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+The Project Gutenberg EBook of Le notaire de Chantilly, by Léon Gozlan
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le notaire de Chantilly
+
+Author: Léon Gozlan
+
+Release Date: December 5, 2011 [EBook #38225]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NOTAIRE DE CHANTILLY ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at The Internet Archive)
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+[Illustration: couverture du livre]
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+COLLECTION MICHEL LÉVY
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+LE NOTAIRE
+
+DE CHANTILLY
+
+
+OUVRAGES
+
+DE
+
+LÉON GOZLAN
+
+PARUS
+
+Dans la collection Michel Lévy
+
+LES CHATEAUX DE FRANCE 2--
+
+LE NOTAIRE DE CHANTILLY 1--
+
+LES ÉMOTIONS DE POLYDORE MARASQUIN 1--
+
+LE DRAGON ROUGE 1--
+
+LE MÉDECIN DU PECQ 1--
+
+HISTOIRE DE 130 FEMMES 1--
+
+LES NUITS DU PÈRE LACHAISE 1--
+
+LA FAMILLE LAMBERT 1--
+
+LA DERNIÈRE SŒUR GRISE 1--
+
+LA COMÉDIE ET LES COMÉDIENS 1--
+
+LE BARIL D'OR 1--
+
+LE TAPIS VERT 1--
+
+
+VERSAILLES --IMPRIMERIE DE CERF, 59, RUE DU PLESSIS
+
+
+
+
+LE NOTAIRE
+
+DE
+
+CHANTILLY
+
+PAR
+
+LÉON GOZLAN
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS
+
+1860
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+LE NOTAIRE DE CHANTILLY
+
+
+
+
+I
+
+
+--Assez, Caroline, voici la nuit; vous n'y voyez plus: remettons à
+demain nos réflexions sur cette lecture qui a paru si vivement vous
+toucher. Essuyez vos yeux, mon enfant, et ne rougissez pas d'une
+sensibilité bien naturelle à dix-huit ans. Ce livre me plaît; sans me
+flatter d'en sentir comme vous tout le charme, je reconnais qu'il est
+écrit avec une rare simplicité. Les personnages y portent l'empreinte de
+ce roi qui l'imposait à tout ce qui l'approchait. Majestueuse et
+réservée, la passion s'y exprime en termes choisis. _Mademoiselle de
+Clermont_ est un beau livre; mais ne l'oubliez plus sous cet acacia,
+comme hier au soir. Il est encore taché par la rosée de la nuit
+dernière. Vous êtes distraite, Caroline, depuis quelque temps. Voilà des
+branches qu'on n'a pas émondées: elles embarrassent l'allée des
+tilleuls; l'allée des tilleuls manque de sable, le bassin d'eau, l'eau
+n'a plus de poisson. Mais vous ne m'écoutez pas:--ce livre vous a tout
+émue; nous le relirons encore une fois cette année, Caroline.
+
+--Je vous remercie, monsieur, de votre bienveillance. Je suis heureuse
+plus que je ne saurais dire de ce que vous partagiez quelquefois mes
+goûts; mais je n'ai pu retenir mes larmes en songeant que la catastrophe
+de ce livre a eu lieu à quelque distance de nous. Hier encore nous avons
+foulé l'allée où monsieur de Melun fut mutilé par un cerf. Nous
+apercevons les restes de ce château que Louis XIV honora de sa présence
+une fois dans sa vie; et si la révolution, comme vous me l'avez appris,
+n'en avait abattu les hauteurs, le soleil éclairerait à cette heure les
+croisées de l'appartement où mademoiselle de Clermont fut forcée de
+figurer, la mort sur le visage, au quadrille du roi, tandis que son mari
+expirait dans d'horribles douleurs. Quelle grande époque, n'est-ce pas,
+monsieur? Que de monuments n'a-t-elle pas laissés?
+
+--La vertu et la liberté, mon enfant, en fondent seules de durables sur
+la terre. Voyez deux exemples qui se touchent: les Condés ont bâti un
+palais digne d'abriter des rois, et un hôpital bien modeste où sont
+reçus les sexagénaires du canton. Les révolutions et la mort ont détruit
+le palais et ses maîtres: l'hôpital est encore debout; écoutez: sa
+cloche sonne la prière du soir.
+
+Caroline se tut: elle craignait d'avoir blessé les susceptibilités peu
+aristocratiques du vieillard.
+
+Quittant le banc d'osier sur lequel elle était assise auprès de M.
+Clavier, elle se leva pour passer dans la serre. M. Clavier, rêveur un
+instant, puis cherchant tout à coup où sa jeune amie pouvait être, l'y
+suivit à pas lents.
+
+Caroline donna un dernier coup d'œil aux camélias, et s'assura par le
+thermomètre que la chaleur intérieure de la serre s'élevait à quinze
+degrés; elle arrosa ensuite quelques amaryllis trop chauffées par le
+tan. M. Clavier ne tarda pas à lui faire remarquer le danger de rester
+plus longtemps exposée à la vapeur chaude et chargée de l'atmosphère;
+elle s'était plusieurs fois trouvée indisposée au milieu de la
+concentration de ces odeurs émanées d'arbustes vivaces de la Chine et du
+Japon, volatilisées par une température artificielle et la lente
+réverbération des rayons solaires.
+
+Il est vrai que cette serre était à peu près la seule distraction de
+Caroline, et l'occupation favorite de M. Clavier, qui y consacrait les
+soins ingénieux d'un amateur passionné des belles plantes. Elle prenait
+une partie de la façade de la maison, et elle se prolongeait ensuite le
+long du mur latéral de clôture, opposant sa cloison de verre taillée à
+carreaux au souffle inégal de l'air. Des brassées de plantes grimpantes
+couraient à l'extérieur le long de ses carreaux, comme pour regarder
+leurs sœurs plus favorisées à travers l'obstacle transparent qui les
+séparait. Lorsqu'une journée sereine luisait, mille insectes ailés
+s'abattaient en bourdonnant autour du pavillon végétal, vaste cloche
+sous laquelle les quatre parties du monde étaient représentées par des
+enlacements, des jets, des grappes, des couleurs, des parfums. Mais son
+plus bel ornement était celle qui, chaque matin et chaque nuit, visitait
+cette famille étrangère, ranimant par un peu d'eau la vie des unes, et
+dorant par un rayon de chaleur le calice des autres. L'Ève de ce paradis
+diaphane était Caroline de Meilhan.
+
+Caroline et M. Clavier sortirent de la serre. M. Clavier s'empara de
+l'arrosoir, redressa de ses doigts tremblants, sur son passage, les
+tiges des plantes abattues sous la rosée; et, par une allée bien sablée
+du jardin, il se rendit au corps de logis, appuyé sur Caroline, qu'il
+regardait de temps en temps avec des yeux pleins de sollicitude.
+
+En ce moment, Chantilly, sa vaste pelouse, sa ceinture de chênes et de
+tilleuls, sa ligne de maisons blanches rangées l'une à côté de l'autre
+comme pour laisser passer avec respect le grand prince qui a planté ces
+tilleuls, ces chênes, et bâti ces maisons blanches; la forêt, le bourg,
+le château, tout était coupé par deux zones, l'une de lumière, l'autre
+d'obscurité. Le bois de Sylvie, et le château que ce bois couronne,
+étaient dans l'ombre. Quelle magnificence qu'un coucher de soleil en
+face d'un château, et d'un château assez antique et assez moderne à la
+fois pour faire dire à l'observateur sans poésie: Que c'est riche! et au
+voyageur respectueux envers les choses passées: Que c'est beau!
+
+Derrière le glacis tendre et violet produit par la dégradation des tons
+lumineux, les parterres du château se montraient avec la même netteté de
+dessin que le Nôtre dut obtenir en les traçant sur le vélin avec la
+règle d'ivoire et l'encre de Chine. Le pastel de Watteau n'aurait pas
+disposé avec plus de coquetterie ces vases de marbre-Médicis, frappés,
+en guise d'anse, de têtes de béliers en plomb, ces petites statues
+allégoriques, ces bouquets de dahlias des parterres. Les parterres de
+Chantilly sont célèbres jusqu'en Angleterre, d'où l'on vient pour les
+admirer. Au loin, à droite et à gauche de ces parterres, resplendissent
+mollement aux yeux des plaines de gazon qui, d'ondulation en ondulation,
+vont se confondre et couler avec des pièces d'eau, où voguent à
+l'abandon des cygnes, des feuilles tombées et des batelets dorés,
+escadre montée jadis par des dames de la cour.
+
+Ces eaux paresseuses ici, bruyantes là-bas; ces parterres, ces plaines,
+ces gazons, ces fleurs vives, ces choses coloriées comme un livre
+d'enfant, et ces bois sombres à la cime desquels crient les milans; ce
+château qui a treize tours féodales décapitées, et dont les tronçons
+étreignent un logement de bourgeois qui a douze croisées, un balcon
+tremblant, des rideaux orange, des fenêtres vitrées; ces écuries où des
+empereurs ont soupé, et qui seraient une des sept merveilles si elles
+avaient été bâties à Athènes au lieu de s'élever en Picardie; et ces
+pavillons chinois en briques rouges, ces chapelles gothiques en
+carton-pierre, ces laiteries en vertugadin, empruntées aux décors des
+opéras de Marmontel et de Grétry, ces statues mythologiques qui
+ressemblent à la Dubarry et à la Duthé, qui ont du fard; ces carpes
+centenaires qui sautent de temps en temps hors des lacs, et ces petits
+oiseaux auxquels elles font peur; cette grande forêt émondée comme un
+seul arbre, et ces roches venues de Fontainebleau par Paris à dos de
+mulets; ces cours d'honneur où becquètent aujourd'hui des poules; ces
+grandes, ces petites, ces majestueuses, ces ridicules choses,
+n'indiquent-elles pas qu'il y eut successivement un grand Condé qui
+s'est promené dans ce château avec Pascal, Bossuet, Molière, Fénelon,
+Luxembourg, Lesage; un autre Condé qui tint table ouverte pour Voltaire,
+Marmontel, la Pompadour; un autre Condé qui s'absenta vingt ans de son
+palais, et enfin un dernier Condé, simple bourgeois, grand amateur de la
+chasse et des vaudevilles de M. Scribe?
+
+Le soleil avait disparu.
+
+A l'horizon, le clocher de Senlis se montrait dans la brume.
+
+M. Clavier et Caroline rentrèrent dans le salon de plain-pied, dont ils
+prenaient ordinairement possession l'été, et qu'ils abandonnaient
+l'hiver à cause de la fraîcheur des murs.
+
+Le couvert était mis.
+
+Caroline vérifia si rien ne manquait au service, alla faire un tour à la
+cuisine, et, quand sa revue de bonne ménagère fut faite, elle
+interrompit le vieillard dans la lecture de son _Parfait Jardinier_,
+pour l'engager à dîner. M. Clavier poussa son fauteuil vers la table:
+Caroline ne prit place qu'après une invitation.
+
+--Je vous recommande bien, mon enfant, lui dit M. Clavier, quand vous
+irez à minuit allumer le poêle de la serre, de refermer soigneusement
+les portes du cabinet de communication, ce que vous avez négligé de
+faire l'autre jour; aussi, les deux températures s'étant confondues, les
+plantes du Japon ont eu les feuilles roussies par l'élévation
+inaccoutumée de l'atmosphère, et celles du Cap-Vert ont souffert du
+froid. A propos, vous ne m'avez point remercié, oublieuse, du tapis bien
+doux, bien épais, que j'ai étendu dans la galerie vitrée, de la
+dernière marche de notre escalier à la porte des serres.
+
+Caroline prit la main de M. Clavier et lui sourit.
+
+--Je dois vous gronder encore de l'inconcevable lenteur que vous mettez
+à chauffer les poêles. Hier vous êtes descendue à minuit--oh! je vous ai
+bien entendue,--et vous n'êtes plus remontée qu'à deux heures. Vous
+aimez beaucoup à lire dans la serre, la nuit, je le sais, Caroline;
+mais, prenez-y garde, les fleurs et nous ne pouvons guère vivre
+ensemble: notre haleine les flétrit; leur parfum nous asphyxie: il faut
+que nous les tuions ou qu'elles nous tuent.
+
+D'après ces quelques paroles, bonnes sans doute, mais tempérées par
+beaucoup de réserve, il eût été difficile de dire le rang que Caroline
+occupait dans la maison. Elle ne se livrait point à de grossiers travaux
+domestiques; ses mains blanches le disaient assez: pourtant Caroline
+était habituellement éveillée, comme la bonne, à cinq heures l'été, à
+six heures l'hiver. On voit même qu'elle se levait à minuit pour
+renouveler la chaleur artificielle des serres: charge délicate, du
+reste, et qu'on ne doit pas confier à l'insouciance des domestiques,
+sous peine, le matin, en allant visiter ses baches, de trouver ses
+palmiers et ses ananas rôtis. Caroline repassait en partie son linge, et
+taillait elle-même ses robes. Auprès de M. Clavier elle accomplissait
+d'autres devoirs que l'usage lui avait rendus indifférents, mais qui
+eussent effrayé par leurs détails minutieux un moins bon caractère que
+le sien. Cette soumission que l'on conçoit très-bien chez le domestique
+qu'on paye ou dans l'enfant qui vous aime, étonnait chez Caroline, qui
+n'était ni la domestique ni l'enfant de M. Clavier.
+
+Il résultait, pour elle, de cette nuance qui n'était pas l'autorité, qui
+n'était pas la servitude, une position singulière dont les voisins--et à
+Chantilly on a pour voisins tout le monde--n'avaient jamais deviné le
+sens en pénétrant curieusement dans l'intérieur de M. Clavier.
+L'inégalité d'âge entre lui et sa jeune protégée faisait taire la
+calomnie, mais elle ne suffisait pas pour retenir l'indiscrétion. Les
+rares amis que M. Clavier recevait dans l'intimité, son notaire, son
+médecin, quelques agriculteurs, avaient difficilement l'occasion de
+parler à Caroline, qui descendait peu lorsque des étrangers étaient au
+salon; mais ceux-ci, pour ne l'avoir aperçue que quelquefois à la
+dérobée, n'en avaient pas moins été frappés de sa modestie et de sa
+grâce. Elle eût été, du reste, fort embarrassée au milieu d'une société
+nombreuse: un respect continuel pour l'homme qui n'osait adoucir, par
+des caresses de père, la vénération qu'il inspirait, ni déshonorer la
+main où s'appuyait sa caducité en la remplissant d'or, avait imprimé à
+la jeune fille une défiance particulière. Caroline eût répondu avec
+dignité à qui se serait oublié en lui parlant comme à une servante; et
+pourtant elle n'aurait su répondre à la déférence qui l'eût traitée en
+maîtresse de maison. Sa condition douteuse était devenue pour elle une
+seconde pudeur. Caroline eût rougi de tout le monde.
+
+--Pensez-vous, lui demanda M. Clavier, que M. Maurice soit actuellement
+à Chantilly?
+
+--Je crois, monsieur, qu'il doit s'y trouver. Avant-hier soir encore, il
+se promenait sur la pelouse avec M. Reynier, son beau-frère.
+
+--Ses affaires l'appellent si souvent à Paris depuis quelques mois,
+qu'on craint toujours de faire une course inutile en allant chez lui.
+Bientôt il faudra prêcher la résidence aux notaires comme autrefois aux
+évêques de cour. Cependant je lui ferai une visite demain.
+
+--Il me semble, reprit Caroline, vous avoir entendu dire que M. Maurice
+s'occupait beaucoup de politique; ne serait-ce pas là le motif qui le
+force à s'absenter plus fréquemment?
+
+--Vous dites juste: Maurice est dévoué aux idées nouvelles. Je suis
+témoin du sacrifice qu'il leur fait de sa fortune, de son temps et de
+ses plaisirs; c'est louable à son âge. Il a mille belles qualités, celle
+surtout que j'ai quelque intérêt à lui reconnaître, de m'écouter sans
+impatience et sans prévention contre ma vieillesse, dans les longues
+promenades où il me prête l'appui de son bras, lorsque vous me privez du
+vôtre, étourdie, pour cueillir des campanules dans les buissons. Oui,
+Maurice est né pour réchauffer les tièdes, et le monde en est
+empoisonné. Ce jeune homme a du patriotisme pour tout le canton. Je ne
+parle pas de sa réputation de notaire: il la mérite; c'est tout dire.
+Dans un bourg comme le nôtre, un notaire est le conseiller, l'ami des
+habitants: c'est ce qu'il est.
+
+--Vous avez toujours pensé cela de lui, monsieur, il serait flatté
+d'entendre son éloge se confirmer si souvent dans cette maison.
+
+--Je crois donc avec vous, Caroline, que ses affaires ne doivent pas
+souffrir de ses voyages réitérés à Paris. Il a une femme que j'estime,
+quoique fière, qui prend chaudement ses intérêts. Peut-être n'a-t-elle
+pas la circonspection de son mari. On parle trop dans ses salons, j'ai
+trouvé. Mon opinion ne serait-elle pas au fond dictée par la
+misanthropie de mon âge si peu indulgent, et le résultat de nos
+habitudes solitaires, à nous, mon enfant, qui causons peu? On nous
+appelle les sauvages dans le pays, et vous verrez que nous serons
+obligés de clouer des planches derrière la grille du jardin. Tandis que
+vous lisiez ce soir, les habitants nous épiaient du dehors comme des
+phénomènes effrayants ou curieux.
+
+On sonna à la porte du jardin.
+
+Caroline, toute rayonnante et tout empressée, courut ouvrir. Pendant ce
+temps, M. Clavier éclaircit ses lunettes et fit apporter de la lumière:
+son journal arrivait. En province, on ne se trompe pas plus sur le coup
+de sonnette du facteur que sur celui de l'ami de la maison.
+
+--Passons les réflexions, dit M. Clavier en ouvrant le journal, ce sont
+toujours les mêmes; on les réimprime chaque six mois. Que se passe-t-il
+en Vendée?
+
+Tandis que M. Clavier lit avec attention, sans perdre une syllabe, la
+correspondance de l'Ouest, Caroline enlève sans bruit les fourchettes et
+les verres, et glisse doucement sur sa base, auprès de l'étui à
+lunettes, la demi-tasse de café qu'accompagne le flacon d'eau-de-vie. Au
+bout de quelques minutes, elle tousse légèrement pour rompre l'attention
+du vieillard, qui, habitué à cet appel, relève sa tête blanche et
+sourit: _Prenez-le donc, tandis qu'il est chaud_, semble dire Caroline.
+
+Elle déplie ensuite son ouvrage de broderie, et la veillée commence pour
+elle et pour son vieil ami.
+
+Au-dessus de cette tête blanche immobile et de cette tête blonde,
+rapprochées par le travail et la méditation, plane un profond silence
+qui n'est interrompu que par les oscillations de la pendule.
+
+Chantilly est plongé dans le même repos.
+
+Il y a six ans, lorsque la forêt n'avait pas encore été dépouillée de sa
+population de cerfs et de sangliers, on était parfois surpris au milieu
+de la veillée par le cri d'une biche appelant ses faons. Mais depuis, la
+forêt est morte comme le château. Les cerfs et l'aristocratie s'en sont
+allés, comme autrefois la féodalité et les faucons; les nobles chasseurs
+ont suivi les nobles oiseaux.
+
+Caroline n'offre aux lueurs de la lampe qui l'isole dans un centre de
+lumière, au milieu de l'obscurité du salon, que son profil fuyant, et
+que l'indication gracieuse de sa bouche, sur laquelle elle appuie dans
+ses poses méditatives les ciseaux d'acier dont elle se sert pour
+découper sa broderie.
+
+--Misérables! s'écrie tout à coup le vieillard en frappant du poing sur
+la table, en froissant le journal: ces misérables Vendéens, ces fous qui
+ne valent pas le plomb qui les tue, ont encore égorgé ces jours derniers
+vingt soldats français logés dans un village. Ce sont bien là les dignes
+fils de ces fanatiques que nous avons hachés autrefois. Ils ont donc
+bien du sang à perdre, les royalistes de tous les temps? Eh bien! qu'on
+le verse, et finissons-en.
+
+M. Clavier ne s'était pas aperçu que ses paroles avaient produit une
+sensation foudroyante sur Caroline; sa tête et son ouvrage étaient
+tombés sur la table; des sanglots frôlaient sourdement entre ses doigts
+et la nappe.
+
+--Caroline! Caroline! pardon, mais je ne vous savais pas là. Ces maudits
+journaux! voilà à quoi ils sont bons. Tenez que je n'aie rien dit: ce
+que j'ai dit est si vieux! c'est de l'histoire:--Triste histoire!
+murmura M. Clavier, en hochant sa tête blanche.
+
+Et comme cela avait toujours lieu après les tempêtes où sa colère
+politique éclatait, il ramena tendrement Caroline vers lui, l'appuya sur
+son épaule, et, après avoir séparé ses beaux cheveux sur son front avec
+des doigts maigres et tremblants, il y déposa un long baiser.
+
+--Que ce soit la dernière fois, dit-il, étouffé par ses sanglots, que
+nous nous serons entretenus de pareils souvenirs. Le passé est à Dieu,
+qu'il en soit le juge, mon enfant!
+
+Cette scène, qui n'était pas la première de ce genre, se renouvelait de
+loin en loin, comme une espèce d'expiation dans la maison de M. Clavier.
+Elle avait profondément altéré le calme dont jouissaient quelques heures
+auparavant la jeune fille et le vieillard. Un nuage sanglant avait passé
+sur un lac tranquille; mais il n'avait fait que passer.
+
+M. Clavier se retira à pas lents dans son appartement, laissant Caroline
+abîmée dans la rêverie; rêverie douce où la haine n'avait aucune place.
+C'est le privilége des grandes douleurs d'être suivies d'une longue
+volupté de l'âme.
+
+En s'assoupissant, le vieillard se répéta encore tout bas: «Ne pas
+oublier d'aller demain chez M. Maurice, mon notaire. Ce qui vient de se
+passer m'avertit qu'il est temps.»
+
+Caroline, dès que M. Clavier fut parti, tira de la poche de son tablier
+une lettre que le facteur lui avait remise avec le journal, et la lut
+jusqu'à minuit: cette lettre ne contenait pourtant que dix lignes.
+
+M. Clavier avait peut-être raison: il était temps.
+
+
+
+
+II
+
+
+Heureuse la vie de province! Qui ne s'est dit cela, du fond d'une
+diligence, en traversant, emporté par quatre roues, quelques-unes de nos
+jolies petites villes de France, et en voyant passer, comme le paradis
+passe devant les yeux des damnés, ces maisons basses et tranquilles, et
+qui ont un reflet de la mansuétude de ceux qui les habitent? L'âme des
+propriétaires n'est pas moins nette que les trois marches de leur
+escalier extérieur; elle n'est pas plus resplendissante que le marteau
+de cuivre des portes; elle est aussi blanche que les rideaux qui étalent
+la pureté de leurs plis à travers les carreaux. A travers ces carreaux,
+admirez la table mise; ne craignez pas de dérober un détail à votre
+curiosité: le coin du tableau qui vous a échappé, vous le retrouverez
+plus loin; la table est mise partout; abattez les cloisons avec votre
+imagination, et la ville vous offrira une seule table de trois mille
+couverts; car il est midi, et l'on dîne dans toute la ville.
+
+Chantilly, malgré son voisinage de Paris,--il n'en est qu'à dix
+lieues,--ressemble déjà beaucoup à la province: la ville,--le titre est
+peut-être ambitieux, mais on exagère toujours le mérite de ce qu'on
+aime,--la ville ne se compose que d'une seule rue qui ferait honneur à
+une capitale; mais les maisons de cette unique rue, hautes et fières
+d'un côté, descendent à l'humble niveau d'un pavillon du côté qui
+regarde la pelouse. Ce contraste trahit l'origine moitié féodale, moitié
+libre, de Chantilly. Un des Condés, dans un jour de largesse, au retour
+de la chasse, distribua, par concessions égales, des morceaux de terrain
+à chaque pauvre habitant, tous alors serfs, domestiques, piqueurs ou
+gardes-chasses du prince; mais il leur fut défendu, en bâtissant sur ces
+terrains, de s'allonger, sous peine d'empiéter sur le domaine du voisin,
+ni de s'élargir sans mordre sur la pelouse. Les modernes systèmes
+égalitaires n'auraient pas mieux imaginé pour tracer un terme à
+l'ambition de la propriété. Aussi en est-il résulté que les pauvres et
+les riches de Chantilly sont toujours restés à la même distance les uns
+des autres. A la même distance, disons-nous, et non à la même hauteur;
+car, ne pouvant s'agrandir, les propriétés de Chantilly se sont élevées
+à raison de l'accroissement des fortunes. Quelques-unes ont cinq étages;
+beaucoup sont déjà au niveau du château. Ces bergers, ces gardes-chasses
+du prince sont devenus de riches industriels, et la considération dont
+ils jouissent se mesure à la hauteur des pignons. Dieu veuille qu'ils
+n'aient jamais des descendants des Condés pour valets de ferme!
+
+Dans cette rue de Chantilly, vers le milieu, si vous avisez une maison
+dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une cour pavée où un
+cabriolet dételé repose sur ses brancards, au delà de laquelle le
+Parisien, avide de campagne, admire un paysage encadré dans les montants
+de la porte; si, par cette porte, d'où s'échappe, l'été, un parfum de
+chèvrefeuille et de troëne, vous voyez passer à peu près toutes les
+personnes qui pénètrent dans la rue pour d'autres motifs que celui de se
+rendre chez elles, et d'ailleurs, si vous n'êtes pas distrait au point
+de ne pas remarquer les deux écussons dorés qui s'élèvent sur leurs
+branches de fer aux ailes de l'entrée, vous reconnaîtrez la maison de M.
+Maurice, notaire.
+
+Sa hauteur, trois étages; jalousies vertes, cour sur la rue, jardin sur
+la pelouse. Par une division bien entendue de logement, les appartements
+affectés aux affaires, à la partie sérieuse de l'existence, prennent
+jour du côté de la rue, et les pièces consacrées au repos domestique
+s'ouvrent en face de la forêt. On passe ainsi, sans quitter l'étage, du
+mouvement du bourg à la solitude de la campagne. Au printemps, la
+position est délicieuse: percée d'outre en outre par le soleil qui entre
+d'une part, et par l'air du bois, tiède et résineux, qui pénètre de
+l'autre, cette rangée de maisons, vue à la distance du bois, est d'un
+pittoresque effet. Lorsque les grilles vertes des jardins avancés
+tremblent dans la raréfaction de l'air comme des arbres dans l'eau,
+Chantilly semble une vaste serre chaude dépendante du château. A cette
+illusion de perspective se joint, pour la rendre plus complète aux yeux,
+le jeu de la lumière sur les vitres; son reflet au fond des glaces des
+appartements. Ce verre, ces barreaux, ces transparences, cet air, ce
+jour, fascinent la vue, qui ne peut renoncer à voir une serre chaude
+dans ce mirage.
+
+L'étude de Maurice est au plain-pied, au lieu d'être à l'entresol,
+auprès de son cabinet, disposition locale peu commode pour la
+consultation des affaires, mais exigée par Léonide, la femme de Maurice,
+qui n'aurait jamais souffert que les paysans rayassent de leurs souliers
+ferrés les carreaux de la salle à manger. Et il faut la traverser pour
+se rendre dans le cabinet de Maurice. Cette fausse répartition
+d'appartements oblige celui-ci à se déplacer de l'étude au cabinet
+toutes les fois qu'un conseil nécessite un entretien particulier. Il est
+vrai qu'au moyen de cette division, on obtient le silence des clercs,
+relégués aussi dans les salles basses, à la portée des clients. Cette
+république plumitive ne franchit jamais les dix marches qui la séparent
+du patron, excepté pourtant le premier de l'an; le reste de l'année, le
+maître-clerc seul a le droit de surprendre Maurice à toute heure.
+
+Neuf heures, l'étude s'emplit d'hommes et de femmes de la campagne.
+Fermiers, bûcherons, carriers, vignerons, bergers, meuniers,
+charretiers, maçons, cordiers, charrons, tous en blouse, les guêtres de
+cuir bouclées jusqu'au genou, sont assis en zigzag, de manière à
+confondre dans la ligne perpendiculaire du dos la ligne tangente au
+talon. Ils se briseraient le cou, au cas de quelque glissade, si leur
+bâton, planté en échalas, cessait de s'appuyer à terre et dans la
+fossette de leurs mentons. C'est dans cette attitude, commune à tous
+ceux qui se sont emparés les premiers du banc de chêne qui règne le long
+des murs, que l'arrivée de Maurice est impatiemment attendue.
+
+Les jours de marché attirent une plus grande affluence au notariat. On
+profite du déplacement pour arranger les affaires. L'occasion est belle
+pour venir et s'en aller ensemble. Les affaires des gens de la campagne
+sont simples: une procuration à faire rédiger, un bail de ferme à
+renouveler, un dépôt à constituer ou à reprendre, selon que la récolte a
+permis de respecter les épargnes ou a forcé d'y toucher. De là des
+visages rayonnants, d'autres soucieux; beaucoup trahissent leurs
+bénéfices sur les foins de l'année par une transpiration métallique: le
+mouvement qu'ils font pour soulager leur gousset les désigne à la
+jalousie: parmi les femmes, malheur, dans l'opinion, à celles qui
+laissent déborder un angle de papier sous le pli de leur mouchoir!
+conjecture fâcheuse: on retire l'argent placé. Ce ne sont que des
+conjectures, il est vrai, mais ne suffisent-elles pas pour faire
+présumer des fortunes qui s'en vont? A tel signe on prévoit que tel
+champ sera bientôt vendu si l'on veut ensemencer l'autre; et ces
+prévisions, rarement en défaut, sont la mesure de l'accueil qu'on ménage
+à chacun. Il y a autant de mensonges personnifiés pour le moins dans
+cette assemblée grossière que dans les salons, où les moralistes
+prétendent exclusivement les y trouver. Ces corps frustes, ces âmes
+calleuses sont aussi bien partagés que les gens de la ville en cupidité,
+astuce et fourberie. Au lieu d'être planté dans un beau vase de marbre,
+l'arbre du bien et du mal est là planté dans la boue. Il y a longtemps
+que les Tityre et les Lindor ont été emportés par les torrents de lait
+qui couraient dans les plaines. L'âge d'or a été fondu à la Monnaie.
+
+Les femmes abondent dans l'étude; on l'a dit, c'est jour de marché.
+Assises sur leurs paniers, elles récapitulent en gros sous le produit de
+la vente des carottes et des choux dont elles répandent le parfum
+végétal autour d'elles. L'étude est devenue une succursale de la halle;
+elle s'encombre de clients qui, tous, avant de s'enchaîner par les
+formes solennelles du contrat, sont bien aises de répéter une dernière
+fois la comédie de générosité dont ils ont, en chemin, étudié les rôles.
+A les en croire, n'est-ce pas par pure amitié que celui-ci vend, que
+celui-ci achète? n'est-ce pas à la seule fin de gratifier le notaire, le
+timbre et l'enregistrement qu'ils traitent et contractent? voyez. De
+plus hypocrites encore jurent leurs grands dieux qu'ils ont la plus
+intime confiance entre eux, mais qu'on est mortel dans ce monde et qu'on
+a des enfants. Un reçu ne nuit jamais: un bout de traité ne déshonore
+personne. Voilà pourquoi on aperçoit partout, dans l'étude, deux mains
+droites qui s'ouvrent pour dissimuler deux autres poignets serrés comme
+un étau.
+
+Les protestations de désintéressement allaient leur train, en attendant
+Maurice dont il était parfois difficile d'admettre l'opportunité au
+milieu de tant d'honnêtes gens, lorsqu'un homme, qui ouvrait et fermait
+de temps à autre un livre de prières, d'où pendaient des nœuds et des
+rubans fanés, se leva et vint se placer entre deux villageois qui
+exposaient, avec la bonne foi précitée, les conditions de leur marché à
+conclure.
+
+--Ah çà! mes amis, permettez-moi deux mots.
+
+--Quatre, monsieur le curé.
+
+--Toi, Valentin, tu vends ta récolte prochaine; toi, Gaspard, tu la lui
+achètes.
+
+--Tout juste, monsieur le curé; vous savez ça de la tête à la queue,
+comme dit l'autre.
+
+--Il est venu à mes oreilles, là, dans mon coin, où je vous ai entendus,
+sans chercher à vous écouter, que le prix de la récolte était cinq cents
+francs; les frais de vente à la charge à tous deux. Vous arrivez l'un et
+l'autre d'Écouen, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur le curé, et prêts à y retourner, affaire faite.
+
+--Bien! calculons: le voyage d'Écouen et retour, le déjeuner à
+Champlâtreux, l'air y est bon, le vin meilleur;--la journée à
+Chantilly,--journée de travail perdue pour tous deux:--c'est douze
+francs au moins: dix francs de contrat au notaire;--vingt-deux: à
+déduire de cinq cents francs, valeur de la récolte vendue, reste à
+quatre cent soixante-dix-huit; sur laquelle différence de vingt-deux
+francs, tu perds, toi, onze francs; toi, onze francs. Voulez-vous suivre
+mon conseil, mes amis? Valentin, mets ta main dans celle de
+Gaspard,--marché conclu:--toi, Gaspard, offre à Valentin une place sur
+l'âne que tu as acheté ce matin à Gouvieux, et partez tous deux pour
+Écouen: rebuvez un coup à Champlâtreux. Bon voyage! C'est vingt-deux
+francs que je vous remets dans la poche: est-ce dit?
+
+--Monsieur le curé, nous sommes tous mortels.
+
+--Sans doute, Valentin, mais vous êtes de braves gens, deux amis; à quoi
+bon ce papier? Irez-vous jamais, l'un ou l'autre, réclamer autre chose
+que l'argent ou la récolte, marché conclu sur l'honneur?
+
+--Non, mais on peut passer d'un moment à l'autre: les enfants sont là.
+
+--Mais, Gaspard, vos enfants ont connaissance du marché; tout Écouen
+aussi. Croyez-moi, soyez confiants, on le sera après vous.
+
+--Pas possible, monsieur le curé, nous sommes sujets à mourir.
+
+Le curé se retira en soupirant et reprit sa place et sa lecture dans le
+coin du mur.
+
+Tous les clients se levèrent.
+
+Maurice entrait. Des pressions de mains l'étouffèrent, le vent des
+chapeaux, agités par de violents saluts, faillit le renverser.
+
+Maurice avait adopté la méthode ministérielle de recevoir debout,
+d'entamer la discussion à la cheminée pour la finir à la porte, dont il
+avait soin de toucher le bouton quand il jugeait être assez éclairé sur
+la question.
+
+Il se servait en outre de la formule interrogative, par une précaution
+indispensable envers des gens toujours disposés à faire la généalogie de
+leurs affaires.
+
+--Vous, monsieur Grandménil?
+
+--J'apporte, monsieur Maurice, dix mille francs pour les placer sur
+première hypothèque.
+
+--Passez à la caisse; versez: j'ai votre affaire. Toi, Robinson?
+
+--Moi, monsieur Maurice, je voudrais devenir acquéreur d'un des lots de
+la propriété de la Garenne, entre Morfontaine et Saint-Leu.
+
+--De quel lot?
+
+--Du parc, monsieur Maurice.
+
+--La mise à prix est de quarante-cinq mille francs, mon garçon.
+
+--J'en déposerai chez vous quatre-vingt mille, et vous pousserez pour
+moi. Je pars pour l'Auvergne.--Si vous manquiez de fonds, écrivez à ma
+femme.
+
+--Bien, Robinson. Et vous père Renard?
+
+--Nous nous faisons vieux, monsieur Maurice.
+
+--Je comprends: vous voudriez la rente viagère. Qu'abandonneriez-vous,
+père Renard?
+
+--Dame! mes trois maisons de Pont-Saint-Maxence, ma petite carrière de
+Gouvieux, et mes deux moulins de Quoy.
+
+--Et vous demanderiez?
+
+--Six mille livres de revenus, ma vie durant.
+
+--Ce n'est pas impossible, père Renard; votre âge?
+
+--Soixante-deux ans: du reste, je vous apporte mon extrait de naissance
+et mes titres de propriété.
+
+--Revenez dans la quinzaine, père Renard, entendez-vous? j'aurai à vous
+parler.
+
+--Moi, monsieur Maurice...
+
+--Ah! bonjour, Pierrefonds; les loups ne t'ont pas mangé, mon vacher?
+Qu'est-ce qui me vaut ta visite?
+
+--Ma foi, vous feriez bien de me le dire, monsieur Maurice; en route, et
+comme je venais, chassant devant moi mon âne, sauf votre respect, j'ai
+ramassé une baguette de chêne,--on a mal à voir comme le vent les
+abat,--à cette occasion je me suis proposé de vous demander si de mon
+héritage, qui est de cent trente-trois mille francs, comme vous savez,
+je ferais mieux d'acheter la pièce de bois du vieux Guillaume, en plein
+rapport depuis deux ans, tout chêne de haute futaie: pas un pouce de
+jour; ou bien--voilà que j'ai vu sauter trois carpes; dieu de dieu!
+quelles carpes!--ou bien les étangs de Burigny; sauf votre respect,
+c'est assez l'avis de ma femme. Ce diable d'âne, comme je vous disais,
+s'est mis à manger de la luzerne,--c'est un bon commerce, monsieur
+Maurice! si j'en achetais quelque cent arpens, que j'ai pensé? il faut
+bien que je place cet argent quelque part.--Bonjour, monsieur Smith! que
+j'ai dit à M. Smith, qui m'a répondu sur ces entrefaites: Bonjour,
+Pierrefonds. M. Smith est ce brave homme qui a empesté le pays de fumée,
+le mécanicien qui construit des chaudières où il cuit du fer. J'avais
+pas plutôt marché quatre pas que j'ai dit: Conclu! Touche là,
+Pierrefonds, j'aurai une usine. Je mets mon argent là. Pensons plus à
+rien. Ah! oui; il y avait un séchoir de laine à traverser, et, sauf
+votre respect, je n'ai jamais vu de plus belle laine, et alors, tout
+naturellement, j'ai pensé que je ne saurais mieux placer mon argent que
+dans le plâtre; ou bien... Ma foi, votre serviteur, prenez-moi cet
+argent, et disposez-en comme vous l'entendrez, monsieur Maurice: dans
+dix ans je vous en demanderai compte. S'il a poussé, tant mieux! nous
+récolterons; s'il est mort en terre, eh bien! il n'y aura pas eu de
+votre faute ni de la mienne, la graine était mauvaise.
+
+--Nous tâcherons d'être prudent, Pierrefonds; puisque la fortune est
+venue, elle restera. Nous allons d'abord nous occuper d'un solide
+placement. Plus tard, je t'écrirai pour te marquer l'emploi le plus
+avantageux que j'aurai trouvé à ton argent. En attendant, je vais te
+délivrer un reçu de tout, mon ami.
+
+--Pas de ça! monsieur Maurice, pas de ça: c'est de la défiance. Tous les
+reçus du monde ne valent pas votre probité, sauf votre respect. Adieu,
+monsieur Maurice; je suis un peu pressé, je pars. J'ai encore deux sacs
+d'avoine à acheter au marché. Portez-vous bien. A propos, j'oubliais de
+vous remettre l'argent. Voilà trente mille francs en or, cinquante mille
+en papier: demain, le valet de ferme, en venant chercher votre fumier,
+apportera le reste. Salut, monsieur Maurice.
+
+Pierrefonds sort.
+
+Il revient aussitôt sur ses pas.
+
+--Gardez-vous bien, au moins, monsieur Maurice, cria-t-il en passant sa
+tête entre les deux battants de la porte, de donner le pourboire au
+valet: ceci me regarde.
+
+--Mille pardons, monsieur, dit Maurice en allant vers le prêtre, qui, à
+plusieurs reprises, s'était levé pour lui parler, mais qui, toujours
+devancé par de plus pressés, s'était rassis, avait recommencé sa
+lecture, attendant son tour avec résignation, mille pardons de ne vous
+avoir pas plus tôt donné audience: que puis-je pour vous?
+
+Maurice avait attiré le prêtre dans un coin.
+
+Celui-ci répondit en rougissant, à voix basse, et un peu humilié de sa
+condescendance envers un homme de la terre:
+
+--Ma paroisse est pauvre, monsieur. Mes aumônes étant trop faibles pour
+suffire au soulagement des nécessiteux dont je suis le père, j'ai été
+forcé de recourir à la générosité des riches habitants. J'ai été bien
+inspiré. De leurs deniers, j'ai fondé une caisse de secours qu'ils
+alimentent, et dont ils ont bien voulu me confier l'emploi. La charge
+est sainte; mais elle n'est pas sans danger. Depuis quelques jours, des
+malveillants, qui s'exagèrent sans doute la valeur du dépôt dont j'ai la
+garde, rôdent autour du presbytère avec des intentions suspectes. Seul,
+sans défense, isolé, jugez de mes craintes. Un coup de main
+non-seulement me ravirait le trésor de mes pauvres, mais il ne me
+laisserait pas même, auprès de certains esprits prévenus contre la
+pureté de notre ministère, la ressource de mon innocence. On
+m'accuserait d'une complicité odieuse.
+
+--Y aurait-il, monsieur, interrompit Maurice, des hommes assez pervers
+pour avoir cette pensée?
+
+--Dans un pays où l'on essaye de voler les pauvres, est-il impossible
+que les innocents soient calomniés? Du reste, ma prudence n'est une
+offense pour personne; elle est une garantie pour les autres, autant que
+pour moi-même. Je viens donc vous prier, vous, monsieur, assez heureux
+pour exercer un ministère inaccessible au soupçon, et que je crois à la
+hauteur de cette confiance du siècle,--ici le curé éprouva une vive
+souffrance morale à s'exprimer, à conclure; il sentait son abaissement,
+et sa voix ne le subissait qu'avec peine. Lui, prêtre, il implorait une
+puissance, il lui avouait qu'il était au-dessous d'elle dans le crédit
+du monde: roi détrôné, il se mettait sous la protection d'un usurpateur.
+Une seconde fois, il reprit: Je viens donc vous prier, monsieur, à
+l'insu de tous, de me décharger de cette solidarité dont on me croit si
+peu digne.
+
+Demain, à la nuit tombante, je vous apporterai la caisse de secours des
+pauvres de ma paroisse: on ne cessera de m'en croire le gardien, tandis
+que vous en serez le dépositaire. Par là, les âmes pieuses à qui la
+sainteté de mon caractère est un motif pour verser leur charité dans mes
+mains continueront à me la prodiguer; et désormais ceux qui chercheront
+à m'en ravir le fruit ne réussiront plus qu'à me tuer; s'ils me tuent,
+vous paraîtrez avec cette clef devant les méchants: ils resteront
+interdits. Les pauvres n'auront rien perdu; il n'y aura qu'un prêtre de
+moins.
+
+Cette confidence, qui avait l'humilité d'une confession, avait altéré
+celui qui la faisait à Maurice. Le prêtre avait rougi, pâli, tremblé en
+un instant. Sa honte était consommée; il avait déchiré sa robe et courbé
+la tête. Si l'on remarque que la domination comme la vie ne respire
+jamais si bruyamment que lorsqu'elle s'en va, à quoi faut-il donc
+comparer son agonie quand elle s'affiche ainsi?
+
+Le prêtre se tut; ses paupières étaient abaissées sur son regard.
+
+Avec beaucoup de modestie, Maurice protesta qu'il était malheureux de sa
+réputation de probité en pareille circonstance, et qu'il n'en avait
+jamais si péniblement été fier: que, du reste, sans croire à ce mépris
+du siècle pour le prêtre, il consentait à sauver un ministre vénérable
+de doutes injurieux qu'il ne partageait pas. Bref, il accepta la
+responsabilité de la caisse de secours des pauvres. Ensuite le prêtre le
+salua, prit son bâton dans un coin et sortit.
+
+Après avoir distribué encore à la volée quelques conseils, après avoir
+été forcé d'écouter les plus misérables détails d'intérêt cent fois sus
+et commentés, Maurice, accompagné des interpellations de ses clients,
+passa de l'étude à l'étage supérieur, et il entra dans la salle à
+manger, où il était attendu.
+
+
+
+
+III
+
+
+Maurice respirait à l'aise depuis qu'il n'entendait plus bourdonner à
+ses oreilles la criaillerie de ses clients, non que les devoirs de sa
+professions lui fussent antipathiques; mais, homme de repos parce qu'il
+était homme d'activité, il goûtait mieux les douceurs du paradis
+domestique après être sorti du chaos des affaires. Dans ce paradis, il y
+avait aussi une femme qu'il aimait avec toute la fraîcheur des premiers
+jours du mariage.
+
+Léonide et son mari sont encore amants: la preuve peut-être, c'est que
+depuis une grande demi-heure que le déjeuner est commencé, ils ne se
+parlent pas, ils se boudent.
+
+--Ce que vous demandez est impossible, ma chère Léonide.
+
+--Qui prétend le contraire, monsieur? mon indifférence vous prouve assez
+l'importance que j'attachais à cette question: si vous m'en parlez
+davantage, vous m'obligerez à croire que vous y tenez plus que moi. Il y
+aurait prodigalité de ma part à épuiser, sur un sujet si mince, les
+licences que la communauté du mariage autorise. Je suppose de meilleures
+occasions d'importuner votre réserve.
+
+Ironie ou allusion lointaine, Maurice répondit à Léonide avec beaucoup
+de douceur:
+
+--Je tiens à vous voir toujours bonne, et c'est moi que j'accuse lorsque
+votre charmant naturel disparaît, comme dans ce moment-ci. Exigez de moi
+toute autre chose, mettez à l'épreuve ma générosité, mon dévouement à
+vos plus légers caprices, mon obéissance à vos ordres les plus
+difficiles, et je vous promets, si vous n'êtes pas satisfaite
+sur-le-champ, de m'accabler de cette moue tout à votre aise.
+
+--Très-bien, monsieur; vous mettez à ma disposition ce que je ne
+souhaite pas, pour vous dispenser de m'accorder ce que je désire, ce que
+je désirais tout à l'heure: entendons-nous. On ne saurait être plus
+magnifique à bon marché. «Ne regarde pas tant cette étoile, car il n'est
+pas en mon pouvoir de te la donner.» Le mari qui usa de cette fade
+courtoisie, prévoyait que sa femme allait lui demander une voiture: il
+changea la question.
+
+--En voudriez-vous une?
+
+--Qu'ai-je dit? vous m'offrez une voiture parce que je vous ai demandé
+le motif qui a amené une jeune paysanne dans votre cabinet. Beau secret,
+pour s'en tourmenter, ma foi!
+
+--Permettez, Léonide, mais ce mot est ma justification prononcée par
+votre bouche. Ma fortune est à vous; mais le secret des autres, non,
+puisqu'il n'est pas à moi.
+
+--C'est donc un secret? repartit Léonide avec un étonnement presque
+sincère.
+
+--Ou plutôt une confidence, Léonide; c'est peu grave, mais cela doit
+être tenu caché.
+
+--Vous voilà donc le confesseur des jeunes fermières du pays? Vous ne
+laisserez bientôt rien à faire à monsieur le curé. Les femmes mariées
+appartiennent-elles également à votre circonscription morale? Et quand
+vous rencontrez les maris, vos paroles sont-elles verrouillées avec eux
+comme avec moi?
+
+Ces derniers mots ne permirent plus à Maurice de douter que sa femme
+était au courant d'une visite qu'il avait reçue quelques jours
+auparavant, et que, pour tout au monde, il eût voulu tenir cachée. Il
+affecta cependant de suivre le fil du propos.
+
+--Votre raillerie est presque une vérité, Léonide. Ma condition, trop
+peu comprise par vous jusqu'à présent, est toute de discrétion. Je ne
+suis pas coupable du tort qu'on fait au confessionnal en déposant dans
+mon cabinet les actes de la conscience; mais je dois, digne ou non des
+attributs de ma charge, la remplir avec rigueur.
+
+--Quel air sévère vous prenez, monsieur! bientôt ce sera à mon tour de
+vous dire: Quittez cette moue dont vous m'accablez,--car vous
+m'accablez!--Croyez-le, je respecte fort les priviléges de votre charge,
+mais je suis bien peu rassurée par vous sur les graves exigences qu'elle
+impose. Vous riiez fort, ce me semble, lorsque, au sortir de votre
+conversation privée avec la jeune fermière, vous vous êtes mis hier à
+table?
+
+--C'est que le conseil qu'elle est venue chercher avait apparemment son
+côté plaisant.
+
+--Ah! vous donnez aussi des conseils. Je le présumais fort, sans en
+avoir la certitude. Je crois même qu'on vient d'assez loin en solliciter
+chez vous. Après les confesseurs, allez-vous ruiner les avocats? Je ne
+pensais pas qu'un notaire...
+
+--Fût à la fois un avocat et un confesseur, n'est-ce pas, Léonide? cela
+est ainsi pourtant: c'est à notre défaut que les avocats vivent. Quand
+l'accord est impossible chez le notaire, l'office de l'avocat commence:
+nous sommes les bons génies des affaires; eux en sont les mauvais.
+
+--N'y a-t-il pas encore de saints parmi les notaires?
+
+--Non, Léonide, car je n'en connais pas qui résistassent à la séduction
+de deux beaux yeux.
+
+Maurice baisa la main de Léonide.
+
+--Songiez-vous à nous, ma bonne amie, il n'y a qu'un instant, lorsque
+vous me demandiez les secrets de mon cabinet? Vous êtes-vous figuré,
+non, cela n'est pas possible, l'affreuse position dans laquelle nous
+placerait celui qui, familier à notre intérieur, divulguerait ce qu'il
+couvre de son ombre et de son silence? L'immoralité que vous exécreriez
+alors chez un autre, la professerons-nous à notre avantage, sans
+trembler devant des représailles? Vous êtes-vous représenté une
+délation?
+
+--Assez, Maurice... ce serait être trop cruellement puni. Parlez bas:
+vous faites penser à des choses qui révoltent. J'ai peine à croire que
+tous les malheurs causés à vos affaires par une imprudence de mes
+paroles égalassent jamais la douleur où une délation nous plongerait.
+
+--Une délation!
+
+Léonide se troubla et pâlit.
+
+Quoique fâché d'avoir causé une douleur à sa femme, Maurice, d'un autre
+côté, imagina avec joie qu'il avait éloigné de l'entretien l'accident
+étranger qu'elle avait appelé du dehors.
+
+--Craignez tout, Léonide; mais changeons de propos. Nos domestiques
+écoutent; Reynier, votre frère, entre à chaque instant, et il est
+impossible d'avoir rien de caché pour lui. Je propose la paix:
+conciliateur né des autres, que je le sois chez moi, s'il vous plaît. A
+la fin, vous avez souri. Non, vous n'avez pas eu la faiblesse
+d'imaginer, Léonide, que je tramais quelque intrigue avec cette fermière
+en sabots et en bonnet.
+
+--Sous ce bonnet, Maurice, et dans ces sabots, j'ai aperçu une jolie
+figure, un charmant petit pied.
+
+--C'est possible, Léonide.
+
+--Vous l'avez donc remarqué?
+
+--Où serait le mal?
+
+--Je ne dis pas. Mais j'admire la rare prérogative de votre profession.
+Elle vous assimile à un ministre. Vous êtes les ministres de la police
+générale de la société. N'avez-vous pas un pied sur chaque seuil de
+maison? une oreille contre chaque mur? un œil dans chaque
+appartement? Ce que les autres ignorent, vous le soupçonnez; ce qu'ils
+soupçonnent, vous le savez, et ce qu'ils savent, vous, de par le droit
+d'être mieux informés, vous pouvez hautement le nier.
+
+A l'accent décidé de sa femme, et surtout à la tournure infatigable
+qu'elle imprimait au dialogue, brusquement transporté de nouveau du
+terrain étroit d'un petit fait sur le champ perfide des allusions,
+Maurice vit qu'il n'éviterait pas les questions qui allaient lui être
+adressées. Cette opiniâtreté l'affligea. A son tour, il força la
+conversation à rentrer dans la ligne d'où il avait tenté de l'écarter,
+dût-il, pour obtenir ce résultat, avouer nettement à Léonide la frivole
+déposition de la fermière.
+
+--Si vous saviez, Léonide, dans quel but cette enfant m'a consulté, vous
+chasseriez de votre esprit toute prévention.
+
+--Me croyez-vous donc bien curieuse de m'assurer qu'il y a de l'amour
+là-dessous?
+
+--De l'amour! Léonide?
+
+--Sans doute; la petite fermière est jeune, elle est fort bien, elle est
+triste: donc elle aime... Mais passons.
+
+--Oui, j'en conviens, elle aime un brave garçon qui l'épousera.
+
+--A la Saint-Jean ou à Pâques; que m'importe, mon ami?
+
+Il devenait de plus en plus évident pour Maurice que sa femme tenait à
+percer un mystère autrement intéressant pour elle que celui dont il
+s'efforçait maintenant de la préoccuper, et sur lequel il ne demandait
+pas mieux que de satisfaire sa curiosité. Mais le sacrifice n'en était
+plus un; on exigeait davantage. Par une concession promptement
+consentie, il espéra cependant détourner le coup dont il avait déjà
+éprouvé la menace. Il revint avec une condescendance malheureuse sur un
+sujet épuisé.
+
+--Tenez, je n'ai pu m'empêcher de rire malgré moi de l'excès de prudence
+de ces deux amants. Le jeune homme, depuis quatre ans, apporte
+fidèlement à l'étude, et à l'insu de sa fiancée, six francs d'économie
+chaque dimanche, afin de réunir quinze cents francs pour acheter un
+remplaçant à l'époque où il sera appelé au service. C'est une surprise
+qu'il ménage à celle qui sera sa femme, et dont il ne lui fera part
+qu'au jour de la cérémonie nuptiale.
+
+--Mais c'est très-louable, mon ami. Est-ce cela qui vous faisait rire?
+
+--Sans doute; car, de son côté, la jeune fermière, ne supposant pas à
+son fiancé les moyens de se racheter du service militaire, amasse, à
+force de sacrifices et de privations, une somme égale qu'elle dépose
+aussi chez moi, chaque dimanche: sa joie est d'offrir un remplaçant pour
+bouquet de noces à son mari. Je me réjouis d'avance de leur étonnement
+lorsqu'ils se gratifieront l'un l'autre du même cadeau. Maintenant, vous
+comprenez, Léonide, qu'en révélant leur double confession, je romprais
+le charme qui lie par la générosité ces deux amants, et j'empêcherais
+peut-être un bon mariage et une belle action.
+
+--Je comprends, en effet, que vous soyez discret, répliqua malignement
+Léonide, qui remportai, tout en la dédaignant, une première victoire
+sur l'impénétrabilité de Maurice,--je ne vous blâme plus de votre
+silence.
+
+La petite guerre finit là. Léonide eut encore plus de finesse que son
+mari n'avait de peur. Elle ne poussa pas plus loin le succès, de
+crainte, en triomphant davantage, de paraître conquérir ce qu'elle
+tenait à mériter. La portée de son caractère, à défaut d'une longue
+expérience, lui avait appris que le droit conjugal, pour être maintenu,
+doit passer en habitude et n'être jamais une faveur ou une victoire.
+
+Cette scène entre Maurice et Léonide, et provoquée par celle-ci, n'avait
+été qu'un long prétexte de sa part pour obtenir une explication sur la
+visite dont Maurice lui avait fait un mystère.
+
+Mais si Léonide avait montré de la curiosité plus qu'elle n'en avait
+envie sur un incident bien léger, Maurice, de son côté, avait défendu
+son silence avec une raideur de principes un peu exagérée pour la
+circonstance. C'est qu'en réalité, ils étaient entraînés par des motifs
+plus graves, celui-ci à se taire, celle-là à interroger. Une comédie
+s'était jouée derrière le rideau. Ils s'étaient attaqués avec le trouble
+de la mêlée, de peur de s'avouer, en précisant leur rôle dans le combat,
+la cause qui les mettait en présence. Il est temps enfin de le dire:
+leur ménage avait sa plaie secrète comme presque tous les ménages: la
+leur veut un instant de commentaires.
+
+Par suite d'arrangements de famille, Léonide avait été élevée à Beauvais
+chez une de ses tantes. La fille unique de cette tante, à peu près de
+l'âge de Léonide, partageait avec elle les caresses les plus tendres et
+les avantages d'une bonne éducation. Excellente femme, la mère
+d'Hortense se fût reproché comme une injustice la moindre faveur
+accordée à l'une dont l'autre n'eût pas joui. Pour elle, Hortense et
+Léonide étaient ses deux enfants. Dans le monde, elles s'appelaient
+cousines; mais, dans l'intimité, se dédommageant de ce titre qu'elles
+trouvaient trop réservé, elles échangeaient le doux nom de sœur. A
+l'âge où les âmes encore sans sexe sont sans rivalité, il était naturel
+que les deux cousines s'accordassent parfaitement dans leurs goûts.
+Jusqu'au terme de cet âge, rien de ce qui composait le bonheur de l'une
+n'avait été interdit à l'autre; bonheur il est vrai, dont il était
+facile de faire deux parts: celui de porter des robes de la même étoffe,
+et d'où résultait celui plus vif encore d'être prises l'une pour
+l'autre, à cause de la ressemblance.
+
+Cette affection jumelle se prolongea jusqu'à dix-sept ans, bien qu'avant
+même cette époque, Hortense et Léonide n'eussent déjà plus aucune trace
+de conformité dans le caractère. Hortense était restée une femme petite,
+mais gracieuse avec embonpoint; mesurée dans ses mouvements pleins de
+rondeur; formée pour les jeunes gens de vingt ans; charmante enfant pour
+ceux de trente; ni brune ni blonde, ou plutôt brune le matin, en
+peignoir, quand ses cheveux tombaient en masse, et blonde le soir,
+quand, bien nattés, bien tirés à cent épingles, ils s'appliquaient plus
+rares à ses tempes; d'humeur égale, prisant un point de broderie bien
+au-dessus de la lecture la plus passionnée. L'adolescence venue, Léonide
+osa se dire qu'elle s'ennuyait aux jouissances tranquilles d'Hortense;
+ensuite elle la plaignit d'être si froide, et enfin elle se débarrassa
+d'une confidente si complétement dépourvue d'imagination. Bientôt
+arriva, pour les deux cousines, le moment où les jeunes filles,
+fatiguées de poursuivre l'idéal à travers les livres et les rêveries, se
+heurtent à la réalité; heure de désenchantement qui ne manque jamais de
+sonner. Hortense fut aimée la première. Un jeune homme de
+Beauvais,--c'était Maurice lui-même,--reçu depuis plusieurs mois dans la
+famille des deux cousines, et cachant, sous des dehors posés, de riches
+qualités d'âme, fut agréé d'abord comme ami de la maison. N'ayant pas
+encore arrêté ses projets d'avenir, il ne déclara pas tout de suite ses
+intentions à la mère d'Hortense: il aima mieux lui en laisser pressentir
+le but honorable que de les lui révéler sous des restrictions sans fin.
+Un de ses amis seulement,--Jules Lefort, négociant en laines à
+Compiègne,--eut son aveu formel d'épouser Hortense dès qu'il aurait
+réalisé quelques héritages de famille destinés à l'achat d'une étude
+d'avoué. Jules Lefort l'encouragea à ce mariage, regrettant beaucoup de
+son côté de n'avoir pas à consulter ses lumières sur une semblable
+résolution. Car Jules Lefort, ainsi que Maurice, adoptait de bonne heure
+la marche méthodique de la vie, et se soumettait à son niveau; il
+croyait plus sage de l'accepter à l'âge des fortes résolutions que de la
+contrarier pour la reprendre plus tard avec le désavantage du regret, de
+la vieillesse et du dépit. Les deux amis envisageaient le but de
+l'existence sans illusion: quelques années à vivre, des enfants pour
+continuer leurs noms, une fortune à gagner pour la leur laisser, et puis
+le repos dans un bon fauteuil ou dans la tombe. Les plus habiles, après
+s'être bien retournés, pensaient-ils, arrivent là: ils y arriveraient
+sans secousse et de plein gré: n'étaient-ils pas les plus raisonnables?
+
+Dans sa correspondance avec Jules Lefort, Maurice se plaisait à
+détailler minutieusement les qualités distinctes des deux cousines; et
+les éloges qu'il en écrivait étaient confirmés par chacune des réponses
+de l'ami, qui louait sur parole. Il passa bientôt en habitude chez les
+deux amis de ne plus s'entretenir que de Léonide et d'Hortense,
+auxquelles les lettres et les réponses étaient communiquées. Au bout de
+six mois, Jules Lefort de Compiègne était de la famille: on n'avait plus
+que son visage à connaître, ce qu'on ne désirait pas le moins; Léonide
+surtout, qui poussait le roman par lettres jusqu'à croire que Jules
+serait infailliblement son mari. Elle fondait cette espérance sur la
+chaleur qu'il mettait à parler d'elle dans sa correspondance avec
+Maurice. Jules, qui n'était pas romanesque, justifiait peut-être la
+pensée de Léonide.
+
+Sur ces entrefaites, mourut l'oncle d'Hortense, riche corroyeur de
+Compiègne, très-connu de Lefort qui n'avait jamais cessé d'être en
+relation d'affaires avec lui. Sa mort arrêta le vaste mouvement de sa
+tannerie. Cette suspension, trop prolongée, pouvait ruiner
+l'établissement entier; pour prévenir un tel malheur, la sœur du
+défunt, la mère d'Hortense, fut obligée, sous peine de perdre un
+magnifique héritage, de faire choix dans sa famille d'une personne
+attentive à ses intérêts et capable en même temps de continuer les
+affaires jusqu'à leur liquidation. Ce fut Hortense qu'elle désigna. Elle
+partit pour Compiègne, chargeant Léonide, sa confidente et sa cousine,
+de réviser les lettres de Maurice, qui, de son côté, donna à Jules
+Lefort la mission délicate de lui marquer la place qu'il occuperait dans
+la fidélité d'Hortense mise à l'épreuve de l'éloignement.
+
+L'épreuve fut singulière. Rapprochés pour un règlement d'intérêts
+communs à dresser, Jules et Hortense s'occupèrent plus d'eux-mêmes que
+des absents; très-positifs tous deux, ils s'estimèrent d'abord sous le
+rapport commercial, et ils finirent par se persuader, sans songer à mal,
+qu'ils feraient une excellente maison en continuant celle du défunt, ou
+plutôt en en fondant une nouvelle.
+
+Jules Lefort était moins coupable qu'on ne se l'imagine en s'installant
+dans le cœur d'une femme dont son ami était en possession. Maurice,
+quelque précision qu'il eût apportée dans ses lettres à distinguer une
+cousine de l'autre, n'avait pu si bien faire, que les qualités dont il
+s'était plu à parer Léonide répondissent exactement à sa figure et
+fussent justifiées de telle sorte que toute méprise fût impossible. Par
+l'interversion la plus bizarre et pourtant la moins surnaturelle, Jules
+Lefort ne sépara pas du visage d'Hortense, lorsqu'il la vit pour la
+première fois, les attraits qu'accordaient à Léonide les lettres de
+Maurice. Il vit tout à la fois la femme aimante, comme Maurice lui avait
+peint Léonide, dans la femme bonne, la femme d'esprit dans la femme
+d'ordre, et quand Hortense essaya de le détromper, sans y tenir
+beaucoup, il était trop tard: Jules se contenta de son erreur.
+
+«Je serais heureux avec elle, si tu y consens, écrivit Jules Lefort à
+Maurice; d'ailleurs, je crois que ton refus arriverait un peu tard.»
+
+«Sois heureux avec elle,» répondit Maurice, qui, ayant deux ans
+d'attente devant lui avant d'être en mesure d'acheter une charge
+d'avoué, eût craint d'empêcher Hortense de contracter un mariage d'où
+son bonheur dépendait, et devenu, s'il avait bien compris Jules Lefort,
+une espèce de réparation.
+
+Celle qui fut inconsolable, ce fut Léonide: le mari que prenait Hortense
+était celui qu'elle perdait. Sa jalousie était d'autant plus poignante,
+qu'elle avait vu une passion déclarée dans l'attachement tout de raison
+de Jules pour elle, homme qu'en jeune fille exaltée elle aimait de tout
+le romanesque d'une intrigue dont le héros était inconnu. A cette
+douleur se joignit celle de l'amour-propre froissé. Hortense n'était pas
+une femme étrangère qui lui volait sans préméditation un amant, c'était
+sa cousine, c'était presque une sœur, c'était celle qui possédait
+toutes les faiblesses de son cœur pour l'homme qu'elle usurpait.
+Impitoyables dans leurs propos, les petites gens brodèrent sur le texte:
+il y eut des persiflages, des compassions railleuses. La santé de
+Léonide en fut affectée: Maurice eut pitié. Il se proposa pour réparer
+personnellement un tort qu'en réalité n'avait pas même son ami, bien
+plus blâmable à la rigueur envers lui qu'envers Léonide: il fut accepté
+par dépit. Maurice, à qui une famille noble et riche de la Vendée avança
+généreusement les fonds nécessaires à l'achat d'une charge d'agent de
+change en souvenir d'une amitié de collége toujours chère au fils aîné
+de cette famille, épousa Léonide, deux mois après le mariage d'Hortense
+avec Jules Lefort. Mais les deux cousines étaient à jamais séparées par
+une haine que les deux amis tentèrent inutilement d'éteindre dans des
+fêtes de famille. Léonide ne pardonna pas; vindicative autant
+qu'Hortense était oublieuse et bonne, elle altéra le bonheur domestique
+de celle-ci en répandant des doutes injurieux sur l'intimité où elle
+avait vécu avec Maurice. Après avoir plaisanté longtemps des propos que
+la haine de Léonide jetait entre leurs ménages, les deux amis jugèrent
+dans l'intérêt de leur réputation de ne plus se voir. Le silence de la
+calomnie ne s'obtient que par l'absence: ils se séparèrent; Jules Lefort
+accrut considérablement sa fortune dans le commerce des laines: Maurice
+acquit à Chantilly une étude de notaire après s'être défait de son titre
+d'agent de change, qu'il avait acheté au lieu d'une étude d'avoué, comme
+il en avait eu d'abord le projet. Victor Reynier, le frère de Léonide,
+avait déterminé chez Maurice ces différentes résolutions d'existence.
+
+Dès que Jules Lefort apprit l'installation de Maurice à Chantilly, il
+entama avec lui une correspondance ignorée des deux cousines. C'est à
+Maurice qu'il voulut confier les épargnes de son commerce, heureux de
+remettre en de si fidèles mains ce qu'il enlevait aux chances de la
+fortune et qu'il s'assurait dans l'avenir. Une transaction grave et du
+plus grand poids pour le reste de sa vie l'ayant obligé de s'aboucher
+avec Maurice, il s'était rendu auprès de lui à Chantilly. Les deux amis
+s'étaient serré la main en pleurant. Mais, malgré leurs précautions,
+l'entrevue fut découverte par Léonide, et c'était pour en savoir à tout
+prix le motif qu'elle avait si indirectement persécuté son mari, sous le
+prétexte de connaître l'insignifiant entretien qu'il avait eu la veille
+avec la fermière.
+
+
+
+
+IV
+
+
+La paix était conclue entre les deux époux, aux dépens d'une confidence
+que Maurice, eût-elle été plus sérieuse, n'était pas en droit de refuser
+à Léonide: il n'en était pas moins récompensé par toutes les immunités
+de la reconnaissance.
+
+Il eût été bien rigoureux, après tout, de ne pas céder. En échange de sa
+liberté de demoiselle, qu'elle n'avait perdue que depuis deux ans, comme
+une compensation à son éloignement de Paris, où Maurice l'avait conduite
+après l'avoir épousée, et comme adoucissement à la monotonie de leur
+résidence à Chantilly, il était juste que Léonide entrât en partage de
+la souveraineté domestique. A la condition de vivre sur le pied d'une
+parfaite égalité dans le ménage, peu de femmes se plaindront des
+privations qu'il exige. Mais ce n'est qu'à ce prix.
+
+Outre le sacrifice de Paris et de sa liberté, Léonide faisait encore à
+son mari l'abandon de son orgueil de jolie femme. Elle s'était résignée
+à l'admiration unique que lui vouait Maurice, se contentant d'avoir pour
+lui seul des yeux noirs qui étonnaient même les gens de la campagne, eux
+qui les ont si beaux et qui ne s'étonnent de rien; d'avoir pour lui seul
+une coupe de figure italienne, ovale et olive, et une de ces tailles
+franches qui font qu'une femme est nue malgré ses vêtements.
+
+Léonide porte au plus haut degré le caractère de femme soumise à son
+organisation ardente: l'impétuosité de ses penchants étincelle dans ses
+yeux vifs, mais cernés, dans son teint sombre qu'éclaircit une abondante
+chevelure du plus beau noir, dans le jet de son cou sans inflexion.
+Forte et nerveuse à la fois, on sent qu'elle serait assez complète pour
+écouter la volonté de toutes ses passions; qu'elle serait amante
+jalouse, implacable ennemie, rivale à redouter, si, en réalité, elle ne
+se montrait avec éclat femme soumise et attachée. Elle n'est pas
+coupable de l'exagération de ses instincts. Les démentis donnés à la
+civilisation par le naturel, qui prévaut si souvent, ne sont pas à la
+charge de ceux qui trompent: est-ce la faute d'une femme si, née pour
+vaincre un taureau à la lutte ou pour traverser un torrent à la nage, on
+a emprisonné ses bras dans une robe et amolli ses nerfs dans la soie?
+Dieu a fait la femme, et nous la dame. L'erreur perce toujours. Chacun,
+à des moments donnés, reprend sa place dans la création, en s'échappant
+aux liens de paille que nous appelons mœurs, religion, convenances.
+
+Livrée aux opinions conjecturales, Léonide passerait pour hautaine,
+indomptable, méchante même, si l'on n'était forcé d'ajouter belle à
+chacune des suppositions morales dont elle ne serait pas irréprochable.
+
+Au fond de ses traits se lit une tristesse pour tout ce qui l'entoure.
+Toujours mise avec recherche, elle semble provoquer une fortune plus
+digne d'elle que cette existence petite où elle a fait halte un instant.
+
+C'est encore un contraste à remarquer, que sa virilité à côté de la
+mansuétude de son mari, homme de trente ans à peine, déjà chauve quoique
+sans décrépitude, mûr avec toute la fleur de l'adolescence, un peu
+replet, lui qui était hier le plus léger aux barres dans la cour de
+Juilly.
+
+Si les harmonies ne résultaient des dissemblances, on condamnerait
+l'union de Maurice et de Léonide; on blâmerait ce contrat obligeant à
+rester éternellement ensemble le calme et l'emportement, l'homme de
+cabinet et la femme du monde, exposés à peser l'un sur l'autre comme le
+plomb sur la gaze.
+
+Au milieu de leur traité de paix, Léonide et Maurice furent surpris par
+la visite de M. Debray, colonel de gendarmerie en garnison à Laval. Il
+avait obtenu une permission du ministre pour venir inspecter, accompagné
+de sa femme, la coupe de quelques biens patrimoniaux entre Creil et
+Chantilly. C'était un voyage annuel.
+
+--Mes bons amis, dit-il en entrant, je viens vous faire mes adieux; je
+pars.
+
+--Vous plaisantez, colonel; vous êtes arrivé depuis deux mois seulement.
+N'étiez-vous pas ici pour le semestre?
+
+--Sans doute, mon cher Maurice, mon projet était de rester parmi vous
+jusqu'au milieu de l'hiver; mais j'ai reçu hier un ordre du ministre de
+la guerre qui m'enjoint de me rendre sur-le-champ à mon régiment, que je
+dirigerai, sur nouveaux ordres, vers le point où Son Excellence voudra
+le faire marcher.
+
+--Oh! que j'en suis fâchée pour ma part! interrompit Léonide; moi qui
+comptais si bien sur vous, colonel, ce carnaval, aux bals de Beauvais et
+de Senlis! Nous enlevez-vous aussi madame Debray? J'espère que Son
+Excellence ne l'exige pas?
+
+--Non, madame; l'obéissance passive n'étant pas réversible sur le
+ménage, j'ai laissé à madame Debray le choix de m'accompagner ou
+d'attendre, pour venir me rejoindre, que mon régiment ait une mission
+plus certaine. Elle s'est arrêtée à cette dernière proposition; elle
+restera donc avec vous. Maurice, je vous nomme son chevalier.
+
+--Et l'on ne fait, colonel, s'informa Maurice, aucune conjecture sur ce
+mouvement de troupes qui s'opère à cette heure et simultanément sur
+toute l'étendue du territoire?
+
+--Beaucoup. Les uns supposent que nous irons,--je ne parle que de mon
+régiment,--renforcer la garnison d'Oran; les autres, que nous serons
+envoyés aux frontières d'Espagne, en observation. Les avis ne se
+partagent qu'entre l'Espagne et l'Afrique, vous voyez! Il est bien
+question aussi de la Vendée, et, à ce propos, le bruit circule que des
+rebelles, condamnés par le tribunal d'Angers, sont cachés aux environs
+de Paris, et qu'ils ont même trouvé dans notre département plus d'un
+refuge. La gendarmerie de l'Oise est, dit-on, sur pied.
+
+--Quelle extravagance! reprit Léonide,--glissant indifféremment, mais
+vite, sur cette dernière nouvelle qu'apportait le colonel au sujet des
+condamnés contumaces,--de disposer d'un homme, de dix mille hommes, à la
+minute, sur un caprice de diplomate, et pour tel point de la terre qu'il
+plaît à un ministre. Vous avez fait des préparatifs pour aller en
+Espagne, par exemple, vous avez étudié la langue de cette contrée, ses
+mœurs, compté sur tels incidents qu'elles offrent: tout à coup le
+télégraphe vous ordonne de vous embarquer pour Alger. Votre imagination
+avait rêvé les carnavals de Madrid, et vous recevez l'ordre d'aller
+camper sur l'Atlas, parmi les Bédouins.
+
+--Qui a jamais prétendu, madame, que la guerre fût un voyage d'agrément?
+
+--Ce n'est pas moi, colonel. Et je ne parle pas de vos femmes, qui
+passent six mois de l'année à douter si elles sont ou si elles ne sont
+pas veuves.
+
+--En pareil cas, j'avoue, madame, répliqua en riant le colonel Debray,
+qu'une bonne certitude conviendrait mieux; surtout à présent que l'art
+de la guerre est si perfectionné, que certaines machines peuvent faire
+quinze cents veuves par coup. La vapeur a extrêmement simplifié l'état
+civil.
+
+--Mais c'est odieux, colonel; on détruit par ce moyen une armée de
+cinquante mille hommes en quelques minutes. Ne serait-il pas plus
+raisonnable de se dire de souverain à souverain: Combien d'hommes
+avons-nous à faire tuer de part et d'autre?--Tant!--Tuons-les chez nous.
+
+--La précision de votre raisonnement, madame, indique ce qui sera
+bientôt: on ne se battra plus du tout. Dès qu'on saura que la bravoure
+personnelle n'entre pour rien, absolument pour rien, dans le résultat
+d'une bataille; que la victoire dépendra de quelques chaudières de plus
+ou de moins de vapeur; dès que la valeur figurera comme deux roues,
+quelques sacs de charbon et quatre balanciers, et que la gloire enfin
+sera représentée comme une force de trois mille chevaux, chacun restera
+chez soi. Ainsi l'humanité doit compter, madame, sur la paix
+universelle, du jour où elle aura découvert le moyen de tuer trois cent
+mille hommes d'un seul coup.
+
+--C'est consolant, colonel.
+
+--Mais, comme ce procédé n'est pas encore inventé, et que chacun de nous
+est susceptible de remplir de sa vie la lacune qui nous sépare de sa
+réalisation, j'ai résolu, mon cher Maurice, de prendre quelques petites
+précautions avant d'entrer en campagne.
+
+--M'apporteriez-vous votre testament, colonel?
+
+--Non, cela est inutile: tous mes biens vont de droit à ma femme.
+
+--Je le sais.
+
+--Mes bons amis, j'ai des intérêts aussi chers, plus chers que les
+miens, à mettre à l'abri des coups du sort: ce sont ceux qui m'ont été
+confiés.
+
+Avant de prolonger sa phrase, Debray marqua une longue pause; son regard
+indécis allait de Maurice à Léonide, comme s'il eût sollicité de lui ou
+d'elle une diversion indispensable à l'éclaircissement de sa pensée.
+
+--Je sais ce qu'il espère, réfléchit Léonide tout en conservant son
+impassibilité; mais je resterai.
+
+Maurice était au moins aussi gêné dans son attitude que le colonel
+Debray, qui, à trois fois, reprit et suspendit la confidence dont il
+avait fait l'unique motif de sa visite à Maurice.
+
+Découragé enfin de la détermination de Léonide à ne pas s'en aller, et
+trop avancé pour changer de propos sans inconvenance, le colonel Debray
+entama son récit avec un dépit mal déguisé.
+
+--Sous la restauration, j'étais intimement lié avec un officier des
+gardes-du-corps, jeune homme de famille noble, laquelle vivait en
+communauté de voisinage avec la mienne; il était d'un cœur élevé,
+d'un esprit vaste, de conduite loyale: nous avions commencé ensemble nos
+études militaires à Saint-Cyr, pour les achever plus tard à Saumur:
+c'était mon ami. La crise de 1830 vint nous diviser d'opinion, en nous
+apprenant que nous devions en avoir une. J'étais dans le 51e de ligne;
+il était dans le 1er de la garde: on nous fit marcher l'un sur l'autre
+dans les rues de Paris. C'était le 27 juillet. Voilà peut-être l'origine
+de l'obstination qu'il mit à défendre des idées pour lesquelles il avait
+tiré son premier coup de fusil. Mon régiment, vous ne l'ignorez pas, fut
+un des premiers qui passèrent du côté du peuple. Le 28, nous nous
+trouvâmes face à face, isolés, sur la place de l'Hôtel de-Ville, en
+présence de son parti armé et du mien, lui un fusil à la main, moi une
+carabine à l'épaule. Nous fîmes feu tous les deux en même temps: c'était
+un devoir; mais lui au-dessus de ma tête, moi à ses pieds. Le
+lendemain, jour décisif, il fut blessé mortellement à la défense des
+Tuileries. Je ne le revis plus que deux mois après, aux environs de
+Rennes, devenu inutile à sa cause comme soldat, languissant dans une de
+ses propriétés. Loin de l'affreuse mêlée où mon opinion avait triomphé
+de la sienne et non mon amitié, nous redevînmes frères. Vainement je
+l'engageai au repos: l'homme de parti ne m'écouta pas. Il voulut encore
+servir sa cause de sa puissante imagination stratégique, et des immenses
+ressources que lui offrait l'intelligence exacte des localités de la
+Vendée, où couraient des bruits sourds de guerre civile. En peu de
+jours, au moyen d'une correspondance active, servie à souhait par les
+inimitiés nées de la fermentation politique, à la faveur des appels
+d'insurrection que des émissaires défrayés par mon ami allèrent répandre
+avec de l'or dans les campagnes de l'Ouest, il devint l'âme d'une
+conspiration générale. Malgré la mort suspendue sur son lit, il dressa
+un travail qui, en dépit de quelques espérances exagérées, renfermait
+une organisation complète de résistance offensive. Dans ce travail
+étaient évalués les sacrifices de tout genre qu'avaient à supporter les
+riches propriétaires de la Vendée afin de procurer du pain et des
+munitions aux paysans: chaque bourg, chaque hameau, chaque feu, y était
+marqué avec la part qu'il lui était commandé de prendre à
+l'insurrection. Les balles de fusil étaient, pour ainsi dire, comptées.
+La part des trahisons et des dévouements était faite: rien d'imprévu.
+Sans une disproportion de forces inimaginable, ce plan devait réussir.
+Cet espoir nourri de science et d'exaltation retenait seul le dernier
+souffle de vie de mon ami. La mort fut plus forte que la volonté: il
+mourut dans mes bras; et c'est à moi, malgré mon opinion si opposée à la
+sienne, qu'il voulut confier ce plan de conspiration, de campagne et de
+guerre civile, me suppliant de ne le remettre qu'à un général dont il
+exhala le nom en expirant.
+
+Ce général, mieux avisé depuis, moins dévoué en tout temps peut-être que
+ne le supposait mon ami, a, par sa conduite, rendu impossible cette
+restitution. Il a engagé son épée au service de l'État. Resté seul
+possesseur de ce plan, tant que les révoltés n'ont détruit que nos
+récoltes, n'ont incendié que nos granges, je l'ai respecté: en faisant
+sauter ce cachet, je pouvais sauver de la ruine mes propriétés et celles
+de ma mère: il n'y avait pas là assez de motifs pour violer un dépôt. Je
+laissai brûler. Aujourd'hui que les rebelles, suivant par induction le
+plan de mon ami, ont une armée, des chefs, presque un gouvernement, ma
+conscience hésite à céler ces papiers plus longtemps. Puisque le secret
+de la rébellion organisée s'y trouve, celui de sa destruction y est
+nécessairement enfermé aussi. Il y va donc du repos du pays. Le
+gouvernement me sait l'héritier de ce plan par suite de l'indiscrétion
+du général à qui il était primitivement destiné par mon ami. Le ministre
+de la guerre en connaît l'importance; il le réclamera, je m'y attends.
+J'éprouve, mon ami, quelque répugnance à le lui remettre, et je manque
+de courage pour le lui refuser. Tremblant devant ma conscience,
+tremblant devant mon pays, quelle que soit ma décision, j'ai peur du
+remords. Agissez à ma place. Vous avez plus de lumières, autant de
+patriotisme que moi. Votre erreur ne sera qu'une erreur: la mienne
+serait un crime. Que deviendraient ces notes si importantes si je venais
+à mourir pendant la campagne d'Afrique, où je puis être appelé? Les
+emporter avec moi, ne serait-ce pas les exposer aux vicissitudes de la
+guerre? En les laissant dans ma famille, qui m'assure que ma femme,
+très-insoucieuse de ces papiers sans valeur apparente, en acquitterait
+la restitution en temps opportun? Votre patriotisme m'est connu,
+Maurice, c'est à vous que je les livre. J'écrirai demain au ministre que
+ce funeste plan est entre vos mains; il s'adressera à vous lorsqu'il en
+aura besoin. Le voici. Un simple reçu de vous, Maurice, et ma conscience
+sera tranquille. A l'heure de nouvelles nécessités,--et cette heure
+paraît proche, de porter la guerre en Vendée,--ce plan de campagne
+serait bien autrement précieux, mon ami, qu'un testament ou un dépôt
+d'argent; il renferme l'extinction radicale de la guerre civile, le sort
+d'une province, la tranquillité de la France. Je n'ose vous remercier,
+Maurice, de la responsabilité que vous acceptez, que mon amitié vous
+impose. Vous vous chargez d'une tâche honorable et qui ne serait pas
+sans danger, si le parti contre lequel ce travail peut être tourné vous
+en soupçonnait le dépositaire. En Vendée, l'incendie ou l'assassinat, je
+ne vous le cache point, sauraient vous faire livrer ce plan
+d'extermination; mais ici, loin du théâtre où il aura sa terrible
+utilité, vous n'avez qu'à vous armer, pour sa garde, de cette fidélité
+qui n'est pas seulement un attribut de vos fonctions, mais que chacun se
+plaît à reconnaître en vous comme la marque constante de votre probité
+d'homme.
+
+Debray remit le plan de campagne entre les mains de Maurice.
+
+--Colonel, il sera fait comme vous l'exigez. Partez, l'esprit
+tranquille, pour votre garnison. Je m'efforcerai de justifier l'amitié
+que vous me témoignez en vous abandonnant à ma prudence. J'agirai avec
+la circonspection qu'exige un dépôt aussi sacré. Il ne sortira de chez
+moi, si la nécessité des temps veut qu'il en sorte, qu'après que j'aurai
+concilié mes devoirs de citoyen avec le respect dû à la volonté dernière
+de votre ami.
+
+Le colonel Debray pressa Maurice contre son cœur.
+
+Jamais la figure de Léonide n'avait été plus pensive.
+
+--Maintenant, voulez-vous, colonel, que nous passions dans mon cabinet?
+dit Maurice, en qui tous les sentiments élevés avaient été remués par la
+preuve d'estime que lui donnait le colonel Debray. Maurice apportait un
+honorable orgueil à être cru digne de sa charge, qu'il n'exerçait que
+depuis six mois, et au milieu des susceptibilités si peu indulgentes
+d'une petite ville. Avide de considération, il confirmait la vérité de
+cette maxime, que le cas qu'on fait des hommes est presque toujours la
+mesure de leur ligne future d'élévation. Si on ne les estime pas un peu
+sur parole, si on ne se hasarde pas à les croire ce qu'ils aspirent à
+être, il est peu probable que, privés de cet aiguillon, ils arriveront
+au point où ils seraient allés avec de tels encouragements.
+
+Maurice est un de ces hommes actifs auxquels notre société moderne a
+prêté un relief exubérant. Par la place qu'a prise la richesse sur la
+naissance et même sur le mérite, ces hommes nouveaux ont su, avec une
+naissance honorable, un mérite réel parfois et quelque fortune acquise,
+obtenir un grand ascendant sur nos mœurs. Maurice est bien mieux
+partagé que le simple propriétaire qui n'a que sa valeur unitaire et
+transitoire de juré, d'électeur ou d'éligible: car il tient dans sa
+dépendance la fortune de l'éligible, de l'électeur, du juré, qu'il peut,
+par ses conseils ou son exemple, entraîner dans des pertes où se
+trouveront anéantis leurs titres politiques.
+
+Il les lie indissolublement à lui par l'autorité de son expérience
+qu'ils préfèrent à la leur, par sa fidélité qu'ils élèvent bien
+au-dessus des chanceuses fidélités d'amitié et de parenté, par le titre
+légal qui sacre ces qualités et qui pourtant n'en constitue aucune,
+puisque ce titre s'achète et ne se mérite pas.
+
+Maurice, par sa profession, est plus que tout ce qui est de quelque
+valeur autour de lui. La société vit sur les intérêts: il les garantit.
+Il est la loi: il est mieux que la loi; car la loi est muette pour
+beaucoup: il l'explique, l'éclaircit, lui donne un son: il est la loi
+qui parle. La loi est inaccessible sur son tribunal, avec ses juges au
+haut de la montagne; lui, la met à pied, l'assied sous un chêne comme le
+bon roi saint Louis, et au milieu des moissons pour en régler le
+partage; il est la loi qui marche. La loi est juste, mais sévère pour
+les hommes; ses yeux sont beaux, mais ils n'ont pas de larmes; lui, il
+est la loi qui se penche sur le lit du vieillard,--près de l'oreiller
+d'Eudamidas,--comme un fils aîné qui vient, non réclamer sa part plus
+grande d'héritage, mais faire faire bonne justice à ses frères: il est
+la loi qui pleure.
+
+Le contrat garantit la propriété, le contrat garantit le traité entre le
+domestique et le maître, entre le chef et l'ouvrier, entre l'argent et
+l'industrie, entre la tête et le bras, entre la pensée et l'exécution.
+Mais qui garantit le contrat? le notaire. Ainsi toutes les transactions
+sociales l'ont pour gardien. L'ancien blason du notariat exprimait
+pittoresquement ce pouvoir d'unir qu'a le notaire: c'étaient deux mains
+l'une dans l'autre.
+
+La mission du notaire est d'autant plus grave qu'elle est sans contrôle:
+le prêtre relève de Dieu; le médecin, ce prêtre du corps, relève de la
+science. L'enfer nous répond des exactions de l'un; les universités sont
+la caution de l'autre. Celui-ci a un serment, celui-là un diplôme, le
+notaire n'a qu'un reçu de son prédécesseur. La vertu fait le prêtre, la
+science le médecin, l'argent le notaire.
+
+Poussé aux limites extrêmes, l'abus que peut faire le prêtre de sa
+puissance, c'est de vous damner.
+
+La plus excessive domination que le médecin soit entraîné à exercer sous
+votre toit, c'est de séduire votre femme ou d'épouser votre fille.
+
+Le notaire n'arrive à son dernier développement d'action morale sur la
+société que par la ruine de la fortune privée.
+
+Et qu'on juge des ravages plus grands que le notaire est en position de
+causer dans la société. Qu'importe que le prêtre, en colère contre le
+siècle, abaisse devant le front du pécheur la grille du confessionnal;
+qu'il lui refuse l'absolution; qu'il interdise l'eau du baptême aux
+enfants, le voile du mariage aux jeunes filles, et l'huile sainte aux
+mourants? La mairie de l'arrondissement est là: elle baptise, marie et
+enterre; qu'importe enfin que les prêtres nous chassent du temple comme
+des vendeurs? nous vendrons à la porte du temple.
+
+Qu'importent aussi les séductions d'alcôve du médecin? Il a suborné une
+femme, épousé par surprise une riche héritière; où est le si grand mal?
+autant lui qu'un autre. En sommes-nous là aujourd'hui? D'ailleurs,
+pourquoi n'êtes-vous pas le médecin de votre femme? La civilisation nous
+a appris à nous passer d'une foule de servitudes que subissaient nos
+grossiers aïeux; nous sommes aussi forts en jurisprudence pour le moins
+que les avocats; en politique, un roi n'en sait guère plus que nous;
+mais nous ne savons pas seulement sonder une plaie. Avec la moitié du
+temps que nous perdons à apprendre à danser, nous deviendrions
+médecins,--souvent mauvais, sans doute; ceux qui ont des diplômes
+sont-ils infaillibles?
+
+La société moderne ne reposant que sur les intérêts et non sur la vertu,
+le marchand vertueux qui n'a pas d'argent ferme boutique; le négociant
+vertueux sans argent n'est pas reçu à la Bourse; le citoyen vertueux
+sans argent ne sera jamais député, maire ou conseiller municipal. Eh
+bien! n'est-ce pas l'office du notaire de placer, de déplacer, de faire
+produire cet or, cet argent, ces capitaux, ce tout avec lequel on est
+tout? Changez les termes; appelez honneur, considération, vertu, la
+possession de ces capitaux, et le notaire sera le directeur de
+conscience auquel l'homme s'est livré.
+
+Le colonel Debray s'était levé: Maurice le précéda pour lui ouvrir la
+porte de son cabinet, où il allait lui délivrer le reçu de ce plan de
+campagne de la Vendée, qui lui était confié avec une si haute preuve
+d'estime.
+
+Pendant le récit du colonel, Maurice avait à plusieurs reprises adressé
+des signes à Léonide pour l'engager à passer dans une autre pièce, sa
+présence étant une haute inconvenance. En femme fière, Léonide eut l'air
+de ne pas comprendre l'injonction de son mari. Elle affecta même de
+prêter une attention soutenue à cet entretien que le caractère de la
+maison lui interdisait. Debray, comme on l'a vu, avait paru d'abord
+embarrassé de la présence de Léonide; mais il avait fini par penser que
+Maurice étant au moins aussi intéressé que lui à la discrétion des
+affaires, il avait sans doute autorisé sa femme à en partager la
+connaissance avec lui. Toute faible que fût la supposition, elle lui
+avait suffi pour oser s'expliquer devant Léonide.
+
+Léonide s'était levée aussi, prête à suivre dans le cabinet Maurice et
+le colonel Debray, décidée à faire prévaloir jusqu'au bout sa volonté de
+femme, surtout devant une personne dans l'esprit de laquelle elle eût
+rougi de paraître fléchir sous son mari. Heureusement pour la dignité du
+ménage, que, sur ces entrefaites, arriva le frère de Léonide, Victor
+Reynier: ce fut un prétexte tout trouvé pour Maurice de se débarrasser
+de la sœur sur le frère.
+
+
+
+
+V
+
+
+--Vous boudez, Léonide, dit Victor Reynier à sa sœur. Le gouvernement
+domestique se conduirait-il mal?
+
+--Très-mal.
+
+--Alors, révoltons-nous, ma sœur.
+
+--La plaisanterie n'est pas de saison, je vous jure, Victor.
+
+--Elle n'a jamais rien gâté.
+
+--Ce pays-ci m'ennuie, m'obsède; j'y mourrai si je n'en sors.
+
+--Vous vous plairiez sans doute davantage à Paris: il n'y a pas
+d'habileté à penser ces choses-là. Le spirituel est de vivre en province
+pour s'y enrichir: nous sommes en chemin.
+
+--Sera-ce encore bien long, mon frère?
+
+--Cela dépend de Maurice. Un honnête homme s'enrichit en vingt ans,
+probité commune; un banquier dans huit ans, s'il a trois malheurs
+consécutifs; un fripon dans six, s'il ne fait aucune banqueroute; un
+notaire de Paris fait sa fortune dans cinq ans. Les notaires de province
+ne sont pas encore classés.
