible, +obtinrent de passer le Danube, comme soldats de l'Empire, qu'ils +voulaient défendre et cultiver. Convertis au christianisme, ils +étaient déjà un peu adoucis par le commerce des Romains. L'avidité des +agents impériaux les ayant jetés dans la famine et le désespoir, ils +ravagèrent les provinces entre la mer Noire et l'Adriatique; mais +dans ces courses même ils s'humanisèrent encore, et par les +jouissances du luxe et par leur mélange avec les familles des vaincus. +Achetés à tout prix par Théodose, ils lui gagnèrent deux fois l'Empire +d'Occident. Les Francs avaient d'abord prévalu dans cet empire, comme +les Goths dans l'autre. Leurs chefs, Mellobaud sous Gratien, Arbogast +sous Valentinien II, puis sous le rhéteur Eugène qu'il revêtit de la +pourpre, furent effectivement empereurs[157]. + +[Note 157: _App. 69._] + +Dans cet affaissement de l'empire d'Occident, qui se livrait lui-même +aux barbares, les vieilles populations celtiques, les indigènes de la +Gaule et de la Bretagne se relevèrent et se donnèrent des chefs. +Maxime, Espagnol comme Théodose, fut élevé à l'Empire par les légions +de Bretagne (an 383). Il passa à Saint-Malo avec une multitude +d'insulaires, et défit les troupes de Gratien. Celui-ci et son Franc +Mellobaud furent mis à mort. Les auxiliaires Bretons furent établis +dans notre Armorique sous leur conan ou chef Mériadec, ou plutôt +Murdoch, qu'on désigne comme premier comte de Bretagne[158]. L'Espagne +se soumit volontiers à l'Espagnol Maxime, et ce prince habile ne tarda +pas à enlever l'Italie au jeune Valentinien II, beau-frère de +Théodose. Ainsi une armée en partie bretonne, sous un empereur +espagnol, avait réuni tout l'Occident. + +[Note 158: _App. 70._] + +C'est par les Germains que Théodose prévalut sur Maxime; son armée, +composée principalement de Goths, envahit l'Italie, tandis que le +Franc Arbogast opérait une diversion par la vallée du Danube. Cet +Arbogast resta tout-puissant sous Valentinien II, s'en défit et régna +trois ans sous le nom du rhéteur Eugène. C'est encore en grande partie +aux Goths que Théodose dut sa victoire sur cet usurpateur[159]. + +[Note 159: Ils eurent le poste d'honneur à la bataille.] + +Sous Honorius, la rivalité du Goth Alaric et du Vandale Stilicon +ensanglanta dix ans l'Italie. Le Vandale, nommé par Théodose tuteur +d'Honorius, avait en ses mains l'empereur d'Occident. Le Goth, nommé +par l'empereur d'Orient, Arcadius, maître de la province d'Illyrie, +sollicitait en vain d'Honorius la permission de s'y établir. Pendant +ce temps, la Bretagne, la Gaule et l'Espagne redevinrent indépendantes +sous le Breton Constantin. La révolte d'un des généraux de cet +empereur[160], et peut-être la rivalité de l'Espagne et de la Gaule, +préparèrent la ruine du nouvel empire gaulois. Elle fut consommée par +la réconciliation d'Honorius et des Goths. Ataulph, frère d'Alaric, +épousa Placidie, soeur d'Honorius, et son successeur, Wallia, établit +ses bandes à Toulouse, comme milice fédérée au service de l'Empire (an +411). Mais cet empire n'avait plus besoin de milice en Gaule; il +abandonnait de lui-même cette province, comme il avait fait la +Bretagne, et se concentrait dans l'Italie pour y mourir. À mesure +qu'il se retirait, les Goths s'étendirent peu à peu, et dans l'espace +d'un demi-siècle ils occupèrent toute l'Aquitaine et toute l'Espagne. + +[Note 160: Gérontius.] + +Les dispositions de ces Goths ne furent rien moins qu'hostiles pour +la Gaule. Dans leur long voyage à travers l'Empire, il n'avaient pu +voir qu'avec étonnement et respect ce prodigieux ouvrage de la +civilisation romaine, faible et près de crouler sans doute, mais +encore debout et dans sa splendeur. Après la première brutalité de +l'invasion, ils s'étaient mis, simples et dociles, sous la discipline +des vaincus. Leurs chefs n'avaient pas ambitionné de plus beau titre +que celui de restaurateur de l'Empire. On peut en juger par les +mémorables paroles d'Ataulph qui nous ont été conservées. «Je me +souviens, dit un auteur du cinquième siècle, d'avoir entendu à +Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu'il avait vu un certain +habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous l'empereur +Théodose, et d'ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans +sa ville natale de la familiarité d'Ataulph. Il répétait souvent que +le roi des Goths, homme de grand coeur et de grand esprit, avait +coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d'abord été +d'anéantir le nom romain et de faire de toute l'étendue des terres +romaines un nouvel empire appelé Gothique, de sorte que, pour parler +vulgairement, tout ce qui était Romanie devînt Gothie, et qu'Ataulph +jouât le même rôle qu'autrefois César Auguste; mais qu'après s'être +assuré par expérience que les Goths étaient incapables d'obéissance +aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu'il ne +fallait point toucher aux lois, sans lesquelles la république cessait +d'être république, il avait pris le parti de chercher la gloire en +consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à +augmenter même la puissance du nom romain, afin qu'au moins la +postérité le regardât comme le restaurateur de l'Empire, qu'il ne +pouvait transporter. Dans cette vue il s'abstenait de la guerre et +cherchait soigneusement la paix[161].» + +[Note 161: Paul Orose.] + +Le cantonnement des Goths dans les provinces romaines ne fut pas un +fait nouveau et étrange. Depuis longtemps les empereurs avaient à leur +solde des barbares, qui, sous le titre d'hôtes, logeaient chez le +Romain et mangeaient à sa table. L'établissement des nouveaux venus +eut même d'abord un immense avantage, ce fut d'achever la +désorganisation de la tyrannie impériale. Les agents du fisc se +retirant peu à peu, le plus grand des maux de l'Empire cessa de +lui-même. Les curiales, bornés désormais à l'administration locale des +municipalités, se trouvèrent soulagés de toutes les charges dont le +gouvernement central les accablait. Les barbares s'emparèrent, il est +vrai, des deux tiers des terres[162] dans les cantons où ils +s'établirent. Mais il y avait tant de terres incultes, que cette +cession dut généralement être peu onéreuse aux Romains. Il semble que +les barbares aient conçu des scrupules sur ces acquisitions violentes, +et qu'ils aient quelquefois dédommagé les propriétaires romains. Le +poète Paulin, réduit à la pauvreté par suite de l'établissement +d'Ataulph, et retiré à Marseille, y reçut un jour avec étonnement le +prix d'une de ses terres que lui envoyait le nouveau possesseur. + +[Note 162: Les Hérules et les Lombards se contentèrent du tiers.] + +Les Burgundes, qui s'établirent à l'ouest du Jura, vers la même époque +que les Goths dans l'Aquitaine, avaient peut-être encore plus de +douceur. «Il paraît que cette bonhomie, qui est l'un des caractères +actuels de la race germanique, se montra de bonne heure chez ce +peuple. Avant leur entrée dans l'Empire, ils étaient presque tous gens +de métier, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils gagnaient leur +vie à ce travail dans les intervalles de paix, et étaient ainsi +étrangers à ce double orgueil du guerrier et du propriétaire oisif qui +nourrissait l'insolence des autres conquérants barbares... +Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu, +ou pris, à titre d'hospitalité, les deux tiers des terres et le tiers +des esclaves, ce qui probablement équivalait à la moitié de tout, ils +se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Ils ne regardaient +point le Romain comme leur colon, comme leur lite, selon l'expression +germanique, mais comme leur égal en droits dans l'enceinte de ce qui +lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches sénateurs, leurs +copropriétaires, une sorte d'embarras de parvenu. Cantonnés +militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rôle de +maîtres, ils faisaient ce qu'ils voyaient faire aux clients romains de +leur noble hôte, et se réunissaient pour aller le saluer de grand +matin[163].» Le poète Sidonius nous a laissé le curieux tableau d'une +maison romaine occupée par les barbares. Il représente ceux-ci comme +incommodes et grossiers, mais point du tout méchants: «À qui +demandes-tu un hymne pour la joyeuse Vénus? À celui qu'obsèdent les +bandes à la longue chevelure, à celui qui endure le jargon germanique, +qui grimace un triste sourire aux chants du Burgunde repu; il chante, +lui, et graisse ses cheveux d'un beurre rance... Homme heureux! tu ne +vois pas avant le jour cette armée de géants qui viennent vous saluer, +comme leur grand-père ou leur père nourricier. La cuisine d'Alcinoüs +ne pourrait y suffire. Mais c'est assez de quelques vers, +taisons-nous. Si on allait y voir une satire...?» + +[Note 163: Aug. Thierry.] + +Les Germains, établis dans l'Empire du consentement de l'empereur, ne +restèrent pas tranquilles dans la possession des terres qu'ils avaient +occupées. Ces mêmes Huns, qui autrefois avaient forcé les Goths de +passer le Danube, entraînèrent les autres Germains demeurés en +Germanie, et tous ensemble ils passèrent le Rhin. Voilà le monde +barbare déchiré sous ses deux formes. La bande, déjà établie sur le +sol de la Gaule, et de plus en plus gagnée à la civilisation +romaine[164], l'adopte, l'imite et la défend. La tribu, forme +primitive et antique, restée plus près du génie de l'Asie, suit par +troupeaux la cavalerie asiatique, et vient demander une part dans +l'Empire à ses enfants qui l'ont oubliée. + +[Note 164: _App. 71._] + +C'est une particularité remarquable dans notre histoire que les deux +grandes invasions de l'Asie en Europe, celle des Huns au cinquième +siècle, et celle des Sarrasins au huitième, aient été repoussées en +France. Les Goths eurent la part principale à la première victoire, +les Francs à la seconde. + +Malheureusement il est resté une grande obscurité sur ces deux +événements. Le chef de l'invasion hunnique, le fameux Attila, apparaît +dans les traditions moins comme un personnage historique que comme un +mythe vague et terrible, symbole et souvenir d'une destruction +immense. Son vrai nom oriental, Etzel[165], signifie une chose +puissante et vaste, une montagne, un fleuve, particulièrement le +Volga, ce fleuve immense qui sépare l'Asie de l'Europe. Tel aussi +paraît Attila dans les _Niebelungen_, puissant, formidable, mais +indécis et vague; rien d'humain, indifférent, immoral comme la nature, +avide comme les éléments[166], absorbant comme l'eau ou le feu. + +[Note 165: _App. 72._] + +[Note 166: _App. 73._] + +On douterait qu'il eût existé comme homme, si tous les auteurs du +cinquième siècle ne s'accordaient là-dessus, si Priscus ne nous disait +avec terreur qu'il l'a vu en face, et ne nous décrivait la table +d'Attila. Et dans l'histoire aussi elle est terrible cette table, +quoiqu'on n'y trouve pas, comme dans les _Niebelungen_, les +funérailles de toute une race. Mais c'est un grand spectacle d'y voir +à la dernière place, après les chefs des dernières peuplades barbares, +siéger les tristes ambassadeurs des empereurs d'Orient et d'Occident. +Pendant que les mimes et les farceurs excitent la joie et le rire des +guerriers barbares, lui, sérieux et grave, ramassé dans sa taille +courte et forte, le nez écrasé, le front large et percé de deux trous +ardents[167], roule de sombres pensées, tandis qu'il passe la main +dans les cheveux de son jeune fils... Ils sont là ces Grecs qui +viennent, jusqu'au gîte du lion, lui dresser des embûches; il le sait, +mais il lui suffit de renvoyer à l'empereur la bourse avec laquelle on +a cru acheter sa mort, et de lui adresser ces paroles accablantes: +«Attila et Théodose sont fils de pères très nobles. Mais Théodose, en +payant tribut, est déchu de sa noblesse; il est devenu l'esclave +d'Attila; il n'est pas juste qu'il dresse des embûches à son maître, +comme un esclave méchant.» + +[Note 167: _App. 74._] + +Il ne daignait pas autrement se venger, sauf quelques milliers d'onces +d'or qu'il exigeait de plus. S'il y avait retard dans le payement du +tribut, il lui suffisait de faire dire à l'empereur par un de ses +esclaves: «Attila, ton maître et le mien, va te venir voir; il +t'ordonne de lui préparer un palais dans Rome.» + +Du reste, qu'y eût-il gagné, ce Tartare, à conquérir l'Empire? Il eût +étouffé dans ces cités murées, dans ces palais de marbre. Il aimait +bien mieux son village de bois, tout peint et tapissé, aux mille +kiosques, aux cent couleurs, et tout autour la verte prairie du +Danube. C'est de là qu'il partait tous les ans avec son immense +cavalerie, avec les bandes germaniques qui le suivaient bon gré, mal +gré. Ennemi de l'Allemagne, il se servait de l'Allemagne; son allié, +c'était l'ennemi des Allemands, le Vende Genséric, établi en Afrique. +Les Vendes, ayant tourné de la Germanie par l'Espagne, avaient changé +la Baltique pour la Méditerranée; ils infestaient le midi de l'Empire, +pendant qu'Attila en désolait le nord. La haine du Vende Stilicon +contre le Goth Alaric reparaît dans celle de Genséric contre les Goths +de Toulouse; il avait demandé, puis mutilé cruellement la fille de +leur roi. Il appela contre eux Attila dans la Gaule. Selon l'historien +contemporain Idace (historien peu grave, il est vrai), Attila eût été +appelé aussi par son compatriote Aétius[168], général de l'empire +d'Occident, qui voulait détruire les Goths par les Huns, et les Huns +par les Goths. Le passage d'Attila fut marqué par la ruine de Metz et +d'une foule de villes. La multitude des légendes qui se rapportent à +cette époque peut faire juger de l'impression que ce terrible +événement laissa dans la mémoire des peuples[169]. Troyes dut son +salut aux mérites de saint Loup. Dieu tira saint Servat de ce monde +pour lui épargner la douleur de voir la ruine de Tongres. Paris fut +sauvé par les prières de sainte Geneviève[170]. L'évêque Anianus +défendit courageusement Orléans. Pendant que le bélier battait les +murs, le saint évêque, en prière, demandait si l'on ne voyait rien +venir. Deux fois on lui dit que rien n'apparaissait; à la troisième, +on lui annonça qu'on distinguait un faible nuage à l'horizon: +c'étaient les Goths et les Romains qui accouraient au secours. + +[Note 168: _App. 75._] + +[Note 169: L'invasion d'Attila en Italie n'y avait pas laissé une +impression moins profonde. Dans une bataille qu'il livra aux Romains, +aux portes même de Rome, tout, disait-on, avait péri des deux côtés. +«Mais les âmes des morts se relevèrent et combattirent avec une +infatigable fureur trois jours et trois nuits.»] + +[Note 170: Attila, dans sa retraite, massacre, selon la légende, les +onze mille vierges de Cologne.] + +Idace assure gravement qu'Attila tua près d'Orléans deux cent mille +Goths, avec leur roi Théodoric. Thorismond, fils de Théodoric, voulait +le venger; mais le _prudent_ Aétius, qui craignait également le +triomphe des deux partis, va trouver la nuit Attila, et lui dit: «Vous +n'avez détruit que la moindre partie des Goths; demain il en viendra +une si grande multitude que vous aurez peine à échapper.» Attila +reconnaissant lui donne dix mille pièces d'or. Puis Aétius va trouver +le Goth Thorismond, et lui en dit autant; il lui fait craindre +d'ailleurs que, s'il ne se hâte de revenir à Toulouse, son frère +n'usurpe le trône. Thorismond, pour un aussi bon avis, lui donne aussi +dix mille _solidi_. Les deux armées s'éloignent rapidement l'une de +l'autre. + +Le Goth Jornandès, qui écrit un siècle après, ne manque pas d'ajouter +aux fables d'Idace; mais chez lui toute la gloire est pour les Goths. +Dans son récit, ce n'est pas Aétius, mais Attila qui emploie la +perfidie. Le roi des Huns n'en veut qu'au roi des Goths, Théodoric. Il +emmène dans la Gaule toute la barbarie du Nord et de l'Orient. C'est +une épouvantable bataille de tout le monde asiatique, romain, +germanique. Il y reste près de trois cent mille morts. Attila, menacé +de se voir forcé dans son camp, élève un immense bûcher formé de +selles de chevaux, s'y place la torche à la main, tout prêt à y mettre +le feu. + +Il y a une chose terrible dans ce récit, et qu'on ne peut guère +révoquer en doute: des deux côtés, c'étaient pour la plupart des +frères, Francs contre Francs, Ostrogoths contre Wisigoths[171]. Après +une si longue séparation, ces tribus se retrouvaient pour se combattre +et pour s'égorger. C'est ce que les chants germaniques ont exprimé +d'une manière bien touchante dans les _Niebelungen_, quand le bon +markgraf Rüdiger attaque, pour obéir à l'épouse d'Attila, les +Burgundes qu'il aime, quand il verse de grosses larmes, et qu'en +combattant Hagen il lui prête son bouclier[172]. Plus pathétique +encore est le chant d'Hildebrand et Hadubrand: le père et le fils, +séparés depuis bien des années, se rencontrent au bout du monde; mais +le fils ne reconnaît point le père, et celui-ci se voit dans la +nécessité de périr ou de tuer son fils[173]. + +[Note 171: Du côté des Romains étaient les Wisigoths et leur roi +Théodoric; du côté des Huns, les Ostrogoths et les Gépides. Un +Ostrogoth tua Théodoric.] + +[Note 172: + + Je te donnerais volontiers mon bouclier, + Si j'osais te l'offrir devant Chriemhild... + N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras. + Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des Burgundes.] + +[Note 173: _App. 76._] + +Attila s'éloignait, et l'Empire ne pouvait profiter de sa retraite. À +qui devait rester la Gaule? Aux Goths et aux Burgundes, ce semble. Ces +peuples ne pouvaient manquer d'envahir les contrées centrales, qui, +telles que l'Auvergne, s'obstinaient à rester romaines. Mais les Goths +eux-mêmes n'étaient-ils pas romains? Leurs rois choisissaient leurs +ministres parmi les vaincus. Théodoric II employait la plume du plus +habile homme des Gaules et se félicitait qu'on admirât l'élégance des +lettres écrites en son nom. Le grand Théodoric, fils adoptif de +l'empereur Zénon et roi des Ostrogoths établis en Italie, eut pour +ministre le déclamateur Cassiodore. Sa fille, la savante Amalasonte, +parlait indifféremment le latin et le grec, et son cousin Théodat, qui +la fit périr, affectait le langage d'un philosophe. + +Les Goths n'avaient que trop bien réussi à restaurer l'Empire. +L'administration impériale avait reparu, et avec elle tous les abus +qu'elle entraînait. L'esclavage avait été maintenu sévèrement dans +l'intérêt des propriétaires romains. Imbus des idées byzantines dans +leur long séjour en Orient, les Goths en avaient rapporté l'arianisme +grec, cette doctrine qui réduisait le christianisme à une sorte de +philosophie, et qui soumettait l'Église à l'État. Détestés du clergé +des Gaules, ils le soupçonnaient, non sans raison[174], d'appeler les +Francs, les barbares du Nord. Les Burgundes, moins intolérants que les +Goths, partageaient les mêmes craintes. Ces défiances rendaient le +gouvernement chaque jour plus dur et plus tyrannique. On sait que la +loi gothique a tiré des procédures impériales le premier modèle de +l'inquisition. + +[Note 174: _App. 77._] + +La domination des Francs était d'autant plus désirée que personne +peut-être ne se rendait compte de ce qu'ils étaient[175]. Ce n'était +pas un peuple, mais une fédération, plus ou moins nombreuse, selon +qu'elle était puissante; elle dut l'être au temps de Mellobaud et +d'Arbogast, à la fin du quatrième siècle. Alors les Francs avaient +certainement des terres considérables dans l'Empire. Des Germains de +toute race composaient sous le nom de Francs les meilleurs corps des +armées impériales et la garde même de l'empereur[176]. Cette +population flottante, entre la Germanie et l'Empire, se déclara +généralement contre les autres barbares qui venaient derrière elle +envahir la Gaule. Ils s'opposèrent en vain à la grande invasion des +Bourguignons, Suèves et Vandales, en 406; beaucoup d'entre eux +combattirent Attila. Plus tard, nous les verrons, sous Clovis, battre +les Allemands, près de Cologne, et leur fermer le passage du Rhin. +Païens encore, et sans doute indifférents dans la vie indécise qu'ils +menaient sur la frontière, ils devaient accepter facilement la +religion du clergé des Gaules. Tous les autres barbares à cette époque +étaient ariens. Tous appartenaient à une race, à une nationalité +distincte. Les Francs seuls, population mixte, semblaient être restés +flottants sur la frontière, prêts à toute idée, à toute influence, à +toute religion. Eux seuls reçurent le christianisme par l'Église +latine. Placés au nord de la France, au coin nord-ouest de l'Europe, +les Francs tinrent ferme et contre les Saxons païens, derniers venus +de la Germanie, et contre les Wisigoths ariens, enfin contre les +Sarrasins, tous également ennemis de la divinité de Jésus-Christ. Ce +n'est pas sans raison que nos rois ont porté le nom de fils aînés de +l'Église. + +[Note 175: _App. 78._] + +[Note 176: _App. 79._] + +L'Église fit la fortune des Francs. L'établissement des Bourguignons, +la grandeur des Goths, maîtres de l'Aquitaine et de l'Espagne, la +formation des confédérations armoriques, celle d'un _royaume Romain_ à +Soissons sous le général Égidius, semblaient devoir resserrer les +Francs dans la forêt Carbonaria, entre Tournai et le Rhin[177]. Ils +s'associèrent les Armoriques, du moins ceux qui occupaient +l'embouchure de la Somme et de la Seine. Ils s'associèrent les soldats +de l'Empire, restés sans chef après la mort d'Égidius[178]. Mais +jamais leurs faibles bandes n'auraient détruit les Goths, humilié les +Bourguignons, repoussé les Allemands, si partout ils n'eussent trouvé +dans le clergé un ardent auxiliaire, qui les guida, éclaira leur +marche, leur gagna d'avance les populations. + +[Note 177: Dans le long séjour qu'ils firent en Belgique, ils durent +nécessairement se mêler aux indigènes, et n'arrivèrent sans doute en +Gaule que lorsqu'ils étaient devenus en partie Belges.] + +[Note 178: Ainsi les Francs s'associent contre les ariens tous les +catholiques de la Gaule.] + +Voyons d'abord en quels termes modestes Grégoire de Tours parle des +premiers pas des Francs dans la Gaule. «On rapporte qu'alors +Chlogion, homme puissant et distingué dans son pays, fut roi des +Francs; il habitait Dispargum, sur la frontière du pays de Tongres. +Les Romains occupaient aussi ces pays, c'est-à-dire vers le midi +jusqu'à la Loire. Au delà de la Loire, le pays était aux Goths. Les +Burgundes, attachés aussi à la secte des ariens, habitaient au delà du +Rhône, qui coule auprès de la ville de Lyon. Chlogion, ayant envoyé +des espions dans la ville de Cambrai, et fait examiner tout le pays, +défit les Romains et s'empara de cette ville. Après y être demeuré +quelque temps, il conquit le pays jusqu'à la Somme. Quelques-uns +prétendent que le roi Mérovée, qui eut pour fils Childéric, était né +de sa race[179].» + +[Note 179: Grégoire de Tours.] + +Il est probable que plusieurs des chefs des Francs, par exemple ce +Childéric, qu'on nous présente comme fils de Mérovée, père de Clovis, +avaient eu des titres romains, comme au siècle précédent Mellobaud et +Arbogast. Nous voyons en effet Égidius, un général romain, un partisan +de l'empereur Majorien, un ennemi des Goths et de leur créature +l'empereur arverne Avitus, succéder au chef des Francs, Childéric, +momentanément chassé par les siens. Ce n'est pas sans doute en qualité +de chef héréditaire et national[180], c'est comme maître de la milice +impériale qu'Égidius remplace Childéric. Ce dernier, accusé d'avoir +violé des vierges libres, s'est retiré chez les Thuringiens, dont il +enlève la reine; il retourne parmi les Francs après la mort +d'Égidius, et son fils Clovis, qui lui succède, prévaut aussi sur le +patrice Syagrius, fils d'Égidius. Syagrius, vaincu à Soissons, se +réfugie chez les Goths, qui le livrent à Clovis (an 486). Celui-ci est +revêtu plus tard des insignes du consulat par l'empereur de +Constantinople, Anastase. + +[Note 180: _App. 80._] + +Clovis ne commandait encore qu'à la petite tribu des Francs de +Tournai, lorsque plusieurs bandes suéviques désignées sous le nom +d'_All-men_ (tous hommes ou tout à fait hommes) menacèrent de passer +le Rhin. Les Francs prirent les armes, comme à l'ordinaire, pour +fermer le passage aux nouveaux venus. En pareil cas, toutes les tribus +s'unissaient sous le chef le plus brave[181]. Clovis eut ainsi +l'honneur de la victoire commune. Il embrassa en cette occasion le +culte de la Gaule romaine. C'était celui de sa femme Clotilde, nièce +du roi des Bourguignons. Il avait fait voeu, disait-il, pendant la +bataille, d'adorer le Dieu de Clotilde, s'il était vainqueur; trois +mille de ses guerriers l'imitèrent[182]. Ce fut une grande joie dans +le clergé des Gaules, qui plaça dès lors dans les Francs l'espoir de +sa délivrance. Saint Avitus, évêque de Vienne, et sujet des +Bourguignons ariens, n'hésitait pas à lui écrire: «Quand tu combats, +c'est à nous qu'est la victoire.» Ce mot fut commenté éloquemment par +saint Remi au baptême de Clovis: «Sicambre, baisse docilement la tête; +brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé.» Ainsi l'Église +prenait solennellement possession des barbares. + +[Note 181: _App. 81._] + +[Note 182: _App. 82._] + +Cette union de Clovis avec le clergé des Gaules semblait devoir être +fatale aux Bourguignons. Il avait déjà essayé de profiter d'une guerre +entre leurs rois, Godegisile et Gondebaud. Il avait pour prétexte +contre celui-ci et son arianisme et la mort du père de Clotilde, que +Gondebaud avait tué; nul doute qu'il ne fût appelé par les évêques. +Gondebaud s'humilia. Il amusa les évêques par la promesse de se faire +catholique. Il leur confia ses enfants à élever. Il accorda aux +Romains une loi plus douce qu'aucun peuple barbare n'en avait encore +accordé aux vaincus. Enfin il se soumit à payer un tribut à Clovis. + +Alaric II, roi des Wisigoths, partageant les mêmes craintes, voulut +gagner Clovis, et le vit dans une île de la Loire. Celui-ci lui donna +de bonnes paroles, mais immédiatement après il convoque ses Francs. +«Il me déplaît, dit-il, que ces ariens possèdent la meilleure partie +des Gaules; allons sur eux avec l'aide de Dieu, et chassons-les; +soumettons leur terre à notre pouvoir. Nous ferons bien, car elle est +très bonne (an 507).» + +Loin de rencontrer aucun obstacle, il sembla qu'il fût conduit par une +main mystérieuse. Une biche lui indiqua un gué dans la Vienne. Une +colonne de feu s'éleva, pour le guider la nuit, sur la cathédrale de +Poitiers. Il envoya consulter les sorts à Saint-Martin de Tours, et +ils lui furent favorables. De son côté, il ne méconnut pas d'où lui +venait le secours. Il défendit de piller autour de Poitiers. Près de +Tours, il avait frappé de son épée un soldat qui enlevait du foin sur +le territoire de cette ville, consacrée par le tombeau de saint +Martin. «Où est, dit-il, l'espoir de la victoire, si nous offensons +saint Martin?» Après sa victoire sur Syagrius, un guerrier refusa au +roi un vase sacré qu'il demandait dans son partage pour le remettre à +saint Remi, à l'église duquel il appartenait. Peu après, Clovis, +passant ses bandes en revue, arrache au soldat sa francisque, et +pendant qu'il la ramasse, lui fend la tête de sa hache: «Souviens-toi +du vase de Soissons.» Un si zélé défenseur des biens de l'Église +devait trouver en elle de puissants secours pour la victoire. Il +vainquit en effet Alaric à Vouglé, près de Poitiers, s'avança jusqu'en +Languedoc, et aurait été plus loin si le grand Théodoric, roi des +Ostrogoths d'Italie, et beau-père d'Alaric II, n'eût couvert la +Provence et l'Espagne par une armée, et sauvé ce qui restait au fils +enfant de ce prince qui, par sa mère, se trouvait son petit-fils. + +L'invasion des Francs, si ardemment souhaitée par les chefs de la +population gallo-romaine, je veux dire par les évêques, ne put +qu'ajouter pour le moment à la désorganisation. Nous avons bien peu de +renseignements historiques sur les résultats immédiats d'une +révolution si variée, si complexe. Nulle part ces résultats n'ont été +mieux analysés que dans le cours de M. Guizot. + +«L'invasion, ou, pour mieux dire, les invasions, étaient des +événements essentiellement partiels, locaux, momentanés. Une bande +arrivait, en général très peu nombreuse; les plus puissantes, celles +qui ont fondé des royaumes, la bande de Clovis, par exemple, +n'étaient guère que de cinq à six mille hommes; la nation entière des +Bourguignons ne dépassait pas soixante mille hommes. Elle parcourait +rapidement un territoire étroit, ravageait un district, attaquait une +ville, et tantôt se retirait emmenant son butin, tantôt s'établissait +quelque part, soigneuse de ne pas trop se disperser. Nous savons avec +quelle facilité, quelle promptitude, de pareils événements +s'accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brûlées, des champs +dévastés, des récoltes enlevées, des hommes tués ou emmenés captifs: +tout ce mal fait, au bout de quelques jours les flots se referment, le +sillon s'efface, les souffrances individuelles sont oubliées, la +société rentre, en apparence du moins, dans son ancien état. Ainsi se +passaient les choses en Gaule au cinquième siècle. + +«Mais nous savons aussi que la société humaine, cette société qu'on +appelle un peuple, n'est pas une simple juxtaposition d'existences +isolées et passagères: si elle n'était rien de plus, les invasions des +barbares n'auraient pas produit l'impression que peignent les +documents de l'époque. Pendant longtemps, le nombre des lieux et des +hommes qui en souffraient fut bien inférieur au nombre de ceux qui +leur échappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n'est point +concentrée dans l'espace matériel qui en est le théâtre et dans le +moment qui s'ensuit; elle se répand dans toutes les relations qu'il a +contractées sur les différents points du territoire; et non seulement +dans celles qu'il a contractées, mais aussi dans celles qu'il peut +contracter ou seulement concevoir; elle embrasse non seulement le +présent, mais l'avenir; l'homme vit sur mille points où il n'habite +pas, dans mille moments qui ne sont pas encore; et si ce développement +de sa vie lui est retranché, s'il est forcé de s'enfermer dans les +étroites limites de son existence matérielle et actuelle, de s'isoler +dans l'espace et le temps, la vie sociale est mutilée, elle n'est +plus. + +«C'était là l'effet des invasions, de ces apparitions des bandes +barbares, courtes, il est vrai, et bornées, mais sans cesse +renaissantes, partout possibles, toujours imminentes. Elles +détruisaient: 1º toute correspondance régulière, habituelle, facile +entre les diverses parties du territoire; 2º toute sécurité, toute +perspective d'avenir; elles brisaient les liens qui unissent entre eux +les habitants d'un même pays, les moments d'une même vie; elles +isolaient les hommes, et pour chaque homme, les journées. En beaucoup +de lieux, pendant beaucoup d'années, l'aspect du pays put rester le +même, mais l'organisation sociale était attaquée, les membres ne +tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le +sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines; le mal +éclatait tantôt sur un point, tantôt sur l'autre: une ville était +pillée, un chemin rendu impraticable, un pont rompu; telle ou telle +communication cessait, la culture des terres devenait impossible dans +tel ou tel district: en un mot l'harmonie organique, l'activité +générale du corps social étaient chaque jour entravées, troublées; +chaque jour la dissolution et la paralysie faisaient quelque nouveau +progrès. + +«Tous ces liens par lesquels Rome était parvenue, après tant +d'efforts, à unir entre elles les diverses parties du monde, ce grand +système d'administration, d'impôts, de recrutement, de travaux +publics, de routes, ne put se maintenir. Il n'en resta que ce qui +pouvait subsister isolément, localement, c'est-à-dire les débris du +régime municipal. Les habitants se renfermèrent dans les villes; là +ils continuèrent à se régir à peu près comme ils l'avaient fait jadis, +avec les mêmes droits, par les mêmes institutions. Mille circonstances +prouvent cette concentration de la société dans les cités; en voici +une qu'on a peu remarquée. Sous l'administration romaine, ce sont les +gouverneurs de province, les consulaires, les correcteurs, les +présidents, qui occupent la scène, et reviennent sans cesse dans les +lois et l'histoire; dans le sixième siècle, leur nom devient beaucoup +plus rare: on voit bien encore des ducs, des comtes, auxquels est +confié le gouvernement des provinces; les rois barbares s'efforcent +d'hériter de l'administration romaine, de garder les mêmes employés, +de faire couler leur pouvoir dans les mêmes canaux; mais ils n'y +réussissent que fort incomplètement, avec grand désordre; leurs ducs +sont plutôt des chefs militaires que des administrateurs; évidemment +les gouverneurs de province n'ont plus la même importance, ne jouent +plus le même rôle; ce sont les gouverneurs de ville qui remplissent +l'histoire; la plupart de ces comtes de Chilpéric, de Gontran, de +Théodebert, dont Grégoire de Tours raconte les exactions, sont des +comtes de ville, établis dans l'intérieur de leurs murs, à côté de +leur évêque. Il y aurait de l'exagération à dire que la province a +disparu, mais elle est désorganisée, sans consistance, presque sans +réalité. La ville, l'élément primitif du monde romain, survit presque +seule à sa ruine.» + +C'est qu'une organisation nouvelle allait peu à peu se former, dont la +ville ne serait plus l'unique élément, où la campagne, comptée pour +rien dans les temps anciens, prendrait place à son tour. Il fallait +des siècles pour fonder cet ordre nouveau. Toutefois, dès l'âge de +Clovis deux choses furent accomplies, qui le préparaient de loin. + +D'une part, l'unité de l'armée barbare fut assurée: Clovis fit périr +tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies[183]. +L'Église, préoccupée de l'idée d'unité, applaudit à leur mort. «Tout +lui réussissait, dit Grégoire de Tours, parce qu'il marchait le coeur +droit devant Dieu[184].» C'est ainsi que saint Avitus, évêque de +Vienne, avait félicité Gondebaud de la mort de son frère, qui +terminait la guerre civile de Bourgogne. Celle des chefs francs, +wisigoths et romains, réunit sous une même main toute la Gaule +occidentale, de la Batavie à la Narbonnaise. + +[Note 183: _App. 83._] + +[Note 184: Prosternebat enim quotidie Deus hostes ejus sub manu +ipsius, et augebat regnum ejus, eo quod ambularet recto corde coram +eo, et faceret quæ placita erant in oculis ejus.--Ces paroles +sanguinaires étonnent dans la bouche d'un historien qui montre partout +ailleurs beaucoup de douceur et d'humanité.] + +D'autre part, Clovis reconnut dans l'Église le droit le plus illimité +d'asile et de protection. À une époque où la loi ne protégeait plus, +c'était beaucoup de reconnaître le pouvoir d'un ordre qui prenait en +main la tutelle et la garantie des vaincus. Les esclaves mêmes ne +pouvaient être enlevés des églises où ils se réfugiaient. Les maisons +des prêtres devaient couvrir et protéger, comme les temples, _ceux qui +paraîtraient vivre avec eux_[185]. Il suffisait qu'un évêque réclamât +avec serment un captif, pour qu'il lui fût aussitôt rendu. + +[Note 185: Lettre écrite par Clovis à un évêque, à l'occasion de sa +guerre contre les Goths.] + +Sans doute, il était plus facile au chef des barbares d'accorder ces +privilèges à l'Église que de les faire respecter. L'aventure d'Attale, +enlevé comme esclave si loin de son pays, puis délivré comme par +miracle[186], nous apprend combien la protection ecclésiastique était +insuffisante. C'était du moins quelque chose qu'elle fût reconnue en +droit. Les biens immenses que Clovis assura aux églises, +particulièrement à celle de Reims, dont l'évêque était, dit-on, son +principal conseiller, durent étendre infiniment cette salutaire +influence de l'Église. Quelque bien qu'on mît dans les mains +ecclésiastiques, c'était toujours cela de soustrait à la violence, à +la brutalité, à la barbarie. + +[Note 186: Grégoire de Tours.] + + * * * * * + +À la mort de Clovis (an 511), ses quatre fils se trouvèrent tous rois, +selon l'usage des barbares. Chacun d'eux resta à la tête d'une des +ligues militaires que les campements des Francs avaient formées sur la +Gaule. Theuderic résidait à Metz; ses guerriers furent établis dans la +France orientale ou Ostrasie, et dans l'Auvergne. Clotaire résida à +Soissons, Childebert à Paris, Clodomir à Orléans. Ces trois frères se +partagèrent en outre les cités de l'Aquitaine. + +Dans la réalité, ce ne fut pas la terre que l'on partagea, mais +l'armée. Ce genre de partage ne pouvait être que fort inégal. Les +guerriers barbares durent passer souvent d'un chef à un autre, et +suivre en grand nombre celui dont le courage et l'habileté leur +promettaient plus de butin. Ainsi lorsque Theudebert, petit-fils de +Clovis, envahit l'Italie à la tête de cent mille hommes, il est +probable que presque tous les Francs l'avaient suivi, et que bien +d'autres barbares s'étaient mêlés à eux. + +La rapide conquête de Clovis, dont on connaissait mal les causes, +jetait tant d'éclat sur les Francs, que la plupart des tribus barbares +avaient voulu s'attacher à eux, comme autrefois celles qui suivirent +Attila. Les races les plus ennemies de l'Allemagne, les Germains du +Midi et ceux du Nord, les Suèves et les Saxons, se fédérèrent avec les +Francs; les Bavarois en firent autant. Les Thuringiens, au milieu de +ces nations, résistèrent, et furent accablés[187]. Les Bourguignons +de la Gaule semblaient alors plus en état de résister qu'au temps de +Clovis; leur nouveau roi, saint Sigismond, élève de saint Avitus, +était orthodoxe et aimé de son clergé. Le prétexte d'arianisme +n'existait plus. Les fils de Clovis se souvinrent que, quarante ans +auparavant, le père de Sigismond avait fait périr celui de Clotilde, +leur mère. Clodomir et Clotaire le défirent et le jetèrent dans un +puits que l'on combla de pierres. Mais la victoire de Clodomir fut +pour sa famille une cause de ruine; tué lui-même dans la bataille, il +laissa ses enfants sans défense. + +[Note 187: Grégoire de Tours.--Dans la Hesse et la Franconie, ils +avaient écartelé ou écrasé sous les roues de leurs chariots plus de +deux cents jeunes filles, et en avaient ensuite distribué les membres +à leurs chiens et à leurs oiseaux de chasse. Voy. le discours de +Theuderic aux siens.] + +«Tandis que la reine Clotilde habitait Paris, Childebert, voyant que +sa mère avait porté toute son affection sur les fils de Clodomir, +conçut de l'envie, et, craignant que, par la faveur de la reine, ils +n'eussent part au royaume, il envoya secrètement vers son frère le roi +Clotaire, et lui fit dire: «Notre mère garde avec elle les fils de +notre frère et veut leur donner le royaume; il faut que tu viennes +promptement à Paris, et que, réunis tous deux en conseil, nous +déterminions ce que nous devons faire d'eux, savoir, si on leur +coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués, +nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère.» Fort +réjoui de ces paroles, Clotaire vint à Paris. Childebert avait déjà +répandu dans le peuple que les deux rois étaient d'accord pour élever +ces enfants au trône. Ils envoyèrent donc, au nom de tous deux, à la +reine, qui demeurait dans la même ville, et lui dirent: «Envoie-nous +les enfants, que nous les élevions au trône.» Elle, remplie de joie, +et ne sachant pas leur artifice, après avoir fait boire et manger les +enfants, les envoya en disant: «Je croirai n'avoir pas perdu mon fils, +si je vous vois succéder à son royaume.» Les enfants allèrent, mais +ils furent pris aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de leurs +nourriciers; et on les enferma à part, d'un côté les serviteurs, et de +l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire envoyèrent à la +reine Arcadius, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut +arrivé près de la reine, il les lui montra, disant: «Tes fils, nos +seigneurs, ô très glorieuse reine! attendent que tu leur fasses savoir +ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces enfants. Ordonne +qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient égorgés.» +Consternée à ce message, et en même temps émue d'une grande colère en +voyant cette épée nue et ces ciseaux, elle se laissa transporter par +son indignation, et ne sachant, dans sa douleur, ce qu'elle disait, +elle répondit imprudemment: «Si on ne les élève pas sur le trône, +j'aime mieux les voir morts que tondus.» Mais Arcadius, s'inquiétant +peu de sa douleur, et ne cherchant pas à pénétrer ce qu'elle penserait +ensuite plus réellement, revint en diligence près de ceux qui +l'avaient envoyé, et leur dit: «Vous pouvez continuer avec +l'approbation de la reine ce que vous avez commencé, car elle veut que +vous accomplissiez votre projet.» Aussitôt Clotaire, prenant par le +bras l'aîné des enfants, le jeta à terre, et, lui enfonçant son +couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. À ses cris, son frère se +prosterne aux pieds de Childebert, et lui saisissant les genoux, lui +disait avec larmes: «Secours-moi, mon très bon père, afin que je ne +meure pas comme mon frère.» Alors Childebert, le visage couvert de +larmes, dit à Clotaire: «Je te prie, mon très cher frère, aie la +générosité de m'accorder sa vie; et si tu ne veux pas le tuer, je te +donnerai pour le racheter ce que tu voudras.» Mais Clotaire, après +l'avoir accablé d'injures, lui dit: «Repousse-le loin de toi, ou tu +mourras certainement à sa place. C'est toi qui m'as excité à cette +chose, et tu es si prompt à reprendre ta foi!» Childebert, à ces +paroles, repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui, le recevant, +lui enfonça son couteau dans le côté, et le tua comme il avait fait +son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les nourriciers; et +après qu'ils furent morts, Clotaire, montant à cheval, s'en alla sans +se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit, avec +Childebert, dans les faubourgs. La reine, ayant fait poser ces petits +corps sur un brancard, les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et +un deuil immense, à l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous +deux de la même manière. L'un des deux avait dix ans et l'autre +sept[188].» + +[Note 188: Grégoire de Tours. Un troisième fils de Clodomir échappa, +et se réfugia dans un couvent. C'est saint Clodoald ou saint Cloud.] + +Theuderic, qui n'avait pas pris part à l'expédition de Bourgogne, mena +les siens en Auvergne. «Je vous conduirai, avait-il dit à ses soldats, +dans un pays où vous trouverez de l'argent autant que vous en pouvez +désirer, où vous prendrez en abondance des troupeaux, des esclaves et +des vêtements.» C'est qu'en effet cette province avait jusque-là +seule échappé au ravage général de l'Occident. Tributaire des Goths, +puis des Francs, elle se gouvernait elle-même. Les anciens chefs des +tribus arvernes, les Apollinaires, qui avaient vaillamment défendu ce +pays contre les Goths, sentirent à l'approche des Francs qu'ils +perdraient au change, ils combattirent pour les Goths à Vouglé. Mais +là, comme ailleurs, le clergé était généralement pour les Francs. +Saint Quintien, évêque de Clermont, et ennemi personnel des +Apollinaires, semble avoir livré le château. Les Francs tuèrent au +pied même de l'autel un prêtre dont l'évêque avait à se plaindre. + +Le plus brave de ces rois francs fut Theudebert, fils de Theuderic, +chef des Francs de l'Est, de ceux qui se recrutaient incessamment de +tous les _Wargi_ des tribus germaniques. C'était l'époque où les Grecs +et les Goths se disputaient l'Italie. Toute la politique des Byzantins +était d'opposer aux Goths, aux barbares romanisés, des barbares restés +tout barbares; c'est avec des Maures, des Slaves et des Huns que +Bélisaire et Narsès remportèrent leurs victoires. Les Grecs et les +Goths espérèrent également pouvoir se servir des Francs comme +auxiliaires. Ils ignoraient quels hommes ils appelaient. À la descente +de Theudebert en Italie, les Goths vont à sa rencontre comme amis et +alliés; il fond sur eux et les massacre. Les Grecs le croient alors +pour eux, et sont également massacrés. Les barbares changèrent les +plus belles villes de la Lombardie en un monceau de cendres, +détruisirent toute provision, et se virent eux-mêmes affamés dans le +désert qu'ils avaient fait, languissant sous le soleil du Midi, dans +les champs noyés qui bordent le Pô. Un grand nombre y périt. Ceux qui +revinrent rapportèrent tant de butin qu'une nouvelle expédition partit +peu après sous la conduite d'un Franc et d'un Suève. Ils coururent +l'Italie jusqu'à la Sicile, gâtèrent plus qu'ils ne gagnèrent; mais le +climat fit justice de ces barbares[189]. Theudebert était mort +aussi[190] dans la Gaule, au moment où il méditait de descendre la +vallée du Danube, et d'envahir l'empire d'Orient. Justinien était +pourtant son allié; il lui avait cédé tous les droits de l'Empire sur +la Gaule du Midi. + +[Note 189: _App. 84._] + +[Note 190: Blessé par un taureau sauvage.] + +La mort de Theudebert et la désastreuse expédition d'Italie, qui +suivit de près, furent le terme des progrès des Francs. L'Italie, +bientôt envahie par les Lombards, se trouva dès lors fermée à leurs +invasions. Du côté de l'Espagne ils échouèrent toujours[191]. Les +Saxons ne tardèrent pas à rompre une alliance sans profit, et +refusèrent le tribut de cinq cents vaches qu'ils avaient bien voulu +payer. Clotaire, qui l'exigeait, fut battu par eux. + +[Note 191: La première fois qu'ils l'envahirent, Childebert et +Clotaire prétendaient venger leur soeur, maltraitée par son mari +Amalaric, roi des Wisigoths, qui voulait la convertir à l'arianisme. +Elle avait envoyé à ses frères un mouchoir teint de son sang. +(Grégoire de Tours.)] + +Ainsi les plus puissantes tribus germaniques échappèrent à l'alliance +des Francs. Là commence cette opposition des Francs et des Saxons qui +devait toujours s'accroître et constituer pendant tant de siècles la +grande lutte des barbares. Les Saxons, auxquels les Francs ferment +désormais la terre du côté de l'occident, tandis qu'ils sont poussés à +l'orient par les Slaves, se tourneront vers l'Océan, vers le Nord; +associés de plus en plus aux hommes du Nord, ils courront les côtes de +France[192], et fortifieront leurs colonies d'Angleterre. + +[Note 192: _App. 85._] + +Il était naturel que les vrais Germains devinssent hostiles pour un +peuple livré à l'influence romaine, ecclésiastique. C'est à l'Église +que Clovis avait dû en grande partie ses rapides conquêtes. Ses +successeurs s'abandonnèrent de bonne heure aux conseils des Romains, +des vaincus[193]. Et il devait en être ainsi; sans compter qu'ils +étaient bien plus souples, bien plus flatteurs, eux seuls étaient +capables d'inspirer à leurs maîtres quelques idées d'ordre et +d'administration, de substituer peu à peu un gouvernement régulier aux +caprices de la force, et d'élever la royauté barbare sur le modèle de +la monarchie impériale. Nous voyons déjà sous Theudebert, petit-fils +de Clovis, le ministre romain Parthenius, qui veut imposer des tributs +aux Francs, et qui est massacré par eux à la mort de ce roi. + +[Note 193: _App. 86._] + +Un autre petit-fils de Clovis, Chramne, fils de Clotaire, avait pour +confident le Poitevin Léon; pour ennemi, l'évêque de Clermont, Cantin, +créature des Francs; pour amis, les Bretons, chez lesquels il se +retira, lorsque, ayant échoué dans une tentative de révolte, il fut +poursuivi par son père. Le malheureux se réfugia avec toute sa +famille dans une cabane, où son père le fit brûler. + +Clotaire, seul roi de la Gaule (558-561) par la mort de ses trois +frères, laissait en mourant quatre fils. Sigebert eut les campements de +l'Est, ou, comme parlent les chroniqueurs, le royaume d'Ostrasie; il +résida à Metz: rapproché ainsi des tribus germaniques, dont plusieurs +restaient alliées des Francs, il semblait devoir tôt ou tard prévaloir +sur ses frères. Chilpéric eut la Neustrie, et fut appelé roi de +Soissons. Gontran eut la Bourgogne; sa capitale fut Chalon-sur-Saône. +Pour le bizarre royaume de Charibert, qui réunissait Paris et +l'Aquitaine, la mort de ce roi répartit ses États entre ses frères. +L'influence romaine fut plus forte encore sous ces princes. Nous les +voyons généralement livrés à des ministres gaulois, goths ou romains. +Ces trois mots sont alors presque synonymes. Dans le commerce des +barbares, les vaincus ont pris quelque chose de leur énergie. «Le roi +Gontran, dit Grégoire de Tours, honora du patriciat Celsus, homme élevé +de taille, fort d'épaules, robuste de bras, plein d'emphase dans ses +paroles, d'à-propos dans ses répliques, exercé dans la lecture du droit; +il devint si avide qu'il spolia fréquemment les églises, etc.» Sigebert +choisit un Arverne pour envoyé à Constantinople. Nous trouvons parmi ses +serviteurs un Andarchius, «parfaitement instruit dans les oeuvres de +Virgile, dans le code Théodosien et l'art des calculs[194]». + +[Note 194: Grégoire de Tours.] + +C'est à ces Romains qu'il faut désormais attribuer en grande partie ce +qui se fait de bien et de mal sous les rois des Francs. C'est à eux +qu'on doit rapporter la fiscalité renaissante[195]; nous les voyons +figurer dans la guerre même, et souvent avec éclat. Ainsi, tandis que +le roi d'Ostrasie est battu par les Avares, et se laisse prendre par +eux, le Romain Mummole, général du roi de Bourgogne, bat les Saxons et +les Lombards, les force d'acheter leur retour d'Italie en Allemagne, +et de payer tout ce qu'ils prennent sur la route[196]. + +[Note 195: Frédégaire parle de la tyrannie fiscale d'un Protadius, +maire du palais en 605, sous Theuderic, et favori de Brunehaut.] + +[Note 196: _App. 87._] + +L'origine de ces ministres gaulois des rois francs était souvent très +basse. Rien ne les fait mieux connaître que l'histoire du serf +Leudaste, qui devint comte de Tours. «Leudaste naquit dans l'île de +Rhé, en Poitou, d'un nommé Léocade, serviteur chargé des vignes du +fisc. On le fit venir pour le service royal, et il fut placé dans les +cuisines de la reine; mais comme il avait dans sa jeunesse les yeux +chassieux, et que l'âcreté de la fumée leur était contraire, on le fit +passer du pilon au pétrin. Quoiqu'il parût se plaire au travail de la +pâte fermentée, il prit la fuite et quitta le service. On le ramena +deux ou trois fois, et, ne pouvant l'empêcher de s'enfuir, on le +condamna à avoir une oreille coupée. Alors, comme il n'était aucun +crédit capable de cacher le signe d'infamie dont il avait été marqué +en son corps, il s'enfuit chez la reine Marcovèfe, que le roi +Charibert, épris d'un grand amour pour elle, avait appelée à son lit à +la place de sa soeur. Elle le reçut volontiers, et l'éleva aux +fonctions de gardien de ses meilleurs chevaux. Tourmenté de vanité et +livré à l'orgueil, il brigua la place de comte des écuries, et l'ayant +obtenue, il méprisa et dédaigna tout le monde, s'enfla de vanité, se +livra à la dissolution, s'abandonna à la cupidité, et, favori de sa +maîtresse, il s'entremit de côté et d'autre dans ses affaires. Après +sa mort, engraissé de butin, il obtint par ses présents, du roi +Charibert, d'occuper auprès de lui les mêmes fonctions; ensuite, en +punition des péchés accumulés du peuple, il fut nommé comte de Tours. +Là, il s'enorgueillit de sa dignité avec une fierté encore plus +insolente, se montra âpre au pillage, hautain dans les disputes, +souillé d'adultère, et par son activité à semer la discorde et à +porter des accusations calomnieuses, il amassa des trésors +considérables.» Cet intrigant, que nous ne connaissons, il est vrai, +que par les récits de Grégoire de Tours, son ennemi personnel, essaya, +dit-il, de le perdre en le faisant accuser d'avoir mal parlé de la +reine Frédégonde. Mais le peuple s'assembla en grand nombre, et le roi +se contenta du serment de l'évêque, qui dit la messe sur trois autels. +Les évêques assemblés menaçaient même le roi de le priver de la +communion. Leudaste fut tué quelque temps après par les gens de +Frédégonde. + +Les grands noms, les noms populaires de cette époque, ceux qui sont +restés dans la mémoire des hommes, sont ceux des reines, et non des +rois: ceux de Frédégonde et de Brunehaut. La seconde, fille du roi des +Goths d'Espagne, esprit imbu de la culture romaine, femme pleine de +grâce et d'insinuation, fut appelée, par son mariage avec Sigebert, +dans la sauvage Ostrasie, dans cette Germanie gauloise, théâtre d'une +invasion éternelle. Frédégonde, au contraire, génie tout barbare, +s'empara de l'esprit du pauvre roi de Neustrie, roi grammairien et +théologien, qui dut aux crimes de sa femme le nom de Néron de la +France. Elle lui fit d'abord étrangler sa femme légitime, Galswinthe, +soeur de Brunehaut; puis ses beaux-fils y passèrent, puis son +beau-frère Sigebert. Cette femme terrible, entourée d'hommes dévoués +qu'elle fascinait de son génie meurtrier, dont elle troublait la +raison par d'enivrants breuvages[197], frappait par eux ses ennemis. +Les dévoués antiques de l'Aquitaine et de la Germanie, les sectateurs +des Hassassins, qui, sur un signe de leur chef, allaient en aveugles +tuer et mourir, se retrouvent dans les serviteurs de Frédégonde. +Elle-même, belle et homicide tout entourée de superstitions +païennes[198], nous apparaît comme une Walkyrie scandinave. Elle +suppléa par l'audace et le crime à la faiblesse de la Neustrie, fit à +ses puissants rivaux une guerre de ruse et d'assassinats, et sauva +peut-être l'occident de la Gaule d'une nouvelle invasion des +barbares[199]. + +[Note 197: Grégoire de Tours. Frédégonde donne un breuvage à deux +clercs pour qu'ils aillent assassiner Childebert.] + +[Note 198: _App. 88._] + +[Note 199: «De Frédégonde te souvienne!» dit saint Ouen à son ami +Ébroin, défenseur de la Neustrie contre l'Ostrasie.--La prédominance +appartint d'abord à la Neustrie. Depuis Clovis, et avant le complet +anéantissement de l'autorité royale, sous les maires du palais, quatre +rois ont réuni toute la monarchie franque: ce sont des rois de +Neustrie:--Clotaire Ier, 558-561.--Clotaire II, 613-628.--Dagobert +Ier, 631-638.--Clovis II, 655-656.--En effet, c'était en Neustrie que +s'était établi Clovis, avec la tribu alors prépondérante.--La Neustrie +était plus centrale, plus romaine, plus ecclésiastique.--L'Ostrasie +était en proie aux fluctuations continuelles de l'émigration +germanique.] + +L'époux de Brunehaut, Sigebert, roi d'Ostrasie, avait en effet appelé +les Germains. Chilpéric ne put tenir contre ces bandes. Elles se +répandirent jusqu'à Paris, incendiant tout village, emmenant tout +homme en captivité. Sigebert lui-même ne savait comment contenir ses +terribles auxiliaires, qui ne lui auraient pas laissé sur quoi +régner[200]. Il était cependant parvenu à resserrer Chilpéric dans +Tournai, il se croyait roi de Neustrie, et déjà se faisait élever sur +le pavois, lorsque deux hommes de Frédégonde, armés de couteaux +empoisonnés, sortent de la foule et le poignardent (575). Ses +ministres goths furent à l'instant massacrés par le peuple. Brunehaut, +de victorieuse, de toute-puissante qu'elle était, devint captive de +Chilpéric et de Frédégonde, qui lui laissèrent pourtant la vie[201]. +Elle trouva ensuite le moyen d'échapper, grâce à l'amour qu'elle avait +inspiré à Mérovée, fils de Chilpéric. Le malheureux fut aveuglé par +sa passion au point d'épouser Brunehaut; c'était épouser la mort. Son +père le fit tuer. L'évêque de Rouen, Prétextat, homme imprudent et +léger qui avait eu l'audace de les marier, fut protégé d'abord par les +scrupules de Chilpéric; plus tard Frédégonde s'en débarrassa. + +[Note 200: «Les bourgs situés aux environs de Paris furent entièrement +consumés par la flamme, dit Grégoire de Tours; l'ennemi détruisit les +maisons comme tout le reste, et emmena même les habitants en +captivité. Sigebert conjurait qu'on n'en fît rien; mais il ne pouvait +contenir la fureur des peuples venus de l'autre bord du Rhin. Il +supportait donc tout avec patience, jusqu'à ce qu'il pût revenir dans +son pays. Quelques-uns de ces païens se soulevèrent contre lui, lui +reprochant de s'être soustrait au combat; mais lui, plein +d'intrépidité, monta à cheval, se présenta devant eux, les apaisa par +des paroles de douceur, et ensuite en fit lapider un grand nombre.»] + +[Note 201: Chilpéric vint à Paris prendre les trésors de Brunehaut, et +la relégua elle-même à Rouen, et ses filles à Meaux.] + +Brunehaut rentra dans l'Ostrasie, où son fils enfant, Childebert II, +régnait nominalement. Mais les grands ne voulurent plus obéir à +l'influence gothique et romaine. Ils étaient même sur le point de tuer +le Romain Lupus, duc de Champagne, le seul d'entre eux qui fût dévoué +à Brunehaut. Elle se jeta au milieu des bataillons armés, et lui donna +ainsi le temps d'échapper. Les grands d'Ostrasie, sentant leur +supériorité sur la Gaule romaine de Bourgogne, où régnait Gontran, +voulaient descendre avec leurs troupes barbares dans le Midi, et +promettaient part à Chilpéric. Plusieurs des grands de la Bourgogne +les appelaient. Chilpéric y donnait la main; mais ses troupes furent +battues par le vaillant patrice Mummole, dont les succès sur les +Saxons et les Lombards avaient déjà protégé le royaume de Gontran. +D'autre part, les hommes libres d'Ostrasie, soulevés contre les +grands, peut-être à l'instigation de Brunehaut, les accusaient de +trahir le jeune roi. Il semble en effet qu'à cette époque les grands +d'Ostrasie et de Bourgogne se soient secrètement entendus pour se +délivrer des rois Mérovingiens. + +Dans la Neustrie, au contraire, le pouvoir royal paraît se fortifier. +Moins belliqueuse que le royaume d'Ostrasie, moins riche que celui de +Bourgogne, la Neustrie ne pouvait subsister qu'autant que les vaincus +y reprendraient place à côté des vainqueurs. Aussi voyons-nous +Chilpéric employer des milices gauloises contre les Bretons[202]. Il +semblerait que, malgré sa férocité naturelle, Chilpéric eût essayé de +se concilier les vaincus d'une manière plus directe encore. Dans une +guerre contre Gontran, il tua un des siens qui n'arrêtait point le +pillage. En même temps il bâtissait des cirques à Soissons et à Paris, +il donnait des spectacles à l'exemple de ceux des Romains. Lui-même il +faisait des vers en langue latine[203], surtout des hymnes et des +prières. Il essaya, comme les empereurs Zénon et Anastase, d'imposer +aux évêques un CREDO de sa façon, où l'on nommerait Dieu sans faire +mention de la distinction des trois personnes. Le premier évêque +auquel il montra cette pièce la rejeta avec mépris, et l'aurait +déchirée s'il eût été plus près du prince. La patience de celui-ci +indique assez combien il ménageait l'Église[204]. + +[Note 202: Grégoire de Tours.] + +[Note 203: _App. 89._] + +[Note 204: _App. 90._] + +Ces grossiers essais de résurrection de gouvernement impérial +entraînèrent le renouvellement de la fiscalité qui avait ruiné +l'Empire. Chilpéric fit faire une sorte de cadastre, exigeant, dit +Grégoire de Tours, une amphore de vin par demi-arpent. Ces exactions, +peut-être inévitables dans la lutte terrible que la Neustrie soutenait +contre l'Ostrasie secondée des barbares, n'en parurent pas moins +intolérables, après une si longue interruption. C'est sans doute pour +cette cause, tout autant que pour les meurtres dont Grégoire de Tours +nous a transmis les horribles détails, que les noms de Chilpéric et de +Frédégonde sont restés exécrables dans la mémoire du peuple. Ils +crurent eux-mêmes, lorsqu'une épidémie leur enleva leurs enfants, que +les malédictions du pauvre avaient attiré sur eux la colère du ciel. + +«En ces jours-là, le roi Chilpéric tomba grièvement malade; et +lorsqu'il commençait à entrer en convalescence, le plus jeune de ses +fils, qui n'était pas encore régénéré par l'eau ni le Saint-Esprit, +tomba malade à son tour. Le voyant à l'extrémité, on le lava dans les +eaux du baptême. Peu de temps après il se trouva mieux; mais son frère +aîné, nommé Chlodebert, fut pris de la maladie. Sa mère Frédégonde, le +voyant en danger de mort, fut saisie de contrition, et dit au roi: +«Voilà longtemps que la miséricorde divine supporte nos mauvaises +actions; elle nous a souvent frappés de fièvres et autres maux, et +nous ne nous sommes pas amendés. Voilà que nous avons déjà perdu des +fils; les larmes des pauvres[205], les gémissements des veuves, les +soupirs des orphelins, vont causer la mort de ceux-ci, et il ne nous +reste plus l'espérance d'amasser pour personne; nous thésaurisons, et +nous ne savons plus pour qui. Nos trésors demeureront dénués de +possesseurs, pleins de rapine et de malédiction. Nos celliers ne +regorgeaient-ils pas de vin? Le froment ne remplissait-il pas nos +greniers? Nos trésors n'étaient-ils pas combles d'or, d'argent, de +pierres précieuses, de colliers et d'autres ornements impériaux? Et +voilà que nous perdons ce que nous avions de plus beau. Maintenant, si +tu consens, viens et brûlons ces injustes registres; qu'il nous +suffise, pour notre fisc, de ce qui suffisait à ton père, le roi +Clotaire.» + +[Note 205: On peut juger de la violence de ce gouvernement par la +manière dont Chilpéric dota sa fille Rigunthe. Il fit enlever comme +esclaves, pour la suivre en Espagne, une foule de colons royaux; un +grand nombre se donnèrent la mort, et le cortège partit en chargeant +le roi de malédictions.] + +«Après avoir dit ces paroles, en se frappant la poitrine de ses poings, +la reine se fit donner les registres que Marc lui avait apportés des +cités qui lui appartenaient. Les ayant jetés dans le feu, elle se tourna +vers le roi et lui dit: «Qui t'arrête? fais ce que tu me vois faire, +afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous échappions du moins +aux peines éternelles.» Le roi, touché de repentir, jeta au feu tous les +registres de l'impôt, et, les ayant brûlés, envoya partout défendre à +l'avenir d'en faire de semblables. Après cela, le plus jeune de leurs +petits enfants mourut accablé d'une grande langueur. Ils le portèrent +avec beaucoup de douleur de leur maison de Braine à Paris, et le firent +ensevelir dans la basilique de Saint-Denis. On arrangea Chlodebert sur +un brancard, et on le conduisit à Soissons, à la basilique de +Saint-Médard. Ils le présentèrent au saint tombeau, et firent un voeu +pour lui; mais, déjà épuisé et manquant d'haleine, il rendit l'esprit au +milieu de la nuit. Ils l'ensevelirent dans la basilique de +Saint-Crépin-et-Saint-Crépinien, martyrs. Il y eut un grand gémissement +dans tout le peuple: les hommes suivirent ses obsèques en deuil, et les +femmes couvertes de vêtements lugubres, comme elles ont coutume de les +porter aux funérailles de leurs maris. Le roi Chilpéric fit ensuite de +grands dons aux églises et aux pauvres[206].» + +[Note 206: Grégoire de Tours.] + +«... Après le synode dont j'ai parlé, j'avais déjà dit adieu au roi, +et me préparais à m'en retourner chez moi; mais, ne voulant pas m'en +aller sans avoir dit adieu à Salvius et l'avoir embrassé, j'allai le +chercher, et le trouvai dans la cour de la maison de Braine; je lui +dis que j'allais retourner chez moi, et, nous étant éloignés un peu +pour causer, il me dit: «Ne vois-tu, pas au-dessus de ce toit ce que +j'y aperçois?--J'y vois, lui dis-je, un petit bâtiment que le roi a +dernièrement fait élever au-dessus.» Et il dit: «N'y vois-tu pas autre +chose?--Rien autre chose,» lui dis-je. Supposant qu'il parlait ainsi +par manière de jeu, j'ajoutai: «Si tu vois quelque chose de plus, +dis-le-moi.» Et lui, poussant un profond soupir, me dit: «Je vois le +glaive de la colère divine tiré et suspendu sur cette maison.» Et +véritablement les paroles de l'évêque ne furent pas menteuses; car, +vingt jours après, moururent, comme nous l'avons dit, les deux fils du +roi[207].» + +[Note 207: Idem.] + +Chilpéric lui-même périt bientôt, assassiné, selon les uns par un +amant de Frédégonde, selon d'autres par les émissaires de Brunehaut, +qui aurait voulu venger ses deux époux, Sigebert et Mérovée (an 584). +La veuve de Chilpéric, son fils enfant, et l'Église, et tous les +ennemis de l'Ostrasie et des barbares, se tournèrent vers le roi de +Bourgogne, le _bon_ Gontran. Celui-ci était en effet le meilleur de +tous ces Mérovingiens. On ne lui reprochait que deux ou trois +meurtres. Livré aux femmes, au plaisir, il semblait adouci par le +commerce des Romains du Midi et des gens d'Église; il avait beaucoup +de déférence pour ceux-ci; «il était, dit Frédégaire, comme un prêtre +entre les prêtres[208]». + +[Note 208: Une femme guérit son fils de la fièvre quarte en lui +donnant de l'eau où elle avait fait infuser une frange du manteau de +Gontran. (Grégoire de Tours).] + +Gontran se déclara le protecteur de Frédégonde et de son fils Clotaire +II. Frédégonde lui jura, et lui fit jurer par deux cents guerriers +francs, que Clotaire était bien fils de Chilpéric. Ce bon homme semble +chargé de la partie comique dans le drame terrible de l'histoire +mérovingienne. Frédégonde se jouait de sa simplicité[209]. La mort de +tous ses frères semble avoir vivement frappé son imagination. Il fit +serment de poursuivre le meurtrier de Chilpéric jusqu'à la neuvième +génération, «pour faire cesser cette mauvaise coutume de tuer les +rois». Il se croyait lui-même en péril. «Il arriva qu'un certain +dimanche, après que le diacre eut fait faire silence au peuple, pour +qu'on entendît la messe, le roi, s'étant tourné vers le peuple, dit: +«Je vous conjure, hommes et femmes qui êtes ici présents, gardez-moi +une fidélité inviolable, et ne me tuez pas comme vous avez tué +dernièrement mes frères; que je puisse au moins pendant trois ans +élever mes neveux que j'ai faits mes fils adoptifs, de peur qu'il +n'arrive, ce que veuille détourner le Dieu éternel! qu'après ma mort +vous ne périssiez avec ces petits enfants, puisqu'il ne resterait de +notre famille aucun homme fort pour vous défendre[210].» + +[Note 209: Grégoire de Tours: «Gontran protégeait Frédégonde et +l'invitait souvent à des repas, lui promettant qu'il serait pour elle +un solide appui. Un certain jour qu'ils étaient ensemble, la reine se +leva et dit adieu au roi, qui la retint en lui disant: «Prenez encore +quelque chose.» Elle lui dit: «Permettez-moi, je vous en prie, +seigneur, car il m'arrive, selon la coutume des femmes, qu'il faut que +je me lève pour enfanter.» Ces paroles le rendirent stupéfait, car il +savait qu'il n'y avait que quatre mois qu'elle avait mis un fils au +monde; il lui permit cependant de se retirer.»] + +[Note 210: Grégoire de Tours.] + +Tout le peuple adressa des prières au Seigneur, pour qu'il lui plût de +conserver Gontran. Lui seul en effet pouvait protéger la Bourgogne et +la Neustrie contre l'Ostrasie, la Gaule contre la Germanie, l'Église, +la civilisation contre les barbares. L'évêque de Tours se déclara +hautement pour Gontran: «Nous fîmes dire (c'est Grégoire lui-même qui +parle) à l'évêque et aux citoyens de Poitiers que Gontran était +maintenant père des deux fils de Sigebert et de Chilpéric, et qu'il +possédait tout le royaume, comme son père Clotaire autrefois.» + +Poitiers, rivale de Tours, ne suivit point son impulsion. Elle aima +mieux reconnaître le roi d'Ostrasie, trop éloigné pour lui être à +charge. Pour les hommes du Midi, Aquitains et Provençaux, ils crurent +que, dans l'affaiblissement de la famille mérovingienne, représentée +par un vieillard et deux enfants, ils pourraient se faire un roi qui +dépendrait d'eux. Ils appelèrent de Constantinople un Gondovald qui se +disait issu du sang des rois francs. L'histoire de cette tentative, +donnée tout au long par Grégoire de Tours, fait admirablement +connaître les grands du midi de la Gaule, les Mummole, les +Gontran-Boson, gens équivoques et doubles d'origine et de politique, +moitié Romains, moitié barbares, et leurs liaisons avec les ennemis de +la Bourgogne et de la Neustrie, avec les Grecs byzantins et les +Allemands d'Ostrasie. + +«Gondovald, qui se disait fils du roi Clotaire, était arrivé à +Marseille, venant de Constantinople. Il faut ici exposer en peu de +mots quelle était son origine. Né dans les Gaules, il avait été élevé +avec soin, instruit dans les lettres, et, selon la coutume des rois de +ce pays, portait les boucles de ses cheveux flottantes sur ses +épaules; il fut présenté au roi Childebert par sa mère, qui lui dit: +«Voilà ton neveu, le fils du roi Clotaire: comme son père le hait, +prends-le avec toi, car il est de ta chair.» Celui-ci, qui n'avait pas +de fils, le prit et le garda avec lui. Cette nouvelle ayant été +annoncée au roi Clotaire, il envoya des messagers à son frère pour lui +dire: «Envoie ce jeune homme pour qu'il vienne vers moi.» Son frère le +lui envoya sans retard. Clotaire, l'ayant vu, ordonna qu'on lui coupât +la chevelure, disant: «Il n'est pas né de moi.» Après la mort de +Clotaire, le roi Charibert le reçut; mais Sigebert, l'ayant fait +venir, coupa de nouveau sa chevelure et l'envoya dans la ville +d'Agrippine, maintenant appelée Cologne. Ses cheveux étant revenus, +il s'échappa de ce lieu et se rendit près de Narsès, qui gouvernait +alors l'Italie. Là il prit une femme, engendra des fils et se rendit à +Constantinople. De là, à ce qu'on rapporte, il fut longtemps après +invité par quelqu'un à revenir dans les Gaules, et, débarquant à +Marseille, il fut reçu par l'évêque Théodore qui lui donna des +chevaux, et il alla rejoindre le duc Mummole. Mummole occupait alors, +comme nous l'avons dit, la cité d'Avignon. Mais à cause de cela le duc +Gontran-Boson se saisit de l'évêque Théodore et le fit garder, +l'accusant d'avoir introduit un étranger dans les Gaules, et de +vouloir par ce moyen soumettre le royaume des Francs à la domination +de l'empereur. Théodore produisit, dit-on, une lettre signée de la +main des grands du roi Childebert, et il dit: «Je n'ai rien fait par +moi-même, mais seulement ce qui nous a été commandé par nos maîtres et +seigneurs.»....... «Gondovald se réfugia dans une île de la mer, pour +y attendre l'événement. Le duc Gontran-Boson partagea avec un des ducs +du roi Gontran les trésors de Gondovald, et emporta, dit-on, en +Auvergne une immense quantité d'or, d'argent et d'autres choses.» + +Avant de se décider pour ou contre le prétendant, le roi d'Ostrasie +envoya demander à son oncle Gontran la restitution des villes qui +avaient fait partie du patrimoine de Sigebert. «Le roi Childebert +envoya vers le roi Gontran l'évêque Égidius, Gontran-Boson, Sigewald +et beaucoup d'autres. Lorsqu'ils furent entrés, l'évêque dit: «Nous +rendons grâces au Dieu tout-puissant, ô roi très pieux, de ce +qu'après bien des fatigues il t'a remis en possession des pays qui +dépendent de ton royaume.» Le roi lui dit: «On doit rendre de dignes +actions de grâces au Roi des rois, au Seigneur des seigneurs, dont la +miséricorde a daigné accomplir ces choses; car on ne t'en doit aucune +à toi qui, par tes perfides conseils et tes parjures, as fait +incendier l'année passée tous mes États; toi qui n'as jamais tenu ta +foi à aucun homme, toi dont l'astuce est partout fameuse, et qui te +conduis partout, non en évêque, mais en ennemi de notre royaume!» À +ces paroles, l'évêque, outré de colère, se tut. Un des députés dit: +«Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cités dont +son père était en possession.» Gontran répondit à celui-ci: «Je vous +ai déjà dit que nos traités me confèrent ces villes, c'est pourquoi je +ne veux point les rendre.» Un autre député lui dit: «Ton neveu te prie +de lui faire remettre cette sorcière de Frédégonde, qui a fait périr +un grand nombre de rois, pour qu'il venge sur elle la mort de son +père, de son oncle et de ses cousins.» Le roi lui répondit: «Elle ne +pourra être remise en son pouvoir, parce qu'elle a un fils qui est +roi; mais tout ce que vous dites contre elle, je ne le crois pas +vrai.» Ensuite Gontran-Boson s'approcha du roi comme pour lui rappeler +quelque chose; et, comme le bruit s'était répandu que Gondovald venait +d'être proclamé roi, Gontran, prévenant ses paroles, lui dit: «Ennemi +de notre pays et de notre trône, qui précédemment es allé en Orient +exprès pour placer sur notre trône un Ballomer (le roi appelait ainsi +Gondovald), homme toujours perfide et qui ne tiens rien de ce que tu +promets!» Boson lui répondit: «Toi, seigneur et roi, tu es assis sur +le trône royal, et personne n'a osé répondre à ce que tu dis; je +soutiens que je suis innocent de cette affaire. S'il y a quelqu'un, +égal à moi, qui m'impute en secret ce crime, qu'il vienne publiquement +et qu'il parle. Pour toi, très pieux roi, remets le tout au jugement +de Dieu; qu'il décide, lorsqu'il nous aura vu combattre en champ +clos.» À ces paroles, comme tout le monde gardait le silence, le roi +dit: «Cette affaire doit exciter tous les guerriers à repousser de nos +frontières un étranger dont le père a tourné la meule, et, pour dire +vrai, son père a manié la carde et peigné la laine.» Et, quoiqu'il se +puisse bien faire qu'un homme ait à la fois ces deux métiers, un des +députés répondit à ce reproche du roi: «Tu prétends donc que cet homme +a eu deux pères, un cardeur et un meunier? Cesse, ô roi, de parler si +mal; car on n'a point ouï dire qu'un seul homme, si ce n'est en +matière spirituelle, puisse avoir deux pères.» Comme ces paroles +excitaient le rire d'un grand nombre, un autre député dit: «Nous te +disons adieu, ô roi, puisque tu ne veux pas rendre les cités de ton +neveu, nous savons que la hache est entière qui a tranché la tête à +tes frères; elle te fera bientôt sauter la cervelle»; et ils se +retirèrent ainsi avec scandale. À ces mots le roi, enflammé de colère, +ordonna qu'on leur jetât à la tête pendant qu'ils se retiraient du +fumier de cheval, des herbes pourries, de la paille, du foin pourri +et la boue puante de la ville. Couverts d'ordures, les députés se +retirèrent, non sans essuyer un grand nombre d'injures et d'outrages. + +Cette réponse de Gontran réunit les Ostrasiens aux Aquitains en faveur +de Gondovald. Les grands du Midi l'accueillirent[211], et sous leur +conduite il fit de rapides progrès. Il se vit bientôt maître de +Toulouse, de Bordeaux, de Périgueux, d'Angoulême. Il recevait au nom +du roi d'Ostrasie le serment des villes qui avaient appartenu à +Sigebert. Le danger devenait grand pour le vieux roi de Bourgogne. Il +savait que Brunehaut, Childebert et les grands d'Ostrasie favorisaient +Gondovald, que Frédégonde elle-même était tentée de traiter avec lui, +que l'évêque de Reims était secrètement dans son parti; tous ceux du +Midi y étaient ouvertement. La défection du parti romain +ecclésiastique, dont il s'était cru si sûr, obligea Gontran de se +rapprocher des Ostrasiens; il adopta son neveu Childebert, et le nomma +son héritier, lui rendit tout ce qu'il réclamait, et promit à +Brunehaut de lui laisser cinq des principales cités d'Aquitaine, que +sa soeur avait apportées en dot, comme ancienne possession des Goths. + +[Note 211: _App. 91._] + +La réconciliation des rois de Bourgogne et d'Ostrasie découragea le +parti de Gondovald. Les Aquitains montrèrent autant d'empressement à +l'abandonner qu'ils en avaient mis à l'accueillir. Il fut obligé, de +s'enfermer dans la ville de Comminges, avec les grands qui s'étaient +le plus compromis. Ceux-ci épiaient le moment de livrer le malheureux, +et de faire leur paix à ses dépens. L'un d'eux n'attendit pas même +l'occasion; il s'enfuit avec les trésors de Gondovald. + +«Un grand nombre montaient sur la colline et parlaient souvent avec +Gondovald, lui prodiguant les injures et lui disant: «Es-tu ce peintre +qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouillait dans les oratoires +les murs et les voûtes? Es-tu celui que les habitants des Gaules +avaient coutume d'appeler du nom de Ballomer? Es-tu celui qui, à cause +de ses prétentions, a si souvent été tondu et exilé par les rois des +Francs? dis-nous au moins, ô le plus misérable des hommes, qui t'a +conduit en ces lieux; qui t'a donné l'audace extraordinaire +d'approcher des frontières de nos seigneurs et rois. Si quelqu'un t'a +appelé, dis-le à haute voix. Voilà la mort présente devant tes yeux, +voilà la fosse que tu as cherchée longtemps, et dans laquelle tu viens +te précipiter. Dénombre-nous tes satellites, déclare-nous ceux qui +t'ont appelé.» Gondovald, entendant ces paroles, s'approchait et +disait du haut de la porte: «Que mon père Clotaire m'ait eu en +aversion, c'est ce que personne n'ignore; que j'aie été tondu par lui +et ensuite par mon frère, c'est ce qui est connu de tous. C'est ce +motif qui m'a fait retirer en Italie auprès du préfet Narsès; là j'ai +pris femme et engendré deux fils. Ma femme étant morte, je pris avec +moi mes enfants et j'allai à Constantinople; j'ai vécu jusqu'à ce +temps, accueilli par les empereurs avec beaucoup de bonté. Il y a +quelques années, Gontran-Boson étant venu à Constantinople, je +m'informai à lui, avec empressement, des affaires de mes frères, et je +sus que notre famille était fort diminuée, et qu'il n'en restait que +Childebert, fils de mon frère, et Gontran mon frère; que les fils du +roi Chilpéric étaient morts avec lui, et qu'il n'avait laissé qu'un +petit enfant; que mon frère Gontran n'avait pas d'enfant, et que mon +neveu Childebert n'était pas très brave. Alors Gontran-Boson, après +m'avoir exactement exposé ces choses, m'invita en disant: _Viens, +parce que tu es appelé par tous les principaux du royaume de +Childebert, et personne n'ose dire un mot contre toi, car nous savons +tous que tu es fils de Clotaire; et il n'est resté personne dans les +Gaules pour gouverner ce royaume, à moins que tu ne viennes._ Ayant +fait de grands présents à Gontran-Boson, je reçus son serment dans +douze lieux saints, afin de venir ensuite avec sécurité dans ce +royaume. Je vins à Marseille, où l'évêque me reçut avec une extrême +bonté, car il avait des lettres des principaux du royaume de mon +neveu; je m'avançai de là vers Avignon, auprès du patrice Mummole. +Mais Gontran-Boson, violant son serment et sa promesse, m'enleva mes +trésors et les retint en son pouvoir. Reconnaissez donc que je suis +roi comme mon frère Gontran; cependant, si votre esprit est enflammé +d'une si grande haine, qu'on me conduise au moins vers votre roi, et +s'il me reconnaît pour son frère, qu'il fasse ce qu'il voudra. Si vous +ne voulez pas même cela, qu'il me soit permis de m'en retourner là +d'où je suis venu. Je m'en irai sans faire aucun tort à personne. +Pour que vous sachiez que ce que je dis est vrai, interrogez Radegonde +à Poitiers et Ingiltrude à Tours; elles vous affirmeront la vérité de +mes paroles.» Pendant qu'il parlait ainsi, un grand nombre accueillait +son discours avec des injures et des outrages... + +«Mummole, l'évêque Sagittaire et Waddon s'étant rendus auprès de +Gondovald, lui dirent: «Tu sais quels serments de fidélité nous +t'avons prêtés. Écoute à présent un conseil salutaire: éloigne-toi de +cette ville, et présente-toi à ton frère comme tu l'as souvent +demandé. Nous avons déjà parlé avec ces hommes, et ils ont dit que le +roi ne voulait pas perdre ton appui, parce qu'il est resté peu +d'hommes de votre race.» Mais Gondovald, comprenant leur artifice, +leur dit tout baigné de larmes: «C'est sur votre invitation que je +suis venu dans ces Gaules. De mes trésors qui comprenaient des sommes +immenses d'or et d'argent, et différents objets, une partie est dans +la ville d'Avignon, une partie a été pillée par Gontran-Boson. Quant à +moi, plaçant, après le secours de Dieu, tout mon espoir en vous, je me +suis confié à vos conseils, et j'ai toujours souhaité de régner par +vous. Maintenant, si vous m'avez trompé, répondez-en auprès de Dieu, +et qu'il juge lui-même ma cause.» À ces paroles, Mummole répondit: +«Nous ne te disons rien de mensonger, mais voilà de braves guerriers +qui t'attendent à la porte. Défais maintenant mon baudrier d'or dont +tu es ceint, pour ne pas paraître marcher avec orgueil; prends ton +épée et rends-moi la mienne.» Gondovald lui dit: «Ce que je vois dans +ces paroles, c'est que tu me dépouilles de ce que j'ai reçu et porté +par amitié pour toi.» Mais Mummole affirmait avec serment qu'on ne lui +ferait aucun mal. Ayant donc passé la porte, Gondovald fut reçu par +Ollon, comte de Bourges, et par Boson. Mummole, étant rentré dans la +ville avec ses satellites, ferma la porte très solidement. Se voyant +livré à ses ennemis, Gondovald leva les mains et les yeux au ciel, et +dit: «Juge éternel, véritable vengeur des innocents, Dieu de qui toute +justice procède, à qui le mensonge déplaît, en qui ne réside aucune +ruse ni aucune méchanceté, je te confie ma cause, te priant de me +venger promptement de ceux qui ont livré un innocent entre les mains +de ses ennemis.» Après ces paroles, ayant fait le signe de la croix, +il s'en alla avec les hommes ci-dessus nommés. Quand ils se furent +éloignés de la porte, comme la vallée au-dessous de la ville descend +rapidement, Ollon l'ayant poussé le fit tomber en s'écriant: «Voilà +votre Ballomer qui se dit frère et fils de roi.» Ayant lancé son +javelot, il voulut l'en percer; mais, l'arme, repoussée par les +cercles de la cuirasse, ne lui fit aucun mal. Comme Gondovald s'était +relevé et s'efforçait de remonter sur la hauteur, Boson lui brisa la +tête d'une pierre; il tomba aussitôt et mourut; toute la multitude +accourut; et l'ayant percé de leurs lances, ils lui lièrent les pieds +avec une corde, et le traînèrent tout à l'entour du camp. Lui ayant +arraché les cheveux et la barbe, ils le laissèrent sans sépulture dans +l'endroit où ils l'avaient tué.» + +Gontran, rassuré par la mort de Gondovald, aurait fait payer aux +évêques l'appui qu'ils lui avaient prêté, s'il n'eût été lui-même +prévenu par la mort. + +Cet événement, qui ouvrit la Bourgogne au roi d'Ostrasie, semblait par +suite lui livrer encore la Neustrie. Elle résista cependant; les +Ostrasiens, l'ayant envahie, s'étonnèrent de voir une forêt mobile +s'avancer contre eux; c'était l'armée neustrienne qui s'était chargée +de branchages[212]; ils s'enfuirent. Ce fut le dernier succès de +Frédégonde et de Landeric, son amant, qu'elle avait, disait-on, donné +pour remplaçant à Chilpéric. Elle mourut peu de temps après. +Childebert était mort avant elle. Toute la Gaule se trouva dans les +mains de trois enfants, les deux fils de Childebert, appelés +Theudebert II et Theuderic II, et Clotaire II, fils de Chilpéric. +Celui-ci était bien faible contre les deux autres. Il fut contraint de +céder aux Bourguignons ce qui était entre la Seine et la Loire, aux +Ostrasiens les pays entre la Seine, l'Oise et l'Ostrasie. Mais les +dissensions des vainqueurs devaient bientôt lui rendre plus qu'il +n'avait perdu. + +[Note 212: Ainsi dans Shakespeare, Macbeth, acte V... «Je regardais du +côté de Birnham, quand tout à coup il m'a semblé que la forêt se +mettait en mouvement...»--De même l'armée des hommes de Kent qui +marcha contre Guillaume-le-Conquérant, après la bataille d'Hastings.] + +La vieille Brunehaut avait cru régner sous Theudebert, son petit-fils, +en l'enivrant par les plaisirs. Elle n'y réussit que trop bien. Le +prince imbécile fut bientôt gouverné par une jeune esclave qui chassa +Brunehaut. Réfugiée près de Theuderic, en Bourgogne, dans un pays +livré à l'influence romaine, elle y eut plus d'ascendant. Elle fit et +défit les maires du palais, tua Bertoald, qui l'avait bien reçue, lui +substitua son amant Protadius; mais le peuple ayant mis en pièces ce +favori, elle eut encore le crédit d'élever au pouvoir un certain +Claudius. Ce gouvernement fut d'abord sans gloire. Les Ostrasiens et +les Germains leurs alliés enlevèrent au royaume de Bourgogne le +Sundgaw, le Turgaw, l'Alsace, la Champagne, et ravagèrent tout ce qui +s'étend entre les lacs de Genève et de Neufchâtel. L'effroi de ces +invasions paraît avoir réuni les populations du Midi. + +«La dix-septième année de son règne, au mois de mars, dit Frédégaire, +le roi Theuderic rassembla une armée à Langres, de toutes les +provinces de son royaume, et la dirigeant par Andelot, après avoir +pris le château de Nez, il s'achemina vers la ville de Toul. Là, +Theudebert étant venu à sa rencontre, avec l'armée des Ostrasiens, ils +se livrèrent bataille dans la plaine de Toul. Theuderic l'emporta sur +Theudebert et renversa son armée. Dans ce combat, les Francs perdirent +une multitude d'hommes vaillants. Theudebert, ayant tourné le dos, +traversa le territoire de Metz, passa les Vosges, et arriva toujours +fuyant à Cologne. Theuderic le suivait de près avec son armée. Un +homme saint et apostolique Léonisius, évêque de Mayence, aimant la +vaillance de Theuderic, et haïssant la sottise de Theudebert, vint +au-devant de Theuderic, et lui dit: «Achève ce que tu as commencé, car +ton utilité exige que tu poursuives et recherches la cause du mal. Une +fable rustique raconte que le loup étant un jour monté sur la +montagne, comme ses fils commençaient déjà à chasser, il les appela à +lui sur cette montagne et leur dit: «Aussi loin que vos yeux peuvent +voir, de quelque côté que vous les tourniez, vous n'avez point d'amis, +si ce n'est quelques-uns de votre espèce. Achevez donc ce que vous +avez commencé.» + +«Theuderic, ayant traversé les Ardennes, parvint à Tolbiac avec son +armée. Theudebert avec les Saxons, les Thuringiens et le reste des +nations d'outre-Rhin qu'il avait pu rassembler, marcha contre +Theuderic et lui livra une nouvelle bataille à Tolbiac. On assure que +ni les Francs, ni aucune autre nation d'autrefois, n'avaient encore +livré de combat si acharné... Cependant Theuderic vainquit encore +Theudebert, car Dieu marchait avec lui, et l'armée de Theudebert fut +moissonnée par l'épée depuis Tolbiac jusqu'à Cologne. Dans certains +lieux, les morts couvraient entièrement la face de la terre. Le même +jour Theuderic parvint à Cologne, et il y trouva tous les trésors de +Theudebert. Il envoya Berthaire, son chambellan, à la poursuite de +Theudebert, qui fuyait au delà du Rhin, accompagné de peu de +personnes. Il l'atteignit et le présenta à Theuderic, dépouillé de ses +habits royaux. Theuderic accorda à Berthaire ses dépouilles, tout son +équipage royal et son cheval; mais il envoya Theudebert, chargé de +chaînes, à Châlons.» La chronique de Saint-Bénigne rapporte que +Brunehaut, son aïeule, le fit d'abord ordonner prêtre, que bientôt +après elle le fit périr. «D'après l'ordre de Theuderic, un soldat +saisit par le pied un fils de Theudebert encore enfant, et le frappa +contre la pierre jusqu'à ce que son cerveau sortit de sa tête +brisée[213].» + +[Note 213: Frédégaire.] + +L'Ostrasie et la Bourgogne, réunies sous Theuderic ou plutôt sous +Brunehaut, semblaient menacer la Neustrie d'une ruine certaine. La +mort de Theuderic et l'avènement de ses trois fils enfants ne +changeaient rien à cette situation, si les ennemis de Clotaire eussent +été unis. Mais l'Ostrasie était honteuse et irritée de sa défaite +récente. En Bourgogne même, le parti romain et ecclésiastique n'était +plus pour Brunehaut. Pour être sûr de ce parti, il fallait avoir pour +soi les ecclésiastiques, les gagner à tout prix, et régner avec eux. +Brunehaut les mit contre elle en faisant assassiner saint Didier, +évêque de Vienne, qui avait voulu ramener Theuderic à sa femme +légitime, et éloigner de lui les maîtresses dont sa grand'mère +l'entourait. L'Irlandais saint Colomban, le restaurateur de la vie +monastique, ce missionnaire hardi qui réformait les rois comme les +peuples, parla à Theuderic avec la même liberté, et refusa de bénir +ses fils: «Ce sont, dit-il, les fils de l'incontinence et du crime.» +Chassé de Luxeuil et de l'Ostrasie, il se réfugia chez Clotaire II, et +sembla légitimer la cause de la Neustrie par sa présence sacrée. + +Tout abandonna Brunehaut. Les grands d'Ostrasie la haïssaient, comme +appartenant aux Goths, aux Romains (ces deux mots étaient presque +synonymes); les prêtres et le peuple avaient en horreur la +persécutrice des saints[214]. Jusque-là ennemie de l'influence +germanique, elle fut obligée de s'appuyer contre Clotaire du secours +des Germains, des barbares. Déjà l'évêque de Metz, Arnolph, et son +frère Pepin (Pipin), passèrent à Clotaire avant la bataille; les +autres se firent battre, et furent mollement poursuivis par Clotaire. +Ils étaient gagnés d'avance. Le maire Warnachaire avait stipulé qu'il +conserverait cette charge pendant sa vie. La vieille Brunehaut, fille, +soeur, mère, aïeule de tant de rois, fut traitée avec une atroce +barbarie; on la lia par les cheveux, par un pied et par un bras, à la +queue d'un cheval indompté qui la mit en pièces. On lui reprocha la +mort de dix rois; on lui compta par-dessus ses crimes ceux de +Frédégonde. Le plus grand sans doute aux yeux des barbares, c'était +d'avoir restauré sous quelque rapport l'administration impériale. La +fiscalité, les formes juridiques, la prééminence de l'astuce sur la +force, voilà ce qui rendait le monde irréconciliable à l'idée de +l'ancien Empire, que les rois goths avaient essayé de relever. Leur +fille Brunehaut avait suivi leurs traces. Elle avait fondé une foule +d'églises, de monastères; les monastères alors étaient des écoles. +Elle avait favorisé les missions que le pape envoyait chez les +Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne. L'emploi de cet argent, arraché au +peuple par tant d'odieux moyens, ne fut pas sans gloire et sans +grandeur. Telle fut l'impression du long règne de Brunehaut, que celle +de l'Empire semble en avoir été affaiblie dans le nord des Gaules; le +peuple fit honneur à la fameuse reine d'Ostrasie d'une foule de +monuments romains. Des fragments de voies romaines qui paraissent +encore en Belgique et dans le nord de la France sont appelées +chaussées de Brunehaut. On montrait près de Bourges un château de +Brunehaut, une tour de Brunehaut à Étampes, la pierre de Brunehaut +près de Tournai, le fort de Brunehaut près de Cahors. + +[Note 214: Moine de Saint-Gall.] + + * * * * * + +La Neustrie résista sous Frédégonde; sous son fils elle vainquit. +Victoire nominale, si l'on veut, qu'elle ne devait qu'à la haine des +Ostrasiens contre Brunehaut; victoire de la faiblesse, victoire des +vieilles races, des Gaulois-Romains et des prêtres. L'année même qui +suit la victoire de Clotaire (614), les évêques sont appelés à +l'assemblée des leudes. Ils y viennent de toute la Gaule au nombre de +soixante-dix-neuf. C'est l'intronisation de l'Église. Les deux +aristocraties, laïque et ecclésiastique, dressent une _constitution +perpétuelle_. Plusieurs articles d'une remarquable libéralité indiquent +la main ecclésiastique: Défense aux juges de condamner, sans l'entendre, +un homme libre, ou même un esclave.--Quiconque viole la paix publique +doit être puni de mort.--Les leudes rentrent dans les biens dont ils ont +été dépouillés dans les guerres civiles.--L'élection des évêques est +assurée au peuple.--Les évêques sont les seuls juges des +ecclésiastiques.--Les tributs établis depuis Chilpéric et ses frères +sont abolis. Les évêques, devenus grands propriétaires, devaient, plus +que personne, profiter de cette abolition.--Ainsi commence avec Clotaire +II cette domination de l'Église, qui ne fait que se consolider sous les +Carlovingiens, et qui n'a d'autre entr'acte que la tyrannie de +Charles-Martel. + +Nous savons peu de chose de Clotaire II, davantage de Dagobert. Sage, +juste et justicier, Dagobert commence son règne par faire le tour de +ses États, selon la coutume des rois barbares. Roi d'Ostrasie du +vivant de son père, il ne garda pas longtemps après lui ses ministres +ostrasiens. Les deux hommes principaux du pays, Arnolph, archevêque de +Metz, puis Pepin, son frère, furent éloignés, et firent place au +Neustrien Éga. Entouré de ministres romains, de l'orfèvre saint Éloi +et du référendaire saint Ouen, il s'occupe de fonder des couvents, +fait fabriquer des ornements d'église. Ses scribes écrivent pour la +première fois les lois barbares; on écrit les lois alors qu'elles +commencent à s'effacer. Le Salomon des Francs, comme celui des Juifs, +peuple ses palais de belles femmes[215], et se partage entre ses +concubines et ses prêtres. + +[Note 215: _App. 92._] + +Ce prince pacifique est l'ami naturel des Grecs. Allié de l'empereur +Héraclius, il intervient dans les affaires des Lombards et des +Wisigoths. Dans cette vieillesse précoce de tous les peuples barbares, +la décadence des Francs est encore entourée d'une sorte d'éclat. + +Toutefois, il est facile d'apercevoir combien de faiblesse se cache +sous ces apparences. Dès le vivant de Clotaire, l'Ostrasie a repris +les provinces qui lui avaient été enlevées; elle a exigé un roi +particulier, et Dagobert, roi de ce pays à quinze ans, n'y a été +effectivement qu'un instrument entre les mains de Pepin et d'Arnolph. +Son père devient roi de Neustrie, l'Ostrasie réclame encore un +gouvernement particulier, et se fait donner pour roi le fils du roi, +le jeune Sigebert. Clotaire II a remis le tribut aux Lombards pour une +somme une fois payée. Les Saxons, défaits, dit-on, par les +Francs[216], se dispensent pourtant de livrer à Dagobert les cinq +cents vaches qu'ils payaient jusque-là tous les ans. Les Vendes, +affranchis des Avares par le Franc Samo, marchand guerrier qu'ils +prirent pour chef[217], repoussent le joug de Dagobert, et défont les +Francs, les Bavarois et les Lombards unis contre eux. Les Avares +fugitifs eux-mêmes s'établissent de force en Bavière, et Dagobert ne +s'en défait que par une perfidie[218]. Quant à la soumission des +Bretons et des Gascons, elle semble volontaire: ils rendent hommage +moins aux guerriers qu'aux prêtres, et le duc des Bretons, saint +Judicaël, refuse de manger à la table du roi pour prendre place à +celle de saint Ouen. + +[Note 216: _App. 93._] + +[Note 217: _App. 94._] + +[Note 218: _App. 95._] + +C'est qu'alors en effet le vrai roi, c'est le prêtre. Au milieu même +de ces bruyantes invasions de barbares, qui semblaient près de tout +détruire, l'Église avait fait son chemin à petit bruit. Forte, +patiente, industrieuse, elle avait en quelque sorte étreint toute la +société nouvelle, de manière à la pénétrer. De bonne heure elle avait +abandonné la spéculation pour l'action; elle avait repoussé la +hardiesse du pélagianisme, ajourné la grande question de la liberté +humaine. + +Héritière du gouvernement municipal, l'Église était sortie des murs à +l'approche des barbares; elle s'était portée pour arbitre entre eux et +les vaincus. Et une fois hors des murs, elle s'arrêta dans les +campagnes. Fille de la cité, elle comprit que tout n'était pas dans la +cité; elle créa des évêques des champs et des bourgades, des +chorévêques[219]. Sa protection s'étendit à tous: ceux même qu'elle +n'ordonna point, elle les couvrit du signe protecteur de la tonsure. +Elle devint un immense asile. Asile pour les vaincus, pour les +Romains, pour les serfs des Romains; les serfs se précipitèrent dans +l'Église; plus d'une fois on fut obligé de leur en fermer les portes; +il n'y eut personne pour cultiver la terre. Asile pour les vainqueurs, +ils se réfugièrent dans l'Église contre le tumulte de la vie barbare, +contre leurs passions, leurs violences, dont ils souffraient autant +que les vaincus. + +[Note 219: _App. 96._] + +En même temps, d'immenses donations enlevaient la terre aux usages +profanes pour en faire la dot des hommes pacifiques, des pauvres, des +serfs. Les barbares donnèrent ce qu'ils avaient pris; ils se +trouvèrent avoir vaincu pour l'Église. + +Les évêques du Midi, trop civilisés, rhéteurs et raisonneurs[220], +agissent peu sur les hommes de la première race. Les anciens sièges +métropolitains d'Arles, de Vienne, de Lyon même et de Bourges, perdent +de leur influence. Les évêques par excellence, les vrais patriarches +de la France, sont ceux de Reims et de Tours. Saint Martin de Tours +est l'oracle des barbares, ce que Delphes était pour la Grèce, +l'_ombilicus terrarum_, l'[Grec: outhar arourês]. + +[Note 220: _App. 97._] + +C'est saint Martin qui garantit les traités. Les rois le consultent à +chaque instant sur leurs affaires, même sur leurs crimes. Chilpéric, +poursuivant son malheureux fils Mérovée, dépose un papier sur le +tombeau de saint Martin pour savoir s'il lui est permis de tirer le +suppliant de la basilique. Le papier resta blanc, dit Grégoire de +Tours. Ces suppliants, pour la plupart, gens farouches, et non moins +violents que ceux qui les poursuivent, embarrassent quelquefois +terriblement l'évêque; ils deviennent les tyrans de l'asile qui les +protège. Il faut voir dans le livre du bon évêque de Tours l'histoire +de cet Éberulf qui veut tuer Grégoire, qui frappe les clercs s'ils +tardent à lui apporter du vin. Les servantes du barbare, réfugiées +avec lui dans la basilique, scandalisent tout le clergé en regardant +curieusement les peintures sacrées qui en décoraient les parois. + +Tours, Reims, et toutes leurs dépendances, sont exemptes d'impôts. Les +possessions de Reims s'étendent dans les pays les plus éloignés, dans +l'Ostrasie, dans l'Aquitaine. Chaque crime des rois barbares vaut à +l'Église quelque donation nouvelle. Tout le monde désire être donné à +l'Église; c'est une sorte d'affranchissement. Les évêques ne se font +nul scrupule de provoquer, d'étendre par des fraudes pieuses les +concessions des rois. Le témoignage des gens du pays les soutiendra, +s'il le faut. Tous, au besoin, attesteront que cette terre, ce +village, ont été jadis donnés par Clovis, par le bon Gontran, au +monastère, à l'évêché voisin, lequel n'en a été dépouillé que par une +violence impie. Chaque jour la connivence des prêtres et du peuple +devait ainsi enlever quelque chose au barbare, et profiter de sa +crédulité, de sa dévotion, de ses remords. Sous Dagobert, les +concessions remontent à Clovis; sous Pepin-le-Bref, à Dagobert. +Celui-ci donne en une seule fois vingt-sept bourgades à l'abbaye de +Saint-Denis. Son fils, dit l'honnête Sigebert de Gemblours, fonda +douze monastères et donna à saint Rémacle, évêque de Tongres, douze +lieues de long, douze lieues de large dans la forêt d'Ardenne. + +La plus curieuse concession est celle de Clovis à saint Remi, +reproduite, ou plus probablement fabriquée, sous Dagobert: + +«Clovis avait établi sa demeure à Soissons. Ce prince trouvait un +grand plaisir dans la compagnie et les entretiens de saint Remi; mais, +comme le saint homme n'avait dans le voisinage de la ville d'autre +habitation qu'un petit bien qui avait autrefois été donné à saint +Nicaise, le roi offrit à saint Remi de lui donner tout le terrain +qu'il pourrait parcourir pendant que lui-même ferait sa méridienne, +cédant en cela à la prière de la reine et à la demande des habitants +qui se plaignaient d'être surchargés d'exactions et contributions, et +qui, pour cette raison aimaient mieux payer à l'église de Reims qu'au +roi. Le bienheureux saint Remi se mit donc en chemin, et l'on voit +encore aujourd'hui les traces de son passage et les limites qu'il +marqua. Chemin faisant, un meunier repoussa le saint homme, ne voulant +pas que son moulin fût renfermé dans l'enceinte. «Mon ami, lui dit +avec douceur l'homme de Dieu, ne trouve pas mauvais que nous +possédions ensemble ce moulin.» Celui-ci l'ayant refusé de nouveau, +aussitôt la roue du moulin se mit à tourner à rebours; lors le meunier +de courir après saint Remi et de s'écrier: «Viens, serviteur de Dieu, +et possédons ensemble ce moulin.--Non, répondit le saint, il ne sera +ni à toi ni à moi.» La terre se déroba aussitôt, et un tel abîme +s'ouvrit, que jamais depuis il n'a été possible d'y établir un moulin. + +«De même encore, le saint passant auprès d'un petit bois, ceux à qui +il appartenait l'empêchaient de le comprendre dans son domaine: «Eh +bien! dit-il, que jamais feuille ne vole ni branche ne tombe de ce +bois dans mon clos.» Ce qui a été en effet observé par la volonté de +Dieu, tant que le bois a duré, quoiqu'il fût tout à fait joignant et +contigu. + +«De là, continuant son chemin, il arriva à Chavignon, qu'il voulut +aussi enclore, mais les habitants l'en empêchèrent. Tantôt repoussé et +tantôt revenant, mais toujours égal et paisible, il marchait toujours, +traçant les limites telles qu'elles existent encore. À la fin, se +voyant repoussé tout à fait, on rapporte qu'il leur dit: _Travaillez +toujours et demeurez pauvres et souffrants._ Ce qui s'accomplit encore +aujourd'hui, par la vertu et puissance de sa parole. Quand le roi +Clovis se fut levé après sa méridienne, il donna à saint Remi, par +rescrit de son autorité royale, tout le terrain qu'il avait enclos en +marchant; et, de ces biens, les meilleurs sont Luilly et Cocy, dont +l'Église de Reims jouit encore aujourd'hui paisiblement. + +«Un homme très puissant, nommé Euloge, convaincu du crime de +lèse-majesté contre le roi Clovis, eut un jour recours à +l'intercession de saint Remi, et le saint homme lui obtint grâce de la +vie et de ses biens. Euloge, en récompense de ce service, offrit à son +généreux patron, en toute propriété, son village d'Épernay: le +bienheureux évêque ne voulut point accepter une rétribution temporelle +comme salaire de son intervention. Mais voyant Euloge couvert de +confusion et décidé à se retirer du monde, parce qu'il n'y pouvait +plus rester, ne méritant plus de vivre que par la clémence royale, au +déshonneur de sa maison, il lui donna un sage conseil, lui disant que, +s'il voulait être parfait, il vendît tous ses biens et en distribuât +l'argent aux pauvres, pour suivre Jésus-Christ. Ensuite, fixant la +valeur, et prenant dans le trésor ecclésiastique cinq mille livres +d'argent, il les donna à Euloge, et acquit à l'Église la propriété de +ses biens. Laissant ainsi à tous évêques et prêtres ce bon exemple +que, quand ils intercèdent pour ceux qui viennent se jeter dans le +sein de l'Église ou entre les bras des serviteurs de Dieu, et qu'ils +leur rendent quelque service, jamais ils ne le doivent faire en vue +d'une récompense temporelle, ni accepter en salaire des biens +passagers; mais bien au contraire, selon le commandement du Seigneur, +donner pour rien comme ils ont reçu pour rien.... + +«Saint Rigobert obtint du roi Dagobert des lettres d'immunité pour son +Église, lui remontrant que, sous tous les rois francs ses +prédécesseurs, depuis le temps de saint Remi et du roi Clovis, par lui +baptisé, elle avait toujours été libre et exempte de toute servitude +et charge publique. Le roi donc, voulant ratifier ou renouveler ce +privilège de l'avis de ses grands, et dans la même forme que les rois +ses prédécesseurs, ordonna que tous biens, villages et hommes, +appartenant à la sainte Église de Reims, ou à la basilique de +Saint-Remi situés ou demeurant tant en Champagne, dans la ville ou les +faubourgs de Reims, qu'en Ostrasie, Neustrie, Bourgogne, pays de +Marseille, Rouergue, Gévaudan, Auvergne, Touraine, Poitou, Limousin, +et partout ailleurs dans ses pays et royaumes, seraient à perpétuité +exempts de toute charge; qu'aucun juge public n'oserait entrer sur les +terres de ces deux saintes Églises de Dieu pour y faire leur séjour, y +rendre aucun jugement ou lever aucune taxe; enfin, qu'elles +conserveraient à toujours les immunités et privilèges à elles concédés +par les rois ses prédécesseurs... + +«Ce vénérable évêque fut en fort grande amitié avec Pepin, maire du +palais, auquel il avait coutume d'envoyer fréquemment des eulogies, en +signe de bénédiction. Or, en ce moment, Pepin séjournait au village +de Gernicourt; et, ayant appris de l'évêque que cette demeure lui +plaisait, il la lui offrit, ajoutant qu'il lui donnerait en outre tout +le terrain dont il pourrait faire le tour tandis qu'il reposerait à +l'heure de midi. Rigobert, suivant donc l'exemple de saint Remi, se +mit en route et fit poser de distance en distance les limites qui se +voient encore aujourd'hui, et traça ainsi l'enceinte pour obvier à +toute contestation. À son réveil, Pepin, le trouvant de retour, lui +confirma la donation de tout le terrain qu'il venait d'enclore; et +pour indice mémorable du chemin qu'il a suivi, on y voit, en toute +saison, l'herbe plus riche et plus verte qu'en aucun autre lieu +d'alentour. Il est encore un autre miracle non moins digne d'attention +que le Seigneur se plaît à opérer sur ces terres, sans doute en vue +des mérites de son serviteur: c'est que, depuis la concession faite au +saint évêque, jamais tempête ni grêle ne fait dommage en son domaine; +et, tandis que tous les lieux d'alentour sont battus et ravagés, +l'orage s'arrête aux limites de l'Église, sans jamais oser les +franchir[221].» + +[Note 221: Flodoard.] + +Ainsi tout favorisait l'absorption de la société par l'Église, tout y +entrait, Romains et barbares, serfs et libres, hommes et terres, tout +se réfugiait au sein maternel. L'Église améliorait tout ce qu'elle +recevait du dehors: mais elle ne pouvait le faire sans se détériorer +d'autant elle-même. Avec les richesses l'esprit du monde entrait dans +le clergé, avec la puissance, la barbarie qui en était alors +inséparable. Les serfs devenus prêtres gardaient les vices de serfs, +la dissimulation, la lâcheté. Les fils des barbares devenus évêques +restaient souvent barbares. Un esprit de violence et de grossièreté +envahissait l'Église. Les écoles monastiques de Lérins, de +Saint-Maixent, de Reomé, de l'île Barbe, avaient perdu leur éclat; les +écoles épiscopales d'Autun, de Vienne, de Poitiers, de Bourges, +d'Auxerre, subsistaient silencieusement. Les conciles devenaient de +plus en plus rares: cinquante-quatre au sixième siècle, vingt au +septième, sept seulement dans la première moitié du huitième. + +Le génie spiritualiste de l'Église se réfugia dans les moines. L'état +monastique fut un asile pour l'Église, comme l'Église l'avait été pour +la société. Les monastères d'Irlande et d'Écosse, mieux préservés du +mélange germanique, tentèrent une réformation du clergé gaulois. +Ainsi, au premier âge de l'Église, le Breton Pélage avait allumé +l'étincelle qui éclaira tout l'Occident; puis le breton Faustus, plus +modéré dans les mêmes doctrines, ouvrit la glorieuse école de Lérins. +Au second âge, ce fut encore un Celte, mais cette fois un Irlandais, +saint Colomban, qui entreprit la réforme des Gaules. Un mot sur +l'Église celtique. + +Les Kymry de Bretagne et de Galles, rationalistes, les Gaëls +d'Irlande, poètes et mystiques, présentent toutefois dans leur +histoire ecclésiastique un caractère commun, l'esprit d'indépendance +et l'opposition contre Rome. Ils s'entendaient mieux avec les Grecs, +et gardèrent longtemps, malgré l'éloignement, malgré tant de +révolutions, tant de misères diverses, des relations avec les Églises +de Constantinople et d'Alexandrie. Déjà Pélage est un vrai fils +d'Origène. Quatre cents ans plus tard, l'Irlandais Scot traduit les +Pères grecs, et adopte le panthéisme alexandrin. Saint Colomban, au +septième siècle, défend aussi contre le pape de Rome l'usage grec de +célébrer la Pâque: «Les Irlandais, dit-il, sont meilleurs astronomes +que vous autres Romains[222].» Ce fut un Irlandais, un disciple de +saint Colomban, Virgile, évêque de Salzbourg, qui affirma le premier +que la terre est ronde, et que nous avons des antipodes. Toutes les +sciences étaient alors cultivées avec éclat dans les monastères +d'Écosse et d'Irlande. Ces moines, appelés _culdées_[223], ne +connaissaient guère plus de hiérarchie que les modernes presbytériens +d'Écosse. Ils vivaient douze à douze, sous un abbé élu par eux; +l'évêque n'était, conformément au sens étymologique, qu'un +surveillant. Le célibat ne paraît pas avoir été régulièrement observé +dans cette Église[224]. Elle se distinguait encore par la forme +particulière de la tonsure, et quelques autres singularités. En +Irlande, on baptisait avec du lait[225]. + +[Note 222: _App. 98._] + +[Note 223: Solitaires de Dieu. _Deus_ et _Celare_, _Cella_, ont des +racines analogues dans les langues latine et celtique.] + +[Note 224: Les femmes et les enfants des culdées réclamaient une part +dans les dons faits à l'autel. (Low.)] + +[Note 225: _App. 99._] + +Le plus célèbre de ces établissements des culdées est celui d'Iona, +fondé, comme presque tous, sur les ruines des écoles druidiques: Iona, +la sépulture de soixante-dix rois d'Écosse, la mère des moines, +l'oracle de l'Occident au septième et au huitième siècle. C'était la +ville des morts, comme Arles dans les Gaules et Thèbes en Égypte. + +La guerre que les empereurs soutinrent contre les nombreux usurpateurs +qui sortirent de la Bretagne, dans les derniers siècles de +l'Empire[226], les papes la continuèrent contre l'hérésie celtique, +contre Pélage, contre l'Église écossaise et irlandaise. À cette +Église, toute grecque de langue et d'esprit, Rome opposa souvent des +Grecs; dès le commencement du cinquième siècle, elle envoie contre eux +Palladios, platonicien d'Alexandrie; mais les doctrines de Palladios +parurent bientôt aussi peu orthodoxes que celles qu'il attaquait. Des +hommes plus sûrs furent envoyés, saint Loup, saint Germain +d'Auxerre[227], et trois disciples de saint Germain, Dubricius, +Iltutus, et saint Patrice, le grand apôtre de l'Irlande. On sait +toutes les fables dont on a orné la vie de ce dernier; la plus +incroyable, c'est qu'il n'ait trouvé nulle connaissance de l'écriture +dans un pays que nous voyons en si peu d'années tout couvert de +monastères, et fournissant des missionnaires à tout l'Occident. +L'invasion saxonne fit trêve aux querelles religieuses; mais dès que +les Saxons furent définitivement établis, le pape envoya en Bretagne +le moine Augustin, de l'ordre de Saint-Benoît. Les envoyés de Rome +réussirent auprès des Saxons d'Angleterre, et commencèrent cette +conquête spirituelle qui devait avoir de si grands résultats. Du +monastère d'Iona, fondé précisément à la même époque par saint +Colomban, sortit son célèbre disciple, saint Colombanus[228], dont +nous avons vu le zèle hardi contre Brunehaut. Ce missionnaire ardent +et impétueux rattacha un instant la Gaule aux principes de l'Église +irlandaise. + +[Note 226: Britannia, fertilis provincia tyrannorum. (Saint Jérôme.)] + +[Note 227: Saint Loup naquit à Toul, épousa la soeur de saint Hilaire, +évêque d'Arles, fut moine à Lérins, puis évêque de Troyes.--Saint +Germain, né à Auxerre, fut d'abord duc des troupes de la marche +Armorique et Nervicane. De retour à Auxerre, il se livrait tout entier +à la chasse, et élevait des trophées en mémoire des succès qu'il y +obtenait. Saint Amator, évêque de la ville, l'en chassa, puis le +convertit et l'ordonna prêtre malgré lui. Il eut pour disciples sainte +Geneviève et saint Patrice. Saint Germain et saint Martin, le chasseur +et le soldat, étaient les deux saints les plus populaires de la +France. Mais saint Hubert succéda à saint Germain dans le patronage +des chasseurs.] + +[Note 228: Saint Colomban explique lui-même le rapport mystique de son +nom avec les mots _jona_, _barjona_, qui signifie colombe dans les +livres saints.] + +La chute des enfants de Sigebert et de Brunehaut, la réunion de +l'Ostrasie à la Neustrie, était une occasion favorable. Dans la +Neustrie, dans tout le midi des Gaules, les traces de l'invasion +disparaissant, les Germains s'étaient comme fondus dans la population +gauloise et romaine. Les races antiques reprenaient force, la Neustrie +avait repoussé l'Ostrasie sous Frédégonde, et se l'était réunie sous +Clotaire. Ce prince et son fils Dagobert, moins Francs que Romains, +devaient être favorables aux progrès de l'Église celtique, dont les +moeurs et les lumières faisaient honte au caractère barbare qu'avait +pris celle des Gaules. + +Saint Colomban avait passé d'abord en Gaule avec douze compagnons. Une +foule d'autres semblent les avoir suivis pour peupler les nombreux +monastères que fondèrent ces premiers apôtres. Pour saint Colomban, +nous l'avons vu d'abord s'établir dans les plus profondes solitudes +des Vosges, sur les ruines d'un temple païen, circonstance que son +biographe remarque dans toutes les fondations du saint. Là, il reçut +bientôt les enfants de tous les grands de cette partie de la Gaule. +Mais la jalousie des évêques vint l'y troubler. La singularité des +rites irlandais prêtait à leurs attaques[229]. La liberté avec +laquelle il parla à Theuderic et Brunehaut détermina son expulsion de +Luxeuil. Reconduit par la Loire hors des Gaules, il y rentra par les +États de Clotaire II, qui le reçut avec honneur. Ce fut en effet pour +ce prince un immense avantage d'apparaître aux yeux des peuples comme +le protecteur des saints, que ses ennemis persécutaient. De là +Colomban passa en Suisse, où saint Gall, son disciple, fonda le fameux +monastère de ce nom; puis il se fixa en Italie près du Bavarois +Agilulfe, roi des Lombards; il s'y bâtit une retraite à Bobbio, et y +resta jusqu'à sa mort, quelques instances que lui fît Clotaire +vainqueur de revenir auprès de lui. C'est de là qu'il écrivit au pape +ses lettres éloquentes et bizarres, pour la réunion des Églises +irlandaise et romaine. Il y parle au nom du roi et de la reine des +Lombards; c'est, dit-il, à leur prière qu'il écrit. Peut-être les +opinions qu'il exprime sur la supériorité de l'Église d'Irlande +étaient-elles partagées par Clotaire et Dagobert, son fils. Du moins, +nous voyons ces princes multiplier par toute la France les monastères +de saint Colomban; au contraire, la race ostrasienne des Carlovingiens +doit s'unir étroitement avec le pape, et assujettir tous les +monastères à la règle de saint Benoît. + +[Note 229: _App. 100._] + +Des grandes écoles de Luxeuil et de Bobbio sortaient les fondateurs +d'une foule d'abbayes: saint Gall, dont nous avons parlé; saints Magne +et Théodore, premiers abbés de Kempten et Fuessen près d'Augsbourg; +saint Attale de Bobbio; saint Romaric de Remiremont; saint Omer, saint +Bertin, saint Amand, ces trois apôtres de la Flandre; saint Wandrille, +parent des Carlovingiens, fondateur de la grande école de Fontenelle +en Normandie, qui doit être à son tour la métropole de tant d'autres. +Ce fut Clotaire II qui éleva saint Amand à l'épiscopat, et Dagobert +voulut que son fils fût baptisé par ce saint. Saint Éloi, le ministre +de Dagobert, fonde en Limousin Solignac, d'où sortira saint Remacle, +le grand évêque de Liège. Il avait dit un jour à Dagobert: «Seigneur, +accordez-moi ce don, pour que j'en fasse une échelle par où vous et +moi nous monterons au ciel.» + +À côté de ces écoles, on vit des vierges savantes en ouvrir d'autres +aux personnes de leur sexe. Sans parler de celles de Poitiers et +d'Arles, de celle de Maubeuge, où sainte Aldegonde écrivit ses +révélations, sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait été étudier en +Irlande; sainte Bertille, abbesse de Chelles, était si célèbre qu'une +foule de disciples des deux sexes affluaient autour d'elle de toute la +Gaule et de la Grande-Bretagne. + +Quelle était la règle nouvelle à laquelle tant de monastères s'étaient +soumis? Les bénédictins[230] ne demandent pas mieux que de nous +persuader qu'elle n'est autre que celle de saint Benoît, et les textes +mêmes qu'ils allèguent prouvent évidemment le contraire. Par exemple, +des religieuses obtiennent de saint Donat, disciple de saint Colomban, +devenu évêque de Besançon, qu'il fera pour elles un rapprochement des +règles de saint Césaire d'Arles, de saint Benoît, de saint Colomban; +saint Projectus en fit autant pour d'autres religieuses. Ces règles +n'étaient donc pas les mêmes. + +[Note 230: L'Église de Rome était fortement intéressée à supprimer les +écrits d'un ennemi, qui avait pourtant laissé dans la mémoire des +peuples une si grande réputation de sainteté. Aussi la plupart des +livres de saint Colomban ont péri. Quelques-uns se trouvaient encore +au seizième siècle à Besançon et à Bobbio, d'où ils furent, dit-on, +portés aux bibliothèques de Rome et de Milan.] + +La règle de saint Colomban, opposée en ceci à la règle de saint +Benoît, ne prescrit pas l'obligation d'un travail régulier; elle +assujettit le moine à un nombre énorme de prières. En général, elle ne +porte pas cette empreinte d'esprit positif qui distingue l'autre à un +si haut degré. Elle prescrit de même l'obéissance, mais elle ne laisse +pas les peines à l'arbitraire de l'abbé; elle les indique d'avance +pour chaque délit avec une minutieuse et bizarre précision. Dans cet +étrange code pénal, bien des choses scandalisent le lecteur moderne. +«Un an de pénitence pour le moine qui a perdu une hostie; pour le +moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et à l'eau, un +jour seulement s'il ignorait que ce fut une faute.» En général, la +tendance est mystique; le législateur a plus égard aux pensées qu'aux +actes.--«La chasteté du moine, dit-il, s'estime par ses pensées: que +sert qu'il soit vierge de corps, s'il ne l'est d'esprit[231]?». + +[Note 231: _App. 101._] + +Cette réforme, doublement remarquable et par son éclat, et par sa +liaison avec le réveil des races vaincues dans les Gaules, était loin +pourtant de satisfaire aux besoins du temps. Ce n'était pas de +pratiques pieuses, d'élans mystiques qu'il s'agissait, lorsque la +barbarie pesait si lourdement, et qu'une invasion nouvelle était +toujours imminente sur le Rhin. Saint Benoît avait compris qu'il +fallait à une telle époque un monachisme plus humble, plus laborieux, +pour défricher la terre, devenue tout inculte et sauvage, pour +défricher l'esprit des barbares. Mais l'Église irlandaise, animée d'un +indomptable esprit d'individualité et d'opposition, n'était d'accord +ni avec Rome, ni avec elle-même. Saint Gall, le principal disciple de +saint Colomban, refusa de le suivre en Italie, resta en Suisse, et y +travailla pour son compte[232]. Saint Colomban, passant alors en +Italie, s'occupa de combattre l'arianisme des Orientaux; c'était se +tourner vers le monde fini, vers le passé, au lieu de regarder vers la +Germanie, vers l'avenir. Comme il était encore sur le Rhin, il eut un +instant l'idée d'entreprendre la conversion des Suèves; plus tard, +celle des Slaves. Un ange l'en détourna dans un songe, et, lui traçant +une image du monde, il lui désigna l'Italie. Ce défaut de sympathie +pour les Germains, pour les travaux obscurs de leur conversion, est-il +la condamnation de saint Colomban et de l'Église celtique? Les +missionnaires anglo-saxons, disciples soumis de Rome, vont, avec le +secours d'une dynastie ostrasienne, recueillir dans l'Allemagne cette +moisson que l'Irlande n'a pu, ou n'a pas voulu cueillir[233]. + +[Note 232: _App. 102._] + +[Note 233: Les Bollandistes disent très bien qu'il y a entre la règle +de saint Colomban et celle de saint Benoît la même différence qu'entre +les règles des franciscains et des dominicains. C'est l'opposition de +la loi et de la grâce. L'ordre de Saint-Benoît devait prévaloir: 1º +sur le RATIONALISME des Pélagiens; 2º sur le MYSTICISME de saint +Colomban.] + + * * * * * + +L'impuissance de l'Église celtique, son défaut d'unité, se retrouve +dans la monarchie qui à cette époque dominait nominalement toute la +Gaule. La dissolution définitive semble commencer avec la mort de +Dagobert. Sous lui, il est probable que l'influence ecclésiastique fut +supérieure à celle des grands. Les prêtres, dont nous le voyons +entouré, doivent avoir suivi les traditions de l'ancien gouvernement +neustrien dans sa lutte contre l'Ostrasie, c'est-à-dire contre le pays +des barbares et de l'aristocratie. Lorsque le fameux maire du palais, +Ébroin, envoya demander conseil à l'évêque de Rouen, saint Ouen, le +vieux ministre de Dagobert répondit sans hésiter: «De Frédégonde te +souvienne!» + +Les grands manquèrent d'abord leur coup en Ostrasie, sous Sigebert +III, fils de Dagobert. Pepin avait été maire, puis son fils Grimoald, +et celui-ci, à la mort de Sigebert, avait essayé de faire roi un de +ses propres enfants. Il était secondé par Dido, évêque de Poitiers, +oncle du fameux saint Léger. L'oncle et le neveu étaient les chefs des +grands dans le Midi. Le vrai roi n'avait que trois ans. On se +débarrassa sans peine de cet enfant. Dido le conduisit en Irlande. +Mais les hommes libres d'Ostrasie tendirent des embûches à Grimoald, +l'arrêtèrent et l'envoyèrent à Paris, au roi de Neustrie Clovis II, +fils de Dagobert, qui le fit mourir avec son fils. + +Les trois royaumes se trouvèrent ainsi réunis sous Clovis II, ou +plutôt sous Erchinoald, maire du palais de Neustrie. Pendant la +minorité des trois fils de Clovis, le même Erchinoald, puis le fameux +Ébroin, remplirent la même charge, s'appuyant du nom et de la sainteté +de Bathilde, veuve du dernier roi. C'était une esclave saxonne que +Clovis avait faite reine. Ces maires, ennemis des grands, leur +opposaient avec avantage aux yeux des peuples une esclave et une +sainte. + +Quelle était précisément cette charge des _maires du palais_? M. de +Sismondi ne peut croire que le maire ait été originairement un +officier royal. Il y voit un magistrat populaire, institué pour la +protection des hommes libres, comme le justiza d'Aragon. Cette espèce +de tribun et de juge eût été appelé _morddom_, juge du meurtre. Ces +mots allemands auraient été facilement confondus avec ceux de _major +domus_, et la mairie assimilée à la charge de l'ancien comte du palais +impérial. Nul doute que le maire n'ait été souvent élu, et même de +bonne heure, aux époques de minorité ou d'affaiblissement du pouvoir +royal; mais aussi nul doute qu'il n'ait été choisi par le roi, au +moins jusqu'à Dagobert[234]. Quiconque connaît l'esprit de la +_famille_ germanique ne s'étonnera pas de trouver dans le maire un +officier du palais. Dans cette famille, la domesticité ennoblit. +Toutes les fonctions réputées serviles chez les nations du Midi sont +honorables chez celles du Nord, et en réalité elles sont rehaussées +par le dévouement personnel. Dans les _Niebelungen_, le maître des +cuisines, Rumolt, est un des principaux chefs des guerriers. Aux +festins du couronnement impérial, les électeurs tenaient à honneur +d'apporter le boisseau d'avoine, et de mettre les plats sur la table. +Chez ces nations, quiconque est grand dans le palais est grand dans le +peuple. Le _plus grand_ du palais (_major_) devait être le premier des +leudes, leur chef dans la guerre, leur juge dans la paix. Or, à une +époque où les hommes libres avaient intérêt à être sous la protection +royale, _in truste regiâ_, à devenir antrustions et leudes, le juge +des leudes dut peu à peu se trouver le juge du peuple. + +[Note 234: _App. 103._] + +Le maire Ébroin avait entrepris l'impossible, établir l'unité, lorsque +tout tendait à la dispersion; fonder la royauté, quand les grands se +fortifiaient de toutes parts. Les deux moyens qu'il prit pour y +parvenir étaient utiles, si on eût pu les employer. Le premier fut de +choisir les ducs et les grands dans une autre province que celle où +ils avaient leurs possessions, leurs esclaves, leurs clients; isolés +ainsi de leurs moyens personnels de puissance, ils auraient été les +simples hommes du roi, et n'auraient pas rendu les charges +héréditaires dans leur famille. En outre, Ébroin paraît avoir essayé +de rapprocher les lois, les usages divers des nations qui composaient +l'empire des Francs; cette tentative sembla tyrannique, et elle +l'était en effet à cette époque. + +Aussi l'Ostrasie échappa d'abord à Ébroin; elle exigea un roi, un +maire, un gouvernement particulier. Puis, les grands d'Ostrasie et de +Bourgogne, entre autres saint Léger, évêque d'Autun, neveu de Dido, +évêque de Poitiers (tous deux étaient amis des Pepins), marchent +contre Ébroin au nom du jeune Childéric II, roi d'Ostrasie[235]. +Ébroin, abandonné des grands neustriens, est enfermé au monastère de +Luxeuil. Saint Léger, qui avait contribué à la révolution, n'en +profita guère. Il fut accusé, à tort ou à droit, d'aspirer au trône, +de concert avec le Romain Victor, patrice souverain de Marseille, qui +était venu pour une affaire auprès de Childéric. Les grands du Nord +inspirèrent au roi une défiance naturelle contre le chef des grands du +Midi, et saint Léger fut enfermé à Luxeuil avec ce même Ébroin qu'il y +avait enfermé lui-même. L'adoucissement des moeurs est ici visible. +Sous les premiers Mérovingiens, un tel soupçon eût infailliblement +entraîné la mort. + +[Note 235: La querelle de saint Léger et d'Ébroin enveloppait aussi +une querelle nationale, une haine de villes. Saint Léger, évêque +d'Autun, avait pour lui l'évêque de Lyon, et contre lui les évêques de +Valence et de Châlons. Ces deux villes faisaient ainsi la guerre à +leurs rivales, les deux capitales de la Bourgogne.--Lorsque saint +Léger se fut livré volontairement à ses ennemis, Autun n'en fut pas +moins obligé de se racheter. Ils voulaient chasser aussi l'évêque de +Lyon, mais les Lyonnais s'armèrent pour le défendre. Les villes +prennent évidemment part active à la querelle.] + +Cependant l'Ostrasien Childéric eut à peine respiré l'air de la +Neustrie qu'il devint, lui aussi, ennemi des grands. Dans un accès de +fureur, il fit battre de verges un d'entre eux, nommé Bodilo. Ce +châtiment servile les irrita tous. Childéric II fut assassiné dans la +forêt de Chelles; les assassins n'épargnèrent pas même sa femme +enceinte et son fils enfant. + +Ébroin et saint Léger sortirent de Luxeuil réconciliés en apparence, +mais ils se séparèrent bientôt pour profiter des deux révolutions qui +venaient de s'opérer en Ostrasie et en Neustrie. Les rôles étaient +changés: pendant que les grands triomphaient avec saint Léger en +Neustrie, par la mort de Childéric, les hommes libres d'Ostrasie +avaient fait revenir d'Irlande cet enfant (Dagobert II) que la famille +des Pepins avait autrefois éloigné du trône, dans l'espoir de s'y +asseoir elle-même. Les hommes libres d'Ostrasie formèrent une armée à +Ébroin, le ramenèrent triomphant en Neustrie, où ils firent dégrader, +aveugler, tuer saint Léger, comme coupable d'avoir conseillé la mort +de Childéric II. Au moment même, un autre Mérovingien était tué en +Ostrasie par les amis de saint Léger. Les deux Pepins et Martin, +petits-fils d'Arnulf, évêque de Metz, et neveux de Grimoald, firent +condamner par un conseil et poignarder Dagobert II, le roi des hommes +libres, c'est-à-dire du parti allié d'Ébroin. Ébroin vengea Dagobert +comme il avait vengé Childéric II. Il attira Martin dans une +conférence et l'y fit assassiner. Lui-même fut tué peu après par un +noble Franc qu'il avait menacé de la mort. + +Cet homme remarquable avait, comme Frédégonde, défendu avec succès la +France de l'ouest, et retardé vingt années le triomphe des grands +ostrasiens. Sa mort leur livra la Neustrie. Ses successeurs furent +défaits par Pepin à Testry, entre Saint-Quentin et Péronne. + +Cette victoire des grands sur le parti populaire, de la Gaule +germanique sur la Gaule romaine, ne sembla pas d'abord entraîner un +changement de dynastie. Pepin adopta le roi même au nom duquel Ébroin +et ses successeurs avaient combattu. On peut cependant considérer la +bataille de Testry comme la chute de la famille de Clovis. Peu importe +que cette famille traîne encore le titre de roi dans l'obscurité de +quelque monastère. Désormais le nom des princes mérovingiens ne sera +plus attesté comme signe de parti; ils cesseront bientôt d'être +employés même comme instruments. Le dernier terme de la décadence est +arrivé. + +Selon une vieille légende, le père de Clovis ayant enlevé Basine, la +femme du roi de Thuringe, «elle lui dit la première nuit, comme ils +étaient couchés: Abstenons-nous; lève-toi, et ce que tu auras vu dans +la cour du palais, tu le diras à ta servante. S'étant levé, il vit +comme des lions, des licornes et des léopards qui se promenaient. Il +revint et dit ce qu'il avait vu. La femme lui dit alors: Va voir de +nouveau, et reviens dire à ta servante. Il sortit et vit cette fois +des ours et des loups. À la troisième fois, il vit des chiens et +d'autres bêtes chétives. Ils passèrent la nuit chastement, et quand +ils se levèrent, Basine lui dit: Ce que tu as vu des yeux est fondé en +vérité. Il nous naîtra un lion; ses fils courageux ont pour symboles +le léopard et la licorne. D'eux naîtront des ours et des loups, pour +le courage et la voracité. Les derniers rois sont les chiens, et la +foule des petites bêtes indique ceux qui vexeront le peuple, mal +défendu par ses rois[236].» + +[Note 236: Grégoire de Tours.--Basine a le don de seconde vue, comme +la Brunhild de l'_Edda_. Comme Brunhild, elle se livre au plus +vaillant.] + +La dégénération est en effet rapide chez ces Mérovingiens. Des quatre +fils de Clovis, un seul, Clotaire, laisse postérité. Des quatre fils +de Clotaire, un seul a des enfants. Ceux qui suivent, meurent presque +tous adolescents. Il semble que ce soit une espèce d'hommes +particulière. Tout Mérovingien est père à quinze ans, caduc à trente. +La plupart n'atteignent pas cet âge. Charibert II meurt à vingt-cinq +ans; Sigebert II, Clovis II, à vingt-six, à vingt-trois; Childéric II +à vingt-quatre; Clotaire III à dix-huit; Dagobert II à vingt-six ou +vingt-sept, etc. Le symbole de cette race, ce sont les _énervés_ de +Jumièges, ces jeunes princes à qui l'on a coupé les articulations, et +qui s'en vont sur un bateau au cours du fleuve qui les porte à +l'Océan; mais ils sont recueillis dans un monastère. + +Qui a coupé leurs nerfs et brisé leurs os, à ces enfants des rois +barbares? c'est l'entrée précoce de leurs pères dans la richesse et +les délices du monde romain qu'ils ont envahi. La civilisation donne +aux hommes des lumières et des jouissances. Les lumières, les +préoccupations de la vie intellectuelle, balancent, chez les esprits +cultivés, ce que les jouissances ont d'énervant. Mais les barbares qui +se trouvent tout à coup placés dans une civilisation disproportionnée +n'en prennent que les jouissances. Il ne faut pas s'étonner s'ils s'y +absorbent et y fondent, pour ainsi dire, comme la neige devant un +brasier. + +Le pauvre vieil historien Frédégaire exprime bien tristement dans son +langage barbare cet affaissement du monde mérovingien. Après avoir +annoncé qu'il essayera de continuer Grégoire de Tours: «J'aurais +souhaité, dit-il, qu'il me fût échu en partage une telle faconde, que +je pusse quelque peu lui ressembler. Mais l'on puise difficilement à +une source dont les eaux tarissent. Désormais le monde se fait vieux, +la pointe de la sagacité s'émousse en nous. Aucun homme de ce temps ne +peut ressembler aux orateurs des âges précédents, aucun n'oserait y +prétendre[237].» + +[Note 237: _App. 104._] + + + + +CHAPITRE II + +Carlovingiens. -- Huitième, neuvième et dixième siècle. + + +«L'homme de Dieu (saint Colomban), ayant été trouver Theudebert, lui +conseilla de mettre bas l'arrogance et la présomption, de se faire +clerc, d'entrer dans le sein de l'Église, se soumettant à la sainte +religion, de peur que, par-dessus la perte du royaume temporel, il +n'encourût encore celle de la vie éternelle. Cela excita le rire du +roi et de tous les assistants; ils disaient en effet qu'ils n'avaient +jamais ouï dire qu'un Mérovingien, élevé à la royauté, fût devenu +clerc volontairement. Tout le monde abominant cette parole, Colomban +ajouta: Il dédaigne l'honneur d'être clerc; eh bien! il le sera malgré +lui[238].» + +[Note 238: Vie de saint Colomban.] + +Ce passage nous rend sensible l'une des principales différences que +présentent la première et la seconde race. Les Mérovingiens entrent +dans l'Église malgré eux, les Carlovingiens volontairement. La tige +de cette dernière famille est l'évêque de Metz, Arnulf, qui a son fils +Chlodulf pour successeur dans cet évêché. Le frère d'Arnulf est abbé +de Bobbio; son petit-fils est saint Wandrille. Toute cette famille est +étroitement unie avec saint Léger. Le frère de Pepin-le-Bref, +Carloman, se fait moine au mont Cassin; ses autres frères sont +archevêque de Rouen, abbé de Saint-Denis. Les cousins de Charlemagne, +Adalhard, Wala, Bernard, sont moines. Un frère de Louis-le-Débonnaire, +Drogon, est évêque de Metz, trois autres de ses frères sont moines ou +clercs. Le grand saint du Midi, saint Guillaume de Toulouse, est +cousin et tuteur du fils aîné de Charlemagne. Ce caractère +ecclésiastique des Carlovingiens explique assez leur étroite union +avec le pape, et leur prédilection pour l'ordre de Saint-Benoît. + +Arnulf était né, dit-on, d'un père aquitain et d'une mère suève[239]. +Cet Aquitain, nommé Ansbert, aurait appartenu à la famille des +Ferreoli, et eût été gendre de Clotaire Ier. Cette généalogie semble +avoir été fabriquée pour rattacher les Carlovingiens d'un côté à la +dynastie mérovingienne, de l'autre à la maison la plus illustre de la +Gaule romaine[240]. Quoiqu'il en soit, je croirais aisément, d'après +les fréquents mariages des familles ostrasiennes et aquitaines[241], +que les Carlovingiens ont pu en effet sortir d'un mélange de ces +races. + +[Note 239: _App. 105._] + +[Note 240: _App. 106._] + +[Note 241: _App. 107._] + +Cette maison épiscopale de Metz[242] réunissait deux avantages qui +devaient lui assurer la royauté. D'une part, elle tenait étroitement à +l'Église; de l'autre, elle était établie dans la contrée la plus +germanique de la Gaule. Tout d'ailleurs la favorisait. La royauté +était réduite à rien, les hommes libres diminuaient de nombre chaque +jour. Les grands seuls, leudes et évêques, se fortifiaient et +s'affermissaient. Le pouvoir devait passer à celui qui réunirait les +caractères de grand propriétaire et de chef des leudes. Il fallait de +plus que tout cela se rencontrât dans une grande famille épiscopale, +dans une famille ostrasienne, c'est-à-dire amie de l'Église, amie des +barbares. L'Église, qui avait appelé les Francs de Clovis contre les +Goths, devait favoriser les Ostrasiens contre la Neustrie, lorsque +celle-ci, sous un Ébroin, organisait un pouvoir laïque, rival de celui +du clergé. + +[Note 242: _App. 108._] + + * * * * * + +La bataille de Testry, cette victoire des grands sur l'autorité +royale, ou du moins sur le nom du roi, ne fit qu'achever, proclamer, +légitimer la dissolution. Toutes les nations durent y voir un jugement +de Dieu contre l'unité de l'Empire. Le Midi, Aquitaine et Bourgogne, +cessa d'être France, et nous voyons bientôt ces contrées désignées, +sous Charles-Martel, comme _pays romains_; il pénétra, disent les +chroniques, jusqu'en Bourgogne. À l'est et au nord, les ducs +allemands, les Frisons, les Saxons, Suèves, Bavarois, n'avaient nulle +raison de se soumettre au duc des Ostrasiens, qui peut-être n'eût pas +vaincu sans eux. Par sa victoire même Pepin se trouva seul. Il se hâta +de se rattacher au parti qu'il avait abattu, au parti d'Ébroin, qui +n'était autre que celui de l'unité de la Gaule; il fit épouser à son +fils une matrone puissante, veuve du dernier maire, et chère au parti +des hommes libres. Au dehors, il essaya de ramener à la domination des +Francs les tribus germaniques qui s'en étaient affranchies, les +Frisons au nord, au midi les Suèves. Mais ses tentatives étaient loin +de pouvoir rétablir l'unité. Ce fut bien pis à sa mort; son successeur +dans la mairie fut son petit-fils Théobald, sous sa veuve Plectrude. +Le roi Dagobert III, encore enfant, se trouva soumis à un maire +enfant, et tous deux à une femme. Les Neustriens s'affranchirent sans +peine. Ce fut à qui attaquerait l'Ostrasie ainsi désarmée: les +Frisons, les Neustriens la ravagèrent, les Saxons coururent toutes ses +possessions en Allemagne. + +Les Ostrasiens, foulés par toutes les nations, laissèrent là Plectrude +et son fils. Ils tirèrent de prison un vaillant bâtard de Pepin, Carl, +surnommé Marteau. Pepin n'avait rien laissé à celui-ci. C'était une +branche maudite, odieuse à l'Église, souillée du sang d'un martyr. +Saint Lambert, évêque de Liège, avait un jour, à la table royale, +exprimé son mépris pour Alpaïde, la mère de Carl, la concubine de +Pepin; le frère d'Alpaïde força la maison épiscopale et tua l'évêque +en prières. Grimoald, fils et héritier de Pepin, étant allé en +pèlerinage au tombeau de saint Lambert, il y fut tué, sans doute par +les amis d'Alpaïde. Carl lui-même se signala comme ennemi de l'Église. +Son surnom païen de _Marteau_ me ferait volontiers douter s'il était +chrétien. On sait que le marteau est l'attribut de Thor, le signe de +l'association païenne, celui de la propriété, de la conquête barbare. +Cette circonstance expliquerait comment un empire, épuisé sous les +règnes précédents, fournit tout à coup tant de soldats et contre les +Saxons et contre les Sarrasins. Ces mêmes hommes, attirés dans les +armées de Carl par l'appât des biens de l'Église qu'il leur prodigua, +purent adopter peu à peu la croyance de leur nouvelle patrie, et +préparèrent une génération de soldats pour Pepin-le-Bref et +Charlemagne. Dans cette famille tout ecclésiastique des Carlovingiens, +le bâtard, le proscrit Carl, ou Charles-Martel, offre une physionomie +à part et très peu chrétienne[243]. + +[Note 243: _App. 109._] + +D'abord les Neustriens, battus par lui à Vincy, près de Cambrai, +appelèrent à leur aide les Aquitains, qui, depuis la dissolution de +l'empire des Francs, formaient une puissance redoutable. Eudes, leur +duc, s'avança jusqu'à Soissons, s'unit aux Neustriens, qui n'en furent +pas moins vaincus. Peut-être eût-il continué la guerre avec avantage, +mais il avait alors un ennemi derrière lui. Les Sarrasins, maîtres de +l'Espagne, s'étaient emparés du Languedoc. De la ville romaine et +gothique de Narbonne, occupée par eux, leur innombrable cavalerie se +lançait audacieusement vers le Nord, jusqu'en Poitou, jusqu'en +Bourgogne[244], confiante dans sa légèreté et dans la vigueur +infatigable de ses chevaux africains. La célérité prodigieuse de ces +brigands, qui voltigeaient partout, semblait les multiplier; ils +commençaient à passer en plus grand nombre: on craignait que, selon +leur usage, après avoir fait un désert d'une partie des contrées du +Midi, ils ne finîssent par s'y établir. Eudes, défait une fois par +eux, s'adressa aux Francs eux-mêmes; une rencontre eut lieu près de +Poitiers entre les rapides cavaliers de l'Afrique et les lourds +bataillons des Francs (732). Les premiers, après avoir éprouvé qu'ils +ne pouvaient rien contre un ennemi redoutable par sa force et sa +masse, se retirèrent pendant la nuit. Quelle perte les Arabes +purent-ils éprouver, c'est ce qu'on ne saurait dire. Cette rencontre +solennelle des hommes du Nord et du Midi a frappé l'imagination des +chroniqueurs de l'époque; ils ont supposé que ce choc de deux races +n'avait pu avoir lieu qu'avec un immense massacre[245]. Charles-Martel +poussa jusqu'en Languedoc, il assiégea inutilement Narbonne, entra +dans Nîmes et essaya de brûler les Arènes qu'on avait changées en +forteresse. On distingue encore sur les murs la trace de l'incendie. + +[Note 244: En 725, ils prirent Carcassonne, reçurent Nîmes à +composition, et détruisirent Autun. En 731, ils brûlèrent l'église de +Saint-Hilaire de Poitiers.] + +[Note 245: _App. 110._] + +Mais ce n'est pas du côté du Midi qu'il dut avoir le plus d'affaires; +l'invasion germanique était bien plus à craindre que celle des +Sarrasins. Ceux-ci étaient établis dans l'Espagne, et bientôt leurs +divisions les y retinrent. Mais les Frisons, les Saxons, les +Allemands, étaient toujours appelés vers le Rhin par la richesse de la +Gaule et par le souvenir de leurs anciennes invasions; ce ne fut que +par une longue suite d'expéditions que Charles-Martel parvint à les +refouler. Avec quels soldats put-il faire ces expéditions? Nous +l'ignorons, mais tout porte à croire qu'il recrutait ses armées en +Germanie. Il lui était facile d'attirer à lui des guerriers auxquels +il distribuait les dépouilles des évêques et des abbés de la Neustrie +et de la Bourgogne[246]. Pour employer ces mêmes Germains contre les +Germains leurs frères, il fallut les faire chrétiens. C'est ce qui +explique comment Charles devint vers la fin l'ami des papes, et leur +soutien contre les Lombards. Les missions pontificales créèrent dans +la Germanie une population chrétienne amie des Francs, et chaque +peuplade dut se trouver partagée entre une partie païenne qui resta +obstinément sur le sol de la patrie à l'état primitif de tribu, tandis +que la partie chrétienne fournit des bandes aux armées de +Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne. + +[Note 246: _App. 111._] + +L'instrument de cette grande révolution fut saint Boniface, l'apôtre +de l'Allemagne. L'Église anglo-saxonne, à laquelle il appartient, +n'était pas, comme celle d'Irlande, de Gaule ou d'Espagne, une soeur, +une égale de celle de Rome; c'était la fille des papes. Par cette +Église, romaine d'esprit[247], germanique de langue, Rome eut prise +sur la Germanie. Saint Colomban avait dédaigné de prêcher les Suèves. +Les Celtes, dans leur dur esprit d'opposition à la race germanique, ne +pouvaient être les instruments de sa conversion. Un principe de +rationalisme anti-hiérarchique, un esprit d'individualité, de +division, dominait l'Église celtique. Il fallait un élément plus +liant, plus sympathique, pour attirer au christianisme les derniers +venus des barbares. Il fallait leur parler du Christ au nom de Rome, +ce grand nom qui, depuis tant de générations, remplissait leur +oreille. + +[Note 247: _App. 112._] + +Winfried (c'est le nom germanique de Boniface) se donna sans réserve +aux papes, et, sous leurs auspices, se lança dans ce vaste monde païen +de l'Allemagne à travers les populations barbares. Il fut le Colomb et +le Cortez de ce monde inconnu, où il pénétrait sans autre arme que sa +foi intrépide et le nom de Rome. Cet homme héroïque, passant tant de +fois la mer, le Rhin, les Alpes, fut le lien des nations; c'est par +lui que les Francs s'entendirent avec Rome, avec les tribus +germaniques; c'est lui qui, par la religion, par la civilisation, +attacha au sol ces tribus mobiles, et prépara à son insu la route aux +armées de Charlemagne, comme les missionnaires du seizième siècle +ouvrirent l'Amérique à celles de Charles-Quint. Il éleva sur le Rhin +la métropole du christianisme allemand, l'église de Mayence, l'église +de l'Empire, et plus loin, Cologne, l'église des reliques, la cité +sainte des Pays-Bas. La jeune école de Fulde, fondée par lui au plus +profond de la barbarie germanique, devint la lumière de l'Occident, +et enseigna ses maîtres. Premier archevêque de Mayence, c'est du pape +qu'il voulut tenir le gouvernement de ce nouveau monde chrétien qu'il +avait créé. Par son serment, il se voue, lui et ses successeurs, au +prince des apôtres, «qui seul doit donner le pallium aux +évêques[248]». Cette soumission n'a rien de servile. Le bon Winfried +demande au pape, dans sa simplicité, s'il est vrai que lui, pape, il +viole les canons et tombe dans le péché de simonie[249]; il l'engage à +faire cesser les cérémonies païennes que le peuple célèbre encore à +Rome, au grand scandale des Allemands. Mais le principal objet de sa +haine, ce sont les Scots (nom commun des Écossais et des Irlandais). +Il condamne leur principe du mariage des prêtres. Il dénonce au pape, +tantôt le fameux Virgile, évêque de Saltzbourg, celui qui le premier +devina que la terre est ronde, tantôt un prêtre nommé Samson, qui +supprime le baptême. Clément, autre Irlandais, et le Gaulois Adalbert +troublent aussi l'Église. Adalbert érige des oratoires et des croix +près des fontaines (peut-être aux anciens autels druidiques); le +peuple y court et déserte les églises[250]; cet Adalbert est si révéré +qu'on se dispute comme des reliques ses ongles et ses cheveux. +Autorisé par une lettre qu'il a reçue de Jésus-Christ, il invoque des +anges dont le nom est inconnu; il sait d'avance les péchés des hommes +et n'écoute pas leur confession. Winfried, implacable ennemi de +l'Église celtique, obtient de Carloman et Pepin qu'ils fassent +enfermer Adalbert. Ce zèle âpre et farouche était au moins +désintéressé. Après avoir fondé neuf évêchés et tant de monastères, au +comble de sa gloire, à l'âge de soixante-treize ans, il résigna +l'archevêché de Mayence à son disciple Lulle, et retourna simple +missionnaire dans les bois et les marais de la Frise païenne, où il +avait quarante ans auparavant prêché la première fois. Il y trouva le +martyre. + +[Note 248: _App. 113._] + +[Note 249: _App. 114._] + +[Note 250: _App. 115._] + +Quatre ans avant sa mort (752), il avait sacré roi Pepin au nom du +pape de Rome, et transporté la couronne à une nouvelle dynastie. Ce +fils de Charles-Martel, seul maire par la retraite d'un de ses frères +au mont Cassin et par la fuite de l'autre, était le bien-aimé de +l'Église. Il réparait les spoliations de Charles-Martel; il était +l'unique appui du pape contre les Lombards. Tout cela l'enhardit à +faire cesser la longue comédie que jouaient les maires du palais, +depuis la mort de Dagobert, et à prendre pour lui-même le titre de +roi. Il y avait près de cent ans que les Mérovingiens, enfermés dans +leur villa de Maumagne ou dans quelque monastère, conservaient une +vaine ombre de la royauté[251]. Ce n'était guère qu'au printemps, à +l'ouverture du champ de mars, qu'on tirait l'idole de son sanctuaire, +qu'on montrait au peuple son roi. Silencieux et grave, ce roi chevelu, +barbu (c'étaient, quel que fût l'âge du prince, les insignes obligés +de la royauté), paraissait, lentement traîné sur le char germanique, +attelé de boeufs, comme celui de la déesse Hertha. Parmi tant de +révolutions qui se faisaient au nom de ces rois, vainqueurs, vaincus, +leur sort changeait peu. Ils passaient du palais au cloître, sans +remarquer la différence. Souvent même le maire vainqueur quittait son +roi pour le roi vaincu, si celui-ci figurait mieux. Généralement ces +pauvres rois ne vivaient guère; derniers descendants d'une race +énervée, faibles et frêles, ils portaient la peine des excès de leurs +pères. Mais cette jeunesse même, cette inaction, cette innocence dut +inspirer au peuple l'idée profonde de la sainteté royale, du droit du +roi. Le roi lui apparut de bonne heure comme un être irréprochable, +peut-être comme un compagnon de ses misères, auquel il ne manquait que +le pouvoir pour en être le réparateur. Et le silence même de +l'imbécillité ne diminuait pas le respect. Cet être taciturne semblait +garder le secret de l'avenir. Dans plusieurs contrées encore, le +peuple croit qu'il y a quelque chose de divin dans les idiots, comme +autrefois les païens reconnaissaient la divinité dans les bêtes. + +[Note 251: C'était comme le pontife-roi à Rome, le calife à Bagdad +dans la décadence, ou le daïro au Japon.] + +Après les Mérovingiens, dit Éginhard, les Francs se constituèrent deux +rois. En effet, cette dualité se retrouve presque partout au +commencement de la dynastie Carlovingienne. Ordinairement deux frères +règnent ensemble: Pepin et Martin, Pepin et Carloman, Carloman et +Charlemagne. Quand il y a un troisième frère (par exemple Grifon, +frère de Pepin-le-Bref), il est exclu du partage. + +Cette royauté de Pepin, fondée par les prêtres, fut dévouée aux +prêtres. Le descendant de l'évêque Arnulf, le parent de tant +d'évêques et de saints, donna grande influence aux prélats. + +Partout les ennemis des Francs se trouvaient être ceux de l'Église: +Saxons païens, Lombards persécuteurs du pape, Aquitains spoliateurs +des biens ecclésiastiques. La grande guerre de Pepin fut contre +l'Aquitaine. Il ne fit qu'une campagne en Saxe, obtenant la liberté de +prédication pour les missionnaires[252], et laissant faire au temps. +Deux campagnes suffirent contre les Lombards, le pape Étienne était +venu lui-même implorer le secours des Francs. Pepin força les Alpes, +força Pavie, et exigea du Lombard Astolph qu'il rendît, non pas à +l'empire grec, mais à saint Pierre et au pape[253], les villes de +Ravenne, de l'Émilie, de la Pentapole et du duché de Rome. Il fallait +que les Lombards et les Grecs fussent bien peu à craindre, pour que +Pepin crût ces provinces en sûreté dans les mains désarmées d'un +prêtre. + +[Note 252: De plus, un tribut de trois cents chevaux. _App. 116._] + +[Note 253: Il répondit aux réclamations de l'empereur, qu'il avait +entrepris cette guerre pour l'amour de saint Pierre et la rémission de +ses péchés.] + +Ce fut une bien autre guerre que celle d'Aquitaine: un mot en +expliquera la durée. Ce pays, adossé aux Pyrénées occidentales, +qu'occupaient et qu'occupent encore les anciens Ibériens, Vasques, +Guasques ou Basques (Eusken), recrutait incessamment sa population +parmi ces montagnards. Ce peuple, agriculteur de goût et de génie, +brigand par position, avait été longtemps serré dans ses roches par +les Romains, puis par les Goths. Les Francs chassèrent ceux-ci, mais +ne les remplacèrent pas. Ils échouèrent plusieurs fois contre les +Vasques et chargèrent un duc Genialis, sans doute un Romain +d'Aquitaine, de les observer (vers 600)[254]. Cependant les géants de +la montagne[255] descendaient peu à peu parmi les petits hommes du +Béarn, dans leurs grosses capes rouges, et chaussés de l'abarca de +crin, hommes, femmes, enfants, troupeaux, s'avançant vers le Nord; les +landes sont un vaste chemin. Aînés de l'ancien monde, ils venaient +réclamer leur part des belles plaines sur tant d'usurpateurs qui +s'étaient succédé, Galls, Romains et Germains. Ainsi, au septième +siècle, dans la dissolution de l'empire neustrien, l'Aquitaine se +trouva renouvelée par les Vasques, comme l'Ostrasie par les nouvelles +immigrations germaniques. Des deux côtés, le nom suivit le peuple, et +s'étendit avec lui; le Nord s'appela la _France_, le Midi la Vasconia, +la _Gascogne_. Celle-ci avança jusqu'à l'Adour, jusqu'à la Garonne, un +instant jusqu'à la Loire. Alors eut lieu le choc. + +[Note 254: _App. 117._] + +[Note 255: La taille des Basques est très haute, surtout en +comparaison de celle des Béarnais.] + +Selon des traditions fort peu certaines, l'Aquitain Amandus, vers l'an +628, se serait fortifié dans ces contrées, battant les Francs par les +Basques, et les Basques par les Francs. Il aurait donné sa fille à +Charibert, frère de Dagobert; après la mort de son gendre, il aurait +défendu l'Aquitaine, au nom de ses petits-fils orphelins, contre leur +oncle Dagobert. Peut-être le mariage de Charibert n'est-il qu'une +fable inventée plus tard pour rattacher les grandes familles +d'Aquitaine à la première race. Toutefois, nous voyons peu après les +ducs aquitains épouser trois princesses ostrasiennes. + +Les arrière-petits fils d'Amandus furent Eudes et Hubert. Celui-ci +passa dans la Neustrie, où régnait alors le maire Ébroin, puis dans +l'Ostrasie, pays de sa tante et de sa grand'mère. Il s'y fixa près de +Pepin. Grand chasseur, il courait avec eux l'immensité des Ardennes; +l'apparition d'un cerf miraculeux le décida à quitter le siècle pour +entrer dans l'Église. Il fut disciple et successeur de saint Lambert à +Maëstricht, et fonda l'évêché de Liège. C'est le patron des chasseurs, +depuis la Picardie jusqu'au Rhin. + +Son frère Eudes eut une bien autre carrière; il se crut un instant roi +de toutes les Gaules: maître de l'Aquitaine jusqu'à la Loire, maître +de la Neustrie au nom du roi Chilpéric II qu'il avait dans ses mains. +Mais le sort des diverses dynasties de Toulouse, comme nous le verrons +plus tard, fut toujours d'être écrasées entre l'Espagne et la France +du Nord. Eudes fut battu par Charles-Martel, et la crainte des +Sarrasins, qui le menaçaient par derrière, le décida à lui livrer +Chilpéric. Vainqueur des Sarrasins devant Toulouse, mais alors menacé +par les Francs, il traita avec les infidèles. L'émir Munuza, qui +s'était rendu indépendant au nord de l'Espagne, se trouvait à l'égard +des lieutenants du calife dans la même position qu'Eudes par rapport à +Charles-Martel. Eudes s'unit à l'émir et lui donna sa fille. Cette +étrange alliance, dont il n'y avait pas d'exemple, caractérise de +bonne heure l'indifférence religieuse dont la Gascogne et la Guienne +nous donnent tant de preuves: peuple mobile, spirituel, trop habile +dans les choses de ce monde, médiocrement occupé de celles de l'autre; +le pays d'Henri IV, de Montesquieu et de Montaigne, n'est pas un pays +de dévots. + +Cette alliance politique et impie tourna fort mal. Munuza fut resserré +dans une forteresse par Abder-Rahman, lieutenant du calife, et n'évita +la captivité que par la mort. Il se précipita du haut d'un rocher. La +pauvre Française fut envoyée au sérail du calife de Damas. Les Arabes +franchirent les Pyrénées; Eudes fut battu comme son gendre. Mais les +Francs eux-mêmes se réunirent à lui, et Charles-Martel l'aida à les +repousser à Poitiers (732). L'Aquitaine, convaincue d'impuissance, se +trouva dans une sorte de dépendance à l'égard des Francs. + +Le fils d'Eudes, Hunald, le héros de cette race, ne put s'y résigner. +Il commença contre Pepin-le-Bref et Carloman (741) une lutte +désespérée, à laquelle il entreprit d'intéresser tous les ennemis +déclarés ou secrets des Francs; il alla jusqu'en Saxe, en Bavière, +chercher des alliés. Les Francs brûlèrent le Berry, tournèrent +l'Auvergne, rejetèrent Hunald derrière la Loire, et furent rappelés +par les incursions des Saxons et des Allemands. Hunald passa la Loire +à son tour et incendia Chartres. Peut-être aurait-il eu de plus grands +succès; mais il semble avoir été trahi par son frère Hatton, qui +gouvernait sous lui le Poitou. Voilà déjà la cause des malheurs futurs +de l'Aquitaine, la rivalité de Poitiers et de Toulouse. + +Hunald céda, mais se vengea de son frère; il lui fit crever les yeux, +puis s'enferma lui-même pour faire pénitence dans un couvent de l'île +de Rhé. Son fils Guaifer (745) trouva un auxiliaire dans Grifon, jeune +frère de Pepin, comme Pepin en avait trouvé un dans le frère d'Hunald. +Mais la guerre du Midi ne commença sérieusement qu'en 759, lorsque +Pepin eut vaincu les Lombards. C'était l'époque où le califat venait +de se diviser. Alfonse le Catholique, retranché dans les Asturies, y +relevait la monarchie des Goths. Ceux de la Septimanie (le Languedoc, +moins Toulouse) s'agitèrent pour recouvrer aussi leur indépendance. +Les Sarrasins qui occupaient cette contrée furent bientôt obligés de +s'enfermer dans Narbonne. Un chef des Goths s'était fait reconnaître +pour seigneur par Nîmes, Maguelonne, Agde et Béziers. Mais les Goths +n'étaient pas assez forts pour reprendre Narbonne. Ils appelèrent les +Francs; ceux-ci, inhabiles dans l'art des sièges, seraient restés à +jamais devant cette place, si les habitants chrétiens n'eussent fini +par faire main basse sur les Sarrasins, et ouvrir eux-mêmes leurs +portes. Pepin jura de respecter les lois et franchises du pays. + +Alors il recommença avec avantage la guerre contre les Aquitains, +qu'il pouvait désormais tourner du côté de l'Est. «Après que le pays +se fut reposé de guerres pendant deux ans, le roi Pepin envoya des +députés à Guaifer, prince d'Aquitaine, pour lui demander de rendre aux +églises de son royaume les biens qu'elles possédaient en Aquitaine. Il +voulait que ces églises jouissent de leurs terres, avec toutes les +immunités qui leur étaient jadis assurées; que ce prince lui payât, +selon la loi, le prix de la vie de certains Goths qu'il avait tués +contre toute justice; enfin qu'il remît en son pouvoir ceux des hommes +de Pepin qui s'étaient enfuis du royaume des Francs dans l'Aquitaine. +Guaifer repoussa avec dédain toutes ces demandes[256].» + +La guerre fut lente, sanglante, destructrice. Plusieurs fois les +Aquitains et Basques, dans des courses hardies, pénétrèrent jusqu'à +Autun, jusqu'à Châlon. Mais les Francs, mieux organisés et s'avançant +par grandes masses, firent bien plus de mal à leurs ennemis. Ils +brûlèrent tout le Berry, arbres et maisons, et cela plus d'une fois. +Puis, s'enfonçant dans l'Auvergne, dont ils prirent les forts, ils +traversèrent, ils brûlèrent le Limousin. Puis, avec la même +régularité, ils brûlèrent le Quercy, coupant les vignes qui faisaient +la richesse de l'Aquitaine. «Le prince Guaifer, voyant que le roi des +Francs, à l'aide de ses machines, avait pris le fort de Clermont, +ainsi que Bourges, capitale de l'Aquitaine, et ville très fortifiée, +désespéra de lui résister désormais, et fit abattre les murs de toutes +les villes qui lui appartenaient en Aquitaine, savoir: Poitiers, +Limoges, Saintes, Périgueux, Angoulême, et beaucoup d'autres[257].» + +[Note 256: Le continuateur de Frédégaire. _App. 118._] + +[Note 257: Le continuateur de Frédégaire.] + +Le malheureux se retira dans les lieux forts, sur les montagnes +sauvages. Mais chaque année lui enlevait quelqu'un des siens. Il +perdit son comte d'Auvergne, qui périt en combattant; son comte de +Poitiers fut tué en Touraine par les hommes de saint Martin de Tours. +Son oncle Rémistan, qui l'avait abandonné, puis soutenu de nouveau, +fut pris et pendu par les Francs. Guaifer lui-même fut enfin assassiné +par les siens, dont la mobilité se lassait sans doute d'une guerre +glorieuse, mais sans espoir. Pepin, triomphant par la perfidie, se vit +donc enfin seul maître de toutes les Gaules, tout-puissant dans +l'Italie par l'humiliation des Lombards, tout-puissant dans l'Église +par l'amitié des papes et des évêques, auxquels il transféra presque +toute l'autorité législative. Sa réforme de l'Église par les soins de +saint Boniface, les nombreuses translations de reliques dont il +dépouilla l'Italie pour enrichir la France, lui firent un honneur +infini. Lui-même paraissait dans les cérémonies solennelles, portant +les reliques sur ses épaules, celles entre autres de saint Austremon +et de saint Germain des Prés[258]. + +[Note 258: _App. 119._] + +Charles[259], fils et successeur de Pepin (768), se trouva bientôt +seul maître de l'empire par la mort de son frère Carloman, comme +l'avaient été Pepin-l'Ancien par celle de Martin, et Pepin-le-Bref par +la retraite du premier Carloman. Les deux frères avaient étouffé sans +peine la guerre qui se rallumait en Aquitaine. Le vieil Hunald, sorti +de son couvent au bout de vingt-trois ans, essaya en vain de venger +son fils et d'affranchir son pays. Il fut livré lui-même par un fils +de ce frère, auquel il avait fait jadis crever les yeux. Cet homme +indomptable ne céda pas encore, il parvint à se retirer en Italie chez +Didier, roi des Lombards. Didier, à qui Charles son gendre avait +outrageusement renvoyé sa fille, soutenait par représailles les neveux +de Charles, et menaçait de faire valoir leurs droits. Le roi des +Francs passa en Italie, et assiégea Pavie et Vérone. Ces deux villes +résistèrent longtemps. Dans la première, s'était jeté Hunald, qui +empêcha les habitants de se rendre jusqu'à ce qu'ils l'eussent lapidé. +Le fils de Didier se réfugia à Constantinople, et les Lombards ne +conservèrent que le duché de Bénévent. C'était la partie centrale du +royaume de Naples; les Grecs avaient les ports. Charles prit le titre +de roi des Lombards. + +[Note 259: On dit communément que CHARLEMAGNE est la traduction de +CAROLUS MAGNUS. «Challemaines si vaut autant comme grant +Challes.»--Charlemagne n'est qu'une corruption de _Carloman_, +KARL-MANN, l'homme fort. _App. 120._] + +L'empire des Francs était déjà vieux et fatigué, quand il tomba aux +mains de Charlemagne, mais toutes les nations environnantes s'étaient +affaiblies. La Neustrie n'était plus rien; les Lombards pas +grand'chose; divisés quelque temps entre Pavie, Milan et Bénévent, ils +n'avaient jamais bien repris. Les Saxons, tout autrement redoutables, +il est vrai, étaient pris à dos par les Slaves. Les Sarrasins, l'année +même où Pepin se fit roi, perdirent l'unité de leur empire; l'Espagne +s'isola de l'Afrique, et se trouva elle-même affaiblie par le schisme +qui divisait le califat; ce dernier événement rassurait l'Aquitaine du +côté des Pyrénées. Ainsi deux nations restaient debout dans cet +affaissement commun de l'Occident, faibles, mais les moins faibles de +toutes: les Aquitains et les Francs d'Ostrasie. Ces derniers devaient +vaincre; plus unis que les Saxons, moins fougueux, moins capricieux +que les Aquitains, ils étaient mieux disciplinés que les uns et les +autres. «Il semble, dit M. de Sismondi (t. II, p. 267), que les Francs +avaient conservé quelque chose des habitudes de la milice romaine, où +leurs aïeux avaient servi si longtemps.» C'étaient en effet les plus +disciplinables des barbares, ceux dont le génie était le moins +individuel, le moins original, le moins poétique[260]. Les soixante +ans de guerre qui remplissent les règnes de Pepin et de Charlemagne +offrent peu de victoires, mais des ravages réguliers, périodiques; ils +usaient leurs ennemis plutôt qu'ils ne les domptaient, ils brisaient à +la longue leur fougue et leur élan. Le souvenir le plus populaire qui +soit resté de ces guerres, c'est celui d'une défaite, Roncevaux. +N'importe, vainqueurs, vaincus, ils faisaient des déserts, et dans ces +déserts ils élevaient quelque place forte[261], et ils poussaient plus +loin; car on commençait à bâtir. Les barbares avaient bien assez +cheminé; ils cherchaient la stabilité; le monde s'asseyait, au moins +de lassitude. + +[Note 260: Ceci est très frappant dans leur jurisprudence. Ils +adoptent presque indifféremment la plupart des symboles dont chacun +est propre à chaque tribu germanique. Voy. Grimm.] + +[Note 261: _App. 121._] + +Ce qui favorisa encore l'établissement de ce monde flottant, c'est la +longueur du règne de Pepin et de Charlemagne. Après tous ces rois qui +mouraient à quinze et vingt ans, il en vint deux qui remplissent +presque un siècle de leurs règnes (741-814). Ils purent bâtir et +fonder à loisir; ils recueillirent et mirent ensemble les éléments +dispersés des âges précédents. Ils héritèrent de tout, et firent +oublier tout ce qui précédait. Il en advint à Charlemagne comme à +Louis XIV; tout data du _grand règne_. Institutions, gloire nationale, +tout lui fut rapporté. Les tribus même qui l'avaient combattu lui +attribuent leurs lois, des lois aussi anciennes que la race +germanique[262]. Dans la réalité, la vieillesse même, la décadence du +monde barbare fut favorable à la gloire de ce règne; ce monde +s'éteignant, toute vie se réfugia au coeur. Les hommes illustres de +toute contrée affluèrent à la cour du roi des Francs. Trois chefs +d'école, trois réformateurs des lettres ou des moeurs, y créèrent un +mouvement passager; de l'Irlande vint Clément, des Anglo-Saxons +Alcuin, de la Gothie ou Languedoc saint Benoît d'Aniane. Toute nation +paya ainsi son tribut; citons encore le Lombard Paul Warnefrid, le +Goth-Italien Théodulfe, l'Espagnol Agobard. L'heureux Charlemagne +profita de tout. Entouré de ces prêtres étrangers qui étaient la +lumière de l'Église, fils, neveu, petit-fils des évêques et des +saints, sûr du pape que sa famille avait protégé contre les Grecs et +les Lombards, il disposa des évêchés, des abbayes, les donna même à +des laïques. Mais il confirma l'institution de la dîme[263], et +affranchit l'Église de la juridiction séculière[264]. Ce David, ce +Salomon des Francs, se trouva plus prêtre que les prêtres, et fut +ainsi leur roi. + +[Note 262: Grimm.] + +[Note 263: _App. 122._] + +[Note 264: _App. 123._] + +Les guerres d'Italie, la chute même du royaume des Lombards, ne furent +qu'épisodiques dans les règnes de Pepin et de Charlemagne. La grande +guerre du premier est, nous l'avons vu, contre les Aquitains, celle de +Charles contre les Saxons. Rien n'indique que cette dernière ait été +motivée, comme on a semblé le croire, par la crainte d'une invasion. +Sans doute il y avait eu constamment par le Rhin une immigration des +peuples germaniques. Ils passaient en grand nombre pour trouver +fortune dans la riche contrée de l'Ouest. Ces recrues fortifiaient et +renouvelaient sans cesse les armées des Francs. Mais pour des +invasions de tribus entières, comme celles qui eurent lieu dans les +derniers temps de l'empire romain, rien ne peut faire soupçonner qu'un +pareil fait ait accompagné l'élévation de la seconde race, ni qu'elle +fût menacée elle-même de le voir renouvelé à l'avènement de +Charlemagne. + +Le vrai motif de la guerre fut la violente antipathie des races +franque et saxonne, antipathie qui croissait chaque jour, à mesure que +les Francs devenaient plus Romains, depuis surtout qu'ils recevaient +une organisation nouvelle sous la main tout ecclésiastique des +Carlovingiens. Ceux-ci avaient d'abord espéré, d'après le succès de +saint Boniface, que l'Allemagne leur serait peu à peu soumise et +gagnée par les missionnaires. Mais la différence des deux peuples +devenait trop forte pour que la fusion pût s'opérer. Les derniers +progrès des Francs dans la civilisation avaient été trop rapides. Les +hommes de la _terre rouge_[265], comme s'appelaient fièrement les +Saxons, dispersés, selon la liberté de leur génie, dans leurs +_marches_, dans les profondes clairières de ces forêts où l'écureuil +courait les arbres sept lieues sans descendre, ne connaissant, ne +voulant d'autres barrières que la vague limitation de leur _gau_, +avaient horreur des terres limitées, des _mansi_ de Charlemagne. Les +Scandinaves et les Lombards, comme les Romains, orientaient et +divisaient les champs. Mais dans l'Allemagne même, il n'y a pas trace +de telle chose. Les divisions de territoire, les dénombrements +d'hommes, tous ces moyens d'ordre, d'administration et de tyrannie +étaient redoutés des Saxons. Partagés par les Ases eux-mêmes en trois +peuples et douze tribus, ils ne voulaient pas d'autre division. Leurs +_marches_ n'étaient pas absolument des terres vaines et vagues; +_ville_ et _prairie_ sont synonymes dans les vieilles langues du +Nord[266]; la prairie, c'était leur cité. L'étranger qui passe dans la +_marche_ ne doit pas se faire traîner sur sa charrue; il doit +respecter la terre, et soulever le soc. + +[Note 265: Grimm.] + +[Note 266: Grimm.] + +Ces tribus, fières et libres, s'attachèrent à leurs vieilles croyances +par la haine et la jalousie que les Francs leur inspiraient. Les +missionnaires dont ceux-ci les fatiguaient, eurent l'imprudence de les +menacer des armes du grand Empire. Saint Libuin, qui prononça cette +parole, eût été mis en pièces sans l'intercession des vieillards +saxons; mais ils n'empêchèrent point que les jeunes gens ne brûlassent +l'église que les Francs avaient construite à Deventer[267]. Ceux-ci, +qui peut-être souhaitaient un prétexte pour brusquer par les armes la +conversion de leurs voisins barbares, marchèrent droit au principal +sanctuaire des Saxons, au lieu où se trouvaient la principale idole et +les plus chers souvenirs de la Germanie. L'Herman-saül[268], +mystérieux symbole, où l'on pouvait voir l'image du monde ou de la +patrie, d'un dieu ou d'un héros, cette statue, armée de pied en cap, +portait de la main gauche une balance, de la droite un drapeau où se +voyait une rose, sur son bouclier un lion commandant à d'autres +animaux, à ses pieds un champ semé de fleurs. Tous les lieux voisins +étaient consacrés par le souvenir de la grande et première victoire +des Germains sur l'Empire[269]. + +[Note 267: Ils essayèrent de brûler une église que saint Boniface +avait construite à Fritzlar, dans la Hesse. Mais le saint avait +prophétisé en la bâtissant qu'elle ne périrait jamais par le feu: deux +anges vêtus de blanc vinrent la défendre, et un Saxon qui s'était +agenouillé pour souffler le feu, fut trouvé mort dans la même +attitude, les joues encore enflées de son souffle. (Annales de +Fulde.)] + +[Note 268: Colonne, ou statue de la Germanie, ou d'Arminius.] + +[Note 269: _App. 124._] + +Si les Francs eussent eu souvenir de leur origine germanique, ils +auraient respecté ce lieu saint. Ils le violèrent, ils brisèrent le +symbole national. Cette facile victoire fut sanctifiée par un miracle. +Une source jaillit exprès pour abreuver les soldats de Charlemagne[270]. +Les Saxons, surpris dans leurs forêts, donnèrent douze otages, un par +tribu. Mais ils se ravisèrent bientôt et ravagèrent la Hesse. On aurait +tort si, d'après ce fait et tant d'autres du même genre, on accusait les +Saxons de perfidie. Indépendamment de la mobilité d'esprit propre aux +barbares, ceux qui cédaient devaient être généralement la population +attachée au sol par sa faiblesse, les femmes, les vieillards. Les +jeunes, réfugiés dans les marais, dans les montagnes, dans les cantons +du Nord, revenaient et recommençaient. On ne pouvait les contenir qu'en +restant au milieu d'eux. Aussi Charles fixa sa résidence sur le Rhin, à +Aix-la-Chapelle, dont il aimait d'ailleurs les eaux thermales, et +fortifia, bâtit dans la Saxe même le château d'Ehresbourg. + +[Note 270: _App. 125._] + +L'année suivante 775, il passa le Weser. Les Saxons Angariens se +soumirent, ainsi qu'une partie des Westphaliens. L'hiver fut employé à +châtier les ducs lombards qui rappelaient le fils de Didier. Au +printemps, l'assemblée ou concile de Worms jura de poursuivre la +guerre jusqu'à ce que les Saxons se fussent convertis. On sait que +sous les Carlovingiens les évêques dominaient dans ces assemblées. +Charles pénétra jusqu'aux sources de la Lippe, et y bâtit un +fort[271]. Les Saxons parurent se soumettre. Tous ceux qu'on trouva +dans leurs foyers reçurent sans difficulté le baptême. Cette cérémonie +dont sans doute ils comprenaient à peine le sens, ne semble pas avoir +jamais inspiré beaucoup de répugnance aux barbares païens. Ces +populations, plus fières que fanatiques, tenaient peut-être moins à +leur religion qu'on ne l'a cru d'après leur résistance. Sous +Louis-le-Débonnaire, les hommes du Nord se faisaient baptiser en +foule; la difficulté n'était que de trouver assez d'habits blancs; +tel s'était fait baptiser trois fois pour gagner trois habits[272]. + +[Note 271: Lippstadt.] + +[Note 272: Un jour que l'on baptisait des Northmans, on manqua +d'habits de lin, et on donna à l'un d'eux une mauvaise chemise mal +cousue. Il la regarda quelque temps avec indignation, et dit à +l'empereur: «J'ai déjà été lavé ici vingt fois, et toujours habillé de +beau lin blanc comme neige; un pareil sac est-il fait pour un +guerrier, ou pour un gardeur de pourceaux? Si je ne rougissais d'aller +tout nu, n'ayant plus mes habits et refusant les tiens, je te +laisserais là ton manteau et ton Christ.» Moine de Saint-Gall.--Les +Avares, alliés de Charlemagne, voyant qu'il faisait manger dans la +salle leurs compatriotes chrétiens, et les autres à la porte, se +firent baptiser en foule pour s'asseoir aussi à la table impériale.] + +Aussi, pendant que Charlemagne croit tout fini, et baptise les Saxons +par milliers à Paderborn, le chef westphalien Witikind revient avec +ses guerriers réfugiés dans le Nord, avec ceux mêmes du Nord, qui pour +la première fois apparaissent en face des Francs. Défait dans la +Hesse, Witikind rentre dans ses forêts et retourne chez les Danois +pour revenir bientôt. + +C'était précisément l'année 778, où les armes de Charlemagne +recevaient un échec si mémorable à Roncevaux. L'affaiblissement des +Sarrasins, l'amitié des petits rois chrétiens, les prières des émirs +révoltés du nord de l'Espagne, avaient favorisé les progrès des +Francs, ils avaient poussé jusqu'à l'Èbre, et appelaient leurs +campements en Espagne une nouvelle province, sous les noms de marche +de Gascogne et marche de Gothie. Du côté oriental, tout allait bien, +les Francs étaient soutenus par les Goths; mais à l'Occident, les +Basques, vieux soldats d'Hunald et de Guaifer, les rois de Navarre et +des Asturies, qui voyaient Charlemagne prendre possession du pays et +mettre tous les forts entre les mains des Francs, s'étaient armés +sous Lope, fils de Guaifer. Au retour, les Francs attaqués par ces +montagnards perdirent beaucoup de monde dans ces _pors_ difficiles, +dans ces gigantesques escaliers que l'on monte à la file, homme à +homme, soit à pied, soit à dos de mulet; les roches vous dominent, et +semblent prêtes à écraser d'elles-mêmes ceux qui violent cette limite +solennelle des deux mondes. + +La défaite de Roncevaux ne fut, assure-t-on, qu'une affaire +d'arrière-garde. Cependant Éginhard avoue que les Francs y perdirent +beaucoup de monde, entre autres plusieurs de leurs chefs les plus +distingués, et le fameux Roland. Peut-être les Sarrasins aidèrent-ils; +peut-être la défaite commencée par eux sur l'Èbre fut-elle achevée par +les Basques aux montagnes. Le nom du fameux Roland se trouve dans +Éginhard sans autre explication: _Rotlandus præfectus britannici +limitis_[273]. La brèche immense qui ouvre les Pyrénées sous les tours +de Marboré et d'où un oeil perçant pourrait voir à son choix Toulouse +ou Saragosse, n'est autre chose, comme on sait, qu'un coup d'épée de +Roland. Son cor fut pendant longtemps gardé à Blaye sur la Garonne, ce +cor dans lequel il soufflait si furieusement, dit le poète, lorsque +ayant brisé sa Durandal, il appela, jusqu'à ce que les veines de son +col en rompissent, l'insouciant Charlemagne et le traître Ganelon de +Mayence. Le traître, dans ce poème éminemment national, est un +Allemand. + +[Note 273: _App. 126._] + +L'année suivante (779) fut plus glorieuse pour le roi des Francs; il +entra chez les Saxons encore soulevés, les trouva réunis à Buckholz, +et les y défit. Parvenu ainsi sur l'Elbe, limite des Saxons et des +Slaves, il s'occupa d'établir l'ordre dans le pays qu'il croyait avoir +conquis; il reçut de nouveau les serments des Saxons à Ohrheim, les +baptisa par milliers, et chargea l'abbé de Fulde d'établir un système +régulier de conversion, de conquête religieuse. Une armée de prêtres +vint après l'armée de soldats. Tout le pays, disent les chroniques, +fut partagé entre les abbés et les évêques[274]. Huit grands et +puissants évêchés furent successivement créés: Minden et Alberstadt, +Verden, Brême, Munster, Hildesheim, Osnabruck et Paderborn (780-802): +fondations à la fois ecclésiastiques et militaires, où les chefs les +plus dociles prendraient le titre de comtes, pour exécuter contre +leurs frères les ordres des évêques. Des tribunaux élevés par toute la +contrée durent poursuivre les relaps, et leur faire comprendre à leurs +dépens la gravité de ces voeux qu'ils faisaient et violaient si +souvent. C'est à ces tribunaux que l'on fait remonter l'origine des +fameuses cours Wehmiques qui, véritablement, ne se constituèrent +qu'entre le treizième et le quinzième siècle[275]. Nous avons déjà vu +que les nations germaniques faisaient volontiers remonter leurs +institutions à Charlemagne. Peut-être le secret terrible de ces +procédures aura-t-il rappelé vaguement dans l'imagination des peuples +les mesures inquisitoriales employées jadis contre leurs aïeux par +les prêtres de Charlemagne; ou, si l'on veut voir dans les cours +Wehmiques un reste d'anciennes institutions germaniques, il est plus +probable que ces tribunaux d'hommes libres qui frappaient dans l'ombre +un coupable plus fort que la loi, eurent pour premier but de punir les +traîtres qui passaient au parti de l'étranger, qui lui sacrifiaient +leur patrie et leurs dieux, et qui, sous son patronage, bravaient les +vieilles lois de la contrée. Mais ils ne bravaient pas la flèche qui +sifflait à leurs oreilles, sans qu'aucune main semblât la guider; et +plus d'un pâlissait au matin, quand il voyait cloué à sa porte le +signe funèbre qui l'appelait à comparaître au tribunal invisible. + +[Note 274: _App. 127._] + +[Note 275: Grimm.] + +Pendant que les prêtres règnent, convertissent et jugent, pendant +qu'ils poursuivent avec sécurité cette éducation meurtrière des +barbares, Witikind descend encore une fois du Nord pour tout +renverser. Une foule de Saxons se joint à lui. Cette bande intrépide +défait les lieutenants de Charlemagne près de Sonnethal (Vallée du +Soleil), et quand la lourde armée des Francs vient au secours, ils ont +disparu. Il en restait pourtant; quatre mille cinq cents d'entre eux, +qui peut-être avaient en Saxe une famille à nourrir, ne purent suivre +Witikind dans sa retraite rapide. Le roi des Francs brûla, ravagea +jusqu'à ce qu'ils lui fussent livrés. Les conseillers de Charlemagne +étaient des hommes d'Église, imbus des idées de l'Empire, gouvernement +prêtre et juriste, froidement cruel, sans générosité, sans +intelligence du génie barbare. Ils ne virent dans ces captifs que des +criminels coupables de lèse-majesté, et leur appliquèrent la loi. Les +quatre mille cinq cents furent décapités en un jour à Verden. Ceux qui +essayèrent de les venger furent eux-mêmes défaits, massacrés à Dethmol +et près d'Osnabruck. Le vainqueur, arrêté plus d'une fois dans ces +contrées humides par les pluies, les inondations, les boues profondes, +s'opiniâtra à poursuivre la guerre pendant l'hiver. Alors plus de +feuilles qui dérobent le proscrit, les marais durcis par la glace ne +le défendent plus; le soldat l'atteint, isolé dans sa cabane, au foyer +domestique, entre sa femme et ses enfants, comme la bête fauve tapie +au gîte et couvrant ses petits. + +La Saxe resta tranquille pendant huit ans, Witikind lui-même s'était +rendu. Mais les Francs ne manquèrent pas pour cela d'ennemis. Les +nations dépendantes n'étaient rien moins que résignées. Dans le palais +même, ce semble, les Thuringiens tirèrent l'épée contre les Francs +qui, à l'occasion du mariage d'un de leurs chefs, voulaient les +assujettir aux lois saliques. Cette cause, et d'autres encore qui nous +sont peu connues, provoquèrent une conjuration des grands contre +Charlemagne. Ils détestaient surtout, dit-on, l'orgueil et la cruauté +de sa jeune épouse Fastrade, à qui un mari de cinquante ans ne savait +rien refuser. Les conjurés, découverts, ne nièrent pas: l'un d'eux eut +l'audace de dire: «Si l'on m'eût cru, tu n'aurais jamais passé le Rhin +vivant.» Le souverain débonnaire leur imposa pour toute peine quelques +lointains pèlerinages aux tombeaux des saints, mais il les fit tuer +sur les routes. Quelques années après, un fils naturel de Charlemagne +s'associa aux grands pour renverser son père. + +Autre conjuration au dehors entre les princes tributaires. Les +Bavarois et les Lombards étaient deux peuples frères. Les premiers +avaient longtemps donné des rois aux seconds. Tassillon, duc de +Bavière, avait épousé une fille de Didier, une soeur de celle que +Charlemagne épousa et qu'il renvoya outrageusement à son père. +Tassillon se trouvait ainsi beau-frère du duc lombard de Bénévent. +Celui-ci s'entendait avec les Grecs, maîtres de la mer; Tassillon +appelait les Slaves et les Avares. Les mouvements des Bretons et des +Sarrasins les encourageaient. Mais les Francs cernèrent Tassillon avec +trois armées; vaincu sans combat, il fut accusé de trahison dans +l'assemblée d'Ingelheim, comme un criminel ordinaire, convaincu, +condamné à mort, puis rasé et enfermé au monastère de Jumièges. La +Bavière périt comme nation. Le royaume des Lombards avait péri aussi; +il en restait dans les montagnes du Midi le duché de Bénévent, que +Charlemagne ne put jamais forcer, mais qu'il affaiblit et troubla, en +opposant un concurrent au fils de Didier que les Grecs ramenaient. + +Charlemagne eut un tributaire de plus, et de plus une guerre. Il en +était de même en Allemagne; parvenu sur l'Elbe, en face des Slaves, il +s'était vu obligé d'intervenir dans leurs querelles, et de seconder +les Abodrites contre les Wiltzi (ou Weletabi). Les Slaves donnèrent +des otages. L'Empire parut avoir gagné tout ce qui est entre l'Elbe et +l'Oder, s'étendant toujours, toujours s'affaiblissant. + +Entre les Slaves de la Baltique et ceux de l'Adriatique, derrière la +Bavière devenue simple province, Charlemagne rencontrait les Avares, +cavaliers infatigables, retranchés dans les marais de la Hongrie, qui +de là fondaient à leur choix sur les Slaves et sur l'empire grec. Tous +les hivers, dit l'historien, ils allaient dormir avec les femmes des +Slaves. Leur camp, ou _ring_, était un prodigieux village de bois qui +couvrait toute une province, fermé de haies d'arbres entrelacés; il y +avait là les rapines de plusieurs siècles, les dépouilles des +Byzantins, entassement étrange des objets les plus brillants, les plus +inutiles aux barbares, bizarre musée de brigandage. Ce camp, d'après +un vieux soldat de Charlemagne, aurait eu douze ou quinze lieues de +tour[276], comme les villes de l'Orient, Ninive ou Babylone: tel est +le génie des Tartares. Le peuple uni en un seul camp, le reste en +pâturages déserts. Celui qui visita le chagan des Turcs au sixième +siècle, trouva le barbare qui siégeait sur un trône d'or au milieu du +désert. Celui des Avares, dans son village de bois, se faisait donner +des lits d'or massif par l'empereur de Constantinople. + +[Note 276: _App. 128._] + +Ces barbares, devenus voisins des Francs, auraient levé des tributs +sur eux comme sur les Grecs. Charlemagne les attaqua avec trois +armées, et s'avança jusqu'au Raab, brûlant le peu d'habitations qu'il +rencontrait; mais qu'importait aux Avares l'incendie de ces cabanes? +Cependant la cavalerie de Charlemagne s'usait dans ces déserts contre +un insaisissable ennemi, qu'on ne savait où rencontrer. Mais ce qu'on +rencontrait partout, c'étaient les plaines humides, les marais, les +fleuves débordés. L'armée des Francs y laissa tous ses chevaux. + +Nous disons toujours: l'armée des Francs; mais ce peuple des Francs est +le vaisseau de Thésée. Renouvelé pièce à pièce, il n'a presque plus rien +de lui-même. C'était alors en Frise, en Saxe, tout autant qu'en +Ostrasie, que se recrutaient les armées de Charlemagne. C'est sur ces +peuples que tombaient effectivement les revers des Francs. Ce n'était +pas assez de porter chez eux le joug des prêtres, il fallait, chose +intolérable aux barbares, que, quittant le costume, les moeurs, la +langue de leurs pères, ils allassent se perdre dans les bataillons des +Francs, leurs ennemis, vainquissent, mourussent pour eux. Car ils ne +revoyaient guère leur pays, envoyés à trois ou quatre cents lieues +contre les Sarrasins de l'Espagne, ou les Lombards de Bénévent. Pour +périr, les Saxons aimèrent mieux périr chez eux. Ils massacrèrent les +lieutenants de Charlemagne, brûlèrent les églises, chassèrent ou +égorgèrent les prêtres, et retournèrent avec passion au culte de leurs +anciens dieux. Ils firent cause commune avec les Avares, au lieu de +fournir une armée contre eux. La même année, l'armée du calife Hixêm, +trouvant l'Aquitaine dégarnie de troupes, passa l'Èbre, franchit les +marches et les Pyrénées, brûla les faubourgs de Narbonne et défit avec +un grand carnage les troupes qu'avait rassemblées Guillaume-au-Court-Nez, +comte de Toulouse et régent d'Aquitaine; puis ils reprirent la route +d'Espagne, emmenant tout un peuple de captifs, et chargés de riches +dépouilles, dont le calife orna la magnifique mosquée de Cordoue. Tout +s'armait contre Charlemagne, la nature elle-même. Lorsque ces nouvelles +désastreuses lui parvinrent, il était en Souabe pour presser les travaux +d'un canal qui eût joint le Rhin au Danube, et facilité en cas +d'invasion la défense de l'Empire. Mais l'humidité de la terre et la +continuité des pluies empêchèrent l'exécution de ce travail[277]. Il en +fut comme du grand pont de Mayence qui assurait le passage de France et +d'Allemagne, et qui fut brûlé par les bateliers des deux rives. + +[Note 277: _App. 129._] + +Malgré tous ces revers, Charlemagne reprit bientôt l'ascendant sur des +ennemis dispersés. Il entreprit de dépeupler la Saxe, puisqu'il ne +pouvait la dompter. Il s'établit avec une armée sur le Weser, et +peut-être pour convaincre les Saxons qu'il ne lâcherait pas prise, il +appela son camp Heerstall, comme s'appelait le château patrimonial des +Carlovingiens sur la Meuse. De là, étendant de tous côtés ses +incursions, il se faisait livrer dans plus d'un canton jusqu'au tiers +des habitants. Ces troupeaux de captifs étaient ensuite chassés vers +le Midi, vers l'Ouest, établis sur de nouvelles terres au milieu de +populations toutes hostiles, toutes chrétiennes, et de langue +différente. Ainsi, les rois des Babyloniens et des Perses +transportaient les Juifs sur le Tigre, les Chalcidiens au bord du +golfe Persique. Ainsi Probus avait transplanté des colonies de Francs +et de Frisons, jusque sur les rivages du Pont-Euxin. + +En même temps, un fils de Charlemagne, profitant d'une guerre civile +des Avares, entrait chez eux par le Midi avec une armée de Bavarois et +de Lombards; il passa le Danube, la Theiss, et mit enfin la main sur +ce précieux _ring_ où dormaient tant de richesses. Le butin fut tel, +dit l'annaliste, qu'auparavant les Francs étaient pauvres en +comparaison de ce qu'ils furent dès lors. Il semble que ce peuple +thésauriseur ait perdu son âme avec l'or qu'il couvait, comme le +dragon des poésies scandinaves. Il tombe dès lors dans une extrême +faiblesse. Le chagan se fait chrétien. Ceux d'entre eux qui restent +païens mangent dans des plats de bois avec les chiens à la porte des +évêques envoyés pour les convertir. Quelques années après, nous les +voyons demander humblement à Charlemagne une retraite en Bavière; ils +ne peuvent plus, disent-ils, résister aux Slaves qu'ils dominaient +auparavant. + +Pour cette fois, Charlemagne commença à espérer un peu de repos. À en +juger par l'étendue de sa domination, sinon par ses forces réelles, il +se trouvait alors le plus grand souverain du monde. Pourquoi +n'aurait-il pas accompli ce que Théodoric n'avait pu faire, la +résurrection de l'Empire romain? Telle devait être la pensée de tous +ces conseillers ecclésiastiques dont il était environné. L'an 800, +Charlemagne se rend à Rome sous prétexte de rétablir le pape qui en +avait été chassé[278]. Aux fêtes de Noël, pendant qu'il est absorbé +dans la prière, le pape lui met sur la tête la couronne impériale, et +le proclame Auguste. L'empereur s'étonne et s'afflige humblement qu'on +lui impose un fardeau supérieur à ses forces[279]; hypocrisie puérile, +qu'il démentit au reste en adoptant les titres et le cérémonial de la +cour de Byzance. Pour rétablir l'Empire, il ne fallait plus qu'une +chose, marier le vieux Charlemagne à la vieille Irène, qui régnait à +Constantinople après avoir fait tuer son fils. C'était la pensée du +pape, mais non celle d'Irène, qui se garda bien de se donner un +maître[280]. + +[Note 278: Il avait aussi une vive affection pour le prédécesseur de +Léon, le pape Adrien. «Il alla quatre fois à Rome pour accomplir des +voeux et faire ses prières.» (Éginhard.) _App. 130._] + +[Note 279: _App. 131._] + +[Note 280: Un proverbe grec disait: «Ayez le Franc pour ami, mais non +pas pour voisin.»] + +Une foule de petits rois ornaient la cour du roi des Francs, et +l'aidaient à donner cette faible et pâle représentation de l'Empire. +Le jeune Egbert, roi de Sussex, Eardulf, roi de Northumberland, +venaient se former dans la politesse des Francs[281]. Tous deux furent +rétablis dans leurs États par Charlemagne. Lope, duc des Basques, +était aussi élevé à sa cour. Les rois chrétiens et les émirs d'Espagne +le suivaient jusque dans les forêts de la Bavière, implorant ses +secours contre le calife de Cordoue. Alfonse, roi de Galice, étalait +de riches tapisseries qu'il avait prises au pillage de Lisbonne, et +les offrait à l'empereur. Les Édrissites de Fez lui envoyèrent aussi +une ambassade. Mais aucune ne fut aussi éclatante que celle +d'Haroun-al-Raschid, calife de Bagdad, qui crut devoir entretenir +quelques relations avec l'ennemi de son ennemi, le calife schismatique +d'Espagne. Il fit, dit-on, offrir à Charlemagne, entre autres choses, +les clefs du Saint-Sépulcre, présent fort honorable, dont certes le +roi des Francs ne pouvait abuser. On répandit que le chef des +infidèles avait transmis à Charlemagne la souveraineté de Jérusalem. +Une horloge sonnante, un singe, un éléphant étonnèrent fort les hommes +de l'Ouest[282]. Il ne tient qu'à nous de croire que le cor +gigantesque que l'on montre à Aix-la-Chapelle est une dent de cet +éléphant. + +[Note 281: Éginhard. «Le roi des Northumbres, de l'île de Bretagne, +nommé Eardulf, chassé de sa patrie et de son royaume, se rendit près +de l'empereur, alors à Nimègue, lui exposa la cause de son voyage, et +partit pour Rome. À son retour de Rome, par l'entremise des légats du +pontife romain et de l'empereur, il fut rétabli dans son royaume.»] + +[Note 282: _App. 132._] + +C'est dans son palais d'Aix qu'il fallait voir Charlemagne[283]. Ce +restaurateur de l'Empire d'Occident avait dépouillé Ravenne de ses +marbres les plus précieux pour orner sa Rome barbare. Actif dans son +repos même, il y étudiait, sous Pierre de Pise, sous le Saxon Alcuin, +la grammaire, la rhétorique, l'astronomie; il apprenait à écrire[284], +chose fort rare alors. Il se piquait de bien chanter au lutrin, et +remarquait impitoyablement les clercs qui s'acquittaient mal de cet +office[285]. Il trouvait encore du temps pour observer ceux qui +entraient ou qui sortaient de la demeure impériale[286]. Des jalousies +avaient été pratiquées à cet effet dans les galeries élevées du palais +d'Aix-la-Chapelle. La nuit il se levait fort régulièrement pour les +matines[287]. Haute taille, tête ronde, gros col, nez long, ventre un +peu fort, petite voix, tel est le portrait de Charles dans l'historien +contemporain[288]. Au contraire, sa femme Hildegarde avait une voix +forte; Fastrade qu'il épousa ensuite exerçait sur lui une domination +virile. Il eut pourtant bien des maîtresses, et fut marié cinq fois; +mais à la mort de sa cinquième femme, il ne se remaria plus, et se +choisit quatre concubines dont il se contenta désormais. Le Salomon +des Francs eut six fils et huit filles, celles-ci fort belles et fort +légères. On assure qu'il les aimait fort, et ne voulut jamais les +marier. C'était plaisir de les voir cavalcader derrière lui dans ses +guerres et dans ses voyages[289]. + +[Note 283: Il choisit Aix pour y bâtir son palais, dit Éginhard, à +cause de ses eaux thermales. «Il aimait cette douce chaleur, et y +venait fréquemment nager. Il y invitait les grands, ses amis, ses +gardes, et quelquefois plus de cent personnes se baignaient avec lui.» +Il passait l'automne à chasser.] + +[Note 284: «Il s'essayait à écrire, et portait d'habitude sous son +chevet des tablettes, afin de pouvoir, dans ses moments de loisir, +s'exercer la main à tracer des lettres; mais ce travail ne réussit +guère; il l'avait commencé trop tard.» (Éginhard.) _App. 133._] + +[Note 285: «À une certaine fête, comme un jeune homme, parent du roi, +chantait fort bien Alleluia, le roi dit à un évêque qui se trouvait +là: «Il a bien chanté, notre clerc!» L'autre sot, prenant cela pour +une plaisanterie, et ignorant que le clerc fût parent de l'empereur, +répondit: «Les rustres en chantent autant à leurs boeufs.» À cette +impertinente réponse, l'empereur lui lança un regard terrible, dont il +tomba foudroyé.» (Moine de Saint-Gall.) _App. 134._] + +[Note 286: _App. 135._] + +[Note 287: _App. 136._] + +[Note 288: _App. 137._] + +[Note 289: _App. 138._] + +La gloire littéraire et religieuse du règne de Charlemagne tient, nous +l'avons dit, à trois étrangers. Le Saxon Alcuin et l'Écossais Clément +fondèrent l'école palatine, modèle de toutes les autres qui +s'élevèrent ensuite. Le Goth Benoît d'Aniane, fils du comte de +Maguelonne, réforma les monastères, en détruisant les diversités +introduites par saint Colomban et les missionnaires irlandais du +septième siècle. Il imposa à tous les moines de l'Empire la règle de +Saint-Benoît. Combien cette réforme minutieuse et pédantesque fut +inférieure à l'institution première, c'est ce que M. Guizot a très +bien montré. Non moins pédantesque et inféconde fut la tentative de +réforme littéraire dirigée surtout par Alcuin; on sait que les +principaux conseillers de Charlemagne avaient formé une sorte +d'académie, où il siégeait lui-même sous le nom du roi David; les +autres s'appelaient Homère, Horace, etc. Malgré ces noms pompeux, +quelques poésies du Goth-Italien Théodulfe, évêque d'Orléans, quelques +lettres de Leidrade, archevêque de Lyon, méritent peut-être seules +quelque attention; pour le reste, c'est la volonté qu'il faut louer, +c'est l'effort de rétablir l'unité de l'enseignement dans l'Empire. La +seule tentative d'établir partout la liturgie romaine et le chant +grégorien coûta beaucoup à Charlemagne; entre tant de peuples et tant +de langues, il avait beau faire, la dissonance reparaissait +toujours[290]. Drogon, frère de l'Empereur, dirigeait lui-même l'école +de Metz. + +[Note 290: _App. 139._] + +Avec ce goût pour la littérature et pour les traditions de Rome, il ne +faut pas s'étonner que Charlemagne et son fils Louis aient aimé à +s'entourer d'étrangers, de lettrés de basse condition. «Il advint +qu'au rivage de Gaule débarquèrent, avec des marchands bretons, deux +Scots d'Hibernie, hommes d'une science incomparable dans les écritures +profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise, et se mirent +à crier chaque jour à la foule qui venait pour acheter: «Si quelqu'un +veut la sagesse, qu'il vienne à nous, et qu'il la reçoive, nous +l'avons à vendre...» Enfin ils crièrent si longtemps, que les gens +étonnés, ou les prenant pour fous, firent parvenir la chose aux +oreilles du roi Charles, amateur toujours passionné de la sagesse. Il +les fit venir en toute hâte, et leur demanda s'il était vrai, comme la +renommée le lui avait appris, qu'ils eussent avec eux la sagesse. Ils +dirent: «Nous l'avons, et, au nom du Seigneur, nous la donnons à ceux +qui la cherchent dignement.» Et, comme il leur demandait ce qu'ils +voulaient en retour, ils répondirent: «Un lieu commode, des créatures +intelligentes, et ce dont on ne peut se passer pour accomplir le +pèlerinage d'ici-bas, la nourriture et l'habit.» Le Roi, plein de +joie, les garda d'abord avec lui quelque peu de temps. Puis, forcé +d'entreprendre des expéditions militaires, il ordonna à l'un d'eux, +nommé Clément, de rester en Gaule, lui confia un assez grand nombre +d'enfants de haute, de moyenne et de basse condition, et leur fit +donner des aliments selon leur besoin, et une habitation commode. +L'autre (Jean Mailros, disciple de Bède), il l'envoya en Italie, et +lui donna le monastère de Saint-Augustin, près de la ville de Pavie, +pour y ouvrir école.--Sur ces nouvelles, Albinus, de la nation des +Angles, disciple du savant Bède, voyant quel bon accueil Charles, le +plus religieux des rois, faisait aux sages, s'embarqua et vint à +lui... Charles lui donna l'abbaye de Saint-Martin, près de la ville de +Tours, afin qu'en l'absence du roi il put s'y reposer et y enseigner +ceux qui accourraient pour l'entendre[291]. Sa science porta de tels +fruits, que les modernes Gaulois ou Francs passèrent pour égaler les +Romains ou les Athéniens de l'antiquité. + +[Note 291: «Albinum cognomento Alcuinum...» (Éginhard.) + +Alcuin écrivait à Charlemagne: «Envoyez-moi de France quelques savants +traités aussi excellents que ceux dont j'ai soin ici (à la +bibliothèque d'York), et qu'a recueillis mon maître Ecbert; et je vous +enverrai de mes jeunes gens, qui porteront en France les fleurs de +Bretagne, en sorte qu'il n'y ait plus seulement un jardin enclos à +York, mais qu'à Tours aussi puissent germer quelques rejetons du +paradis.» Appelé en France, il devint le maître du Scot Rabanus +Maurus, fondateur de la grande école de Fulde.--Éginhard dit que +Charlemagne donnait les honneurs et les magistratures à des Scots, +estimant leur fidélité et leur valeur; et que les rois d'Écosse lui +étaient fort dévoués.--Dans sa vie de saint Césaire, dédiée à +Charlemagne, Héricus dit: «Presque toute la nation des Scots, +méprisant les dangers de la mer, vient s'établir dans notre pays avec +une suite nombreuse de philosophes.»] + +«Lorsqu'après une longue absence le victorieux Charles revint en +Gaule, il se fit amener les enfants qu'il avait confiés à Clément, et +voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux de +moyenne et de basse condition présentèrent des oeuvres au-dessus de +toute espérance, confites dans tous les assaisonnements de la sagesse; +les nobles, d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant la +justice du Juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien +fait, et leur parla en ces termes: Mille grâces, mes fils, de ce que +vous vous êtes appliqués de tout votre pouvoir à travailler selon mes +ordres et pour votre bien. Maintenant efforcez-vous d'atteindre à la +perfection, et je vous donnerai de magnifiques évêchés et des abbayes, +et toujours vous serez honorables à mes yeux. Ensuite il tourna vers +ceux de gauche un front irrité, et, troublant leurs consciences d'un +regard flamboyant, il leur lança avec ironie, tonnant plutôt qu'il ne +parlait, cette terrible apostrophe: Vous autres nobles, vous fils des +grands, délicats et jolis mignons, fiers de votre naissance et de vos +richesses, vous avez négligé mes ordres, et votre gloire et l'étude +des lettres, vous vous êtes livrés à la mollesse, au jeu et à la +paresse, ou à de frivoles exercices. Après ce préambule, levant vers +le ciel sa tête auguste et son bras invincible, il fulmina son serment +ordinaire: Par le Roi des cieux, je ne me soucie guère de votre +noblesse et de votre beauté, quelque admiration que d'autres aient +pour vous; et tenez ceci pour dit, que, si vous ne réparez par un zèle +vigilant votre négligence passée, vous n'obtiendrez jamais rien de +Charles. + +«Un de ces pauvres dont j'ai parlé, fort habile à dicter et à écrire, +fut placé par lui dans la Chapelle; c'est le nom que les rois des +Francs donnent à leur oratoire, à cause de la chape de saint Martin, +qu'ils portaient constamment au combat pour leur propre défense et la +défaite de l'ennemi.--Un jour, qu'on annonçait au prudent Charles la +mort d'un certain évêque, il demanda si le prélat avait envoyé devant +lui, dans l'autre monde, quelque chose de ses biens et du fruit de ses +travaux. Et comme le messager répondit: Seigneur, pas plus de deux +livres d'argent; notre jeune clerc soupira, et, ne pouvant contenir +dans son sein sa vivacité, il laissa malgré lui échapper, devant le +roi, cette exclamation: Pauvre viatique pour un si long voyage! +Charles, le plus modéré des hommes, après avoir réfléchi quelques +instants, lui dit: Qu'en penses-tu? Si tu avais cet évêché, ferais-tu +de plus grandes provisions pour cette longue route? Le clerc, la +bouche béante à ces paroles comme à des raisins de primeur qui lui +tombaient d'eux-mêmes, se jeta à ses pieds et s'écria: Seigneur, je +m'en remets, là-dessus, à la volonté de Dieu et à votre pouvoir. Et le +roi lui dit: Tiens-toi sous le rideau qui pend là derrière moi; tu vas +entendre combien tu as de protecteurs. En effet, à la nouvelle de la +mort de l'évêque, les gens du palais, toujours à l'affût des malheurs +ou de la mort d'autrui, s'efforcèrent, tous impatients et envieux les +uns des autres, d'obtenir pour eux la place par les familiers de +l'empereur. Mais lui, ferme dans sa résolution, refusait à tout le +monde, disant qu'il ne voulait pas manquer de parole à ce jeune homme. +Enfin, la reine Hildegarde envoya d'abord les grands du royaume, puis +elle vint elle-même trouver le roi, afin d'avoir l'évêché pour son +propre clerc. Comme il accueillit sa demande de l'air le plus +gracieux, disant qu'il ne voulait ni ne pouvait lui rien refuser, mais +qu'il ne se pardonnerait pas de tromper le jeune clerc, elle fit comme +font toutes les femmes quand elles veulent plier à leur caprice la +volonté de leurs maris. Dissimulant sa colère, adoucissant sa grosse +voix, elle s'efforçait de fléchir, par ses minauderies, l'âme +inébranlable de l'empereur, lui disant: Cher prince, mon seigneur, +pourquoi perdre l'évêché aux mains de cet enfant? Je vous en supplie, +mon très doux seigneur, ma gloire et mon appui, que vous le donniez +plutôt à mon clerc, votre serviteur fidèle. Alors le jeune homme que +Charles avait placé derrière le rideau, près de son siège, pour +écouter les sollicitations de tous les suppliants, embrassant le roi +lui-même avec le rideau, s'écria d'un ton lamentable: Tiens ferme, +seigneur roi, et ne laisse pas arracher de tes mains la puissance que +Dieu t'a confiée. Alors ce courageux ami de la vérité lui ordonna de +se montrer et lui dit: Reçois cet évêché, et aie bien soin d'envoyer, +et devant moi et devant toi-même, dans l'autre monde, de plus grandes +aumônes et un meilleur viatique pour ce long voyage dont on ne revient +pas[292].» + +[Note 292: Moine de Saint-Gall.--Voy. l'amusante histoire d'un pauvre +semblablement élevé par Charles à un riche évêché.] + +Toutefois quelle que fût la préférence de Charlemagne pour les +étrangers, pour les lettrés de condition servile, il avait trop besoin +des hommes de race germanique, dans ses interminables guerres, pour se +faire tout romain. Il parlait presque toujours allemand. Il voulut +même, comme Chilpéric, faire une grammaire de cette langue, et fit +recueillir les vieux chants nationaux de l'Allemagne[293]. Peut-être y +cherchait-il un moyen de ranimer le patriotisme de ses soldats; c'est +ainsi qu'en 1813, l'Allemagne ne se retrouvant plus à son réveil, +s'est cherchée dans les _Niebelungen_. Le costume germanique fut +toujours celui de Charlemagne[294], je pense qu'il n'eût pas été +politique de se présenter autrement aux soldats. + +[Note 293: _App. 140._] + +[Note 294: «Quand les Francs qui combattaient au milieu des Gaulois +virent ceux-ci revêtus de saies brillantes et de diverses couleurs, +épris de l'amour de la nouveauté, ils quittèrent leur vêtement +habituel, et commencèrent à prendre celui de ces peuples. Le sévère +empereur, qui trouvait ce dernier habit plus commode pour la guerre, +ne s'opposa point à ce changement. Cependant, dès qu'il vit les +Frisons, abusant de cette facilité, vendre ces petits manteaux +écourtés aussi cher qu'autrefois on vendait les grands, il ordonna de +ne leur acheter, au prix ordinaire, que de très longs et larges +manteaux. «À quoi peuvent servir, disait-il, ces petits manteaux? au +lit, je ne puis m'en couvrir; à cheval, ils ne me défendent ni de la +pluie ni du vent, et quand je satisfais aux besoins de la nature, j'ai +les jambes gelées.» (Moine de Saint-Gall.)] + +Le voilà donc jouant de son mieux l'Empire, parlant souvent la langue +latine[295], formant la hiérarchie de ses officiers d'après celle des +ministres impériaux. Dans le tableau qu'Hincmar nous a laissé, rien +n'est plus imposant. L'assemblée générale de la nation, tenue +régulièrement deux fois par an, délibérait, les ecclésiastiques d'une +part, les laïques de l'autre, sur les matières proposées par le roi; +puis, réunis, ils conféraient avec un maître qui ne demandait qu'à +s'éclairer. Quatre fois par an, les assemblées provinciales se +tenaient sous la présidence des _missi dominici_. Ceux-ci étaient les +yeux de l'empereur, les messagers prompts et fidèles qui, parcourant +sans cesse tout l'Empire, réformaient, dénonçaient tout abus. +Au-dessous des _missi_, les comtes présidaient les assemblées +inférieures, où ils rendaient la justice, assistés des _boni homines_, +jurés choisis entre les propriétaires. Au-dessous encore existaient +d'autres assemblées: celles des vicaires, des centeniers; que dis-je, +les moindres bénéficiers, les intendants des fermes royales, tenaient +des plaids comme les comtes. + +[Note 295: _App. 141._] + +Certes, l'ordre apparent ne laisse rien à désirer, les formes ne +manquent pas; on ne comprend pas un gouvernement plus régulier. +Cependant il est visible que les assemblées générales n'étaient pas +générales; on ne peut supposer que les _missi_, les comtes, les +évêques, courussent deux fois par an après l'empereur dans les +lointaines expéditions d'où il date ses Capitulaires, qu'ils +gravîssent tantôt les Alpes, tantôt les Pyrénées, législateurs +équestres, qui auraient galopé toute leur vie de l'Èbre à l'Elbe. Le +peuple, encore bien moins. Dans les marais de la Saxe, dans les +marches d'Espagne, d'Italie, de Bavière, il n'y avait là que des +populations vaincues ou ennemies. Si le nom du _peuple_ n'est pas ici +un mensonge, il signifie l'armée. Ou bien quelques notables qui +suivaient les grands, les évêques, etc., représentaient la grande +nation des Francs, comme à Rome les trente licteurs représentaient les +trente curies aux _comitia curiata_. Quant aux assemblées des comtes, +les _boni homines_, les _scabini_ (schoeffen) qui les composent sont +élus par les comtes, avec le consentement du peuple: le comte peut les +déplacer. Ce ne sont plus là les vieux Germains jugeant leurs pairs; +ils ont plutôt l'air de pauvres décurions, présidés, dirigés par un +agent impérial. La triste image de l'empire romain se reproduit dans +cette jeune caducité de l'empire barbare. Oui, l'Empire est restauré; +il ne l'est que trop: le comte tient la place des duumvirs, l'évêque +rappelle le _défenseur des cités_; et ces _hérimans_ (hommes d'armée), +qui laissent leurs biens pour se soustraire aux accablantes +obligations qu'il leur impose, ils reproduisent les curiales +romains[296], propriétaires libres, qui trouvaient leur salut à +quitter leur propriété, à fuir, à se faire soldats, prêtres, et que la +loi ne savait comment retenir. + +[Note 296: Le curiale devait avoir au moins vingt-cinq arpents de +terre; l'hériman, de trente-six à quarante-huit.] + +La désolation de l'Empire est la même ici. Le prix énorme du blé, le +bas prix des bestiaux indiquent assez que la terre reste en +pâturage[297]. L'esclavage, adouci il est vrai, s'étend et gagne +rapidement. Charlemagne gratifie son maître Alcuin d'une ferme de +vingt mille esclaves. Chaque jour les grands forcent les pauvres à se +donner à eux, corps et biens; le servage est un asile où l'homme libre +se réfugie chaque jour. + +[Note 297: Un boeuf, ou six boisseaux de froment valaient deux +sous;--cinq boeufs, ou une robe simple, ou trente boisseaux, dix +sous;--six boeufs, ou une cuirasse, ou trente-six boisseaux, douze +sous. (M. Desmichels.)] + +Aucun génie législatif n'eût pu arrêter la société sur la pente rapide +où elle descendait. Charlemagne ne fit que confirmer les lois +barbares. «Lorsqu'il eut pris le nom d'empereur, dit Éginhard, il eut +l'idée de remplir les lacunes que présentaient les lois, de les +corriger, et d'y mettre de l'accord et de l'harmonie. Mais il ne fit +qu'y ajouter quelques articles, et encore imparfaits.» + +Les Capitulaires sont en général des lois administratives, des +ordonnances civiles et ecclésiastiques. On y trouve, il est vrai, une +partie législative assez considérable, qui semble destinée à remplir +ces lacunes dont parle Éginhard. Mais peut-être ces actes, qui portent +tous le nom de Charlemagne, ne font-ils que reproduire les +Capitulaires des anciens rois francs. Il est peu probable que les +Pepins, que Clotaire II et Dagobert aient laissé si peu de +Capitulaires; que Brunehaut, Frédégonde, Ébroin, n'en aient point +laissé. Il en sera advenu pour Charlemagne ce qui serait advenu à +Justinien, si tous les monuments antérieurs du droit romain avaient +péri. Le compilateur eût passé pour législateur. La discordance du +langage et des formes qui frappe dans les Capitulaires, tend à +fortifier cette conjecture. + +La partie originale des Capitulaires, c'est celle qui touche +l'administration, celle qui répond aux besoins divers que les +circonstances faisaient sentir. Il est impossible de n'y pas admirer +l'activité, impuissante, il est vrai, de ce gouvernement qui faisait +effort pour mettre un peu d'ordre dans le désordre immense d'un tel +empire, pour retenir quelque unité dans un ensemble hétérogène, dont +toutes les parties tendaient à l'isolement, et se fuyaient pour ainsi +dire l'une l'autre. La place énorme qu'occupe la législation canonique +fait sentir, quand nous ne le saurions pas du reste, que les prêtres +ont eu la part principale en tout cela. On le reconnaît mieux encore +aux conseils moraux et religieux dont cette législation est semée; +c'est le ton pédantesque des lois wisigothiques, faites, comme on +sait, par les évêques[298]. Charlemagne, comme les rois des Wisigoths, +donna aux évêques un pouvoir inquisitorial, en leur attribuant le +droit de poursuivre les crimes dans l'enceinte de leur diocèse. +Quelques passages des Capitulaires qui condamnent les abus de +l'autorité épiscopale ne suffisent pas pour nous faire douter de la +toute-puissance du clergé sous ce règne. Ils ont pu être dictés par +les prêtres de cour, par les chapelains, par le clergé central, +naturellement jaloux de la puissance locale des évêques. Charlemagne, +ami de Rome, et entouré de prêtres comme Leidrade et tant d'autres qui +ne prirent l'épiscopat que pour retraite, dut accorder beaucoup à ce +clergé sans titre qui formait son conseil habituel. + +[Note 298: _App. 142._] + +Cet esprit de pédanterie byzantine et gothique que nous remarquions +dans les Capitulaires éclata dans la conduite de Charlemagne, +relativement aux affaires de dogme. Il fit écrire en son nom une +longue lettre à l'hérétique Félix d'Urgel, qui soutenait, avec +l'Église d'Espagne, que Jésus comme homme était simplement fils +adoptif de Dieu. En son nom parurent encore les fameux livres +_Carolins_ contre l'adoration des images[299]. Trois cents évêques +condamnèrent à Francfort ce que trois cent cinquante évêques venaient +d'approuver à Nicée. Les hommes de l'Occident, qui luttaient dans le +Nord contre l'idolâtrie païenne, devaient réprouver les images; ceux +de l'Orient, les honorer, en haine des Arabes qui les brisaient. Le +pape, qui partageait l'opinion des Orientaux, n'osa pas cependant +s'expliquer contre Charlemagne. Il montra la même prudence lorsque +l'Église de France, à l'imitation de celle d'Espagne, ajouta au +symbole de Nicée que le Saint-Esprit procède aussi du Fils +(_Filioque_). + +[Note 299: _App. 143._] + +Pendant que Charlemagne disserte sur la théologie, rêve l'Empire +romain, et étudie la grammaire, la domination des Francs croule tout +doucement. Le jeune fils de Charlemagne, dans son royaume d'Aquitaine, +ayant, par faiblesse ou justice, donné, restitué toutes les +spoliations de Pepin[300], son père lui en fit un reproche; mais il ne +fit qu'accomplir volontairement ce qui déjà avait lieu de soi-même. +L'ouvrage de la conquête se défaisait naturellement; les hommes et les +terres échappaient peu à peu au pouvoir royal pour se donner aux +grands, aux évêques surtout, c'est-à-dire aux pouvoirs locaux qui +allaient constituer la république féodale. + +[Note 300: _App. 144._] + +Au dehors, l'Empire faiblissait de même. En Italie, il avait heurté en +vain contre Bénévent, contre Venise; en Germanie, il avait reculé de +l'Oder à l'Elbe, et partagé avec les Slaves. Et en effet, comment +toujours combattre, toujours lutter contre de nouveaux ennemis? +Derrière les Saxons et les Bavarois Charlemagne avait trouvé les +Slaves, puis les Avares; derrière les Lombards, les Grecs; derrière +l'Aquitaine et l'Èbre, le califat de Cordoue. Cette ceinture de +barbares, qu'il crut simple et qu'il rompit d'abord, elle se doubla, +se tripla devant lui; et quand les bras lui tombaient de lassitude, +alors apparut, avec les flottes danoises, cette mobile et fantastique +image du monde du Nord, qu'on avait trop oublié. Ceux-ci, les vrais +Germains, viennent demander compte aux Germains bâtards, qui se sont +faits Romains, et s'appellent l'Empire. + +Un jour que Charlemagne était arrêté dans une ville de la Gaule +narbonnaise, des barques scandinaves vinrent pirater jusque dans le +port. Les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs, africains, +d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut à la légèreté de +leurs bâtiments: «Ce ne sont pas là des marchands, dit-il, mais de +cruels ennemis.» Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais l'empereur, +s'étant levé de table, se mit, dit le chroniqueur, à la fenêtre qui +regardait l'Orient, et demeura très longtemps le visage inondé de +larmes. Comme personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui +l'entouraient: «Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement? +Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent par ces misérables +pirateries; mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils +ont été près de toucher ce rivage, et je suis tourmenté d'une violente +douleur, quand je prévois tout ce qu'ils feront de maux à mes neveux +et à leurs peuples[301].» + +[Note 301: Moine de Saint-Gall.] + +Ainsi rôdent déjà autour de l'Empire les flottes danoises, grecques et +sarrasines, comme le vautour plane sur le mourant qui promet un +cadavre. Une fois deux cents barques armées fondent sur la Frise, se +remplissent de butin, disparaissent. Cependant Charlemagne assemblait +des «hommes» pour les repousser. Autre invasion: «L'Empereur assemble +des hommes en Gaule, en Germanie[302],» et bâtit dans la Frise la +ville d'Esselfeld. Athlète malheureux, il porte lentement la main à +ses blessures, pour parer les coups déjà reçus. + +[Note 302: _App. 145._] + +«Le roi des Northmans, Godfried, se promettait l'empire de la +Germanie. La Frise et la Saxe, il les regardait comme à lui. Les +Abotrites ses voisins, déjà il les avait soumis et rendus tributaires; +il se vantait même qu'il arriverait bientôt avec des troupes +nombreuses jusqu'à Aix-la-Chapelle, où le roi tenait sa cour. Quelque +vaines et légères que fussent ces menaces, on n'y refusait pas +cependant toute croyance; on pensait qu'il aurait hasardé quelque +chose de ce genre, s'il n'avait été prévenu par une mort +prématurée[303].» + +[Note 303: _App. 146._] + +Le vieil Empire se met en garde; des barques armées ferment +l'embouchure des fleuves; mais comment fortifier tous les rivages? +Celui même qui a rêvé l'unité est obligé, comme Dioclétien, de +partager ses États pour les défendre; l'un de ses fils gardera +l'Italie, l'autre l'Allemagne, le dernier l'Aquitaine. Mais tout +tourne contre Charlemagne; ses deux aînés meurent, et il faut qu'il +laisse ce faible et immense Empire aux mains pacifiques d'un saint. + + + + +CHAPITRE III + +Dissolution de l'Empire carlovingien. + + +C'est sous Louis-le-Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son +nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le +divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes +souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une +guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de +l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation +prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé. +Sans doute Pepin, et son père _au marteau de forge_, avaient durement +battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les +ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette +intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne +méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse +en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et +les ramenant tous à la règle de saint Benoît. + +C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie +par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent +est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre +condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice +qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale +est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis-le-Débonnaire, ce +fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations +diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire. + +L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde +social, qu'il s'appelle Louis-le-Débonnaire, Charles Ier, ou Louis +XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa +catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non, +c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un +esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui +l'entoure et vendu par les siens. + + * * * * * + +Le saint Louis du neuvième siècle[304], comme celui du treizième, fut +nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit +plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit +la grande ville de Barcelone après un siège de deux ans. Élevé par le +Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille, +il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du +Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne +voulaient; leur élève se trouva plus prêtre qu'eux, et, dans son +intraitable vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des +évêques: il leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs +éperons[305]. Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition +du plus sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la +règle bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour +les enfants[306]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et +Wala[307], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de +Charles-Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné +Charlemagne. Et le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa +les concubines de son père, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs +elles-mêmes[308]. + +[Note 304: _App. 147._] + +[Note 305: L'Astronome.] + +[Note 306: _App. 148._] + +[Note 307: _App. 149._] + +[Note 308: _App. 150._] + +Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge +intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait +accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une +telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à +peine sa bénédiction[309]. Empereur, il écouta les plaintes des +Saxons, et leur rendit le droit de succéder[310], ôtant ainsi aux +évêques, aux gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire +passer les héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne, +réfugiés dans les Marches, étaient dépouillés par les grands et les +lieutenants impériaux des terres que Charlemagne leur avait +attribuées; Louis rendit un édit qui confirmait leurs droits[311]. Il +respecta le principe des élections épiscopales, constamment violé par +son père; il laissa les Romains élire, sans son autorisation, les +papes Étienne IV et Pascal Ier. + +[Note 309: _App. 151._] + +[Note 310: _App. 152._] + +[Note 311: _App. 153._] + +Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains +d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les +barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son +arbitrage[312]. Il siégeait au milieu des peuples comme un père facile +et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait +qu'il eût volontiers restitué l'Empire. + +[Note 312: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui +se disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.] + +Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait +rien moins que la liberté[313]. Les villes, les évêques, les peuples +se liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait +roi d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pépin. Bernard, élève +d'Adalhard et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté +d'Italie, croyait avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné. + +[Note 313: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier +essai de l'Italie pour se délivrer des _barbares_. _App. 154._] + +Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur celui +du neveu[314]. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il avait +consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix[315]. Enfin, +Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui +l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection. + +[Note 314: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et +ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors, +longtemps avant le neveu.] + +[Note 315: _App. 155._] + +Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de +s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui +offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et +dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de +Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort. +L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution[316]. Hermengarde obtint +du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon +qu'il en mourut au bout de trois jours. + +[Note 316: _App. 156._] + +L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient +pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux +de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre +tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes. +Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complètement +envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits, +et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les +Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme. +L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant +de l'archevêque de Reims[317]. Il est vrai que ces premières conquêtes +du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé +par les siens. + +[Note 317: _App. 157._] + +Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force +et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son +influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa +sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se +souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître +devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus +belle[318]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des +nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son père, +Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les +Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire[319]. Savante[320], +dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à +l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était déjà +favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de +son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et +encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse Ève, elle +dégrada, elle perdit son époux. + +[Note 318: _App. 158._] + +[Note 319: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.] + +[Note 320: _App. 159._] + +Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être +pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint, +ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué, +_une vertu était sortie de lui_. Il commença à se repentir de sa +sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et +Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de +leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint +d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première fois +depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation +volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois mérovingiens, après les +plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence +de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avènement de la +conscience. + +Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit pour la +royauté de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son +humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le +prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui +aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une +dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi +pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents +lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin, qu'ils furent +obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée +des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En +829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient +si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre +de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le +mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils +accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir +central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils +voulaient régner chacun chez soi. + +Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres +fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le +titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre, à +Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire. +L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie. +Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé +Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette +concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais +beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration +des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre +les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se +trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne +fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut +succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se +crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père +dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne +trouva point de Cordelia. + +Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés +à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux +Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son +rétablissement. Les Francs s'aperçurent que le triomphe des enfants de +Louis leur ôtait l'Empire; les Saxons, les Frisons, qui lui devaient +leur liberté, s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à +Nimègue au milieu des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y +accourut pour porter secours à l'empereur[321].» Lothaire se trouva +seul à son tour, et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs +de la faction, furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on +les épargnât. + +[Note 321: _App. 160._] + +Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le +moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le +Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau. +Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous +ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des +fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font +agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant +abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point +que personne meure pour moi[322].» Le théâtre de cette honteuse scène +fut appelé le champ du Mensonge. + +[Note 322: _App. 161._] + +Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une +fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne +répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa soeur +dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait +sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui +imposant une pénitence publique et si humiliante qu'il ne s'en pût +jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une +liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de +Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait +exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir +fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les +partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis +d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment; +sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et +sacrilèges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité +ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin +d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre[323]. + +[Note 323: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la +pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut +désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des +contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit +que violence et tyrannie.] + +Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard +de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout, +s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable, pleura +et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales qu'il +avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice, et son +fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la capitale de +l'Empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où Charlemagne lui +avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur l'autel. + +Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva +dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes +pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils +l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses +cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père, +nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il +avait dressé sa confession: quelle confession! toute pleine de +calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de +Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait +tant[324], qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en +lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans +et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple, +comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de +l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces +filles des géants qui, dans la _Genèse_, séduisent les enfants de +Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de +patience, dans cet homme injurié, conspué, et bénissant tous les +outrages, on croyait reconnaître la patience de Job, ou plutôt une +image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe. + +[Note 324: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour +les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous +les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall. +(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les +Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers. +«Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son coeur +et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d'une +troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon, +c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches +longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les +bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la +volonté du roi.» (L'Astronome.)--«De plus, et se trouvant absent, le +roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière +que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de +plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs +délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour +les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus +graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au +supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des +centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tache +qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.)--_App. 162._] + +Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même: +tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et +ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père[325], Lothaire +s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été +(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de +Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert +de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une +foule d'autres. Ebbon, déposé du siège de Reims, passa le reste de sa +vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de +Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de +Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Wala +y mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti, +s'écriant à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle, +un homme de discorde[326]?» Ce petit-fils de Charles-Martel, ce moine +politique, ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné, +enfermé par Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et +presque roi d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer +un nom, jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de +Louis. + +[Note 325: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement +contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard +semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est-à-dire +pour l'Aquitaine, même contre l'empereur. _App. 163._] + +[Note 326: _App. 164._] + +Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce qu'il +fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une part, il +sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils avaient +usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés, qui, il est +vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le fils de son +choix, le fils de Judith, Charles-le-Chauve. Les enfants de Pepin, qui +venait de mourir, étaient dépouillés. Louis-le-Germanique était réduit à +la Bavière. Tout était partagé entre Lothaire et Charles. Le vieil +empereur aurait dit au premier: «Voilà, mon fils, tout le royaume devant +tes yeux, partage, et Charles choisira; ou, si tu veux choisir, nous +partagerons[327].» Lothaire prit l'Orient, et Charles devait avoir +l'Occident. Louis de Bavière armait pour empêcher l'exécution de ce +traité, et par une mutation étrange, le père cette fois avait pour lui +la France, et le fils l'Allemagne. Mais le vieux Louis succomba au +chagrin et aux fatigues de cette guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis, +dit-il, mais qu'il songe à lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu, +a conduit au tombeau les cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut +à Ingelheim dans une île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et +l'unité de l'Empire mourut avec lui. + +[Note 327: _App. 165._] + +C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le +fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards +qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre +Louis-le-Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par +opposition à Charles-le-Chauve, amenait pour contingent l'armée +d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin-le-Bref et Charlemagne. +Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes +de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la +Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que +l'indépendance. + +Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre +d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour +soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la +paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de +Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées +furent en présence, à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui +offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception +des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui +céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre +jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France +en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit, +selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il +lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur +manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il +voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas +arrivé, et Lothaire voulait l'attendre[328].» + +[Note 328: Nithard.] + +Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à +Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en +croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante; +si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire, +et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares[329]. Un pareil +massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette +époque d'amollissement[330] et d'influence ecclésiastique. Nous avons +déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et +de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps +déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à +rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il +était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge d'expliquer par des +causes politiques la dépopulation de l'Occident et l'affaiblissement +de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus poétique à la fois +de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient péri; +il n'était resté que les lâches. + +[Note 329: _App. 166._] + +[Note 330: On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux +militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se +tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les +Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti, +comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se +précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes +de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs +boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi; +mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils +venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la +jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux et brandissant +leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt +les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute +cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans +une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne +vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se +connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier quelque autre.» +(Nithard.)] + +La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent +poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne +suivante, serra de près Charles-le-Chauve. Charles et Louis, toujours +en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent +d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église, +seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le +langage populaire usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands +fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous +pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces +paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux +peuples, sont le premier monument de leur nationalité. + +Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro Christian +poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus +savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in +adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar +dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam +prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque +Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue +allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser +bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got +gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man +mit rehtu sinan bruder seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit +Lutheren irmo kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce +scadhen vverhen[331].» Le serment que les deux peuples prononcèrent, +chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane: «Si +Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus +meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois, +ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contrà +Lodhuwig nun lin iver[332].» + +[Note 331: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre +commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de +savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par +aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère, +tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai +aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon +frère.»--_App. 167._] + +[Note 332: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère +Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je +ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nulle +aide contre Lodewig.»--Les Allemands répétèrent la même chose dans +leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.] + +En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer +Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor +forbrihchit, ob ina ih nés irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh +hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne +wirdhit.» + +«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de +Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes. +Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession +qu'après leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les +exemples de leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois +ayant répondu qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur +connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa +volonté, les évêques dirent: «Au nom de l'autorité divine, prenez le +royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le +conseillons, nous vous y exhortons, et vous le commandons. Les deux +frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en +référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.» + +Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et +Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins, +l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se +contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques +ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les +rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il +demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume. +On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse[333], +jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône, +le long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du +Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers du +royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes, +tous les comtés et tous les domaines royaux de ces régions en deçà des +Alpes, à l'exception de[334]...» (Traité de Verdun, 843). + +[Note 333: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine +envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers +eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre +son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, se hâta de +se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Kiersy; il y reçut avec +bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et +des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au delà de +cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits par +Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» (Nithard.)] + +[Note 334: Nithard.] + +«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes +sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une +connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui +pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà +écoulé, ils n'avaient pas envoyé de messagers pour parcourir toutes +les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était +Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était +impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas. +On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de +partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que +nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la +décision des évêques[335].» + +[Note 335: Idem.] + +L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens[336], et dont +plus tard son allié Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla +porter malheur à sa famille. Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique, +appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de +Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui, longtemps +éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si puissante. +Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles-le-Chauve, qu'on +croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de Louis-le-Débonnaire +et de Judith, et qui ressemblait à Bernard[337], paraît avoir eu en +effet l'adresse toute méridionale de ce dernier. D'abord c'est l'homme +des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand archevêque de Reims: c'est en +quelque sorte au nom de l'Église qu'il fait la guerre à Lothaire, à +Pepin, allié des païens. Celui-ci, dirigé par les conseils d'un fils de +Bernard, n'avait pas hésité à appeler les Sarrasins, les Normands[338] +dans l'Aquitaine. Nous avons vu, par le mariage de la fille d'Eudes avec +un émir, que le christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces +alliances avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin +la Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint +jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais de +tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples +détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré à +Charles-le-Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, souvent +fugitif, il n'établit que l'anarchie. + +[Note 336: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux +hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est +immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les +lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les +idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom +de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs +seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous +la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à +son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur +avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis +craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à +cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga, +qu'ils n'envahissent ses États et n'y abolissent la religion +chrétienne.» _App. 168._] + +[Note 337: _App. 169._] + +[Note 338: _App. 170._] + +La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855), +son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et +Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de +Provence. Charles mourut bientôt, Louis, harcelé par les Sarrasins, +prisonnier des Lombards, fut toujours malheureux, malgré son courage. +Pour Lothaire II, son règne semble l'avènement de la suprématie des +papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge pour vivre avec +la soeur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui de Trêves, et il +accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia longtemps, puis +avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à qui elle s'était +adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il força Lothaire de la +reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et y reçut la communion +des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en même temps menacé, +s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire mourut dans la +semaine, la plupart des siens dans l'année. Charles-le-Chauve et +Louis-le-Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils se +partagèrent les États de Lothaire. + +Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps, +l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à +l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les +séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les +Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu +plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée, +défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de +force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne +présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à +moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus +riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien +excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait +une ville, ou au moins une bourgade[339]. Les plus riches étaient +Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau +de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée +dominait, par la dignité du siège, par la doctrine et par les +miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que +Lyon l'était dans le Midi; Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de +Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages. +Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant ses +possessions dans les provinces les plus lointaines jusque dans les +Vosges, jusqu'en Aquitaine[340]; elle fut la ville épiscopale par +excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et +eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il +fallut que les ravages des Normands fussent passés pour que nos rois +de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et +vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de +Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile, +choisi Laon à côté de Reims. + +[Note 339: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était +autre chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les +diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la +propriété et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur +dépendance. Le Père abbé était le maître; les moines, comme les +affranchis de ce maître, cultivaient les sciences, les lettres et les +arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize +autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les +offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient +seules par an à près de deux millions de notre monnaie.--Le monastère +de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les +Mérovingiens, cent mille menses.] + +[Note 340: Flodoard.] + +Charles-le-Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques. Avant, +après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec Lothaire, il +se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas l'Église[341]. +Aussi Dieu le protège. Lorsque Lothaire arrive sur la Seine avec son +armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient partie, le fleuve +enfle miraculeusement et couvre Charles-le-Chauve[342]. Les moines, +avant de délivrer Louis-le-Débonnaire, lui avaient demandé s'il voulait +rétablir et soutenir le culte divin; les évêques interrogent de même +Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique, puis leur confèrent le +royaume. Plus tard les évêques _sont d'avis que la paix règne entre les +trois frères_[343]. Après la bataille de Fontenai, les évêques +s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont combattu pour l'équité +et la justice, et ordonnent un jeûne de trois jours.--«Les Francs comme +les Aquitains, dit son partisan Nithard, méprisèrent le petit nombre de +ceux qui suivaient Charles. Mais les moines de Saint-Médard de Soissons +vinrent à sa rencontre, et le prièrent de porter sur ses épaules les +reliques de saint Médard et de quinze autres saints, que l'on +transportait dans leur nouvelle basilique. Il les porta en effet sur ses +épaules en toute vénération, puis il se rendit à Reims[344]...» + +[Note 341: Nithard.] + +[Note 342: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repente aere sereno +tumescere coepit.»] + +[Note 343: _App. 171._] + +[Note 344: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles-le-Chauve +voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur rentrée +dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils avaient +emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.] + +Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus +grande partie du pouvoir. Ainsi le Capitulaire d'Épernay (846) +confirme le partage des attributions des commissaires royaux[345] +entre les évêques et les laïques; celui de Kiersy (857) confère aux +curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[346]. Cette +législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et +aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les +reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle +recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace, +s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de +l'excommunication. + +[Note 345: _App. 172._] + +[Note 346: En 851, «Traité d'alliance et de secours mutuel entre les +trois fils de Louis-le-Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui +fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou +emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme +mariée.»] + +Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai +pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il +était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de +saint Guillaume de Toulouse, et de ce Bernard, favori de Judith, dont +on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage +à l'élévation de Charles, et n'exerça plus d'autorité en son nom dans +les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de +France, semble avoir empêché Louis-le-Germanique de s'établir dans la +Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant +envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya +trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il +rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis +en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux ravages +de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le roi +Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna +audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je +vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner, +pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar, +qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera +donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon +que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque +Théodoric ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous +n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon coeur une rancune +condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de +l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les évêques +Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et +Théodoric lui dit: Faites ce dont le seigneur roi vous prie; +pardonnez-lui.--À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que +moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne. +Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre +mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils, +et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez +l'absolution, si vous le voulez.--Alors les évêques s'écrièrent: +Certainement il dit bien.--Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à +cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence +qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il +nous demandât conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous +l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il +nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit +avant de s'être consulté avec ses évêques.» + +Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à +Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des +Francs. Charles-le-Chauve s'adressa aux Pères de ce concile (en 859), +pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il +avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour +embrasser le parti de Louis-le-Germanique. La plainte du roi des +Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir +récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les +engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son +ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre +élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume, +qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs +acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de +Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition +ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il +m'a oint du saint-chrème, il m'a donné le diadème et le sceptre royal, +et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne +devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans +avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels +j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de +la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements. +Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections +paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à +présent[347].» + +[Note 347: _App. 173._] + +Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique. +Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils +lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils +gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix. +«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait +au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler, +levée en grande partie par les évêques.» «Le roi, dit l'historien de +l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les +affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple +contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission, +et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et +les comtes[348].» + +[Note 348: Flodoard.] + +Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis +dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires, +commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat +allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni +gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et +léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu +s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre +le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des +Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le +pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La +féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée. + +La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de +la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la +question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède +Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au neuvième siècle le +panégyriste de Wala, l'abbé de Corbie, Paschase Ratbert qui, le +premier, enseigna d'une manière explicite cette prodigieuse poésie +d'un Dieu enfermé dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini +dans l'atome. Les anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais +le temps n'était pas venu. Ce ne fut qu'au neuvième siècle, à la +veille des dernières épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla +descendre pour consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et +se laissa voir, toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau +réclamer au nom de la logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas +moins sa route à travers le moyen âge. + +La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse. +Un moine allemand, un Saxon[349], Gotteschalk (gloire de Dieu) avait +professé la doctrine de la prédestination, ce fatalisme religieux qui +immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne +acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière +du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon +Gotteschalk présageait le Saxon Luther; comme Luther, Gotteschalk alla +à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses +voeux monastiques. + +[Note 349: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demanda à prouver sa +doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de +poix, et en traversant un grand feu. _App. 174._] + +Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines +allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se +séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un +nouveau Pélage. + +D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du +libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique +défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était +réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner, +fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale +de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de +métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes +éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup, +abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait +son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles +d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des +conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet +orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde[350], +chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait +dénoncé ses erreurs. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un Irlandais +qui avait combattu Paschase Ratbert sur la question de l'Eucharistie, +et qui était alors en grand crédit près de Charles-le-Chauve. +L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des moines, +et, comme on disait, l'_île des Saints_. Son influence sur le +continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens +avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de +saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais +avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal +et saint Virgile. Sous Charles-le-Chauve, les Irlandais furent mieux +accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith, +confia l'École du Palais à Jean-l'Irlandais (autrement dit le _Scot_ +ou l'_Érigène_). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le +privilège d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'_École du +Palais_, mais le _Palais de l'École_. + +[Note 350: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient été +Scots. (Low.) + +Guillaume de Malmesbury rapporte l'anecdote suivante: «Jean était +assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets +ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai, +et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque +chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui +disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _Scot_? (_Quid +distat inter sottum et Scotum?_)--Rien que la table, répondit Jean, +renvoyant l'injure à son auteur.»] + +Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors +pour avoir traduit, à la prière de Charles-le-Chauve, les écrits de +Denys-l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer +le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces +écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin +avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys-l'Aréopagite dont +parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec +l'apôtre de la Gaule. + +L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre +Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les +limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir. +Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il +attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi, +mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est +simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la +philosophie sont le même mot[351]. Il est vrai qu'il ne défendait la +liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber +et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence +avec laquelle Rome attaqua Jean-le-Scot prouve assez combien sa +doctrine effraya l'autorité. Disciple du Breton Pélage, prédécesseur +du Breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la naissance de la +philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le +mysticisme de l'Allemagne. + +[Note 351: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie religion, +et réciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.»--_App. +175._] + +Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du +despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était +convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin +de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles +invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si +longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée, +défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses +fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement +sauvages que ceux dont elle était délivrée. + +Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort +différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du +quatrième au sixième siècle. Les barbares de cette première époque, +qui occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en +Angleterre, y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de +Bayeux a gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les +Northmen du neuvième et du dixième siècle ont adopté la langue des +peuples chez lesquels ils s'établirent. Leurs rois, Rou, de Russie et +de France (Ru-Rik, Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie +nouvelle l'idiome germanique. Cette différence essentielle entre les +deux époques des invasions me porterait à croire que les premières, +qui eurent lieu par terre, furent faites par des familles, par des +guerriers suivis de leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux +vaincus par des mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur +race et de leur langue. Les pirates de l'époque où nous sommes +parvenus semblent avoir été le plus souvent des exilés, des bannis, +qui se firent _rois de la mer_, parce que la terre leur manquait. +Loups[352] furieux, que la famine avait chassés du gîte paternel[353], +ils abordèrent seuls et sans famille[354]; et lorsqu'ils furent soûls +de pillage, lorsqu'à force de revenir annuellement, ils se furent fait +une patrie de la terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces +nouveaux Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive +nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns +conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons +fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine +que non seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout +serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux, +et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon +robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de +la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes[355]. Ces +fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme +guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de +leurs ravages furent moins inspirées par le fanatisme odinique que par +la vengeance du serf et la rage de l'apostat. + +[Note 352: _Wargr_, loup; _wargus_, banni. Voy. Grimm.] + +[Note 353: _App. 176._] + +[Note 354: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour +compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une +exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.] + +[Note 355: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de +Troyes, un homme de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings. +Il était d'un village appelé Tranquille, à trois milles de la ville; +il était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui +inspira, dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents; +et cédant à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il +parvint à s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au +service de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour +procurer des vivres au reste de la nation, et que l'on appelait la +_flotte_ (flotta).»] + +Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu +leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent +les barbares et les prirent pour auxiliaires. Le jeune Pepin s'en +servit contre Charles-le-Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur +secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de +Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et +d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois, les montagnes, les +torrents du Midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les +fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément +comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et +dans l'Elbe. + +Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut +obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)[356], ils +vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour +avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les +néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement +dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus +furieux. Dès que leurs _dragons_, leurs _serpents_[357] sillonnaient +les fleuves; dès que le cor d'ivoire[358] retentissait sur les rives, +personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à +l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on +le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans +direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des +saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils +semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus +révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à +Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on +n'osait plus récolter. On vit les hommes mêler la terre à la farine. +Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de +trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter. +Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France. + +[Note 356: _App. 177._] + +[Note 357: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.] + +[Note 358: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes +relatives aux Normands, par exemple dans la légende bretonne de +Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent... +Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies +sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla +trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes... +Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva +aussitôt et quitta son siège, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres; +car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il +donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant +que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce +cor, et qu'il ne craignît rien pour son avoir aussi loin que le son +pourrait être entendu des pirates.»] + +Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les +évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants +comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction, +sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à +Charles-le-Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares, +négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres +d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé +captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de +l'abbé de Saint-Denis[359]. + +[Note 359: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par +être réduit en cendres.] + +Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le +Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs incursions. +Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des +incursions proprement dites, celle des stations, celle des +établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement +dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire; +celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde-Fraisnet) en Provence, et à +Saint-Maurice-en-Valais; telle était l'audace de ces pirates, qu'ils +avaient osé s'écarter de la mer, et s'établir au sein même des Alpes, +aux défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les +Sarrasins n'eurent d'établissements importants qu'en Sicile. Les +Northmans, plus disciplinables, finirent par adopter le christianisme, +et s'établirent sur plusieurs points de la France, particulièrement dans +le pays appelé de leur nom Normandie. + +Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire +connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi +et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares, +ou pour les opposer les uns aux autres. + +«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands qui +viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou +rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands +était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.» + +«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de +Thérouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles, +remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiègent les +Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite +d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour les donner aux assiégeants à +titre de loyer, cinq mille livres d'argent, avec une quantité +considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin +qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à +Mehun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs +convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait +reçu Robert, l'abandonnèrent cependant, eux avec leurs compagnons, +selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives, +et se joignirent à Salomon, duc des Bretons. Un autre parti de Danois +entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Yerres, +arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à +eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère, +donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent, et se +joignent à eux.» + +«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la +guerre avec les Saxons contre les Wenèdes qui sont dans le pays des +Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux +partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas +les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge +l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous +côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye, +et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une +forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant +l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins, +débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et +lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits +Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres +d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et +cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré. +Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les +Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne +pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il +fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon, +ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque +dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils +l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre; +mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le +féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un +grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il +s'était fait préparer lui-même.» + +Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre +et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane, +l'archevêque de Reims, Hincmar écrivait au pape ce pénible aveu: +«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous +charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si +vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur +apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin, +nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des +païens...» + +Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent +également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien +sans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut +disposer de quelques évêchés, humilier les évêques[360], opposer le +pape de Rome au pape de Reims. Il peut accumuler de vains titres, se +faire couronner roi de Lorraine et partager avec les Allemands le +royaume de son neveu Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa +faiblesse est au comble quand il devient empereur. En 875, la mort de +son autre neveu, Louis II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la +dignité impériale. Il prévient à Rome les fils de Louis-le-Germanique, +les gagne de vitesse, et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur. +Mais le jour même de Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique +grecque[361], son frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe +lui aussi dans le propre palais de Charles; le pauvre empereur +s'enfuit d'Italie à l'approche d'un de ses neveux, et meurt de maladie +dans un village des Alpes (877)[362]. + +[Note 360: _App. 178._] + +[Note 361: _App. 179._] + +[Note 362: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné par +un médecin juif.] + +Son fils, Louis-le-Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance +qu'avait eue Charles-le-Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la +Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même +de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands qu'il +ne tient la couronne que de l'élection[363]. Il vit peu, ses fils +encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste jette en +passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où la +France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il servit +plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit +roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde[364].» + +[Note 363: _App. 180._] + +[Note 364: Annales de Saint-Bertin.] + +Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut. +Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe +encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette +occasion[365]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur +chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la +Frise; et quand Charles-le-Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut +consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au coeur même +de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui +fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur +dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom de +son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et +l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec +Charles-le-Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans +de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le +joug du roi de Germanie, Charles-le-Gros, devenu roi de France par +l'extinction de la branche française des Carlovingiens. + +[Note 365: + + Einen Kuning weiz ich, + Heisset er Ludwig + Der gerne Gott dienet, etc. + +Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer +qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent +mille hommes. (Marianus Scotus.)] + +Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avènement du prince +allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est +empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision! +Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils +commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiègent Paris +avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée, +n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, fils +de Robert-le-Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés +ne se fussent jetés dedans, et ne l'eussent défendue avec un grand +courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de +Charles-le-Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta +d'observer les barbares, et les détermina à laisser Paris pour ravager +la Bourgogne, qui méconnaissait encore son autorité (885-886). Cette +lâche et perfide connivence déshonorait Charles-le-Gros. + +C'est une chose à la fois triste et comique de voir les efforts du +moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les +exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul +Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme +auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut +que son épée; que le Débonnaire, fils de Charlemagne, étonnait de sa +force les envoyés des Northmans et se jouait à briser leurs épées dans +ses mains[366]. Il fait dire à un soldat de Charlemagne qu'il portait +sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits +oiseaux[367]. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en homme, +à ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant envoyé +consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la manière dont +il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de +mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m'avez vu +faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas +douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard +ceint d'une épée.» + +[Note 366: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes +que lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait +l'histoire de l'arc d'Ulysse dans l'_Odyssée_, de l'arc du roi +d'Éthiopie dans Hérodote.] + +[Note 367: _App. 181._] + +Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles +lui-même rendait pourtant la chose douteuse lorsque, accusant sa femme +devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il +assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût +unie depuis dix ans en légitime mariage». Il n'y avait que trop +d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire. L'infécondité +de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent assez la +dégénération de cette race: elle finit d'épuisement, comme celle des +Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France dédaigne +d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles-le-Gros est +déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui +composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et non +seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les +simples seigneuries. + +L'année même de sa mort (877), Charles-le-Chauve avait signé +l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes, +jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires, +chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée +par la force des choses. Charles-le-Chauve avait au contraire défendu +d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable +au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la +nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)[368]; c'était +résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les +véritables héritiers de Charles-le-Chauve. Déjà il a marié ses filles +aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre. + +[Note 368: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore +enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince +disposera du comté.] + +Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les +passes des fleuves; ils y dresseront leurs forts, ils s'y +maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince, +qui, de temps en temps, aura la tentation de ressaisir le pouvoir +qu'il abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et +mépris pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent +autour de leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien +de plus populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus +de cette popularité est resté dans les romans, où Gérard de +Roussillon, où Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte +héroïque contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la +désignation commune des Carlovingiens. + +Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité est +le beau-frère même de Charles-le-Chauve, Boson, qui prend le titre de +roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[369](879). Presqu'en même +temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait +aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les +Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de +Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et +le vicomte de Marseille. + +[Note 369: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois évêques +du Midi et de l'Orient de la Gaule.] + +Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette +famille d'Hunald et de Guaifer[370], si maltraitée par les +Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans +l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne, +Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières +veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le +vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et +d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de +la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie, +Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule. + +[Note 370: _App. 182._] + +À l'Est, le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux +Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie. +Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse +luttant avec avantage contre la brutalité de la force. + +Au Nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les +Allemands les _forestiers_ de Flandre[371] et les comtes de +Vermandois, parents et alliés, plus ou moins fidèles, des +Carlovingiens. + +[Note 371: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que +les comtes d'Anjou.] + +Mais la grande lutte est à l'Ouest, vers la Normandie et la Bretagne. +Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le Breton Nomenoé se +met à la tête du peuple, bat Charles-le-Chauve, bat les Northmans, +défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire +de la Bretagne un royaume[372]. Après lui, les Northmans reviennent en +plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de +ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvient à leur +reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va +remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les +ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les +Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés +également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et +le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient +par cela seul homme libre. + +[Note 372: _App. 183._] + +En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les +Northmans[373]. En 864, Charles-le-Chauve avait défendu aux seigneurs +d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de +châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes, +les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert-le-Fort a +péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes, +plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il +y rentre à travers le camp des Northmans[374]. Ils lèvent le siège et +vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie +Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle. +En 933 et 955, les empereurs saxons Henri-l'Oiseleur et +Othon-le-Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires +de Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn +chasse les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille, +Guillaume, en délivre la Provence (965, 971). + +[Note 373: _App. 184._] + +[Note 374: _App. 185._] + +Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils +renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la +Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en +Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se +soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un +tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle +Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald, +tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions +nouvelles, comme, tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la +Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du roi de +France, Charles-le-Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant de +s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de +la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les +autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais +par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied +du roi il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces +barbares. + +Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se +fortifient. La France prend consistance, et se forme peu à peu. Sur +toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes +seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation +des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la +destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la +patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins +donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour? +Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de +la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous +les membres se rapprocheront et formeront de nouveau un corps? + +Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands sièges +ecclésiastiques, qui conservent la prétention de la primatie. Tours +est un centre sur la Loire; Reims en est un dans le Nord. Mais partout +le pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le +comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce +n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou +conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon, +Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume; il en est de +même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le +comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de l'Église +gallicane, est longtemps l'appui fidèle des Carlovingiens[375]. Lui +seul semble s'intéresser encore à la monarchie, à la dynastie. + +[Note 375: Lorsque Charles-le-Simple appela ses vassaux contre les +Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de +Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes. +(Flodoard.)--Louis-d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens +privilèges de l'Église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par +Lothaire en 955, et plus tard par les Othons.] + +Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus +rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares, +le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à +armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales. +L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de +la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux +l'indépendance. + +Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des +guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi +sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur +la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets +et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux +sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays. + +La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, Breton de Rennes, +«simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il +trouvait dans les forêts». Charles-le-Chauve le nomma forestier de la +forêt de Nid-de-Merle[376]. Son fils, du même nom, reçut le titre de +sénéchal d'Anjou. Son petit-fils Ingelger, et les Foulques, ses +descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la +Bretagne. + +[Note 376: _App. 186._] + +Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce +soient des chefs saxons au service de Charles-le-Chauve[377]. Il +confie à leur premier ancêtre connu, Robert-le-Fort, la défense du +pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à +Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus +heureux, les repousse au siège de Paris (885), et remporte sur eux une +grande victoire à Montfaucon. À l'époque de la déposition de +Charles-le-Gros, il est élu roi de France (888). + +[Note 377: _App. 187._] + +M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a +suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte +qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il +m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit. +La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une +netteté singulière. + +«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un +mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme +entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le +premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de +France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou selon la +prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du +comte d'Anjou Robert-le-Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se +qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la +population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État +par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de +guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion +définitive de la race de Charles-le-Grand. En effet, cette race toute +germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections +de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée +par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle +venait de se fonder leur existence indépendante. + +«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du +nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays, +violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et +firent sacrer roi, à Compiègne, un homme de descendance saxonne. +L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple +ou le Sot[378], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône en se +mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant +tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla +réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée +publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et, +après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui +de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux +comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui +prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y +fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.» + +[Note 378: _App. 188._] + +«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, ne +réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français. Il +fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite, se +mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume. +Charles-le-Simple parvint cependant, grâce au voisinage de +l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine. +Un reste de la vieille opinion germanique qui regardait les Welskes ou +Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait à +rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins +du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime, +Swintibald, fils naturel d'Arnulf et roi de Lorraine, envahit le +territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une +armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut +bientôt forcée de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes. +Cette grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de +Germanie une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on +avait jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[379], et +l'on promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant. +En effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut; mais à +la mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en +question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le +descendant des rois francs. + +[Note 379: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de +paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues-le-Grand +et Hugues-Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt qu'une +armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le +Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.] + +«Charles-le-Simple, reconnu roi en 898, par une grande partie de ceux +qui avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans +aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au +chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de +l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le +duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France +contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains +ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il +avait fait avec Charles-le-Simple, et le soutint, quoique assez +faiblement, contre Rodbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en +922. Son fils Guillaume Ier suivit d'abord la même politique, et +lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se +déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et +couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années +après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles-le-Simple +et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à +ses premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya +d'une manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis, +surnommé d'Outre-mer. + +«Le nouveau roi, auquel le parti français, soit par fatigue, soit par +prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant +héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une +alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le +prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette +alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande +aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion +nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire, +était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à +cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se +furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre +les deux partis qui depuis cinquante ans étaient en présence, +Hugues-le-Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre +Louis-d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué +contre Charles-le-Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction +opposée l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à +l'intervention normande, parvint à neutraliser les effets de +l'influence germanique. Toutes les forces du roi Louis et du parti +franc se brisèrent, en 945, contre le petit duché de Normandie. Le +roi, vaincu en bataille rangée, fut pris avec seize de ses comtes, et +enfermé dans la tour de Rouen, d'où il ne sortit que pour être livré +aux chefs du parti national, qui l'emprisonnèrent à Laon. + +«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les +Normands, Hugues-le-Grand promit de donner sa fille en mariage à leur +duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus +voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des +puissances teutoniques, dont les principales étaient alors le roi +Othon et le comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de +tirer le roi Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des +résultats d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance +normande, en réunissant ce duché à la couronne de France, après la +restauration du roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une +cession de territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du +royaume de France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut +lieu en 946. À la tête de trente-deux légions, disent les historiens +du temps, Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait +un roi en prison et n'avait point de roi à sa tête, ne put rallier +autour de lui des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le +roi Louis fut remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque +sous les murs de Rouen; mais cette campagne brillante n'eut aucun +résultat décisif. La Normandie resta indépendante, et le roi délivré +n'eut pas plus d'amis qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les +malheurs de l'invasion, et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois +déposé, il retourna au delà du Rhin pour implorer de nouveaux +secours. + +«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre +du roi Othon, en concile, à Ingelheim, pour traiter, entre autres +affaires, des griefs de Louis-d'Outre-mer contre le parti de +Hugues-le-Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur +devant cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, +après que le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva +et parla en ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers +du comte Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me +trouver au pays d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui +était mon héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le voeu et +aux acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu +de temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a +déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu +ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la +seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous +ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avènement, s'il y a +quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis +prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode +et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se +présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la +partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de +l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les +instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la +sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous +excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de +tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à +résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du +souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le +voyage de Rome pour recevoir son absolution.» + +«À la mort de Louis-d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui +succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues +mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que +lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de +France. Son père, avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou +Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et +de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.» + +Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que +la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues-Capet, sous la +tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du +Saxon Othon, roi de Germanie[380]. Ce puissant monarque semble avoir +gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque +de Cologne et duc de Lorraine et des Pays-Bas[381]. Ces relations +expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry +remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que +Louis-d'Outre-mer, élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils +d'une princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La +prépondérance de l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon, +vainqueur des Hongrois et maître de l'Italie, justifieraient +d'ailleurs la prédilection de ces princes pour la langue du grand roi. +Pour être parents des Othons, les derniers Carlovingiens, les premiers +Capétiens, n'en furent pas plus belliqueux. Hugues-Capet et son fils +Robert, princes voués à l'Église, ne rappellent guère le caractère +aventureux de Robert-le-Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient +fait si peu de scrupule de guerroyer contre les évêques, nommément +contre l'archevêque de Reims. Mais reprenons le récit de M. Thierry. + +[Note 380: «Louis-d'Outre-mer épousa Gerberge, soeur de l'empereur +Othon; le duc Hugues-le-Grand, voyant cela, afin de lui rendre coup +pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait obtenu +auprès d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux +soeurs sortirent la race impériale de Germanie et les races royales de +France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)] + +[Note 381: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection +de Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux. (Flodoard.) Les +deux soeurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il vint à Aix, en +965, et jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie. +(Vie de saint Bruno.)] + +Après la mort d'Othon-le-Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à +l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances +germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son +royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et +séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette +expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit +qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands, +Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre, +où cette grande armée chanta en choeur un des versets du _Te Deum_. +L'empereur Othon, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il arrive +souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les Français +au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve conclue avec +le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce traité, conclu, à +ce que disent les chroniques, contre le gré de l'armée française, +ranima la querelle des deux partis, ou plutôt fournit un nouveau +prétexte à des ressentiments qui n'avaient point cessé d'exister. + +«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables +de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin +pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour +impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions +de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista +grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de +France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement +d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives +faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien +entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de +réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses deux +prédécesseurs[382], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un +compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun +moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la +minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait conclue +avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine, agression qui devait +lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne de +Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais chaque +jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se retirait de +lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils de +Hugues-le-Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on +surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue française du temps. +«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un +des personnages les plus distingués du dixième siècle[383]; Hugues +n'en porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.» + +[Note 382: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de M. +Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent pas +si bas que les Mérovingiens. Si Louis-le-Bègue fut surnommé +_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois; +et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité.--Louis III +et Carloman remportèrent une victoire sur les Northmans +(879).--Charles-_le-Sot_ fit avec eux un traité fort utile (911). Il +battit son rival le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa +main.--Louis-d'Outre-mer montra un courage et une activité qui +n'auraient pas dû lui attirer cette satire: «Dominus in convivio, rex in +cubiculo.»--Enfin, suivant l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de +Louis-_le-Fainéant_ lui-même, la brièveté de son règne, et la valeur +dont il fit preuve au siège de Reims, ne méritaient pas ce surnom des +derniers Mérovingiens.] + +[Note 383: Gerbert.] + +Les difficultés de tout genre que présentait en 987 une quatrième +restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne; +ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles, +frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté +de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de +l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où +il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place, +jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens. +Hugues-Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut. +Ses deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France +après la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se +conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté. + +«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence +de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son +origine dont on ne retrouvait plus de trace certaine après la +troisième génération, le désignaient comme candidat à la race +indigène, dont la restauration s'opérait en quelque sorte depuis le +démembrement de l'Empire. + +«L'avènement de la troisième race est, dans notre histoire nationale, +d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à +proprement parler, la fin du règne des Francs et la substitution d'une +royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors, +notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on +suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans +les moeurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement +sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un +singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît +avoir saisi l'esprit du peuple à l'avènement de la troisième race. Le +bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues-Capet, alors comte de +Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en +songe et lui avait dit: À cause de ce que tu as fait, toi et tes +descendants vous serez rois jusqu'à la septième génération, +c'est-à-dire à perpétuité[384].» + +[Note 384: Chronique de Sithiu.] + +Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans +exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le +changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une mauvaise +cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de révolte +contre les décrets de l'Église[385]. C'était une opinion répandue +parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle famille +régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion, qui se +conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa cause[386]. + +[Note 385: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.] + +[Note 386: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de +dire: «Hugues-Capet était fils d'Hugues-le-Grand, et petit-fils de +Robert-le-Fort; mais j'ai différé de rapporter son origine, parce +qu'en remontant plus haut elle est fort obscure.»--Dante a reproduit +l'opinion populaire qui faisait descendre les Capets d'un boucher de +Paris. + + Di me son nati i Filippi i Luigi, + Per cui novellamente è Francia retta. + Figliuol fui d'un beccaio di Parigi, + Quando li regi antichi vener meno, + Tutti fuor ch'un renduto in panni bigi.] + +L'avènement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarqué dans les +provinces éloignées[387]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de +Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine +le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues-Capet? + +[Note 387: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique:..... +Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'était +alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour +suzerain.] + +Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou +un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins +l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la +montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de +Reims[388]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec +peine contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants +seigneurs, capables de faire tête par leurs propres forces au comte +d'Anjou, au comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans +leurs mains. À chaque avènement ils ont acquis un titre nouveau, pour +rançon de la royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils +voulaient bien ne pas prendre encore. Hugues-le-Grand obtient de Louis +IV le duché de Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine. + +[Note 388: Déjà Charles-le-Chauve, dans la première époque de son +règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui +dirigea Louis-le-Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait +lui-même.--Son successeur Foulques fut le protecteur de +Charles-le-Simple en bas âge. Il le couronna en 893, à l'âge de +quatorze ans, traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le +fit enfin roi en 898.--Après lui, Herivée ramena à Charles-le-Simple, +en 920, ses vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante. +Seul il vint le défendre avec ses hommes contre l'invasion des +Hongrois.--Louis-d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec +l'archevêque Arnoul, et lui accorda le droit de battre monnaie.] + +Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens, la +royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien près d'être éteint; +transférée aux Capets, c'est une espérance, un droit vivant, qui +sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu à peu se +réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la +seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La +propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes sur +lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et refleurir. + +Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avènement de la +nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000 +approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la +fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en +arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation. + +Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre, +et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes +se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du +monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société. + +Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à +s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais +l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité, +l'attachement au sol, à la propriété, cette condition impossible à +remplir tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle +l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera complètement que +par la féodalité. + +L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par +Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est +qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le +désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se +trouvaient unis par force. Diversité de races, de langues et +d'esprits, défaut de communications, ignorance mutuelle, antipathies +instinctives: voilà ce que cachait cette magnifique et trompeuse unité +de l'administration romaine, plus ou moins reproduite par Charlemagne. +«Mortua quin etiam jungebat corpora vivis, tormenti genus.» C'était +une torture que cet accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on +en juge par la promptitude et la violence avec laquelle tous ces +peuples s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire. + +La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière, +essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité +matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit +seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout +dire, il aime. + +L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a +échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle +s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à +connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle +devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la +dispersion matérielle apparaîtra l'invisible unité des intelligences, +l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde +féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et +forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité impériale ne +contenait que l'anarchie. + +En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut, +la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La +division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils +s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun +dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche +avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne +sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa +vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre: «Pes, modò tam +velox, pigris radicibus hæret.» Naguère, il se classait, il se jugeait +par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne, +lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était +personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est +territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie. + +À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes. +Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et +sur l'Empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de +Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre +royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si +vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de +Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent +encore. Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La +division triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La +vallée devient un royaume, la montagne un royaume. + +L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre +sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales. +Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant +d'une manière précise le caractère original des provinces où ces +dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son +développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La +liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps +barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la +simple géographie est une histoire. + + + + +ÉCLAIRCISSEMENTS + +DE LA PREMIÈRE ÉDITION (1833) + + +SUR LES IBÈRES OU BASQUES (Voy. page 8.) + + +Dans son livre, intitulé _Prüfung der Untersuchungen über die +Urbewohner Hispaniens, vermittelst der Waskischen Sprache_ [Berlin, +1821], M. W. de Humboldt a cherché à établir, par la comparaison des +débris de l'ancienne langue ibérique, avec la langue basque actuelle, +l'identité des Basques et des Ibères. Ces débris ne sont autre chose +que les noms de lieux et les noms d'hommes qui nous ont été transmis +par les auteurs anciens. Encore nous sont-ils parvenus bien défigurés. +Pline déclare rapporter seulement les noms qu'il peut exprimer en +latin: «Ex his digna memoratu aut latiali sermone dictu facilia, etc.» +Mela, Strabon, sont aussi arrêtés par la difficulté de rendre dans +leur langue la prononciation barbare. Ainsi les anciens ont dû omettre +précisément les noms les plus originaux. Quelques mots transmis +littéralement sur les monnaies ont la plus grande importance... + +Après avoir posé les principes de l'étymologie, M. de Humboldt les +applique à la méthode suivante: 1º chercher s'il y a d'anciens noms +ibériens qui, pour le son et la signification, s'accordent (au moins +en partie) avec les mots basques usités aujourd'hui; 2º dans tout le +cours de ces recherches, et avant d'entrer dans l'examen spécial, +comparer l'impression que ces anciens noms produisent sur l'oreille +avec le caractère harmonique de la langue basque; 3º examiner si ces +anciens noms s'accorderaient avec les noms de lieux des provinces où +l'on parle le basque aujourd'hui. Cet accord peut montrer, lors même +qu'on ne trouverait pas le sens du nom, que des circonstances +analogues ont tiré d'une langue identique les mêmes noms pour +différents lieux. + +Il a été conduit aux résultats suivants: + +«1º Le rapprochement des anciens noms de lieux de la péninsule +ibérienne avec la langue basque montre que cette langue était celle +des Ibères, et comme ce peuple paraît n'avoir eu qu'une langue, +peuples ibères et peuples parlant le basque sont des expressions +synonymes. + +«2º Les noms de lieux basques se trouvent sur toute la Péninsule sans +exception, et, par conséquent, les Ibères étaient répandus dans toutes +les parties de cette contrée. + +«3º Mais dans la géographie de l'ancienne Espagne, il y a d'autres +noms de lieux qui, rapprochés de ceux des contrées habitées par les +Celtes, paraissent d'origine celtique; et ces noms nous indiquent, au +défaut de témoignage historique, les établissements des Celtes mêlés +aux Ibères. + +«4º Les Ibères non mêlés de Celtes habitaient seulement vers les +Pyrénées, et sur la côte méridionale. Les deux races étaient mêlées +dans l'intérieur des terres, dans la Lusitanie et dans la plus grande +partie des côtes du Nord. + +«5º Les Celtes ibériens se rapportaient, pour le langage, aux Celtes, +d'où proviennent les anciens noms de lieux de la Gaule et de la +Bretagne, ainsi que les langues encore vivantes en France et en +Angleterre. Mais vraisemblablement ce n'étaient point des peuples de +pure souche gallique, rameaux détachés d'une tige qui restât derrière +eux; la diversité de caractère et d'institution témoigne assez qu'il +n'en est pas ainsi. Peut-être furent-ils établis dans les Gaules à une +époque anté-historique, ou du moins ils y étaient établis bien avant +(avant les Gaulois?). En tous cas, dans leur mélange avec les Ibères, +c'était le caractère ibérien qui prévalait, et non le caractère +gaulois, tel que les Romains nous l'ont fait connaître. + +«6º Hors de l'Espagne, vers le Nord, on ne trouve pas trace des +Ibères, excepté toutefois dans l'Aquitaine ibérique, et une partie de +la côte de la Méditerranée. Les Calédoniens nommément appartenaient à +la race celtique, non à l'ibérienne. + +«7º Vers le sud, les Ibères étaient établis dans les trois grandes +îles de la Méditerranée; les témoignages historiques et l'origine +basque des noms de lieux s'accordent pour le prouver. Toutefois, ils +n'y étaient pas venus, du moins exclusivement, de l'Ibérie ou de la +Gaule, ils occupaient ces établissements de tout temps ou bien ils y +vinrent de l'Orient. + +«8º Les Ibères appartenaient-ils aussi aux peuples primitifs de +l'Italie continentale? La chose est incertaine; cependant on y trouve +plusieurs noms de lieux d'origine basque, ce qui tendrait à fonder +cette conjecture. + +«9º Les Ibères sont différents des Celtes, tels que nous connaissons +ces derniers par le témoignage des Grecs et des Romains, et par ce qui +nous reste de leurs langues. Cependant il n'y a aucun sujet de nier +toute parenté entre les deux nations; il y aurait même plutôt lieu de +croire que les Ibères sont une dépendance des Celtes, laquelle en a +été démembrée de bonne heure.» + +Nous n'extrairons de ce travail que ce qui se rapporte directement à +la Gaule et à l'Italie. Nous reproduirons d'abord les étymologies des +noms: Basques, Biscaye, Espagne, Ibérie (p. 54). + +_Basoa_, forêt, bocage, broussailles. Basi, basti, bastetani, +basitani, bastitani (bas _eta_, pays de forêt), bascontum (comme +baso-coa, appartenant aux forêts). Cette étymologie donnée par +Astallos n'est pas bonne.--Les Basques s'appellent non Basocoac, mais +_Eusc_aldunac, leur pays _Eus_calerria, _Eusqu_ererria, et leur langue +_eus_cara, _eusq_uera, _escu_ara. [La terminaison _ara_ indique le +rapport de suite, de conséquence, d'une chose à une autre; ainsi, +_ara-uz_, conformément; _ara-ua_, règle, rapport. Eusk-ara veut donc +dire à la manière basque.] Aldunac vient d'_aldea_, côté, partie; +_duna_, terminaison de l'adjectif, et _c_, marque du pluriel[389]. +Erria, ara, era, ne sont que des syllabes auxiliaires. La racine est +EUSKEN, ESKEN[390], d'où les villes Vesci, Vescelia, et la +Vescitania, où se trouvait la ville d'_Osca_; deux autres _Osca_ chez +les Turduli et en Boeturie, et _Ileosca_, _Etosca_ (_Etrusca?_), +_Menosca_ (_Mendia_, montagne), Viro_vesca_; les _Auscii_ d'Aquitaine +avec leur capitale Elimberrum (Illiberris, ville neuve); +_Osqui_dates?--Le nom d'_Osca_[391] doit se rapporter à tout le peuple +des Ibères. Les sommes énormes d'_argentum oscense_ mentionnées par +Tite-Live ne peuvent guère avoir été frappées dans une des petites +villes appelées _Osca_. Florez croit que la ressemblance de l'ancien +alphabet ibérien avec celui des Osques italiens peut avoir donné lieu +à ce nom. + +[Note 389: Ainsi les terminaisons _ac_, _oc_, du midi de la France, +rattacheraient les noms d'hommes et de lieux à un pluriel, +conformément au génie des _gentes_ pélasgiques, exprimé nettement dans +l'italien moderne, où les noms d'homme sont des pluriels: Alighieri, +Fieschi, etc.] + +[Note 390: Vasco, Wasco, en langue basque, signifie _homme_, dit le +dictionnaire de Laramandi (édition de 1743, sous ce titre pompeux: _El +impossible vincido, arte della lingua Bascongada_, imprimé à +Salamanque). Voy. aussi Laboulinière, Voyage dans les Pyrénées +françaises, I, 235.] + +[Note 391: Osca, d'_eusi_, aboyer; parler? d'_otsa_, bruit? Chaque +peuple barbare se considérait comme parlant seul un vrai langage +d'homme. En opposition à _eusc_aldunac, ils disent _er-d-al-dun-ac_; +de _arra_, _erria_, terre; ainsi _erdaldunac_, qui parlent la langue +du pays; les Basques français appellent ainsi les Français, les +Biscayens les Castillans.] + +Noms basques qui se retrouvent en Gaule (p. 91): + +AQUITAINE: Calagorris, Casères en Comminges.--Vasates et Basabocates, de +_Basoa_, forêt.--De même le diocèse de Bazas, entre la Garonne et la +Dordogne.--Huro, comme la ville des Cosetans (Oléron).--Bigorra, de +_bi_, deux, _gora_, haut.--Oscara, Ousche.--Garites, pays de Gavre, de +_gora_, haut.--Garoceli... (Cæsar, de Bell. Gall., I, X, et non +_Graioceli_). Auscii, de eusken, esken, vesci (osci?), nom des Basques +(leur ville est Elimberrum comme Illiberris).--Osquidates, même racine, +vallée d'Ossau, du pied des Pyrénées à Oléron.--Curianum (cap de Buch, +promontoire près duquel le bassin d'Arcachon s'enfonce dans les terres, +de _gur_, courbé.--Le rivage _Corense_ en Bétique.)--Bercorcates, même +racine; Biscarosse, bourg du district de Born, frontières de Buch.--Les +terminaisons celtiques sont _dunum_[392], _magus_, _vices_ et _briga_ +(p. 96). Segodunum apud Rutenos appartient plus à la Narbonnaise qu'à +l'Aquitaine. Lugdunum apud Convenas est mixte, comme l'indique Convenæ, +Comminges. On ne les trouve pas, non plus que _briga_, chez les vrais +Aquitains. La terminaison en _riges_ paraît commune aux Celtes et aux +Basques. Chose remarquable: le seul peuple que Strabon nous désigne +comme étranger, dans l'Aquitaine, les _Bituriges_, ont un nom tout à +fait basque; de même les _Caturiges_, Celtes des Hautes-Alpes; ce sont +des établissement primitivement ibériens. + +[Note 392: Toutefois, dun (dun_a_, avec l'article) est une terminaison +commune de l'adjectif basque. De _arra_, ver; ar-duna, plein de vers. +De _erstura_, angoisse; _erstura-dun-a_, plein d'angoisses. +_Eusc-al-dun-ac_, les Basques. Cala_dun_um peut signifier en basque, +contrée riche en joncs.] + +Côte méridionale de la Gaule: Illiberis Bebryciorum, Vasio Vocontiorum +(Vaison) en Narbonnaise. Bebryces rappelle _briges_, et peut-être +Allo-Broges (Étienne de Byzance écrit Allobryges; selon lui, on trouve +le plus souvent, chez les Grecs, Allobryges). Cependant le scholiaste +de Juvénal dit ce mot celtique (Sat. VIII, v. 234), et signifiant +terre, contrée. + +Dans le reste de la Gaule, on rencontre peu de noms analogues au +basque, excepté Bituriges[393]. Cependant Gel_duba_, comme Corduba, +Salduba, Arverni, Arvii, Ga_durci_, Caracates, Carasa, Carcaso (et +Ardyes dans le Valais), Carnutes, Carocotinum (Crotoy), Carpentoracte +(Carpentras), Corsisi, Carsis ou Cassis, Corbilo (Coiron-sur-Loire), +(Turones?) Ces analogies avec le basque sont probablement fortuites. +Le mot même de _Bri_tannia ne dériverait-il pas de cette racine +féconde? prydain, brigantes? + +[Note 393: On peut cependant citer encore Mauléon en Gascogne et en +Poitou (Maulin en basque).--En Bretagne: Rennes, Batz, Alet, Morlaix. +(On trouve dans les Pyrénées: Rasez, Roedæ, pagus Redensis ou +Radensis, comme Redon, Redonas, Morlaas, etc.--On trouve encore en +Bretagne un Auvergnac, un Montauban du côté de Rennes.)--Les mots +Auch, Occitanie, Gard, Gers, Garonne, Gironde, semblent aussi +d'origine basque.--Montesquieu, Montesquiou, de Eusquen?] + +_Brigan_tium en Espagne chez les Gallaïci, _Brigoe_tium en Asturie. De +même en Gaule _Brigan_tium et le port _Briv_ates.--En Bretagne, les +_Brigan_tes, et leur ville Isu_brigan_tum; le même nom de peuple se +trouve en Irlande.--_Brigan_tium, sur le lac de Constance, +_Brege_tium, en Hongrie, sur le Danube. En Gaule, sur la côte sud, les +Sego_briges_; dans l'Aquitaine propre, les Nitio_briges_ (Agen); +Samaro_briva_ (Amiens); Eburo_briva_ entre Auxerre et Troyes; +Baudo_brica_, au-dessus de Coblentz, Bonto_brice_ et ad Mageto_bria_, +entre Rhin et Moselle; en Suisse, les Lato_brigi_ et Lato_brogi_; en +Bretagne, Duro_brivæ_ et Ouro_brivæ_; Arto_briga_ (Ratisbonne) dans +l'Allemagne celtique. + +Recherches de noms celtiques dans des noms de lieux ibériens (p. 100): +_Ebura_ ou _Ebora_, en Bétique et chez les Turduli, Edetani, +Carpetani, Lusitani, et Ripe_pora_ en Bétique, _Eburo_britium chez les +Lusitani; en Gaule, _Eburo_brica, _Eburo_dunum; sur la côte +méridionale, les _Eburo_nes, sur la rive gauche du Rhin, Aulerci +_Eburo_vices en Normandie; en Bretagne, _Ebora_cum, _Ebura_cum; en +Autriche, _Eburo_dunum; en Hongrie, _Ebu_rum; en Lucanie, les +_Eburi_ni? le gaulois _Epore_dorix, dans César? + +Noms celtiques en Espagne. + +Ebora, Ebura, Segobrigii (?), p. 102. Les _Segobriges_ sur la côte sud +de la Gaule. _Segobriga_, villes espagnoles des _Celtibériens_; +_Segontia_. Segedunum, en Bretagne. _Segodunum_, en Gaule. _Segestica_, +en Pannonie.--En Espagne, _Nemetobriga_, _Nemetates_.--_Augustonemetum_, +en Auvergne, _Nemetacum_, _Nemetocenna_, et les _Nemètes_ dans la +Germanie supérieure, _Nemausus_, Nîmes; de l'irlandais _Naomhtha_ (V. +Lluyd), sacré, saint? + +Page 106.--Recherches de noms _basques_ dans les noms de lieux +celtiques. En Bretagne: Le fleuve Ilas. Isca. Isurum. Verurium. Le +promontoire Ocelum ou Ocellum. Sur le Danube, entre le Norique et la +Pannonie, Astura et le fleuve Carpis. Urbate et le fleuve Urpanus.--En +Espagne: Ula. Osca. Esurir. Le mont Solorius. Ocelum chez les +Gallaïci... + +Noms _basques_ en Italie: _Iria_ apud Taurinos, comme Iria Flavia +Gallaïcorum (_iria_, ville).--_Ilienses_, en Sardaigne, Troyens? +Cependant d'habit et de moeurs libyens selon Pausanias.--_Uria_, en +Apulie, comme _Urium_ Turdulorum.--_D'ra_, eau: _Urba_ _Salovia_ +Picenorum, _Urbinum_, _Urcinium_ de Corse, comme _Urce_ +Bastetanorum.--_Urgo_, île entre Corse et Étrurie, comme _Urgao_ en +Bétique.--_Usentini_ en Lucanie, comme _Urso_, _Ursao_, en +Bétique.--_Agurium_, en Sicile; _Argiria_, en Espagne.--_Astura_, fleuve +et île près d'Antium.--D'_asta_, roche: _Asta_, en Ligurie, et _Asta +Turdelanorum_, etc., etc., en Espagne.--_Osci_ ne se rapporte pas à +_osca_, il est contracté d'_opici_, opci (mais pourquoi opici ne +serait-il pas une extension de _osci_?)--_Ausones_, analogue à +l'espagnol _Ausa_ et _Ausetani_. Cependant il se lie avec +_Aurunci_.--_Arsia_, en Istrie; _Arsa_, en Boeturie.--_Basta_, en +Calabre; _Basti_ apud Bastetanos.--_Basterbini_ Salentinorum, +de _basoa_, montagne, et de _erbestatu_, émigrer, changer de +pays (erria).--_Biturgia_, en Étrurie; _Bituris_, chez les +Basques.--_Hispellum_, en Ombrie.--Le Lambrus, qui se jette dans le Pô, +Lambriaca et Flavia lambris Gallaïcorum.--_Murgantia_, ville barbare en +Sicile; _Murgis_, en Espagne; _Suessa_ et _Suessula_, comme les +_Suessetani_ des Ilergètes.--_Curenses_ Sabinorum, _Gurulis_, en +Sardaigne, comme le littus _Corense_, en Bétique, et le prom. Curianum +en Aquitaine.--_Curia_, même racine que _urbs_; urvus, curvus, urvare, +urvum aratri; [Grec: horos], [Grec: aroô], [Grec: kurtos]; en allemand, +aëren, labourer; en basque, ara-tu, labourer ([Grec: arô], labourer); +_gur_, courbe; _uria_, _iria_, ville.--L'allemand _ort_ est encore de +cette famille.--Les Basques et les Romains seraient rattachés l'un à +l'autre par l'intermédiaire des Étrusques. «Je ne dis pas pour cela que +les Étrusques soient pères des Ibères ni leurs fils[394].» + +[Note 394: L'aruspicine et la flûte des Vascons étaient célèbres, +comme celle des Étrusques et Lydiens, Lamprid. Alex. Sever.--_Vasca +tibia_ dans Solin, c. V;--Servius, XI Æn., et apud auctorem veteris +glossarii latino-græci. Aujourd'hui ils n'ont pas d'autre instrument +(comme les highlanders écossais la cornemuse), Strabon, l. III.] + +Page 122.--C'est à tort que les Français et Espagnols confondent les +Cantabres et les Basques (Oihenart les distingue); les Cantabres en +étaient séparés par les Autrigons, et les tribus peu guerrières des +Caristii et Varduli. Chez les Cantabres, commence ce mélange de noms +de lieux que je ne trouve point chez les Basques. Les Cantabres sont +essentiellement guerriers, les Basques aussi, et même ils se vantaient +de ne pas porter de casques (Sil. It, III, 358. V. 197, IX, 232). Ceci +prouve cependant qu'ils avaient plus rarement la guerre. Enfermés dans +leurs montagnes, ils n'eurent point de guerres contre les Romains, +sauf la guerre désespérée de Calagurris (Juven., XV, 93-110). + +Page 127.--Les noms basques se représentent surtout chez les Turduli +et Turdetani de la Bétique. Ainsi, il n'y avait aucune contrée de la +Péninsule où les noms de lieux n'indiquassent un peuple parlant et +prononçant comme les Basques d'aujourd'hui. Les formes infiniment +variées de la langue basque seraient inexplicables, si ce peuple +n'avait été formé de tribus très nombreuses, et dispersées autrefois +sur un vaste territoire.--_Atzean_ signifie derrière, en arrière, et +_Atzea_ l'étranger; ainsi ce peuple pensait primitivement que +l'étranger n'était que derrière lui: ceci fait croire que, depuis un +temps immémorial, ils sont établis au bout de l'Europe. + +Page 149.--Les Celtes et les Ibères sont deux races différentes +(Strab.). Niebuhr pense de même contre l'opinion de Bullet, Vallancey, +etc. Les Ibères étaient plus pacifiques; en effet, les _Turduli, +Turdetani_. Au lieu de faire des expéditions, ils furent repoussés du +Rhône à l'Ouest. Ils ne faisaient pas de ligues avec d'autres, par +confiance en soi (Strab., III, 4, p. 138); aussi, point de grandes +entreprises (Florus, II, 17, 3), seulement de petits brigandages; +opiniâtres contre les Romains, mais surtout les _Celtibères_; poussés +par la tyrannie des préteurs, par la fréquente stérilité des pays de +montagnes, avec une population croissante; obligés d'éloigner d'eux +annuellement une partie des hommes en âge de porter les armes; +effarouchés par l'état de guerre permanent en Espagne, sous les +Romains. + +Le monde Ibérien est antérieur au monde Celtique..... On n'en connaît +que la décadence. Les Vaccéens (Diod., V, 34) faisaient chaque année +un partage de leurs terres, et mettaient les fruits en commun, signe +d'une société bien antique. + +Nous ne trouvons pas chez les Ibères l'institut des Druides et Bardes. +Aussi point d'union politique (les Druides avaient un chef unique). +Aussi moins de régularité dans la langue basque, pour revenir des +dérivés aux racines. + +On accuse les Gaulois, et non les Ibères, de pédérastie (Athen. XIII, +79. Diod., V, 32); au contraire, les Ibères préfèrent l'honneur et la +chasteté à la vie (Strab., III, 4, p. 164). Les Gaulois, et non les +Ibères, bruyants, vains, etc. (Diod., V, 31, p. 157), les Ibères +méprisent la mort, mais avec moins de légèreté que les Gaulois, qui +donnaient leur vie pour quelque argent ou quelques verres de vin +(Athen., IV, 40). + +Diodore assimile les Celtibères aux Lusitaniens. Les uns et les autres +semblent avoir déployé dans la guerre la ruse, l'agilité, caractère +des Ibères (Strab., III). Mais les Celtibères craignaient moins les +batailles rangées; ils avaient conservé le bouclier gaulois; les +Lusitaniens en portaient un moins long (Scutatæ citerioris provinciæ, +et cetratæ ulterioris Hispaniæ cohortes, Cæs. de B., lib. I, 39. +Cependant id. I, 48). + +Les Celtibères avaient (sans doute d'après les Ibères) des bottes +tissues de cheveux (Diodore: [Grec: Trichinas eilousi knêmidas]). Les +Biscayens d'aujourd'hui ont la jambe serrée de bandes de laine, qui +vont joindre l'_abarca_, sorte de sandale. + +Les montagnards vivaient deux tiers de l'année d'un pain de gland +(nourriture des Pélasges, Dodone, etc.; glandem ructante marito. Juv. +VI, 10). Les Celtibères mangeaient beaucoup de viande; les Ibères +buvaient une boisson d'orge fermentée; les Celtibères, de l'hydromel. + +Les ressemblances entre les Ibères et les Celtibères sont nombreuses, +exemple: tout soin domestique abandonné aux femmes; force et +endurcissement de celles-ci, qu'on retrouve en Biscaye et provinces +voisines (et dans plusieurs parties de la Bretagne, comme à Ouessant). + +Chez les Ibères et les Celtes (Aquitaine?) hommes qui dévouent leur +vie à un homme (Plut. Sertor., 14, Val. Max., VII, 6, ext. 3.--Cæs. de +B. Gall.). Val. Max., II, 6, 11, dit expressément que ces dévouements +étaient particuliers aux Ibères. + +Page 158.--Les Gaulois aimaient les habits bariolés et voyants; les +Ibères, même les Celtibères, les portaient noirs de grosse laine, +comme des cheveux, leurs femmes des voiles noirs. En guerre, par +exemple à Cannes (Polyb., III, 114, Livius, XXII, 46), vêtements de +lin blanc, et par-dessus habits rayés de pourpre (c'est un milieu +entre le bariolé gaulois et la simplicité ibérienne). + +Ce qu'on sait de la religion des Ibères s'applique aussi aux Celtes, +sauf une exception: _Quelques-uns_, dit Strabon (III, 4, p. 164), +_refusent aux Galliciens toute foi dans les dieux, et disent qu'aux +nuits de pleine lune les Celtibères et leurs voisins du Nord font des +danses et une fête devant leurs portes avec leurs familles, en +l'honneur d'un dieu sans nom_. Plusieurs auteurs (dont Humboldt semble +adopter le sentiment) croient voir un croissant et des étoiles sur les +monnaies de l'ancienne Espagne. Florez (Medallas, I) remarque que dans +les médailles de la Bétique (et non des autres provinces) le taureau +est toujours accompagné d'un croissant (le croissant est phénicien et +druidique; la vache est dans les armes des Basques, des Gallois, +etc.). Dans les autres provinces, on trouve le taureau, mais non le +croissant. + +Nulle mention de temple, si ce n'est dans les provinces en rapport +avec les peuples méridionaux (cependant quelques noms celtiques: +exemple, Nemeto_briga_).--Strab. (III, 1, p. 138), dans un passage +obscur où il donne les opinions opposées d'Artémidore et d'Éphore sur +le prétendu temple d'Hercule au promontoire Cuneus, parle de certaines +pierres qui, dans plusieurs lieux, se trouvent trois ou quatre +ensemble, et qui ont rapport à des usages religieux (trad. fr., I, +385, III, 4, 5). Un voyageur anglais en Espagne dit qu'aux frontières +de Galice on rencontre de grands tas de pierres, la coutume étant que +tout Galicien qui émigre pour trouver du travail y mette une pierre au +départ et au retour. Arist. Polit. VII, 2, 6: Sur la tombe du guerrier +ibérien autant de lances ([Grec: obeliskous]) qu'il a tué d'ennemis. + +Nous ne trouvons pas chez les Ibères, comme chez les Gaulois, l'usage +de jeter de l'or dans les lacs ou de le placer dans les lieux sacrés, +sans autre garde que la religion. Au temple d'Hercule à Cadix, il y +avait des offrandes que César fit respecter après la défaite des fils +de Pompée (Diod., c. XLIII, XXXIX); mais le culte de ce temple était +encore phénicien, même au temps d'Appien, VI, II, 35.--Justin, XLIV, +3: «La terre est si riche chez les Galiciens, que la charrue y soulève +souvent de l'or; ils ont une montagne sacrée qu'il est défendu de +violer par le fer; mais si la foudre y tombe, on peut y recueillir +l'or qu'elle a pu découvrir, comme un présent des dieux.» Voilà bien +l'or, propriété des dieux. + +Page 163.--Pour les noms de lieux, point de trace des Ibères dans la +Gaule non aquitanique, ni dans la Bretagne [cependant voyez plus +haut], quoique Tacite (Agric., II) croie les reconnaître dans le teint +des Silures, dans leurs cheveux frisés et leur position géographique. +(Mannert croit les trouver en Calédonie). Il faut attendre qu'on ait +comparé le basque avec les langues celtiques. Espérons, ajoute M. de +Humboldt, qu'Ahlwardt nous fera connaître ses travaux... + +Page 166.--Les anciennes langues celtiques ne peuvent avoir différé du +breton et gallois actuel; la preuve en est dans les noms de lieux et +de personnes, dans beaucoup d'autres mots, dans l'impossibilité de +supposer une troisième langue qui eût entièrement péri. + +Page 173.--On peut dire des _Ibères_ ce que dit Mannert des _Ligures_, +avec beaucoup de sagacité, qu'ils ne dérivent pas des Celtes que nous +connaissons dans la Gaule, mais que pourtant ils pourraient être une +branche soeur d'une tige orientale plus ancienne. + +Page 175.--Parenté fort douteuse du basque et des langues américaines. + +Nous n'avons pas cru qu'on pût nous blâmer de donner un extrait de cet +admirable petit livre, qui n'est pas encore traduit. + + +SUR LES TRADITIONS RELIGIEUSES DE L'IRLANDE ET DU PAYS DE GALLES +(_Voy. page 39_). + +Nous nous sommes sévèrement interdit, dans le texte, tout détail sur +les religions celtiques qui ne fût tiré des sources antiques, des +écrivains grecs et romains. Toutefois, les traditions irlandaises et +galloises qui nous sont parvenues sous une forme moins pure, peuvent +jeter un jour indirect sur les anciennes religions de la Gaule. +Plusieurs traits, d'ailleurs, sont profondément indigènes et portent +le caractère d'une haute antiquité: ainsi, le culte du feu, le mythe +du castor et du grand lac, etc., etc. + + +§ Ier. + +Le peu que nous savons des vieilles religions de l'Irlande nous est +arrivé altéré, sans doute, par le plus impur mélange de fables +rabbiniques, d'interpolations alexandrines, et peut-être dénaturé +encore par les explications chimériques des critiques modernes. +Toutefois, en quelque défiance qu'on doive être, il est impossible de +repousser l'étonnante analogie que présentent les noms des dieux de +l'Irlande (Axire, Axcearas, Coismaol, Cabur) avec les Cabires de +Phénicie et de Samothrace (Axieros, Axiokersos, Casmilos, Cabeiros). +Baal se retrouve également comme Dieu suprême en Phénicie et en +Irlande. L'analogie n'est pas moins frappante avec plusieurs des dieux +égyptiens et étrusques. Æsar, dieu en étrusque (d'où Cæsar), c'est en +irlandais le dieu qui allume le feu[395]. Le feu allumé, c'est Moloch. +L'Axire irlandais, eau, terre, nuit, lune, s'appelle en même temps Ith +(prononcez Iz comme Isis), Anu Mathar, Ops et Sibbol (comme Magna +Mater, Ops et Cybèle). Jusqu'ici c'est la nature potentielle, la +nature non fécondée: après une suite de transformations, elle devient, +comme en Égypte, Neith-Nath, dieu-déesse de la guerre, de la sagesse +et de l'intelligence, etc. + +[Note 395: Suivant Bullet, _Lar_, en celtique, signifie feu. En vieil +irlandais il signifie le sol d'une maison, la terre, ou bien une +famille (?).--_Lere_, tout-puissant.--_Joun_, _iauna_, en basque Dieu +(Janus, Diana). En Irlandais, _Anu_, _Ana_ (d'où Jona?) mère des +Dieux, etc., etc.] + +M. Adolphe Pictet établit pour base de la religion primitive de +l'Irlande le culte des Cabires, puissances primitives, commencement +d'une série ou progression ascendante qui s'élève jusqu'au Dieu +suprême, Beal. C'est donc l'opposé direct d'un système d'émanation. + +«D'une dualité primitive, constituant la force fondamentale de +l'univers, s'élève une double progression de puissances cosmiques, +qui, après s'être croisées par une transition mutuelle, viennent +toutes se réunir dans une unité suprême comme en leur principe +essentiel. Tel est, en peu de mots, le caractère distinctif de la +doctrine mythologique des anciens Irlandais, tel est le résumé de tout +notre travail.» Cette conclusion est presque identique à celle qu'a +obtenue Schelling à la suite de ses recherches sur les Cabires de +Samothrace. «La doctrine des Cabires, dit-il, était un système qui +s'élevait des divinités inférieures, représentant les puissances de la +nature, jusqu'à un Dieu supra-mondain qui les dominait toutes;» et +dans un autre endroit: «La doctrine des Cabires, dans son sens le plus +profond, était l'exposition de la marche ascendante par laquelle la +vie se développe dans une progression successive, l'exposition de la +magie universelle, de la théurgie permanente qui manifeste sans cesse +ce qui, de sa nature, est supérieur au monde réel, et fait apparaître +ce qui est invisible. + +«Cette presque identité est d'autant plus frappante que les résultats +ont été obtenus par deux voies diverses. Partout je me suis appuyé sur +la langue et les traditions irlandaises, et je n'ai rapporté les +étymologies et les faits présentés par Schelling que comme des +analogies curieuses, non pas comme des preuves. Les noms d'AXIRE, +d'AXCEARAS, de COISMAOL et de CABUR, se sont expliqués par +l'irlandais, comme l'ont été par l'hébreu les noms d'AXIEROS, +d'AXIOKERSOS, de CASMILOS et de KABEIROS. Qui ne reconnaîtrait là une +connexion évidente? + +«D'ailleurs Strabon parle expressément de l'analogie du culte de +Samothrace avec celui de l'Irlande. Il dit, d'après Artémidore, qui +écrivait cent ans avant notre ère: [Grec: hoti phasin eis nêson pros +tê Brettanikê, kath hên homoia tois en Xamothrakê peri tên Dêmêtran +kai tên Korên hieropoieitai]. (Ed. Casaubon, IV, p. 137.) On cite +encore un passage de Denys-le-Périégète, mais plus vague et peu +concluant (V, 365). + +«Celui en qui ce système trouve son unité, c'est SAMHAN, _le mauvais +esprit_ (Satan), l'image du soleil (littéralement Samhan), le juge des +âmes, qui les punit en les renvoyant sur la terre ou en les envoyant +en enfer. Il est le _maître de la mort_ (Bal-Sab). C'était la veille +du 1er novembre qu'il jugeait les âmes de ceux qui étaient morts dans +l'année: ce jour s'appelle encore aujourd'hui la nuit de Samhan +(Beaufort et Vallancey, Collectanea de rebus hibernicis (t. IV, p. +83).--C'est le Cadmilos ou Kasmilos de Samothrace, ou le Camillus des +Étrusques, le _serviteur_ (coismaol, cadmaol, signifie en irlandais +serviteur). Samhan est donc le centre d'association des Cabires (sam, +sum, cum, indiquent l'union en une foule de langues). On lit dans un +ancien Glossaire irlandais: «_Samhandraoic, eadhon Cabur_, la magie +de Samhan, c'est-à-dire CABUR,» et il ajoute pour explication: +«Association mutuelle.» Cabur, associé; comme en hébreu, _Chaberim_; +les Consentes étrusques (de même encore _Kibir_, _Kbir_ signifie +Diable dans le dialecte maltais, débris de la langue punique. Creuzer, +Symbolique, II, 286-8). Le système cabirique irlandais trouvait encore +un symbole dans l'harmonie des révolutions célestes. Les astres +étaient appelés _Cabara_. Selon Bullet, les Basques appelaient les +sept planètes _Capirioa_ (?) Le nom des constellations signifiait en +même temps intelligence et musique, mélodie. _Rimmin_, _rinmin_, +avaient le sens de soleil, lune, étoiles; _rimham_ veut dire compter; +_rimh_, nombre (en grec [Grec: rhythmos]; en français, rime, etc.). + +«Il semble que la hiérarchie des druides eux-mêmes composait une +véritable association cabirique, image de leur système religieux. + +«Le chef des druides était appelé _Coibhi_[396]. Ce nom, qui s'est +conservé dans quelques expressions proverbiales des Gaëls de l'Écosse, +se lie encore à celui de _Cabire_. Chez les Gallois, les druides +étaient nommés _Cowydd_, associés[397]. Celui qui recevait +l'initiation prenait le titre de _Caw_, associé, cabire, et _Bardd +caw_ signifiait un barde gradué (Davies, Myth., 163. Owen, Welsh, +Dict.). Parmi les îles de Scilly, celle de Trescaw portait autrefois +le nom d'_Innis Caw_, île de l'association; et on y trouve des restes +de monuments druidiques (Davies). À Samothrace, l'initié était aussi +reçu comme _Cabire_ dans l'association des dieux supérieurs, et il +devenait lui-même un anneau de la chaîne magique (Schelling, Samothr. +Gottesd., p. 40). + +[Note 396: Bed. Hist. Eccl., II, c. XIII: «Cui primus pontificum +ipsius Coifi continuo respondit» (premier prêtre d'Edwin, roi de +Northumbrie, converti par Paulinus au commencement du septième +siècle). Macpherson. Dissert. on the celt. antiq.--_Coibhi-draoi_, +druide coibhi, est une expresion usitée en Écosse pour désigner une +personne de grand mérite (Voy. Mac Intosh's Gaelic Proverbs, p. +34.--Haddleton, Notes on Tolland, page 279). Un proverbe gaélique dit: +«La pierre ne presse pas la terre de plus près que l'assistance de +Coibhi (bienfaisance, attribut du chef des druides?).»] + +[Note 397: Davies Mythol., p. 271, 277. Ammian. Marcell., liv. XV: +«Druidæ ingeniis celsiores, ut authoritas Pythagoræ decrevit, +sodalitiis astricti consortiis, quæstionibus occultarum rerum +altarumque erecti sunt, etc.»] + +«La danse mystique des druides avait certainement quelque rapport à la +doctrine cabirique et au système des nombres. Un passage curieux d'un +poète gallois, Cynddelw, cité par Davies, p. 16, d'après +l'Archéologie de Galles, nous montre druides et bardes se mouvant +rapidement en cercle et en nombres impairs, comme les astres dans leur +course, en célébrant le _conducteur_. Cette expression de nombres +impairs nous montre que les danses druidiques étaient, comme le temple +circulaire, un symbole de la doctrine fondamentale, et que le même +système de nombres y était observé. En effet, le poète gallois, dans +un autre endroit, donne au monument druidique le nom de Sanctuaire du +nombre impair. + +«Peut-être chaque divinité de la chaîne cabirique avait-elle, parmi +les druides, son prêtre et son représentant. Nous avons vu déjà, chez +les Irlandais, le prêtre adopter le nom du dieu qu'il servait; et, +chez les Gallois, le chef des druides semble avoir été considéré comme +le représentant du Dieu suprême (Jamieson, Hist. of the Culdees, p. +29). La hiérarchie druidique aurait été ainsi une image microcosmique +de la hiérarchie de l'univers, comme dans les mystères de Samothrace +et d'Éleusis... + +«Nous savons que les Caburs étaient adorés dans les cavernes et +l'obscurité, tandis que les feux en l'honneur de Beal étaient allumés +sur le sommet des montagnes. Cet usage s'explique par la doctrine +abstraite: + +«Le monde cabirique, en effet, dans son isolement du grand principe de +lumière, n'est plus que la force ténébreuse, que l'obscure matière de +toute réalité. Il constitue comme la base ou la racine de l'univers, +par opposition à la suprême intelligence, qui en est comme le sommet. +C'était sans doute par suite d'une manière de voir analogue que les +cérémonies du culte des Cabires, à Samothrace, n'étaient célébrées que +pendant la nuit.» + +On peut ajouter à ces inductions de M. Pictet que, suivant une +tradition des montagnards d'Écosse, les druides travaillaient la nuit +et se reposaient le jour (Logan, II, 351). + +Le culte de Beal, au contraire, se célébrait par des feux allumés sur +les montagnes. Ce culte a laissé des traces profondes dans les +traditions populaires (Toland, XIe lettre, p. 101). Les druides +allumaient des feux sur les _cairn_, la veille du 1er mai, en +l'honneur de _Beal_, _Bealan_ (le soleil). Ce jour garde encore +aujourd'hui en Irlande le nom de la _Bealteine_, c'est-à-dire le jour +du feu de Beal. Près de Londonderry, un cairn placé en face d'un autre +cairn s'appelle _Bealteine_.--Logan, II, 326. Ce ne fut qu'en 1220 que +l'archevêque de Dublin éteignit le feu perpétuel qui était entretenu +dans une petite chapelle près de l'église de Kildare, mais il fut +rallumé bientôt et continua de brûler jusqu'à la suppression des +monastères (Archdall's mon. Hib. apud Anth. Hib., III, 240). Ce feu +était entretenu par des vierges, souvent de qualité, appelées _filles +du feu_ (inghean an dagha), ou _gardiennes du feu_ (breochuidh), ce +qui les a fait confondre avec les nonnes de sainte Brigitte. + +Un rédacteur du _Gentleman's Magasine_, 1795, dit: que, se trouvant en +Irlande la veille de la Saint-Jean, on lui dit qu'il verrait à minuit +allumer les _feux en l'honneur du soleil_. Riches décrit ainsi les +préparatifs de la fête: «What watching, what vattling, what tinkling +upon pannes and candlesticks, what strewing of hearbes, what clamors, +and other ceremonies are used.» + +Spenser dit qu'en allumant le feu, l'Irlandais fait toujours une prière. +À Newcastle, les cuisiniers allument les feux de joie à la Saint-Jean. À +Londres et ailleurs, les ramoneurs font des danses et des processions en +habits grotesques. Les montagnards d'Écosse passaient par le feu en +l'honneur de Beal, et croyaient un devoir religieux de marcher en +portant du feu autour de leurs troupeaux et de leurs champs.--Logan, II, +364. Encore aujourd'hui, les montagnards écossais font passer l'enfant +au-dessus du feu, quelquefois dans une sorte de poche, où ils ont mis du +pain et du fromage. (On dit que dans les montagnes on baptisait +quelquefois un enfant sur une large épée. De même en Irlande la mère +faisait baiser à son enfant nouveau-né la pointe d'une épée. Logan, I, +122.)--Id. I, 213. Les Calédoniens brûlaient les criminels entre deux +feux; de là le proverbe: «Il est entre les deux flammes de +Bheil.»--Ibid., 140. L'usage de faire courir la croix de feu subsistait +encore en 1745; elle parcourut dans un canton trente-six milles en trois +heures. Le chef tuait une chèvre de sa propre épée, trempait dans le +sang les bouts d'une croix de bois demi-brûlée, et la donnait avec +l'indication du lieu de ralliement à un homme du clan, qui courait la +passer à un autre. Ce symbole menaçait du fer et du feu ceux qui +n'iraient pas au rendez-vous.--Caumont, I, 154: Suivant une tradition, +on allumait autrefois, dans certaines circonstances, des feux sur les +_tumuli_, près de Jobourg (départem. de la Manche).--Logan, II, 64. Pour +détruire les sortilèges qui frappent les animaux, les personnes qui ont +le pouvoir de les détruire sont chargées d'allumer le _Needfire_; dans +une île ou sur une petite rivière ou lac, on élève une cabane circulaire +de pierres ou de gazon, sur laquelle on place un soliveau de bouleau; au +centre est un poteau engagé par le haut dans cette pièce de bouleau; ce +poteau perpendiculaire est tourné dans un bois horizontal au moyen de +quatre bras de bois. Des hommes, qui ont soin de ne porter sur eux aucun +métal, tournent le poteau, tandis que d'autres, au moyen de coins, le +serrent contre le bois horizontal qui porte les bras, de manière qu'il +s'enflamme par le frottement; alors on éteint tout autre feu. Ceux qu'on +a obtenus de cette manière passent pour sacrés, et on en approche +successivement les bestiaux. + + +§ II. + +Dans la religion galloise (Voyez Davies, Myth. and rites of the +British druids, et le même, Celtic researches), le dieu suprême, c'est +le dieu inconnu, DIANA (_dianaff_, inconnu, en breton; _diana_ en +léonais, _dianan_ dans le dialecte de Vannes). Son représentant sur la +terre c'est HU le grand, ou _Ar-bras_, autrement CADWALCADER, le +premier des druides. + +Le castor noir perce la digue qui soutient le grand lac, le monde est +inondé; tout périt, excepté DOUYMAN et DOUYMEC'H (_man_, _mec'h_, +homme, fille), sauvés dans un vaisseau sans voiles, avec un couple de +chaque espèce d'animaux. HU attelle deux boeufs à la terre pour la +tirer de l'abîme. Tous deux périssent dans l'effort; les yeux de l'un +sortent de leurs orbites, l'autre refuse de manger et se laisse +mourir. + +Cependant Hu donne des lois et enseigne l'agriculture. Son char est +composé des rayons du soleil, conduit par cinq génies; il a pour +ceinture l'arc-en-ciel. Il est le dieu de la guerre, le vainqueur des +géants et des ténèbres, le soutien du laboureur, le roi des bardes, le +régulateur des eaux. Une vache sainte le suit partout. + +Hu a pour épouse une enchanteresse, Ked ou Ceridguen, dans son domaine +de Penlym ou Penleen, à l'extrémité du lac où il habite. + +Ked a trois enfants: Mor-vran (le corbeau de mer, guide des +navigateurs), la belle Creiz-viou (le milieu de l'oeuf, le symbole de +la vie), et le hideux Avagdu ou Avank-du (le castor noir). Ked voulut +préparer à Avagdu, selon les rites mystérieux du livre de Pherylt, +l'eau du vase Azeuladour (sacrifice), l'eau de l'inspiration et la +science. Elle se rendit donc dans la terre du repos, où se trouvait la +cité du juste, et s'adressant au petit Gouyon, le fils du héraut de +Lanvair, le gardien du temple, elle le chargea de surveiller la +préparation du breuvage. L'aveugle Morda fut chargé de faire bouillir +la liqueur sans interruption pendant un an et un jour. + +Durant l'opération, Ked ou Ceridguen étudiait les livres astronomiques +et observait les astres. L'année allait expirer, lorsque de la liqueur +bouillonnante s'échappèrent trois gouttes qui tombèrent sur le doigt +du petit Gouyon; se sentant brûlé, il porta le doigt à sa bouche... +Aussitôt l'avenir se découvrit à lui; il vit qu'il avait à redouter +les embûches de Ceridguen, et prit la fuite. À l'exception de ces +trois gouttes, toute la liqueur était empoisonnée: le vase se renversa +de lui-même et se brisa... Cependant Ceridguen furieuse poursuivait le +petit Gouyon. Gouyon, pour fuir plus vite, se change en lièvre. +Ceridguen devient levrette et le chasse vigoureusement jusqu'au bord +d'une rivière. Le petit Gouyon prend la forme d'un poisson; Ceridguen +devient loutre et le serre de si près, qu'il est forcé de se +métamorphoser en oiseau et de s'enfuir à tire-d'aile. Mais Ceridguen +planait déjà au-dessus de sa tête sous la forme d'un épervier... +Gouyon, tout tremblant, se laissa tomber sur un tas de froment, et se +changea en grain de blé; Ceridguen se changea en poule noire, et avala +le pauvre Gouyon. + +Aussitôt elle devint enceinte, et Hu-Ar-Bras jura de mettre à mort +l'enfant qui en naîtrait; mais au bout de neuf mois elle mit au monde +un si bel enfant qu'elle ne put se résoudre à le faire périr. + +Hu-Ar-Bras lui conseilla de le mettre dans un berceau couvert de peau +et de le lancer à la mer. Ceridguen l'abandonna donc aux flots le 29 +avril. + +En ce temps-là, Gouydno avait près du rivage un réservoir qui donnait +chaque année, le soir du 1er mai, pour cent livres de poisson. Gouydno +n'avait qu'un fils, nommé Elfin, le plus malheureux des hommes, à qui +rien n'avait jamais réussi; son père le croyait né à une heure fatale. +Les conseillers de Gouydno l'engagèrent à confier à son fils +l'épuisement du réservoir. + +Elfin n'y trouva rien; et comme il revenait tristement, il aperçut un +berceau couvert d'une peau, arrêté sur l'écluse... Un des gardiens +souleva cette peau, et s'écria en se tournant vers Elfin: «Regarde, +Thaliessin! quel front radieux!»--«Front radieux sera son nom,» +répondit Elfin. Il prit l'enfant et le plaça sur son cheval. Tout à +coup l'enfant entonna un poème de consolation et d'éloge pour Elfin, +et lui prophétisa sa renommée. On apporta l'enfant à Gouydno. Gouydno +demanda si c'était un être matériel ou un esprit. L'enfant répondit +par une chanson où il déclarait avoir vécu dans tous les âges, et où +il s'identifiait avec le soleil. Gouydno, étonné, demanda une autre +chanson; l'enfant reprit: «L'eau donne le bonheur. Il faut songer à +son Dieu; il faut prier son Dieu, parce qu'on ne saurait compter les +bienfaits qui en découlent... Je suis né trois fois. Je sais comment +il faut étudier pour arriver au savoir. Il est triste que les hommes +ne veuillent pas se donner la peine de chercher toutes les sciences +dont la source est dans mon sein; car je sais tout ce qui a été et +tout ce qui doit être.» + + * * * * * + +Cette allégorie se rapportait au soleil, dont le nom, Thaliessin +(front radieux) devenait celui de son grand prêtre. La première +initiation, les études, l'instruction, duraient un an. Le barde alors +s'abreuvait de l'eau d'inspiration, recevait les leçons sacrées. Il +était soumis ensuite aux épreuves; on examinait avec soin ses moeurs, +sa constance, son activité, son savoir. Il entrait alors dans le sein +de la déesse, dans la cellule mystique, où il était assujetti à une +nouvelle discipline. Il en sortait enfin, et semblait naître de +nouveau; mais, cette fois, orné de toutes les connaissances qui +devaient le faire briller et le rendre un objet de vénération pour les +peuples. + +On connaît encore les lacs de l'Adoration, de la Consécration, du +bosquet d'Ior (surnom de Diana). Ils offraient, près du lac, des +vêtements de laine blanche, de la toile, des aliments. La fête des +lacs durait trois jours. + +Près Landélorn (Landerneau), le 1er mai, la porte d'un roc s'ouvrait +sur un lac au-dessus duquel aucun oiseau ne volait. Dans une île +chantaient des fées avec la chanteuse des mers: qui y pénétrait était +bien reçu, mais il ne fallait rien emporter. Un visiteur emporte une +fleur qui devait empêcher de vieillir; la fleur s'évanouit. Désormais +plus de passage; un brave essaye, mais un fantôme menace de détruire +la contrée... Selon Davies (Myth and rites), on trouve une tradition +presque semblable dans le Brecnockshire. Il y a aussi un lac dans ce +comté, qui couvre une ville. Le roi envoie un serviteur... on lui +refuse l'hospitalité. Il entre dans une maison déserte, y trouve un +enfant pleurant au berceau, y oublie son gant; le lendemain, il +retrouve le gant et l'enfant qui flottaient. La ville avait disparu. + + +SUR LES PIERRES CELTIQUES (_Voy. page 117_). + +La pierre fut sans doute à la fois l'autel et le symbole de la +Divinité. Le nom même de _Cromleach_ (ou dolmen) signifie _pierre de +Crom_, le Dieu suprême (Pictet, p. 129). On ornait souvent le +Cromleach de lames d'or, d'argent ou de cuivre, par exemple le +_Crum-cruach_ d'Irlande, dans le district de Bresin, comté de Cavan +(Toland's Letters, p. 133).--Le nombre de pierres qui composent les +enceintes druidiques est toujours un nombre mystérieux et sacré: +jamais moins de douze, quelquefois dix-neuf, trente, soixante. Ces +nombres coïncident avec ceux des Dieux. Au milieu du cercle, +quelquefois au dehors, s'élève une pierre plus grande, qui a pu +représenter le Dieu suprême (Pictet, p. 134).--Enfin, à ces pierres +étaient attachées des vertus magiques, comme on le voit par le fameux +passage de Geoffroy de Montmouth (I. V). Aurelius consulte Merlin sur +le monument qu'il faut donner à ceux qui ont péri par la trahison +d'Hengist...--«Choream gigantum[398] ex Hiberniâ adduci jubeas... Ne +moveas, domine rex, vanum risum. Mystici sunt lapides, et ad diversa +medicamina salubres, gigantesque olim asportaverunt eos ex ultimis +finibus Africæ... Erat autem causa ut balnea intrà illos conficerent, +cùm infirmitate gravarentur. Lavabant namque lapides et intrà balnea +diffundebant, undè ægroti curabantur; miscebant etiam cum herbarum +infectionibus, unde vulnerati sanabantur. Non est ibi lapis qui +medicamento careat.» Après un combat, les pierres sont enlevées par +Merlin. Lorsqu'on cherche partout Merlin, on ne le trouve que «_ad +fontem_ Galabas, quem solitus fuerat frequentare.» Il semble lui-même +un de ces géants médecins. + +[Note 398: Sur le bord de la Seine, près de Duclair, est une roche +très élevée, connue sous le nom de Chaise de Gargantua; près d'Orches, +à deux lieues de Blois, la _Chaise de César_; près de Tancarille, la +_Pierre Géante_, ou Pierre du géant.] + +On a cru trouver sur les monuments celtiques quelques traces de +lettres ou de signes magiques. À Saint-Sulpice-sur-Rille, près de +Laigle, on remarque, sur l'un des supports de la table d'un dolmen, +trois petits croissants gravés en creux et disposés en triangle. Près +de Loc-Maria-Ker, il existe un dolmen dont la table est couverte, à sa +surface inférieure, d'excavations rondes disposées symétriquement en +cercles. Une autre pierre porte trois signes assez semblables à des +spirales. Dans la caverne de New-Grange (près Drogheda, comté de +Meath, voy. les Collect. de reb. hib. II, p. 161, etc.), se trouvent +des caractères symboliques et leur explication en ogham. Le symbole +est une ligne spirale répétée trois fois. L'inscription en ogham se +traduit par À È, c'est-à-dire _le Lui_, c'est-à-dire le Dieu sans nom, +l'être ineffable (?). Dans la caverne, il y a trois autels (Pictet, p. +132). En Écosse, on trouve un assez grand nombre de pierres ainsi +couvertes de ciselures diverses. Quelques traditions enfin doivent +appeler l'attention sur ces hiéroglyphes grossiers et à peu près +inintelligibles: les Triades disent que sur les pierres de +Gwiddon-Ganhebon «on pouvait lire les arts et les sciences du monde;» +l'astronome Gwydion ap Don fut enterré à Caernarvon «sous une pierre +d'énigmes». Dans le pays de Galles on trouve sur les pierres certains +signes, qui semblent représenter tantôt une petite figure d'animal, +tantôt des arbres entrelacés. Cette dernière circonstance semblerait +rattacher le culte des pierres à celui des arbres. D'ailleurs +l'_Ogham_ ou _Ogum_, alphabet secret des druides, consistait en +rameaux de divers arbres et assez analogues aux caractères runiques. +Telles sont les inscriptions placées sur un monument mentionné dans +les chroniques d'Écosse, comme étant dans le bocage d'Aongus, sur une +pierre du _Cairn du vicaire_, en Armagh, sur un monument de l'île +d'Arran, et sur beaucoup d'autres en Écosse.--On a vu plus haut que +les pierres servaient quelquefois à la divination. Nous rapporterons à +ce sujet un passage important de Taliesin. (N'ayant pas sous les yeux +le texte gallois, je rapporte la traduction anglaise.) «I know the +intent of the trees, I know which was decreed praise or disgrace, by +the intention of the memorial trees of the sages,» and celebrates «the +engagement of the sprigs of the trees, or of devices, and their battle +with the learned.» He could «delineate the elementary trees and +reeds», and tells us when the sprigs «were marked in the small tablet +of devices they uttered their voice.» (Logan, II, 388.) + +Les arbres sont employés encore symboliquement par les Welsh et les +Gaëls; par exemple, le noisetier indique l'amour trahi. Le Calédonien +Merlin (Taliesin est Cambrien) se plaint que «l'autorité des rameaux +commence à être dédaignée». Le mot irlandais _aos_, qui d'abord +signifiait un arbre, s'appliquait à une personne lettrée; _feadha_, +bois ou arbre, devient la désignation des prophètes, ou hommes sages. +De même, en sanskrit, _bôd'hi_ signifie le figuier indien, et le +bouddhiste, le sage. + +Les monuments celtiques ne semblent pas avoir été consacrés +exclusivement au culte. C'était sur une pierre qu'on élisait le chef +de clan (Voy. p. 126, _app._ 58). Les enceintes de pierres servaient +de cours de justice. On en a trouvé des traces en Écosse, en Irlande, +dans les îles du Nord (King, I, 147; Martin's Descr. of the Western +isles), mais surtout en Suède et en Norvège. Les anciens poèmes erses +nous apprennent en effet que les rites druidiques existaient parmi les +Scandinaves, et que les druides bretons en obtinrent du secours dans +le danger (Ossian's Cathlin, II, p. 216, not. édit. 1765, t. II; +Warton, t. I). + +Le plus vaste cercle druidique était celui d'Avebury ou Abury, dans le +Wiltshire. Il embrassait vingt-huit acres de terre entourés d'un fossé +profond et d'un rempart de soixante-dix pieds. Un cercle extérieur, +formé de cent pierres, enfermait deux autres cercles doubles +extérieurs l'un à l'autre. Dans ceux-ci, la rangée extérieure +contenait trente pierres, l'intérieure douze. Au centre de l'un des +cercles étaient trois pierres, dans l'autre une pierre isolée; deux +avenues de pierres conduisaient à tout le monument (Voy. O'Higgin's, +Celtic druids). + +Stonehenge, moins étendu, indiquait plus d'art. D'après Waltire, qui y +campa plusieurs mois pour l'étudier (on a perdu les papiers de cet +antiquaire enthousiaste, mais plein de sagacité et de profondeur), la +rangée extérieure était de trente pierres droites; le tout, en y +comprenant l'autel et les impostes, se montait à cent trente-neuf +pierres. Les impostes étaient assurés par des tenons. Il n'y a pas +d'autre exemple dans les pays celtiques du style trilithe (sauf deux à +Holmstad et à Drenthiem). + +Le monument de Classerness, dans l'île de Lewis, forme, au moyen de +quatre avenues de pierres, une sorte de croix dont la tête est au sud, +la rencontre des quatre branches est un petit cercle. Quelques-uns +croient y reconnaître le temple hyperboréen dont parlent les anciens. +Ératosthènes dit qu'Apollon cacha sa flèche là où se trouvait un +temple ailé. + +Je parlerai plus loin des alignements de Carnac et de Loc-Maria-Ker +(t. II. Voyez aussi le Cours de M. Caumont, I, p. 105). + +Il est resté en France des traces nombreuses du culte des pierres, +soit dans les noms de lieux, soit dans les traditions populaires: + +1º On sait qu'on appelait _pierre fiche_ ou _fichée_ (en celtique, +_menhir_, pierre longue, _peulvan_, pilier de pierre), ces pierres +brutes que l'on trouve plantées simplement dans la terre comme des +bornes. Plusieurs bourgs de France portent ce nom. _Pierre-Fiche_, à +cinq lieues N.-E. de Mende, en Gévaudan.--_Pierre-Fiques_, en Normandie, +à une lieue de l'Océan, à trois de Montivilliers.--_Pierrefitte_, +près Pont-l'Évêque.--_Pierrefitte_, à deux lieues N.-O. +d'Argentan.--_Pierrefitte_, à trois lieues de Falaise.--_Pierrefitte_, +dans le Perche, diocèse de Chartres, à six lieues S. de +Mortagne.--_Idem_, en Beauvoisis, à deux lieues N.-O. de +Beauvais.--_Idem_, près Paris, à une demi-lieue N. de +Saint-Denis.--_Idem_, en Lorraine, à quatre lieues de Bar.--_Idem_, en +Lorraine, à trois lieues de Mirecourt.--_Idem_, en Sologne, à neuf +lieues S.-E. d'Orléans.--_Idem_, en Berry, à trois lieues de Gien, à +cinq de Sully.--_Idem_, en Languedoc, diocèse de Narbonne, à deux lieues +et demie de Limoux.--_Idem_, dans la Marche, près Bourganeuf.--_Idem_, +dans la Marche, près Guéret.--_Idem_, en Limousin, à six lieues de +Brives.--_Idem_, en Forez, diocèse de Lyon, à quatre lieues de Roanne, +etc. + +2º À Colombiers, les jeunes filles qui désirent se marier doivent +monter sur la pierre-levée, y déposer une pièce de monnaie, puis +sauter du haut en bas. À Guérande, elles viennent déposer dans les +fentes de la pierre des flocons de laine rose liés avec du clinquant. +Au Croisic, les femmes ont longtemps célébré des danses autour d'une +pierre druidique. En Anjou, ce sont les fées qui, descendant des +montagnes en filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier. En +Irlande, plusieurs dolmens sont encore appelés les lits des amants: la +fille d'un roi s'était enfuie avec son amant; poursuivie par son père, +elle errait de village en village, et tous les soirs ses hôtes lui +dressaient un lit sur la roche, etc., etc. + + +TRIADES DE L'ÎLE DE BRETAGNE + + Qui sont des triades de choses mémorables, de souvenirs et de + sciences, concernant les hommes et les faits fameux qui furent en + Bretagne, et concernant les circonstances et infortunes qui ont + désolé la nation des Cambriens à plusieurs époques (traduites par + Probert.--_Voy. page 423, app. 70_). + +Voici les trois noms donnés à l'île de Bretagne.--Avant qu'elle fût +habitée, on l'appelait le Vert-Espace entouré des eaux de l'Océan +(the Seagirt Green Space); après qu'elle fut habitée, elle fut appelée +île de Miel, et après que le peuple eut été formé en société par +Prydain, fils d'Aedd-le-Grand, elle fut appelée l'île de Prydain. Et +personne n'a droit sur elle que la tribu des Cambriens, car les +premiers ils en prirent possession; et avant ce temps-là, il n'y eut +aucun homme vivant, mais elle était pleine d'ours, de loups, de +crocodiles et de bisons. + +Voici les trois principales divisions de l'île de Bretagne.--Cambrie, +Lloégrie et Alban, et le rang de souveraineté appartient à chacun +d'eux. Et sous une monarchie, sous la voix de la contrée, ils sont +gouvernés selon les établissements de Prydain, fils d'Aedd-le-Grand; +et à la nation des Cambriens appartient le droit d'établir la +monarchie selon la voix de la contrée et du peuple, selon le rang et +le droit primordial. Et sous la protection de cette règle, la royauté +doit exister dans chaque contrée de l'île de Bretagne, et toute la +royauté doit être sous la protection de la voix de la contrée; c'est +pourquoi il y a ce proverbe: Une nation est plus puissante qu'un chef. + +Voici les trois piliers de la nation dans l'île de Bretagne.--La voix +de la contrée, la royauté et la judicature d'après les établissements +de Prydain, fils d'Aedd-le-Grand. Le premier fut Hu-le-Puissant, qui +amena la nation le premier dans l'île de Bretagne; et ils vinrent de +la contrée de l'été, qui est appelée Defrobani (Constantinople?); et +ils vinrent par la mer Hazy (du Nord) dans l'île de Bretagne et dans +l'Armorique, où ils se fixèrent. Le second fut Prydain, fils +d'Aedd-le-Grand, qui le premier organisa l'état social et la +souveraineté en Bretagne. Car avant ce temps il n'y avait de justice +que ce qui était fait par faveur, ni aucune loi excepté celle de la +force. Le troisième fut Dynwal Moemud; car il fit le premier des +règlements concernant les lois, maximes, coutumes et privilèges +relatifs au pays et à la tribu. Et à cause de ces raisons ils furent +appelés les trois piliers de la nation des Cambriens. + +Voici les trois tribus sociales de l'île de Bretagne.--La première fut +la tribu des Cambriens, qui vint de l'île de Bretagne avec +Hu-le-Puissant, parce qu'ils ne voulaient pas posséder un pays par +combat et conquête, mais par justice et tranquillité. La seconde fut +la tribu des Lloegriens, qui venaient de la Gascogne; ils descendaient +de la tribu primitive des Cambriens. Les troisièmes furent les +Brython, qui étaient descendus de la tribu primitive des Cambriens. +Ces tribus étaient appelées les pacifiques tribus, parce qu'elles +vinrent d'un accord mutuel, et ces tribus avaient toutes trois la +même parole et la même langue. + +Les trois tribus réfugiées: Calédoniens, Irlandais, le peuple de +Galedin, qui vinrent dans des vaisseaux nus en l'île de Wight, lorsque +leur pays était inondé; il fut stipulé qu'ils n'auraient le rang de +Cambriens qu'au neuvième degré de leur descendance. + +Les trois envahisseurs sédentaires: les Coraniens, les Irlandais +Pictes, les Saxons. + +Les trois envahisseurs passagers: les Scandinaves; Gadwal-l'Irlandais +(conquête de 29 ans), vaincu par Caswallon, et les Césariens. + +Les trois envahisseurs tricheurs: les Irlandais rouges en Alban, les +Scandinaves et les Saxons. + +Voici les trois disparitions de l'île de Bretagne: la première est +celle de Gavran et ses hommes qui allèrent à la recherche des îles +vertes des inondations; on n'entendit jamais parler d'eux. La seconde +fut Merddin, le barde d'Emrys (Ambrosius, successeur de Vortigern?), +et ses neuf bardes, qui allèrent en mer dans une maison de verre; la +place où ils allèrent est inconnue. La troisième fut Madog, fils +d'Owain, roi des Galles du Nord, qui alla en mer avec trois cents +personnes dans dix vaisseaux; la place où ils allèrent est inconnue. + +Voici les trois événements terribles de l'île de Bretagne: le premier +fut l'irruption du lac du débordement avec inondation sur tout le pays +jusqu'à ce que toutes personnes fussent détruites, excepté Dwyvan et +Dwyvach qui échappèrent dans un vaisseau ouvert, et par eux l'île de +Prydain fut repeuplée. Le second fut le tremblement d'un torrent de +feu jusqu'à ce que la terre fût déchirée jusqu'à l'abîme, et que la +plus grande partie de toute vie fût détruite. Le troisième fut l'été +chaud, quand les arbres et les plantes prirent feu par la chaleur +brûlante du soleil, et que beaucoup de gens et d'animaux, diverses +espèces d'oiseaux, vers, arbres et plantes, furent entièrement +détruits. + +Voici les trois expéditions combinées qui partirent de l'île de +Bretagne: la première partit avec Ur, fils d'Érin, le puissant +guerrier de Scandinavie (ou peut-être le vainqueur des Scandinaves, +«the bellipotent of Scandinavia»); il vint en cette île du temps de +Gadial, fils d'Érin, et obtint secours à condition qu'il ne tirerait +de chaque principale forteresse plus d'hommes qu'il n'y présenterait. +À la première, il vint seul avec son valet Mathata Vawr; il en obtint +deux hommes, quatre de la seconde, huit de la troisième, seize de la +suivante, et ainsi de toutes en proportion, jusqu'à ce qu'enfin le +nombre ne pût être fourni par toute l'île. Il emmena soixante-trois +mille hommes, ne pouvant obtenir dans toute l'île un plus grand nombre +d'hommes capables d'aller à la guerre: les vieillards et les enfants +restèrent seuls dans l'île. Ur, le fils d'Érin, le puissant guerrier, +fut le plus habile recruteur qui eût jamais existé. Ce fut par +inadvertance que la tribu des Cambriens lui donna cette permission +stipulée irrévocablement. Les Coraniens saisirent cette occasion +d'envahir l'île sans difficulté. Aucun des hommes qui partirent ne +retourna, aucun de leurs fils ni de leurs descendants. Ils firent +voile pour une expédition belliqueuse jusque dans la mer de la Grèce, +et s'y fixant dans les pays des Galas et d'Avène (Galitia?), ils y +sont restés jusqu'à ce jour et sont devenus Grecs. + +La seconde expédition combinée fut conduite par Caswallawn, le fils de +Beli et petit-fils de Manogan, et par Gwenwynwyn et Gwanar, les fils +de Lliaws, fils de Nwyvre et Arianrod, fille de Beli, leur mère. Ils +descendaient de l'extrémité de la pente de Galedin et Siluria et des +tribus combinées des Boulognèse, et leur nombre était de soixante et +un mille. Ils marchèrent avec leur oncle Caswallawn, après les +Césariens, vers le pays des Gaulois de l'Armorique, qui descendaient +de la première race des Cambriens. Et aucun d'eux, aucun de leurs fils +ne retourna dans cette île, car ils se fixèrent dans la Gascogne parmi +les Césariens, où ils sont à présent; c'était pour se venger de cette +expédition que les Césariens vinrent la première fois dans cette île. + +La troisième expédition combinée fut conduite hors de cette île par +Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frère, seigneur de +Meiriadog en Armorique, où ils obtinrent terres, pouvoir et +souveraineté de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les +Romains... Et aucun d'eux ne revint; mais ils restèrent là et dans +Ystre Gyvaelwg, où ils formèrent une communauté. Par suite de cette +expédition, les hommes armés de la tribu des Cambriens diminuèrent +tellement, que les Pictes irlandais les envahirent. Voilà pourquoi +Vortigern fut forcé d'appeler les Saxons pour repousser cette +invasion. Les Saxons, voyant la faiblesse des Cambriens, tournèrent +leurs armes perfidement contre eux, et, s'alliant aux Pictes irlandais +et à d'autres traîtres, ils prirent possession du pays des Cambriens +ainsi que de leurs privilèges et de leur couronne. Ces trois +expéditions combinées sont nommées les trois grandes présomptions de +la tribu des Cambriens, et aussi les trois Armées d'argent, parce +qu'elles emportèrent de l'île tout l'or et l'argent qu'elles purent +obtenir par la fraude, par l'artifice et par l'injustice, outre ce +qu'elles acquirent par droit et par consentement. Elles furent aussi +nommées les trois Armements irréfléchis, vu qu'elles affaiblirent +l'île au point de donner occasion aux trois grandes invasions, savoir: +l'invasion des Coraniens, celle des Césariens et celle des Saxons. + +Voici les trois perfides rencontres qui eurent lieu dans l'île de +Bretagne.--La première fut celle de Mandubratius, le fils de Lludd, et +de ceux qui trahirent avec lui. Il fixa aux Romains une place sur +l'étroite extrémité verte pour y aborder; rien de plus. Il n'en fallut +pas davantage aux Romains pour gagner toute l'île. La seconde fut +celle des Cambriens nobles et des Saxons... sur la plaine de +Salisbury, où fut tramé le complot des Longs-Couteaux, par la trahison +de Vortigern; car c'est par son conseil qu'à l'aide des Saxons presque +tous les notables des Cambriens furent massacrés. La troisième fut +l'entrevue de Medrawd et d'Iddawg Corn Prydain avec leurs hommes à +Nanhwynain, où ils conspirèrent contre Arthur, et par ces moyens +fortifièrent les Saxons dans l'île de Bretagne. + +Les trois insignes traîtres de l'île de Bretagne.--Le premier, +Mandubratius, fils de Lludd, fils de Beli-le-Grand, qui, invitant +Jules César et les Romains à venir en cette île, causa l'invasion des +Romains. Lui et ses hommes se firent les guides des Romains, desquels +ils reçurent annuellement une quantité d'or et d'argent. C'est +pourquoi les habitants de cette île furent contraints de payer en +tribut annuel, aux Romains, 3,000 pièces d'argent jusqu'au temps +d'Owain, fils de Maxime, qui refusa de payer le tribut. Sous prétexte +de satisfaction, les Romains emmenèrent de l'île de Bretagne la +plupart des hommes capables de porter les armes et les conduisirent en +Aravie (Arabie), et en d'autres contrées lointaines d'où ils ne sont +jamais revenus. Les Romains, qui étaient en Bretagne, marchèrent en +Italie et ne laissèrent en arrière que les femmes et les petits +enfants; c'est pourquoi les Bretons furent si faibles, que, par défaut +d'hommes et de force, ils n'étaient pas capables de repousser +l'invasion et la conquête. Le second traître fut Vortigern, qui +massacra Constantin-le-Saint, saisit la couronne de l'île par la +violence et par l'injustice, qui, le premier, invita les Saxons de +venir en l'île comme auxiliaires, épousa Alice Rowen, la fille +d'Hengist, et donna la couronne de Bretagne au fils qu'il eut d'elle +et dont le nom était Gotta. De là les rois de Londres sont nommés +enfants d'Alis. C'est ainsi que les Cambriens perdirent, par +Vortigern, leurs terres, leur rang et leur couronne en Lloegrie. Le +troisième était Médrawd, fils de Llew, fils de Cynvarch; car, lorsque +Arthur marcha contre l'empereur de Rome, laissant le gouvernement de +l'île à ses soins, Médrawd ôta la couronne à Arthur par usurpation et +séduction; et, pour se l'assurer, il s'allia aux Saxons. C'est ainsi +que les Cambriens perdirent la couronne de Lloegrie et la souveraineté +de l'île de Bretagne. + +Les trois traîtres méprisables qui mirent les Saxons à même d'enlever +la couronne de l'île de Bretagne aux Cambriens.--Le premier était +Gwrgi Garwlwgd, qui, après avoir goûté la chair humaine dans la cour +d'Edelfled, roi des Saxons, y prit goût au point de ne plus vouloir +d'autre viande. C'est pourquoi lui et ses gens s'unirent à Edelfled, +roi des Saxons; il fit des incursions secrètes contre les Cambriens, +lesquelles lui valurent chaque jour un garçon et une fille qu'il +mangeait. Et toutes les mauvaises gens d'entre les Cambriens vinrent à +lui et aux Saxons, et obtinrent bonne part dans le butin fait sur les +naturels de l'île. Le second fut Médrawd, qui, pour s'assurer le +royaume contre Arthur, s'unit avec ses hommes aux Saxons; cette +trahison fut cause qu'un grand nombre de Llogriens devinrent Saxons. +Le troisième fut Aeddan, le traître du Nord, qui, avec ses hommes, se +soumit aux Saxons, pour pouvoir, sous leur protection, se soutenir par +l'anarchie et le pillage. Ces trois traîtres firent perdre aux +Cambriens leurs terres et leur couronne en Lloegrie. Sans de telles +trahisons, les Saxons n'auraient jamais gagné l'île sur les Cambriens. + +Les trois bardes qui commirent les trois assassinats bienfaisants de +l'île de Bretagne.--Le premier fut Call, fils de Dysgywedawg, qui tua +les deux oiseaux fauves (les fils) de Gwenddolen, fils de Ceidiaw, qui +avaient un joug d'or autour d'eux, et qui dévoraient chaque jour deux +corps de Cambriens, un à leur dîner et un à leur souper. Le second, +Ysgawnel, fils de Dysgywedawg, tua Edelfled, roi de Lloegrie, qui +prenait chaque nuit deux nobles filles de la nation cambrienne et les +violait, puis chaque matin les tuait et les dévorait. Le troisième, +Difedel, fils de Dysgywedawg, tua Gwrgi Garwlwyd, qui avait épousé la +soeur d'Edelfled, et qui commit des trahisons et des meurtres sur les +Cambriens, de concert avec Edelfled. Et ce Gwrgi tuait chaque jour +deux Cambriens, homme et fille, et les dévorait; et le samedi il +tuait deux hommes et deux filles, afin de ne pas tuer le dimanche. Et +ces trois personnes qui exécutèrent ces trois meurtres bienfaisants, +étaient bardes. + +Les trois causes frivoles de combat dans l'île de Bretagne.--La +première fut la bataille de Godden, causée par une chienne, un +chevreuil et un vanneau; soixante-onze mille hommes périrent dans +cette bataille. La seconde fut la bataille d'Arderydd, causée par un +nid d'oiseau; quatre-vingt mille Cambriens y périrent. La troisième +fut la bataille de Camlan, entre Arthur et Médrawd, où Arthur périt +avec cent mille hommes d'élite des Cambriens. Par suite de ces trois +folles batailles, les Saxons ôtèrent aux Cambriens la contrée de +Lloegrie, parce que les Cambriens n'avaient plus un nombre suffisant +de guerriers pour s'opposer aux Saxons, à la trahison de Gwrgi +Garwlwyde et à la fraude de Eiddilic-le-Nain. + +Les trois recèlements et décèlements de l'île de Bretagne.--Le premier +fut la tête de Bran-le-Saint, fils de Llyr, laquelle Owain, fils +d'Ambrosius, avait cachée dans la colline blanche de Londres, et, tant +qu'elle demeura en cet état, aucun accident fâcheux ne put arriver à +cette île. Le second furent les ossements de Gwrthewyn-le-Saint, qui +furent enterrés dans les principaux ports de l'île; et tandis qu'ils y +restaient, aucun inconvénient ne put arriver à cette île. Le troisième +furent les dragons, cachés par Lludd, fils de Beli, dans la forteresse +de Pharaon, parmi les rochers de Snowdon. Et ces trois recèlements +furent mis sous la protection de Dieu et des attributs divins. +L'infortune devait tomber sur l'heure et sur l'homme qui les +décèlerait. Vortigern révéla les dragons, pour se venger par là de +l'opposition des Cambriens contre lui, et il appela les Saxons sous +prétexte de combattre avec lui les Pictes irlandais. Après cela, il +révéla les ossements de Gurthewyn-le-Saint, par amour pour Rowen, +fille d'Hengist-le-Saxon. Et Arthur découvrit la tête de +Bran-le-Saint, fils de Llyr, parce qu'il dédaignait de garder l'île +autrement que par sa valeur. Ces trois choses saintes étant décelées, +les envahisseurs gagnèrent la supériorité sur la nation cambrienne. + +Les trois énergies dominatrices de l'île de Bretagne.--Hu-le-Puissant, +qui amena la nation cambrienne de la contrée de l'été, nommée +Defrobani, en l'île de Bretagne; Prydain, fils d'Aedd-le-Grand, qui +organisa la nation et établit un jury sur l'île de Bretagne; et Rhitta +Gawr, qui se fit faire une robe avec les barbes des rois qu'il avait +faits prisonniers, en punition de leur oppression et de leur +injustice. + +Les trois hommes vigoureux de l'île de +Bretagne.--Gwnerth-le-bon-Tireur, qui tuait avec une flèche de paille +le plus grand ours qu'on eût jamais vu; Gwgawn à la main puissante, +qui roulait la pierre de Macnarch de la vallée au sommet de la +montagne: il fallait soixante boeufs pour l'y traîner; et +Eidiol-le-Puissant, qui, dans le complot de Stonehenge, tua, avec une +bûche de cormier, six cent soixante Saxons entre le coucher du soleil +et la nuit. + +Les trois faits qui causèrent la réduction de la Lloegrie et +l'arrachèrent aux Cambriens.--L'accueil des étrangers, la délivrance +des prisonniers et le présent de l'homme chauve (César? ou saint +Augustin? Ce dernier excita les Saxons à massacrer les moines et à +porter la guerre dans le pays de Galles). + +Les trois premiers ouvrages extraordinaires de l'île de Bretagne.--Le +vaisseau de Nwydd Nav Neivion, qui apporta dans l'île le mâle et la +femelle de toutes les créatures vivantes, lorsque le lac de +l'inondation déborda; les boeufs aux larges cornes, de Hu-le-Puissant, +qui tirèrent le crocodile du lac sur la terre, de sorte que le lac ne +déborda plus; et la pierre de Gwyddon Ganhebon, dans laquelle sont +gravés tous les arts et toutes les sciences du monde. + +Les trois hommes amoureux de l'île de Bretagne.--Le premier fut +Caswallawn, fils de Beli, épris de Flur, fille de Mygnach-le-Nain; il +marcha pour elle contre les Romains jusque dans la Gascogne, et il +l'emmena et tua six mille Césariens; pour se venger, les Romains +envahirent cette île. Le second fut Tristan, fils de Tallwch, épris +d'Essylt, fille de March, fils de Meirchion, son oncle. Le troisième +fut Cynon, épris de Morvydd, fille de Urien Rheged. + +Les trois premières maîtresses d'Arthur.--La première fut Garwen, +fille de Henyn, de Tegyrn Gwyr et d'Ystrad Tywy; Gwyl, fille d'Eutaw, +de Caervorgon, et Indeg, fille d'Avarwy-le-Haut, de Radnorshine. + +Les trois principales cours d'Arthur.--Caerllion sur l'Usk en Cambrie, +Celliwig en Cornwall, et Édimbourg au nord. Ce sont les trois cours où +il fêtait les trois grandes fêtes: Noël, Pâques et Pentecôte. + +Les trois chevaliers de la cour d'Arthur qui gardaient le +Greal.--Cadawg, fils de Gwynlliw; Ylltud le chevalier canonisé; et +Peredur, fils d'Evrawg. + +Voici les trois hommes qui portaient des souliers d'or dans l'île de +Bretagne.--Caswallawn, fils de Beli, lorsqu'il alla en Gascogne pour +obtenir Flur, fille de Mygnach-le-Nain, laquelle y avait été emmenée +clandestinement pour l'empereur César, par un homme nommé +Mwrchan-le-Voleur, roi de cette contrée et ami de Jules César; et +Caswallawn la ramena dans l'île de Bretagne. Le second Manawydan, fils +de Llyr Llediaith, quand il alla aussi loin que Dyved, imposer des +restrictions. Le troisième, Llew Llaw Gyfes, quand il alla avec +Gwydion, fils de Don, chercher un nom et un projet de sa mère Riannon. + +Les trois royaux domaines qui furent établis par Rhadri-le-Grand en +Cambrie.--Le premier est Dinevor, le second Aberfraw, et le troisième +Mathravael. Dans chacun de ces trois domaines, il y a un prince ceint +d'un diadème; et le plus vieux de ces trois princes, quel qu'il soit, +doit être souverain, c'est-à-dire roi de toute la Cambrie. Les deux +autres doivent obéir à ses ordres, et ses ordres sont impératifs pour +eux. Il est le chef de la loi et des anciens dans chaque réunion +générale et dans chaque mouvement du pays et de la tribu. +(Malédictions continuelles contre Vortigern, Rowena, les Saxons, les +traîtres à la nation[399].) + +[Note 399: Un roi d'Irlande, nommé Cormac, écrivit en 260 _de +Triadibus_, et quelques triades sont restées dans la tradition +irlandaise sous le nom de Fingal. Les Irlandais marchaient au combat +trois par trois; les highlanders d'Écosse sur trois de profondeur. +Nous avons déjà parlé de la _trimarkisia_.--Au souper, dit Giraldus +Cambrensis, les Gallois servent un panier de végétaux devant chaque +triade de convives; ils ne se mettent jamais deux à deux (Logan, the +Scotish Gaël).] + + +SUR LES BARDES (_V. page 423_). + +Les bardes étudiaient pendant seize ou vingt ans. «Je les ai vus, dit +Campion, dans leurs écoles, dix dans une chambre couchés à plat ventre +sur la paille et leurs livres sous le nez.»--Brompton dit que les +leçons des bardes en Irlande se donnaient secrètement et n'étaient +confiées qu'à la mémoire (Logan, the Scotish Gaël, t. II, p. 215).--Il +y avait trois sortes de poètes: panégyristes des grands; poètes +plaisants du peuple; bouffons satiriques des paysans (Toland's +letters).--Buchanan prétend que les joueurs de harpe en Écosse étaient +tous Irlandais. Giraldus Cambrensis dit pourtant que l'Écosse +surpassait l'Irlande dans la science musicale et qu'on venait s'y +perfectionner. Lorsque Pepin fonda l'abbaye de Neville, il y fit venir +des musiciens et des choristes écossais (Logan, II, 251).--Giraldus +compare la lente modulation des Bretons avec les accents rapides des +Irlandais; selon lui, chez les Welsh chacun fait sa partie; ceux du +Cumberland chantent en parties, en octaves et à l'unisson.--Vers 1000, +le Welsh Griffith ap Cynan, ayant été élevé en Irlande, rapporta ses +instruments dans son pays, y convoqua les musiciens des deux contrées, +et établit vingt-quatre règles pour la réforme de la musique (Powel, +Hist. of Cambria). + +Lorsque le christianisme se répandit dans l'Écosse et l'Irlande, les +prêtres chrétiens adoptèrent leur goût pour la musique. À table, ils +se passaient la harpe de main en main (Bède, IV, 24). Au temps de +Giraldus Cambrensis, les évêques faisaient toujours porter avec eux +une harpe.--Gunn dit dans son Enquiry: Je possède un ancien poème +gallique, où le poète, s'adressant à une vieille harpe, lui demande ce +qu'est devenu son premier lustre. Elle répond qu'elle a appartenu à un +roi d'Irlande et assisté à maint royal banquet; qu'elle a ensuite été +successivement dans la possession de Dargo, fils du druide de Beal, de +Gaul, de Fillon, d'Oscar, de O'duine, de Diarmid, d'un médecin, d'un +barde, et enfin d'un prêtre qui, dans un coin retiré, méditait sur un +livre blanc (Logan, II, 268). + +Les bardes, bien qu'attachés à la personne des chefs, étaient +eux-mêmes fort respectés. Sir Richard Cristeed, qui fut chargé par +Richard II d'initier les quatre rois d'Irlande aux moeurs anglaises, +rapporte qu'ils refusèrent de manger parce qu'il avait mis leurs +bardes et principaux serviteurs à une table au-dessous de la leur +(Logan, 138).--Le joueur de cornemuse, comme celui de harpe, occupait +cette charge par droit héréditaire dans la maison du chef; il avait +des terres et un serviteur qui portait son instrument. + +Le fameux joueur de cornemuse irlandais des derniers temps, Macdonald, +avait serviteurs, chevaux, etc. Un grand seigneur le fait venir un +jour pour jouer pendant le dîner. On lui place une table et une chaise +dans l'antichambre avec une bouteille de vin et un domestique derrière +sa chaise; la porte de la salle était ouverte. Il s'y présente, et dit +en buvant: «À votre santé et à celle de votre compagnie, monsieur...» +Puis, jetant de l'argent sur la table, il dit au laquais: «Il y a deux +schellings pour la bouteille, et six pences pour toi, mon garçon.» Et +il remonta à cheval (Ibid., 277-279).--La dernière école bardique +d'Irlande, _Filean school_, se tint à Typperary, sous Charles Ier +(Ibid., 247).--L'un des derniers bardes accompagnait Montrose, et +pendant sa victoire d'Inverlochy il contemplait la bataille du haut du +château de ce nom. Montrose lui reprochant de ne pas y avoir pris +part: «Si j'avais combattu, qui vous aurait chanté?» (Ibid., 215).--La +cornemuse du clan Chattan, que Walter Scott mentionne comme étant +tombée des nuages pendant une bataille en 1396, fut empruntée par un +clan vaincu, qui espérait en recevoir l'inspiration du courage, et qui +ne l'a rendue qu'en 1822 (Ibid., 298).--En 1745, un joueur de +cornemuse composa, pendant la bataille de Falkirk, un piobrach qui est +resté célèbre.--À la bataille de Waterloo, un joueur de cornemuse, qui +préparait un bel air, reçoit une balle dans son instrument; il le +foule aux pieds, tire sa claymore, et se jette au milieu de l'ennemi +où il se fait tuer (? ibid., 273-276). + + +SUR LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN (_Voy. page 94_). + +Cette légende du saint le plus populaire de la France nous semble +mériter d'être rapportée presque entièrement, comme étant l'une des +plus anciennes, et de plus écrite par un contemporain; ajoutez qu'elle +a servi de type à une foule d'autres. + + +_Ex Sulpicii Severi Vita B. Martini:_ + +Saint Martin naquit à Sabaria en Pannonie, mais il fut élevé en +Italie, près du Tésin; ses parents n'étaient pas des derniers selon le +monde, mais pourtant païens. Son père fut d'abord soldat, puis tribun. +Lui-même, dans sa jeunesse, suivit la carrière des armes, contre son +gré, il est vrai, car dès l'âge de dix ans il se réfugia dans l'église +et se fit admettre parmi les catéchumènes; il n'avait que douze ans, +qu'il voulait déjà mener la vie du désert, et il eût accompli son +voeu, si la faiblesse de l'enfance le lui eût permis... Un édit +impérial ordonna d'enrôler les fils de vétérans; son père le livra; il +fut enlevé, chargé de chaînes, et engagé dans le serment militaire. Il +se contenta pour sa suite d'un seul esclave, et souvent c'était le +maître qui servait; il lui déliait sa chaussure et le lavait de ses +propres mains; leur table était commune..... Telle était sa +tempérance qu'on le regardait déjà, non comme un soldat, mais comme un +moine. + +«Pendant un hiver plus rude que d'ordinaire, et qui faisait mourir +beaucoup de monde, il rencontre à la porte d'Amiens un pauvre tout nu; +le misérable suppliait tous les passants, et tous se détournaient. +Martin n'avait que son manteau; il avait donné tout le reste; il prend +son épée, le coupe en deux et en donne la moitié au pauvre. +Quelques-uns des assistants se mirent à rire de le voir ainsi +demi-vêtu et comme écourté..... Mais la nuit suivante Jésus-Christ lui +apparut couvert de cette moitié de manteau dont il avait revêtu le +pauvre. + +«Lorsque les barbares envahirent la Gaule, l'empereur Julien rassembla +son armée et fit distribuer le _donativum_.... Quand ce fut le tour de +Martin: «Jusqu'ici, dit-il à César, je t'ai servi; permets-moi de +servir Dieu; je suis soldat du Christ, je ne puis plus combattre..... +Si l'on pense que ce n'est pas foi, mais lâcheté, je viendrai demain +sans armes au premier rang; et au nom de Jésus, mon Seigneur, protégé +par le signe de la croix, je pénétrerai sans crainte dans les +bataillons ennemis.» Le lendemain l'ennemi envoie demander la paix, se +livrant corps et biens. Qui pourrait douter que ce fût là une victoire +du saint, qui fut ainsi dispensé d'aller sans armes au combat? + +«En quittant les drapeaux, il alla trouver saint Hilaire, évêque de +Poitiers, qui voulut le faire diacre... mais Martin refusa, se +déclarant indigne; et l'évêque, voyant qu'il fallait lui donner des +fonctions qui parussent humiliantes, le fit exorciste..... Peu de +temps après, il fut averti en songe de visiter, par charité +religieuse, sa patrie et ses parents, encore plongés dans l'idolâtrie, +et saint Hilaire voulut qu'il partît, en le suppliant avec larmes de +revenir. Il partit donc, mais triste, dit-on, et après avoir prédit à +ses frères qu'il éprouverait bien des traverses. Dans les Alpes, en +suivant des sentiers écartés, il rencontra des voleurs.... L'un d'eux +l'emmena les mains liées derrière le dos.... mais il lui prêcha la +parole de Dieu, et le voleur eut foi: depuis, il mena une vie +religieuse, et c'est de lui que je tiens cette histoire. Martin +continuant sa route, comme il passait près de Milan, le diable +s'offrit à lui sous forme humaine et lui demanda où il allait; et +comme Martin lui répondit qu'il allait où l'appelait le Seigneur, il +lui dit: «Partout où tu iras, et quelque chose que tu entreprennes, le +diable se jettera à la traverse.» Martin répondit ces paroles +prophétiques: «Dieu est mon appui, je ne craindrai pas ce que l'homme +peut faire.» Aussitôt l'ennemi s'évanouit de sa présence.--Il fit +abjurer à sa mère l'erreur du paganisme; son père persévéra dans le +mal.--Ensuite, l'hérésie arienne s'étant propagée par tout le monde, +et surtout en Illyrie, il combattit seul avec courage la perfidie des +prêtres, et souffrit mille tourments (il fut frappé de verges et +chassé de la ville).... Enfin il se retira à Milan, et s'y bâtit un +monastère.--Chassé par Auxentius, le chef des ariens, il se réfugia +dans l'île Gallinaria, où il vécut longtemps de racines. + +«Lorsque saint Hilaire revint de l'exil, il le suivit, et se bâtit un +monastère près de la ville. Un catéchumène se joignit à lui..... +Pendant l'absence de saint Martin, il vint à mourir, et si subitement +qu'il quitta ce monde sans baptême..... Saint Martin accourt pleurant +et gémissant.--Il fait sortir tout le monde, se couche sur les membres +inanimés de son frère..... Lorsqu'il eut prié quelque temps, à peine +deux heures s'étaient écoulées, il vit le mort agiter peu à peu tous +ses membres, et palpiter ses paupières rouvertes à la lumière. Il +vécut encore plusieurs années. + +«On le demandait alors pour le siège épiscopal de Tours; mais, comme +on ne pouvait l'arracher de son monastère, un des habitants, feignant +que sa femme était malade, vint se jeter aux pieds du saint, et obtint +qu'il sortit de sa cellule. Au milieu de groupes d'habitants disposés +sur la route, on le conduisit sous escorte jusqu'à la ville. Une foule +innombrable était venue des villes d'alentour pour donner son +suffrage. Un petit nombre cependant, et quelques-uns des évêques, +refusaient Martin avec une obstination impie: «C'était un homme de +rien, indigne de l'épiscopat, et de pauvre figure, avec ses habits +misérables et ses cheveux en désordre.»..... Mais, en l'absence du +lecteur, un des assistants, prenant le psautier, s'arrête au premier +verset qu'il rencontre: c'était le psaume: _Ex ore infantium et +lactentium perfecisti laudem, ut destruas inimicum et defensorem._ Le +principal adversaire de Martin s'appelait précisément _Defensor_. +Aussitôt un cri s'élève parmi le peuple, et les ennemis du saint sont +confondus. + +«Non loin de la ville était un lieu consacré par une fausse opinion +comme une sépulture de martyr. Les évêques précédents y avaient même +élevé un autel... Martin, debout près du tombeau, pria Dieu de lui +révéler quel était le martyr, et ses mérites. Alors il vit à sa gauche +une ombre affreuse et terrible. Il lui ordonne de parler: elle +s'avoue pour l'ombre d'un voleur mis à mort pour ses crimes, et qui +n'a rien de commun avec un martyr. Martin fit détruire l'autel. + +«Un jour il rencontra le corps d'un gentil qu'on portait au tombeau +avec tout l'appareil de funérailles superstitieuses; il en était +éloigné de près de cinq cents pas, et ne pouvait guère distinguer ce +qu'il apercevait. Cependant, comme il voyait une troupe de paysans, et +que les linges jetés sur le corps voltigeaient agités par le vent, il +crut qu'on allait accomplir les profanes cérémonies des sacrifices; +parce que c'était la coutume des paysans gaulois de promener à travers +les campagnes, par une déplorable folie, les images des démons +couvertes de voiles blancs[400]. Il élève donc le signe de la croix, +et commande à la troupe de s'arrêter et de déposer son fardeau. Ô +prodige! vous eussiez vu les misérables demeurer d'abord roides comme +la pierre. Puis, comme ils s'efforçaient pour avancer, ne pouvant +faire un pas, ils tournaient ridiculement sur eux-mêmes; enfin, +accablés par le poids du cadavre, ils déposent leur fardeau, et se +regardent les uns les autres, consternés et se demandant à eux-mêmes +ce qui leur arrivait. Mais le saint homme, s'étant aperçu que ce +cortège s'était réuni pour des funérailles et non pour un sacrifice, +éleva de nouveau la main et leur permit de s'en aller et d'enlever le +corps. + +[Note 400: Dans Grégoire de Tours (ap. Scr. Fr, II, 467), saint +Simplicius voit de loin promener par la campagne, sur un char traîné +par des boeufs, une statue de Cybèle. La Cybèle germanique, Erlha, +était traînée de même. Tacit. German.] + +«Comme il avait détruit dans un village un temple très antique, et +qu'il voulait couper un pin qui en était voisin, les prêtres du lieu +et le reste des païens s'y opposèrent... «Si tu as, lui dirent-ils, +quelque confiance en ton Dieu, nous couperons nous-mêmes cet arbre, +reçois-le dans sa chute, et si ton Seigneur est comme tu le dis avec +toi, tu en réchapperas...» Comme donc le pin penchait tellement d'un +côté qu'on ne pouvait douter à quel endroit il tomberait, on y amena +le saint, garrotté... Déjà le pin commençait à chanceler et à menacer +ruine; les moines regardaient de loin et pâlissaient. Mais Martin, +intrépide, lorsque l'arbre avait déjà craqué, au moment où il tombait +et se précipitait sur lui, lui oppose le signe du salut. L'arbre se +releva comme si un vent impétueux le repoussait, et alla tomber de +l'autre côté, si bien qu'il faillit écraser la foule qui s'était crue +à l'abri de tout péril. + +«Comme il voulait renverser un temple rempli de toutes les +superstitions païennes, dans le village de Leprosum (le Loroux), une +multitude de gentils s'y opposa, et le repoussa avec outrage. Il se +retira donc dans le voisinage, et là, pendant trois jours, sous le +cilice et la cendre, toujours jeûnant et priant, il supplia le +Seigneur que, puisque la main d'un homme ne pouvait renverser ce +temple, la vertu divine vînt le détruire. Alors deux anges s'offrirent +à lui, avec la lance et le bouclier, comme des soldats de la milice +céleste; ils se disent envoyés de Dieu pour dissiper les paysans +ameutés, défendre Martin, et empêcher personne de s'opposer à la +destruction du temple. Il revient, et, à la vue des paysans immobiles, +il réduit en poussière les autels et les idoles... Presque tous +crurent en Jésus-Christ. + +«Plusieurs évêques s'étaient réunis de divers endroits auprès de +l'empereur Maxime, homme d'un caractère violent. Martin, souvent +invité à sa table, s'abstint d'y aller, disant qu'il ne pouvait être +le convive de celui qui avait dépouillé deux empereurs, l'un de son +trône, l'autre de la vie. Cédant enfin aux raisons que donna Maxime ou +à ses instances réitérées, il se rendit à son invitation. Au milieu du +festin, selon la coutume, un esclave présenta la coupe à l'empereur. +Celui-ci la fit offrir au saint évêque, afin de se procurer le bonheur +de la recevoir de sa main. Mais Martin, lorsqu'il eut bu, passa la +coupe à son prêtre, persuadé sans doute que personne ne méritait +davantage de boire après lui. Cette préférence excita tellement +l'admiration de l'empereur et des convives, qu'ils virent avec plaisir +cette action même, par laquelle le saint paraissait les dédaigner. +Martin prédit longtemps avant à Maxime que, s'il allait en Italie, +selon son désir, pour y faire la guerre à Valentinien, il serait +vainqueur dans la première rencontre, mais que bientôt il périrait. +C'est en effet ce que nous avons vu. + +«On sait aussi qu'il reçut très souvent la visite des anges, qui +venaient converser devant lui. Il avait le diable si fréquemment sous +les yeux, qu'il le voyait sous toutes les formes. Comme celui-ci était +convaincu qu'il ne pouvait lui échapper, il l'accablait souvent +d'injures, ne pouvant réussir à l'embarrasser dans ses pièges. Un +jour, tenant à la main une corne de boeuf ensanglantée, il se +précipita avec fracas vers sa cellule, et lui montrant son bras +dégouttant de sang et se glorifiant d'un crime qu'il venait de +commettre: «Martin, dit-il, où est donc ta vertu? Je viens de tuer un +des tiens.» Le saint homme réunit ses frères, leur raconte ce que le +diable lui a appris, leur ordonne de chercher dans toutes les cellules +afin de découvrir la victime. On vint lui dire qu'il ne manquait +personne parmi les moines, mais qu'un malheureux mercenaire, qu'on +avait chargé de voiturer du bois, était gisant auprès de la forêt. Il +envoie à sa rencontre. On trouve non loin du monastère ce paysan à +demi mort. Bientôt après il avait cessé de vivre. Un boeuf l'avait +percé d'un coup de corne dans l'aine. + +«Le diable lui apparaissait souvent sous les formes les plus diverses. +Tantôt il prenait les traits de Jupiter, tantôt ceux de Mercure, +d'autres fois aussi ceux de Vénus et de Minerve. Martin, toujours +ferme, s'armait du signe de la croix et du secours de la prière. Un +jour, le démon parut précédé et environné lui-même d'une lumière +éclatante, afin de le tromper plus aisément par cette splendeur +empruntée: il était revêtu d'un manteau royal, le front ceint d'un +diadème d'or et de pierreries, sa chaussure brodée d'or, le visage +serein et plein de gaieté. Dans cette parure, qui n'indiquait rien +moins que le diable, il vint se placer dans la cellule du saint +pendant qu'il était en prière. Au premier aspect, Martin fut +consterné, et ils gardèrent tous les deux un long silence. Le diable +le rompit le premier: «Martin, dit-il, reconnais celui qui est devant +toi. Je suis le Christ. Avant de descendre sur la terre, j'ai d'abord +voulu me manifester à toi.» Martin se tut et ne fit aucune réponse. Le +diable reprit audacieusement: «Martin, pourquoi hésites-tu à croire +lorsque tu vois? Je suis le Christ.--Jamais, reprit Martin, notre +Seigneur Jésus-Christ n'a prédit qu'il viendrait avec la pourpre et le +diadème. Pour moi, je ne croirai pas à la venue du Christ, si je ne le +vois tel qu'il fut dans sa Passion, portant sur son corps les +stigmates de la croix.» À ces mots, le diable se dissipe tout à coup +comme de la fumée laissant la cellule remplie d'une affreuse puanteur. +Je tiens ce récit de la bouche même de Martin; ainsi, que personne ne +le prenne pour une fable. + +«Car sur le bruit de sa religion, brûlant du désir de le voir, et +aussi d'écrire son histoire, nous avons entrepris pour l'aller trouver +un voyage qui nous a été agréable. Il ne nous a entretenus que de +l'abandon qu'il fallait faire des séductions de ce monde, et du +fardeau du siècle pour suivre d'un pas libre et léger notre Seigneur +Jésus-Christ. Oh! quelle gravité, quelle dignité il y avait dans ses +paroles et dans sa conversation! Quelle force, quelle facilité +merveilleuse pour résoudre les questions qui touchent les divines +Écritures! Jamais le langage ne peindra cette persévérance et cette +rigueur dans le jeûne et l'abstinence, cette puissance de veille et de +prière, ces nuits passées comme les jours, cette constance à ne rien +accorder au repos ni aux affaires, à ne laisser dans sa vie aucun +instant qui ne fût employé à l'oeuvre de Dieu; à peine même +consacrait-il aux repas et au sommeil le temps que la nature exigeait. +Ô homme vraiment bienheureux, si simple de coeur, ne jugeant personne, +ne condamnant personne, ne rendant à personne le mal pour le mal! Et, +en effet, il s'était armé contre toutes les injures d'une telle +patience que, bien qu'il occupât le plus haut rang dans la hiérarchie, +il se laissait outrager impunément par les moindres clercs, sans pour +cela leur ôter leurs places ou les exclure de sa charité. Personne ne +le vit jamais irrité, personne ne le vit troublé, personne ne le vit +s'affliger, personne ne le vit rire; toujours le même, et portant sur +son visage une joie céleste, en quelque sorte, il semblait supérieur à +la nature humaine. Il n'avait à la bouche que le nom du Christ, il +n'avait dans le coeur que la piété, la paix, la miséricorde. Le plus +souvent même il avait coutume de pleurer pour les péchés de ceux qui +le calomniaient, et qui, dans la solitude de sa retraite, le +blessaient de leur venin et de leur langue de vipère. + +«Pour moi, j'ai la conscience d'avoir été guidé dans ce récit par ma +conviction et par l'amour de Jésus-Christ. Je puis me rendre ce +témoignage que j'ai rapporté des faits notoires et que j'ai dit la +vérité.» + + +_Ex Sulpicii Severi Historiâ sacrâ, lib. II:_ + +«Un certain Marcus de Memphis apporta d'Égypte en Espagne la +pernicieuse hérésie des gnostiques. Il eut pour disciples une femme de +haut rang, Agape, et le rhéteur Helpidus. Priscillien reçut leurs +leçons... Peu à peu le venin de cette erreur gagna la plus grande +partie de l'Espagne. Plusieurs évêques en furent même atteints, entre +autres Instantius et Salvianus... L'évêque de Cordoue les dénonça à +Idace, évêque de la ville de Merida... Un synode fut assemblé à +Saragosse, et on y condamna, quoique absents, les évêques Instantius +et Salvianus, avec les laïques Helpidus et Priscillien. Ithacius fut +chargé de la promulgation de la sentence... Après de longs et tristes +débats, Idace obtint de l'empereur Gratien un rescrit qui bannit de +toute terre les hérétiques... Lorsque Maxime eut pris la pourpre et +fut entré vainqueur à Trèves, il le pressa de prières et de +dénonciations contre Priscillien et ses complices: l'empereur ordonna +d'amener au synode de Bordeaux tous ceux qu'avait infectés l'hérésie. +Ainsi furent amenés Instantius et Priscillien (Salvianus était mort). +Les accusateurs Idace et Ithacius les suivirent. J'avoue que les +accusateurs me sont plus odieux pour leurs violences que les coupables +eux-mêmes. Cet Ithacius était plein d'audace et de vaines paroles, +effronté, fastueux, livré aux plaisirs de la table... Le misérable osa +accuser du crime d'hérésie l'évêque Martin, un nouvel apôtre! Car +Martin, se trouvant alors à Trèves, ne cessait de poursuivre Ithacius +pour qu'il abandonnât l'accusation, de supplier Maxime qu'il ne +répandît point le sang de ces infortunés: c'était assez que la +sentence épiscopale chassât de leurs sièges les hérétiques; et ce +serait un crime étrange et inouï qu'un juge séculier jugeât la cause +de l'Église. Enfin, tant que Martin fut à Trèves, on ajourna le +procès; et, lorsqu'il fut sur le point de partir, il arracha à Maxime +la promesse qu'on ne prendrait contre les accusés aucune mesure +sanglante.» + + +_Ex Sulpicii Severi Dialogo III:_ + +«Sur l'avis des évêques assemblés à Trèves, l'empereur Maxime avait +décrété que des tribuns seraient envoyés en armes dans l'Espagne, avec +de pleins pouvoirs pour rechercher les hérétiques, et leur ôter la vie +et leurs biens. Nul doute que cette tempête n'eût enveloppé aussi une +multitude d'hommes pieux; la distinction n'étant pas facile à faire, +car on s'en rapportait aux yeux, et on jugeait d'un hérétique sur sa +pâleur ou son habit, plutôt que sur sa foi. Les évêques sentaient que +cette mesure ne plairait pas à Martin; ayant appris qu'il arrivait, +ils obtinrent de l'empereur l'ordre de lui interdire l'approche de la +ville s'il ne promettait de s'y tenir _en paix avec les évêques_. Il +éluda adroitement cette demande, et promit de venir _en paix avec +Jésus-Christ_. Il entra de nuit, et se rendit à l'église pour prier; +le lendemain il vient au palais... Les évêques se jettent aux genoux +de l'empereur, le suppliant avec larmes de ne pas se laisser entraîner +à l'influence d'un seul homme... L'empereur chassa Martin de sa +présence. Et bientôt il envoya des assassins tuer ceux pour qui le +saint homme avait intercédé. Dès que Martin l'apprit, c'était la nuit, +il court au palais. Il promet que, si on fait grâce, il communiera +avec les évêques, pourvu qu'on rappelle les tribuns déjà expédiés +pour la destruction des églises d'Espagne. Aussitôt Maxime accorda +tout. Le lendemain... Martin se présenta à la communion, aimant mieux +céder à l'heure qu'il était que d'exposer ceux dont la tête était sous +le glaive. Cependant les évêques eurent beau faire tous leurs efforts +pour qu'il signât cette communion, ils ne purent l'obtenir. Le jour +suivant, il sortit de la ville, et il s'en allait le long de la route, +triste et gémissant de ce qu'il s'était mêlé un instant à une +communion coupable; non loin du bourg qu'on appelle Andethanna, où la +vaste solitude des forêts offre des retraites ignorées, il laissa ses +compagnons marcher quelques pas en avant, et s'assit, roulant dans son +esprit, justifiant et blâmant tour à tour le motif de sa douleur et de +sa conduite. Tout à coup lui apparut un ange. «Tu as raison, Martin, +lui dit-il, de t'affliger et de te frapper la poitrine, mais tu ne +pouvais t'en tirer autrement. Reprends courage; raffermis-toi le +coeur, ne va pas risquer maintenant non plus seulement ta gloire, mais +ton salut.» Depuis ce jour, il se garda bien de se mêler à la +communion des partisans d'Ithacius. Du reste, comme il guérissait les +possédés plus rarement qu'autrefois, et avec moins de puissance, il se +plaignait à nous avec larmes que, par la souillure de cette communion +à laquelle il s'était mêlé un seul instant, par nécessité et non de +son propre mouvement, il sentait languir sa vertu. Il vécut encore +seize ans, n'alla plus à aucun synode, et s'interdit d'assister à +aucune assemblée d'évêques.» + + +_Ex Sulpicii Severi Dialogo II:_ + +«Comme nous lui faisions quelques questions sur la fin du monde, il +nous dit: Néron et l'Antichrist viendront après; Néron régnera en +Occident sur dix rois vaincus, et exercera la persécution jusqu'à +faire adorer les idoles des gentils. Mais l'Antichrist s'emparera de +l'empire d'Orient; il aura pour siège de son royaume et pour capitale +Jérusalem; par lui, la ville et le temple seront réparés. La +persécution qu'il exercera, ce sera de faire renier Jésus-Christ notre +Seigneur, en se donnant lui-même pour le Christ, et de forcer tous les +hommes de se faire circoncire selon la loi. Moi-même enfin je serai +tué par l'Antichrist, et il réduira sous sa puissance tout l'univers +et toutes les nations: jusqu'à ce que l'arrivée du Christ écrase +l'impie. On ne saurait douter, ajoutait-il, que l'Antichrist, conçu de +l'esprit malin, ne fût maintenant enfant, et qu'une fois sorti de +l'adolescence il ne prît l'Empire.» + + +EXTRAIT DE L'OUVRAGE DE M. PRICE, SUR LES RACES DE L'ANGLETERRE + +(_Voy. page 116_). + +MM. Thierry et Edwards ont adopté l'opinion de la persistance des +races; M. Price adopte celle de leur mutabilité. Mais il devrait être +franchement spiritualiste et expliquer les modifications qu'elles +subissent par l'action de la liberté travaillant la matière. Il n'a su +trouver à l'appui de son point de vue biblique que des hypothèses +matérialistes. + +Toutefois, nous extrairons de son ouvrage quelques résultats +intéressants (An Essay on the physiognomy and physiology of the +present inhabitants of Britain, with reference to their origin, as +Goths and Celts, by the Rev. T. Price, London, 1829). + +Tout ce que les anciens disent des yeux bleus et des cheveux blonds +des Germains ne désigne pas plus les Goths que les Celtes, parce qu'il +y avait des Celtes dans la Germanie. Les CIMBRES étaient des Celtes; +Pline parlant de la Baltique, et citant Philémon, dit: _Morimarusam_ à +Cimbris vocari, hoc est, mortuum mare (en welche _Môrmarw_). + +L'auteur pense qu'il y a eu un changement des cheveux, du roux au +jaune et du jaune au brun: Tacite: «_Rutilæ_ Caledoniam habitantium +comæ, magni artus Germanicam originem asseverant.» Dans les triades +bretonnes, une colonie gaélique de race scot-irlandaise est appelée: +_Les rouges Gaëls d'Irlande._ Dans le vieux gaélique Duan, qui fut +récité par le barde de Malcolm III en 1057, on voit que les +montagnards avaient les cheveux _jaunes_: + + A Eolcha Alban nile + A Shluagh fela foltbhuidle. + +O ye learned Albanians all, ye learned yellow-haired hosts! + +Aujourd'hui le _brun_ est la couleur dominante chez les montagnards. +Il ne faut pas croire que les hommes distingués soient d'origine +gothique et les autres Celtes. La diversité de nourriture explique la +différence, comme on le voit dans les animaux transportés dans de plus +riches pâturages (par exemple de Bretagne en Normandie). + +Le climat et les habitudes changent les races; Camper remarque que +déjà les Anglo-Américains ont la face longue et étroite, l'oeil serré. +West ajoute qu'ils ont le teint moins fleuri que les Anglais. L'oeil +devient sombre dans le voisinage des mines de charbon, et partout où +l'on en brûle (?). + +César attribue aux Belges une origine germanique: «... Plerosque à +Germanis ortos.» Mais Strabon dit qu'ils parlaient la langue des +Gaulois: «[Grec: Mikron exallatountas tê glôssê]...» La chronique +saxonne parle d'Hengist qui «engagea les Welsh de Kent et Sussex.» Ces +Welsh étaient des Belges selon Pinkerton. Les noms des villes belges, +en Angleterre, sont bretons. + +On ne trouve pas en Angleterre de traces de sang danois.