+
+--Ne trouvez-vous pas que Maurice eût tout aussi bien fait de rester à
+Paris, exerçant sa charge d'agent de change, que de venir, je ne sais
+trop dans quel but bien clair d'intérêt, s'enfouir ici dans un tas de
+paperasses dont il ne sort pas?
+
+--Non, ma sœur, mille fois non. Changez vite d'opinion là-dessus.
+C'est d'après mes conseils, vous le savez, que Maurice a vendu sa
+commission d'agent de change pour acheter son étude. Blâmez-moi le
+premier; ou plutôt comprenez mieux notre grandeur future. Le titre de
+notaire est magique en affaires: il résume ce qu'un homme a de
+supériorité, les lumières, la probité, le bon sens; qualités dont chacun
+se passe, mais que chacun exige en autrui. On sait dans Paris que
+Maurice m'éclaire de ses conseils dans les opérations financières que je
+tente; on le dit presque mon associé. Sa réputation protége la mienne.
+Hommes d'affaires tous deux, notre solidarité réciproque eût été
+illusoire; l'un des deux étant notaire, le crédit s'ouvre partout; il
+vient nous chercher, il est venu. N'est-ce pas là une de mes
+combinaisons les plus triomphantes? Qu'il se présente un bon mariage et
+je n'ai plus rien à désirer! Je conviens que notre étoile est brillante,
+et que j'ai trouvé non-seulement un excellent beau-frère dans Maurice,
+mais un honnête homme. A sa perspicacité en affaires, votre mari, ma
+sœur, joint le beau privilége d'être dévoué au pays; il est un des
+flambeaux du conseil municipal.--Ne riez pas, un homme adroit n'eût pas
+mieux calculé. Il a le mérite, dit-on, partout, d'avoir une conscience
+politique: qui sait? quand l'opinion n'est pas un métier, ma sœur,
+elle est peut-être une vertu.
+
+--Je voudrais, moi, mon frère, qu'il fût un peu plus complaisant mari.
+
+--Je lui en parlerai; mais jurez-moi de ne pas le dégoûter de la
+province par vos éternelles réminiscences de Paris. A quoi bon?
+Êtes-vous assez riche pour habiter un hôtel rue Laffitte? pour posséder
+un château dans la forêt de Saint-Germain? Avez-vous des chevaux dans
+vos écuries pour vous y transporter dans une heure? non. Restons ici. Je
+vous promets tout cela dans six ans.
+
+--Y songez-vous, mon frère? c'est juste le délai que vous donniez à un
+fripon pour s'enrichir.
+
+--Otons un an et n'en parlons plus. Voyez si, depuis six mois que nous
+sommes ici, j'ai perdu du temps. Il est vrai que, sans moi, ce cher
+Maurice en serait à ses bénéfices de rôles; il aurait bien gagné trois
+mille francs. Je lui ai fait acheter d'abord un champ de vigne entre
+deux champs de blé. La situation incommode du propriétaire des deux
+champs traversés par le champ de vigne a forcé celui-ci à nous les
+vendre,--c'est M. le marquis de la Haye.--Les trois champs ont été à
+nous: devenus ensuite acquéreurs pour quatre-vingt mille francs d'un
+tiers du bois qui limite ces champs, nous y avons interdit la chasse en
+vertu d'un vieux contrat, ignoré du marquis, qui laisse ce privilége à
+l'acquéreur du tiers. Il a plaidé: nous avons gagné. Il en est tombé
+malade, le noble seigneur. Le voyez-vous relégué dans son château comme
+au milieu d'une île; dévoré par les cerfs sans pouvoir tirer sur un
+seul? La conséquence forcée de la situation où il s'est mis, c'est de
+racheter à tel prix que nous voudrons le tiers du bois qui nous
+appartient, ou de nous vendre les deux autres tiers avec le château. Il
+se décidera: nous attendrons. En attendant, écoutez encore, ma sœur,
+de quelle manière je m'y suis pris pour arrondir notre propriété, qui a
+déjà cent arpents, d'un grand terrain vague où l'on pourrait construire
+une admirable tuilerie, ressource dont manque le pays. Un vieux fermier,
+plus dur que son terrain, ne consentait à se défaire de son bien
+patrimonial, où les os de ses pères étaient ensevelis, disait-il avec
+respect,--malice de fermier,--qu'au prix de vingt mille francs. La terre
+vaut le triple,--c'était énorme d'exigence.--On lui en avait offert une
+fois dix-neuf mille francs: il avait refusé. Quand nous nous
+présentâmes, Maurice et moi, chez ce terrible fermier, le malheur voulut
+qu'il nous reconnût pour ses voisins, les propriétaires du bois. Sous
+son enveloppe grossière, il devina qu'il y avait à fonder une bonne
+spéculation sur nous, et qu'il dépendait de lui de nous mettre
+absolument dans la position où nous avions relégué M. de la Haye, le
+seigneur du château; car il fallait traverser sa propriété pour aller au
+bord de l'Oise. A la rigueur, il nous aurait interdit l'eau, de même que
+nous avions supprimé à M. le marquis la chasse dans le bois. Pour
+visiter son terrain, nous avions la rivière à traverser; nous nous
+embarquâmes dans un batelet. Tout en coupant le fil de l'Oise, je
+m'avisai de prendre machinalement une pièce d'or dans ma poche, et de la
+lancer au loin.
+
+--Une pièce d'or dans le fleuve, Victor?
+
+--Oui, ma sœur, et cela aussi froidement que je vous l'atteste; par
+exemple, je ne négligeai aucun prestige d'optique pour faire luire aux
+yeux du fermier l'étrange caillou qui servait à mon passe-temps. A la
+vue de cette pièce d'or disparue, il fut sur le point de se précipiter
+tout habillé dans le fleuve pour aller la chercher au fond de l'eau, où
+il serait peut-être resté avec elle. Maurice le retint, en l'assurant
+que j'avais contracté cette habitude luxueuse de jouer aux ricochets par
+suite de la grande quantité d'or dont je disposais depuis ma jeunesse,
+et un peu par mépris philosophique pour ce métal. Maurice, dont j'avais
+eu beaucoup de peine à me créer un compère, m'accusait tout bas de
+folie.
+
+--Vous demandez vingt mille francs de votre terre, voisin?
+
+Et je fis voler un double napoléon à vingt brasses du bateau.
+
+L'envie et les regrets du fermier ne se disent pas.
+
+--Vingt mille francs! vous vous trompez, mon brave homme: votre terrain,
+ancien bien national, en vaut cinquante mille comme un rouge liard.
+
+De nouveau un double napoléon partit au loin avec une portion de l'âme
+du fermier.
+
+Ancien bien national! s'écria le fermier; que dites-vous là?
+
+--Oui! un ancien bien national, et vous savez que le congrès de Vienne
+est terrible sur ce point-là.
+
+--Bien national! bien national!
+
+--Passons, mon brave, ne nous arrêtons pas à cette considération qui ôte
+à votre terrain les cinq sixièmes de son prix. Mais croyez-en un homme
+tel que moi, qui se moque de l'argent comme des petits cailloux, les
+propriétés ont énormément perdu depuis le changement de dynastie: un
+quart de la France a émigré, l'autre quart pour l'imiter n'attend qu'une
+circonstance. Des gens qui ont toujours le pied dans l'étrier n'ont
+guère, vous l'avouerez, notre voisin, l'amour de la résidence. Tout ce
+qu'ils possèdent est en billets de banque sur l'étranger: leurs
+propriétés sont vendues ou à vendre; Dieu sait à quel prix! L'or, mon
+brave homme, voilà la véritable propriété à cette heure: l'or est sans
+prix.
+
+J'en jetai une poignée en l'éparpillant sur l'eau.
+
+--Ne faites pas attention, dis-je au fermier qui bondissait à sa place.
+
+Mais la propriété en nature, telle que la vôtre, c'est de la terre, de
+la boue: on ne l'entraîne pas avec soi. Qui est-ce qui en veut
+aujourd'hui? personne: des fous, moi. J'achèterais votre propriété,
+savez-vous pourquoi? parce que je suis amoureux de ce site, des petits
+poissons rouges des étangs, de la vue de la forêt que mon ami, monsieur,
+a acquise pour l'abattre et la convertir aussi en or. Dans cet état de
+désolation politique, qui durera plus ou moins, un jaune louis vaut
+mieux qu'un arpent de bois. Tenez! à franchement parler, le cœur sur
+la main:
+
+J'avais dix napoléons dans la main que je secouai hors du bateau.
+
+--Huit mille francs pour votre propriété, c'est bien payé: acceptez.
+
+--Huit mille francs! et on m'en a proposé dans le temps dix-neuf mille!
+Et les os de mes pauvres parents!...
+
+--A vos parents,--je m'inclinai,--nous élèverons un tombeau, ayant soin
+de ne pas percer un puits artésien au centre de leurs mânes. Quant aux
+dix-neuf mille francs proposés, j'y crois sans peine: votre propriété en
+vaut cinquante mille--le bel effort! et puis comment vous auraient-ils
+été payés ces dix-neuf mille francs fabuleux? On connaît les rubriques
+de ces acheteurs si faciles: des billets à termes, des termes sans fin,
+des fins de non-recevoir. Huit mille francs, c'est peu sans doute,
+relativement à la beauté du terrain, mais c'est sûr; mais les Cosaques,
+les Cosaques! les comptez-vous pour rien? Après tout, je tiens peu à
+vous convaincre,--les opinions sont sacrées,--et surtout à vous forcer
+la main: nous n'en serons pas moins bons voisins, bons amis. Hein? Nous
+en serons pour avoir fait ensemble une délicieuse promenade sur l'eau.
+Me retournant ensuite du côté de votre mari:--Ai-je été adroit
+aujourd'hui, Maurice! sur deux mille francs en or de ricochets, pas une
+pièce de vingt francs qui ait gauchi: elles sont toutes allées à l'eau
+comme des hirondelles.
+
+Le fermier me prit la main et me dit:
+
+--Avec un homme comme vous, il n'y a pas de danger d'être trompé. Vous
+me paraissez attacher trop peu de prix à l'argent pour tenir à mille
+francs de plus ou de moins. Tope! Huit mille francs: c'est dit:
+
+--C'est fait, répondis-je: la propriété est à nous. Et nous mîmes pied à
+terre dans notre bien.
+
+J'avais jeté mille francs en or dans le fleuve pour en gagner plus de
+trente mille: c'est le secret de toute affaire. Il faut, pour réussir,
+débuter toujours par jeter mille francs à l'eau.
+
+--On dirait un apologue, mon frère.
+
+--L'apologue a été enregistré hier aux domaines. Voulez-vous encore
+retourner à Paris, ma sœur?
+
+--Je patienterai, mon frère, soit; mais du moins vous m'aurez clairement
+traduit nos espérances, et elles sont belles, j'en conviens: tandis que
+Maurice n'ouvre jamais la bouche sur rien, lui; il est tout mystère. Le
+peu que je sais, je l'arrache à l'insomnie de ses nuits.
+L'approuvez-vous? Ne me sacrifie-t-il pas trop à la prudence de son
+cabinet? N'être de moitié avec un homme que dans son existence physique,
+c'est le partage d'une maîtresse,--et c'est assez pour elle,--et non le
+lot exigible d'une femme. Je mérite mieux. Je souffre de son silence; je
+rougis d'être toujours de trop lorsque je me trouve en tiers dans son
+cabinet; enfin pourquoi suis-je déplacée chez moi? Les étrangers sont
+chez eux dans ma maison; moi seule y suis étrangère. Si j'avais épousé
+un prêtre, vivrais-je dans une plus rigoureuse abstinence de paroles? Au
+moins les prêtres ont eu le bon sens de s'interdire le mariage.
+
+--Ah çà! ma sœur, une tempête a donc éclaté ici, tandis que j'étais à
+Paris? vous en êtes encore tout agitée.
+
+--Je vous l'ai dit, mon frère, Maurice me tyrannise de mille
+contrariétés plus pointilleuses les unes que les autres, et cela, sous
+le commode prétexte que son cabinet ne doit être accessible à personne
+qui vive, en dehors des affaires, pas même à sa femme, à moi! Or, comme
+il y est les trois quarts du jour, une partie de la nuit même, voyez
+l'heureuse communauté d'existence qui règne entre nous. Et si, de mon
+côté, je m'autorisais de l'isolement où il me relègue pour recevoir
+aussi dans mes appartements mes amis, tout le monde, excepté lui,
+trouverait-il cela bien juste? Vous entriez, mon frère, quand j'achevais
+de lui infliger un premier exemple de résistance. J'aime Maurice: qui en
+doute? mais on aime les gens pour les qualités qu'ils ont, et n'ont pour
+les travers qu'ils s'imposent. Il eût été fort aise de m'éloigner, d'un
+signe, de son entretien avec le colonel.--Présomption! je suis restée.
+Debray pensera ce qu'il voudra. Au surplus, j'ai juré de n'ignorer
+aucune des affaires qui se traiteront dans le cabinet de Maurice.
+Ouvertement, ou par ruse, il en est une, mon frère, que je veux percer à
+jour: et pour cela j'ai besoin de les connaître toutes.
+
+Victor se prit à sourire, à voir la pose fière et décidée de sa sœur.
+Pendant tout le temps qu'elle avait donné au libre épanchement de ses
+récriminations conjugales, il l'avait encouragée de l'assentiment tacite
+du geste. Quelqu'un aussi froid que Reynier aurait deviné en lui un
+complice; mais Léonide avait trop d'emportement pour faire preuve de
+finesse dans un pareil moment: aussi, sans laisser soupçonner où il
+voulait en venir, son frère put lui dire:
+
+--A la place de Maurice, je vous aurais bientôt satisfaite, Léonide! je
+vous prendrais par la main, et, après vous avoir priée de vous asseoir
+dans le fauteuil de consultation, je ne vous ferais grâce, durant un
+jour entier, durant un mois, s'il le fallait, d'aucune des affaires,
+grandes ou petites, dont il est l'arbitre. Oh! que vous seriez bientôt
+lasse et dégoûtée de ce rôle, ma sœur! Vous vous imaginez donc,
+enfant, que le cabinet d'un notaire est la scène d'un perpétuel proverbe
+dramatique, un théâtre où Maurice occupe la première loge, et dont il
+vous interdit l'entrée, pour s'amuser en toute liberté, comme un mari en
+bonnes fortunes? Désillusionnez-vous: moins de poésie. Tout se passe à
+ras de terre, à demi-mots, à voix basse dans l'antre du notariat. Il y
+fait noir comme dans le cœur humain. Qu'y voit-on? Tantôt la
+stupidité inintelligible d'un paysan qui dévore trois heures de
+consultation pour savoir s'il achètera ou non une propriété large comme
+un mouchoir; tantôt un vieillard goutteux qui, frustrant la famille dont
+il a fatigué l'hospitalité, demande un avis ou plutôt une complicité
+pour gratifier quelque affection de halle du vieux sac d'argent qu'il
+doit à la reconnaissance. Il vient s'enquérir, le bon vieillard, de
+l'article du Code qui n'a pas prévu son ingratitude.
+
+Victor absorbait l'attention de Léonide, sur l'esprit de laquelle cette
+peinture ne produisait pas l'effet qu'il avait feint d'en attendre.
+
+Il continua:
+
+--Qu'y voit-on encore? La fourberie la plus éhontée mise en pratique par
+les hommes: celui-ci cherche à passer pour mourant aux yeux de celui-là,
+afin d'en obtenir une plus grosse rente viagère; et il ne tient pas
+compte de la jeune femme qu'on lui fait épouser pour hâter le terme de
+la pension. Voudriez-vous être présente à la comparution de deux époux
+qui, pour tromper l'avidité de créanciers et la banqueroute, vont se
+séparer de corps et de biens, et donner à cet acte de désunion la
+publicité de l'enregistrement et de trois journaux? Afin de conserver
+une commode en sapin et six chaises en merisier, ils renieront vingt ans
+de mariage. Sont-ce là les mystères domestiques que vous brûlez tant de
+pénétrer, ou bien êtes-vous jalouse d'éclaircir l'intrigue de cette
+jeune femme qui, conciliant ses devoirs de maternité anticipée avec le
+décorum de chaste fille présumée avant le mariage, vole pièce à pièce
+son mari pour constituer un sort à un fils exclu de l'héritage? Vous
+importe-t-il encore de savoir que tel négociant, qui a déposé cent mille
+francs d'épargne chez Maurice, et qui accourt les retirer brusquement au
+milieu de la nuit, a été ruiné la veille? Est-ce à remuer ce linge sale
+de famille, ces choses souterraines et toutes humides des misères de la
+société, que vous sacrifieriez vos heures de toilette, vos promenades
+dans le bois, votre existence si douce et si mobile? Je crois vous avoir
+guérie pour toujours du désir de vous immiscer dans les affaires de
+votre mari, n'est-ce pas?
+
+--Savez-vous, Victor, que vous méprisez d'un ton à inspirer le plus
+violent désir de connaître, reprit Léonide en lançant à son frère un
+regard que celui-ci ne fit aucun effort pour détourner. Vous n'avez pas
+été heureux dans vos exemples de découragement, mon frère, et ce
+sourire, qu'en ma qualité de sœur j'interprète dans le sens que vous
+n'êtes pas fâché que je lui donne, laisse percer en tout ceci un fond de
+comédie dont le spectateur n'est pas plus dupe que l'auteur. Est-ce
+vrai, mon frère?
+
+--Quoi, vrai?
+
+--Soyons francs, Victor.
+
+--Parlez, Léonide.
+
+--Eh bien, vous n'avez joué la contradiction qu'afin de ne pas vous
+ranger tout de suite à mon avis avec la partialité d'un frère; mais
+cette honorable résistance accomplie, avouons que nous nous comprenons à
+merveille.
+
+--Il est si bon de s'entendre, ma sœur!
+
+--Où est d'ailleurs le mal pour les autres?
+
+--Le mal! mais, n'est-ce pas un grand bien, ma sœur, de guider ceux
+qu'on aime dans la voie de leurs intérêts?
+
+--Sans doute, mon frère, et Maurice n'aurait qu'à gagner à ce qu'on tînt
+le fil de ses affaires.
+
+--Puisqu'il n'en saurait rien, ma sœur, son amour-propre serait
+sauvé.
+
+--Oh! oui, mon frère, il est essentiel qu'il n'en sache rien.
+
+--Comment devinerait-il quelque chose, Léonide, si nous étions derrière
+une porte, à travers laquelle on entendît parler, par exemple, et qui
+fût dans son cabinet? Ceci n'est qu'un exemple, qu'une innocente
+supposition...
+
+L'innocente supposition de Victor nous rappelle que nous avons omis de
+dire que trois portes drapées s'ouvrent dans le cabinet de Maurice:
+l'une a issue sur l'escalier extérieur, pour les clients; l'autre dans
+la salle à manger où se trouvent Léonide et Reynier; et la troisième
+communique avec la chambre à coucher de Léonide: c'est la plus secrète,
+celle par laquelle passe Maurice quand il se lève la nuit pour
+travailler.
+
+Un bruit nouveau s'étant fait entendre à côté, le frère et la sœur
+suspendirent leur pacte et leur conversation. C'était M. Clavier qui
+entrait dans le cabinet de Maurice, au moment où le colonel Debray en
+sortait.
+
+--Ma sœur, dit Victor en offrant la main à Léonide, nous nous
+rendrons dans votre chambre à coucher.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Qu'est-ce que Victor Reynier?
+
+Un homme d'affaires.
+
+Qu'est-ce qu'un homme d'affaires?
+
+L'école d'Athènes n'eût pas trouvé de réponse à cette question; ou bien
+elle eût répondu par cette autre demande: Qu'est-ce que Dieu?
+
+Car tout est du ressort de l'homme d'affaires--les lois, les lettres, le
+commerce, les mœurs, les arts; à ces conditions pourtant qu'il est
+avocat sans diplôme, littérateur sans avoir jamais rien écrit, négociant
+sans maison de commerce, moraliste pour avoir concouru aux prix
+Monthyon, artiste, quoiqu'il n'ait fait ses études de peintre qu'à
+l'hôtel Bullion, les jours de vente. Si la société était un rocher,
+l'homme d'affaires en serait l'huître; le champignon, si elle était un
+arbre; le ver, si elle était un fruit. Comme elle se compose d'êtres
+honnêtes et bons, il est homme d'affaires. Que fait-il? rien: on fait
+pour lui. Vous avez une idée: en remontant de cause en cause
+génératrice, vous vous élèverez jusqu'à Dieu; son saint nom soit
+loué!--En descendant de résultat en résultat produit par cette idée,
+vous arriverez jusqu'à l'homme d'affaires. Aussi Dieu et l'homme
+d'affaires sont placés aux deux limites de la création intellectuelle,
+et vous avez parcouru, pour avoir une définition, un cercle de
+raisonnement qui vous ramène à la première question et à la première
+réponse: Qu'est-ce que l'homme d'affaires? Réponse: Qu'est-ce que Dieu?
+
+Soyez peintre, et que la muse vous inspire un tableau;
+
+Soyez poëte, et que la faim vous dicte un poème;
+
+Soyez riche, et éprouvez le besoin de vous ruiner;
+
+Soyez pauvre, et veuillez devenir voleur;
+
+Croyez-vous que votre tableau, vous, peintre, vous appartiendra?
+
+Que votre prose ou vos vers, vous, poëte, vous appartiendront? Que votre
+fortune, vous, riche, ira où il vous plaira?
+
+Et vous, pauvre, que vous parviendrez à être voleur?
+
+Un tableau peint, achevé, verni, encadré, est là: c'est un Roqueplan.
+
+L'homme d'affaires entre et dit au peintre orgueilleux de son
+œuvre:--Vends-moi ton tableau?--Combien Zeuxis?
+
+--Six mille francs.
+
+--Prenez. L'homme d'affaires emporte le tableau et le remet à M. le
+comte, qui le lui paye dix mille francs. Au bout de trois ans, le comte
+meurt; les héritiers vendent sa galerie de peinture. Qui se présente
+pour l'acheter? Un homme d'affaires, qui cède à un banquier pour cinq
+mille francs le tableau de Roqueplan après l'avoir eu pour trois mille à
+la vente par suite de décès.
+
+Le banquier fait banqueroute; c'est convenu. Sur tous les murs de Paris,
+des affiches jaunes annoncent que, parmi les meubles saisis, il y a des
+candélabres, des chenets de bronze et un Roqueplan. Pour le compte d'un
+épicier qui se marie, l'homme d'affaires achète le Roqueplan, et
+bénéficie dessus de quinze cents francs.
+
+Additionnons. Le premier homme d'affaires a gagné quatre mille francs
+sur le tableau, le second deux mille, le troisième quinze cents francs:
+total du bénéfice du brocantage, sept mille cinq cents francs.
+
+Ceci en moins de dix ans. Dans vingt ans, le tableau du peintre aura
+contribué à faire bien vivre huit hommes d'affaires, à doter leurs
+filles, à éduquer leurs fils. Les enfants de Roqueplan mendieront
+peut-être sous le guichet du Louvre.
+
+L'écrivain est plus immédiatement placé encore sous la griffe de l'homme
+d'affaires. Par son nom qu'il signe au bas de son œuvre, le peintre
+échappe du moins en partie à l'engloutissement. L'écrivain n'a pas même
+ce privilége. Il ne signe que les _bons à tirer_; sa publicité nominale
+s'arrête au prote d'imprimerie. L'homme d'affaires peut être libraire
+sans brevet; alors il vous dépouille par volume; il vous dessèche par
+traductions, imitations, contrefaçons, faux mémoires; il vous enlève
+même votre nom légitime, consacré par l'Église, pour vous abâtardir du
+pseudonyme en vogue. Si l'homme d'affaires travaille sur le litigieux,
+il vous pompe la vie et l'esprit par consultations, mémoires à consulter
+pour ou contre, adresses aux tribunaux. Il est quelquefois directeur de
+journaux. A ce titre, il vous gruge l'imagination jusqu'à l'amer;
+aujourd'hui c'est un conte pour les enfants, une fable qu'il mendie;
+demain il sollicitera à votre porte un article de haute critique ou une
+brochure contre le ministère, si ce n'est la description d'un moulin à
+charbon ou d'une scie de forme nouvelle. L'homme d'affaires journaliste
+s'habille de vos plumes, comme le geai; il passe pour un homme d'esprit
+avec le vôtre, devient receveur-général à cause de vous, qui vous êtes
+laissé violer dans votre opinion pour quelques cents francs. Il a même
+la croix d'honneur; mais la croix est pour lui seul, l'infamie à vous
+deux. Il roule dans un landau dont les roues sont graissées avec votre
+moelle; et, au bout de cinq ans, lorsque ses chevaux et vous êtes
+crevés, il fait une pension à la veuve de son cocher, parce que son
+cocher a placé des fonds chez lui, sans doute.
+
+Si vous n'appartenez pas à la catégorie de ceux qui produisent, mais, au
+contraire, à la classe de ceux qui consomment, si vous êtes riche, il
+n'est guère plus probable que vous échappiez à l'homme d'affaires.
+
+Personne n'est riche dans le sens absolu du mot. Quel est celui qui
+possède vingt mille francs en or à toute heure?
+
+Ensuite, que de gens qui ne seront riches que dans un mois, que demain,
+et qui veulent l'être avant l'accouchement de la fortune, si lente à
+porter! A toute heure, l'homme d'affaires a vingt mille francs en or
+dans sa poche; il ressemble aux paysans: il a en possession les plus
+beaux fruits, parce qu'il n'y touche jamais. L'homme d'affaires vend de
+l'or au lieu de fruits, mais le prix varie; il va de quinze pour cent
+jusqu'à vingt ans de galères.
+
+Beaucoup de fils de famille ne peuvent décemment tuer leur père pour en
+hériter; le poison n'étant plus dans nos mœurs, l'homme d'affaires
+escompte le testament. Vous jouirez de trente mille francs de rente un
+jour; il vous compte tout de suite cent mille francs: cinquante mille en
+or, cinquante mille en marchandises. Les marchandises, ce sont
+quelquefois des cercueils, quelquefois des momies. Votre héritage
+désormais lui appartient. Appelez-le donc votre frère, puisque le voilà
+devenu le fils de votre père; il l'aime presque autant que vous,
+seulement, il le respecte davantage: il ne prend pas son nom.
+
+On dirait par confusion l'usurier. Qu'est-ce donc que l'homme
+d'affaires, je vous prie? N'ai-je pas dit que tout était de son ressort?
+Les lois? puisqu'il achète des testaments en germe; les mœurs?
+puisque sans lui il n'y en aurait que de bonnes; les arts? puisqu'il
+vend et achète toutes les merveilles qu'ils produisent; le commerce?
+puisqu'il trafique de toutes ces choses.
+
+--Vous songez à devenir voleur? Folie de croire que vous arrêterez un
+homme sur la grande route: pour cela, il faut du courage; vous n'en
+possédez pas, vous ne possédez pas ce courage-là. Vous volerez dans une
+promenade? Il faut avoir du courage et de l'esprit. Fatuité de prétendre
+être voleur dans un siècle où il y a tant de sergents de ville.
+
+Non, vous ne volerez pas; mais vous volerez à un entresol obscur et
+humide, avec trois chaises, deux tables, des cartons vides et verts sur
+lesquels on lira ces étiquettes en français d'homme d'affaires: _Lettres
+à répondre, lettres repondues_; et vous ne répondrez à personne, pas
+même à Dieu, de ce que contiennent ces sacs intitulés: _Affaires de M.
+le comte de... contre la princesse de..._ Ainsi, de voleur que vous
+espériez devenir en vous couchant, vous vous éveillerez homme
+d'affaires.
+
+Il y en a d'honnêtes.
+
+Victor Reynier, je le répète, est homme d'affaires. Rentre-t-il dans la
+catégorie à peu près universelle? Nous ne le pensons pas. D'ailleurs, il
+est à l'aurore de la vie et des affaires sur la place de Paris. Beau,
+vingt-sept ans, de l'esprit, pas la moindre sensibilité, il est adroit
+comme Grisier à l'épée; il met, au pistolet, vingt fois dans le blanc
+sur vingt coups; il boit le vin de Champagne _à la poste_; enfin, il a
+un huitième de loge aux avant-scènes de l'Opéra.
+
+Maurice courut au devant de M. Clavier, le fit asseoir dans un fauteuil
+et s'informa de sa santé avec l'empressement d'un fils.
+
+--Ne nous amènerez-vous jamais mademoiselle Caroline? la destinez-vous à
+être religieuse? Nous ne la rencontrons nulle part.
+
+--Religieuse! non; vous savez combien, mon jeune ami, mes opinions sont
+loin d'appeler la tyrannie au secours de l'autorité domestique. Notre
+réclusion tient à nos goûts... peut-être à nos malheurs.
+
+--Pardon! monsieur, reprit timidement Maurice; mais je n'ai cédé qu'au
+mouvement d'un attachement sincère en vous adressant une question qui
+vous paraît peut-être déplacée. Je me repentirais de l'avoir faite.
+
+--Vous, Maurice, notre meilleur ami dans ce désert, vous, indiscret!
+Sachez, au contraire, que je prétends vous ouvrir mon cœur tout
+entier avant que le Maître de la nature le juge. Je viens chez vous dans
+cet unique dessein. Ma parole de vieillard sera lente; m'entendrez-vous
+jusqu'au bout?
+
+Maurice prit la main de M. Clavier et la pressa.
+
+--Ce sera long, dit tout bas Léonide à Victor: rapprochons nos siéges.
+
+Appliquant ensuite son œil à quelques places transparentes de la
+porte drapée, elle aperçut M. Clavier dont le coude posait sur le marbre
+de la cheminée; la tête pensive du vieillard reposait dans sa main.
+Léonide invita son frère à satisfaire à son tour sa curiosité.
+
+--Comme il a l'air abattu, ma sœur. Quelle tristesse! Qui peut donc
+l'accabler ainsi? Vient-il régler son compte avec le passé, avant de le
+régler avec Dieu?... s'il croit en Dieu, toutefois, car on lui connaît
+peu de faiblesses. Que va-t-il nous apprendre?
+
+--Plus bas, mon frère.
+
+--Ne craignez-vous pas qu'il nous entende?
+
+--Non; mais si vous parlez toujours, nous ne l'entendrons pas.
+Taisez-vous.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Au bout de quelques minutes de silence, M. Clavier poussa un profond
+soupir et commença:
+
+--«La calomnie m'a poursuivi jusqu'ici, Maurice. Ne cherchez pas à me
+dissuader: je connais les hommes. Leur haine ne se brise que contre la
+tombe; le pied leur glisse sur le marbre; justice tardive qui n'est que
+l'oubli: ne croyez pas à leur pardon: je n'y crois pas. Quelques-uns
+cessent de se souvenir en vieillissant; voilà encore leur réparation:
+une infirmité.
+
+»Dans cette solitude même ils m'ont flétri de leur silence: ils m'ont
+fui. J'ai vainement, pauvre vieillard, ouvert mon âme et ma porte à
+tous: aucun n'est venu. Alors je me suis enfermé, et je n'ai plus voulu
+voir la société, compagne de l'âme humaine, qu'à travers la grille de ma
+prison. Leur curiosité méchante s'est accrue de toute ma réclusion; ils
+ne passent jamais devant le jardin que j'ai planté, où le jour je
+travaille, où la nuit je pense, mon front dans la main, sans chercher
+mon visage derrière mes barreaux. Dans leur naïve terreur, ils
+s'étonnent sans doute de ce que je laisse vivre mes fleurs et de ce que
+je ne décapite pas mes arbres. La plupart,--mon jardinier me l'a
+rapporté,--ont remarqué des taches de sang à ma joue. Je suis le
+réprouvé du pays; ils m'appellent le régicide; ils craindraient de
+laisser tomber leur tête avec leur salut, s'ils honoraient de quelque
+signe de respect mes soixante-dix ans de vie. Mon ami, je n'ose
+embrasser les petits enfants à qui je ne fais pas encore peur; je
+frémirais d'épouvanter leurs mères.
+
+»Ils doivent avoir d'étranges opinions sur l'ange, bâton fleuri, qui me
+soutient. Je ne leur pardonnerais pas cependant, moi si résigné pour
+moi-même, de souiller de leurs propos cette enfant qui croît à mes pieds
+comme une fleur au bas d'une tour, entre la pierre et le fer. Caroline
+est ma fille par la tendresse, par la reconnaissance; je n'ose ajouter
+par le sang. Si j'allais lui léguer pour ma dot ma renommée! Mieux
+vaudrait la laisser laide et sans pain au milieu de la rue: car mon nom
+est historique. Malheur, en politique, à ceux dont les noms restent,
+Maurice!»
+
+La figure de M. Clavier était toujours pâle. Sa parole était presque
+tremblante d'embarras.
+
+«J'ai besoin de m'assurer de vous, mon ami, un témoin à décharge qui
+déposera, après ma mort, contre des accusations terribles dont le
+contre-coup irait frapper Caroline: elle aussi doit être instruite. Vous
+l'instruirez. Si elle vous demandait un jour mon histoire, répétez-lui
+les paroles funèbres que je vais prononcer. Elle en sait déjà
+quelques-unes qu'elle n'oubliera point.
+
+--Ceci promet, dit tout bas Victor à Léonide. Vous verrez, ma sœur,
+que notre essai sera heureux.
+
+Léonide posa un doigt sur la bouche de son frère.
+
+M. Clavier poursuivit:
+
+«Mon adolescence fut terne; mon père voulut avoir un avocat dans la
+famille: je le devins. Après m'être marié, j'exerçai aussitôt ma charge
+dans un bourg situé aux frontières du Nord. C'était à l'époque où les
+états-généraux s'assemblèrent sur le vœu des parlements qui leur
+léguèrent l'alternative d'une banqueroute ou d'une révolution. Né du
+peuple, j'en partageai l'enthousiasme à ce lever si pur de notre
+émancipation. Disciple ardent de la philosophie nouvelle, ma conviction
+fut acquise à ces amis de l'humanité qui, les premiers, parlèrent de
+rendre la liberté à l'homme, à la pensée. J'avais vingt-quatre ans:
+jugez si je prêtai une attention passionnée aux discours prononcés aux
+états-généraux par les hommes de mon sang, de ma caste, par mes frères
+en esclavage. L'accusé innocent ne suit pas avec plus d'intérêt le
+plaidoyer de son défenseur. Quoiqu'à cent lieues de Versailles, pas une
+parole n'était perdue pour moi: je me rendais, la nuit, sous les allées
+de la petite promenade de notre bourg, et là, l'oreille collée à terre,
+comme la sentinelle lointaine, j'écoutais les bruits qui venaient du
+sud. J'imaginais entendre, j'entendais les pas pesants des députés du
+tiers entrant dans le Jeu-de-Paume; puis me relevant fièrement comme
+eux, j'enfonçais mon chapeau devant les députés de la noblesse et du
+clergé: ce que firent les députés de la nation, vous le savez. L'amour
+ne gonfle pas un cœur avec autant de plénitude que ces tableaux
+m'élevaient l'âme. En un jour, par l'effet de ce grand spectacle qui se
+préparait loin de moi, j'étais passé de l'indifférence de l'enfant à la
+sévérité du citoyen. Toutes mes passions se groupèrent autour d'une
+seule: celle-là devint formidable: la liberté! Je dus paraître bien
+ingrat à des amitiés délaissées. On ne me vit plus; je me cachai,
+j'étudiai, je pensai; ou plutôt je ne cessai d'être à Versailles, le
+bras tendu, la tête rejetée en arrière, le regard fier, répondant à
+Mounier: «Oui, je prête le serment de ne jamais me séparer de
+l'Assemblée, que la Constitution ne soit établie.»
+
+»Rentré en moi-même, je ne tardai pas à m'apercevoir que si je m'isolais
+de la foule, c'est que mon opinion n'éveillait pas d'écho autour d'elle.
+Je finis par me convaincre, à de sinistres visages, à des paroles
+mystérieuses, à une inaction calculée, que j'étais seul à aimer cette
+opinion, seul à la défendre. Ancienne dépendance d'un seigneur issu de
+famille étrangère, notre bourg féodal, qui se composait au plus de deux
+cents habitants, me parut préférer un joug servile au bonheur d'en être
+délivré par quelques sacrifices. Placé aux extrêmes limites de la
+France, offrant aux étrangers, à la faveur du voisinage, la facilité de
+conspirer avec les ennemis de l'intérieur, notre bourg acquérait par la
+gravité des événements une importance extraordinaire. Je crois encore le
+voir avec sa colonie d'ouvriers plus allemands que français, avec sa
+population bâtarde comme toutes celles des frontières; gens conquis
+mille fois, sans avoir retiré d'autre avantage de la domination
+impériale et de l'occupation française, que des idées et un langage
+corrompus comme leurs mœurs. Je me rappelle surtout le vieux château
+bâti au temps de Charles-le-Téméraire, se dressant sur ses quatre
+tourelles, et prolongeant ses ailes crénelées aux flancs de notre bourg,
+qui n'en était que l'avenue, l'humble dépendance. De son balcon, le
+seigneur pouvait appeler les étrangers à ses fêtes: ils y venaient
+souvent étaler leurs débauches, et aider le maître à manger ses revenus.
+Le bourg était alors allemand, et passait de droit à l'empire. Songez,
+Maurice, à quels périls nous exposait cette fraternité à l'époque où
+nous vivions. Position militaire des plus redoutables, notre localité
+pouvait servir de plateau à une armée d'ennemis, de premier échelon pour
+descendre dans l'intérieur de la France. Et le bourg était sans défense,
+il était à eux.
+
+»A Paris, on était trop occupé de Paris pour penser à se raffermir du
+côté des frontières: vous savez en quel état elles furent trouvées quand
+Luckner eut mission de les défendre. Perdue entre deux vallons, toujours
+couverte de brume, loin de la grande route, notre localité fut
+complétement oubliée. Les députés de la nation comptèrent trop d'abord
+sur une levée universelle de l'opinion à l'appui de leurs principes. Les
+habitants de beaucoup de villes, ceux du bourg que j'habitais, par
+exemple, n'envisageaient qu'en tremblant une autre manière d'être
+gouvernés; ils chérissaient leur obéissance sous un maître qui ne les
+tyrannisait plus, parce qu'il lui était impossible d'ajouter un anneau
+de plus à la chaîne. On l'estimait bon, de ce qu'il n'avait plus de
+méchancetés à commettre. Toute dignité était partie de ces corps battus
+de génération en génération. Sur leur dos courbé par l'avilissement, le
+mépris et le fouet avaient fait croûte.
+
+»Oui, mon ami, l'abâtardissement de l'homme en était arrivé à ce point
+dans beaucoup de villes frontières, comme la nôtre: parce qu'elles
+avaient, à diverses époques de l'histoire, appartenu à l'Allemagne,
+elles s'imaginaient n'avoir aucun droit pour faire cause commune avec la
+France contre d'odieux abus. Comme si jamais le droit naturel qu'ont les
+peuples d'être libres et de se gouverner était susceptible de périr dans
+les transactions auxquelles ils n'ont pas souscrit!
+
+»Mais, soit ignorance, soit engourdissement, mes concitoyens ne jugèrent
+pas que le moment était venu pour eux, non d'être Allemands ou Français,
+questions pour lesquelles avaient combattu leurs pères dans des guerres
+moins saintes, mais d'être hommes. J'élevai la voix pour répandre cette
+vérité: je ne fus pas compris.
+
+»Alors je m'expliquai nettement deux vérités que l'histoire n'avait
+jamais dégagées pour moi de ses enseignements: l'une, que les temps
+d'esclavage finissaient quelquefois par être légitimes à force
+d'abnégation chez ceux qui s'y courbaient; l'autre, que ces temps
+avaient eu aussi des âmes énergiques qui, comme la mienne, s'étaient
+découragées dans une lutte inégale.
+
+»Me voilà donc réduit à marcher seul avec mon opinion, rougissant
+presque de l'avouer, tant le silence qui l'accueillait la colorait d'une
+teinte paradoxale. On dira un jour l'histoire de la révolution française
+en province: elle ne sera ni moins curieuse ni moins tragique, ni moins
+morale surtout que la même histoire éternellement écrite à Paris et pour
+Paris. Si la torche de la révolution française,--il est superflu de
+l'avouer,--était Paris, chaque province était le miroir parabolique qui
+renvoyait des rayons de feu après avoir reçu des rayons de lumière.
+Revenons à moi. J'aurais mieux aimé combattre pour mon opinion à la
+lueur des canons, que de la laisser rouiller dans le silence. L'opinion,
+c'est la vérité; qui la possède doit la dire: c'est la foi: il faut la
+proclamer; en faire une ceinture pour soi, un drapeau pour les autres.»
+
+Comme Maurice pressentit que, dans ce récit qui l'attachait vivement,
+sans doute à cause de ses convictions politiques, M. Clavier placerait
+les événements principaux de sa vie, il se leva pour s'assurer que les
+portes de communication étaient fermées. Dans cet examen, son visage
+effleura le drap où s'appuyait la joue attentive de sa femme.
+
+Il retourna à sa place.
+
+«Que j'aurais désiré d'appartenir à ce peuple de Paris qui ne se
+nourrissait plus que d'enthousiasme, attaché aux grosses lèvres de
+Mirabeau, parlant tout un jour! A force d'exaltation, je me crus à
+Paris. Je montais, au Palais-Royal, derrière la chaise de Camille
+Desmoulins, le brave jeune homme; et, comme lui, applaudi par cent mille
+mains, je piquais à mon chapeau la feuille d'un arbre, cocarde
+improvisée, symbole innocent et pur qui, deux jours après, devait passer
+par le sang et ne plus déteindre. Puis je sonnais le tocsin dans ma
+tête, j'illuminais mes yeux de l'incendie de Paris, et j'allais, suivi
+du bruit d'une ville, traînant avec moi des canons, fléchissant sous le
+poids des piques, jusque sous les murs de la Bastille que j'assiégeais.
+Couvert de la poussière de ses débris, je m'admirais, statuaire étrange,
+artiste procédant au rebours: la chute de la Bastille était bien la
+statue de la révolution, son premier chef-d'œuvre de destruction.
+Pour elle, détruire c'était faire; abattre c'était achever; anéantir
+c'était perfectionner. La Bastille détruite était donc une statue
+élevée. Dans les ères de révolution, l'œuvre de destruction est aussi
+une œuvre impérissable qui a ses noms d'artistes signés au bas. Au
+bas de notre statue nous écrivîmes: Peuple--Paris, 14 juillet.
+
+»La pierre qui s'élève ou qui tombe, remarquez-le bien, c'est plus
+qu'une vengeance, et qu'une simple fondation commémorative: une phase de
+civilisation commence ou finit. C'est le bouleversement de la propriété;
+de la propriété du pouvoir ou de la propriété du sol. Laissez entre
+chaque borne des champs l'espace de cinq lieues, vous aurez tout de
+suite la féodalité; ne mettez entre chacune de ces bornes que la
+distance d'une lieue, apparaissent les majorats, la monarchie;
+rapprochez les bornes, ne comptez entre elles que l'intervalle de vingt
+pas, et vous avez l'industrie, la propriété divisée à l'infini, la
+république. La Bastille était la plus haute borne féodale. Elle abattue,
+les autres bornes furent poussées dans le fossé. L'arbre de la liberté
+fut planté à la place: image juste: la propriété recommençait par son
+attribut naturel: l'arbre!
+
+»Quand les emblèmes tombent, les réalités qu'ils cachent ne restent
+guère debout. La Bastille, cet emblème, croule; et, à dix-sept jours de
+distance seulement et dans le court espace d'une nuit, on proclame sur
+ses ruines la liberté du serf, l'abolition des juridictions
+seigneuriales, la répartition égale des impôts, l'admission de tout le
+monde à tous les emplois, la destruction de tous les priviléges. Chose
+étrange! Tout le monde prêta ses deux mains à cette œuvre d'une nuit.
+On eût dit que ces hommes de la nation se hâtaient de peur que la lune
+ne vînt à se coucher; on eût dit encore que la lueur des flambeaux avait
+fasciné ceux qu'ils éclairaient. Pâles, fatigués, les bras nus, le front
+en sueur, ils brisèrent la féodalité avec la monarchie; la hache passait
+de main en main. Dieu employa sept jours à faire le monde: il suffit aux
+États-Généraux d'une nuit à Versailles pour le rendre libre. Dans cette
+mémorable nuit, chacun sacrifia aux yeux de tous, et jeta, au centre de
+cette salle où bouillonnaient tant d'idées, ses titres, ses aïeux, ses
+priviléges de dix siècles; on y précipita tout: le passé pour
+l'anéantir, le présent pour qu'il renaquît. Nuit de Versailles! nuit
+sublime! Le serf de dix-huit siècles tombant dans les bras, sur la
+poitrine d'un comte de Lally-Tollendal, et l'appelant: «Mon frère!» nuit
+qui enveloppa le chaos d'où un monde allait jaillir! On ne s'arrêta pas:
+l'œuvre marchait toujours pendant que le roi se livrait au sommeil
+dans son palais, et on l'enfanta debout; ainsi les femmes fortes
+accouchent. On manqua d'un tabouret pour faire asseoir le président.
+Dans ce chaudron sombre au fond duquel disparurent les membres dépecés
+de la vieille monarchie, personne n'hésita à remuer: prêtres avec la
+mitre, nobles avec l'épée, peuple avec le bâton. Ils travaillèrent
+ensemble et du même cœur, sans craindre de voir sortir de cette
+fusion quelque monstre portant tête de peuple et griffe d'hyène. Ils
+n'oublièrent qu'une seule chose: c'est qu'en abolissant la noblesse, ils
+avaient de fait aboli le roi; qu'en supprimant le privilége, on
+supprimait la royauté; et qu'en admettant tout le monde aux emplois, le
+peuple était l'égal du souverain ou bien le roi était du peuple. La nuit
+de Versailles fut la seconde œuvre de la révolution, autre
+chef-d'œuvre de négation comme la prise de la Bastille. On avait
+détruit d'abord la loi de pierre, on venait d'anéantir la loi écrite, il
+ne restait plus que la loi de chair.
+
+»L'exemple de Versailles ne fut pas perdu pour la province. Les châteaux
+tombèrent, les titres furent brûlés; une poussière féodale s'éleva sur
+toute la France.
+
+»Le château de notre canton resta debout. Vingt hommes de cœur ne se
+trouvèrent pas pour le renverser.
+
+»Voulant enfin connaître au juste le nombre d'opinions que ralliait à
+ses principes dans notre bourg l'Assemblée constituante, je battis la
+caisse, et, au milieu du marché, je lus à haute voix la déclaration des
+droits de l'homme. Un seul paysan et un jeune marquis s'avancèrent pour
+m'écouter. Ensuite nous nous embrassâmes tous trois, comme Bailly,
+Lafayette et Grégoire; nous nous déclarâmes libres, le paysan refusa
+vingt sous de dîme au curé, deux heures de corvée au seigneur, et tua un
+pigeon dans la forêt. La révolution était accomplie chez nous. Quand le
+seigneur manda le paysan à son château, j'y parus moi-même et j'y lus la
+sanction royale donnée à la constitution. Je demandai ensuite l'arbre
+généalogique de la maison, et le jetai au feu.
+
+»A quelques jours de là, j'instituai un club que je présidai: deux
+auditeurs y parurent, le marquis et le paysan.
+
+»Le paysan nourrissait dans son âme la colère d'un peuple entier. Il
+avait six enfants nés de sa misère; géants de fer qui luttaient avec les
+ours, et dont la tête avait appris à s'abaisser sous le regard d'un
+enfant de leur maître. Quand je lui expliquai ses droits, il sembla les
+recouvrer, tant son instinct courut au-devant de la solution qu'il avait
+souvent pressentie sans la saisir. Dès cet instant, il comprit qu'il ne
+devait mettre sa force qu'au service de son intelligence, sa volonté
+qu'au pied de son libre arbitre, et que le droit naturel étant cela,
+l'acte politique qui le voilait était une tyrannie. Il rompit avec le
+passé dont il lava la souillure en se promettant plus d'une vengeance
+expiatoire. Il me détailla ses récriminations; il me fit l'histoire de
+sa famille: je crus encore entendre celle du peuple. Tout y était: la
+perpétuité de l'esclavage, de la misère, du travail, de la faim et de la
+honte: l'ignorance aggravait encore son abaissement. C'est une justice à
+rendre à la Providence: elle ne souffre l'esclavage qu'après
+l'abrutissement. Si elle consent à l'inégalité parmi les hommes, ce
+n'est qu'au prix de leur stupidité. Là où éclate la pensée, il y a
+vertu, courage, dignité. Dieu n'a toutes les libertés que parce qu'il a
+toutes les pensées; il n'est souverainement bon que parce qu'il est
+souverainement intelligent.
+
+»J'avais rendu ce paysan mon égal et celui du jeune marquis; il comprit
+que je méritais d'être le sien. Nous réglâmes un bien qui était à nous
+trois. Ce jour fut notre fête de la fédération.
+
+»Le marquis, que je désigne ici simplement par son titre, parce que sa
+famille vit encore, et parce que les délations n'ont qu'un temps,
+apportait avec nous, contre la monarchie, moins de raisons que de
+principes. L'exemple des Condorcet et des Montmorency l'avait entraîné.
+Il puisait ses griefs à une autre source que la nôtre. En apparence il
+sacrifiait plus que nous, mais il exigeait moins. En se constituant en
+révolte ouverte vis-à-vis de la royauté, il s'annulait: nous, au
+contraire, nous acquérions. Il était naturel qu'il s'arrêtât, une fois
+l'inégalité abolie, nous ne devions nous arrêter qu'après avoir
+constitué l'égalité. Homme de théorie, il agissait en vertu du principe
+généreux, mais vague, de la morale universelle, tandis que nous, nous
+travaillions pour nous-mêmes. Il réformait, nous détruisions. C'était un
+philosophe, nous des hommes. Il continuait Rousseau; nous, Rienzi.
+
+»Les événements me confirmèrent bientôt que notre bourg était un nid de
+partisans de l'ancien régime. A l'époque où l'on parlait déjà du départ
+du roi pour Metz, quelques jours après la scandaleuse fête donnée à
+Versailles aux gardes-du-corps, je vis arriver et passer aux frontières
+des officiers de la maison du roi, mêlés à une foule d'hommes défiants
+qui entraient et sortaient pendant la nuit. Je crois vous l'avoir dit:
+par sa situation, notre bourg était admirablement placé pour favoriser
+l'évasion de la cour sur le territoire ennemi. Je proposai d'organiser
+la garde nationale. L'idée fut réalisée avec mépris, surtout par les
+gens du château, qui, par moquerie, me nommèrent le chef de cette
+milice. Si tous les habitants s'y enrôlèrent, il ne me fut pas difficile
+néanmoins de voir que pas un n'apportait sous les armes des dispositions
+patriotiques. J'avais armé des ennemis.
+
+»J'acceptai le commandement qu'on m'avait donné par dérision, et je le
+partageai avec le marquis, le paysan et ses six enfants. En réalité,
+nous neuf seulement représentions l'effectif de cette singulière milice.
+Je m'arrangeai de manière, dans ma répartition des postes commis à la
+garde du bourg, que mon paysan et trois de ses fils feraient toujours
+partie de celui de la ville, tandis que ses trois fils, moi et le
+marquis veillerions à ceux des frontières, distantes d'une lieue, d'une
+demi-heure de marche.
+
+»Cette mesure contint l'explosion d'une défection ouverte; elle força la
+trahison à s'observer. Neuf hommes déterminés en surveillaient deux
+cents: mais qui a jamais calculé la puissance d'une autorité soutenue
+par l'opinion; quelle est la ville qui n'est pas cent fois plus forte
+que sa garnison; quelle est la nation qui ne vaincrait pas sa propre
+armée? Appliquez un nom à cette force morale. Nous l'avions. J'eus
+besoin de m'en servir à l'époque où la noblesse française émigra en
+foule, nous menaçant de rentrer sous peu de jours à la suite de Condé.
+Ce prince, assurait-elle avec confiance, n'attendait plus pour marcher
+de Worms sur Paris que l'arrivée du roi dans une ville frontière; le
+roi, dont le danger était devenu plus imminent depuis la mort du comte
+de Mirabeau. Ces courtisans irrités ne semblaient déjà plus en France
+une fois dans notre bourg. Ils déguisaient à peine leur dégoût pour nos
+couleurs nationales qu'ils ne portaient pas, prompts à reprendre la
+cocarde blanche de l'autre côté des frontières.
+
+»Une grande erreur, à mon sens, Maurice, fausse le jugement qu'on porte
+d'ordinaire sur la révolution française en ce qu'elle eut de puissance
+négative pour fonder, et de puissance réelle pour détruire. On s'imagine
+que, réglée au milieu des excès qui l'emportèrent, elle tint constamment
+l'équilibre entre les nécessités d'abattre et celles de réédifier. On
+indique un but à tous ses actes, en oubliant que ses actes se
+détruisirent l'un par l'autre, et qu'il est au moins absurde de
+considérer le 18 brumaire comme la conséquence naturelle du 10 août.
+
+»La révolution française n'est que la négation d'un fait: de la
+monarchie, sa mission était le néant: elle l'a remplie. Ses tentatives
+de législation ne furent jamais que des prétentions d'hommes qui veulent
+répondre au cri de la logique, infirmité qui tua la Gironde sur la
+monarchie et la Montagne sur la Gironde. Ses mille constitutions
+s'entredévorèrent comme ceux qui les avaient faites. Cela est si vrai,
+que la Constituante,--pesez ici les mots,--renversa la monarchie, que
+l'Assemblée législative renversa la loi, et que la Convention nationale
+tua le chef de la nation, Louis XVI.
+
+»La révolution ne fut qu'une armée marchant à la conquête, allant à la
+découverte; une invasion. Ceux qui allèrent le plus loin la devinèrent
+le mieux. Il y eut des erreurs; on a vu des crimes. Les hommes
+politiques ne sont d'ailleurs justiciables que d'un tribunal: le succès.
+De quel droit la morale interviendrait-elle dans ce qui n'est point de
+son essence? Au surplus, si Robespierre ou son parti fut cruel parce
+qu'il tua la Gironde, qu'étaient les Girondins qui tuèrent le roi? En
+révolution, je croirai à la moralité des principes, lorsque les vaincus
+en auront fait preuve dans leur ligne de conduite pendant qu'ils étaient
+vainqueurs.
+
+»En appelant du chef-lieu voisin quelques secours d'hommes, il nous eût
+été facile de réduire à rien l'importance ridicule qu'affichaient dans
+notre bourg les partisans de la monarchie. Mais il eût fallu, dans ce
+cas, subir une soumission exigée par la reconnaissance; l'intérêt du
+bourg en eût trop souffert. Depuis un temps immémorial, en rivalité avec
+le chef-lieu pour la fabrication de la dentelle à point de Malines, nous
+devions, sous peine d'anéantir notre supériorité dans cette industrie,
+nous passer de sa protection. Pour rester indépendants, il y avait
+mensonge obligé au contraire à nous citer à nos voisins comme la
+population la plus dévouée à la révolution. Ce que nous fîmes. Nous
+altérâmes nos rapports; sous notre plume, notre ancien seigneur eut
+autant de patriotisme que Lally: les marquis, comtes et ducs des
+environs avaient, à nous en croire, brûlé leurs titres et dévasté leurs
+colombiers: les curés des communes environnantes avaient, les premiers,
+prêté serment à la constitution et proclamé en chaire l'abolition de la
+dîme sans rachat. Nous finissions toujours, dans notre procès-verbal
+envoyé au district, par souhaiter à la France beaucoup de communes
+comme la nôtre. Qui eût osé nous démentir? qui y avait intérêt? les
+royalistes? mais alors ils auraient demandé leur mort.
+
+»Nous vivions donc tous les neuf, moi, le marquis, le paysan et ses fils
+sur le bénéfice de cette erreur; mais comme les royalistes connaissaient
+notre intérêt à ne pas les dénoncer, ils abusaient de notre fausse
+situation pour conspirer de plus en plus ouvertement avec l'étranger
+dont nous voyions blanchir les tentes à l'horizon.
+
+»Sentez-vous combien, à mesure que les événements se compliquaient, le
+silence de notre dévouement pouvait nous être imputé à crime? Désormais
+même, un avertissement de notre part n'eût servi qu'à faire qualifier
+notre conduite de trahison, sans égard aux motifs qui l'auraient dictée.
+Les royalistes ne couraient pas de plus grands dangers. Nous méritions
+la mort si nous étions découverts.
+
+»A la déchéance du roi, au 10 août, nos craintes augmentèrent. Entre le
+château et les frontières, les signaux étaient devenus plus fréquents;
+des munitions, malgré notre surveillance, furent nuitamment descendues
+dans les souterrains du château. Chaque habitant fut prêt à l'attaque.
+Notre perte était jurée; on ne suspendait l'heure de notre mort que par
+la crainte du district qu'on n'aurait pu longtemps tromper après nous.
+Nous ne nous effrayâmes pas.
+
+»Nous nous constituâmes en tribunal pour juger l'ex-seigneur du canton:
+il fut mandé à notre barre. Louis XVI venait d'être appelé à celle de la
+Convention.
+
+»Où était le droit? où il est toujours: entre la force et la justice. La
+force, nous la tenions; la justice, la voici.
+
+»Le sol, c'est la vie, parce qu'on l'y puise, et parce qu'on la lui
+rend. Dieu et la terre, voilà les deux aboutissants de l'homme. Dieu
+qu'on adore comme on le sent; la terre, qu'on ne possède que d'une
+manière: en l'occupant. Cela est si exact, que les institutions
+auxquelles l'homme obéit, celles qu'il se crée, et celles qu'on lui
+impose, ont, ou Dieu pour auteur révélé, ou la force pour maintien.
+Libre à tous de croire que les lois bonnes descendent du ciel; mais
+libre à tous d'écraser les tables législatives que Numa n'a pas
+rapportées du bosquet d'Égérie. Les lois françaises étaient mauvaises,
+multiples, obscures, traditionnelles comme une légende, formulées en
+proverbe, tantôt niaises comme un jeu de mots, tantôt cruelles comme un
+assassinat; elles étaient de tous les âges, et, qui pis est, druidiques
+sans druides, romaines sans sénat, gauloises après l'invasion, féodales
+après Richelieu. Parmi ces lois, il y avait des luttes perpétuelles
+comme d'homme à homme. La même loi qui vous accordait droit d'asile vous
+assimilait, cent perches plus loin, au vaincu et à l'étranger. Dans
+telle province, la loi c'était le prêtre; dans telle autre, la loi
+c'était le seigneur. A l'entrée du moindre village, il fallait
+soigneusement s'informer de la loi ou de la coutume locale, sous peine
+de la violer et de mériter la mort en buvant un verre d'eau.
+
+»Ces lois étaient donc mauvaises; elles ne venaient pas de Dieu?
+
+»Qui les avait faites?
+
+»Eh! qu'importe, qui a fait le trouble, l'erreur, la contradiction?
+demande-t-on cela?
+
+»Un jour ces lois se trouvèrent en présence dans le palais de Versailles
+où elles s'étaient rendues pour s'accorder: dans leur rencontre elles
+eurent peur de leur difformité. Elles s'abdiquèrent dans l'unité, cette
+beauté de toute création. L'homme suivit l'exemple des lois: les lois
+furent sœurs, les hommes frères, le pays fut le père, la patrie.
+
+»Il ne resta qu'un obstacle à la fondation du bonheur public.
+
+»Cet obstacle n'était ni un homme, ni le pays, ni une loi: c'était ce
+qui participait de cette trinité sans en être absolument l'unité ni
+l'ensemble; c'était le roi; le roi plus qu'un homme, puisqu'il possédait
+le pays; moins que le pays, puisqu'il n'était pas tous les hommes; plus
+que la loi, puisqu'il la faisait. Le roi était la statue composée de
+trois métaux: en séparant les métaux, ce qui fut possible, que devenait
+la statue? elle disparaissait. Le roi allait donc s'évanouir comme la
+statue, comme la forme sans l'objet. Le roi, c'était une forme.
+
+»Quand on trancha la tête de Louis XVI, on ne fit ni bien ni mal: on
+conclut.
+
+»La conclusion, telle est l'éternelle pente de l'humanité. Arrêtez-la,
+l'humanité; tenez-la sous le pied, nivelez-la, appelez-la esclave ou
+républicaine: elle ne pleure ni ne se réjouit, mais elle arrive: où
+va-t-elle? où va l'espace, où va le temps? mais gardez-vous de nier sa
+marche: c'est le Rhin. Petit ruisseau, roulant sur des cailloux, les
+enfants le traversent; si un précipice l'arrête, il le remplit,
+s'arrondit un pont de sa nappe et court plus loin; le voilà torrent. On
+l'emprisonne, il se tait; on le resserre entre deux canaux, il coule au
+milieu des villes, il obéit. Ici on l'appelle fleuve royal, ici fleuve
+libre, ici fleuve esclave; c'est toujours le Rhin; soit qu'il
+réfléchisse le carrosse de l'empereur passant sur un pont, soit qu'il ne
+réfléchisse que les joncs du rivage. Enfin sa gerbe importune, sa grosse
+voix fatigue; on n'en veut plus, on l'étouffe sous des pierres, dans du
+plomb, on appuie sur lui des aqueducs, des montagnes, on ne le voit
+plus, on ne l'entend plus: où est donc le Rhin? Il est dans l'Océan: il
+s'appelle mer du Nord.
+
+»L'humanité conclut que le roi était un obstacle; et elle le renversa,
+non pas comme un homme: elle ne le vit peut-être pas; mais comme un
+principe. On guillotina la monarchie.
+
+»De ces nécessités qui commandent aux événements, si nous descendons à
+ces puériles justifications que, dans l'étonnement de sa victoire, le
+parti vainqueur réclame du parti à terre, on répond que, si la
+Convention n'avait pas le droit de faire mourir le roi, elle n'avait
+probablement pas celui de le juger; que ce droit lui étant ôté, celui de
+détrôner Louis XVI ne lui appartenait pas davantage; et que, le roi
+régnant, la Convention, qui se perpétuait après s'être constituée de sa
+propre autorité, était illégale. Dès lors le roi était libre de la
+casser, et de s'en tenir à la Constituante. Mais autre illégalité. La
+Constituante n'était que la prolongation des États-Généraux sans
+l'agrément royal; nouvelle rébellion. Les parlements seuls restaient
+avec la faculté illusoire d'adresser des remontrances à Louis XVI.
+
+»Ainsi vous ne condamnerez pas une conséquence de la révolution, ou vous
+les condamnerez toutes. Vous n'arrachez Louis XVI à l'échafaud que pour
+y traîner tous les représentants de la nation. Comme ces représentants
+étaient la France entière, à l'heure du jugement de Louis XVI, il n'y
+avait plus qu'un choix à faire entre le pays et le roi.
+
+»Notre marquis nous abandonna dès que l'ex-seigneur eut subi sa
+condamnation capitale. Il se repentit d'être allé si loin; il tenta de
+nous arrêter au milieu de la course. La Gironde lui servait d'exemple:
+nous suivîmes celui de la Montagne.
+
+»Une grande pitié historique, et je ne la calomnie pas, s'est attachée à
+la vie et à la mort des Girondins: les vertus privées, le génie,
+l'éloquence, le courage même de ces citoyens, sont à jamais
+regrettables; mais, dans les temps où elles furent sacrifiées, ces
+qualités étaient funestes au bien public. La Gironde s'endormit dans un
+magnifique repos: elle prit sa lassitude pour le but, son désir
+d'inaction pour la fin de toutes choses; elle n'admit pas que les
+révolutions comme la vie n'existent que par le phénomène incessamment
+ramené de la reproduction d'elles-mêmes, et que de tous les despotismes,
+celui de la faiblesse est le plus odieux à imposer à des hommes qui
+n'ont vaincu, qui ne règnent que par la violence. De quel droit les
+Girondins osaient-ils dire à la Convention de rétrograder, eux qui
+avaient demandé avec la Convention la déchéance du roi, et voté la mort
+de Louis XVI? Couverts d'illégalités et de sang, ils accusèrent la
+Montagne d'être illégale et sanguinaire. Où en était d'ailleurs la
+France lorsque les Girondins voulurent faire halte? Était-elle riche,
+victorieuse, calme? non. Le peuple n'avait pas de pain, le pays était un
+polygone d'où partaient des boulets; l'intérieur était rongé par le
+fédéralisme; la trahison se glissait dans les armées, sous les uniformes
+de Wimpfen et de Custines. Au sein de cette misère, de cet effroi,
+Vergniaux, ce Grec, ce Platon des salons de madame Roland; Louvet, ce
+Properce de la tribune, se couronnèrent de roses et chantèrent: il nous
+fallait quatorze armées.
+
+»Il nous fallait dire, crier au peuple, qu'il était perdu, ne le fût-il
+pas; trahi, ne le fût-il pas; vaincu, ne le fût-il pas; il fallait, oui,
+tuer Custines, fût-il peut-être innocent; tuer la Gironde, parce que
+l'effroi appelle aux armes, parce que la trahison fait veiller aux
+portes, parce que la menace de la défaite est souvent la prophétie de la
+victoire, parce qu'un général qu'on tue garantit la fidélité de tous les
+capitaines, parce que les têtes de vingt-deux orateurs qui tombent
+réduisent la parole aux faits, cette éloquence des révolutions. La
+cloche est fondue en canons. Elle sonnait, elle tonne. Vergniaux détruit
+fut coulé en Robespierre, Gensonné en Danton; la tribune s'allongea en
+affût; la Convention mitrailla la coalition.
+
+»La mort des Girondins fut juste.
+
+»Celle de notre marquis ne le fut pas moins.»
+
+Léonide se leva avec effroi.--Victor, j'ai peur,--je suis glacée; je
+m'en vais. Quel est donc cet homme?
+
+--Demeurez, Léonide; il est essentiel que vous restiez. Je prévois le
+dernier mot de tout ceci.
+
+--Puisque vous le désirez, je reste; mais examinez le visage de Maurice.
+
+--Il est superbe, ma sœur: s'il apportait cette illumination dans les
+affaires, quels succès n'aurions-nous pas?
+
+M. Clavier continua:
+
+»Après l'exécution du marquis, tous les nobles du canton émigrèrent; il
+ne resta plus que quatre-vingts habitants dans le bourg; nous prîmes les
+biens des uns, nous emprisonnâmes les autres.
+
+»L'expropriation est un droit sacré dans les heures de guerre civile.
+Car qu'est-ce que la propriété sans l'occupation du sol? Qui fuit est
+vaincu; qui a la victoire possède. Argumenter du juste et de l'injuste,
+c'est discuter les droits du vainqueur; qui décidera? Je ne vois que
+l'étranger.
+
+»L'étranger se présenta.
+
+»Toute question fut désormais tranchée pour elle, la république entra en
+guerre avec le monde entier; les lois furent violées.
+
+»Alors, au nom de qui parler à la nation, pour que pas une main ne se
+cache; pour que pas un vide ne se fasse où passerait l'ennemi?
+
+»A qui la souveraineté? aux lois? elles sont abolies; au roi? il est
+tué.
+
+»Une nouvelle cosmogonie se prépare: elle ne jaillira que d'un
+bouleversement. Le monde moral attend son déluge.
+
+»La Convention nationale décréta une seule loi: la Terreur. Article
+unique, la _Terreur_.
+
+»D'où naquit cette puissance? Qui l'avait enfantée? Dieu! comme elle
+passa sur les fronts et les fit pâlir! L'air la répandit au sortir de la
+bouche de la Convention, et tout homme qui la respira ne mourut pas,
+mais il donna la mort. La terreur fut la sauvegarde des villes, le
+général des armées, le juge du criminel, le dictateur du pays. La France
+change de dynastie: elle obéit à la Terreur, première du nom!
+
+»Notre bourg n'offrait plus qu'un repaire d'ennemis exaspérés.
+
+»Ils jurèrent d'en finir avec nous. Ils s'emparèrent de ma femme et de
+ma fille, et me menacèrent de les tuer, si je ne consentais pas à
+laisser la localité à leur discrétion. Je me résignai à ce sacrifice.
+Ils égorgèrent ma femme et ma fille.
+
+»Mais quelques jours après, quand la Terreur fut proclamée, le château
+me vit, écrasant ses propriétaires sous mes pieds. J'y mis le feu et j'y
+entrai. Un prêtre, frère de l'ex-seigneur, me demande, au nom de Dieu,
+car nous en avions fini depuis longtemps, eux et nous, avec l'humanité,
+la grâce de sa famille. Point de grâce. Je tuai le prêtre, la famille
+entière. C'était celle de mademoiselle Caroline de Meilhan; mais je
+sauvai sa mère, inutile de dire pourquoi.
+
+»Pourtant, on n'avait sauvé ni la mère de ma fille ni ma fille. Plus
+tard je ne pus empêcher la confiscation des biens de la mère de Caroline
+ni l'exil auquel elle fut condamnée. Elle portait un nom sans pardon
+pour la Convention; mais j'adoucis sa misère. Je m'attachai à la mère de
+Caroline avec l'opiniâtreté du remords, je l'aimai comme une leçon
+vivante qu'en homme de parti je m'imposai. Elle fut la borne tachée de
+sang que ma vengeance ne dépassa plus. De longs jours s'écoulèrent; elle
+se maria à un homme de son rang, sur le sol de l'émigration où nous nous
+rencontrâmes, car l'empire nous fit aussi expier le tort d'avoir été
+républicains.
+
+»Ainsi, je ne vous l'ai déjà que trop révélé, Caroline est l'enfant
+d'une royaliste que j'ai sauvée, mais dont j'ai tué de ma main la
+famille entière. La mère de Caroline fut ma fille adoptive, comme à son
+tour Caroline l'est devenue. Voyez si je mérite quelque reconnaissance!
+Les siens ne m'avaient rien laissé sur la terre; je leur ai gardé deux
+enfants; ils m'avaient tué une fille, je leur en ai conservé deux; la
+mère de Caroline était morte, je pleurai sur cette mère que j'avais
+faite orpheline, mais qui avait dû à ma pitié d'être épouse et mère;
+j'allais ensuite vers le berceau de sa fille pour la prendre, pour la
+réchauffer près de moi, vieux soldat, vieux conventionnel, couvert de
+blessures et de calomnies. Depuis dix-sept ans je lui sers de père, moi
+qui ai tué celui de sa mère, et je l'ai nommée ma fille, elle dont les
+siens m'ont privé de ma fille.
+
+»Le château détruit, mon pouvoir n'avait plus d'obstacles. C'est au
+moment des grandes crises que les questions se simplifient.
+
+»L'instrument de mort fut élevé.
+
+»Je me plaçai à sa droite, mon paysan, comme exécuteur, à sa gauche, ses
+fils armés se rangèrent autour de l'échafaud, et, durant tout un jour,
+nous ne nous reposâmes pas. La terreur était notre force, la terreur
+arrachait les traîtres à leur asile; la terreur les courbait et les
+poussait à nos pieds; la terreur en fit justice: la terreur sauva la
+France!»
+
+M. Clavier était pâle, ses deux mains tremblaient dans celles de
+Maurice; il avait peine à achever.
+
+»Quatre-vingts têtes restèrent sur le pavé. Nous incendiâmes le bourg.
+
+»Je partis pour Paris. Arrivé, je me présente à la Convention, je monte
+à la tribune, et je déroule aux yeux des membres de cette formidable
+assemblée une carte de la France où cette localité était à jamais
+effacée.
+
+»Que ce bourg soit sans nom! fit Robespierre.
+
+»J'avais bien mérité de la patrie!»
+
+M. Clavier s'affaissa dans son fauteuil. S'il eût reçu un coup de lance
+dans le foie, il n'eût pas été plus décoloré; ses bras pendaient, ses
+lèvres étaient noires.
+
+Derrière la porte du cabinet, Victor seul eut la force de rester. Au
+fond de l'appartement, Léonide respirait des sels sans parvenir à se
+ranimer.
+
+D'une voix agonisante M. Clavier reprit:
+
+«Et maintenant, mon ami, que j'ai fini mon temps d'homme de parti, ma
+mission de colère et parfois de justice, je me retire à tâtons de la
+vie. Ni moi ni mes pareils n'avons été jugés. Trop vieux pour attendre
+la sentence que les générations prononceront sur nous, il faut que je me
+contente de la voix isolée de ma conscience. Elle m'impose l'obligation
+non de revenir sur mes principes, mais sur beaucoup de mes actes,
+toutefois sans les condamner honteusement. L'homme politique n'a jamais
+transigé en face de l'échafaud, le vieillard s'amende un pied dans la
+tombe. Si je n'ai ni à me blâmer ni à me repentir d'avoir versé du sang
+sur le champ de bataille des luttes civiles, je dois à ma propre estime
+de restituer ce qui m'est resté de dépouilles comme vainqueur. La
+révolution m'avait enrichi de toutes les confiscations exercées sur le
+seigneur dont je vous ai raconté la déplorable fin, ainsi que celle de
+sa famille; j'ai gardé les propriétés expropriées, je les ai fait
+valoir, j'en ai triplé les revenus, enfin je les ai possédées avec
+l'autorité d'un légitime maître. Ces propriétés étaient une arme; je
+m'en suis emparé, quand l'ennemi, en se retournant, pouvait les
+ramasser. Mais depuis qu'il a été exterminé jusque dans ses souvenirs,
+ces propriétés me pèsent comme si je les avais sur la poitrine. La
+vérité est que je n'en ai jamais joui. J'aurais peur de passer à l'ombre
+de ces forêts dont je suis possesseur. Jamais je ne les ai visitées;
+jamais aucun gibier de mes parcs, aucun fruit de mes jardins, aucun
+poisson de mes étangs n'a été servi sur ma table. Ce qui est cueilli sur
+l'arbre est vendu, converti en or; ce qui est cueilli dessous est
+partagé entre les pauvres. L'or, le voici; il a été changé par moi en
+nouveaux titres de propriétés. J'y ai joint mes comptes; tout y est
+réglé, mis à jour, facile à vérifier. Vous restituerez donc à leur
+légitime maîtresse, mademoiselle Caroline de Meilhan, le jour de ses
+noces, que je sois vivant ou mort, ses domaines, parcs, bois, étangs,
+forêts, enfin l'héritage de ses pères. Elle rentrera dans ses biens,
+comme si elle n'en était jamais sortie. En voilà les titres.
+
+--Monsieur! s'écria Maurice tout palpitant de terreur et de respect,
+monsieur, voilà une action qui honorerait dix existences moins
+tourmentées que la vôtre!
+
+--Avez-vous entendu, ma sœur? dit tout bas Victor Reynier à Léonide,
+et ne pensez-vous pas que celui qui épouserait mademoiselle de Meilhan
+ferait un riche mariage?
+
+--Qui le sait, mon frère? Avons-nous la moindre idée du contenu de ces
+papiers? Le vieillard est un peu emphatique.
+
+--Mais, ma sœur, vous l'avez bien entendu, ce sont des titres de
+propriétés: il a parlé de domaines...
+
+--Richesses vagues.
+
+--De parcs...
+
+--Sans arbres, peut-être.
+
+--D'étangs.
+
+--Sans eau, je gage.
+
+--Pourquoi supposeriez-vous cela?
+
+--Et vous le contraire?
+
+--Maurice nous le dira, ma sœur.
+
+--Maurice ne dit rien. Pourquoi sommes-nous ici?
+
+--Cependant, en tout ceci, il serait important de connaître le vrai.
+
+--Important pour qui donc, mon frère?
+
+--Mais... pour tout le monde, particulièrement pour celui qui aurait des
+vues de mariage sur mademoiselle de Meilhan. Les grandes fortunes sont
+si rares...
+
+--Que les riches héritières s'acceptent, n'est-ce pas, mon frère?
+
+--Ne m'approuveriez-vous pas, ma sœur? Vous êtes d'une ironie...
+
+--Et vous, d'une témérité, Victor!
+
+--Ne seriez-vous pas fière de me savoir riche et d'avoir contribué à mon
+bonheur?
+
+--Sans doute; mais comment?
+
+--N'entrez-vous pas tant qu'il vous plaît dans le cabinet de Maurice
+lorsqu'il est absent? Un coup d'œil est si vite jeté...
+
+--Je l'accorde; mais me croyez-vous aussi habile, Victor, pour profiter
+d'une telle hardiesse? J'ai si peu l'habitude des affaires, que je
+craindrais de ne jamais me tirer avec honneur de la lecture de ces
+pièces, et que la tentative ne vous fût complétement inutile.
+
+--Et si l'on vous accompagnait, voyons! si je vous aidais, ma sœur?
+
+--Plutôt cela, mon frère.
+
+--Ce soir nous partons pour Paris, Maurice et moi.
+
+--Vous serez de retour demain tous les deux.
+
+--Moi seulement. Votre mari, sous un prétexte quelconque, sera retenu à
+Paris, tandis que je retournerai à Chantilly. C'est dimanche: les clercs
+seront absents.
+
+--Mais si c'était mal, mon frère, ce que nous allons faire là...
+N'avez-vous aucun scrupule, vous?
+
+--Excellente Léonide!... Savez-vous qu'il y a mon bonheur peut-être dans
+cette démarche.
+
+--Et le mien aussi, pensa Léonide en voyant, avec une joie qui éclata
+dans son cœur, son mari déposer sous la même poignée de bronze les
+papiers de M. Clavier et le plan de campagne du colonel Debray.
+
+Maurice reconduisit M. Clavier jusqu'au bas de l'escalier, et il ne
+cessa de lui prodiguer, en lui prêtant son bras pour le soutenir, les
+plus affectueuses marques d'amitié. Le vieillard et le jeune homme se
+quittèrent parfaitement heureux: l'un, d'avoir déchargé son âme dans le
+sein chaleureux et impénétrable d'un ami, l'autre, d'être devenu le
+dépositaire de la plus vertueuse action dont il eût été témoin depuis
+qu'il exerçait sa charge.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+La journée avait été fatigante pour Maurice. Ce ne fut pas sans exhaler
+un long soupir de délassement qu'il se mit à table, et qu'il vit servir
+le dîner.
+
+Selon un usage singulier, mais établi depuis longtemps dans la maison,
+les domestiques déposèrent en un seul service tous les mets sur la table
+et se retirèrent. Les portes furent ensuite fermées pour toute la durée
+du repas.
+
+Après avoir replié les persiennes, tiré les rideaux, adouci l'éclat des
+lumières, Léonide ouvrit la porte qui communiquait avec la chambre à
+coucher.
+
+Cette porte était double.
+
+Léonide souleva ensuite entre l'une et l'autre porte la planche de chêne
+qui formait la cloison intermédiaire du tambour; elle la fit glisser de
+bas en haut dans une rainure très-douce, et un passage oblong, de la
+longueur de deux pieds, se fit et laissa voir un escalier de plusieurs
+marches.
+
+Un jeune homme sortit par cette ouverture.
+
+Le panneau resta suspendu.
+
+Ce jeune homme s'assit familièrement entre Léonide et Maurice. Sa
+présence au milieu d'eux n'étant pas un événement, elle ne fut marquée
+par aucune parole de surprise; le silence d'usage couvrit les premiers
+instants du dîner.
+
+--A-t-on des nouvelles de l'ouest? demanda-t-il ensuite avec beaucoup
+d'indifférence, et en se versant à boire.
+
+--De mauvaises, lui répondit Maurice.
+
+--Ah!--Il vida son verre d'un trait.--Et que dit-on?
+
+--Je t'apprendrai cela plus tard, Édouard.
+
+--Dis toujours: je t'écouterai de sang-froid; maintenant j'ai l'estomac
+apaisé. D'ailleurs les nouvelles mauvaises pour moi, n'en sont-elles pas
+de bonnes pour toi? Nous sommes ennemis, n'est-il pas vrai?
+
+--Fou, n'auras-tu jamais de générosité pour mes opinions que tu
+réveilles toujours pour en médire, sans te pardonner tes médisances?
+Sommes-nous assez forts, toi ou moi, pour qu'il dépende de nous de faire
+triompher ou ta cause ou la mienne? Quand je me convertirais à tes
+principes, ou toi aux miens, admettons, qu'y aurait-il de changé aux
+événements? Je permets qu'on sacrifie à son parti le repos, la fortune,
+le bonheur même, tout, excepté l'amitié, parce que les partis sont
+impuissants à la rendre quand elle est perdue.
+
+--Monsieur de Calvaincourt, ne le comprenez-vous pas, Maurice, aimerait
+à vous faire dire ce qu'il pense, afin de se dispenser de parler à
+table.
+
+--Je vous remercie, madame, de la bonne opinion que vous avez de mon
+silence. Poursuis! tu parles trop bien pour que je ne continue pas à
+t'engager à me valoir de nouveaux éloges de madame. Ce pâté est
+excellent: encore une tranche.
+
+--Mon mari l'a rapporté hier de Paris.
+
+--Où j'irai demain.
+
+--Où tu n'iras pas demain.
+
+--Pourquoi cela? J'ai à y voir plusieurs personnes que je n'ai pas
+besoin de te nommer. Depuis ma retraite, c'est-à-dire depuis deux mois,
+je n'ai pas de leur nouvelles; et pourtant il serait nécessaire que je
+m'abouchasse avec elles, moins pour les rassurer sur mon sort que sur
+celui d'une autre tête plus précieuse que la mienne.
+
+Léonide fit le mouvement de se lever.
+
+Édouard la pria de se rasseoir.
+
+--Il serait imprudent, Maurice, de leur écrire d'ici, et je ne te
+chargerai jamais de ma correspondance. Je partirai donc.
+
+--Non, encore une fois; car tu n'as plus personne à voir à Paris. Tes
+amis, ceux dont tu parles, sont en fuite ou arrêtés. En veux-tu la
+preuve?
+
+--Du courage, monsieur Édouard, dit Léonide en prenant la main du jeune
+homme:--de la résignation surtout: vous avez fait à votre parti assez de
+sacrifices pour n'avoir pas à vous reprocher l'inaction forcée à
+laquelle les circonstances vous condamnent.
+
+--Vous m'alarmez. Que se passe-t-il donc d'extraordinaire en Vendée?
+Instruis-moi, Maurice.
+
+--Mieux que personne, tu sais, Édouard, que la Vendée politique est à
+Paris, et qu'on y attise la guerre avec autant d'ardeur que dans
+l'ouest; seulement le noble faubourg, retranché derrière ses paravents
+chinois, dresse les plans de campagne et ne reçoit pas les coups de
+fusil. Tu prévois d'ici que ces rebelles de salons, qui protestent par
+des cocardes vertes et des proclamations boueuses glissées sous les
+portes cochères, ont compromis leur cause par des bravades intempestives
+et des assurances de succès plus dangereuses qu'une trahison. Il paraît
+que, ne sachant contenir leur joie à la nouvelle de quelques triomphes
+dus au retour douteux d'un chef inespéré au milieu des populations
+soulevées de la Vendée, ils ont illuminé leurs hôtels, et arrangé, sous
+le feu des lampions, un plan de régence dont la police a fait son profit
+avant la personne à qui il était destiné.
+
+--Fatale imprudence! fit Édouard en serrant les poings; c'est la dixième
+fois, oui! depuis l'insurrection, que la jactance de ces gens-là nous
+perd. Le plus grand service qu'ils auraient pu nous rendre, c'eût été
+d'émigrer comme en 93. Au moins leur expulsion ou leur fuite, en faisant
+haïr le gouvernement, eût excité une irritation salutaire dont nous
+eussions tiré quelque avantage: ils n'ont pas compris ce
+désintéressement.
+
+Je vous demande pardon, madame, si je mêle si souvent à nos repas des
+propos politiques. Ce n'est pas le moindre inconvénient de loger des
+proscrits.
+
+--Achève, Maurice, de me reconter leur funeste bouffonnerie.
+
+--Avertie, la police est descendue chez tous ceux que le plan de régence
+désignait comme dignes de remplir dans le futur gouvernement les
+principaux emplois, soit à la tête des armées, soit sur le siége des
+tribunaux. On murmure les noms compromis d'un duc célèbre, et de deux
+vicomtes arrêtés au moment où ils se disposaient à brûler une
+correspondance que la police aurait précipitamment arrachée aux flammes.
+
+--Sait-on le contenu de cette correspondance? s'informa Édouard avec
+anxiété, consterné d'apprendre l'arrestation des chefs les plus dévoués
+à sa cause.
+
+--Tout le fait présumer; car de nombreux détachements ont subitement
+reçu l'ordre de se diriger sur la Vendée pour la cerner, l'envahir,
+l'occuper sur tous les points, avec latitude indéfinie de commandement
+laissée au général qui les guide; et on lit dans les journaux
+ministériels d'hier que voici, des détails arrangés sous forme de
+nouvelles, provenant à coup sûr de la correspondance saisie.
+
+Léonide, lisez-nous cet article: nous écouterons mieux.
+
+«_Environs de Bressuire_.--Parmi les actes de folie, de cruauté,
+d'exaspération, dont se souille chaque jour le parti légitimiste en
+Vendée, on est surpris de rencontrer parfois sur cette terre de sang
+quelques traits d'intelligence et de vrai dévouement. Deux cents soldats
+fouillaient au milieu de la nuit un groupe de châteaux désignés comme
+recélant un jeune homme courageux et téméraire qui est devenu l'âme de
+la rébellion: les crosses de fusil ouvraient les portes qui résistaient
+aux sommations, la flamme montait là où n'atteignaient point les
+balles.»
+
+Édouard redoubla d'attention.
+
+«Ces soldats avaient déjà ravagé sans résultat deux châteaux, lorsque,
+au pas de charge, de la boue jusqu'aux genoux, chantant _la
+Marseillaise_, torches allumées en tête, ils longèrent un troisième
+château que des camarades leur avaient enlevé la gloire d'assiéger.
+Comme c'eût été leur faire affront que de se proposer pour leur prêter
+main-forte contre une position qui ne tenait déjà plus, ces braves
+passèrent outre et laissèrent la besogne et l'honneur de l'achever à
+leurs frères d'armes. Ils se bornèrent à quelles saluts de
+reconnaissance à travers les claires-voies des haies, et se renvoyèrent
+des cris d'encouragement à distance. Ils n'avaient pas marché cent pas,
+qu'ils aperçurent un long jet de flamme suivi d'un bruit sourd: le
+château s'écroulait.»
+
+Édouard sourit tristement.
+
+«Au jour, et quand il ne restait plus de château à visiter, on s'avoua
+qu'on avait brûlé bien des fascines, bien des cartouches et bien des
+chaumières pour rien. L'ennemi, qu'on poursuivait avec tant
+d'acharnement, au sein de tant de dégâts, s'était encore échappé. Le
+miracle de son évasion n'a pu s'expliquer qu'aujourd'hui, où l'on vient
+d'apprendre que ces soldats, d'un même uniforme, qui faisaient le siége
+d'un château pendant la nuit, n'étaient pas moins que des rebelles
+exactement costumés comme la ligne, masquant par une attaque et une
+défense simulées la retraite de leur jeune chef, placé lui-même dans les
+rangs, s'assiégeant de bon cœur, et brisant les carreaux avec la joie
+d'un conscrit.»
+
+--Quel roman! s'écria Léonide.
+
+--C'est de l'histoire, reprit Édouard qui avait suivi tout haletant la
+lecture du journal, dont l'ombre portée sur son visage en cachait
+l'expression à l'éclat de la lumière.»
+
+Maurice et sa femme s'aperçurent cependant de la tristesse que causaient
+à Édouard ces événements. Léonide voulut en suspendre le récit; elle fut
+priée de continuer.
+
+Elle déplia de nouveau le journal et lut: «Bientôt nous communiquerons
+le commencement du procès criminel intenté aux personnes accusées
+d'avoir encouragé la rébellion dans l'affaire du château incendié de
+Calvaincourt. On dit les propriétaires gravement compromis, notamment
+madame de Calvaincourt et son fils, celui qui s'assiégeait dans son
+propre château, déjà coupable et poursuivi comme réfractaire. Ils seront
+jugés aux prochaines assises de Poitiers.»
+
+Le journal tomba des mains de Léonide.
+
+--C'était donc vous! votre position est affreuse, monsieur! Ne nous
+quittez pas.
+
+--N'est-il pas de la plus haute prudence, mon ami, que tu ne te hasardes
+pas à aller à Paris, en ce moment où la découverte de cette
+correspondance met en si grand péril ta mère et toi?
+
+S'apercevant du trouble extraordinaire de Léonide dont il avait suivi
+les mouvements trop marqués d'intérêt pendant la lecture du journal,
+qu'elle achevait par une exclamation, par un cri de désespoir, Édouard
+intervint brusquement et répondit à Maurice:
+
+--Mais, au contraire, le devoir m'y appelle. Puis-je vivre et ignorer le
+sort de ma mère qui erre peut-être de village en village, qui me cherche
+dans chaque chaumière, et finira par tomber entre les mains des soldats?
+On instruit notre procès: vous avez des craintes pour moi, mes amis,
+n'en aurais-je pas pour ma mère? Pauvre mère qui rougirait de supposer
+que son fils est vivant et n'est pas à côté d'elle quand il y a un
+danger à courir! Quel autre que moi, Maurice, s'informera avec autant
+d'intérêt des lieux où elle se cache et sur lesquels j'appelle la
+protection du ciel, se dévouera aux souffrances qu'elle endure et
+auxquelles elle est si peu habituée, et partagera les douleurs que je
+lui cause et que j'apaiserai dès que son refuge me sera connu. Fallût-il
+traverser la France hérissée de baïonnettes, nos bruyères en flamme, je
+dois aller à elle et lui dire: On me poursuit; entendez-vous les balles?
+Ils vont vous tuer, ma mère! Me voilà. Pardon de m'être fait si
+longtemps attendre.
+
+Édouard était trop agité pour ne pas montrer la trace de sa douleur; il
+porta son verre à ses lèvres; il y tomba une larme.
+
+Léonide s'était baissée pour ramasser le rouleau de sa serviette: elle
+fut longtemps à le chercher.
+
+Maurice ne porta pas ses yeux sur ceux de sa femme quand elle se releva.
+L'affreuse position de son ami l'accablait.
+
+--Édouard, le jour où, sous le déguisement d'un vigneron, tu te
+présentas chez moi, me demandant asile contre tes ennemis politiques, je
+te reçus sans m'enquérir de la cause qui te proscrivait. J'aurais
+embarrassé mes opinions en interrogeant les tiennes; je ne voulus pas
+enchaîner mes principes à la merci de ta reconnaissance, comme de ton
+côté, tu aurais craint de gêner l'élan de l'hospitalité en me montrant
+autre chose que ton bâton de voyageur et ta figure d'ami. Aujourd'hui,
+les événements m'apprennent sur ton sort plus que je n'aurais désiré en
+savoir, je te l'avoue. Je ne serai pas plus injuste que les événements;
+d'ailleurs, les principes politiques ne sont jamais si clairs, qu'on
+puisse leur sacrifier un devoir. Je ne fais pas allusion ici à celui de
+te cacher tant qu'il y aura une tuile sur mon toit, mais je parle du
+devoir d'aller m'informer moi-même, à Paris, auprès des chefs de ton
+opinion, des lieux où est ta mère, afin de lui faire parvenir de tes
+nouvelles et d'en recevoir des siennes; car, une dernière fois, tu ne
+partiras pas pour Paris; ma conscience, s'il t'arrivait malheur, ne se
+le pardonnerait pas.
+
+Les deux amis s'étaient tendu la main. Léonide était attendrie comme une
+sœur; jamais son mari ne lui avait paru si noble et si beau.
+
+Son exaltation naturelle, jointe peut-être en ce moment à un sentiment
+moins avouable devant un mari, l'entraînait si fort hors d'elle-même;
+elle sentait si vivement battre son cœur dans sa poitrine, tant de
+larmes rouler sous sa paupière, une si ardente rougeur monter à ses
+joues, et sans pouvoir quitter sa place, qu'elle comprit la nécessité de
+dépayser spontanément un thème de conversation si aventureux pour elle.
+
+Après un recueillement général, elle rapprocha son siége de celui de son
+mari, et lui prenant les deux mains comme pour forcer son attention,
+elle lui dit:--Vous passerez aussi chez ma modiste et lui rappellerez
+que je ne veux pas de fleurs à mon chapeau, mais un simple nœud sur
+le côté, ici l'humidité du bois fane tout, et chez mon relieur,
+Thouvenin, pour retirer mon album qui est prêt depuis trois semaines.
+Écoutez-moi donc: si vous traversez le Palais-Royal, ayez-moi le dernier
+roman qui a paru. Votre journal en dit du bien; on n'y trouve,
+assure-t-il, ni adultère, ni inceste, ni assassinat, ni parricide, ni
+moyen âge. Après tout, je suis lasse de ces horreurs, comme tout le
+monde. Nous ne sommes pas bons, j'en conviens; mais, à coup sûr, nous
+sommes moins mauvais que les livres qu'on écrit sur nous. C'est tout ce
+que j'ai à vous recommander.