--Les NORMANDS +conquérants étaient un peuple mêlé de Gaulois, Francs, Bretons, +Flamands, Scandinaves, etc. Les hommes du Nord n'avaient pu exterminer +les habitants de la Normandie, ni même diminuer de beaucoup leur +nombre, puisque en cent soixante ans ils perdirent leur langue +scandinave pour adopter celle des vaincus. Il serait ridicule de +chercher les traces en Angleterre d'une population aussi mêlée que +l'armée de Guillaume. Il paraît que dès lors les cheveux roux étaient +rares, puisque c'était l'objet d'un surnom, Guillaume-le-Roux[401]. + +[Note 401: On voit, dans le moine de Saint-Gall, un pauvre qui a honte +d'être roux: «Pauperculo valde rufo, galliculâ suâ quia pileum non +habet, et de colore suo nimium erubuit, caput induto...» Lib. I, ap. +Scr. Fr., V.] + +Vers York et Lancastre, où l'influence des habitudes manufacturières +ne se fait pas sentir, les Anglais sont plus grands, mais plus lourds +que dans le sud; l'oeil bleu prévaut dans le comté de Lancastre. Les +hommes du Cumberland (ce sont des Cymry, qui ont perdu leur langue +plus tôt que ceux de Cornouailles) n'ont rien qui les distingue des +Anglais du Midi. + +Entre l'ÉCOSSAIS et l'Anglais, il y a une différence indéfinissable; +les traits durs et la proéminence des os des joues ne sont pas +particuliers à l'Écosse. Les montagnards sont rarement grands, mais +bien faits; généralement bruns, moins de vivacité qu'en Irlande, +taille moins haute, population plus variée. Quoi qu'on dise des +établissements des Norwégiens dans l'Ouest, c'est la même langue et la +même physionomie que dans les montagnes d'Écosse. + +PAYS DE GALLES, variété infinie, nez romain très fréquent, hommes de +moyenne taille, mais fortement bâtis; on dit que la milice de +Coemarthenshire demande plus de place pour former ses lignes que +celle d'aucun autre comté. Dans le Nord, taille plus haute, beauté +classique, mais traits petits. + +L'IRLANDE plus mêlée que la Grande-Bretagne; aujourd'hui étonnante +uniformité de caractère moral et physique; deux classes seulement, les +bien nourris, les mal nourris. Chez les paysans, cheveux bruns ou +noirs, noirs surtout dans une partie du sud, mais l'oeil toujours gris +ou bleu[402], sourcils bas, épais et noirs, face longue, nez petit, +tendant à relever; grande taille généralement, tous hommes bien faits; +ceci est moins vrai depuis quarante ans, par suite de la misère dans +plusieurs parties, surtout au sud. Bouche ouverte, ce qui leur donne +un air stupide; extraordinaire facilité du langage, qui contraste avec +leurs haillons. Tout mendiant est un bel esprit, un orateur, un +philosophe. Espagnols au sud de l'Irlande depuis Élisabeth. Allemands +Palatins des bords du Rhin. + +[Note 402: + + Moi, je vueil l'oeil et brun le teint, + Bien que l'oeil _verd_ toute la France adore. + RONSARD. + +Ode à Jacques Lepeletier,--Legrand d'Aussy, I, 369: «Les cheveux de ma +femme, qui aujourd'hui me paraissent noirs et pendants, me semblaient +alors _blonds_, luisants et bouclés. Ses yeux, qui me semblent petits, +je les trouvais _bleus_, charmants et bien fendus.» (Le Mariage; +Aliàs: Le Jeu d'Adam, le Bossu d'Arras.)] + +En FRANCE, visage rond; en ANGLETERRE, ovale; en ALLEMAGNE, carré. Les +yeux plus proéminents sur le continent qu'en Angleterre.--Ni en +Normandie ni en Bourgogne il n'y a trace des hommes du Nord (excepté +vers Bayeux et Vire). + +SAVOYARDS, petits, actifs; mâchoire très carrée, oeil gris, cheveux +noirs, sourcils bas, épais. + +SUISSES, même mâchoire, hommes plus grands, oeil bleu ciel, avec un +éclat qui ne plaît pas toujours, cheveux bruns. + +ALLEMANDS, yeux gris, cheveux bruns ou blond pâle, mâchoire angulaire, +nez rarement aquilin, mais bas à la racine; grande étendue entre les +yeux, encore plus qu'en France. + +BELGES, oeil d'un parfait bleu de Prusse, plus foncé autour de l'iris, +visage plus long qu'en Allemagne. + +Je croirais volontiers (ce que ne dit pas l'auteur) que, par l'action +du temps et de la civilisation, les cheveux ont pu brunir, les yeux +noircir, c'est-à-dire prendre le caractère d'une vie plus intense. + + +SUR L'AUVERGNE AU CINQUIÈME SIÈCLE (_Voy. page 144_). + +Au cinquième siècle, l'Auvergne se trouva placée entre les invasions +du Midi et du Nord, entre les Goths, les Burgundes et les Francs. Son +histoire présente alors un vif intérêt, c'est celle de la dernière +province romaine. + +Sa richesse et sa fertilité étaient pour les barbares un puissant +attrait. Sidonius Apollin., l. IV, epist. XXI (ap. Scrip. rer. Franc., +t. I, p. 793): + +«Taceo territorii (il parle de la Limagne) peculiarem jocunditatem; +taceo illud æquor agrorum, in quo sine periculo quæstuosæ fluctuant in +segetibus undæ; quod industrius quisque quo plus frequentat, hoc minùs +naufragat; viatoribus molle, fructuosum aratoribus, venatoribus +voluptuosum: quod montium cingunt dorsa pascuis, latera vinetis, terrona +villis, saxosa castellis, opaca lustris, aperta culturis, concava +fontibus, abrupta fluminibus: quod denique hujusmodi est, ut semel visum +advenis, multis patriæ oblivionem sæpè persuadeat.»--Carmen VII, p. 804: + + ........ Foecundus ab urbe + Pollet ager, primo qui vix proscissus aratro + Semina tarda sitit, vel luxuriante juvenco, + Arcanam exponit piceà pinguedine glebam. + +Childebert disait (en 531): Quand verrai-je cette belle Limagne! +«Velim Arvernam Lamanem, quæ tantæ jocunditatis gratià refulgere +dicitur, oculis cernere!» Theuderic disait aux siens: «Ad Arvernos me +sequimini, et ego vos inducam in patriam ubi aurum et argentum +accipiatis, quantùm vestra potest desiderare cupiditas; de quâ pecora, +de quâ mancipia, de quâ vestimenta in abundantiam adsumatis.» (Greg. +Tur., l. III, c. IX, 11.) + +Les barbares alliés de Rome n'épargnaient pas non plus l'Auvergne dans +leur passage. Les Huns, auxiliaires de Litorius, la traversèrent en +437 pour aller combattre les Wisigoths et la mirent à feu et à sang +(Sidon. Panegyr. Aviti, p. 805. Paulin., l. VI, vers. 116). +L'avènement d'un empereur auvergnat, en 455, lui laissa quelques +années de relâche. Avitus fit la paix avec les Wisigoths; Théodoric II +se déclara l'ami et le soldat de Rome (Ibid., p. 810... Romæ sum, te +duce, amicus, Principe te, miles).--Mais, à la mort de Majorien (461), +il rompit le traité et prit Narbonne; dès lors, l'Auvergne vit arriver +et monter rapidement le flot de la conquête barbare, et bientôt (474) +la cité des Arvernes (Clermont), l'antique Gergovie, surnagea seule, +isolée sur sa haute montagne ([Grec: Gergouian, eph hypsêlou orous +keimenên]). Strabon, l. IV.--Quæ posita in altissimo monte omnes +aditus difficiles habebat (Cæsar, l. VI, c. XXXVI. Dio Cass., l. XL). + +Sidon. Apollin., l. III, epist. IV (ann. 474: «Oppidum nostrum, quasi +quemdam sui limitis oppositi obicem, circumfusarum nobis gentium arma +terrificant. Sic æomulorum sibi in medio positi lacrymabilis præda +populorum, suspecti Burgundionibus, proximi Gothis, nec impugnantûm +irâ nec propugnantûm caremus invidiâ.»--L. VII, ad Mamert. «Rumor est +Gothos in Romanum solum castra movisse. Huic semper irruptioni nos +miseri Arverni janua sumus. Namque odiis inimicorum hinc peculiaria +fomenta subministramus, quia, quod necdùm terminos suos ab Oceano in +Rhodanum Ligeris alveo limitaverunt, solam sub ope Christi moram de +nostro tantùm obice patiuntur. Circumjectarum vero spatium tractumque +regionum jampridem regni minacis importuna devoravit impressio.» + +Ainsi livrée à elle-même, abandonnée des faibles successeurs de +Majorien, l'Auvergne se défendit héroïquement, sous le patronage d'une +puissante aristocratie. C'était la maison d'Avitus avec ses deux +alliées, les familles des Apollinaires et des Ferréols; toutes trois +cherchèrent à sauver leur pays, en unissant étroitement sa cause à +celle de l'empire. + +Aussi les Apollinaires occupaient-ils dès longtemps les plus hautes +magistratures de la Gaule (l. I, Epist. III): «Pater, socer, avus, +proavus præfecturis urbanis prætorianisque, magisteriis palatinis +militaribusque micuerunt.» Sidonius lui-même épousa, ainsi que +Tonantius Ferréol, une fille de l'empereur Avitus, et fut préfet de +Rome sous Anthemius (Scr. Fr. I, 783). + +Tous ils employèrent leur puissance à soulager leur pays accablé par +les impôts et la tyrannie des gouverneurs.--En 469, Tonantius Ferréol +fit condamner le préfet Arvandus, qui entretenait des intelligences +avec les Goths.--Sidon., l. I, ep. VII: «Legati provinciæ Galliæ +Tonantius Ferreolus prætorius, Afranii Syagrii consulis è filia nepos; +Thaumastus quoque et Petronius, verborumque scientiâ præditi, et inter +principalia patriæ nostræ decora ponendi, prævium Arvandum publico +nomine accusaturi cum gestis decretalibus insequuntur. Qui inter +cætera quæ sibi provinciales agenda mandaverant, interceptuas litteras +deferebant... Hæc ad regem Gothorum charta videbatur emitti, pacem cum +græco imperatore (Anthemio) dissuadens, Britannos super Ligerim sitos +oppugnari oportere demonstrans, cum Burgundionibus jure gentium +Gallias dividi debere confirmans.»--Ferréol avait lui-même administré +la Gaule et diminué les impôts. Sid., l. VII, ep. XII: «...Prætermisit +stylus noster Gallias tibi administratas tune quùm maxime incolumes +erant... propterque prudentiam tantam providentiamque, currum tuum +provinciales cum plausum maximo accentu spontanies subiisse +cervicibus; quia sic habenas Galliarum moderabere, ut possessor +exhaustus tributario jugo relevaretur.»--Avitus, dans sa jeunesse, +avait été député par l'Auvergne à Honorius, pour obtenir une réduction +d'impôts (Panegyr. Aviti, vers. 207). Sidonius dénonça et fit punir +(471) Seronatus, qui opprimait l'Auvergne et la trahissait comme +Arvandus. L. II, ep. I: «Ipse Catilina sæculi nostri... implet +quotidie sylvas fugientibus, villas hospitibus, altaria reis, carceres +clericis: exultans Gothis, insultansque Romanis, illudens præfectis, +colludensque numerariis: leges Theodosianas calcans, Theodoricianasque +proponens veteresque culpas, nova tributa perquirit.--Proinde moras +tuas citus explica, et quicquid illud est quod te retentat, incide...» + +Ces derniers mots s'adressent au fils d'Avitus, au puissant +Ecdicius... «Te expectat palpitantium civium extrema libertas. +Quicquid sperandum, quicquid desperandum est, fieri te medio, te +præsule placet. Si nullæ a republicâ vires, nulla præsidia, si nullæ, +quantùm rumor est, Anthemii principis opes: statuit te auctore +nobilitas seu patriam dimittere, seu capillos.» + +Ecdicius, en effet, fut le héros de l'Auvergne; il la nourrit pendant +une famine, leva une armée à ses frais, et combattit contre les Goths +avec une valeur presque fabuleuse: il leur opposait les Burgundes, et +attachait la noblesse arverne à la cause de l'Empire, en +l'encourageant à la culture des lettres latines. + +Gregor. Turon., l. II, c. XXIV: «Tempore Sidonii episcopi magna +Burgundiam fames oppressit, Cumque populi per diversas regiones +dispergerentur... Ecdicius quidam ex senatoribus... misit pueros suos +cum equis et plaustris per vicinas sibi civitates, ut eos qui hâc +inopiâ vexabantur, sibi adducerent. At illi euntes, cunctos pauperes +quotquot invenire potuerunt, adduxêre ad domum ejus. Ibique eos per +omne tempus sterilitatis pascens, ab interitu famis exemit. Fuereque, +ut multi aiunt, ampliùs quam quatuor millia... Post quorum discessum, +vox ad eum è coelis lapsa pervenit: «Ecdici, Ecdici, quia fecisti rem +hanc, tibi et semini tuo panis non deerit in sempiternum.--Sidon. l. +III, epist. III: «Si quandò, nunc maxime, Arvernis meis desideraris, +quibus dilectio tui immane dominatur, et quidem multiplicibus ex +causis... Mitto istîc ob gratiam pueritiæ tuæ undique gentium +confluxisse studia litterarum, tuæque personæ debitum, quod sermonis +Celtici squamam depositura nobilitas, nunc oratorio stylo, nunc etiam +camoelanibus modis imbuebatur. Illud in te affectum principaliter +universitatis accendit, quod quos olim Latinos fieri exegeras, +barbaros deinceps esse vetuisti... Hinc jam per otium in urbem reduci, +quid tibi obviàm processerit officiorum, plausuum, fletuum, gaudiorum, +magis tentant vota conjicere, quàm verba reserare... Dùm alii osculis +pulverem tuum rapiunt, alii sanguine ac spumis piuguia lupata +suscipiunt;... hìc licet multi complexibus tuorum tripudiantes +adhærescerent, in te maximus tamen lætitiæ popularis impetus +congerebatur, etc... Taceo deinceps collegisse te privatis viribus +publici exercitûs speciem... te aliquot supervenientibus cuneos +mactâsse turmales, e numero tuorum vix binis ternisve post prælium +desideratis.» + +En 472, le roi des Goths, Euric, avait conquis toute l'Aquitaine, à +l'exception de Bourges et de Clermont (Sidon., l. VII, Ep. V). +Ecdicius put prolonger quelque temps une guerre de partisans dans les +montagnes et les gorges de l'Auvergne (Scr. Fr. XII, 53... Arvernorum +difficiles aditus et obviantia castella).--Renaud, selon la tradition, +n'osa entrer dans l'Auvergne, et se contenta d'en faire le tour. Sans +doute, comme plus tard au temps de Louis-le-Gros, les Auvergnats +abandonnèrent les châteaux pour se réfugier dans leur petite mais +imprenable cité (loc. cit.: Præsidio civitatis, quia peroptime erat +munita, relictis montanis acutissimis castellis, se commiserunt). +Sidonius en était alors évêque; il instituait, pour repousser ces +Ariens, des prières publiques: «Non nos aut ambustam murorum faciem, +aut putrem sudium cratem, aut propugnacula vigilum trita pectoribus +confidimus opitulaturum: solo tamen invectarum te (Mamerte) auctore, +Rogationum palpamur auxilio; quibus inchoandis instituendisque populus +arvernus, et si non effectu pari, affectu certe non impari, coepit +initiari, et ob hoc circumfusis necdùm dat terga terroribus.» (L. +VII, Ep. ad Mamert.) + +On a vu qu'Ecdicius repoussa les Goths; l'hiver les força de lever le +siège (Sidon., l. III, Ep. VII). Mais, en 475, l'empereur Népos fit la +paix avec Euric, et lui céda Clermont. Sidonius s'en plaignit +amèrement (l. VII, Ep. VII): «Nostri hic nunc est infelicis anguli +status, cujus, ut fama confirmat, melior fuit sub bello quàm sub pace +conditio. Facta est servitus nostra pretium securitatis alienæ. +Arvernorum, proh dolor! servitus, qui, si prisca replicarentur, +audebant se quondam fratres Latio dicere, et sanguine ab Iliaco +populos computare (et ailleurs:... Tellus... quæ Latio se sanguine +tollit altissimam. Panegyr. Avit., v. 139)... Hoccine meruerunt +inopia, flamma, ferrum, pestilentia, pingues cædibus gladii, et macri +jejuniis præliatores!» + +Ecdicius, ne voyant plus d'espoir, s'était retiré auprès de l'empereur +avec le titre de Patrice. (Sidon., l. V, Ep. XVI; l. VIII, ep. VII; +Jornandès, c. XLV.)--Euric relégua Sidoine dans le château de Livia, à +douze milles de Carcassonne, mais il recouvra la liberté en 478, à la +prière d'un Romain, secrétaire du roi des Goths, et fut rétabli dans +le siège de Clermont (Sidon., l. VIII, Ep. VIII). Lorsqu'il mourut +(484), ce fut un deuil public: «Factum est post hæc, ut accedente +febre ægrotare coepisset; qui rogat suos ut eum in ecclesiam ferrent. +Cùmque illuc inlatus fuisset, conveniebat ad eum multitudo virorum ac +mulierum, simulque etiam et infantium plangentium atque dicentium: +«Cur nos deseris, pastor bone, vel cui nos quasi orphanos derelinquis? +Numquid erit nobis post transitum tuum vita?... Hæc et his similia +populis cum magno fletu dicentibus...» Greg. Tur., l. II, c. XXIII. + +Malgré la conquête d'Euric, les Arvernes durent jouir d'une certaine +indépendance.--Alaric, il est vrai, les enrôle dans sa milice pour +combattre à Vouglé (507); mais on les voit pourtant élire +successivement pour évêques deux amis des Francs, deux victimes des +soupçons des Ariens, Burgundes et Goths: en 484, Apruncule, dont +Sidoine mourant avait prédit la venue (Greg. Tur., l. II, c. XXIII), +et saint Quintien en 507, l'année même de la bataille de Vouglé. + +Les grandes familles de Clermont conservèrent aussi sans doute une +partie de leur influence. On trouve parmi les évêques de Clermont un +Avitus «non infimis nobilium natalibus ortus» (Scr. Fr. II, 220, +note), qui fut élu par «l'assemblée de tous les Arvernes». (Greg. +Tur., l. IV, c. XXXV), et fut très populaire (Fortunat, l. III, Carm. +26). Un autre Avitus est évêque de Vienne.--Un Apollinaire fut évêque +de Reims. Le fils de Sidonius fut évêque de Clermont après saint +Quintien; c'était lui qui avait commandé les Arvernes à Vouglé: «Ibi +tunc Arvernorum populus, qui cum Apollinare venerat, et primi qui +erant ex senatoribus, conruerunt.» Greg. Tur., l. II, c. XXXVII. + +De ce passage et de quelques autres encore, on pourrait induire que +cette famille avait été originairement à la tête des clans arvernes. + +Greg. Tur., l. III, c. II: «Cùm populus (Arvernorum) sanctum +Quintianum, qui de Rutheno ejectus fuerat, elegisset, Alchima et +Placidina, uxor sororque Apollinaris, ad sanctum Quintianum venientes, +dicunt: «Sufficiat, domine, senectuti tuæ quod es episcopus ordinatus. +Permittat, inquiunt, pietas tua servo tuo Apollinari locum hujus +honoris adipisci...» Quibus ille: «Quid ego, inquit, præstabo, cujus +potestati nihil est subditum? sufficit enim ut orationi vacans, +quotidianum mihi victum præstet ecclesia.»--Les Avitus semblent +n'avoir été pas moins puissants. Leur terre portait leur nom +(_Avitacum._ Sidonius en donne une longue et pompeuse description +(carmen XVIII). Ecdicius, le fils d'Avitus, semble entouré de +_dévoués_. Sidonius lui écrit (l. III, Ep. III): «... Vix duodeviginti +equitum sodalitate comitatus, aliquot millia Gothorum... transisti... +Cùm tibi non daret tot pugna socios, quot solet mensa convivas.»--Le +nom même d'Apollinaire indique peut-être une famille originairement +sacerdotale. Le petit-fils de Sidonius, le sénateur Arcadius, appela +en Auvergne Childebert au préjudice de Theuderic (530), préférant sans +doute sa domination à celle de l'ami de saint Quintien, du barbare roi +de Metz (Greg. Tur., l. III, c. IX, sqq.). + +Un Ferréol était évêque de Limoges en 585 (Scr. Fr. II, 296.) Un +Ferréol occupa le siège d'Autun avant saint Léger. On sait que la +généalogie des Carlovingiens les rattache aux Ferréols. Un capitulaire +de Charlemagne (ap. Scr. F. V, 744) contient des dispositions +favorables à un Apollinaire, évêque de Riez (Riez même s'appelait +_Reii Apollinares_).--Peut-être les Arvernes eurent-ils grande part à +l'influence que les Aquitains exercèrent sur les Carlovingiens. Raoul +Glaber attribue aux Aquitains et aux Arvernes le même costume, les +mêmes moeurs et les mêmes idées (l. III, ap. Scr. Fr. X, 42). + + +SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II (_Voy. page 314_). + + Audite omnes fines terre orrore cum tristitia, + Quale scelus fuit factum Benevento civitas. + Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto. + Beneventani se adunârunt ad unum consilium, + Adalferio loquebatur et dicebant principi: + Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus. + Celus magnum preparavit in istam provinciam, + Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum, + Plures mala nobis fecit, rectum est moriar. + Deposuerunt sancto pio de suo palatio; + Adalferio illum ducebat usque ad pretorium, + Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium. + Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio; + Et ipse sancte pius incipiebat dicere: + Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus, + Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus, + Modo vero surrexistis adversus me consilium, + Nescio pro quid causam vultis me occidere. + Generatio crudelis veni interficere, + Eclesieque sanctis Dei venio diligere, + Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est. + Kalidus ille temtador, ratum atque nomine + Cororum imperii sibi in caput pronet et dicebat populo: + Ecce sumus imperator, possum vobis regero. + Leto animo habebat de illo quo fecerat; + A demonio vexatur, ad terram ceciderat, + Exierunt multæ turmæ videre mirabilia. + Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium: + Multa gens paganorum exit in Calabria, + Super Salerno pervenerunt, possidere civitas. + Juratum est ad Surete Dei reliquie + Ipse regnum defendendum, et alium requirere. + +«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse, +quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté +Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés +en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le +renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de +cruelles vengeances contre cette province: il nous enlève notre +royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: il est +bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont +fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et lui, +il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le +martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de +l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme +au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où +je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et +je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la +race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et +aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été +répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la +couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous +pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le +démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie +pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé +son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est +parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les +saintes reliques de Dieu de défendre ce royaume et d'en conquérir un +autre.» + + +SUR LES COLLIBERTS, CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, ETC. + +On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une +population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention, +et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les +savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés, +jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins +plausibles, mais peu décisives. + +Ducange dérive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. «Il +semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves, +ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou +les donner, et confisquer leur terre.--«Iratus graviter contra eum, +dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere, +et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei +(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Gloss.).» On les +affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul. +Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap. +Ducange). Enfin un auteur dit: + + Libertate carens Colibertus dicitur esse; + De servo factus liber, Libertus, etc. + +(Ebrardus Betum; ibid. Vid. Acta pontific. Cenoman., ap. Scr. Fr. X, +385). Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts +parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XXI, XXVII, LV). Ils +étaient sans doute en général _serfs sous conditions_, et dans une +situation peu différente de celle des _homines de capite_. Le Domesday +Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets à des +redevances: «Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere debent +de capite tres denarios» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., nº 83, ap. +Ducange). + +C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on trouve +le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île de Maillezais +les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s'était établie sur +la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie singulière.--«In +extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam genus hominum, +piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat, quod à +majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus à _cultu +imbrium_ descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en +détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet +événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.» + +Dans la Bretagne, c'étaient les _Caqueux_, _Caevus_, _Cacous_[403], +_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager +dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten. +Anecdot., IV, 1142). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir +pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de +cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition, +qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut +modifiée en 1477 par le duc François. + +[Note 403: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur langage +_coërse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppôts.] + +En Guyenne, c'étaient les _Cahets_; chez les Basques et les Béarnais, +dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_, +_Capots_, _Caffos_, _Crétins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_. + +D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots +ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils +avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un arrêt du +parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître +en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en +Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il fût +défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les +pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur +ancienne marque d'un pied d'oie ou de canard. Le prince ne répondit +pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent +l'état de meunier (Marca, p. 71). + +Marca dérive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient +alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la +nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens +fors manuscrits donnent celui de _Chrestiaas_, ou chrétiens; dans +l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où +ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens. + +Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens +(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On +les appelait aussi _pelluti_ et _comati_: cependant les Aquitains +laissaient également croître leurs cheveux. + +Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d'une +race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques, +sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les +Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89). + +Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la +retraite des infidèles, surnommés peut-être _Caas-Goths_, par +dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés +Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent +semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les +actes du concile de Mayence, chap. V: «Les catéchumènes ne doivent +point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les +gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en +janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des +Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux +écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs +fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand +nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure, +des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être +éloignés du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur +familiarité dangereuse; mais à présent ces infidèles étendent leur +quartier ou le quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les +chrétiens, et quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux +mêmes feux, se servent des mêmes bancs, et ont une communication +scandaleuse et dangereuse.» (Voy. Laboulinière, I, 82.) + +Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I) vient de Chrétien, +bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots, +parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On +leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on +conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements. + +Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les +prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que +leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an 1000, les Cagots +sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et +l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur +témoignage, c'est que, dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants +des Albigeois sont encore appelés _Caignards_, corruption de +_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le +pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn. +Rabelais, pour la même raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois +Savoyards[404]. + +[Note 404: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec +l'histoire de Berthe, la _reine pédauque_ (pes aucæ, pied d'oie. Voy. +mon IIe volume). Un passage de Rabelais indique qu'on voyait une image +de la reine Pédauque à Toulouse. Les contes d'Eutrapel nous apprennent +qu'on jurait à Toulouse _par la quenouille de la reine Pédauque_. +Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine Berthe +filait_ (Bullet, Mythologie française).] + +Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi +nommés _Gésitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la +lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins +croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur +inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en +buvant le sang des enfants chrétiens.--Le P. Grégoire de Rostrenen +(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lépreux. En +espagnol: _gafo_, lépreux; _gafi_, lèpre. L'ancien for de Navarre, +compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_ +et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les +Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et il est permis +aux ladres. + +De Bosquet, lieutenant général au siège de Narbonne, dans ses notes +sur les lettres d'Innocent III, croît reconnaître les _Capots_ dans +certains marchands juifs désignés dans les Capitulaires de +Charles-le-Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. ann. 877, c. XXXI). + +Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les +premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce +que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on +trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins +froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud y +adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce +qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont +soumises à une très faible pression atmosphérique et ne peuvent +s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly, +parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de +l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, février 1832.) + +Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses +que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute +successivement dans ces races maudites, qui semblent les parias de +l'Occident. + + + + +APPENDICE + + +1--page 7--... _parleurs terribles_, etc... + +[Grec: Hoson achrêston poiêsai to loipon], Strab., l. IV, ap. Scr. R. +Fr. I, 30.--Remarquons combien les anciens ont été frappés de +l'instinct rhéteur et du caractère bruyant des Gaulois. _Nata in vanos +tumultus gens_ (Tit. Liv. à la prise de Rome).--Les crieurs publics, +les trompettes, les avocats, étaient souvent Gaulois. _Insuber, id +est, mercator et præco._ Cic. Fragm. or. contra Pisonem.--Voyez aussi +tout le discours Pro Fonteio.--_Pleraque Gallia duas res +industriosissime persequitur, virtutem bellicam et argutè loqui._ +(Cato). [Grec: Apeilêtai, kai anatatikoi, kai tetragôdêmenoi.] Diodor. +Sic., lib. IV. + + +2--page 9--... _dissolus par légèreté_... + +Diodor. Sicul., l. V, ap. Scr. Fr., I, 310.--Strab., l. IV.--Athen., +l. XIII, c. VIII.--Nous trouvons plus tard, chez les Celtes de +l'Irlande et de l'Angleterre, quelque trace des moeurs dissolues de la +Gaule antique. Le docteur Leland, t. I, p. 14, dit que les Irlandais +regardaient l'adultère comme «une galanterie pardonnable». O'Halloran, +I, 394.--Lanfranc, saint Anselme et le pape Adrien, dans son fameux +bref à Henri II, leur reprochent l'inceste.--Voy. Usser., Syl. epis., +70, 94, 95.--Saint Bernard, in Vit. S. Malach., 1932, sqq. Girald. +Cambr., 742, 743. + + +3--page 12--... _des Kymry_ (_Cimmerii_?)... + +Appien (Illyr., p. 1196, et de B. civ., I, p. 625) et Diodore (lib. V, +p. 309) disent que les Celtes étaient Cimmériens.--Plutarque (in +Mario) fait entendre la même chose.--«Les Cimmériens, dit Éphore +(apud Strab., V, p. 375), habitent des souterrains qu'ils appellent +_argillas_.» Le mot _argel_ veut dire souterrain, dans les poésies des +Kymry de Galles (W. Archaiol., I, p. 80, 152).--Les Cimbres juraient +par un taureau. Les armes de Galles sont deux vaches.--Plusieurs +critiques allemands distinguent toutefois les Cimmériens des Cimbres, +et ceux-ci des Kymry. Ils rattachent les Cimbres à la race germanique. + + +4--page 16--... _des Belges_... + +La fougue, la promptitude et la mobilité des résolutions caractérisent +également les _Bolg_ d'Irlande, de Belgique et de Picardie (Bellovaci, +Bolci, Bolgæ, Belgæ, Volci, etc), et ceux du midi de la France, malgré +les mélanges divers de races. + +Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont désignés +par le nom de _Fir-Bholg_. Ausone (de Clar. Urb. Narbo.,) témoigne que +le nom primitif des Tectosages était Bolg: «Tectosagos primævo nomine +_Bolgas_.» Cicéron leur donne celui de _Belgæ_: «Belgarum +Allobrogumque testimoniis credere non timetis?» (Pro Man. Fonteio). +Les manuscrits de César portent indifféremment _Volgæ_ ou +_Volcæ_.--Enfin saint Jérôme nous apprend que l'idiome des _Tectosages +était le même que celui de Trèves_, ville capitale de la Belgique. Am. +Thierry, I, 131. + + +5--page 17--_Leur brenn leur recommanda_, etc... + +Ses derniers avis furent suivis pour ce qui regardait les blessés, car +le nouveau brenn fit égorger dix mille hommes qui ne pouvaient +soutenir la marche; mais il conserva la plus grande partie des +bagages.--Diod. Sic., XXII, 870.--S'il y avait des enfants qui +parussent plus gras que les autres, ou nourris d'un meilleur lait, les +Gaulois, dans l'invasion de Grèce, buvaient leur sang et se +rassasiaient de leur chair. Pausanias, l. X, p. 650.--Après le combat, +les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts; mais les Kymro-Galls +n'envoyèrent aucun héraut redemander les leurs, s'inquiétant peu +qu'ils fussent enterrés ou qu'ils servissent de pâture aux bêtes +fauves et aux vautours. Pausan., l. X, p. 619.--À Égée, ils jetèrent +au vent les cendres des rois de Macédoine. Plut., Pyrrh., Diod. ex +Val.--Lorsque le brenn eut connu, par les rapports des transfuges, le +dénombrement des troupes grecques, pleins de mépris pour elles, il se +porta en avant d'Héraclée, et attaqua les défilés, dès le lendemain, +au lever du soleil, «sans avoir consulté sur le succès futur de la +bataille, remarque un écrivain ancien, aucun prêtre de sa nation, ni, +à défaut de ceux-ci, aucun devin grec.» Pausan., liv. X, p. 648. Am. +Thierry, _passim_.--Le brenn dit, à Delphes: «Locupletes deos largiri +hominibus oportere... eos nullis opibus egere, ut qui eas largiri +hominibus soleant.» Justin, XXIV, 6. + + +6--19--_Les Ligures_... + +Florus II, 3, trad. de M. Ragon.--La vigueur des Liguriens faisait +dire proverbialement: Le plus fort Gaulois est abattu par le plus +maigre Ligurien. Diod., V, 39. Voy. aussi liv. XXXIX, 2. Strabon, IV. +Les Romains leur empruntèrent l'usage des boucliers oblongs, _scutum +ligusticum_. Liv. XLIV, 35. Leurs femmes, qui travaillaient aux +carrières, s'écartaient un instant quand les douleurs de l'enfantement +les prenaient, et après l'accouchement elles revenaient au travail. +Strabon, III. Diod. IV. Les Liguriens conservaient fidèlement leurs +anciennes coutumes, par exemple, celle de porter de longs cheveux. On +les appelait _Capillati_.--Caton dit dans Servius: «Ipsi unde oriundi +sint exactâ memoriâ, illiterati, mendaces, quæ sunt et vera minùs +meminêre.» Nigidius Figulus, contemporain de Varron, parle dans le +même sens. + + +7--page 36--_Marius enivré de sa victoire sur les barbares_... + +Valer. Max., l. III, c. VII.--Sallust. de B. Jug., ad. calc: «Ex eâ +tempestate spes atque opes civitatis in illo sitæ.»--Vell. Paterc, l. +II, c. XII: «Videtur meruisse.... ne ejus nati rempublicam +poeniteret.»--Florus, l. III, c. III: «Tam lætum tamque felicem +liberatæ Italiæ assertique imperii nuntium..... populus Romanus +accepit per ipsos, si credere fas est, deos, etc.»--Plut., in Mario. + + +8--page 38--_Le terrible Kirk_, etc... + +KIRK. Maxim. Tyr., Serm. 18.--Senec., Quæst. nat., l. V, c. +XVII.--Posidon., ap. Strab., l. IV.--P. Oros., l. V, c. XVI. Greg. +Turon, de Glor. confess., c. V. Dans le moine de Saint-Gall, +_Circinus_ est synonyme de _Boreas_.--TARANIS. Lucan., l. I.--VOSÈGE. +Inscript. Grut., p. 94.--PENNIN, liv. XXI, c. XXXVIII.--ARDOINNE, +Inscript. Grut.--GENIO ARVERNORUM. Reines., app. 5.--BIBRACTE, Inscr. +ap. Scr. rer. Fr., I, 24.--NEMAUSUS. Grut., p. 111. Spon., p. +169.--AVENTIA. Grut., p. 110.--BELENUS. Auson., carm. II.--Tertull., +Apolog. c. XXIV.--HESUS. Dans un bas-relief trouvé sous l'église de +Notre-Dame de Paris, en 1711, on voit Hésus couronné de feuillage, à +demi-nu, une cognée à la main, et le genou gauche appuyé sur un arbre +qu'il coupe.--OGMIUS. L'écriture sacrée des Irlandais s'appelait +_Ogham_. Voy. Toland O'Halloran, et Vallancey et Beaufort, dans les +_Collectanea de Rebus Hibernicis_, etc. + + +9--page 41--_L'oeuf de serpent_... + +Cet oeuf prétendu paraît n'avoir été autre chose qu'une échinite, ou +pétrification d'oursin de mer. + +Durant l'été, dit Pline, on voit se rassembler dans certaines cavernes +de la Gaule des serpents sans nombre, qui se mêlent, s'entrelacent, et +avec leur salive, jointe à l'écume qui suinte de leur peau, produisent +cette espèce d'oeuf. Lorsqu'il est parfait, ils l'élèvent et le +soutiennent en l'air par leurs sifflements; c'est alors qu'il faut +s'en emparer avant qu'il ait touché la terre. Un homme, aposté à cet +effet, s'élance, reçoit l'oeuf dans un linge, saute sur un cheval qui +l'attend, et s'éloigne à toute bride, car les serpents le poursuivent +jusqu'à ce qu'il ait mis une rivière entre eux et lui. Il fallait +l'enlever à une certaine époque de la lune; on l'éprouvait en le +plongeant dans l'eau; s'il surnageait, quoique entouré d'un cercle +d'or, il avait la vertu de faire gagner les procès et d'ouvrir un +libre accès auprès des rois. Les druides le portaient au cou, +richement enchâssé, et le vendaient à très haut prix. + + +10--page 45--_Lorsque César envahit la Gaule_... + +Sur les révolutions de la province romaine, entre Marius et César, +voyez Am. Thierry. Une grande partie de l'Aquitaine suivit l'exemple +de l'Espagne, et se déclara pour Sertorius; c'est de la Gaule que +Lépidus envahit l'Italie. Mais le parti de Sylla l'emporta. +L'Aquitaine fut réduite par Pompée. Il y fonda des colonies militaires +à Toulouse, à Biterræ (Béziers), à Narbonne (an 75), et réunit tous +les bannis qui infestaient les Pyrénées dans sa nouvelle ville de +_Convenæ_ (réunion d'hommes rassemblés de tous pays); c'est +Saint-Bertrand de Comminges. Le principal agent des violences du parti +de Sylla en Gaule avait été un Fonteius, que Cicéron trouva moyen de +faire absoudre. (Voy. le _Pro Fonteio_.) La Gaule romaine eut tant à +souffrir que les députés des Allobroges furent au moment d'engager +leur patrie dans la conjuration de Catilina. Voy. mon _Histoire +romaine_. + + +11--page 46, note--_Ver-go-breith_... + +Cæs., l. I, c. XVI. «_Vergobretum_, qui creatur annuus et vitæ necisque +in suos habet potestatem.»--L. VII, XXXIII. «Legibus Æduorum iis qui +summum magistratum obtinerent, excedere ex finibus non liceret... quùm +leges duo ex unâ familiâ, vivo utroque, non solùm magistratus creari +vetarent, sed etiam in senatu esse prohiberent.»--L. V, c. VII. «Esse +ejusmodi imperia, ut non minùs haberet juris in se (regulum?), +multitudo, quàm se in multitudine...» _et passim_. + + +12--page 62--_Villes Juliennes, Augustales_... + +César établit des vétérans de la 10e légion à Narbonne, qui prit alors +les surnoms de _Julia_, _Julia Palerna_, _colonia Decumanorum_. +Inscript. ap. Pr. de l'Hist. du Languedoc.--Arles, _Julia_, _Paterna +Arelate_.--Biterræ, _Julia Biterra_. Scr. fr. I, 135.--Bibracte, +_Julia Bibracte_, etc.--Sous Auguste, Nemausus joignit à son nom celui +d'_Augusta_, et prit le titre de colonie romaine. Il en fut de même +d'_Alba Augusta_ chez les Helves; d'_Augusta_, chez les +Tricastins.--_Augusto nemetum_ devint la capitale des +Arvernes.--Noviodunum prit le nom d'_Augusta_; Bibracte, +d'_Augustodunum_, etc. Am. Thierry, III, 281. + + +13--page 73--_Combien la Gaule était déjà romaine_... Strab., +l. IV: «Rome soumit les Gaulois bien plus aisément que les +Espagnols.»--Discours de Claude, ap. Tacit., Annal. II, c. XIV: «Si +cuncta bella recenseas, nullum breviore spatio quàm adversùs Gallos +confectum: continua inde ac firma pax.»--Hirtius ad Cæs., l. VIII, c. +XLIX: «Cæsar... defessam tot adversis præliis Galliam, conditione +parendi meliore, facile in pace continuit.»--Dio C., l. LII, ap. Scr. R. +Fr. I, p. 520: «Auguste défendit aux sénateurs de sortir de l'Italie +sans son autorisation; ce qui s'observe encore aujourd'hui; aucun +sénateur ne peut voyager, si ce n'est en Sicile ou en Narbonnaise.» + + +14--page 73--_Marseille, cette petite Grèce_... + +Strab., l. IV, ap. Scr. Fr. I, 9. «Cette ville avait rendu les Gaulois +tellement _philhellènes_, qu'ils écrivaient en grec jusqu'aux formules +des contrats, et aujourd'hui elle a persuadé aux Romains les plus +distingués de faire le voyage de Massalie, au lieu du voyage +d'Athènes.»--Les villes payaient sur les revenus publics des sophistes +et des médecins. Juvénal: «De conducendo loquitur jam rhetore +Thule.»--Martial (l. VII, 87) se félicite de ce qu'à Vienne les femmes +même et les enfants lisent ses poésies.--Les écoles les plus célèbres +étaient celles de Marseille, d'Autun, de Toulouse, de Lyon, de +Bordeaux. Ce fut dans cette dernière que persista le plus longtemps +l'enseignement du grec. + + +15.--page 73--... _cette petite Grèce, plus sobre et plus modeste que +l'autre_... + +Strab., ibid. «Chez les Marseillais, on ne voit point de dot au-dessus +de cent pièces d'or; on n'en peut mettre plus de cinq à un habit, et +autant pour l'ornement d'or.»-Tacit. Vit. Agricol., c. IV: «Arcebat +eum (Agricolam) ab inlecebris peccantium, præter ipsius bonam +integramque naturam, quôd statim parvulus sedem ac magistram studiorum +Massiliam habuerit, locum græcâ comitate et provinciali parcimoniâ +mixtum ac bene compositum.» On trouve dans Athénée, l. XII, c. V, un +proverbe qui semble contredire ces autorités ([Grec: pleusais eis +Massalian]). + + +16--page 77--_Posthumius... le restaurateur des Gaules_... + +Zozim., l. I.--P. Oros., liv. VII: «Invasit tyrannidem, multo quidem +reipublicæ commodo.»--Trebell. Pollio, ad. ann. 260: Posthumius... +Gallias ab omnibus circumfluentibus barbaris validissime +vindicavit.--Nimius amor ergà Posthumium omnium erat in Gallicâ gente +populorum, quôd submotis omnibus germanicis gentibus, romanum in +pristinam securitatem revocasset imperium. Ab omni exercitu et ab +omnibus Gallis Posthumius gratanter acceptus talem se præbuit per +annos septem, ut Gallias instauraverit.»--On lit sur une médaille de +Posthumius: RESTITUTORI GALLIÆ. Script. Fr. I, 538. + + +17--page 78--_Les provinces respirèrent sous ces princes cruels_... + +_Tibère._ Dans l'affaire de Sérénus, Tibère se déclara pour les +accusateurs, _contrà morem suum_. Tacite, _Annal._, l. IV, c. +XXX.--«Accusatores, si facultas incideret, poenis afficiebantur.» L. +VI, c. XXX.--Les biens d'un grand nombre d'usuriers ayant été vendus +au profit du fisc: «Tulit opem Cæsar, disposito per mensas millies +sestertio, factâque mutuandi copiâ sine usuris per triennium, si +debitor populo in duplum prædiis cavisset. Sic refecta fides.» +_Annal._, liv. VI, c. XVII.--«Præsidibus onerandas tributo provincias +suadentibus rescripsit: Boni pastoris esse tondere pecus, non +deglubere.» Sueton. in Tiber., c. XXXII.--«Principem præstitit, et si +varium, commodiorem tamen sæpius, et ad utilitates publicas proniorem. +Ac primo eatenus interveniebat, ne quid perperam fieret... Et si quem +reorum elabi gratiâ rumor esset, subitus aderat, judicesque... +religionis et noxæ de quâ cognoscerent, admonebat: atque etiam si qua +in publicis moribus desidiâ aut malâ consuetudine labarent, corrigenda +suscepit.» C. XXXIII.-«Ludorum ac munerum impensas corripuit, +mercedibus scenicorum rescissis, paribusque gladiatorum ad certum +numerum redactis..; adhibendum supellectili modum censuit. Annonamque +macelli, senatûs arbitratu, quotannis temperandam, etc.--Et +parcimoniam publicam exemplo quoque juvit.» C. XXXIV.--«Neque +spectacula omnino edidit.» C. XLVII.--«In primis tuendæ pacis à +grassaturis ac latrociniis seditionumqne licentiâ, curam habuit, +etc.»--«Abolevit et jus moremque asylorum, quæ usquam erant.» C. +XXXVII. + +_Néron._ «Non defuerunt qui per longum tempus vernis æstivisque +floribus tumulum ejus ornarent, ac modo imagines prætextatas in +Rostris præferrent, modo edicta, quasi viventis, et brevi magno +inimicorum malo reversuri. Quin etiam Vologesus, Parthorum rex, missis +ad senatum legatis de instaurandâ societate, hoc etiam magnopere +oravit, ut Neronis memoria coleretur. Denique cùm post viginti annos +exstitisset conditionis incertæ, qui se Neronem esse jactaret, tam +favorabile nomen ejus apud Parthos fuit, ut vehementer adjutus, et vix +redditus sit.» Suet., in Nerone, c. LVII. + + +18--page 80--_Les empereurs rendaient eux-mêmes la justice_... + +_Tibère._ «Petitum est a principe cognitionem exciperet: quod ne reus +quidem abnuebat, studia populi et patrum metuens: contra, Tiberium +spernendis rumoribus validum... veraque... judice ab uno facilius +discerni: odium et invidiam apud multos valere... Paucis familiarium +adhibitis, minas accusantium, et hinc preces audit, integramque causam +ad senatum remittit. Tacit.» _Annal._, III, c. X. + +«Messalinus... à primoribus civitatis revincebatur: iisque instantibus +ad imperatorem provocavit.» Tacit. _Annal._, l. VI, c. V.--«Vulcatius +Tullinus, ac Marcellus, senatores, et Calpurnius, eques romanus, +appellato principe instantem damnationem frustrati.» Ibid., l. XII, c. +XXVIII.--Deux délateurs puissants, Domitius Afer et P. Dolabella, +s'étant associés pour perdre Quintilius Varus, «restitit tamen senatus +et opperiendum imperatorem censuit, quod unum urgentium malorum +suffugium in tempus erat.» Ibid., liv. IV, c. LXVI. + +_Claude._ Alium interpellatum ab adversariis de propriâ lite, +negantemque cognitionis rem, sed ordinarii juris esse, agere causam +confestim apud se coegit, proprio negotio documentum daturum, quàm +æquus judex in alieno negotio futurus esset.» Sueton., in Claudio, c. +V. + +_Domitien._ «Jus diligenter et industrie dixit, plerumque et in foro +pro tribunali extra ordinem ambitiosas centumvirorum sententias +recidit.» Suet. in Dom., c. VIII. + + +19--page 85--_Lutte meurtrière entre le fisc et la population_... + +Lactant. de M. persecut. c. VII, 23. «Adeo major esse coeperat +numerus accipientium quàm dantium... Filii adversus parentes +suspendebantur...»--Une sorte de guerre s'établit entre le fisc et la +population, entre la torture et l'obstination du silence. «Erubescit +apud eos, si quis non inficiando tributa, in corpore vibices ostendat.» +Ammian. Marc., in Comment. Cod. Theod., lib. XI, tit. 7, leg. 3a. + + +20--page 85--_Sous le nom de Bagaudes_... + +Prosper Aquit., in Chronic: «Omnia penc Galliarum servitia in +_Bagaudam_ conspiravêre.»--Ducange, vº BAGAUDÆ, BACAUDÆ, ex Paul. +Oros., l. VII, c. XV; Eutrop., lib. IX; Hieronymus in Chronico Euseb.: +«Diocletianus consortem regni Herculium Maximianum assumit, qui, +rusticorum multitudine oppressa, quæ factioni suæ Bacaudarum nomen +indiderat, pacem Gallis reddit.» Victor Scotti: «Per Galliam excita +manu agrestium ac latronum, quos Bagaudas incolæ vocant, etc.» Pæanius +Eutropii interpres Gr.: «[Grec: Stasiazontos de en Gallois tou +agroikikou, kai Bakaudas kalountas tous sunkrotêthentas, onoma de esti +touto turannous dêloun epichôrious]...» [Grec: _Bageuein_] est vagari +apud Suidam. At cùm Gallicam vocem esse indicet Aurelius Victor, quid +si à _Bagat_, _vel Bagad_, quæ vox Armoricis et Wallis, proinde +veteribus Gallis, turmam sonat, et hominum collectionem?--Catholicum +Armoricum: «_Bagat_, Gall., assemblée, multitude de gens, +troupeau.--Cæterum _Baogandas_, seu _Baogaudas_ habet prima Salviani +editio, ann. 1530.--_Baugaredos_ vocat liber de Castro Ambasiæ, num. +8. _Baccharidas_, Idacius in Chronico, in Diocletiano.--Non desunt, +qui Parisienses vulgo _Badauts_ per ludibrium appellant, tanquam à +primis Bagaudis ortum duxerint.--Turner, Hist. of A. I. _Bagach_, in +Irish, is war-like. _Bagach_, in Erse, is fighting.--_Bagad_, in +Welsh, is multitude.--Saint-Maur-des-Fossés, près Paris, s'appelait le +château des Bagaudes. Voy. Vit. S. Baboleni. + + +21--page 86--_Constantin, né en Bretagne_... + +Schæpflin adopte cependant une autre opinion. V. sa dissertation: +_Constantinus Magnus non fuit Britannicus._ Bâle, 1741, in-4{o}. + + +22--page 87--_Lois de Constantin_... + +«Cessent jam nunc rapaces officialium manus...» Lex Constantini in +Cod. Theod., lib. I, tit. VII, leg. 1a.--Si quis est cujuscumque loci, +ordinis, dignitatis, qui se in quemcumque judicum, comitum, amicorum, +vel palatinorum meorum, aliquid... manifeste probare posse confidit, +quod non integre, atque juste gessisse videatur, intrepidus et securus +accedat; interpellet me, ipse audiam omnia;... si probaverit, ut dixi, +ipse me vindicabo de eo, qui me usque ad hoc tempus simulatâ +integritate deceperit. Illum autem, qui hoc prodiderit, et +comprobaverit, in dignitatibus et rebus augebo.» (Ex lege Constantini +in Cod. Theod., lib. I, tit. I, leg. 4a.)--«Si pupilli, vel viduæ, +aliique fortuno injuriâ miserabiles, judicium nostræ serenitatis +oraverint, præsertim cùm alicujus potentiam perhorrescant, cogantur +eorum adversarii examini nostro suî copiam facere.» Ex lege +Constantini, lib. I, tit. leg. 2a.--«A sextâ indictione... ad +undecimam nuper transactam, tàm curiis, quàm possessori... reliqua +indulgemus: ita ut quæ in istis viginti annis... sive in speciebus, +sive pecuniâ... debentur, nomine reliquorum omnibus concedantur: nihil +de his viginti annis speret publicorum cumulus horreorum, nihil arca +amplissimæ præfecturæ, nihil utrumque nostrum ærarium.» Constantini in +Cod. Theod., lib. XI, tit. XXVIII, leg. 16a.--«Quinque annorum reliqua +nobis remisisti», dit Eumène à Constantin. (V. Ammian. Marc. in Comm. +Cod. Theod., lib. XI, tit. XXVIII, leg. 1a.) + + +23--page 87.--_Tantôt la loi essayait de protéger le colon contre le +propriétaire_... _tantôt elle le livrait_... + +«Quisquis colonus plus a domino exigitur, quàm ante consueverat et +quam in anterioribus temporibus exactum est, adeat judicem... et +facinus comprobet: ut ille qui convincitur ampliùs postulare, quàm +accipere consueverat, hoc facere in posterum prohibeatur, prius +reddito quod superexactione perpetratâ noscitur extorsisse.» +(Constant, in Cod. Justinian., lib. XI, tit. XLIX.) + +«Apud quemcumque colonus juris alieni fuerit inventus, is non solùm +eumdem origini suæ restituat... ipsos etiam colonos, qui fugam +meditantur, in servilem conditionem ferro ligari conveniet, ut officia +quæ liberis congruunt, merito servilis condemnationis compellantur +implere». Ex lege Constantini in Cod. Theod., lib. V, leg. 9a, l. +I.--«Si quis colonus originalis, vel inquilinus, ante triginta annos +de possessione discessit, neque ad solum genitale... repetitus est, +omnis ab ipso, vel a quo forte possidetur, calumnia penitus +excludatur...» Ex lege Hon. et Theod. in Cod. Theod., lib. V, tit. X, +leg. 1a.--«In causis civilibus hujusmodi hominum generi adversus +dominos, vel patronos aditum intercludimus, et vocem negamus +(exceptis superexactionibus in quibus retro principes facultatem eis +super hoc interpellandi præbuerunt).» Arc. et Hon., in Cod. Justin., +lib. XI, tit. XLIX.--«Si quis alienum colonum suscipiendum, +retinendumve crediderit, duas auri libras ei cogatur exsolvere, cujus +agros transfugâ cultore vacuaverit: ita ut eumdem cum omni peculio suo +et agnitione restituat». Theod. et Valent., in Cod. Just., lib. XI. +tit. LI, leg. 1a. + +La loi finit par identifier le colon à l'esclave: «Le colon change de +maître avec la terre vendue.» Valent. Theod. et Arc., in Cod. Justin., +lib. XI, tit. XLIX, leg. 2a.--Cod. Just., LI. «Que les colons soient +liés par le droit de leur origine, et bien que, par leur condition, +ils paraissent des ingénus, qu'ils soient tenus pour serfs de la terre +sur laquelle ils sont nés.»--Cod. Justin., tit. XXXVII. «Si un colon +se cache ou s'efforce de se séparer de la terre où il habite, qu'il +soit considéré comme ayant voulu se dérober frauduleusement à son +patron, ainsi que l'esclave fugitif.» Voyez le Cours de Guizot, t. +IV.--M. de Savigny pense que leur condition était, en un sens, pire +que celle des esclaves; car il n'y avait, à son avis, aucun +affranchissement pour les colons. + + +24.--page 88--... _la morale sacrifiée à l'intérêt de la +population_... + +Par la loi Julia, le coelebs ne peut rien recevoir d'un étranger, ni +de la plupart de ses _affines_, excepté celui qui prend «concubinam, +liberorum quærendorum causâ». + + +25--page 88--_Probus_, etc..., _transplantèrent des Germains pour +cultiver la Gaule_... + +Probi Epist. ad senatum, in Vopisc. «Arantur Gallicana rura barbaris +bobus, et juga germanica captiva præbent nostris colla cultoribus.» + +Voyez Aurel. Vict., in Cæsar.--Vopisc. ad ann. 281.--Eutrop. lib. +IX.--Euseb. Chronic.--Sueton., in Domit., c. VII. + +Eumen., Panegyr. Constant.: «Sicut tuo, Maximiane Auguste, nutu +Nerviorum et Treverorum arva jacentia letus postliminio restitutus, et +receptus in leges Francus excoluit: ita nunc per victorias tuas, +Constanti Cæsar invicte, quidquid infrequens Ambiano et Bellovaco et +Tricassino solo Lingonicoque restabat, barbaro cultoro revirescit...» +etc. + + +26--page 89--_Les Curiales_... + +Cod. Theod., l. X, t. XXXI. «Non ante discedat quàm, insinuato judici +desiderio, proficiscendi licentiam consequatur.» + +Ibid., l. XII, t. XVIII. «Curiales omnes jubemus interminatione +moneri, ne civitates fugiant aut deserant, rus habitandi causâ; fundum +quem civitati prætulerint scientes fisco esse sociandum, eoque rure +esse carituros, cujus causâ impios se, vitando patriam, +demonstrarint.» + +L. _si cohortalis_ 30. Cod. Theod., l. VIII, t. IV. «Si quis ex his +ausus fuerit affectare militiam... ad conditionem propriam +retrahatur.--Cette disposition désarmait tous les propriétaires. + +«Quidam ignaviæ sectatores, desertis civitatum muneribus, captant +solitudines ac secreta...» L. _quidam_ 63, Cod. Theod., l. XII, t. +I.--«Nec enim eos aliter, nisi contemptis patrimoniis, liberamus. +Quippe animos divinâ observatione devinctos non decet patrimoniorum +desideriis occupari.» L. _curiales_, 104, ibid. + + +27--page 90--_Le désert s'étendit chaque jour_... + +Constantini, in Cod. Justin., l. XI, t. LVIII, lex. l. «Prædia deserta +decurionibus loci cui subsunt assignari debent, cum immunitate +triennii.» + +«Honorii indulgentiâ Campaniæ tributa, aliquot jugerum velut +desertorum et squalidorum... Quingena viginti octo millia quadraginta +duo jugera, quæ Campania provincia, juxta inspectorum relationem et +veterum monumenta chartarum, in desertis et squalidis locis habere +dignoscitur, iisdem provincialibus concessimus, et chartas superfluæ +descriptionis cremari censemus.» Arc. et Hon., in Cod. Theod., lib. +XI, tit. XXVIII, l. II. + + +28--page 90--_Gratien_, etc... _hasardèrent des assemblées_... + +En 382, une loi porta: «Soit que toutes les provinces réunies +délibèrent en commun, soit que chaque province veuille s'assembler en +particulier, que l'autorité d'aucun magistrat ne mette ni obstacle ni +retard à des discussions qu'exige l'intérêt public.» L. _sive +integra_, 9, Cod. Theod., l. XX, t. XII. Voyez Raynouard, Histoire du +Droit municipal en France, I, 192. + +Voici les principales dispositions de la loi de 418:--I. L'assemblée +est annuelle.--II. Elle se tient aux ides d'août.--III. Elle est +composée des honorés, des possesseurs et des magistrats de chaque +province.--IV. Si les magistrats de la Novempopulanie et de +l'Aquitaine, qui sont éloignées, se trouvent retenus par leurs +fonctions, ces provinces, selon la coutume, enverront des députés.--V. +La peine contre les absents sera de cinq livres d'or pour les +magistrats, et de trois pour les honorés et les curiales.--VI. Le +devoir de l'assemblée est de délibérer sagement sur les intérêts +publics. Ibid., p. 199. + + +29--page 90--_Le peuple implorait l'invasion des barbares_... + +Mamertin., in Panegyr. Juliani: «Aliæ, quas a vastitate barbaricâ +terrarum intervalla distulerant, judicum nomine a nefariis latronibus +obtinebantur ingenua indignis cruciatibus corpora (lacerabantur); nemo +ab injuriâ liber... ut jam barbari desiderarentur, ut præoptaretur a +miseris fortuna captorum.»--P. Oros... «Ut inveniantur quidam Romani, +qui malint inter barbaros pauperem libertatem, quàm inter Romanos +tributariam servitutem.»--Salvian. de Provid., l. V. «Malunt enim sub +specie captivitatis vivere liberi, quàm sub specie libertatis esse +captivi... nomen civium Romanorum aliquando... magno æstimatum... nunc +ultro repudiatur.--Sic sunt... quasi captivi jugo hostium pressi: +tolerant supplicium necessitate, non voto: animo desiderant +libertatem, sed summam sustinent servitutem. Leviores his hostes, quàm +exactores sunt, et res ipsa hoc indicat; ad hostes fugiunt, ut vim +exactionis evadant. Una et consentiens illic Romanæ plebis oratio, ut +liceat eis vitam... agere cum barbaris... Non solum transfugere ab eis +ad nos fratres nostri omnino nolunt, sed ut ad eos confugiant, nos +relinquunt; et quidam mirari satis non possunt, quod hoc non omnes +omnino faciunt tributarii pauperes... nisi quod una causa tantum est, +quâ non faciunt, quia transfere illuc... habitatiunculas familiasque +non possunt; nam cùm plerique eorum agellos ac tabernacula sua +deserant, ut vim exactionis evadant... Nonnulli eorum... qui... fugati +ab exactoribus deserunt... fundos majorum expetunt, et coloni divitum +fiunt.»--V. aussi, dans Priscus, l'Histoire d'un Grec réfugié près +d'Attila. + + +30--page 92--_La primatie de Rome commence à poindre_... + +Au commencement du cinquième siècle, Innocent Ier avance quelques +timides prétentions, invoquant la coutume et les décisions d'un +synode. (Epist. 2: «Si majores causæ in medium fuerint devolutæ, ad +sedem apostolicam, sicut synodus statuit et beata consuetudo exigit, +post judicium episcopale referantur.--Epist. 29: Patres non humanâ sed +divinâ decrevere sententiâ, ut quidquid, quamvis de disjunctis +remotisque provinciis ageretur, non prius ducerent finiendum, nisi ad +hujus sedis notitiam pervenirent).»--On disputait beaucoup sur le sens +du célèbre passage: _Petrus es_, etc., et saint Augustin et saint +Jérôme ne l'interprétaient pas en faveur de l'évêché de Rome. +(Augustin, de divers. Serm., 108. Id., in Evang. Joan., tract. +124.--Hieronym., in Amos, 6, 12. Id. adv. Jovin., l. I). Mais saint +Hilaire, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, saint Chrysostome, +etc., se prononcent pour la prétention contraire. À mesure qu'on +avance dans le cinquième siècle, on voit peu à peu tomber +l'opposition; les papes et leurs partisans élèvent plus haut la voix +(Concil., Ephes. ann. 431, actio III.--Leonis I, Epist. 10: «Divinæ +cultum religionis ita Dominus instituit, ut veritas per apostolicam +tubam in salutem universitatis exiret... ut (id officium) in B. Petri +principaliter collocaret.--Epist. 12: Curam quam universis ecclesiis +principaliter ex divinâ institutione debemus, etc., etc.»--Enfin +Léon-le-Grand prit le titre de _chef de l'Église universelle_ (Leonis +I epist., 103, 97). + + +31--page 92--_Le premier exemple du travail accompli par des mains +libres_... + +Régula S. Bened., c. 48: Otiositas inimica est animæ... «L'oisiveté +est ennemie de l'âme: aussi les frères doivent être occupés, à +certaines heures, au travail des mains; dans d'autres, à de saintes +lectures.»--Après avoir réglé les heures du travail, il ajoute: «Et si +la pauvreté du lieu, la nécessité ou la récolte des fruits tient les +frères constamment occupés, qu'ils ne s'en affligent point, car ils +sont vraiment moines s'ils vivent du travail de leurs mains, ainsi +qu'ont fait nos pères et les apôtres.» + +Ainsi, aux Ascètes de l'Orient, priant solitairement au fond de la +Thébaïde, aux Stylites, seuls sur leur colonne, aux [Grec: Euchitai] +errants, qui rejetaient la loi et s'abandonnaient à tous les écarts +d'un mysticisme effréné, succédèrent en Occident des communautés +attachées au sol par le travail. L'indépendance des cénobites +asiatiques fut remplacée par une organisation régulière, invariable; +la règle ne fut plus un recueil de conseils, mais un code. + + +32--page 93--_Le druidisme proscrit s'était réfugié dans le peuple_... + +Ælianus Spartianus, in Pescenn. Nigro. Vopisc, in Numeriano: «Cùm apud +Tungros in Galliâ, quâdam in cauponâ moraretur, et cum druide quâdam +muliere rationem convictûs sui quotidiani faceret, at illa diceret: +Diocletiane, nimium avarus, nimium parcus es; joco, non serio, +Diocletianum respondisse fertur: Tunc ero largus, cùm imperator fuero. +Post quod verbum druida dixisse fertur: Diocletiane, jocari noli: nam +imperator eris, cùm Aprum occideris.--Id. in Diocletiano, Dicebat +(Diocletianus) quodam tempore Aurelianum Gallicanas consuluisse +druidas, sciscitantem utrum apud ejus posteros imperium permaneret: +tùm illas respondisse dixit: Nullius clarius in republicâ nomen quàm +Claudii posterorum futurum.» + +Æl. Lamprid. in Alex. Sever. «Mulier druida eunti exclamavit gallico +sermone: Vadas, nec victoriam speres, nec militi tuo credas.» + + +33--page 94--_Saint Pothin fonda l'Église de Lyon_... + +C'est à cette époque, vers 177, sous le règne de Marc-Aurèle, que l'on +place les premières conversions et les premiers martyrs de la Gaule. +Sulpic. Sever., Hist. sacra, ap. Scr. fr. I, 573: Sub Aurelio... +persecutio quinta agitata ac tùm primùm intrà Gallias martyria +visa.--Avec saint Pothin moururent quarante-six martyrs. Gregor. +Turonens. de Glor. martyr., l. I, c. XLIX.--En 202, sous Sévère, saint +Irénée, d'abord évêque de Vienne, puis successeur de saint Pothin, +souffrit le martyre avec neuf mille (selon d'autres, dix-huit mille) +personnes de tout sexe et de tout âge. Un demi-siècle après lui, saint +Saturnin et ses compagnons auraient fondé sept autres évêchés. Passio +S. Saturn., ap. Greg. Tur., l. I, c. XXVIII: «Decii tempore, viri +episcopi ad prædicandum in Gallias missi sunt:...Turonicis Gatianus, +Arelatensibus Trophimus, Narbonæ Paulus, Tolosæ Saturninus, Parisiacis +Dionysius, Arvernis Stremonius, Lemovicinis Martialis, destinatus +episcopus.--Le pape Zozime réclame la suprématie pour Arles. Epist. I, +ad. Episc. Gall. + + +34--page 95--_Saint Martin._--_Saint Ambroise_... + +Id. ibid., ap. Scr. Fr. I, 573. V. aussi Grég. de Tours, l. X, c. +XXXI.--Saint Ambroise, qui se trouvait en même temps à Trèves, se +joignit à lui (Ambros., Epist. 24, 26). Saint Martin avait fondé un +couvent à Milan, dont saint Ambroise occupa bientôt le siège (Greg. +Tur., l. X, c. XXXI). On sait quelle résistance Ambroise opposa aux +Milanais qui l'appelaient pour évêque. Il fallut aussi employer la +ruse, et presque la violence, pour faire accepter à saint Martin +l'évêché de Tours. (Sulp. Sev., loco citato.) + + +35--page 97--_Pourquoi y a-t-il du mal au monde_... + +Euseb. Hist. eccl., V, 37, ap. Gieseler's Kirchengeschichte, I, 139. +[Grec: Poluthrullêton para tois airesiôtais zêtêma to pothen ê +kakia;]--Tertullian., de præser. hæret., c. VII, ibid.: «Eædem materiæ +hæreticos et philosophos volutantur, iidem retractus implicantur, unde +malum et quare? et unde homo et quomodo?» + + +36--page 97--_Origène_... + +S. Hieronym. ad Pammach.: «In libro [Grec: Êeri archôn] loquitur:... +quod in hoc corpore quasi in carcere sunt animæ relegatæ, et antequàm +homo fieret in Paradiso, inter rationales creaturas in coelestibus +commoratæ sunt.»--Saint Jérôme lui reproche ensuite d'allégoriser +tellement le Paradis, qu'il lui ôte tout caractère historique (quod +sic Paradisum allegoriset, ut historiæ auferat veritatem, pro +arboribus angelos, pro fluminibus virtutes coelestes intelligens, +totamque Paradisi continentiam tropologicâ interpretatione subvertat). +Ainsi, Origène rend inutile, en donnant une autre explication de +l'origine du mal, le dogme du péché originel, et en même temps il en +détruit l'histoire. Il en nie la nécessité, puis la réalité.--Il +disait aussi que les démons, anges tombés comme les hommes, +viendraient à résipiscence, et seraient heureux avec les saints (et +cum sanctis ultimo tempore regnaturos). Ainsi cette doctrine, toute +stoïcienne, s'efforçait d'établir une exacte proportion entre la faute +et la peine; elle rendait l'homme seul responsable; mais la terrible +question revenait tout entière; il restait toujours à expliquer +comment le mal avait commencé dans une vie antérieure. + + +37--page 99 note--_Pélage, en niant le péché originel,_ etc... + +«Quærendum est, peccatum voluntatis an necessitatis est! Si +necessitatis est peccatum, non est; si voluntatis, vitari potest.» +Donc, ajoutait-il, l'homme peut être sans péché; c'est le mot de +Théodore de Mopsueste: «Quærendum utrum debeat homo sine peccato esse? +Procul dubio debet. Si debet, potest. Si præceptum est, +potest.»--Origène aussi ne demandait pour la perfection que «la +liberté aidée de la loi et de la doctrine». + + +38--page 106, note--... _les dévoués des Galls et des Aquitains_... + +Cæsar, B. Gall, l. III, c. XXII: «Devoti, quos illi soldurios +appellant... Neque adhùc repertus est quisquam qui, eo interfecto, +cujus se amicitiæ devovisset, mori recusaret.»--Athenæus, l. VI, c. +XIII:... [Grec: Adiatomon ton tôn Sôtianôn basilea (ethnos de touto +Keltikon) exakosious echein logadas peri auton, ous kaleisthai upo +Galatôn Silodourous ellênisti euchôlimaious].--Zaldi ou Saldi, cheval, +dans la langue basque. + + +39--page 109--_Quelques mots grecs dans l'idiome celtique_... + +M. Champollion-Figeac en a reconnu jusque dans le Dauphiné.--On +retrouve à Marseille, sous forme chevaleresque, la tradition de la +reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope.--Naguère encore l'Église de +Lyon suivait les rites de l'Église grecque.--Il paraît que les +médailles celtiques antérieures à la conquête romaine offrent une +grande ressemblance avec les monnaies macédoniennes. Caumont, Cours +d'Antiq. monument., I, 249.--Tout cela ne me semble pas suffisant pour +conclure que l'influence grecque ait modifié profondément, intimement, +le génie gaulois. Je crois plutôt à l'analogie primitive des deux +races qu'à l'influence des communications. + + +40--page 110--_Si nous en croyons les Romains, leur langue prévalut +dans la Gaule_... + +S. August., de Civ. Dei, l. XIX, c. VII: «At enim opera data est ut +imperiosa civitas non solùm jugum, verum etiam linguam suam domitis +gentibus, per pacem societatis, imponeret.» + +Val. Max., l. II, c. II: «Magistratus verô prisci, quantopere suam +populique romani majestatem retinentes se gesserint, hinc cognosci +potest, quod, inter cætera obtinendæ gravitatis indicia, illud quoque +magnâ cum perseverantiâ custodiebant, ne Græcis unquam nisi latine +responsa darent. Quin etiam ipsâ linguæ volubilitate, quâ plurimum +valent, excussâ, per interpretem loqui cogebant; non in urbe tantùm +nostrâ, sed etiam in Græciâ et Asiâ; quo scilicet latinæ vocis honos +per omnes gentes venerabilior diffunderetur.» + +L. _Decreta_, D. l. XLII, t. I: «Decreta a prætoribus latine interponi +debent.»--Tibère s'excusa auprès du sénat d'employer le mot grec de +_monopole_... «Adeo ut monopolium nominaturus, prius veniam postulant +quôd sibi verbo peregrino utendum esset; atque etiam in quodam decreto +patrum, cùm [Grec: emblêma] recitaretur, commutandam censuit vocem.» +Suet. in Tiber., c. LXXI. + + +41--page 112--_Dans le langage_... _des traces de l'idiome +national_... + +Dès le huitième siècle, le mariage des deux langues gauloise et latine +paraît avoir donné lieu à la formation de la langue romane. Au +neuvième siècle, un Espagnol se fait entendre d'un Italien (Acta SS. +Ord. S. Ben., sec. III, P. 2a, 258). C'est dans cette langue romane +_rustique_ que le concile d'Auxerre défend de faire chanter par des +jeunes filles des cantiques mêlés de latin et de roman, tandis qu'au +contraire ceux de Tours, de Reims et de Mayence (813, 847) ordonnent +de traduire les prières et les homélies; c'est enfin dans cette langue +qu'est conçu le fameux serment de Louis-le-Germanique à +Charles-le-Chauve, premier monument de notre idiome national.--Le +latin et le gaulois durent, sans aucun doute, y entrer, suivant les +localités, dans des proportions très différentes. Un Italien a pu +écrire, vers 960: «Vulgaris nostra lingua quæ latinitati vicina est» +(Martène, Vet. Scr. I, 298): ce qui explique pourquoi la langue +vulgaire provençale était commune à une partie de l'Espagne et de +l'Italie; mais rien ne nous dit qu'il en fût de même de la langue +vulgaire du milieu et du nord de la Gaule. Grégoire de Tours (l. +VIII), en racontant l'entrée de Gontran à Orléans, distingue nettement +la langue latine de la langue vulgaire. En 995, un évêque prêche en +gaulois (gallice. Concil. Hardouin, V, 734). Le moine de Saint-Gall +donne le mot _veltres_ (lévriers) pour un mot de la langue gauloise +(gallica lingua). On lit dans la vie de saint Columban (Acta SS. sec. +II, p. 17): «Ferusculam, quam vulgo homines _squirium_ vocant (un +écureuil).» Il est curieux de voir poindre ainsi peu à peu, dans un +patois méprisé, notre langue française. + + +42--page 113--_La langue vulgaire des Gaulois, analogue aux dialectes +gallois_, etc... + +_Alb_, d'où: Alpes, Albanie; _penn_, pic, d'où Apennins, Alpes +Pennines.--_Bardd_, [Grec: Bardoi], ap. Strab., l. IV, et Diod., l. V. +Bardi, ap. Amm. Marc., l. XV, etc.--_Derwydd_ (V. note, p. 43); +aujourd'hui encore en Irlande, _Drui_ signifie magicien; +_Druidheacht_, magie; Toland's Letters, p. 58. Dans le pays de Galles, +on appelle les amulettes de verre: _gleini na Droedh_, verres des +druides.--_Trimarkisia_, de _tri_, trois, et _marc_, cheval. Owen's +welsch Dictionn. Armstrong's gael dict. «Chaque cavalier gaulois, dit +Pausanias, l. X, ap. Scr. fr. I, 469) est suivi de deux serviteurs qui +lui donnent au besoin leurs chevaux; c'est ce qu'ils appellent dans +leur langue Trimarkisia ([Grec: trimarkisia]), du mot celtique +_marca_.»--À ces exemples, on en pourrait joindre beaucoup d'autres. +On retrouve le _gæsum_. (javelot gaulois) des auteurs classiques dans +les mots galliques: _gaisde_, armé; _gaisg_, bravoure, etc. Le +_cateia_, dans _gath-teht_ (prononcez ga-té). La _rotta_, ou _chrotta_ +(Fortunat., VII, 8), dans le gaélique _cruit_, le cymrique _crwdd_, +est la _roite_ du moyen âge.--Le _sagum_, dans l'armoric _sae_, etc., +etc. + + +43--page 113--_Le premier vers de l'Énéide, le Fiat lux_, etc... + +Il n'y a pas un homme illettré en Irlande, Galles et Écosse du Nord, +qui ne comprenne: + + Arma virumque(ac) cano Trojæ qui primus ab oris. + GAELIQ. _Arm agg fer can pi pim fra or._ + GALLOIS. _Arvau ac gwr canwyv Troiaub cw priv o or._ + + [Grec: Gênêtêthô phaos kai egeneto phaos.] + _G'ennnet pheos agg genneth pheor,_ + _Ganed fawdd ac y genid fawdd_ + + Fiat lux et (ac) lux facta fuit. + _Feet lur agg lur feet fet._ + _Tydded lluch a lluch a feithied._ + + Cambro-Briton, janvier 1822. + + +44--page 113--_Analogies dans les mots_, etc... + +ARDENNÆ: l'article _ar_, et _den_ (cymr.), _don_ (bas-bret.), +_domhainn_ (gaël.), profond.--ARELATE: _ar_, sur, et _lath_ (gaël), +_llaeth_ (cymr.), marais.--AVENIO: _abhainn_ (gaël), _avon_ (cymr.), +eau.--BATAVIA: _bat_, profond, et _av_, eau.--GENABUM (Orléans, et de +même GENÈVE): _cen_, pointe, et _av_, eau.--MORINI (le Boulonnais): +_môr_, mer.--RHODANUS: _rhed-an_, _rhod-an_, eau rapide (Adelung. +Dict. gaël. et welsch.), etc. + + +45--page 114--... _le même mot plus rapproché des dialectes celtiques +que du latin_... + +On peut citer les exemples suivants: + + _Breton. Gallois. Irlandais. Latin._ + + Bâton batta baculus. + Bras braich brachium. + Carriole, chariot carr carr currus. + Chaîne chadden caddan catena. + Chambre cambr camera. + Cire ceir cera. + Dent dant dens. + Glaive Glaif gladius. + Haleine halan alan halitus. + Lait laeth laith lac, lactis. + Matin mintin madin manè, matutinus. + Prix pris pris pretium. + Soeur choar seuar soror. + + +46--page 115--... _à une époque où l'union du monde celtique n'était +pas rompue encore_... + +Ces idées que je hasarde ici trouvent leur démonstration complète et +invincible dans le grand ouvrage que M. Edwards va publier sur les +langues de l'occident de l'Europe. Puisque j'ai rencontré le nom de +mon illustre ami, je ne puis m'empêcher d'exprimer mon admiration sur +la méthode vraiment scientifique qu'il suit depuis vingt ans dans ses +recherches sur l'histoire naturelle de l'homme. Après avoir pris +d'abord son sujet du point de vue extérieur (_Influence des agents +physiques sur l'homme_), il l'a considéré dans son principe de +classification (_Lettres sur les races humaines_). Enfin il a cherché +un nouveau principe de classification dans le _langage_, et il a +entrepris de tirer du rapprochement des langues les lois +philosophiques de la parole humaine. C'est avoir saisi le point par où +se confondent l'existence extérieure de l'homme et sa vie +intime.--Ceci était écrit en 1832.--En 1842, nous avons eu le malheur +de perdre cet excellent ami.--M. Edwards, né dans les colonies +anglaises, était originaire du pays de Galles. + + +47--page 117--... _les églises servaient de tribunaux en Irlande_... + +Partout où le christianisme ne détruisit pas les cercles druidiques, +ils continuèrent à servir de cours de justice.--En 1380, Alexandre +lord de Stewart Badenach tint cour _aux pierres debout_ (the Standing +Stones) du conseil de Kingusie.--Un canon de l'Église écossaise défend +de tenir des cours de justice dans les églises. + + +48--page 118--... _en Bretagne_... _une douzaine de femmes_... + +Guillelm. Pictav., ap. Scr. Fr. XI, 88: «La confiance de Conan II +était entretenue par le nombre incroyable de gens de guerre que son +pays lui fournissait; car il faut savoir que dans ce pays, d'ailleurs +fort étendu, un seul guerrier en engendre cinquante; parce que, +affranchis des lois de l'honnêteté et de la religion, ils ont chacun +dix femmes, et même davantage.»--Le comte de Nantes dit à +Louis-le-Débonnaire: «Coeunt frater et ipsa soror, etc.» Ermold. +Nigellus, l. III, ap. Scr. Fr. VI, 52.--Hist. Brit. Armoricæ, ibid. +VII, 52: «Sorores suas, neptes, consanguineas, atque alienas mulieres +adulterantes, necnon et hominum, quod pejus est, interfectores... +diabolici viri.»--César disait des Bretons de la Grande-Bretagne: +«Uxores habent deni duodenique inter se communes, et maxime fratres +cum fratribus et parentes cum liberis. Sed si qui sunt ex his nati, +eorum habentur liberi, a quibus primùm virgines quæque ductæ sunt.» +Bell. Gall., l. V, c. XIV.--V. aussi la lettre du synode de Paris à +Nomenoé (849), ap. Scr. Fr. VII, 504, et celle du concile de +Savonnières aux Bretons (859), ibid., 584. + + +49--page 118--_Les Bretons qui se louaient partout_... + +Ducange, Glossarium. On disait: un _Breton_ pour un soldat, un +routier, un brigand. Guibert, de Laude B. Mariæ, c. X.--Charta an. +1395: «Per illas partes transierunt gentes armorum, Britones et +pillardi, et amoverunt quatuor jumenta.»--On disait aussi _Breton_, +pour: conseiller de celui qui se bat en duel. Édit de Philippe-le-Bel: +«... et doit aler cius ki a apelet devant, et ses _Bretons_ porte sen +escu devant lui.» Carpentier, Supplément au Glossaire de +Ducange.--(Breton, bretteur? bretailleur?)--Willelm. Malmsbur., ap. +Scr. Fr. XIII, 13: «Est illud genus hominum egens in patriâ, aliàsque +externo ære laboriosæ vitæ mercatur stipendia; si dederis, nec vilia, +sine respectu juris et cognationis, detrectans prælia; sed pro +quantitate nummorum ad quascumque voles partes obnoxium.» + + +50--page 118--... _la femme, objet du plaisir_... + +Elle est esclave chez les Germains même, comme chez les Celtes. C'est +la loi commune des âges où règne sans partage la brutalité de la +force. + +Strabon, Dion, Solin, saint Jérôme, s'accordent sur la licence des +moeurs celtiques.--O'Connor dit que la polygamie était permise chez eux; +Derrick, qu'ils changeaient de femme une fois ou deux par an; Campion, +qu'ils se mariaient pour un an et un jour.--Les Pictes d'Écosse +prenaient leurs rois de préférence dans la ligne féminine (Fordun, apud +Low, Hist. of Scotland); de même chez les Naïrs du Malabar, dans le pays +le plus corrompu de l'Inde, la ligne féminine est préférée, la +descendance maternelle semblant seule certaine.--C'est peut-être comme +mères des rois que Boadicea et Cartismandua sont reines des Bretons, +dans Tacite.--Les lois galloises limitent à trois cas le droit qu'a le +mari de battre sa femme (lui avoir souhaité malheur à sa barbe, avoir +tenté de le tuer, ou commis adultère). Cette limitation même indique la +brutalité des maris.--Cependant l'idée de l'égalité apparaît de bonne +heure dans le mariage celtique. Les Gaulois, dit César (B. Gall., lib. +VI, 17) apportaient une portion égale à celle de la femme, et le produit +du tout était pour le survivant. Dans les lois de Galles, l'homme et la +femme pouvaient également demander le divorce. En cas de séparation, la +propriété était divisée par moitié. Enfin dans les poésies ossianiques, +bien modifiées il est vrai par l'esprit moderne, les femmes partagent +l'existence nuageuse des héros. Au contraire, elles sont exclues du +Walhalla scandinave. + + +51--page 119--... _qu'un seul doive posséder_... + +Le partage égal tombe de bonne heure en désuétude dans l'Allemagne; le +Nord y reste plus longtemps fidèle. V. Grimm, Alterthümer, p. 475, et +Mittermaier, Grundsatze des deutschen Privatrechts, 3e ausg., 1827, p. +730.--J'ai lu dans un voyage (de M. de Staël, si je ne me trompe) une +anecdote fort caractéristique. Le voyageur français, causant avec des +ouvriers mineurs, les étonna fort en leur apprenant que beaucoup +d'ouvriers français avaient un peu de terre qu'ils cultivaient dans +les intervalles de leurs travaux. «Mais quand ils meurent, à qui passe +cette terre?--Elle est partagée également entre leurs enfants.» Nouvel +étonnement des Anglais. Le dimanche suivant, ils mettent aux voix +entre eux les questions suivantes: «Est-il bon que les ouvriers aient +des terres?» Réponse unanime: «Oui.» «Est-il bon que ces terres soient +partagées et ne passent pas exclusivement à l'aîné?» Réponse unanime: +«Non.» + + +52--page 119--_Cette loi de succession égale_, etc... + +V. mon IIIe vol. et les ouvrages de Sommer, Robinson, Palgrave, +Dalrymple, Sullivan, Hasted, Low, Price, Logan, les _Collectanea de +Rebus Hibernicis_, et les Usances de Rohan, Brouerec, etc. Blackstone +n'y a rien compris. + + +53--page 120--... _une cause continuelle de troubles_... + +Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Saxons, I, 233), ce qui livra la +Bretagne aux Saxons, ce fut la coutume du gavelkind, qui subdivisait +incessamment les héritages des chefs en plus petites tyrannies. Il en +cite deux exemples remarquables. + + +54--page 120--_La petite société du clan_, etc... + +On sait qu'en Bretagne on donne le titre d'oncle au cousin qui est +supérieur d'un degré. Cette coutume tendait évidemment à resserrer les +liens de parenté.--En général, l'esprit de clan a été plus fort en +Bretagne qu'on ne l'imagine, bien qu'il domine moins chez les Kymry +que chez les Gaëls. + + +55--page 121, note--_Les cousins du chef_... + +Logan, I, 192. Le jeune chef de clan Rannald, venant prendre +possession et voyant la quantité de bêtes qu'on avait tuées pour +célébrer son arrivée, remarqua que quelques poules auraient suffi. +Tout le clan s'insurgea, et déclara qu'il ne voulait rien avoir à +faire avec un chef de poules. Les Frasers, qui avaient élevé le jeune +chef, livrèrent un combat sanglant où ils furent défaits et le chef +tué. + + +56--page 122--... _ils avaient essayé une sorte de république_... + +Suivant Gildas, p. 8, les Saxons avaient une prophétie selon laquelle +ils devaient ravager la Bretagne cent cinquante ans et la posséder +cent cinquante (interpolation cambrienne?). + + A serpent with chains + Towering and plundering + With armed wings + From Germania... + (Taliesin, p. 94, et apud Turner, I, p. 312.) + +Nous rapporterons aussi la fameuse prophétie de Myrdhyn, d'après +Geoffroi de Montmouth, qui nous a transmis les traditions religieuses +de la Bretagne renfermées autrefois dans les livres d'exaltation, +comme disaient les Latins (_libri exaltationis_): + +«Wortigern étant assis sur la rive d'un lac épuisé, deux dragons en +sortirent, l'un blanc et l'autre rouge.» Le rouge chasse le blanc; le +roi demande à Myrdhyn ce que cela signifie.... Myrdhyn pleure; le +blanc c'est le Breton, le rouge c'est le Saxon...--«Le sanglier de +Cornouailles foulera leurs cols sous ses pieds. Les îles de l'Océan +lui seront soumises, et il possédera les ravins des Gaules. Il sera +célèbre dans la bouche des peuples, et ses actions seront la +nourriture de ceux qui les diront. Viendra le lion de la justice; à +son rugissement trembleront les tours des Gaules et les dragons des +îles. Viendra le bouc aux cornes d'or, à la barbe d'argent. Le souffle +de ses narines sera si fort qu'il couvrira de vapeurs toute la surface +de l'île. Les femmes auront la démarche des serpents, et tous leurs +pas seront remplis d'orgueil. Les flammes du bûcher se changeront en +cygnes qui nageront sur la terre comme dans un fleuve. Le cerf aux dix +rameaux portera quatre diadèmes d'or. Les six autres rameaux seront +changés en cornes de bouviers, qui ébranleront, par un bruit inouï, +les trois îles de Bretagne. La forêt en frémira, et elle s'écriera par +une voix humaine: «Arrive, Cambrie, ceins Cornouailles à ton côté, et +dis à Guintonhi: La terre t'engloutira.» + +Ce qui précède est emprunté à la traduction qu'en a donnée Edgar +Quinet dans les épopées françaises inédites du douzième siècle. Voici +la suite: + +«Alors il y aura massacre des étrangers. Les fontaines de l'Armorique +bondiront, la Cambrie sera remplie de joie, les chênes de +Cornouailles verdiront. Les pierres parleront; le détroit des Gaules +sera resserré... Trois oeufs seront couvés dans le nid, d'où sortiront +renard, ours et loup. Surviendra le géant de l'iniquité, dont le +regard glacera le monde d'effroi.» + + (Galfrid. Monemutensis, l. IV.) + + +57--page 123--_En attendant_... _elle chante cette grande race_... + +Voici la plus populaire des chansons galloises: elle est mêlée +d'anglais et de gallois. + + Doux est le champ du joyeux barde, + _Ar hyd y Nôs_ (toute la nuit); + Doux le repos des pasteurs fatigués, + _Ar hyd y Nôs_; + Et pour les coeurs oppressés de chagrin, + Obligés d'emprunter le masque de la joie, + Il y a trêve jusqu'au matin, + _Ar hyd y Nôs_. + (Cambro-Briton, novembre 1819.) + + +58--page 124--... _la puissance de faire des rois_, etc.. + +On couronnait le roi d'Irlande sur une pierre noirâtre, appelée la +Pierre du Destin. Elle rendait un son clair, si l'élection était +bonne. (Voyez Toland, p. 138.) D'Iona elle fut transportée dans le +comté d'Argyle, puis à Scone, où l'on inaugurait les rois d'Écosse. +Édouard Ier la fit placer, en 1300, à Westminster, sous le siège du +couronnement. Les Écossais conservent l'oracle suivant: «Le peuple +libre de l'Écosse fleurira, si cet oracle n'est point menteur: partout +où sera la pierre fatale, il prévaudra par le droit du ciel.» Logan, +I, 197.--En Danemark et en Suède, comme dans l'Irlande et l'Écosse, +c'était sur une pierre qu'on faisait l'inauguration des chefs.--Id., +page 198. Sur une belle colline verte, aux environs de Lanark, est une +pierre creusée de main d'homme, où siégeait Wallace pour conférer avec +ses chefs. + + +59--page 125--_Une moitié du monde celtique perd sa langue_, etc... + +Voyez le Cambro-Briton (avec cette épigraphe: KYMRI FU, KYMRI +FUD).--Plusieurs lois défendaient aux Irlandais de parler le celtique, +et de même aux Gallois, vers 1700.--Cambro-Briton, déc. 1821. Dans les +principales écoles galloises, surtout dans le Nord, le gallois, loin +d'être encouragé, a été depuis plusieurs années défendu sous peine +sévère. Aussi les enfants le parlent incorrectement, n'en connaissent +point la grammaire, et sont incapables de l'écrire. Mais il semble que +les langues celtiques se soient réfugiées dans les académies. En 1711, +le pays de Galles avait soixante-dix ouvrages imprimés dans sa langue: +il en a aujourd'hui plus de dix mille. Logan, the Scotish Gaël, +1831.--Le costume n'a pas été moins persécuté que la langue. En 1585, +le parlement défendit de paraître aux assemblées en habit irlandais. +(Toutefois les Irlandais ont quitté leur costume au milieu du +dix-septième siècle, plus aisément que les highlanders d'Écosse.)--On +lit dans un journal écossais, de 1750, qu'un meurtrier fut acquitté +parce que sa victime portait la tartane. + + +60--page 125--... _l'Irlande, l'île des Saints_... + +Giraldus Cambrensis (Topograph. Hiberniæ, III, c. XXIX) reproche à +l'Irlande de ne pas compter parmi ses saints un seul martyr. «Non fuit +qui faceret hoc bonum: non fuit usque ad unum!» Moritz, archevêque de +Cashel, répondit que l'Irlande pouvait du moins se vanter d'un grand +nombre de personnages dont la science avait éclairé l'Europe. «Mais +peut-être, ajouta-t-il, aujourd'hui que votre maître, le roi +d'Angleterre, tient la monarchie entre ses mains, nous pourrons +ajouter des martyrs à la liste de nos saints.»--O'Halloran, Introduct. +to the hist. of Ireland. Dublin, 1803, p. 177. + + +61--page 126--_Quatre cent mille Irlandais dans nos armées_... + +O'Halloran prétend que, d'après les registres du ministère de la +guerre, depuis l'an 1691 jusqu'à l'an 1745 inclusivement, quatre cent +cinquante mille Irlandais se sont enrôlés sous les drapeaux de la +France. Peut-être ceci doit-il s'entendre de tous les Irlandais entrés +dans nos armées jusqu'en 1789. + + +62--page 131--_Chez les Germains, le culte des éléments_... + +Lorsque saint Boniface alla convertir les Hessois... «alii lignis et +fontibus clanculo, alii autem aperte sacrificabant, etc.» Acta SS. +ord. S. Ben., sect. III, in S. Bonif. + +Tacit. Germania, c. XL: «Ils adorent ERTHA, c'est-à-dire la +Terre-Mère. Ils croient qu'elle intervient dans les affaires des +hommes et qu'elle se promène quelquefois au milieu des nations. Dans +une île de l'Océan est un bois consacré, et dans ce bois un char +couvert dédié à la déesse. Le prêtre seul a le droit d'y toucher; il +connaît le moment où la déesse est présente dans ce sanctuaire; elle +part traînée par des vaches, et il la suit avec tous les respects de +la religion. Ce sont alors des jours d'allégresse; c'est une fête pour +tous les lieux qu'elle daigne visiter et honorer de sa présence. Les +guerres sont suspendues; on ne prend point les armes; le fer est +enfermé. Ce temps est le seul où ces barbares connaissent, le seul où +ils aiment la paix et le repos; il dure jusqu'à ce que, la déesse +étant rassasiée du commerce des mortels, le même prêtre la rende à son +temple. Alors le char et les voiles qui le couvrent, et si on les en +croit, la divinité elle-même, sont baignés dans un lac solitaire. Des +esclaves s'acquittent de cet office, et aussitôt après le lac les +engloutit. De là une religieuse terreur et une sainte ignorance sur +cet objet mystérieux, qu'on ne peut voir sans périr.» + +Le _Castum nemus_ de Tacite ne serait-il pas l'île Sainte des Saxons, +_Heiligland_, à l'embouchure de l'Elbe, appelée aussi _Fosetesland_, +du nom de l'idole qu'on y adorait (... a nomine dei sui falsi FOSETE, +Fosetesland est appellata. Acta SS. ord. S. Bened., sect. 1, p. 25)? +Les marins la révéraient encore au onzième siècle, selon Adam de +Brème. Pontanus la décrit en 1530.--Les Anglais possèdent depuis 1814 +cette île danoise, berceau de leurs aïeux (elle a pour armes un +vaisseau voguant à pleines voiles); mais la mer, qui a anéanti +North-Strandt en 1634, a presque détruit Heiligland en 1649. Elle est +formée de deux rocs, comme le Mont-Saint-Michel et le rocher de +Delphes. V. Turner, Hist. of the Anglo-Saxons, I, 125. + + +63--page 132--... _des Amali, des Balti_... + +Jornandès (c. XIII, XIV) a donné la généalogie de Théodoric, le +quatorzième rejeton de la race des AMALI, depuis Gapt, l'un des Ases +ou demi-dieux.--BALTHA ou BOLD (hardi, brave). «Origo mirifica», dit +le même auteur, c. XXIX. C'est à cette race illustre qu'appartenait +Alaric.--La famille des Baux, de Provence et de Naples, se disait +issue des Balti. Voyez Gibbon, V, 430. + + +64--page 134--_Saxons, Ases_... + +Saxones, Saxen, Sacæ, Asi, Arii?--Turner, I, 115. Saxones, i. e. +_Sakai-Suna_, fils des Sacæ, conquérants de la Bactriane.--Pline dit +que les Sakai établis en Arménie s'appelaient _Saccassani_ (l. VI, c. +XI); cette province d'Arménie s'appela _Saccasena_. (Strab., l. XI, p. +776-8). On trouve des _Saxoi_ sur l'Euxin (Stephan de urb. et pop., p. +657). Ptolémée appelle _Saxons_ un peuple scythique sorti des Sakai. + + +65--page 136--... _l'esprit de la race germanique_... + +Distinguons soigneusement de la Germanie primitive deux formes sous +lesquelles elle s'est produite à l'extérieur; premièrement, les bandes +aventureuses des barbares qui descendirent au Midi, et entrèrent dans +l'Empire comme conquérants et comme soldats mercenaires; deuxièmement, +les pirates effrénés qui, plus tard, arrêtés à l'ouest par les Francs, +sortirent d'abord de l'Elbe, puis de la Baltique, pour piller +l'Angleterre et la France. Les uns et les autres commirent d'affreux +ravages. Au premier contact des races, lorsqu'il n'y avait encore ni +langues, ni habitudes communes, les maux furent grands sans doute, +mais les vaincus n'oublièrent aucune exagération pour ajouter +eux-mêmes à leur effroi. + + +66--page 136--... _le mysticisme et l'idéalisme_, etc... + +J'ai parlé dans un autre ouvrage de la profonde impersonnalité du +génie germanique et j'y reviendrai ailleurs. Ce caractère est souvent +déguisé par la force sanguine, qui est très remarquable dans la +jeunesse allemande; tant que dure cette ivresse de sang, il y a +beaucoup d'élan et de fougue. L'impersonnalité est toutefois le +caractère fondamental (V. mon _Introduction à l'Histoire +universelle_). C'est ce qui a été admirablement saisi par la sculpture +antique, témoin les bustes colossaux des captifs Daces, qui sont dans +le Bracchio Nuovo du Vatican et les statues polychromes qu'on voit +dans le vestibule de notre Musée. Les Daces du Vatican, dans leurs +proportions énormes, avec leur forêt de cheveux incultes, ne donnent +point du tout l'idée de la férocité barbare, mais plutôt celle d'une +grande force brute, comme du boeuf et de l'éléphant, avec quelque +chose de singulièrement indécis et vague. Ils voient sans avoir l'air +de regarder, à peu près comme la statue du Nil dans la même salle du +Vatican, et la charmante Seine de Vietti, qui est au Musée de Lyon. +Cette indécision du regard m'a souvent frappé dans les hommes les plus +éminents de l'Allemagne. + + +67--page 138--_Élevée par un guerrier, la vierge_, etc... + +V. le commencement du Nialsaga.--Salvian. de Provident., liv. VII. +«Gotorum gens perfida, sed pudica est. Saxones crudelitate efferi, sed +castitate mirandi.» + + +68--page 139--... _la femme cultivait la terre_... + +Tacit. Germ., c. XV. «Fortissimus quisque... nihil agens, delegatâ +domûs et penatium et agrorum curâ feminis senibusque, et infirmissimo +cuique ex familiâ.» + + +69--page 140--_Mellobaud, Arbogast_, etc... + +Zozim., l. IV, ap. Script. Fr. I, 584:--Paul. Oros., l. VII, c. XXXV: +«Eugenium tyrannum creare ausus est, legitque hominem, cui titulum +imperatoris imponeret, ipse acturus imperium.» Prosper. Aquitan., ann. +394. Marcelin. Chron. ap. Scr. Fr. I, 640.--Claudien (IV Consul. +Honor. v. 74) dit dédaigneusement: + + Hunc sibi Germanus famulum delegerat exul. + + +70--page 140--_Mériadec, ou Murdoch,_... + +Triades de l'île, de Bretagne, trad. par Probert, p. 381. «La +troisième expédition combinée fut conduite hors de cette île par +Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frère, seigneur de +Meiriadog, en l'Armorique, où ils obtinrent terres, pouvoir et +souveraineté de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les +Romains... et aucun d'eux ne revint, mais ils restèrent là et dans +Ystre Gyvaelwg, où ils formèrent une communauté.»--En 462, on voit au +concile de Tours un évêque des Bretons.--En 468, Anthemius appelle de +la Bretagne et établit à Bourges douze mille Bretons. Jornandès, de +Reb. Geticis, c. XLV.--Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Sax., p. +282), les Bretons ne s'établirent dans l'Armorique qu'en 532, comme le +dit la Chronique du Mont-Saint-Michel.--Au reste, il y eut sans doute +de toute antiquité, entre la Grande-Bretagne et l'Armorique, un flux +et reflux continuel d'émigrations, motivé par le commerce et surtout +par la religion (V. César). On ne peut disputer que sur l'époque d'une +colonisation conquérante. + + +71--page 145--... _la bande de plus en plus gagnée à la civilisation +romaine_... + +Procope oppose les Goths aux nations germaniques. De Bello Gothico, l. +III, c. XXXIII, ap. Scr. Fr. II, 41.--Paul Orose, ap. Scr. Fr. I. +«Blande, mansuete, innocenterque vivunt, non quasi cum subjectis, sed +cum fratribus.» + + +72--page 146--_Le nom oriental d'Attila, Etzel_... + +«Etzel, Atzel, Athila, Athela, Ethela.--Atta, Atti, Aetti, Vater, +signifient, dans presque toutes les langues, et surtout en Asie, père, +juge, chef, roi.--C'est le radical des noms du roi marcoman Attalus, +du Maure Attala, du Scythe Atheas, d'Attalus de Pergame, d'Atalrich, +Eticho, Ediko.--Mais il y a un sens plus profond et plus large. ATTILA +est le nom du Volga, du Don, d'une montagne de la province +d'Einsiedeln, le nom général d'un mont ou d'un fleuve. Il aurait ainsi +un rapport intime avec l'ATLAS des mythes grecs.» Jac. Grimm, +Aldeutsche Walder, I, 6. + + +73--page 146--... _Attila, avide comme les éléments_... + +On voit dans Priscus et Jornandès les Grecs et les Romains l'apaiser +souvent par des présents (Priscus, in Corp. Hist. Byzantinæ, I, +72.--Genséric le détermine, par des présents, à envahir la +Gaule.--Pour réparation d'un attentat à sa vie, il exige une +augmentation de tribut, etc.).--Dans le Wilkina-saga, c. LXXXVII, il +est appelé le plus avide des hommes; c'est par l'espoir d'un trésor +que Chriemhild le décide à faire venir ses frères dans son palais. + + +74--page 147--... _le front percé de deux trous ardents_... + +Jornandès, de rebus Getic, ap. Duchesne, I, 226: «Formâ brevis, lato +pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus barbâ, canis +aspersus, simo naso, teter colore, originis suæ signa referens.»--Amm. +Marcel., XXXI, 1. «Hunni... pandi, ut bipedes existimes bestias: vel +quales in commarginandis pontibus effigiati stipites dolantur +incompti.»--Jornandès, c. XXIV. «Species pavendâ nigredine, sed veluti +quædam (si dici fas est) offa, non facies, habensque magis puncta quàm +lumina.» + + +75--page 148--... _appelé par son compatriote Aétius_... + +Greg. Tur., l. II, ap. Scr. Fr. I, 163: «Gaudentius, Aetii pater, +Scythiæ provinciæ primoris loci.»--Jornandès dit (ap. Scr. Fr. I, 22): +«Fortissimorum Moesiorum stirpe progenitus, in Dorostenâ +civitate.»--Aétius avait été otage chez les Huns (Greg. Tur., loc. +cit.).--Parmi les ambassadeurs d'Attila étaient Oreste, père +d'Augustule, le dernier empereur d'Occident, et le Hun Édecon, père +d'Odoacre, qui conquit l'Italie. Voyez la relation de Priscus. + + +76--page 150--_Le chant d'Hildebrand et Hadubrand_... + +Le chant d'Hildebrand et Hadubrand a été retrouvé et publié en 1812 +par les frères Grimm. Ils le croient du huitième siècle. Je ne puis +m'empêcher de reproduire ce vénérable monument de la primitive +littérature germanique. Il a été traduit par M. Gley (Langue des +Francs, 1814) et par M. Ampère (Études hist. de Chateaubriand). +J'essaye ici d'en donner une traduction nouvelle. + +«J'ai ouï dire qu'un jour, au milieu des combattants, se défièrent +Hildibraht et Hathubraht, le père et le fils... Ils arrangeaient +leurs armures, se couvraient de leurs cottes d'armes, se ceignaient, +bouclaient leurs épées; ils marchaient l'un sur l'autre. Le noble et +sage Hildibraht demande à l'autre, en paroles brèves: Qui est ton père +entre les hommes du peuple, et de quelle race es-tu? Si tu veux me +l'apprendre, je te donne une armure à trois fils. Je connais toute +race d'hommes.--Hathubraht, fils d'Hildibraht, répondit: Les hommes +vieux et sages qui étaient jadis me disaient que Hildibraht était mon +père; moi, je me nomme Hathubraht. Un jour il s'en alla vers l'Orient, +fuyant la colère d'Othachr (Odoacre?); il alla avec Théothrich +(Théodoric?) et un grand nombre de ses serviteurs. Il laissa au pays +une jeune épouse assise dans sa maison, un fils enfant, une armure +sans maître, et il alla vers l'Orient. Le malheur croissant pour mon +cousin Dietrich, et tous l'abandonnant, lui, il était toujours à la +tête du peuple, et mettait sa joie aux combats. Je ne crois pas qu'il +vive encore.--Dieu du ciel, seigneur des hommes, dit alors Hildibraht, +ne permets point le combat entre ceux qui sont ainsi parents! Il +détache alors de son bras une chaîne travaillée en bracelet que lui +donna le roi, seigneur des Huns. Laisse-moi, dit-il, te faire ici ce +don!--Hathubraht répondit: C'est avec le javelot que je puis recevoir, +et pointe contre pointe! Vieux Hun, indigne espion, tu me trompes avec +tes paroles. Dans un moment je te lance mon javelot. Vieil homme, +espérais-tu donc m'abuser? Ils m'ont dit, ceux qui naviguaient vers +l'Ouest, sur la mer des Vendes, qu'il y eut une grande bataille où +périt Hildibraht, fils d'Heeribraht.--Alors, reprit Hildibraht, fils +d'Heeribraht: Je vois trop bien à ton armure que tu n'es point un +noble chef, que tu n'as pas encore vaincu... Hélas! quelle destinée +est la mienne! J'erre depuis soixante étés, soixante hivers, expatrié, +banni. Toujours on me remarquait dans la foule des combattants; jamais +ennemi ne me traîna, ne m'enchaîna dans son fort. Et maintenant, il +faut que mon fils chéri me perce de son glaive, me fende de sa hache, +ou que moi je devienne son meurtrier. Sans doute, il peut se faire, si +ton bras est fort, que tu enlèves à un homme de coeur son armure, que +tu pilles son cadavre; fais-le, si tu en as le droit, et qu'il soit le +plus infâme des hommes de l'Est, celui qui te détournerait du combat +que tu désires. Braves compagnons, jugez dans votre courage lequel +aujourd'hui sait le mieux lancer le javelot, lequel va disposer des +deux armures.--Là-dessus, les javelots aigus volèrent et s'enfoncèrent +dans les boucliers; puis ils en vinrent aux mains, les haches de +pierre sonnaient, frappant à grands coups les blancs boucliers. Leurs +membres en furent quelque peu ébranlés, non leurs jambes +toutefois...» + + +77--page 151--_Les Goths, délestés du clergé des Gaules_... + +«Cùm jam terror Francorum resonaret in his partibus, et omnes eos +amore desiderabili cuperent regnare, sanctus Aprunculus, Lingonicæ +civitatis episcopus, apud Burgundiones coepit haberi suspectus. Cùmque +odium de die in diem cresceret, jussum est ut clàm gladio feriretur. +Quo ad eum, perlato nuntio, nocte a castro Divionensi... demissus, +Arvernis advenit ibique... datus est episcopus.--Multi jam tunc ex +Galliis habere Francos dominos summo desiderio cupiebant. Unde factum +est, ut Quintianus Ruthenorum episcopus... ab urbe depelleretur. +Dicebant enim ei: «quia desiderium tuum est, ut Francorum dominatio +teneat terram hanc...» Orto inter eum et cives scandalo, Gotthos qui +in hâc urbe morabantur, suspicio attigit, exprobrantibus civibus quod +velit se Francorum ditionibus subjugare; consilioque accepta, +cogitaverunt eum perfodere gladio. Quod cùm viro Dei nuntiatum +fuisset, de nocte consurgens, ab urbe Ruthenâ egrediens, Arvernos +advenit. Ibique à sancto Eufrasio episcopo... benigne susceptus est, +decedente ab hoc mundo Apollinari, cùm hæc Theodorico regi nuntiata +fuissent, jussit inibi sanctum Quintianum constitui... dicens: Hic ob +nostri amoris zelum ab urbe suâ ejectus est.--Hujus tempore jam +Chlodovechus regnabat in aliquibus urbibus in Galliis, et ob hanc +causam hic pontifex suspectus habitus à Gotthis, quod se Francorum +ditionibus subdere vellet, apud urbem Tholosam exilio condemnatus, in +eo obliit... Septimus Turonum episcopus Volusianus... et octavus +Verus... pro memoratæ causæ zelo suspectus habitus à Gotthis in +exilium deductus vitam finivit.» Greg. Tur., lib. II, c. XXIII, XXVI; +l. X, c. XXXI. V. aussi c. XXVI et Vit. Fartr. ap. Scr. Fr., t. III, +p. 408. + + +78--page 152--... _les Francs_... + +En 254, sous Gallien, les Francs avaient envahi la Gaule et percé à +travers l'Espagne jusqu'en Mauritanie. (Zozime, l. I, p. 646. Aurel. +Victor, c. XXXIII.) En 277, Probus les battit deux fois sur le Rhin et +en établit un grand nombre sur les bords de la mer Noire. On sait le +hardi voyage de ces pirates, qui partirent, ennuyés de leur exil, pour +aller revoir leur Rhin, pillant sur la route les côtes de l'Asie, de +la Grèce et de la Sicile, et vinrent aborder tranquillement dans la +Frise ou la Batavie (Zozime, I, 666).--En 293, Constance transporta +dans la Gaule une colonie franque.--En 358, Julien repoussa les +Chamaves au delà du Rhin et soumit les Saliens, etc.--Clovis (ou mieux +Hlodwig) battit Syagrius en 486.--Greg. Tur., l. II, c. IX: «Tradunt +multi eosdem de Pannoniâ fuisse digressos, et primùm quidem litora +Rheni amnis incoluisse: dehinc transacto Rheno, Thoringiam +transmeasse.» + + +79--page 152--... _les Francs dans les armées impériales_... + +Amm. Marcellin, l. XV, ad ann. 355... «Franci, quorum eâ tempestate in +Palatio multitude florebat...»--Lorsque l'empereur Anastase envoya +plus tard à Clovis les insignes du consulat, les titres romains +étaient déjà familiers aux chefs des Francs.--Agathias dit, peu après, +que les Francs sont les plus civilisés des barbares, et qu'ils ne +diffèrent des Romains que par la langue et le costume.--Ce n'est pas à +dire que ce costume fût dépourvu d'élégance. «Le jeune chef Sigismer, +dit Sidonius Apollinaris, marchait précédé ou suivi de chevaux +couverts de pierreries étincelantes; il marchait à pied, paré d'une +soie de lait, brillant d'or, ardent de pourpre; avec ces trois +couleurs s'accordaient sa chevelure, son teint et sa peau. Les chefs +qui l'entouraient étaient chaussés de fourrures. Les jambes et les +genoux étaient nus. Leurs casaques élevées, étroites, bigarrées de +diverses couleurs, descendaient à peine aux jarrets, et les manches ne +couvraient que le haut du bras. Leurs saies vertes étaient bordées +d'une bande écarlate. L'épée, pendant de l'épaule à un long baudrier, +ceignait leurs flancs couverts d'une rhénone. Leurs armes étaient +encore une parure.» Sidon. Apollin., l. IV, Epist. XX, ap. Scr. Fr. I, +793.--«Dans le tombeau de Childéric Ier, découvert en 1653 à Tournai, +on trouva autour de la figure du roi son nom écrit en lettres +romaines, un globe de cristal, un stylet avec des tablettes, des +médailles de plusieurs empereurs... Il n'y a rien dans tout cela de +trop barbare.» Chateaubriand, Études historiques, III, 212.--Saint +Jérôme (dans Frédégaire) croit les Francs, comme les Romains, +descendants des Troyens, et rapporte leur origine à un Francion, fils +de Priam. «De Francorum vero regibus, beatus Hieronimus, qui jam olim +fuerant, scripsit quod prius... Priamum habuisse regem... cùm Troja +caperetur... Europam media ex ipsis pars cum Francione eorum rege +ingressa fuit... cum uxoribus et liberis Rheni ripam occuparunt... +Vocati sunt Franci, multis post temporibus, cum ducibus externas +dominationes semper negantes.» Fredeg., c. II.--On sait combien cette +tradition a été vivement accueillie au moyen âge. + + +80--page 154--_Ce n'est pas en qualité de chef national_, etc... + +Plusieurs critiques anglais et allemands pensent maintenant, comme +l'abbé Dubos, que la royauté des Francs n'avait rien de germanique, +mais qu'elle était une simple imitation des gouverneurs impériaux, +_præsides_, etc. Voy. Palgrave, Upon the Commonwealth of the England, +1832, Ier vol.--En 406, les Francs avaient tenté vainement de défendre +les frontières contre la grande invasion des barbares, et à plusieurs +reprises ils avaient obtenu des terres comme soldats romains. +Sismondi, I, 174.--Enfin, les Bénédictins disent dans leurs préface +(Scr. r. Fr. I, LIII): «Il n'y a rien, ni dans l'histoire, ni dans les +lois des Francs, dont on puisse inférer que les habitants des Gaules +aient été dépouillés d'une partie de leurs terres pour former des +terres saliques aux Francs.» + + +81--page 155--_Les Francs s'unissaient sous le chef le plus brave_... + +Les passages suivants montrent à quel point ils étaient indépendants +de leurs rois: «Si tu ne veux pas aller en Bourgogne avec tes frères, +disent les Francs à Théodoric, nous te laisserons là et nous +marcherons avec eux.» Greg. Tur., l. III, c. XI.--Ailleurs les Francs +veulent marcher contre les Saxons qui demandent la paix.--«Ne vous +obstinez pas à aller à cette guerre où vous vous perdrez, leur dit +Clotaire Ier; si vous voulez y aller, je ne vous suivrai pas.» Mais +alors les guerriers se jetèrent sur lui, mirent en pièces sa tente, +l'en arrachèrent de force, l'accablèrent d'injures, et résolurent de +le tuer s'il refusait de partir avec eux. Clotaire, voyant cela, alla +avec eux, malgré lui.» Ibid., l. IV, c. XIV.--Le titre de roi était +primitivement de nulle conséquence chez les barbares. Ennodius, évêque +de Paris, dit d'une armée du grand Théodoric: _Il y avait tant de +rois_ dans cette armée, que leur nombre était au moins égal à celui +des soldats qu'on pouvait nourrir avec les subsistances exigées des +habitants du district où elle campait.» + + +82--page 155--_Clovis embrassa le culte de la Gaule romaine_... + +Greg. Tur., l. II, c. XXXI.--Sigebert et Chilpéric n'épousent +Brunehaut et Galswinthe qu'après leur avoir fait abjurer +l'arianisme.--Chlotsinde, fille de Clotaire Ier; Ingundis, femme +d'Ermengild; Berthe, femme du roi de Kent, convertirent leurs maris. + + +83--page 161--_Clovis fit périr tous les petits rois des Francs_... + +Il envoya secrètement dire au fils du roi de Cologne, +Sigebert-le-Boiteux: «Ton père vieillit et boite de son pied malade. +S'il mourait, je te rendrais son royaume avec mon amitié...» Chlodéric +envoya des assassins contre son père et le fit tuer, espérant obtenir +son royaume... Et Clovis lui fit dire: «Je rends grâces à ta bonne +volonté, et je te prie de montrer tes trésors à mes envoyés; après +quoi tu les posséderas tous.» Chlodéric leur dit: «C'est dans ce +coffre que mon père amassait ses pièces d'or.» Ils lui dirent: «Plonge +ta main jusqu'au fond pour trouver tout.» Lui l'ayant fait et s'étant +tout à fait baissé, un des envoyés leva sa hache et lui brisa le +crâne.--Clovis, ayant appris la mort de Sigebert et de son fils, vint +dans cette ville, convoqua le peuple, et dit: «Je ne suis nullement +complice de ces choses, car je ne puis répandre le sang de mes +parents; cela est défendu. Mais puisque tout cela est arrivé, je vous +donnerai un conseil; voyez s'il peut vous plaire. Venez à moi, et +mettez-vous sous ma protection.» Le peuple applaudit avec grand bruit +de voix et de boucliers, l'éleva sur le pavois, et le prit pour +roi.--Il marcha ensuite contre Chararic..., le fit prisonnier avec son +fils, et les fit tondre tous les deux. Comme Chararic pleurait, son +fils lui dit: «C'est sur une tige verte que ce feuillage a été coupé, +il repoussera et reverdira bien vite. Plût à Dieu que pérît aussi vite +celui qui a fait tout cela!» Ce mot vint aux oreilles de Clovis... Il +leur fit à tous deux couper la tête. Eux morts, il acquit leur +royaume, et leurs trésors, et leur peuple.--Ragnacaire était alors roi +à Cambrai... Clovis, ayant fait faire des bracelets et des baudriers +de faux or (car ce n'était que du cuivre doré), les donna aux leudes +de Ragnacaire pour les exciter contre lui... Ragnacaire fut battu et +fait prisonnier avec son fils Richaire... Clovis lui dit: «Pourquoi +as-tu fait honte à notre famille en te laissant enchaîner? Mieux +valait mourir.» Et levant sa hache, il la lui planta dans la tête. +Puis se tournant vers Richaire, il lui dit: «Si tu avais secouru ton +père, il n'eût pas été enchaîné.» Et il le tua de même d'un coup de +hache.--Rignomer fut tué par son ordre dans la ville du Mans... Ayant +tué de même beaucoup d'autres rois et ses plus proches parents, il +étendit son royaume sur toutes les Gaules. Enfin, ayant un jour +assemblé les siens, il parla ainsi de ses parents qu'il avait lui-même +fait périr: «Malheureux que je suis, resté comme un voyageur parmi des +étrangers, et qui n'ai plus de parents pour me secourir si l'adversité +venait!» Mais ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort; il ne +parlait ainsi que par ruse et pour découvrir s'il avait encore quelque +parent, afin de le tuer.» Greg. Tur., l. II, XLII. + + +84--page 168--_Le climat fit justice de ces barbares_... + +L'expédition de Theudebert ne fut pas la dernière des Francs en +Italie. En 584, le roi Childebert alla en Italie; ce qu'apprenant les +Lombards, et craignant d'être défaits par son armée, ils se soumirent +à sa domination, lui firent beaucoup de présents, et promirent de lui +demeurer fidèles et soumis. Le roi, ayant obtenu d'eux ce qu'il +désirait, retourna dans les Gaules, et ordonna de mettre en mouvement +une armée qu'il fit marcher en Espagne. Cependant il s'arrêta. +L'empereur Maurice lui avait donné, l'année précédente, cinquante +mille sols d'or pour chasser les Lombards de l'Italie. Ayant appris +qu'il avait fait la paix avec eux, il redemanda son argent; mais le +roi, se confiant en ses forces, ne voulut pas seulement lui répondre +là-dessus.» Greg. Tur., l. VI, c. XLII. + + +85--page 169--_Les Saxons se tourneront vers l'Océan_... + +Sidon. Apollin., l. VIII, Epist. IX: «Istic (à Bordeaux) Saxona +cærulum videmus assuetum antè salo, solum timere. «Carmen VIII: + + Quin et Armoricus piratam Saxona tractus + Sporabat, cui pelle salum sulcare Britannum + Ludus, et assuto glaucum mare findere lembo. + + +86--page 169--_Les successeurs de Clovis s'abandonnent aux conseils +des Romains_... + +Clovis lui-même choisit des Romains pour les envoyer en ambassade, +Aurelianus en 481, Paternus en 507 (Greg. Tur. Epist., c. XVIII, XXV). +On rencontre une foule de noms romains autour de tous les rois +germains: un Aridius est le conseiller assidu de Gondebaud (Greg. +Tur., l. II, c. XXXII).--Arcadius, sénateur arverne, appelle +Childebert Ier dans l'Auvergne et s'entremet pour le meurtre des +enfants de Clodomir (Id., l. III, c. IX, XVIII).--Asteriolus et +Secundinus, «tous deux sages et habiles dans les lettres et la +rhétorique,» avaient beaucoup de crédit (en 547) auprès de Theudebert +(Ibid., c. XXXIII).--Un ambassadeur de Gontran se nomme Félix (Greg. +Tur., l. VIII, c. XIII); son _référendaire_, Flavius (l. V, c. XLVI). +Il envoie un Claudius pour tuer Eberulf dans Saint-Martin de Tours (l. +VII, c. XXIX).--Un autre Claudius est _chancelier_ de Childebert II +(Greg. de Mirac. S. Martini, l. IV).--Un _domestique_ de Brunehaut se +nomme Flavius (Greg. Tur., l. IX, c. XIX). À son favori Protadius +succède «le Romain Claudius, fort lettré et agréable conteur» +(Fredegar., c. XXVIII). Dagobert a pour ambassadeurs Servatus et +Paternus, pour généraux Abundantius et Venerandus, etc. (Gesta +Dagoberti, _passim_)... etc., etc.--Sans doute plus d'un roi +mérovingien perdit dans ce contact avec les vaincus la rudesse +barbare, et voulut apprendre avec ses favoris l'élégance latine: +Fortunat écrit à Charibert: + + Floret in eloquio lingua latina tuo. + Qualis es in proprià docto sermone loquelà + Qui nos Romano vincis in eloquio? + +--«Sigebertus erat elegans et versutus.»--Sur Chilpéric, V. plus +bas.--Les Francs semblent avoir eu de bonne heure la perfidie +byzantine: «Franci mendaces, sed hospitales (sociables?).» Salvian., +l. VII, p. 169. «Si pejeret Francus, quid novi faceret; qui perjurium +ipsum sermonis genus esse putat, non criminis.» Salvian., l. IV, c. +XIV.--«Franci, quibus familiare est ridendo fidem frangere.» Flav. +Vopiscus in Proculo. + + +87--page 171--_Le Romain Mummole bat les Saxons_... + +Lorsque les Saxons rentrèrent dans leur pays, ils trouvèrent la place +prise: «Au temps du passage d'Alboin en Italie, Clotaire et Sigebert +avaient placé, dans le lieu qu'il quittait, des Suèves et d'autres +nations; ceux qui avaient accompagné Alboin, étant revenus du temps de +Sigebert, s'élevèrent contre eux et voulurent les chasser et les faire +disparaître du pays; mais eux leur offrirent la troisième partie des +terres, disant: «Nous pouvons vivre ensemble sans nous combattre.» Les +autres, irrités parce qu'ils avaient auparavant possédé ce pays, ne +voulaient aucunement entendre à la paix. Les Suèves leur offrirent +alors la moitié des terres, puis les deux tiers, ne gardant pour eux +que la troisième partie. Les autres le refusant, les Suèves leur +offrirent toutes les terres et tous les troupeaux, pourvu seulement +qu'il renonçassent à combattre; mais ils n'y consentirent pas, et +demandèrent le combat. Avant de le livrer, ils traitèrent entre eux du +partage des femmes des Suèves, et de celle qu'aurait chacun après la +défaite de leurs ennemis qu'ils regardaient déjà comme morts; mais la +miséricorde de Dieu, qui agit selon sa justice, les obligea de tourner +ailleurs leurs pensées; le combat ayant été livré, sur vingt-six mille +Saxons, vingt mille furent tués, et des Suèves, qui étaient six mille +quatre cents, quatre-vingts seulement furent abattus, et les autres +obtinrent la victoire. Ceux des Saxons qui étaient demeurés après la +défaite jurèrent, avec des imprécations, de ne se couper ni la barbe +ni les cheveux jusqu'à ce qu'ils se fussent vengés de leurs ennemis; +mais ayant recommencé le combat, ils éprouvèrent encore une plus +grande défaite, et ce fut ainsi que la guerre cessa.» Greg. Tur., l. +V, c. XV. V. aussi Paul Diacre, De Gestis Langobardorum, ap. Muratori, +I. + + +88--page 173--_Frédégonde, entourée de superstitions païennes_... + +Une affranchie, possédée de l'esprit de Python, riche, vêtue d'habits +magnifiques, se réfugie auprès de Frédégonde. (Greg. Tur., l. VII, +CXLIV.)--Claudius promet à Frédégonde et à Gontran de tuer Eberulf, +meurtrier de Chilpéric, dans la basilique de Tours: «Et cùm iter +ageret, ut consuetudo est barbarorum, auspicia intendere coepit. +Simulque interrogare multos si virtus beati Martini de præsenti +manifestaretur in perfidis.» C. XXIX. + +Le paganisme est encore très fort à cette époque. Dans un concile où +assistèrent Sonnat, évêque de Reims, et quarante évêques, on décide +«que ceux qui suivent les augures et autres cérémonies païennes, ou +qui font des repas superstitieux avec des païens, soient d'abord +doucement admonestés et avertis de quitter leurs anciennes erreurs; +que s'ils négligent de le faire, et se mêlent aux idolâtres et à tous +ceux qui sacrifient aux idoles, ils soient soumis à une pénitence +proportionnée à leur faute.» Flodoard, l. II, c. V.--Dans Grégoire de +Tours (l. VIII, c. XV), saint Wulfilaïc, ermite de Trèves, raconte +comment il a renversé (en 585) la Diane du lieu et les autres +idoles.--Les conciles de Latran, en 402, d'Arles, en 452, défendent le +culte des pierres, des arbres et des fontaines. On lit dans les canons +du concile de Nantes, en 658: «Summo decertare debent studio episcopi +et eorum ministri, ut arbores dæmonibus consecratæ quas vulgus colit, +et in tantâ veneratione habet ut nec ramum nec surculum indè audeat +amputare, radicitus excindantur atque comburantur. Lapides quoque quos +in ruinosis locis et silvestribus dæmonum ludificationibus decepti +venerantur, ubi et vota vovent et deferunt, funditus effodiantur, +atque in tali loco projiciantur, ubi nunquàm a cultoribus suis +inveniri possint. Omnibusque interdicatur ut nullus candelam vel +aliquod munus alibi deferat nisi ad ecclesiam Domino Deo suo...» +Sirmund., t. III, Conc. Galliæ. V. aussi le vingt-deuxième canon du +Concile de Tours, en 567, et les Capitulaires de Charlemagne, ann. +769. + + +89--page 176--_Chilpéric faisait des vers en langue latine_... + +Greg. Tur., liv. VII, CXLV.--«Sed versiculi illi, dit Grégoire de +Tours, nulli penitus metricæ conveniunt rationi.» Liv. V, c. +XLV.--Cependant la tradition lui attribue l'épitaphe suivante sur +Saint-Germain-des-Prés: + + Ecclesiæ speculum, patriæ vigor, ara reorum, + Et pater, et medicus, pastor amorque gregis, + Germanus virtute, fide, corde, ore beatus, + Carne tenet tumulum, mentis honore polum. + Vir cui dura nihil nocuerunt fata sepulcri: + Vivit enim, nam mors quem tulit ipsa timet. + Crevit adhùc potiùs justus post funera; nam qui + Fictile vas fuerat, gemma superna micat. + Hujus opem et meritum mutis data verba loquuntur, + Redditus et cæcis prædicat ore dies. + Nunc vir apostolicus, rapiens de carne trophæum, + Jure triumphali considet arce throni. + (Apud Aimoin., l. III, c. x.) + +Il ajouta des lettres à l'alphabet... «et misit epistolas in universas +civitates regni sui, ut sic pueri docerentur, ac libri antiquitus +scripti, planatipumice rescriberentur.» Greg. Tur., l. V, XLV. + + +90--page 176--... _combien il ménageait l'Église_... + +Voy. dans Grég. de Tours (l. VI, c. XXII) sa clémence envers un évêque +qui avait dit, entre autres injures, qu'en passant du royaume de +Gontran dans celui de Chilpéric, il passait de paradis en +enfer.--Cependant, ailleurs il se plaint amèrement des évêques (ibid., +l. VI, c. XLVI): «Nullum plus odio habens quàm ecclesias: aiebat enim +plerùmque: Ecce pauper remansit fiscus noster, ecce divitiæ nostræ ad +ecclesias sunt translatæ; nulli penitus, ni soli episcopi regnant: +periit honor noster, et transiit ad episcopos civitatum.» + + +91--page 186.--_Les grands du Midi accueillirent Gondovald_... + +«Comme Gondovald cherchait de tous côtés des secours, quelqu'un lui +raconta qu'un certain roi d'Orient, ayant enlevé le pouce du martyr +saint Serge, l'avait implanté dans son bras droit, et que lorsqu'il +était dans la nécessité de repousser ses ennemis, il lui suffisait +d'élever le bras avec confiance; l'armée ennemie, comme accablée de la +puissance du martyr, se mettait en déroute. Gondovald s'informa avec +empressement s'il y avait quelqu'un en cet endroit qui eût été jugé +digne de recevoir quelques reliques de saint Serge. L'évêque Bertrand +lui désigna un certain négociant nommé Euphron, qu'il haïssait, parce +qu'avide de ses biens, il l'avait fait raser autrefois, malgré lui, +pour le faire clerc, mais Euphron passa dans une autre ville et revint +lorsque ses cheveux eurent repoussé. L'évêque dit donc: «Il y a ici +un certain Syrien nommé Euphron, qui, ayant transformé sa maison en +une église, y a placé les reliques de ce saint; et, par le pouvoir du +martyr, il a vu s'opérer plusieurs miracles, car, dans le temps que la +ville de Bordeaux était en proie à un violent incendie, cette maison, +entourée de flammes, en fut préservée.» Aussitôt Mummole courut +promptement avec l'évêque Bertrand à la maison du Syrien, y pénétra de +force, et lui ordonna de montrer les saintes reliques. Euphron s'y +refusa; mais, pensant qu'on lui tendait des embûches par méchanceté, +il dit: «Ne tourmente pas un vieillard et ne commets pas d'outrages +envers un saint; mais reçois ces cent pièces d'or et retire-toi.» +Mummole insistant, Euphron lui offrit deux cents pièces d'or; mais il +n'obtint point à ce prix qu'ils se retirassent sans avoir vu les +reliques. Alors Mummole fit dresser une échelle contre la muraille +(les reliques étaient cachées dans une châsse au haut de la muraille, +contre l'autel), et ordonna au diacre d'y monter. Celui-ci, étant donc +monté au moyen de l'échelle, fut saisi d'un tel tremblement lorsqu'il +prit la châsse, qu'on crut qu'il ne pourrait descendre vivant. +Cependant, ayant pris la châsse attachée à la muraille, il l'emporta. +Mummole, l'ayant examinée, y trouva l'os du doigt du saint, et ne +craignit pas de le frapper d'un couteau. Il avait placé un couteau sur +la relique et frappait dessus avec un autre. Après bien des coups qui +eurent grand'peine à le briser, l'os, coupé en trois parties, disparut +soudainement. La chose ne fut pas agréable au martyr, comme la suite +le montra bien.»--Ces Romains du Midi respectaient les choses saintes +et les prêtres bien moins que les hommes du Nord. On voit un peu plus +loin qu'un évêque ayant insulté le prétendant à table, les ducs +Mummole et Didier l'accablèrent de coups.--Greg. Tur., l. VII, ap. +Scr. Rer. Fr., t. II, p. 302. + + +92--page 197--_Dagobert, le Salomon des Francs_... + +Fredegar., c. LX: «Luxuriæ suprà modum deditus, tres habebat, ad +instar Salomonis, reginas, maximè et plurimas concubinas... Nomina +concubinarum, eò quod plures fuissent, increvit huic chronicæ inseri.» + + +93--page 198--_Les Saxons défaits par les Francs_, etc... + +Gesta Dagob., c. I. ap. Scr. Rer. Fr., II, 580. «Clotharius tum +præcipue illud memorabile suæ potentiæ posteris reliquit indicium, +quod rebellantibus adversus se Saxonibus, ita eos armis perdomuit, ut +omnes virilis sexus ejusdem terræ incolas, qui gladii, quem tùm forte +gerebat, longitudinem excesserint, peremerit.» + + +94--page 198--... _le Franc Samo_... + +Fredegar., c. XLVIII. «Homo quidam, nomine Samo, natione Francus, de +pago Sennonago, plures secum negotiantes adscivit; ad exercendum +negotium in Sclavos, cognomento Winidos, perrexit. Sclavi jàm contra +Avaros, cognomento Chunos... coeperant bellare... Cùm Chuni in +exercitu contra gentem quamlibet adgrediebant, Chuni pro castris +adunato illorum exercitu stabant; Winidi vero pugnabant, etc... Chuni +ad hyemandum annis singulis in Sclavos veniebant; uxores Sclavorum et +filias eorum stratu sumebant... Winidi, cernentes utilitatem Samonis, +eum super se eligunt regem. Duodecim uxores ex genere Winidorum +habebat.» + + +95--page 198--_Les Avares défaits par une perfidie_... + +Fredegar., c. LXXII: «Cùm dispersi per domos Bajoariorum ad hyemandum +fuissent, consilio Francorum Dagobertus Bajoariis jubet ut Bulgaros +illos cum uxoribus et liberis unusquisque in domo suâ in unâ nocte +Bajoarii interficerent: quod protinùs a Bajoariis est impletum.» + + +96--page 199--... _des chorévêques_... + +[Grec: Tou chôrou episkopoi],--Dans les Capitulaires de Charlemagne, +on les nomme: «Episcopi villani;»--Hincmar, opusc. 33, c. XVI: +_vicani_.--Canones Arabici Nicænæ Synodi: «Chorepiscopus est loco +episcopi, super villas et monasteria, et sacerdotes villarum.»--Voy. +le Glossaire de Ducange, t. II. + + +97--page 199--_Les évêques du Midi, trop civilisés_... + +Saint Domnole, aimé de Clotaire pour avoir souvent caché ses espions +du vivant de Childebert, allait en récompense être élevé au siège +d'Avignon. Mais il supplie le roi «ne permitteret simplicitatem illius +inter senatores sophisticos ac judices philosophicos fatigari». +Clotaire le fit évêque du Mans. Greg. Turon., l. VI, c. IX. + + +98--page 207--«_Les Irlandais sont meilleurs astronomes_, etc...» + +Dans l'île d'Anglesey, il y a deux places appelées encore le Cercle de +l'Astronome, _Cærrig-Bruydn_, et la Cité des Astronomes, _Cær-Edris_. +Rowland, Mona antiqua, p. 84. Low, Hist. of Scotl., p. 277. + + +99--page 207--_En Irlande on baptisait avec du lait_... + +Carpentier, Suppl. au Gloss. de Ducange: In Hyberniâ lac adhibitum +fuisse ad baptizandos divitum filios, qui domi baptizabantur, testis +est Bened, abbas Petroburg.» T. I, p. 30. (On plongeait trois fois les +enfants dans de l'eau, ou dans du lait si les parents étaient riches; +le Concile de Cashel (1171) ordonna de baptiser à l'église.)--Ex +Concil. Neocesariensi, in vet. Poenitentiali, discimus infantem posse +baptizari inclusum in utero materno, cujus hæc sunt verba: «Prægnans +mulier baptizetur, et postea infans.»--On voyait souvent en Irlande +des évêques mariés. O'Halloran, t. III.--Au neuvième siècle, les +Bretons se rapprochaient par la liturgie et la discipline de l'Église +bretonne anglaise. Louis-le-Débonnaire, remarquant que les religieux +de l'abbaye de Landévenec portaient la tonsure dans la forme usitée +chez les Bretons insulaires, leur ordonna de se conformer en cela, +comme en tout, aux décisions de l'Église de Rome. D. Lobineau, preuves +II, 26.--D. Morice, preuves I, 228. + + +100--page 210--_Saint Colomban dans les Vosges_, etc... + +Nous avons son éloquente réponse à un concile assemblé contre +lui.--Biblioth. max. Patrum, III, Epist. 2, ad Patres cujusdam +gallicanæ super quæstiones paschæ congregatæ: «Unum deposco a vestrâ +sanctitate ut... quia hujus diversitatis author non sim, ac pro +Christo salvatore, communi Domino ac Deo, in has terras peregrinus +processerim, deprecor vos per communem Dominum qui judicaturum... ut +mihi liceat cum vestrâ pace et charitate in his sylvis silere et +vivere juxtà ossa nostrorum fratrum decem et septem defunctorum, sicut +usque nunc licuit nobis inter vos vixisse duodecim annis... Capiat nos +simul, oro, Gallia, quos capiet regnum coelorum, si boni simus meriti. +Confiteor conscientiæ meæ secreta, quod plus credo traditioni patriæ +meæ...» + + +101--page 213--_La règle de saint Colomban_... + +Bibl. max. PP., XII, p. 2. La base de la discipline est l'obéissance +absolue, jusqu'à la mort. «Obedientia usque ad quem modum definitur? +Usque ad mortem certe, quia Christus usque ad mortem obedivit Patri +pro nobis.»--Quelle est la mesure de la prière?: «Est vera orandi +traditio, ut possibilitas ad hoc destinati sine fastidio voti +prævaleat.» Celui qui perd l'hostie aura pour punition un an de +pénitence.--Qui la laisse manger aux vers, six mois.--Qui laisse le +pain consacré devenir rouge, vingt jours.--Qui le jette dans l'eau par +mépris, quarante jours.--Qui le vomit par faiblesse d'estomac, vingt +jours;--par maladie, dix jours.--Six coups, douze coups, douze psaumes +à réciter, etc., pour celui qui n'aura pas répondu amen au bénédicité, +qui aura parlé en mangeant, qui n'aura pas fait le signe de la croix +sur sa cuiller (qui non signaverit cochlear quo lambit), ou sur la +lanterne allumée par un plus jeune frère.--Cent coups à celui qui fait +un ouvrage à part.--Dix coups à celui qui a frappé la table de son +couteau ou qui a répandu de la bière.--Cinquante à celui qui ne s'est +pas courbé pour prier, qui n'a pas bien chanté, qui a toussé en +entonnant les psaumes, qui a souri pendant l'oraison, ou qui s'amuse à +conter des histoires.--Celui qui raconte un péché déjà expié sera mis +au pain et à l'eau pour un jour (pour que l'on ne réveille pas en soi +les tentations passées?).--«Si quis monachus dormierit in unâ domo cum +muliere, duos dies in pane et aquâ; si nescivit quod non debet, unum +diem.--Castitas vera monachi in cogitationibus judicatur... et quid +prodest virgo corpore, si non sit virgo mente?» + + +102--page 213--_Saint Gall resta en Suisse_... + +Pour se dispenser de suivre Colomban en Italie, saint Gall prétendait +avoir la fièvre... «Ille vero existimans eum pro laboribus ibi +consummandis amore loci detentum, viæ longioris detrectare laborem, +dicit ei: Scio, frater, jam tibi onerosum esse tantis pro me laboribus +fatigari; tamen hoc discessurus denuntio, ne, vivente me in corpore, +missam celebrare præsumas.»--Un ours vint servir saint Gall dans sa +solitude, et lui apporter du bois pour entretenir son feu. Saint Gall +lui donna un pain: «Hoc pacto montes et colles circumpositos habeto +communes.» Poétique symbole de l'alliance de l'homme et de la nature +vivante dans la solitude. + + +103--page 216--_Le maire du palais choisi par le roi_... + +«In infantiâ Sigiberti omnes Austrasii, cùm eligerent Chrodinum majorem +domûs... Ille respuens... Tunc Gogonem eligunt.» Greg. Tur., Epitom., c. +LVIII.--Ann. 628. «Defuncto Gundoaldo..., Dagobertus rex Erconaldum, +virum illustrem, in majorem domûs statuit...»--656. «Defuncto +Erconaldo..., Franci, in incertum vacillantes, præfinito consilio +Ebruino hujus honoris altitudine majorem domo in aulâ regis statuunt» +(Dagobert était mort et ils avaient _élu_ pour roi Clotaire III). Gesta +Reg. Fr., c. XXLII, XLV.--626. «Clotarius II... cum proceribus et leudis +Burgundiæ Trecassis conjungitur, cùm eos sollicitâsset, si vellent +mortuo jàm Warnachario, alium in ejus honoris gradum sublimare. Sed +omnes, unanimiter denegantes, se nequaquàm velle majorem domus eligere, +regisgratiam obnixe petentes cum rege transigere...» Fredegar., c. LIV, +ap. Scr. Fr., II, 435.--641. «Flaochatus, genere Francus, Major domûs in +regnum Burgundiæ, electione pontificum et cunctorum ducum, à Nantichilde +reginâ in hunc gradum honoris nobiliter stabilitur.» Id. c. LXXXIX, +ibid. 447.--M. Pertz, dans son ouvrage intitulé: «Geschichte der +Merowingischen Hausmeier (1819),» a réuni tous les noms par lesquels on +désignait les maires du palais:--Major domûs regiæ, domûs regalis, domûs +palatii, domûs in palatio, palatii, in aulâ.--Senior domûs.--Princeps +domûs.--Princeps palatii.--Præpositus palatii.--Præfectus domûs +regiæ.--Præfectus palatii.--Præfectus aulæ.--Rector palatii.--Nutritor +et bajulus regis? (Fredeg. c. LXXXVI.)--Rector aulæ, imo totius +regni.--Gubernator palatii.--Moderator palatii.--Dux palatii, Custos +palatii et Tutor regni.--Subregulus.--Ainsi le maire devient presque le +roi, et réciproquement _gouverner le royaume_ s'exprima par _gouverner +le palais_. «Bathilda regina, quæ cum Chlotario, filio Francorum, +regebat palatium.» + + +104--page 221--_Frédégaire exprime cet affaissement_... + +Fredegarius, ap. Scr. Rer. Fr. II, 414: «Optaveram et ego ut mihi +succumberet talis dicendi facundia, ut vel paululum esset ad instar. +Sed rarius hauritur, ubi non est perennitas aquæ. Mundus jàm senescit, +ideoque prudentiæ acumen in nobis tepescit, nec quisquam potest hujus +temporis, nec præsumit oratoribus præcedentibus esse consimilis.» + + +105--page 223--_Arnulf né d'un père aquitain et d'une mère suève_... + +Acta SS. ord. S. Ben., sæc. II.--Dans une Vie de saint Arnoul, par un +certain Umno, qui prétend écrire par ordre de Charlemagne, il est dit: +«Carolus... cui fuerat trivatus Arnolfus.--... regem Chlotarium, cujus +filiam, Bhlithildem nomine, Ansbertus, vir aquitanicus præpotens +divitiis et genere, in matrimonium accepit, de quâ Burtgisum genuit, +patrem B. hujus Arnulfi.»--Et plus loin: «Natus est B. Arnulfus +aquitanico patre, sueviâ matre in castro Lacensi (à Lay, diocèse de +Tulle), in comitatu Calvimontensi.» + + +106--page 223--... _la famille des Ferroli_... + +V. Lefebvre, Disquisit., et Valois, Rerum. Fr. lib. VIII et XVII. On +trouve dans l'ancienne vie de saint Ferréol: «Sanctus Ferreolus, +natione Narbonensis a nobilissimis parentibus originem duxit; hujus +genitor Anspertus, ex magno senatorum genere prosapiam nobilitatis +deducens, accepit Chlotarii, regis Francorum, filiam, vocabulo +Blitil.»--Le moine Ægidius, dans ses additions à l'histoire des +évêques d'Utrecht, composée par l'abbé Harigère, dit que Bodegisile ou +Boggis, fils d'Anspert, possédait cinq duchés en Aquitaine. D'après +cette généalogie, les guerres de Charles-Martel et Eudes, de Pepin et +d'Hunald, auraient été des guerres de parents. + + +107--page 223--..._des mariages des familles ostrasiennes et +aquitaines_... + +V. l'importante charte de 845 (Hist. du Lang., I, preuves, p. 85, et +notes, p. 688. L'authenticité en a été contestée par M. Rabanis). Les +ducs d'Aquitaine Boggis et Bertrand épousèrent les Ostrasiennes Ode et +Bhigberte. Eudes, fils de Boggis, épousa l'Ostrasienne Waltrude. Ces +mariages donnèrent occasion à saint Hubert, frère d'Eudes, de +s'établir en Ostrasie, sous la protection de Pepin, et d'y fonder +l'évêché de Liège. + + +108--page 224--_Cette maison épiscopale de Metz_... + +La maison Carlovingienne donne trois évêques de Metz en un siècle et +demi, Arnulf, Chrodulf et Drogon. Les évêques étant souvent mariés +avant d'entrer dans les ordres, transmettaient sans peine leur siège à +leurs fils ou petits-fils. Ainsi les Apollinaires prétendaient +héréditairement à l'évêché de Clermont. Grégoire de Tours dit au sujet +d'un homme qui voulait le supplanter: «Il ne savait pas, le misérable, +qu'excepté cinq, tous les évêques qui avaient occupé le siège de Tours +étaient alliés de parenté à notre famille.» (L. V, c. L, ap. Scr. Fr. +II, 264.) + + +109--page 226--_Charles-Martel, physionomie très peu chrétienne_... + +À en croire quelques auteurs, la France, à cette époque, eût pensé +devenir païenne.--Bonifac., Epist. 32, ann. 742: «Franci enim, ut +seniores dicunt, plus quàm per tempus LXXX annorum synodum non +fecerunt, nec archiepiscopum habuerunt, nec Ecclesiæ canonica jura +alicubi fundabant vel renovabant.»--Hincmar., epist. 6, c. XIX. +«Tempore Caroli principis... in Germanicis et Belgicis ac Gallicanis +provinciis omnis religio Christianitatis pene fuit abolita, ita ut... +multi jàm in orientalibus regionibus idola adorarent, et sine baptismo +manerent.» + + +110--page 227--_Ce choc de deux races_... _immense massacre_... + +Selon Paul Diacre (l. VI) les Sarrasins perdirent trois cent +soixante-quinze mille hommes.--Isidore de Béja a raconté cette guerre +vingt-deux ans après la bataille, dans un latin barbare. Une partie de +son récit est en rimes, ou plutôt en assonances. (On retrouve +l'assonance dans la chanson des habitants de Modène, composée vers +924): + + Abdirraman multitudine repletam + Sui exercitûs prospiciens terram, + Montana Vaccorum disecans, + Et fretosa el plana percalcans, + Trans Francorum intus experditat + . . . . . . . . . . . . . . . . . + (Isidor. Pacensis, ap. Scr. Rer. Fr. II, 721.) + + +111.--page 228--... _Charles-Martel distribuait les dépouilles des +évêques_... + +Chronic. Virdun., ap. Scr. Fr., III, 364. «Tantâ enim profusione +thesaurus totius ærarii publici dilapidatus est, tanta dedit +militibus, quos soldarios vocari mos obtinuit (soldarii, soldurii? on +a vu que les dévoués de l'Aquitaine s'appelaient ainsi)..., ut non ei +suffecerit thesaurus regni, non deprædatio urbium... non exspoliatio +ecclesiarum et monasteriorum, non tributa provinciarum. Ausus est +etiam, ubi hæc defecerunt, terras ecclesiarum diripere, et eas +commilitonibus illis tradere, etc..»--Flodoard, l. II, c. XII: Quand +Charles-Martel eut défait ses ennemis, il chassa de son siège le pieux +Rigobert, son parrain, qui l'avait tenu sur les saints fonts de +baptême, et donna l'évêché de Reims à un nommé Milon, simple tonsuré +qui l'avait suivi à la guerre. Ce Charles-Martel, né du concubinage +d'une esclave, comme on le lit dans les Annales des rois Francs, plus +audacieux que tous les rois ses prédécesseurs, donna non seulement +l'évêché de Reims, mais encore beaucoup d'autres du royaume de France, +à des laïques et à des comtes; en sorte qu'il ôta tout pouvoir aux +évêques sur les biens et les affaires de l'Église. Mais tous les maux +qu'il avait faits à ce saint personnage et aux autres Églises de +Jésus-Christ, par un juste jugement, le Seigneur les fit retomber sur +sa tête; car on lit dans les écrits des Pères que saint Euchère, jadis +évêque d'Orléans, dont le corps est déposé au monastère de +Saint-Trudon, s'étant mis un jour en prière, et absorbé dans la +méditation des choses célestes, fut ravi dans l'autre vie; et là, par +révélation du Seigneur, vit Charles tourmenté au plus bas des enfers. +Comme il en demandait la cause à l'ange qui le conduisait, celui-ci +répondit que, par la sentence des saints qui, au futur jugement, +tiendront la balance avec le Seigneur, il était condamné aux peines +éternelles pour avoir envahi leurs biens. De retour en ce monde, saint +Euchère s'empressa de raconter ce qu'il avait vu à saint Boniface, que +le saint-siège avait délégué en France pour y rétablir la discipline +canonique; et à Fulrad, abbé de Saint-Denis et premier chapelain du +roi Pepin, leur donnant pour preuve de la vérité de ce qu'il +rapportait sur Charles-Martel, que, s'ils allaient à son tombeau, ils +n'y trouveraient point son corps. En effet, ceux-ci étant allés au +lieu de la sépulture de Charles, et ayant ouvert son tombeau, il en +sortit un serpent, et le tombeau fut trouvé vide et noirci comme si le +feu y avait pris.» + + +112--page 228--_L'Église anglo-saxonne, romaine d'esprit_... + +Acta SS. ord. S. Ben., sæc. III. Le Pape Zacharie écrit à saint +Boniface: «Provincia in quâ natus et nutritus es, quam et in gentem +Anglorum et Saxonum in Britanniâ insulâ primi prædicatores ab +apostolicâ sede missi, Augustinus, Laurentius, Justus et Honorius, +novissime vero tuis temporibus Theodorus, ex græco latinus, arte +philosophus et Athenis eruditus, Romæ ordinatus, pallio sublimatus, ad +Britanniam præfatam transmissus, judicabat et gubernabat...» Ce +Théodore, moine grec de Tarse en Cilicie, avait été envoyé pour +remplir le siège de Kenterbury, par le pape Vitalien; il était fort +savant en astronomie, en musique, en métrique, en langues grecque et +latine; il apporta un Homère et un saint Chrysostome. Il était conduit +par Adrien, moine napolitain, né en Afrique, non moins savant, et qui +avait été deux fois en France. (Usque hodie supersunt de eorum +discipulis, qui latinam græcamque linguam æque ut propriam norunt.) +Sous eux, le moine northumbrien Benedict Biscop fit venir des artistes +de France, et bâtit dans le Northumberland le monastère de Weremouth, +selon l'architecture romaine; les murs étaient ornés de peintures +achetées à Rome et de vitres apportées de France. Un maître chanteur +avait été appelé de Saint-Pierre de Rome. (Beda, Hist. Abbat. +Viremuth.)--Théodore et Adrien eurent pour élèves Alcuin et Aldhelm, +parent du roi Ina, le premier Saxon qui ait écrit en latin, selon +Camden; il chantait lui-même ses _Cantiones Saxonicæ_ dans les rues, à +la populace. Guill. Malmesbury le qualifie: «Ex acumine Græcum, ex +nitore Romanum, ex pompâ Anglum.» (Warton, Diss. on the introd. of +learning into England, I, CXXII.) + + +113--page 230--_Boniface se voue au pape_... + +Bonifac, Epist. 105: «Decrevimus in nostro synodali conventu et +confessi sumus fidem catholicam, et unitatem, et subjectionem Romanæ +Ecclesiæ, fine tenus vitæ nostræ, velle servare: sancto Petro et +vicario ejus velle subjici... Metropolitanos pallia ab illâ sede +quærere: et per omnia, præcepta Petri Canonice sequi desiderare, ut +inter oves sibi commendatas numeremur.» + + +114--page 230--_Il demande au pape, dans sa simplicité_, etc... + +Le pape écrit à Boniface: «Talia nobis a te referuntur, quasi nos +corruptores simus canonum et Patrum rescindere traditiones studeamus: +ac per hoc (quod absit) cum nostris clericis in simoniacam hæresim +incidamus, expetentes et accipientes ab illis præmia, quibus tribuimus +pallia. Sed hortamur, carissime frater, ut nobis deinceps tale aliquid +minime scribas...» Acta SS. ord. S. Ben., sæc. III, 75. + + +115--page 230--_Adalbert_, etc... + +Saint Boniface écrit au pape Zacharie: «Maximus mihi labor fuit +adversus duos hæreticos pessimos..., unus qui dicitur Adelbert, +natione Gallus, alter qui dicitur Clemens, genere Scotus.--Fecit +quoque (Adelbert) cruciculas et auratoriola in campis et ad fontes...; +ungulas quoque et capillos dedit ad honorificandum et portandum cum +reliquiis S. Petri, principis apostolorum.» Epist. 135. + + +116--page 233, note--... _un tribut de trois cents chevaux_... + +Annal. Met., ap. Script. Fr., V, 336. Le cheval était la principale +victime qu'immolaient les Perses et les Germains. Le pape Zacharie +(Epist. 142) recommande à Boniface d'empêcher qu'on ne mange de chair +de cheval, sans doute comme viande de sacrifice. + + +117--page 234--_Les Francs contre les Vasques_, etc.. + +Fredegar. Scholast., c. XXI. Je doute fort que les Francs, qui furent +battus par eux dans la jeunesse de leur empire, leur aient imposé un +tribut, comme le prétend Frédégaire, sous les faibles enfants de +Brunehaut. + + +118--page 238--_Guaifer repoussa ces demandes_... + +Voy. aussi Eginhard, Annal., ibid., 199: «Cùm res quæ ad ecclesias... +pertinebant, reddere noluisset.--Spondet se ecclesiis sua jura +redditurum, etc.» + + +119--page 239--_Pepin portant les reliques_... + +Secunda S. Austremonii translatio, ap. Scr. Rer. Fr. V, 433. «Rex, ad +instar David regis... oblita regali purpurâ, præ gaudio omnem illam +insignem vestem lacrymis perfundebat, et antè sancti martyris exequias +exultabat, ipsiusque sacratissima membra propriis humeris evehebat. +Erat autem hiems.»--Translat. S. Germani Pratens., ibid., 428 +«...mittentes, tâm ipse quàm optimates ab ipso electi, manus ad +feretrum.» + + +120--page 239, note 3--_Charlemagne_... + +Les Chroniques de Saint-Denys disent elles-mêmes Challes et +Challemaines, pour Charles et Carloman (maine, corruption française de +_mann_; comme _lana_, laine, etc.). On trouve dans la Chronique de +Théophane un texte plus positif encore. Il appelle Carloman [Grec: +Karoullomagnos]; Scr. Fr., V, 187. Les deux frères portaient donc le +même nom.--Au dixième siècle, Charles-le-Chauve gagna aussi à +l'ignorance des moines latins le surnom de Grand, comme son aïeul. +Épitaph., ap. Scr. Fr., VII, 322: + + ... Nomen qui nomine duxit + De magni magnus, de Caroli Carolus. + +C'est ainsi que les Grecs se sont trompés sur le nom d'Élagabal, dont +ils ont fait, bon gré, mal gré, Héliogabal, du grec _Hélios_, soleil. + + +121--page 241--... _dans ces déserts ils élevaient quelque place +forte_... + +Fronsac (Francicum ou Frontiacum) en Aquitaine (Eginh., Annal., ap. +Scr. Fr., V, 201); et en Saxe, la ville que les chroniques désignent +sous le nom de _Urbs Karoli_ (Annal. Franc, ibid., p. 11), un fort sur +la Lippe (p. 29), Ehresburg, etc. + + +122--page 242--_Charlemagne confirma la dîme_... + +Capitulare ann. 789, c. VII. «De decimis, ut unusquisque suam decimam +donet, atque per jussionem pontificis dispensetur.»--Capitulatio de +Saxon., ann. 791, c. XVI: «Undecunque censûs aliquid ad fiscum +pervenerit..., decima pars ecclesiis et sacerdotibus reddatur.» C. +XVII: «Omnes decimam partem substantiæ et laboris sui dent, tàm +nobiles quàm ingenui, similiter et liti.»--Voy. aussi Capitul. +Francoford., ann. 794, c. XXIII.--Dès l'an 567, on trouve mention de +la dîme dans une lettre pastorale des évêques de Touraine; une +constitution de Clotaire et les Actes du concile de Mâcon, en 588, la +prescrivent expressément. Ducange, II, 1334, v{o} DECIMÆ. + + +123--page 242--... _affranchit l'Église de la juridiction séculière_. + +Capitul. add. ad leg. Langob., ann. 801, c. I. «Volumus primo, ut +neque abbates, neque presbyteri, neque diaconi, neque subdiaconi, +neque quislibet de clero, de personis suis ad publica, vel ad +secularia judicia trahantur vel distringantur, sed a suis episcopis +judicati justitiam faciant.»--Cf. Capitul. Aquisgr., ann. 789, c. +XXXVII.--Capitul. Francoford., ann. 794, c. IV: «Statutum est a domino +rege et S. Synodo, ut episcopi justifias faciant in suas parochias... +Comites quoque nostri veniant ad judicium episcoporum.» + + +124--page 245--... _la première victoire des Germains sur l'Empire_. + +Stapfer, art. ARMINIUS, dans la Biogr. univers.: «Les lieux voisins de +Dethmold sont encore pleins de souvenirs de ce mémorable événement. Le +champ qui est au pied de Teutberg s'appelle encore Wintfeld, ou Champ +de la Victoire; il est traversé par le Rodenbeck, ou Ruisseau de sang, +et le Knochenbach, ou Ruisseau des os, qui rappelle ces ossements +trouvés, six ans après la défaite de Varus, par les soldats de +Germanicus venus pour leur rendre les derniers honneurs. Tout près de +là est Feldrom, le champ des Romains; un peu plus loin, dans les +environs de Pyrmont, le Herminsberg, ou mont d'Arminius, couvert des +ruines d'un château qui porte le nom de Harminsbourg, et sur les bords +du Weser, dans le même comté de la Lippe, on trouve Varenholz, le bois +de Varus. + + +125--page 245--... _la victoire des Francs sanctifiée par un miracle_, +etc... + +Eginhard. Annal., ap. Script. Fr., V, 201. «Ne diutius siti confectus +laboraret exercitus, divinitus factum creditur ut quâdam die, cùm +juxta morem, tempore meridiano, cuncti quiescerent, prope montem qui +castris erat contiguus tanta vis aquarum in concavitate cujusdam +torrentis eruperit, ut exercitui cuncto sufficeret.»--Poetæ Saxonici +Annal., l. I. + + +126--page 248--_Le nom du fameux Roland_... + +Eginhard, vita Karoli, ap. Scr. Fr., V, 93.--Voy. aussi Eginhard. +Annal., ibid., 203.--Poet. Sax., l. I, ibid., 143.--Chroniques de +Saint-Denys, l. I, c. VI.--Les autres chroniques ne parlent point de +cette déroute.--Sur les poèmes carlovingiens, voyez le cours de M. +Fauriel, et l'excellente thèse de M. Monin: _Sur le Roman de +Roncevaux_, 1832. + + +127--page 249--... _un système de conversion_... + +Il prit pour otages quinze des plus illustres, et les remit à la garde +de l'archevêque de Reims, Vulfar, auquel il accordait la plus grande +confiance. Vulfar avait été précédemment revêtu des fonctions de +Missus Dominicus en Champagne. Flodoard. Hist. Remens., l. II, c. +XVIII. «Le très sage et très habile Charles, dit le biographe de +Louis-le-Débonnaire, savait s'attacher les évêques. Il établit par +toute l'Aquitaine des comtes et des abbés, et beaucoup d'autres +encore, qu'on nomme des _Vassi_, de la race des Francs; il leur confia +le soin du royaume, la défense des frontières et le gouvernement des +fermes royales.» Astronom. Vita Ludov. Pii. c. 3, ap. Scr. Fr., VI, +88.--Les abbés remplissent ici des fonctions militaires. Charlemagne +écrit à un abbé de Saxe de venir avec des hommes bien armés et des +vivres pour trois mois. Caroli M. Epist., 21, ap. Scr. Fr., V, 633. + +Vita S. Sturmii, abbat. Fuld., ap. Scr. Fr., V, 447. «Karolus... +assumptis universis sacerdotibus, abbatibus, presbyteris... totam +illam provinciam in parochias episcopales divisit... Tunc pars maxima +beato Sturmio populi et terræ illius ad procurandum commititur.» +Annal. Franc., ap. Scr. Fr., V, 26. «Divisitque ipsam patriam inter +presbyteros et episcopos, seu et abbates, ut in eis baptizarent et +prædicarent.»--Idem, Chron. Moissiac., ibid. 71. + + +128--page 253--... _le camp des Avares_... + +Monach. S. Galli, l. II, c. II. «Terra Hunorum novem circulis +cingebatur... Tàm latus fuit unus circulus... quantùm est spatium de +castro Turonico ad Constantiam... Ita vici et villæ erant locatæ, ut +de aliis ad alias vox humana posset audiri. Contra eadem quoque +ædificia, inter inexpugnabiles illos muros, portæ non satis latæ erant +constitutæ... Item de secundo circulo, qui similiter ut primus erat +exstructus; viginti miliaria Teutonica quæ sunt quadraginta Italica, +ad tertium usque tendebantur; similiter usque ad nonum; quamvis ipsi +circuli alius alio multo contractiores fuerunt... Ad has ergo +munitiones per ducentos et eo ampliùs annos, qualescumque omnium +occidentalium divitias congregantes... orbem occiduum pene vacuum +dimiserunt.» + + +129--page 255--... _un canal du Rhin au Danube_... + +Eginh. Annal., ad ann. 793. «On avait persuadé au roi que si l'on +creusait entre le Rednitz et l'Altmul un canal assez grand pour +contenir des vaisseaux, on pourrait naviguer facilement du Rhin au +Danube, parce que l'une de ces rivières se jette dans le Danube et +l'autre dans le Mein. Aussitôt il vint dans ce lieu avec toute sa +cour, y réunit une grande multitude, et employa à cette oeuvre toute +la saison de l'automne. Le canal fut donc creusé sur deux mille pas de +longueur et trois cents pieds de largeur, mais en vain, car au milieu +d'une terre marécageuse déjà imprégnée d'eau par sa nature, et inondée +par des pluies continuelles, l'entreprise ne put s'achever: autant les +ouvriers avaient tiré de terre pendant le jour, autant il en retombait +pendant la nuit, à la même place. Pendant ce travail, on lui apporta +deux nouvelles fort déplaisantes: les Saxons s'étaient révoltés de +tous côtés; les Sarrasins avaient envahi la Septimanie, engagé un +combat avec les comtes et les gardes de cette frontière, tué beaucoup +de Francs, et ils étaient rentrés chez eux victorieux.» + + +130--page 257, note--_Charlemagne et le pape Adrien_... + +Eginh. Kar. M. c. 19: «Nuntiato Adriani obitu, quem amicum præcipuum +habebat, sic flevit, ac si fratrem aut carissimum filium amisisset.» +C. XVII: «Nec ille toto regni sui tempore quicquam duxit antiquius, +quàm ut urbs Roma suâ operâ suoque labore veteri polleret +auctoritate...»--Voy. les lettres d'Adrien à Charlemagne. (Scr. Fr. V, +403, 544, 545, 546, etc.) + + +131--page 257--... _le couronnement de Charlemagne_... + +Eginh. Annal., p. 215. «Coram altari, ubi ad orationem se +inclinaverat, Leo papa coronam capiti ejus imposuit.»--Eginh. Vit. +Kar. M., ibid. 100. «Quod primo in tantum adversatus est, ut +affirmaret se eo die, quamvis præcipua festivitas esset, ecclesiam non +intraturum fuisse, si pontificis consilium præscire potuisset.» + + +132--page 258--_Les présents d'Haroun_... + +«Ce que le poète disait impossible: + + Aut Ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrim, + +parut alors, dit le moine de Saint-Gall, une chose toute simple, à +cause des relations de Charles avec Haroun. En témoignage de ce fait, +j'appellerai toute la Germanie, qui, du temps de votre glorieux père +Louis (il s'adresse à Charles-le-Chauve), fut contrainte de payer un +denier par chaque tête de boeuf et par chaque manse dépendant du +domaine royal, pour le rachat des chrétiens qui habitaient la terre +sainte. Dans leur misère, ils imploraient leur délivrance de votre +père, comme anciens sujets de votre bisaïeul Charles et de votre aïeul +Louis.» Monach. Sangall., l. II, c. XIV. + + +133--page 258--_Charlemagne actif dans son repos même_, etc... + +Eginh. in Karol. M., c. XXV. «Il apprit la grammaire sous le diacre +Pierre de Pise, et eut pour maître, dans les autres études, Albinus, +surnommé Alcuin, également diacre, né en Bretagne, et de race saxonne, +homme d'une science universelle, et sous la direction duquel il donna +beaucoup de temps et de travail à la rhétorique et à la dialectique, +mais surtout à l'astronomie. Il apprenait aussi le calcul et étudiait +le cours des astres avec une curieuse et ardente sagacité.»--«Dans les +dernières années de sa vie, il ne fit plus que s'occuper de prières et +d'aumônes et corriger des livres. La veille de sa mort, il avait +soigneusement corrigé, avec des Grecs et des Syriens, les évangiles de +saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean.» Thegan. +de Gestis Ludov. Pii, c. VII, ap. Scr. Fr. VI, 76.--Il envoya aussi «à +son meilleur ami», le pape Adrien, un Psautier en latin, écrit en +lettres d'or, et avec une dédicace en vers. (Eginh. ap. Script. Rer. +Franc., t. V, p. 402.) Aussi l'ensevelit-on avec un Évangile d'or à la +main. (Monach. Engolism. in Kar. M., ibid. 186.) + + +134--page 259--_Il se piquait de bien chanter au lutrin_... + +Eginh. in Kar. M., c. XXVI. «Il perfectionna soigneusement la lecture +et le chant sacrés, car il s'y entendait admirablement, quoiqu'il ne +lût jamais lui-même en public, et qu'il ne chantât qu'à demi voix et +en choeur.»--Mon. Sangall., l. I, c. VII. «Jamais, dans la basilique +du docte Charles, il ne fut besoin de désigner à chacun le passage +qu'il devait lire, ni d'en marquer la fin avec de la cire ou avec +l'ongle; tous savaient si bien ce qu'ils avaient à lire, que si on +leur disait à l'improviste de commencer, jamais il ne les trouvait en +faute. Lui-même, il levait le doigt ou un bâton, ou envoyait quelqu'un +aux clercs, assis loin de lui, pour désigner celui qu'il voulait faire +lire. Il marquait la fin, par un son guttural, que tous attendaient en +suspens, tellement que, soit qu'il fît signe après la fin d'un sens, +ou à un repos au milieu de la phrase, ou même avant le repos, personne +ne reprenait trop haut ou trop bas, quelque étrange commencement que +cela pût faire. En sorte que, bien que tous ne comprissent pas, +c'était dans son palais que se trouvaient les meilleurs lecteurs, et +nul n'osa entrer parmi ses choristes (fût-il même connu d'ailleurs) +qui ne sût bien lire et bien chanter.» + + +135--page 259--... _pour observer ceux qui entraient_... + +Mon. S. Galli, l. I, c. XXXII. «Quæ (mensiones) ita circa palatium +peritissimi Caroli ejus dispositione constructæ sunt, ut ipse per +cancellos solarii sui cuncta posset videre, quæcumque ab intrantibus +vel exeuntibus quasi latenter fierent. Sed et ita omnia procerum +habitacula a terrâ erant in sublime suspensa, ut sub eis non solum +militum milites et eorum servitores, sed omne genus hominum ab +injuriis imbrium vel nivium, vel gelu, caminis possent defendi, et +nequaquàm tamen ab oculis acutissimi Caroli valerent abscondi.» + + +136--page 259--_La nuit, il se levait pour les matines_... + +Eginh. in Kar. M., c. XXVI. «Ecclesiam mane et vespere, item nocturnis +horis et sacrificii tempore, quoad eum valetudo permiserat, impigrè +frequentabat.»--Mon. Sangall., l. I, c. XXXIII: «Gloriosissimus +Carolus ad nocturnas laudes pendulo et profundissimo pallio utebatur.» + + +137--page 259--_Portrait de Charlemagne_... + +Eginh. in Kar. M., c. XXII. «Corpore fuit amplo atque robusto, staturâ +eminenti, quæ tamen justam non excederet... apice corporis rotundo, +oculis prægrandibus ac vegetis, naso paululum mediocritatem +excedente... Cervix obesa et brevior, venterque projectior... Voce +clarâ quidem, sed quæ minùs corporis formæ conveniret.--Medicos pene +exosos habebat, quod ei in cibis assas, quibus assuetus erat, +dimittere, et elixis adsuescere suadebant.»--Permis aux grandes +Chroniques de Saint-Denys, écrites si longtemps après, de dire qu'il +fendait un chevalier d'un coup d'épée, et qu'il portait un homme armé +debout sur la main. On a proportionné l'empereur à l'empire, et conclu +que celui qui régnait de l'Elbe à l'Èbre devait être un géant. + + +138--page 259--_C'était plaisir de les voir cavalcader derrière +lui_... + +Id. ibid., c. XIX: «Numquàm iter sine illis faceret. Adequitabant ei +filii, filiæ vero pone sequebantur... Quæ cùm pulcherrimæ essent et ab +eo plurimum diligerentur, mirum dictu quod nullam earum cuiquam aut +suorum aut exterorum nuptum dare voluit. Sed omnes secum usque ad +obitum suum in domo suâ retinuit, dicens se earum contubernio carere +non posse. Ac propter hoc, alias felix, adversæ fortunæ malignitatem +expertus est. Quod tamen ita dissimulavit, ac si de eis nunquam +alicujus probri suspicio exorta, vel fama dispersa fuisset.» + + +139--page 260--... _la dissonance reparaissait toujours_... + +V. un passage curieux d'une vie de saint Grégoire, ap. Scrip. Rer. Fr. +t. V, p. 445.--V. aussi la vie de Charlemagne, par un moine +d'Angoulême (ap. Scr. Fr. V, 185).--Mon. Sangall., l. 1, c. X. «Voyant +avec douleur que le chant était divers selon les diverses provinces, +il demanda au pape douze clercs instruits dans la psalmodie. Mais, par +malice, lorsqu'on les eut dispersés de côté et d'autre, ils se mirent +à enseigner tous des méthodes différentes. Charles indigné se plaignit +au pape, et le pape les mit en prison.» + + +140--page 265--_Charlemagne fit recueillir les vieux chants nationaux +de l'Allemagne_... + +Eginh. in Kar. M., c. XXIX. «Barbara et antiquissima carmina, quibus +veterum regum actus ac bella canebantur, scripsit, memoriæque +mandavit. Inchoavit et grammaticam patrii sermonis.»--Suivant Éginhard +(c. XIV) Charlemagne donna au mois des noms significatifs dans la +langue allemande (mois d'hiver, mois de boue, etc.); mais, selon la +remarque de M. Guizot, on les trouve en usage chez différents peuples +germains avant le temps de Charlemagne. + + +141--page 266--... _parlant souvent la langue latine_... + +Eginh. in Kar: M. c. XXV. «Latinam ita didicit, ut æque, illâ ac +patriâ linguâ orare esset solitus; græcam vero melius intelligere quam +pronunciare poterat.»--Poeta Saxon., l. V, ap. Scr. Fr. V, 176: + + ..... Solitus linguâ sæpe est orare latinâ; + Nec græcæ prorsus nescius extiterat. + +«Telle était sa faconde, qu'il en ressemblait à un pédagogue (ut +didasculus appareret; alibi dicaculus, petit plaisant).» + + +142--page 270--_Dans les Capitulaires, le ton pédantesque_... + +On pourrait multiplier les exemples. Capitul. anni 802, ap. Scr. Fr. +V, 659. «Placuit ut unusquisque ex propriâ personâ se in sancto Dei +servitio secundum Dei præceptum et secundum sponsionem suam pleniter +conservare studeat secundum intellectum et vires suas; quia ipse +domnus imperator non omnibus singulariter necessariam potest exhibere +curam.» Capitul. anni 806, ibid. 677. «Cupiditas in bonam partem +potest accipi et in malam. In bonam juxta apostolum, etc.--Avaritia +est alienas res appetere, et adeptas nulli largiri. Et juxta +apostolum, hæc est radix omnium malorum. Turpe lucrum exercent qui per +varias circumventiones lucrandi causâ inhoneste res quaslibet +congregare decertant.» + + +143--page 270--_Les livres Carolins contre l'adoration des images_... + +Carol. libr. I, c. XXI. «Solus igitur Deus colendus, solus adorandus, +solus glorificandus est, de quo per prophetam dicitur: exaltatum est +nomen ejus solius, etc.» + + +144--p. 271--... _son fils Louis ayant restitué toutes les spoliations +de Pepin_... + +Je crois qu'il faut entendre ainsi cette dilapidation du domaine que +Charlemagne reprocha à son fils. Ce domaine avait dû se former de +toutes les violences de la conquête. Le caractère scrupuleux de Louis, +et les réparations qu'il fit plus tard à d'autres nations maltraitées +par les Francs, autorisent à interpréter ainsi sa conduite en +Aquitaine. Voici le texte de l'historien contemporain: «In tantum +largus, ut antea nec in antiquis libris nec in modernis temporibus +auditum est, ut villas regias quæ erant et avi et tritavi (Pepin et +Charles-Martel), fidelibus suis tradidit eas in possessiones +sempiternas... Fecit enim hoc diu tempore.» Theganus, de gestis Ludov. +Pii, c. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78. + + +145--page 273--«_L'Empereur assemble des hommes en Gaule, en +Germanie_...» + +Annal. Franc., ad ann. 810, ap. Scr. Fr. V, 59. «Nuntium accepit +classem CC navium de Nortmannia Frisiam appulisse... Missis in omnes +circumquaque regiones ad congregandum exercitum nuntiis...»--Ibid., ad +ann. 809. Cumque ad hoc per Galliam atque Germaniam homines +congregasset...» + + +146--page 273--«_Le roi des Northmans, Godfried_, etc...» + +Eginh. in Kar. M., c. XIV. «Godefridus adeo vanâ spe inflatus erat, ut +totius sibi Germanise promitteret potestatem, etc.»--V. aussi Annal. +Franc., ap. Scr. Fr. V, 57, Hermann. Contract., ibid. 366. + + +147--page 275--_Le saint Louis du neuvième siècle_... + +Il y a une singulière ressemblance entre les portraits que l'histoire +nous a laissés de Louis-le-Débonnaire et de saint Louis. «Imperator +erat... manibus longis, digitis redis, tibiis longis et ad mensuram +gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. Ludov. Pii, c. XIX, +ap. Scr. Fr. VI, 78.--«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis et +gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum anglicum +(angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap. Raumer, +Geschichte der Hohenstauffen, IV, 271.--L'un et l'autre se gardaient +soigneusement de rire aux éclats. «Numquam in risu imperator exaltavit +vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi +procedebant themilici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad +mensam coram eo: tunc ad memsuram coram eo ridebat populus; ille +numquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.--Sur +la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les +musiciens, V. le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montré le même +désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères. + + +148--page 276--_Réforme des monastères_, etc.... + +Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B. Benedicti +tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati Basilii dicta +necnon Pachomii regulam scandere nitens.»--Astronom., c. XXXVIII, ap. +Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique librum +canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi facerent... +itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo monachos strenuæ +vitæ per omnia, qui per omnia monachorum euntes redeuntesque +monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quàm +feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.» + + +149--page 276--_Louis renvoya, dans leur couvent Adalhard et Wala_... + +S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidiâ... pulsus præsentibus bonis, +dignitate, exutus vulgi existimatione foedatus... exilium tulit.»--Acta +SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 464: «Wala... cujus Augustus, efficaciam +auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius esset, patrui ejus filius, +decrevit humiliari, cujuslibet instinctu, et redigi inter infimos.»--P. +492. Un jour il dit à Louis-le-Débonnaire: «Velim, reverendissime +imperator Auguste, dicas nobis tuis quid est quod tantùm propriis +interdum relictis officiis, ad divina te transmittis.»--Astronom., c. +XXI: «Timebatur quàm maxime Wala, summi apud Carolum imperatorem +habitus loci, ne forte aliquid sinistri contra imperatorem moliretur.» + + +150--page 276--_Le palais impérial eut sa réforme_... + +Astronom., c. XXI: «Moverat ejus animum jamdudum, quanquam naturâ +mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio exercebatur +paterno; quo solo domus paterna inurebatur nævo... Misit... qui... +aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, reos majestatis caute ad +adventum usque suum adservarent.»--C. XXIII: «Omnem coetum femineum, +qui permaximus erat, palatio excludi judicavit præter paucissimas. +Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat, concessit.» + + +151--page 276--_Roi d'Aquitaine, il s'était réduit à une telle +pauvreté_... + +Astronom., c. VII.--Le roi Louis donna bientôt une preuve de sa +sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était +naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux +différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le +recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué, +Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour +revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette +sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les +approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_. +Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde, +considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la +cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des +autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser +subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa +libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de +blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son +exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements +militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant +son fils de ses heureux progrès.»--Voy. aussi Thegan, De gestis, etc. + + +152--page 276--_Empereur, il rendit aux Saxons le droit de +succéder_... + +Astronom, c. XXIV. «Saxonibus atque Frisonibus jus paternæ +hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant, +imperatoriâ restituit clementiâ... Post hæc easdem gentes semper sibi +devotissimas habuit.» + + +153--page 277--... _confirma les droits des chrétiens d'Espagne_... + +Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486, 487: +«Jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri +præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de +deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui +postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus +suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub +quali convenientiâ atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et +ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.» + + +154--page 277, note 3--... _premier essai de l'Italie pour se délivrer +des barbares_... + +«Omnes civitates regni et principes Italiæ in hæc verba conjuraverunt, +sed et omnes aditus, quibus in Italiam intratur, positis obicibus et +custodiis obserarunt.»--Astronom., c. XXIX.--V. aussi Eginh. Annal., +ap. Scr. F. VI, 177. + + +155--page 278--_Charlemagne avait désigné Louis_, etc... + +Thegan., c. VI. «Cùm intellexisset appropinquare sibi diem obitus sui, +vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu, episcopis, +abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans omnes a +maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id est +imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes responderunt +Dei esse admonitionem illius rei.»--Il avait aussi consulté Alcuin au +tombeau de saint Martin de Tours: «Quo in loco tenens manum Albini, +ait secrete: Domine magister, quem de his filiis meis videtur tibi in +isto honore quem indigno quanquam dedit mihi Deus, habere me +successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens, novissimum illorum, +sed humilitate clarissimum, ob quam a multis despicabilis notabatur, +ait: Habebis Ludovicum humilem successorem eximium.» Acta SS. ord. S. +Bened., sec. IV, p. 156. + + +156--page 278--_Louis ne pouvait consentir à l'exécution de Bernard_, +etc... + +Astron., c. XXX. «Cum lege judicioque Francorum deberent capitali +invectione feriri, suppressâ tristiori sententiâ, luminibus orbarit +consensit, licet multis obnitentibus, et adnimadverti in eos totâ +severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium mortale +imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum luminibus +privârunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator, magno cum +dolore flevit mullo tempore.» + + +157--page 278--_La Suède eut un évêque dépendant de l'archevêque de +Reims_... + +S. Anscharii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg sedem constituit +archiepiscopalem.»--Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis) quemdam... +pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum, etc.» + + +158--page 279--_Louis choisit la plus belle. Judith_, etc... + +Astron., c. LXXX. «Undecumque abductas procerum filias inspiciens, +Judith.»--Thegan., c. XXVI. «Accepit filiam Velfi ducis, qui erat de +nobilissimâ stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith, quæ erat ex +parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam constituit. +Erat enim pulchra valde.»--L'évêque Friculfe lui écrit: «Si agitur de +venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas visus vel +auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI, 355. + + +159--page 279--_Savante_... + +V. les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde et de l'évêque +Friculfe. Celui-ci lui écrit: «In divinis et liberalibus studiis, ut +tuæ eruditionis cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr. VI, 355, +356.--Walafrid versus, ibid., 268: + + Organa dulcisono percurrit pectine Judith. + O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda. + Ludere jam pedibus... + Quidquid enim tibimet sexûs subtraxit egestas, + Reddidit ingeniis culta atque exercita vita. + +--Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime +instructa.» + + +160--page 282--_Une diète fut assemblée à Nimègue_... + +Astron., c. XLV. «Hi qui imperatori contraria sentiebant, alicubi in +Franciâ conventum fieri generalem volebant. Imperator autem clanculo +obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens Germanis. +Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi +convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio +futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace +de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--«Quos +postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique +imperatoris judicio legali, tanquam reos majestatis, decernerent +capitali sententià feriri, nullum ex eis permisit occidi.»--Voy. aussi +Annal. Bertinian., ibid. 193. + + +161--page 282--... _l'empereur se voyant abandonné_, etc... + +Thegan., c. XLII. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus propter +me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant ab eo.» + + +162--page 284--_Ebbon, l'un de ces fils de serfs_, etc... + +Thegan., c. XLIV. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium +servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te +purpurâ et pallio, et tu eum induisti cilicio... Patres tui fuerunt +pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi +principis... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job insultabant, +reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant, legales servi ejus +erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi molesti fuerunt ei, et +maxime hi quos ex servili conditione honoratos habebat, cum his qui ex +barbaris nationibus ad hoc fastigium perducti sunt.»--Id., c. XX: +«Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex vilissimis servis summi +pontifices fierent, et hoc non prohibuit...» Puis vient une longue +invective contre les parvenus. + + +163--page 285, note--_Tous se trouvaient d'accord_... + +Nithardi historiæ, l. I, c. IV, ap. Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat +universæ plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem +dimiserant.»--C. V: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant, +poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»--Tous +les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam +Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis +querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c. +XLIX. + + +164--page 286--_Wala_... «_un homme de discorde_...» + +Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: «Virum rixæ virumque +discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»--Pascase Radbert, +auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis-le-Débonnaire et +sous son fils Charles-le-Chauve, crut prudent de déguiser ses +personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle _Arsenius_; +Adhalard, _Antonius_; Louis-le-Débonnaire, _Justinianus_; Judith, +_Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis-le-Germanique, _Gratianus_; +Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et _Amisarius_. + + +165--page 286--_Le vieil empereur aurait dit à Lothaire_... + +Nithard., l. I, c. XII: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum omne coram +te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris, partium +electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus, similiter partium +electio tua erit.--Quod idem cum per triduum dividere vellet, sed +minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit, deprecans +ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi +concederetur... Testati quod pro nullâ re aliâ, nisi solâ ignorantiâ +regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut ægrius valuit, +regnum omne absque Bajoariâ cum suis divisit; et a Mosâ partem +Australem Lodharius cum suis elegit Occiduam verò, ut Carolo +conferretur, consensit.» + + +166--page 288--... _bataille si sanglante qu'elle eût épuisé +l'Empire_... + +Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In quâ pugnâ ità Francorum vires +attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in posterum +sufficerent.»--«Dans cette bataille, dit une autre chronique écrite au +temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la France, de +l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne, se tuèrent +mutuellement.» Hist. reg. Franc., 259. + + +167--page 290--_Serment de Louis-le-Germanique et de +Charles-le-Chauve_... + +Nithard., l. III, c. V. ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la +traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais +je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux +de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une +époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des +proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe. +(Voy., aux Éclaircissements, le chant barbare composé sur la captivité +de Louis II.) + + +168--page 293--_Le secours que Lothaire avait demandé aux païens_... + +Voy. aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de Fulde, +an 842, la Chronique d'Hermann. Contract., ap. Scr. Fr. VII, 232, etc. + + +169--page 293--_Charles-le-Chauve qui ressemblait à Bernard_... + +Thegan., c. XXXVI. «Impii... dixerunt Judith reginam violatam esse à +duce Bernhardo.»--Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI, 289.--Agobardi +Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr. VII, 286: «Et os +ejus mire ferebat, naturâ adulterium maternum prodente.» + + +170--page 293--_Pepin n'avait pas hésité à appeler les Sarrasins, les +Normands_... + +Annal. Bertin, ap. Scr. Fr. VII, 66. Chronic. S. Benigni Divion., +ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a Pippino +conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam +adventaverant.» + + +171--page 296--_Les moines avaient demandé à Louis-le-Débonnaire_, +etc... + +Nithard., l. I, c. III. «Percontari... si respublica ei restitueretur, +an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum divinum.» + +_Les évêques interrogent de même Charles-le-Chauve_, etc... Nithard, +l. IV, c. I. «Palam illos percontati sunt... an secundum Dei +voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se velle... aiunt: Et +auctoritate divinâ ut illud suscipiatis, et secundum Dei voluntatem +illud regatis monemus, hortamur atque præcipimus.» + +_Plus tard les évêques sont d'avis que la paix règne entre les trois +frères._ Nithard, ibid., c. III. «Solito more, ad episcopos +sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos +fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata +concedunt.» + + +172--page 297--_Le Capitulaire d'Épernay_, etc... + +C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce pouvoir avait été +conféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31, Capitul. +Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque ordine... mittatis...» + +_Le Capitulaire de Kiersy_, etc. Capitul. Car. Calvi; ap Scr. Fr. VII, +630. «Ut unusquisque presbyter imbreviet in suâ parrochiâ omnes +malefactores, etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare +noluerint, ad episcopi præsentiam perducantur.» + + +173--page 300--_La plainte de Charles-le-Chauve contre Venilon_, +etc... + +Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard +expressément qu'il a _élu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III epist. +(ap. Hinc. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac +progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub +conditione debitas leges servandi.» + + +174--page 302--_Gotteschalk avait professé la doctrine de la +prédestination_... + +Voy. sur cette affaire les textes qu'a réunis Gieseler, +Kirchengeschichte, II, 101, sqq. + + +175--page 305--_Pour Jean Érigène l'Écriture est un texte livré à +l'interprétation_... + +J. Erig. De nat. divis., l. I, c. LXVI... «Il ne faut pas croire que, +pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se +serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de +similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre +faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore +grossiers et enfantins.» Dans le Traité [Grec: Peri phuseôs merismou], +l'autorité, est dérivée de la raison, nullement la raison de +l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît +sans valeur, etc. + + +176--p. 306, note.--_Les pirates_... _que la famine avait chassés du +gîte paternel_... + +La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine qui désola le +Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans à l'exil +les fils puînés. Odio Cluniac, ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de Mor. +Duc. Normann., l. I. Guill. Gemetic, l. I, c. IV, 5.--Un Saga +irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur +argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur +mer. Watzdæla, ap. Barth., 438. + +«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses +compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe +des lances: c'était leur habitude. Il en reçut le nom de Barnakall, +sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme +guerrier des compagnons du chef s'exaltait jusqu'à la frénésie, ils +prenaient le nom de _Bersekir_ (insensés, fous furieux). La place du +Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur +pour leurs héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga, et plusieurs +Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir +devient un reproche. Barthol., 345.--«Furore bersekico si quis +grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of +the Anglo-Saxons, I, 463, sqq. + + +177--page 308--_Depuis qu'Harold eut obtenu de Louis une province pour +un baptême_, etc... + +Thegan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80. «Quem imperator elevavit de +fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit ei.» Astronom., +c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal. Bertin., ann. +870. «Cependant furent baptisés quelques Normands, amenés pour cela à +l'empereur par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu des présents, ils +s'en retournèrent vers les leurs, et après le baptême ils se +conduisirent de même qu'auparavant, en Normands et comme des païens.» + + +178--page 313--_Ce roi peut disposer de quelques évêchés_, etc... + +Annal. Bertin, ann. 859. «Charles distribua aux laïques certains +monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des clercs.--Ann. 862: +L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée déraisonnablement à son +fils Hludowic, il la donna sans plus de raison à Hubert, clerc marié.» +Pendant longtemps il avait laissé vacante la place d'abbé, et l'avait +gardée à son profit. En 861, il en avait fait autant des abbayes de +Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il récompensait, en leur +donnant des abbayes, les transfuges qui passaient dans son +parti.--Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité, avant que la cause +eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges, etc., +etc...»--Flodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait +désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu +de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et +brisa, pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.--Voyez aussi +dans les Annales de Saint-Bertin, an 876, sa conduite dure et hautaine +envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.--En 867, il avait +exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de +savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des +constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le +payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expéditions +militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. Ibid., +ann. 851.--On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius +adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ +fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur. +Ibid., ann. 855).--Nous le voyons même humilier l'archevêque de Reims, +auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de +Sens.--Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une +part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs +désapprouvaient la déposition. De l'autre, il s'était compromis dans +l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux envers +l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait +aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon, +jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la +primatie de Reims. + + +179--page 313--_Charles-le-Chauve sous la dalmatique grecque_... + +Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII, 27. «De Italiâ in Galliam rediens, +novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam talari +dalmaticâ indutus et balteo desuper accinctus pendente usque ad pedes, +necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper imposito, +dominicis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat... Græcas +glorias optimas arbitrabatur...» + + +180--page 313--_Louis-le-Bègue avoue qu'il ne tient la couronne que de +l'élection_... + +Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VIII, 27. «Ego Ludovicus misericordiâ +Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus... polliceor +servaturum leges et statuta populo, etc.» + + +181--page 316--_Le moine de Saint-Gall fait dire à un soldat de +Charlemagne_, etc... + +Mon. Sangall., l. II, c. XX. Is cum Behemanos, Wilzoz et Avaros in +modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili suspenderet... +aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel certe novem de +illis hastâ meâ perforatos et nescio quid murmurantes, huc illucque +portare solebam.» + + +182--page 318--_Le duché de Gascogne est rétabli_, etc... + +Voy. la charte de 845, par laquelle Charles-le-Chauve refuse de +_confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons Vandregisile +et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avaient faits à l'église +d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p. 688 et p. +85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien patrimoine +de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de propriétés et _de +droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agénois_, le _Quercy_, le _pays +d'Arles_, le _Périgueux_, la _Saintonge_ et le _Poitou_. Les +bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme de cette +pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le +testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les +Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé +en France. Du tiers de la France, le don est réduit par +Charles-le-Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il +n'avait pas grand'chose à prétendre (1833). M. Rabanis a contesté +l'authenticité de la charte d'Alahon (1841). + + +183--page 319--_Le Breton Noménoé veut faire de la Bretagne un +royaume_... + +Histor Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde suo cogitavit ut +se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ regionis manu +Francorum regiâ factos, aliquâ seductione a sedibus suis expelleret, +et alios concessione suâ constitutos in locis illorum subrogaret, et +si sic fierit posset, faciliter per hoc ad regiam dignitatem +ascenderet.» + + +184--page 319--_En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de +s'armer contre les Northmans_... + +Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum inter +Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in Sequanâ +consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est eorum +conjuratio, a potentioribus nostris facile interficiuntur.» + + +185--page 320--_Eudes rentre à Paris à travers le camp des +Northmans_... + +Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus reditum +præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille, emisso equo, +a dextris et sinistris adversarios cædens, civitatem ingressus.» + + +186--page 323--_Torthulf_... + +Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256. «Torquatus... +seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copiâ silvestri et +venatico exercitio victitans, etc.» Voy. aussi (ibid.) Pactius +Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium. + + +187--page 323--_Les Capets_... _des chefs saxons au service de +Charles-le-Chauve_... + +Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit formellement +Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils Eudes et Rotbert. +Acta SS. ord. S. Bened., P. II, sec. IV, p. 357. Albéric des +Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a donc pas été, +comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette généalogie. Les +rois Robert et Eudes furent fils de Robert-le-Fort, marquis de la +race des Saxons... Mais les historiens ne nous apprennent rien de plus +sur cette race.» Ibid., 285.--Guillaume de Jumièges: «Robert, comte +d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux fils, le prince Eudes et +Robert, frère d'Eudes.» Item, Chron. de Strozzi, ap. Scr. Fr. X, +278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis VIII: «Le royaume passa de +la race de Charles à celle des comtes de Paris, qui provenaient +d'origine saxonne.»--Helgald, Vie de Robert, c. I. «L'auguste famille +de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes et humbles paroles, +avait sa souche en Ausonie.» (Ausoniâ, il faut peut-être lire +Saxoniâ?)--Quelques historiens font naître Robert en Neustrie; les uns +à Seez (Saxia, civitas Saxonum), les autres à Saisseau (Saxiacum). V. +la préface du tome X des Historiens de France. Toutes ces opinions se +concilient et se confirment par leur divergence même, en admettant que +Robert-le-Fort descendait des Saxons établis en Neustrie, et +particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait _littus +Saxonicum_. Les noms de _Séez_, de _Saisseau_, de la rivière de _Sée_, +etc., ont évidemment la même origine. + + +188--page 324--_Charles, surnommé le Simple ou le Sot_... + +Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis partibus +quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice dictus.» +Rad. Glaber, l. I, c. I, ibid., IV: «Carolum _Hebetem_ cognominatum.» +Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum _Simplicem_.»--Chron. S. +Maxent,, ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus _Follus_.» Richard. Pictav., +ibid., 22: «Karolus Simplex, sive _Stultus_.» + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Pages + + PRÉFACE DE 1869. I + + Table de la Préface. XLVI + + + LIVRE I.--CELTES.--IBÈRES.--ROMAINS. + + + CHAPITRE Ier. _Celtes et Ibères._ 5 + + Race gauloise ou celtique; génie sympathique; tendance à + l'action: ostentation et rhétorique. _ibid._ + + Race ibérienne; génie moins sociable; esprit de résistance. 8 + + Les Galls refoulent les Ibères et les suivent au delà des + Pyrénées et des Alpes. 9 + + Colonies dans le midi de la Gaule. 10 + + 1º Établissements des Phéniciens. 11 + + 2º Établissements des Ioniens de Phocée. Marseille. _ibid._ + + Invasions celtiques dans le nord de la Gaule. 12 + + 1º Invasion et établissement des Kymry. Supériorité morale + des Kymry sur les Galls. Druidisme. 12 + + Passage des Galls, puis des Kymry, en Italie. Guerre contre + les Étrusques. Lutte de la tribu contre la cité. 13 + + Intervention des Romains. Prise de Rome, 388. 15 + + Revers des Gaulois; victoires de la cité sur la tribu. _ibid._ + + 2º Invasion des Belges ou Bolg. Leurs établissements dans + le Languedoc. 16 + + Expéditions des Gaulois en Grèce et en Asie. 18 + + Gaulois mercenaires. 19 + + Insurrection des Gaulois d'Italie, Boïes et Insubres. 19 + + 222. Rome accable les Boïes, puis les Insubres. 22 + + Hannibal relève les Gaulois. 23 + + 201-170. Ruine des Boïes et Insubres. _L'Italie fermée aux + Gaulois._ 23 + + Rome accable les Gaulois d'Asie ou Galates. 24 + + Première expédition des Romains dans la Gaule. _ibid._ + + 112. Invasion des Cimbres et des Teutons. Défaites des + Romains. 28 + + 102-101. Marius. Extermination des Teutons et des Cimbres. 32 + + + CHAPITRE II. _État de la Gaule dans le siècle qui précède la + conquête. -- Druidisme. -- Conquête de César._ 37 + + Première religion des Galls. Culte de la nature. 38 + + Religion des Kymry ou druidisme. Dogme moral de + l'immortalité de l'âme, des peines et des récompenses. 39 + + Science druidique. Astrologie, médecine. Samolus, gui, + oeuf de serpent. 40 + + Prêtresses et prophétesses. Vierge de Sein. Sacrifices + humains. 41 + + Hiérarchie sacerdotale. Druides, Ovates, Bardes. 43 + + Assemblées des druides dans le pays des Carnutes. 44 + + Impuissance du druidisme pour fonder une société. La + Gaule lui échappe. Triomphe de l'esprit de clan. 45 + + César.--État intérieur de la Gaule. Deux partis: 1º le + parti gallique ou des chefs de clans (Arvernes et Séquanes); + 2º le parti kymrique ou du druidisme (Édues, etc.); + l'hérédité et l'élection. 46 + + Les Séquanes appellent contre les Édues les Suèves, qui + oppriment les uns et les autres. 47 + + Un Édue, Dumnorix, appelle les Helvètes. 48 + + Un Druide, frère de Dumnorix, appelle les Romains. _ibid._ + + 58. César repousse les Helvètes. 48 + + et chasse les Suèves. 49 + + Les Gaulois du nord se coalisent contre César, appelé par + les Édues, les Sénons et les Rhèmes. _ibid._ + + 57. Guerre pénible de César contre les peuples de la Belgique. 50 + + 56. Il réduit les tribus des rivages et l'Armorique. 51 + + 55. Il fallait frapper les deux partis qui divisaient la Gaule, + dans la Germanie et dans la Bretagne. + + 1º César passe le Rhin. 52 + + 2º Il passe en Bretagne. 53 + + 54-53. L'insurrection éclate en Gaule de toutes parts. 55 + + Soulèvement et extermination des Éburons. _ibid._ + + 52. Soulèvement des deux partis, kymrique et gallique (Carnutes, + Arvernes, etc.). 56 + + César accourt de l'Italie, prend Genabum et Noviodunum. _ibid._ + + Soulèvement des Édues. 57 + + César assiège dans Alésia le Vercingétorix. 58 + + 51. Il la prend et réduit rapidement la Gaule. 59 + + + CHAPITRE III. _La Gaule sous l'Empire. -- Décadence de l'Empire. + -- Gaule chrétienne._ 61 + + César, génie cosmopolite, favorable aux vaincus, fait entrer + les Gaulois dans la cité. _ibid._ + + Antoine, imitateur de César. Réaction d'Octave; il repousse + les Gaulois de la cité, et impose à la Gaule la forme + romaine. 62 + + Association du paganisme romain à la religion gallique. 63 + + Persécution du druidisme. La Gaule soulevée par les Trévires et + les Édues. _ibid._ + + Caligula, Claude, Néron, descendants d'Antoine, favorables aux + vaincus. 67 + + Caligula, né à Trèves, institue les jeux du Rhône à Lyon. _ibid._ + + Claude, né à Lyon; il rouvre la cité aux Gaulois. 68 + + Persécution des druides. Réduction de la Bretagne. 70 + + Néron. La Gaule prend parti pour Galba et pour Vitellius. 71 + + Révoltes de Civilis et de Sabinus contre Vespasien. 72 + + Relations de Rome et de la Gaule. Action réciproque. 74 + + Influence de la Gaule sur les destinées de l'Empire. Empereurs + gaulois. 76 + + Essai d'un empire gallo-romain. Posthumius, etc. 77 + + Décadence de l'Empire. La faute n'en est point aux Empereurs + ni à l'administration. 78 + + Substitution des esclaves aux petits cultivateurs. Extinction + graduelle et nécessaire de la population esclave. 81 + + Point d'industrie. La société absorbe et ne produit point. + Misère universelle, fiscalité intolérable. 83 + + Révolte des _Bagaudes_. 85 + + Constantin. Espoir de l'Empire. 86 + + Dépopulation croissante. Misère des Curiales. 88 + + Condamnation de la société antique. 91 + + Toutefois Rome laisse en Gaule l'ordre civil, la _Cité_. _ibid._ + + Gaule chrétienne. 92 + + Le christianisme y a mis l'ordre ecclésiastique. 92 + + Les moines de Saint-Benoît commencent le travail libre. _ibid._ + + La nationalité gauloise se réveille dans le christianisme. 94 + + Un Grec fonde la mystique Église de Lyon. 95 + + Saint Irénée, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Martin. _ibid._ + + Idée de la personnalité libre, loi de la philosophie celtique, + posée par le Breton Pélage. 98 + + Les Pélagiens, disciples d'Origène. Sympathie du génie grec et + du génie gaulois. 98 + + Lutte de saint Augustin contre les Pélagiens. 99 + + Semi-pélagianisme de la Provence. 100 + + Le rationalisme des Pélagiens était prématuré. _ibid._ + + + CHAPITRE IV. _Récapitulation. -- Systèmes divers. -- Influence des + races indigènes. -- des races étrangères. -- Sources celtiques + et latines de la langue française. -- Destinée de la race + celtique._ 102 + + Systèmes divers. Les uns rapportent tout le développement de la + nationalité française à l'élément indigène, les autres à + l'influence étrangère. 103 + + Défaut commun de ces deux systèmes exclusifs. 104 + + Récapitulation. Gaëls, Ibères, Kymry, Bolg, Grecs, Romains. 105 + + La France résulte du travail de la liberté sur ces éléments. 109 + + N'a-t-on pas exagéré l'influence grecque? _ibid._ + + et l'influence romaine? 110 + + Est-il vrai que la langue latine ait été universelle? 111 + + De la langue vulgaire gauloise et de l'analogie qu'elle a pu + présenter avec les modernes dialectes celtiques. 113 + + Ténacité des races celtiques. 115 + + Destinée malheureuse des races restées pures. 118 + + Galles et Bretagne, Irlande et Highland d'Écosse. _ibid._ + + + LIVRE II.--LES ALLEMANDS. + + + CHAPITRE Ier. _Monde germanique. -- Invasion. -- Mérovingiens._ 128 + + Monde germanique, flottant et vague. _ibid._ + + Première Allemagne, ou Allemagne suévique. 131 + + L'invasion des tribus ordiniques (Goths, Lombards, + Burgundes;--Saxons) y apporte une civilisation plus haute. _ibid._ + + Goths, Lombards et Burgundes; chefs militaires. 132 + + Saxons; Ases, descendants des dieux. 134 + + Génie impersonnel de la race germanique. 135 + + L'héroïsme commun aux barbares n'a-il pas été pris à tort pour + le caractère propre des Germains? _ibid._ + + Esprit d'aventure des temps héroïques. Sigurd. 137 + + But des courses héroïques: l'Or et la Femme. Brunhild. 138 + + 375. Première migration des barbares dans l'Empire. Invasion des + Goths. 139 + + 383. Soulèvement des populations celtiques de Gaule et de + Bretagne; Maxime, Constantin. 140 + + 412. Établissement des Goths dans l'Aquitaine. Désorganisation + de la tyrannie impériale. 142 + + 413. Établissement des Burgundes à l'ouest du Jura. 144 + + 451. Invasion des Huns dans la Gaule. Attila. 146 + + Résistance des Goths. Bataille de Châlons. Combat fratricide + des tribus germaniques. Retraite des Huns. 149 + + Civilisation romaine des Goths. Résurrection de la tyrannie + impériale. 150 + + Le clergé appelle les Francs dans la Gaule. 151 + + L'Église soutient les Francs catholiques contre les Goths + et Burgundes ariens. 153 + + 486. Commencement de l'invasion franque. Syagrius vaincu. 154 + + 496. Clovis. Il repousse les tribus suéviques (Allemands) et + embrasse le christianisme. 155 + + 507. Victoire des Francs sur les Goths. 156 + + L'invasion franque achève la dissolution de l'organisation + romaine. 157 + + 511. Les fils de Clovis (Theuderic, Clotaire, Childebert, + Clodomir) se partagent les conquêtes, ou plutôt l'armée. 162 + + 523-534. Guerres contre les Thuringiens et les Burgundes. 163 + + Mort de Clodomir. Meurtre de ses enfants. 164 + + Expédition de Theuderic en Auvergne. 166 + + 539. Expédition de Theudebert en Italie.--Revers des Francs. 167 + + Les tribus germaniques se soulèvent contre les Francs. 168 + + 558-561. Réunion sous Clotaire Ier. 170 + + 561. Partage entre les quatre fils de Clotaire (Sigebert, + Chilpéric, Gontran, Charibert). _ibid._ + + Les Francs livrés a l'influence romaine et + ecclésiastique. _ibid._ + + Frédégonde, femme de Chilpéric, roi de Neustrie. Brunehaut, + femme de Sigebert, roi d'Ostrasie. 172 + + Sigebert appelle les Germains contre Chilpéric; meurt + assassiné. 173 + + En Neustrie, essai de résurrection du gouvernement impérial. + Fiscalité oppressive. 175 + + 584. Meurtre de Chilpéric. 179 + + Gontran, roi de Bourgogne, protège Frédégonde et son fils + Clotaire II contre l'Ostrasie. 180 + + La Gaule méridionale essaye de se donner un roi, Gondovald. 181 + + Childebert, roi d'Ostrasie, soutient Gondovald contre + Gontran. 184 + + Gontran se réconcilie avec Childebert. Abandon et mort de + Gondovald. 185 + + Mort de Gontran, de Frédégonde et de Childebert. 191 + + Theudebert II en Ostrasie, Theuderic II en Bourgogne, + Clotaire II en Neustrie. 191 + + Victoires de Theuderic II sur Theudebert II. L'Ostrasie + réunie à la Bourgogne. Puissance de Brunehaut. 192 + + 613. Abandon, défaite et mort de Brunehaut. 194 + + Victoire de la Neustrie, c'est-à-dire des Gaulois-Romains. 196 + + 613-638. Clotaire II. Dagobert.--Faiblesse réelle de la + Neustrie. 197 + + Règne de l'Église. L'Église asile des races vaincues. 198 + + Centres ecclésiastiques de la Gaule, Reims et Tours. 200 + + L'Église absorbe tout, se matérialise, et devient barbare. 205 + + Le spiritualisme se réfugie dans les moines. 206 + + La réforme vient de l'Église celtique, éclairée et + florissante. _ibid._ + + Arrivée de saint Colomban. 207 + + Règle de saint Colomban (mort en 615). 209 + + Impuissance de cette réforme. 212 + + Dissolution de la monarchie neustrienne. 213 + + Clovis II réunit les trois royaumes. Minorité de ses trois + fils. Puissance des maires du Palais, Erchinoald et Ébroin. 215 + + 660-681. Lutte d'Ébroin contre l'Ostrasie et la Bourgogne. Mort + de saint Léger (678). 216 + + 687. Victoire des grands d'Ostrasie sur la Neustrie et le parti + populaire. Bataille de Testry. 219 + + Dégénération des Mérovingiens. 220 + + + CHAPITRE II.--_Carlovingiens. -- Huitième, neuvième et dixième + siècles:_ 222 + + Origine ecclésiastique des Carlovingiens. 223 + + La bataille de Testry achève et légitime la dissolution. 224 + + Impuissance de Pepin et de l'Ostrasie. 225 + + 715-741. Carl Martel. Physionomie païenne de ce chef des + Francs. _ibid._ + + Il bat les Neustriens, les Aquitains, les Sarrasins. 226 + + 732. Bataille de Poitiers. 227 + + Il refoule les Frisons, les Saxons, les Allemands. 228 + + Il dépouille le clergé. _ibid._ + + Puis il se réconcilie avec l'Église. Mission de saint + Boniface dans la Germanie. 229 + + 752. Saint Boniface sacre roi Pepin au nom du pape. 231 + + Guerres de Pépin contre les ennemis de l'Église, Saxons, + Lombards, Aquitains. 232 + + Situation de l'Aquitaine. Progrès des Basques. 233 + + Amandus (628). Puissance de son arrière-petit-fils Eudes. 234 + + Eudes s'allie aux Sarrasins, est battu par Charles-Martel. 235 + + 741. Arrestation et défaite d'Hunald. 236 + + 745. Guaifer, fils d'Hunald. 237 + + 739. Pépin défait Guaifer et ravage le midi de la Gaule. 238 + + Puissance de Pépin, fondée sur l'appui de l'Église. _ibid._ + + 768. Charlemagne et Carloman. Révolte d'Hunald. Charlemagne, roi + des Lombards. 239 + + La faiblesse des nations environnantes, la vieillesse du + monde barbare, la longueur des règnes de Pépin et de son + fils, n'ont-elles pas fait illusion sur la grandeur réelle + de Charles? 241 + + La grande guerre fut contre les Saxons. La cause fut-elle + l'imminence d'une invasion? 243 + + 772. Première expédition en Saxe. Charles fixe sa résidence à + Aix-la-Chapelle. 245 + + 775-777. Passage du Weser. Soumission des Saxons Angariens. + Charlemagne baptise les vaincus à Paderborn. 246 + + 778. Guerre d'Aquitaine et d'Espagne. Défaite de Roncevaux. 247 + + 779. Reprise de la guerre de Saxe. Victoire de Buckholz. 249 + + Organisation ecclésiastique de la Saxe. Fondation de huit + évêchés. Tribunaux d'inquisiteurs. _ibid._ + + 782. Witikind descend du Nord, et défait les Francs à Sonnethal. 250 + + Massacre de Verden. Victoires de Dethmold et d'Osnabruck. + Soumission de Witikind. 251 + + Conjuration contre Charlemagne. _ibid._ + + 787. Ligue des Bavarois et des Lombards. 252 + + Guerre contre les Slaves; l'empire Franc s'étend et + s'affaiblit. Guerre contre les Avares. 253 + + 791. Révolte des Saxons. Invasion des Sarrasins. 254 + + 796-797. Charlemagne entreprend la dépopulation de la Saxe. 255 + + 800. Voyage de Charlemagne à Rome. Le pape le proclame empereur. 256 + + Pâle représentation de l'Empire.--Ambassade + d'Haroun-al-Raschid. 257 + + Zèle de Charlemagne pour la culture des lettres latines et + les cérémonies du culte. 258 + + Ses femmes et ses filles. 259 + + Réforme des moines par saint Benoît d'Aniane. 260 + + Littérature pédantesque et vide. _ibid._ + + Préférence de Charlemagne pour les étrangers et les gens de + basse condition. 260 + + Apparences d'administration. 267 + + Misère de l'Empire. 268 + + Que penser de la gloire législative de Charlemagne? _ibid._ + + Caractère ecclésiastique des Capitulaires. 269 + + Intervention de Charlemagne dans les affaires de dogme. 270 + + La domination des Francs s'écroule. 271 + + Premières apparitions des pirates du Nord. 272 + + L'Empire se met vainement en défense. 273 + + + CHAPITRE III. _Dissolution de l'Empire carlovingien._ 274 + + L'empire Franc aspire à se diviser. _ibid._ + + 814. Louis réforme les évêques, les monastères, le palais + impérial. 275 + + Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et + restituer. 276 + + Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis. + Supplice de Bernard. 277 + + Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons. 278 + + Mariage de Louis avec Judith. 279 + + 822. Il veut faire une pénitence publique. 280 + + 820-829. Incursions des Northmans. _ibid._ + + 830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur, Lothaire, + Louis, Pepin. 280 + + Lothaire enferme Louis dans un monastère. 281 + + Les Germains le délivrent. _ibid._ + + 833. Lothaire redevient maître de son père. 282 + + et lui impose une pénitence publique. _ibid._ + + Indignation et soulèvement de l'Empire. 283 + + 834-835. Lothaire, abandonné, s'enfuit en Italie. 285 + + 839. L'empereur partage ses États entre ses fils. 286 + + Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire. _ibid._ + + 841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre les rois + de Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à + Fontenaille. 287 + + 842. Alliance et serment de Charles et Louis. 289 + + Les évêques lui confèrent le droit de régner. 290 + + 843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun. 291 + + L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur + Lothaire et Pepin. 293 + + Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville + épiscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale. 295 + + Charles-le-Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à + l'Église. 296 + + Le vrai roi est l'archevêque de Reims. Hincmar. 298 + + Le royaume de Neustrie était une république théocratique. 300 + + Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et temporel: + 1º les hérésies; 2º les incursions des Northmans. 301 + + Question de l'Eucharistie. _ibid._ + + Question de la prédestination. L'Allemand Gotteschalk. 302 + + Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide + Jean-le-Scot. 303 + + Les Northmans. Caractère de leurs incursions. 305 + + Impuissance du roi et des évêques. 310 + + Charles-le-Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que + plus faible. 313 + + 875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie. _ibid._ + + Louis-le-Bègue et ses fils. _ibid._ + + 884. Charles-le-Gros réunit tout l'empire de Charlemagne. 314 + + Siège de Paris par les Normands. _ibid._ + + Faiblesse et lâcheté de Charles-le-Gros. 315 + + 888. Déposition de Charles-le-Gros. Extinction de la dynastie + carlovingienne. 316 + + Fondation des diverses dominations locales; féodalité. _ibid._ + + Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux + incursions barbares. 317 + + Les Northmans renoncent au brigandage et s'établissent en + France (Normandie). 321 + + Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres + ecclésiastiques. 322 + + Les deux familles des Capets et des Plantagenets. 323 + + La famille populaire et nationale des Capets succède aux + Carlovingiens. 325 + + Charles-le-Simple se met sous la protection du roi de + Germanie. _ibid._ + + Le parti carlovingien l'emporte. _ibid._ + + 898. Charles-le-Simple reconnu roi. 326 + + 936. Louis-d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon. 327 + + Opposition d'Hugues-le-Grand, soutenu par les Normands. _ibid._ + + 954. Minorité de Lothaire et d'Hugues-Capet. Prépondérance de la + Germanie. 330 + + 987. Hugues-Capet. Avènement de la troisième race. 334 + + + ÉCLAIRCISSEMENTS 341 + + Sur les Ibères et les Basques. 341 + + Sur les traditions religieuses de l'Irlande et du pays de + Galles. 350 + + Sur les pierres celtiques. 359 + + Triades de l'île de Bretagne. 362 + + Sur les Bardes. 367 + + Sur la légende de saint Martin. 372 + + Extrait de l'ouvrage de M. Price, sur les races de + l'Angleterre. 381 + + Sur l'Auvergne au cinquième siècle. 384 + + Sur la captivité de Louis II. 390 + + Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains, etc. 391 + + + APPENDICE.--Notes. 397 + + +FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. +1 / 10), by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 1/10 *** + +***** This file should be named 38243-8.txt or 38243-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/4/38243/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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Michelet.</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 105%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h4 {text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +h5 {text-align: center; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} + +a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +sup {line-height: 0em;} +ul.none {list-style-type: none;} +ul.none li {margin-top: 0.8em;} +p {text-indent: 1em;} + +div.footnote p {text-indent: 0em;} + +table {border-collapse: collapse; table-layout: auto; + margin-left: 5%; margin-bottom: 1em;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +.tn {margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 90%; text-indent: 0em;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.smaller {font-size: smaller; font-size: 90%;} + +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.right {text-align: right;} +.right20 {text-align: right; margin-right: 20%;} +.lspaced1 {letter-spacing: 1em;} +.noindent {text-indent: 0em;} + +.add1em {margin-left: 1em;} +.add2em {margin-left: 2em;} +.add4em {margin-left: 4em;} +.add5em {margin-left: 5em;} +.add8em {margin-left: 8em;} + +.chaptitle {text-align: center; text-indent: 0em; font-size: 95%;} +.toc {margin-left: 5%; margin-right: 15%;} +.ralign {position: absolute; right: 10%; top: auto;} +.poemcenter {text-align: center; text-indent: 0em; font-size: 95%;} +.poem10 {margin-left: 10%; text-indent: 0em; font-size: 95%;} +.poem30 {margin-left: 30%; text-indent: 0em; font-size: 95%;} +.quote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 90%; text-indent: 0em;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +--> +</style> +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / +10), by Jules Michelet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) + +Author: Jules Michelet + +Editor: Gabriel Monod + +Release Date: December 7, 2011 [EBook #38243] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 1/10 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<div class="tn"> +<p>Notes au lecteur de ce fichier digital:</p> + +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> +</div> + +<p class="p4 center">ŒUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET</p> + +<h1>HISTOIRE<br> + DE FRANCE</h1> +<h1>MOYEN ÂGE</h1> + +<p class="p2 center">ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE</p> + +<p class="p4 center">TOME PREMIER</p> + +<p class="p4 center">PARIS<br> + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br> + 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON<br> + Tous droits réservés.