+
+Voyant que rien ne rompait la consternation d'Édouard et de son mari,
+Léonide recourut en une minute à tous les moyens imaginables pour
+paraître naturelle, en prenant un ton de légèreté qui eût fait deviner
+son embarras, si Maurice avait eu quelque raison pour le pénétrer. La
+sensibilité des femmes les compromet souvent plus qu'une faute.
+
+Elle versa ensuite du café à son mari et à Édouard qui, les bras croisés
+sur la poitrine, dans une attitude pensive, était tout entier au sujet
+qui l'avait occupé durant le dîner.
+
+Édouard n'est pas beau dans le sens classique du terme. Grand, il ne
+l'est pas; coloré, non plus; il n'est pas une bourgeoise, même de
+qualité, qui daignât le remarquer, fût-il seul dans un salon, en dehors
+de tout parallèle. On est fâché de le dire, mais un genre de beauté
+existe, que les personnes nées seules comprennent, qui coûte à connaître
+autant qu'une science, et dont il faut mériter l'intelligence comme un
+titre. La figure d'Édouard a plus d'expression que de chair: l'os y
+domine. Cette maigreur n'est ni de l'épuisement, ni de la souffrance.
+C'est du caractère. Si l'on dit avec certitude qu'un portrait est
+ressemblant sans qu'on ait jamais vu le modèle, le même instinct ne ment
+pas lorsqu'il aide à distinguer une figure de gentilhomme de celle d'un
+autre homme. Édouard a un profil de race, comme les Guise, comme les
+Condé. Nous avons dépouillé les nobles de leurs châteaux, de leurs
+priviléges, de leurs rangs, mais nous n'avons pu effacer la perpétuité
+de leur type, inaltérable comme leur nom.
+
+--Je vous quitte, dit Maurice en se levant, Reynier m'attend à l'entrée
+de Chantilly, à l'hôtel des postes. Tranquillise-toi, Édouard, à mon
+retour, tu auras des nouvelles de ta mère...
+
+Édouard lui serra la main et salua Léonide en se retirant vers les
+marches souterraines par où il était monté. La coulisse de la trappe
+tomba derrière lui.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Rien n'est simple à comprendre comme la retraite souterraine d'Édouard.
+La berge des jardins de Chantilly qui, la plupart, se prolongent jusqu'à
+la rivière des _Truites_, aussi appelée le Grand-Canal, est très-élevée
+au-dessus du niveau d'eau. Pour éviter l'incommodité de plusieurs
+marches à descendre, toujours exposées à s'ébouler à la moindre
+décomposition d'un terrain sablonneux, les habitants, à qui leurs
+débarcadères sont de la première utilité, ont creusé des corps de logis
+à la rivière, des voûtes sous leur jardin. De distance en distance ce
+boyau est interrompu par des coudes qui communiquent, à la faveur d'un
+escalier, à de petits bâtiments isolés qui sont des dépendances
+domestiques: buanderie, bûcher, cellier, séchoir; ils conduisent même,
+chez quelques luxueux propriétaires, à de jolis pavillons d'été, de
+coupe chinoise, émaillés de verres de couleur, décorés du titre plus
+vrai que poétique de _bouchon_.
+
+C'est dans l'un de ces pavillons, meublé par les soins de Maurice et
+disposé au goût de sa femme, qu'Édouard est caché depuis deux mois,
+lisant ou dessinant le jour, ne sortant que la nuit, et à l'insu encore
+de ses hôtes, pour aller se promener dans la forêt.
+
+Une demi-journée de travail avait suffi à Maurice pour établir une
+communication secrète de ses appartements au chemin couvert aboutissant
+à la cachette d'Édouard.
+
+Nous sommes en 1831, un Vendéen est poursuivi, il se réfugie chez un
+notaire de ses amis qui lui prête un pavillon dans son jardin. Est-ce
+naturel? Sans doute il s'agit d'un souterrain, mais par où ne passent
+remarquez-le, ni gnomes sulfureux, ni nains difformes, mais des
+buandières chargées de linge sec ou mouillé, et des jardiniers avec
+leurs arrosoirs.
+
+Édouard semblait attendre que la nuit fût plus avancée pour prendre une
+résolution. Il consultait l'heure, apprêtait ses pistolets, regardait le
+ciel, et retombait ensuite au fond de son fauteuil, la tête cachée dans
+ses deux mains, il soupirait et pensait.
+
+Il se leva, ouvrit son secrétaire; il plaça deux portraits de femme sous
+ses yeux: celui d'une jeune fille blonde et celui de Léonide. Son
+attention fut diversement partagée entre ces deux portraits, dont l'un,
+très-ressemblant, encadré dans un cercle d'or, monté avec luxe, était, à
+ne pas s'y méprendre, un gage de noces; tandis que l'autre, dessiné sur
+une simple feuille de papier, au crayon noir, ne paraissait que
+l'œuvre rapide du souvenir. Était-ce orgueil d'auteur ou tout autre
+sentiment? Mais Édouard attacha plus longtemps sa vue sur ce dernier; il
+était plus tranquille et plus heureux qu'en examinant l'autre. Celui-ci
+semblait l'obliger à demander pardon, celui-là le forcer de feindre.
+
+L'heure venue, il ouvrit avec précaution la porte de la voûte donnant
+sur la rivière, et se dirigea, en suivant le bord, vers la grille du
+parc. Il pouvait être onze heures. Il y avait longtemps que les
+habitants dormaient du sommeil du juste, lorsque Édouard arriva à la
+grande entrée du château de Chantilly; il était attendu.
+
+--Ce soir, lui dit-on d'abord à voix basse, il faut renoncer à la forêt;
+nous n'aurons que quelques minutes à passer ensemble. M. Clavier
+pourrait m'appeler, sa toux le fatigue et le tient éveillé. Si vous
+aviez plus de prudence que moi, monsieur Édouard, vous me renverriez
+bien vite.--Renvoyez-moi.
+
+--Ayons plus de confiance, mademoiselle, en notre bonne étoile; jusqu'à
+présent elle a été si bienveillante! Non, je ne vous renverrai pas,
+quoique j'approuve,--voyez si je suis sage,--votre projet de ne pas
+nous promener ce soir dans le bois où les heures sont pourtant si douces
+avec vous; vous ne les avez pas oubliées?
+
+Ces premiers mots étaient échangés entre Édouard et Caroline de Meilhan,
+sous la gigantesque arcade du château dont la lune blanchissait en ce
+moment les bas-reliefs, symboles de chasse où sont jetés en faisceaux
+les fusils, les pieux, les couteaux, les cors, toutes sortes d'armes.
+Jaillissaient encore, à cette clarté solennelle, les groupes hurlants de
+marbre, placés au fronton, chiens héroïques pendus aux flancs d'un cerf
+aux abois,--nobles animaux! les seuls qui soient restés de ces races
+précieuses élevées à tant de frais, les seuls de ces meutes dont le
+palais,--les chiens avaient un palais!--est aujourd'hui aussi désert que
+celui de leurs maîtres. Ils sont monuments, ainsi que cette hure, autre
+trophée de la cour d'honneur, ainsi que ces trois bustes de chevaux
+échevelés qui hennissent de douleur au fronton des écuries;
+pétrification comme ces écuries où trois cents chevaux avaient de l'air
+autant que sous le ciel, mangeaient l'avoine dans des auges de marbre ou
+dans la main délicate des princesses, s'éveillaient à la Diane sous des
+selles de velours, battaient de leurs sabots d'argent la grande pelouse,
+et buvaient de leur naseaux l'air rose du matin, fiers des dames de
+cour, belles et dédaigneuses, qui les montaient. Les écuries sont mortes
+comme les chevaux, comme les chiens qui aboyaient, comme les piqueurs
+qui les lançaient au bruit du fouet à travers les ravins, comme les
+princes de la monarchie qui les suivaient tous. Car la monarchie aussi
+est morte et de marbre!--cette belle et triste Niobé!--On a établi une
+école d'enseignement mutuel dans les chenils du château; et, dans les
+écuries même,--profanation!--la garde nationale, célèbre ses dîners de
+corps.
+
+C'était un spectacle bien fait pour Édouard et Caroline de Meilhan,
+celui du château de Chantilly, éclairé par la lune, l'astre des ruines.
+Les châteaux sont l'histoire des nobles; ils leur racontent, à eux qui
+entendent leur langage et leurs soupirs, et ce qu'ils ont été et ce
+qu'ils ne seront plus. Ils ne sont pour nous que de belles pierres, de
+magnifiques débris; ils sont pour eux des actions, des titres, des
+priviléges conquis. Nos aïeux à nous n'étaient que des esclaves qui ne
+nous ont légués que de mauvais noms, des vaincus de l'invasion; les
+leurs étaient des hommes. Voyez ce qu'ils ont laissé.
+
+Édouard avait enchaîné le bras de mademoiselle de Meilhan sous le sien,
+et il descendait avec elle un des sentiers raboteux qui, à l'ombre de
+murs chevelus de lierre, conduisent à la petite rivière des _Truites_,
+ligne d'eau limpide et pure qui sert d'encadrement à la pelouse de
+Chantilly, à l'opposite de la forêt; car Chantilly,--j'ai peur de ne
+l'avoir pas assez dit,--repose entre des tilleuls et de l'eau, entre une
+forêt et une rivière, aussi les oiseaux ne font que décrire d'éternelles
+courbes aériennes sur ce bourg, véritable volière, allant chercher en
+deçà la feuille jaune du tilleul et en delà la goutte d'eau pour se
+désaltérer.
+
+--Vous êtes pâle ce soir, Caroline, et, si je ne me trompe, vos traits
+sont moins paisibles que de coutume. Vous m'avez si bien habitué à votre
+calme inaltérable, que c'est une douleur pour moi de vous voir ainsi
+changée; pourvu que ce n'en soit pas une pour vous de vous en parler!
+
+--Je suis triste, oui, l'avenir m'effraye. Si une maladie me privait de
+l'appui de M. Clavier, que deviendrais-je? Il peut mourir cette nuit, il
+souffre beaucoup. Où aller demain? La servitude m'est douce près du
+vieillard qui m'en a fait une facile habitude; elle me serait horrible
+chez un autre. Et pourtant elle me menace, elle m'attend, elle est
+inévitable. En qui dois-je espérer? Vous comprenez maintenant pourquoi
+ma tristesse est visible...
+
+Ces craintes de mademoiselle de Meilhan n'étaient pas un prétexte
+romanesque pour pousser Édouard à des éclats de dévouement, à des
+exagérations de sacrifices. Caroline ignorait que M. Clavier avait, la
+veille, et d'une manière si avantageuse pour elle, mis ordre à sa
+fortune, et elle savait qu'Édouard n'avait aucune protection à lui
+offrir, exilé, poursuivi, dépossédé d'une partie de ses biens, par la
+désorganisation de la Vendée, et très-douteux propriétaire de l'autre
+partie. C'était donc la plus sincère des plaintes, la plus désintéressée
+des douleurs que Caroline avait exprimée. Elle aspirait sans doute aux
+consolations, mais non aux bienfaits d'Édouard: aucun calcul n'entrait
+dans cette âme naïve.
+
+Ils s'entendaient si bien sans efforts l'un et l'autre, qu'Édouard ne
+trouva d'abord aucune réponse aux pressentiments de Caroline. Il aurait
+eu pitié de ses propres mensonges s'il lui avait parlé de sa mère,
+heureuse de l'accueillir en fille chérie, en épouse de son fils,
+illuminant jusqu'au donjon ses châteaux, où elle, Caroline, aurait
+commandé. Ses châteaux brûlaient et sa mère fuyait en exil. Édouard ne
+put donc, comme tous ceux qui aiment, prodiguer des trésors de promesses
+à Caroline, dettes faciles cependant, dont on ne rend pas compte plus
+tard, car ce n'est jamais que le cœur qui contracte et qui paye en
+amour.
+
+Ils étaient descendus au bas de la côte; ils s'arrêtèrent au bord du
+Grand-Canal, à la tête du pont rustique qui le traverse.
+
+Caroline attendait toujours une réponse d'Édouard.
+
+Tout à coup elle fut distraite par la singulière beauté nocturne du
+paysage; la même surprise frappa Édouard. Ils s'avancèrent jusqu'au
+milieu du pont, où leur cœur fut reposé comme dans le sommeil. Ils
+n'osaient se parler, de peur de briser le charme.
+
+Édouard désigna seulement à Caroline une statue grêle et blanche, à une
+distance perdue dans le parc. Il sembla rattacher cette apparition à ce
+qu'il avait à dire à Caroline, dont le regard était doux et préoccupé à
+le suivre.
+
+Le pont sur lequel ils étaient limite le parc et en laisse écouler les
+eaux qui, avant de se mêler à celles du Grand-Canal, sont purgées des
+feuilles d'arbre qu'elles entraînent à travers une grille. Par une
+confusion très-naturelle de mouvement, on croirait que les eaux sont
+immobiles et que la grille n'est qu'un grand peigne de fer qui les
+démêle, les laissant ensuite tomber échevelées en rouleaux bleuâtres
+dans le creux de l'écluse. Le gazon semble aussi s'épancher, tant l'eau
+s'étale sur lui, le courbe, le noie, le voile et se verdit de ses
+nuances.
+
+--Cette statue est celle du grand Condé, dit enfin Édouard, un des
+géants de la noblesse française.
+
+--Oui, répéta Caroline, la statue du grand Condé. Ce fut le socle de
+cette statue qui accrocha la longue robe blanche de mademoiselle de
+Clermont, et fit tomber, la nuit mystérieuse de ses noces, la noble
+amante de M. de Melun. Triste présage de l'événement dont elle fut
+victime! pourquoi me montrez-vous cette statue, Édouard? Pourquoi ce
+rapprochement? Pourquoi?... Devez-vous mourir aussi?--Caroline trembla,
+ses lèvres pâlirent, elle serra plus fort le bras où elle s'appuyait.
+
+--Enfant, ne soyez pas superstitieuse; n'aggravez pas de réelles
+afflictions par des terreurs de roman. Quand je vous montre, à travers
+ce brouillard laiteux, derrière ces dahlias qui éclatent comme en plein
+midi et nous renvoient leur parfum amer jusqu'ici, la statue du grand
+Condé, je n'ai point d'effroi à vous causer, Caroline, je veux
+simplement vous citer en exemple les malheurs de cette famille. Elle
+aussi fut exilée, chassée de ses palais; elle aussi mendia à l'étranger
+pendant vingt ans; mais, au bout de vingt ans, elle revint frapper à la
+porte du château. C'étaient deux vieillards bien souffrants, bien
+mélancoliques. L'un se tenait en arrière, parce qu'il pleurait, l'autre
+parla au concierge. «Le château, mon ami, où est-il?--Abattu,
+monsieur.--L'orangerie?--Démolie, monsieur.--Le jeu de
+paume?--Détruit.--Et les écuries?--Sauvées!...--Sauvées! s'écrièrent les
+deux vieillards.--Mais vous êtes messieurs de Condé! car il n'y a que
+vous...» Ils étaient reconnus.
+
+Pourquoi n'aurions-nous pas aussi nos retours de l'exil, Caroline?
+n'est-ce pas déjà une faveur du ciel, celle qui nous a rapprochés dans
+ce désert? Vous souvenez-vous du jour où je vous vis là-bas aux étangs
+de Commelle?
+
+--Si je m'en souviens, Édouard!
+
+--Vous disiez en entrant dans le petit château de la Reine-Blanche:
+«Voilà bien l'appartement de la châtelaine enchantée, la croisée
+gothique, la cascade écumeuse qui rafraîchit son front, les siéges de
+chêne et de velours sur lesquels elle médite au milieu de sa cour, mais
+où donc est le châtelain du lieu? serait-il en Palestine à la poursuite
+des infidèles à côté du roi Philippe-Auguste ou de saint Louis?»
+
+--Et je vous aperçus aussitôt, Édouard, n'est-ce pas? Vous nous écoutiez
+de la pièce voisine.
+
+--Je parus pour dissiper votre illusion, Caroline.
+
+--Pour la continuer, mon ami.
+
+--Je vous le répète donc avec confiance: une protection cachée,
+Caroline, nous a conduits l'un vers l'autre. Comme les princes, dont je
+vous parlais, nous nous rejoindrons toujours dans la vie. Ils se
+retrouvèrent ici, à cette place, après vingt ans d'infortune.
+
+--Vingt ans! Où seriez-vous? Où nous retrouver?
+
+--Si nous ne nous quittions pas, Caroline, ainsi que ces deux frères,
+nous n'aurions, quel que fût le lieu où nous allassions, rien à envier à
+notre patrie. N'êtes-vous pas, comme moi, un enfant de ces races qui
+s'en vont de la France chaque jour et qui ne doivent plus compter
+qu'avec le passé? La noblesse française n'a plus de patrie que dans son
+cœur et dans ses souvenirs. Dès qu'on n'inspire plus le respect
+qu'on mérite, il n'y a que de la dérision à recueillir, si l'on résiste
+dans sa dignité; il n'y a que des soufflets à recevoir, si l'on
+s'abaisse au niveau de sa condition. Heureux ceux de nos pères qui
+accompagnèrent la monarchie à l'échafaud! ils crurent du moins la sauver
+en nous laissant derrière; nous qui périssons sans gloire, nous n'avons
+pas même cet espoir. On nous tuera dans un coin: nos enfants seront
+citoyens!
+
+--Vos paroles sont bien dures, Édouard! je souffre à vous entendre...
+
+--A qui d'eux ou de nous appartient la France? Nos pères ne l'ont-ils
+pas conquise pouce à pouce sur l'étranger, chassant sous vingt règnes
+l'Espagnol et le Maure jusqu'à ses montagnes, l'Allemand jusqu'au Rhin,
+l'Anglais jusqu'à la mer? cela sans le concours de ce peuple qui vient
+bien tard, ce me semble, redemander ses droits! Tigre qui mangea un roi
+du premier bond, dès qu'il fut libre, et qui, au second, avait déjà un
+empereur sur sa croupe.--Ici Édouard pressa ses lèvres, s'apercevant que
+la colère lui inspirait des pensées peu faites pour la simplicité de
+Caroline, et des expressions qu'il aurait été le premier à condamner
+dans le sang-froid. Il était excusable: la circonstance seule le plaçait
+si en dehors de lui-même! elle était entraînante. Édouard était exilé,
+mis en accusation; sa mère subissait les mêmes conséquence de sa
+fidélité politique; la femme qu'il aimait le plus après sa mère était
+l'esclave d'un régicide, et ses récriminations bouillonnaient dans sa
+tête devant un monument de la toute-puissance perdue de la noblesse;
+c'était l'huile devant le feu, le Hindou fanatique en face de la pagode
+de Jaggernaut.
+
+La colère d'Édouard tomba tout à coup; de longues larmes ruisselèrent
+sur ses joues. Le bruit mélancolique d'un cor venait de se faire
+entendre et rendait, à l'âme enthousiaste des deux jeunes gens, plus
+vivante et plus sensible l'illusion dont ils étaient enveloppés. Ce
+bruit, triste comme le regret, doux comme le souvenir, venait du fond de
+la forêt; il en était la respiration. Il y avait dans ce courant d'air
+harmonieux toutes les pensées des temps héroïques de la noblesse,
+fondues en notes attendrissantes pour le cœur: la joie des hauts
+chasseurs, les aboiements des lévriers, les hennissements des chevaux,
+les sanglots du cerf, la voix des nobles damoiselles intercédant pour
+lui.
+
+Au loin, par delà les parterres qui fumaient comme un lac au lever du
+soleil, entre les échancrures des massifs à demi éclairés, l'imagination
+eût facilement entrevu, en s'abandonnant à l'enchantement de cette
+musique plaintive et d'un autre temps, le cortége vaporeux de ces
+chasseurs d'autrefois, leurs piqueurs aériens fuyant entre la pointe des
+herbes et la feuille des arbres, leurs chiens aboyant aux flancs de
+leurs chevaux nuageux, montés par eux, les chasseurs pâles, aux dorures
+fanées.
+
+A ce bruit de cor, très-fréquent aux environs de Chantilly, Édouard
+éprouvait du calme, de la sérénité, le bonheur. Son regard se baignait
+dans le regard humide de Caroline, à qui sa parole exaltée avait en un
+instant rendu cette fierté du sang, cette dignité de race que seize ans
+de maximes républicaines enseignées par M. Clavier semblaient avoir
+détruites pour jamais. Caroline retrouvait ses titres.
+
+Le cor sonnait toujours. Le bruit partait maintenant de l'allée du
+connétable: c'était peut-être quelque vieux garde-chasse du château qui
+se ressouvenait aussi, à sa manière, de son office auprès des princes.
+Il jouait dans la solitude, comme l'orgue dans les églises: le cor et
+les orgues, héroïques et pieux instruments perdus comme les grandes
+gloires, comme les fortes convictions.
+
+Accoudés l'un et l'autre sur le parapet du pont, Édouard et Caroline
+s'enivraient de souvenirs; ils épuisaient une émotion qui ne parlait
+qu'à eux et qu'ils doublaient en la partageant. Ceux qui auraient
+savouré comme nous, par une soirée d'automne, les douceurs de leur
+solitude sur le pont du Grand-Canal, s'expliqueraient peut-être leur
+indéfinissable rêverie.
+
+Une longue allée de peupliers borde les deux rives du canal dans la
+partie intérieure du château, et aboutit au pont, avec lequel elle forme
+une croix: cette eau et ces arbres divisent le parc. A droite les
+parterres, à gauche le canal. La ligne des peupliers, qui court d'orient
+en occident, cachait en ce moment la lune, et si complétement, que les
+parterres, la chapelle gothique, enfin la moitié du château était sombre
+comme à minuit, tandis que l'autre moitié était claire comme à midi.
+Point de nuance intermédiaire: on eût dit côte à côte une nuit de
+Rembrandt, une matinée du Poussin; deux tableaux se touchant par la
+bordure, et qui, au lieu de cadre, auraient pour baguettes des
+peupliers. Seulement dans la partie éclairée descendait parfois en
+tournoyant une feuille noire, et dans la partie obscure des gouttes
+lumineuses de rosée. Dans cet endroit, le canal est si large, qu'on y a
+bâti une île liée par un pont de voûte cintrée à la terre ferme. Cette
+île, toute chargée de vases, de petites statues, de petits bancs, n'a
+perdu que ses habitants: elle a gardé ses dieux, ses myrtes et son doux
+nom d'Ile-d'Amour. Autrefois, quand il existait une cour délicate et
+tendre, des pages de satin et des demoiselles y lisaient, à genoux, aux
+nièces du grand Condé, les romans de mademoiselle de Lafayette, ou les
+beaux vers de Racan.
+
+--Qui dirait, Caroline, que ce point imperceptible a été le château des
+plus grands princes de la plus grande monarchie du monde? Vous l'avez
+sans doute visité quelquefois?
+
+--Jamais; M. Clavier m'a toujours refusé ce plaisir.
+
+--Il reste bien peu, Caroline, de ce palais; mais ce peu suffit pour
+comprendre la magnificence des anciens maîtres. La peinture surtout a
+éternisé, par des sujets allégoriques, l'histoire de leurs rivalités
+avec la cour. Watteau a été l'historien mordant des princes de Condé.
+Son pinceau a couvert de pamphlets les murs, les plafonds, les portes du
+château. Partout le régent de France et Louis XV sont immolés au
+vermillon et à l'azur dont Watteau raffolait. Mais, afin d'éloigner ces
+allusions, le grand peintre a caché la royauté, accusée de trop de
+faiblesses en amour, sous la peau ridicule d'un singe, qu'il montre à
+chaque panneau dans un acte particulier de la vie de cour. Ici le singe
+assiste à la toilette de son amante, ici il cueille des cerises avec
+elle; là il fait sa partie d'écarté en face d'elle; plus loin il
+l'emporte dans un char magnifique à travers la campagne. Autour de ces
+tableaux, les arabesques de l'Inde s'entrelacent et se croisent, et
+contribuent à présenter, comme un rêve d'artiste, une de ces satires
+qu'un prince du sang seul avait le droit de se permettre sans aller à la
+Bastille, et que Watteau seul, sous la protection d'un prince du sang,
+avait le talent de tracer.
+
+--Quelle est cette lumière, demanda Caroline, là-bas, sous le bois de
+Sylvie, au-dessous du labyrinthe?
+
+--C'est le hameau: comme il y eut un grand Condé bon, mais sévère dans
+ses mœurs, il y eut d'autres Condé, bons aussi, mais plus frivoles,
+exclusifs admirateurs de Watteau. C'est encore Watteau qui a donné
+l'idée du hameau. Le hameau a été le théâtre des fêtes dont le caractère
+d'originalité s'est perdu, et qui appartenait au temps, comme les excès
+dont on accuse ses fêtes d'avoir été le prétexte. Fatiguée de
+l'étiquette, du masque qu'elle impose, des habits massifs qu'elle
+attache aux épaules, la jeunesse de la cour de Louis XV venait réaliser
+au hameau, sous des costumes rustiques, les pastorales à la mode.
+Devenus jardiniers, des marquis, colonels de dragons, puisaient de
+l'eau, couronnés de roses, avec un œil de poudre, et un petit chapeau
+de paille sur l'œil de poudre. Ils soupiraient en arrosant des
+plates-bandes d'œillets; s'arrêtaient pour en former un bouquet
+qu'ils liaient avec des faveurs, et ils chantaient, appuyés sur leurs
+bêches. Boucher leur avait donné des leçons de nature. Nécessairement
+les bergères étaient cruelles. Les bergères, c'étaient des comtesses.
+Vous distinguez d'ici la chaumière d'où elles sortaient en filant du lin
+et en chassant devant elles leurs agneaux; de vrais moutons blancs et
+peignés, ayant des sonnettes d'argent au cou. Ces moutons, nourris
+d'amandes, étaient baignés dans des eaux parfumées.
+
+Auprès de la chaumière s'élève le moulin. Costumés en meuniers, les
+pages du roi y apportaient le froment et en rapportaient la farine. Le
+roi aimait beaucoup à manger les gâteaux pétris avec la farine de ses
+meuniers de Chantilly. D'autres allaient soupirer dans les bois de
+Sylvie, et dire réellement leurs peines aux échos d'alentour. A midi, on
+déjeûnait à la laiterie, dont on a aussi respecté la frêle construction.
+Les siéges y sont en noyer, ainsi que le veut Fontenelle dans ses
+pastorales, et les vitraux peints en campagne. On mangeait à la laiterie
+des œufs frais, en s'y disant des choses tendres entre bergers et
+jardinières, meuniers et laitières. Ces travestissements d'existence
+duraient jusqu'à la nuit, heure à laquelle la bergère redevenait une
+haute dame de Montmorency, et le tendre bûcheron du bois de Sylvie,
+Louis de France, roi très-chrétien.
+
+Caroline recueillait avidement ces récits où étaient empreintes les
+diverses splendeurs de la noblesse française avec tout l'héroïsme qui la
+rendait redoutable, avec toute la grâce qui tempérait cet héroïsme pour
+le faire aimer. Édouard, en les animant par son accent passionné,
+Caroline, en les écoutant d'une oreille neuve et prévenue, s'unissaient
+de cœur bien mieux et avec plus de réserve que s'ils se fussent
+entretenus uniquement d'eux-mêmes. Qu'importent les mots et les idées
+qu'on emploie? L'amour n'est qu'une fraternité d'âme, et la parole est
+moins propre à le peindre qu'à l'exagérer.
+
+--Comme vous me faites aimer et regretter ces temps, Édouard!
+Qu'avons-nous aujourd'hui qui les remplace?
+
+Le cor avait cessé de retentir.
+
+Un nuage, monté de la grande pièce d'eau, avait caché le disque de la
+lune.
+
+Après être passé du vert foncé au sombre, puis au noir, le paysage avait
+disparu.
+
+Caroline et Édouard furent plongés dans la plus épaisse obscurité.
+
+--Vous me demandez, Caroline, ce qui a remplacé la noblesse? Demandez ce
+qui peut tenir lieu de cette clarté céleste que nous venons de voir
+s'éclipser; car la noblesse était aussi un astre, foyer de toutes les
+lumières et de toute fécondité, levé sur les âges et par lequel on
+comptait des jours d'honneur et des jours de vertu. Autour de la
+noblesse, les races gravitaient en ordre pour prendre rang dans
+l'humanité: elles avaient un nom; elles n'en ont plus. Vivre
+aujourd'hui, c'est couler comme l'eau, voler comme le sable, aller de
+l'inconnu à l'inconnu.
+
+Les belles qualités de l'âme ne se perpétuent plus, ce qui les tue: le
+fils de qui n'a rien été n'est rien, ne sera rien. L'homme a perdu la
+moitié de l'immortalité en perdant la noblesse.
+
+Jour affreux, celui où cette séparation se fit. Esclave révolté, le serf
+entra dans ce château que la nuit nous voile, et il en chassa les
+maîtres. Les tours de cinq cents ans tombèrent dans les fossés; les
+vieux chênes sur les chemins: des coups de canon furent tirés à bout
+portant sur la statue de bronze du connétable, qui mourut ainsi deux
+fois: ce n'était pas trop pour un Montmorency. On égorgea les dames du
+château avec des couteaux de chasse, comme les biches et les faons de la
+forêt: on gratta avec les ongles les murs qui retraçaient les batailles
+du grand Condé; de celui qui avait vingt fois sauvé la France et ne
+l'avait trahi qu'une; puis on se lava les mains dans les eaux du canal,
+toutes colorées de Rocroy, de Denain, de Maëstricht, de Valenciennes: le
+sang, la couleur et l'histoire ruisselèrent. On blessa les statues; on
+trancha la tête à ces divinités silencieuses et bonnes comme des femmes
+qui ornaient le parc et le labyrinthe; on ne respecta ni les frais
+asiles où Bossuet écrivait l'oraison funèbre de mademoiselle Henriette
+de France, ni la pierre où Fénelon pleura sa disgrâce, ni le banc de
+gazon où Vauban médita ses fortifications de la France: on lâcha des
+moutons dans le parc, qui broutèrent tout.
+
+L'urne d'argent même qui renfermait les sept cœurs des Condé fut
+brisée; et les cœurs, jetés par-dessus un mur, restèrent pendant
+plusieurs jours accrochés aux branches d'un arbre, balancés par les
+vents.
+
+Voilà comment on a remplacé la noblesse!
+
+Ces jeunes gens blasphémaient.
+
+S'ils avaient pu se tourner et voir flamber, à l'extrémité du canal, une
+cheminée colossale remplissant l'air de fumée et de feu, éclairant la
+moitié de Chantilly; s'ils avaient pu se demander pourquoi cette bouche
+d'incendie poussait ainsi sa gerbe grondante vers le ciel; s'ils
+s'étaient rapprochés de cette lueur, phare au milieu de la brume du
+canal; s'ils avaient aperçu la presque population du bourg, laborieuse
+et infatigable, occupée à broyer des rochers, à les pulvériser, à les
+cuire, à les réduire en pâte pour les durcir de nouveau, mais
+transformés en coupes ciselées, en vases étrusques où s'épanouiront des
+fleurs, en pendules dorées, alors peut-être quelques-uns de ces
+Prométhées, qui créent des merveilles avec de la boue et du feu, leur
+auraient dit: Nous sommes les fils de ces vassaux, jadis gardes-chasse,
+vide-bouteilles, serdeaux, valets de chiens de messeigneurs de Condé;
+nous ne possédions qu'une terre aride, nous l'avons creusée avec nos
+ongles et nous en avons fait jaillir de la porcelaine; nous serions
+serfs, nous sommes ouvriers; nous n'avons gardé que nos droits de tous
+ces biens conquis un instant par nos pères. Le château était aux Condé,
+il est aux d'Orléans: que demandez-vous au peuple?
+
+Mais Édouard et Caroline ne virent ni la fabrique de porcelaine ni sa
+superbe aigrette de flamme; pleins de mille pensées où le souvenir et la
+douleur occupaient plus de place que le raisonnement, ils gagnèrent à
+pas lents le bourg de Chantilly par le chemin qu'ils avaient pris en
+allant.
+
+Il était à peu près résulté de leur entrevue qu'ils partiraient
+clandestinement, qu'ils quitteraient la France.
+
+Ils se dirent adieu à la porte de la chapelle du château.
+
+Une heure sonna.
+
+Caroline rouvrit la porte du jardin; mais, en traversant l'allée de
+vignes dont les feuilles empourprées par l'automne lui effleuraient le
+visage, elle éprouva une profonde amertume à rentrer dans sa solitude.
+Avec l'intelligence de sa haute condition, la tristesse lui en était
+venue; elle rougissait pour la première fois de sa place chez M.
+Clavier.
+
+Sortie pauvre et simple fille, elle rentrait comtesse de Meilhan.
+
+
+
+
+X
+
+
+Nous avons connu un Irlandais, homme d'esprit original, qui, possesseur
+à vingt ans d'une fortune considérable, l'avait consacrée à voyager à
+travers les quatre parties du monde, dans l'unique but de vérifier s'il
+était vrai que les événements prissent quelque part, quelquefois, la
+forme et le caractère du drame.
+
+Sa vie entière l'avait convaincu que sa recherche avait été de la plus
+grande inutilité; que les plus belles combinaisons de tragédie ou de
+comédie, appartinssent-elles à Shakspeare ou à Molière, ne s'étaient
+jamais offertes à qui que ce fût dans le monde réel. Deux principes
+résumaient sa doctrine d'observation à cet égard: le premier, que les
+hommes ne provoquent jamais les événements; le second, que les
+événements n'ont ni logique, ni moralité, ni esprit. César est tué en
+sortant du sénat; mais César était attendu par les conjurés: il n'y a
+pas là de drame, c'est un brutal événement. Si César eût tué les
+conjurés, le contraire aurait eu lieu; il y aurait eu alors surprise,
+moralité, drame.
+
+Mais Géronte, qui se blottit dans un sac et se laisse rouer de coups par
+Scapin, le prenant pour l'homme qui le cherche dans l'intention de lui
+couper les deux oreilles, n'est-ce pas l'exemple retourné de César?
+n'est-ce pas là du drame, de la surprise? sans doute. Mais cela est-il
+arrivé? non,--et qu'importe? la scène est admirable.--Je n'en conteste
+pas le mérite; ce n'est pas de quoi il s'agit ici; elle sera sublime, si
+l'on veut. Dites seulement si, en 1660, cette erreur a pu être commise,
+écartant même l'invraisemblance de la galère turque, de la place
+publique au milieu de laquelle un citoyen connu de la ville se fait
+battre?
+
+Notre Irlandais, très-insinuant, très-poli, avait interrogé, dans
+l'intérêt de sa recherche, des femmes de toutes les conditions, de
+toutes les contrées, afin de savoir d'elles si le drame était peut-être
+dans l'amour. On avait confié à sa naïveté des histoires d'infidélité,
+de poison, d'effrayants récits de meurtre; mais quand, arrivant à son
+système, il demandait: «Cette infidélité, madame, l'avez-vous cachée
+avec la ruse infernale de la comtesse Almaviva? Ce poison a-t-il été
+versé entre deux embrassements? Ce meurtre, dicté par l'offense,
+l'avez-vous servi au milieu d'un festin à Ferrare, comme pour rendre une
+politesse reçue à Venise?» Et l'Irlandais attendait toujours en
+palpitant le fait dramatique. Pauvre curieux!--«L'infidélité, lui
+avouait-on en rougissant, avait été consommée à l'occasion d'une
+jarretière arrêtée un peu trop haut, devant un homme qu'on ne savait pas
+là; le poison avait été mêlé à deux sous de crème; une heure auparavant,
+on ne pensait pas au poison; et le meurtre ne s'était exécuté que par le
+concours fortuit d'un mot grossier et d'une vrille oubliée sur la table.
+L'amant avait dit:--Tais-toi, insolente!--La femme lui avait répondu par
+un coup de vrille dans l'artère.»
+
+--Événements! événements! répétait toujours notre Irlandais désolé,
+nulle part du drame!
+
+Il alla vivre avec les voleurs de grand chemin: c'était remonter à la
+source du drame. «N'avez-vous pas rencontré, s'informa-t-il d'eux, parmi
+les gens que vous avez détroussés, des femmes que vous aviez aimées, des
+jurés qui vous avaient condamnés; et, dans ces rapprochements si peu
+agréables pour eux et pour elles, ne vous êtes-vous pas montrés, par
+cette singularité d'esprit dont la nécessité des contrastes littéraires
+vous revêt, bons à l'égard des uns, dignes et respectueux envers les
+autres?»
+
+--Jamais!
+
+--Pas de drame, mon Dieu, s'écriait l'Irlandais, même parmi les voleurs!
+
+Il visita l'Inde, le Japon, la Tartarie, et non-seulement il ne
+découvrit pas le drame chez les peuples de ces pays bizarres, mais il ne
+fut, lui, si étrange au milieu d'eux, l'accident personnel d'aucune
+scène de drame.
+
+Ce qui lui était constamment arrivé avait été le résultat du hasard ou
+de la force des choses; on n'y sentait point une intelligence suivie,
+des scènes, un progrès, un dénoûment, enfin un tout raisonnable qui,
+reproduit dans le même ordre devant des spectateurs, les aurait
+satisfaits. Il avait vu des ponts s'écrouler, mais dans ce moment ils
+n'étaient traversés par personne, ou si quelqu'un y passait, ce n'était
+pas une jeune fille allant rejoindre son amant, ou un scélérat se
+rendant sur les lieux d'un crime. L'événement, toujours l'événement...
+jamais le drame.
+
+Il aurait craint de montrer trop de simplicité s'il eût cherché le drame
+dans la société européenne, telle qu'elle est aujourd'hui en France, en
+Allemagne et en Angleterre; c'est à peine dans cette société si
+l'événement y arrive. Dans cette société, il y a peu de fortes passions,
+beaucoup de lois pour prévenir, pour réprimer, punir ces passions; quand
+ces lois sont muettes, s'avancent les mœurs, jurisprudence où le jury
+c'est tout le monde, le bourreau chacun; et quand il n'y aurait ni ces
+lois ni ces mœurs, le drame n'existerait pas davantage, car il n'y
+aurait plus d'obstacles, et tout arriverait comme de raison.
+
+Cet Irlandais, qui avait vieilli à chercher le drame sous toutes les
+latitudes, dans les pays les plus ardents, dans ceux ou la religion, la
+politique et les mœurs s'établissent à coups de fouet et se
+maintiennent à coups de poignard, et qui n'avait jamais été témoin que
+de la logique tronquée du hasard, jamais de celle du théâtre, mourut
+d'une tuile dont il fut frappé à la tête. Essayez d'en finir ainsi avec
+un personnage de roman.
+
+En poussant la porte du pavillon, toujours avec les mêmes précautions,
+Édouard ne fut pas peu étonné d'apercevoir Léonide accoudée sur la
+table; elle lisait.
+
+Elle tourna la tête, et, sans s'émouvoir davantage, elle dit en souriant
+à Édouard:--Vous avez bien tardé, monsieur. Sans doute la chasse que
+vous avez faite au clair de la lune nous indemnisera de la longueur de
+votre absence. Quel beau gibier rapportez-vous?
+
+--Oui, répondit Édouard, confus, contrarié de la présence de Léonide
+dans le pavillon, cherchant vingt mensonges avant de risquer une réponse
+qui ne fût pas une défaite, déposant son chapeau, puis ses armes sur la
+table, les désarmant, s'essuyant le font; oui, j'ai violé la
+promesse--et j'ai eu tort--que je vous avais donnée de ne pas sortir la
+nuit, de ne pas rentrer si tard au pavillon; mais, afin de me distraire
+du chagrin causé par les mauvaises nouvelles que j'ai apprises ce soir,
+je suis sorti, j'ai prolongé ma promenade, je me suis égaré, et
+d'ailleurs, je ne prévoyais pas vous trouver ici au retour... Vous
+lisiez, je crois. Édouard tendit le cou, regarda furtivement, craignant
+que Léonide, le secrétaire étant resté ouvert, n'eût remarqué le
+portrait de Caroline roulé auprès du sien.
+
+--Je lisais une lettre de mon mari.
+
+--De Maurice, parti ce soir pour Paris, absent depuis neuf heures?
+
+--Vous ne comprenez pas. C'est une lettre adressée à mon mari et que
+j'ai ouverte.
+
+--Vous partagez donc avec lui les secrets de la correspondance?
+
+--Non, et voilà pourquoi j'agis ainsi.
+
+--A son retour, que pensera-t-il?
+
+--Rien, si la lettre ne lui est pas remise, et ce qu'en tous les cas il
+aurait pensé si je la lui rends exactement recachetée.
+
+--Quelle finesse!
+
+--Quel devoir! dites plutôt. Approchez et lisons ensemble.
+
+--Je vous en prie, ne lisez rien. Confirmez-moi dans cette persuasion
+que je n'ai pas le droit d'être de moitié dans la confidence.
+
+--Qu'en savez-vous?
+
+--Comment cela serait-il autrement? Je suis caché chez vous, nul ne me
+sait ici.
+
+--Alors vous ne me croyez pas... c'est bien. Brisons là-dessus, je vous
+en prie.
+
+Léonide s'était brusquement levée pour sortir; mais, arrêtée au passage
+par Édouard, elle retourna s'asseoir auprès du secrétaire, et
+précisément devant le rouleau qui renfermait le portrait de Caroline. Un
+souffle de vent de la porte, un mouvement involontaire de Léonide
+eussent suffi pour tout révéler. Heureusement la lampe était posée sur
+la table à quelque distance du secrétaire. Édouard, lui prenant la main
+qu'il baisa avec la chasteté du pardon, lui dit, afin de l'éloigner au
+plus vite du voisinage du portrait:--Venez et lisez-moi cette lettre,
+bien que je prévoie ce qu'elle contient: d'abord elle est anonyme?
+
+--Non.
+
+--On vous y fait part de quelque prétendue infidélité de Maurice?
+
+--Encore moins.
+
+--Mes prévisions sont à bout: je vous écoute.
+
+--C'est bien heureux.
+
+Édouard avait, pendant ce court dialogue, ramené Léonide à la place
+qu'elle occupait lorsqu'il était entré, et d'un mouvement qui cessait
+d'être suspect, car il devenait indifférent, il ferma le secrétaire et
+s'assit ensuite pour écouter avec résignation la lecture de la lettre.
+
+--Cette lettre est de Compiègne; c'est Jules Lefort qui écrit à mon
+mari. Vous lui avez entendu quelquefois parler de Jules Lefort?
+
+--Jamais.
+
+Cette discrétion de Maurice fit impression sur Léonide. Elle se
+recueillit pendant quelques minutes, et, après avoir déposé la lettre de
+Jules Lefort sur la table, elle commença un récit de famille dont le
+lecteur a déjà pris connaissance. Seulement Léonide mit une continuelle
+partialité à faire ressortir les torts de sa cousine Hortense, qu'elle
+représenta comme une femme au cœur faux, et comme s'étant mariée sans
+amour, uniquement pour partager la fortune de Jules. Les faits que'lle
+avoua, parmi de nombreux qu'elle fut obligée de taire, étaient d'autant
+plus altérés, qu'elle glissa sur la passion romanesque que lui avait
+inspirée Jules Lefort, cause principale de sa haine pour Hortense.
+
+--En tout ceci, répliqua Édouard, je ne vois que des événements peu
+graves et que vous jugeriez vous-même sans importance, si vous n'aviez
+pas le tort de vous les rappeler,--permettez-moi de vous le dire,--trop
+souvent et hors de propos. Vous êtes heureuse dans votre ménage, votre
+cousine l'est dans le sien, à quoi bon se souvenir d'un passé qui ne
+doit plus vous être contraire?
+
+--Si c'est au nom du passé que vous voulez qu'on oublie, voyez si la
+haine est éteinte entre elle et moi, et dites quelle est, de nous deux,
+celle qui la ranime. Arrivons à la lettre de son mari.
+
+ «Mon cher Maurice,
+
+»Il se prépare à Senlis, pour les premiers jours de Carnaval, un bal
+masqué qui aura lieu à la sous-préfecture. Mémorable solennité pour toi
+et pour moi, n'est-ce pas? Que je te céderais volontiers ma place aussi
+volontiers que tu me gratifierais de la tienne, si je n'étais convaincu
+que le plus grand plaisir de l'un serait d'y rencontrer l'autre! Mais ce
+bonheur-là ne nous est plus guère permis, Maurice, et pas plus au bal où
+notre humeur ne nous attire guère que partout ailleurs. Enfin, point
+d'élégie à propos de bal.
+
+»Depuis six mois mon Hortense a ma parole que je la mènerai à cette
+fête, que je pourrais appeler de famille, car tout le canton s'y réunit
+chaque année, à jour fixe, tu le sais. C'est une véritable fête pour
+Hortense qui sort peu, qui passe sa vie, ainsi que moi, à acheter des
+moutons et à en revendre la laine. Il dépend de toi, mon ami, que cette
+satisfaction lui soit donnée: je te fais grâce de tout préambule pour
+t'expliquer pourquoi cela dépend de toi. Il est pénible de nous répéter
+que ta femme et la mienne ne peuvent être en présence dans le monde sans
+éprouver de la gêne, une contrainte dont nous n'avons été que trop
+souvent témoins, toi et moi. Tu n'as pas oublié l'événement de l'an
+passé au bal de Senlis; d'autres même s'en sont aperçus, et nos deux
+ménages, dans la personne de nos femmes, n'ont plus été sacrés. Nous ne
+sommes pas de ces fous, Maurice, qui mettent leur bonheur à se raidir
+contre l'opinion. Vouloir ce que veut le monde, c'est obtenir en
+compensation de cette faiblesse les quelques joies qu'il procure: nous
+n'en sommes pas ennemis. Or, ta femme, pour revenir au pénible sujet de
+cette lettre, sera aussi invitée à ce bal. Penses-tu qu'il soit
+convenable que Léonide et Hortense y aillent toutes deux? Que la sagesse
+en décide. Avant tout, consulte le désir de Léonide. Si elle n'en montre
+pas un bien vif d'aller à ce bal, Hortense profitera du refus de
+Léonide. Si, au contraire, ton excellente femme est assez franche pour
+ne pas consentir à un pareil sacrifice, eh bien, qu'elle s'amuse,
+laisse-la aller à Senlis; mais, dans l'un et l'autre cas, réponds-moi
+sans contrainte, sans complaisance. Encore une fois, consulte ta femme:
+je garantis l'obéissance de la mienne. Son bonheur est dans ma volonté.
+
+»Il m'eût été plus doux de t'écrire que nous y serions tous quatre,
+heureux de faire un peu enrager les jeunes gens et les célibataires de
+notre grosse joie de mari; mais le sort ne le veut pas. L'un de nous
+s'amusera pour l'autre: c'est s'ennuiera que je veux dire. Cachetons
+vite ma lettre: je ne suis pas jaloux qu'Hortense lise cette dernière
+phrase: elle me ferait danser tout le bal. Adieu.
+
+»Mille amitiés à l'excellente cousine Léonide.
+
+»Ton ami,
+
+»JULES LEFORT.»
+
+--Jugez maintenant, Édouard, si ce n'est pas le mari qui a écrit cette
+lettre sous la dictée de la femme.
+
+--Quand cela serait, ce qui me paraît contestable, que prétendez-vous
+faire?
+
+--Je n'ai pas pour habitude, Édouard, d'initier à mes projets ceux qui
+ne promettent pas de m'aider dans leur exécution.
+
+--Vous ai-je refusé mon concours?
+
+--Je ne dis pas encore cela. J'emploie toujours cet avertissement pour
+qu'on ne prenne pas ensuite en mauvaise part les récompenses que
+j'accorde en retour des services qu'on me rend.
+
+--Vous avez, Léonide, des doutes trop ombrageux et une reconnaissance
+trop timorée. Employez vos amis, soyez confiante avec eux. Ne suis-je
+pas le vôtre?
+
+--Ne me réduisez jamais à en douter, Édouard. Dans ce moment surtout,
+j'ai besoin de votre appui, pour établir mon autorité auprès de Maurice.
+Savez-vous ce qu'il répondra à Jules Lefort? «Va au bal; mènes-y ta
+femme: la mienne n'en saura rien.» Il est homme à cela; il ne voit pas
+la dignité du ménage dans la considération de sa femme. Peu lui importe
+que mon absence soit remarquée, qu'on l'interprète de mille manières,
+toutes à ma honte, toutes à la gloire d'Hortense Lefort. Qu'elle seule y
+aille, en faut-il davantage pour qu'elle obtienne contre moi l'opinion
+du monde que, l'an passé, elle sut disposer en sa faveur par son
+évanouissement, vrai ou feint, en me voyant entrer dans ce bal de Senlis
+où elle était si loin de m'attendre? Si je ne parais point cette année à
+ce bal où elle ira, je suis vaincue, terrassée: on pensera, on dira
+hautement que Jules Lefort a imposé à Maurice l'obligation de ne pas m'y
+conduire; ou bien, et ce sera la version la plus honnête, que mon mari
+m'a forcée lui-même à ne pas y paraître. Heureuse alternative!--celle de
+passer pour la femme d'un homme sans dignité ou pour l'esclave de cet
+homme.--Vous ne savez pas, mon ami, que cette Hortense s'est rendue
+coupable, sous de faux semblants de naïveté et d'innocence, des
+ingratitudes les plus noires; qu'elle a menti lâchement à l'amour
+qu'elle prétendait avoir pour Maurice, en se mariant avec Jules
+Lefort... oui...
+
+--Permettez-moi, interrompit Édouard qui tenait la main de Léonide dans
+la sienne;--ce dernier tort, vous ne devriez pas le ressentir aussi
+vivement que Maurice qui paraît l'avoir oublié en vous épousant, et sans
+lequel vous ne seriez pas aujourd'hui sa femme.
+
+--Édouard, reprit Léonide vivement et après quelques minutes de
+contrainte, je n'aime pas Maurice: je ne lui étais pas destinée. Témoin
+de l'attachement que ma cousine disait lui porter, de celui que Maurice
+éprouvait sincèrement pour elle, j'ai trop retenu leurs serments
+réciproques. De confidente devenue épouse, ai-je pu oublier que mon mari
+avait aimé une autre femme, que cette femme l'avait peut-être aimé?
+Comment s'abuser, Édouard?
+
+Ici Léonide s'arrêta. C'était une lacune à remplir pour la perspicacité
+d'Édouard. Il en aurait coûté à Léonide d'avouer qu'elle avait aimé
+Jules Lefort, et pourtant, sans cet aveu, comment lui était-il possible
+de justifier sa haine pour sa cousine Hortense?
+
+Édouard, eût donné tout au monde pour que, dans ce moment, Léonide
+avouât cette faiblesse: aussi ne fit-il aucun effort pour lui en
+épargner la confession entière.
+
+--Édouard, c'est un grave événement que le mariage; c'est un événement
+sinistre qu'un mariage sans amour. Ceux qui sont rassasiés du mariage
+parce qu'ils l'ont trop savouré, qui s'arment pour le détruire parce
+qu'ils l'ont épuisé, ceux-là se plaignent, se récrient, s'élèvent à tort
+contre la société. Leur plainte est une puérilité; leur déception est un
+malheur commun à toutes choses: ne se lasse-t-on pas des meilleures?
+Quelle est la profession qui à la longue ne soit devenue un supplice?
+Quel est le sentiment que le temps n'ait rendu intolérable? Quelle est
+la vie dont le poids n'ait écrasé celui qui la portait? Et remarquez
+qu'on n'a que la misère pour refuge, si l'on sort de sa profession,
+tandis que l'adultère vous délivre avantageusement du mariage en une
+heure; l'adultère dont n'auraient aucune honte ceux qui réclament en son
+nom contre le mariage, s'ils avaient un peu moins besoin de s'en faire
+un moyen du moment. Car ce n'est pas contre le joug du mariage,
+regardez-y bien, Édouard, qu'on s'élève; creusez bien: c'est plutôt
+contre la possibilité de ne pouvoir se marier tous les jours, à chaque
+instant. La passion ne recule pas devant l'engagement: c'est le dégoût,
+c'est la froideur qui demandent compte de la durée. On fait une affaire
+de raison du mariage, non quand il est à conclure, mais quand il n'est
+plus à rompre. Ceux qui demandent le divorce brûlent de se remarier: ils
+sont moins jaloux de briser une entrave que de se soumettre à de
+nouvelles; et l'on conçoit que la loi est en droit de considérer comme
+un aveu d'émancipation du libertinage ce cri déguisé de liberté humaine
+qui veut altérer la perpétuité du mariage. Mais quelle pitié plus
+profonde ne doit-on pas à celles qui s'engagent sans amour, sans cet
+enivrement d'un an, fût-il d'une heure? qui sont entrées à l'église
+sans prières, sans larmes, sans battements de cœur; qui en sont
+sorties sans conviction; qui sont descendues dans la couche du mari,
+froides, plus froides qu'elles ne s'étendront dans la tombe; et qui,
+pendant toute leur vie, s'inhumeront ainsi chaque soir et s'exhumeront
+chaque matin. De plus tourmentées existent: celles qui se sont mariées
+par dépit; affreuse résolution que ces mariages; et, c'est une vérité,
+les deux tiers des mariages ne sont pas autrement inspirés. On a honte
+de l'âge qui arrive; on se marie vite: on a hésité pendant dix ans, une
+minute décide. On était deux amies: la plus jeune vous devance, elle
+épouse; on pousse un cri de rage, et malheur au premier parti qui
+s'offre: on l'accepte. Un amant parfois vous délaisse: c'est faiblesse
+de le rappeler; c'est grandeur de l'éblouir par le mariage. Il aura un
+remords peut-être! non! il ne l'aura pas ce remords. Et, par dépit, vous
+vous livrez à un rustre qui sourit,--le fat!--à sa pitoyable conquête;
+il est fier que vous vous appeliez de son nom, tandis que vous êtes trop
+heureuse de ne pas lui prêter le vôtre. Malheureusement la vengeance
+tombe quelquefois sur un honnête homme, et, en récompense de ses soins,
+de ses attentions, vous n'avez à lui offrir qu'une poitrine glacée, que
+des lèvres sèches, qu'un visage dédaigneux.--Édouard, je vous ai dit ma
+vie. Mon mariage avec Maurice fut un calcul de colère, une inspiration
+irréfléchie de la haine. Tant que je ne serai pas apaisée, mon mariage
+ne sera qu'une dure expiation; après, j'essayerai du calme à défaut de
+bonheur; et, dans mes souvenirs de lutte, je n'oublierai pas que vous
+m'avez aidée à le recouvrer.
+
+--Que faut-il faire pour cela, Léonide?
+
+--M'accompagner à ce bal de Senlis. Vous serez masqué, je ne le serai
+pas: on vous croira mon frère, mon mari, le colonel Debray, qui m'y
+conduisit l'an passé.
+
+--Comptez sur moi, Léonide; mais pourquoi irez-vous à ce bal le visage
+découvert?
+
+--Ce sera ma seule vengeance, mon visage. Hortense sera là, son mari
+sera là, ils seront tous là ceux qui, la voyant au bal, ne s'attendront
+pas à ma présence, qui les étonnera comme la foudre. Et mon visage ne
+sera dédaigneux pour personne: il y en aura de plus belles, mais non de
+plus gaies, de plus folles que moi à ce bal. Vous me verrez rire et
+danser: j'entraînerai tout le monde dans ma joie, je laisserai un long
+sillon de folie derrière chacune de mes paroles. Le lendemain on se
+dira: La mieux parée du bal, c'était la femme du sous-préfet; la plus
+jolie, c'était celle du maire; la plus coquette, c'était celle-ci ou
+celle-là; mais la plus remarquable par sa gaieté, c'était la femme du
+notaire de Chantilly. Ceci me vengera.
+
+Ma gaieté fera croire à mon bonheur, Édouard: qu'est-ce que je souhaite
+de plus? Celui d'Hortense pâlira de tout l'éclat du mien.--On nous avait
+trompées, pensera-t-on.--On vous avait trompées, mesdames; elle ne
+devait pas venir, elle est venue!--On la disait rongée par le chagrin,
+par le dépit:--regardez le feu de ses diamants, le feu de ses yeux.--Ah!
+voilà mon triomphe, Édouard, le voilà! Qu'importe après cela qu'en
+rentrant je donne à des larmes de rage la moitié de cette nuit commencée
+par la vengeance?
+
+--Eh bien, fit Édouard, puisse cela assurer votre bonheur, disposez de
+mon bras. J'aurai un masque, ma voix n'est pas connue. A quand la fête?
+
+--Dans deux mois. D'ici là, j'irai à Paris, j'en rapporterai deux
+costumes de bal, car vous comprenez le danger, Édouard, que nous
+courrions si nous mêlions un étranger à tout ceci. Je ne doute pas que
+Maurice saura notre équipée dès le lendemain même: la considération ne
+m'arrête pas; au contraire. Mais il m'importe qu'il n'ait connaissance
+de l'événement qu'après son beau résultat. Je respecterai son
+affectation à ne pas me parler de ce bal; d'ailleurs, je ne résisterais
+pas à sa volonté, s'il me défendait d'y paraître.
+
+--Mais ne craignez-vous rien pour moi, Léonide? Que pensera Maurice
+quand il apprendra, non sans étonnement, que je suis de moitié dans une
+démarche peut-être répréhensible à ses yeux? Me répondez-vous qu'il ne
+regrettera pas l'hospitalité dont j'aurai abusé?
+
+Afin que son objection, qu'il hasardait du ton de voix le plus timide,
+ne blessât pas Léonide, Édouard s'était rapproché d'elle, colorant le
+plus possible son hésitation de la docilité de l'obéissance.
+
+Léonide fit semblant de ne pas comprendre; mais lorsqu'elle s'aperçut
+qu'Édouard persistait pour obtenir une réponse à ses doutes, elle battit
+l'argument de l'hospitalité par un sourire qui décontenança Édouard. Ce
+sourire, mêlé d'un peu de pudeur et de beaucoup de raillerie, lui fit
+comprendre que le scrupule dont il s'armait était bien arbitraire chez
+lui, et qu'il n'en avait pas toujours été si vivement préoccupé dans
+des occasions tout aussi délicates.
+
+--Je consens à tout, dit Édouard, qui, prenant son parti bravement, ne
+songea plus qu'à effacer de l'esprit de Léonide les impressions
+équivoques qu'il avait fait naître pendant la discussion.
+
+Et maintenant parlons de la récompense promise. Que m'offririez-vous que
+je pusse apprécier plus que votre amitié, Léonide? Conservez-la-moi
+constante et sans partage.
+
+--Serait-il bien vrai que vous eussiez ressenti près de nous quelque
+adoucissement à vos tristesses, mon ami? Vous ne sauriez croire la
+douleur que j'ai éprouvée tout le temps de cette lecture hier au soir au
+dîner. Maurice me regardait sans doute sans intention; mais j'étais
+effrayée par lui, émue pour vous. Ma voix tremblait: l'avez-vous
+remarqué, Édouard?
+
+--Bonne Léonide! je lis dans votre cœur comme vous lisez dans le
+mien. S'il est une consolation à mes maux, c'est dans vous que je la
+rencontre, quoiqu'un peu mêlée de remords, je ne vous le cache pas; et,
+dans vos soins affectueux pour moi, dans vos paroles, dans vos pas qui
+viennent me chercher dans cette prison embellie par vous de toute la
+grâce d'une femme; rendue aimable par tes caresses...
+
+Édouard parlait sur les lèvres de Léonide, de Léonide qui avait ce
+regard distrait, lucide et voilé à la fois de la volonté qui
+s'abandonne, qui s'endort au bruit des paroles aimées, qui se fond et se
+perd dans la volonté d'un autre.
+
+La lampe rayonnait doucement, et, répandant sa clarté encore trop vive
+sur des paupières touchées par le sommeil, elle n'éclairait que le
+groupe entrelacé de Léonide et d'Édouard, dans un coin de la chambre
+silencieuse et endormie:
+
+--Que tes cheveux sont doux! Pour qui les arranges-tu ainsi sur ton
+front si patiemment, chaque matin?
+
+--Pour toi, Édouard.
+
+--Pour qui ces robes avec tant de grâce serrées à ta poitrine?
+
+Je suis un imposteur, pensa Édouard.
+
+--Pour toi.
+
+Quel rôle infâme je joue! se dit-il.
+
+--Ces yeux si beaux, cette bouche?
+
+--Pour toi.
+
+--Cette haleine qui m'enivre, amère et chaude, que je bois avec âme?
+Cette force qui me briserait si tu voulais, et que tu convertis en
+grâces et en souplesse; cette taille, pour laquelle j'aurais de la
+jalousie si j'étais femme? Je t'aime comme cela. Tu n'es pas une jeune
+fille fière de son innocence, digne d'être admirée seulement; un ange,
+peut-être, mais pas encore une femme. Tu as aimé: tu inspires l'amour,
+tu en permets les caresses. Si l'amour n'est qu'une ardente réalité,
+l'amour, c'est toi; et s'il est un autre amour plus pur qui impose des
+sacrifices, des résistances, celui-là peut partager le cœur sans
+crime, sans honte, sans remords.
+
+Édouard s'arrêta au milieu de sa distinction passionnée. Léonide ne
+l'écoutait plus. Il murmura dans sa poitrine:--Mon Dieu! comme la
+reconnaissance mène loin!
+
+Léonide s'était assoupie dans ses bras.
+
+Les femmes de notaire ont le sommeil dur.
+
+On dira donc qu'Édouard aimait deux femmes.
+
+Je ne dis pas cela.
+
+--Mais!
+
+Je ne dis pas le contraire.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Le lendemain, en s'éveillant, Léonide trouva, sur un fauteuil auprès de
+son lit, un cachemire noir que Maurice lui envoyait de Paris.
+
+Victor Reynier seul était de retour.
+
+C'était dimanche, jour de bonheur et de coquetterie pour les habitants
+de Chantilly, qui, vers les deux heures, lorsque le soleil est moins
+chaud l'été, et l'air moins froid l'hiver, débouchent de tous les
+corridors de la forêt, ou y pénètrent par ses arcades de verdure,
+bordent la pièce d'eau, et, marchant par groupes, par familles,
+s'étalent sur un océan de gazon incommensurable à l'œil.
+
+Le dimanche passe inaperçu dans les grandes villes soumises à la
+chrétienté, à Paris surtout; à la campagne, il transpire de toutes
+parts. Est-ce parce que les roues des moulins et des usines se taisent,
+parce que les bûcherons ne fendent plus les arbres, parce que moins de
+charrettes écrasent le pavé de la grande route, parce que la forge du
+maréchal-ferrant ne retentit plus; mais, à la campagne, le dimanche est
+peint dans l'air et sur la terre. Ainsi que ses habitants, le village
+ou le bourg semble avoir pris ses vêtements de fête, ses souliers neufs,
+sa veste de velours, le haut col de chemise. Les arbres même participent
+de cette sainte oisiveté: ils sont plus beaux le dimanche que dans la
+semaine; la rivière, si la localité a une rivière, paraît plus limpide,
+plus paresseuse: elle se promène; et, vers l'après-midi, quand les
+oiseaux chantent au bruit des cloches, on dirait, pour se servir d'une
+expression du Midi, que le soleil revient des vêpres.
+
+--Ma sœur, dit Reynier, je veux être le premier à vous applaudir sous
+ce cachemire; il vous ira à ravir. J'ai l'orgueil d'être pour quelque
+chose dans le choix de la couleur. Maurice prétendait que le vert vous
+siérait mieux; moi, j'ai insisté pour le tissu noir, et je l'ai emporté,
+sauf du moins votre avis. Nous ne l'avons acheté qu'à condition.
+Essayez-le donc, ma sœur.
+
+--En robe du matin, fou que vous êtes?
+
+--Les bayadères sont encore moins vêtues que vous lorsqu'elles déploient
+leurs châles sur leurs épaules nues; elles n'en sont pas moins bien pour
+cela.
+
+--Il faut vous satisfaire.
+
+Et Léonide, qui en brûlait d'envie, déplia le cachemire pour en admirer
+les magnifiques palmes orange, et, avec cette volupté du toucher que les
+femmes seules possèdent, elle le rejeta sur son cou et sur ses bras
+demi-nus, qui doublèrent de blancheur et de finesse.
+
+--C'est ma couleur qui a gagné, mon goût est infaillible. Vous êtes
+délicieuse, ma sœur; on le garde, n'est-ce pas?
+
+--N'est-il pas un peu long?
+
+--C'est riche, c'est majestueux, Léonide. Long! quelle hérésie! Les
+châles ne sont longs que pour les gens qui vont à pied.
+
+--Mais il me semble alors...
+
+--Il vous semble mal, ma sœur. Vous avez tort de toujours douter
+ainsi; patientez, ce cachemire ne sera pas usé à Chantilly.
+
+--Vrai, mon frère?--vous êtes superbe en me disant cela--vrai?
+
+--Est-ce que je mens jamais? Écoutez-moi bien.
+
+--Je vous écoute de toutes les forces de mon âme.
+
+--Maintenant, ma sœur, il n'y a presque plus de raison pour le
+cacher: Maurice possédera bientôt tout un quartier de Paris.
+
+--Un quartier de Paris! Nous y aurons au moins un hôtel?
+
+--Ce quartier va être démoli de fond en comble, rasé.
+
+--Vous êtes fou, mon frère.
+
+--Vous aviez promis de ne pas m'interrompre. Je vous apprends, si vous
+ne le savez déjà, que le gouvernement, pour favoriser le commerce, a le
+projet de construire hors de Paris un immense entrepôt. Ceci n'est plus
+un secret. Les fonds sont votés, les devis sont au ministère où les
+plans se discutent; mais ce qui est un secret pour tout le monde,
+excepté pour nous, c'est l'endroit où sera élevé cet entrepôt. On
+suppose que le gouvernement est indécis entre la plaine de Grenelle et
+le Gros-Caillou. Pour nous il n'y a plus de doute, l'entrepôt sera à
+Saint-Denis. Je ne vous dirai pas de quelle reconnaissance positive nous
+avons indemnisé le secrétaire du ministre qui, par distraction, a laissé
+échapper cette révélation. Ceci est la métaphysique des affaires: vous
+n'entendez rien à la métaphysique.
+
+--Je le veux bien, mon frère; mais à quoi cela vous a-t-il servi de
+savoir que l'entrepôt serait à Saint-Denis et non ailleurs?
+
+--C'est ce que j'allais vous épargner la peine de me demander, ma
+sœur.
+
+--Une fois instruit des projets du ministère, j'ai été chez un
+mécanicien célèbre autant que riche, et lui ai offert d'entrer en marché
+avec lui pour un chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle. Vous
+connaissez assez Paris pour savoir que la Chapelle est un bourg
+considérable à l'extrémité du faubourg Saint-Denis. Comme ce mécanicien
+ne supposait aucun intérêt bien vif caché sous ma proposition, il l'a
+acceptée à des conditions très-avantageuses pour moi, me prenant sans
+doute pour un de ceux qui font des montagnes russes ou s'occupent
+exclusivement de l'agrément des Parisiens, enfin pour un directeur de
+théâtre à pied. Nous avons conclu marché. Nous voilà donc, Maurice et
+moi, acquéreurs du chemin de fer de Saint-Denis à La Chapelle; mais un
+chemin de fer ne passe pas sur le toit des maisons, il faut les abattre
+pour le tracer, et, avant de les abattre, les acheter. Ne se doutant pas
+le moins du monde de la réalisation d'un entrepôt à Saint-Denis, les
+quatre cinquièmes des propriétaires des maisons de la Chapelle ont
+vendu, et ils se sont estimés trop heureux de vendre des masures
+inhabitables.
+
+--Je vous demande encore une fois pardon, Victor, mais je ne comprends
+pas pourquoi vous feriez un chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle.
+
+--C'est ma faute, Léonide. Nous autres hommes d'affaires, nous sommes
+comme les savants, toujours portés à mettre les autres à notre point de
+vue, au lieu de nous placer au leur. Suivez-moi. Ne faut-il pas que les
+marchandises de l'entrepôt arrivent à Paris pour la consommation? Nous
+leur traçons un chemin de fer qui, en cinq minutes, vomira aux limites
+de la ville de Paris les milliers de dépôts lancés de Saint-Denis. Le
+commerce en jettera des cris de joie! Voilà notre opération. Et le beau,
+l'inouï en ceci, c'est que nous ne livrerons aucune action que le chemin
+de fer ne soit en pleine activité. Elles se vendront au poids du
+diamant. Je ne compte plus avec les bénéfices du moment où tout sera en
+train. Incalculable!... J'en ai le vertige. Pourvu que Maurice ne se
+mêle pas de diriger lui-même les affaires, pourvu qu'il me laisse
+exploiter son crédit, je vous garantis, ma sœur, que dans deux ans,
+notre nid à tous sera fait; un nid d'aigle! Jusqu'à présent il est assez
+docile; il se charge d'avoir des fonds, et moi du soin de les tripler
+parfois en quelques heures à la Bourse, d'où je cours à la Chapelle
+acheter des maisons pour les démolir. Il n'a pas de raison pour se
+plaindre. Cette dernière spéculation est miraculeuse, superbe! on m'en
+attribuera l'honneur. En bonne justice, il revient à Maurice qui, d'un
+autre côté, n'a pas à souffrir pour sa réputation en cas de revers, rien
+n'étant en son nom, rien ne pouvant l'être.
+
+--Excellent Victor! Ah! si Maurice avait la moitié de votre ambition...
+
+--Non pas, ma sœur, non pas; alors vous vous passeriez de moi, et je
+ne veux pas penser que votre reconnaissance pour moi vous est onéreuse.
+Je vous fais riche: faites-moi heureux; je serai encore votre débiteur.
+Mariez-moi, ma sœur!
+
+--Mais, à propos, Victor, je ne pensais plus...
+
+--A notre plaisanterie du cabinet, n'est-ce pas?
+
+--Justement, mon frère.
+
+--Êtes-vous disposée, ma sœur?
+
+--Tout à fait.
+
+--Alors je suis à vos ordres.
+
+--Allons!
+
+--Que ce châle vous sied bien!
+
+--Oui, mais personne ne le verra.
+
+--Tout Paris.
+
+--Sur votre honneur?
+
+--Sur mon honneur. Avez-vous les clefs des tiroirs?
+
+--Toutes.
+
+--Marchons, Léonide. Charmante étourderie que la nôtre! il faut bien
+tuer le dimanche. Marchez devant moi. Ce châle est sublime.
+
+De plus en plus la pelouse se garnissait. Un bon et dernier soleil
+d'automne appelait toute la population à jouir de ses rayons obliques.
+Ces sortes de défis portés par l'avant-dernière saison aux pantalons
+nankins, aux vestes de toile, aux gilets blancs, aux petites robes
+d'indienne, aux fichus de soie qu'on avait déjà renfermés avec le sachet
+de lavande, sont joyeusement acceptés. On se déguise en été encore un
+jour; demain on se plaindra sans doute du rhume, et l'on boira en
+infusion les dernières feuilles de tilleul pour lesquelles on a
+compromis son gosier.
+
+Pas un habitant n'est resté chez lui; il n'en est pas un qui, en foulant
+la pelouse, ne s'arrête en extase devant la grille du jardin de Maurice.
+On aime à voir avec quel attachement foncier le notaire du pays s'y
+inféode, au milieu de ces murs tapissés d'arbustes, en scellant aux
+angles du parterre de beaux vases de porcelaine, honneur de la
+manufacture de Chantilly, et en greffant des sujets exotiques sur les
+arbres indigènes, goûts simples qui prouvent le sage emploi du temps,
+qui attestent la pensée arrêtée d'une longue résidence. Bien aimé celui
+qui ne néglige pas les emblêmes parlants du calme domestique au sein de
+sa petite ville: on le respecte. La discipline du soldat se lit dans
+l'éclat de ses boutons; la bonne renommée du fonctionnaire rural, dans
+la toilette de ses buis, dans la symétrie de ses plates-bandes. Le style
+est l'homme; l'horticulture, c'est le notaire.
+
+Ces pauvres rentiers, courbés par l'âge, qui sont venus mourir à
+Chantilly, où le cimetière est si plein de fleurs et d'oiseaux, ont leur
+fortune là, dans cette jolie maison. Ils ne sont pas fâchés qu'elle soit
+belle et visible. En lui souriant, ils sourient à leurs quinze cents
+francs, à leurs mille écus; ils respirent les fleurs à travers la grille
+et envoient une bénédiction à l'ange gardien assis sur leur fortune. En
+approchant, ils saluent comme si le maître de la maison était là; ils
+ont aperçu son chapeau de paille sur un banc. Et, toutes mystérieuses,
+toutes discrètes, les petites ouvrières en dentelle de Gouvieux
+éprouvent un frémissement au cœur en songeant que leurs bons parents
+ont déposé là leur dot pour qu'elle grandisse comme elles; et la dot,
+n'est-ce pas le mari?
+
+--Ma sœur, courons au plus pressé, dit Victor en portant la main sur
+les papiers déposés la veille par M. Clavier.--Sont-ils lourds!
+
+--Allons-nous lire tout cela, mon frère? reprit Léonide qui tremblait
+d'effroi, mais qui n'osait pas devant Reynier se repentir de cette
+démarche?
+
+--Lire tout cela! mais non; ce sont des titres de propriété.
+Bornons-nous à la récapitulation et à la volonté du testateur.
+
+--Hâtez-vous, Victor!
+
+--Parbleu, c'est fait. Lisez: ceci résume tout: «Je lègue enfin à
+mademoiselle Caroline de Meilhan toutes les propriétés susmentionnées et
+s'élevant à la somme de quinze cent mille francs, mais à la condition
+expresse que ladite demoiselle Caroline de Meilhan n'épousera aucun
+homme noble, de quelque nation qu'il soit, à peine de nullité du
+testament, et de voir passer mon legs universel à la commune de
+Chantilly.»
+
+--Nous ne sommes pas nobles, au moins, ma sœur?
+
+--Silence! on vient; écoutez! Non, je ne me trompe pas: c'est le pas de
+monsieur Anastase, le premier clerc. Courez à l'escalier, à la porte;
+renvoyez-le... je ne sais comment... mais renvoyez-le!
+
+Reynier était déjà à la porte de la rue.
+
+Léonide ouvrit le corsage de sa robe et y coula le dépôt fait la veille
+par le colonel Debray: c'était le plan de campagne de la Vendée.
+
+Quand Victor entra, elle chantait.
+
+--Ce n'était rien, ma sœur; vous vous êtes sottement effrayée. Mais,
+pour plus de précaution, et afin qu'une seconde fois vous ne me causiez
+pas la même terreur, j'ai donné deux tours de clef à la porte d'entrée.
+Nous n'attendons personne; et, si Maurice arrivait, il serait obligé de
+sonner. Voulez-vous être convaincue, ma sœur, de ce mépris que je
+vous inspirais hier pour ces mystères dont vous demandiez la clef à
+Maurice? Asseyez-vous dans ce fauteuil et laissez-moi vous instruire.
+
+Ouvrez ce registre et lisez-y à votre aise le sommaire des actes qui ont
+eu lieu jour par jour, et concernant les habitants des cantons du
+département de l'Oise et de quelques départements circonvoisins.
+
+«Aujourd'hui, avoir annulé, par un dernier codicille, le testament de
+M. Dufour, et reporté sur sa nièce, qu'il doit épouser, tous les biens
+originairement légués à sa sœur.»
+
+--Monsieur Dufour va épouser sa nièce! Il a soixante ans, elle vingt. Le
+monde avait donc raison de le supposer, cette femme est un démon. Mais
+si l'on avertissait la sœur de monsieur Dufour?
+
+--Que dites-vous, Léonide? et la réputation de Maurice?
+
+--Mais c'est une infamie.
+
+--Sans doute; mais songez que la société ne qualifie pas autrement la
+violation d'un secret légal, quel qu'il soit. Lisez encore.
+
+«Acte de la demoiselle Dufour, par lequel elle déclare vouloir que les
+biens qui lui reviendront de la succession de son frère soient, après sa
+mort, donnés à sa servante et non à ses deux cousins qui participeront à
+l'héritage dans la faible proportion du droit rigoureux que leur accorde
+la loi.»
+
+Eh bien! Léonide, irez-vous maintenant prévenir les deux cousins,
+monsieur Dufour ou sa sœur?
+
+--Ceci me surprend étrangement.
+
+--Vous n'êtes pas au bout. La dernière pièce n'est pas la moins
+curieuse:
+
+«Projet des cousins de mademoiselle Dufour, de présenter une requête au
+tribunal, tendant à faire déclarer inhabile à tester, pour cause de
+folie, ladite demoiselle.»
+
+--Ah! c'est trop fort! le frère déshérite la sœur, la sœur ses
+cousins, et les cousins accuseront celle-ci de folie en plein tribunal!
+Et tout le canton croit cette famille bien unie, la cite pour modèle!
+
+--Mais c'est peut-être juste; connaissons-nous les autres familles? Mon
+Dieu! ce qu'on sait n'est rien auprès de ce qu'on ignore, ma sœur.
+Désirez-vous apprendre maintenant quelque particularité sur la famille
+Duplan?
+
+--Tout autant que cela vous plaira, Victor. Madame Duplan est cette
+petite personne si fière que nous avions cet été pour voisine de
+campagne, et dont le titre de dame de Haut-Lieu nous amusait tant. Son
+grand colonel de mari chassait toujours aux canards sauvages dans nos
+étangs. Qu'ont-ils à démêler ici? Voyons.
+
+--«Ce dossier,--est-il écrit de la main de Maurice,--contient l'acte de
+naissance de mademoiselle Louise Bougival, à laquelle monsieur Duplan ne
+pouvant léguer ses biens, vu qu'il est marié à New-York depuis quinze
+ans, donne et laisse, par mon entremise, un capital de deux cent
+cinquante mille francs. De ladite somme que j'ai touchée en numéraire,
+je suis chargé d'acheter à la demoiselle Bougival un hôtel à Paris et
+une maison de campagne à Vineuil.»
+
+--Madame Duplan n'est pas madame Duplan, la femme du colonel aux canards
+sauvages! elle n'est que sa maîtresse! Ah! madame du Haut-Lieu! Ah!
+Maurice, vous saviez tout cela, et ne m'en appreniez rien!
+
+--Deux cent cinquante mille francs touchés par Maurice; que diable en
+a-t-il fait? murmura Reynier avec quelque humeur.
+
+--Ce qu'il en a fait, c'est bien simple, mon frère; il en a acheté ou il
+en achètera un hôtel à Paris et une campagne à Vineuil.
+
+--Sans doute, ma sœur! fit Reynier en se pinçant les lèvres. Quelle
+question!
+
+--Ah! madame du Haut-Lieu! ne cessait de répéter Léonide, vous avez des
+armes aux panneaux de vos voitures, des valets à livrée aurore, des
+tourelles à votre château, où, quand vous donnez des fêtes, vous
+n'invitez pas la famille de votre notaire! c'est bien! mais alors on ne
+met pas de si petites gens dans la confidence de sa condition.
+
+--Silence donc, ma sœur, dit Reynier en posant la main sur la bouche
+de Léonide; silence! n'abusez pas de la confession. C'est ici le paradis
+terrestre pour une femme, j'en conviens; mais n'allez pas vous damner en
+touchant à l'arbre de la science.
+
+--Lirons-nous encore, ma sœur, ce dossier? c'est celui du
+maréchal-ferrant, notre voisin.
+
+--Le mari de la belle Picarde?
+
+--Il y a, ma foi, de tout ici. C'est d'abord son bail avec la ville pour
+ses ateliers dans les dépendances du château.
+
+--Passons cela, Victor; à quoi bon?
+
+--Son contrat de mariage.
+
+--Oui, avec une très-jolie femme, la plus jolie du pays, peut-être. Il
+n'en est pas plus gai; voilà pourtant à peine trois mois qu'il est en
+ménage.
+
+--Son testament sous enveloppe.
+
+--Son testament! il n'a pas vingt-huit ans, sa santé est de fer,--il
+paraît le plus insouciant des hommes.
+
+--Cela se voit encore à la manière dont il a cacheté cette pièce
+importante.
+
+--Que faites-vous, Victor?
+
+--Ne craignez rien, c'est le sacrifice d'un pain à cacheter. Voyons ce
+que peuvent être les dernières volontés d'un maréchal-ferrant.
+
+«Dégoûté de la vie, je demande pardon à Dieu d'y avoir mis fin.
+L'affreuse conduite de ma femme m'a poussé au suicide et à la vengeance
+criminelle dont je l'ai fait précéder. Je dispose de mes biens comme
+suit.»
+
+--Oh! cet homme va tuer sa femme, se tuer ensuite, et personne ne l'en
+empêchera, et nous le savons! Je lui écrirai.
+
+--Alors Maurice ira au bagne.
+
+Un violent coup de sonnette retentit. Victor et Léonide se turent,
+pâlirent tous deux. Dans leur égarement, il leur fut impossible de
+trouver un pain à cacheter pour sceller le testament dans l'enveloppe.
+
+La sonnette ébranla de nouveau la maison.
+
+--Fuyons d'ici, s'écrie avec épouvante Léonide, c'est Maurice!
+
+--Quelle extravagance! répond Reynier, qui, non moins terrifié que sa
+sœur, se précipite sur le carré, passe dans l'autre corps de logis,
+du côté de la pelouse, soulève le coin de la jalousie, et aperçoit la
+laitière qui sonnait pour la troisième fois.
+
+--C'est votre laitière, revint-il annoncer à Léonide; que veut-elle?
+
+--J'avais oublié que tous les dimanches elle nous apporte un fromage à
+la crème. Ne répondez pas. Cette sorcière m'a-t-elle troublée!
+
+Quand Reynier eut recacheté les dispositions testamentaires du
+maréchal-ferrant, il prit Léonide par la main et la conduisit dans sa
+chambre à coucher, devant la fenêtre qu'il venait de quitter.
+
+--Voyez-vous, là-bas, le long du bois, contre les arbres, les chevaliers
+de l'arc qui s'exercent depuis Nemrod à mettre dans le but?
+
+--Très-bien, Victor.
+
+--Apercevez-vous un gros homme qui se ploie comme son arc, tant il rit
+de grand cœur?
+
+--Je crois le distinguer.
+
+--C'est le maréchal-ferrant qui doit tuer sa femme et se tuer ensuite.
+
+--Pouvez-vous plaisanter sur cela, Victor?
+
+--Et que fait-il lui-même?
+
+--Le jour baisse, ma sœur; dans deux heures Maurice sera de retour;
+courons remettre en ordre les cartons que nous avons déplacés. La
+science des conspirateurs est de ne pas laisser plus de trace là où ils
+ont passé que par où ils sont revenus.
+
+Rentrés dans le cabinet de Maurice, Léonide et Victor, qu'une communauté
+d'audace avait affranchis de toute pudeur l'un envers l'autre,
+convinrent, pour en avoir plus tôt fini avec ce qu'il leur restait
+encore de cartons à visiter, de fouiller chacun de son côté sans perdre
+un temps précieux dans des communications inutiles à leur but.
+
+Tandis que, muets et absorbés par leurs recherches, Léonide et Victor
+soulèvent des rames d'affaires de famille, descendent dans le cœur de
+toutes, celui-ci pour s'arrêter à chaque chiffre de fortune, celle-là
+pour rire de pitié à toutes les découvertes recueillies par sa témérité,
+les bonnes gens de Chantilly se dirigent vers le carrefour de Diane, où
+l'heure de la danse va bientôt sonner. L'air devient plus sonore; la
+voix argentine des enfants éclate, mêlée au sifflement des hirondelles
+rasant le peu de gazon que n'ont pas tondu les moutons et l'automne.
+Déjà l'on entend un petit violon aigre préludant à la contre-danse, et
+comme les nymphes des bas-reliefs antiques, se donnant la main,
+soulevant des robes légères, cadençant des pas lourds, les jeunes filles
+de Creil, de Chantilly et de Coye, s'élancent dans la forêt. La danse et
+la musique s'appellent. Le soleil est tombé; des feuilles jaunes
+tournoient et s'envolent. Au zénith, une étoile luit; le soir vient:
+c'est le soir.
+
+Au coucher du soleil, il n'y a pas un méchant sur la terre: c'est
+l'heure où l'on meurt.
+
+Léonide enfonça ses deux mains dans un carton, y plongea un regard de
+terreur et de joie, comprima un papier, comme s'il eût dû s'envoler:
+puis elle se tourna pour voir si son frère l'observait.
+
+Reynier avait fixé son attention sur le dossier de M. Clavier, dont il
+copiait sur son album le titre des principales pièces.
+
+Sûre de n'être pas remarquée, Léonide parcourut avidement une pièce qui
+portait le nom de Lefort.
+
+--Ah! murmura-t-elle, voici enfin qui va tout m'apprendre.
+
+Ce nom se détachait du milieu de plusieurs lignes écrites de la main de
+Maurice; il reparaissait de distance en distance, tantôt précédé de
+celui de Jules, tantôt de celui d'Hortense. Dans les premiers moments,
+il fut impossible à Léonide, tant l'émotion brouillait sa vue, de saisir
+autre chose que ces noms.
+
+Un peu plus calme, elle ne comprit pas pourtant que cette note, à peine
+lisible, chargée de chiffres mal tracés, de mots abrégés, d'autres
+effacés, obscurément rétablis, n'offrait un sens complet qu'à celui qui
+en avait fait la base d'une future rédaction.
+
+Léonide eut la fatale intelligence de ces mots hachés: _Jeune
+enfant.--Quarante mille francs sur sa tête--Reconnu par elle et par
+Jules--Hortense--nommée comme sa mère._
+
+Elle s'écria mentalement: Mais ceci ne permet aucun doute; c'est la
+reconnaissance d'un enfant d'Hortense et de Jules, né avant leur
+mariage; c'est le résultat du voyage de mademoiselle Hortense à
+Compiègne, l'explication de la réparation pressante dont Jules parlait à
+Maurice dans ses lettres; oui,--je tiens la vérité, et elle ne
+m'échappera pas!--Aujourd'hui il s'ensuivrait pour eux trop d'éclat à
+rectifier cette naissance à l'état civil. En dotant cet enfant, son
+avenir est sauvé, sauf à le reconnaître légalement plus tard; tout cela
+est très-intelligible; et c'est à ce vil accident que j'ai été
+sacrifiée! Il y a eu de la honte et de la douleur pour moi: il y aura de
+la honte et de la douleur pour elle.
+
+--Vous parlez, je crois, ma sœur?
+
+--Oui!... je disais qu'il serait temps de nous retirer.
+
+--Je le pensais aussi, Léonide. Avez-vous exhumé quelque chose qui vous
+dédommageât de vos recherches, ma sœur? Moi, rien, ou à peu près.
+
+--Moi, rien non plus.
+
+--En vérité, ma sœur, on n'a jamais été, comme nous, plus téméraire
+avec plus d'innocence.
+
+--Ah! mon Dieu; je regrette presque d'avoir alarmé ma conscience à si
+peu de frais.
+
+--Je n'ai jamais vu qu'un jeu en tout ceci, Léonide.
+
+--Un véritable jeu d'enfant, Victor.
+
+--Que voulez-vous, nous aurons d'une manière ou d'une autre, comme je le
+disais tantôt, passé notre dimanche.
+
+--Nous n'aurons pas besoin, je pense, de nous jurer le secret.
+
+--Le secret de quoi, ma sœur?
+
+--C'est ce que je me dis.
+
+--Nous ne dirons rien à personne, Léonide, parce que ceci ne vaut guère
+la peine d'être divulgué.
+
+--Je vous le jure.
+
+--Je vous le jure aussi.
+
+Pendant le cours de ces plaisanteries, faites d'un ton étrange par le
+frère et la sœur, qui n'étaient dupes ni l'un ni l'autre de leur
+indifférence, les cartons furent replacés et le rideau tomba sur les
+dernières clartés éparses dans le cabinet de Maurice.
+
+Léonide et Victor en sortirent.
+
+Sur le carré, Victor prit la main de sa sœur et lui dit:--Il ne
+dépend plus que de vous que je sois heureux.
+
+--Je vous entends. Demain, mademoiselle de Meilhan dînera chez nous.
+
+--Vous possédez la divine prévoyance de tout ce qui est bien, ma
+sœur; merci!
+
+--Venez, Victor; allons faire un tour de promenade sur la pelouse, en
+attendant Maurice.
+
+Le ciel était rempli d'étoiles, l'air d'harmonies délicieuses.
+
+
+
+
+XII
+
+
+A la grille du jardin, une calèche s'arrêtait.
+
+La grâce de sa forme, l'éclat de ses panneaux, et surtout la beauté des
+chevaux noirs qui l'avaient fait glisser sur la pelouse avec la rapidité
+d'une hirondelle, avaient attiré la curiosité des promeneurs. Tout est
+événement à Chantilly. Admirer la calèche parisienne était un plaisir
+comme un autre, plus vif qu'un autre, car c'était le dernier de la
+journée pour les habitants qui rentraient.
+
+Quand ils virent Maurice descendre de la calèche, leur curiosité devint
+de la joie. Les uns tinrent à honneur de saisir la bride des chevaux,
+les autres de l'aider à franchir le marchepied; chacun s'ingénia pour
+lui témoigner la satisfaction qu'éprouvait le pays à le savoir
+possesseur de ce signe brillant des progrès de la fortune. Il
+distribuait des saluts à droite et à gauche, comme en userait un
+souverain populaire rentrant dans sa bonne capitale. Il fut reçu par sa
+femme, merveilleusement ébahie, et par son beau-frère Reynier, qui, du
+haut du perron, répétait avec orgueil à sa sœur: «Eh bien!
+trouverez-vous encore que les châles de cachemire sont trop longs?»
+
+Maurice fut modeste: il ne dit pas que ces chevaux étaient anglais, de
+pur sang, ni qu'ils sortaient des écuries d'un pair d'Angleterre, ni
+qu'ils avaient gagné le prix du roi aux courses de New-Market.
+
+Reynier affirma sur son honneur qu'ils coûtaient dix mille francs.
+
+Léonide disait au fond de son cœur:--Nous avons des chevaux!
+
+--C'est une surprise que je vous ai ménagée, Léonide; est-elle de votre
+goût? J'ai l'espoir que ceci vous aidera à patienter plus
+courageusement. Quand les heures vous sembleront longues, vous les
+abrégerez maintenant par des courses dans la forêt, par de plus
+fréquents voyages à Senlis, à Paris même.
+
+Ces attentions de Maurice charmaient Léonide qui, dans ce moment,
+regretta sincèrement de ne pas l'aimer, tant elle éprouvait de la
+reconnaissance; mais la réflexion neutralisa sur ses lèvres cet élan du
+cœur: elle craignit de s'exposer au reproche d'ingratitude en payant
+son mari d'affectueuses paroles, qu'au premier jour elle aurait été
+forcée de démentir. Sa satisfaction fut muette; elle trouva peut-être un
+sourire pour remercier.
+
+Pour terminer au plus vite une scène dont la contrainte l'importunait,
+Reynier, qui n'aimait pas le ménage en présence, regarda l'heure à sa
+montre et dit:
+
+--Beau-frère, nous avons encore deux heures de lune; irons-nous faire un
+tour jusqu'aux étangs avec la calèche de Léonide?
+
+Ces mots: la calèche de Léonide! prévinrent tout refus de la part de
+celle-ci; et, quelques minutes après, la calèche roulait dans les
+sombres allées du bois, ayant passé par le carrefour de Diane, illuminé
+de verres de couleur, tout harmonieux du bruit des flûtes et des
+violons, tout retentissant de la parole animée des danseuses.
+
+C'était une nuit comme celle de la veille, limpide et calme.
+
+Maurice se félicitait de cette clarté étendue sur les bois comme en
+plein midi, afin de mieux faire remarquer à sa femme et à son beau-frère
+que la coupe des tilleuls se continuait sans relâche sur un espace
+indéterminé; plus de cinquante arpents avaient été abattus depuis leur
+dernière promenade.
+
+Après avoir allumé un cigare et croisé les bras, Victor abandonna son
+âme à la fumée.
+
+Léonide ne se lassait pas d'admirer la fougue obéissante, la fierté
+docile des chevaux, la légèreté de la calèche. Elle était dedans, mais
+son âme était dehors pour se regarder passer. Doucement fascinée par le
+balancement de la voiture, par ce souffle doux et continu qui, chargé de
+toutes les émanations de la nuit, frappe au visage, borde les lèvres
+d'une fraîcheur assoupissante, les oreilles d'un bruit de flûte
+éolienne, les yeux d'une frange de sommeil, Léonide ne voyait plus
+courir à droite et à gauche des arbres aux teintes monotones; mais
+tombée d'illusion en illusion, poursuivie par les rayonnements des
+lanternes, elle voyait les deux ailes de la rue de la Paix, étincelantes
+de lumière, d'or et de marbre; elle glissait au bord de vastes palais
+dont le sommet se perdait dans les nues; une double porte de ces palais
+s'ouvrait majestueusement: c'était celle de leur hôtel.
+
+La calèche s'arrêta.
+
+Ce n'était pas encore à la porte d'un hôtel de la rue de la Paix, mais à
+la dernière barrière des allées.
+
+Victor descendit pour l'ouvrir, et les chevaux prirent le chemin incliné
+des étangs.
+
+Tout autre que Maurice, son beau-frère et sa femme, eussent été saisis
+d'étonnement à l'aspect de ces étangs silencieux, sur la surface
+desquels des roseaux chevelus et des joncs inclinaient leurs tiges
+endormies, et où se réfléchissaient, la tête en bas, des bouquets pâles
+de peupliers, gigantesques pinceaux, qui, lorsque la brise les agitait,
+semblaient peindre, au fond d'une vaste toile, une lune courant entre
+des nuages.
+
+Léonide demanda son manteau; elle avait froid.
+
+A l'extrémité du premier étang se dessinait le château de la reine
+Blanche, ciselé par les rayons de la lune, qui l'argentaient de ses
+lueurs, comme un ex-voto à la vierge Marie: château que quelque géant a
+dû porter dans la main au retour des croisades; création d'une fée;
+château brodé à l'aiguille, découpé au ciseau, et qui ferait croire à
+ces reines enchantées des romans de chevalerie; le jour reine, la nuit
+petit poisson rouge dans le lac; car quelle reine véritable a pu, si
+mignonne, si naine, si gracieuse qu'elle fût, établir sa demeure dans le
+château de la reine Blanche? La cour d'un sylphe serait à l'étroit dans
+cette bonbonnière gothique; l'ombre d'un milan lui cache le soleil; et
+un coup d'aile des cygnes qui nagent à ses pieds pourrait le couvrir
+d'eau du perron au sommet des tourelles. Quelque jour un nid
+d'hirondelle l'entraînera dans sa chute.
+
+Victor alluma un nouveau cigare.
+
+Et, à mesure qu'ils approchaient au petit pas de l'escalier du château,
+placé à la tête de la première pièce d'eau, ils découvraient les cinq
+autres lacs figés, en long sillon lumineux, dans leurs chatons d'herbe
+verdâtre.
+
+Maurice remarqua que les peupliers plantés au bord des étangs
+produisaient le plus joli coup d'œil: qu'ils avaient bien grandi
+depuis qu'il ne les avait vus.
+
+Ces arbres sont la plus déplorable erreur de goût du prince de Condé ou
+de son intendant. Ils ont dépouillé les étangs de l'aspect sauvage
+qu'ils avaient avant cette malheureuse plantation. Toujours positif,
+Maurice estima qu'ils rapporteraient bientôt vingt sous par an de coupe.
+
+Ils étaient descendus tous trois de la calèche.
+
+--Victor, dit Maurice à son beau-frère, j'ai eu un rendez-vous à Écouen
+avec M. de La Haye: le brave homme est fort triste, sais-tu?
+
+--Eh bien, répliqua Victor, que décide-t-il?
+
+--Il abandonne le château et le reste du bois pour trente mille francs?
+
+--Enfin!--Le maudit vieillard a été dur.
+
+--Il n'y tenait plus, m'a-t-il assuré en pleurant: il serait mort dans
+six mois. J'ai été sur le point de rompre le marché, tant il me touchait
+par ses regrets.--M. de La Haye, Léonide, nous avait vendu la moitié de
+son parc, et s'était réservé celle où se trouve le château croyant
+pouvoir continuer son droit de chasse. Mais, en vertu d'un contrat que
+M. de La Haye ignorait, passé entre ses aïeux et la commune, nous
+l'avons empêché dans ce droit: alors...
+
+--Je connais cette affaire-là, interrompit maladroitement Léonide.
+
+Un regard significatif lui fut lancé.
+
+--Et comment en avez-vous eu connaissance, Léonide?
+
+--Par moi, Maurice. Que veux-tu, ma sœur brûlait de savoir où en
+étaient tes affaires qu'elle avait le tort de croire mauvaises; je l'ai
+mise en quelques mots au courant des avantages de celle-ci. Ma sœur
+est discrète...
+
+--Je n'en doute pas, Victor. Loin de te blâmer, je te remercie;
+seulement j'aurais désiré, en ma qualité de mari, ne pas être le second
+à lui faire part de cet heureux événement. Il ne me reste plus qu'à vous
+le confirmer, Léonide. Oui, le château de La Haye nous appartient ainsi
+que toutes ses dépendances...
+
+--Et avec les armes des anciens possesseurs? s'informa en plaisantant
+Léonide.
+
+--A quoi bon? pour que ces armes vous valussent les entrées à la cour?
+
+--S'il y avait une cour, ajouta Victor, encore!
+
+--Irons-nous habiter ce château, messieurs?
+
+--Notre projet, répliqua Victor, qui vit l'air embarrassé de Maurice à
+cette demande de Léonide, est pour le moment de le démolir de fond en
+comble et d'en vendre les matériaux à la commune. C'est tout pierre et
+plomb: le profit sera immense.
+
+--Mais ensuite, reprit Maurice, qui tenta de réparer sur-le-champ le
+coup trop vif qu'avait porté à sa femme le renseignement de Victor, nous
+bâtirons, à la place du château démoli, une maison de goût moderne, avec
+pavillon de chaque côté. J'ai en vue douze statues mythologiques du plus
+bel effet.
+
+--Vous avez bien du goût, en vérité, messieurs. Vous arracherez aussi
+les arbres de haute futaie pour planter des betteraves; vous élèverez
+dans le parc, abattu sous la hache, des poules au lieu de cerfs.
+N'aurons-nous pas un beau chemin de fer au beau milieu de notre
+propriété?
+
+--Vous nous raillez, ma sœur; mais est-ce en vérité une faute de
+démolir des châteaux que nous ne sommes ni assez nombreux en famille, ni
+assez riches, ni assez nobles, pour occuper, pour entretenir, pour
+illustrer? et de vendre, à la voie et au fagot, des forêts où, comme
+vous l'avez si malignement dit, nous ne saurions élever que des poules?
+Où sont nos apanages, nos majorats, nos aïeux? Nous sommes d'hier et
+nous ne serons plus demain; nous sommes des bourgeois et non des
+Montmorency; des industriels, ma sœur, et non des héros.
+
+--Et faut-il être autre chose, reprit Maurice, pour être heureux? Ne
+regardons pas si haut, restons où nous sommes. Si nous n'avons pas de
+grands noms, nous n'avons pas non plus la charge de les soutenir; si
+nous ne possédons pas d'immenses fortunes héréditaires, nous savons
+mieux conserver celles que nous assure notre travail. Chaque âge a sa
+distinction; celle de l'époque est la richesse. Acquise avec probité,
+elle honore; et, à part quelques rares exceptions, elle est toujours la
+preuve d'une valeur réelle de l'âme ou de l'esprit. Laissez-moi croire,
+Léonide, que nous touchons personnellement à cet équilibre où l'aisance
+s'assied à côté du repos, la dignité auprès de l'accomplissement de
+raisonnables désirs.
+
+Chaque parole de Maurice avait l'onction d'une croyance: il communiquait
+ses maximes d'honnête homme aussi profondément qu'il les sentait, et
+avec une précision qui dénotait chez lui la préoccupation de les réduire
+bientôt en pratique. Il s'essayait au sage emploi de son avenir, de peur
+d'en être plus tard enivré. Il semblait prendre envers lui et les autres
+l'engagement de n'être point surpris par l'éblouissement de la fortune,
+à l'heure prochaine où elle arriverait.
+
+--Si vous ne m'aviez souvent exprimé, continua-t-il, combien le séjour
+de la province vous est fade, c'est ici, à Chantilly, que je vous
+proposerais de vivre, sans rompre pourtant,--j'aime trop vos habitudes,
+Léonide,--avec Paris et les amis que nous y comptons. Connaissez-vous
+une résidence plus calme, une vie meilleure? Tout s'y trouve. Pour vous,
+la compagnie; pour moi, le repos; pour nous trois, la santé. Cherchez un
+plus beau ciel: il faudrait aller en Italie; des campagnes plus riantes:
+si je ne suis point trompé dans mes espérances, j'en aurai une à deux
+pas de Chantilly; et pour vous, toute pour vous, ma Léonide. Une fois ma
+fortune faite, maître de choisir mes occupations et mes loisirs, ou je
+garderai mon étude, mais pour n'y traiter que certaines affaires, ou je
+la vendrai pour m'adonner exclusivement à l'entretien de quelque
+ferme-modèle.
+
+Léonide se tourna pour livrer passage à un bâillement qui l'étouffait.
+
+--Contenez-vous, ma sœur, ne le contredisez pas; vous gâteriez mon
+affaire, et c'est le moment d'en parler.
+
+--Je ne vous ai jamais dit, Maurice,--c'est une justice que vous me
+devez,--que j'aimais le genre d'existence dont vous faites le tableau.
+Je reviendrai peut-être un jour de cette prévention contre la province;
+jusque-là, il serait mal de vous laisser croire à un changement dans mes
+goûts. Mais, résignée à tous les délais de la fortune, et cherchant,
+tant qu'ils dureront, à ne pas vous importuner de mes antipathies, je me
+plierai avec docilité à votre vie simple, à votre passion pour la
+retraite. J'y gagnerai de souffrir un peu moins; et qui sait si, par une
+de ces modifications dont il y a plus d'un exemple, vous ne finirez
+point par penser comme moi? Qui sait si vous ne vous lasserez point de
+ce qui vous avait d'abord séduit, ou si moi je ne me verrai point
+entraînée, par la force de l'habitude, à aimer ce que j'avais haï?
+
+--Bien, ma sœur, très-bien! ma foi, je me suis dit cela très-souvent
+aussi, avec cette différence cependant, que je suis plus porté à croire
+meilleurs les goûts de Maurice. La province ne gâte rien: jugez-en. Nous
+avons dîné l'autre jour à Senlis; on nous a servi du turbot; nous avons
+bu du vin de Champagne frappé, de l'eau de Seltz! J'avais presque envie
+de demander des ananas.
+
+--Victor, ce n'est pas précisément là ce que j'entends par la vie de
+province; nous ne nous comprenons pas. Je la veux plus simple, tout
+aussi bonne. Mener en province le train de Paris, c'est se créer des
+jouissances incomplètes au milieu de deux genres d'existence qui
+s'excluent.
+
+--Tu exclus le vin de Champagne?
+
+--Je n'exclus rien; mais je veux qu'on soit de la province, si on
+l'habite; qu'on se résigne à ne pas y désirer ce qu'elle ne produit pas.
+Les mœurs ont leurs climats. Les réminiscences avivent les regrets,
+ébranlent les meilleures résolutions: c'est vouloir même se ruiner plus
+vite qu'à Paris, que de transformer la province en une serre-chaude où,
+à force d'or, au lieu de feu, on fait éclore des jouissances exotiques
+pâles et sans saveur.
+
+--Soit, Maurice! nous ne boirons du vin de Champagne que le dimanche,
+mais frappé: c'est champêtre.
+
+--Mais, reprit Maurice plein de joie de se voir compris ou du moins
+toléré pour la première fois de sa vie par son beau-frère réuni à sa
+femme, mais je m'arrangerai de manière à ne perdre aucun des avantages
+de la province. Elle offre des dédommagements que vous méritez. Victor,
+tu aimes la chasse, nous chasserons; vous peignez, Léonide, les points
+de vue ne vous manqueront pas.--En automne vous peindrez. Ici, le
+printemps est délicieux par ses eaux; nous irons à la pêche; nous
+pêcherons ici même, dans les étangs.
+
+Victor se frotta hypocritement les mains.
+
+--Et en hiver, dans la saison où nous entrons, nous donnerons des
+soirées. Et pourquoi n'en donnerions-nous pas dès à présent? l'idée m'en
+vient. Croyez-moi, le bonheur est un peu dans l'habitude. Ces bonnes
+figures de provinciaux, à force d'être vues, perdent en naïveté ce
+qu'elles gagnent en franchise, en bonté, en bon sens. J'en ai
+l'expérience, il y a des cœurs d'amis, des dévouements à toute heure
+et jusqu'à la mort, sous ces coupes grossières d'habits. Oui, Léonide,
+oui, Victor,--car toi aussi tu as besoin d'être prêché,--je ne désespère
+pas de votre salut commun, et, si je ne craignais de vous effrayer de
+mes espérances, je vous dirais qu'après un an de l'existence que je vous
+ménage, vous ne voudrez plus retourner à Paris.
+
+--Et on ne dit pas non, appuya Victor d'un ton pitoyablement feint.
+
+--Seulement, interrompit Léonide, permettez-moi de douter que nous
+arriverons sans obstacles à cet état dont vous nous avez présenté une si
+flatteuse image. Je crois que vous n'avez pas calculé toutes les
+résistances extérieures.
+
+--Lesquelles, Léonide?
+
+--Mon Dieu! il y en a mille. Par exemple, vous parliez de donner des
+soirées: y viendra-t-on? ne serons-nous pas trop haut placés pour les
+uns, trop bas pour les autres? n'allons-nous pas éveiller de petites
+jalousies?
+
+--Erreur, Léonide! Il y aura empressement à venir. Je tiens si bien à
+vous convaincre, que lundi, à ma première soirée, j'aurai M. Clavier,
+lui qui n'a assisté à aucune fête depuis celle de l'Être-Suprême.
+
+--Je vous arrête à votre première invitation: celui-là, permettez-moi de
+le croire, vous ne l'aurez pas.
+
+--Nous aurons M. Clavier et mademoiselle Caroline de Meilhan, je vous le
+jure, et cela, lundi.
+
+--Mais c'est demain lundi, Maurice.
+
+--Demain, soit. Vous tiendrez le piano avec votre frère; j'organiserai
+une bouillotte; M. Anastase ouvrira l'écarté. Je me réserve l'ennui de
+faire de la politique avec ceux qui ne joueront pas. Au fond, je ne suis
+pas fâché d'avoir de ces réunions: elles couvriront mes absences de
+Chantilly. En me voyant de plus près, on ne remarquera pas qu'on me voit
+moins souvent. Mes voyages ont été l'objet de l'attention.
+
+Victor, qui sentit poindre un sujet de conversation qu'il
+n'affectionnait guère, éternelle répétition des regrets de Maurice, de
+ne pouvoir exclusivement s'attacher aux soins de son étude, ralentit la
+marche, puis il s'arrêta pour rester en arrière de Léonide et de son
+mari. Ils passèrent.
+
+Quand ils furent loin de lui, Victor revint sur ses pas et alla frapper
+à la porte du garde-chasse pour qu'on lui prêtât un marteau. Un des
+chevaux boitait et paraissait souffrir d'un fer qui s'était faussé à la
+descente du chemin des étangs.
+
+Une fenêtre s'ouvre, et une voix de femme dit à Reynier: «Il ne fallait
+pas vous déranger, monsieur: sur un petit mot de vous, mon mari l'aurait
+rapportée lui-même à Chantilly. Quand nous nous sommes aperçus que vous
+l'aviez oubliée, vous n'étiez pas encore au haut de la montée; mais il
+était si tard que nous n'avons pas couru après vous.»
+
+Reynier comprit tout de suite qu'il était pris pour un autre: il ne
+jugea pas à propos de tirer de l'erreur la femme du garde-chasse.
+
+--Tenez, ajouta celle-ci, voilà! Bonne promenade! que je vous souhaite:
+la chose ne vous sera pas d'une grande utilité cette nuit.
+
+La femme du concierge tendit le bout d'une ombrelle, en refermant la
+croisée, qu'elle n'avait tenue qu'à demi ouverte en parlant à Victor.
+
+--Que veut dire ceci? Mais c'est de la dernière élégance! Oubliée ici,
+dans la nuit!--l'ombrelle d'une femme qu'on a cru restituer à son
+cavalier!--Je garderai cette ombrelle jusqu'à demain. Léonide éclaircira
+le mystère. Quant au cheval, il boitera: tant pis!
+
+Allons à leur rencontre, maintenant.
+
+Victor ordonna au cocher d'aller au petit pas, le long des étangs.
+
+--Et vous avez donc de mauvaises nouvelles à lui apprendre? répétait
+Léonide à Maurice.
+
+--Aussi les lui tairai-je en partie. Aurais-je jamais le courage de lui
+apprendre que sa mère a été arrêtée et traduite devant la cour d'assises
+de Poitiers, où l'on instruit son procès et le sien, à lui, pauvre
+Édouard!
+
+--Que lui direz-vous, pourtant?
+
+--Je ne lui cacherai pas les ordres rigoureux arrachés enfin à la
+faiblesse du ministère pour écraser son parti, qu'au mystère des
+meneurs, je crois disposé à tenter une résolution désespérée, et dans
+laquelle,--mon opinion s'en réjouit, mon amitié s'en alarme,--ce parti
+périra.
+
+--Effrayez-le; oui,--dites-lui tout cela: car il brûle de nous quitter
+pour prendre sa part de périls dans les dernières luttes de son parti.
+Parlez-lui moins pourtant des dangers personnels qu'il courrait que de
+la déception de ses espérances, et surtout de la position plus
+aggravante où il placerait sa mère, en aigrissant la justice. Je
+crains,--des soupçons qui sont presque des certitudes me font concevoir
+cette crainte,--qu'il n'ait pas renoncé, malgré vos prières et mes
+sollicitations, à sortir la nuit pour se promener dans le bois.
+
+--Quelle imprudence!--C'est qu'il nous compromet autant que lui;
+Léonide; mes preuves en amitié, grâce au ciel, sont acquises; mais je
+vous avoue que j'eusse désiré lui être utile dans d'autres circonstances
+et pour d'autres motifs que ceux qui l'ont fait mon hôte. Son opinion me
+contrarie, oui, elle me rend parfois suspect à la mienne. Dans l'état
+actuel de la Vendée, en présence des troubles de cette contrée, si
+sanglants et si difficiles qu'on se prend à douter parfois de la sûreté
+de nos nouvelles institutions, j'entends ma conscience qui me conseille
+de remettre au ministre le dépôt du colonel Debray, ce terrible plan de
+campagne. Le moment de cette restitution me semble venu.
+
+L'élan communicatif que la nuit, le lieu, certaines dispositions
+expansives, imprimaient à la conversation, et peut-être ce besoin
+impérieux chez l'homme, de partager tout ce dont il charge sa faiblesse,
+amour, amitié, ambition, entraînaient Maurice à ouvrir son âme, à
+solliciter un conseil de Léonide. Partout où il y a une place pour une
+peine, il y en a une pour la femme: on peut être heureux sans elles;
+sans elles on ne saurait souffrir. Elles sont là, à la première larme, à
+la première douleur; dès que le cœur se plaint, elles répondent.
+
+--Qui sait, continua Maurice, irrésistiblement amené à livrer le sien,
+afin qu'un trait de lumière y pénétrât, s'il n'y a pas dans ces funestes
+papiers un remède décisif aux agitations de l'Ouest, le secret des
+forces de la rébellion, celui de leur anéantissement!--Vivre avec ce
+secret au fond de la poitrine, c'est souffrir les remords d'une
+trahison, c'est en commettre une peut-être, au profit d'une opinion que
+je ne partage pas et à l'avantage d'une dynastie dont le retour serait
+la ruine de mes croyances.
+
+Avec vous, Léonide, il m'est permis de pleurer sans honte sur ma
+générosité et de la maudire. Ces sortes de secrets sont à vous et à moi;
+ils sont de ceux que la sainte communauté du mariage fait un devoir de
+peser en famille. Ils touchent à l'honneur du foyer. Eclairez-moi, mon
+amie. La conscience spontanée des femmes a des lumières plus vives que
+la raison égoïste des hommes. Elles ont décidé, quand nous hésitons
+encore. Dois-je, Léonide, restituer ces papiers, ce plan du colonel
+Debray au ministre? A ma place que feriez-vous, la main sur le cœur?
+
+Léonide porta sa main à l'endroit où elle avait caché le plan du colonel
+Debray.
+
+--A votre place je ne le rendrais pas, moi: Debray ne l'a pas osé,
+pourquoi l'oseriez-vous? votre opinion est la sienne: eh bien! qu'elle
+soit tout aussi scrupuleuse; celui qui lui confia ce plan était son ami,
+mais était-il le vôtre? Debray craint de faillir à la mémoire de cet
+ami, et n'avez-vous pas à redouter pour le même fait d'attenter à la vie
+d'Édouard? Placé entre ses devoirs de dépositaire et ses principes
+politiques, Debray suppose donc que vous n'avez pas vos devoirs, vos
+principes aussi? Sans doute il n'a pas pensé cela. Qu'importe? S'il a
+cru que dans votre position vous étiez plus libre que lui dans la
+sienne, il s'est trompé: le contraire étant, vous n'accepterez point une
+solidarité devant laquelle il a reculé lui-même, êtes-vous allé
+au-devant de cette confidence? le service qu'il vous a demandé,--n'exagérez
+pas votre délicatesse,--Maurice, est un de ceux qu'on ne rend qu'avec
+réflexion. Parce qu'il vous a dit: Voilà mon secret, êtes-vous obligé de
+lui répondre: Voilà le mien?--Mais si vous aviez beaucoup de missions
+semblables, votre vie, votre bonheur, votre repos, dépendraient et
+seraient à la merci de tous les embarras dont la commodité des autres se
+dépouillerait sur vous. Il vous faudrait avoir de la délicatesse, de la
+fidélité, de la justice pour tous ceux qui ne voudraient pas avoir le
+souci d'exercer ces qualités à leurs dépens. Croyez-moi, laissez dormir
+dans l'oubli les papiers du colonel Debray, et ne répugnez pas à sauver
+un ami peut-être. Préférez cette joie réelle au stérile orgueil d'obéir
+aux ordres tyranniques de l'opinion. D'ailleurs l'opinion ne saurait
+exiger de vous ce qu'elle n'impose qu'à un autre. Vous devez beaucoup à
+la famille d'Édouard: votre fortune, votre rang dans le monde, ce que
+vous êtes enfin, est son ouvrage. S'il vous restait des appréhensions,
+je les ai levées; si des remords surviennent, j'en accepte d'avance la
+moitié, Maurice.
+
+--Que vous m'avez soulagé d'un énorme poids, Léonide! Vous avez appelé
+pour me convaincre des raisons que je n'osais accueillir! Tout ce que
+vous m'avez dit en faveur d'Édouard, je le pensais.--Mais le plus
+impénétrable silence là-dessus.--Voici Victor.--Pourquoi n'êtes-vous pas
+toujours aussi bonne pour moi, Léonide?
+
+--Si vous me confiiez plus souvent vos affaires, Maurice...
+
+Victor les rejoignit.
+
+--Écoutez-bien, pèlerins égarés:
+
+Je vais vous raconter l'histoire de cette ombrelle verte et blanche.
+
+Et Reynier commença son épisode au bruit des roues broyant les feuilles
+tombées.
+
+ * * * * *
+
+En rentrant, Léonide remit à Maurice la lettre de Jules Lefort.
+
+Quand il l'eut parcourue, il dit:--Mon amie, vous irez au bal de Senlis;
+j'ai depuis trois jours votre invitation dans ma poche. Il n'ajouta
+rien.
+
+--Quelle contrariété! pensa Léonide, moi qui ai tant fait pour qu'il ne
+me permît pas d'aller à ce bal!
+
+--Je ne sais trop si j'userai de votre complaisance, Maurice.
+
+Je verrai... je ne ne m'engage pas. Un bal, c'est si fatigant, les
+routes sont si mauvaises l'hiver! Le colonel Debray n'est d'ailleurs
+plus ici pour m'accompagner jusqu'à Senlis.
+
+--Oh! vous êtes parfaitement libre, Léonide, reprit Maurice, qui aurait
+été enchanté d'un refus de sa femme, mais qui pour tout au monde eût
+craint de paraître le provoquer.
+
+--Eh bien! puisque cela ne vous contrarie pas, je n'irai pas à ce bal
+cette année.
+
+--Vous avez tort, dit Maurice d'un ton qu'il eût désiré rendre fâché,
+mais puisque telle est votre volonté, qu'elle s'accomplisse.
+
+Maurice courut sur-le-champ s'enfermer dans son cabinet pour écrire.
+
+--Il fait part au mari d'Hortense de mon refus d'aller au bal de Senlis:
+c'est où je l'attendais; Hortense ira donc à ce bal.--Et moi!
+
+
+
+
+XIII
+
+
+L'hiver était avancé. Déjà plusieurs soirées avaient eu lieu chez
+Maurice, ainsi qu'il l'avait arrêté avec sa femme dans les dernières
+promenades d'automne, aux étangs de Commelle.
+
+Beaucoup de familles s'étaient fait une habitude de se rendre le
+vendredi de chaque semaine à ces paisibles réunions.
+
+Après bien des résistances, toujours vaincues par les raisonnements de
+Maurice, M. Clavier avait consenti à conduire mademoiselle de Meilhan à
+ces soirées, auxquelles il ne prenait personnellement qu'un intérêt de
+complaisance. Sa présence y était à peine remarquée. Assis dans un coin,
+il lisait les colonnes du _Moniteur_ ou causait à voix basse avec
+Maurice. Sa seule, sa véritable joie, était de voir Caroline, maîtresse
+de sa timidité, se mêler aux jeux avec abandon; car ce n'était
+certainement pas la prose du journal officiel qui l'obligeait de loin en
+loin à porter ses doigts tremblants à ses yeux et à les retirer humides.
+Honteux alors, il se cachait derrière toute la feuille déployée, sans
+être, après cette précaution, beaucoup plus attentif à sa lecture.
+Brisées, confuses, les lignes noires dansaient et pleuraient,
+s'émouvaient avec sa vieille âme, tout entière attachée aux lèvres
+rieuses, aux pas de sa Caroline, qui, quelquefois, en traversant la
+salle, posait sa petite tête au bord du journal, afin de voir si le
+vieillard ne dormait pas, ou pour lui dire si l'heure était avancée:
+«Quand vous serez fatigué nous partirons.»
+
+Un frileux vendredi de janvier a rassemblé chez Maurice ses habitués de
+fondation.
+
+--Je vous remercie pour elle, dit Maurice à M. Clavier, d'avoir renoncé
+à votre solitude pour venir à nos réunions. Vous l'avez remarqué,
+n'est-ce pas? mademoiselle de Meilhan a déjà plus d'usage, infiniment
+plus de maintien. Ma femme l'aime comme une sœur. Ici vous n'avez pas
+à craindre qu'elle gagne une de ces passions dangereuses si communes et
+si mortelles dans les salons de Paris. La bonne conduite des jeunes gens
+que nous recevons nous est connue; il n'en est pas un dont je ne
+répondisse au besoin; tous ont de l'avenir, l'envie de bien faire et de
+s'unir de bonne heure à quelque honnête famille. Depuis que je suis à
+Chantilly, il n'est pas encore venu à ma connaissance qu'une inclination
+ait été faussée par suite de ces malheurs qui naissent, et de la licence
+de tout demander, et de la faiblesse de tout accorder avant le mariage.
+Mademoiselle Caroline aura le loisir d'étudier parmi ces caractères,
+également simples et francs, celui qui s'assortira le mieux au sien.
+Comptez au surplus sur la clairvoyance de ma femme. Si le choix de
+Caroline était douteux, vous en seriez averti assez à temps; notre
+prudence devancera toujours la vôtre.
+
+--J'y compte aussi, répond M. Clavier; car vous savez, mon ami, ma
+profonde inexpérience du monde. Ce sont deux enfants pour un que je vous
+ai chargés de conduire; le vieillard n'est guère plus habile que la
+jeune fille. Il me tarde, je vous l'avoue, de lui assurer un soutien
+après moi. Puis je crois m'être aperçu, si mes observations ne me
+trompent pas, et je ne m'abuse point sur leur peu de valeur, que
+Caroline devient de jour en jour plus inégale. Ses goûts changent; elle
+s'attendrit plus vivement à nos lectures de l'après-midi. J'ai surpris
+chez elle des tristesses sans sujet de douleur, qui tout à coup étaient
+suivies d'une gaîté folle. Parfois elle apporte à sa toilette, que nul
+ne remarquera, des prétentions minutieuses, et parfois elle la laisse
+des journées entières dans le plus étrange désordre. Cela
+signifierait-il quelque chose.
+
+--Humeurs de jeune fille que l'oisiveté livre à ses caprices, assure
+Maurice. Serait-ce le cœur qui parlât en elle, il n'y aurait encore
+aucun danger à prévoir; mais de nouveau il faudrait nous applaudir
+d'avoir chassé de son imagination une foule de rêves exagérés, en
+l'appelant dans le monde réel.
+
+La causerie des deux amis descend graduellement de ton, de quart d'heure
+en quart d'heure, la soirée enrichissant son personnel. Les groupes se
+forment, les tables de jeu sont déployées; bientôt l'équilibre s'établit
+entre ces voix que la familiarité, le voisinage, des rapports
+d'habitudes abaissent à la modulation amicale du tête-à-tête. Il neige
+au dehors; on a chaud au dedans; on cause; on est bien. On dirait, à
+cette clémence universelle, que Dieu dort et que les honnêtes gens
+veillent.
+
+Il n'est rien comme les soirées, et comme les soirées de province
+surtout, pour ne donner qu'un âge à tout le monde, et cet âge, c'est
+cinquante ans, quarante-cinq ans plutôt. Ce qu'il y a de pesant dans la
+vieillesse se modifie, s'allége et vient flotter au niveau de l'âge mûr,
+et ce qu'il y a d'inconsistant dans la jeunesse descend, par besoin
+d'harmonie, entre un espace resserré, à la région du milieu. L'avantage
+reste à l'âge moyen. Tout le veut: les lourds canapés, les fauteuils à
+bras, les tabourets de laine; imaginés pour la maturité, les soirées en
+ont le caractère, personne n'y a quinze ans.
+
+Ne demandez pas quel est ce meuble dont les angles tranchants luisent au
+fond de la pièce voisine, ce bloc glissant d'acajou, orné de têtes de
+monstres en cuivre ciselé, c'est le billard; le billard, meuble
+indispensable, inévitable à Chantilly; dieu domestique, vous le
+trouverez dans la maison du riche comme dans la cabane du pauvre. Il a
+sa pièce dans chaque maison, la plus belle pièce du logis. Hommes,
+femmes, enfants de Chantilly excellent au jeu de billard, les femmes
+surtout. A telle heure de l'après-dîner, le bourg entier fait la poule.
+
+Après la musique, rien n'égalise et ne rallie comme le jeu; si Amphion
+bâtit une ville avec de la musique, il est plus que probable qu'il
+rassembla des habitants au moyen du jeu. Le boston, la bouillotte et
+l'écarté n'ont fait qu'une seule famille de tant de gens de professions
+et de caractères antipathiques réunis dans le salon de Maurice. Ils
+respirent en mesure; et leur sang reposé n'a qu'une même élévation de
+pouls. Le calme de la forêt a pénétré sous ces voûtes pacifiques.
+
+Il est vrai que la nuit a une âme dont elle répand la molle lueur sur
+tout ce qu'elle enveloppe, caresse ou effleure. Les meubles sont
+sensibles à la présence de cette fée invisible et brune. Éteints et
+muets, les coins de l'appartement sommeillent; le plafond vacille comme
+une eau dormante; repliés sur eux-mêmes, les volets reposent; et les
+luisantes tapisseries, où sont représentées les pagodes indiennes, la
+chasse au tigre, les esclaves qui descendent les marches du palais de
+marbre de Calcutta pour aller puiser de l'eau au fleuve sacré, semblent,
+à la clarté des bougies, autant de ces changements éclos dans les _Mille
+et Une Nuits_. Il est nuit dans la salle, il est nuit sur la tapisserie;
+il est nuit en Europe, il est nuit dans l'Inde.
+
+Tandis que l'attention générale se fixe sur un point, que la vie des
+assistants ne se révèle plus que par les articulations de leurs doigts,
+d'où tombent des cartes et des fiches, Léonide s'entretient tout bas
+avec Caroline, dont le regard et le silence attestent le recueillement
+le plus absolu.
+
+--Vous êtes triste, Caroline.
+
+--Non, madame.
+
+--Vous avez de petits chagrins que vous avez tort de cacher à vos amis.
+
+--Je n'ai aucun chagrin, madame, je vous jure.
+
+--A votre âge, petite amie, je n'ignore pas que la plus légère
+contrariété paraît un malheur éternel, irréparable. Vous surtout, qui ne
+trouvez pas dans la vieillesse de monsieur Clavier un confident facile,
+vous devez sentir doublement l'ennui de l'isolement. L'expérience vous
+l'apprendra, Caroline, les maux qu'on raconte sont à demi consolés. Il
+vous manque une mère; vous n'avez pas de sœur: pourquoi ne vous
+feriez-vous pas une amie bien dévouée, bien attentive?...
+
+Léonide prit affectueusement les deux mains de Caroline dans les
+siennes.
+
+--Que dirais-je à cette amie?
+
+--Tout, ou plutôt elle irait d'elle-même au-devant de vos pensées les
+plus lentes à naître; son indulgente amitié vous épargnerait la timidité
+des aveux. Au risque de s'égarer quelquefois dans ses prévisions, elle
+supposerait une cause à vos larmes quand vous en répandriez, un nom à
+l'objet qui les aurait fait couler. Vous ne lui en voudriez pas d'être
+plus franche dans ses conjectures que vous envers vous-même. Si cette
+amie devinait juste, si elle se trompait parfois, sa sollicitude serait
+toujours pardonnée. Et si, commençant son rôle dès à présent, elle vous
+disait que c'est peut-être un sentiment délicat, mais dangereux à
+cacher, celui dont vous lui faites un mystère, un sentiment qu'elle lit
+dans votre abattement, dans votre pâleur, dans votre silence, vous
+pourriez répondre à cette amie: «Non,» mais vous n'arracheriez pas votre
+main de la sienne.
+
+C'était un monde nouveau pour la simplicité un peu sauvage de Caroline,
+que ce langage si plein de tendres insinuations; elle le savourait avec
+une innocence de bonheur qui eût rendu facile la tâche de toute autre,
+encore moins habile que Léonide.
+
+--Je ne vous comprends pas, madame, murmura Caroline en laissant presque
+tomber sa tête sur l'épaule caressante de sa nouvelle amie.
+
+--Pourquoi ne m'avoueriez-vous pas que vous aimez, si votre affection
+est digne de vous?
+
+--Je n'ai pas d'affection... je ne sais...
+
+--S'il a un nom, une fortune... nous éclaircirions d'ailleurs vos
+doutes. Ne suis-je pas votre amie? N'est-ce pas mon devoir de vous
+conseiller? Comme vous avez un sens droit, Caroline, une âme candide, je
+suis persuadée que votre attachement est bien placé, et qu'il ne reste,
+à monsieur Clavier qu'à confirmer votre choix.
+
+--Oh! combien je crains monsieur Clavier, madame! presque autant que je
+vous aime.
+
+--Vous avez tort. Monsieur Clavier sera le premier à se réjouir de votre
+inclination, si vous ne tardez pas trop à en faire l'aveu; car le
+mystère gâte les plus honnêtes sentiments. C'est un digne homme; il
+souffre,--il nous le confie chaque jour,--de penser qu'il peut vous
+laisser, par une mort trop prompte, seule et isolée au monde. Dût-il
+vivre encore de longues années, son arrière-vieillesse serait consolée
+d'avoir pour appui une nouvelle famille.....
+
+--Il vous a dit cela, madame?
+
+--Mais sans doute. Ainsi, vous n'avez plus aucun motif, mon enfant, pour
+cacher si vous aimez, à moi surtout qui d'avance suis en position de
+vous dire la manière dont monsieur Clavier apprendra votre amour.
+
+--Eh bien, madame, puisque vous êtes si bonne, puisque vous m'aimez
+tant...
+
+Caroline rougit, ouvrit les lèvres pour parler et elle ne sut que
+rougir.
+
+Elle n'avait pas encore vaincu sa contrainte à s'exprimer, que, bruyant
+comme la tempête, Victor accourut du fond de la salle de billard, d'une
+main agitant victorieusement une queue, tenant dans l'autre un verre de
+punch, et criant de manière à troubler le boston, l'écarté et le loto,
+trinité silencieuse et presque endormie, qu'il avait gagné la poule; une
+poule superbe! une poule de cinquante francs!
+
+--Qu'est-ce que cela nous fait? eurent l'air d'exprimer toutes les
+figures de joueurs, vexées au plus haut point de l'exclamation de
+Victor.
+
+--Mais que je ne dérange personne, ajouta-il en dérangeant chacun, en
+mouchant mal à propos les bougies, en marchant sur les fiches, en
+bouleversant les cartons du loto. Ce fut un coup de vent qui souffla des
+ternes où il n'y avait que des ambes, réduisit d'imminents _tombola_ à
+la nudité de l'extrait, et mit à découvert des écarts sous lesquels
+reposait le sort de la partie.
+
+Maudit de chacun, Victor poussa une table à échiquier près de M.
+Clavier, et lui proposa une partie.
+
+Peu à peu l'orage se calma; il n'en resta plus que des échos lointains
+et perdus.
+
+Les jeux recommencèrent.
+
+Cette facilité de M. Clavier à se prêter à la fougue capricieuse de
+Victor serait un démenti à son caractère, si l'on ne tenait compte des
+progrès obtenus par Maurice sur la ténacité morale de son hôte. Il était
+parvenu à le rendre moins farouche à mesure qu'il avait gagné de
+l'opinion qu'elle serait moins hostile au vieillard. En se rapprochant,
+les préjugés réciproques s'étaient évanouis; un grand pas était fait.
+
+Intéressée à ne pas perdre l'occasion de connaître à fond la passion de
+Caroline, Léonide reprit la conversation brisée un instant par la trouée
+de son frère.
+
+--Auriez-vous remarqué, Caroline, les jeunes gens qui viennent à notre
+réunion?
+
+--Oui, madame.
+
+--Trouvez-vous de l'esprit à monsieur Alphonse?
+
+--Beaucoup.
+
+--Et monsieur Ernest?
+
+--Je ne le connais pas.
+
+--Monsieur Gustave vous semble-t-il aimable?
+
+--Il est fort enjoué.
+
+--Et que pensez-vous de Victor, mon frère? Croyez bien que vous n'êtes
+pas tenue, à cause de votre amitié pour moi, d'en faire l'éloge.
+
+--Je l'estime beaucoup, madame.
+
+--Il est un peu vif, grand parleur, brouillon, mais il a de l'avenir.
+C'est moi, je vous dirai, qu'il a chargée de le marier, s'il est
+possible, à Chantilly. J'aurai quelque difficulté, je crois, à remplir
+cette dernière clause de ses désirs. Sa commission m'effraye d'autant
+plus, qu'il a déjà dans son esprit celle, j'en suis sûr, dont il serait
+heureux d'obtenir la main.
+
+Les convenances exigeant que Léonide ne prolongeât pas plus loin ses
+insinuations intéressées, elle embrassa Caroline et lui dit tout bas:
+
+--Charmante enfant, vous avez déjà justifié les espérances de l'amitié.
+
+Rien n'égalait le contentement de Maurice. Si la félicité domestique
+avait cherché dans ce moment à se personnifier, elle n'aurait pas revêtu
+un visage plus plein de sérénité que le sien. Sa joie coulait à pleins
+bords: il allait au billard, où il poussait sa bille, à la table
+d'écarté pour tenir les paris; il volait ensuite de sa femme, dont il
+baisait la main, au dossier de la chaise de Caroline, sérieuse enfant à
+laquelle il conseillait l'enjouement par son exemple; et on le voyait
+encore courir des jeunes gens, qu'il ranimait par un sujet de discussion
+lancé au milieu de leurs groupes, à M. Clavier, pour lui crier: Garde à
+vous! échec à la dame!
+
+Dès qu'il s'aperçut que l'ardeur du jeu baissait avec la hauteur des
+bougies, il proposa l'amusement qu'il tenait en réserve pour ranimer la
+soirée et faire diversion.
+
+--Devine qui pourra, cria-t-il! mon jeu va s'ouvrir.
+
+--Est-ce le loto? s'informa-t-on de toutes parts.
+
+--Mieux que cela, répondit-il, mieux que cela!
+
+Les mamans souriaient avec finesse.
+
+--Est-ce le nain jaune?
+
+--Non, messieurs, mieux que cela.
+
+--Est-ce l'as courant?
+
+--Vous ne devinez pas, mesdemoiselles?
+
+--Ah! c'est aux gages touchés, et l'on ne s'embrassera pas.
+
+--Vous n'y êtes pas encore.
+
+--Allons, Maurice, ne faites pas souffrir davantage ces demoiselles.
+
+--Voyons, parlez, lui dit Léonide.
+
+--Eh bien! agrandissez le cercle; place! place! et du silence.
+
+Maurice sonna.
+
+Un domestique apporta une corbeille voilée.
+
+Quand il la découvrit, ce fut un murmure universel d'enchantement. La
+corbeille contenait des gants, des éventails, des écrans, des étuis
+d'ivoire, des ciseaux, des petits métiers à broder, des raquettes, des
+dessins, des livres, des boîtes de couleur, mille petits bijoux de
+quincaillerie.
+
+--Mesdames, mesdemoiselles, mon jeu, c'est une loterie. Une loterie
+tolérée par le gouvernement, qui ne l'imitera pas; car on y gagne
+toujours, et l'enjeu, c'est la bonne grâce.
+
+--Oh! c'est charmant, quel bonheur!
+
+Toutes les demoiselles sautèrent au cou de Léonide, et les mères
+payèrent de cet inexprimable sourire que Dieu a mis sur leurs lèvres la
+complaisance de Maurice.
+
+--De la place, ai-je demandé. Je demande maintenant de la résignation à
+celles qui ne seraient pas favorisées par le sort autant qu'elles le
+mériteraient.
+
+--Nous serons toutes contentes, monsieur Maurice.
+
+--Nous verrons cela.
+
+--Approchez, monsieur Clavier, glissez votre main sous ce tapis, touchez
+dans la corbeille l'objet qui vous plaira; vous, Léonide, je vous charge
+de nommer la personne à qui cet objet, invisible à tous, sera dévolu. Du
+silence!
+
+C'était un grand sacrifice demandé à la timidité de jeune fille de M.
+Clavier. Il céda pourtant aux sollicitations qui l'entouraient, et,
+soutenu par Caroline et par Victor qui se trouvait là, car il était
+partout, il s'assit au milieu de la salle, à côté de la corbeille.
+
+Léonide commença à nommer les lots.
+
+Qu'on imagine les transports que causaient les bonnes chances. On
+courait examiner de plus près à la lumière l'objet gagné; on le
+retournait de cent façons. Des cœurs battaient, des applaudissements
+accompagnaient les meilleurs lots.
+
+Caroline n'avait encore gagné que des lots insignifiants.--Le regard de
+monsieur Clavier semblait lui dire: «Nous ne sommes pas heureux, mon
+enfant, vous le savez.»
+
+Son nom ayant été proclamé vers la fin de la loterie, quand le voile
+étendu sur la corbeille creusait déjà beaucoup dans le vide, M. Clavier
+amena avec peine pour elle un lot plus volumineux que les autres. On vit
+d'abord paraître un manche d'ivoire, ensuite une baguette d'ébène, enfin
+une étoffe de soie blanche et verte: c'était une ombrelle.
+
+C'est le plus beau lot: les bravos retentissent. Toutes les jeunes
+demoiselles, oubliant avec héroïsme qu'elles ont été moins bien
+partagées par le sort, félicitent, embrassent Caroline, qui, avec un
+tremblement nerveux mis naturellement sur le compte de la joie, reçoit
+l'ombrelle des mains de Léonide et va se rasseoir, tremblante et
+décolorée, auprès de M. Clavier.
+
+--Voilà justement, Caroline, de quoi remplacer celle que vous perdîtes
+l'automne dernier dans la forêt. On dirait la même.
+
+La remarque est faite par M. Clavier: elle achève l'abattement de
+Caroline.
+
+Heureusement la soirée est finie. On se lève pour partir.
+
+Tandis que les mamans déploient des châles et des manteaux sur les
+épaules de leurs filles, service qu'à leur tour celles-ci rendent à
+leurs mères, les domestiques allument leurs falots dans l'antichambre.
+
+Un quart d'heure après la petite fête de famille, tout repose dans
+Chantilly: on entend la neige bondir mollement sur la pelouse.
+
+Debout contre la cheminée, près des dernières lueurs de la bougie
+mourante, Léonide réfléchit profondément.
+
+Caroline de Meilhan non plus ne dort pas.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Quelques semaines après cette soirée, M. Clavier s'acheminait selon son
+habitude vers la grille du jardin pour la fermer, quand l'afficheur
+public vint coller un placard contre l'un des piliers de la porte.
+
+Comme la vue de M. Clavier était faible, et que, d'ailleurs, il allait
+être nuit, il fut obligé, pour savoir le contenu de l'affiche, d'avoir
+recours à sa lectrice ordinaire, à l'officieuse Caroline.
+
+A la voix qui l'appelait, Caroline accourut, ouvrit la grille, et lut
+d'abord, avec la profonde indifférence qu'on a pour la littérature
+municipale, ces premières lignes:
+
+«Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la peine de mort
+le nommé Édouard de Calvaincourt...»
+
+Caroline s'arrête, sa vue se trouble, ses genoux fléchissent: elle est
+obligée de recommencer une lecture dont l'impression, quoique profonde,
+s'explique en pareil cas par la sensibilité la plus commune:
+
+--Ne vous effrayez point, Caroline; cet arrêt n'a pas encore reçu
+peut-être son exécution.
+
+Elle reprend:
+
+«Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la peine de mort
+le nommé Édouard de Calvaincourt pour avoir attisé la guerre civile en
+Vendée, et conspiré à main armée contre l'État.»
+
+Le poignard entra deux fois dans le cœur de Caroline, de plus en plus
+défaillante, près de se trahir par l'excès de la douleur.
+
+Ce qui suivait ce terrible préambule énonçait qu'il était de notoriété
+publique que le condamné était, depuis plusieurs mois, caché dans
+l'arrondissement de Chantilly, et que tout habitant devait s'attendre à
+l'estime du gouvernement et de ses concitoyens s'il découvrait le
+coupable dans sa retraite pour le livrer à la justice.
+
+--L'estime de ses concitoyens, s'écrie monsieur Clavier, pour dénoncer
+un condamné! un proscrit! cela ne s'appelle donc plus aujourd'hui mettre
+une tête à prix! le prix du sang s'appelle estime!
+
+Des pleurs!--sans doute, c'est noble! c'est dû au malheur!--Pleurez, mon
+enfant! J'aime à vous voir ainsi; quand on donne des larmes à ceux qui
+ne nous sont rien, on répandrait son sang pour ceux qu'on aime.
+
+Mais ils le dénonceront! on a toujours dénoncé: plaie humaine impossible
+à fermer. Ce soir, avant demain, le bruit courra dans les campagnes que
+le gouvernement donne un million à qui ramènera le fugitif. Un million!
+on vous jettera six francs, misérables! comme pour une tête de loup.--A
+tout prendre, six francs valent encore mieux que l'estime des
+gouvernements et des citoyens qui encouragent les délateurs.
+
+Qu'il vienne ici! que le sort le pousse à notre porte.--Je veux qu'elle
+reste ouverte désormais--et il verra le cas qu'on fait ici des ordres du
+gouvernement. Le dénoncer! mais la maison sera à lui, notre table, mon
+lit, notre vie pour le défendre. Oh! qu'il vienne! qu'il vienne!
+
+Pas de pleurs! pas de pleurs! Caroline! du mépris,--pas du mépris,--il
+va faire nuit, suivez-moi! Commençons notre tâche.
+
+Prenant Caroline dans ses bras et l'élevant jusqu'à la hauteur de
+l'affiche, il lui dit:--Déchirez sans peur, mon enfant, déchirez!
+
+L'affiche fut enlevée.
+
+--Aux autres maintenant.
+
+Partout où il y avait une affiche, partout elle fut déchirée. Au bout
+d'une demi-heure il n'en restait pas une seule dans tout le bourg.
+
+Quand ils rentrèrent, la fièvre brillait dans les yeux de Caroline;
+pendant longtemps elle fut saisie d'un tremblement convulsif qui ne
+cessa que par l'épanchement de ses sanglots et de ses larmes.
+
+M. Clavier ne se coucha pas. Après avoir ouvert les portes du jardin et
+du salon, il passa la nuit à écouter si aucun pas ne foulait en fuyant
+le chemin tracé par son inquiète générosité.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Maurice et son beau-frère roulaient un soir sur la neige, en gravissant,
+sur un des côtés, la grande route de Chantilly à Paris.
+
+Essoufflés par la montée qui est pourtant plus longue que pénible, les
+chevaux lançaient de bruyants jets de fumée par leurs naseaux.
+
+--N'avons-nous rien oublié? s'interroge Victor à quelque distance.
+Voyons: voilà ton manteau, mon portefeuille, le carton de Léonide.
+Est-ce tout? Ne faisons pas comme la dernière fois.
+
+--C'est tout, répondit Maurice; et les pistolets?
+
+--Diable! j'avais recommandé pourtant à ma sœur de les mettre sur la
+table pour que nous n'oubliassions pas de les emporter; elle n'en aura
+rien fait. C'était la clé de l'armoire qu'elle n'avait pas d'abord;
+ensuite... mais, arrêtez, Joseph.
+
+Le cocher arrêta.
+
+--Est-ce que la route n'est pas sûre, Victor? Penses-tu qu'il y aurait
+quelque imprudence à la parcourir sans précaution?
+
+--Qui sait? Nous avons avec nous des valeurs assez fortes. Passant et
+repassant si souvent sur ce chemin, nous pourrions fort bien être
+attendus quelque nuit, et cette nuit-ci comme une autre.
+
+--Ton avis est donc de retourner à Chantilly pour y chercher les
+pistolets, Victor? C'est bien ennuyeux!--nous sommes déjà loin,--songe.
+Bah!
+
+--Comme il te plaira, Maurice. Permets-moi de te rappeler, cependant,
+que c'est le mois dernier que la voiture de Creil a été arrêtée à
+Champlâtreux, et que, sans l'assistance des gendarmes, la caisse des
+contributions n'allait pas directement chez le receveur général. Le
+percepteur en est encore malade.
+
+--Au fait, tu as raison. Il vaut mieux être en retard avec les heures
+qu'en avance avec les voleurs. Joseph, retournez à Chantilly.
+
+Sans bruit, comme si elle eût glissé sur le gazon, la voiture rentra
+dans le bourg, longea les jardins, et s'arrêta devant celui de Maurice,
+qui descendit seul.
+
+--Je reviens à l'instant, Victor: le temps de prendre les pistolets. Je
+n'éveillerai même pas Léonide.
+
+Maurice ouvrit la petite porte du jardin et rentra.
+
+Toutes les lumières étaient éteintes.
+
+Arrivé à la salle à manger, il marcha à tâtons vers la table où Léonide
+devait avoir déposé les pistolets: ils n'y étaient pas.
+
+La pensée lui vint qu'ils étaient dans l'armoire de la chambre à coucher
+dont il avait la clé sur lui.
+
+Il se dirigea vers la chambre, sur la pointe des pieds, de peur
+d'éveiller sa femme, effleura à peine les meubles, louvoya de chaise en
+chaise, alla d'angle en angle, sentit l'armoire, et avec la précaution
+la plus attentive, il glissa presque sans frottement la clé dans la
+serrure. La clé cria,--maudite clé!--Une pression plus dure, un coup sec
+du poignet, assourdit le cri.--Un tour de gagné.--L'armoire était fermée
+à deux tours! Il eut l'idée que si sa femme l'entendait, elle
+éprouverait un effroi auquel il n'avait pas d'abord songé: il eût été
+bien plus simple de l'éveiller et de lui dire pourquoi; mais Maurice fit
+cette réflexion comme il achevait le second tour. Fermer ou ouvrir
+alors, c'était s'exposer à produire le même bruit.
+
+Il ouvre; il saisit la boîte des pistolets par l'anneau du milieu et
+l'attire au bord de la planche. La boîte n'ayant pas été fermée, les
+pistolets s'en échappent, tombent à terre en réveillant tous les échos
+de l'appartement.
+
+--C'est moi!--c'est Maurice!--Ne t'effraye pas, c'est moi. Je prenais
+mes pistolets,--Léonide, c'est moi.--Et, en répétant une troisième fois
+c'est moi! Maurice s'approche du lit de sa femme, tout en tremblant de
+la peur qu'il doit lui avoir causée; peur si forte, qu'il ne l'entend ni
+se plaindre ni respirer.
+
+--Serait-elle évanouie?
+
+Troublé, Maurice pose ses deux mains étendues sur le lit. Le lit n'est
+pas défait; le couvre-pied de soie n'a pas été enlevé. Il se porte vers
+l'oreiller; l'oreiller est en place. L'étonnement le cloue.
+
+--Pas possible! elle ne sort jamais à cette heure-ci; jamais!--Au
+jardin?--Et que faire? il y a trois pouces de neige. Au salon? j'en
+sors.--Dans sa chambre? j'y suis.--Nulle part.--Où donc?
+
+Mais alors?--Oh!--non l'idée est absurde,--la supposition atroce. A quoi
+bon ces pensées? J'ai accompagné Édouard, comme de coutume, jusqu'à
+l'entrée du caveau; j'en ai moi-même fermé la trappe. La trappe est donc
+fermée, je ne suis pas fou.--Bien.--Mettons de l'ordre dans mes
+idées.--Ses tempes battaient, ses yeux étaient pleins de larmes, ses
+genoux cognaient, en se heurtant, le bois du lit.--En vérité, je me
+trouble pour rien. Et Victor qui m'attend! Où sont les pistolets?--je
+n'y suis plus.--Je les ai sous le bras et je les cherche.--C'est
+bien.--Maintenant, je vais descendre.--Elle aura été... sans doute... à
+quoi bon me creuser l'esprit?... Où ai-je dit qu'elle était allée?...
+Oh! que je me fais du mal inutilement! Mais c'est honteux... quelles
+pensées! Assurons-nous: ce n'est qu'un pas. La trappe est dans la salle
+à manger; et si elle est ouverte, alors...
+
+La trappe était ouverte.
+
+Le soupçon, puis la colère, puis la honte, avaient donné une lucidité
+extraordinaire aux regards de Maurice dans l'obscurité; ils flambaient.
+
+La trappe était ouverte!
+
+Pourtant il doute encore qu'il ait vu le fond noir et vide de la trappe
+élargi entre la porte de la chambre à coucher et celle du salon. Il
+plonge son bras; il ne rencontre aucune résistance. La fraîcheur du
+caveau le frappe au visage. Léonide est descendue; Léonide est là-bas:
+sa femme!
+
+Maurice descendit, sans les sentir, toutes les marches, la tête
+bruyante, la main armée.
+
+La lueur d'une lampe se prolongeait à distance, après avoir serpenté sur
+les trois marches de communication du pavillon au caveau.
+
+Il avança jusqu'au bord de ces marches en frôlant le mur, en allongeant
+la tête: il monta la première.
+
+Les rideaux rouges étaient tirés. Il ne pouvait voir qu'à travers ces
+rideaux ce qui se passait dans le pavillon: il colla sa face aux
+carreaux.
+
+Il distingua deux ombres, mais étranges par leurs formes, par le jeu de
+leurs mouvements, par leurs extrémités grotesques: c'étaient bien un
+homme et une femme: c'étaient, à ne pas en douter, Léonide et Édouard,
+mais non tels que la projection naturelle devait les montrer. Jamais
+corps ne s'étaient dessinés dans des proportions si colossales, si
+monstrueuses. La tête de l'un finissait comme un arbre, la robe de
+l'autre, comme un vaste entonnoir. C'étaient deux épanouissements
+renversés. Maurice crut délirer. Trois fois ses ongles grincèrent sur le
+carreau pour saisir les rideaux, les tirer, s'assurer de la nature de
+cette déception qui le narguait dans le moment le plus horriblement
+positif de sa vie.
+
+Pas une parole du pavillon n'arrivait jusqu'à lui.
+
+Décidément il allait frapper, se faire ouvrir.
+
+--Digne précaution, pensa-t-il, d'un mari outragé; politesse rare!
+J'entrerai le chapeau à la main.
+
+Ses dents claquaient; il était las d'effacer avec son mouchoir la trace
+de son haleine sur les carreaux.
+
+--Le lâche! Il est poursuivi, je l'accueille; il est condamné à mort, je
+le sauve; il a faim, je le nourris; et pour récompense... voilà ma
+récompense.--Le tuer!--ce n'est pas assez.
+
+Et si je le dénonçais!
+
+Un rayon de joie passa dans les yeux de Maurice.
+
+--Oui! le dénoncer. Je vais à Paris; j'y serai au jour; je le dénonce.
+Consolante idée!--L'hospitalité? dira-t-on.--Et l'adultère?
+répondra-t-on.--C'est vil, la délation; c'est donc beau ce qu'il fait?
+
+Maurice entend un éclat de rire dans le pavillon. Il arme ses pistolets.
+
+--Mais pourquoi aller à Paris, si loin? La gendarmerie est à ma porte,
+le maire à deux pas. Dans dix minutes je puis le faire arrêter; dans une
+heure il sera sur la route de Paris, enchaîné, demain à la conciergerie
+du Palais; c'est cela!
+
+Maurice regagne l'escalier, en franchit d'un trait les marches. A la
+dernière, une crainte le frappe.
+
+--Que dire à Victor? Il voudra savoir, il faudra lui dire... longs et
+écrasants détails! Et que répondre à l'autorité, qui ne me tiendra pas
+quitte de ma déclaration si je cours le dénoncer, quand elle me
+demandera comment et pourquoi je fais saisir un homme que j'ai reçu chez
+moi, que j'ai moi-même caché? Oh! non, je ne sortirai jamais de cet
+inextricable mélange de ténèbres et de délation! Odieux ou ridicule.
+Voilà! l'un et l'autre, peut-être. Faut-il donc se laisser faire?
+
+Et Victor qui attend, qui s'impatiente, qui va venir! Il ne manque plus
+qu'un témoin à cette scène de famille. Mon Dieu, tout mon sang pour une
+résolution!
+
+Des rires plus insolents montent du caveau; la porte souterraine du
+caveau s'ouvre.
+
+Maurice écoute de toute l'exaltation de son âme: le bruit cesse; la
+porte est refermée; il redescend. Malheur à qui se rencontrera sur son
+passage!--elle ou lui!
+
+Rien sur son passage; même silence autour de lui; mêmes ombres
+grotesques derrière les implacables carreaux.
+
+Ses pieds s'embarrassent, il se baisse et ramasse un habit: il est déjà
+là-haut.
+
+Cet habit est celui d'Édouard.--Il le reconnaît bien. Que veut dire ce
+vêtement jeté avec des éclats de rire?--En sont-ils maintenant à
+l'orgie?
+
+--Les dénoncer? non!--Mais... Et il exhale un soupir de victoire.--Puis
+il rit comme un malade dans ses rêves,--mais...
+
+Et Maurice s'empare de ce qu'il trouve à sa portée: de deux montres en
+diamants, de la bourse de sa femme, de deux bagues--et il les glisse
+dans les poches de l'habit d'Édouard.
+
+Maintenant, dit-il, c'est un voleur. Je ne suis plus un
+dénonciateur:--je suis un volé. Je cours à la gendarmerie; on m'a volé.
+Oui! et le voleur c'est Édouard, cet habit le condamnera. Que
+répondra-t-il? Qu'il se nomme:--et son nom seul le dénonce. Qu'il taise
+sa famille:--et il est condamné comme voleur!--Comme voleur!
+
+Je puis descendre à présent; tout apprendre à Victor.--Édouard m'a fait
+infâme; je le rends infâme. Il a écrit en secret le déshonneur à mon
+front; en m'abaissant, je le lui marque publiquement à l'épaule.
+
+Maurice touche au seuil de la porte du jardin. Il a sur les lèvres ce
+cri:--Victor, à moi! j'ai surpris un voleur dans mon appartement!
+
+Une pensée le glace. J'ai cent mille francs à Édouard déposés chez moi;
+à quel tribunal stupide ferai-je jamais croire qu'un jeune homme si
+riche m'a volé de semblables misères? et si le vol est prouvé sans qu'on
+y croie, tout sera découvert!--alors ma vengeance reste ignoble, inutile
+et petite.
+
+Maurice rougit de lui-même; renonçant avec désespoir à son projet de
+déshonorer Édouard sans se déshonorer, il retira de l'habit ce qu'il y
+avait mis et redescendit de nouveau le déposer dans le caveau, à la
+porte du pavillon.
+
+Se résumant froidement,--il se dit: Deux moyens me restent: la tuer et
+m'exiler pour jamais de la France, perdre ma position, ma fortune, mon
+existence,--ou me taire: renvoyer Édouard sans rien lui laisser
+soupçonner,--garder ma femme... comme tant d'autres. Je croyais que cela
+était impossible sans mourir.
+
+Il partait résolument, quand les deux ombres s'agitèrent, se
+poursuivirent, se heurtèrent, et toutes deux, enlacées ensuite,
+confondues, tourbillonnèrent à faire vaciller la lumière de la lampe.
+Cette fantasmagorie exaspéra Maurice. Las de suivre cet horrible
+cauchemar ajouté aux irritations de son cerveau, aux battements de son
+cœur, aux indécisions de son désespoir, il gravit une dernière fois
+les marches du caveau, traversa le salon, descendit au jardin, en ferma
+la petite porte, et monta dans la voiture où Victor s'amusait à siffler
+aux chauves-souris.
+
+--J'ai bien mis du temps, n'est-ce pas, Victor?
+
+--Tu plaisantes; tu n'es pas resté dix minutes.
+
+Dix minutes! Maurice croyait avoir été deux heures absent.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Maurice, à sa première sortie, était à peine monté en voiture avec son
+beau-frère Reynier, que Léonide s'était rendue au pavillon d'Édouard: ce
+qui explique la scène du chapitre précédent.
+
+Elle avait laissé la trappe du caveau ouverte, parce qu'elle en avait
+l'habitude, et parce que Maurice n'avait pas celle de revenir, une fois
+parti. La fatalité avait amené le reste.
+
+Comme elle était déjà dans le pavillon au retour imprévu de son mari, et
+qu'elle y était encore lorsqu'il avait pris le parti de quitter
+Chantilly sans se venger, son entrevue avec Édouard ne pouvait figurer
+qu'ici.
+
+--Vite! dit-elle en entrant dans le pavillon, vite!--Tenez, voilà pour
+vous. C'est un costume complet de trompette hongrois. Voyez! c'est
+superbe; de l'hermine partout. Mais nous admirerons plus tard. Dix
+heures déjà! cinquante minutes pour nous rendre à Senlis; il sera près
+de onze heures quand nous arriverons. Hésiteriez-vous, Édouard?
+
+--Moi! répondit Édouard en dénouant sa cravate et en jetant son bonnet
+pour le remplacer par le casque hongrois ombragé d'un long panache; moi!
+mais je souscris à tout ce que vous voulez, Léonide. Souffrez cependant
+que je vous rappelle le danger que vous courriez si vous étiez reconnue.
+Vous n'êtes point,--convenez-en,--d'un caractère à vous contenter du
+plaisir unique de la danse; vous n'allez au bal que pour vous venger...
+Me promettriez-vous cent fois, me jureriez-vous de ne pas vous trahir
+sous le masque, je n'en croirais rien.
+
+--Que vous êtes bien sous ce masque, en vérité! interrompit Léonide d'un
+ton railleur; mais continuez vos conseils.
+
+--N'ai-je pas raison de craindre? Ce bal ne peut-il être pour vous et
+pour une autre personne l'occasion d'une rencontre fâcheuse au lieu
+d'une fête? Qui prévoit jusqu'où s'étendront des propos dont vous ne
+serez point avare? Je frémis à l'idée que Maurice peut tout savoir
+demain à son retour de Paris. Abuser de l'hospitalité ainsi que je fais,
+c'est mal, et je ne raisonnerai pas ma position; mais déshonorer avec
+cet éclat, c'est inexcusable, c'est grave, c'est... Je désirerais,
+Léonide, que vous comprissiez cela.
+
+--Très-bien, monsieur. Quelle verve de morale, ce soir! Restez donc ici;
+qu'à cela ne tienne. Pourtant je croyais vous avoir assuré que ma
+vengeance serait dédaigneuse, froide. Raisonnez donc à votre tour. Si
+j'avais le projet de pousser plus loin la colère, viendrais-je éveiller
+d'avance vos craintes? Après tout, il y a une distance si grande entre
+les propos que la liberté du bal autorise et ceux que les convenances
+défendent, qu'une honnête femme ne la parcourt jamais en entier.
+Édouard, je suis étonnée que vous ne me supposiez point l'instinct de
+respect que je me dois.
+
+--Sans doute, je compte assez sur votre prudence; mais qui assure que
+madame Lefort, sortant de ce cercle tracé par le respect, ne vous
+entraînera pas à le franchir avec elle? Attaquée, elle se défendra; elle
+parera la malice par l'injure. La langue du bal est si déliée, le masque
+conseille tant de hardiesse, le déguisement inspire tant d'oubli, que
+vous vous enivrerez vous-même, Léonide, avec cette liberté dont je
+redoute tant les suites. Tenez, promettez-moi d'abandonner toutes ces
+petites résolutions vindicatives, ou renonçons au bal.
+
+--Capitulons, reprit Léonide en se levant et en jouant avec le panache
+d'Édouard, alors assis dans un fauteuil et accoudé sur la table,--dans
+ce moment, Maurice pénétrait dans le caveau et collait son visage aux
+carreaux de la porte vitrée,--capitulons. Combien d'heures voulez-vous
+que nous passions au bal de Senlis, Édouard?
+
+--La question de temps, malicieuse, n'est-elle pas un piége? Est-ce que
+dans une heure vous ne vous arrangeriez pas pour produire le ravage
+d'une année? Nous irons au bal, mais à condition que vous ne parlerez à
+personne.
+
+Ayant posé cette condition unique, mais essentielle, à son consentement,
+Édouard, comme un homme résolu, se leva, prit les deux mains de Léonide
+et lui dit:
+
+--Y souscrivez-vous?
+
+C'est dans ce mouvement que son casque et son panache avaient découpé,
+sur les rideaux du pavillon, une ombre que Maurice avait vainement
+cherché à définir. Cette coiffure militaire et la longue robe à queue de
+Léonide étaient étrangement grossies et défigurées par leur projection.
+On sait les exagérations de l'ombre sur le mur: imaginez un spectateur
+qui n'aperçoit que l'ombre. Son imagination créera des fantômes; et,
+s'il est exalté, il supposera des monstres. Rien néanmoins n'est plus
+naturel.
+
+Quoique Léonide attribuât à l'intérêt que lui portait Édouard la peine
+mal dissimulée qu'il avait à consentir à l'accompagner au bal, elle
+n'osait renoncer à chercher d'autres causes à ses résistances
+opiniâtres. Un doute avait pénétré dans son esprit depuis la soirée où
+Caroline lui avait révélé par sa pâleur, en recevant l'ombrelle gagnée,
+le nœud d'une intrigue. A ne pas en douter, c'est à Caroline
+qu'appartenait l'ombrelle; mais avec qui était-elle dans la forêt,
+lorsqu'elle l'avait perdue? Avec Édouard? c'est impossible, avait
+d'abord pensé Léonide. Mais comme en matière de rivalité, dès qu'une
+femme dit: C'est impossible, elle doute déjà, si elle ne croit
+fermement, Léonide se tourmenta avec l'espoir d'une solution prochaine,
+pour arracher à Édouard quelques indices d'une aussi ténébreuse
+supposition.
+
+--Ne pas parler au bal, Édouard? Votre prétention revient à ceci: «Vous
+n'irez pas du tout au bal.» Tenez, continua Léonide d'un ton presque
+blessant, je sais mieux que vous ce qui vous rend si timide, ce que vous
+n'osez vous avouer.
+
+Édouard fut effrayé de cette subite perspicacité; il ne déguisa sa peur
+que sous un sourire qu'il força le plus possible. «Léonide sait tout,
+elle sait que Caroline sera peut-être au bal, que je l'aime.»
+
+--Il est des moments, Édouard, où l'on tient plus à la vie que dans
+d'autres.
+
+Édouard fut soulagé.
+
+--Oui, tel qui est assez brave pour ne pas craindre la balle d'un mari,
+recule devant le danger de s'enrhumer en traversant une forêt, ou devant
+celui de soutenir de sa présence la faiblesse d'une femme. On a beaucoup
+d'exemples de ces contrastes de bravoure et de mauvaise peur. Je
+n'oublie pas ensuite que lorsqu'on est poursuivi comme vous par les
+recherches de la police politique, il ne faille apporter beaucoup de
+circonspection à sa conduite.
+
+--Partons, Léonide. Levez-vous! je suis prêt, je vais l'être. Nous avons
+trop perdu de temps; mille pardons, ma bonne amie. Mais, en effet, ce
+costume hongrois est magnifique, votre robe de Bohémienne est divine; on
+jurerait que l'enfer l'a brodée de toutes ses langues de feu. Approchez
+que je l'admire. Mais prenez garde, Léonide, autre danger: vous serez
+reconnue rien qu'à votre taille, si vous n'avez le soin de la cacher
+sous une mantille un peu ample.
+
+--Tais-toi, fou que tu es, interrompit Léonide en embrassant Édouard;
+as-tu pu croire que j'expliquais ton refus de m'accompagner à Senlis par
+la crainte des dangers que tu ne saurais manquer de courir? Mais je
+n'aurais aucune estime de toi si cela était, Édouard. Je n'ignorais pas
+qu'en t'accablant de ce prétexte si indignement imaginé, tu n'hésiterais
+plus, et que l'homme qui me refusait son bras de peur que le scandale
+n'atteignît ma maison consentirait à m'obéir du moment où il serait
+accusé de trembler pour sa vie. C'est bien ta vie que nous jouerions à
+ce jeu; et tu vaux mieux qu'un caprice de femme, qu'une soirée consacrée
+à un combat d'épingles et de coups d'éventails. La perfidie des femmes
+est infinie. Qui nous assure, Édouard, que madame Lefort ne te sait pas
+caché chez moi? De là à l'idée que tu es mon amant, il n'y a pas même le
+trajet de la réflexion pour une femme, et de cette idée à celle de le
+dénoncer en plein bal, il n'y a que le gant à retirer et à te désigner
+du doigt. Et alors, qui serait la mieux vengée de nous deux? d'elle ou
+de moi, qui laisserais dans ses mains ta tête proscrite et condamnée.
+Quelles effrayantes paroles pour moi, Édouard, que celles qui
+tonneraient ainsi à nos oreilles: «_Je te connais, Édouard de
+Calvaincourt!_ Ce ne serait autre chose que le bourreau masqué. Non,
+restons; non, il n'y a pas de femme assez froide, assez corrompue de
+cœur et vide de tendresse, pour traîner au bal un homme, son amant,
+lorsqu'on se trompant de chemin, elle peut le mener à l'échafaud. Je
+voulais t'éprouver, je suis satisfaite. Tu m'aimes encore.
+
+Assise sur Édouard, Léonide l'avait enlacé de ses bras ondoyants. Elle
+aimait à lui faire sentir les palpitations de son cœur à travers le
+juste corsage de satin étoile de paillettes d'argent qui complétait si
+avantageusement son costume de Bohémienne.
+
+--Il faut pourtant que nous allions à ce bal, Léonide. Sera-ce à mon
+tour de te prier maintenant? Les dévouements chevaleresques ne sont
+plus de notre siècle, je le sais, et je ne dirai pas que ma vie n'est
+rien. Ne fût-ce que pour ne pas me séparer de toi, elle aurait déjà un
+assez grand prix à mes yeux, sans parler du désir aussi beau que
+j'aurais de la perdre dans une bataille pour la cause à laquelle je l'ai
+vouée. Ne me parle pas de la laisser souiller et ravir par les mains
+ignobles de la justice et du bourreau. Nous éviterons ces périls; ma
+parole sera muette; et personne au monde, que je sache, ne sera assez
+hardi pour toucher insolemment à mon masque silencieux. Ma vie sera dans
+ta prudence, Léonide. Je crois pouvoir répondre de toi à ce prix.
+
+--Non, mon ami, je ne compromettrai point ta vie à cet essai; le silence
+même ne serait pas une sauvegarde, songes-y; il éveillerait les
+soupçons, on nous épierait. Plus le mystère serait épais et plus on
+chercherait à le percer. Dans les bals de province, les masques sont
+transparents; on ne se cache derrière un faux visage que pour avoir la
+vanité de se faire nommer sous un costume qui flatte, et l'on ne déguise
+sa voix que pour se faire reconnaître à travers les saillies d'une
+spirituelle moquerie, dont on suppose les autres dupes, parce que c'est
+une politesse reçue. Ces feintes ne nous vont guère. Il faudrait que
+nous restassions inconnus; la curiosité n'y consentirait pas. Nous
+serions assaillis, harcelés, inquiétés par la foule, percés à jour par
+des regards qui parlent et des paroles qui voient. Répondrions-nous de
+notre silence, quand nous serions au milieu de cette atmosphère de
+chaleur et de liberté dont tu parlais tantôt, où l'on s'exhale avec
+l'abandon qu'inspire un costume qui donne le change à celui même qui le
+porte, où nous ne croirions être, toi qu'un simple trompette hongrois,
+moi qu'une Bohémienne? Penses-tu,--moi j'en frémis,--que le pierrot qui
+te froisserait d'un coup de sa manche serait le procureur du roi, que le
+polichinelle qui te raillerait du bout de sa latte serait l'inspecteur
+des prisons, et que le paillasse enfin serait le greffier qui enregistre
+les jugements condamnant à la peine de mort pour crime de guerre civile?
+
+--Pense, Léonide, qu'il est onze heures et demie; que nous ne serons
+plus maintenant à Senlis qu'à une heure, et que ce sont dix contredanses
+perdues. D'ailleurs, nous voilà habillés, et il ne sera pas dit que nous
+l'aurons été pour rien.
+
+Ce fut dans ce moment qu'Édouard ouvrit la porte du pavillon et jeta
+dans le caveau, comme signe d'une résolution irrévocable, l'habit qu'il
+quittait, et que Maurice ramassa au plus haut degré de colère et de
+désespoir.
+
+--Oui, j'avoue, Léonide, que ce que tu m'as dit, tout en me faisant
+réfléchir, m'a paru très-original, et je suis jaloux d'avoir eu une
+occasion dans ma vie,--ne fût-ce que pour en rire dans ma
+vieillesse,--où j'aurai dansé avec la justice qui me cherchait, avec le
+greffier qui avait ma sentence de mort dans la poche, et des officiers
+de gendarmerie, porteurs de mon signalement.
+
+Édouard, qui affectait d'être fort gai depuis quelques minutes,
+étreignit sous la taille la gracieuse Léonide, et tous deux, oublieux
+déjà des graves choses qu'ils avaient débitées, se mirent à danser le
+galop dans le pavillon et avec tant d'abandon qu'ils tombèrent
+essoufflés sur la causeuse.
+
+C'est sans doute alors que Maurice, au comble de la frénésie, dut voir
+tourbillonner derrière les rideaux ces masses d'ombre qui l'avaient
+exaspéré.
+
+Vaincue par l'abattement, triomphante de la détermination qu'elle
+emportait d'Édouard, elle lui remit, avec une discrétion dont celui-ci
+ne saisit pas d'abord la portée, un papier soigneusement plié. Offert
+avec le sourire qui accompagne une faveur, il fut reçu avec la même
+grâce et le même mystère. En interrogeant le regard de Léonide, Édouard
+crut y lire qu'il s'agissait d'un de ces cadeaux, trésors de
+L'affection, qui ont une modestie inviolable, et il se montra au niveau
+de la réserve qu'on attendait de sa reconnaissance. Il renvoya à plus
+tard pour connaître quel était ce gage de souvenir qu'il n'avait pas
+sollicité. Il le cacha sous son habit.
+
+--Et maintenant, partons, Léonide, partons!
+
+--N'oublions-nous rien, Édouard?
+
+--Parbleu si, mon amie: mes pistolets.
+
+--Tes pistolets!
+
+--Pour me débarrasser des gendarmes, si je suis arrêté. Et cette petite
+boîte encore.
+
+--Que veux-tu en faire, Édouard?
+
+--Ceci dans le cas où je ne parviendrais pas à me débarrasser des
+gendarmes.
+
+--Du poison! Édouard?
+
+--Allons au bal, ma bonne amie. Déjà minuit; ton bras.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Senlis.--Dans la rue de Paris, on entend un bruit à faire vaciller le
+clocher de la cathédrale; des voitures roulent d'une porte de la ville à
+l'autre porte, chacune avec son fracas particulier, mais dominé pourtant
+par le grincement du char-à-banc non suspendu. Pour la solennité du
+jour, on a sorti de la remise tout ce qui a forme humaine de voiture:
+diligences détournées de leur ligne de direction; tapissières qui
+rapportent le bois des forêts de Chantilly, de Saint-Leu et de
+Compiègne; landaus en osier, et enfin quelques véritables landaus qui
+sentent leur Paris. Ce pêle-mêle bruyant ne manquerait pas
+d'originalité; mais les fêtes de province ont le malheur de ressembler à
+la cohue d'un baptême, et les belles dames qui en sont l'ornement ont
+l'air d'autant de nouvelles mariées. La province en est encore au
+bouquet de fleurs d'oranger.
+
+La salle où a lieu le bal de la sous-préfecture est resplendissante de
+lumières; il y en a à profusion. On s'aperçoit tout de suite que les
+frais de luminaire sont à la charge des contribuables, si la disposition
+des flambeaux est abandonnée au bon goût des receveurs. C'est à la fois
+prodigue et détestable. Par une alliance profane, les candélabres des
+loges maçonniques et des paroisses de la ville ont été recrutés et
+accouplés pour embellir la cérémonie; ils sont inondés de cire de la
+bobèche au trépied. On étouffe de chaleur. Cédant à la dilatation qui
+les décompose sans altérer leur maintien, les autorités constituées
+commencent à déboutonner leur habit à la française: la tenue plie devant
+la cuisson; le col de la chemise s'abat de langueur sur le passepoil du
+collet; les épées d'acier fondent dans le fourreau.
+
+Le beau côté des fêtes données par la ville, ce sont les
+rafraîchissements après la cire: on dirait que l'administré se venge
+d'un fait personnel en cherchant à établir la balance entre l'impôt
+foncier qu'il paye et l'orgeat dont il se gorge. Le pied glisse dans la
+crème.
+
+Le luxe des salles, quoique porté à son plus haut degré de magnificence,
+a un caractère qui frappe d'abord, mais qui appelle le sourire au lieu
+d'étonner. Quelque art que le tapissier ait déployé, conjointement avec
+le valet de ville, pour déguiser les emprunts faits à tous les
+établissements publics, afin de suffire à la monstrueuse quantité de
+décors, quelque adresse qu'ils aient apportée l'un et l'autre à
+métamorphoser la destination quotidienne du local, il perce de toutes
+parts un démenti de mobilier qui effraye. Arrachés aux tringles de la
+mairie, les rideaux rouges sont un peu courts pour les croisées de la
+sous-préfecture, et, quoique adoucis par le drap des tables du conseil
+municipal, les gradins qui règnent autour de la salle trahissent la
+dureté des bancs du tribunal de première instance. Au plafond pèsent, à
+donner des craintes à la solidité des solives, les lustres à girandole
+de la paroisse, en cuivre jaune, aux rameaux de cristal. Les fauteuils
+du conseil de révision de la garde nationale sont rangés avec symétrie
+aux deux bouts de la salle de jeu.
+
+En pénétrant dans les appartements plus éloignés, le luxe décroît à
+raison des difficultés qui se sont présentées pour le répartir avec une
+égale justice. Aux rideaux rouges succèdent les rideaux pâles; aux murs
+ornés de guirlandes embaumées succèdent les murs ornés d'affiches
+portant expresse défense de vendre sur la voie publique, et de laisser
+le fumier exposé devant les maisons; enfin la dernière cloison qui
+limite cette enfilade de salles est couverte de la liste nominale des
+électeurs de l'Oise. Il résulte de ces disparates un ensemble confus de
+joie et de bureaucratie, de contributions directes, d'église, de conseil
+de révision, qui fait que le contribuable en dansant n'oublie pas un
+instant ses obligations envers l'État, et qu'il se rappelle, au
+contraire, son droit à se réjouir et à ne pas refuser l'impôt.
+
+On danse depuis dix heures, les timidités sont vaincues. Déjà les
+toilettes des femmes n'ont plus cette raideur du neuf qui prête aux bals
+de province, dans les premiers moments, l'aspect gaufré d'un magasin de
+modes. Des rumeurs flatteuses entourent d'un nuage d'éloges celles des
+plus belles personnes qui, autant hardies que belles, se sont délivrées
+de la contrainte du masque; qui ne l'avaient gardé qu'afin de ménager
+plus sûrement le triomphe de l'admiration en le dépouillant. Celles qui,
+reculant devant l'effet du contraste, le conservent encore, ont des
+prétextes de coquetterie pour ne laisser jouir les curiosités
+impatientes que de la simple vue d'une taille qu'on n'a pas travestie et
+d'un bas de visage, plus frais, plus tendrement enluminé que la barbe de
+satin qui l'effleure. Ce sont plus que de beaux visages, ce sont des
+visages inconnus. Les jeunes gens qui ont de l'imagination se prennent à
+ces séductions calculées; les femmes qui ont de l'esprit ne les
+négligent pas. L'illusion durera autant que le cordon de soie retiendra
+cette cire inanimée. Malheur! si le visage cède aux prières que le
+masque a inspirées!
+
+Attentive auprès d'un vieillard entouré de jeunes gens intéressés aux
+éloges qu'ils lui adressent, une jeune personne, qui n'a singularisé son
+costume de soie blanche que par quelques fleurs semées à l'entour, jouit
+de la fête avec toute la naïveté de son âge et l'étonnement de la
+retraite où elle est habituée de vivre. C'est Caroline, mademoiselle de
+Meilhan. Elle est devenue le but des remarques lointaines et
+rapprochées; on s'entretient de ses cheveux blonds si bien en harmonie
+avec la délicatesse de ses traits, éclairés par ses yeux d'un bleu
+tendre sans langueur, animés par sa bouche si heureusement ouverte,
+qu'elle fait mentir ce vieux préjugé d'adoration pour les bouches
+miniatures de Petitot, sans expression comme sans baisers. De longues
+paupières, éternelle beauté du visage, décrivent une ellipse d'ombre
+mobile sur ses joues, toutes chaudement empreintes de virginité et de
+soleil, comme ces fruits haut-venus à la cime des arbres, qui ont les
+premiers rayons de l'été, et que n'étouffent ni les feuilles ni les
+vapeurs de la terre. On admire encore la ligne à chaque instant brisée,
+à chaque instant reprise de son corps; le regard tourne comme un
+collier, sans être renvoyé par aucun angle, autour de son cou, se
+divise, et coule doucement, ainsi que l'eau sur les anses d'une urne, de
+ses épaules, sur ses bras, et se prolonge, comme un trait du Pérugin,
+jusqu'à l'extrémité de ses doigts. Ce contour serpente ensuite, avec la
+même ondulation, quelque attitude que Caroline imprime à ses poses,
+jusqu'à ses genoux, et de là à ses pieds, limites où le dessin finit,
+mais où l'idéal reste suspendu. Après, sans que l'on puisse s'en rendre
+compte, on se laisse surprendre, en regardant mademoiselle de Meilhan, à
+ces charmes sans nom, parce qu'ils n'ont rien d'arrêté, qui naissent
+d'un pli, d'une lueur qui passe dans les yeux, d'une larme qui s'évapore
+en sourire: car tout est bien dans ce qui est beau.
+
+M. Clavier semble remercier chacun des hommages adressés à Caroline; il
+passe sa belle tête de vieillard au-dessus de cette charmante figure de
+jeune fille. C'est bien là une de ces monumentales têtes à la Danton,
+aussi forte, mais plus intelligente que les types militaires qui nous
+sont restés de la génération impériale. Toutes martiales qu'elles
+soient, les figures balafrées de l'empire ne portent que la résolution
+du courage; bien peu adoucissent la dureté de leurs traits par quelques
+signes de haute réflexion et d'indépendance. Elles n'ont pas la
+mélancolie guerrière, la tristesse héroïque des Polonais, hommes de
+conseil et d'épée, parlant latin à la tribune avec une bouche fendue
+d'un coup de lance. A défaut du sceau de la pensée, ce qui manque encore
+à la dignité des tête impériales, c'est le caractère d'une noble
+origine: elles viennent d'en bas, ce sont des têtes de halle où la
+révolution alla les prendre. Aussi, mettez un vieux colonel français à
+côté d'un vieux tambour français, vous n'apercevrez aucune différence.
+Nous les avons vus l'un et l'autre, déchus et mendiant glorieusement
+leur pain à travers nos jeunes générations; et, pleins de nos souvenirs
+de collége, nous les avons comparés à ces prisonniers barbares, dont
+parle Tacite, mais jamais au Spartacus.
+
+Les ruines encore vivantes de la révolution sont complètes; tout s'y
+trouve: le coup de sabre au front et la harangue dans les yeux. Appelez
+ces vieux républicains à l'assaut ou à la tribune, et ils vont vous
+foudroyer. Ces hommes ont tenu tête à la Gironde et à Brunswick; ils ont
+longtemps porté dans une poche la mèche du canon de leur section, et
+dans l'autre leur discours contre Pitt, leur réponse à Burke. Ils furent
+grands orateurs quand tout le monde était éloquent, et braves soldats
+lorsque Napoléon était encore écolier à Brienne. Ce sont les vieux
+druides de nos régénérations sanglantes; les êtres antédiluviens de la
+primitive société; des sujets d'étonnement et de puissance. Leur origine
+est écrite sur leurs visages de pierre. La science politique les classe
+comme la science anatomique a classé les phénomènes éteints des premiers
+âges du monde. Ce sont les _hommes conventionnels_.
+
+L'ivresse du bal augmente; les épaules nues volent; un cercle tissu de
+lumières, de soie, d'ardentes paroles tourbillonne, poussé sous le
+plafond par un vent harmonieux devenu l'âme de tous. On dirait
+l'immobilité, tant la vitesse est grande. Le mouvement n'est sensible
+que par l'attitude comparée des autorités locales qui se sont adossées
+contre la cheminée, pleines de respect envers elles-mêmes, jalouses de
+ne compromettre par aucun pli l'uniforme du grande tenue. Ce dernier
+trait nous dispense d'ajouter que le sous-préfet, le maire, le
+président du tribunal, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie,
+assistent au bal, mais qu'ils l'honorent sans tremper dans la joie
+générale par un travestissement coupable.
+
+Personne ne remarque, à leur entrée dans la salle, Léonide et Édouard
+qui se faufilent dans les groupes désunis pas le galop; chacun de son
+côté, par arrangement convenu, va poursuivre ses chances d'amusement.
+
+Un coup de surprise arrête Édouard dans sa tournée; son regard s'est
+croisé avec celui de Caroline. Caroline est ici. Il est à deux pas
+d'elle; il va l'effleurer en passant. Si elle savait!... si le masque
+tombait du visage qui se cache!... Quel coup de poignard la jalousie
+n'enfoncerait-elle pas dans le cœur de cette enfant, si étrangère à
+la violence des passions, venue au bal avec le même calme dont elle
+jouit lorsqu'elle se promène sous les vertes allées du bois de
+Chantilly! Cette pensée importune comme un remords la raison d'Édouard.
+De quel droit, après tout, exigera-t-il désormais de la confiance d'une
+jeune fille bonne, aimante, dévouée, lorsqu'il la trahit, lorsqu'il se
+joue d'elle sous ses yeux même, lorsqu'il va la coudoyer d'un bras
+encore tiède du poids d'une autre femme? Il voudrait être puni, afin de
+se rappeler éternellement sa faute par la douleur du châtiment. Il
+désirerait presque qu'un rival d'un instant l'effaçât pendant cette
+soirée de l'esprit de Caroline; ses torts auraient du moins quelques
+torts à se reprocher: ils seraient quittes. Mais avoir tout le fardeau
+d'une infidélité à supporter en face d'un visage sincère qui n'aura pas
+même demain au réveil la tristesse du doute! Quel supplice! s'il
+n'existait, pense Édouard, aucun danger pour Caroline à s'approcher
+d'elle, à lui dire tout bas: Je suis ici, Caroline, je suis venu à ce
+bal pour vous y voir, pour vous y surveiller; car je suis défiant:
+pardonnez-moi, je n'ai pu résister aux conseils de la jalousie; mais
+cela serait un odieux mensonge! N'avoir le courage d'avouer sa présence
+que pour mieux tromper, ne serait-ce pas d'une faute faire un crime?
+Tout dire à Caroline, lui confesser l'infidélité, lui en détailler
+l'histoire, lui dénoncer sa rivale, ne serait-ce pas s'exposer à
+n'obtenir jamais de pardon? car il en est d'impossibles.
+
+Je me tairai, se dit Édouard, mais la leçon ne sera pas perdue.
+
+Son espoir, si peu réfléchi, de se voir disputer en forme de punition
+le cœur de Caroline, ne sera pas même exaucé. Caroline préfère la
+conversation de quelques personnes qui l'entourent au plaisir de la
+danse; d'ailleurs Caroline ne sait pas danser. Elle ne s'éloigne pas de
+M. Clavier.
+
+Un flux tumultueux, ondulant sans cesse vers le même point, de manière à
+laisser dégarni un côté de la salle, tandis que l'autre s'encombrait,
+éveilla l'attention d'Édouard.
+
+Caché parmi des groupes grossis à chaque instant par de nouveaux
+groupes, il aperçut, au milieu d'un isolement que faisait respecter avec
+sa latte un officieux arlequin, sa hardie Bohémienne qui débitait avec
+effronterie la bonne aventure à tous ceux qui tendaient la main.
+
+Selon toute probabilité, la divination était commencée depuis quelques
+minutes, car déjà plusieurs dames, à qui la Bohémienne avait méchamment
+raconté le passé au lieu de l'avenir, étaient retournées un peu
+décontenancées à leur place, meurtries au cœur de quelque bonne
+vérité: «A votre tour! mesdames,» disaient-elles aux autres avec malice.
+
+Et les autres dames, pour ne pas avoir l'air de craindre les oracles,
+offraient la main, mais non sans hésiter.
+
+Toujours invisible derrière la foule, Édouard assura les cordons de son
+masque, et, les bras croisés sur la poitrine, il observa.
+
+Vêtue en danseuse basque, une jeune femme s'élança dans l'ovale magique,
+et, retroussant ses manchettes brodées, elle abandonna sa petite main de
+dix-huit ans à la devineresse.
+
+Les cous furent tendus; les épaules s'étaient écartées pour laisser un
+passage aux têtes les plus impatientes de voir.
+
+--Ne tremble pas ainsi, mon enfant, dit la Bohémienne. A ton âge, de
+quel mauvais sort serais-tu menacée? Tu prodigues des serments de
+fidélité à deux hommes: eh bien, où est le si grand mal, si tu les aimes
+tous les deux?
+
+--C'est faux, Bohémienne! Je te couperai la langue.
+
+--Charmante! Ce n'est pas ma langue qui a menti, c'est ta main; elle est
+trop jolie pour qu'on la coupe.
+
+Et en la lui baisant, la Bohémienne ajouta:--Calme-toi. J'ai dit: Deux
+hommes; il y a erreur. Soit, tu n'en aimes qu'un, tu trompes l'autre.
+L'oracle est-il si menteur pour cela!
+
+--C'est encore faux?
+
+--Veux-tu n'aimer ni l'un ni l'autre? très-bien: passe!
+
+Des applaudissements ricaneurs accompagnèrent la danseuse basque
+jusqu'à sa place; elle était très-peu satisfaite de l'oracle.
+
+Édouard eut sous son masque un sourire d'amère pitié pour cette
+malignité des femmes qui ne pardonne à rien. Il était loin de partager
+l'enthousiasme qu'éprouvait la majorité de la salle à écouter Léonide. A
+l'empressement qu'on apportait à encourager l'ivresse de ses propos, il
+jugea que la médisance mourrait si personne n'y prêtait complaisamment
+l'oreille. Édouard n'est pas profond moraliste: il oublie que l'éloge
+n'est possible qu'aux conditions d'existence de la calomnie.
+
+--Serai-je plus heureuse, moi? balbutia une toute petite charmante femme
+déguisée en mère Gigogne, que son cavalier, grotesque pierrot, déposa
+dans le champ de l'oracle, ainsi qu'on le ferait du gracieux fardeau
+d'un enfant.--Lis dans ma main, Bohémienne!