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="pageI" name="pageI"></a>(p. I)</span> PRÉFACE DE 1869</h3> + + +<p>Cette œuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conçue d'un +moment, de l'éclair de Juillet. Dans ces jours mémorables, une grande +lumière se fit, et j'aperçus la France.</p> + +<p>Elle avait des annales, et non point une histoire. Des hommes éminents +l'avaient étudiée, surtout au point de vue politique. Nul n'avait +pénétré dans l'infini détail des développements divers de son activité +(religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l'avait encore +embrassée du regard dans l'unité vivante des éléments naturels et +géographiques qui l'ont constituée. Le premier je la vis comme une âme +et une personne.</p> + +<p>L'illustre Sismondi, ce persévérant travailleur, honnête et judicieux, +dans ses annales politiques s'élève rarement aux vues d'ensemble. Et, +d'autre <span class="pagenum"><a id="pageII" name="pageII"></a>(p. II)</span> part, il n'entre guère dans les recherches érudites. +Lui-même avoue loyalement qu'écrivant à Genève il n'avait sous la main +ni les actes ni les manuscrits.</p> + +<p>Au reste, jusqu'en 1830 (même jusqu'en 1836), aucun des historiens +remarquables de cette époque n'avait senti encore le besoin de +chercher les faits hors des livres imprimés, aux sources primitives, +la plupart inédites alors, aux manuscrits de nos bibliothèques, aux +documents de nos archives.</p> + +<p>Cette noble pléïade historique qui, de 1820 à 1830, jette un si grand +éclat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry, +envisagea l'histoire par des points de vue spéciaux et divers. Tel fut +préoccupé de l'élément de race, tel des institutions, etc., sans voir +peut-être assez combien ces choses s'isolent difficilement, combien +chacune d'elles réagit sur les autres. La race, par exemple, +reste-t-elle identique sans subir l'influence des mœurs +changeantes? Les institutions peuvent-elles s'étudier suffisamment +sans tenir compte de l'histoire des idées, de mille circonstances +sociales dont elles surgissent? Ces spécialités ont toujours quelque +chose d'un peu artificiel, qui prétend éclaircir, et pourtant peut +donner de faux profils, nous tromper sur l'ensemble, en dérober +l'harmonie supérieure.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageIII" name="pageIII"></a>(p. III)</span> La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle +n'est véritablement la vie qu'autant qu'elle est complète. Ses organes +sont tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions +se lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne +vit plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre à +part chacun de nos systèmes; cela ne se peut pas, car tout influe sur +tout.</p> + +<p>Ainsi, ou tout, ou rien. Pour retrouver la vie historique, il faudrait +patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses +éléments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande encore, +refaire et rétablir le jeu de tout cela, l'action réciproque de ces +forces diverses, dans un puissant mouvement qui redeviendrait la vie +même.</p> + +<p>Un maître dont j'ai eu, non le génie sans doute, mais la violente +volonté, Géricault, entrant dans le Louvre (dans le Louvre d'alors où +tout l'art de l'Europe se trouvait réuni), ne parut pas troublé. Il +dit: «C'est bien! je m'en vais le refaire.» En rapides ébauches qu'il +n'a jamais signées, il allait saisissant et s'appropriant tout. Et, +sans 1815, il eût tenu parole. Telles sont les passions, les furies du +bel âge.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageIV" name="pageIV"></a>(p. IV)</span> Plus compliqué encore, plus effrayant était mon problème +historique posé comme <i>résurrection de la vie intégrale</i>, non pas dans +ses surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds. Nul +homme sage n'y eût songé. Par bonheur, je ne l'étais pas.</p> + +<p>Dans le brillant matin de Juillet, sa vaste espérance, sa puissante +électricité, cette entreprise surhumaine n'effraya pas un jeune +cœur. Nul obstacle à certaines heures. Tout se simplifie par la +flamme. Mille choses embrouillées s'y résolvent, y retrouvent leurs +vrais rapports, et (s'harmonisant) s'illuminent. Bien des ressorts, +inertes et lourds s'ils gisent à part, roulent d'eux-mêmes, s'ils sont +replacés dans l'ensemble.</p> + +<p>Telle fut ma foi du moins, et cet acte de foi, quelle que fût ma +faiblesse, agit. Ce mouvement immense s'ébranla sous mes yeux. Ces +forces variées, et de nature et d'art, se cherchèrent, s'arrangèrent, +malaisément d'abord. Les membres du grand corps, peuples, races, +contrées, s'agencèrent de la mer au Rhin, au Rhône, aux Alpes, et les +siècles marchèrent de la Gaule à la France.</p> + +<p>Tous, amis, ennemis, dirent «que c'était vivant». Mais quels sont les +vrais signes bien certains de la vie? Par certaine dextérité, on +obtient de l'animation, <span class="pagenum"><a id="pageV" name="pageV"></a>(p. V)</span> une sorte de chaleur. Parfois le +galvanisme semble dépasser la vie même par ses bonds, ses efforts, des +contrastes heurtés, des surprises, de petits miracles. La vraie vie a +un signe tout différent, sa continuité. Née d'un jet, elle dure, et +croît placidement, lentement, <i>uno tenore</i>. Son unité n'est pas celle +d'une petite pièce en cinq actes, mais (dans un développement souvent +immense) l'harmonique identité d'âme.</p> + +<p>La plus sévère critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y +méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a été nullement +précipité, brusqué; il a eu, tout au moins, le mérite de la lenteur. +Du premier au dernier volume, la méthode est la même; telle est en un +mot dans ma <i>Géographie</i>, telle en mon <i>Louis XV</i>, et telle en ma +<i>Révolution</i>. Ce qui n'est pas moins rare dans un travail de tant +d'années, c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mêmes +qualités, mêmes défauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'œuvre serait +hétérogène, discolore, elle aurait perdu sa personnalité. Telle +quelle, il vaut mieux qu'elle reste harmonique et un tout vivant.</p> + +<p class="p2">Lorsque je commençai, un livre de génie existait, Celui de Thierry. +Sagace et pénétrant, délicat <span class="pagenum"><a id="pageVI" name="pageVI"></a>(p. VI)</span> interprète, grand ciseleur, +admirable ouvrier, mais trop asservi à un maître. Ce maître, ce tyran, +c'est le point de vue exclusif, systématique, de la perpétuité des +races. Ce qui fait, au total, la beauté de ce grand livre, c'est +qu'avec ce système, qu'on croirait fataliste, partout on sent respirer +en dessous un cœur ému contre la force fatale, l'invasion, tout +plein de l'âme nationale et du droit de la liberté.</p> + +<p>Je l'ai aimé beaucoup et admiré. Cependant, le dirai-je? ni le +matériel, ni le spirituel, ne me suffisait dans son livre.</p> + +<p>Le matériel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient avoir +besoin qu'on mît dessous une bonne forte base, la terre, qui les +portât et les nourrît. Sans une base géographique, le peuple, l'acteur +historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures chinoises +où le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement le théâtre +de l'action. Par la nourriture, le climat, etc., il y influe de cent +manières. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie, tel l'homme.</p> + +<p>La race, élément fort et dominant aux temps barbares, avant le grand +travail des nations, est moins sensible, est faible, effacée presque, +à mesure que chacune s'élabore, se personnifie. L'illustre <span class="pagenum"><a id="pageVII" name="pageVII"></a>(p. VII)</span> +M. Mill dit fort bien: «Pour se dispenser de l'étude des influences +morales et sociales, ce serait un moyen trop aisé que d'attribuer les +différences de caractère, de conduite, à des différences naturelles +indestructibles<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.»</p> + +<p>Contre ceux qui poursuivent cet élément de race et l'exagèrent aux +temps modernes, je dégageai de l'histoire elle-même un fait moral +énorme et trop peu remarqué. C'est le puissant <i>travail de soi sur +soi</i>, où la France, par son progrès propre, va transformant tous ses +éléments bruts. De l'élément romain municipal, des tribus allemandes, +du clan celtique, annulés, disparus, nous avons tiré à la longue des +résultats tout autres, et contraires même, en grande partie, à tout ce +qui les précéda.</p> + +<p>La vie a sur elle-même une action de personnel enfantement, qui, de +matériaux préexistants, nous crée des choses absolument nouvelles. Du +pain, des fruits, que j'ai mangés, je fais du sang rouge <span class="pagenum"><a id="pageVIII" name="pageVIII"></a>(p. VIII)</span> et +salé qui ne rappelle en rien ces aliments d'où je les tire.—Ainsi va +la vie historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s'engendrant, +broyant, amalgamant des éléments, qui y restent sans doute à l'état +obscur et confus, mais sont bien peu de chose relativement à ce que +fit le long travail de la grande âme.</p> + +<p>La France a fait la France, et l'élément fatal de race m'y semble +secondaire. Elle est fille de sa liberté. Dans le progrès humain, la +part essentielle est à la force vive, qu'on appelle homme. <i>L'homme +est son propre Prométhée.</i></p> + +<p>En résumé, l'histoire, telle que je la voyais en ces hommes éminents +(et plusieurs admirables) qui la représentaient, me paraissait encore +faible en ses deux méthodes:</p> + +<p><i>Trop peu matérielle</i>, tenant compte des races, non du sol, du climat, +des aliments, de tant de circonstances physiques et physiologiques.</p> + +<p><i>Trop peu spirituelle</i>, parlant des lois, des actes politiques, non +des idées, des mœurs, non du grand mouvement progressif, intérieur, +de l'âme nationale.</p> + +<p>Surtout peu curieuse du menu détail érudit, où le meilleur, peut-être, +restait enfoui aux sources inédites.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageIX" name="pageIX"></a>(p. IX)</span> Ma vie fut en ce livre, elle a passé en lui. Il a été mon seul +événement. Mais cette identité du livre et de l'auteur n'a-t-elle pas +un danger? L'œuvre n'est-elle pas colorée des sentiments, du temps, +de celui qui l'a faite?</p> + +<p>C'est ce qu'on voit toujours. Nul portrait si exact, si conforme au +modèle, que l'artiste n'y mette un peu de lui. Nos maîtres en histoire +ne se sont pas soustraits à cette loi. Tacite, en son Tibère, se peint +aussi avec l'étouffement de son temps, «les quinze longues années» de +silence. Thierry, en nous contant Klodowig, Guillaume et sa conquête, +a le souffle intérieur, l'émotion de la France envahie récemment, et +son opposition au règne qui semblait celui de l'étranger.</p> + +<p>Si c'est là un défaut, il nous faut avouer qu'il nous rend bien +service. L'historien qui en est dépourvu, qui entreprend de s'effacer +en écrivant, de ne pas être, de suivre par derrière la chronique +contemporaine (comme Barante a fait pour Froissart), n'est point du +tout historien. Le vieux chroniqueur, très charmant, est absolument +incapable de dire à son pauvre valet, qui va sur ses talons, ce que +c'est que le grand, le sombre, le terrible quatorzième siècle. Pour le +savoir, il faut toutes nos forces d'analyse et d'érudition, il faut un +<span class="pagenum"><a id="pageX" name="pageX"></a>(p. X)</span> grand engin qui perce les mystères, inaccessibles à ce +conteur. Quel engin, quel moyen? La personnalité moderne, si puissante +et tant agrandie.</p> + +<p>En pénétrant l'objet de plus en plus, on l'aime, et dès lors on +regarde avec un intérêt croissant. Le cœur, ému à la seconde vue, +voit mille choses invisibles au peuple indifférent. L'histoire, +l'historien, se mêlent en ce regard. Est-ce un bien? est-ce un mal? Là +s'opère une chose que l'on n'a point décrite et que nous devons +révéler:</p> + +<p>C'est que l'histoire, dans le progrès du temps, fait l'historien bien +plus qu'elle n'est faite par lui. Mon livre m'a créé. C'est moi qui +fus son œuvre. Ce fils a fait son père. S'il est sorti de moi +d'abord, de mon orage (trouble encore) de jeunesse, il m'a rendu bien +plus en force et en lumière, même en chaleur féconde, en puissance +réelle de ressusciter le passé. Si nous nous ressemblons, c'est bien. +Les traits qu'il a de moi sont en grande partie ceux que je lui +devais, que j'ai tenus de lui.</p> + +<p class="p2">Ma destinée m'a bien favorisé. J'ai eu deux choses assez rares, et qui +ont fait cette œuvre.</p> + +<p>D'abord la liberté, qui en a été l'âme.</p> + +<p>Puis des devoirs utiles qui, en ralentissant, en retardant +l'exécution, la firent plus réfléchie, plus <span class="pagenum"><a id="pageXI" name="pageXI"></a>(p. XI)</span> forte, lui +donnèrent la solidité, les robustes bases du temps.</p> + +<p>J'étais libre par la solitude, la pauvreté et la simplicité de vie, +libre par mon enseignement. Sous le ministère Martignac (un court +moment de libéralité), on s'avisa de refaire l'École normale, et M. +Letronne, que l'on consulta, me fit donner l'enseignement de la +philosophie et de l'histoire. Mon <i>Précis</i>, mon <i>Vico</i>, publiés en +1827, lui paraissaient des titres suffisants. Ce double enseignement +que j'eus encore plus tard au Collège de France, m'ouvrait un infini +de liberté. Mon domaine sans bornes comprenait tout fait, toute idée.</p> + +<p>Je n'eus de maître que Vico. Son principe de la force vive, de +l'<i>humanité qui se crée</i>, fit et mon livre et mon enseignement.</p> + +<p>Je restai à bonne distance des doctrinaires, majestueux, stériles, et +du grand torrent romantique de «l'art pour l'art». J'avais mon monde +en moi. En moi j'avais ma vie, mes renouvellements et ma fécondité; +mais mes dangers aussi. Quels? mon cœur, ma jeunesse, ma méthode +elle-même, et la condition nouvelle imposée à l'histoire: non plus de +raconter seulement ou juger, mais d'<i>évoquer</i>, <i>refaire</i>, +<i>ressusciter</i> les âges. Avoir assez de <span class="pagenum"><a id="pageXII" name="pageXII"></a>(p. XII)</span> flamme pour +réchauffer des cendres refroidies si longtemps, c'était le premier +point, non sans péril. Mais le second, plus périlleux peut-être, +c'était d'être en commerce intime avec ces morts ressuscités, qui +sait? d'être enfin un des leurs?</p> + +<p>Mes premières pages après Juillet, écrites sur les pavés brûlants, +étaient un regard sur le monde, l'histoire universelle, comme combat +de la liberté, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme +un Juillet éternel.</p> + +<p>Ce petit livre, d'un incroyable élan, d'un vol rapide, procédait à la +fois (comme j'ai fait toujours) par deux ailes, Nature et Esprit, deux +interprétations du grand mouvement général. Ma méthode y était déjà. +J'y disais en 1830 ce que j'ai dit (dans la <i>Sorcière</i>) de Satan, nom +bizarre de la liberté jeune encore, militante d'abord, négative, mais +créatrice plus tard, de plus en plus féconde.</p> + +<p>Jouffroy venait d'articuler en 1829 le mot essentiel de la +Restauration: «Comment les dogmes finissent.» En Juillet, l'Église se +trouva désertée. Aucun libre penseur n'aurait douté alors que la +prophétie de Montesquieu sur la mort du catholicisme, ne dût bientôt +être accomplie.</p> + +<p>J'étais sous ce rapport l'homme peut-être le plus <span class="pagenum"><a id="pageXIII" name="pageXIII"></a>(p. XIII)</span> libre du +monde, ayant eu le rare avantage de ne pas subir la funeste éducation +qui surprend les âmes avant l'âge, et d'abord les chloroformise. +L'Église était pour moi un monde étranger, de curiosité pure, comme +eût été la lune. Ce que je savais le mieux de cet astre pâli, c'est +que ses jours étaient comptés, qu'il avait peu à vivre. Mais qui +succéderait? C'était la question. Elle était embrouillée du choléra +moral qui suivit de si près Juillet, le désillusionnement, la perte +des hautes espérances. On se rua en bas. Le roman, le théâtre +éclatèrent en laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalité +grossière; non pas l'orgie féconde des vieux cultes de la nature qui +ont eu sa grandeur, mais un emportement voulu de matérialité stérile. +Beaucoup d'enflure, et peu dessous.</p> + +<p class="p2">Le texte originaire qui précéda Juillet avait été <i>Honneur à +l'Industrie</i>, nouvelle reine du monde, qui dompte, subjugue la +matière.—Après Juillet, cela fut retourné: la matière, à son tour, +subjugua l'énergie humaine.</p> + +<p>Ce dernier fait n'est pas rare dans l'histoire. Rien de plus vieux que +cette idée du droit de la matière qui veut avoir son tour. Mais ce qui +la rendait choquante <span class="pagenum"><a id="pageXIV" name="pageXIV"></a>(p. XIV)</span> chez les Saint-Simoniens, c'était la +laideur d'un Janus<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>, conservant dans ce culte l'imitation servile de +l'institution catholique.</p> + +<p>À une séance solennelle où nous fûmes invités, Quinet et moi, nous +vîmes avec admiration dans cette religion de la banque un retour +singulier de ce qu'on disait abolir. Nous vîmes un clergé et un pape; +nous vîmes le prédicateur recevoir de ce pape par l'imposition des +mains la transmission de la Grâce. Il dit: «À bas la croix!» Mais elle +était présente par les formes sacerdotales, autoritaires, du moyen +âge. La vieille religion que l'on disait combattre, on la renouvelait +en ce qu'elle a de pire; confession, direction, rien n'y manquait. Les +<i>capuccini</i> revenaient, banquiers, industriels. La suavité fade d'un +nouveau Molinos faisait adorer le Gésû.</p> + +<p>Qu'on supprimât le moyen âge, à la bonne heure. Mais c'est qu'on le +volait. Cela me parut fort. En rentrant, d'un élan aveugle et +généreux, j'écrivis un mot vif pour ce mourant qu'on pillait pendant +l'agonie. Ces lignes juvéniles, étourdies si l'on veut, mais sans +doute excusables comme mouvement <span class="pagenum"><a id="pageXV" name="pageXV"></a>(p. XV)</span> du cœur, n'allaient guère +dans mon petit livre inspiré de Juillet et de la Liberté, de sa +victoire sur le clergé. Elles détonnaient fort à côté de Satan, que ce +livre présente comme un mythe de la liberté. N'importe. Elles y sont, +et me font rire encore. De telles contradictions apparentes +n'embarrassaient guère un jeune artiste, de foi arrêtée, mais candide, +et sans calcul, sentant peu le péril d'être tendre pour l'ennemi.</p> + +<p>J'étais artiste et écrivain alors, bien plus qu'historien. Il y paraît +aux deux premiers volumes (<i>France du moyen âge</i>). On n'avait pas +encore publié tous les documents qui ont éclairé ces ténèbres, l'abîme +de ces longues misères. Le grand effet d'ensemble qui en sortait pour +moi était celui d'une harmonie lugubre, symphonie colossale, dont les +dissonances innombrables frappaient encore peu mon oreille. C'est un +défaut très grave. Le cri de la Raison par Abailard, l'immense +mouvement de 1200, si cruellement étouffé, y sont trop peu sentis, +trop immolés à l'effet artistique de la grande unité.</p> + +<p>Et pourtant aujourd'hui, ayant traversé tant d'années, des âges, des +mondes différents, en relisant ce livre, et voyant très bien ses +défauts, je dis:</p> + +<p>«On ne peut y toucher.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageXVI" name="pageXVI"></a>(p. XVI)</span> Il fut écrit dans une solitude, une liberté, une pureté, une +haute tension d'esprit, rares, vraiment singulières. Sa candeur, sa +passion, l'énorme quantité de vie qui l'anime, plaident pour lui +auprès de moi, le soutiennent devant mon regard. La droiture de la +jeunesse se sent dans les erreurs même. Les grands résultats généraux +y sont, au total, obtenus. Pour la première fois paraît l'âme de la +France en sa vive personnalité, et non moins en pleine lumière +l'impuissance de l'Église.</p> + +<p>Impuissance radicale et constatée deux fois.</p> + +<p>On voit, au premier volume, l'Église, reine sous Dagobert et sous les +Carlovingiens, ne pouvoir rien pour le monde, rien pour l'ordre social +(an 1000).</p> + +<p>On voit, au second volume, comment ayant fait un roi prêtre, un roi +abbé, chanoine, son fils aîné, le roi de France, elle écrase ses +ennemis (1200), étouffe le libre esprit, n'opère nulle réforme morale. +Enfin éclipsée, dépassée par saint Louis, elle est (avant 1300) +subordonnée, dominée par l'État.</p> + +<p>Voilà la part certaine du réel dans ces deux volumes. Mais dans celle +du mirage, de l'illusion poétique, peut-on dire que tout soit faux? +non.</p> + +<p>Celle-ci exprime l'idée qu'un tel âge avait de lui-même, <span class="pagenum"><a id="pageXVII" name="pageXVII"></a>(p. XVII)</span> +dit ce qu'il songea et voulut. Elle le représente au vrai dans son +aspiration, la tristesse profonde, la rêverie qui le retient devant +l'Église, pleurant sous sa niche de pierre, soupirant, attendant ce +qui ne vient jamais.</p> + +<p>Il fallait bien retrouver cette idée que le moyen âge eut de lui, +refaire son élan, son désir, son âme, avant de le juger. Qui devait +retrouver son âme? Apparemment nos grands écrivains qui tous eurent +l'éducation catholique. Comment donc se fait-il que ces génies, si +bien préparés à cela, aient tourné autour de l'Église sans y entrer, +pour ainsi dire, sans pénétrer à ce qui fut dedans? Les uns cherchent +aux échos des parvis ou des cloîtres des motifs à leurs mélodies. +D'autres, d'un grand effort et d'un puissant ciseau, fouillent les +ornements, arment les tours, les combles, de masques redoutables, de +gnomes, de diables grimaçants. Mais l'Église elle-même, ce n'est pas +tout cela. Refaisons-la d'abord.</p> + +<p>Le singulier est là: c'est que le seul qui eût assez d'amour pour +recréer, refaire ce monde intérieur de l'Église, c'est celui qu'elle +n'éleva point, <i>celui qui jamais n'y communia</i>, qui n'eut de foi que +l'humanité même, nul credo imposé, rien que le libre esprit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageXVIII" name="pageXVIII"></a>(p. XVIII)</span> Celui-ci aborda la morte chose avec un sens humain, ayant +le très grand avantage de n'avoir pas passé par le prêtre, les lourdes +formules qui enterrèrent le moyen âge. L'incantation d'un rituel fini, +n'aurait rien fait. Tout serait resté froide cendre. Et d'autre part +si l'histoire fût venue dans sa sévérité critique, dans l'absolue +justice, je ne sais si ces morts auraient osé revivre. Ils se seraient +plutôt cachés dans leurs tombeaux.</p> + +<p>J'avais une belle maladie qui assombrit ma jeunesse, mais bien propre +à l'historien. J'aimais la mort. J'avais vécu neuf ans à la porte du +Père-Lachaise, alors ma seule promenade. Puis j'habitai vers la +Bièvre, au milieu de grands jardins de couvents, autres sépulcres. Je +menais une vie que le monde aurait pu dire enterrée, n'ayant de +société que celle du passé, et pour amis les peuples ensevelis. +Refaisant leur légende, je réveillais en eux mille choses évanouies. +Certains chants de nourrice dont j'avais le secret, étaient d'un effet +sûr. À l'accent ils croyaient que j'étais un des leurs. Le don que +saint Louis demanda et n'obtint pas, je l'eus: «le don des larmes».</p> + +<p>Don puissant, très fécond. Tous ceux que j'ai pleurés, peuples et +dieux, revivaient. Cette magie naïve avait une efficacité d'évocation +presque <span class="pagenum"><a id="pageXIX" name="pageXIX"></a>(p. XIX)</span> infaillible. On avait par exemple épelé, déchiffré +l'Égypte, fouillé ses tombes, non retrouvé son âme. Le climat pour les +uns, pour d'autres tels symboles de subtilité vaine, c'était +l'explication. Moi je l'ai prise au cœur d'Isis, dans les douleurs +du peuple, l'éternel deuil et l'éternelle blessure de la famille du +fellah, dans sa vie incertaine, dans les captivités, les razzias +d'Afrique, le grand commerce d'hommes, de Nubie en Syrie. L'homme +enlevé au loin, lié aux durs travaux, l'<i>homme fait arbre</i> ou attaché +à l'arbre, cloué, mutilé, démembré, c'est l'universelle Passion de +tant de dieux (Osiris, Adonis, Iacchus, Atys, etc.). Que de Christs, +et que de Calvaires! que de complaintes funèbres! Que de pleurs sur +tout le chemin (Voy. la petite <i>Bible</i>, 1864).</p> + +<p>Je n'ai eu nul autre art en 1833. Une larme, une seule jetée aux +fondements de l'église gothique, suffit pour l'évoquer. Quelque chose +en jaillit d'humain, le sang de la légende, et, par ce jet puissant, +tout monta vers le ciel. Du dedans au dehors, tout ressortit en +fleurs,—de pierre? non, mais des fleurs de vie.—Les sculpter? +approcher le fer et le ciseau? j'en aurais eu horreur et j'aurais cru +en voir sortir du sang!</p> + +<p>Voulez-vous bien savoir pourquoi j'étais si tendre pour ces dieux? +c'est qu'ils meurent. Tous <span class="pagenum"><a id="pageXX" name="pageXX"></a>(p. XX)</span> à leur tour s'en vont. Chacun, +tout comme nous, ayant reçu un peu l'eau lustrale et les pleurs, +descend aux pyramides, aux hypogées, aux catacombes. Hélas! qu'en +revient-il? Qu'<i>après trois jours</i> (chacun de trois mille ans), un +léger souffle en puisse reparaître, je ne le nierai pas. L'âme +Indienne n'est pas absente de la terre; elle y revient par la +tendresse qu'elle eut pour toute vie. L'Égypte a eu en ce monde +toujours un bel écho dans l'amour de la mort et l'espoir +d'immortalité. La fine âme Chrétienne, en ses suavités, ne peut jamais +sans doute s'exhaler sans retour. Sa légende a péri, mais ce n'est pas +assez. Il lui faut dépouiller la terrible injustice (la Grâce, +l'Arbitraire), qui est le nœud, le cœur, le vrai fond de son +dogme. C'est dur, mais il lui faut mourir en cela même, accepter +franchement sa pénitence, sa purification, et l'expiation de la mort.</p> + +<p class="p2">Des sages me disaient: «Ce n'est pas sans danger de vivre à ce +point-là dans cette intimité de l'autre monde. Tous les morts sont si +bons! Toutes ces figures pacifiées et devenues si douces, ont des +puissances étranges de fantastique illusion. Vous allez parmi elles +prendre d'étranges rêves et qui sait? des attachements. Qui vit trop +là, en devient <span class="pagenum"><a id="pageXXI" name="pageXXI"></a>(p. XXI)</span> blême. On risque d'y trouver la blanche +Fiancée, si pâle et si charmante, qui boit le sang de votre cœur! +Faites au moins comme Énée, qui ne s'y aventure que l'épée à la main +pour chasser ces images, ne pas être pris de trop près (<i>ferro +diverberat umbras</i>).»</p> + +<p>L'épée! triste conseil. Quoi! j'aurais durement, quand ces images +aimées venaient à moi pour vivre, moi je les aurais écartées! Quelle +funeste sagesse!... Oh! que les philosophes ignorent parfaitement le +vrai fond de l'artiste, le talisman secret qui fait la force de +l'histoire, lui permet de passer, repasser à travers les morts!</p> + +<p>Sachez donc, ignorants, que, sans épée, sans armes, sans quereller ces +âmes confiantes qui réclament la résurrection, l'art, en les +accueillant, en leur rendant le souffle, l'art pourtant garde en lui +sa lucidité tout entière. Je ne dis nullement l'<i>ironie</i> où beaucoup +ont mis le fond de l'art, mais la forte dualité qui fait qu'en les +aimant, il n'en voit pas moins bien ce qu'elles sont, «que ce sont des +morts».</p> + +<p>Les plus grands artistes du monde, les génies qui si tendrement +regardent la nature, me permettront ici une bien humble comparaison. +Avez-vous vu parfois le sérieux touchant de la jeune enfant, +<span class="pagenum"><a id="pageXXII" name="pageXXII"></a>(p. XXII)</span> innocente, et cependant émue de sa maternité future, qui +berce l'œuvre de ses mains, de son baiser l'anime, lui dit du +cœur: Ma fille!... Si tous y touchez durement, elle se trouble et +elle crie. Et cela n'empêche pas qu'au fond elle ne sache quel est cet +être qu'elle anime, fait parler, raisonner, vivifie de son âme.</p> + +<p>Petite image et grande chose. Voilà justement l'art en sa conception. +Telle est sa condition essentielle de fécondité. C'est l'amour, mais +c'est le sourire. C'est ce sourire aimant qui crée.</p> + +<p>Si le sourire est dépassé, si l'ironie commence, la dure critique et +la logique, alors la vie a froid, se retire, se contracte, et l'on ne +produit rien du tout. Les faibles, les stériles, qui, en voulant +produire, mêlent à leur triste enfant des <i>quoique</i>, des <i>nisi</i>, ces +graves imbéciles ignorent qu'au froid milieu nulle vie ne surgira; de +leur néant glacé sortira... le néant.</p> + +<p>La mort peut apparaître au moment de l'amour, dans l'élan créateur. +Mais que ce soit alors dans l'infinie tendresse, les larmes et la +pitié (c'est de l'amour encore). Aux moments très émus où je couvai, +refis la vie de l'Église chrétienne, j'énonçai sans détour la sentence +de sa mort prochaine, j'en étais attendri. La récréant par l'art, je +dis à la <span class="pagenum"><a id="pageXXIII" name="pageXXIII"></a>(p. XXIII)</span> malade ce que demande à Dieu Ézéchias. Rien de +plus. Conclure que je suis catholique! quoi de plus insensé! Le +croyant ne dit pas cet office des morts sur un agonisant qu'il croit +être éternel.</p> + +<p class="p2">Ces deux volumes réussirent et furent acceptés du public. J'avais posé +le premier la France comme une personne. Moins exclusif que Thierry, +et subordonnant les races, j'avais marqué fortement le principe +géographique des influences locales, et, d'autre part, le travail +général de la nation qui se crée, se fait elle-même. J'avais dans mon +aveugle élan pour le gothique, fait germer du sang la pierre, et +l'Église fleurir, monter comme la fleur des légendes. Cela plut. Moins +à moi. Il y avait une grande flamme. J'y trouvai trop de subtil, trop +d'esprit, trop de système.</p> + +<p>Quatre ans entiers s'écoulèrent avant le troisième volume (qui +commence vers 1300). En le préparant j'essayai de m'étendre, de +m'approfondir, d'être plus <i>humain</i>, plus simple. Je m'assis pour +quelque temps dans la maison de Luther, recueillant ses propos de +table, tant de paroles mâles et fortes, touchantes, qui échappaient à +ce bonhomme héroïque (1834). Mais rien ne me servit plus que le livre +de Grimm, ses <i>Antiquités du droit allemand</i>. <span class="pagenum"><a id="pageXXIV" name="pageXXIV"></a>(p. XXIV)</span> Livre bien +difficile, où, dans tous les dialectes, tous les âges de cette langue, +sont exposés les symboles, les formules dont les Allemagnes si +diverses ont consacré les grands actes de la vie humaine (naissance, +mariage et mort, testament, vente, hommage, etc.). Je raconterai un +jour la passion incroyable avec laquelle j'entrepris de comprendre et +traduire ce livre. Je ne m'y renfermai pas. De nation à nation, +j'allai ramassant partout, j'allai de l'Indus à l'Irlande, des Védas +et de Zoroastre jusqu'à nous, thésaurisant ces formules primitives où +l'humanité révèle si naïvement tant de choses intimes et profondes +(1837).</p> + +<p>Cela me fit un autre homme. Une transformation étrange s'opéra en moi; +il me semblait que, jusque-là âpre et subtil, j'étais vieux, et que +peu à peu, sous l'influence de la jeune humanité, moi aussi je +devenais jeune. Rafraîchi de ces eaux vives, mon cœur fut un jardin +de fleurs, comme dans la rosée du matin. Oh! l'aurore! oh! la douce +enfance! oh! bonne nature naturelle! quelle santé cela fit en moi, +après les desséchements de ma subtilité mystique! comme elle m'apparut +maigre, cette poésie byzantine, malade et stérile, étique! Je la +ménageais encore. Mais qu'elle me semblait pauvre en présence de +l'humanité! Je la <span class="pagenum"><a id="pageXXV" name="pageXXV"></a>(p. XXV)</span> possédais, celle-ci, je la tenais, je +l'embrassais et dans le détail si riche de sa variété sans bornes +(feuillue comme les forêts de l'Inde où chaque arbre est une forêt) +et, en regardant de haut, je voyais son harmonie douce, clémente, qui +n'étouffe rien; je saisissais le divin de son adorable unité.</p> + +<p>Si richement abreuvé, alimenté de la nature, augmentant dans ma +substance, j'eus un immense accroissement de solidité dans mon art, et +(le dirai-je? mais c'est vrai) un accroissement de bonté, +l'insouciance, l'ignorance absolue des concurrences, par suite une +vaste sympathie pour l'homme (que je ne voyais guère), pour la +société, le monde (que je ne fréquentais jamais).</p> + +<p>J'avais la sécurité d'un corps devenu ferme et fort où la bonne +nourriture a changé et remplacé par atome et molécule tout ce qui fut +faible d'abord. Je n'étais pas même effleuré des malveillances +doctrinaires. Non moins indifférent étais-je aux embûches des +catholiques. Tout ce que j'accumulais (sans y songer, sans le +vouloir), ces faits certains, innombrables, ces montagnes de vérité +qui, dans mon travail persistant, montaient, s'exhaussaient chaque +jour, tout cela se trouvait contre eux. Nul d'entre eux n'eût pu +deviner la solide, la profonde base que j'y trouvais, telle que je +n'avais <span class="pagenum"><a id="pageXXVI" name="pageXXVI"></a>(p. XXVI)</span> ni besoin, ni idée de polémique. Ma force me +faisait ma paix. Il leur eût fallu dix mille ans pour comprendre que +ce qui leur semblait faiblesse, le doux <i>sens humain</i>, pacifique, qui +allait croissant en moi, était justement ma force et ce qui +m'éloignait d'eux<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p> + +<p>Les salons demi-catholiques, bâtards, dans la fade atmosphère des amis +de Chateaubriand, auraient été pour moi peut-être un piège plus +dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine, +plusieurs fois voulurent me conduire à l'Abbaye-aux-Bois. Je sentais +parfaitement qu'un tel milieu, où tout était ménagement, convenance, +m'aurait trop civilisé. Je n'avais qu'une seule force, ma virginité +sauvage d'opinion, et la libre allure d'un art à moi et nouveau. Il +eût bien fallu s'arranger, se faire plus modéré, plus sage qu'il +<span class="pagenum"><a id="pageXXVII" name="pageXXVII"></a>(p. XXVII)</span> ne me convenait de l'être. Les salons ont été pour moi dès +ce moment très hostiles. Doctrinaires et catholiques m'y ont +constamment fait la guerre, m'attaquant peu dans le détail, me louant +pour me détruire et m'ôter toute autorité: «C'est un écrivain, un +poète, un homme d'imagination.» Cela commença au moment où le premier, +sortant l'histoire du vague dont ils se contentaient, je la fondai sur +les actes, les manuscrits, l'enquête immense de mille documents +variés.</p> + +<p>Aucun historien que je sache, avant mon troisième volume (chose facile +à vérifier), n'avait fait usage des pièces inédites. Cela commença par +l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystérieux registre de +l'<i>Interrogatoire du Temple</i>, enfermé quatre cents ans, caché, muré, +interdit sous les peines les plus graves au Trésor de la Cathédrale, +que les Harlay en tirèrent, qui vint à Saint-Germain-des-Prés, puis à +la Bibliothèque. La Chronique, alors inédite, de Duguesclin m'aida +aussi. L'énorme dépôt des Archives me fournissait une foule d'actes à +l'appui de ces manuscrits, et pour bien d'autres sujets. C'est la +première fois que l'histoire eut une base si sérieuse (1837).</p> + +<p>Que serais-je devenu, dans ce quatorzième siècle, si, m'attachant aux +procédés de mes prédécesseurs <span class="pagenum"><a id="pageXXVIII" name="pageXXVIII"></a>(p. XXVIII)</span> les plus illustres, je +m'étais fait le docile interprète de la narration du temps, son +traducteur servile? Entrant aux siècles riches en actes et en pièces +authentiques, l'histoire devient majeure, maîtresse de la chronique +qu'elle domine, épure et juge. Armée de documents certains qu'ignora +cette chronique, l'histoire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux +comme un petit enfant dont elle écoute volontiers le babil, mais qu'il +lui faut souvent reprendre et démentir.</p> + +<p>Un exemple suffit pour me faire bien comprendre, celui que j'indiquais +plus haut. Dans l'agréable histoire où M. de Barante suit si +fidèlement, pas à pas, nos conteurs, Froissart, etc., il semble qu'il +ne peut pas beaucoup se tromper en s'attachant à ces contemporains. +Puis en voyant les actes, les documents divers, alors si dispersés, +aujourd'hui réunis, on reconnaît que la chronique méconnut, ignora les +grands aspects du temps. C'est un siècle déjà financier et légiste +sous forme féodale. C'est souvent Pathelin sous le masque d'Arthur. +L'avènement de l'or, du juif, le tissage des Flandres, le dominant +commerce des laines en Angleterre et en Flandre, c'est ce qui permit +aux Anglais de vaincre par des troupes régulières, en partie +mercenaires, soldées. La révolution <i>économique</i> <span class="pagenum"><a id="pageXXIX" name="pageXXIX"></a>(p. XXIX)</span> rendit +seule possible la révolution <i>militaire</i>, qui, par le rude échec de la +chevalerie féodale, prépara, amena la révolution <i>politique</i>. Les +tournois de Froissart, Monstrelet et la Toison d'or sont peu dans tout +cela. C'est le petit côté.</p> + +<p>À partir de ce temps (1837) j'ai donné, de volume en volume, +l'indication, et souvent des extraits de manuscrits dont je signalai +l'importance et qu'on a publiés plus tard.</p> + +<p>Avec de tels appuis, supérieurs à toute chronique, l'histoire va grave +et forte, avec autorité. Mais indépendamment de ces instruments +propres, les actes et les pièces, des secours infinis lui arrivent de +toutes parts.—Littérature et art, commerce, mille révélations +indirectes lui viennent et de profil lui éclairent le récit +central.—Elle entre dans un positif assuré par les divers contrôles +que donnent toutes ces formes diverses de notre activité.</p> + +<p>Ici encore je suis obligé de le dire, j'étais seul.—On ne donnait +guère que l'histoire politique, les actes de gouvernement, quelque peu +des institutions. On ne tenait nul compte de ce qui accompagne, +explique, fonde en partie cette histoire politique, les circonstances +sociales, économiques, <span class="pagenum"><a id="pageXXX" name="pageXXX"></a>(p. XXX)</span> industrielles, celles de la +littérature et de l'idée.</p> + +<p>Ce troisième volume (1300-1400) prend un siècle par tous ces aspects. +Il n'est pas sans défauts. Il ne dit pas comment 1300 a été +l'expiation de 1200, comment Boniface VIII a payé pour Innocent III. +Il est sévère et trop pour les légistes, pour les hommes intrépides, +qui souffletèrent l'idole par la main albigeoise du vaillant Nogaret. +Mais il est, ce volume, neuf et fort, en tirant l'histoire surtout de +la <i>Révolution économique</i>, de l'avènement de l'or, du juif et de +Satan (roi des trésors cachés). Il donne fortement le caractère très +<i>mercantile</i> du temps.</p> + +<p>Comment l'Angleterre et la Flandre furent mariées par la laine et le +drap, comment l'Angleterre but la Flandre, s'imprégna d'elle, attirant +à tout prix les tisserands chassés par les brutalités de la maison de +Bourgogne: c'est le grand fait. L'Angleterre enrichie nous bat à +Crécy, Poitiers et Azincourt, par des troupes réglées, qui enterrent +la chevalerie. Grande révolution sociale.</p> + +<p>La peste noire, la danse de Saint-Gui, les flagellants, et le sabbat, +ces carnavals du désespoir, poussent le peuple, abandonné, sans chef, +à agir pour lui-même. Le génie de la France en son Danton <span class="pagenum"><a id="pageXXXI" name="pageXXXI"></a>(p. XXXI)</span> +d'alors. Marcel, en son Paris, ses États généraux, éclate inattendu +dans sa constitution, admirable de précocité,—ajournée, effacée par +la petite sagesse négative de Charles V. Rien n'est guéri. Aggravé, au +contraire, le mal arrive à son haut paroxysme, la furieuse folie de +Charles VI.</p> + +<p class="p2">J'ai défini l'histoire <i>Résurrection</i>. Si cela fut jamais, c'est au +quatrième volume (le <i>Charles VI</i>). Peut-être, en vérité, c'est trop. +Ce fut fait d'un jet de douleur, avec l'emportement de cette âme +d'alors, sauvage, charnelle et violente, cruelle et tendre, furieuse. +Comme dans la <i>Sorcière</i>, plusieurs endroits sont diaboliques. Les +morts y dansent,—non pour rire comme dans les ironies +d'Holbein,—mais dans une douloureuse frénésie que l'on partage, qu'on +gagne presque à regarder. Cela tournoie d'une vitesse étonnante, d'une +fuite terrible. Et l'on ne respire pas. Point de halte, nulle +diversion. Partout la continuité d'une basse, émue, profonde; dessous, +je ne sais quoi roule, un sourd tonnerre du cœur.</p> + +<p>À travers tant de sombres choses, on tombe à une grande lumière,—la +mort qui trône au Louvre,—dans un Paris désert, la mort réelle de la +France sous la figure de l'Anglais, de Lancastre. <span class="pagenum"><a id="pageXXXII" name="pageXXXII"></a>(p. XXXII)</span> Le roi +des prêtres Henri, damné pharisien, nous dit: «que nous n'avons péri +qu'à cause de nos péchés».</p> + +<p>Je ne lui réponds pas; que ce soient les Anglais qui lui répondent +eux-mêmes.</p> + +<p>Ils disent qu'avant Azincourt, chaque Anglais avisa à son salut, se +confessa; les Français s'embrassèrent, se pardonnèrent et oublièrent +leurs haines.</p> + +<p>Ils disent qu'en Espagne où Français, Anglais guerroyaient, ceux-ci +mourant de faim, les Français les nourrirent.—Je m'en tiens à cela: +c'est le parti de Dieu.</p> + +<p>La plus grande légende de nos temps va venir. On la voit dans un germe +effrayant surgir vers 1360, et rayonner sublime, charmante, +attendrissante, en 1430 (3<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> volumes).</p> + +<p>On avait entrevu la ville et les communes. Mais la campagne? qui la +sait avant le quatorzième siècle? Ce grand monde de ténèbres, ces +masses innombrables, ignorées, cela perce un matin. Dans le tome +troisième (d'érudition surtout), je n'étais pas en garde, ne +m'attendais à rien, quand la figure de <i>Jacques</i>, dressée sur le +sillon, me barra le chemin; figure monstrueuse et terrible. Une +contraction du cœur convulsive eut lieu en <span class="pagenum"><a id="pageXXXIII" name="pageXXXIII"></a>(p. XXXIII)</span> moi... +Grand Dieu! c'est là mon père? l'homme du moyen âge?... «Oui... Voilà +comme on m'a fait! Voilà mille ans de douleurs!...» Ces douleurs, à +l'instant je les sentis qui remontaient en moi du fond des temps... +C'était lui, c'est moi (même âme et même personne) qui avions souffert +tout cela... De ces mille ans, une larme me vint, brûlante, pesante +comme un monde, qui a percé la page. Nul (ami, ennemi) n'y passa sans +pleurer.</p> + +<p>L'aspect était terrible, et la voix était douce. Ma douleur s'en +accrut. Sous ce masque effrayant était une âme humaine. Mystère +profond, cruel. On ne le comprend pas sans remonter un peu.</p> + +<p>Saint François, un enfant qui ne sait ce qu'il dit, et n'en parle que +mieux, dit à ceux qui demandent quel est l'auteur de l'<i>Imitatio</i>: +«L'auteur, c'est le Saint-Esprit.»</p> + +<p>«Le Saint-Esprit, dit Joachim de Flore, c'est celui <i>dont le règne +arrive, après le règne de Jésus</i>.»</p> + +<p>C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorti de l'étouffement de la +légende. Les libres associations de confréries, de communes, furent la +plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200, à l'époque +albigeoise, le culte et des communes, et des chevaliers du Midi, culte +d'esprit nouveau que l'Église noya dans des torrents de sang.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageXXXIV" name="pageXXXIV"></a>(p. XXXIV)</span> L'Esprit, faible colombe, semble périr alors, s'évanouir. +Il est dès ce moment dans l'air, et se respirera partout.</p> + +<p>Même en ce petit livre, monastique et dévot, de l'<i>Imitatio</i>, vous +trouvez des passages d'absolue solitude où manifestement l'Esprit +remplace tout, où l'on ne voit plus rien, ni prêtre ni Église. Si l'on +entend ses voix intérieures aux couvents, combien plus aux forêts, +dans la libre Église sans bornes!—L'Esprit, du fond des chênes, +parlait quand Jeanne d'Arc l'entendit, tressaillit, dit tendrement: +«Mes voix!»</p> + +<p>Voix saintes, voix de la conscience, qu'elle porte avec elle aux +batailles, aux prisons, contre l'Anglais, contre l'Église. Là le monde +est changé. À la résignation passive du chrétien (si utile aux +tyrans), succède l'héroïque tendresse qui prend à cœur nos maux, +qui veut mettre ici bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui +sauve et qui guérit.</p> + +<p>Qui a fait ce miracle, contraire à l'Évangile? un amour supérieur, +l'<i>amour dans l'action</i>, l'amour jusqu'à la mort, «la pitié qui estoit +au royaume de France».</p> + +<p>Le spectacle est divin lorsque sur l'échafaud, l'enfant, abandonnée et +seule, contre le prêtre-roi, <span class="pagenum"><a id="pageXXXV" name="pageXXXV"></a>(p. XXXV)</span> la meurtrière Église, +maintient en pleines flammes son Église intérieure, et s'envole en +disant: «Mes voix!»</p> + +<p>Ce point est un de ceux où je dois observer combien mon histoire, +accusée si légèrement «de poésie, de passion», a gardé au contraire la +fermeté et la lucidité, même aux sujets touchants où il serait +peut-être excusable de s'aveugler. Tous ont flotté ici, vu, à travers +les larmes, la flamme du bûcher. Ému sans doute aussi, j'ai vu clair +cependant et j'ai remarqué deux choses:</p> + +<p>1<sup>o</sup> L'innocente héroïne a fait, sans s'en douter, bien plus que +délivrer la France, elle a délivré l'avenir en posant le type nouveau, +contraire à la passivité chrétienne. Le moderne héros, <i>c'est le héros +de l'action</i>. La funeste doctrine, que notre ami Renan a trop louée +encore, la liberté passive, intérieure, occupée de son propre salut, +qui livre au Mal le monde, l'abandonne au Tyran, cette doctrine expire +au bûcher de Rouen, et sous forme mystique s'entrevoit la Révolution.</p> + +<p>2<sup>o</sup> J'ai dans ce grand récit pratiqué et montré une chose nouvelle, +dont les jeunes pourront profiter: c'est que la <i>méthode historique</i> +est souvent l'opposé de l'<i>art proprement littéraire</i>.—L'écrivain +occupé d'augmenter les effets, de mettre les <span class="pagenum"><a id="pageXXXVI" name="pageXXXVI"></a>(p. XXXVI)</span> choses en +saillie, presque toujours aime à surprendre, à saisir le lecteur, à +lui faire crier: «Ah!»; il est heureux si le fait naturel apparaît un +miracle.—Tout au contraire l'historien a pour spéciale mission +d'expliquer ce qui paraît miracle, de l'entourer des précédents, des +circonstances qui l'amènent, de le ramener à la nature. Ici, je dois +le dire, j'y ai eu du mérite. En admirant, aimant cette personnalité +sublime, j'ai montré à quel point elle était naturelle.</p> + +<p>Le sublime n'est point hors nature; c'est au contraire le point où la +nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur naturelle. Aux +quatorzième et quinzième siècles, dans l'excès des misères, dans ces +extrémités terribles, le cœur grandit. La foule est un héros. Il y +eut dans ces temps nombre de Jeanne d'Arc, au moins pour +l'intrépidité. J'en rencontre beaucoup sur ma route: exemple, ce +paysan du quatorzième siècle, le Grand Ferré; exemple, au quinzième, +Jeanne Hachette qui défend et sauve Beauvais. Ces figures de héros +naïfs m'apparaissent souvent de profil dans les histoires de nos +communes.</p> + +<p>J'ai dit tout simplement les choses. Du moment que les Anglais +perdirent leur grand soutien, le duc de Bourgogne, ils furent très +faibles. Au contraire, <span class="pagenum"><a id="pageXXXVII" name="pageXXXVII"></a>(p. XXXVII)</span> les Français ralliant les forces +armées, aguerries du Midi, se trouvèrent extrêmement forts. Mais cela +n'avait pas d'accord. La personnalité charmante de cette jeune +paysanne, d'un cœur tendre, ému, gai (l'héroïque gaieté éclate dans +toutes ses réponses), fut un centre et réunit tout. Elle agit +justement parce qu'elle n'avait nul art, nulle thaumaturgie, point de +féerie, point de miracle. Tout son charme est l'humanité. Il n'a pas +d'ailes, ce pauvre ange; il est peuple, il est faible, il est nous, il +est tout le monde.</p> + +<p class="p2">Dans les galeries solitaires des Archives où j'errai vingt années, +dans ce profond silence, des murmures cependant venaient à mon +oreille. Les souffrances lointaines de tant d'âmes étouffées dans ces +vieux âges se plaignaient à voix basse. L'austère réalité réclamait +contre l'art, et lui disait parfois des choses amères: «À quoi +t'amuses-tu? Es-tu un Walter Scott pour conter longuement le détail +pittoresque, les grasses tables de Philippe-le-Bon, le vain vœu du +Faisan? Sais-tu que nos martyrs depuis quatre cents ans t'attendent? +Sais-tu que les vaillants de Courtrai, de Rosebecque, n'ont pas le +monument que leur devait l'histoire?» Les chroniqueurs gagés, le +chapelain Froissart, le <span class="pagenum"><a id="pageXXXVIII" name="pageXXXVIII"></a>(p. XXXVIII)</span> bavard Monstrelet ne leur +suffisent pas. C'est dans la ferme foi, l'espoir en la justice qu'ils +ont donné leur vie. Ils auraient droit de dire: «Histoire! compte avec +nous. Tes créanciers te somment! Nous avons accepté la mort pour une +ligne de toi.»</p> + +<p>Que leur devais-je? raconter leurs combats, me placer dans leurs +rangs, me mettre de moitié aux victoires, aux défaites? Ce n'était pas +assez. Pendant les dix années de persévérance acharnée où je refis la +lutte des Communes du Nord, j'entrepris beaucoup plus. Je repris tout +de fond en comble pour leur rendre leur vie, leurs arts, surtout leur +droit.</p> + +<p>Le droit d'abord qu'avaient sur la contrée, ces villes, c'était le +plus sacré des droits, d'avoir fait la terre même, de l'avoir prise +sur les eaux, d'avoir par les canaux fait la vie, la défense, la +circulation du pays. Elles firent et créèrent. Leurs maîtres ont +détruit. Ce monde si vivant alors, qu'il est pâle aujourd'hui! +Qu'est-ce que la Belgique tout entière devant Gand, devant Bruges, +devant cette Liège d'alors, dont chacune lançait des armées?</p> + +<p>Je plongeai dans le peuple. Pendant qu'Olivier de la Marche, +Chastellain, se prélassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai +les caves où fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants +<span class="pagenum"><a id="pageXXXIX" name="pageXXXIX"></a>(p. XXXIX)</span> ouvriers. Leurs fortes Amitiés (ils nommaient ainsi la +commune), leurs <i>Franches Vérités</i> (ils nommaient ainsi l'assemblée), +je leur refis tout pieusement; n'oubliant pas leurs cloches, et leur +carillon fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce +redouté Rœlandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, +fit trembler Jean-sans-Peur, Charles-le-Téméraire.</p> + +<p>Un point très capital que les contemporains négligent et nos modernes, +c'est de distinguer fortement, de caractériser la personnalité +spéciale de chaque ville. Cela pourtant est le réel, le charme de ce +pays si varié. Je m'y suis attaché; ce m'était une religion de leur +refaire leur âme à chacune, ces vieilles et chères villes, et cela ne +se peut qu'en marquant fortement comme chaque industrie et chaque +genre de vie créaient une race d'ouvriers. J'ai mis Gand bien à part, +ses dévots, vaillants tisserands, profonde ruche de combats. À part, +l'aimable et grande Bruges, les dix-sept nations de ses marchands, les +trois cents peintres qui lui firent une Italie dans une ville. Et le +Pompeïes de la Flandre, Ypres, aujourd'hui déserte, qui lui garde son +vrai monument, la prodigieuse halle où furent tous les métiers, cette +cathédrale du travail où tout bon travailleur doit ôter son chapeau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageXL" name="pageXL"></a>(p. XL)</span> L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Liège, ferment cette +histoire des Communes par une navrante tragédie. Moi-même enfant de +Meuse par ma mère, j'ai mis là un intérêt de famille. Ces pauvres +Frances, perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des +langues opposées, m'émouvaient fort. J'ai rendu aux Liégeois le grand +rénovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouvé, exhumé des +cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au moyen âge, arts +humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons +serviteurs, les amis du foyer.</p> + +<p>Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs +suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances à la +grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bête cruelle, +Charles-le-Téméraire? Leurs récits sont des chants de gaieté héroïque. +C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, piquée, tout à coup +aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans sa lutte de ruse +contre l'orgueil barbare, la brutalité féodale. C'est le Renard qui +prend au filet le faux lion. L'esprit au moins triomphe. La fine et +ferme prose de Comines a raison de la grosse rhétorique, de la +chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine encore et de malice, +digne des fabliaux, <span class="pagenum"><a id="pageXLI" name="pageXLI"></a>(p. XLI)</span> est ici dans l'histoire. Demain forte et +puissante, elle sera féconde aux grands jours de la Renaissance.</p> + +<p>Ce bon roi Louis XI m'arrêta très longtemps. Mon quinzième siècle +sortit tout entier des actes, des pièces. Le très vaste travail de +Legrand oblige cependant de vérifier ses copies, souvent fort peu +exactes, sur les originaux (Gaignières, etc.), un travail de grande +patience.</p> + +<p>J'entrai par Louis XI aux siècles monarchiques. J'allais m'y engager +quand un hasard me fit bien réfléchir. Un jour, passant à Reims, je +vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du +Sacre.</p> + +<p>La corniche intérieure où l'on peut circuler dans l'église à 80 pieds +de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un +alléluia permanent. Dans l'immensité vide on croit toujours entendre +la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On +croit voir aux fenêtres les oiseaux qu'on lâchait, quand le clergé, +oignant le roi, faisait le pacte du trône et de l'Église. Ressortant +au dehors sur les voûtes dans la vue immense qui embrasse toute la +Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du +chœur. Là un spectacle étrange m'étonna fort. La ronde tour +<span class="pagenum"><a id="pageXLII" name="pageXLII"></a>(p. XLII)</span> avait une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. +Tel a perdu l'oreille. Les mutilés y sont plus tristes que les morts. +Combien ils ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'église des +fêtes, cette mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre +ornement! Ce pilori du peuple est placé au-dessus de l'autel. Mais ses +pleurs n'ont-ils pu, à travers les voûtes, tomber sur la tête des +rois! Onction redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu! «Je +ne comprendrai pas les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, +je n'établis en moi l'âme et la foi du peuple.» Je m'adressai cela, +et, après <i>Louis XI</i>, j'écrivis la <i>Révolution</i> (1845-1853).</p> + +<p>On fut surpris, mais rien n'était plus sage. Après maintes épreuves +que j'ai contées ailleurs et où je vis de près l'autre rivage, mort et +rené, je fis la <i>Renaissance</i> avec des forces centuplées. Quand je +rentrai, que je me retournai, revis mon moyen âge, cette mer superbe +de sottises, une hilarité violente me prit, et au seizième, au +dix-septième siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et Voltaire +ont ri dans leur tombeau. Les dieux crevés, les rois pourris ont +apparu sans voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse +dont on se contentait, a disparu. De Médicis à Louis XIV <span class="pagenum"><a id="pageXLIII" name="pageXLIII"></a>(p. XLIII)</span> +une autopsie sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavres +(1855-1868).</p> + +<p>Une telle histoire était sûre d'un succès, de blesser tout ami du +faux. Mais c'est beaucoup de monde surtout le monde autorisé. Prêtres +et royalistes aboyèrent. Les doctrinaires s'efforçaient de sourire.</p> + +<p>Cela lui fait très peu, à cette histoire patiente. Elle est forte, +solide, bien assise, et elle attendra.</p> + +<p>Dans mes Préfaces successives, et dans mes Éclaircissements, on pourra +voir, de volume en volume les fondements qui sont dessous, l'énorme +base d'actes et de manuscrits, d'imprimés rares, etc., sur laquelle +elle porte<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</p> + +<p>Voilà comment quarante ans ont passé. Je ne <span class="pagenum"><a id="pageXLIV" name="pageXLIV"></a>(p. XLIV)</span> m'en doutais +guère lorsque je commençai. Je croyais faire un abrégé de quelques +volumes, peut-être en quatre ans, en six ans. Mais on n'abrège que ce +qui est bien connu. Et ni moi, ni personne alors ne savait cette +histoire.</p> + +<p>Après mes deux premiers volumes seulement, j'entrevis dans ses +perspectives immenses cette <i>terra incognita</i>. Je dis: «Il faut dix +ans»... Non, mais vingt, mais trente... Et le chemin allait +s'allongeant devant moi. Je ne m'en plaignais pas. Aux voyages de +découvertes, le cœur s'étend, grandit, ne voit plus que le but. On +s'oublie tout à fait. Il m'en advint ainsi. Poussant toujours plus +loin dans ma poursuite ardente, je me perdis de vue, je m'absentai de +moi. J'ai passé à côté du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie.</p> + +<p>La voici écoulée. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Eh! que +demanderais-je, chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si +grand regret! Dans quelle communauté j'ai passé avec toi quarante +années (dix siècles)! Que d'heures passionnées, nobles, austères, nous +eûmes ensemble, <span class="pagenum"><a id="pageXLV" name="pageXLV"></a>(p. XLV)</span> souvent l'hiver même, avant l'aube! Que de +jours de labeur et d'études au fond des Archives! Je travaillais pour +toi, j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de +moi-même tout, peut-être encore plus. Le lendemain matin, te trouvant +à ma table, je me croyais le même, fort de ta vie puissante et de ta +jeunesse éternelle.</p> + +<p>Mais comment ayant eu ce bonheur singulier d'une telle société, ayant +longues années vécu de ta grande âme, n'ai-je pas profité plus en moi? +Ah! c'est que pour te refaire tout cela il m'a fallu reprendre ce long +cours de misère, de cruelle aventure, de cent choses morbides et +fatales. J'ai bu trop d'amertumes. J'ai avalé trop de fléaux, trop de +vipères et trop de rois.</p> + +<p>Eh bien! ma grande France, s'il a fallu pour retrouver ta vie, qu'un +homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts, +il s'en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c'est +qu'il faut te quitter ici.</p> + +<p>Paris, 1869.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="pageXLVI" name="pageXLVI"></a>(p. XLVI)</span> TABLE DE LA PRÉFACE DE 1869</h3> + +<div class="toc"> +<ul class="none"> +<li> <span class="ralign">Pages.</span></li> + +<li>L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spéciaux, + surtout le point de vue politique. +<span class="ralign"><a href="#pageII">II</a></span></li> + +<li>Cette œuvre, commencée en 1830, fut la première histoire + où l'on essaya d'embrasser, dans toute sa variété, l'activité + humaine (religieuse, économique, artistique, etc.). +<span class="ralign"><a href="#pageIV">IV</a></span></li> + +<li>Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuité + harmonique qui est propre aux choses vivantes. +<span class="ralign"><a href="#pageV">V</a></span></li> + +<li>Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle + ajouta la terre, la géographie, etc. +<span class="ralign"><a href="#pageVI">VI</a></span></li> + +<li>Elle montra combien ces éléments matériels sont dominés + par le travail moral que tout peuple opère sur soi. +<span class="ralign"><a href="#pageVII">VII</a></span></li> + +<li>La France a fait la France. <i>L'homme est son propre + Prométhée</i> (Vico). +<span class="ralign"><a href="#pageVIII">VIII</a></span></li> + +<li>Toute ma vie fut mêlée à cette œuvre, mais cette œuvre + à mesure faisait ma vie elle-même. +<span class="ralign"><a href="#pageVIII"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>Conditions que j'y apportai: la liberté, le temps. Mon + libre enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea + l'incubation. +<span class="ralign"><a href="#pageX">X</a></span></li> + +<li>Mon élan de Juillet 1830 fut non moins contraire au vieux + principe que mes livres récents de 1862, 1864, 1869. +<span class="ralign"><a href="#pageXII">XII</a></span></li> + +<li>Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon éloignement + des écoles de ce temps et de son choléra + moral. +<span class="ralign"><a href="#pageXII">XII</a></span></li> + +<li><span class="pagenum"><a id="pageXLVII" name="pageXLVII"></a>(p. XLVII)</span> Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen + âge, montrèrent pourtant l'impuissance de l'Église, qui, + vers l'an 1000, n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est + primée par le Roi, l'État, les jurisconsultes. +<span class="ralign"><a href="#pageXV">XV</a></span></li> + +<li>L'Histoire, comme évocation et <i>Résurrection</i>. L'art vivant + pour refaire les dieux morts, avant leur <i>jugement</i>. + D'une larme je refis le gothique (1833). +<span class="ralign"><a href="#pageXIX">XIX</a></span></li> + +<li>Avant le troisième volume, pendant quatre ans (1833-1837) + je m'étendis, m'humanisai, par Luther et par + Grimm, la poésie du droit primitif. +<span class="ralign"><a href="#pageXXIII">XXIII</a></span></li> + +<li>Le sens <i>humain</i> fit ma force et ma paix, mon insouciance + des critiques, de la petite guerre des doctrinaires, + des catholiques. +<span class="ralign"><a href="#pageXXIV">XXIV</a></span></li> + +<li>Mon troisième volume (en 1837) fonda l'histoire sérieusement + sur les actes et les manuscrits. +<span class="ralign"><a href="#pageXXVI">XXVI</a></span></li> + +<li>L'Histoire domina la chronique, établit ce que les contemporains + ne voyaient nullement au quatorzième siècle, + comment la révolution <i>économique</i> (l'avènement de + l'or, etc.) amène la révolution <i>militaire</i>, qui à son + tour amène la révolution <i>politique</i> (1360-1400). +<span class="ralign"><a href="#pageXXVIII">XXVIII</a></span></li> + +<li>L'emportement violent du Résurrectionisme dans le + <i>Charles VI</i>. Excès de cette méthode. +<span class="ralign"><a href="#pageXXXI">XXXI</a></span></li> + +<li>L'avènement du Saint-Esprit, patron des confréries, des + communes, successeur du dieu légendaire, de Jésus. +<span class="ralign"><a href="#pageXXXII">XXXII</a></span></li> + +<li>L'apparition de Jacques au quatorzième siècle, qui au + quinzième se transfigure en Jeanne. +<span class="ralign"><a href="#pageXXXII">XXXII</a></span></li> + +<li>Lucidité critique que j'ai gardée dans la sublime histoire + de Jeanne. +<span class="ralign"><a href="#pageXXXIV">XXXIV</a></span></li> + +<li>La <i>méthode historique</i> n'est nullement l'<i>art littéraire</i>. + Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout + au contraire, explique, supprime le miracle, montre + que le sublime n'est rien que la nature. +<span class="ralign"><a href="#pageXXXV">XXXV</a></span></li> + +<li>Huit années de travail donnèrent surtout l'histoire des + communes du Nord, des Flandres, etc. On essaya de + refaire, non seulement leurs luttes et leurs guerres, + mais le droit, l'industrie, le génie spécial de chaque + ville. +<span class="ralign"><a href="#pageXXXVII">XXXVII</a></span></li> + +<li>Après le <i>Louis XI</i>, j'ajournai les trois derniers siècles du + gouvernement monarchique; je me créai un phare, + <span class="pagenum"><a id="pageXLVIII" name="pageXLVIII"></a>(p. XLVIII)</span> une lumière; j'écrivis la <i>Révolution</i> (en huit années, + 1845-1853). +<span class="ralign"><a href="#pageXLI">XLI</a></span></li> + +<li>Fortifié et éclairé par elle, je revins à la <i>Renaissance</i> et + à la Royauté moderne (treize années, 1855-1868). +<span class="ralign"><a href="#pageXLI"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>Cette histoire, jusqu'ici la plus complète, s'étend jusqu'en + 1795. Dans ses Préfaces successives et les Éclaircissements + de chaque volume, elle donne la critique des + sources où elle a puisé. +<span class="ralign"><a href="#pageXLI"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>Adieu de l'auteur à la France. +<span class="ralign"><a href="#pageXLIII">XLIII</a></span></li> +</ul> +</div> + + + + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> Ce travail de trente ans sera terminé cette année, 1861. Au +moment où il s'achève, il convenait d'en relier toutes les parties +dans l'unité qu'a cherchée et voulue l'auteur.</p> + +<p>Ce livre a une âme. C'est avant tout ce qu'il revendique. La présente +édition la fera mieux sentir.</p> + +<p class="p2">Deux écueils se présentaient pour la réimpression:</p> + +<p>Une refonte qui eût altéré le caractère et l'individualité morale du +livre et l'eût changé comme œuvre d'art;</p> + +<p>Une préoccupation trop étroite de la littéralité qui eût laissé +subsister des erreurs inévitables au début et que l'auteur a signalées +dans les volumes subséquents.</p> + +<p>L'unité de pensée qui nous a soutenu pendant ce <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> long travail +indiquait la seule marche à suivre. Il fallait en faire saillir l'âme, +en dégager plus nettement la doctrine.</p> + +<p>Il a suffi de supprimer çà et là quelques généralisations prématurées; +l'allure du récit est devenue plus vive et plus décidée; l'art y a +gagné sans aucune altération sensible du détail.</p> + +<p>Quant aux additions (peu nombreuses) qui ont renouvelé certaines +parties, quand elles ne sont pas marquées dans le texte, elles ont été +sommairement indiquées dans les notes et à l'appendice.</p> + +<p>Un remaniement considérable a été opéré dans les notes. On a rejeté à +l'appendice les preuves, les citations de textes, les indications de +noms d'auteurs. En désencombrant le texte de ces pièces à l'appui, en +donnant au récit plus de relief et d'indépendance, il importait de +conserver à part une érudition qui fait la solidité de cette histoire, +sortie (en si grande partie) des Archives et des dépôts de manuscrits. +On n'a laissé comme notes au bas des pages que ce qui a paru le +complément nécessaire du texte.</p> + +<p>Pour le moyen âge surtout, qui a été systématiquement obscurci, il est +indispensable de démasquer des erreurs intéressées, de faire éclater +la vérité des faits par le témoignage même des contemporains.</p> + +<p>Ces pièces justificatives, sorte d'étais et de contreforts de notre +édifice historique, pourraient disparaître à mesure que l'éducation du +public s'identifiera <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> davantage avec les progrès même de la +critique et de la science.</p> + +<p>Tout ceci touche surtout les deux premiers volumes. Quant aux quatre +suivants (quatorzième et quinzième siècle), la présente édition a +reproduit les précédentes, en les enrichissant de quelques additions +dues aux publications récentes.</p> + +<p>Cette édition pouvait s'appeler la quatrième, si l'on n'eût eu égard +qu'aux volumes qui ont été réimprimés trois fois. Plusieurs ne l'ont +été que deux, mais à grand nombre. Cette diversité nous décide à ne +lui donner aucun chiffre.</p> + + + + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> HISTOIRE DE FRANCE</h1> + +<h2>LIVRE PREMIER<br> +CELTES.—IBÈRES.—ROMAINS.</h2> + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p class="chaptitle">Celtes et Ibères.</p> + +<p>«Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d'après le +philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de guerre, +prompte au combat, du reste simple et sans malignité. Si on les +irrite, ils marchent ensemble droit à l'ennemi, et l'attaquent de +front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient +aisément à bout; on les attire au combat quand on veut, où l'on veut, +peu importent les motifs; ils sont toujours prêts, n'eussent-ils +d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la +persuasion, ils se laissent amener <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> sans peine aux choses +utiles; ils sont susceptibles de culture et d'instruction littéraire. +Forts de leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent +aisément en grande foule, simples qu'ils sont et spontanés, prenant +volontiers en main la cause de celui qu'on opprime.» Tel est le +premier regard de la philosophie sur la plus sympathique et la plus +perfectible des races humaines.</p> + +<p>Le génie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que +mouvement, attaque et conquête; c'est par la guerre que se mêlent et +se rapprochent les nations antiques. Peuple de guerre et de bruit, ils +courent le monde l'épée à la main, moins, ce semble, par avidité que +par un vague et vain désir de voir, de savoir, d'agir; brisant, +détruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du +monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'élan, peu +de force et d'haleine; jovialité féroce, espoir immense. Vains, +n'ayant rien encore rencontré qui tînt devant eux, ils voulurent aller +voir ce que c'était que cet Alexandre, ce conquérant de l'Asie, devant +la face duquel les rois s'évanouissaient d'effroi<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Que +craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe, +dirent-ils; il n'en eut pas d'autre réponse. Le ciel lui-même ne les +effrayait guère; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Si +l'Océan même se <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> débordait et venait à eux, ils ne refusaient +pas le combat, et marchaient à lui l'épée à la main. C'était leur +point d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent à +rester sous un toit embrasé. Aucune nation ne faisait meilleur marché +de sa vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin, +s'engageaient à mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient à +leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leurs boucliers, et +tendaient la gorge.</p> + +<p>Leurs banquets ne se terminaient guère sans bataille. La cuisse de la +bête appartenait au plus brave, et chacun voulait être le plus brave. +Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c'était d'entourer +l'étranger, de le faire asseoir bon gré mal gré avec eux, de lui faire +dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient +insatiablement avides et curieux; ils faisaient <i>la presse</i> des +étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient +de parler. Eux-mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en +figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation +gutturale, c'était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir +la parole à l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un +homme chargé de commander le silence marchât l'épée à la main sur +l'interrupteur; à la troisième sommation, il lui coupait un bon +morceau de son vêtement, de façon qu'il ne pût porter le reste<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> Une autre race, celle des Ibères, paraît de bonne heure dans le +midi de la Gaule, à côté des Galls, et même avant eux. Ces Ibères, +dont le type et la langue se sont conservés dans les montagnes des +Basques, étaient un peuple d'un génie médiocre, laborieux, +agriculteur, mineur, attaché à la terre, pour en tirer les métaux et +le blé. Rien n'indique qu'ils aient été primitivement aussi belliqueux +qu'ils ont pu le devenir, lorsque, foulés dans les Pyrénées par les +conquérants du midi et du nord, se trouvant malgré eux gardiens des +défilés, ils ont été tant de fois traversés, froissés, durcis par la +guerre. La tyrannie des Romains a pu une fois les pousser dans un +désespoir héroïque; mais généralement leur courage a été celui de la +résistance<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, comme le courage des Gaulois celui de l'attaque. Les +Ibères ne semblent pas avoir eu, comme eux, le goût des expéditions +lointaines, des guerres aventureuses. Des tribus ibériennes +émigrèrent, mais malgré elles, poussées par des peuples plus +puissants.</p> + +<p>Les Galls et les Ibères formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec +leurs vêtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les +Galls, couverts de tissus éclatants, amis des couleurs voyantes et +variées, comme le plaid des modernes gaëls de l'Écosse, ou bien à peu +près nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres +gigantesques de massives <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> chaînes d'or. Les Ibères étaient +divisés en petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se +liguent guère entre elles, par un excès de confiance dans leurs +forces. Les Galls, au contraire, s'associaient volontiers en grandes +hordes, campant en grands villages dans de grandes plaines tout +ouvertes, se liant volontiers avec les étrangers, familiers avec les +inconnus, parleurs, rieurs, orateurs; se mêlant avec tous et en tout, +dissolus par légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans des +plaisirs infâmes<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a> (la brutalité de l'ivrognerie appartient plutôt +aux Germains); toutes les qualités, tous les vices d'une sympathie +rapide. Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils +ont aimé de bonne heure à <i>gaber</i>, comme on disait au moyen âge. La +parole n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis +riaient, et tout était dit. (<i>Ridendo fidem frangere.</i> Tit.-Liv.)</p> + +<p>Les Galls ne se contentèrent pas de refouler les Ibères jusqu'aux +Pyrénées, ils franchirent ces montagnes, et s'établirent aux deux +angles sud-ouest et nord-ouest de la péninsule sous leur propre nom; +au centre, se mêlant aux vaincus, ils prirent les noms de Celtibériens +et de Lusitaniens.</p> + +<p>Alors, ou peut-être antérieurement, les tribus ibériennes des Sicanes +et des Ligures<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a> passèrent d'Espagne en Gaule et en Italie; mais en +Italie, comme en Espagne, les Galls les attaquèrent. Ceux-ci +franchirent les Alpes sous le nom d'Ambra (vaillants), resserrèrent +<span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> les Ligures sur la côte montagneuse du Rhône à l'Arno, et +poussèrent les Sicanes jusqu'en Calabre et jusqu'en Sicile.</p> + +<p>Dans les deux péninsules, les Celtes vainqueurs se mêlèrent avec les +habitants des plaines centrales, tandis que les Ibères vaincus se +maintenaient aux extrémités, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrénées et +dans la Bétique. Les Galls-Ambra d'Italie occupaient toute la vallée +du Pô, et s'étendaient dans la péninsule jusqu'à l'embouchure du +Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou Étrusques, +dont l'empire fut plus tard resserré entre la Macra, le Tibre et +l'Apennin, par de nouvelles émigrations celtiques.</p> + +<p>Tel était l'aspect du monde gallique. Cet élément, jeune, mou et +flottant, fut de bonne heure, en Italie et en Espagne, altéré par le +mélange des indigènes. En Gaule, il eût roulé longtemps dans le flux +et le reflux de la barbarie; il fallait qu'un élément nouveau, venu du +dehors, lui apportât un principe de stabilité, une idée sociale.</p> + +<p>Deux peuples étaient à la tête de la civilisation dans cette haute +antiquité, les Grecs et les Phéniciens. L'Hercule de Tyr allait alors +par toutes les mers, achetant, enlevant à chaque contrée ses plus +précieux produits. Il ne négligea point le grenat fin de la côte des +Gaules, le corail des îles d'Hyères; il s'informa des mines précieuses +que recelaient alors à fleur de terre les Pyrénées, les Cévennes et +les Alpes. Il vint et revint, et finit par s'établir. Attaqué par les +fils de Neptune, Albion et Ligur (ces deux mots signifient <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> +<i>montagnard</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>), il aurait succombé si Jupiter n'eût suppléé ses +flèches épuisées par une pluie de pierres. Ces pierres couvrent encore +la plaine de la Crau, en Provence. Le dieu vainqueur fonda Nemausus +(Nîmes), remonta le Rhône et la Saône, tua dans son repaire le brigand +Tauriske qui infestait les routes, et bâtit Alesia sur le territoire +Éduen (pays d'Autun). Avant son départ, il fonda la voie qui +traversait le Col de Tende, et conduisait d'Italie par la Gaule en +Espagne; c'est sur ces premières assises que les Romains bâtirent la +<i>Via</i> Aurélia et la Domitia.</p> + +<p>Ici, comme ailleurs, les Phéniciens ne firent que frayer la route aux +Grecs. Les Doriens de Rhodes succédèrent aux Phéniciens, et furent +eux-mêmes supplantés par les Ioniens de Phocée. Ceux-ci fondèrent +Marseille. Cette ville, jetée si loin de la Grèce, subsista par +miracle. Sur terre, elle était entourée de puissantes tribus gauloises +et liguriennes qui ne lui laissaient pas prendre un pouce de terre +sans combat. Sur mer, elle rencontrait les grandes flottes des +Étrusques et des Carthaginois, qui avaient organisé sur les côtes le +plus sanguinaire monopole; l'étranger qui commerçait en Sardaigne +devait être noyé. Tout réussit aux Marseillais; ils eurent la joie de +voir, sans tirer l'épée, la marine étrusque détruite en une bataille +par les Syracusains; puis l'Étrurie, la Sicile, Carthage, tous les +États commerçants annulés par Rome. Carthage, en tombant, laissa une +place <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> immense que Marseille eût bien enviée, mais il +n'appartenait pas de reprendre un tel rôle à l'humble alliée de Rome, +à une cité sans territoire, à un peuple d'un génie honnête et économe, +mais plus mercantile que politique, qui, au lieu de gagner et +s'adjoindre les barbares du voisinage, fut toujours en guerre avec +eux. Telles furent toutefois la bonne conduite et la persévérance des +Massaliotes, qu'ils étendirent leurs établissements le long de la +Méditerranée, depuis les Alpes maritimes jusqu'au cap Saint-Martin, +c'est-à-dire jusqu'aux premières colonies carthaginoises. Ils +fondèrent Monaco, Nice, Antibes, Éaube, Saint-Gilles, Agde, Ampurias, +Denia et quelques autres villes.</p> + +<p>Pendant que la Grèce commençait la civilisation du littoral +méridional, la Gaule du Nord recevait la sienne des Celtes eux-mêmes. +Une nouvelle tribu celtique, celle des Kymry (<i>Cimmerii?</i>)<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>, vint +s'ajouter à celle des Galls. Les nouveaux venus, qui s'établirent +principalement au centre de la France, sur la Seine et la Loire, +avaient, ce semble, plus de sérieux et de suite dans les idées; moins +indisciplinables, ils étaient gouvernés par une corporation +sacerdotale, celle des druides. La religion primitive des Galls, que +le druidisme kymrique vint remplacer, était une religion de la nature, +grossière sans doute encore, et bien loin de la forme systématique +qu'elle put prendre dans la suite chez les gaëls d'Irlande<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Celle +des druides kymriques, autant que nous pouvons <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> l'entrevoir à +travers les sèches indications des auteurs anciens, et dans les +traditions fort altérées des Kymry modernes du pays de Galles, avait +une tendance morale beaucoup plus élevée; ils enseignaient +l'immortalité de l'âme. Toutefois le génie de cette race était trop +matérialiste pour que de telles doctrines y portassent leurs fruits de +bonne heure. Les druides ne purent la faire sortir de la vie de clan; +le principe matériel, l'influence des chefs militaires subsista à côté +de la domination sacerdotale. La Gaule kymrique ne fut +qu'imparfaitement organisée. La Gaule gallique ne le fut pas du tout: +elle échappa aux druides, et, par le Rhin, par les Alpes, elle déborda +sur le monde.</p> + +<p>C'est à cette époque que l'histoire place les voyages de Sigovèse et +Bellovèse, neveux du roi des Bituriges, Ambigat, qui auraient conduit +les Galls en Germanie et en Italie. Ils allèrent, sans autre guide que +les oiseaux dont ils observaient le vol. Dans une autre tradition, +c'est un mari jaloux, un Aruns étrusque, qui, pour se venger, fait +goûter du vin aux barbares. Le vin leur parut bon, et ils le suivirent +au pays de la vigne. Ces premiers émigrants, Édues, Arvernes et +Bituriges (peuples galliques de Bourgogne, d'Auvergne, de Berry), +s'établissent en Lombardie malgré les Étrusques, et prennent le nom de +<i>Is-Ambra</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>, is-ombriens, insubriens, synonyme de Galls; c'était le +nom de ces anciens Galls ou <i>Ambra</i>, Umbriens, que les Étrusques +avaient assujettis. Leurs frères, les <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> Aulerces, Carnutes et +Cénomans (Manceaux et Chartrains), viennent ensuite sous un chef +appelé l'<i>Ouragan</i>, se font un établissement aux dépens des Étrusques +de Vénétie, et fondent Brixia et Vérone. Enfin les Kymry, jaloux des +conquêtes des Galls, passent les Alpes à leur tour; mais la place est +prise dans la vallée du Pô; il faut qu'ils aillent jusqu'à +l'Adriatique, ils fondent Bologne et Senagallia, ou plutôt ils +s'établissent dans les villes que les Étrusques avaient déjà fondées. +Les Galls étaient étrangers à l'idée de la cité, mesurée, figurée +d'après des notions religieuses et astronomiques. Leurs villes +n'étaient que de grands villages ouverts, comme <i>Mediolanum</i> (Milan). +Le monde gallique est le monde de la tribu<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>; le monde +étrusco-romain, celui de la cité.</p> + +<p>Voilà la tribu et la cité en présence dans ce champ clos de l'Italie. +D'abord la tribu a l'avantage; les Étrusques sont resserrés dans +l'Étrurie proprement dite, et les Gaulois les y suivent bientôt. Ils +passent l'Apennin, avec leurs yeux bleus, leurs moustaches fauves, +leurs colliers d'or sur leurs blanches épaules, ils viennent défiler +devant les murailles cyclopéennes des Étrusques épouvantés. Ils +arrivent devant Clusium, et demandent des terres. On sait qu'en cette +occasion les Romains intervinrent pour les Étrusques, leurs anciens +ennemis, et qu'une terreur panique livra Rome aux Gaulois. Ils furent +bien étonnés, dit Tite-Live, de trouver la ville déserte; plus étonnés +<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> encore de voir aux portes des maisons les vieillards qui +siégeaient majestueusement en attendant la mort; les Gaulois se +familiarisèrent peu à peu avec ces figures immobiles qui leur avaient +imposé d'abord; un d'eux s'avisa, dans sa jovialité barbare, de +caresser la barbe d'un de ces fiers sénateurs, qui répondit par un +coup de bâton. Ce fut le signal du massacre.</p> + +<p>La jeunesse, qui s'était enfermée dans le Capitole, résista quelque +temps, et finit par payer rançon. C'est du moins la tradition la plus +probable. Les Romains ont préféré l'autre. Tite-Live assure que +Camille vengea sa patrie par une victoire, et massacra les Gaulois sur +les ruines qu'ils avaient faites. Ce qui est plus sûr, c'est qu'ils +restèrent dix-sept ans dans le Latium, à Tibur même, à la porte de +Rome. Tite-Live appelle Tibur <i>arcem gallici belli</i>. C'est dans cet +intervalle qu'auraient eu lieu les duels héroïques de Valérius Corvus +et de Manlius Torquatus contre des géants gaulois. Les dieux s'en +mêlèrent: un corbeau sacré donna la victoire à Valérius; Manlius +arracha le collier (<i>torquis</i>) à l'insolent qui avait défié les +Romains. Longtemps après c'était une image populaire; on voyait sur le +<i>bouclier cimbrique</i>, devenu une enseigne de boutique, la figure du +barbare qui gonflait les joues et tirait la langue.</p> + +<p>La cité devait l'emporter sur la tribu, l'Italie sur la Gaule. Les +Gaulois, chassés du Latium, continuèrent les guerres, mais comme +mercenaires au service de l'Étrurie. Ils prirent part, avec les +Étrusques et les Samnites, à ces terribles batailles de Sentinum et du +<span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> lac Vadimon, qui assurèrent à Rome la domination de l'Italie, +et par suite celle du monde. Ils y montrèrent leur vaine et brutale +audace, combattant tout nus contre des gens bien armés, heurtant à +grand bruit de leurs chars de guerre les masses impénétrables des +légions, opposant au terrible <i>pilum</i> de mauvais sabres qui ployaient +au premier coup. C'est l'histoire commune de toutes les batailles +gauloises. Jamais ils ne se corrigèrent. Il fallut toutefois de grands +efforts aux Romains, et le dévouement de Décius. À la fin, ils +pénétrèrent à leur tour chez les Gaulois, reprirent la rançon du +Capitole, et placèrent une colonie dans le bourg principal des +Sénonais vaincus, à Séna sur l'Adriatique. Toute cette tribu fut +exterminée, de façon qu'il ne resta pas un des fils de ceux qui se +vantaient d'avoir brûlé Rome.</p> + +<p>Ces revers des Gaulois d'Italie doivent peut-être trouver leur +explication dans la part que leurs meilleurs guerriers auraient prise +à la grande migration des Gaulois transalpins, vers la Grèce et l'Asie +(an 281). Notre Gaule était comme ce vase de la mythologie galloise, +où bout et déborde incessamment la vie; elle recevait par torrents la +barbarie du Nord, pour la verser aux nations du Midi. Après l'invasion +druidique des Kymry, elle avait subi l'invasion guerrière des Belges +ou <i>Bolg</i>. Ceux-ci, les plus impétueux des Celtes, comme les Irlandais +leurs descendants<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, avaient, de la Belgique, percé leur route à +travers les Galls et les <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> Kymry jusqu'au Midi, jusqu'à +Toulouse, et s'étaient établis en Languedoc sous les noms +d'Arécomiques et de Tectosages. C'est de là qu'ils prirent leur chemin +vers une conquête nouvelle. Galls, Kymry, quelques Germains même, +descendirent avec eux la vallée du Danube. Cette nuée alla s'abattre +sur la Macédoine. Le monde de la cité antique, qui se fortifiait en +Italie par les progrès de Rome, s'était brisé en Grèce depuis +Alexandre. Toutefois cette petite Grèce était si forte d'art et de +nature, si dense, si serrée de villes et de montagnes, qu'on n'y +entrait guère impunément. La Grèce est faite comme un piège à trois +fonds. Vous pouvez entrer et vous trouver pris en Macédoine, puis en +Thessalie, puis entre les Thermopyles et l'Isthme.</p> + +<p>Les barbares envahirent avec succès la Thrace et la Macédoine, y +firent d'épouvantables ravages, passèrent encore les Thermopyles, et +vinrent échouer contre la roche sacrée de Delphes. Le dieu défendit +son temple; il suffit d'un orage et des quartiers de roches que +roulèrent les assiégés pour mettre les Gaulois en déroute. Gorgés de +vin et de nourriture, ils étaient déjà vaincus par leurs propres +excès. Une terreur panique les saisit dans la nuit. Leur brenn, ou +chef, leur recommanda, pour faciliter leur retraite, de brûler leurs +chariots et d'égorger leurs dix mille blessés<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. Puis il but +d'autant et se poignarda. Mais les siens ne purent jamais se tirer de +tant de montagnes <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> et de passages difficiles au milieu d'une +population acharnée.</p> + +<p>D'autres Gaulois mêlés de Germains, les Tectosages, Trocmes et +Tolistoboïes, eurent plus de succès au delà du Bosphore. Ils se +jetèrent dans cette grande Asie, au milieu des querelles des +successeurs d'Alexandre; le roi de Bithynie, Nicomède, et les villes +grecques qui se soutenaient avec peine contre les Séleucides, +achetèrent le secours des Gaulois, secours intéressé et funeste, comme +on le vit bientôt. Ces hôtes terribles se partagèrent l'Asie Mineure à +piller et à rançonner: aux Trocmes, l'Hellespont; aux Tolistoboïes, +les côtes de la mer Égée; le midi, aux Tectosages. Voilà nos Gaulois +retournés au berceau des Kymry, non loin du Bosphore cimmérien; les +voilà établis sur les ruines de Troie, et dans les montagnes de l'Asie +Mineure, où les Français mèneront la croisade tant de siècles après, +sous le drapeau de Godefroi de Bouillon et de Louis le Jeune.</p> + +<p>Pendant que ces Gaulois se gorgent et s'engraissent dans la molle +Asie, les autres vont partout, cherchant fortune. Qui veut un courage +aveugle et du sang à bon marché achète des Gaulois; prolifique et +belliqueuse nation, qui suffit à tant d'armées et de guerres. Tous les +successeurs d'Alexandre ont des Gaulois, Pyrrhus surtout, l'homme des +aventures et des succès avortés. Carthage en a aussi dans la première +guerre punique. Elle les paya mal, comme on sait<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>; <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> et ils +eurent grande part à cette horrible guerre des Mercenaires. Le Gaulois +Autarite fut un des chefs révoltés.</p> + +<p>Rome profita des embarras de Carthage et de l'entr'acte des deux +guerres puniques pour accabler les Ligures et les Gaulois d'Italie.</p> + +<p>«Les Liguriens, cachés au pied des Alpes, entre le Var et la Macra, +dans des lieux hérissés de buissons sauvages, étaient plus difficiles +à trouver qu'à vaincre; race d'hommes agiles et infatigables<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, +peuples moins guerriers que brigands, qui mettaient leur confiance +dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites. +Tous ces farouches montagnards, Salyens, Décéates, Euburiates, +Oxibiens, Ingaunes, échappèrent longtemps aux armes romaines. Enfin le +consul Fulvius incendia leurs repaires, Bébius les fit descendre dans +la plaine, et Posthumius les désarma, leur laissant à peine du fer +pour labourer leurs champs (238-233 avant J.-C.).»</p> + +<p>Depuis un demi-siècle que Rome avait exterminé le peuple des Sénons, +le souvenir de ce terrible événement ne s'était point effacé chez les +Gaulois. Deux rois des Boïes (pays de Bologne), At et Gall, avaient +essayé d'armer le peuple pour s'emparer de la colonie romaine +d'Ariminum; ils avaient appelé d'au delà des Alpes des Gaulois +mercenaires. Plutôt que d'entrer en guerre contre Rome, les Boïes +tuèrent les deux chefs et massacrèrent leurs alliés. Rome, inquiète +des mouvements <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita +en défendant tout commerce avec eux, surtout celui des armes. Leur +mécontentement fut porté au comble par une proposition du tribun +Flaminius. Il demanda que les terres conquises sur les Sénons depuis +cinquante ans fussent enfin colonisées et partagées au peuple. Les +Boïes, qui savaient par la fondation d'Ariminum tout ce qu'il en +coûtait d'avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n'avoir +pas pris l'offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les +nations du nord de l'Italie. Mais les Venètes, peuple slave, ennemis +des Gaulois, refusèrent d'entrer dans la ligue; les Ligures étaient +épuisés, les Cénomans secrètement vendus aux Romains. Les Boïes et les +Insubres (Bologne et Milan), restés seuls, furent obligés d'appeler +d'au delà des Alpes des Gésates, des <i>Gaisda</i>, hommes armés de gais ou +épieux, qui se mettaient volontiers à la solde des riches tribus +gauloises de l'Italie. On entraîna à force d'argent et de promesses +leurs chefs Anéroeste et Concolitan.</p> + +<p>Les Romains, instruits de tout par les Cénomans, s'alarmèrent de cette +ligue. Le Sénat fit consulter les livres sibyllins, et l'on y lut avec +effroi que deux fois les Gaulois devaient prendre possession de Rome. +On crut détourner ce malheur en enterrant tout vifs deux Gaulois, un +homme et une femme, au milieu même de Rome, dans le marché aux +bœufs. De cette manière, les Gaulois avaient <i>pris possession du +sol de Rome</i>, et l'oracle se trouvait accompli ou éludé. La terreur de +Rome avait gagné l'Italie entière; tous les <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> peuples de cette +contrée se croyaient également menacés par une effroyable invasion de +barbares. Les chefs gaulois avaient tiré de leurs temples les drapeaux +relevés d'or qu'ils appelaient les <i>immobiles</i>; ils avaient juré +solennellement et fait jurer à leurs soldats qu'ils ne détacheraient +pas leurs baudriers avant d'être montés au Capitole. Ils entraînaient +tout sur leur passage, troupeaux, laboureurs garrottés, qu'ils +faisaient marcher sous le fouet; ils emportaient jusqu'aux meubles des +maisons. Toute la population de l'Italie centrale et méridionale se +leva spontanément pour arrêter un pareil fléau, et sept cent +soixante-dix mille soldats se tinrent prêts à suivre, s'il le fallait, +les aigles de Rome.</p> + +<p>Des trois armées romaines, l'une devait garder les passages des +Apennins qui conduisent en Étrurie. Mais déjà les Gaulois étaient au +cœur de ce pays et à trois journées de Rome (225). Craignant d'être +enfermés entre la ville et l'armée, les barbares revinrent sur leurs +pas, tuèrent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient, et +ils les auraient détruits si la seconde armée ne se fût réunie à la +première. Ils s'éloignèrent alors pour mettre leur butin en sûreté; +déjà ils s'étaient retirés jusqu'à la hauteur du cap Télamone, +lorsque, par un étonnant hasard, une troisième armée romaine, qui +revenait de la Sardaigne, débarqua près du camp des Gaulois, qui se +trouvèrent enfermés. Ils firent face des deux côtés à la fois. Les +Gésates, par bravade, mirent bas tout vêtement, se placèrent nus au +premier rang avec leurs armes et <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> leurs boucliers. Les Romains +furent un instant intimidés du bizarre spectacle et du tumulte que +présentait l'armée barbare. «Outre une foule de cors et de trompettes +qui ne cessaient de sonner, il s'éleva tout à coup un tel concert de +hurlements, que non seulement les hommes et les instruments, mais la +terre même et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des +cris. Il y avait encore quelque chose d'effrayant dans la contenance +et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux premiers +rangs, sans autres vêtements que leurs armes; on n'en voyait aucun qui +ne fût paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or.» +L'infériorité des armes gauloises donna l'avantage aux Romains; le +sabre gaulois ne frappait que de taille, et il était de si mauvaise +trempe qu'il pliait au premier coup.</p> + +<p>Les Boïes ayant été soumis par suite de cette victoire, les légions +passèrent le Pô pour la première fois, et entrèrent dans le pays des +Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait péri, s'il n'eût trompé les +barbares par un traité, jusqu'à ce qu'il se trouvât en force. Rappelé +par le sénat, qui ne l'aimait pas et qui prétendait que sa nomination +était illégale, il voulut vaincre ou mourir, rompit le pont derrière +lui et remporta sur les Insubriens une victoire signalée. C'est alors +qu'il ouvrit les lettres où le sénat lui présageait une défaite de la +part des dieux.</p> + +<p>Son successeur, Marcellus, était un brave soldat. Il tua en combat +singulier le brenn Virdumar, et consacra à Jupiter Férétrien les +secondes dépouilles <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> <i>opimes</i> (depuis Romulus). Les Insubriens +furent réduits (222), et la domination des Romains s'étendit sur toute +l'Italie jusqu'aux Alpes.</p> + +<p>Tandis que Rome croit tenir sous elle les Gaulois d'Italie terrassés, +voilà qu'Hannibal arrive et les relève. Le rusé Carthaginois en tira +bon parti. Il les place au premier rang, leur fait passer, bon gré, +mal gré, les marais d'Étrurie: les Numides les poussent l'épée dans +les reins. Ils ne s'en battent pas moins bien à Trasimène, à Cannes. +Hannibal gagne ces grandes batailles avec le sang des Gaulois<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>. Une +fois qu'ils lui manquent, lorsqu'il se trouve isolé d'eux dans le midi +de l'Italie, il ne peut plus se mouvoir. Cette Gaule italienne était +si vivace, qu'après les revers d'Hannibal elle remue encore sous +Hasdrubal, sous Magon, sous Hamilcar. Il fallut trente ans de guerre +(201-170), et la trahison des Cénomans, pour consommer la ruine des +Boïes et des Insubriens (Bologne et Milan). Encore les Boïes +émigrèrent-ils plutôt que de se soumettre; les débris de leur cent +douze tribus se levèrent en masse et allèrent s'établir sur les bords +du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save. Rome déclara +solennellement que l'<i>Italie était fermée aux Gaulois</i>. Cette dernière +et terrible lutte eut lieu pendant les guerres de Rome contre Philippe +et Antiochus. Les Grecs s'imaginaient alors qu'ils étaient la grande +pensée de Rome; ils ne savaient pas qu'elle n'employait contre eux que +la moindre partie de ses forces. Ce fut <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> assez de deux légions +pour renverser Philippe et Antiochus; tandis que, pendant plusieurs +années de suite, on envoya les deux consuls, les deux armées +consulaires, contre les obscures peuplades des Boïes et des +Insubriens. Rome roidit ses bras contre la Gaule et l'Espagne; il lui +suffit de toucher du doigt les successeurs d'Alexandre pour les faire +tomber.</p> + +<p>Avant de sortir de l'Asie, elle abattit le seul peuple qui eût pu y +renouveler la guerre. Les Galates, établis en Phrygie depuis un +siècle, s'y étaient enrichis aux dépens de tous les peuples voisins, +sur lesquels ils levaient des tributs. Ils avaient entassé les +dépouilles de l'Asie Mineure dans leurs retraites du mont Olympe. Un +fait caractérise l'opulence et le faste de ces barbares. Un de leurs +chefs ou tétrarques publia que, pendant une année entière, il +tiendrait table ouverte à tout venant; et non seulement il traita la +foule qui venait des villes et des campagnes voisines, mais il faisait +arrêter et retenir les voyageurs jusqu'à ce qu'ils se fussent assis à +sa table.</p> + +<p>Quoique la plupart d'entre les Galates eussent refusé de secourir +Antiochus, le préteur Manlius attaqua leurs trois tribus (Trocmes, +Tolistoboïes, Tectosages), et les força dans leurs montagnes avec des +armes de trait, auxquelles les Gaulois, habitués à combattre avec le +sabre et la lance, n'opposaient guère que des cailloux. Manlius leur +fit rendre les terres enlevées aux alliés de Rome, les obligea de +renoncer au brigandage, et leur imposa l'alliance d'Eumène, qui devait +les contenir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> Ce n'était pas assez que les Gaulois fussent vaincus dans +leurs colonies d'Italie et d'Asie, si les Romains ne pénétraient dans +la Gaule, ce foyer des invasions barbares. Ils y furent appelés +d'abord par leurs alliés, les Grecs de Marseille, toujours en guerre +avec les Gaulois et les Ligures du voisinage. Rome avait besoin d'être +maîtresse de l'entrée occidentale de l'Italie qu'occupaient les +Ligures du côté de la mer. Elle attaqua les tribus dont Marseille se +plaignait, puis celles dont Marseille ne se plaignait pas. Elle donna +la terre aux Marseillais, et garda les postes militaires, celui d'Aix, +entre autres, où Sextius fonda la colonie d'<i>Aquæ Sextiæ</i>. De là elle +regarda dans les Gaules.</p> + +<p>Deux vastes confédérations partageaient ce pays: d'une part les Édues, +peuple que nous verrons plus loin étroitement uni avec les tribus des +Carnutes, des Parisii, des Senones, etc.; d'autre part, les Arvernes +et les Allobroges. Les premiers semblent être les gens de la plaine, +les Kymry, soumis à l'influence sacerdotale, le parti de la +civilisation; les autres, montagnards de l'Auvergne et des Alpes, sont +les anciens Galls, autrefois resserrés dans les montagnes par +l'invasion kymrique, mais redevenus prépondérants par leur barbarie +même et leur attachement à la vie de clan.</p> + +<p>Les clans d'Auvergne étaient alors réunis sous un chef ou roi nommé +Bituit. Ces montagnards se croyaient invincibles. Bituit envoya aux +généraux romains une solennelle ambassade pour réclamer la liberté +d'un des chefs prisonniers: on y voyait sa <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> meute royale +composée d'énormes dogues tirés à grands frais de la Belgique et de la +Bretagne; l'ambassadeur, superbement vêtu, était environné d'une +troupe de jeunes cavaliers éclatants d'or et de pourpre; à son côté se +tenait un barde, la <i>rotte</i> en main, chantant par intervalles la +gloire du roi, celle de la nation arverne et les exploits de +l'ambassadeur.</p> + +<p>Les Édues virent avec plaisir l'invasion romaine. Les Marseillais +s'entremirent, et leur obtinrent le titre d'<i>alliés et amis du peuple +romain</i>. Marseille avait introduit les Romains dans le midi des +Gaules; les Édues leur ouvrirent la Celtique ou Gaule centrale, et +plus tard les Remi la Belgique.</p> + +<p>Les ennemis de Rome se hâtèrent avec la précipitation gallique et +furent vaincus séparément sur les bords du Rhône. Le char d'argent de +Bituit et sa meute de combat ne lui servirent pas de grand'chose. Les +Arvernes seuls étaient pourtant deux cent mille, mais ils furent +effrayés par les éléphants des Romains. Bituit avait dit avant la +bataille, en voyant la petite armée romaine resserrée en légions: «Il +n'y en a pas là pour un repas de mes chiens.»</p> + +<p>Rome mit la main sur les Allobroges, les déclara ses sujets, +s'assurant ainsi de la porte des Alpes. Le proconsul Domitius restaura +la voie phénicienne, et l'appela <i>Domitia</i>. Les consuls qui suivirent +n'eurent qu'à pousser vers le couchant, entre Marseille et les +Arvernes (années 120-118). Ils s'acheminèrent vers les Pyrénées, et +fondèrent presque à l'entrée de l'Espagne <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> une puissante +colonie, <i>Narbo Martius</i>, Narbonne. Ce fut la seconde colonie romaine +hors de l'Italie (la première avait été envoyée à Carthage). Jointe à +la mer par de prodigieux travaux, elle eut, à l'imitation de la +métropole, son capitole, son sénat, ses thermes, son amphithéâtre. Ce +fut la Rome gauloise, et la rivale de Marseille. Les Romains ne +voulaient plus que leur influence dans les Gaules dépendît de leur +ancienne alliée.</p> + +<p>Ils s'établissaient paisiblement dans ces contrées, lorsqu'un +événement imprévu, immense, effroyable, comme un cataclysme du globe, +faillit tout emporter, et l'Italie elle-même. Ce monde barbare que +Rome avait rembarré dans le Nord d'une si rude main, il existait +pourtant. Ces Kymry qu'elle avait exterminés à Bologne et Senagallia, +ils avaient des frères dans la Germanie. Gaulois et Allemands, Kymry +et Teutons, fuyant, dit-on, devant un débordement de la Baltique, se +mirent à descendre vers le Midi. Ils avaient ravagé toute l'Illyrie, +battu, aux portes de l'Italie, un général romain qui voulait leur +interdire le Norique, et tourné les Alpes par l'Helvétie, dont les +principales populations, Ombriens ou Ambrons, Tigurins (Zurich) et +Tughènes (Zug), grossirent leur horde. Tous ensemble pénétrèrent dans +la Gaule, au nombre de trois cent mille guerriers; leurs familles, +vieillards, femmes et enfants, suivaient dans des chariots. Au nord de +la Gaule, ils retrouvèrent d'anciennes tribus cimbriques, et leur +laissèrent, dit-on, en dépôt une partie de leur butin. Mais la Gaule +centrale fut dévastée, brûlée, <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> affamée sur leur passage. Les +populations des campagnes se réfugièrent dans les villes pour laisser +passer le torrent, et furent réduites à une telle disette, qu'on +essaya de se nourrir de chair humaine. Les barbares, parvenus au bord +du Rhône, apprirent que de l'autre côté du fleuve c'était encore +l'empire romain, dont ils avaient déjà rencontré les frontières en +Illyrie, en Thrace, en Macédoine. L'immensité du grand empire du Midi +les frappa d'un respect superstitieux; avec cette simple bonne foi de +la race germanique, ils dirent au magistrat de la province, M. +Silanus, que <i>si Rome leur donnait des terres, ils se battraient +volontiers pour elle</i>. Silanus répondit fièrement que Rome n'avait que +faire de leurs services, passa le Rhône, et se fit battre. Le consul +P. Cassius, qui vint ensuite défendre la province, fut tué; Scaurus, +son lieutenant, fut pris, et l'armée passa sous le joug des Helvètes, +non loin du lac de Genève. Les barbares enhardis voulaient franchir +les Alpes. Ils agitaient seulement si les Romains seraient réduits en +esclavage, ou exterminés. Dans leurs bruyants débats, ils s'avisèrent +d'interroger Scaurus, leur prisonnier. Sa réponse hardie les mit en +fureur, et l'un d'eux le perça de son épée. Toutefois, ils +réfléchirent, et ajournèrent le passage des Alpes. Les paroles de +Scaurus furent peut-être le salut de l'Italie.</p> + +<p>Les Gaulois Tectosages de Tolosa, unis aux Cimbres par une origine +commune, les appelaient contre les Romains, dont ils avaient secoué le +joug. La marche des Cimbres fut trop lente. Le consul C. Servilius +<span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> Cépion pénétra dans la ville et la saccagea. L'or et l'argent +rapportés jadis par les Tectosages du pillage de Delphes, celui des +mines des Pyrénées, celui que la piété des Gaulois clouait dans un +temple de la ville, ou jetait dans un lac voisin, avaient fait de +Tolosa la plus riche ville des Gaules. Cépion en tira, dit-on, cent +dix mille livres pesant d'or et quinze cent mille d'argent. Il dirigea +ce trésor sur Marseille, et le fit enlever sur la route par des gens à +lui, qui massacrèrent l'escorte. Ce brigandage ne profita pas. Tous +ceux qui avaient touché cette proie funeste finirent misérablement; et +quand on voulait désigner un homme dévoué à une fatalité implacable, +on disait: <i>Il a de l'or de Tolosa.</i></p> + +<p>D'abord Cépion, jaloux d'un collègue inférieur par la naissance, veut +camper et combattre séparément. Il insulte les députés que les +barbares envoyaient à l'autre consul. Ceux-ci, bouillants de fureur, +dévouent solennellement aux dieux tout ce qui tombera entre leurs +mains. De quatre-vingt mille soldats, de quarante mille esclaves ou +valets d'armée, il n'échappa, dit-on, que dix hommes. Cépion fut des +dix. Les barbares tinrent religieusement leur serment; ils tuèrent +dans les deux camps tout être vivant, ramassèrent les armes, et +jetèrent l'or et l'argent, les chevaux même dans le Rhône.</p> + +<p>Cette journée, aussi terrible que celle de Cannes, leur ouvrait +l'Italie. La fortune de Rome les arrêta dans la Province et les +détourna vers les Pyrénées. De là, les Cimbres se répandirent sur +toute l'Espagne, <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> tandis que le reste des barbares les +attendait dans la Gaule.</p> + +<p>Pendant qu'ils perdent ainsi le temps et vont se briser contre les +montagnes et l'opiniâtre courage des Celtibériens, Rome épouvantée +avait appelé Marius de l'Afrique. Il ne fallait pas moins que l'homme +d'Arpinum, en qui tous les Italiens voyaient un des leurs, pour +rassurer l'Italie et l'armer unanimement contre les barbares. Ce dur +soldat, presque aussi terrible aux siens qu'à l'ennemi, farouche comme +les Cimbres qu'il allait combattre, fut, pour Rome, un dieu sauveur. +Pendant quatre ans que l'on attendit les barbares, le peuple, ni même +le sénat, ne put se décider à nommer un autre consul que Marius. +Arrivé dans la Province, il endurcit d'abord ses soldats par de +prodigieux travaux. Il leur fit creuser la <i>Fossa Mariana</i>, qui +facilitait ses communications avec la mer, et permettait aux navires +d'éviter l'embouchure du Rhône, barré par les sables. En même temps, +il accablait les Tectosages et s'assurait de la fidélité de la +Province avant que les barbares se remissent en mouvement.</p> + +<p>Enfin ceux-ci se dirigèrent vers l'Italie, le seul pays de l'Occident +qui eût encore échappé à leurs ravages. Mais la difficulté de nourrir +une si grande multitude les obligea de se séparer. Les Cimbres et les +Tigurins tournèrent par l'Helvétie et le Norique; les Ambrons et les +Teutons, par un chemin plus direct, devaient passer sur le ventre aux +légions de <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> Marius, pénétrer en Italie par les Alpes maritimes +et retrouver les Cimbres aux bords du Pô.</p> + +<p>Dans le camp retranché d'où il les observait, d'abord près d'Arles, +puis sous les murs d'<i>Aquæ Sextiæ</i> (Aix), Marius leur refusa +obstinément la bataille. Il voulait habituer les siens à voir ces +barbares, avec leur taille énorme, leurs yeux farouches, leurs armes +et leurs vêtements bizarres. Leur roi Teutobochus franchissait d'un +saut quatre et même six chevaux mis de front; quand il fut conduit en +triomphe à Rome, il était plus haut que les trophées. Les barbares, +défilant devant les retranchements, défiaient les Romains par mille +outrages: <i>N'avez-vous rien à dire à vos femmes?</i> disaient-ils, <i>nous +serons bientôt auprès d'elles.</i> Un jour, un de ces géants du Nord vint +jusqu'aux portes du camp provoquer Marius lui-même. Le général lui fit +répondre que, s'il était las de la vie, il n'avait qu'à s'aller +pendre; et comme le Teuton insistait, il lui envoya un gladiateur. +Ainsi il arrêtait l'impatience des siens; et cependant il savait ce +qui se passait dans leur camp par le jeune Sertorius, qui parlait leur +langue, et se mêlait à eux sous l'habit gaulois.</p> + +<p>Marius, pour faire plus vivement souhaiter la bataille à ses soldats, +avait placé son camp sur une colline sans eau qui dominait un fleuve. +«Vous êtes des hommes, leur dit-il, vous aurez de l'eau pour du sang.» +Le combat s'engagea en effet bientôt aux bords du fleuve. Les Ambrons, +qui étaient seuls dans cette première action, étonnèrent d'abord les +Romains <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> par leurs cris de guerre qu'ils faisaient retentir +comme un mugissement dans leurs boucliers: <i>Ambrons! Ambrons!</i> Les +Romains vainquirent pourtant, mais ils furent repoussés du camp par +les femmes des Ambrons; elles s'armèrent pour défendre leur liberté et +leurs enfants, et elles frappaient du haut de leurs chariots sans +distinction d'amis ni d'ennemis. Toute la nuit les barbares pleurèrent +leurs morts avec des hurlements sauvages qui, répétés par les échos +des montagnes et du fleuve, portaient l'épouvante dans l'âme même des +vainqueurs. Le surlendemain, Marius les attira par sa cavalerie à une +nouvelle action. Les Ambrons-Teutons, emportés par leur courage, +traversèrent la rivière et furent écrasés dans son lit. Un corps de +trois mille Romains les prit par derrière, et décida leur défaite. +Selon l'évaluation la plus modérée, le nombre des barbares pris ou +tués fut de cent mille. La vallée, engraissée de leur sang, devint +célèbre par sa fertilité. Les habitants du pays n'enfermaient, +n'étayaient leurs vignes qu'avec des os de morts. Le village de +<i>Pourrières</i> rappelle encore aujourd'hui le nom donné à la plaine: +<i>Campi putridi</i>, champ de la putréfaction. Quant au butin, l'armée le +donna tout entier à Marius, qui, après un sacrifice solennel, le brûla +en l'honneur des dieux. Une pyramide fut élevée à Marius, un temple à +la Victoire. L'église de Sainte-Victoire, qui remplaça le temple, +reçut jusqu'à la Révolution française une procession annuelle, dont +l'usage ne s'était jamais interrompu. La pyramide subsista jusqu'au +quinzième siècle; et <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> Pourrières avait pris pour armoiries le +triomphe de Marius représenté sur un des bas-reliefs dont ce monument +était orné.</p> + +<p>Cependant les Cimbres, ayant passé les Alpes Noriques, étaient +descendus dans la vallée de l'Adige. Les soldats de Catulus ne les +voyaient qu'avec terreur se jouer, presque nus, au milieu des glaces, +et se laisser glisser sur leurs boucliers du haut des Alpes à travers +les précipices. Catulus, général méthodique, se croyait en sûreté +derrière l'Adige couvert par un petit fort. Il pensait que les ennemis +s'amuseraient à le forcer. Ils entassèrent des roches, jetèrent toute +une forêt par-dessus, et passèrent. Les Romains s'enfuirent et ne +s'arrêtèrent que derrière le Pô. Les Cimbres ne songeaient pas à les +poursuivre. En attendant l'arrivée des Teutons, ils jouirent du ciel +et du sol italiens, et se laissèrent vaincre aux douceurs de la belle +et molle contrée. Le vin, le pain, tout était nouveau pour ces +barbares, ils fondaient sous le soleil du Midi et sous l'action de la +civilisation plus énervante encore.</p> + +<p>Marius eut le temps de joindre son collègue. Il reçut des députés des +Cimbres, qui voulaient gagner du temps: <i>Donnez-nous</i>, disaient-ils, +<i>des terres pour nous et pour nos frères les Teutons.—Laissez-là vos +frères</i>, répondit Marius, <i>ils ont des terres. Nous leur en avons +donné qu'ils garderont éternellement.</i> Et comme les Cimbres le +menaçaient de l'arrivée des Teutons: <i>Ils sont ici</i>, dit-il, <i>il ne +serait pas bien de partir sans les saluer</i>, et il fit amener les +captifs. Les Cimbres <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> ayant demandé quel jour et en quel lieu +il voulait combattre <i>pour savoir à qui serait l'Italie</i>, il leur +donna rendez-vous pour le troisième jour dans un champ, près de +Verceil.</p> + +<p>Marius s'était placé de manière à tourner contre l'ennemi le vent, la +poussière et les rayons ardents d'un soleil de juillet. L'infanterie +des Cimbres formait un énorme carré, dont les premiers rangs étaient +liés tous ensemble avec des chaînes de fer. Leur cavalerie, forte de +quinze mille hommes, était effrayante à voir, avec ses casques chargés +de mufles d'animaux sauvages, et surmontés d'ailes d'oiseaux. Le camp +et l'armée barbares occupaient une lieue en longueur. Au commencement, +l'aile où se tenait Marius, ayant cru voir fuir la cavalerie ennemie, +s'élança à sa poursuite, et s'égara dans la poussière, tandis que +l'infanterie ennemie, semblable aux vagues d'une mer immense, venait +se briser sur le centre où se tenaient Catulus et Sylla, et alors tout +se perdit dans une nuée de poudre. La poussière et le soleil +méritèrent le principal honneur de la victoire (101).</p> + +<p>Restait le camp barbare, les femmes et les enfants des vaincus. +D'abord, revêtues d'habits de deuil, elles supplièrent qu'on leur +promît de les respecter, et qu'on les donnât pour esclaves aux +prêtresses romaines du feu (le culte des éléments existait dans la +Germanie). Puis, voyant leur prière reçue avec dérision, elles +pourvurent elles-mêmes à leur liberté. Le mariage chez ces peuples +était chose sérieuse. Les présents symboliques des noces, les bœufs +attelés, les <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> armes, le coursier de guerre, annonçaient assez +à la vierge qu'elle devenait la compagne des périls de l'homme, qu'ils +étaient unis dans une même destinée, à la vie et à la mort (<i>sic +vivendum, sic pereundum</i>, Tacit.). C'est à son épouse que le guerrier +rapportait ses blessures après la bataille (<i>ad matres et conjuges +vulnera referunt; nec illæ numerare aut exigere plagas pavent</i>). Elle +les comptait, les sondait sans pâlir; car la mort ne devait point les +séparer. Ainsi, dans les poèmes scandinaves, Brunhild se brûle sur le +corps de Siegfrid. D'abord les femmes des Cimbres affranchirent leurs +enfants par la mort; elles les étranglèrent ou les jetèrent sous les +roues des chariots. Puis elles se pendaient, s'attachaient par un +nœud coulant aux cornes des bœufs, et les piquaient ensuite pour +se faire écraser. Les chiens de la horde défendirent leurs cadavres; +il fallut les exterminer à coups de flèches.</p> + +<p>Ainsi s'évanouit cette terrible apparition du Nord, qui avait jeté +tant d'épouvante dans l'Italie. Le mot <i>cimbrique</i> resta synonyme de +<i>fort</i> et de <i>terrible</i>. Toutefois Rome ne sentit point le génie +héroïque de ces nations, qui devaient un jour la détruire; elle crut à +son éternité. Les prisonniers qu'on put faire sur les Cimbres furent +distribués aux villes comme esclaves publics, ou dévoués aux combats +de gladiateurs.</p> + +<p>Marius fit ciseler sur son bouclier la figure d'un Gaulois tirant la +langue, image populaire à Rome dès le temps de Torquatus. Le peuple +l'appela le troisième fondateur de Rome, après Romulus et Camille. On +<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> faisait des libations au nom de Marius, comme en l'honneur de +Bacchus ou de Jupiter. Lui-même, enivré de sa victoire sur les +barbares du Nord et du Midi, sur la Germanie et sur les <i>Indes +Africaines</i>, ne buvait plus que dans cette coupe à deux anses où, +selon la tradition, Bacchus avait bu après sa victoire des Indes<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> CHAPITRE II</h3> + +<p class="chaptitle">État de la Gaule dans le siècle qui précède la + conquête.—Druidisme.—Conquête de César (58-51 avant J.-C).</p> + +<p>Ce grand événement de l'invasion cimbrique n'eut qu'une influence fort +indirecte sur les destinées de la Gaule, qui en fut le principal +théâtre. Les Kymry-Teutons étaient trop barbares pour s'incorporer +avec les tribus gauloises que le druidisme avait déjà tirées de leur +grossièreté primitive. Examinons avec quelque détail cette religion +druidique<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a> qui commença la culture morale de la Gaule, prépara +l'invasion romaine, et fraya la voie au christianisme. Elle devait +avoir atteint tout son développement, toute sa maturité dans le siècle +qui précéda la conquête de César; peut-être même penchait-elle vers +son déclin; l'influence politique des druides avait du moins diminué.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> Il semble que les Galls aient d'abord adoré des objets +matériels, des phénomènes, des agents de la nature: lacs, fontaines, +pierres, arbres, vents, en particulier le <i>Kirk</i>. Ce culte grossier +fut, avec le temps, élevé et généralisé. Ces êtres, ces phénomènes +eurent leurs génies; il en fut de même des lieux et des tribus. De là, +le dieu <i>Tarann</i>, esprit du tonnerre; <i>Vosège</i>, déification des +Vosges; <i>Pennin</i>, des Alpes; <i>Arduinne</i>, des Ardennes. De là le <i>Génie +des Arvernes</i>; <i>Bibracte</i>, déesse et cité des Édues; <i>Aventia</i>, chez +les Helvètes; <i>Nemausus</i> (Nîmes) chez les Arécomikes, etc., etc.</p> + +<p>Par un degré d'abstraction de plus, les forces générales de la nature, +celles de l'âme humaine et de la société furent aussi déifiées. +<i>Tarann</i> devint le dieu du ciel, le moteur et l'arbitre du monde. Le +soleil, sous le nom de <i>Bel</i> ou <i>Belen</i>, fit naître les plantes +salutaires et présida à la médecine; <i>Heus</i> ou <i>Hesus</i> à la guerre; +<i>Teutatès</i> au commerce et à l'industrie; l'éloquence même et la poésie +eurent leur symbole dans <i>Ogmius</i>, armé comme Hercule de la massue et +de l'arc, et entraînant après lui des hommes attachés par l'oreille à +des chaînes d'or et d'ambre qui sortaient de sa bouche<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>.</p> + +<p>On voit qu'il y a ici quelque analogie avec l'Olympe des Grecs et des +Romains<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>. La ressemblance se changea en identité, lorsque la Gaule, +soumise à la domination de Rome, eut subi, quelques années seulement, +l'influence des idées romaines. Alors le polythéisme gaulois, honoré +et favorisé par les empereurs, finit par <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> se fondre dans celui +de l'Italie, tandis que le druidisme, ses mystères, sa doctrine, son +sacerdoce, furent cruellement proscrits.</p> + +<p>Les druides enseignaient que la matière et l'esprit sont éternels, que +la substance de l'univers reste inaltérable sous la perpétuelle +variation des phénomènes où domine tour à tour l'influence de l'eau et +du feu; qu'enfin l'âme humaine est soumise à la métempsycose. À ce +dernier dogme se rattachait l'idée morale de peines et de récompenses; +ils considéraient les degrés de transmigration inférieurs à la +condition humaine comme des états d'épreuves et de châtiment. Ils +avaient même un <i>autre monde</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>, un monde de bonheur. L'âme y +conservait son identité, ses passions, ses habitudes. Aux funérailles, +on brûlait des lettres que le mort devait lire ou remettre à d'autres +morts. Souvent même ils prêtaient de l'argent à rembourser dans +l'autre vie.</p> + +<p>Ces deux notions combinées de la métempsycose et d'une vie future +faisaient la base du système des druides. Mais leur science ne se +bornait pas là; ils étaient de plus métaphysiciens, physiciens, +médecins, sorciers, et surtout astronomes. Leur année se composait de +lunaisons, ce qui fit dire aux Romains que les Gaulois mesuraient le +temps par nuits et non par <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> jours; ils expliquaient cet usage +par l'origine infernale de ce peuple, et sa descendance du dieu +Pluton. La médecine druidique était uniquement fondée sur la magie. Il +fallait cueillir le <i>Samolus</i> à jeun et de la main gauche, l'arracher +de terre sans le regarder, et le jeter de même dans les réservoirs où +les bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre leurs +maladies. On se préparait à la récolte de la sélage par des ablutions +et une offrande de pain et de vin; on partait nu-pieds, habillé de +blanc; sitôt qu'on avait aperçu la plante, on se baissait comme par +hasard, et, glissant la main droite sous son bras gauche, on +l'arrachait sans jamais employer le fer, puis on l'enveloppait d'un +linge qui ne devait servir qu'une fois. Autre cérémonial pour la +verveine. Mais le remède universel, la panacée, comme l'appelaient les +druides, c'était le fameux <i>gui</i>. Ils le croyaient semé sur le chêne +par une main divine, et trouvaient dans l'union de leur arbre sacré +avec la verdure éternelle du gui un vivant symbole du dogme de +l'immortalité. On le cueillait en hiver, à l'époque de la floraison, +lorsque la plante est le plus visible, et que ses longs rameaux verts, +ses feuilles et les touffes jaunes de ses fleurs, enlacés à l'arbre +dépouillé, présentent seuls l'image de la vie, au milieu d'une nature +morte et stérile.</p> + +<p>C'était le sixième jour de la lune que le gui devait être coupé; un +druide en robe blanche montait sur l'arbre, une serpe d'or à la main, +et tranchait la racine de la plante, que d'autres druides recevaient +dans une saie blanche; car il ne fallait pas qu'elle <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> touchât +la terre. Alors on immolait deux taureaux blancs dont les cornes +étaient liées pour la première fois.</p> + +<p>Les druides prédisaient l'avenir d'après le vol des oiseaux et +l'inspection des entrailles des victimes. Ils fabriquaient aussi des +talismans, comme les chapelets d'ambre que les guerriers portaient sur +eux dans les batailles, et qu'on retrouve souvent à leur côté dans les +tombeaux. Mais nul talisman n'égalait l'<i>œuf de serpent</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Ces +idées d'œuf et de serpent rappellent l'œuf cosmogonique des +mythologies orientales, ainsi que la métempsycose et l'éternelle +rénovation dont le serpent était l'emblème.</p> + +<p>Des magiciennes et des prophétesses étaient affiliées à l'ordre des +druides, mais sans en partager les prérogatives. Leur institut leur +imposait des lois bizarres et contradictoires; ici la prêtresse ne +pouvait dévoiler l'avenir qu'à l'homme qui l'avait profanée; là elle +se vouait à une virginité perpétuelle; ailleurs, quoique mariée, elle +était astreinte à de longs célibats. Quelquefois ces femmes devaient +assister à des sacrifices nocturnes, toutes nues, le corps teint de +noir, les cheveux en désordre, s'agitant dans des transports +frénétiques. La plupart habitaient des écueils sauvages, au milieu des +tempêtes de l'archipel armoricain. À Séna (Sein) était l'oracle +célèbre des neuf vierges terribles appelées <i>Sènes</i> du nom de leur +île. Pour avoir le droit de les consulter, il fallait être <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> +marin et encore avoir fait le trajet dans ce seul but. Ces vierges +connaissaient l'avenir; elles guérissaient les maux incurables; elles +prédisaient et faisaient la tempête.</p> + +<p>Les prêtresses des Nannetes, à l'embouchure de la Loire, habitaient un +des îlots de ce fleuve. Quoiqu'elles fussent mariées, nul homme +n'osait approcher de leur demeure; c'étaient elles qui, à des époques +prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent. Parties de +l'île à la nuit close, sur de légères barques qu'elles conduisaient +elles-mêmes, elles passaient la nuit dans des cabanes préparées pour +les recevoir; mais, dès que l'aube commençait à paraître, s'arrachant +des bras de leurs époux, elles couraient à leurs nacelles, et +regagnaient leur solitude à force de rames. Chaque année, elles +devaient, dans l'intervalle d'une nuit à l'autre, couronnées de lierre +et de vert feuillage, abattre et reconstruire le toit de leur temple. +Si l'une d'elles par malheur laissait tomber à terre quelque chose de +ses matériaux sacrés, elle était perdue; ses compagnes se +précipitaient sur elle avec d'horribles cris, la déchiraient, et +semaient çà et là ses chairs sanglantes. Les Grecs crurent retrouver +dans ces rites le culte de Bacchus; ils assimilèrent aussi aux orgies +de Samothrace d'autres orgies druidiques célébrées dans une île +voisine de la Bretagne d'où les navigateurs entendaient avec effroi, +de la pleine mer, des cris furieux et le bruit des cymbales barbares.</p> + +<p>La religion druidique avait sinon institué, du moins <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> adopté +et maintenu les sacrifices humains. Les prêtres perçaient la victime +au-dessus du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans +laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l'abondance +et de la couleur de son sang; quelquefois ils la crucifiaient à des +poteaux dans l'intérieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur elle, +jusqu'à la mort, une nuée de flèches et de dards. Souvent aussi on +élevait un colosse en osier ou en foin, on le remplissait d'hommes +vivants, un prêtre y jetait une torche allumée, et tout disparaissait +bientôt dans des flots de fumée et de flamme. Ces horribles offrandes +étaient sans doute remplacées souvent par des dons votifs. Ils +jetaient des lingots d'or et d'argent dans les lacs, ou les clouaient +dans les temples.</p> + +<p>Un mot sur la hiérarchie. Elle comprenait trois ordres distincts. +L'ordre inférieur était celui des bardes, qui conservaient dans leur +mémoire les généalogies des clans, et chantaient sur la <i>rotte</i> les +exploits des chefs et les traditions nationales; puis venait le +sacerdoce proprement dit, composé des ovates et des druides. Les +ovates étaient chargés de la partie extérieure du culte et de la +célébration des sacrifices. Ils étudiaient spécialement les sciences +naturelles appliquées à la religion, l'astronomie, la divination, etc. +Interprètes des druides, aucun acte civil ou religieux ne pouvait +s'accomplir sans leur ministère.</p> + +<p>Les druides, ou <i>hommes des chênes</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>, étaient le couronnement +<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> de la hiérarchie. En eux résidaient la puissance et la +science. Théologie, morale, législation, toute haute connaissance +était leur privilège. L'ordre des druides était électif. L'initiation, +mêlée de sévères épreuves, au fond des bois ou des cavernes, durait +quelquefois vingt années, il fallait apprendre de mémoire toute +science sacerdotale; car ils n'écrivaient rien, du moins jusqu'à +l'époque où ils purent se servir des caractères grecs.</p> + +<p>L'assemblée la plus solennelle des druides se tenait une fois l'an sur +le territoire des Carnutes, dans un lieu consacré, qui passait pour le +point central de toute la Gaule; on y accourait des provinces les plus +éloignées. Les druides sortaient alors de leurs solitudes, siégeaient +au milieu du peuple et rendaient leurs jugements. Là sans doute ils +choisissaient le druide suprême, qui devait veiller au maintien de +l'institution. Il n'était pas rare que l'élection de ce chef excitât +la guerre civile.</p> + +<p>Quand même le druidisme n'eût pas été affaibli par ces divisions, la +vie solitaire à laquelle la plupart des membres de l'ordre semblent +s'être voués devaient le rendre peu propre à agir puissamment sur le +peuple. Ce n'était pas d'ailleurs ici comme en Égypte une population +agglomérée sur une étroite ligne. Les Gaulois étaient dispersés dans +les forêts, dans les marais qui couvraient leur sauvage pays, au +milieu des hasards d'une vie barbare et guerrière. Le druidisme n'eut +pas assez de prise sur ces populations disséminées, isolées. Elles lui +échappèrent de bonne heure.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> Ainsi, lorsque César envahit la Gaule<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, elle semblait +convaincue d'impuissance pour s'organiser elle-même. Le vieil esprit +de clan, l'indisciplinabilité guerrière, que le druidisme semblait +devoir comprimer, avait repris vigueur; seulement la différence des +forces avait établi une sorte de hiérarchie entre les tribus; +certaines étaient clientes des autres; comme les Carnutes des Rhèmes, +les Sénons des Édues, etc. (Chartres, Reims, Sens, Autun).</p> + +<p>Des villes s'étaient formées, espèces d'asiles au milieu de cette vie +de guerre. Mais tous les cultivateurs étaient serfs, et César pouvait +dire: Il n'y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers +(<i>equites</i>). Les druides étaient les plus faibles. C'est un druide des +Édues qui appela les Romains.</p> + +<p>J'ai parlé ailleurs de ce prodigieux César et des motifs qui l'avaient +décidé à quitter si longtemps Rome pour la Gaule, à s'exiler pour +revenir maître. L'Italie était épuisée, l'Espagne indisciplinable; il +fallait la Gaule pour asservir le monde. J'aurais voulu voir cette +blanche et pâle figure, fanée avant l'âge par les débauches de Rome, +cet homme délicat et épileptique, marchant sous les pluies de la +Gaule, à la tête des légions, traversant nos fleuves à la nage; ou +bien à cheval entre les litières où ses secrétaires étaient portés, +dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome du fond de la +Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d'hommes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a> et +domptant en dix <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> années la Gaule, le Rhin et l'Océan du Nord +(58-49).</p> + +<p>Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule était une superbe matière +pour un tel génie. De toutes parts, les tribus gauloises appelaient +alors l'étranger. Le druidisme affaibli semble avoir dominé dans les +deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine et de la Loire. Au +midi, les Arvernes et toutes les populations ibériennes de l'Aquitaine +étaient généralement restés fidèles à leurs chefs héréditaires. Dans +la Celtique même, les druides n'avaient pu résister au vieil esprit de +clan qu'en favorisant la formation d'une population libre dans les +grandes villes, dont les chefs ou patrons étaient du moins électifs, +comme les druides. Ainsi deux factions partageaient tous les États +gaulois; celle de l'hérédité ou des chefs de clans, celle de +l'élection, ou des druides et des chefs temporaires du peuple des +villes<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>. À la tête de la seconde se trouvaient les Édues; à la tête +de la première, les Arvernes et les Séquanes. Ainsi commençait dès +lors l'opposition de la Bourgogne (Édues) et de la Franche-Comté +(Séquanes). Les Séquanes, opprimés par les Édues qui leur fermaient la +Saône et arrêtaient leur grand commerce de porcs, appelèrent de la +Germanie des tribus étrangères au druidisme, qu'on nommait du nom +commun de Suèves. Ces barbares ne demandaient pas mieux. Ils passèrent +le Rhin, sous la conduite d'un Arioviste, battirent les Édues, et leur +imposèrent un tribut; mais ils traitèrent plus mal <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> encore les +Séquanes qui les avaient appelés; ils leur prirent le tiers de leurs +terres, selon l'usage des conquérants germains, et ils en voulaient +encore autant. Alors Édues et Séquanes, rapprochés par le malheur, +cherchèrent d'autres secours étrangers. Deux frères étaient +tout-puissants parmi les Édues. Dumnorix, enrichi par les impôts et +les péages dont il se faisait donner le monopole de gré ou de force, +s'était rendu cher au petit peuple des villes et aspirait à la +tyrannie; il se lia avec les Gaulois helvétiens, épousa une +Helvétienne, et engagea ce peuple à quitter ses vallées stériles pour +les riches plaines de la Gaule. L'autre frère, qui était druide, titre +vraisemblablement identique avec celui de divitiac que César lui donne +comme nom propre, chercha pour son pays des libérateurs moins +barbares. Il se rendit à Rome, et implora l'assistance du sénat, qui +avait appelé les Édues <i>parents et amis du peuple romain</i>. Mais le +chef des Suèves envoya de son côté, et trouva le moyen de se faire +donner aussi le titre d'ami de Rome. L'invasion imminente des Helvètes +obligeait probablement le sénat à s'unir avec Arioviste.</p> + +<p>Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels préparatifs, +qu'on voyait bien qu'ils voulaient s'interdire à jamais le retour. Ils +avaient brûlé leurs douze villes et leurs quatre cents villages, +détruit les meubles et les provisions qu'ils ne pouvaient emporter. On +disait qu'ils voulaient percer à travers toute la Gaule, et s'établir +à l'occident, dans le pays des Santones (Saintes). Sans doute ils +espéraient trouver plus <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> de repos sur les bords du grand Océan +qu'en leur rude Helvétie, autour de laquelle venaient se rencontrer et +se combattre toutes les nations de l'ancien monde, Galls, Cimbres, +Teutons, Suèves, Romains. En comptant les femmes et les enfants, ils +étaient au nombre de trois cent soixante-dix-huit mille. Ce cortège +embarrassant leur faisait préférer le chemin de la province romaine. +Ils y trouvèrent à l'entrée, vers Genève, César qui leur barra le +chemin, et les amusa assez longtemps pour élever du lac au Jura un mur +de dix mille pas et de seize pieds de haut. Il leur fallut donc +s'engager par les âpres vallées du Jura, traverser le pays des +Séquanes, et remonter la Saône. César les atteignit comme ils +passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isolée des autres, +et l'extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volonté de l'Édue +Dumnorix et du parti qui avait appelé les Helvètes, il fut obligé de +se détourner vers Bibracte (Autun). Les Helvètes crurent qu'il fuyait, +et le poursuivirent à leur tour. César, ainsi placé entre des ennemis +et des alliés malveillants, se tira d'affaire par une victoire +sanglante. Les Helvètes, atteints de nouveau dans leur fuite vers le +Rhin, furent obligés de rendre les armes, et de s'engager à retourner +dans leur pays. Six mille d'entre eux, qui s'enfuirent la nuit pour +échapper à cette honte, furent ramenés par la cavalerie romaine, et, +dit César, <i>traités en ennemis</i>.</p> + +<p>Ce n'était rien d'avoir repoussé les Helvètes, si les Suèves +envahissaient la Gaule. Les migrations étaient continuelles: déjà cent +vingt mille guerriers étaient <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> passés. <i>La Gaule allait +devenir Germanie.</i> César parut céder aux prières des Séquanes et des +Édues opprimés par les barbares. Le même druide qui avait sollicité +les secours de Rome guida César vers Arioviste et se chargea +d'explorer le chemin. Le chef des Suèves avait obtenu de César +lui-même, dans son consulat, le titre d'allié du peuple romain; il +s'étonna d'être attaqué par lui: «Ceci, disait le barbare, est ma +Gaule à moi; vous avez la vôtre... si vous me laissez en repos, vous y +gagnerez; je ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni +péril pour vous... Ignorez-vous quels hommes sont les Germains? voilà +plus de quatorze ans que nous n'avons dormi sous un toit<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>.» Ces +paroles ne faisaient que trop d'impression sur l'armée romaine: tout +ce qu'on rapportait de la taille et de la férocité de ces géants du +Nord épouvantait les petits hommes du Midi. On ne voyait dans le camp +que gens qui faisaient leur testament. César leur en fit honte: «Si +vous m'abandonnez, dit-il, j'irai toujours: il me suffit de la dixième +légion.» Il les mène ensuite à Besançon, s'en empare, pénètre jusqu'au +camp des barbares non loin du Rhin, les force de combattre, quoiqu'ils +eussent voulu attendre la nouvelle lune, et les détruit dans une +furieuse bataille: presque tout ce qui échappa périt dans le Rhin.</p> + +<p>Les Gaulois du Nord, Belges et autres, jugèrent, non sans +vraisemblance, que, si les Romains avaient chassé les Suèves, ce +n'était que pour leur succéder <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> dans la domination des Gaules. +Ils formèrent une vaste coalition, et César saisit ce prétexte pour +pénétrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprète le +divitiac des Édues<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>; il était appelé par les Sénons, anciens +vassaux des Édues, par les Rhèmes, suzerains du pays druidique des +Carnutes. Vraisemblablement, ces tribus vouées au druidisme, ou du +moins au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l'ami des +druides, et comptaient l'opposer aux Belges septentrionaux, leurs +féroces voisins. C'est ainsi que, cinq siècles après, le clergé +catholique des Gaules favorisa l'invasion des Francs contre les +Visigoths et les Bourguignons ariens.</p> + +<p>C'était pourtant une sombre et décourageante perspective pour un +général moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses, +dans les forêts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les +conquérants de l'Amérique, César était souvent obligé de se frayer une +route la hache à la main, de jeter des ponts sur les marais, d'avancer +avec ses légions, tantôt sur terre ferme, tantôt à gué ou à la nage. +Les Belges entrelaçaient les arbres de leurs forêts, comme ceux de +l'Amérique le sont naturellement par les lianes. Mais les Pizarre et +les Cortez, avec une telle supériorité d'armes, faisaient la guerre à +coup sur; et qu'étaient-ce que les Péruviens en comparaison de ces +dures et colériques populations des Bellovaques et des <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> +Nerviens (Picardie, Hainaut-Flandre), qui venaient par cent mille +attaquer César? Les Bellovaques et les Suessions s'accommodèrent par +l'entremise du divitiac des Édues<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>. Mais les Nerviens, soutenus par +les Atrebates et les Veromandui, surprirent l'armée romaine en marche, +au bord de la Sambre, dans la profondeur de leurs forêts, et se +crurent au moment de la détruire. César fut obligé de saisir une +enseigne et de se porter lui-même en avant: ce brave peuple fut +exterminé. Leurs alliés, les Cimbres qui occupaient Aduat (Namur?), +effrayés des ouvrages dont César entourait leur ville, feignirent de +se rendre, jetèrent une partie de leurs armes du haut des murs, et +avec le reste attaquèrent les Romains. César en vendit comme esclaves +cinquante-trois mille.</p> + +<p>Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit la +réduction de toutes les tribus des rivages. Il perça les forêts et les +marécages des Ménapes et des Morins (Zélande et Gueldre, Gand, Bruges, +Boulogne); un de ses lieutenants soumit les Unelles, Éburoviens et +Lexoviens (Coutances, Évreux, Lisieux); un autre, le jeune Crassus, +conquit l'Aquitaine, quoique les barbares eussent appelé d'Espagne les +vieux compagnons de Sertorius<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. César lui-même attaqua les Vénètes +et autres tribus de notre Bretagne. Ce peuple amphibie n'habitait ni +sur la terre ni <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> sur les eaux; leurs forts, dans des +presqu'îles inondées et abandonnées tour à tour par le flux, ne +pouvaient être assiégés ni par terre ni par mer. Les Vénètes +communiquaient sans cesse avec l'autre Bretagne, et en tiraient des +secours. Pour les réduire, il fallait être maître de la mer. Rien ne +rebutait César. Il fit des vaisseaux, il fit des matelots, leur apprit +à fixer les navires bretons en les accrochant avec des mains de fer et +fauchant leurs cordages. Il traita durement ce peuple dur; mais la +petite Bretagne ne pouvait être vaincue que dans la grande. César +résolut d'y passer.</p> + +<p>Le monde barbare de l'Occident qu'il avait entrepris de dompter était +triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, était en rapport +avec l'une et l'autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays; +les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule; les Parisii +et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les +discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir été pour le parti +druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. César +frappa les deux partis et au dedans et au dehors; il passa l'Océan, il +passa le Rhin.</p> + +<p>Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Teuctères, +fatigués au nord par les incursions des Suèves comme les Helvètes +l'avaient été au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule (55). +César les arrêta, et, sous prétexte que, pendant les pourparlers, il +avait été attaqué par leur jeunesse, il fondit sur eux à l'improviste, +et les massacra tous. Pour inspirer plus <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> de terreur aux +Germains, il alla chercher ces terribles Suèves, près desquels aucune +nation n'osait habiter; en dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non +loin de Cologne, malgré la largeur et l'impétuosité de ce fleuve +immense. Après avoir fouillé en vain les forêts des Suèves, il repassa +le Rhin, traversa toute la Gaule, et la même année s'embarqua pour la +Bretagne. Lorsqu'on apprit à Rome ces marches prodigieuses, plus +étonnantes encore que des victoires, tant d'audace et une si +effrayante rapidité, un cri d'admiration s'éleva. On décréta vingt +jours de supplications aux dieux. <i>Au prix des exploits de César</i>, +disait Cicéron, <i>qu'a fait Marius?</i></p> + +<p>Lorsque César voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put obtenir +des Gaulois aucun renseignement sur l'île sacrée. L'Édue Dumnorix +déclara que la religion lui défendait de suivre César; il essaya de +s'enfuir, mais le Romain, qui connaissait son génie remuant, le fit +poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif; il fut tué en se +défendant.</p> + +<p>La malveillance des Gaulois faillit être funeste à César dans cette +expédition. D'abord ils lui laissèrent ignorer les difficultés du +débarquement. Les hauts navires qu'on employait sur l'Océan tiraient +beaucoup d'eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que le +soldat se précipitât dans cette mer profonde, et qu'il se formât en +bataille au milieu des flots. Les barbares dont la grève était +couverte avaient trop d'avantage. Mais les machines de siège vinrent +au secours et nettoyèrent le rivage par une grêle de pierres et de +traits. Cependant l'équinoxe approchait; <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> c'était la pleine +lune, le moment des grandes marées. En une nuit la flotte romaine fut +brisée, ou mise hors hors de service. Les barbares, qui dans le +premier étonnement avaient donné des otages à César, essayèrent de +surprendre son camp. Vigoureusement repoussés, ils offrirent encore de +se soumettre. César leur ordonna de livrer des otages deux fois plus +nombreux; mais ses vaisseaux étaient réparés, il partit la même nuit +sans attendre leur réponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui +eût guère permis le retour.</p> + +<p>L'année suivante, nous le voyons presque en même temps en Illyrie, à +Trèves et en Bretagne. Il n'y a que les esprits de nos vieilles +légendes qui aient jamais voyagé ainsi. Cette fois, il était conduit +en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait imploré son secours. +Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons, assiégé le +roi Caswallawn dans l'enceinte marécageuse où il avait rassemblé ses +hommes et ses bestiaux. Il écrivit à Rome qu'il avait imposé un tribut +à la Bretagne, et y envoya en grande quantité les perles de peu de +valeur qu'on recueillait sur les côtes.</p> + +<p>Depuis cette invasion dans l'île sacrée, César n'eut plus d'amis chez +les Gaulois. La nécessité d'acheter Rome aux dépens des Gaules, de +gorger tant d'amis qui lui avaient fait continuer le commandement pour +cinq années, avait poussé le conquérant aux mesures les plus +violentes. Selon un historien, il dépouillait les lieux sacrés, +mettait des villes au pillage sans qu'elles l'eussent mérité<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>. +Partout il établissait des <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> chefs dévoués aux Romains et +renversait le gouvernement populaire. La Gaule payait cher l'union, le +calme et la culture dont la domination romaine devait lui faire +connaître les bienfaits.</p> + +<p>La disette obligeant César de disperser ses troupes, l'insurrection +éclate partout. Les Éburons massacrent une légion, en assiègent une +autre. César, pour délivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes à +travers soixante mille Gaulois. L'année suivante il assemble à Lutèce +les états de la Gaule. Mais les Nerviens et les Trévires, les Sénonais +et les Carnutes n'y paraissent pas. César les attaque séparément et +les accable tous. Il passe une seconde fois le Rhin, pour intimider +les Germains qui voudraient venir au secours. Puis il frappe à la fois +les deux partis qui divisaient la Gaule; il effraye les Sénonais, +parti druidique et populaire(?), par la mort d'Acco, leur chef, qu'il +fait solennellement juger et mettre à mort; il accable les Éburons, +parti barbare et ami des Germains, en chassant leur intrépide Ambiorix +dans toute la forêt d'Ardennes, et les livrant tous aux tribus +gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et les +marais, et qui vinrent, avec une lâche avidité, prendre part à cette +curée. Les légions fermaient de toute part ce malheureux pays et +empêchaient que personne pût échapper.</p> + +<p>Ces barbaries réconcilièrent toute la Gaule contre César (52). Les +druides et les chefs des clans se trouvèrent d'accord pour la première +fois. Les Édues même étaient, au moins secrètement, contre leur ancien +<span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> ami. Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de +Genabum. Répété par des cris à travers les champs et les villages, il +parvint le soir même à cent cinquante milles, chez les Arvernes, +autrefois ennemis du parti druidique et populaire, aujourd'hui ses +alliés. Le vercingétorix (général en chef) de la confédération fut un +jeune Arverne, intrépide et ardent. Son père, l'homme le plus puissant +des Gaules dans son temps, avait été brûlé, comme coupable d'aspirer à +la royauté. Héritier de sa vaste clientèle, le jeune homme repoussa +toujours les avances de César et ne cessa dans les assemblées, dans +les fêtes religieuses, d'animer ses compatriotes contre les Romains. +Il appela aux armes jusqu'aux serfs des campagnes, et déclara que les +lâches seraient brûlés vifs; les fautes moins graves devaient être +punies de la perte des oreilles ou des yeux.</p> + +<p>Le plan du général gaulois était d'attaquer à la fois la Province au +midi, au nord les quartiers des légions. César, qui était en Italie, +devina tout, prévint tout. Il passa les Alpes, assura la Province, +franchit les Cévennes à travers six pieds de neige, et apparut tout à +coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, déjà parti pour le Nord, fut +contraint de revenir; ses compatriotes avaient hâte de défendre leurs +familles. C'était tout ce que voulait César; il quitte son armée, sous +prétexte de faire des levées chez les Allobroges, remonte le Rhône, la +Saône, sans se faire connaître, par les frontières des Édues, rejoint +et rallie ses légions. Pendant que le vercingétorix croit l'attirer en +assiégeant <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> la ville éduenne de Gergovie (Moulins), César +massacre tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c'est pour +assister à la prise de Noviodunum.</p> + +<p>Alors le vercingétorix déclare aux siens qu'il n'y a point de salut +s'ils ne parviennent à affamer l'armée romaine; le seul moyen pour +cela est de brûler eux-mêmes leurs villes. Ils accomplissent +héroïquement cette cruelle résolution. Vingt cités des Bituriges +furent brûlées par leurs habitants. Mais, quand ils en vinrent à la +grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassèrent les genoux du +vercingétorix, et le supplièrent de ne pas ruiner la plus belle ville +des Gaules. Ces ménagements firent leur malheur. La ville périt de +même, mais par César, qui la prit avec de prodigieux efforts.</p> + +<p>Cependant les Édues s'étaient déclarés contre César, qui, se trouvant +sans cavalerie par leur défection, fut obligé de faire venir des +Germains pour les remplacer. Labienus, lieutenant de César, eût été +accablé dans le Nord, s'il ne s'était dégagé par une victoire (entre +Lutèce et Melun). César lui-même échoua au siège de Gergovie des +Arvernes. Ses affaires allaient si mal, qu'il voulait gagner la +Province romaine. L'armée des Gaulois le poursuivit et l'atteignit. +Ils avaient juré de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs +femmes et leurs enfants, qu'ils n'eussent au moins deux fois traversé +les lignes ennemies. Le combat fut terrible; César fut obligé de payer +de sa personne, il fut presque pris, et son épée resta entre les mains +des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie germaine au +<span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> service de César jeta une terreur panique dans les rangs des +Gaulois, et décida la victoire.</p> + +<p>Ces esprits mobiles tombèrent alors dans un tel découragement, que +leur chef ne put les rassurer qu'en se retranchant sous les murs +d'Alésia, ville forte située au haut d'une montagne (dans l'Auxois). +Bientôt atteint par César, il renvoya ses cavaliers, les chargea de +répandre par toute la Gaule qu'il avait des vivres pour trente jours +seulement, et d'amener à son secours tous ceux qui pouvaient porter +les armes. En effet, César n'hésita point d'assiéger cette grande +armée. Il entoura la ville et le camp gaulois d'ouvrages prodigieux: +d'abord trois fossés, chacun de quinze ou vingt pieds de large et +d'autant de profondeur; un rempart de douze pieds; huit rangs de +petits fossés, dont le fond était hérissé de pieux et couvert de +branchages et de feuilles; des palissades de cinq rangs d'arbres, +entrelaçant leurs branches. Ces ouvrages étaient répétés du côté de la +campagne, et prolongés dans un circuit de quinze milles. Tout cela fut +terminé en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille +hommes.</p> + +<p>La Gaule entière vint s'y briser. Les efforts désespérés des assiégés +réduits à une horrible famine, ceux de deux cent cinquante mille +Gaulois qui attaquaient les Romains du côté de la campagne, échouèrent +également. Les assiégés virent avec désespoir leurs alliés, tournés +par la cavalerie de César, s'enfuir et se disperser. Le vercingétorix, +conservant seul une âme ferme au milieu du désespoir des siens, se +désigna et se livra comme l'auteur de toute la guerre. Il monta +<span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> sur son cheval de bataille, revêtit sa plus riche armure, et, +après avoir tourné en cercle autour du tribunal de César, il jeta son +épée, son javelot et son casque aux pieds du Romain sans dire un seul +mot.</p> + +<p>L'année suivante, tous les peuples de la Gaule essayèrent encore de +résister partiellement, et d'user les forces de l'ennemi qu'ils +n'avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le +Quercy?) arrêta longtemps César. L'exemple était dangereux; il n'avait +pas de temps à perdre en Gaule; la guerre civile pouvait commencer à +chaque instant en Italie; il était perdu s'il fallait consumer des +mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour effrayer les +Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste, n'avaient que +trop souvent donné l'exemple: il fit couper le poing à tous les +prisonniers.</p> + +<p>Dès ce moment, il changea de conduite à l'égard des Gaulois: il fit +montre envers eux d'une grande douceur; il les ménagea pour les +tributs au point d'exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut +même déguisé sous le nom honorable de <i>solde militaire</i>. Il engagea à +tout prix leurs meilleurs guerriers dans ses légions; il en composa +une légion tout entière, dont les soldats portaient une alouette sur +leur casque, et qu'on appelait pour cette raison l'<i>Alauda</i>. Sous cet +emblème tout national de la vigilance matinale et de la vive gaieté, +ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et jusqu'à +Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les taciturnes légions +de Pompée. L'alouette gauloise, conduite par l'aigle romaine, prit +Rome pour la seconde <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> fois, et s'associa aux triomphes de la +guerre civile. La Gaule garda, pour consolation de sa liberté, l'épée +que César avait perdue dans la dernière guerre. Les soldats romains +voulaient l'arracher du temple où les Gaulois l'avaient suspendue: +Laissez-la, dit César en souriant, elle est sacrée.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> CHAPITRE III</h3> + +<p class="chaptitle">La Gaule sous l'Empire.—Décadence de l'Empire.—Gaule + chrétienne.</p> + +<p>Alexandre et César ont eu cela de commun d'être aimés, pleurés des +vaincus, et de périr de la main des leurs<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>. De tels hommes n'ont +point de patrie; ils appartiennent au monde.</p> + +<p>César n'avait pas détruit la liberté (elle avait péri depuis +longtemps), mais plutôt compromis la nationalité romaine. Les Romains +avaient vu avec honte et douleur une armée gauloise sous les aigles, +des sénateurs gaulois siégeant entre Cicéron et Brutus. Dans la +réalité, c'étaient les vaincus qui avaient le profit de la +victoire<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>. Si César eût vécu, toutes les nations barbares eussent +probablement rempli les armées et le <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> sénat. Déjà il avait +pris une garde espagnole, et l'Espagnol Balbus était un de ses +principaux conseillers<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>.</p> + +<p>Antoine essaya d'imiter César. Il entreprit de transporter à +Alexandrie le siège de l'Empire, il adopta le costume et les mœurs +des vaincus. Octave ne prévalut contre lui qu'en se déclarant l'homme +de la patrie, le vengeur de la nationalité violée. Il chassa les +Gaulois du sénat, augmenta les tributs de la Gaule<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>. Il y fonda une +Rome, <i>Valentia</i> (c'était un des noms mystérieux de la ville +éternelle). Il y conduisit plusieurs colonies militaires, à Orange, +Fréjus, Carpentras, Aix, Apt, Vienne, etc. Une foule de villes +devinrent de nom et de privilèges <i>Augustales</i>, comme plusieurs +étaient devenues <i>Juliennes</i> sous César<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>. Enfin, au mépris de tant +de cités illustres et antiques, il désigna pour siège de +l'administration la ville toute récente de Lyon, colonie de Vienne, +et, dès sa naissance, ennemie de sa mère. Cette ville, si +favorablement située au confluent de la Saône et du Rhône, presque +adossée aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par +l'impétuosité de son fleuve qui y porte tout d'un trait, surveillait +la Narbonnaise et la Celtique, et semblait un œil de l'Italie +ouvert sur toutes les Gaules.</p> + +<p>C'est à Lyon, à Aisnay, à la pointe de la Saône et <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> du Rhône, +que soixante cités gauloises élevèrent l'autel d'Auguste, sous les +yeux de son beau-fils Drusus. Auguste prit place parmi les divinités +du pays. D'autres autels lui furent dressés à Saintes, à Arles, à +Narbonne, etc. La vieille religion gallique s'associa volontiers au +paganisme romain. Auguste avait bâti un temple au dieu Kirk, +personnification de ce vent violent qui souffle dans la Narbonnaise, +et sur un même autel on lut dans une double inscription les noms des +divinités gauloises et romaines; Mars-Camul; Diane-Arduinna, +Belen-Apollon; Rome mit Hésus et Néhalénia au nombre des dieux +indigètes.</p> + +<p>Cependant le druidisme résista longtemps à l'influence romaine; là se +réfugia la nationalité des Gaules. Auguste essaya du moins de modifier +cette religion sanguinaire. Il défendit les sacrifices humains, et +toléra seulement de légères libations de sang.</p> + +<p>La lutte du druidisme ne put être étrangère au soulèvement des Gaules, +sous Tibère, quoique l'histoire lui donne pour cause le poids des +impôts, augmenté par l'usure. Le chef de la révolte était +vraisemblablement un Édue, Julius Sacrovir; les Édues étaient, comme +je l'ai dit, un peuple druidique, et le nom de <i>sacrovir</i> n'est +peut-être qu'une traduction de <i>druide</i>. Les Belges furent aussi +entraînés par Julius Florus<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>.</p> + +<p>«Les cités gauloises, fatiguées de l'énormité des dettes, essayèrent +une rébellion, dont les plus ardents <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> promoteurs furent parmi +les Trévires Julius Florus, chez les Édues Julius Sacrovir, tous deux +d'une naissance distinguée, et issus d'aïeux à qui leurs belles +actions avaient valu le droit de cité romaine. Dans de secrètes +conférences, où ils réunissent les plus audacieux de leurs +compatriotes, et ceux à qui l'indigence ou la crainte des supplices +faisait un besoin de l'insurrection, ils conviennent que Florus +soulèvera la Belgique, et Sacrovir les cités plus voisines de la +sienne... Il y eut peu de cantons où ne fussent semés les germes de +cette révolte. Les Andecaves et les Turoniens (Anjou, Touraine) +éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius Aviola fit marcher une +cohorte qui tenait garnison à Lyon, et réduisit les Andecaves. Les +Turoniens furent défaits par un corps de légionnaires que le même +Aviola reçut de Visellius, gouverneur de la basse Germanie, et auquel +se joignirent des nobles gaulois, qui cachaient ainsi leur défection +pour se déclarer dans un moment plus favorable. On vit même Sacrovir +se battre pour les Romains, la tête découverte, afin, disait-il, de +montrer son courage; mais les prisonniers assuraient qu'il avait voulu +se mettre à l'abri des traits, en se faisant reconnaître. Tibère, +consulté, méprisa cet avis, et son irrésolution nourrit l'incendie.</p> + +<p>«Cependant Florus, poursuivant ses desseins, tente la fidélité d'une +aile de cavalerie levée à Trêves et disciplinée à notre manière, et +l'engage à commencer la guerre par le massacre des Romains établis +dans le pays. Le plus grand nombre resta dans le <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> devoir. Mais +la foule des débiteurs et des clients de Florus prit les armes; et ils +cherchaient à gagner la forêt d'Ardennes, lorsque des légions des deux +armées de Visellius et de C. Silius, arrivant par des chemins opposés, +leur fermèrent le passage. Détaché avec une troupe d'élite, Julius +Indus, compatriote de Florus, et que sa haine pour ce chef animait à +nous bien servir, dissipa cette multitude qui ne ressemblait pas +encore à une armée. Florus, à la faveur de retraites inconnues, +échappa quelque temps aux vainqueurs. Enfin, à la vue des soldats qui +assiégeaient son asile, il se tua de sa propre main. Ainsi finit la +révolte des Trévires.</p> + +<p>«Celle des Édues fut plus difficile à réprimer, parce que cette nation +était plus puissante et nos forces plus éloignées. Sacrovir, avec des +cohortes régulières, s'était emparé d'Augustodunum (Autun), leur +capitale, où les enfants de la noblesse gauloise étudiaient les arts +libéraux: c'étaient des otages qui pouvaient attacher à sa fortune +leurs familles et leurs proches. Il distribua aux habitants des armes +fabriquées en secret. Bientôt il fut à la tête de quarante mille +hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires: le reste +avait des épieux, des coutelas et d'autres instruments de chasse. Il y +joignit les esclaves destinés au métier de gladiateur, et que dans ce +pays on nomme crupellaires. Une armure de fer les couvre tout entiers, +et les rend impénétrables aux coups, si elle les gêne pour frapper +eux-mêmes. Ces forces étaient accrues par le concours des <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> +autres Gaulois, qui, sans attendre que leurs cités se déclarassent, +venaient offrir leurs personnes, et par la mésintelligence de nos deux +généraux, qui se disputaient la conduite de cette guerre.</p> + +<p>«Pendant ce temps, Silius s'avançait avec deux légions, précédées d'un +corps d'auxiliaires, et ravageait les dernières bourgades des Séquanes +(Franche-Comté), qui, voisines et alliées des Édues, avaient pris les +armes avec eux. Bientôt il marche à grandes journées sur +Augustodunum... À douze milles de cette ville, on découvrit dans une +plaine les troupes de Sacrovir: il avait mis en première ligne ses +hommes bardés de fer, ses cohortes sur les flancs, et par derrière les +bandes à moitié armées. Les hommes de fer, dont l'armure était à +l'épreuve de l'épée et du javelot, tinrent seuls quelques instants. +Alors le soldat romain, saisissant la hache et la cognée, comme s'il +voulait faire brèche à une muraille, fend l'armure et le corps qu'elle +enveloppe; d'autres, avec des leviers ou des fourches, renversent ces +masses inertes, qui restaient gisantes comme des cadavres, sans force +pour se relever. Sacrovir se retira d'abord à Augustodunum; ensuite, +craignant d'être livré, il se rendit, avec les plus fidèles de ses +amis, à une maison de campagne voisine. Là, il se tua de sa propre +main; les autres s'ôtèrent mutuellement la vie, et la maison, à +laquelle ils avaient mis le feu, leur servit à tous de bûcher.»</p> + +<p class="p2">Auguste et Tibère, sévères administrateurs, et vrais <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> Romains, +avaient en quelque sorte resserré l'unité de l'Empire, compromise par +César, en éloignant du gouvernement les provinciaux, les barbares. +Leurs successeurs, Caligula, Claude et Néron adoptèrent une marche +tout opposée. Ils descendaient d'Antoine, de l'ami des barbares; ils +suivirent l'exemple de leur aïeul; déjà le père de Caligula, +Germanicus, avait affecté de l'imiter. Caligula, né, selon Pline, à +Trèves, élevé au milieu des armées de Germanie et de Syrie, montra +pour Rome un mépris incroyable. Une partie des folies que les Romains +lui reprochèrent trouve en ceci son explication; son règne violent et +furieux fut une dérision, une parodie de tout ce qu'on avait révéré. +Époux de ses sœurs, comme les rois de l'Orient, il n'attendit pas +sa mort pour être adoré; il se fit dieu dès son vivant; Alexandre, son +héros, s'était contenté d'être fils d'un dieu. Il arracha le diadème +au Jupiter romain, et se le mit lui-même<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>. Il affubla son cheval +des ornements du consulat. Il vendit à Lyon pièce à pièce tous les +meubles de sa famille, abdiquant ainsi ses aïeux, et prostituant leurs +souvenirs. Lui-même voulut remplir l'office d'huissier-priseur et de +vendeur à l'encan, faisant valoir chaque objet, et les faisant monter +bien au delà de leur prix: «Ce vase, disait-il, était à mon aïeul +Antoine; Auguste le conquit à la bataille d'Actium.» Puis, il institua +à l'autel d'Auguste des jeux burlesques et terribles, des combats +<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> d'éloquence, où le vaincu devait effacer ses écrits avec la +langue, ou se laisser jeter dans le Rhône. Sans doute, ces jeux +étaient renouvelés de quelque rite antique. Nous savons que c'était +l'usage des Gaulois et des Germains de précipiter les vaincus comme +victimes, hommes et chevaux. On observait la manière dont ils +tourbillonnaient, pour en tirer des présages de l'avenir. Les Cimbres +vainqueurs traitèrent ainsi tous ceux qu'ils trouvèrent dans les camps +de Cépion et de Manlius. Aujourd'hui encore la tradition désigne le +pont du Rhône d'où les taureaux étaient précipités<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>.</p> + +<p>Caligula avait près de lui les Gaulois les plus illustres (Valérius +Asiaticus et Domitius Afer); Claude était Gaulois lui-même. Né à Lyon, +élevé loin des affaires par Auguste et Tibère, qui se défiaient de ses +singulières distractions, il avait vieilli dans la solitude et la +culture des lettres, lorsque les soldats le proclamèrent malgré lui. +Jamais prince ne choqua davantage les Romains et ne s'éloigna plus de +leurs goûts et de leurs habitudes; son bégaiement barbare, sa +préférence pour la langue grecque, ses continuelles citations +d'Homère, tout en lui leur prêtait à rire; aussi laissa-t-il l'Empire +aux mains des affranchis qui l'entouraient. Ces esclaves, élevés avec +tant de soin dans les palais des grands de Rome, pouvaient fort bien, +quoi qu'en dise Tacite, être plus dignes de régner que leurs maîtres. +Le règne de Claude fut une <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> sorte de réaction des esclaves; +ils gouvernèrent à leur tour, et les choses n'en allèrent pas plus +mal. Les plans de César furent suivis; le port d'Ostie fut creusé, +l'enceinte de Rome reculée, le dessèchement du lac Fucin entrepris, +l'aqueduc de Caligula continué, les Bretons domptés en seize jours, et +leur roi pardonné. À l'autorité tyrannique des grands de Rome, qui +régnaient dans les provinces comme préteurs ou proconsuls, on opposa +les procurateurs du prince, gens de rien, dont la responsabilité était +d'autant plus sûre, et dont les excès pouvaient être plus aisément +réprimés.</p> + +<p>Tel fut le gouvernement des affranchis sous Claude: d'autant moins +national qu'il était plus <i>humain</i>. Lui-même ne cachait point sa +prédilection pour les provinciaux. Il écrivit l'histoire des races +vaincues, celle des Étrusques, de Tyr et Carthage, réparant ainsi la +longue injustice de Rome. Il institua pour lire annuellement ces +histoires un lecteur et une chaire au Musée d'Alexandrie; ne pouvant +plus sauver ces peuples, il essayait d'en sauver la mémoire. La sienne +eût mérité d'être mieux traitée; quels qu'aient été son incurie, sa +faiblesse, son abrutissement même, dans ses dernières années, +l'histoire pardonnera beaucoup à celui qui se déclara le protecteur +des esclaves, défendit aux maîtres de les tuer, et essaya d'empêcher +qu'on ne les exposât vieux et malades, pour mourir de faim, dans l'île +du Tibre.</p> + +<p>Si Claude eût vécu, il eût, dit Suétone, donné la cité à tout +l'Occident, aux Grecs, aux Espagnols, aux <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> Bretons et aux +Gaulois, d'abord aux Édues. Il rouvrit le sénat à ceux-ci, comme avait +fait César. Le discours qu'il prononça en cette occasion, et que l'on +conserve encore à Lyon sur des tables de bronze, est le premier +monument authentique de notre histoire nationale, le titre de notre +admission dans cette grande initiation du monde.</p> + +<p>En même temps, il poursuivait le culte sanguinaire des druides. +Proscrits dans la Gaule, ils durent se réfugier en Bretagne; il alla +les forcer lui-même dans ce dernier asile; ses lieutenants déclarèrent +province romaine les pays qui forment le bassin de la Tamise, et +laissèrent dans l'ouest, à Camulodunum, une nombreuse colonie +militaire. Les légions avançaient toujours à l'ouest, renversant les +autels, détruisant les vieilles forêts, et sous Néron le druidisme se +trouva acculé dans la petite île de Mona. Suétonius Paulinus l'y +suivit: en vain les vierges sacrées accouraient sur le rivage comme +des furies, en habits de deuil, échevelées, et secouant des flambeaux; +il força le passage, égorgea tout ce qui tomba entre ses mains, +druides, prêtresses, soldats, et se fit jour dans ces forêts où le +sang humain avait tant de fois coulé.</p> + +<p>Cependant les Bretons s'étaient soulevés derrière l'armée romaine; à +leur tête, leur reine, la fameuse Boadicée, qui avait à venger +d'intolérables outrages; ils avaient exterminé les vétérans de +Camulodunum et toute l'infanterie d'une légion. Suétonius revint sur +ses pas et rassembla froidement son armée, abandonnant la défense des +villes et livrant les alliés de Rome <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> à l'aveugle rage des +barbares; ils égorgèrent soixante-dix mille hommes, mais il les écrasa +en bataille rangée; il tua jusqu'aux chevaux. Après lui, Céréalis et +Frontinus poursuivirent la conquête du Nord. Sous Domitien, le +beau-père de Tacite, Agricola, acheva la réduction, et commença la +civilisation de la Bretagne.</p> + +<p>Néron fut favorable à la Gaule, il conçut le projet d'unir l'Océan à +la Méditerranée par un canal qui aurait été tiré de la Moselle à la +Saône. Il soulagea Lyon, incendié sous son règne. Aussi dans les +guerres civiles qui accompagnèrent sa chute, cette ville lui resta +fidèle. Le principal auteur de cette révolution fut l'Aquitain Vindex, +alors propréteur de la Gaule. Cet homme, «plein d'audace pour les +grandes choses,» excita Galba en Espagne, gagna Virginius, général des +légions de Germanie. Mais avant que cet accord fût connu des deux +armées, elles s'attaquèrent avec un grand carnage. Vindex se tua de +désespoir. La Gaule prit encore parti pour Vitellius; les légions de +Germanie avec lesquelles il vainquit Othon et prit Rome se composaient +en grande partie de Germains, de Bataves et de Gaulois. Rien +d'étonnant si la Gaule vit avec douleur la victoire de Vespasien. Un +chef batave, nommé Civilis, borgne comme Annibal et Sertorius, comme +eux ennemi de Rome, saisit cette occasion. Outragé par les Romains, il +avait juré de ne couper sa barbe et ses cheveux que lorsqu'il serait +vengé. Il tailla en pièces les soldats de Vitellius, et vit un instant +tous les Bataves, tous les Belges, se déclarer pour lui. Il était +encouragé par la fameuse Velléda, que <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> révéraient les Germains +comme inspirée des dieux, ou plutôt comme si elle eût été un dieu +elle-même. C'est à elle qu'on envoya les captifs, et les Romains +réclamèrent son arbitrage entre eux et Civilis. D'autre part, les +druides de la Gaule, si longtemps persécutés, sortirent de leurs +retraites, et se montrèrent au peuple. Ils avaient ouï dire que le +Capitole avait été brûlé dans la guerre civile. Ils proclamèrent que +l'empire romain avait péri avec ce gage d'éternité, que l'empire des +Gaules allait lui succéder<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>.</p> + +<p>Telle était pourtant la force du lien qui unissait ces peuples à Rome, +que l'ennemi des Romains crut plus sûr d'attaquer d'abord les troupes +de Vitellius au nom de Vespasien. Le chef des Gaulois, Julius Sabinus, +se disait fils du conquérant des Gaules, et se faisait appeler César. +Aussi ne fallut-il pas même une armée romaine pour détruire ce parti +inconséquent; il suffit des Gaulois restés fidèles. La vieille +jalousie des Séquanes se réveilla contre les Édues. Ils défirent +Sabinus. On sait le dévouement de sa femme, la vertueuse Éponine. Elle +s'enferma avec lui dans le souterrain où il s'était réfugié; ils y +eurent, ils y élevèrent des enfants. Au bout de dix ans, ils furent +enfin découverts; elle se présenta devant l'empereur Vespasien, +entourée de cette famille infortunée qui voyait le jour pour la +première fois. La cruelle politique de l'empereur fut inexorable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> La guerre fut plus sérieuse dans la Belgique et la Batavie. +Toutefois, la Belgique se soumit encore; la Batavie résista dans ses +marais. Le général romain Céréalis, deux fois surpris, deux fois +vainqueur, finit la guerre en gagnant Velléda et Civilis. Celui-ci +prétendit n'avoir pas pris originairement les armes contre Rome, mais +seulement contre Vitellius, et pour Vespasien.</p> + +<p>Cette guerre ne fit que montrer combien la Gaule était déjà romaine. +Aucune province, en effet, n'avait plus promptement, plus avidement +reçu l'influence des vainqueurs<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>. Dès le premier aspect, les deux +contrées, les deux peuples avaient semblé moins se connaître que se +revoir et se retrouver. Ils s'étaient précipités l'un vers l'autre. +Les Romains fréquentaient les écoles de Marseille, cette petite +Grèce<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>, plus sobre et plus modeste que l'autre<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>, et qui se +trouvait à leur porte. Les Gaulois passaient les Alpes en foule, et +non seulement avec César sous les aigles des légions, mais comme +médecins<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>, comme rhéteurs. C'est déjà le génie de Montpellier, de +Bordeaux, Aix, Toulouse, etc.; tendance toute positive, toute +pratique; peu de philosophes. Ces Gaulois du Midi (il ne peut s'agir +encore de ceux du Nord), vifs, intrigants, tels que nous les voyons +toujours, devaient faire fortune et comme beaux parleurs et comme +mimes: ils donnèrent à Rome son Roscius. Cependant ils réussissaient +dans <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> des genres plus sérieux. Un Gaulois, Trogue-Pompée, +écrit la première histoire universelle; un Gaulois, Pétronius +Arbiter<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>, crée le genre du roman. D'autres rivalisent avec les plus +grands poètes de Rome; nommons seulement Varro Atacinus, des environs +de Carcassonne, et Cornélius Gallus, natif de Fréjus, ami de Virgile. +Le vrai génie de la France, le génie oratoire, éclatait en même temps. +Cette jeune puissance de la parole gauloise domina, dès sa naissance, +Rome elle-même. Les Romains prirent volontiers des Gaulois pour +maîtres, même dans leur propre langue. Le premier rhéteur à Rome fut +le Gaulois Gnipho (M. Antonius). Abandonné à sa naissance, esclave à +Alexandrie, affranchi, dépouillé par Sylla, il se livra d'autant plus +à son génie. Mais la carrière de l'éloquence politique était fermée à +un malheureux affranchi gaulois. Il ne put exercer son talent qu'en +déclamant publiquement aux jours de marché. Il établit sa chaire dans +la maison même de Jules César. Il y forma à l'éloquence les deux +grands orateurs du temps, César lui-même et Cicéron.</p> + +<p>La victoire de César, qui ouvrit Rome aux Gaulois, leur permit de +parler en leur propre nom, et d'entrer dans la carrière politique. +Nous voyons, sous Tibère, les Montanus au premier rang des orateurs, +et pour la liberté et pour le génie. Caligula, qui se piquait +d'éloquence, eut deux Gaulois éloquents pour amis. L'un, Valérius +Asiaticus, natif de Vienne, honnête homme, <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> selon Tacite, +finit par conspirer contre lui, et périt sous Claude par les artifices +de Messaline, comme coupable d'une popularité ambitieuse dans les +Gaules. L'autre, Domitius Afer, de Nîmes, consul sous Caligula, +éloquent, corrompu, fougueux accusateur, mourut d'indigestion. La +capricieuse émulation de Caligula avait failli lui être funeste, comme +celle de Néron le fut à Lucain. L'empereur apporte un jour un discours +au sénat; cette pièce fort travaillée, où il espérait s'être surpassé +lui-même, n'était rien moins qu'un acte d'accusation contre Domitius, +et il concluait à la mort. Le Gaulois, sans se troubler, parut moins +frappé de son danger que de l'éloquence de l'empereur. Il s'avoua +vaincu, déclara qu'il n'oserait plus ouvrir la bouche après un tel +discours, et éleva une statue à Caligula. Celui-ci n'exigea plus sa +mort; il lui suffisait de son silence.</p> + +<p>Dans l'art gaulois, dès sa naissance, il y eut quelque chose +d'impétueux, d'exagéré, de tragique, comme disaient les anciens. Cette +tendance fut remarquable dans ses premiers essais. Le Gaulois +Zénodore, qui se plaisait à sculpter de petites figures et des vases +avec la plus délicieuse délicatesse, éleva dans la ville des Arvernes +le colosse du Mercure gaulois. Néron, qui aimait le grand, le +prodigieux, le fit venir à Rome pour élever au pied du Capitole sa +statue haute de cent vingt pieds, cette statue qu'on voyait du mont +Albano. Ainsi une main gauloise donnait à l'art cet essor vers le +gigantesque, cette ambition de l'infini, qui devait plus tard élancer +les voûtes de nos cathédrales.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> Égale de l'Italie pour l'art et la littérature, la Gaule ne +tarda pas à influer d'une manière plus directe sur les destinées de +l'empire. Sous César, sous Claude, elle avait donné des sénateurs à +Rome; sous Caligula, un consul. L'Aquitain Vindex précipita Néron, +éleva Galba; le Toulousain Bec<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a> (Antonius Primus), ami de Martial +et poète lui-même, donna l'Empire à Vespasien; le Provençal Agricola +soumit la Bretagne à Domitien; enfin d'une famille de Nîmes sortit le +meilleur empereur que Rome ait eu, le pieux Antonin, successeur des +deux Espagnols Trajan et Adrien, père adoptif de l'Espagnol<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a> Marc +Aurèle. Le caractère sophistique de tous ces empereurs philosophes et +rhéteurs tient à leurs liaisons avec la Gaule, au moins autant qu'à +leur prédilection pour la Grèce. Adrien avait pour ami le sophiste +d'Arles Favorinus, le maître d'Aulu-Gelle, cet homme bizarre qui +écrivit un livre contre Épictète, un éloge de la laideur, un +panégyrique de la fièvre quarte. Le principal maître de Marc-Aurèle +fut le Gaulois M. Cornelius Fronto, qui, d'après leur correspondance, +paraît l'avoir dirigé bien au delà de l'âge où l'on suit les leçons +des rhéteurs.</p> + +<p>Gaulois par sa naissance<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>, Syrien par sa mère, Africain par son +père, Caracalla présente ce discordant mélange de races et d'idées +qu'offrait l'Empire à cette époque. En un même homme, la fougue du +Nord, la <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> férocité du Midi, la bizarrerie des croyances +orientales, c'est un monstre, une Chimère. Après l'époque +philosophique et sophistique des Antonins, la grande pensée de +l'Orient, la pensée de César et d'Antoine s'était réveillée, ce +mauvais rêve qui jeta dans le délire tant d'empereurs, et Caligula, et +Néron, et Commode; tous possédés, dans la vieillesse du monde, du +jeune souvenir d'Alexandre et d'Hercule. Caligula, Commode, Caracalla, +semblent s'être crus des incarnations de ces deux héros. Ainsi les +califes fatemites et les modernes lamas du Thibet se sont révérés +eux-mêmes comme dieux. Cette idée, si ridicule au point de vue grec et +occidental, n'avait rien de surprenant pour les sujets orientaux de +l'Empire, Égyptiens et Syriens. Si les empereurs devenaient dieux +après leur mort, ils pouvaient fort bien l'être de leur vivant.</p> + +<p>Au premier siècle de l'Empire, la Gaule avait fait des empereurs, au +second elle avait fourni des empereurs gaulois, au troisième elle +essaya de se séparer de l'Empire qui s'écroulait, de former un empire +gallo-romain. Les généraux qui, sous Gallien, prirent la pourpre dans +la Gaule, et la gouvernèrent avec gloire, paraissent avoir été presque +tous des hommes supérieurs. Le premier, Posthumius, fut surnommé le +restaurateur des Gaules<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>. Il avait composé son armée, en grande +partie, de troupes gauloises et franciques. Il fut tué par ses soldats +pour leur avoir refusé le pillage de Mayence, qui s'était révoltée +contre lui. Je donne <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> ailleurs l'histoire de ses successeurs, +de l'armurier Marius, de Victorinus et Victoria, la <i>Mère des +Légions</i>, enfin de Tétricus, qu'Aurélien eut la gloire de traîner +derrière son char avec la reine de Palmyre<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. Quoique ces événements +aient eu la Gaule pour théâtre, ils appartiennent moins à l'histoire +du pays qu'à celle des armées qui l'occupaient.</p> + +<p>La plupart de ces empereurs provinciaux, de ces <i>tyrans</i>, comme on les +appelait, furent de grands hommes; ceux qui leur succédèrent et qui +rétablirent l'unité de l'Empire, les Aurélien, les Probus, furent plus +grands encore. Et cependant l'Empire s'écroulait dans leurs mains. Ce +ne sont pas les barbares qu'il en faut accuser; l'invasion des Cimbres +sous la République avait été plus formidable que celles du temps de +l'Empire. Ce n'est pas même aux vices des princes qu'il faut s'en +prendre. Les plus coupables, comme hommes, ne furent pas les plus +odieux. Souvent les provinces respirèrent sous ces princes cruels qui +versaient à flots le sang des grands de Rome. L'administration de +Tibère fut sage et économe, celle de Claude douce et indulgente. Néron +lui-même fut regretté du peuple, et pendant longtemps son tombeau +était toujours couronné de fleurs nouvelles<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. Sous Vespasien, un +faux Néron fut suivi avec enthousiasme dans la Grèce et l'Asie. Le +titre qui porta Hélagabal à l'Empire fut d'être cru petit-fils de +Septime-Sévère et fils de Caracalla.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> Sous les empereurs, les provinces n'eurent plus, comme sous la +République, à changer tous les ans de gouverneurs. Dion fait remonter +cette innovation à Auguste. Suétone en accuse la négligence de Tibère. +Mais Josèphe dit expressément qu'il en agit ainsi «pour soulager les +peuples». En effet, celui qui restait dans une province finissait par +la connaître, par y former quelques liens d'affection, d'humanité, qui +modéraient la tyrannie. Ce ne fut plus, comme sous la République, un +fermier impatient de faire sa main, pour aller jouir à Rome. On sait +la fable du renard dont les mouches sucent le sang; il refuse l'offre +du hérisson qui veut l'en délivrer; d'autres viendraient affamées, +dit-il; celles-ci sont soûles et gorgées.</p> + +<p>Les procurateurs, hommes de rien, créatures du prince et responsables +envers lui, eurent à craindre sa surveillance. S'enrichir, c'était +tenter la cruauté d'un maître qui ne demandait pas mieux que d'être +sévère par avidité.</p> + +<p>Ce maître était un juge pour les grands et pour les petits. Les +empereurs rendaient eux-mêmes la justice. Dans Tacite, un accusé qui +craint les préjugés populaires veut être jugé par Tibère, comme +supérieur à de tels bruits. Sous Tibère, sous Claude, des accusés +échappent à la condamnation par un appel à l'empereur. Claude, pressé +de juger dans une affaire où son intérêt était compromis, déclare +qu'il jugera lui-même pour montrer dans sa propre cause combien il +serait juste dans celle d'autrui; personne, sans doute, n'aurait osé +décider contre l'intérêt de l'empereur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> Domitien rendait la justice avec assiduité et intelligence; +souvent il cassait les sentences des centumvirs, suspects d'être +influencés par l'intrigue<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>. Adrien consultait sur les causes +soumises à son jugement, non ses amis, mais les jurisconsultes. +Septime-Sévère lui-même, ce farouche soldat, ne se dispensa pas de ce +devoir, et, dans le repos de sa villa, il jugeait et entrait +volontiers dans le détail minutieux des affaires. Julien est de même +cité pour son assiduité à remplir les fonctions de juge. Ce zèle des +empereurs pour la justice civile balançait une grande partie des maux +de l'Empire; il devait inspirer une terreur salutaire aux magistrats +oppresseurs, et remédier dans le détail à une infinité d'abus +généraux.</p> + +<p>Même sous les plus mauvais empereurs, le droit civil prit toujours +d'heureux développements. Le jurisconsulte Nerva, aïeul de l'empereur +de ce nom (disciple du républicain Labéon, l'ami de Brutus et le +fondateur de l'école stoïcienne de jurisprudence), fut le conseiller +de Tibère. Papinien et Ulpien fleurirent au temps de Caracalla et +d'Hélagabal, comme Dumoulin, l'Hôpital, Brisson, sous Henri II, +Charles IX et Henri III. Le droit civil, se rapprochant de plus en +plus de l'équité naturelle, et par conséquent du sens commun des +nations, devint le plus fort lien de l'Empire et la compensation de la +tyrannie politique.</p> + +<p>Cette tyrannie des princes, celle des magistrats bien autrement +onéreuse, n'étaient pas la cause principale <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> de la ruine de +l'Empire. Le mal réel qui le minait ne tenait ni au gouvernement ni à +l'administration. S'il eût été simplement de nature administrative, +tant de grands et bons empereurs y eussent remédié. Mais c'était un +mal social, et rien ne pouvait en tarir la source, à moins qu'une +société nouvelle ne vînt remplacer la société antique. Ce mal était +l'esclavage; les autres maux de l'Empire, au moins pour la plupart, la +fiscalité dévorante, l'exigence toujours croissante du gouvernement +militaire, n'en étaient, comme on va le voir, qu'une suite, un effet +direct ou indirect. L'esclavage n'était point un résultat du +gouvernement impérial. Nous le trouvons partout chez les nations +antiques. Tous les auteurs nous le montrent en Gaule avant la conquête +romaine. S'il nous apparaît plus terrible et plus désastreux dans +l'Empire, c'est d'abord que l'époque romaine nous est mieux connue que +celles qui précèdent. Ensuite, le système antique étant fondé sur la +guerre, sur la conquête de l'homme (l'industrie est la conquête de la +nature), ce système devait, de guerre en guerre, de proscription en +proscription, de servitude en servitude, aboutir vers la fin à une +dépopulation effroyable. Tel peuple de l'antiquité pouvait, comme ces +sauvages d'Amérique, se vanter d'avoir mangé cinquante nations.</p> + +<p>J'ai déjà indiqué dans mon <i>Histoire romaine</i> comment, la classe des +petits cultivateurs ayant peu à peu disparu, les grands propriétaires, +qui leur succédèrent, y suppléèrent par les esclaves. Ces esclaves +s'usaient rapidement par la rigueur des travaux qu'on leur imposait; +<span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> ils disparurent bientôt à leur tour. Appartenant en grande +partie aux nations civilisées de l'antiquité, Grecs, Syriens, +Carthaginois, ils avaient cultivé les arts pour leurs maîtres. Les +nouveaux esclaves qu'on leur substitua<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>, Thraces, Germains, +Scythes, purent tout au plus imiter grossièrement les modèles que les +premiers avaient laissés. D'imitation en imitation, tous les objets +qui demandaient quelque industrie devinrent de plus en plus grossiers. +Les hommes capables de les confectionner, se trouvant aussi de plus en +plus rares, les produits de leur travail enchérirent chaque jour. Dans +la même proportion devaient augmenter les salaires de tous ceux +qu'employait l'État. Le pauvre soldat qui payait la livre de viande +cinquante sous<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a> de <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> notre monnaie, et la plus grossière +chaussure vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté de réclamer +sans cesse de nouveaux adoucissements à sa misère et de faire des +révolutions pour les obtenir? On a beaucoup déclamé contre la violence +et l'avidité des soldats, qui, pour augmenter leur solde, faisaient et +défaisaient les empereurs. On a accusé les exactions cruelles de +Sévère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le pays au profit du +soldat. Mais a-t-on songé au prix excessif de tous les objets qu'il +était obligé d'acheter sur une solde bien modique? Les légionnaires +révoltés disent dans Tacite: «On estime à dix as par jour notre sang +et notre vie. C'est là-dessus qu'il faut avoir des habits, des armes, +des tentes; qu'il faut payer les congés qu'on obtient, et se racheter +de la barbarie du centurion, etc.<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>»</p> + +<p>Ce fut bien pis encore lorsque Dioclétien eut créé une autre armée, +celle des fonctionnaires civils. Jusqu'à lui il existait un pouvoir +militaire, un pouvoir judiciaire, trop souvent confondus. Il créa, ou +du moins compléta le pouvoir administratif. Cette institution si +nécessaire n'en fut pas moins à sa naissance une charge intolérable +pour l'Empire déjà ruiné. La société antique, bien différente de la +nôtre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l'industrie. +Consommant toujours et ne produisant plus, depuis que les générations +industrieuses avaient été détruites par l'esclavage, elle demandait +toujours davantage à la <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> terre, et les mains qui la +cultivaient, cette terre, devenaient chaque jour plus rares et moins +habiles.</p> + +<p>Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance de +cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population +impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. «Tellement +grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient en +comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité des +impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs +devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts... Je ne +sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province, +sur chaque ville, <i>Magistri</i>, <i>Rationales</i>, vicaires des préfets. Tous +ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions, +exactions; exactions, non pas fréquentes, mais perpétuelles, et dans +les exactions d'intolérables outrages... Mais la calamité publique, le +deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans +les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout, +bouleversèrent tout: vous auriez dit une invasion ennemie, une ville +prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on +comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes, on +enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la +torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme +contre son mari, le fils contre son père; et faute de témoignage, on +les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient, +vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point +d'excuse <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les +malades, les infirmes. On estimait l'âge de chacun, on ajoutait des +années aux enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de +deuil et de consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces +premiers agents; on en envoyait toujours d'autres pour trouver +davantage, et les charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant +rien, mais ajoutant au hasard, pour ne pas paraître inutiles. +Cependant les animaux diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en +payait pas moins l'impôt pour les morts<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>.»</p> + +<p>Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endurées par les +hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs +dépendants, dont l'état devenait chaque jour plus voisin de +l'esclavage. C'est à eux que les propriétaires rendaient tous les +outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents +impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l'époque +dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs +des Gaules prirent les armes sous le nom de <i>Bagaudes</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>. En un +instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent +plusieurs villes et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu faire +les barbares. Ils s'étaient choisi deux chefs, Ælianus et Amandus, +qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas étonnant +que cette réclamation des droits naturels de l'homme eût été en partie +inspirée par la doctrine de l'égalité chrétienne. <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> L'empereur +Maximien accabla ces multitudes indisciplinées. La colonne de Cussy, +en Bourgogne, semble avoir été le monument de sa victoire<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>; mais +longtemps encore après, Eumène nous parle des Bagaudes dans un de ses +panégyriques. Idace mentionne plusieurs fois les Bagaudes de +l'Espagne<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>. Salvien surtout déplore leur infortune: «Dépouillés par +des juges de sang, ils avaient perdu les droits de la liberté romaine; +ils ont perdu le nom de Romains. Nous leur imputons leur malheur, nous +leur reprochons ce nom que nous leur avons fait. Comment sont-ils +devenus <i>Bagaudes</i>, si ce n'est par notre tyrannie, par la perversité +des juges, par leurs proscriptions et leurs rapines?»</p> + +<p>Ces fugitifs contribuèrent sans doute à fortifier Carausius dans son +usurpation de la Bretagne. Ce Ménapien (né près d'Anvers) avait été +chargé d'arrêter avec une flotte les pirates francs qui passaient sans +cesse en Bretagne; il les arrêtait, mais au retour, et profitait de +leur butin. Découvert par Maximien, il se déclara indépendant en +Bretagne, et resta pendant sept ans maître de cette province et du +détroit.</p> + +<p>L'avènement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et +d'espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, il +était l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la +mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la +capitation en Gaule de vingt-cinq mille à <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> dix-huit-mille<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. +L'armée avec laquelle il vainquit Maxence devait appartenir en grande +partie à cette dernière province.</p> + +<p>Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se présente +à l'Empire comme un libérateur, un sauveur: «Loin! s'écrie-t-il, loin +du peuple les mains rapaces des agents fiscaux<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>! tous ceux qui ont +souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des +provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d'adresser +leurs plaintes à tous les comtes de province ou au préfet du prétoire, +s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels brigandages, nous +les fassions expier par les supplices qu'ils méritent.»</p> + +<p>Ces paroles ranimèrent l'Empire. La vue seule de la croix triomphante +consolait déjà les cœurs. Ce signe de l'égalité universelle donnait +une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs +maux.</p> + +<p>Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles +de la société. Les empereurs chrétiens n'y remédièrent pas mieux que +leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent +qu'à montrer l'impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle, en +effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantôt elle +s'effrayait de la dépopulation, elle essayait d'adoucir le sort du +colon, de le protéger contre le propriétaire<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, et le propriétaire +criait qu'il ne <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> pouvait plus payer l'impôt; tantôt elle +abandonnait le colon, le livrait au propriétaire, l'enfonçait dans +l'esclavage, s'efforçait de l'enraciner à la terre; mais le malheureux +mourait ou fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps +d'Auguste, la grandeur du mal avait provoqué des lois qui sacrifiaient +tout à l'intérêt de la population, même la morale<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>. Pertinax avait +assuré la propriété et l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui +occuperaient les terres désertes en Italie, dans les provinces et chez +les rois alliés<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Aurélien l'imita. Probus fut obligé de +transplanter de la Germanie des hommes et des bœufs pour cultiver +la Gaule<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>. Il fit replanter les vignes arrachées par Domitien. +Maximien et Constance Chlore transportèrent des Francs et d'autres +Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du pays de +Langres; et cependant la dépopulation augmentait dans les villes, dans +les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer l'impôt: ceux qui +restaient payaient d'autant plus. Le fisc affamé et impitoyable s'en +prenait de tout déficit aux curiales, aux magistrats municipaux.</p> + +<p>Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut +parcourir l'effroyable code par lequel l'Empire essaye de retenir le +citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les +malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a> +dans l'appauvrissement général, sont déclarés les <i>esclaves</i>, les +<i>serfs</i> de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> +la cité, de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui +manque est à leur compte<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur +l'<i>aurum coronarium</i>. Ils sont l'<i>amplissime sénat</i> de la cité, +l'<i>ordre très illustre</i> de la curie<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>. Toutefois ils sentent si peu +leur bonheur qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur +est obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour +fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est +obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise +curule<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne, +de se faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans +les ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être +curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes +lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens, etc., nous ne +les libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine. +Convient-il que des esprits occupés de la contemplation divine +conservent de l'attachement pour leurs biens?...»</p> + +<p>L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la +servitude. La loi poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire. +La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des +victimes. <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> Les âmes tombèrent alors de découragement. Une +inertie mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se +coucha par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme +se couche sous les coups, et refuse de se relever. En vain les +empereurs essayèrent, par des offres d'immunités, d'exemptions, de +rappeler le cultivateur sur son champ abandonné<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>. Rien n'y fit. Le +désert s'étendit chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il +y avait, dans l'<i>heureuse</i> Campanie, la meilleure province de tout +l'Empire, cinq cent vingt-huit mille arpents en friche.</p> + +<p>Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils +essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot +de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées, +Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>: il engagea, pria, +menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas. +Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la +pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre +côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien +comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la +mort sociale et l'invasion des barbares<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>. «Ils appellent l'ennemi, +disent les auteurs du temps, ils ambitionnent la captivité... Nos +frères qui se trouvent chez les barbares se gardent bien de revenir; +ils nous quitteraient plutôt pour aller les <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> joindre; et l'on +est étonné que tous les pauvres n'en fassent pas autant, mais c'est +qu'ils ne peuvent emporter avec eux leurs petites habitations.»</p> + +<p class="p2">Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long +ouvrage de la conquête, de l'esclavage, de la dépopulation, est près +de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en +vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois d'où +elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y +laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la <i>Cité</i>; la +Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes. +Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons +encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les +Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la +force de cette organisation, qu'alors même que la vie paraîtra s'en +éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils +la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous +ces voûtes invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la +tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome +vaincue. Ce grand nom d'Empire, cette idée de l'égalité sous un +monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome +l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur +profit. Cultivée par l'Église, accueillie dans la tradition populaire, +elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous +<span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à +l'égalité, à l'équité des temps modernes.</p> + +<p>Voilà pour l'ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre est +établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de +l'invasion barbare. Le titre romain de <i>defensor civitatis</i> va partout +passer aux évêques. Dans la division des diocèses ecclésiastiques +subsiste celle des diocèses impériaux. L'universalité impériale est +détruite, mais l'universalité catholique apparaît. La primatie de Rome +commence à poindre confuse et obscure<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>. Le monde du moyen âge se +maintiendra et s'ordonnera par l'Église; sa hiérarchie naissante est +un cadre sur lequel tout se place ou se modèle. À elle, l'ordre +extérieur, et la vie intérieure. Celle-ci est surtout dans les moines. +L'ordre de Saint-Benoît donne au monde ancien, usé par l'esclavage, le +premier exemple du travail accompli par des mains libres<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>. Pour la +première fois, le citoyen, humilié par la ruine de la cité, abaisse +les regards sur cette terre qu'il avait méprisée. Cette grande +innovation du travail libre et volontaire sera la base de l'existence +moderne.</p> + +<p>L'idée même de la personnalité libre, qui nous apparaissait confuse +dans la barbarie guerrière des clans galliques, plus distincte dans le +druidisme, dans sa doctrine d'immortalité, elle éclate au cinquième +siècle. Le Breton<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a> Pélage pose la loi de la philosophie <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> +celtique, la loi survie par Jean-l'Érigène (l'Irlandais), le Breton +Abailard et le Breton Descartes. Voyons comment fut amené ce grand +événement. Nous ne pouvons l'expliquer qu'en esquissant l'histoire du +christianisme gaulois.</p> + +<p>Depuis que la Gaule, introduite par Rome dans la grande communauté des +nations, avait pris part à la vie générale du monde, on pouvait +craindre qu'elle ne s'oubliât elle-même, qu'elle ne devînt toute +Grèce, tout Italie. Dans les villes gauloises on aurait en effet +cherché la Gaule. Sous ces temples grecs, sous ces basiliques +romaines, que devenait l'originalité du pays? Cependant hors des +villes, et surtout en s'avançant vers le Nord, dans ces vastes +contrées où les villes devenaient plus rares, la nationalité +subsistait encore. Le druidisme proscrit s'était réfugié dans les +campagnes, dans le peuple<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>. Pescennius Niger, pour plaire aux +Gaulois, ressuscita, dit-on, de vieux mystères, qui sans doute étaient +ceux du druidisme. Une femme druide promit l'empire à Dioclétien. Une +autre, lorsque Alexandre Sévère préparait une nouvelle attaque contre +l'île druidique, la Bretagne, se présenta sur son passage, et lui cria +en langue gauloise: «Va, mais n'espère point la victoire, et ne te fie +point à tes soldats.» La langue et la religion nationales n'avaient +donc pas péri. Elles dormaient silencieuses sous la culture romaine, +en attendant le christianisme.</p> + +<p>Quand celui-ci parut au monde, quand il substitua <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> au +Dieu-nature le Dieu-homme, et à la place de la triste ivresse des +sens, dont l'ancien culte avait fatigué l'humanité, les sérieuses +voluptés de l'âme et les joies du martyre, chaque peuple accueillit la +nouvelle croyance selon son génie. La Gaule la reçut avidement, sembla +la reconnaître et retrouver son bien. La place du druidisme était +chaude encore: ce n'était pas chose nouvelle en Gaule que la croyance +à l'immortalité de l'âme. Les druides aussi semblent avoir enseigné un +médiateur. Aussi ces peuples se précipitèrent-ils dans le +christianisme. Nulle part il ne compta plus de martyrs. Le Grec +d'Asie, saint Pothin (ποθεινὸς, l'homme du désir?), disciple +du plus mystique des apôtres, fonda la mystique Église de Lyon, +métropole religieuse des Gaules<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>. On y montre encore les +catacombes, et la hauteur où monta le sang des dix-huit mille martyrs. +De ces martyrs, le plus glorieux fut une femme, une esclave (sainte +Blandine).</p> + +<p>Le christianisme se répandit plus lentement dans le Nord, surtout dans +les campagnes. Au quatrième siècle encore, saint Martin y trouvait à +convertir des peuplades entières, et des temples à renverser<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>. Cet +ardent missionnaire devint comme un Dieu pour le peuple. L'Espagnol +Maxime, qui avait conquis la Gaule avec une armée de Bretons, ne crut +pouvoir s'affermir qu'en appelant saint Martin auprès de lui. +L'impératrice <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> le servit à table. Dans sa vénération +idolâtrique pour le saint homme elle allait jusqu'à ramasser et manger +ses miettes. Ailleurs, on voit des vierges, dont il avait visité le +monastère, baiser et lécher la place où il avait posé les mains. Sa +route était partout marquée par des miracles. Mais ce qui recommande à +jamais sa mémoire, c'est qu'il fit les derniers efforts pour sauver +les hérétiques que Maxime voulait sacrifier au zèle sanguinaire des +évêques<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>. Les pieuses fraudes ne lui coûtèrent rien: il trompa, il +mentit, il compromit sa réputation de sainteté; pour nous, cette +charité héroïque est le signe auquel nous le reconnaissons pour un +saint.