+
+--Dans ta main? répondit Léonide en rejetant la tête en arrière et en
+riant follement aux éclats; oh! dans ta main!
+
+--Pourquoi pas dans ma main, Bohémienne?
+
+--C'est que je ne l'oserais jamais.
+
+--Ne serait-elle pas assez blanche?
+
+--Vaniteuse! c'est la plus mignonne et la plus blanche que j'aie touchée
+de la soirée. L'impossibilité n'est pas là.
+
+On ne respirait plus de curiosité: les conjectures se croisaient dans
+l'air, se heurtaient, s'enflammaient et éclataient en fine pluie
+bruyante de rires et de petits propos empoisonnés; et l'on se criait
+d'un bout de la salle à l'autre bout:
+
+--C'est la femme d'un receveur de l'Oise, cette Bohémienne.
+
+--Faux! c'est celle de l'ex-inspecteur forestier! c'est sa taille!
+
+--Non, elle est plus grande.
+
+--Je le nie. Qui est-ce qui a dans la société une taille de femme
+d'inspecteur forestier? Comparons.
+
+Un monte au-ciel de six pieds s'avançait.
+
+--Ce n'est pas cela. La Bohémienne est la veuve d'un maître de poste
+retiré à Vineuil, tout simplement.
+
+--Bravo! c'est la vérité: même taille, même tournure.
+
+--Ajoutez, poursuivait un autre, même voix.
+
+--Elle parle vite comme elle.
+
+--Elle rit comme elle.
+
+--C'est elle! On te connaît, Bohémienne!
+
+--Et, de plus, ajoutez encore que je ne boite pas comme elle. Et la
+confrontation s'arrêta de honte, se perdit dans un hourra universel, sur
+cette observation de la Bohémienne.
+
+Les curieux battus dans leurs conjectures ne s'accordèrent que sur un
+point incontestable: la Bohémienne était une éblouissante brune.
+
+--Où donc est la raison de ton refus? reprit la mère Gigogne.
+
+--Dans tes doigts, petite mère.
+
+--Dans mes doigts?
+
+--La mère Gigogne retira furtivement son bras: elle voulut s'éloigner.
+Elle avait enfin compris.
+
+Son cavalier, le pierrot qui l'avait introduite dans le cercle, s'avança
+brusque et silencieux vers la Bohémienne; il était derrière elle.
+
+Cet homme, qui était masqué, avait la main droite dans sa poche.
+
+Édouard se plaça derrière cet homme.
+
+--Tu as dit, crièrent tous les masques, que ses doigts t'empêchaient de
+lire dans sa main... Explique-toi donc, Bohémienne!...
+
+Comme la mère Gigogne cherchait toujours à se retirer, ceux-ci la
+forcèrent à rester sur la sellette pour subir sa sentence, et à offrir
+de nouveau la main à Léonide. Ils s'étaient constitués les exécuteurs de
+ses burlesques réquisitoires.
+
+--C'est vous qui m'y forcez; à vous la faute. Mère Gigogne, continua
+solennellement Léonide, ta main m'annonce que tu es baronne de
+Haut-Lieu.
+
+--Très-bien! Après, Bohémienne?
+
+--Oui, mais ses doigts m'apprennent qu'elle a été lingère. Perplexité de
+la science: dans la paume je vois un blason, et au bout de ce doigt un
+dé à coudre... Est-ce la lingère Louise Bougival ou la baronne de
+Haut-Lieu que je dois prophétiser?
+
+L'homme placé derrière la Bohémienne sortit un petit canif tout ouvert
+de sa poche et le glissa du côté du tranchant sous le cordon du masque
+de Léonide. Le masque allait tomber.
+
+Un bras comprima aussitôt ce mouvement, tordit le poignet qui
+l'exécutait, et cassa la lame du canif jusqu'au manche.
+
+Nul ne s'aperçut de l'incident. Le pierrot, tout en colère, se retourne;
+sa figure blafarde ne rencontre que l'énorme nez d'un monstrueux
+polichinelle. La rage du baron de Haut-Lieu n'ayant point d'issue, elle
+s'exhale par des gestes dont la foule ne saisit que le côté comique.
+Furieux, il tire par les larges plis de sa robe en dehors de la mêlée
+madame la baronne, lui jette un manteau sur les épaules, et, jurant,
+menaçant, pleurant, ils descendent tous deux, enveloppés d'un nuage de
+poudre, dans la cour de la sous-préfecture. On riait encore, qu'une
+voiture à quatre chevaux brisait le pavé de Senlis.
+
+Ce dernier épisode avait répandu une sueur d'impatience sur les membres
+d'Édouard; il frémissait encore à l'idée de voir tomber le masque de
+Léonide, et chacun reconnaître dans cette femme, qui en avait déjà
+immolé tant d'autres en public, l'épouse de Maurice, le dépositaire du
+secret de tous, celle qu'il a conduite, lui, à cet épouvantable
+spectacle. Sa fermeté commençait à l'abandonner. Un instant il fut tenté
+de l'emporter par violence hors du bal; mais il réfléchit aussitôt que
+la malignité de Léonide ayant créé à celle-ci de nombreux amis, il se la
+verrait disputer au passage. Cette résolution avait mille autres chances
+contre elle. Peu après il faillit compromettre bien plus gravement celle
+qu'il cherchait à sauver de ses propres excès. Dans un moment où Léonide
+portait, par une préoccupation d'habitude, ses doigts à ses boucles de
+cheveux, geste qui allait la trahir, il poussa, dans un cri, la première
+syllabe de son nom. Il n'acheva pas: ses lèvres furent déchirées; le
+cri, sorti à moitié, rentra dans sa poitrine. Léonide avait chancelé;
+elle se remit aussitôt. Édouard froissa son masque et son visage.
+
+C'était merveille que le courage de toutes les femmes qui, loin de
+reculer maintenant devant le feu du trépied de la pythonisse, se
+faisaient un point d'honneur de l'affronter. La raison en était facile;
+le secret qu'elles tenaient le plus à garder n'était connu, selon elles,
+que de deux ou trois personnes dont, après Dieu, l'impénétrabilité était
+la moins suspecte. Elles abandonnaient le reste aux feuillets de la
+magicienne: il en résulterait du rire, point de scandale; on se
+risquait. Le raisonnement était faux autant que périlleux: on sait
+pourquoi.
+
+Un intérêt si universel s'attachait à ces étranges révélations, que le
+sous-préfet, le maire, tous les maires de l'arrondissement, le juge de
+paix, le colonel de la gendarmerie et le greffier, avaient déserté les
+alentours de la cheminée pour venir rire et s'amuser, comme de simples
+mortels, au sein de la population du bal. Eux aussi faisaient galerie à
+Léonide.
+
+Les musiciens jouaient dans le vide; ils proclamaient les figures pour
+l'acquit de leur archet.
+
+La salle ne fut bientôt plus qu'un point: ce point était Léonide. Tout
+aboutissait à elle: regards irrités, curiosités hostiles, vanités
+blessées, joies haineuses, gaietés ironiques. Elle tenait tête à tout.
+Depuis longtemps les perspicacités les plus subtiles avaient renoncé à
+deviner quelle était la femme ou plutôt le démon caché sous ce gracieux
+costume de Bohémienne. Heureux de la satisfaction de ses administrés, le
+sous-préfet encourageait de ses suffrages cet intermède du bal. Le
+colonel de la gendarmerie départementale ne trouvait rien à reprendre.
+En carnaval, tout est permis, pensait-il, même quatre brigadiers placés
+à la porte d'entrée.
+
+Conduite par un Pluton dont la lenteur du pas indiquait l'âge, une jeune
+personne, déguisée en laitière suisse, tendit la main à la Bohémienne.
+
+--Prends garde à toi! cria-t-on de toutes parts à la Bohémienne: ne va
+pas te compromettre cette fois-ci. Point de scandale. Cet honorable
+Pluton est un père, et cette laitière sa fille.
+
+Je serai réservée, semblait promettre Léonide avec des airs de tête et
+des gestes respectueux.
+
+--Voyons ta main, ma laitière?
+
+Après quelques minutes d'inspection, elle s'écria:--Il me faut deux
+témoins, sans quoi ma magie serait sans effet... Ces deux témoins sont
+ici, rassurez-vous.
+
+Léonide s'ouvrit un passage, courut au fond de la salle et entraîna avec
+elle, au milieu du cercle où elle s'installa de nouveau, deux jeunes
+gens, en costume de ville, tous deux fort étonnés du rôle qu'on les
+forçait de jouer.
+
+--Comédie complète, messieurs.
+
+--Voici le vieillard,--Léonide désigna le Pluton,--voici le tuteur, le
+barbon, l'homme dont on attend la mort et l'héritage...
+
+Pluton eut une faiblesse.
+
+--Il a soixante ans, la goutte ou toute autre affection et une nièce.
+
+--Sa nièce, la voilà.
+
+--Vous dites que c'est sa fille, moi je soutiens que c'est sa nièce;
+dans trois mois le monde dira: C'est sa femme.
+
+Les quatre personnes se regardaient avec un ébahissement stupide. Le
+vieux Pluton s'affaissait de honte sur ses jambes.
+
+--Ah! bah, ah! bah, Bohémienne, tu veux rire, tu es folle.
+
+--La folle ce n'est pas moi, c'est la sœur de monsieur, de ce
+respectable Dieu des enfers. Elle n'est pas ici malheureusement. Si elle
+s'y trouvait, ces deux beaux cavaliers, ses cousins, lui apprendraient,
+ou je lui apprendrais pour eux, qu'ils ont le projet de présenter une
+requête au tribunal pour la faire interdire afin qu'elle ne laisse pas
+ses biens à sa vénérable servante.
+
+--Tu as donc parlé, mon frère?
+
+--Non, c'est toi!
+
+--Je n'ai rien dit.
+
+--Tu as tout dit!
+
+Les deux frères étaient prêts à se déchirer.
+
+--Ainsi, poursuivit Léonide, monsieur Pluton épousera mademoiselle la
+laitière, sa nièce; ses biens passeront sous le nez de sa sœur, et sa
+sœur sera mise en interdiction par ces deux messieurs qui sont
+interdits.
+
+--Quoi! notre cousin, vous épouseriez votre nièce? Est-ce vrai?
+
+--Cela ne vous regarde pas, répond le vieux Pluton.
+
+Et la laitière pleure, et la Bohémienne rit.
+
+Et les cousins montrent les poings à la nièce spoliatrice des héritages.
+
+Et la foule se baigne dans le scandale, se tient les côtes, embrasse
+Léonide et la promène en triomphe autour du bal.
+
+Édouard se ronge le cœur.
+
+--Ne croyez-vous pas comme moi, demanda un domino vert à Édouard, qui
+avait de grandes raisons pour ne lier conversation avec personne, que
+cette dame mériterait une correction? C'est sans doute quelque délurée
+de Paris qui d'avance aura fait espionner le canton pour venir ensuite
+le dénoncer ici.
+
+Édouard ne crut devoir aucune réponse au domino vert.
+
+--Ce serait chose due que de connaître quelques sanglantes
+particularités de la vie de cette femme et de lui en barbouiller le
+visage. La surprise éteindrait peut-être ce beau feu d'invectives.
+
+Un rire faux, un oui inarticulé, faillirent étrangler Édouard.
+
+--Où serait le mal, continua le domino vert, d'inventer quelque bon
+mensonge qui remplirait le même but? Il serait trop rigoureux, vous
+comprenez, de s'en tenir à la vérité sur le compte de cette femme pour
+la punir. Le propos qui la bâillonnera sera le meilleur. Elle est
+tellement abandonnée ici, que je lui cherche depuis une heure l'ombre
+d'un défenseur; si son insolence finissait par en nécessiter un, je ne
+vois pas qui se lèverait.
+
+--Monsieur, répondit Édouard à la fin, compterait-il sur son isolement
+pour la maltraiter? A des outrages de femme, ce serait répondre par une
+vengeance de femme. J'aime mieux croire, continua Édouard d'une voix
+sourde, que monsieur serait le premier son défenseur si une colère assez
+basse blessait d'un geste ou d'une parole cette dame que vous supposez
+abandonnée de tous. A défaut, je ne serais pas le dernier à ramasser son
+masque. Qui touche à un masque touche à tous; au vôtre, monsieur, au
+mien. Nous ne sommes, je pense, d'un caractère, ni vous ni moi, à
+permettre ces libertés.
+
+--Sans doute, sans doute, reprit beaucoup plus radouci le vengeur des
+blessés de Léonide, le causeur domino vert. Le bal a ses libertés que je
+respecte; ma proposition n'était qu'une plaisanterie; au bal, elles sont
+permises aussi.
+
+Le domino vert alla à la découverte d'un meilleur complice.
+
+Édouard n'écoutait plus. Il promenait son attention de Léonide à
+Caroline, qu'un mouvement ondulatoire avait portée, ainsi que M.
+Clavier, au milieu du joyeux rassemblement. Le vieillard et la jeune
+fille se partageaient la surprise que leur causait l'intarissable
+fécondité de paroles aiguës, de mots à double tranchant, de sourires
+contraints, de silences sarcastiques, dont ils étaient sillonnés,
+éblouis et étourdis. C'était un monde tout aussi nouveau pour
+l'innocence septuagénaire de M. Clavier que pour l'ingénuité de
+Caroline; ils auraient rougi l'un et l'autre s'ils avaient tout compris.
+Ils s'amusaient tout simplement.
+
+Trois jeunes filles s'avancèrent et offrirent toutes trois leurs mains à
+Léonide; mille applaudissements récompensèrent ce triple courage. On se
+monta sur les épaules, on s'étagea, on se disputa un angle de tabouret
+pour recueillir des fragments de la nouvelle méchanceté qui allait
+probablement éclater.
+
+--Toutes trois fort jolies, sœurs toutes trois, que voulez-vous
+savoir? leur demanda Léonide; votre sort? il est dans le ciel;
+suivez-moi.--Le bal entier la suivit; la foule se précipita comme une
+avalanche de l'autre côté de la salle. Léonide ouvrit une croisée; on
+vit le ciel.--Regardez ces étoiles.--Son doigt était levé.
+
+Édouard remarqua indifféremment que la croisée s'ouvrait sur le perron
+du jardin de la sous-préfecture, au delà duquel rayonnait, au niveau du
+mur de clôture, la ligne des équipages avec leur cordon de lanternes
+allumées.
+
+--Regardez ces étoiles. Celle-là, c'est le _Cocher_, elle a présidé à la
+naissance de votre père; celle-là, c'est la _Bacchante_, votre mère est
+sous sa protection immédiate; vos maris sont dans _la voie Lactée_, et
+le bon sens de ceux qui me consultent est dans la lune.
+
+Tempérant ainsi par de folles moqueries, souvent même par de gracieux
+compliments, les dures vérités qu'elle cognait dans la tête de chacun,
+Léonide se ménageait de nouvelles victimes ainsi que l'appui des rieurs,
+appui plus précaire de quart d'heure en quart d'heure, car il était aisé
+de voir que le bal était déjà divisé en deux opinions bien tranchées sur
+l'opportunité de plus longues révélations.
+
+--Sommes-nous ici pour danser, murmurait une partie de la salle, pour
+nous amuser, ou bien pour écouter les extravagances de ce masque?
+
+--Si ces extravagances nous amusent! d'autres répondaient.
+
+--Oui! oui! elles nous amusent.
+
+--Place à la valse! assez de méchants propos!
+
+--Silence! aux musiciens et aux maris! Va ton train, Bohémienne:
+déchire; il y a encore plus d'un habit à mordre, plus d'une peau à
+entamer.
+
+--Nous danserons!
+
+--Elle parlera!
+
+--C'est ce que nous allons voir.
+
+--C'est ce que nous allons entendre.
+
+Peine perdue pour les malheureux danseurs. Les appels de: _A vos places,
+mesdames! En avant deux!_ ne ralliaient personne.
+
+Pour trancher la question, un homme costumé en cyclope, élargit les
+groupes, et d'un mouvement résolu, offre son épaisse main à Léonide:
+
+--Voyons, dit-il, à notre tour les hommes maintenant.
+
+--Si les hommes s'en mêlent, riposta Léonide, vous me défendrez,
+mesdames, n'est-ce pas? Promettez-moi aide et soutien.
+
+--Bohémienne, ma bonne aventure! La main est un peu noire, mais c'est
+fait pour toi; exerce ta sagacité.
+
+--Tu es maître de forges.
+
+--Va, Bohémienne, tu n'es guère fine. Que n'apprends-tu aussi à ce
+colonel qu'il est militaire, et à ce sous-préfet qu'il est magistrat?
+
+Cette fois les rieurs ne furent pas du côté de Léonide.
+
+--Tu es maître de forges, répéta, piquée au vif, la Bohémienne; et, tout
+bas à l'oreille du cyclope: Ne vaut-il pas mieux pour toi que je
+divulgue ce que tout le monde sait que de dire ce qu'il ne connaît pas?
+Tu es maître de forges et non mari jaloux, soupçonneux, plein de
+projets, de vengeance, peut-être. Tu ne vis que sur l'idée de tuer ta
+femme et de te tuer; et tu n'as pas mis d'avance ta fortune à l'abri de
+la justice; tu es maître de forges!
+
+--Oui! oui! elle a raison, avoua le cyclope se tournant vers la galerie.
+Réparation à sa vue perçante. Je la remercie de ses bonnes prophéties.
+
+Il aurait voulu la tenir entre l'enclume et le marteau. Il riait;
+c'était plaisir à le voir.
+
+--Quel démon m'a trahi? murmura-t-il. Mon secret n'est qu'à mon
+confesseur et à mon notaire. Je me vengerai.
+
+--Parlez-vous quelquefois en rêvant? lui dit quelqu'un en lui frappant
+sur l'épaule.
+
+Ce fut un éclair dans l'esprit du maître de forges.
+
+--J'aurai tout dit dans mon sommeil. Cette femme est une amie de la
+mienne.
+
+Le maître de forges chercha derrière lui, à ses côtés, l'homme qui lui
+avait lancé cette idée; l'homme avait disparu.
+
+Édouard venait de sauver la vie à Maurice.
+
+L'imagination de l'assemblée commençait à tourner au sérieux, et Édouard
+s'apercevant qu'une coalition de mécontents menaçait de près l'incognito
+de Léonide, il jugea que le moment était arrivé de la sauver à
+elle-même, à quelque prix que ce fût. Il s'avança pour l'entraîner hors
+de la salle; un obstacle l'arrêta: Caroline de Meilhan avait la main
+dans celle de la Bohémienne.
+
+Elle avait enfin cédé au désir de ceux qui l'entouraient; son bras
+tremblant était soutenu par une foule de personnes amies. Édouard sentit
+fondre son cœur dans sa poitrine. Dans ce moment, à la haine profonde
+que lui inspira Léonide, il comprit qu'il était faux qu'on pût aimer
+deux femmes à la fois. Il regretta de n'avoir pas laissé faire justice
+au canif, lorsque la baronne de Haut-Lieu avait été outragée. Maintenant
+il aurait le courage de rester immobile et muet à ce masque tombant sous
+les pieds d'un vengeur de tout le monde. Léonide se recueillit.
+
+--Charmante enfant, dit-elle, ta place n'est pas ici; cette ligne de la
+main le dit clairement. Cette ligne, c'est l'allée du bois, bien sombre,
+bien silencieuse, bien longue, que tu aimes à parcourir à minuit, quand
+la lune argente les clairs étangs de la reine Blanche. Ce milieu, entre
+ces autres lignes qui y aboutissent, c'est le carrefour de _Diane_, où
+tu t'assieds avec l'être imaginaire, trésor de tes rêves; et voici le
+rond-point des _Lions_, où vous vous dites adieu!
+
+--Cruauté! cruauté! Léonide sait tout. Où me cacher maintenant? Oh!
+vivre entre une femme jalouse et un ami déshonoré pour elle, c'est
+étouffer entre deux mensonges; c'est à porter plutôt sa vie, ma vie sur
+l'échafaud qui la réclame. Tombe, éclate ce que voudra le ciel sur ta
+tête, Léonide, je ne tirerai pas ce gant pour te défendre. Parle! parle!
+n'y a-t-il pas ton père aux cheveux blancs ici,--parle!--pour lui
+reprocher son existence, celle qu'il t'a donnée? Livre ta race au dard
+de ces vipères, si tu n'as plus rien à leur jeter.
+
+--Je te disais, poursuivit Léonide en regardant Caroline, plus pâle que
+son voile, que ta place n'était pas ici. Ces lampes te fatiguent, ce
+bruit t'accable. Nous autres femmes, nous aimons ces tristes réalités;
+nous n'accourons ici que pour nous voler un amant; mais toi, tu ne
+connais cela que par les romans; toi, tu es pure, innocente, bonne; tu
+es à la femme ce que l'idéal est à la grossière vérité, ce qu'est à
+l'homme hypocrite, ingrat et sans cœur, ce portrait,--Léonide, mit un
+médaillon dans la main ouverte de Caroline,--ce portrait céleste,
+angélique et malheureusement sans modèle.
+
+Caroline ne vit pas ce portrait! Édouard l'avait saisi, arraché,
+répétant:--Ce portrait! ce portrait!
+
+Oh! elle joue ma vie à sa vengeance; mon portrait ici! mon portrait!
+
+Le procureur du roi pria Édouard de lui faire passer le portrait; la
+galerie était impatiente de le voir.
+
+Édouard remit le portrait; il arma silencieusement ses pistolets engagés
+à sa ceinture, derrière les pans de son habit.
+
+Le portrait fut trouvé charmant; le colonel de la gendarmerie remarqua
+qu'il ressemblait à un de ses cousins; il passa de main en main,
+accompagné d'éloges et de réflexions sur le fortuné séminariste qui
+avait servi de modèle.
+
+--Nous direz-vous son nom, madame? demanda le juge de paix.
+
+--C'est saint Édouard, répondit Léonide en laissant glisser le médaillon
+dans le corsage de sa robe; oui, saint Édouard: c'est un cadeau de notre
+excellent archevêque.
+
+La bouffonnerie fit fortune; l'exclamation grotesque qu'elle produisit
+amena une diversion à la faveur de laquelle Caroline retourna à sa place
+sans être trop étudiée. M. Clavier n'avait pas saisi le moindre sens aux
+paroles de Léonide. Au bout de ces mots: Forêts, Diane, rêves, idéal, il
+ajouta mentalement: Enfantillage! Édouard ne vivait plus, ne pensait
+plus; il était pétrifié. Rendu un instant à lui-même par les sons de la
+musique qui, pour secouer l'apathie des danseurs, était passée à la
+gamme la plus criante, il songea par quel moyen naturel il apprendrait à
+Maurice l'impossibilité de rentrer jamais chez lui. Après bien des
+projets, rejetés aussitôt que conçus, il s'arrêta au plus dangereux pour
+sa propre vie, décidé à ne plus reparaître à Chantilly. Il écrirait un
+billet dans lequel il apprendrait à son ami que la police ayant
+découvert sa retraite, il était de sa délicatesse de changer de lieu de
+refuge. Édouard se disposa ensuite à quitter le bal, après avoir donné à
+ces deux femmes un regard tout plein d'amour et de haine.
+
+A son début, Léonide n'avait eu besoin de faire aucune avance pour
+débiter sa science augurale: les mains avaient plu par deux et par
+quatre; mais depuis que, des propos insignifiants, Léonide avait passé à
+des allusions qui ne laissaient rien à faire à l'interprétation, son
+rôle avait été pris au sérieux: on eut peur. Nul n'osait effleurer le
+cercle divinatoire; les plus hardis se tenaient sur la défensive. Le
+rire était morne; les mains se cachaient comme les consciences.
+
+--Enfin!
+
+Tel fut le cri de hyène que poussa Léonide.
+
+D'un bond elle s'élança à l'extrémité de la salle pour entraîner avec
+elle une jeune femme toute épouvantée, qui se défendit de son mieux pour
+ne pas servir de plastron aux dernières agaceries de la Bohémienne.
+
+La jeune femme fut la plus faible. Morte de frayeur, couverte de larmes
+qu'elle cherchait à éteindre sous un sourire impossible, elle fut
+placée, par violence, au milieu du cercle agrandi prodigieusement par la
+lutte qui s'était établie entre elle et Léonide.
+
+Pressés contre le mur, les derniers rangs de spectateurs montèrent sur
+les chaises.
+
+Les autorités reprirent leurs places le long de la cheminée.
+
+De nouveau les gendarmes se postèrent à l'entrée.
+
+On eût dit que le bal allait s'ouvrir.
+
+Au milieu de la salle, les deux femmes étaient seules, tremblantes
+toutes deux, l'une d'effroi, l'autre d'ironie et de colère.
+
+La victime de Léonide était démasquée, et sa pâleur était grande sous le
+domino blanc qu'elle avait revêtu; délicieux costume dont elle s'était
+parée moins pour se déguiser que pour faire ressortir avec avantage la
+pureté de son teint. Mariée depuis peu, elle avait encore la fraîcheur
+du pensionnat sur le visage. Son mari l'adorait; leur ménage était
+parfaitement heureux, à la joie près d'avoir des enfants. On connaissait
+sa famille, celle de son mari; le plus vif intérêt l'entourait;
+plusieurs personnes insistèrent pour qu'on interdît d'avance toute
+raillerie à la Bohémienne. Un jeune homme, dont personne ne jugea à
+propos de repousser l'avis, s'opposa à cette mesure, objectant avec
+raison que la délicatesse de cette jeune dame souffrirait plus de cette
+demande en grâce que de quelques plaisanteries qu'il aimait à croire de
+peu de portée.
+
+--Oh! mon Dieu! ne vous alarmez pas tant, mesdames; je n'ai encore tué
+personne, dit Léonide d'un ton amer, mais dont la voix tremblait. Que
+sais-je sur madame, que vous ne connaissiez pas?
+
+Édouard fut encore forcé de subir cette scène avant de quitter le bal.
+Il eut bientôt la fatale conviction que la femme exposée au poteau des
+railleries de Léonide était la femme d'un négociant en laines de
+Beauvais, Hortense Lefort, celle contre laquelle Léonide lui avait juré
+de se venger dédaigneusement, après tant de pressantes protestations.
+
+Édouard s'était flatté jusqu'ici que la collision des deux cousines
+n'aurait pas lieu, comptant sur l'impossibilité d'une rencontre au
+milieu de tant de visages divers, si bien déguisés, et surtout sur la
+pudeur de Léonide, femme comme toutes les autres, plus méchante en
+théorie qu'en pratique.
+
+Il était écrit que cette soirée favoriserait toutes les détestables
+machinations de Léonide et détruirait les plus sages espérance
+d'Édouard.
+
+Il était appuyé sur le tranchant de l'une des deux portes d'entrée,
+mâchant des réponses aussi décousues qu'étaient stupides les questions
+que lui adressaient les quatre gendarmes de service, en manière de
+passe-temps.
+
+Léonide voulut parler.
+
+On écouta.
+
+Et quel silence! un silence d'échafaud.
+
+--Je n'ai aucun sort à lire pour toi dans l'avenir ténébreux. Bel
+arbuste, tu as porté avant la saison, et, la saison venue, personne n'a
+vu tes fruits.
+
+--Obscur! obscur!
+
+--Aussi bien que moi, blanche Hortense, tu savais que tu serais mère
+avant le mariage; tu savais cela autant que tu prévoyais peu que tu
+cesserais d'être mère après t'être mariée.
+
+--L'oracle n'est pas clair! cria-t-on de toutes les parties de la salle,
+nous savons tous que madame Lefort n'a pas d'enfant.
+
+--Un flambeau!
+
+--Voici qui éclaircira tout, répliqua insolemment Léonide en ramassant
+pour fuir plus vite les plis de sa robe traînante, et en déposant sur
+les bras de sa victime une poupée de carton, symbole accusateur de
+maternité, que les moins intelligents comprirent.
+
+D'un mouvement unanime, toutes les femmes se masquèrent d'horreur,
+indignées de l'outrage qu'on faisait à leur sexe, indignées d'être aussi
+impitoyablement fouettées en public devant leurs frères, devant leurs
+maris, et dans la réputation d'une personne des plus honorées du pays.
+
+Un long cri de pitié pour la femme qui, frappée comme par la
+malédiction, était tombée sur le carreau, un long cri de souffrance
+sortit de toutes les bouches. On frissonnait à voir là une femme
+évanouie, à terre; là, des femmes se cachant le visage; là, une femme se
+précipitant vers la porte que, dans son trouble, elle ne trouvait pas.
+
+Et pas un vengeur pour terrasser cette apparition!
+
+Un homme se présenta qui, saisissant Léonide par le bras, lui dit:
+«Visage à visage, poitrine contre poitrine, souffle sur souffle, comme
+le cauchemar sur le sommeil: A moi!»
+
+--A mon tour! Ma prédiction, la voici: tu n'en as livré qu'une à chacun:
+j'en tiens deux en réserve pour toi, belle Bohémienne, beau masque!
+
+Ne les devines-tu pas?
+
+La première, c'est que tu n'es pas une femme; non, tu n'es pas une
+femme! Il est encore, à dix-huit ans, des figures roses et fraîches
+parmi les hommes; de ces figures que le hasard a voulu peindre en femme
+pour que la lâcheté s'y cachât mieux.
+
+Vois! tu n'as pas eu de pudeur, c'est vrai; de pitié, j'en appelle à
+tous; de bonté, que ces dames le disent; de prudence même: considère où
+tu es. Tu n'es pas une femme!
+
+Tu as ri des mortelles tristesses que tu as fait naître tout à coup
+comme une maladie, au milieu de la joie; tu as ri des pâleurs répandues
+par toi sur tous ces visages bons et heureux, de ces pâleurs dont les
+étrangers même ont souffert; tu as ri de ces rougeurs qu'à peine la
+sellette des tribunaux fait monter aux joues des prévenus: or, tu n'es
+pas une femme!
+
+T'es-tu seulement mêlée à nos danses que tu as brisées? Non, tu n'es pas
+une femme! Voit-on ici pour te protéger le regard armé d'un mari, la
+présence d'un père, le voisinage sacré d'un frère? rien, pas même le
+bras obscur, le visage masqué d'un mercenaire, pas même la main
+française d'un inconnu pour mendier ton pardon à ces dames, pour
+échanger son nom avec nos noms. Or donc, une dernière fois, tu n'es pas
+une femme!
+
+A bas le masque, monsieur!
+
+Voilà ma première prédiction, beau masque!
+
+Ne devines-tu pas la seconde?
+
+Alors, c'est que tu n'as pas prévu, femme sans esprit, que dans la salle
+se trouverait le mari de la femme outragée, et que ce ne devait pas être
+assez de tout ton sang pour payer le mal fait à l'épouse à terre, le mal
+fait au mari debout. Monsieur, vous êtes un lâche! Si vous êtes une
+femme à genoux! Si vous êtes un homme, à genoux encore! car vous avez
+trop attendu pour me prouver que vous étiez un homme.
+
+Vous croyez sans doute, faible comme je vous tiens, maître de vous comme
+je le suis, sans qu'aucune puissance au monde vous enlève d'ici, que je
+vais vous arracher le masque et une partie du visage, sans me soucier
+plus de l'un que de l'autre, mais seulement afin que chacun découvre une
+place vivante où cracher? Détrompe-toi, beau masque, je t'ai dit que ton
+art serait en défaut avec moi: garde ton visage!
+
+Mais voyons ta poitrine; là aussi on reconnaît les hommes.
+
+Et, d'un mouvement calculé, Jules Lefort déchira le corsage de la robe
+de Léonide, mit à nu sa poitrine, emportant dans la brutalité du geste,
+les pattes, les rubans et les agrafes.
+
+Le sein de Léonide resta découvert, tout enflammé, par places, des
+ongles qui venaient de le déchirer.
+
+Léonide tomba sur Hortense.
+
+--Je le savais, s'écria Jules Lefort: je suis vengé!
+
+--Et moi, monsieur?
+
+--Qui donc êtes-vous, vous qui vous présentez si tard? demanda, l'écume
+aux lèvres, l'insulteur de Léonide à Édouard.
+
+--Qui je suis? A quoi bon le dire, s'en informer? Mon nom n'a rien à
+faire ici, pas plus que le vôtre. Vous trouveriez commode, monsieur, de
+connaître par moi cette femme; moi je me trouverais lâche de me dévoiler
+lorsque cette femme s'est tue.
+
+--Elle cache son visage, vous votre nom; vous êtes donc tous deux de
+moitié dans l'offense? Distinguez vos parts dans la réparation que je me
+suis donnée.
+
+--Monsieur, vous êtes un insolent!
+
+--Monsieur, vous êtes masqué, et mon visage est découvert.
+
+--Je vous insulte.
+
+--Vous ne m'insultez pas: je vous apprends mon nom que tout le monde
+connaît ici. Vous ne m'insultez pas: vous êtes masqué et vous taisez le
+vôtre.
+
+--Mais sortons! Venez!... ou bien!...
+
+--Monsieur, vous êtes masqué: je ne sortirai pas. Pourquoi ne
+seriez-vous pas un assassin?
+
+Vous êtes bien heureux, vous, monsieur, répliqua Édouard en contractant
+le masque fondu, décoloré, qui pantelait à son visage, vous êtes heureux
+de n'être pas masqué!...
+
+--Pas si heureux que vous de l'être.
+
+--Ah! vous prenez pour une lâche prudence l'immobilité de ce masque qui
+m'oppresse et me fait mourir! mais la supposition est atroce, monsieur;
+croyez qu'il y a un homme sous ce simulacre étouffant; c'est parce que
+je ne suis ici ni le frère, ni le mari, ni le père de cette dame, que
+j'ai toléré jusqu'à présent votre souffle injurieux aussi près de mon
+visage. Reculez-vous!
+
+--Est-ce donc parce que vous êtes l'amant de cette femme que vous ne
+vous démasquez pas? L'excuse est assez bonne, si le mari est dans la
+salle.
+
+--Il y est, dit Édouard.
+
+Qu'on juge de la rumeur que l'affirmation d'Édouard produisit. Ainsi que
+des cartes égarées qu'on accouple dans leurs couleurs pour compléter un
+jeu, les femmes se hâtèrent de rejoindre leurs maris, tandis que les
+maris de leur côté exécutaient le même mouvement pour se rallier à
+elles.
+
+Jusque-là, la présence d'esprit d'Édouard avait parfaitement réussi et
+paraissait devoir le tirer de ce pas périlleux; mais, par un accident
+qui aurait trouvé en défaut le plus subtil, six maris, qui n'avaient pas
+amené leurs femmes au bal, furent obligés, afin de prévenir les
+interprétations du lendemain, de sommer Édouard de se démasquer
+sur-le-champ ou de montrer le visage de la femme évanouie.
+
+--Ni l'un ni l'autre, répliqua Édouard furieux. Vous êtes, par ma foi,
+bien peu confiants dans vos femmes pour risquer leur réputation à cette
+enquête? Je ne suis pas aussi présomptueux que vous êtes défiants. Ai-je
+dit que j'étais l'amant de quelque dame présente ou absente? Je ne suis
+celui d'aucune d'elles, sachez-le. J'ai révélé que le mari de la femme
+frappée par monsieur se trouvait dans la salle: c'est tout. Ne vaut-il
+pas mieux, consultez-vous, que l'offense et la réparation restent
+plongées dans le doute que de les en tirer pour ne punir personne, car
+que ferez-vous à la femme quand elle sera debout, et de quel reproche
+m'accablerez-vous, moi qui l'aurai défendue? Que gagneriez-vous enfin à
+découvrir que je suis son amant, si je l'étais?
+
+--Convaincus tous les six, fut-il répondu à Édouard, que ce n'est point
+là la femme de l'un de nous, vos subterfuges et vos menaces sont de
+méprisables prétextes. Vous nous avez mis en cause, monsieur, nous y
+restons. Demain, cette femme serait à coup sûr celle de l'un de nous du
+plein droit de la calomnie. Que personne donc ne sorte du bal! que nul
+n'emporte l'idée d'un soupçon infâme que vingt ans n'effaceraient pas.
+Fermez les portes!
+
+Les portes furent fermées.
+
+--Ne touchez pas au visage de cette femme, par la vie de tous les six,
+de tout le monde, que je tiens au bout de cette arme! n'y touchez pas!
+
+La terreur et le désespoir sont dans la salle. Les femmes poussent des
+hurlements d'effroi à la vue de deux pistolets qui les menacent; il
+appuie ensuite son pied dans toute sa largeur sur le masque de Léonide.
+
+Le mouvement est prompt, pas assez pourtant pour empêcher deux bras qui,
+saisissant Édouard par derrière, neutralisent l'articulation de ses
+poignets. Aussitôt quatre personnes s'attachent à sa jambe, posée sur le
+visage masqué de Léonide; elles vont lui faire perdre la résistance et
+l'équilibre, lorsque Édouard s'écrie avec désespoir: Sur votre honneur!
+vous avez juré, messieurs, de vous contenter du visage de l'un de nous,
+de celui de cette femme ou du mien: Regardez!
+
+Le masque d'Édouard tombe à terre.
+
+--Édouard de Calvaincourt! s'écrie Caroline de Meilhan. Et elle cache
+son visage dans ses mains.
+
+--Tu l'as tué, infâme! s'écrie Léonide en se relevant d'un bond.
+
+Le colonel de gendarmerie semble se souvenir de ce nom.
+
+Le greffier regarde le colonel; et l'un par l'autre ils acquièrent une
+certitude dans cette fatale interrogation rapide et muette.
+
+Le colonel ajoute aussitôt: Édouard de Calvaincourt, condamné à mort par
+le tribunal de Poitiers. Gendarmes, emparez-vous de cet homme! faites
+votre devoir.
+
+Quatre gendarmes tirent leur sabre et s'avancent sur Édouard: il est
+perdu:
+
+Édouard lâche au-dessus de leurs têtes ses deux coups de pistolet dans
+la glace; des milliers d'étincelles jaillissent. Hommes et femmes
+tombent sur le parquet. Eux-mêmes, épouvantés, blessés par les éclats du
+talc et du verre, qui ont frappé leurs yeux, les gendarmes opèrent un
+mouvement de recul. Édouard en profite pour se lancer sur le perron du
+jardin, le franchit, grimpe au mur de clôture, se trouve en pleine rue,
+en rase campagne, à la lisière du bois: il est sauvé.
+
+Son cœur bat, ses jambes tremblent, son front est en sueur, ses dents
+se choquent; mais Léonide?
+
+Il revient sur ses pas avec la même vitesse; il entend passer à ses
+côtés des chevaux de gendarmerie haletants; il voit courir dans tous les
+sens les voitures en désordre qui abandonnent la ville troublée: le
+voilà de nouveau dans Senlis, à la porte de la sous-préfecture. Mais, au
+lieu de s'introduire dans la salle par le mur du jardin du côté du
+perron, il entre tout simplement par la porte. La salle est vide: la
+peur a chassé le plus grand nombre, et ceux qui cherchent à rattraper
+Édouard ne sont pas restés là à l'attendre. Naturellement, l'endroit le
+plus sûr pour lui dans ce moment est celui même où, il y a quelques
+minutes, il avait couru le danger de laisser la vie.
+
+Trois personnes étaient restées dans la salle: Léonide toujours masquée,
+M. Clavier et Caroline.
+
+--Venez, dit Édouard à Léonide, venez!
+
+--Vous! ici?
+
+--Pas un mot, madame, venez!
+
+--Un seul mot, monsieur, reprit solennellement M. Clavier. Demain, à
+quatre heures du soir, à la Table-du-Roi, dans la forêt de Chantilly.
+
+--J'y serai, mort ou vif.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+A son retour de Paris, Maurice ne fit pas même savoir qu'il était
+arrivé.
+
+En passant, il donna quelques ordres au maître clerc, et monta dans son
+cabinet. Il était fort pâle.
+
+Il s'écria d'une voix étouffée, en tombant dans son fauteuil: «Trois
+cent mille francs! Où trouver en quelques heures trois cent mille
+francs? Affreuse spéculation!»
+
+Il dénoua sa cravate tout empreinte de la poussière du voyage, la jeta
+au loin, car il étouffait, et accoudé sur la cheminée, la tête dans ses
+mains, il répéta devant la glace: «Affreuse spéculation! Trois cent
+mille francs, ou l'affaire est perdue.»
+
+Son portefeuille était ouvert devant lui, et, pour la vingtième fois
+depuis deux minutes, il dépliait des effets de commerce qu'il comptait
+et recomptait, murmurant vite et tout bas: «A payer trois cent mille
+francs! sinon mon avenir, mon bonheur m'échappent; et moi qui le
+concevais si modeste, si facile! Ah! pourquoi ai-je eu un instant
+d'ambition? Aussi pourquoi Reynier m'a-t-il tant persécuté? pourquoi ma
+femme...»
+
+L'indignation de Maurice contre lui-même avait pour cause l'incident
+malheureux d'un jeu de Bourse survenu au milieu de ses achats de maisons
+de la Chapelle. Quoique le secret du futur entrepôt à Saint-Denis n'eût
+pas été trahi, Maurice ou plutôt Reynier avait mis tant de précipitation
+à se constituer acquéreur des bâtiments à démolir, que quelques
+propriétaires de la Chapelle, plus clairvoyants, sans deviner
+précisément le but de leur spéculation, sur le simple soupçon d'une
+vaste entreprise, avaient élevé le prix de leurs terrains. Ils
+pouvaient, en outre, par leur exemple, enfler les prétentions des autres
+propriétaires et rendre par là l'opération ruineuse. Il s'était donc
+agi, à quelque prix que ce fût, de se débarrasser de ces propriétaires
+incommodes en achetant leurs maisons au plus vite et au prix,--il le
+fallait bien,--ridiculement exagéré qu'ils en demandaient. C'étaient
+trois cent mille francs à noyer dans le gouffre. Tout le génie de
+Reynier avait abouti, selon sa coutume, à conseiller de jouer à la
+Bourse dans l'espoir de gagner la somme nécessaire aux achats. Mais on
+ne joue pas sans argent; Maurice avait risqué et perdu cent cinquante
+mille francs à lui, de ses propres épargnes, pour avoir les trois cent
+mille. Sa douleur était moins encore cependant dans cette perte, grave
+au fond, que dans l'impossibilité de poursuivre désormais cette grande
+affaire du chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle, qui comblerait
+tous les déficits. Tandis que Reynier court dans Paris pour rallier ces
+trois cent mille francs, Maurice se désole dans son cabinet d'avoir tant
+sacrifié à une entreprise qu'il faut abandonner à moins d'y sacrifier
+dix fois davantage.
+
+--Au moins, si chez moi, ici, j'avais la consolation du repos domestique
+pour oublier les douleurs présentes, pour songer avec calme aux moyens
+de réparer cette brèche faite à ma fortune! Mais non: mon existence a
+été empoisonnée; ce que j'ai vu, ce que j'ai appris est là, sur mon
+cœur, comme du feu; et je ne sais trop ce que je viens chercher ici:
+quel rôle jouer? Je n'ai ni liberté d'âme ni énergie à partager entre
+mes deux malheurs.--Que dire à Léonide? «Sortez! vous m'avez déshonoré!»
+et à Édouard: «Tu m'as trahi; je ne te dois plus rien, je te livre au
+premier passant, qui à son tour, te livrera à tes juges. Sors aussi!»
+Pourquoi, non? Et fermer ensuite la porte sur eux, et seul alors, jeune
+homme comme autrefois, libre, recommencer ma vie active; n'ambitionner
+que ce que je pourrai posséder par mon travail... C'est un rêve, je n'ai
+plus vingt-cinq ans. Le monde, que penserait-il? Quand on me demanderait
+ce qu'est devenue ma femme, si je répondais qu'elle est absente, on le
+croirait pendant deux mois; ensuite on rirait, on murmurerait, on
+supposerait, on dirait qu'elle était ma maîtresse; ajoutant que j'ai été
+un infâme de l'avoir produite et nommée partout comme ma femme: et si,
+par hasard, de plus indulgents ou de mieux informés consentaient à
+croire que c'était bien ma femme légitime, celle dont je me serais
+séparé, alors on aurait découvert la vérité, la vérité qui tue dans les
+petites villes. Et moi qui ai besoin d'entourer ma maison de tant de
+silence et de tant de chasteté! une rumeur de blâme à travers ma vie, un
+souffle de ridicule sur mon toit, me tueraient comme un faux dans mes
+actes.
+
+Et pourtant, je rougis à penser que je me tairai devant ma femme,
+devant Édouard; qu'elle va venir; qu'elle s'assiéra à ma table, ce soir;
+qu'ils y seront tous deux; qu'elle me parlera; qu'il me demandera, lui,
+des nouvelles de la Vendée. Et je ne dirai pas à celle-ci:--Cet homme
+est votre amant, madame! à celui-là: Oui, vous êtes son amant, et de
+plus vous êtes condamné à mort; sortez!
+
+--Sortez, lui crierai-je: oui! et pourquoi pas? Sortez! et que tu ne
+sois plaint de personne en montant à l'échafaud. De personne! ni des
+inconnus, ni des tiens; les uns sans pitié pour tes opinions; les autres
+sans courage pour te délivrer. Nous avons la simplicité de croire à la
+noblesse d'opinion de ces gens-là. Qu'il eût séduit Léonide au bal, où
+les femmes sont au plus entraînant, au plus fou, au plus frivole, que
+sais-je, moi, homme de retraite? Qu'il se fût fait aimer d'elle dans les
+mille occasions que notre lâche société offre à tous les corrupteurs,
+ailleurs que chez moi: bien! mais l'abriter et l'avoir pour ennemi; mais
+lui faire manger mon pain et mon honneur! Je n'ai été qu'un pauvre sot,
+dupe de mon bon cœur; et j'éprouve que le plus sage est de ne compter
+sur aucune reconnaissance dans la vie; que l'égoïsme est la cuirasse
+d'acier dont il faut s'envelopper, pour traverser sans meurtrissure, une
+société armée de pointes empoisonnées.
+
+Eut-on jamais plus de tourments? Cela pour elle. Qu'ai-je besoin d'être
+si riche, moi? Mais elle jalouse les plus difficiles jouissances, et ma
+tâche est de les lui procurer, n'importe à quel prix. Ma jeunesse, mes
+nuits, ma réputation sont sacrifiées à échafauder son ambition. Et quand
+je rentre chez moi, chercher le recueillement en récompense de mes
+luttes au dehors, un autre est dans mon lit. Ainsi la bataille au
+dehors; au dedans la honte. Qui le croirait? c'est lorsque les soucis
+d'une fortune acquise pour elle, blessure à blessure, me vieillissent,
+c'est lorsque l'effroi de toutes les responsabilités assumées sur ma
+tête m'égare, c'est quand je suis sur le point de surprendre l'adultère
+auprès de mon foyer, qu'une femme, imbue de je ne sais quelles stupides
+maximes, se dresse devant moi et réclame sa liberté. Et que
+feraient-elles les femmes si elles étaient plus libres? Comment le
+seraient-elles davantage et nous aviliraient-elles mieux?
+
+Léonide parut à la porte du cabinet.
+
+L'altération de ses traits était moins la marque du repentir et de la
+peur que celle d'une colère longtemps concentrée; ses lèvres
+tremblaient.
+
+Elle essaya de parler debout, mais ses jambes fléchirent.
+
+Maurice lui avança un fauteuil.
+
+--Savez-vous, dit-elle, en affectant de sourire, que M. Édouard?... Mais
+je ne vous ai jamais vu si pâle, s'interrompit-elle en apercevant la
+figure de Maurice au-dessus de la sienne.
+
+--Ce n'est rien; ma pâleur est causée par la vôtre; poursuivez.
+
+--Eh bien, dis-je, M. Édouard est l'amant de... devinez.
+
+--La hardiesse est nouvelle, Léonide. Il est l'amant... que m'importe de
+qui? Le confident est bien choisi!
+
+La physionomie de Léonide passa comme un éclair de la colère à
+l'étonnement. Comprimée entre une dénonciation préparée et une équivoque
+inattendue, elle fut saisie; la respiration lui manqua.
+
+--Dites toujours, j'écoute. Il m'est curieux, vous l'avez jugé ainsi
+vous-même, d'apprendre de qui M. Édouard est l'amant. Je ne lui
+supposais pas, à ce digne jeune homme, beaucoup de facilités, dans la
+position où il se trouve, de se prodiguer en bonnes fortunes. Il est
+présumable qu'il n'aura pas poussé au delà des limites de la prudence le
+cours de ses équipées, et qu'il aura concilié les élans de la passion
+avec les restrictions de la retraite. Mais j'oublie que c'est à vous de
+m'instruire.
+
+Ce ton ironique, cette parole moqueuse que n'avait jamais eus Maurice ne
+laissaient aucune faculté libre à Léonide. Elle s'épuisait, dans la
+rapidité de ses observations, à distinguer le véritable sens des pensées
+de son mari. Allait-il au-devant des délations qu'elle apportait, ou les
+tournait-il contre elle, irréprochable qu'elle n'était pas?
+
+Léonide devait sur-le-champ parler ou mourir.
+
+Elle se mit à rire à gorge déployée.
+
+Maurice la jugea folle ou se crut fou.
+
+--Eh! mon Dieu! ne dirait-on pas, à votre air décontenancé que vous êtes
+son rival? Vous êtes ironie de la tête aux pieds. Attendez au moins de
+connaître la femme aimée d'Édouard. Votre figure bouleversée
+m'alarmerait pour votre fidélité.
+
+Léonide rit plus fort.
+
+La colère est imitative, comme toutes les excitations nerveuses. Attaqué
+avec l'arme du rire, Maurice rit aussi, mais faux, et sans que lui ou
+sa femme perdissent dans ce double mensonge l'ambiguïté de leur
+situation.
+
+--Édouard, vous disais-je, aime une jeune personne que vous connaissez
+beaucoup.
+
+--Je le présume.
+
+--Fort jeune et fort jolie.
+
+--Puisque vous l'assurez.
+
+--Qu'il voit assidûment.
+
+--Raillez-vous? interrompit Maurice, qui, le premier, consuma ce rire
+phosphorique et revint à son ton naturel; raillez-vous?
+
+--Vous auriez quelque raison de croire qu'on se joue de votre crédulité,
+vous qui savez qu'on n'entre dans le pavillon d'Édouard ni qu'on n'en
+sort sans difficulté.
+
+--C'est donc chez lui, vous daignez me l'apprendre, qu'ont lieu les
+rendez-vous? Heureux proscrit! Le malheur, il est vrai, a tant
+d'ascendant sur les femmes, la pitié est chez elles si voisine d'un
+sentiment plus tendre, que je comprends la félicité de notre ami.
+Seulement il me semble qu'il nous compromet beaucoup; ne trouvez-vous
+pas?
+
+--Vous en dites d'abord plus que je n'en sais, Maurice, répliqua
+Léonide, qui, entrée pour accuser, était tout étonnée de subir presque
+une accusation, toute gauche de façonner la menace en plaisanterie et
+d'amincir sa colère en ironie. Je n'ai pas avancé, comprenez-moi, que la
+maîtresse de monsieur Édouard fût allée à son pavillon. Voilà des
+détails qui vous appartiennent. Je n'ai pas dit...
+
+--Moi j'assure, affirma sèchement Maurice, qu'elle y va; je l'assure.
+
+--C'est que vous en avez appris plus que moi, répliqua Léonide.
+
+Changeant la voie de ses inductions, elle supposa réellement Maurice au
+courant de l'intrigue d'Édouard avec mademoiselle de Meilhan, et se crut
+sauvée de tout soupçon.
+
+--Vraiment, vous savez qu'elle se rend au pavillon d'Édouard?
+
+--Oui, et la nuit.
+
+--La nuit, Maurice?
+
+--A dix heures, tous les soirs, par le caveau.
+
+--Par le caveau! répéta Léonide, écho précipité de chaque phrase de
+Maurice. Sa pensée fut: «Nous aurions pu, Maurice et moi, nous heurter
+dans l'obscurité.»
+
+--Alors, poursuivit Maurice, les rideaux rouges sont tirés; la lumière
+de la lampe adoucie; il n'y a de vivant dans le pavillon que deux corps
+qui ne font qu'une ombre.
+
+Léonide eut froid; elle ne fut maîtresse du frisson qui la saisit qu'en
+serrant les poings et en pesant de toute son énergie morale sur son
+corps. Elle noua ses nerfs autour de sa peur.
+
+--L'infâme, pensa-t-elle, il renouvelait donc avec elle la comédie qu'il
+avait jouée avec moi, si je n'étais moi-même pour lui l'occasion de
+répéter son rôle.
+
+--Et qui vous a révélé cela? demanda-t-elle d'un ton impératif, et qui
+aurait dû mettre à nu, devant Maurice, l'amour qu'elle portait à
+Édouard; qui l'a vu pour le dire?
+
+--Moi! Que trouvez-vous d'étonnant à ce que j'aie été témoin des preuves
+d'un amour dont vous étiez si bien convaincue vous-même, que vous
+accouriez tout exprès m'en apprendre l'existence? Les effets paraissent
+vous scandaliser beaucoup plus que la cause. Peut-être, et c'est tout ce
+que j'explique de votre surprise, ne comptiez-vous me révéler qu'un
+amour platonique, d'enfant, de chérubin, jouet d'ivoire des coquettes,
+avoué un beau jour, de peur que l'Almaviva du logis n'aille au-devant
+d'une enquête plus sérieuse. On risque une confession tronquée pour
+éviter le réquisitoire, n'est-ce pas? Tel n'est pas l'amour de cette
+femme pour Édouard, je vous l'assure; c'est une passion, honteuse comme
+tout ce qui est caché, qui n'a plus même le piquant du mystère, car
+celui à l'honneur duquel elle touche est instruit et n'a qu'à choisir
+entre les moyens de vengeance.
+
+Les deux soupçons qui se disputaient l'esprit de Léonide l'emportaient
+l'un sur l'autre à chaque instant: tantôt elle croyait sincère
+l'indignation de son mari: alors elle rentrait dans sa première
+résolution de lui faire partager sa haine jalouse pour Édouard; elle
+s'oubliait même, dépassait le sang-froid du simple témoignage; et
+tantôt, croyant sentir des allusions directes sous chaque phrase de
+Maurice, elle se tenait sur la défensive, elle se retranchait derrière
+les dénégations comme une accusée. Sa dernière présomption fut que
+Maurice parlait d'elle. C'était l'outrage fait au mari et non la colère
+de l'hôte qui avait percé dans ses expressions.
+
+--Mais pour être sûr, ainsi que vous l'affirmez, reprit-elle, que
+monsieur Édouard reçoit une femme dans le pavillon, avez-vous donc une
+conviction certaine, inébranlable, fondée et non puisée dans le doute
+que j'ai fait naître peut-être la première dans votre esprit?
+Croyez-vous, si une conviction telle vous manque, qu'une femme soit
+assez imprudente pour se hasarder la nuit dans les détours d'une maison
+étrangère, et pour y voir un jeune homme caché dans cette maison, sans
+craindre d'être aperçue en entrant ou en sortant? Le croyez-vous?
+
+--Et vous, Léonide?
+
+--Non, je ne le crois pas!
+
+Quelque habile que soit la parole dans les moments où la colère se
+retire pour laisser sa chaleur à l'esprit, elle fut insuffisante ici à
+Maurice et à sa femme pour exprimer leur situation. Ils s'interrogeaient
+et se répondaient bien plus avec leurs gestes et leurs visages qu'avec
+la bouche.
+
+Léonide s'était relevée par une dénégation audacieuse; c'était au tour
+de Maurice à fléchir. Était-il bien convaincu que la femme enfermée avec
+Édouard fût la sienne? Léonide, il est vrai, était absente de la chambre
+à coucher lorsqu'il était descendu dans le caveau; mais avait-il eu
+assez de sang-froid pour s'assurer que ce fût réellement elle et non une
+autre femme qui était dans le pavillon? L'aveu volontaire de Léonide
+était presque la preuve certaine d'une erreur. Pourquoi, bien que
+l'événement fût peu ordinaire, n'aurait-elle pas été en soirée chez une
+amie, quand il était rentré? On ne condamne pas sans retour une femme
+uniquement d'après la délation grossière d'une ombre sur le mur. Ce
+doute rafraîchit les sens de Maurice: un nuage sombre monta de son
+visage et ne dévoila un moment que des traits paisibles et
+bienveillants.
+
+--Soyez persuadée comme de votre existence, reprit-il avec franchise,
+que j'ai entendu rire et causer hier dans le pavillon d'Édouard. Vous
+étiez probablement absente quand je rentrai pour chercher mes pistolets.
+Ayant vu la porte du caveau ouverte, j'y descendis, et je fus témoin de
+ce que je vous affirme maintenant.
+
+Léonide, sentant que les forces lui manquaient pour faire face à la
+sincérité de cet aveu, employa sa défaillance à jouer la surprise. Son
+haleine brisée, sa parole courte, la décoloration de ses joues
+exprimaient à la rigueur une terreur comme une autre. L'essentiel était
+de mettre un corps sous ce masque.
+
+--Ce que vous m'apprenez m'épouvante, m'anéantit. La porte du caveau
+ouverte! une femme chez monsieur Édouard, la nuit! Il descend donc à la
+rivière pour lui ouvrir, la nuit! Mais on sait donc qu'il se cache chez
+nous? Je ne croyais pas le mal si grand. Décidément c'est une raison
+pour que j'achève de vous communiquer le motif qui m'amène dans votre
+cabinet.
+
+Ce que je vous demande est hardi, mais il faut y consentir: éloignez
+monsieur Édouard de Chantilly, de notre maison. Croyez-moi: à défaut de
+notre intérêt personnel qui exige ce sacrifice, le sien le commande. Sa
+passion est un péril permanent pour nous.--Répond-il du silence de cette
+femme à laquelle il ne doit rien taire? Qu'un frère soupçonneux, qu'un
+rival attentif, qu'un père ait épié ses pas, et tout le monde saura tôt
+ou tard qui vous recélez; tort très-grave pour vous, malheur
+incalculable pour monsieur Édouard. Les solitudes défendent mal: c'est
+au centre de Paris même qu'il trouvera un asile impénétrable. Sans
+blesser les lois de l'hospitalité, engagez-le à s'y rendre; une fois à
+Paris, nous serons plus tranquilles sur son sort, et une terrible
+responsabilité aura cessé de peser sur nous.
+
+--Ma femme, pensa Maurice, sollicite le renvoi d'Édouard, elle qui, il y
+a quelques jours, me priait presque à genoux de ne pas le laisser partir
+pour Paris? Ce changement si brusque de résolution, d'où naît-il? Que
+s'est-il passé? Dans tous les cas, pourquoi m'effrayerais-je? Ce serait
+certes une singulière et nouvelle manière d'aimer que de renvoyer
+l'homme qu'on aime. Léonide craint-elle de succomber à une passion dont
+elle tient à écarter la cause? Appeler une explication là-dessus, c'est
+blesser sa délicatesse; il suffit, je crois, de consentir à sa
+proposition: c'est tout comprendre. Oui! mais n'est-ce pas me ramener à
+mes premiers doutes, m'obliger à les rattacher de nouveau à la scène du
+pavillon? Au fond, pourquoi? Il y a deux femmes compromises; c'est
+visible. De cette double passion, pourquoi Léonide n'aurait-elle pas
+éprouvé que la jalousie? Absurdes et lâches énigmes où j'embrouille ma
+vie et l'étrangle.
+
+--Vous n'auriez pas de plus impérieux motifs, Léonide, pour me demander
+son renvoi?
+
+--Pardon, j'en ai d'autres! mais je ne vous les dirai que lorsque M.
+Édouard ne sera plus ici.
+
+--Vous désirez donc résolûment qu'il parte?
+
+--Oui, et aujourd'hui même, avant la nuit.
+
+Maurice réfléchit pendant quelques minutes, résuma avec promptitude la
+conversation qu'il venait d'avoir avec sa femme, et il répondit:
+
+--Édouard sera à trois heures sur la route de Paris.
+
+--Vous me le promettez, Maurice, vous me le jurez?
+
+--Je vous le promets. Il ajouta intérieurement: Mes présomptions sont
+fondées; j'ai mis le doigt sur la vérité: Léonide n'a que le tort
+involontaire d'aimer Édouard. Quoiqu'il m'en coûte, ma prudence de mari
+sera sourde, dans cette occasion, à mes scrupules d'ami. Édouard
+partira; mais il quittera Chantilly non accompagné de mon ingratitude,
+mais de mes regrets. Je lui ménagerai à Paris une retraite; je l'y
+conduirai. Là, toujours entouré de mes soins, il attendra que ses amis
+et moi lui facilitions les moyens de passer en Angleterre ou en
+Allemagne.
+
+Un poids horrible se détacha de la poitrine de Maurice. Il ressentit
+plus vivement les pertes d'argent qu'il avait éprouvées.
+
+--J'attends votre frère, Léonide: je suis dans l'impatience de son
+retour. Dès qu'il sera rentré, faites-le passer aussitôt dans mon
+cabinet, je vous en prie. Allez dans votre appartement; moi je me rends
+de ce pas au pavillon d'Édouard, pour lui communiquer notre commune
+résolution.
+
+--Commanderai-je des chevaux pour trois heures?
+
+--Chargez-vous de ce soin, Léonide.
+
+Léonide se retira.
+
+Dès qu'elle fut partie, Maurice se dirigea vers le tambour des deux
+portes. Il se baissait pour soulever la trappe, lorsqu'il la vit
+s'élever et paraître Édouard, qui le suivit dans le cabinet.
+
+--C'est chez le notaire que je viens, dit Édouard en s'asseyant: me
+promet-il d'être aussi bon pour moi que l'ami?
+
+--S'il le peut, pourquoi non?
+
+--Il le peut. Tu me dispenses des précautions oratoires usitées dans les
+romans: arrivons au fait tout de suite. Je suis fils unique, tu le sais;
+ma fortune est à moi, avec le droit d'en disposer à mon gré sans en
+référer à personne. Ceux qui auraient quelque prétention sur mes biens
+sont des parents éloignés et la plupart si riches, que sans injustice ma
+générosité peut les ignorer. Une condamnation à mort ne fut jamais un
+brevet de longévité. Qu'on m'arrête demain: dans trois jours je n'existe
+plus; et ce que je possédais ira grossir les fortunes déjà immenses de
+ces parents dont je te parlais. Il est prudent de se mettre en règle. Tu
+me vois chez toi pour toutes ces raisons. Décidé à partir demain pour
+Paris, c'est encore une raison, n'est-ce pas, pour hâter mes
+dispositions? Dresse donc un écrit simple et clair dans lequel tu
+stipuleras que je laisse mes biens à partager après ma mort en trois
+parties égales: la première partie reviendra à... le nom en blanc; la
+seconde aux paysans pauvres de ma commune en Vendée; la troisième à
+Louis-François Maurice, notaire à Chantilly.
+
+--Tu es fou?
+
+--Très-raisonnable, au contraire. Ajoute que si, dans six mois, à dater
+d'aujourd'hui, je n'ai pas rempli par le nom du premier légataire le
+blanc qui en occupe la place, son tiers sera reversible en proportions
+égales sur mes deux autres héritiers. Tourne cela en termes de notaire.
+Mes biens s'élèvent à quinze cent mille francs net, sur lesquels en
+voilà trois cent mille en billets de banque, que je te remets. Prends
+cela d'abord.
+
+--Sauvé! pensa Maurice; sauvé! Ma grande affaire aura lieu, ou plutôt
+qu'ai-je besoin de m'embarrasser d'affaires? Me voilà riche. Oh! Léonide
+ne me persécutera plus. Se levant avec une joie indicible, il sauta au
+cou d'Édouard.
+
+--Tu acceptes, n'est-ce pas, Maurice!
+
+--Non.
+
+--Allons donc! préfères-tu que mes biens passent à des indifférens? Où
+mets-tu la délicatesse? Que je me survive au moins dans le souvenir de
+ceux que j'ai aimés; ils m'oublieront moins vite en ayant sous les yeux
+ce qui m'aura appartenu. Et quelle raison as-tu pour me refuser?
+
+--Ai-je fait assez, Édouard, pour que tu me donnes non ta fortune,--car
+j'espère que tu en jouiras seul et longtemps, et que tes enfants en
+jouiront après toi,--mais pour mériter cette preuve d'une reconnaissance
+qui me rend presque de ton sang?
+
+--Faut-il que je te rappelle, Maurice, notre amitié d'enfance, tes
+services, ton hospitalité à cœur ouvert, ma vie jusqu'à ce jour
+sauvée par toi? Ce n'est pas de l'or que je te donne: c'est ce que je
+laisse sur la terre. Est-ce ma faute si le souvenir est gâté par son
+trop de valeur? j'aurais voulu être pauvre. Mais, parce que je suis
+riche, repousseras-tu mon héritage?
+
+--Non, Édouard, et c'est parce que je t'ai rendu quelques services
+devenus peut-être plus importants par l'enchaînement des circonstances,
+que je n'accepterai point tes offres. Je me reprocherais de m'être fait
+payer en argent le saint droit d'asile. D'ailleurs, notre amitié est
+presque une parenté, et à ce titre la loi me défend de participer à de
+tels bénéfices testamentaires.
+
+--Singulière objection! Parce que tu es mon ami et mon notaire, je dois
+être ingrat; et toujours attendu que tu es notaire, tu veux te regarder
+comme étranger à ce qui me touche.
+
+A qui laissera-t-on ses biens? à ceux que l'on n'aime pas? La loi
+aurait-elle arrêté que les notaires n'auraient pas d'amis? Tes scrupules
+sont d'ailleurs faciles à lever.
+
+Édouard prit une plume, une feuille de papier, et, en quelques minutes,
+il eut dressé un testament écrit de sa main, signé par lui, qu'il
+cacheta et remit à Maurice.
+
+--Mais pourquoi cette précipitation, Édouard? vas-tu donc mourir dans la
+soirée? Tu ferais venir de sinistres pensées.
+
+Maurice s'empara de la main d'Édouard.
+
+--Quel projet roules-tu donc dans ta tête?
+
+--Je te l'ai dit, Maurice; je pars pour Paris.
+
+--Quelle obstination à nous quitter! pensa Maurice. Voilà qui est
+singulier: au moment où je vais chez lui, il se rend chez moi; et c'est
+lorsque je me prépare à lui dire la nécessité où nous sommes de nous
+séparer qu'il me signifie son départ. N'y a-t-il que du hasard
+là-dedans?
+
+--Ainsi tu comprends, poursuivit Édouard, l'urgence de mes précautions.
+Oui, je vais à Paris, je vais une dernière fois me mêler à la politique
+active. Des espérances nouvelles m'ont fait rougir de mon inutilité au
+parti qui a mes affections; il a une dernière chance à courir, je
+prétends la partager. Pardonne-moi si je ne t'en confie pas davantage.
+Ta conviction répugnerait à croire à ces espérances; la mienne
+souffrirait à les entendre nier. Ma vie n'est déjà plus une question: je
+joue rien contre tout. Mort, mes mesures sont justifiées par
+l'événement, n'est-ce pas? Vivant et vainqueur,--pardonne-moi, Maurice,
+cette supposition,--je déchire ce testament, et reprends ma fortune; y
+consens-tu?
+
+Maurice n'était plus du tout à ce que disait Édouard; il tenait
+machinalement le papier qu'il lui avait remis, et il rapprochait la
+prière de sa femme, de faire partir Édouard pour Paris, et la présence
+de celui-ci demandant avec instance à quitter Chantilly. Non,
+réfléchissait-il, il est impossible qu'ils ne soient pas d'accord pour
+s'être ainsi rencontrés. Que s'est-il donc passé entre elle et lui? Elle
+a été pourtant bien ferme; et Édouard est si noble... Joueraient-ils un
+rôle longtemps médité? Vingt fois, depuis qu'il est avec nous, les
+circonstances ont été aussi impérieuses sans qu'il ait demandé à partir.
+Je ne crois donc pas au prétexte politique d'Édouard; il est vague.
+Comment savoir la vérité?... Mais Léonide n'a-t-elle pas insisté?--se
+demanda Maurice illuminé tout à coup,--pour qu'Édouard partît avant la
+nuit? N'a-t-elle pas là-dessus exigé ma parole, mon serment?...
+N'a-t-elle pas couru commander des chevaux pour trois heures? Si cette
+précision cachait ce que je cherche à savoir!
+
+--Eh bien, Édouard, mon ami, va où le ciel t'appelle; tu partiras pour
+Paris, où je t'accompagnerai, cet après-midi, à trois heures.
+
+--Non, pas aujourd'hui, Maurice; mais demain...
+
+--Je découvre tout; j'ai touché le fait personnel à Léonide et à
+Édouard. Ce départ est concerté; mais il y a désaccord entre eux sur le
+jour et sur l'heure. N'importe: il y a une détermination convenue,
+arrêtée à deux: qu'est-ce qui l'a précédée? qu'est-ce qui la nécessite?
+
+--Pourquoi donc pas à trois heures, Édouard? nous ferions route pendant
+la nuit, ce qui nous convient parfaitement. Allons! cela nous arrange
+mieux; tu n'y avais pas songé. Je vais sonner pour qu'à trois heures les
+chevaux soient prêts.
+
+Maurice alla vers la sonnette.
+
+Édouard l'arrêta.
+
+--Je t'en prie, consens à ce délai: pas aujourd'hui, demain. Au fond,
+que t'importe?
+
+--Il me supplie de lui accorder ce délai: tout est là. Mais qu'est-ce
+qui est là? J'ai évoqué ce doute: il est venu. Quelle lumière en
+tirerai-je maintenant? il m'effraye.
+
+--Non, Édouard, il faut que tu quittes Chantilly à trois heures. Je
+veille sur toi: je ne réponds de toi qu'à ce prix.
+
+--Mais enfin, pourquoi exiges-tu que je parte aujourd'hui? me
+l'apprendras-tu, Maurice?
+
+--Et enfin pourquoi ne partirais-tu pas aujourd'hui? me l'apprendras-tu,
+Édouard?
+
+Ils marchèrent l'un sur l'autre, s'arrêtèrent à un pas de distance, et
+se regardèrent sans parler, maîtres tous deux de leur espèce de
+sang-froid. Ce n'étaient pas deux hommes cherchant à s'emparer de leur
+secret, mais plutôt se demandant: «Avons-nous un secret?» Quoi qu'il dût
+s'en suivre de ce choc, il n'en était pas moins résulté une première
+atteinte de défiance entre les deux amis: leur amitié avait sa
+souillure.
+
+--Au moins une raison de ce refus, Édouard; une seule?
+
+--Je ne le puis.
+
+--Je t'en supplie.
+
+--Non, Maurice.
+
+--Mais si je l'exigeais?
+
+--Je te refuserais encore, Maurice. Ma vie a été à toi pendant quatre
+mois; elle est encore entre tes mains; ma fortune t'appartient; mais
+ceci n'est pas à moi, je ne le confierai à personne.
+
+--Chez moi un secret! un secret qu'on me tait!
+
+--De quoi t'étonnes-tu, toi qui en reçois tant et qui n'en as jamais
+violé?
+
+--J'ai peut-être tort, répondit Maurice avec une grande apparence de
+sincérité; j'aurais dû comprendre que ce que tu me caches, n'ayant aucun
+rapport à ta fortune et à tes opinions, était tout simplement une
+affaire de cœur où personne n'avait le droit de pénétrer...
+
+Ces dernières paroles furent dites d'un ton si vrai, quoiqu'elles
+cachassent leur hypocrisie; elles furent accompagnées d'une étreinte si
+involontaire, quoique peu désintéressée, qu'Édouard y fut pris comme
+Maurice lui-même.
+
+Il est des piéges d'instinct que l'on dresse par l'irrésistible logique
+de la situation, et que l'on arrange comme l'araignée tend ses fils; on
+ne songe pas à prendre: c'est la vie qui fait sa toile.
+
+Au reste, si Maurice employait sans calcul dans ce moment la franchise
+comme adresse, Édouard, de son côté, allait se montrer enfin à cœur
+ouvert. Il supposa que son ami, craignant de l'effrayer en lui annonçant
+quelque nouveau péril dont il était menacé, hâtait ainsi le moment de
+leur séparation. Les suites du bal de Senlis pouvaient avoir déjà fait
+découvrir sa retraite; des émissaires rôdaient depuis plusieurs jours
+autour de Chantilly: Maurice en avait sans doute aperçu, et il n'y avait
+pas d'autre cause à son obstination mystérieuse. Voilà ce qu'Édouard
+imagina.
+
+--Je te remercie de ta générosité, Maurice; tu me comprends enfin! Sois
+meilleur que je n'ai été sincère.
+
+--Il est donc vrai qu'il l'aime! Je ne me suis pas trompé. Il me
+remercie encore de ma générosité! Mais qu'est-ce donc que le monde?
+
+--Oui! Maurice, j'avais ici un attachement de cœur que j'emporte: un
+attachement si vif et si brûlant, que je n'ai jamais eu le sang-froid
+de le fixer ni de m'en rendre compte. Au moment de le vaincre peut-être
+par l'éloignement, je m'en accuse comme d'une faute.
+
+--Mais, Édouard, Édouard! interrompit Maurice en marchant à grands pas
+dans le cabinet, tu te méprends sans doute sur le choix du confident; tu
+oublies à qui tu parles, chez qui tu es. Tu parles d'amour dans ma
+maison, et dans ma maison il n'y a qu'une femme, et cette femme est la
+mienne! Cet or, que tu enveloppes pour moi dans un testament, est-il
+pour payer l'hospitalité ou ma femme? Par quelle étrange erreur
+confies-tu au mari, que tu as trahi le mari; à l'hôte, que tu as souillé
+l'hôte? que veux-tu de plus?
+
+--Est-ce une erreur, est-ce la connaissance entière de ma conduite qui
+le fait ainsi parler? eut à peine le temps de penser Édouard. Me
+croit-il l'amant de sa femme et de mademoiselle de Meilhan, ou de sa
+femme seulement?...
+
+--Apprends tout, Maurice!
+
+--Que me reste-t-il à savoir, malheureux?
+
+--Mademoiselle de Meilhan sera bientôt mère!
+
+Maurice tomba dans un fauteuil.
+
+--Silence pour toi et pour moi, mon ami!
+
+--Qu'ai-je dit, Édouard? qu'ai-je supposé? La révélation est si belle
+pour moi, que je n'ai plus le courage de te blâmer. Tu me rends ma
+femme, que tu n'as pas désirée, n'est-ce pas? Ce qu'elle a tant fait
+d'efforts pour me dire, c'est donc cela! Que ne l'ai-je comprise! Son
+énigme s'explique: vous en aviez chacun la moitié. Elle veut que tu
+partes, parce qu'elle craint pour cette enfant dont elle est l'amie,
+presque la mère. Elle a ses projets là-dessus: les tiens sont
+d'éclaircir nettement ton sort afin de pouvoir t'unir à Caroline. Oui!
+ce blanc laissé sur cet écrit tracé de ta main sera rempli par son nom.
+Mon Dieu! que la vérité est simple! quelle puissance infernale se plaît
+donc à la cacher? Un ami perdu, une réputation avilie, un ménage
+détruit, sur un mot! Ce mot prononcé, la paix descend du ciel. Viens,
+viens sur moi, Édouard; mais, avant tout, écris ce nom sur ce papier;
+que je le lise! Réparation pour tous, honneur rendu au mari, richesse à
+l'orpheline! reconnaissance à Dieu! Écris, écris!
+
+Édouard, attendri jusqu'aux larmes, prit la plume et à la suite de ces
+mots: _Je laisse mes biens à partager en trois parties égales: la
+première partie reviendra_, il écrivit ceux-ci: _à mademoiselle Caroline
+de Meilhan._
+
+--Et, maintenant pars. Va, choisis le jour, l'heure; que m'importe
+l'heure? arrête ton sort. Reviens ensuite! reviens, Édouard! car ta
+femme t'attendra, mon ami, ta femme! Triomphe ta cause! si je ne dois te
+revoir qu'à ce prix.
+
+Maurice avait presque oublié, dans son délire, qu'il était à demi ruiné
+s'il ne trouvait pas les trois cent mille francs pour acheter les dix
+maisons de la Chapelle.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Maurice éprouvait l'étourdissement d'un homme qui, tombé d'un second
+étage, se retrouve sur ses pieds, sans fractures, secoué seulement dans
+tous ses membres. Ces sortes de félicité sont bien vives; il est sage
+cependant de ne pas abuser des moyens qui les procurent. Au souffle de
+sa tranquillité d'âme revenue, les nuages orageux pressés couche sur
+couche autour de son front s'évaporaient; il goûtait avec plénitude la
+joie de la paix domestique, chose sainte, pure et bénie, qui fait
+paraître le pain noir si bon, la chaise brisée aussi molle que le
+fauteuil en velours, et les nombreux enfants que Dieu vous a envoyés,
+fussent-ils pâles et nécessiteux comme le besoin, beaux comme des anges,
+beaux comme leur mère.
+
+Victor entra; son aspect ramena de nouveau Maurice sur les pertes qu'il
+avait essuyées.
+
+--Ne nous endormons pas, Maurice! Nous jouons avec la fortune; elle est
+fine joueuse; soyons plus adroits qu'elle, si c'est possible. L'adresse
+est tout entière dans la promptitude à combler les vides qu'elle creuse;
+on passe dessus; on glisse là où d'autres ne songent qu'à s'abîmer. Tu
+as perdu; nous avons perdu; c'est vrai; il n'y a là de la faute de
+personne.
+
+--Excepté, Victor, de la faute de ceux qui jouent.
+
+--Te voilà encore; toujours le même! Eh! qui ne joue pas? Regarde autour
+de toi, près de toi, sous toi: ce ne sont pas les exemples qui te
+manquent. Qu'est-ce que tes fermiers qui serrent leur blé trois ans en
+grenier pour attendre qu'il hausse sur les marchés, au risque de le voir
+pourrir et germer? Qu'est-ce que tes honnêtes bourgeois qui amassent des
+louis, dans l'espoir sordide de revendre la pièce de vingt francs avec
+un bénéfice de quatre sous? Le change, l'accaparement, le monopole,
+n'est-ce pas là aussi du jeu?
+
+--Je ne prétends pas le contraire, Victor, mais quel panégyrique
+entreprends-tu si chaudement?
+
+--Le nôtre, Maurice. Et distingue, en outre: nous ne jouons pas
+uniquement pour jouer, pour avoir de l'or pour de l'or. Une opération
+colossale est conçue par nous; pour la réaliser il nous faut de
+l'argent, beaucoup d'argent; nous en manquons, qui nous l'avancera? Le
+gouvernement? cercle vicieux: il emprunte; comment prêterait-il? Les
+banquiers? l'intérêt dévorerait le capital: c'est chasser avec le lion.
+
+Aie recours aux hommes d'argent, et l'usure rongera le gain de
+l'opération; nous serons ruinés le jour même où nous aurons réussi.
+D'ailleurs, entre la consomption de l'usure et la foudroyante décision
+du jeu, je préfère le jeu qui enrichit plus vite, et qui, s'il ruine, ne
+prend pas du moins de commission. Renoncera-t-on à une entreprise utile
+au pays, de ce que l'unique moyen d'avoir les fonds nécessaires à son
+exécution est de recourir au jeu de la Bourse? Quelle œuvre, quand
+elle se présente aussi vaste que la nôtre, n'absout pas d'avance la
+série de causes dont elle est résultée? Je lisais hier dans ton journal,
+Maurice, que Paris ne serait la métropole du monde que lorsque de toutes
+ses portes des chemins de fer partiraient pour rayonner sur la surface
+de la France. Très-judicieusement, selon moi, il ajoutait qu'il ne
+fallait pas espérer ce progrès de la part du gouvernement, toujours
+retenu par la crainte, peut-être raisonnable au fond, d'établir trop de
+communications entre les peuples, entre Paris et les départements, déjà
+assez moralement unis. Aux fortunes particulières, aux dévouements des
+citoyens, il appartient, affirmait ton excellent journal, de prendre
+l'initiative dans l'exploitation des chemins de fer. Je te montrerai ce
+passage. Maintenant revenons au plus pressé. Dix maisons nous restent à
+acheter à la Chapelle; une fois achetées, le côté entier de la rue est à
+nous. Ou le chemin de fer nous sera concédé, ce qui est plus probable
+que le lever du soleil demain matin, ou nous obtiendrons, en notre
+qualité de détenteurs des propriétés, ce qu'il nous plaira, pour que le
+chemin s'effectue sans nous. Tu as entendu: dix maisons seulement à
+acquérir, et l'affaire est au sac.
+
+--Mais où prendre, Victor, ces trois cent mille francs qu'on demande
+pour ces dix maisons?
+
+--Où les prendre? mais partout. Où n'y a-t-il pas trois cent mille
+francs? Sans cet infernal revirement des rentes, nous ne penserions plus
+à ces maisons. Puisqu'il ne nous a pas été favorable, voyons, as-tu là
+cent mille écus disponibles?
+
+--Disponibles?... non.
+
+--Le motif?
+
+--C'est qu'ils ne m'appartiennent pas; je les garde en dépôt.
+
+--Tu as donc cent mille écus? Nous sommes sauvés; donne!
+
+--Y songes-tu? Avec quelle légèreté! Une pareille somme! et si...
+
+--Et si quoi? Nous n'allons pas les jouer à la roulette, j'espère; nous
+les plaçons sur hypothèques; et quelles hypothèques! D'abord sur des
+maisons qui représentent quelque valeur, et ensuite sur une opération...
+la plus belle opération de l'époque.
+
+--Cependant...
+
+--Ne sers-tu pas l'intérêt à tes clients? Cet intérêt, où le prends-tu?
+
+--Je m'arrange, je dissémine mes dépôts avec précaution, je fais des
+placements sûrs.
+
+--Quoi de plus sûr que ce que je te propose? D'ailleurs, Maurice, le
+moment est pressant; il s'agit de pousser à fin ou de laisser là
+l'affaire. As-tu ce dernier courage extravagant? Pas d'autre
+alternative. Abandonner, revendre à perte, nous ruiner dans l'opinion,
+ou se hâter de mener l'entreprise à pleines voiles dans le port.
+N'hésitons pas, car chacun de nos retards aplanit le chemin aux
+concurrents qui nous épient, ouvre les yeux aux propriétaires des dix
+dernières maisons, plus difficiles d'heure en heure. Je devrais être
+déjà sur les lieux pour en finir avec eux. Qu'est-ce donc que ces
+billets de banque?
+
+--Un dépôt qui vient d'être fait.
+
+Victor avait aperçu les trois cent mille francs d'Édouard.
+
+--Celui-là comme un autre, y consens-tu?
+
+--Je ne puis: c'est d'un ami...
+
+--De quel dépôt disposera-t-on si ce n'est de celui d'un ami? C'est un
+merveilleux placement que cet ami te devra, Maurice. S'il y avait
+quelque danger à celui que je te propose, assurément c'est le dernier
+argent auquel il faudrait songer; mais puisque le profit est
+clair,--clair comme le jour,--que la préférence soit pour ton ami. Ne
+sois pas ingrat.
+
+--Crois-tu qu'on trouverait en cas de gêne de l'argent sur notre
+opération? demanda Maurice en hésitant; car, je te l'avoue, la garantie
+des maisons que nous achèterons, ainsi que celle des maisons que nous
+avons déjà achetées, ne me paraît pas aussi solide qu'à toi, Victor.
+
+--Veux-tu cinq cent mille francs dans vingt-quatre heures sur ces
+maisons? mais, par exemple, à la condition de divulguer le projet auquel
+ils seront appliqués;--veux-tu?--Réponds; mais dépêchons-nous! Tout
+perdre, ou ces cent mille écus.
+
+Victor s'était jeté, avec la précipitation d'un homme destiné à avoir du
+courage pour deux, sur le tas de billets de banque, et les comptait.
+
+--M'accompagneras-tu à Paris, Maurice?
+
+--Non, je suis trop fatigué.
+
+--A ton aise.--Dix--vingt--trente.--Où est Léonide? Je ne l'ai pas vue
+en entrant.
+
+--Elle est au jardin, sans doute.
+
+--Quatre-vingts--cent--cent dix.--y a-t-il du nouveau en politique,
+Maurice?
+
+--Des troubles dans le midi; des assassinats en Vendée.
+
+--Misérables!--Deux cent trente-neuf--deux cent soixante-trois.--On dit
+que nous sommes infestés de réfractaires qui rôdent autour de nos
+campagnes. Il m'a été assuré qu'hier au soir un d'eux,--celui-là est
+hardi! a osé se montrer au bal de Senlis, où il y avait au grand complet
+toutes les autorités du département, et qu'on l'a, comme de raison,
+arrêté à la _pastourelle_.--Trois cents.--Voilà qui est fait.
+
+Juste! trois cents billets de mille! on dirait qu'ils nous attendaient.
+La Providence les avait comptés.
+
+Midi sonne: il n'y a pas une minute à perdre, Maurice. Je pars. Adieu
+donc! A trois heures je serai chez le notaire, où notre contrat de vente
+avec les propriétaires des dix maisons de la Chapelle est dressé.
+
+Victor enferma les billets dans son grand portefeuille, et il tendit la
+main à son beau-frère, auquel il semblait dire:--Humilie-toi devant mon
+imagination.
+
+--Au revoir, Maurice. Bonne chance pour nous! Selon toute apparence, je
+serai de retour ici vers minuit. Attends-moi; nous causerons de ce qui
+se sera passé chez le notaire. La démarche est décisive.
+
+--Sois prudent, je t'en conjure, Victor. Cet argent est sacré.
+
+--Tout argent est sacré, Maurice. J'aurai soin de celui-ci comme du mien
+propre.
+
+Resté seul, Maurice essaya de continuer son rêve de béatitude
+domestique, interrompu par l'arrivée de son beau-frère; l'effort fut
+inutile.
+
+
+
+
+XX
+
+
+La Table-du-Roi est une large meule de pierre élevée à quatre pieds du
+sol au milieu de la forêt de Chantilly. Elle est le centre de douze
+routes qui, à des distances différentes, deviennent à leur tour des
+ronds-points d'où partent d'autres rayons: ainsi à l'infini. Le grand
+Condé, dans une halte de chasse royale, y donna un déjeuner à Louis XIV,
+qui l'a immortalisée, comme tout ce qu'il a touché.
+
+Par deux routes convergentes s'avancèrent lentement, sur le tapis de
+feuilles roulées et rougies par l'hiver, Édouard, enveloppé dans son
+manteau, M. Clavier, portant une de ces boîtes dont la forme révèle le
+contenu.
+
+Ils arrivèrent presque en même temps au bord de la Table-du-Roi. M.
+Clavier y déposa ses pistolets, Édouard deux épées. Le manteau de
+celui-ci fut jeté sur les armes; la prudence exigeait cette précaution;
+la nuit n'était pas venue: quelques bûcherons attardés se montraient
+encore entre les allées, à travers les massifs éclairés par l'automne:
+et des rouliers allant à Senlis éveillaient par intervalle la solitude
+du carrefour.
+
+Édouard s'approcha de M. Clavier et le salua.
+
+Le vieillard inclina légèrement la tête.
+
+Ils étaient face à face.
+
+--Ce que cache votre manteau, commença M. Clavier, prouve que nous ne
+nous sommes mépris d'intention ni l'un ni l'autre. Notre rencontre
+d'hier a impérieusement déterminé pour tous deux celle d'aujourd'hui:
+elle était donc nécessaire, monsieur.
+
+--J'en conclurai simplement avec vous, répondit Édouard du ton le plus
+respectueux, que les événements, encore plus que notre volonté, ont fait
+que nous nous joignons ici dans les dispositions où nous sommes. Cette
+pensée nous rassure d'avance sur des résultats que nous n'aurons pas
+absolument provoqués: il y entre de la fatalité.
+
+--A votre âge, moins positif que le mien, et je vous en félicite, je
+raisonnais ainsi; je n'avais tort que lorsque je le voulais bien.
+Souffrez qu'à soixante-dix ans, je ne sois pas de votre avis. Si un
+événement nous amène ici, c'est vous qui l'avez fait naître, c'est moi
+qui l'ai subi. Vous représentez l'outrage, moi la réparation. Vous voyez
+que la question est très-personnelle. C'est un compte à régler d'homme à
+homme.
+
+--Puisque vous le désirez, monsieur, j'accepterai le sens le moins
+favorable aux intentions que j'avais en venant ici. Je demanderai
+seulement à essayer une explication que votre raison calme écoutera et
+comprendra, je l'espère.
+
+--Parlez, monsieur; que me direz-vous pour effacer ce que j'ai appris?
+
+--La vérité.
+
+--Elle arrive tard.
+
+--Je suis proscrit.
+
+--Je le fus; après?
+
+--Ma tête est mise à prix.
+
+--La mienne l'a été trois fois: après?
+
+--Obligé de me cacher chez un ami...
+
+--Histoire de toutes les victimes politiques. Un ennemi eut pour moi la
+même générosité: c'est plus beau; c'est aussi banal. Arrivons, monsieur.
+La nuit vient.
+
+--Cet ami, poursuivit Édouard, a une femme.
+
+--L'ennemi qui m'offrit un asile en avait une aussi. J'étais jeune, elle
+était belle: vous allez m'en raconter autant. Je l'aimai et ne la
+déshonorai pas. N'est-ce pas là tout votre roman?
+
+Édouard fut interdit.
+
+--Presque tout, monsieur.
+
+Il baissa le front.
+
+--J'attends que vous me parliez de Caroline. Dispensez-moi de ces
+précédents d'intrigue. Le lieu est mal choisi, et je suis peu propre à
+écouter de telles confidences. Laissons toutes les femmes; occupons-nous
+d'une seule, je vous prie.
+
+--Comment parlerai-je de l'une, monsieur, sans commencer par l'autre?
+
+--Sais-je,--par qui l'aurais-je appris?--que mademoiselle de Meilhan
+était dans la mêlée de vos bonnes fortunes? Caroline n'était qu'une
+rivale; votre embarras l'annonce assez. Parlez-moi maintenant de votre
+ami.
+
+--De l'ironie, monsieur! Que mon ami reste en dehors de nos débats; je
+l'exige et vous en conjure. Votre pénétration va trop loin, et ce
+n'était pas la peine de m'interrompre pour me provoquer à dire ce qui
+n'est point.
+
+--Soit, monsieur; trêve à votre ami, à sa femme, à tout le monde.
+N'éclaircissons rien; décidons, cela vaut mieux.
+
+Le conventionnel saisit le coin du manteau jeté sur les armes, exprimant
+par ce geste qu'il renonçait à toute explication qu'il lui faudrait
+entourer de tant de ménagements.
+
+Édouard replaça le manteau tel qu'il était d'abord.
+
+--Je n'ai donné, dit-il, reprenant la conversation de plus haut, aucune
+rivale à mademoiselle Caroline de Meilhan. La scène du bal fut de ma
+part la conséquence d'une faiblesse et non d'une complicité. Au péril de
+la réputation de la femme que j'accompagnais, j'ai dû la défendre, s'il
+ne m'a pas été permis de la venger.
+
+--Dites plutôt au péril de votre vie. Monsieur, votre conduite fut
+courageuse, noble; j'en fus témoin. J'aime mieux, au moment où je vous
+parle, que la loi, très-juste en vous frappant, ait été frustrée, que
+d'avoir vu un homme de cœur trahi dans son dévouement. Enfant des
+révolutions et des armées, je ne tolère le sang qu'au milieu de la
+bataille ou dans la rue, quand la bataille s'y livre. Après, c'est
+l'affaire du bourreau... Bien! très-bien, monsieur; vous étiez serré de
+près: seul contre six, seul contre tous. Vous n'avez pas pâli; je vous
+regardais. Vos deux coups de pistolet dans la glace m'ont ravi l'âme;
+j'ai battu des mains et me suis dit: Sauvé! c'était mon vœu... et si
+vous eussiez crié:--A moi! un ancien proscrit se fût levé, et vous
+eussiez vu...
+
+D'un commun élan, Édouard et le conventionnel se tendirent la main,
+séparés par la distance de la Table-du-Roi, leurs bras retombèrent sur
+leurs épées.
+
+--Voilà qui nous rappelle à notre devoir, ajouta M. Clavier.
+
+--Encore un instant, monsieur. Ce cri, échappé à mademoiselle de
+Meilhan, vous a sans doute instruit de l'attachement qui s'est formé
+entre elle et moi. Cet attachement, que les malheurs de ma situation ont
+fait mystérieux, il est dans votre droit de le blâmer, de le trancher
+d'un coup d'épée, si le sort vous favorise; mais je me laisserai plutôt
+tuer sur place que de chercher à justifier en moi l'homme qui a menti
+dans sa fidélité à Caroline.
+
+--Je ne suis point ici pour vous adresser des reproches de femme; je
+leur abandonne le privilége de vous décerner ou de vous refuser à leur
+tribunal le prix de constance. Je vous accuse, moi, et je viens essayer
+de vous punir pour avoir troublé l'existence de mademoiselle de Meilhan;
+pour l'avoir séduite: oui! car vous vous êtes fait aimer,--triomphe
+facile sur le cœur d'une enfant,--et pour l'avoir lâchement trompée
+en la nourrissant d'illusions sans but. Quel était le vôtre?
+
+--De l'épouser, monsieur.
+
+--Mensonge! Votre tête est proscrite, votre nom rayé de la société. A
+tort ou à raison, vous n'êtes plus qu'un criminel. Devant quel
+magistrat, au pied de quel prêtre porteriez-vous votre demande en
+mariage? Celui-là vous lirait votre sentence, celui-ci, la prière des
+morts! Jeune homme, il vous est permis d'avoir du courage pour
+vous-même, de jouer votre vie au milieu des folies d'un bal, de vous
+rendre au fond d'une forêt où, sur un coup de sifflet, un ennemi moins
+généreux que moi rassemblerait autour de vous tous les gens de la
+justice; mais il vous est défendu de faire partager vos funestes
+témérités à une femme, à une épouse. Risqueriez-vous votre mère, votre
+sœur, à cette chance? Est-ce aimer une femme, dites, que de lui
+réserver pour toit l'exil, pour protection la hache du bourreau, et le
+titre de veuve aussitôt que celui d'épouse?
+
+--Je m'étais dit tout cela, monsieur; mais j'espérais en des temps
+meilleurs où, les haines politiques assouvies, je reprenais mon rang
+dans le monde. La sainteté des serments traverse, chez une âme sincère,
+les circonstances difficiles de la vie. Nos ennemis ne régneront pas
+toujours; peut-être se lasseront-ils de proscrire. Enfin on compte un
+peu sur la justice de Dieu, quand même on n'espérerait plus dans celle
+des hommes.
+
+--C'est-à-dire, monsieur, que pour épouser mademoiselle Caroline, vous
+comptez sur une révolution, pas à moins; sur un changement de dynastie.
+Savez-vous que c'est plus long à attendre que la mort d'un oncle?
+
+--J'avais des espérances moins difficiles à réaliser, et que j'étais
+disposé à répandre dans vos mains, continua Édouard, si vous m'eussiez
+écouté avec plus de sang-froid.
+
+--Vous comptez sur votre grâce, je vous entends; espérance des dupes du
+parti. Une grâce! La mort commuée en lâcheté, vous appelez cela une
+grâce; triste équivalent de ceci: «Moi, homme de parti, je me repens;
+moi, souverain, je vous pardonne.» Notre grâce, à nous qui combattions
+la trahison sous la république, et le despotisme sous l'empire, c'était
+un couteau qui tombât d'aplomb, avec ses trois cents livres, entre la
+tête et les épaules; c'était une balle qui allât droit au cœur.
+
+--Non, je n'attends pas de grâce! se récria Édouard. Par pitié,
+monsieur, soyez plus généreux dans vos paroles! J'aime la vie: je n'ai
+pas vingt-huit ans; mon cœur, comme le fut le vôtre, est plein de
+pensées d'avenir; mais, de même que j'ai déjà sacrifié à la sainte cause
+qui m'anime la moitié de ma fortune, ma liberté et ma vie, je
+sacrifierais encore l'espoir, cette seconde vie, cette dernière
+ressource des proscrits, s'il me fallait ravoir tous ces biens au profit
+de ma grâce. Cathelineau n'en demanda pas: c'était un paysan; il a
+montré l'exemple à de plus nobles. Point de grâce! celle de Dieu
+exceptée.
+
+--Enfant, vous méritez de mourir, car une longue vie glacerait cette
+résolution sublime. Oui: vous êtes du sang qui plaît aux révolutions,
+qu'importe la cause; de celui que versent leurs martyrs. Vergniaud,
+Danton, Charette, trois grands morts: Vergniaud, la tête d'une
+révolution; Danton le bras, Charette le cœur: ce sont les pasteurs de
+l'humanité, de tels caractères. Ils vont au devant du troupeau; ils
+tombent les premiers, dans la nuit où ils marchent, si un précipice
+s'ouvre sur leurs pas; mais les premiers ils ont vu l'étoile, si l'on
+arrive. Les hommes ne valent que par ces temps de lutte qui les
+retrempent. Il y a des races, et j'ai la fierté d'en descendre,
+condamnées à combattre pour les droits de l'égalité sur la terre,
+jusqu'à ce qu'elle soit établie; il en est, au contraire, et vous en
+descendez aussi, faites pour troubler ce niveau par des couronnes. Mais
+le monde a commencé par deux frères: il faut qu'il finisse par là.
+
+Cette intimité d'enthousiasme rapprochait, par l'attrait de la
+conviction, ces deux représentants d'opinions si opposées. Une seconde
+fois le conventionnel s'était vu prêt à presser dans sa main la main du
+jeune royaliste; mais une seconde fois sa colère lui était revenue en
+rencontrant les armes déposées sous le manteau.
+
+La nuit venait; la teinte pâle d'une soirée d'automne bordait l'horizon.
+A l'orient sombre, abandonné depuis longtemps par le soleil, nageaient
+des vapeurs, îles de nuages, entre lesquelles sortaient, comme du fond
+d'un lac, des baguettes rouges, expirante végétation de la forêt. A
+travers cette claire-voie, et dans la zone vive où la transparence de
+l'air n'avait pas perdu sa pureté, luisait déjà la ciselure indécise de
+quelques étoiles froides et polies comme le diamant. Par la condensation
+progressive du brouillard, les distances diminuaient dans le
+prolongement des allées. A vingt pas de chacune des douze routes,
+l'espace était cerné autour du rond-point de la Table, en ceinture
+nuageuse. La coupole du ciel semblait assise sur cette rotonde, et
+l'éclat en était plus vif du fond de cet entonnoir vaporeux.
+
+--Utilisons les faibles clartés que nous laisse la fuite du jour,
+reprit, après la diversion qui s'était faite, le vieux conventionnel;
+celui de nous qui ne doit pas rester ici aura assez de peine, si nous ne
+nous hâtons, à retrouver la sortie du bois.
+
+Il s'empara ensuite des deux épées et les présenta à Édouard, afin qu'il
+choisît celle qui serait le plus à sa main.
+
+Je suis fort indifférent, ajouta M. Clavier, sur le choix des armes que
+vous et moi avons apportées. Je vous dois cependant cet aveu, que si je
+n'ai jamais été assez adroit ni assez exercé pour être sûr de tuer mon
+adversaire, je n'ai jamais été assez mal avisé non plus pour m'exposer à
+ses coups, dépourvu de toute expérience dans les armes. A une époque de
+ma jeunesse où je pouvais sans orgueil émettre mon opinion sur la
+moralité du duel, je pensais que l'extrême adresse mettait la victoire
+au niveau de l'assassinat, qu'il fallait laisser une place au doute,
+afin que la conscience y trouvât un refuge après la mort d'un ennemi.
+
+--Monsieur, répondit Édouard, qui répugnait à se servir d'une épée
+contre un vieillard, et qui cherchait à éterniser les prétextes pour que
+la nuit arrivât et rendît impossible cette lutte disproportionnée,
+monsieur, sur le champ où nous sommes, les révélations de la nature de
+celle que vous venez de faire ne sont, entre gens décidés, ni de la
+fatuité ni de la peur. J'userai de la même franchise, avec moins de
+droit que vous à être cru. Vous m'y autorisez: prenez d'avance mon avis
+pour ce qu'il vaut. Ma force à l'épée est supérieure; mon adresse à
+cette arme est même malheureuse. Je suis presque toujours revenu seul
+d'une rencontre. Contre vous je manque donc de ce doute qui fait que la
+conscience ne s'impute jamais le succès d'un duel à crime: vous voudrez
+m'en épargner un.
+
+--Soit, dit en frémissant M. Clavier, indigné en lui-même d'avoir
+employé contre son adversaire un argument à deux fins. Je vous remercie
+de la franchise,--son poignet froissait la garde de son épée,--bien que
+je m'en fusse passé, je vous l'avoue. Ah! vous êtes fort à l'épée; c'est
+quelque chose, le complément d'une bonne éducation.--Ses paupières
+blanches suivaient le coup d'œil aigu qu'il lançait à Édouard.--Mais
+que n'attendiez-vous, pour m'apprendre votre adresse à cette arme,
+jusque après notre duel? Vous prétendez n'être presque jamais sorti du
+champ du combat accompagné de votre adversaire: c'est possible, oui!
+très-possible... l'avertissement est humain; mais beaucoup en ont usé
+comme moyen d'épouvante sur leur ennemi. Tenez,--le vieillard ne se
+contenait plus,--je ne vous crois pas; je ne vous croirai qu'après
+quelques passes... Êtes-vous prêt?
+
+La pointe de l'épée du conventionnel s'abaissa devant la poitrine
+d'Édouard.
+
+--A ne pas me battre avec vous, voilà à quoi je suis irrévocablement
+prêt, répondit Édouard en brisant son épée sur la Table-du-Roi.
+
+--Je ne m'attendais pas à cette action héroïque, s'écria M. Clavier,
+dont la colère, sans s'éteindre, descendit à la raillerie. Vous êtes,
+cela se voit, homme de cour et plein de procédés chevaleresques. Mais
+apprenez-le de moi, monsieur: pour répandre de si haut la générosité
+d'âme, il faut avoir la supériorité dans l'offense et l'avantage sur le
+terrain. A défaut, cette magnanimité n'est qu'une parade de théâtre:
+nous n'avons personne ici pour applaudir. Vous vous êtes trop hâté,
+jeune homme, de m'épargner: vous pourriez vous en repentir dans un
+instant. Choisissez de ces deux pistolets. A cette arme, une générosité
+pareille à celle dont vous venez de faire usage ne sauverait rien; car
+si la balle du jeune homme s'égare, la balle du vieillard tue.
+
+--On n'y voit plus qu'à dix pas, répondit Édouard.
+
+--A dix pas donc. Chargeons nos armes l'un devant l'autre: donnez-moi ma
+balle; choisissez la vôtre. Comptons les pas.
+
+--Un dernier mot, dit Édouard.
+
+--J'écoute, monsieur.--Le vieillard arma son pistolet.
+
+--Dites-moi clairement, comme le juge au condamné, entre tous les torts
+que j'ai envers vous, celui pour lequel vous exigez que je meure, si je
+ne vous donne la mort. Avant de sortir de ce monde, ou en m'en allant
+tout seul de cette forêt, que je sache l'énormité de ma faute et que je
+m'en repente mentalement.
+
+--Votre faute,--M. Clavier se rapprocha d'Édouard,--n'est pas d'avoir
+sans mon consentement aimé Caroline,--tort de jeune homme que
+cela.--Votre faute n'est pas dans la rivalité que vous lui avez
+infligée,--je vous crois assez puni, si vous l'aimez, par l'état où vous
+l'avez plongée hier; votre faute n'est pas dans l'impossibilité où vous
+paraissez être de ne l'épouser jamais. Vous ne sauriez que trop démentir
+mes prévisions et mes menaces en m'écrivant, de l'Angleterre ou de la
+Hollande, que mademoiselle de Meilhan est à vous.
+
+--Où donc est-elle, ma faute, monsieur, vous qui allez, avec des paroles
+de pardon, au devant de tout ce dont je m'étais accusé avant de me
+soumettre à votre autorité pour la fléchir?
+
+--Votre faute, répondit le vieillard, est dans la pureté même de vos
+intentions. Vous aimez mademoiselle de Meilhan, et vous espérez
+l'épouser. Eh bien, j'aurais préféré que vous fussiez un libertin
+follement aimé d'elle, que le jeune homme religieux dans sa parole;
+j'aurais préféré, oui,--que vous l'eussiez abusée par vos promesses, que
+de vous savoir prêt à partager avec elle votre nom et vos titres.
+
+--Je ne vous comprends pas, s'écria Édouard exaspéré.
+
+--Vendéen, vous ne comprenez pas un républicain; le chouan ne devine pas
+le bleu? Caroline n'est pas ma fille: elle est mieux que cela; elle est
+ma conquête; la seule palme que j'aie arrachée dans mes sanglantes
+luttes avec les vôtres. C'est la dernière branche d'une race noble que
+j'ai coupée à un tronc qui n'en poussera plus, grâce à moi! Et tu viens,
+quand j'ai tué tous les aïeux de cette enfant, quand j'ai volé sa mère,
+à qui je l'ai volée, tu viens, toi, avec tes châteaux, tes titres, ton
+nom, tes préjugés, mêler ta séve abondante et impure à cette séve pour
+la perpétuer; tu viens planter des nobles là où j'ai préparé le terrain
+pour la moisson plébéienne; tu viens greffer des comtes où j'attendais
+le rameau roturier qui, de ses larges feuilles, aurait ombragé ma
+vieillesse. Et qui donc me payera? les enfants que tu auras de Caroline?
+mais ils me maudiraient pour avoir tué leurs aïeux. Je veux pour ma
+mort, monsieur, le repos que je n'ai pas eu pour ma vie. Il a été assez
+chèrement acheté pour que j'en sois jaloux. Ah! vous ignorez les nuits
+maudites que passe un homme de parti qui a travaillé à une révolution.
+Parfois je doute sur mon oreiller; parfois j'ai peur: si je m'étais
+trompé! Alors je me lève sur mon séant, j'appelle, je crie, mes cheveux
+blancs se dressent sur ma tête, et je ne m'apaise que lorsque Caroline,
+cet ange de mes nuits, paraît à mon chevet, ses blonds cheveux répandus
+sur ses épaules nues, une lampe à la main: «Dormez bien, me dit-elle,
+car vous avez sauvé ma mère.» Et je dors. Et vous m'enlèveriez mon
+sommeil? Mais cette enfant, c'est mon pardon peut-être: qui sait? Elle
+ne sera qu'à l'homme dont mes convictions et mes serments n'auront pas à
+rougir. Devenue votre femme, elle ne serait plus ma fille, mais mon
+ennemie; elle se retremperait dans votre fanatisme. Démentez-moi, si
+vous l'osez. Et vous me laisseriez seul avec le doute! plutôt la mort.
+Il faut donc que je vous la donne ou que je la reçoive de vous.
+Maintenant vous m'avez compris: préparez-vous, monsieur, tirez!
+
+Le conventionnel s'était placé à cinq pas en face d'Édouard, la nuit ne
+permettant plus de se battre à une distance plus éloignée.
+
+--Monsieur, cria Édouard, nous sommes seuls, sans témoins. Les lois
+considéreraient votre mort comme un assassinat que j'aurais commis.
+
+--N'êtes-vous pas déjà condamné à mourir? Serez-vous tué deux fois?
+
+--Mais vous, monsieur, si vous survivez, de quelle excuse vous
+servirez-vous devant le juge qui vous demandera compte de ma mort?
+
+--Cette forêt est sombre, monsieur: trois lieues de silence nous
+enveloppent. Vous mort, je me retirerai à pas lents, sans soupçon, sans
+poursuite. Demain, quand on vous relèvera, la justice n'attribuera votre
+mort qu'au résultat de la lutte où vous vous serez engagé pour échapper
+à ses gens. Votre sentence sera exécutée.
+
+--Assassinez-moi, monsieur; je ne me battrai pas sans témoins.
+
+Le vieillard déposa son chapeau sur la Table, se mit en ligne et ajusta:
+le coup allait partir. Un bruit se fait entendre dans l'une des allées;
+il est suivi d'un autre bruit; ils semblent concertés pour envahir le
+rond-point. M. Clavier abaisse son arme, il écoute: ces bruits se
+rapprochent toujours sous un double écho. On dirait un cheval ou
+plusieurs chevaux qui se hâtent d'arriver.
+
+--C'est la gendarmerie! se confient avec terreur les deux adversaires.
+
+--Je suis poursuivi!
+
+--On vous cherche!
+
+--Ils vont m'arrêter!
+
+--Vous êtes perdu! Tenez, monsieur, faites feu avec ces deux pistolets,
+si l'on vous découvre sous la Table où je vous ordonne de vous cacher.
+Cachez-vous!
+
+Un seul cheval pénétra, fumant de sueur, dans le carrefour, et si
+violemment, que ses deux jambes portèrent sur la Table d'où jaillirent
+des étincelles. Le cavalier fut renversé sur le sable. Une femme se
+releva pâle et la joue ensanglantée.
+
+--Seul! monsieur. Vous l'avez donc tué?
+
+--Madame Maurice! vous! c'était donc vous! le bal de Senlis... M.
+Clavier ne put en dire davantage.
+
+--C'était elle! dit une autre voix plus étonnée encore.
+
+--Caroline! que venez-vous faire ici? Sortez donc, monsieur; ce ne sont
+que des femmes, et elles vous connaissent assez toutes deux, j'imagine,
+pour ne pas être effrayées à votre aspect. Paraissez! venez les
+rassurer.
+
+Édouard se montra à Léonide et à Caroline.
+
+Il s'écoula un temps assez long avant qu'aucune des quatre personnes
+présentes à cette scène osât ouvrir une explication.
+
+Assise sur le bord de la Table, Léonide laissait pendre ses bras le long
+de son corps, étouffée par son émotion, toute chargée de peur, d'amour
+et de mépris.
+
+Les bras jetés autour du cou de M. Clavier, Caroline cachait sa tête
+blonde sur la poitrine du vieillard qui, la serrant de sa main gauche,
+fit signe à Édouard, de la droite, de reprendre la place qu'il occupait
+d'abord.
+
+--Qu'allez-vous faire? s'informa Léonide.
+
+--Reprendre nos différends où nous les avions laissés quand vous êtes
+venues. Vous ne prétendez pas vous y opposer?
+
+--Mademoiselle de Meilhan! on va tuer M. Édouard: ne le souffrons pas!
+défendons-le; est-ce que nous sommes ici pour le voir mourir? C'est vous
+qu'il aime, vous le savez bien, ce n'est pas moi. C'est la vérité,
+mademoiselle. Aidez-moi à le sauver; et vous, fuyez, Édouard! La forêt
+est pleine d'hommes armés qui vous cherchent; la gendarmerie est depuis
+hier à votre poursuite. Oh! mon Dieu! parlez-moi. Vous vous taisez tous.
+Éloignez cette arme, vous, monsieur. Rien, ni l'un ni l'autre. Vous
+voulez donc mourir, vous, Édouard? vous voulez donc qu'on le tue, vous,
+mademoiselle? C'est pour vous que je parle; faites-moi écouter:
+joignez-vous à moi. Priez aussi.
+
+--Vous l'aimez donc, madame? dit en montrant un côté de sa figure
+inondée de larmes, Caroline qui restait toujours attachée autour du cou
+de M. Clavier.
+
+--Je l'aime... non pas comme vous, mademoiselle, d'amour, mais comme sa
+mère, sa sœur, comme tout le monde; cela n'est pas un crime. Il est
+notre ami. Je vous l'ai conservé; conservez-le-nous à votre tour; vous
+nous devez quelque reconnaissance. Vous ne l'aimez donc pas, vous à qui
+il faut tant en dire? Si j'étais votre rivale, j'aurais votre froideur,
+votre mépris, votre silence; si nous l'aimions également toutes deux,
+nous le laisserions périr: ce serait bonne vengeance; mais puisque je ne
+lui suis rien, que ce soit celle qui l'aime le plus qui le sauve!
+aidez-moi, à l'arracher d'ici, ou vous ne l'aimez pas.
+
+--Pardon, murmurait tout bas, en pleurant sur l'épaule de M. Clavier,
+mademoiselle de Meilhan; pardon, monsieur, si je vous ai caché cette
+passion à laquelle s'attache aujourd'hui tant de honte pour moi, tant de
+colère pour vous. Je vous afflige bien. Venez, je vous dirai tout;
+partons. Je ne veux pas regarder le visage de cette méchante femme, de
+ce... je ne le nommerai plus, je ne le verrai plus, je vous le promets,
+et ce sacrifice est grand, monsieur, car je l'ai aimé. Mais
+éloignons-nous, je souffre.
+
+M. Clavier se tournant vers Édouard:
+
+--Partez, monsieur! Cette dame me fait pitié pour vous. Partez avec
+elle. Elle vous aime tant qu'il y aurait de la cruauté de votre part à
+ne pas la suivre. Enfin, monsieur, vous l'avez trouvé ce prétexte que
+vous cherchiez depuis deux heures pour ne pas vous battre. Vous avez du
+bonheur. Vous me trompiez donc lorsque vous m'assuriez que vous étiez
+toujours revenu seul d'une rencontre? A la suite de la nôtre, vous ne
+prévoyiez pas qu'une charmante femme vous accompagnerait jusque chez
+vous. Voulez-vous accepter le manteau de mademoiselle de Meilhan pour
+vous garantir du froid de la nuit?
+
+--Taisez-vous, monsieur, taisez-vous! car vous m'avez insulté jusqu'à la
+joue: elle est brûlante de vos outrages. Débarrassez-vous de cette
+enfant qui vous cache la poitrine. Montrez-moi votre poitrine et mourez!
+
+--Feu! donc! dit le sauvage régicide en exhalant un cri de joie féroce,
+et en rejetant Caroline sur le gazon.
+
+--Que sommes-nous ici? demanda Léonide en arrêtant le bras du
+conventionnel.
+
+Sur le geste de mort qu'avait répété Édouard, Caroline, relevée
+précipitamment de sa chute, s'était placée devant le pistolet de
+celui-ci, les bras ouverts.
+
+--Vous êtes nos témoins, répliqua avec ironie le conventionnel; M.
+Édouard en voulait deux; vous êtes deux. Il est satisfait, que je le
+sois!
+
+--Adieu! Caroline, adieu! murmura Édouard avec tristesse, un mot de
+pitié, un signe de pardon pour qui ne vous a jamais trahie: non, jamais!
+
+--Vous me trompiez donc, moi? reprit Léonide en abandonnant le bras de
+M. Clavier pour se jeter entre Caroline et Édouard. Je ne croyais pas
+dire si vrai en assurant tantôt à mademoiselle, pour vous sauver, que
+vous ne m'aimiez pas. Ah! c'était la vérité. Dites aussi,--car c'est
+aussi la vérité,--que vous veniez prendre sur mes lèvres tous les
+baisers qu'il vous était défendu de prendre sur les lèvres de Caroline.
+Caroline, c'est un infâme, il vous mentait dans vos promenades au bois,
+la nuit, dans ses lettres, toujours et partout. Nous sommes sœurs,
+allez, dans ses trahisons; une fois, il s'est trompé, il m'a appelée de
+votre nom.
+
+Édouard ne répondait plus: il était devant ses juges, face à face avec
+deux femmes qu'il avait trompées, et entre lesquelles un pistolet
+s'avançait menaçant.
+
+Tout à coup le cheval de Léonide se mit à hennir et à ruer avec tant de
+violence, qu'il cassa la bride qui le retenait à l'une des barrières.
+Les oreilles droites, les naseaux ouverts, il s'élança dans un massif
+poursuivi par une terreur soudaine. Léonide court après lui, l'arrête et
+le ramène. Mais pendant ce temps une place était restée découverte sur
+la poitrine d'Édouard. M. Clavier ajuste.
+
+Une détonation se fait entendre; tous les échos de la forêt la répètent;
+deux cris de femme y répondent.
+
+Les deux hommes sont encore debout.
+
+M. Clavier n'a pas déchargé son arme.
+
+--La gendarmerie!
+
+--C'est la gendarmerie qui a tiré, se répètent avec épouvante les quatre
+personnes.
+
+--Elle nous a découverts! elle va nous arrêter, Édouard!
+
+--Elle va vous tuer, monsieur, ajoute, d'un ton où la pitié avait
+remplacé une seconde fois la colère, le vieux conventionnel. Voilà à
+quoi ont servi vos retards. Qu'allons-nous faire? Fuir? on vient de
+tous côtés. Rester? c'est pour vous la mort, pour nous la complicité.
+
+--Partez! répond Édouard en suppliant ces deux femmes qui, une minute
+auparavant, désiraient presque sa mort, et qui maintenant n'avaient plus
+que des vœux pour lui sur les lèvres, que des larmes pour lui dans
+les yeux; qui étaient devenues deux mères pour le défendre, au lieu de
+deux rivales pour le déchirer; partez tous trois, gagnez cette allée! La
+forêt est libre pour tout le monde; vous vous promeniez, vous avez été
+surpris par la nuit. Mais partez! partez! vous dis-je. Encore une
+minute, et il ne sera plus temps. Vous ne pouvez ni me sauver ni me
+défendre en restant.
+
+Les supplications, les réponses, les prières, les refus, les adieux
+couraient, entrecoupés, du jeune homme aux deux femmes, des deux femmes
+à M. Clavier, qui froissait sa poitrine et frappait la terre du pied. On
+ne décidait rien, on se mourait d'indécision.
+
+Les douze routes de la forêt étaient de plus en plus envahies par le
+bruit.
+
+Et, pendant cette rumeur, folles de désespoir, les deux femmes rôdaient,
+à perdre haleine, autour du carrefour, à l'extrémité des douze routes,
+comme deux biches cernées par des chiens, pour distinguer, tantôt
+l'oreille à terre, tantôt au vent, de quel côté ne venaient pas les
+hommes à cheval afin de ménager une fuite à Édouard. Ils venaient de
+partout, le bruit était partout: sur la route de Senlis et sur ses deux
+moitiés, sur la route des Étangs et sur celle de Paris. Quand Léonide et
+Caroline revenaient à la Table rendre compte de ce qu'elles avaient
+entendu, leurs rapports se contredisaient; et, tandis qu'elles
+retournaient ensemble pour rectifier leurs indications, les chevaux et
+les hommes avaient gagné un quart de lieue. Ces pauvres femmes
+déliraient. Léonide avait un aspect d'autant plus singulier d'épouvante,
+qu'elle traînait avec elle par la bride son cheval qui caracolait et
+tournait aveuglément comme un cheval de meule. Aux derniers moments
+d'effroi, lorsque les gendarmes n'étaient plus qu'à la portée du
+pistolet, lorsqu'on entendait le reniflement des chevaux, lorsqu'on
+voyait luire, dans l'atmosphère de vapeur qu'ils soulèvent l'hiver
+autour d'eux, les plaques de cuivre et les poignées de sabre, Léonide se
+trouva brisée, sa tête tomba et flotta sur sa poitrine, ses jambes
+fléchirent; sa main, déchirée et enflée par la pression de la bride, ne
+la tint plus que machinalement. Elle était traînée par son cheval bien
+plus qu'elle ne le guidait.
+
+Caroline était debout sur la Table-du-Roi, immobile comme un naufragé
+sur l'écueil que va couvrir la marée.
+
+--Ce cheval, madame, ce cheval! donnez-le donc; et vous, monsieur,
+montez-le! cria M. Clavier. Prenez ces armes, cette épée, ces pistolets
+au poing, mon manteau, ma bourse; et précipitez-vous dans cette allée:
+c'est la route du Connétable; on la répare, personne n'y peut passer à
+cheval, passez-y! Sauvez-vous!
+
+--Adieu, Édouard! crièrent les deux femmes. Dieu vous sauve!
+
+--Adieu, monsieur! ayez pitié des proscrits! lui cria M. Clavier en
+piquant du tronçon de l'épée d'Édouard le ventre du cheval.
+
+Le cheval partit, s'abattit, se releva, s'élança enfin dans l'allée du
+Connétable.
+
+Quatre coups de fusil partirent dans la direction de cette allée; les
+balles passèrent en sifflant sur la tête des trois personnes restées
+dans le carrefour.
+
+Le cheval d'Édouard s'abat encore.
+
+--Mort peut-être!
+
+On ne voit rien, mais on entend de nouveau le galop du cheval et une
+voix qui crie: _Vive le roi!_
+
+Trente gendarmes à cheval pénètrent dans le carrefour.
+
+--Où est-il?
+
+--Qui? s'informe froidement M. Clavier.
+
+--Le condamné? le Vendéen?
+
+--Nous ne savons ce que vous voulez dire.
+
+--N'avez-vous pas vu un homme à cheval?
+
+--Pardon, messieurs.
+
+--Il a pris cette allée, n'est-ce pas, celle du Connétable.
+
+--Non, messieurs, il a gagné celle-ci.
+
+--Sur votre honneur.
+
+--Sur mon honneur.
+
+M. Clavier mentait;--il sauvait une vie.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Le mariage est un sanctuaire antique; la faute en ferme les portes; le
+simple soupçon, précurseur de la faute, voile le soleil du tabernacle.
+Mots sonores et vides, le pardon et l'oubli sont des dieux domestiques
+qui n'existent pas dans le cœur: la faiblesse les a élevés sur un
+socle d'argile; mais elle seule les a invoqués, parce qu'elle seule
+avait besoin d'y croire. En ménage, celui qui, après une irrégularité
+commise, a eu recours à l'oubli, a emprunté usurairement à la conscience
+de l'autre. Vient le jour, le moment où tous ces faux répits
+s'escomptent, où il faut payer. Les raccommodements, les pardons mutuels
+sont dans le mariage autant de semences de discorde répandues. La paix
+conclue aujourd'hui est la preuve de la guerre d'hier, la messagère du
+combat du lendemain. Il n'est de bien soudés que les corps qui ne
+sentent pas leur union; ceux-là résistent. Malheur au toit sous lequel
+la vie n'a pas sa monotonie sans fin, où elle ne se mire pas dans une
+eau unie; où la douleur et la joie, tissues avec une égale patience,
+n'offrent pas une trame simple à la résignation qui la supporte avec
+légèreté. Dignité, bonheur facile, au contraire, à ces familles saintes,
+inconnues, cachées, dont Dieu seul sait la demeure pour y veiller; dont
+les hommes n'ont pas aperçu le seuil pour le salir de leur boue. Quelle
+religion intelligente de la condition de l'homme et de ses espérances,
+que celle dont le doigt jaloux a séparé une femme entre toutes les
+femmes, un homme du milieu de tous les hommes, un champ de la vaste
+étendue du monde, un point du ciel du centre de ces univers, pour
+consacrer ensuite le pacte de l'amour et de la reproduction, pour
+l'enchaîner à la propriété, pour le ratifier plus tard dans le ciel où
+tout est éternité et possession. Admirables partages, sublimes
+exclusions, qui constituent les races, la patrie et l'avenir.
+
+C'est cet ensemble si simple et si fort qui parle haut à l'oreille de
+ceux qui, dans les douleurs du moment, maudissent la captivité du
+mariage, pour n'en sortir que comme d'un combat, morts ou meurtriers.
+L'infraction à ces lois immuables, quelque petite qu'elle soit, ne se
+produit jamais sans atteindre aux grands cercles régulateurs. Jetez une
+pierre dans l'Océan; chaque goutte d'eau aura sa vibration: jetez une
+erreur dans le monde moral, une faute dans le mariage, l'agitation ira
+loin; elle ira en frémissant gagner les bords de la circonférence. Reste
+à maudire Dieu et la société: impuissance! Voyez comme le ciel est haut!
+
+Maurice et sa femme éprouvaient, mêlée à des peines considérables, une
+tristesse sourde. Quelque complet qu'ils s'efforçassent de se peindre
+l'éclaircissement de l'après-midi, celui-là avait gardé la pointe du
+doute dans le cœur; celle-ci sentait sa chute et son abaissement sous
+sa victoire même. Au milieu de la lutte, sans qu'ils s'en fussent
+aperçus, l'anneau conjugal était tombé à terre et s'était faussé: c'est
+qu'il n'appartient pas au raisonnement, ce juge partial, de remplacer la
+paix et la conscience, cette raison du cœur.
+
+D'ailleurs, un incident, dont diverses particularités se nouaient mal
+pour Maurice, le ramenait malgré lui, par des voies souterraines où il
+s'enfonçait de plus en plus avec terreur, à ses premières défiances sur
+la liaison de Léonide avec Édouard. Pourquoi Édouard, après les
+explications qu'il avait eues avec lui, n'avait-il voulu partir que le
+lendemain, et n'avait-il pas accepté d'être accompagné de son meilleur,
+de son seul ami?
+
+Il eût bien désiré dissiper ces épaisses ténèbres en interrogeant
+Léonide; mais il craignit de trouver encore, dans l'embarras de
+nouvelles réponses, la confirmation de ses terreurs. Il avait peur de
+recommencer une scène où, plus puni que dans la précédente, il resterait
+sans excuse en remportant l'affront d'une victoire.
+
+Léonide n'avait plus que ce courage hébété qui s'empare des femmes aux
+moments désespérés; moments où elles sont enfin décidées à dépenser de
+l'énergie comme pour une bonne cause. Peut-être l'instinct de leur
+soumission naturelle les pousse-t-il à tendre la joue, sachant, si elles
+sont lâches, qu'un soufflet déshonore sans tuer; ou à livrer leur
+poitrine, si elles sont braves, sachant aussi qu'un coup de poignard tue
+et ne déshonore pas. Placées entre ces deux alternatives extrêmes de
+lâcheté et de courage, au delà desquelles il n'y a plus rien, leur parti
+est pris; leur choix est arrêté.
+
+Léonide et Maurice étaient assis auprès du feu qui sifflait et moirait
+de ses ondulations leurs pieds alors séparés de toute la longueur du
+foyer. Au dehors, les giboulées de mars remuaient et roulaient la forêt
+comme un fagot de bois. Tantôt des bouffées de neige blanchissaient la
+pelouse, et tantôt des irrigations abondantes effaçaient ce tapis et le
+dissipaient en une fumée dont l'odeur froide allait à travers les fentes
+des portes glisser le frisson. Triste soirée d'hiver.
+
+On sonna.
+
+--Qui donc ce peut-il être? réfléchit Maurice.
+
+--Mon frère, probablement.
+
+--Il n'est que dix heures; et Victor m'a dit qu'il ne serait pas ici
+avant minuit.
+
+On avait ouvert à M. Clavier; il entra dans le salon, laissant après lui
+une longue trace d'eau; son chapeau et son manteau bleu étaient
+affaissés sous la neige. Il était plus défait que de coutume.
+
+--Vous, chez moi, à cette heure! monsieur Clavier.
+
+--Moi-même, monsieur Maurice.
+
+--Mais vous êtes inondé; approchez-vous du feu, approchez-vous. Si vous
+aviez à me parler, que ne me faisiez-vous appeler, monsieur Clavier?
+
+--Je n'ai pas songé à toutes ces précautions.
+
+--Mais comme vous êtes ému!
+
+--Un peu, je l'avoue.
+
+Léonide se leva et sortit; Maurice ne la retint pas.
+
+--Monsieur Édouard de Calvaincourt est en route pour Paris; je ne vous
+apprends rien, n'est-ce pas, Maurice?
+
+Maurice faillit être renversé de surprise à ces premières paroles de M.
+Clavier.
+
+--Vous connaissez! vous connaissez monsieur Édouard de Calvaincourt?
+
+Il recula sa chaise.
+
+--Depuis hier.
+
+--Et où l'avez-vous connu?
+
+--Au bal de Senlis, et j'ai achevé la connaissance ce soir même dans la
+forêt, à la Table-du-Roi.
+
+Si M. Clavier n'eût parlé avec tout son sang-froid ordinaire, Maurice
+l'aurait cru fou. Édouard au bal! Un rendez-vous dans la forêt!
+
+--Dans ce moment, continua M. Clavier, il traverse les bois qui sont
+entre Chantilly et Paris. S'il est à Paris avant le jour, ainsi que je
+l'espère, il aura évité d'être pris par la gendarmerie.
+
+--Mais où donc l'avez-vous quitté, et pourquoi étiez-vous avec lui?
+
+--La circonstance qui nous a mis face à face, lui et moi, dans la forêt,
+ne vaudrait guère la peine d'être divulguée si elle n'expliquait ma
+présence chez vous à cette heure. Monsieur Édouard et moi avions une
+affaire d'honneur à vider. Nous avons été dérangés au milieu de la
+partie par des gendarmes qui le poursuivaient.
+
+Un rocher se détacha de la poitrine de Maurice. La dernière obscurité de
+la conduite d'Édouard s'évanouissait; Édouard ne s'était obstiné à
+retarder son voyage de Paris qu'afin de ne pas manquer à ce duel: cela
+devenait évident. Il osa interroger M. Clavier.
+
+--Et pourquoi ce duel?
+
+--Je répondrai à votre question par un reproche, Maurice. Quoi! vous
+cachiez ce jeune homme chez vous, vous mesuriez ses pas; il n'avait pas
+une pensée qu'il dût naturellement vous taire, et vous ne m'avez pas
+averti.
+
+--Le pouvais-je? Ce matin seulement son amour pour mademoiselle de
+Meilhan m'a été révélé.
+
+--De qui le tenez-vous, Maurice, cet aveu?
+
+--De lui-même, forcé qu'il était d'éclaircir devant moi le motif qui
+s'opposait à ce qu'il partît sur-le-champ de Chantilly, lorsque je
+l'exigeais.
+
+--Voilà qui se déroule à merveille, pensa de son côté M. Clavier. La
+scène du bal aura été rapportée à Maurice; une explication foudroyante
+s'en sera suivie entre lui et sa femme; la conclusion aura été le départ
+immédiat de M. de Calvaincourt. Maurice sait tout; mes restrictions
+seront comprises.
+
+--Ce jeune homme, poursuivit-il, résume en lui la bravoure et
+l'ignominie de sa caste.
+
+--N'êtes-vous pas trop dur pour lui?
+
+L'adoucissement parut étrange à M. Clavier dans la bouche de Maurice.
+
+--Trop dur! quand il a détruit pour jamais le repos de mademoiselle de
+Meilhan, le mien. Que va-t-elle devenir, dites?
+
+--Nous étoufferons avec prudence, rassurez-vous, l'éclat de cette
+faiblesse; cela n'est ni impossible ni difficile. Personne ne
+connaissait ici monsieur Édouard. Par quelle conjecture s'élèverait-on à
+la supposition de leur intimité?
+
+Tristement, et en secouant les pans de son manteau, où la neige
+commençait à fondre, M. Clavier répondait après une pause:
+
+--Le mal est plus grand que nous ne pensons. Mademoiselle de Meilhan
+aime ce jeune homme; elle l'aime beaucoup et de tout l'attachement dont
+elle n'a pu se défendre pour un proscrit, beau, d'un rang surtout qui le
+rehausse à ses yeux. Il y a un caractère de tristesse incurable dans
+l'abattement de son visage, depuis la scène du duel de ce soir...
+
+--On lui a donc imprudemment appris ce duel? coupa d'un mouvement
+brusque Maurice.
+
+--Elle s'y trouvait.
+
+Ici la voix de M. Clavier s'éteignit, et, par degré, étouffée par la
+douleur, elle ne fut presque plus distincte. La secousse de cette si
+fatale journée avait vieilli de dix ans le conventionnel; ses derniers
+éclats d'énergie s'étaient consumés dans son entrevue avec Édouard.
+Verdi par le froid, fatigué de sa course dans la forêt, anéanti par le
+découragement, le corps et l'âme brisés, à peine eut-il la force de
+prendre la main de Maurice et de lui exprimer, par une étreinte muette,
+le coup dont il était frappé. Des larmes glacées coulaient de ses joues
+sur ses vêtements souillés.
+
+--Ceci me tuera, Maurice.
+
+Après bien des minutes écoulées, lorsque le feu pâlissait, lorsque les
+lumières ne répandaient presque plus de jour dans l'appartement, Maurice
+osa faiblement lui dire:
+
+--Pourquoi ne les marieriez-vous pas?
+
+--Jamais! avec cet homme; jamais!
+
+--Et pourquoi ce refus de fer? Posséderiez-vous sur ce jeune homme la
+connaissance de quelques particularités qui justifieraient votre
+réprobation? Je dois vous détromper, ou, en toute sincérité, il faut que
+vous me communiquiez vos répugnances. Il a un caractère élevé, de la
+fortune...
+
+--Il est noble, interrompit sèchement M. Clavier; vous n'avez donc pas
+lu mon testament?
+
+--Non! aucun motif ne m'y obligeait.
+
+--Vous y auriez vu, Maurice, que mon dernier soupir est la dernière
+expression de ma colère contre la race maudite d'où sort monsieur de
+Calvaincourt. Dans ce testament, je me suis dépouillé de tous mes biens
+en faveur de mademoiselle de Meilhan; mais, sous peine de se voir
+déshéritée par le même acte, je lui ai interdit le mariage avec tout
+homme de naissance.
+
+--Revenez, il en est encore temps, revenez, monsieur Clavier, sur cette
+détermination de haine. Vous en avez le droit; ayez-en la courageuse
+volonté. N'altérez point le cours d'une belle vie par une tache de
+fanatisme politique.
+
+--Je ne mentirai point, Maurice, à la plus fidèle énergie dont j'aie
+soutenu ma carrière. Ceci n'est point une vengeance, c'est de la
+fermeté; ce n'est point une erreur, c'est la conclusion d'une inflexible
+direction de pensées. Puisque les hommes n'ont pas osé nous condamner ou
+nous absoudre, c'est à nous de nous juger. Revenir sur le passé pour le
+détruire, c'est nous annuler; et nos principes ne sont pas de ceux dont
+on fait deux parts; l'une consacrée à l'action, l'autre au repentir. Le
+régicide qui donne sa fille au noble contracte avec la royauté.
+
+--Oui, mais Caroline n'est pas votre fille, monsieur! et vos maximes ne
+l'atteignent pas.
+
+--Elle n'est pas ma fille!--jamais elle ne m'a dit cela. Vous êtes
+cruel, Maurice. Elle n'est pas ma fille! et tout ce que Dieu a déposé
+d'amour dans mon cœur a été pour elle; et tout ce que j'ai eu
+d'espérance sur la terre a été pour elle. Enfant je l'ai bercée; jeune
+fille, je lui ai mis des trésors de vertu dans l'âme; femme, je lui
+lègue ma fortune, et la pose si haut, qu'elle pourra voir de sa couche
+nuptiale plus de châteaux et de terres que ses parents ne lui en ont
+laissé. Que fait-on pour ses enfants, que je n'aie fait pour elle? Elle
+est ma fille?--Que suis-je donc pour elle?
+
+--Tout, excepté son père. Et le fussiez-vous, la loi brise votre
+testament. La loi ne s'associe point à ces restrictions dont vous
+accompagnez le legs de mademoiselle de Meilhan. La justice ne ratifie
+point les mille bizarreries de la haine. Homme, je vous ai blâmé;
+magistrat, je vous condamne. Votre testament est nul.
+
+--Et à qui passeront mes biens, à défaut de l'exécution de mon
+testament?
+
+--Qui peut le prévoir? Après d'éternels procès, à l'État peut-être.
+
+--A l'État! répéta sourdement M. Clavier; à l'État!
+
+Le coup l'avait étourdi. L'or, péniblement amassé, de cinquante ans de
+vengeance se tournait en feuilles sèches. Peu appris des choses de ce
+monde, il n'était que l'homme des révolutions. Son idée fixe avait été
+une erreur. Il n'eût pas été plus triste de la mort de Caroline; il eût
+été moins triste; n'était-ce pas la perdre doublement que de la voir
+devenir le gage fécond d'une race abhorrée?--Le vieux lion baissa la
+tête et se tut.
+
+Positif comme un chiffre, et, par caractère comme par état, ne laissant
+jamais une conséquence en suspens, Maurice ajouta:
+
+--Vous avez eu peut-être tort, monsieur, de considérer l'exhérédation
+qui frapperait mademoiselle de Meilhan, comme l'infaillible moyen de la
+ramener à votre volonté. Elle aurait renoncé, soyez-en sûr, à
+l'héritage, pour se marier à son gré.
+
+--Vous n'imaginez donc, s'écria M. Clavier, aucun moyen de me tirer de
+là?
+
+--Aucun.
+
+--Quoi! céder! mentir, se rétracter, lorsqu'on touche au terme!
+Apostasier au tombeau! Avoir vaincu les préjugés et l'opinion, et
+s'arrêter et se heurter, et se meurtrir et périr à rencontre d'un fétu
+de loi! La révolution ne l'a donc pas vue, cette loi qui réduit la
+puissance paternelle à rien?
+
+--C'est une loi de la révolution.
+
+--Stupide! murmura le conventionnel; n'importe, ces propriétés ne seront
+pas à lui, non! ni à elle. J'en brûlerai les titres: personne ne les
+aura. Au premier passant je lègue tout. Ne me parlez plus de cela.
+
+--Soit, répondit Maurice, je me tais; j'allais cependant tenter de vous
+persuader combien monsieur de Calvaincourt eût rendu heureuse
+mademoiselle de Meilhan par la loyauté de son caractère et la générosité
+de son cœur.
+
+M. Clavier eut peine à réprimer l'expression ironique de son sourire à
+cette opinion si bienveillante de Maurice; il ne fut pourtant pas assez
+maître de lui-même pour ne pas répliquer:
+
+--Lui! la rendre heureuse! vous croyez... En avez-vous la certitude? la
+ferme certitude?
+
+--Mais!... oui... On supposerait que vous avez des raisons meilleures
+que les miennes pour ne pas me croire; le connaîtriez-vous mieux que
+moi!
+
+Sous le regard fixe de M. Clavier, Maurice était passé, sans le sentir
+lui-même, du ton de la conviction à celui de la défiance. De toutes les
+clartés sinistres dont il avait été blessé pendant la journée, celle-là
+l'offensa le plus. La parole de M. Clavier était aiguë. Maurice avait
+rougi de honte.
+
+--Et moi je vous assure du contraire, Maurice; monsieur de Calvaincourt
+a des passions plus partagées que ses principes, croyez-le; mais nous
+n'avons pas à nous occuper de lui autrement; passons.
+
+Maurice s'arrêta à cette insinuation de M. Clavier; il fut
+pétrifié.--Il imagina qu'il était déjà de notoriété que sa femme
+l'avait perdu dans l'opinion. La voix publique se trahissait par la
+bouche de M. Clavier; et aussitôt la scène du caveau, le départ
+d'Édouard, l'entrevue du cabinet, revinrent à son esprit pour
+s'expliquer dans le sens de ses premières impressions.
+
+--Oui, répondit-il machinalement, ne nous occupons plus de cet homme.
+Enveloppons de silence le malheur qu'il a attiré sur votre maison. Le
+bruit ne répare rien. Nous consolerons mademoiselle de Meilhan; son
+enfant sera élevé avec mystère, loin d'ici. On en a caché dans des
+positions plus difficiles.
+
+M. Clavier se leva tout d'un trait.
+
+--L'un de nous se trompe. De quel enfant parlez-vous?
+
+--De celui que porte mademoiselle de Meilhan, et duquel vous auriez pu
+compromettre la vie, par l'effroi causé par votre duel.
+
+--Un enfant! un enfant! Avez-vous toute votre raison, Maurice?
+
+--Et pourquoi donc ce duel, si vous ignoriez l'événement que j'ai l'air
+de vous apprendre?
+
+--Oh! je ne l'ai pas tué!--Qui me vengera maintenant? qui me vengera?
+
+M. Clavier et Maurice, par un mouvement spontané, quittèrent leurs
+places, laissant dans son coin Léonide qui, rentrée depuis quelques
+minutes, semblait écrasée sous les éclats d'une double malédiction. Son
+regard jaillissait de dessous ses longues paupières, et plongeait dans
+le feu.
+
+Se prenant sous le bras, les deux offensés se promenèrent en silence.
+
+Maurice conduisit M. Clavier près de la fenêtre.
+
+Il se fit longtemps violence, il se combattit avant de s'abandonner à la
+complicité qui allait lier sa haine à la haine de M. Clavier, avant de
+s'ouvrir au vieillard. La colère, l'indignation, un reste de respect
+pour l'opinion publique, fantôme toujours debout devant lui au moment
+d'agir; plus impérieux que ce respect, le besoin de se montrer homme
+devant un homme, celui de se grandir à la noblesse de mari outragé,
+quand un vieillard s'exaltait comme un père pour l'honneur d'une femme
+qui n'était pas sa fille, précipitaient, enchaînaient les mots prêts à
+sortir de la bouche de Maurice. M. Clavier prêtait une oreille avide.
+Quelque violente que fût la résolution de Maurice, il était disposé à la
+partager, cela était écrit sur son visage, pourvu qu'elle fût une
+vengeance. Il semblait craindre de mourir pendant l'indécision dont il
+attendait la fin. Parlez! criaient ses nerfs agités, ses muscles en
+contraction, ses genoux tremblants.
+
+--Parlez! mais parlez donc!
+
+--J'ai, à côté, dit enfin Maurice, en désignant son Étude...
+
+--Quoi? à côté?
+
+--Des papiers...
+
+--Eh bien, ces papiers?
+
+--Il m'y a forcé, mon Dieu!
+
+--Oui! il vous a insulté comme moi, dit amèrement le vieillard; c'est
+connu. Mais ces papiers? ces papiers?...
+
+--C'est connu, dites-vous!
+
+--Je ne prétends pas cela; mais achevez, ces papiers contiennent... Que
+contiennent-ils?
+
+--Un plan complet pour attaquer, ruiner, exterminer la Vendée et tous
+ses habitants en un mois.
+
+--Et M. de Calvaincourt ira en Vendée, Maurice?
+
+--Oui! oui! et tout ce qu'il possède est là.
+
+--Ah! s'écria le vieillard, pourpre d'une affreuse joie, continuez.
+
+--Je sais qu'il est à la tête de cette conspiration, qui éclatera tel
+jour, tel endroit, telle heure. L'heure, le jour, l'endroit, tout est
+dans ce plan de campagne. C'est un plan de campagne. Comment l'ai-je eu?
+qu'importe? Je l'ai. Voulez-vous le voir? Tous seront traqués, tous
+seront tués; on les prendra au piége qu'ils tendent. Il faut qu'ils s'y
+prennent, qu'ils meurent baignés dans leur sang, étouffés sous leurs
+chaumières et leurs châteaux en feu.
+
+--Il mourra, ajouta M. Clavier, et lui avec les autres, avec ses frères.
+La fatalité me jette encore sous les pieds cette poignée de serpents mal
+écrasés par nous autrefois, dans leurs marais. Je croirais en Dieu,
+Maurice, rien qu'à de tels signes de prédestination. Qu'allons-nous
+faire maintenant?
+
+--Je cours chercher ces papiers.--Je vous les remets.
+
+--Oui!
+
+--Vous partirez demain pour Paris.
+
+--Oui!
+
+--Arrivé à Paris, vous irez, sans délai, les porter au ministre de la
+guerre, qui fera le reste.
+
+--Allez! Maurice, et que je parte sur-le-champ!
+
+--Ils ne sont plus ici ces papiers, monsieur, dit Léonide, qui, sans
+bruit, était venue se placer derrière son mari pour entendre sa
+conversation avec M. Clavier.
+
+Les deux hommes furent épouvantés.
+
+--Qui les a donc volés, madame?
+
+--Moi!
+
+--Et qu'en avez-vous fait, madame? Parlez!
+
+--Je les ai remis à celui dont ils pouvaient causer la ruine et la mort.
+
+--A cet infâme Calvaincourt! madame, vous avez commis là une action
+odieuse. C'est une trahison domestique, c'est plus: vous avez lâchement
+prostitué à une satisfaction personnelle des papiers, et vous le saviez,
+qui auraient sauvé l'État. Vous avez, pour un caprice, avili, mis plus
+bas que la boue, la confiance dont la société me croit digne. Dès ce
+moment, je me considère comme cloué au poteau où l'on attache ceux qui
+vendent les secrets d'autrui pour en avoir les profits défendus. Le
+criminel n'est pas vous, ce sera moi! le notaire de Chantilly!
+
+D'un accent glacé et avec l'assurance d'une femme qui ne craint plus de
+se dévoiler, même devant un témoin,--car M. Clavier avait apporté peu de
+ménagements à faire comprendre qu'il savait tout,--Léonide, par un
+miracle de mémoire dont la colère n'eût pas été capable, répéta mot pour
+mot les paroles de son mari, qui, ainsi que M. Clavier, fut terrassé par
+cette foudroyante répétition.
+
+--Monsieur, vous alliez commettre là une action odieuse. C'est une
+trahison domestique; c'est plus, vous projetiez lâchement de prostituer
+à une satisfaction personnelle, des papiers, et vous le saviez, qui
+auraient sauvé l'État. Vous vouliez, pour un caprice, avilir, mettre
+plus bas que la boue, la confiance dont la société vous croit digne. Dès
+ce moment, je vous considérais déjà comme cloué au poteau où l'on
+attache ceux qui vendent les secrets d'autrui pour en avoir les profits
+défendus. La criminelle n'est pas moi, vous l'avez dit; le criminel
+c'est vous, le notaire de Chantilly!
+
+Léonide se retira à pas lents.
+
+Jamais hommes ne furent plus profondément percés de leurs propres armes
+que M. Clavier et Maurice.
+
+--Adieu! dit M. Clavier en partant, adieu! Vous avez là une femme!...
+
+--Et un état!... répéta Maurice une fois seul; un état!...
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Maurice n'était plus cet homme flottant entre mille opinions sur la
+moralité de sa femme, et se rattachant toujours, par pureté de
+caractère, à la plus consolante, au risque de s'arrêter à la plus
+faible. M. Clavier lui avait soufflé une irrévocable conviction,
+quoiqu'il n'eût pas ouvertement parlé. Depuis ces insinuations
+involontaires entre sa femme et Édouard, en récapitulant au fond de sa
+mémoire les raisons qu'il avait seul à seul débattues auparavant pour
+douter de tout ce qui s'était passé, il éprouvait que ces mêmes raisons
+lui suffisaient à l'heure présente pour croire résolûment à la faute de
+Léonide. Sa certitude ne l'enorgueillissait pas. On a remarqué par quels
+efforts sur lui-même, emporté hors de sa clémence, il avait enfin obéi à
+la dignité de sa position outragée, en s'associant pour moitié à la
+vengeance de M. Clavier. Mais l'effort avait été accompli; il en avait
+fini avec les atermoiements de sa faiblesse. De sa part le simple
+soupçon n'eût été désormais qu'une lâcheté. Il lui fallait recourir à
+une détermination qui, sans appeler le scandale du dehors, le protégeât
+contre la honte assez répandue dont se couvrent beaucoup de gens qui,
+après être parvenus à la connaissance d'une vérité déshonorante, se
+résignent, s'habituent à vivre avec elle. Malheureusement Maurice
+n'atteignait point à la fermeté dont sa délicatesse le rendait capable,
+sans se ressouvenir qu'il avait disposé des trois cent mille francs
+déposés chez lui par Édouard. En vain se persuadait-il qu'il n'avait
+fait usage de cette somme que dans un moment où tout soupçon sur M. de
+Calvaincourt s'était évanoui; sa conscience blessée regrettait amèrement
+la nécessité pour lui d'être reconnaissant envers l'homme qui aurait
+introduit l'adultère dans son ménage. Cet homme était toujours en droit
+de considérer l'emploi illicite de son argent comme une compensation à
+la souillure qu'il avait commise. A défaut de sa part d'un aussi odieux
+raisonnement, le monde s'il était jamais instruit de leurs rapports,--et
+ne finit-il pas par tout savoir?--s'obstinerait à voir un marché en
+règle dans le trafic de ce dépôt. Alors Maurice frémissait jusqu'à la
+moelle des os; il se livrait aux blasphèmes les plus durs contre la
+Providence qui ne lui avait découvert l'abîme que lorsqu'il n'était
+plus temps de l'éviter; car Victor avait assurément déjà ménagé une
+destination aux cent mille écus d'Édouard; ils étaient déjà lancés sur
+la haute mer où voguent à pleines voiles les vaisseaux de la fortune.
+Oh! si Maurice eût pu les retirer, ces trois cent mille francs, fût-ce
+du fond d'un volcan, fût-ce au prix de dix ans de sa vie; s'il eût pu
+les sentir sous sa main pour courir les enfermer à triple clef, il eût
+été soulagé de la plus douloureuse partie de ses maux présents. Il eût
+alors dominé l'injure domestique qui l'atteignait; il se fût soumis avec
+fierté à la puissance aveugle de la fatalité. Mais le mal était sans
+doute accompli. Chaque minute rapprochait Victor de Chantilly; il devait
+être rendu à minuit, et il était deux heures.
+
+Sous le long joug de ses pensées qui se livraient bataille dans sa tête,
+Maurice brûlait sur son siége. Il allait à la croisée pour écouter, dans
+les intervalles de l'orage, s'il n'entendait pas venir le cabriolet de
+son beau-frère. Le feu de la cheminée était presque éteint; de loin en
+loin le vent passait sur les lampes et en couchait les clartés
+mourantes. Il s'accouda sur le marbre de la cheminée, et sa figure pâle,
+et ses yeux caves, et son front dont les pensées décourageantes
+semblaient aussi se réfléchir, se reproduisaient dans la glace placée
+devant lui.
+
+--Que dira-t-on? que j'étais ruiné, que j'avais joué à la Bourse, et que
+mon inconduite m'avait mené là, à recevoir de l'argent de l'amant de ma
+femme? On dira tout cela.
+
+Maurice avait posé le doigt sur son front avec une effrayante énergie.
+
+--Non! cela ne se peut, cela ne se doit pas. Qu'on meure quand on est
+seul, c'est permis; on ne laisse derrière soi que des moralistes bavards
+dont le métier est d'arranger, d'après quelques philosophes qui se sont
+empoisonnés, deux ou trois phrases ronflantes contre le suicide; mais se
+tuer pour ne pas faire banqueroute, c'est un vol de grand chemin; c'est
+un choix avantageux entre le procureur du roi et un pistolet; c'est la
+détermination d'un bandit: il n'y a là ni philosophie ni athéisme. Et je
+suis, moi, dans une alternative encore plus poignante que le débiteur
+fripon qui trompe le garde du commerce, et la contrainte par corps, au
+moyen de deux gros d'arsenic. Ma mémoire et mon cœur sont le
+sanctuaire de cent familles qui n'ont vécu, qui n'existent que par moi;
+leurs confidences de toutes les heures m'ont uni comme par le sang, aux
+pères, aux enfants, aux petits-enfants, aux maîtres, aux serviteurs, à
+tous. Moi mort, où vont-ils? La Justice arrive, fouille, déchire,
+éparpille, lit, confond mes notes, mes dépôts, mes papiers; des
+révélations sacrées deviennent des propos de journaux. Que de larmes
+délayées dans le sang!
+
+C'est pourtant,--je n'y avais jamais sérieusement songé,--une mission de
+martyr que celle de répondre corps pour corps, faibles comme nous le
+sommes, de tant de gens qui ont peur eux-mêmes de leur fragilité.
+Économes, ils nous supposent plus économes qu'eux; honnêtes, ils s'en
+remettent aveuglément à notre honnêteté; intelligents, ils ne se
+dirigent que d'après nos lumières. Nous sommes donc meilleures que tout
+ce monde-là? qui l'a dit? qui le prouve? qui le veut ainsi? Oh! c'est
+une tyrannie d'une nouvelle espèce, celle de nous croire si
+infaillibles, que nous ne pouvons presque manquer de succomber.
+
+Il est donc vrai alors, pensa Maurice avec une lucidité que les
+circonstances ne lui avaient jamais donné lieu d'exercer, que nous
+sommes épiés dans nos moindres actions par ceux dont nous sommes chargés
+de mener la vie et la fortune. Oui, on calcule nos dépenses, on pèse nos
+paroles, on suit nos traces. Malheur au sou prodigué en public, c'est un
+vol; c'est une trahison; malheur à la démarche faite dans l'ombre, c'est
+une subornation!
+
+Qu'avons-nous pour nous payer de tout cela? quelle récompense?
+
+--Holà! hé! Personne ne viendra donc m'ouvrir? voilà six fois que je
+sonne. Il est bien agréable d'attendre ainsi au vent et à la neige!
+
+Maurice appela pour qu'on allât recevoir Victor.
+
+--Percé jusqu'aux os! mon cher; la route est un vrai torrent. Je croyais
+ne jamais arriver au Mesnil-Aubry; les chevaux ont refusé: j'ai été
+obligé de prendre un supplément à la poste; mais enfin me voici! Il
+paraît que tu dormais comme le reste de la maison. Ni feu ni lumières
+ici, mais je gèle moi!--Voyons! du bois! Joseph, mettez de l'huile dans
+ces lampes.
+
+--Je dormais, en effet, répondit Maurice; le froid m'a gagné, le sommeil
+m'a surpris. Veux-tu prendre un bouillon?
+
+--Rien, assieds-toi là; l'affaire est terminée.
+
+--Tu as donc disposé des trois cent mille francs?
+
+--Et quoi donc? les aurais-je joués à la roulette? Tu as l'air tout
+étonné!
+
+--Moi! non, je trouve seulement que tu es allé très-vite...
+
+--Trop vite?
+
+--Je dis très-vite.
+
+--Comment l'entends-tu? N'étions-nous pas d'accord que je me hâterais
+d'acheter les dix maisons de La Chapelle, afin d'être possesseur du côté
+entier de la rue par où doit passer le chemin de fer de Saint-Denis?
+
+--J'en conviens, Victor; mais j'étais loin de croire que tu terminerais
+avec tant de promptitude.
+
+--J'avoue, Maurice, que j'ai déployé quelque activité à traiter avec les
+propriétaires, gens tenus de plus en plus sur leurs gardes par nos
+achats précipités; ladres tentés, à mesure que nous devenions plus forts
+acquéreurs, d'élever leurs chenils à des prix fous. Ils s'imaginent tous
+qu'il y a des trésors enfouis dans leurs caves, dès qu'on entre en
+marché avec eux. La joie de vendre leurs maisons trois fois leur valeur
+les pousse, en même temps que le regret de ne pas en tirer un meilleur
+parti les retient; ils se font courtiser, les misérables, autant que
+s'ils nous les cédaient pour rien.--Combien de millions espérez-vous
+gagner avec nos maisons? disent-ils en vous regardant jusqu'au fond des
+yeux.--Eh! eh! vous ruminez sans doute quelque projet d'or, monsieur?
+associez-nous: nous n'en dirons rien.--C'est un si beau quartier que le
+nôtre; c'est un véritable Paris.--Le roi aurait-il l'intention d'y venir
+demeurer? s'informent-ils sérieusement. C'est que nos maisons
+décupleraient de valeur; dame! vous vendre nos maisons, ce serait pour
+nous un marché de dupe. Si l'on rit en soi de leur extravagance, on les
+rend encore plus défiants, ils résistent. Si l'on garde le sérieux, ils
+se confirment pareillement dans la supposition qu'on les trompe. Quelque
+visage enfin que l'on emprunte, ils découvrent toujours dans vos
+discours des raisons pour estimer qu'on veut les voler. Ma foi! tu as
+raison, au fond, Maurice, d'être surpris de mon habileté de m'être rendu
+favorables ces corsaires-là.
+
+--Ainsi, Victor, toutes les maisons de La Chapelle nous appartiennent?
+
+--Toutes, comme au roi de France.
+
+--Il ne reste donc maintenant que la réalisation du projet?
+
+--Rien que cela. J'ai vu à ce sujet notre protecteur; il m'a assuré que
+le chemin de fer nous serait adjugé dans moins d'un mois. Terre!
+Maurice, nous touchons au port.
+
+--Il n'y a plus d'obstacle, pense-t-il?
+
+--Aucun, Maurice.
+
+--Est-ce un homme solide? S'il traitait sous main avec quelque autre qui
+l'avantagerait plus que nous? J'ai parfois des ombrages.
+
+--Folie! j'ai prévu tout, en lui promettant un prix inaccessible aux
+séductions.
+
+--S'il perdait son emploi?
+
+--Supposition monstrueuse! Ces gens-là ne se compromettent jamais.
+
+--Si...
+
+--Si! si! si le gouvernement était renversé, n'est-ce pas? comptes-tu
+beaucoup d'affaires manquées par la chute d'un trône? c'est placer un
+peu haut son désespoir; mais je ne t'ai jamais vu si timoré, Maurice...
+
+--C'est que, Victor, je n'ai jamais aventuré si témérairement la fortune
+d'un de mes clients.
+
+--Tu lui escompteras l'intérêt de son argent. Est-ce que cela n'est pas
+établi de toute éternité? Les clients ignorent-ils que tu roules sur
+leurs fonds? N'est-ce pas la vie de l'argent, la circulation? Qui
+saurait mauvais gré d'imprimer à l'argent son mouvement naturel, sans
+compromettre les droits de personne?
+
+--Sans doute, mais sans compromettre personne.
+
+--Qui dit le contraire? N'es-tu pas toujours prêt à restitution, à toute
+heure? T'en vas-tu aux Indes avec leurs dépôts, leurs fonds?
+dilapides-tu pour ton plaisir? Quelle compensation aurais-tu aux soucis
+de la responsabilité, si tu n'avais aucun des bénéfices de ta charge?
+Tes clients! Tranquilles par toi, sois riche par eux: c'est le moins.
+Qui est-ce qui en souffrira? N'es-tu pas jaloux, d'ailleurs, puisque
+cette solidarité te pèse, de la secouer au plus vite? Connais-tu, pour
+te créer en peu de temps une fortune indépendante, un moyen meilleur que
+celui que nous employons? On n'a pas deux fois dans sa vie, surtout avec
+ton caractère, Maurice, l'occasion de s'enrichir. Profite! Crois-tu que
+je te compromettrais jamais? Ma réputation m'est chère aussi; et, je
+l'avoue, j'aspire, sans mauvaise renommée, à m'associer à toute la
+prospérité dont tu es digne: je prends exemple sur toi; ta femme est ma
+sœur. Maurice baissa la tête.
+
+Je voudrais même, s'il était possible, me régler de plus près sur ta
+conduite.
+
+Bonne ou mauvaise, Maurice, il faut une fin à la jeunesse; le célibat
+ne vaut rien pour s'établir. On se méfie des hommes qui n'ont aucune
+racine dans le sol. Juges-en; sans toi je n'aurais pas un liard de
+crédit; et si tu n'étais pas marié, tu serais exactement dans la même
+position que moi. Le mariage est un excellent endosseur.
+
+--Tu penses donc te marier? interrompit Maurice avec ironie.
+
+--Oui; pourquoi non?
+
+--Et tu me consultes?
+
+--Mais oui... tu as l'air de trouver cela bien étrange?
+
+--Au contraire!
+
+Ce mot fut dit par Maurice si péniblement, que Victor y sonda l'aveu
+d'une douleur conjugale, dont il ne pouvait décemment, frère de la femme
+de Maurice, demander la cause.
+
+Sans trop peser sur la remarque, Victor reprit:
+
+--Je comprends avant d'entrer en ménage les chagrins domestiques comme
+un autre; les ennuis de l'habitude, les caprices d'une femme; les fautes
+même où elle tombe quelquefois...
+
+--Victor! ma femme pourrait entendre..... Il n'y a pas longtemps qu'elle
+est rentrée dans son appartement.
+
+Les deux beaux-frères se turent.
+
+Après une pause:
+
+--Mais c'est de toi qu'il s'agit. En quoi crois-tu utile de me
+consulter, Victor, sur une matière où je n'ai pas plus de lumières à
+t'offrir que beaucoup d'autres?
+
+--Je ne suis pas doué, Maurice, d'une organisation assez complète, pour
+attendre le mariage comme la conclusion d'une passion impérieuse; et, à
+mon sens, quand on ne se marie pas par amour, il est de raison de ne
+s'engager qu'à la condition d'être heureux sous d'autres bénéfices.
+
+--Tu rêves, reprit Maurice, un mariage d'argent?
+
+--Un bon mariage.
+
+--Ce sont deux choses.
+
+--Passons sur les subtilités, Maurice, aide-moi.
+
+--Comment t'aider?
+
+--Tu es tout-puissant sur une famille de Chantilly. J'ai distingué, dans
+cette famille, une jeune fille douce, simple, et j'oserai dire,
+très-riche,--du moins c'est le bruit général. J'ajouterai, pour que mes
+prétentions ne te surprennent pas si fort, que ta femme m'a
+encouragé,--car c'est du ressort des femmes, le mariage,--à persister
+dans mes espérances. Ma sœur a même, je crois, mis la jeune personne
+dans la confidence. Ce qui me reste à obtenir, ce qu'il t'est facile de
+m'assurer par ta bonne intervention, c'est le consentement de M.
+Clavier, dont tu guides la volonté en toutes choses.
+
+--Il s'agit donc de mademoiselle de Meilhan, Victor! de Caroline?
+
+--D'elle-même, cela t'étonne encore?
+
+--Beaucoup. Renonce à ce projet, tu n'as rien à espérer.
+
+Et ma femme! ma femme, pensa-t-il, qui conduisait cette intrigue! marier
+sa rivale à Victor, pour se débarrasser de sa rivale! Marier Caroline à
+Victor, pour acheter la complicité de son silence! Le frère saurait-il
+tout?
+
+Maurice regarda son beau-frère, qui, s'apercevant du trouble que causait
+sa demande, tenta de frapper à côté de la question pour l'éclaircir sans
+l'irriter.
+
+--Après tout, Maurice, je me suis trop flatté peut-être. Il n'est pas
+impossible que la fortune de mademoiselle de Meilhan soit au-dessous des
+exagérations accoutumées de l'opinion; peut-être aussi ne m'a-t-elle pas
+attendu pour disposer de sa main; peut-être...
+
+--Aucune de tes conjectures, Victor, n'est, je présume, réellement
+fondée; il est mal de les multiplier sans nécessité.
+
+--Soit, Maurice, permets-moi seulement de m'ouvrir en ton nom à M.
+Clavier; quel danger y vois-tu?
+
+--Un très-grand danger. Il attribuerait à mes conseils, à mes
+indiscrétions sur sa fortune, ta démarche auprès de lui, pour solliciter
+la main de mademoiselle de Meilhan.
+
+--Il m'avoue donc malgré lui qu'elle est riche, pensa Victor; le reste
+arrivera.
+
+--Mais cependant, Maurice, s'il faut qu'elle se marie, il est de rigueur
+que celui qui la désirera pour femme s'adresse à M. Clavier.
+
+--J'en conviens, mais je n'y serai pour rien.
+
+--Préférerais-tu que je m'autorisasse du nom de Léonide?...
+
+Voici le piége, réfléchit tristement Maurice. Il va me battre avec les
+armes de tantôt. Ma femme est encore évoquée. Il se sent sûr de me
+vaincre par la menace de ma femme, l'âme de cette conjuration.
+Décidément, je suis la victime d'une trahison domestique tramée dans
+l'ombre depuis longtemps autour de moi. Édouard, ma femme et Victor
+tenaient le filet où je suis pris.
+
+--Léonide ne vaut rien pour une telle recommandation, Victor. M. Clavier
+n'aime pas l'embarras des femmes en affaires. Soutenue par la mienne, ta
+cause serait complètement perdue, comme elle l'est d'ailleurs dans tous
+les cas; ainsi, renonce à te servir de Léonide. Si tu tentais de
+l'employer, je m'y opposerais de toutes mes forces; je suis franc,
+Victor.
+
+--Je te remercie, Maurice, de ta sincérité, quoique bien dure pour moi,
+pour un ami qui n'a réclamé que les moindres profits dans des relations
+où tu n'as pas jusqu'ici, que je sache, mal engagé ni ton temps ni ta
+fortune; sincérité bien dure pour un frère qui admet cependant, sans se
+plaindre, ton refus de le servir dans l'acte le plus important de sa
+vie; mais qui ne comprend pas, je l'avoue, ton obstination à lui taire
+quelques paroles d'éclaircissements. En un mot, Maurice, si tu as assez
+fait pour soutenir jusqu'au bout ta ferme résolution à ne point m'aider,
+il te reste à m'expliquer, ne fût-ce que par convenance, les motifs de
+ce déni d'amitié.
+
+--Toujours des gens qui me versent leurs secrets et toujours des gens
+qui m'assiégent pour me les voler. Ceci me lasse, ruine ma vie où tout
+le monde prend, excepté moi. Victor, tu me reproches d'être sourd à
+l'amitié parce que je n'ai pas le droit de t'imposer comme mari à
+mademoiselle de Meilhan; tu me rappelles ce que tu as sacrifié pour
+m'élever à ma position actuelle; eh bien, crois-moi, s'il était en ton
+pouvoir de me faire redescendre tout le chemin que j'ai gravi avec toi,
+pour me reléguer de nouveau dans ce coin d'obscurité, d'oubli, de
+médiocrité, où je végétais quand je te connus, sois-en sûr, je te
+devrais encore plus de reconnaissance pour cela que pour tout ce que tu
+as fait d'utile à ma fortune. Je me le répétais ce soir encore; je ne
+suis pas assez fort pour le titre de notaire dont le poids m'écrase; je
+péris sous lui. Que de terreurs autour de moi! veiller, garder, sceller,
+être le prêtre, le coffre de fer, la langue du muet, l'esprit divin du
+conciliateur, l'ami, le parent, la sentinelle du monde, et n'avoir
+devant soi aucune puissance modératrice, si ce n'est, entre mille moyens
+de l'éluder, une ombre de justice, qui ne nous effraye jamais. Royauté
+dangereuse, meurtrière, que la mienne! Qui m'en débarrassera? Ceci est
+une réponse à tes reproches de m'avoir fait ce que je suis. Sois
+raisonnable, Victor, ne me parle plus de ce projet de mariage.
+
+--Je t'aurai fait riche malgré toi, Maurice; c'est un crime dont
+quelques-uns m'absoudront peut-être; je désire que tu trouves des
+appréciateurs aussi indulgents de ta conduite à mon égard.
+
+--Mais, malheureux, s'écria Maurice dont les accès de colère, plus
+fréquents depuis qu'on avait aigri son caractère, compromettaient
+toujours l'impénétrabilité, et Victor le savait bien, mais, malheureux,
+es-tu un enfant pour me forcer à dire, pour que tu ne sentes pas qu'il y
+a entre Caroline de Meilhan et toi, Victor, des obstacles
+insurmontables, d'airain?
+
+--Bah! le vieux M. Clavier, dans son puritanisme républicain, n'excepte
+guère, entre tous ceux qui peuvent aspirer à mademoiselle Caroline, que
+les gentilshommes; et je ne suis pas gentilhomme, Dieu merci!
+
+--Qui t'a dit ça? interrompit Maurice avec épouvante. On a donc lu... ce
+serait un crime abominable!
+
+Maurice porta précipitamment la main à la poche où il cachait la clef de
+son secrétaire.
+
+--Je n'ai rien lu, Maurice, calme-toi; quelles idées as-tu? Mademoiselle
+de Meilhan m'a appris..... car je la vois, je lui parle, je lui écris
+depuis quelques mois. Le service que je te demandais n'était qu'une
+démarche de convenance à faire auprès de M. Clavier..... je t'aurais mis
+d'abord au courant de mes relations avec mademoiselle Caroline, si je
+n'avais été intimidé par ton air fâché, quand, sur mes paroles mal
+comprises, tu as imaginé, et rien n'est plus faux, que Léonide m'avait
+ménagé des intimités.
+
+--Et mademoiselle de Meilhan t'aime! toi! tu en es sûr, Victor, bien
+sûr?
+
+Maurice, en interrogeant son beau-frère, n'avait plus une figure de ce
+monde.
+
+--Être aimé est un avantage, Maurice, je te le répète, qu'on avait
+quelquefois le tort de ne pas sentir. Si je l'ai obtenu, je n'en suis
+fier que pour te convaincre de ce qu'il y avait de naturel dans mes
+prétentions, si monstrueuses à t'entendre.
+
+Indigné des paroles de Victor, Maurice, poussé à bout, s'écria:
+
+--Mais sais-tu bien?... Qu'allais-je dire? Et si c'était lui?..... après
+tout..... Mais Édouard pourtant qui m'a révélé l'état de Caroline?....
+Les aurait-elle écoutés tous les deux? Il paraît que le monde est ainsi
+fait, mon Dieu!
+
+Sur l'exclamation délirante de Maurice, Victor avait pénétré comme par
+une brèche dans un amas de ténèbres. Toutes les réticences de son
+beau-frère, rapprochées avec une lucidité diabolique, commentées,
+forcées, éclaircies l'une par l'autre, lui avaient donné le vrai sens de
+la pensée que Maurice tenait à cacher le plus soigneusement.
+
+--Écoute, Maurice, lui dit-il en se jetant sur sa pensée comme un tigre
+sur un enfant endormi, écoute, nous sommes encore assez jeunes tous deux
+pour nous comprendre et pour nous excuser. Mademoiselle de Meilhan ne
+s'appartient plus.
+
+--Je ne pensais pas que ce fût là ton secret, Victor, le tien propre.
+
+Sans afficher la moindre émotion, Victor répondit avec un indéfinissable
+son de voix:--C'est mon secret!
+
+Qui sait quelle blessure intérieure se fit ce jeune homme en avançant ce
+mensonge.
+
+Il sourit ensuite avec fatuité.
+
+Et que de choses passèrent à travers l'imagination de Maurice en un
+instant!
+
+M. Clavier n'a donc plus à récriminer contre Édouard; à défaut, il
+rabattra la moitié de sa colère sur Victor; mademoiselle de Meilhan a eu
+deux amants: Édouard et Victor. Quel est le père de l'enfant qu'elle
+porte? Il se noie dans cette bourbe.--Enfin Maurice s'arrête à cette
+conclusion, qu'il vaut mieux, dans le doute, que Victor soit le mari de
+mademoiselle de Meilhan qu'Édouard, par la raison que M. Clavier
+consentira plutôt à accepter l'un que l'autre; à tout prendre,
+mademoiselle de Meilhan aura un parti; et son beau-frère parviendra à la
+plus haute réalisation de ses vœux d'ambition. A quoi bon dire à
+Victor dans un pareil moment: Édouard est aussi l'amant de mademoiselle
+Caroline, et il m'a fait la même confession que toi.
+
+--Tu seras présenté par moi à monsieur Clavier, puisqu'il en est ainsi,
+Victor, lui dit Maurice, excédé par les surprises dont il avait été si
+rudement heurté, et sans respirer un instant, depuis son entrevue avec
+le conventionnel.
+
+--A la bonne heure, Maurice! Dieu soit loué! j'ai enfin retrouvé un
+frère en toi! Tu seras de la prochaine noce, j'espère bien.
+
+--Je le pense.
+
+--Et le parrain de l'enfant. Vois! tu seras mon associé, mon beau-frère,
+mon témoin, mon ami et mon compère.
+
+Sur ce mot de compère, Maurice chercha si ce n'était pas une raillerie
+que Victor lui envoyait au visage.
+
+Victor ne raillait pas le moins du monde, sa joie était sérieuse.
+
+Il fut cependant impossible à Maurice de s'associer avec une effusion
+sincère au contentement de Victor, quand celui-ci lui exprima sa
+satisfaction dans tous ses détails domestiques et champêtres. Il
+habiterait Paris, mais il aurait sa maison de campagne à Chantilly.
+Caroline de Meilhan, sa femme, deviendrait la sœur d'adoption de
+Léonide. On coulerait d'heureux jours. Tout cela valait bien quelques
+orages à traverser. On ne pêche pas les perles sans se mouiller, dit
+Victor en prenant un flambeau pour se retirer. Adieu, Maurice; est-ce
+que tu ne vas pas te coucher aussi?
+
+--Dans un instant; je te suis.
+
+Maurice consuma une partie de la nuit à écrire à Jules Lefort.
+
+Vers l'aube, il s'endormit sur sa chaise.
+
+C'était la première fois depuis son mariage qu'il passait la nuit hors
+de l'appartement de Léonide.
+
+Quand il s'éveilla, il avait la poitrine inondée de larmes.
+
+Il avait pleuré en dormant.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Deux mois s'étaient écoulés depuis la crise qui avait agité si
+profondément deux familles. Chantilly commençait à se parfumer de
+l'odeur végétale des bois en floraison. Mars répandait ses belles
+matinées. Entre les troncs d'arbres, le jet des jeunes pousses était
+déjà assez fourni pour adoucir la nudité des branches dépouillées par
+l'hiver; et sur l'amas des feuilles jaunes de l'arrière-saison courait
+l'ombre claire des feuilles nouvellement venues. Sous les eaux moins
+pesantes, moins vaseuses des étangs, les poissons, revêtus de leurs
+écailles neuves, renvoyaient au soleil les reflets qu'ils lui
+empruntaient; dans l'air, une élasticité pleine de mollesse se faisait
+sentir.
+
+On a déjà tenté de fixer, au début de cette histoire, la disposition
+particulière des maisons de Chantilly; celle de M. Clavier ne s'était
+plus que très-rarement ouverte depuis deux mois, depuis la fatale nuit
+d'explication chez Maurice. Derrière les grilles vertes du jardin, des
+volets avaient été glissés, afin d'empêcher les passants de pénétrer par
+leurs regards dans l'intérieur du logis, si visible autrefois aux oisifs
+dont Chantilly abonde. Si d'assez osés collaient un œil furtif aux
+fentes survenues aux volets par la sécheresse du bois, ceux-là n'étaient
+guère récompensés de leurs peines. Déjà, sous la puissante action du
+printemps, des arbustes non émondés jetaient leurs baguettes au hasard,
+échappant aux formes gracieuses auxquelles plusieurs années de soins et
+de culture les avaient soumis; beaucoup de pots de fleurs, chassés par
+les derniers vents de l'automne, gisaient dans les allées où ils avaient
+roulé avec leurs géraniums. De petits oiseaux chantaient sur leurs
+ruines. Déteint sous la pluie, l'arrosoir se balançait à une branche
+morte; des touffes d'herbe cachaient les dents du râteau comme pour
+l'insulter. On ne distinguait plus, tracés avec une grâce inspirée par
+le superbe voisinage du château, les dessins si variés des parterres, si
+corrects et si beaux à la fois; le régulier jardin de M. Clavier, le
+joli jardin de Caroline, n'offraient plus que l'aspect d'un cimetière.
+Au milieu de cette désolation, la serre-chaude seule s'était maintenue
+avec avantage, malgré d'énormes filets de gramen qui en fouettaient les
+carreaux; à travers leur transparence, de jour en jour plus contestable,
+on apercevait quelque vigueur de verdure. Entre les dalles du perron
+intérieur, soulevées par des efflorescences de mousse, et les portes
+d'entrée, de petites fleurs bleues et jaunes avaient poussé à plaisir en
+si grande abondance, que, pour ouvrir ces portes, l'office du jardinier
+eût été aussi nécessaire que celui du serrurier. Ce qu'il y avait de
+triste encore, c'était l'absence de l'écriteau de location, certificat
+de négligence qui explique à la rigueur le délaissement momentané d'une
+propriété. La maison n'était pas à louer. Un sillon de rouille avait
+coulé le long du mur auquel était fixé le fil de fer de la sonnette.
+
+M. Clavier était malade; il gardait le lit depuis deux mois. Il ne se
+levait que pour écrire des lettres et en si grand nombre que la fatigue
+était excessive pour lui, dont la main tremblait à la moindre émotion;
+sa correspondance paraissait lui en causer beaucoup.
+
+A chaque réponse qu'il recevait, il priait Caroline, elle autrefois sa
+lectrice chérie, de le laisser seul. Caroline pleurait et se retirait. A
+peine était-elle partie, qu'elle entendait s'ouvrir, et au bout de
+quelques minutes se fermer le coffre-fort de M. Clavier. Si la douce
+enfant n'était pas tyrannisée, elle n'était plus aimée avec la même
+tendresse. Le père était encore là avec ses regards attentifs, sa
+sollicitude silencieuse, mais l'ami avait disparu. Il embrassait
+Caroline de loin en loin, mais au front et plus sur les joues, quelque
+effort qu'elle fît pour se glisser à cette faveur. La disgrâce de toute
+lecture s'était étendue aux journaux, qui n'étaient plus même dépouillés
+de leurs bandes.
+
+Tranquille sur le sort de ses affaires d'intérêt réglées dans le cabinet
+de Maurice, indifférent sur sa santé, M. Clavier se renfermait dans ses
+souvenirs et en abaissait ensuite le couvercle. Il vivait en lui, au
+fond de ses vieilles convictions, sous la voûte haute et noire de sa
+vie, rattachant à sa fatalité d'homme politique, avec une obstination
+que les événements avaient pris à tâche de justifier, les derniers
+malheurs dont il avait été frappé dans son enfant d'adoption, Caroline
+de Meilhan. Le serpent de l'aristocratie, mal tué, s'était retourné et
+l'avait piqué. Il mourait de la blessure, et il mourait sans vengeance;
+sans vengeance! après avoir si bien calculé la sienne! Caroline avait
+déjà retrempé sa race; et, sans un double meurtre, il n'était plus
+permis à l'éternel destructeur de cette race de l'éteindre. A cette
+pensée, M. Clavier se raidissait, il se dressait sur son lit de malade;
+furieux, agité, pâle, il se soulevait de toute la force de ses poings
+nerveux, et il semblait apostropher face à face, comme à la tribune de
+la Convention, un adversaire invisible. Son doigt fiévreux le désignait,
+le marquait au front, l'écartait, le découvrait dans quelque coin, et de
+là le ramenait à ses pieds. Ses cris plaintifs l'interrogeaient alors
+comme si, pour s'en faire entendre, il eût fallu pousser la voix
+jusqu'au fond d'un abîme ouvert à ses côtés. Il s'épuisait tellement,
+que sa tête, pesante de colère, retombait sur son oreiller. Il restait
+dans cet état jusqu'à ce que Caroline vînt doucement le relever et lui
+rendre quelque calme à force d'air et de précaution.
+
+--Caroline, dit-il un jour au sortir d'une semblable agitation, vous
+ferez venir le jardinier, demain si c'est possible; il tracera mes buis,
+il taillera ma vigne à l'italienne. Je vous charge de lui commander tout
+ce que vous jugerez nécessaire aux réparations du jardin.
+
+A la première parole prononcée par M. Clavier, Caroline croyait avoir
+regagné l'amitié du vieillard. Des larmes lui voilèrent les yeux; c'est
+bien ainsi qu'il en usait autrefois avec elle, sans prière, sans
+autorité, adoucissant sa voix. Caroline se rapprocha davantage du lit
+afin de ne pas voir tarir à sa source ce premier épanchement
+d'indulgence dont elle était altérée. Quelle joie pour elle s'il lui eût
+même fait des reproches! elle savait que le pardon les suivrait. Il en
+avait toujours été ainsi autrefois. Sa triste et jolie tête penchée sur
+celle de M. Clavier, elle attendit qu'il parlât encore.
+
+--J'ai jugé aussi que vous deviez reprendre la direction de la maison.
+Il est mal qu'elle soit négligée plus longtemps; très-mal,--je l'ai
+mieux compris depuis,--qu'elle paraisse dans cet état d'abandon aux
+étrangers.
+
+--Mais pourquoi, se hâta de répondre Caroline, toujours tremblante de
+laisser mourir l'entretien, mais pourquoi ne me l'avoir pas exprimé plus
+tôt? Vous savez, monsieur, que j'aurais mis mon bonheur, mon devoir, à
+reprendre mes fonctions ici; et peut-être n'ont-elles pas toujours été
+inutiles. Rendez-moi cette justice, monsieur, de convenir que rien
+n'aurait été négligé si vous ne m'eussiez pas ordonné de suspendre mes
+travaux. Mais je les reprendrai, dites-vous. C'est qu'il est temps. Par
+exemple, le jardin,--pauvre jardin! il est dans un abandon! je le
+regarde quelquefois de ma fenêtre! c'est douloureux; des branches
+brisées, des vignes rampantes. Oh! vous le verrez! ou plutôt n'y
+descendez que lorsque le jardinier y aura travaillé pendant quelques
+jours.--Ce n'est pas seulement au jardin qu'il faut songer: les
+appartements du bas sont pleins d'humidité; les dernières pluies ont
+pénétré dans le salon d'été; je crois bien qu'il sera nécessaire de
+changer le papier de la tapisserie. N'êtes-vous pas de cet avis?
+
+Joyeuse de parler, de rompre le silence dont elle avait si longtemps
+souffert, Caroline s'échappait, ainsi qu'une hirondelle retenue tout un
+jour dans une cage. Il y avait de l'ivresse dans sa parole nombreuse,
+brisée et pour ainsi dire de retour d'un long voyage.
+
+M. Clavier reprit, mais du même ton de voix que s'il n'eût pas été
+interrompu:
+
+--Voici la clef de mon secrétaire, qui renferme les autres clefs de la
+maison. Elles y sont toutes, celle du jardin aussi.
+
+En présentant cette clef, M. Clavier ne regarda pas Caroline.
+D'ailleurs, il l'aurait pu difficilement; sa pose horizontale lui
+permettait tout au plus d'apercevoir la cime de la forêt, entre les
+pans de rideaux de l'alcôve. Il n'avait tenté aucun effort pour changer
+d'attitude, tandis que Caroline parlait au-dessus de son front. Ses
+paupières ne s'étaient pas relevées.
+
+Remuant à peine les lèvres, il ajouta, en tenant toujours la clef du
+secrétaire:
+
+--Comme j'ignore combien de temps ma maladie me retiendra au lit, j'ai
+dû, afin de ne pas laisser dépérir une maison qui ne m'appartient pas,
+vous prier de reprendre la direction que vous en aviez autrefois.
+
+Bien qu'il n'y eût rien d'entraînant dans la voix de M. Clavier, la
+simple faveur qu'il accordait à Caroline de la replacer à la tête de la
+maison avait suffi à celle-ci pour s'abandonner à toute sa joie. Elle
+fut sur le point d'appuyer ses lèvres sur le front de M. Clavier. Elle
+osa seulement lui dire:
+
+--Croyez-le, monsieur, j'essayerai d'avoir le même zèle; peut-être en
+récompense me rendrez-vous l'affection qui me payait si bien de tant de
+soins devenus pour moi un plaisir. Je vous ai souvent donné lieu de vous
+plaindre de mon étourderie; le service n'a pas toujours été aussi
+régulier que vous l'eussiez désiré; souvent je me suis levée trop tard.
+Oh! je me suis dit cela sans que vous ayez besoin de me le reprocher,
+monsieur: on se corrige avec l'âge; votre bonté m'a rendue sévère pour
+moi-même; vous verrez maintenant combien je serai plus attentive, plus
+soumise. C'est que je ne suis plus une petite fille, savez-vous cela?
+J'espère que bientôt vous serez mieux, tout à fait bien; et nous
+irons,--car voici le printemps,--nous irons encore nous promener dans le
+bois; j'ai des livres à vous lire, beaucoup de journaux en arrière, tous
+vos journaux sont de côté...
+
+Il n'est pas d'objets plus ou moins susceptibles de ranimer la sourde
+apathie de M. Clavier que Caroline ne rappelât pour faire tourner vers
+elle des yeux sans mobilité.
+
+En prenant la clef du secrétaire, Caroline chercha à presser avec ses
+lèvres la main de M. Clavier; elle ne sentit que le froid de la clef; la
+main s'était retirée.
+
+--Pourquoi cela? demanda-t-elle douloureusement. Aucune réponse.
+
+Est-ce que vous ne me parlerez plus jamais, monsieur? Croyez-vous que
+Dieu vous punirait si vous étiez assez bon,--et vous êtes bon,
+monsieur,--pour m'appeler encore votre enfant, votre Caroline, pour me
+pardonner? Si vous vous figuriez combien, au moment où je vous parle,
+mon cœur se serre!
+
+La voix de Caroline s'éteignit; sa respiration devint petite, elle
+s'appuya plus fort sur l'oreiller du malade.
+
+Depuis deux mois je ne dors pas; et les nuits sont si longues! Si
+j'avais su par quel moyen effacer ma faute, je l'aurais employé; je suis
+cependant bien punie. Vous ne me parlez pas. Vous souffrez aussi et vous
+vous taisez.
+
+Vous avez refusé mon bras pour vous promener, vous ne voulez plus que je
+lise vos journaux, que je soigne vos fleurs; tout ce que je touche vous
+déplaît. Je meurs dans ma tristesse. Je sais, mon Dieu, que vous ne me
+grondez pas, que vous ne me souhaitez aucun mal; mais le plus grand des
+maux, c'est votre silence, ce silence-là. Parlez-moi donc, monsieur!
+Voyez combien je suis souffrante, maigrie, malheureuse! combien...
+
+Caroline n'arrachait aucune parole du vieillard dont l'insensibilité
+ressemblait à celle de la mort.
+
+--Si j'étais une personne inconnue et que l'on vous racontât mes
+chagrins, vous y prendriez part; vous m'accorderiez, étrangère, ce que
+je ne puis obtenir, moi, votre compagne; vous diriez: Pauvre fille! Eh
+bien, dites-moi ce mot-là seulement: Pauvre fille! Si j'étais votre
+domestique, votre pitié de maître ne me pousserait pas rudement du pied
+dans la rue. Je vous sais généreux pour vos domestiques. Si j'étais
+enfin votre fille, votre sang, après s'être soulevé, avoir crié, s'être
+irrité contre mon crime, s'apaiserait, et vos bras, vos bras qui sont de
+fer en ce moment, se tendraient vers moi et ne me rejetteraient plus;
+mais vous êtes muet, sourd, aveugle, mort, impitoyable! monsieur!