</p> + +<p>Plaçons à côté de saint Martin l'archevêque de Milan, saint Ambroise, +né à Trèves, et qu'on peut à ce titre compter pour Gaulois. On sait +avec quelle hauteur ce prêtre intrépide ferma l'Église à Théodose, +après le massacre de Thessalonique.</p> + +<p>L'Église gauloise ne s'honora pas moins par la science que par le zèle +et la charité. La même ardeur avec laquelle elle versait son sang pour +le christianisme, elle la porta dans les controverses religieuses. +L'Orient et la Grèce, d'où le christianisme était sorti, s'efforçaient +de le ramener à eux, si je puis dire, et de le faire rentrer dans leur +sein. D'un côté les sectes gnostiques et manichéennes le rapprochaient +du parsisme; elles réclamaient part dans le gouvernement du monde pour +Ahriman ou Satan, et voulaient obliger le Christ à composer avec le +principe du mal. De <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> l'autre, les platoniciens faisaient du +monde l'ouvrage d'un dieu inférieur; et les ariens, leurs disciples, +voyaient dans le Fils un être dépendant du Père. Les manichéens +auraient fait du christianisme une religion tout orientale, les ariens +une pure philosophie. Les Pères de l'Église gauloise les attaquèrent +également. Au troisième siècle, saint Irénée écrivit contre les +gnostiques: <i>De l'Unité du gouvernement du monde.</i> Au quatrième, saint +Hilaire de Poitiers soutint pour la consubstantialité du Fils et du +Père une lutte héroïque, souffrit l'exil comme Athanase, et languit +plusieurs années dans la Phrygie, tandis qu'Athanase se réfugiait à +Trèves près de saint Maximin, évêque de cette ville, et natif aussi de +Poitiers. Saint Jérôme n'a pas assez d'éloges pour saint Hilaire. Il +trouve en lui la grâce hellénique et «la hauteur du cothurne gaulois». +Il l'appelle «le Rhône de la langue latine». «L'Église chrétienne, +dit-il encore, a grandi et crû à l'ombre de deux arbres, saint Hilaire +et saint Cyprien (la Gaule et l'Afrique).»</p> + +<p>Jusque-là l'Église gauloise suit le mouvement de l'Église universelle; +elle s'y associe. La question du manichéisme est celle de Dieu et du +monde; celle de l'arianisme est celle du Christ, de l'homme-Dieu. La +polémique va descendre à l'homme même, et c'est alors que la Gaule +prendra la parole en son nom. À l'époque même où elle vient de donner +à Rome l'empereur auvergnat Avitus, où l'Auvergne sous les Ferréol et +les Apollinaire<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a> semble vouloir former une <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> puissance +indépendante entre les Goths déjà établis au Midi, et les Francs qui +vont venir du Nord; à cette époque, dis-je, la Gaule réclame aussi une +existence indépendante dans la sphère de la pensée. Elle prononce par +la bouche de Pélage ce grand nom de la Liberté humaine que l'Occident +ne doit plus oublier.</p> + +<p>Pourquoi y a-t-il du mal au monde? Voilà le point de départ de cette +dispute<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>. Le manichéisme oriental répond: <i>Le mal est un dieu</i>, +c'est-à-dire un principe inconnu. C'est ne rien répondre, et donner +son ignorance pour explication. Le christianisme répond: Le mal est +sorti de la liberté humaine, non pas de l'homme en général, mais de +tel homme, d'Adam, que Dieu punit dans l'humanité qui en est sortie.</p> + +<p>Cette solution ne satisfit qu'incomplètement les logiciens de l'école +d'Alexandrie. Le grand Origène en souffrit cruellement. On sait que ce +martyr volontaire, ne sachant comment échapper à la corruption innée +de la nature humaine, eut recours au fer et se mutila. Il est plus +facile de mutiler la chair que de mutiler la volonté. Ne pouvant se +résigner à croire qu'une faute dure dans ceux qui ne l'ont pas +commise, ne voulant point accuser Dieu, craignant de le trouver auteur +du mal, et de rentrer ainsi dans le manichéisme, il aima mieux +supposer que les âmes avaient péché dans une existence antérieure, et +que les hommes étaient des anges tombés<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Si chaque homme est +responsable pour lui-même, s'il est l'auteur <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> de sa chute, il +faut qu'il le soit de son expiation, de sa rédemption, qu'il remonte à +Dieu par la vertu. «Que Christ soit devenu Dieu, disait le disciple +d'Origène, le maître de Pélage, l'audacieux Théodore de Mopsueste, je +ne lui envie rien en cela; ce qu'il est devenu, je puis le devenir par +les forces de ma nature.»</p> + +<p>Cette doctrine, tout empreinte de l'héroïsme grec et de l'énergie +stoïcienne, s'introduisit sans peine dans l'Occident, où elle fût née +sans doute d'elle-même. Le génie celtique, qui est celui de +l'individualité, sympathise profondément avec le génie grec. L'Église +de Lyon fut fondée par les Grecs, ainsi que celle d'Irlande. Le clergé +d'Irlande et d'Écosse n'eut pas d'autre langue pendant longtemps. +Jean-le-Scot ou l'Irlandais renouvela les doctrines alexandrines au +temps de Charles-le-Chauve. Nous suivrons ailleurs l'histoire de +l'Église celtique.</p> + +<p>L'homme qui proclama, au nom de cette Église, l'indépendance de la +moralité humaine, ne nous est connu que par le surnom grec de +<i>Pélagios</i> (l'Armoricain, c'est-à-dire l'homme des rivages de la +mer<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>). On ne sait si c'était un laïque ou un moine. On avoue que sa +vie était irréprochable. Son ennemi, saint Jérôme, représente ce +champion de la liberté comme un géant; il lui attribue la taille, la +force, les épaules <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> de Milon-le-Crotoniate. Il parlait avec +peine, et pourtant sa parole était puissante<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>. Obligé par +l'invasion des barbares de se réfugier dans l'Orient, il y enseigna +ses doctrines, et fut attaqué par ses anciens amis, saint Jérôme et +saint Augustin. Dans la réalité, Pélage, en niant le péché +originel<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, rendait la rédemption inutile et supprimait le +christianisme<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Saint Augustin, qui avait passé sa vie jusque-là à +soutenir la liberté contre le fatalisme manichéen, en employa le reste +à combattre la liberté, à la briser sous la grâce divine, au risque de +l'anéantir. Le docteur africain fonda, dans ses écrits contre Pélage, +ce fatalisme mystique, qui devait se reproduire tant de fois au moyen +âge, surtout dans l'Allemagne, où il fut proclamé par Gotteschalk, +Tauler, et tant d'autres, jusqu'à ce qu'il vainquît par Luther.</p> + +<p>Ce n'était pas sans raison que le grand évêque d'Hippone, le chef de +l'Église chrétienne, luttait si violemment contre Pélage. Réduire le +christianisme à n'être qu'une philosophie, c'était le rendre moins +puissant. Qu'eût servi le sec rationalisme des Pélagiens, à l'approche +de l'invasion germanique? Ce n'était pas cette fière théorie de la +liberté qu'il fallait prêcher aux conquérants de l'Empire, mais la +dépendance <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> de l'homme et la toute-puissance de Dieu.</p> + +<p>Aussi le pélagianisme, accueilli d'abord avec faveur, et même par le +pape de Rome, fut bientôt vaincu par la grâce. En vain il fit des +concessions, et prit en Province la forme adoucie du +semi-pélagianisme, essayant d'accorder et de faire concourir la +liberté humaine et la grâce divine<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>. Malgré la sainteté du Breton +Faustus<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>, évêque de Riez, malgré le renom des évêques d'Arles, et +la gloire de cet illustre monastère de Lérins<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>, qui donna à +l'Église douze archevêques, douze évêques et plus de cent martyrs, le +<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> mysticisme triompha. À l'approche des barbares, les disputes +cessèrent, les écoles se fermèrent et se turent. C'était de foi, de +simplicité, de patience que le monde avait alors besoin. Mais le germe +était déposé, il devait fructifier dans son temps.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> CHAPITRE IV</h3> + +<p class="chaptitle">Récapitulation.—Systèmes divers.—Influence des races indigènes, + des races étrangères.—Sources celtiques et latines de la langue + française.—Destinée de la race celtique.</p> + +<p>Le génie helléno-celtique s'est révélé par Pélage dans la philosophie +religieuse; c'est celui du moi indépendant, de la personnalité libre. +L'élément germanique, de nature toute différente, va venir lutter +contre, l'obliger ainsi de se justifier, de se développer, de dégager +tout ce qui est en lui. Le moyen âge est la lutte; le temps moderne +est la victoire.</p> + +<p>Mais avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule, et +d'assister à ce nouveau mélange, j'ai besoin de revenir sur tout ce +qui précède, d'évaluer jusqu'à quel point les races diverses établies +sur le sol gaulois avaient pu modifier le génie primitif de la +contrée, de chercher pour combien ces races avaient contribué dans +l'ensemble, quelle avait été la mise de chacune d'elles dans cette +communauté, d'apprécier ce qui <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> pouvait rester d'indigène +sous tant d'éléments étrangers.</p> + +<p>Divers systèmes ont été appliqués aux origines de la France.</p> + +<p>Les uns nient l'influence étrangère; ils ne veulent point que la +France doive rien à la langue, à la littérature, aux lois des peuples +qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu'à eux, on +retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le +Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de +la république, dérivent toutes les langues du Bas-Breton; intrépides +et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France, +ils voudraient lui conquérir le monde. Les historiens et les légistes +sont moins audacieux. Cependant l'abbé Dubos ne veut point que la +conquête de Clovis soit une conquête; Grosley affirme que notre Droit +coutumier est antérieur à César.</p> + +<p>D'autres esprits, moins chimériques peut-être, mais placés de même +dans un point de vue exclusif et systématique, cherchent tout dans la +tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la +conquête. Pour eux, notre langue française est une corruption du +latin, notre droit une dégradation du droit romain ou germanique, nos +traditions un simple écho des traditions étrangères. Ils donnent la +moitié de la France à l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien +à réclamer d'elle-même. Apparemment ces grands peuples celtiques, dont +parle tant l'antiquité, c'était une race si abandonnée, si déshéritée +de la nature, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> qu'elle aura disparu sans laisser trace. Cette +Gaule, qui arma cinq cent mille hommes contre César, et qui paraît +encore si peuplée sous l'Empire, elle a disparu tout entière, elle +s'est fondue par le mélange de quelques légions romaines, ou des +bandes de Clovis. Tous les Français du Nord descendent des Allemands, +quoiqu'il y ait si peu d'allemand dans leur langue. La Gaule a péri, +corps et biens, comme l'Atlantide. Tous les Celtes ont péri, et s'il +en reste, ils n'échapperont pas aux traits de la critique moderne. +Pinkerton ne les laisse pas reposer dans le tombeau; c'est un vrai +Saxon acharné sur eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils n'ont eu, +dit-il, rien en propre, aucun génie original; tous les <i>gentlemen</i> +descendent des Goths (ou des Saxons, ou des Scythes; c'est pour lui la +même chose). Il voudrait, dans son amusante fureur, qu'on instituât +des chaires de langue celtique «pour qu'on apprît à se moquer des +Celtes».</p> + +<p>Nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait choisir entre les deux +systèmes, et se déclarer partisan exclusif du génie indigène, ou des +influences extérieures. Des deux côtés, l'histoire et le bon sens +résistent. Il est évident que les Français ne sont plus les Gaulois; +on chercherait en vain, parmi nous, ces grands corps blancs et mous, +ces géants enfants qui s'amusèrent à brûler Rome. D'autre part, le +génie français est profondément distinct du génie romain ou +germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer.</p> + +<p>Nous ne prétendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute que +notre patrie ne doive beaucoup <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> à l'influence étrangère. +Toutes les races du monde ont contribué pour doter cette Pandore.</p> + +<p>La base originaire, celle qui a tout reçu, tout accepté, c'est cette +jeune, molle et mobile race des Gaëls, bruyante, sensuelle et légère, +prompte à apprendre, prompte à dédaigner, avide de choses nouvelles. +Voilà l'élément primitif, l'élément perfectible.</p> + +<p>Il faut à de tels enfants des précepteurs sévères. Ils en recevront et +du Midi et du Nord. La mobilité sera fixée, la mollesse durcie et +fortifiée; il faut que la raison s'ajoute à l'instinct, à l'élan la +réflexion.</p> + +<p>Au Midi apparaissent les Ibères de Ligurie et des Pyrénées, avec la +dureté et la ruse de l'esprit montagnard, puis les colonies +phéniciennes; longtemps après viendront les Sarrasins. Le midi de la +France prend de bonne heure le génie mercantile des nations +sémitiques. Les juifs du moyen âge s'y sont trouvés comme chez +eux<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>. Les doctrines orientales y ont pris pied sans peine, à +l'époque des Albigeois.</p> + +<p>Du Nord, descendent de bonne heure les opiniâtres Kymry, ancêtres de +nos Bretons et des Gallois d'Angleterre. Ceux-ci ne veulent point +passer en vain sur la terre, il leur faut des monuments; ils dressent +les aiguilles de Loc maria ker, et les alignements de Carnac; rudes et +muettes pierres, impuissants essais de tradition que la postérité +n'entendra pas. Leur druidisme parle de l'immortalité; mais il ne peut +pas <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> même fonder l'ordre dans la vie présente; il aura +seulement décelé le germe moral qui est en l'homme barbare, comme le +gui, perçant la neige, témoigne pendant l'hiver de la vie qui +sommeille. Le génie guerrier l'emporte encore. Les Bolg descendent du +Nord, l'ouragan traverse la Gaule, l'Allemagne, la Grèce, l'Asie +Mineure; les Galls suivent, la Gaule déborde par le monde. C'est une +vie, une sève exubérante, qui coule et se répand. Les Gallo-Belges ont +l'emportement guerrier et la puissance prolifique des Bolg modernes de +Belgique et d'Irlande. Mais l'impuissance sociale de l'Irlande et de +la Belgique est déjà visible dans l'histoire des Gallo-Belges de +l'antiquité. Leurs conquêtes sont sans résultat. La Gaule est +convaincue d'impuissance pour l'acquisition comme pour l'organisation. +La société naturelle et guerrière du clan prévaut sur la société +élective et sacerdotale du druidisme. Le clan, fondé sur le principe +d'une parenté vraie ou fictive, est la plus grossière des +associations; le sang, la chair en est le lien; l'union du clan se +résume en un chef, en un homme<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>.</p> + +<p>Il faut qu'une société commence, où l'homme se voue, non plus à +l'homme, mais à une idée. D'abord, idée d'ordre civil. Les +<i>agrimensores</i> romains viendront derrière les légions mesurer, +arpenter, orienter selon leurs rites antiques, les colonies d'Aix, de +Narbonne, de Lyon. La cité entre dans la Gaule, la Gaule entre +<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> dans la cité. Ce grand César, après avoir désarmé la Gaule +par cinquante batailles et la mort de quelques millions d'hommes, lui +ouvre les légions et la fait entrer, à portes renversées, dans Rome et +dans le sénat. Voilà les Gaulois-Romains qui deviennent orateurs, +rhéteurs, juristes. Les voilà qui priment leurs maîtres, et enseignent +le latin à Rome elle-même. Ils y apprennent, eux, l'égalité civile +sous un chef militaire; ils apprennent ce qu'ils avaient déjà dans +leur génie niveleur. Ne craignez pas qu'ils oublient jamais.</p> + +<p>Toutefois la Gaule n'aura conscience de soi qu'après que l'esprit grec +l'aura éveillée. Antonin le Pieux est de Nîmes. Rome a dit: la Cité. +La Grèce stoïcienne dit par les Antonins: la Cité du monde. La Grèce +chrétienne le dit bien mieux encore par saint Pothin et saint Irénée, +qui, de Smyrne et de Patmos, apportent à Lyon le verbe de Christ. +Verbe mystique, verbe d'amour, qui propose à l'homme fatigué de se +reposer, de s'endormir en Dieu, comme Christ lui-même, au jour de la +cène, posa la tête sur le sein de celui qu'il aimait. Mais il y a dans +le génie kymrique, dans notre dur Occident, quelque chose qui repousse +le mysticisme, qui se roidit contre la douce et absorbante parole, qui +ne veut point se perdre au sein du Dieu moral que le christianisme lui +apporte, pas plus qu'il n'a voulu subir le Dieu-nature des anciennes +religions. Cette réclamation obstinée du moi, elle a pour organe +Pélage, héritier du Grec Origène.</p> + +<p>Si ces raisonneurs triomphaient, ils fonderaient la liberté avant que +la société ne soit assise. Il faut de <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> plus dociles +auxiliaires à l'Église, qui va refaire un monde. Il faut que les +Allemands viennent; quels que soient les maux de l'invasion, ils +seconderont bientôt l'Église. Dès la seconde génération, ils sont à +elle. Il lui suffit de les toucher, les voilà vaincus. Ils vont rester +mille ans enchantés. <i>Courbe la tête, doux Sicambre...</i> Le Celte +indocile n'a pas voulu la courber. Ces barbares, qui semblaient prêts +à tout écraser, ils deviennent, qu'ils le sachent ou non, les dociles +instruments de l'Église. Elle emploiera leurs jeunes bras pour forger +le lien d'acier qui va unir la société moderne. Le marteau germanique +de Thor et de Charles-Martel va servir à marteler, dompter, +discipliner le génie rebelle de l'Occident.</p> + +<p>Telle a été l'accumulation des races dans notre Gaule. Races sur +races, peuples sur peuples; Galls, Kymry, Bolg, d'autre part Ibères, +d'autres encore, Grecs, Romains; les Germains viennent les derniers. +Cela dit, a-t-on dit la France? Presque tout est à dire encore. La +France s'est faite elle-même de ces éléments dont tout autre mélange +pouvait résulter. Les mêmes principes chimiques composent l'huile et +le sucre. Les principes donnés, tout n'est pas donné; reste le mystère +de l'existence propre et spéciale. Combien plus doit-on en tenir +compte, quand il s'agit d'un mélange vivant et actif, comme une +nation; d'un mélange susceptible de se travailler, de se modifier? Ce +travail, ces modifications successives, par lesquels notre patrie va +se transformant, c'est le sujet de l'histoire de France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> Ne nous exagérons donc ni l'élément primitif du génie +celtique, ni les additions étrangères. Les Celtes y ont fait sans +doute, Rome aussi, la Grèce aussi, les Germains encore. Mais qui a +uni, fondu, dénaturé ces éléments, qui les a transmués, transfigurés, +qui en a fait un corps, qui en a tiré notre France? La France +elle-même, par ce travail intérieur, par ce mystérieux enfantement +mêlé de nécessité et de liberté, dont l'histoire doit rendre compte. +Le gland primitif est peu de chose en comparaison du chêne gigantesque +qui en est sorti. Qu'il s'enorgueillisse, le chêne vivant qui s'est +cultivé, qui s'est fait et se fait lui-même!</p> + +<p>Et d'abord, est-ce aux Grecs qu'on veut rapporter la civilisation +primitive des Gaules? On s'est évidemment exagéré l'influence de +Marseille. Elle put introduire quelques mots grecs dans l'idiome +celtique<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>; les Gaulois, faute d'écriture nationale, purent dans les +occasions solennelles emprunter les caractères grecs<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>; mais le +génie hellénique était trop dédaigneux des barbares pour gagner sur +eux une influence réelle. Peu nombreux, traversant le pays avec +défiance et seulement pour les besoins de leur commerce, les Grecs +différaient trop des Gaulois, et de race et de langue; ils leur +étaient trop supérieurs pour s'unir intimement avec eux. Il en était +d'eux comme des Anglo-Américains à l'égard des sauvages leurs voisins; +ceux-ci s'enfoncent dans les terres et disparaissent peu à peu, sans +participer à cette civilisation disproportionnée, <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> dont on +avait voulu les pénétrer tout d'un coup.</p> + +<p>C'est assez tard, et surtout par la philosophie, par la religion, que +la Grèce a influé sur la Gaule. Elle a aidé Pélage, mais seulement à +formuler ce qui était déjà dans le génie national. Puis, les barbares +sont venus, et il a fallu des siècles pour que la Gaule ressuscitée se +souvînt encore de la Grèce.</p> + +<p>L'influence de Rome est plus directe; elle a laissé une trace plus +forte dans les mœurs, dans le droit et dans la langue. C'est encore +une opinion populaire que notre langue est toute latine. N'y a-t-il +pas ici pourtant une étrange exagération?</p> + +<p>Si nous en croyons les Romains, leur langue prévalut dans la +Gaule<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, comme dans tout l'Empire. Les vaincus étaient censés avoir +perdu leur langue, en même temps que leurs dieux. Les Romains ne +voulaient pas savoir s'il existait d'autre langue que la leur. Leurs +magistrats répondaient aux Grecs en latin. C'est en latin, dit le +Digeste, que les préteurs doivent interpréter les lois.</p> + +<p>Ainsi les Romains n'entendant plus que leur langue dans les tribunaux, +les prétoires et les basiliques, s'imaginèrent avoir éteint l'idiome +des vaincus. Toutefois plusieurs faits indiquent ce que l'on doit +penser de cette prétendue universalité de la langue latine. Les +Lyciens rebelles ayant envoyé un des leurs, qui était citoyen romain, +pour demander grâce, il se trouva <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> que le citoyen ne savait +pas la langue de la Cité<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>. Claude s'aperçut qu'il avait donné le +gouvernement de la Grèce, une place si éminente, à un homme qui ne +savait pas le latin. Strabon remarque que les tribus de la Bétique, +que la plupart de celles de la Gaule méridionale, avaient adopté la +langue latine; la chose n'était donc pas si commune, puisqu'il prend +la peine de la remarquer. «J'ai appris le latin, dit saint Augustin, +sans crainte ni châtiment, au milieu des caresses, des sourires et des +jeux de mes nourrices.» C'est justement la méthode dont se félicite +Montaigne. Il paraît que l'acquisition de cette langue était +ordinairement plus pénible; autrement saint Augustin n'en ferait pas +la remarque.</p> + +<p>Que Martial se félicite de ce qu'à Vienne tout le monde avait son +livre dans les mains; que saint Jérôme écrive en latin à des dames +gauloises, saint Hilaire et saint Avitus à leurs sœurs, Sulpice +Sévère à sa belle-mère; que Sidonius recommande aux femmes la lecture +de saint Augustin, tout cela prouve uniquement ce dont personne n'est +tenté de douter, c'est que les gens distingués du midi des Gaules, +surtout dans les colonies romaines, comme Lyon, Vienne, Narbonne, +parlaient le latin de préférence.</p> + +<p>Quant à la masse du peuple, je parle surtout des Gaulois du Nord, il +est difficile de supposer que les Romains aient envahi la Gaule en +assez grand nombre pour lui faire abandonner l'idiome national. Les +règles <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> judicieuses posées par M. Abel Rémusat nous +apprennent qu'en général une langue étrangère se mêle à la langue +indigène en proportion du nombre de ceux qui l'apportent dans le pays. +On peut même ajouter, dans le cas particulier qui nous occupe ici, que +les Romains, enfermés dans les villes ou dans les quartiers de leurs +légions, doivent avoir eu peu de rapports avec les cultivateurs +esclaves, avec les colons demi-serfs qui étaient dispersés dans les +campagnes. Parmi les hommes même des villes, parmi les gens +distingués, dans le langage de ces faux Romains qui parvinrent aux +dignités de l'Empire, nous trouvons des traces de l'idiome national. +Le Provençal Cornélius Gallus, consul et préteur, employait le mot +gaulois <i>casnar</i> pour <i>assectator puellæ</i>; Quintilien lui en fait +reproche. Antonius Primus, ce Toulousain dont la victoire valut +l'Empire à Vespasien, s'appelait originairement <i>Bec</i>, mot gaulois qui +se retrouve dans tous les dialectes celtiques ainsi qu'en français. En +230, Septime-Sévère ordonne que les fidéicommis seront admis, non +seulement en latin et en grec, mais aussi <i>linguâ gallicanâ</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. +Nous avons vu plus haut une druidesse parler en <i>langue gauloise</i> à +l'empereur Alexandre-Sévère. En 473, l'évêque de Clermont, Sidonius +Apollinaris, remercie son beau-frère, le puissant Ecdicius, de ce +qu'il a fait déposer à la noblesse arverne la rudesse du langage +celtique.</p> + +<p>Quelle était, dira-t-on, cette langue vulgaire des <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Gaulois? +Y a-t-il lieu de croire qu'elle ait été analogue aux dialectes gallois +et breton, irlandais et écossais? On serait tenté de le penser. Les +mots <i>Bec</i>, <i>Alp</i>, <i>bardd</i>, <i>derwidd</i> (druide), <i>argel</i> (souterrain), +<i>trimarkisia</i> (trois cavaliers)<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>; une foule de noms de lieux +indiqués dans les auteurs classiques, s'y retrouvent encore +aujourd'hui sans changement.</p> + +<p>Ces exemples suffisent pour rendre vraisemblable la perpétuité des +langues celtiques et l'analogie des anciens dialectes gaulois avec +ceux que parlent les populations modernes de Galles et Bretagne, +d'Écosse et Irlande. L'induction ne semblera pas légère à ceux qui +connaissent la prodigieuse obstination de ces peuples, leur +attachement à leurs traditions anciennes et leur haine de l'étranger.</p> + +<p>Un caractère remarquable de ces langues, c'est leur frappante analogie +avec les langues latine et grecque. Le premier vers de l'<i>Énéide</i>, le +<i>fiat lux</i> en latin et en grec, se trouvent être presque gallois et +irlandais<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. On serait tenté d'expliquer ces analogies par +l'influence ecclésiastique, si elles ne portaient que sur les mots +scientifiques ou relatifs au culte; mais vous les rencontrez également +dans ceux qui se rapportent aux affections intimes ou aux +circonstances de l'existence locale<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>. On les retrouve en même +temps chez des peuples qui ont éprouvé fort inégalement l'influence +des vainqueurs et celle de l'Église, dans des pays à peu près sans +communication et placés dans des situations <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> géographiques et +politiques très diverses, par exemple, chez nos Bretons continentaux +et chez les Irlandais insulaires.</p> + +<p>Une langue si analogue au latin a pu fournir à la nôtre un nombre +considérable de mots, qui, à la faveur de leur physionomie latine, ont +été rapportés à la langue savante, à la langue du droit et de +l'Église, plutôt qu'aux idiomes obscurs et méprisés des peuples +vaincus. La langue française a mieux aimé se recommander de ses +liaisons avec cette noble langue romaine que de sa parenté avec des +sœurs moins brillantes. Toutefois, pour affirmer l'origine latine +d'un mot, il faut pouvoir assurer que le même mot n'est pas encore +plus rapproché des dialectes celtiques<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>. Peut-être devrait-on +préférer cette dernière source, quand y a lieu d'hésiter entre l'une +et l'autre; car apparemment les Gaulois ont été plus nombreux en Gaule +que les Romains leurs vainqueurs. Je veux bien qu'on hésite encore, +lorsque le mot français se trouve en latin et en breton seulement; à +la rigueur, le breton et le français peuvent l'avoir reçu du latin. +Mais quand ce mot se retrouve dans le dialecte gallois, frère du +breton, il est très probable qu'il est indigène, et que le français +l'a reçu du vieux celtique. La probabilité devient presque une +certitude, quand ce mot existe en même temps dans les dialectes +gaéliques de la haute Écosse et de l'Irlande. Un mot français qui se +retrouve dans ces contrées lointaines et maintenant <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> si +isolées de la France, doit remonter à une époque où la Gaule, la +Grande-Bretagne et l'Irlande étaient encore sœurs, où elles avaient +une population, une religion, une langue analogues, où l'union du +monde celtique n'était pas rompue encore<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>.</p> + +<p>De tout ce qui précède, il suit nécessairement que l'élément romain +n'est pas tout, à beaucoup près, dans notre langue. Or, la langue est +la représentation fidèle du génie des peuples, l'expression de leur +caractère, la révélation de leur existence intime, leur Verbe, pour +ainsi dire. Si l'élément celtique a persisté dans la langue, il faut +qu'il ait duré ailleurs encore<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>, qu'il ait survécu dans les +mœurs comme dans le langage, dans l'action comme dans la pensée.</p> + +<p>J'ai parlé ailleurs de la ténacité celtique. Qu'on me permette d'y +revenir encore, d'insister sur l'opiniâtre génie de ces peuples. Nous +comprendrons mieux la France si nous caractérisons fortement le point +d'où elle est partie. Les Celtes mixtes qu'on appelle Français, +s'expliquent en partie par les Celtes purs, Bretons et Gallois, +Écossais et Irlandais. Il me coûterait d'ailleurs de ne pas dire ici +un adieu solennel à ces populations, dont l'invasion germanique doit +isoler notre France. Qu'on me permette de m'arrêter et de dresser une +pierre au carrefour où les peuples frères vont se séparer pour prendre +des routes si diverses et suivre <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> une destinée si opposée. +Tandis que la France, subissant les longues et douloureuses +initiations de l'invasion germanique et de la féodalité, va marcher du +servage à la liberté et de la honte à la gloire, les vieilles +populations celtiques, assises aux roches paternelles et dans la +solitude de leurs îles, restent fidèles à la poétique indépendance de +la vie barbare, jusqu'à ce que la tyrannie étrangère vienne les y +surprendre. Voilà des siècles que l'Angleterre les y a en effet +surprises, accablées. Elle frappe infatigablement sur elles, comme la +vague brise à la pointe de Bretagne ou de Cornouailles. La triste et +patiente Judée, qui comptait ses âges par ses <i>servitudes</i>, n'a pas +été plus durement battue de l'Asie. Mais il y a une telle vertu dans +le génie celtique, une telle puissance de vie en ces races, qu'elles +durent sous l'outrage, et gardent leurs mœurs et leur langue.</p> + +<p>Race de pierre<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>, immuables comme leurs rudes monuments druidiques, +qu'ils révèrent encore<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>. Le jeu des montagnards d'Écosse, c'est de +soulever la roche sur la roche, et de bâtir un petit dolmen à +l'imitation des dolmens antiques<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>. Le Galicien, qui émigre chaque +année, laisse une pierre, et sa vie est représentée <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> par un +monceau<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. Les highlanders vous disent en signe d'amitié: +«J'ajouterai une pierre à votre <i>cairn</i> (monument funèbre)<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.» Au +dernier siècle, ils ont encore rétabli le tombeau d'Ossian, déplacé +par l'impiété anglaise. La pierre monumentale d'Ossian (<i>clachan +Ossian</i>) se trouvant dans la ligne d'une route militaire, le général +Wade la fit enlever; on trouva dessous des restes humains avec douze +fers de flèche. Les montagnards indignés vinrent, au nombre d'environ +quatre-vingts, les recueillir, et ils les emportèrent, au son de la +cornemuse, dans un cercle de larges pierres, au sommet d'un roc, dans +les déserts du Glen-Amon occidental. La pierre, entourée de quatre +autres plus petites et d'une espèce d'enclos, garde le nom de <i>cairn +na huseoig</i>, le cairn de l'hirondelle<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>.</p> + +<p>Le duc d'Athol, descendant des rois de l'île de Man, siège encore +aujourd'hui, le visage tourné vers le levant<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>, sur le tertre du +Tynwald. Naguère les églises servaient de tribunaux en Irlande<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>. +La trace du culte du feu se trouve partout chez ces peuples, dans la +langue, dans les croyances et les traditions<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>. Pour notre +Bretagne, je rapporterai, au commencement du second volume, des faits +nombreux qui prouvent quelle est la ténacité de l'esprit breton.</p> + +<p>Il semble qu'une race qui ne changeait pas lorsque tout changeait +autour d'elle eût dû vaincre par sa persistance seule, et finir par +imposer son génie au monde. Le <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> contraire est arrivé; plus +cette race s'est isolée, plus elle a conservé son originalité +primitive, et plus elle a tombé et déchu. Rester original, se +préserver de l'influence étrangère, repousser les idées des autres, +c'est demeurer incomplet et faible. Voilà aussi ce qui a fait tout à +la fois la grandeur et la faiblesse du peuple juif. Il n'a eu qu'une +idée, l'a donnée aux nations, mais n'a presque rien reçu d'elles; il +est toujours resté lui, fort et borné, indestructible et humilié, +ennemi du genre humain et son esclave éternel. Malheur à +l'individualité obstinée qui veut être à soi seule, et refuse d'entrer +dans la communauté du monde.</p> + +<p>Le génie de nos Celtes, je parle surtout des Gaëls, est fort et +fécond, et aussi fortement incliné à la matière, à la nature, au +plaisir, à la sensualité. La génération et le plaisir de la génération +tiennent grande place chez ces peuples. J'ai parlé ailleurs des +mœurs des Gaëls antiques et de l'Irlande; la France en tient +beaucoup; le <i>Vert galant</i> est le roi national. C'était chose commune +au moyen âge en Bretagne d'avoir une douzaine de femmes<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>. Ces gens +de guerre, qui se louaient partout<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>, ne craignaient pas de faire +des soldats. Partout chez les nations celtiques les bâtards +succédaient, même comme rois, comme chefs de clan. La femme, objet du +plaisir, simple jouet de volupté, ne semble pas avoir eu chez ces +peuples la même dignité que chez les nations germaniques<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.</p> + +<p>Ce génie matérialiste n'a pas permis aux Celtes de <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> céder +aisément aux droits qui ne se fondent que sur une idée. Le droit +d'aînesse leur est odieux. Ce droit n'est autre, originairement, que +l'indivisibilité du foyer sacré, la perpétuité du dieu paternel<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>. +Chez nos Celtes les parts sont égales entre les frères, comme +également longues sont leurs épées. Vous ne leur feriez pas entendre +aisément qu'un seul doive posséder. Cela est plus aisé chez la race +germanique<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>; l'aîné pourra nourrir ses frères et ils se tiendront +contents de garder leur petite place à la table et au foyer +fraternel<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>.</p> + +<p>Cette loi de succession égale, qu'ils appellent le <i>gabailcine</i><a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>, +et que les Saxons ont pris d'eux, surtout dans le pays de Kent +(<i>gavelkind</i>), impose à chaque génération une nécessité de partage, et +change à chaque instant l'aspect de la propriété. Lorsque le +possesseur commençait à bâtir, cultiver, améliorer, la mort l'emporte, +divise, bouleverse, et c'est encore à recommencer. Le partage est +aussi l'occasion d'une infinité de haines et de disputes. Ainsi cette +loi de succession égale qui, dans une société mûre et assise, fait +aujourd'hui la beauté et la force de notre France, c'était chez les +populations barbares une cause continuelle de troubles, un obstacle +invincible au progrès, une révolution éternelle. Les terres qui y +étaient soumises sont <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> restées longtemps à demi incultes et +en pâturages<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>.</p> + +<p>Quels qu'aient été les résultats, c'est une gloire pour nos Celtes +d'avoir posé dans l'Occident la loi de l'égalité. Ce sentiment du +droit personnel, cette vigoureuse réclamation du moi que nous avons +signalée déjà dans la philosophie religieuse, dans Pélage, elle +reparaît ici plus nettement encore. Elle nous donne en grande partie +le secret des destinées des races celtiques. Tandis que les familles +germaniques s'immobilisaient, que les biens s'y perpétuaient, que des +agrégations se formaient par les héritages, les familles celtiques +s'en allaient se divisant, se subdivisant, s'affaiblissant. Cette +faiblesse tenait principalement à l'égalité, à l'équité des partages. +Cette loi d'équité précoce a fait la ruine de ces races. Qu'elle soit +leur gloire aussi, qu'elle leur vaille au moins la pitié et le respect +des peuples auxquels elles ont de si bonne heure montré un tel idéal.</p> + +<p>Cette tendance à l'égalité, au nivellement, qui en droit isolait les +hommes, aurait eu besoin d'être balancée par une vive sympathie qui +les rapprochât, de sorte que l'homme, affranchi de l'homme par +l'équité de la loi, se rattachât à lui par un lien volontaire. C'est +ce qui s'est vu à la longue dans notre France, et c'est là ce qui +explique sa grandeur. Par là nous sommes une nation, tandis que les +Celtes purs en sont restés au clan. La petite société du clan, formée +par le lien grossier d'une parenté réelle ou fictive<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, s'est +trouvée <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> incapable de rien admettre au dehors, de se lier à +rien d'étranger. Les dix mille hommes du clan des Campbell ont tous +été cousins du chef<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>, se sont tous appelés Campbell, et n'ont +voulu rien connaître au delà; à peine se sont-ils souvenus qu'ils +étaient Écossais. Ce petit et sec noyau du clan s'est trouvé à jamais +impropre à s'agréger. On ne peut guère bâtir avec des cailloux, le +ciment ne s'y marie pas<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>; au contraire la brique romaine a si bien +pris au ciment, qu'aujourd'hui ciment et brique forment ensemble dans +les monuments un seul morceau, un bloc indestructible.</p> + +<p>Devenues chrétiennes, les populations celtiques devaient, ce semble, +s'amollir, se rapprocher, se lier. Il n'en a pas été ainsi. L'Église +celtique a participé de la nature du clan. Féconde et ardente d'abord, +on eût dit qu'elle allait envahir l'Occident. Les doctrines +pélagiennes avaient été avidement reçues en Provence, mais ce fut pour +y mourir. Plus tard encore, au milieu des invasions allemandes qui +arrivent de l'Orient, nous voyons l'Église celtique s'ébranler de +l'Occident, de l'Irlande. D'intrépides et ardents missionnaires +abordent, animés de dialectique et de poésie. Rien de plus bizarrement +poétique que les barbares odyssées de ces saints aventuriers, de ces +oiseaux voyageurs qui viennent <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> s'abattre sur la Gaule, +avant, après saint Colomban; l'élan est immense, le résultat petit. +L'étincelle tombe en vain sur ce monde tout trempé du déluge de la +barbarie germanique. Saint Colomban, dit le biographe contemporain, +eut l'idée de passer le Rhin, et d'aller convertir les Suèves; un +songe l'en empêcha. Ce que les Celtes ne font pas, les Allemands le +feront eux-mêmes. L'Anglo-Saxon saint Boniface convertira ceux que +Colomban a dédaignés. Colomban passe en Italie, mais c'est pour +combattre le pape. L'Église celtique s'isole de l'Église universelle: +elle résiste à l'unité; elle se refuse à s'agréger, à se perdre +humblement dans la catholicité européenne. Les culdées d'Irlande et +d'Écosse, mariés, indépendants sous la règle même, réunis douze à +douze en petits clans ecclésiastiques, doivent céder à l'influence des +moines anglo-saxons, disciplinés par les missions romaines.</p> + +<p>L'Église celtique périra comme l'État celtique a déjà péri. Ils +avaient en effet essayé, quand les Romains sortirent de l'île, de +former une sorte de république<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>. Les Cambriens et les Loégriens +(Galles et Angleterre) s'unirent un instant sous le Loégrien +Wortiguern, pour résister aux Pictes et Scots du Nord. Mais +Wortiguern, mal secondé des Cambriens, fut obligé d'appeler les +Saxons, qui, d'auxiliaires, devinrent bientôt ennemis. La Loégrie +conquise, la Cambrie résista, sous le fameux Arthur. Elle lutta deux +cents ans. Les Saxons eux-mêmes devaient être soumis en une seule +bataille <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> par Guillaume-le-Bâtard, tant la race germanique +est moins propre à la résistance! Les Francs établis dans la Gaule ont +de même été subjugués, transformés dès la seconde génération, par +l'influence ecclésiastique.</p> + +<p>Les Cambriens ont résisté deux cents ans par les armes et plus de +mille ans par l'espérance. L'indomptable espérance (<i>inconquerable +will</i>. Milton) a été le génie de ces peuples. Les <i>Saoson</i> (Saxons, +Anglais, dans les langues d'Écosse et de Galles) croient qu'Arthur est +mort; ils se trompent, Arthur vit et attend. Des pèlerins l'ont trouvé +en Sicile, enchanté sous l'Etna. Le sage des sages, le druide Myrdhyn +est aussi quelque part. Il dort sous une pierre dans la forêt; c'est +la faute de sa Vyvyan; elle voulut éprouver sa puissance, et demanda +au sage le mot fatal qui pouvait l'enchaîner; lui qui savait tout, +n'ignorait pas non plus l'usage qu'elle devait en faire. Il le lui dit +pourtant, et, pour lui complaire, se coucha lui-même dans son +tombeau<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>.</p> + +<p>En attendant le jour de sa résurrection, elle chante et pleure cette +grande race<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>. Ses chants sont pleins de larmes, comme ceux des +Juifs aux fleuves de Babylone. Le peu de fragments ossianiques qui +sont réellement antiques portent ce caractère de mélancolie. Nos +Bretons, moins malheureux, sont dans leur langage pleins de paroles +tristes; ils sympathisent avec la nuit, <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> avec la mort: «Je ne +dors jamais, dit leur proverbe, que je ne meure de mort amère.» Et à +celui qui passe sur une tombe: «Retirez-vous de dessus mon trépassé!» +«La terre, disent-ils encore, est trop vieille pour produire.»</p> + +<p>Ils n'ont pas grand sujet d'être gais; tout a tourné contre eux. La +Bretagne et l'Écosse se sont attachées volontiers aux partis faibles, +aux causes perdues. Les chouans ont soutenu les Bourbons, les +highlanders les Stuarts. Mais la puissance de faire des rois s'est +retirée des peuples celtiques depuis que la mystérieuse pierre, jadis +apportée d'Irlande en Écosse, a été placée à Westminster<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>.</p> + +<p>De toutes les populations celtiques, la Bretagne est la moins à +plaindre, elle a été associée depuis longtemps à l'égalité. La France +est un pays humain et généreux.—Les Kymry de Galles encore ont été, +sous leurs Tudors (depuis Henri VIII), admis à partager les droits de +l'Angleterre. Toutefois c'est dans des torrents de sang, c'est par le +massacre des Bardes que l'Angleterre préluda à cette heureuse +fraternité. Elle est peut-être plus apparente que réelle<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>.—Que +dire de la Cornouailles, si longtemps le Pérou de l'Angleterre, qui ne +voyait en elle que ses mines? Elle a fini par perdre sa langue: «Nous +ne sommes plus que quatre ou cinq qui parlons la langue du <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> +pays, disait un vieillard en 1776, et ce sont de vieilles gens comme +moi, de soixante à quatre-vingts ans; tout ce qui est jeune n'en sait +plus un mot<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>.»</p> + +<p>Bizarre destinée du monde celtique! De ses deux moitiés, l'une, +quoiqu'elle soit la moins malheureuse, périt, s'efface, ou du moins +perd sa langue, son costume et son caractère. Je parle des highlanders +de l'Écosse et des populations de Galles, Cornouailles et +Bretagne<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>. C'est l'élément sérieux et moral de la race. Il semble +mourant de tristesse, et bientôt éteint. L'autre, plein d'une vie, +d'une sève indomptable, multiplie et croît en dépit de tout. On entend +bien que je parle de l'Irlande.</p> + +<p>L'Irlande! pauvre vieille aînée de la race celtique, si loin de la +France, sa sœur, qui ne peut la défendre à travers les flots! +L'<i>Île des Saints</i><a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>, <i>l'émeraude des mers</i>, la toute féconde +Irlande, où les hommes poussent comme l'herbe, pour l'effroi de +l'Angleterre, à qui chaque jour on vient dire: Ils sont encore un +million de plus! la patrie des poètes, des penseurs hardis, de +Jean-l'Érigène, de Berkeley, de Toland, la patrie de Moore, la patrie +d'O'Connell! peuple de parole éclatante et d'épée rapide, qui conserve +encore dans cette vieillesse du monde la puissance poétique. Les +Anglais peuvent rire quand ils entendent, dans quelque obscure maison +de leurs villes, la veuve irlandaise improviser le <i>coronach</i> sur le +corps de son <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> époux<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>; <i>pleurer à l'irlandaise</i> (to weep +irish), c'est chez eux un mot de dérision. Pleurez, pauvre Irlande, et +que la France pleure aussi en voyant à Paris, sur la porte de la +maison qui reçoit vos enfants, cette harpe qui demande secours. +Pleurons de ne pouvoir leur rendre le sang qu'ils ont versé pour nous. +C'est donc en vain que quatre cent mille Irlandais ont combattu en +moins de deux siècles dans nos armées<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>. Il faut que nous +assistions sans mot dire aux souffrances de l'Irlande. Ainsi nous +avons depuis longtemps négligé, oublié les Écossais, nos anciens +alliés. Cependant les montagnards d'Écosse auront tout à l'heure +disparu du monde<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>. Les hautes terres se dépeuplent tous les jours. +Les grandes propriétés qui perdirent Rome, ont aussi dévoré +l'Écosse<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>. Telle terre a quatre-vingt-seize milles carrés, une +autre vingt mille de long sur trois de large. Les Highlanders ne +seront bientôt plus que dans l'histoire et dans Walter Scott. On se +met sur les portes à Édimbourg quand on <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> voit passer le +tartan et la claymore. Ils disparaissent, ils émigrent; la cornemuse +ne fait plus entendre qu'un air dans les montagnes<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>:</p> + +<p class="poemcenter">«Cha till, cha till, cha till sin tuile:»</p> + +<p class="poemcenter">Nous ne reviendrons, reviendrons, reviendrons<br> + Jamais.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> LIVRE II<br> +LES ALLEMANDS.</h2> + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p class="chaptitle">Monde germanique.—Invasion.—Mérovingiens.</p> + +<p>Derrière la vieille Europe celtique, ibérienne et romaine, dessinée si +sévèrement dans ses péninsules et ses îles, s'étendait un autre monde +tout autrement vaste et vague. Ce monde du Nord, germanique et slave, +mal déterminé par la nature, l'a été par les révolutions politiques. +Néanmoins ce caractère d'indécision est toujours frappant dans la +Russie, la Pologne, l'Allemagne même. La frontière de la langue, de la +population allemande, flotte vers nous dans la Lorraine, dans la +Belgique. À l'orient, la frontière slave de l'Allemagne a été sur +l'Elbe, puis sur l'Oder, et indécise comme l'Oder, ce fleuve +capricieux qui change si volontiers ses rivages. Par la Prusse, par la +Silésie, allemandes et slaves à la fois, l'Allemagne plonge vers la +Pologne, vers la Russie, c'est-à-dire <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> vers l'infini barbare. +Du côté du Nord, la mer est à peine une barrière plus précise; les +sables de la Poméranie continuent le fond de la Baltique; là gisent +sous les eaux, des villes, des villages, comme ceux que la mer +engloutit en Hollande. Ce dernier pays n'est qu'un champ de bataille +pour les deux éléments.</p> + +<p>Terre indécise, races flottantes. Telles du moins nous les représente +Tacite dans sa <i>Germania</i>. Des marais, des forêts, plus ou moins +étendues, selon qu'elles s'éclaircissent et reculent devant l'homme, +puis s'épaississant dans les lieux qu'il abandonne; habitations +dispersées, cultures peu étendues, et transportées chaque année sur +une terre nouvelle. Entre les forêts, des <i>marches</i>, vastes +clairières, terres vagues et communes, passage des migrations, théâtre +des premiers essais de la culture, où se groupent capricieusement +quelques cabanes. «Leurs demeures, dit Tacite, ne sont pas +rapprochées; ici, ils s'arrêtent près d'une source, là près d'un +bouquet d'arbres.» Limiter, déterminer la <i>marche</i>, c'est la grande +affaire des prud'hommes forestiers. Les limitations ne sont pas bien +précises. «Jusqu'où, disent-ils, le laboureur peut-il étendre la +culture dans la marche? aussi loin qu'il peut jeter son marteau.» Le +marteau de Thor est le signe de la propriété, l'instrument de cette +conquête pacifique sur la nature.</p> + +<p>Il ne faudrait pourtant pas inférer de cette culture mobile, de ces +mutations de demeures, que ces populations aient été nomades. Nous ne +remarquons pas en elles cet esprit d'aventures qui a promené les +<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Celtes antiques, les Tartares modernes, à travers l'Europe +et l'Asie.</p> + +<p>Les premières migrations germaniques sont généralement rapportées à +des causes précises. L'invasion de l'Océan décida les Cimbres à fuir +vers le Midi, entraînant avec eux tant de peuples. La guerre et la +faim, le besoin d'une terre plus fertile, poussaient souvent les +tribus les unes sur les autres, comme on le voit dans Tacite. Mais +lorsqu'elles ont trouvé un sol fertile et défendu par la nature, elles +s'y sont tenues; témoin les Frisons, qui, depuis tant de siècles, +restent fidèles à la terre de leurs aïeux, aussi bien qu'à leurs +usages.</p> + +<p>Les mœurs des premiers habitants de la Germanie n'étaient pas +autres, ce semble, que celles de tant de nations barbares, de quelques +vives couleurs qu'il ait plu à Tacite de les parer: l'hospitalité, la +vengeance implacable, l'amour effréné du jeu et des boissons +fermentées, la culture abandonnée aux femmes; tant d'autres traits, +attribués aux Germains comme leur étant propres, par des écrivains qui +ne connaissaient guère d'autres barbares. Toutefois, il ne faudrait +pas les confondre avec les pasteurs tartares, ou les chasseurs de +l'Amérique. Les peuplades de la Germanie, plus rapprochées de la vie +agricole, moins dispersées et sur des espaces moins vastes, se +présentent à nous avec des traits moins rudes; elles semblent moins +sauvages que barbares, moins féroces que grossières.</p> + +<p>À l'époque où Tacite prend la Germanie, les Cimbres et Teutons +(Ingævons, Istævons) pâlissent et <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> s'effacent à l'occident; +les Goths et les Lombards commencent à poindre vers l'orient; +l'avant-garde saxonne, les Angli, sont à peine nommés; la +confédération francique n'est pas formée encore; c'est le règne des +Suèves (Hermions)<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>. Quoique diverses religions locales aient pu +exister chez plusieurs tribus, tout porte à croire que le culte +dominant était celui des éléments, celui des arbres et des fontaines. +Tous les ans, la déesse Hertha (<i>erd</i>, la terre) sortait, sur un char +voilé, du mystérieux bocage où elle avait son sanctuaire, dans une île +de l'Océan du Nord<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>.</p> + +<p>Par-dessus ces races et ces religions, sur cette première Allemagne, +pâle, vague, indécise, monde enfant, encore engagé dans l'adoration de +la nature, vint se poser une Allemagne nouvelle, comme nous avons vu +la Gaule druidique établie dans la Gaule gallique par l'invasion des +Kymry. Les tribus suéviques reçurent une civilisation plus haute, un +mouvement plus hardi, plus héroïque, par l'invasion des adorateurs +d'Odin, des Goths (Jutes, Gépides, Lombards, Burgondes) et des +Saxons<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>. Quoique le système odinique fût loin sans doute d'avoir +encore les développements qu'il prit plus tard, et surtout dans +l'Islande, il apportait dès lors les éléments d'une vie plus noble, +d'une moralité plus profonde. Il promettait l'immortalité aux braves, +un paradis, un Walhalla, où ils pourraient <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> tout le jour se +tailler en pièces, et s'asseoir ensuite au banquet du soir. Sur la +terre, il leur parlait d'une ville sainte, d'une cité des Ases, +Asgard, lieu de bonheur et de sainteté, patrie sacrée d'où les races +germaniques avaient été chassées jadis, et qu'elles devaient chercher +dans leurs courses par le monde<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>. Cette croyance put exercer +quelque influence sur les migrations barbares; peut-être la recherche +de la ville sainte n'y fut-elle pas étrangère, comme une autre ville +sainte fut plus tard le but des croisades.</p> + +<p>Entre les tribus odiniques, nous remarquons une différence +essentielle. Chez les Goths, Lombards et Burgondes, prévalait +l'autorité des chefs militaires qui les menaient au combat, celle des +Amali, des Balti<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. L'esprit de la bande guerrière, du <i>comitatus</i>, +aperçu déjà par Tacite dans les premiers Germains, était tout-puissant +chez ces peuples. «Le rôle de compagnon n'a rien dont on rougisse. Il +a ses rangs, ses degrés, le prince en décide. Entre les compagnons, +c'est à qui sera le premier auprès du prince; entre les princes, c'est +à qui aura le plus de compagnons et les plus ardents. C'est la +dignité, c'est la puissance d'être toujours entouré d'une bande +d'élite; c'est un ornement dans la paix, un rempart dans la guerre. +Celui qui se distingue par le nombre et la bravoure des siens, devient +<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> glorieux et renommé, non seulement dans sa patrie, mais +encore dans les cités voisines. On le recherche par des ambassades; on +lui envoie des présents; souvent son nom seul fait le succès d'une +guerre. Sur le champ de bataille, il est honteux au prince d'être +surpassé en courage; il est honteux à la bande de ne pas égaler le +courage de son prince. À jamais infâme celui qui lui survit, qui +revient sans lui du combat. Le défendre, le couvrir de son corps, +rapporter à sa gloire ce qu'on fait soi-même de beau, voilà leur +premier serment. Les princes combattent pour la victoire, les +compagnons pour le prince. Si la cité qui les vit naître languit dans +l'oisiveté d'une longue paix, ces chefs de la jeunesse vont chercher +la guerre chez quelque peuple étranger; tant cette nation hait le +repos! D'ailleurs, on s'illustre plus facilement dans les hasards, et +l'on a besoin du règne de la force et des armes pour entretenir de +nombreux compagnons. C'est au prince qu'ils demandent ce cheval de +bataille, cette victorieuse et sanglante framée. Sa table, abondante +et grossière, voilà la solde. La guerre y fournit, et le +pillage<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>.»</p> + +<p>Ce principe d'attachement à un chef, ce dévouement personnel, cette +religion de l'homme envers l'homme, qui plus tard devint le principe +de l'organisation féodale, ne paraît pas de bonne heure chez l'autre +branche des tribus odiniques. Les Saxons semblent ignorer d'abord +cette hiérarchie de la bande <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> guerrière dont parle Tacite. +Tous égaux sous les dieux, sous les Ases, enfants des dieux, ils +n'obéissent à leurs chefs qu'autant que ceux-ci parlent au nom du +ciel. Le nom de Saxons lui-même est peut-être identique à celui +d'Ases<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>. Répartis en trois peuplades et douze tribus, ils +repoussèrent longtemps toute autre division. Quand les Lombards +envahirent l'Italie, la plupart des Saxons refusèrent de les suivre, +ne voulant pas s'assujettir à la division militaire des dizaines et +centaines que leurs alliés admettaient. Ce ne fut que bien tard, quand +les Saxons, pressés entre les Francs et les Slaves, se mirent à courir +l'Océan et se jetèrent sur l'Angleterre, que les chefs militaires +prévalurent, et que la division des <i>hundreds</i> s'introduisit chez eux. +Quelques-uns veulent qu'elle n'ait commencé qu'avec Alfred.</p> + +<p>Il semble que les populations saxonnes, une fois établies au nord de +l'Allemagne, aient longtemps préféré la vie sédentaire. Les Goths ou +Jutes, au contraire, se livrèrent aux migrations lointaines. Nous les +voyons dans la Scandinavie, dans le Danemark, et presque en même temps +sur le Danube et sur la Baltique. Ces courses immenses ne purent avoir +lieu qu'autant que la population tout entière devint une bande, et que +le <i>comitatus</i>, le compagnonnage guerrier, s'y organisa sous des chefs +héréditaires. La pression que ces peuples exercèrent sur toutes les +tribus germaniques, obligea celles-ci à se mettre en mouvement, +<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> soit pour faire place aux nouveaux venus, soit pour les +suivre dans leurs courses. Les plus jeunes et les plus hardis prirent +parti sous des chefs, et commencèrent une vie de guerres et +d'aventures. Ceci est encore un trait commun à tous les peuples +barbares. Dans la Lusitanie, dans la vieille Italie, les jeunes gens +étaient envoyés aux montagnes. L'exil d'une partie de la population +était consacré, régularisé chez les tribus sabelliennes, sous le nom +de <i>ver sacrum</i><a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>. Ces bannis, ou bandits (<i>banditi</i>), lancés de la +patrie dans le monde, et de la loi dans la guerre (<i>outlaws</i>), ces +loups (<i>wargr</i>), comme on les appelait dans le Nord<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, forment la +partie aventureuse et poétique de toutes les nations anciennes.</p> + +<p>La forme jeune et héroïque sous laquelle la race germanique apparut +accidentellement au vieux monde latin, on l'a prise pour le génie +invariable de cette race. Des historiens ont dit que les Germains +avaient importé en ce monde l'esprit d'indépendance, le génie de la +libre personnalité. Resterait pourtant à examiner si toutes les races, +dans des circonstances semblables, n'ont pas présenté les mêmes +caractères. Derniers venus des barbares, les Germains n'auraient-ils +pas prêté leur nom au génie barbare de tous les âges? Ne pourrait-on +même pas dire que leurs succès contre l'Empire tinrent à la facilité +avec laquelle ils s'aggloméraient en grands corps militaires, à leur +attachement héréditaire pour les familles des chefs qui <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> les +conduisaient; en un mot, au dévouement personnel, et à la +disciplinabilité, qui, dans tous les siècles, ont caractérisé +l'Allemagne, de sorte que ce qu'on a présenté comme prouvant +l'indomptable génie, la forte individualité des guerriers germains, +marquerait au contraire l'esprit éminemment social, docile, flexible +de la race germanique<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>?</p> + +<p>Cette mâle et juvénile allégresse de l'homme qui se sent fort et libre +dans un monde qu'il s'approprie en espérance, dans les forêts dont il +ne sait pas les bornes, sur une mer qui le porte à des rivages +inconnus, cet élan du cheval indompté sur les steppes et les pampas, +elle est sans doute dans Alaric, quand il jure qu'une force inconnue +l'entraîne aux portes de Rome; elle est dans le pirate danois qui +chevauche orgueilleusement l'Océan; elle est sous la feuillée où Robin +Hood aiguise sa bonne flèche contre le shériff. Mais ne la +trouvez-vous pas tout autant dans le guérillas de Galice, le D. Luis +de Calderon, <i>l'ennemi de la loi</i>? Est-elle moindre dans ces joyeux +Gaulois qui suivirent César sous le signe de l'alouette, qui s'en +allaient en chantant prendre Rome, Delphes ou Jérusalem? Ce génie de +la personnalité libre, de l'orgueil effréné du moi, n'est-il pas +éminent dans la philosophie celtique, dans Pélage, Abailard et +Descartes, tandis que le mysticisme et l'idéalisme ont fait le +caractère presque invariable de la philosophie et de la théologie +allemandes<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> Du jour où, selon la belle formule germanique, le <i>wargus</i> a +jeté la poussière sur tous ses parents, et lancé l'herbe par-dessus +son épaule, où s'appuyant sur son bâton, il a sauté la petite enceinte +de son champ, alors, qu'il laisse aller la plume au vent<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>, qu'il +délibère, comme Attila, s'il attaquera l'Empire d'Orient ou celui +d'Occident<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>: à lui l'espoir, à lui le monde!</p> + +<p>C'est de cet état d'immense poésie que sortit l'idéal germanique, le +Sigurd scandinave, le <i>Siegfried</i> ou le Dietrich von Bern de +l'Allemagne. Dans cette figure colossale est réuni ce que la Grèce a +divisé, la force héroïque et l'instinct voyageur, Achille et Ulysse: +<i>Siegfried parcourut bien des contrées par la force de son bras</i><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>. +Mais ici l'homme rusé, tant loué des Grecs, est maudit dans le perfide +Hagen, meurtrier de Siegfried, Hagen à <i>la face pâle</i> et qui n'a qu'un +œil, dans le nain monstrueux qui a fouillé les entrailles de la +terre, qui sait tout, et qui ne veut que le mal. La conquête du Nord, +c'est Sigurd; celle du Midi, c'est Dietrich von Bern (Théodoric de +Vérone?). La silencieuse ville de Ravenne garde, à côté du tombeau de +Dante, le tombeau de Théodoric, immense rotonde dont le dôme d'une +seule pierre semble avoir été posé là par la main des géants. Voilà +peut-être le seul monument <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> gothique qui reste au monde +aujourd'hui. Il n'a rien dans sa masse qui fasse penser à cette hardie +et légère architecture qu'on appelle gothique, et qui n'exprime en +effet que l'élan mystique du christianisme au moyen âge. Il faudrait +plutôt le comparer aux pesantes constructions pélasgiques des tombeaux +de l'Étrurie et de l'Argolide<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.</p> + +<p>Les courses aventureuses des Germains à travers l'Empire, et leur vie +mercenaire à la solde des Romains, les armèrent plus d'une fois les +uns contre les autres. Le Vandale Stilicon défit à Florence ses +compatriotes dans la grande armée barbare de Rhodogast. Le Scythe +Aétius défit les Scythes dans les campagnes de Châlons; les Francs y +combattirent pour et contre Attila. Qui entraîne les tribus +germaniques dans ces guerres parricides? C'est cette fatalité terrible +dont parlent l'<i>Edda</i> et les <i>Niebelungen</i>. C'est l'or que Sigurd +enlève au dragon Fafnir, et qui doit le perdre lui-même; cet or fatal +qui passe à ses meurtriers, pour les faire périr au banquet de l'avare +Attila.</p> + +<p>L'or et la femme, voilà l'objet des guerres, le but des courses +héroïques. But héroïque, comme l'effort; l'amour ici n'a rien +d'amollissant; la grâce de la femme, c'est sa force, sa taille +colossale. Élevée par un homme, par un guerrier (admirable froideur du +sang germanique<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>!), la vierge manie les armes. Il faut, pour venir +à bout de Brunhild, que Siegfried <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> ait lancé le javelot +contre elle; il faut que, dans la lutte amoureuse, elle ait de ses +fortes mains fait jaillir le sang des doigts du héros... La femme, +dans la Germanie primitive, était encore courbée sur la terre qu'elle +cultivait<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>; elle grandit dans la vie guerrière; elle devient la +compagne des dangers de l'homme, unie à son destin dans la vie, dans +la mort (<i>sic vivendum, sic pereundum.</i> Tacit.). Elle ne s'éloigne pas +du champ de bataille, elle l'envisage, elle y préside, elle devient la +fée des combats, la walkyrie charmante et terrible, qui cueille, comme +une fleur, l'âme du guerrier expirant. Elle le cherche sur la plaine +funèbre, comme Édith <i>au col de cygne</i> cherchait Harold après la +bataille d'Hastings, ou cette courageuse Anglaise qui, pour retrouver +son jeune époux, retourna tous les morts de Waterloo.</p> + +<p class="p2">On sait l'occasion de la première migration des barbares dans +l'Empire. Jusqu'en 375, il n'y avait eu que des incursions, des +invasions partielles. À cette époque les Goths, fatigués des courses +de la cavalerie hunnique qui rendait toute culture impossible, +obtinrent de passer le Danube, comme soldats de l'Empire, qu'ils +voulaient défendre et cultiver. Convertis au christianisme, ils +étaient déjà un peu adoucis par le commerce des Romains. L'avidité des +agents impériaux les ayant jetés dans la famine et le désespoir, ils +ravagèrent les provinces entre la mer Noire et <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> l'Adriatique; +mais dans ces courses même ils s'humanisèrent encore, et par les +jouissances du luxe et par leur mélange avec les familles des vaincus. +Achetés à tout prix par Théodose, ils lui gagnèrent deux fois l'Empire +d'Occident. Les Francs avaient d'abord prévalu dans cet empire, comme +les Goths dans l'autre. Leurs chefs, Mellobaud sous Gratien, Arbogast +sous Valentinien II, puis sous le rhéteur Eugène qu'il revêtit de la +pourpre, furent effectivement empereurs<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.</p> + +<p>Dans cet affaissement de l'empire d'Occident, qui se livrait lui-même +aux barbares, les vieilles populations celtiques, les indigènes de la +Gaule et de la Bretagne se relevèrent et se donnèrent des chefs. +Maxime, Espagnol comme Théodose, fut élevé à l'Empire par les légions +de Bretagne (an 383). Il passa à Saint-Malo avec une multitude +d'insulaires, et défit les troupes de Gratien. Celui-ci et son Franc +Mellobaud furent mis à mort. Les auxiliaires Bretons furent établis +dans notre Armorique sous leur conan ou chef Mériadec, ou plutôt +Murdoch, qu'on désigne comme premier comte de Bretagne<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>. L'Espagne +se soumit volontiers à l'Espagnol Maxime, et ce prince habile ne tarda +pas à enlever l'Italie au jeune Valentinien II, beau-frère de +Théodose. Ainsi une armée en partie bretonne, sous un empereur +espagnol, avait réuni tout l'Occident.</p> + +<p>C'est par les Germains que Théodose prévalut sur Maxime; son armée, +composée principalement de Goths, envahit l'Italie, tandis que le +Franc Arbogast <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> opérait une diversion par la vallée du +Danube. Cet Arbogast resta tout-puissant sous Valentinien II, s'en +défit et régna trois ans sous le nom du rhéteur Eugène. C'est encore +en grande partie aux Goths que Théodose dut sa victoire sur cet +usurpateur<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>.</p> + +<p>Sous Honorius, la rivalité du Goth Alaric et du Vandale Stilicon +ensanglanta dix ans l'Italie. Le Vandale, nommé par Théodose tuteur +d'Honorius, avait en ses mains l'empereur d'Occident. Le Goth, nommé +par l'empereur d'Orient, Arcadius, maître de la province d'Illyrie, +sollicitait en vain d'Honorius la permission de s'y établir. Pendant +ce temps, la Bretagne, la Gaule et l'Espagne redevinrent indépendantes +sous le Breton Constantin. La révolte d'un des généraux de cet +empereur<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>, et peut-être la rivalité de l'Espagne et de la Gaule, +préparèrent la ruine du nouvel empire gaulois. Elle fut consommée par +la réconciliation d'Honorius et des Goths. Ataulph, frère d'Alaric, +épousa Placidie, sœur d'Honorius, et son successeur, Wallia, +établit ses bandes à Toulouse, comme milice fédérée au service de +l'Empire (an 411). Mais cet empire n'avait plus besoin de milice en +Gaule; il abandonnait de lui-même cette province, comme il avait fait +la Bretagne, et se concentrait dans l'Italie pour y mourir. À mesure +qu'il se retirait, les Goths s'étendirent peu à peu, et dans l'espace +d'un demi-siècle ils occupèrent toute l'Aquitaine et toute l'Espagne.</p> + +<p>Les dispositions de ces Goths ne furent rien moins <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> +qu'hostiles pour la Gaule. Dans leur long voyage à travers l'Empire, +il n'avaient pu voir qu'avec étonnement et respect ce prodigieux +ouvrage de la civilisation romaine, faible et près de crouler sans +doute, mais encore debout et dans sa splendeur. Après la première +brutalité de l'invasion, ils s'étaient mis, simples et dociles, sous +la discipline des vaincus. Leurs chefs n'avaient pas ambitionné de +plus beau titre que celui de restaurateur de l'Empire. On peut en +juger par les mémorables paroles d'Ataulph qui nous ont été +conservées. «Je me souviens, dit un auteur du cinquième siècle, +d'avoir entendu à Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu'il avait +vu un certain habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous +l'empereur Théodose, et d'ailleurs religieux, sage et grave, qui avait +joui dans sa ville natale de la familiarité d'Ataulph. Il répétait +souvent que le roi des Goths, homme de grand cœur et de grand +esprit, avait coutume de dire que son ambition la plus ardente avait +d'abord été d'anéantir le nom romain et de faire de toute l'étendue +des terres romaines un nouvel empire appelé Gothique, de sorte que, +pour parler vulgairement, tout ce qui était Romanie devînt Gothie, et +qu'Ataulph jouât le même rôle qu'autrefois César Auguste; mais +qu'après s'être assuré par expérience que les Goths étaient incapables +d'obéissance aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, +jugeant qu'il ne fallait point toucher aux lois, sans lesquelles la +république cessait d'être république, il avait pris le parti de +chercher la gloire en consacrant les forces des Goths à <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> +rétablir dans son intégrité, à augmenter même la puissance du nom +romain, afin qu'au moins la postérité le regardât comme le +restaurateur de l'Empire, qu'il ne pouvait transporter. Dans cette vue +il s'abstenait de la guerre et cherchait soigneusement la paix<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>.»</p> + +<p>Le cantonnement des Goths dans les provinces romaines ne fut pas un +fait nouveau et étrange. Depuis longtemps les empereurs avaient à leur +solde des barbares, qui, sous le titre d'hôtes, logeaient chez le +Romain et mangeaient à sa table. L'établissement des nouveaux venus +eut même d'abord un immense avantage, ce fut d'achever la +désorganisation de la tyrannie impériale. Les agents du fisc se +retirant peu à peu, le plus grand des maux de l'Empire cessa de +lui-même. Les curiales, bornés désormais à l'administration locale des +municipalités, se trouvèrent soulagés de toutes les charges dont le +gouvernement central les accablait. Les barbares s'emparèrent, il est +vrai, des deux tiers des terres<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a> dans les cantons où ils +s'établirent. Mais il y avait tant de terres incultes, que cette +cession dut généralement être peu onéreuse aux Romains. Il semble que +les barbares aient conçu des scrupules sur ces acquisitions violentes, +et qu'ils aient quelquefois dédommagé les propriétaires romains. Le +poète Paulin, réduit à la pauvreté par suite de l'établissement +d'Ataulph, et retiré à Marseille, y reçut un jour avec étonnement le +<span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> prix d'une de ses terres que lui envoyait le nouveau +possesseur.</p> + +<p>Les Burgundes, qui s'établirent à l'ouest du Jura, vers la même époque +que les Goths dans l'Aquitaine, avaient peut-être encore plus de +douceur. «Il paraît que cette bonhomie, qui est l'un des caractères +actuels de la race germanique, se montra de bonne heure chez ce +peuple. Avant leur entrée dans l'Empire, ils étaient presque tous gens +de métier, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils gagnaient leur +vie à ce travail dans les intervalles de paix, et étaient ainsi +étrangers à ce double orgueil du guerrier et du propriétaire oisif qui +nourrissait l'insolence des autres conquérants barbares... +Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu, +ou pris, à titre d'hospitalité, les deux tiers des terres et le tiers +des esclaves, ce qui probablement équivalait à la moitié de tout, ils +se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Ils ne regardaient +point le Romain comme leur colon, comme leur lite, selon l'expression +germanique, mais comme leur égal en droits dans l'enceinte de ce qui +lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches sénateurs, leurs +copropriétaires, une sorte d'embarras de parvenu. Cantonnés +militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rôle de +maîtres, ils faisaient ce qu'ils voyaient faire aux clients romains de +leur noble hôte, et se réunissaient pour aller le saluer de grand +matin<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>.» Le poète Sidonius <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> nous a laissé le curieux +tableau d'une maison romaine occupée par les barbares. Il représente +ceux-ci comme incommodes et grossiers, mais point du tout méchants: «À +qui demandes-tu un hymne pour la joyeuse Vénus? À celui qu'obsèdent +les bandes à la longue chevelure, à celui qui endure le jargon +germanique, qui grimace un triste sourire aux chants du Burgunde repu; +il chante, lui, et graisse ses cheveux d'un beurre rance... Homme +heureux! tu ne vois pas avant le jour cette armée de géants qui +viennent vous saluer, comme leur grand-père ou leur père nourricier. +La cuisine d'Alcinoüs ne pourrait y suffire. Mais c'est assez de +quelques vers, taisons-nous. Si on allait y voir une satire...?»</p> + +<p>Les Germains, établis dans l'Empire du consentement de l'empereur, ne +restèrent pas tranquilles dans la possession des terres qu'ils avaient +occupées. Ces mêmes Huns, qui autrefois avaient forcé les Goths de +passer le Danube, entraînèrent les autres Germains demeurés en +Germanie, et tous ensemble ils passèrent le Rhin. Voilà le monde +barbare déchiré sous ses deux formes. La bande, déjà établie sur le +sol de la Gaule, et de plus en plus gagnée à la civilisation +romaine<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>, l'adopte, l'imite et la défend. La tribu, forme +primitive et antique, restée plus près du génie de l'Asie, suit par +troupeaux la cavalerie asiatique, et vient demander une part dans +l'Empire à ses enfants qui l'ont oubliée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> C'est une particularité remarquable dans notre histoire que +les deux grandes invasions de l'Asie en Europe, celle des Huns au +cinquième siècle, et celle des Sarrasins au huitième, aient été +repoussées en France. Les Goths eurent la part principale à la +première victoire, les Francs à la seconde.</p> + +<p>Malheureusement il est resté une grande obscurité sur ces deux +événements. Le chef de l'invasion hunnique, le fameux Attila, apparaît +dans les traditions moins comme un personnage historique que comme un +mythe vague et terrible, symbole et souvenir d'une destruction +immense. Son vrai nom oriental, Etzel<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>, signifie une chose +puissante et vaste, une montagne, un fleuve, particulièrement le +Volga, ce fleuve immense qui sépare l'Asie de l'Europe. Tel aussi +paraît Attila dans les <i>Niebelungen</i>, puissant, formidable, mais +indécis et vague; rien d'humain, indifférent, immoral comme la nature, +avide comme les éléments<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>, absorbant comme l'eau ou le feu.</p> + +<p>On douterait qu'il eût existé comme homme, si tous les auteurs du +cinquième siècle ne s'accordaient là-dessus, si Priscus ne nous disait +avec terreur qu'il l'a vu en face, et ne nous décrivait la table +d'Attila. Et dans l'histoire aussi elle est terrible cette table, +quoiqu'on n'y trouve pas, comme dans les <i>Niebelungen</i>, les +funérailles de toute une race. Mais c'est un grand spectacle d'y voir +à la dernière place, après les chefs des dernières peuplades barbares, +siéger les tristes <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> ambassadeurs des empereurs d'Orient et +d'Occident. Pendant que les mimes et les farceurs excitent la joie et +le rire des guerriers barbares, lui, sérieux et grave, ramassé dans sa +taille courte et forte, le nez écrasé, le front large et percé de deux +trous ardents<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>, roule de sombres pensées, tandis qu'il passe la +main dans les cheveux de son jeune fils... Ils sont là ces Grecs qui +viennent, jusqu'au gîte du lion, lui dresser des embûches; il le sait, +mais il lui suffit de renvoyer à l'empereur la bourse avec laquelle on +a cru acheter sa mort, et de lui adresser ces paroles accablantes: +«Attila et Théodose sont fils de pères très nobles. Mais Théodose, en +payant tribut, est déchu de sa noblesse; il est devenu l'esclave +d'Attila; il n'est pas juste qu'il dresse des embûches à son maître, +comme un esclave méchant.»</p> + +<p>Il ne daignait pas autrement se venger, sauf quelques milliers d'onces +d'or qu'il exigeait de plus. S'il y avait retard dans le payement du +tribut, il lui suffisait de faire dire à l'empereur par un de ses +esclaves: «Attila, ton maître et le mien, va te venir voir; il +t'ordonne de lui préparer un palais dans Rome.»</p> + +<p>Du reste, qu'y eût-il gagné, ce Tartare, à conquérir l'Empire? Il eût +étouffé dans ces cités murées, dans ces palais de marbre. Il aimait +bien mieux son village de bois, tout peint et tapissé, aux mille +kiosques, aux cent couleurs, et tout autour la verte <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> prairie +du Danube. C'est de là qu'il partait tous les ans avec son immense +cavalerie, avec les bandes germaniques qui le suivaient bon gré, mal +gré. Ennemi de l'Allemagne, il se servait de l'Allemagne; son allié, +c'était l'ennemi des Allemands, le Vende Genséric, établi en Afrique. +Les Vendes, ayant tourné de la Germanie par l'Espagne, avaient changé +la Baltique pour la Méditerranée; ils infestaient le midi de l'Empire, +pendant qu'Attila en désolait le nord. La haine du Vende Stilicon +contre le Goth Alaric reparaît dans celle de Genséric contre les Goths +de Toulouse; il avait demandé, puis mutilé cruellement la fille de +leur roi. Il appela contre eux Attila dans la Gaule. Selon l'historien +contemporain Idace (historien peu grave, il est vrai), Attila eût été +appelé aussi par son compatriote Aétius<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>, général de l'empire +d'Occident, qui voulait détruire les Goths par les Huns, et les Huns +par les Goths. Le passage d'Attila fut marqué par la ruine de Metz et +d'une foule de villes. La multitude des légendes qui se rapportent à +cette époque peut faire juger de l'impression que ce terrible +événement laissa dans la mémoire des peuples<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>. Troyes dut son +salut aux mérites de saint Loup. Dieu tira saint Servat de ce monde +pour lui épargner la douleur de voir la ruine de Tongres. Paris fut +sauvé par les prières de <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> sainte Geneviève<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>. L'évêque +Anianus défendit courageusement Orléans. Pendant que le bélier battait +les murs, le saint évêque, en prière, demandait si l'on ne voyait rien +venir. Deux fois on lui dit que rien n'apparaissait; à la troisième, +on lui annonça qu'on distinguait un faible nuage à l'horizon: +c'étaient les Goths et les Romains qui accouraient au secours.</p> + +<p>Idace assure gravement qu'Attila tua près d'Orléans deux cent mille +Goths, avec leur roi Théodoric. Thorismond, fils de Théodoric, voulait +le venger; mais le <i>prudent</i> Aétius, qui craignait également le +triomphe des deux partis, va trouver la nuit Attila, et lui dit: «Vous +n'avez détruit que la moindre partie des Goths; demain il en viendra +une si grande multitude que vous aurez peine à échapper.» Attila +reconnaissant lui donne dix mille pièces d'or. Puis Aétius va trouver +le Goth Thorismond, et lui en dit autant; il lui fait craindre +d'ailleurs que, s'il ne se hâte de revenir à Toulouse, son frère +n'usurpe le trône. Thorismond, pour un aussi bon avis, lui donne aussi +dix mille <i>solidi</i>. Les deux armées s'éloignent rapidement l'une de +l'autre.</p> + +<p>Le Goth Jornandès, qui écrit un siècle après, ne manque pas d'ajouter +aux fables d'Idace; mais chez lui toute la gloire est pour les Goths. +Dans son récit, ce n'est pas Aétius, mais Attila qui emploie la +perfidie. Le roi des Huns n'en veut qu'au roi des Goths, Théodoric. Il +emmène dans la Gaule toute la barbarie <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> du Nord et de +l'Orient. C'est une épouvantable bataille de tout le monde asiatique, +romain, germanique. Il y reste près de trois cent mille morts. Attila, +menacé de se voir forcé dans son camp, élève un immense bûcher formé +de selles de chevaux, s'y place la torche à la main, tout prêt à y +mettre le feu.</p> + +<p>Il y a une chose terrible dans ce récit, et qu'on ne peut guère +révoquer en doute: des deux côtés, c'étaient pour la plupart des +frères, Francs contre Francs, Ostrogoths contre Wisigoths<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>. Après +une si longue séparation, ces tribus se retrouvaient pour se combattre +et pour s'égorger. C'est ce que les chants germaniques ont exprimé +d'une manière bien touchante dans les <i>Niebelungen</i>, quand le bon +markgraf Rüdiger attaque, pour obéir à l'épouse d'Attila, les +Burgundes qu'il aime, quand il verse de grosses larmes, et qu'en +combattant Hagen il lui prête son bouclier<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>. Plus pathétique +encore est le chant d'Hildebrand et Hadubrand: le père et le fils, +séparés depuis bien des années, se rencontrent au bout du monde; mais +le fils ne reconnaît point le père, et celui-ci se voit dans la +nécessité de périr ou de tuer son fils<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.</p> + +<p>Attila s'éloignait, et l'Empire ne pouvait profiter de <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> sa +retraite. À qui devait rester la Gaule? Aux Goths et aux Burgundes, ce +semble. Ces peuples ne pouvaient manquer d'envahir les contrées +centrales, qui, telles que l'Auvergne, s'obstinaient à rester +romaines. Mais les Goths eux-mêmes n'étaient-ils pas romains? Leurs +rois choisissaient leurs ministres parmi les vaincus. Théodoric II +employait la plume du plus habile homme des Gaules et se félicitait +qu'on admirât l'élégance des lettres écrites en son nom. Le grand +Théodoric, fils adoptif de l'empereur Zénon et roi des Ostrogoths +établis en Italie, eut pour ministre le déclamateur Cassiodore. Sa +fille, la savante Amalasonte, parlait indifféremment le latin et le +grec, et son cousin Théodat, qui la fit périr, affectait le langage +d'un philosophe.</p> + +<p>Les Goths n'avaient que trop bien réussi à restaurer l'Empire. +L'administration impériale avait reparu, et avec elle tous les abus +qu'elle entraînait. L'esclavage avait été maintenu sévèrement dans +l'intérêt des propriétaires romains. Imbus des idées byzantines dans +leur long séjour en Orient, les Goths en avaient rapporté l'arianisme +grec, cette doctrine qui réduisait le christianisme à une sorte de +philosophie, et qui soumettait l'Église à l'État. Détestés du clergé +des Gaules, ils le soupçonnaient, non sans raison<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>, d'appeler les +Francs, les barbares du Nord. Les Burgundes, moins intolérants que les +Goths, partageaient les mêmes craintes. Ces défiances rendaient le +gouvernement <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> chaque jour plus dur et plus tyrannique. On +sait que la loi gothique a tiré des procédures impériales le premier +modèle de l'inquisition.</p> + +<p>La domination des Francs était d'autant plus désirée que personne +peut-être ne se rendait compte de ce qu'ils étaient<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>. Ce n'était +pas un peuple, mais une fédération, plus ou moins nombreuse, selon +qu'elle était puissante; elle dut l'être au temps de Mellobaud et +d'Arbogast, à la fin du quatrième siècle. Alors les Francs avaient +certainement des terres considérables dans l'Empire. Des Germains de +toute race composaient sous le nom de Francs les meilleurs corps des +armées impériales et la garde même de l'empereur<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>. Cette +population flottante, entre la Germanie et l'Empire, se déclara +généralement contre les autres barbares qui venaient derrière elle +envahir la Gaule. Ils s'opposèrent en vain à la grande invasion des +Bourguignons, Suèves et Vandales, en 406; beaucoup d'entre eux +combattirent Attila. Plus tard, nous les verrons, sous Clovis, battre +les Allemands, près de Cologne, et leur fermer le passage du Rhin. +Païens encore, et sans doute indifférents dans la vie indécise qu'ils +menaient sur la frontière, ils devaient accepter facilement la +religion du clergé des Gaules. Tous les autres barbares à cette époque +étaient ariens. Tous appartenaient à une race, à une nationalité +distincte. Les Francs seuls, population mixte, semblaient être restés +flottants sur la frontière, prêts à toute idée, à toute influence, à +<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> toute religion. Eux seuls reçurent le christianisme par +l'Église latine. Placés au nord de la France, au coin nord-ouest de +l'Europe, les Francs tinrent ferme et contre les Saxons païens, +derniers venus de la Germanie, et contre les Wisigoths ariens, enfin +contre les Sarrasins, tous également ennemis de la divinité de +Jésus-Christ. Ce n'est pas sans raison que nos rois ont porté le nom +de fils aînés de l'Église.</p> + +<p>L'Église fit la fortune des Francs. L'établissement des Bourguignons, +la grandeur des Goths, maîtres de l'Aquitaine et de l'Espagne, la +formation des confédérations armoriques, celle d'un <i>royaume Romain</i> à +Soissons sous le général Égidius, semblaient devoir resserrer les +Francs dans la forêt Carbonaria, entre Tournai et le Rhin<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>. Ils +s'associèrent les Armoriques, du moins ceux qui occupaient +l'embouchure de la Somme et de la Seine. Ils s'associèrent les soldats +de l'Empire, restés sans chef après la mort d'Égidius<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>. Mais +jamais leurs faibles bandes n'auraient détruit les Goths, humilié les +Bourguignons, repoussé les Allemands, si partout ils n'eussent trouvé +dans le clergé un ardent auxiliaire, qui les guida, éclaira leur +marche, leur gagna d'avance les populations.</p> + +<p>Voyons d'abord en quels termes modestes Grégoire de Tours parle des +premiers pas des Francs dans la <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> Gaule. «On rapporte qu'alors +Chlogion, homme puissant et distingué dans son pays, fut roi des +Francs; il habitait Dispargum, sur la frontière du pays de Tongres. +Les Romains occupaient aussi ces pays, c'est-à-dire vers le midi +jusqu'à la Loire. Au delà de la Loire, le pays était aux Goths. Les +Burgundes, attachés aussi à la secte des ariens, habitaient au delà du +Rhône, qui coule auprès de la ville de Lyon. Chlogion, ayant envoyé +des espions dans la ville de Cambrai, et fait examiner tout le pays, +défit les Romains et s'empara de cette ville. Après y être demeuré +quelque temps, il conquit le pays jusqu'à la Somme. Quelques-uns +prétendent que le roi Mérovée, qui eut pour fils Childéric, était né +de sa race<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>.»</p> + +<p>Il est probable que plusieurs des chefs des Francs, par exemple ce +Childéric, qu'on nous présente comme fils de Mérovée, père de Clovis, +avaient eu des titres romains, comme au siècle précédent Mellobaud et +Arbogast. Nous voyons en effet Égidius, un général romain, un partisan +de l'empereur Majorien, un ennemi des Goths et de leur créature +l'empereur arverne Avitus, succéder au chef des Francs, Childéric, +momentanément chassé par les siens. Ce n'est pas sans doute en qualité +de chef héréditaire et national<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>, c'est comme maître de la milice +impériale qu'Égidius remplace Childéric. Ce dernier, accusé d'avoir +violé des vierges libres, s'est retiré chez les Thuringiens, dont il +enlève la reine; il retourne parmi les Francs <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> après la mort +d'Égidius, et son fils Clovis, qui lui succède, prévaut aussi sur le +patrice Syagrius, fils d'Égidius. Syagrius, vaincu à Soissons, se +réfugie chez les Goths, qui le livrent à Clovis (an 486). Celui-ci est +revêtu plus tard des insignes du consulat par l'empereur de +Constantinople, Anastase.</p> + +<p>Clovis ne commandait encore qu'à la petite tribu des Francs de +Tournai, lorsque plusieurs bandes suéviques désignées sous le nom +d'<i>All-men</i> (tous hommes ou tout à fait hommes) menacèrent de passer +le Rhin. Les Francs prirent les armes, comme à l'ordinaire, pour +fermer le passage aux nouveaux venus. En pareil cas, toutes les tribus +s'unissaient sous le chef le plus brave<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>. Clovis eut ainsi +l'honneur de la victoire commune. Il embrassa en cette occasion le +culte de la Gaule romaine. C'était celui de sa femme Clotilde, nièce +du roi des Bourguignons. Il avait fait vœu, disait-il, pendant la +bataille, d'adorer le Dieu de Clotilde, s'il était vainqueur; trois +mille de ses guerriers l'imitèrent<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>. Ce fut une grande joie dans +le clergé des Gaules, qui plaça dès lors dans les Francs l'espoir de +sa délivrance. Saint Avitus, évêque de Vienne, et sujet des +Bourguignons ariens, n'hésitait pas à lui écrire: «Quand tu combats, +c'est à nous qu'est la victoire.» Ce mot fut commenté éloquemment par +saint Remi au baptême de Clovis: «Sicambre, baisse docilement la tête; +brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé.» Ainsi l'Église +prenait solennellement possession des barbares.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> Cette union de Clovis avec le clergé des Gaules semblait +devoir être fatale aux Bourguignons. Il avait déjà essayé de profiter +d'une guerre entre leurs rois, Godegisile et Gondebaud. Il avait pour +prétexte contre celui-ci et son arianisme et la mort du père de +Clotilde, que Gondebaud avait tué; nul doute qu'il ne fût appelé par +les évêques. Gondebaud s'humilia. Il amusa les évêques par la promesse +de se faire catholique. Il leur confia ses enfants à élever. Il +accorda aux Romains une loi plus douce qu'aucun peuple barbare n'en +avait encore accordé aux vaincus. Enfin il se soumit à payer un tribut +à Clovis.</p> + +<p>Alaric II, roi des Wisigoths, partageant les mêmes craintes, voulut +gagner Clovis, et le vit dans une île de la Loire. Celui-ci lui donna +de bonnes paroles, mais immédiatement après il convoque ses Francs. +«Il me déplaît, dit-il, que ces ariens possèdent la meilleure partie +des Gaules; allons sur eux avec l'aide de Dieu, et chassons-les; +soumettons leur terre à notre pouvoir. Nous ferons bien, car elle est +très bonne (an 507).»</p> + +<p>Loin de rencontrer aucun obstacle, il sembla qu'il fût conduit par une +main mystérieuse. Une biche lui indiqua un gué dans la Vienne. Une +colonne de feu s'éleva, pour le guider la nuit, sur la cathédrale de +Poitiers. Il envoya consulter les sorts à Saint-Martin de Tours, et +ils lui furent favorables. De son côté, il ne méconnut pas d'où lui +venait le secours. Il défendit de piller autour de Poitiers. Près de +Tours, il avait frappé de son épée un soldat qui enlevait du foin sur +le territoire de cette ville, consacrée par le tombeau <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> de +saint Martin. «Où est, dit-il, l'espoir de la victoire, si nous +offensons saint Martin?» Après sa victoire sur Syagrius, un guerrier +refusa au roi un vase sacré qu'il demandait dans son partage pour le +remettre à saint Remi, à l'église duquel il appartenait. Peu après, +Clovis, passant ses bandes en revue, arrache au soldat sa francisque, +et pendant qu'il la ramasse, lui fend la tête de sa hache: +«Souviens-toi du vase de Soissons.» Un si zélé défenseur des biens de +l'Église devait trouver en elle de puissants secours pour la victoire. +Il vainquit en effet Alaric à Vouglé, près de Poitiers, s'avança +jusqu'en Languedoc, et aurait été plus loin si le grand Théodoric, roi +des Ostrogoths d'Italie, et beau-père d'Alaric II, n'eût couvert la +Provence et l'Espagne par une armée, et sauvé ce qui restait au fils +enfant de ce prince qui, par sa mère, se trouvait son petit-fils.</p> + +<p>L'invasion des Francs, si ardemment souhaitée par les chefs de la +population gallo-romaine, je veux dire par les évêques, ne put +qu'ajouter pour le moment à la désorganisation. Nous avons bien peu de +renseignements historiques sur les résultats immédiats d'une +révolution si variée, si complexe. Nulle part ces résultats n'ont été +mieux analysés que dans le cours de M. Guizot.</p> + +<p>«L'invasion, ou, pour mieux dire, les invasions, étaient des +événements essentiellement partiels, locaux, momentanés. Une bande +arrivait, en général très peu nombreuse; les plus puissantes, celles +qui ont fondé des royaumes, la bande de Clovis, par <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> exemple, +n'étaient guère que de cinq à six mille hommes; la nation entière des +Bourguignons ne dépassait pas soixante mille hommes. Elle parcourait +rapidement un territoire étroit, ravageait un district, attaquait une +ville, et tantôt se retirait emmenant son butin, tantôt s'établissait +quelque part, soigneuse de ne pas trop se disperser. Nous savons avec +quelle facilité, quelle promptitude, de pareils événements +s'accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brûlées, des champs +dévastés, des récoltes enlevées, des hommes tués ou emmenés captifs: +tout ce mal fait, au bout de quelques jours les flots se referment, le +sillon s'efface, les souffrances individuelles sont oubliées, la +société rentre, en apparence du moins, dans son ancien état. Ainsi se +passaient les choses en Gaule au cinquième siècle.</p> + +<p>«Mais nous savons aussi que la société humaine, cette société qu'on +appelle un peuple, n'est pas une simple juxtaposition d'existences +isolées et passagères: si elle n'était rien de plus, les invasions des +barbares n'auraient pas produit l'impression que peignent les +documents de l'époque. Pendant longtemps, le nombre des lieux et des +hommes qui en souffraient fut bien inférieur au nombre de ceux qui +leur échappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n'est point +concentrée dans l'espace matériel qui en est le théâtre et dans le +moment qui s'ensuit; elle se répand dans toutes les relations qu'il a +contractées sur les différents points du territoire; et non seulement +dans celles qu'il a contractées, mais aussi dans <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> celles +qu'il peut contracter ou seulement concevoir; elle embrasse non +seulement le présent, mais l'avenir; l'homme vit sur mille points où +il n'habite pas, dans mille moments qui ne sont pas encore; et si ce +développement de sa vie lui est retranché, s'il est forcé de +s'enfermer dans les étroites limites de son existence matérielle et +actuelle, de s'isoler dans l'espace et le temps, la vie sociale est +mutilée, elle n'est plus.</p> + +<p>«C'était là l'effet des invasions, de ces apparitions des bandes +barbares, courtes, il est vrai, et bornées, mais sans cesse +renaissantes, partout possibles, toujours imminentes. Elles +détruisaient: 1<sup>o</sup> toute correspondance régulière, habituelle, facile +entre les diverses parties du territoire; 2<sup>o</sup> toute sécurité, toute +perspective d'avenir; elles brisaient les liens qui unissent entre eux +les habitants d'un même pays, les moments d'une même vie; elles +isolaient les hommes, et pour chaque homme, les journées. En beaucoup +de lieux, pendant beaucoup d'années, l'aspect du pays put rester le +même, mais l'organisation sociale était attaquée, les membres ne +tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le +sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines; le mal +éclatait tantôt sur un point, tantôt sur l'autre: une ville était +pillée, un chemin rendu impraticable, un pont rompu; telle ou telle +communication cessait, la culture des terres devenait impossible dans +tel ou tel district: en un mot l'harmonie organique, l'activité +générale du corps social étaient chaque jour entravées, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> +troublées; chaque jour la dissolution et la paralysie faisaient +quelque nouveau progrès.</p> + +<p>«Tous ces liens par lesquels Rome était parvenue, après tant +d'efforts, à unir entre elles les diverses parties du monde, ce grand +système d'administration, d'impôts, de recrutement, de travaux +publics, de routes, ne put se maintenir. Il n'en resta que ce qui +pouvait subsister isolément, localement, c'est-à-dire les débris du +régime municipal. Les habitants se renfermèrent dans les villes; là +ils continuèrent à se régir à peu près comme ils l'avaient fait jadis, +avec les mêmes droits, par les mêmes institutions. Mille circonstances +prouvent cette concentration de la société dans les cités; en voici +une qu'on a peu remarquée. Sous l'administration romaine, ce sont les +gouverneurs de province, les consulaires, les correcteurs, les +présidents, qui occupent la scène, et reviennent sans cesse dans les +lois et l'histoire; dans le sixième siècle, leur nom devient beaucoup +plus rare: on voit bien encore des ducs, des comtes, auxquels est +confié le gouvernement des provinces; les rois barbares s'efforcent +d'hériter de l'administration romaine, de garder les mêmes employés, +de faire couler leur pouvoir dans les mêmes canaux; mais ils n'y +réussissent que fort incomplètement, avec grand désordre; leurs ducs +sont plutôt des chefs militaires que des administrateurs; évidemment +les gouverneurs de province n'ont plus la même importance, ne jouent +plus le même rôle; ce sont les gouverneurs de ville qui remplissent +l'histoire; la plupart de ces comtes de Chilpéric, de Gontran, +<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> de Théodebert, dont Grégoire de Tours raconte les exactions, +sont des comtes de ville, établis dans l'intérieur de leurs murs, à +côté de leur évêque. Il y aurait de l'exagération à dire que la +province a disparu, mais elle est désorganisée, sans consistance, +presque sans réalité. La ville, l'élément primitif du monde romain, +survit presque seule à sa ruine.»</p> + +<p>C'est qu'une organisation nouvelle allait peu à peu se former, dont la +ville ne serait plus l'unique élément, où la campagne, comptée pour +rien dans les temps anciens, prendrait place à son tour. Il fallait +des siècles pour fonder cet ordre nouveau. Toutefois, dès l'âge de +Clovis deux choses furent accomplies, qui le préparaient de loin.</p> + +<p>D'une part, l'unité de l'armée barbare fut assurée: Clovis fit périr +tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>. +L'Église, préoccupée de l'idée d'unité, applaudit à leur mort. «Tout +lui réussissait, dit Grégoire de Tours, parce qu'il marchait le +cœur droit devant Dieu<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>.» C'est ainsi que saint Avitus, évêque +de Vienne, avait félicité Gondebaud de la mort de son frère, qui +terminait la guerre civile de Bourgogne. Celle des chefs francs, +wisigoths et romains, réunit sous une même main toute la Gaule +occidentale, de la Batavie à la Narbonnaise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> D'autre part, Clovis reconnut dans l'Église le droit le plus +illimité d'asile et de protection. À une époque où la loi ne +protégeait plus, c'était beaucoup de reconnaître le pouvoir d'un ordre +qui prenait en main la tutelle et la garantie des vaincus. Les +esclaves mêmes ne pouvaient être enlevés des églises où ils se +réfugiaient. Les maisons des prêtres devaient couvrir et protéger, +comme les temples, <i>ceux qui paraîtraient vivre avec eux</i><a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>. Il +suffisait qu'un évêque réclamât avec serment un captif, pour qu'il lui +fût aussitôt rendu.</p> + +<p>Sans doute, il était plus facile au chef des barbares d'accorder ces +privilèges à l'Église que de les faire respecter. L'aventure d'Attale, +enlevé comme esclave si loin de son pays, puis délivré comme par +miracle<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>, nous apprend combien la protection ecclésiastique était +insuffisante. C'était du moins quelque chose qu'elle fût reconnue en +droit. Les biens immenses que Clovis assura aux églises, +particulièrement à celle de Reims, dont l'évêque était, dit-on, son +principal conseiller, durent étendre infiniment cette salutaire +influence de l'Église. Quelque bien qu'on mît dans les mains +ecclésiastiques, c'était toujours cela de soustrait à la violence, à +la brutalité, à la barbarie.</p> + +<p class="p2">À la mort de Clovis (an 511), ses quatre fils se trouvèrent tous rois, +selon l'usage des barbares. Chacun <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> d'eux resta à la tête +d'une des ligues militaires que les campements des Francs avaient +formées sur la Gaule. Theuderic résidait à Metz; ses guerriers furent +établis dans la France orientale ou Ostrasie, et dans l'Auvergne. +Clotaire résida à Soissons, Childebert à Paris, Clodomir à Orléans. +Ces trois frères se partagèrent en outre les cités de l'Aquitaine.</p> + +<p>Dans la réalité, ce ne fut pas la terre que l'on partagea, mais +l'armée. Ce genre de partage ne pouvait être que fort inégal. Les +guerriers barbares durent passer souvent d'un chef à un autre, et +suivre en grand nombre celui dont le courage et l'habileté leur +promettaient plus de butin. Ainsi lorsque Theudebert, petit-fils de +Clovis, envahit l'Italie à la tête de cent mille hommes, il est +probable que presque tous les Francs l'avaient suivi, et que bien +d'autres barbares s'étaient mêlés à eux.</p> + +<p>La rapide conquête de Clovis, dont on connaissait mal les causes, +jetait tant d'éclat sur les Francs, que la plupart des tribus barbares +avaient voulu s'attacher à eux, comme autrefois celles qui suivirent +Attila. Les races les plus ennemies de l'Allemagne, les Germains du +Midi et ceux du Nord, les Suèves et les Saxons, se fédérèrent avec les +Francs; les Bavarois en firent autant. Les Thuringiens, au milieu de +ces nations, résistèrent, et furent accablés<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>. Les Bourguignons +<span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> de la Gaule semblaient alors plus en état de résister qu'au +temps de Clovis; leur nouveau roi, saint Sigismond, élève de saint +Avitus, était orthodoxe et aimé de son clergé. Le prétexte d'arianisme +n'existait plus. Les fils de Clovis se souvinrent que, quarante ans +auparavant, le père de Sigismond avait fait périr celui de Clotilde, +leur mère. Clodomir et Clotaire le défirent et le jetèrent dans un +puits que l'on combla de pierres. Mais la victoire de Clodomir fut +pour sa famille une cause de ruine; tué lui-même dans la bataille, il +laissa ses enfants sans défense.</p> + +<p>«Tandis que la reine Clotilde habitait Paris, Childebert, voyant que +sa mère avait porté toute son affection sur les fils de Clodomir, +conçut de l'envie, et, craignant que, par la faveur de la reine, ils +n'eussent part au royaume, il envoya secrètement vers son frère le roi +Clotaire, et lui fit dire: «Notre mère garde avec elle les fils de +notre frère et veut leur donner le royaume; il faut que tu viennes +promptement à Paris, et que, réunis tous deux en conseil, nous +déterminions ce que nous devons faire d'eux, savoir, si on leur +coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués, +nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère.» Fort +réjoui de ces paroles, Clotaire vint à Paris. Childebert avait déjà +répandu dans le peuple que les deux rois étaient d'accord pour élever +ces enfants au trône. Ils envoyèrent donc, au nom de tous deux, à la +reine, qui demeurait dans la même ville, et lui dirent: «Envoie-nous +les enfants, que nous les élevions au trône.» Elle, remplie de joie, +<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> et ne sachant pas leur artifice, après avoir fait boire et +manger les enfants, les envoya en disant: «Je croirai n'avoir pas +perdu mon fils, si je vous vois succéder à son royaume.» Les enfants +allèrent, mais ils furent pris aussitôt et séparés de leurs serviteurs +et de leurs nourriciers; et on les enferma à part, d'un côté les +serviteurs, et de l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire +envoyèrent à la reine Arcadius, portant des ciseaux et une épée nue. +Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra, disant: «Tes +fils, nos seigneurs, ô très glorieuse reine! attendent que tu leur +fasses savoir ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces +enfants. Ordonne qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient +égorgés.» Consternée à ce message, et en même temps émue d'une grande +colère en voyant cette épée nue et ces ciseaux, elle se laissa +transporter par son indignation, et ne sachant, dans sa douleur, ce +qu'elle disait, elle répondit imprudemment: «Si on ne les élève pas +sur le trône, j'aime mieux les voir morts que tondus.» Mais Arcadius, +s'inquiétant peu de sa douleur, et ne cherchant pas à pénétrer ce +qu'elle penserait ensuite plus réellement, revint en diligence près de +ceux qui l'avaient envoyé, et leur dit: «Vous pouvez continuer avec +l'approbation de la reine ce que vous avez commencé, car elle veut que +vous accomplissiez votre projet.» Aussitôt Clotaire, prenant par le +bras l'aîné des enfants, le jeta à terre, et, lui enfonçant son +couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. À ses cris, son frère se +prosterne aux pieds de Childebert, et lui saisissant les genoux, +<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> lui disait avec larmes: «Secours-moi, mon très bon père, +afin que je ne meure pas comme mon frère.» Alors Childebert, le visage +couvert de larmes, dit à Clotaire: «Je te prie, mon très cher frère, +aie la générosité de m'accorder sa vie; et si tu ne veux pas le tuer, +je te donnerai pour le racheter ce que tu voudras.» Mais Clotaire, +après l'avoir accablé d'injures, lui dit: «Repousse-le loin de toi, ou +tu mourras certainement à sa place. C'est toi qui m'as excité à cette +chose, et tu es si prompt à reprendre ta foi!» Childebert, à ces +paroles, repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui, le recevant, +lui enfonça son couteau dans le côté, et le tua comme il avait fait +son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les nourriciers; et +après qu'ils furent morts, Clotaire, montant à cheval, s'en alla sans +se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit, avec +Childebert, dans les faubourgs. La reine, ayant fait poser ces petits +corps sur un brancard, les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et +un deuil immense, à l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous +deux de la même manière. L'un des deux avait dix ans et l'autre +sept<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>.»</p> + +<p>Theuderic, qui n'avait pas pris part à l'expédition de Bourgogne, mena +les siens en Auvergne. «Je vous conduirai, avait-il dit à ses soldats, +dans un pays où vous trouverez de l'argent autant que vous en pouvez +désirer, où vous prendrez en abondance des troupeaux, des esclaves et +des vêtements.» C'est qu'en <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> effet cette province avait +jusque-là seule échappé au ravage général de l'Occident. Tributaire +des Goths, puis des Francs, elle se gouvernait elle-même. Les anciens +chefs des tribus arvernes, les Apollinaires, qui avaient vaillamment +défendu ce pays contre les Goths, sentirent à l'approche des Francs +qu'ils perdraient au change, ils combattirent pour les Goths à Vouglé. +Mais là, comme ailleurs, le clergé était généralement pour les Francs. +Saint Quintien, évêque de Clermont, et ennemi personnel des +Apollinaires, semble avoir livré le château. Les Francs tuèrent au +pied même de l'autel un prêtre dont l'évêque avait à se plaindre.</p> + +<p>Le plus brave de ces rois francs fut Theudebert, fils de Theuderic, +chef des Francs de l'Est, de ceux qui se recrutaient incessamment de +tous les <i>Wargi</i> des tribus germaniques. C'était l'époque où les Grecs +et les Goths se disputaient l'Italie. Toute la politique des Byzantins +était d'opposer aux Goths, aux barbares romanisés, des barbares restés +tout barbares; c'est avec des Maures, des Slaves et des Huns que +Bélisaire et Narsès remportèrent leurs victoires. Les Grecs et les +Goths espérèrent également pouvoir se servir des Francs comme +auxiliaires. Ils ignoraient quels hommes ils appelaient. À la descente +de Theudebert en Italie, les Goths vont à sa rencontre comme amis et +alliés; il fond sur eux et les massacre. Les Grecs le croient alors +pour eux, et sont également massacrés. Les barbares changèrent les +plus belles villes de la Lombardie en un monceau de cendres, +détruisirent toute provision, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> et se virent eux-mêmes affamés +dans le désert qu'ils avaient fait, languissant sous le soleil du +Midi, dans les champs noyés qui bordent le Pô. Un grand nombre y +périt. Ceux qui revinrent rapportèrent tant de butin qu'une nouvelle +expédition partit peu après sous la conduite d'un Franc et d'un Suève. +Ils coururent l'Italie jusqu'à la Sicile, gâtèrent plus qu'ils ne +gagnèrent; mais le climat fit justice de ces barbares<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>. Theudebert +était mort aussi<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a> dans la Gaule, au moment où il méditait de +descendre la vallée du Danube, et d'envahir l'empire d'Orient. +Justinien était pourtant son allié; il lui avait cédé tous les droits +de l'Empire sur la Gaule du Midi.</p> + +<p>La mort de Theudebert et la désastreuse expédition d'Italie, qui +suivit de près, furent le terme des progrès des Francs. L'Italie, +bientôt envahie par les Lombards, se trouva dès lors fermée à leurs +invasions. Du côté de l'Espagne ils échouèrent toujours<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>. Les +Saxons ne tardèrent pas à rompre une alliance sans profit, et +refusèrent le tribut de cinq cents vaches qu'ils avaient bien voulu +payer. Clotaire, qui l'exigeait, fut battu par eux.</p> + +<p>Ainsi les plus puissantes tribus germaniques échappèrent à l'alliance +des Francs. Là commence cette opposition des Francs et des Saxons qui +devait toujours s'accroître et constituer pendant tant de siècles +<span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> la grande lutte des barbares. Les Saxons, auxquels les +Francs ferment désormais la terre du côté de l'occident, tandis qu'ils +sont poussés à l'orient par les Slaves, se tourneront vers l'Océan, +vers le Nord; associés de plus en plus aux hommes du Nord, ils +courront les côtes de France<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>, et fortifieront leurs colonies +d'Angleterre.</p> + +<p>Il était naturel que les vrais Germains devinssent hostiles pour un +peuple livré à l'influence romaine, ecclésiastique. C'est à l'Église +que Clovis avait dû en grande partie ses rapides conquêtes. Ses +successeurs s'abandonnèrent de bonne heure aux conseils des Romains, +des vaincus<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>. Et il devait en être ainsi; sans compter qu'ils +étaient bien plus souples, bien plus flatteurs, eux seuls étaient +capables d'inspirer à leurs maîtres quelques idées d'ordre et +d'administration, de substituer peu à peu un gouvernement régulier aux +caprices de la force, et d'élever la royauté barbare sur le modèle de +la monarchie impériale. Nous voyons déjà sous Theudebert, petit-fils +de Clovis, le ministre romain Parthenius, qui veut imposer des tributs +aux Francs, et qui est massacré par eux à la mort de ce roi.</p> + +<p>Un autre petit-fils de Clovis, Chramne, fils de Clotaire, avait pour +confident le Poitevin Léon; pour ennemi, l'évêque de Clermont, Cantin, +créature des Francs; pour amis, les Bretons, chez lesquels il se +retira, lorsque, ayant échoué dans une tentative de révolte, il fut +poursuivi par son père. Le malheureux <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> se réfugia avec toute +sa famille dans une cabane, où son père le fit brûler.</p> + +<p>Clotaire, seul roi de la Gaule (558-561) par la mort de ses trois +frères, laissait en mourant quatre fils. Sigebert eut les campements +de l'Est, ou, comme parlent les chroniqueurs, le royaume d'Ostrasie; +il résida à Metz: rapproché ainsi des tribus germaniques, dont +plusieurs restaient alliées des Francs, il semblait devoir tôt ou tard +prévaloir sur ses frères. Chilpéric eut la Neustrie, et fut appelé roi +de Soissons. Gontran eut la Bourgogne; sa capitale fut +Chalon-sur-Saône. Pour le bizarre royaume de Charibert, qui réunissait +Paris et l'Aquitaine, la mort de ce roi répartit ses États entre ses +frères. L'influence romaine fut plus forte encore sous ces princes. +Nous les voyons généralement livrés à des ministres gaulois, goths ou +romains. Ces trois mots sont alors presque synonymes. Dans le commerce +des barbares, les vaincus ont pris quelque chose de leur énergie. «Le +roi Gontran, dit Grégoire de Tours, honora du patriciat Celsus, homme +élevé de taille, fort d'épaules, robuste de bras, plein d'emphase dans +ses paroles, d'à-propos dans ses répliques, exercé dans la lecture du +droit; il devint si avide qu'il spolia fréquemment les églises, etc.» +Sigebert choisit un Arverne pour envoyé à Constantinople. Nous +trouvons parmi ses serviteurs un Andarchius, «parfaitement instruit +dans les œuvres de Virgile, dans le code Théodosien et l'art des +calculs<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> C'est à ces Romains qu'il faut désormais attribuer en grande +partie ce qui se fait de bien et de mal sous les rois des Francs. +C'est à eux qu'on doit rapporter la fiscalité renaissante<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>; nous +les voyons figurer dans la guerre même, et souvent avec éclat. Ainsi, +tandis que le roi d'Ostrasie est battu par les Avares, et se laisse +prendre par eux, le Romain Mummole, général du roi de Bourgogne, bat +les Saxons et les Lombards, les force d'acheter leur retour d'Italie +en Allemagne, et de payer tout ce qu'ils prennent sur la route<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>.</p> + +<p>L'origine de ces ministres gaulois des rois francs était souvent très +basse. Rien ne les fait mieux connaître que l'histoire du serf +Leudaste, qui devint comte de Tours. «Leudaste naquit dans l'île de +Rhé, en Poitou, d'un nommé Léocade, serviteur chargé des vignes du +fisc. On le fit venir pour le service royal, et il fut placé dans les +cuisines de la reine; mais comme il avait dans sa jeunesse les yeux +chassieux, et que l'âcreté de la fumée leur était contraire, on le fit +passer du pilon au pétrin. Quoiqu'il parût se plaire au travail de la +pâte fermentée, il prit la fuite et quitta le service. On le ramena +deux ou trois fois, et, ne pouvant l'empêcher de s'enfuir, on le +condamna à avoir une oreille coupée. Alors, comme il n'était aucun +crédit capable de cacher le signe d'infamie dont il avait été marqué +en son corps, il s'enfuit chez la reine Marcovèfe, que le roi +Charibert, épris d'un grand amour pour elle, avait appelée à son lit à +la place de sa sœur. <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> Elle le reçut volontiers, et l'éleva +aux fonctions de gardien de ses meilleurs chevaux. Tourmenté de vanité +et livré à l'orgueil, il brigua la place de comte des écuries, et +l'ayant obtenue, il méprisa et dédaigna tout le monde, s'enfla de +vanité, se livra à la dissolution, s'abandonna à la cupidité, et, +favori de sa maîtresse, il s'entremit de côté et d'autre dans ses +affaires. Après sa mort, engraissé de butin, il obtint par ses +présents, du roi Charibert, d'occuper auprès de lui les mêmes +fonctions; ensuite, en punition des péchés accumulés du peuple, il fut +nommé comte de Tours. Là, il s'enorgueillit de sa dignité avec une +fierté encore plus insolente, se montra âpre au pillage, hautain dans +les disputes, souillé d'adultère, et par son activité à semer la +discorde et à porter des accusations calomnieuses, il amassa des +trésors considérables.» Cet intrigant, que nous ne connaissons, il est +vrai, que par les récits de Grégoire de Tours, son ennemi personnel, +essaya, dit-il, de le perdre en le faisant accuser d'avoir mal parlé +de la reine Frédégonde. Mais le peuple s'assembla en grand nombre, et +le roi se contenta du serment de l'évêque, qui dit la messe sur trois +autels. Les évêques assemblés menaçaient même le roi de le priver de +la communion. Leudaste fut tué quelque temps après par les gens de +Frédégonde.</p> + +<p>Les grands noms, les noms populaires de cette époque, ceux qui sont +restés dans la mémoire des hommes, sont ceux des reines, et non des +rois: ceux de Frédégonde et de Brunehaut. La seconde, fille du roi des +Goths d'Espagne, esprit imbu de la culture <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> romaine, femme +pleine de grâce et d'insinuation, fut appelée, par son mariage avec +Sigebert, dans la sauvage Ostrasie, dans cette Germanie gauloise, +théâtre d'une invasion éternelle. Frédégonde, au contraire, génie tout +barbare, s'empara de l'esprit du pauvre roi de Neustrie, roi +grammairien et théologien, qui dut aux crimes de sa femme le nom de +Néron de la France. Elle lui fit d'abord étrangler sa femme légitime, +Galswinthe, sœur de Brunehaut; puis ses beaux-fils y passèrent, +puis son beau-frère Sigebert. Cette femme terrible, entourée d'hommes +dévoués qu'elle fascinait de son génie meurtrier, dont elle troublait +la raison par d'enivrants breuvages<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, frappait par eux ses +ennemis. Les dévoués antiques de l'Aquitaine et de la Germanie, les +sectateurs des Hassassins, qui, sur un signe de leur chef, allaient en +aveugles tuer et mourir, se retrouvent dans les serviteurs de +Frédégonde. Elle-même, belle et homicide tout entourée de +superstitions païennes<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>, nous apparaît comme une Walkyrie +scandinave. Elle suppléa par l'audace et le crime à la faiblesse de la +Neustrie, fit à ses puissants rivaux une guerre de ruse et +d'assassinats, et sauva peut-être l'occident de la Gaule d'une +nouvelle invasion des barbares<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> L'époux de Brunehaut, Sigebert, roi d'Ostrasie, avait en +effet appelé les Germains. Chilpéric ne put tenir contre ces bandes. +Elles se répandirent jusqu'à Paris, incendiant tout village, emmenant +tout homme en captivité. Sigebert lui-même ne savait comment contenir +ses terribles auxiliaires, qui ne lui auraient pas laissé sur quoi +régner<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>. Il était cependant parvenu à resserrer Chilpéric dans +Tournai, il se croyait roi de Neustrie, et déjà se faisait élever sur +le pavois, lorsque deux hommes de Frédégonde, armés de couteaux +empoisonnés, sortent de la foule et le poignardent (575). Ses +ministres goths furent à l'instant massacrés par le peuple. Brunehaut, +de victorieuse, de toute-puissante qu'elle était, devint captive de +Chilpéric et de Frédégonde, qui lui laissèrent pourtant la vie<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>. +Elle trouva ensuite le moyen d'échapper, grâce à l'amour qu'elle avait +inspiré à Mérovée, fils de Chilpéric. <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> Le malheureux fut +aveuglé par sa passion au point d'épouser Brunehaut; c'était épouser +la mort. Son père le fit tuer. L'évêque de Rouen, Prétextat, homme +imprudent et léger qui avait eu l'audace de les marier, fut protégé +d'abord par les scrupules de Chilpéric; plus tard Frédégonde s'en +débarrassa.</p> + +<p>Brunehaut rentra dans l'Ostrasie, où son fils enfant, Childebert II, +régnait nominalement. Mais les grands ne voulurent plus obéir à +l'influence gothique et romaine. Ils étaient même sur le point de tuer +le Romain Lupus, duc de Champagne, le seul d'entre eux qui fût dévoué +à Brunehaut. Elle se jeta au milieu des bataillons armés, et lui donna +ainsi le temps d'échapper. Les grands d'Ostrasie, sentant leur +supériorité sur la Gaule romaine de Bourgogne, où régnait Gontran, +voulaient descendre avec leurs troupes barbares dans le Midi, et +promettaient part à Chilpéric. Plusieurs des grands de la Bourgogne +les appelaient. Chilpéric y donnait la main; mais ses troupes furent +battues par le vaillant patrice Mummole, dont les succès sur les +Saxons et les Lombards avaient déjà protégé le royaume de Gontran. +D'autre part, les hommes libres d'Ostrasie, soulevés contre les +grands, peut-être à l'instigation de Brunehaut, les accusaient de +trahir le jeune roi. Il semble en effet qu'à cette époque les grands +d'Ostrasie et de Bourgogne se soient secrètement entendus pour se +délivrer des rois Mérovingiens.</p> + +<p>Dans la Neustrie, au contraire, le pouvoir royal paraît se fortifier. +Moins belliqueuse que le royaume <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> d'Ostrasie, moins riche que +celui de Bourgogne, la Neustrie ne pouvait subsister qu'autant que les +vaincus y reprendraient place à côté des vainqueurs. Aussi voyons-nous +Chilpéric employer des milices gauloises contre les Bretons<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>. Il +semblerait que, malgré sa férocité naturelle, Chilpéric eût essayé de +se concilier les vaincus d'une manière plus directe encore. Dans une +guerre contre Gontran, il tua un des siens qui n'arrêtait point le +pillage. En même temps il bâtissait des cirques à Soissons et à Paris, +il donnait des spectacles à l'exemple de ceux des Romains. Lui-même il +faisait des vers en langue latine<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>, surtout des hymnes et des +prières. Il essaya, comme les empereurs Zénon et Anastase, d'imposer +aux évêques un <span class="smcap">CREDO</span> de sa façon, où l'on nommerait Dieu sans faire +mention de la distinction des trois personnes. Le premier évêque +auquel il montra cette pièce la rejeta avec mépris, et l'aurait +déchirée s'il eût été plus près du prince. La patience de celui-ci +indique assez combien il ménageait l'Église<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>.</p> + +<p>Ces grossiers essais de résurrection de gouvernement impérial +entraînèrent le renouvellement de la fiscalité qui avait ruiné +l'Empire. Chilpéric fit faire une sorte de cadastre, exigeant, dit +Grégoire de Tours, une amphore de vin par demi-arpent. Ces exactions, +peut-être inévitables dans la lutte terrible que la Neustrie soutenait +contre l'Ostrasie secondée des barbares, n'en parurent pas moins +intolérables, après une si longue <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> interruption. C'est sans +doute pour cette cause, tout autant que pour les meurtres dont +Grégoire de Tours nous a transmis les horribles détails, que les noms +de Chilpéric et de Frédégonde sont restés exécrables dans la mémoire +du peuple. Ils crurent eux-mêmes, lorsqu'une épidémie leur enleva +leurs enfants, que les malédictions du pauvre avaient attiré sur eux +la colère du ciel.</p> + +<p>«En ces jours-là, le roi Chilpéric tomba grièvement malade; et +lorsqu'il commençait à entrer en convalescence, le plus jeune de ses +fils, qui n'était pas encore régénéré par l'eau ni le Saint-Esprit, +tomba malade à son tour. Le voyant à l'extrémité, on le lava dans les +eaux du baptême. Peu de temps après il se trouva mieux; mais son frère +aîné, nommé Chlodebert, fut pris de la maladie. Sa mère Frédégonde, le +voyant en danger de mort, fut saisie de contrition, et dit au roi: +«Voilà longtemps que la miséricorde divine supporte nos mauvaises +actions; elle nous a souvent frappés de fièvres et autres maux, et +nous ne nous sommes pas amendés. Voilà que nous avons déjà perdu des +fils; les larmes des pauvres<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>, les gémissements des veuves, les +soupirs des orphelins, vont causer la mort de ceux-ci, et il ne nous +reste plus l'espérance d'amasser pour personne; nous thésaurisons, et +nous ne savons plus pour qui. Nos trésors demeureront dénués de +possesseurs, <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> pleins de rapine et de malédiction. Nos +celliers ne regorgeaient-ils pas de vin? Le froment ne remplissait-il +pas nos greniers? Nos trésors n'étaient-ils pas combles d'or, +d'argent, de pierres précieuses, de colliers et d'autres ornements +impériaux? Et voilà que nous perdons ce que nous avions de plus beau. +Maintenant, si tu consens, viens et brûlons ces injustes registres; +qu'il nous suffise, pour notre fisc, de ce qui suffisait à ton père, +le roi Clotaire.»</p> + +<p>«Après avoir dit ces paroles, en se frappant la poitrine de ses +poings, la reine se fit donner les registres que Marc lui avait +apportés des cités qui lui appartenaient. Les ayant jetés dans le feu, +elle se tourna vers le roi et lui dit: «Qui t'arrête? fais ce que tu +me vois faire, afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous +échappions du moins aux peines éternelles.» Le roi, touché de +repentir, jeta au feu tous les registres de l'impôt, et, les ayant +brûlés, envoya partout défendre à l'avenir d'en faire de semblables. +Après cela, le plus jeune de leurs petits enfants mourut accablé d'une +grande langueur. Ils le portèrent avec beaucoup de douleur de leur +maison de Braine à Paris, et le firent ensevelir dans la basilique de +Saint-Denis. On arrangea Chlodebert sur un brancard, et on le +conduisit à Soissons, à la basilique de Saint-Médard. Ils le +présentèrent au saint tombeau, et firent un vœu pour lui; mais, +déjà épuisé et manquant d'haleine, il rendit l'esprit au milieu de la +nuit. Ils l'ensevelirent dans la basilique de +Saint-Crépin-et-Saint-Crépinien, martyrs. Il y eut un grand +gémissement dans tout le peuple: <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> les hommes suivirent ses +obsèques en deuil, et les femmes couvertes de vêtements lugubres, +comme elles ont coutume de les porter aux funérailles de leurs maris. +Le roi Chilpéric fit ensuite de grands dons aux églises et aux +pauvres<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>.»</p> + +<p>«... Après le synode dont j'ai parlé, j'avais déjà dit adieu au roi, +et me préparais à m'en retourner chez moi; mais, ne voulant pas m'en +aller sans avoir dit adieu à Salvius et l'avoir embrassé, j'allai le +chercher, et le trouvai dans la cour de la maison de Braine; je lui +dis que j'allais retourner chez moi, et, nous étant éloignés un peu +pour causer, il me dit: «Ne vois-tu, pas au-dessus de ce toit ce que +j'y aperçois?—J'y vois, lui dis-je, un petit bâtiment que le roi a +dernièrement fait élever au-dessus.» Et il dit: «N'y vois-tu pas autre +chose?—Rien autre chose,» lui dis-je. Supposant qu'il parlait ainsi +par manière de jeu, j'ajoutai: «Si tu vois quelque chose de plus, +dis-le-moi.» Et lui, poussant un profond soupir, me dit: «Je vois le +glaive de la colère divine tiré et suspendu sur cette maison.» Et +véritablement les paroles de l'évêque ne furent pas menteuses; car, +vingt jours après, moururent, comme nous l'avons dit, les deux fils du +roi<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.»</p> + +<p>Chilpéric lui-même périt bientôt, assassiné, selon les uns par un +amant de Frédégonde, selon d'autres par les émissaires de Brunehaut, +qui aurait voulu venger ses deux époux, Sigebert et Mérovée (an 584). +La veuve de Chilpéric, son fils enfant, et l'Église, et <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> tous +les ennemis de l'Ostrasie et des barbares, se tournèrent vers le roi +de Bourgogne, le <i>bon</i> Gontran. Celui-ci était en effet le meilleur de +tous ces Mérovingiens. On ne lui reprochait que deux ou trois +meurtres. Livré aux femmes, au plaisir, il semblait adouci par le +commerce des Romains du Midi et des gens d'Église; il avait beaucoup +de déférence pour ceux-ci; «il était, dit Frédégaire, comme un prêtre +entre les prêtres<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>».</p> + +<p>Gontran se déclara le protecteur de Frédégonde et de son fils Clotaire +II. Frédégonde lui jura, et lui fit jurer par deux cents guerriers +francs, que Clotaire était bien fils de Chilpéric. Ce bon homme semble +chargé de la partie comique dans le drame terrible de l'histoire +mérovingienne. Frédégonde se jouait de sa simplicité<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>. La mort de +tous ses frères semble avoir vivement frappé son imagination. Il fit +serment de poursuivre le meurtrier de Chilpéric jusqu'à la neuvième +génération, «pour faire cesser cette mauvaise coutume de tuer les +rois». Il se croyait lui-même en péril. «Il arriva qu'un certain +dimanche, après que le <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> diacre eut fait faire silence au +peuple, pour qu'on entendît la messe, le roi, s'étant tourné vers le +peuple, dit: «Je vous conjure, hommes et femmes qui êtes ici présents, +gardez-moi une fidélité inviolable, et ne me tuez pas comme vous avez +tué dernièrement mes frères; que je puisse au moins pendant trois ans +élever mes neveux que j'ai faits mes fils adoptifs, de peur qu'il +n'arrive, ce que veuille détourner le Dieu éternel! qu'après ma mort +vous ne périssiez avec ces petits enfants, puisqu'il ne resterait de +notre famille aucun homme fort pour vous défendre<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>.»</p> + +<p>Tout le peuple adressa des prières au Seigneur, pour qu'il lui plût de +conserver Gontran. Lui seul en effet pouvait protéger la Bourgogne et +la Neustrie contre l'Ostrasie, la Gaule contre la Germanie, l'Église, +la civilisation contre les barbares. L'évêque de Tours se déclara +hautement pour Gontran: «Nous fîmes dire (c'est Grégoire lui-même qui +parle) à l'évêque et aux citoyens de Poitiers que Gontran était +maintenant père des deux fils de Sigebert et de Chilpéric, et qu'il +possédait tout le royaume, comme son père Clotaire autrefois.»</p> + +<p>Poitiers, rivale de Tours, ne suivit point son impulsion. Elle aima +mieux reconnaître le roi d'Ostrasie, trop éloigné pour lui être à +charge. Pour les hommes du Midi, Aquitains et Provençaux, ils crurent +que, dans l'affaiblissement de la famille mérovingienne, représentée +par un vieillard et deux enfants, ils pourraient <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> se faire un +roi qui dépendrait d'eux. Ils appelèrent de Constantinople un +Gondovald qui se disait issu du sang des rois francs. L'histoire de +cette tentative, donnée tout au long par Grégoire de Tours, fait +admirablement connaître les grands du midi de la Gaule, les Mummole, +les Gontran-Boson, gens équivoques et doubles d'origine et de +politique, moitié Romains, moitié barbares, et leurs liaisons avec les +ennemis de la Bourgogne et de la Neustrie, avec les Grecs byzantins et +les Allemands d'Ostrasie.</p> + +<p>«Gondovald, qui se disait fils du roi Clotaire, était arrivé à +Marseille, venant de Constantinople. Il faut ici exposer en peu de +mots quelle était son origine. Né dans les Gaules, il avait été élevé +avec soin, instruit dans les lettres, et, selon la coutume des rois de +ce pays, portait les boucles de ses cheveux flottantes sur ses +épaules; il fut présenté au roi Childebert par sa mère, qui lui dit: +«Voilà ton neveu, le fils du roi Clotaire: comme son père le hait, +prends-le avec toi, car il est de ta chair.» Celui-ci, qui n'avait pas +de fils, le prit et le garda avec lui. Cette nouvelle ayant été +annoncée au roi Clotaire, il envoya des messagers à son frère pour lui +dire: «Envoie ce jeune homme pour qu'il vienne vers moi.» Son frère le +lui envoya sans retard. Clotaire, l'ayant vu, ordonna qu'on lui coupât +la chevelure, disant: «Il n'est pas né de moi.» Après la mort de +Clotaire, le roi Charibert le reçut; mais Sigebert, l'ayant fait +venir, coupa de nouveau sa chevelure et l'envoya dans la ville +d'Agrippine, maintenant appelée Cologne. Ses cheveux étant <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> +revenus, il s'échappa de ce lieu et se rendit près de Narsès, qui +gouvernait alors l'Italie. Là il prit une femme, engendra des fils et +se rendit à Constantinople. De là, à ce qu'on rapporte, il fut +longtemps après invité par quelqu'un à revenir dans les Gaules, et, +débarquant à Marseille, il fut reçu par l'évêque Théodore qui lui +donna des chevaux, et il alla rejoindre le duc Mummole. Mummole +occupait alors, comme nous l'avons dit, la cité d'Avignon. Mais à +cause de cela le duc Gontran-Boson se saisit de l'évêque Théodore et +le fit garder, l'accusant d'avoir introduit un étranger dans les +Gaules, et de vouloir par ce moyen soumettre le royaume des Francs à +la domination de l'empereur. Théodore produisit, dit-on, une lettre +signée de la main des grands du roi Childebert, et il dit: «Je n'ai +rien fait par moi-même, mais seulement ce qui nous a été commandé par +nos maîtres et seigneurs.»....... «Gondovald se réfugia dans une île +de la mer, pour y attendre l'événement. Le duc Gontran-Boson partagea +avec un des ducs du roi Gontran les trésors de Gondovald, et emporta, +dit-on, en Auvergne une immense quantité d'or, d'argent et d'autres +choses.»</p> + +<p>Avant de se décider pour ou contre le prétendant, le roi d'Ostrasie +envoya demander à son oncle Gontran la restitution des villes qui +avaient fait partie du patrimoine de Sigebert. «Le roi Childebert +envoya vers le roi Gontran l'évêque Égidius, Gontran-Boson, Sigewald +et beaucoup d'autres. Lorsqu'ils furent entrés, l'évêque dit: «Nous +rendons grâces au Dieu <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> tout-puissant, ô roi très pieux, de +ce qu'après bien des fatigues il t'a remis en possession des pays qui +dépendent de ton royaume.» Le roi lui dit: «On doit rendre de dignes +actions de grâces au Roi des rois, au Seigneur des seigneurs, dont la +miséricorde a daigné accomplir ces choses; car on ne t'en doit aucune +à toi qui, par tes perfides conseils et tes parjures, as fait +incendier l'année passée tous mes États; toi qui n'as jamais tenu ta +foi à aucun homme, toi dont l'astuce est partout fameuse, et qui te +conduis partout, non en évêque, mais en ennemi de notre royaume!» À +ces paroles, l'évêque, outré de colère, se tut. Un des députés dit: +«Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cités dont +son père était en possession.» Gontran répondit à celui-ci: «Je vous +ai déjà dit que nos traités me confèrent ces villes, c'est pourquoi je +ne veux point les rendre.» Un autre député lui dit: «Ton neveu te prie +de lui faire remettre cette sorcière de Frédégonde, qui a fait périr +un grand nombre de rois, pour qu'il venge sur elle la mort de son +père, de son oncle et de ses cousins.» Le roi lui répondit: «Elle ne +pourra être remise en son pouvoir, parce qu'elle a un fils qui est +roi; mais tout ce que vous dites contre elle, je ne le crois pas +vrai.» Ensuite Gontran-Boson s'approcha du roi comme pour lui rappeler +quelque chose; et, comme le bruit s'était répandu que Gondovald venait +d'être proclamé roi, Gontran, prévenant ses paroles, lui dit: «Ennemi +de notre pays et de notre trône, qui précédemment es allé en Orient +exprès pour placer sur notre trône un <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> Ballomer (le roi +appelait ainsi Gondovald), homme toujours perfide et qui ne tiens rien +de ce que tu promets!» Boson lui répondit: «Toi, seigneur et roi, tu +es assis sur le trône royal, et personne n'a osé répondre à ce que tu +dis; je soutiens que je suis innocent de cette affaire. S'il y a +quelqu'un, égal à moi, qui m'impute en secret ce crime, qu'il vienne +publiquement et qu'il parle. Pour toi, très pieux roi, remets le tout +au jugement de Dieu; qu'il décide, lorsqu'il nous aura vu combattre en +champ clos.» À ces paroles, comme tout le monde gardait le silence, le +roi dit: «Cette affaire doit exciter tous les guerriers à repousser de +nos frontières un étranger dont le père a tourné la meule, et, pour +dire vrai, son père a manié la carde et peigné la laine.» Et, +quoiqu'il se puisse bien faire qu'un homme ait à la fois ces deux +métiers, un des députés répondit à ce reproche du roi: «Tu prétends +donc que cet homme a eu deux pères, un cardeur et un meunier? Cesse, ô +roi, de parler si mal; car on n'a point ouï dire qu'un seul homme, si +ce n'est en matière spirituelle, puisse avoir deux pères.» Comme ces +paroles excitaient le rire d'un grand nombre, un autre député dit: +«Nous te disons adieu, ô roi, puisque tu ne veux pas rendre les cités +de ton neveu, nous savons que la hache est entière qui a tranché la +tête à tes frères; elle te fera bientôt sauter la cervelle»; et ils se +retirèrent ainsi avec scandale. À ces mots le roi, enflammé de colère, +ordonna qu'on leur jetât à la tête pendant qu'ils se retiraient du +fumier de cheval, des herbes pourries, <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> de la paille, du foin +pourri et la boue puante de la ville. Couverts d'ordures, les députés +se retirèrent, non sans essuyer un grand nombre d'injures et +d'outrages.</p> + +<p>Cette réponse de Gontran réunit les Ostrasiens aux Aquitains en faveur +de Gondovald. Les grands du Midi l'accueillirent<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>, et sous leur +conduite il fit de rapides progrès. Il se vit bientôt maître de +Toulouse, de Bordeaux, de Périgueux, d'Angoulême. Il recevait au nom +du roi d'Ostrasie le serment des villes qui avaient appartenu à +Sigebert. Le danger devenait grand pour le vieux roi de Bourgogne. Il +savait que Brunehaut, Childebert et les grands d'Ostrasie favorisaient +Gondovald, que Frédégonde elle-même était tentée de traiter avec lui, +que l'évêque de Reims était secrètement dans son parti; tous ceux du +Midi y étaient ouvertement. La défection du parti romain +ecclésiastique, dont il s'était cru si sûr, obligea Gontran de se +rapprocher des Ostrasiens; il adopta son neveu Childebert, et le nomma +son héritier, lui rendit tout ce qu'il réclamait, et promit à +Brunehaut de lui laisser cinq des principales cités d'Aquitaine, que +sa sœur avait apportées en dot, comme ancienne possession des +Goths.</p> + +<p>La réconciliation des rois de Bourgogne et d'Ostrasie découragea le +parti de Gondovald. Les Aquitains montrèrent autant d'empressement à +l'abandonner qu'ils en avaient mis à l'accueillir. Il fut obligé, de +s'enfermer <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> dans la ville de Comminges, avec les grands qui +s'étaient le plus compromis. Ceux-ci épiaient le moment de livrer le +malheureux, et de faire leur paix à ses dépens. L'un d'eux n'attendit +pas même l'occasion; il s'enfuit avec les trésors de Gondovald.</p> + +<p>«Un grand nombre montaient sur la colline et parlaient souvent avec +Gondovald, lui prodiguant les injures et lui disant: «Es-tu ce peintre +qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouillait dans les oratoires +les murs et les voûtes? Es-tu celui que les habitants des Gaules +avaient coutume d'appeler du nom de Ballomer? Es-tu celui qui, à cause +de ses prétentions, a si souvent été tondu et exilé par les rois des +Francs? dis-nous au moins, ô le plus misérable des hommes, qui t'a +conduit en ces lieux; qui t'a donné l'audace extraordinaire +d'approcher des frontières de nos seigneurs et rois. Si quelqu'un t'a +appelé, dis-le à haute voix. Voilà la mort présente devant tes yeux, +voilà la fosse que tu as cherchée longtemps, et dans laquelle tu viens +te précipiter. Dénombre-nous tes satellites, déclare-nous ceux qui +t'ont appelé.» Gondovald, entendant ces paroles, s'approchait et +disait du haut de la porte: «Que mon père Clotaire m'ait eu en +aversion, c'est ce que personne n'ignore; que j'aie été tondu par lui +et ensuite par mon frère, c'est ce qui est connu de tous. C'est ce +motif qui m'a fait retirer en Italie auprès du préfet Narsès; là j'ai +pris femme et engendré deux fils. Ma femme étant morte, je pris avec +moi mes enfants et j'allai à Constantinople; j'ai vécu jusqu'à ce +temps, accueilli par les empereurs avec beaucoup de <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> bonté. +Il y a quelques années, Gontran-Boson étant venu à Constantinople, je +m'informai à lui, avec empressement, des affaires de mes frères, et je +sus que notre famille était fort diminuée, et qu'il n'en restait que +Childebert, fils de mon frère, et Gontran mon frère; que les fils du +roi Chilpéric étaient morts avec lui, et qu'il n'avait laissé qu'un +petit enfant; que mon frère Gontran n'avait pas d'enfant, et que mon +neveu Childebert n'était pas très brave. Alors Gontran-Boson, après +m'avoir exactement exposé ces choses, m'invita en disant: <i>Viens, +parce que tu es appelé par tous les principaux du royaume de +Childebert, et personne n'ose dire un mot contre toi, car nous savons +tous que tu es fils de Clotaire; et il n'est resté personne dans les +Gaules pour gouverner ce royaume, à moins que tu ne viennes.</i> Ayant +fait de grands présents à Gontran-Boson, je reçus son serment dans +douze lieux saints, afin de venir ensuite avec sécurité dans ce +royaume. Je vins à Marseille, où l'évêque me reçut avec une extrême +bonté, car il avait des lettres des principaux du royaume de mon +neveu; je m'avançai de là vers Avignon, auprès du patrice Mummole. +Mais Gontran-Boson, violant son serment et sa promesse, m'enleva mes +trésors et les retint en son pouvoir. Reconnaissez donc que je suis +roi comme mon frère Gontran; cependant, si votre esprit est enflammé +d'une si grande haine, qu'on me conduise au moins vers votre roi, et +s'il me reconnaît pour son frère, qu'il fasse ce qu'il voudra. Si vous +ne voulez pas même cela, qu'il me soit permis de m'en retourner là +d'où je suis venu. Je m'en irai sans faire <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> aucun tort à +personne. Pour que vous sachiez que ce que je dis est vrai, interrogez +Radegonde à Poitiers et Ingiltrude à Tours; elles vous affirmeront la +vérité de mes paroles.» Pendant qu'il parlait ainsi, un grand nombre +accueillait son discours avec des injures et des outrages...</p> + +<p>«Mummole, l'évêque Sagittaire et Waddon s'étant rendus auprès de +Gondovald, lui dirent: «Tu sais quels serments de fidélité nous +t'avons prêtés. Écoute à présent un conseil salutaire: éloigne-toi de +cette ville, et présente-toi à ton frère comme tu l'as souvent +demandé. Nous avons déjà parlé avec ces hommes, et ils ont dit que le +roi ne voulait pas perdre ton appui, parce qu'il est resté peu +d'hommes de votre race.» Mais Gondovald, comprenant leur artifice, +leur dit tout baigné de larmes: «C'est sur votre invitation que je +suis venu dans ces Gaules. De mes trésors qui comprenaient des sommes +immenses d'or et d'argent, et différents objets, une partie est dans +la ville d'Avignon, une partie a été pillée par Gontran-Boson. Quant à +moi, plaçant, après le secours de Dieu, tout mon espoir en vous, je me +suis confié à vos conseils, et j'ai toujours souhaité de régner par +vous. Maintenant, si vous m'avez trompé, répondez-en auprès de Dieu, +et qu'il juge lui-même ma cause.» À ces paroles, Mummole répondit: +«Nous ne te disons rien de mensonger, mais voilà de braves guerriers +qui t'attendent à la porte. Défais maintenant mon baudrier d'or dont +tu es ceint, pour ne pas paraître marcher avec orgueil; prends ton +épée et rends-moi la mienne.» Gondovald <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> lui dit: «Ce que je +vois dans ces paroles, c'est que tu me dépouilles de ce que j'ai reçu +et porté par amitié pour toi.» Mais Mummole affirmait avec serment +qu'on ne lui ferait aucun mal. Ayant donc passé la porte, Gondovald +fut reçu par Ollon, comte de Bourges, et par Boson. Mummole, étant +rentré dans la ville avec ses satellites, ferma la porte très +solidement. Se voyant livré à ses ennemis, Gondovald leva les mains et +les yeux au ciel, et dit: «Juge éternel, véritable vengeur des +innocents, Dieu de qui toute justice procède, à qui le mensonge +déplaît, en qui ne réside aucune ruse ni aucune méchanceté, je te +confie ma cause, te priant de me venger promptement de ceux qui ont +livré un innocent entre les mains de ses ennemis.» Après ces paroles, +ayant fait le signe de la croix, il s'en alla avec les hommes +ci-dessus nommés. Quand ils se furent éloignés de la porte, comme la +vallée au-dessous de la ville descend rapidement, Ollon l'ayant poussé +le fit tomber en s'écriant: «Voilà votre Ballomer qui se dit frère et +fils de roi.» Ayant lancé son javelot, il voulut l'en percer; mais, +l'arme, repoussée par les cercles de la cuirasse, ne lui fit aucun +mal. Comme Gondovald s'était relevé et s'efforçait de remonter sur la +hauteur, Boson lui brisa la tête d'une pierre; il tomba aussitôt et +mourut; toute la multitude accourut; et l'ayant percé de leurs lances, +ils lui lièrent les pieds avec une corde, et le traînèrent tout à +l'entour du camp. Lui ayant arraché les cheveux et la barbe, ils le +laissèrent sans sépulture dans l'endroit où ils l'avaient tué.»</p> + +<p>Gontran, rassuré par la mort de Gondovald, aurait <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> fait payer +aux évêques l'appui qu'ils lui avaient prêté, s'il n'eût été lui-même +prévenu par la mort.</p> + +<p>Cet événement, qui ouvrit la Bourgogne au roi d'Ostrasie, semblait par +suite lui livrer encore la Neustrie. Elle résista cependant; les +Ostrasiens, l'ayant envahie, s'étonnèrent de voir une forêt mobile +s'avancer contre eux; c'était l'armée neustrienne qui s'était chargée +de branchages<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>; ils s'enfuirent. Ce fut le dernier succès de +Frédégonde et de Landeric, son amant, qu'elle avait, disait-on, donné +pour remplaçant à Chilpéric. Elle mourut peu de temps après. +Childebert était mort avant elle. Toute la Gaule se trouva dans les +mains de trois enfants, les deux fils de Childebert, appelés +Theudebert II et Theuderic II, et Clotaire II, fils de Chilpéric. +Celui-ci était bien faible contre les deux autres. Il fut contraint de +céder aux Bourguignons ce qui était entre la Seine et la Loire, aux +Ostrasiens les pays entre la Seine, l'Oise et l'Ostrasie. Mais les +dissensions des vainqueurs devaient bientôt lui rendre plus qu'il +n'avait perdu.</p> + +<p>La vieille Brunehaut avait cru régner sous Theudebert, son petit-fils, +en l'enivrant par les plaisirs. Elle n'y réussit que trop bien. Le +prince imbécile fut bientôt gouverné par une jeune esclave qui chassa +Brunehaut. Réfugiée près de Theuderic, en Bourgogne, dans un pays +livré à l'influence romaine, elle y eut plus <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> d'ascendant. +Elle fit et défit les maires du palais, tua Bertoald, qui l'avait bien +reçue, lui substitua son amant Protadius; mais le peuple ayant mis en +pièces ce favori, elle eut encore le crédit d'élever au pouvoir un +certain Claudius. Ce gouvernement fut d'abord sans gloire. Les +Ostrasiens et les Germains leurs alliés enlevèrent au royaume de +Bourgogne le Sundgaw, le Turgaw, l'Alsace, la Champagne, et ravagèrent +tout ce qui s'étend entre les lacs de Genève et de Neufchâtel. +L'effroi de ces invasions paraît avoir réuni les populations du Midi.</p> + +<p>«La dix-septième année de son règne, au mois de mars, dit Frédégaire, +le roi Theuderic rassembla une armée à Langres, de toutes les +provinces de son royaume, et la dirigeant par Andelot, après avoir +pris le château de Nez, il s'achemina vers la ville de Toul. Là, +Theudebert étant venu à sa rencontre, avec l'armée des Ostrasiens, ils +se livrèrent bataille dans la plaine de Toul. Theuderic l'emporta sur +Theudebert et renversa son armée. Dans ce combat, les Francs perdirent +une multitude d'hommes vaillants. Theudebert, ayant tourné le dos, +traversa le territoire de Metz, passa les Vosges, et arriva toujours +fuyant à Cologne. Theuderic le suivait de près avec son armée. Un +homme saint et apostolique Léonisius, évêque de Mayence, aimant la +vaillance de Theuderic, et haïssant la sottise de Theudebert, vint +au-devant de Theuderic, et lui dit: «Achève ce que tu as commencé, car +ton utilité exige que tu poursuives et recherches la cause du mal. Une +fable rustique raconte que le loup étant <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> un jour monté sur +la montagne, comme ses fils commençaient déjà à chasser, il les appela +à lui sur cette montagne et leur dit: «Aussi loin que vos yeux peuvent +voir, de quelque côté que vous les tourniez, vous n'avez point d'amis, +si ce n'est quelques-uns de votre espèce. Achevez donc ce que vous +avez commencé.»</p> + +<p>«Theuderic, ayant traversé les Ardennes, parvint à Tolbiac avec son +armée. Theudebert avec les Saxons, les Thuringiens et le reste des +nations d'outre-Rhin qu'il avait pu rassembler, marcha contre +Theuderic et lui livra une nouvelle bataille à Tolbiac. On assure que +ni les Francs, ni aucune autre nation d'autrefois, n'avaient encore +livré de combat si acharné... Cependant Theuderic vainquit encore +Theudebert, car Dieu marchait avec lui, et l'armée de Theudebert fut +moissonnée par l'épée depuis Tolbiac jusqu'à Cologne. Dans certains +lieux, les morts couvraient entièrement la face de la terre. Le même +jour Theuderic parvint à Cologne, et il y trouva tous les trésors de +Theudebert. Il envoya Berthaire, son chambellan, à la poursuite de +Theudebert, qui fuyait au delà du Rhin, accompagné de peu de +personnes. Il l'atteignit et le présenta à Theuderic, dépouillé de ses +habits royaux. Theuderic accorda à Berthaire ses dépouilles, tout son +équipage royal et son cheval; mais il envoya Theudebert, chargé de +chaînes, à Châlons.» La chronique de Saint-Bénigne rapporte que +Brunehaut, son aïeule, le fit d'abord ordonner prêtre, que bientôt +après elle le fit périr. «D'après l'ordre de Theuderic, un soldat +saisit par le pied un fils de Theudebert encore enfant, et <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> +le frappa contre la pierre jusqu'à ce que son cerveau sortit de sa +tête brisée<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>.»</p> + +<p>L'Ostrasie et la Bourgogne, réunies sous Theuderic ou plutôt sous +Brunehaut, semblaient menacer la Neustrie d'une ruine certaine. La +mort de Theuderic et l'avènement de ses trois fils enfants ne +changeaient rien à cette situation, si les ennemis de Clotaire eussent +été unis. Mais l'Ostrasie était honteuse et irritée de sa défaite +récente. En Bourgogne même, le parti romain et ecclésiastique n'était +plus pour Brunehaut. Pour être sûr de ce parti, il fallait avoir pour +soi les ecclésiastiques, les gagner à tout prix, et régner avec eux. +Brunehaut les mit contre elle en faisant assassiner saint Didier, +évêque de Vienne, qui avait voulu ramener Theuderic à sa femme +légitime, et éloigner de lui les maîtresses dont sa grand'mère +l'entourait. L'Irlandais saint Colomban, le restaurateur de la vie +monastique, ce missionnaire hardi qui réformait les rois comme les +peuples, parla à Theuderic avec la même liberté, et refusa de bénir +ses fils: «Ce sont, dit-il, les fils de l'incontinence et du crime.» +Chassé de Luxeuil et de l'Ostrasie, il se réfugia chez Clotaire II, et +sembla légitimer la cause de la Neustrie par sa présence sacrée.</p> + +<p>Tout abandonna Brunehaut. Les grands d'Ostrasie la haïssaient, comme +appartenant aux Goths, aux Romains (ces deux mots étaient presque +synonymes); les prêtres et le peuple avaient en horreur la +persécutrice <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> des saints<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>. Jusque-là ennemie de +l'influence germanique, elle fut obligée de s'appuyer contre Clotaire +du secours des Germains, des barbares. Déjà l'évêque de Metz, Arnolph, +et son frère Pepin (Pipin), passèrent à Clotaire avant la bataille; +les autres se firent battre, et furent mollement poursuivis par +Clotaire. Ils étaient gagnés d'avance. Le maire Warnachaire avait +stipulé qu'il conserverait cette charge pendant sa vie. La vieille +Brunehaut, fille, sœur, mère, aïeule de tant de rois, fut traitée +avec une atroce barbarie; on la lia par les cheveux, par un pied et +par un bras, à la queue d'un cheval indompté qui la mit en pièces. On +lui reprocha la mort de dix rois; on lui compta par-dessus ses crimes +ceux de Frédégonde. Le plus grand sans doute aux yeux des barbares, +c'était d'avoir restauré sous quelque rapport l'administration +impériale. La fiscalité, les formes juridiques, la prééminence de +l'astuce sur la force, voilà ce qui rendait le monde irréconciliable à +l'idée de l'ancien Empire, que les rois goths avaient essayé de +relever. Leur fille Brunehaut avait suivi leurs traces. Elle avait +fondé une foule d'églises, de monastères; les monastères alors étaient +des écoles. Elle avait favorisé les missions que le pape envoyait chez +les Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne. L'emploi de cet argent, +arraché au peuple par tant d'odieux moyens, ne fut pas sans gloire et +sans grandeur. Telle fut l'impression du long règne de Brunehaut, que +celle de l'Empire semble en <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> avoir été affaiblie dans le nord +des Gaules; le peuple fit honneur à la fameuse reine d'Ostrasie d'une +foule de monuments romains. Des fragments de voies romaines qui +paraissent encore en Belgique et dans le nord de la France sont +appelées chaussées de Brunehaut. On montrait près de Bourges un +château de Brunehaut, une tour de Brunehaut à Étampes, la pierre de +Brunehaut près de Tournai, le fort de Brunehaut près de Cahors.</p> + +<p class="p2">La Neustrie résista sous Frédégonde; sous son fils elle vainquit. +Victoire nominale, si l'on veut, qu'elle ne devait qu'à la haine des +Ostrasiens contre Brunehaut; victoire de la faiblesse, victoire des +vieilles races, des Gaulois-Romains et des prêtres. L'année même qui +suit la victoire de Clotaire (614), les évêques sont appelés à +l'assemblée des leudes. Ils y viennent de toute la Gaule au nombre de +soixante-dix-neuf. C'est l'intronisation de l'Église. Les deux +aristocraties, laïque et ecclésiastique, dressent une <i>constitution +perpétuelle</i>. Plusieurs articles d'une remarquable libéralité +indiquent la main ecclésiastique: Défense aux juges de condamner, sans +l'entendre, un homme libre, ou même un esclave.—Quiconque viole la +paix publique doit être puni de mort.—Les leudes rentrent dans les +biens dont ils ont été dépouillés dans les guerres +civiles.—L'élection des évêques est assurée au peuple.—Les évêques +sont les seuls juges des ecclésiastiques.—Les tributs établis depuis +Chilpéric et ses frères sont abolis. Les évêques, devenus grands +propriétaires, <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> devaient, plus que personne, profiter de +cette abolition.—Ainsi commence avec Clotaire II cette domination de +l'Église, qui ne fait que se consolider sous les Carlovingiens, et qui +n'a d'autre entr'acte que la tyrannie de Charles-Martel.</p> + +<p>Nous savons peu de chose de Clotaire II, davantage de Dagobert. Sage, +juste et justicier, Dagobert commence son règne par faire le tour de +ses États, selon la coutume des rois barbares. Roi d'Ostrasie du +vivant de son père, il ne garda pas longtemps après lui ses ministres +ostrasiens. Les deux hommes principaux du pays, Arnolph, archevêque de +Metz, puis Pepin, son frère, furent éloignés, et firent place au +Neustrien Éga. Entouré de ministres romains, de l'orfèvre saint Éloi +et du référendaire saint Ouen, il s'occupe de fonder des couvents, +fait fabriquer des ornements d'église. Ses scribes écrivent pour la +première fois les lois barbares; on écrit les lois alors qu'elles +commencent à s'effacer. Le Salomon des Francs, comme celui des Juifs, +peuple ses palais de belles femmes<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>, et se partage entre ses +concubines et ses prêtres.</p> + +<p>Ce prince pacifique est l'ami naturel des Grecs. Allié de l'empereur +Héraclius, il intervient dans les affaires des Lombards et des +Wisigoths. Dans cette vieillesse précoce de tous les peuples barbares, +la décadence des Francs est encore entourée d'une sorte d'éclat.</p> + +<p>Toutefois, il est facile d'apercevoir combien de faiblesse <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> +se cache sous ces apparences. Dès le vivant de Clotaire, l'Ostrasie a +repris les provinces qui lui avaient été enlevées; elle a exigé un roi +particulier, et Dagobert, roi de ce pays à quinze ans, n'y a été +effectivement qu'un instrument entre les mains de Pepin et d'Arnolph. +Son père devient roi de Neustrie, l'Ostrasie réclame encore un +gouvernement particulier, et se fait donner pour roi le fils du roi, +le jeune Sigebert. Clotaire II a remis le tribut aux Lombards pour une +somme une fois payée. Les Saxons, défaits, dit-on, par les +Francs<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>, se dispensent pourtant de livrer à Dagobert les cinq +cents vaches qu'ils payaient jusque-là tous les ans. Les Vendes, +affranchis des Avares par le Franc Samo, marchand guerrier qu'ils +prirent pour chef<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>, repoussent le joug de Dagobert, et défont les +Francs, les Bavarois et les Lombards unis contre eux. Les Avares +fugitifs eux-mêmes s'établissent de force en Bavière, et Dagobert ne +s'en défait que par une perfidie<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>. Quant à la soumission des +Bretons et des Gascons, elle semble volontaire: ils rendent hommage +moins aux guerriers qu'aux prêtres, et le duc des Bretons, saint +Judicaël, refuse de manger à la table du roi pour prendre place à +celle de saint Ouen.</p> + +<p>C'est qu'alors en effet le vrai roi, c'est le prêtre. Au milieu même +de ces bruyantes invasions de barbares, qui semblaient près de tout +détruire, l'Église avait fait son chemin à petit bruit. Forte, +patiente, industrieuse, elle avait en quelque sorte étreint toute la +société <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> nouvelle, de manière à la pénétrer. De bonne heure +elle avait abandonné la spéculation pour l'action; elle avait repoussé +la hardiesse du pélagianisme, ajourné la grande question de la liberté +humaine.</p> + +<p>Héritière du gouvernement municipal, l'Église était sortie des murs à +l'approche des barbares; elle s'était portée pour arbitre entre eux et +les vaincus. Et une fois hors des murs, elle s'arrêta dans les +campagnes. Fille de la cité, elle comprit que tout n'était pas dans la +cité; elle créa des évêques des champs et des bourgades, des +chorévêques<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>. Sa protection s'étendit à tous: ceux même qu'elle +n'ordonna point, elle les couvrit du signe protecteur de la tonsure. +Elle devint un immense asile. Asile pour les vaincus, pour les +Romains, pour les serfs des Romains; les serfs se précipitèrent dans +l'Église; plus d'une fois on fut obligé de leur en fermer les portes; +il n'y eut personne pour cultiver la terre. Asile pour les vainqueurs, +ils se réfugièrent dans l'Église contre le tumulte de la vie barbare, +contre leurs passions, leurs violences, dont ils souffraient autant +que les vaincus.</p> + +<p>En même temps, d'immenses donations enlevaient la terre aux usages +profanes pour en faire la dot des hommes pacifiques, des pauvres, des +serfs. Les barbares donnèrent ce qu'ils avaient pris; ils se +trouvèrent avoir vaincu pour l'Église.</p> + +<p>Les évêques du Midi, trop civilisés, rhéteurs et raisonneurs<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>, +agissent peu sur les hommes de la première <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> race. Les anciens +sièges métropolitains d'Arles, de Vienne, de Lyon même et de Bourges, +perdent de leur influence. Les évêques par excellence, les vrais +patriarches de la France, sont ceux de Reims et de Tours. Saint Martin +de Tours est l'oracle des barbares, ce que Delphes était pour la +Grèce, l'<i>ombilicus terrarum</i>, l'οὖθαρ ᾄρουρης.</p> + +<p>C'est saint Martin qui garantit les traités. Les rois le consultent à +chaque instant sur leurs affaires, même sur leurs crimes. Chilpéric, +poursuivant son malheureux fils Mérovée, dépose un papier sur le +tombeau de saint Martin pour savoir s'il lui est permis de tirer le +suppliant de la basilique. Le papier resta blanc, dit Grégoire de +Tours. Ces suppliants, pour la plupart, gens farouches, et non moins +violents que ceux qui les poursuivent, embarrassent quelquefois +terriblement l'évêque; ils deviennent les tyrans de l'asile qui les +protège. Il faut voir dans le livre du bon évêque de Tours l'histoire +de cet Éberulf qui veut tuer Grégoire, qui frappe les clercs s'ils +tardent à lui apporter du vin. Les servantes du barbare, réfugiées +avec lui dans la basilique, scandalisent tout le clergé en regardant +curieusement les peintures sacrées qui en décoraient les parois.</p> + +<p>Tours, Reims, et toutes leurs dépendances, sont exemptes d'impôts. Les +possessions de Reims s'étendent dans les pays les plus éloignés, dans +l'Ostrasie, dans l'Aquitaine. Chaque crime des rois barbares vaut à +l'Église quelque donation nouvelle. Tout le monde désire être donné à +l'Église; c'est une sorte <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> d'affranchissement. Les évêques ne +se font nul scrupule de provoquer, d'étendre par des fraudes pieuses +les concessions des rois. Le témoignage des gens du pays les +soutiendra, s'il le faut. Tous, au besoin, attesteront que cette +terre, ce village, ont été jadis donnés par Clovis, par le bon +Gontran, au monastère, à l'évêché voisin, lequel n'en a été dépouillé +que par une violence impie. Chaque jour la connivence des prêtres et +du peuple devait ainsi enlever quelque chose au barbare, et profiter +de sa crédulité, de sa dévotion, de ses remords. Sous Dagobert, les +concessions remontent à Clovis; sous Pepin-le-Bref, à Dagobert. +Celui-ci donne en une seule fois vingt-sept bourgades à l'abbaye de +Saint-Denis. Son fils, dit l'honnête Sigebert de Gemblours, fonda +douze monastères et donna à saint Rémacle, évêque de Tongres, douze +lieues de long, douze lieues de large dans la forêt d'Ardenne.</p> + +<p>La plus curieuse concession est celle de Clovis à saint Remi, +reproduite, ou plus probablement fabriquée, sous Dagobert:</p> + +<p>«Clovis avait établi sa demeure à Soissons. Ce prince trouvait un +grand plaisir dans la compagnie et les entretiens de saint Remi; mais, +comme le saint homme n'avait dans le voisinage de la ville d'autre +habitation qu'un petit bien qui avait autrefois été donné à saint +Nicaise, le roi offrit à saint Remi de lui donner tout le terrain +qu'il pourrait parcourir pendant que lui-même ferait sa méridienne, +cédant en cela à la prière de la reine et à la demande des habitants +qui se plaignaient d'être surchargés d'exactions <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> et +contributions, et qui, pour cette raison aimaient mieux payer à +l'église de Reims qu'au roi. Le bienheureux saint Remi se mit donc en +chemin, et l'on voit encore aujourd'hui les traces de son passage et +les limites qu'il marqua. Chemin faisant, un meunier repoussa le saint +homme, ne voulant pas que son moulin fût renfermé dans l'enceinte. +«Mon ami, lui dit avec douceur l'homme de Dieu, ne trouve pas mauvais +que nous possédions ensemble ce moulin.» Celui-ci l'ayant refusé de +nouveau, aussitôt la roue du moulin se mit à tourner à rebours; lors +le meunier de courir après saint Remi et de s'écrier: «Viens, +serviteur de Dieu, et possédons ensemble ce moulin.—Non, répondit le +saint, il ne sera ni à toi ni à moi.» La terre se déroba aussitôt, et +un tel abîme s'ouvrit, que jamais depuis il n'a été possible d'y +établir un moulin.</p> + +<p>«De même encore, le saint passant auprès d'un petit bois, ceux à qui +il appartenait l'empêchaient de le comprendre dans son domaine: «Eh +bien! dit-il, que jamais feuille ne vole ni branche ne tombe de ce +bois dans mon clos.» Ce qui a été en effet observé par la volonté de +Dieu, tant que le bois a duré, quoiqu'il fût tout à fait joignant et +contigu.</p> + +<p>«De là, continuant son chemin, il arriva à Chavignon, qu'il voulut +aussi enclore, mais les habitants l'en empêchèrent. Tantôt repoussé et +tantôt revenant, mais toujours égal et paisible, il marchait toujours, +traçant les limites telles qu'elles existent encore. À la fin, se +voyant repoussé tout à fait, on rapporte qu'il <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> leur dit: +<i>Travaillez toujours et demeurez pauvres et souffrants.</i> Ce qui +s'accomplit encore aujourd'hui, par la vertu et puissance de sa +parole. Quand le roi Clovis se fut levé après sa méridienne, il donna +à saint Remi, par rescrit de son autorité royale, tout le terrain +qu'il avait enclos en marchant; et, de ces biens, les meilleurs sont +Luilly et Cocy, dont l'Église de Reims jouit encore aujourd'hui +paisiblement.</p> + +<p>«Un homme très puissant, nommé Euloge, convaincu du crime de +lèse-majesté contre le roi Clovis, eut un jour recours à +l'intercession de saint Remi, et le saint homme lui obtint grâce de la +vie et de ses biens. Euloge, en récompense de ce service, offrit à son +généreux patron, en toute propriété, son village d'Épernay: le +bienheureux évêque ne voulut point accepter une rétribution temporelle +comme salaire de son intervention. Mais voyant Euloge couvert de +confusion et décidé à se retirer du monde, parce qu'il n'y pouvait +plus rester, ne méritant plus de vivre que par la clémence royale, au +déshonneur de sa maison, il lui donna un sage conseil, lui disant que, +s'il voulait être parfait, il vendît tous ses biens et en distribuât +l'argent aux pauvres, pour suivre Jésus-Christ. Ensuite, fixant la +valeur, et prenant dans le trésor ecclésiastique cinq mille livres +d'argent, il les donna à Euloge, et acquit à l'Église la propriété de +ses biens. Laissant ainsi à tous évêques et prêtres ce bon exemple +que, quand ils intercèdent pour ceux qui viennent se jeter dans le +sein de l'Église ou entre les bras des serviteurs de Dieu, et qu'ils +leur rendent quelque <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> service, jamais ils ne le doivent faire +en vue d'une récompense temporelle, ni accepter en salaire des biens +passagers; mais bien au contraire, selon le commandement du Seigneur, +donner pour rien comme ils ont reçu pour rien....</p> + +<p>«Saint Rigobert obtint du roi Dagobert des lettres d'immunité pour son +Église, lui remontrant que, sous tous les rois francs ses +prédécesseurs, depuis le temps de saint Remi et du roi Clovis, par lui +baptisé, elle avait toujours été libre et exempte de toute servitude +et charge publique. Le roi donc, voulant ratifier ou renouveler ce +privilège de l'avis de ses grands, et dans la même forme que les rois +ses prédécesseurs, ordonna que tous biens, villages et hommes, +appartenant à la sainte Église de Reims, ou à la basilique de +Saint-Remi situés ou demeurant tant en Champagne, dans la ville ou les +faubourgs de Reims, qu'en Ostrasie, Neustrie, Bourgogne, pays de +Marseille, Rouergue, Gévaudan, Auvergne, Touraine, Poitou, Limousin, +et partout ailleurs dans ses pays et royaumes, seraient à perpétuité +exempts de toute charge; qu'aucun juge public n'oserait entrer sur les +terres de ces deux saintes Églises de Dieu pour y faire leur séjour, y +rendre aucun jugement ou lever aucune taxe; enfin, qu'elles +conserveraient à toujours les immunités et privilèges à elles concédés +par les rois ses prédécesseurs...</p> + +<p>«Ce vénérable évêque fut en fort grande amitié avec Pepin, maire du +palais, auquel il avait coutume d'envoyer fréquemment des eulogies, en +signe de <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> bénédiction. Or, en ce moment, Pepin séjournait au +village de Gernicourt; et, ayant appris de l'évêque que cette demeure +lui plaisait, il la lui offrit, ajoutant qu'il lui donnerait en outre +tout le terrain dont il pourrait faire le tour tandis qu'il reposerait +à l'heure de midi. Rigobert, suivant donc l'exemple de saint Remi, se +mit en route et fit poser de distance en distance les limites qui se +voient encore aujourd'hui, et traça ainsi l'enceinte pour obvier à +toute contestation. À son réveil, Pepin, le trouvant de retour, lui +confirma la donation de tout le terrain qu'il venait d'enclore; et +pour indice mémorable du chemin qu'il a suivi, on y voit, en toute +saison, l'herbe plus riche et plus verte qu'en aucun autre lieu +d'alentour. Il est encore un autre miracle non moins digne d'attention +que le Seigneur se plaît à opérer sur ces terres, sans doute en vue +des mérites de son serviteur: c'est que, depuis la concession faite au +saint évêque, jamais tempête ni grêle ne fait dommage en son domaine; +et, tandis que tous les lieux d'alentour sont battus et ravagés, +l'orage s'arrête aux limites de l'Église, sans jamais oser les +franchir<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>.»</p> + +<p>Ainsi tout favorisait l'absorption de la société par l'Église, tout y +entrait, Romains et barbares, serfs et libres, hommes et terres, tout +se réfugiait au sein maternel. L'Église améliorait tout ce qu'elle +recevait du dehors: mais elle ne pouvait le faire sans se détériorer +d'autant elle-même. Avec les richesses l'esprit du monde entrait dans +le clergé, avec la puissance, <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> la barbarie qui en était alors +inséparable. Les serfs devenus prêtres gardaient les vices de serfs, +la dissimulation, la lâcheté. Les fils des barbares devenus évêques +restaient souvent barbares. Un esprit de violence et de grossièreté +envahissait l'Église. Les écoles monastiques de Lérins, de +Saint-Maixent, de Reomé, de l'île Barbe, avaient perdu leur éclat; les +écoles épiscopales d'Autun, de Vienne, de Poitiers, de Bourges, +d'Auxerre, subsistaient silencieusement. Les conciles devenaient de +plus en plus rares: cinquante-quatre au sixième siècle, vingt au +septième, sept seulement dans la première moitié du huitième.</p> + +<p>Le génie spiritualiste de l'Église se réfugia dans les moines. L'état +monastique fut un asile pour l'Église, comme l'Église l'avait été pour +la société. Les monastères d'Irlande et d'Écosse, mieux préservés du +mélange germanique, tentèrent une réformation du clergé gaulois. +Ainsi, au premier âge de l'Église, le Breton Pélage avait allumé +l'étincelle qui éclaira tout l'Occident; puis le breton Faustus, plus +modéré dans les mêmes doctrines, ouvrit la glorieuse école de Lérins. +Au second âge, ce fut encore un Celte, mais cette fois un Irlandais, +saint Colomban, qui entreprit la réforme des Gaules. Un mot sur +l'Église celtique.</p> + +<p>Les Kymry de Bretagne et de Galles, rationalistes, les Gaëls +d'Irlande, poètes et mystiques, présentent toutefois dans leur +histoire ecclésiastique un caractère commun, l'esprit d'indépendance +et l'opposition contre Rome. Ils s'entendaient mieux avec les Grecs, +et gardèrent longtemps, malgré l'éloignement, malgré tant <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> de +révolutions, tant de misères diverses, des relations avec les Églises +de Constantinople et d'Alexandrie. Déjà Pélage est un vrai fils +d'Origène. Quatre cents ans plus tard, l'Irlandais Scot traduit les +Pères grecs, et adopte le panthéisme alexandrin. Saint Colomban, au +septième siècle, défend aussi contre le pape de Rome l'usage grec de +célébrer la Pâque: «Les Irlandais, dit-il, sont meilleurs astronomes +que vous autres Romains<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>.» Ce fut un Irlandais, un disciple de +saint Colomban, Virgile, évêque de Salzbourg, qui affirma le premier +que la terre est ronde, et que nous avons des antipodes. Toutes les +sciences étaient alors cultivées avec éclat dans les monastères +d'Écosse et d'Irlande. Ces moines, appelés <i>culdées</i><a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>, ne +connaissaient guère plus de hiérarchie que les modernes presbytériens +d'Écosse. Ils vivaient douze à douze, sous un abbé élu par eux; +l'évêque n'était, conformément au sens étymologique, qu'un +surveillant. Le célibat ne paraît pas avoir été régulièrement observé +dans cette Église<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>. Elle se distinguait encore par la forme +particulière de la tonsure, et quelques autres singularités. En +Irlande, on baptisait avec du lait<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>.</p> + +<p>Le plus célèbre de ces établissements des culdées est celui d'Iona, +fondé, comme presque tous, sur les ruines des écoles druidiques: Iona, +la sépulture de <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> soixante-dix rois d'Écosse, la mère des +moines, l'oracle de l'Occident au septième et au huitième siècle. +C'était la ville des morts, comme Arles dans les Gaules et Thèbes en +Égypte.</p> + +<p>La guerre que les empereurs soutinrent contre les nombreux usurpateurs +qui sortirent de la Bretagne, dans les derniers siècles de +l'Empire<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>, les papes la continuèrent contre l'hérésie celtique, +contre Pélage, contre l'Église écossaise et irlandaise. À cette +Église, toute grecque de langue et d'esprit, Rome opposa souvent des +Grecs; dès le commencement du cinquième siècle, elle envoie contre eux +Palladios, platonicien d'Alexandrie; mais les doctrines de Palladios +parurent bientôt aussi peu orthodoxes que celles qu'il attaquait. Des +hommes plus sûrs furent envoyés, saint Loup, saint Germain +d'Auxerre<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>, et trois disciples de saint Germain, Dubricius, +Iltutus, et saint Patrice, le grand apôtre de l'Irlande. On sait +toutes les fables dont on a orné la vie de ce dernier; la plus +incroyable, c'est qu'il n'ait trouvé nulle connaissance de l'écriture +dans un pays que nous voyons en si peu d'années tout couvert de +monastères, et fournissant des missionnaires <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> à tout +l'Occident. L'invasion saxonne fit trêve aux querelles religieuses; +mais dès que les Saxons furent définitivement établis, le pape envoya +en Bretagne le moine Augustin, de l'ordre de Saint-Benoît. Les envoyés +de Rome réussirent auprès des Saxons d'Angleterre, et commencèrent +cette conquête spirituelle qui devait avoir de si grands résultats. Du +monastère d'Iona, fondé précisément à la même époque par saint +Colomban, sortit son célèbre disciple, saint Colombanus<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>, dont +nous avons vu le zèle hardi contre Brunehaut. Ce missionnaire ardent +et impétueux rattacha un instant la Gaule aux principes de l'Église +irlandaise.</p> + +<p>La chute des enfants de Sigebert et de Brunehaut, la réunion de +l'Ostrasie à la Neustrie, était une occasion favorable. Dans la +Neustrie, dans tout le midi des Gaules, les traces de l'invasion +disparaissant, les Germains s'étaient comme fondus dans la population +gauloise et romaine. Les races antiques reprenaient force, la Neustrie +avait repoussé l'Ostrasie sous Frédégonde, et se l'était réunie sous +Clotaire. Ce prince et son fils Dagobert, moins Francs que Romains, +devaient être favorables aux progrès de l'Église celtique, dont les +mœurs et les lumières faisaient honte au caractère barbare qu'avait +pris celle des Gaules.</p> + +<p>Saint Colomban avait passé d'abord en Gaule avec douze compagnons. Une +foule d'autres semblent les avoir suivis pour peupler les nombreux +monastères <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> que fondèrent ces premiers apôtres. Pour saint +Colomban, nous l'avons vu d'abord s'établir dans les plus profondes +solitudes des Vosges, sur les ruines d'un temple païen, circonstance +que son biographe remarque dans toutes les fondations du saint. Là, il +reçut bientôt les enfants de tous les grands de cette partie de la +Gaule. Mais la jalousie des évêques vint l'y troubler. La singularité +des rites irlandais prêtait à leurs attaques<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>. La liberté avec +laquelle il parla à Theuderic et Brunehaut détermina son expulsion de +Luxeuil. Reconduit par la Loire hors des Gaules, il y rentra par les +États de Clotaire II, qui le reçut avec honneur. Ce fut en effet pour +ce prince un immense avantage d'apparaître aux yeux des peuples comme +le protecteur des saints, que ses ennemis persécutaient. De là +Colomban passa en Suisse, où saint Gall, son disciple, fonda le fameux +monastère de ce nom; puis il se fixa en Italie près du Bavarois +Agilulfe, roi des Lombards; il s'y bâtit une retraite à Bobbio, et y +resta jusqu'à sa mort, quelques instances que lui fît Clotaire +vainqueur de revenir auprès de lui. C'est de là qu'il écrivit au pape +ses lettres éloquentes et bizarres, pour la réunion des Églises +irlandaise et romaine. Il y parle au nom du roi et de la reine des +Lombards; c'est, dit-il, à leur prière qu'il écrit. Peut-être les +opinions qu'il exprime sur la supériorité de l'Église d'Irlande +étaient-elles partagées par Clotaire et Dagobert, son fils. Du moins, +nous voyons ces princes multiplier par toute <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> la France les +monastères de saint Colomban; au contraire, la race ostrasienne des +Carlovingiens doit s'unir étroitement avec le pape, et assujettir tous +les monastères à la règle de saint Benoît.</p> + +<p>Des grandes écoles de Luxeuil et de Bobbio sortaient les fondateurs +d'une foule d'abbayes: saint Gall, dont nous avons parlé; saints Magne +et Théodore, premiers abbés de Kempten et Fuessen près d'Augsbourg; +saint Attale de Bobbio; saint Romaric de Remiremont; saint Omer, saint +Bertin, saint Amand, ces trois apôtres de la Flandre; saint Wandrille, +parent des Carlovingiens, fondateur de la grande école de Fontenelle +en Normandie, qui doit être à son tour la métropole de tant d'autres. +Ce fut Clotaire II qui éleva saint Amand à l'épiscopat, et Dagobert +voulut que son fils fût baptisé par ce saint. Saint Éloi, le ministre +de Dagobert, fonde en Limousin Solignac, d'où sortira saint Remacle, +le grand évêque de Liège. Il avait dit un jour à Dagobert: «Seigneur, +accordez-moi ce don, pour que j'en fasse une échelle par où vous et +moi nous monterons au ciel.»</p> + +<p>À côté de ces écoles, on vit des vierges savantes en ouvrir d'autres +aux personnes de leur sexe. Sans parler de celles de Poitiers et +d'Arles, de celle de Maubeuge, où sainte Aldegonde écrivit ses +révélations, sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait été étudier en +Irlande; sainte Bertille, abbesse de Chelles, était si célèbre qu'une +foule de disciples des deux sexes affluaient autour d'elle de toute la +Gaule et de la Grande-Bretagne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Quelle était la règle nouvelle à laquelle tant de monastères +s'étaient soumis? Les bénédictins<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a> ne demandent pas mieux que de +nous persuader qu'elle n'est autre que celle de saint Benoît, et les +textes mêmes qu'ils allèguent prouvent évidemment le contraire. Par +exemple, des religieuses obtiennent de saint Donat, disciple de saint +Colomban, devenu évêque de Besançon, qu'il fera pour elles un +rapprochement des règles de saint Césaire d'Arles, de saint Benoît, de +saint Colomban; saint Projectus en fit autant pour d'autres +religieuses. Ces règles n'étaient donc pas les mêmes.</p> + +<p>La règle de saint Colomban, opposée en ceci à la règle de saint +Benoît, ne prescrit pas l'obligation d'un travail régulier; elle +assujettit le moine à un nombre énorme de prières. En général, elle ne +porte pas cette empreinte d'esprit positif qui distingue l'autre à un +si haut degré. Elle prescrit de même l'obéissance, mais elle ne laisse +pas les peines à l'arbitraire de l'abbé; elle les indique d'avance +pour chaque délit avec une minutieuse et bizarre précision. Dans cet +étrange code pénal, bien des choses scandalisent le lecteur moderne. +«Un an de pénitence pour le moine qui a perdu une hostie; pour le +moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et à l'eau, un +jour seulement s'il <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> ignorait que ce fut une faute.» En +général, la tendance est mystique; le législateur a plus égard aux +pensées qu'aux actes.—«La chasteté du moine, dit-il, s'estime par ses +pensées: que sert qu'il soit vierge de corps, s'il ne l'est +d'esprit<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>?».</p> + +<p>Cette réforme, doublement remarquable et par son éclat, et par sa +liaison avec le réveil des races vaincues dans les Gaules, était loin +pourtant de satisfaire aux besoins du temps. Ce n'était pas de +pratiques pieuses, d'élans mystiques qu'il s'agissait, lorsque la +barbarie pesait si lourdement, et qu'une invasion nouvelle était +toujours imminente sur le Rhin. Saint Benoît avait compris qu'il +fallait à une telle époque un monachisme plus humble, plus laborieux, +pour défricher la terre, devenue tout inculte et sauvage, pour +défricher l'esprit des barbares. Mais l'Église irlandaise, animée d'un +indomptable esprit d'individualité et d'opposition, n'était d'accord +ni avec Rome, ni avec elle-même. Saint Gall, le principal disciple de +saint Colomban, refusa de le suivre en Italie, resta en Suisse, et y +travailla pour son compte<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>. Saint Colomban, passant alors en +Italie, s'occupa de combattre l'arianisme des Orientaux; c'était se +tourner vers le monde fini, vers le passé, au lieu de regarder vers la +Germanie, vers l'avenir. Comme il était encore sur le Rhin, il eut un +instant l'idée d'entreprendre la conversion des Suèves; plus tard, +celle des Slaves. Un ange l'en détourna dans un songe, et, lui traçant +une image du monde, il lui <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> désigna l'Italie. Ce défaut de +sympathie pour les Germains, pour les travaux obscurs de leur +conversion, est-il la condamnation de saint Colomban et de l'Église +celtique? Les missionnaires anglo-saxons, disciples soumis de Rome, +vont, avec le secours d'une dynastie ostrasienne, recueillir dans +l'Allemagne cette moisson que l'Irlande n'a pu, ou n'a pas voulu +cueillir<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>.</p> + +<p class="p2">L'impuissance de l'Église celtique, son défaut d'unité, se retrouve +dans la monarchie qui à cette époque dominait nominalement toute la +Gaule. La dissolution définitive semble commencer avec la mort de +Dagobert. Sous lui, il est probable que l'influence ecclésiastique fut +supérieure à celle des grands. Les prêtres, dont nous le voyons +entouré, doivent avoir suivi les traditions de l'ancien gouvernement +neustrien dans sa lutte contre l'Ostrasie, c'est-à-dire contre le pays +des barbares et de l'aristocratie. Lorsque le fameux maire du palais, +Ébroin, envoya demander conseil à l'évêque de Rouen, saint Ouen, le +vieux ministre de Dagobert répondit sans hésiter: «De Frédégonde te +souvienne!»</p> + +<p>Les grands manquèrent d'abord leur coup en Ostrasie, sous Sigebert +III, fils de Dagobert. Pepin avait été maire, puis son fils Grimoald, +et celui-ci, à la mort de Sigebert, avait essayé de faire roi un de +ses propres <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> enfants. Il était secondé par Dido, évêque de +Poitiers, oncle du fameux saint Léger. L'oncle et le neveu étaient les +chefs des grands dans le Midi. Le vrai roi n'avait que trois ans. On +se débarrassa sans peine de cet enfant. Dido le conduisit en Irlande. +Mais les hommes libres d'Ostrasie tendirent des embûches à Grimoald, +l'arrêtèrent et l'envoyèrent à Paris, au roi de Neustrie Clovis II, +fils de Dagobert, qui le fit mourir avec son fils.</p> + +<p>Les trois royaumes se trouvèrent ainsi réunis sous Clovis II, ou +plutôt sous Erchinoald, maire du palais de Neustrie. Pendant la +minorité des trois fils de Clovis, le même Erchinoald, puis le fameux +Ébroin, remplirent la même charge, s'appuyant du nom et de la sainteté +de Bathilde, veuve du dernier roi. C'était une esclave saxonne que +Clovis avait faite reine. Ces maires, ennemis des grands, leur +opposaient avec avantage aux yeux des peuples une esclave et une +sainte.</p> + +<p>Quelle était précisément cette charge des <i>maires du palais</i>? M. de +Sismondi ne peut croire que le maire ait été originairement un +officier royal. Il y voit un magistrat populaire, institué pour la +protection des hommes libres, comme le justiza d'Aragon. Cette espèce +de tribun et de juge eût été appelé <i>morddom</i>, juge du meurtre. Ces +mots allemands auraient été facilement confondus avec ceux de <i>major +domus</i>, et la mairie assimilée à la charge de l'ancien comte du palais +impérial. Nul doute que le maire n'ait été souvent élu, et même de +bonne heure, aux époques de minorité ou <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> d'affaiblissement du +pouvoir royal; mais aussi nul doute qu'il n'ait été choisi par le roi, +au moins jusqu'à Dagobert<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>. Quiconque connaît l'esprit de la +<i>famille</i> germanique ne s'étonnera pas de trouver dans le maire un +officier du palais. Dans cette famille, la domesticité ennoblit. +Toutes les fonctions réputées serviles chez les nations du Midi sont +honorables chez celles du Nord, et en réalité elles sont rehaussées +par le dévouement personnel. Dans les <i>Niebelungen</i>, le maître des +cuisines, Rumolt, est un des principaux chefs des guerriers. Aux +festins du couronnement impérial, les électeurs tenaient à honneur +d'apporter le boisseau d'avoine, et de mettre les plats sur la table. +Chez ces nations, quiconque est grand dans le palais est grand dans le +peuple. Le <i>plus grand</i> du palais (<i>major</i>) devait être le premier des +leudes, leur chef dans la guerre, leur juge dans la paix. Or, à une +époque où les hommes libres avaient intérêt à être sous la protection +royale, <i>in truste regiâ</i>, à devenir antrustions et leudes, le juge +des leudes dut peu à peu se trouver le juge du peuple.</p> + +<p>Le maire Ébroin avait entrepris l'impossible, établir l'unité, lorsque +tout tendait à la dispersion; fonder la royauté, quand les grands se +fortifiaient de toutes parts. Les deux moyens qu'il prit pour y +parvenir étaient utiles, si on eût pu les employer. Le premier fut de +choisir les ducs et les grands dans une autre province que celle où +ils avaient leurs possessions, <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> leurs esclaves, leurs +clients; isolés ainsi de leurs moyens personnels de puissance, ils +auraient été les simples hommes du roi, et n'auraient pas rendu les +charges héréditaires dans leur famille. En outre, Ébroin paraît avoir +essayé de rapprocher les lois, les usages divers des nations qui +composaient l'empire des Francs; cette tentative sembla tyrannique, et +elle l'était en effet à cette époque.</p> + +<p>Aussi l'Ostrasie échappa d'abord à Ébroin; elle exigea un roi, un +maire, un gouvernement particulier. Puis, les grands d'Ostrasie et de +Bourgogne, entre autres saint Léger, évêque d'Autun, neveu de Dido, +évêque de Poitiers (tous deux étaient amis des Pepins), marchent +contre Ébroin au nom du jeune Childéric II, roi d'Ostrasie<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>. +Ébroin, abandonné des grands neustriens, est enfermé au monastère de +Luxeuil. Saint Léger, qui avait contribué à la révolution, n'en +profita guère. Il fut accusé, à tort ou à droit, d'aspirer au trône, +de concert avec le Romain Victor, patrice souverain de Marseille, qui +était venu pour une affaire auprès de Childéric. Les grands du Nord +inspirèrent au roi une défiance naturelle contre le chef des grands du +Midi, et saint Léger fut enfermé à Luxeuil avec ce même Ébroin qu'il y +avait enfermé lui-même. L'adoucissement <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> des mœurs est ici +visible. Sous les premiers Mérovingiens, un tel soupçon eût +infailliblement entraîné la mort.</p> + +<p>Cependant l'Ostrasien Childéric eut à peine respiré l'air de la +Neustrie qu'il devint, lui aussi, ennemi des grands. Dans un accès de +fureur, il fit battre de verges un d'entre eux, nommé Bodilo. Ce +châtiment servile les irrita tous. Childéric II fut assassiné dans la +forêt de Chelles; les assassins n'épargnèrent pas même sa femme +enceinte et son fils enfant.</p> + +<p>Ébroin et saint Léger sortirent de Luxeuil réconciliés en apparence, +mais ils se séparèrent bientôt pour profiter des deux révolutions qui +venaient de s'opérer en Ostrasie et en Neustrie. Les rôles étaient +changés: pendant que les grands triomphaient avec saint Léger en +Neustrie, par la mort de Childéric, les hommes libres d'Ostrasie +avaient fait revenir d'Irlande cet enfant (Dagobert II) que la famille +des Pepins avait autrefois éloigné du trône, dans l'espoir de s'y +asseoir elle-même. Les hommes libres d'Ostrasie formèrent une armée à +Ébroin, le ramenèrent triomphant en Neustrie, où ils firent dégrader, +aveugler, tuer saint Léger, comme coupable d'avoir conseillé la mort +de Childéric II. Au moment même, un autre Mérovingien était tué en +Ostrasie par les amis de saint Léger. Les deux Pepins et Martin, +petits-fils d'Arnulf, évêque de Metz, et neveux de Grimoald, firent +condamner par un conseil et poignarder Dagobert II, le roi des hommes +libres, c'est-à-dire du parti allié d'Ébroin. Ébroin vengea Dagobert +comme <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> il avait vengé Childéric II. Il attira Martin dans une +conférence et l'y fit assassiner. Lui-même fut tué peu après par un +noble Franc qu'il avait menacé de la mort.</p> + +<p>Cet homme remarquable avait, comme Frédégonde, défendu avec succès la +France de l'ouest, et retardé vingt années le triomphe des grands +ostrasiens. Sa mort leur livra la Neustrie. Ses successeurs furent +défaits par Pepin à Testry, entre Saint-Quentin et Péronne.</p> + +<p>Cette victoire des grands sur le parti populaire, de la Gaule +germanique sur la Gaule romaine, ne sembla pas d'abord entraîner un +changement de dynastie. Pepin adopta le roi même au nom duquel Ébroin +et ses successeurs avaient combattu. On peut cependant considérer la +bataille de Testry comme la chute de la famille de Clovis. Peu importe +que cette famille traîne encore le titre de roi dans l'obscurité de +quelque monastère. Désormais le nom des princes mérovingiens ne sera +plus attesté comme signe de parti; ils cesseront bientôt d'être +employés même comme instruments. Le dernier terme de la décadence est +arrivé.</p> + +<p>Selon une vieille légende, le père de Clovis ayant enlevé Basine, la +femme du roi de Thuringe, «elle lui dit la première nuit, comme ils +étaient couchés: Abstenons-nous; lève-toi, et ce que tu auras vu dans +la cour du palais, tu le diras à ta servante. S'étant levé, il vit +comme des lions, des licornes et des léopards qui se promenaient. Il +revint et dit ce qu'il avait vu. La femme lui dit alors: Va voir de +nouveau, et <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> reviens dire à ta servante. Il sortit et vit +cette fois des ours et des loups. À la troisième fois, il vit des +chiens et d'autres bêtes chétives. Ils passèrent la nuit chastement, +et quand ils se levèrent, Basine lui dit: Ce que tu as vu des yeux est +fondé en vérité. Il nous naîtra un lion; ses fils courageux ont pour +symboles le léopard et la licorne. D'eux naîtront des ours et des +loups, pour le courage et la voracité. Les derniers rois sont les +chiens, et la foule des petites bêtes indique ceux qui vexeront le +peuple, mal défendu par ses rois<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.»</p> + +<p>La dégénération est en effet rapide chez ces Mérovingiens. Des quatre +fils de Clovis, un seul, Clotaire, laisse postérité. Des quatre fils +de Clotaire, un seul a des enfants. Ceux qui suivent, meurent presque +tous adolescents. Il semble que ce soit une espèce d'hommes +particulière. Tout Mérovingien est père à quinze ans, caduc à trente. +La plupart n'atteignent pas cet âge. Charibert II meurt à vingt-cinq +ans; Sigebert II, Clovis II, à vingt-six, à vingt-trois; Childéric II +à vingt-quatre; Clotaire III à dix-huit; Dagobert II à vingt-six ou +vingt-sept, etc. Le symbole de cette race, ce sont les <i>énervés</i> de +Jumièges, ces jeunes princes à qui l'on a coupé les articulations, et +qui s'en vont sur un bateau au cours du fleuve qui les porte à +l'Océan; mais ils sont recueillis dans un monastère.</p> + +<p>Qui a coupé leurs nerfs et brisé leurs os, à ces <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> enfants des +rois barbares? c'est l'entrée précoce de leurs pères dans la richesse +et les délices du monde romain qu'ils ont envahi. La civilisation +donne aux hommes des lumières et des jouissances. Les lumières, les +préoccupations de la vie intellectuelle, balancent, chez les esprits +cultivés, ce que les jouissances ont d'énervant. Mais les barbares qui +se trouvent tout à coup placés dans une civilisation disproportionnée +n'en prennent que les jouissances. Il ne faut pas s'étonner s'ils s'y +absorbent et y fondent, pour ainsi dire, comme la neige devant un +brasier.</p> + +<p>Le pauvre vieil historien Frédégaire exprime bien tristement dans son +langage barbare cet affaissement du monde mérovingien. Après avoir +annoncé qu'il essayera de continuer Grégoire de Tours: «J'aurais +souhaité, dit-il, qu'il me fût échu en partage une telle faconde, que +je pusse quelque peu lui ressembler. Mais l'on puise difficilement à +une source dont les eaux tarissent. Désormais le monde se fait vieux, +la pointe de la sagacité s'émousse en nous. Aucun homme de ce temps ne +peut ressembler aux orateurs des âges précédents, aucun n'oserait y +prétendre<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>.»</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> CHAPITRE II</h3> + +<p class="chaptitle">Carlovingiens.—Huitième, neuvième et dixième siècle.</p> + +<p>«L'homme de Dieu (saint Colomban), ayant été trouver Theudebert, lui +conseilla de mettre bas l'arrogance et la présomption, de se faire +clerc, d'entrer dans le sein de l'Église, se soumettant à la sainte +religion, de peur que, par-dessus la perte du royaume temporel, il +n'encourût encore celle de la vie éternelle. Cela excita le rire du +roi et de tous les assistants; ils disaient en effet qu'ils n'avaient +jamais ouï dire qu'un Mérovingien, élevé à la royauté, fût devenu +clerc volontairement. Tout le monde abominant cette parole, Colomban +ajouta: Il dédaigne l'honneur d'être clerc; eh bien! il le sera malgré +lui<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>.»</p> + +<p>Ce passage nous rend sensible l'une des principales différences que +présentent la première et la seconde race. Les Mérovingiens entrent +dans l'Église malgré <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> eux, les Carlovingiens volontairement. +La tige de cette dernière famille est l'évêque de Metz, Arnulf, qui a +son fils Chlodulf pour successeur dans cet évêché. Le frère d'Arnulf +est abbé de Bobbio; son petit-fils est saint Wandrille. Toute cette +famille est étroitement unie avec saint Léger. Le frère de +Pepin-le-Bref, Carloman, se fait moine au mont Cassin; ses autres +frères sont archevêque de Rouen, abbé de Saint-Denis. Les cousins de +Charlemagne, Adalhard, Wala, Bernard, sont moines. Un frère de +Louis-le-Débonnaire, Drogon, est évêque de Metz, trois autres de ses +frères sont moines ou clercs. Le grand saint du Midi, saint Guillaume +de Toulouse, est cousin et tuteur du fils aîné de Charlemagne. Ce +caractère ecclésiastique des Carlovingiens explique assez leur étroite +union avec le pape, et leur prédilection pour l'ordre de Saint-Benoît.</p> + +<p>Arnulf était né, dit-on, d'un père aquitain et d'une mère suève<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>. +Cet Aquitain, nommé Ansbert, aurait appartenu à la famille des +Ferreoli, et eût été gendre de Clotaire I<sup>er</sup>. Cette généalogie +semble avoir été fabriquée pour rattacher les Carlovingiens d'un côté +à la dynastie mérovingienne, de l'autre à la maison la plus illustre +de la Gaule romaine<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>. Quoiqu'il en soit, je croirais aisément, +d'après les fréquents mariages des familles ostrasiennes et +aquitaines<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>, que les Carlovingiens ont pu en effet sortir d'un +mélange de ces races.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Cette maison épiscopale de Metz<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a> réunissait deux +avantages qui devaient lui assurer la royauté. D'une part, elle tenait +étroitement à l'Église; de l'autre, elle était établie dans la contrée +la plus germanique de la Gaule. Tout d'ailleurs la favorisait. La +royauté était réduite à rien, les hommes libres diminuaient de nombre +chaque jour. Les grands seuls, leudes et évêques, se fortifiaient et +s'affermissaient. Le pouvoir devait passer à celui qui réunirait les +caractères de grand propriétaire et de chef des leudes. Il fallait de +plus que tout cela se rencontrât dans une grande famille épiscopale, +dans une famille ostrasienne, c'est-à-dire amie de l'Église, amie des +barbares. L'Église, qui avait appelé les Francs de Clovis contre les +Goths, devait favoriser les Ostrasiens contre la Neustrie, lorsque +celle-ci, sous un Ébroin, organisait un pouvoir laïque, rival de celui +du clergé.</p> + +<p class="p2">La bataille de Testry, cette victoire des grands sur l'autorité +royale, ou du moins sur le nom du roi, ne fit qu'achever, proclamer, +légitimer la dissolution. Toutes les nations durent y voir un jugement +de Dieu contre l'unité de l'Empire. Le Midi, Aquitaine et Bourgogne, +cessa d'être France, et nous voyons bientôt ces contrées désignées, +sous Charles-Martel, comme <i>pays romains</i>; il pénétra, disent les +chroniques, jusqu'en Bourgogne. À l'est et au nord, les ducs +allemands, les Frisons, les Saxons, Suèves, Bavarois, n'avaient nulle +<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> raison de se soumettre au duc des Ostrasiens, qui peut-être +n'eût pas vaincu sans eux. Par sa victoire même Pepin se trouva seul. +Il se hâta de se rattacher au parti qu'il avait abattu, au parti +d'Ébroin, qui n'était autre que celui de l'unité de la Gaule; il fit +épouser à son fils une matrone puissante, veuve du dernier maire, et +chère au parti des hommes libres. Au dehors, il essaya de ramener à la +domination des Francs les tribus germaniques qui s'en étaient +affranchies, les Frisons au nord, au midi les Suèves. Mais ses +tentatives étaient loin de pouvoir rétablir l'unité. Ce fut bien pis à +sa mort; son successeur dans la mairie fut son petit-fils Théobald, +sous sa veuve Plectrude. Le roi Dagobert III, encore enfant, se trouva +soumis à un maire enfant, et tous deux à une femme. Les Neustriens +s'affranchirent sans peine. Ce fut à qui attaquerait l'Ostrasie ainsi +désarmée: les Frisons, les Neustriens la ravagèrent, les Saxons +coururent toutes ses possessions en Allemagne.</p> + +<p>Les Ostrasiens, foulés par toutes les nations, laissèrent là Plectrude +et son fils. Ils tirèrent de prison un vaillant bâtard de Pepin, Carl, +surnommé Marteau. Pepin n'avait rien laissé à celui-ci. C'était une +branche maudite, odieuse à l'Église, souillée du sang d'un martyr. +Saint Lambert, évêque de Liège, avait un jour, à la table royale, +exprimé son mépris pour Alpaïde, la mère de Carl, la concubine de +Pepin; le frère d'Alpaïde força la maison épiscopale et tua l'évêque +en prières. Grimoald, fils et héritier de Pepin, étant allé en +pèlerinage au tombeau de saint Lambert, <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> il y fut tué, sans +doute par les amis d'Alpaïde. Carl lui-même se signala comme ennemi de +l'Église. Son surnom païen de <i>Marteau</i> me ferait volontiers douter +s'il était chrétien. On sait que le marteau est l'attribut de Thor, le +signe de l'association païenne, celui de la propriété, de la conquête +barbare. Cette circonstance expliquerait comment un empire, épuisé +sous les règnes précédents, fournit tout à coup tant de soldats et +contre les Saxons et contre les Sarrasins. Ces mêmes hommes, attirés +dans les armées de Carl par l'appât des biens de l'Église qu'il leur +prodigua, purent adopter peu à peu la croyance de leur nouvelle +patrie, et préparèrent une génération de soldats pour Pepin-le-Bref et +Charlemagne. Dans cette famille tout ecclésiastique des Carlovingiens, +le bâtard, le proscrit Carl, ou Charles-Martel, offre une physionomie +à part et très peu chrétienne<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>.</p> + +<p>D'abord les Neustriens, battus par lui à Vincy, près de Cambrai, +appelèrent à leur aide les Aquitains, qui, depuis la dissolution de +l'empire des Francs, formaient une puissance redoutable. Eudes, leur +duc, s'avança jusqu'à Soissons, s'unit aux Neustriens, qui n'en furent +pas moins vaincus. Peut-être eût-il continué la guerre avec avantage, +mais il avait alors un ennemi derrière lui. Les Sarrasins, maîtres de +l'Espagne, s'étaient emparés du Languedoc. De la ville romaine et +gothique de Narbonne, occupée par eux, leur innombrable cavalerie se +lançait audacieusement vers <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> le Nord, jusqu'en Poitou, +jusqu'en Bourgogne<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>, confiante dans sa légèreté et dans la vigueur +infatigable de ses chevaux africains. La célérité prodigieuse de ces +brigands, qui voltigeaient partout, semblait les multiplier; ils +commençaient à passer en plus grand nombre: on craignait que, selon +leur usage, après avoir fait un désert d'une partie des contrées du +Midi, ils ne finîssent par s'y établir. Eudes, défait une fois par +eux, s'adressa aux Francs eux-mêmes; une rencontre eut lieu près de +Poitiers entre les rapides cavaliers de l'Afrique et les lourds +bataillons des Francs (732). Les premiers, après avoir éprouvé qu'ils +ne pouvaient rien contre un ennemi redoutable par sa force et sa +masse, se retirèrent pendant la nuit. Quelle perte les Arabes +purent-ils éprouver, c'est ce qu'on ne saurait dire. Cette rencontre +solennelle des hommes du Nord et du Midi a frappé l'imagination des +chroniqueurs de l'époque; ils ont supposé que ce choc de deux races +n'avait pu avoir lieu qu'avec un immense massacre<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>. Charles-Martel +poussa jusqu'en Languedoc, il assiégea inutilement Narbonne, entra +dans Nîmes et essaya de brûler les Arènes qu'on avait changées en +forteresse. On distingue encore sur les murs la trace de l'incendie.</p> + +<p>Mais ce n'est pas du côté du Midi qu'il dut avoir le plus d'affaires; +l'invasion germanique était bien plus à craindre que celle des +Sarrasins. Ceux-ci étaient établis <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> dans l'Espagne, et +bientôt leurs divisions les y retinrent. Mais les Frisons, les Saxons, +les Allemands, étaient toujours appelés vers le Rhin par la richesse +de la Gaule et par le souvenir de leurs anciennes invasions; ce ne fut +que par une longue suite d'expéditions que Charles-Martel parvint à +les refouler. Avec quels soldats put-il faire ces expéditions? Nous +l'ignorons, mais tout porte à croire qu'il recrutait ses armées en +Germanie. Il lui était facile d'attirer à lui des guerriers auxquels +il distribuait les dépouilles des évêques et des abbés de la Neustrie +et de la Bourgogne<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>. Pour employer ces mêmes Germains contre les +Germains leurs frères, il fallut les faire chrétiens. C'est ce qui +explique comment Charles devint vers la fin l'ami des papes, et leur +soutien contre les Lombards. Les missions pontificales créèrent dans +la Germanie une population chrétienne amie des Francs, et chaque +peuplade dut se trouver partagée entre une partie païenne qui resta +obstinément sur le sol de la patrie à l'état primitif de tribu, tandis +que la partie chrétienne fournit des bandes aux armées de +Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne.</p> + +<p>L'instrument de cette grande révolution fut saint Boniface, l'apôtre +de l'Allemagne. L'Église anglo-saxonne, à laquelle il appartient, +n'était pas, comme celle d'Irlande, de Gaule ou d'Espagne, une +sœur, une égale de celle de Rome; c'était la fille des papes. Par +cette Église, romaine d'esprit<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>, germanique de langue, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> +Rome eut prise sur la Germanie. Saint Colomban avait dédaigné de +prêcher les Suèves. Les Celtes, dans leur dur esprit d'opposition à la +race germanique, ne pouvaient être les instruments de sa conversion. +Un principe de rationalisme anti-hiérarchique, un esprit +d'individualité, de division, dominait l'Église celtique. Il fallait +un élément plus liant, plus sympathique, pour attirer au christianisme +les derniers venus des barbares. Il fallait leur parler du Christ au +nom de Rome, ce grand nom qui, depuis tant de générations, remplissait +leur oreille.