+
+Oui, monsieur, impitoyable, parce que je ne suis ni votre domestique, ni
+une inconnue, ni votre fille. Et pourquoi, si je ne vous suis rien, ne
+me laissez-vous pas? Pourquoi m'aimez-vous? Pourquoi ne me
+pardonnez-vous pas? Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Quand vous allâtes chercher ma mère dans un château déjà couvert de
+flammes, c'était une enfant, et vous ne la tuâtes pas. J'ai aussi un
+enfant dans mon sein... et ma mère nous regarde tous deux, vous et moi,
+en ce moment, monsieur!
+
+M. Clavier ne remuait pas plus qu'une vieille statue de bronze qu'on
+aurait couchée tout au long dans un lit; sa face verte et ridée semblait
+morte depuis dix-huit siècles.
+
+--Je ne vous ai jamais vu prier, monsieur, jamais; j'ignore de quelle
+religion vous êtes. Sans cela je prierais votre dieu de vous inspirer la
+bonne pensée de m'entendre, de ne pas m'abandonner à cette heure où je
+sens mon enfant sous ma main. Cet enfant n'est d'aucun parti qui lui
+soit un crime reprochable. Je l'appellerai de votre nom; mais souriez à
+sa mère comme vous sourîtes à la mienne.
+
+Rien! toujours rien! oh! n'avez-vous de la bonté, de la pitié, de
+l'humanité, monsieur, que pour ceux dont vous avez tué le père et la
+mère? N'en avez-vous pour une génération qu'à la condition de verser le
+sang de celle qui l'a précédée? Je dois être heureuse que vous ayez
+tranché en place publique la tête de mon aïeul, afin de vous être
+reconnaissante aujourd'hui du bien fait par vous à ma mère. Si vous me
+repoussez, moi, c'est donc parce que vous ne l'avez pas tuée, régicide
+que vous êtes! car je sais tout. Donc, monsieur, au nom de mes parents
+que vous avez assassinés, pardonnez-moi, ou je ne vous pardonne pas,
+moi! et nous sommes deux ici à vous maudire!
+
+Le régicide resta toujours de pierre.
+
+Après s'être précipitée sur M. Clavier, comme pour l'étouffer, Caroline
+s'arrêta de frayeur, et se traîna ensuite le long des murs jusqu'à la
+porte de la chambre; elle n'alla pas plus loin. Un évanouissement la
+saisit: elle tomba.
+
+Quand elle reprit ses sens, il s'était écoulé plusieurs heures, et la
+nuit était venue.
+
+Se souvenant à peine de l'anathème que, dans le délire, elle avait
+imprimé sur le front de M. Clavier, balbutiant des paroles dont sa
+volonté n'avait pas arrangé le sens, elle alla machinalement, ainsi
+qu'une somnambule, rêvant, tremblant, s'arrêtant à chaque marche,
+jusqu'à la serre-chaude, dont la clef lui avait été rendue par M.
+Clavier.
+
+Ses pensées furent plus paisibles à mesure que l'odeur exhalée par les
+arbustes de la serre l'enveloppa, et qu'elle renoua ses organes à des
+émanations dont chacune, comme une date fidèle, la mettait sur la voie
+d'un souvenir. Ces larges feuilles assez évasées pour garantir de tout
+un orage; ces fleurs nacrées, et voûtées en ombrelles pour repousser les
+ardeurs du soleil dont leurs corolles sont l'image; ces bouquets
+aromatisés et qui conservent quelque chose des passions qu'ils
+provoquent dans les climats d'où ils viennent, étaient autant de
+monuments élevés par Caroline à la mémoire de son affection si tendre
+pour Édouard. Là, elle avait lu sa première lettre; sous ce palmier,
+portique vert arrondi sur son front, elle avait tracé au crayon une
+réponse; elle avait failli mourir asphyxiée sous ces vanilliers en
+fleurs, la nuit où elle écrivit, bien triste, pleine d'angoisse, pâle de
+remords, la lettre qui ne laissait plus ignorer à Édouard qu'il serait
+père.
+
+Ce retour vers un passé si doux et si funeste, dans un lieu qui le
+rappelait si énergiquement à l'imagination, fatigua Caroline en pesant
+trop sur sa faiblesse. Elle alla au jardin dont le désordre l'affligea.
+Ses pieds s'embarrassaient dans les plantes parasites qu'elle n'avait
+plus été là pour faire arracher. Par un sentiment facile à pardonner, la
+pauvre enfant, depuis si longtemps privée de ses belles promenades
+nocturnes sur la pelouse et dans la forêt de Chantilly, voulut faire
+usage de la clef du jardin que M. Clavier lui avait aussi remise. Elle
+ouvrit la porte, et tout à coup son âme s'envola comme un papillon en
+passant, ailes déployées, sur la tête de la vaste forêt. Caroline
+s'appuya comme une statue contre la porte du jardin pour entendre le
+rossignol, dont la voix sereine passait et repassait sur le bruit des
+eaux murmurantes du château.
+
+Pendant qu'elle était ainsi distraite, une main s'appuya doucement sur
+la sienne.
+
+--Édouard! vous! Édouard! vous vivez!
+
+--Caroline!
+
+Ils rentrèrent dans le jardin.
+
+Un silence douloureux couvrit les premiers instants de leur entrevue.
+Caroline était penchée sur l'épaule d'Édouard.
+
+--Depuis huit jours, Caroline, je rôde autour de votre maison, véritable
+tombeau, sans jamais avoir eu l'occasion d'y pouvoir pénétrer ou d'y
+introduire une lettre. Que s'est-il donc passé ici?
+
+--Dans quel moment, Édouard, vous venez! Dieu vous envoie ici; sa main
+vous a conduit vers moi! que de fois j'ai pensé à vous pour me sauver,
+dans cette nuit fatale qui s'écoule! Cette maison est pleine de terreur.
+La désolation est écrite à chaque place. Là haut, il y a un homme qui
+veille depuis huit jours et qui depuis huit jours n'a parlé une fois
+cette nuit que pour attirer une malédiction sur son lit. Je ne suis donc
+pas aussi malheureuse que je le croyais, puisque je vous revois, puisque
+vous êtes là. Mais toi, mon ami, mon Dieu, mon Édouard, où as-tu été
+pendant ces deux mois que nous avons été séparés? Tu vas tout me dire,
+avec les dangers que tu as courus; car tu me dois maintenant la
+confidence de ta vie entière. Que je sache tout; parle, afin que je
+remercie dans mes prières ceux qui t'ont prêté un asile; tu viens de
+loin; tu es fatigué, mon Édouard, tu es souffrant!
+
+--Je suis désespéré, Caroline. Je reviens de la Vendée.
+
+--Où tu as vu ta mère?
+
+--Où j'ai trouvé celle qui, plus délicate que toi, Caroline, dort dans
+la chaumière battue des vents; passe ses journées sans pain sous un
+arbre ou au bord d'un torrent, et traverse, à la tête des paysans, les
+bataillons ennemis qui lui barrent le passage de son trône.
+
+--Tu m'as instruite à l'aimer, Édouard.
+
+--Admire-la avec moi, Caroline; mais plains-la aussi. Nous lui avons
+vainement démontré,--il est vrai que c'est une affligeante vérité à
+dire,--que si l'enthousiasme doublait les hommes, il ne doublait pas la
+portée du fusil; vainement nous lui avons dit, moi et ceux qui, mieux
+que moi, ont compté les forces dont la sainte insurrection dispose, que
+l'heure n'était pas sonnée de marcher sur la capitale, enseigne blanche
+déployée, aux cris de _Vive le roi!_ Elle n'écoute que ses espérances,
+que les vœux de quelques dévouements surhumains où elle s'appuie
+comme sur des lions, et elle dédaigne la prudence, la suppliant à genoux
+de ne pas faire passer la France et Elle par les armes, dans quelque
+basse-cour de village.
+
+--Mon Édouard, veux-tu me suivre? la voix monte, on pourrait entendre
+des étages supérieurs.
+
+Se prenant sous le bras avec la grâce infinie de deux amants ou plutôt
+avec la familiarité divine de deux jeunes mariés, l'enthousiaste Édouard
+et la mélancolique Caroline entrèrent dans le salon contigu aux deux
+serres, espèce de vestibule pavé servant de passage de la maison au
+jardin.
+
+--Parle maintenant, Édouard!
+
+Assis l'un près de l'autre, éclairés par la lueur des deux lanternes
+suspendues au plafond, ils purent distinguer les changements survenus à
+leurs traits depuis leur séparation, marquée pour elle et pour lui par
+tant d'incidents graves. Une exaltation voilée de beaucoup de tristesse
+animait la figure d'Édouard; ses yeux étaient sombres sans avoir perdu
+leur douceur. Le dédain d'un âge avancé plissait le contour de sa
+bouche, dont l'expression n'était adoucie que par l'extrême blancheur de
+ses dents. Sous l'acide des chagrins s'était ternie la feuille d'or de
+la jeunesse.
+
+Caroline n'osa lui dire combien il était changé.
+
+De son côté, Caroline n'avait plus,--et ceci s'expliquait à beaucoup
+d'égards,--la même suavité d'ensemble. La vie était moins impatiente
+chez elle. L'indécision de sa voix, de son regard et de sa démarche,
+s'était perdue dans un délicat embonpoint.
+
+--Continue, Édouard, je t'écoute.
+
+--Je me suis rangé, Caroline, à l'opinion de ceux qui n'ont pas répudié
+toute précaution en se mettant en hostilité avec un gouvernement qui,
+s'il n'a pas la justice pour lui, a pour lui du moins l'auxiliaire
+aveugle de l'armée, et l'inertie de la population. Cette opinion a déplu
+à des conseillers plus téméraires. On a jugé notre concours suspect, du
+moment où il se montrait accompagné des restrictions de la prudence;
+nous avons été remerciés.
+
+Une poignante amertume imprégnait les paroles d'Édouard, qui oubliait
+l'ingratitude dont on le payait, le repos de sa famille troublé, ses
+terres dévastées, son château détruit, sa vie proscrite, sa tête mise à
+prix, pour ne se plaindre que du refus qu'il éprouvait de ne pouvoir se
+sacrifier à sa cause d'une manière utile.
+
+--Ainsi, Édouard, tu es repoussé de tous côtés; tu n'as plus aucune
+opinion qui t'abrite. Il y a donc un vent de malheur qui nous frappe
+également: car je ne sais pas non plus à quel titre je reste sous ce
+toit. Cette dernière nuit y a entendu de sinistres paroles. J'en suis
+encore glacée.
+
+--Que dis-tu?
+
+--Monsieur Clavier sait tout, Édouard: il m'a vue à genoux, suppliante,
+humiliée, en pleurs, et il n'est point sorti de son implacable silence.
+
+Oui! alors j'ai bien fait de venir. Dieu m'a conduit. Portons mon
+malheur et le tien sous un autre ciel. Partons!--déshonorée si tu
+restes; tué si je suis surpris en France; fuyons vite! Un ami m'a confié
+un passeport qui pendant dix jours encore me permet de gagner
+l'Allemagne avec toi. Ma voiture est à l'entrée du bois; viens! nous
+sommes sur la route d'Allemagne dans trois heures, et dans quatre jours
+en Allemagne. M'écoutes-tu? tu ne m'écoutes pas! pourquoi cette
+indécision? Viens, Caroline! Voilà pourquoi je suis ici; voilà pourquoi
+depuis huit jours je marche dans l'obscurité autour des murs de ce
+jardin pour t'emmener, Caroline: et je t'emmène. Qui te retiendrait ici?
+
+--Mais monsieur Clavier est malade.
+
+--Écris à Maurice, au médecin de monsieur Clavier que tu es partie,
+qu'ils viennent. Dieu fera le reste.
+
+--Mais celui qui m'a aimée comme son enfant...
+
+--Et le nôtre? Caroline!
+
+Par notre enfant, par lui, puisque ce n'est pas moi qui ai le droit de
+te déterminer, consens à me suivre!--Viens!
+
+Ce reproche et cette prière brisèrent l'irrésolution de Caroline.
+
+--Tu le veux! Édouard, attends!
+
+Caroline s'échappe; elle monte sans bruit l'escalier, entre dans sa
+chambre attenante à celle de M. Clavier; elle ouvre un coffre, y jette
+pêle-mêle quelques poignées de linge, puis pensive, indécise, elle
+appuie son front en sueur, ses genoux tremblants contre la cloison, pour
+voir à travers si M. Clavier est endormi.
+
+Le vieillard était dans l'attitude où elle l'avait laissé; seulement la
+veilleuse, qui chauffait la tisane du malade lorsque Caroline était
+descendue, éclairait maintenant les longs plis blancs de la couverture
+et quelques parties de l'appartement.
+
+Caroline ne respire pas, pour mieux entendre si le malade soupire ou se
+plaint. Aucun bruit ne sort de l'alcôve.
+
+Elle demeura longtemps dans cette position; elle finit par s'imaginer
+que M. Clavier s'était évanoui. Cette pensée lui perça le cœur;
+brûlant d'impatience de la vérifier, elle courut à la chambre du malade.
+La porte en était fermée. Il lui aurait fallu cogner.
+
+La porte avait donc été fermée. Mais par qui? par M. Clavier? il se
+serait donc levé? par Caroline peut-être, en attirant trop fort la porte
+vers elle? les souvenirs de celle-ci ne lui fournissaient aucune
+induction précise.
+
+--Qu'il sera amer son désespoir quand il s'éveillera, se dit Caroline
+après avoir repris son attitude contre la cloison, et qu'il ne me
+retrouvera plus là pour rallumer son feu ni sa lampe! Il aura froid dans
+l'obscurité; et il m'appellera peut-être tout bas, et sa douleur de ne
+pas m'entendre lui répondre remplira de cris son appartement. Je ne me
+sens plus, mon Dieu, la force de partir; car enfin c'est moi, moi qui
+l'ai mis dans l'état où il est là. Je l'ai frappé de ma colère.
+Maintenant je l'abandonne; je l'ai insulté et ensuite je le laisse. Oh!
+combien il se reprochera à ma honte les sacrifices qu'il a faits pour
+moi! S'il ne m'eût pas aimée, m'aurait-il élevée avec ce soin paternel?
+Pourquoi n'est-il pas mon père? je ne le quitterais pas.
+
+Aucun mouvement ne permettait de supposer que le malade entendit les
+gémissements de Caroline, dont les paroles étaient quelquefois assez
+hautes pour traverser l'épaisseur de la cloison.
+
+Appelée du bas de l'escalier par Édouard, Caroline tomba vite à genoux
+et pria pour celui qu'en partant elle confiait à la protection de Dieu,
+dans le moment le plus terrible pour elle. Ses mains frémissantes
+étaient jointes, sa tête en prière pendait sur ses mains. De plus en
+plus impatient, Édouard, ne sachant plus à quoi attribuer la cause qui
+retenait si longtemps Caroline, monta, la prit doucement par le bras et
+l'entraîna avec lui jusqu'à la porte du jardin.
+
+--Tu n'emportes donc aucun effet de voyage avec toi? s'informa
+machinalement Édouard.
+
+Caroline s'aperçut alors qu'elle avait oublié de prendre le petit coffre
+où elle avait serré quelques robes.
+
+Elle remonte précipitamment.
+
+Elle soulève le coffre pour l'emporter; elle le trouve trop lourd. Sa
+main y plonge; il est plein d'or. Qui a mis cet or? elle se frappe le
+front!
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! monsieur Clavier s'est levé, il est
+entré ici pendant que je suis descendue! il m'a donc entendue; il s'est
+levé!
+
+Elle regarde avec terreur s'il n'est pas derrière elle.
+
+--Caroline!
+
+--Est-ce lui qui m'appelle? est-ce Édouard?
+
+--Caroline! Caroline!
+
+La pauvre fille court à la chambre de M. Clavier, dont la porte n'est
+plus fermée.
+
+On l'appelle de nouveau.
+
+C'est la voix d'Édouard.
+
+Mais elle est dans la chambre de M. Clavier.
+
+Courir vers l'alcôve, tirer les rideaux, découvrir la lampe, prendre la
+main de M. Clavier, l'interroger, ce n'est qu'un mouvement, qu'un pas,
+qu'un cri.
+
+Ce cri fait monter Édouard.
+
+--Viens donc, viens donc, Caroline!
+
+--Je reste, répond Caroline en rejetant le drap sur le visage de
+monsieur Clavier.
+
+Le régicide était mort.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Sous le prétexte fort plausible d'aller prendre des bains de Baréges à
+Paris, cette ordonnance de santé étant à peu près inexécutable dans les
+petites localités, Léonide avait quitté Chantilly depuis environ quinze
+jours. Le motif de son absence dans la saison où l'on entrait était trop
+naturel pour qu'il fût commenté au profit de la malice cantonale.
+
+Maurice aurait retrouvé le repos dans cette trêve domestique, si le
+retour du repos avait été facile après les violences qui l'avaient
+écarté au delà de toute portée. Le repos, c'est la santé des idées; il
+n'est pas toujours temps de le faire renaître quand les excès l'ont
+ruiné. Maurice n'osait jeter la sonde au fond de toutes les plaies dont
+il gémissait. La disparition des papiers du colonel Debray, l'emploi si
+téméraire que Reynier avait fait des fonds déposés chez lui par Édouard,
+étaient deux cuisantes pensées qui le rongeaient au vif. Pour les
+prostituer à un amant, sa femme lui avait volé des papiers sacrés, et,
+quand il les avait réclamés de la trahison, l'adultère s'était levé avec
+audace et avait répondu: éclaircissements foudroyants dont il était
+encore ébranlé.
+
+Ses affaires avaient pris une tournure sinon mauvaise, du moins
+extrêmement sérieuse, lancé qu'il était dans le champ illimité des
+spéculations. Il en était arrivé à ce point d'obscurité commun à tous
+ceux qui, comme lui, renoncent en affaires au chemin tracé de la routine
+pour opérer sur les éléments des probabilités. La terre a disparu pour
+ces navigateurs hardis; ils n'ont en perspective que le naufrage ou la
+conquête: les terres connues leur sont interdites. L'activité incessante
+de leurs spéculations dévore l'ordre qui avertit les sages du moment où
+il convient de s'arrêter. Maurice avait graduellement remplacé les
+belles qualités de prévoyance dont il était doué par l'esprit
+d'ambition, et, ce qu'il y avait de triste, par un esprit qui n'était
+pas le sien. Rarement avait-il encore des instants d'illusion à donner à
+l'espérance de reprendre un jour le passé au rivage paisible où il
+l'avait attaché. Mais le bonheur de ses premières années lui aurait-il
+suffi? l'imagination se ride comme le front; et c'est le premier crime
+des vanités de détruire d'abord les joies qu'elles ne suppléent point.
+Le notaire de Chantilly commençait à comprendre un peu mieux l'avantage
+d'avoir un centre d'opérations plus vaste qu'une étude de village.
+Malgré la simplicité de son cœur, il convenait avec lui-même, et
+d'après les leçons de Reynier, qu'une fois le parti pris d'entrer dans
+les affaires, inconséquent est celui qui les traite avec timidité. En
+guerre, il faut tuer; en affaires, s'enrichir: les demi-moyens prouvent
+l'impuissance unie à l'ambition. Maurice, en esprit, rigoureusement
+logique, acceptait la triste morale de sa position; dans les caractères
+bien soutenus, c'est une vérité, que le faux ne s'y introduit qu'à
+certaines conditions d'ordre.
+
+Il était enfoui sous les calculs de sa vaste opération du chemin de fer,
+affaire devant laquelle disparaissaient toutes celles de ses clients,
+lorsqu'un clerc lui apporta une lettre timbrée de Compiègne.
+
+--Je vous ai prié cent fois, lui reprocha-t-il, de ne pas me troubler à
+chaque instant pour des riens qui détournent mes idées et absorbent mon
+temps. Ne venez dans mon cabinet que lorsque je vous sonnerai,
+entendez-vous?
+
+--C'est un ordre que nous avons assez strictement suivi depuis que vous
+l'avez enjoint, monsieur, quoique vos clients se soient plaints de cette
+consigne qui les oblige souvent à faire dix lieues sans parvenir à vous
+consulter.
+
+L'observation du clerc surprit Maurice.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Qu'un curé, dont j'ai oublié le nom, par exemple; que le
+maréchal-ferrant du château, que les petites ouvrières de Gouvieux, que
+Pierrefonds et beaucoup d'autres sont fort mécontents d'être venus chez
+vous ce matin, par un temps abominable, et d'être repartis sans avoir eu
+audience.
+
+--Mais... mais pourquoi les avoir renvoyés?
+
+--Vos ordres sont là, monsieur.
+
+--Mais vous ne leur avez donc pas expliqué à ces gens que si je ne les
+recevais pas,--faut-il donc tout dire?--c'était tantôt à cause d'un
+héritage à régler sur les lieux, tantôt à cause d'un conseil de famille
+à assister de ma présence? ce qui est vrai; vous le voyez vous-même.
+
+--Nous avons si souvent usé de ces prétextes, que vos clients n'y
+croient plus.
+
+--Pourtant il n'y a rien d'inventé là-dedans; vous devriez les en
+convaincre. Ces accusations de négligence finiraient par me nuire si
+elles s'accréditaient dans l'arrondissement. A l'avenir, ne renvoyez
+personne sans m'avoir prévenu.
+
+--Voilà, pensa le clerc en se retirant, deux ordres bien
+contradictoires. Le patron est diablement distrait.
+
+La lettre de Compiègne était sous les yeux de Maurice, qui, à
+l'écriture, avait reconnu la main de Jules Lefort, vieil ami négligé
+depuis le commencement de l'hiver.
+
+--Jules est encore une victime de mes préoccupations; je ne sais pas
+pour qui l'on existe lorsqu'on est dans les affaires.
+
+Maurice décacheta lentement la lettre de Compiègne, l'étala en soupirant
+sur son bureau; mais, au lieu de lire, il s'abandonna malgré lui à
+d'autres pensées. Tout à coup, saisissant sa plume, il traça une colonne
+de chiffres, puis une autre colonne, et enfin il respira.
+
+--Le sang m'a tourné en eau, je m'étais figuré une différence de
+quarante mille francs! Ce n'était qu'une erreur de mon imagination.
+
+Voyons la lettre de Jules.
+
+«Mon vieil ami,
+
+»Que je loue ta prudence pour n'avoir pas engagé ta femme, la bonne
+Léonide, à aller au bal de Senlis, le carnaval dernier!»
+
+Qu'a-t-il donc, pensa Maurice encore distrait en commençant la lecture
+de la lettre, pour revenir sur de pareilles futilités? Il a du temps à
+perdre apparemment, ce cher Jules. Il pense au carnaval! Enfin!
+
+Maurice continua de lire:
+
+«Que n'ai-je suivi ton exemple! je n'aurais pas à déplorer le malheur le
+plus grand de ma vie; malheur auquel tu t'intéresseras, j'en suis sûr,
+toi, le seul ami dont les consolations ne sont ni banales ni perdues. Tu
+me les dois toutes pour me dédommager de ton absence, car tu me serais
+ici d'un appui bien nécessaire, au milieu d'une foule de gens dont
+l'intérêt est tout en paroles, disposé à vous entendre dès qu'il y a
+quelque scandale pour les payer de leur attention.
+
+»J'arrive au triste sujet de ma lettre. A ce bal de Senlis où Léonide a
+si sagement fait de ne pas se montrer, ma femme, ma chérie Hortense, a
+été insultée par une autre femme, mais insultée, Maurice, d'une manière
+odieuse; et, le croirais-tu jamais? à propos de notre enfant, de notre
+fille, née,--ceci n'a été un mystère que pour ceux qui l'ont
+voulu,--née avant mon mariage avec Hortense.
+
+»Tu sais, sans que j'aie besoin de te le rappeler, toi l'ange discret de
+la famille, que, pour éviter une publicité toujours expliquée méchamment
+en province, j'ai négligé de mentionner dans mon contrat de mariage la
+naissance de cette enfant, à l'opposé de ce qui se pratique d'ordinaire.
+Mieux que personne, tu sais aussi que ce défaut de formalités n'a pas
+été un prétexte de ma part pour frustrer notre chère petite fille, dont
+j'ai assuré la fortune par une donation que tu tiens en ta possession.
+
+»Infâme, instruite par le souffle empoisonné de je ne sais qui, par la
+lâcheté de quelqu'un des nôtres, la femme du bal a osé accuser Hortense
+en pleine assemblée, devant deux mille personnes, deux mille étrangers,
+d'avoir caché la naissance honteuse d'une bâtarde. Si le mot n'a pas été
+dit, un geste, je ne sais quoi, l'a révélé. Alors une scène dont je
+frémirai toute ma vie, Maurice, a éclaté publiquement. Je te fais grâce
+de la colère à laquelle je me suis livré. J'ai déchiré avec les ongles
+le visage de l'homme qui accompagnait le démon attaché aux pas
+d'Hortense; j'ai marché sur la poitrine nue de cette femme dont personne
+n'a pu m'apprendre le nom. Reposons-nous: j'étouffe.
+
+»Depuis, et à force de renseignements, j'ai appris que le chevalier
+était un misérable réfractaire vendéen caché aux environs de
+Chantilly.....»
+
+Maurice se leva comme s'il eût été mordu au talon par une vipère. Il
+frappa son poing à se le briser sur le bois du bureau et cria plusieurs
+fois: Exécrable Léonide! exécrable Léonide! Oh! exécrable! exécrable!
+
+Oui, c'est elle! elle seule qui a outragé Hortense! Lumière infernale!
+Édouard l'accompagnait! Et je n'assassinerai pas cet homme, moi?
+misérable destinée! je tenais là, j'avais, j'avais là l'arme sûre,
+infaillible pour le tuer, lui, sa race, son parti; et cette arme m'est
+volée, brisée. Léonide lui a livré les papiers de Debray. Je comprends à
+merveille et j'excuse et je bénis maintenant ceux qui tuent, ceux qui
+empoisonnent, ceux qui jettent leurs femmes dans les rivières et leur
+mettent ensuite une pierre sur le ventre: ceux-là sont des hommes! Ce
+que je ne comprends pas c'est que l'État n'accorde pas une récompense à
+ceux-là.
+
+«Un réfractaire vendéen caché aux environs de Chantilly,» relut Maurice
+en reprenant la lettre et tremblant jusqu'à la pointe des cheveux.
+
+«..... Le procureur du roi est aux enquêtes dans ton arrondissement.
+
+»Sois assez dévoué à ton ancien ami, perdu d'honneur si un rayon pur de
+justice ne touche pas sur cette affaire, pour l'aider à traîner
+l'insulteur, à défaut de sa compagne, aux pieds des tribunaux. Ce n'est
+que là que je dévoilerai la cause si simple, si facile et si naturelle
+de ma conduite; déclaration que je ne puis livrer à la publicité des
+journaux, ni porter au domicile de chacun. Aide-moi: voilà tout ce que
+j'ai à te dire, à toi qui peux deviner combien une pareille lettre me
+coûte à écrire, mais qui ne sais pas ce qu'elle coûte à terminer; son
+dernier mot est accablant. Hortense est devenue folle; sa raison n'a pas
+été assez forte pour écraser la calomnie comme j'ai écrasé la
+calomniatrice. Il y a plus; sa folie est de croire que sa fille est une
+véritable bâtarde, éternelle honte qu'elle aurait glissée à mon insu
+dans notre ménage. Je pleure, Maurice, à tout ce que j'écris; j'ignore
+même si ce que je t'écris a quelque suite, et la clarté nécessaire pour
+te faire sentir la nature du service que j'attends de toi. Ma femme
+folle, mon commerce suspendu, ma famille l'objet de la pitié ou de la
+raillerie publique, mon nom courant les tribunaux, tout cela sur la
+révélation d'un mensonge, sur un mot sorti d'une seule bouche! Sur quoi
+repose le bonheur, Maurice. Veille au tien, retiens-le comme un souffle
+près de s'échapper; lie-toi à ta femme, lie-la à son ménage; n'aie aucun
+secret dans ta vie, on le révélerait. Le secret le plus innocent qu'on
+cache, vois-tu, est plus dangereux en résultats, souvent, que la faute
+la plus grave ostensiblement commise. Réponds-moi. Si tu étais seul,
+libre, je te dirais: Viens! tu viendrais; mais tu ne l'es pas. Sers-moi,
+venge-moi--je serai vengé!
+
+»JULES LEFORT.»
+
+Maurice prit du papier et écrivit:
+
+«Mon cher Jules,
+
+»La femme qui a insulté la tienne, c'est la mienne, Léonide; l'homme qui
+était avec elle au bal, c'est M. de Calvaincourt, amant de ma femme.
+Envoie cette note au procureur du roi.
+
+»Tu es vengé.
+
+»MAURICE.»
+
+La porte du cabinet fut poussée avec un grand éclat de rire: c'était
+Victor.
+
+Il s'assit, se serrant les côtes pour ne pas étouffer de l'explosion du
+rire; il penchait la tête, éternuait, laissait tomber son chapeau qu'il
+ne ramassait pas; il était ivre de gaieté.
+
+Maurice le regardait d'un air hébété, roulant entre les doigts sa
+réponse à Jules Lefort; attendant la fin de cet orage de bouffonnerie
+qui arrivait si mal à propos.
+
+--Tu ne m'interroges pas, Maurice?
+
+--Non!
+
+--Diable! comme tu es sérieux! Quel non! Alors laisse-moi rire pour toi,
+pour moi, pour tout l'univers.
+
+--Ris tout ton soûl.
+
+--Puisque tu me le permets.--Et de nouveau Victor rit, se gaudit,
+éternua et si fort, qu'il faillit briser un dos de fauteuil en se
+renversant pour mieux rire.
+
+Pour la première fois, Maurice éprouva du dégoût à être dans la société
+de Victor. En présence du frère, il froissait le nom de la sœur avant
+de l'envoyer aux assises. Il eut une espèce de répugnance à subir cette
+familiarité que, certes, il n'encourageait pas en ce moment.
+
+Il était toujours debout devant Victor.
+
+--Sais-tu de quoi je ris? de notre affaire, Maurice.
+
+--Je la croyais plus sérieuse.
+
+--Qui dit le contraire? écoute, et tu riras comme moi.
+
+--Arrivé à Paris,--écoute-moi donc,--je suis allé au ministère, où notre
+protecteur m'a reçu dans son cabinet avec beaucoup de précaution. Là, il
+m'a dit:--L'affaire n'est plus en bon chemin. Dans dix jours, les
+travaux pourraient commencer, sans doute; mais je dois vous avertir
+qu'un concurrent se présente, un concurrent puissant, riche, appuyé du
+ministre, favorisé de la cour même.
+
+--Que pourrait-il contre nous, ai-je répliqué aussitôt, toutes les
+maisons qui sont sur la ligne par où le chemin de fer passera nous
+appartiennent?
+
+--Il pourrait, m'a répondu notre protecteur, obtenir l'exploitation du
+chemin de fer malgré vos maisons, qu'il achèterait.
+
+--Mais nous en exigerions des prix fous.
+
+--Pour cause d'utilité publique, on n'aurait aucun égard à vos
+prétentions outrées; on estimerait les immeubles, on vous les payerait,
+et l'on vous laisserait crier.
+
+--Mais ne nous avez-vous pas promis, assuré, garanti que nous serions
+les seuls adjudicataires?--J'étais un peu en colère.
+
+--Oui, tout autant que la cour ne s'en mêlerait pas. Luttez avec
+elle.--J'étais mort. Et, en vérité, je ne riais pas alors comme tout à
+l'heure.
+
+--Rien n'est perdu, a repris l'impassible protecteur.
+
+Juge si j'écoutais.
+
+--Centuplez, m'a-t-il dit, la valeur de vos maisons, afin de décourager
+celui qui serait tenté de vous souffler l'exploitation; qu'il soit
+épouvanté de l'argent qu'il aurait à verser pour devenir en
+sous-œuvre l'adjudicataire préféré.
+
+--Comment centupler la valeur des maisons?
+
+--Les deux tiers des loyers sont vacants, n'est-ce pas? Vous avez
+congédié beaucoup de locataires; eh bien, sans perdre de temps, en
+sortant d'ici, établissez toutes sortes d'industries dans ces
+appartements vides. Si votre concurrent veut déplacer ces industries, il
+faudra qu'il les indemnise; ayez des baux supposés pour dix ans. Quelle
+fortune ne reculerait devant de pareils sacrifices d'indemnité? Votre
+concurrent reculera; et l'affaire vous reste. Mais de l'esprit, de la
+ruse, de la vitesse! courez!
+
+J'ai couru.
+
+Le lendemain, tous les appartements vides de nos maisons de La Chapelle
+s'étaient remplis de fabricants; et, sur les portes, aux croisées, à
+toutes les lucarnes, pendaient des enseignes, grandes, petites, noires,
+blanches, dorées. Ici: _Fabrique de noir animal_; ici: _Atelier de
+fonderie_; là: _Manufacture de papiers peints_; _Manufacture de tapis_;
+_Dépôt de porcelaine_; _Raffinerie de sucre_; _Raffinerie de soufre_;
+_Ateliers d'ébénisterie, de bijouterie, de serrurerie_.
+
+L'arrondissement croyait voir un prodige. Dieu sait les fabricants que
+j'ai logés là! malheur à qui emploiera jamais leur industrie!
+
+Trois jours après j'ai revu notre protecteur.--Venez, m'a-t-il dit,
+venez! la ruse est divine. Voyez, lisez! C'était le désistement de notre
+concurrent tracé tout au long; il avouait avec naïveté que, dans ses
+calculs d'acquisition, il n'avait pas prévu qu'une mauvaise rue de
+faubourg contînt tant de manufacturiers, de fabricants, de riches
+industriels; il se retirait devant les énormes débours qu'il lui
+faudrait faire pour les désintéresser.
+
+J'ai sauté au cou de notre protecteur, le meilleur homme du monde; un
+homme de génie, Maurice!
+
+Dans dix jours, je rendrai mes fabricants et mes manufacturiers à la
+société; ils sont nés pour en être l'ornement. Je souhaite de ne jamais
+les rencontrer au fond d'un bois.
+
+Maurice ne trouva pas le moindre mot pour rire à l'histoire de son
+beau-frère; il s'en voulut au fond du cœur de s'être livré à
+l'étourderie de plus en plus flagrante d'un homme qui ne considérait que
+comme une émotion à traverser les plus saisissantes crises de la vie;
+espèce de héros en affaires, faisant jouer à l'imagination le rôle de la
+probité. Aussi eut-il besoin de tout son sang-froid pour se montrer
+reconnaissant de l'expédient de Victor, qui avait réellement sauvé
+l'opération du chemin de fer. Mais qu'est-ce qu'une vie, pensait
+Maurice, qui a besoin chaque jour, chaque instant, d'être sauvée? Est-ce
+exister que de flotter sans cesse entre le naufrage et le salut?
+N'existerait-on pas tout aussi content sans l'être au prix de la
+conquête? Oui! mais ce n'est pas à moi qu'il appartient de profiter de
+cette expérience de la vie. Je l'ai vendue, ma vie, à cet homme qu'il ne
+m'est plus permis de quitter, sous peine de rompre les fils embrouillés
+de ma fortune, roulés autour de son poing. Il me mène et je le suis. Et
+moi qui n'ai pas compris, en l'associant à mon sort, qu'il n'avait rien
+à perdre; qu'il n'avait ni famille dont la réputation lui fût chère, ni
+établissement, ni avenir! moi qui vois maintenant que je n'ai épousé la
+sœur qu'à la condition de vivre sous le régime d'une communauté
+fatale avec le frère! Je me suis engagé hautement à être le protecteur
+de celle-là, et tacitement à être l'esclave de celui-ci.
+
+Ceci sonnait comme le tocsin à coups aigus et précipités dans sa tête,
+tandis qu'il cachetait sa réponse à Jules Lefort. Parfois il s'arrêtait
+pour serrer sous la table son poing jusqu'au sang, tout en ayant l'air
+d'écouter les paroles de son beau-frère avec beaucoup d'attention;
+parfois il fixait sa vue sur le visage de Victor, se plaisant à
+remarquer combien ce visage avait de ressemblance avec celui de sa
+femme: même ardeur de teint, même finesse de traits, même regard noir et
+assuré. Il était étonné que cette similitude s'étendît à deux âmes aussi
+ténébreuses l'une que l'autre.
+
+Fatigué de l'inspection par trop énigmatique de Maurice, et étant
+d'ailleurs de ceux qui n'aiment pas les observations prolongées quand
+ils en fournissent le sujet, Victor se leva, se promena dans le cabinet,
+toujours dans l'attente que son beau-frère daignerait le remercier enfin
+de ce qu'il avait fait pour lui.
+
+Maurice sonna.
+
+--Affranchissez sur-le-champ cette lettre pour Compiègne, commanda-t-il
+à un clerc. Que tenez-vous là?
+
+--C'est une lettre dont on attend la réponse.
+
+Le clerc sortit.
+
+--Je connais cette écriture.
+
+Victor Reynier s'approcha.
+
+Maurice retourna aussitôt la lettre pour que son beau-frère n'en vît pas
+la suscription.
+
+Celui-ci s'éloigna.
+
+--De la défiance! murmura-t-il.
+
+--Quelle curiosité! pensa Maurice.
+
+D'Édouard! une lettre d'Édouard! Maurice se mit dans un coin pour que
+Victor ne fût pas témoin de son trouble.
+
+Livide, les traits bouleversés, Maurice, après avoir lu la lettre
+d'Édouard, courut vers son beau-frère, auquel il demanda d'un ton
+effrayant s'il espérait véritablement que dans dix jours la concession
+du chemin de fer leur serait acquise. Son attitude semblait ajouter:
+Sinon, c'en est fait de ma vie.
+
+--Je n'en doute pas, Maurice.
+
+--Oh! ne joue pas, je t'en supplie, avec ma confiance que je t'ai livrée
+tout entière. Plus de mensonges, plus d'illusions! plus rien! la vérité!
+J'en suis arrivé à ce point, Victor, songes-y, de n'avoir plus
+d'espérance qu'en cette affaire, où j'ai jeté mon bien et celui de tant
+d'autres que j'entraîne avec moi dans l'abîme si nous ne réussissons
+pas. Réussirons-nous, oui ou non?
+
+--Oui! mille fois oui!
+
+Maurice faisait pitié.
+
+--Excellent Victor, je ne te blâme point de m'avoir inspiré l'orgueil
+des richesses, tu as cru que j'étais comme tout le monde, et ma faute
+est de ne t'avoir pas détrompé à propos; mais à l'avenir, et si nous
+sortons vivants de ce gouffre, ne m'associe plus à des entreprises où tu
+règnes, toi, parce que tu es né pour elles, mais étouffantes, mais
+mortelles pour moi.
+
+--Calme toi, Maurice; cette lettre t'a exaspéré; si je savais ce qu'elle
+contient, j'aurais peut-être quelque sage avis à te donner et que
+l'emportement ne t'inspire pas dans ce moment; si...
+
+Se frappant le front, Maurice s'écrie:
+
+--Si j'étais encore à temps de retirer ma lettre pour Compiègne!
+
+Il court à la poste.
+
+Le paquet des lettres de Chantilly pour Compiègne était déjà parti.
+
+Il rentre chez lui, mort.
+
+Victor était descendu au jardin.
+
+--Que répondre à Édouard? ai-je bien lu? Oui, j'ai bien lu.
+
+«Je suis caché dans la forêt; pour sortir de la France, gagner la
+frontière, vivre à l'étranger pendant quelques années, j'ai besoin de
+cinquante mille francs. Prélève cette somme sur le dépôt de cent mille
+écus qui est chez toi, et remets-la au porteur chargé de t'attendre au
+carrefour des _Lions_. C'est un homme sûr; tu le menacerais de la mort
+qu'il ne révélerait pas à toi-même l'endroit de la forêt où je suis.»
+
+Voilà donc la vie!
+
+Je viens de dénoncer un homme à l'échafaud, cet homme était mon ami. Cet
+ami m'a volé mon honneur, et moi, je lui vole son argent.
+
+Quel est donc le coupable?
+
+Que Dieu le dise!
+
+Dieu!
+
+Maurice regarda le ciel avec ironie.
+
+En retombant, ses yeux aperçurent, à travers les arbres, un homme,
+l'envoyé d'Édouard, qui se promenait lentement, les bras en croix, au
+carrefour des _Lions_.
+
+Une poignée de cheveux dut blanchir sur la tête de Maurice.
+
+--Cet homme est le remords, s'écria-t-il. Il y a un Dieu!
+
+Cet homme se promena ainsi jusqu'au coucher du soleil, puis il disparut.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Sur l'un des côtés de la pelouse de Chantilly s'encadre dans le gazon,
+au sommet d'une butte, une pièce d'eau d'assez belle étendue, au bord de
+laquelle, quand la chaleur du jour est tombée, les habitants se rendent
+par petits groupes, pour respirer paresseusement, assis sur des bancs de
+pierre, la fraîcheur et le calme. On réserve la lecture du journal pour
+cette heure de délicieuse distraction, la principale à la vérité, dans
+un bourg qui n'a, l'été,--ce qu'il considère comme un malheur, et nous
+comme un avantage,--aucune salle de spectacle ouverte à ses loisirs. La
+_pièce d'eau_,--c'est le nom du rendez-vous habituel,--se garnit de
+quart d'heure en quart d'heure de la population bourgeoise et rentière
+de l'endroit; c'est presque toute la population. On la voit poindre par
+bouquets de familles sur le lac de verdure de la pelouse. Comme ce
+rendez-vous patriarcal a lieu à l'heure de la journée où les affaires
+sont terminées,--si toutefois il y a des affaires à Chantilly,--et
+comme, en outre, la pièce d'eau est le seul endroit où l'on se rencontre
+durant la belle saison, les habitants y apportent le luxe de leurs
+toilettes, qui n'auraient sans cela aucune occasion de se produire. La
+_pièce d'eau_, toutes proportions gardées, représente les Tuileries pour
+Chantilly. Nous préférons même, au bassin classique de Le Nôtre, la
+pièce d'eau de Chantilly, quand de beaux enfants nourris de bon lait, de
+jolies petites filles vêtues à la manière anglaise, d'élégants chiens de
+chasse, tachetés sur le dos, qui n'ont jamais chassé, mais qui sont un
+prétexte pour que leurs maîtres aient un sifflet d'argent à la
+boutonnière, un fouet, des guêtres de cuir et un chapeau de jonc,
+viennent, chiens tachetés, enfants joufflus, petites filles, se rouler
+sur le gazon, au pied des grands parents, plongés dans la lecture du
+_Constitutionnel_. Une rosée odorante de fleurs, d'acacias ou de
+tilleuls, pour être plus exact, tournoie et saupoudre la feuille des
+intérêts politiques et littéraires. Ceux qui ne lisent pas se dilatent
+en conversations dont la localité n'est pas le moindre thème; ce ne sont
+pas,--l'usage le veut,--les présents qui sont sacrifiés à ce besoin
+mutuel de se communiquer ce qu'on a recueilli dans les vingt-quatre
+heures, ou, à défaut, ce que l'on a imaginé quand la révolution du
+soleil autour de Chantilly n'a rien amené de nouveau. Là où le
+journalisme n'éponge pas les petits faits, les grands mensonges, les
+événements de la rue, la chronique de la maison, les indiscrétions de
+l'alcôve, chacun est une ligne vivante du journal que l'arrondissement
+n'a pas encore. A ce journal il ne manque ni la politique ni la
+littérature, quoique celle-ci y soit un peu faiblement représentée; il
+n'y manque que le timbre, le gouvernement n'ayant pas encore imaginé
+d'en imprimer un en noir sur la langue des femmes de province.
+
+Ainsi, exacts au rendez-vous de la _pièce d'eau_, à chaque retour du
+printemps, les habitants de Chantilly ne peuvent se permettre une
+absence sans qu'elle soit aussitôt remarquée. A la vérité, les absences
+ne sont pas communes autour du bassin; la maladie ou la mort sont à peu
+près les seules causes des vides qui se font dans les rangs de ces
+familles, heureuses de se grouper autour d'une coutume qui les fait
+presque du même sang.
+
+Un des derniers jours du mois de mai, qui fut en 1832 d'une température
+ravissante, la bordure de la pièce d'eau était semée d'indolents oisifs,
+enivrés de sentir renaître la belle saison.
+
+Là on disait que les arbres étaient en pleine floraison, que nous
+aurions, si la douceur de l'atmosphère se maintenait, des raisins mûrs
+au mois de juin; ce qu'on prophétise toutes les années au mois de mars,
+et ce qui ne se vérifie jamais qu'au mois de septembre.
+
+Sur les glacis, on pesait les résistances que rencontrerait l'occupation
+d'Ancône de la part de l'Autriche et du gouvernement papal.
+
+Debout, au pied d'un des arbres qui forment la garniture de la pièce
+d'eau, trois profonds politiques se creusaient l'esprit pour deviner où
+était passée la duchesse de Berri depuis la capture du _Charles-Albert_
+et l'échauffourée de Marseille.
+
+Ceux qui ne se permettent jamais de risquer une opinion avant le mot
+d'ordre de leur journal avaient l'avantage, ce jour-là, sur les autres,
+d'apprendre, par la feuille qu'ils parcouraient, que la duchesse de
+Berri avait paru en Vendée, munie du titre de régente, arraché à
+l'apathie d'Holy-Rood, et que sa présence et celle du maréchal Bourmont
+avaient fortifié le cœur de la chouannerie.
+
+De moins lancés dans leurs propos blâmaient les tracasseries dont la
+police accablait les réfugiés polonais, très-aimés des habitants de
+Chantilly, où ils ont tenu garnison sous l'empire. Le csapski a laissé
+d'ineffaçables souvenirs; peut-être les demoiselles d'alors, dames
+aujourd'hui, ont des motifs plus réels de regrets que le csapski.
+
+Quelques anciens militaires, qui ont eu les pieds gelés à la retraite de
+Moscou, et non pas la langue, s'applaudissaient de lire dans le
+_Courrier français_, qu'à la suite des troubles survenus au sujet du
+bill de réforme à Liverpool, à Manchester et à Birmingham, la statue de
+lord Wellington avait été couverte de boue dans Hyde-Park.
+
+Les indifférents à la politique étrangère parlaient avec tristesse de la
+mort de Cuvier et de Casimir Périer, deux grandes victimes du choléra.
+
+Une fois nommé, le terrible fléau avait la plus large part dans les
+conversations errantes. On se répétait qu'il mourait encore à Paris
+cinquante personnes par jour, bien que le bulletin des décès ne fît plus
+sourciller personne, depuis qu'il paraissait démontré que le bourg de
+Chantilly était inaccessible à la maladie asiatique répandue sur
+presque tous les points des alentours. A en croire les enthousiastes
+indigènes, Chantilly, selon les uns, était à l'abri du choléra parce
+qu'il est entouré d'eau; à en croire les autres, parce que son terrain
+est sablonneux. Le bienfait répulsif était également attribué à
+l'humidité et à la sécheresse.
+
+Plus loin, on s'entretenait chaudement déjà, sur les instructions d'un
+journal bien informé, des luttes politiques des habitants de la Vendée
+avec les dernières troupes envoyées pour les soumettre et pour leur
+enlever leur chef, dont le nom, le rang, et le sexe n'étaient plus un
+mystère pour le château. L'État déployait maintenant, s'étant ravisé un
+peu tard, des forces militaires dont l'importance et l'exaspération
+compromettaient, dans l'intention de l'assurer mieux, le repos de la
+France qui s'effrayait de cette guerre sans victoire. Cependant aucun
+parti n'eût osé nier que les communications de ville à ville, dans la
+Vendée, ne fussent interrompues à cause des soulèvements de bourgs
+entiers; que par suite de ces interruptions, les campagnes et les villes
+ne souffrissent également dans leurs relations, et que la France entière
+ne fût attentive au résultat des moyens coercitifs employés enfin pour
+étouffer cette irritation, dont rien jusqu'ici n'avait radicalement
+éteint le brûlant principe, prêt à s'étendre, à mêler sa flamme à la
+première flamme d'autres insurrections cachées.
+
+Mais, graves ou légères, domestiques ou sociales, ces causeries
+suspendent leur cours, dès qu'une belle carpe bondit à fleur d'eau et
+fait jaillir en arc-en-ciel son écume sur le gazon, diversion innocente
+et toujours nouvelle pour les habitués du bassin.
+
+Jeunes et vieux s'entretenaient ensuite d'un air attristé de la mort de
+M. Clavier, que Maurice avait su rendre leur ami, en effaçant, par de
+fréquentes réunions, d'anciens préjugés contre le digne vieillard. On ne
+se souvenait plus maintenant que de la simplicité de ses habitudes
+austères, mais tempérées par des actions de générosité, répandues sans
+distinction d'opinion et surtout sans bruit. A son convoi, les pauvres
+des villages les plus éloignés étaient accourus en foule. Maurice
+s'était porté l'interprète de leurs regrets dans un discours où les
+larmes avaient tenu lieu d'éloquence. On avait peu de particularités à
+rattacher aux dernières heures de M. Clavier; on attribuait sa mort,
+plus prompte qu'on ne l'aurait cru, aux fatigues, aux déceptions de sa
+carrière politique. La réclusion à laquelle il s'était condamné quelque
+temps avant sa fin était mise, faute d'éclaircissement plus précis, sur
+le compte de sa misanthropie, dont les accès lui étaient revenus,
+prétendait-on, avec les premières atteintes de sa maladie. Ainsi
+s'expliquaient jusqu'ici sans scandale la désolation du jardin et la
+retraite impénétrable de mademoiselle de Meilhan, qu'on louait tout haut
+de son dévouement pour avoir vécu renfermée avec son protecteur.
+
+Naturellement les propos passaient de ce dernier sujet à l'intérieur de
+Maurice qu'on ne voyait plus se promener avec sa femme dans les allées
+de la forêt, malgré le retour du printemps. On ne pardonnait pas à
+Léonide d'être allée à Paris au moment où on le quitte d'ordinaire pour
+jouir des matinées de la campagne. On acceptait de mauvaise grâce le
+prétexte de sa santé; elle qui n'était jamais plus fraîche que le
+lendemain d'un bal.
+
+--Peut-être s'ennuie-t-elle ici, avançaient d'autres dames, car la
+conversation leur était échue depuis que les hommes avaient repris la
+lecture des journaux.
+
+--C'est très-possible, répondait-on. Si son mari est aussi riche qu'on
+le suppose, elle fait bien de résider le moins possible à Chantilly. On
+n'y reste que pour économiser.
+
+--Vous ne vous plairiez donc plus ici, une fois que vous seriez mariée?
+interrompit un jeune homme en s'adressant à la demoiselle qui avait émis
+cette opinion sur Léonide.
+
+En rougissant, la jeune personne avoua que les goûts dépendaient des
+caractères. Elle eût mieux aimé n'avoir rien dit.
+
+La conversation ne tomba pas dans le bassin.
+
+--C'est que le caractère de madame Maurice, reprit la maman de la
+préopinante, diffère en effet de celui de beaucoup de femmes. Il est
+aisé de s'apercevoir qu'elle est passionnée, ardente de caractère. Après
+tout, si nous sommes fort aimables, mesdames, à Chantilly, nous n'avons
+ni Opéra, ni concerts, ni grandes réunions, ni plaisirs bien bruyants
+enfin. Nos cavaliers sont sans doute fort distingués, mais peu jouent un
+rôle dans le monde, dans le beau monde; ils ne sont pas toujours
+habillés au dernier goût, et leur esprit serait trouvé trop naturel dans
+les salons de Paris. Nous nous contentons ici de leur amabilité; à
+Paris, on leur demanderait de la fortune, des titres.
+
+Toutes les demoiselles avaient déjà fait galerie autour de la maman qui
+relevait ainsi la maladresse de sa fille.
+
+--Cependant, poursuivit-elle en se laissant aspirer les paroles par les
+petits serpents dont elle était cernée, cependant je ne prétends pas que
+tout ce que je dis soit inspiré par le souvenir de madame Maurice; je
+parle en général, mais comme elle est femme tout comme une autre,
+l'à-propos n'est pas extravagant. Il y a des raisons pour croire à ces
+faiblesses pour les distractions de Paris, comme il y en a pour douter;
+il y a des raisons pour tout. Vous comprenez parfaitement que son mari
+n'a pas le temps de la conduire dans le monde où il ne va pas d'abord,
+où il s'ennuierait ensuite.
+
+--Et qui l'y conduit? s'informa une petite voix curieuse.
+
+--Ah! vous m'en demandez là plus que je n'en sais, et plus qu'il ne nous
+est permis d'en savoir, répondit encore la maman avec un son de voix
+réservé et un air de visage qui ne l'était pas du tout. Vous m'en
+demandez plus que je n'en sais, mesdemoiselles.
+
+--Je ne vois que son frère, M. Victor Reynier, reprit une troisième
+interlocutrice, qui puisse l'accompagner dans le monde; et ce doit être
+lui.
+
+--C'est si peu lui qui l'accompagne, objectèrent quatre voix, que,
+depuis le départ de sa sœur, il n'a pas manqué de se promener chaque
+soir sur la pelouse en sortant de la maison de mademoiselle de Meilhan.
+
+La bienheureuse maman feignit d'être fort embarrassée de la difficulté.
+
+D'un ton profondément convaincu, elle conclut ainsi:
+
+--Alors c'est cela ou ce n'est pas cela.
+
+--Cependant, le frère de madame Maurice ne reste jamais à Paris que pour
+ses affaires, et il en revient aussitôt qu'elles sont terminées. Si,
+comme vous l'assurez, tout le monde a aperçu M. Victor sortant seul de
+la maison de feu M. Clavier, ou, pour mieux dire, de la maison de
+mademoiselle de Meilhan, pauvre jeune personne maintenant fort à
+plaindre, sans perspective de mariage, quoique en possession de la
+grande, de l'immense fortune dont elle a hérité...
+
+Après une pause affectée, et un trouble de commande tout à coup survenu
+dans ses idées, l'orateur se demanda:--Mais où en étions-nous?--Nous en
+étions, je crois, sur madame Maurice, n'est-ce pas?
+
+--Non, madame, répondirent toutes à la fois les assistantes, qui avaient
+été rarement plus recueillies; non, madame, vous parliez de M. Victor
+et de mademoiselle Caroline, qui, ayant hérité de tous les biens de M.
+Clavier, ne serait point embarrassée de choisir un parti de son goût.
+
+--Ai-je dit cela?
+
+--Bien sûr, madame. D'ailleurs nous pensons toutes comme vous.
+
+--Est-il bien vrai, continua l'excellente maman, qu'elle ait hérité?
+
+--Cela est positif, madame.
+
+--Elle doit avoir hérité d'un million et demi ou d'un demi-million,
+ajouta une autre sans sourciller. Voilà une belle dot!
+
+Une vingtaine de soupirs s'exhalèrent sous les tilleuls.
+
+--N'exagérons rien, mesdemoiselles, s'il vous plaît. Qui de vous sait au
+juste si M. Clavier n'avait aucun parent?
+
+S'il en avait, trancha brusquement une jeune personne en bonnet rose qui
+ne voulait pas renoncer au million et demi, ou au demi-million, ils
+seraient déjà à Chantilly, depuis quinze jours qu'est mort M. Clavier.
+Si les morts vont vite, les héritiers vont plus vite encore.
+
+--On ne revient pas d'Amérique en quinze jours, mademoiselle. Il y a
+encore des neveux en Amérique, si l'on n'y trouve plus d'oncles.
+
+--Mais, madame, quand cela serait! Il s'agirait de savoir s'ils sont
+plus proches parents de M. Clavier que mademoiselle de Meilhan.
+
+--Mademoiselle Caroline n'est pas du tout parente de M. Clavier, fut-il
+aussitôt répliqué au bonnet rose par un bonnet bleu.
+
+--Ah! par exemple, reprit le bonnet rose qui avait été
+interrompu.--Charmante figure de seize ans, s'appuyant sur son bras posé
+sur le gazon.--Elle aurait supporté pendant si longtemps la mauvaise
+humeur de cet homme, triste, malade accablé de vieillesse, pour rien,
+pour n'être pas son héritière!
+
+--Si elle l'aimait comme son propre père, mademoiselle, cette charge lui
+aura été légère.
+
+--Légère! légère! Je vous la laisse, à vous.
+
+--Et je la supporterais avec contentement, mademoiselle, si elle me
+tombait en partage.
+
+--On voit bien que vous êtes riche. La supposition ne vous engage à
+rien.
+
+--Et vous, mademoiselle, qui désirez peut-être le devenir, vous
+choisissez vos moyens.
+
+Décidément la discussion entre le bonnet rose et le bonnet bleu tournait
+à l'orage: deux visages avaient rougi; deux poitrines se gonflaient; au
+moindre mot, l'eau aurait coulé.
+
+--Eh bien, fit un survenant en posant sa canne de jonc à pomme d'or au
+milieu du cercle agité, comme le Neptune de Virgile lorsqu'il impose
+silence aux flots: eh bien, que se passe-t-il donc? je vois des yeux
+rouges qui demain seront irrités et plus irrités en outre du serein dont
+j'ai dit cent fois de se garantir, dans le mois où nous sommes: le mois
+des fraîcheurs!
+
+--Bonjour! monsieur Durand; bonjour! comment vous portez-vous?
+
+--On n'adresse jamais ces sortes de questions à un médecin.
+Bien!--très-bien!--mes enfants!--mieux que vous,--qui, malgré mes
+conseils dont on semble faire cas, venez tous les jours vous asseoir
+ici, aspirer par tous les pores des maux d'yeux, des crampes, des
+sciatiques, des rhumatismes, des fluxions...
+
+--Oh! mon Dieu, monsieur Durand, vous nous épouvantez. Le mois de mai
+est si beau!
+
+--Il n'y a pas de beau mois de mai. Ces rossignols, ces brins d'herbe,
+ces tilleuls, cette eau courante, sont choses fort poétiques; mais
+abusez des rossignols, et je vous appliquerai au cou des sangsues.
+
+Et, en riant et en se laissant glisser le long de sa canne de jonc comme
+un ours qui a fini de jouer et qui devient bon, le docteur Durand
+s'assit sur l'herbe fraîche au bord du bassin fécond en sciatiques,
+entre toutes ses gracieuses clientes et immédiatement au dessous de la
+causeuse maman qui avait tenu le dé de la conversation jusqu'à son
+arrivée.
+
+--Docteur! dit-elle.
+
+--Madame.
+
+--Dictez-nous sur-le-champ une ordonnance pour nous guérir d'un mal dont
+nous souffrons toutes, jeunes et vieilles, en ce moment.
+
+--Quel est ce mal? le silence?
+
+--Docteur, à peu près. Vous êtes un excellent physionomiste. Nous
+mourons de curiosité.
+
+--Je n'ai qu'un seul remède; mais la Faculté me l'interdit: c'est
+l'indiscrétion, mesdames.
+
+--Docteur, soyez gentil.
+
+--Vous avez déjà peur du mémoire. Voyons?
+
+--Mademoiselle de Meilhan est-elle héritière de M. Clavier? En est-elle
+l'héritière universelle? A-t-elle le projet de se marier?
+Épousera-t-elle quelqu'un de Chantilly? Est-il vrai qu'on lui ait légué
+un million et demi ou un demi-million? M. Victor va-t-il chez elle? A
+quel titre y est-il reçu? Savez-vous si elle l'aime?
+
+Le docteur avait fermé les yeux, s'était bouché les oreilles, effrayé de
+la multiplicité de questions dont on le criblait, sans qu'il pût se
+permettre un mouvement, soit à droite, soit à gauche. Son premier mot
+fut, après un silence méditatif:
+
+Le malade est gravement malade et je l'abandonne.
+
+Il se leva pour partir.
+
+On le retint d'abord par sa canne, comme un oiseau pris à la glu; puis
+par son chapeau, gardé en otage et passé derrière le cercle; ensuite par
+les pans de son habit marron; enfin par beaucoup de caresses qu'on lui
+fit.
+
+--Mais laissez-moi: vous me prêtez, mes enfants, plus d'importance cent
+fois que je n'en ai. Je ne sais rien.
+
+--Asseyez-vous toujours. Dites le rien que vous savez.
+
+--Tout Chantilly a dû apprendre que lorsque je fus appelé pour donner
+mes soins à M. Clavier, il était déjà mort, froid comme marbre.
+
+--Et de quoi supposez-vous qu'il soit mort? d'apoplexie?
+
+--Non; sa face n'offrait aucun signe d'une violente irruption de sang au
+cerveau. Je présume que le cœur était malade chez lui; j'y
+soupçonnais depuis longtemps une lésion. A la suite d'un chagrin, le mal
+se sera déclaré; l'épanchement s'en sera suivi, la mort également.
+
+--Et à quelle cause morale attribuez-vous le chagrin qui l'a tué?
+
+--Le pouls des malades, chère dame,--car c'était la chère dame qui
+questionnait, commentait, argumentait sans cesse,--ne me révèle jamais
+les accidents moraux dont il me confie les résultats physiologiques. Je
+viens de vous dire, du reste, qu'il était mort quand je fus appelé.
+
+--Et qui était auprès de son lit? personne, je gage.
+
+--Pardon! il y avait mademoiselle de Meilhan qui tenait sa main, la
+baisait et priait.
+
+--C'est fort louable, docteur. Et la petite hérite-t-elle, au moins,
+cette chère enfant?
+
+--N'étant ni son confesseur ni son notaire, je l'ignore.
+
+--Il doit avoir laissé une belle fortune: cela ira sans doute à quelque
+libertin de neveu. Il y avait de quoi ménager un si beau mariage à
+mademoiselle de Meilhan, et favoriser si avantageusement quelque
+excellent garçon de Chantilly? On comprend que monsieur Victor Reynier
+soit si assidu auprès de l'orpheline: la royauté vaut l'hommage.
+
+--Voyons votre langue, ma voisine; comme vous en débitez sans vous
+épuiser, sans vous couper, sans vous contredire! Mais M. Reynier ne va
+dans la maison de mademoiselle de Meilhan que pour dresser l'inventaire
+des meubles, effets et bijoux laissés par M. Clavier. Comme elle doit
+quitter bientôt, dans huit jours peut-être, cette maison, M. Reynier
+hâte ce travail dont son beau-frère, M. Maurice, l'a prié de se charger.
+M. Maurice n'en a pas le loisir, toujours absorbé par le travail de son
+étude.
+
+--Ceci est sensé, docteur; mais ceci ne détruit rien, absolument rien.
+L'homme de l'inventaire peut être l'homme du contrat.
+
+--Ah! vous compromettriez un saint avec vos insinuations perfides. Ne me
+faites plus parler, tenez!
+
+--Si, si, docteur, s'écrièrent les demoiselles. Nous vous aimerons bien;
+parlez! Là, tout bas, à chacune un mot. Quel est celui qui épousera
+mademoiselle de Meilhan?
+
+--Je le proclamerai tout haut, puisque vous m'y forcez. Le mari destiné
+à mademoiselle Caroline de Meilhan.--Apprenez-le, mesdemoiselles,--c'est...
+
+Le docteur aspira une prise de tabac.
+
+--C'est--qui?
+
+--C'est moi!
+
+--Oh! le méchant! C'est mal, docteur, de vous amuser ainsi à nos dépens!
+
+--Nous nous vengerons sur vos ordonnances.
+
+--Eh! que ne vous adressez-vous plutôt à M. Victor lui-même qui
+sort,--tenez, regardez,--de la porte du jardin de mademoiselle de
+Meilhan?
+
+--C'est lui, en effet, se dirent les dames et les demoiselles en se
+levant à demi pour vérifier l'indication du docteur.
+
+Victor fut bientôt l'objet de tous les regards. On remarqua,--car pas un
+de ses mouvements n'était perdu,--qu'il avait remis dans sa poche la
+clef dont il s'était servi pour ouvrir et refermer la porte du jardin.
+
+L'interprétation de cette familiarité fut si générale et si spontanée,
+qu'on ne prit pas la peine de se la communiquer.
+
+S'étant aperçu de l'impression que la sortie un peu libre de Victor
+produisait sur les groupes, le docteur se jeta au-devant des inductions
+et déclara qu'il trouvait fort naturel que M. Victor eût à sa
+disposition une des clefs de la maison de mademoiselle de Meilhan, afin
+de pouvoir, à toute heure du jour, et sans déranger personne, y entrer
+pour dresser l'inventaire du mobilier, travail minutieux, traînant, et
+tout de confiance.
+
+Il ne convainquit personne, et il n'arrêta pas l'attention
+inquisitoriale de ces dames sur Victor; elles remarquèrent qu'il était
+sans chapeau, et qu'il hésitait à prendre une résolution, au milieu d'un
+trouble et d'une anxiété dont la distance n'empêchait pas de distinguer
+les signes.
+
+Les personnes occupées à lire ou à converser indifféremment auprès du
+bassin mêlèrent leur surprise à celle des autres, et toutes furent
+témoins de la bizarre manœuvre de Victor.
+
+Après avoir balancé s'il irait vers le grand chemin ou s'il se porterait
+du côté du château, il se dirigea, en courant comme un fou, vers la
+pièce d'eau où il arriva effaré, hagard, n'ayant pas l'air de voir ceux
+au milieu desquels il tomba.
+
+--Docteur, s'écria-t-il en prenant sous le bras monsieur Durand,
+docteur, mademoiselle de Meilhan est dans des convulsions affreuses;
+elle se tord dans des vomissements qui ne l'ont pas quittée depuis deux
+heures; son estomac se soulève; je n'ai jamais rien vu qui ressemblât à
+l'état où elle est; on dirait un accouchement.
+
+--Un accouchement! murmurèrent les mamans en levant les yeux sur le
+docteur, et les jeunes demoiselles en se regardant entre elles, les unes
+et les autres acceptant comme un fait ce qui n'était peut-être qu'une
+perfide comparaison.
+
+--Mesdames, s'écria le docteur en lançant un regard d'imperceptible
+dédain à Victor et prêt à le suivre, mesdames, mon devoir est de vous le
+déclarer, au mépris de l'effroi que je vais répandre au milieu de vous:
+le choléra est à Chantilly!
+
+C'était le 6 juin 1832.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+La France roula au bord de l'abîme.
+
+Depuis longtemps organisée, l'insurrection républicaine rallia, à
+l'occasion du convoi du général Lamarque, ses forces disséminées: se
+parqua en silence, dans la soirée du 5 juin, dans les rues ténébreuses
+du cloître Saint-Merry, et là, malgré une effrayante inégalité de
+forces, elle offrit le combat à la royauté, qui l'accepta. Paris fut en
+feu. Plus meurtrier qu'en juillet 1830, le canon tonna dans la longueur
+des rues; frappées à leur base, des maisons chancelèrent sous les
+boulets; les ruisseaux portèrent du sang à la Seine.
+
+Laborieuse journée pour tous les partis, qui tous y laissèrent quelque
+gage de défaite! Les républicains émoussèrent une énergie qu'ils ne
+montrèrent plus depuis, soit que l'occasion d'en déployer une aussi
+désespérée ne s'offrît plus, soit qu'on ne profite pas deux fois de
+l'occasion; le pouvoir compromit dans cette fatale journée la pureté
+primitive d'une révolution qui n'avait pas encore été souillée; et les
+partisans de la royauté déchue y perdirent la plus précieuse de leurs
+espérances; il ne leur était plus permis d'attendre, d'une victoire
+républicaine sur la royauté de juillet, le retour au trône de la branche
+aînée.
+
+Prenons à cette histoire de nos troubles civils la part dont ne peut se
+passer notre récit.
+
+Dès que le tocsin, lancé par volées des tours Notre-Dame, eut trouvé des
+échos dans les clochers des environs, l'alarme sauta de distance en
+distance pour se propager dans tous les sens; la campagne s'arma. Par
+toutes les barrières la population des banlieues regorgea dans la
+capitale.--Pareille énergie eût en 1814 sauvé Paris.--Les chemins
+étaient couverts de paysans armés; la garde nationale recueillait le
+fruit précoce de son institution. En quelques heures, plusieurs
+départements furent sur pied et attendirent pour savoir à qui la France
+appartiendrait.
+
+La catastrophe qui mit ainsi face à face dans la rue deux principes qui
+n'en formaient qu'un, deux ans auparavant, avait consterné les campagnes
+aussitôt qu'elle y avait été connue.
+
+Loin de Paris, au moins autant que dans ses murs, on craignait,--la
+menace en avait été si souvent prononcée,--le retour d'un autre
+bouleversement social semblable à celui de 1793, et qui de nouveau
+remettrait en question les principes de la propriété. Vraies ou fausses,
+ces opinions avaient inspiré d'inexprimables craintes à ceux qui
+possédaient ainsi qu'à ceux qui, avec raison, n'admettent pas de
+cobénéficiaires au gain d'une fortune acquise sans le concours d'autrui.
+Cependant l'effroi qui régnait n'était pas celui de 93. Comme on ne
+croyait pas à la barbarie des républicains, mais beaucoup à l'ambition
+assez mal dissimulée de quelques-uns, on avait moins peur au fond d'être
+pendu que d'être pillé. Démentant à peine ces préventions répandues
+partout, les journaux extrêmes annonçaient,--on ne sait dans quel but
+étrange de séduction politique,--une révolution sociale complète à la
+première crise dont leurs doctrines sortiraient triomphantes. Les fortes
+têtes du parti avaient même déjà dressé la Genèse sociale d'après
+laquelle les plus riches de la nation régénérée ne posséderaient pas
+plus de cinquante arpents.
+
+Hors Paris, les fonds publics ne baissent pas à la nouvelle d'une guerre
+ou à la menace d'une insurrection civile; mais, à la moindre oscillation
+de l'État, on cloue la porte du grenier; on creuse un trou dans les
+champs, et l'argent disparaît de la circulation.
+
+Aux hurlements du tocsin, les villageois coururent, les uns,--nous
+l'avons dit,--au secours de la capitale soulevée, les autres, au dépôt
+de leurs économies pour le mieux cacher.
+
+Effet ordinaire des calamités politiques: en un instant l'ami n'eut plus
+de foi en l'ami dont l'opinion lui sembla suspecte; on ferma les portes;
+l'égoïsme se consulta en famille. On rassembla les écus et les enfants;
+les hommes prirent les premiers sous leur protection, les mères se
+réservèrent la défense des autres. Puis, la fourche de fer à la main, on
+attendit derrière la haie l'arrivée des brigands. Les brigands! menace
+vague qui reparaît à chaque révolution; terrible parce qu'elle est
+vague.
+
+On apporta d'autant plus de précipitation à suspendre sur-le-champ, tant
+à Paris qu'ailleurs, toutes relations d'affaires, à retirer ses fonds, à
+s'isoler, que jamais insurrection n'avait débuté avec des chances de
+réussite égales à celles sur lesquelles comptait la révolte de
+Saint-Merry, formidable en nombre, en moyens d'attaque, en affiliations,
+en position, et redoutable surtout par son enthousiasme. Issu en droite
+ligne de celui de juillet, cet enthousiasme s'était ravivé et retrempé
+dans des serments d'union prononcés sur les restes du général Lamarque.
+
+Maurice arrivait à Paris, où il avait assisté aux premiers engagements
+entre les républicains et la ligne; il avait vu les soldats râlant dans
+les ruisseaux, d'autres égorgés sur le dos des bornes; il avait franchi
+des barricades formées d'un rang de républicains morts et de pavés.
+
+Ses oreilles sifflaient encore du bruit des boulets; les balles avaient
+percé son chapeau, jeté en ce moment à ses pieds, déformé par la sueur.
+Le drapeau blanc, le drapeau noir, le drapeau tricolore avaient tour à
+tour flotté à ses yeux au sommet des maisons de la rue Saint-Martin, le
+long desquelles il avait plu du sang sur ses joues.
+
+Associé aux pensées de mécontentement dont les actes dynastiques de la
+révolution de juillet avaient été le point de départ, Maurice approuvait
+l'esprit d'une insurrection qui allait peut-être assurer la dernière
+conquête de cette révolution.
+
+Sur le champ de meurtre qu'il avait traversé, il avait été témoin,--sa
+figure l'attestait suffisamment,--de la mort de ses meilleurs amis, de
+ses frères en opinion; il avait dû se mêler à leurs rangs crevassés par
+la mitraille, et verser l'obole de plomb à son parti; il s'était ensuite
+retiré, se disant que sa vie était à d'autres dans la condition où le
+sort l'avait placé. Après s'être montré brave, il s'était montré
+honnête.
+
+Si ses amis se relèvent vainqueurs, ce qu'il est aussi difficile de nier
+que d'affirmer, dans la matinée du 6 juin qui s'écoule, eh bien, il
+n'aura pas déserté sa cause; si la royauté, au contraire, se rajeunit
+dans ce bain de sang, elle n'aura pas à traîner Maurice dans un cachot:
+il n'aura pas abandonné son poste au milieu de la société.
+
+Depuis son retour à Chantilly, Maurice est enfoncé dans un coin sombre
+de son cabinet, fuyant le jour, le bruit, se fuyant lui-même; il étend
+ses doigts crispés sur son front en sueur; il écoute; il parle vite,
+seul, tout bas; il va à la porte, à son secrétaire, à la croisée; il
+court ensuite se blottir, s'affaisser, se faire petit dans son coin, les
+cheveux hérissés, le front jaune, l'œil ouvert.
+
+--Plus d'entrepôt! fut le cri déchirant qui sortit de sa poitrine pour
+la soulager.
+
+--Plus d'entrepôt à Saint-Denis! Comme on nous a joués! L'entrepôt sera
+construit à trois lieues de là; il sera construit de l'autre côté de
+Paris, de l'autre côté de la Seine, de l'autre côté de l'enfer! plus
+d'entrepôt à Saint-Denis! Et Victor qui me répondait de la promesse de
+l'employé au ministère, voleur en sous-ordre d'un voleur, qui aura
+traité des deux mains! mon concurrent lui aura jeté dix mille francs de
+plus, mille francs, peut-être: le plateau l'aura emporté de son côté.
+Six cent mille francs engloutis dans cette mare de corruption!
+
+L'entrepôt sera à Grenelle! ignoble dérision! moi qui me ruine en achat
+de maisons à La Chapelle! Que vais-je faire de ces maisons, nids à rats,
+de ces masures infectes, payées dix fois leur prix?
+
+Et aux échéances du 15, comment faire honneur aux valeurs contractées
+pour payer ces maisons?
+
+A chaque bout de mes pensées, l'abîme de la banqueroute; et banqueroute
+frauduleuse, avec jugement, affiches, exposition; banqueroute avec la
+marque. On ne marque plus: c'est vrai! Je ne serai pas marqué!
+
+L'entrepôt ne sera pas à Saint-Denis! l'entrepôt sera à Grenelle!
+
+Et si Maurice détourne les yeux du plafond pour les porter autour de
+lui, son désespoir revêt alors un caractère d'égarement taciturne à
+inspirer des craintes pour sa raison. Il sourit et pleure à la fois en
+regardant ces cartons qui ne sont plus placés avec la symétrie des
+premiers temps. Reflet de son âme, les reliques saintes des familles
+n'étaient pas autrefois salies de poussière et poussées au hasard sur
+les étagères.
+
+Le front pétri par ses mains tremblantes, tandis que Maurice cherche
+dans sa tête, illuminée des sinistres clartés d'une révolution, et
+traversée des pressentiments d'une imminente banqueroute, une planche de
+salut, un angle de rocher où s'accrocher dans le naufrage, dût-il s'y
+suspendre par sa poitrine en lambeaux, Victor entre et lui serre
+expressivement la main.
+
+--Ta cause est gagnée, Maurice!
+
+--Quelle cause? répond Maurice avec un regard privé d'intelligence, et
+tel qu'un fou sur qui l'eau glacée d'une douche vient d'être versée.
+
+--Tes amis sont des géants; ils résistent aux baïonnettes, à la
+mitraille, au canon qui les broie dans les maisons où ils se sont fait
+jour avec leurs ongles. La rue Saint-Martin, la rue Maubuée, la rue de
+la Verrerie, toutes les rues environnantes, s'en vont au choc des
+boulets. Quand les étages s'écroulent, de braves jeunes gens paraissent
+sur le bord des croisées, saluant la foule qui les maudit; ils sourient
+et meurent en criant: _Vive la république!_ S'ils tiennent encore
+jusqu'à demain matin, la royauté ne couchera pas demain soir aux
+Tuileries.
+
+En échange de ces nouvelles qu'il apportait de Paris, non avec le ton
+d'un triomphateur, mais avec le parti pris d'un homme prêt à
+s'accommoder de la république si elle est proclamée, Victor attendait
+de Maurice quelque explosion patriotique qui fît diversion au chagrin
+dont il le voyait accablé.
+
+--Plût au ciel, s'écria Maurice, que la révolte ne cessât pas, que
+l'émeute pulvérisât Paris jusqu'à la dernière maison des faubourgs!
+Royauté ou république, je péris si les affaires reprennent
+tranquillement leur cours accoutumé. République ou royauté, il me faudra
+rembourser plus de quatre cent mille francs le 15 de ce mois; et nous
+sommes au 6, et nos maisons, depuis la translation de l'entrepôt ne
+valent pas cinquante mille francs. République ou royauté, mes billets
+seront protestés; on me poursuivra, on me jugera, on me condamnera, on
+m'emprisonnera. Il n'y a pas de gouvernement qui remette aux débiteurs
+leurs dettes: les révolutions ne déplacent pas les principes de
+l'honneur.
+
+Oh! que j'étais heureux, Victor, quand j'ai vu dépaver Paris, briser ses
+carreaux, incendier une mairie! quand j'ai ouï, avec une joie qui m'a
+élargi l'âme, le canon, l'affreux canon tuant Paris! Ce désordre
+entraînera le mien. C'est bien le moins que la dette d'un homme
+disparaisse, quand une capitale s'engloutit; mais il faut qu'elle
+s'engloutisse!
+
+Es-tu bien sûr, Victor, qu'on se battait encore quand tu es parti? Es-tu
+bien sûr que les maisons ouvertes, ivres, béantes comme des cavernes,
+buvaient encore des soldats par leurs portes et vomissaient des morts
+par les fenêtres? Ainsi je les ai vues.
+
+Tiens, je n'ai pas pu mourir. Une balle m'a frappé ici, une autre là,
+une autre là, près du front. Point d'hypocrisie: mon dévouement, ce
+n'était pas du patriotisme, c'était du suicide. Je n'en voulais à
+personne! Je n'en voulais qu'à moi! Feu sur le banqueroutier!
+
+--Oui, le coup est grave, Maurice, mais...
+
+--Grave! il est mortel.
+
+--Les affaires sont une bataille; personne n'est sûr du triomphe.
+
+--Tu oses comparer de dégoûtantes témérités à une bataille! Est-ce que
+les affaires rapportent jamais quelque gloire, que l'on réussisse ou que
+l'on succombe? La spéculation la plus honnête, c'est d'acheter à trois
+francs pour vendre à quatre francs; et cela est un vol. Qualifie notre
+opération maintenant.
+
+Mais je l'avais prévu. Nous avons eu recours à la corruption; elle nous
+paye avec sa monnaie. Je n'ai jamais fondé,--c'est une justice que ma
+conscience me rend,--aucun crédit sur ces trafics que tu décores du nom
+de grandes affaires. Que n'appelles-tu aussi grandes affaires la
+fabrication de la fausse monnaie et de faux billets de banque?
+
+--Tu confonds, Maurice, le gain avec le vol.
+
+--Connais-tu celui qui s'est arrêté à la ligne qui les sépare?
+
+--Il y a des hommes probes en affaires.
+
+--Ceux-là ne sont pas millionnaires.
+
+--Peut-être. Es-tu entré dans leur coffre-fort?
+
+--Et toi dans leur conscience?
+
+--Ah! Maurice, la colère t'égare.
+
+--Non, elle ne m'égare pas, Victor, et je jouis du malheur de toute ma
+raison. Toute fumée d'illusion s'évanouit; ton chemin de fer est une
+extravagance. Notre grande fortune va se réduire,--sais-tu à quoi?--pour
+toi en une fuite à l'étranger, pour moi en une prison perpétuelle.
+
+--Si cependant, Maurice, la république est constituée?...
+
+--Ne crois-tu pas que ce sera une république de voleurs, toi aussi?
+
+--Mais nous ne sommes pas des voleurs, après tout, Maurice?
+
+--Quoi donc? et l'argent d'Édouard dont j'ai disposé?
+
+--L'argent d'Édouard! l'argent d'Édouard! c'est un placement malheureux:
+il n'est pas perdu pour cela. Qui est-ce donc d'ailleurs que cet
+Édouard?
+
+--C'est...
+
+Maurice réfléchit que cet homme ne valait pas même l'outrage d'une
+révélation. Il se soucie, pensa-t-il, autant de la réputation de sa
+sœur qu'il est affligé de la position où il m'a mis. Le voilà,
+comptant sur la république pour aplanir un chemin doux à la banqueroute!
+Et les hommes de cette espèce qualifient les républicains de brigands!
+
+--Cet Édouard, répliqua enfin Maurice, est un homme quelconque, qui a eu
+assez bonne opinion de ma probité pour déposer entre mes mains les trois
+cent mille francs dilapidés par toi en achats de pierres pourries. Je
+pense que ce renseignement te suffit, et que tu devrais être le dernier
+à me demander: Qu'est-ce que ce monsieur Édouard?
+
+--Est-il à Paris, ce redoutable créancier? redemanda Victor qui se
+torturait vainement pour se poser en honnête homme.
+
+--Oui!
+
+--C'est un rentier?
+
+--Oui!
+
+--Un jeune homme?
+
+--Oui! oui! Mais, Victor, pourquoi ces questions insignifiantes?
+
+Victor eût tout aussi bien demandé si Édouard portait habituellement un
+habit marron.
+
+--Songe que nous sommes perdus, Victor. Avoir dépensé un million à
+l'achat des maisons de La Chapelle! J'admets qu'elles nous mettent à
+couvert de cent mille francs, si ce n'est pas exagérer ce qu'elles
+valent; nous n'en perdrons pas moins neuf cent mille francs. Les perdre
+s'ils nous appartenaient, ce ne serait qu'un malheur ordinaire; mais ces
+neuf cent mille francs se composent de trois cent mille francs d'Édouard
+que je veux rendre les premiers... Entends-tu?
+
+--Si tu rends toutefois quelque chose, se dit intérieurement Victor.
+
+--Oui, les premiers; plus de trois cent mille francs prélevés sur
+l'argent des rentes que j'ai touchées pour monsieur Clavier depuis sa
+mort; et de trois cent mille francs enlevés de là.
+
+Maurice avait pris son beau-frère par le coude et l'avait placé en face
+des cartons, où étaient contenus les titres de propriétés, les dépôts,
+les valeurs de toute nature de ses clients. Après une pause silencieuse,
+il répéta cette effrayante et courte syllabe: Là! Le ressort d'un
+pistolet fait ce bruit, lorsqu'il tombe sur la capsule et qu'une
+cervelle humaine saute au plafond...
+
+Là, Victor, tu m'as poussé à fouiller avec toi, et nous avons puisé à
+notre aise, tant que nous avons voulu. D'où t'est venue l'idée de cette
+exécrable ressource? Je n'y aurais jamais songé, moi, qui ai constamment
+sous les yeux ces cartons! Prévoyais-tu qu'il y avait de l'or là-dedans?
+Mais tu le flaires donc?--Car ta hardiesse à les ouvrir, à les vider,
+semblait indiquer une sûreté de mouvements infaillible. Tu allais! tu
+allais! tu plongeais!--Qu'y mettrons-nous, maintenant? Parle!
+
+Les questions de Maurice n'étaient pas assez régulières pour forcer
+Victor à des réponses qui l'eussent embarrassé. D'ailleurs, les fonds
+prélevés sur les dépôts des clients, et dont ils avaient disposé autant
+l'un que l'autre, avaient été abîmés dans l'opération du chemin de fer.
+Jamais événement ne fut plus simple dans sa calamité. C'était un coup de
+foudre. Il n'y avait ni explication ni consolation possible. Aussi
+Victor ne répondit pas à Maurice.
+
+Il pouvait être midi. Des groupes animés formés au bout de la pelouse,
+des rumeurs, qui sortaient de ces groupes, attirèrent l'attention de
+Maurice. Une chaise de poste relayait, venant de Paris. Probablement les
+voyageurs répandaient la nouvelle de ce qui s'y passait.
+
+Maurice descend en hâte, et demande au conducteur dans quel état il a
+laissé la capitale.
+
+--Dans le plus grand trouble.
+
+--Les révoltés faiblissent-ils?
+
+--Nullement, monsieur.
+
+--Le nombre en augmente-t-il?
+
+--D'heure en heure, à vue d'œil, à mesure qu'on tue.
+
+--Et les Parisiens?
+
+--Ils regardent par leurs croisées.
+
+--Est-ce que les autres quartiers de la ville se soulèvent?
+
+--Je ne m'en suis pas aperçu.
+
+--Les boutiques sont-elles fermées?
+
+--Aucune.
+
+--Quelle indifférence! murmura Maurice: le calme de ces gens-là est
+odieux. Ils passent d'un gouvernement à un autre comme de leur
+arrière-boutique à leur comptoir. Demain on fera encore des affaires!
+
+Les habitants de Chantilly étaient en proie à de vives craintes en
+écoutant ce dialogue entre le conducteur et Maurice.
+
+--On vient donc à leur aide? continua-t-il.
+
+--De tous côtés, monsieur.
+
+--Mais qui? puisque les habitants ne les secondent pas.
+
+--Leurs amis, leurs partisans; on parle aussi de trente mille
+républicains qui arriveront de Dijon demain matin.
+
+--Bonheur! pensa Maurice, qu'ils tiennent jusque-là, extermination
+ensuite, bouleversement.--Mais la troupe? la troupe?
+
+--Elle les assiége aussi de toutes parts.
+
+--On se massacre donc?
+
+--C'est le mot.
+
+--On ne présume pas à qui restera la victoire?
+
+Le conducteur était remonté et lançait ses chevaux sur le bas de la
+route.
+
+Sa dernière réponse était dans la voiture qu'il semblait prendre à
+cœur d'éloigner le plus possible de Paris. Les deux femmes, les deux
+enfants et le jeune homme, qui s'y trouvaient, montraient sur leurs
+visages l'altération d'une fuite précipitée.
+
+--Et certes ils n'appartenaient pas au parti républicain.
+
+Le cœur gros d'une affreuse joie qui le rendait odieux à lui-même,
+Maurice rentra et reparut dans le cabinet où son beau-frère était resté
+à l'attendre.
+
+--Tout va à merveille, Victor; Paris est un chaos; on s'y égorge, les
+républicains et la troupe; les riches fuient; la chaise de poste qui a
+relayé emporte une famille entière. On émigre déjà.
+
+--Allons, il y aura quelques bonnes petites affaires à traiter, dit
+Victor en se frottant les mains; les biens d'émigrés seront pour rien.
+
+--Tu songes aux affaires, toi! Oh! non, il n'y aura plus d'affaires,
+c'est mon espoir! Des ruines! c'est tout ce que je demande, que tout
+soit anéanti.--Tout! plus de commerce, plus de tribunaux! Que l'échafaud
+de bois où l'on expose les banqueroutiers soit brûlé avec le siége de la
+justice!--C'est mal!--Mais je n'ai de soulagement qu'avec ces pensées de
+destruction. Et que le 15 n'arrive jamais!
+
+--Tu as raison, si la fin du monde arrive avant l'échéance du 15, il y
+aura prescription de droit.
+
+--Monsieur! monsieur, dit un clerc qui entra dans l'étude, monsieur,
+vous n'entendez donc pas?
+
+--Expliquez-vous! parlez!
+
+--La cour est pleine de gens pressés de vous voir.
+
+--Victor,--je ne sais,--vois toi-même!--regarde par la croisée quelles
+sont ces gens.
+
+Victor ouvre la croisée et regarde.
+
+--Ce sont tout simplement tes clients.
+
+--Mes clients!
+
+--Oui! je les ai reconnus; pourquoi en si grand nombre, Maurice?
+
+--Je n'en sais rien.--Irai-je voir? Va toi-même! non, reste, attends. Je
+descends. A quoi bon?--Mon habitude n'est pas de les recevoir dans la
+cour.--Ils trouveraient du louche...
+
+Effaré, Maurice sonna; il sonna fort.
+
+Le clerc reparut.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas prié les personnes qui sont là-bas de monter?
+
+--Vous ne me l'avez pas commandé.
+
+--Allez donc! et qu'elles montent.
+
+--Victor, suis-je pâle?--je dois l'être. Je sens fléchir mes jambes,
+j'ai des éblouissements. Ne me quitte pas. Sois là, reste là; toujours
+là.
+
+La porte s'ouvre, plus de quatre-vingts personnes, paysans, fermiers,
+bûcherons, charbonniers, vignerons, pénètrent à la fois dans le cabinet,
+non sans désordre, dans leur avidité brutale à parler les premiers à
+Maurice.
+
+--Monsieur Maurice, répondez-moi.
+
+--Monsieur Maurice, moi je viens de loin, je passerai avant les autres.
+
+--Monsieur Maurice, deux mots seulement, et je pars.
+
+--Monsieur le notaire!
+
+--C'est à moi à être écouté. Je suis ici depuis une heure!
+
+--Et moi depuis deux heures.
+
+--T'en as menti.
+
+--Menti toi-même.
+
+--Si nous n'étions ici, je te travaillerais les échalas.
+
+--Mes amis, du silence! la paix! chacun aura son tour.
+
+--Nous parlerons bien, peut-être, nous autres, femmes.
+
+--Vous autres! rentrez vos langues dans le fourreau.
+
+--Tiens! tiens! il ferait beau vous voir nous en empêcher!
+
+--Mes braves gens, du calme! je vous entendrai tous!--tous!--D'abord,
+qui vous amène chez moi en si grand nombre?
+
+Ces premières paroles furent si faiblement dites par Maurice, qu'elles
+ne produisirent pas plus d'effet qu'une goutte d'eau sur un brasier.
+
+--Oui! qui vous amène? répéta Maurice, dont l'abattement avertissait son
+beau-frère de mettre en mesure de parler pour lui.
+
+--Voici, parvint enfin à dire le père Renard, qui avait déposé chez
+Maurice les titres de possession de trois maisons et qui avait négligé
+jusqu'ici de toucher sa rente viagère de six mille francs; voici:--On
+assure que la duchesse de Berry, à la tête de cent mille Prussiens, est
+descendue dans Paris par le faubourg Saint-Antoine.
+
+--Ah! ouitche? des Prussiens; ce sont tout uniment,--et il y avait pas
+mal de temps que ça bouillait,--les républicains qui font des horreurs
+aux quatre coins de Paris.
+
+Le dernier qui avait parlé était Robinson le tuilier. On a peut-être
+oublié que Robinson, voulant devenir acquéreur de l'un des lots de la
+Garenne entre Morfontaine et Saint-Leu, avait confié à Maurice, pour
+effectuer cet achat, quatre-vingt mille francs. La propriété ne s'était
+élevée qu'à soixante-trois mille: c'était donc dix-sept mille francs qui
+revenaient à Robinson. Pendant quatre mois il avait balancé à les
+retirer. Mais au bruit de l'émeute, il était accouru comme les autres.
+
+--Je répète, si l'on ne m'a pas entendu, que ce sont les républicains.
+
+--Ah! pour ça, c'est vrai, affirma avec un ton d'autorité que
+n'augmentait pas peu son titre, l'homme d'affaires de monsieur
+Grandménil; de Sarcelles d'où je viens, on entend le canon comme si on
+l'avait dans l'oreille.
+
+--Alors ce sont des républicains, puisque monsieur l'assure, et qu'il a
+entendu le canon.
+
+Ces deux témoignages ne permettaient plus aucun doute sur les causes de
+l'insurrection parisienne.
+
+--Et qu'est-ce que ça veut, ces républicains? demandèrent plusieurs voix
+qu'il était difficile de distinguer au milieu de la confusion générale.
+
+--Parbleu! reprit Robinson, ils veulent rasseoir Charles X sur le trône.
+
+--Un cri d'horreur couvrit tous les cris. A la réprobation qui circula
+en longs murmures, dès que cette intention si vraie eut été prêtée aux
+républicains, on eût imaginé que Charles X avait pendant son règne
+empêché le blé de germer et les pommes de terre de fleurir.
+
+Debout sur un tabouret, Victor avait beau s'adresser à ceux qui lui
+semblaient les moins extravagants dans leurs divagations politiques, il
+ne parvenait pas encore à s'en faire écouter.
+
+--Messieurs, je...
+
+--Il n'y a plus de sûreté nulle part.
+
+--Ils incendieront nos meules de foin.
+
+--Ils couperont nos arbres au pied.
+
+--Mes braves gens, je...
+
+--Les scélérats!
+
+--Plus de récolte, plus de moissons, plus rien.
+
+--Mais amis, je...
+
+--Il ne s'agit pas de ça! s'écria un rustre en argumentant des coudes et
+des genoux pour se rapprocher le plus possible de l'endroit où était
+Maurice, auquel il tenait particulièrement à parler. Il ne s'agit pas de
+ça!
+
+Ce rustre était Pierrefonds le vacher, qui, il y avait près d'un an,
+avait effectué entre les mains de Maurice, sans vouloir accepter aucune
+espèce de garantie, un placement de cent vingt mille francs provenant
+d'un héritage.
+
+--Il s'agit, Russes, Prussiens, carlistes ou républicains, qu'il n'y a
+plus moyen de rester dans ce pays: avant ce soir peut-être nous serons
+attaqués par les brigands. Le meilleur notaire alors ce sera un fusil,
+et le meilleur coffre-fort un trou de dix pieds au milieu de la forêt.
+C'est donc parce que nous ne voulons pas que les autres, sachant qu'il y
+a de la graine ici, viennent vous tuer, monsieur Maurice, que nous vous
+prions, vous remerciant bien de vos soins pour les avoir gardés, de nous
+rendre nos petits dépôts; vous en serez plus tranquille, nous aussi; ça
+vous va-t-il?
+
+L'affreux pressentiment de Maurice se vérifiait. Son cœur, qui
+battait auparavant avec violence, s'arrêta net.
+
+--Oui, monsieur Maurice, poursuivit Pierrefonds, faut pas que nous
+soyons cause des malheurs dont vous ne seriez pas quitte si les
+républicains se répandaient dans la campagne, comme on dit qu'ils
+viendront quand la besogne sera finie là-bas, à Paris.
+
+--Dame!--c'était une autre voix,--Pierrefonds dit vrai; ils vous
+arracheraient la peau tout vivant, pour un liard, au moins! Lâchez-nous
+nos magots; puis laissez venir! Ah! ils seront bien attrapés! bonjour,
+ils sont partis!
+
+Pousser son beau frère sur un fauteuil, car il sentait qu'il n'avait
+plus la force de se tenir debout, et se placer devant lui, de manière à
+le cacher presque en entier de son corps, ne fut qu'un mouvement pour
+Victor, qui, souriant avec un superbe dédain, répondit aux paysans.
+
+--Ah ça! qui s'est donc moqué de vous de cette façon-là, mes amis? Quoi!
+vous vous êtes laissé prendre comme des étourneaux à d'aussi fausses et
+extravagantes nouvelles, vous ordinairement si sensés? mais encore une
+fois, qui donc s'est moqué de vous?
+
+--Moi, ça m'est venu comme je menais mes chevaux à l'abreuvoir.
+
+--Vous voyez donc combien c'est faux!
+
+--Je ne dis pas que cela soit vrai comme l'Évangile, reprit un autre;
+mais le porte-balle qui me l'a appris quittait Paris, m'a-t-il affirmé,
+à cause de l'émeute.
+
+--Ruse de marchands de bas; ce sont des perturbateurs.
+
+--Pour nous quatre, c'est bien différent: nous le tenons de monsieur le
+maire.
+
+--L'important! le fat! Votre maire est un ambitieux. Et qui lui a fait
+part, à votre maire, qu'on se battait à Paris? Est-ce le coq du clocher?
+
+Toutes les fois qu'on ridiculise un maire, on est bien sûr d'être
+agréable à ses administrés. Les clients de Maurice se déridèrent.
+
+--Cependant, mes braves gens, il faut convenir, reprit Victor en orateur
+qui cède un peu pour obtenir infiniment, que Paris n'est pas aussi
+tranquille que de coutume. Mais, depuis la révolution de juillet, quand
+a-t-il cessé d'être exposé à de pareilles agitations? Parce que quelques
+poignées de turbulents se sont retranchés derrière quatre mauvais pavés
+que la police a consenti à leur laisser empiler, croyez-vous qu'une
+autre révolution, semblable à celle de 1830, soit possible? Vous avez
+raison d'être prudents. En guerre ou en paix, la prudence est une vertu.
+Mais, permettez-moi de vous le dire, c'est manquer de patriotisme que de
+seconder par la peur à laquelle on se livre les projets des méchants.
+
+Il en est des hommes les plus grossiers, et des volontés les plus
+tenaces, comme de certains gros rochers; si on creuse adroitement autour
+de leur base, un enfant les fera pivoter.
+
+Fascinés par la parole de Victor, les rustiques clients battaient peu à
+peu en retraite; ils étaient sur le point de se demander compte de leur
+présence dans l'étude de Maurice. Leur entretien était devenu plus
+calme, leur attitude plus respectueuse; ils s'essuyaient le front.
+Victor triomphait.
+
+Pour que sa victoire fût complète, il ajouta:
+
+--Mon beau-frère vous remercie par ma voix d'avoir songé à lui à l'heure
+d'une crise, où, comme vous l'exprimiez si bien il n'y a qu'un instant,
+vos dépôts seraient susceptibles de le compromettre. Si l'effet de vous
+voir réunis ici dans une même pensée d'effroi ne l'avait profondément
+agité, il vous dirait que votre délicatesse est trop inquiète, et qu'il
+tient, par cela même qu'il y a du danger à veiller sur vos fonds dont il
+a la précieuse garde, à ne point s'en séparer, si toutefois vous n'avez
+pas d'autre motif plus grave pour lui retirer votre confiance.
+
+Des murmures suivirent les dernières paroles de Victor. Il y eut
+unanimité pour repousser la supposition oratoire, personne dans
+l'assemblée n'élevant de doute sur la probité de Maurice.
+
+--Non! pardienne, que nous n'avons pas d'autre peur!
+
+--Sans cela, est-ce que nous demanderions quoi que soit?
+
+--J'aurais laissé mes fonds pendant mille ans ici.
+
+Et plus loin:--Est-ce que nous réclamerions notre argent sans cette
+maudite peur qu'on nous a clouée au ventre?--Dame! il faut bien croire
+un peu à ce qu'on vous dit.
+
+--Sans doute, affirma Victor. Et voilà pourquoi il vous convient d'user
+la même autorité morale sur vos voisins de village et de ferme. En
+rentrant chez vous, publiez que vous avez été dupes d'un mensonge, et
+empêchez par là les esprits faibles d'empoisonner leur existence, de
+déranger leurs habitudes sur le premier mot d'un charlatan qui
+traversera vos villages.
+
+Les clients avaient décidément honte au fond du cœur de s'être livrés
+à une démarche si désespérée, depuis qu'ils avaient accepté les bonnes
+raisons de Victor. Pierrefonds lui-même, qui, comme un des plus forts
+clients, avait d'abord porté la parole pour expliquer sa présence et
+celle des siens dans le cabinet de Maurice, n'eut aucun scrupule à
+revenir sur son projet de retrait d'argent. Il prit un visage de
+désintéressement qui semblait dire:--Nous en serons quittes pour un
+voyage à Chantilly; voilà tout.
+
+Remis de son trouble, Maurice se levait pour adresser quelques phrases
+d'adieu à l'assemblée, et, afin de n'être pas resté complétement
+étranger à la discussion, lorsque la voix claire d'un crieur public, qui
+passait sous les croisées de l'étude, entraîna un silence général. On
+écoute:
+
+«Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté la nuit dernière les
+rues de la capitale, après la cérémonie du convoi du général Lamarque.»
+
+Reprenant son air léger, Victor tente de détruire sur-le-champ
+l'impression qu'ont produite sur les clients la voix et les paroles du
+crieur public.
+
+--Mes amis, voilà tout juste, et ceci doit vous servir d'exemple, le
+moyen qu'on emploie chez vous pour vous alarmer.
+
+--Il a dit _événements_, cependant.
+
+--Événements! tout est événements pour Paris: le lever du soleil et le
+cours de la rivière.
+
+--Mais il a ajouté _sinistres_, monsieur Victor.
+
+--Vendrait-il un seul de ces papiers s'il n'ajoutait _sinistres_?
+
+--Chut! il crie encore.
+
+Victor veut parler.
+
+--Silence! s'il vous plaît, monsieur Victor.
+
+Les oreilles sont attentives.
+
+Et le crieur:
+
+«On y lira les premiers engagements qui ont eu lieu entre les troupes et
+les insurgés de Saint-Merry; les pertes d'hommes des deux partis; les
+régiments qui ont tiré, et les généraux qui les commandent. Voilà du
+nouveau! de l'intéressant!»
+
+Maurice était retombé dans son fauteuil, foudroyé par l'effet de ce
+bulletin sur ses clients; il ne pouvait s'empêcher d'un autre côté
+d'accueillir, comme la plus heureuse diversion à son anxiété, ces
+funestes événements qui lui confirmaient le naufrage où il désirait si
+ardemment voir périr la France. Bien! bien! murmurait son cœur noyé
+d'amertumes; nous retombons dans le chaos. Je vous remercie, mon Dieu!
+de m'ensevelir dans ce désordre. Oh! vienne vite la crise!
+
+Méprisant les propos de Victor, les paysans étaient descendus dans la
+rue pour acheter les pamphlets du crieur. Victor et Maurice étaient
+restés face à face, seul à seul, celui-là au bout de ses échappatoires
+désormais sans valeur sur les clients qui allaient remonter, et remonter
+plus avides que jamais de partir après s'être munis de leurs dépôts;
+celui-ci prêt à avouer, pour en finir avec un supplice cent fois plus
+douloureux que l'aveu de sa faute, qu'il était dans l'impossibilité de
+restituer les dépôts.
+
+--Oui, Victor, il n'y a aucun moyen de sortir de là, si ce n'est la
+mort. Veux-tu mourir? deux minutes nous restent. A défaut d'argent,
+qu'ils trouvent du moins nos cadavres. J'ai deux pistolets chargés, là.
+
+--Ah! bah! mourir! fuir plutôt,--si fuir était facile;--mais ils sont
+dans le jardin, dans la cour, dans la rue. Tiens, regarde-les: ils
+lisent!
+
+--Mais si nous ne pouvons fuir, que devenir, Victor? Encore un instant,
+et ils seront ici,--là.--Les as-tu vus? Leurs yeux étaient défiants!
+J'en ai remarqué qui riaient avec ironie quand tu essayais de les
+dissuader de redemander leurs fonds; d'autres m'ont paru désespérés de
+notre position, qu'ils m'ont semblé comprendre, à ton assurance même, à
+ma pâleur, à je ne sais quoi. Mais le temps court; ils remontent déjà;
+ils remontent; n'est-ce pas? Écoute, Victor, un conseil! une résolution!
+un parti!--dis-le,--qui nous tire de là. L'incendie!--brûlons
+l'étude.--J'accepte tout.
+
+--Maurice, nous avons disposé de la moitié des fonds de ces gens-là.
+
+--Hélas!
+
+--Rendre la moitié qui reste, ce ne serait contenter quelques-uns que
+pour faire crier plus fort ceux que nous renverrions les mains vides.
+
+--Achève! j'entends leurs pas.
+
+--Es-tu déterminé à tout?
+
+--A tout, Victor.
+
+--Eh bien! laisse-moi prendre tous les contrats, tous les titres qui
+sont dans ces cartons.
+
+--Prends, oui! tu as une idée: laquelle?--Et puis,--mais vite!--Mais
+parle, finis?
+
+--Je vais à Paris.
+
+--O mon Dieu! Tu déraisonnes! Que feras-tu à Paris?
+
+--Tais-toi! La rente tombera aujourd'hui à un taux épouvantablement bas.
+
+--Puisqu'elle ne se relèvera jamais! Et c'est bien mon espoir.
+
+--J'achète toutes les rentes qui se présentent en échange de ces titres
+qui valent de l'or: j'achète des ballots de ruines! entends-tu?
+
+--Malheureux! tu extravagues toujours.
+
+--Si la monarchie de juillet est vaincue, tu ne me reverras plus:
+j'aurai acheté pour cent mille francs de papier sale. Alors tue-toi!
+fais comme tu l'entendras. Si la république est écrasée! eh bien, je
+t'apporte de l'or! et de l'or ce soir même.
+
+--As-tu ta tête, Victor?
+
+--Regarde si je l'ai!--Et d'un bond Victor ouvre dix cartons qu'il vide
+en un clin d'œil, qu'il referme aussitôt et qu'il repousse sur leurs
+rayons. Des papiers s'enfoncent dans ses poches qu'il bourre, dans son
+chapeau; il regarde ensuite son beau-frère, stupéfait de voir que Victor
+sait si ponctuellement le contenu de ses cartons.
+
+Ce n'était pas le moment de se permettre des observations sur cette rare
+sagacité. D'ailleurs, les paysans ouvraient la porte de l'étude.
+
+Et la voix du crieur se perdait en répétant: «Voici les événements
+sinistres qui ont ensanglanté Paris la nuit dernière.
+
+--Il n'y a plus à tortiller, s'écria Pierrefonds: notre argent, nos
+papiers, et bon voyage. Vous voyez vous-même comme ça chauffe, monsieur
+Maurice. Le crieur a ajouté que les brigands s'étaient déjà rendus
+maîtres de Saint-Denis.
+
+--Soit, mes amis, leur répliqua Victor avec le sang-froid qui ne l'avait
+pas quitté, soit! Nos intentions ne sont pas de vous contrarier dans vos
+volontés, puisqu'elles sont si bien arrêtées. Nous allons vous restituer
+vos dépôts à tous.
+
+--Ah!
+
+Déjà les paysans se mettaient en mesure de recevoir leurs titres et leur
+argent.
+
+Les uns sortaient de vieux reçus de leur poche.
+
+D'autres délivraient de la ficelle qui les entortillait leurs
+portefeuilles de cuir gras.
+
+D'autres comptaient sur leurs bâtons de houx les crans que le couteau y
+avait taillés en guise de chiffres. Sur ces bâtons méthodiques, les mois
+d'intérêt étaient creusés avec une rigoureuse précision.
+
+Aussi méditatifs, d'autres comptaient et recomptaient sur leurs doigts
+en remuant les lèvres, tandis que de plus versés dans l'arithmétique
+exécutaient leurs opérations sur le mur de l'étude avec la pointe d'un
+eustache.
+
+Rompant ce silence animé, Victor leur dit:
+
+--Mais avant de nous quitter, ne ferez-vous rien pour Maurice, mes amis?
+ne lui laisserez-vous aucune preuve de bon souvenir, en reconnaissance
+de l'exactitude qu'il a apportée sans relâche dans vos affaires, qui ont
+toujours prospéré entre ses mains?
+
+--Tout ce qu'il lui plaira. Qu'il parle!
+
+--Nous n'avons rien à refuser à monsieur Maurice.
+
+--Ce bon monsieur Maurice!
+
+Celui-ci craignait, par ce préambule, quelque nouvelle extravagance de
+son beau-frère.
+
+--Il faut du temps pour tout. L'insurrection de Paris, puisque nous
+n'avons plus malheureusement à la nier, nous a étourdis aussi bien que
+vous, vous le comprenez. Vous désirez liquider sur-le-champ: ceci est à
+merveille, mais ceci ne saurait se faire à la parole. Il y a à retirer
+des pièces qui sont au tribunal, à régler des intérêts, à dresser des
+bordereaux: vous ne voudriez pas plus nous créer des difficultés que
+nous ne sommes disposés, pour notre part, à compromettre vos intérêts.
+Apportons donc les uns et les autres un peu d'indulgence. Ce n'est pas
+trop de la journée entière pour vous expédier; accordez-nous cette
+journée. Il est indispensable que vous patientiez jusqu'à ce soir;
+peut-être bien avant dans la nuit.
+
+Une rumeur générale de désapprobation couvrit les dernières paroles de
+Victor, les plus sensées, du reste, qu'il eût prononcées.
+
+--Jusqu'à ce soir!
+
+--Ah bien! voilà qui nous arrange.
+
+--Et nos femmes qui attendent.
+
+--Et nos enfants qui nous croient déjà tués?
+
+--Et nos maris? disaient les femmes à leur tour.
+
+--C'est bien mon mari qui me chagrine, répliquait une autre, comme si
+l'on n'avait pas un âne à mener à l'abreuvoir et des vaches à conduire
+au pré.
+
+--Et mes foins qui sont dehors?
+
+--Puisque je vous vois si bien disposés, mes amis, à faire ce que je
+vous demande, permettez-moi d'ajouter que vous rassureriez votre
+protecteur monsieur Maurice en ne vous risquant pas la nuit, à travers
+des bois et des plaines, avec votre argent ou des valeurs précieuses, au
+moment où vous pourriez être assaillis par les brigands. Ce sacrifice
+serait bien consolant pour mon beau-frère. Attendez donc jusqu'à demain;
+passez le reste de cette journée et la nuit à Chantilly. D'ici à demain
+matin, les événements de Paris auront pris un caractère décisif.
+
+En orateur digne des beaux temps de la Grèce, plus Victor remarquait le
+peu d'impression qu'il produisait sur ses auditeurs, plus il avait l'air
+de les remercier de leur condescendance pour ses paroles. Il reprit:
+
+--Mes bons amis, par un concours de circonstances dont je me plairais en
+d'autres temps à signaler l'heureuse opportunité, c'est aujourd'hui
+Sainte-Claudine...
+
+--Il est décidément fou à lier, pensa Maurice.
+
+--Sainte Claudine, peut-être l'ignorez-vous, est la patronne de madame
+Maurice. Elle a l'habitude de célébrer sa fête, entourée de ses
+meilleurs amis: les meilleurs amis d'un notaire sont ses clients. Le
+dîner est prêt depuis hier; il faut qu'il se mange ce dîner, n'est-ce
+pas? Qui le mangera si ce n'est vous?
+
+C'est à vous, d'ailleurs, qu'il était destiné. Les lettres d'invitation
+allaient partir, quand le trouble des affaires politiques en a suspendu
+l'envoi. Mais, puisque vous voilà, nous vous retenons; vous ne nous
+quitterez pas. L'occasion est trop belle.
+
+Ah! réjouissons-nous d'avoir encore quelque faiblesse, quelques
+préjugés, diraient d'autres, pour les vieux usages de famille. Ne
+rougissons pas de nous asseoir, réunis dans une même pensée de
+franchise, autour du flacon et du pain de l'hospitalité.
+
+--Comme il parle bien! murmuraient tous les paysans.
+
+--Vous nous restez? je savais bien.
+
+--Dam!
+
+--Qu'en dites-vous, les autres?
+
+--C'est embarrassant.
+
+--Je vous préviens toutefois, c'est un dîner simple; la frugalité de nos
+pères: quelques melons hasardeux, quelques volailles chaudes et froides,
+quelques bons gigots de fermier, force entrées bourgeoises; un peu de
+champagne, un peu de bordeaux, beaucoup de petits vins de Mâcon. Que
+voulez-vous, on traite les amis sans façon. Le cœur, voilà le
+meilleur mets.
+
+Comme il n'est pas juste cependant que le plaisir de vous posséder à ce
+banquet de famille ait un côté onéreux pour vous; comme nous serions au
+désespoir, M. Maurice et moi, de vous contraindre à des dépenses, en
+restant à Chantilly jusqu'à demain, vous vous logerez à nos frais dans
+les meilleures auberges du pays: la dépense nous regarde, tout est à
+notre charge. La journée est superbe; allez faire un tour dans les bois
+jusqu'à huit heures. A huit heures la table vous attendra, et l'amitié
+aussi.
+
+Il était aisé de remarquer que la crainte que Victor avait exprimée aux
+paysans de les voir traverser la forêt avec de l'argent, au moment
+critique de l'insurrection parisienne, et que le désir de jouir d'un bon
+dîner, avaient vaincu les hésitations les plus tenaces.
+
+--Comme il fait durer le supplice! murmurait Maurice; il ne veut pas
+mourir.
+
+Il était tout prêt à tirer Victor par les pans de son habit pour lui
+dire:
+
+--Mais, monstre, on s'égorge à Paris, et tu veux te réjouir! Tu les
+invites au nom de ma femme, et Léonide n'est pas à Chantilly! Il aurait
+volontiers ajouté:--Crois-tu donc ces gens-là assez scélérats ou assez
+simples pour accepter ton dîner quand leurs compatriotes meurent sous la
+mitraille?
+
+Ces gens s'étaient montrés assez scélérats ou assez simples pour
+accepter le dîner qu'offrait Victor. Maurice remercia, par un sourire de
+contentement, la politesse de ses clients.
+
+--Cependant, poursuivit Victor, si parmi vous il en est qui, à toutes
+forces et malgré nos avis prudents, tiennent absolument à liquider et à
+partir, qu'ils s'approchent, ils seront satisfaits sur-le-champ.
+
+Joignant le fait à l'intention, Victor prit quelques cartons qu'il posa
+devant Maurice.
+
+--Ce n'est pas cela, s'écrièrent les clients. Venus ensemble, nous
+resterons ensemble: le retard sera pour tous.
+
+--Soit, dit rapidement Victor; et comme il vous plaira. Partez, restez,
+réglez, liberté entière; mais toujours le dîner à huit heures. D'ici là,
+repos à l'auberge, promenade au château: c'est entendu.
+
+--Oui: c'est entendu.
+
+Et toute la clientèle rustique, ballottée par les raisonnements captieux
+de Victor, friande d'un festin en perspective, heureuse de se goberger
+sans bourse délier, sortit pour se répandre par tout le bourg, d'heure
+en heure plus inquiet des bruits que le vent apportait de Paris.
+
+--Que vas-tu faire maintenant, Victor? Victor!
+
+--Ce que je t'ai dit: acheter des rentes pour rien; les revendre, en
+centupler le prix si le gouvernement résiste; périr s'il périt.
+
+--Mais que vais-je devenir avec ces gens sur les bras, qui me
+demanderont ma femme?
+
+--Léonide! ne t'en occupe pas. Ne songe à rien, ne pense à rien:
+seulement à ce dîner! Que rien n'y manque, ni les mets, ni les vins, ni
+les liqueurs; entends-tu? D'ici à huit heures, il y aura du changement
+pour nous!
+
+--Tu es un démon, Victor!
+
+--Soit! Mais je cours à Paris. En deux heures et demie j'y serai: il
+sera trois heures à mon arrivée. Si, à huit heures, ce soir, je ne suis
+pas de retour, sois sûr que je serai mort en route ou qu'il n'y a plus
+d'espoir de nous tirer jamais du précipice au fond duquel je ne nie pas
+que nous ayons roulé.--Adieu, Maurice!
+
+--Adieu, Victor! c'est peut-être notre dernière entrevue dans ce monde;
+si tu croyais à une vie...
+
+--Je crois aux révolutions qui font baisser la rente de six francs, et
+aux restaurations qui la remettent au pair.
+
+Victor était déjà à cheval, il était déjà loin, il n'était déjà plus à
+Chantilly.
+
+Seul dans son cabinet, comme le condamné à mort dans sa prison, Maurice
+n'eût pas été plus triste si l'échafaud eût été dressé devant sa porte.
+
+Il fut perdu longtemps dans l'idée de son prochain anéantissement; il
+n'en sortit en sursaut qu'aux cris d'un autre bulletin de Paris, car
+d'heure en heure, échelonnés sur la route par le gouvernement et par les
+partisans de l'insurrection, des vendeurs de nouvelles criaient et
+répandaient dans la campagne les événements qui se succédaient dans la
+capitale.
+
+Maurice s'approcha de la fenêtre, et la voix du crieur lui jeta ces
+mots:
+
+«Voilà du nouveau, de l'intéressant! Le parti républicain s'est rendu
+maître des rues de la Verrerie, du cloître Saint-Merry et des ruelles
+aboutissantes. Il s'est emparé d'une pièce de canon dont il espère
+pouvoir faire usage. Le télégraphe de Montmartre a été brûlé. Hésitation
+des troupes.»
+
+--Bien! très bien! s'écria Maurice en frappant du pied. De la
+résistance! toujours des combats! tuez-vous! tuez-vous! Que le cheval de
+Victor s'étouffe dans les cendres en cherchant Paris disparu!
+
+Tout à coup un second crieur reprit d'une voix différente:
+
+«Victoire des troupes sur les révoltés, poursuivis et exterminés dans
+les maisons du quartier des Arcis. Leurs plans déjoués. Mort de leurs
+principaux chefs. Carlistes trouvés dans leurs rangs. Conspiration
+ourdie par les Vendéens et les républicains, prouvée par des papiers
+trouvés sur les cadavres des rebelles.»
+
+--Qui croire? l'un proclame la victoire, l'autre l'extermination des
+révoltés! Confusion du monde!
+
+Maurice descendit pour acheter aux deux crieurs leurs bulletins
+contradictoires.
+
+Et, en ouvrant la porte du jardin, il vit passer, comme un éclair, un
+homme à cheval, qui s'arrêta devant la grille de M. Clavier Maurice
+reconnut cet homme dont la sueur inondait le visage enflammé: c'était
+celui qui avait passé une journée entière à l'attendre au carrefour des
+Lions.
+
+Maurice courut se cacher dans un coin, comme un voleur; et dans ce coin
+il lut les deux bulletins.
+
+Quant il les eut lus, il fut saisi d'un rire frénétique et sombre; sa
+joie était cruelle; elle eût épouvanté derrière une grille.
+
+Il exhala ces paroles au milieu d'un affreux ricanement:
+
+--Mort, à la fin! mort avec son drapeau blanc! mort précipité du haut du
+clocher de Saint-Merry! mort frappé d'une balle au front! La sainte
+hospitalité est vengée!
+
+Si Victor se fût trouvé là, il eût ajouté:
+
+--Et puisque monsieur Édouard de Calvaincourt, cet intéressant jeune
+homme, est mort, c'est trois cent mille francs de moins à rembourser.
+
+Maurice était encore livré à son horrible joie, quand le prêtre qui lui
+avait confié dans le temps la caisse de secours des pauvres entra dans
+le cabinet.
+
+Il n'eut pas besoin d'expliquer longuement le motif de sa visite; son
+visage effrayé parlait pour lui. Comme les autres clients, la terreur de
+l'émeute l'avait poussé à Chantilly. En bon pasteur, il venait reprendre
+la caisse de secours, et décharger de la périlleuse responsabilité d'un
+aussi précieux dépôt celui qui, dans des moments plus calmes, avait
+accepté de le mettre sous sa protection.
+
+Le prêtre ajouta cependant:
+
+--Vous prévoyez sans doute aussi bien que moi, monsieur, que le parti
+républicain, s'il était vainqueur,--et tout prouve qu'il le sera,--ne se
+ferait aucun scrupule de donner aux pieuses épargnes de mes fidèles une
+direction qu'il ne m'est pas permis de supposer, mais qu'en tous cas il
+m'est imposé de craindre. Souffrez, monsieur, que leur violence n'ait
+que moi pour victime. Le temps presse, le danger s'accroît.
+Restituez-moi ce faible dépôt, trop peu resté entre vos mains pour la
+sûreté des malheureux, mais assez cependant pour que ma reconnaissance
+vous soit toujours acquise.
+
+Maurice ne jugea pas à propos de dissuader le prêtre des craintes peu
+honnêtes qu'il avait conçues du parti républicain: ce n'était pas
+surtout le moment de défendre la moralité de sa propre opinion, quand il
+avait presque la conviction que le contenu de la caisse de secours des
+pauvres avait été volé par son beau-frère, il n'y avait pas un quart
+d'heure, s'il n'avait été enlevé plus tôt.
+
+La cassette était bien au même endroit, il l'apercevait de la place où
+il était; mais la clef y était restée aussi: et combien ne redoutait-il
+pas, en la prenant pour la restituer au prêtre, de la sentir d'une
+légèreté significative!
+
+Encore une honte à subir! pensa-t-il.
+
+--Et que ferez-vous de cet argent? demanda Maurice, lui qui jamais ne
+s'était cru en droit d'adresser une semblable question à qui que ce fût.
+
+--Je cacherai soigneusement cette cassette sous ma robe jusqu'au village
+de ma paroisse. Arrivé là, si j'y arrive, j'appellerai tous les pauvres,
+je l'ouvrirai en leur présence, et je dresserai le partage de ce qu'elle
+contient. Après, Dieu fera le reste: ils défendront leur bien.
+
+La simplicité de cette âme ingénue, si effrayée pour sa réputation, si
+empressée de rendre une somme dont personne ne savait le chiffre et la
+source, fut une dure leçon de probité pour Maurice.
+
+--Mais, reprit celui-ci, par un abus, par un tort que Dieu seul et ses
+vertueux représentants,--et non le monde,--savent pardonner, si j'avais,
+monsieur, disposé de cette somme; si je ne l'avais pas; si, par une
+licence dont je n'absous pas ceux de ma profession qui en usent, j'avais
+placé vos fonds, que diriez-vous parlez!
+
+Maurice s'efforçait d'être calme dans la supposition qu'il soumettait au
+prêtre, et il était pressant comme un coupable qui cherche à savoir son
+sort.
+
+--J'avoue que mon embarras serait grand. Je vous plaindrais d'abord de
+vous être trouvé dans une conjoncture telle, que l'emploi de l'argent
+d'autrui vous eût été nécessaire. Il y a des fautes de position dont il
+ne faut pas rendre les hommes absolument responsables. Ensuite, je
+dirais à mes paroissiens que les dernières réparations de l'église ayant
+beaucoup plus coûté que nous ne l'avions prévu, j'ai été forcé de
+toucher à la caisse de secours pour combler les frais: on me croirait.
+Quelques-uns murmureraient un peu; on laisserait passer l'ondée. Vous
+pensez bien que je ne dormirais pas tranquille sous le poids d'un tel
+mensonge. Un plat de moins à mon dîner, quelques livres de moins à ma
+bibliothèque, et j'aurais bientôt, par ces privations, si tolérables et
+si légères, remplacé, dans ma caisse, le déficit que votre malheur y
+aurait laissé. Peut-être imaginerais-je mieux en pareille circonstance.
+Bénissons toutefois le ciel, monsieur, qu'elle ne se soit point
+présentée. Les plus beaux dévouements ne valent par la joie de s'en
+passer.
+
+Craignant d'en avoir trop dit sur un sujet que son interlocuteur avait
+soulevé probablement sans intention, le prêtre n'insista pas davantage;
+il se leva. Prêt à partir, il attendit que son dépositaire lui remît ce
+qu'il était venu chercher.
+
+Maurice s'approcha du prêtre et lui prit les mains avec une expression
+toute brûlante d'un aveu que sa position, les circonstances, sa douleur,
+l'entraînaient à répandre. Il était depuis si longtemps privé de
+consolation, depuis si longtemps il n'avait satisfait à l'impérieuse
+faiblesse de la confidence, ce besoin que Dieu a mis au fond de l'âme
+humaine pour lui rappeler son incertitude, quand elle va seule, qu'à
+cette main qui s'ouvrit à sa main, qu'à ce regard si peu importun et
+pourtant si pénétrant, qu'à cette bonté sans obsession, il sentit sa
+parole, toute chargée de révélations pénibles, monter à ses lèvres comme
+malgré lui.
+
+Tant de chaudes effusions chez un homme qu'il se figurait ossifié par
+des préoccupations matérielles, tant d'oppression morale amassée au fond
+d'un cœur qu'il avait cru jusqu'ici tout entier livré aux joies d'une
+fortune sans mélange, surprirent la candeur du prêtre, qui résistait
+encore à la pensée, pourtant bien évidente, que Maurice avait de graves
+aveux à lui faire à l'occasion de la cassette.
+
+--Vous n'êtes pas malheureux dans votre ménage? osa-t-il à peine dire à
+Maurice. Je n'ai pas l'honneur de fréquenter votre maison; mais ceux qui
+la connaissent se plaisent à en louer l'ordre, la sagesse et
+l'économie.....
+
+Un soupir apprit au prêtre qu'il ne s'était pas compromis par trop de
+hardiesse en faisant ce premier pas dans la vie de Maurice, si toutefois
+il n'avait pas deviné juste en se la présentant, comme tout le monde, du
+reste, sous de trop avantageuses couleurs.
+
+--Vous n'avez pas d'enfants dont l'avenir vous soit un souci. Je vous
+demande pardon de m'initier personnellement à vos affaires; mais nous
+n'avons d'autre mérite parmi les hommes, nous prêtres, vous le savez,
+que celui de nous exposer à la colère de leur mépris, pour les rendre au
+repos qu'ils ont perdu, quand il est encore temps.
+
+--Quand il est encore temps! murmura Maurice.
+
+--Et il est presque toujours temps, monsieur, à votre âge, avec votre
+caractère si naturellement porté au bien.
+
+Il y eut un sentiment de vénération dans le cœur de Maurice pour cet
+homme qui, en droit à chaque minute de lui demander compte de son dépôt,
+oubliait de l'en entretenir, malgré l'imminence des événements à
+l'occasion desquels il venait le retirer, pour lui prodiguer des
+conseils affectueux, exprimés avec la plus tendre délicatesse.
+
+Des larmes humectèrent son regard.
+
+--Que n'ai-je la force de parler, de tout lui dire, non-seulement pour
+obtenir son pardon, pensait-il, mais pour qu'il m'apprenne comment
+j'apaiserai le cri de vengeance dont la société s'apprête à me
+poursuivre! Pourquoi me croit-il bon, juste, innocent? pourquoi ne
+devine-t-il pas ma faute à ma pâleur? Je n'oserai jamais, le
+premier.....
+
+--Parlez, dit le prêtre en s'asseyant à côté de Maurice, qui resta
+debout; parlez! mon fils!...
+
+Le prêtre avait enfin compris.
+
+Des larmes ruisselèrent sur les joues décolorées de Maurice. Il ne
+résistait plus à l'ascendant qu'exerçait sur lui l'homme pieux, illuminé
+au front de la sublimité de son ministère.
+
+Recourant à un moyen plus expressif que la parole, et moins pénible à sa
+position, à un moyen qui allait apprendre toute l'histoire de sa vie au
+bon prêtre fermant déjà les yeux pour l'écouter, Maurice s'élance à
+l'étagère où repose la caisse de secours et la prend dans ses deux
+mains.
+
+Surprise qui bouleverse ses prévisions et ses craintes, la caisse est
+pesante. Il court, la met aux pieds du prêtre, il l'ouvre.
+
+Le prêtre s'écrie:--Vide! n'est-ce pas?
+
+--Pleine! monsieur, répondit Maurice.
+
+Victor n'y avait pas touché; il ne l'avait pas aperçue.
+
+--Vous voyez, monsieur, ajoute alors Maurice, cherchant à s'armer de
+sang-froid, repentant déjà d'avoir entamé une confidence inopportune,
+puisqu'il était loin de la devoir à une personne nullement en droit de
+se plaindre de sa probité, vous voyez, monsieur, que rien ne manque à
+votre dépôt: comptez!
+
+Le prêtre referma la caisse; et, sans oser pénétrer le mystère d'une
+comédie dont sa naïveté n'aurait jamais découvert le mot, mais un peu
+honteux d'avoir trop tôt soupçonné une conversion dans l'humilité
+passagère d'un homme du monde, il prit la caisse de secours, salua
+Maurice et sortit.
+
+--La vertu rafraîchit le sang, s'écria Maurice: elle fait vivre, je
+l'éprouve. Cette restitution me donne une vigueur nouvelle, inconnue.
+
+--Parbleu! tu es bien habile, lui aurait dit Victor s'il s'était trouvé
+là au moment de la réflexion.
+
+Payer ses dettes, c'est être vertueux. Donc la vertu c'est l'argent.
+
+Est-ce que je dis autre chose depuis que j'existe?
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Quand le docteur s'était présenté chez mademoiselle de Meilhan, il avait
+été reçu avec beaucoup de surprise; Caroline n'avait éprouvé qu'une
+légère indisposition; dès lors il avait été aisé à M. Durand de se
+convaincre que Victor, dans son zèle indécent, n'avait eu d'autre but
+que de s'afficher comme le complice d'un acte dont l'outrageante
+publicité le lierait à l'héritière de M. Clavier.
+
+Jaloux de la réputation d'une jeune personne désormais maîtresse d'une
+maison dont il avait été l'ami, le docteur laissa écouler le temps
+rigoureusement nécessaire à une visite, puis il sortit et alla exprès à
+la pièce d'eau, vers les dames qui n'avaient pas manqué de l'y attendre,
+pour les confirmer dans l'idée que mademoiselle de Meilhan avait
+réellement ressenti les premières atteintes du choléra.
+
+Un peu affecté, en racontant cette nouvelle, le docteur fit succéder
+l'effroi à la médisance dans l'esprit de celles qui l'écoutèrent.
+
+Sur sa simple observation que l'air de la nuit, les émanations de la
+forêt et l'humidité de la pelouse étaient susceptibles de développer le
+germe du mal dont Caroline avait été frappée, elles rentrèrent la tête
+basse au logis.
+
+Victor avait prévu, point par point, les conséquences de son mensonge.
+
+Qu'il fût vrai ou non que Caroline eût éprouvé les douleurs de
+l'enfantement, il la perdait si bien dans l'opinion par le scandale de
+la pièce d'eau, qu'il restait seul pour la relever en l'épousant; ainsi
+il avait été fort indifférent sur la réception faite au docteur.
+
+S'il n'avait pas essayé de vérifier le degré de vraisemblance que
+comportait le fond de la confidence de Maurice sur l'état de
+mademoiselle de Meilhan, c'est qu'il avait toujours beaucoup plus tenu à
+ce que cet état fût réel qu'à ce qu'il ne le fût pas. Il s'agissait
+d'en profiter et non d'en peser les probabilités. D'ailleurs, Maurice
+n'aurait pas menti sur choses si graves.
+
+Il allait jouir des fruits de sa combinaison; du moins l'espérait-il
+ainsi dans son assurance à croire infaillibles des projets dont aucun
+projet d'homme jusqu'à lui n'avait égalé la hardiesse, quand le
+changement d'entrepôt et l'insurrection du 6 juin cassèrent en quelques
+minutes les premiers échelons de sa fortune, et le jetèrent brutalement
+par terre. Il y avait de quoi être écrasé: Victor fut étourdi. Quelque
+impassible néanmoins qu'il fût de caractère, il se courba pendant les
+heures lugubres qui furent marquées, pour lui et pour son beau-frère,
+des funestes accidents dont nous avons été témoins.
+
+Si l'on n'a pas oublié que mademoiselle de Meilhan n'avait pas consenti
+à se détacher du lit où M. Clavier avait rendu le dernier soupir, et si
+l'on se souvient de la lettre restée sans réponse qu'Édouard avait
+écrite à Maurice pour avoir cinquante mille francs, on apportera
+peut-être quelque patience à écouter la suite de la passion si
+horriblement traversée de Caroline.
+
+Édouard s'était rendu à Paris sans accidents. Là, spectateur de la
+fermentation publique contre la royauté de Juillet mal affermie; ne la
+voyant pas trop courageusement soutenue, même par ceux qui en avaient le
+plus profité, il se persuada que les républicains en auraient bon
+marché. Sa conviction, on l'a dit plus haut, étant d'ailleurs que Henri
+V ne rentrerait aux Tuileries qu'après la sanglante épreuve d'une
+république, par raison et par désespoir, il s'était enrôlé dans les
+rangs des révoltés. La débauche des idées autorisait alors ces unions
+adultères de partis. Édouard, au surplus, n'avait pas à hésiter entre
+une vie mal cachée, intolérable, par les soins de prudence qu'elle
+exigeait, et une mort peut-être utile, à coup sûr glorieuse, car elle
+finirait par une balle.
+
+Forcé en outre de renoncer à son départ pour l'Allemagne, à cause de la
+prescription de son passeport d'emprunt, et par la détermination de
+Caroline, dont il n'avait pas osé violer la pieuse résistance au pied
+d'un lit de mort, Édouard aurait été blâmable de rester étranger au
+mouvement insurrectionnel. Nous avons vu comment Maurice n'avait pas été
+non plus le moindre obstacle à la fuite d'Édouard.
+
+Qui compterait les épreuves auxquelles il se soumit avant d'être accepté
+par les partisans d'une opinion ennemie infailliblement mortelle à la
+sienne dès qu'elle aurait triomphé? Qui l'a suivi à travers les clubs
+souterrains où des figures sombres, rangées contre des murs humides,
+jugent et condamnent la royauté en jury sévère, impitoyable, sans appel?
+Qui a souffert avec lui les insultes faites à ses plus chères
+prédilections, afin d'obtenir au prix de tant de courageuses bassesses
+une place là où il y avait à combattre le visage masqué?
+
+Ceci sera son secret.
+
+Bientôt l'heure sonne, la nuit s'abat sur Paris, sur Paris agité, en
+sueur, comme un malade qui pressent la crise.
+
+A des distances lointaines, mais dont les échos mesurent le sinistre
+intervalle, des coups de feu pétillent, se répondent. Au pied des rues
+désertes, des ombres courent, arment des pistolets, bourrent des
+carabines, et en fuyant se communiquent à l'oreille des paroles de
+ralliement.
+
+Ici des groupes se pelotonnent; plus loin, ils s'abaissent et
+démolissent le sol; leur haleine laborieuse rase les ruisseaux dont le
+cours est détourné. Déjà des eaux noires s'échappent en nappes
+bourbeuses au bas des maisons; des pierres alourdissent des tonneaux;
+sur ces tonneaux des planches tombent et s'appuient: ce sont des ponts,
+des portes, des remparts. Derrière ces remparts grossiers, mais massifs,
+des fourmilières silencieuses campent et veillent; elles fondent des
+balles à la lueur d'un fanal; sous ce fanal flotte un drapeau noir.
+
+Édouard est là. Il a mis les mains dans les pierres, dans la boue, dans
+le plomb.
+
+Vienne le jour, il les lavera dans le sang!
+
+Ce jour se lève: c'est le 6 juin; c'est le jour qui dure encore, qui a
+vu les populations éparses, effarées de la campagne, assiégeant le
+cabinet de Maurice; jour néfaste, qui, des pavés mitraillés de Paris
+jusqu'à la porte du jardin de mademoiselle de Meilhan, a lancé un
+messager épuisé de fatigue.
+
+Quand ce messager de mort eut rempli sa mission, Caroline descendit au
+jardin et entra dans la serre, dont les panneaux soulevés, pour
+permettre au vent doux de juin de s'y introduire, laissaient apercevoir
+dans le fond un double rang d'orangers tout vivaces de leurs feuilles
+vertes et des rameaux embaumés de leurs fleurs. Chaque arbre, chaque
+arbuste, aspirait, dans cette matinée égayée par le chant des oiseaux,
+sa part de soleil, son souffle d'air, son infusion de vie, sa nuance de
+couleur et de grâce. Ils semblaient tous s'être préparés pour recevoir
+la visite du printemps: les uns montaient, les bras déployés, vers le
+soleil, beaux bananiers enveloppés étroitement dans leur fourreau de
+soie, comme des princes persans dans leur tunique; les autres se
+courbant, ondoyant, se relevant, semblaient de moelleuses bayadères tout
+à coup changées en tulipiers; Vichnou les avait touchées.
+
+Toutes ces plantes, toutes ces fleurs respiraient dans l'atmosphère qui
+les entourait et qui leur faisait une patrie commune au milieu de
+laquelle chacune étalait sa beauté particulière. C'étaient des
+inflexions de tiges pleines de souplesse, des boutons vaporeux et voilés
+comme la pudeur, des bouquets liés d'eux-mêmes et cherchant une main
+pour les prendre; c'étaient des corolles renversées en sonnettes,
+agitant leurs anthères comme de petits marteaux d'or; d'autres corolles,
+inclinées sur leurs hampes, vives, sveltes, ailées, figuraient des
+colibris prêts à s'envoler; et d'autres encore, pourprées ou pâles,
+mélancoliques ou coquettes, ayant presque une âme et une voix.
+
+Un souvenir de chaque climat éclatait autour de Caroline par des formes
+aussi incisives que la langue du pays, que son accent.
+
+Bienfait des contrées sans ombre, le latanier élargissait son éventail
+aux mille lames, tandis que, plus loin, les arbustes du Gange effilaient
+et abaissaient en forme de rames leurs feuilles dentelées et arrondies
+pour voguer sur le fleuve sacré. Qu'un beau scarabée rose tombe dans la
+feuille du zamia, et l'équipage végétal sera complet.
+
+L'imagination est heureuse de trouver des ressemblances entre des objets
+où Dieu n'a mis peut-être que l'intarissable variété de ses créations.
+Chaque bel arbre aux formes souples et tendres rappelle à notre
+faiblesse aimante, par des analogies mystérieuses dont les anges seuls
+ont la clé, une chose chérie, une chose absente, évanouie. Qui sait si
+le sang et la séve n'eurent pas autrefois une même source?
+
+Caroline eut des tendresses, des regards, des soupirs, pour ces fleurs
+qui la regardaient lire la nuit, et qui l'appelaient de leurs parfums
+quand elle les oubliait pour lire.
+
+Elle va de l'une à l'autre pour les respirer doucement; elle va, de ces
+petites étoiles, découpées à l'image de celles du ciel, qui sont
+peut-être aussi des mondes de parfums, à ces amas de pierreries
+égouttées sur des branches; à ces myriades de topazes, de perles
+végétales que la Vierge fit pour son diadème, laissant les autres perles
+aux reines de la terre.
+
+Entre les plus hauts arbustes et les lianes rampantes, d'autres fleurs
+épanouissent leurs corolles peintes par les anges dans les loisirs de la
+création; leurs doigts les ont veloutées, plissées à mille plis, évasées
+en calice pour recevoir la rosée, et puis les divins espiègles ont
+soufflé dedans pour les arrondir; leur haleine y est restée.
+
+Caroline salua toutes les fleurs en passant, gracieuses amies qui lui
+rendirent son salut matinal. Elle en porta quelques-unes à ses lèvres,
+les retenant longtemps comme pour un adieu éternel.
+
+On eût pu la voir ensuite aller de place en place s'asseoir un instant
+sous chaque ombrage, et essayer de toutes les suaves exhalaisons de la
+serre afin de dilater sa poitrine où se posait sa main. Sa tête, rêveuse
+et triste, balancée sur ses charmantes épaules, penchait ainsi qu'une
+fleur à qui l'eau a manqué tout un jour d'été. Enfin elle se reposa sous
+un bel oranger de Naples, regardant fixement devant elle, suivant le fil
+d'une pensée qui parlait du fond de ses yeux et allait jusqu'au ciel.
+Sur ce chemin idéal, son âme montait et descendait; mais, à chaque
+voyage, elle abrégeait le retour. Le ciel l'attirait davantage.
+
+Après avoir inutilement cherché une attitude de repos, ses bras, sans
+force, fléchirent et pendirent le long de sa robe blanche, nouée par une
+ceinture noire, signe de deuil qu'elle n'avait pas cru devoir refuser à
+la mémoire de M. Clavier. Ainsi brisée, elle parut plus immobile que les
+plantes à travers lesquelles elle se dessinait.
+
+Caroline demeura une heure entière dans ce repos; sa figure d'albâtre
+s'anima ensuite doucement; elle sourit comme étonnée de l'heureuse idée
+qui lui naissait spontanément. Était-ce un espoir? était-ce une voix
+qu'elle avait entendue? Caroline se leva et se dirigea vers les panneaux
+vitrés de la serre, qu'elle abaissa l'un après l'autre, sans en oublier
+un seul.
+
+Caroline se trouva enfermée avec les fleurs.
+
+Ayant repris sa place sous l'oranger, elle s'aperçut sans frémir qu'elle
+avait sur sa tête un groupe de mancenilliers, arbustes funestes que M.
+Clavier avait été plusieurs fois tenté d'arracher.
+
+Bientôt une chaleur pénétrante, pareille à celle d'un bain de vapeur,
+remplit la serre déjà échauffée par le soleil de la matinée. Le tan,
+dont le parquet était couvert à une profondeur de deux pieds, fermenta
+et fuma. Aux carreaux s'attachèrent des vapeurs blanches; et bientôt
+s'opéra une dilatation puissante dans le tissu, dans les feuilles et les
+fleurs des arbustes exposés à l'action d'une température élevée. Des
+camélias s'épanouissaient; des pétales d'orangers tournoyaient et
+voltigeaient dans l'espace; des feuilles se distendaient et claquaient.
+Le symptôme le plus évident de l'absorption de l'air atmosphérique par
+les pores des plantes se révélait par la surabondance d'odeurs répandues
+dans la serre, qui s'alourdissait de parfums.
+
+A la faiblesse morale qu'avait éprouvée Caroline avant la fermeture des
+panneaux, se joignit chez elle, dès que cette imprudente résolution fut
+accomplie, un anéantissement physique qu'elle ne tenta pas de secouer.
+
+Caroline s'assoupit peu à peu; ses paupières descendirent sur ses joues
+envahies par la pâleur du sommeil; on eût dit qu'elle remuait les
+lèvres, et un peu les doigts, à mesure que ses yeux ne s'ouvraient plus
+qu'avec peine.
+
+D'instant en instant cependant la serre se parait de mille fleurs
+écloses à cette chaleur fécondante; plus lustrées, plus vertes, plus
+humides, les feuilles se déroulaient. Caroline n'eut bientôt plus assez
+de force pour appuyer sa tête contre l'oranger; elle glissa, manqua
+d'appui; son épaule seule l'empêcha d'être renversée sur la chaise. Et
+son assoupissement augmentait; sommeil doux et vénéneux qu'il était déjà
+peut-être trop tard pour rompre. Ses yeux, sa bouche, ses bras n'avaient
+plus aucun mouvement; mais, comme si un oiseau invisible l'eût effleurée
+de son aile, une ombre, un gaz courait sur son visage qui n'était pas
+encore mort, mais qui n'était plus vivant. Adieu! pâle et belle comtesse
+de Meilhan, descendante de princes, au noble sang, de noble race; tuée
+dans tes parents, domestique ensuite, et puis aimée.--L'amour, ce qu'il
+y a de plus joyeux dans la richesse, ce qu'il y a de plus consolant dans
+la pauvreté!--Et cet amour, ton amour, Caroline, souillé, découvert,
+maudit, déchiré par une infâme et un régicide! Adieu!... pauvre enfant,
+qui as vécu un jour. Ainsi s'éteignent donc les races, mon Dieu, qui les
+voulez d'abord puissantes, dominatrices, maîtresses du monde, qui les
+laissez se dire infinies, éternelles comme vous; qui passez ensuite sur
+leurs châteaux et les pulvérisez, sur leurs noms, et la mémoire la plus
+invincible ne les sait plus jamais; et enfin qui, après l'avoir porté
+triomphant de race en race, reléguez ce germe dans l'âme aimante,
+débile, passionnée d'un enfant, et d'un enfant que l'haleine des fleurs
+va tuer.
+
+Pas un cri, un effort, un regret, pas un retour à la vie! Sa robe trace
+de longs plis de ses genoux à ses pieds; ses bras plongent droit vers la
+terre, et ses beaux doigts effilés n'ont plus de sang. Son âme est au
+milieu de ces parfums qui l'ont aspirée. Caroline est morte, asphyxiée
+par les fleurs; mort douce, douce comme sa vie; la jeune, la blonde
+enfant, avait retenu, pour le tourner contre elle, le précepte de M.
+Clavier:--Nous ne pouvons pas vivre avec les fleurs, mon enfant; il faut
+que nous les tuions ou qu'elles nous tuent.
+
+Et les fleurs l'ont tuée.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+En partant de Chantilly, Victor avait laissé des ordres précis et
+détaillés aux domestiques, comptant peu, avec raison, sur la liberté
+d'esprit de son beau-frère pour veiller aux préparatifs du dîner auquel
+il avait invité les paysans.
+
+Aussi ce fut à l'insu de Maurice que deux tables de quarante couverts
+furent dressées dans une allée du jardin, et qu'elles se parèrent, sans
+craindre l'incertitude du temps, d'une sérénité rare depuis le matin, de
+tout ce que l'élégance du linge et de l'argenterie a de choisi.
+
+Les habitants ne savaient que penser de ces apprêts, très-difficiles à
+cacher dans un bourg qui n'a qu'une rue, et de plus en plus inconvenants
+à mesure que les événements de Paris se rembrunissaient.
+
+Comme un pâtissier en bonnet de coton ne sort pas sans commentaires
+d'une maison enclavée dans une localité au-dessous de deux mille âmes,
+trois pâtissiers allant et venant, pour le compte de la maison Maurice,
+avaient ouvert les écluses aux interprétations. Les propos débordaient.
+
+--Tue-t-on le bœuf gras, ou le veau, chez lui?
+
+--Voisine, on peut tout supposer: j'ai vu deux pâtissiers.
+
+--Vous vous trompez: il y en avait trois bien comptés; tout ce que
+Chantilly possède en pâtissiers.
+
+--Je ne dirai pas non. C'est comme des melons: il en est entré un
+chargement. Pourtant, j'en ai marchandé un hier; pas moins de trois
+francs. Ils sont au feu.
+
+--Et mon mari qui sort du café où il a entendu qu'on commandait
+quatre-vingts demi-tasses de café avec ou sans crème!
+
+--Êtes-vous bien sûre de ça, voisine? C'est que quatre-vingts
+demi-tasses de café, cela entraîne autant de petits verres.
+
+--Si j'en suis sûre! Vous n'avez qu'à rester à votre croisée; vous vous
+convaincrez par vous-même si je mens ou si je dis vrai.
+
+--Il y a, il faut le croire, quelque baptême sous roche.
+
+--Mais baptême de qui, de quoi, voisine? il n'y a point de nouveau-né
+dans la maison.
+
+--C'est donc un mariage?
+
+--Pas davantage. Il n'y a qu'un ménage, et la noce est faite depuis
+longtemps.
+
+--Bien sûr ce n'est pas un enterrement.
+
+--C'est à jeter notre langue aux chiens, voisine.
+
+--Que voulez-vous! on ne sait plus rien dans ce pauvre monde.
+
+--Hélas! vous parlez comme l'Évangile, voisine; il n'y a plus rien à
+brouter pour la langue d'un chrétien. Il faut que le monde soit bien
+méchant pour tant se cacher.
+
+Dieu eût pardonné à la médisance si, envoyé par lui à Chantilly, son
+ange eût découvert seulement huit maisons dont les croisées eussent été
+fermées en ce moment; seulement trois, seulement une.
+
+Il n'en était point où ne parût un visage curieux; et, parmi ces
+visages, il n'en était point dont le rayon visuel fût dirigé ailleurs
+que sur la maison de Maurice.
+
+Maurice était étranger à ce qui se passait chez lui. Il jetait à qui les
+voulait les clefs des armoires et du caveau, trop heureux de se laisser
+voler, au prix du repos dont sa pauvre tête avait besoin. Souvent il se
+surprenait, écoutait le cliquetis de l'argenterie et le grincement des
+assiettes, ne s'expliquant qu'après longues réflexions la cause de ces
+préparatifs gastronomiques.
+
+Reprenant le fil de ses idées, il murmurait en marchant:
+
+--Déjà une heure que Victor est parti! reviendra-t-il? Oh! non! je ne le
+crois pas. Et quand il reviendrait! ne m'apporterait-il pas quelque
+exécrable faux-fuyant pour éterniser mon désespoir? Mais cette fois il
+s'abuse; mes juges sont ici; de l'or pour eux ou le suicide pour moi. Et
+qu'il ne me trompe pas d'une heure, car j'ai des armes sûres et qui
+n'attendent pas!
+
+Le chef de cuisine entra.
+
+--Monsieur!
+
+--Quoi? que me veut-on?
+
+--Divisera-t-on le repas en trois services ou en deux?
+
+--Que dites-vous, et qui êtes-vous?
+
+--Je suis le chef, monsieur, et je vous demande s'il y aura deux ou
+trois services à votre dîner?
+
+--Mille! s'il le faut.
+
+--Et combien d'entrées?
+
+--Tant qu'il vous plaira.
+
+--Comme j'ai deux belles carpes, je crois que nous pourrons nous passer
+du turbot?
+
+--Passez-vous du turbot.
+
+--Mettra-t-on huit ou douze poulets à la broche?
+
+--Mettez-les tous!
+
+--De quel vin boira-t-on?
+
+--De tous! Laissez-moi!
+
+Profitant de la munificence de Victor, les clients avaient envahi les
+principaux hôtels de Chantilly. Amateurs des beaux points de vue,
+plusieurs d'entre eux, installés dans l'agréable hôtel de Bourbon-Condé,
+s'étaient placés sur le balcon de fer qui s'avance, poudreux et rouillé,
+sur la grande route, et domine les premières avenues de la forêt. De son
+cabinet, Maurice les apercevait, adoucissant les ennuis de l'attente par
+des petits verres de liqueur et des cigares. Ils semblaient occuper le
+bourg par suite d'une invasion, et le tenir en gage jusqu'à
+l'acquittement de sa rançon.
+
+Les premières heures furent douces.
+
+Ils s'emparèrent des billards qu'ils trouvèrent vacants, des tables de
+jeu, et enfin de tous les instruments de distraction que fournit le pays
+le plus fainéant de la chrétienté.
+
+Les enfants et les femmes allèrent se promener à âne dans la forêt et
+dans des chars-à-bancs de louage, Victor n'ayant interdit aucune sorte
+de plaisir.
+
+Maurice dévorait son cœur sans relâche en comptant les minutes qui le
+séparaient de la nuit. Ces paysans marchant autour de son habitation lui
+produisaient l'effet d'un peuple impatient d'assister à son exécution
+remise au coucher du soleil. Ils avaient acheté le droit de le voir
+mourir pour son crime. S'il s'éloignait du spectacle désolant qu'offrait
+cette multitude des clients dont pas un n'était perdu pour son regard,
+de quelque côté qu'il le dirigeât sur l'étendue plane de la pelouse, il
+n'évitait pas la fantasque solennité du repas. Il ne pardonnait pas à la
+fastueuse raillerie des flambeaux, des porcelaines, des flacons, des
+cristaux, dont se chargeaient deux tables démesurées; dérision pour son
+cœur attristé.
+
+Il rentrait pour la vingtième fois au fond de sa retraite, maudissant
+l'implacable immobilité du temps, exécrant un soleil toujours à la même
+place, quand un homme, vêtu de deuil des pieds à la tête, entra à pas
+lents dans l'ombre de son cabinet, s'avança vers lui, et l'appela d'un
+ton faible:
+
+--Maurice ne me reconnais-tu pas?
+
+--Jules Lefort! mon ami! Cette pâleur, ces habits!... Jules, tu pleures!
+mais tu pleures! Oui!--toi aussi!...--Qui t'a-t-on tué?
+
+--Ma femme! Hortense est morte; morte folle dans mes bras! me demandant
+pardon, pardon! sans pouvoir être dissuadée qu'elle n'avait commis
+aucune faute. A genoux près de son lit, mes lèvres suppliantes sur son
+front, tenant son corps desséché et convulsif sur ma poitrine, je lui ai
+vainement protesté, par mes pleurs, par mes paroles, qu'elle était
+innocente et que ses remords m'outrageaient, me faisaient mourir; elle
+a, jusqu'à son dernier souffle, maigri, langui, souffert en murmurant:
+Pardon! Elle a expiré sous l'horrible poids d'une accusation que son
+imagination répétait à ses oreilles; et son cadavre, Maurice, est resté
+agenouillé, les mains jointes, pour l'éternité.
+
+--Malheureux Jules! Et Dieu t'a laissé seul sur la terre, comme moi. La
+calomnie t'a fait veuf, et moi, la honte; ma femme a assassiné la
+tienne; deux amis étaient frères dès l'enfance, et l'un est presque le
+bourreau de l'autre! Maudis-moi! maudis-moi!
+
+--Je n'en ai pas la force, Maurice. Vois ce front que quelques nuits ont
+blanchi; ce corps que le mal a brisé; à peine aurait-il la puissance de
+se baisser pour ramasser une épée, des deux que la vengeance jetterait à
+mes pieds.
+
+--A quoi bon une épée, maintenant, Jules? L'homme dont l'existence
+protégeait les haines criminelles de ma femme a été frappé mortellement
+ce matin d'une balle. Je croirais à une justice: elle aurait pu être
+plus complète cependant. As-tu reçu ma lettre? Qu'en as-tu fait, Jules?
+
+--Je l'ai brûlée.
+
+--Et ta vengeance?
+
+--Je l'abandonne, comme j'abandonne la France. Une tombe et un enfant
+m'ont été laissés. La tombe restera en Europe; l'enfant ira en Amérique:
+je l'y emmène avec moi. Un vaisseau m'attend aux Havre, où je vais
+m'embarquer.
+
+--Jules, je t'y suis! le veux-tu? Fais-moi une place dans le coin de ton
+vaisseau; que dans trois jours je puisse monter sur le pont et voir la
+France comme un flocon d'écume à l'horizon! Sais-tu que je souffre
+aussi? sais-tu qu'au moment où je te parle, je franchis en idée les
+marches de l'échafaud où l'on boucle au cou les banqueroutiers?
+Soutiens-moi, Jules; on me regarde, on me déchire! Oh! emmène-moi!
+sauve-moi! Que je ne voie plus le hideux fantôme de l'opinion passant et
+repassant entre ma femme et moi! Plus de Victor non plus! la mer, la
+grande mer! ses tempêtes, moins terribles que celles des hommes!
+
+--Comme je te retrouve, Maurice! Pauvre ami! Viens donc, viens à moi!
+Entrés ensemble dans le monde, nous en sortirons le même jour, laissant
+deux cadavres derrière nous: une femme assassinée, une femme!... Nous
+étions bons pourtant; qu'avons-nous fait pour mériter cela? Enfouissons
+le passé: oui! mettons des mers entre notre destinée d'un an et notre
+existence nouvelle. Partons: ne regardons pas même Paris, dont l'affreux
+voisinage communique tant de passions, tant de sordides projets, Paris
+qui brûle à cette heure, et que nous verrons éclater peut-être en
+passant.
+
+--Oh! je te remercie, Jules, de m'accepter pour ton compagnon d'exil.
+Nous ne nous séparerons donc plus! Ta fille aura deux pères pour
+l'élever, pour lui faire aimer sa mère, en lui disant, toi, sa bonté, sa
+tendresse, moi, ses malheurs. Nous nous attacherons à cet enfant qui
+nous rappellera tout ce que nos mariages ont eu de serein et d'amer.
+
+Les deux amis se pressaient affectueusement, plus forts contre la
+mauvaise destinée depuis qu'ils étaient réunis; plus courageux désormais
+pour tenter une existence nouvelle.
+
+--En quelques minutes je suis prêt; à l'instant même si tu le veux,
+Jules; car je n'emporte rien. Vienne la justice, elle reconnaîtra que je
+ne lui ai dérobé que mon corps, lui abandonnant tout: mes propriétés,
+mes meubles, la table sur laquelle ma sobriété n'a jamais été blessée
+d'un luxe coupable, le lit où mon mariage n'a été qu'une longue
+insomnie.
+
+--Monsieur, demanda tout à coup un domestique importun, prendra-t-on le
+café dans le jardin ou dans le salon?
+
+Un regard de Jules trahit son étonnement; il semblait dire: Il y a donc
+fête ici?
+
+--Où vous voulez! mais, au nom du ciel, ne me persécutez plus de votre
+repas!
+
+--Un repas! Maurice?
+
+--Oui, un repas! une superbe fête! les invités attendent.--Jules! une
+superbe fête, te dis-je, comme le pays n'en a jamais vu depuis les
+princes de Condé. Quatre-vingts couverts. Pour peu que tu en doutes,
+viens! regarde! Table mise, Champagne au frais, melons à l'ombre. On
+prendra le café sous la tonnelle. Ou je raille ou je suis fou,
+penses-tu? Mais, tu le vois, je ne raille pas:--Je suis donc fou!
+
+--Je le croirai, Maurice, si tu ne m'éclaires sur-le-champ.
+
+Ayant fait asseoir Jules près de lui, Maurice déroula, dans un
+épanchement qui le soulagea autant qu'il surprit son ami, les douze ou
+treize mois de sa résidence à Chantilly, n'omettant aucune circonstance
+relative à ses tribulations domestiques et à ses anxiétés de notaire,
+bénissant, au contraire, une occasion si rare pour lui d'alléger sa
+conscience oppressée.
+
+Quand Maurice eut achevé, Jules Lefort lui dit:
+
+--Tu ne peux plus partir, Maurice. Ces gens-là, d'après ce que tu viens
+de m'apprendre sur ton entrevue avec eux, ce matin, ne sont plus tes
+convives, mais tes ennemis, tes espions, tes gardes.
+
+Je les connais mieux que toi, mieux que ton beau-frère surtout, fine
+trempe d'esprit à qui je permets de duper des banquiers et des
+propriétaires; mais des paysans, jamais! des fermiers, impossible!
+
+Ils te gardent, te dis-je! Échelonnés sur la grande route et postés
+autour de ta maison, ils t'épient; ils font bonne sentinelle derrière
+les arbres. Sors! tu es arrêté.
+
+--Y songes-tu? tu m'épouvantes! Sais-tu que la nuit approche et qu'il
+n'y aura plus de délai à espérer passé huit heures? que mon beau-frère
+n'arrive pas? Pourquoi ne pas fuir, Jules?
+
+--Renonce à ce projet, Maurice; mais puisque tu n'es pas convaincu de
+l'espionnage où tu es resserré, place-toi à cette croisée, et commande à
+ton domestique d'atteler ta calèche. Examine ensuite ce qui se passera.
+Maurice dit au cocher d'atteler.
+
+Quand les ordres de Maurice eurent été ponctuellement exécutés, la
+pelouse, déserte un instant auparavant, fut foulée par à peu près tous
+les clients de Maurice. Ils s'élançaient, comme des hirondelles, des
+nombreuses avenues de la forêt, et, avec une indifférence affectée, ils
+se dirigeaient vers la calèche de Maurice. Ils formèrent bientôt un
+rassemblement à la porte du jardin.
+
+--Tu avais raison, Jules; ces gens m'épiaient; je leur suis suspect; ils
+m'enveloppent de leur surveillance; ils ont perdu toute confiance en
+moi. Je suis en prison avant jugement. Hélas! non, je ne partirai pas,
+Jules; mais toi?
+
+--Je resterai, Maurice; j'assisterai à ce dîner où je prévois que ton
+beau-frère ne sera pas; je suis connu de quelques-uns de tes clients;
+peut-être ma présence attirera sur toi quelque considération. C'est un
+rude passage à franchir; mais il ne sera pas dit que je t'aurai
+abandonné à l'heure du péril. Te voilà déjà sans vie; de minute en
+minute, je remarque, tu blanchis comme un cadavre. Ranime-toi! Pour la
+foule, Maurice, la pâleur, c'est le crime; c'est plus que le crime:
+c'est la lâcheté.
+
+Enfin la nuit vint; il fallut que Maurice descendît au jardin, et se
+montrât à ces gens chez lesquels l'irritation de l'attente avait
+réveillé les susceptibilités chagrines de la matinée. Loin des piéges
+oratoires de Victor, livrés à leur lourd bon sens, avocat et notaire
+qu'ils ne consultent jamais en vain, les clients avaient cherché la
+cause véritable des incidents entre lesquels ils étaient ballottés;
+s'ils ne l'avaient pas découverte, ils s'en étaient singulièrement
+approchés, et, à vrai dire, la fête dont ils étaient les héros ne se
+présentait plus aussi naturelle à leur esprit. Leur inquiétude ne cessa
+pas quand ils remarquèrent que Léonide n'était pas là pour présider un
+repas commandé pour honorer sa fête. Son absence les préoccupa
+fâcheusement pour Maurice, qui dissimulait avec peine son malaise sous
+les luxueux habits dont il s'était revêtu.
+
+On se met à table.
+
+Jules Lefort s'assied près de Maurice. Sa figure grave se détache comme
+un beau marbre au milieu de ces types de visages rustiques.
+
+Deux tables de quarante couverts furent envahies par les convives;
+hommes et femmes se mêlèrent sans égard aux noms placés sur les
+assiettes. Cette littérature de table fut perdue. Pendant quelques
+minutes l'engloutissement du potage protégea l'hébétement de Maurice,
+qui oubliait de déplier sa serviette.
+
+--Maurice, lui dit Jules, mange donc; ne sois pas si distrait.
+
+Maurice se versa à boire au lieu de se servir du potage.
+
+Son geste fut considéré comme un appel par les clients, qui remplirent
+leurs verres et saluèrent.
+
+Agissant à contre-sens, Maurice prenait deux cuillerées de potage tandis
+qu'on le saluait.
+
+La soirée était admirable de calme; l'air était sans fraîcheur, et son
+souffle n'agitait pas même la flamme des bougies.
+
+Maurice ne laisse pas écouler une minute sans se tourner vers la porte
+pour voir si son beau-frère n'arrive pas; et, lorsqu'il se surprend dans
+cette distraction trop marquée, il verse aussitôt à boire à profusion, à
+pleins verres: il répare gauchement une gaucherie.
+
+--Qu'il fait bon ici! dit une voix.
+
+--Vous avez raison, répond une autre voix: une journée d'août.
+
+--Bon pour nous, répond-on plus loin; mais pour ceux qui sont à Paris,
+la journée n'est pas aussi belle.
+
+L'observation rend les visages soucieux; la bouteille cesse à l'instant
+de sortir de son centre de repos.
+
+Détournant de la pente périlleuse des propos entamés, Maurice opère une
+diversion prompte.
+
+--Allons, messieurs, de ce melon! encore une tranche là-bas; ils sont
+d'un goût exquis cette année. Mais buvez donc; on boit avec le melon.
+
+Qu'on renouvelle le madère!
+
+Ces dames n'ont pas de madère, je crois.
+
+--Pardon, monsieur; nous ne nous oublions pas.
+
+--Le madère est le lait des jeunes villageoises, proclame tout haut un
+marchand de porcs.
+
+--Et vous avez raison; versez-m'en, ajoute un voisin, quoique je ne sois
+pas une jeune villageoise.
+
+--J'aurai cet honneur.
+
+--Ah! monsieur Maurice, tant de complaisance...
+
+--Bien! Maurice, ferme! lui dit Jules.
+
+Mais, pendant qu'il verse du madère, Maurice entend la cloche du château
+de Chantilly qui sonne la demie de huit heures: un tremblement nerveux
+le saisit; il lui est impossible de remplir le verre qu'on lui tend.
+
+--C'est du vin de ton père, Maurice; on s'en aperçoit à ton agitation.
+
+--Un vertueux père, affirme-t-on de toutes parts sur l'observation de
+Jules Lefort.
+
+Sans s'arrêter à l'émotion de l'hôte, chaque convive avoue tacitement
+qu'il est difficile de ne pas avoir eu un vertueux père quand on a reçu
+de lui en héritage d'aussi bon vin.
+
+--Ah! monsieur Maurice, cette truite est vraiment exquise.
+
+--Tant mieux: revenez-y, monsieur Lambert.
+
+--Il est fâcheux, dit M. Lambert en se bourrant de truite, que madame
+Maurice ne soit pas ici pour y goûter: c'est un manger de femme.
+
+--Je vous remercie pour elle, mes amis; mais je vois des verres à sec
+là-bas.
+
+--Est-ce qu'elle ne viendra pas?
+
+--Ne la verrons-nous point?
+
+--Sa place restera-t-elle vide?
+
+Vingt autres font la même question.
+
+Avec un sourire de reconnaissance, mais des plus forcés, Maurice bégaye,
+en ayant l'air d'être absorbé par le service:--Mais elle ne peut tarder,
+elle m'avait promis pour huit heures!--Huit et demie, il n'y a rien de
+perdu encore, et surtout si les communications ne sont pas libres; vous
+comprenez? Vous servirai-je de ces pieds truffés, maître Leloup?
+
+--Avec plaisir, monsieur Maurice.
+
+--Toi, là-bas, du coin, en veux-tu? M. Maurice t'offre des pieds
+truffés.
+
+--Avec ça que c'est un bon métier que celui de notaire! remarque, en
+savourant les jouissances matérielles qu'il en fait évidemment dépendre,
+un convive séduit par l'abondance des entrées, l'inépuisable succession
+des entremets, et la riche collection des bouteilles de vins différents.
+
+--Tu voudrais bien entrer en apprentissage dans ce métier-là?
+
+Est-ce que c'est donc bien difficile? s'informe à tête basse, à voix
+basse, l'oreille pourpre, l'œil diamanté, le premier interlocuteur au
+second.
+
+--Ma caboche me dit que non. Un exemple. Tu as de l'argent; tu as peur
+des loups chez toi; vite, tu le portes ici. On te donne pour ça cent
+francs par an; est-ce vrai?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien, moi qui n'ai pas peur, mon vieux Robinson, que des fouines me
+rognent mon or, je viens à ta suite, et je demande au notaire,--comme
+qui dirait M. Maurice,--quinze cents francs, deux mille francs,
+n'importe, ou plutôt la somme que tu as portée toi-même. Sous garantie,
+il me la prête, et je lui baille deux cents francs: c'est cent francs
+qu'il a récoltés dans la journée. Ton argent vient dans ma main: voilà
+tout.
+
+--Bon! c'est là le métier?
+
+--Parle plus bas, Robinson. Oui, c'est là tout.
+
+--C'est facile; mais comment se passer de notaire?
+
+--Nigaud! Faut être riche; l'es-tu?
+
+--Non.
+
+--Ni moi non plus. Posons que nous ayons rien dit. Passe-moi ce rôti.
+
+Robinson fut tout à coup un autre homme; il attacha sa vue perçante sur
+Maurice; il ne l'avait que regardé jusque-là; il fut entraîné à
+l'étudier. Le saint-esprit des affaires descendait en lui.
+
+--Mais sais-tu qu'il n'engraisse pas avec cela? S'il gagnait autant que
+tu le dis...
+
+Robinson avait parlé un peu trop haut; il fut entendu du convive de
+face.
+
+--Faut croire, ajouta le convive silencieux jusqu'alors, qu'avec cet
+argent,--dont m'est avis que vous avez nettement désigné le nid,--M.
+Maurice fait des marchés qui ne sont pas toujours heureux. Tout le monde
+n'est pas aussi honnête que nous.
+
+--Ceci est clair; et j'en conclus, reprit un hôte exilé au bas bout de
+la table, que le patron doit éprouver de fameux coups de vent quand, le
+lendemain d'une perte, on vient chez lui reprendre ses fonds.
+
+Le dialogue était vaste: il y avait place pour chacun.
+
+Un autre intervint judicieusement pour dire:
+
+--Reprendre ses fonds! Pardienne! tout juste comme aujourd'hui; pas
+besoin d'aller si loin. Nous sommes tombés au mauvais moment; nos fonds
+voyagent.
+
+Comme liés par une traînée de poudre, les intervalles se comblaient. Les
+deux moitiés de la table mordaient à la conversation; on buvait; on
+comprenait mieux; l'instant lumineux rayonnait sur le front des clients.
+On buvait encore, on parlait davantage.
+
+De moins subtils d'ouïe, mais d'aussi curieux, et qui ne prétendaient
+perdre ni un morceau, ni un verre de vin, ni une parole, se bourraient,
+se penchaient, la joue pleine, rebondie et luisante, contre la nappe,
+et demandaient horizontalement:
+
+--De quoi?
+
+Et on les éclairait.
+
+--Ah! c'est comme ça? Mais alors nous sommes de la Saint-Jean avec nos
+fonds?
+
+--On ne dit pas ça, messieurs.
+
+--Si fait, on dit ça?
+
+--Ce sont de simples conjectures.
+
+--Il est bien blême pour des conjectures.
+
+--Voilà que je tremble, moi!
+
+--Je ne tremble pas, mais j'aimerais autant être parti ce matin, affaire
+faite.
+
+--C'est aussi mon opinion; mais cela n'aurait pas arrangé tout le monde.
+
+On sait la pénétration que donne la peur. Chaque parole entrait par sa
+pointe acérée dans l'oreille de Maurice; parfois un éblouissement le
+frappait, et alors ces visages enluminés de vin et d'allusions
+bourdonnaient comme une fronde autour de sa tête; et parfois, lorsqu'il
+prolongeait sa vue, les deux tables semblaient se soulever avec les
+convives, les flambeaux et les plats, et vouloir rouler sur lui. S'il
+ramenait son regard effrayé, il tombait sur la figure glacée de Jules
+Lefort, blafard comme une ombre. Le reflet vert et dentelé des feuilles
+diaprait la scène. Étoilé, le ciel semblait de la fête; Maurice croyait
+n'être déjà plus vivant; il se perdait dans un rêve infernal d'où il
+n'était tiré que par le bruit d'un bouchon frappant les feuilles; que
+par le grincement du cristal joyeusement heurté; que par le murmure de
+quelques nouveaux propos qu'il redoutait et qu'il n'évitait pas
+d'entendre.
+
+Il posa un pistolet sur ses genoux, et le recouvrit de sa serviette.
+
+--Du vin! toujours du vin! crie-t-il aux domestiques, qui ne se lassent
+point d'abreuver à la ronde.
+
+--Du vin de Médoc, mesdames. Du Sauterne, mes amis. Qu'on boive donc!
+
+--Tu les étouffes maintenant, Maurice, tu les noies, tous les verres
+débordent.
+
+--Crois-tu, Jules?
+
+--Ils finiront par supposer que tu cherches à leur faire perdre la
+raison.
+
+--Je bois, à votre santé, messieurs!
+
+Sa main émue répand le contenu du verre sur la nappe.
+
+--Comme il est renversé, et comme il tremble! observe-t-on.
+
+--Oui, à votre santé, monsieur Maurice!
+
+--Il est presque aussi jaune que M. Lefort.
+
+--Vous ne savez pas, vous autres, ce qui est arrivé à M. Jules Lefort de
+Compiègne?
+
+Celui qui parle ainsi croit ne pas être entendu, comptant sur le
+mugissement qui domine. Il est une erreur d'acoustique commune aux
+convives animés: parce qu'ils n'entendent plus, ils supposent les autres
+sourds.
+
+Au prononcé de son nom, Lefort porte son regard sur le groupe où il va
+être question de lui.
+
+--Sa femme est morte.
+
+Maurice fait semblant de parler à un domestique, et il s'appuie sur son
+épaule.
+
+--Ah! et morte de quoi?
+
+--De folie. Elle était allée au bal de Senlis, où on l'insulta. En
+rentrant chez elle, elle avait perdu la raison.
+
+--Et qui avait osé l'insulter?
+
+--Une femme.
+
+--On dit que c'était une... Mais chut!
+
+--Une quoi?
+
+--Eh bien! une vaut-rien-du-tout! un rebut de femme, qui avait paru au
+bal avec un soldat ivre.
+
+--Voyez-vous ça! C'est une histoire, dame!
+
+--Et, pour cette raison, le mari est triste comme nous le voyons là.
+
+--Le mari de qui, de cette femme?
+
+--Eh! non, le mari de la femme devenue folle, M. Lefort de Compiègne.
+
+--Et il n'a pas mangé le foie de celui qui accompagnait cette femme?
+
+--C'est ce que nous ne savons pas.
+
+--Ce que vous dites là est très-bien pour expliquer la tristesse de M.
+Lefort, mais cela ne peut point si profondément affliger M. Maurice. Sa
+femme n'a pas été insultée.
+
+--Il prend part aux peines de son ami, probablement.
+
+--Oh! mon Dieu, oui! sa femme est trop...
+
+--Trop quoi? je n'ai pas entendu.
+
+--Je n'ai encore rien dit.
+
+--Qu'est-elle? car je ne l'ai jamais vue.
+
+--Ni moi.
+
+--Ni nous.
+
+--Allons, vous verrez que personne ne la connaît.
+
+--Ma foi!
+
+--Si elle ne s'est jamais plus montrée que ce soir...
+
+--Est-ce qu'elle ne viendra pas ce soir?
+
+--Entends-tu leurs propos, Jules? dit Maurice en quittant l'épaule du
+domestique pour montrer à son ami sa figure crispée de honte et de
+douleur.
+
+--Essuie tes yeux, Maurice; affronte tout.
+
+Et le dialogue interrompu reprend et se poursuit.
+
+--Tu crois encore à l'arrivée de sa femme? j'en ai fait mon deuil.
+
+--A-t-il une femme, sérieusement?
+
+--Jules, ces gens m'insultent. Ce dîner sera donc éternel!
+
+--Qu'est-ce que cela te fait, qu'il ait ou non une femme?
+
+--Gage que oui!
+
+--Gage que non!
+
+--Ces infâmes engagent des paris sur la réalité de mon mariage: et
+Victor qui ne vient pas! La nuit marche! plus rien! plus de nouvelles de
+Paris. Dans cinq minutes, je me brûle la cervelle si cette porte ne
+s'ouvre pas.
+
+S'adressant à ses convives:
+
+--Messieurs, votre avis sur ce limoux?
+
+On ne lui répond rien.
+
+--Le pari est tenu, ça va!
+
+--Jules, je vais chasser ces hommes s'ils ne se taisent pas; mon sang
+bouillonne, je le sens dans mes yeux. Tiens-moi les mains, je ne me
+connais plus, je suis fou!--Messieurs, et ce limoux?
+
+--Parfait, monsieur Maurice.
+
+Le mot chasser, vaguement saisi, frappe quelques oreilles; on se le
+communique. Des ricanements se posent en face de Maurice; les uns
+croient avoir entendu, les autres nient, et ces murmures s'ensuivent:
+
+--Nous sommes les maîtres où il y a notre argent; c'est à nous de
+chasser ici; on ne nous chasse pas!
+
+Jules Lefort se lève.
+
+--Mes amis, monsieur Maurice vous prie de pardonner à l'absence si
+malheureusement prolongée de sa femme...
+
+Tous avec ironie:
+
+--Ah! oui, sa femme...
+
+--Que des affaires retiennent à Paris dans un moment où il n'est pas
+facile d'en sortir à son gré. Il n'ose plus concevoir l'espérance de la
+voir arriver aujourd'hui; soyez assez indulgents, messieurs, pour
+excuser le vide qu'elle laisse au milieu de nous.
+
+--Voilà qui est dit: madame Maurice ne viendra pas.
+
+--J'ai donc gagné mon pari.
+
+--Que ne disait-il tout de suite que son mariage n'était que sur
+l'enseigne?
+
+--Oui! messieurs les notaires ont des maîtresses qu'ils pomponnent à nos
+dépens: ensuite ces belles dames sont trop fières pour s'asseoir à table
+avec des paysans.
+
+Hors de lui, Maurice cherche à élever son pistolet à la hauteur de son
+cœur; Jules comprime ce mouvement de toute l'énergie de son bras.
+
+--Ils ont des hôtels; ils ont des campagnes.
+
+--Ils ont des calèches.
+
+--Comme je l'ai bien dénichée sa calèche. C'est qu'il allait partir,
+oui. Les chevaux étaient attelés. Fouette, cocher! adieu notre
+argent.--Mais à d'autres!
+
+--Convenons pourtant que les dîners que donnent les notaires ne sont pas
+mauvais.
+
+--Qu'ils vendent, dites donc, s'il vous plaît, puisque nous les payons.
+
+--Ma foi! nous aurions tort de faire petite bouche.
+
+--C'est nous qui l'invitons et non pas lui qui nous invite.
+
+--Buvons pour notre argent!
+
+--Et pour l'intérêt de notre argent.
+
+--De ce vin, à moi!
+
+--De celui-ci, à toi!
+
+--Qui veut de mon bordeaux?
+
+Ces gorgées d'injures, ces railleries avinées, ces sarcasmes qui
+commencent par un cri et finissent par une bouffée équivoque, ne
+retentissent pas comme un son intelligent. Ils se répandent comme les
+taches de vin sur la nappe; ils se glissent comme les os de volailles
+sous la table; ils se croisent en l'air comme la mousse du Champagne et
+les bouchons. Celui qui exhale le plus de grossièretés croit être le
+plus réservé. Il y a confusion dans l'orgie, qui brouille les verres et
+les cerveaux. La pensée de l'un prend l'organe de l'autre qui n'a plus
+la conscience de son être. Il coule des paroles; il ne s'en dit pas. Ce
+ne sont plus des intelligences, mais des robinets. Même désordre à peu
+près partout. La grosse voix s'est métamorphosée dans l'ivresse; la
+petite s'est renforcée et surprend même la poitrine dont elle sort.
+Derrière ce nuage ardent qui s'embraserait s'il ne se dissipait à chaque
+instant, des dents pétillent de blancheur, des oreilles fument comme des
+soupiraux par où s'échappent tous les gaz des vins qu'on a bus. Ces
+tonneaux vivants fermentent et craquent. Inutilement tenterait-on de
+remonter à la source des menaces et des épigrammes brutales qui sortent
+de ces futailles mal cerclées. La source est inconnue. Seulement il y a
+débordement.
+
+--Laisse-moi, Jules, ma vie m'appartient, j'en disposerai.
+
+--Je ne le veux pas.
+
+--Tu m'aimes donc mieux déshonoré que mort?
+
+--Et toi, tu veux me couvrir de ton sang, Maurice!
+
+Ces deux hommes effrayés font sous la nappe des mouvements
+imperceptibles. Dessus l'ivresse; dessous le suicide.
+
+De nouveau on entendit glapir ce refrain qui a revêtu un air, tant il a
+couru, répété de bouche en bouche, depuis le milieu du dîner.
+
+--Madame Maurice ne viendra pas!
+
+--Vous vous trompez: elle viendra!
+
+Léonide, accompagnée de Victor, s'assied à côté de Maurice, au milieu de
+l'ébahissement universel.
+
+Maurice n'ose se tourner ni vers sa femme ni surtout vers Victor; il va
+lire dans leurs yeux sa sentence de mort.
+
+Léonide se hâte de dire à Maurice:--Quittez ce visage qui m'a découvert
+votre épouvante: soyez insolent si cela vous plaît avec ces manants.
+Vous êtes plus riche que vous ne l'avez jamais été.
+
+En se jetant à son cou, elle ajoute: Après une baisse sans exemple, les
+fonds ont monté de six francs.
+
+Les hôtes de Maurice n'ont pas entendu les paroles de Léonide, mais déjà
+revenus avec confusion de leurs doutes sur l'existence de la femme de
+Maurice, ils sont cordialement touchés de l'embrassade conjugale.
+
+--Messieurs, dit Victor aux invités, ce qui a été promis se réalisera.
+Vos papiers ont été examinés; ils sont en règle: on va vous payer au
+flambeau. J'ajoute que vous pouvez maintenant rentrer chez vous sans
+danger. La république a été écrasée sous les pavés qu'elle avait
+arrachés; la France a triomphé de la rébellion.--Vive le roi!
+
+--Vive le roi! répète-t-on en chœur.
+
+Et ces mots circulent:
+
+--Nous nous étions trompés: ils sont gens de parole.
+
+--Eh bien! tant mieux pour eux: j'étais fâché de leur retirer ma
+confiance.
+
+--Moi, je la leur laisse.
+
+--Ma foi, je la leur laisse aussi avec mon argent; et puisque tout est
+fini, prenons nos bâtons, buvons à la santé de la belle maîtresse
+revenue, et en route!
+
+--Oui! en route!
+
+--En route! en route!
+
+--A la santé de madame Maurice! s'écria Victor.
+
+--Oui! à la santé de madame Maurice!
+
+Fière comme une reine revenue dans son palais, Léonide trônait avec
+majesté à côté de Maurice, qui, ému de mille manières, avait tout juste
+assez de force pour ne pas s'évanouir.
+
+Qu'on songe à sa position entre Jules Lefort et Léonide!
+
+Quand il entendit Victor proposer le toast à Léonide, il se figura tout
+de suite l'embarras de Jules, et, pour la première fois depuis que son
+sort avait si vite, si miraculeusement changé, il se tourna vers lui.
+
+Jules Lefort n'est plus là.
+
+Maurice reste immobile, le regard arrêté sur la place vide de Jules,
+qui, sans être remarqué, était sorti à la faveur de la bruyante entrée
+de Léonide et de son frère.
+
+Sa surprise fut si étourdissante, qu'il fut persuadé de n'avoir jamais
+vu Jules; que c'était par une illusion de son cerveau agité qu'il avait
+cru l'apercevoir, assis, triste et silencieux à ses côtés. Il avait eu
+une apparition.
+
+Maurice se lève cependant et tend son verre pour boire à la santé de sa
+femme.
+
+C'est le coup d'adieu.
+
+Les paysans quittent la table pour partir.
+
+--Eh bien, passe-t-on à la caisse? s'informe superbement Victor en
+s'emparant d'un flambeau.
+
+--Pourquoi donc à la caisse? répondent les clients de Maurice d'un ton
+étonné qui semble dire: «Est-ce qu'il a été jamais question de retirer
+nos fonds? Pourquoi donc passer à la caisse?
+
+--Non? je croyais, reprit Victor.
+
+--Puisqu'il n'y a plus rien à Paris, nous ne courons plus aucun danger.
+Laissons nos écus ici, et allons rassurer nos femmes; il est grand
+temps.
+
+Les paysans rallièrent leurs chapeaux et leurs bâtons, et coururent
+toucher la main à Maurice. Ils partirent. On entendit bientôt leurs
+chants dans la forêt. Ils quittaient Chantilly beaucoup plus joyeux
+qu'ils n'y étaient venus.
+
+Une fois seuls avec Maurice, Victor et Léonide eurent sur lui la
+supériorité du bonheur qu'ils lui avaient tous deux apporté. Il fut
+étourdi du contentement de se savoir riche, de la joie d'avoir traversé
+en quelques heures sans mourir une banqueroute et une révolution, et
+d'apprendre ces deux foudroyantes victoires dans un lieu encore
+retentissant des outrages dont il avait été sillonné de la tête aux
+pieds, dans un espace ému encore des vins débouchés, des lumières
+ardentes et de ces haleines qui avaient répandu des feux et des flammes;
+la sueur inondait ses membres. Pourtant il tremblait.
+
+--Tout est donc fini à Paris?
+
+--Fini, beau-frère. La mitraille a balayé les républicains; mais la
+crise a été affreuse. A une heure, à la Bourse, on croyait que le
+gouvernement ne tiendrait pas.--Déroute générale. Le crédit public mort:
+on vendait, on vendait. J'achetais des deux mains, tant que je pouvais.
+Le canon tonnait, et le sang coulait: j'achetais. La Morgue était trop
+petite pour les cadavres: on assurait que les Tuileries étaient
+assiégées: j'achetais sans relâche. A trois heures, je n'achetais plus.
+La monarchie avait triomphé; je vendais sur le perron de Tortoni. Mon
+audace a été prophétique; la ruine de tous a été mon salut. J'ai cru à
+l'étoile de la France; moi et le gouvernement nous avons été sauvés.
+
+--Ceci n'est donc point un rêve; mais alors, dit Maurice, à qui la
+réflexion venait, où sont tous nos amis, ceux qui, ce matin, m'ont vu
+dans leurs rangs, animé de leur espoir, armé pour leur cause?... Morts,
+sans doute! morts! Quel douloureux bonheur que le mien!
+
+--Je te conseille de faire le difficile; s'ils vivaient, où serais-tu?
+D'ailleurs, il est encore possible que tes amis n'aient pas été tués.
+Par exemple, il en est un dont le compte est en règle à cette heure:
+j'ai lu son nom parmi la liste des morts. Attends... tu me l'as cité
+avant mon départ pour Paris, quand je t'ai quitté. Attends... Édouard de
+Calvaincourt. C'est cela. On a trouvé sur lui un plan de campagne pour
+armer la Vendée: rien que ça.
+
+Léonide et Maurice n'osaient se regarder.
+
+--Madame, s'écria, la voix pleine de larmes, après une pause pénible, le
+triste Maurice, madame! Hortense Lefort est morte aussi. Nos crimes
+domestiques à tous deux se sont éteints dans le sang.
+
+--Qu'est-ce que tout cela signifie? semble exprimer le visage ébahi de
+Victor.
+
+--Nous ne resterons point dans ce pays, reprend Maurice; nous le
+quitterons avant un mois.
+
+--Cela n'est pas possible, beau-frère, d'autant mieux que tu laisses ton
+étude dans une merveilleuse situation. Il y aura avantage à vendre. Mais
+nous causerons de cela demain plus longuement; il est tard, nous sommes
+un peu fatigués. Si nous prenions quelque repos?
+
+Victor saisit un flambeau et s'achemine vers la porte.--Que je vous
+éclaire, si vous le permettez.
+
+Léonide et Maurice se prirent sous le bras et suivirent Victor. Rien de
+funèbre comme cette réconciliation conjugale commandée par le monde.
+
+Maurice tint parole. Un mois après il vendit son étude à un prix
+inespéré.
+
+Il est encore notaire à...
+
+FIN.
+
+Paris.--Typographie Morris et Comp., rue Amelot, 64.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le notaire de Chantilly, by Léon Gozlan
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NOTAIRE DE CHANTILLY ***
+
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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