</p> + +<p>Winfried (c'est le nom germanique de Boniface) se donna sans réserve +aux papes, et, sous leurs auspices, se lança dans ce vaste monde païen +de l'Allemagne à travers les populations barbares. Il fut le Colomb et +le Cortez de ce monde inconnu, où il pénétrait sans autre arme que sa +foi intrépide et le nom de Rome. Cet homme héroïque, passant tant de +fois la mer, le Rhin, les Alpes, fut le lien des nations; c'est par +lui que les Francs s'entendirent avec Rome, avec les tribus +germaniques; c'est lui qui, par la religion, par la civilisation, +attacha au sol ces tribus mobiles, et prépara à son insu la route aux +armées de Charlemagne, comme les missionnaires du seizième siècle +ouvrirent l'Amérique à celles de Charles-Quint. Il éleva sur le Rhin +la métropole du christianisme allemand, l'église de Mayence, l'église +de l'Empire, et plus loin, Cologne, l'église des reliques, la cité +sainte des Pays-Bas. La jeune école de Fulde, fondée par lui au plus +profond de la barbarie germanique, devint la lumière de l'Occident, +<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> et enseigna ses maîtres. Premier archevêque de Mayence, +c'est du pape qu'il voulut tenir le gouvernement de ce nouveau monde +chrétien qu'il avait créé. Par son serment, il se voue, lui et ses +successeurs, au prince des apôtres, «qui seul doit donner le pallium +aux évêques<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>». Cette soumission n'a rien de servile. Le bon +Winfried demande au pape, dans sa simplicité, s'il est vrai que lui, +pape, il viole les canons et tombe dans le péché de simonie<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>; il +l'engage à faire cesser les cérémonies païennes que le peuple célèbre +encore à Rome, au grand scandale des Allemands. Mais le principal +objet de sa haine, ce sont les Scots (nom commun des Écossais et des +Irlandais). Il condamne leur principe du mariage des prêtres. Il +dénonce au pape, tantôt le fameux Virgile, évêque de Saltzbourg, celui +qui le premier devina que la terre est ronde, tantôt un prêtre nommé +Samson, qui supprime le baptême. Clément, autre Irlandais, et le +Gaulois Adalbert troublent aussi l'Église. Adalbert érige des +oratoires et des croix près des fontaines (peut-être aux anciens +autels druidiques); le peuple y court et déserte les églises<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>; cet +Adalbert est si révéré qu'on se dispute comme des reliques ses ongles +et ses cheveux. Autorisé par une lettre qu'il a reçue de Jésus-Christ, +il invoque des anges dont le nom est inconnu; il sait d'avance les +péchés des hommes et n'écoute pas leur confession. Winfried, +implacable ennemi de l'Église celtique, obtient de Carloman et Pepin +qu'ils fassent <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> enfermer Adalbert. Ce zèle âpre et farouche +était au moins désintéressé. Après avoir fondé neuf évêchés et tant de +monastères, au comble de sa gloire, à l'âge de soixante-treize ans, il +résigna l'archevêché de Mayence à son disciple Lulle, et retourna +simple missionnaire dans les bois et les marais de la Frise païenne, +où il avait quarante ans auparavant prêché la première fois. Il y +trouva le martyre.</p> + +<p>Quatre ans avant sa mort (752), il avait sacré roi Pepin au nom du +pape de Rome, et transporté la couronne à une nouvelle dynastie. Ce +fils de Charles-Martel, seul maire par la retraite d'un de ses frères +au mont Cassin et par la fuite de l'autre, était le bien-aimé de +l'Église. Il réparait les spoliations de Charles-Martel; il était +l'unique appui du pape contre les Lombards. Tout cela l'enhardit à +faire cesser la longue comédie que jouaient les maires du palais, +depuis la mort de Dagobert, et à prendre pour lui-même le titre de +roi. Il y avait près de cent ans que les Mérovingiens, enfermés dans +leur villa de Maumagne ou dans quelque monastère, conservaient une +vaine ombre de la royauté<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>. Ce n'était guère qu'au printemps, à +l'ouverture du champ de mars, qu'on tirait l'idole de son sanctuaire, +qu'on montrait au peuple son roi. Silencieux et grave, ce roi chevelu, +barbu (c'étaient, quel que fût l'âge du prince, les insignes obligés +de la royauté), paraissait, lentement traîné sur le char germanique, +attelé de bœufs, comme celui de la déesse <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Hertha. Parmi +tant de révolutions qui se faisaient au nom de ces rois, vainqueurs, +vaincus, leur sort changeait peu. Ils passaient du palais au cloître, +sans remarquer la différence. Souvent même le maire vainqueur quittait +son roi pour le roi vaincu, si celui-ci figurait mieux. Généralement +ces pauvres rois ne vivaient guère; derniers descendants d'une race +énervée, faibles et frêles, ils portaient la peine des excès de leurs +pères. Mais cette jeunesse même, cette inaction, cette innocence dut +inspirer au peuple l'idée profonde de la sainteté royale, du droit du +roi. Le roi lui apparut de bonne heure comme un être irréprochable, +peut-être comme un compagnon de ses misères, auquel il ne manquait que +le pouvoir pour en être le réparateur. Et le silence même de +l'imbécillité ne diminuait pas le respect. Cet être taciturne semblait +garder le secret de l'avenir. Dans plusieurs contrées encore, le +peuple croit qu'il y a quelque chose de divin dans les idiots, comme +autrefois les païens reconnaissaient la divinité dans les bêtes.</p> + +<p>Après les Mérovingiens, dit Éginhard, les Francs se constituèrent deux +rois. En effet, cette dualité se retrouve presque partout au +commencement de la dynastie Carlovingienne. Ordinairement deux frères +règnent ensemble: Pepin et Martin, Pepin et Carloman, Carloman et +Charlemagne. Quand il y a un troisième frère (par exemple Grifon, +frère de Pepin-le-Bref), il est exclu du partage.</p> + +<p>Cette royauté de Pepin, fondée par les prêtres, fut dévouée aux +prêtres. Le descendant de l'évêque Arnulf, <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> le parent de tant +d'évêques et de saints, donna grande influence aux prélats.</p> + +<p>Partout les ennemis des Francs se trouvaient être ceux de l'Église: +Saxons païens, Lombards persécuteurs du pape, Aquitains spoliateurs +des biens ecclésiastiques. La grande guerre de Pepin fut contre +l'Aquitaine. Il ne fit qu'une campagne en Saxe, obtenant la liberté de +prédication pour les missionnaires<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>, et laissant faire au temps. +Deux campagnes suffirent contre les Lombards, le pape Étienne était +venu lui-même implorer le secours des Francs. Pepin força les Alpes, +força Pavie, et exigea du Lombard Astolph qu'il rendît, non pas à +l'empire grec, mais à saint Pierre et au pape<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>, les villes de +Ravenne, de l'Émilie, de la Pentapole et du duché de Rome. Il fallait +que les Lombards et les Grecs fussent bien peu à craindre, pour que +Pepin crût ces provinces en sûreté dans les mains désarmées d'un +prêtre.</p> + +<p>Ce fut une bien autre guerre que celle d'Aquitaine: un mot en +expliquera la durée. Ce pays, adossé aux Pyrénées occidentales, +qu'occupaient et qu'occupent encore les anciens Ibériens, Vasques, +Guasques ou Basques (Eusken), recrutait incessamment sa population +parmi ces montagnards. Ce peuple, agriculteur de goût et de génie, +brigand par position, avait été longtemps serré dans ses roches par +les Romains, puis par les Goths. Les Francs chassèrent ceux-ci, mais +ne <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> les remplacèrent pas. Ils échouèrent plusieurs fois +contre les Vasques et chargèrent un duc Genialis, sans doute un Romain +d'Aquitaine, de les observer (vers 600)<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>. Cependant les géants de +la montagne<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a> descendaient peu à peu parmi les petits hommes du +Béarn, dans leurs grosses capes rouges, et chaussés de l'abarca de +crin, hommes, femmes, enfants, troupeaux, s'avançant vers le Nord; les +landes sont un vaste chemin. Aînés de l'ancien monde, ils venaient +réclamer leur part des belles plaines sur tant d'usurpateurs qui +s'étaient succédé, Galls, Romains et Germains. Ainsi, au septième +siècle, dans la dissolution de l'empire neustrien, l'Aquitaine se +trouva renouvelée par les Vasques, comme l'Ostrasie par les nouvelles +immigrations germaniques. Des deux côtés, le nom suivit le peuple, et +s'étendit avec lui; le Nord s'appela la <i>France</i>, le Midi la Vasconia, +la <i>Gascogne</i>. Celle-ci avança jusqu'à l'Adour, jusqu'à la Garonne, un +instant jusqu'à la Loire. Alors eut lieu le choc.</p> + +<p>Selon des traditions fort peu certaines, l'Aquitain Amandus, vers l'an +628, se serait fortifié dans ces contrées, battant les Francs par les +Basques, et les Basques par les Francs. Il aurait donné sa fille à +Charibert, frère de Dagobert; après la mort de son gendre, il aurait +défendu l'Aquitaine, au nom de ses petits-fils orphelins, contre leur +oncle Dagobert. Peut-être le mariage de Charibert n'est-il qu'une +fable inventée plus tard pour rattacher les grandes familles +d'Aquitaine <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> à la première race. Toutefois, nous voyons peu +après les ducs aquitains épouser trois princesses ostrasiennes.</p> + +<p>Les arrière-petits fils d'Amandus furent Eudes et Hubert. Celui-ci +passa dans la Neustrie, où régnait alors le maire Ébroin, puis dans +l'Ostrasie, pays de sa tante et de sa grand'mère. Il s'y fixa près de +Pepin. Grand chasseur, il courait avec eux l'immensité des Ardennes; +l'apparition d'un cerf miraculeux le décida à quitter le siècle pour +entrer dans l'Église. Il fut disciple et successeur de saint Lambert à +Maëstricht, et fonda l'évêché de Liège. C'est le patron des chasseurs, +depuis la Picardie jusqu'au Rhin.</p> + +<p>Son frère Eudes eut une bien autre carrière; il se crut un instant roi +de toutes les Gaules: maître de l'Aquitaine jusqu'à la Loire, maître +de la Neustrie au nom du roi Chilpéric II qu'il avait dans ses mains. +Mais le sort des diverses dynasties de Toulouse, comme nous le verrons +plus tard, fut toujours d'être écrasées entre l'Espagne et la France +du Nord. Eudes fut battu par Charles-Martel, et la crainte des +Sarrasins, qui le menaçaient par derrière, le décida à lui livrer +Chilpéric. Vainqueur des Sarrasins devant Toulouse, mais alors menacé +par les Francs, il traita avec les infidèles. L'émir Munuza, qui +s'était rendu indépendant au nord de l'Espagne, se trouvait à l'égard +des lieutenants du calife dans la même position qu'Eudes par rapport à +Charles-Martel. Eudes s'unit à l'émir et lui donna sa fille. Cette +étrange alliance, dont il n'y avait pas d'exemple, caractérise de +bonne heure l'indifférence <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> religieuse dont la Gascogne et la +Guienne nous donnent tant de preuves: peuple mobile, spirituel, trop +habile dans les choses de ce monde, médiocrement occupé de celles de +l'autre; le pays d'Henri IV, de Montesquieu et de Montaigne, n'est pas +un pays de dévots.</p> + +<p>Cette alliance politique et impie tourna fort mal. Munuza fut resserré +dans une forteresse par Abder-Rahman, lieutenant du calife, et n'évita +la captivité que par la mort. Il se précipita du haut d'un rocher. La +pauvre Française fut envoyée au sérail du calife de Damas. Les Arabes +franchirent les Pyrénées; Eudes fut battu comme son gendre. Mais les +Francs eux-mêmes se réunirent à lui, et Charles-Martel l'aida à les +repousser à Poitiers (732). L'Aquitaine, convaincue d'impuissance, se +trouva dans une sorte de dépendance à l'égard des Francs.</p> + +<p>Le fils d'Eudes, Hunald, le héros de cette race, ne put s'y résigner. +Il commença contre Pepin-le-Bref et Carloman (741) une lutte +désespérée, à laquelle il entreprit d'intéresser tous les ennemis +déclarés ou secrets des Francs; il alla jusqu'en Saxe, en Bavière, +chercher des alliés. Les Francs brûlèrent le Berry, tournèrent +l'Auvergne, rejetèrent Hunald derrière la Loire, et furent rappelés +par les incursions des Saxons et des Allemands. Hunald passa la Loire +à son tour et incendia Chartres. Peut-être aurait-il eu de plus grands +succès; mais il semble avoir été trahi par son frère Hatton, qui +gouvernait sous lui le Poitou. Voilà déjà la cause des malheurs futurs +de l'Aquitaine, la rivalité de Poitiers et de Toulouse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Hunald céda, mais se vengea de son frère; il lui fit crever +les yeux, puis s'enferma lui-même pour faire pénitence dans un couvent +de l'île de Rhé. Son fils Guaifer (745) trouva un auxiliaire dans +Grifon, jeune frère de Pepin, comme Pepin en avait trouvé un dans le +frère d'Hunald. Mais la guerre du Midi ne commença sérieusement qu'en +759, lorsque Pepin eut vaincu les Lombards. C'était l'époque où le +califat venait de se diviser. Alfonse le Catholique, retranché dans +les Asturies, y relevait la monarchie des Goths. Ceux de la Septimanie +(le Languedoc, moins Toulouse) s'agitèrent pour recouvrer aussi leur +indépendance. Les Sarrasins qui occupaient cette contrée furent +bientôt obligés de s'enfermer dans Narbonne. Un chef des Goths s'était +fait reconnaître pour seigneur par Nîmes, Maguelonne, Agde et Béziers. +Mais les Goths n'étaient pas assez forts pour reprendre Narbonne. Ils +appelèrent les Francs; ceux-ci, inhabiles dans l'art des sièges, +seraient restés à jamais devant cette place, si les habitants +chrétiens n'eussent fini par faire main basse sur les Sarrasins, et +ouvrir eux-mêmes leurs portes. Pepin jura de respecter les lois et +franchises du pays.</p> + +<p>Alors il recommença avec avantage la guerre contre les Aquitains, +qu'il pouvait désormais tourner du côté de l'Est. «Après que le pays +se fut reposé de guerres pendant deux ans, le roi Pepin envoya des +députés à Guaifer, prince d'Aquitaine, pour lui demander de rendre aux +églises de son royaume les biens qu'elles possédaient en Aquitaine. Il +voulait que ces églises jouissent de leurs terres, avec toutes les +immunités <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> qui leur étaient jadis assurées; que ce prince lui +payât, selon la loi, le prix de la vie de certains Goths qu'il avait +tués contre toute justice; enfin qu'il remît en son pouvoir ceux des +hommes de Pepin qui s'étaient enfuis du royaume des Francs dans +l'Aquitaine. Guaifer repoussa avec dédain toutes ces demandes<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>.»</p> + +<p>La guerre fut lente, sanglante, destructrice. Plusieurs fois les +Aquitains et Basques, dans des courses hardies, pénétrèrent jusqu'à +Autun, jusqu'à Châlon. Mais les Francs, mieux organisés et s'avançant +par grandes masses, firent bien plus de mal à leurs ennemis. Ils +brûlèrent tout le Berry, arbres et maisons, et cela plus d'une fois. +Puis, s'enfonçant dans l'Auvergne, dont ils prirent les forts, ils +traversèrent, ils brûlèrent le Limousin. Puis, avec la même +régularité, ils brûlèrent le Quercy, coupant les vignes qui faisaient +la richesse de l'Aquitaine. «Le prince Guaifer, voyant que le roi des +Francs, à l'aide de ses machines, avait pris le fort de Clermont, +ainsi que Bourges, capitale de l'Aquitaine, et ville très fortifiée, +désespéra de lui résister désormais, et fit abattre les murs de toutes +les villes qui lui appartenaient en Aquitaine, savoir: Poitiers, +Limoges, Saintes, Périgueux, Angoulême, et beaucoup d'autres<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>.»</p> + +<p>Le malheureux se retira dans les lieux forts, sur les montagnes +sauvages. Mais chaque année lui enlevait quelqu'un des siens. Il +perdit son comte d'Auvergne, qui périt en combattant; son comte de +Poitiers fut tué <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> en Touraine par les hommes de saint Martin +de Tours. Son oncle Rémistan, qui l'avait abandonné, puis soutenu de +nouveau, fut pris et pendu par les Francs. Guaifer lui-même fut enfin +assassiné par les siens, dont la mobilité se lassait sans doute d'une +guerre glorieuse, mais sans espoir. Pepin, triomphant par la perfidie, +se vit donc enfin seul maître de toutes les Gaules, tout-puissant dans +l'Italie par l'humiliation des Lombards, tout-puissant dans l'Église +par l'amitié des papes et des évêques, auxquels il transféra presque +toute l'autorité législative. Sa réforme de l'Église par les soins de +saint Boniface, les nombreuses translations de reliques dont il +dépouilla l'Italie pour enrichir la France, lui firent un honneur +infini. Lui-même paraissait dans les cérémonies solennelles, portant +les reliques sur ses épaules, celles entre autres de saint Austremon +et de saint Germain des Prés<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>.</p> + +<p>Charles<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>, fils et successeur de Pepin (768), se trouva bientôt +seul maître de l'empire par la mort de son frère Carloman, comme +l'avaient été Pepin-l'Ancien par celle de Martin, et Pepin-le-Bref par +la retraite du premier Carloman. Les deux frères avaient étouffé sans +peine la guerre qui se rallumait en Aquitaine. Le vieil Hunald, sorti +de son couvent au bout de vingt-trois ans, essaya en vain de venger +son fils et d'affranchir son pays. Il fut livré lui-même par un fils +de ce frère, <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> auquel il avait fait jadis crever les yeux. Cet +homme indomptable ne céda pas encore, il parvint à se retirer en +Italie chez Didier, roi des Lombards. Didier, à qui Charles son gendre +avait outrageusement renvoyé sa fille, soutenait par représailles les +neveux de Charles, et menaçait de faire valoir leurs droits. Le roi +des Francs passa en Italie, et assiégea Pavie et Vérone. Ces deux +villes résistèrent longtemps. Dans la première, s'était jeté Hunald, +qui empêcha les habitants de se rendre jusqu'à ce qu'ils l'eussent +lapidé. Le fils de Didier se réfugia à Constantinople, et les Lombards +ne conservèrent que le duché de Bénévent. C'était la partie centrale +du royaume de Naples; les Grecs avaient les ports. Charles prit le +titre de roi des Lombards.</p> + +<p>L'empire des Francs était déjà vieux et fatigué, quand il tomba aux +mains de Charlemagne, mais toutes les nations environnantes s'étaient +affaiblies. La Neustrie n'était plus rien; les Lombards pas +grand'chose; divisés quelque temps entre Pavie, Milan et Bénévent, ils +n'avaient jamais bien repris. Les Saxons, tout autrement redoutables, +il est vrai, étaient pris à dos par les Slaves. Les Sarrasins, l'année +même où Pepin se fit roi, perdirent l'unité de leur empire; l'Espagne +s'isola de l'Afrique, et se trouva elle-même affaiblie par le schisme +qui divisait le califat; ce dernier événement rassurait l'Aquitaine du +côté des Pyrénées. Ainsi deux nations restaient debout dans cet +affaissement commun de l'Occident, faibles, mais les moins faibles de +toutes: les Aquitains <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> et les Francs d'Ostrasie. Ces derniers +devaient vaincre; plus unis que les Saxons, moins fougueux, moins +capricieux que les Aquitains, ils étaient mieux disciplinés que les +uns et les autres. «Il semble, dit M. de Sismondi (t. II, p. 267), que +les Francs avaient conservé quelque chose des habitudes de la milice +romaine, où leurs aïeux avaient servi si longtemps.» C'étaient en +effet les plus disciplinables des barbares, ceux dont le génie était +le moins individuel, le moins original, le moins poétique<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>. Les +soixante ans de guerre qui remplissent les règnes de Pepin et de +Charlemagne offrent peu de victoires, mais des ravages réguliers, +périodiques; ils usaient leurs ennemis plutôt qu'ils ne les +domptaient, ils brisaient à la longue leur fougue et leur élan. Le +souvenir le plus populaire qui soit resté de ces guerres, c'est celui +d'une défaite, Roncevaux. N'importe, vainqueurs, vaincus, ils +faisaient des déserts, et dans ces déserts ils élevaient quelque place +forte<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>, et ils poussaient plus loin; car on commençait à bâtir. +Les barbares avaient bien assez cheminé; ils cherchaient la stabilité; +le monde s'asseyait, au moins de lassitude.</p> + +<p>Ce qui favorisa encore l'établissement de ce monde flottant, c'est la +longueur du règne de Pepin et de Charlemagne. Après tous ces rois qui +mouraient à quinze et vingt ans, il en vint deux qui remplissent +presque un siècle de leurs règnes (741-814). Ils purent <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> +bâtir et fonder à loisir; ils recueillirent et mirent ensemble les +éléments dispersés des âges précédents. Ils héritèrent de tout, et +firent oublier tout ce qui précédait. Il en advint à Charlemagne comme +à Louis XIV; tout data du <i>grand règne</i>. Institutions, gloire +nationale, tout lui fut rapporté. Les tribus même qui l'avaient +combattu lui attribuent leurs lois, des lois aussi anciennes que la +race germanique<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>. Dans la réalité, la vieillesse même, la +décadence du monde barbare fut favorable à la gloire de ce règne; ce +monde s'éteignant, toute vie se réfugia au cœur. Les hommes +illustres de toute contrée affluèrent à la cour du roi des Francs. +Trois chefs d'école, trois réformateurs des lettres ou des mœurs, y +créèrent un mouvement passager; de l'Irlande vint Clément, des +Anglo-Saxons Alcuin, de la Gothie ou Languedoc saint Benoît d'Aniane. +Toute nation paya ainsi son tribut; citons encore le Lombard Paul +Warnefrid, le Goth-Italien Théodulfe, l'Espagnol Agobard. L'heureux +Charlemagne profita de tout. Entouré de ces prêtres étrangers qui +étaient la lumière de l'Église, fils, neveu, petit-fils des évêques et +des saints, sûr du pape que sa famille avait protégé contre les Grecs +et les Lombards, il disposa des évêchés, des abbayes, les donna même à +des laïques. Mais il confirma l'institution de la dîme<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>, et +affranchit l'Église de la juridiction séculière<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>. Ce David, ce +Salomon des Francs, se trouva plus prêtre que les prêtres, et fut +ainsi leur roi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Les guerres d'Italie, la chute même du royaume des Lombards, +ne furent qu'épisodiques dans les règnes de Pepin et de Charlemagne. +La grande guerre du premier est, nous l'avons vu, contre les +Aquitains, celle de Charles contre les Saxons. Rien n'indique que +cette dernière ait été motivée, comme on a semblé le croire, par la +crainte d'une invasion. Sans doute il y avait eu constamment par le +Rhin une immigration des peuples germaniques. Ils passaient en grand +nombre pour trouver fortune dans la riche contrée de l'Ouest. Ces +recrues fortifiaient et renouvelaient sans cesse les armées des +Francs. Mais pour des invasions de tribus entières, comme celles qui +eurent lieu dans les derniers temps de l'empire romain, rien ne peut +faire soupçonner qu'un pareil fait ait accompagné l'élévation de la +seconde race, ni qu'elle fût menacée elle-même de le voir renouvelé à +l'avènement de Charlemagne.</p> + +<p>Le vrai motif de la guerre fut la violente antipathie des races +franque et saxonne, antipathie qui croissait chaque jour, à mesure que +les Francs devenaient plus Romains, depuis surtout qu'ils recevaient +une organisation nouvelle sous la main tout ecclésiastique des +Carlovingiens. Ceux-ci avaient d'abord espéré, d'après le succès de +saint Boniface, que l'Allemagne leur serait peu à peu soumise et +gagnée par les missionnaires. Mais la différence des deux peuples +devenait trop forte pour que la fusion pût s'opérer. Les derniers +progrès des Francs dans la civilisation avaient été trop rapides. Les +hommes de la <i>terre rouge</i><a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>, comme s'appelaient <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> +fièrement les Saxons, dispersés, selon la liberté de leur génie, dans +leurs <i>marches</i>, dans les profondes clairières de ces forêts où +l'écureuil courait les arbres sept lieues sans descendre, ne +connaissant, ne voulant d'autres barrières que la vague limitation de +leur <i>gau</i>, avaient horreur des terres limitées, des <i>mansi</i> de +Charlemagne. Les Scandinaves et les Lombards, comme les Romains, +orientaient et divisaient les champs. Mais dans l'Allemagne même, il +n'y a pas trace de telle chose. Les divisions de territoire, les +dénombrements d'hommes, tous ces moyens d'ordre, d'administration et +de tyrannie étaient redoutés des Saxons. Partagés par les Ases +eux-mêmes en trois peuples et douze tribus, ils ne voulaient pas +d'autre division. Leurs <i>marches</i> n'étaient pas absolument des terres +vaines et vagues; <i>ville</i> et <i>prairie</i> sont synonymes dans les +vieilles langues du Nord<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>; la prairie, c'était leur cité. +L'étranger qui passe dans la <i>marche</i> ne doit pas se faire traîner sur +sa charrue; il doit respecter la terre, et soulever le soc.</p> + +<p>Ces tribus, fières et libres, s'attachèrent à leurs vieilles croyances +par la haine et la jalousie que les Francs leur inspiraient. Les +missionnaires dont ceux-ci les fatiguaient, eurent l'imprudence de les +menacer des armes du grand Empire. Saint Libuin, qui prononça cette +parole, eût été mis en pièces sans l'intercession des vieillards +saxons; mais ils n'empêchèrent point que les jeunes gens ne brûlassent +l'église que <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> les Francs avaient construite à Deventer<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>. +Ceux-ci, qui peut-être souhaitaient un prétexte pour brusquer par les +armes la conversion de leurs voisins barbares, marchèrent droit au +principal sanctuaire des Saxons, au lieu où se trouvaient la +principale idole et les plus chers souvenirs de la Germanie. +L'Herman-saül<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>, mystérieux symbole, où l'on pouvait voir l'image +du monde ou de la patrie, d'un dieu ou d'un héros, cette statue, armée +de pied en cap, portait de la main gauche une balance, de la droite un +drapeau où se voyait une rose, sur son bouclier un lion commandant à +d'autres animaux, à ses pieds un champ semé de fleurs. Tous les lieux +voisins étaient consacrés par le souvenir de la grande et première +victoire des Germains sur l'Empire<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>.</p> + +<p>Si les Francs eussent eu souvenir de leur origine germanique, ils +auraient respecté ce lieu saint. Ils le violèrent, ils brisèrent le +symbole national. Cette facile victoire fut sanctifiée par un miracle. +Une source jaillit exprès pour abreuver les soldats de +Charlemagne<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>. Les Saxons, surpris dans leurs forêts, donnèrent +douze otages, un par tribu. Mais ils se ravisèrent bientôt et +ravagèrent la Hesse. On aurait tort si, d'après ce fait et tant +d'autres du même genre, on accusait les Saxons <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> de perfidie. +Indépendamment de la mobilité d'esprit propre aux barbares, ceux qui +cédaient devaient être généralement la population attachée au sol par +sa faiblesse, les femmes, les vieillards. Les jeunes, réfugiés dans +les marais, dans les montagnes, dans les cantons du Nord, revenaient +et recommençaient. On ne pouvait les contenir qu'en restant au milieu +d'eux. Aussi Charles fixa sa résidence sur le Rhin, à Aix-la-Chapelle, +dont il aimait d'ailleurs les eaux thermales, et fortifia, bâtit dans +la Saxe même le château d'Ehresbourg.</p> + +<p>L'année suivante 775, il passa le Weser. Les Saxons Angariens se +soumirent, ainsi qu'une partie des Westphaliens. L'hiver fut employé à +châtier les ducs lombards qui rappelaient le fils de Didier. Au +printemps, l'assemblée ou concile de Worms jura de poursuivre la +guerre jusqu'à ce que les Saxons se fussent convertis. On sait que +sous les Carlovingiens les évêques dominaient dans ces assemblées. +Charles pénétra jusqu'aux sources de la Lippe, et y bâtit un +fort<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>. Les Saxons parurent se soumettre. Tous ceux qu'on trouva +dans leurs foyers reçurent sans difficulté le baptême. Cette cérémonie +dont sans doute ils comprenaient à peine le sens, ne semble pas avoir +jamais inspiré beaucoup de répugnance aux barbares païens. Ces +populations, plus fières que fanatiques, tenaient peut-être moins à +leur religion qu'on ne l'a cru d'après leur résistance. Sous +Louis-le-Débonnaire, les hommes du Nord se faisaient baptiser en +foule; la difficulté <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> n'était que de trouver assez d'habits +blancs; tel s'était fait baptiser trois fois pour gagner trois +habits<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>.</p> + +<p>Aussi, pendant que Charlemagne croit tout fini, et baptise les Saxons +par milliers à Paderborn, le chef westphalien Witikind revient avec +ses guerriers réfugiés dans le Nord, avec ceux mêmes du Nord, qui pour +la première fois apparaissent en face des Francs. Défait dans la +Hesse, Witikind rentre dans ses forêts et retourne chez les Danois +pour revenir bientôt.</p> + +<p>C'était précisément l'année 778, où les armes de Charlemagne +recevaient un échec si mémorable à Roncevaux. L'affaiblissement des +Sarrasins, l'amitié des petits rois chrétiens, les prières des émirs +révoltés du nord de l'Espagne, avaient favorisé les progrès des +Francs, ils avaient poussé jusqu'à l'Èbre, et appelaient leurs +campements en Espagne une nouvelle province, sous les noms de marche +de Gascogne et marche de Gothie. Du côté oriental, tout allait bien, +les Francs étaient soutenus par les Goths; mais à l'Occident, les +Basques, vieux soldats d'Hunald et de Guaifer, les rois de Navarre et +des Asturies, qui voyaient Charlemagne prendre possession du pays et +<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> mettre tous les forts entre les mains des Francs, s'étaient +armés sous Lope, fils de Guaifer. Au retour, les Francs attaqués par +ces montagnards perdirent beaucoup de monde dans ces <i>pors</i> +difficiles, dans ces gigantesques escaliers que l'on monte à la file, +homme à homme, soit à pied, soit à dos de mulet; les roches vous +dominent, et semblent prêtes à écraser d'elles-mêmes ceux qui violent +cette limite solennelle des deux mondes.</p> + +<p>La défaite de Roncevaux ne fut, assure-t-on, qu'une affaire +d'arrière-garde. Cependant Éginhard avoue que les Francs y perdirent +beaucoup de monde, entre autres plusieurs de leurs chefs les plus +distingués, et le fameux Roland. Peut-être les Sarrasins aidèrent-ils; +peut-être la défaite commencée par eux sur l'Èbre fut-elle achevée par +les Basques aux montagnes. Le nom du fameux Roland se trouve dans +Éginhard sans autre explication: <i>Rotlandus præfectus britannici +limitis</i><a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>. La brèche immense qui ouvre les Pyrénées sous les tours +de Marboré et d'où un œil perçant pourrait voir à son choix +Toulouse ou Saragosse, n'est autre chose, comme on sait, qu'un coup +d'épée de Roland. Son cor fut pendant longtemps gardé à Blaye sur la +Garonne, ce cor dans lequel il soufflait si furieusement, dit le +poète, lorsque ayant brisé sa Durandal, il appela, jusqu'à ce que les +veines de son col en rompissent, l'insouciant Charlemagne et le +traître Ganelon de Mayence. Le traître, dans ce poème éminemment +national, est un Allemand.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> L'année suivante (779) fut plus glorieuse pour le roi des +Francs; il entra chez les Saxons encore soulevés, les trouva réunis à +Buckholz, et les y défit. Parvenu ainsi sur l'Elbe, limite des Saxons +et des Slaves, il s'occupa d'établir l'ordre dans le pays qu'il +croyait avoir conquis; il reçut de nouveau les serments des Saxons à +Ohrheim, les baptisa par milliers, et chargea l'abbé de Fulde +d'établir un système régulier de conversion, de conquête religieuse. +Une armée de prêtres vint après l'armée de soldats. Tout le pays, +disent les chroniques, fut partagé entre les abbés et les +évêques<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>. Huit grands et puissants évêchés furent successivement +créés: Minden et Alberstadt, Verden, Brême, Munster, Hildesheim, +Osnabruck et Paderborn (780-802): fondations à la fois ecclésiastiques +et militaires, où les chefs les plus dociles prendraient le titre de +comtes, pour exécuter contre leurs frères les ordres des évêques. Des +tribunaux élevés par toute la contrée durent poursuivre les relaps, et +leur faire comprendre à leurs dépens la gravité de ces vœux qu'ils +faisaient et violaient si souvent. C'est à ces tribunaux que l'on fait +remonter l'origine des fameuses cours Wehmiques qui, véritablement, ne +se constituèrent qu'entre le treizième et le quinzième siècle<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>. +Nous avons déjà vu que les nations germaniques faisaient volontiers +remonter leurs institutions à Charlemagne. Peut-être le secret +terrible de ces procédures aura-t-il rappelé vaguement dans +l'imagination des peuples les mesures inquisitoriales employées jadis +contre leurs <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> aïeux par les prêtres de Charlemagne; ou, si +l'on veut voir dans les cours Wehmiques un reste d'anciennes +institutions germaniques, il est plus probable que ces tribunaux +d'hommes libres qui frappaient dans l'ombre un coupable plus fort que +la loi, eurent pour premier but de punir les traîtres qui passaient au +parti de l'étranger, qui lui sacrifiaient leur patrie et leurs dieux, +et qui, sous son patronage, bravaient les vieilles lois de la contrée. +Mais ils ne bravaient pas la flèche qui sifflait à leurs oreilles, +sans qu'aucune main semblât la guider; et plus d'un pâlissait au +matin, quand il voyait cloué à sa porte le signe funèbre qui +l'appelait à comparaître au tribunal invisible.</p> + +<p>Pendant que les prêtres règnent, convertissent et jugent, pendant +qu'ils poursuivent avec sécurité cette éducation meurtrière des +barbares, Witikind descend encore une fois du Nord pour tout +renverser. Une foule de Saxons se joint à lui. Cette bande intrépide +défait les lieutenants de Charlemagne près de Sonnethal (Vallée du +Soleil), et quand la lourde armée des Francs vient au secours, ils ont +disparu. Il en restait pourtant; quatre mille cinq cents d'entre eux, +qui peut-être avaient en Saxe une famille à nourrir, ne purent suivre +Witikind dans sa retraite rapide. Le roi des Francs brûla, ravagea +jusqu'à ce qu'ils lui fussent livrés. Les conseillers de Charlemagne +étaient des hommes d'Église, imbus des idées de l'Empire, gouvernement +prêtre et juriste, froidement cruel, sans générosité, sans +intelligence du génie barbare. Ils ne virent dans ces captifs que des +criminels coupables de <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> lèse-majesté, et leur appliquèrent la +loi. Les quatre mille cinq cents furent décapités en un jour à Verden. +Ceux qui essayèrent de les venger furent eux-mêmes défaits, massacrés +à Dethmol et près d'Osnabruck. Le vainqueur, arrêté plus d'une fois +dans ces contrées humides par les pluies, les inondations, les boues +profondes, s'opiniâtra à poursuivre la guerre pendant l'hiver. Alors +plus de feuilles qui dérobent le proscrit, les marais durcis par la +glace ne le défendent plus; le soldat l'atteint, isolé dans sa cabane, +au foyer domestique, entre sa femme et ses enfants, comme la bête +fauve tapie au gîte et couvrant ses petits.</p> + +<p>La Saxe resta tranquille pendant huit ans, Witikind lui-même s'était +rendu. Mais les Francs ne manquèrent pas pour cela d'ennemis. Les +nations dépendantes n'étaient rien moins que résignées. Dans le palais +même, ce semble, les Thuringiens tirèrent l'épée contre les Francs +qui, à l'occasion du mariage d'un de leurs chefs, voulaient les +assujettir aux lois saliques. Cette cause, et d'autres encore qui nous +sont peu connues, provoquèrent une conjuration des grands contre +Charlemagne. Ils détestaient surtout, dit-on, l'orgueil et la cruauté +de sa jeune épouse Fastrade, à qui un mari de cinquante ans ne savait +rien refuser. Les conjurés, découverts, ne nièrent pas: l'un d'eux eut +l'audace de dire: «Si l'on m'eût cru, tu n'aurais jamais passé le Rhin +vivant.» Le souverain débonnaire leur imposa pour toute peine quelques +lointains pèlerinages aux tombeaux des saints, mais il les fit tuer +sur les routes. Quelques années après, un fils naturel de Charlemagne +<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> s'associa aux grands pour renverser son père.</p> + +<p>Autre conjuration au dehors entre les princes tributaires. Les +Bavarois et les Lombards étaient deux peuples frères. Les premiers +avaient longtemps donné des rois aux seconds. Tassillon, duc de +Bavière, avait épousé une fille de Didier, une sœur de celle que +Charlemagne épousa et qu'il renvoya outrageusement à son père. +Tassillon se trouvait ainsi beau-frère du duc lombard de Bénévent. +Celui-ci s'entendait avec les Grecs, maîtres de la mer; Tassillon +appelait les Slaves et les Avares. Les mouvements des Bretons et des +Sarrasins les encourageaient. Mais les Francs cernèrent Tassillon avec +trois armées; vaincu sans combat, il fut accusé de trahison dans +l'assemblée d'Ingelheim, comme un criminel ordinaire, convaincu, +condamné à mort, puis rasé et enfermé au monastère de Jumièges. La +Bavière périt comme nation. Le royaume des Lombards avait péri aussi; +il en restait dans les montagnes du Midi le duché de Bénévent, que +Charlemagne ne put jamais forcer, mais qu'il affaiblit et troubla, en +opposant un concurrent au fils de Didier que les Grecs ramenaient.</p> + +<p>Charlemagne eut un tributaire de plus, et de plus une guerre. Il en +était de même en Allemagne; parvenu sur l'Elbe, en face des Slaves, il +s'était vu obligé d'intervenir dans leurs querelles, et de seconder +les Abodrites contre les Wiltzi (ou Weletabi). Les Slaves donnèrent +des otages. L'Empire parut avoir gagné tout ce qui est entre l'Elbe et +l'Oder, s'étendant toujours, toujours s'affaiblissant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Entre les Slaves de la Baltique et ceux de l'Adriatique, +derrière la Bavière devenue simple province, Charlemagne rencontrait +les Avares, cavaliers infatigables, retranchés dans les marais de la +Hongrie, qui de là fondaient à leur choix sur les Slaves et sur +l'empire grec. Tous les hivers, dit l'historien, ils allaient dormir +avec les femmes des Slaves. Leur camp, ou <i>ring</i>, était un prodigieux +village de bois qui couvrait toute une province, fermé de haies +d'arbres entrelacés; il y avait là les rapines de plusieurs siècles, +les dépouilles des Byzantins, entassement étrange des objets les plus +brillants, les plus inutiles aux barbares, bizarre musée de +brigandage. Ce camp, d'après un vieux soldat de Charlemagne, aurait eu +douze ou quinze lieues de tour<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>, comme les villes de l'Orient, +Ninive ou Babylone: tel est le génie des Tartares. Le peuple uni en un +seul camp, le reste en pâturages déserts. Celui qui visita le chagan +des Turcs au sixième siècle, trouva le barbare qui siégeait sur un +trône d'or au milieu du désert. Celui des Avares, dans son village de +bois, se faisait donner des lits d'or massif par l'empereur de +Constantinople.</p> + +<p>Ces barbares, devenus voisins des Francs, auraient levé des tributs +sur eux comme sur les Grecs. Charlemagne les attaqua avec trois +armées, et s'avança jusqu'au Raab, brûlant le peu d'habitations qu'il +rencontrait; mais qu'importait aux Avares l'incendie de ces cabanes? +Cependant la cavalerie de Charlemagne <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> s'usait dans ces +déserts contre un insaisissable ennemi, qu'on ne savait où rencontrer. +Mais ce qu'on rencontrait partout, c'étaient les plaines humides, les +marais, les fleuves débordés. L'armée des Francs y laissa tous ses +chevaux.</p> + +<p>Nous disons toujours: l'armée des Francs; mais ce peuple des Francs +est le vaisseau de Thésée. Renouvelé pièce à pièce, il n'a presque +plus rien de lui-même. C'était alors en Frise, en Saxe, tout autant +qu'en Ostrasie, que se recrutaient les armées de Charlemagne. C'est +sur ces peuples que tombaient effectivement les revers des Francs. Ce +n'était pas assez de porter chez eux le joug des prêtres, il fallait, +chose intolérable aux barbares, que, quittant le costume, les +mœurs, la langue de leurs pères, ils allassent se perdre dans les +bataillons des Francs, leurs ennemis, vainquissent, mourussent pour +eux. Car ils ne revoyaient guère leur pays, envoyés à trois ou quatre +cents lieues contre les Sarrasins de l'Espagne, ou les Lombards de +Bénévent. Pour périr, les Saxons aimèrent mieux périr chez eux. Ils +massacrèrent les lieutenants de Charlemagne, brûlèrent les églises, +chassèrent ou égorgèrent les prêtres, et retournèrent avec passion au +culte de leurs anciens dieux. Ils firent cause commune avec les +Avares, au lieu de fournir une armée contre eux. La même année, +l'armée du calife Hixêm, trouvant l'Aquitaine dégarnie de troupes, +passa l'Èbre, franchit les marches et les Pyrénées, brûla les +faubourgs de Narbonne et défit avec un grand carnage les troupes +<span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> qu'avait rassemblées Guillaume-au-Court-Nez, comte de +Toulouse et régent d'Aquitaine; puis ils reprirent la route d'Espagne, +emmenant tout un peuple de captifs, et chargés de riches dépouilles, +dont le calife orna la magnifique mosquée de Cordoue. Tout s'armait +contre Charlemagne, la nature elle-même. Lorsque ces nouvelles +désastreuses lui parvinrent, il était en Souabe pour presser les +travaux d'un canal qui eût joint le Rhin au Danube, et facilité en cas +d'invasion la défense de l'Empire. Mais l'humidité de la terre et la +continuité des pluies empêchèrent l'exécution de ce travail<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>. Il +en fut comme du grand pont de Mayence qui assurait le passage de +France et d'Allemagne, et qui fut brûlé par les bateliers des deux +rives.</p> + +<p>Malgré tous ces revers, Charlemagne reprit bientôt l'ascendant sur des +ennemis dispersés. Il entreprit de dépeupler la Saxe, puisqu'il ne +pouvait la dompter. Il s'établit avec une armée sur le Weser, et +peut-être pour convaincre les Saxons qu'il ne lâcherait pas prise, il +appela son camp Heerstall, comme s'appelait le château patrimonial des +Carlovingiens sur la Meuse. De là, étendant de tous côtés ses +incursions, il se faisait livrer dans plus d'un canton jusqu'au tiers +des habitants. Ces troupeaux de captifs étaient ensuite chassés vers +le Midi, vers l'Ouest, établis sur de nouvelles terres au milieu de +populations toutes hostiles, toutes chrétiennes, et de langue +différente. Ainsi, les rois des <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> Babyloniens et des Perses +transportaient les Juifs sur le Tigre, les Chalcidiens au bord du +golfe Persique. Ainsi Probus avait transplanté des colonies de Francs +et de Frisons, jusque sur les rivages du Pont-Euxin.</p> + +<p>En même temps, un fils de Charlemagne, profitant d'une guerre civile +des Avares, entrait chez eux par le Midi avec une armée de Bavarois et +de Lombards; il passa le Danube, la Theiss, et mit enfin la main sur +ce précieux <i>ring</i> où dormaient tant de richesses. Le butin fut tel, +dit l'annaliste, qu'auparavant les Francs étaient pauvres en +comparaison de ce qu'ils furent dès lors. Il semble que ce peuple +thésauriseur ait perdu son âme avec l'or qu'il couvait, comme le +dragon des poésies scandinaves. Il tombe dès lors dans une extrême +faiblesse. Le chagan se fait chrétien. Ceux d'entre eux qui restent +païens mangent dans des plats de bois avec les chiens à la porte des +évêques envoyés pour les convertir. Quelques années après, nous les +voyons demander humblement à Charlemagne une retraite en Bavière; ils +ne peuvent plus, disent-ils, résister aux Slaves qu'ils dominaient +auparavant.</p> + +<p>Pour cette fois, Charlemagne commença à espérer un peu de repos. À en +juger par l'étendue de sa domination, sinon par ses forces réelles, il +se trouvait alors le plus grand souverain du monde. Pourquoi +n'aurait-il pas accompli ce que Théodoric n'avait pu faire, la +résurrection de l'Empire romain? Telle devait être la pensée de tous +ces conseillers ecclésiastiques dont il était environné. L'an 800, +Charlemagne se rend à Rome sous prétexte de rétablir le pape qui en +avait été <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> chassé<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>. Aux fêtes de Noël, pendant qu'il est +absorbé dans la prière, le pape lui met sur la tête la couronne +impériale, et le proclame Auguste. L'empereur s'étonne et s'afflige +humblement qu'on lui impose un fardeau supérieur à ses forces<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>; +hypocrisie puérile, qu'il démentit au reste en adoptant les titres et +le cérémonial de la cour de Byzance. Pour rétablir l'Empire, il ne +fallait plus qu'une chose, marier le vieux Charlemagne à la vieille +Irène, qui régnait à Constantinople après avoir fait tuer son fils. +C'était la pensée du pape, mais non celle d'Irène, qui se garda bien +de se donner un maître<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>.</p> + +<p>Une foule de petits rois ornaient la cour du roi des Francs, et +l'aidaient à donner cette faible et pâle représentation de l'Empire. +Le jeune Egbert, roi de Sussex, Eardulf, roi de Northumberland, +venaient se former dans la politesse des Francs<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>. Tous deux furent +rétablis dans leurs États par Charlemagne. Lope, duc des Basques, +était aussi élevé à sa cour. Les rois chrétiens et les émirs d'Espagne +le suivaient jusque dans les forêts de la Bavière, implorant ses +secours contre <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> le calife de Cordoue. Alfonse, roi de Galice, +étalait de riches tapisseries qu'il avait prises au pillage de +Lisbonne, et les offrait à l'empereur. Les Édrissites de Fez lui +envoyèrent aussi une ambassade. Mais aucune ne fut aussi éclatante que +celle d'Haroun-al-Raschid, calife de Bagdad, qui crut devoir +entretenir quelques relations avec l'ennemi de son ennemi, le calife +schismatique d'Espagne. Il fit, dit-on, offrir à Charlemagne, entre +autres choses, les clefs du Saint-Sépulcre, présent fort honorable, +dont certes le roi des Francs ne pouvait abuser. On répandit que le +chef des infidèles avait transmis à Charlemagne la souveraineté de +Jérusalem. Une horloge sonnante, un singe, un éléphant étonnèrent fort +les hommes de l'Ouest<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>. Il ne tient qu'à nous de croire que le cor +gigantesque que l'on montre à Aix-la-Chapelle est une dent de cet +éléphant.</p> + +<p>C'est dans son palais d'Aix qu'il fallait voir Charlemagne<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>. Ce +restaurateur de l'Empire d'Occident avait dépouillé Ravenne de ses +marbres les plus précieux pour orner sa Rome barbare. Actif dans son +repos même, il y étudiait, sous Pierre de Pise, sous le Saxon Alcuin, +la grammaire, la rhétorique, l'astronomie; il apprenait à écrire<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>, +chose fort rare alors. Il se piquait <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> de bien chanter au +lutrin, et remarquait impitoyablement les clercs qui s'acquittaient +mal de cet office<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>. Il trouvait encore du temps pour observer ceux +qui entraient ou qui sortaient de la demeure impériale<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>. Des +jalousies avaient été pratiquées à cet effet dans les galeries élevées +du palais d'Aix-la-Chapelle. La nuit il se levait fort régulièrement +pour les matines<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>. Haute taille, tête ronde, gros col, nez long, +ventre un peu fort, petite voix, tel est le portrait de Charles dans +l'historien contemporain<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>. Au contraire, sa femme Hildegarde avait +une voix forte; Fastrade qu'il épousa ensuite exerçait sur lui une +domination virile. Il eut pourtant bien des maîtresses, et fut marié +cinq fois; mais à la mort de sa cinquième femme, il ne se remaria +plus, et se choisit quatre concubines dont il se contenta désormais. +Le Salomon des Francs eut six fils et huit filles, celles-ci fort +belles et fort légères. On assure qu'il les aimait fort, et ne voulut +jamais les marier. C'était plaisir de les voir cavalcader derrière lui +dans ses guerres et dans ses voyages<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>.</p> + +<p>La gloire littéraire et religieuse du règne de Charlemagne tient, nous +l'avons dit, à trois étrangers. Le Saxon Alcuin et l'Écossais Clément +fondèrent l'école <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> palatine, modèle de toutes les autres qui +s'élevèrent ensuite. Le Goth Benoît d'Aniane, fils du comte de +Maguelonne, réforma les monastères, en détruisant les diversités +introduites par saint Colomban et les missionnaires irlandais du +septième siècle. Il imposa à tous les moines de l'Empire la règle de +Saint-Benoît. Combien cette réforme minutieuse et pédantesque fut +inférieure à l'institution première, c'est ce que M. Guizot a très +bien montré. Non moins pédantesque et inféconde fut la tentative de +réforme littéraire dirigée surtout par Alcuin; on sait que les +principaux conseillers de Charlemagne avaient formé une sorte +d'académie, où il siégeait lui-même sous le nom du roi David; les +autres s'appelaient Homère, Horace, etc. Malgré ces noms pompeux, +quelques poésies du Goth-Italien Théodulfe, évêque d'Orléans, quelques +lettres de Leidrade, archevêque de Lyon, méritent peut-être seules +quelque attention; pour le reste, c'est la volonté qu'il faut louer, +c'est l'effort de rétablir l'unité de l'enseignement dans l'Empire. La +seule tentative d'établir partout la liturgie romaine et le chant +grégorien coûta beaucoup à Charlemagne; entre tant de peuples et tant +de langues, il avait beau faire, la dissonance reparaissait +toujours<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>. Drogon, frère de l'Empereur, dirigeait lui-même l'école +de Metz.</p> + +<p>Avec ce goût pour la littérature et pour les traditions de Rome, il ne +faut pas s'étonner que Charlemagne et son fils Louis aient aimé à +s'entourer d'étrangers, de <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> lettrés de basse condition. «Il +advint qu'au rivage de Gaule débarquèrent, avec des marchands bretons, +deux Scots d'Hibernie, hommes d'une science incomparable dans les +écritures profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise, et +se mirent à crier chaque jour à la foule qui venait pour acheter: «Si +quelqu'un veut la sagesse, qu'il vienne à nous, et qu'il la reçoive, +nous l'avons à vendre...» Enfin ils crièrent si longtemps, que les +gens étonnés, ou les prenant pour fous, firent parvenir la chose aux +oreilles du roi Charles, amateur toujours passionné de la sagesse. Il +les fit venir en toute hâte, et leur demanda s'il était vrai, comme la +renommée le lui avait appris, qu'ils eussent avec eux la sagesse. Ils +dirent: «Nous l'avons, et, au nom du Seigneur, nous la donnons à ceux +qui la cherchent dignement.» Et, comme il leur demandait ce qu'ils +voulaient en retour, ils répondirent: «Un lieu commode, des créatures +intelligentes, et ce dont on ne peut se passer pour accomplir le +pèlerinage d'ici-bas, la nourriture et l'habit.» Le Roi, plein de +joie, les garda d'abord avec lui quelque peu de temps. Puis, forcé +d'entreprendre des expéditions militaires, il ordonna à l'un d'eux, +nommé Clément, de rester en Gaule, lui confia un assez grand nombre +d'enfants de haute, de moyenne et de basse condition, et leur fit +donner des aliments selon leur besoin, et une habitation commode. +L'autre (Jean Mailros, disciple de Bède), il l'envoya en Italie, et +lui donna le monastère de Saint-Augustin, près de la ville de Pavie, +pour y ouvrir école.—Sur ces nouvelles, Albinus, de la <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> +nation des Angles, disciple du savant Bède, voyant quel bon accueil +Charles, le plus religieux des rois, faisait aux sages, s'embarqua et +vint à lui... Charles lui donna l'abbaye de Saint-Martin, près de la +ville de Tours, afin qu'en l'absence du roi il put s'y reposer et y +enseigner ceux qui accourraient pour l'entendre<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>. Sa science porta +de tels fruits, que les modernes Gaulois ou Francs passèrent pour +égaler les Romains ou les Athéniens de l'antiquité.</p> + +<p>«Lorsqu'après une longue absence le victorieux Charles revint en +Gaule, il se fit amener les enfants qu'il avait confiés à Clément, et +voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux de +moyenne et de basse condition présentèrent des œuvres au-dessus de +toute espérance, confites dans tous les assaisonnements de la sagesse; +les nobles, d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant la +justice du Juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien +fait, et leur parla en ces termes: Mille grâces, mes fils, de ce que +vous vous êtes appliqués de tout votre <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> pouvoir à travailler +selon mes ordres et pour votre bien. Maintenant efforcez-vous +d'atteindre à la perfection, et je vous donnerai de magnifiques +évêchés et des abbayes, et toujours vous serez honorables à mes yeux. +Ensuite il tourna vers ceux de gauche un front irrité, et, troublant +leurs consciences d'un regard flamboyant, il leur lança avec ironie, +tonnant plutôt qu'il ne parlait, cette terrible apostrophe: Vous +autres nobles, vous fils des grands, délicats et jolis mignons, fiers +de votre naissance et de vos richesses, vous avez négligé mes ordres, +et votre gloire et l'étude des lettres, vous vous êtes livrés à la +mollesse, au jeu et à la paresse, ou à de frivoles exercices. Après ce +préambule, levant vers le ciel sa tête auguste et son bras invincible, +il fulmina son serment ordinaire: Par le Roi des cieux, je ne me +soucie guère de votre noblesse et de votre beauté, quelque admiration +que d'autres aient pour vous; et tenez ceci pour dit, que, si vous ne +réparez par un zèle vigilant votre négligence passée, vous +n'obtiendrez jamais rien de Charles.</p> + +<p>«Un de ces pauvres dont j'ai parlé, fort habile à dicter et à écrire, +fut placé par lui dans la Chapelle; c'est le nom que les rois des +Francs donnent à leur oratoire, à cause de la chape de saint Martin, +qu'ils portaient constamment au combat pour leur propre défense et la +défaite de l'ennemi.—Un jour, qu'on annonçait au prudent Charles la +mort d'un certain évêque, il demanda si le prélat avait envoyé devant +lui, dans l'autre monde, quelque chose de ses biens et du fruit de ses +travaux. Et comme le messager <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> répondit: Seigneur, pas plus +de deux livres d'argent; notre jeune clerc soupira, et, ne pouvant +contenir dans son sein sa vivacité, il laissa malgré lui échapper, +devant le roi, cette exclamation: Pauvre viatique pour un si long +voyage! Charles, le plus modéré des hommes, après avoir réfléchi +quelques instants, lui dit: Qu'en penses-tu? Si tu avais cet évêché, +ferais-tu de plus grandes provisions pour cette longue route? Le +clerc, la bouche béante à ces paroles comme à des raisins de primeur +qui lui tombaient d'eux-mêmes, se jeta à ses pieds et s'écria: +Seigneur, je m'en remets, là-dessus, à la volonté de Dieu et à votre +pouvoir. Et le roi lui dit: Tiens-toi sous le rideau qui pend là +derrière moi; tu vas entendre combien tu as de protecteurs. En effet, +à la nouvelle de la mort de l'évêque, les gens du palais, toujours à +l'affût des malheurs ou de la mort d'autrui, s'efforcèrent, tous +impatients et envieux les uns des autres, d'obtenir pour eux la place +par les familiers de l'empereur. Mais lui, ferme dans sa résolution, +refusait à tout le monde, disant qu'il ne voulait pas manquer de +parole à ce jeune homme. Enfin, la reine Hildegarde envoya d'abord les +grands du royaume, puis elle vint elle-même trouver le roi, afin +d'avoir l'évêché pour son propre clerc. Comme il accueillit sa demande +de l'air le plus gracieux, disant qu'il ne voulait ni ne pouvait lui +rien refuser, mais qu'il ne se pardonnerait pas de tromper le jeune +clerc, elle fit comme font toutes les femmes quand elles veulent plier +à leur caprice la volonté de leurs maris. Dissimulant sa colère, +adoucissant sa grosse <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> voix, elle s'efforçait de fléchir, par +ses minauderies, l'âme inébranlable de l'empereur, lui disant: Cher +prince, mon seigneur, pourquoi perdre l'évêché aux mains de cet +enfant? Je vous en supplie, mon très doux seigneur, ma gloire et mon +appui, que vous le donniez plutôt à mon clerc, votre serviteur fidèle. +Alors le jeune homme que Charles avait placé derrière le rideau, près +de son siège, pour écouter les sollicitations de tous les suppliants, +embrassant le roi lui-même avec le rideau, s'écria d'un ton +lamentable: Tiens ferme, seigneur roi, et ne laisse pas arracher de +tes mains la puissance que Dieu t'a confiée. Alors ce courageux ami de +la vérité lui ordonna de se montrer et lui dit: Reçois cet évêché, et +aie bien soin d'envoyer, et devant moi et devant toi-même, dans +l'autre monde, de plus grandes aumônes et un meilleur viatique pour ce +long voyage dont on ne revient pas<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>.»</p> + +<p>Toutefois quelle que fût la préférence de Charlemagne pour les +étrangers, pour les lettrés de condition servile, il avait trop besoin +des hommes de race germanique, dans ses interminables guerres, pour se +faire tout romain. Il parlait presque toujours allemand. Il voulut +même, comme Chilpéric, faire une grammaire de cette langue, et fit +recueillir les vieux chants nationaux de l'Allemagne<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>. Peut-être y +cherchait-il un moyen de ranimer le patriotisme de ses soldats; c'est +ainsi qu'en 1813, l'Allemagne ne se retrouvant plus à <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> son +réveil, s'est cherchée dans les <i>Niebelungen</i>. Le costume germanique +fut toujours celui de Charlemagne<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>, je pense qu'il n'eût pas été +politique de se présenter autrement aux soldats.</p> + +<p>Le voilà donc jouant de son mieux l'Empire, parlant souvent la langue +latine<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>, formant la hiérarchie de ses officiers d'après celle des +ministres impériaux. Dans le tableau qu'Hincmar nous a laissé, rien +n'est plus imposant. L'assemblée générale de la nation, tenue +régulièrement deux fois par an, délibérait, les ecclésiastiques d'une +part, les laïques de l'autre, sur les matières proposées par le roi; +puis, réunis, ils conféraient avec un maître qui ne demandait qu'à +s'éclairer. Quatre fois par an, les assemblées provinciales se +tenaient sous la présidence des <i>missi dominici</i>. Ceux-ci étaient les +yeux de l'empereur, les messagers prompts et fidèles qui, parcourant +sans cesse tout l'Empire, réformaient, dénonçaient tout abus. +Au-dessous des <i>missi</i>, les comtes présidaient les assemblées +inférieures, où ils rendaient la justice, assistés des <i>boni homines</i>, +jurés choisis entre les propriétaires. <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Au-dessous encore +existaient d'autres assemblées: celles des vicaires, des centeniers; +que dis-je, les moindres bénéficiers, les intendants des fermes +royales, tenaient des plaids comme les comtes.</p> + +<p>Certes, l'ordre apparent ne laisse rien à désirer, les formes ne +manquent pas; on ne comprend pas un gouvernement plus régulier. +Cependant il est visible que les assemblées générales n'étaient pas +générales; on ne peut supposer que les <i>missi</i>, les comtes, les +évêques, courussent deux fois par an après l'empereur dans les +lointaines expéditions d'où il date ses Capitulaires, qu'ils +gravîssent tantôt les Alpes, tantôt les Pyrénées, législateurs +équestres, qui auraient galopé toute leur vie de l'Èbre à l'Elbe. Le +peuple, encore bien moins. Dans les marais de la Saxe, dans les +marches d'Espagne, d'Italie, de Bavière, il n'y avait là que des +populations vaincues ou ennemies. Si le nom du <i>peuple</i> n'est pas ici +un mensonge, il signifie l'armée. Ou bien quelques notables qui +suivaient les grands, les évêques, etc., représentaient la grande +nation des Francs, comme à Rome les trente licteurs représentaient les +trente curies aux <i>comitia curiata</i>. Quant aux assemblées des comtes, +les <i>boni homines</i>, les <i>scabini</i> (schœffen) qui les composent sont +élus par les comtes, avec le consentement du peuple: le comte peut les +déplacer. Ce ne sont plus là les vieux Germains jugeant leurs pairs; +ils ont plutôt l'air de pauvres décurions, présidés, dirigés par un +agent impérial. La triste image de l'empire romain se reproduit dans +cette jeune caducité de l'empire barbare. <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Oui, l'Empire est +restauré; il ne l'est que trop: le comte tient la place des duumvirs, +l'évêque rappelle le <i>défenseur des cités</i>; et ces <i>hérimans</i> (hommes +d'armée), qui laissent leurs biens pour se soustraire aux accablantes +obligations qu'il leur impose, ils reproduisent les curiales +romains<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>, propriétaires libres, qui trouvaient leur salut à +quitter leur propriété, à fuir, à se faire soldats, prêtres, et que la +loi ne savait comment retenir.</p> + +<p>La désolation de l'Empire est la même ici. Le prix énorme du blé, le +bas prix des bestiaux indiquent assez que la terre reste en +pâturage<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>. L'esclavage, adouci il est vrai, s'étend et gagne +rapidement. Charlemagne gratifie son maître Alcuin d'une ferme de +vingt mille esclaves. Chaque jour les grands forcent les pauvres à se +donner à eux, corps et biens; le servage est un asile où l'homme libre +se réfugie chaque jour.</p> + +<p>Aucun génie législatif n'eût pu arrêter la société sur la pente rapide +où elle descendait. Charlemagne ne fit que confirmer les lois +barbares. «Lorsqu'il eut pris le nom d'empereur, dit Éginhard, il eut +l'idée de remplir les lacunes que présentaient les lois, de les +corriger, et d'y mettre de l'accord et de l'harmonie. Mais il ne fit +qu'y ajouter quelques articles, et encore imparfaits.»</p> + +<p>Les Capitulaires sont en général des lois administratives, <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> +des ordonnances civiles et ecclésiastiques. On y trouve, il est vrai, +une partie législative assez considérable, qui semble destinée à +remplir ces lacunes dont parle Éginhard. Mais peut-être ces actes, qui +portent tous le nom de Charlemagne, ne font-ils que reproduire les +Capitulaires des anciens rois francs. Il est peu probable que les +Pepins, que Clotaire II et Dagobert aient laissé si peu de +Capitulaires; que Brunehaut, Frédégonde, Ébroin, n'en aient point +laissé. Il en sera advenu pour Charlemagne ce qui serait advenu à +Justinien, si tous les monuments antérieurs du droit romain avaient +péri. Le compilateur eût passé pour législateur. La discordance du +langage et des formes qui frappe dans les Capitulaires, tend à +fortifier cette conjecture.</p> + +<p>La partie originale des Capitulaires, c'est celle qui touche +l'administration, celle qui répond aux besoins divers que les +circonstances faisaient sentir. Il est impossible de n'y pas admirer +l'activité, impuissante, il est vrai, de ce gouvernement qui faisait +effort pour mettre un peu d'ordre dans le désordre immense d'un tel +empire, pour retenir quelque unité dans un ensemble hétérogène, dont +toutes les parties tendaient à l'isolement, et se fuyaient pour ainsi +dire l'une l'autre. La place énorme qu'occupe la législation canonique +fait sentir, quand nous ne le saurions pas du reste, que les prêtres +ont eu la part principale en tout cela. On le reconnaît mieux encore +aux conseils moraux et religieux dont cette législation est semée; +c'est le ton pédantesque des lois wisigothiques, faites, <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> +comme on sait, par les évêques<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>. Charlemagne, comme les rois des +Wisigoths, donna aux évêques un pouvoir inquisitorial, en leur +attribuant le droit de poursuivre les crimes dans l'enceinte de leur +diocèse. Quelques passages des Capitulaires qui condamnent les abus de +l'autorité épiscopale ne suffisent pas pour nous faire douter de la +toute-puissance du clergé sous ce règne. Ils ont pu être dictés par +les prêtres de cour, par les chapelains, par le clergé central, +naturellement jaloux de la puissance locale des évêques. Charlemagne, +ami de Rome, et entouré de prêtres comme Leidrade et tant d'autres qui +ne prirent l'épiscopat que pour retraite, dut accorder beaucoup à ce +clergé sans titre qui formait son conseil habituel.</p> + +<p>Cet esprit de pédanterie byzantine et gothique que nous remarquions +dans les Capitulaires éclata dans la conduite de Charlemagne, +relativement aux affaires de dogme. Il fit écrire en son nom une +longue lettre à l'hérétique Félix d'Urgel, qui soutenait, avec +l'Église d'Espagne, que Jésus comme homme était simplement fils +adoptif de Dieu. En son nom parurent encore les fameux livres +<i>Carolins</i> contre l'adoration des images<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>. Trois cents évêques +condamnèrent à Francfort ce que trois cent cinquante évêques venaient +d'approuver à Nicée. Les hommes de l'Occident, qui luttaient dans le +Nord contre l'idolâtrie païenne, devaient réprouver les images; ceux +de l'Orient, les honorer, en haine des Arabes qui les brisaient. Le +pape, qui partageait <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> l'opinion des Orientaux, n'osa pas +cependant s'expliquer contre Charlemagne. Il montra la même prudence +lorsque l'Église de France, à l'imitation de celle d'Espagne, ajouta +au symbole de Nicée que le Saint-Esprit procède aussi du Fils +(<i>Filioque</i>).</p> + +<p>Pendant que Charlemagne disserte sur la théologie, rêve l'Empire +romain, et étudie la grammaire, la domination des Francs croule tout +doucement. Le jeune fils de Charlemagne, dans son royaume d'Aquitaine, +ayant, par faiblesse ou justice, donné, restitué toutes les +spoliations de Pepin<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>, son père lui en fit un reproche; mais il ne +fit qu'accomplir volontairement ce qui déjà avait lieu de soi-même. +L'ouvrage de la conquête se défaisait naturellement; les hommes et les +terres échappaient peu à peu au pouvoir royal pour se donner aux +grands, aux évêques surtout, c'est-à-dire aux pouvoirs locaux qui +allaient constituer la république féodale.</p> + +<p>Au dehors, l'Empire faiblissait de même. En Italie, il avait heurté en +vain contre Bénévent, contre Venise; en Germanie, il avait reculé de +l'Oder à l'Elbe, et partagé avec les Slaves. Et en effet, comment +toujours combattre, toujours lutter contre de nouveaux ennemis? +Derrière les Saxons et les Bavarois Charlemagne avait trouvé les +Slaves, puis les Avares; derrière les Lombards, les Grecs; derrière +l'Aquitaine et l'Èbre, le califat de Cordoue. Cette ceinture de +barbares, qu'il crut simple et qu'il rompit <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> d'abord, elle se +doubla, se tripla devant lui; et quand les bras lui tombaient de +lassitude, alors apparut, avec les flottes danoises, cette mobile et +fantastique image du monde du Nord, qu'on avait trop oublié. Ceux-ci, +les vrais Germains, viennent demander compte aux Germains bâtards, qui +se sont faits Romains, et s'appellent l'Empire.</p> + +<p>Un jour que Charlemagne était arrêté dans une ville de la Gaule +narbonnaise, des barques scandinaves vinrent pirater jusque dans le +port. Les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs, africains, +d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut à la légèreté de +leurs bâtiments: «Ce ne sont pas là des marchands, dit-il, mais de +cruels ennemis.» Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais l'empereur, +s'étant levé de table, se mit, dit le chroniqueur, à la fenêtre qui +regardait l'Orient, et demeura très longtemps le visage inondé de +larmes. Comme personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui +l'entouraient: «Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement? +Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent par ces misérables +pirateries; mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils +ont été près de toucher ce rivage, et je suis tourmenté d'une violente +douleur, quand je prévois tout ce qu'ils feront de maux à mes neveux +et à leurs peuples<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>.»</p> + +<p>Ainsi rôdent déjà autour de l'Empire les flottes danoises, grecques et +sarrasines, comme le vautour <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> plane sur le mourant qui promet +un cadavre. Une fois deux cents barques armées fondent sur la Frise, +se remplissent de butin, disparaissent. Cependant Charlemagne +assemblait des «hommes» pour les repousser. Autre invasion: +«L'Empereur assemble des hommes en Gaule, en Germanie<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>,» et bâtit +dans la Frise la ville d'Esselfeld. Athlète malheureux, il porte +lentement la main à ses blessures, pour parer les coups déjà reçus.</p> + +<p>«Le roi des Northmans, Godfried, se promettait l'empire de la +Germanie. La Frise et la Saxe, il les regardait comme à lui. Les +Abotrites ses voisins, déjà il les avait soumis et rendus tributaires; +il se vantait même qu'il arriverait bientôt avec des troupes +nombreuses jusqu'à Aix-la-Chapelle, où le roi tenait sa cour. Quelque +vaines et légères que fussent ces menaces, on n'y refusait pas +cependant toute croyance; on pensait qu'il aurait hasardé quelque +chose de ce genre, s'il n'avait été prévenu par une mort +prématurée<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>.»</p> + +<p>Le vieil Empire se met en garde; des barques armées ferment +l'embouchure des fleuves; mais comment fortifier tous les rivages? +Celui même qui a rêvé l'unité est obligé, comme Dioclétien, de +partager ses États pour les défendre; l'un de ses fils gardera +l'Italie, l'autre l'Allemagne, le dernier l'Aquitaine. Mais tout +tourne contre Charlemagne; ses deux aînés meurent, et il faut qu'il +laisse ce faible et immense Empire aux mains pacifiques d'un saint.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> CHAPITRE III</h3> + +<p class="chaptitle">Dissolution de l'Empire carlovingien.</p> + +<p>C'est sous Louis-le-Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son +nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le +divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes +souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une +guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de +l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation +prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé. +Sans doute Pepin, et son père <i>au marteau de forge</i>, avaient durement +battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les +ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette +intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne +méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse +en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et +les ramenant tous à la règle de saint Benoît.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et +s'expie par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, +l'innocent est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un +ordre condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille +injustice qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, +l'injustice sociale est frappée. Les moyens sont odieux; contre +Louis-le-Débonnaire, ce fut le parricide. Ses enfants couvrirent de +leurs noms les nations diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire.</p> + +<p>L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde +social, qu'il s'appelle Louis-le-Débonnaire, Charles I<sup>er</sup>, ou Louis +XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa +catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non, +c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un +esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui +l'entoure et vendu par les siens.</p> + +<p class="p2">Le saint Louis du neuvième siècle<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>, comme celui du treizième, fut +nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit +plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit +la grande ville de Barcelone après un siège de deux ans. Élevé par le +Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille, +il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du +Nord. <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne +voulaient; leur élève se trouva plus prêtre qu'eux, et, dans son +intraitable vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des +évêques: il leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs +éperons<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>. Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition +du plus sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la +règle bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour +les enfants<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et +Wala<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>, deux moines intrigants et habiles, petits-fils de +Charles-Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné +Charlemagne. Et le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa +les concubines de son père, et les amants de ses sœurs, et ses +sœurs elles-mêmes<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>.</p> + +<p>Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge +intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait +accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une +telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à +peine sa bénédiction<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>. Empereur, il écouta les plaintes des +Saxons, et leur rendit le droit de succéder<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>, ôtant ainsi aux +évêques, aux gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire +passer les héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne, +réfugiés dans les Marches, étaient dépouillés par les grands et les +lieutenants impériaux des terres que <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> Charlemagne leur avait +attribuées; Louis rendit un édit qui confirmait leurs droits<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>. Il +respecta le principe des élections épiscopales, constamment violé par +son père; il laissa les Romains élire, sans son autorisation, les +papes Étienne IV et Pascal I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains +d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les +barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son +arbitrage<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>. Il siégeait au milieu des peuples comme un père facile +et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait +qu'il eût volontiers restitué l'Empire.</p> + +<p>Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait +rien moins que la liberté<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>. Les villes, les évêques, les peuples +se liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait +roi d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pépin. Bernard, élève +d'Adalhard et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté +d'Italie, croyait avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné.</p> + +<p>Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur celui +du neveu<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il avait +consulté les grands un à <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> un, et obtenu leurs voix<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a>. +Enfin, Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour +lui l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection.</p> + +<p>Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de +s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui +offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et +dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de +Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort. +L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>. Hermengarde obtint +du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon +qu'il en mourut au bout de trois jours.</p> + +<p>L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient +pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux +de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre +tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes. +Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complètement +envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits, +et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les +Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme. +L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant +de l'archevêque de Reims<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>. Il est vrai que ces premières conquêtes +du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé +par les siens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant +de force et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, +étendu son influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient +sa sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et +se souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, +paraître devant lui les filles des grands de ses États et choisit la +plus belle<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang +des nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son +père, Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui +les Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>. +Savante<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a>, dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra +son mari à l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis +était déjà favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. +Bernard, fils de son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, +devint son favori, et encore plus celui de l'impératrice. Belle et +dangereuse Ève, elle dégrada, elle perdit son époux.</p> + +<p>Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être +pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint, +ouvrit son cœur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué, +<i>une vertu était sortie de lui</i>. Il commença à se repentir de sa +sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et +Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de +leur ordre. Il lui <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> fallut soulager son cœur. Il demanda, +il obtint d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première +fois depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation +volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois mérovingiens, après les +plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence +de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avènement de la +conscience.</p> + +<p>Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit pour la +royauté de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son +humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le +prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui +aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une +dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi +pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents +lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin, qu'ils furent +obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée +des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En +829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient +si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre +de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le +mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils +accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir +central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils +voulaient régner chacun chez soi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses +propres fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, +avec le titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à +défendre, à Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières +de l'Empire. L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté +d'Italie. Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, +nommé Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette +concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais +beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration +des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre +les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se +trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne +fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut +succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se +crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père +dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne +trouva point de Cordelia.</p> + +<p>Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés +à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux +Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son +rétablissement. Les Francs s'aperçurent que le triomphe des enfants de +Louis leur ôtait l'Empire; les Saxons, les Frisons, qui lui devaient +leur liberté, s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à +Nimègue au milieu des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y +<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> accourut pour porter secours à l'empereur<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>.» Lothaire se +trouva seul à son tour, et à la discrétion de son père; Wala, tous les +chefs de la faction, furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut +qu'on les épargnât.</p> + +<p>Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le +moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le +Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau. +Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous +ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des +fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font +agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant +abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point +que personne meure pour moi<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>.» Le théâtre de cette honteuse scène +fut appelé le champ du Mensonge.</p> + +<p>Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une +fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne +répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa sœur +dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait +sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui +imposant une pénitence publique et si humiliante qu'il ne s'en pût +jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une +liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> D'abord, +la mort de Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels +il avait exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis +d'avoir fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour +les partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis +d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment; +sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et +sacrilèges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité +ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin +d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>.</p> + +<p>Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard +de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout, +s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable, pleura +et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales qu'il +avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice, et son +fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la capitale de +l'Empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où Charlemagne lui +avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur l'autel.</p> + +<p>Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva +dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes +pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils +<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de +ses cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père, +nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il +avait dressé sa confession: quelle confession! toute pleine de +calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de +Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait +tant<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>, qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en +lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans +et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple, +comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de +l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces +filles des géants qui, dans la <i>Genèse</i>, séduisent les enfants de +Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> exemple de +souffrance et de patience, dans cet homme injurié, conspué, et +bénissant tous les outrages, on croyait reconnaître la patience de +Job, ou plutôt une image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le +vinaigre ni l'absinthe.</p> + +<p>Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même: +tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et +ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>, Lothaire +s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été +(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de +Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert +de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une +foule d'autres. Ebbon, déposé du siège de Reims, passa le reste de sa +vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de +Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de +Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Wala +y mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti, +s'écriant à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle, +un homme de discorde<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>?» Ce petit-fils de Charles-Martel, ce moine +politique, ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné, +enfermé par Charlemagne dans un monastère, puis <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> son +conseiller, et presque roi d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le +malheur d'associer un nom, jusque-là sans tache, aux révoltes +parricides des fils de Louis.</p> + +<p>Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce +qu'il fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une +part, il sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils +avaient usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés, +qui, il est vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le +fils de son choix, le fils de Judith, Charles-le-Chauve. Les enfants +de Pepin, qui venait de mourir, étaient dépouillés. +Louis-le-Germanique était réduit à la Bavière. Tout était partagé +entre Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: +«Voilà, mon fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles +choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>.» Lothaire +prit l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavière +armait pour empêcher l'exécution de ce traité, et par une mutation +étrange, le père cette fois avait pour lui la France, et le fils +l'Allemagne. Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux fatigues +de cette guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis, dit-il, mais qu'il +songe à lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu, a conduit au +tombeau les cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut à Ingelheim +dans une île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et l'unité +de l'Empire mourut avec lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, +comme le fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les +Lombards qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard +contre Louis-le-Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par +opposition à Charles-le-Chauve, amenait pour contingent l'armée +d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin-le-Bref et Charlemagne. +Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes +de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la +Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que +l'indépendance.</p> + +<p>Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre +d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour +soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la +paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de +Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées +furent en présence, à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui +offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception +des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui +céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre +jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France +en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit, +selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il +lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur +manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il +<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin +n'était pas arrivé, et Lothaire voulait l'attendre<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>.»</p> + +<p>Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à +Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en +croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante; +si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire, +et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>. Un pareil +massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette +époque d'amollissement<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a> et d'influence ecclésiastique. Nous avons +déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et +de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps +déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à +rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il +était d'ailleurs impossible aux hommes <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> de cet âge +d'expliquer par des causes politiques la dépopulation de l'Occident et +l'affaiblissement de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus +poétique à la fois de supposer qu'en une seule bataille tous les +vaillants avaient péri; il n'était resté que les lâches.</p> + +<p>La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent +poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne +suivante, serra de près Charles-le-Chauve. Charles et Louis, toujours +en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent +d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église, +seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le +langage populaire usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands +fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous +pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces +paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux +peuples, sont le premier monument de leur nationalité.</p> + +<p>Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro Christian +poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus +savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in +adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar +dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam +prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque +Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue +allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser +bedhero <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so +mir Got gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher +soso man mit rehtu sinan bruder seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; +indi mit Lutheren irmo kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo +ce scadhen vverhen<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>.» Le serment que les deux peuples +prononcèrent, chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue +romane: «Si Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, +et Karlus meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non +lint pois, ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha +contrà Lodhuwig nun lin iver<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>.»</p> + +<p>En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer +Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor +forbrihchit, ob ina ih nés irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh +hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne +wirdhit.»</p> + +<p>«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de +Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes. +Mais ils n'autorisèrent <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> Louis et Charles à prendre +possession qu'après leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après +les exemples de leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les +rois ayant répondu qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à +leur connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon +sa volonté, les évêques dirent: «Au nom de l'autorité divine, prenez +le royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le +conseillons, nous vous y exhortons, et vous le commandons. Les deux +frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en +référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.»</p> + +<p>Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et +Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins, +l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se +contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques +ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les +rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il +demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume. +On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>, +<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la +Saône, le long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le +long du Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers +du royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes, +tous les comtés et tous les domaines royaux de ces régions en deçà des +Alpes, à l'exception de<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>...» (Traité de Verdun, 843).</p> + +<p>«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes +sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une +connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui +pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà +écoulé, ils n'avaient pas envoyé de messagers pour parcourir toutes +les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était +Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était +impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas. +On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de +partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que +nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la +décision des évêques<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>.»</p> + +<p>L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>, et dont +plus tard son allié Pepin fit aussi usage <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> dans l'Aquitaine, +sembla porter malheur à sa famille. Charles-le-Chauve et +Louis-le-Germanique, appuyés des évêques de leurs royaumes, +perpétuèrent le nom de Charlemagne, et fondèrent au moins +l'institution royale, qui, longtemps éclipsée sous la féodalité, +devait un jour devenir si puissante. Lothaire et Pepin ne purent rien +fonder. Ce Charles-le-Chauve, qu'on croyait le fils du Languedocien +Bernard, le favori de Louis-le-Débonnaire et de Judith, et qui +ressemblait à Bernard<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>, paraît avoir eu en effet l'adresse toute +méridionale de ce dernier. D'abord c'est l'homme des évêques, l'homme +d'Hincmar, le grand archevêque de Reims: c'est en quelque sorte au nom +de l'Église qu'il fait la guerre à Lothaire, à Pepin, allié des +païens. Celui-ci, dirigé par les conseils d'un fils de Bernard, +n'avait pas hésité à appeler les Sarrasins, les Normands<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a> dans +l'Aquitaine. Nous avons vu, par le mariage de la fille d'Eudes avec un +émir, que le christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces +alliances avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin +la Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint +jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais +de tels secours devaient <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> lui être plus funestes qu'utiles; +les peuples détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs +ravages. Livré à Charles-le-Chauve par le chef des Gascons, souvent +prisonnier, souvent fugitif, il n'établit que l'anarchie.</p> + +<p>La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855), +son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et +Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de +Provence. Charles mourut bientôt, Louis, harcelé par les Sarrasins, +prisonnier des Lombards, fut toujours malheureux, malgré son courage. +Pour Lothaire II, son règne semble l'avènement de la suprématie des +papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge pour vivre avec +la sœur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui de Trêves, et il +accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia longtemps, puis +avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas I<sup>er</sup>, à qui elle +s'était adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il força +Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et y +reçut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en +même temps menacé, s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire +mourut dans la semaine, la plupart des siens dans l'année. +Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique profitèrent de ce jugement de +Dieu; ils se partagèrent les États de Lothaire.</p> + +<p>Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps, +l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à +l'influence germanique, l'Église <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> seule y était puissante; +les séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les +Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu +plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée, +défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de +force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne +présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à +moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus +riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien +excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait +une ville, ou au moins une bourgade<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>. Les plus riches étaient +Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau +de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée +dominait, par la dignité du siège, par la doctrine et par les +miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que +Lyon l'était dans le Midi; Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de +Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> +ravages. Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant +ses possessions dans les provinces les plus lointaines jusque dans les +Vosges, jusqu'en Aquitaine<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>; elle fut la ville épiscopale par +excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et +eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il +fallut que les ravages des Normands fussent passés pour que nos rois +de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et +vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de +Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile, +choisi Laon à côté de Reims.</p> + +<p>Charles-le-Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques. +Avant, après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec +Lothaire, il se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas +l'Église<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>. Aussi Dieu le protège. Lorsque Lothaire arrive sur la +Seine avec son armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient +partie, le fleuve enfle miraculeusement et couvre +Charles-le-Chauve<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>. Les moines, avant de délivrer +Louis-le-Débonnaire, lui avaient demandé s'il voulait rétablir et +soutenir le culte divin; les évêques interrogent de même +Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique, puis leur confèrent le +royaume. Plus tard les évêques <i>sont d'avis que la paix règne entre +les trois frères</i><a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. Après la bataille de Fontenai, les évêques +s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont combattu pour +l'équité et la justice, et ordonnent un jeûne de <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> trois +jours.—«Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan Nithard, +méprisèrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. Mais les +moines de Saint-Médard de Soissons vinrent à sa rencontre, et le +prièrent de porter sur ses épaules les reliques de saint Médard et de +quinze autres saints, que l'on transportait dans leur nouvelle +basilique. Il les porta en effet sur ses épaules en toute vénération, +puis il se rendit à Reims<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>...»</p> + +<p>Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus +grande partie du pouvoir. Ainsi le Capitulaire d'Épernay (846) +confirme le partage des attributions des commissaires royaux<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a> +entre les évêques et les laïques; celui de Kiersy (857) confère aux +curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>. Cette +législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et +aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les +reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle +recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace, +s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de +l'excommunication.</p> + +<p>Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> vrai roi, +le vrai pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de +Reims. Il était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, +parent de saint Guillaume de Toulouse, et de ce Bernard, favori de +Judith, dont on croyait que Charles était le fils. Personne ne +contribua davantage à l'élévation de Charles, et n'exerça plus +d'autorité en son nom dans les premières années. C'est Hincmar qui, à +la tête du clergé de France, semble avoir empêché Louis-le-Germanique +de s'établir dans la Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands +l'appelaient. Louis ayant envahi le royaume de Charles en 859, le +concile de Metz lui envoya trois députés pour lui offrir l'indulgence +de l'Église, pourvu qu'il rachetât, par une pénitence proportionnée, +le péché qu'il avait commis en envahissant le royaume de son frère, et +en l'exposant aux ravages de son armée. Hincmar était à la tête de +cette députation. «Le roi Louis, dirent les évêques à leur retour au +concile, nous donna audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je +veux vous prier, si je vous ai offensés en aucune chose, de vouloir +bien me le pardonner, pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec +vous. À cela Hincmar, qui était placé le premier à sa gauche, +répondit: Notre affaire sera donc bientôt terminée, car nous venons +justement vous offrir le pardon que vous nous demandez. Grimold, +chapelain du roi, et l'évêque Théodoric ayant fait à Hincmar quelque +observation, il reprit: Vous n'avez rien fait contre moi qui ait +laissé dans mon cœur une rancune condamnable; s'il <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> en +était autrement, je n'oserais m'approcher de l'autel pour offrir le +sacrifice au Seigneur.—Grimold et les évêques Théodoric et Salomon +adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et Théodoric lui dit: +Faites ce dont le seigneur roi vous prie; pardonnez-lui.—À quoi +Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que moi et ma propre +personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne. Mais quant aux +offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre mon peuple, je +puis seulement vous donner officieusement mes conseils, et vous offrir +le secours de Dieu, pour que vous en obteniez l'absolution, si vous le +voulez.—Alors les évêques s'écrièrent: Certainement il dit +bien.—Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à cet égard, et ne +s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence qui lui fut +accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il nous demandât +conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous l'aurions +conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il nous +répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit avant +de s'être consulté avec ses évêques.»</p> + +<p>Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à +Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des +Francs. Charles-le-Chauve s'adressa aux Pères de ce concile (en 859), +pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il +avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour +embrasser le parti de Louis-le-Germanique. La plainte du roi des +Français <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir +récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les +engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son +ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre +élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume, +qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs +acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de +Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition +ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il +m'a oint du saint-chrème, il m'a donné le diadème et le sceptre royal, +et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne +devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans +avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels +j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de +la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements. +Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections +paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à +présent<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>.»</p> + +<p>Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique. +Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils +lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils +gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix. +«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> annoncé +qu'il irait au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la +rassembler, levée en grande partie par les évêques.» «Le roi, dit +l'historien de l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de +toutes les affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait +lever le peuple contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait +cette mission, et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait +les évêques et les comtes<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>.»</p> + +<p>Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis +dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires, +commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat +allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni +gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et +léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu +s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre +le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des +Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le +pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La +féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée.</p> + +<p>La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de +la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la +question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède +Pélage, et <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> Bérenger Abailard. Ce fut au neuvième siècle le +panégyriste de Wala, l'abbé de Corbie, Paschase Ratbert qui, le +premier, enseigna d'une manière explicite cette prodigieuse poésie +d'un Dieu enfermé dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini +dans l'atome. Les anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais +le temps n'était pas venu. Ce ne fut qu'au neuvième siècle, à la +veille des dernières épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla +descendre pour consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et +se laissa voir, toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau +réclamer au nom de la logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas +moins sa route à travers le moyen âge.</p> + +<p>La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse. +Un moine allemand, un Saxon<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>, Gotteschalk (gloire de Dieu) avait +professé la doctrine de la prédestination, ce fatalisme religieux qui +immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne +acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière +du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon +Gotteschalk présageait le Saxon Luther; comme Luther, Gotteschalk alla +à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses +vœux monastiques.</p> + +<p>Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines +allemandes ne pouvaient être bien <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> accueillies dans un pays +qui se séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme +s'éleva un nouveau Pélage.</p> + +<p>D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du +libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique +défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était +réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner, +fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale +de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de +métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes +éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup, +abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait +son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles +d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des +conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet +orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>, +chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait +dénoncé ses erreurs. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un Irlandais +qui avait combattu Paschase <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> Ratbert sur la question de +l'Eucharistie, et qui était alors en grand crédit près de +Charles-le-Chauve. L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la +mère des moines, et, comme on disait, l'<i>île des Saints</i>. Son +influence sur le continent avait diminué, il est vrai, depuis que les +Carlovingiens avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît +sur celle de saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École +du Palais avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient +venus Dungal et saint Virgile. Sous Charles-le-Chauve, les Irlandais +furent mieux accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa +mère Judith, confia l'École du Palais à Jean-l'Irlandais (autrement +dit le <i>Scot</i> ou l'<i>Érigène</i>). Il assistait à ses leçons, et lui +accordait le privilège d'une extrême familiarité. On ne disait plus +l'<i>École du Palais</i>, mais le <i>Palais de l'École</i>.</p> + +<p>Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors +pour avoir traduit, à la prière de Charles-le-Chauve, les écrits de +Denys-l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer +le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces +écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin +avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys-l'Aréopagite dont +parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec +l'apôtre de la Gaule.</p> + +<p>L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre +Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les +limites où l'archevêque de Reims <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> eût voulu sans doute le +retenir. Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître +commun, il attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit +la foi, mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture +est simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la +philosophie sont le même mot<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>. Il est vrai qu'il ne défendait la +liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber +et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence +avec laquelle Rome attaqua Jean-le-Scot prouve assez combien sa +doctrine effraya l'autorité. Disciple du Breton Pélage, prédécesseur +du Breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la naissance de la +philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le +mysticisme de l'Allemagne.</p> + +<p>Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du +despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était +convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin +de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles +invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si +longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée, +défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses +fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement +sauvages que ceux dont elle était délivrée.</p> + +<p>Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> étaient +fort différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu +lieu du quatrième au sixième siècle. Les barbares de cette première +époque, qui occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en +Angleterre, y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de +Bayeux a gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les +Northmen du neuvième et du dixième siècle ont adopté la langue des +peuples chez lesquels ils s'établirent. Leurs rois, Rou, de Russie et +de France (Ru-Rik, Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie +nouvelle l'idiome germanique. Cette différence essentielle entre les +deux époques des invasions me porterait à croire que les premières, +qui eurent lieu par terre, furent faites par des familles, par des +guerriers suivis de leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux +vaincus par des mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur +race et de leur langue. Les pirates de l'époque où nous sommes +parvenus semblent avoir été le plus souvent des exilés, des bannis, +qui se firent <i>rois de la mer</i>, parce que la terre leur manquait. +Loups<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a> furieux, que la famine avait chassés du gîte paternel<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>, +ils abordèrent seuls et sans famille<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>; et lorsqu'ils furent soûls +de pillage, lorsqu'à force de revenir annuellement, ils se furent fait +une patrie de la terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces +nouveaux <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme +il arrive nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. +Quelques-uns conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par +les Saxons fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais +sans peine que non seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout +bandit, tout serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement +peu nombreux, et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un +compagnon robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des +rois de la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>. +Ces fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme +guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de +leurs ravages furent moins inspirées par le fanatisme odinique que par +la vengeance du serf et la rage de l'apostat.</p> + +<p>Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu +leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent +les barbares et les prirent pour auxiliaires. Le jeune Pepin s'en +servit contre Charles-le-Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur +secours en adorant leurs dieux. Ils <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> prirent les faubourgs de +Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et +d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois, les montagnes, les +torrents du Midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les +fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément +comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et +dans l'Elbe.</p> + +<p>Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut +obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>, ils +vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour +avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les +néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement +dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus +furieux. Dès que leurs <i>dragons</i>, leurs <i>serpents</i><a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a> sillonnaient +les fleuves; dès que le cor d'ivoire<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a> retentissait sur les rives, +personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à +l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on +le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> force, sans unité, +sans direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des +saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils +semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus +révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à +Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on +n'osait plus récolter. On vit les hommes mêler la terre à la farine. +Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de +trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter. +Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France.</p> + +<p>Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les +évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants +comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction, +sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à +Charles-le-Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares, +négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres +d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé +captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de +l'abbé de Saint-Denis<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>.</p> + +<p>Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient +le Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs +incursions. Il me suffit d'en distinguer les trois périodes +principales: celle des incursions proprement dites, celle des +stations, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> celle des établissements fixes. Les stations des +Northmen étaient généralement dans des îles à l'embouchure de +l'Escaut, de la Seine et de la Loire; celles des Sarrasins à Fraxinet +(la Garde-Fraisnet) en Provence, et à Saint-Maurice-en-Valais; telle +était l'audace de ces pirates, qu'ils avaient osé s'écarter de la mer, +et s'établir au sein même des Alpes, aux défilés où se croisent les +principales routes de l'Europe. Les Sarrasins n'eurent +d'établissements importants qu'en Sicile. Les Northmans, plus +disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'établirent +sur plusieurs points de la France, particulièrement dans le pays +appelé de leur nom Normandie.</p> + +<p>Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire +connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi +et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares, +ou pour les opposer les uns aux autres.</p> + +<p>«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands qui +viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou +rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands +était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.»</p> + +<p>«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de +Thérouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles, +remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiègent les +Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite +d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour les donner aux assiégeants à +titre de loyer, cinq mille <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> livres d'argent, avec une +quantité considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son +royaume, afin qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se +rendit à Mehun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs +convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait +reçu Robert, l'abandonnèrent cependant, eux avec leurs compagnons, +selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives, +et se joignirent à Salomon, duc des Bretons. Un autre parti de Danois +entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Yerres, +arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à +eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère, +donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent, et se +joignent à eux.»</p> + +<p>«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la +guerre avec les Saxons contre les Wenèdes qui sont dans le pays des +Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux +partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas +les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge +l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous +côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye, +et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une +forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant +l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins, +débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et +lui-même fut pris, conduit dans leur navire <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> et enchaîné. +Auxdits Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante +livres d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées +et cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré. +Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les +Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne +pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il +fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon, +ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque +dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils +l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre; +mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le +féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un +grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il +s'était fait préparer lui-même.»</p> + +<p>Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre +et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane, +l'archevêque de Reims, Hincmar écrivait au pape ce pénible aveu: +«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous +charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si +vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur +apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin, +nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des +païens...»</p> + +<p>Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> roi, se +trouvent également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est +rien sans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut +disposer de quelques évêchés, humilier les évêques<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>, opposer le +pape de Rome au pape de Reims. Il peut accumuler de vains titres, se +faire couronner roi de Lorraine et partager avec les Allemands le +royaume de son neveu Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa +faiblesse est au comble quand il devient empereur. En 875, la mort de +son autre neveu, Louis II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la +dignité impériale. Il prévient à Rome les fils de Louis-le-Germanique, +les gagne de vitesse, et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur. +Mais le jour même de Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique +grecque<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>, son frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe +lui aussi dans le propre palais de Charles; le pauvre empereur +s'enfuit d'Italie à l'approche d'un de ses neveux, et meurt de maladie +dans un village des Alpes (877)<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>.</p> + +<p>Son fils, Louis-le-Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance +qu'avait eue Charles-le-Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la +Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même +de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands qu'il +ne tient la couronne que de l'élection<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>. Il vit peu, ses fils +encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste jette en +passant cette parole <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> terrible, qui nous fait mesurer +jusqu'où la France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais +il servit plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, +car ledit roi ne put trouver personne à qui en remettre la +garde<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>.»</p> + +<p>Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut. +Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe +encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette +occasion<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur +chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la +Frise; et quand Charles-le-Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut +consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au cœur +même de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui +fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur +dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom de +son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et +l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec +Charles-le-Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans +de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le +joug du roi de Germanie, Charles-le-Gros, devenu roi de France par +<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> l'extinction de la branche française des Carlovingiens.</p> + +<p>Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avènement du prince +allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est +empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision! +Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils +commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiègent Paris +avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée, +n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, +fils de Robert-le-Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de +Saint-Germain-des-Prés ne se fussent jetés dedans, et ne l'eussent +défendue avec un grand courage. Eudes osa même en sortir pour implorer +le secours de Charles-le-Gros. L'empereur vint en effet, mais il se +contenta d'observer les barbares, et les détermina à laisser Paris +pour ravager la Bourgogne, qui méconnaissait encore son autorité +(885-886). Cette lâche et perfide connivence déshonorait +Charles-le-Gros.</p> + +<p>C'est une chose à la fois triste et comique de voir les efforts du +moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les +exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul +Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme +auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut +que son épée; que le Débonnaire, fils de Charlemagne, étonnait de sa +force les envoyés des Northmans et se jouait à briser leurs épées dans +<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> ses mains<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>. Il fait dire à un soldat de Charlemagne +qu'il portait sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de +petits oiseaux<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en +homme, à ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant +envoyé consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la +manière dont il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des +orties et de mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que +vous m'avez vu faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, +cela n'est pas douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre +petit Bernard ceint d'une épée.»</p> + +<p>Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles +lui-même rendait pourtant la chose douteuse lorsque, accusant sa femme +devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il +assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût +unie depuis dix ans en légitime mariage». Il n'y avait que trop +d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire. L'infécondité +de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent assez la +dégénération de cette race: elle finit d'épuisement, comme celle des +Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France dédaigne +d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles-le-Gros est +déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> +composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et non +seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les +simples seigneuries.</p> + +<p>L'année même de sa mort (877), Charles-le-Chauve avait signé +l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes, +jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires, +chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée +par la force des choses. Charles-le-Chauve avait au contraire défendu +d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable +au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la +nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>; c'était +résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les +véritables héritiers de Charles-le-Chauve. Déjà il a marié ses filles +aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre.</p> + +<p>Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les +passes des fleuves; ils y dresseront leurs forts, ils s'y +maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince, +qui, de temps en temps, aura la tentation de ressaisir le pouvoir +qu'il abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et +mépris pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent +autour de leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien +de plus populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus +de cette popularité est resté dans les romans, <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> où Gérard de +Roussillon, où Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte +héroïque contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la +désignation commune des Carlovingiens.</p> + +<p>Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité est +le beau-frère même de Charles-le-Chauve, Boson, qui prend le titre de +roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>(879). Presqu'en même +temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait +aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les +Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de +Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et +le vicomte de Marseille.</p> + +<p>Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette +famille d'Hunald et de Guaifer<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>, si maltraitée par les +Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans +l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne, +Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières +veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le +vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et +d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de +la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie, +Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule.</p> + +<p>À l'Est, le comte de Hainaut, Reinier, disputera la <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> Lorraine +aux Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie. +Reinier-<i>Renard</i> restera le type et le nom populaire de la ruse +luttant avec avantage contre la brutalité de la force.</p> + +<p>Au Nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les +Allemands les <i>forestiers</i> de Flandre<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a> et les comtes de +Vermandois, parents et alliés, plus ou moins fidèles, des +Carlovingiens.</p> + +<p>Mais la grande lutte est à l'Ouest, vers la Normandie et la Bretagne. +Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le Breton Nomenoé se +met à la tête du peuple, bat Charles-le-Chauve, bat les Northmans, +défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire +de la Bretagne un royaume<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>. Après lui, les Northmans reviennent en +plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de +ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvient à leur +reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va +remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les +ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les +Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés +également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et +le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient +par cela seul homme libre.</p> + +<p>En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les +Northmans<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>. En 864, Charles-le-Chauve <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> avait défendu aux +seigneurs d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule +de châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes, +les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert-le-Fort a +péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes, +plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il +y rentre à travers le camp des Northmans<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>. Ils lèvent le siège et +vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie +Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle. +En 933 et 955, les empereurs saxons Henri-l'Oiseleur et +Othon-le-Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires +de Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn +chasse les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille, +Guillaume, en délivre la Provence (965, 971).</p> + +<p>Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils +renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la +Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en +Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se +soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un +tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle +Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald, +tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions +nouvelles, comme, tout à <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> l'heure, Radholf ou Rollon va +fermer la Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du +roi de France, Charles-le-Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot +pourtant de s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse +suzeraineté de la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les +uns par les autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en +personne, mais par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en +baisant le pied du roi il le jeta à la renverse. Telle était +l'insolence de ces barbares.</p> + +<p>Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se +fortifient. La France prend consistance, et se forme peu à peu. Sur +toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes +seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation +des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la +destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la +patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins +donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour? +Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de +la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous +les membres se rapprocheront et formeront de nouveau un corps?</p> + +<p>Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands sièges +ecclésiastiques, qui conservent la prétention de la primatie. Tours +est un centre sur la Loire; Reims en est un dans le Nord. Mais partout +le pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le +comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> y a +partage. Ce n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques +obtiennent ou conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, +Beauvais, Noyon, Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du +royaume; il en est de même des métropolitains de Sens et de Reims. Le +premier chasse le comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, +chef de l'Église gallicane, est longtemps l'appui fidèle des +Carlovingiens<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>. Lui seul semble s'intéresser encore à la +monarchie, à la dynastie.</p> + +<p>Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus +rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares, +le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à +armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales. +L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de +la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux +l'indépendance.</p> + +<p>Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des +guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi +sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur +la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets +et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux +sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, Breton de +Rennes, «simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce +qu'il trouvait dans les forêts». Charles-le-Chauve le nomma forestier +de la forêt de Nid-de-Merle<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a>. Son fils, du même nom, reçut le +titre de sénéchal d'Anjou. Son petit-fils Ingelger, et les Foulques, +ses descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la +Bretagne.</p> + +<p>Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce +soient des chefs saxons au service de Charles-le-Chauve<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>. Il +confie à leur premier ancêtre connu, Robert-le-Fort, la défense du +pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à +Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus +heureux, les repousse au siège de Paris (885), et remporte sur eux une +grande victoire à Montfaucon. À l'époque de la déposition de +Charles-le-Gros, il est élu roi de France (888).</p> + +<p>M. Augustin Thierry, dans ses <i>Lettres sur l'histoire de France</i>, a +suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte +qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il +m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit. +La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une +netteté singulière.</p> + +<p>«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un +mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme +entièrement étranger à <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> la famille des Carlovingiens. Ce roi, +le premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de +France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou selon la +prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du +comte d'Anjou Robert-le-Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se +qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la +population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État +par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de +guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion +définitive de la race de Charles-le-Grand. En effet, cette race toute +germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections +de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée +par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle +venait de se fonder leur existence indépendante.</p> + +<p>«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du +nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays, +violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et +firent sacrer roi, à Compiègne, un homme de descendance saxonne. +L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple +ou le Sot<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>, ne tarda pas à justifier son exclusion du trône en se +mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant +tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla +réclamer, en suppliant, la protection <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> du roi Arnulf. Une +assemblée publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y +rendit, et, après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut +investi par lui de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut +donné aux comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la +Moselle de lui prêter secours, et de le faire rentrer dans son +royaume, pour qu'il y fût couronné; mais rien de tout cela ne lui +profita.»</p> + +<p>«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, ne +réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français. Il +fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite, se +mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume. +Charles-le-Simple parvint cependant, grâce au voisinage de +l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine. +Un reste de la vieille opinion germanique qui regardait les Welskes ou +Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait à +rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins +du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime, +Swintibald, fils naturel d'Arnulf et roi de Lorraine, envahit le +territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une +armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut +bientôt forcée de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes. +Cette grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de +Germanie une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on +avait jusque-là qualifié d'usurpateur. <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Eudes fut reconnu +roi<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>, et l'on promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au +prétendant. En effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire +vécut; mais à la mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie +fut remis en question, le <i>Keisar</i>, ou empereur, prit de nouveau parti +pour le descendant des rois francs.</p> + +<p>«Charles-le-Simple, reconnu roi en 898, par une grande partie de ceux +qui avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans +aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au +chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de +l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le +duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France +contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains +ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il +avait fait avec Charles-le-Simple, et le soutint, quoique assez +faiblement, contre Rodbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en +922. Son fils Guillaume I<sup>er</sup> suivit d'abord la même politique, et +lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se +déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et +couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années +après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles-le-Simple +<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un +retour à ses premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il +appuya d'une manière énergique la restauration du fils de Charles, +Louis, surnommé d'Outre-mer.</p> + +<p>«Le nouveau roi, auquel le parti français, soit par fatigue, soit par +prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant +héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une +alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le +prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette +alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande +aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion +nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire, +était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à +cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se +furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre +les deux partis qui depuis cinquante ans étaient en présence, +Hugues-le-Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre +Louis-d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué +contre Charles-le-Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction +opposée l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à +l'intervention normande, parvint à neutraliser les effets de +l'influence germanique. Toutes les forces du roi Louis et du parti +franc se brisèrent, en 945, contre le petit duché de Normandie. Le +roi, vaincu en bataille rangée, fut pris <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> avec seize de ses +comtes, et enfermé dans la tour de Rouen, d'où il ne sortit que pour +être livré aux chefs du parti national, qui l'emprisonnèrent à Laon.</p> + +<p>«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les +Normands, Hugues-le-Grand promit de donner sa fille en mariage à leur +duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus +voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des +puissances teutoniques, dont les principales étaient alors le roi +Othon et le comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de +tirer le roi Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des +résultats d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance +normande, en réunissant ce duché à la couronne de France, après la +restauration du roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une +cession de territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du +royaume de France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut +lieu en 946. À la tête de trente-deux légions, disent les historiens +du temps, Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait +un roi en prison et n'avait point de roi à sa tête, ne put rallier +autour de lui des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le +roi Louis fut remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque +sous les murs de Rouen; mais cette campagne brillante n'eut aucun +résultat décisif. La Normandie resta indépendante, et le roi délivré +n'eut pas plus d'amis qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les +malheurs de l'invasion, et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois +déposé, il <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> retourna au delà du Rhin pour implorer de +nouveaux secours.</p> + +<p>«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre +du roi Othon, en concile, à Ingelheim, pour traiter, entre autres +affaires, des griefs de Louis-d'Outre-mer contre le parti de +Hugues-le-Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur +devant cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, +après que le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva +et parla en ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers +du comte Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me +trouver au pays d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui +était mon héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le vœu +et aux acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, +peu de temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, +m'a déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai +obtenu ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, +la seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous +ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avènement, s'il y a +quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis +prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode +et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se +présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la +partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de +l'empereur d'outre-Rhin, et <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> le concile, transféré à Trèves, +sur les instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça +la sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous +excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de +tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à +résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du +souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le +voyage de Rome pour recevoir son absolution.»</p> + +<p>«À la mort de Louis-d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui +succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues +mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que +lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de +France. Son père, avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou +Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et +de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.»</p> + +<p>Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que +la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues-Capet, sous la +tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux sœurs du +Saxon Othon, roi de Germanie<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a>. Ce puissant monarque <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> +semble avoir gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, +Bruno, archevêque de Cologne et duc de Lorraine et des Pays-Bas<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a>. +Ces relations expliquent suffisamment le caractère germanique que M. +Thierry remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que +Louis-d'Outre-mer, élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils +d'une princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La +prépondérance de l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon, +vainqueur des Hongrois et maître de l'Italie, justifieraient +d'ailleurs la prédilection de ces princes pour la langue du grand roi. +Pour être parents des Othons, les derniers Carlovingiens, les premiers +Capétiens, n'en furent pas plus belliqueux. Hugues-Capet et son fils +Robert, princes voués à l'Église, ne rappellent guère le caractère +aventureux de Robert-le-Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient +fait si peu de scrupule de guerroyer contre les évêques, nommément +contre l'archevêque de Reims. Mais reprenons le récit de M. Thierry.</p> + +<p>Après la mort d'Othon-le-Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à +l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances +germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son +royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et +séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Mais +cette expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne +servit qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, +Allemands, Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de +Montmartre, où cette grande armée chanta en chœur un des versets du +<i>Te Deum</i>. L'empereur Othon, qui la conduisait, fut plus heureux, +comme il arrive souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu +par les Français au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une +trêve conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce +traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de +l'armée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt +fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point +cessé d'exister.</p> + +<p>«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables +de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin +pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour +impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions +de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista +grandement, dit un auteur contemporain, le cœur des seigneurs de +France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement +d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives +faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien +entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de +réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> ses +deux prédécesseurs<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>, si l'on en juge par sa conduite, se rendait +un compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun +moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la +minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait conclue +avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine, agression qui devait +lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne de +Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais chaque +jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se retirait de +lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils de +Hugues-le-Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on +surnommait <i>Capet</i> ou <i>Chapet</i>, dans la langue française du temps. +«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un +des personnages les plus distingués du dixième siècle<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>; Hugues +n'en porte pas le titre, mais il l'est en fait et en œuvres.»</p> + +<p>Les difficultés de tout genre que présentait en 987 une quatrième +restauration des Carlovingiens effrayèrent <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> les princes +d'Allemagne; ils ne firent marcher aucune armée au secours du +prétendant Charles, frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine +sous la suzeraineté de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses +partisans de l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la +ville de Laon, où il se maintint en état de blocus, à cause de la +force de la place, jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un +des siens. Hugues-Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où +il mourut. Ses deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de +France après la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, +où se conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de +parenté.</p> + +<p>«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence +de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son +origine dont on ne retrouvait plus de trace certaine après la +troisième génération, le désignaient comme candidat à la race +indigène, dont la restauration s'opérait en quelque sorte depuis le +démembrement de l'Empire.</p> + +<p>«L'avènement de la troisième race est, dans notre histoire nationale, +d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à +proprement parler, la fin du règne des Francs et la substitution d'une +royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors, +notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on +suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans +les mœurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement +<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de +dynastie. Un singulier pressentiment de cette longue succession de +rois paraît avoir saisi l'esprit du peuple à l'avènement de la +troisième race. Le bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont +Hugues-Capet, alors comte de Paris, venait de faire transférer les +reliques, lui était apparu en songe et lui avait dit: À cause de ce +que tu as fait, toi et tes descendants vous serez rois jusqu'à la +septième génération, c'est-à-dire à perpétuité<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>.»</p> + +<p>Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans +exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le +changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une mauvaise +cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de révolte +contre les décrets de l'Église<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a>. C'était une opinion répandue +parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle famille +régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion, qui se +conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa cause<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> L'avènement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarqué dans +les provinces éloignées<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, +de Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la +Seine le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues-Capet?</p> + +<p>Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou +un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins +l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la +montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de +Reims<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec +peine contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants +seigneurs, capables de faire tête par leurs propres forces au comte +d'Anjou, au comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans +leurs mains. À chaque avènement ils ont acquis un titre nouveau, pour +rançon de la royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils +voulaient bien ne pas prendre encore. Hugues-le-Grand obtient de Louis +IV le duché de Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers +Carlovingiens, la royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien +près d'être éteint; transférée aux Capets, c'est une espérance, un +droit vivant, qui sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va +peu à peu se réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, +comme avec la seconde, par une famille de grands propriétaires, amis +de l'Église. La propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les +bases profondes sur lesquelles la monarchie doit se replacer pour +revivre et refleurir.</p> + +<p>Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avènement de la +nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000 +approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la +fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en +arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation.</p> + +<p>Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre, +et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes +se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du +monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société.</p> + +<p>Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à +s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais +l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité, +l'attachement au sol, à la propriété, cette condition impossible à +remplir tant que durent les immigrations de races nouvelles, <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> +elle l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera +complètement que par la féodalité.</p> + +<p>L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par +Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est +qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le +désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se +trouvaient unis par force. Diversité de races, de langues et +d'esprits, défaut de communications, ignorance mutuelle, antipathies +instinctives: voilà ce que cachait cette magnifique et trompeuse unité +de l'administration romaine, plus ou moins reproduite par Charlemagne. +«Mortua quin etiam jungebat corpora vivis, tormenti genus.» C'était +une torture que cet accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on +en juge par la promptitude et la violence avec laquelle tous ces +peuples s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire.</p> + +<p>La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière, +essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité +matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit +seul a droit d'unir; seul, il <i>comprend</i>, il embrasse, et, pour tout +dire, il aime.</p> + +<p>L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a +échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle +s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à +connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle +devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la +dispersion matérielle apparaîtra l'invisible <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> unité des +intelligences, l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. +Alors le monde féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une +harmonie réelle et forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité +impériale ne contenait que l'anarchie.</p> + +<p>En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut, +la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La +division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils +s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun +dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche +avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne +sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa +vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre: «Pes, modò tam +velox, pigris radicibus hæret.» Naguère, il se classait, il se jugeait +par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne, +lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était +personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est +territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie.</p> + +<p>À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes. +Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et +sur l'Empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de +Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre +royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si +vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de +Provence. On <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> croit les réunir, et, loin de là, ils se +divisent encore. Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. +La division triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. +La vallée devient un royaume, la montagne un royaume.</p> + +<p>L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre +sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales. +Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant +d'une manière précise le caractère original des provinces où ces +dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son +développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La +liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps +barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la +simple géographie est une histoire.</p> + +<a id="eclaircissements" name="eclaircissements"></a> +<h3><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> ÉCLAIRCISSEMENTS<br> +DE LA PREMIÈRE ÉDITION (1833)</h3> + +<h4>SUR LES IBÈRES OU BASQUES (Voy. page <a href="#page8">8</a>.)</h4> + +<p>Dans son livre, intitulé <i>Prüfung der Untersuchungen über die +Urbewohner Hispaniens, vermittelst der Waskischen Sprache</i> [Berlin, +1821], M. W. de Humboldt a cherché à établir, par la comparaison des +débris de l'ancienne langue ibérique, avec la langue basque actuelle, +l'identité des Basques et des Ibères. Ces débris ne sont autre chose +que les noms de lieux et les noms d'hommes qui nous ont été transmis +par les auteurs anciens. Encore nous sont-ils parvenus bien défigurés. +Pline déclare rapporter seulement les noms qu'il peut exprimer en +latin: «Ex his digna memoratu aut latiali sermone dictu facilia, etc.» +Mela, Strabon, sont aussi arrêtés par la difficulté de rendre dans +leur langue la prononciation barbare. Ainsi les anciens ont dû omettre +précisément les noms les plus originaux. Quelques mots transmis +littéralement sur les monnaies ont la plus grande importance...</p> + +<p>Après avoir posé les principes de l'étymologie, M. de Humboldt les +applique à la méthode suivante: 1<sup>o</sup> chercher s'il y a d'anciens noms +ibériens qui, pour le son et la signification, s'accordent (au moins +en partie) avec les mots basques usités aujourd'hui; 2<sup>o</sup> dans tout le +cours de ces recherches, et avant <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> d'entrer dans l'examen +spécial, comparer l'impression que ces anciens noms produisent sur +l'oreille avec le caractère harmonique de la langue basque; 3<sup>o</sup> +examiner si ces anciens noms s'accorderaient avec les noms de lieux +des provinces où l'on parle le basque aujourd'hui. Cet accord peut +montrer, lors même qu'on ne trouverait pas le sens du nom, que des +circonstances analogues ont tiré d'une langue identique les mêmes noms +pour différents lieux.</p> + +<p>Il a été conduit aux résultats suivants:</p> + +<p>«1<sup>o</sup> Le rapprochement des anciens noms de lieux de la péninsule +ibérienne avec la langue basque montre que cette langue était celle +des Ibères, et comme ce peuple paraît n'avoir eu qu'une langue, +peuples ibères et peuples parlant le basque sont des expressions +synonymes.</p> + +<p>«2<sup>o</sup> Les noms de lieux basques se trouvent sur toute la Péninsule sans +exception, et, par conséquent, les Ibères étaient répandus dans toutes +les parties de cette contrée.</p> + +<p>«3<sup>o</sup> Mais dans la géographie de l'ancienne Espagne, il y a d'autres +noms de lieux qui, rapprochés de ceux des contrées habitées par les +Celtes, paraissent d'origine celtique; et ces noms nous indiquent, au +défaut de témoignage historique, les établissements des Celtes mêlés +aux Ibères.</p> + +<p>«4<sup>o</sup> Les Ibères non mêlés de Celtes habitaient seulement vers les +Pyrénées, et sur la côte méridionale. Les deux races étaient mêlées +dans l'intérieur des terres, dans la Lusitanie et dans la plus grande +partie des côtes du Nord.</p> + +<p>«5<sup>o</sup> Les Celtes ibériens se rapportaient, pour le langage, aux Celtes, +d'où proviennent les anciens noms de lieux de la Gaule et de la +Bretagne, ainsi que les langues encore vivantes en France et en +Angleterre. Mais vraisemblablement ce n'étaient point des peuples de +pure souche gallique, rameaux détachés d'une tige qui restât derrière +eux; la diversité de caractère et d'institution témoigne assez qu'il +n'en est pas ainsi. Peut-être furent-ils établis dans les Gaules à une +époque anté-historique, ou du moins ils y étaient établis bien avant +(avant les Gaulois?). En tous cas, dans leur mélange avec les Ibères, +c'était le caractère ibérien qui prévalait, et non le caractère +gaulois, tel que les Romains nous l'ont fait connaître.</p> + +<p>«6<sup>o</sup> Hors de l'Espagne, vers le Nord, on ne trouve pas trace des +Ibères, excepté toutefois dans l'Aquitaine ibérique, et une partie de +la côte de la Méditerranée. Les Calédoniens nommément appartenaient à +la race celtique, non à l'ibérienne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> «7<sup>o</sup> Vers le sud, les Ibères étaient établis dans les trois +grandes îles de la Méditerranée; les témoignages historiques et +l'origine basque des noms de lieux s'accordent pour le prouver. +Toutefois, ils n'y étaient pas venus, du moins exclusivement, de +l'Ibérie ou de la Gaule, ils occupaient ces établissements de tout +temps ou bien ils y vinrent de l'Orient.</p> + +<p>«8<sup>o</sup> Les Ibères appartenaient-ils aussi aux peuples primitifs de +l'Italie continentale? La chose est incertaine; cependant on y trouve +plusieurs noms de lieux d'origine basque, ce qui tendrait à fonder +cette conjecture.</p> + +<p>«9<sup>o</sup> Les Ibères sont différents des Celtes, tels que nous connaissons +ces derniers par le témoignage des Grecs et des Romains, et par ce qui +nous reste de leurs langues. Cependant il n'y a aucun sujet de nier +toute parenté entre les deux nations; il y aurait même plutôt lieu de +croire que les Ibères sont une dépendance des Celtes, laquelle en a +été démembrée de bonne heure.»</p> + +<p>Nous n'extrairons de ce travail que ce qui se rapporte directement à +la Gaule et à l'Italie. Nous reproduirons d'abord les étymologies des +noms: Basques, Biscaye, Espagne, Ibérie (p. 54).</p> + +<p><i>Basoa</i>, forêt, bocage, broussailles. Basi, basti, bastetani, +basitani, bastitani (bas <i>eta</i>, pays de forêt), bascontum (comme +baso-coa, appartenant aux forêts). Cette étymologie donnée par +Astallos n'est pas bonne.—Les Basques s'appellent non Basocoac, mais +<i>Eusc</i>aldunac, leur pays <i>Eus</i>calerria, <i>Eusqu</i>ererria, et leur langue +<i>eus</i>cara, <i>eusq</i>uera, <i>escu</i>ara. [La terminaison <i>ara</i> indique le +rapport de suite, de conséquence, d'une chose à une autre; ainsi, +<i>ara-uz</i>, conformément; <i>ara-ua</i>, règle, rapport. Eusk-ara veut donc +dire à la manière basque.] Aldunac vient d'<i>aldea</i>, côté, partie; +<i>duna</i>, terminaison de l'adjectif, et <i>c</i>, marque du pluriel<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>. +Erria, ara, era, ne sont que des syllabes auxiliaires. La racine est +<span class="smcap">Eusken</span>, <span class="smcap">Esken</span><a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>, d'où les villes Vesci, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Vescelia, et la +Vescitania, où se trouvait la ville d'<i>Osca</i>; deux autres <i>Osca</i> chez +les Turduli et en Bœturie, et <i>Ileosca</i>, <i>Etosca</i> (<i>Etrusca?</i>), +<i>Menosca</i> (<i>Mendia</i>, montagne), Viro<i>vesca</i>; les <i>Auscii</i> d'Aquitaine +avec leur capitale Elimberrum (Illiberris, ville neuve); +<i>Osqui</i>dates?—Le nom d'<i>Osca</i><a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a> doit se rapporter à tout le peuple +des Ibères. Les sommes énormes d'<i>argentum oscense</i> mentionnées par +Tite-Live ne peuvent guère avoir été frappées dans une des petites +villes appelées <i>Osca</i>. Florez croit que la ressemblance de l'ancien +alphabet ibérien avec celui des Osques italiens peut avoir donné lieu +à ce nom.</p> + +<p>Noms basques qui se retrouvent en Gaule (p. 91):</p> + +<p><span class="smcap">Aquitaine</span>: Calagorris, Casères en Comminges.—Vasates et Basabocates, +de <i>Basoa</i>, forêt.—De même le diocèse de Bazas, entre la Garonne et +la Dordogne.—Huro, comme la ville des Cosetans (Oléron).—Bigorra, de +<i>bi</i>, deux, <i>gora</i>, haut.—Oscara, Ousche.—Garites, pays de Gavre, de +<i>gora</i>, haut.—Garoceli... (Cæsar, de Bell. Gall., I, <span class="smcap">X</span>, et non +<i>Graioceli</i>). Auscii, de eusken, esken, vesci (osci?), nom des Basques +(leur ville est Elimberrum comme Illiberris).—Osquidates, même +racine, vallée d'Ossau, du pied des Pyrénées à Oléron.—Curianum (cap +de Buch, promontoire près duquel le bassin d'Arcachon s'enfonce dans +les terres, de <i>gur</i>, courbé.—Le rivage <i>Corense</i> en +Bétique.)—Bercorcates, même racine; Biscarosse, bourg du district de +Born, frontières de Buch.—Les terminaisons celtiques sont +<i>dunum</i><a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>, <i>magus</i>, <i>vices</i> et <i>briga</i> (p. 96). Segodunum apud +Rutenos appartient plus à la Narbonnaise qu'à l'Aquitaine. Lugdunum +apud Convenas est mixte, comme l'indique Convenæ, Comminges. On ne les +trouve pas, non plus que <i>briga</i>, chez les vrais Aquitains. La +terminaison en <i>riges</i> paraît commune aux Celtes et aux Basques. Chose +remarquable: le seul peuple que Strabon nous désigne comme étranger, +dans l'Aquitaine, les <i>Bituriges</i>, ont un nom tout à fait basque; de +même les <i>Caturiges</i>, <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> Celtes des Hautes-Alpes; ce sont des +établissement primitivement ibériens.</p> + +<p>Côte méridionale de la Gaule: Illiberis Bebryciorum, Vasio Vocontiorum +(Vaison) en Narbonnaise. Bebryces rappelle <i>briges</i>, et peut-être +Allo-Broges (Étienne de Byzance écrit Allobryges; selon lui, on trouve +le plus souvent, chez les Grecs, Allobryges). Cependant le scholiaste +de Juvénal dit ce mot celtique (Sat. <span class="smcap">VIII</span>, v. 234), et signifiant +terre, contrée.</p> + +<p>Dans le reste de la Gaule, on rencontre peu de noms analogues au +basque, excepté Bituriges<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Go to footnote 393"><span class="smaller">[393]</span></a>. Cependant Gel<i>duba</i>, comme Corduba, +Salduba, Arverni, Arvii, Ga<i>durci</i>, Caracates, Carasa, Carcaso (et +Ardyes dans le Valais), Carnutes, Carocotinum (Crotoy), Carpentoracte +(Carpentras), Corsisi, Carsis ou Cassis, Corbilo (Coiron-sur-Loire), +(Turones?) Ces analogies avec le basque sont probablement fortuites. +Le mot même de <i>Bri</i>tannia ne dériverait-il pas de cette racine +féconde? prydain, brigantes?</p> + +<p><i>Brigan</i>tium en Espagne chez les Gallaïci, <i>Brigœ</i>tium en Asturie. +De même en Gaule <i>Brigan</i>tium et le port <i>Briv</i>ates.—En Bretagne, les +<i>Brigan</i>tes, et leur ville Isu<i>brigan</i>tum; le même nom de peuple se +trouve en Irlande.—<i>Brigan</i>tium, sur le lac de Constance, +<i>Brege</i>tium, en Hongrie, sur le Danube. En Gaule, sur la côte sud, les +Sego<i>briges</i>; dans l'Aquitaine propre, les Nitio<i>briges</i> (Agen); +Samaro<i>briva</i> (Amiens); Eburo<i>briva</i> entre Auxerre et Troyes; +Baudo<i>brica</i>, au-dessus de Coblentz, Bonto<i>brice</i> et ad Mageto<i>bria</i>, +entre Rhin et Moselle; en Suisse, les Lato<i>brigi</i> et Lato<i>brogi</i>; en +Bretagne, Duro<i>brivæ</i> et Ouro<i>brivæ</i>; Arto<i>briga</i> (Ratisbonne) dans +l'Allemagne celtique.</p> + +<p>Recherches de noms celtiques dans des noms de lieux ibériens (p. 100): +<i>Ebura</i> ou <i>Ebora</i>, en Bétique et chez les Turduli, Edetani, +Carpetani, Lusitani, et Ripe<i>pora</i> en Bétique, <i>Eburo</i>britium chez les +Lusitani; en Gaule, <i>Eburo</i>brica, <i>Eburo</i>dunum; sur la côte +méridionale, les <i>Eburo</i>nes, sur la rive gauche du Rhin, Aulerci +<i>Eburo</i>vices en Normandie; en Bretagne, <i>Ebora</i>cum, <i>Ebura</i>cum; en +Autriche, <i>Eburo</i>dunum; en Hongrie, <i>Ebu</i>rum; en <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> Lucanie, +les <i>Eburi</i>ni? le gaulois <i>Epore</i>dorix, dans César?</p> + +<p>Noms celtiques en Espagne.</p> + +<p>Ebora, Ebura, Segobrigii (?), p. 102. Les <i>Segobriges</i> sur la côte sud +de la Gaule. <i>Segobriga</i>, villes espagnoles des <i>Celtibériens</i>; +<i>Segontia</i>. Segedunum, en Bretagne. <i>Segodunum</i>, en Gaule. +<i>Segestica</i>, en Pannonie.—En Espagne, <i>Nemetobriga</i>, +<i>Nemetates</i>.—<i>Augustonemetum</i>, en Auvergne, <i>Nemetacum</i>, +<i>Nemetocenna</i>, et les <i>Nemètes</i> dans la Germanie supérieure, +<i>Nemausus</i>, Nîmes; de l'irlandais <i>Naomhtha</i> (V. Lluyd), sacré, saint?</p> + +<p>Page <a href="#page106">106</a>.—Recherches de noms <i>basques</i> dans les noms de lieux +celtiques. En Bretagne: Le fleuve Ilas. Isca. Isurum. Verurium. Le +promontoire Ocelum ou Ocellum. Sur le Danube, entre le Norique et la +Pannonie, Astura et le fleuve Carpis. Urbate et le fleuve Urpanus.—En +Espagne: Ula. Osca. Esurir. Le mont Solorius. Ocelum chez les +Gallaïci...</p> + +<p>Noms <i>basques</i> en Italie: <i>Iria</i> apud Taurinos, comme Iria Flavia +Gallaïcorum (<i>iria</i>, ville).—<i>Ilienses</i>, en Sardaigne, Troyens? +Cependant d'habit et de mœurs libyens selon Pausanias.—<i>Uria</i>, en +Apulie, comme <i>Urium</i> Turdulorum.—<i>D'ra</i>, eau: <i>Urba</i> <i>Salovia</i> +Picenorum, <i>Urbinum</i>, <i>Urcinium</i> de Corse, comme <i>Urce</i> +Bastetanorum.—<i>Urgo</i>, île entre Corse et Étrurie, comme <i>Urgao</i> en +Bétique.—<i>Usentini</i> en Lucanie, comme <i>Urso</i>, <i>Ursao</i>, en +Bétique.—<i>Agurium</i>, en Sicile; <i>Argiria</i>, en Espagne.—<i>Astura</i>, +fleuve et île près d'Antium.—D'<i>asta</i>, roche: <i>Asta</i>, en Ligurie, et +<i>Asta Turdelanorum</i>, etc., etc., en Espagne.—<i>Osci</i> ne se rapporte +pas à <i>osca</i>, il est contracté d'<i>opici</i>, opci (mais pourquoi opici ne +serait-il pas une extension de <i>osci</i>?)—<i>Ausones</i>, analogue à +l'espagnol <i>Ausa</i> et <i>Ausetani</i>. Cependant il se lie avec +<i>Aurunci</i>.—<i>Arsia</i>, en Istrie; <i>Arsa</i>, en Bœturie.—<i>Basta</i>, en +Calabre; <i>Basti</i> apud Bastetanos.—<i>Basterbini</i> Salentinorum, de +<i>basoa</i>, montagne, et de <i>erbestatu</i>, émigrer, changer de pays +(erria).—<i>Biturgia</i>, en Étrurie; <i>Bituris</i>, chez les +Basques.—<i>Hispellum</i>, en Ombrie.—Le Lambrus, qui se jette dans le +Pô, Lambriaca et Flavia lambris Gallaïcorum.—<i>Murgantia</i>, ville +barbare en Sicile; <i>Murgis</i>, en Espagne; <i>Suessa</i> et <i>Suessula</i>, comme +les <i>Suessetani</i> des Ilergètes.—<i>Curenses</i> Sabinorum, <i>Gurulis</i>, en +Sardaigne, comme le littus <i>Corense</i>, en Bétique, et le prom. Curianum +en Aquitaine.—<i>Curia</i>, même racine que <i>urbs</i>; urvus, curvus, urvare, +urvum aratri; ὄρος, ἀρόω, χυρτός; en +allemand, aëren, labourer; en basque, ara-tu, labourer (ἄρω, +labourer); <i>gur</i>, courbe; <i>uria</i>, <i>iria</i>, ville.—L'allemand <i>ort</i> est +encore de cette famille.—Les <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> Basques et les Romains +seraient rattachés l'un à l'autre par l'intermédiaire des Étrusques. +«Je ne dis pas pour cela que les Étrusques soient pères des Ibères ni +leurs fils<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>.»</p> + +<p>Page <a href="#page122">122</a>.—C'est à tort que les Français et Espagnols confondent les +Cantabres et les Basques (Oihenart les distingue); les Cantabres en +étaient séparés par les Autrigons, et les tribus peu guerrières des +Caristii et Varduli. Chez les Cantabres, commence ce mélange de noms +de lieux que je ne trouve point chez les Basques. Les Cantabres sont +essentiellement guerriers, les Basques aussi, et même ils se vantaient +de ne pas porter de casques (Sil. It, III, 358. V. 197, IX, 232). Ceci +prouve cependant qu'ils avaient plus rarement la guerre. Enfermés dans +leurs montagnes, ils n'eurent point de guerres contre les Romains, +sauf la guerre désespérée de Calagurris (Juven., XV, 93-110).</p> + +<p>Page <a href="#page127">127</a>.—Les noms basques se représentent surtout chez les Turduli +et Turdetani de la Bétique. Ainsi, il n'y avait aucune contrée de la +Péninsule où les noms de lieux n'indiquassent un peuple parlant et +prononçant comme les Basques d'aujourd'hui. Les formes infiniment +variées de la langue basque seraient inexplicables, si ce peuple +n'avait été formé de tribus très nombreuses, et dispersées autrefois +sur un vaste territoire.—<i>Atzean</i> signifie derrière, en arrière, et +<i>Atzea</i> l'étranger; ainsi ce peuple pensait primitivement que +l'étranger n'était que derrière lui: ceci fait croire que, depuis un +temps immémorial, ils sont établis au bout de l'Europe.</p> + +<p>Page <a href="#page149">149</a>.—Les Celtes et les Ibères sont deux races différentes +(Strab.). Niebuhr pense de même contre l'opinion de Bullet, Vallancey, +etc. Les Ibères étaient plus pacifiques; en effet, les <i>Turduli, +Turdetani</i>. Au lieu de faire des expéditions, ils furent repoussés du +Rhône à l'Ouest. Ils ne faisaient pas de ligues avec d'autres, par +confiance en soi (Strab., III, 4, p. 138); aussi, point de grandes +entreprises (Florus, II, 17, 3), seulement de petits brigandages; +opiniâtres contre les Romains, mais surtout les <i>Celtibères</i>; poussés +par la tyrannie des préteurs, par la fréquente stérilité des pays de +montagnes, avec une population croissante; obligés d'éloigner +<span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> d'eux annuellement une partie des hommes en âge de porter +les armes; effarouchés par l'état de guerre permanent en Espagne, sous +les Romains.</p> + +<p>Le monde Ibérien est antérieur au monde Celtique..... On n'en connaît +que la décadence. Les Vaccéens (Diod., V, 34) faisaient chaque année +un partage de leurs terres, et mettaient les fruits en commun, signe +d'une société bien antique.</p> + +<p>Nous ne trouvons pas chez les Ibères l'institut des Druides et Bardes. +Aussi point d'union politique (les Druides avaient un chef unique). +Aussi moins de régularité dans la langue basque, pour revenir des +dérivés aux racines.</p> + +<p>On accuse les Gaulois, et non les Ibères, de pédérastie (Athen. XIII, +79. Diod., V, 32); au contraire, les Ibères préfèrent l'honneur et la +chasteté à la vie (Strab., III, 4, p. 164). Les Gaulois, et non les +Ibères, bruyants, vains, etc. (Diod., V, 31, p. 157), les Ibères +méprisent la mort, mais avec moins de légèreté que les Gaulois, qui +donnaient leur vie pour quelque argent ou quelques verres de vin +(Athen., IV, 40).</p> + +<p>Diodore assimile les Celtibères aux Lusitaniens. Les uns et les autres +semblent avoir déployé dans la guerre la ruse, l'agilité, caractère +des Ibères (Strab., III). Mais les Celtibères craignaient moins les +batailles rangées; ils avaient conservé le bouclier gaulois; les +Lusitaniens en portaient un moins long (Scutatæ citerioris provinciæ, +et cetratæ ulterioris Hispaniæ cohortes, Cæs. de B., lib. I, 39. +Cependant id. I, 48).</p> + +<p>Les Celtibères avaient (sans doute d'après les Ibères) des bottes +tissues de cheveux (Diodore: Τριχίνας +εἴλουσι +χνημίδας). Les +Biscayens d'aujourd'hui ont la jambe serrée de bandes de laine, qui +vont joindre l'<i>abarca</i>, sorte de sandale.</p> + +<p>Les montagnards vivaient deux tiers de l'année d'un pain de gland +(nourriture des Pélasges, Dodone, etc.; glandem ructante marito. Juv. +VI, 10). Les Celtibères mangeaient beaucoup de viande; les Ibères +buvaient une boisson d'orge fermentée; les Celtibères, de l'hydromel.</p> + +<p>Les ressemblances entre les Ibères et les Celtibères sont nombreuses, +exemple: tout soin domestique abandonné aux femmes; force et +endurcissement de celles-ci, qu'on retrouve en Biscaye et provinces +voisines (et dans plusieurs parties de la Bretagne, comme à Ouessant).</p> + +<p>Chez les Ibères et les Celtes (Aquitaine?) hommes qui dévouent leur +vie à un homme (Plut. Sertor., 14, Val. Max., VII, 6, ext. 3.—Cæs. de +B. Gall.). Val. Max., II, 6, 11, dit <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> expressément que ces +dévouements étaient particuliers aux Ibères.</p> + +<p>Page <a href="#page158">158</a>.—Les Gaulois aimaient les habits bariolés et voyants; les +Ibères, même les Celtibères, les portaient noirs de grosse laine, +comme des cheveux, leurs femmes des voiles noirs. En guerre, par +exemple à Cannes (Polyb., III, 114, Livius, XXII, 46), vêtements de +lin blanc, et par-dessus habits rayés de pourpre (c'est un milieu +entre le bariolé gaulois et la simplicité ibérienne).</p> + +<p>Ce qu'on sait de la religion des Ibères s'applique aussi aux Celtes, +sauf une exception: <i>Quelques-uns</i>, dit Strabon (III, 4, p. 164), +<i>refusent aux Galliciens toute foi dans les dieux, et disent qu'aux +nuits de pleine lune les Celtibères et leurs voisins du Nord font des +danses et une fête devant leurs portes avec leurs familles, en +l'honneur d'un dieu sans nom</i>. Plusieurs auteurs (dont Humboldt semble +adopter le sentiment) croient voir un croissant et des étoiles sur les +monnaies de l'ancienne Espagne. Florez (Medallas, I) remarque que dans +les médailles de la Bétique (et non des autres provinces) le taureau +est toujours accompagné d'un croissant (le croissant est phénicien et +druidique; la vache est dans les armes des Basques, des Gallois, +etc.). Dans les autres provinces, on trouve le taureau, mais non le +croissant.</p> + +<p>Nulle mention de temple, si ce n'est dans les provinces en rapport +avec les peuples méridionaux (cependant quelques noms celtiques: +exemple, Nemeto<i>briga</i>).—Strab. (III, 1, p. 138), dans un passage +obscur où il donne les opinions opposées d'Artémidore et d'Éphore sur +le prétendu temple d'Hercule au promontoire Cuneus, parle de certaines +pierres qui, dans plusieurs lieux, se trouvent trois ou quatre +ensemble, et qui ont rapport à des usages religieux (trad. fr., I, +385, III, 4, 5). Un voyageur anglais en Espagne dit qu'aux frontières +de Galice on rencontre de grands tas de pierres, la coutume étant que +tout Galicien qui émigre pour trouver du travail y mette une pierre au +départ et au retour. Arist. Polit. VII, 2, 6: Sur la tombe du guerrier +ibérien autant de lances (ὀβελίσχους) qu'il a tué d'ennemis.</p> + +<p>Nous ne trouvons pas chez les Ibères, comme chez les Gaulois, l'usage +de jeter de l'or dans les lacs ou de le placer dans les lieux sacrés, +sans autre garde que la religion. Au temple d'Hercule à Cadix, il y +avait des offrandes que César fit respecter après la défaite des fils +de Pompée (Diod., c. <span class="smcap">XLIII</span>, <span class="smcap">XXXIX</span>); mais <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> le culte de ce +temple était encore phénicien, même au temps d'Appien, VI, <span class="smcap">II</span>, +35.—Justin, XLIV, 3: «La terre est si riche chez les Galiciens, que +la charrue y soulève souvent de l'or; ils ont une montagne sacrée +qu'il est défendu de violer par le fer; mais si la foudre y tombe, on +peut y recueillir l'or qu'elle a pu découvrir, comme un présent des +dieux.» Voilà bien l'or, propriété des dieux.</p> + +<p>Page <a href="#page163">163</a>.—Pour les noms de lieux, point de trace des Ibères dans la +Gaule non aquitanique, ni dans la Bretagne [cependant voyez plus +haut], quoique Tacite (Agric., II) croie les reconnaître dans le teint +des Silures, dans leurs cheveux frisés et leur position géographique. +(Mannert croit les trouver en Calédonie). Il faut attendre qu'on ait +comparé le basque avec les langues celtiques. Espérons, ajoute M. de +Humboldt, qu'Ahlwardt nous fera connaître ses travaux...</p> + +<p>Page <a href="#page166">166</a>.—Les anciennes langues celtiques ne peuvent avoir différé du +breton et gallois actuel; la preuve en est dans les noms de lieux et +de personnes, dans beaucoup d'autres mots, dans l'impossibilité de +supposer une troisième langue qui eût entièrement péri.</p> + +<p>Page <a href="#page173">173</a>.—On peut dire des <i>Ibères</i> ce que dit Mannert des <i>Ligures</i>, +avec beaucoup de sagacité, qu'ils ne dérivent pas des Celtes que nous +connaissons dans la Gaule, mais que pourtant ils pourraient être une +branche sœur d'une tige orientale plus ancienne.</p> + +<p>Page <a href="#page175">175</a>.—Parenté fort douteuse du basque et des langues américaines.</p> + +<p>Nous n'avons pas cru qu'on pût nous blâmer de donner un extrait de cet +admirable petit livre, qui n'est pas encore traduit.</p> + + +<h4>SUR LES TRADITIONS RELIGIEUSES DE L'IRLANDE ET DU PAYS DE GALLES +(<i>Voy. page <a href="#page39">39</a></i>).</h4> + +<p>Nous nous sommes sévèrement interdit, dans le texte, tout détail sur +les religions celtiques qui ne fût tiré des sources antiques, des +écrivains grecs et romains. Toutefois, les traditions irlandaises et +galloises qui nous sont parvenues sous une forme moins pure, peuvent +jeter un jour indirect sur les <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> anciennes religions de la +Gaule. Plusieurs traits, d'ailleurs, sont profondément indigènes et +portent le caractère d'une haute antiquité: ainsi, le culte du feu, le +mythe du castor et du grand lac, etc., etc.</p> + + +<h5>§ I<sup>er</sup>.</h5> + +<p>Le peu que nous savons des vieilles religions de l'Irlande nous est +arrivé altéré, sans doute, par le plus impur mélange de fables +rabbiniques, d'interpolations alexandrines, et peut-être dénaturé +encore par les explications chimériques des critiques modernes. +Toutefois, en quelque défiance qu'on doive être, il est impossible de +repousser l'étonnante analogie que présentent les noms des dieux de +l'Irlande (Axire, Axcearas, Coismaol, Cabur) avec les Cabires de +Phénicie et de Samothrace (Axieros, Axiokersos, Casmilos, Cabeiros). +Baal se retrouve également comme Dieu suprême en Phénicie et en +Irlande. L'analogie n'est pas moins frappante avec plusieurs des dieux +égyptiens et étrusques. Æsar, dieu en étrusque (d'où Cæsar), c'est en +irlandais le dieu qui allume le feu<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>. Le feu allumé, c'est Moloch. +L'Axire irlandais, eau, terre, nuit, lune, s'appelle en même temps Ith +(prononcez Iz comme Isis), Anu Mathar, Ops et Sibbol (comme Magna +Mater, Ops et Cybèle). Jusqu'ici c'est la nature potentielle, la +nature non fécondée: après une suite de transformations, elle devient, +comme en Égypte, Neith-Nath, dieu-déesse de la guerre, de la sagesse +et de l'intelligence, etc.</p> + +<p>M. Adolphe Pictet établit pour base de la religion primitive de +l'Irlande le culte des Cabires, puissances primitives, commencement +d'une série ou progression ascendante qui s'élève jusqu'au Dieu +suprême, Beal. C'est donc l'opposé direct d'un système d'émanation.</p> + +<p>«D'une dualité primitive, constituant la force fondamentale de +l'univers, s'élève une double progression de puissances cosmiques, +qui, après s'être croisées par une transition mutuelle, viennent +toutes se réunir dans une unité suprême comme en leur principe +essentiel. Tel est, en peu de mots, le caractère <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> distinctif +de la doctrine mythologique des anciens Irlandais, tel est le résumé +de tout notre travail.» Cette conclusion est presque identique à celle +qu'a obtenue Schelling à la suite de ses recherches sur les Cabires de +Samothrace. «La doctrine des Cabires, dit-il, était un système qui +s'élevait des divinités inférieures, représentant les puissances de la +nature, jusqu'à un Dieu supra-mondain qui les dominait toutes;» et +dans un autre endroit: «La doctrine des Cabires, dans son sens le plus +profond, était l'exposition de la marche ascendante par laquelle la +vie se développe dans une progression successive, l'exposition de la +magie universelle, de la théurgie permanente qui manifeste sans cesse +ce qui, de sa nature, est supérieur au monde réel, et fait apparaître +ce qui est invisible.</p> + +<p>«Cette presque identité est d'autant plus frappante que les résultats +ont été obtenus par deux voies diverses. Partout je me suis appuyé sur +la langue et les traditions irlandaises, et je n'ai rapporté les +étymologies et les faits présentés par Schelling que comme des +analogies curieuses, non pas comme des preuves. Les noms d'<span class="smcap">Axire</span>, +d'<span class="smcap">Axcearas</span>, de <span class="smcap">Coismaol</span> et de <span class="smcap">Cabur</span>, se sont expliqués par +l'irlandais, comme l'ont été par l'hébreu les noms d'<span class="smcap">Axieros</span>, +d'<span class="smcap">Axiokersos</span>, de <span class="smcap">Casmilos</span> et de <span class="smcap">Kabeiros</span>. Qui ne reconnaîtrait là une +connexion évidente?</p> + +<p>«D'ailleurs Strabon parle expressément de l'analogie du culte de +Samothrace avec celui de l'Irlande. Il dit, d'après Artémidore, qui +écrivait cent ans avant notre ère: Ὅτι φασὶν εἰς +νῆσον πρὸς τῇ +Βρεττανιχῇ, +χαθ᾽ ἣν όμοῖα +τοῖς ἐν +Ξαμοθράχη περὶ +τὴν Δήμητραν +χαὶ τὴν Κόρην +ἱεροποιεῖται. +(Ed. Casaubon, IV, p. 137.) On cite +encore un passage de Denys-le-Périégète, mais plus vague et peu +concluant (<span class="smcap">V</span>, 365).</p> + +<p>«Celui en qui ce système trouve son unité, c'est <span class="smcap">Samhan</span>, <i>le mauvais +esprit</i> (Satan), l'image du soleil (littéralement Samhan), le juge des +âmes, qui les punit en les renvoyant sur la terre ou en les envoyant +en enfer. Il est le <i>maître de la mort</i> (Bal-Sab). C'était la veille +du 1<sup>er</sup> novembre qu'il jugeait les âmes de ceux qui étaient morts +dans l'année: ce jour s'appelle encore aujourd'hui la nuit de Samhan +(Beaufort et Vallancey, Collectanea de rebus hibernicis (t. IV, p. +83).—C'est le Cadmilos ou Kasmilos de Samothrace, ou le Camillus des +Étrusques, le <i>serviteur</i> (coismaol, cadmaol, signifie en irlandais +serviteur). Samhan est donc le centre d'association des Cabires (sam, +sum, cum, indiquent l'union en une foule de langues). On lit dans un +ancien Glossaire irlandais: «<i>Samhandraoic, eadhon Cabur</i>, <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> +la magie de Samhan, c'est-à-dire <span class="smcap">Cabur</span>,» et il ajoute pour +explication: «Association mutuelle.» Cabur, associé; comme en hébreu, +<i>Chaberim</i>; les Consentes étrusques (de même encore <i>Kibir</i>, <i>Kbir</i> +signifie Diable dans le dialecte maltais, débris de la langue punique. +Creuzer, Symbolique, II, 286-8). Le système cabirique irlandais +trouvait encore un symbole dans l'harmonie des révolutions célestes. +Les astres étaient appelés <i>Cabara</i>. Selon Bullet, les Basques +appelaient les sept planètes <i>Capirioa</i> (?) Le nom des constellations +signifiait en même temps intelligence et musique, mélodie. <i>Rimmin</i>, +<i>rinmin</i>, avaient le sens de soleil, lune, étoiles; <i>rimham</i> veut dire +compter; <i>rimh</i>, nombre (en grec ῥυθμός; en français, rime, +etc.).</p> + +<p>«Il semble que la hiérarchie des druides eux-mêmes composait une +véritable association cabirique, image de leur système religieux.</p> + +<p>«Le chef des druides était appelé <i>Coibhi</i><a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Go to footnote 396"><span class="smaller">[396]</span></a>. Ce nom, qui s'est +conservé dans quelques expressions proverbiales des Gaëls de l'Écosse, +se lie encore à celui de <i>Cabire</i>. Chez les Gallois, les druides +étaient nommés <i>Cowydd</i>, associés<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>. Celui qui recevait +l'initiation prenait le titre de <i>Caw</i>, associé, cabire, et <i>Bardd +caw</i> signifiait un barde gradué (Davies, Myth., 163. Owen, Welsh, +Dict.). Parmi les îles de Scilly, celle de Trescaw portait autrefois +le nom d'<i>Innis Caw</i>, île de l'association; et on y trouve des restes +de monuments druidiques (Davies). À Samothrace, l'initié était aussi +reçu comme <i>Cabire</i> dans l'association des dieux supérieurs, et il +devenait lui-même un anneau de la chaîne magique (Schelling, Samothr. +Gottesd., p. 40).</p> + +<p>«La danse mystique des druides avait certainement quelque rapport à la +doctrine cabirique et au système des nombres. Un passage curieux d'un +poète gallois, Cynddelw, cité par Davies, <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> p. 16, d'après +l'Archéologie de Galles, nous montre druides et bardes se mouvant +rapidement en cercle et en nombres impairs, comme les astres dans leur +course, en célébrant le <i>conducteur</i>. Cette expression de nombres +impairs nous montre que les danses druidiques étaient, comme le temple +circulaire, un symbole de la doctrine fondamentale, et que le même +système de nombres y était observé. En effet, le poète gallois, dans +un autre endroit, donne au monument druidique le nom de Sanctuaire du +nombre impair.</p> + +<p>«Peut-être chaque divinité de la chaîne cabirique avait-elle, parmi +les druides, son prêtre et son représentant. Nous avons vu déjà, chez +les Irlandais, le prêtre adopter le nom du dieu qu'il servait; et, +chez les Gallois, le chef des druides semble avoir été considéré comme +le représentant du Dieu suprême (Jamieson, Hist. of the Culdees, p. +29). La hiérarchie druidique aurait été ainsi une image microcosmique +de la hiérarchie de l'univers, comme dans les mystères de Samothrace +et d'Éleusis...</p> + +<p>«Nous savons que les Caburs étaient adorés dans les cavernes et +l'obscurité, tandis que les feux en l'honneur de Beal étaient allumés +sur le sommet des montagnes. Cet usage s'explique par la doctrine +abstraite:</p> + +<p>«Le monde cabirique, en effet, dans son isolement du grand principe de +lumière, n'est plus que la force ténébreuse, que l'obscure matière de +toute réalité. Il constitue comme la base ou la racine de l'univers, +par opposition à la suprême intelligence, qui en est comme le sommet. +C'était sans doute par suite d'une manière de voir analogue que les +cérémonies du culte des Cabires, à Samothrace, n'étaient célébrées que +pendant la nuit.»</p> + +<p>On peut ajouter à ces inductions de M. Pictet que, suivant une +tradition des montagnards d'Écosse, les druides travaillaient la nuit +et se reposaient le jour (Logan, II, 351).</p> + +<p>Le culte de Beal, au contraire, se célébrait par des feux allumés sur +les montagnes. Ce culte a laissé des traces profondes dans les +traditions populaires (Toland, XI<sup>e</sup> lettre, p. 101). Les druides +allumaient des feux sur les <i>cairn</i>, la veille du 1<sup>er</sup> mai, en +l'honneur de <i>Beal</i>, <i>Bealan</i> (le soleil). Ce jour garde encore +aujourd'hui en Irlande le nom de la <i>Bealteine</i>, c'est-à-dire le jour +du feu de Beal. Près de Londonderry, un cairn placé en face d'un autre +cairn s'appelle <i>Bealteine</i>.—Logan, II, 326. Ce ne fut qu'en 1220 que +l'archevêque de Dublin éteignit le feu perpétuel qui était entretenu +dans une petite chapelle près de l'église de <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> Kildare, mais +il fut rallumé bientôt et continua de brûler jusqu'à la suppression +des monastères (Archdall's mon. Hib. apud Anth. Hib., III, 240). Ce +feu était entretenu par des vierges, souvent de qualité, appelées +<i>filles du feu</i> (inghean an dagha), ou <i>gardiennes du feu</i> +(breochuidh), ce qui les a fait confondre avec les nonnes de sainte +Brigitte.</p> + +<p>Un rédacteur du <i>Gentleman's Magasine</i>, 1795, dit: que, se trouvant en +Irlande la veille de la Saint-Jean, on lui dit qu'il verrait à minuit +allumer les <i>feux en l'honneur du soleil</i>. Riches décrit ainsi les +préparatifs de la fête: «What watching, what vattling, what tinkling +upon pannes and candlesticks, what strewing of hearbes, what clamors, +and other ceremonies are used.»</p> + +<p>Spenser dit qu'en allumant le feu, l'Irlandais fait toujours une +prière. À Newcastle, les cuisiniers allument les feux de joie à la +Saint-Jean. À Londres et ailleurs, les ramoneurs font des danses et +des processions en habits grotesques. Les montagnards d'Écosse +passaient par le feu en l'honneur de Beal, et croyaient un devoir +religieux de marcher en portant du feu autour de leurs troupeaux et de +leurs champs.—Logan, II, 364. Encore aujourd'hui, les montagnards +écossais font passer l'enfant au-dessus du feu, quelquefois dans une +sorte de poche, où ils ont mis du pain et du fromage. (On dit que dans +les montagnes on baptisait quelquefois un enfant sur une large épée. +De même en Irlande la mère faisait baiser à son enfant nouveau-né la +pointe d'une épée. Logan, I, 122.)—Id. I, 213. Les Calédoniens +brûlaient les criminels entre deux feux; de là le proverbe: «Il est +entre les deux flammes de Bheil.»—Ibid., 140. L'usage de faire courir +la croix de feu subsistait encore en 1745; elle parcourut dans un +canton trente-six milles en trois heures. Le chef tuait une chèvre de +sa propre épée, trempait dans le sang les bouts d'une croix de bois +demi-brûlée, et la donnait avec l'indication du lieu de ralliement à +un homme du clan, qui courait la passer à un autre. Ce symbole +menaçait du fer et du feu ceux qui n'iraient pas au +rendez-vous.—Caumont, I, 154: Suivant une tradition, on allumait +autrefois, dans certaines circonstances, des feux sur les <i>tumuli</i>, +près de Jobourg (départem. de la Manche).—Logan, II, 64. Pour +détruire les sortilèges qui frappent les animaux, les personnes qui +ont le pouvoir de les détruire sont chargées d'allumer le <i>Needfire</i>; +dans une île ou sur une petite rivière ou lac, on élève une cabane +circulaire de pierres ou de gazon, sur laquelle on place un soliveau +de bouleau; au centre <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> est un poteau engagé par le haut dans +cette pièce de bouleau; ce poteau perpendiculaire est tourné dans un +bois horizontal au moyen de quatre bras de bois. Des hommes, qui ont +soin de ne porter sur eux aucun métal, tournent le poteau, tandis que +d'autres, au moyen de coins, le serrent contre le bois horizontal qui +porte les bras, de manière qu'il s'enflamme par le frottement; alors +on éteint tout autre feu. Ceux qu'on a obtenus de cette manière +passent pour sacrés, et on en approche successivement les bestiaux.</p> + + +<h5>§ II.</h5> + +<p>Dans la religion galloise (Voyez Davies, Myth. and rites of the +British druids, et le même, Celtic researches), le dieu suprême, c'est +le dieu inconnu, <span class="smcap">Diana</span> (<i>dianaff</i>, inconnu, en breton; <i>diana</i> en +léonais, <i>dianan</i> dans le dialecte de Vannes). Son représentant sur la +terre c'est <span class="smcap">Hu</span> le grand, ou <i>Ar-bras</i>, autrement <span class="smcap">Cadwalcader</span>, le +premier des druides.</p> + +<p>Le castor noir perce la digue qui soutient le grand lac, le monde est +inondé; tout périt, excepté <span class="smcap">Douyman</span> et <span class="smcap">Douymec'h</span> (<i>man</i>, <i>mec'h</i>, +homme, fille), sauvés dans un vaisseau sans voiles, avec un couple de +chaque espèce d'animaux. <span class="smcap">Hu</span> attelle deux bœufs à la terre pour la +tirer de l'abîme. Tous deux périssent dans l'effort; les yeux de l'un +sortent de leurs orbites, l'autre refuse de manger et se laisse +mourir.</p> + +<p>Cependant Hu donne des lois et enseigne l'agriculture. Son char est +composé des rayons du soleil, conduit par cinq génies; il a pour +ceinture l'arc-en-ciel. Il est le dieu de la guerre, le vainqueur des +géants et des ténèbres, le soutien du laboureur, le roi des bardes, le +régulateur des eaux. Une vache sainte le suit partout.</p> + +<p>Hu a pour épouse une enchanteresse, Ked ou Ceridguen, dans son domaine +de Penlym ou Penleen, à l'extrémité du lac où il habite.</p> + +<p>Ked a trois enfants: Mor-vran (le corbeau de mer, guide des +navigateurs), la belle Creiz-viou (le milieu de l'œuf, le symbole +de la vie), et le hideux Avagdu ou Avank-du (le castor noir). Ked +voulut préparer à Avagdu, selon les rites mystérieux du livre de +Pherylt, l'eau du vase Azeuladour (sacrifice), l'eau de l'inspiration +et la science. Elle se rendit donc dans la terre du repos, où se +trouvait la cité du juste, et s'adressant au petit Gouyon, le fils du +héraut de Lanvair, le gardien du temple, elle <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> le chargea de +surveiller la préparation du breuvage. L'aveugle Morda fut chargé de +faire bouillir la liqueur sans interruption pendant un an et un jour.</p> + +<p>Durant l'opération, Ked ou Ceridguen étudiait les livres astronomiques +et observait les astres. L'année allait expirer, lorsque de la liqueur +bouillonnante s'échappèrent trois gouttes qui tombèrent sur le doigt +du petit Gouyon; se sentant brûlé, il porta le doigt à sa bouche... +Aussitôt l'avenir se découvrit à lui; il vit qu'il avait à redouter +les embûches de Ceridguen, et prit la fuite. À l'exception de ces +trois gouttes, toute la liqueur était empoisonnée: le vase se renversa +de lui-même et se brisa... Cependant Ceridguen furieuse poursuivait le +petit Gouyon. Gouyon, pour fuir plus vite, se change en lièvre. +Ceridguen devient levrette et le chasse vigoureusement jusqu'au bord +d'une rivière. Le petit Gouyon prend la forme d'un poisson; Ceridguen +devient loutre et le serre de si près, qu'il est forcé de se +métamorphoser en oiseau et de s'enfuir à tire-d'aile. Mais Ceridguen +planait déjà au-dessus de sa tête sous la forme d'un épervier... +Gouyon, tout tremblant, se laissa tomber sur un tas de froment, et se +changea en grain de blé; Ceridguen se changea en poule noire, et avala +le pauvre Gouyon.</p> + +<p>Aussitôt elle devint enceinte, et Hu-Ar-Bras jura de mettre à mort +l'enfant qui en naîtrait; mais au bout de neuf mois elle mit au monde +un si bel enfant qu'elle ne put se résoudre à le faire périr.</p> + +<p>Hu-Ar-Bras lui conseilla de le mettre dans un berceau couvert de peau +et de le lancer à la mer. Ceridguen l'abandonna donc aux flots le 29 +avril.</p> + +<p>En ce temps-là, Gouydno avait près du rivage un réservoir qui donnait +chaque année, le soir du 1<sup>er</sup> mai, pour cent livres de poisson. +Gouydno n'avait qu'un fils, nommé Elfin, le plus malheureux des +hommes, à qui rien n'avait jamais réussi; son père le croyait né à une +heure fatale. Les conseillers de Gouydno l'engagèrent à confier à son +fils l'épuisement du réservoir.</p> + +<p>Elfin n'y trouva rien; et comme il revenait tristement, il aperçut un +berceau couvert d'une peau, arrêté sur l'écluse... Un des gardiens +souleva cette peau, et s'écria en se tournant vers Elfin: «Regarde, +Thaliessin! quel front radieux!»—«Front radieux sera son nom,» +répondit Elfin. Il prit l'enfant et le plaça sur son cheval. Tout à +coup l'enfant entonna un poème de consolation et d'éloge pour Elfin, +et lui prophétisa sa renommée. On apporta l'enfant à Gouydno. Gouydno +demanda si c'était un <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> être matériel ou un esprit. L'enfant +répondit par une chanson où il déclarait avoir vécu dans tous les +âges, et où il s'identifiait avec le soleil. Gouydno, étonné, demanda +une autre chanson; l'enfant reprit: «L'eau donne le bonheur. Il faut +songer à son Dieu; il faut prier son Dieu, parce qu'on ne saurait +compter les bienfaits qui en découlent... Je suis né trois fois. Je +sais comment il faut étudier pour arriver au savoir. Il est triste que +les hommes ne veuillent pas se donner la peine de chercher toutes les +sciences dont la source est dans mon sein; car je sais tout ce qui a +été et tout ce qui doit être.»</p> + +<p class="p2">Cette allégorie se rapportait au soleil, dont le nom, Thaliessin +(front radieux) devenait celui de son grand prêtre. La première +initiation, les études, l'instruction, duraient un an. Le barde alors +s'abreuvait de l'eau d'inspiration, recevait les leçons sacrées. Il +était soumis ensuite aux épreuves; on examinait avec soin ses +mœurs, sa constance, son activité, son savoir. Il entrait alors +dans le sein de la déesse, dans la cellule mystique, où il était +assujetti à une nouvelle discipline. Il en sortait enfin, et semblait +naître de nouveau; mais, cette fois, orné de toutes les connaissances +qui devaient le faire briller et le rendre un objet de vénération pour +les peuples.</p> + +<p>On connaît encore les lacs de l'Adoration, de la Consécration, du +bosquet d'Ior (surnom de Diana). Ils offraient, près du lac, des +vêtements de laine blanche, de la toile, des aliments. La fête des +lacs durait trois jours.</p> + +<p>Près Landélorn (Landerneau), le 1<sup>er</sup> mai, la porte d'un roc +s'ouvrait sur un lac au-dessus duquel aucun oiseau ne volait. Dans une +île chantaient des fées avec la chanteuse des mers: qui y pénétrait +était bien reçu, mais il ne fallait rien emporter. Un visiteur emporte +une fleur qui devait empêcher de vieillir; la fleur s'évanouit. +Désormais plus de passage; un brave essaye, mais un fantôme menace de +détruire la contrée... Selon Davies (Myth and rites), on trouve une +tradition presque semblable dans le Brecnockshire. Il y a aussi un lac +dans ce comté, qui couvre une ville. Le roi envoie un serviteur... on +lui refuse l'hospitalité. Il entre dans une maison déserte, y trouve +un enfant pleurant au berceau, y oublie son gant; le lendemain, il +retrouve le gant et l'enfant qui flottaient. La ville avait disparu.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> SUR LES PIERRES CELTIQUES (<i>Voy. page <a href="#page117">117</a></i>).</h4> + +<p>La pierre fut sans doute à la fois l'autel et le symbole de la +Divinité. Le nom même de <i>Cromleach</i> (ou dolmen) signifie <i>pierre de +Crom</i>, le Dieu suprême (Pictet, p. 129). On ornait souvent le +Cromleach de lames d'or, d'argent ou de cuivre, par exemple le +<i>Crum-cruach</i> d'Irlande, dans le district de Bresin, comté de Cavan +(Toland's Letters, p. 133).—Le nombre de pierres qui composent les +enceintes druidiques est toujours un nombre mystérieux et sacré: +jamais moins de douze, quelquefois dix-neuf, trente, soixante. Ces +nombres coïncident avec ceux des Dieux. Au milieu du cercle, +quelquefois au dehors, s'élève une pierre plus grande, qui a pu +représenter le Dieu suprême (Pictet, p. 134).—Enfin, à ces pierres +étaient attachées des vertus magiques, comme on le voit par le fameux +passage de Geoffroy de Montmouth (I. V). Aurelius consulte Merlin sur +le monument qu'il faut donner à ceux qui ont péri par la trahison +d'Hengist...—«Choream gigantum<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a> ex Hiberniâ adduci jubeas... Ne +moveas, domine rex, vanum risum. Mystici sunt lapides, et ad diversa +medicamina salubres, gigantesque olim asportaverunt eos ex ultimis +finibus Africæ... Erat autem causa ut balnea intrà illos conficerent, +cùm infirmitate gravarentur. Lavabant namque lapides et intrà balnea +diffundebant, undè ægroti curabantur; miscebant etiam cum herbarum +infectionibus, unde vulnerati sanabantur. Non est ibi lapis qui +medicamento careat.» Après un combat, les pierres sont enlevées par +Merlin. Lorsqu'on cherche partout Merlin, on ne le trouve que «<i>ad +fontem</i> Galabas, quem solitus fuerat frequentare.» Il semble lui-même +un de ces géants médecins.</p> + +<p>On a cru trouver sur les monuments celtiques quelques traces de +lettres ou de signes magiques. À Saint-Sulpice-sur-Rille, près de +Laigle, on remarque, sur l'un des supports de la table d'un dolmen, +trois petits croissants gravés en creux et disposés en <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> +triangle. Près de Loc-Maria-Ker, il existe un dolmen dont la table est +couverte, à sa surface inférieure, d'excavations rondes disposées +symétriquement en cercles. Une autre pierre porte trois signes assez +semblables à des spirales. Dans la caverne de New-Grange (près +Drogheda, comté de Meath, voy. les Collect. de reb. hib. II, p. 161, +etc.), se trouvent des caractères symboliques et leur explication en +ogham. Le symbole est une ligne spirale répétée trois fois. +L'inscription en ogham se traduit par À È, c'est-à-dire <i>le Lui</i>, +c'est-à-dire le Dieu sans nom, l'être ineffable (?). Dans la caverne, +il y a trois autels (Pictet, p. 132). En Écosse, on trouve un assez +grand nombre de pierres ainsi couvertes de ciselures diverses. +Quelques traditions enfin doivent appeler l'attention sur ces +hiéroglyphes grossiers et à peu près inintelligibles: les Triades +disent que sur les pierres de Gwiddon-Ganhebon «on pouvait lire les +arts et les sciences du monde;» l'astronome Gwydion ap Don fut enterré +à Caernarvon «sous une pierre d'énigmes». Dans le pays de Galles on +trouve sur les pierres certains signes, qui semblent représenter +tantôt une petite figure d'animal, tantôt des arbres entrelacés. Cette +dernière circonstance semblerait rattacher le culte des pierres à +celui des arbres. D'ailleurs l'<i>Ogham</i> ou <i>Ogum</i>, alphabet secret des +druides, consistait en rameaux de divers arbres et assez analogues aux +caractères runiques. Telles sont les inscriptions placées sur un +monument mentionné dans les chroniques d'Écosse, comme étant dans le +bocage d'Aongus, sur une pierre du <i>Cairn du vicaire</i>, en Armagh, sur +un monument de l'île d'Arran, et sur beaucoup d'autres en Écosse.—On +a vu plus haut que les pierres servaient quelquefois à la divination. +Nous rapporterons à ce sujet un passage important de Taliesin. +(N'ayant pas sous les yeux le texte gallois, je rapporte la traduction +anglaise.) «I know the intent of the trees, I know which was decreed +praise or disgrace, by the intention of the memorial trees of the +sages,» and celebrates «the engagement of the sprigs of the trees, or +of devices, and their battle with the learned.» He could «delineate +the elementary trees and reeds», and tells us when the sprigs «were +marked in the small tablet of devices they uttered their voice.» +(Logan, II, 388.)</p> + +<p>Les arbres sont employés encore symboliquement par les Welsh et les +Gaëls; par exemple, le noisetier indique l'amour trahi. Le Calédonien +Merlin (Taliesin est Cambrien) se plaint que «l'autorité des rameaux +commence à être dédaignée». Le mot irlandais <i>aos</i>, qui d'abord +signifiait un arbre, s'appliquait à <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> une personne lettrée; +<i>feadha</i>, bois ou arbre, devient la désignation des prophètes, ou +hommes sages. De même, en sanskrit, <i>bôd'hi</i> signifie le figuier +indien, et le bouddhiste, le sage.</p> + +<p>Les monuments celtiques ne semblent pas avoir été consacrés +exclusivement au culte. C'était sur une pierre qu'on élisait le chef +de clan (Voy. p. <a href="#page126">126</a>, <i>app.</i> <a href="#app58">58</a>). Les enceintes de pierres servaient +de cours de justice. On en a trouvé des traces en Écosse, en Irlande, +dans les îles du Nord (King, I, 147; Martin's Descr. of the Western +isles), mais surtout en Suède et en Norvège. Les anciens poèmes erses +nous apprennent en effet que les rites druidiques existaient parmi les +Scandinaves, et que les druides bretons en obtinrent du secours dans +le danger (Ossian's Cathlin, II, p. 216, not. édit. 1765, t. II; +Warton, t. I).</p> + +<p>Le plus vaste cercle druidique était celui d'Avebury ou Abury, dans le +Wiltshire. Il embrassait vingt-huit acres de terre entourés d'un fossé +profond et d'un rempart de soixante-dix pieds. Un cercle extérieur, +formé de cent pierres, enfermait deux autres cercles doubles +extérieurs l'un à l'autre. Dans ceux-ci, la rangée extérieure +contenait trente pierres, l'intérieure douze. Au centre de l'un des +cercles étaient trois pierres, dans l'autre une pierre isolée; deux +avenues de pierres conduisaient à tout le monument (Voy. O'Higgin's, +Celtic druids).</p> + +<p>Stonehenge, moins étendu, indiquait plus d'art. D'après Waltire, qui y +campa plusieurs mois pour l'étudier (on a perdu les papiers de cet +antiquaire enthousiaste, mais plein de sagacité et de profondeur), la +rangée extérieure était de trente pierres droites; le tout, en y +comprenant l'autel et les impostes, se montait à cent trente-neuf +pierres. Les impostes étaient assurés par des tenons. Il n'y a pas +d'autre exemple dans les pays celtiques du style trilithe (sauf deux à +Holmstad et à Drenthiem).</p> + +<p>Le monument de Classerness, dans l'île de Lewis, forme, au moyen de +quatre avenues de pierres, une sorte de croix dont la tête est au sud, +la rencontre des quatre branches est un petit cercle. Quelques-uns +croient y reconnaître le temple hyperboréen dont parlent les anciens. +Ératosthènes dit qu'Apollon cacha sa flèche là où se trouvait un +temple ailé.</p> + +<p>Je parlerai plus loin des alignements de Carnac et de Loc-Maria-Ker +(t. II. Voyez aussi le Cours de M. Caumont, I, p. 105).</p> + +<p>Il est resté en France des traces nombreuses du culte des pierres, +soit dans les noms de lieux, soit dans les traditions populaires:</p> + +<p>1<sup>o</sup> On sait qu'on appelait <i>pierre fiche</i> ou <i>fichée</i> (en celtique, +<span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> <i>menhir</i>, pierre longue, <i>peulvan</i>, pilier de pierre), ces +pierres brutes que l'on trouve plantées simplement dans la terre comme +des bornes. Plusieurs bourgs de France portent ce nom. <i>Pierre-Fiche</i>, +à cinq lieues N.-E. de Mende, en Gévaudan.—<i>Pierre-Fiques</i>, en +Normandie, à une lieue de l'Océan, à trois de +Montivilliers.—<i>Pierrefitte</i>, près Pont-l'Évêque.—<i>Pierrefitte</i>, à +deux lieues N.-O. d'Argentan.—<i>Pierrefitte</i>, à trois lieues de +Falaise.—<i>Pierrefitte</i>, dans le Perche, diocèse de Chartres, à six +lieues S. de Mortagne.—<i>Idem</i>, en Beauvoisis, à deux lieues N.-O. de +Beauvais.—<i>Idem</i>, près Paris, à une demi-lieue N. de +Saint-Denis.—<i>Idem</i>, en Lorraine, à quatre lieues de Bar.—<i>Idem</i>, en +Lorraine, à trois lieues de Mirecourt.—<i>Idem</i>, en Sologne, à neuf +lieues S.-E. d'Orléans.—<i>Idem</i>, en Berry, à trois lieues de Gien, à +cinq de Sully.—<i>Idem</i>, en Languedoc, diocèse de Narbonne, à deux +lieues et demie de Limoux.—<i>Idem</i>, dans la Marche, près +Bourganeuf.—<i>Idem</i>, dans la Marche, près Guéret.—<i>Idem</i>, en +Limousin, à six lieues de Brives.—<i>Idem</i>, en Forez, diocèse de Lyon, +à quatre lieues de Roanne, etc.</p> + +<p>2<sup>o</sup> À Colombiers, les jeunes filles qui désirent se marier doivent +monter sur la pierre-levée, y déposer une pièce de monnaie, puis +sauter du haut en bas. À Guérande, elles viennent déposer dans les +fentes de la pierre des flocons de laine rose liés avec du clinquant. +Au Croisic, les femmes ont longtemps célébré des danses autour d'une +pierre druidique. En Anjou, ce sont les fées qui, descendant des +montagnes en filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier. En +Irlande, plusieurs dolmens sont encore appelés les lits des amants: la +fille d'un roi s'était enfuie avec son amant; poursuivie par son père, +elle errait de village en village, et tous les soirs ses hôtes lui +dressaient un lit sur la roche, etc., etc.</p> + + +<h4>TRIADES DE L'ÎLE DE BRETAGNE</h4> + +<p class="quote"> + Qui sont des triades de choses mémorables, de souvenirs et de + sciences, concernant les hommes et les faits fameux qui furent en + Bretagne, et concernant les circonstances et infortunes qui ont + désolé la nation des Cambriens à plusieurs époques (traduites par + Probert.—<i>Voy. page <a href="#page426">423</a>, app. <a href="#app70">70</a></i>).</p> + +<p>Voici les trois noms donnés à l'île de Bretagne.—Avant qu'elle fût +habitée, on l'appelait le Vert-Espace entouré des eaux de <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> +l'Océan (the Seagirt Green Space); après qu'elle fut habitée, elle fut +appelée île de Miel, et après que le peuple eut été formé en société +par Prydain, fils d'Aedd-le-Grand, elle fut appelée l'île de Prydain. +Et personne n'a droit sur elle que la tribu des Cambriens, car les +premiers ils en prirent possession; et avant ce temps-là, il n'y eut +aucun homme vivant, mais elle était pleine d'ours, de loups, de +crocodiles et de bisons.</p> + +<p>Voici les trois principales divisions de l'île de Bretagne.—Cambrie, +Lloégrie et Alban, et le rang de souveraineté appartient à chacun +d'eux. Et sous une monarchie, sous la voix de la contrée, ils sont +gouvernés selon les établissements de Prydain, fils d'Aedd-le-Grand; +et à la nation des Cambriens appartient le droit d'établir la +monarchie selon la voix de la contrée et du peuple, selon le rang et +le droit primordial. Et sous la protection de cette règle, la royauté +doit exister dans chaque contrée de l'île de Bretagne, et toute la +royauté doit être sous la protection de la voix de la contrée; c'est +pourquoi il y a ce proverbe: Une nation est plus puissante qu'un chef.</p> + +<p>Voici les trois piliers de la nation dans l'île de Bretagne.—La voix +de la contrée, la royauté et la judicature d'après les établissements +de Prydain, fils d'Aedd-le-Grand. Le premier fut Hu-le-Puissant, qui +amena la nation le premier dans l'île de Bretagne; et ils vinrent de +la contrée de l'été, qui est appelée Defrobani (Constantinople?); et +ils vinrent par la mer Hazy (du Nord) dans l'île de Bretagne et dans +l'Armorique, où ils se fixèrent. Le second fut Prydain, fils +d'Aedd-le-Grand, qui le premier organisa l'état social et la +souveraineté en Bretagne. Car avant ce temps il n'y avait de justice +que ce qui était fait par faveur, ni aucune loi excepté celle de la +force. Le troisième fut Dynwal Moemud; car il fit le premier des +règlements concernant les lois, maximes, coutumes et privilèges +relatifs au pays et à la tribu. Et à cause de ces raisons ils furent +appelés les trois piliers de la nation des Cambriens.</p> + +<p>Voici les trois tribus sociales de l'île de Bretagne.—La première fut +la tribu des Cambriens, qui vint de l'île de Bretagne avec +Hu-le-Puissant, parce qu'ils ne voulaient pas posséder un pays par +combat et conquête, mais par justice et tranquillité. La seconde fut +la tribu des Lloegriens, qui venaient de la Gascogne; ils descendaient +de la tribu primitive des Cambriens. Les troisièmes furent les +Brython, qui étaient descendus de la tribu primitive des Cambriens. +Ces tribus étaient appelées les pacifiques tribus, parce qu'elles +vinrent d'un accord mutuel, et ces <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> tribus avaient toutes +trois la même parole et la même langue.</p> + +<p>Les trois tribus réfugiées: Calédoniens, Irlandais, le peuple de +Galedin, qui vinrent dans des vaisseaux nus en l'île de Wight, lorsque +leur pays était inondé; il fut stipulé qu'ils n'auraient le rang de +Cambriens qu'au neuvième degré de leur descendance.</p> + +<p>Les trois envahisseurs sédentaires: les Coraniens, les Irlandais +Pictes, les Saxons.</p> + +<p>Les trois envahisseurs passagers: les Scandinaves; Gadwal-l'Irlandais +(conquête de 29 ans), vaincu par Caswallon, et les Césariens.</p> + +<p>Les trois envahisseurs tricheurs: les Irlandais rouges en Alban, les +Scandinaves et les Saxons.</p> + +<p>Voici les trois disparitions de l'île de Bretagne: la première est +celle de Gavran et ses hommes qui allèrent à la recherche des îles +vertes des inondations; on n'entendit jamais parler d'eux. La seconde +fut Merddin, le barde d'Emrys (Ambrosius, successeur de Vortigern?), +et ses neuf bardes, qui allèrent en mer dans une maison de verre; la +place où ils allèrent est inconnue. La troisième fut Madog, fils +d'Owain, roi des Galles du Nord, qui alla en mer avec trois cents +personnes dans dix vaisseaux; la place où ils allèrent est inconnue.</p> + +<p>Voici les trois événements terribles de l'île de Bretagne: le premier +fut l'irruption du lac du débordement avec inondation sur tout le pays +jusqu'à ce que toutes personnes fussent détruites, excepté Dwyvan et +Dwyvach qui échappèrent dans un vaisseau ouvert, et par eux l'île de +Prydain fut repeuplée. Le second fut le tremblement d'un torrent de +feu jusqu'à ce que la terre fût déchirée jusqu'à l'abîme, et que la +plus grande partie de toute vie fût détruite. Le troisième fut l'été +chaud, quand les arbres et les plantes prirent feu par la chaleur +brûlante du soleil, et que beaucoup de gens et d'animaux, diverses +espèces d'oiseaux, vers, arbres et plantes, furent entièrement +détruits.</p> + +<p>Voici les trois expéditions combinées qui partirent de l'île de +Bretagne: la première partit avec Ur, fils d'Érin, le puissant +guerrier de Scandinavie (ou peut-être le vainqueur des Scandinaves, +«the bellipotent of Scandinavia»); il vint en cette île du temps de +Gadial, fils d'Érin, et obtint secours à condition qu'il ne tirerait +de chaque principale forteresse plus d'hommes qu'il n'y présenterait. +À la première, il vint seul avec son valet Mathata Vawr; il en obtint +deux hommes, quatre de la seconde, huit de la troisième, seize de la +suivante, et ainsi de toutes en <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> proportion, jusqu'à ce +qu'enfin le nombre ne pût être fourni par toute l'île. Il emmena +soixante-trois mille hommes, ne pouvant obtenir dans toute l'île un +plus grand nombre d'hommes capables d'aller à la guerre: les +vieillards et les enfants restèrent seuls dans l'île. Ur, le fils +d'Érin, le puissant guerrier, fut le plus habile recruteur qui eût +jamais existé. Ce fut par inadvertance que la tribu des Cambriens lui +donna cette permission stipulée irrévocablement. Les Coraniens +saisirent cette occasion d'envahir l'île sans difficulté. Aucun des +hommes qui partirent ne retourna, aucun de leurs fils ni de leurs +descendants. Ils firent voile pour une expédition belliqueuse jusque +dans la mer de la Grèce, et s'y fixant dans les pays des Galas et +d'Avène (Galitia?), ils y sont restés jusqu'à ce jour et sont devenus +Grecs.</p> + +<p>La seconde expédition combinée fut conduite par Caswallawn, le fils de +Beli et petit-fils de Manogan, et par Gwenwynwyn et Gwanar, les fils +de Lliaws, fils de Nwyvre et Arianrod, fille de Beli, leur mère. Ils +descendaient de l'extrémité de la pente de Galedin et Siluria et des +tribus combinées des Boulognèse, et leur nombre était de soixante et +un mille. Ils marchèrent avec leur oncle Caswallawn, après les +Césariens, vers le pays des Gaulois de l'Armorique, qui descendaient +de la première race des Cambriens. Et aucun d'eux, aucun de leurs fils +ne retourna dans cette île, car ils se fixèrent dans la Gascogne parmi +les Césariens, où ils sont à présent; c'était pour se venger de cette +expédition que les Césariens vinrent la première fois dans cette île.</p> + +<p>La troisième expédition combinée fut conduite hors de cette île par +Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frère, seigneur de +Meiriadog en Armorique, où ils obtinrent terres, pouvoir et +souveraineté de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les +Romains... Et aucun d'eux ne revint; mais ils restèrent là et dans +Ystre Gyvaelwg, où ils formèrent une communauté. Par suite de cette +expédition, les hommes armés de la tribu des Cambriens diminuèrent +tellement, que les Pictes irlandais les envahirent. Voilà pourquoi +Vortigern fut forcé d'appeler les Saxons pour repousser cette +invasion. Les Saxons, voyant la faiblesse des Cambriens, tournèrent +leurs armes perfidement contre eux, et, s'alliant aux Pictes irlandais +et à d'autres traîtres, ils prirent possession du pays des Cambriens +ainsi que de leurs privilèges et de leur couronne. Ces trois +expéditions combinées sont nommées les trois grandes présomptions +<span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> de la tribu des Cambriens, et aussi les trois Armées +d'argent, parce qu'elles emportèrent de l'île tout l'or et l'argent +qu'elles purent obtenir par la fraude, par l'artifice et par +l'injustice, outre ce qu'elles acquirent par droit et par +consentement. Elles furent aussi nommées les trois Armements +irréfléchis, vu qu'elles affaiblirent l'île au point de donner +occasion aux trois grandes invasions, savoir: l'invasion des +Coraniens, celle des Césariens et celle des Saxons.</p> + +<p>Voici les trois perfides rencontres qui eurent lieu dans l'île de +Bretagne.—La première fut celle de Mandubratius, le fils de Lludd, et +de ceux qui trahirent avec lui. Il fixa aux Romains une place sur +l'étroite extrémité verte pour y aborder; rien de plus. Il n'en fallut +pas davantage aux Romains pour gagner toute l'île. La seconde fut +celle des Cambriens nobles et des Saxons... sur la plaine de +Salisbury, où fut tramé le complot des Longs-Couteaux, par la trahison +de Vortigern; car c'est par son conseil qu'à l'aide des Saxons presque +tous les notables des Cambriens furent massacrés. La troisième fut +l'entrevue de Medrawd et d'Iddawg Corn Prydain avec leurs hommes à +Nanhwynain, où ils conspirèrent contre Arthur, et par ces moyens +fortifièrent les Saxons dans l'île de Bretagne.</p> + +<p>Les trois insignes traîtres de l'île de Bretagne.—Le premier, +Mandubratius, fils de Lludd, fils de Beli-le-Grand, qui, invitant +Jules César et les Romains à venir en cette île, causa l'invasion des +Romains. Lui et ses hommes se firent les guides des Romains, desquels +ils reçurent annuellement une quantité d'or et d'argent. C'est +pourquoi les habitants de cette île furent contraints de payer en +tribut annuel, aux Romains, 3,000 pièces d'argent jusqu'au temps +d'Owain, fils de Maxime, qui refusa de payer le tribut. Sous prétexte +de satisfaction, les Romains emmenèrent de l'île de Bretagne la +plupart des hommes capables de porter les armes et les conduisirent en +Aravie (Arabie), et en d'autres contrées lointaines d'où ils ne sont +jamais revenus. Les Romains, qui étaient en Bretagne, marchèrent en +Italie et ne laissèrent en arrière que les femmes et les petits +enfants; c'est pourquoi les Bretons furent si faibles, que, par défaut +d'hommes et de force, ils n'étaient pas capables de repousser +l'invasion et la conquête. Le second traître fut Vortigern, qui +massacra Constantin-le-Saint, saisit la couronne de l'île par la +violence et par l'injustice, qui, le premier, invita les Saxons de +venir en l'île comme auxiliaires, épousa Alice Rowen, la fille +d'Hengist, et donna la couronne de Bretagne au fils qu'il eut +<span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> d'elle et dont le nom était Gotta. De là les rois de Londres +sont nommés enfants d'Alis. C'est ainsi que les Cambriens perdirent, +par Vortigern, leurs terres, leur rang et leur couronne en Lloegrie. +Le troisième était Médrawd, fils de Llew, fils de Cynvarch; car, +lorsque Arthur marcha contre l'empereur de Rome, laissant le +gouvernement de l'île à ses soins, Médrawd ôta la couronne à Arthur +par usurpation et séduction; et, pour se l'assurer, il s'allia aux +Saxons. C'est ainsi que les Cambriens perdirent la couronne de +Lloegrie et la souveraineté de l'île de Bretagne.</p> + +<p>Les trois traîtres méprisables qui mirent les Saxons à même d'enlever +la couronne de l'île de Bretagne aux Cambriens.—Le premier était +Gwrgi Garwlwgd, qui, après avoir goûté la chair humaine dans la cour +d'Edelfled, roi des Saxons, y prit goût au point de ne plus vouloir +d'autre viande. C'est pourquoi lui et ses gens s'unirent à Edelfled, +roi des Saxons; il fit des incursions secrètes contre les Cambriens, +lesquelles lui valurent chaque jour un garçon et une fille qu'il +mangeait. Et toutes les mauvaises gens d'entre les Cambriens vinrent à +lui et aux Saxons, et obtinrent bonne part dans le butin fait sur les +naturels de l'île. Le second fut Médrawd, qui, pour s'assurer le +royaume contre Arthur, s'unit avec ses hommes aux Saxons; cette +trahison fut cause qu'un grand nombre de Llogriens devinrent Saxons. +Le troisième fut Aeddan, le traître du Nord, qui, avec ses hommes, se +soumit aux Saxons, pour pouvoir, sous leur protection, se soutenir par +l'anarchie et le pillage. Ces trois traîtres firent perdre aux +Cambriens leurs terres et leur couronne en Lloegrie. Sans de telles +trahisons, les Saxons n'auraient jamais gagné l'île sur les Cambriens.</p> + +<p>Les trois bardes qui commirent les trois assassinats bienfaisants de +l'île de Bretagne.—Le premier fut Call, fils de Dysgywedawg, qui tua +les deux oiseaux fauves (les fils) de Gwenddolen, fils de Ceidiaw, qui +avaient un joug d'or autour d'eux, et qui dévoraient chaque jour deux +corps de Cambriens, un à leur dîner et un à leur souper. Le second, +Ysgawnel, fils de Dysgywedawg, tua Edelfled, roi de Lloegrie, qui +prenait chaque nuit deux nobles filles de la nation cambrienne et les +violait, puis chaque matin les tuait et les dévorait. Le troisième, +Difedel, fils de Dysgywedawg, tua Gwrgi Garwlwyd, qui avait épousé la +sœur d'Edelfled, et qui commit des trahisons et des meurtres sur +les Cambriens, de concert avec Edelfled. Et ce Gwrgi tuait chaque jour +deux Cambriens, homme et fille, et les dévorait; et le <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> +samedi il tuait deux hommes et deux filles, afin de ne pas tuer le +dimanche. Et ces trois personnes qui exécutèrent ces trois meurtres +bienfaisants, étaient bardes.</p> + +<p>Les trois causes frivoles de combat dans l'île de Bretagne.—La +première fut la bataille de Godden, causée par une chienne, un +chevreuil et un vanneau; soixante-onze mille hommes périrent dans +cette bataille. La seconde fut la bataille d'Arderydd, causée par un +nid d'oiseau; quatre-vingt mille Cambriens y périrent. La troisième +fut la bataille de Camlan, entre Arthur et Médrawd, où Arthur périt +avec cent mille hommes d'élite des Cambriens. Par suite de ces trois +folles batailles, les Saxons ôtèrent aux Cambriens la contrée de +Lloegrie, parce que les Cambriens n'avaient plus un nombre suffisant +de guerriers pour s'opposer aux Saxons, à la trahison de Gwrgi +Garwlwyde et à la fraude de Eiddilic-le-Nain.</p> + +<p>Les trois recèlements et décèlements de l'île de Bretagne.—Le premier +fut la tête de Bran-le-Saint, fils de Llyr, laquelle Owain, fils +d'Ambrosius, avait cachée dans la colline blanche de Londres, et, tant +qu'elle demeura en cet état, aucun accident fâcheux ne put arriver à +cette île. Le second furent les ossements de Gwrthewyn-le-Saint, qui +furent enterrés dans les principaux ports de l'île; et tandis qu'ils y +restaient, aucun inconvénient ne put arriver à cette île. Le troisième +furent les dragons, cachés par Lludd, fils de Beli, dans la forteresse +de Pharaon, parmi les rochers de Snowdon. Et ces trois recèlements +furent mis sous la protection de Dieu et des attributs divins. +L'infortune devait tomber sur l'heure et sur l'homme qui les +décèlerait. Vortigern révéla les dragons, pour se venger par là de +l'opposition des Cambriens contre lui, et il appela les Saxons sous +prétexte de combattre avec lui les Pictes irlandais. Après cela, il +révéla les ossements de Gurthewyn-le-Saint, par amour pour Rowen, +fille d'Hengist-le-Saxon. Et Arthur découvrit la tête de +Bran-le-Saint, fils de Llyr, parce qu'il dédaignait de garder l'île +autrement que par sa valeur. Ces trois choses saintes étant décelées, +les envahisseurs gagnèrent la supériorité sur la nation cambrienne.</p> + +<p>Les trois énergies dominatrices de l'île de Bretagne.—Hu-le-Puissant, +qui amena la nation cambrienne de la contrée de l'été, nommée +Defrobani, en l'île de Bretagne; Prydain, fils d'Aedd-le-Grand, qui +organisa la nation et établit un jury sur l'île de Bretagne; et Rhitta +Gawr, qui se fit faire une robe avec les barbes des rois qu'il avait +faits prisonniers, en punition de leur oppression et de leur +injustice.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> Les trois hommes vigoureux de l'île de +Bretagne.—Gwnerth-le-bon-Tireur, qui tuait avec une flèche de paille +le plus grand ours qu'on eût jamais vu; Gwgawn à la main puissante, +qui roulait la pierre de Macnarch de la vallée au sommet de la +montagne: il fallait soixante bœufs pour l'y traîner; et +Eidiol-le-Puissant, qui, dans le complot de Stonehenge, tua, avec une +bûche de cormier, six cent soixante Saxons entre le coucher du soleil +et la nuit.</p> + +<p>Les trois faits qui causèrent la réduction de la Lloegrie et +l'arrachèrent aux Cambriens.—L'accueil des étrangers, la délivrance +des prisonniers et le présent de l'homme chauve (César? ou saint +Augustin? Ce dernier excita les Saxons à massacrer les moines et à +porter la guerre dans le pays de Galles).</p> + +<p>Les trois premiers ouvrages extraordinaires de l'île de Bretagne.—Le +vaisseau de Nwydd Nav Neivion, qui apporta dans l'île le mâle et la +femelle de toutes les créatures vivantes, lorsque le lac de +l'inondation déborda; les bœufs aux larges cornes, de +Hu-le-Puissant, qui tirèrent le crocodile du lac sur la terre, de +sorte que le lac ne déborda plus; et la pierre de Gwyddon Ganhebon, +dans laquelle sont gravés tous les arts et toutes les sciences du +monde.</p> + +<p>Les trois hommes amoureux de l'île de Bretagne.—Le premier fut +Caswallawn, fils de Beli, épris de Flur, fille de Mygnach-le-Nain; il +marcha pour elle contre les Romains jusque dans la Gascogne, et il +l'emmena et tua six mille Césariens; pour se venger, les Romains +envahirent cette île. Le second fut Tristan, fils de Tallwch, épris +d'Essylt, fille de March, fils de Meirchion, son oncle. Le troisième +fut Cynon, épris de Morvydd, fille de Urien Rheged.</p> + +<p>Les trois premières maîtresses d'Arthur.—La première fut Garwen, +fille de Henyn, de Tegyrn Gwyr et d'Ystrad Tywy; Gwyl, fille d'Eutaw, +de Caervorgon, et Indeg, fille d'Avarwy-le-Haut, de Radnorshine.</p> + +<p>Les trois principales cours d'Arthur.—Caerllion sur l'Usk en Cambrie, +Celliwig en Cornwall, et Édimbourg au nord. Ce sont les trois cours où +il fêtait les trois grandes fêtes: Noël, Pâques et Pentecôte.</p> + +<p>Les trois chevaliers de la cour d'Arthur qui gardaient le +Greal.—Cadawg, fils de Gwynlliw; Ylltud le chevalier canonisé; et +Peredur, fils d'Evrawg.</p> + +<p>Voici les trois hommes qui portaient des souliers d'or dans l'île de +Bretagne.—Caswallawn, fils de Beli, lorsqu'il alla en <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> +Gascogne pour obtenir Flur, fille de Mygnach-le-Nain, laquelle y avait +été emmenée clandestinement pour l'empereur César, par un homme nommé +Mwrchan-le-Voleur, roi de cette contrée et ami de Jules César; et +Caswallawn la ramena dans l'île de Bretagne. Le second Manawydan, fils +de Llyr Llediaith, quand il alla aussi loin que Dyved, imposer des +restrictions. Le troisième, Llew Llaw Gyfes, quand il alla avec +Gwydion, fils de Don, chercher un nom et un projet de sa mère Riannon.</p> + +<p>Les trois royaux domaines qui furent établis par Rhadri-le-Grand en +Cambrie.—Le premier est Dinevor, le second Aberfraw, et le troisième +Mathravael. Dans chacun de ces trois domaines, il y a un prince ceint +d'un diadème; et le plus vieux de ces trois princes, quel qu'il soit, +doit être souverain, c'est-à-dire roi de toute la Cambrie. Les deux +autres doivent obéir à ses ordres, et ses ordres sont impératifs pour +eux. Il est le chef de la loi et des anciens dans chaque réunion +générale et dans chaque mouvement du pays et de la tribu. +(Malédictions continuelles contre Vortigern, Rowena, les Saxons, les +traîtres à la nation<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>.)</p> + + +<h4>SUR LES BARDES (<i>V. page <a href="#page423">423</a></i>).</h4> + +<p>Les bardes étudiaient pendant seize ou vingt ans. «Je les ai vus, dit +Campion, dans leurs écoles, dix dans une chambre couchés à plat ventre +sur la paille et leurs livres sous le nez.»—Brompton dit que les +leçons des bardes en Irlande se donnaient secrètement et n'étaient +confiées qu'à la mémoire (Logan, the Scotish Gaël, t. II, p. 215).—Il +y avait trois sortes de poètes: panégyristes des grands; poètes +plaisants du peuple; bouffons satiriques des paysans (Toland's +letters).—Buchanan prétend que les joueurs de harpe en Écosse étaient +tous Irlandais. Giraldus Cambrensis dit pourtant que l'Écosse +surpassait <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> l'Irlande dans la science musicale et qu'on +venait s'y perfectionner. Lorsque Pepin fonda l'abbaye de Neville, il +y fit venir des musiciens et des choristes écossais (Logan, II, +251).—Giraldus compare la lente modulation des Bretons avec les +accents rapides des Irlandais; selon lui, chez les Welsh chacun fait +sa partie; ceux du Cumberland chantent en parties, en octaves et à +l'unisson.—Vers 1000, le Welsh Griffith ap Cynan, ayant été élevé en +Irlande, rapporta ses instruments dans son pays, y convoqua les +musiciens des deux contrées, et établit vingt-quatre règles pour la +réforme de la musique (Powel, Hist. of Cambria).</p> + +<p>Lorsque le christianisme se répandit dans l'Écosse et l'Irlande, les +prêtres chrétiens adoptèrent leur goût pour la musique. À table, ils +se passaient la harpe de main en main (Bède, IV, 24). Au temps de +Giraldus Cambrensis, les évêques faisaient toujours porter avec eux +une harpe.—Gunn dit dans son Enquiry: Je possède un ancien poème +gallique, où le poète, s'adressant à une vieille harpe, lui demande ce +qu'est devenu son premier lustre. Elle répond qu'elle a appartenu à un +roi d'Irlande et assisté à maint royal banquet; qu'elle a ensuite été +successivement dans la possession de Dargo, fils du druide de Beal, de +Gaul, de Fillon, d'Oscar, de O'duine, de Diarmid, d'un médecin, d'un +barde, et enfin d'un prêtre qui, dans un coin retiré, méditait sur un +livre blanc (Logan, II, 268).</p> + +<p>Les bardes, bien qu'attachés à la personne des chefs, étaient +eux-mêmes fort respectés. Sir Richard Cristeed, qui fut chargé par +Richard II d'initier les quatre rois d'Irlande aux mœurs anglaises, +rapporte qu'ils refusèrent de manger parce qu'il avait mis leurs +bardes et principaux serviteurs à une table au-dessous de la leur +(Logan, 138).—Le joueur de cornemuse, comme celui de harpe, occupait +cette charge par droit héréditaire dans la maison du chef; il avait +des terres et un serviteur qui portait son instrument.</p> + +<p>Le fameux joueur de cornemuse irlandais des derniers temps, Macdonald, +avait serviteurs, chevaux, etc. Un grand seigneur le fait venir un +jour pour jouer pendant le dîner. On lui place une table et une chaise +dans l'antichambre avec une bouteille de vin et un domestique derrière +sa chaise; la porte de la salle était ouverte. Il s'y présente, et dit +en buvant: «À votre santé et à celle de votre compagnie, monsieur...» +Puis, jetant de l'argent sur la table, il dit au laquais: «Il y a deux +schellings pour la bouteille, et six pences pour toi, mon garçon.» Et +il remonta à <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> cheval (Ibid., 277-279).—La dernière école +bardique d'Irlande, <i>Filean school</i>, se tint à Typperary, sous Charles +I<sup>er</sup> (Ibid., 247).—L'un des derniers bardes accompagnait Montrose, +et pendant sa victoire d'Inverlochy il contemplait la bataille du haut +du château de ce nom. Montrose lui reprochant de ne pas y avoir pris +part: «Si j'avais combattu, qui vous aurait chanté?» (Ibid., 215).—La +cornemuse du clan Chattan, que Walter Scott mentionne comme étant +tombée des nuages pendant une bataille en 1396, fut empruntée par un +clan vaincu, qui espérait en recevoir l'inspiration du courage, et qui +ne l'a rendue qu'en 1822 (Ibid., 298).—En 1745, un joueur de +cornemuse composa, pendant la bataille de Falkirk, un piobrach qui est +resté célèbre.—À la bataille de Waterloo, un joueur de cornemuse, qui +préparait un bel air, reçoit une balle dans son instrument; il le +foule aux pieds, tire sa claymore, et se jette au milieu de l'ennemi +où il se fait tuer (? ibid., 273-276).</p> + + +<h4>SUR LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN (<i>Voy. page <a href="#page94">94</a></i>).</h4> + +<p>Cette légende du saint le plus populaire de la France nous semble +mériter d'être rapportée presque entièrement, comme étant l'une des +plus anciennes, et de plus écrite par un contemporain; ajoutez qu'elle +a servi de type à une foule d'autres.</p> + +<p class="p2"><i>Ex Sulpicii Severi Vita B. Martini:</i></p> + +<p>Saint Martin naquit à Sabaria en Pannonie, mais il fut élevé en +Italie, près du Tésin; ses parents n'étaient pas des derniers selon le +monde, mais pourtant païens. Son père fut d'abord soldat, puis tribun. +Lui-même, dans sa jeunesse, suivit la carrière des armes, contre son +gré, il est vrai, car dès l'âge de dix ans il se réfugia dans l'église +et se fit admettre parmi les catéchumènes; il n'avait que douze ans, +qu'il voulait déjà mener la vie du désert, et il eût accompli son +vœu, si la faiblesse de l'enfance le lui eût permis... Un édit +impérial ordonna d'enrôler les fils de vétérans; son père le livra; il +fut enlevé, chargé de chaînes, et engagé dans le serment militaire. Il +se contenta pour sa suite d'un seul esclave, et souvent c'était le +maître qui servait; il lui déliait sa chaussure et le lavait de ses +propres <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> mains; leur table était commune..... Telle était sa +tempérance qu'on le regardait déjà, non comme un soldat, mais comme un +moine.</p> + +<p>«Pendant un hiver plus rude que d'ordinaire, et qui faisait mourir +beaucoup de monde, il rencontre à la porte d'Amiens un pauvre tout nu; +le misérable suppliait tous les passants, et tous se détournaient. +Martin n'avait que son manteau; il avait donné tout le reste; il prend +son épée, le coupe en deux et en donne la moitié au pauvre. +Quelques-uns des assistants se mirent à rire de le voir ainsi +demi-vêtu et comme écourté..... Mais la nuit suivante Jésus-Christ lui +apparut couvert de cette moitié de manteau dont il avait revêtu le +pauvre.</p> + +<p>«Lorsque les barbares envahirent la Gaule, l'empereur Julien rassembla +son armée et fit distribuer le <i>donativum</i>.... Quand ce fut le tour de +Martin: «Jusqu'ici, dit-il à César, je t'ai servi; permets-moi de +servir Dieu; je suis soldat du Christ, je ne puis plus combattre..... +Si l'on pense que ce n'est pas foi, mais lâcheté, je viendrai demain +sans armes au premier rang; et au nom de Jésus, mon Seigneur, protégé +par le signe de la croix, je pénétrerai sans crainte dans les +bataillons ennemis.» Le lendemain l'ennemi envoie demander la paix, se +livrant corps et biens. Qui pourrait douter que ce fût là une victoire +du saint, qui fut ainsi dispensé d'aller sans armes au combat?</p> + +<p>«En quittant les drapeaux, il alla trouver saint Hilaire, évêque de +Poitiers, qui voulut le faire diacre... mais Martin refusa, se +déclarant indigne; et l'évêque, voyant qu'il fallait lui donner des +fonctions qui parussent humiliantes, le fit exorciste..... Peu de +temps après, il fut averti en songe de visiter, par charité +religieuse, sa patrie et ses parents, encore plongés dans l'idolâtrie, +et saint Hilaire voulut qu'il partît, en le suppliant avec larmes de +revenir. Il partit donc, mais triste, dit-on, et après avoir prédit à +ses frères qu'il éprouverait bien des traverses. Dans les Alpes, en +suivant des sentiers écartés, il rencontra des voleurs.... L'un d'eux +l'emmena les mains liées derrière le dos.... mais il lui prêcha la +parole de Dieu, et le voleur eut foi: depuis, il mena une vie +religieuse, et c'est de lui que je tiens cette histoire. Martin +continuant sa route, comme il passait près de Milan, le diable +s'offrit à lui sous forme humaine et lui demanda où il allait; et +comme Martin lui répondit qu'il allait où l'appelait le Seigneur, il +lui dit: «Partout où tu iras, et quelque chose que tu entreprennes, le +diable se jettera à la traverse.» Martin répondit ces paroles +prophétiques: «Dieu est <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> mon appui, je ne craindrai pas ce +que l'homme peut faire.» Aussitôt l'ennemi s'évanouit de sa +présence.—Il fit abjurer à sa mère l'erreur du paganisme; son père +persévéra dans le mal.—Ensuite, l'hérésie arienne s'étant propagée +par tout le monde, et surtout en Illyrie, il combattit seul avec +courage la perfidie des prêtres, et souffrit mille tourments (il fut +frappé de verges et chassé de la ville).... Enfin il se retira à +Milan, et s'y bâtit un monastère.—Chassé par Auxentius, le chef des +ariens, il se réfugia dans l'île Gallinaria, où il vécut longtemps de +racines.</p> + +<p>«Lorsque saint Hilaire revint de l'exil, il le suivit, et se bâtit un +monastère près de la ville. Un catéchumène se joignit à lui..... +Pendant l'absence de saint Martin, il vint à mourir, et si subitement +qu'il quitta ce monde sans baptême..... Saint Martin accourt pleurant +et gémissant.—Il fait sortir tout le monde, se couche sur les membres +inanimés de son frère..... Lorsqu'il eut prié quelque temps, à peine +deux heures s'étaient écoulées, il vit le mort agiter peu à peu tous +ses membres, et palpiter ses paupières rouvertes à la lumière. Il +vécut encore plusieurs années.</p> + +<p>«On le demandait alors pour le siège épiscopal de Tours; mais, comme +on ne pouvait l'arracher de son monastère, un des habitants, feignant +que sa femme était malade, vint se jeter aux pieds du saint, et obtint +qu'il sortit de sa cellule. Au milieu de groupes d'habitants disposés +sur la route, on le conduisit sous escorte jusqu'à la ville. Une foule +innombrable était venue des villes d'alentour pour donner son +suffrage. Un petit nombre cependant, et quelques-uns des évêques, +refusaient Martin avec une obstination impie: «C'était un homme de +rien, indigne de l'épiscopat, et de pauvre figure, avec ses habits +misérables et ses cheveux en désordre.»..... Mais, en l'absence du +lecteur, un des assistants, prenant le psautier, s'arrête au premier +verset qu'il rencontre: c'était le psaume: <i>Ex ore infantium et +lactentium perfecisti laudem, ut destruas inimicum et defensorem.</i> Le +principal adversaire de Martin s'appelait précisément <i>Defensor</i>. +Aussitôt un cri s'élève parmi le peuple, et les ennemis du saint sont +confondus.</p> + +<p>«Non loin de la ville était un lieu consacré par une fausse opinion +comme une sépulture de martyr. Les évêques précédents y avaient même +élevé un autel... Martin, debout près du tombeau, pria Dieu de lui +révéler quel était le martyr, et ses mérites. Alors il vit à sa gauche +une ombre affreuse et terrible. <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Il lui ordonne de parler: +elle s'avoue pour l'ombre d'un voleur mis à mort pour ses crimes, et +qui n'a rien de commun avec un martyr. Martin fit détruire l'autel.</p> + +<p>«Un jour il rencontra le corps d'un gentil qu'on portait au tombeau +avec tout l'appareil de funérailles superstitieuses; il en était +éloigné de près de cinq cents pas, et ne pouvait guère distinguer ce +qu'il apercevait. Cependant, comme il voyait une troupe de paysans, et +que les linges jetés sur le corps voltigeaient agités par le vent, il +crut qu'on allait accomplir les profanes cérémonies des sacrifices; +parce que c'était la coutume des paysans gaulois de promener à travers +les campagnes, par une déplorable folie, les images des démons +couvertes de voiles blancs<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>. Il élève donc le signe de la croix, +et commande à la troupe de s'arrêter et de déposer son fardeau. Ô +prodige! vous eussiez vu les misérables demeurer d'abord roides comme +la pierre. Puis, comme ils s'efforçaient pour avancer, ne pouvant +faire un pas, ils tournaient ridiculement sur eux-mêmes; enfin, +accablés par le poids du cadavre, ils déposent leur fardeau, et se +regardent les uns les autres, consternés et se demandant à eux-mêmes +ce qui leur arrivait. Mais le saint homme, s'étant aperçu que ce +cortège s'était réuni pour des funérailles et non pour un sacrifice, +éleva de nouveau la main et leur permit de s'en aller et d'enlever le +corps.</p> + +<p>«Comme il avait détruit dans un village un temple très antique, et +qu'il voulait couper un pin qui en était voisin, les prêtres du lieu +et le reste des païens s'y opposèrent... «Si tu as, lui dirent-ils, +quelque confiance en ton Dieu, nous couperons nous-mêmes cet arbre, +reçois-le dans sa chute, et si ton Seigneur est comme tu le dis avec +toi, tu en réchapperas...» Comme donc le pin penchait tellement d'un +côté qu'on ne pouvait douter à quel endroit il tomberait, on y amena +le saint, garrotté... Déjà le pin commençait à chanceler et à menacer +ruine; les moines regardaient de loin et pâlissaient. Mais Martin, +intrépide, lorsque l'arbre avait déjà craqué, au moment où il tombait +et se précipitait sur lui, lui oppose le signe du salut. L'arbre se +releva comme si un vent impétueux le repoussait, et alla tomber de +<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> l'autre côté, si bien qu'il faillit écraser la foule qui +s'était crue à l'abri de tout péril.</p> + +<p>«Comme il voulait renverser un temple rempli de toutes les +superstitions païennes, dans le village de Leprosum (le Loroux), une +multitude de gentils s'y opposa, et le repoussa avec outrage. Il se +retira donc dans le voisinage, et là, pendant trois jours, sous le +cilice et la cendre, toujours jeûnant et priant, il supplia le +Seigneur que, puisque la main d'un homme ne pouvait renverser ce +temple, la vertu divine vînt le détruire. Alors deux anges s'offrirent +à lui, avec la lance et le bouclier, comme des soldats de la milice +céleste; ils se disent envoyés de Dieu pour dissiper les paysans +ameutés, défendre Martin, et empêcher personne de s'opposer à la +destruction du temple. Il revient, et, à la vue des paysans immobiles, +il réduit en poussière les autels et les idoles... Presque tous +crurent en Jésus-Christ.</p> + +<p>«Plusieurs évêques s'étaient réunis de divers endroits auprès de +l'empereur Maxime, homme d'un caractère violent. Martin, souvent +invité à sa table, s'abstint d'y aller, disant qu'il ne pouvait être +le convive de celui qui avait dépouillé deux empereurs, l'un de son +trône, l'autre de la vie. Cédant enfin aux raisons que donna Maxime ou +à ses instances réitérées, il se rendit à son invitation. Au milieu du +festin, selon la coutume, un esclave présenta la coupe à l'empereur. +Celui-ci la fit offrir au saint évêque, afin de se procurer le bonheur +de la recevoir de sa main. Mais Martin, lorsqu'il eut bu, passa la +coupe à son prêtre, persuadé sans doute que personne ne méritait +davantage de boire après lui. Cette préférence excita tellement +l'admiration de l'empereur et des convives, qu'ils virent avec plaisir +cette action même, par laquelle le saint paraissait les dédaigner. +Martin prédit longtemps avant à Maxime que, s'il allait en Italie, +selon son désir, pour y faire la guerre à Valentinien, il serait +vainqueur dans la première rencontre, mais que bientôt il périrait. +C'est en effet ce que nous avons vu.</p> + +<p>«On sait aussi qu'il reçut très souvent la visite des anges, qui +venaient converser devant lui. Il avait le diable si fréquemment sous +les yeux, qu'il le voyait sous toutes les formes. Comme celui-ci était +convaincu qu'il ne pouvait lui échapper, il l'accablait souvent +d'injures, ne pouvant réussir à l'embarrasser dans ses pièges. Un +jour, tenant à la main une corne de bœuf ensanglantée, il se +précipita avec fracas vers sa cellule, et lui montrant son bras +dégouttant de sang et se glorifiant d'un crime qu'il venait de +commettre: «Martin, dit-il, où est donc ta vertu? <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> Je viens +de tuer un des tiens.» Le saint homme réunit ses frères, leur raconte +ce que le diable lui a appris, leur ordonne de chercher dans toutes +les cellules afin de découvrir la victime. On vint lui dire qu'il ne +manquait personne parmi les moines, mais qu'un malheureux mercenaire, +qu'on avait chargé de voiturer du bois, était gisant auprès de la +forêt. Il envoie à sa rencontre. On trouve non loin du monastère ce +paysan à demi mort. Bientôt après il avait cessé de vivre. Un bœuf +l'avait percé d'un coup de corne dans l'aine.</p> + +<p>«Le diable lui apparaissait souvent sous les formes les plus diverses. +Tantôt il prenait les traits de Jupiter, tantôt ceux de Mercure, +d'autres fois aussi ceux de Vénus et de Minerve. Martin, toujours +ferme, s'armait du signe de la croix et du secours de la prière. Un +jour, le démon parut précédé et environné lui-même d'une lumière +éclatante, afin de le tromper plus aisément par cette splendeur +empruntée: il était revêtu d'un manteau royal, le front ceint d'un +diadème d'or et de pierreries, sa chaussure brodée d'or, le visage +serein et plein de gaieté. Dans cette parure, qui n'indiquait rien +moins que le diable, il vint se placer dans la cellule du saint +pendant qu'il était en prière. Au premier aspect, Martin fut +consterné, et ils gardèrent tous les deux un long silence. Le diable +le rompit le premier: «Martin, dit-il, reconnais celui qui est devant +toi. Je suis le Christ. Avant de descendre sur la terre, j'ai d'abord +voulu me manifester à toi.» Martin se tut et ne fit aucune réponse. Le +diable reprit audacieusement: «Martin, pourquoi hésites-tu à croire +lorsque tu vois? Je suis le Christ.—Jamais, reprit Martin, notre +Seigneur Jésus-Christ n'a prédit qu'il viendrait avec la pourpre et le +diadème. Pour moi, je ne croirai pas à la venue du Christ, si je ne le +vois tel qu'il fut dans sa Passion, portant sur son corps les +stigmates de la croix.» À ces mots, le diable se dissipe tout à coup +comme de la fumée laissant la cellule remplie d'une affreuse puanteur. +Je tiens ce récit de la bouche même de Martin; ainsi, que personne ne +le prenne pour une fable.</p> + +<p>«Car sur le bruit de sa religion, brûlant du désir de le voir, et +aussi d'écrire son histoire, nous avons entrepris pour l'aller trouver +un voyage qui nous a été agréable. Il ne nous a entretenus que de +l'abandon qu'il fallait faire des séductions de ce monde, et du +fardeau du siècle pour suivre d'un pas libre et léger notre Seigneur +Jésus-Christ. Oh! quelle gravité, quelle dignité il y avait dans ses +paroles et dans sa conversation! Quelle force, quelle facilité +merveilleuse pour résoudre les questions <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> qui touchent les +divines Écritures! Jamais le langage ne peindra cette persévérance et +cette rigueur dans le jeûne et l'abstinence, cette puissance de veille +et de prière, ces nuits passées comme les jours, cette constance à ne +rien accorder au repos ni aux affaires, à ne laisser dans sa vie aucun +instant qui ne fût employé à l'œuvre de Dieu; à peine même +consacrait-il aux repas et au sommeil le temps que la nature exigeait. +Ô homme vraiment bienheureux, si simple de cœur, ne jugeant +personne, ne condamnant personne, ne rendant à personne le mal pour le +mal! Et, en effet, il s'était armé contre toutes les injures d'une +telle patience que, bien qu'il occupât le plus haut rang dans la +hiérarchie, il se laissait outrager impunément par les moindres +clercs, sans pour cela leur ôter leurs places ou les exclure de sa +charité. Personne ne le vit jamais irrité, personne ne le vit troublé, +personne ne le vit s'affliger, personne ne le vit rire; toujours le +même, et portant sur son visage une joie céleste, en quelque sorte, il +semblait supérieur à la nature humaine. Il n'avait à la bouche que le +nom du Christ, il n'avait dans le cœur que la piété, la paix, la +miséricorde. Le plus souvent même il avait coutume de pleurer pour les +péchés de ceux qui le calomniaient, et qui, dans la solitude de sa +retraite, le blessaient de leur venin et de leur langue de vipère.</p> + +<p>«Pour moi, j'ai la conscience d'avoir été guidé dans ce récit par ma +conviction et par l'amour de Jésus-Christ. Je puis me rendre ce +témoignage que j'ai rapporté des faits notoires et que j'ai dit la +vérité.»</p> + +<p class="p2"><i>Ex Sulpicii Severi Historiâ sacrâ, lib. II:</i></p> + +<p>«Un certain Marcus de Memphis apporta d'Égypte en Espagne la +pernicieuse hérésie des gnostiques. Il eut pour disciples une femme de +haut rang, Agape, et le rhéteur Helpidus. Priscillien reçut leurs +leçons... Peu à peu le venin de cette erreur gagna la plus grande +partie de l'Espagne. Plusieurs évêques en furent même atteints, entre +autres Instantius et Salvianus... L'évêque de Cordoue les dénonça à +Idace, évêque de la ville de Merida... Un synode fut assemblé à +Saragosse, et on y condamna, quoique absents, les évêques Instantius +et Salvianus, avec les laïques Helpidus et Priscillien. Ithacius fut +chargé de la promulgation de la sentence... Après de longs et tristes +débats, Idace obtint de l'empereur Gratien un rescrit qui bannit de +toute terre les hérétiques... Lorsque Maxime eut pris la pourpre +<span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> et fut entré vainqueur à Trèves, il le pressa de prières et +de dénonciations contre Priscillien et ses complices: l'empereur +ordonna d'amener au synode de Bordeaux tous ceux qu'avait infectés +l'hérésie. Ainsi furent amenés Instantius et Priscillien (Salvianus +était mort). Les accusateurs Idace et Ithacius les suivirent. J'avoue +que les accusateurs me sont plus odieux pour leurs violences que les +coupables eux-mêmes. Cet Ithacius était plein d'audace et de vaines +paroles, effronté, fastueux, livré aux plaisirs de la table... Le +misérable osa accuser du crime d'hérésie l'évêque Martin, un nouvel +apôtre! Car Martin, se trouvant alors à Trèves, ne cessait de +poursuivre Ithacius pour qu'il abandonnât l'accusation, de supplier +Maxime qu'il ne répandît point le sang de ces infortunés: c'était +assez que la sentence épiscopale chassât de leurs sièges les +hérétiques; et ce serait un crime étrange et inouï qu'un juge séculier +jugeât la cause de l'Église. Enfin, tant que Martin fut à Trèves, on +ajourna le procès; et, lorsqu'il fut sur le point de partir, il +arracha à Maxime la promesse qu'on ne prendrait contre les accusés +aucune mesure sanglante.»</p> + +<p class="p2"><i>Ex Sulpicii Severi Dialogo III:</i></p> + +<p>«Sur l'avis des évêques assemblés à Trèves, l'empereur Maxime avait +décrété que des tribuns seraient envoyés en armes dans l'Espagne, avec +de pleins pouvoirs pour rechercher les hérétiques, et leur ôter la vie +et leurs biens. Nul doute que cette tempête n'eût enveloppé aussi une +multitude d'hommes pieux; la distinction n'étant pas facile à faire, +car on s'en rapportait aux yeux, et on jugeait d'un hérétique sur sa +pâleur ou son habit, plutôt que sur sa foi. Les évêques sentaient que +cette mesure ne plairait pas à Martin; ayant appris qu'il arrivait, +ils obtinrent de l'empereur l'ordre de lui interdire l'approche de la +ville s'il ne promettait de s'y tenir <i>en paix avec les évêques</i>. Il +éluda adroitement cette demande, et promit de venir <i>en paix avec +Jésus-Christ</i>. Il entra de nuit, et se rendit à l'église pour prier; +le lendemain il vient au palais... Les évêques se jettent aux genoux +de l'empereur, le suppliant avec larmes de ne pas se laisser entraîner +à l'influence d'un seul homme... L'empereur chassa Martin de sa +présence. Et bientôt il envoya des assassins tuer ceux pour qui le +saint homme avait intercédé. Dès que Martin l'apprit, c'était la nuit, +il court au palais. Il promet que, si on fait grâce, il communiera +avec les évêques, pourvu qu'on <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> rappelle les tribuns déjà +expédiés pour la destruction des églises d'Espagne. Aussitôt Maxime +accorda tout. Le lendemain... Martin se présenta à la communion, +aimant mieux céder à l'heure qu'il était que d'exposer ceux dont la +tête était sous le glaive. Cependant les évêques eurent beau faire +tous leurs efforts pour qu'il signât cette communion, ils ne purent +l'obtenir. Le jour suivant, il sortit de la ville, et il s'en allait +le long de la route, triste et gémissant de ce qu'il s'était mêlé un +instant à une communion coupable; non loin du bourg qu'on appelle +Andethanna, où la vaste solitude des forêts offre des retraites +ignorées, il laissa ses compagnons marcher quelques pas en avant, et +s'assit, roulant dans son esprit, justifiant et blâmant tour à tour le +motif de sa douleur et de sa conduite. Tout à coup lui apparut un +ange. «Tu as raison, Martin, lui dit-il, de t'affliger et de te +frapper la poitrine, mais tu ne pouvais t'en tirer autrement. Reprends +courage; raffermis-toi le cœur, ne va pas risquer maintenant non +plus seulement ta gloire, mais ton salut.» Depuis ce jour, il se garda +bien de se mêler à la communion des partisans d'Ithacius. Du reste, +comme il guérissait les possédés plus rarement qu'autrefois, et avec +moins de puissance, il se plaignait à nous avec larmes que, par la +souillure de cette communion à laquelle il s'était mêlé un seul +instant, par nécessité et non de son propre mouvement, il sentait +languir sa vertu. Il vécut encore seize ans, n'alla plus à aucun +synode, et s'interdit d'assister à aucune assemblée d'évêques.»</p> + +<p class="p2"><i>Ex Sulpicii Severi Dialogo II:</i></p> + +<p>«Comme nous lui faisions quelques questions sur la fin du monde, il +nous dit: Néron et l'Antichrist viendront après; Néron régnera en +Occident sur dix rois vaincus, et exercera la persécution jusqu'à +faire adorer les idoles des gentils. Mais l'Antichrist s'emparera de +l'empire d'Orient; il aura pour siège de son royaume et pour capitale +Jérusalem; par lui, la ville et le temple seront réparés. La +persécution qu'il exercera, ce sera de faire renier Jésus-Christ notre +Seigneur, en se donnant lui-même pour le Christ, et de forcer tous les +hommes de se faire circoncire selon la loi. Moi-même enfin je serai +tué par l'Antichrist, et il réduira sous sa puissance tout l'univers +et toutes les nations: jusqu'à ce que l'arrivée du Christ écrase +l'impie. On ne saurait douter, ajoutait-il, que l'Antichrist, conçu de +l'esprit malin, ne fût maintenant enfant, et qu'une fois sorti de +l'adolescence il ne prît l'Empire.»</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> EXTRAIT DE L'OUVRAGE DE M. PRICE, SUR LES RACES DE +L'ANGLETERRE<br> +(<i>Voy. page <a href="#page116">116</a></i>).</h4> + +<p>MM. Thierry et Edwards ont adopté l'opinion de la persistance des +races; M. Price adopte celle de leur mutabilité. Mais il devrait être +franchement spiritualiste et expliquer les modifications qu'elles +subissent par l'action de la liberté travaillant la matière. Il n'a su +trouver à l'appui de son point de vue biblique que des hypothèses +matérialistes.</p> + +<p>Toutefois, nous extrairons de son ouvrage quelques résultats +intéressants (An Essay on the physiognomy and physiology of the +present inhabitants of Britain, with reference to their origin, as +Goths and Celts, by the Rev. T. Price, London, 1829).</p> + +<p>Tout ce que les anciens disent des yeux bleus et des cheveux blonds +des Germains ne désigne pas plus les Goths que les Celtes, parce qu'il +y avait des Celtes dans la Germanie. Les <span class="smcap">Cimbres</span> étaient des Celtes; +Pline parlant de la Baltique, et citant Philémon, dit: <i>Morimarusam</i> à +Cimbris vocari, hoc est, mortuum mare (en welche <i>Môrmarw</i>).</p> + +<p>L'auteur pense qu'il y a eu un changement des cheveux, du roux au +jaune et du jaune au brun: Tacite: «<i>Rutilæ</i> Caledoniam habitantium +comæ, magni artus Germanicam originem asseverant.» Dans les triades +bretonnes, une colonie gaélique de race scot-irlandaise est appelée: +<i>Les rouges Gaëls d'Irlande.</i> Dans le vieux gaélique Duan, qui fut +récité par le barde de Malcolm III en 1057, on voit que les +montagnards avaient les cheveux <i>jaunes</i>:</p> + +<p class="poem30"> +<span class="add1em">A Eolcha Alban nile</span><br> + A Shluagh fela foltbhuidle.</p> + +<p class="noindent">O ye learned Albanians all, ye learned yellow-haired hosts!</p> + +<p>Aujourd'hui le <i>brun</i> est la couleur dominante chez les montagnards. +Il ne faut pas croire que les hommes distingués soient d'origine +gothique et les autres Celtes. La diversité de nourriture explique la +différence, comme on le voit dans les animaux transportés dans de plus +riches pâturages (par exemple de Bretagne en Normandie).</p> + +<p>Le climat et les habitudes changent les races; Camper <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> +remarque que déjà les Anglo-Américains ont la face longue et étroite, +l'œil serré. West ajoute qu'ils ont le teint moins fleuri que les +Anglais. L'œil devient sombre dans le voisinage des mines de +charbon, et partout où l'on en brûle (?).</p> + +<p>César attribue aux Belges une origine germanique: «... Plerosque à +Germanis ortos.» Mais Strabon dit qu'ils parlaient la langue des +Gaulois: «Μιχρὸν +ἐξαλλατοῦντας +τῇ +γλώσση...» La chronique +saxonne parle d'Hengist qui «engagea les Welsh de Kent et Sussex.» Ces +Welsh étaient des Belges selon Pinkerton. Les noms des villes belges, +en Angleterre, sont bretons.</p> + +<p>On ne trouve pas en Angleterre de traces de sang danois.—Les <span class="smcap">Normands</span> +conquérants étaient un peuple mêlé de Gaulois, Francs, Bretons, +Flamands, Scandinaves, etc. Les hommes du Nord n'avaient pu exterminer +les habitants de la Normandie, ni même diminuer de beaucoup leur +nombre, puisque en cent soixante ans ils perdirent leur langue +scandinave pour adopter celle des vaincus. Il serait ridicule de +chercher les traces en Angleterre d'une population aussi mêlée que +l'armée de Guillaume. Il paraît que dès lors les cheveux roux étaient +rares, puisque c'était l'objet d'un surnom, Guillaume-le-Roux<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>.</p> + +<p>Vers York et Lancastre, où l'influence des habitudes manufacturières +ne se fait pas sentir, les Anglais sont plus grands, mais plus lourds +que dans le sud; l'œil bleu prévaut dans le comté de Lancastre. Les +hommes du Cumberland (ce sont des Cymry, qui ont perdu leur langue +plus tôt que ceux de Cornouailles) n'ont rien qui les distingue des +Anglais du Midi.</p> + +<p>Entre l'<span class="smcap">Écossais</span> et l'Anglais, il y a une différence indéfinissable; +les traits durs et la proéminence des os des joues ne sont pas +particuliers à l'Écosse. Les montagnards sont rarement grands, mais +bien faits; généralement bruns, moins de vivacité qu'en Irlande, +taille moins haute, population plus variée. Quoi qu'on dise des +établissements des Norwégiens dans l'Ouest, c'est la même langue et la +même physionomie que dans les montagnes d'Écosse.</p> + +<p><span class="smcap">Pays de Galles</span>, variété infinie, nez romain très fréquent, hommes de +moyenne taille, mais fortement bâtis; on dit que la milice de +Coemarthenshire demande plus de place pour former <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> ses lignes +que celle d'aucun autre comté. Dans le Nord, taille plus haute, beauté +classique, mais traits petits.</p> + +<p>L'<span class="smcap">Irlande</span> plus mêlée que la Grande-Bretagne; aujourd'hui étonnante +uniformité de caractère moral et physique; deux classes seulement, les +bien nourris, les mal nourris. Chez les paysans, cheveux bruns ou +noirs, noirs surtout dans une partie du sud, mais l'œil toujours +gris ou bleu<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>, sourcils bas, épais et noirs, face longue, nez +petit, tendant à relever; grande taille généralement, tous hommes bien +faits; ceci est moins vrai depuis quarante ans, par suite de la misère +dans plusieurs parties, surtout au sud. Bouche ouverte, ce qui leur +donne un air stupide; extraordinaire facilité du langage, qui +contraste avec leurs haillons. Tout mendiant est un bel esprit, un +orateur, un philosophe. Espagnols au sud de l'Irlande depuis +Élisabeth. Allemands Palatins des bords du Rhin.</p> + +<p>En <span class="smcap">France</span>, visage rond; en <span class="smcap">Angleterre</span>, ovale; en <span class="smcap">Allemagne</span>, carré. Les +yeux plus proéminents sur le continent qu'en Angleterre.—Ni en +Normandie ni en Bourgogne il n'y a trace des hommes du Nord (excepté +vers Bayeux et Vire).</p> + +<p><span class="smcap">Savoyards</span>, petits, actifs; mâchoire très carrée, œil gris, cheveux +noirs, sourcils bas, épais.</p> + +<p><span class="smcap">Suisses</span>, même mâchoire, hommes plus grands, œil bleu ciel, avec un +éclat qui ne plaît pas toujours, cheveux bruns.</p> + +<p><span class="smcap">Allemands</span>, yeux gris, cheveux bruns ou blond pâle, mâchoire angulaire, +nez rarement aquilin, mais bas à la racine; grande étendue entre les +yeux, encore plus qu'en France.</p> + +<p><span class="smcap">Belges</span>, œil d'un parfait bleu de Prusse, plus foncé autour de +l'iris, visage plus long qu'en Allemagne.</p> + +<p>Je croirais volontiers (ce que ne dit pas l'auteur) que, par l'action +du temps et de la civilisation, les cheveux ont pu brunir, les yeux +noircir, c'est-à-dire prendre le caractère d'une vie plus intense.</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> SUR L'AUVERGNE AU CINQUIÈME SIÈCLE (<i>Voy. page <a href="#page144">144</a></i>).</h4> + +<p>Au cinquième siècle, l'Auvergne se trouva placée entre les invasions +du Midi et du Nord, entre les Goths, les Burgundes et les Francs. Son +histoire présente alors un vif intérêt, c'est celle de la dernière +province romaine.</p> + +<p>Sa richesse et sa fertilité étaient pour les barbares un puissant +attrait. Sidonius Apollin., l. IV, epist. <span class="smcap">XXI</span> (ap. Scrip. rer. Franc., +t. I, p. 793):</p> + +<p>«Taceo territorii (il parle de la Limagne) peculiarem jocunditatem; +taceo illud æquor agrorum, in quo sine periculo quæstuosæ fluctuant in +segetibus undæ; quod industrius quisque quo plus frequentat, hoc minùs +naufragat; viatoribus molle, fructuosum aratoribus, venatoribus +voluptuosum: quod montium cingunt dorsa pascuis, latera vinetis, +terrona villis, saxosa castellis, opaca lustris, aperta culturis, +concava fontibus, abrupta fluminibus: quod denique hujusmodi est, ut +semel visum advenis, multis patriæ oblivionem sæpè +persuadeat.»—Carmen VII, p. 804:</p> + +<p class="poem10"> + ........ Fœcundus ab urbe<br> + Pollet ager, primo qui vix proscissus aratro<br> + Semina tarda sitit, vel luxuriante juvenco,<br> + Arcanam exponit piceà pinguedine glebam.</p> + +<p>Childebert disait (en 531): Quand verrai-je cette belle Limagne! +«Velim Arvernam Lamanem, quæ tantæ jocunditatis gratià refulgere +dicitur, oculis cernere!» Theuderic disait aux siens: «Ad Arvernos me +sequimini, et ego vos inducam in patriam ubi aurum et argentum +accipiatis, quantùm vestra potest desiderare cupiditas; de quâ pecora, +de quâ mancipia, de quâ vestimenta in abundantiam adsumatis.» (Greg. +Tur., l. III, c. <span class="smcap">IX</span>, 11.)</p> + +<p>Les barbares alliés de Rome n'épargnaient pas non plus l'Auvergne dans +leur passage. Les Huns, auxiliaires de Litorius, la traversèrent en +437 pour aller combattre les Wisigoths et la mirent à feu et à sang +(Sidon. Panegyr. Aviti, p. 805. Paulin., l. VI, vers. 116). +L'avènement d'un empereur auvergnat, en 455, lui laissa quelques +années de relâche. Avitus fit la paix avec les Wisigoths; Théodoric II +se déclara l'ami et le soldat de Rome <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> (Ibid., p. 810... Romæ +sum, te duce, amicus, Principe te, miles).—Mais, à la mort de +Majorien (461), il rompit le traité et prit Narbonne; dès lors, +l'Auvergne vit arriver et monter rapidement le flot de la conquête +barbare, et bientôt (474) la cité des Arvernes (Clermont), l'antique +Gergovie, surnagea seule, isolée sur sa haute montagne (Γεργουΐαν, +ἐφ᾽ὑφηλοῦ +ὄρους +χειμένην). +Strabon, l. IV.—Quæ posita +in altissimo monte omnes aditus difficiles habebat (Cæsar, l. VI, c. +<span class="smcap">XXXVI</span>. Dio Cass., l. XL).</p> + +<p>Sidon. Apollin., l. III, epist. <span class="smcap">IV</span> (ann. 474: «Oppidum nostrum, quasi +quemdam sui limitis oppositi obicem, circumfusarum nobis gentium arma +terrificant. Sic æomulorum sibi in medio positi lacrymabilis præda +populorum, suspecti Burgundionibus, proximi Gothis, nec impugnantûm +irâ nec propugnantûm caremus invidiâ.»—L. VII, ad Mamert. «Rumor est +Gothos in Romanum solum castra movisse. Huic semper irruptioni nos +miseri Arverni janua sumus. Namque odiis inimicorum hinc peculiaria +fomenta subministramus, quia, quod necdùm terminos suos ab Oceano in +Rhodanum Ligeris alveo limitaverunt, solam sub ope Christi moram de +nostro tantùm obice patiuntur. Circumjectarum vero spatium tractumque +regionum jampridem regni minacis importuna devoravit impressio.»</p> + +<p>Ainsi livrée à elle-même, abandonnée des faibles successeurs de +Majorien, l'Auvergne se défendit héroïquement, sous le patronage d'une +puissante aristocratie. C'était la maison d'Avitus avec ses deux +alliées, les familles des Apollinaires et des Ferréols; toutes trois +cherchèrent à sauver leur pays, en unissant étroitement sa cause à +celle de l'empire.</p> + +<p>Aussi les Apollinaires occupaient-ils dès longtemps les plus hautes +magistratures de la Gaule (l. I, Epist. <span class="smcap">III</span>): «Pater, socer, avus, +proavus præfecturis urbanis prætorianisque, magisteriis palatinis +militaribusque micuerunt.» Sidonius lui-même épousa, ainsi que +Tonantius Ferréol, une fille de l'empereur Avitus, et fut préfet de +Rome sous Anthemius (Scr. Fr. I, 783).</p> + +<p>Tous ils employèrent leur puissance à soulager leur pays accablé par +les impôts et la tyrannie des gouverneurs.—En 469, Tonantius Ferréol +fit condamner le préfet Arvandus, qui entretenait des intelligences +avec les Goths.—Sidon., l. I, ep. <span class="smcap">VII</span>: «Legati provinciæ Galliæ +Tonantius Ferreolus prætorius, Afranii Syagrii consulis è filia nepos; +Thaumastus quoque et Petronius, verborumque scientiâ præditi, et inter +principalia <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> patriæ nostræ decora ponendi, prævium Arvandum +publico nomine accusaturi cum gestis decretalibus insequuntur. Qui +inter cætera quæ sibi provinciales agenda mandaverant, interceptuas +litteras deferebant... Hæc ad regem Gothorum charta videbatur emitti, +pacem cum græco imperatore (Anthemio) dissuadens, Britannos super +Ligerim sitos oppugnari oportere demonstrans, cum Burgundionibus jure +gentium Gallias dividi debere confirmans.»—Ferréol avait lui-même +administré la Gaule et diminué les impôts. Sid., l. VII, ep. <span class="smcap">XII</span>: +«...Prætermisit stylus noster Gallias tibi administratas tune quùm +maxime incolumes erant... propterque prudentiam tantam +providentiamque, currum tuum provinciales cum plausum maximo accentu +spontanies subiisse cervicibus; quia sic habenas Galliarum moderabere, +ut possessor exhaustus tributario jugo relevaretur.»—Avitus, dans sa +jeunesse, avait été député par l'Auvergne à Honorius, pour obtenir une +réduction d'impôts (Panegyr. Aviti, vers. 207). Sidonius dénonça et +fit punir (471) Seronatus, qui opprimait l'Auvergne et la trahissait +comme Arvandus. L. II, ep. <span class="smcap">I</span>: «Ipse Catilina sæculi nostri... implet +quotidie sylvas fugientibus, villas hospitibus, altaria reis, carceres +clericis: exultans Gothis, insultansque Romanis, illudens præfectis, +colludensque numerariis: leges Theodosianas calcans, Theodoricianasque +proponens veteresque culpas, nova tributa perquirit.—Proinde moras +tuas citus explica, et quicquid illud est quod te retentat, incide...»</p> + +<p>Ces derniers mots s'adressent au fils d'Avitus, au puissant +Ecdicius... «Te expectat palpitantium civium extrema libertas. +Quicquid sperandum, quicquid desperandum est, fieri te medio, te +præsule placet. Si nullæ a republicâ vires, nulla præsidia, si nullæ, +quantùm rumor est, Anthemii principis opes: statuit te auctore +nobilitas seu patriam dimittere, seu capillos.»</p> + +<p>Ecdicius, en effet, fut le héros de l'Auvergne; il la nourrit pendant +une famine, leva une armée à ses frais, et combattit contre les Goths +avec une valeur presque fabuleuse: il leur opposait les Burgundes, et +attachait la noblesse arverne à la cause de l'Empire, en +l'encourageant à la culture des lettres latines.</p> + +<p>Gregor. Turon., l. II, c. <span class="smcap">XXIV</span>: «Tempore Sidonii episcopi magna +Burgundiam fames oppressit, Cumque populi per diversas regiones +dispergerentur... Ecdicius quidam ex senatoribus... misit pueros suos +cum equis et plaustris per vicinas sibi civitates, ut eos qui hâc +inopiâ vexabantur, sibi adducerent. At illi <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> euntes, cunctos +pauperes quotquot invenire potuerunt, adduxêre ad domum ejus. Ibique +eos per omne tempus sterilitatis pascens, ab interitu famis exemit. +Fuereque, ut multi aiunt, ampliùs quam quatuor millia... Post quorum +discessum, vox ad eum è cœlis lapsa pervenit: «Ecdici, Ecdici, quia +fecisti rem hanc, tibi et semini tuo panis non deerit in +sempiternum.—Sidon. l. III, epist. <span class="smcap">III</span>: «Si quandò, nunc maxime, +Arvernis meis desideraris, quibus dilectio tui immane dominatur, et +quidem multiplicibus ex causis... Mitto istîc ob gratiam pueritiæ tuæ +undique gentium confluxisse studia litterarum, tuæque personæ debitum, +quod sermonis Celtici squamam depositura nobilitas, nunc oratorio +stylo, nunc etiam camœlanibus modis imbuebatur. Illud in te +affectum principaliter universitatis accendit, quod quos olim Latinos +fieri exegeras, barbaros deinceps esse vetuisti... Hinc jam per otium +in urbem reduci, quid tibi obviàm processerit officiorum, plausuum, +fletuum, gaudiorum, magis tentant vota conjicere, quàm verba +reserare... Dùm alii osculis pulverem tuum rapiunt, alii sanguine ac +spumis piuguia lupata suscipiunt;... hìc licet multi complexibus +tuorum tripudiantes adhærescerent, in te maximus tamen lætitiæ +popularis impetus congerebatur, etc... Taceo deinceps collegisse te +privatis viribus publici exercitûs speciem... te aliquot +supervenientibus cuneos mactâsse turmales, e numero tuorum vix binis +ternisve post prælium desideratis.»</p> + +<p>En 472, le roi des Goths, Euric, avait conquis toute l'Aquitaine, à +l'exception de Bourges et de Clermont (Sidon., l. VII, Ep. <span class="smcap">V</span>). +Ecdicius put prolonger quelque temps une guerre de partisans dans les +montagnes et les gorges de l'Auvergne (Scr. Fr. XII, 53... Arvernorum +difficiles aditus et obviantia castella).—Renaud, selon la tradition, +n'osa entrer dans l'Auvergne, et se contenta d'en faire le tour. Sans +doute, comme plus tard au temps de Louis-le-Gros, les Auvergnats +abandonnèrent les châteaux pour se réfugier dans leur petite mais +imprenable cité (loc. cit.: Præsidio civitatis, quia peroptime erat +munita, relictis montanis acutissimis castellis, se commiserunt). +Sidonius en était alors évêque; il instituait, pour repousser ces +Ariens, des prières publiques: «Non nos aut ambustam murorum faciem, +aut putrem sudium cratem, aut propugnacula vigilum trita pectoribus +confidimus opitulaturum: solo tamen invectarum te (Mamerte) auctore, +Rogationum palpamur auxilio; quibus inchoandis instituendisque populus +arvernus, et si non effectu pari, affectu certe non impari, cœpit +initiari, et ob hoc circumfusis <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> necdùm dat terga +terroribus.» (L. VII, Ep. ad Mamert.)</p> + +<p>On a vu qu'Ecdicius repoussa les Goths; l'hiver les força de lever le +siège (Sidon., l. III, Ep. <span class="smcap">VII</span>). Mais, en 475, l'empereur Népos fit la +paix avec Euric, et lui céda Clermont. Sidonius s'en plaignit +amèrement (l. VII, Ep. <span class="smcap">VII</span>): «Nostri hic nunc est infelicis anguli +status, cujus, ut fama confirmat, melior fuit sub bello quàm sub pace +conditio. Facta est servitus nostra pretium securitatis alienæ. +Arvernorum, proh dolor! servitus, qui, si prisca replicarentur, +audebant se quondam fratres Latio dicere, et sanguine ab Iliaco +populos computare (et ailleurs:... Tellus... quæ Latio se sanguine +tollit altissimam. Panegyr. Avit., v. 139)... Hoccine meruerunt +inopia, flamma, ferrum, pestilentia, pingues cædibus gladii, et macri +jejuniis præliatores!»</p> + +<p>Ecdicius, ne voyant plus d'espoir, s'était retiré auprès de l'empereur +avec le titre de Patrice. (Sidon., l. V, Ep. <span class="smcap">XVI</span>; l. VIII, ep. <span class="smcap">VII</span>; +Jornandès, c. <span class="smcap">XLV</span>.)—Euric relégua Sidoine dans le château de Livia, à +douze milles de Carcassonne, mais il recouvra la liberté en 478, à la +prière d'un Romain, secrétaire du roi des Goths, et fut rétabli dans +le siège de Clermont (Sidon., l. VIII, Ep. <span class="smcap">VIII</span>). Lorsqu'il mourut +(484), ce fut un deuil public: «Factum est post hæc, ut accedente +febre ægrotare cœpisset; qui rogat suos ut eum in ecclesiam +ferrent. Cùmque illuc inlatus fuisset, conveniebat ad eum multitudo +virorum ac mulierum, simulque etiam et infantium plangentium atque +dicentium: «Cur nos deseris, pastor bone, vel cui nos quasi orphanos +derelinquis? Numquid erit nobis post transitum tuum vita?... Hæc et +his similia populis cum magno fletu dicentibus...» Greg. Tur., l. II, +c. <span class="smcap">XXIII</span>.</p> + +<p>Malgré la conquête d'Euric, les Arvernes durent jouir d'une certaine +indépendance.—Alaric, il est vrai, les enrôle dans sa milice pour +combattre à Vouglé (507); mais on les voit pourtant élire +successivement pour évêques deux amis des Francs, deux victimes des +soupçons des Ariens, Burgundes et Goths: en 484, Apruncule, dont +Sidoine mourant avait prédit la venue (Greg. Tur., l. II, c. <span class="smcap">XXIII</span>), +et saint Quintien en 507, l'année même de la bataille de Vouglé.</p> + +<p>Les grandes familles de Clermont conservèrent aussi sans doute une +partie de leur influence. On trouve parmi les évêques de Clermont un +Avitus «non infimis nobilium natalibus ortus» (Scr. Fr. II, 220, +note), qui fut élu par «l'assemblée de tous les Arvernes». (Greg. +Tur., l. IV, c. <span class="smcap">XXXV</span>), et fut très populaire (Fortunat, l. III, Carm. +26). Un autre Avitus est évêque de Vienne.—Un <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> Apollinaire +fut évêque de Reims. Le fils de Sidonius fut évêque de Clermont après +saint Quintien; c'était lui qui avait commandé les Arvernes à Vouglé: +«Ibi tunc Arvernorum populus, qui cum Apollinare venerat, et primi qui +erant ex senatoribus, conruerunt.» Greg. Tur., l. II, c. <span class="smcap">XXXVII</span>.</p> + +<p>De ce passage et de quelques autres encore, on pourrait induire que +cette famille avait été originairement à la tête des clans arvernes.</p> + +<p>Greg. Tur., l. III, c. <span class="smcap">II</span>: «Cùm populus (Arvernorum) sanctum +Quintianum, qui de Rutheno ejectus fuerat, elegisset, Alchima et +Placidina, uxor sororque Apollinaris, ad sanctum Quintianum venientes, +dicunt: «Sufficiat, domine, senectuti tuæ quod es episcopus ordinatus. +Permittat, inquiunt, pietas tua servo tuo Apollinari locum hujus +honoris adipisci...» Quibus ille: «Quid ego, inquit, præstabo, cujus +potestati nihil est subditum? sufficit enim ut orationi vacans, +quotidianum mihi victum præstet ecclesia.»—Les Avitus semblent +n'avoir été pas moins puissants. Leur terre portait leur nom +(<i>Avitacum.</i> Sidonius en donne une longue et pompeuse description +(carmen XVIII). Ecdicius, le fils d'Avitus, semble entouré de +<i>dévoués</i>. Sidonius lui écrit (l. III, Ep. <span class="smcap">III</span>): «... Vix duodeviginti +equitum sodalitate comitatus, aliquot millia Gothorum... transisti... +Cùm tibi non daret tot pugna socios, quot solet mensa convivas.»—Le +nom même d'Apollinaire indique peut-être une famille originairement +sacerdotale. Le petit-fils de Sidonius, le sénateur Arcadius, appela +en Auvergne Childebert au préjudice de Theuderic (530), préférant sans +doute sa domination à celle de l'ami de saint Quintien, du barbare roi +de Metz (Greg. Tur., l. III, c. <span class="smcap">IX</span>, sqq.).</p> + +<p>Un Ferréol était évêque de Limoges en 585 (Scr. Fr. II, 296.) Un +Ferréol occupa le siège d'Autun avant saint Léger. On sait que la +généalogie des Carlovingiens les rattache aux Ferréols. Un capitulaire +de Charlemagne (ap. Scr. F. V, 744) contient des dispositions +favorables à un Apollinaire, évêque de Riez (Riez même s'appelait +<i>Reii Apollinares</i>).—Peut-être les Arvernes eurent-ils grande part à +l'influence que les Aquitains exercèrent sur les Carlovingiens. Raoul +Glaber attribue aux Aquitains et aux Arvernes le même costume, les +mêmes mœurs et les mêmes idées (l. III, ap. Scr. Fr. X, 42).</p> + + +<h4><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II (<i>Voy. page <a href="#page314">314</a></i>).</h4> + +<p class="poem10"> + Audite omnes fines terre orrore cum tristitia,<br> +<span class="add2em">Quale scelus fuit factum Benevento civitas.</span><br> +<span class="add2em">Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto.</span><br> + Beneventani se adunârunt ad unum consilium,<br> +<span class="add2em">Adalferio loquebatur et dicebant principi:</span><br> +<span class="add2em">Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus.</span><br> + Celus magnum preparavit in istam provinciam,<br> +<span class="add2em">Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum,</span><br> +<span class="add2em">Plures mala nobis fecit, rectum est moriar.</span><br> + Deposuerunt sancto pio de suo palatio;<br> +<span class="add2em">Adalferio illum ducebat usque ad pretorium,</span><br> +<span class="add2em">Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium.</span><br> + Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio;<br> +<span class="add2em">Et ipse sancte pius incipiebat dicere:</span><br> +<span class="add2em">Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus,</span><br> + Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus,<br> +<span class="add2em">Modo vero surrexistis adversus me consilium,</span><br> +<span class="add2em">Nescio pro quid causam vultis me occidere.</span><br> + Generatio crudelis veni interficere,<br> +<span class="add2em">Eclesieque sanctis Dei venio diligere,</span><br> +<span class="add2em">Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est.</span><br> + Kalidus ille temtador, ratum atque nomine<br> +<span class="add2em">Cororum imperii sibi in caput pronet et dicebat populo:</span><br> +<span class="add2em">Ecce sumus imperator, possum vobis regero.</span><br> + Leto animo habebat de illo quo fecerat;<br> +<span class="add2em">A demonio vexatur, ad terram ceciderat,</span><br> +<span class="add2em">Exierunt multæ turmæ videre mirabilia.</span><br> + Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium:<br> +<span class="add2em">Multa gens paganorum exit in Calabria,</span><br> +<span class="add2em">Super Salerno pervenerunt, possidere civitas.</span><br> + Juratum est ad Surete Dei reliquie<br> +<span class="add2em">Ipse regnum defendendum, et alium requirere.</span></p> + +<p>«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse, +quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté +Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés +en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le +renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de +cruelles vengeances contre cette province: <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> il nous enlève +notre royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: +il est bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils +l'ont fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et +lui, il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le +martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de +l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme +au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où +je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et +je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la +race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et +aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été +répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la +couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous +pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le +démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie +pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé +son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est +parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les +saintes reliques de Dieu de défendre ce royaume et d'en conquérir un +autre.»</p> + + +<h4>SUR LES COLLIBERTS, CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, ETC.</h4> + +<p>On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une +population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention, +et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les +savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés, +jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins +plausibles, mais peu décisives.</p> + +<p>Ducange dérive le mot <i>Collibert</i> de <i>cum</i> et de <i>libertus</i>. «Il +semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves, +ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou +les donner, et confisquer leur terre.—«Iratus graviter contra eum, +dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere, +et terram suam cuicumque vellem dare, <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> tanquam terram +Coliberti mei (Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. +Gloss.).» On les affranchissait de la même manière que les esclaves +(vid. Tabul. Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. +1103, ap. Ducange). Enfin un auteur dit:</p> + +<p class="poem30"> + Libertate carens Colibertus dicitur esse;<br> + De servo factus liber, Libertus, etc.</p> + +<p>(Ebrardus Betum; ibid. Vid. Acta pontific. Cenoman., ap. Scr. Fr. X, +385). Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts +parmi les libres (l. I, tit. <span class="smcap">XXIX</span>; l. II, t. <span class="smcap">XXI</span>, <span class="smcap">XXVII</span>, <span class="smcap">LV</span>). Ils +étaient sans doute en général <i>serfs sous conditions</i>, et dans une +situation peu différente de celle des <i>homines de capite</i>. Le Domesday +Book les appelle <i>colons</i>. On les voit souvent sujets à des +redevances: «Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere debent +de capite tres denarios» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., n<sup>o</sup> 83, ap. +Ducange).</p> + +<p>C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on trouve +le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île de Maillezais +les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s'était établie sur +la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie singulière.—«In +extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam genus hominum, +piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat, quod à +majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus à <i>cultu +imbrium</i> descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en +détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet +événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.»</p> + +<p>Dans la Bretagne, c'étaient les <i>Caqueux</i>, <i>Caevus</i>, <i>Cacous</i><a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a>, +<i>Caquins</i>. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager +dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten. +Anecdot., IV, 1142). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir +pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de +cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition, +qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut +modifiée en 1477 par le duc François.</p> + +<p>En Guyenne, c'étaient les <i>Cahets</i>; chez les Basques et les Béarnais, +dans la Gascogne et le Bigorre, les <i>Cagots</i>, <i>Agots</i>, <i>Agotas</i>, +<i>Capots</i>, <i>Caffos</i>, <i>Crétins</i>; dans l'Auvergne, les <i>Marrons</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de +sept Cagots ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. +73). Ils avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un +arrêt du parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de +paraître en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme +en Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il +fût défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les +pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur +ancienne marque d'un pied d'oie ou de canard. Le prince ne répondit +pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent +l'état de meunier (Marca, p. 71).</p> + +<p>Marca dérive le mot Cagots de <i>caas goths</i>, chiens goths. Ce seraient +alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la +nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens +fors manuscrits donnent celui de <i>Chrestiaas</i>, ou chrétiens; dans +l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où +ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens.</p> + +<p>Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens +(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On +les appelait aussi <i>pelluti</i> et <i>comati</i>: cependant les Aquitains +laissaient également croître leurs cheveux.</p> + +<p>Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d'une +race germanique, c'est que les familles <i>agotes</i>, chez les Basques, +sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les +Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89).</p> + +<p>Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la +retraite des infidèles, surnommés peut-être <i>Caas-Goths</i>, par +dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés +Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent +semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les +actes du concile de Mayence, chap. <span class="smcap">V</span>: «Les catéchumènes ne doivent +point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les +gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en +janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des +Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux +écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs +fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand +nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure, +des <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> habitations séparées et enfermées de murailles, pour +être éloignés du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur +familiarité dangereuse; mais à présent ces infidèles étendent leur +quartier ou le quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les +chrétiens, et quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux +mêmes feux, se servent des mêmes bancs, et ont une communication +scandaleuse et dangereuse.» (Voy. Laboulinière, I, 82.)</p> + +<p>Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I) vient de Chrétien, +bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots, +parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On +leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on +conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements.</p> + +<p>Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les +prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que +leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an 1000, les Cagots +sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et +l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur +témoignage, c'est que, dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants +des Albigeois sont encore appelés <i>Caignards</i>, corruption de +<i>canards</i>, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le +pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn. +Rabelais, pour la même raison, appelle <i>Canards de Savoie</i> les Vaudois +Savoyards<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>.</p> + +<p>Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi +nommés <i>Gésitains</i>, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la +lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins +croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur +inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en +buvant le sang des enfants chrétiens.—Le P. Grégoire de Rostrenen +(Dictionnaire celt.) dit que <i>caccod</i> en celtique signifie lépreux. En +espagnol: <i>gafo</i>, lépreux; <i>gafi</i>, lèpre. L'ancien for de Navarre, +compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des <i>Gaffos</i> +et les traite <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> comme ladres. Le for de Béarn distingue +pourtant les Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et +il est permis aux ladres.</p> + +<p>De Bosquet, lieutenant général au siège de Narbonne, dans ses notes +sur les lettres d'Innocent III, croît reconnaître les <i>Capots</i> dans +certains marchands juifs désignés dans les Capitulaires de +Charles-le-Chauve par le nom de <i>Capi</i> (Capit. ann. 877, c. <span class="smcap">XXXI</span>).</p> + +<p>Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les +premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce +que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on +trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins +froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud y +adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce +qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont +soumises à une très faible pression atmosphérique et ne peuvent +s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly, +parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de +l'air a peu d'action.—Annal. de Chimie, février 1832.)</p> + +<p>Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses +que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute +successivement dans ces races maudites, qui semblent les parias de +l'Occident.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> APPENDICE</h3> + +<a id="app1" name="app1"></a> +<p>1—page <a href="#page7">7</a>—... <i>parleurs terribles</i>, etc...</p> + +<p>Ὅσον +ἄχρηστον +ποιῆσαι +τὸ +λοιπὸν, Strab., l. IV, ap. Scr. +R. Fr. I, 30.—Remarquons combien les anciens ont été frappés de +l'instinct rhéteur et du caractère bruyant des Gaulois. <i>Nata in vanos +tumultus gens</i> (Tit. Liv. à la prise de Rome).—Les crieurs publics, +les trompettes, les avocats, étaient souvent Gaulois. <i>Insuber, id +est, mercator et præco.</i> Cic. Fragm. or. contra Pisonem.—Voyez aussi +tout le discours Pro Fonteio.—<i>Pleraque Gallia duas res +industriosissime persequitur, virtutem bellicam et argutè loqui.</i> +(Cato). Ἁπειληαι, +χαὶ +ἀνατατιχοὶ, +χαὶ +τετραγωδημένοι. +Diodor. Sic., lib. IV.</p> + +<a id="app2" name="app2"></a> +<p class="p2">2—page <a href="#page9">9</a>—... <i>dissolus par légèreté</i>...</p> + +<p>Diodor. Sicul., l. V, ap. Scr. Fr., I, 310.—Strab., l. IV.—Athen., +l. XIII, c. <span class="smcap">VIII</span>.—Nous trouvons plus tard, chez les Celtes de +l'Irlande et de l'Angleterre, quelque trace des mœurs dissolues de +la Gaule antique. Le docteur Leland, t. I, p. 14, dit que les +Irlandais regardaient l'adultère comme «une galanterie pardonnable». +O'Halloran, I, 394.—Lanfranc, saint Anselme et le pape Adrien, dans +son fameux bref à Henri II, leur reprochent l'inceste.—Voy. Usser., +Syl. epis., 70, 94, 95.—Saint Bernard, in Vit. S. Malach., 1932, sqq. +Girald. Cambr., 742, 743.</p> + +<a id="app3" name="app3"></a> +<p class="p2">3—page <a href="#page12">12</a>—... <i>des Kymry</i> (<i>Cimmerii</i>?)...</p> + +<p>Appien (Illyr., p. 1196, et de B. civ., I, p. 625) et Diodore (lib. V, +p. 309) disent que les Celtes étaient Cimmériens.—Plutarque (in +Mario) fait entendre la même chose.—«Les Cimmériens, <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> dit +Éphore (apud Strab., V, p. 375), habitent des souterrains qu'ils +appellent <i>argillas</i>.» Le mot <i>argel</i> veut dire souterrain, dans les +poésies des Kymry de Galles (W. Archaiol., I, p. 80, 152).—Les +Cimbres juraient par un taureau. Les armes de Galles sont deux +vaches.—Plusieurs critiques allemands distinguent toutefois les +Cimmériens des Cimbres, et ceux-ci des Kymry. Ils rattachent les +Cimbres à la race germanique.</p> + +<a id="app4" name="app4"></a> +<p class="p2">4—page <a href="#page16">16</a>—... <i>des Belges</i>...</p> + +<p>La fougue, la promptitude et la mobilité des résolutions caractérisent +également les <i>Bolg</i> d'Irlande, de Belgique et de Picardie (Bellovaci, +Bolci, Bolgæ, Belgæ, Volci, etc), et ceux du midi de la France, malgré +les mélanges divers de races.</p> + +<p>Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont désignés +par le nom de <i>Fir-Bholg</i>. Ausone (de Clar. Urb. Narbo.,) témoigne que +le nom primitif des Tectosages était Bolg: «Tectosagos primævo nomine +<i>Bolgas</i>.» Cicéron leur donne celui de <i>Belgæ</i>: «Belgarum +Allobrogumque testimoniis credere non timetis?» (Pro Man. Fonteio). +Les manuscrits de César portent indifféremment <i>Volgæ</i> ou +<i>Volcæ</i>.—Enfin saint Jérôme nous apprend que l'idiome des <i>Tectosages +était le même que celui de Trèves</i>, ville capitale de la Belgique. Am. +Thierry, I, 131.</p> + +<a id="app5" name="app5"></a> +<p class="p2">5—page <a href="#page17">17</a>—<i>Leur brenn leur recommanda</i>, etc...</p> + +<p>Ses derniers avis furent suivis pour ce qui regardait les blessés, car +le nouveau brenn fit égorger dix mille hommes qui ne pouvaient +soutenir la marche; mais il conserva la plus grande partie des +bagages.—Diod. Sic., XXII, 870.—S'il y avait des enfants qui +parussent plus gras que les autres, ou nourris d'un meilleur lait, les +Gaulois, dans l'invasion de Grèce, buvaient leur sang et se +rassasiaient de leur chair. Pausanias, l. X, p. 650.—Après le combat, +les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts; mais les Kymro-Galls +n'envoyèrent aucun héraut redemander les leurs, s'inquiétant peu +qu'ils fussent enterrés ou qu'ils servissent de pâture aux bêtes +fauves et aux vautours. Pausan., l. X, p. 619.—À Égée, ils jetèrent +au vent les cendres des rois de Macédoine. Plut., Pyrrh., Diod. ex +Val.—Lorsque le brenn eut connu, par les rapports des transfuges, le +dénombrement des troupes grecques, pleins de mépris pour elles, il se +porta en avant d'Héraclée, et attaqua les défilés, dès le lendemain, +au lever du soleil, «sans avoir consulté sur le succès futur de la +bataille, remarque un écrivain ancien, aucun prêtre de sa nation, ni, +à défaut de ceux-ci, <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> aucun devin grec.» Pausan., liv. X, p. +648. Am. Thierry, <i>passim</i>.—Le brenn dit, à Delphes: «Locupletes deos +largiri hominibus oportere... eos nullis opibus egere, ut qui eas +largiri hominibus soleant.» Justin, XXIV, 6.</p> + +<a id="app6" name="app6"></a> +<p class="p2">6—19—<i>Les Ligures</i>...</p> + +<p>Florus II, 3, trad. de M. Ragon.—La vigueur des Liguriens faisait +dire proverbialement: Le plus fort Gaulois est abattu par le plus +maigre Ligurien. Diod., V, 39. Voy. aussi liv. XXXIX, 2. Strabon, IV. +Les Romains leur empruntèrent l'usage des boucliers oblongs, <i>scutum +ligusticum</i>. Liv. XLIV, 35. Leurs femmes, qui travaillaient aux +carrières, s'écartaient un instant quand les douleurs de l'enfantement +les prenaient, et après l'accouchement elles revenaient au travail. +Strabon, III. Diod. IV. Les Liguriens conservaient fidèlement leurs +anciennes coutumes, par exemple, celle de porter de longs cheveux. On +les appelait <i>Capillati</i>.—Caton dit dans Servius: «Ipsi unde oriundi +sint exactâ memoriâ, illiterati, mendaces, quæ sunt et vera minùs +meminêre.» Nigidius Figulus, contemporain de Varron, parle dans le +même sens.</p> + +<a id="app7" name="app7"></a> +<p class="p2">7—page <a href="#page36">36</a>—<i>Marius enivré de sa victoire sur les barbares</i>...</p> + +<p>Valer. Max., l. III, c. <span class="smcap">VII</span>.—Sallust. de B. Jug., ad. calc: «Ex eâ +tempestate spes atque opes civitatis in illo sitæ.»—Vell. Paterc, l. +II, c. <span class="smcap">XII</span>: «Videtur meruisse.... ne ejus nati rempublicam +pœniteret.»—Florus, l. III, c. <span class="smcap">III</span>: «Tam lætum tamque felicem +liberatæ Italiæ assertique imperii nuntium..... populus Romanus +accepit per ipsos, si credere fas est, deos, etc.»—Plut., in Mario.</p> + +<a id="app8" name="app8"></a> +<p class="p2">8—page <a href="#page38">38</a>—<i>Le terrible Kirk</i>, etc...</p> + +<p><span class="smcap">Kirk</span>. Maxim. Tyr., Serm. 18.—Senec., Quæst. nat., l. V, c. +<span class="smcap">XVII</span>.—Posidon., ap. Strab., l. IV.—P. Oros., l. V, c. <span class="smcap">XVI</span>. Greg. +Turon, de Glor. confess., c. <span class="smcap">V</span>. Dans le moine de Saint-Gall, +<i>Circinus</i> est synonyme de <i>Boreas</i>.—<span class="smcap">Taranis</span>. Lucan., l. I.—<span class="smcap">Vosège</span>. +Inscript. Grut., p. 94.—<span class="smcap">Pennin</span>, liv. XXI, c. <span class="smcap">XXXVIII</span>.—<span class="smcap">Ardoinne</span>, +Inscript. Grut.—<span class="smcap">Genio Arvernorum</span>. Reines., app. 5.—<span class="smcap">Bibracte</span>, Inscr. +ap. Scr. rer. Fr., I, 24.—<span class="smcap">Nemausus</span>. Grut., p. 111. Spon., p. +169.—<span class="smcap">Aventia</span>. Grut., p. 110.—<span class="smcap">Belenus</span>. Auson., carm. II.—Tertull., +Apolog. c. <span class="smcap">XXIV</span>.—<span class="smcap">Hesus</span>. Dans un bas-relief trouvé sous l'église de +Notre-Dame de Paris, en 1711, on voit Hésus couronné de feuillage, à +demi-nu, une cognée à la main, et le genou gauche appuyé sur un arbre +qu'il coupe.—<span class="smcap">Ogmius</span>. <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> L'écriture sacrée des Irlandais +s'appelait <i>Ogham</i>. Voy. Toland O'Halloran, et Vallancey et Beaufort, +dans les <i>Collectanea de Rebus Hibernicis</i>, etc.</p> + +<a id="app9" name="app9"></a> +<p class="p2">9—page <a href="#page41">41</a>—<i>L'œuf de serpent</i>...</p> + +<p>Cet œuf prétendu paraît n'avoir été autre chose qu'une échinite, ou +pétrification d'oursin de mer.</p> + +<p>Durant l'été, dit Pline, on voit se rassembler dans certaines cavernes +de la Gaule des serpents sans nombre, qui se mêlent, s'entrelacent, et +avec leur salive, jointe à l'écume qui suinte de leur peau, produisent +cette espèce d'œuf. Lorsqu'il est parfait, ils l'élèvent et le +soutiennent en l'air par leurs sifflements; c'est alors qu'il faut +s'en emparer avant qu'il ait touché la terre. Un homme, aposté à cet +effet, s'élance, reçoit l'œuf dans un linge, saute sur un cheval +qui l'attend, et s'éloigne à toute bride, car les serpents le +poursuivent jusqu'à ce qu'il ait mis une rivière entre eux et lui. Il +fallait l'enlever à une certaine époque de la lune; on l'éprouvait en +le plongeant dans l'eau; s'il surnageait, quoique entouré d'un cercle +d'or, il avait la vertu de faire gagner les procès et d'ouvrir un +libre accès auprès des rois. Les druides le portaient au cou, +richement enchâssé, et le vendaient à très haut prix.</p> + +<a id="app10" name="app10"></a> +<p class="p2">10—page <a href="#page45">45</a>—<i>Lorsque César envahit la Gaule</i>...</p> + +<p>Sur les révolutions de la province romaine, entre Marius et César, +voyez Am. Thierry. Une grande partie de l'Aquitaine suivit l'exemple +de l'Espagne, et se déclara pour Sertorius; c'est de la Gaule que +Lépidus envahit l'Italie. Mais le parti de Sylla l'emporta. +L'Aquitaine fut réduite par Pompée. Il y fonda des colonies militaires +à Toulouse, à Biterræ (Béziers), à Narbonne (an 75), et réunit tous +les bannis qui infestaient les Pyrénées dans sa nouvelle ville de +<i>Convenæ</i> (réunion d'hommes rassemblés de tous pays); c'est +Saint-Bertrand de Comminges. Le principal agent des violences du parti +de Sylla en Gaule avait été un Fonteius, que Cicéron trouva moyen de +faire absoudre. (Voy. le <i>Pro Fonteio</i>.) La Gaule romaine eut tant à +souffrir que les députés des Allobroges furent au moment d'engager +leur patrie dans la conjuration de Catilina. Voy. mon <i>Histoire +romaine</i>.</p> + +<a id="app11" name="app11"></a> +<p class="p2">11—page <a href="#page46">46</a>, <a href="#footnote29">note</a>—<i>Ver-go-breith</i>...</p> + +<p>Cæs., l. I, c. <span class="smcap">XVI</span>. «<i>Vergobretum</i>, qui creatur annuus et vitæ +necisque in suos habet potestatem.»—L. VII, <span class="smcap">XXXIII</span>. «Legibus Æduorum +iis qui summum magistratum obtinerent, excedere ex <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> finibus +non liceret... quùm leges duo ex unâ familiâ, vivo utroque, non solùm +magistratus creari vetarent, sed etiam in senatu esse +prohiberent.»—L. V, c. <span class="smcap">VII</span>. «Esse ejusmodi imperia, ut non minùs +haberet juris in se (regulum?), multitudo, quàm se in multitudine...» +<i>et passim</i>.</p> + +<a id="app12" name="app12"></a> +<p class="p2">12—page <a href="#page62">62</a>—<i>Villes Juliennes, Augustales</i>...</p> + +<p>César établit des vétérans de la 10<sup>e</sup> légion à Narbonne, qui prit +alors les surnoms de <i>Julia</i>, <i>Julia Palerna</i>, <i>colonia Decumanorum</i>. +Inscript. ap. Pr. de l'Hist. du Languedoc.—Arles, <i>Julia</i>, <i>Paterna +Arelate</i>.—Biterræ, <i>Julia Biterra</i>. Scr. fr. I, 135.—Bibracte, +<i>Julia Bibracte</i>, etc.—Sous Auguste, Nemausus joignit à son nom celui +d'<i>Augusta</i>, et prit le titre de colonie romaine. Il en fut de même +d'<i>Alba Augusta</i> chez les Helves; d'<i>Augusta</i>, chez les +Tricastins.—<i>Augusto nemetum</i> devint la capitale des +Arvernes.—Noviodunum prit le nom d'<i>Augusta</i>; Bibracte, +d'<i>Augustodunum</i>, etc. Am. Thierry, III, 281.</p> + +<a id="app13" name="app13"></a> +<p class="p2">13—page <a href="#page73">73</a>—<i>Combien la Gaule était déjà romaine</i>... Strab., l. IV: +«Rome soumit les Gaulois bien plus aisément que les +Espagnols.»—Discours de Claude, ap. Tacit., Annal. II, c. <span class="smcap">XIV</span>: «Si +cuncta bella recenseas, nullum breviore spatio quàm adversùs Gallos +confectum: continua inde ac firma pax.»—Hirtius ad Cæs., l. VIII, c. +<span class="smcap">XLIX</span>: «Cæsar... defessam tot adversis præliis Galliam, conditione +parendi meliore, facile in pace continuit.»—Dio C., l. LII, ap. Scr. +R. Fr. I, p. 520: «Auguste défendit aux sénateurs de sortir de +l'Italie sans son autorisation; ce qui s'observe encore aujourd'hui; +aucun sénateur ne peut voyager, si ce n'est en Sicile ou en +Narbonnaise.»</p> + +<a id="app14" name="app14"></a> +<p class="p2">14—page <a href="#page73">73</a>—<i>Marseille, cette petite Grèce</i>...</p> + +<p>Strab., l. IV, ap. Scr. Fr. I, 9. «Cette ville avait rendu les Gaulois +tellement <i>philhellènes</i>, qu'ils écrivaient en grec jusqu'aux formules +des contrats, et aujourd'hui elle a persuadé aux Romains les plus +distingués de faire le voyage de Massalie, au lieu du voyage +d'Athènes.»—Les villes payaient sur les revenus publics des sophistes +et des médecins. Juvénal: «De conducendo loquitur jam rhetore +Thule.»—Martial (l. VII, 87) se félicite de ce qu'à Vienne les femmes +même et les enfants lisent ses poésies.—Les écoles les plus célèbres +étaient celles de Marseille, d'Autun, de Toulouse, de Lyon, de +Bordeaux. Ce fut dans cette dernière que persista le plus longtemps +l'enseignement du grec.</p> + +<a id="app15" name="app15"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> 15.—page <a href="#page73">73</a>—... <i>cette petite Grèce, plus sobre et plus +modeste que l'autre</i>...</p> + +<p>Strab., ibid. «Chez les Marseillais, on ne voit point de dot au-dessus +de cent pièces d'or; on n'en peut mettre plus de cinq à un habit, et +autant pour l'ornement d'or.»-Tacit. Vit. Agricol., c. <span class="smcap">IV</span>: «Arcebat +eum (Agricolam) ab inlecebris peccantium, præter ipsius bonam +integramque naturam, quôd statim parvulus sedem ac magistram studiorum +Massiliam habuerit, locum græcâ comitate et provinciali parcimoniâ +mixtum ac bene compositum.» On trouve dans Athénée, l. XII, c. <span class="smcap">V</span>, un +proverbe qui semble contredire ces autorités (πλεύσαις +εἰς +Μασσαλιαν).</p> + +<a id="app16" name="app16"></a> +<p class="p2">16—page <a href="#page77">77</a>—<i>Posthumius... le restaurateur des Gaules</i>...</p> + +<p>Zozim., l. I.—P. Oros., liv. VII: «Invasit tyrannidem, multo quidem +reipublicæ commodo.»—Trebell. Pollio, ad. ann. 260: Posthumius... +Gallias ab omnibus circumfluentibus barbaris validissime +vindicavit.—Nimius amor ergà Posthumium omnium erat in Gallicâ gente +populorum, quôd submotis omnibus germanicis gentibus, romanum in +pristinam securitatem revocasset imperium. Ab omni exercitu et ab +omnibus Gallis Posthumius gratanter acceptus talem se præbuit per +annos septem, ut Gallias instauraverit.»—On lit sur une médaille de +Posthumius: <span class="smcap">RESTITUTORI GALLIÆ</span>. Script. Fr. I, 538.</p> + +<a id="app17" name="app17"></a> +<p class="p2">17—page <a href="#page78">78</a>—<i>Les provinces respirèrent sous ces princes cruels</i>...</p> + +<p><i>Tibère.</i> Dans l'affaire de Sérénus, Tibère se déclara pour les +accusateurs, <i>contrà morem suum</i>. Tacite, <i>Annal.</i>, l. IV, c. +<span class="smcap">XXX</span>.—«Accusatores, si facultas incideret, pœnis afficiebantur.» L. +VI, c. <span class="smcap">XXX</span>.—Les biens d'un grand nombre d'usuriers ayant été vendus +au profit du fisc: «Tulit opem Cæsar, disposito per mensas millies +sestertio, factâque mutuandi copiâ sine usuris per triennium, si +debitor populo in duplum prædiis cavisset. Sic refecta fides.» +<i>Annal.</i>, liv. VI, c. <span class="smcap">XVII</span>.—«Præsidibus onerandas tributo provincias +suadentibus rescripsit: Boni pastoris esse tondere pecus, non +deglubere.» Sueton. in Tiber., c. <span class="smcap">XXXII</span>.—«Principem præstitit, et si +varium, commodiorem tamen sæpius, et ad utilitates publicas proniorem. +Ac primo eatenus interveniebat, ne quid perperam fieret... Et si quem +reorum elabi gratiâ rumor esset, subitus aderat, judicesque... +religionis et noxæ de quâ cognoscerent, admonebat: atque etiam si qua +in publicis moribus desidiâ aut malâ consuetudine labarent, corrigenda +suscepit.» C. <span class="smcap">XXXIII</span>.-«Ludorum <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> ac munerum impensas +corripuit, mercedibus scenicorum rescissis, paribusque gladiatorum ad +certum numerum redactis..; adhibendum supellectili modum censuit. +Annonamque macelli, senatûs arbitratu, quotannis temperandam, etc.—Et +parcimoniam publicam exemplo quoque juvit.» C. <span class="smcap">XXXIV</span>.—«Neque +spectacula omnino edidit.» C. <span class="smcap">XLVII</span>.—«In primis tuendæ pacis à +grassaturis ac latrociniis seditionumqne licentiâ, curam habuit, +etc.»—«Abolevit et jus moremque asylorum, quæ usquam erant.» C. +<span class="smcap">XXXVII</span>.</p> + +<p><i>Néron.</i> «Non defuerunt qui per longum tempus vernis æstivisque +floribus tumulum ejus ornarent, ac modo imagines prætextatas in +Rostris præferrent, modo edicta, quasi viventis, et brevi magno +inimicorum malo reversuri. Quin etiam Vologesus, Parthorum rex, missis +ad senatum legatis de instaurandâ societate, hoc etiam magnopere +oravit, ut Neronis memoria coleretur. Denique cùm post viginti annos +exstitisset conditionis incertæ, qui se Neronem esse jactaret, tam +favorabile nomen ejus apud Parthos fuit, ut vehementer adjutus, et vix +redditus sit.» Suet., in Nerone, c. <span class="smcap">LVII</span>.</p> + +<a id="app18" name="app18"></a> +<p class="p2">18—page <a href="#page80">80</a>—<i>Les empereurs rendaient eux-mêmes la justice</i>...</p> + +<p><i>Tibère.</i> «Petitum est a principe cognitionem exciperet: quod ne reus +quidem abnuebat, studia populi et patrum metuens: contra, Tiberium +spernendis rumoribus validum... veraque... judice ab uno facilius +discerni: odium et invidiam apud multos valere... Paucis familiarium +adhibitis, minas accusantium, et hinc preces audit, integramque causam +ad senatum remittit. Tacit.» <i>Annal.</i>, III, c. <span class="smcap">X</span>.</p> + +<p>«Messalinus... à primoribus civitatis revincebatur: iisque instantibus +ad imperatorem provocavit.» Tacit. <i>Annal.</i>, l. VI, c. <span class="smcap">V</span>.—«Vulcatius +Tullinus, ac Marcellus, senatores, et Calpurnius, eques romanus, +appellato principe instantem damnationem frustrati.» Ibid., l. XII, c. +<span class="smcap">XXVIII</span>.—Deux délateurs puissants, Domitius Afer et P. Dolabella, +s'étant associés pour perdre Quintilius Varus, «restitit tamen senatus +et opperiendum imperatorem censuit, quod unum urgentium malorum +suffugium in tempus erat.» Ibid., liv. IV, c. <span class="smcap">LXVI</span>.</p> + +<p><i>Claude.</i> Alium interpellatum ab adversariis de propriâ lite, +negantemque cognitionis rem, sed ordinarii juris esse, agere causam +confestim apud se coegit, proprio negotio documentum daturum, quàm +æquus judex in alieno negotio futurus esset.» Sueton., in Claudio, c. +<span class="smcap">V</span>.</p> + +<p><i>Domitien.</i> «Jus diligenter et industrie dixit, plerumque et in +<span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> foro pro tribunali extra ordinem ambitiosas centumvirorum +sententias recidit.» Suet. in Dom., c. <span class="smcap">VIII</span>.</p> + +<a id="app19" name="app19"></a> +<p class="p2">19—page <a href="#page85">85</a>—<i>Lutte meurtrière entre le fisc et la population</i>...</p> + +<p>Lactant. de M. persecut. c. <span class="smcap">VII</span>, 23. «Adeo major esse cœperat +numerus accipientium quàm dantium... Filii adversus parentes +suspendebantur...»—Une sorte de guerre s'établit entre le fisc et la +population, entre la torture et l'obstination du silence. «Erubescit +apud eos, si quis non inficiando tributa, in corpore vibices +ostendat.» Ammian. Marc., in Comment. Cod. Theod., lib. XI, tit. 7, +leg. 3<sup>a</sup>.</p> + +<a id="app20" name="app20"></a> +<p class="p2">20—page <a href="#page85">85</a>—<i>Sous le nom de Bagaudes</i>...</p> + +<p>Prosper Aquit., in Chronic: «Omnia penc Galliarum servitia in +<i>Bagaudam</i> conspiravêre.»—Ducange, v<sup>o</sup> <span class="smcap">Bagaudæ</span>, <span class="smcap">Bacaudæ</span>, ex Paul. +Oros., l. VII, c. <span class="smcap">XV</span>; Eutrop., lib. IX; Hieronymus in Chronico Euseb.: +«Diocletianus consortem regni Herculium Maximianum assumit, qui, +rusticorum multitudine oppressa, quæ factioni suæ Bacaudarum nomen +indiderat, pacem Gallis reddit.» Victor Scotti: «Per Galliam excita +manu agrestium ac latronum, quos Bagaudas incolæ vocant, etc.» Pæanius +Eutropii interpres Gr.: «Στασιάζοντος +δὲ +ἐν +Γάλλοις +τοῦ +ἀγροιχιχοῦ, +χαὶ +Βαχαύδας +χαλοῦντας +τοὺς +συνχροτηθέντας, +ὄνομα +δὲ +ἔστι +τοῦτο +τυράννους +δηλοῦν +ἐπιχωρίους...» +Βαγεύειν est +vagari apud Suidam. At cùm Gallicam vocem esse indicet Aurelius +Victor, quid si à <i>Bagat</i>, <i>vel Bagad</i>, quæ vox Armoricis et Wallis, +proinde veteribus Gallis, turmam sonat, et hominum +collectionem?—Catholicum Armoricum: «<i>Bagat</i>, Gall., assemblée, +multitude de gens, troupeau.—Cæterum <i>Baogandas</i>, seu <i>Baogaudas</i> +habet prima Salviani editio, ann. 1530.—<i>Baugaredos</i> vocat liber de +Castro Ambasiæ, num. 8. <i>Baccharidas</i>, Idacius in Chronico, in +Diocletiano.—Non desunt, qui Parisienses vulgo <i>Badauts</i> per +ludibrium appellant, tanquam à primis Bagaudis ortum +duxerint.—Turner, Hist. of A. I. <i>Bagach</i>, in Irish, is war-like. +<i>Bagach</i>, in Erse, is fighting.—<i>Bagad</i>, in Welsh, is +multitude.—Saint-Maur-des-Fossés, près Paris, s'appelait le château +des Bagaudes. Voy. Vit. S. Baboleni.</p> + +<a id="app21" name="app21"></a> +<p class="p2">21—page <a href="#page86">86</a>—<i>Constantin, né en Bretagne</i>...</p> + +<p>Schæpflin adopte cependant une autre opinion. V. sa dissertation: +<i>Constantinus Magnus non fuit Britannicus.</i> Bâle, 1741, in-4<sup>o</sup>.</p> + +<a id="app22" name="app22"></a> +<p class="p2">22—page <a href="#page87">87</a>—<i>Lois de Constantin</i>...</p> + +<p>«Cessent jam nunc rapaces officialium manus...» Lex Constantini +<span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> in Cod. Theod., lib. I, tit. <span class="smcap">VII</span>, leg. 1<sup>a</sup>.—Si quis est +cujuscumque loci, ordinis, dignitatis, qui se in quemcumque judicum, +comitum, amicorum, vel palatinorum meorum, aliquid... manifeste +probare posse confidit, quod non integre, atque juste gessisse +videatur, intrepidus et securus accedat; interpellet me, ipse audiam +omnia;... si probaverit, ut dixi, ipse me vindicabo de eo, qui me +usque ad hoc tempus simulatâ integritate deceperit. Illum autem, qui +hoc prodiderit, et comprobaverit, in dignitatibus et rebus augebo.» +(Ex lege Constantini in Cod. Theod., lib. I, tit. <span class="smcap">I</span>, leg. 4<sup>a</sup>.)—«Si +pupilli, vel viduæ, aliique fortuno injuriâ miserabiles, judicium +nostræ serenitatis oraverint, præsertim cùm alicujus potentiam +perhorrescant, cogantur eorum adversarii examini nostro suî copiam +facere.» Ex lege Constantini, lib. I, tit. leg. 2<sup>a</sup>.—«A sextâ +indictione... ad undecimam nuper transactam, tàm curiis, quàm +possessori... reliqua indulgemus: ita ut quæ in istis viginti annis... +sive in speciebus, sive pecuniâ... debentur, nomine reliquorum omnibus +concedantur: nihil de his viginti annis speret publicorum cumulus +horreorum, nihil arca amplissimæ præfecturæ, nihil utrumque nostrum +ærarium.» Constantini in Cod. Theod., lib. XI, tit. <span class="smcap">XXVIII</span>, leg. +16<sup>a</sup>.—«Quinque annorum reliqua nobis remisisti», dit Eumène à +Constantin. (V. Ammian. Marc. in Comm. Cod. Theod., lib. XI, tit. +<span class="smcap">XXVIII</span>, leg. 1<sup>a</sup>.)</p> + +<a id="app23" name="app23"></a> +<p class="p2">23—page <a href="#page87">87</a>.—<i>Tantôt la loi essayait de protéger le colon contre le +propriétaire</i>... <i>tantôt elle le livrait</i>...</p> + +<p>«Quisquis colonus plus a domino exigitur, quàm ante consueverat et +quam in anterioribus temporibus exactum est, adeat judicem... et +facinus comprobet: ut ille qui convincitur ampliùs postulare, quàm +accipere consueverat, hoc facere in posterum prohibeatur, prius +reddito quod superexactione perpetratâ noscitur extorsisse.» +(Constant, in Cod. Justinian., lib. XI, tit. <span class="smcap">XLIX</span>.)</p> + +<p>«Apud quemcumque colonus juris alieni fuerit inventus, is non solùm +eumdem origini suæ restituat... ipsos etiam colonos, qui fugam +meditantur, in servilem conditionem ferro ligari conveniet, ut officia +quæ liberis congruunt, merito servilis condemnationis compellantur +implere». Ex lege Constantini in Cod. Theod., lib. V, leg. 9<sup>a</sup>, l. +I.—«Si quis colonus originalis, vel inquilinus, ante triginta annos +de possessione discessit, neque ad solum genitale... repetitus est, +omnis ab ipso, vel a quo forte possidetur, calumnia penitus +excludatur...» Ex lege Hon. et Theod. in Cod. Theod., lib. V, tit. <span class="smcap">X</span>, +leg. 1<sup>a</sup>.—«In causis civilibus hujusmodi hominum generi adversus +dominos, vel patronos aditum intercludimus, et <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> vocem negamus +(exceptis superexactionibus in quibus retro principes facultatem eis +super hoc interpellandi præbuerunt).» Arc. et Hon., in Cod. Justin., +lib. XI, tit. <span class="smcap">XLIX</span>.—«Si quis alienum colonum suscipiendum, +retinendumve crediderit, duas auri libras ei cogatur exsolvere, cujus +agros transfugâ cultore vacuaverit: ita ut eumdem cum omni peculio suo +et agnitione restituat». Theod. et Valent., in Cod. Just., lib. XI. +tit. <span class="smcap">LI</span>, leg. 1<sup>a</sup>.</p> + +<p>La loi finit par identifier le colon à l'esclave: «Le colon change de +maître avec la terre vendue.» Valent. Theod. et Arc., in Cod. Justin., +lib. XI, tit. <span class="smcap">XLIX</span>, leg. 2<sup>a</sup>.—Cod. Just., <span class="smcap">LI</span>. «Que les colons soient +liés par le droit de leur origine, et bien que, par leur condition, +ils paraissent des ingénus, qu'ils soient tenus pour serfs de la terre +sur laquelle ils sont nés.»—Cod. Justin., tit. <span class="smcap">XXXVII</span>. «Si un colon +se cache ou s'efforce de se séparer de la terre où il habite, qu'il +soit considéré comme ayant voulu se dérober frauduleusement à son +patron, ainsi que l'esclave fugitif.» Voyez le Cours de Guizot, t. +IV.—M. de Savigny pense que leur condition était, en un sens, pire +que celle des esclaves; car il n'y avait, à son avis, aucun +affranchissement pour les colons.</p> + +<a id="app24" name="app24"></a> +<p class="p2">24.—page <a href="#page88">88</a>—... <i>la morale sacrifiée à l'intérêt de la +population</i>...</p> + +<p>Par la loi Julia, le cœlebs ne peut rien recevoir d'un étranger, ni +de la plupart de ses <i>affines</i>, excepté celui qui prend «concubinam, +liberorum quærendorum causâ».</p> + +<a id="app25" name="app25"></a> +<p class="p2">25—page <a href="#page88">88</a>—<i>Probus</i>, etc..., <i>transplantèrent des Germains pour +cultiver la Gaule</i>...</p> + +<p>Probi Epist. ad senatum, in Vopisc. «Arantur Gallicana rura barbaris +bobus, et juga germanica captiva præbent nostris colla cultoribus.»</p> + +<p>Voyez Aurel. Vict., in Cæsar.—Vopisc. ad ann. 281.—Eutrop. lib. +IX.—Euseb. Chronic.—Sueton., in Domit., c. <span class="smcap">VII</span>.</p> + +<p>Eumen., Panegyr. Constant.: «Sicut tuo, Maximiane Auguste, nutu +Nerviorum et Treverorum arva jacentia letus postliminio restitutus, et +receptus in leges Francus excoluit: ita nunc per victorias tuas, +Constanti Cæsar invicte, quidquid infrequens Ambiano et Bellovaco et +Tricassino solo Lingonicoque restabat, barbaro cultoro revirescit...» +etc.</p> + +<a id="app26" name="app26"></a> +<p class="p2">26—page <a href="#page89">89</a>—<i>Les Curiales</i>...</p> + +<p>Cod. Theod., l. X, t. <span class="smcap">XXXI</span>. «Non ante discedat quàm, insinuato judici +desiderio, proficiscendi licentiam consequatur.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> Ibid., l. XII, t. XVIII. «Curiales omnes jubemus +interminatione moneri, ne civitates fugiant aut deserant, rus +habitandi causâ; fundum quem civitati prætulerint scientes fisco esse +sociandum, eoque rure esse carituros, cujus causâ impios se, vitando +patriam, demonstrarint.»</p> + +<p>L. <i>si cohortalis</i> 30. Cod. Theod., l. VIII, t. IV. «Si quis ex his +ausus fuerit affectare militiam... ad conditionem propriam +retrahatur.—Cette disposition désarmait tous les propriétaires.</p> + +<p>«Quidam ignaviæ sectatores, desertis civitatum muneribus, captant +solitudines ac secreta...» L. <i>quidam</i> 63, Cod. Theod., l. XII, t. +I.—«Nec enim eos aliter, nisi contemptis patrimoniis, liberamus. +Quippe animos divinâ observatione devinctos non decet patrimoniorum +desideriis occupari.» L. <i>curiales</i>, 104, ibid.</p> + +<a id="app27" name="app27"></a> +<p class="p2">27—page <a href="#page90">90</a>—<i>Le désert s'étendit chaque jour</i>...</p> + +<p>Constantini, in Cod. Justin., l. XI, t. LVIII, lex. l. «Prædia deserta +decurionibus loci cui subsunt assignari debent, cum immunitate +triennii.»</p> + +<p>«Honorii indulgentiâ Campaniæ tributa, aliquot jugerum velut +desertorum et squalidorum... Quingena viginti octo millia quadraginta +duo jugera, quæ Campania provincia, juxta inspectorum relationem et +veterum monumenta chartarum, in desertis et squalidis locis habere +dignoscitur, iisdem provincialibus concessimus, et chartas superfluæ +descriptionis cremari censemus.» Arc. et Hon., in Cod. Theod., lib. +XI, tit. XXVIII, l. II.</p> + +<a id="app28" name="app28"></a> +<p class="p2">28—page <a href="#page90">90</a>—<i>Gratien</i>, etc... <i>hasardèrent des assemblées</i>...</p> + +<p>En 382, une loi porta: «Soit que toutes les provinces réunies +délibèrent en commun, soit que chaque province veuille s'assembler en +particulier, que l'autorité d'aucun magistrat ne mette ni obstacle ni +retard à des discussions qu'exige l'intérêt public.» L. <i>sive +integra</i>, 9, Cod. Theod., l. XX, t. XII. Voyez Raynouard, Histoire du +Droit municipal en France, I, 192.</p> + +<p>Voici les principales dispositions de la loi de 418:—I. L'assemblée +est annuelle.—II. Elle se tient aux ides d'août.—III. Elle est +composée des honorés, des possesseurs et des magistrats de chaque +province.—IV. Si les magistrats de la Novempopulanie et de +l'Aquitaine, qui sont éloignées, se trouvent retenus par leurs +fonctions, ces provinces, selon la coutume, enverront des députés.—V. +La peine contre les absents sera de cinq livres d'or pour les +magistrats, et de trois pour les honorés et les curiales.—VI. Le +devoir de l'assemblée est de délibérer sagement sur les intérêts +publics. Ibid., p. 199.</p> + +<a id="app29" name="app29"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> 29—page <a href="#page90">90</a>—<i>Le peuple implorait l'invasion des barbares</i>...</p> + +<p>Mamertin., in Panegyr. Juliani: «Aliæ, quas a vastitate barbaricâ +terrarum intervalla distulerant, judicum nomine a nefariis latronibus +obtinebantur ingenua indignis cruciatibus corpora (lacerabantur); nemo +ab injuriâ liber... ut jam barbari desiderarentur, ut præoptaretur a +miseris fortuna captorum.»—P. Oros... «Ut inveniantur quidam Romani, +qui malint inter barbaros pauperem libertatem, quàm inter Romanos +tributariam servitutem.»—Salvian. de Provid., l. V. «Malunt enim sub +specie captivitatis vivere liberi, quàm sub specie libertatis esse +captivi... nomen civium Romanorum aliquando... magno æstimatum... nunc +ultro repudiatur.—Sic sunt... quasi captivi jugo hostium pressi: +tolerant supplicium necessitate, non voto: animo desiderant +libertatem, sed summam sustinent servitutem. Leviores his hostes, quàm +exactores sunt, et res ipsa hoc indicat; ad hostes fugiunt, ut vim +exactionis evadant. Una et consentiens illic Romanæ plebis oratio, ut +liceat eis vitam... agere cum barbaris... Non solum transfugere ab eis +ad nos fratres nostri omnino nolunt, sed ut ad eos confugiant, nos +relinquunt; et quidam mirari satis non possunt, quod hoc non omnes +omnino faciunt tributarii pauperes... nisi quod una causa tantum est, +quâ non faciunt, quia transfere illuc... habitatiunculas familiasque +non possunt; nam cùm plerique eorum agellos ac tabernacula sua +deserant, ut vim exactionis evadant... Nonnulli eorum... qui... fugati +ab exactoribus deserunt... fundos majorum expetunt, et coloni divitum +fiunt.»—V. aussi, dans Priscus, l'Histoire d'un Grec réfugié près +d'Attila.</p> + +<a id="app30" name="app30"></a> +<p class="p2">30—page <a href="#page92">92</a>—<i>La primatie de Rome commence à poindre</i>...</p> + +<p>Au commencement du cinquième siècle, Innocent I<sup>er</sup> avance quelques +timides prétentions, invoquant la coutume et les décisions d'un +synode. (Epist. 2: «Si majores causæ in medium fuerint devolutæ, ad +sedem apostolicam, sicut synodus statuit et beata consuetudo exigit, +post judicium episcopale referantur.—Epist. 29: Patres non humanâ sed +divinâ decrevere sententiâ, ut quidquid, quamvis de disjunctis +remotisque provinciis ageretur, non prius ducerent finiendum, nisi ad +hujus sedis notitiam pervenirent).»—On disputait beaucoup sur le sens +du célèbre passage: <i>Petrus es</i>, etc., et saint Augustin et saint +Jérôme ne l'interprétaient pas en faveur de l'évêché de Rome. +(Augustin, de divers. Serm., 108. Id., in Evang. Joan., tract. +124.—Hieronym., in Amos, 6, 12. Id. adv. Jovin., l. I). Mais saint +Hilaire, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, saint Chrysostome, +etc., se prononcent pour la prétention <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> contraire. À mesure +qu'on avance dans le cinquième siècle, on voit peu à peu tomber +l'opposition; les papes et leurs partisans élèvent plus haut la voix +(Concil., Ephes. ann. 431, actio III.—Leonis I, Epist. 10: «Divinæ +cultum religionis ita Dominus instituit, ut veritas per apostolicam +tubam in salutem universitatis exiret... ut (id officium) in B. Petri +principaliter collocaret.—Epist. 12: Curam quam universis ecclesiis +principaliter ex divinâ institutione debemus, etc., etc.»—Enfin +Léon-le-Grand prit le titre de <i>chef de l'Église universelle</i> (Leonis +I epist., 103, 97).</p> + +<a id="app31" name="app31"></a> +<p class="p2">31—page <a href="#page92">92</a>—<i>Le premier exemple du travail accompli par des mains +libres</i>...</p> + +<p>Régula S. Bened., c. 48: Otiositas inimica est animæ... «L'oisiveté +est ennemie de l'âme: aussi les frères doivent être occupés, à +certaines heures, au travail des mains; dans d'autres, à de saintes +lectures.»—Après avoir réglé les heures du travail, il ajoute: «Et si +la pauvreté du lieu, la nécessité ou la récolte des fruits tient les +frères constamment occupés, qu'ils ne s'en affligent point, car ils +sont vraiment moines s'ils vivent du travail de leurs mains, ainsi +qu'ont fait nos pères et les apôtres.»</p> + +<p>Ainsi, aux Ascètes de l'Orient, priant solitairement au fond de la +Thébaïde, aux Stylites, seuls sur leur colonne, aux Εὐχίται +errants, qui rejetaient la loi et s'abandonnaient à tous les écarts +d'un mysticisme effréné, succédèrent en Occident des communautés +attachées au sol par le travail. L'indépendance des cénobites +asiatiques fut remplacée par une organisation régulière, invariable; +la règle ne fut plus un recueil de conseils, mais un code.</p> + +<a id="app32" name="app32"></a> +<p class="p2">32—page <a href="#page93">93</a>—<i>Le druidisme proscrit s'était réfugié dans le peuple</i>...</p> + +<p>Ælianus Spartianus, in Pescenn. Nigro. Vopisc, in Numeriano: «Cùm apud +Tungros in Galliâ, quâdam in cauponâ moraretur, et cum druide quâdam +muliere rationem convictûs sui quotidiani faceret, at illa diceret: +Diocletiane, nimium avarus, nimium parcus es; joco, non serio, +Diocletianum respondisse fertur: Tunc ero largus, cùm imperator fuero. +Post quod verbum druida dixisse fertur: Diocletiane, jocari noli: nam +imperator eris, cùm Aprum occideris.—Id. in Diocletiano, Dicebat +(Diocletianus) quodam tempore Aurelianum Gallicanas consuluisse +druidas, sciscitantem utrum apud ejus posteros imperium permaneret: +tùm illas respondisse dixit: Nullius clarius in republicâ nomen quàm +Claudii posterorum futurum.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> Æl. Lamprid. in Alex. Sever. «Mulier druida eunti exclamavit +gallico sermone: Vadas, nec victoriam speres, nec militi tuo credas.»</p> + +<a id="app33" name="app33"></a> +<p class="p2">33—page <a href="#page94">94</a>—<i>Saint Pothin fonda l'Église de Lyon</i>...</p> + +<p>C'est à cette époque, vers 177, sous le règne de Marc-Aurèle, que l'on +place les premières conversions et les premiers martyrs de la Gaule. +Sulpic. Sever., Hist. sacra, ap. Scr. fr. I, 573: Sub Aurelio... +persecutio quinta agitata ac tùm primùm intrà Gallias martyria +visa.—Avec saint Pothin moururent quarante-six martyrs. Gregor. +Turonens. de Glor. martyr., l. I, c. <span class="smcap">XLIX</span>.—En 202, sous Sévère, saint +Irénée, d'abord évêque de Vienne, puis successeur de saint Pothin, +souffrit le martyre avec neuf mille (selon d'autres, dix-huit mille) +personnes de tout sexe et de tout âge. Un demi-siècle après lui, saint +Saturnin et ses compagnons auraient fondé sept autres évêchés. Passio +S. Saturn., ap. Greg. Tur., l. I, c. <span class="smcap">XXVIII</span>: «Decii tempore, viri +episcopi ad prædicandum in Gallias missi sunt:...Turonicis Gatianus, +Arelatensibus Trophimus, Narbonæ Paulus, Tolosæ Saturninus, Parisiacis +Dionysius, Arvernis Stremonius, Lemovicinis Martialis, destinatus +episcopus.—Le pape Zozime réclame la suprématie pour Arles. Epist. I, +ad. Episc. Gall.</p> + +<a id="app34" name="app34"></a> +<p class="p2">34—page <a href="#page95">95</a>—<i>Saint Martin.</i>—<i>Saint Ambroise</i>...</p> + +<p>Id. ibid., ap. Scr. Fr. I, 573. V. aussi Grég. de Tours, l. X, c. +<span class="smcap">XXXI</span>.—Saint Ambroise, qui se trouvait en même temps à Trèves, se +joignit à lui (Ambros., Epist. 24, 26). Saint Martin avait fondé un +couvent à Milan, dont saint Ambroise occupa bientôt le siège (Greg. +Tur., l. X, c. <span class="smcap">XXXI</span>). On sait quelle résistance Ambroise opposa aux +Milanais qui l'appelaient pour évêque. Il fallut aussi employer la +ruse, et presque la violence, pour faire accepter à saint Martin +l'évêché de Tours. (Sulp. Sev., loco citato.)</p> + +<a id="app35" name="app35"></a> +<p class="p2">35—page <a href="#page97">97</a>—<i>Pourquoi y a-t-il du mal au monde</i>...</p> + +<p>Euseb. Hist. eccl., V, 37, ap. Gieseler's Kirchengeschichte, I, 139. +Πολυθρύλλητον +παρὰ +τοῖς +αἱρεσιώταις +ζήτημα +τὸ +τόθεν +ἡ +χαχία;—Tertullian., de præser. hæret., c. <span class="smcap">VII</span>, ibid.: «Eædem materiæ +hæreticos et philosophos volutantur, iidem retractus implicantur, unde +malum et quare? et unde homo et quomodo?»</p> + +<a id="app36" name="app36"></a> +<p class="p2">36—page <a href="#page97">97</a>—<i>Origène</i>...</p> + +<p>S. Hieronym. ad Pammach.: «In libro Ηερὶ +ἀρχῶν loquitur:... +quod in hoc corpore quasi in carcere sunt animæ relegatæ, et <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> +antequàm homo fieret in Paradiso, inter rationales creaturas in +cœlestibus commoratæ sunt.»—Saint Jérôme lui reproche ensuite +d'allégoriser tellement le Paradis, qu'il lui ôte tout caractère +historique (quod sic Paradisum allegoriset, ut historiæ auferat +veritatem, pro arboribus angelos, pro fluminibus virtutes cœlestes +intelligens, totamque Paradisi continentiam tropologicâ +interpretatione subvertat). Ainsi, Origène rend inutile, en donnant +une autre explication de l'origine du mal, le dogme du péché originel, +et en même temps il en détruit l'histoire. Il en nie la nécessité, +puis la réalité.—Il disait aussi que les démons, anges tombés comme +les hommes, viendraient à résipiscence, et seraient heureux avec les +saints (et cum sanctis ultimo tempore regnaturos). Ainsi cette +doctrine, toute stoïcienne, s'efforçait d'établir une exacte +proportion entre la faute et la peine; elle rendait l'homme seul +responsable; mais la terrible question revenait tout entière; il +restait toujours à expliquer comment le mal avait commencé dans une +vie antérieure.</p> + +<a id="app37" name="app37"></a> +<p class="p2">37—page <a href="#page99">99</a> <a href="#footnote89">note</a>—<i>Pélage, en niant le péché originel,</i> etc...</p> + +<p>«Quærendum est, peccatum voluntatis an necessitatis est! Si +necessitatis est peccatum, non est; si voluntatis, vitari potest.» +Donc, ajoutait-il, l'homme peut être sans péché; c'est le mot de +Théodore de Mopsueste: «Quærendum utrum debeat homo sine peccato esse? +Procul dubio debet. Si debet, potest. Si præceptum est, +potest.»—Origène aussi ne demandait pour la perfection que «la +liberté aidée de la loi et de la doctrine».</p> + +<a id="app38" name="app38"></a> +<p class="p2">38—page <a href="#page106">106</a>, <a href="#footnote95">note</a>—... <i>les dévoués des Galls et des Aquitains</i>...</p> + +<p>Cæsar, B. Gall, l. III, c. <span class="smcap">XXII</span>: «Devoti, quos illi soldurios +appellant... Neque adhùc repertus est quisquam qui, eo interfecto, +cujus se amicitiæ devovisset, mori recusaret.»—Athenæus, l. VI, c. +<span class="smcap">XIII</span>:... Ἁδιάτομον +τὸν +τῶν +Σωτιανῶν +βασιλέα +(ἔθνος +δὲ +τοῦτο +Κελτιχὸν) +έξαχοσίους +ἔχειν +λογάδας +τερὶ +αὐτὸν, +οὕς +χαλεῖσθαι +ὐπὸ +Γαλατῶν +Σιλοδούρους +έλληνιστὶ +εὐχωλιμαίους.—Zaldi ou Saldi, cheval, +dans la langue basque.</p> + +<a id="app39" name="app39"></a> +<p class="p2">39—page <a href="#page109">109</a>—<i>Quelques mots grecs dans l'idiome celtique</i>...</p> + +<p>M. Champollion-Figeac en a reconnu jusque dans le Dauphiné.—On +retrouve à Marseille, sous forme chevaleresque, la tradition de la +reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope.—Naguère encore l'Église de +Lyon suivait les rites de l'Église grecque.—Il paraît que les +médailles celtiques antérieures à la conquête romaine offrent une +<span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> grande ressemblance avec les monnaies macédoniennes. +Caumont, Cours d'Antiq. monument., I, 249.—Tout cela ne me semble pas +suffisant pour conclure que l'influence grecque ait modifié +profondément, intimement, le génie gaulois. Je crois plutôt à +l'analogie primitive des deux races qu'à l'influence des +communications.</p> + +<a id="app40" name="app40"></a> +<p class="p2">40—page <a href="#page110">110</a>—<i>Si nous en croyons les Romains, leur langue prévalut +dans la Gaule</i>...</p> + +<p>S. August., de Civ. Dei, l. XIX, c. <span class="smcap">VII</span>: «At enim opera data est ut +imperiosa civitas non solùm jugum, verum etiam linguam suam domitis +gentibus, per pacem societatis, imponeret.»</p> + +<p>Val. Max., l. II, c. <span class="smcap">II</span>: «Magistratus verô prisci, quantopere suam +populique romani majestatem retinentes se gesserint, hinc cognosci +potest, quod, inter cætera obtinendæ gravitatis indicia, illud quoque +magnâ cum perseverantiâ custodiebant, ne Græcis unquam nisi latine +responsa darent. Quin etiam ipsâ linguæ volubilitate, quâ plurimum +valent, excussâ, per interpretem loqui cogebant; non in urbe tantùm +nostrâ, sed etiam in Græciâ et Asiâ; quo scilicet latinæ vocis honos +per omnes gentes venerabilior diffunderetur.»</p> + +<p>L. <i>Decreta</i>, D. l. XLII, t. I: «Decreta a prætoribus latine interponi +debent.»—Tibère s'excusa auprès du sénat d'employer le mot grec de +<i>monopole</i>... «Adeo ut monopolium nominaturus, prius veniam postulant +quôd sibi verbo peregrino utendum esset; atque etiam in quodam decreto +patrum, cùm ἔμβλημα recitaretur, commutandam censuit vocem.» +Suet. in Tiber., c. <span class="smcap">LXXI</span>.</p> + +<a id="app41" name="app41"></a> +<p class="p2">41—page <a href="#page112">112</a>—<i>Dans le langage</i>... <i>des traces de l'idiome +national</i>...</p> + +<p>Dès le huitième siècle, le mariage des deux langues gauloise et latine +paraît avoir donné lieu à la formation de la langue romane. Au +neuvième siècle, un Espagnol se fait entendre d'un Italien (Acta SS. +Ord. S. Ben., sec. III, P. 2<sup>a</sup>, 258). C'est dans cette langue romane +<i>rustique</i> que le concile d'Auxerre défend de faire chanter par des +jeunes filles des cantiques mêlés de latin et de roman, tandis qu'au +contraire ceux de Tours, de Reims et de Mayence (813, 847) ordonnent +de traduire les prières et les homélies; c'est enfin dans cette langue +qu'est conçu le fameux serment de Louis-le-Germanique à +Charles-le-Chauve, premier monument de notre idiome national.—Le +latin et le gaulois durent, sans aucun doute, y entrer, suivant les +localités, dans des proportions très différentes. Un Italien a pu +écrire, vers 960: «Vulgaris nostra lingua quæ latinitati <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> +vicina est» (Martène, Vet. Scr. I, 298): ce qui explique pourquoi la +langue vulgaire provençale était commune à une partie de l'Espagne et +de l'Italie; mais rien ne nous dit qu'il en fût de même de la langue +vulgaire du milieu et du nord de la Gaule. Grégoire de Tours (l. +VIII), en racontant l'entrée de Gontran à Orléans, distingue nettement +la langue latine de la langue vulgaire. En 995, un évêque prêche en +gaulois (gallice. Concil. Hardouin, V, 734). Le moine de Saint-Gall +donne le mot <i>veltres</i> (lévriers) pour un mot de la langue gauloise +(gallica lingua). On lit dans la vie de saint Columban (Acta SS. sec. +II, p. 17): «Ferusculam, quam vulgo homines <i>squirium</i> vocant (un +écureuil).» Il est curieux de voir poindre ainsi peu à peu, dans un +patois méprisé, notre langue française.</p> + +<a id="app42" name="app42"></a> +<p class="p2">42—page <a href="#page113">113</a>—<i>La langue vulgaire des Gaulois, analogue aux dialectes +gallois</i>, etc...</p> + +<p><i>Alb</i>, d'où: Alpes, Albanie; <i>penn</i>, pic, d'où Apennins, Alpes +Pennines.—<i>Bardd</i>, Βάρδοι, ap. Strab., l. IV, et Diod., l. +V. Bardi, ap. Amm. Marc., l. XV, etc.—<i>Derwydd</i> (V. <a href="#footnote26">note</a>, p. <a href="#page43">43</a>); +aujourd'hui encore en Irlande, <i>Drui</i> signifie magicien; +<i>Druidheacht</i>, magie; Toland's Letters, p. 58. Dans le pays de Galles, +on appelle les amulettes de verre: <i>gleini na Droedh</i>, verres des +druides.—<i>Trimarkisia</i>, de <i>tri</i>, trois, et <i>marc</i>, cheval. Owen's +welsch Dictionn. Armstrong's gael dict. «Chaque cavalier gaulois, dit +Pausanias, l. X, ap. Scr. fr. I, 469) est suivi de deux serviteurs qui +lui donnent au besoin leurs chevaux; c'est ce qu'ils appellent dans +leur langue Trimarkisia (τριμαρχίσια), du mot celtique +<i>marca</i>.»—À ces exemples, on en pourrait joindre beaucoup d'autres. +On retrouve le <i>gæsum</i>. (javelot gaulois) des auteurs classiques dans +les mots galliques: <i>gaisde</i>, armé; <i>gaisg</i>, bravoure, etc. Le +<i>cateia</i>, dans <i>gath-teht</i> (prononcez ga-té). La <i>rotta</i>, ou <i>chrotta</i> +(Fortunat., VII, 8), dans le gaélique <i>cruit</i>, le cymrique <i>crwdd</i>, +est la <i>roite</i> du moyen âge.—Le <i>sagum</i>, dans l'armoric <i>sae</i>, etc., +etc.</p> + +<a id="app43" name="app43"></a> +<p class="p2">43—page <a href="#page113">113</a>—<i>Le premier vers de l'Énéide, le Fiat lux</i>, etc...</p> + +<p>Il n'y a pas un homme illettré en Irlande, Galles et Écosse du Nord, +qui ne comprenne:</p> + +<table border="0" cellpadding="5" summary="Différences."> +<tr> +<td> </td> +<td>Arma</td> +<td>virumque(ac)</td> +<td>cano</td> +<td>Trojæ</td> +<td>qui</td> +<td>primus</td> +<td>ab</td> +<td>oris.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Gaeliq.</span></td> +<td><i>Arm</i></td> +<td><i>agg fer</i></td> +<td><i>can</i></td> +<td> </td> +<td><i>pi</i></td> +<td><i>pim</i></td> +<td><i>fra</i></td> +<td><i>or.</i></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Gallois.</span></td> +<td><i>Arvau</i></td> +<td><i>ac</i></td> +<td><i>gwr</i></td> +<td><i>canwyv</i></td> +<td><i>Troiau</i></td> +<td><i>cw</i></td> +<td><i>priv</i></td> +<td><i>o</i></td> +<td><i>or.</i></td> +</tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="5" summary="Différences."> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> Γηνητήθω</td> +<td>φάος</td> +<td>χαὶ</td> +<td>ἐγένετο</td> +<td>φάος.</td> +</tr> +<tr> +<td><i>G'ennnet</i></td> +<td><i>pheos</i></td> +<td><i>agg</i></td> +<td><i>genneth</i></td> +<td><i>pheor,</i></td> +</tr> +<tr> +<td><i>Ganed</i></td> +<td><i>fawdd</i></td> +<td><i>ac y</i></td> +<td><i>genid</i></td> +<td><i>fawdd</i></td> +</tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="5" summary="Différences."> +<tr> +<td>Fiat</td> +<td>lux</td> +<td>et (ac)</td> +<td>lux</td> +<td>facta</td> +<td>fuit.</td> +</tr> +<tr> +<td><i>Feet</i></td> +<td><i>lur</i></td> +<td><i>agg</i></td> +<td><i>lur</i></td> +<td><i>feet</i></td> +<td><i>fet.</i></td> +</tr> +<tr> +<td><i>Tydded</i></td> +<td><i>lluch</i></td> +<td><i>a</i></td> +<td><i>lluch</i></td> +<td><i>a</i></td> +<td><i>feithied.</i></td> +</tr> +</table> + +<p class="right20">Cambro-Briton, janvier 1822.</p> + +<a id="app44" name="app44"></a> +<p class="p2">44—page <a href="#page113">113</a>—<i>Analogies dans les mots</i>, etc...</p> + +<p><span class="smcap">Ardennæ</span>: l'article <i>ar</i>, et <i>den</i> (cymr.), <i>don</i> (bas-bret.), +<i>domhainn</i> (gaël.), profond.—<span class="smcap">Arelate</span>: <i>ar</i>, sur, et <i>lath</i> (gaël), +<i>llaeth</i> (cymr.), marais.—<span class="smcap">Avenio</span>: <i>abhainn</i> (gaël), <i>avon</i> (cymr.), +eau.—<span class="smcap">Batavia</span>: <i>bat</i>, profond, et <i>av</i>, eau.—<span class="smcap">Genabum</span> (Orléans, et de +même <span class="smcap">Genève</span>): <i>cen</i>, pointe, et <i>av</i>, eau.—<span class="smcap">Morini</span> (le Boulonnais): +<i>môr</i>, mer.—<span class="smcap">Rhodanus</span>: <i>rhed-an</i>, <i>rhod-an</i>, eau rapide (Adelung. +Dict. gaël. et welsch.), etc.</p> + +<a id="app45" name="app45"></a> +<p class="p2">45—page <a href="#page114">114</a>—... <i>le même mot plus rapproché des dialectes celtiques +que du latin</i>...</p> + +<p>On peut citer les exemples suivants:</p> + +<table border="0" cellpadding="5" summary="Différences."> +<tr> +<td> </td> +<td><i>Breton.</i></td> +<td><i>Gallois.</i></td> +<td><i>Irlandais.</i></td> +<td><i>Latin.</i></td> +</tr> +<tr> +<td>Bâton</td> +<td> </td> +<td> </td> +<td>batta</td> +<td>baculus.</td> +</tr> +<tr> +<td>Bras</td> +<td> </td> +<td>braich</td> +<td> </td> +<td>brachium.</td> +</tr> +<tr> +<td>Carriole, chariot</td> +<td>carr</td> +<td> </td> +<td>carr</td> +<td>currus.</td> +</tr> +<tr> +<td>Chaîne</td> +<td>chadden</td> +<td> </td> +<td>caddan</td> +<td>catena.</td> +</tr> +<tr> +<td>Chambre</td> +<td>cambr</td> +<td> </td> +<td> </td> +<td>camera.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cire</td> +<td> </td> +<td> </td> +<td>ceir</td> +<td>cera.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dent</td> +<td> </td> +<td>dant</td> +<td> </td> +<td>dens.</td> +</tr> +<tr> +<td>Glaive</td> +<td>Glaif</td> +<td> </td> +<td> </td> +<td>gladius.</td> +</tr> +<tr> +<td>Haleine</td> +<td>halan</td> +<td>alan</td> +<td> </td> +<td>halitus.</td> +</tr> +<tr> +<td>Lait</td> +<td> </td> +<td>laeth</td> +<td>laith</td> +<td>lac, lactis.</td> +</tr> +<tr> +<td>Matin</td> +<td>mintin</td> +<td> </td> +<td>madin</td> +<td>manè, matutinus.</td> +</tr> +<tr> +<td>Prix</td> +<td>pris</td> +<td> </td> +<td>pris</td> +<td>pretium.</td> +</tr> +<tr> +<td>Sœur</td> +<td>choar</td> +<td> </td> +<td>seuar</td> +<td>soror.</td> +</tr> +</table> + +<a id="app46" name="app46"></a> +<p class="p2">46—page <a href="#page115">115</a>—... <i>à une époque où l'union du monde celtique n'était +pas rompue encore</i>...</p> + +<p>Ces idées que je hasarde ici trouvent leur démonstration complète et +invincible dans le grand ouvrage que M. Edwards va <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> publier +sur les langues de l'occident de l'Europe. Puisque j'ai rencontré le +nom de mon illustre ami, je ne puis m'empêcher d'exprimer mon +admiration sur la méthode vraiment scientifique qu'il suit depuis +vingt ans dans ses recherches sur l'histoire naturelle de l'homme. +Après avoir pris d'abord son sujet du point de vue extérieur +(<i>Influence des agents physiques sur l'homme</i>), il l'a considéré dans +son principe de classification (<i>Lettres sur les races humaines</i>). +Enfin il a cherché un nouveau principe de classification dans le +<i>langage</i>, et il a entrepris de tirer du rapprochement des langues les +lois philosophiques de la parole humaine. C'est avoir saisi le point +par où se confondent l'existence extérieure de l'homme et sa vie +intime.—Ceci était écrit en 1832.—En 1842, nous avons eu le malheur +de perdre cet excellent ami.—M. Edwards, né dans les colonies +anglaises, était originaire du pays de Galles.</p> + +<a id="app47" name="app47"></a> +<p class="p2">47—page <a href="#page117">117</a>—... <i>les églises servaient de tribunaux en Irlande</i>...</p> + +<p>Partout où le christianisme ne détruisit pas les cercles druidiques, +ils continuèrent à servir de cours de justice.—En 1380, Alexandre +lord de Stewart Badenach tint cour <i>aux pierres debout</i> (the Standing +Stones) du conseil de Kingusie.—Un canon de l'Église écossaise défend +de tenir des cours de justice dans les églises.</p> + +<a id="app48" name="app48"></a> +<p class="p2">48—page <a href="#page118">118</a>—... <i>en Bretagne</i>... <i>une douzaine de femmes</i>...</p> + +<p>Guillelm. Pictav., ap. Scr. Fr. XI, 88: «La confiance de Conan II +était entretenue par le nombre incroyable de gens de guerre que son +pays lui fournissait; car il faut savoir que dans ce pays, d'ailleurs +fort étendu, un seul guerrier en engendre cinquante; parce que, +affranchis des lois de l'honnêteté et de la religion, ils ont chacun +dix femmes, et même davantage.»—Le comte de Nantes dit à +Louis-le-Débonnaire: «Coeunt frater et ipsa soror, etc.» Ermold. +Nigellus, l. III, ap. Scr. Fr. VI, 52.—Hist. Brit. Armoricæ, ibid. +VII, 52: «Sorores suas, neptes, consanguineas, atque alienas mulieres +adulterantes, necnon et hominum, quod pejus est, interfectores... +diabolici viri.»—César disait des Bretons de la Grande-Bretagne: +«Uxores habent deni duodenique inter se communes, et maxime fratres +cum fratribus et parentes cum liberis. Sed si qui sunt ex his nati, +eorum habentur liberi, a quibus primùm virgines quæque ductæ sunt.» +Bell. Gall., l. V, c. <span class="smcap">XIV</span>.—V. aussi la lettre du synode de Paris à +Nomenoé (849), ap. Scr. Fr. VII, 504, et celle du concile de +Savonnières aux Bretons (859), ibid., 584.</p> + +<a id="app49" name="app49"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> 49—page <a href="#page118">118</a>—<i>Les Bretons qui se louaient partout</i>...</p> + +<p>Ducange, Glossarium. On disait: un <i>Breton</i> pour un soldat, un +routier, un brigand. Guibert, de Laude B. Mariæ, c. <span class="smcap">X</span>.—Charta an. +1395: «Per illas partes transierunt gentes armorum, Britones et +pillardi, et amoverunt quatuor jumenta.»—On disait aussi <i>Breton</i>, +pour: conseiller de celui qui se bat en duel. Édit de Philippe-le-Bel: +«... et doit aler cius ki a apelet devant, et ses <i>Bretons</i> porte sen +escu devant lui.» Carpentier, Supplément au Glossaire de +Ducange.—(Breton, bretteur? bretailleur?)—Willelm. Malmsbur., ap. +Scr. Fr. XIII, 13: «Est illud genus hominum egens in patriâ, aliàsque +externo ære laboriosæ vitæ mercatur stipendia; si dederis, nec vilia, +sine respectu juris et cognationis, detrectans prælia; sed pro +quantitate nummorum ad quascumque voles partes obnoxium.»</p> + +<a id="app50" name="app50"></a> +<p class="p2">50—page <a href="#page118">118</a>—... <i>la femme, objet du plaisir</i>...</p> + +<p>Elle est esclave chez les Germains même, comme chez les Celtes. C'est +la loi commune des âges où règne sans partage la brutalité de la +force.</p> + +<p>Strabon, Dion, Solin, saint Jérôme, s'accordent sur la licence des +mœurs celtiques.—O'Connor dit que la polygamie était permise chez +eux; Derrick, qu'ils changeaient de femme une fois ou deux par an; +Campion, qu'ils se mariaient pour un an et un jour.—Les Pictes +d'Écosse prenaient leurs rois de préférence dans la ligne féminine +(Fordun, apud Low, Hist. of Scotland); de même chez les Naïrs du +Malabar, dans le pays le plus corrompu de l'Inde, la ligne féminine +est préférée, la descendance maternelle semblant seule +certaine.—C'est peut-être comme mères des rois que Boadicea et +Cartismandua sont reines des Bretons, dans Tacite.—Les lois galloises +limitent à trois cas le droit qu'a le mari de battre sa femme (lui +avoir souhaité malheur à sa barbe, avoir tenté de le tuer, ou commis +adultère). Cette limitation même indique la brutalité des +maris.—Cependant l'idée de l'égalité apparaît de bonne heure dans le +mariage celtique. Les Gaulois, dit César (B. Gall., lib. VI, 17) +apportaient une portion égale à celle de la femme, et le produit du +tout était pour le survivant. Dans les lois de Galles, l'homme et la +femme pouvaient également demander le divorce. En cas de séparation, +la propriété était divisée par moitié. Enfin dans les poésies +ossianiques, bien modifiées il est vrai par l'esprit moderne, les +femmes partagent l'existence nuageuse des héros. Au contraire, elles +sont exclues du Walhalla scandinave.</p> + +<a id="app51" name="app51"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> 51—page <a href="#page119">119</a>—... <i>qu'un seul doive posséder</i>...</p> + +<p>Le partage égal tombe de bonne heure en désuétude dans l'Allemagne; le +Nord y reste plus longtemps fidèle. V. Grimm, Alterthümer, p. 475, et +Mittermaier, Grundsatze des deutschen Privatrechts, 3<sup>e</sup> ausg., 1827, +p. 730.—J'ai lu dans un voyage (de M. de Staël, si je ne me trompe) +une anecdote fort caractéristique. Le voyageur français, causant avec +des ouvriers mineurs, les étonna fort en leur apprenant que beaucoup +d'ouvriers français avaient un peu de terre qu'ils cultivaient dans +les intervalles de leurs travaux. «Mais quand ils meurent, à qui passe +cette terre?—Elle est partagée également entre leurs enfants.» Nouvel +étonnement des Anglais. Le dimanche suivant, ils mettent aux voix +entre eux les questions suivantes: «Est-il bon que les ouvriers aient +des terres?» Réponse unanime: «Oui.» «Est-il bon que ces terres soient +partagées et ne passent pas exclusivement à l'aîné?» Réponse unanime: +«Non.»</p> + +<a id="app52" name="app52"></a> +<p class="p2">52—page <a href="#page119">119</a>—<i>Cette loi de succession égale</i>, etc...</p> + +<p>V. mon III<sup>e</sup> vol. et les ouvrages de Sommer, Robinson, Palgrave, +Dalrymple, Sullivan, Hasted, Low, Price, Logan, les <i>Collectanea de +Rebus Hibernicis</i>, et les Usances de Rohan, Brouerec, etc. Blackstone +n'y a rien compris.</p> + +<a id="app53" name="app53"></a> +<p class="p2">53—page <a href="#page120">120</a>—... <i>une cause continuelle de troubles</i>...</p> + +<p>Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Saxons, I, 233), ce qui livra la +Bretagne aux Saxons, ce fut la coutume du gavelkind, qui subdivisait +incessamment les héritages des chefs en plus petites tyrannies. Il en +cite deux exemples remarquables.</p> + +<a id="app54" name="app54"></a> +<p class="p2">54—page <a href="#page120">120</a>—<i>La petite société du clan</i>, etc...</p> + +<p>On sait qu'en Bretagne on donne le titre d'oncle au cousin qui est +supérieur d'un degré. Cette coutume tendait évidemment à resserrer les +liens de parenté.—En général, l'esprit de clan a été plus fort en +Bretagne qu'on ne l'imagine, bien qu'il domine moins chez les Kymry +que chez les Gaëls.</p> + +<a id="app55" name="app55"></a> +<p class="p2">55—page <a href="#page121">121</a>, <a href="#footnote125">note</a>—<i>Les cousins du chef</i>...</p> + +<p>Logan, I, 192. Le jeune chef de clan Rannald, venant prendre +possession et voyant la quantité de bêtes qu'on avait tuées pour +célébrer son arrivée, remarqua que quelques poules auraient suffi. +Tout le clan s'insurgea, et déclara qu'il ne voulait rien avoir à +faire avec un chef de poules. Les Frasers, qui avaient élevé le +<span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> jeune chef, livrèrent un combat sanglant où ils furent +défaits et le chef tué.</p> + +<a id="app56" name="app56"></a> +<p class="p2">56—page <a href="#page122">122</a>—... <i>ils avaient essayé une sorte de république</i>...</p> + +<p>Suivant Gildas, p. 8, les Saxons avaient une prophétie selon laquelle +ils devaient ravager la Bretagne cent cinquante ans et la posséder +cent cinquante (interpolation cambrienne?).</p> + +<p class="poem30"> + A serpent with chains<br> + Towering and plundering<br> + With armed wings<br> +<span class="add2em">From Germania...</span><br> +<span class="add5em">(Taliesin, p. 94, et apud Turner, I, p. 312.)</span></p> + +<p>Nous rapporterons aussi la fameuse prophétie de Myrdhyn, d'après +Geoffroi de Montmouth, qui nous a transmis les traditions religieuses +de la Bretagne renfermées autrefois dans les livres d'exaltation, +comme disaient les Latins (<i>libri exaltationis</i>):</p> + +<p>«Wortigern étant assis sur la rive d'un lac épuisé, deux dragons en +sortirent, l'un blanc et l'autre rouge.» Le rouge chasse le blanc; le +roi demande à Myrdhyn ce que cela signifie.... Myrdhyn pleure; le +blanc c'est le Breton, le rouge c'est le Saxon...—«Le sanglier de +Cornouailles foulera leurs cols sous ses pieds. Les îles de l'Océan +lui seront soumises, et il possédera les ravins des Gaules. Il sera +célèbre dans la bouche des peuples, et ses actions seront la +nourriture de ceux qui les diront. Viendra le lion de la justice; à +son rugissement trembleront les tours des Gaules et les dragons des +îles. Viendra le bouc aux cornes d'or, à la barbe d'argent. Le souffle +de ses narines sera si fort qu'il couvrira de vapeurs toute la surface +de l'île. Les femmes auront la démarche des serpents, et tous leurs +pas seront remplis d'orgueil. Les flammes du bûcher se changeront en +cygnes qui nageront sur la terre comme dans un fleuve. Le cerf aux dix +rameaux portera quatre diadèmes d'or. Les six autres rameaux seront +changés en cornes de bouviers, qui ébranleront, par un bruit inouï, +les trois îles de Bretagne. La forêt en frémira, et elle s'écriera par +une voix humaine: «Arrive, Cambrie, ceins Cornouailles à ton côté, et +dis à Guintonhi: La terre t'engloutira.»</p> + +<p>Ce qui précède est emprunté à la traduction qu'en a donnée Edgar +Quinet dans les épopées françaises inédites du douzième siècle. Voici +la suite:</p> + +<p>«Alors il y aura massacre des étrangers. Les fontaines de l'Armorique +<span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> bondiront, la Cambrie sera remplie de joie, les chênes de +Cornouailles verdiront. Les pierres parleront; le détroit des Gaules +sera resserré... Trois œufs seront couvés dans le nid, d'où +sortiront renard, ours et loup. Surviendra le géant de l'iniquité, +dont le regard glacera le monde d'effroi.»</p> + +<p class="right">(Galfrid. Monemutensis, l. IV.)</p> + +<a id="app57" name="app57"></a> +<p class="p2">57—page <a href="#page123">123</a>—<i>En attendant</i>... <i>elle chante cette grande race</i>...</p> + +<p>Voici la plus populaire des chansons galloises: elle est mêlée +d'anglais et de gallois.</p> + +<p class="poem30"> + Doux est le champ du joyeux barde,<br> +<span class="add8em"><i>Ar hyd y Nôs</i> (toute la nuit);</span><br> + Doux le repos des pasteurs fatigués,<br> +<span class="add8em"><i>Ar hyd y Nôs</i>;</span><br> + Et pour les cœurs oppressés de chagrin,<br> + Obligés d'emprunter le masque de la joie,<br> + Il y a trêve jusqu'au matin,<br> +<span class="add8em"><i>Ar hyd y Nôs</i>.</span><br> +<span class="add8em">(Cambro-Briton, novembre 1819.)</span></p> + +<a id="app58" name="app58"></a> +<p class="p2">58—page <a href="#page124">124</a>—... <i>la puissance de faire des rois</i>, etc..</p> + +<p>On couronnait le roi d'Irlande sur une pierre noirâtre, appelée la +Pierre du Destin. Elle rendait un son clair, si l'élection était +bonne. (Voyez Toland, p. 138.) D'Iona elle fut transportée dans le +comté d'Argyle, puis à Scone, où l'on inaugurait les rois d'Écosse. +Édouard I<sup>er</sup> la fit placer, en 1300, à Westminster, sous le siège du +couronnement. Les Écossais conservent l'oracle suivant: «Le peuple +libre de l'Écosse fleurira, si cet oracle n'est point menteur: partout +où sera la pierre fatale, il prévaudra par le droit du ciel.» Logan, +I, 197.—En Danemark et en Suède, comme dans l'Irlande et l'Écosse, +c'était sur une pierre qu'on faisait l'inauguration des chefs.—Id., +page 198. Sur une belle colline verte, aux environs de Lanark, est une +pierre creusée de main d'homme, où siégeait Wallace pour conférer avec +ses chefs.</p> + +<a id="app59" name="app59"></a> +<p class="p2">59—page <a href="#page125">125</a>—<i>Une moitié du monde celtique perd sa langue</i>, etc...</p> + +<p>Voyez le Cambro-Briton (avec cette épigraphe: <span class="smcap">Kymri fu, Kymri +fud</span>).—Plusieurs lois défendaient aux Irlandais de parler le celtique, +et de même aux Gallois, vers 1700.—Cambro-Briton, déc. 1821. Dans les +principales écoles galloises, surtout dans le <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> Nord, le +gallois, loin d'être encouragé, a été depuis plusieurs années défendu +sous peine sévère. Aussi les enfants le parlent incorrectement, n'en +connaissent point la grammaire, et sont incapables de l'écrire. Mais +il semble que les langues celtiques se soient réfugiées dans les +académies. En 1711, le pays de Galles avait soixante-dix ouvrages +imprimés dans sa langue: il en a aujourd'hui plus de dix mille. Logan, +the Scotish Gaël, 1831.—Le costume n'a pas été moins persécuté que la +langue. En 1585, le parlement défendit de paraître aux assemblées en +habit irlandais. (Toutefois les Irlandais ont quitté leur costume au +milieu du dix-septième siècle, plus aisément que les highlanders +d'Écosse.)—On lit dans un journal écossais, de 1750, qu'un meurtrier +fut acquitté parce que sa victime portait la tartane.</p> + +<a id="app60" name="app60"></a> +<p class="p2">60—page <a href="#page125">125</a>—... <i>l'Irlande, l'île des Saints</i>...</p> + +<p>Giraldus Cambrensis (Topograph. Hiberniæ, III, c. <span class="smcap">XXIX</span>) reproche à +l'Irlande de ne pas compter parmi ses saints un seul martyr. «Non fuit +qui faceret hoc bonum: non fuit usque ad unum!» Moritz, archevêque de +Cashel, répondit que l'Irlande pouvait du moins se vanter d'un grand +nombre de personnages dont la science avait éclairé l'Europe. «Mais +peut-être, ajouta-t-il, aujourd'hui que votre maître, le roi +d'Angleterre, tient la monarchie entre ses mains, nous pourrons +ajouter des martyrs à la liste de nos saints.»—O'Halloran, Introduct. +to the hist. of Ireland. Dublin, 1803, p. 177.</p> + +<a id="app61" name="app61"></a> +<p class="p2">61—page <a href="#page126">126</a>—<i>Quatre cent mille Irlandais dans nos armées</i>...</p> + +<p>O'Halloran prétend que, d'après les registres du ministère de la +guerre, depuis l'an 1691 jusqu'à l'an 1745 inclusivement, quatre cent +cinquante mille Irlandais se sont enrôlés sous les drapeaux de la +France. Peut-être ceci doit-il s'entendre de tous les Irlandais entrés +dans nos armées jusqu'en 1789.</p> + +<a id="app62" name="app62"></a> +<p class="p2">62—page <a href="#page131">131</a>—<i>Chez les Germains, le culte des éléments</i>...</p> + +<p>Lorsque saint Boniface alla convertir les Hessois... «alii lignis et +fontibus clanculo, alii autem aperte sacrificabant, etc.» Acta SS. +ord. S. Ben., sect. III, in S. Bonif.</p> + +<p>Tacit. Germania, c. <span class="smcap">XL</span>: «Ils adorent <span class="smcap">Ertha</span>, c'est-à-dire la +Terre-Mère. Ils croient qu'elle intervient dans les affaires des +hommes et qu'elle se promène quelquefois au milieu des nations. Dans +une île de l'Océan est un bois consacré, et dans ce bois un char +couvert dédié à la déesse. Le prêtre seul a le droit d'y toucher; il +connaît le <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> moment où la déesse est présente dans ce +sanctuaire; elle part traînée par des vaches, et il la suit avec tous +les respects de la religion. Ce sont alors des jours d'allégresse; +c'est une fête pour tous les lieux qu'elle daigne visiter et honorer +de sa présence. Les guerres sont suspendues; on ne prend point les +armes; le fer est enfermé. Ce temps est le seul où ces barbares +connaissent, le seul où ils aiment la paix et le repos; il dure +jusqu'à ce que, la déesse étant rassasiée du commerce des mortels, le +même prêtre la rende à son temple. Alors le char et les voiles qui le +couvrent, et si on les en croit, la divinité elle-même, sont baignés +dans un lac solitaire. Des esclaves s'acquittent de cet office, et +aussitôt après le lac les engloutit. De là une religieuse terreur et +une sainte ignorance sur cet objet mystérieux, qu'on ne peut voir sans +périr.»</p> + +<p>Le <i>Castum nemus</i> de Tacite ne serait-il pas l'île Sainte des Saxons, +<i>Heiligland</i>, à l'embouchure de l'Elbe, appelée aussi <i>Fosetesland</i>, +du nom de l'idole qu'on y adorait (... a nomine dei sui falsi <span class="smcap">Fosete</span>, +Fosetesland est appellata. Acta SS. ord. S. Bened., sect. 1, p. 25)? +Les marins la révéraient encore au onzième siècle, selon Adam de +Brème. Pontanus la décrit en 1530.—Les Anglais possèdent depuis 1814 +cette île danoise, berceau de leurs aïeux (elle a pour armes un +vaisseau voguant à pleines voiles); mais la mer, qui a anéanti +North-Strandt en 1634, a presque détruit Heiligland en 1649. Elle est +formée de deux rocs, comme le Mont-Saint-Michel et le rocher de +Delphes. V. Turner, Hist. of the Anglo-Saxons, I, 125.</p> + +<a id="app63" name="app63"></a> +<p class="p2">63—page <a href="#page132">132</a>—... <i>des Amali, des Balti</i>...</p> + +<p>Jornandès (c. <span class="smcap">XIII</span>, <span class="smcap">XIV</span>) a donné la généalogie de Théodoric, le +quatorzième rejeton de la race des <span class="smcap">Amali</span>, depuis Gapt, l'un des Ases +ou demi-dieux.—<span class="smcap">Baltha</span> ou <span class="smcap">Bold</span> (hardi, brave). «Origo mirifica», dit +le même auteur, c. <span class="smcap">XXIX</span>. C'est à cette race illustre qu'appartenait +Alaric.—La famille des Baux, de Provence et de Naples, se disait +issue des Balti. Voyez Gibbon, V, 430.</p> + +<a id="app64" name="app64"></a> +<p class="p2">64—page <a href="#page134">134</a>—<i>Saxons, Ases</i>...</p> + +<p>Saxones, Saxen, Sacæ, Asi, Arii?—Turner, I, 115. Saxones, i. e. +<i>Sakai-Suna</i>, fils des Sacæ, conquérants de la Bactriane.—Pline dit +que les Sakai établis en Arménie s'appelaient <i>Saccassani</i> (l. VI, c. +<span class="smcap">XI</span>); cette province d'Arménie s'appela <i>Saccasena</i>. (Strab., l. XI, p. +776-8). On trouve des <i>Saxoi</i> sur l'Euxin (Stephan de urb. et pop., p. +657). Ptolémée appelle <i>Saxons</i> un peuple scythique sorti des Sakai.</p> + +<a id="app65" name="app65"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> 65—page <a href="#page136">136</a>—... <i>l'esprit de la race germanique</i>...</p> + +<p>Distinguons soigneusement de la Germanie primitive deux formes sous +lesquelles elle s'est produite à l'extérieur; premièrement, les bandes +aventureuses des barbares qui descendirent au Midi, et entrèrent dans +l'Empire comme conquérants et comme soldats mercenaires; deuxièmement, +les pirates effrénés qui, plus tard, arrêtés à l'ouest par les Francs, +sortirent d'abord de l'Elbe, puis de la Baltique, pour piller +l'Angleterre et la France. Les uns et les autres commirent d'affreux +ravages. Au premier contact des races, lorsqu'il n'y avait encore ni +langues, ni habitudes communes, les maux furent grands sans doute, +mais les vaincus n'oublièrent aucune exagération pour ajouter +eux-mêmes à leur effroi.</p> + +<a id="app66" name="app66"></a> +<p class="p2">66—page <a href="#page136">136</a>—... <i>le mysticisme et l'idéalisme</i>, etc...</p> + +<p>J'ai parlé dans un autre ouvrage de la profonde impersonnalité du +génie germanique et j'y reviendrai ailleurs. Ce caractère est souvent +déguisé par la force sanguine, qui est très remarquable dans la +jeunesse allemande; tant que dure cette ivresse de sang, il y a +beaucoup d'élan et de fougue. L'impersonnalité est toutefois le +caractère fondamental (V. mon <i>Introduction à l'Histoire +universelle</i>). C'est ce qui a été admirablement saisi par la sculpture +antique, témoin les bustes colossaux des captifs Daces, qui sont dans +le Bracchio Nuovo du Vatican et les statues polychromes qu'on voit +dans le vestibule de notre Musée. Les Daces du Vatican, dans leurs +proportions énormes, avec leur forêt de cheveux incultes, ne donnent +point du tout l'idée de la férocité barbare, mais plutôt celle d'une +grande force brute, comme du bœuf et de l'éléphant, avec quelque +chose de singulièrement indécis et vague. Ils voient sans avoir l'air +de regarder, à peu près comme la statue du Nil dans la même salle du +Vatican, et la charmante Seine de Vietti, qui est au Musée de Lyon. +Cette indécision du regard m'a souvent frappé dans les hommes les plus +éminents de l'Allemagne.</p> + +<a id="app67" name="app67"></a> +<p class="p2">67—page <a href="#page138">138</a>—<i>Élevée par un guerrier, la vierge</i>, etc...</p> + +<p>V. le commencement du Nialsaga.—Salvian. de Provident., liv. VII. +«Gotorum gens perfida, sed pudica est. Saxones crudelitate efferi, sed +castitate mirandi.»</p> + +<a id="app68" name="app68"></a> +<p class="p2">68—page <a href="#page139">139</a>—... <i>la femme cultivait la terre</i>...</p> + +<p>Tacit. Germ., c. <span class="smcap">XV</span>. «Fortissimus quisque... nihil agens, delegatâ +domûs et penatium et agrorum curâ feminis senibusque, et infirmissimo +cuique ex familiâ.»</p> + +<a id="app69" name="app69"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> 69—page <a href="#page140">140</a>—<i>Mellobaud, Arbogast</i>, etc...</p> + +<p>Zozim., l. IV, ap. Script. Fr. I, 584:—Paul. Oros., l. VII, c. <span class="smcap">XXXV</span>: +«Eugenium tyrannum creare ausus est, legitque hominem, cui titulum +imperatoris imponeret, ipse acturus imperium.» Prosper. Aquitan., ann. +394. Marcelin. Chron. ap. Scr. Fr. I, 640.—Claudien (IV Consul. +Honor. v. 74) dit dédaigneusement:</p> + +<p class="poem30">Hunc sibi Germanus famulum delegerat exul.</p> + +<a id="app70" name="app70"></a> +<p class="p2">70—page <a href="#page140">140</a>—<i>Mériadec, ou Murdoch,</i>...</p> + +<p>Triades de l'île, de Bretagne, trad. par Probert, p. 381. «La +troisième expédition combinée fut conduite hors de cette île par +Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frère, seigneur de +Meiriadog, en l'Armorique, où ils obtinrent terres, pouvoir et +souveraineté de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les +Romains... et aucun d'eux ne revint, mais ils restèrent là et dans +Ystre Gyvaelwg, où ils formèrent une communauté.»—En 462, on voit au +concile de Tours un évêque des Bretons.—En 468, Anthemius appelle de +la Bretagne et établit à Bourges douze mille Bretons. Jornandès, de +Reb. Geticis, c. <span class="smcap">XLV.</span>—Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Sax., p. +282), les Bretons ne s'établirent dans l'Armorique qu'en 532, comme le +dit la Chronique du Mont-Saint-Michel.—Au reste, il y eut sans doute +de toute antiquité, entre la Grande-Bretagne et l'Armorique, un flux +et reflux continuel d'émigrations, motivé par le commerce et surtout +par la religion (V. César). On ne peut disputer que sur l'époque d'une +colonisation conquérante.</p> + +<a id="app71" name="app71"></a> +<p class="p2">71—page <a href="#page145">145</a>—... <i>la bande de plus en plus gagnée à la civilisation +romaine</i>...</p> + +<p>Procope oppose les Goths aux nations germaniques. De Bello Gothico, l. +III, c. <span class="smcap">XXXIII</span>, ap. Scr. Fr. II, 41.—Paul Orose, ap. Scr. Fr. I. +«Blande, mansuete, innocenterque vivunt, non quasi cum subjectis, sed +cum fratribus.»</p> + +<a id="app72" name="app72"></a> +<p class="p2">72—page <a href="#page146">146</a>—<i>Le nom oriental d'Attila, Etzel</i>...</p> + +<p>«Etzel, Atzel, Athila, Athela, Ethela.—Atta, Atti, Aetti, Vater, +signifient, dans presque toutes les langues, et surtout en Asie, père, +juge, chef, roi.—C'est le radical des noms du roi marcoman Attalus, +du Maure Attala, du Scythe Atheas, d'Attalus de Pergame, d'Atalrich, +Eticho, Ediko.—Mais il y a un sens plus profond et plus large. <span class="smcap">Attila</span> +est le nom du Volga, du Don, d'une montagne de la <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> province +d'Einsiedeln, le nom général d'un mont ou d'un fleuve. Il aurait ainsi +un rapport intime avec l'<span class="smcap">Atlas</span> des mythes grecs.» Jac. Grimm, +Aldeutsche Walder, I, 6.</p> + +<a id="app73" name="app73"></a> +<p class="p2">73—page <a href="#page146">146</a>—... <i>Attila, avide comme les éléments</i>...</p> + +<p>On voit dans Priscus et Jornandès les Grecs et les Romains l'apaiser +souvent par des présents (Priscus, in Corp. Hist. Byzantinæ, I, +72.—Genséric le détermine, par des présents, à envahir la +Gaule.—Pour réparation d'un attentat à sa vie, il exige une +augmentation de tribut, etc.).—Dans le Wilkina-saga, c. <span class="smcap">LXXXVII</span>, il +est appelé le plus avide des hommes; c'est par l'espoir d'un trésor +que Chriemhild le décide à faire venir ses frères dans son palais.</p> + +<a id="app74" name="app74"></a> +<p class="p2">74—page <a href="#page147">147</a>—... <i>le front percé de deux trous ardents</i>...</p> + +<p>Jornandès, de rebus Getic, ap. Duchesne, I, 226: «Formâ brevis, lato +pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus barbâ, canis +aspersus, simo naso, teter colore, originis suæ signa referens.»—Amm. +Marcel., XXXI, 1. «Hunni... pandi, ut bipedes existimes bestias: vel +quales in commarginandis pontibus effigiati stipites dolantur +incompti.»—Jornandès, c. <span class="smcap">XXIV</span>. «Species pavendâ nigredine, sed veluti +quædam (si dici fas est) offa, non facies, habensque magis puncta quàm +lumina.»</p> + +<a id="app75" name="app75"></a> +<p class="p2">75—page <a href="#page148">148</a>—... <i>appelé par son compatriote Aétius</i>...</p> + +<p>Greg. Tur., l. II, ap. Scr. Fr. I, 163: «Gaudentius, Aetii pater, +Scythiæ provinciæ primoris loci.»—Jornandès dit (ap. Scr. Fr. I, 22): +«Fortissimorum Mœsiorum stirpe progenitus, in Dorostenâ +civitate.»—Aétius avait été otage chez les Huns (Greg. Tur., loc. +cit.).—Parmi les ambassadeurs d'Attila étaient Oreste, père +d'Augustule, le dernier empereur d'Occident, et le Hun Édecon, père +d'Odoacre, qui conquit l'Italie. Voyez la relation de Priscus.</p> + +<a id="app76" name="app76"></a> +<p class="p2">76—page <a href="#page150">150</a>—<i>Le chant d'Hildebrand et Hadubrand</i>...</p> + +<p>Le chant d'Hildebrand et Hadubrand a été retrouvé et publié en 1812 +par les frères Grimm. Ils le croient du huitième siècle. Je ne puis +m'empêcher de reproduire ce vénérable monument de la primitive +littérature germanique. Il a été traduit par M. Gley (Langue des +Francs, 1814) et par M. Ampère (Études hist. de Chateaubriand). +J'essaye ici d'en donner une traduction nouvelle.</p> + +<p>«J'ai ouï dire qu'un jour, au milieu des combattants, se défièrent +Hildibraht et Hathubraht, le père et le fils... Ils arrangeaient +<span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> leurs armures, se couvraient de leurs cottes d'armes, se +ceignaient, bouclaient leurs épées; ils marchaient l'un sur l'autre. +Le noble et sage Hildibraht demande à l'autre, en paroles brèves: Qui +est ton père entre les hommes du peuple, et de quelle race es-tu? Si +tu veux me l'apprendre, je te donne une armure à trois fils. Je +connais toute race d'hommes.—Hathubraht, fils d'Hildibraht, répondit: +Les hommes vieux et sages qui étaient jadis me disaient que Hildibraht +était mon père; moi, je me nomme Hathubraht. Un jour il s'en alla vers +l'Orient, fuyant la colère d'Othachr (Odoacre?); il alla avec +Théothrich (Théodoric?) et un grand nombre de ses serviteurs. Il +laissa au pays une jeune épouse assise dans sa maison, un fils enfant, +une armure sans maître, et il alla vers l'Orient. Le malheur croissant +pour mon cousin Dietrich, et tous l'abandonnant, lui, il était +toujours à la tête du peuple, et mettait sa joie aux combats. Je ne +crois pas qu'il vive encore.—Dieu du ciel, seigneur des hommes, dit +alors Hildibraht, ne permets point le combat entre ceux qui sont ainsi +parents! Il détache alors de son bras une chaîne travaillée en +bracelet que lui donna le roi, seigneur des Huns. Laisse-moi, dit-il, +te faire ici ce don!—Hathubraht répondit: C'est avec le javelot que +je puis recevoir, et pointe contre pointe! Vieux Hun, indigne espion, +tu me trompes avec tes paroles. Dans un moment je te lance mon +javelot. Vieil homme, espérais-tu donc m'abuser? Ils m'ont dit, ceux +qui naviguaient vers l'Ouest, sur la mer des Vendes, qu'il y eut une +grande bataille où périt Hildibraht, fils d'Heeribraht.—Alors, reprit +Hildibraht, fils d'Heeribraht: Je vois trop bien à ton armure que tu +n'es point un noble chef, que tu n'as pas encore vaincu... Hélas! +quelle destinée est la mienne! J'erre depuis soixante étés, soixante +hivers, expatrié, banni. Toujours on me remarquait dans la foule des +combattants; jamais ennemi ne me traîna, ne m'enchaîna dans son fort. +Et maintenant, il faut que mon fils chéri me perce de son glaive, me +fende de sa hache, ou que moi je devienne son meurtrier. Sans doute, +il peut se faire, si ton bras est fort, que tu enlèves à un homme de +cœur son armure, que tu pilles son cadavre; fais-le, si tu en as le +droit, et qu'il soit le plus infâme des hommes de l'Est, celui qui te +détournerait du combat que tu désires. Braves compagnons, jugez dans +votre courage lequel aujourd'hui sait le mieux lancer le javelot, +lequel va disposer des deux armures.—Là-dessus, les javelots aigus +volèrent et s'enfoncèrent dans les boucliers; puis ils en vinrent aux +mains, les haches de pierre sonnaient, frappant à grands coups les +blancs boucliers. Leurs membres en furent quelque peu ébranlés, non +leurs jambes toutefois...»</p> + +<a id="app77" name="app77"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> 77—page <a href="#page151">151</a>—<i>Les Goths, délestés du clergé des Gaules</i>...</p> + +<p>«Cùm jam terror Francorum resonaret in his partibus, et omnes eos +amore desiderabili cuperent regnare, sanctus Aprunculus, Lingonicæ +civitatis episcopus, apud Burgundiones cœpit haberi suspectus. +Cùmque odium de die in diem cresceret, jussum est ut clàm gladio +feriretur. Quo ad eum, perlato nuntio, nocte a castro Divionensi... +demissus, Arvernis advenit ibique... datus est episcopus.—Multi jam +tunc ex Galliis habere Francos dominos summo desiderio cupiebant. Unde +factum est, ut Quintianus Ruthenorum episcopus... ab urbe +depelleretur. Dicebant enim ei: «quia desiderium tuum est, ut +Francorum dominatio teneat terram hanc...» Orto inter eum et cives +scandalo, Gotthos qui in hâc urbe morabantur, suspicio attigit, +exprobrantibus civibus quod velit se Francorum ditionibus subjugare; +consilioque accepta, cogitaverunt eum perfodere gladio. Quod cùm viro +Dei nuntiatum fuisset, de nocte consurgens, ab urbe Ruthenâ egrediens, +Arvernos advenit. Ibique à sancto Eufrasio episcopo... benigne +susceptus est, decedente ab hoc mundo Apollinari, cùm hæc Theodorico +regi nuntiata fuissent, jussit inibi sanctum Quintianum constitui... +dicens: Hic ob nostri amoris zelum ab urbe suâ ejectus est.—Hujus +tempore jam Chlodovechus regnabat in aliquibus urbibus in Galliis, et +ob hanc causam hic pontifex suspectus habitus à Gotthis, quod se +Francorum ditionibus subdere vellet, apud urbem Tholosam exilio +condemnatus, in eo obliit... Septimus Turonum episcopus Volusianus... +et octavus Verus... pro memoratæ causæ zelo suspectus habitus à +Gotthis in exilium deductus vitam finivit.» Greg. Tur., lib. II, c. +<span class="smcap">XXIII</span>, <span class="smcap">XXVI</span>; l. X, c. <span class="smcap">XXXI</span>. V. aussi c. <span class="smcap">XXVI</span> et Vit. Fartr. ap. Scr. +Fr., t. III, p. 408.</p> + +<a id="app78" name="app78"></a> +<p class="p2">78—page <a href="#page152">152</a>—... <i>les Francs</i>...</p> + +<p>En 254, sous Gallien, les Francs avaient envahi la Gaule et percé à +travers l'Espagne jusqu'en Mauritanie. (Zozime, l. I, p. 646. Aurel. +Victor, c. <span class="smcap">XXXIII</span>.) En 277, Probus les battit deux fois sur le Rhin et +en établit un grand nombre sur les bords de la mer Noire. On sait le +hardi voyage de ces pirates, qui partirent, ennuyés de leur exil, pour +aller revoir leur Rhin, pillant sur la route les côtes de l'Asie, de +la Grèce et de la Sicile, et vinrent aborder tranquillement dans la +Frise ou la Batavie (Zozime, I, 666).—En 293, Constance transporta +dans la Gaule une colonie franque.—En 358, Julien repoussa les +Chamaves au delà du Rhin et soumit les Saliens, etc.—Clovis (ou mieux +Hlodwig) battit Syagrius en 486.—Greg. Tur., l. II, c. <span class="smcap">IX</span>: «Tradunt +multi eosdem de Pannoniâ <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> fuisse digressos, et primùm quidem +litora Rheni amnis incoluisse: dehinc transacto Rheno, Thoringiam +transmeasse.»</p> + +<a id="app79" name="app79"></a> +<p class="p2">79—page <a href="#page152">152</a>—... <i>les Francs dans les armées impériales</i>...</p> + +<p>Amm. Marcellin, l. XV, ad ann. 355... «Franci, quorum eâ tempestate in +Palatio multitude florebat...»—Lorsque l'empereur Anastase envoya +plus tard à Clovis les insignes du consulat, les titres romains +étaient déjà familiers aux chefs des Francs.—Agathias dit, peu après, +que les Francs sont les plus civilisés des barbares, et qu'ils ne +diffèrent des Romains que par la langue et le costume.—Ce n'est pas à +dire que ce costume fût dépourvu d'élégance. «Le jeune chef Sigismer, +dit Sidonius Apollinaris, marchait précédé ou suivi de chevaux +couverts de pierreries étincelantes; il marchait à pied, paré d'une +soie de lait, brillant d'or, ardent de pourpre; avec ces trois +couleurs s'accordaient sa chevelure, son teint et sa peau. Les chefs +qui l'entouraient étaient chaussés de fourrures. Les jambes et les +genoux étaient nus. Leurs casaques élevées, étroites, bigarrées de +diverses couleurs, descendaient à peine aux jarrets, et les manches ne +couvraient que le haut du bras. Leurs saies vertes étaient bordées +d'une bande écarlate. L'épée, pendant de l'épaule à un long baudrier, +ceignait leurs flancs couverts d'une rhénone. Leurs armes étaient +encore une parure.» Sidon. Apollin., l. IV, Epist. XX, ap. Scr. Fr. I, +793.—«Dans le tombeau de Childéric I<sup>er</sup>, découvert en 1653 à +Tournai, on trouva autour de la figure du roi son nom écrit en lettres +romaines, un globe de cristal, un stylet avec des tablettes, des +médailles de plusieurs empereurs... Il n'y a rien dans tout cela de +trop barbare.» Chateaubriand, Études historiques, III, 212.—Saint +Jérôme (dans Frédégaire) croit les Francs, comme les Romains, +descendants des Troyens, et rapporte leur origine à un Francion, fils +de Priam. «De Francorum vero regibus, beatus Hieronimus, qui jam olim +fuerant, scripsit quod prius... Priamum habuisse regem... cùm Troja +caperetur... Europam media ex ipsis pars cum Francione eorum rege +ingressa fuit... cum uxoribus et liberis Rheni ripam occuparunt... +Vocati sunt Franci, multis post temporibus, cum ducibus externas +dominationes semper negantes.» Fredeg., c. <span class="smcap">II</span>.—On sait combien cette +tradition a été vivement accueillie au moyen âge.</p> + +<a id="app80" name="app80"></a> +<p class="p2">80—page <a href="#page154">154</a>—<i>Ce n'est pas en qualité de chef national</i>, etc...</p> + +<p>Plusieurs critiques anglais et allemands pensent maintenant, comme +l'abbé Dubos, que la royauté des Francs n'avait rien de germanique, +<span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> mais qu'elle était une simple imitation des gouverneurs +impériaux, <i>præsides</i>, etc. Voy. Palgrave, Upon the Commonwealth of +the England, 1832, I<sup>er</sup> vol.—En 406, les Francs avaient tenté +vainement de défendre les frontières contre la grande invasion des +barbares, et à plusieurs reprises ils avaient obtenu des terres comme +soldats romains. Sismondi, I, 174.—Enfin, les Bénédictins disent dans +leurs préface (Scr. r. Fr. I, <span class="smcap">LIII</span>): «Il n'y a rien, ni dans +l'histoire, ni dans les lois des Francs, dont on puisse inférer que +les habitants des Gaules aient été dépouillés d'une partie de leurs +terres pour former des terres saliques aux Francs.»</p> + +<a id="app81" name="app81"></a> +<p class="p2">81—page <a href="#page155">155</a>—<i>Les Francs s'unissaient sous le chef le plus brave</i>...</p> + +<p>Les passages suivants montrent à quel point ils étaient indépendants +de leurs rois: «Si tu ne veux pas aller en Bourgogne avec tes frères, +disent les Francs à Théodoric, nous te laisserons là et nous +marcherons avec eux.» Greg. Tur., l. III, c. <span class="smcap">XI</span>.—Ailleurs les Francs +veulent marcher contre les Saxons qui demandent la paix.—«Ne vous +obstinez pas à aller à cette guerre où vous vous perdrez, leur dit +Clotaire I<sup>er</sup>; si vous voulez y aller, je ne vous suivrai pas.» Mais +alors les guerriers se jetèrent sur lui, mirent en pièces sa tente, +l'en arrachèrent de force, l'accablèrent d'injures, et résolurent de +le tuer s'il refusait de partir avec eux. Clotaire, voyant cela, alla +avec eux, malgré lui.» Ibid., l. IV, c. <span class="smcap">XIV</span>.—Le titre de roi était +primitivement de nulle conséquence chez les barbares. Ennodius, évêque +de Paris, dit d'une armée du grand Théodoric: <i>Il y avait tant de +rois</i> dans cette armée, que leur nombre était au moins égal à celui +des soldats qu'on pouvait nourrir avec les subsistances exigées des +habitants du district où elle campait.»</p> + +<a id="app82" name="app82"></a> +<p class="p2">82—page <a href="#page155">155</a>—<i>Clovis embrassa le culte de la Gaule romaine</i>...</p> + +<p>Greg. Tur., l. II, c. <span class="smcap">XXXI</span>.—Sigebert et Chilpéric n'épousent +Brunehaut et Galswinthe qu'après leur avoir fait abjurer +l'arianisme.—Chlotsinde, fille de Clotaire I<sup>er</sup>; Ingundis, femme +d'Ermengild; Berthe, femme du roi de Kent, convertirent leurs maris.</p> + +<a id="app83" name="app83"></a> +<p class="p2">83—page <a href="#page161">161</a>—<i>Clovis fit périr tous les petits rois des Francs</i>...</p> + +<p>Il envoya secrètement dire au fils du roi de Cologne, +Sigebert-le-Boiteux: «Ton père vieillit et boite de son pied malade. +S'il mourait, je te rendrais son royaume avec mon amitié...» Chlodéric +<span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> envoya des assassins contre son père et le fit tuer, +espérant obtenir son royaume... Et Clovis lui fit dire: «Je rends +grâces à ta bonne volonté, et je te prie de montrer tes trésors à mes +envoyés; après quoi tu les posséderas tous.» Chlodéric leur dit: +«C'est dans ce coffre que mon père amassait ses pièces d'or.» Ils lui +dirent: «Plonge ta main jusqu'au fond pour trouver tout.» Lui l'ayant +fait et s'étant tout à fait baissé, un des envoyés leva sa hache et +lui brisa le crâne.—Clovis, ayant appris la mort de Sigebert et de +son fils, vint dans cette ville, convoqua le peuple, et dit: «Je ne +suis nullement complice de ces choses, car je ne puis répandre le sang +de mes parents; cela est défendu. Mais puisque tout cela est arrivé, +je vous donnerai un conseil; voyez s'il peut vous plaire. Venez à moi, +et mettez-vous sous ma protection.» Le peuple applaudit avec grand +bruit de voix et de boucliers, l'éleva sur le pavois, et le prit pour +roi.—Il marcha ensuite contre Chararic..., le fit prisonnier avec son +fils, et les fit tondre tous les deux. Comme Chararic pleurait, son +fils lui dit: «C'est sur une tige verte que ce feuillage a été coupé, +il repoussera et reverdira bien vite. Plût à Dieu que pérît aussi vite +celui qui a fait tout cela!» Ce mot vint aux oreilles de Clovis... Il +leur fit à tous deux couper la tête. Eux morts, il acquit leur +royaume, et leurs trésors, et leur peuple.—Ragnacaire était alors roi +à Cambrai... Clovis, ayant fait faire des bracelets et des baudriers +de faux or (car ce n'était que du cuivre doré), les donna aux leudes +de Ragnacaire pour les exciter contre lui... Ragnacaire fut battu et +fait prisonnier avec son fils Richaire... Clovis lui dit: «Pourquoi +as-tu fait honte à notre famille en te laissant enchaîner? Mieux +valait mourir.» Et levant sa hache, il la lui planta dans la tête. +Puis se tournant vers Richaire, il lui dit: «Si tu avais secouru ton +père, il n'eût pas été enchaîné.» Et il le tua de même d'un coup de +hache.—Rignomer fut tué par son ordre dans la ville du Mans... Ayant +tué de même beaucoup d'autres rois et ses plus proches parents, il +étendit son royaume sur toutes les Gaules. Enfin, ayant un jour +assemblé les siens, il parla ainsi de ses parents qu'il avait lui-même +fait périr: «Malheureux que je suis, resté comme un voyageur parmi des +étrangers, et qui n'ai plus de parents pour me secourir si l'adversité +venait!» Mais ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort; il ne +parlait ainsi que par ruse et pour découvrir s'il avait encore quelque +parent, afin de le tuer.» Greg. Tur., l. II, <span class="smcap">XLII</span>.</p> + +<a id="app84" name="app84"></a> +<p class="p2">84—page <a href="#page168">168</a>—<i>Le climat fit justice de ces barbares</i>...</p> + +<p>L'expédition de Theudebert ne fut pas la dernière des Francs en +<span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> Italie. En 584, le roi Childebert alla en Italie; ce +qu'apprenant les Lombards, et craignant d'être défaits par son armée, +ils se soumirent à sa domination, lui firent beaucoup de présents, et +promirent de lui demeurer fidèles et soumis. Le roi, ayant obtenu +d'eux ce qu'il désirait, retourna dans les Gaules, et ordonna de +mettre en mouvement une armée qu'il fit marcher en Espagne. Cependant +il s'arrêta. L'empereur Maurice lui avait donné, l'année précédente, +cinquante mille sols d'or pour chasser les Lombards de l'Italie. Ayant +appris qu'il avait fait la paix avec eux, il redemanda son argent; +mais le roi, se confiant en ses forces, ne voulut pas seulement lui +répondre là-dessus.» Greg. Tur., l. VI, c. <span class="smcap">XLII</span>.</p> + +<a id="app85" name="app85"></a> +<p class="p2">85—page <a href="#page169">169</a>—<i>Les Saxons se tourneront vers l'Océan</i>...</p> + +<p>Sidon. Apollin., l. VIII, Epist. <span class="smcap">IX</span>: «Istic (à Bordeaux) Saxona +cærulum videmus assuetum antè salo, solum timere. «Carmen VIII:</p> + +<p class="poem30"> + Quin et Armoricus piratam Saxona tractus<br> + Sporabat, cui pelle salum sulcare Britannum<br> + Ludus, et assuto glaucum mare findere lembo.</p> + +<a id="app86" name="app86"></a> +<p class="p2">86—page <a href="#page169">169</a>—<i>Les successeurs de Clovis s'abandonnent aux conseils +des Romains</i>...</p> + +<p>Clovis lui-même choisit des Romains pour les envoyer en ambassade, +Aurelianus en 481, Paternus en 507 (Greg. Tur. Epist., c. <span class="smcap">XVIII</span>, <span class="smcap">XXV</span>). +On rencontre une foule de noms romains autour de tous les rois +germains: un Aridius est le conseiller assidu de Gondebaud (Greg. +Tur., l. II, c. <span class="smcap">XXXII</span>).—Arcadius, sénateur arverne, appelle +Childebert I<sup>er</sup> dans l'Auvergne et s'entremet pour le meurtre des +enfants de Clodomir (Id., l. III, c. <span class="smcap">IX</span>, <span class="smcap">XVIII</span>).—Asteriolus et +Secundinus, «tous deux sages et habiles dans les lettres et la +rhétorique,» avaient beaucoup de crédit (en 547) auprès de Theudebert +(Ibid., c. <span class="smcap">XXXIII</span>).—Un ambassadeur de Gontran se nomme Félix (Greg. +Tur., l. VIII, c. <span class="smcap">XIII</span>); son <i>référendaire</i>, Flavius (l. V, c. <span class="smcap">XLVI</span>). +Il envoie un Claudius pour tuer Eberulf dans Saint-Martin de Tours (l. +VII, c. <span class="smcap">XXIX</span>).—Un autre Claudius est <i>chancelier</i> de Childebert II +(Greg. de Mirac. S. Martini, l. IV).—Un <i>domestique</i> de Brunehaut se +nomme Flavius (Greg. Tur., l. IX, c. <span class="smcap">XIX</span>). À son favori Protadius +succède «le Romain Claudius, fort lettré et agréable conteur» +(Fredegar., c. <span class="smcap">XXVIII</span>). Dagobert a pour ambassadeurs Servatus et +Paternus, pour généraux Abundantius et Venerandus, etc. (Gesta +Dagoberti, <i>passim</i>)... etc., etc.—Sans doute plus d'un roi +mérovingien perdit dans ce contact avec les <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> vaincus la +rudesse barbare, et voulut apprendre avec ses favoris l'élégance +latine: Fortunat écrit à Charibert:</p> + +<p class="poem30"> +<span class="add1em">Floret in eloquio lingua latina tuo.</span><br> + Qualis es in proprià docto sermone loquelà<br> +<span class="add1em">Qui nos Romano vincis in eloquio?</span></p> + +<p>—«Sigebertus erat elegans et versutus.»—Sur Chilpéric, V. plus +bas.—Les Francs semblent avoir eu de bonne heure la perfidie +byzantine: «Franci mendaces, sed hospitales (sociables?).» Salvian., +l. VII, p. 169. «Si pejeret Francus, quid novi faceret; qui perjurium +ipsum sermonis genus esse putat, non criminis.» Salvian., l. IV, c. +<span class="smcap">XIV</span>.—«Franci, quibus familiare est ridendo fidem frangere.» Flav. +Vopiscus in Proculo.</p> + +<a id="app87" name="app87"></a> +<p class="p2">87—page <a href="#page171">171</a>—<i>Le Romain Mummole bat les Saxons</i>...</p> + +<p>Lorsque les Saxons rentrèrent dans leur pays, ils trouvèrent la place +prise: «Au temps du passage d'Alboin en Italie, Clotaire et Sigebert +avaient placé, dans le lieu qu'il quittait, des Suèves et d'autres +nations; ceux qui avaient accompagné Alboin, étant revenus du temps de +Sigebert, s'élevèrent contre eux et voulurent les chasser et les faire +disparaître du pays; mais eux leur offrirent la troisième partie des +terres, disant: «Nous pouvons vivre ensemble sans nous combattre.» Les +autres, irrités parce qu'ils avaient auparavant possédé ce pays, ne +voulaient aucunement entendre à la paix. Les Suèves leur offrirent +alors la moitié des terres, puis les deux tiers, ne gardant pour eux +que la troisième partie. Les autres le refusant, les Suèves leur +offrirent toutes les terres et tous les troupeaux, pourvu seulement +qu'il renonçassent à combattre; mais ils n'y consentirent pas, et +demandèrent le combat. Avant de le livrer, ils traitèrent entre eux du +partage des femmes des Suèves, et de celle qu'aurait chacun après la +défaite de leurs ennemis qu'ils regardaient déjà comme morts; mais la +miséricorde de Dieu, qui agit selon sa justice, les obligea de tourner +ailleurs leurs pensées; le combat ayant été livré, sur vingt-six mille +Saxons, vingt mille furent tués, et des Suèves, qui étaient six mille +quatre cents, quatre-vingts seulement furent abattus, et les autres +obtinrent la victoire. Ceux des Saxons qui étaient demeurés après la +défaite jurèrent, avec des imprécations, de ne se couper ni la barbe +ni les cheveux jusqu'à ce qu'ils se fussent vengés de leurs ennemis; +mais ayant recommencé le combat, ils éprouvèrent encore une plus +grande défaite, et ce fut ainsi que la guerre cessa.» Greg. Tur., +<span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> l. V, c. <span class="smcap">XV</span>. V. aussi Paul Diacre, De Gestis Langobardorum, +ap. Muratori, I.</p> + +<a id="app88" name="app88"></a> +<p class="p2">88—page <a href="#page173">173</a>—<i>Frédégonde, entourée de superstitions païennes</i>...</p> + +<p>Une affranchie, possédée de l'esprit de Python, riche, vêtue d'habits +magnifiques, se réfugie auprès de Frédégonde. (Greg. Tur., l. VII, +<span class="smcap">CXLIV</span>.)—Claudius promet à Frédégonde et à Gontran de tuer Eberulf, +meurtrier de Chilpéric, dans la basilique de Tours: «Et cùm iter +ageret, ut consuetudo est barbarorum, auspicia intendere cœpit. +Simulque interrogare multos si virtus beati Martini de præsenti +manifestaretur in perfidis.» C. <span class="smcap">XXIX</span>.</p> + +<p>Le paganisme est encore très fort à cette époque. Dans un concile où +assistèrent Sonnat, évêque de Reims, et quarante évêques, on décide +«que ceux qui suivent les augures et autres cérémonies païennes, ou +qui font des repas superstitieux avec des païens, soient d'abord +doucement admonestés et avertis de quitter leurs anciennes erreurs; +que s'ils négligent de le faire, et se mêlent aux idolâtres et à tous +ceux qui sacrifient aux idoles, ils soient soumis à une pénitence +proportionnée à leur faute.» Flodoard, l. II, c. <span class="smcap">V</span>.—Dans Grégoire de +Tours (l. VIII, c. <span class="smcap">XV</span>), saint Wulfilaïc, ermite de Trèves, raconte +comment il a renversé (en 585) la Diane du lieu et les autres +idoles.—Les conciles de Latran, en 402, d'Arles, en 452, défendent le +culte des pierres, des arbres et des fontaines. On lit dans les canons +du concile de Nantes, en 658: «Summo decertare debent studio episcopi +et eorum ministri, ut arbores dæmonibus consecratæ quas vulgus colit, +et in tantâ veneratione habet ut nec ramum nec surculum indè audeat +amputare, radicitus excindantur atque comburantur. Lapides quoque quos +in ruinosis locis et silvestribus dæmonum ludificationibus decepti +venerantur, ubi et vota vovent et deferunt, funditus effodiantur, +atque in tali loco projiciantur, ubi nunquàm a cultoribus suis +inveniri possint. Omnibusque interdicatur ut nullus candelam vel +aliquod munus alibi deferat nisi ad ecclesiam Domino Deo suo...» +Sirmund., t. III, Conc. Galliæ. V. aussi le vingt-deuxième canon du +Concile de Tours, en 567, et les Capitulaires de Charlemagne, ann. +769.</p> + +<a id="app89" name="app89"></a> +<p class="p2">89—page <a href="#page176">176</a>—<i>Chilpéric faisait des vers en langue latine</i>...</p> + +<p>Greg. Tur., liv. VII, <span class="smcap">CXLV</span>.—«Sed versiculi illi, dit Grégoire de +Tours, nulli penitus metricæ conveniunt rationi.» Liv. V, c. +<span class="smcap">XLV</span>.—Cependant la tradition lui attribue l'épitaphe suivante sur +Saint-Germain-des-Prés:</p> + +<p class="poem30"> + <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> Ecclesiæ speculum, patriæ vigor, ara reorum,<br> +<span class="add1em">Et pater, et medicus, pastor amorque gregis,</span><br> + Germanus virtute, fide, corde, ore beatus,<br> +<span class="add1em">Carne tenet tumulum, mentis honore polum.</span><br> + Vir cui dura nihil nocuerunt fata sepulcri:<br> +<span class="add1em">Vivit enim, nam mors quem tulit ipsa timet.</span><br> + Crevit adhùc potiùs justus post funera; nam qui<br> +<span class="add1em">Fictile vas fuerat, gemma superna micat.</span><br> + Hujus opem et meritum mutis data verba loquuntur,<br> +<span class="add1em">Redditus et cæcis prædicat ore dies.</span><br> + Nunc vir apostolicus, rapiens de carne trophæum,<br> +<span class="add1em">Jure triumphali considet arce throni.</span><br> + +<span class="add5em">(Apud Aimoin., l. III, c. x.)</span></p> + +<p>Il ajouta des lettres à l'alphabet... «et misit epistolas in universas +civitates regni sui, ut sic pueri docerentur, ac libri antiquitus +scripti, planatipumice rescriberentur.» Greg. Tur., l. V, <span class="smcap">XLV</span>.</p> + +<a id="app90" name="app90"></a> +<p class="p2">90—page <a href="#page176">176</a>—... <i>combien il ménageait l'Église</i>...</p> + +<p>Voy. dans Grég. de Tours (l. VI, c. <span class="smcap">XXII</span>) sa clémence envers un évêque +qui avait dit, entre autres injures, qu'en passant du royaume de +Gontran dans celui de Chilpéric, il passait de paradis en +enfer.—Cependant, ailleurs il se plaint amèrement des évêques (ibid., +l. VI, c. <span class="smcap">XLVI</span>): «Nullum plus odio habens quàm ecclesias: aiebat enim +plerùmque: Ecce pauper remansit fiscus noster, ecce divitiæ nostræ ad +ecclesias sunt translatæ; nulli penitus, ni soli episcopi regnant: +periit honor noster, et transiit ad episcopos civitatum.»</p> + +<a id="app91" name="app91"></a> +<p class="p2">91—page <a href="#page186">186</a>—<i>Les grands du Midi accueillirent Gondovald</i>...</p> + +<p>«Comme Gondovald cherchait de tous côtés des secours, quelqu'un lui +raconta qu'un certain roi d'Orient, ayant enlevé le pouce du martyr +saint Serge, l'avait implanté dans son bras droit, et que lorsqu'il +était dans la nécessité de repousser ses ennemis, il lui suffisait +d'élever le bras avec confiance; l'armée ennemie, comme accablée de la +puissance du martyr, se mettait en déroute. Gondovald s'informa avec +empressement s'il y avait quelqu'un en cet endroit qui eût été jugé +digne de recevoir quelques reliques de saint Serge. L'évêque Bertrand +lui désigna un certain négociant nommé Euphron, qu'il haïssait, parce +qu'avide de ses biens, il l'avait fait raser autrefois, malgré lui, +pour le faire clerc, mais Euphron passa dans une autre ville et revint +lorsque ses cheveux <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> eurent repoussé. L'évêque dit donc: «Il +y a ici un certain Syrien nommé Euphron, qui, ayant transformé sa +maison en une église, y a placé les reliques de ce saint; et, par le +pouvoir du martyr, il a vu s'opérer plusieurs miracles, car, dans le +temps que la ville de Bordeaux était en proie à un violent incendie, +cette maison, entourée de flammes, en fut préservée.» Aussitôt Mummole +courut promptement avec l'évêque Bertrand à la maison du Syrien, y +pénétra de force, et lui ordonna de montrer les saintes reliques. +Euphron s'y refusa; mais, pensant qu'on lui tendait des embûches par +méchanceté, il dit: «Ne tourmente pas un vieillard et ne commets pas +d'outrages envers un saint; mais reçois ces cent pièces d'or et +retire-toi.» Mummole insistant, Euphron lui offrit deux cents pièces +d'or; mais il n'obtint point à ce prix qu'ils se retirassent sans +avoir vu les reliques. Alors Mummole fit dresser une échelle contre la +muraille (les reliques étaient cachées dans une châsse au haut de la +muraille, contre l'autel), et ordonna au diacre d'y monter. Celui-ci, +étant donc monté au moyen de l'échelle, fut saisi d'un tel tremblement +lorsqu'il prit la châsse, qu'on crut qu'il ne pourrait descendre +vivant. Cependant, ayant pris la châsse attachée à la muraille, il +l'emporta. Mummole, l'ayant examinée, y trouva l'os du doigt du saint, +et ne craignit pas de le frapper d'un couteau. Il avait placé un +couteau sur la relique et frappait dessus avec un autre. Après bien +des coups qui eurent grand'peine à le briser, l'os, coupé en trois +parties, disparut soudainement. La chose ne fut pas agréable au +martyr, comme la suite le montra bien.»—Ces Romains du Midi +respectaient les choses saintes et les prêtres bien moins que les +hommes du Nord. On voit un peu plus loin qu'un évêque ayant insulté le +prétendant à table, les ducs Mummole et Didier l'accablèrent de +coups.—Greg. Tur., l. VII, ap. Scr. Rer. Fr., t. II, p. 302.</p> + +<a id="app92" name="app92"></a> +<p class="p2">92—page <a href="#page197">197</a>—<i>Dagobert, le Salomon des Francs</i>...</p> + +<p>Fredegar., c. <span class="smcap">LX</span>: «Luxuriæ suprà modum deditus, tres habebat, ad +instar Salomonis, reginas, maximè et plurimas concubinas... Nomina +concubinarum, eò quod plures fuissent, increvit huic chronicæ inseri.»</p> + +<a id="app93" name="app93"></a> +<p class="p2">93—page <a href="#page198">198</a>—<i>Les Saxons défaits par les Francs</i>, etc...</p> + +<p>Gesta Dagob., c. <span class="smcap">I</span>. ap. Scr. Rer. Fr., II, 580. «Clotharius tum +præcipue illud memorabile suæ potentiæ posteris reliquit indicium, +quod rebellantibus adversus se Saxonibus, ita eos armis perdomuit, +<span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> ut omnes virilis sexus ejusdem terræ incolas, qui gladii, +quem tùm forte gerebat, longitudinem excesserint, peremerit.»</p> + +<a id="app94" name="app94"></a> +<p class="p2">94—page <a href="#page198">198</a>—... <i>le Franc Samo</i>...</p> + +<p>Fredegar., c. <span class="smcap">XLVIII</span>. «Homo quidam, nomine Samo, natione Francus, de +pago Sennonago, plures secum negotiantes adscivit; ad exercendum +negotium in Sclavos, cognomento Winidos, perrexit. Sclavi jàm contra +Avaros, cognomento Chunos... cœperant bellare... Cùm Chuni in +exercitu contra gentem quamlibet adgrediebant, Chuni pro castris +adunato illorum exercitu stabant; Winidi vero pugnabant, etc... Chuni +ad hyemandum annis singulis in Sclavos veniebant; uxores Sclavorum et +filias eorum stratu sumebant... Winidi, cernentes utilitatem Samonis, +eum super se eligunt regem. Duodecim uxores ex genere Winidorum +habebat.»</p> + +<a id="app95" name="app95"></a> +<p class="p2">95—page <a href="#page198">198</a>—<i>Les Avares défaits par une perfidie</i>...</p> + +<p>Fredegar., c. <span class="smcap">LXXII</span>: «Cùm dispersi per domos Bajoariorum ad hyemandum +fuissent, consilio Francorum Dagobertus Bajoariis jubet ut Bulgaros +illos cum uxoribus et liberis unusquisque in domo suâ in unâ nocte +Bajoarii interficerent: quod protinùs a Bajoariis est impletum.»</p> + +<a id="app96" name="app96"></a> +<p class="p2">96—page <a href="#page199">199</a>—... <i>des chorévêques</i>...</p> + +<p>Τοῦ +χώρου +ἐπίσχοποι,—Dans les Capitulaires de Charlemagne, +on les nomme: «Episcopi villani;»—Hincmar, opusc. 33, c. <span class="smcap">XVI</span>: +<i>vicani</i>.—Canones Arabici Nicænæ Synodi: «Chorepiscopus est loco +episcopi, super villas et monasteria, et sacerdotes villarum.»—Voy. +le Glossaire de Ducange, t. II.</p> + +<a id="app97" name="app97"></a> +<p class="p2">97—page <a href="#page199">199</a>—<i>Les évêques du Midi, trop civilisés</i>...</p> + +<p>Saint Domnole, aimé de Clotaire pour avoir souvent caché ses espions +du vivant de Childebert, allait en récompense être élevé au siège +d'Avignon. Mais il supplie le roi «ne permitteret simplicitatem illius +inter senatores sophisticos ac judices philosophicos fatigari». +Clotaire le fit évêque du Mans. Greg. Turon., l. VI, c. <span class="smcap">IX</span>.</p> + +<a id="app98" name="app98"></a> +<p class="p2">98—page <a href="#page207">207</a>—«<i>Les Irlandais sont meilleurs astronomes</i>, etc...»</p> + +<p>Dans l'île d'Anglesey, il y a deux places appelées encore le Cercle de +l'Astronome, <i>Cærrig-Bruydn</i>, et la Cité des Astronomes, <i>Cær-Edris</i>. +Rowland, Mona antiqua, p. 84. Low, Hist. of Scotl., p. 277.</p> + +<a id="app99" name="app99"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> 99—page <a href="#page207">207</a>—<i>En Irlande on baptisait avec du lait</i>...</p> + +<p>Carpentier, Suppl. au Gloss. de Ducange: In Hyberniâ lac adhibitum +fuisse ad baptizandos divitum filios, qui domi baptizabantur, testis +est Bened, abbas Petroburg.» T. I, p. 30. (On plongeait trois fois les +enfants dans de l'eau, ou dans du lait si les parents étaient riches; +le Concile de Cashel (1171) ordonna de baptiser à l'église.)—Ex +Concil. Neocesariensi, in vet. Pœnitentiali, discimus infantem +posse baptizari inclusum in utero materno, cujus hæc sunt verba: +«Prægnans mulier baptizetur, et postea infans.»—On voyait souvent en +Irlande des évêques mariés. O'Halloran, t. III.—Au neuvième siècle, +les Bretons se rapprochaient par la liturgie et la discipline de +l'Église bretonne anglaise. Louis-le-Débonnaire, remarquant que les +religieux de l'abbaye de Landévenec portaient la tonsure dans la forme +usitée chez les Bretons insulaires, leur ordonna de se conformer en +cela, comme en tout, aux décisions de l'Église de Rome. D. Lobineau, +preuves II, 26.—D. Morice, preuves I, 228.</p> + +<a id="app100" name="app100"></a> +<p class="p2">100—page <a href="#page210">210</a>—<i>Saint Colomban dans les Vosges</i>, etc...</p> + +<p>Nous avons son éloquente réponse à un concile assemblé contre +lui.—Biblioth. max. Patrum, III, Epist. 2, ad Patres cujusdam +gallicanæ super quæstiones paschæ congregatæ: «Unum deposco a vestrâ +sanctitate ut... quia hujus diversitatis author non sim, ac pro +Christo salvatore, communi Domino ac Deo, in has terras peregrinus +processerim, deprecor vos per communem Dominum qui judicaturum... ut +mihi liceat cum vestrâ pace et charitate in his sylvis silere et +vivere juxtà ossa nostrorum fratrum decem et septem defunctorum, sicut +usque nunc licuit nobis inter vos vixisse duodecim annis... Capiat nos +simul, oro, Gallia, quos capiet regnum cœlorum, si boni simus +meriti. Confiteor conscientiæ meæ secreta, quod plus credo traditioni +patriæ meæ...»</p> + +<a id="app101" name="app101"></a> +<p class="p2">101—page <a href="#page213">213</a>—<i>La règle de saint Colomban</i>...</p> + +<p>Bibl. max. PP., XII, p. 2. La base de la discipline est l'obéissance +absolue, jusqu'à la mort. «Obedientia usque ad quem modum definitur? +Usque ad mortem certe, quia Christus usque ad mortem obedivit Patri +pro nobis.»—Quelle est la mesure de la prière?: «Est vera orandi +traditio, ut possibilitas ad hoc destinati sine fastidio voti +prævaleat.» Celui qui perd l'hostie aura pour punition un an de +pénitence.—Qui la laisse manger aux vers, six mois.—Qui laisse le +pain consacré devenir rouge, vingt jours.—Qui le jette dans l'eau par +mépris, quarante jours.—Qui le vomit par <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> faiblesse +d'estomac, vingt jours;—par maladie, dix jours.—Six coups, douze +coups, douze psaumes à réciter, etc., pour celui qui n'aura pas +répondu amen au bénédicité, qui aura parlé en mangeant, qui n'aura pas +fait le signe de la croix sur sa cuiller (qui non signaverit cochlear +quo lambit), ou sur la lanterne allumée par un plus jeune frère.—Cent +coups à celui qui fait un ouvrage à part.—Dix coups à celui qui a +frappé la table de son couteau ou qui a répandu de la +bière.—Cinquante à celui qui ne s'est pas courbé pour prier, qui n'a +pas bien chanté, qui a toussé en entonnant les psaumes, qui a souri +pendant l'oraison, ou qui s'amuse à conter des histoires.—Celui qui +raconte un péché déjà expié sera mis au pain et à l'eau pour un jour +(pour que l'on ne réveille pas en soi les tentations passées?).—«Si +quis monachus dormierit in unâ domo cum muliere, duos dies in pane et +aquâ; si nescivit quod non debet, unum diem.—Castitas vera monachi in +cogitationibus judicatur... et quid prodest virgo corpore, si non sit +virgo mente?»</p> + +<a id="app102" name="app102"></a> +<p class="p2">102—page <a href="#page213">213</a>—<i>Saint Gall resta en Suisse</i>...</p> + +<p>Pour se dispenser de suivre Colomban en Italie, saint Gall prétendait +avoir la fièvre... «Ille vero existimans eum pro laboribus ibi +consummandis amore loci detentum, viæ longioris detrectare laborem, +dicit ei: Scio, frater, jam tibi onerosum esse tantis pro me laboribus +fatigari; tamen hoc discessurus denuntio, ne, vivente me in corpore, +missam celebrare præsumas.»—Un ours vint servir saint Gall dans sa +solitude, et lui apporter du bois pour entretenir son feu. Saint Gall +lui donna un pain: «Hoc pacto montes et colles circumpositos habeto +communes.» Poétique symbole de l'alliance de l'homme et de la nature +vivante dans la solitude.</p> + +<a id="app103" name="app103"></a> +<p class="p2">103—page <a href="#page216">216</a>—<i>Le maire du palais choisi par le roi</i>...</p> + +<p>«In infantiâ Sigiberti omnes Austrasii, cùm eligerent Chrodinum +majorem domûs... Ille respuens... Tunc Gogonem eligunt.» Greg. Tur., +Epitom., c. <span class="smcap">LVIII</span>.—Ann. 628. «Defuncto Gundoaldo..., Dagobertus rex +Erconaldum, virum illustrem, in majorem domûs statuit...»—656. +«Defuncto Erconaldo..., Franci, in incertum vacillantes, præfinito +consilio Ebruino hujus honoris altitudine majorem domo in aulâ regis +statuunt» (Dagobert était mort et ils avaient <i>élu</i> pour roi Clotaire +III). Gesta Reg. Fr., c. <span class="smcap">XXLII</span>, <span class="smcap">XLV</span>.—626. «Clotarius II... cum +proceribus et leudis Burgundiæ Trecassis conjungitur, cùm eos +sollicitâsset, si vellent mortuo jàm Warnachario, <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> alium in +ejus honoris gradum sublimare. Sed omnes, unanimiter denegantes, se +nequaquàm velle majorem domus eligere, regisgratiam obnixe petentes +cum rege transigere...» Fredegar., c. <span class="smcap">LIV</span>, ap. Scr. Fr., II, +435.—641. «Flaochatus, genere Francus, Major domûs in regnum +Burgundiæ, electione pontificum et cunctorum ducum, à Nantichilde +reginâ in hunc gradum honoris nobiliter stabilitur.» Id. c. <span class="smcap">LXXXIX</span>, +ibid. 447.—M. Pertz, dans son ouvrage intitulé: «Geschichte der +Merowingischen Hausmeier (1819),» a réuni tous les noms par lesquels +on désignait les maires du palais:—Major domûs regiæ, domûs regalis, +domûs palatii, domûs in palatio, palatii, in aulâ.—Senior +domûs.—Princeps domûs.—Princeps palatii.—Præpositus +palatii.—Præfectus domûs regiæ.—Præfectus palatii.—Præfectus +aulæ.—Rector palatii.—Nutritor et bajulus regis? (Fredeg. c. +<span class="smcap">LXXXVI</span>.)—Rector aulæ, imo totius regni.—Gubernator +palatii.—Moderator palatii.—Dux palatii, Custos palatii et Tutor +regni.—Subregulus.—Ainsi le maire devient presque le roi, et +réciproquement <i>gouverner le royaume</i> s'exprima par <i>gouverner le +palais</i>. «Bathilda regina, quæ cum Chlotario, filio Francorum, regebat +palatium.»</p> + +<a id="app104" name="app104"></a> +<p class="p2">104—page <a href="#page221">221</a>—<i>Frédégaire exprime cet affaissement</i>...</p> + +<p>Fredegarius, ap. Scr. Rer. Fr. II, 414: «Optaveram et ego ut mihi +succumberet talis dicendi facundia, ut vel paululum esset ad instar. +Sed rarius hauritur, ubi non est perennitas aquæ. Mundus jàm senescit, +ideoque prudentiæ acumen in nobis tepescit, nec quisquam potest hujus +temporis, nec præsumit oratoribus præcedentibus esse consimilis.»</p> + +<a id="app105" name="app105"></a> +<p class="p2">105—page <a href="#page223">223</a>—<i>Arnulf né d'un père aquitain et d'une mère suève</i>...</p> + +<p>Acta SS. ord. S. Ben., sæc. II.—Dans une Vie de saint Arnoul, par un +certain Umno, qui prétend écrire par ordre de Charlemagne, il est dit: +«Carolus... cui fuerat trivatus Arnolfus.—... regem Chlotarium, cujus +filiam, Bhlithildem nomine, Ansbertus, vir aquitanicus præpotens +divitiis et genere, in matrimonium accepit, de quâ Burtgisum genuit, +patrem B. hujus Arnulfi.»—Et plus loin: «Natus est B. Arnulfus +aquitanico patre, sueviâ matre in castro Lacensi (à Lay, diocèse de +Tulle), in comitatu Calvimontensi.»</p> + +<a id="app106" name="app106"></a> +<p class="p2">106—page <a href="#page223">223</a>—... <i>la famille des Ferroli</i>...</p> + +<p>V. Lefebvre, Disquisit., et Valois, Rerum. Fr. lib. VIII et XVII. +<span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> On trouve dans l'ancienne vie de saint Ferréol: «Sanctus +Ferreolus, natione Narbonensis a nobilissimis parentibus originem +duxit; hujus genitor Anspertus, ex magno senatorum genere prosapiam +nobilitatis deducens, accepit Chlotarii, regis Francorum, filiam, +vocabulo Blitil.»—Le moine Ægidius, dans ses additions à l'histoire +des évêques d'Utrecht, composée par l'abbé Harigère, dit que +Bodegisile ou Boggis, fils d'Anspert, possédait cinq duchés en +Aquitaine. D'après cette généalogie, les guerres de Charles-Martel et +Eudes, de Pepin et d'Hunald, auraient été des guerres de parents.</p> + +<a id="app107" name="app107"></a> +<p class="p2">107—page <a href="#page223">223</a>—...<i>des mariages des familles ostrasiennes et +aquitaines</i>...</p> + +<p>V. l'importante charte de 845 (Hist. du Lang., I, preuves, p. 85, et +notes, p. 688. L'authenticité en a été contestée par M. Rabanis). Les +ducs d'Aquitaine Boggis et Bertrand épousèrent les Ostrasiennes Ode et +Bhigberte. Eudes, fils de Boggis, épousa l'Ostrasienne Waltrude. Ces +mariages donnèrent occasion à saint Hubert, frère d'Eudes, de +s'établir en Ostrasie, sous la protection de Pepin, et d'y fonder +l'évêché de Liège.</p> + +<a id="app108" name="app108"></a> +<p class="p2">108—page <a href="#page224">224</a>—<i>Cette maison épiscopale de Metz</i>...</p> + +<p>La maison Carlovingienne donne trois évêques de Metz en un siècle et +demi, Arnulf, Chrodulf et Drogon. Les évêques étant souvent mariés +avant d'entrer dans les ordres, transmettaient sans peine leur siège à +leurs fils ou petits-fils. Ainsi les Apollinaires prétendaient +héréditairement à l'évêché de Clermont. Grégoire de Tours dit au sujet +d'un homme qui voulait le supplanter: «Il ne savait pas, le misérable, +qu'excepté cinq, tous les évêques qui avaient occupé le siège de Tours +étaient alliés de parenté à notre famille.» (L. V, c. <span class="smcap">L</span>, ap. Scr. Fr. +II, 264.)</p> + +<a id="app109" name="app109"></a> +<p class="p2">109—page <a href="#page226">226</a>—<i>Charles-Martel, physionomie très peu chrétienne</i>...</p> + +<p>À en croire quelques auteurs, la France, à cette époque, eût pensé +devenir païenne.—Bonifac., Epist. 32, ann. 742: «Franci enim, ut +seniores dicunt, plus quàm per tempus <span class="smcap">LXXX</span> annorum synodum non +fecerunt, nec archiepiscopum habuerunt, nec Ecclesiæ canonica jura +alicubi fundabant vel renovabant.»—Hincmar., epist. 6, c. <span class="smcap">XIX</span>. +«Tempore Caroli principis... in Germanicis et Belgicis ac Gallicanis +provinciis omnis religio Christianitatis pene fuit abolita, ita ut... +multi jàm in orientalibus regionibus idola adorarent, et sine baptismo +manerent.»</p> + +<a id="app110" name="app110"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> 110—page <a href="#page227">227</a>—<i>Ce choc de deux races</i>... <i>immense +massacre</i>...</p> + +<p>Selon Paul Diacre (l. VI) les Sarrasins perdirent trois cent +soixante-quinze mille hommes.—Isidore de Béja a raconté cette guerre +vingt-deux ans après la bataille, dans un latin barbare. Une partie de +son récit est en rimes, ou plutôt en assonances. (On retrouve +l'assonance dans la chanson des habitants de Modène, composée vers +924):</p> + +<p class="poem30"> + Abdirraman multitudine repletam<br> + Sui exercitûs prospiciens terram,<br> + Montana Vaccorum disecans,<br> + Et fretosa el plana percalcans,<br> + Trans Francorum intus experditat<br> +<span class="lspaced1">...........</span><br> +<span class="add5em">(Isidor. Pacensis, ap. Scr. Rer. Fr. II, 721.)</span></p> + +<a id="app111" name="app111"></a> +<p class="p2">111.—page <a href="#page228">228</a>—... <i>Charles-Martel distribuait les dépouilles des +évêques</i>...</p> + +<p>Chronic. Virdun., ap. Scr. Fr., III, 364. «Tantâ enim profusione +thesaurus totius ærarii publici dilapidatus est, tanta dedit +militibus, quos soldarios vocari mos obtinuit (soldarii, soldurii? on +a vu que les dévoués de l'Aquitaine s'appelaient ainsi)..., ut non ei +suffecerit thesaurus regni, non deprædatio urbium... non exspoliatio +ecclesiarum et monasteriorum, non tributa provinciarum. Ausus est +etiam, ubi hæc defecerunt, terras ecclesiarum diripere, et eas +commilitonibus illis tradere, etc..»—Flodoard, l. II, c. <span class="smcap">XII</span>: Quand +Charles-Martel eut défait ses ennemis, il chassa de son siège le pieux +Rigobert, son parrain, qui l'avait tenu sur les saints fonts de +baptême, et donna l'évêché de Reims à un nommé Milon, simple tonsuré +qui l'avait suivi à la guerre. Ce Charles-Martel, né du concubinage +d'une esclave, comme on le lit dans les Annales des rois Francs, plus +audacieux que tous les rois ses prédécesseurs, donna non seulement +l'évêché de Reims, mais encore beaucoup d'autres du royaume de France, +à des laïques et à des comtes; en sorte qu'il ôta tout pouvoir aux +évêques sur les biens et les affaires de l'Église. Mais tous les maux +qu'il avait faits à ce saint personnage et aux autres Églises de +Jésus-Christ, par un juste jugement, le Seigneur les fit retomber sur +sa tête; car on lit dans les écrits des Pères que saint Euchère, jadis +évêque d'Orléans, dont le corps est déposé au monastère de +Saint-Trudon, s'étant mis un jour en prière, et absorbé dans la +méditation des choses célestes, fut ravi dans l'autre vie; et là, par +révélation du Seigneur, vit Charles tourmenté <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> au plus bas +des enfers. Comme il en demandait la cause à l'ange qui le conduisait, +celui-ci répondit que, par la sentence des saints qui, au futur +jugement, tiendront la balance avec le Seigneur, il était condamné aux +peines éternelles pour avoir envahi leurs biens. De retour en ce +monde, saint Euchère s'empressa de raconter ce qu'il avait vu à saint +Boniface, que le saint-siège avait délégué en France pour y rétablir +la discipline canonique; et à Fulrad, abbé de Saint-Denis et premier +chapelain du roi Pepin, leur donnant pour preuve de la vérité de ce +qu'il rapportait sur Charles-Martel, que, s'ils allaient à son +tombeau, ils n'y trouveraient point son corps. En effet, ceux-ci étant +allés au lieu de la sépulture de Charles, et ayant ouvert son tombeau, +il en sortit un serpent, et le tombeau fut trouvé vide et noirci comme +si le feu y avait pris.»</p> + +<a id="app112" name="app112"></a> +<p class="p2">112—page <a href="#page228">228</a>—<i>L'Église anglo-saxonne, romaine d'esprit</i>...</p> + +<p>Acta SS. ord. S. Ben., sæc. III. Le Pape Zacharie écrit à saint +Boniface: «Provincia in quâ natus et nutritus es, quam et in gentem +Anglorum et Saxonum in Britanniâ insulâ primi prædicatores ab +apostolicâ sede missi, Augustinus, Laurentius, Justus et Honorius, +novissime vero tuis temporibus Theodorus, ex græco latinus, arte +philosophus et Athenis eruditus, Romæ ordinatus, pallio sublimatus, ad +Britanniam præfatam transmissus, judicabat et gubernabat...» Ce +Théodore, moine grec de Tarse en Cilicie, avait été envoyé pour +remplir le siège de Kenterbury, par le pape Vitalien; il était fort +savant en astronomie, en musique, en métrique, en langues grecque et +latine; il apporta un Homère et un saint Chrysostome. Il était conduit +par Adrien, moine napolitain, né en Afrique, non moins savant, et qui +avait été deux fois en France. (Usque hodie supersunt de eorum +discipulis, qui latinam græcamque linguam æque ut propriam norunt.) +Sous eux, le moine northumbrien Benedict Biscop fit venir des artistes +de France, et bâtit dans le Northumberland le monastère de Weremouth, +selon l'architecture romaine; les murs étaient ornés de peintures +achetées à Rome et de vitres apportées de France. Un maître chanteur +avait été appelé de Saint-Pierre de Rome. (Beda, Hist. Abbat. +Viremuth.)—Théodore et Adrien eurent pour élèves Alcuin et Aldhelm, +parent du roi Ina, le premier Saxon qui ait écrit en latin, selon +Camden; il chantait lui-même ses <i>Cantiones Saxonicæ</i> dans les rues, à +la populace. Guill. Malmesbury le qualifie: «Ex acumine Græcum, ex +nitore Romanum, ex pompâ Anglum.» (Warton, Diss. on the introd. of +learning into England, I, <span class="smcap">CXXII</span>.)</p> + +<a id="app113" name="app113"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> 113—page <a href="#page230">230</a>—<i>Boniface se voue au pape</i>...</p> + +<p>Bonifac, Epist. 105: «Decrevimus in nostro synodali conventu et +confessi sumus fidem catholicam, et unitatem, et subjectionem Romanæ +Ecclesiæ, fine tenus vitæ nostræ, velle servare: sancto Petro et +vicario ejus velle subjici... Metropolitanos pallia ab illâ sede +quærere: et per omnia, præcepta Petri Canonice sequi desiderare, ut +inter oves sibi commendatas numeremur.»</p> + +<a id="app114" name="app114"></a> +<p class="p2">114—page <a href="#page230">230</a>—<i>Il demande au pape, dans sa simplicité</i>, etc...</p> + +<p>Le pape écrit à Boniface: «Talia nobis a te referuntur, quasi nos +corruptores simus canonum et Patrum rescindere traditiones studeamus: +ac per hoc (quod absit) cum nostris clericis in simoniacam hæresim +incidamus, expetentes et accipientes ab illis præmia, quibus tribuimus +pallia. Sed hortamur, carissime frater, ut nobis deinceps tale aliquid +minime scribas...» Acta SS. ord. S. Ben., sæc. III, 75.</p> + +<a id="app115" name="app115"></a> +<p class="p2">115—page <a href="#page230">230</a>—<i>Adalbert</i>, etc...</p> + +<p>Saint Boniface écrit au pape Zacharie: «Maximus mihi labor fuit +adversus duos hæreticos pessimos..., unus qui dicitur Adelbert, +natione Gallus, alter qui dicitur Clemens, genere Scotus.—Fecit +quoque (Adelbert) cruciculas et auratoriola in campis et ad fontes...; +ungulas quoque et capillos dedit ad honorificandum et portandum cum +reliquiis S. Petri, principis apostolorum.» Epist. 135.</p> + +<a id="app116" name="app116"></a> +<p class="p2">116—page <a href="#page233">233</a>, <a href="#footnote252">note</a>—... <i>un tribut de trois cents chevaux</i>...</p> + +<p>Annal. Met., ap. Script. Fr., V, 336. Le cheval était la principale +victime qu'immolaient les Perses et les Germains. Le pape Zacharie +(Epist. 142) recommande à Boniface d'empêcher qu'on ne mange de chair +de cheval, sans doute comme viande de sacrifice.</p> + +<a id="app117" name="app117"></a> +<p class="p2">117—page <a href="#page234">234</a>—<i>Les Francs contre les Vasques</i>, etc..</p> + +<p>Fredegar. Scholast., c. <span class="smcap">XXI</span>. Je doute fort que les Francs, qui furent +battus par eux dans la jeunesse de leur empire, leur aient imposé un +tribut, comme le prétend Frédégaire, sous les faibles enfants de +Brunehaut.</p> + +<a id="app118" name="app118"></a> +<p class="p2">118—page <a href="#page238">238</a>—<i>Guaifer repoussa ces demandes</i>...</p> + +<p>Voy. aussi Eginhard, Annal., ibid., 199: «Cùm res quæ ad ecclesias... +pertinebant, reddere noluisset.—Spondet se ecclesiis sua jura +redditurum, etc.»</p> + +<a id="app119" name="app119"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> 119—page <a href="#page239">239</a>—<i>Pepin portant les reliques</i>...</p> + +<p>Secunda S. Austremonii translatio, ap. Scr. Rer. Fr. V, 433. «Rex, ad +instar David regis... oblita regali purpurâ, præ gaudio omnem illam +insignem vestem lacrymis perfundebat, et antè sancti martyris exequias +exultabat, ipsiusque sacratissima membra propriis humeris evehebat. +Erat autem hiems.»—Translat. S. Germani Pratens., ibid., 428 +«...mittentes, tâm ipse quàm optimates ab ipso electi, manus ad +feretrum.»</p> + +<a id="app120" name="app120"></a> +<p class="p2">120—page <a href="#page239">239</a>, note <a href="#footnote259">3</a>—<i>Charlemagne</i>...</p> + +<p>Les Chroniques de Saint-Denys disent elles-mêmes Challes et +Challemaines, pour Charles et Carloman (maine, corruption française de +<i>mann</i>; comme <i>lana</i>, laine, etc.). On trouve dans la Chronique de +Théophane un texte plus positif encore. Il appelle Carloman Καρουλλόμαγνος; +Scr. Fr., V, 187. Les deux frères portaient donc le +même nom.—Au dixième siècle, Charles-le-Chauve gagna aussi à +l'ignorance des moines latins le surnom de Grand, comme son aïeul. +Épitaph., ap. Scr. Fr., VII, 322:</p> + +<p class="poem30"> +<span class="add5em">... Nomen qui nomine duxit</span><br> + De magni magnus, de Caroli Carolus.</p> + +<p>C'est ainsi que les Grecs se sont trompés sur le nom d'Élagabal, dont +ils ont fait, bon gré, mal gré, Héliogabal, du grec <i>Hélios</i>, soleil.</p> + +<a id="app121" name="app121"></a> +<p class="p2">121—page <a href="#page241">241</a>—... <i>dans ces déserts ils élevaient quelque place +forte</i>...</p> + +<p>Fronsac (Francicum ou Frontiacum) en Aquitaine (Eginh., Annal., ap. +Scr. Fr., V, 201); et en Saxe, la ville que les chroniques désignent +sous le nom de <i>Urbs Karoli</i> (Annal. Franc, ibid., p. 11), un fort sur +la Lippe (p. 29), Ehresburg, etc.</p> + +<a id="app122" name="app122"></a> +<p class="p2">122—page <a href="#page242">242</a>—<i>Charlemagne confirma la dîme</i>...</p> + +<p>Capitulare ann. 789, c. <span class="smcap">VII</span>. «De decimis, ut unusquisque suam decimam +donet, atque per jussionem pontificis dispensetur.»—Capitulatio de +Saxon., ann. 791, c. <span class="smcap">XVI</span>: «Undecunque censûs aliquid ad fiscum +pervenerit..., decima pars ecclesiis et sacerdotibus reddatur.» C. +<span class="smcap">XVII</span>: «Omnes decimam partem substantiæ et laboris sui dent, tàm +nobiles quàm ingenui, similiter et liti.»—Voy. aussi Capitul. +Francoford., ann. 794, c. <span class="smcap">XXIII</span>.—Dès l'an 567, on trouve mention de +la dîme dans une lettre pastorale des évêques de Touraine; une +constitution de Clotaire et les Actes du concile de <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> Mâcon, +en 588, la prescrivent expressément. Ducange, II, 1334, v<sup>o</sup> <span class="smcap">Decimæ</span>.</p> + +<a id="app123" name="app123"></a> +<p class="p2">123—page <a href="#page242">242</a>—... <i>affranchit l'Église de la juridiction séculière</i>.</p> + +<p>Capitul. add. ad leg. Langob., ann. 801, c. <span class="smcap">I</span>. «Volumus primo, ut +neque abbates, neque presbyteri, neque diaconi, neque subdiaconi, +neque quislibet de clero, de personis suis ad publica, vel ad +secularia judicia trahantur vel distringantur, sed a suis episcopis +judicati justitiam faciant.»—Cf. Capitul. Aquisgr., ann. 789, c. +<span class="smcap">XXXVII</span>.—Capitul. Francoford., ann. 794, c. <span class="smcap">IV</span>: «Statutum est a domino +rege et S. Synodo, ut episcopi justifias faciant in suas parochias... +Comites quoque nostri veniant ad judicium episcoporum.»</p> + +<a id="app124" name="app124"></a> +<p class="p2">124—page <a href="#page245">245</a>—... <i>la première victoire des Germains sur l'Empire</i>.</p> + +<p>Stapfer, art. <span class="smcap">Arminius</span>, dans la Biogr. univers.: «Les lieux voisins de +Dethmold sont encore pleins de souvenirs de ce mémorable événement. Le +champ qui est au pied de Teutberg s'appelle encore Wintfeld, ou Champ +de la Victoire; il est traversé par le Rodenbeck, ou Ruisseau de sang, +et le Knochenbach, ou Ruisseau des os, qui rappelle ces ossements +trouvés, six ans après la défaite de Varus, par les soldats de +Germanicus venus pour leur rendre les derniers honneurs. Tout près de +là est Feldrom, le champ des Romains; un peu plus loin, dans les +environs de Pyrmont, le Herminsberg, ou mont d'Arminius, couvert des +ruines d'un château qui porte le nom de Harminsbourg, et sur les bords +du Weser, dans le même comté de la Lippe, on trouve Varenholz, le bois +de Varus.</p> + +<a id="app125" name="app125"></a> +<p class="p2">125—page <a href="#page245">245</a>—... <i>la victoire des Francs sanctifiée par un miracle</i>, +etc...</p> + +<p>Eginhard. Annal., ap. Script. Fr., V, 201. «Ne diutius siti confectus +laboraret exercitus, divinitus factum creditur ut quâdam die, cùm +juxta morem, tempore meridiano, cuncti quiescerent, prope montem qui +castris erat contiguus tanta vis aquarum in concavitate cujusdam +torrentis eruperit, ut exercitui cuncto sufficeret.»—Poetæ Saxonici +Annal., l. I.</p> + +<a id="app126" name="app126"></a> +<p class="p2">126—page <a href="#page248">248</a>—<i>Le nom du fameux Roland</i>...</p> + +<p>Eginhard, vita Karoli, ap. Scr. Fr., V, 93.—Voy. aussi Eginhard. +<span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> Annal., ibid., 203.—Poet. Sax., l. I, ibid., +143.—Chroniques de Saint-Denys, l. I, c. <span class="smcap">VI</span>.—Les autres chroniques +ne parlent point de cette déroute.—Sur les poèmes carlovingiens, +voyez le cours de M. Fauriel, et l'excellente thèse de M. Monin: <i>Sur +le Roman de Roncevaux</i>, 1832.</p> + +<a id="app127" name="app127"></a> +<p class="p2">127—page <a href="#page249">249</a>—... <i>un système de conversion</i>...</p> + +<p>Il prit pour otages quinze des plus illustres, et les remit à la garde +de l'archevêque de Reims, Vulfar, auquel il accordait la plus grande +confiance. Vulfar avait été précédemment revêtu des fonctions de +Missus Dominicus en Champagne. Flodoard. Hist. Remens., l. II, c. +<span class="smcap">XVIII</span>. «Le très sage et très habile Charles, dit le biographe de +Louis-le-Débonnaire, savait s'attacher les évêques. Il établit par +toute l'Aquitaine des comtes et des abbés, et beaucoup d'autres +encore, qu'on nomme des <i>Vassi</i>, de la race des Francs; il leur confia +le soin du royaume, la défense des frontières et le gouvernement des +fermes royales.» Astronom. Vita Ludov. Pii. c. 3, ap. Scr. Fr., VI, +88.—Les abbés remplissent ici des fonctions militaires. Charlemagne +écrit à un abbé de Saxe de venir avec des hommes bien armés et des +vivres pour trois mois. Caroli M. Epist., 21, ap. Scr. Fr., V, 633.</p> + +<p>Vita S. Sturmii, abbat. Fuld., ap. Scr. Fr., V, 447. «Karolus... +assumptis universis sacerdotibus, abbatibus, presbyteris... totam +illam provinciam in parochias episcopales divisit... Tunc pars maxima +beato Sturmio populi et terræ illius ad procurandum commititur.» +Annal. Franc., ap. Scr. Fr., V, 26. «Divisitque ipsam patriam inter +presbyteros et episcopos, seu et abbates, ut in eis baptizarent et +prædicarent.»—Idem, Chron. Moissiac., ibid. 71.</p> + +<a id="app128" name="app128"></a> +<p class="p2">128—page <a href="#page253">253</a>—... <i>le camp des Avares</i>...</p> + +<p>Monach. S. Galli, l. II, c. <span class="smcap">II</span>. «Terra Hunorum novem circulis +cingebatur... Tàm latus fuit unus circulus... quantùm est spatium de +castro Turonico ad Constantiam... Ita vici et villæ erant locatæ, ut +de aliis ad alias vox humana posset audiri. Contra eadem quoque +ædificia, inter inexpugnabiles illos muros, portæ non satis latæ erant +constitutæ... Item de secundo circulo, qui similiter ut primus erat +exstructus; viginti miliaria Teutonica quæ sunt quadraginta Italica, +ad tertium usque tendebantur; similiter usque ad nonum; quamvis ipsi +circuli alius alio multo contractiores fuerunt... Ad has ergo +munitiones per ducentos et eo ampliùs annos, qualescumque omnium +occidentalium divitias congregantes... orbem occiduum pene vacuum +dimiserunt.»</p> + +<a id="app129" name="app129"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> 129—page <a href="#page255">255</a>—... <i>un canal du Rhin au Danube</i>...</p> + +<p>Eginh. Annal., ad ann. 793. «On avait persuadé au roi que si l'on +creusait entre le Rednitz et l'Altmul un canal assez grand pour +contenir des vaisseaux, on pourrait naviguer facilement du Rhin au +Danube, parce que l'une de ces rivières se jette dans le Danube et +l'autre dans le Mein. Aussitôt il vint dans ce lieu avec toute sa +cour, y réunit une grande multitude, et employa à cette œuvre toute +la saison de l'automne. Le canal fut donc creusé sur deux mille pas de +longueur et trois cents pieds de largeur, mais en vain, car au milieu +d'une terre marécageuse déjà imprégnée d'eau par sa nature, et inondée +par des pluies continuelles, l'entreprise ne put s'achever: autant les +ouvriers avaient tiré de terre pendant le jour, autant il en retombait +pendant la nuit, à la même place. Pendant ce travail, on lui apporta +deux nouvelles fort déplaisantes: les Saxons s'étaient révoltés de +tous côtés; les Sarrasins avaient envahi la Septimanie, engagé un +combat avec les comtes et les gardes de cette frontière, tué beaucoup +de Francs, et ils étaient rentrés chez eux victorieux.»</p> + +<a id="app130" name="app130"></a> +<p class="p2">130—page <a href="#page257">257</a>, <a href="#footnote278">note</a>—<i>Charlemagne et le pape Adrien</i>...</p> + +<p>Eginh. Kar. M. c. 19: «Nuntiato Adriani obitu, quem amicum præcipuum +habebat, sic flevit, ac si fratrem aut carissimum filium amisisset.» +C. <span class="smcap">XVII</span>: «Nec ille toto regni sui tempore quicquam duxit antiquius, +quàm ut urbs Roma suâ operâ suoque labore veteri polleret +auctoritate...»—Voy. les lettres d'Adrien à Charlemagne. (Scr. Fr. V, +403, 544, 545, 546, etc.)</p> + +<a id="app131" name="app131"></a> +<p class="p2">131—page <a href="#page257">257</a>—... <i>le couronnement de Charlemagne</i>...</p> + +<p>Eginh. Annal., p. 215. «Coram altari, ubi ad orationem se +inclinaverat, Leo papa coronam capiti ejus imposuit.»—Eginh. Vit. +Kar. M., ibid. 100. «Quod primo in tantum adversatus est, ut +affirmaret se eo die, quamvis præcipua festivitas esset, ecclesiam non +intraturum fuisse, si pontificis consilium præscire potuisset.»</p> + +<a id="app132" name="app132"></a> +<p class="p2">132—page <a href="#page258">258</a>—<i>Les présents d'Haroun</i>...</p> + +<p>«Ce que le poète disait impossible:</p> + +<p class="poem30"> + Aut Ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrim,</p> + +<p class="noindent">parut alors, dit le moine de Saint-Gall, une chose toute simple, à +cause des relations de Charles avec Haroun. En témoignage de ce fait, +j'appellerai toute la Germanie, qui, du temps de votre glorieux père +Louis (il s'adresse à Charles-le-Chauve), fut contrainte de payer +<span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> un denier par chaque tête de bœuf et par chaque manse +dépendant du domaine royal, pour le rachat des chrétiens qui +habitaient la terre sainte. Dans leur misère, ils imploraient leur +délivrance de votre père, comme anciens sujets de votre bisaïeul +Charles et de votre aïeul Louis.» Monach. Sangall., l. II, c. <span class="smcap">XIV</span>.</p> + +<a id="app133" name="app133"></a> +<p class="p2">133—page <a href="#page258">258</a>—<i>Charlemagne actif dans son repos même</i>, etc...</p> + +<p>Eginh. in Karol. M., c. <span class="smcap">XXV</span>. «Il apprit la grammaire sous le diacre +Pierre de Pise, et eut pour maître, dans les autres études, Albinus, +surnommé Alcuin, également diacre, né en Bretagne, et de race saxonne, +homme d'une science universelle, et sous la direction duquel il donna +beaucoup de temps et de travail à la rhétorique et à la dialectique, +mais surtout à l'astronomie. Il apprenait aussi le calcul et étudiait +le cours des astres avec une curieuse et ardente sagacité.»—«Dans les +dernières années de sa vie, il ne fit plus que s'occuper de prières et +d'aumônes et corriger des livres. La veille de sa mort, il avait +soigneusement corrigé, avec des Grecs et des Syriens, les évangiles de +saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean.» Thegan. +de Gestis Ludov. Pii, c. <span class="smcap">VII</span>, ap. Scr. Fr. VI, 76.—Il envoya aussi «à +son meilleur ami», le pape Adrien, un Psautier en latin, écrit en +lettres d'or, et avec une dédicace en vers. (Eginh. ap. Script. Rer. +Franc., t. V, p. 402.) Aussi l'ensevelit-on avec un Évangile d'or à la +main. (Monach. Engolism. in Kar. M., ibid. 186.)</p> + +<a id="app134" name="app134"></a> +<p class="p2">134—page <a href="#page259">259</a>—<i>Il se piquait de bien chanter au lutrin</i>...</p> + +<p>Eginh. in Kar. M., c. <span class="smcap">XXVI</span>. «Il perfectionna soigneusement la lecture +et le chant sacrés, car il s'y entendait admirablement, quoiqu'il ne +lût jamais lui-même en public, et qu'il ne chantât qu'à demi voix et +en chœur.»—Mon. Sangall., l. I, c. <span class="smcap">VII</span>. «Jamais, dans la basilique +du docte Charles, il ne fut besoin de désigner à chacun le passage +qu'il devait lire, ni d'en marquer la fin avec de la cire ou avec +l'ongle; tous savaient si bien ce qu'ils avaient à lire, que si on +leur disait à l'improviste de commencer, jamais il ne les trouvait en +faute. Lui-même, il levait le doigt ou un bâton, ou envoyait quelqu'un +aux clercs, assis loin de lui, pour désigner celui qu'il voulait faire +lire. Il marquait la fin, par un son guttural, que tous attendaient en +suspens, tellement que, soit qu'il fît signe après la fin d'un sens, +ou à un repos au milieu de la phrase, ou même avant le repos, personne +ne reprenait trop haut ou trop bas, quelque étrange commencement que +cela pût faire. En sorte que, bien que tous ne comprissent pas, +c'était dans son palais que se trouvaient <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> les meilleurs +lecteurs, et nul n'osa entrer parmi ses choristes (fût-il même connu +d'ailleurs) qui ne sût bien lire et bien chanter.»</p> + +<a id="app135" name="app135"></a> +<p class="p2">135—page <a href="#page259">259</a>—... <i>pour observer ceux qui entraient</i>...</p> + +<p>Mon. S. Galli, l. I, c. <span class="smcap">XXXII</span>. «Quæ (mensiones) ita circa palatium +peritissimi Caroli ejus dispositione constructæ sunt, ut ipse per +cancellos solarii sui cuncta posset videre, quæcumque ab intrantibus +vel exeuntibus quasi latenter fierent. Sed et ita omnia procerum +habitacula a terrâ erant in sublime suspensa, ut sub eis non solum +militum milites et eorum servitores, sed omne genus hominum ab +injuriis imbrium vel nivium, vel gelu, caminis possent defendi, et +nequaquàm tamen ab oculis acutissimi Caroli valerent abscondi.»</p> + +<a id="app136" name="app136"></a> +<p class="p2">136—page <a href="#page259">259</a>—<i>La nuit, il se levait pour les matines</i>...</p> + +<p>Eginh. in Kar. M., c. <span class="smcap">XXVI</span>. «Ecclesiam mane et vespere, item nocturnis +horis et sacrificii tempore, quoad eum valetudo permiserat, impigrè +frequentabat.»—Mon. Sangall., l. I, c. <span class="smcap">XXXIII</span>: «Gloriosissimus +Carolus ad nocturnas laudes pendulo et profundissimo pallio utebatur.»</p> + +<a id="app137" name="app137"></a> +<p class="p2">137—page <a href="#page259">259</a>—<i>Portrait de Charlemagne</i>...</p> + +<p>Eginh. in Kar. M., c. <span class="smcap">XXII</span>. «Corpore fuit amplo atque robusto, staturâ +eminenti, quæ tamen justam non excederet... apice corporis rotundo, +oculis prægrandibus ac vegetis, naso paululum mediocritatem +excedente... Cervix obesa et brevior, venterque projectior... Voce +clarâ quidem, sed quæ minùs corporis formæ conveniret.—Medicos pene +exosos habebat, quod ei in cibis assas, quibus assuetus erat, +dimittere, et elixis adsuescere suadebant.»—Permis aux grandes +Chroniques de Saint-Denys, écrites si longtemps après, de dire qu'il +fendait un chevalier d'un coup d'épée, et qu'il portait un homme armé +debout sur la main. On a proportionné l'empereur à l'empire, et conclu +que celui qui régnait de l'Elbe à l'Èbre devait être un géant.</p> + +<a id="app138" name="app138"></a> +<p class="p2">138—page <a href="#page259">259</a>—<i>C'était plaisir de les voir cavalcader derrière +lui</i>...</p> + +<p>Id. ibid., c. <span class="smcap">XIX</span>: «Numquàm iter sine illis faceret. Adequitabant ei +filii, filiæ vero pone sequebantur... Quæ cùm pulcherrimæ essent et ab +eo plurimum diligerentur, mirum dictu quod nullam earum cuiquam aut +suorum aut exterorum nuptum dare voluit. Sed omnes secum usque ad +obitum suum in domo suâ retinuit, dicens se <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> earum +contubernio carere non posse. Ac propter hoc, alias felix, adversæ +fortunæ malignitatem expertus est. Quod tamen ita dissimulavit, ac si +de eis nunquam alicujus probri suspicio exorta, vel fama dispersa +fuisset.»</p> + +<a id="app139" name="app139"></a> +<p class="p2">139—page <a href="#page260">260</a>—... <i>la dissonance reparaissait toujours</i>...</p> + +<p>V. un passage curieux d'une vie de saint Grégoire, ap. Scrip. Rer. Fr. +t. V, p. 445.—V. aussi la vie de Charlemagne, par un moine +d'Angoulême (ap. Scr. Fr. V, 185).—Mon. Sangall., l. 1, c. <span class="smcap">X</span>. «Voyant +avec douleur que le chant était divers selon les diverses provinces, +il demanda au pape douze clercs instruits dans la psalmodie. Mais, par +malice, lorsqu'on les eut dispersés de côté et d'autre, ils se mirent +à enseigner tous des méthodes différentes. Charles indigné se plaignit +au pape, et le pape les mit en prison.»</p> + +<a id="app140" name="app140"></a> +<p class="p2">140—page <a href="#page265">265</a>—<i>Charlemagne fit recueillir les vieux chants nationaux +de l'Allemagne</i>...</p> + +<p>Eginh. in Kar. M., c. <span class="smcap">XXIX</span>. «Barbara et antiquissima carmina, quibus +veterum regum actus ac bella canebantur, scripsit, memoriæque +mandavit. Inchoavit et grammaticam patrii sermonis.»—Suivant Éginhard +(c. <span class="smcap">XIV</span>) Charlemagne donna au mois des noms significatifs dans la +langue allemande (mois d'hiver, mois de boue, etc.); mais, selon la +remarque de M. Guizot, on les trouve en usage chez différents peuples +germains avant le temps de Charlemagne.</p> + +<a id="app141" name="app141"></a> +<p class="p2">141—page <a href="#page266">266</a>—... <i>parlant souvent la langue latine</i>...</p> + +<p>Eginh. in Kar: M. c. <span class="smcap">XXV</span>. «Latinam ita didicit, ut æque, illâ ac +patriâ linguâ orare esset solitus; græcam vero melius intelligere quam +pronunciare poterat.»—Poeta Saxon., l. V, ap. Scr. Fr. V, 176:</p> + +<p class="poem30"> + ..... Solitus linguâ sæpe est orare latinâ;<br> +<span class="add1em">Nec græcæ prorsus nescius extiterat.</span></p> + +<p>«Telle était sa faconde, qu'il en ressemblait à un pédagogue (ut +didasculus appareret; alibi dicaculus, petit plaisant).»</p> + +<a id="app142" name="app142"></a> +<p class="p2">142—page <a href="#page270">270</a>—<i>Dans les Capitulaires, le ton pédantesque</i>...</p> + +<p>On pourrait multiplier les exemples. Capitul. anni 802, ap. Scr. Fr. +V, 659. «Placuit ut unusquisque ex propriâ personâ se in <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> +sancto Dei servitio secundum Dei præceptum et secundum sponsionem suam +pleniter conservare studeat secundum intellectum et vires suas; quia +ipse domnus imperator non omnibus singulariter necessariam potest +exhibere curam.» Capitul. anni 806, ibid. 677. «Cupiditas in bonam +partem potest accipi et in malam. In bonam juxta apostolum, +etc.—Avaritia est alienas res appetere, et adeptas nulli largiri. Et +juxta apostolum, hæc est radix omnium malorum. Turpe lucrum exercent +qui per varias circumventiones lucrandi causâ inhoneste res quaslibet +congregare decertant.»</p> + +<a id="app143" name="app143"></a> +<p class="p2">143—page <a href="#page270">270</a>—<i>Les livres Carolins contre l'adoration des images</i>...</p> + +<p>Carol. libr. I, c. <span class="smcap">XXI</span>. «Solus igitur Deus colendus, solus adorandus, +solus glorificandus est, de quo per prophetam dicitur: exaltatum est +nomen ejus solius, etc.»</p> + +<a id="app144" name="app144"></a> +<p class="p2">144—p. <a href="#page271">271</a>—... <i>son fils Louis ayant restitué toutes les spoliations +de Pepin</i>...</p> + +<p>Je crois qu'il faut entendre ainsi cette dilapidation du domaine que +Charlemagne reprocha à son fils. Ce domaine avait dû se former de +toutes les violences de la conquête. Le caractère scrupuleux de Louis, +et les réparations qu'il fit plus tard à d'autres nations maltraitées +par les Francs, autorisent à interpréter ainsi sa conduite en +Aquitaine. Voici le texte de l'historien contemporain: «In tantum +largus, ut antea nec in antiquis libris nec in modernis temporibus +auditum est, ut villas regias quæ erant et avi et tritavi (Pepin et +Charles-Martel), fidelibus suis tradidit eas in possessiones +sempiternas... Fecit enim hoc diu tempore.» Theganus, de gestis Ludov. +Pii, c. <span class="smcap">XIX</span>, ap. Scr. Fr. VI, 78.</p> + +<a id="app145" name="app145"></a> +<p class="p2">145—page <a href="#page273">273</a>—«<i>L'Empereur assemble des hommes en Gaule, en +Germanie</i>...»</p> + +<p>Annal. Franc., ad ann. 810, ap. Scr. Fr. V, 59. «Nuntium accepit +classem <span class="smcap">CC</span> navium de Nortmannia Frisiam appulisse... Missis in omnes +circumquaque regiones ad congregandum exercitum nuntiis...»—Ibid., ad +ann. 809. Cumque ad hoc per Galliam atque Germaniam homines +congregasset...»</p> + +<a id="app146" name="app146"></a> +<p class="p2">146—page <a href="#page273">273</a>—«<i>Le roi des Northmans, Godfried</i>, etc...»</p> + +<p>Eginh. in Kar. M., c. <span class="smcap">XIV</span>. «Godefridus adeo vanâ spe inflatus erat, ut +totius sibi Germanise promitteret potestatem, etc.»—V. aussi Annal. +Franc., ap. Scr. Fr. V, 57, Hermann. Contract., ibid. 366.</p> + +<a id="app147" name="app147"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> 147—page <a href="#page275">275</a>—<i>Le saint Louis du neuvième siècle</i>...</p> + +<p>Il y a une singulière ressemblance entre les portraits que l'histoire +nous a laissés de Louis-le-Débonnaire et de saint Louis. «Imperator +erat... manibus longis, digitis redis, tibiis longis et ad mensuram +gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. Ludov. Pii, c. <span class="smcap">XIX</span>, +ap. Scr. Fr. VI, 78.—«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis et +gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum anglicum +(angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap. Raumer, +Geschichte der Hohenstauffen, IV, 271.—L'un et l'autre se gardaient +soigneusement de rire aux éclats. «Numquam in risu imperator exaltavit +vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi +procedebant themilici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad +mensam coram eo: tunc ad memsuram coram eo ridebat populus; ille +numquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.—Sur +la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les +musiciens, V. le II<sup>e</sup> vol.—Enfin les deux saints ont montré le même +désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères.</p> + +<a id="app148" name="app148"></a> +<p class="p2">148—page <a href="#page276">276</a>—<i>Réforme des monastères</i>, etc....</p> + +<p>Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B. Benedicti +tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati Basilii dicta +necnon Pachomii regulam scandere nitens.»—Astronom., c. <span class="smcap">XXXVIII</span>, ap. +Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique librum +canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi facerent... +itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo monachos strenuæ +vitæ per omnia, qui per omnia monachorum euntes redeuntesque +monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quàm +feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.»</p> + +<a id="app149" name="app149"></a> +<p class="p2">149—page <a href="#page276">276</a>—<i>Louis renvoya, dans leur couvent Adalhard et Wala</i>...</p> + +<p>S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidiâ... pulsus præsentibus bonis, +dignitate, exutus vulgi existimatione fœdatus... exilium +tulit.»—Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 464: «Wala... cujus +Augustus, efficaciam auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius +esset, patrui ejus filius, decrevit humiliari, cujuslibet instinctu, +et redigi inter infimos.»—P. 492. Un jour il dit à +Louis-le-Débonnaire: «Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas +nobis tuis quid est quod tantùm propriis interdum relictis officiis, +ad divina te transmittis.»—Astronom., c. <span class="smcap">XXI</span>: «Timebatur quàm maxime +Wala, summi <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> apud Carolum imperatorem habitus loci, ne forte +aliquid sinistri contra imperatorem moliretur.»</p> + +<a id="app150" name="app150"></a> +<p class="p2">150—page <a href="#page276">276</a>—<i>Le palais impérial eut sa réforme</i>...</p> + +<p>Astronom., c. <span class="smcap">XXI</span>: «Moverat ejus animum jamdudum, quanquam naturâ +mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio exercebatur +paterno; quo solo domus paterna inurebatur nævo... Misit... qui... +aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, reos majestatis caute ad +adventum usque suum adservarent.»—C. <span class="smcap">XXIII</span>: «Omnem cœtum femineum, +qui permaximus erat, palatio excludi judicavit præter paucissimas. +Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat, concessit.»</p> + +<a id="app151" name="app151"></a> +<p class="p2">151—page <a href="#page276">276</a>—<i>Roi d'Aquitaine, il s'était réduit à une telle +pauvreté</i>...</p> + +<p>Astronom., c. <span class="smcap">VII</span>.—Le roi Louis donna bientôt une preuve de sa +sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était +naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux +différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le +recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué, +Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour +revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette +sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les +approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement <i>foderum</i>. +Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde, +considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la +cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des +autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser +subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa +libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de +blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son +exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements +militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant +son fils de ses heureux progrès.»—Voy. aussi Thegan, De gestis, etc.</p> + +<a id="app152" name="app152"></a> +<p class="p2">152—page <a href="#page276">276</a>—<i>Empereur, il rendit aux Saxons le droit de +succéder</i>...</p> + +<p>Astronom, c. <span class="smcap">XXIV</span>. «Saxonibus atque Frisonibus jus paternæ +hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant, +imperatoriâ restituit clementiâ... Post hæc easdem gentes semper sibi +devotissimas habuit.»</p> + +<a id="app153" name="app153"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> 153—page <a href="#page277">277</a>—... <i>confirma les droits des chrétiens +d'Espagne</i>...</p> + +<p>Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486, 487: +«Jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri +præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de +deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui +postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus +suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub +quali convenientiâ atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et +ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.»</p> + +<a id="app154" name="app154"></a> +<p class="p2">154—page <a href="#page277">277</a>, note <a href="#footnote313">3</a>—... <i>premier essai de l'Italie pour se délivrer +des barbares</i>...</p> + +<p>«Omnes civitates regni et principes Italiæ in hæc verba conjuraverunt, +sed et omnes aditus, quibus in Italiam intratur, positis obicibus et +custodiis obserarunt.»—Astronom., c. <span class="smcap">XXIX</span>.—V. aussi Eginh. Annal., +ap. Scr. F. VI, 177.</p> + +<a id="app155" name="app155"></a> +<p class="p2">155—page <a href="#page278">278</a>—<i>Charlemagne avait désigné Louis</i>, etc...</p> + +<p>Thegan., c. <span class="smcap">VI</span>. «Cùm intellexisset appropinquare sibi diem obitus sui, +vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu, episcopis, +abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans omnes a +maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id est +imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes responderunt +Dei esse admonitionem illius rei.»—Il avait aussi consulté Alcuin au +tombeau de saint Martin de Tours: «Quo in loco tenens manum Albini, +ait secrete: Domine magister, quem de his filiis meis videtur tibi in +isto honore quem indigno quanquam dedit mihi Deus, habere me +successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens, novissimum illorum, +sed humilitate clarissimum, ob quam a multis despicabilis notabatur, +ait: Habebis Ludovicum humilem successorem eximium.» Acta SS. ord. S. +Bened., sec. IV, p. 156.</p> + +<a id="app156" name="app156"></a> +<p class="p2">156—page <a href="#page278">278</a>—<i>Louis ne pouvait consentir à l'exécution de Bernard</i>, +etc...</p> + +<p>Astron., c. <span class="smcap">XXX</span>. «Cum lege judicioque Francorum deberent capitali +invectione feriri, suppressâ tristiori sententiâ, luminibus orbarit +consensit, licet multis obnitentibus, et adnimadverti in eos totâ +severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium mortale +imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> +luminibus privârunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator, magno +cum dolore flevit mullo tempore.»</p> + +<a id="app157" name="app157"></a> +<p class="p2">157—page <a href="#page278">278</a>—<i>La Suède eut un évêque dépendant de l'archevêque de +Reims</i>...</p> + +<p>S. Anscharii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg sedem constituit +archiepiscopalem.»—Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis) quemdam... +pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum, etc.»</p> + +<a id="app158" name="app158"></a> +<p class="p2">158—page <a href="#page279">279</a>—<i>Louis choisit la plus belle. Judith</i>, etc...</p> + +<p>Astron., c. <span class="smcap">LXXX</span>. «Undecumque abductas procerum filias inspiciens, +Judith.»—Thegan., c. <span class="smcap">XXVI</span>. «Accepit filiam Velfi ducis, qui erat de +nobilissimâ stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith, quæ erat ex +parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam constituit. +Erat enim pulchra valde.»—L'évêque Friculfe lui écrit: «Si agitur de +venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas visus vel +auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI, 355.</p> + +<a id="app159" name="app159"></a> +<p class="p2">159—page <a href="#page279">279</a>—<i>Savante</i>...</p> + +<p>V. les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde et de l'évêque +Friculfe. Celui-ci lui écrit: «In divinis et liberalibus studiis, ut +tuæ eruditionis cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr. VI, 355, +356.—Walafrid versus, ibid., 268:</p> + +<p class="poem30"> + Organa dulcisono percurrit pectine Judith.<br> + O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda.<br> + Ludere jam pedibus...<br> + Quidquid enim tibimet sexûs subtraxit egestas,<br> + Reddidit ingeniis culta atque exercita vita.</p> + +<p>—Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime +instructa.»</p> + +<a id="app160" name="app160"></a> +<p class="p2">160—page <a href="#page282">282</a>—<i>Une diète fut assemblée à Nimègue</i>...</p> + +<p>Astron., c. <span class="smcap">XLV</span>. «Hi qui imperatori contraria sentiebant, alicubi in +Franciâ conventum fieri generalem volebant. Imperator autem clanculo +obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens Germanis. +Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi +convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio +futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace +de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> les +mutins.—«Quos postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores +filiique imperatoris judicio legali, tanquam reos majestatis, +decernerent capitali sententià feriri, nullum ex eis permisit +occidi.»—Voy. aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.</p> + +<a id="app161" name="app161"></a> +<p class="p2">161—page <a href="#page282">282</a>—... <i>l'empereur se voyant abandonné</i>, etc...</p> + +<p>Thegan., c. <span class="smcap">XLII</span>. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus propter +me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant ab eo.»</p> + +<a id="app162" name="app162"></a> +<p class="p2">162—page <a href="#page284">284</a>—<i>Ebbon, l'un de ces fils de serfs</i>, etc...</p> + +<p>Thegan., c. <span class="smcap">XLIV</span>. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium +servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te +purpurâ et pallio, et tu eum induisti cilicio... Patres tui fuerunt +pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi +principis... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job insultabant, +reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant, legales servi ejus +erant ac patrum suorum.—Omnes enim episcopi molesti fuerunt ei, et +maxime hi quos ex servili conditione honoratos habebat, cum his qui ex +barbaris nationibus ad hoc fastigium perducti sunt.»—Id., c. <span class="smcap">XX</span>: +«Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex vilissimis servis summi +pontifices fierent, et hoc non prohibuit...» Puis vient une longue +invective contre les parvenus.</p> + +<a id="app163" name="app163"></a> +<p class="p2">163—page <a href="#page285">285</a>, <a href="#footnote325">note</a>—<i>Tous se trouvaient d'accord</i>...</p> + +<p>Nithardi historiæ, l. I, c. <span class="smcap">IV</span>, ap. Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat +universæ plebi verecundia et pœnitudo, quod bis imperatorem +dimiserant.»—C. <span class="smcap">V</span>: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant, +pœnitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»—Tous +les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam +Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis +querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c. +<span class="smcap">XLIX</span>.</p> + +<a id="app164" name="app164"></a> +<p class="p2">164—page <a href="#page286">286</a>—<i>Wala</i>... «<i>un homme de discorde</i>...»</p> + +<p>Acta SS. ord. S. Bened., sec. <span class="smcap">IV</span>, p. 453: «Virum rixæ virumque +discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»—Pascase Radbert, +auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis-le-Débonnaire et +sous son fils Charles-le-Chauve, crut prudent de déguiser ses +personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle <i>Arsenius</i>; +Adhalard, <i>Antonius</i>; Louis-le-Débonnaire, <i>Justinianus</i>; Judith, +<span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> <i>Justina</i>; Lothaire, <i>Honorius</i>; Louis-le-Germanique, +<i>Gratianus</i>; Pepin, <i>Melanius</i>; Bernard de Septimanie, <i>Naso</i> et +<i>Amisarius</i>.</p> + +<a id="app165" name="app165"></a> +<p class="p2">165—page <a href="#page286">286</a>—<i>Le vieil empereur aurait dit à Lothaire</i>...</p> + +<p>Nithard., l. I, c. <span class="smcap">XII</span>: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum omne coram +te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris, partium +electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus, similiter partium +electio tua erit.—Quod idem cum per triduum dividere vellet, sed +minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit, deprecans +ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi +concederetur... Testati quod pro nullâ re aliâ, nisi solâ ignorantiâ +regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut ægrius valuit, +regnum omne absque Bajoariâ cum suis divisit; et a Mosâ partem +Australem Lodharius cum suis elegit Occiduam verò, ut Carolo +conferretur, consensit.»</p> + +<a id="app166" name="app166"></a> +<p class="p2">166—page <a href="#page288">288</a>—... <i>bataille si sanglante qu'elle eût épuisé +l'Empire</i>...</p> + +<p>Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In quâ pugnâ ità Francorum vires +attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in posterum +sufficerent.»—«Dans cette bataille, dit une autre chronique écrite au +temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la France, de +l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne, se tuèrent +mutuellement.» Hist. reg. Franc., 259.</p> + +<a id="app167" name="app167"></a> +<p class="p2">167—page <a href="#page290">290</a>—<i>Serment de Louis-le-Germanique et de +Charles-le-Chauve</i>...</p> + +<p>Nithard., l. III, c. <span class="smcap">V</span>. ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.—J'emprunte la +traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais +je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux +de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une +époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des +proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe. +(Voy., aux <a href="#eclaircissements">Éclaircissements</a>, le chant barbare composé sur la captivité +de Louis II.)</p> + +<a id="app168" name="app168"></a> +<p class="p2">168—page <a href="#page293">293</a>—<i>Le secours que Lothaire avait demandé aux païens</i>...</p> + +<p>Voy. aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de Fulde, +an 842, la Chronique d'Hermann. Contract., ap. Scr. Fr. VII, 232, etc.</p> + +<a id="app169" name="app169"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> 169—page <a href="#page293">293</a>—<i>Charles-le-Chauve qui ressemblait à +Bernard</i>...</p> + +<p>Thegan., c. <span class="smcap">XXXVI</span>. «Impii... dixerunt Judith reginam violatam esse à +duce Bernhardo.»—Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI, 289.—Agobardi +Apolog., ibid., 248.—Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr. VII, 286: «Et os +ejus mire ferebat, naturâ adulterium maternum prodente.»</p> + +<a id="app170" name="app170"></a> +<p class="p2">170—page <a href="#page293">293</a>—<i>Pepin n'avait pas hésité à appeler les Sarrasins, les +Normands</i>...</p> + +<p>Annal. Bertin, ap. Scr. Fr. VII, 66. Chronic. S. Benigni Divion., +ibid. 229.—Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a Pippino +conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam +adventaverant.»</p> + +<a id="app171" name="app171"></a> +<p class="p2">171—page <a href="#page296">296</a>—<i>Les moines avaient demandé à Louis-le-Débonnaire</i>, +etc...</p> + +<p>Nithard., l. I, c. <span class="smcap">III</span>. «Percontari... si respublica ei restitueretur, +an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum divinum.»</p> + +<p><i>Les évêques interrogent de même Charles-le-Chauve</i>, etc... Nithard, +l. IV, c. <span class="smcap">I</span>. «Palam illos percontati sunt... an secundum Dei +voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se velle... aiunt: Et +auctoritate divinâ ut illud suscipiatis, et secundum Dei voluntatem +illud regatis monemus, hortamur atque præcipimus.»</p> + +<p><i>Plus tard les évêques sont d'avis que la paix règne entre les trois +frères.</i> Nithard, ibid., c. <span class="smcap">III</span>. «Solito more, ad episcopos +sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos +fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata +concedunt.»</p> + +<a id="app172" name="app172"></a> +<p class="p2">172—page <a href="#page297">297</a>—<i>Le Capitulaire d'Épernay</i>, etc...</p> + +<p>C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce pouvoir avait été +conféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31, Capitul. +Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque ordine... mittatis...»</p> + +<p><i>Le Capitulaire de Kiersy</i>, etc. Capitul. Car. Calvi; ap Scr. Fr. VII, +630. «Ut unusquisque presbyter imbreviet in suâ parrochiâ omnes +malefactores, etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare +noluerint, ad episcopi præsentiam perducantur.»</p> + +<a id="app173" name="app173"></a> +<p class="p2">173—page <a href="#page300">300</a>—<i>La plainte de Charles-le-Chauve contre Venilon</i>, +etc...</p> + +<p>Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.—Hincmar dit plus tard <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> +expressément qu'il a <i>élu</i> Louis III. Hincmari ad Ludov. III epist. +(ap. Hinc. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac +progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub +conditione debitas leges servandi.»</p> + +<a id="app174" name="app174"></a> +<p class="p2">174—page <a href="#page302">302</a>—<i>Gotteschalk avait professé la doctrine de la +prédestination</i>...</p> + +<p>Voy. sur cette affaire les textes qu'a réunis Gieseler, +Kirchengeschichte, II, 101, sqq.</p> + +<a id="app175" name="app175"></a> +<p class="p2">175—page <a href="#page305">305</a>—<i>Pour Jean Érigène l'Écriture est un texte livré à +l'interprétation</i>...</p> + +<p>J. Erig. De nat. divis., l. I, c. <span class="smcap">LXVI</span>... «Il ne faut pas croire que, +pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se +serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de +similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre +faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore +grossiers et enfantins.» Dans le Traité Περὶ +φύσεως +μερισμοῦ, +l'autorité, est dérivée de la raison, nullement la raison +de l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison +paraît sans valeur, etc.</p> + +<a id="app176" name="app176"></a> +<p class="p2">176—p. <a href="#page306">306</a>, <a href="#footnote353">note</a>.—<i>Les pirates</i>... <i>que la famine avait chassés du +gîte paternel</i>...</p> + +<p>La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine qui désola le +Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans à l'exil +les fils puînés. Odio Cluniac, ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de Mor. +Duc. Normann., l. I. Guill. Gemetic, l. I, c. <span class="smcap">IV</span>, 5.—Un Saga +irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur +argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur +mer. Watzdæla, ap. Barth., 438.</p> + +<p>«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses +compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe +des lances: c'était leur habitude. Il en reçut le nom de Barnakall, +sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.—Lorsque l'enthousiasme +guerrier des compagnons du chef s'exaltait jusqu'à la frénésie, ils +prenaient le nom de <i>Bersekir</i> (insensés, fous furieux). La place du +Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur +pour leurs héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga, et plusieurs +Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir +devient un reproche. Barthol., 345.—«Furore bersekico si quis +grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of +the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.</p> + +<a id="app177" name="app177"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> 177—page <a href="#page308">308</a>—<i>Depuis qu'Harold eut obtenu de Louis une +province pour un baptême</i>, etc...</p> + +<p>Thegan., <span class="smcap">XXXIII</span>, ap. Scr. Fr. VI, 80. «Quem imperator elevavit de +fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit ei.» Astronom., +c. <span class="smcap">XL</span>, ibid., 107.—Eginh. Annal., ibid., 187.—Annal. Bertin., ann. +870. «Cependant furent baptisés quelques Normands, amenés pour cela à +l'empereur par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu des présents, ils +s'en retournèrent vers les leurs, et après le baptême ils se +conduisirent de même qu'auparavant, en Normands et comme des païens.»</p> + +<a id="app178" name="app178"></a> +<p class="p2">178—page <a href="#page313">313</a>—<i>Ce roi peut disposer de quelques évêchés</i>, etc...</p> + +<p>Annal. Bertin, ann. 859. «Charles distribua aux laïques certains +monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des clercs.—Ann. 862: +L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée déraisonnablement à son +fils Hludowic, il la donna sans plus de raison à Hubert, clerc marié.» +Pendant longtemps il avait laissé vacante la place d'abbé, et l'avait +gardée à son profit. En 861, il en avait fait autant des abbayes de +Saint-Quentin et de Saint-Waast.—Ann. 876. Il récompensait, en leur +donnant des abbayes, les transfuges qui passaient dans son +parti.—Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité, avant que la cause +eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges, etc., +etc...»—Flodoard, l. II, c. <span class="smcap">XVII</span>. Le synode de Troyes, qui avait +désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu +de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et +brisa, pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.—Voyez aussi +dans les Annales de Saint-Bertin, an 876, sa conduite dure et hautaine +envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.—En 867, il avait +exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de +savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des +constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le +payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.—Dans ses expéditions +militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. Ibid., +ann. 851.—On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius +adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ +fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur. +Ibid., ann. 855).—Nous le voyons même humilier l'archevêque de Reims, +auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de +Sens.—Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une +part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs +désapprouvaient la <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> déposition. De l'autre, il s'était +compromis dans l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux +envers l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui +reprochait aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque +de Laon, jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à +la primatie de Reims.</p> + +<a id="app179" name="app179"></a> +<p class="p2">179—page <a href="#page313">313</a>—<i>Charles-le-Chauve sous la dalmatique grecque</i>...</p> + +<p>Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII, 27. «De Italiâ in Galliam rediens, +novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam talari +dalmaticâ indutus et balteo desuper accinctus pendente usque ad pedes, +necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper imposito, +dominicis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat... Græcas +glorias optimas arbitrabatur...»</p> + +<a id="app180" name="app180"></a> +<p class="p2">180—page <a href="#page313">313</a>—<i>Louis-le-Bègue avoue qu'il ne tient la couronne que de +l'élection</i>...</p> + +<p>Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VIII, 27. «Ego Ludovicus misericordiâ +Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus... polliceor +servaturum leges et statuta populo, etc.»</p> + +<a id="app181" name="app181"></a> +<p class="p2">181—page <a href="#page316">316</a>—<i>Le moine de Saint-Gall fait dire à un soldat de +Charlemagne</i>, etc...</p> + +<p>Mon. Sangall., l. II, c. <span class="smcap">XX</span>. Is cum Behemanos, Wilzoz et Avaros in +modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili suspenderet... +aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel certe novem de +illis hastâ meâ perforatos et nescio quid murmurantes, huc illucque +portare solebam.»</p> + +<a id="app182" name="app182"></a> +<p class="p2">182—page <a href="#page318">318</a>—<i>Le duché de Gascogne est rétabli</i>, etc...</p> + +<p>Voy. la charte de 845, par laquelle Charles-le-Chauve refuse de +<i>confisquer</i> les dons prodigieux que le comte des Gascons Vandregisile +et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avaient faits à l'église +d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p. 688 et p. +85 des preuves.—Il ne donnait pas moins que tout l'ancien patrimoine +de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de propriétés et <i>de +droits</i> dans le <i>Toulousan</i>, l'<i>Agénois</i>, le <i>Quercy</i>, le <i>pays +d'Arles</i>, le <i>Périgueux</i>, la <i>Saintonge</i> et le <i>Poitou</i>. Les +bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme de cette +pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le +testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les +Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé +<span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> en France. Du tiers de la France, le don est réduit par +Charles-le-Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il +n'avait pas grand'chose à prétendre (1833). M. Rabanis a contesté +l'authenticité de la charte d'Alahon (1841).</p> + +<a id="app183" name="app183"></a> +<p class="p2">183—page <a href="#page319">319</a>—<i>Le Breton Noménoé veut faire de la Bretagne un +royaume</i>...</p> + +<p>Histor Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde suo cogitavit ut +se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ regionis manu +Francorum regiâ factos, aliquâ seductione a sedibus suis expelleret, +et alios concessione suâ constitutos in locis illorum subrogaret, et +si sic fierit posset, faciliter per hoc ad regiam dignitatem +ascenderet.»</p> + +<a id="app184" name="app184"></a> +<p class="p2">184—page <a href="#page319">319</a>—<i>En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de +s'armer contre les Northmans</i>...</p> + +<p>Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum inter +Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in Sequanâ +consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est eorum +conjuratio, a potentioribus nostris facile interficiuntur.»</p> + +<a id="app185" name="app185"></a> +<p class="p2">185—page <a href="#page320">320</a>—<i>Eudes rentre à Paris à travers le camp des +Northmans</i>...</p> + +<p>Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus reditum +præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille, emisso equo, +a dextris et sinistris adversarios cædens, civitatem ingressus.»</p> + +<a id="app186" name="app186"></a> +<p class="p2">186—page <a href="#page323">323</a>—<i>Torthulf</i>...</p> + +<p>Gesta consulum Andegav., c. <span class="smcap">I</span>, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256. «Torquatus... +seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copiâ silvestri et +venatico exercitio victitans, etc.» Voy. aussi (ibid.) Pactius +Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.</p> + +<a id="app187" name="app187"></a> +<p class="p2">187—page <a href="#page323">323</a>—<i>Les Capets</i>... <i>des chefs saxons au service de +Charles-le-Chauve</i>...</p> + +<p>Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit formellement +Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils Eudes et Rotbert. +Acta SS. ord. S. Bened., P. II, sec. IV, p. 357. Albéric des +Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a donc pas été, +comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette généalogie. Les +rois Robert et Eudes furent fils de Robert-le-Fort, marquis de +<span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> la race des Saxons... Mais les historiens ne nous apprennent +rien de plus sur cette race.» Ibid., 285.—Guillaume de Jumièges: +«Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux fils, le +prince Eudes et Robert, frère d'Eudes.» Item, Chron. de Strozzi, ap. +Scr. Fr. X, 278.—Un anonyme, auteur d'une vie de Louis VIII: «Le +royaume passa de la race de Charles à celle des comtes de Paris, qui +provenaient d'origine saxonne.»—Helgald, Vie de Robert, c. <span class="smcap">I</span>. +«L'auguste famille de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes et +humbles paroles, avait sa souche en Ausonie.» (Ausoniâ, il faut +peut-être lire Saxoniâ?)—Quelques historiens font naître Robert en +Neustrie; les uns à Seez (Saxia, civitas Saxonum), les autres à +Saisseau (Saxiacum). V. la préface du tome X des Historiens de France. +Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence +même, en admettant que Robert-le-Fort descendait des Saxons établis en +Neustrie, et particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait +<i>littus Saxonicum</i>. Les noms de <i>Séez</i>, de <i>Saisseau</i>, de la rivière +de <i>Sée</i>, etc., ont évidemment la même origine.</p> + +<a id="app188" name="app188"></a> +<p class="p2">188—page <a href="#page324">324</a>—<i>Charles, surnommé le Simple ou le Sot</i>...</p> + +<p>Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis partibus +quidam rex ab incolis Karl <i>Sot</i>, id est <i>Stolidus</i>, ironice dictus.» +Rad. Glaber, l. I, c. <span class="smcap">I</span>, ibid., <span class="smcap">IV</span>: «Carolum <i>Hebetem</i> cognominatum.» +Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum <i>Simplicem</i>.»—Chron. S. +Maxent,, ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus <i>Follus</i>.» Richard. Pictav., +ibid., 22: «Karolus Simplex, sive <i>Stultus</i>.»</p> + +<p class="p2 center">FIN DU TOME PREMIER.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> TABLE DES MATIÈRES</h3> + + +<div class="toc"> +<ul class="none"> +<li> <span class="ralign">Pages</span></li> + +<li>PRÉFACE DE 1869. +<span class="ralign"><a href="#pageI">I</a></span></li> + +<li class="add2em">Table de la Préface. +<span class="ralign"><a href="#pageXLVI">XLVI</a></span></li> +</ul> + +<p class="p2 center">LIVRE I.—<span class="smcap">Celtes.</span>—<span class="smcap">Ibères.</span>—<span class="smcap">Romains.</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Chapitre I</span><sup>er</sup>. <i>Celtes et Ibères.</i> +<span class="ralign"><a href="#page5">5</a></span></li> + +<li class="add2em">Race gauloise ou celtique; génie sympathique; tendance à l'action: + ostentation et rhétorique. +<span class="ralign"><a href="#page5"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Race ibérienne; génie moins sociable; esprit de résistance. +<span class="ralign"><a href="#page8">8</a></span></li> + +<li class="add2em">Les Galls refoulent les Ibères et les suivent au delà des Pyrénées + et des Alpes. +<span class="ralign"><a href="#page9">9</a></span></li> + +<li class="add2em">Colonies dans le midi de la Gaule. +<span class="ralign"><a href="#page10">10</a></span></li> + +<li class="add2em">1<sup>o</sup> Établissements des Phéniciens. +<span class="ralign"><a href="#page11">11</a></span></li> + +<li class="add2em">2<sup>o</sup> Établissements des Ioniens de Phocée. Marseille. +<span class="ralign"><a href="#page11"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Invasions celtiques dans le nord de la Gaule. +<span class="ralign"><a href="#page12">12</a></span></li> + +<li class="add2em">1<sup>o</sup> Invasion et établissement des Kymry. Supériorité morale des + Kymry sur les Galls. Druidisme. +<span class="ralign"><a href="#page12">12</a></span></li> + +<li class="add2em">Passage des Galls, puis des Kymry, en Italie. Guerre contre les + Étrusques. Lutte de la tribu contre la cité. +<span class="ralign"><a href="#page13">13</a></span></li> + +<li class="add2em">Intervention des Romains. Prise de Rome, 388. +<span class="ralign"><a href="#page15">15</a></span></li> + +<li>Revers des Gaulois; victoires de la cité sur la tribu. +<span class="ralign"><a href="#page15"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>2<sup>o</sup> Invasion des Belges ou Bolg. Leurs établissements dans le + Languedoc. +<span class="ralign"><a href="#page16">16</a></span></li> + +<li>Expéditions des Gaulois en Grèce et en Asie. +<span class="ralign"><a href="#page18">18</a></span></li> + +<li>Gaulois mercenaires. +<span class="ralign"><a href="#page19">19</a></span></li> + +<li>Insurrection des Gaulois d'Italie, Boïes et Insubres. +<span class="ralign"><a href="#page19">19</a></span></li> + +<li>222. Rome accable les Boïes, puis les Insubres. +<span class="ralign"><a href="#page22">22</a></span></li> + +<li class="add2em">Hannibal relève les Gaulois. +<span class="ralign"><a href="#page23">23</a></span></li> + +<li>201-170. Ruine des Boïes et Insubres. <i>L'Italie fermée aux Gaulois.</i> +<span class="ralign"><a href="#page23">23</a></span></li> + +<li class="add2em">Rome accable les Gaulois d'Asie ou Galates. +<span class="ralign"><a href="#page24">24</a></span></li> + +<li class="add2em">Première expédition des Romains dans la Gaule. +<span class="ralign"><a href="#page24"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>112. Invasion des Cimbres et des Teutons. Défaites des Romains. +<span class="ralign"><a href="#page28">28</a></span></li> + +<li>102-101. Marius. Extermination des Teutons et des Cimbres. +<span class="ralign"><a href="#page32">32</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chapitre II.</span> <i>État de la Gaule dans le siècle qui précède la conquête.—Druidisme.—Conquête + de César.</i> +<span class="ralign"><a href="#page37">37</a></span></li> + +<li class="add2em">Première religion des Galls. Culte de la nature. +<span class="ralign"><a href="#page38">38</a></span></li> + +<li class="add2em">Religion des Kymry ou druidisme. Dogme moral de l'immortalité + de l'âme, des peines et des récompenses. +<span class="ralign"><a href="#page39">39</a></span></li> + +<li class="add2em">Science druidique. Astrologie, médecine. Samolus, gui, œuf de + serpent. +<span class="ralign"><a href="#page40">40</a></span></li> + +<li class="add2em">Prêtresses et prophétesses. Vierge de Sein. Sacrifices humains. +<span class="ralign"><a href="#page41">41</a></span></li> + +<li class="add2em">Hiérarchie sacerdotale. Druides, Ovates, Bardes. +<span class="ralign"><a href="#page43">43</a></span></li> + +<li class="add2em">Assemblées des druides dans le pays des Carnutes. +<span class="ralign"><a href="#page44">44</a></span></li> + +<li class="add2em">Impuissance du druidisme pour fonder une société. La Gaule lui + échappe. Triomphe de l'esprit de clan. +<span class="ralign"><a href="#page45">45</a></span></li> + +<li class="add2em">César.—État intérieur de la Gaule. Deux partis: 1<sup>o</sup> le parti + gallique ou des chefs de clans (Arvernes et Séquanes); 2<sup>o</sup> le + parti kymrique ou du druidisme (Édues, etc.); l'hérédité et + l'élection. +<span class="ralign"><a href="#page46">46</a></span></li> + +<li class="add2em">Les Séquanes appellent contre les Édues les Suèves, qui oppriment + les uns et les autres. +<span class="ralign"><a href="#page47">47</a></span></li> + +<li class="add2em">Un Édue, Dumnorix, appelle les Helvètes. +<span class="ralign"><a href="#page48">48</a></span></li> + +<li class="add2em">Un Druide, frère de Dumnorix, appelle les Romains. +<span class="ralign"><a href="#page48"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>58. César repousse les Helvètes. +<span class="ralign"><a href="#page48">48</a></span></li> + +<li class="add2em">et chasse les Suèves. +<span class="ralign"><a href="#page49">49</a></span></li> + +<li class="add2em">Les Gaulois du nord se coalisent contre César, appelé par les + Édues, les Sénons et les Rhèmes. +<span class="ralign"><a href="#page49"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>57. Guerre pénible de César contre les peuples de la Belgique. +<span class="ralign"><a href="#page50">50</a></span></li> + +<li>56. Il réduit les tribus des rivages et l'Armorique. +<span class="ralign"><a href="#page51">51</a></span></li> + +<li>55. Il fallait frapper les deux partis qui divisaient la Gaule, dans la + Germanie et dans la Bretagne.</li> + +<li class="add2em">1<sup>o</sup> César passe le Rhin. +<span class="ralign"><a href="#page52">52</a></span></li> + +<li class="add2em">2<sup>o</sup> Il passe en Bretagne. +<span class="ralign"><a href="#page53">53</a></span></li> + +<li>54-53. L'insurrection éclate en Gaule de toutes parts. +<span class="ralign"><a href="#page55">55</a></span></li> + +<li class="add2em">Soulèvement et extermination des Éburons. +<span class="ralign"><a href="#page55"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>52. Soulèvement des deux partis, kymrique et gallique (Carnutes, + Arvernes, etc.). +<span class="ralign"><a href="#page56">56</a></span></li> + +<li class="add2em">César accourt de l'Italie, prend Genabum et Noviodunum. +<span class="ralign"><a href="#page56"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Soulèvement des Édues. +<span class="ralign"><a href="#page57">57</a></span></li> + +<li class="add2em">César assiège dans Alésia le Vercingétorix. +<span class="ralign"><a href="#page58">58</a></span></li> + +<li>51. Il la prend et réduit rapidement la Gaule. +<span class="ralign"><a href="#page59">59</a></span></li> + + +<li><span class="smcap">Chapitre III.</span> <i>La Gaule sous l'Empire.—Décadence de l'Empire.—Gaule + chrétienne.</i> +<span class="ralign"><a href="#page61">61</a></span></li> + +<li class="add2em">César, génie cosmopolite, favorable aux vaincus, fait entrer les + Gaulois dans la cité. +<span class="ralign"><a href="#page61"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Antoine, imitateur de César. Réaction d'Octave; il repousse les + Gaulois de la cité, et impose à la Gaule la forme romaine. +<span class="ralign"><a href="#page62">62</a></span></li> + +<li class="add2em">Association du paganisme romain à la religion gallique. +<span class="ralign"><a href="#page63">63</a></span></li> + +<li class="add2em">Persécution du druidisme. La Gaule soulevée par les Trévires et + les Édues. +<span class="ralign"><a href="#page63"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Caligula, Claude, Néron, descendants d'Antoine, favorables aux + vaincus. +<span class="ralign"><a href="#page67">67</a></span></li> + +<li class="add2em">Caligula, né à Trèves, institue les jeux du Rhône à Lyon. +<span class="ralign"><a href="#page67"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Claude, né à Lyon; il rouvre la cité aux Gaulois. +<span class="ralign"><a href="#page68">68</a></span></li> + +<li class="add2em">Persécution des druides. Réduction de la Bretagne. +<span class="ralign"><a href="#page70">70</a></span></li> + +<li class="add2em">Néron. La Gaule prend parti pour Galba et pour Vitellius. +<span class="ralign"><a href="#page71">71</a></span></li> + +<li class="add2em">Révoltes de Civilis et de Sabinus contre Vespasien. +<span class="ralign"><a href="#page72">72</a></span></li> + +<li class="add2em">Relations de Rome et de la Gaule. Action réciproque. +<span class="ralign"><a href="#page74">74</a></span></li> + +<li class="add2em">Influence de la Gaule sur les destinées de l'Empire. Empereurs + gaulois. +<span class="ralign"><a href="#page76">76</a></span></li> + +<li class="add2em">Essai d'un empire gallo-romain. Posthumius, etc. +<span class="ralign"><a href="#page77">77</a></span></li> + +<li class="add2em">Décadence de l'Empire. La faute n'en est point aux Empereurs + ni à l'administration. +<span class="ralign"><a href="#page78">78</a></span></li> + +<li class="add2em">Substitution des esclaves aux petits cultivateurs. Extinction + graduelle et nécessaire de la population esclave. +<span class="ralign"><a href="#page81">81</a></span></li> + +<li class="add2em">Point d'industrie. La société absorbe et ne produit point. Misère + universelle, fiscalité intolérable. +<span class="ralign"><a href="#page83">83</a></span></li> + +<li class="add2em">Révolte des <i>Bagaudes</i>. +<span class="ralign"><a href="#page85">85</a></span></li> + +<li class="add2em">Constantin. Espoir de l'Empire. +<span class="ralign"><a href="#page86">86</a></span></li> + +<li class="add2em">Dépopulation croissante. Misère des Curiales. +<span class="ralign"><a href="#page88">88</a></span></li> + +<li class="add2em">Condamnation de la société antique. +<span class="ralign"><a href="#page91">91</a></span></li> + +<li class="add2em">Toutefois Rome laisse en Gaule l'ordre civil, la <i>Cité</i>. +<span class="ralign"><a href="#page91"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Gaule chrétienne. +<span class="ralign"><a href="#page92">92</a></span></li> + +<li class="add2em">Le christianisme y a mis l'ordre ecclésiastique. +<span class="ralign"><a href="#page92">92</a></span></li> + +<li class="add2em">Les moines de Saint-Benoît commencent le travail libre. +<span class="ralign"><a href="#page92"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">La nationalité gauloise se réveille dans le christianisme. +<span class="ralign"><a href="#page94">94</a></span></li> + +<li class="add2em">Un Grec fonde la mystique Église de Lyon. +<span class="ralign"><a href="#page95">95</a></span></li> + +<li class="add2em">Saint Irénée, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Martin. +<span class="ralign"><a href="#page95"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Idée de la personnalité libre, loi de la philosophie celtique, posée + par le Breton Pélage. +<span class="ralign"><a href="#page98">98</a></span></li> + +<li class="add2em">Les Pélagiens, disciples d'Origène. Sympathie du génie grec et + du génie gaulois. +<span class="ralign"><a href="#page98">98</a></span></li> + +<li class="add2em">Lutte de saint Augustin contre les Pélagiens. +<span class="ralign"><a href="#page99">99</a></span></li> + +<li class="add2em">Semi-pélagianisme de la Provence. +<span class="ralign"><a href="#page100">100</a></span></li> + +<li class="add2em">Le rationalisme des Pélagiens était prématuré. +<span class="ralign"><a href="#page100"><i>ibid.</i></a></span></li> + + +<li><span class="smcap">Chapitre IV.</span> <i>Récapitulation.—Systèmes divers.—Influence des + races indigènes,—des races étrangères.—Sources celtiques + et latines de la langue française.—Destinée de la race + celtique.</i> +<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li> + +<li class="add2em">Systèmes divers. Les uns rapportent tout le développement de la + nationalité française à l'élément indigène, les autres à l'influence + étrangère. +<span class="ralign"><a href="#page103">103</a></span></li> + +<li class="add2em">Défaut commun de ces deux systèmes exclusifs. +<span class="ralign"><a href="#page104">104</a></span></li> + +<li class="add2em">Récapitulation. Gaëls, Ibères, Kymry, Bolg, Grecs, Romains. +<span class="ralign"><a href="#page105">105</a></span></li> + +<li class="add2em">La France résulte du travail de la liberté sur ces éléments. +<span class="ralign"><a href="#page109">109</a></span></li> + +<li class="add2em">N'a-t-on pas exagéré l'influence grecque? +<span class="ralign"><a href="#page109"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add4em">et l'influence romaine? +<span class="ralign"><a href="#page110">110</a></span></li> + +<li class="add2em">Est-il vrai que la langue latine ait été universelle? +<span class="ralign"><a href="#page111">111</a></span></li> + +<li class="add2em">De la langue vulgaire gauloise et de l'analogie qu'elle a pu présenter + avec les modernes dialectes celtiques. +<span class="ralign"><a href="#page113">113</a></span></li> + +<li class="add2em">Ténacité des races celtiques. +<span class="ralign"><a href="#page115">115</a></span></li> + +<li class="add2em">Destinée malheureuse des races restées pures. +<span class="ralign"><a href="#page118">118</a></span></li> + +<li class="add2em">Galles et Bretagne, Irlande et Highland d'Écosse. +<span class="ralign"><a href="#page118"><i>ibid.</i></a></span></li> +</ul> + +<p class="p2 center">LIVRE II.—<span class="smcap">Les Allemands.</span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Chapitre I</span><sup>er</sup>. <i>Monde germanique.—Invasion.—Mérovingiens.</i> +<span class="ralign"><a href="#page128">128</a></span></li> + +<li class="add2em">Monde germanique, flottant et vague. +<span class="ralign"><a href="#page128"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Première Allemagne, ou Allemagne suévique. +<span class="ralign"><a href="#page131">131</a></span></li> + +<li class="add2em">L'invasion des tribus ordiniques (Goths, Lombards, Burgundes;—Saxons) + y apporte une civilisation plus haute. +<span class="ralign"><a href="#page131"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Goths, Lombards et Burgundes; chefs militaires. +<span class="ralign"><a href="#page132">132</a></span></li> + +<li class="add2em">Saxons; Ases, descendants des dieux. +<span class="ralign"><a href="#page134">134</a></span></li> + +<li class="add2em">Génie impersonnel de la race germanique. +<span class="ralign"><a href="#page135">135</a></span></li> + +<li class="add2em">L'héroïsme commun aux barbares n'a-il pas été pris à tort pour + le caractère propre des Germains? +<span class="ralign"><a href="#page135"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Esprit d'aventure des temps héroïques. Sigurd. +<span class="ralign"><a href="#page137">137</a></span></li> + +<li class="add2em">But des courses héroïques: l'Or et la Femme. Brunhild. +<span class="ralign"><a href="#page138">138</a></span></li> + +<li>375. Première migration des barbares dans l'Empire. Invasion des + Goths. +<span class="ralign"><a href="#page139">139</a></span></li> + +<li>383. Soulèvement des populations celtiques de Gaule et de Bretagne; + Maxime, Constantin. +<span class="ralign"><a href="#page140">140</a></span></li> + +<li>412. Établissement des Goths dans l'Aquitaine. Désorganisation de la + tyrannie impériale. +<span class="ralign"><a href="#page142">142</a></span></li> + +<li>413. Établissement des Burgundes à l'ouest du Jura. +<span class="ralign"><a href="#page144">144</a></span></li> + +<li>451. Invasion des Huns dans la Gaule. Attila. +<span class="ralign"><a href="#page146">146</a></span></li> + +<li class="add2em">Résistance des Goths. Bataille de Châlons. Combat fratricide des + tribus germaniques. Retraite des Huns. +<span class="ralign"><a href="#page149">149</a></span></li> + +<li class="add2em">Civilisation romaine des Goths. Résurrection de la tyrannie impériale. +<span class="ralign"><a href="#page150">150</a></span></li> + +<li class="add2em">Le clergé appelle les Francs dans la Gaule. +<span class="ralign"><a href="#page151">151</a></span></li> + +<li class="add2em">L'Église soutient les Francs catholiques contre les Goths et Burgundes + ariens. +<span class="ralign"><a href="#page153">153</a></span></li> + +<li>486. Commencement de l'invasion franque. Syagrius vaincu. +<span class="ralign"><a href="#page154">154</a></span></li> + +<li>496. Clovis. Il repousse les tribus suéviques (Allemands) et embrasse + le christianisme. +<span class="ralign"><a href="#page155">155</a></span></li> + +<li>507. Victoire des Francs sur les Goths. +<span class="ralign"><a href="#page156">156</a></span></li> + +<li class="add2em">L'invasion franque achève la dissolution de l'organisation romaine. +<span class="ralign"><a href="#page157">157</a></span></li> + +<li>511. Les fils de Clovis (Theuderic, Clotaire, Childebert, Clodomir) se + partagent les conquêtes, ou plutôt l'armée. +<span class="ralign"><a href="#page162">162</a></span></li> + +<li>523-534. Guerres contre les Thuringiens et les Burgundes. +<span class="ralign"><a href="#page163">163</a></span></li> + +<li class="add2em">Mort de Clodomir. Meurtre de ses enfants. +<span class="ralign"><a href="#page164">164</a></span></li> + +<li class="add2em">Expédition de Theuderic en Auvergne. +<span class="ralign"><a href="#page166">166</a></span></li> + +<li>539. Expédition de Theudebert en Italie.—Revers des Francs. +<span class="ralign"><a href="#page167">167</a></span></li> + +<li class="add2em">Les tribus germaniques se soulèvent contre les Francs. +<span class="ralign"><a href="#page168">168</a></span></li> + +<li>558-561. Réunion sous Clotaire I<sup>er</sup>. +<span class="ralign"><a href="#page170">170</a></span></li> + +<li>561. Partage entre les quatre fils de Clotaire (Sigebert, Chilpéric, + Gontran, Charibert). +<span class="ralign"><a href="#page170"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Les Francs livrés a l'influence romaine et ecclésiastique. +<span class="ralign"><a href="#page170"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Frédégonde, femme de Chilpéric, roi de Neustrie. Brunehaut, + femme de Sigebert, roi d'Ostrasie. +<span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></li> + +<li class="add2em">Sigebert appelle les Germains contre Chilpéric; meurt assassiné. +<span class="ralign"><a href="#page173">173</a></span></li> + +<li class="add2em">En Neustrie, essai de résurrection du gouvernement impérial. + Fiscalité oppressive. +<span class="ralign"><a href="#page175">175</a></span></li> + +<li>584. Meurtre de Chilpéric. +<span class="ralign"><a href="#page179">179</a></span></li> + +<li class="add2em">Gontran, roi de Bourgogne, protège Frédégonde et son fils Clotaire + II contre l'Ostrasie. +<span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li> + +<li class="add2em">La Gaule méridionale essaye de se donner un roi, Gondovald. +<span class="ralign"><a href="#page181">181</a></span></li> + +<li class="add2em">Childebert, roi d'Ostrasie, soutient Gondovald contre Gontran. +<span class="ralign"><a href="#page184">184</a></span></li> + +<li class="add2em">Gontran se réconcilie avec Childebert. Abandon et mort de Gondovald. +<span class="ralign"><a href="#page185">185</a></span></li> + +<li class="add2em">Mort de Gontran, de Frédégonde et de Childebert. +<span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></li> + +<li class="add2em">Theudebert II en Ostrasie, Theuderic II en Bourgogne, Clotaire II + en Neustrie. +<span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></li> + +<li class="add2em">Victoires de Theuderic II sur Theudebert II. L'Ostrasie réunie à + la Bourgogne. Puissance de Brunehaut. +<span class="ralign"><a href="#page192">192</a></span></li> + +<li>613. Abandon, défaite et mort de Brunehaut. +<span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></li> + +<li class="add2em">Victoire de la Neustrie, c'est-à-dire des Gaulois-Romains. +<span class="ralign"><a href="#page196">196</a></span></li> + +<li>613-638. Clotaire II. Dagobert.—Faiblesse réelle de la Neustrie. +<span class="ralign"><a href="#page197">197</a></span></li> + +<li class="add2em">Règne de l'Église. L'Église asile des races vaincues. +<span class="ralign"><a href="#page198">198</a></span></li> + +<li class="add2em">Centres ecclésiastiques de la Gaule, Reims et Tours. +<span class="ralign"><a href="#page200">200</a></span></li> + +<li class="add2em">L'Église absorbe tout, se matérialise, et devient barbare. +<span class="ralign"><a href="#page205">205</a></span></li> + +<li class="add2em">Le spiritualisme se réfugie dans les moines. +<span class="ralign"><a href="#page206">206</a></span></li> + +<li class="add2em">La réforme vient de l'Église celtique, éclairée et florissante. +<span class="ralign"><a href="#page206"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Arrivée de saint Colomban. +<span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li> + +<li class="add2em">Règle de saint Colomban (mort en 615). +<span class="ralign"><a href="#page209">209</a></span></li> + +<li class="add2em">Impuissance de cette réforme. +<span class="ralign"><a href="#page212">212</a></span></li> + +<li class="add2em">Dissolution de la monarchie neustrienne. +<span class="ralign"><a href="#page213">213</a></span></li> + +<li class="add2em">Clovis II réunit les trois royaumes. Minorité de ses trois fils. + Puissance des maires du Palais, Erchinoald et Ébroin. +<span class="ralign"><a href="#page215">215</a></span></li> + +<li>660-681. Lutte d'Ébroin contre l'Ostrasie et la Bourgogne. Mort de + saint Léger (678). +<span class="ralign"><a href="#page216">216</a></span></li> + +<li>687. Victoire des grands d'Ostrasie sur la Neustrie et le parti populaire. + Bataille de Testry. +<span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li> + +<li class="add2em">Dégénération des Mérovingiens. +<span class="ralign"><a href="#page220">220</a></span></li> + + +<li><span class="smcap">Chapitre II.</span>—<i>Carlovingiens.—Huitième, neuvième et dixième + siècles:</i> +<span class="ralign"><a href="#page222">222</a></span></li> + +<li class="add2em">Origine ecclésiastique des Carlovingiens. +<span class="ralign"><a href="#page223">223</a></span></li> + +<li class="add2em">La bataille de Testry achève et légitime la dissolution. +<span class="ralign"><a href="#page224">224</a></span></li> + +<li class="add2em">Impuissance de Pepin et de l'Ostrasie. +<span class="ralign"><a href="#page225">225</a></span></li> + +<li>715-741. Carl Martel. Physionomie païenne de ce chef des Francs. +<span class="ralign"><a href="#page225"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Il bat les Neustriens, les Aquitains, les Sarrasins. +<span class="ralign"><a href="#page226">226</a></span></li> + +<li>732. Bataille de Poitiers. +<span class="ralign"><a href="#page227">227</a></span></li> + +<li class="add2em">Il refoule les Frisons, les Saxons, les Allemands. +<span class="ralign"><a href="#page228">228</a></span></li> + +<li class="add2em">Il dépouille le clergé. +<span class="ralign"><a href="#page228"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Puis il se réconcilie avec l'Église. Mission de saint Boniface dans + la Germanie. +<span class="ralign"><a href="#page229">229</a></span></li> + +<li>752. Saint Boniface sacre roi Pepin au nom du pape. +<span class="ralign"><a href="#page231">231</a></span></li> + +<li class="add2em">Guerres de Pépin contre les ennemis de l'Église, Saxons, Lombards, Aquitains. +<span class="ralign"><a href="#page232">232</a></span></li> + +<li class="add2em">Situation de l'Aquitaine. Progrès des Basques. +<span class="ralign"><a href="#page233">233</a></span></li> + +<li class="add2em">Amandus (628). Puissance de son arrière-petit-fils Eudes. +<span class="ralign"><a href="#page234">234</a></span></li> + +<li class="add2em">Eudes s'allie aux Sarrasins, est battu par Charles-Martel. +<span class="ralign"><a href="#page235">235</a></span></li> + +<li>741. Arrestation et défaite d'Hunald. +<span class="ralign"><a href="#page236">236</a></span></li> + +<li>745. Guaifer, fils d'Hunald. +<span class="ralign"><a href="#page237">237</a></span></li> + +<li>739. Pépin défait Guaifer et ravage le midi de la Gaule. +<span class="ralign"><a href="#page238">238</a></span></li> + +<li class="add2em">Puissance de Pépin, fondée sur l'appui de l'Église. +<span class="ralign"><a href="#page238"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>768. Charlemagne et Carloman. Révolte d'Hunald. Charlemagne, roi + des Lombards. +<span class="ralign"><a href="#page239">239</a></span></li> + +<li class="add2em">La faiblesse des nations environnantes, la vieillesse du monde + barbare, la longueur des règnes de Pépin et de son fils, n'ont-elles pas fait illusion + sur la grandeur réelle de Charles? +<span class="ralign"><a href="#page241">241</a></span></li> + +<li class="add2em">La grande guerre fut contre les Saxons. La cause fut-elle l'imminence + d'une invasion? +<span class="ralign"><a href="#page243">243</a></span></li> + +<li>772. Première expédition en Saxe. Charles fixe sa résidence à Aix-la-Chapelle. +<span class="ralign"><a href="#page245">245</a></span></li> + +<li>775-777. Passage du Weser. Soumission des Saxons Angariens. Charlemagne baptise les + vaincus à Paderborn. +<span class="ralign"><a href="#page246">246</a></span></li> + +<li>778. Guerre d'Aquitaine et d'Espagne. Défaite de Roncevaux. +<span class="ralign"><a href="#page247">247</a></span></li> + +<li>779. Reprise de la guerre de Saxe. Victoire de Buckholz. +<span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></li> + +<li class="add2em">Organisation ecclésiastique de la Saxe. Fondation de huit évêchés. + Tribunaux d'inquisiteurs. +<span class="ralign"><a href="#page249"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>782. Witikind descend du Nord, et défait les Francs à Sonnethal. +<span class="ralign"><a href="#page250">250</a></span></li> + +<li class="add2em">Massacre de Verden. Victoires de Dethmold et d'Osnabruck. Soumission de + Witikind. +<span class="ralign"><a href="#page251">251</a></span></li> + +<li class="add2em">Conjuration contre Charlemagne. +<span class="ralign"><a href="#page251"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>787. Ligue des Bavarois et des Lombards. +<span class="ralign"><a href="#page252">252</a></span></li> + +<li class="add2em">Guerre contre les Slaves; l'empire Franc s'étend et s'affaiblit. + Guerre contre les Avares. +<span class="ralign"><a href="#page253">253</a></span></li> + +<li>791. Révolte des Saxons. Invasion des Sarrasins. +<span class="ralign"><a href="#page254">254</a></span></li> + +<li>796-797. Charlemagne entreprend la dépopulation de la Saxe. +<span class="ralign"><a href="#page255">255</a></span></li> + +<li>800. Voyage de Charlemagne à Rome. Le pape le proclame empereur. +<span class="ralign"><a href="#page256">256</a></span></li> + +<li class="add2em">Pâle représentation de l'Empire.—Ambassade d'Haroun-al-Raschid. +<span class="ralign"><a href="#page257">257</a></span></li> + +<li class="add2em">Zèle de Charlemagne pour la culture des lettres latines et les + cérémonies du culte. +<span class="ralign"><a href="#page258">258</a></span></li> + +<li class="add2em">Ses femmes et ses filles. +<span class="ralign"><a href="#page259">259</a></span></li> + +<li class="add2em">Réforme des moines par saint Benoît d'Aniane. +<span class="ralign"><a href="#page260">260</a></span></li> + +<li class="add2em">Littérature pédantesque et vide. +<span class="ralign"><a href="#page260"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Préférence de Charlemagne pour les étrangers et les gens de + basse condition. +<span class="ralign"><a href="#page260">260</a></span></li> + +<li class="add2em">Apparences d'administration. +<span class="ralign"><a href="#page267">267</a></span></li> + +<li class="add2em">Misère de l'Empire. +<span class="ralign"><a href="#page268">268</a></span></li> + +<li class="add2em">Que penser de la gloire législative de Charlemagne? +<span class="ralign"><a href="#page268"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Caractère ecclésiastique des Capitulaires. +<span class="ralign"><a href="#page269">269</a></span></li> + +<li class="add2em">Intervention de Charlemagne dans les affaires de dogme. +<span class="ralign"><a href="#page270">270</a></span></li> + +<li class="add2em">La domination des Francs s'écroule. +<span class="ralign"><a href="#page271">271</a></span></li> + +<li class="add2em">Premières apparitions des pirates du Nord. +<span class="ralign"><a href="#page272">272</a></span></li> + +<li class="add2em">L'Empire se met vainement en défense. +<span class="ralign"><a href="#page273">273</a></span></li> + + +<li><span class="smcap">Chapitre III.</span> <i>Dissolution de l'Empire carlovingien.</i> +<span class="ralign"><a href="#page274">274</a></span></li> + +<li class="add2em">L'empire Franc aspire à se diviser. +<span class="ralign"><a href="#page274"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>814. Louis réforme les évêques, les monastères, le palais impérial. +<span class="ralign"><a href="#page275">275</a></span></li> + +<li class="add2em">Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et restituer. +<span class="ralign"><a href="#page276">276</a></span></li> + +<li class="add2em">Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis. Supplice + de Bernard. +<span class="ralign"><a href="#page277">277</a></span></li> + +<li class="add2em">Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons. +<span class="ralign"><a href="#page278">278</a></span></li> + +<li class="add2em">Mariage de Louis avec Judith. +<span class="ralign"><a href="#page279">279</a></span></li> + +<li>822. Il veut faire une pénitence publique. +<span class="ralign"><a href="#page280">280</a></span></li> + +<li>820-829. Incursions des Northmans. +<span class="ralign"><a href="#page280"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur, Lothaire, Louis, + Pepin. +<span class="ralign"><a href="#page280">280</a></span></li> + +<li class="add2em">Lothaire enferme Louis dans un monastère. +<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li> + +<li class="add2em">Les Germains le délivrent. +<span class="ralign"><a href="#page281"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>833. Lothaire redevient maître de son père. +<span class="ralign"><a href="#page282">282</a></span></li> + +<li class="add2em">et lui impose une pénitence publique. +<span class="ralign"><a href="#page282"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Indignation et soulèvement de l'Empire. +<span class="ralign"><a href="#page283">283</a></span></li> + +<li>834-835. Lothaire, abandonné, s'enfuit en Italie. +<span class="ralign"><a href="#page285">285</a></span></li> + +<li>839. L'empereur partage ses États entre ses fils. +<span class="ralign"><a href="#page286">286</a></span></li> + +<li class="add2em">Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire. +<span class="ralign"><a href="#page286"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre les rois de + Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à Fontenaille. +<span class="ralign"><a href="#page287">287</a></span></li> + +<li>842. Alliance et serment de Charles et Louis. +<span class="ralign"><a href="#page289">289</a></span></li> + +<li class="add2em">Les évêques lui confèrent le droit de régner. +<span class="ralign"><a href="#page290">290</a></span></li> + +<li>843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun. +<span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></li> + +<li class="add2em">L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur Lothaire et + Pepin. +<span class="ralign"><a href="#page293">293</a></span></li> + +<li class="add2em">Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville épiscopale + sous la seconde race. Laon, la ville royale. +<span class="ralign"><a href="#page295">295</a></span></li> + +<li class="add2em">Charles-le-Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à + l'Église. +<span class="ralign"><a href="#page296">296</a></span></li> + +<li class="add2em">Le vrai roi est l'archevêque de Reims. Hincmar. +<span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li> + +<li class="add2em">Le royaume de Neustrie était une république théocratique. +<span class="ralign"><a href="#page300">300</a></span></li> + +<li class="add2em">Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et temporel: + 1<sup>o</sup> les hérésies; 2<sup>o</sup> les incursions des Northmans. +<span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li> + +<li class="add2em">Question de l'Eucharistie. +<span class="ralign"><a href="#page301"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Question de la prédestination. L'Allemand Gotteschalk. +<span class="ralign"><a href="#page302">302</a></span></li> + +<li class="add2em">Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide Jean-le-Scot. +<span class="ralign"><a href="#page303">303</a></span></li> + +<li class="add2em">Les Northmans. Caractère de leurs incursions. +<span class="ralign"><a href="#page305">305</a></span></li> + +<li class="add2em">Impuissance du roi et des évêques. +<span class="ralign"><a href="#page310">310</a></span></li> + +<li class="add2em">Charles-le-Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que plus + faible. +<span class="ralign"><a href="#page313">313</a></span></li> + +<li>875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie. +<span class="ralign"><a href="#page313"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Louis-le-Bègue et ses fils. +<span class="ralign"><a href="#page313"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>884. Charles-le-Gros réunit tout l'empire de Charlemagne. +<span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li> + +<li class="add2em">Siège de Paris par les Normands. +<span class="ralign"><a href="#page314"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Faiblesse et lâcheté de Charles-le-Gros. +<span class="ralign"><a href="#page315">315</a></span></li> + +<li>888. Déposition de Charles-le-Gros. Extinction de la dynastie carlovingienne. +<span class="ralign"><a href="#page316">316</a></span></li> + +<li class="add2em">Fondation des diverses dominations locales; féodalité. +<span class="ralign"><a href="#page316"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux incursions + barbares. +<span class="ralign"><a href="#page317">317</a></span></li> + +<li class="add2em">Les Northmans renoncent au brigandage et s'établissent en + France (Normandie). +<span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li> + +<li class="add2em">Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres ecclésiastiques. +<span class="ralign"><a href="#page322">322</a></span></li> + +<li class="add2em">Les deux familles des Capets et des Plantagenets. +<span class="ralign"><a href="#page323">323</a></span></li> + +<li class="add2em">La famille populaire et nationale des Capets succède aux Carlovingiens. +<span class="ralign"><a href="#page325">325</a></span></li> + +<li class="add2em">Charles-le-Simple se met sous la protection du roi de Germanie. +<span class="ralign"><a href="#page325"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Le parti carlovingien l'emporte. +<span class="ralign"><a href="#page325"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>898. Charles-le-Simple reconnu roi. +<span class="ralign"><a href="#page326">326</a></span></li> + +<li>936. Louis-d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon. +<span class="ralign"><a href="#page327">327</a></span></li> + +<li class="add2em">Opposition d'Hugues-le-Grand, soutenu par les Normands. +<span class="ralign"><a href="#page327"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>954. Minorité de Lothaire et d'Hugues-Capet. Prépondérance de la + Germanie. +<span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li> + +<li>987. Hugues-Capet. Avènement de la troisième race. +<span class="ralign"><a href="#page334">334</a></span></li> + +<li>ÉCLAIRCISSEMENTS +<span class="ralign"><a href="#page341">341</a></span></li> + +<li class="add2em">Sur les Ibères et les Basques. +<span class="ralign"><a href="#page341">341</a></span></li> + +<li class="add2em">Sur les traditions religieuses de l'Irlande et du pays de Galles. +<span class="ralign"><a href="#page350">350</a></span></li> + +<li class="add2em">Sur les pierres celtiques. +<span class="ralign"><a href="#page359">359</a></span></li> + +<li class="add2em">Triades de l'île de Bretagne. +<span class="ralign"><a href="#page362">362</a></span></li> + +<li class="add2em">Sur les Bardes. +<span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li> + +<li class="add2em">Sur la légende de saint Martin. +<span class="ralign"><a href="#page372">372</a></span></li> + +<li class="add2em">Extrait de l'ouvrage de M. Price, sur les races de l'Angleterre. +<span class="ralign"><a href="#page381">381</a></span></li> + +<li class="add2em">Sur l'Auvergne au cinquième siècle. +<span class="ralign"><a href="#page384">384</a></span></li> + +<li class="add2em">Sur la captivité de Louis II. +<span class="ralign"><a href="#page390">390</a></span></li> + +<li class="add2em">Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains, etc. +<span class="ralign"><a href="#page391">391</a></span></li> + +<li>APPENDICE.—Notes. +<span class="ralign"><a href="#page397">397</a></span></li> +</ul> +</div> + + +<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</p> + +<p class="p4 center">Notes</p> + +<div class="footnote"> +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: C'est le point principal sur lequel je diffère de mon +savant ami, M. Henri Martin. Du reste, ce dissentiment ne diminue en +rien mon estime sympathique pour sa grande et très belle Histoire, si +instructive, si riche de recherches et d'idées. Il a été infiniment +utile pour raviver la tradition nationale, trop effacée, que deux +histoires qui s'aident, se suppléent l'une l'autre, aient paru +simultanément.</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Ceci ne touche en rien la candeur des individus. Il y +avait des hommes admirables, les Bazard, les Barrault, les Carnot, les +Charton, les D'Eichthal, les Lemonnier, etc.</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Comme ils odorent très bien la mort, les moments où l'âme +blessée peut mollir, au moment où j'avais fait une perte sensible de +famille, un d'eux, séduisant et fin, vint me voir et me tâta. Je fus +surpris, confondu de l'idée qu'il eût pu croire avoir quelque prise +sur moi, qu'il dît qu'on pouvait s'entendre, ayant entre soi des +nuances, etc. Je lui dis ces propres paroles: «Monseigneur, avez-vous +été parfois sur la mer de glace?—Oui.—Vous avez vu telle fente, sur +laquelle d'un bord à l'autre on peut parler, converser?—Oui.—Mais +vous n'avez pas vu que cette fente est un abîme... Et telle, +Monseigneur, si profonde, qu'à travers la glace et la terre, elle +descend sans que jamais on en ait trouvé le fond. Elle va jusqu'au +centre du globe, s'en va traversant le globe, et se perd dans +l'infini.»</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Je ne veux pas anticiper ici. D'un mot ou deux seulement, +je puis dire: c'est ce livre, «ce livre d'un poète et d'un homme +d'imagination», qui, par des pièces décisives, a dit à tous ce qui +leur importait:</p> + +<p>Aux protestants, le fait très capital de la Saint-Barthélemi sue +quinze jours d'avance à Bruxelles (papiers Granvelle, 10 août). Puis, +tant de faits sur la Révocation, qu'ils avaient bien peu éclaircie.</p> + +<p>Aux royalistes, tout un monde de curieux faits anecdotiques; exemple, +la légende du <i>Masque de fer</i> et la sagesse de leur reine. Les lettres +de Franklin (en 1863) ont donné là-dessus le secret d'après Richelieu, +prouvé que seul j'avais raison.</p> + +<p>Aux financiers, le système de Law (inexpliqué par M. Thiers en 1826) +se trouve enfin à jour et par les manuscrits et par l'histoire des +Bourses de Paris et de Londres.</p> + +<p>Pour la Révolution, que dire? La mienne est sortie tout entière (des +trois grands corps d'archives de ces temps qu'on a à Paris. Louis +Blanc (malgré son mérite, son talent que j'honore) put-il la deviner? +Put-il la faire à Londres avec quelques brochures? J'ai bien de la +peine à le croire.—Lisez au reste et comparez.)</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Longtemps même après la mort d'Alexandre, Cassandre, +devenu roi de Macédoine, se promenait un jour à Delphes, et examinait +les statues; ayant aperçu tout à coup celle d'Alexandre, il en fut +tellement saisi qu'il frissonna de tout son corps, et fut frappé d'un +étourdissement. (Plutarque.)</p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: <i>App. <a href="#app1">1</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Il ne faut pas confondre les Ibères avec leurs voisins +les Cantabres. M. W. de Humboldt a établi cette distinction dans son +admirable petit livre sur la langue des Basques. Voyez les +Éclaircissements.</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: <i>App. <a href="#app2">2</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Ibériens des montagnes. W. de Humboldt. Voy. les +<a href="#eclaircissements">Éclaircissements</a>.</p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: <i>Alb</i>, montagne, dans la langue gaélique.—<i>Gor</i>, élevé, +en basque.</p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: <i>App. <a href="#app3">3</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Voy. les <a href="#eclaircissements">Éclaircissements</a>.</p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: <span class="smcap">Is-Ombria</span>, Basse-Ombrie.</p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Quelques savants ont même douté que leurs <i>oppida</i>, au +temps de César, fussent autre chose que des lieux de refuge.</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: <i>App. <a href="#app4">4</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: <i>App. <a href="#app5">5</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Elle en livra quatre mille aux Romains.</p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: <i>App. <a href="#app6">6</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Voy. mon <i>Histoire romaine</i>.</p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: <i>App. <a href="#app7">7</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Ce sujet a été renouvelé par le progrès des études +celtiques et l'interprétation remarquable de MM. J. Reynaud, Henri +Martin, Gatien-Arnoult (1860).</p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: <i>App. <a href="#app8">8</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Cæsar.</p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Voy. à la fin du volume, les <a href="#eclaircissements">éclaircissements</a> sur les +traditions religieuses des Gallois et des Irlandais. J'ai rapporté ces +traditions; toutes récentes qu'elles peuvent paraître, elles portent +un caractère profondément indigène. Le mythe du castor et du lac a +bien l'air d'être né à l'époque où nos contrées occidentales étaient +encore couvertes de forêts et de marécages.</p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: <i>App. <a href="#app9">9</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: <i>Derw</i> (kymrique), <i>Deru</i> (armoricain), <i>Dair</i> +(gaélique): <i>chêne</i>.</p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: <i>App. <a href="#app10">10</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Onze cent quatre-vingt-douze mille hommes avant les +guerres civiles. (Pline.)</p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: <i>Veir-go-breith</i>, gaël, homme pour le jugement. <i>App. +<a href="#app11">11</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: César rassure ses soldats en leur rappelant que dans la +guerre de Spartacus ils ont déjà battu les Germains.</p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: C'est déjà ce divitiac qui a exploré le chemin quand +César marchait contre les Suèves.—Les Germains n'ont pas de druides, +dit César. Ils étaient, à ce qu'il semble, les protecteurs du parti +antidruidique dans les Gaules.</p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: Jusqu'à l'expédition de Bretagne, nous voyons le +divitiac des Édues accompagner partout César, qui sans doute leur +faisait croire qu'il rétablirait dans la Belgique l'influence du parti +éduen, c'est-à-dire druidique et populaire.</p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Cæsar.</p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Sæpius ob prædam quam ob delictum. (Suétone.)</p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Si l'on veut qu'Alexandre n'ait pas péri par le poison, +on ne peut nier du moins qu'il fut peu regretté des Macédoniens. Sa +famille fut exterminée en peu d'années.</p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Les Romains, dit saint Augustin, n'ont nui aux vaincus +que par le sang qu'ils ont versé. Ils vivaient sous les lois qu'ils +imposaient aux autres. Tous les sujets de l'Empire sont devenues +citoyen...</p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: C'est lui qui conseilla à César de rester assis quand le +sénat, en corps, se présenta devant lui. Voy. mon <i>Histoire romaine</i>.</p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Il établit, au détroit de la Manche, des douanes sur +l'ivoire, l'ambre et le verre. (Strabon.)</p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: <i>App. <a href="#app12">12</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Tacite, traduction de Burnouf.</p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Un Gaulois le contemplait en silence. «Que vois-tu donc +en moi? lui dit Caligula.—Un magnifique radotage.» L'empereur ne le +fit pas punir; ce n'était qu'un cordonnier. (Dion Cassius.)</p> + +<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Il fit construire le phare qui éclairait le passage +entre la Gaule et la Bretagne. On a cru, dans les temps modernes, en +démêler quelques restes.</p> + +<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Tacit. <i>Hist.</i>, l. IV., c. 51. Fatali nunc igne signum +cœlestis iræ datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis +gentibus portendi, superstitione vanâ Druidæ canebant.</p> + +<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: <i>App. <a href="#app13">13</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: <i>App. <a href="#app14">14</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> +<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: <i>App. <a href="#app15">15</a>.</i> + +<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> +<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Pline en cite trois qui eurent une vogue prodigieuse au +premier siècle; l'un d'eux donna un million pour réparer les +fortifications de sa ville natale.</p> + +<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> +<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Né près de Marseille.</p> + +<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> +<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Ou <i>Becco</i>. Suétone: Id valet gallinacei +rostrum.—<i>Beck</i> (Armor.), <i>Big</i> (Cymr.), <i>Gob</i> (Gaël.).</p> + +<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> +<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Leurs familles, du moins, étaient originaires +d'Espagne.</p> + +<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> +<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Né à Lyon.</p> + +<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> +<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: <i>App. <a href="#app16">16</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> +<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Voy. mon article <span class="smcap">Zénobie</span>. (<i>Biog. univ.</i>)</p> + +<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> +<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: <i>App. <a href="#app17">17</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> +<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: <i>App. <a href="#app18">18</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> +<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: On a trouvé à Antibes l'inscription suivante:</p> + +<p class="center"> + D. M.<br> + PVERI SEPTENTRI<br> + ONIS ANNO XII QUI<br> + ANTIPOLI IN THEATRO<br> + BIDVO SALTAVIT ET PLA<br> + CVIT.</p> + +<p>«Aux mânes de l'enfant Septentrion, âgé de douze ans, qui parut deux +jours au théâtre d'Antibes, dansa et plut.» Ce pauvre enfant est +évidemment un de ces esclaves qu'on élevait pour les louer à grand +prix aux entrepreneurs de spectacles, et qui périssaient victimes +d'une éducation barbare. Je ne connais rien de plus tragique que cette +inscription dans sa brièveté, rien qui fasse mieux sentir la dureté du +monde romain... «Parut deux jours au théâtre d'Antibes, dansa et +plut.» Pas un regret. N'est-ce pas là en effet une destinée bien +remplie! Nulle mention de parents; l'esclave était sans famille. C'est +encore une singularité qu'on lui ait élevé un tombeau. Mais les +Romains en élevaient souvent à leurs joujoux brisés. Néron bâtit un +monument «aux mânes d'un vase de cristal».</p> + +<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> +<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Voy. M. Moreau de Jonnès, Tableau du prix moyen des +denrées d'après l'édit de Dioclétien retrouvé à Stratonicé: Une paire +de <i>caligæ</i> (la plus grossière chaussure) coûtait 22 fr. 50 c.; la +livre de viande de bœuf ou de mouton, 2 fr. 50 c.; de porc, 3 fr. +60 c.; le vin de dernière qualité, 1 fr. 80 c. le litre; une oie +grasse, 45 fr.; un lièvre, 33 fr.; un poulet, 13 fr.; un cent +d'huîtres, 22 fr., etc.</p> + +<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> +<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: Tacite.—L'empereur finit par être obligé d'habiller et +nourrir le soldat. (Lampride.)</p> + +<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> +<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: <i>App. <a href="#app19">19</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> +<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: <i>App. <a href="#app20">20</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> +<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Millin.</p> + +<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> +<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Sous les rois Rechila et Théodoric.</p> + +<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> +<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: <i>App. <a href="#app21">21</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> +<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Eumène. Une grande partie du territoire d'Autun était +sans culture.</p> + +<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> +<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: <i>App. <a href="#app22">22</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> +<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: <i>App. <a href="#app23">23</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> +<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: <i>App. <a href="#app24">24</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> +<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Hérodien.</p> + +<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> +<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: <i>App. <a href="#app25">25</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> +<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Au moins vingt-sept <i>jugera</i>.</p> + +<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> +<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils +ne peuvent vendre sans autorisation. (Code Théodosien.) Le curiale qui +n'a pas d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses +biens. Les trois autres quarts appartiennent à la curie.</p> + +<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> +<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Toutefois la loi est bonne et généreuse; elle ne ferme +la curie ni aux juifs ni aux bâtards. «Ce n'est point une tache pour +l'ordre, parce qu'il lui importe d'être toujours au complet.» (Cod. +Théod.)</p> + +<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> +<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: <i>App. <a href="#app26">26</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> +<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: <i>App. <a href="#app27">27</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> +<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: <i>App. <a href="#app28">28</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> +<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: <i>App. <a href="#app29">29</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> +<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: <i>App. <a href="#app30">30</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> +<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: <i>App. <a href="#app31">31</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> +<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Né, selon les uns dans notre Bretagne, selon d'autres +dans les îles Britanniques, ce qui du reste ne change rien à la +question. Il suffit qu'il ait appartenu à la race celtique.</p> + +<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> +<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: <i>App. <a href="#app32">32</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> +<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: <i>App. <a href="#app33">33</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> +<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Quels temples? Je serais porté à croire qu'il s'agit ici +de temples nationaux, de religions locales. Les Romains qui +pénétrèrent dans le Nord ne peuvent, en si peu de temps, avoir inspiré +aux indigènes un tel attachement pour leurs dieux. (Sulp. Sev., <i>Vita +S. Martini</i>.) Voyez les Éclaircissements.</p> + +<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> +<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: <i>App. <a href="#app34">34</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> +<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Voyez les <a href="#eclaircissements">Éclaircissements</a>.</p> + +<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> +<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: <i>App. <a href="#app35">35</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> +<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: <i>App. <a href="#app36">36</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> +<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: On l'appelait aussi Morgan (<i>môr</i>, mer, dans les langues +celtiques).—Il avait eu pour maître l'origéniste Rufin, qui traduisit +Origène en latin et publia pour sa défense une véhémente invective +contre saint Jérôme. Ainsi Pélage recueille l'héritage d'Origène.</p> + +<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> +<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Saint Augustin.</p> + +<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> +<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Il ne peut y avoir de péché héréditaire, disait Pélage, +car c'est la volonté seule qui constitue le péché. <i>App. <a href="#app37">37</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> +<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Origène, qui avait aussi nié le péché originel, avait +pensé que l'incarnation était une pure allégorie. Du moins on le lui +reprochait. Saint Augustin sentit bien la nécessité de cette +conséquence. Voy. le traité: <i>De Naturâ et Gratiâ.</i></p> + +<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> +<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: Le premier qui tenta cette conciliation difficile, ce +fut le moine Jean Cassien, disciple de saint Jean Chrysostome, et qui +plaida près du pape pour le tirer d'exil. Il avança que le premier +mouvement vers le bien partait du libre arbitre, et que la grâce +venait ensuite l'éclairer et le soutenir; il ne la crut pas, comme +saint Augustin, gratuite et prévenante, mais seulement efficace. Il +dédia un de ses livres à saint Honorat, qui avait, comme lui, visité +la Grèce, et qui fonda Lérins, d'où devaient sortir les plus illustres +défenseurs du semi-pélagianisme. La lutte s'engagea bientôt. Saint +Prosper d'Aquitaine avait dénoncé à saint Augustin les écrits de +Cassien, et tous deux s'étaient associés pour le combattre. Lérins +leur opposa Vincent, et ce Faustus qui soutint contre Mamert Claudien +la matérialité de l'âme, et qui écrivit, comme Cassien, contre +Nestorius, etc. Arles et Marseille inclinaient au semi-pélagianisme. +Le peuple d'Arles chassa son évêque, saint Héros, qui poursuivait +Pélage, et choisit après lui saint Honorat; à saint Honorat succède +saint Hilaire, son parent, qui soutint comme lui les opinions de +Cassien, et fut comme lui enterré à Lérins, etc. Gennadius écrivit, au +neuvième siècle, l'histoire du semi-pélagianisme.</p> + +<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> +<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: En 447, saint Hilaire d'Arles l'oblige de s'asseoir, +quoique simple prêtre, entre deux saints évêques, ceux de Fréjus et de +Riez.</p> + +<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> +<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Lérins fut fondé par saint Honorat, dans le diocèse +d'Antibes, à la fin du quatrième siècle. Saint Hilaire d'Arles, et +saint Césaire, Sidonius de Clermont, Ennodius du Tésin, Honorat de +Marseille, Faustus de Riez, appellent Lérins l'île bienheureuse, la +terre des miracles, l'île des Saints (on donna aussi ce nom à +l'Irlande), la demeure de ceux qui vivent en Christ, etc.—Lérins +avait de grands rapports avec Saint-Victor de Marseille, fondé par +Cassien, vers 410.—Les deux couvents furent une pépinière de libres +penseurs.</p> + +<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> +<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Ils y ont été souvent maltraités, il est vrai, mais bien +moins qu'ailleurs. Ils ont eu des écoles à Montpellier, et dans +plusieurs autres villes de Languedoc et de Provence.</p> + +<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> +<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Indépendamment de ce lien commun, quelques-uns se +voueront à cet homme qui les nourrit, qu'ils aiment. Ainsi prendront +naissance les <i>dévoués</i> des Galls et des Aquitains. <i>App. <a href="#app38">38</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> +<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: <i>App. <a href="#app39">39</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> +<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Strabon.</p> + +<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> +<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: <i>App. <a href="#app40">40</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> +<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Dion Cassius.</p> + +<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> +<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: <i>App. <a href="#app41">41</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> +<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: <i>App. <a href="#app42">42</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> +<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: <i>App. <a href="#app43">43</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> +<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: <i>App. <a href="#app44">44</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> +<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: <i>App. <a href="#app45">45</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> +<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: <i>App. <a href="#app46">46</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> +<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Bien entendu (je m'en suis déjà expliqué) que les +germes primitifs sont peu de chose en comparaison de tous les +développements qu'en a tirés le travail spontané de la liberté +humaine.</p> + +<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> +<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Telle terre, telle race. L'idée de la délivrance, dit +Turner, ravissait les Kymry dans leur sauvage pays de Galles, dans +leur paradis de pierre; <i>stony Wales</i>, selon l'expression de +Taliesin.</p> + +<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> +<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: J. Logan: «Les Gaëls remarquent soigneusement que ceux +qui ont porté la main sur les pierres druidiques n'ont jamais +prospéré.»</p> + +<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> +<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: Logan: <span class="smcap">Clach cuid fir</span>, c'est lever une grosse pierre du +poids de deux cents livres environ, et la mettre sur une autre +d'environ quatre pieds de haut. Un jeune homme qui est capable de le +faire est désormais compté pour un homme, et il peut alors porter un +bonnet.—Ne semble-t-il pas que les cromlechs soient les jeux des +géants?</p> + +<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> +<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Humboldt, <i>Recherches sur la langue des Basques</i>.</p> + +<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> +<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Logan.</p> + +<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> +<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: <i>Ibid.</i></p> + +<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> +<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> +<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: <i>App. <a href="#app47">47</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> +<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Voy. les <a href="#eclaircissements">Éclaircissements</a>.</p> + +<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> +<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: <i>App. <a href="#app48">48</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> +<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: <i>App. <a href="#app49">49</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> +<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: <i>App. <a href="#app50">50</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> +<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: Dans l'Italie antique, <span class="smcap">Deivei parentes</span>. Voy. la lettre +de Cornélie à Caïus Gracchus.</p> + +<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> +<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: <i>App. <a href="#app51">51</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> +<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Ou bien ils émigrent. De là, le <i>wargus</i> germanique, le +<i>ver sacrum</i> des nations italiques. Le droit d'aînesse, qui équivaut +souvent à la proscription, au bannissement des cadets, devient ainsi +un principe fécond de colonies.</p> + +<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> +<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: <i>App. <a href="#app52">52</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> +<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: <i>App. <a href="#app53">53</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> +<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: <i>App. <a href="#app54">54</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> +<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Aussi l'obéissance de ces cousins n'est-elle pas sans +indépendance et sans fierté. Un proverbe celtique dit: «Plus forts que +le laird sont ses vassaux.» (Logan.)—<i>App. <a href="#app55">55</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> +<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Proverbe breton: Cent pays, cent modes; cent paroisses, +cent églises:</p> + +<p class="poem30"> + Kant brot, kant kis;<br> + Kant parrez, kant illis.</p> + +<p>Proverbe gallois: Deux Welches ne resteront pas en bon accord.</p> + +<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> +<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: <i>App. <a href="#app56">56</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> +<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: C'est l'histoire d'Adam et Ève, de Samson et Dalila, +d'Hercule et Omphale; mais la légende celtique est la plus touchante. +M. Quinet l'a reprise et agrandie dans son dernier poème: <i>Merlin +l'enchanteur</i> (1860). Ce n'est pas dans une note qu'on peut parler +d'un tel livre, l'une des œuvres capitales du siècle.</p> + +<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> +<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: <i>App. <a href="#app57">57</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> +<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: <i>App. <a href="#app58">58</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> +<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Les Tudors ont mis le dragon gallois dans les armes +d'Angleterre, que les Stuarts ont ensuite ornées du triste chardon de +l'Écosse; mais les farouches léopards ne les ont pas admis sur le pied +de l'égalité, pas plus que la harpe irlandaise.</p> + +<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> +<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Mémoires de la Société des Antiquaires de Londres.</p> + +<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> +<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: <i>App. <a href="#app59">59</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> +<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: <i>App. <a href="#app60">60</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> +<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: Logan. C'est une improvisation en vers sur les vertus +du mort. À la fin de chaque stance, un chœur de femmes pousse un +cri plaintif. Dans les cantons éloignés d'Irlande, on s'adresse au +mort et on lui reproche d'être mort, quoiqu'il eût une bonne femme, +une vache à lait, de beaux enfants, et sa suffisance de pommes de +terre.</p> + +<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> +<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: <i>App. <a href="#app61">61</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> +<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Logan: «Aujourd'hui les montagnards d'Écosse sont +obligés, par la misère, d'émigrer; les terres se changent partout en +pâturages; les régiments peuvent à peine s'y lever. Le piobrach peut +sonner: les guerriers n'y répondront pas.»</p> + +<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> +<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Latifundia perdidere Italiam. (Pline.)—En Écosse, les +lairds se sont approprié les terres de leurs clans; ils ont converti +leur suzeraineté en propriété.—En Bretagne, au contraire, beaucoup de +fermiers qui tenaient la terre à titre de <i>domaine congéable</i>, sont +devenus propriétaires; les anciens propriétaires ont été dépouillés +comme seigneurs féodaux.</p> + +<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> +<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Logan.</p> + +<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> +<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Tacite.</p> + +<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> +<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: <i>App. <a href="#app62">62</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> +<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: Ceux-ci avaient égard à la position astronomique des +lieux; de là les noms de: Wisigoths, Ostrogoths, Wessex, Sussex, +Essex, etc. Les Celtes, au contraire.</p> + +<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> +<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: Dans la Saga de Regnar Lodbrog, les Normands vont à la +recherche de Rome, dont on leur a vanté les richesses et la gloire; +ils arrivent à Luna, la prennent pour Rome et la pillent. Détrompés, +ils rencontrent un vieillard qui marche avec des souliers de fer; il +leur dit qu'il va à Rome, mais que cette ville est si loin qu'il a +déjà usé une pareille paire de souliers, ce qui les décourage.</p> + +<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> +<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: <i>App. <a href="#app63">63</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> +<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Tacite.</p> + +<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> +<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: <i>App. <a href="#app64">64</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> +<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: Voy. mon <i>Histoire romaine</i>, I.</p> + +<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> +<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: Jacob Grimm.</p> + +<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> +<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: <i>App. <a href="#app65">65</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> +<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: <i>App. <a href="#app66">66</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> +<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Voy. les formules d'initiation du compagnonnage +allemand dans mon <i>Introduction à l'Histoire universelle</i>.</p> + +<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> +<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Priscus.</p> + +<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> +<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: Niebelungen, 87.—Il semble que, dans ses admirables +compositions, Cornélius ait eu sous les yeux les <i>Niebelungen</i> +allemands plus que l'<i>Edda</i> et les <i>Sagas</i> scandinaves.</p> + +<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> +<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Voy. le <i>Voyage</i> d'Edgar Quinet, 5<sup>e</sup> volume des +<i>Œuvres complètes</i>, 1857.</p> + +<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> +<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: <i>App. <a href="#app67">67</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> +<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: <i>App. <a href="#app68">68</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> +<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: <i>App. <a href="#app69">69</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> +<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: <i>App. <a href="#app70">70</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> +<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Ils eurent le poste d'honneur à la bataille.</p> + +<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> +<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Gérontius.</p> + +<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> +<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Paul Orose.</p> + +<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> +<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: Les Hérules et les Lombards se contentèrent du tiers.</p> + +<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> +<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Aug. Thierry.</p> + +<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> +<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: <i>App. <a href="#app71">71</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> +<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: <i>App. <a href="#app72">72</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> +<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: <i>App. <a href="#app73">73</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> +<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: <i>App. <a href="#app74">74</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> +<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: <i>App. <a href="#app75">75</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> +<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: L'invasion d'Attila en Italie n'y avait pas laissé une +impression moins profonde. Dans une bataille qu'il livra aux Romains, +aux portes même de Rome, tout, disait-on, avait péri des deux côtés. +«Mais les âmes des morts se relevèrent et combattirent avec une +infatigable fureur trois jours et trois nuits.»</p> + +<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> +<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Attila, dans sa retraite, massacre, selon la légende, +les onze mille vierges de Cologne.</p> + +<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> +<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Du côté des Romains étaient les Wisigoths et leur roi +Théodoric; du côté des Huns, les Ostrogoths et les Gépides. Un +Ostrogoth tua Théodoric.</p> + +<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> +<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Je te donnerais volontiers mon bouclier,<br> + Si j'osais te l'offrir devant Chriemhild...<br> + N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras.<br> + Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des Burgundes.</p> + +<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> +<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: <i>App. <a href="#app76">76</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> +<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: <i>App. <a href="#app77">77</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> +<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: <i>App. <a href="#app78">78</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a> +<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: <i>App. <a href="#app79">79</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a> +<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Dans le long séjour qu'ils firent en Belgique, ils +durent nécessairement se mêler aux indigènes, et n'arrivèrent sans +doute en Gaule que lorsqu'ils étaient devenus en partie Belges.</p> + +<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a> +<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: Ainsi les Francs s'associent contre les ariens tous les +catholiques de la Gaule.</p> + +<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a> +<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: Grégoire de Tours.</p> + +<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a> +<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: <i>App. <a href="#app80">80</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a> +<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: <i>App. <a href="#app81">81</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a> +<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: <i>App. <a href="#app82">82</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a> +<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: <i>App. <a href="#app83">83</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a> +<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: Prosternebat enim quotidie Deus hostes ejus sub manu +ipsius, et augebat regnum ejus, eo quod ambularet recto corde coram +eo, et faceret quæ placita erant in oculis ejus.—Ces paroles +sanguinaires étonnent dans la bouche d'un historien qui montre partout +ailleurs beaucoup de douceur et d'humanité.</p> + +<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a> +<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: Lettre écrite par Clovis à un évêque, à l'occasion de +sa guerre contre les Goths.</p> + +<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a> +<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Grégoire de Tours.</p> + +<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a> +<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: Grégoire de Tours.—Dans la Hesse et la Franconie, ils +avaient écartelé ou écrasé sous les roues de leurs chariots plus de +deux cents jeunes filles, et en avaient ensuite distribué les membres +à leurs chiens et à leurs oiseaux de chasse. Voy. le discours de +Theuderic aux siens.</p> + +<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a> +<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Grégoire de Tours. Un troisième fils de Clodomir +échappa, et se réfugia dans un couvent. C'est saint Clodoald ou saint +Cloud.</p> + +<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a> +<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: <i>App. <a href="#app84">84</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a> +<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: Blessé par un taureau sauvage.</p> + +<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a> +<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: La première fois qu'ils l'envahirent, Childebert et +Clotaire prétendaient venger leur sœur, maltraitée par son mari +Amalaric, roi des Wisigoths, qui voulait la convertir à l'arianisme. +Elle avait envoyé à ses frères un mouchoir teint de son sang. +(Grégoire de Tours.)</p> + +<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a> +<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: <i>App. <a href="#app85">85</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a> +<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: <i>App. <a href="#app86">86</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a> +<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Grégoire de Tours.</p> + +<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a> +<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: Frédégaire parle de la tyrannie fiscale d'un Protadius, +maire du palais en 605, sous Theuderic, et favori de Brunehaut.</p> + +<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a> +<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: <i>App. <a href="#app87">87</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a> +<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: Grégoire de Tours. Frédégonde donne un breuvage à deux +clercs pour qu'ils aillent assassiner Childebert.</p> + +<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a> +<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: <i>App. <a href="#app88">88</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a> +<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: «De Frédégonde te souvienne!» dit saint Ouen à son ami +Ébroin, défenseur de la Neustrie contre l'Ostrasie.—La prédominance +appartint d'abord à la Neustrie. Depuis Clovis, et avant le complet +anéantissement de l'autorité royale, sous les maires du palais, quatre +rois ont réuni toute la monarchie franque: ce sont des rois de +Neustrie:—Clotaire I<sup>er</sup>, 558-561.—Clotaire II, 613-628.—Dagobert +I<sup>er</sup>, 631-638.—Clovis II, 655-656.—En effet, c'était en Neustrie +que s'était établi Clovis, avec la tribu alors prépondérante.—La +Neustrie était plus centrale, plus romaine, plus +ecclésiastique.—L'Ostrasie était en proie aux fluctuations +continuelles de l'émigration germanique.</p> + +<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a> +<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: «Les bourgs situés aux environs de Paris furent +entièrement consumés par la flamme, dit Grégoire de Tours; l'ennemi +détruisit les maisons comme tout le reste, et emmena même les +habitants en captivité. Sigebert conjurait qu'on n'en fît rien; mais +il ne pouvait contenir la fureur des peuples venus de l'autre bord du +Rhin. Il supportait donc tout avec patience, jusqu'à ce qu'il pût +revenir dans son pays. Quelques-uns de ces païens se soulevèrent +contre lui, lui reprochant de s'être soustrait au combat; mais lui, +plein d'intrépidité, monta à cheval, se présenta devant eux, les +apaisa par des paroles de douceur, et ensuite en fit lapider un grand +nombre.»</p> + +<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a> +<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: Chilpéric vint à Paris prendre les trésors de +Brunehaut, et la relégua elle-même à Rouen, et ses filles à Meaux.</p> + +<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a> +<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: Grégoire de Tours.</p> + +<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a> +<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: <i>App. <a href="#app89">89</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a> +<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: <i>App. <a href="#app90">90</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a> +<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: On peut juger de la violence de ce gouvernement par la +manière dont Chilpéric dota sa fille Rigunthe. Il fit enlever comme +esclaves, pour la suivre en Espagne, une foule de colons royaux; un +grand nombre se donnèrent la mort, et le cortège partit en chargeant +le roi de malédictions.</p> + +<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a> +<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: Grégoire de Tours.</p> + +<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a> +<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Idem.</p> + +<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a> +<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>: Une femme guérit son fils de la fièvre quarte en lui +donnant de l'eau où elle avait fait infuser une frange du manteau de +Gontran. (Grégoire de Tours).</p> + +<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a> +<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: Grégoire de Tours: «Gontran protégeait Frédégonde et +l'invitait souvent à des repas, lui promettant qu'il serait pour elle +un solide appui. Un certain jour qu'ils étaient ensemble, la reine se +leva et dit adieu au roi, qui la retint en lui disant: «Prenez encore +quelque chose.» Elle lui dit: «Permettez-moi, je vous en prie, +seigneur, car il m'arrive, selon la coutume des femmes, qu'il faut que +je me lève pour enfanter.» Ces paroles le rendirent stupéfait, car il +savait qu'il n'y avait que quatre mois qu'elle avait mis un fils au +monde; il lui permit cependant de se retirer.»</p> + +<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a> +<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: Grégoire de Tours.</p> + +<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a> +<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: <i>App. <a href="#app91">91</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a> +<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: Ainsi dans Shakespeare, Macbeth, acte V... «Je +regardais du côté de Birnham, quand tout à coup il m'a semblé que la +forêt se mettait en mouvement...»—De même l'armée des hommes de Kent +qui marcha contre Guillaume-le-Conquérant, après la bataille +d'Hastings.</p> + +<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a> +<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: Frédégaire.</p> + +<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a> +<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: Moine de Saint-Gall.</p> + +<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a> +<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: <i>App. <a href="#app92">92</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a> +<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>: <i>App. <a href="#app93">93</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a> +<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: <i>App. <a href="#app94">94</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a> +<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: <i>App. <a href="#app95">95</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a> +<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: <i>App. <a href="#app96">96</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a> +<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: <i>App. <a href="#app97">97</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a> +<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Flodoard.</p> + +<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a> +<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: <i>App. <a href="#app98">98</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a> +<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: Solitaires de Dieu. <i>Deus</i> et <i>Celare</i>, <i>Cella</i>, ont +des racines analogues dans les langues latine et celtique.</p> + +<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a> +<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: Les femmes et les enfants des culdées réclamaient une +part dans les dons faits à l'autel. (Low.)</p> + +<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a> +<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: <i>App. <a href="#app99">99</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a> +<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: Britannia, fertilis provincia tyrannorum. (Saint +Jérôme.)</p> + +<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a> +<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: Saint Loup naquit à Toul, épousa la sœur de saint +Hilaire, évêque d'Arles, fut moine à Lérins, puis évêque de +Troyes.—Saint Germain, né à Auxerre, fut d'abord duc des troupes de +la marche Armorique et Nervicane. De retour à Auxerre, il se livrait +tout entier à la chasse, et élevait des trophées en mémoire des succès +qu'il y obtenait. Saint Amator, évêque de la ville, l'en chassa, puis +le convertit et l'ordonna prêtre malgré lui. Il eut pour disciples +sainte Geneviève et saint Patrice. Saint Germain et saint Martin, le +chasseur et le soldat, étaient les deux saints les plus populaires de +la France. Mais saint Hubert succéda à saint Germain dans le patronage +des chasseurs.</p> + +<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a> +<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: Saint Colomban explique lui-même le rapport mystique de +son nom avec les mots <i>jona</i>, <i>barjona</i>, qui signifie colombe dans les +livres saints.</p> + +<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a> +<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: <i>App. <a href="#app100">100</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a> +<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: L'Église de Rome était fortement intéressée à supprimer +les écrits d'un ennemi, qui avait pourtant laissé dans la mémoire des +peuples une si grande réputation de sainteté. Aussi la plupart des +livres de saint Colomban ont péri. Quelques-uns se trouvaient encore +au seizième siècle à Besançon et à Bobbio, d'où ils furent, dit-on, +portés aux bibliothèques de Rome et de Milan.</p> + +<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a> +<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: <i>App. <a href="#app101">101</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a> +<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: <i>App. <a href="#app102">102</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a> +<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: Les Bollandistes disent très bien qu'il y a entre la +règle de saint Colomban et celle de saint Benoît la même différence +qu'entre les règles des franciscains et des dominicains. C'est +l'opposition de la loi et de la grâce. L'ordre de Saint-Benoît devait +prévaloir: 1<sup>o</sup> sur le <span class="smcap">RATIONALISME</span> des Pélagiens; 2<sup>o</sup> sur le +<span class="smcap">MYSTICISME</span> de saint Colomban.</p> + +<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a> +<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: <i>App. <a href="#app103">103</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a> +<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: La querelle de saint Léger et d'Ébroin enveloppait +aussi une querelle nationale, une haine de villes. Saint Léger, évêque +d'Autun, avait pour lui l'évêque de Lyon, et contre lui les évêques de +Valence et de Châlons. Ces deux villes faisaient ainsi la guerre à +leurs rivales, les deux capitales de la Bourgogne.—Lorsque saint +Léger se fut livré volontairement à ses ennemis, Autun n'en fut pas +moins obligé de se racheter. Ils voulaient chasser aussi l'évêque de +Lyon, mais les Lyonnais s'armèrent pour le défendre. Les villes +prennent évidemment part active à la querelle.</p> + +<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a> +<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Grégoire de Tours.—Basine a le don de seconde vue, +comme la Brunhild de l'<i>Edda</i>. Comme Brunhild, elle se livre au plus +vaillant.</p> + +<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a> +<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: <i>App. <a href="#app104">104</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a> +<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: Vie de saint Colomban.</p> + +<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a> +<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: <i>App. <a href="#app105">105</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a> +<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: <i>App. <a href="#app106">106</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a> +<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: <i>App. <a href="#app107">107</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a> +<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: <i>App. <a href="#app108">108</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a> +<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: <i>App. <a href="#app109">109</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a> +<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: En 725, ils prirent Carcassonne, reçurent Nîmes à +composition, et détruisirent Autun. En 731, ils brûlèrent l'église de +Saint-Hilaire de Poitiers.</p> + +<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a> +<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: <i>App. <a href="#app110">110</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a> +<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: <i>App. <a href="#app111">111</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a> +<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: <i>App. <a href="#app112">112</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a> +<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: <i>App. <a href="#app113">113</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a> +<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: <i>App. <a href="#app114">114</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a> +<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: <i>App. <a href="#app115">115</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a> +<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: C'était comme le pontife-roi à Rome, le calife à Bagdad +dans la décadence, ou le daïro au Japon.</p> + +<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a> +<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: De plus, un tribut de trois cents chevaux. <i>App. <a href="#app116">116</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a> +<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: Il répondit aux réclamations de l'empereur, qu'il avait +entrepris cette guerre pour l'amour de saint Pierre et la rémission de +ses péchés.</p> + +<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a> +<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: <i>App. <a href="#app117">117</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a> +<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: La taille des Basques est très haute, surtout en +comparaison de celle des Béarnais.</p> + +<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a> +<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: Le continuateur de Frédégaire. <i>App. <a href="#app118">118</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a> +<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: Le continuateur de Frédégaire.</p> + +<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a> +<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: <i>App. <a href="#app119">119</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a> +<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: On dit communément que <span class="smcap">Charlemagne</span> est la traduction de +<span class="smcap">Carolus Magnus</span>. «Challemaines si vaut autant comme grant +Challes.»—Charlemagne n'est qu'une corruption de <i>Carloman</i>, +<span class="smcap">Karl-mann</span>, l'homme fort. <i>App. <a href="#app120">120</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a> +<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Ceci est très frappant dans leur jurisprudence. Ils +adoptent presque indifféremment la plupart des symboles dont chacun +est propre à chaque tribu germanique. Voy. Grimm.</p> + +<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a> +<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: <i>App. <a href="#app121">121</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a> +<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Grimm.</p> + +<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a> +<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: <i>App. <a href="#app122">122</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a> +<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: <i>App. <a href="#app123">123</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a> +<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: Grimm.</p> + +<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a> +<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Grimm.</p> + +<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a> +<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: Ils essayèrent de brûler une église que saint Boniface +avait construite à Fritzlar, dans la Hesse. Mais le saint avait +prophétisé en la bâtissant qu'elle ne périrait jamais par le feu: deux +anges vêtus de blanc vinrent la défendre, et un Saxon qui s'était +agenouillé pour souffler le feu, fut trouvé mort dans la même +attitude, les joues encore enflées de son souffle. (Annales de +Fulde.)</p> + +<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a> +<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: Colonne, ou statue de la Germanie, ou d'Arminius.</p> + +<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a> +<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: <i>App. <a href="#app124">124</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a> +<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: <i>App. <a href="#app125">125</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a> +<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: Lippstadt.</p> + +<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a> +<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Un jour que l'on baptisait des Northmans, on manqua +d'habits de lin, et on donna à l'un d'eux une mauvaise chemise mal +cousue. Il la regarda quelque temps avec indignation, et dit à +l'empereur: «J'ai déjà été lavé ici vingt fois, et toujours habillé de +beau lin blanc comme neige; un pareil sac est-il fait pour un +guerrier, ou pour un gardeur de pourceaux? Si je ne rougissais d'aller +tout nu, n'ayant plus mes habits et refusant les tiens, je te +laisserais là ton manteau et ton Christ.» Moine de Saint-Gall.—Les +Avares, alliés de Charlemagne, voyant qu'il faisait manger dans la +salle leurs compatriotes chrétiens, et les autres à la porte, se +firent baptiser en foule pour s'asseoir aussi à la table impériale.</p> + +<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a> +<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: <i>App. <a href="#app126">126</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a> +<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: <i>App. <a href="#app127">127</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a> +<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Grimm.</p> + +<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a> +<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: <i>App. <a href="#app128">128</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a> +<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: <i>App. <a href="#app129">129</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a> +<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Il avait aussi une vive affection pour le prédécesseur +de Léon, le pape Adrien. «Il alla quatre fois à Rome pour accomplir +des vœux et faire ses prières.» (Éginhard.) <i>App. <a href="#app130">130</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a> +<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: <i>App. <a href="#app131">131</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a> +<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Un proverbe grec disait: «Ayez le Franc pour ami, mais +non pas pour voisin.»</p> + +<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a> +<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Éginhard. «Le roi des Northumbres, de l'île de +Bretagne, nommé Eardulf, chassé de sa patrie et de son royaume, se +rendit près de l'empereur, alors à Nimègue, lui exposa la cause de son +voyage, et partit pour Rome. À son retour de Rome, par l'entremise des +légats du pontife romain et de l'empereur, il fut rétabli dans son +royaume.»</p> + +<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a> +<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: <i>App. <a href="#app132">132</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a> +<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: Il choisit Aix pour y bâtir son palais, dit Éginhard, à +cause de ses eaux thermales. «Il aimait cette douce chaleur, et y +venait fréquemment nager. Il y invitait les grands, ses amis, ses +gardes, et quelquefois plus de cent personnes se baignaient avec lui.» +Il passait l'automne à chasser.</p> + +<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a> +<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: «Il s'essayait à écrire, et portait d'habitude sous son +chevet des tablettes, afin de pouvoir, dans ses moments de loisir, +s'exercer la main à tracer des lettres; mais ce travail ne réussit +guère; il l'avait commencé trop tard.» (Éginhard.) <i>App. <a href="#app133">133</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a> +<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: «À une certaine fête, comme un jeune homme, parent du +roi, chantait fort bien Alleluia, le roi dit à un évêque qui se +trouvait là: «Il a bien chanté, notre clerc!» L'autre sot, prenant +cela pour une plaisanterie, et ignorant que le clerc fût parent de +l'empereur, répondit: «Les rustres en chantent autant à leurs +bœufs.» À cette impertinente réponse, l'empereur lui lança un +regard terrible, dont il tomba foudroyé.» (Moine de Saint-Gall.) +<i>App. <a href="#app134">134</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a> +<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: <i>App. <a href="#app135">135</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a> +<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: <i>App. <a href="#app136">136</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a> +<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: <i>App. <a href="#app137">137</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a> +<b><a href="#footnotetag289">289</a></b>: <i>App. <a href="#app138">138</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a> +<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: <i>App. <a href="#app139">139</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote291" name="footnote291"></a> +<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: «Albinum cognomento Alcuinum...» (Éginhard.)</p> + +<p>Alcuin écrivait à Charlemagne: «Envoyez-moi de France quelques savants +traités aussi excellents que ceux dont j'ai soin ici (à la +bibliothèque d'York), et qu'a recueillis mon maître Ecbert; et je vous +enverrai de mes jeunes gens, qui porteront en France les fleurs de +Bretagne, en sorte qu'il n'y ait plus seulement un jardin enclos à +York, mais qu'à Tours aussi puissent germer quelques rejetons du +paradis.» Appelé en France, il devint le maître du Scot Rabanus +Maurus, fondateur de la grande école de Fulde.—Éginhard dit que +Charlemagne donnait les honneurs et les magistratures à des Scots, +estimant leur fidélité et leur valeur; et que les rois d'Écosse lui +étaient fort dévoués.—Dans sa vie de saint Césaire, dédiée à +Charlemagne, Héricus dit: «Presque toute la nation des Scots, +méprisant les dangers de la mer, vient s'établir dans notre pays avec +une suite nombreuse de philosophes.»</p> + +<p><a id="footnote292" name="footnote292"></a> +<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: Moine de Saint-Gall.—Voy. l'amusante histoire d'un +pauvre semblablement élevé par Charles à un riche évêché.</p> + +<p><a id="footnote293" name="footnote293"></a> +<b><a href="#footnotetag293">293</a></b>: <i>App. <a href="#app140">140</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a> +<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: «Quand les Francs qui combattaient au milieu des +Gaulois virent ceux-ci revêtus de saies brillantes et de diverses +couleurs, épris de l'amour de la nouveauté, ils quittèrent leur +vêtement habituel, et commencèrent à prendre celui de ces peuples. Le +sévère empereur, qui trouvait ce dernier habit plus commode pour la +guerre, ne s'opposa point à ce changement. Cependant, dès qu'il vit +les Frisons, abusant de cette facilité, vendre ces petits manteaux +écourtés aussi cher qu'autrefois on vendait les grands, il ordonna de +ne leur acheter, au prix ordinaire, que de très longs et larges +manteaux. «À quoi peuvent servir, disait-il, ces petits manteaux? au +lit, je ne puis m'en couvrir; à cheval, ils ne me défendent ni de la +pluie ni du vent, et quand je satisfais aux besoins de la nature, j'ai +les jambes gelées.» (Moine de Saint-Gall.)</p> + +<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a> +<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: <i>App. <a href="#app141">141</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a> +<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>: Le curiale devait avoir au moins vingt-cinq arpents de +terre; l'hériman, de trente-six à quarante-huit.</p> + +<p><a id="footnote297" name="footnote297"></a> +<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: Un bœuf, ou six boisseaux de froment valaient deux +sous;—cinq bœufs, ou une robe simple, ou trente boisseaux, dix +sous;—six bœufs, ou une cuirasse, ou trente-six boisseaux, douze +sous. (M. Desmichels.)</p> + +<p><a id="footnote298" name="footnote298"></a> +<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>: <i>App. <a href="#app142">142</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote299" name="footnote299"></a> +<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>: <i>App. <a href="#app143">143</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote300" name="footnote300"></a> +<b><a href="#footnotetag300">300</a></b>: <i>App. <a href="#app144">144</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote301" name="footnote301"></a> +<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: Moine de Saint-Gall.</p> + +<p><a id="footnote302" name="footnote302"></a> +<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>: <i>App. <a href="#app145">145</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a> +<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: <i>App. <a href="#app146">146</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a> +<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: <i>App. <a href="#app147">147</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a> +<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: L'Astronome.</p> + +<p><a id="footnote306" name="footnote306"></a> +<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: <i>App. <a href="#app148">148</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote307" name="footnote307"></a> +<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>: <i>App. <a href="#app149">149</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote308" name="footnote308"></a> +<b><a href="#footnotetag308">308</a></b>: <i>App. <a href="#app150">150</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote309" name="footnote309"></a> +<b><a href="#footnotetag309">309</a></b>: <i>App. <a href="#app151">151</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a> +<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: <i>App. <a href="#app152">152</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote311" name="footnote311"></a> +<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: <i>App. <a href="#app153">153</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote312" name="footnote312"></a> +<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois +qui se disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur +d'Harold.</p> + +<p><a id="footnote313" name="footnote313"></a> +<b><a href="#footnotetag313">313</a></b>: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier +essai de l'Italie pour se délivrer des <i>barbares</i>. <i>App. <a href="#app154">154</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a> +<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et +ordinairement l'oncle est homme, est <i>utile</i>, comme on disait alors, +longtemps avant le neveu.</p> + +<p><a id="footnote315" name="footnote315"></a> +<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: <i>App. <a href="#app155">155</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote316" name="footnote316"></a> +<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>: <i>App. <a href="#app156">156</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote317" name="footnote317"></a> +<b><a href="#footnotetag317">317</a></b>: <i>App. <a href="#app157">157</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote318" name="footnote318"></a> +<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: <i>App. <a href="#app158">158</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote319" name="footnote319"></a> +<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.</p> + +<p><a id="footnote320" name="footnote320"></a> +<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: <i>App. <a href="#app159">159</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote321" name="footnote321"></a> +<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: <i>App. <a href="#app160">160</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote322" name="footnote322"></a> +<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>: <i>App. <a href="#app161">161</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote323" name="footnote323"></a> +<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la +pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut +désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des +contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit +que violence et tyrannie.</p> + +<p><a id="footnote324" name="footnote324"></a> +<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis +pour les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour +tous les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de +Saint-Gall. (Moine de Saint-Gall.)—On a vu son affection pour les +Saxons et les Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de +ces derniers. «Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de +tout son cœur et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, +suivi d'une troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit +gascon, c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à +manches longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les +bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la +volonté du roi.» (L'Astronome.)—«De plus, et se trouvant absent, le +roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière +que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de +plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs +délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour +les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus +graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au +supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des +centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tache +qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.)—<i>App. <a href="#app162">162</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote325" name="footnote325"></a> +<b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par +mécontentement contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de +l'Empire. Bernard semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour +Pepin, c'est-à-dire pour l'Aquitaine, même contre l'empereur. <i>App. +<a href="#app163">163</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote326" name="footnote326"></a> +<b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: <i>App. <a href="#app164">164</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote327" name="footnote327"></a> +<b><a href="#footnotetag327">327</a></b>: <i>App. <a href="#app165">165</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote328" name="footnote328"></a> +<b><a href="#footnotetag328">328</a></b>: Nithard.</p> + +<p><a id="footnote329" name="footnote329"></a> +<b><a href="#footnotetag329">329</a></b>: <i>App. <a href="#app166">166</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote330" name="footnote330"></a> +<b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: On en peut juger par la modération extraordinaire des +jeux militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se +tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les +Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti, +comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se +précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes +de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs +boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi; +mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils +venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la +jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux et brandissant +leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt +les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute +cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans +une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne +vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se +connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier quelque autre.» +(Nithard.)</p> + +<p><a id="footnote331" name="footnote331"></a> +<b><a href="#footnotetag331">331</a></b>: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et +notre commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera +de savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, +par aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son +frère, tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne +ferai aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon +frère.»—<i>App. <a href="#app167">167</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote332" name="footnote332"></a> +<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère +Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je +ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nulle +aide contre Lodewig.»—Les Allemands répétèrent la même chose dans +leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.</p> + +<p><a id="footnote333" name="footnote333"></a> +<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la +Seine envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir +vers eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant +d'attendre son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, +se hâta de se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Kiersy; il y +reçut avec bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des +Ardennes et des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au +delà de cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits +par Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» (Nithard.)</p> + +<p><a id="footnote334" name="footnote334"></a> +<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: Nithard.</p> + +<p><a id="footnote335" name="footnote335"></a> +<b><a href="#footnotetag335">335</a></b>: Idem.</p> + +<p><a id="footnote336" name="footnote336"></a> +<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant +aux hommes libres et aux serfs (<i>frilingi</i> et <i>lazzi</i>), dont le nombre +est immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait +les lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient +les idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau +nom de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs +seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous +la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à +son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur +avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis +craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à +cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga, +qu'ils n'envahissent ses États et n'y abolissent la religion +chrétienne.» <i>App. <a href="#app168">168</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote337" name="footnote337"></a> +<b><a href="#footnotetag337">337</a></b>: <i>App. <a href="#app169">169</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote338" name="footnote338"></a> +<b><a href="#footnotetag338">338</a></b>: <i>App. <a href="#app170">170</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote339" name="footnote339"></a> +<b><a href="#footnotetag339">339</a></b>: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était +autre chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les +diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la +propriété et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur +dépendance. Le Père abbé était le maître; les moines, comme les +affranchis de ce maître, cultivaient les sciences, les lettres et les +arts.—L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize +autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les +offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient +seules par an à près de deux millions de notre monnaie.—Le monastère +de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les +Mérovingiens, cent mille menses.</p> + +<p><a id="footnote340" name="footnote340"></a> +<b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: Flodoard.</p> + +<p><a id="footnote341" name="footnote341"></a> +<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>: Nithard.</p> + +<p><a id="footnote342" name="footnote342"></a> +<b><a href="#footnotetag342">342</a></b>: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repente aere +sereno tumescere cœpit.»</p> + +<p><a id="footnote343" name="footnote343"></a> +<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: <i>App. <a href="#app171">171</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote344" name="footnote344"></a> +<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: Nithard.—Avant de quitter Angers (873), +Charles-le-Chauve voulut assister aux cérémonies que firent les +Angevins à leur rentrée dans la ville, pour remettre dans les châsses +d'argent qu'ils avaient emportées les corps de saint Aubin et de saint +Lézin.</p> + +<p><a id="footnote345" name="footnote345"></a> +<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>: <i>App. <a href="#app172">172</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote346" name="footnote346"></a> +<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: En 851, «Traité d'alliance et de secours mutuel entre +les trois fils de Louis-le-Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux +qui fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou +emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme +mariée.»</p> + +<p><a id="footnote347" name="footnote347"></a> +<b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: <i>App. <a href="#app173">173</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote348" name="footnote348"></a> +<b><a href="#footnotetag348">348</a></b>: Flodoard.</p> + +<p><a id="footnote349" name="footnote349"></a> +<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demanda à +prouver sa doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, +d'huile, de poix, et en traversant un grand feu. <i>App. <a href="#app174">174</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote350" name="footnote350"></a> +<b><a href="#footnotetag350">350</a></b>: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient +été Scots. (Low.)</p> + +<p>Guillaume de Malmesbury rapporte l'anecdote suivante: «Jean était +assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets +ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai, +et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque +chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui +disant: Quelle distance y a-t-il entre un <i>sot</i> et un <i>Scot</i>? (<i>Quid +distat inter sottum et Scotum?</i>)—Rien que la table, répondit Jean, +renvoyant l'injure à son auteur.»</p> + +<p><a id="footnote351" name="footnote351"></a> +<b><a href="#footnotetag351">351</a></b>: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie +religion, et réciproquement la vraie religion est la vraie +philosophie.»—<i>App. <a href="#app175">175</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote352" name="footnote352"></a> +<b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: <i>Wargr</i>, loup; <i>wargus</i>, banni. Voy. Grimm.</p> + +<p><a id="footnote353" name="footnote353"></a> +<b><a href="#footnotetag353">353</a></b>: <i>App. <a href="#app176">176</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote354" name="footnote354"></a> +<b><a href="#footnotetag354">354</a></b>: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour +compagnes les <i>Vierges au bouclier</i> indique assez que ce fut une +exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.</p> + +<p><a id="footnote355" name="footnote355"></a> +<b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de +Troyes, un homme de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings. +Il était d'un village appelé Tranquille, à trois milles de la ville; +il était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui +inspira, dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents; +et cédant à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il +parvint à s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au +service de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour +procurer des vivres au reste de la nation, et que l'on appelait la +<i>flotte</i> (flotta).»</p> + +<p><a id="footnote356" name="footnote356"></a> +<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: <i>App. <a href="#app177">177</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote357" name="footnote357"></a> +<b><a href="#footnotetag357">357</a></b>: Ils appelaient ainsi leurs barques, <i>drakars</i>, +<i>snekkars</i>.</p> + +<p><a id="footnote358" name="footnote358"></a> +<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes +relatives aux Normands, par exemple dans la légende bretonne de +Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent... +Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies +sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla +trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes... +Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva +aussitôt et quitta son siège, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres; +car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il +donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant +que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce +cor, et qu'il ne craignît rien pour son avoir aussi loin que le son +pourrait être entendu des pirates.»</p> + +<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a> +<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit +par être réduit en cendres.</p> + +<p><a id="footnote360" name="footnote360"></a> +<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: <i>App. <a href="#app178">178</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote361" name="footnote361"></a> +<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: <i>App. <a href="#app179">179</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote362" name="footnote362"></a> +<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné +par un médecin juif.</p> + +<p><a id="footnote363" name="footnote363"></a> +<b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: <i>App. <a href="#app180">180</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote364" name="footnote364"></a> +<b><a href="#footnotetag364">364</a></b>: Annales de Saint-Bertin.</p> + +<p><a id="footnote365" name="footnote365"></a> +<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>:</p> + +<p class="poem30"> + Einen Kuning weiz ich,<br> +<span class="add1em">Heisset er Ludwig</span><br> + Der gerne Gott dienet, etc.</p> + +<p>Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer +qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent +mille hommes. (Marianus Scotus.)</p> + +<p><a id="footnote366" name="footnote366"></a> +<b><a href="#footnotetag366">366</a></b>: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les +armes que lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait +l'histoire de l'arc d'Ulysse dans l'<i>Odyssée</i>, de l'arc du roi +d'Éthiopie dans Hérodote.</p> + +<p><a id="footnote367" name="footnote367"></a> +<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: <i>App. <a href="#app181">181</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote368" name="footnote368"></a> +<b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est +encore enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince +disposera du comté.</p> + +<p><a id="footnote369" name="footnote369"></a> +<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois +évêques du Midi et de l'Orient de la Gaule.</p> + +<p><a id="footnote370" name="footnote370"></a> +<b><a href="#footnotetag370">370</a></b>: <i>App. <a href="#app182">182</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote371" name="footnote371"></a> +<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi +que les comtes d'Anjou.</p> + +<p><a id="footnote372" name="footnote372"></a> +<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>: <i>App. <a href="#app183">183</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote373" name="footnote373"></a> +<b><a href="#footnotetag373">373</a></b>: <i>App. <a href="#app184">184</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote374" name="footnote374"></a> +<b><a href="#footnotetag374">374</a></b>: <i>App. <a href="#app185">185</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote375" name="footnote375"></a> +<b><a href="#footnotetag375">375</a></b>: Lorsque Charles-le-Simple appela ses vassaux contre les +Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de +Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes. +(Flodoard.)—Louis-d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens +privilèges de l'Église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par +Lothaire en 955, et plus tard par les Othons.</p> + +<p><a id="footnote376" name="footnote376"></a> +<b><a href="#footnotetag376">376</a></b>: <i>App. <a href="#app186">186</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote377" name="footnote377"></a> +<b><a href="#footnotetag377">377</a></b>: <i>App. <a href="#app187">187</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote378" name="footnote378"></a> +<b><a href="#footnotetag378">378</a></b>: <i>App. <a href="#app188">188</a>.</i></p> + +<p><a id="footnote379" name="footnote379"></a> +<b><a href="#footnotetag379">379</a></b>: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis +dans de paisibles possessions, ainsi que le furent après lui +Hugues-le-Grand et Hugues-Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou +plutôt qu'une armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre +tour à tour le Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.</p> + +<p><a id="footnote380" name="footnote380"></a> +<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: «Louis-d'Outre-mer épousa Gerberge, sœur de +l'empereur Othon; le duc Hugues-le-Grand, voyant cela, afin de lui +rendre coup pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait +obtenu auprès d'Othon, prit pour femme l'autre sœur, Hedwige. De +ces deux sœurs sortirent la race impériale de Germanie et les races +royales de France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)</p> + +<p><a id="footnote381" name="footnote381"></a> +<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la +protection de Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux. +(Flodoard.) Les deux sœurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il +vint à Aix, en 965, et jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent +pareille joie. (Vie de saint Bruno.)</p> + +<p><a id="footnote382" name="footnote382"></a> +<b><a href="#footnotetag382">382</a></b>: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de +M. Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne +tombèrent pas si bas que les Mérovingiens. Si Louis-le-Bègue fut +surnommé <i>Nihil-fecit</i>, il faut se souvenir qu'il ne régna que +dix-huit mois; et les Annales de Metz vantent sa douceur et son +équité.—Louis III et Carloman remportèrent une victoire sur les +Northmans (879).—Charles-<i>le-Sot</i> fit avec eux un traité fort utile +(911). Il battit son rival le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa +main.—Louis-d'Outre-mer montra un courage et une activité qui +n'auraient pas dû lui attirer cette satire: «Dominus in convivio, rex +in cubiculo.»—Enfin, suivant l'observation de D. Vaissette, la +jeunesse de Louis-<i>le-Fainéant</i> lui-même, la brièveté de son règne, et +la valeur dont il fit preuve au siège de Reims, ne méritaient pas ce +surnom des derniers Mérovingiens.</p> + +<p><a id="footnote383" name="footnote383"></a> +<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: Gerbert.</p> + +<p><a id="footnote384" name="footnote384"></a> +<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: Chronique de Sithiu.</p> + +<p><a id="footnote385" name="footnote385"></a> +<b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.</p> + +<p><a id="footnote386" name="footnote386"></a> +<b><a href="#footnotetag386">386</a></b>: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente +de dire: «Hugues-Capet était fils d'Hugues-le-Grand, et petit-fils de +Robert-le-Fort; mais j'ai différé de rapporter son origine, parce +qu'en remontant plus haut elle est fort obscure.»—Dante a reproduit +l'opinion populaire qui faisait descendre les Capets d'un boucher de +Paris.</p> + +<p class="poem30"> + Di me son nati i Filippi i Luigi,<br> + Per cui novellamente è Francia retta.<br> + Figliuol fui d'un beccaio di Parigi,<br> + Quando li regi antichi vener meno,<br> + Tutti fuor ch'un renduto in panni bigi.</p> + +<p><a id="footnote387" name="footnote387"></a> +<b><a href="#footnotetag387">387</a></b>: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa +Chronique:..... Regnare Francis rex Robertus ferebatur.—Le duc +d'Aquitaine, c'était alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait +le roi d'Arles pour suzerain.</p> + +<p><a id="footnote388" name="footnote388"></a> +<b><a href="#footnotetag388">388</a></b>: Déjà Charles-le-Chauve, dans la première époque de son +règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui +dirigea Louis-le-Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait +lui-même.—Son successeur Foulques fut le protecteur de +Charles-le-Simple en bas âge. Il le couronna en 893, à l'âge de +quatorze ans, traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le +fit enfin roi en 898.—Après lui, Herivée ramena à Charles-le-Simple, +en 920, ses vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante. +Seul il vint le défendre avec ses hommes contre l'invasion des +Hongrois.—Louis-d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec +l'archevêque Arnoul, et lui accorda le droit de battre monnaie.</p> + +<p><a id="footnote389" name="footnote389"></a> +<b><a href="#footnotetag389">389</a></b>: Ainsi les terminaisons <i>ac</i>, <i>oc</i>, du midi de la +France, rattacheraient les noms d'hommes et de lieux à un pluriel, +conformément au génie des <i>gentes</i> pélasgiques, exprimé nettement dans +l'italien moderne, où les noms d'homme sont des pluriels: Alighieri, +Fieschi, etc.</p> + +<p><a id="footnote390" name="footnote390"></a> +<b><a href="#footnotetag390">390</a></b>: Vasco, Wasco, en langue basque, signifie <i>homme</i>, dit +le dictionnaire de Laramandi (édition de 1743, sous ce titre pompeux: +<i>El impossible vincido, arte della lingua Bascongada</i>, imprimé à +Salamanque). Voy. aussi Laboulinière, Voyage dans les Pyrénées +françaises, I, 235.</p> + +<p><a id="footnote391" name="footnote391"></a> +<b><a href="#footnotetag391">391</a></b>: Osca, d'<i>eusi</i>, aboyer; parler? d'<i>otsa</i>, bruit? Chaque +peuple barbare se considérait comme parlant seul un vrai langage +d'homme. En opposition à <i>eusc</i>aldunac, ils disent <i>er-d-al-dun-ac</i>; +de <i>arra</i>, <i>erria</i>, terre; ainsi <i>erdaldunac</i>, qui parlent la langue +du pays; les Basques français appellent ainsi les Français, les +Biscayens les Castillans.</p> + +<p><a id="footnote392" name="footnote392"></a> +<b><a href="#footnotetag392">392</a></b>: Toutefois, dun (dun<i>a</i>, avec l'article) est une +terminaison commune de l'adjectif basque. De <i>arra</i>, ver; ar-duna, +plein de vers. De <i>erstura</i>, angoisse; <i>erstura-dun-a</i>, plein +d'angoisses. <i>Eusc-al-dun-ac</i>, les Basques. Cala<i>dun</i>um peut signifier +en basque, contrée riche en joncs.</p> + +<p><a id="footnote393" name="footnote393"></a> +<b><a href="#footnotetag393">393</a></b>: On peut cependant citer encore Mauléon en Gascogne et +en Poitou (Maulin en basque).—En Bretagne: Rennes, Batz, Alet, +Morlaix. (On trouve dans les Pyrénées: Rasez, Rœdæ, pagus Redensis +ou Radensis, comme Redon, Redonas, Morlaas, etc.—On trouve encore en +Bretagne un Auvergnac, un Montauban du côté de Rennes.)—Les mots +Auch, Occitanie, Gard, Gers, Garonne, Gironde, semblent aussi +d'origine basque.—Montesquieu, Montesquiou, de Eusquen?</p> + +<p><a id="footnote394" name="footnote394"></a> +<b><a href="#footnotetag394">394</a></b>: L'aruspicine et la flûte des Vascons étaient célèbres, +comme celle des Étrusques et Lydiens, Lamprid. Alex. Sever.—<i>Vasca +tibia</i> dans Solin, c. <span class="smcap">V</span>;—Servius, XI Æn., et apud auctorem veteris +glossarii latino-græci. Aujourd'hui ils n'ont pas d'autre instrument +(comme les highlanders écossais la cornemuse), Strabon, l. III.</p> + +<p><a id="footnote395" name="footnote395"></a> +<b><a href="#footnotetag395">395</a></b>: Suivant Bullet, <i>Lar</i>, en celtique, signifie feu. En +vieil irlandais il signifie le sol d'une maison, la terre, ou bien une +famille (?).—<i>Lere</i>, tout-puissant.—<i>Joun</i>, <i>iauna</i>, en basque Dieu +(Janus, Diana). En Irlandais, <i>Anu</i>, <i>Ana</i> (d'où Jona?) mère des +Dieux, etc., etc.</p> + +<p><a id="footnote396" name="footnote396"></a> +<b><a href="#footnotetag396">396</a></b>: Bed. Hist. Eccl., II, c. <span class="smcap">XIII</span>: «Cui primus pontificum +ipsius Coifi continuo respondit» (premier prêtre d'Edwin, roi de +Northumbrie, converti par Paulinus au commencement du septième +siècle). Macpherson. Dissert. on the celt. antiq.—<i>Coibhi-draoi</i>, +druide coibhi, est une expresion usitée en Écosse pour désigner une +personne de grand mérite (Voy. Mac Intosh's Gaelic Proverbs, p. +34.—Haddleton, Notes on Tolland, page 279). Un proverbe gaélique dit: +«La pierre ne presse pas la terre de plus près que l'assistance de +Coibhi (bienfaisance, attribut du chef des druides?).»</p> + +<p><a id="footnote397" name="footnote397"></a> +<b><a href="#footnotetag397">397</a></b>: Davies Mythol., p. 271, 277. Ammian. Marcell., liv. XV: +«Druidæ ingeniis celsiores, ut authoritas Pythagoræ decrevit, +sodalitiis astricti consortiis, quæstionibus occultarum rerum +altarumque erecti sunt, etc.»</p> + +<p><a id="footnote398" name="footnote398"></a> +<b><a href="#footnotetag398">398</a></b>: Sur le bord de la Seine, près de Duclair, est une roche +très élevée, connue sous le nom de Chaise de Gargantua; près d'Orches, +à deux lieues de Blois, la <i>Chaise de César</i>; près de Tancarille, la +<i>Pierre Géante</i>, ou Pierre du géant.</p> + +<p><a id="footnote399" name="footnote399"></a> +<b><a href="#footnotetag399">399</a></b>: Un roi d'Irlande, nommé Cormac, écrivit en 260 <i>de +Triadibus</i>, et quelques triades sont restées dans la tradition +irlandaise sous le nom de Fingal. Les Irlandais marchaient au combat +trois par trois; les highlanders d'Écosse sur trois de profondeur. +Nous avons déjà parlé de la <i>trimarkisia</i>.—Au souper, dit Giraldus +Cambrensis, les Gallois servent un panier de végétaux devant chaque +triade de convives; ils ne se mettent jamais deux à deux (Logan, the +Scotish Gaël).</p> + +<p><a id="footnote400" name="footnote400"></a> +<b><a href="#footnotetag400">400</a></b>: Dans Grégoire de Tours (ap. Scr. Fr, II, 467), saint +Simplicius voit de loin promener par la campagne, sur un char traîné +par des bœufs, une statue de Cybèle. La Cybèle germanique, Erlha, +était traînée de même. Tacit. German.</p> + +<p><a id="footnote401" name="footnote401"></a> +<b><a href="#footnotetag401">401</a></b>: On voit, dans le moine de Saint-Gall, un pauvre qui a +honte d'être roux: «Pauperculo valde rufo, galliculâ suâ quia pileum +non habet, et de colore suo nimium erubuit, caput induto...» Lib. I, +ap. Scr. Fr., V.</p> + +<p><a id="footnote402" name="footnote402"></a> +<b><a href="#footnotetag402">402</a></b>:</p> + +<p class="poem30"> + Moi, je vueil l'œil et brun le teint,<br> + Bien que l'œil <i>verd</i> toute la France adore.</p> +<p class="right20 smcap">Ronsard.</p> + +<p>Ode à Jacques Lepeletier,—Legrand d'Aussy, I, 369: «Les cheveux de ma +femme, qui aujourd'hui me paraissent noirs et pendants, me semblaient +alors <i>blonds</i>, luisants et bouclés. Ses yeux, qui me semblent petits, +je les trouvais <i>bleus</i>, charmants et bien fendus.» (Le Mariage; +Aliàs: Le Jeu d'Adam, le Bossu d'Arras.)</p> + +<p><a id="footnote403" name="footnote403"></a> +<b><a href="#footnotetag403">403</a></b>: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur +langage <i>coërse</i>, et ses principaux officiers <i>cagoux</i>, ou +archisuppôts.</p> + +<p><a id="footnote404" name="footnote404"></a> +<b><a href="#footnotetag404">404</a></b>: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec +l'histoire de Berthe, la <i>reine pédauque</i> (pes aucæ, pied d'oie. Voy. +mon II<sup>e</sup> volume). Un passage de Rabelais indique qu'on voyait une +image de la reine Pédauque à Toulouse. Les contes d'Eutrapel nous +apprennent qu'on jurait à Toulouse <i>par la quenouille de la reine +Pédauque</i>. Cette locution rappelle le proverbe: <i>Du temps que la reine +Berthe filait</i> (Bullet, Mythologie française).</p> + +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. +1 / 10), by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 1/10 *** + +***** This file should be named 38243-h.htm or 38243-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/4/38243/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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